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BARBEY D’AUREVILLY - - - _L’AMOUR IMPOSSIBLE_ - - _LA BAGUE D’ANNIBAL_ - - - [Logo: FAC ET SPERA — AL] - - - PARIS - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33 - - - - - L’AMOUR IMPOSSIBLE - - CHRONIQUE PARISIENNE - - - Il ne s’agit point de ce qui est beau - et amusant, mais tout simplement de - ce qui est. - - - - -_A Madame la Marquise Armance D... V..._ - - - MADAME, - -Je mets ce petit livre à vos pieds, et, fort heureusement, c’est une -bonne place, car probablement il y restera. Les exigences dramatiques -de notre temps préparent mal le succès d’un livre aussi simple que -celui-ci. Il n’a pas l’ombre d’une prétention littéraire, et vous -n’êtes point une Philaminte: j’ai donc cru pouvoir vous le dédier. Ce -ne serait qu’un conte bleu écrit pour vous distraire, si ce n’était pas -une histoire tracée pour vous faire ressouvenir. - -Dans un pays et dans un monde où la science, si elle est habile, doit -tenir tout entière sur une carte de visite (le mot est de Richter), -j’ai pensé qu’on devait offrir à l’une des femmes les plus spirituelles -et les plus aimables de ce monde et de ce pays quelques légères -observations de salon, écrites sur le dos de l’éventail à travers -lequel elle en a fait tant d’autres qui valaient bien mieux, et qu’elle -n’a pas voulu me dicter. - - Agréez, Madame, etc., - - J. B. D’A. - - - - -[Bandeau] - - -PRÉFACE - - -_Le livre que voici fut publié en 184... C’était un début, et -on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et de goût horriblement -aristocratique, cherchait encore la vie dans les classes de la société -qui évidemment ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir -établir la scène de plusieurs romans, passionnés et profonds, qu’il -rêvait alors; et cette illusion de romans impossibles produisit_ -L’Amour impossible. _Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire -de l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or l’âme et la -vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs jonquilles de l’époque -où se passe l’action, sans action, de ce livre auquel un critique -bienveillant faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:_ «une -tragédie de boudoir». - -L’Amour impossible _est à peine un roman, c’est une chronique, et -la dédicace qu’on y a laissée atteste sa réalité. C’est l’histoire -d’une de ces femmes comme les classes élégantes et oisives--le_ -high life _d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait même plus -se prononcer--nous en ont tant offert le modèle depuis 1839 jusqu’à -1848. A cette époque, si on se le rappelle, les femmes les plus -jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement les -plus parfaites, se vantaient de leur froideur, comme de vieux fats se -vantent d’être blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites, -elles jouaient, les unes à l’ange, les autres au démon, mais toutes, -anges ou démons, prétendaient avoir horreur de l’émotion, cette chose -vulgaire, et apportaient intrépidement pour preuve de leur distinction -personnelle et sociale, d’être inaptes à l’amour et au bonheur qu’il -donne... C’était inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations -sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait_ Lélia,--_ce roman -qui s’en ira, s’il n’est déjà parti, où s’en sont allés l’_Astrée _et -la_ Clélie, _et où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors -de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités des sociétés sans -énergie,--fortes seulement en affectations._ - -L’Amour impossible, _qui malheureusement est un livre de cette -farine-là, n’a donc guères aujourd’hui pour tout mérite qu’une valeur -archéologique. C’est le mot si connu, mais retourné et moins joyeux, de -l’ivrogne de la Caricature: «Voilà comme je serai dimanche.»--Voilà, -nous! comme nous_ étions... _dimanche_ dernier,--_et vraiment nous -n’étions pas beaux! Les personnages de_ L’Amour impossible _traduisent -assez fidèlement les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne -s’en doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement supérieurs. -L’auteur, alors, n’avait pas assez vécu pour se détacher d’eux par -l’ironie. Toute duperie est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens -sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages au sérieux. -Au fond, ils n’étaient que deux monstres moraux, et deux monstres -par impuissance,--les plus laids de tous, car qui est puissant n’est -monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les peignait, écrivait -de la même main la vie de_ Brummell, _a, depuis, furieusement changé -son champ d’observation romanesque et historique. Il a quitté, pour -n’y plus revenir, ce monde des marquises de Gesvres et des Raimbaud -de Maulévrier, où non seulement l’_amour _est_ impossible, _mais le -roman! mais la tragédie! et même la comédie bien plus triste encore!... -En réimprimant ce livre oublié, il n’a voulu que poser une date de sa -vie littéraire, si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà -tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon marché. Il n’a plus -d’intérêt pour l’espèce d’impressions, de sentiments et de prétentions -que ce livre retrace, et la Critique, en prenant la peine de dire le -peu que tout cela vaut, ne lui apprendra rien. Il le sait._ - - J. B. D’A. - - - - -[Bandeau] - - -L’AMOUR IMPOSSIBLE - - -_PREMIÈRE PARTIE_ - - -I - -UNE MARQUISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE - - -Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, où elle n’avait -fait qu’apparaître, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque -aussitôt chez elle. Tout le temps qu’elle était restée au spectacle, -elle avait, ou n’avait pas, écouté cette musique, amour banal des gens -affectés, avec un air passablement ostrogoth, roulée qu’elle était -dans un mantelet de velours écarlate doublé de martre zibeline, parure -qui lui donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, très seyante -du reste au genre de beauté qu’elle avait. - -Elle jeta d’une main impatiente dans la coupe d’opale de la cheminée -les pierres verdâtres--deux simples aigues-marines--qu’elle portait -à ses oreilles; et, devant la glace qui lui renvoyait sa belle tête, -elle n’eut pas le sourire si doux pour elle-même que toutes les femmes -volent à leur amant; elle n’essaya pas quelque sournoise minauderie -pour le lendemain; elle n’aiguisa pas sur la glace polie une flèche de -plus pour son carquois. Il faut lui rendre cette justice: elle était -aussi naturelle qu’une femme, qui n’est pas bergère sur le versant des -Alpes, peut l’être dans une chambre parfaitement élégante, à trois pas -d’un lit de satin. - -Bérangère de Gesvres avait été une des femmes les plus belles du -siècle, et quoiqu’elle eût dépassé l’âge où les femmes sont réputées -vieilles dans cet implacable Paris qui pousse chaque chose si vite à sa -fin, on comprenait encore, en la regardant, tous les bonheurs et toutes -les folies. Elle était de cette race de femmes qui résistent au temps -mieux qu’aux hommes, ce qui est pour toutes la meilleure manière d’être -invincibles. Comme Mlle Georges, qu’elle n’égalait pas pour la divinité -du visage, mais dont elle approchait cependant, elle avait sauvé de -l’outrage fatal des années des traits d’une infrangible régularité; -seulement, plus heureuse que la grande tragédienne, elle ne voyait -point sa noble tête égarée sur un corps monstrueux, le sphinx charmant, -sévère, éternel, finissant en hippopotame. Le temps, qui l’avait jaunie -comme les marbres exposés à l’air, n’avait point autrement altéré -sa forme puissante. Cette forme offrait en Bérangère un tel mélange -de mollesse et de grandeur, c’était un hermaphrodisme si bien fondu -entre ce qui charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue et ce qui -enivre, que jamais l’art et ses incomparables fantaisies n’avaient -rien produit de pareil. Elle était fort grande, mais l’ampleur des -lignes disparaissait dans la grâce de leur courbure, dans la plénitude -et l’uberté des contours. Sa tête, soutenue par un cou d’une énergie -sculpturale, était couverte de cheveux châtain foncé, tantôt tombant à -flots crêpés très clair des deux côtés du visage, coiffure absurde avec -un visage comme le sien; tantôt tressés durement le long des joues, ce -qui commençait à merveilleusement aller à son genre de physionomie; ou -enfin partagés parfois en bandeaux, comme elle les avait ce soir-là, -avec une émeraude sur le front, ce qui était sa plus triomphante et -sa plus magnifique manière. Le front manquait d’élévation; il n’était -pas carré comme celui de Catherine II; mais sous sa forme toute -féminine, il y avait dans sa largeur d’une tempe à l’autre une force -d’intelligence supérieure. Les sourcils n’étaient pas fort marqués, ni -les yeux qu’ils couronnaient fort grands; mais ces sourcils étaient -d’une irréprochable netteté, et ces yeux avaient un éclat si profond -qu’ils paraissaient immenses à force de lumière, et que plus grands ils -eussent semblé durs. Les yeux étaient un trait caractéristique en Mme -de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient point de douceur, et restaient -perçants et froids. C’étaient les yeux d’un homme d’État de génie qui -comprendrait assez toutes choses pour n’avoir le dédain de rien. Quand -elle voulait--car le monde lui avait appris ce qu’il aime--les rendre -caressants et tendres, ils devenaient câlins et presque faux. Tout un -ordre de sentiments manquait à ce regard d’une flamme si noire, qui -n’était vraiment superbe que quand il était attentif. - -Mais partout ailleurs se retrouvait la femme, et même autour de -ces yeux virils apparaissait la trace meurtrie et changeante qui -suffirait à indiquer le sexe, si le sexe ne se trahissait ailleurs -dans d’adorables différences. En effet, la largeur des joues -voluptueusement arrondies, le contour un peu gras du menton, et les -morbidezzes caressantes de la bouche, tout contrastait avec l’étoile -fixe du regard. Pour les femmes qui cachent sous la délicatesse des -lignes des organes puissants et une vitalité profonde, il y a une -beauté tardive plus grande que les splendeurs lumineuses et roses de -la jeunesse. Mme de Gesvres était une de ces femmes, un de ces êtres -privilégiés et rares, une de ces impératrices de beauté qui meurent -impérialement dans la pourpre et debout. Comme Ariane, aimée par un -dieu, elle se couronnait des grappes dorées et pleines de son automne. -Au contour fuyant de la bouche, près des lèvres souriantes et humides, -à l’origine des plus aristocratiques oreilles qui aient jamais bu à -flots les flatteries et les adorations humaines, on voyait le duvet -savoureux qui ombre d’une teinte blonde les fruits mûrs, et qui donne -soif à regarder. Du front, l’ambre qui colorait cette peau, blanche et -mate autrefois, avait coulé jusqu’aux épaules, que Bérangère aimait à -faire sortir de l’échancrure d’une robe de velours noir, comme la lune -d’une mer orageuse. On eût dit que ce dos vaste et nu, qui renvoyait si -bien la lumière, avait brisé les liens impuissants du corsage; il se -balançait, avec une ondulation de serpent, sur des reins d’une cambrure -hardie, tandis qu’au-dessous des beautés enivrantes qui violaient, -par l’énergie de leur moulure, l’asile sacré de la robe flottante, se -perdait, dans les molles pesanteurs du velours, le reste de ce corps -divin. - -Ce soir-là, elle n’avait pas la physionomie de sa réputation. Elle -passait pour une damnée coquette,--damnée ou damnante, je ne sais trop -lequel des deux. Les hommes qui l’avaient aimée ou désirée--nuance -difficile à saisir dans les passions négligées de notre temps--la -donnaient, en manèges féminins et en grâces apprises, pour une habileté -de premier ordre. Comme, une fois sur la pente, on ne s’arrête plus, -on disait encore davantage; le mot coquetterie n’est que le _clair -de lune_ de l’autre mot qu’on employait. Du reste, que ce soit une -médisance ou une calomnie, une telle réputation n’est pas une croix -bien lourde quand on a affaire au scepticisme de la société parisienne, -et qu’on est jeune, spirituelle et jolie. Avec cela toute croix n’est -plus qu’une _jeannette_, et peut se porter légèrement. - -Mme de Gesvres portait la sienne sur de magnifiques épaules avec le -stoïcisme d’une beauté qui répond à tout. Elle avait été une des femmes -les plus à la mode de Paris. Avant le temps où l’on s’abdique, et où -le sceptre de la royauté des salons, frêle porte-bouquet en écaille, -passe à des mains plus jeunes, elle s’était éloignée d’un monde qu’elle -voyait toujours, mais par plus rares intervalles. Elle quittait -moins sa douillette de soie grise et ses pantoufles de velours, froc -et sandales de ces belles ermites de boudoir. On s’étonnait de ce -changement accompli dans la vie de l’étincelante marquise: on ne -se l’expliquait pas. Belle et coquette, si elle sentait sa beauté -décliner, si elle n’y croyait plus, pourquoi tant de coquetterie -encore? et si cette coquetterie était justifiée, pourquoi cet -éloignement du monde? Ah! sans doute, elle était coquette! mais elle -était plus que cette jolie chose qui nous plaît tant et qui nous désole. - -Elle sonna,--une grande fille, faite à peindre, l’air hardi et sournois -tout ensemble, et qu’elle appela Laurette, entra pour la déshabiller. -Mme de Gesvres avait pour habitude de ne jamais adresser la parole à -ses femmes de service. Elle évitait par là la glose d’antichambre sur -l’humeur de _Madame_. Elle tendit ses pieds à Laurette qui, un genou à -terre devant elle, se mit à délacer ses brodequins. Pendant ce temps, -Mme de Gesvres lisait une lettre qu’elle jeta sur la cheminée après -l’avoir lue et sans lui faire l’honneur de la froisser. - ---Qu’il vienne, puisqu’il y tient,--dit-elle.--Qu’est-ce que cela me -fait? Il ne m’ennuiera pas plus que tous les autres.--On le voit, ce -soir-là, l’ennui était le mal de Mme de Gesvres. Hélas! c’était son -mal de tous les jours. Non pas seulement cet ennui fatigué, nerveux, -assoupi, qui vient des autres, mais celui que certaines âmes portent en -elles-mêmes, comme une native infirmité. - -C’est qu’elle était justement de cette race d’âmes frappées dès -l’origine et dans lesquelles l’éducation, le monde, l’oisiveté -orientale des mœurs élégantes, tout avait entretenu et développé cette -disposition à l’ennui dont elle se sentait la victime. Si elle avait -eu quelque passion, des regrets affreux--car c’est à cela qu’aboutit -l’inanité des souvenirs--auraient du moins été une proie pour sa pensée -ou ses sentiments, deux choses si voisines dans les femmes! Mais de -passion, en avait-elle jamais eu, et quoiqu’elle le dît, pouvait-on la -croire? Quand elle affirmait, en montrant ses dents nacrées, qu’elle -avait aimé autrefois avec énergie et qu’elle avait horriblement -souffert, on ne pouvait s’empêcher de douter qu’il y eût eu jamais -quelque chose de violent dans un être si parfaitement calme, et -d’horrible dans un être si parfaitement beau. - -Et pourtant, oui! elle avait aimé. Au début de la vie, et peu de temps -après son mariage, la trahison d’un amant lui avait brisé le cœur. - -Un jour cet amant, dans un accès de fureur jalouse, lui brisa aussi -une de ces épaules qu’elle aimait à découvrir aux regards éperdus des -hommes. Dans la civilisation de la femme, une épaule cassée est plus -qu’un cœur brisé, sans nul doute. Mme de Gesvres ne voulut point revoir -son amant. - -Elle passa presque une année dans la solitude la plus complète. Son -mari traînait des velléités d’ambition à la suite de l’ambassadeur de -France à Saint-Pétersbourg. Il laissait à sa femme toute la liberté -dont jouit une veuve. Après son année de solitude, elle reparut plus -brillante que jamais. A la coquetterie d’instinct, elle ajouta la -coquetterie de réflexion. Le monde lui donna une foule d’amants qu’elle -ne prit pas. Il est vrai que le monde avait pour lui ces probabilités -et ces apparences qui décident de tout dans un procès criminel. Mais -quoi qu’il en pût être, le vieux juge fut dupé, et l’opinion publique -mystifiée. - -Comme toutes les femmes qui ont quelque distinction dans l’esprit et -cette froideur de sens, distinction non moindre et la prétention un peu -hautaine des vicomtesses de notre époque, Mme de Gesvres ne trouvait -plus les hommes bons que pour des commencements d’aventures dont les -dénoûments restaient bientôt impossibles. En vain l’imagination avait -dit _oui_; le bons sens fortifié par l’expérience répondait _non_ tout -haut et toujours. Ainsi la vie de cette femme avait-elle contracté dans -ses moindres actes une pureté fille de la sanité de l’esprit,--la seule -pureté qui puisse exister dans le monde de corruptions charmantes où -nous avons le bonheur de vivre. - -C’était là le beau côté de la marquise de Gesvres, mais elle -l’estimait sans doute beaucoup moins qu’il ne valait. On ne lui avait -jamais appris à se préoccuper de ce qu’il peut y avoir de moral et -d’élevé dans une situation ou dans une habitude de la pensée. Cet -intérêt profond et immatériel que certaines âmes orgueilleuses tirent -d’elles-mêmes lui avait toujours manqué; elle n’y songeait pas. Le seul -intérêt qu’elle comprît était plus vulgaire, mais aussi plus aimable -(aimable est un mot inventé par la vanité des autres), puisque cet -intérêt prenait sa source dans des sentiments partagés. - -Aussi faisait-elle bon marché de ce qui la rendait une noble créature -sous des apparences bien légères. Elle avait grand tort; mais vous -le lui auriez dit que l’indomptable enfant gâté qu’elle était vous -aurait regardé avec un air de scepticisme et de lutinerie, et vous -eût envoyé promener, vous et vos sublimes raisonnements. Elle croyait -tellement en elle-même, elle poussait la fatuité d’être belle jusqu’à -un tel vertige, qu’elle n’imaginait pas que cette expression de malice -triomphante et de moquerie pût faire tort à sa beauté même et former -une dissonance avec l’ensemble de ses traits sévères, réguliers, -harmonieux. - -Et cependant ce culte de sa beauté n’était pas si grand qu’il lui -donnât les émotions que sa nature et son désir secret exigeaient. -Il lui aurait fallu un autre être à admirer et à aimer que celui -qu’elle rencontrait périodiquement chaque soir et chaque matin dans la -glace de son alcôve. Elle n’en convenait pas vis-à-vis d’elle-même, -car nos petits systèmes de fausseté à l’usage du monde nous suivent -beaucoup plus loin qu’on ne croit: ils adhèrent à la conscience et -s’introduiraient jusque dans nos prières à Dieu, si nous en faisions. -Peut-être est-ce aller trop loin, nonobstant, que de dire qu’elle ne -convenait pas de ce besoin d’affection tant de fois trompé déjà. Elle -le masquait plutôt. Elle se donnait les airs élégiaques de torche -fumante. Mais quoiqu’on pensât que le pied qui avait éteint et renversé -un pareil flambeau dût être celui d’un grand profane ou d’un grand -habile en fait de bonheur, on souriait d’incrédulité à ces discours sur -la consommation définitive de sa faculté d’aimer, car s’il est beaucoup -de femmes qui se prostitueront toujours en se donnant, vu la bassesse -ordinaire des amants favorisés et des hommes en général, il n’est pas -certain pour cela que les cœurs aimants soient radicalement corrigés -des mouvements généreux. Autrement, la première épreuve malheureuse -serait une garantie plus solide qu’elle n’a coutume de l’être en -réalité. - -Ces airs-là, du reste, n’étaient que des caprices en Mme de Gesvres; -ils n’entraient point dans son attitude ordinaire; mais, comme elle -était fort mobile, après avoir tourné le kaléidoscope de plusieurs -manières ils ne manquaient jamais d’arriver. Ils devenaient même -souvent le point de départ d’une théorie que beaucoup de femmes se -permettent, et qui restait théorie dans la bouche de Mme de Gesvres, à -cause justement de ces qualités précieuses que nous avons indiquées: la -froideur des sens et la hauteur de son esprit. Cette théorie, à l’usage -de tout ce qui est corrompu, ne va rien moins qu’à tuer la probité dans -les sentiments les plus beaux et les relations les plus chères. C’est -une déclaration d’indépendance,--ou plutôt une vraie déclaration de -brigandage. Parce que l’on a été malheureuse une fois, parce qu’on a -fait un choix indigne, on se croit hors du droit commun en amour. On se -promet de la vengeance en masse, envers et contre tous. On mâche ses -balles; on empoisonne ses flèches et ses puits. C’est de la justice sur -une grande échelle, c’est du talion élargi. Mais, comme l’on proclame -bien haut ce qui serait peut-être dangereux si on voulait garder le -silence, on donne du cœur à l’ennemi en lui annonçant le fil de l’épée. -Quand Mme de Gesvres parlait des tourments qu’on devait infliger aux -hommes, et qu’elle paraissait résolue à leur en prodiguer sans compter, -n’allumait-elle pas elle-même le phare sur l’écueil? - -Ainsi elle avait le langage de la corruption et elle n’était pas -corrompue, et l’ennui renforçait encore ce langage, auquel le monde se -prenait avec son génie d’observation ordinaire. Elle répétait qu’_il -fallait tout faire, si tout amusait_; principe fécond en nombreuses -conséquences et dont, cynique de bonne compagnie, elle entrevoyait fort -bien la portée. Seulement, si l’on eût invoqué le principe en son nom, -si l’on se fût réclamé contre elle de la bravoure de sa parole, elle -aurait mis bien vite sa fierté à couvert sous l’interrogation assez -embarrassante: «Vous ai-je dit, monsieur, que cela m’amusât?» - -Laurette s’en était allée après avoir mis aux pieds de sa belle -maîtresse les molles pantoufles, nourrices de la rêverie. Elle l’avait -déshabillée pendant le temps que j’ai essayé de faire connaître un peu -en gros et rapidement le caractère qui doit donner la vie à ce récit. -Mme de Gesvres restait assise sur un espèce de divan très bas. Elle -avait repris la lettre jetée par elle dans la coupe irisée où elle -avait déposé les aigues-marines de ses oreilles. Elle se mit à relire -nonchalamment cette lettre si vite parcourue et qui disait: - - - «Madame, - - «Une de vos amies, Mme d’Anglure, a eu la bonté de vous parler de - moi quelquefois. Je n’ose croire à un intérêt qui me flatterait - trop, ne fût-il que la curiosité la plus simple. Mais vous avez - eu la grâce de dire à Mme d’Anglure qu’elle pouvait m’amener à - vos pieds. Ce n’est pas là précisément le mot que vous avez dit; - mais c’est ma pensée. Retournerez-vous contre moi l’absence de - Mme d’Anglure, qui ne doit revenir à Paris qu’au commencement du - printemps, et ne me permettrez-vous pas, madame, de me présenter - seul chez vous? - - «Agréez, madame, etc., - - «R. DE MAULÉVRIER» - - -C’était, comme l’on voit, un billet fort simple pour demander une chose -plus simple encore: le droit de se présenter et la faveur d’être reçu, -ce qu’il y a au monde de plus officiel dans nos mœurs. - -Le billet avait raison quand il disait que Mme de Gesvres avait -exprimé à Mme d’Anglure le désir de voir chez elle M. de Maulévrier. -Il avait tort quand il ajoutait _qu’il n’oserait croire_ et toute la -sournoiserie de modestie hypocrite qui suivait. Personne n’était moins -modeste que M. de Maulévrier, et il osait très bien croire à l’intérêt -qui devait le flatter le plus. - -Il faut bien dire, car c’est la vérité, que M. de Maulévrier était -l’amant de Mme d’Anglure, et que celle-ci, liée avec la marquise de -Gesvres, lui avait raconté dans des confidences intimement ennuyeuses -pour l’amie chargée du rôle d’écouter, tous ses impertinents bonheurs. -Jeune, expansive, enthousiaste, Mme d’Anglure avait fait de Mme de -Gesvres le témoin de bien des folles larmes. Comme Mme de Gesvres -allait peu dans le monde et que M. de Maulévrier était fort blasé -sur les plaisirs qu’on y goûte, il n’était pas étonnant qu’ils ne s’y -fussent jamais rencontrés. D’un autre côté, dans le temps du _règne_ de -Mme de Gesvres, M. de Maulévrier ne vivait point à Paris. - -Une chose qui prouve admirablement en faveur de notre société actuelle, -c’est qu’autant on se perd corps et âme dans le mariage, autant on -reste à la surface du monde au sein de l’amour le plus profond et le -plus vrai. Un homme gagne cent pour cent aux yeux de toutes les femmes -quand il passe pour avoir cette rareté grande, une véritable passion -dans le cœur. C’est une distinction inappréciable, une décoration qui -sied à l’air du visage; cela _fait bien_, comme diraient des femmes -de l’ordre de la Toison d’or sur une cravate de velours noir. Malgré -la démocratie qui nous emporte, la Toison d’or aura encore pendant -longtemps un très grand charme de parure; mais quand on ne l’a pas à -s’étaler sur la poitrine, un attachement très avoué pour une femme en -particulier pose merveilleusement auprès des autres. - -Et en sa qualité de femme, la marquise de Gesvres subissait cela comme -les moins distinguées de son espèce. Aussi, plus d’une fois avait-elle -demandé des détails à Mme d’Anglure sur la _grande passion_ de M. de -Maulévrier. Le diable sait seul probablement ce qui se passait dans sa -tête pendant que Mme d’Anglure répondait longuement à ses questions. Il -y avait peut-être le singulier intérêt qui s’attache pour toute femme -à un amour qui n’est pas pour elle; peut-être aussi un peu de malice, -car Mme d’Anglure paraissait un peu sotte à sa tendre amie, et celle-ci -s’était étonnée plus d’une fois qu’une pareille femme eût pu fixer un -homme du mérite de M. de Maulévrier. - -En effet, M. de Maulévrier avait un mérite incontesté dans le monde; -il y jouissait d’une réputation superbe d’homme d’esprit qui, comme -la Fortune, était venue s’asseoir à sa porte sans qu’il lui eût fait -la moindre avance. Son indolence était telle qu’on pouvait le voir -cinquante fois de suite et ne pas connaître, comme l’on dit, la couleur -de ses paroles. Eh bien! son silence lui réussissait. On le respectait -comme un serpent engourdi; il passait, à raison ou à tort peut-être, -mais enfin il passait pour un homme supérieur. - -Cette réputation était venue jusqu’à Mme de Gesvres. Aussi lui -semblait-il étrange que M. de Maulévrier eût eu la méprise d’un amour -sérieux pour Mme d’Anglure; comme si l’esprit était nécessaire pour se -faire aimer, quand on a des manières pleines d’élégance et un genre -de beauté très relevé et vraiment patricien! Ces avantages si nets, -Mme d’Anglure les possédait à un degré éminent; que lui fallait-il -davantage? Mme de Gesvres, qui jugeait un peu trop l’amour du point -de vue commun à toutes les relations de la vie, croyait bonnement que -l’esprit était la perle des dons que Dieu a répandus sur les femmes, et -le _Régent_ de leurs couronnes. Petit enfantillage égoïste, ordinaire -aux personnes spirituelles qui ont la modestie d’ignorer que tout -l’esprit du monde ou du diable ne vaut pas le plus léger mouvement -d’éventail quand il s’avise d’être gracieux. - -Et tout cela aurait dû, à ce qu’il semblait, donner à Mme de Gesvres -l’intérêt de la visite qu’elle attendait le lendemain. Mais sa pensée -était si lasse, la nuit l’affaissait tellement sur elle-même, qu’elle -était aussi déprise de tout que jamais en regardant sans voir le cachet -qui fermait la lettre de M. de Maulévrier. - -A quoi pensait-elle?--Elle ne pensait pas. Elle avait la torpeur de cet -ennui qui noyait sa vie. Nulle préoccupation n’influait sur sa manière -d’être. Nul pressentiment ne l’avertissait de la nouvelle ère que le -lendemain commencerait pour elle. Les pressentiments n’atteignent -jamais que les êtres chez qui l’imagination domine et le corps -languit. Or, Mme de Gesvres avait beaucoup trop d’esprit pour avoir de -l’imagination, et son corps ne languissait pas plus que les torses de -Rubens. - - - - -[Bandeau] - - -II - -LA PREMIÈRE ENTREVUE - - -Le lendemain, Mme de Gesvres alla au bois, malgré l’humidité déjà -froide des matinées d’octobre. En revenant de sa promenade, elle fit -quelques visites et rentra pour recevoir M. de Maulévrier. - -Celui-ci vint peu de temps avant l’heure où l’on dîne, et comme l’on -était en octobre et que, d’ailleurs, l’appartement de Mme de Gesvres -était drapé avec toutes les prétentions au mystère qu’ont tant de -femmes qui n’ont rien à cacher, ils se virent à peine, tout en se -parlant d’assez près. - -Ainsi ils commencèrent par où les autres finissent, car l’esprit est -la dernière chose que l’on montre dans ces premières rencontres qu’on -appelle _faire connaissance_, et l’air, la figure et la pose y sont -presque tout dès l’abord; le reste vient après, s’il y a un reste, -lequel, par parenthèse, n’est jamais accepté que sur le pied où l’air, -la figure et la pose l’annoncent: chose absurde, mais souveraine. - -La conversation fut ce qu’elle est toujours quand on se voit pour -la première fois. Cependant, comme ils étaient assez curieux de se -connaître l’un et l’autre, à cause de ce qu’ils avaient entendu dire -en bien ou en mal de leurs augustes personnes, ils montrèrent plus -d’entrain dans leur conversation qu’on n’était en droit d’en attendre -d’une femme ordinairement ennuyée et d’un homme ordinairement indolent. -Ils s’animèrent, ils firent feu de temps à autre avec la parole, et -enfin ils se _parurent_ réciproquement très spirituels. Vivant sous -l’empire de la civilisation parisienne, et n’étant plus ni l’un ni -l’autre au début de la vie (Mme de Gesvres avait trente-deux ans -et M. de Maulévrier vingt-sept), c’était la seule sensation qu’ils -devaient se donner. Ils ne pouvaient éprouver ces ridicules embarras -qui prédisposent à l’amour et qui constituent à la première entrevue le -douloureux bonheur d’être ensemble. - -Ils parlèrent fatalement de Mme d’Anglure, puisqu’elle était le nœud -de leur connaissance. Ils en parlèrent avec une sobriété et un goût -parfaits, comme l’on doit parler de son ami et de sa maîtresse dans un -monde où l’on est obligé de montrer l’indifférence la plus dégagée à -propos de ses meilleurs sentiments. Aux termes où ils en étaient, nulle -allusion à la liaison de Mme d’Anglure et de M. de Maulévrier n’était -possible entre gens de si bonne compagnie. Qui des deux se la serait -permise fût tombé dans le mépris de l’autre immédiatement. - -Cette réception presque dans la nuit, grâce à l’heure avancée d’un jour -d’octobre et aux obscurités de l’appartement, impatientait un peu M. -de Maulévrier. Il y avait bien du feu dans la cheminée, mais c’était -un brasier dont la lueur ne remontait pas jusqu’au visage de Mme de -Gesvres, et dont le reflet mourait sur des pieds irréprochables dans -leur svelte forme, mais pleins de puissance, et qui s’appuyaient avec -plus d’aplomb que de légèreté sur un coussin de velours. - -Laurette fit cesser toutes les impatiences intérieures de M. de -Maulévrier. Elle apporta une petite lampe d’albâtre qui déversait -une de ces fausses et charmantes lumières comme le génie du mal, le -diable en personne, a dû en inventer pour l’usage des femmes qui font -ses affaires dans ce monde; car tout ce qui est mensonge leur va à -merveille, et cette lumière est une flatterie. - -Le coup d’œil de part et d’autre fut aussi assuré que rapide. - ---Je vous connaissais, monsieur,--dit Mme de Gesvres. - ---Et moi aussi, madame, je vous connaissais,--répondit M. de Maulévrier. - -Ils s’étaient vus, la veille, aux Italiens. M. de Maulévrier, qui était -seul dans sa loge, n’avait pu demander à personne quelle était cette -femme enveloppée dans sa pelisse pourpre avec un air si antidilettante, -et Mme de Gesvres avait très bien remarqué l’élégance d’un homme dont -la physionomie indifférente avait l’air que nous pourrions supposer aux -paresseuses divinités de Lucrèce. - -Mais l’attention de Mme de Gesvres pour un homme dont les regards -obstinément fixés sur elle devaient avoir le velouté d’un hommage, ne -dura que quelques instants. Gâtée par les prosternements des hommes, -objet des plus ardentes contemplations, cible ajustée par toutes les -lorgnettes, Mme de Gesvres se détourna bientôt de cet homme de plus qui -probablement l’admirait. Comme ce soir-là était un de ses plus cruels -moments d’ennui, elle sortit bien avant la fin du spectacle, et ne se -douta point que la lettre qui lui fut remise en descendant de voiture -fût précisément du seul être qui dans la soirée l’eût fait sortir, pour -une minute, de ses anéantissements. - -Par un hasard unique dans les annales de Mme de Gesvres, la seconde -impression que lui causa M. de Maulévrier fut dans le même sens que la -première. Comme l’on dit dans le monde, avec une élégance positive et -un peu abstraite, elle le _trouva bien_; toutes les plus passionnées -admirations venant expirer à ce mot suprême, les colonnes d’Hercule de -l’éloge dans l’appréciation des gens bien appris. - -Quant à elle, il était évident qu’elle était moins belle aux yeux de -M. de Maulévrier, vêtue de gris comme elle l’était alors et avec un -bonnet,--charmant pour qui n’eût été que jolie,--que la veille, les -cheveux plaqués aux tempes, l’émeraude flamboyante au front, et ses -larges flancs respirant puissamment dans la peau de bête fauve qui -doublait sa mante écarlate. Il y avait entre cette espèce de panthère -étalée dans la cage d’une loge au Théâtre-Italien et la Parisienne -sédentaire, assise près du foyer, sur sa causeuse, une différence -immense, infranchissable,--celle du rose pâle de ses gorgères. - -Mais quelles que fussent leurs impressions à tous les deux, ils ne s’en -cachèrent pas plus qu’ils ne s’en communiquèrent le secret. Ils ne -pouvaient encore se mentir l’un à l’autre, privilège d’une connaissance -plus étroite et d’une intimité plus grande. Seulement, ils mentirent -à Mme d’Anglure en lui écrivant leur opinion l’un sur l’autre, M. -de Maulévrier dans la soirée de cette première entrevue, et Mme de -Gesvres huit jours après, comme si c’était en elle paresse pleine -d’indifférence, mensonge de plus! - -Voici quelques-uns des mensonges de M. de Maulévrier: - -«Vous m’avez quelquefois reproché, ma chère Caroline, la prétention au -coup d’œil d’aigle et à la vérité de la première impression. Une fois -de plus, une fois encore, je vais vous donner des armes contre moi. -Vous grondez si bien et d’une voix si douce, que je désire beaucoup -plus vos gronderies que je ne les crains. Je sors de chez Mme de -Gesvres. Je viens de voir cette fière beauté si renommée, et qui tout -crûment me déplairait si elle n’était pas votre amie. - -«Hier, je l’avais aperçue aux Italiens, sans me douter que ce fût -elle. De loin, aux lumières, elle produit un effet assez imposant, -mais de près et de plain-pied on s’arrange peu de tout ce grandiose. -Franchement, quand on n’est pas impératrice de Russie et qu’on n’a -pas empoisonné son mari, il ne sied pas en Europe d’avoir un genre de -beauté comme celui-là. - -«Mme de Gesvres, qui n’est qu’une des femmes les plus élégantes de -Paris et qui n’a jamais empoisonné de mari, car à quoi bon dans nos -mœurs actuelles? est une coquette éblouie et gâtée par les éloges, les -admirations, les fausses amitiés et les faux amours, et qui n’entend -pas plus les intérêts de sa beauté que s’il n’y avait pas de glace -sur la cheminée et d’instinct de femme dans son cœur. Je l’ai trouvée -mise comme vous auriez pu l’être, ma chère belle, vous d’une beauté -si molle et si pure! Comme vous, elle ose bien fermer à demi ces yeux -qui ne sont pas trop grands, je vous jure, et qui, je crois, sont -aisément durs. Mais ce qui est en vous abandon et charme n’est en elle -que chatterie et perpétuels artifices. Elle travaille immensément son -sourire, mais elle ferait bien mieux de l’attendre que de l’appeler. - -«Rien dans ce que je lui ai entendu dire ne justifie la réputation de -personne d’esprit qu’on lui a faite. D’ailleurs, l’esprit d’une femme -est tout ce qui semble l’expression de son âme, et si Mme de Gesvres -a de l’âme (car vous la dites bonne, compatissante, dévouée), rien -n’en passe à travers sa beauté opaque qui n’étincelle jamais que du -feu d’une plaisanterie, ou du désir de paraître plus grande qu’elle ne -l’est en réalité, etc., etc.» - -C’est ainsi que M. de Maulévrier rendait compte à la charmante petite -d’Anglure de sa visite à Mme de Gesvres. Le jugement qu’il venait -d’écrire, quoique vrai en plusieurs endroits, et en se tenant aux -surfaces d’une nature féminine qui ne manquait pourtant pas d’une -certaine profondeur, ce jugement était complètement faux d’après les -sensations de celui qui l’avait écrit. La beauté de Mme de Gesvres, -si critiquée, l’avait au fond trouvé très sensible, et ni la robe -inharmonieuse de soie gris de perle, d’une teinte trop indécise et trop -pâle, ni ces rubans roses, noués sous ce menton qui avait la matidité -du marbre et l’idéalité du ciseau grec, ni ces sourires bassement -mendiants de coquette, ni ces regards mi-clos à dessein et voluptueux -à froid, n’avaient empêché M. de Maulévrier de regarder Mme de -Gesvres comme la plus belle créature qu’il eût jamais vue, et la plus -_tentatrice_ pour son imagination blasée d’homme du monde et ses sens -expérimentés de vingt-sept ans. - -Il est vrai que depuis quatre immenses mois il était lassé de cette -beauté de camélia élancé, mol et pur, que Mme d’Anglure possédait à -un degré si éminent; de toute cette jeunesse virginale encore, malgré -deux années d’un mariage consommé seulement, à ce qu’il semblait, dans -l’écartèlement de deux écussons sur la portière d’une voiture; de -toutes ces fragilités d’albâtre, de toutes ces délicatesses infinies -qui faisaient de Mme d’Anglure une friandise si recherchée par les -sybarites intellectuels de l’amour moderne. Et ce n’est pas tout -encore: il était fatigué aussi de l’imperturbable tendresse qu’on lui -montrait, et de cette bêtise pleine de charme qu’aimaient Rivarol et -Talleyrand et qui est le majorat des femmes tendres. Ces dispositions, -que lui seul appréciait, furent peut-être la cause de son admiration -spontanée pour Mme de Gesvres. Du moins cela la prépara-t-il. Le -monde reconnaissait à Mme de Gesvres beaucoup plus que cet esprit, le -seul exigible dans les femmes, et qu’elles ont en commun, quand elles -sont jolies, avec les pêches mûres et les roses mousse entr’ouvertes. -Or cette opinion du monde pouvait influer sur M. de Maulévrier, qui -n’était pas du tout un philosophe, et qui, dans ses fantaisies et ses -préférences, n’avait pas le mauvais goût héroïque de mépriser l’opinion. - -Quant à Mme de Gesvres, les mensonges qu’elle écrivit à son amie Mme -d’Anglure furent beaucoup plus courts, et par conséquent beaucoup plus -profonds que ceux de M. de Maulévrier. Si tout homme ment, dit le -sage, toute femme ment aussi, mais beaucoup mieux. Au lieu d’arranger -agréablement de petites faussetés en manière d’opinion, comme n’avait -pas manqué de faire M. de Maulévrier, Mme de Gesvres eut l’art de -glisser dans une lettre sur la façon de poser les volants et la forme -nouvelle des turbans de l’hiver, un: «A propos, ma chère, j’ai vu M. -de Maulévrier. Mon Dieu, comment est-il possible que vous vous soyez -compromise pour cet homme-là!» Il y avait dix-huit mois, en effet, que -Mme d’Anglure avait été jugée compromise par les soins qu’elle agréait -de M. de Maulévrier. La phrase de Mme de Gesvres le rappelait avec une -charmante cruauté de compatissance. Tout le génie de la femme respirait -dans ce repli épistolaire. C’était tout à la fois mensonge et perfidie, -masque et stylet. - -Cependant, comme M. de Maulévrier était en vacances de cavalier servant -par l’absence de Mme d’Anglure, il ne trouva rien de mieux à faire que -de retourner chez la marquise. Elle avait pris son air de reine pour -lui dire qu’elle était toujours chez elle à quatre heures. C’était de -tous les airs que sa mobile coquetterie et ses talents de comédienne -lui inspiraient, et qui semblaient plus nombreux et plus étonnants que -les merveilleuses robes de Peau d’Ane, celui qui allait le mieux à -son genre de physionomie, comme le rouge était la couleur qui seyait -le plus à son teint.--M. de Maulévrier, qui trouvait une nuance de -bassesse dans la courtoisie des hommes vis-à-vis des femmes, et que -Mme d’Anglure avait dressé au rôle de sultan, ne fut point blessé de -l’assurance avec laquelle on lui prescrivait presque de venir. Avec -ses idées sur la position des femmes au dix-neuvième siècle et les -habitudes de toute sa vie, cela ressemblait à de la prédestination. - - - - -[Bandeau] - - -III - -MAULÉVRIER - - -Le marquis Raimbaud de Maulévrier était un de ces élégants patriciens -comme il s’en détache quelquefois sur le fond commun de notre société -bourgeoise; mais tout patricien qu’il fût, c’était un homme d’une -raison trop affermie pour se méprendre aux tendances de son époque et -pour se faire le Don Quichotte d’un temps épuisé. Élevé par une famille -gardienne fidèle de bien des préjugés sur les classes auxquelles -écherra le pouvoir de l’avenir, il n’avait accepté aucune des illusions -qui font de quelques jeunes nobles de nos jours des oisifs frémissants -et superbes, ne voulant pas se mêler aux promiscuités de la mauvaise -compagnie. Ce mot lui-même sent l’illusion que M. de Maulévrier ne -partageait pas. C’est une épave d’une société naufragée, poussée par -le flot de l’habitude dans le langage du temps présent. Il ne peut -plus y avoir, en effet, de mauvaise compagnie pour une nation qui -a mis l’égalité dans son code, et qui trouvera peut-être un de ces -matins dans ses mœurs la nécessité du suffrage universel[A]. Cette -appréciation exacte et désintéressée des choses, qui aurait fait de M. -de Maulévrier un homme d’État si derrière cette appréciation il y avait -eu l’ambition qui l’applique et qui l’utilise, l’avait empêché de jouer -au pastiche, comme tous les pauvres jeunes gens ses contemporains. -C’était un dandy de son époque, et rien de plus. Seulement, pour -n’avoir été rien de plus, pour s’être arrêté à ce point juste dans -la réalité de son temps, pour n’avoir singé ni Byron, ni Alfieri, ni -Lovelace, ni Don Juan, ces physionomies devant lesquelles tout ce qui -en avait une la grima, pour avoir échappé au néo-christianisme, aux -préoccupations moyen-âge, et pour être demeuré dans l’insouciante -vérité ou le doute insouciant de sa nature, il avait fallu une certaine -force d’inertie rebelle aux entraînements du dehors, ou une raison -supérieure. Cette raison supérieure, M. de Maulévrier l’aura plus -tard sans nul doute, mais la coupe de ses vêtements était alors d’une -trop grande élégance pour que l’indolence de sa personne ne fît pas -la moitié de la puissance de sa raison. C’était comme le dernier -archevêque de Rohan, qui devint prêtre parce que sa femme était morte -pour avoir mis le feu à sa jupe, mais qui, à cause de la beauté même -des dentelles de son rochet d’archevêque, faisait un peu tort à la -magnifique réputation de son chagrin. - - [A] Elle l’y a trouvé. - -Au reste, s’il avait été préservé par les défauts et les qualités de -son esprit des imitations tourmentées d’une époque de perroquets et de -singes, M. de Maulévrier n’était ni plus vrai ni plus naturel qu’on -ne l’est ordinairement à Paris. A Paris, qui est vrai maintenant? Le -naturel n’est plus que la superstition de quelques femmes charmantes; -mais ces femmes charmantes mettent une nuance de rouge vers quarante -ans, et donnent tous les soirs sur leurs canapés dix démentis à leurs -principes religieux, en fait de naturel et de vérité. Seulement, comme -l’apprêt et la fausseté de M. de Maulévrier n’étaient ni l’apprêt ni -la fausseté des autres, il paraissait fort affecté à cette société -affectée qui lui reprochait sans cérémonie d’être fat, ce mot compromis -par les sots, mais que les gens d’esprit relèvent. Certes! si l’on -entend par fatuité une excellente et imperturbable bonne opinion de -soi-même qui faisait rarement l’hypocrite, M. de Maulévrier méritait -un peu ce nom terrible que les femmes appliquent d’une façon presque -imprécatoire à l’homme qui ne met pas toute sa gloire à les aimer, et -dont la vanité n’est pas la très humble servante de la leur. Cette -bonne opinion, quand on l’a, se montre surtout dans les relations du -monde avec les femmes, par l’emploi d’une politesse froide et réservée, -bien éloignée des câlineries et des vertèbres de serpent qu’il -fallait avoir autrefois, quand c’était un honneur de recevoir, comme -le maréchal de Bassompierre, six mille lettres d’amour écrites par -des mains différentes. Alors la fatuité consistait en une magnifique -impudence qui disait les choses haut et net, faisait la roue sous tous -les lustres, et gardait fièrement après rupture le portrait de toutes -ses maîtresses pour orner sa petite maison. Aujourd’hui, la fatuité -ne ressemble plus à tout cela; elle n’est plus de l’impertinence dans -le mot qu’on dit, mais dans le silence qu’on garde. Elle ne conquiert -plus; elle attend. Elle est nonchalante comme Cléopâtre. Elle ne -fait plus de sièges; elle en soutient. Dans notre temps, les hommes -véritablement fats et d’une certaine valeur de vanité sociale ne font -plus la moindre avance aux femmes, mais se renferment avec elles dans -un bégueulisme dégoûté et convenable tout ensemble, qui est du plus -majestueux effet. A cette heure, Richelieu ne se recommencerait pas -sans un immense ridicule. Les Richelieu de notre âge portent des -jupons: ils sont femmes. Si autrefois un homme ne se comptait que par -le nombre de femmes écrites sur sa liste, les femmes d’aujourd’hui ne -se comptent que par l’hécatombe de sots cotés en amoureux sur leurs -chastes albums, et c’est ainsi que d’un siècle à l’autre les rôles ont -été intervertis. - -Cette idée sur les femmes et leur destination actuelle appartenait à M. -de Maulévrier, et devait influer sur sa conduite. Jusque-là, du moins, -elle y avait influé. Comme les _coups de foudre_ n’existent pas pour -les fils de ceux qui ont vu la révolution française, M. de Maulévrier, -tout en retournant chez Mme de Gesvres, tout en s’imprégnant de plus en -plus de la beauté et de l’esprit de cette femme, ne cessa de conserver -les habitudes sous l’empire desquelles il était toujours demeuré. Il -gardait sa pose éternelle d’homme du monde élégant, courtois, quoiqu’un -peu railleur, mais, après tout, irréprochable. Malgré ses dehors -introublés, M. de Maulévrier sentait cependant chaque soir davantage -que cette belle créature, cette reine de causeuse et de canapé, -exerçait sur lui une puissance que nulle femme n’avait exercée, même -dans le temps qu’il était plus jeune et qu’il festonnait des romans en -action sur les patrons de ceux qu’il lisait. Comment fallait-il appeler -cette puissance? Était-ce de l’amour? A coup sûr, c’était de l’amour à -son aurore; car l’amour commence par une admiration naïve ou cachée, -la préoccupation incessante, beaucoup de désirs et un peu d’espoir. -Or, l’espoir de ce fat de Maulévrier était immense, et la vanité -d’avoir pour conquête, dans les chroniques de la médisance parisienne, -une femme d’un esprit et d’une beauté de si haut parage, faisait -terriblement flamber ses désirs. - -Quant à elle, elle sentait un intérêt nouveau se glisser dans sa vie, -et ce n’était pas seulement l’intérêt de l’intérêt qu’on inspire, ce -n’était pas seulement celui d’un de ces _commencements sans la fin_, -qui pour elle n’avaient été que trop nombreux. C’était quelque chose -de plus fort et de mieux accueilli. Elle espérait que si cet intérêt -grandissait et devenait de l’amour, il emporterait l’apathique ennui -dans lequel trempait sa vie depuis si longtemps. Elle avait vu M. de -Maulévrier à travers les larmes de Mme d’Anglure: c’était quand elle -ne le connaissait pas; maintenant elle trouvait que la tête allait -fort bien à l’auréole, et que tant de larmes avaient eu raison de -couler; mais comme, hors ces larmes, celle qui les versait n’était -qu’une faible tête après tout, Mme de Gesvres s’apitoyait fort sur ce -que ce pauvre Maulévrier n’avait pas trouvé en Mme d’Anglure la femme -qui convenait à ce qu’il avait de distingué dans l’esprit et peut-être -d’exigeant dans le cœur. Ainsi, pour elle, comme pour tous, Maulévrier -devait être un homme à passion romanesque et profonde. Il passait pour -passionné comme il passait pour supérieur, sans avoir jamais fait pour -cela que se donner la peine de naître et d’avoir des yeux noirs assez -beaux. - -Dans ces dispositions mutuelles l’un vis-à-vis de l’autre, ils ne -tardèrent pas à vivre sur ce pied d’intimité qui précède les aveux -et les autorise entre gens qui ne sont plus des enfants, et qui sont -libres de disposer de leurs sentiments et de leurs heures. Le mari -de Mme de Gesvres ne bougeait de Russie, et quant à l’esclavage de -M. de Maulévrier et à son amour pour Mme d’Anglure, tous les jours -cette chaîne et cet amour allaient diminuant. Comme celle-ci vivait -tranquillement à la campagne, croyant à l’antipathie de son amant pour -son amie, et à un amour qui depuis un temps immémorial ne lui renvoyait -qu’une seule lettre pour une douzaine, ils avaient toute facilité -pour s’adorer et pour se le dire. Quoique ce fût à Paris, rue Royale, -et dans un boudoir qui n’avait jamais été un désert, ils pouvaient -cependant se créer une solitude aussi grande que celle de Juan et -d’Haïdée aux bords des mers méditerranéennes. - -Malheureusement, le Juan était un gentilhomme accompli qui savait -son Byron par cœur, et qui avait passé sa jeunesse à faire une -épouvantable consommation de gants blancs et à réfléchir sur la vie, -les deux seules ressources qui nous soient restées, à nous autres -jeunes gens qui n’avons pas vu Napoléon; et la Haïdée était, ma foi, -d’une beauté aussi grande que Haïdée elle-même, mais ni si jeune, ni -si naïve, ni si divinement ignorante, ni si prédisposée à l’amour. La -prédisposition de Mme de Gesvres était celle de toutes les femmes très -spirituelles des sociétés avancées, l’ennui d’être et l’horrible peur -de vieillir pour rien. - -Grâce donc à ce misérable ennui et à cette terreur prévoyante, grâce -aussi peut-être à l’immense convoitise qui saisit toute femme quand -il s’agit de souffler l’amant et d’escamoter le bonheur d’une autre, -Mme de Gesvres résolut de remplacer Mme d’Anglure et de faire sauter, -à force de manèges, toutes ces hautes convenances dans lesquelles -se drapait M. de Maulévrier. «Il est parfait de manières,» se -disait-elle; mais elle voulait voir ces manières oubliées un jour dans -l’égarement de la passion. Jamais elle ne sentirait mieux sa puissance -que quand cet homme si mesuré, et d’une si froide élégance qu’elle -ressemblait presque à du dédain, se permettrait toutes les audaces -à ses pieds et n’y craindrait plus toutes les bassesses. Pour l’y -amener, elle dépensait chaque soir un esprit de démon et des façons -syrénéennes. C’était une bataille désespérée qu’elle livrait; elle -ne s’illusionnait pas sur l’empire qu’une femme commence à perdre à -trente ans avec un homme de l’âge et du monde de M. de Maulévrier. Elle -était fausse avec lui, quoiqu’elle ne songeât qu’à le rendre heureux -et à être heureuse comme lui par un amour vrai. Elle était fausse -parce qu’elle voulait lui inspirer une passion dont elle eût ressenti -l’influence, et qu’il faut mentir aux passions pour les exciter. De -tous les mensonges avec lesquels on attise l’amour, elle répétait sur -tous les tons, d’une voix qui semblait émue, celui avec lequel les -femmes savent donner le vertige aux plus inébranlables cerveaux: «Je ne -voudrais pour rien vous aimer. Ce serait là le plus grand malheur de ma -vie.» - -Cette manière d’être ne pouvait pas manquer d’agir très vivement sur -M. de Maulévrier. Il n’avait jamais eu affaire à si forte partie; il -n’avait jamais connu que des femmes plus ou moins charmantes, mais -plus ou moins vulgaires, malgré leur ramage d’oiseau bien appris et -la distinction de leurs révérences. Mme d’Anglure, qui avait pris -possession officielle de sa personne depuis deux ans, avait une -tendresse d’âme incomparable; mais cette tendresse naïve manquait -d’adresse: mal irréparable, car il faudrait que les anges du ciel -eux-mêmes, s’ils couraient les salons de Paris, eussent la rouerie -de leurs plus divins sentiments. M. de Maulévrier, qui, dans toutes -ses liaisons, n’avait jamais rencontré personne de la volée de Mme de -Gesvres, se sentait outrageusement asservi. Il rattachait ce masque de -fat, qui est souvent un masque de fer, quand, entr’ouvert par elle, -dans leurs longs tête-à-tête, elle plongeait dessous le regard de la -femme qui cherche si elle est aimée. L’aimait-il? Il le croyait, du -moins; mais, homme du monde, frotté de civilisation parisienne, il -croyait dans les intérêts de son amour de le cacher sous des airs de -superbe désinvolture. La vanité faisait en lui tort à l’amour. En -elle, au contraire, la vanité aurait servi l’amour, si l’amour eût -pu exister. Elle se montait la tête pour qu’il existât, mais cela -suffisait-il? - - - - -[Bandeau] - - -IV - -LE PORTRAIT - - -Quoiqu’elle ne donnât plus de fêtes officielles et que, dans le langage -absolu des salons, la marquise ne vît plus _personne_, elle recevait -pourtant tous les soirs. C’étaient quelques femmes restées du monde -plus qu’elle, et qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son -boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne qu’elles avaient -peur d’en voir sortir, et qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient -encore les hommes les plus élégants de Paris, héroïques chevaliers de -la fidélité à la beauté des femmes, que l’éclat jeté par celle de Mme -de Gesvres attirait toujours.--Dans ces réunions de hasard, les uns -s’en allaient, après un bonsoir bien vite dit entre deux actes des -Italiens, et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient, car Mme -de Gesvres coupait les vivres aux sots: on ne jouait pas chez elle, -et il n’y avait point de piano, deux grandes ressources de moins pour -les gens nuls. Comme elle riait un peu du talent d’artiste qu’étalent -à présent la plupart des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet -d’un salon sans piano toutes les Grisi aristocratiques qui ont besoin -d’un morceau des _Puritains_ pour dire quelque chose. C’étaient -ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle fût irrégulière, -et que tantôt elle fût vive et tantôt triste, séparant toujours ce que -Mme de Staël unissait, les hommes estimaient, sans bien s’en rendre -compte, cette droiture de sens, cette supériorité vraie qui éclatait -souvent à travers les mines de l’enfant gâté, de la despote dépravée -par les flatteries, de la chatte câline qui faisait gros dos avec des -épaules d’une incomparable volupté. Ils causaient là librement et de -tout. Un détail, du reste, qui peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du -thé on prenait du punch. Quand on avait bien causé, on s’en allait pour -revenir le lendemain; cour assidue, mais sans favoris, et qu’après bien -des espérances trompées, bien des fatuités en défaut, on avait pris le -parti de faire à la marquise sans ambition, sans arrière-pensée, sans -prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une main splendide de contour -et de blancheur, qu’elle tendait à tous avec une grâce royale, et -qu’elle appelait religieusement _sa patène_. - -Un soir, le dernier des habitués du salon de la marquise venait de -partir; les mots par lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus -dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait parfois sur ses -lèvres capricieuses; elle restait seule avec M. de Maulévrier. Elle -était assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui était assis sur le -divan en face, de l’autre côté de la cheminée, à la place où il l’avait -regardée tout le soir se livrer aux diverses impressions d’une femme -mobile que la conversation entraîne. Parfois, de la sultane plongée -dans les coussins de sa causeuse, étalant richement l’ampleur d’une -beauté à réveiller le Turc le plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à -un portrait placé au-dessus de la causeuse, un portrait de Bérangère -de Gesvres à une époque déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans -ce portrait, des bras rosés et puissants de santé et de jeunesse, un -voile rejeté bizarrement autour de la tête, et un regard perdu et -contrastant par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie dans le -reste de sa personne. Le fond du portrait représentait un ciel orageux. -Rien n’était idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait comment cette -tête de jeune fille, que les Italiens auraient caractérisée par le -mot charmant de _vaghezza_, avait pu devenir cette autre tête, d’un -sourire si net, d’un regard si spirituel, d’un caractère si positif, -même quand elle cherchait le plus à l’adoucir,--habile comédienne, mais -heureusement impuissante. - ---Vous regardez ce portrait?--dit-elle, lisant dans sa pensée;--vous ne -trouvez donc pas qu’il ressemble? - ---Non,--répondit-il, regardant toujours. - ---Eh bien! cela a été frappant,--reprit-elle.--Mais alors je n’avais -pas souffert; j’étais jeune encore plus de cœur que d’années. Tous ceux -qui m’ont connue à cette époque, MM. de Montluc, par exemple, vous -diront que ce portrait était frappant. - ---Pourquoi,--dit Maulévrier avec une curiosité intéressée, voilée -sous un de ces airs à sentiment que les hommes d’esprit les plus -moqueurs peuvent se permettre quand on n’est que deux dans une -chambre,--pourquoi ne m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert? - -En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les quelques semaines -qu’ils se connaissaient. C’était étonnant, mais l’occasion ne s’était -pas présentée d’improviser une de ces sonates de musique allemande -qu’elle ne manquait jamais d’exécuter sur les peines du cœur et -les ravages de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de ses -coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il est vrai, puisqu’elle -avait aimé un homme indigne d’elle, mais elle avait souffert dans les -conditions de sa nature, avec la froideur des sens, la mobilité de -l’imagination et l’intelligence qui pousse au mépris. C’était beaucoup -moins souffrir qu’elle ne l’affectait. - -M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à côté d’elle, comme s’il -eût voulu constater, en s’approchant, par quel endroit de la cuirasse -avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. Il pensait que les -cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, et il se sentait un grand espoir. - ---Vous croyez donc--reprit-elle avec un accent de reproche dont il -fut complètement la dupe--que j’ai toujours été ce que je suis? Le -monde dit de moi que je suis une coquette, et il y a du vrai dans ce -jugement; mais si je le suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à -ceux qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils l’amour qu’on a -pour eux? Si vous m’aviez connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse -aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce portrait est une -fantaisie d’artiste, une exagération, un mensonge. Je vivais à Grenoble -alors, et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, romanesque, mais -si timide qu’on m’avait donné le nom de _la Sauvage du Dauphiné_. - -Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement apprivoisées, fit -sourire M. de Maulévrier. - ---Vous êtes comme les autres,--continua-t-elle en remarquant son -sourire,--vous ne me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du -reste, car le changement a été si profond qu’il est bien permis de -ne pas comprendre que la physionomie de mon portrait m’ait appartenu -autrefois. - ---Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, madame?--fit -Maulévrier avec une galanterie pleine de vérité, car malgré les trente -ans terribles et la perte de cette vague et ravissante physionomie qui -est la curiosité de l’avenir dans les jeunes filles, il la trouvait -plus belle que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, Dieu merci! -ni un poète ni un peintre, et, d’ailleurs, nous vivons à une époque où -l’air idéal est la visée commune, et où les plus intrépides valseuses -jouent à la madone avec leurs cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier -était un peu blasé sur ce genre de figures mises à la mode par une -certaine rénovation littéraire et de beaux-arts. Il aimait mieux que -toutes ces langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie de Mme de -Gesvres, physionomie toujours nette et perçante quand elle ne faisait -pas la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, n’était pas de -l’idéalité davantage. - ---Si je le crois!--répondit-elle.--Oui, très certainement, je le -crois. Quand je compare ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais -maintenant. - ---Mais, pour moi, c’est tout le contraire,--reprit vivement M. -de Maulévrier.--Vous me plairiez bien moins si vous vous plaisiez -davantage, si vous ressembliez davantage à votre portrait. - ---Et qu’en savez-vous?--interrompit-elle.--Vous me dites là des -galanteries indignes d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; je -ne dois point vous plaire, puisque vous êtes amoureux. - ---Mais ceci est terriblement absolu,--fit Maulévrier.--En fait de -femmes, je n’ai jamais été ultramontain, et je ne crois point à la -suprématie du pape. - ---Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,--dit Mme de Gesvres;--la -suprématie de la femme aimée doit être si grande qu’elle rende -impossible toute appréciation des autres femmes. Nulle ne doit -vous plaire. Avoir du goût pour une femme est pour cette femme -une insolence; mais pour celle que vous aimez, c’est une horrible -infidélité. - -Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le quitta plus. Elle -alla jusqu’au bout et fut sublime. Elle développa une thèse d’amour -transcendantal. Elle le fit prodigieux, africain, chimérique; en dehors -de tout ce qu’on sait et de tout ce qu’on fait à Paris; maintenant -hardiment que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif, absorbant, -immense, ne méritait pas le nom d’amour. Elle insulta les pauvres -jeunes gens qui se ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires de -tailleurs, pour se faire distinguer des anges qu’ils adorent; elle fut -impitoyable envers ses cavaliers servants, à elle, ces _patiti_ exercés -à plier ses châles, à lui apporter les brochures nouvelles, des coupons -de loges, et qui, discrètement soupirants, se morfondaient dans la -pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique de dédain; elle eut le -génie de l’absurdité. Bref, en langage de journaliste, elle improvisa -le plus beau _puff_ que l’on eût vu depuis longtemps. - ---Si c’est un défi qu’elle me donne--pensa Maulévrier--je ne -ramasserai pas le gant. C’est du roman que tout ce qu’elle chante -là, du roman moderne, comme la bonne compagnie n’en fait pas.--Si -j’éprouvais--dit-il tout haut--un amour semblable à celui que vous -venez de peindre, avouez, madame, que vous vous moqueriez un peu de moi. - -Et c’était vrai. Mme de Gesvres ne pouvait pas en convenir; elle -n’en convenait jamais; mais c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui -se trouvait nativement en elle et qui se trouvait fort à son insu -le côté supérieur de son genre d’esprit; l’instinct du ridicule, -prodigieusement développé chez toutes les femmes du monde comme elle; -tout l’eût fait cruellement accueillir un amour comme celui dont elle -avait bâti la théorie. S’il y avait des Desdemona au dix-neuvième -siècle, n’auraient-elles pas la moquerie parisienne pour se défendre -d’Othello? Mon Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste! On -disait qu’elle avait un jour voulu connaître ce que devait être la -passion d’un artiste, d’un de ces hommes dont l’âme est profonde, et -qui ont un rayon de feu sur le front et la barbe en pointe. Si les -mauvaises langues disaient vrai, sans doute elle avait mis toutes ses -avances sur le compte de cette grande chose toute moderne, inventée -pour sauver de l’hypocrite honte de bien des chutes, le magnétisme du -regard. Avait-elle joué pendant quelques mois--tout en se livrant--à -la Lélia avec cet homme, mi-partie de duperie et de charlatanisme, -mais dans lequel, comme dans tous les autres artistes ses confrères, -la duperie ne manquait pas de dominer? M. de Maulévrier ne pouvait -pas continuer un pareil rôle près de Mme de Gesvres. L’eût-il pu, il -n’aurait pas, aux yeux de cette femme qui avait trempé ses lèvres à -toutes les coupes, et qui les en avait retirées purifiées par un dégoût -sublime, échappé au ridicule qui l’attendait. - - - - -[Bandeau] - - -V - -L’AVEU - - -Quoique M. de Maulévrier n’acceptât pas le programme de Mme de Gesvres -sur la manière dont elle prétendait être aimée, il sentait pourtant, à -de certains frémissements qui passaient en lui près de cette femme, et -au poids de préoccupations qui le suivaient quand il n’y était plus, -qu’il aurait pu remplir quelques conditions de ce terrible programme, -l’utopie des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant plus à l’amour -dans les hommes que les désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier -croyait à la grandeur de son amour par la grandeur de ses impatiences. -Seulement, ce soi-disant amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni -désespoir, ni tous les mouvements des âmes jeunes et tendres. C’était -un amour d’homme de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme du monde -qui a beaucoup vu, beaucoup senti, et qui s’est aussi beaucoup moqué. -C’était un amour qui ne jetait pas la vie hors du droit commun, et qui -n’en était pas moins très réel, très impérieux, et pouvait devenir très -amer. - -Or, un pareil amour se prenant à une femme comme la marquise de -Gesvres, âme sauvée par la froideur des sens et la mobilité de -l’esprit de l’éclat funeste des passions, un pareil amour avait -bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, malgré sa fatuité, M. -de Maulévrier ne s’illusionnait pas. Tous les jours il faisait des -découvertes dans le caractère de la marquise, et ces découvertes -l’accablaient. Ce qui le soutenait, c’est qu’elle était ennuyée, -et que l’ennui est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir de -l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui n’avait pas comme lui de ces -ardents désirs qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui l’esprit -qui juge et qui trouve je ne sais quelle affectation secrète dans -l’expression de tous les sentiments un peu vifs. Il était donc presque -impossible d’agir sur cette tête trop saine pour ne pas être rebelle à -l’enthousiasme, et certainement il aurait désespéré d’un tel résultat -si ce qui se brise le dernier chez un homme, la vanité, ne l’avait pas -induit à persévérer. - -Ce qu’il savait de la marquise fut la cause du silence qu’il continua -longtemps encore de garder sur les sentiments qu’il avait pour -elle. Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes les époques de -sa vie, avait vu la terre à ses genoux, rester debout serait d’un -effet favorable et paraîtrait du moins distingué. Sachant combien la -contradiction exaspère les natures féminines, il alla quelquefois -jusqu’à nier à la fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté -ne rencontrait pas plus d’indifférents que de rivales, qu’il pût -jamais l’aimer d’amour. Elle, à qui l’on n’avait jamais dit de telles -impertinences, n’y croyait pas et lui soutenait, au contraire, qu’il -était déjà amoureux d’elle aux trois quarts. Alors il s’engageait entre -eux de ces débats, gracieux et légers dans la forme, qui plaisaient -à l’un et à l’autre parce qu’ils appartenaient l’un et l’autre à une -société où la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de plus sérieux -dans les sentiments et dans la pensée. - -Mais ce manège, sur le succès duquel M. de Maulévrier avait trop -compté, et qui aurait réussi avec la plupart des femmes que le monde -traite en souveraines, échoua contre Mme de Gesvres. Échoua-t-il -contre son indolence ou contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces -déclarations mensongères et peu aimables que lui jetait incessamment -Maulévrier? On ne sait, mais toujours est-il qu’elle le laissa fort -tranquillement se fatiguer des petites faussetés qu’il avait d’abord -cru habiles. D’honneur, elle aurait mérité de porter dans ses armes la -devise des Ravenswood. Elle _attendit_ le moment de la revanche avec -une patience orgueilleuse, et il ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre -Maulévrier se sentait pris par la famine, faute de demander ce que -peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, après avoir caracolé, pour -l’honneur des armes, sur les limites d’une galanterie que sa vanité -d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse esclave ne devait -pas franchir d’un bond, il s’attacha enfin au courageux parti de -sortir d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette damnée marquise, -aurait pu durer sans profit jusqu’à la consommation des siècles. Il -saisit l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans leurs longs -tête-à-tête sur la même causeuse, pour lui dire très positivement ce -qu’elle n’aurait peut-être pas voulu comprendre s’il s’en fût tenu à la -lettre morte des cajoleries innocentes. Comme, depuis quelques jours, -Bérangère, très contente au fond du trouble qu’elle causait à un homme -de l’aplomb de M. de Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt -qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, des relations qui -pourraient plus tard passionner sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à -oublier ses idées un peu sultanesques sur les femmes, et à parler avec -beaucoup de facilité et d’entraînement un langage bien plus suppliant -qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis longtemps et stimulé ce soir-là -par tout ce que la supériorité en coquetterie de Mme de Gesvres put -inventer de plus décevant et de plus traître, le désir enflamma et -acéra sa parole. Il fut pressant et éloquent. Avec la joie qu’inspirait -à Mme de Gesvres cette volte-face de langage, une autre qu’elle eût -trahi ce qu’elle éprouvait. Mais elle, chez qui les sens demeuraient -toujours harmonieusement et imperturbablement tranquilles, écouta avec -une grâce très peu émue la rhétorique de Maulévrier, comme si c’eût été -un conte arabe. - -Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou son mouchoir brodé. -Quand il eut fini sa tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste -de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant de trois quarts -vers M. de Maulévrier, dont les lèvres touchaient presque cette belle -épaule, brisée autrefois par la colère d’un homme: - ---Ah! vous m’aimez?--fit-elle.--Mais ma pauvre amie, Mme d’Anglure, que -deviendrait-elle si elle savait cela? - -Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. Ce simple mot fit -reculer de six pouces au moins les lèvres qui allaient se poser sur -la belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom de Mme d’Anglure, -de cette femme aimée si longtemps et qui, depuis quelques jours, -n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que si elle n’eût jamais -existé, lui causa un douloureux étonnement. Pour être un homme et -un homme amoureux, on n’est pas un monstre, et le premier mouvement -de Maulévrier fut fort bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être. -N’était-ce pas de surmonter une impression de nature à affaiblir -l’effet de l’aveu qu’il venait de risquer? Il n’y avait point à -reculer. Il est des moments dans la vie où, pour baiser le bas d’une -jupe, on passerait sur le corps des femmes qu’on adorait hier avec le -plus d’idolâtrie. Maulévrier marcha donc hardiment dans le sens de la -pente qui l’entraînait. Il jura à Mme de Gesvres qu’il n’aimait plus -Mme d’Anglure; et c’était vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans -se soucier de l’inconséquence de ce second serment après le premier, -c’est qu’il ne l’avait jamais aimée, c’est que les circonstances -avaient fait seules une liaison qu’il eût rompue cent fois sans -l’affection dévouée de Mme d’Anglure, et que, malgré cette affection -dont il avait été reconnaissant, Mme d’Anglure l’avait toujours -épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et effroyable. Mais, hélas! -c’était un homme d’esprit qui parlait à une femme spirituelle d’une -liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; mais c’était -un homme amoureux qui parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de -plus dépravant que la femme qu’on aime? Du reste, en insultant si -menteusement son passé, M. de Maulévrier ne fut pas le seul coupable. -Mme de Gesvres le poussa à cela avec une adresse et une volupté -infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable pitié en parlant de -cette pauvre petite Mme d’Anglure, qui était bien la meilleure des -créatures humaines, mais qui ne devait pas être fort amusante dans -l’intimité. Elle entraîna Maulévrier à lui fournir des détails qui -pussent justifier cette opinion. Séduit par les câlineries soudaines -de la voix qui le questionnait, Maulévrier n’eut pas honte de soulever -les voiles qui devraient toujours rester baissés quand on n’aime plus, -par respect pour ce qu’on aima. Il se rapprocha de la belle épaule -que, dans l’électricité de ces confidences, il sentit frémir plus -d’une fois contre la sienne. Ce fut de la part de cet homme, enivré -du contact de celle à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour -éteint, une complète apostasie. Elle savourait, en souriant suavement, -tous les reniements qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous -ses souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât dessus, et pour -qu’il s’en vantât après comme ce matelot dans _Candide_, qui se vante -fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix au Japon. Elle -éprouvait la plus délicieuse sensation que pût éprouver une femme, et -surtout une femme comme elle. Elle se moquait gaiement, finement, mais -implacablement, avec un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait -aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère amie, qu’on allait -délaisser pour elle. En vérité, ce lui fut une charmante soirée; aussi -se laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec tout l’abandon de -l’amour. - - - - -[Bandeau] - - -VI - -LES DERNIÈRES COQUETTERIES - - -A dater de ce moment, si ce fut une méprise, elle fut complète. M. de -Maulévrier crut être aimé de Mme de Gesvres, et dès lors il se mit à -agir avec l’assurance qu’une telle persuasion doit donner. Seulement, -à tout ce qu’il inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait -de tendre, la railleuse marquise répondait en agitant ses belles -boucles brunes sur ses joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus -positive, et en lui rappelant le langage qu’il avait parlé pendant -si longtemps. Elle aussi, comme on voit, avait changé le sien. Elle -faisait expier ainsi à M. de Maulévrier tous les petits mensonges qu’il -s’était permis; mais, il faut bien le dire, la pénitence n’allait pas -plus loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier pouvait très bien -penser que c’était là une de ces délicates comédies prolongées dans -les intérêts du dénoûment, comme en jouent souvent les femmes expertes -en bonheur; car, excepté cette sourde oreille de haute chasteté, cette -retenue de robe montante seulement dans le langage, tout ce qu’osait M. -de Maulévrier dans les détails du tête-à-tête ne rencontrait pas une -résistance, et Dieu sait si la contemplation était dans les allures -de son génie! Bérangère de Gesvres était beaucoup trop marquise pour -avoir, au moindre transport de l’homme dont elle avait, en résumé, -accepté l’hommage, puisqu’elle le recevait tous les soirs, de ces -soulèvements de pudeur effarouchée qu’ont les femmes de mauvais ton qui -se croient vertueuses, de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait -presque pour des désirs. Elle n’avait point la prétention d’être un -ange, et cependant elle eût mieux justifié, à certains égards, une -telle prétention que beaucoup de femmes, à la tournure en fuseau, -posées éternellement en vignettes de poésies modernes, vaporeuses -créatures qui boivent quatorze verres de vin de Sauterne après souper, -et se vermillonnent quand les doigts d’un homme ont pressé leur main -à travers un gant. Elle n’était point de cette race d’êtres éthérés -et d’une moralité si supérieure, mais c’était une femme que l’horreur -de tout ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne voulait donc -pas faire tort aux enivrantes séductions de sa pose en se défendant -contre les témérités de la caresse. L’aristocratie de sa nature avait -l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. Aussi son amant -buvait-il à longs traits dans la coupe d’opale de ses épaules la -cruelle ivresse des bonheurs non partagés,--un grand délire qui finit -par une grande angoisse,--tandis que sous l’impression de tous les -égarements qu’elle faisait naître, là où les autres femmes se livrent -ou se refusent d’ordinaire, elle restait toujours élégante, toujours -convenable, toujours marquise. C’était réellement un abîme de glace, -mais un abîme qui donnait le vertige. Après cela, comment n’eût-elle -pas pardonné à ceux que le vertige entraînait? - -D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à l’honneur de la pureté des -femmes très belles, souvent on les croit sous l’empire des émotions -les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que la très immatérielle -jouissance de la vue des transports qu’elles excitent. Mme de Gesvres -l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui avait sur l’amour de -ces idées qui avaient effrayé Maulévrier dès l’abord, voulait-elle -grandir l’amour de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable idéal -devant lequel il s’était cabré, un certain soir? Si bien éprise que -soit une femme, il n’en est point qui ne cherche à augmenter par -tous les moyens possibles la passion qu’elle a inspirée. C’est -le machiavélisme des cœurs les plus tendres. C’est aussi la seule -explication qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous prétexte -de vertu, dans des organisations si bien combinées pour la défaite; -résistance dont la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, si -elles n’avaient appris de mesdames leurs mères «que se donner, c’est -diminuer l’amour». - -Cette vieille tradition, si bien justifiée par l’expérience, cette -inébranlable notion du catéchisme des petites filles, semblait être -la limite que Mme de Gesvres opposait à M. de Maulévrier. L’orgueil -de cette femme était donc ici en défaut; cet orgueil titanique de la -beauté la plus célèbre de son temps et qui lui faisait souvent dire, -avec le plus somptueux de ses regards, que les femmes qui valaient -quelque chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, n’osait -pas risquer les hasards de la plus grande de toutes en l’accordant. -Certes! ni son passé ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle, -et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle avait autorisé -en ne le défendant pas, impossible à M. de Maulévrier de penser tout -bas ce que disait tout haut le roi Henri III d’une des princesses de -la maison de Lorraine, qui lui avait assez impertinemment résisté. -Le mot de l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur de cette -femme, mais pas ailleurs! C’est en vain que M. de Maulévrier se -rappelait tout ce qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même -sur le vif. Comme, en somme, les observations d’un dandy ne sont -pas fort nombreuses, et ses lectures encore moins, il ne trouvait -rien dans le rare trésor de ses connaissances qui pût lui expliquer -l’étrange conduite de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun, -il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires de coquetterie, -le refuge des hommes quand ils ne comprennent plus rien au manège -des femmes. Et encore, se disait-il,--car il s’était mis à raisonner -depuis peu,--de la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis _des autres_, -de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, et, si c’est de -l’amour,--ajoutait-il, enchanté de sa découverte,--pourquoi pas toutes -les conséquences de l’amour? A tout prendre, c’était là un raisonnement -assez juste; seulement, il était aussi stupide pour le cas présent -que le fameux _to be or not to be_ de l’écolâtre de Shakespeare, -car la logique ne pouvait pas plus expliquer Mme de Gesvres qu’elle -n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau d’Hamlet, et ce monde-ci -et l’autre monde,--s’il en faut absolument deux. Je l’ai dit plus haut, -Mme de Gesvres, quoique femme, avait un bon sens rare chez les hommes, -et que sa vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand il s’agissait -de sentiments ou de sensations, le bon sens se voilait tout à coup, -la queue du serpent menait la tête, et cette femme, d’un coup d’œil -si étendu et d’un discernement si sûr, devenait l’inconséquence en -personne. Ce n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent -qui nichent des essaims de caprices dans les plis de leurs jupes; -elle les secouait, les caprices pleuvaient. Elle accordait ceci ou -refusait cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui lui ressemblent -le savent-elles? Dieu lui-même, au jour de sa justice, n’aura pas le -courage de leur demander compte du bien ou du mal qu’elles auront fait. - -Du reste, quand elle accordait le plus, jamais un aveu, jamais un mot -d’abandon ou de tendresse ne tombait de ces lèvres charmantes qui -n’étaient pas inaccessibles. - -Elle avait pour système de ne point faire de réponse aux questions dont -l’amour a soif. - -Elle conservait et savait varier à l’infini les gentillesses de sa -moquerie du premier jour, quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait -presque d’une aussi folle manière qu’elle avait envie d’être aimée. -Hélas! il se payait comme il pouvait de ses abaissements, en enlaçant -ses bras avides autour de ces genoux qui restaient strictement unis, -autour de ces flancs immobiles, comme autour de l’autel d’airain de -quelque divinité inexorable. - -Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle et frémissant, à ses -pieds, avec ce regard attentif (son regard vrai et son plus beau) -qu’elle avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de quelque chose, -et elle restait longtemps ainsi, souriante comme la Grâce, silencieuse -comme l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur. - -Elle avait cette beauté qui passionne (et étonne un peu dans les -femmes) d’un secret admirablement gardé, tout cela accompagné de -ces familiarités adorables dont les femmes bien nées ont seules la -mesure, et qui retiendraient un homme à leurs pieds, en dépit des plus -implacables rigueurs. - -Les hommes les plus positifs eux-mêmes se laissent prendre à ces riens -charmants, dont on enveloppe mielleusement toutes les froideurs et tous -les refus. M. de Maulévrier en était éternellement victime. Elle lui -aurait fait trouver bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait -aimer les soufflets. - -Cet homme appelé fat par les femmes, ce fier Sicambre de salon, ployait -la tête, mais ce n’était pas, comme le barbare, sous une colombe -descendant du ciel: Mme de Gesvres ne méritait point une si douce -image. Elle allait parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant. - -C’étaient des négations si positives, si peu justifiées; c’étaient -des refus si nets, qu’il fallait être ensorcelé de cette femme pour -retourner briser ses questions aux mêmes réponses. Sûre de la grâce -qu’elle déployait dans la forme quand elle disait une maussaderie -dans le fond, elle avait une manière inattendue, originale, de vous -donner son coup de poignard, et on lui pardonnait l’assassinat. Je n’en -citerai qu’un exemple: - -C’était, dans le cours de cette histoire, un des derniers soirs où elle -employa avec M. de Maulévrier les fascinations de cette coquetterie -fabuleuse qui allait expirer pour faire place à ce que le monde lui -avait laissé de noble et de bon; ils étaient à leur place habituelle, -sur cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette causeuse, hélas! -complice de bien des rapprochements dangereux. - -M. de Maulévrier avait glissé son bras autour de ce divin corsage, -qui contrastait par sa puissance avec les élégances un peu étiolées -de notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou de guêpe, d’une -insaisissable volupté. Il rabâchait, Maulévrier, mais l’amour est un -rabâchage, et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux redites; il était -ardent et suppliant comme peut-être il ne l’avait jamais été. - -Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, comme une enfant ou comme -une chatte elle s’empara, par un mouvement plein d’insouciance et de -taquinerie, d’un petit portefeuille d’ivoire sculpté que Maulévrier -portait toujours et dont elle avait senti, à travers le vêtement, les -pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était un ravissant bijou que ce -portefeuille. Il avait été donné à M. de Maulévrier par Mme d’Anglure, -mélancolique souvenir de l’amour absent et fidèle! Elle l’ouvrit, -et, après en avoir tourné curieusement les feuilles blanches encore -et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire des billets du matin à -peine lisibles) traça dans sa main et les coudes en l’air, avec une -netteté et une fermeté admirables, de la pointe du léger crayon que les -suppliantes caresses de M. de Maulévrier ne firent point trembler, le -mot _jamais_, qu’elle lui montra avec une malice triomphante. - -A la réponse, n’est-il pas facile de deviner ce que cet enragé de -Maulévrier demandait? - -Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà dit, et il n’y avait pas cru, -amoureux et fat tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! toutes -le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... ne le disent plus. - -Seulement, nulle d’elles peut-être, comme la marquise, n’eût songé à -l’écrire, ce mot, dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela d’une -main aussi libre et aussi sûre que si elle avait écrit le temps qu’il -faisait à Paris à son mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de -Russie. - - - - -[Bandeau] - - -VII - -L’INTIMITÉ - - -Cependant les choses ne pouvaient pas durer ainsi plus longtemps. -L’amour, si grand qu’il soit, ne change pas les habitudes de toute la -vie, du moins à Paris. - -M. de Maulévrier était un homme du monde, et l’homme du monde se -révoltait un peu quand l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes -avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier s’éloignait de Mme de -Gesvres. - -Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe, quoiqu’il l’accompagnât si -fréquemment dans ses promenades du matin que l’on commençait à parler, -parmi les oisifs du bois de Boulogne, de la lune de miel de cette -liaison, il y avait pourtant des moments où il fallait quitter cette -grande charmeresse qui le lanternait avec ces réserves qu’elle avait -l’art et la puissance de lui faire subir. - -Dans ces moments-là, comme il se retrouvait plus de calme et qu’il -pouvait mieux se juger, il convenait, avec une extrême bonne foi, que -sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait pas un honneur -immense, et alors il se mettait à lui écrire des lettres pleines d’une -passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours à ce vieux -refrain de l’amour, à cette éternelle question, ce _m’aimez-vous_? -importun parfois, que le scepticisme des cœurs ardents pose encore, -même quand on y a répondu. - -Ces lettres étaient réellement très catégoriques; elles poussaient la -marquise jusque dans ses derniers retranchements. Il n’y avait plus -là de main ou de taille laissée sournoisement pour gage du silence -qu’on affectait, ou en expiation du rire incrédule dont on arme sa -physionomie, traître rire si blessant pour les cœurs bien épris! - -Tous ces moyens du _Traité du Prince_ des femmes n’étaient plus de -mise contre des lettres auxquelles il n’était vraiment pas possible de -répondre autrement que par un aveu. C’est pour cela que Mme de Gesvres -n’y répondait pas. - -M. de Maulévrier avait d’abord pensé que cette répugnance à écrire, -dont elle ne donnait pas plus de motifs que de tout le reste, était -de la haute prévoyance en usage chez beaucoup de femmes,--car ces -douces et pures colombes ont parfois toute la prudence des serpents -qui ont le plus rampé,--mais il n’avait pu conserver longtemps cette -idée quand il avait entendu si souvent Mme de Gesvres, dans ses jours -de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son salon le langage de la -corruption la plus élégante et la plus audacieuse; quand il l’avait -vue l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant officiel aux yeux du -monde, quoique, selon son expérience, ce ne fût pas la peine de se -compromettre pour si peu. - -Mais, encore une fois, la terre est ronde, et les femmes, comme la -Fortune antique, ont, si divines qu’elles soient, un pied sur cette -boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient donc rester ainsi. - -Mme de Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine, inspirer à un homme -qui lui plaisait plus que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir -un sentiment vrai et digne d’elle, Mme de Gesvres était arrivée avec -triomphe au but qu’elle s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être, -cet esprit altier qui avait tant discuté sa défaite, elle l’avait fait -descendre dans les neuf cercles d’une coquetterie infernale; mais il -était bien temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective, une -échappée de ce paradis qu’après tout un ange n’avait jamais gardé -avec une épée flamboyante. D’un autre côté, comme il y a toujours un -peu de lâcheté dans les meilleurs sentiments d’une femme, peut-être -Mme de Gesvres avait-elle compris que jouer plus longtemps au sphinx -avec Maulévrier était risquer imprudemment ce qu’elle appelait, avec -une hypocrisie mélancolique, sa _dernière conquête_. Ainsi, vanité, -compassion secrète, amour, ou du moins le désir de l’amour, que M. de -Maulévrier lui avait fait retrouver dans l’abîme d’ennui où elle se -traînait, tout, jusqu’à la pluie qui se mit à tomber,--et qui ne sait -l’influence de la pluie et du beau temps sur les résolutions et la -moralité des femmes?--tout lui fut une loi d’abandonner une coquetterie -qui avait servi, sans nul doute, à cacher des sentiments plus profonds. - -Un jour donc que, dans l’impossibilité de sortir, elle n’avait pour -toute ressource contre l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde, -que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre, et une broderie -qui n’avançait pas beaucoup dans ses mains hautaines, elle se mit à -tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux coffret où elle les -avait ensevelies, et où étaient venues s’engloutir, dans du satin rose -et sans espérance, tant de lettres d’amour depuis dix années: sépulcre -parfumé dont le temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre. - -Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent tout doucement à la confiance, -car voici, quand elle les eut lues, ce qu’elle écrivit: - - - «Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, et pourtant j’ai - besoin et désir de vous voir. Je suis froide, c’est la vérité; - et pourtant vous me faites éprouver une émotion inconnue lorsque - vous brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai jamais - été ainsi, même avec la personne que j’ai le plus aimée... Il - n’y a rien de véritablement intime entre nous, dites-vous; et - pourtant j’ai eu tout de suite confiance en votre caractère, si - ce n’est dans votre affection que vous m’avez niée si longtemps. - Rappelez-vous tout ce que vous m’avez dit; jugez si je puis avoir - la foi qu’il faudrait pour me faire devenir ce que... je ne suis - pas encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement - que vous le dites, ne vous repentez pas de m’avoir ouvert votre - cœur. La crainte de vous voir trop souffrir pourrait seule - l’emporter sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je vous - serais reconnaissante de bannir de mon âme la défiance qui fait - ma réserve! Trompée, toujours trompée, dupe sans cesse! jugeant - toujours les autres d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez - pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai toujours gardé au - fond de mon cœur les expressions qui eussent pu faire croire à - une exagération que je redoutais plus que tout au monde. Adieu; - voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous plaindrez pas ce - soir comme hier de ma réserve. Venez, venez, je vous attends. - - «BÉRANGÈRE» - - -En somme, ce billet était digne de la main qui l’avait tracé. Soit -instinct, soit calcul, Mme de Gesvres avait exactement mesuré la dose -d’espoir qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que, fatigué d’une -résistance sans terme, il ne s’en allât pas visiter Florence ou Naples, -seule manière de se suicider que les gens de bas étage n’aient pas -prise encore aux gens comme il faut! De tels billets, envoyés aux -époques critiques d’un amour qu’on redoute de voir expirer, sont de -l’élixir de longue vie; c’est du lait d’ânesse pour la phtisie du cœur. -Sans doute, ce billet avait toute la séduction du mensonge: mais il -était vrai cependant comme s’il n’eût pas dû séduire, vrai comme peut -l’être la pensée d’une femme, dont les vérités les plus claires ne -peuvent jamais avoir, comme l’on sait, une limpidité parfaite. - -Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et qu’importe le mot si l’on a la -chose! Mme de Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait à -M. de Maulévrier, et que jamais la personne qu’elle avait le plus aimée -ne lui avait fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle, lui -qu’elle n’aimait pas! - -Certes! un tel aveu était de nature à faire rayonner dans toutes les -splendeurs de l’orgueil cette queue de paon que traîne après soi -l’amour de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour le plus cygne de -candeur et de pureté, au bord des lacs les plus solitaires. Jamais -M. de Maulévrier ne s’était aperçu de cette émotion, que la froideur -naturelle à la marquise dominait très bien, aveuglé qu’il était -lui-même par la sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce qui -devait l’être moins, c’était cette défiance dont elle le priait, avec -une tristesse pour la première fois si tendre, de l’affranchir, et -qu’avec l’inébranlable conscience d’une beauté pareille à la sienne, -l’expérience du cœur et la sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas -conserver. - -Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de défiance et à qui elle -avait fait connaître ce sentiment jaloux et cruel en glissant toujours -dans ses mains au moment où il croyait la saisir, M. de Maulévrier -n’eut pas d’abord, après cette lettre, la joie qu’il aurait dû -naturellement éprouver. - -Comme, à force de prestiges, elle lui avait faussé le regard, il vit -là une coquetterie de plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur -profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder avec lui une -simplicité affectueuse qu’il ne lui connaissait pas encore. Ce fut une -transformation pleine de merveilles que le changement qui s’opéra tout -à coup dans Mme de Gesvres. - -Le duel qui avait duré si longtemps entre elle et l’homme qu’elle avait -toujours battu, il est vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt -à recommencer la bataille, ce grand duel que les lois du monde font de -l’amour, cessa enfin. Où ils avaient lutté, ils se reposèrent. - -Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier, la voyant si désarmée, -put croire qu’elle était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment -de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur cette phase d’une liaison -qu’à l’origine de pareilles idées, de pareils sentiments avaient -malheureusement compliquée; ils vécurent à côté de leurs habitudes. - -Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements. Ce fut de -l’intimité rare, grave, profonde, où les esprits s’intéressaient -l’un par l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à se toucher; -de l’intimité qui devrait suffire à la vie d’êtres distingués et -intelligents, si la vie n’avait de ces soifs folles qu’une telle -intimité n’étanche pas. - -«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle qui voudrait si bien y -croire,--se disait M. de Maulévrier,--et je touche au bonheur suprême.» -Et plein d’espérance depuis la lettre qui avait daté le changement de -langage et de façons dans Mme de Gesvres, il cherchait, par tous les -moyens qui sont à la disposition d’un homme spirituel amoureux, à la -convaincre de son amour. Malheureusement, au dix-neuvième siècle, ces -moyens ne sont pas en grand nombre. Les dévouements y deviennent de -plus en plus impossibles. - -Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la facilité qu’ils avaient -de se voir et le peu de dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne -leur restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que les expressions -de l’amour même, et ces soins incessants, ce culte extérieur dont on -entoure l’objet préféré. - -Maulévrier prodiguait tout cela, mais à moins qu’il ne se jetât vivant -sous les roues du coupé de la marquise, pour lui donner la preuve qu’il -lui fallait de son amour, franchement, il ne pouvait pas davantage. - -Et Mme de Gesvres finit par le comprendre, ou, du moins, par montrer à -M. de Maulévrier qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être aimée, -ou le désir de rendre leur intimité plus profonde en comblant les vœux -d’un homme qui méritait bien tout ce qu’une femme comme elle avait -donné à d’autres qui ne le valaient pas, fut-ce tout cela qui la poussa -à être juste envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses protestations -brûlantes, comme elle le fit un soir, avec un naturel qui pouvait -paraître bien grave pour laisser tomber une chose si charmante: - ---Je ne doute _plus_ de votre amour, Raimbaud; maintenant, je vous -crois. - -M. de Maulévrier a avoué depuis qu’elle l’avait tant accoutumé à son -désolant scepticisme qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un -tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps promenés sur le -balcon qui dominait le jardin de l’hôtel habité par elle. Il faisait -le plus sentimental clair de lune; mais ils n’étaient pas gens à -regarder le ciel, comme dans _Corinne_: c’était là le moindre souci -de leurs pensées. Ils étaient rentrés dans le boudoir jonquille, -et s’étaient assis près de la porte du balcon laissée ouverte, par -laquelle arrivaient, dans ce nid tiède et ambré d’une femme élégante, -les bouffées pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles. On -entendait le bruit des voitures qui gagnaient le boulevard de ce côté, -et qui, dans l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien les -grands murmures d’une mer agitée. Mais ni la nuit, ni les parfums du -dehors, ni ces bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y ait dans -la nature, rien de tout cela n’influait sur les dispositions de ces -deux enfants d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes vieillies au -sein d’une société positive et spirituelle, et n’ayant jamais vécu que -sous des plafonds. - ---Oui, je vous crois,--reprit-elle.--Soyez heureux, si vous le pouvez, -d’un pareil aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je n’éprouve -point à croire que vous m’aimez réellement le bonheur sur lequel -j’avais compté. Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à toutes -ces petites faussetés que nous avons mises d’abord entre nous. Je vous -le répète, je suis sûre maintenant que vous m’aimez, Raimbaud; votre -amour me touche; mais j’en suis plus touchée qu’heureuse, et, vous -voyez si je suis franche, je m’en plains à vous. - -Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au fond du cœur de cette femme -sur le point de se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence -d’une âme vive, et le bonheur fier qui commençait à lui soulever le -cœur ne fit que s’accroître en l’écoutant. La confiance de l’homme aimé -l’égara, et il répondit, comme un dieu qui peut donner le ciel et la -terre, la plus épouvantable fatuité. - ---Ah!--dit-il--ne vous plaignez pas, Bérangère! Puisque vous croyez -à mon amour, toutes les félicités sont possibles. Dès demain, sur ce -cœur que vous ne repoussez plus, vous serez vengée de l’attente de ce -bonheur qui vous semble tarder aujourd’hui! - ---Que vous êtes bien un homme,--fit-elle, en haussant ses splendides -épaules avec un mépris de reine offensée,--et que vous voilà bien -tous, orgueilleux et grossiers, même les meilleurs! Vous croyez donc -qu’il est quelque chose qui puisse remplacer pour une femme le bonheur -qu’elle n’a pas trouvé dans la foi même en votre amour? - -L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai, que M. de Maulévrier, -tout homme du monde qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus -petite des impertinences dont il eût régalé, très certainement, toute -autre femme qui, dans un pareil moment, se fût avisée de prendre les -airs dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à l’approche d’une -créature inférieure. - -Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son silence? - ---Raimbaud,--dit-elle, en lui tendant la main avec cette grâce -incomparable qui lui subjuguait tous les cœurs,--il faut que je vous -fasse une prière. Vous êtes venu chez moi par curiosité; vous y êtes -resté par attrait; l’attrait est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est -bien; mais qui sait la fin des affections les plus vives? Mme de Vicq, -que vous connaissez, ne voit plus du tout M. de Loménie, et l’on -dit qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il arrive de nous, -Raimbaud, vous sentez-vous le courage de me promettre que nous ne nous -brouillerons jamais? - -C’était mâle et simple tout ensemble; c’était de l’estime exprimée en -dehors de toutes les illusions de l’amour. - -Une si noble prière fut un coup de lumière pour M. de Maulévrier. -Il comprit tout ce que cette femme, sous des frivolités apparentes, -cachait de solide et de bon; il comprit surtout ce qu’il y avait de -flatteur pour lui dans une telle prière. - -Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué avec ces hommes qu’elle -avait aimés quelques jours, devait lui donner le plus grand plaisir -d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé en lui demandant de -rendre éternelles, au nom d’un sentiment plus haut placé que l’amour -même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme l’amour, les relations -que l’amour avait créées entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout -ce qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers serments de lui -rester à jamais fidèle pour le temps où il ne l’aimerait plus. - ---Eh bien! puisque c’est chose convenue,--dit-elle en respirant -longuement, comme si elle eût été débarrassée d’un poids terrible,--je -puis à présent tout vous dire. Mon pauvre Raimbaud, je ne vous aime pas. - -Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner, puis elle le -blessait. - -M. de Maulévrier devint pâle encore plus de colère que de douleur, -car le malheur des gens d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à -propos de tout, et les commencements de la liaison de M. de Maulévrier -avec Mme de Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là. - -Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre. - ---Pas de colère, Raimbaud,--continua-t-elle,--ce serait vainement -m’insulter. Ce que je viens de vous demander à l’instant même, ce que -vous m’avez promis, vous permettent-ils de me mal juger? Toutes mes -coquetteries avec vous sont mortes et enterrées; hélas! je sens que ma -dernière illusion s’en va aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je -l’avais désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous le dis: en quoi -suis-je coupable? Ah! je suis plus malheureuse que vous! - -Écoutez-moi,--ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente d’une femme -qui sait qu’on adoucit les douleurs de l’amour le plus vrai en parlant -à nos vanités immortelles,--je ne puis pas vous aimer, vous, et vous -êtes cependant l’homme qui m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait -plu davantage. Vous êtes l’esprit le plus distingué que j’aie jamais -rencontré, et, sous les manières les plus séduisantes, le caractère le -plus noble et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud, pour moi et -pour les autres; mais voici ce que vous n’êtes que pour moi. De tous -les hommes que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné le plus de ces -émotions auxquelles ma froideur est rebelle, et vous êtes le seul à qui -j’ai fait jamais un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le tête-à-tête -de qui je ne me suis jamais ennuyée. Vous êtes le seul à qui j’ai dit: -«Nos vies se sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous tous -les deux à ne les séparer jamais.» Enfin, vous êtes le seul encore à -l’amour duquel, avec mon expérience des hommes, je me serais livrée -sans peur et sans fausse honte, tant les défiances que j’ai eues -longtemps vous avez su les surmonter et les vaincre. Voilà, Raimbaud, -ce que vous m’êtes, et pourtant tout cela n’est pas de l’amour. Je -sens toujours en moi le calme effroyable dont j’espérais que vous me -feriez sortir. Je voudrais vous être asservie, et je ne le suis pas. -Les sacrifices que je vous ferais, je ne vous les ferais que comme à un -ami qu’on estime, sans entraînement, sans ivresse. Il y a des soirs où -vous me plaisez extrêmement dans la causerie; mais à quoi plaisez-vous -en moi? C’est à mon esprit; et je ne sens pas, comme quand on aime, le -contrecoup de ce plaisir me troubler le cœur. Vous n’êtes pas pour moi -l’intérêt passionné que j’attendais et dans lequel je voulais perdre -l’ennui terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,--et des hommes que vous -auriez raison de mépriser, Raimbaud,--je ne puis me méprendre à ce -qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en êtes digne, et moi, qui -le reconnais, je n’en saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami, pour -qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus rien en moi de vivant, -d’ardent et de jeune. Tout est consommé, tout est fini; je m’agite -encore, je me monte la tête, mais c’est inutile. Je retombe dans -l’horrible sensation de mon néant. Vous qui m’aimez, votre position -vaut mieux que la mienne; je suis plus à plaindre que vous! - -Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant ces paroles -désespérées, qui tuèrent la colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent -tout à coup sur le compte de celle qui venait de les prononcer. Ivre de -pitié à son tour, il crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit -à genoux devant elle, écartant les mains du front qu’elles couvraient. -Mais elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils -tombèrent sombres dans ceux de son amant, avec ce vague sourire des -douleurs profondes et surmontées. - ---Levez-vous,--fit-elle, avant qu’il pût exprimer un des mille -sentiments qui l’agitaient;--j’entends Laurette.--Et Laurette, qui -ouvrait effectivement la première porte du boudoir, parut sur le seuil -de la seconde et annonça Mme d’Anglure. - -Ce nom leur causa un tressaillement à tous les deux. - -Mme d’Anglure, revenue si brusquement de la campagne, où elle était -pour longtemps encore, et apparaissant tout à coup, à une pareille -heure, chez la femme qui avait pris son amant et chez qui elle allait -le rencontrer... c’était étrange. - ---Faites entrer,--dit la marquise avec sa grâce nonchalante et comme -s’il s’était agi d’un de ses habitués les plus fidèles. - -Et la comtesse d’Anglure entra. - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE - - - - -[Bandeau] - - -_DEUXIÈME PARTIE_ - - -I - -LA COMTESSE D’ANGLURE - - -Caroline de Vaux-Cernay, comtesse d’Anglure par mariage, était une des -plus jeunes et des plus riches maîtresses de maison qu’il y eût alors -dans la haute société de Paris. Élevée en province, au fond de la -Picardie, par une vieille tante qui l’avait mariée au comte d’Anglure -avant qu’elle eût atteint sa seizième année, elle avait consolé la -bonne compagnie de la grande éclipse de Mme de Gesvres en ouvrant -son salon presque à la même heure où la marquise fermait le sien. On -trouva chez la comtesse d’Anglure la même élégance, le même goût et à -peu près le même monde que chez Mme de Gesvres; seulement, celle qui -faisait les honneurs de ce salon ne ressemblait en rien à Bérangère. -Elle n’en avait ni la beauté mate et arrêtée, ni la coquetterie -toujours sous les armes, ni cette parole brillante et hardie qui -faisait croire, bien à tort, que la marquise était méchante, à tous -les poltrons qui ont peur des esprits, mais qui donnait aux cerveaux -de ceux qui en ont l’excitation fécondante sans laquelle on ne saurait -causer avec plaisir et avec entrain. Non, Mme d’Anglure n’avait rien de -tout cela. Mais pour ceux qui prosternent tout devant l’inexprimable -magie de la jeunesse, le changement consolait de la perte, et l’on -pouvait sans ingratitude stupide se dispenser d’avoir des regrets. - -Que l’on se figure, en effet, tout ce que les peintres ont jamais -inventé de plus printanier et de plus suave pour donner une idée de la -jeunesse, et l’on n’aura qu’une faible image de ce qu’était Caroline -d’Anglure quand elle arriva à Paris. Toutes les femmes de seize ans ont -l’air jeune; mais ce qui attirait si vivement en elle n’était point -cette floraison fugitive, cet entr’ouvrement mystérieux de rose blanche -qui, sous la force de la vie, déchire l’enveloppe de son bouton, et qui -s’épanouit au front de toutes les virginités pubères; c’était quelque -chose de plus fraîchement idéal encore, quelque chose de supérieur à -la beauté même, rayon impalpable et divin qui se jouait autour de cette -forme déliée, mignonne et blanche, que le comte d’Anglure avait prise -un matin _dans sa mante_, comme dit la chanson espagnole, et avait -apportée, comme une difficulté à vaincre, aux plus habiles couturières -de Paris. Rien, de fait, ne dut être plus difficile que d’habiller -Caroline. La délicatesse inouïe de toute sa personne alourdissait les -plus légers tissus, comme la lumière nacrée de son teint en éteignait -les couleurs. Jusqu’aux fleurs pesaient sur ce front candide. Elle eût -rappelé les filles d’Ossian, ces belles rêveuses couchées, sans les -faire plier, sur des nuages, si une fraîcheur aussi exquise que la -sienne avait pu durer deux jours sans se faner dans les brouillards. - -Ce genre de beauté parfaitement inconnu à Paris, où les jeunes filles -naissent flétries et épuisent ces nombreuses nuances de jaune qu’Haller -seul put exprimer par dix-huit mots distincts, en allemand, eut un -succès fou: le succès du rare et de l’étrange, le grand succès chez -les sociétés avancées qui sont arrivées au bout de tous les ordres -de sensations. Les femmes qui eurent la douleur de le voir et de le -constater, sourirent en prévoyant combien serait court un triomphe -dû à des qualités plus fragiles que la beauté même. A leurs yeux, -sceptiques pour tout ce qui n’est pas leur miroir, Caroline d’Anglure -était à peine jolie: ce n’était qu’une blonde bien blanche; mais toutes -les blondes ne le sont-elles pas? Comme les artistes, qui, plus francs -ou plus sensibles aux effets de la couleur, étaient fanatiques de -l’éclat limpide et doux qu’épandait la fraîcheur pâle de la comtesse, -elles ne voyaient pas que tout en cette adorable enfant s’arrêtait -timidement à la nuance, depuis le rose indécis de la bouche jusqu’aux -larges prunelles gris de perle de ses beaux yeux, depuis les reflets -bronzés de ses cheveux tordus sur sa tête jusqu’aux gouttes d’or fluide -dans lesquelles l’extrémité de ses longues paupières semblait avoir été -trempée par la main légère du caprice. S’imaginant sans doute qu’il -n’y a point de mois de mai aux bougies, les imprudentes approchaient, -sans trembler, leurs épaules céruséennes des touffes de lys irisées -et diaphanes qui s’épanouissaient au corsage de Caroline comme aux -bords d’un charmant vase antique, tout svelte et tout pur, et elles ne -manquaient jamais de se dire entre elles, quand la comtesse arrivait -quelque part:--«Ne trouvez-vous pas que la _grande_ fraîcheur de Mme -d’Anglure se passe un peu?» - -Du reste, elles avaient décidé souverainement qu’elle avait l’air bête, -et vraiment la pauvre Caroline, qui avait été élevée à la campagne, ou -plutôt qui n’avait pas été élevée du tout, ne pouvait guères mettre -dans sa physionomie de ces effrayants airs de tout comprendre et de -pouvoir tout exprimer qu’ont les femmes de cet admirable siècle, -si profondément intelligent. Quand le comte d’Anglure l’épousa, -elle n’avait fait que lire son office de la Vierge et cultiver des -résédas; et quand il la conduisit dans le monde, ce qu’elle y vit et -y entendit n’éveilla point en elle ces facultés dont les prodigieux -développements, chez les autres femmes, menacent, si cela continue, -de devenir un véritable fléau. Elle n’eut aucune des affectations -modernes. Lamartine l’ennuyait sincèrement, et sa loge était souvent -vide les jours que Rubini chantait. Elle se contentait d’être le je ne -sais quoi de joli, de rond, de gracieux et de parfumé qu’est une femme -qui reste femme,--la seule chose que, dans leurs ambitions effrénées, -elles oublient de vouloir être maintenant. - -Mais si les excellentes amies de la comtesse travaillèrent à lui faire -une superbe réputation de sottise et d’ignorance, il leur fallut -toutefois reconnaître que cette petite et insignifiante personne -n’était pourtant ni gauche ni timide, et qu’elle faisait les honneurs -de chez elle avec aussi peu d’étonnement que si toute sa vie s’était -passée dans ce monde où elle arrivait. Cette jeune fille d’hier avait -l’aplomb du nom qu’elle portait. Elle qui n’avait jamais vu que -quelques curés de campagne et quelques gentilshommes chasseurs, vieux -et bruyants amis de sa tante, Mlle Thécla de Vaux-Cernay, elle avait -les manières simples, la voix, l’accent, la phrase brisée, la politesse -relevée et quelquefois familière de la femme essentiellement comme -il faut, qualités morales de la noblesse de sang et de race qui font -se ressembler, malgré les différences d’éducation, la femme la plus -répandue et celle qui n’a jamais quitté la tourelle de son château de -province. A peine Caroline eut-elle fait faire ses robes chez Palmyre, -qu’elle eut l’air aussi comtesse que les femmes chez qui elle allait -au faubourg Saint-Germain. On sentait soudainement, en voyant ces -femmes vieillies sur les parquets de ces salons et cette petite mariée -qui n’y avait jusque-là jamais posé la pointe de son pied, qu’elles -étaient providentiellement écloses pour remplir le même rôle social, et -qu’elles étaient égales entre elles par les traditions du berceau. - -Cela seul empêcha peut-être qu’elle ne succombât, comme femme à la -mode, sous la réputation d’affreuse bêtise qu’on s’amusa à lui tailler -à facettes; car ce fut par ce mot cruel et forcé qu’on traduisit la -plus ineffablement charmante absence d’esprit qui fut jamais. Cette -imprescriptible noblesse qu’elle avait dans l’accent et dans la -physionomie quand elle disait de ces riens qui étaient, hélas! toute sa -conversation (l’_hélas_! était la charité ordinaire des femmes qui lui -trouvaient la peau trop blanche), cette noblesse originelle la sauvait -de l’espèce de ridicule qu’il y a en France, le pays, comme l’on sait, -le plus spirituel de la terre, à manquer de tout ce que le monde a, et -où les femmes, surtout, se placent à une si grande hauteur que, pour -deux mots à leur dire sur leur bonne grâce ou celle de leur robe, on -est obligé de subir une conversation si spirituelle, si _mille fleurs -d’Italie_, qu’une bonne migraine en est toujours le résultat. - -Fut-ce le contraste, plein d’imprévu, qu’il y avait entre cette enfant -que l’instinct du monde et son aristocratie naturelle empêchaient -d’être une Agnès, mais qui n’avait dans sa jolie tête rien qui -ressemblât à une pensée sur quoi que ce soit, et les femmes distinguées -qui en ont sur tout une immensité; fut-ce ce contraste, ou seulement -l’alliciant parfum de la plus exquise jeunesse en fleur, qui lui livra -et lui retint tous les hommages? Parmi ceux qui lui furent offerts si -elle voulut en agréer quelques-uns, ce ne fut point son mari qui l’en -empêcha. Son mari, homme élégant, d’ailleurs, l’avait moins épousée -pour elle-même que pour cimenter des relations qui existaient de fort -longue date entre les Vaux-Cernay et les d’Anglure; il fut probablement -décidé aussi par la beauté de cette blanche personne qui promettait à -ses enfants un sang si pur. Et comment n’eût-il pas plongé sa lèvre -avec un certain frémissement dans l’écume légère et savoureuse de ce -sorbet virginal? Mais peut-être le trouva-t-il un peu froid. C’était -tout à fait un homme de son temps que Raoul d’Anglure, de ce temps -où la vie anglaise, la vie des hommes entre eux, a succédé à ces -relations de tous les instants avec les femmes qui donnaient aux hommes -d’autrefois cette grâce, hélas! perdue, et qui causait de si grands -désordres d’amour. Avec les habitudes qu’on prend si vite dans le -laisser-aller de nos mœurs, il n’appartenait réellement pas à Caroline -de captiver un homme comme Raoul. Aussi, peu de temps après son -mariage, celui-ci donna-t-il à sa femme une liberté qu’elle ne désirait -probablement pas. Il la suivit fort rarement dans le monde. Il passait -ses journées à courir à cheval et à chasser; puis, quand il était bien -fatigué, il s’en allait clore ses soirées chez une ancienne maîtresse -plus âgée que lui, et sur le canapé de laquelle il ne craignait pas -de s’étaler avec ses bottes et ses éperons. Là, il trouvait toujours -quelques amis, grands amateurs du _va te promener, la honte!_ et de -l’intimité des hommes qui se mettent au-dessus des apparences et qui -les jugent sans soigner la rédaction du jugement. Rien ne vaut, à ce -qu’il semble, cette intimité que les délicats traitent de grossière, -mais qui n’astreint ni à la repartie ni à la grande tenue, si gênantes -pour l’égoïsme de nos jours. Cela est triste à dire, mais cela est. Le -mariage lui-même a toujours une certaine pruderie, un certain guindé, -ce certain vertugadin de satin blanc qu’on appelle la chasteté; et -toutes ces maudites agrafes, si difficiles à faire sauter, expliquent -fort bien la préférence qu’on accorde, et qu’accordait Raoul d’Anglure, -à une vieille maîtresse qui suce vos cigares pour les allumer et devant -qui on se permet tout sans qu’elle soit choquée de rien, sur une -ravissante jeune femme épousée par inclination et digne de tout l’amour -des anges, si les hommes ressemblaient à ces derniers un peu davantage. - -Quoi qu’il en soit, la comtesse d’Anglure ne s’aperçut guères des -négligences de son mari. Elle l’avait épousé sans l’aimer, et la vie -extérieure de Paris l’empêcha de regretter la vie intime qu’elle -n’avait pas. En vain lui insinuait-on quelquefois avec beaucoup -d’art qu’elle ne devait pas être heureuse, elle n’avait pas l’air -de comprendre. Elle restait de la plus gracieuse stupidité. Rien -n’altérait le blanc plumage de cette peau de cygne que lustraient la -santé et la jeunesse, et qui avait les splendeurs bleuâtres du plus -pur émail. Nulles larmes ne rosaient--car elles n’eussent pas osé les -rougir--ces paupières, si lentes à se mouvoir au-dessus de ces beaux -orbes d’un gris si tendre qu’ils semblaient sourire en regardant. -Aussi les observatrices de salon chez qui elle allait prendre le thé -disaient-elles qu’où l’esprit manquait, les sentiments vifs ou profonds -devaient nécessairement manquer aussi. Bel axiome que M. de Maulévrier -fit mentir, car il advint que cette petite poupée qui ne pensait pas, -et qui, comme la statue de Memnon, ne savait dire que bonjour et -bonsoir d’une voix harmonieuse, se prit à aimer M. de Maulévrier avec -une intrépide naïveté. Dans ce cœur d’une virginité fabuleuse, éclata -tout à coup cette fleur d’un sentiment vrai qui ne fleurit plus guères -que tous les cent ans, comme l’aloès, et qui fait moins de bruit. Elle -retint l’amour prêt à disparaître de ce monde; elle abrita quelques -jours encore ce bel oiseau de paradis que bien des jeunes filles -passeront désormais inutilement leur vie à attendre dans ce siècle, où, -en fait d’amour, le langage meurt avec l’idée, et où demain peut-être -les lettres de Mlle de Lespinasse seront regardées comme l’expression -apocryphe d’un sentiment antédiluvien. - -M. de Maulévrier arrivait alors on ne sait d’où, après une absence -de plusieurs années. On connaît maintenant le marquis Raimbaud de -Maulévrier. Une singulière particularité de sa biographie de cœur, -c’est que jusqu’alors il n’avait aimé que les femmes brunes. Les -cheveux _feuille morte_ de Mme d’Anglure le jetaient toujours dans -des rêveries qu’il se reprochait, car il haïssait l’air rêveur. -C’était, comme on l’a déjà vu, un oisif comme Raoul d’Anglure, mais -un oisif d’une aristocratie plus relevée dans les habitudes de sa vie. -Il préférait la société des femmes à celle des hommes, auxquels il -adressait rarement la parole; il ne détestait pas les esclavages de la -toilette, et n’eût pas prostitué sa bouche au narghilé même du sultan. -Parce qu’il n’aimait pas à courir toute la journée, bride abattue, -comme un jockey, on l’accusait d’être un efféminé, et les amis de Raoul -l’appelaient en riant Sardanapale. Indépendant, au milieu de Paris, -comme le vent dans les bruyères, et ne sentant pas l’affreux besoin -d’être riche, il pouvait, si cela lui plaisait, s’engloutir tout vivant -dans l’amour d’une femme du monde, ce dévorant passe-temps, pour un -homme, qui eût anéanti l’âme de Bonaparte lui-même s’il n’avait pas -eu le bonheur d’aimer une femme entretenue, à une époque qui était un -pêle-mêle social. - -Mais les misères du temps présent avaient tué à la mamelle l’ambition -de M. de Maulévrier, et son orgueil était moins grand que sa vanité. -Aussi, à force de regarder ces cheveux _feuille morte_, et ce cœur -d’épaules qui donnait une grâce si tombante à la robe de Mme d’Anglure, -il se dévoua encore une fois à ce culte terrible qu’il avait déjà -pratiqué, l’adoration d’une femme de naissance et de monde. Seulement, -empressons-nous de le dire, Mme d’Anglure sut lui épargner toutes -les aspérités auxquelles il s’était déjà si rudement froissé. Elle -ne fit aucune des petites mines d’usage avant d’accepter ce qui lui -causait tant de plaisir. C’est même de cette époque que la fatuité -de Maulévrier devint célèbre; Caroline en couva et en développa le -germe sous son amour. Elle l’aima avec la virginité de son âme, avec -toutes les ignorances de son esprit. Elle l’aima sans songer à autre -chose qu’à lui donner le plus grand bonheur possible, sans mesurer les -conséquences de la passion qui se saisissait de son avenir, sans avoir -le moindre souci de la fragilité des beautés qu’elle lui prodiguait -et dont elle trouvait qu’il ne s’emparait jamais assez. Elle qui, par -la nature de sa beauté, était destinée à passer si vite, elle n’eut -pas peur des dégâts affreux de la caresse, et elle s’exposa à tous les -dangers du bonheur. Que voulez-vous? elle l’aimait comme une femme qui -n’a pas dans l’esprit la moindre portée, mais dont la céleste niaiserie -est le plus délicieux hasard que Dieu puisse jeter dans la vie d’un -homme amoureux! - -M. de Maulévrier, qui, en fait d’amours de salon, avait, comme il -arrive toujours, avalé considérablement de crème fouettée avec plus ou -moins de vanille, s’abreuva, pour la première fois, de ce lait chaud, -pur et substantiel, d’un sentiment vrai. Il fit même comme les chats -gourmands, qui fourrent jusqu’à leurs pattes dans la jatte pour mieux -boire: dans l’avidité de son bonheur, il empêcha Mme d’Anglure de se -montrer aussi souvent dans le monde; et il eut tort, car le monde doit -être le premier amant d’une femme du monde, et si elle en a jamais un -autre, il ne doit venir que bien loin après. Comme la comtesse aimait -M. de Maulévrier avec la soumission de cette Courtisane amoureuse qui -mettait le pied de son amant sur son sein nu, comme elle adorait ses -moindres caprices, elle aurait fini par ne plus aller chez personne et -à vivre follement pour lui seul, si Mme de Gesvres, avec qui elle avait -toujours été fort confiante, ne lui eût fait comprendre qu’en agissant -ainsi elle s’affichait et donnait contre elle aux autres femmes des -armes dont elles ne manqueraient pas de se servir. - -Et l’expérience de la marquise ne l’avait point trompée; son conseil -fut extrêmement utile à Mme d’Anglure. En dépit des nombreuses -différences qu’il y avait entre ces deux femmes, opposées presque en -toutes choses, elles se voyaient assez souvent. Mme d’Anglure allait -beaucoup chez Mme de Gesvres. Mme de Gesvres lui avait toujours montré -une bienveillance pleine de franchise et d’appui. Jamais elle n’avait -partagé les petites jalousies de ces jolies créatures, moitié abeilles -et moitié vipères, qui n’oubliaient point, quand il s’agissait de la -comtesse, de mettre un peu de venin dans leur miel. Il faut le dire, -malgré son costume de coquette, la grande marquise était bien au-dessus -de ces misérables sentiments. Belle comme un jour d’Asie, elle admirait -naïvement la beauté dans les autres, et toujours elle avait parlé de -celle de Mme d’Anglure comme eût fait un homme impartial. Fière d’être -belle, elle avait une fierté tranquille, inaccessible à toutes les -alarmes. La comtesse d’Anglure, avec qui elle eut l’amabilité des cœurs -généreux pour ceux qu’on traite avec injustice, la crut son amie, et -vraiment elle l’aurait été, si, comme celle qui l’appelait de ce nom, -elle s’était livrée en se liant, ce qui lui était impossible. On l’a -déjà vu, le caractère de cette femme était fermé comme les portes de -l’enfer. De toutes les grâces qu’elle avait en partage, Dieu ne lui -avait pas donné la plus grande, celle de l’abandon. Elle écoutait avec -une patience attendrie le récit de l’amour de Mme d’Anglure, mais elle -ne rendait pas confidence pour confidence. Elle n’avait aucun des -profits de l’amitié, elle n’en avait que la probité sincère; car si, -un soir, elle prit plaisir à faire renier à M. de Maulévrier son amour -pour Mme d’Anglure, c’est que M. de Maulévrier s’était jeté lui-même -dans cette voie de blasphèmes et qu’aucune femme n’eût résisté à la -tentation d’une si enivrante volupté. Et si elle désira parfois être -aimée de l’amant de son amie, c’est qu’elle se trouvait bien à plaindre -de se voir privée d’un bonheur qui n’était pas chose si rare, sans -doute, puisque Mme d’Anglure, qu’elle jugeait de si haut, l’éprouvait; -et c’était d’ailleurs bien moins de la femme qu’elle était jalouse que -de l’amour. - -Cet amour, elle l’avait cru une ressource, une dernière ressource -contre l’ennui de sa vie; mais, puissante à le faire naître, elle -s’était trouvée impuissante à le ressentir. Si ses coquetteries avaient -rendu M. de Maulévrier infidèle, hélas! qu’y avait-elle gagné? Femme -chez qui un esprit mûri prenait insensiblement la place d’un cœur -qu’un sang brûlant n’avait jamais gonflé, espèce d’âme étrange, mais -qui, dans les sociétés comme la nôtre, tend chaque jour à devenir plus -commune, sa misère tenait à ses qualités mêmes. Mme d’Anglure, qui -avait en tendresse ce qui lui manquait en intelligence, pouvait-elle se -douter de cela? - -M. de Maulévrier avait cessé de lui écrire depuis qu’il allait chez -Mme de Gesvres. C’en était assez pour qu’un doute affreux s’élevât -dans l’âme de la comtesse, et pour qu’elle s’en vînt en poste à Paris, -et jusque chez Mme de Gesvres, voir, par ses yeux, si elle était -réellement trahie. - - - - -[Bandeau] - - -II - -PATTE DE VELOURS - - -Quand la comtesse d’Anglure entra, Mme de Gesvres se leva et fit -quelques pas au-devant d’elle, la main ouverte et la bouche souriante, -comme on va au-devant d’une amie trop longtemps absente. Bien loin de -repousser cette main qui lui était offerte, Mme d’Anglure la serra -comme aux jours de leur amitié la plus tendre. Ni l’une ni l’autre -de ces deux femmes ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame; -elles étaient de trop bonne compagnie et de leur époque pour copier -en miniature cette grande scène de Schiller entre Marie Stuart et -Élisabeth d’Angleterre, à propos du comte de Leicester. On est obligé -de le reconnaître, pour les gens aux yeux de qui le plus grand péché -d’élégance est de mettre ses impressions personnelles à la place des -usages reçus, le drame et tout ce qui y ressemble ne saurait guères -plus exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre théâtre que -la conscience, derrière les paroles et les actes qui servent toujours à -la violer. Quels que fussent donc les sentiments de Mme d’Anglure, elle -était trop comtesse pour les montrer à sa rivale, et cela en présence -de l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son émotion ne lui fit pas -transgresser ces lois du monde, contre lesquelles se révoltent des -moralistes de roman, et dont la gloire est de ressembler à ce qu’il y a -de plus beau dans la nature humaine,--à la pudeur et à la fierté. - -Ainsi tout resta parfaitement convenable entre ces trois personnes -dont les sentiments étaient sans doute si agités et si divers. Les -deux femmes s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué M. de -Maulévrier, qui s’était incliné devant elle comme s’ils avaient été -étrangers l’un à l’autre, Mme d’Anglure s’assit sur la causeuse de -Mme de Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes enfermées dans la -courbe gracieuse du meuble consacré aux mollesses et aux intimités de -ces créatures languissantes! On eût dit deux charmantes couleuvres -s’enlaçant sur un tapis de fleurs et se caressant de leurs dards -sans oser encore se blesser. Alors commença, entrecoupée de petits -mots d’amitié et de familiarités ravissantes, une conversation -fort insignifiante dans le fond, mais qui, comme dissimulation et -souplesse, eût fait certainement beaucoup d’honneur à la barbe grise -des plus vieux et des plus rusés diplomates de l’Europe. Mme d’Anglure -dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne, auprès de sa belle-mère, -qu’elle n’avait pu résister à l’envie de partir. C’était là toute son -histoire, et elle la fit en quelques mots, avec une simplicité d’accent -à laquelle on se serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya la -balle dans ce sens, et la conversation, ricochant d’une idée à une -autre, dériva bientôt aux élégants commérages des femmes entre elles, -quand elles veulent se tenir en dehors de leurs sentiments. Cette -conversation, à côté de leur position réciproque, ne dut pas coûter -beaucoup à Mme de Gesvres. Elle était calme, puisqu’elle n’aimait -pas M. de Maulévrier et qu’elle venait de le lui dire dans le moment -même, mais Mme d’Anglure ne l’était pas, et réellement la marquise, -qui dédaignait un peu trop peut-être le caractère de son amie, et qui -savait qu’avec son amour aveugle pour M. de Maulévrier elle était fort -capable de provoquer un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât -si librement, et avec une facilité si animée, dans l’écume légère -d’une causerie toute de gaieté et de riens, quand elle devait avoir -le cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette jalousie, que Mme -d’Anglure nourrissait depuis plusieurs mois, avait marqué sa trace -partout sur les lignes de ce suave visage, délicat comme le velouté -des fleurs. Elle était extrêmement changée. L’idéale beauté du teint -s’était évanouie. Malgré les ruches qui garnissaient le chapeau lilas -qu’elle portait et qui encadraient l’ovale de cette figure, atteint -déjà, on voyait que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse, et -qu’elle commençait à être envahie par le vermillon âcre et profond que -donne la fièvre des passions contenues. Ce rapide et cruel changement -frappa d’autant plus la marquise, que la force des sentiments qu’il -attestait n’emporta pas une seule fois Mme d’Anglure. Elle demeura -aussi désintéressée en apparence dans les mille hasards de la causerie, -que si elle n’avait pas étudié la femme avec qui elle joutait de -paroles légères et de façons caressantes. Tout en cherchant à deviner -ce qu’elle croyait le secret de la marquise, elle ne livra point une -seule fois le sien. L’instinct de la conservation, naturel à tous les -êtres, l’éleva pendant tout le temps de sa visite au niveau d’une femme -d’esprit. - -M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment douloureux cet étrange -spectacle. Il était frappé, comme Mme de Gesvres, du ravage de ces -quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée; et comme, si fat qu’il -fût, il avait de l’âme autant qu’en ont les hommes parfaitement -civilisés, il était épouvanté et attristé en même temps. La mesure que -gardait la comtesse l’étonnait bien un peu aussi, mais comme il était -mieux exercé à lire que la marquise dans les moindres mouvements de -Mme d’Anglure, où la marquise ne voyait que du calme il voyait, lui, -à de certains frémissements des lèvres, à de certains éclairs dans le -regard, que l’orage grondait et brûlait sous ces menteuses surfaces. - -Quoique son aplomb d’homme du monde lui fût venu en aide, et qu’il -eût rougi de se montrer moins dégagé que les deux femmes qu’il avait -devant lui dans les allures d’une conversation qui n’exprimait aucun -des sentiments réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant cette -dissimulation aisée, ce charme de mensonge silencieux, ce tact inné -avec lequel Mme de Gesvres et Mme d’Anglure évitaient tout ce qui -eût pu amener une explosion. En comparaison de ces deux lutteuses, -il se trouvait gauche, parce qu’il se sentait contraint, et il était -contraint parce qu’il était homme, et parce qu’où les femmes passent -en se glissant comme des reptiles les hommes ne se frayent un passage -qu’en brisant tout comme des éléphants. - -Cette visite de Mme d’Anglure, qui ressemblait à une reconnaissance de -la position de l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle heure -à la pendule de Mme de Gesvres, mais un siècle sans doute au cœur de -la malheureuse comtesse, qui devait compter les minutes autrement -que le bronze inerte et glacé. Dans cette heure de tortures dévorées, -la marquise ne donna pas à son ennemie (car la comtesse l’était -devenue) le plus petit des avantages. Elle fut de la sérénité la plus -désespérante. Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que M. de -Maulévrier fût plus pour elle qu’un homme bien né à qui tous les salons -étaient naturellement ouverts. Elle n’évita point une seule fois de -le regarder et de lui répondre. Elle aurait eu une passion dans le -cœur qu’elle n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion était -absente, et la sagacité de la jalousie, la seule sagacité qu’eût la -pauvre petite d’Anglure, fut considérablement désorientée par un -naturel si plein de vérité et si bien soutenu. Intérieurement, Mme -d’Anglure éprouvait une véritable colère de ce qu’elle croyait une -comédie parfaitement jouée. Comédienne elle-même, elle s’irritait -d’avoir affaire à une comédienne aussi habile qu’elle; elle se voyait -battue à plate couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit et -à celui que dans le monde on donnait à Mme de Gesvres. Son dépit -était aussi furieux qu’amer. C’étaient des sensations trop vives pour -résister longtemps à leur violence. Aussi, fort heureusement pour -elle, l’instinct qui l’avait préservée de toute ouverture imprudente, -l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il de s’en aller. - -Mais cet instinct eut beau réclamer dans son âme, elle ne put supporter -l’idée qu’en s’en allant elle laisserait M. de Maulévrier avec Mme de -Gesvres, et si ce fut une faute que de vouloir arracher son amant à -celle qu’elle supposait sa rivale, oui! si ce fut une faute après les -dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées, elle la commit. - ---Adieu, ma chère,--dit-elle à Mme de Gesvres;--je suis bien heureuse -de vous avoir revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant que -me voilà revenue de cette vilaine campagne où je me suis tant ennuyée, -nous pourrons nous voir tous les jours. - -Et elle se souleva de la causeuse, mais elle y retomba assise avec une -négligence adorable, pour renouer un des rubans de son manchon. - ---Monsieur de Maulévrier,--dit-elle alors, en nouant gravement -le ruban détaché, et avec ce ton que seules les femmes du monde -connaissent et qui sauverait l’inconvenance des propositions les plus -hasardées,--voulez-vous me donner le bras jusqu’à ma voiture? et si -vous n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous en passant; vous -êtes sur mon chemin. - -Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non. Il se prépara donc à -sortir avec la comtesse. Celle-ci, soulagée des contraintes de la -soirée par ce qu’elle venait de décider, tendit encore une fois sa -petite main gantée à la marquise, qui, peut-être, sentit alors la -griffe d’abord si bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne -qui remporte sa proie à son nid. - ---Comme elle l’aime et comme elle est changée!--fit la marquise de -Gesvres restée seule; et, disant cela, comme elle était debout, son -œil se porta sur la glace où elle se vit, elle, toujours belle, ne -changeant pas, astre magnifique, éternel, immuable. - -On change,--ajouta-t-elle avec une tristesse amère qui vengeait bien -ceux qui l’avaient vainement aimée;--on change parce qu’on aime et -qu’on souffre, mais du moins on ne s’ennuie pas! - -Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette pour venir la -déshabiller. - - - - -[Bandeau] - - -III - -LES FAUSSES CONFIDENCES - - -Le lendemain les trouva de bonne heure à la place où se passait ce -drame sans action extérieure, sans grands bras, sans portes fermées -et ouvertes,--cette chose simple, réelle: la vie. Après une nuit de -convulsions et de larmes de la part de Mme d’Anglure, M. de Maulévrier -s’en était revenu à ce fatal boudoir de satin jonquille où un charme -cruel le ramenait toujours. A force de mensonges, de fausses caresses -et de fleur d’oranger, il avait calmé sa nerveuse maîtresse, et puis -il avait pris sa course vers l’hôtel de Gesvres, ne respirant que la -marquise, et croyant retrouver sur son front pâli une de ces nobles et -tristes impressions de la veille, qui lui avaient paru si touchantes. - -Mais, baste! la lune n’était pas si changeante que cette muable femme, -et il y eût eu cent années au lieu d’une nuit entre la marquise de la -veille et celle du lendemain, que sa physionomie n’aurait pas été plus -au rebours de l’espérance de Maulévrier. Le bandeau d’ennuis qui lui -ceignait si souvent le front était caché sous les boucles mignardes et -crêpées qui allaient si mal au caractère ferme de sa beauté. La femme -et toutes ses ondoyances, ses morbidezzes, ses gaietés moqueuses, -se remontraient dans cette grande statue, désespérée parfois et -silencieuse comme la Niobé antique, et qui, ennuyée de son piédestal -comme de toutes choses, en descendait pour jouer et s’agiter auprès -comme un enfant. Ce n’était plus qu’une Parisienne piquante, vive et -un peu affectée, un vrai type de femme d’esprit, mais d’esprit de -femme, tout en pointes d’aiguilles, de malices et de curiosités. Elle -attendait Maulévrier avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire, et quand -elle le vit: - ---Eh bien?--fit-elle. - ---Eh bien!--répondit M. de Maulévrier,--Caroline sait tout, ou plutôt -elle sait plus que tout, car elle croit que nous nous aimons, tandis -qu’il n’y a que moi qui vous aime. - ---Ah! contez-moi donc ça,--dit-elle, en se tordant sur sa chaise -longue, dans son peignoir de mousseline rose, et en respirant à pleines -narines un délicieux flacon ciselé qu’elle tenait;--contez, mon -ami,--répéta-t-elle avec une incroyable sensualité. - -Au mouvement presque libertin de cette chute de reins admirable, on eût -dit Léda attendant son cygne et se préparant à la volupté. - -Elle lui jeta deux regards à le rendre fou, si lui ne l’avait pas -connue, s’il n’avait pas déjà fait l’expérience que ce qui ressemblait -à de la passion dans cette femme n’était qu’un élan de l’esprit, et -rien de plus. - ---Mon Dieu!--reprit M. de Maulévrier avec une expression capable -d’éveiller plus d’un dépit secret dans le cœur énigmatique de la -marquise,--mon Dieu! c’est là une assez triste histoire, et d’autant -plus triste qu’elle n’est pas finie, et que je ne prévois guères comme -elle finira. L’absence et le soupçon qui en a été la suite ont exaspéré -tous les sentiments de Mme d’Anglure. Ces sentiments sont beaucoup plus -profonds que je ne pensais. Quelque dévouée qu’elle se soit montrée -jusqu’ici, et de quelques douceurs qu’elle ait entouré ma vie, je ne -croyais pas, en m’éloignant d’elle, briser tout à fait la sienne. Non! -franchement, je ne le croyais pas. Vous savez bien, ma chère Bérangère, -que je n’ai pas vos idées sur l’amour. Vous avez une façon de le -concevoir qui vous dispense probablement de l’éprouver; mais moi qui ne -suis pas arrivé à vingt-sept ans sans l’avoir connu plus d’une fois, -et à qui celui que vous inspirez ne fait pas d’illusion dernière, je -ne pensais pas qu’une femme du monde, aussi facilement distraite de -ses propres impressions que peut l’être Mme d’Anglure, dût ressentir -une de ces passions contre lesquelles tout est impuissant, jusqu’à la -fierté. Hier, quand je vous quittai, mon amie, et que je montai dans -la voiture de la comtesse, j’espérais qu’une bonne scène allait rompre -pour jamais des liens qui me pèsent depuis que je vous aime. J’espérais -que l’idée d’être quittée pour vous lui donnerait le courage d’une -explication suprême, et qu’aujourd’hui tout serait fini. Mais il n’en a -point été ainsi. J’ai vu une de ces douleurs que je ne connaissais pas -encore. La nuit s’est passée pour cette femme dans de telles angoisses, -que je n’ai pas osé lui avouer que je ne l’aimais plus et confirmer -par là toutes ses jalousies. Je me suis pris de pitié pour cet être -faible et misérable dont la destinée reposait sur moi; et quoique mon -cœur démentît tout bas en pensant à vous ce que je lui adressais tout -haut, je suis enfin parvenu à assoupir la violence de ces malheureux -sentiments que je ne partage plus, et sur la force desquels je voudrais -vainement m’abuser. - ---Pauvre femme!--fit la marquise, arrivée au bout de ses deux -jouissances,--de parfum respiré et de curiosité satisfaite,--et en -refermant son flacon avec le bouchon d’or qui le surmontait. - ---Oui! pauvre femme!--répéta M. de Maulévrier avec un accent de -compassion plus sincère.--Elle m’a fait sentir le premier remords que -j’aie jamais éprouvé d’une chose aussi simple et aussi involontaire que -de cesser d’aimer. En regardant cette tête si jeune et si changée, vous -ne sauriez croire à quel point je me reprochais le mal auquel j’avais -condamné tant de beauté et de jeunesse. - ---Et c’est un fort bon sentiment,--ajouta Mme de Gesvres,--car le mal -est grand en effet. Elle, qui était si charmante, n’est plus même -jolie. Entre autres jalouses de Caroline, vous aurez rendu Mme de -Guénéheuc bien heureuse. Parce qu’elle est d’un blond assez fade, elle -s’est toujours crue la rivale en blancheur de Mme d’Anglure. Maintenant -la grande fraîcheur de cette pauvre comtesse ne lui rougira plus la -sienne de dépit. - -Malgré le peu de vivacité et d’amertume que Mme de Gesvres mit à faire -cette réflexion toute féminine, M. de Maulévrier y vit-il autre chose -que l’impitoyable cruauté du sexe, cette cruauté que l’on retrouve dans -la meilleure et la plus désintéressée des femmes quand il s’agit d’une -autre femme qu’on a l’air de pleurer devant elle, ce qui est, de fait, -fort impertinent? - -Toujours est-il que dans l’impossibilité où l’on est si souvent de -rester vrai avec une femme, il se prit à poser comme s’il avait été -femme lui-même; il mit sa main gantée sur l’angle de la cheminée près -de laquelle il était assis, puis il appuya son front sur sa main avec -un petit air de saule pleureur qui ne manquait pas d’une certaine grâce -de mélancolie. - ---Vous souffrez, Raimbaud?--fit la marquise avec des yeux où -l’attention commençait de renaître.--Eh bien!--et elle veloutait d’une -voix attendrie le sarcasme, si c’en était un,--vous n’en êtes que plus -intéressant à mes yeux. Vous ne ressemblez pas à ceux qui oublient. -La mémoire d’une intimité de deux ans n’est pas abolie en vous par un -autre amour... - ---Ah! si cet autre amour avait été heureux,--interrompit Maulévrier, -avec l’ardeur d’un regret inconsolable,--peut-être aujourd’hui, -Bérangère, le sentiment dont vous me faites un mérite n’existerait pas. -Eh! mon Dieu, c’est de l’égoïsme encore; si l’amour que je perds m’est -une si grande perte, c’est surtout parce que vous n’avez pas pu le -remplacer! - ---Et qui sait, mon ami?--répondit-elle avec calme;--vous n’êtes -peut-être pas si détaché de Mme d’Anglure que vous le pensez. On se -fait de si profondes illusions sur soi-même! C’est une chose si bizarre -que le cœur! Vous m’avez aimée pendant l’absence d’une femme qui vous -avait rendu parfaitement heureux pendant deux années, et qui, comme -maîtresse, vaut, je le sais, cent fois mieux que moi. Aujourd’hui, -voilà que cette femme revient parce qu’elle est jalouse et malheureuse; -elle revient vous offrir le spectacle d’une jeunesse flétrie par vous, -d’une beauté ravagée, d’une vie perdue, d’une santé détruite peut-être, -et cela au moment où celle que vous lui avez préférée vous laisse voir -l’impossibilité où elle est d’éprouver l’amour comme vous l’auriez -désiré. Allez! cette femme est encore bien puissante. Il n’est pas dit -que vous ne vous repreniez pas aux liens dont vous vous plaigniez à -l’instant même; il n’est pas dit que l’impression que je vous ai causée -résiste à l’éloquence d’un pareil retour. - ---Et, en vérité, je le voudrais presque,--dit Maulévrier avec le petit -machiavélisme dont il essayait le succès, et en cherchant à voir clair -dans les sensations de la marquise. - ---Et moi,--fit-elle en souriant avec une placidité déconcertante,--je -vous jure que je le voudrais tout à fait. - -Était-ce là une ironie profonde, qui devait peu coûter à cette femme -d’un si grand empire sur elle-même? Malgré les assurances de sincérité -qu’elle lui avait données, il était bien permis à M. de Maulévrier -d’être légèrement sceptique. Elle était, en somme, la plus distinguée -de ces créatures de ténèbres qui n’avaient pas besoin que l’on -inventât les éventails pour cacher le laisser-aller de leurs yeux. Elle -pouvait donc donner à du dépit la forme d’un désintéressement parfait. -D’un autre côté, ce dépit, que M. de Maulévrier avait essayé de faire -naître en affectant une tristesse et un désir qu’il ne sentait pas, -pouvait venir autant de la vanité que de l’amour. - -Mais la vanité est si près de l’amour dans les femmes du monde, tout -cela est si divinement pétri et fondu, qu’intéresser l’un ou l’autre -amène souvent aux mêmes résultats. Or c’était précisément le résultat -dont M. de Maulévrier était avide. Il était arrivé à ce degré de -l’amour, dans les êtres qui n’ont pas le _triste_ et très peu _fier -honneur_ d’être poétiques, où la possession la moins délicate paraît la -meilleure, et où ce qu’il y a de plus adorable dans l’amour même serait -sacrifié brutalement à cette diabolique possession. - -Ce jour-là, M. de Maulévrier sortit de chez Mme de Gesvres moins lassé -et moins désolé qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas pu se vanter, il est -vrai, d’avoir entendu murmurer le plus faible dépit dans tout ce que -lui avait dit la marquise; mais la possibilité de ce dépit s’était -offerte à lui comme une espérance, et il s’affermit dans la résolution -d’attaquer par la vanité, endroit toujours mal défendu chez les femmes, -cette forteresse imprenable à l’amour; il s’en alla répétant les -belles paroles de l’Ecclésiaste. - ---Elle ne m’aimera pas davantage,--pensait-il,--mais elle succombera; -elle succombera en femme du monde, froidement, élégamment, et dans sa -cuirasse, sans qu’une telle façon de si peu se donner nuise à aucune de -ses prétentions de cœur éteint. Ce que n’auront pu faire les sentiments -tendres, les sentiments égoïstes et jaloux l’auront fait. - -Ainsi, comme il arrive toujours, il était démoralisé par la résistance, -et l’amour n’était plus à ses yeux que ce contact de deux épidermes -auquel le réduisait, sans cérémonie, cet insolent de Champfort. - - - - -[Bandeau] - - -IV - -LE FOND DE L’ABÎME - - -Une fois bien ancré dans sa résolution, M. de Maulévrier comprit la -nécessité de modifier sa vie extérieure. Il ne passa plus ses journées -chez Mme de Gesvres, et, quand il y alla, il choisit toujours le -moment où elle n’était pas seule, le soir, par exemple, cette heure à -laquelle elle recevait ceux qui préféraient à l’éclat des fêtes dont -elle s’était retirée la libre causerie d’une femme d’esprit. Alors, -il la trouvait flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient sans -gages et qu’elle savait fixer en ne cherchant pas à les retenir, de -ses adorateurs fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient chaque -soir contempler cette femme mobile comme Nina contemplait la mer -inconstante, et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement, -comme Nina: «Ce sera pour demain.» Au milieu de ce petit monde dont -elle était le centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire d’une -amabilité un peu taquine, et disant sciemment du haut de son bon sens -de ces absurdités charmantes qui vont si bien aux lèvres roses, grâces -des femmes et des enfants. Quoique, plus malheureuse que Louis XIV, qui -avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle fût reine et s’ennuyât, -jamais l’ennui, que M. de Maulévrier savait être le fond de son âme, -ne se trahissait dans ses paroles ou dans ses regards quand elle était -entourée. L’être extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que tout -le reste, elle n’était plus, dans ces instants, qu’une irréprochable -maîtresse de maison. - -A aucune époque, elle ne s’était montrée autre chose aux yeux des -autres pour M. de Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon de -ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni familiarité plus tendre -n’avaient indiqué une de ces préférences sur la nature desquelles il -est si facile de se tromper. Cependant, les hommes qui la voyaient, et -qu’elle n’écoutait pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de M. -de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses manières avec lui qui leur -avaient donné cette idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût -vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à recevoir, malgré les -bruits de quelques salons, un homme qui avait la réputation d’être un -grand fat et de ne perdre son temps chez personne. - -Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les femmes qui faisaient galerie à -cette liaison, et qui, lorgnette en main, semblaient en étudier toutes -les phases, les femmes s’imaginèrent que le dénoûment qui avait tant -tardé était arrivé, et que Mme d’Anglure était fort à propos revenue -clore un si fâcheux interrègne. Les hommes les plus attachés à la -marquise le crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient tous -les soirs, ils purent admirer le magnifique empire et la désinvolture -inouïe avec lesquels Mme de Gesvres pouvait voiler une rupture assez -manifeste d’ailleurs. Pour tous ces hommes ferrés en diable sur les -convenances du monde, et qui n’avaient jamais compris, comme le -cardinal de Retz, que les devoirs extérieurs, la marquise révélait une -supériorité très remarquable en restant imperturbablement la même à -l’égard de M. de Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa pas -la moindre petite observation qu’on eût pu prendre pour un reproche, -sur ses visites plus rares et plus courtes. Quand il ne venait pas, il -semblait qu’il n’eût jamais existé pour elle. Quand il venait, elle le -recevait avec cette main ouverte, cette hospitalité de sourire et cette -étincelle perlée dans le regard, qui disaient à tous: «Vous voilà, tant -mieux!» mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence de -personne. - -M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance que cette femme glacée -exerçait sur elle sans grand combat, ne s’étonnait point de cette -conduite. Il savait bien que, dans toutes les hypothèses, elle ne lui -donnerait jamais le spectacle de son dépit, et que, pour en saisir la -trace et en tirer le parti qu’il espérait, il aurait besoin de toute sa -finesse d’observation, de toute la pénétration de son coup d’œil. - -Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile, qu’avec des femmes -d’une civilisation raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux -bucoliques des premiers temps. - -Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus rarement chez Mme de -Gesvres, devait rassurer la tendresse alarmée de Mme d’Anglure; c’était -comme une preuve ajoutée à toutes les assurances qu’il lui donnait de -son amour, et qu’elle n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai, sa -jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète, et cent fois plus grand -l’espèce d’effroi que lui causait cette grande marquise, d’une beauté -si bien reconnue et d’une coquetterie dont le monde racontait des -choses effroyables, elle ne pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement -de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la préférer, elle que le -chagrin avait tant changée, à cette marquise du démon. - -Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre la façon dont M. de -Maulévrier avait passé son temps pendant son absence. Mais comme, -depuis qu’elle était revenue, ce temps lui était consacré presque aussi -exclusivement qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait, -que l’ennui d’être éloigné d’elle avait fort innocemment poussé son -amant chez Mme de Gesvres. - -Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse, eût admis peut-être -cette chimérique innocence; mais ce n’était pas l’esprit qui faisait -en elle obstacle à cette illusion assez douce, c’était la défiance, -naturelle à un sentiment aussi profond que le sien. - -Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude éternelle qui, -une fois excitée dans les cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle -souffrait, malgré toutes les négations que Maulévrier avait opposées -à l’expression, d’abord éplorée, de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni -cette intimité qu’elle avait retrouvée à peu près telle qu’elle avait -existé autrefois, ni l’indifférence que M. de Maulévrier montrait, -après tout, pour la marquise. Folle, qui avait raison au fond, elle -souffrait contre les apparences; et jusque dans les soins et les -familiarités de l’amour même, elle tremblait toujours de l’avoir perdu. - -Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre cette justice qu’il -montrait plus de persistance et de courage pour arriver au but qu’il -voulait toucher, que jamais chevalier novice n’en mit à gagner ses -éperons. Il fut héroïque, en vérité. Il s’enferma pendant des journées -avec une femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher de pleurer -quand l’envie lui en prenait, et cette envie venait souvent. Il avait -à assoupir de fort légitimes défiances dans le narcotisme des phrases -sentimentales. - -Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour qui toute la vie avec -elle s’était passée à se coucher sur des coussins de canapé et à se -laisser adorer en silence, il avait secoué une nonchalance si superbe -et cachait l’immense ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité -qu’elle ne lui avait jamais connue, même au temps de leurs plus beaux -jours. - -Pauvre créature sans esprit, mais dont l’amour était du génie, elle -jouissait de cette amabilité sans s’y laisser prendre. - -Quand il lui avait bien répété sur tous les tons qu’il n’aimait -qu’elle, elle lui disait avec un regard ineffable: - ---Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu m’enivres, et une telle ivresse -est si douce qu’elle fait pardonner le poison. - -Mais des mots si poignants n’étaient que du jargon moderne pour M. -de Maulévrier; car rien ne donne un mépris plus philosophique pour -l’amour et son genre d’éloquence que celui qu’on ne partage plus et -dont on est persécuté. Il restait dans le cœur parfaitement insensible -à tout cela. - -La seule chose peut-être dont il fût touché était le déplorable état de -santé de Mme d’Anglure, état de santé qui allait se détériorant de plus -en plus. - -Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir d’un sentiment ailleurs -que dans les ballades allemandes, mais il pensait que, même à Paris, -un sentiment très exigeant et très malheureux pouvait influer sur la -santé d’une femme naturellement délicate comme était Mme d’Anglure. Le -spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs, ne lui permettait pas -d’en douter. Tous les accès de larmes de Mme d’Anglure finissaient par -des évanouissements très réels. Quand elle avait parlé avec cet âpre -mouvement des personnes dominées par la turbulence de leur propre cœur, -une toux déjà ancienne, mais aggravée, lui causait des crachements -de sang qu’elle regardait, en pensant que ce sang était versé par sa -poitrine, avec le sourire fauve des êtres qui se voient mourir. Ces -détails physiques touchaient bien plus Maulévrier que le sentiment -qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse énergie avait résisté à -l’énervation des salons. - -La pitié de l’amant était détruite, mais la pitié qui nous prend -tous en voyant périr ce qui est jeune et se flétrir ce qui est beau, -la pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste, il est vrai, et qui -se perdait bientôt dans l’idée fixe qui avait remplacé pour M. de -Maulévrier tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations du -cœur. - -Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée cruelle de Mme d’Anglure -mourant par lui et pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter les -résistances de la marquise, quand cette infortunée Mme d’Anglure était -un des moyens à l’aide desquels il étayait ses succès futurs? - -Cette pensée d’un succès que Mme de Gesvres lui faisait acheter un -tel prix le soutenait dans sa double épreuve de dissimulation et de -mensonge vis-à-vis les deux femmes qu’il avait entrepris de tromper. - -Il était enchanté de la sensation que sa conduite avait produite -dans le monde, et de ce que les femmes, qui battent l’eau si bien en -fait de commérages et qui la font jaillir si loin, recommençassent à -tympaniser Mme d’Anglure sur le peu de fierté de ses relations avec un -homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout cela servait ses projets -à merveille; car enfin il était bien sûr que malgré la distance que -Mme de Gesvres avait mise entre son salon et les pandemoniums à la -mode, le bruit de cette reprise d’intimité avec une femme qu’on avait -jugée _plantée_ là ne manquerait pas d’aller jusqu’à ce boudoir de -satin jonquille d’où l’amour était exilé, mais où la vanité parisienne, -roulée, comme un chat dans sa fourrure, sous les plus habiles -artifices, pouvait bien se trouver encore discrètement tapie dans -quelque coin. - -Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut enfin l’avoir découverte -et blessée, quand, après plus d’un mois pendant lequel il n’avait fait -que de courtes et officielles visites à Mme de Gesvres, il reçut d’elle -un gracieux billet où ses prétentions au plus pur désintéressement -étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes égyptiens de -sa manière, circulait je ne sais quel souffle de moquerie que M. -de Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les subtilités de -l’analyse, se mit à respirer à longs traits: - - - «Ai-je prophétisé juste,--disait le billet,--mon cher Raimbaud? - Je vous ai prédit que vous reviendriez à Mme d’Anglure, et il - n’est bruit que de cette grande liaison qu’on disait finie et qui - recommence, en dépit des méchants propos de ceux qui ne croient - à l’éternité de rien dans ce triste monde. J’ai cru, avant tout, - que, si amoureux que vous fussiez de moi, vous aviez mille - raisons de l’être plus encore de Mme d’Anglure, et j’ai désiré - la première que vous le redevinssiez, puisque mon malheureux - caractère était incapable de vous donner le bonheur auquel on - a droit quand on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré - s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour vous comme pour - moi, il vaut mieux qu’il en soit ainsi qu’autrement. - - «Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne Mme d’Anglure est - donc bien grand et bien nouveau, pour que vous n’alliez plus chez - personne et pour que vous ayez presque cessé de venir chez moi, - qui suis, comme vous le savez, votre amie, et à qui vous avez - juré que, quoi qu’il arrive, nous ne nous brouillerons jamais? On - raconte que vous vous consacrez à Mme d’Anglure avec un abandon - de dévouement plus grand encore que dans les premiers moments de - cette intimité qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à - cela que Mme d’Anglure est souffrante, ce qui rehausse le mérite - de votre dévouement. Cependant, si cette souffrance n’est pas - de nature à empêcher Mme d’Anglure de sortir, et que ce ne soit - pas une jalousie (bien aveugle sans doute) qui l’éloigne de sa - confidente d’autrefois, je voudrais bien l’avoir à dîner avec - vous lundi prochain. Je viens de lui écrire un mot à ce sujet. - Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car je n’entends point - séparer, fût-ce pour un moment, ceux que Dieu a si bien unis. - - «BÉRANGÈRE» - - -Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage fit à M. de Maulévrier -un effet pareil à ces soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient de -bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du triomphe! Il se jura bien -que ce dîner auquel l’invitait la marquise serait comme le dernier -coup de canon qui terminerait un si long siège. Il alla trouver Mme -d’Anglure, déterminé à la traîner de force à ce dîner qui lui offrait -une si belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie par sa lettre, -pensait-il, tout à fait hors d’elle-même. Hélas! il n’eut point à en -venir à cette extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même à faire -la moindre diplomatie pour l’amener à accepter l’invitation de Mme de -Gesvres. Avait-elle une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle -pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs, elle en qui M. de Maulévrier -ne parvenait jamais à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle -pas cet affreux besoin des cœurs passionnés de se placer en face de -la réalité qui tue, et de rencontrer la désolante certitude qu’elle -craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la trouver? - -Ils allèrent donc au dîner de Mme de Gesvres. C’était, comme tout -ce qui venait de cette femme, d’un goût tout à la fois noble et -simple: une piquante réunion des hommes spirituels qui étaient le -plus assidus chez elle et des femmes qui laissaient parfois le monde -pour y venir. La marquise de Gesvres avait une réputation si bien -établie de maîtresse de maison incomparable, que les femmes les plus -intelligentes et les plus vouées au culte de la grâce aimaient à -étudier la royale manière avec laquelle elle faisait les honneurs d’un -salon dont elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait plus que -pour quelques privilégiés. Ce jour-là, quels que fussent ses sentiments -intérieurs,--et la pâleur profonde de son teint et une fatigue autour -des yeux, qui ne lui était pas ordinaire, semblaient confirmer les -idées de M. de Maulévrier,--elle se maintint au niveau d’une réputation -qui ne pouvait plus grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant que -dans ses jours les plus splendides, et ce ne fut que plus tard et vers -la fin de la soirée que, comme une guerrière lasse qui désagrafe sa -chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins à M. de Maulévrier, dans -la vérité de son âme, masquée si souvent avec son esprit. - -En acceptant l’invitation de la marquise, Mme d’Anglure avait voulu -soutenir une lutte contre la terrible rivale qu’elle se supposait. Un -reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois les femmes qui furent -belles et que le désespoir de n’être plus aimées pousse à tout, lui -souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre de ressources, de -beauté, d’artifices, dût-elle pour sa part en mourir. Elle se rejeta -avec fureur à toutes les inventions d’une toilette qui devait relever -sa beauté dépérie; elle improvisa en fait de parure un véritable chant -du cygne; mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments, elle ne -vit pas que ses efforts se retournaient contre elle, et que la femme -_passée_ faisait tache au sein des légers tissus qui se plissaient et -ondulaient autour d’un corps à moitié brisé et dont ils cherchaient en -vain les contours. Elle mit une robe d’une coupe divine, une de ces -robes blanches qui avaient été inventées pour elle dans le temps où -elle ne craignait pas la comparaison des mousselines les plus diaphanes -avec la finesse et la transparence de sa peau. Crânerie vraiment digne -de pitié! elle, qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne sied -qu’aux plus belles, tant l’amour auquel elle s’attachait avec la rage -des âmes sacrifiées l’empêchait de se voir et de se juger! - -Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier afficha pour elle, sous les -yeux même de la marquise, un sentiment si dominateur, il lui rendit -un tel hommage, il l’entoura de soins si tendrement inquiets et si -marqués, que bientôt elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un -incroyable bonheur lui venir. - -Pour la première fois l’homme du monde oublia que le monde le -regardait, et agit avec l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier -attira sur lui l’attention. - -La comtesse, qui, comme tous les êtres sans puissance de calcul, se -livrait aux sensations d’une nature aisément entraînée, perdit peu à -peu son air de victime. L’orgueil et l’amour satisfaits lui relevèrent -le front, ouvrirent ses lèvres à tous les sourires, et firent flamber -ses yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité toute en -bienveillance qu’ont les femmes qui manquent d’idées et qui sont riches -en sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette femme, qui jouissait -avec tant de profondeur des préférences publiques de son amant, rayonna -du bonheur qui la foudroyait. A force d’expression, elle reconquit -presque sa beauté. Mais, par un contraste qui dut frapper à la fin les -yeux les moins observateurs, à mesure que les félicités de cœur de Mme -d’Anglure ravivaient ses manières et transfiguraient ses traits mornes, -la marquise perdait de son animation habituelle, du feu roulant de sa -repartie, et jusque de l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un -singulier déplacement de la vie dans ces deux femmes, et que la chaleur -et la flamme passaient de la torche éblouissante au pâle flambeau -menacé de mourir. - -Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier suivait ce changement dont -il était cause, ces distractions d’un esprit toujours si présent! -Pendant qu’il semblait n’être occupé que de Mme d’Anglure, au milieu -des groupes du salon et de ces causeries éparpillées qu’elle avait -mises en train et pendant quelque temps soutenues, la marquise s’était -retirée à l’écart sur un canapé où nulle femme ne se trouvait alors. -Elle était là, pâle et sombre sous les larges bandes de velours d’un -pourpre foncé qu’elle avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague, -les poses appesanties, l’air passionné et, par rareté, presque idéal! - -Certes! ceux qui la virent dans cette attitude et avec cette -physionomie durent y lire une influence de l’amour montré à Mme -d’Anglure par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement -la prenait, cette forte femme; qu’elle était à bout, qu’elle n’en -pouvait plus! Le regard de Mme d’Anglure, qui la fixait de l’autre -extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard doux et humide se -sécha et devint tout à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier, -qui le surprit, se retourna avec une joie vers celle à qui il était -adressé, comprenant, sans doute, que l’instinct de la femme jalouse -et triomphante en savait encore plus que lui, et lui garantissait la -défaite qu’il attendait depuis si longtemps. - -Sûr des tortures morales de la marquise, lues par lui dans ce regard -de panthère parti comme l’éclair de ces suaves prunelles de velours -gris, il se leva transporté, interrompant sa phrase commencée à Mme -d’Anglure, pensant qu’enfin la marquise avait trouvé le fond de l’abîme -et qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui échapper. - -Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant, avec le vertige -de la victoire, et d’une voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec -l’assurance d’un homme qui a tout deviné: - ---Qu’avez-vous donc pour être si triste, Bérangère? - ---Ah!--fit-elle en le regardant avec deux yeux désespérés,--on dit -que la jalousie peut mener à l’amour, et je n’avais plus que cette -ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de Mme d’Anglure pour voir -si je n’en souffrirais pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de -cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis deux heures, montrer un -amour fou à Mme d’Anglure, et je n’en ai pas été émue une seule fois. -C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,--ajouta-t-elle avec un -horrible égarement de sourire. - -Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée, mais, hélas! ce n’était pas -le fond de l’abîme comme l’avait entendu M. de Maulévrier! - - - - -[Bandeau] - - -V - -EXPLICATION - - -Monsieur de Maulévrier était resté anéanti sous l’accablante parole de -Mme de Gesvres. - ---Est-ce que vous êtes souffrante, ce soir, ma chère?--était venue dire -à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy, qui l’avait aperçue -parler à M. de Maulévrier avec une physionomie douloureuse. - -Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la marquise s’était levée -souriante et était allée causer avec la vicomtesse, près de la -cheminée, au feu de laquelle elles tendirent la pointe de leurs pieds -chaussés de satin. Maulévrier demeura donc sur le canapé, en proie à -la rage d’une déception sans bornes, frappé au cœur de sa vanité comme -de son amour, et traversé de part en part. Mme d’Anglure, qu’il avait -quittée avec tant de brusquerie et qui avait suivi son mouvement et -l’expression de ses traits pendant qu’il parlait à Mme de Gesvres, -devint plus pâle que lui en voyant le changement soudain qu’avait -produit en toute sa personne le mot dit à voix basse par la marquise. -La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais alors, débarrassée de -tous ses doutes, elle y revint avec une inébranlable certitude. - -Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations de M. de -Maulévrier, c’est que ces sensations se combattaient, c’est qu’il ne -pouvait s’abandonner franchement au mouvement qui, produit par une -autre femme que Mme de Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne -savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la haïr. Il y avait des -motifs pour tout cela dans Mme de Gesvres. Seulement, quand le cœur -était poussé à l’un de ces trois sentiments, voilà qu’au même instant -les deux autres s’élevaient pour lui faire obstacle, et jetaient cette -chose naturellement empêtrée, le cœur d’un pauvre homme, dans un -incroyable embarras. Alternative extraordinaire et des plus cruelles! - -Quand le mépris était prêt de tomber comme la foudre sur cette créature -de rubans et de petites mines, indigne, après tout, d’un amour sérieux, -la pitié pour cette âme impuissante, pour cet esprit qui sentait bien -où est la vie, et qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance dans -ces relations que le monde condamne, la pitié arrêtait le mépris. Femme -sans unité, aussi étrange que la Chimère antique, Protée, caméléon, -le diable en personne, c’était la plus grande tourmenteuse d’âmes qui -eût peut-être jamais existé. Ce n’était ni précisément un homme ni -précisément une femme, car alors on aurait su à quoi s’en tenir; on eût -arrangé ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût été un ami si ce -n’eût pas été une maîtresse; mais, ami, maîtresse, rien des relations -ordinaires de la vie n’était possible avec cette femme, et n’était -impossible non plus. - -On y perdait son cœur, on y brûlait son bonnet; les plus habiles s’y -trouvaient pris comme les plus tendres. Bien des hommes avaient essayé. -Bien des esprits, abusés par l’histoire, en avaient voulu faire, pour -le siècle, une espèce de Ninon de l’Enclos. - -Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus à l’amitié; mais, -quand l’amitié était invoquée, la câline et capricieuse femme se -mettait à prendre de ces irrésistibles airs de maîtresse qui étaient, -hélas! son unique façon de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces -airs-là, elle les changeait tout à coup en manières d’amitié si -touchantes qu’elles pouvaient jeter dans une rage atroce, mais qu’elles -ne donnaient pas le courage qu’il aurait fallu pour se brouiller. -Entrelacement épouvantable! liens dans lesquels on se roulait -désespérément pour se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette -intoxication de sentiments qui tenait du charme, il n’y avait qu’un -moyen violent d’en sortir à son honneur: c’était de tuer la sorcière, -d’étouffer cet impatientant génie, cet Attila femelle en robe tombante. - -Malheureusement, à une certaine hauteur sociale, on ne tue pas les -femmes à Paris. On y comprend très bien qu’une passion qui pousse -à tuer la femme qu’on aime est de la puissance; mais c’est de la -puissance au service de quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans -cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer inférieur. Aussi, -quand il n’y a plus que ce remède pour les gens bien élevés, ils le -voient, mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation les récompense -de cette modération pleine d’élégance en éteignant peu à peu cet amour -qui retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle éternel. - -Des roses _qui vivent un jour_, les passions malheureuses, dans une -société avancée, sont de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le cœur -a bien tempêté, comme la mer, au pied du roc qui ne bouge, comme la mer -le cœur se retire; mais la nature persévère plus que l’homme, la mer -revient, et le cœur... pas! - -M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment dans ses passions -d’homme civilisé? On l’eût dit, à le voir, tout défait encore de -l’impression que venait de lui causer la marquise, se lever avec -presque autant de légèreté qu’elle et aller trouver Mme d’Anglure à -l’autre bout du salon, immobile et droite comme un camée antique jauni -par le temps. La malheureuse femme, qui pouvait à peine articuler un -mot, l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de ces malaises -qui sont aux ordres de toutes les femmes. M. de Maulévrier devina -dans ses yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui s’efforçait de -sourire, l’effroyable scène qui l’attendait. - -C’était la millième de l’espèce: il était déjà bronzé à ce jeu. A -peine furent-ils en voiture que les pleurs commencèrent à couler. Ce -furent des étouffements de larmes, des torsions de cou et de bras, des -plongements de front dans les mains crispées, tout cela perdu dans -l’obscurité, dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes. -Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il affectât de ne les voir -ni de les entendre, résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer -les éclats; résolu aussi à ne plus calmer ces orages apaisés si bien -naguère, quand il était soutenu par le but qu’il croyait atteindre en -jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui, la lassitude avait succédé -à l’intérêt. Il était dans cette situation égoïste, furieuse et amère, -qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce, quand on l’ennuie. -Il souleva la glace, et pendant qu’il sentait se gonfler de sanglots, -à son coude, le flanc de la femme qui pleurait par lui et pour lui, il -se mit à respirer indifféremment l’air de la nuit, et à suivre dans le -mouvement de la voiture cette ligne grise de maisons qui semblaient -fuir. Ils roulèrent ainsi pendant assez de temps, Mme d’Anglure -demeurant à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un mot ne fut échangé. - -Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre, M. de Maulévrier -offrit sa main à Mme d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait pas, il -remonta à demi dans la voiture, d’où il était descendu, et il s’aperçut -que la comtesse était évanouie. Cet évanouissement avait assez mauvaise -grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent pas de se faire des signes -en aidant M. de Maulévrier à emporter Mme d’Anglure jusque dans son -appartement. Là, ses femmes la mirent dans un grand fauteuil et lui -firent respirer des sels. Ces soins la rendirent à la conscience de -sa douleur. Comme une souple couleuvre qui se redresse du sein de la -neige qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans son burnous de -cachemire blanc qu’on avait roulé autour de ses épaules nues, et en -femme qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle et de sa -considération aux yeux des autres, elle dit qu’on la laissât seule -avec M. de Maulévrier. - -La pendule marquait une heure et demie du matin. Jamais M. de -Maulévrier ne s’était trouvé à une pareille heure dans l’appartement de -Mme d’Anglure, du moins à la connaissance de ses gens. - ---Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,--s’écria-t-elle.--Vous ne m’avez -pas dit la vérité, quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi ne m’avoir -pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez plus et qu’une autre m’avait pris -votre amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette, qui ne vous -rendra pas heureux comme je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme -moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme moi quand une fois vous ne -l’aimerez plus! - -Elle avait d’abord voulu parler d’une voix assurée, mais les pleurs -étaient venus peu à peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus -éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la chambre à grands pas, la -main droite ramenée au flanc gauche, cette belle pause du portrait de -Talma dans _Hamlet_, hésitant encore à jeter sur cette tête dévouée et -désolée le mot qu’elle savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser. - ---Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?--fit-elle.--Me -méprisez-vous donc tant que vous ayez résolu de ne rien avouer? -Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre silence, comme vous -le faites depuis un mois avec ce langage qui me jetait dans l’âme un -bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi me disait que tout -ce bonheur était faux! Vous m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais -je voulais votre amour, je ne voulais pas votre pitié. Hélas! il -fallait bien que j’apprisse un jour ou l’autre ce que vous deviez -être impuissant à me cacher. La marquise aussi est jalouse. J’ai vu -sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord, mais, grand Dieu! -qu’ensuite j’en ai été punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse; -vous avez eu peur de la faire souffrir plus que moi; vous avez sacrifié -celle que vous n’aimiez plus à celle que vous aimez! C’était juste; je -ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je me demande seulement comment -j’ai fait pour vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer? - -Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient pas toute sa vie. -C’était toujours la femme esclave, la femme faite pour l’amour, -l’amour vrai et comme il ne se rencontre plus que dans quelques cœurs -exceptionnels, dans quelques esprits que le monde insulte, car ils sont -sans puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé vis-à-vis -de Mme d’Anglure, il eût admiré l’abnégation de cet amour résigné; -mais, dans sa position, il n’était plus juste. Caroline lui parlait de -la jalousie de la marquise; c’était comme une voix ironique qui le -raillait après tout ce qui s’était passé. Son succès manqué, et rappelé -de cette façon innocente, le rendit implacable, et lui qui se taisait -par une délicatesse plus du monde encore que du cœur, se mit à dire les -choses, haut et clair, à l’infortunée: - ---Puisque vous voulez la vérité, Caroline, vous avez raison: j’aime Mme -de Gesvres, c’est-à-dire que je l’ai beaucoup aimée, car je crois cet -amour affaibli déjà dans mon cœur; mais ne parlez pas de sa jalousie, -ne parlez pas de tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est pas -jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car elle ne s’est jamais livrée, -car tout l’amour que j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le sien. - -Elle le regarda avec des yeux bien ronds et bien incrédules, en -secouant tristement la tête, imaginant sans doute qu’il mentait encore. -Elle ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas aimer l’homme dont elle -était folle, _son_ Raimbaud. - ---Vous ne me croyez pas, Caroline?--fit M. de Maulévrier, qui ne voyait -pas d’où venait cette incrédulité adorable.--Oh! vous ne connaissez -pas la marquise. Vous la jugez comme on la juge dans le monde; vous la -croyez plus que légère, une femme aux amours faciles et rapides, elle -dont la froideur est invincible et dont le cœur ne peut plus désormais -être atteint. Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse, au -fond, de ne pouvoir trouver dans la vie un de ces intérêts que vous lui -supposez pour moi. Vous la calomniez indignement dans sa conduite, et -elle n’a pas le moindre bonheur qui la venge de vos calomnies. C’est -une femme digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez pas comme -vous le faisiez tout à l’heure, car, si elle a été votre rivale, ce n’a -jamais été que dans mon cœur. - -Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à rendre justice à la femme -qui n’avait jamais eu d’amour pour lui, devant celle qui le croyait -plongé dans les félicités d’un amour partagé; il s’arrêta, effrayé -aussi du mal qu’il venait de faire à Mme d’Anglure. - ---Assez, Raimbaud,--lui cria-t-elle, prenant cet éloge de Mme de -Gesvres pour l’expression d’un amour fanatique et désespéré;--vous êtes -la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous m’épargner l’humiliante -douleur de vous voir la défendre contre moi? - -L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible dépit dans une -créature si douce d’ordinaire, ébranla ses organes déjà malades et -leur porta un funeste coup... Ce soir-là, Mme d’Anglure sentit le sang -lui monter dans la poitrine. La conscience de sa mort prochaine apaisa -bientôt sa colère. - ---Pardonnez-moi, Raimbaud,--fit-elle en tendant à M. de -Maulévrier cette main qu’il prenait avec tant de transport -autrefois;--pardonnez-moi ce que j’ai dit, en considération de ce que -j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt quitte de mes plaintes. Pour -le temps qui me reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous que -j’aime encore, dans la femme que vous m’avez préférée. - -. . . . . . - - - - -[Bandeau] - - -VI - -L’IMPÉNITENCE FINALE - - -Cinq jours après cette scène, Mme d’Anglure était à l’agonie. Les -vomissements de sang étaient revenus avec une énergie effrayante. Le -médecin ne conservait nul espoir. M. de Maulévrier, qui se trouvait, -grâce à ses aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline, n’eut -point de résistance à vaincre en lui-même pour soigner cette pauvre -mourante qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer ses derniers -moments des formes de ce dévouement extérieur qui, après l’amour, fait -illusion encore aux cœurs tendres. Il resta, autant qu’il le put, -auprès du lit de la comtesse. Il n’avait plus à feindre un sentiment -qui le gênait. Au contraire, il pouvait être franc dans l’expression de -celui qu’il éprouvait, car il en éprouvait un alors: il s’attendrissait -sur cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre -empêche d’être amère, et à laquelle, pour cette raison, sans nul doute, -le cœur de l’homme sait se livrer avec abandon! - -Elle qui finissait la vie comme elle l’avait commencée, par un seul -amour, jouissait tristement de l’attendrissement de M. de Maulévrier, -et lui souriait au milieu de toutes ses souffrances, avec les larmes de -la reconnaissance et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait plus -en termes irrités de la marquise, de cette _voleuse d’amants_ qu’elle -aurait désiré parfois dénoncer à toutes les femmes, et pourtant les -aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée. Elle croyait qu’il -était aimé de la marquise, et qu’il l’aimait assez pour avouer son -amour et le proclamer malheureux, pour se vanter de ses rigueurs. Elle -voyait là un généreux mensonge. Elle n’était pas une observatrice de -premier ordre, cette suave enfant qu’ils avaient appelée _la Belle et -la Bête_; front charmant, mais bien parfaitement fermé à la lumière, -elle ne comprenait guères que ce qui était simple, et jugeait les -autres par elle-même. Une femme de la complication de Mme de Gesvres -ne pouvait pas tomber sous ce sens étroit, les relations de M. de -Maulévrier avec Mme de Gesvres être expliquées par cette nature toute -droite, qui était venue, comme une fleur, en pleine terre, à la -campagne. - ---Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez, mon ami,--disait-elle à M. -de Maulévrier, quand elle le voyait passer des heures entières près -de son lit et en silence; car il était défendu de faire trop parler -cette poitrine si souvent en sang;--voilà que toute votre vie est -changée parce que je me suis imaginée d’être malade. Raimbaud, je -ne veux pas de cela. Vous êtes délicat et bon pour moi; je vous en -remercie, j’en suis même heureuse au milieu de tout ce qui m’afflige -et me fait mourir, mais je ne veux pas qu’où l’amour n’est plus -soient les sacrifices de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux qu’on -n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux qu’on aime, et la marquise--ne -faites pas ce mouvement et écoutez-moi!--a droit de se plaindre de -l’abandon dans lequel vous la laissez. Quittez-moi donc souvent pour -elle, allez la voir, et cependant--ajoutait-elle avec une expression -irrésistible--revenez ici, Raimbaud, puisque la pitié vous y ramène. -Je n’ai pas la force qu’il me faudrait pour me priver de ce dernier -bonheur. - -M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à Mme d’Anglure; une -affection si profonde, et en même temps si douce, lui donnait le -courage de résister à la malade dévouée qui, l’amour au cœur, -l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette bassesse sublime le touchait, -et, parce qu’il était touché, il restait, captivé davantage. Il -restait, comparant cet amour à l’impuissance d’aimer de la marquise; -et celle-ci, dont le noble esprit était fait, du moins, pour tout -comprendre, enviait, avec un regret plus inconsolable que jamais, le -sentiment dont elle était privée, quand M. de Maulévrier lui racontait -tout ce que ce sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable et -de bon. - -Et comme, en dehors des mille vanités de la femme qui la faisaient si -souvent extravaguer avec tant de charme, Mme de Gesvres, à force de bon -sens, finissait par avoir un cœur excellent, elle apprécia dignement la -conduite de Mme d’Anglure et elle se sentit vivement attirée vers la -malade, quoiqu’elle crût--illusion analogue à celle de Caroline--que -M. de Maulévrier, qu’elle avait pris au mot dans la dernière comédie -qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie, était revenu à celle qu’il -avait si longtemps aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie, -elle savait bien qu’avec les convictions de Mme d’Anglure et ce qui -s’était passé entre cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait -convenablement se présenter chez Caroline et lui témoigner l’intérêt -sincère dont elle se sentait animée. Bizarre chose que les relations -humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments sont très souvent -inexprimables, et ce qui serait vrai, impossible! - -Plus l’état de Mme d’Anglure empirait, plus Mme de Gesvres, qui -admirait la douce splendeur qu’un amour naïf et grand projetait sur les -derniers moments de celle qu’elle avait autrefois protégée et défendue, -souffrait de se sentir éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments -naturels par ce que M. de Maulévrier lui racontait de la mourante, -elle pensait parfois qu’elle ferait mieux comprendre à Mme d’Anglure -que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de Maulévrier, et que cette -assurance franchement donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux -angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de Maulévrier, qu’elle -croyait revenu de bonne foi à ses premiers sentiments pour Caroline, -n’avait pu calmer cette âme agitée et lui enlever ses doutes cruels, la -retenait toujours, et elle ne serait point sortie de cette incertitude -si M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher en toute hâte -pour la conduire chez la comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée -tout à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination. - -Elle y alla, non sans quelque trouble. En la voyant entrer dans sa -chambre, Caroline lui tendit la main de la façon familière et simple -avec laquelle elle la lui avait prise à une autre époque, quand elle -revint de la campagne pour s’assurer du malheur de ne plus être aimée. - -La comtesse était couchée sur une chaise longue, la tête soutenue par -des coussins et la taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous -les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant, les narines creuses, -la pâleur bleuâtre. - ---Je vous sais bon gré d’être venue,--dit-elle d’une voix faible, mais -assurée, à la marquise, qui, quoique émue, s’assit près d’elle avec -cette absence d’embarras des femmes du monde qui fait croire si bien -à la chimère du naturel.--Je voulais vous voir avant de mourir. Vous -m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs j’ai été injuste pour vous -au fond de mon cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est pas votre -faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas su m’en défendre mieux que vous. - ---Caroline,--lui répondit Mme de Gesvres comme au temps de leur -ancienne liaison, et avec le désir de lui causer quelque bien,--vous -êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai jamais aimé M. de -Maulévrier. - ---Oh!--fit la comtesse en secouant la tête avec une grâce souriante et -triste,--je sais tout et je suis résignée; n’essayez donc plus de me -tromper: vous aimez Raimbaud... - ---Non! je ne l’aime pas,--interrompit la marquise avec une noble -impatience et en jetant à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat -qui l’attestait;--je ne l’ai jamais aimé: qu’il le dise; moi, je vous -le jure. Si j’ai eu un tort avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous -l’avoir dit plus tôt. - ---Plus tôt comme à présent, Bérangère, je ne vous aurais pas crue,--dit -Mme d’Anglure. - ---Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée sans motif, et à présent, -vous en avez un dont je vous remercie. Vous voulez m’épargner du -chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous, mais c’est inutile; -puisque je meurs, je ne regrette presque plus de n’être plus aimée. En -le laissant derrière moi,--ajouta-t-elle avec un regard ineffable,--il -souffrira moins. - ---Mais...--dit Mme de Gesvres avec l’angoisse de ne pas être crue. - ---Mais,--interrompit la comtesse avec une violence qui lui fit cracher -le sang de nouveau,--pourquoi cette obstination, Bérangère? Lui aussi -m’a tenu le même langage que vous, et je ne l’ai pas écouté davantage. -Ne tourmentez donc pas mes dernières heures par des négations et des -résistances inutiles. Si je vous ai envoyée chercher, ce n’était pas -pour vous adresser des reproches; c’était pour vous le confier, lui -que j’aime encore; c’était pour vous recommander de bien prendre garde -à son bonheur; c’était pour que mon souvenir--le souvenir d’une amie -morte de chagrin à cause de vous deux--ne se mît pas entre vous et -n’empoisonnât pas les relations d’une intimité que je vous pardonne, -quoiqu’elle m’ait fait cruellement souffrir. - ---Ah! malheureuse enfant,--reprit avec emportement Mme de Gesvres, -poussée à bout par un aveuglement si obstiné,--comment donc faire -pour vous arracher cette folle croyance, pour vous convaincre de la -vérité de mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; non! je n’ai jamais -été, je ne suis pas sa maîtresse. Le monde l’a dit, je le sais bien; -mais vous, que j’ai défendue autrefois contre le monde, vous savez -si je sacrifierai jamais rien à de sots propos. Vous connaissez mon -indépendance. Aujourd’hui vous me prouvez que cette indépendance a -toujours des dangers pour une femme. On la punit en se méprenant sur -ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus jeune que je ne suis; -vous aussi, vous me jugez d’après ce que vous avez de jeunesse et -d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble pas, j’ai l’âme si -vieille, si dépouillée! Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne -l’eusse pas pu! - -Et dominée par le besoin d’être crue, que les négations de Mme -d’Anglure avaient si vivement irrité en elle, elle se mit à lui dire -sur l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa nature, des choses -vraies, mais qui devaient demeurer incompréhensibles pour la comtesse. -Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla ce qu’elle était; -elle le fit avec éloquence: elle lui montra, une par une, ce qu’elle -appelait les misères de son âme; elle lui dit ses jalousies du bonheur -des autres, du bonheur de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit -de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, qui frappait sa -vie; étala tout, s’insulta, fut vraie, fut naïve, elle, la grande -Célimène de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié à une autre -femme que la comtesse, à une autre qu’une créature sans intelligence -et tout amour! La comtesse ne comprit pas un mot de toute cette triste -psychologie que le tact exercé de la marquise n’avait pourtant pu -retenir. Pour cette pauvre et adorable amoureuse, dont la vocation -avait été d’aimer, comme celle des roses est de sentir bon, les paroles -de Mme de Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. Elle l’écouta -en la regardant avec défiance, et quand la marquise, à qui le tact -revenait peu à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme qu’elle -essayait follement de persuader en lui parlant une langue étrangère, -s’arrêta, vaincue et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit, -avec une grande sécheresse: - ---Vous avez certainement beaucoup plus d’esprit que moi, ma chère, mais -ce que vous me contez là est incroyable, et je ne vous crois pas. - ---Adieu donc, Caroline,--fit Mme de Gesvres sans amertume et en se -levant, car cette scène où elle s’était oubliée commençait de la -fatiguer, et elle voyait dans ces airs de pardon et de générosité -auxquels Mme d’Anglure refusait si bien de renoncer quelque chose -de solennel et de _posé_ qui choquait vivement son bon goût et son -instinct du ridicule. Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion -que lui avait inspirée l’état de Mme d’Anglure et son amour pour -Raimbaud. Maulévrier était resté silencieux pendant l’entrevue des deux -femmes. Quand la marquise se leva, ses regards rencontrèrent les siens. -Un imperceptible sourire de moquerie méprisante se joua silencieusement -autour de leurs lèvres à tous les deux. Toujours spirituels et du -monde, ils ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu cette passion -aveugle, stupide, dramatique et dévouée, qui ne comprenait rien et -montrait la rage de se sacrifier en mourant. - -Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle expira quelques jours -après dans son illusion indestructible,--les croyant heureux et leur -pardonnant,--illusion torturante qui fut un démenti donné par elle au -titre du livre si vrai qu’on appelle le _Bonheur des sots_. - - - - -[Bandeau] - - -VII - -LA VIE - - -Quoi! vous n’étiez pas revenu de bonne foi à Mme d’Anglure?--dit la -marquise avec un indescriptible étonnement. Ils avaient repris leur -place habituelle dans le boudoir de satin jonquille, et la vie pour -eux recommençait de couler, sans événements, sans aventure, dans sa -monotone variété. - ---Non! je ne l’ai pas ré-aimée,--fit Raimbaud avec un sentiment trop -triste pour qu’il s’y mêlât de l’amertume.--Ce fut bien fini entre nous -du jour que je vous aperçus. Vous effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai -affiché chez vous de l’amour pour cette femme qui méritait mieux que -cette comédie, ce fut une fausseté pratiquée par moi pour exciter votre -jalousie. C’était ma dernière ressource que j’employais. - ---Dernière et inutile,--reprit Bérangère.--Le jour où vous vîntes -dîner chez moi fut pour tous les deux un jour funeste. Pour moi, il me -montrait le fond de ce cœur rebelle à tout. Pour vous, il vous ôtait -une dernière espérance et vous laissait un amour... éternel,--dit-elle -après avoir un peu hésité, et risquant enfin la romanesque épithète. -Et, comme la femme grave et compatissante se perdait toujours dans la -coquette qui était si près, elle ajouta légèrement, en jouant avec les -glands de sa robe de chambre:--Car, enfin, monsieur, qui pourriez-vous -aimer après moi? - ---Eh! mon Dieu, la première venue,--fit lentement M. de Maulévrier -avec une majesté d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil -extravasé.--Quand on n’aime plus, la première venue est plus puissante -que la femme qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que l’attrait -de la nouveauté. - ---Vous traitez l’amour comme un caprice,--fit-elle furieuse. Puis, -mordant ses lèvres et rattrapant le sang-froid perdu:--C’est peut-être -vrai--dit-elle--quand on n’aime plus, mais... - -Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus simple de le regarder. La -joie du sauvage sûr de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux, -et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant faisait de tout cela -quelque chose de peu agréable à contempler. - ---Et si je ne vous aimais plus?--dit Raimbaud câlinement, avec une voix -basse et douce, et en lui prenant la main dont il baisa les ongles -rosés, mais sans appuyer. - ---Vous! ne plus m’aimer?--demanda-t-elle, changeant tout à coup d’air -et de contenance, et d’un ton plus curieux que dépité. - ---Plus du tout,--dit Raimbaud, avec un désintéressement infini et du -naturel retrouvé. - ---Bah!--répondit-elle avec explosion; et, se retournant vivement sur la -causeuse, elle lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit avec -bouderie, comme une objection à ce qu’il disait. - -Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile. - ---Il n’y a pas de bah! madame,--dit Raimbaud avec calme.--C’est bien -vrai que le charme est détruit: vous voudriez vainement le faire -renaître. Ce que vous avez éteint en mon âme, vous ne le rallumeriez -pas. - ---Vraiment!--fit-elle; et se penchant vers lui de trois quarts, pose -charmante qui lui allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins -sourires que la vanité d’une femme belle ait jamais inventés pour -répondre à un défi insolent.--Eh bien! nous verrons... - -Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis, elle employa toutes les -subtilités de son esprit, toutes les grâces de sa manière, toutes les -ressources de son génie, tous les artifices de ses négligés du matin, -toutes les ivresses d’un abandon téméraire, toutes les légèretés de -flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à des caresses positives: -M. de Maulévrier ne démentit point sa parole. Elle ne le troubla plus. -Il jouit de tout cela comme un peintre; il en jouit aussi comme un fat; -mais l’amant évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en trompant -ses désirs sans cesse, en flétrissant un à un tous les espoirs qu’il -s’était créés; elle aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine, et -lui, comme elle, ne pouvait ressentir que l’amour comme le monde l’a -fait. Parfois, en la voyant tout risquer pour reconquérir sa conquête -perdue, l’idée lui vint de profiter, dans les intérêts les moins -distingués, des dangers auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux -qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis d’elle; et il ne -voulait pas qu’elle pût interpréter comme un reste d’amour encore la -tentative d’une possession que peut-être elle eût de nouveau disputée, -s’il avait essayé d’y revenir. - -Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour rien, elle se lassa de -vouloir faire revivre un amour qui n’existait plus. - -Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent, mais -demeurèrent aussi fréquentes, aussi intimes que jamais, et le monde, -qui avait accusé Mme de Gesvres d’avoir _tué_ Mme d’Anglure, continua -de les nommer amants, quoiqu’ils ne fussent plus que des amis. - -Amis étranges, il est vrai; singulière et triste liaison, d’un charme -puissant, inexplicable et empoisonné! - -Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai. - -Après elle, il n’aima plus personne. On eût dit qu’en l’aimant il avait -contracté, pour les autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il -avait été la victime. - -Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas plus qu’elle, ne prit -son parti sur soi-même et ne sut donner à sa vie la dignité de -l’indifférence, la fierté calme de la résignation. - -Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le chercher encore. -Leur intimité ne leur suffisait pas. Ennuyés, le jugement cruel, -l’imagination exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie, -voulant être une dernière fois heureux encore dans l’amour avant de -mourir. - -Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir l’un à l’autre et de -se dire ce qu’ils avaient trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes, -puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui de lui ou d’elle -viendrait se vanter, avec le plus d’orgueil, de ressentir enfin -l’amour. Mais cet amour, appelé par eux, expirait toujours dans -le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait si vite quand ils -regardaient entre les deux yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs -idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire de nouvelles, -qu’hélas! ils abattaient toujours. - -A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour même, tout ce qu’il -admirait le plus, ne suffisait pour remplir sa pensée; et quant à elle, -ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes choses qu’elle sentait -mieux qu’un homme, ne pouvait longtemps la captiver. - -Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils se détournaient avec le -même dégoût. Créés, à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un -tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté d’aimer, l’autre, -impatient, implacable, le poussait bientôt à ce mépris par l’ironie, -l’ironie qu’ils maniaient également tous deux. - -Que de fois ils passèrent de longues heures dans la nuit l’un près -de l’autre, flanc à flanc, les mains enlacées, couple fait, on l’eût -dit du moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais trouvant sans -cesse l’esprit qui juge où ils avaient appelé la sensation qui enivre: -couple superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces amours qui -ne duraient pas et à rire entre soi des ridicules vus le matin dans le -tête-à-tête, affreuse comédie qu’ils se donnaient entre quelque baiser -vide, quelque sombre et vaine caresse, par dédommagement du bonheur -manqué et de l’enthousiasme impossible! - -Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y avait qu’eux cependant, -mais ne s’expliquant pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient -dans les autres ils ne le rencontraient pas dans leur cœur, puisque -leur seul intérêt dans le monde naissait quand ils étaient réunis! - -Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans nom parmi les hommes, -relation que le monde ne comprenait pas. - -Plus leur espoir d’aimer une fois encore tarissait dans leurs âmes -impuissantes, plus ils se sentaient étroitement liés par ce qui ne -pouvait être un lien entre eux et personne! plus ils sentaient qu’ils -n’avaient rien à se préférer! - -Quand lui sortait des bras d’une femme, ne venait-il pas, avec une -ardeur avide, essuyer ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié lui -tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie tous ses bonheurs -incomplets à flétrir! - -Quand elle, plus coquette que les plus coquettes de Marivaux, avait -prêté sa charmante oreille aux adorations qu’elle faisait naître, -ne venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux mornes, poser sa -tête lasse sur cette poitrine qu’elle n’animait plus! Alors,--on ne -sait,--qui pourrait assurer de telles choses?--regrettaient-ils tous -deux de n’être pas amants au lieu d’être de si étonnants amis; et si -le regret existait au fond de leurs âmes, excepté des douleurs bien -désespérées, que peut-on tirer d’un regret?... - -C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. C’est ainsi qu’ils -s’avançaient ensemble vers le but suprême, la vieillesse et la mort, -qu’ils connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur restait à -apprendre par le déclin naturel de la vie, les infirmités de la pensée -et des organes, et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement -unis, consternés et purs, mais de la dérisoire pureté de l’impuissance; -et, dans le néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se consoler ou -s’affermir, la vanité de ce qu’ils souffraient. Leur bon sens faisait -fi de la poésie de la douleur, comme leur bon goût en faisait mystère. -C’étaient toujours une femme élégante et un dandy, à l’intimité -desquels le monde insultait dans de jolies plaisanteries; c’étaient -toujours de part et d’autre la même convenance, les mêmes manières -irréprochables, cette même légèreté dans la parole, grâce charmante qui -n’appuyait jamais sur rien. On ne pouvait guères soupçonner ce qu’il -y avait de grave, de profond, dans ces deux êtres si exclusivement -occupés, à ce qu’il semblait, de choses extérieures, et dont l’esprit, -à certains soirs, partait tout à coup en mille étincelles et en -railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se composait pour eux la -vie, influence du monde et des habitudes sur ce que les sentiments ont -de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de leurs matinées, prise -au hasard entre toutes les autres, donnerait une idée plus exacte que -l’analyse la plus fidèle. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . Un matin, le marquis de Maulévrier alla chez la -marquise de Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place ordinaire, -dans le boudoir jonquille; elle était sortie. Séduite par le temps -qu’il faisait (on était au commencement du printemps), elle était allée -s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité d’une des allées du jardin de -l’hôtel de Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans doute par -les idées que lui inspirait sa lecture, elle ne sentait pas le fleuve -de soleil qui tombait en nappe de lumière et de chaleur sur sa tête -nue, sur ses mains divines dégantées, et sur des épaules que le soleil -même était impuissant à bronzer. - ---Que lisez-vous donc là?--fit Maulévrier en s’approchant, frappé de la -préoccupation de sa physionomie. - ---C’est _Lélia_,--répondit-elle,--un livre qu’ils disent faux et qui -n’est que la moitié de la vérité de ma vie. Que serait-il donc si -l’autre moitié s’y trouvait! - -Elle parlait avec une agitation presque fébrile, les yeux durs, le -front contracté, violemment belle. - ---Vous avez raison,--fit Maulévrier, qui ne raillait plus quand il la -voyait dans cet état, car il avait appris à connaître, à ses dépens, la -douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette femme révoltée de n’en -pas avoir davantage,--_Lélia_ n’est qu’une moitié de misère; il en est -dans le monde de bien plus grandes et qu’on ne voit pas. - ---Oui! la mienne, par exemple,--reprit-elle avec une tristesse -animée;--oui! la nôtre, car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais; -en m’aimant vous avez gagné mon mal, et vous n’en guérirez pas plus que -moi. - -«Mais _Lélia_! mais eux, ces artistes, ces grandes imaginations, ces -hautes pensées,--continua-t-elle en jetant le livre qui l’avait émue -et qu’elle n’aimait que comme un fragment de miroir,--ils ont beau -souffrir, sont-ils donc si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme à -nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils comme nous? N’ont-ils -pas des facultés supérieures qui leur créent des intérêts très vifs, -et les défendent de l’ennui et de la fatigue d’exister? Quand ils -n’auraient que la faculté de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent, -cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme qui a fait _Lélia_, -fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle pas eu un dédommagement en se -racontant avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas aussi dans son -livre des pages qui attestent qu’elle sent profondément les beautés de -la nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce pas de l’amour -après tout? Et qu’importe ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon -Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on pas dernièrement -que cette femme qui a fait ce livre avait le projet d’entrer dans un -cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui l’exaltent encore, ou -des lassitudes qui entrevoient la possibilité d’un repos? Mais moi, -mais nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce qui nous console? Qui -occupe notre vie? Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse froids; -la nature nous laisse froids; nous n’avons que l’esprit du monde, du -monde qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à qui nous n’avons -rien à préférer. Esprits bornés, natures finies, c’était pour nous que -l’amour devait être la grande préoccupation, la grande affaire, le -grand enthousiasme de la vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a -été qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,--et quand il s’est -agi de nous, Raimbaud, un avortement en amitié. - -«Ah! maudit cœur! maudits organes!--ajouta-t-elle avec un mouvement de -rage; et, se jetant au cou de Raimbaud, pour la première fois, naïve et -hardie comme une femme aimée et heureuse, elle chercha sur les lèvres -de l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout jamais absente pour -elle et pour lui. - ---Impossible!--fit-elle accablée, en laissant retomber ses bras. - -Raimbaud, qui savait l’empire des choses extérieures sur les nerfs de -cette femme mobile qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même -de peur qu’elle n’y trouvât le vide et l’ennui, lui conseilla, après -quelques moments de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était -fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire diversion aux peines -de la vie pour les femmes, leur conseiller de faire leur toilette est -encore ce qu’il y a de plus profond. - -Elle résista; elle voulut rester dans ses cruelles pensées. Mais, comme -M. de Maulévrier sembla l’exiger, elle quitta le jardin et monta chez -elle. Elle était partie à regret, pâle, sombre, crispée, insoucieuse -de son cou qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. Elle -revint souriante, épanouie, gracieuse, mise avec le goût que Maulévrier -lui savait, et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une légèreté -aussi fière que les plumes blanches qui se cambraient sur son chapeau -de paille d’Italie. C’était réellement une autre femme! Elle se -rassit près de lui pour lui faire boutonner ses gants chamois. Le fat -orgueilleux, devenu sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre -d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une soubrette, et, pour -récompense, elle lui accorda le beau privilège de poser un baiser, -comme on en donne aux petites filles, sur la raie des cheveux partagés. - -Cela fait, ils montèrent en voiture pour aller, je crois, acheter des -rubans. - - - FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE - - - - - LA BAGUE D’ANNIBAL - - -A Roger de Beauvoir - -EN LUI ENVOYANT _la Bague d’Annibal_. - - - Poète de cape et d’épée[B] - A qui n’a jamais résisté - Ni la Muse ni la Beauté, - Ni la Grâce désoccupée, - Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée - Faire un démon de volupté! - - Tu redemandes cette histoire - Qu’aux temps si fous de mon passé - J’écrivis, _un soir_, de mémoire, - Avec de l’encre rose et noire, - Et la gaieté d’un cœur blessé. - - Revois ce portrait d’une femme - Dont le sourire était mortel, - Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme, - Corps charmant, mais vide d’une âme... - C’est de la vengeance... au pastel. - - Une vengeance... faible chose! - Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts! - Elle s’énerve dans ma prose... - Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose, - Elle enivrerait dans tes vers! - - J. B. D’A. - - [B] C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de Beauvoir. - - - - -Il y a quelques années, les premières strophes de cette nouvelle -parurent; mais la publication ne fut pas continuée, par la raison -qui fait tourner un portrait par trop ressemblant contre le mur. -Aujourd’hui que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le modèle, -et peut-être sur tous les deux, les raisons qui firent interrompre la -publication de ce conte ne subsistent plus, et nous le publions avec de -nombreux changements et comme il doit rester,--s’il reste. - - - _The chariest maid is prodigal enough - If she unmasks her beauty to the moon._ - - SHAKESPEARE - - Une fille prudente est déjà assez - coquette, si elle permet à la - lune de considérer sa beauté. - - - - -_A mon ami G.-S. Trebutien_ - -Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen - - -_L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié n’en donnerait-elle pas une -aussi? Voici la mienne, mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un -souvenir d’amitié et des jours qui ne sont plus;--des jours où cette -bagatelle fut écrite à la clarté de votre sourire bienveillant et à la -douce chaleur de votre approbation._ - -_Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans, pour que ce soit -plus digne de vous; mais les amis sont comme les plus belles filles du -monde, qui ne peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout -et ce que je vous donne, c’est une affection vraiment fraternelle, que -je puis bien attester ici, mais exprimer comme je la sens, jamais!_ - - _A vous_, - - Jules-A. BARBEY D’AUREVILLY - - - - -[Bandeau] - - -LA BAGUE D’ANNIBAL - - -I - -... Pourquoi ne vous dirais-je point cette histoire, madame? Vous -êtes trop spirituelle sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui -comme une sotte;--car les gens d’esprit de cette intéressante époque -ont volé aux sots la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls -autrefois.--Eh bien! si cette histoire vous trouve dans un de ces -moments terribles, tant mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien, -elle vaudra quelque chose si elle interrompt vos ennuis. Pour moi, je -l’ai écrite, madame, dans la situation où je voudrais que vous fussiez -pour la lire, et que Byron se rappelait sans nul doute quand il disait, -dans ses Mémoires, qu’écrire la _Fiancée d’Abydos_ l’avait empêché de -mourir. - - -II - -C’est aussi l’histoire d’_une fiancée_,--mais mon poème est moins -idéal que le sien,--l’histoire d’une fiancée, une pure fiancée, qui -devint...--Mais pourquoi le dire? Lisez toujours, et vous le saurez. -J’ai passé toute ma journée au coin de mon feu à écouter la pluie -battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté sans lumière longtemps -à regarder les lueurs du foyer danser au plafond comme des spectres, -chose fort peu réjouissante pour un être aussi mélancolique que moi. -Je pouvais sortir, aller dans le monde; mais il eût fallu s’habiller, -cette grande affaire de la vie! Et le monde, malgré toutes ses joies, -est encore plus triste pour moi que la solitude. Je n’avais donc que -la ressource du cigare et du thé; mais l’un me donne des nausées et -l’autre m’alourdit la tête et me noie le cœur,--ce cœur qu’il faut, -hélas! toujours finir par repêcher.--Ce n’était donc pas une ressource. -J’étais perdu, si je n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait à -ravir. - - -III - -Et je vous ai prise pour mon _audience_, madame, comme dit Bossuet, -vous, et vous toute seule, qui me prêteriez votre blanche oreille si je -vous en demandais le tuyau; mais je n’ai point une telle exigence. Je -ne vous imposerai pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la, -laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne parle pas, j’écris, et vous -resterez libre. Pour moi, les mobilités de la femme sont saintes, et -je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. Seulement, si vos yeux -ne tombent pas ici, vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être -vous étiez dans le monde, parée, souriante et coquette, vous n’aviez -pas--pour moi--quitté votre chambre, et qu’en papillottes et en -peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, la lampe derrière -nous, vous m’écoutiez. Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une -réalité? - - -IV - -Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une jeune femme--mais on ne -savait si elle était fille ou veuve--qui était bien le plus joli -petit phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même avec beaucoup -d’imagination. Comme il faut un nom à toute force, je l’appellerai -madame d’Alcy,--Joséphine d’Alcy.--Joséphine est un nom qui, de toute -éternité, fut inféodé à ces femmes dont madame d’Alcy était le type, -hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,--mais pourquoi médire?--j’en -sais une qui, si elle lisait cette histoire, croirait peut-être que -j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de tant de femmes, de -croire qu’on pense à elles toujours! - - -V - -Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce qu’il semblait: car qui -fut jamais sûr de l’âge d’une femme?... Elle n’était ni belle ni -jolie, disaient les femmes qui la rencontraient; mais elle avait des -choses _fort bien_: manière de convenir de ce qui était désolant et -irrésistible, aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en soit, ce -jugement était plus vrai que mille autres prononcés par ces dames, et -contre lesquels nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous sommes -jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent d’une impartialité un peu -suspecte. - - -VI - -Joséphine n’était donc ni belle ni jolie... Mais on sentait que, -deux jours après l’avoir vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle -s’enfonçait doucement dans l’imagination, et puis elle y restait. -Elle ne produisait jamais cette mystérieuse sympathie qui s’établit -tout à coup entre deux cœurs comme un courant électrique, magnétisme -subtil et caché, le _coup de foudre_ du dix-huitième siècle.--Non! -elle commençait par laisser froid ou déplaire; mais, à la voir un -peu davantage, elle déplaisait déjà moins,--et enfin,--enfin l’amour -éclatait plus fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.--J’ai -toujours cru les êtres impressifs à la façon de Joséphine plus -dangereux que ceux qui produisent l’ivresse nerveuse au premier regard. - - -VII - -Elle était blonde, cette _seule_ couleur de la jeunesse; car, malgré -l’acte de naissance, toute femme brune ne fut jeune jamais.--Elle -était blonde.--Dernièrement j’ai rencontré, madame, une femme blonde -aussi, comme Joséphine, qui, certes! aurait embarrassé le plus habile -coloriste, s’il se fût agi de la peindre. Or, ce qu’il eût manqué, je -ne l’essaierai pas. C’était, comme sculptée par un procédé surhumain, -et vivante, l’irisation qu’un soleil de printemps fait étinceler sur -des feuilles nouvellement dépliées. Elle ressemblait, par la couleur, -à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante, jamais perdue, sur le -marbre de la Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses épaules, -aux tempes, dans les racines de ses blonds cheveux, il y avait, -pâlissant parfois, mais éternellement distincte, la couleur dorée -dans laquelle les vertes feuilles du bouquet qu’elle tenait dans ses -mains d’ambre étaient trempées... Quelle substance était-ce que cette -femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle fût charmante. En -s’approchant d’elle, on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant -doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre dans son herbier. - - -VIII - -Joséphine n’était pas de ce blond étrange, insaisissable, tout -semblable à l’or mystérieux versé par l’aile d’émeraude de la -cantharide!--Le reflet fauve de ses cheveux s’éteignait sous une -nuance gris de perle. Il n’y avait en elle rien de printanier, de vif, -d’étincelant et de frais. Son front, légèrement bombé,--marque d’un -caractère opiniâtre,--ainsi que son cou et ses épaules, ressemblait -à de l’ivoire un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux comme -la mer, les veilles de tempête, couleur indéterminée, mais sombre, -entre l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme au travers. Sa -lèvre, dont les dents rompaient à chaque instant les veines,--habitude -de coquetterie à la Pompadour, ou peut-être passion réprimée,--était -malade et épuisée; mais son sourire n’exprimait jamais ni désir, ni -tendresse, ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire des femmes! -Quand je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de penser au Sphinx. - -Que de fois j’eus la tentation de palper cette taille longue et -gracieuse, pour voir si quelque aile de griffon n’était pas cachée -dans le corsage, tandis que mon œil poursuivait aux bords de la robe -flottante la pointe d’un pied qui se moquait de la fable, et qui disait -que le Sphinx était une femme de partout. - - -IX - -O femmes! femmes! vous êtes toutes plus ou moins hypocrites. Mais les -gens d’esprit les plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas le -moindre doute en présence des tartuferies de deux beaux yeux noirs ou -du machiavélisme d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur -comme dans la vérité; et je crois même le repos dans l’erreur beaucoup -plus profond. Eh bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette -franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine n’inspirait jamais. -Elle ne trompait point par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment -qu’elle exprimait était-il le sien? Question à embarrasser les plus -habiles! Elle produisait toujours le doute, elle transpirait l’anxiété. -On ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange créature, dont les -souvenirs étaient des hiéroglyphes, et les pensées qui apparaissaient -de temps en temps dans ses yeux aussi problématiques que les taches -dans le soleil et les linéaments bleus qui veinent la jaune couleur de -la lune. - - -X - -Ah! par tous les dieux immortels, pour nous, observateurs à lorgnon -carré et à gants blancs, qui courons, autour de ces âmes de femmes, -la bague de leur pensée secrète,--imperceptible anneau qui désespéra -souvent notre merveilleuse adresse,--Joséphine était un problème -d’imagination transcendante, l’inconnu à dégager d’une équation -formidable. Ce mystificateur suprême, qu’on prit soixante ans pour -un homme de génie, ce composé d’un joueur de whist et d’une vieille -femme, sous les airs indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand -lui-même, eût été plus facile à pénétrer. - - -XI - -Car _qui_ était-elle, ou _quoi_ était-elle?... Personne ou chose? chair -ou poisson? démon ou ange? ou le nœud gordien du démon et de l’ange, -simplement femme, ce _jour-et-nuit_ dans la grande mascarade de la -vie?... J’eusse été le grand Newton lui-même, que j’aurais donné mon -système de la gravitation pour le savoir. - - -XII - -Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser ainsi. Joséphine -excitait une curiosité extrême. Son caractère échappait à tous comme sa -vie. Bien des gens prétendaient la connaître; mais, quand ils avaient -dit cela, les pauvres gens avaient tout dit. Quelle était sa famille? -D’où venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir rencontré M. -d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait son origine dans une nuit profonde; -mais cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la nuit du temps. -C’était une rareté toute moderne. On la disait plus astucieuse que -spirituelle. Cependant son langage était agréable, surtout quand il -commençait à tarir. C’était une espèce de _bas-bleu_, comme on en voit -tant à présent. Seulement le bleu du bas était bleu _céleste_, un azur -doucement mitigé. Il n’y avait que les jarretières dont on ne sût pas -la couleur. - - -XIII - -Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante; le rose lui montant bientôt -aux joues et s’y fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement -dans le mat de la peau. Elle parlait beaucoup, des heures entières, en -regardant ses petites mains déliées, et dont les poignets étaient d’une -telle délicatesse qu’on eût pu trembler de les voir se détacher avec -ses bracelets, quand elle les ôtait. - - -XIV - -Mais que disait-elle? Des riens charmants, des choses cruelles et -communes, ce que le monde lui avait appris. Elle débitait toujours -une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme tout le secret -de la moralité des femmes; car on a souvent des principes comme -un boudoir,--pour se cacher. De sorte qu’excepté l’agrément d’une -médisance, l’élégance de la phrase, peut-être un peu quintessenciée, -il est vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je l’aurais aimée -autant muette. En effet, une femme qui parle n’est qu’une femme qui -parle, après tout. Mais une femme muette, c’est presque une statue, une -statue sans ses désavantages,--le froid du marbre, la monotonie de la -pose et les autres inconvénients. - - -XV - -Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe? Quand un gosier -de talent chante, qui songe à écouter autre chose que le gosier? Qui -songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy, l’illustre auteur de _la -Vestale_? Les femmes, qui, musique à part, roucoulent assez bien, en la -variant, leur partition de vestale qu’elles ont toutes, plus ou moins, -à jouer en public, les femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent. -Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y a-t-il mieux que les -trivialités doucereuses d’un style d’Opéra? Excepté pour vous, madame -ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même fonds de sottises, avec la -seule différence des voix? - - -XVI - -Et cependant--pourquoi ne pas l’avouer?--il y avait une espèce de -dissonance entre la voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait -le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait? Doute éternel, quand -il s’agissait de cette femme, doute fatal qui revenait toujours! -Et si elle ne le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais ceci -est un abîme. Les motifs des femmes pour tromper, elles-mêmes les -connaissent-elles bien?... - - -XVII - -Mais Joséphine ne trompait pas.--Encore une fois, elle embarrassait. -Si elle avait voulu tromper, elle aurait accompli aisément cette -chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique et fugitif sourire -aux lèvres quand elle parlait des devoirs des femmes, et de leur -destination ici-bas, d’un style--elle avait du style dans ces -moments-là--à faire honneur à miss Edgeworth elle-même. Elle n’aurait -point eu ce regard plus moqueur encore que son sourire, et cet -abaissement de paupières plus moqueur encore que son regard! - - -XVIII - -Elle avait lu madame Necker de Saussure, et elle en tirait bon parti. -Bien des maris juraient à leurs femmes qu’elle eût été une excellente -institutrice si le hasard l’avait placée dans une condition secondaire; -mais les femmes avaient leurs raisons pour n’en pas tout à fait -convenir. Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il semblait, et -_ses talents_--comme l’on dit--étaient plus nombreux qu’il ne convient -à une femme du monde. On eût pensé qu’elle avait été douée par les -Fées, si les Fées n’étaient des besoins! Elle peignait sur ivoire, -elle peignait sur émail, elle peignait même sur vélin quand elle -faisait à ses _amies_, en pattes de mouche délicieuses, la description -de ses sentiments. Elle improvisait sur le piano, comme Corinne eût -improvisé si le piano eût été à la mode du temps de Corinne. Enfin, -elle réussissait dans toutes les petites jongleries d’une société aussi -avancée que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur indien ou -chinois parmi ses intéressants compatriotes. - - -XIX - -Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes; mais les jeunes l’aimaient -un peu moins,--chose qui ne saurait paraître étrange, probablement -parce que les vieilles femmes n’étaient pas les seules à qui elle -plaisait.--Celles-ci la défendaient en toute rencontre contre ces -aimables insinuations qui se glissent plus cauteleusement encore -que les conseils du serpent dans l’oreille d’Ève! mais, comme les -insinuations de ces charmantes Èves, à leur tour, dans l’oreille de ces -bons serpents, bien moins déliés qu’elles. En effet, en attendant la -première faute de Joséphine, on la proclamait une coquette. Dilemme à -l’usage de ces dames! si l’on est sage, on est cruelle et froide; et si -l’on a pitié, on est perdue. - - -XX - -Perdue?--Oui! traînée sur la claie de toutes les conversations, -déchirée par toutes ces hyènes de vertu qui vivent des douleurs -infligées à une pauvre femme amoureuse et imprudente, qui lèchent -ses larmes et les trouvent bonnes, et boiraient le sang de son cœur -dans leur appétit carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle -ces femmes implacables? Shakespeare a dit, je ne sais où, que le mal -qu’on dit de nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle -aussi courageusement la sienne? Était-ce lâcheté qui l’empêchait -d’être entraînée? ou la froideur naturelle de cette jolie femme, vrai -glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de ses amis la clef de -sa chambre: «Allez voir plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui -reprocher une fausse démarche; et cependant des milliers d’yeux d’aigle -pour la férocité épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais de son -collier de bonne renommée pas une seule perle n’était défilée encore. - - -XXI - -Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec les hommes; mais toujours -on lui parlait d’amour ou sur l’amour,--ce qui est souvent la même -chose.--Du moins, moi qui vous raconte cette histoire, madame, j’étais, -comme le cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du temple. Je revenais -toujours à ce sujet de conversation. Elle me contredisait dans mes -théories, et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle n’agissait -ainsi que pour les exalter davantage. - - -XXII - -Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence et de mes preuves -qu’en vérité il y avait assez pour faire mourir une femme faible -et naturellement passionnée, comme Sémélé sous la présence du Dieu -foudroyant qui la consuma, elle n’était pas du tout émue; elle n’avait -ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, ni regards -mi-clos, ni rougeurs subites et évanouies! Seulement, mon amour-propre -dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) constatait alors -qu’il s’exhalait du front bombé, sous les onctueux cheveux gris de -perle, une espèce de tiédeur humide, une transpiration d’ardent désir. -Mais ce n’était là qu’un mirage qui, comme tous les mirages, n’existait -que par la distance. Car si, attiré par ce que je voyais, je me -rapprochais un peu d’elle, elle savait reculer son fauteuil avec une -splendeur de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, et le -mirage s’en retournait... au pays des songes, d’où il était venu. - - -XXIII - -Jamais les plus audacieux d’entre nous ne sentirent, en dansant avec -elle, sa petite main trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes -pressions par une plus tendre et plus affaiblie... Quand elle valsait, -peut-être était-elle plus humaine? Elle n’avait pas la tête si forte -qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal qui la fait perdre à -des derviches... et à tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai, -de cette diabolique façon, pour le pur et simple amour de Dieu. Mais, -comme les vierges de province, Joséphine ne valsait jamais. - - -XXIV - -Impatientés encore plus qu’impatients, nous regardions, cet hiver-là, -à l’orient et à l’occident de tous les salons, pour découvrir celui -que nous attendions comme un Messie! celui dont le front de prédestiné -devait porter l’étoile mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous -étions un bataillon sacré d’observateurs de premier ordre, de ces -fiers jeunes gens qui jouent encore à la fossette après vingt-cinq -ans, mais qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou autre chose, -des moralistes ou des ministres d’État; et, malgré nos sagacités -prodigieuses, nous ne voyions point apparaître ce front radieux sur -lequel nous eussions arboré les banderoles de la vengeance!... à moins -pourtant que ce n’eût été--et pourquoi pas?--le front luisant et -couronné de cheveux argentés de l’honorable M. d’Artinel. - - -XXV - -M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,--oui! c’est Baudouin -qu’il s’appelait... ou d’un nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait -toujours de voir accolé à un tel personnage,--M. Baudouin d’Artinel -était un homme grave et respectable, jouissant au plus haut degré de -l’estime publique, conseiller en Cour royale ou juge,--je ne sais plus -trop lequel,--ayant passé trente ans de sa vie, au su de tout le monde, -à faire trois enfants à sa femme et un nombre illimité de rapports. - - -XXVI - -Il avait donc été marié; mais sa femme était morte. Il l’avait -pleurée--convenablement; car on disait que son mariage avait été -autrefois un mariage d’inclination. Mais le temps tue la douleur sur -le cadavre qu’elle fait, et d’ailleurs un conseiller en Cour royale -ne peut décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait point déposé -l’air mélancolique, et souvent il aimait encore à glisser de ces mots -qui résonnent si bien dans l’oreille des femmes, quand il voulait faire -allusion à des chagrins ineffaçables et à un cruel isolement. - - -XXVII - -Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage de robes ou de -chiffons,--ou par ses grands mots de vertu ou d’estime publique, de -sentiments purs et doux,--le vénérable conseiller recherchait avidement -l’inexplicable créature. Peut-être le mariage et les peines qui en -avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité pour qu’il ne -s’aperçût pas des agréments extérieurs de madame d’Alcy. C’était une -nature double et indécise, moitié vieux fat, moitié sentimental; et -c’est ainsi qu’en louvoyant entre ces deux manières d’être, il avait -passé autrefois pour un homme à bonnes fortunes. - - -XXVIII - -Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant usé: il avait beau -faire empeser ses cravates et ouater ses habits, il ne pouvait cacher -les outrages des années et les fatigues du cabinet. Ce n’était pas -César,--mais César lui-même n’avait jamais été plus chauve. Cependant -il n’avait pas perdu ses dents, et, à tout prendre sans détailler, -c’était un homme bien conservé. - - -XXIX - -Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on pouvait croire que M. -d’Artinel suivrait bientôt. On l’avait d’abord remarqué, puis on avait -fini par s’en taire, comme il arrive toujours:--l’habitude fatiguant -la médisance, inconstante personne qui veut chaque jour des sacrifices -nouveaux, comme ces divinités du Mexique auxquelles il fallait chaque -matin une nouvelle victime humaine. - - -XXX - -Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux qu’on n’aurait dû -s’y attendre; car c’était un homme soumis à l’opinion comme à -l’étiquette: un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait -fort à la considération dont il avait le bonheur d’être entouré, -comme il le disait lui-même avec un sourire d’une orgueilleuse -mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il que Joséphine valait -cette considération pour laquelle il avait tout fait, et se sentait-il -(sur leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, en faveur de -Joséphine, à se moquer de l’opinion,--cette reine du monde, sacrée par -la lâcheté de ses esclaves,--dont il avait été toute sa vie le très -humble et très obéissant serviteur. - - -XXXI - -Et cependant,--je vous en ai déjà averti, madame, mais j’insiste sur -ce point davantage,--Joséphine n’était pas une femme supérieure, une -de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes qui font aimer l’écueil -sur lequel elles nous brisent! irrésistibles créatures auxquelles -on sacrifierait si bien le sang de son cœur et le bonheur de sa -vie.--Hélas! je ne songe pas que souvent ce serait là un assez pauvre -sacrifice. - - -XXXII - -Non! c’était un être prétentieux--une minaudière,--qui se croyait la -grâce en personne,--bonne raison pour qu’elle ne le fût pas,--une -avalanche de grands mots, de non-sens et d’étourderies, ayant au -suprême degré ce que les femmes ont toutes par droit de naissance et de -sexe: une immense faculté d’être fausse--mais elle ne l’était pas--et -surtout le plus joli corsage long et cambré. Je la comparerais à une -guêpe, si la comparaison n’était usée,--une guêpe qui n’avait pas cessé -d’être femme, quoiqu’elle eût conservé son aiguillon. - - -XXXIII - -Pauvres avantages que tout cela... excepté le corsage de la donzelle, -svelte fuseau sur lequel l’amour dévidait vainement, à ce qu’il -semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages que tout cela; et -cependant tout cela eût suffi pour culbuter bien des philosophies et -troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même... mais Leibnitz -était fort lascif, je le tiens de mon maître d’allemand, très versé -en la biographie; il nous faut donc choisir un autre exemple:--eh -bien! pour troubler celle de M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un -Leibnitz, je vous assure. - - -XXXIV - -Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses penchants ou qu’il eût -lu dans nos ouvrages modernes que les sentiments profonds rendent -sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus puissante que tout le -reste, si M. Baudouin d’Artinel était amoureux de Joséphine,--comme -quelques-uns le pensaient,--il conservait toujours dans le monde son -sang-froid et sa gravité un peu dolente. Seulement, il y avait alors -une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait toujours danser à -cette gravité-là une jolie petite sarabande sur des charbons allumés -quand elle l’appelait le modèle des époux et des pères, et qu’elle -lui parlait des hautes qualités de sa femme et des regrets qu’il en -conservait. - - -XXXV - -Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel ce qu’elle était pour -nous tous dans le monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite mine de -plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle se fût bien aperçue, sans doute, -qu’elle intéressait au plus haut point le vénérable conseiller. Les -femmes, quand elles nous intéressent, n’ont-elles pas toutes un divin -moniteur qui leur parle de nous tout bas, une espèce de génie, comme -celui de Socrate,--mais qui, comme celui de Socrate, ne conseille pas -précisément la sagesse?--Joséphine acceptait sans trouble les discrets -hommages de M. Baudouin d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été -la meilleure amie de sa femme si madame d’Artinel eût vécu. Du moins, -elle et lui, quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à l’autre. - - -XXXVI - -Car ils en parlaient quelquefois.--Ils en parlaient depuis le jour -où M. d’Artinel avait risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant, -avait emporté avec elle toutes ses affections, à lui,--ces affections -qui, depuis qu’il connaissait Joséphine, ne demandaient plus qu’à -revenir! Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir l’attendrissement de -Joséphine. Les pleurs qu’il crut voir dans ses yeux étaient peut-être -le résultat de quelque bâillement étouffé; mais quoi qu’il en pût être, -elle et lui, depuis ce jour-là, avaient, dans leurs conversations -mélancoliques, effeuillé un nombre infini de scabieuses. C’est parfois -un excellent moyen de se faire aimer que de regretter une femme morte; -et qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience de la nature des -femmes, n’avait pas pensé que la sienne pouvait lui être, auprès de -Joséphine, d’une aussi précieuse utilité? - - -XXXVII - -Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine causait comme à -l’ordinaire,--en regardant ses jolies griffes couleur de rose, que -la brosse et le citron avaient lissées avec tant de soin. Il y avait -beaucoup de monde dans le salon. Elle était assise contre le rideau -de la fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les ondes duquel elle -noyait sa tête blonde et cendrée. Ses lèvres remuaient comme les cordes -de la harpe quand elles sont pincées par une main rapide. - - -XXXVIII - -Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait. Pour la première fois, elle -ne parlait plus d’une voix haute et métallique;--soit que sa voix fût -perdue dans le bruit des conversations qui se faisaient alors autour -d’elle, soit qu’elle voulût cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un -seul. - - -XXXIX - -Car elle parlait à un seul,--un seul qui la regardait, penché sur -le bras de son fauteuil, comme Napoléon dut sans doute regarder une -carte de Russie avant sa malheureuse campagne. Elle, toujours disant, -ne faisait que poser à la surface du regard de celui qui l’écoutait -l’extrémité des rayons vagues et mobiles des siens;--un de ces regards -qui effleurent, qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet du -triangle dont ces deux personnes formaient la base, à l’angle de face -du salon, se trouvait M. d’Artinel. - - -XL - -«Pourriez-vous me dire,--me demanda-t-il avec un air plus ridicule -qu’il n’est permis à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu sait -avec quelle munificence fut accordée cette permission à tous les -jurisconsultes de la terre!--pourriez-vous me dire quel est ce monsieur -à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à l’autre extrémité du -salon?» - - -XLI - -Je regardai.--«Ce monsieur, comme vous dites, monsieur,--lui -répondis-je,--s’appelle Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais se -réduit à de bien légers détails: il a de l’esprit, mais cet esprit est -un peu gâté par l’affectation, les manières d’un fat, et, dit-on, une -très mauvaise tête.»--Et je saluai M. d’Artinel, qui répéta: «Une très -mauvaise tête!» sans me rendre le salut que je lui faisais. - - -XLII - -«Oh! oh!--dis-je en moi-même,--monsieur d’Artinel, monsieur Baudouin -d’Artinel, seriez-vous jaloux?...»--Et je toisai l’Othello de la Cour -royale, avec sa cravate blanche qui ne faisait pas un pli et son habit -noir du plus beau lustre.--«Est-ce que vous seriez atteint de cette -passion pittoresque?» - - -XLIII - -Oui! il était jaloux;--il était jaloux, atroce supplice!--Il était -jaloux sur moins qu’un mot, qu’un signe, qu’un air! Il était jaloux sur -un rien, comme on est jaloux, fût-on juge comme il l’était, et comme -il aurait été jaloux encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout -seul!--Un pressentiment terrible avait passé--sous son irréprochable -gilet de piqué--comme une trombe; il avait blêmi tout à coup; son nez -avait remué d’une façon formidable, comme s’il eût eu quinola dans -son jeu au reversis.--Il était jaloux, c’était sûr! Malgré la dignité -habituelle de sa pose, il n’imposait pas autant qu’Ali de Janina -quand sa moustache se hérissait de fureur; mais il est certain que -les quelques cheveux gris qui dessinaient sur son occiput une pâle et -idéale couronne se seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient -été trop enduits, ce jour-là, d’huile de Macassar. - - -XLIV - -C’était le jugement du monde sur Aloys que j’avais dit à M. Baudouin -d’Artinel. Et pourquoi lui en aurais-je dit davantage? M. d’Artinel -n’avait-il pas les idées du monde? Ne tenait-il pas à la considération -que le monde dispense? N’était-ce pas un enfant du monde, devenu l’un -de ses docteurs? N’était-il pas un de ces éléments dont le nombre, pour -faire un public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épiderme, voyait-il -l’homme? Et l’homme, c’est presque toujours l’écorché!... - - -XLV - -Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend voir, et qui prend, avec -un sang-froid imperturbable, perpétuellement le noir pour le blanc. Le -monde, c’est Brid’oison en personne,--un conseiller aussi, comme M. -Baudouin d’Artinel,--appliquant à tort ou à travers les règles d’une -jurisprudence homicide. Le monde, c’est l’imbécillité multipliée par -elle-même et élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a que les -idiots qui ne sentent rien défaillir dans leurs entrailles quand ils -égorgent, et le monde égorge si souvent! - - -XLVI - -Voilà le monde! Oh! tenez-vous loin de lui, vous tous qui avez un cœur -à déchirer et une fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez -ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et vous ne le connaissez -pas! Hélas! moi, je l’ai connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une -pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle il n’ait bavé son venin. -Il n’y a pas une de mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source. -Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce que je les aimais; il -les a frappés parce que je les aimais; et il m’a fallu assister à ce -spectacle, muet, garotté et sans vengeance. - - -XLVII - -Oui! garotté par les convenances de ce monde, par les lois de ce -monde sans cœur; obligé de feindre un front serein, mordant mon cœur -jusque sur mes lèvres et le ravalant dans ma poitrine quand il allait -s’en échapper; buvant mes larmes au dedans, amer breuvage! Car je -n’avais pas, comme Achille, de bords lointains, une tente sur quelque -rivage, le vaste sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis ou de -Patrocle,--pour les cacher. - - -XLVIII - -Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais... le poteau auquel -_ils_ m’avaient lié, et qui m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans -la flagellation sanglante, je ne tombai pas sous leurs coups; mais, -comme lui, je ne leur renvoyai point des paroles de miséricorde.--Et -vous, les saintes Sébastiennes de ce monde, les martyres de votre amour -pour moi, je pressai vos seins déchirés sur mon sein déchiré plus -précieusement, plus étroitement encore, comme si les flèches qui vous -avaient percées avaient pu se détacher et se retourner sur mon cœur -_seul_. - - -XLIX - -Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un fat,--un de ces êtres -secs comme la peau dont leurs gants sont faits,--une espèce de Lauzun -qui se serait fait ôter ses bottes par des mains de princesse, s’il -y avait encore de ces mains-là! Seulement, tout fat qu’il fût, le -monde respectait sa fatuité parce qu’elle était accompagnée de la plus -effrayante faculté d’ajuster l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys -tirait la bécassine avec des balles de gros calibre. Par conséquent, -_c’étaient_, quand il s’en mêlait, d’épouvantables hachis! «Quelle -amusante peste!» disaient les femmes les plus courageuses, que sa -conversation intéressait tant qu’elles n’en avaient peur que par -réflexion. Est-ce pour cela--ou parce que Rivarol portait un habit -rose--qu’elles l’avaient surnommé Rivarol II? - - -L - -Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était beau, et que c’était -la moitié de son prodigieux esprit... pour les femmes. Or, Aloys -n’avait pas été si magnifiquement doué. Il était laid, ou du moins le -croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors -que le cœur s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie et cette -fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, des créatures à leur aurore! - - -LI - -Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c’est-à-dire celle qui -ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l’illusion sublime -de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire -une marâtre; alors qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce qu’il -ne ressemblait pas à l’image désirée qu’elle avait rêvée longtemps: -immatériel amour, que cet amour maternel!--N’est-ce pas Chateaubriand -qui en a conclu l’immortalité de l’âme? comme si, dans tous les cas, du -reste, toute l’espèce humaine avait porté des jupons! - - -LII - -Or, ces premières impressions sont si obstinées, elles s’enfoncent dans -certaines natures à des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à -jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien n’a pu extraire, -et sur lesquelles la chair s’est refermée: comparaison d’autant plus -exacte que ces impressions, comme ces balles, font recouler notre sang -à certains jours. - - -LIII - -Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement chez Aloys, que -vingt femmes peut-être qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père et -d’une mère--modèles d’aimable sollicitude, qui ne pouvaient souffrir -l’idée que leur fils ne fût pas un joli garçon--n’avaient pas effacé la -trace de la raillerie amère: rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais -la pensée... quand il y pensait. - - -LIV - -Ame grande pourtant, que cet Aloys.--Mais l’Océan, qui engloutit les -falaises, roule aussi l’algue marine dans son sein.--Il y avait en lui -assez d’espace pour que toutes les douleurs s’y donnassent rendez-vous -et y vécussent sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable et -solitaire, cette force morale qui avait autrefois rendu superbe le nez -épaté de Socrate, jetait souvent d’augustes reflets aux tempes pâles -d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes, en restaient plus pâles -que lui et confondues comme si le Ciel se fût dévoilé tout à coup, -tandis que ce n’était que le masque de cet homme qui s’entr’ouvrait! - - -LV - -Car il avait un masque,--un masque de fer cadenassé derrière sa tête et -dont il avait jeté la clef à la mer,--un masque plus dur et plus froid -que celui du frère adultérin de Louis XIV: car c’était le mépris qui -l’avait forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne voulait pas que -les hommes se réjouissent de l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser -encore. Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave fût accueillie par -le rire ou l’indifférence. Il avait la pudeur de la pensée et la fierté -plus chaste encore du sentiment. - - -LVI - -Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui et Dieu, ce discret -confident de toutes les supériorités inutiles. S’il avait moins connu -les femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa future _adorée_ ces -perles de l’âme, qui d’ailleurs ne dispensent pas de l’autre écrin; -mais, pour agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un camée, et -que les choses morales ne se portent pas dans les cheveux. Ce qu’il y -avait donc de mieux en lui restait en lui, et par-dessus il avait mis -ce qui vaut mieux que quatre griffes de lion entre-croisées sur notre -cœur pour le défendre:--cette plaisanterie qui a des ailes, et que les -pédants, dans leur style de plomb, appellent frivolité, par jalousie. -Comme ce fameux vêtement que porta Jean Bart tout un jour, cette -splendide culotte d’argent, doublée de drap d’or, qui eut les résultats -cruels d’un cilice, l’envers était encore plus précieux que l’endroit -de sa personne; et, comme Jean Bart victime de sa doublure, c’était -aussi le plus beau et le plus intérieur de son âme qui le faisait le -plus souffrir. - - -LVII - -Dans toutes les coupes de la vie où il avait plongé ses lèvres, -il avait bu une absinthe amère qui, sur ses lèvres, se retrouvait -toujours. Une éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde -que, dans la mollesse de sa voix et la courtoisie de son langage, -rien n’en trahissait le secret... Pourtant les autres sentaient -une insultante puissance qui se jouait d’eux à travers ces paroles -gracieuses... On sentait cela comme, en entendant l’harmonica,--musique -céleste! plaisir inénarrable!--on sent que l’on va s’évanouir. - - -LVIII - -Mais, ce soir-là... il parlait moins à Joséphine qu’il n’écoutait -la ravissante poupée. Seulement, de temps en temps, on voyait, au -mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber un mot... un simple mot -qu’elle ramassait, et sur lequel elle dévidait pendant un quart d’heure -ses pensées,--si l’on peut appeler de ce mot ambitieux le frêle produit -du cerveau gazeux de madame d’Alcy.--Ils parlaient, ou pour mieux dire, -elle parlait du magnétisme animal. - - -LIX - -Le résultat de cette soirée fut le désappointement de ce bon M. -d’Artinel, qui piétinait tout en parlant politique avec un gros général -qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée, il envoyait de -temps à autre un regard d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux -partner... sur Joséphine qui n’aurait pas (à ce qu’il lui semblait du -moins à la distance où il était placé) ramassé un monde quand elle -l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion d’Aloys, quand -il se leva des chastes flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes -demandé ce qu’il en pensait. - - -LX - -«Mon Dieu!--fit-il nonchalamment,--c’est une sotte qui a tout juste -assez de jargon pour imposer à de plus sots qu’elle.»--Jugement plus -cynique, en vérité, que nous ne l’attendions de sa part.--«Elle n’est -pas jolie,--continua-t-il.--Voyez-la plutôt d’ici, roulant sa tête avec -tant d’affectation dans ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est -blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond que ses cheveux! Je -crois que, si elle avait un amant, elle ferait très artistement des -larmes sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec quelques -gouttes du verre d’eau à la fleur d’orange qu’elle boit avant de se -coucher.» - - -LXI - -Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine et eut plus d’esprit que -jamais avec nous.--Le lendemain, il la vit encore chez madame de Dorff, -où ils allaient souvent tous les deux. Au bout d’un mois de rencontres -à peu près quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys s’il avait -toujours la même opinion sur Joséphine:--«Oui! toujours,» répondit-il -avec un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors il l’aimait comme -un fou. - - -LXII - -Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard, madame, de ce qui arrivait -à Aloys? Est-ce la première fois qu’un fait--insolent de sa vérité de -portefaix--vient culbuter cette théorie un peu niaise de l’Idéal, amour -allemand des imaginations mystiques? Quant à moi, qui ai peu de pente -vers le mysticisme exalté, et qui--mais d’une autre manière que le -docteur Kant--ai l’entente de la réalité à un degré très supérieur, la -femme que j’ai le plus aimée--et, certes! j’en ai aimé beaucoup,--était -l’antipode de tout ce que j’aurais voulu. - - -LXIII - -Il l’aimait comme un fou,--oui! l’amour avait en lui l’intensité de la -folie; mais là, madame, l’analogie s’arrêtait court.--La raison lui -était restée, forte, inflexible, inaltérable, et, quoiqu’il l’aimât, -cette femme, il la faisait passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le -niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais. - - -LXIV - -Car il était de cette race sauvage et un peu fière d’hommes pour -qui rien n’est illusion dans la vie: yeux perçants qui voient la -ride à côté de la bouche aimée, la misère du cœur qu’ils pressent -sur leur cœur avec le plus d’amour! Aigles qui, s’ils s’accouplent, -déchirent l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne de leurs nids -d’empereur!--s’ils deviennent pères, brisent un matin dans leurs -griffes l’œuf fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour leur -résister, comme autrefois ils meurtrirent, d’un coup nonchalant de leur -grande aile, la poitrine de leur père décrépit. - - -LXV - -Hommes qui n’ont de respect pour rien sur la terre;--que le monde -accuse d’égoïsme, parce que leur _moi_ est plus grand que le -monde;--de méchanceté, parce que leur œil implacable a tout vu des -motifs cachés... Pour ces sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est -impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup de sornettes, ils font -extrêmement peu de sonnets. Insolents! pour eux, la femme, cet ange de -pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins joli... succube.--Quand ils -iront chez vous, madame, faites dire par le portier que vous n’y êtes -pas. - - -LXVI - -Mais non... recevez-les plutôt, madame;--faites-leur les yeux -doux et vous serez vengée;--car ces hommes ont un cœur que vous -pouvez mettre en mille pièces comme le plus frêle de vos tissus, -percer en riant comme un de vos festons avec votre poinçon d’acier. -Seulement,--n’est-ce pas bien dépitant, madame?--on a beau les désoler, -ils se consolent; ils ne meurent pas. C’est avec leur esprit qu’ils -pansent leurs blessures: immortel dictame qui les sauve toujours! -Plus heureux que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les empoisonne, -ou, s’il y en a, c’est du poison inutile: ils sont les Mithridates -de l’amour. Ce ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si -touchant--mais un peu commun--du lierre qui meurt où il s’attache. Eux, -plus souvent que les plus souples lianes, ils se détachent très bien -sans en mourir. - - -LXVII - -Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, madame? Ils ont trop reçu -du ciel en partage pour ne pas s’en servir les grâces tombantes de -la clématite; et d’ailleurs,--je vous en demande pardon si vous êtes -d’Europe et surtout Française,--sur bien des points, quoique sensibles, -ils se rapprochent des opinions de ce faux et abominable Prophète qui -n’eut sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur de chameaux. -A leurs yeux comme aux siens,--hélas! je rougis de le dire, moi pour -qui une femme est une madone, une belle forme blanche (quand elle est -blanche toutefois) à invoquer du pied d’un autel,--à leurs yeux donc la -femme n’est, après tout, qu’un coussin de divan plus ou moins parfumé, -un délicieux coussin de divan pour dormir, bâiller et faire... l’amour! - - -LXVIII - -Et cependant,--malgré ses opinions impertinentes,--l’homme est voué à -une telle inconséquence qu’il bouleverserait le monde pour un simple -coussin de divan! Que de fois on l’a vu (vous peut-être, madame?) -malheureux, et malheureux jusqu’au délire, parce que le coussin A, par -exemple, n’était pas à la place du coussin B. C’est ce qui arrivait -aujourd’hui à Aloys de Synarose; comme il était déjà arrivé à M. -Baudouin d’Artinel. - - -LXIX - -Il faut que je mette une histoire dans cette histoire. Un de mes -meilleurs amis, madame, prétendait, avec la fatuité en usage chez les -cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus ravissante créature, -depuis les talons jusqu’à la tête... inclusivement. J’ai vingt de -mes amis qui ont, pour leur compte, une prétention toute semblable, -et qui croient même à ce qu’ils disent... ce qui est plus fort. Mais -celui dont il est question se faisait mieux croire que tous les autres -quand il parlait de son bonheur. Si j’avais su peindre sous la dictée -comme je sais y écrire, nous aurions un portrait de plus, et nous -pourrions juger si l’ensemble répondait aux détails... Un portrait, -relique précieuse pour celui qui aime!--Mais, bah! tout portrait est un -mensonge ou une impuissance; et, comme souvenir, j’aimerais mieux de ma -maîtresse ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte osa léguer à sa mère -en plein testament. - - -LXX - -Oui! les peintres ont menti par la gorge, la main, la couleur et la -pensée, quand ils s’imaginent retracer les traits adorés par nous, -et que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir! Fussent-ils -Raphaël lui-même,--ce chaste Raphaël qui mourut dans le lit infect -d’une courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais le bout de son -blanc pied d’ange là où il n’eut pas honte d’appuyer ses lèvres -enivrées,--ils ne seraient pas dignes de retracer celle dont l’image -a d’un regard--d’un seul regard--passé indélébile dans nos cœurs, ces -voiles de sainte Véronique, mais sur lesquels le sang qui peint la tête -adorée est le nôtre, et non pas le sien. - - -LXXI - -Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame, pensait ainsi sur le -néant de ces bijoux que l’amour quelquefois échange et sur lesquels il -pleure l’absence, quand il n’a pas le triste courage de les briser. -L’image sacrée reposait dans sa poitrine, et non dessus... au bout -d’un ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais quelle tendre -inconséquence encore, il avait peint lui-même un trait, un seul trait -de sa maîtresse, et du moins il y avait dans cette idée tout un divin -mystère de l’âme qui faisait pardonner l’exigence des sens abusés. - - -LXXII - -C’était un œil,--gauche ou droit, je ne saurais le dire,--mais c’était -un œil bleu pâle comme de la violette de Parme, et lumineux comme de la -rosée; étincelant et mélancolique comme une étoile, mais, comme celle -d’Hespérus, dans un ciel où elle est seule encore! Astre doux et bon -qui se laissait regarder dans l’auréole de ses cils d’or sans vous en -punir par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir d’un horizon -de tempêtes; car le contour de cet œil si frais et si pur était plongé -dans une sombre nuit. - - -LXXIII - -Et je comprends cette fantaisie!--Pascal,--ce loup-cervier du -jansénisme, qui mit à sang toutes les pensées humaines dans le crin de -son cilice,--Pascal ne demande-t-il pas quelque part si c’est le nez ou -les oreilles que nous aimons dans la femme aimée?... Aimer l’œil de sa -maîtresse, c’est aimer la pensée elle-même,--une pensée épanouie en une -fleur charmante et éclairée d’un jour divin,--une pensée qui languit ou -sourit, mais toujours attire,--et nous repousse aussi parfois. - - -LXXIV - -... Les jours de migraine,--ou de caprices, pires encore.--Mais -étaient-ce les yeux de Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa -bonbonnière, ou son front bombé, ou sa lèvre incessamment mordue par -une dent taquine, ou quelque chose de plus voluptueux encore?--L’autre -jour, j’ai été foudroyé, madame, par le pli en losange d’une robe de -satin. - - -LXXV - -Je ne sais pas ce que cette maudite robe recouvrait.--Quand j’aurais -pu le savoir, je ne l’aurais pas voulu... mais ce pli, froncé par le -diable lui-même!... Cette robe était de la couleur tendre et sérieuse -qu’on appelle _manteau de La Vallière_, et, soit la superstition de -ce nom d’un charme si doux de mélancolie, soit une impression plus -brûlante, je m’arrêtai devant celle qui portait avec une mollesse si -traînante les couleurs de la carmélite, et je vis ce que je ne dois pas -me rappeler. - - -LXXVI - -Revenons plutôt à notre histoire, madame. Si c’était vous, je rêve de -vous encore; mais vous, vous m’avez oublié;--il vaut donc mieux revenir -à Aloys. Aloys s’était juré à lui-même de ne jamais parler de son amour -à Joséphine, et c’était un garçon bien assez maître de ses nerfs pour -se tenir la parole qu’il s’était donnée comme s’il avait été un autre -que lui. Je suis persuadé que vous ne vous souciez guère d’Aloys, -madame? On ne sait jamais où l’on en est avec des hommes pareils, et -les femmes, ces naïves personnes, aiment immensément l’abandon... dans -les autres. - - -LXXVII - -«Du moins,--se disait mon héros,--je ne serai point trompé par elle. -Elle ne jouera pas avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme avec un -peloton de fil! Et si un jour elle en trompe un autre, elle ne montrera -pas mes lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon front, comme un -trophée d’armes. Je veux briser comme du verre sa vanité sous mon -orgueil.» - - -LXXVIII - -«Je veux briser!» Et il était brisé lui-même de la résolution stoïque -qu’il prenait; mais, indomptable dans ses brisures, il n’était pas -abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans le sable ardent, sous le -ciel le plus dévorant de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes -les amertumes d’une passion comprimée. Il se regardait, impassible, -brûler le cœur, comme Scævola se regardait brûler la main. Souffrir, -pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation d’homme.--Il -aurait eu des chevaux de poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé -de les monter! - - -LXXIX - -Partout où il rencontrait Joséphine, et il la rencontrait partout, il -montrait la coquetterie d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes. -Il croyait l’avoir pénétrée,--amère science, coup d’œil qu’on paie -cher!--mais il restait impénétrable. Il lui adressait les mêmes -flatteries, avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes les plus -indifférentes. Il aurait été impossible d’apercevoir à travers ses -manières que cette femme fût pour lui autre chose... qu’une jolie chose -tout au plus.--Cependant, j’observai qu’il était toujours un peu plus -pâle auprès d’elle;--mais la différence était imperceptible. - - -LXXX - -Pâle sur pâle,--signe des natures passionnées quand elles souffrent -ou jouissent. Car alors le sang se retire au cœur comme un fleuve qui -remonte à sa source. Hélas! Joséphine n’avait point le secret de cette -pâleur, flocon épars, tombé du matin même sur la neige d’hier un peu -durcie, et que le moindre souffle emportait! - - -LXXXI - -Elle aimait--qui peut dire pourquoi?--à causer de longues heures avec -Aloys, et pourtant elle sortait toujours de ces interminables causeries -mécontente d’elle et de lui.--Certainement il n’avait pas dit un mot -qui ne fût convenable. Louis XIV, ce roi du convenable, ne l’était pas -plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu, c’était peut-être justement pour cela -qu’elle était mécontente. S’il avait été entraîné à quelque moment; -si la pensée trop à l’étroit avait crevé la parole;--eût-ce été pour -laisser passer une impertinence: elle était habile, elle était souple, -elle avait de l’ongle, elle était femme, elle en aurait pris avantage: -tandis qu’il fallait subir tout entière la supériorité d’Aloys. - - -LXXXII - -N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys avait la sérénité d’un -sage. Un sage est fort impatientant! Il avait la sérénité d’un sage, -mais d’un sage dont on ne riait pas; car au fond de cette sagesse il y -avait la puissance. Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait. Aussi, -après une de ces conversations--irréprochables--Joséphine rentrait-elle -fatiguée, brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les nerfs -agacés!--car toujours Aloys l’avait amenée à en dire beaucoup plus long -qu’elle n’aurait voulu.--En vain se promettait-elle de se raidir à la -première occasion, la conversation d’Aloys ressemblait aux montagnes -russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter. - - -LXXXIII - -«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se souriant en enfant gâtée dans -sa glace. La glace disait oui, mais la vanité doutait encore. Pour la -première fois de sa vie, la vanité, cette glace flatteuse, lui semblait -de moins belle eau que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y -regardant. - -«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.--Charmante rêveuse! le coude -appuyé sur le marbre de la cheminée, on aurait dit une pauvre jeune -femme amoureuse.--«Prenez donc garde, Fanny, vous allez casser les -cordons de mon corset!» - - -LXXXIV - -«Je le saurai demain!» et l’éternel demain ne venait jamais. Tout -l’hiver se passa ainsi. Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques -et imperceptibles ruses féminines, employées depuis Ève jusqu’à -la marquise du V..., dont elle ne se servît pour savoir si Aloys -l’aimait; mais, hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux -coquetteries,--mais aux coquetteries vertueuses,--avec M. Baudouin -d’Artinel. - - -LXXXV - -Quant à elle, elle éprouvait peut-être la seule espèce de sentiment -dont elle fût susceptible: une curiosité âcre, brûlante, stimulée sans -cesse;--et, sans doute, dans ces conversations si longues et si pleines -de la métaphysique du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des bougies, de -la musique et de la danse, elle trouvait de ces moments à sensations -singulières dont parlait Ninon de Lenclos, et que les hommes sont si -malheureux d’ignorer. - - -LXXXVI - -Émotion vive, sans nom et bientôt passée! toute semblable à l’écume -rosée et légère d’une bouteille de bourgogne mousseux frappé de -glace.--Elle n’avait point été pétrie d’une brûlante poussière; et j’ai -plus de lave à ma pipe qu’il n’en entrait dans la composition de toute -sa personne. - - -LXXXVII - -Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de mai (j’aime les dates -dans les histoires de cœur: elles ressemblent à de petits bâtons -d’ivoire sur lesquels les souvenirs--ces bouvreuils à la poitrine -sanglante--viennent plus commodément percher), Aloys avait passé -toute la journée à la campagne. Le corps, chez cet élégant stoïcien, -était moins robuste que l’âme. A force de souffrir moralement, -il avait gagné une gastrite, un commencement de pulmonie et une -inflammation du cerveau, légère encore, il est vrai, mais qui pouvait -s’aggraver,--aimable espérance!--Son médecin l’avait mis à la gomme, -aux sangsues et au lait d’ânesse. - - -LXXXVIII - -Il était allé passer quelques jours, à la première floraison des roses, -au château de madame de Dorff, la grande amie de Joséphine, une de ces -bonnes amies... comme il est doux et consolant d’en avoir _une_ quand -on est femme, car il est rare d’en avoir deux,--une de ces liaisons -qui consolent et qui vengent de la perfidie des hommes,--quoique les -mauvaises langues prétendent que deux femmes ne sauraient s’aimer. - - -LXXXIX - -Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, madame.--J’avais -remarqué le regard que deux femmes se jettent quand elles se -rencontrent pour la première fois, soit dans un salon, soit au -spectacle, soit même à l’église... et, franchement, ce diable de regard -me confirmait dans ma détestable croyance; mais ce jugement trop -précipité a fait place à une appréciation plus saine et plus juste des -choses, quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement son amant à son -amie,--il est vrai qu’elle en prenait un autre,--et une institutrice -vouloir faire épouser à son élève le sien,--dont elle ne voulait plus. - - -XC - -O amitié! amitié! sentiment des anges entre eux, essayé par les hommes -ici-bas,--il est vrai que je préfère une douillette ouatée pour -l’hiver,--ô amitié! tu n’en es pas moins le plus spirituel mouvement -du cœur, la plus noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus quel -sculpteur, pour exprimer la divine essence, représenta deux beaux -enfants nus--un garçon et une fille--qui s’embrassaient saintement -sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau--le plus plat des -laquais--osait appeler une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles -qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô amitié! mais peut-être -quelqu’un trouverait-il que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité -encore. - - -XCI - -Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,--une amie bien -rare, comme dit ma grand’mère, en parlant de la millième qu’elle -ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune; elle mettait du rouge -comme Jézabel: Joséphine pouvait donc l’aimer. Si nous avions été au -dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique Joséphine, dont les -rubans étaient toujours frais et venaient nous ne savons d’où, aurait -peut-être été la mademoiselle Aïssé de madame de Dorff, tandis qu’elle -n’était que sa _chère belle_, titre officiel sans grande valeur. Madame -de Dorff prenait avec elle ces airs maternels de patronnesse, si chers -aux femmes sur le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys pour -Joséphine, elle lui aurait dit sans nul doute: «Je vous remercie de -l’aimer.» Mot historique que j’ai entendu dire par une de ces amies qui -répètent: «Pauvre enfant, comme elle se compromet!» à un homme qui se -mourait d’une passion sublime. - - -XCII - -Or, Aloys retournait à Paris. Au moment où il allait partir: «Monsieur -de Synarose,--dit madame de Dorff, avec cette assurance aristocratique -qui ne craint point un refus, cet aplomb de femme bien née qui impose -un désir comme une loi, même à un indifférent,--si j’osais, je vous -prierais de remettre ce flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante -dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous la remercier pour -moi et lui dire que je suis tout à fait bien à présent?...» - - -XCIII - -C’était la première fois que l’occasion se présentait pour Aloys de -voir madame d’Alcy chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite -mystérieuse où un pied botté ne pénétrait jamais, son boudoir ne -s’ouvrait qu’aux femmes; car elle était trop jeune et dans une position -trop délicate, puisqu’elle n’avait pas de mari et ne se réclamait -d’aucun parent, pour voir chez elle plus que quelques jeunes femmes et -beaucoup de ces respectables douairières qui plastronnent si bien une -réputation contre les coups de la médisance, et qui s’occupent encore -des plaisirs des jeunes gens--mais d’une façon orthodoxe--en leur -faisant faire de bons mariages. - - -XCIV - -Aloys prit le flacon des mains de madame de Dorff,--un charmant flacon -d’agate, obscur comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait, sous -son bouchon d’or ciselé, une vague odeur d’essence de verveine, cette -plante magique et sacrée dont les sorcières se couronnaient le front -autrefois.--Les sorcières d’à présent ne la portent plus que dans leurs -flacons.--Aloys promit qu’il remettrait le flacon à madame d’Alcy, le -même soir. - - -XCV - -Il y alla. Elle était seule.--Il aurait mieux aimé la voir flanquée de -quelques-unes de ces vertus à chevrons dont elle était ordinairement -entourée;--mais elle était seule, et ce n’était pas le moment de -montrer l’embarras vulgaire des dix premières minutes d’un tel -tête-à-tête avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas perdre -l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le tapis ou sur le canapé de -madame d’Alcy. - - -XCVI - -Elle était languissamment assise sur une espèce de divan très bas, -une espèce de meuble oriental, qui lui rappelait l’existence des -odalisques au sein de sa chaste solitude. Elle était languissamment -assise,--oisive et probablement ennuyée d’être seule depuis si -longtemps. Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir. Sa robe -(car la robe fait partie de la personnalité d’une femme, et je n’ai -jamais pu les séparer), sa robe était d’une couleur indécise,--une -nuance un peu hermaphrodite, entre le gris et le lilas. On aurait dit -un nuage capricieux tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un soir de -printemps derrière lesquelles on imagine les plus délicieux horizons. - - -XCVII - -Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur tous ces détails. Elle -était donc oisive et languissante. Pourquoi languissait-elle? elle -ne le savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton elle-même -n’avait pas plus l’art des poses que Joséphine.--Il est vrai que ses -études sur l’antique avaient été moins profondes; et quant à celles -sur le nu, personne ne pouvait en parler.--Il était impossible d’avoir -l’air plus pensif.--J’adore ces fronts inclinés où toujours flotte -l’ombre de quelque chose,--rêverie qui passe, revient ou demeure, comme -l’image d’un saule pleureur sur l’eau.--Ce soir-là, elle avait l’air -encore plus pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était une -femme qui pensait toujours... à avoir l’air de penser. - - -XCVIII - -Aloys--la poitrine saboulée par les palpitations de son cœur en se -trouvant seul avec cette femme--remit à Joséphine, d’une main ferme, -le flacon dont l’avait chargé madame de Dorff.--Puis commença une -causerie qui, à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement -entre eux, tourna tout à coup sur les mystères ou les mysticités du -sentiment. - - -XCIX - -C’est plus dangereux que de marcher sur la pointe des clochers, ces -conversations! Elles ont fait plus de Françoises de Rimini que les -plus tendres livres du monde, lus en tête à tête avec un beau jeune -homme. C’est le Poul-Sherro de bien des innocences.--Aloys y fut -admirable d’empire sur lui-même; car il sentit que jamais il ne l’avait -aimée davantage. Ah! s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette -et l’endormir sur son divan, quels baisers fous il eût répandus sur -ce front à la molle courbure, sur le vélin de ce teint mat et dans -ses lèvres entr’ouvertes,--calice de rose un peu jauni, mais si -suave encore!!!--Mais la baguette magique d’Aloys était un esprit -merveilleux, qui faisait tout le contraire d’endormir les gens qu’il -touchait. - - -C - -Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il voulait oser, l’audace -réussirait peut-être. Il avait l’opinion hautaine que qui veut -une femme l’a toujours.--Opinion qui touche, il faut le dire, à -l’insolence, et que toutes les femmes ne pardonnent guère, apparemment -parce qu’une telle impertinence les met dans la nécessité de résister. - - -CI - -Mais il ne _voulait_ pas,--car il la méprisait.--Et cependant il avait -soif, et le lac lui coulait au bord des lèvres. Il éprouvait le désir -aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce qu’il semble, contre -nos seins de chair, les étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien! -il avait mis à ce désir les menottes de sa volonté... Joséphine ne -se douta pas une minute de ses tortures.--Quoi qu’il en soit, qui -peut dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas succombé, si le -tête-à-tête avait duré plus longtemps? Quand il se leva, il était plus -fatigué que madame de Staël d’un hiver de conversations. - - -CII - -Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier que Joséphine -repoussait avec dépit le tabouret de velours blanc sur lequel elle -avait étalé son pied dans tous les sens, pendant qu’Aloys était resté -là. Chose difficile à digérer! Elle avait la conscience de l’habileté -et de l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys continuait -d’échapper à toutes ces embûches si bien dressées et d’une combinaison -si parfaite! Le désappointement fut si grand et si profondément senti, -qu’après réflexion elle songea à risquer une lettre,--cette première -imprudence de la passion, _cet abîme qui invoque tous les autres_, -comme dit la Bible. - - -CIII - -Car il vaut mieux donner sa personne que d’écrire, et, par Jupiter! -madame, ceci n’est point un paradoxe comme ceux que je soutiens -parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai; ma naissance elle-même en fut -un, ma mère m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on célèbre -la fête de tous ceux qui en sont partis,--fête d’héritiers, où nous -semblons dire aux pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous où -vous êtes, agréez nos sentiments et restez-y!» - - -CIV - -Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une vérité triviale, vulgaire, -usée,--si la vérité n’était pas aussi éternelle que ceux à qui nous -devons des rentes viagères,--et mise à la portée de tous. Une lettre -est une chose éminemment compromettante, une espèce d’état de service -qui constate certains faits qu’il vaudrait bien mieux oublier. Du -moins, quand on a relevé les boucles de ses cheveux un peu défaites et -donné un coup d’œil à la garniture de sa robe, qui a droit de douter -d’une vertu dont les épingles sont si bien attachées? Mais une lettre, -une mince lettre de papier diaphane, griffonnée d’une écriture jolie et -imperceptible comme la patte du colibri, est une base assez solide aux -indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un impertinent. - - -CV - -Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?--Ne pas signer est -une lâcheté inutile.--Justice de Dieu ou malice du diable! il n’y a -point une virgule qui n’accuse la main qui la traça. Pauvres femmes, -vous mettez dans le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes les -lettres de votre nom.--Eh bien! cette terrible glissade dans son -système de conduite, Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois -même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le referma avec l’effroi -de Pandore quand elle vit tous les maux s’échapper de sa boîte à -ouvrage.--A elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la réputation qui -restait. - - -CVI - -Une voix s’était élevée dans son âme, la voix de la conservation de -soi-même,--et qui avait pris alors l’accent nasillard de la vieille -comtesse de Fiercy: «Faites la guerre,--disait-elle;--mais ne donnez -jamais d’otages.»--«Oh! j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,--mais -pas de manière à être entendue,--et ce jour-là elle se mit au lit avec -le frisson. - - -CVII - -Or, savez-vous, madame, ce que _se perdre_ signifiait dans le -vocabulaire de la moralité de Joséphine? Se perdre équivalait à ne -pouvoir trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer encore de ces -candides natures d’honnêtes hommes qui épousent, sans trop se faire -prier, des femmes d’une réputation épistolaire--ou autre--fort étendue, -ce n’est pas moins une témérité que de compter sur de telles bonnes -fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se garde bien de voir -l’humanité trop en beau. - - -CVIII - -Sans cela, madame, nous aurions une lettre de plus!--Une lettre -comme celles que j’ai eu le bonheur de lire, il y a quelques jours, -quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux que moi,--véritable -modèle de civilisation et d’aristocratie, où le mot _amour_ n’avait -pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait d’une irrésistible -puissance nerveuse, pour expliquer certains abandons de soi-même. - - -CIX - -Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, sous la transparence -de leur peau et de leurs regards elles cachent une telle masse de -ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys la première fois qu’elle le -rencontra dans le monde après sa visite; mais lui, qui voulait la punir -des contradictions de son dépit, déploya de si grandes magnificences -d’amabilité que la boudeuse fut bientôt vaincue.--Le sourire revint à -ses lèvres: la parole n’en était jamais exilée pour longtemps. Quand il -la vit aussi douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys pirouetta -sur son talon et ne l’approcha plus de tout le soir. - - -CX - -Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais plus -foncées.--Au fait, cet homme était le diable en personne, ou il avait -emprunté au démon ses moqueuses manières. Ah!--pensait-elle,--si elle -l’avait tenu à ses genoux, quelles larmes de vengeance elle en eût -tirées! quels pleurs cruels elle lui eût fait répandre!... Oui! si elle -l’avait tenu à ses genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber. - - -CXI - -Du reste, madame, si l’ange aux joues de rose que Shakespeare appelle -la Patience abandonnait cette femme, dont la beauté de blonde -commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui n’est pas un ange, -s’attachait à elle plus fort que jamais. Dieu est patient, parce qu’il -est éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était point patiente, -parce qu’elle n’était pas éternelle; aussi, tout en déchirant le bout -de ses gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un peu davantage, -elle se disait orgueilleusement: «Si je voulais pourtant!» Puis elle -s’arrêtait, terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait -fallu exposer sa réputation,--le plus précieux joyau d’un écrin qui ne -renfermait pas, il est vrai, tous les diamants de la couronne,--et elle -était encore plus préoccupée d’une position que d’une vengeance. - - -CXII - -Une position,--un mariage,--idées identiques pour une femme, -puisque les hommes l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de cette -ambition, la seule que vous ayez laissée aux femmes, hommes dont -l’égoïsme de lion a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure -monnaie de vos poches... ou de votre âme, des places, des cordons, -la députation, un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la femme -l’achat moral d’un mari, quand l’achat matériel n’est pas possible? -Pourquoi interdiriez-vous aux pauvres femmes cette dernière ressource, -en attendant leur émancipation définitive, ce qui ne peut manquer -d’arriver au train charmant dont nous allons? - - -CXIII - -Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, rougissantes, -dans le saint abri du gynécée, elles se mêlent aux hommes, comme des -femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux fumants des appels -d’une volupté grossière! quand, ingrates envers Dieu qui les fit si -belles, et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent la vanité -d’écrire au substantiel bien d’être aimées, et souillent d’encre des -mains divines pour prouver à leurs contemporains la légitimité de -l’adultère!... - - -CXIV - -Mais je crois que l’indignation m’emportait... Vous souriez, madame, -et je reviens à mon histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les -affectations modernes de son langage et de ses poses, qu’une femme -affectée et rien de plus. Elle avait les coquetteries d’une femme, les -ambitions d’une femme; mais en avait-elle les tendresses? Quoi qu’il en -pût être,--et pour rester dans le vrai,--ce n’était qu’une innocente -enfant, une perfection, une petite fille de douze ans qui venait de -faire sa première communion le matin même, en comparaison de ces femmes -comme j’en connais, et que les hommes--aussi lâches qu’elles sont -impudentes--ne renvoient pas faire leurs compotes. - - -CXV - -Hélas! madame, cette pauvre perfection était terriblement embarrassée! -Elle allait et venait entre deux pensées: l’une de désir et l’autre -d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être compromise et le désir -de plier Aloys à son caprice; mais il était impossible qu’elle restât -beaucoup de temps encore dans une fluctuation si cruelle. C’était -là pour sa rêverie un hamac qui n’était pas de soie, et dont les -balancements ne produisaient pas le sommeil. Cette indécision devint -trop violente. Aussi la vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par -jouer son va-tout. - - -CXVI - -Elle joua son va-tout.--Oui! madame,--intrépidement, comme Masséna, -enfermé dans la presqu’île du Danube. Mais, avant de le jouer, elle -mit de son côté toutes les chances de succès, et l’on peut dire -que son adresse surpassa très fémininement sa bravoure; ce fut une -indescriptible tactique, un plan merveilleusement et subitement -combiné. Il n’y a point de _Mémoires de Torcy_ pour une telle -politique. Si Joséphine avait pu l’écrire,--et peut-être que la -première femme venue réparerait très bien cet oubli,--nous aurions un -traité de la _Princesse_, en comparaison duquel le traité du _Prince_ -serait une niaiserie d’écolier. - - -CXVII - -Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature qu’on croyait frivole, -avec ses airs évaporés, ses vagues regards et ses cascatelles de -paroles qui tourbillonnaient dans les oreilles de tous ceux qui avaient -la patience de les écouter. Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait -et caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec M. Baudouin d’Artinel... -et le temps se passait ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes, -nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable nature des -femmes, que madame d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage, -montée sur ressort pour glisser mieux sur le parquet d’un salon. - - -CXVIII - -A toujours attendre, toujours attendre, le mois d’août était arrivé. -C’est un mois où les nuits sont si belles, si pleines du baume de -toutes les fleurs, qu’au sein même des villes--ces bassins de marbre -comblés d’immondices--ces belles nuits d’août ont un charme et un -parfum encore. La lune alors, cette douce âme du ciel, semble répandre -plus de lumière que dans les autres mois de l’année; elle paraît jeter -à tous les objets une écume argentée et les franger d’une nacre humide. - - -CXIX - -Une nuit pareille (il était plus de onze heures et demie), une nuit -pareille,--avait-elle été choisie à dessein?--la porte vitrée du balcon -de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte. Le balcon était désert; -mais si l’on eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à travers -le vitrage, on eût vu deux personnes, assises l’une à côté de l’autre, -dans l’appartement presque obscur,--où la lampe qui mourait semblait, -par sa lueur indécise, vouloir se mettre au niveau des faiblesses -qu’elle était destinée à éclairer... Ces deux personnes avaient le dos -tourné à la lampe... Étaient-ce deux amants, oubliant le monde et la -vie dans quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires et de baisers? -La lune penchait curieusement son visage sur les sombres massifs des -Tuileries, comme si son Endymion, cette nuit-là, en avait cherché le -mystère. - - -CXX - -C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes d’étoiles,--une -nuit ravissante comme ces visages de femmes qu’on n’a vus qu’une -fois--peut-être en rêve--et qui restent dans nos souvenirs; une de ces -nuits qu’on n’oublie pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec le -Dieu de son âme ou... sa maîtresse,--ce qui est souvent la même chose; -car le visage aimé est seul digne de recueillir ces lueurs saintes qui -font doucement étinceler l’empreinte des baisers restée aux joues... si -bien que l’on dirait des perles ou des larmes. - - -CXXI - -Des larmes qui ne furent point pleurées, mais que la bouche a versées -dans une molle ivresse. Car, aux moments du bonheur comme à ceux de -l’agonie, le sang de nos cœurs ne se retrouve-t-il pas toujours? Ah! -soyons heureux bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures que nous -sommes, hâtons-nous de résoudre en une rosée de baisers ce flot du cœur -qui doit monter plus haut que la bouche, et qui tarira en pleurs amers! - - -CXXII - -Mais il n’en était point ainsi pour eux... C’étaient Aloys et -Joséphine. Aloys, qui recevait, comme un déluge de tuantes émotions, -les impressions de cette soirée de lumière veloutée, de repos et de -mystère. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à faire croire à madame -Joséphine qu’il était aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé -que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement, de souffrances -intimes, de peine à dompter sa pensée, cet esprit, ordinairement d’une -flamme si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus que d’éparses -lueurs,--comme quelques feux de bivouac solitaire éparpillés sur la -lisière d’un camp dans la nuit. - - -CXXIII - -Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse et amère, et il était -si près d’elle qu’il sentait la moiteur de son épaule contre la -sienne.--Oh! ne restez jamais ainsi, vous qui voulez conserver -inébranlables vos résolutions de sagesse prises le matin même!--Elle -avait grasseyé, avec beaucoup d’art et de charme, toute la soirée. Elle -avait même posé ses mains sur les siennes avec un abandon parfaitement -joué, et, pour un homme aussi purement amoureux qu’Aloys, elle avait -fait davantage encore... elle l’avait appelé deux ou trois fois -_Aloys_. - - -CXXIV - -Quant aux soupirs--de ces soupirs galathéens que l’on réprime et qu’on -désire être entendus--et quant aux regards de colombe mourante, elle -les sema sans les compter. C’était bien le moins qu’elle pût faire: -aussi je n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que femme peut -aller sans être une madame Putiphar qui prend le manteau en désespoir -de cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle était jolie, sous ce -demi-jour de la lune, mille fois plus qu’au jour faux de ces bougies à -la lumière desquelles Aloys l’avait contemplée jusque-là. - - -CXXV - -Et puis, hasard, caprice ou combinaison encore, elle avait enlevé son -peigne, et ses cheveux lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait à une -Marie-Madeleine. Mais non! pourtant; elle n’avait l’air ni si tendre -ni si repentie. Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle troène -que le Christ ne rejeta point de son sein avant de marcher au supplice, -pardonne-moi de te comparer Joséphine! Le marbre de Canova est plus toi -que cette fille du monde, à laquelle le monde n’avait rien à reprocher -comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus d’âme que madame d’Alcy -n’en avait. - - -CXXVI - -Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne l’aurait dit, sans doute, -personne... excepté Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle que -vous ne pouvez crever avec vos poinçons! Le regard d’Aloys accusait -une passion profonde, un enivrement formidable; mais son sourire était -railleur,--railleur de la raillerie de Gœthe, quand il écrivait ses -plus beaux vers.--Se moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait, -en efforts et en désirs étouffés, dix ans de sa vie auprès d’elle. -Aimait-il ce cruel jeu? Y aurait-il la volupté de la torture, comme il -y a la volupté de la volupté? Courageux jeune homme! il avait riposté -par un _Madame_, quand elle l’avait appelé _Aloys_. - - -CXXVII - -«Malgré le charme d’une pareille causerie,--dit-il en se levant, -et il chancelait,--je vous demanderai, madame, la permission de me -retirer.»--«Déjà!»--s’écria-t-elle, et vraiment elle était émue; car -il demeurait le plus fort, et toutes ces petites mines--déperdition -de grimaces charmantes--aboutissaient à un résultat négatif dont elle -était intérieurement humiliée.--«Il sera minuit tout à l’heure,» dit -Aloys en regardant la pendule. Et il salua et sortit.--Si c’était là -une fuite, avouez, madame, que c’était celle d’un Numide! Il sortit -avec la satisfaction de l’orgueil d’un homme, bâton noueux arraché -aux chênes, et sur lequel on s’appuie si noblement quand on défaille: -«Cette femme s’est offerte, et moi, je n’en ai pas voulu!» - - -CXXVIII - -Oui! elle s’était offerte... pour se refuser peut-être; mais elle -s’était offerte (car il y a certains manèges qui ont la signification -de la parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au buste qui aiment -à faire éprouver le supplice de Tantale aux pauvres diables qui ont -l’aberration de les aimer.--Elle resta immobile, quand il fut parti, -ses yeux fixés sur la porte, pendant qu’une larme--plus froide que du -poison--lui coula sur la joue encore animée: larme de dépit, de vanité, -de courroux, qui sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la bouche -l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère que Joséphine peut-être -eût été guérie de la douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on -pas que l’on guérit de la morsure du scorpion en l’écrasant sur la -blessure? - - -CXXIX - -Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante que jamais chez madame -de Dorff. Je crus qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand -elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une telle habitude qu’on -ne pouvait rien en induire. Elle lui parla avec une bienveillance -plus marquée que jamais. Elle montra enfin, pour cacher ce qu’elle -éprouvait, l’élasticité merveilleuse que je lui avais toujours -supposée: don céleste qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et dont -elles devraient vous remercier tous les soirs à genoux, ô mon Dieu! - - -CXXX - -Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous remarquâmes que l’honorable -M. d’Artinel ne tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son étoile -eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie (si jalousie il y avait dans -une poitrine beaucoup plus exposée, à ce qu’il semblait, à un asthme) -s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle rassuré?... Mais il avait -l’ineffable délicatesse de la discrétion, et nous ne pouvons parler que -de nos observations personnelles.--«D’ailleurs,--disait-il en relevant -sa cravate gommée,--M. de Synarose a de l’esprit, si l’on veut, mais -il le gâte par sa fatuité; et, tant qu’à être fat, ceux de mon temps -étaient beaucoup plus dangereux.» - - -CXXXI - -Et après ce jugement, digne d’un homme accoutumé à la jugerie, il se -reposait majestueusement en lui-même,--excepté quand Joséphine était -là. Alors, il faisait l’empressé auprès d’elle avec la légèreté d’un -vieux zéphyr; de plus en plus, ses phrases se gonflaient de larmes et -s’interrompaient de soupirs. L’isolement le tuait--c’était sûr--depuis -la mort de sa femme, et il sentait plus vivement que jamais qu’avec une -âme si pleine de sympathie il avait été créé pour vivre à deux. - - -CXXXII - -Et puis il fallait une tutrice à ses filles,--une espèce de mère qui -leur apprendrait à se tenir droites et leur ferait un choix de romans. -Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, époque difficile -à traverser. Un amant pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il -fallait nécessairement leur apprendre quelle mine doivent faire des -filles bien élevées à la première déclaration. - - -CXXXIII - -Et toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient le goût déjà -très vif que M. d’Artinel ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait -de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient au point -de ne lui préférer personne. Les gens avisés calculaient donc que M. -Baudouin d’Artinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de -ce qu’il regrettait le premier. - - -CXXXIV - -Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez madame de Dorff. Elle -demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais tout songeant comme -un joueur en perte,--car j’avais joué et perdu,--par la rue de Rivoli. -Il faisait un clair de lune d’une grande amabilité pour les tuteurs, -les maris, les voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés -par état à l’observation nocturne. C’était une nuit transparente et -sonore, quoique silencieuse,--la doublure de celle de la veille. - - -CXXXV - -«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» me dis-je, en braquant ma -lorgnette sur une espèce de corps épais suspendu entre le ciel et le -pavé. Je regardai mieux,--je regardai encore.--Une femme se penchait -timidement sur la rampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse -courbe sur l’azur du ciel.--Ce n’était pas la scène charmante de -l’adieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Shakespeare! -mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franchement, illusion ou -perspective favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! était aussi -jolie que ta Juliette. - - -CXXXVI - -Ta Juliette!--Cet amour de mes premiers rêves,--cette créature suave -et pourtant terrestre, passionnée comme nous dans un corps plus divin -qu’une âme,--pauvre enfant timide et hardie!--vêtue seulement des -jasmins du balcon, au milieu desquels elle apparaissait dans une nudité -plus chaste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Aurore -qui commence à poindre; car l’Aurore se sait nue et rougit... et -Juliette l’avait oublié. - - -CXXXVII - -Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare! ou en -était-ce une parodie cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous, M. -Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort bien avec votre dos un peu -arrondi;--mais Platon avait les épaules hautes, et qui n’est pas, -d’ailleurs, un peu bossu?... En montant la poétique échelle de soie -verte, vous étiez précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de -grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans les airs! -Ah! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc cinquante ans passés et -allons juger, après cela! - - -CXXXVIII - -Et il arriva au balcon sans encombre.--Or,--je dois l’avouer ici, -madame,--je n’entendis et je ne vis rien de ce qui dut suivre.--La -porte vitrée se referma sur l’heureux couple... et la lune alla -toujours son train dans le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette -lune impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour regarder cette scène -singulière, je fis comme elle, j’allai me coucher. - - -CXXXIX - -Le reste... est un impénétrable mystère scellé des sept sceaux de -l’Éternel. Mon histoire pourrait, madame, finir à cette porte vitrée; -elle y gagnerait un vague poétique qui lui siérait, une immatérielle -auréole!--Mais je déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs -réticences. Je les hais pour bien des raisons... mais surtout parce -qu’ils nous gâtent la vie de telle sorte qu’elle ne ressemble plus, -pour nous, qu’à une courtisane, quand notre premier amour s’est envolé. - - -CXL - -Je ne finirai donc point mon histoire en poète. Non! madame, mais je -vous ferai boire plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La -lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel et de Joséphine, qui eut -lieu, peu de jours après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, sous -son voile de mariée, la pudeur heureuse, et devenant madame d’Artinel. -Ce fut un fort joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre -à l’honorable et délicat M. Baudouin d’Artinel qu’il fallait une -réparation éclatante, officielle, au tort qu’un entraînement de cœur et -une scène de balcon espagnole avaient causé à sa réputation, ce bien -qu’elle préférait à tout, après lui, toutefois. - - -CXLI - -Et cela, dit d’une voix _pleine de larmes_, d’une voix de première -représentation, n’avait pas manqué d’émotionner l’âme du sensible -conseiller... D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence -qu’elle avouait, et qu’elle lui avait prouvée d’une façon si -romanesque. A tout prendre, c’était un homme d’une généreuse nature, -et une femme compromise par lui, chose bien rare maintenant (non les -femmes compromises, mais la manière d’agir avec elles de M. Baudouin -d’Artinel), lui semblait un objet sacré. Enfin elle lui avait toujours -plu... et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous ses motifs d’être -le plus heureux des hommes, il le devint en l’épousant. - - -CXLII - -Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite église de l’Assomption était -pleine,--cette ravissante église qui exprime la vérité dans l’art avec -tant d’éloquence, et qui, par cela même, était, ma foi! bien digne -de recouvrir la vérité des sentiments que Joséphine exprimait alors. -Elle était un peu embarrassée... mais une nuance d’embarras ne messied -à personne un pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de joue -écarlate qu’elle avait toujours quand elle parlait chez madame de -Dorff,--mais il est vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme -l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait aperçu dans la chapelle, -et qui, lui, avait perdu de son habituelle pâleur; car il avait envoyé -promener sa gastrite, qui peut-être n’y était point allée, et il -était rentré dans la vie--mais qui peut dire qu’il en était jamais -sorti?--par les déjeuners de homard, largement arrosés de bordeaux. - - -CXLIII - -Il était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritualistes de -notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert, -mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux qui croient que le -mépris de la sensation est un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, -l’immortel esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose -quand le cœur faisait par trop mal. - -Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphine, il hantait -le café Anglais. Je l’y avais vu souvent, brisé par ces crises -muettes des grands cœurs,--combats de taureaux invisibles,--soulever -son esprit avec son verre et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et -l’Ironie,--deux rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir. - - -CXLIV - -La veille du mariage de Joséphine, la chronique disait--mais qui peut -croire à la chronique?--qu’on l’y avait vu souper tête à tête avec -une femme qui n’était pas madame d’Alcy. Madame d’Alcy était un ange -à qui tout souper devait naturellement faire horreur; car au dessert -une femme est vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai, -c’est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait -déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur le matin même, et, -le soir, fait toutes les chatteries en usage chez les belles-mères d’un -jour avec les petites d’Artinel. - - -CXLV - -Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui diable était-ce, en ce cas?... -La chronique ajoutait--mais la chronique est si menteuse!--que le -partner femelle d’Aloys, à ce souper au moins bizarre, ne rappelait en -rien madame d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum de -vertu aristocratique: ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un -être inférieur,--malheureusement charmant,--digne du mépris de toutes -les femmes; une espèce de tigresse... pour l’appétit seulement, qui -mangeait à belles dents de nacre, et qui, le corset plein du marbre -brûlant de la jeunesse, se trouvait assez peu sylphide pour préférer un -verre de champagne à de la rosée dans des fleurs! Ne croyons pas à la -chronique, madame. Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais -pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, donné avant -le dernier soupir de l’amour; mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys -avait le lendemain, à l’Assomption, toute la gravité de circonstance, -c’est-à-dire--qu’il était fort gai. - - -CXLVI - -Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochable. Il avait -la tenue d’usage: il portait un magnifique habit bleu, le second habit -de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis son premier mariage; -car il faut se marier en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. -En cela nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un signe -de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nous lorsque -nous nous marions;--ce qui prouve, disent les philosophes, l’unité de -l’esprit humain. - - -CXLVII - -Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté la bague de -rigueur,--cette bague qu’on appelle si singulièrement une _alliance_, -et qui n’est que le premier anneau de la chaîne qui n’a pas de bout. -Cette bague était un vrai chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin -d’Artinel et de Joséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si -bien que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle -d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, qui regardait fort -attentivement la symbolique cérémonie, se pencha vers moi et me dit: -«Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...» - - -CXLVIII - -«Est-il fou?--pensai-je--ou bien l’amour, si riche en développements -inattendus, l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» Mais il -ne remarqua point mon étonnement, ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta -point. «La bague d’Annibal--poursuivit-il--avait une pierre, et sous -cette pierre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette goutte -de poison que se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans pierre -qui renferment un poison plus subtil que celui d’Annibal; car c’est un -poison invisible. Seulement--ajouta-t-il avec une gaieté parfaite--ce -poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose: il tue -l’amour.» - - -CXLIX - -«Je vous en fais mon compliment,» lui dis-je.--Il vit que je l’avais -compris, et il ne repoussa point le compliment.--«Oui! vous avez -raison,--repris-je;--nous avons tous nos _bagues d’Annibal_ dans la -vie; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous -empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons...» - - -CL - -Joséphine eut donc, madame, une position dans le monde,--plus un mari -et trois belles jeunes filles, douces comme les moutons de madame -Deshoulières, à tourmenter,--ce qui est, il faut bien l’avouer, un -agréable passe-temps lorsqu’on s’ennuie.--Reste d’habitude ou manière -d’être aimable avec son mari, elle parle toujours de vertu avec la même -abondance, et personne ne lui connaît d’amant encore. - - -CLI - -Je parierais qu’elle n’en aura pas.--Cependant, avec les jeunes femmes -qui ont des maris ou des amants jeunes comme elles, elle avoue qu’elle -n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, et qu’elle l’a épousé par -pitié.--Regretterait-elle Aloys?... J’oubliais de vous dire, madame, -qu’Aloys alla à son bal de noces comme il était allé à sa messe de -mariage, et qu’il lui demanda l’honneur de la première contredanse, -puisque M. d’Artinel ne dansait pas.--Ce jour-là, il avait sans doute -avalé le crapaud que Champfort conseille--pour être un homme du -monde--d’avaler tous les matins avant de sortir de chez soi. - - - - -[Bandeau] - - -TABLE - - - _L’AMOUR IMPOSSIBLE_ - - Dédicace 3 - Préface 5 - - PREMIÈRE PARTIE - - I. Une Marquise au XIXe siècle 9 - II. La première entrevue 26 - III. Maulévrier 36 - IV. Le portrait 46 - V. L’aveu 55 - VI. Les dernières coquetteries 63 - VII. L’intimité 72 - - DEUXIÈME PARTIE - - I. La Comtesse d’Anglure 89 - II. Patte de velours 104 - III. Les fausses confidences 112 - IV. Le fond de l’abîme 121 - V. Explication 137 - VI. L’impénitence finale 148 - VII. La vie 158 - - _LA BAGUE D’ANNIBAL_ - - La Bague d’Annibal 181 - - - Paris.--Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.--4-4514. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 14: «septicisme» remplacé par «scepticisme» (on a affaire - au scepticisme de la société). - Page 52: «transcendental» remplacé par «transcendantal» (une - thèse d’amour transcendantal). - Page 53: «instint» remplacé par «instinct» (l’instinct du - ridicule). - Page 159: «rattrappant» remplacé par «rattrapant» (et - rattrapant le sang-froid perdu). - Page 314: «une» remplacé par «un» (digne d’un homme accoutumé à - la jugerie). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by -Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63634 *** diff --git a/old/63634-h/63634-h.htm b/old/63634-h/63634-h.htm deleted file mode 100644 index 8c79abc..0000000 --- a/old/63634-h/63634-h.htm +++ /dev/null @@ -1,9534 +0,0 @@ - -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" -"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> - <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=UTF-8" /> - <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> - <title>L'Amour impossible — La bague d'Annibal, - by Jules Amédée Barbey d'Aurevilly—A Project Gutenberg eBook</title> - <link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> - - <style type="text/css"> - -/* Titres */ -h1,h2,h3,h4 {text-align: center; 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BARBEY D’AUREVILLY</span></p> - -</div> - -<div class="chptr" style="width: 90%; padding: 1em 0; border: solid 3px #999; - max-width: 24em;"> - -<h1>ŒUVRES<br /> -<span class="cs5">DE</span><br /> -<span class="cs12">J. BARBEY D’AUREVILLY</span></h1> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="cent wesp cs12"><i>L’AMOUR IMPOSSIBLE</i></p> - -<hr class="hr10" /> - -<p class="cent wesp cs12"><i>LA BAGUE D’ANNIBAL</i></p> - -<div class="figcenter" style="margin: 2em auto 1em auto;"> -<img src="images/logo.jpg" alt="Logo FAC ET SPERA | AL" width="163" height="250" /> -</div> - -<p class="cent esp lh1"><span class="cs8">PARIS<br /> -ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</span><br /> -<span class="cs6">23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33</span></p> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_1"> - -<h2>L’AMOUR IMPOSSIBLE<br /> -<span class="cs6">CHRONIQUE PARISIENNE</span></h2> - -<div class="epigr"> -<p class="cs8">Il ne s’agit point de ce qui est beau -et amusant, mais tout simplement de -ce qui est.</p> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_3"> - -<p class="cent wesp lh2"><i>A Madame<br /> -la Marquise Armance D... V...</i></p> - -<p class="addr"><span class="smcap">Madame</span>,</p> - -<p>Je mets ce petit livre à vos pieds, et, fort heureusement, -c’est une bonne place, car probablement -il y restera. Les exigences dramatiques de notre -temps préparent mal le succès d’un livre aussi -simple que celui-ci. Il n’a pas l’ombre d’une prétention -littéraire, et vous n’êtes point une Philaminte: -j’ai donc cru pouvoir vous le dédier. Ce ne -serait qu’un conte bleu écrit pour vous distraire, -si ce n’était pas une histoire tracée pour vous faire -ressouvenir.</p> - -<p>Dans un pays et dans un monde où la science, -si elle est habile, doit tenir tout entière sur une -carte de visite (le mot est de Richter), j’ai pensé -qu’on devait offrir à l’une des femmes les plus spirituelles -et les plus aimables de ce monde et de ce -pays quelques légères observations de salon, écrites -sur le dos de l’éventail à travers lequel elle en a -fait tant d’autres qui valaient bien mieux, et qu’elle -n’a pas voulu me dicter.</p> - -<p class="lslt">Agréez, Madame, etc.,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></p> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_5"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_005.jpg" alt="" /> -</div> - -<h3>PRÉFACE</h3> - -<hr class="hr15" /> - -<p><i>Le livre que voici fut publié en 184... C’était un -début, et on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et -de goût horriblement aristocratique, cherchait encore -la vie dans les classes de la société qui évidemment -ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir -établir la scène de plusieurs romans, passionnés et -profonds, qu’il rêvait alors; et cette illusion de romans -impossibles produisit</i> L’Amour impossible. -<i>Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire de -l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or -l’âme et la vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs -jonquilles de l’époque où se passe l’action, sans -action, de ce livre auquel un critique bienveillant -faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:</i> -«une tragédie de boudoir».</p> - -<p>L’Amour impossible <i>est à peine un roman, -c’est une chronique, et la dédicace qu’on y a laissée -atteste sa réalité. C’est l’histoire d’une de ces -<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span> -femmes comme les classes élégantes et oisives—le</i> <span lang="en" xml:lang="en">high -life</span> <i>d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait -même plus se prononcer—nous en ont tant offert -le modèle depuis 1839 jusqu’à 1848. A cette -époque, si on se le rappelle, les femmes les plus -jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement -les plus parfaites, se vantaient de leur -froideur, comme de vieux fats se vantent d’être -blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites, -elles jouaient, les unes à l’ange, les autres -au démon, mais toutes, anges ou démons, prétendaient -avoir horreur de l’émotion, cette chose vulgaire, -et apportaient intrépidement pour preuve de -leur distinction personnelle et sociale, d’être inaptes -à l’amour et au bonheur qu’il donne... C’était -inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations -sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait</i> -Lélia,<i>—ce roman qui s’en ira, s’il n’est déjà -parti, où s’en sont allés l’</i>Astrée <i>et la</i> Clélie, <i>et -où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors -de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités -des sociétés sans énergie,—fortes seulement -en affectations.</i></p> - -<p>L’Amour impossible, <i>qui malheureusement est -un livre de cette farine-là, n’a donc guères aujourd’hui -pour tout mérite qu’une valeur archéologique. -C’est le mot si connu, mais retourné et moins -joyeux, de l’ivrogne de la Caricature: «Voilà -comme je serai dimanche.»—Voilà, nous! comme -nous</i> étions... <i>dimanche</i> dernier,<i>—et vraiment -<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span> -nous n’étions pas beaux! Les personnages de</i> -L’Amour impossible <i>traduisent assez fidèlement -les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne s’en -doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement -supérieurs. L’auteur, alors, n’avait pas assez -vécu pour se détacher d’eux par l’ironie. Toute duperie -est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens -sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages -au sérieux. Au fond, ils n’étaient que deux -monstres moraux, et deux monstres par impuissance,—les -plus laids de tous, car qui est puissant n’est -monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les -peignait, écrivait de la même main la vie de</i> Brummell, -<i>a, depuis, furieusement changé son champ -d’observation romanesque et historique. Il a quitté, -pour n’y plus revenir, ce monde des marquises de -Gesvres et des Raimbaud de Maulévrier, où non -seulement l’</i>amour <i>est</i> impossible, <i>mais le roman! -mais la tragédie! et même la comédie bien plus -triste encore!... En réimprimant ce livre oublié, il -n’a voulu que poser une date de sa vie littéraire, -si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà -tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon -marché. Il n’a plus d’intérêt pour l’espèce d’impressions, -de sentiments et de prétentions que ce -livre retrace, et la Critique, en prenant la peine -de dire le peu que tout cela vaut, ne lui apprendra -rien. Il le sait.</i></p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></p> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_007.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_9"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_009.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="sep3 cent esp cs16">L’AMOUR IMPOSSIBLE</p> - -<hr class="hr15" /> - -<h3><i>PREMIÈRE PARTIE</i></h3> - -<hr class="hr5" /> - -<h4>I<br /> -UNE MARQUISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-u.jpg" alt="U" width="96" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Un</span> soir, -la marquise de Gesvres sortit -des Italiens, où elle n’avait fait -qu’apparaître, et, contre ses habitudes -tardives, rentra presque aussitôt -chez elle. Tout le temps qu’elle était restée -au spectacle, elle avait, ou n’avait pas, écouté -cette musique, amour banal des gens affectés, -avec un air passablement ostrogoth, roulée -<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -qu’elle était dans un mantelet de velours écarlate -doublé de martre zibeline, parure qui lui -donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, -très seyante du reste au genre de beauté -qu’elle avait.</p> - -<p>Elle jeta d’une main impatiente dans la -coupe d’opale de la cheminée les pierres verdâtres—deux -simples aigues-marines—qu’elle -portait à ses oreilles; et, devant la glace qui -lui renvoyait sa belle tête, elle n’eut pas le sourire -si doux pour elle-même que toutes les -femmes volent à leur amant; elle n’essaya pas -quelque sournoise minauderie pour le lendemain; -elle n’aiguisa pas sur la glace polie une -flèche de plus pour son carquois. Il faut lui -rendre cette justice: elle était aussi naturelle -qu’une femme, qui n’est pas bergère sur le versant -des Alpes, peut l’être dans une chambre parfaitement -élégante, à trois pas d’un lit de satin.</p> - -<p>Bérangère de Gesvres avait été une des -femmes les plus belles du siècle, et quoiqu’elle -eût dépassé l’âge où les femmes sont réputées -vieilles dans cet implacable Paris qui pousse -chaque chose si vite à sa fin, on comprenait encore, -en la regardant, tous les bonheurs et -toutes les folies. Elle était de cette race de -femmes qui résistent au temps mieux qu’aux -hommes, ce qui est pour toutes la meilleure manière -d’être invincibles. Comme M<sup>lle</sup> Georges, -qu’elle n’égalait pas pour la divinité du visage, -<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span> -mais dont elle approchait cependant, elle avait -sauvé de l’outrage fatal des années des traits -d’une infrangible régularité; seulement, plus -heureuse que la grande tragédienne, elle ne -voyait point sa noble tête égarée sur un corps -monstrueux, le sphinx charmant, sévère, éternel, -finissant en hippopotame. Le temps, qui -l’avait jaunie comme les marbres exposés à l’air, -n’avait point autrement altéré sa forme puissante. -Cette forme offrait en Bérangère un tel -mélange de mollesse et de grandeur, c’était un -hermaphrodisme si bien fondu entre ce qui -charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue -et ce qui enivre, que jamais l’art et ses incomparables -fantaisies n’avaient rien produit de pareil. -Elle était fort grande, mais l’ampleur des -lignes disparaissait dans la grâce de leur courbure, -dans la plénitude et l’uberté des contours. -Sa tête, soutenue par un cou d’une énergie -sculpturale, était couverte de cheveux châtain -foncé, tantôt tombant à flots crêpés très clair -des deux côtés du visage, coiffure absurde avec -un visage comme le sien; tantôt tressés durement -le long des joues, ce qui commençait à -merveilleusement aller à son genre de physionomie; -ou enfin partagés parfois en bandeaux, -comme elle les avait ce soir-là, avec une émeraude -sur le front, ce qui était sa plus triomphante -et sa plus magnifique manière. Le front -manquait d’élévation; il n’était pas carré comme -<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> -celui de Catherine II; mais sous sa forme -toute féminine, il y avait dans sa largeur d’une -tempe à l’autre une force d’intelligence supérieure. -Les sourcils n’étaient pas fort marqués, -ni les yeux qu’ils couronnaient fort grands; -mais ces sourcils étaient d’une irréprochable -netteté, et ces yeux avaient un éclat si profond -qu’ils paraissaient immenses à force de lumière, -et que plus grands ils eussent semblé durs. -Les yeux étaient un trait caractéristique en -M<sup>me</sup> de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient -point de douceur, et restaient perçants et froids. -C’étaient les yeux d’un homme d’État de génie -qui comprendrait assez toutes choses pour n’avoir -le dédain de rien. Quand elle voulait—car -le monde lui avait appris ce qu’il aime—les -rendre caressants et tendres, ils devenaient -câlins et presque faux. Tout un ordre de sentiments -manquait à ce regard d’une flamme si -noire, qui n’était vraiment superbe que quand -il était attentif.</p> - -<p>Mais partout ailleurs se retrouvait la femme, -et même autour de ces yeux virils apparaissait -la trace meurtrie et changeante qui suffirait à -indiquer le sexe, si le sexe ne se trahissait ailleurs -dans d’adorables différences. En effet, la -largeur des joues voluptueusement arrondies, -le contour un peu gras du menton, et les morbidezzes -caressantes de la bouche, tout contrastait -avec l’étoile fixe du regard. Pour les femmes -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -qui cachent sous la délicatesse des lignes des -organes puissants et une vitalité profonde, il y -a une beauté tardive plus grande que les splendeurs -lumineuses et roses de la jeunesse. -M<sup>me</sup> de Gesvres était une de ces femmes, un -de ces êtres privilégiés et rares, une de ces impératrices -de beauté qui meurent impérialement -dans la pourpre et debout. Comme Ariane, -aimée par un dieu, elle se couronnait des -grappes dorées et pleines de son automne. Au -contour fuyant de la bouche, près des lèvres -souriantes et humides, à l’origine des plus aristocratiques -oreilles qui aient jamais bu à flots -les flatteries et les adorations humaines, on -voyait le duvet savoureux qui ombre d’une -teinte blonde les fruits mûrs, et qui donne soif -à regarder. Du front, l’ambre qui colorait cette -peau, blanche et mate autrefois, avait coulé -jusqu’aux épaules, que Bérangère aimait à faire -sortir de l’échancrure d’une robe de velours -noir, comme la lune d’une mer orageuse. On -eût dit que ce dos vaste et nu, qui renvoyait si -bien la lumière, avait brisé les liens impuissants -du corsage; il se balançait, avec une ondulation -de serpent, sur des reins d’une cambrure -hardie, tandis qu’au-dessous des beautés -enivrantes qui violaient, par l’énergie de leur -moulure, l’asile sacré de la robe flottante, se -perdait, dans les molles pesanteurs du velours, -le reste de ce corps divin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -Ce soir-là, elle n’avait pas la physionomie de -sa réputation. Elle passait pour une damnée -coquette,—damnée ou damnante, je ne sais -trop lequel des deux. Les hommes qui l’avaient -aimée ou désirée—nuance difficile à -saisir dans les passions négligées de notre temps—la -donnaient, en manèges féminins et en -grâces apprises, pour une habileté de premier -ordre. Comme, une fois sur la pente, on ne -s’arrête plus, on disait encore davantage; le -mot coquetterie n’est que le <i>clair de lune</i> de -l’autre mot qu’on employait. Du reste, que ce -soit une médisance ou une calomnie, une telle -réputation n’est pas une croix bien lourde quand -on a affaire au <ins id="cor_1" title="septicisme">scepticisme</ins> de la société parisienne, -et qu’on est jeune, spirituelle et jolie. -Avec cela toute croix n’est plus qu’une <i>jeannette</i>, -et peut se porter légèrement.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Gesvres portait la sienne sur de magnifiques -épaules avec le stoïcisme d’une beauté -qui répond à tout. Elle avait été une des femmes -les plus à la mode de Paris. Avant le temps où -l’on s’abdique, et où le sceptre de la royauté -des salons, frêle porte-bouquet en écaille, passe -à des mains plus jeunes, elle s’était éloignée -d’un monde qu’elle voyait toujours, mais par -plus rares intervalles. Elle quittait moins sa -douillette de soie grise et ses pantoufles de velours, -froc et sandales de ces belles ermites de -boudoir. On s’étonnait de ce changement -<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -accompli dans la vie de l’étincelante marquise: -on ne se l’expliquait pas. Belle et coquette, si -elle sentait sa beauté décliner, si elle n’y croyait -plus, pourquoi tant de coquetterie encore? et -si cette coquetterie était justifiée, pourquoi cet -éloignement du monde? Ah! sans doute, elle -était coquette! mais elle était plus que cette jolie -chose qui nous plaît tant et qui nous désole.</p> - -<p>Elle sonna,—une grande fille, faite à peindre, -l’air hardi et sournois tout ensemble, et -qu’elle appela Laurette, entra pour la déshabiller. -M<sup>me</sup> de Gesvres avait pour habitude de ne -jamais adresser la parole à ses femmes de service. -Elle évitait par là la glose d’antichambre -sur l’humeur de <i>Madame</i>. Elle tendit ses pieds -à Laurette qui, un genou à terre devant elle, se -mit à délacer ses brodequins. Pendant ce temps, -M<sup>me</sup> de Gesvres lisait une lettre qu’elle jeta sur -la cheminée après l’avoir lue et sans lui faire -l’honneur de la froisser.</p> - -<p>—Qu’il vienne, puisqu’il y tient,—dit-elle.—Qu’est-ce -que cela me fait? Il ne m’ennuiera -pas plus que tous les autres.—On le -voit, ce soir-là, l’ennui était le mal de M<sup>me</sup> de -Gesvres. Hélas! c’était son mal de tous les -jours. Non pas seulement cet ennui fatigué, nerveux, -assoupi, qui vient des autres, mais celui -que certaines âmes portent en elles-mêmes, -comme une native infirmité.</p> - -<p>C’est qu’elle était justement de cette race -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -d’âmes frappées dès l’origine et dans lesquelles -l’éducation, le monde, l’oisiveté orientale des -mœurs élégantes, tout avait entretenu et développé -cette disposition à l’ennui dont elle se -sentait la victime. Si elle avait eu quelque passion, -des regrets affreux—car c’est à cela -qu’aboutit l’inanité des souvenirs—auraient -du moins été une proie pour sa pensée ou ses -sentiments, deux choses si voisines dans les -femmes! Mais de passion, en avait-elle jamais -eu, et quoiqu’elle le dît, pouvait-on la croire? -Quand elle affirmait, en montrant ses dents -nacrées, qu’elle avait aimé autrefois avec énergie -et qu’elle avait horriblement souffert, on -ne pouvait s’empêcher de douter qu’il y eût eu -jamais quelque chose de violent dans un être -si parfaitement calme, et d’horrible dans un -être si parfaitement beau.</p> - -<p>Et pourtant, oui! elle avait aimé. Au début -de la vie, et peu de temps après son mariage, -la trahison d’un amant lui avait brisé le -cœur.</p> - -<p>Un jour cet amant, dans un accès de fureur -jalouse, lui brisa aussi une de ces épaules qu’elle -aimait à découvrir aux regards éperdus des -hommes. Dans la civilisation de la femme, une -épaule cassée est plus qu’un cœur brisé, sans -nul doute. M<sup>me</sup> de Gesvres ne voulut point revoir -son amant.</p> - -<p>Elle passa presque une année dans la solitude -<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -la plus complète. Son mari traînait des -velléités d’ambition à la suite de l’ambassadeur -de France à Saint-Pétersbourg. Il laissait -à sa femme toute la liberté dont jouit -une veuve. Après son année de solitude, -elle reparut plus brillante que jamais. A la -coquetterie d’instinct, elle ajouta la coquetterie -de réflexion. Le monde lui donna une -foule d’amants qu’elle ne prit pas. Il est vrai -que le monde avait pour lui ces probabilités et -ces apparences qui décident de tout dans un -procès criminel. Mais quoi qu’il en pût être, -le vieux juge fut dupé, et l’opinion publique -mystifiée.</p> - -<p>Comme toutes les femmes qui ont quelque -distinction dans l’esprit et cette froideur de sens, -distinction non moindre et la prétention un -peu hautaine des vicomtesses de notre époque, -M<sup>me</sup> de Gesvres ne trouvait plus les hommes -bons que pour des commencements d’aventures -dont les dénoûments restaient bientôt impossibles. -En vain l’imagination avait dit <i>oui</i>; le -bons sens fortifié par l’expérience répondait <i>non</i> -tout haut et toujours. Ainsi la vie de cette -femme avait-elle contracté dans ses moindres -actes une pureté fille de la sanité de l’esprit,—la -seule pureté qui puisse exister dans le monde -de corruptions charmantes où nous avons le -bonheur de vivre.</p> - -<p>C’était là le beau côté de la marquise de -<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> -Gesvres, mais elle l’estimait sans doute beaucoup -moins qu’il ne valait. On ne lui avait jamais -appris à se préoccuper de ce qu’il peut y avoir -de moral et d’élevé dans une situation ou dans -une habitude de la pensée. Cet intérêt profond -et immatériel que certaines âmes orgueilleuses -tirent d’elles-mêmes lui avait toujours manqué; -elle n’y songeait pas. Le seul intérêt qu’elle -comprît était plus vulgaire, mais aussi plus aimable -(aimable est un mot inventé par la vanité -des autres), puisque cet intérêt prenait sa source -dans des sentiments partagés.</p> - -<p>Aussi faisait-elle bon marché de ce qui la rendait -une noble créature sous des apparences bien -légères. Elle avait grand tort; mais vous le lui -auriez dit que l’indomptable enfant gâté qu’elle -était vous aurait regardé avec un air de scepticisme -et de lutinerie, et vous eût envoyé promener, -vous et vos sublimes raisonnements. -Elle croyait tellement en elle-même, elle poussait -la fatuité d’être belle jusqu’à un tel vertige, -qu’elle n’imaginait pas que cette expression de -malice triomphante et de moquerie pût faire -tort à sa beauté même et former une dissonance -avec l’ensemble de ses traits sévères, réguliers, -harmonieux.</p> - -<p>Et cependant ce culte de sa beauté n’était -pas si grand qu’il lui donnât les émotions que -sa nature et son désir secret exigeaient. Il lui -aurait fallu un autre être à admirer et à aimer -<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> -que celui qu’elle rencontrait périodiquement -chaque soir et chaque matin dans la glace de -son alcôve. Elle n’en convenait pas vis-à-vis -d’elle-même, car nos petits systèmes de fausseté -à l’usage du monde nous suivent beaucoup plus -loin qu’on ne croit: ils adhèrent à la conscience -et s’introduiraient jusque dans nos prières à -Dieu, si nous en faisions. Peut-être est-ce aller -trop loin, nonobstant, que de dire qu’elle ne -convenait pas de ce besoin d’affection tant de -fois trompé déjà. Elle le masquait plutôt. Elle se -donnait les airs élégiaques de torche fumante. -Mais quoiqu’on pensât que le pied qui avait -éteint et renversé un pareil flambeau dût être -celui d’un grand profane ou d’un grand habile -en fait de bonheur, on souriait d’incrédulité à -ces discours sur la consommation définitive de -sa faculté d’aimer, car s’il est beaucoup de -femmes qui se prostitueront toujours en se -donnant, vu la bassesse ordinaire des amants -favorisés et des hommes en général, il n’est pas -certain pour cela que les cœurs aimants soient -radicalement corrigés des mouvements généreux. -Autrement, la première épreuve malheureuse -serait une garantie plus solide qu’elle n’a -coutume de l’être en réalité.</p> - -<p>Ces airs-là, du reste, n’étaient que des caprices -en M<sup>me</sup> de Gesvres; ils n’entraient point -dans son attitude ordinaire; mais, comme elle -était fort mobile, après avoir tourné le -<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -kaléidoscope de plusieurs manières ils ne manquaient -jamais d’arriver. Ils devenaient même -souvent le point de départ d’une théorie que -beaucoup de femmes se permettent, et qui restait -théorie dans la bouche de M<sup>me</sup> de Gesvres, -à cause justement de ces qualités précieuses que -nous avons indiquées: la froideur des sens et -la hauteur de son esprit. Cette théorie, à l’usage -de tout ce qui est corrompu, ne va rien moins -qu’à tuer la probité dans les sentiments les plus -beaux et les relations les plus chères. C’est une -déclaration d’indépendance,—ou plutôt une -vraie déclaration de brigandage. Parce que l’on -a été malheureuse une fois, parce qu’on a fait un -choix indigne, on se croit hors du droit commun -en amour. On se promet de la vengeance en -masse, envers et contre tous. On mâche ses -balles; on empoisonne ses flèches et ses puits. -C’est de la justice sur une grande échelle, c’est du -talion élargi. Mais, comme l’on proclame bien -haut ce qui serait peut-être dangereux si on voulait -garder le silence, on donne du cœur à l’ennemi -en lui annonçant le fil de l’épée. Quand -M<sup>me</sup> de Gesvres parlait des tourments qu’on devait -infliger aux hommes, et qu’elle paraissait -résolue à leur en prodiguer sans compter, n’allumait-elle -pas elle-même le phare sur l’écueil?</p> - -<p>Ainsi elle avait le langage de la corruption -et elle n’était pas corrompue, et l’ennui renforçait -encore ce langage, auquel le monde se -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -prenait avec son génie d’observation ordinaire. -Elle répétait qu’<i>il fallait tout faire, si tout amusait</i>; -principe fécond en nombreuses conséquences -et dont, cynique de bonne compagnie, -elle entrevoyait fort bien la portée. Seulement, -si l’on eût invoqué le principe en son nom, si l’on -se fût réclamé contre elle de la bravoure de sa -parole, elle aurait mis bien vite sa fierté à couvert -sous l’interrogation assez embarrassante: -«Vous ai-je dit, monsieur, que cela m’amusât?»</p> - -<p>Laurette s’en était allée après avoir mis aux -pieds de sa belle maîtresse les molles pantoufles, -nourrices de la rêverie. Elle l’avait déshabillée -pendant le temps que j’ai essayé de faire connaître -un peu en gros et rapidement le caractère -qui doit donner la vie à ce récit. M<sup>me</sup> de Gesvres -restait assise sur un espèce de divan très -bas. Elle avait repris la lettre jetée par elle -dans la coupe irisée où elle avait déposé les -aigues-marines de ses oreilles. Elle se mit à -relire nonchalamment cette lettre si vite parcourue -et qui disait:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Madame,</p> - -<p>«Une de vos amies, M<sup>me</sup> d’Anglure, a eu la -bonté de vous parler de moi quelquefois. Je n’ose -croire à un intérêt qui me flatterait trop, ne fût-il -que la curiosité la plus simple. Mais vous avez -eu la grâce de dire à M<sup>me</sup> d’Anglure qu’elle pouvait -m’amener à vos pieds. Ce n’est pas là -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -précisément le mot que vous avez dit; mais c’est ma -pensée. Retournerez-vous contre moi l’absence de -M<sup>me</sup> d’Anglure, qui ne doit revenir à Paris qu’au -commencement du printemps, et ne me permettrez-vous -pas, madame, de me présenter seul chez -vous?</p> - -<p class="lslt">«Agréez, madame, etc.,</p> - -<p class="rsign">«<span class="smcap">R. de Maulévrier</span>»</p> - -</div> - -<p>C’était, comme l’on voit, un billet fort simple -pour demander une chose plus simple encore: -le droit de se présenter et la faveur d’être reçu, -ce qu’il y a au monde de plus officiel dans nos -mœurs.</p> - -<p>Le billet avait raison quand il disait que -M<sup>me</sup> de Gesvres avait exprimé à M<sup>me</sup> d’Anglure -le désir de voir chez elle M. de Maulévrier. Il -avait tort quand il ajoutait <i>qu’il n’oserait croire</i> -et toute la sournoiserie de modestie hypocrite -qui suivait. Personne n’était moins modeste -que M. de Maulévrier, et il osait très bien croire -à l’intérêt qui devait le flatter le plus.</p> - -<p>Il faut bien dire, car c’est la vérité, que -M. de Maulévrier était l’amant de M<sup>me</sup> d’Anglure, -et que celle-ci, liée avec la marquise de -Gesvres, lui avait raconté dans des confidences -intimement ennuyeuses pour l’amie chargée du -rôle d’écouter, tous ses impertinents bonheurs. -Jeune, expansive, enthousiaste, M<sup>me</sup> d’Anglure -avait fait de M<sup>me</sup> de Gesvres le témoin de bien -des folles larmes. Comme M<sup>me</sup> de Gesvres allait -<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span> -peu dans le monde et que M. de Maulévrier -était fort blasé sur les plaisirs qu’on y goûte, -il n’était pas étonnant qu’ils ne s’y fussent jamais -rencontrés. D’un autre côté, dans le temps -du <i>règne</i> de M<sup>me</sup> de Gesvres, M. de Maulévrier -ne vivait point à Paris.</p> - -<p>Une chose qui prouve admirablement en faveur -de notre société actuelle, c’est qu’autant -on se perd corps et âme dans le mariage, autant -on reste à la surface du monde au sein de -l’amour le plus profond et le plus vrai. Un -homme gagne cent pour cent aux yeux de -toutes les femmes quand il passe pour avoir -cette rareté grande, une véritable passion dans -le cœur. C’est une distinction inappréciable, -une décoration qui sied à l’air du visage; cela -<i>fait bien</i>, comme diraient des femmes de l’ordre -de la Toison d’or sur une cravate de velours -noir. Malgré la démocratie qui nous emporte, -la Toison d’or aura encore pendant longtemps -un très grand charme de parure; mais quand -on ne l’a pas à s’étaler sur la poitrine, un attachement -très avoué pour une femme en particulier -pose merveilleusement auprès des autres.</p> - -<p>Et en sa qualité de femme, la marquise de -Gesvres subissait cela comme les moins distinguées -de son espèce. Aussi, plus d’une fois -avait-elle demandé des détails à M<sup>me</sup> d’Anglure -sur la <i>grande passion</i> de M. de Maulévrier. Le -diable sait seul probablement ce qui se passait -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -dans sa tête pendant que M<sup>me</sup> d’Anglure répondait -longuement à ses questions. Il y avait -peut-être le singulier intérêt qui s’attache pour -toute femme à un amour qui n’est pas pour -elle; peut-être aussi un peu de malice, car -M<sup>me</sup> d’Anglure paraissait un peu sotte à sa -tendre amie, et celle-ci s’était étonnée plus -d’une fois qu’une pareille femme eût pu fixer -un homme du mérite de M. de Maulévrier.</p> - -<p>En effet, M. de Maulévrier avait un mérite -incontesté dans le monde; il y jouissait d’une -réputation superbe d’homme d’esprit qui, -comme la Fortune, était venue s’asseoir à sa -porte sans qu’il lui eût fait la moindre avance. -Son indolence était telle qu’on pouvait le voir -cinquante fois de suite et ne pas connaître, -comme l’on dit, la couleur de ses paroles. Eh -bien! son silence lui réussissait. On le respectait -comme un serpent engourdi; il passait, à -raison ou à tort peut-être, mais enfin il passait -pour un homme supérieur.</p> - -<p>Cette réputation était venue jusqu’à M<sup>me</sup> de -Gesvres. Aussi lui semblait-il étrange que M. de -Maulévrier eût eu la méprise d’un amour sérieux -pour M<sup>me</sup> d’Anglure; comme si l’esprit -était nécessaire pour se faire aimer, quand on a -des manières pleines d’élégance et un genre de -beauté très relevé et vraiment patricien! Ces -avantages si nets, M<sup>me</sup> d’Anglure les possédait -à un degré éminent; que lui fallait-il davantage? -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -M<sup>me</sup> de Gesvres, qui jugeait un peu trop -l’amour du point de vue commun à toutes les -relations de la vie, croyait bonnement que l’esprit -était la perle des dons que Dieu a répandus -sur les femmes, et le <i>Régent</i> de leurs couronnes. -Petit enfantillage égoïste, ordinaire aux personnes -spirituelles qui ont la modestie d’ignorer -que tout l’esprit du monde ou du diable ne -vaut pas le plus léger mouvement d’éventail -quand il s’avise d’être gracieux.</p> - -<p>Et tout cela aurait dû, à ce qu’il semblait, -donner à M<sup>me</sup> de Gesvres l’intérêt de la visite -qu’elle attendait le lendemain. Mais sa pensée -était si lasse, la nuit l’affaissait tellement sur -elle-même, qu’elle était aussi déprise de tout -que jamais en regardant sans voir le cachet qui -fermait la lettre de M. de Maulévrier.</p> - -<p>A quoi pensait-elle?—Elle ne pensait pas. -Elle avait la torpeur de cet ennui qui noyait -sa vie. Nulle préoccupation n’influait sur sa -manière d’être. Nul pressentiment ne l’avertissait -de la nouvelle ère que le lendemain -commencerait pour elle. Les pressentiments -n’atteignent jamais que les êtres chez qui -l’imagination domine et le corps languit. Or, -M<sup>me</sup> de Gesvres avait beaucoup trop d’esprit -pour avoir de l’imagination, et son corps ne -languissait pas plus que les torses de Rubens.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_26"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_026.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>II<br /> -LA PREMIÈRE ENTREVUE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> lendemain, M<sup>me</sup> de Gesvres alla -au bois, malgré l’humidité déjà -froide des matinées d’octobre. En -revenant de sa promenade, elle fit -quelques visites et rentra pour recevoir M. de -Maulévrier.</p> - -<p>Celui-ci vint peu de temps avant l’heure où -l’on dîne, et comme l’on était en octobre et -que, d’ailleurs, l’appartement de M<sup>me</sup> de Gesvres -était drapé avec toutes les prétentions au mystère -qu’ont tant de femmes qui n’ont rien à -cacher, ils se virent à peine, tout en se parlant -d’assez près.</p> - -<p>Ainsi ils commencèrent par où les autres -finissent, car l’esprit est la dernière chose que -l’on montre dans ces premières rencontres qu’on -appelle <i>faire connaissance</i>, et l’air, la figure et -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -la pose y sont presque tout dès l’abord; le -reste vient après, s’il y a un reste, lequel, par -parenthèse, n’est jamais accepté que sur le pied -où l’air, la figure et la pose l’annoncent: chose -absurde, mais souveraine.</p> - -<p>La conversation fut ce qu’elle est toujours -quand on se voit pour la première fois. Cependant, -comme ils étaient assez curieux de -se connaître l’un et l’autre, à cause de ce qu’ils -avaient entendu dire en bien ou en mal de -leurs augustes personnes, ils montrèrent plus -d’entrain dans leur conversation qu’on n’était -en droit d’en attendre d’une femme ordinairement -ennuyée et d’un homme ordinairement -indolent. Ils s’animèrent, ils firent feu de -temps à autre avec la parole, et enfin ils se -<i>parurent</i> réciproquement très spirituels. Vivant -sous l’empire de la civilisation parisienne, et -n’étant plus ni l’un ni l’autre au début de la -vie (M<sup>me</sup> de Gesvres avait trente-deux ans et -M. de Maulévrier vingt-sept), c’était la seule -sensation qu’ils devaient se donner. Ils ne pouvaient -éprouver ces ridicules embarras qui -prédisposent à l’amour et qui constituent à la -première entrevue le douloureux bonheur -d’être ensemble.</p> - -<p>Ils parlèrent fatalement de M<sup>me</sup> d’Anglure, -puisqu’elle était le nœud de leur connaissance. -Ils en parlèrent avec une sobriété et un goût -parfaits, comme l’on doit parler de son ami et -<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span> -de sa maîtresse dans un monde où l’on est -obligé de montrer l’indifférence la plus dégagée -à propos de ses meilleurs sentiments. Aux -termes où ils en étaient, nulle allusion à la liaison -de M<sup>me</sup> d’Anglure et de M. de Maulévrier -n’était possible entre gens de si bonne compagnie. -Qui des deux se la serait permise fût tombé -dans le mépris de l’autre immédiatement.</p> - -<p>Cette réception presque dans la nuit, grâce -à l’heure avancée d’un jour d’octobre et aux -obscurités de l’appartement, impatientait un -peu M. de Maulévrier. Il y avait bien du feu -dans la cheminée, mais c’était un brasier dont -la lueur ne remontait pas jusqu’au visage de -M<sup>me</sup> de Gesvres, et dont le reflet mourait sur -des pieds irréprochables dans leur svelte forme, -mais pleins de puissance, et qui s’appuyaient -avec plus d’aplomb que de légèreté sur un -coussin de velours.</p> - -<p>Laurette fit cesser toutes les impatiences intérieures -de M. de Maulévrier. Elle apporta -une petite lampe d’albâtre qui déversait une de -ces fausses et charmantes lumières comme le -génie du mal, le diable en personne, a dû en -inventer pour l’usage des femmes qui font ses -affaires dans ce monde; car tout ce qui est -mensonge leur va à merveille, et cette lumière -est une flatterie.</p> - -<p>Le coup d’œil de part et d’autre fut aussi -assuré que rapide.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -—Je vous connaissais, monsieur,—dit -M<sup>me</sup> de Gesvres.</p> - -<p>—Et moi aussi, madame, je vous connaissais,—répondit -M. de Maulévrier.</p> - -<p>Ils s’étaient vus, la veille, aux Italiens. M. de -Maulévrier, qui était seul dans sa loge, n’avait -pu demander à personne quelle était cette -femme enveloppée dans sa pelisse pourpre avec -un air si antidilettante, et M<sup>me</sup> de Gesvres -avait très bien remarqué l’élégance d’un homme -dont la physionomie indifférente avait l’air que -nous pourrions supposer aux paresseuses divinités -de Lucrèce.</p> - -<p>Mais l’attention de M<sup>me</sup> de Gesvres pour un -homme dont les regards obstinément fixés sur -elle devaient avoir le velouté d’un hommage, -ne dura que quelques instants. Gâtée par les -prosternements des hommes, objet des plus -ardentes contemplations, cible ajustée par toutes -les lorgnettes, M<sup>me</sup> de Gesvres se détourna -bientôt de cet homme de plus qui probablement -l’admirait. Comme ce soir-là était un de ses -plus cruels moments d’ennui, elle sortit bien -avant la fin du spectacle, et ne se douta point -que la lettre qui lui fut remise en descendant -de voiture fût précisément du seul être qui -dans la soirée l’eût fait sortir, pour une minute, -de ses anéantissements.</p> - -<p>Par un hasard unique dans les annales de -M<sup>me</sup> de Gesvres, la seconde impression que -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -lui causa M. de Maulévrier fut dans le même -sens que la première. Comme l’on dit dans le -monde, avec une élégance positive et un peu -abstraite, elle le <i>trouva bien</i>; toutes les plus -passionnées admirations venant expirer à ce -mot suprême, les colonnes d’Hercule de l’éloge -dans l’appréciation des gens bien appris.</p> - -<p>Quant à elle, il était évident qu’elle était -moins belle aux yeux de M. de Maulévrier, -vêtue de gris comme elle l’était alors et avec -un bonnet,—charmant pour qui n’eût été -que jolie,—que la veille, les cheveux plaqués -aux tempes, l’émeraude flamboyante au front, -et ses larges flancs respirant puissamment dans -la peau de bête fauve qui doublait sa mante -écarlate. Il y avait entre cette espèce de panthère -étalée dans la cage d’une loge au Théâtre-Italien -et la Parisienne sédentaire, assise près -du foyer, sur sa causeuse, une différence immense, -infranchissable,—celle du rose pâle -de ses gorgères.</p> - -<p>Mais quelles que fussent leurs impressions -à tous les deux, ils ne s’en cachèrent pas plus -qu’ils ne s’en communiquèrent le secret. Ils -ne pouvaient encore se mentir l’un à l’autre, -privilège d’une connaissance plus étroite et -d’une intimité plus grande. Seulement, ils -mentirent à M<sup>me</sup> d’Anglure en lui écrivant leur -opinion l’un sur l’autre, M. de Maulévrier -dans la soirée de cette première entrevue, et -<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> -M<sup>me</sup> de Gesvres huit jours après, comme si -c’était en elle paresse pleine d’indifférence, -mensonge de plus!</p> - -<p>Voici quelques-uns des mensonges de M. de -Maulévrier:</p> - -<p>«Vous m’avez quelquefois reproché, ma -chère Caroline, la prétention au coup d’œil -d’aigle et à la vérité de la première impression. -Une fois de plus, une fois encore, je -vais vous donner des armes contre moi. Vous -grondez si bien et d’une voix si douce, que -je désire beaucoup plus vos gronderies que -je ne les crains. Je sors de chez M<sup>me</sup> de -Gesvres. Je viens de voir cette fière beauté -si renommée, et qui tout crûment me déplairait -si elle n’était pas votre amie.</p> - -<p>«Hier, je l’avais aperçue aux Italiens, sans -me douter que ce fût elle. De loin, aux lumières, -elle produit un effet assez imposant, -mais de près et de plain-pied on s’arrange -peu de tout ce grandiose. Franchement, -quand on n’est pas impératrice de Russie et -qu’on n’a pas empoisonné son mari, il ne -sied pas en Europe d’avoir un genre de -beauté comme celui-là.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> de Gesvres, qui n’est qu’une des -femmes les plus élégantes de Paris et qui n’a -jamais empoisonné de mari, car à quoi bon -dans nos mœurs actuelles? est une coquette -éblouie et gâtée par les éloges, les admirations, -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -les fausses amitiés et les faux amours, -et qui n’entend pas plus les intérêts de sa -beauté que s’il n’y avait pas de glace sur la -cheminée et d’instinct de femme dans son -cœur. Je l’ai trouvée mise comme vous auriez -pu l’être, ma chère belle, vous d’une -beauté si molle et si pure! Comme vous, elle -ose bien fermer à demi ces yeux qui ne sont -pas trop grands, je vous jure, et qui, je crois, -sont aisément durs. Mais ce qui est en vous -abandon et charme n’est en elle que chatterie -et perpétuels artifices. Elle travaille immensément -son sourire, mais elle ferait bien -mieux de l’attendre que de l’appeler.</p> - -<p>«Rien dans ce que je lui ai entendu dire ne -justifie la réputation de personne d’esprit -qu’on lui a faite. D’ailleurs, l’esprit d’une -femme est tout ce qui semble l’expression de -son âme, et si M<sup>me</sup> de Gesvres a de l’âme (car -vous la dites bonne, compatissante, dévouée), -rien n’en passe à travers sa beauté opaque -qui n’étincelle jamais que du feu d’une plaisanterie, -ou du désir de paraître plus grande -qu’elle ne l’est en réalité, etc., etc.»</p> - -<p>C’est ainsi que M. de Maulévrier rendait -compte à la charmante petite d’Anglure de sa -visite à M<sup>me</sup> de Gesvres. Le jugement qu’il -venait d’écrire, quoique vrai en plusieurs endroits, -et en se tenant aux surfaces d’une nature -féminine qui ne manquait pourtant pas d’une -<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -certaine profondeur, ce jugement était complètement -faux d’après les sensations de celui qui -l’avait écrit. La beauté de M<sup>me</sup> de Gesvres, si -critiquée, l’avait au fond trouvé très sensible, -et ni la robe inharmonieuse de soie gris de -perle, d’une teinte trop indécise et trop pâle, -ni ces rubans roses, noués sous ce menton qui -avait la matidité du marbre et l’idéalité du ciseau -grec, ni ces sourires bassement mendiants -de coquette, ni ces regards mi-clos à dessein -et voluptueux à froid, n’avaient empêché M. de -Maulévrier de regarder M<sup>me</sup> de Gesvres comme -la plus belle créature qu’il eût jamais vue, et -la plus <i>tentatrice</i> pour son imagination blasée -d’homme du monde et ses sens expérimentés -de vingt-sept ans.</p> - -<p>Il est vrai que depuis quatre immenses mois -il était lassé de cette beauté de camélia élancé, -mol et pur, que M<sup>me</sup> d’Anglure possédait à un -degré si éminent; de toute cette jeunesse virginale -encore, malgré deux années d’un mariage -consommé seulement, à ce qu’il semblait, dans -l’écartèlement de deux écussons sur la portière -d’une voiture; de toutes ces fragilités d’albâtre, -de toutes ces délicatesses infinies qui -faisaient de M<sup>me</sup> d’Anglure une friandise si recherchée -par les sybarites intellectuels de l’amour -moderne. Et ce n’est pas tout encore: il -était fatigué aussi de l’imperturbable tendresse -qu’on lui montrait, et de cette bêtise pleine de -<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -charme qu’aimaient Rivarol et Talleyrand et -qui est le majorat des femmes tendres. Ces -dispositions, que lui seul appréciait, furent -peut-être la cause de son admiration spontanée -pour M<sup>me</sup> de Gesvres. Du moins cela la prépara-t-il. -Le monde reconnaissait à M<sup>me</sup> de -Gesvres beaucoup plus que cet esprit, le seul -exigible dans les femmes, et qu’elles ont en -commun, quand elles sont jolies, avec les pêches -mûres et les roses mousse entr’ouvertes. Or -cette opinion du monde pouvait influer sur -M. de Maulévrier, qui n’était pas du tout un -philosophe, et qui, dans ses fantaisies et ses -préférences, n’avait pas le mauvais goût héroïque -de mépriser l’opinion.</p> - -<p>Quant à M<sup>me</sup> de Gesvres, les mensonges -qu’elle écrivit à son amie M<sup>me</sup> d’Anglure furent -beaucoup plus courts, et par conséquent beaucoup -plus profonds que ceux de M. de Maulévrier. -Si tout homme ment, dit le sage, toute -femme ment aussi, mais beaucoup mieux. Au -lieu d’arranger agréablement de petites faussetés -en manière d’opinion, comme n’avait pas -manqué de faire M. de Maulévrier, M<sup>me</sup> de -Gesvres eut l’art de glisser dans une lettre sur -la façon de poser les volants et la forme nouvelle -des turbans de l’hiver, un: «A propos, -ma chère, j’ai vu M. de Maulévrier. Mon -Dieu, comment est-il possible que vous vous -soyez compromise pour cet homme-là!» Il -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -y avait dix-huit mois, en effet, que M<sup>me</sup> d’Anglure -avait été jugée compromise par les soins -qu’elle agréait de M. de Maulévrier. La phrase -de M<sup>me</sup> de Gesvres le rappelait avec une charmante -cruauté de compatissance. Tout le génie -de la femme respirait dans ce repli épistolaire. -C’était tout à la fois mensonge et perfidie, -masque et stylet.</p> - -<p>Cependant, comme M. de Maulévrier était -en vacances de cavalier servant par l’absence -de M<sup>me</sup> d’Anglure, il ne trouva rien de mieux -à faire que de retourner chez la marquise. Elle -avait pris son air de reine pour lui dire qu’elle -était toujours chez elle à quatre heures. C’était -de tous les airs que sa mobile coquetterie et ses -talents de comédienne lui inspiraient, et qui -semblaient plus nombreux et plus étonnants -que les merveilleuses robes de Peau d’Ane, celui -qui allait le mieux à son genre de physionomie, -comme le rouge était la couleur qui -seyait le plus à son teint.—M. de Maulévrier, -qui trouvait une nuance de bassesse dans la -courtoisie des hommes vis-à-vis des femmes, -et que M<sup>me</sup> d’Anglure avait dressé au rôle de -sultan, ne fut point blessé de l’assurance avec -laquelle on lui prescrivait presque de venir. -Avec ses idées sur la position des femmes au -dix-neuvième siècle et les habitudes de toute -sa vie, cela ressemblait à de la prédestination.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_36"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_036.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>III<br /> -MAULÉVRIER</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> marquis Raimbaud de Maulévrier -était un de ces élégants patriciens -comme il s’en détache quelquefois -sur le fond commun de notre -société bourgeoise; mais tout patricien qu’il -fût, c’était un homme d’une raison trop affermie -pour se méprendre aux tendances de son -époque et pour se faire le Don Quichotte d’un -temps épuisé. Élevé par une famille gardienne -fidèle de bien des préjugés sur les classes auxquelles -écherra le pouvoir de l’avenir, il n’avait -accepté aucune des illusions qui font de -quelques jeunes nobles de nos jours des oisifs -frémissants et superbes, ne voulant pas se mêler -aux promiscuités de la mauvaise compagnie. -Ce mot lui-même sent l’illusion que -M. de Maulévrier ne partageait pas. C’est une -<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> -épave d’une société naufragée, poussée par le -flot de l’habitude dans le langage du temps présent. -Il ne peut plus y avoir, en effet, de mauvaise -compagnie pour une nation qui a mis l’égalité -dans son code, et qui trouvera peut-être -un de ces matins dans ses mœurs la nécessité -du suffrage universel<a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a>. Cette appréciation exacte -et désintéressée des choses, qui aurait fait de -M. de Maulévrier un homme d’État si derrière -cette appréciation il y avait eu l’ambition qui -l’applique et qui l’utilise, l’avait empêché de -jouer au pastiche, comme tous les pauvres -jeunes gens ses contemporains. C’était un dandy -de son époque, et rien de plus. Seulement, -pour n’avoir été rien de plus, pour s’être arrêté -à ce point juste dans la réalité de son temps, -pour n’avoir singé ni Byron, ni Alfieri, ni Lovelace, -ni Don Juan, ces physionomies devant -lesquelles tout ce qui en avait une la grima, -pour avoir échappé au néo-christianisme, aux -préoccupations moyen-âge, et pour être demeuré -dans l’insouciante vérité ou le doute insouciant -de sa nature, il avait fallu une certaine -force d’inertie rebelle aux entraînements -du dehors, ou une raison supérieure. Cette raison -supérieure, M. de Maulévrier l’aura plus -tard sans nul doute, mais la coupe de ses vêtements -était alors d’une trop grande élégance -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -pour que l’indolence de sa personne ne fît pas -la moitié de la puissance de sa raison. C’était -comme le dernier archevêque de Rohan, qui -devint prêtre parce que sa femme était morte -pour avoir mis le feu à sa jupe, mais qui, à -cause de la beauté même des dentelles de son -rochet d’archevêque, faisait un peu tort à la -magnifique réputation de son chagrin.</p> - -<div class="fnotes"> -<p><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A"><span class="label">[A]</span></a> -Elle l’y a trouvé.</p> -</div> - -<p>Au reste, s’il avait été préservé par les défauts -et les qualités de son esprit des imitations -tourmentées d’une époque de perroquets et de -singes, M. de Maulévrier n’était ni plus vrai -ni plus naturel qu’on ne l’est ordinairement à -Paris. A Paris, qui est vrai maintenant? Le -naturel n’est plus que la superstition de quelques -femmes charmantes; mais ces femmes -charmantes mettent une nuance de rouge vers -quarante ans, et donnent tous les soirs sur leurs -canapés dix démentis à leurs principes religieux, -en fait de naturel et de vérité. Seulement, -comme l’apprêt et la fausseté de M. de -Maulévrier n’étaient ni l’apprêt ni la fausseté -des autres, il paraissait fort affecté à cette société -affectée qui lui reprochait sans cérémonie -d’être fat, ce mot compromis par les sots, mais -que les gens d’esprit relèvent. Certes! si l’on -entend par fatuité une excellente et imperturbable -bonne opinion de soi-même qui faisait -rarement l’hypocrite, M. de Maulévrier méritait -un peu ce nom terrible que les femmes -<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -appliquent d’une façon presque imprécatoire à -l’homme qui ne met pas toute sa gloire à les -aimer, et dont la vanité n’est pas la très humble -servante de la leur. Cette bonne opinion, quand -on l’a, se montre surtout dans les relations du -monde avec les femmes, par l’emploi d’une -politesse froide et réservée, bien éloignée des -câlineries et des vertèbres de serpent qu’il fallait -avoir autrefois, quand c’était un honneur -de recevoir, comme le maréchal de Bassompierre, -six mille lettres d’amour écrites par des -mains différentes. Alors la fatuité consistait en -une magnifique impudence qui disait les choses -haut et net, faisait la roue sous tous les lustres, -et gardait fièrement après rupture le portrait de -toutes ses maîtresses pour orner sa petite maison. -Aujourd’hui, la fatuité ne ressemble plus -à tout cela; elle n’est plus de l’impertinence -dans le mot qu’on dit, mais dans le silence -qu’on garde. Elle ne conquiert plus; elle attend. -Elle est nonchalante comme Cléopâtre. Elle ne -fait plus de sièges; elle en soutient. Dans notre -temps, les hommes véritablement fats et d’une -certaine valeur de vanité sociale ne font plus -la moindre avance aux femmes, mais se renferment -avec elles dans un bégueulisme dégoûté -et convenable tout ensemble, qui est du -plus majestueux effet. A cette heure, Richelieu -ne se recommencerait pas sans un immense -ridicule. Les Richelieu de notre âge -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -portent des jupons: ils sont femmes. Si autrefois -un homme ne se comptait que par le nombre -de femmes écrites sur sa liste, les femmes d’aujourd’hui -ne se comptent que par l’hécatombe -de sots cotés en amoureux sur leurs chastes -albums, et c’est ainsi que d’un siècle à l’autre -les rôles ont été intervertis.</p> - -<p>Cette idée sur les femmes et leur destination -actuelle appartenait à M. de Maulévrier, -et devait influer sur sa conduite. Jusque-là, du -moins, elle y avait influé. Comme les <i>coups de -foudre</i> n’existent pas pour les fils de ceux qui -ont vu la révolution française, M. de Maulévrier, -tout en retournant chez M<sup>me</sup> de Gesvres, -tout en s’imprégnant de plus en plus de la -beauté et de l’esprit de cette femme, ne cessa -de conserver les habitudes sous l’empire desquelles -il était toujours demeuré. Il gardait sa -pose éternelle d’homme du monde élégant, -courtois, quoiqu’un peu railleur, mais, après -tout, irréprochable. Malgré ses dehors introublés, -M. de Maulévrier sentait cependant chaque -soir davantage que cette belle créature, cette -reine de causeuse et de canapé, exerçait sur lui -une puissance que nulle femme n’avait exercée, -même dans le temps qu’il était plus jeune -et qu’il festonnait des romans en action sur -les patrons de ceux qu’il lisait. Comment fallait-il -appeler cette puissance? Était-ce de l’amour? -A coup sûr, c’était de l’amour à son -<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -aurore; car l’amour commence par une admiration -naïve ou cachée, la préoccupation incessante, -beaucoup de désirs et un peu d’espoir. -Or, l’espoir de ce fat de Maulévrier était immense, -et la vanité d’avoir pour conquête, dans -les chroniques de la médisance parisienne, une -femme d’un esprit et d’une beauté de si haut -parage, faisait terriblement flamber ses désirs.</p> - -<p>Quant à elle, elle sentait un intérêt nouveau -se glisser dans sa vie, et ce n’était pas seulement -l’intérêt de l’intérêt qu’on inspire, ce -n’était pas seulement celui d’un de ces <i>commencements -sans la fin</i>, qui pour elle n’avaient été -que trop nombreux. C’était quelque chose de -plus fort et de mieux accueilli. Elle espérait -que si cet intérêt grandissait et devenait de -l’amour, il emporterait l’apathique ennui dans -lequel trempait sa vie depuis si longtemps. Elle -avait vu M. de Maulévrier à travers les larmes -de M<sup>me</sup> d’Anglure: c’était quand elle ne le -connaissait pas; maintenant elle trouvait que -la tête allait fort bien à l’auréole, et que tant -de larmes avaient eu raison de couler; mais -comme, hors ces larmes, celle qui les versait -n’était qu’une faible tête après tout, M<sup>me</sup> de -Gesvres s’apitoyait fort sur ce que ce pauvre -Maulévrier n’avait pas trouvé en M<sup>me</sup> d’Anglure -la femme qui convenait à ce qu’il avait -de distingué dans l’esprit et peut-être d’exigeant -dans le cœur. Ainsi, pour elle, comme pour -<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -tous, Maulévrier devait être un homme à passion -romanesque et profonde. Il passait pour -passionné comme il passait pour supérieur, -sans avoir jamais fait pour cela que se donner -la peine de naître et d’avoir des yeux noirs -assez beaux.</p> - -<p>Dans ces dispositions mutuelles l’un vis-à-vis -de l’autre, ils ne tardèrent pas à vivre sur -ce pied d’intimité qui précède les aveux et les -autorise entre gens qui ne sont plus des enfants, -et qui sont libres de disposer de leurs -sentiments et de leurs heures. Le mari de -M<sup>me</sup> de Gesvres ne bougeait de Russie, et -quant à l’esclavage de M. de Maulévrier et à -son amour pour M<sup>me</sup> d’Anglure, tous les jours -cette chaîne et cet amour allaient diminuant. -Comme celle-ci vivait tranquillement à la campagne, -croyant à l’antipathie de son amant pour -son amie, et à un amour qui depuis un temps -immémorial ne lui renvoyait qu’une seule -lettre pour une douzaine, ils avaient toute facilité -pour s’adorer et pour se le dire. Quoique -ce fût à Paris, rue Royale, et dans un boudoir -qui n’avait jamais été un désert, ils pouvaient -cependant se créer une solitude aussi grande -que celle de Juan et d’Haïdée aux bords des -mers méditerranéennes.</p> - -<p>Malheureusement, le Juan était un gentilhomme -accompli qui savait son Byron par -cœur, et qui avait passé sa jeunesse à faire une -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -épouvantable consommation de gants blancs et -à réfléchir sur la vie, les deux seules ressources -qui nous soient restées, à nous autres jeunes -gens qui n’avons pas vu Napoléon; et la Haïdée -était, ma foi, d’une beauté aussi grande que -Haïdée elle-même, mais ni si jeune, ni si naïve, -ni si divinement ignorante, ni si prédisposée à -l’amour. La prédisposition de M<sup>me</sup> de Gesvres -était celle de toutes les femmes très spirituelles -des sociétés avancées, l’ennui d’être et l’horrible -peur de vieillir pour rien.</p> - -<p>Grâce donc à ce misérable ennui et à cette -terreur prévoyante, grâce aussi peut-être à -l’immense convoitise qui saisit toute femme -quand il s’agit de souffler l’amant et d’escamoter -le bonheur d’une autre, M<sup>me</sup> de Gesvres -résolut de remplacer M<sup>me</sup> d’Anglure et de faire -sauter, à force de manèges, toutes ces hautes -convenances dans lesquelles se drapait M. de -Maulévrier. «Il est parfait de manières,» se -disait-elle; mais elle voulait voir ces manières -oubliées un jour dans l’égarement de la passion. -Jamais elle ne sentirait mieux sa puissance que -quand cet homme si mesuré, et d’une si froide -élégance qu’elle ressemblait presque à du dédain, -se permettrait toutes les audaces à ses -pieds et n’y craindrait plus toutes les bassesses. -Pour l’y amener, elle dépensait chaque soir un -esprit de démon et des façons syrénéennes. -C’était une bataille désespérée qu’elle livrait; -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -elle ne s’illusionnait pas sur l’empire qu’une -femme commence à perdre à trente ans avec -un homme de l’âge et du monde de M. de -Maulévrier. Elle était fausse avec lui, quoiqu’elle -ne songeât qu’à le rendre heureux et à -être heureuse comme lui par un amour vrai. -Elle était fausse parce qu’elle voulait lui inspirer -une passion dont elle eût ressenti l’influence, -et qu’il faut mentir aux passions pour les exciter. -De tous les mensonges avec lesquels -on attise l’amour, elle répétait sur tous les -tons, d’une voix qui semblait émue, celui avec -lequel les femmes savent donner le vertige -aux plus inébranlables cerveaux: «Je ne voudrais -pour rien vous aimer. Ce serait là le plus -grand malheur de ma vie.»</p> - -<p>Cette manière d’être ne pouvait pas manquer -d’agir très vivement sur M. de Maulévrier. Il -n’avait jamais eu affaire à si forte partie; il -n’avait jamais connu que des femmes plus ou -moins charmantes, mais plus ou moins vulgaires, -malgré leur ramage d’oiseau bien appris -et la distinction de leurs révérences. M<sup>me</sup> d’Anglure, -qui avait pris possession officielle de sa -personne depuis deux ans, avait une tendresse -d’âme incomparable; mais cette tendresse naïve -manquait d’adresse: mal irréparable, car il -faudrait que les anges du ciel eux-mêmes, s’ils -couraient les salons de Paris, eussent la rouerie -de leurs plus divins sentiments. M. de Maulévrier, -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -qui, dans toutes ses liaisons, n’avait -jamais rencontré personne de la volée de M<sup>me</sup> de -Gesvres, se sentait outrageusement asservi. Il -rattachait ce masque de fat, qui est souvent un -masque de fer, quand, entr’ouvert par elle, -dans leurs longs tête-à-tête, elle plongeait dessous -le regard de la femme qui cherche si elle -est aimée. L’aimait-il? Il le croyait, du moins; -mais, homme du monde, frotté de civilisation -parisienne, il croyait dans les intérêts de son -amour de le cacher sous des airs de superbe -désinvolture. La vanité faisait en lui tort à -l’amour. En elle, au contraire, la vanité aurait -servi l’amour, si l’amour eût pu exister. Elle -se montait la tête pour qu’il existât, mais cela -suffisait-il?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_46"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_046.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>IV<br /> -LE PORTRAIT</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoiqu’elle</span> ne donnât plus de -fêtes officielles et que, dans le -langage absolu des salons, la marquise -ne vît plus <i>personne</i>, elle -recevait pourtant tous les soirs. C’étaient quelques -femmes restées du monde plus qu’elle, et -qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son -boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne -qu’elles avaient peur d’en voir sortir, et -qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient encore -les hommes les plus élégants de Paris, -héroïques chevaliers de la fidélité à la beauté -des femmes, que l’éclat jeté par celle de M<sup>me</sup> de -Gesvres attirait toujours.—Dans ces réunions -de hasard, les uns s’en allaient, après un bonsoir -bien vite dit entre deux actes des Italiens, -et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient, -<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -car M<sup>me</sup> de Gesvres coupait les vivres aux sots: -on ne jouait pas chez elle, et il n’y avait point -de piano, deux grandes ressources de moins -pour les gens nuls. Comme elle riait un peu -du talent d’artiste qu’étalent à présent la plupart -des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet -d’un salon sans piano toutes les Grisi -aristocratiques qui ont besoin d’un morceau -des <i>Puritains</i> pour dire quelque chose. C’étaient -ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle -fût irrégulière, et que tantôt elle fût -vive et tantôt triste, séparant toujours ce que -M<sup>me</sup> de Staël unissait, les hommes estimaient, -sans bien s’en rendre compte, cette droiture -de sens, cette supériorité vraie qui éclatait souvent -à travers les mines de l’enfant gâté, de la -despote dépravée par les flatteries, de la chatte -câline qui faisait gros dos avec des épaules -d’une incomparable volupté. Ils causaient là -librement et de tout. Un détail, du reste, qui -peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du thé on -prenait du punch. Quand on avait bien causé, -on s’en allait pour revenir le lendemain; cour -assidue, mais sans favoris, et qu’après bien des -espérances trompées, bien des fatuités en défaut, -on avait pris le parti de faire à la marquise -sans ambition, sans arrière-pensée, sans -prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une -main splendide de contour et de blancheur, -qu’elle tendait à tous avec une grâce royale, -<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -et qu’elle appelait religieusement <i>sa patène</i>.</p> - -<p>Un soir, le dernier des habitués du salon de -la marquise venait de partir; les mots par -lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus -dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait -parfois sur ses lèvres capricieuses; elle -restait seule avec M. de Maulévrier. Elle était -assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui -était assis sur le divan en face, de l’autre côté -de la cheminée, à la place où il l’avait regardée -tout le soir se livrer aux diverses impressions -d’une femme mobile que la conversation -entraîne. Parfois, de la sultane plongée dans -les coussins de sa causeuse, étalant richement -l’ampleur d’une beauté à réveiller le Turc le -plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à un -portrait placé au-dessus de la causeuse, un -portrait de Bérangère de Gesvres à une époque -déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans ce -portrait, des bras rosés et puissants de santé et -de jeunesse, un voile rejeté bizarrement autour -de la tête, et un regard perdu et contrastant -par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie -dans le reste de sa personne. Le fond du portrait -représentait un ciel orageux. Rien n’était -idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait -comment cette tête de jeune fille, que les Italiens -auraient caractérisée par le mot charmant -de <i lang="it" xml:lang="it">vaghezza</i>, avait pu devenir cette autre tête, -d’un sourire si net, d’un regard si spirituel, -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -d’un caractère si positif, même quand elle cherchait -le plus à l’adoucir,—habile comédienne, -mais heureusement impuissante.</p> - -<p>—Vous regardez ce portrait?—dit-elle, lisant -dans sa pensée;—vous ne trouvez donc -pas qu’il ressemble?</p> - -<p>—Non,—répondit-il, regardant toujours.</p> - -<p>—Eh bien! cela a été frappant,—reprit-elle.—Mais -alors je n’avais pas souffert; j’étais -jeune encore plus de cœur que d’années. Tous -ceux qui m’ont connue à cette époque, MM. de -Montluc, par exemple, vous diront que ce portrait -était frappant.</p> - -<p>—Pourquoi,—dit Maulévrier avec une curiosité -intéressée, voilée sous un de ces airs à -sentiment que les hommes d’esprit les plus moqueurs -peuvent se permettre quand on n’est -que deux dans une chambre,—pourquoi ne -m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert?</p> - -<p>En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les -quelques semaines qu’ils se connaissaient. C’était -étonnant, mais l’occasion ne s’était pas présentée -d’improviser une de ces sonates de musique -allemande qu’elle ne manquait jamais -d’exécuter sur les peines du cœur et les ravages -de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de -ses coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il -est vrai, puisqu’elle avait aimé un homme indigne -d’elle, mais elle avait souffert dans les -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -conditions de sa nature, avec la froideur des -sens, la mobilité de l’imagination et l’intelligence -qui pousse au mépris. C’était beaucoup -moins souffrir qu’elle ne l’affectait.</p> - -<p>M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à -côté d’elle, comme s’il eût voulu constater, en -s’approchant, par quel endroit de la cuirasse -avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. -Il pensait que les cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, -et il se sentait un grand espoir.</p> - -<p>—Vous croyez donc—reprit-elle avec un -accent de reproche dont il fut complètement la -dupe—que j’ai toujours été ce que je suis? Le -monde dit de moi que je suis une coquette, et -il y a du vrai dans ce jugement; mais si je le -suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à ceux -qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils -l’amour qu’on a pour eux? Si vous m’aviez -connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse -aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce -portrait est une fantaisie d’artiste, une exagération, -un mensonge. Je vivais à Grenoble alors, -et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, -romanesque, mais si timide qu’on m’avait -donné le nom de <i>la Sauvage du Dauphiné</i>.</p> - -<p>Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement -apprivoisées, fit sourire M. de Maulévrier.</p> - -<p>—Vous êtes comme les autres,—continua-t-elle -en remarquant son sourire,—vous ne -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du -reste, car le changement a été si profond qu’il -est bien permis de ne pas comprendre que la -physionomie de mon portrait m’ait appartenu -autrefois.</p> - -<p>—Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, -madame?—fit Maulévrier avec une -galanterie pleine de vérité, car malgré les trente -ans terribles et la perte de cette vague et ravissante -physionomie qui est la curiosité de l’avenir -dans les jeunes filles, il la trouvait plus belle -que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, -Dieu merci! ni un poète ni un peintre, et, -d’ailleurs, nous vivons à une époque où l’air -idéal est la visée commune, et où les plus intrépides -valseuses jouent à la madone avec leurs -cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier était -un peu blasé sur ce genre de figures mises à la -mode par une certaine rénovation littéraire et -de beaux-arts. Il aimait mieux que toutes ces -langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie -de M<sup>me</sup> de Gesvres, physionomie toujours -nette et perçante quand elle ne faisait pas -la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, -n’était pas de l’idéalité davantage.</p> - -<p>—Si je le crois!—répondit-elle.—Oui, -très certainement, je le crois. Quand je compare -ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais -maintenant.</p> - -<p>—Mais, pour moi, c’est tout le contraire,—reprit -<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -vivement M. de Maulévrier.—Vous me -plairiez bien moins si vous vous plaisiez davantage, -si vous ressembliez davantage à votre -portrait.</p> - -<p>—Et qu’en savez-vous?—interrompit-elle.—Vous -me dites là des galanteries indignes -d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; -je ne dois point vous plaire, puisque -vous êtes amoureux.</p> - -<p>—Mais ceci est terriblement absolu,—fit -Maulévrier.—En fait de femmes, je n’ai jamais -été ultramontain, et je ne crois point à la -suprématie du pape.</p> - -<p>—Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,—dit -M<sup>me</sup> de Gesvres;—la suprématie de la -femme aimée doit être si grande qu’elle rende -impossible toute appréciation des autres femmes. -Nulle ne doit vous plaire. Avoir du goût -pour une femme est pour cette femme une insolence; -mais pour celle que vous aimez, c’est -une horrible infidélité.</p> - -<p>Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le -quitta plus. Elle alla jusqu’au bout et fut sublime. -Elle développa une thèse d’amour <ins id="cor_2" title="transcendental">transcendantal</ins>. -Elle le fit prodigieux, africain, chimérique; -en dehors de tout ce qu’on sait et de tout -ce qu’on fait à Paris; maintenant hardiment -que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif, -absorbant, immense, ne méritait pas le nom d’amour. -Elle insulta les pauvres jeunes gens qui -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -se ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires -de tailleurs, pour se faire distinguer des -anges qu’ils adorent; elle fut impitoyable envers -ses cavaliers servants, à elle, ces <i>patiti</i> -exercés à plier ses châles, à lui apporter les brochures -nouvelles, des coupons de loges, et qui, -discrètement soupirants, se morfondaient dans -la pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique -de dédain; elle eut le génie de l’absurdité. -Bref, en langage de journaliste, elle improvisa -le plus beau <i>puff</i> que l’on eût vu depuis longtemps.</p> - -<p>—Si c’est un défi qu’elle me donne—pensa -Maulévrier—je ne ramasserai pas le gant. -C’est du roman que tout ce qu’elle chante là, -du roman moderne, comme la bonne compagnie -n’en fait pas.—Si j’éprouvais—dit-il -tout haut—un amour semblable à celui que -vous venez de peindre, avouez, madame, que -vous vous moqueriez un peu de moi.</p> - -<p>Et c’était vrai. M<sup>me</sup> de Gesvres ne pouvait pas -en convenir; elle n’en convenait jamais; mais -c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui se trouvait -nativement en elle et qui se trouvait fort -à son insu le côté supérieur de son genre d’esprit; -l’<ins id="cor_3" title="instint">instinct</ins> du ridicule, prodigieusement développé -chez toutes les femmes du monde -comme elle; tout l’eût fait cruellement accueillir -un amour comme celui dont elle avait bâti -la théorie. S’il y avait des Desdemona au -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -dix-neuvième siècle, n’auraient-elles pas la moquerie -parisienne pour se défendre d’Othello? Mon -Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste! -On disait qu’elle avait un jour voulu connaître -ce que devait être la passion d’un artiste, d’un -de ces hommes dont l’âme est profonde, et qui -ont un rayon de feu sur le front et la barbe en -pointe. Si les mauvaises langues disaient vrai, -sans doute elle avait mis toutes ses avances sur -le compte de cette grande chose toute moderne, -inventée pour sauver de l’hypocrite honte de -bien des chutes, le magnétisme du regard. -Avait-elle joué pendant quelques mois—tout -en se livrant—à la Lélia avec cet homme, mi-partie -de duperie et de charlatanisme, mais -dans lequel, comme dans tous les autres artistes -ses confrères, la duperie ne manquait pas de -dominer? M. de Maulévrier ne pouvait pas -continuer un pareil rôle près de M<sup>me</sup> de Gesvres. -L’eût-il pu, il n’aurait pas, aux yeux de cette -femme qui avait trempé ses lèvres à toutes les -coupes, et qui les en avait retirées purifiées par -un dégoût sublime, échappé au ridicule qui -l’attendait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_55"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_055.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>V<br /> -L’AVEU</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoique</span> M. de Maulévrier n’acceptât -pas le programme de M<sup>me</sup> de -Gesvres sur la manière dont elle -prétendait être aimée, il sentait -pourtant, à de certains frémissements qui passaient -en lui près de cette femme, et au poids -de préoccupations qui le suivaient quand il -n’y était plus, qu’il aurait pu remplir quelques -conditions de ce terrible programme, l’utopie -des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant -plus à l’amour dans les hommes que les -désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier -croyait à la grandeur de son amour par la grandeur -de ses impatiences. Seulement, ce soi-disant -amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni -désespoir, ni tous les mouvements des âmes -jeunes et tendres. C’était un amour d’homme -<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme -du monde qui a beaucoup vu, beaucoup senti, -et qui s’est aussi beaucoup moqué. C’était un -amour qui ne jetait pas la vie hors du droit -commun, et qui n’en était pas moins très réel, -très impérieux, et pouvait devenir très amer.</p> - -<p>Or, un pareil amour se prenant à une femme -comme la marquise de Gesvres, âme sauvée par -la froideur des sens et la mobilité de l’esprit de -l’éclat funeste des passions, un pareil amour -avait bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, -malgré sa fatuité, M. de Maulévrier ne s’illusionnait -pas. Tous les jours il faisait des découvertes -dans le caractère de la marquise, et -ces découvertes l’accablaient. Ce qui le soutenait, -c’est qu’elle était ennuyée, et que l’ennui -est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir -de l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui -n’avait pas comme lui de ces ardents désirs -qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui -l’esprit qui juge et qui trouve je ne sais quelle -affectation secrète dans l’expression de tous les -sentiments un peu vifs. Il était donc presque -impossible d’agir sur cette tête trop saine pour -ne pas être rebelle à l’enthousiasme, et certainement -il aurait désespéré d’un tel résultat si -ce qui se brise le dernier chez un homme, la -vanité, ne l’avait pas induit à persévérer.</p> - -<p>Ce qu’il savait de la marquise fut la cause -du silence qu’il continua longtemps encore de -<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span> -garder sur les sentiments qu’il avait pour elle. -Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes -les époques de sa vie, avait vu la terre à ses -genoux, rester debout serait d’un effet favorable -et paraîtrait du moins distingué. Sachant -combien la contradiction exaspère les natures -féminines, il alla quelquefois jusqu’à nier à la -fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté -ne rencontrait pas plus d’indifférents que de -rivales, qu’il pût jamais l’aimer d’amour. Elle, -à qui l’on n’avait jamais dit de telles impertinences, -n’y croyait pas et lui soutenait, au -contraire, qu’il était déjà amoureux d’elle aux -trois quarts. Alors il s’engageait entre eux de -ces débats, gracieux et légers dans la forme, -qui plaisaient à l’un et à l’autre parce qu’ils -appartenaient l’un et l’autre à une société où -la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de -plus sérieux dans les sentiments et dans la -pensée.</p> - -<p>Mais ce manège, sur le succès duquel M. de -Maulévrier avait trop compté, et qui aurait -réussi avec la plupart des femmes que le monde -traite en souveraines, échoua contre M<sup>me</sup> de -Gesvres. Échoua-t-il contre son indolence ou -contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces déclarations -mensongères et peu aimables que lui -jetait incessamment Maulévrier? On ne sait, -mais toujours est-il qu’elle le laissa fort tranquillement -se fatiguer des petites faussetés qu’il -<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -avait d’abord cru habiles. D’honneur, elle aurait -mérité de porter dans ses armes la devise -des Ravenswood. Elle <i>attendit</i> le moment de la -revanche avec une patience orgueilleuse, et il -ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre Maulévrier -se sentait pris par la famine, faute de demander -ce que peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, -après avoir caracolé, pour l’honneur des armes, -sur les limites d’une galanterie que sa vanité -d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse -esclave ne devait pas franchir d’un bond, -il s’attacha enfin au courageux parti de sortir -d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette -damnée marquise, aurait pu durer sans profit -jusqu’à la consommation des siècles. Il saisit -l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans -leurs longs tête-à-tête sur la même causeuse, -pour lui dire très positivement ce qu’elle n’aurait -peut-être pas voulu comprendre s’il s’en -fût tenu à la lettre morte des cajoleries innocentes. -Comme, depuis quelques jours, Bérangère, -très contente au fond du trouble qu’elle -causait à un homme de l’aplomb de M. de -Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt -qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, -des relations qui pourraient plus tard passionner -sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à oublier -ses idées un peu sultanesques sur les -femmes, et à parler avec beaucoup de facilité -et d’entraînement un langage bien plus -<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span> -suppliant qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis -longtemps et stimulé ce soir-là par tout ce que -la supériorité en coquetterie de M<sup>me</sup> de Gesvres -put inventer de plus décevant et de plus traître, -le désir enflamma et acéra sa parole. Il fut pressant -et éloquent. Avec la joie qu’inspirait à -M<sup>me</sup> de Gesvres cette volte-face de langage, une -autre qu’elle eût trahi ce qu’elle éprouvait. -Mais elle, chez qui les sens demeuraient toujours -harmonieusement et imperturbablement -tranquilles, écouta avec une grâce très peu -émue la rhétorique de Maulévrier, comme si -c’eût été un conte arabe.</p> - -<p>Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou -son mouchoir brodé. Quand il eut fini sa -tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste -de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant -de trois quarts vers M. de Maulévrier, -dont les lèvres touchaient presque cette belle -épaule, brisée autrefois par la colère d’un -homme:</p> - -<p>—Ah! vous m’aimez?—fit-elle.—Mais -ma pauvre amie, M<sup>me</sup> d’Anglure, que deviendrait-elle -si elle savait cela?</p> - -<p>Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. -Ce simple mot fit reculer de six pouces -au moins les lèvres qui allaient se poser sur la -belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom -de M<sup>me</sup> d’Anglure, de cette femme aimée si -longtemps et qui, depuis quelques jours, -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que -si elle n’eût jamais existé, lui causa un douloureux -étonnement. Pour être un homme et un -homme amoureux, on n’est pas un monstre, et -le premier mouvement de Maulévrier fut fort -bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être. -N’était-ce pas de surmonter une impression de -nature à affaiblir l’effet de l’aveu qu’il venait -de risquer? Il n’y avait point à reculer. Il est -des moments dans la vie où, pour baiser le bas -d’une jupe, on passerait sur le corps des femmes -qu’on adorait hier avec le plus d’idolâtrie. Maulévrier -marcha donc hardiment dans le sens de -la pente qui l’entraînait. Il jura à M<sup>me</sup> de Gesvres -qu’il n’aimait plus M<sup>me</sup> d’Anglure; et c’était -vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans -se soucier de l’inconséquence de ce second serment -après le premier, c’est qu’il ne l’avait jamais -aimée, c’est que les circonstances avaient -fait seules une liaison qu’il eût rompue cent -fois sans l’affection dévouée de M<sup>me</sup> d’Anglure, -et que, malgré cette affection dont il avait été -reconnaissant, M<sup>me</sup> d’Anglure l’avait toujours -épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et -effroyable. Mais, hélas! c’était un homme d’esprit -qui parlait à une femme spirituelle d’une -liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; -mais c’était un homme amoureux qui -parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de plus -dépravant que la femme qu’on aime? Du reste, -<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -en insultant si menteusement son passé, M. de -Maulévrier ne fut pas le seul coupable. M<sup>me</sup> de -Gesvres le poussa à cela avec une adresse et -une volupté infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable -pitié en parlant de cette pauvre petite -M<sup>me</sup> d’Anglure, qui était bien la meilleure -des créatures humaines, mais qui ne devait pas -être fort amusante dans l’intimité. Elle entraîna -Maulévrier à lui fournir des détails qui pussent -justifier cette opinion. Séduit par les câlineries -soudaines de la voix qui le questionnait, Maulévrier -n’eut pas honte de soulever les voiles -qui devraient toujours rester baissés quand on -n’aime plus, par respect pour ce qu’on aima. -Il se rapprocha de la belle épaule que, dans -l’électricité de ces confidences, il sentit frémir -plus d’une fois contre la sienne. Ce fut de la -part de cet homme, enivré du contact de celle -à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour -éteint, une complète apostasie. Elle savourait, -en souriant suavement, tous les reniements -qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous ses -souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât -dessus, et pour qu’il s’en vantât après -comme ce matelot dans <i>Candide</i>, qui se vante -fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix -au Japon. Elle éprouvait la plus délicieuse -sensation que pût éprouver une femme, et surtout -une femme comme elle. Elle se moquait -gaiement, finement, mais implacablement, avec -<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait -aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère -amie, qu’on allait délaisser pour elle. En vérité, -ce lui fut une charmante soirée; aussi se -laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec -tout l’abandon de l’amour.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_63"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_063.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>VI<br /> -LES DERNIÈRES COQUETTERIES</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-a.jpg" alt="A" width="102" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">A</span> dater de ce moment, si ce fut une -méprise, elle fut complète. M. de -Maulévrier crut être aimé de -M<sup>me</sup> de Gesvres, et dès lors il se -mit à agir avec l’assurance qu’une telle persuasion -doit donner. Seulement, à tout ce qu’il -inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait -de tendre, la railleuse marquise répondait -en agitant ses belles boucles brunes sur ses -joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus -positive, et en lui rappelant le langage qu’il -avait parlé pendant si longtemps. Elle aussi, -comme on voit, avait changé le sien. Elle faisait -expier ainsi à M. de Maulévrier tous les -petits mensonges qu’il s’était permis; mais, il -faut bien le dire, la pénitence n’allait pas plus -loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -pouvait très bien penser que c’était là une de ces -délicates comédies prolongées dans les intérêts -du dénoûment, comme en jouent souvent les -femmes expertes en bonheur; car, excepté cette -sourde oreille de haute chasteté, cette retenue -de robe montante seulement dans le langage, -tout ce qu’osait M. de Maulévrier dans les détails -du tête-à-tête ne rencontrait pas une résistance, -et Dieu sait si la contemplation était -dans les allures de son génie! Bérangère de -Gesvres était beaucoup trop marquise pour -avoir, au moindre transport de l’homme dont -elle avait, en résumé, accepté l’hommage, puisqu’elle -le recevait tous les soirs, de ces soulèvements -de pudeur effarouchée qu’ont les femmes -de mauvais ton qui se croient vertueuses, -de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait -presque pour des désirs. Elle n’avait point la -prétention d’être un ange, et cependant elle eût -mieux justifié, à certains égards, une telle prétention -que beaucoup de femmes, à la tournure -en fuseau, posées éternellement en vignettes -de poésies modernes, vaporeuses créatures qui -boivent quatorze verres de vin de Sauterne -après souper, et se vermillonnent quand les -doigts d’un homme ont pressé leur main à travers -un gant. Elle n’était point de cette race -d’êtres éthérés et d’une moralité si supérieure, -mais c’était une femme que l’horreur de tout -ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -voulait donc pas faire tort aux enivrantes séductions -de sa pose en se défendant contre les témérités -de la caresse. L’aristocratie de sa nature -avait l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. -Aussi son amant buvait-il à longs traits -dans la coupe d’opale de ses épaules la cruelle -ivresse des bonheurs non partagés,—un grand -délire qui finit par une grande angoisse,—tandis -que sous l’impression de tous les égarements -qu’elle faisait naître, là où les autres -femmes se livrent ou se refusent d’ordinaire, -elle restait toujours élégante, toujours convenable, -toujours marquise. C’était réellement un -abîme de glace, mais un abîme qui donnait le -vertige. Après cela, comment n’eût-elle pas -pardonné à ceux que le vertige entraînait?</p> - -<p>D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à -l’honneur de la pureté des femmes très belles, -souvent on les croit sous l’empire des émotions -les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que -la très immatérielle jouissance de la vue des -transports qu’elles excitent. M<sup>me</sup> de Gesvres -l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui -avait sur l’amour de ces idées qui avaient effrayé -Maulévrier dès l’abord, voulait-elle grandir l’amour -de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable -idéal devant lequel il s’était cabré, un -certain soir? Si bien éprise que soit une femme, -il n’en est point qui ne cherche à augmenter -par tous les moyens possibles la passion qu’elle -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -a inspirée. C’est le machiavélisme des cœurs -les plus tendres. C’est aussi la seule explication -qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous -prétexte de vertu, dans des organisations si -bien combinées pour la défaite; résistance dont -la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, -si elles n’avaient appris de mesdames leurs -mères «que se donner, c’est diminuer l’amour».</p> - -<p>Cette vieille tradition, si bien justifiée par -l’expérience, cette inébranlable notion du catéchisme -des petites filles, semblait être la -limite que M<sup>me</sup> de Gesvres opposait à M. de -Maulévrier. L’orgueil de cette femme était donc -ici en défaut; cet orgueil titanique de la beauté -la plus célèbre de son temps et qui lui faisait -souvent dire, avec le plus somptueux de ses -regards, que les femmes qui valaient quelque -chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, -n’osait pas risquer les hasards de la plus grande -de toutes en l’accordant. Certes! ni son passé -ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle, -et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle -avait autorisé en ne le défendant pas, impossible -à M. de Maulévrier de penser tout bas ce -que disait tout haut le roi Henri III d’une des -princesses de la maison de Lorraine, qui lui -avait assez impertinemment résisté. Le mot de -l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur -de cette femme, mais pas ailleurs! C’est en -<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -vain que M. de Maulévrier se rappelait tout ce -qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même -sur le vif. Comme, en somme, les observations -d’un dandy ne sont pas fort nombreuses, -et ses lectures encore moins, il ne -trouvait rien dans le rare trésor de ses connaissances -qui pût lui expliquer l’étrange conduite -de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun, -il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires -de coquetterie, le refuge des hommes -quand ils ne comprennent plus rien au manège -des femmes. Et encore, se disait-il,—car -il s’était mis à raisonner depuis peu,—de -la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis <i>des autres</i>, -de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, -et, si c’est de l’amour,—ajoutait-il, -enchanté de sa découverte,—pourquoi pas -toutes les conséquences de l’amour? A tout -prendre, c’était là un raisonnement assez juste; -seulement, il était aussi stupide pour le cas présent -que le fameux <i lang="en" xml:lang="en">to be or not to be</i> de l’écolâtre -de Shakespeare, car la logique ne pouvait -pas plus expliquer M<sup>me</sup> de Gesvres qu’elle -n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau -d’Hamlet, et ce monde-ci et l’autre monde,—s’il -en faut absolument deux. Je l’ai dit plus -haut, M<sup>me</sup> de Gesvres, quoique femme, avait -un bon sens rare chez les hommes, et que sa -vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand -il s’agissait de sentiments ou de sensations, le -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -bon sens se voilait tout à coup, la queue du -serpent menait la tête, et cette femme, d’un -coup d’œil si étendu et d’un discernement si -sûr, devenait l’inconséquence en personne. Ce -n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent -qui nichent des essaims de caprices dans -les plis de leurs jupes; elle les secouait, les caprices -pleuvaient. Elle accordait ceci ou refusait -cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui -lui ressemblent le savent-elles? Dieu lui-même, -au jour de sa justice, n’aura pas le courage de -leur demander compte du bien ou du mal -qu’elles auront fait.</p> - -<p>Du reste, quand elle accordait le plus, jamais -un aveu, jamais un mot d’abandon ou de tendresse -ne tombait de ces lèvres charmantes qui -n’étaient pas inaccessibles.</p> - -<p>Elle avait pour système de ne point faire de -réponse aux questions dont l’amour a soif.</p> - -<p>Elle conservait et savait varier à l’infini les -gentillesses de sa moquerie du premier jour, -quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait presque -d’une aussi folle manière qu’elle avait envie -d’être aimée. Hélas! il se payait comme il pouvait -de ses abaissements, en enlaçant ses bras -avides autour de ces genoux qui restaient strictement -unis, autour de ces flancs immobiles, -comme autour de l’autel d’airain de quelque -divinité inexorable.</p> - -<p>Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -et frémissant, à ses pieds, avec ce regard attentif -(son regard vrai et son plus beau) qu’elle -avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de -quelque chose, et elle restait longtemps ainsi, -souriante comme la Grâce, silencieuse comme -l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.</p> - -<p>Elle avait cette beauté qui passionne (et -étonne un peu dans les femmes) d’un secret -admirablement gardé, tout cela accompagné de -ces familiarités adorables dont les femmes bien -nées ont seules la mesure, et qui retiendraient -un homme à leurs pieds, en dépit des plus implacables -rigueurs.</p> - -<p>Les hommes les plus positifs eux-mêmes se -laissent prendre à ces riens charmants, dont on -enveloppe mielleusement toutes les froideurs et -tous les refus. M. de Maulévrier en était éternellement -victime. Elle lui aurait fait trouver -bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait -aimer les soufflets.</p> - -<p>Cet homme appelé fat par les femmes, ce -fier Sicambre de salon, ployait la tête, mais ce -n’était pas, comme le barbare, sous une colombe -descendant du ciel: M<sup>me</sup> de Gesvres ne -méritait point une si douce image. Elle allait -parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.</p> - -<p>C’étaient des négations si positives, si peu -justifiées; c’étaient des refus si nets, qu’il fallait -être ensorcelé de cette femme pour retourner -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -briser ses questions aux mêmes réponses. -Sûre de la grâce qu’elle déployait dans la forme -quand elle disait une maussaderie dans le fond, -elle avait une manière inattendue, originale, -de vous donner son coup de poignard, et on lui -pardonnait l’assassinat. Je n’en citerai qu’un -exemple:</p> - -<p>C’était, dans le cours de cette histoire, un -des derniers soirs où elle employa avec M. de -Maulévrier les fascinations de cette coquetterie -fabuleuse qui allait expirer pour faire place à -ce que le monde lui avait laissé de noble et de -bon; ils étaient à leur place habituelle, sur -cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette -causeuse, hélas! complice de bien des rapprochements -dangereux.</p> - -<p>M. de Maulévrier avait glissé son bras autour -de ce divin corsage, qui contrastait par sa puissance -avec les élégances un peu étiolées de -notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou -de guêpe, d’une insaisissable volupté. Il rabâchait, -Maulévrier, mais l’amour est un rabâchage, -et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux -redites; il était ardent et suppliant comme peut-être -il ne l’avait jamais été.</p> - -<p>Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, -comme une enfant ou comme une chatte elle -s’empara, par un mouvement plein d’insouciance -et de taquinerie, d’un petit portefeuille -d’ivoire sculpté que Maulévrier portait toujours -<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span> -et dont elle avait senti, à travers le vêtement, -les pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était -un ravissant bijou que ce portefeuille. Il avait -été donné à M. de Maulévrier par M<sup>me</sup> d’Anglure, -mélancolique souvenir de l’amour absent -et fidèle! Elle l’ouvrit, et, après en avoir -tourné curieusement les feuilles blanches encore -et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire -des billets du matin à peine lisibles) traça dans -sa main et les coudes en l’air, avec une netteté -et une fermeté admirables, de la pointe du léger -crayon que les suppliantes caresses de -M. de Maulévrier ne firent point trembler, le -mot <i>jamais</i>, qu’elle lui montra avec une malice -triomphante.</p> - -<p>A la réponse, n’est-il pas facile de deviner -ce que cet enragé de Maulévrier demandait?</p> - -<p>Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà -dit, et il n’y avait pas cru, amoureux et fat -tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! -toutes le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... -ne le disent plus.</p> - -<p>Seulement, nulle d’elles peut-être, comme -la marquise, n’eût songé à l’écrire, ce mot, -dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela -d’une main aussi libre et aussi sûre que si elle -avait écrit le temps qu’il faisait à Paris à son -mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de -Russie.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_72"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_072.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>VII<br /> -L’INTIMITÉ</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Cependant</span> les choses ne pouvaient -pas durer ainsi plus longtemps. -L’amour, si grand qu’il -soit, ne change pas les habitudes -de toute la vie, du moins à Paris.</p> - -<p>M. de Maulévrier était un homme du monde, -et l’homme du monde se révoltait un peu quand -l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes -avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier -s’éloignait de M<sup>me</sup> de Gesvres.</p> - -<p>Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe, -quoiqu’il l’accompagnât si fréquemment dans -ses promenades du matin que l’on commençait -à parler, parmi les oisifs du bois de Boulogne, -de la lune de miel de cette liaison, il y -avait pourtant des moments où il fallait quitter -cette grande charmeresse qui le lanternait avec -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -ces réserves qu’elle avait l’art et la puissance -de lui faire subir.</p> - -<p>Dans ces moments-là, comme il se retrouvait -plus de calme et qu’il pouvait mieux se juger, -il convenait, avec une extrême bonne foi, que -sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait -pas un honneur immense, et alors il se -mettait à lui écrire des lettres pleines d’une -passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours -à ce vieux refrain de l’amour, à cette éternelle -question, ce <i>m’aimez-vous</i>? importun parfois, -que le scepticisme des cœurs ardents pose -encore, même quand on y a répondu.</p> - -<p>Ces lettres étaient réellement très catégoriques; -elles poussaient la marquise jusque dans -ses derniers retranchements. Il n’y avait plus -là de main ou de taille laissée sournoisement -pour gage du silence qu’on affectait, ou en expiation -du rire incrédule dont on arme sa physionomie, -traître rire si blessant pour les cœurs -bien épris!</p> - -<p>Tous ces moyens du <i>Traité du Prince</i> des -femmes n’étaient plus de mise contre des lettres -auxquelles il n’était vraiment pas possible de -répondre autrement que par un aveu. C’est -pour cela que M<sup>me</sup> de Gesvres n’y répondait -pas.</p> - -<p>M. de Maulévrier avait d’abord pensé que -cette répugnance à écrire, dont elle ne donnait -pas plus de motifs que de tout le reste, était de -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -la haute prévoyance en usage chez beaucoup de -femmes,—car ces douces et pures colombes -ont parfois toute la prudence des serpents qui -ont le plus rampé,—mais il n’avait pu conserver -longtemps cette idée quand il avait entendu -si souvent M<sup>me</sup> de Gesvres, dans ses jours -de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son -salon le langage de la corruption la plus élégante -et la plus audacieuse; quand il l’avait vue -l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant -officiel aux yeux du monde, quoique, selon son -expérience, ce ne fût pas la peine de se compromettre -pour si peu.</p> - -<p>Mais, encore une fois, la terre est ronde, et -les femmes, comme la Fortune antique, ont, -si divines qu’elles soient, un pied sur cette -boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient -donc rester ainsi.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine, -inspirer à un homme qui lui plaisait plus -que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir -un sentiment vrai et digne d’elle, M<sup>me</sup> de Gesvres -était arrivée avec triomphe au but qu’elle -s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être, cet -esprit altier qui avait tant discuté sa défaite, -elle l’avait fait descendre dans les neuf cercles -d’une coquetterie infernale; mais il était bien -temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective, -une échappée de ce paradis qu’après -tout un ange n’avait jamais gardé avec une épée -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -flamboyante. D’un autre côté, comme il y a -toujours un peu de lâcheté dans les meilleurs -sentiments d’une femme, peut-être M<sup>me</sup> de Gesvres -avait-elle compris que jouer plus longtemps -au sphinx avec Maulévrier était risquer -imprudemment ce qu’elle appelait, avec une -hypocrisie mélancolique, sa <i>dernière conquête</i>. -Ainsi, vanité, compassion secrète, amour, ou -du moins le désir de l’amour, que M. de Maulévrier -lui avait fait retrouver dans l’abîme -d’ennui où elle se traînait, tout, jusqu’à la pluie -qui se mit à tomber,—et qui ne sait l’influence -de la pluie et du beau temps sur les résolutions -et la moralité des femmes?—tout lui fut une -loi d’abandonner une coquetterie qui avait -servi, sans nul doute, à cacher des sentiments -plus profonds.</p> - -<p>Un jour donc que, dans l’impossibilité de -sortir, elle n’avait pour toute ressource contre -l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde, -que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre, -et une broderie qui n’avançait pas beaucoup -dans ses mains hautaines, elle se mit à -tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux -coffret où elle les avait ensevelies, et -où étaient venues s’engloutir, dans du satin -rose et sans espérance, tant de lettres d’amour -depuis dix années: sépulcre parfumé dont le -temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre.</p> - -<p>Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent tout -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -doucement à la confiance, car voici, quand elle les -eut lues, ce qu’elle écrivit:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>«Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, -et pourtant j’ai besoin et désir de vous voir. Je -suis froide, c’est la vérité; et pourtant vous me -faites éprouver une émotion inconnue lorsque vous -brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai -jamais été ainsi, même avec la personne que j’ai -le plus aimée... Il n’y a rien de véritablement intime -entre nous, dites-vous; et pourtant j’ai eu -tout de suite confiance en votre caractère, si ce -n’est dans votre affection que vous m’avez niée si -longtemps. Rappelez-vous tout ce que vous m’avez -dit; jugez si je puis avoir la foi qu’il faudrait -pour me faire devenir ce que... je ne suis pas -encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement -que vous le dites, ne vous repentez -pas de m’avoir ouvert votre cœur. La crainte de -vous voir trop souffrir pourrait seule l’emporter -sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je -vous serais reconnaissante de bannir de mon âme -la défiance qui fait ma réserve! Trompée, toujours -trompée, dupe sans cesse! jugeant toujours les autres -d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez -pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai -toujours gardé au fond de mon cœur les expressions -qui eussent pu faire croire à une exagération -que je redoutais plus que tout au monde. Adieu; -voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous -plaindrez pas ce soir comme hier de ma réserve. -Venez, venez, je vous attends.</p> - -<p class="rsign">«<span class="smcap">Bérangère</span>»</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span> -En somme, ce billet était digne de la main qui -l’avait tracé. Soit instinct, soit calcul, M<sup>me</sup> de -Gesvres avait exactement mesuré la dose d’espoir -qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que, -fatigué d’une résistance sans terme, il ne s’en -allât pas visiter Florence ou Naples, seule manière -de se suicider que les gens de bas étage -n’aient pas prise encore aux gens comme il -faut! De tels billets, envoyés aux époques critiques -d’un amour qu’on redoute de voir expirer, -sont de l’élixir de longue vie; c’est du lait -d’ânesse pour la phtisie du cœur. Sans doute, -ce billet avait toute la séduction du mensonge: -mais il était vrai cependant comme s’il n’eût -pas dû séduire, vrai comme peut l’être la pensée -d’une femme, dont les vérités les plus -claires ne peuvent jamais avoir, comme l’on -sait, une limpidité parfaite.</p> - -<p>Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et -qu’importe le mot si l’on a la chose! M<sup>me</sup> de -Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait -à M. de Maulévrier, et que jamais la personne -qu’elle avait le plus aimée ne lui avait -fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle, -lui qu’elle n’aimait pas!</p> - -<p>Certes! un tel aveu était de nature à faire -rayonner dans toutes les splendeurs de l’orgueil -cette queue de paon que traîne après soi l’amour -de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour -le plus cygne de candeur et de pureté, au bord -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -des lacs les plus solitaires. Jamais M. de Maulévrier -ne s’était aperçu de cette émotion, que -la froideur naturelle à la marquise dominait -très bien, aveuglé qu’il était lui-même par la -sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce -qui devait l’être moins, c’était cette défiance -dont elle le priait, avec une tristesse pour la -première fois si tendre, de l’affranchir, et qu’avec -l’inébranlable conscience d’une beauté pareille -à la sienne, l’expérience du cœur et la -sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas conserver.</p> - -<p>Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de -défiance et à qui elle avait fait connaître ce -sentiment jaloux et cruel en glissant toujours -dans ses mains au moment où il croyait la saisir, -M. de Maulévrier n’eut pas d’abord, après -cette lettre, la joie qu’il aurait dû naturellement -éprouver.</p> - -<p>Comme, à force de prestiges, elle lui avait -faussé le regard, il vit là une coquetterie de -plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur -profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder -avec lui une simplicité affectueuse qu’il ne -lui connaissait pas encore. Ce fut une transformation -pleine de merveilles que le changement -qui s’opéra tout à coup dans M<sup>me</sup> de -Gesvres.</p> - -<p>Le duel qui avait duré si longtemps entre -elle et l’homme qu’elle avait toujours battu, il -<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span> -est vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt -à recommencer la bataille, ce grand duel que -les lois du monde font de l’amour, cessa enfin. -Où ils avaient lutté, ils se reposèrent.</p> - -<p>Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier, -la voyant si désarmée, put croire qu’elle -était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment -de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur -cette phase d’une liaison qu’à l’origine de pareilles -idées, de pareils sentiments avaient malheureusement -compliquée; ils vécurent à côté -de leurs habitudes.</p> - -<p>Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements. -Ce fut de l’intimité rare, grave, -profonde, où les esprits s’intéressaient l’un par -l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à -se toucher; de l’intimité qui devrait suffire à la -vie d’êtres distingués et intelligents, si la vie -n’avait de ces soifs folles qu’une telle intimité -n’étanche pas.</p> - -<p>«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle -qui voudrait si bien y croire,—se disait M. de -Maulévrier,—et je touche au bonheur suprême.» -Et plein d’espérance depuis la lettre -qui avait daté le changement de langage et de -façons dans M<sup>me</sup> de Gesvres, il cherchait, par -tous les moyens qui sont à la disposition d’un -homme spirituel amoureux, à la convaincre de -son amour. Malheureusement, au dix-neuvième -siècle, ces moyens ne sont pas en grand nombre. -<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span> -Les dévouements y deviennent de plus en plus -impossibles.</p> - -<p>Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la -facilité qu’ils avaient de se voir et le peu de -dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne leur -restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que -les expressions de l’amour même, et ces soins -incessants, ce culte extérieur dont on entoure -l’objet préféré.</p> - -<p>Maulévrier prodiguait tout cela, mais à -moins qu’il ne se jetât vivant sous les roues du -coupé de la marquise, pour lui donner la preuve -qu’il lui fallait de son amour, franchement, il -ne pouvait pas davantage.</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> de Gesvres finit par le comprendre, -ou, du moins, par montrer à M. de Maulévrier -qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être -aimée, ou le désir de rendre leur intimité plus -profonde en comblant les vœux d’un homme -qui méritait bien tout ce qu’une femme comme -elle avait donné à d’autres qui ne le valaient -pas, fut-ce tout cela qui la poussa à être juste -envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses -protestations brûlantes, comme elle le fit un -soir, avec un naturel qui pouvait paraître bien -grave pour laisser tomber une chose si charmante:</p> - -<p>—Je ne doute <i>plus</i> de votre amour, Raimbaud; -maintenant, je vous crois.</p> - -<p>M. de Maulévrier a avoué depuis qu’elle -<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -l’avait tant accoutumé à son désolant scepticisme -qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un -tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps -promenés sur le balcon qui dominait le jardin -de l’hôtel habité par elle. Il faisait le plus sentimental -clair de lune; mais ils n’étaient pas -gens à regarder le ciel, comme dans <i>Corinne</i>: -c’était là le moindre souci de leurs pensées. Ils -étaient rentrés dans le boudoir jonquille, et s’étaient -assis près de la porte du balcon laissée -ouverte, par laquelle arrivaient, dans ce nid -tiède et ambré d’une femme élégante, les bouffées -pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles. -On entendait le bruit des voitures qui -gagnaient le boulevard de ce côté, et qui, dans -l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien -les grands murmures d’une mer agitée. Mais -ni la nuit, ni les parfums du dehors, ni ces -bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y -ait dans la nature, rien de tout cela n’influait -sur les dispositions de ces deux enfants -d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes -vieillies au sein d’une société positive et spirituelle, -et n’ayant jamais vécu que sous des plafonds.</p> - -<p>—Oui, je vous crois,—reprit-elle.—Soyez -heureux, si vous le pouvez, d’un pareil -aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je -n’éprouve point à croire que vous m’aimez réellement -le bonheur sur lequel j’avais compté. -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à -toutes ces petites faussetés que nous avons -mises d’abord entre nous. Je vous le répète, -je suis sûre maintenant que vous m’aimez, -Raimbaud; votre amour me touche; mais j’en -suis plus touchée qu’heureuse, et, vous voyez -si je suis franche, je m’en plains à vous.</p> - -<p>Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au -fond du cœur de cette femme sur le point de -se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence -d’une âme vive, et le bonheur fier qui -commençait à lui soulever le cœur ne fit que -s’accroître en l’écoutant. La confiance de -l’homme aimé l’égara, et il répondit, comme -un dieu qui peut donner le ciel et la terre, la -plus épouvantable fatuité.</p> - -<p>—Ah!—dit-il—ne vous plaignez pas, -Bérangère! Puisque vous croyez à mon amour, -toutes les félicités sont possibles. Dès demain, -sur ce cœur que vous ne repoussez plus, vous -serez vengée de l’attente de ce bonheur qui -vous semble tarder aujourd’hui!</p> - -<p>—Que vous êtes bien un homme,—fit-elle, -en haussant ses splendides épaules avec -un mépris de reine offensée,—et que vous -voilà bien tous, orgueilleux et grossiers, même -les meilleurs! Vous croyez donc qu’il est -quelque chose qui puisse remplacer pour une -femme le bonheur qu’elle n’a pas trouvé dans -la foi même en votre amour?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span> -L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai, -que M. de Maulévrier, tout homme du monde -qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus petite -des impertinences dont il eût régalé, très certainement, -toute autre femme qui, dans un -pareil moment, se fût avisée de prendre les airs -dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à -l’approche d’une créature inférieure.</p> - -<p>Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son -silence?</p> - -<p>—Raimbaud,—dit-elle, en lui tendant la -main avec cette grâce incomparable qui lui -subjuguait tous les cœurs,—il faut que je -vous fasse une prière. Vous êtes venu chez moi -par curiosité; vous y êtes resté par attrait; l’attrait -est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est -bien; mais qui sait la fin des affections les plus -vives? M<sup>me</sup> de Vicq, que vous connaissez, ne -voit plus du tout M. de Loménie, et l’on dit -qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il -arrive de nous, Raimbaud, vous sentez-vous -le courage de me promettre que nous ne nous -brouillerons jamais?</p> - -<p>C’était mâle et simple tout ensemble; c’était -de l’estime exprimée en dehors de toutes les -illusions de l’amour.</p> - -<p>Une si noble prière fut un coup de lumière -pour M. de Maulévrier. Il comprit tout ce que -cette femme, sous des frivolités apparentes, -cachait de solide et de bon; il comprit surtout -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -ce qu’il y avait de flatteur pour lui dans une -telle prière.</p> - -<p>Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué -avec ces hommes qu’elle avait aimés quelques -jours, devait lui donner le plus grand plaisir -d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé -en lui demandant de rendre éternelles, au nom -d’un sentiment plus haut placé que l’amour -même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme -l’amour, les relations que l’amour avait créées -entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout ce -qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers -serments de lui rester à jamais fidèle pour le -temps où il ne l’aimerait plus.</p> - -<p>—Eh bien! puisque c’est chose convenue,—dit-elle -en respirant longuement, comme si -elle eût été débarrassée d’un poids terrible,—je -puis à présent tout vous dire. Mon pauvre -Raimbaud, je ne vous aime pas.</p> - -<p>Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner, -puis elle le blessait.</p> - -<p>M. de Maulévrier devint pâle encore plus de -colère que de douleur, car le malheur des gens -d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à -propos de tout, et les commencements de la -liaison de M. de Maulévrier avec M<sup>me</sup> de -Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là.</p> - -<p>Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre.</p> - -<p>—Pas de colère, Raimbaud,—continua-t-elle,—ce -<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> -serait vainement m’insulter. Ce -que je viens de vous demander à l’instant -même, ce que vous m’avez promis, vous permettent-ils -de me mal juger? Toutes mes coquetteries -avec vous sont mortes et enterrées; -hélas! je sens que ma dernière illusion s’en va -aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je l’avais -désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous -le dis: en quoi suis-je coupable? Ah! je suis -plus malheureuse que vous!</p> - -<p>Écoutez-moi,—ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente -d’une femme qui sait qu’on adoucit les -douleurs de l’amour le plus vrai en parlant à nos -vanités immortelles,—je ne puis pas vous aimer, -vous, et vous êtes cependant l’homme qui -m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait plu davantage. -Vous êtes l’esprit le plus distingué que -j’aie jamais rencontré, et, sous les manières -les plus séduisantes, le caractère le plus noble -et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud, -pour moi et pour les autres; mais voici ce que -vous n’êtes que pour moi. De tous les hommes -que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné -le plus de ces émotions auxquelles ma froideur -est rebelle, et vous êtes le seul à qui j’ai fait jamais -un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le -tête-à-tête de qui je ne me suis jamais ennuyée. -Vous êtes le seul à qui j’ai dit: «Nos vies se -sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous -tous les deux à ne les séparer jamais.» -<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -Enfin, vous êtes le seul encore à l’amour duquel, -avec mon expérience des hommes, je -me serais livrée sans peur et sans fausse honte, -tant les défiances que j’ai eues longtemps -vous avez su les surmonter et les vaincre. -Voilà, Raimbaud, ce que vous m’êtes, et pourtant -tout cela n’est pas de l’amour. Je sens toujours -en moi le calme effroyable dont j’espérais -que vous me feriez sortir. Je voudrais vous être -asservie, et je ne le suis pas. Les sacrifices que -je vous ferais, je ne vous les ferais que comme -à un ami qu’on estime, sans entraînement, sans -ivresse. Il y a des soirs où vous me plaisez -extrêmement dans la causerie; mais à quoi -plaisez-vous en moi? C’est à mon esprit; et je -ne sens pas, comme quand on aime, le contrecoup -de ce plaisir me troubler le cœur. Vous -n’êtes pas pour moi l’intérêt passionné que -j’attendais et dans lequel je voulais perdre l’ennui -terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,—et -des hommes que vous auriez raison de mépriser, -Raimbaud,—je ne puis me méprendre à -ce qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en -êtes digne, et moi, qui le reconnais, je n’en -saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami, -pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus -rien en moi de vivant, d’ardent et de jeune. -Tout est consommé, tout est fini; je m’agite -encore, je me monte la tête, mais c’est inutile. -Je retombe dans l’horrible sensation de mon -<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -néant. Vous qui m’aimez, votre position vaut -mieux que la mienne; je suis plus à plaindre -que vous!</p> - -<p>Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant -ces paroles désespérées, qui tuèrent la -colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent -tout à coup sur le compte de celle qui venait -de les prononcer. Ivre de pitié à son tour, il -crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit à -genoux devant elle, écartant les mains du front -qu’elles couvraient. Mais elle ne pleurait pas. -Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils tombèrent -sombres dans ceux de son amant, -avec ce vague sourire des douleurs profondes -et surmontées.</p> - -<p>—Levez-vous,—fit-elle, avant qu’il pût -exprimer un des mille sentiments qui l’agitaient;—j’entends -Laurette.—Et Laurette, -qui ouvrait effectivement la première porte du -boudoir, parut sur le seuil de la seconde et -annonça M<sup>me</sup> d’Anglure.</p> - -<p>Ce nom leur causa un tressaillement à tous -les deux.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d’Anglure, revenue si brusquement de -la campagne, où elle était pour longtemps encore, -et apparaissant tout à coup, à une pareille -heure, chez la femme qui avait pris son -amant et chez qui elle allait le rencontrer... -c’était étrange.</p> - -<p>—Faites entrer,—dit la marquise avec sa -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -grâce nonchalante et comme s’il s’était agi d’un -de ses habitués les plus fidèles.</p> - -<p>Et la comtesse d’Anglure entra.</p> - - -<p class="sep3 cent cs8 esp">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_088.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_89"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_089.jpg" alt="" /> -</div> - -<h3><i>DEUXIÈME PARTIE</i></h3> - -<hr class="hr5" /> - -<h4>I<br /> -LA COMTESSE D’ANGLURE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Caroline</span> de Vaux-Cernay, comtesse -d’Anglure par mariage, était -une des plus jeunes et des plus -riches maîtresses de maison qu’il -y eût alors dans la haute société de Paris. Élevée -en province, au fond de la Picardie, par -une vieille tante qui l’avait mariée au comte -d’Anglure avant qu’elle eût atteint sa seizième -année, elle avait consolé la bonne compagnie -de la grande éclipse de M<sup>me</sup> de Gesvres en -ouvrant son salon presque à la même heure où -la marquise fermait le sien. On trouva chez la -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span> -comtesse d’Anglure la même élégance, le même -goût et à peu près le même monde que chez -M<sup>me</sup> de Gesvres; seulement, celle qui faisait -les honneurs de ce salon ne ressemblait en -rien à Bérangère. Elle n’en avait ni la beauté -mate et arrêtée, ni la coquetterie toujours sous -les armes, ni cette parole brillante et hardie -qui faisait croire, bien à tort, que la marquise -était méchante, à tous les poltrons qui ont peur -des esprits, mais qui donnait aux cerveaux -de ceux qui en ont l’excitation fécondante -sans laquelle on ne saurait causer avec plaisir -et avec entrain. Non, M<sup>me</sup> d’Anglure n’avait -rien de tout cela. Mais pour ceux qui prosternent -tout devant l’inexprimable magie de -la jeunesse, le changement consolait de la -perte, et l’on pouvait sans ingratitude stupide -se dispenser d’avoir des regrets.</p> - -<p>Que l’on se figure, en effet, tout ce que les -peintres ont jamais inventé de plus printanier -et de plus suave pour donner une idée de la -jeunesse, et l’on n’aura qu’une faible image de -ce qu’était Caroline d’Anglure quand elle arriva -à Paris. Toutes les femmes de seize ans -ont l’air jeune; mais ce qui attirait si vivement -en elle n’était point cette floraison fugitive, cet -entr’ouvrement mystérieux de rose blanche qui, -sous la force de la vie, déchire l’enveloppe de -son bouton, et qui s’épanouit au front de toutes -les virginités pubères; c’était quelque chose de -<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span> -plus fraîchement idéal encore, quelque chose de -supérieur à la beauté même, rayon impalpable -et divin qui se jouait autour de cette forme -déliée, mignonne et blanche, que le comte -d’Anglure avait prise un matin <i>dans sa mante</i>, -comme dit la chanson espagnole, et avait apportée, -comme une difficulté à vaincre, aux -plus habiles couturières de Paris. Rien, de fait, -ne dut être plus difficile que d’habiller Caroline. -La délicatesse inouïe de toute sa personne -alourdissait les plus légers tissus, comme la -lumière nacrée de son teint en éteignait les -couleurs. Jusqu’aux fleurs pesaient sur ce front -candide. Elle eût rappelé les filles d’Ossian, ces -belles rêveuses couchées, sans les faire plier, -sur des nuages, si une fraîcheur aussi exquise -que la sienne avait pu durer deux jours sans se -faner dans les brouillards.</p> - -<p>Ce genre de beauté parfaitement inconnu à -Paris, où les jeunes filles naissent flétries et -épuisent ces nombreuses nuances de jaune -qu’Haller seul put exprimer par dix-huit mots -distincts, en allemand, eut un succès fou: le -succès du rare et de l’étrange, le grand succès -chez les sociétés avancées qui sont arrivées au -bout de tous les ordres de sensations. Les -femmes qui eurent la douleur de le voir et de -le constater, sourirent en prévoyant combien -serait court un triomphe dû à des qualités plus -fragiles que la beauté même. A leurs yeux, -<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span> -sceptiques pour tout ce qui n’est pas leur miroir, -Caroline d’Anglure était à peine jolie: ce -n’était qu’une blonde bien blanche; mais toutes -les blondes ne le sont-elles pas? Comme les -artistes, qui, plus francs ou plus sensibles aux -effets de la couleur, étaient fanatiques de l’éclat -limpide et doux qu’épandait la fraîcheur pâle -de la comtesse, elles ne voyaient pas que tout -en cette adorable enfant s’arrêtait timidement -à la nuance, depuis le rose indécis de la bouche -jusqu’aux larges prunelles gris de perle de ses -beaux yeux, depuis les reflets bronzés de ses -cheveux tordus sur sa tête jusqu’aux gouttes -d’or fluide dans lesquelles l’extrémité de ses -longues paupières semblait avoir été trempée -par la main légère du caprice. S’imaginant sans -doute qu’il n’y a point de mois de mai aux -bougies, les imprudentes approchaient, sans -trembler, leurs épaules céruséennes des touffes -de lys irisées et diaphanes qui s’épanouissaient -au corsage de Caroline comme aux bords d’un -charmant vase antique, tout svelte et tout pur, -et elles ne manquaient jamais de se dire entre -elles, quand la comtesse arrivait quelque part:—«Ne -trouvez-vous pas que la <i>grande</i> fraîcheur -de M<sup>me</sup> d’Anglure se passe un peu?»</p> - -<p>Du reste, elles avaient décidé souverainement -qu’elle avait l’air bête, et vraiment la -pauvre Caroline, qui avait été élevée à la campagne, -ou plutôt qui n’avait pas été élevée du -<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> -tout, ne pouvait guères mettre dans sa physionomie -de ces effrayants airs de tout comprendre -et de pouvoir tout exprimer qu’ont les femmes -de cet admirable siècle, si profondément intelligent. -Quand le comte d’Anglure l’épousa, elle -n’avait fait que lire son office de la Vierge et -cultiver des résédas; et quand il la conduisit -dans le monde, ce qu’elle y vit et y entendit -n’éveilla point en elle ces facultés dont les prodigieux -développements, chez les autres femmes, -menacent, si cela continue, de devenir un véritable -fléau. Elle n’eut aucune des affectations -modernes. Lamartine l’ennuyait sincèrement, -et sa loge était souvent vide les jours que Rubini -chantait. Elle se contentait d’être le je ne -sais quoi de joli, de rond, de gracieux et de -parfumé qu’est une femme qui reste femme,—la -seule chose que, dans leurs ambitions effrénées, -elles oublient de vouloir être maintenant.</p> - -<p>Mais si les excellentes amies de la comtesse -travaillèrent à lui faire une superbe réputation -de sottise et d’ignorance, il leur fallut toutefois -reconnaître que cette petite et insignifiante personne -n’était pourtant ni gauche ni timide, et -qu’elle faisait les honneurs de chez elle avec -aussi peu d’étonnement que si toute sa vie s’était -passée dans ce monde où elle arrivait. Cette -jeune fille d’hier avait l’aplomb du nom qu’elle -portait. Elle qui n’avait jamais vu que quelques -curés de campagne et quelques gentilshommes -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -chasseurs, vieux et bruyants amis de sa tante, -M<sup>lle</sup> Thécla de Vaux-Cernay, elle avait les manières -simples, la voix, l’accent, la phrase brisée, -la politesse relevée et quelquefois familière -de la femme essentiellement comme il -faut, qualités morales de la noblesse de sang -et de race qui font se ressembler, malgré les -différences d’éducation, la femme la plus répandue -et celle qui n’a jamais quitté la tourelle -de son château de province. A peine Caroline -eut-elle fait faire ses robes chez Palmyre, -qu’elle eut l’air aussi comtesse que les femmes -chez qui elle allait au faubourg Saint-Germain. -On sentait soudainement, en voyant ces femmes -vieillies sur les parquets de ces salons et cette -petite mariée qui n’y avait jusque-là jamais -posé la pointe de son pied, qu’elles étaient -providentiellement écloses pour remplir le même -rôle social, et qu’elles étaient égales entre elles -par les traditions du berceau.</p> - -<p>Cela seul empêcha peut-être qu’elle ne succombât, -comme femme à la mode, sous la réputation -d’affreuse bêtise qu’on s’amusa à lui -tailler à facettes; car ce fut par ce mot cruel et -forcé qu’on traduisit la plus ineffablement charmante -absence d’esprit qui fut jamais. Cette -imprescriptible noblesse qu’elle avait dans l’accent -et dans la physionomie quand elle disait -de ces riens qui étaient, hélas! toute sa conversation -(l’<i>hélas</i>! était la charité ordinaire des -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -femmes qui lui trouvaient la peau trop blanche), -cette noblesse originelle la sauvait de l’espèce -de ridicule qu’il y a en France, le pays, comme -l’on sait, le plus spirituel de la terre, à manquer -de tout ce que le monde a, et où les femmes, -surtout, se placent à une si grande hauteur -que, pour deux mots à leur dire sur leur -bonne grâce ou celle de leur robe, on est obligé -de subir une conversation si spirituelle, si <i>mille -fleurs d’Italie</i>, qu’une bonne migraine en est -toujours le résultat.</p> - -<p>Fut-ce le contraste, plein d’imprévu, qu’il y -avait entre cette enfant que l’instinct du monde -et son aristocratie naturelle empêchaient d’être -une Agnès, mais qui n’avait dans sa jolie tête -rien qui ressemblât à une pensée sur quoi que -ce soit, et les femmes distinguées qui en ont -sur tout une immensité; fut-ce ce contraste, -ou seulement l’alliciant parfum de la plus -exquise jeunesse en fleur, qui lui livra et lui -retint tous les hommages? Parmi ceux qui lui -furent offerts si elle voulut en agréer quelques-uns, -ce ne fut point son mari qui l’en empêcha. -Son mari, homme élégant, d’ailleurs, -l’avait moins épousée pour elle-même que pour -cimenter des relations qui existaient de fort -longue date entre les Vaux-Cernay et les d’Anglure; -il fut probablement décidé aussi par la -beauté de cette blanche personne qui promettait -à ses enfants un sang si pur. Et comment n’eût-il -<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -pas plongé sa lèvre avec un certain frémissement -dans l’écume légère et savoureuse de ce -sorbet virginal? Mais peut-être le trouva-t-il un -peu froid. C’était tout à fait un homme de son -temps que Raoul d’Anglure, de ce temps où la vie -anglaise, la vie des hommes entre eux, a succédé -à ces relations de tous les instants avec les -femmes qui donnaient aux hommes d’autrefois -cette grâce, hélas! perdue, et qui causait de si -grands désordres d’amour. Avec les habitudes -qu’on prend si vite dans le laisser-aller de nos -mœurs, il n’appartenait réellement pas à Caroline -de captiver un homme comme Raoul. Aussi, -peu de temps après son mariage, celui-ci donna-t-il -à sa femme une liberté qu’elle ne désirait -probablement pas. Il la suivit fort rarement dans -le monde. Il passait ses journées à courir à cheval -et à chasser; puis, quand il était bien fatigué, -il s’en allait clore ses soirées chez une ancienne -maîtresse plus âgée que lui, et sur le -canapé de laquelle il ne craignait pas de s’étaler -avec ses bottes et ses éperons. Là, il trouvait -toujours quelques amis, grands amateurs du <i>va -te promener, la honte!</i> et de l’intimité des hommes -qui se mettent au-dessus des apparences et qui -les jugent sans soigner la rédaction du jugement. -Rien ne vaut, à ce qu’il semble, cette -intimité que les délicats traitent de grossière, -mais qui n’astreint ni à la repartie ni à la grande -tenue, si gênantes pour l’égoïsme de nos jours. -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -Cela est triste à dire, mais cela est. Le mariage -lui-même a toujours une certaine pruderie, un -certain guindé, ce certain vertugadin de satin -blanc qu’on appelle la chasteté; et toutes ces -maudites agrafes, si difficiles à faire sauter, -expliquent fort bien la préférence qu’on accorde, -et qu’accordait Raoul d’Anglure, à une vieille -maîtresse qui suce vos cigares pour les allumer -et devant qui on se permet tout sans qu’elle soit -choquée de rien, sur une ravissante jeune femme -épousée par inclination et digne de tout l’amour -des anges, si les hommes ressemblaient à ces -derniers un peu davantage.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, la comtesse d’Anglure ne -s’aperçut guères des négligences de son mari. -Elle l’avait épousé sans l’aimer, et la vie extérieure -de Paris l’empêcha de regretter la vie -intime qu’elle n’avait pas. En vain lui insinuait-on -quelquefois avec beaucoup d’art qu’elle ne -devait pas être heureuse, elle n’avait pas l’air -de comprendre. Elle restait de la plus gracieuse -stupidité. Rien n’altérait le blanc plumage de -cette peau de cygne que lustraient la santé et -la jeunesse, et qui avait les splendeurs bleuâtres -du plus pur émail. Nulles larmes ne rosaient—car -elles n’eussent pas osé les rougir—ces -paupières, si lentes à se mouvoir au-dessus de -ces beaux orbes d’un gris si tendre qu’ils semblaient -sourire en regardant. Aussi les observatrices -de salon chez qui elle allait prendre le -<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> -thé disaient-elles qu’où l’esprit manquait, les -sentiments vifs ou profonds devaient nécessairement -manquer aussi. Bel axiome que M. de -Maulévrier fit mentir, car il advint que cette -petite poupée qui ne pensait pas, et qui, comme -la statue de Memnon, ne savait dire que bonjour -et bonsoir d’une voix harmonieuse, se prit -à aimer M. de Maulévrier avec une intrépide -naïveté. Dans ce cœur d’une virginité fabuleuse, -éclata tout à coup cette fleur d’un sentiment -vrai qui ne fleurit plus guères que tous -les cent ans, comme l’aloès, et qui fait moins -de bruit. Elle retint l’amour prêt à disparaître -de ce monde; elle abrita quelques jours encore -ce bel oiseau de paradis que bien des jeunes -filles passeront désormais inutilement leur vie -à attendre dans ce siècle, où, en fait d’amour, -le langage meurt avec l’idée, et où demain peut-être -les lettres de M<sup>lle</sup> de Lespinasse seront regardées -comme l’expression apocryphe d’un -sentiment antédiluvien.</p> - -<p>M. de Maulévrier arrivait alors on ne sait -d’où, après une absence de plusieurs années. -On connaît maintenant le marquis Raimbaud -de Maulévrier. Une singulière particularité de -sa biographie de cœur, c’est que jusqu’alors il -n’avait aimé que les femmes brunes. Les cheveux -<i>feuille morte</i> de M<sup>me</sup> d’Anglure le jetaient -toujours dans des rêveries qu’il se reprochait, -car il haïssait l’air rêveur. C’était, comme on -<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span> -l’a déjà vu, un oisif comme Raoul d’Anglure, -mais un oisif d’une aristocratie plus relevée -dans les habitudes de sa vie. Il préférait la société -des femmes à celle des hommes, auxquels -il adressait rarement la parole; il ne détestait -pas les esclavages de la toilette, et n’eût pas -prostitué sa bouche au narghilé même du sultan. -Parce qu’il n’aimait pas à courir toute la -journée, bride abattue, comme un jockey, on -l’accusait d’être un efféminé, et les amis de -Raoul l’appelaient en riant Sardanapale. Indépendant, -au milieu de Paris, comme le vent -dans les bruyères, et ne sentant pas l’affreux -besoin d’être riche, il pouvait, si cela lui plaisait, -s’engloutir tout vivant dans l’amour d’une -femme du monde, ce dévorant passe-temps, -pour un homme, qui eût anéanti l’âme de Bonaparte -lui-même s’il n’avait pas eu le bonheur -d’aimer une femme entretenue, à une époque -qui était un pêle-mêle social.</p> - -<p>Mais les misères du temps présent avaient -tué à la mamelle l’ambition de M. de Maulévrier, -et son orgueil était moins grand que sa -vanité. Aussi, à force de regarder ces cheveux -<i>feuille morte</i>, et ce cœur d’épaules qui donnait -une grâce si tombante à la robe de M<sup>me</sup> d’Anglure, -il se dévoua encore une fois à ce culte -terrible qu’il avait déjà pratiqué, l’adoration -d’une femme de naissance et de monde. Seulement, -empressons-nous de le dire, M<sup>me</sup> d’Anglure -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -sut lui épargner toutes les aspérités auxquelles -il s’était déjà si rudement froissé. Elle -ne fit aucune des petites mines d’usage avant -d’accepter ce qui lui causait tant de plaisir. -C’est même de cette époque que la fatuité de -Maulévrier devint célèbre; Caroline en couva -et en développa le germe sous son amour. Elle -l’aima avec la virginité de son âme, avec toutes -les ignorances de son esprit. Elle l’aima sans -songer à autre chose qu’à lui donner le plus -grand bonheur possible, sans mesurer les conséquences -de la passion qui se saisissait de son -avenir, sans avoir le moindre souci de la fragilité -des beautés qu’elle lui prodiguait et dont -elle trouvait qu’il ne s’emparait jamais assez. -Elle qui, par la nature de sa beauté, était destinée -à passer si vite, elle n’eut pas peur des -dégâts affreux de la caresse, et elle s’exposa à -tous les dangers du bonheur. Que voulez-vous? -elle l’aimait comme une femme qui n’a pas -dans l’esprit la moindre portée, mais dont la -céleste niaiserie est le plus délicieux hasard que -Dieu puisse jeter dans la vie d’un homme -amoureux!</p> - -<p>M. de Maulévrier, qui, en fait d’amours de -salon, avait, comme il arrive toujours, avalé -considérablement de crème fouettée avec plus -ou moins de vanille, s’abreuva, pour la première -fois, de ce lait chaud, pur et substantiel, -d’un sentiment vrai. Il fit même comme les -<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -chats gourmands, qui fourrent jusqu’à leurs -pattes dans la jatte pour mieux boire: dans -l’avidité de son bonheur, il empêcha M<sup>me</sup> d’Anglure -de se montrer aussi souvent dans le -monde; et il eut tort, car le monde doit être le -premier amant d’une femme du monde, et si -elle en a jamais un autre, il ne doit venir -que bien loin après. Comme la comtesse aimait -M. de Maulévrier avec la soumission de -cette Courtisane amoureuse qui mettait le pied -de son amant sur son sein nu, comme elle adorait -ses moindres caprices, elle aurait fini par -ne plus aller chez personne et à vivre follement -pour lui seul, si M<sup>me</sup> de Gesvres, avec qui elle -avait toujours été fort confiante, ne lui eût fait -comprendre qu’en agissant ainsi elle s’affichait -et donnait contre elle aux autres femmes des -armes dont elles ne manqueraient pas de se -servir.</p> - -<p>Et l’expérience de la marquise ne l’avait -point trompée; son conseil fut extrêmement -utile à M<sup>me</sup> d’Anglure. En dépit des nombreuses -différences qu’il y avait entre ces deux -femmes, opposées presque en toutes choses, elles -se voyaient assez souvent. M<sup>me</sup> d’Anglure allait -beaucoup chez M<sup>me</sup> de Gesvres. M<sup>me</sup> de Gesvres -lui avait toujours montré une bienveillance -pleine de franchise et d’appui. Jamais elle n’avait -partagé les petites jalousies de ces jolies -créatures, moitié abeilles et moitié vipères, qui -<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span> -n’oubliaient point, quand il s’agissait de la comtesse, -de mettre un peu de venin dans leur miel. -Il faut le dire, malgré son costume de coquette, -la grande marquise était bien au-dessus de ces -misérables sentiments. Belle comme un jour -d’Asie, elle admirait naïvement la beauté dans -les autres, et toujours elle avait parlé de celle -de M<sup>me</sup> d’Anglure comme eût fait un homme -impartial. Fière d’être belle, elle avait une fierté -tranquille, inaccessible à toutes les alarmes. La -comtesse d’Anglure, avec qui elle eut l’amabilité -des cœurs généreux pour ceux qu’on traite -avec injustice, la crut son amie, et vraiment -elle l’aurait été, si, comme celle qui l’appelait -de ce nom, elle s’était livrée en se liant, ce qui -lui était impossible. On l’a déjà vu, le caractère -de cette femme était fermé comme les portes -de l’enfer. De toutes les grâces qu’elle avait en -partage, Dieu ne lui avait pas donné la plus -grande, celle de l’abandon. Elle écoutait avec -une patience attendrie le récit de l’amour de -M<sup>me</sup> d’Anglure, mais elle ne rendait pas confidence -pour confidence. Elle n’avait aucun des -profits de l’amitié, elle n’en avait que la probité -sincère; car si, un soir, elle prit plaisir à -faire renier à M. de Maulévrier son amour pour -M<sup>me</sup> d’Anglure, c’est que M. de Maulévrier -s’était jeté lui-même dans cette voie de blasphèmes -et qu’aucune femme n’eût résisté à la -tentation d’une si enivrante volupté. Et si elle -<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span> -désira parfois être aimée de l’amant de son -amie, c’est qu’elle se trouvait bien à plaindre -de se voir privée d’un bonheur qui n’était pas -chose si rare, sans doute, puisque M<sup>me</sup> d’Anglure, -qu’elle jugeait de si haut, l’éprouvait; et -c’était d’ailleurs bien moins de la femme qu’elle -était jalouse que de l’amour.</p> - -<p>Cet amour, elle l’avait cru une ressource, une -dernière ressource contre l’ennui de sa vie; -mais, puissante à le faire naître, elle s’était -trouvée impuissante à le ressentir. Si ses coquetteries -avaient rendu M. de Maulévrier infidèle, -hélas! qu’y avait-elle gagné? Femme chez -qui un esprit mûri prenait insensiblement la -place d’un cœur qu’un sang brûlant n’avait jamais -gonflé, espèce d’âme étrange, mais qui, -dans les sociétés comme la nôtre, tend chaque -jour à devenir plus commune, sa misère tenait -à ses qualités mêmes. M<sup>me</sup> d’Anglure, qui avait -en tendresse ce qui lui manquait en intelligence, -pouvait-elle se douter de cela?</p> - -<p>M. de Maulévrier avait cessé de lui écrire -depuis qu’il allait chez M<sup>me</sup> de Gesvres. C’en -était assez pour qu’un doute affreux s’élevât -dans l’âme de la comtesse, et pour qu’elle s’en -vînt en poste à Paris, et jusque chez M<sup>me</sup> de -Gesvres, voir, par ses yeux, si elle était réellement -trahie.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_104"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_104.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>II<br /> -PATTE DE VELOURS</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Quand</span> la comtesse d’Anglure entra, -M<sup>me</sup> de Gesvres se leva et fit quelques -pas au-devant d’elle, la main -ouverte et la bouche souriante, -comme on va au-devant d’une amie trop longtemps -absente. Bien loin de repousser cette -main qui lui était offerte, M<sup>me</sup> d’Anglure la -serra comme aux jours de leur amitié la plus -tendre. Ni l’une ni l’autre de ces deux femmes -ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame; -elles étaient de trop bonne compagnie et de leur -époque pour copier en miniature cette grande -scène de Schiller entre Marie Stuart et Élisabeth -d’Angleterre, à propos du comte de Leicester. -On est obligé de le reconnaître, pour les -gens aux yeux de qui le plus grand péché d’élégance -est de mettre ses impressions personnelles -<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -à la place des usages reçus, le drame et -tout ce qui y ressemble ne saurait guères plus -exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre -théâtre que la conscience, derrière les paroles -et les actes qui servent toujours à la violer. -Quels que fussent donc les sentiments de -M<sup>me</sup> d’Anglure, elle était trop comtesse pour -les montrer à sa rivale, et cela en présence de -l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son -émotion ne lui fit pas transgresser ces lois du -monde, contre lesquelles se révoltent des moralistes -de roman, et dont la gloire est de ressembler -à ce qu’il y a de plus beau dans la -nature humaine,—à la pudeur et à la fierté.</p> - -<p>Ainsi tout resta parfaitement convenable entre -ces trois personnes dont les sentiments étaient -sans doute si agités et si divers. Les deux femmes -s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué -M. de Maulévrier, qui s’était incliné devant elle -comme s’ils avaient été étrangers l’un à l’autre, -M<sup>me</sup> d’Anglure s’assit sur la causeuse de M<sup>me</sup> de -Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes -enfermées dans la courbe gracieuse du meuble -consacré aux mollesses et aux intimités de ces -créatures languissantes! On eût dit deux charmantes -couleuvres s’enlaçant sur un tapis de -fleurs et se caressant de leurs dards sans oser -encore se blesser. Alors commença, entrecoupée -de petits mots d’amitié et de familiarités -ravissantes, une conversation fort insignifiante -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -dans le fond, mais qui, comme dissimulation -et souplesse, eût fait certainement beaucoup -d’honneur à la barbe grise des plus vieux et des -plus rusés diplomates de l’Europe. M<sup>me</sup> d’Anglure -dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne, -auprès de sa belle-mère, qu’elle n’avait -pu résister à l’envie de partir. C’était là toute -son histoire, et elle la fit en quelques mots, -avec une simplicité d’accent à laquelle on se -serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya -la balle dans ce sens, et la conversation, -ricochant d’une idée à une autre, dériva bientôt -aux élégants commérages des femmes entre -elles, quand elles veulent se tenir en dehors de -leurs sentiments. Cette conversation, à côté de -leur position réciproque, ne dut pas coûter -beaucoup à M<sup>me</sup> de Gesvres. Elle était calme, -puisqu’elle n’aimait pas M. de Maulévrier et -qu’elle venait de le lui dire dans le moment -même, mais M<sup>me</sup> d’Anglure ne l’était pas, et -réellement la marquise, qui dédaignait un peu -trop peut-être le caractère de son amie, et qui -savait qu’avec son amour aveugle pour M. de -Maulévrier elle était fort capable de provoquer -un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât -si librement, et avec une facilité si animée, -dans l’écume légère d’une causerie toute de -gaieté et de riens, quand elle devait avoir le -cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette -jalousie, que M<sup>me</sup> d’Anglure nourrissait depuis -<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> -plusieurs mois, avait marqué sa trace partout -sur les lignes de ce suave visage, délicat comme -le velouté des fleurs. Elle était extrêmement -changée. L’idéale beauté du teint s’était évanouie. -Malgré les ruches qui garnissaient le -chapeau lilas qu’elle portait et qui encadraient -l’ovale de cette figure, atteint déjà, on voyait -que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse, -et qu’elle commençait à être envahie par le vermillon -âcre et profond que donne la fièvre des -passions contenues. Ce rapide et cruel changement -frappa d’autant plus la marquise, que la -force des sentiments qu’il attestait n’emporta pas -une seule fois M<sup>me</sup> d’Anglure. Elle demeura -aussi désintéressée en apparence dans les mille -hasards de la causerie, que si elle n’avait pas -étudié la femme avec qui elle joutait de paroles -légères et de façons caressantes. Tout en cherchant -à deviner ce qu’elle croyait le secret de -la marquise, elle ne livra point une seule fois -le sien. L’instinct de la conservation, naturel à -tous les êtres, l’éleva pendant tout le temps de -sa visite au niveau d’une femme d’esprit.</p> - -<p>M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment -douloureux cet étrange spectacle. Il était -frappé, comme M<sup>me</sup> de Gesvres, du ravage de -ces quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée; -et comme, si fat qu’il fût, il avait de l’âme -autant qu’en ont les hommes parfaitement civilisés, -il était épouvanté et attristé en même -<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> -temps. La mesure que gardait la comtesse l’étonnait -bien un peu aussi, mais comme il était -mieux exercé à lire que la marquise dans les -moindres mouvements de M<sup>me</sup> d’Anglure, où -la marquise ne voyait que du calme il voyait, -lui, à de certains frémissements des lèvres, à de -certains éclairs dans le regard, que l’orage grondait -et brûlait sous ces menteuses surfaces.</p> - -<p>Quoique son aplomb d’homme du monde lui -fût venu en aide, et qu’il eût rougi de se montrer -moins dégagé que les deux femmes qu’il -avait devant lui dans les allures d’une conversation -qui n’exprimait aucun des sentiments -réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant -cette dissimulation aisée, ce charme de mensonge -silencieux, ce tact inné avec lequel M<sup>me</sup> de -Gesvres et M<sup>me</sup> d’Anglure évitaient tout ce qui -eût pu amener une explosion. En comparaison -de ces deux lutteuses, il se trouvait gauche, -parce qu’il se sentait contraint, et il était contraint -parce qu’il était homme, et parce qu’où -les femmes passent en se glissant comme des -reptiles les hommes ne se frayent un passage -qu’en brisant tout comme des éléphants.</p> - -<p>Cette visite de M<sup>me</sup> d’Anglure, qui ressemblait -à une reconnaissance de la position de -l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle -heure à la pendule de M<sup>me</sup> de Gesvres, -mais un siècle sans doute au cœur de la malheureuse -comtesse, qui devait compter les -<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span> -minutes autrement que le bronze inerte et glacé. -Dans cette heure de tortures dévorées, la marquise -ne donna pas à son ennemie (car la comtesse -l’était devenue) le plus petit des avantages. -Elle fut de la sérénité la plus désespérante. -Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que -M. de Maulévrier fût plus pour elle qu’un -homme bien né à qui tous les salons étaient -naturellement ouverts. Elle n’évita point une -seule fois de le regarder et de lui répondre. -Elle aurait eu une passion dans le cœur qu’elle -n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion -était absente, et la sagacité de la jalousie, -la seule sagacité qu’eût la pauvre petite d’Anglure, -fut considérablement désorientée par un -naturel si plein de vérité et si bien soutenu. -Intérieurement, M<sup>me</sup> d’Anglure éprouvait une -véritable colère de ce qu’elle croyait une comédie -parfaitement jouée. Comédienne elle-même, -elle s’irritait d’avoir affaire à une comédienne -aussi habile qu’elle; elle se voyait battue à plate -couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit -et à celui que dans le monde on donnait à -M<sup>me</sup> de Gesvres. Son dépit était aussi furieux -qu’amer. C’étaient des sensations trop vives -pour résister longtemps à leur violence. Aussi, -fort heureusement pour elle, l’instinct qui l’avait -préservée de toute ouverture imprudente, -l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il -de s’en aller.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -Mais cet instinct eut beau réclamer dans son -âme, elle ne put supporter l’idée qu’en s’en -allant elle laisserait M. de Maulévrier avec -M<sup>me</sup> de Gesvres, et si ce fut une faute que de -vouloir arracher son amant à celle qu’elle supposait -sa rivale, oui! si ce fut une faute après les -dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées, -elle la commit.</p> - -<p>—Adieu, ma chère,—dit-elle à M<sup>me</sup> de -Gesvres;—je suis bien heureuse de vous avoir -revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant -que me voilà revenue de cette vilaine -campagne où je me suis tant ennuyée, nous -pourrons nous voir tous les jours.</p> - -<p>Et elle se souleva de la causeuse, mais elle -y retomba assise avec une négligence adorable, -pour renouer un des rubans de son manchon.</p> - -<p>—Monsieur de Maulévrier,—dit-elle alors, -en nouant gravement le ruban détaché, et avec -ce ton que seules les femmes du monde connaissent -et qui sauverait l’inconvenance des propositions -les plus hasardées,—voulez-vous me -donner le bras jusqu’à ma voiture? et si vous -n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous -en passant; vous êtes sur mon chemin.</p> - -<p>Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non. -Il se prépara donc à sortir avec la comtesse. -Celle-ci, soulagée des contraintes de la soirée -par ce qu’elle venait de décider, tendit encore -une fois sa petite main gantée à la marquise, -<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span> -qui, peut-être, sentit alors la griffe d’abord si -bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne -qui remporte sa proie à son nid.</p> - -<p>—Comme elle l’aime et comme elle est -changée!—fit la marquise de Gesvres restée -seule; et, disant cela, comme elle était debout, -son œil se porta sur la glace où elle se vit, elle, -toujours belle, ne changeant pas, astre magnifique, -éternel, immuable.</p> - -<p>On change,—ajouta-t-elle avec une tristesse -amère qui vengeait bien ceux qui l’avaient -vainement aimée;—on change parce qu’on -aime et qu’on souffre, mais du moins on ne -s’ennuie pas!</p> - -<p>Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette -pour venir la déshabiller.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_112"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_112.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>III<br /> -LES FAUSSES CONFIDENCES</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> lendemain les trouva de bonne -heure à la place où se passait ce -drame sans action extérieure, sans -grands bras, sans portes fermées et -ouvertes,—cette chose simple, réelle: la vie. -Après une nuit de convulsions et de larmes de -la part de M<sup>me</sup> d’Anglure, M. de Maulévrier -s’en était revenu à ce fatal boudoir de satin -jonquille où un charme cruel le ramenait toujours. -A force de mensonges, de fausses caresses -et de fleur d’oranger, il avait calmé sa -nerveuse maîtresse, et puis il avait pris sa -course vers l’hôtel de Gesvres, ne respirant que -la marquise, et croyant retrouver sur son front -pâli une de ces nobles et tristes impressions de -la veille, qui lui avaient paru si touchantes.</p> - -<p>Mais, baste! la lune n’était pas si changeante -<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -que cette muable femme, et il y eût eu cent -années au lieu d’une nuit entre la marquise de -la veille et celle du lendemain, que sa physionomie -n’aurait pas été plus au rebours de l’espérance -de Maulévrier. Le bandeau d’ennuis -qui lui ceignait si souvent le front était caché -sous les boucles mignardes et crêpées qui allaient -si mal au caractère ferme de sa beauté. -La femme et toutes ses ondoyances, ses morbidezzes, -ses gaietés moqueuses, se remontraient -dans cette grande statue, désespérée parfois -et silencieuse comme la Niobé antique, et -qui, ennuyée de son piédestal comme de toutes -choses, en descendait pour jouer et s’agiter auprès -comme un enfant. Ce n’était plus qu’une -Parisienne piquante, vive et un peu affectée, un -vrai type de femme d’esprit, mais d’esprit de -femme, tout en pointes d’aiguilles, de malices -et de curiosités. Elle attendait Maulévrier avec -plus d’impatience qu’à l’ordinaire, et quand elle -le vit:</p> - -<p>—Eh bien?—fit-elle.</p> - -<p>—Eh bien!—répondit M. de Maulévrier,—Caroline -sait tout, ou plutôt elle sait plus -que tout, car elle croit que nous nous aimons, -tandis qu’il n’y a que moi qui vous aime.</p> - -<p>—Ah! contez-moi donc ça,—dit-elle, en se -tordant sur sa chaise longue, dans son peignoir -de mousseline rose, et en respirant à pleines -narines un délicieux flacon ciselé qu’elle tenait;—contez, -<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -mon ami,—répéta-t-elle avec une -incroyable sensualité.</p> - -<p>Au mouvement presque libertin de cette -chute de reins admirable, on eût dit Léda -attendant son cygne et se préparant à la volupté.</p> - -<p>Elle lui jeta deux regards à le rendre fou, si -lui ne l’avait pas connue, s’il n’avait pas déjà -fait l’expérience que ce qui ressemblait à de la -passion dans cette femme n’était qu’un élan de -l’esprit, et rien de plus.</p> - -<p>—Mon Dieu!—reprit M. de Maulévrier -avec une expression capable d’éveiller plus d’un -dépit secret dans le cœur énigmatique de la -marquise,—mon Dieu! c’est là une assez -triste histoire, et d’autant plus triste qu’elle n’est -pas finie, et que je ne prévois guères comme -elle finira. L’absence et le soupçon qui en a été -la suite ont exaspéré tous les sentiments de -M<sup>me</sup> d’Anglure. Ces sentiments sont beaucoup -plus profonds que je ne pensais. Quelque dévouée -qu’elle se soit montrée jusqu’ici, et de -quelques douceurs qu’elle ait entouré ma vie, -je ne croyais pas, en m’éloignant d’elle, briser -tout à fait la sienne. Non! franchement, je ne -le croyais pas. Vous savez bien, ma chère Bérangère, -que je n’ai pas vos idées sur l’amour. -Vous avez une façon de le concevoir qui vous -dispense probablement de l’éprouver; mais moi -qui ne suis pas arrivé à vingt-sept ans sans -<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span> -l’avoir connu plus d’une fois, et à qui celui que -vous inspirez ne fait pas d’illusion dernière, je -ne pensais pas qu’une femme du monde, aussi -facilement distraite de ses propres impressions -que peut l’être M<sup>me</sup> d’Anglure, dût ressentir -une de ces passions contre lesquelles tout est -impuissant, jusqu’à la fierté. Hier, quand je -vous quittai, mon amie, et que je montai dans -la voiture de la comtesse, j’espérais qu’une -bonne scène allait rompre pour jamais des liens -qui me pèsent depuis que je vous aime. J’espérais -que l’idée d’être quittée pour vous lui -donnerait le courage d’une explication suprême, -et qu’aujourd’hui tout serait fini. Mais il n’en -a point été ainsi. J’ai vu une de ces douleurs -que je ne connaissais pas encore. La nuit s’est -passée pour cette femme dans de telles angoisses, -que je n’ai pas osé lui avouer que je -ne l’aimais plus et confirmer par là toutes ses -jalousies. Je me suis pris de pitié pour cet être -faible et misérable dont la destinée reposait sur -moi; et quoique mon cœur démentît tout bas -en pensant à vous ce que je lui adressais tout -haut, je suis enfin parvenu à assoupir la violence -de ces malheureux sentiments que je ne -partage plus, et sur la force desquels je voudrais -vainement m’abuser.</p> - -<p>—Pauvre femme!—fit la marquise, arrivée -au bout de ses deux jouissances,—de parfum -respiré et de curiosité satisfaite,—et en -<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span> -refermant son flacon avec le bouchon d’or qui -le surmontait.</p> - -<p>—Oui! pauvre femme!—répéta M. de -Maulévrier avec un accent de compassion plus -sincère.—Elle m’a fait sentir le premier remords -que j’aie jamais éprouvé d’une chose -aussi simple et aussi involontaire que de cesser -d’aimer. En regardant cette tête si jeune et si -changée, vous ne sauriez croire à quel point je -me reprochais le mal auquel j’avais condamné -tant de beauté et de jeunesse.</p> - -<p>—Et c’est un fort bon sentiment,—ajouta -M<sup>me</sup> de Gesvres,—car le mal est grand en -effet. Elle, qui était si charmante, n’est plus -même jolie. Entre autres jalouses de Caroline, -vous aurez rendu M<sup>me</sup> de Guénéheuc bien heureuse. -Parce qu’elle est d’un blond assez fade, -elle s’est toujours crue la rivale en blancheur -de M<sup>me</sup> d’Anglure. Maintenant la grande fraîcheur -de cette pauvre comtesse ne lui rougira -plus la sienne de dépit.</p> - -<p>Malgré le peu de vivacité et d’amertume que -M<sup>me</sup> de Gesvres mit à faire cette réflexion toute -féminine, M. de Maulévrier y vit-il autre chose -que l’impitoyable cruauté du sexe, cette cruauté -que l’on retrouve dans la meilleure et la plus -désintéressée des femmes quand il s’agit d’une -autre femme qu’on a l’air de pleurer devant -elle, ce qui est, de fait, fort impertinent?</p> - -<p>Toujours est-il que dans l’impossibilité où -<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> -l’on est si souvent de rester vrai avec une -femme, il se prit à poser comme s’il avait été -femme lui-même; il mit sa main gantée sur -l’angle de la cheminée près de laquelle il était -assis, puis il appuya son front sur sa main avec -un petit air de saule pleureur qui ne manquait -pas d’une certaine grâce de mélancolie.</p> - -<p>—Vous souffrez, Raimbaud?—fit la marquise -avec des yeux où l’attention commençait -de renaître.—Eh bien!—et elle veloutait -d’une voix attendrie le sarcasme, si c’en était -un,—vous n’en êtes que plus intéressant à -mes yeux. Vous ne ressemblez pas à ceux qui -oublient. La mémoire d’une intimité de deux -ans n’est pas abolie en vous par un autre -amour...</p> - -<p>—Ah! si cet autre amour avait été heureux,—interrompit -Maulévrier, avec l’ardeur d’un -regret inconsolable,—peut-être aujourd’hui, -Bérangère, le sentiment dont vous me faites -un mérite n’existerait pas. Eh! mon Dieu, c’est -de l’égoïsme encore; si l’amour que je perds -m’est une si grande perte, c’est surtout parce -que vous n’avez pas pu le remplacer!</p> - -<p>—Et qui sait, mon ami?—répondit-elle -avec calme;—vous n’êtes peut-être pas si détaché -de M<sup>me</sup> d’Anglure que vous le pensez. -On se fait de si profondes illusions sur soi-même! -C’est une chose si bizarre que le cœur! -Vous m’avez aimée pendant l’absence d’une -<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -femme qui vous avait rendu parfaitement heureux -pendant deux années, et qui, comme maîtresse, -vaut, je le sais, cent fois mieux que -moi. Aujourd’hui, voilà que cette femme revient -parce qu’elle est jalouse et malheureuse; -elle revient vous offrir le spectacle d’une jeunesse -flétrie par vous, d’une beauté ravagée, -d’une vie perdue, d’une santé détruite peut-être, -et cela au moment où celle que vous lui -avez préférée vous laisse voir l’impossibilité où -elle est d’éprouver l’amour comme vous l’auriez -désiré. Allez! cette femme est encore bien -puissante. Il n’est pas dit que vous ne vous repreniez -pas aux liens dont vous vous plaigniez -à l’instant même; il n’est pas dit que l’impression -que je vous ai causée résiste à l’éloquence -d’un pareil retour.</p> - -<p>—Et, en vérité, je le voudrais presque,—dit -Maulévrier avec le petit machiavélisme dont -il essayait le succès, et en cherchant à voir -clair dans les sensations de la marquise.</p> - -<p>—Et moi,—fit-elle en souriant avec une -placidité déconcertante,—je vous jure que je -le voudrais tout à fait.</p> - -<p>Était-ce là une ironie profonde, qui devait -peu coûter à cette femme d’un si grand empire -sur elle-même? Malgré les assurances de sincérité -qu’elle lui avait données, il était bien -permis à M. de Maulévrier d’être légèrement -sceptique. Elle était, en somme, la plus distinguée -<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -de ces créatures de ténèbres qui n’avaient -pas besoin que l’on inventât les éventails pour -cacher le laisser-aller de leurs yeux. Elle pouvait -donc donner à du dépit la forme d’un désintéressement -parfait. D’un autre côté, ce dépit, -que M. de Maulévrier avait essayé de faire -naître en affectant une tristesse et un désir qu’il -ne sentait pas, pouvait venir autant de la vanité -que de l’amour.</p> - -<p>Mais la vanité est si près de l’amour dans -les femmes du monde, tout cela est si divinement -pétri et fondu, qu’intéresser l’un ou l’autre -amène souvent aux mêmes résultats. Or c’était -précisément le résultat dont M. de Maulévrier -était avide. Il était arrivé à ce degré de l’amour, -dans les êtres qui n’ont pas le <i>triste</i> et -très peu <i>fier honneur</i> d’être poétiques, où la possession -la moins délicate paraît la meilleure, et -où ce qu’il y a de plus adorable dans l’amour -même serait sacrifié brutalement à cette diabolique -possession.</p> - -<p>Ce jour-là, M. de Maulévrier sortit de chez -M<sup>me</sup> de Gesvres moins lassé et moins désolé -qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas pu se vanter, il -est vrai, d’avoir entendu murmurer le plus -faible dépit dans tout ce que lui avait dit la -marquise; mais la possibilité de ce dépit s’était -offerte à lui comme une espérance, et il s’affermit -dans la résolution d’attaquer par la vanité, -endroit toujours mal défendu chez les femmes, -<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> -cette forteresse imprenable à l’amour; il s’en -alla répétant les belles paroles de l’Ecclésiaste.</p> - -<p>—Elle ne m’aimera pas davantage,—pensait-il,—mais -elle succombera; elle succombera -en femme du monde, froidement, élégamment, -et dans sa cuirasse, sans qu’une telle -façon de si peu se donner nuise à aucune de -ses prétentions de cœur éteint. Ce que n’auront -pu faire les sentiments tendres, les sentiments -égoïstes et jaloux l’auront fait.</p> - -<p>Ainsi, comme il arrive toujours, il était démoralisé -par la résistance, et l’amour n’était -plus à ses yeux que ce contact de deux épidermes -auquel le réduisait, sans cérémonie, cet -insolent de Champfort.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_121"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_121.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>IV<br /> -LE FOND DE L’ABÎME</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-u.jpg" alt="U" width="96" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Une</span> fois bien ancré dans sa résolution, -M. de Maulévrier comprit -la nécessité de modifier sa vie -extérieure. Il ne passa plus ses -journées chez M<sup>me</sup> de Gesvres, et, quand il y -alla, il choisit toujours le moment où elle n’était -pas seule, le soir, par exemple, cette heure -à laquelle elle recevait ceux qui préféraient à -l’éclat des fêtes dont elle s’était retirée la libre -causerie d’une femme d’esprit. Alors, il la trouvait -flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient -sans gages et qu’elle savait fixer en ne -cherchant pas à les retenir, de ses adorateurs -fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient -chaque soir contempler cette femme mobile -comme Nina contemplait la mer inconstante, -et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement, -<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> -comme Nina: «Ce sera pour demain.» -Au milieu de ce petit monde dont elle était le -centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire -d’une amabilité un peu taquine, et disant sciemment -du haut de son bon sens de ces absurdités -charmantes qui vont si bien aux lèvres -roses, grâces des femmes et des enfants. -Quoique, plus malheureuse que Louis XIV, -qui avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle -fût reine et s’ennuyât, jamais l’ennui, que -M. de Maulévrier savait être le fond de son -âme, ne se trahissait dans ses paroles ou dans -ses regards quand elle était entourée. L’être -extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que -tout le reste, elle n’était plus, dans ces instants, -qu’une irréprochable maîtresse de maison.</p> - -<p>A aucune époque, elle ne s’était montrée -autre chose aux yeux des autres pour M. de -Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon -de ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni -familiarité plus tendre n’avaient indiqué une -de ces préférences sur la nature desquelles il -est si facile de se tromper. Cependant, les -hommes qui la voyaient, et qu’elle n’écoutait -pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de -M. de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses -manières avec lui qui leur avaient donné cette -idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût -vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à -recevoir, malgré les bruits de quelques salons, un -<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span> -homme qui avait la réputation d’être un grand -fat et de ne perdre son temps chez personne.</p> - -<p>Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les -femmes qui faisaient galerie à cette liaison, et -qui, lorgnette en main, semblaient en étudier -toutes les phases, les femmes s’imaginèrent -que le dénoûment qui avait tant tardé était -arrivé, et que M<sup>me</sup> d’Anglure était fort à propos -revenue clore un si fâcheux interrègne. -Les hommes les plus attachés à la marquise le -crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient -tous les soirs, ils purent admirer le -magnifique empire et la désinvolture inouïe -avec lesquels M<sup>me</sup> de Gesvres pouvait voiler -une rupture assez manifeste d’ailleurs. Pour -tous ces hommes ferrés en diable sur les convenances -du monde, et qui n’avaient jamais -compris, comme le cardinal de Retz, que les -devoirs extérieurs, la marquise révélait une -supériorité très remarquable en restant imperturbablement -la même à l’égard de M. de -Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa -pas la moindre petite observation qu’on eût -pu prendre pour un reproche, sur ses visites -plus rares et plus courtes. Quand il ne venait -pas, il semblait qu’il n’eût jamais existé pour -elle. Quand il venait, elle le recevait avec -cette main ouverte, cette hospitalité de sourire -et cette étincelle perlée dans le regard, qui -disaient à tous: «Vous voilà, tant mieux!» -<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> -mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence -de personne.</p> - -<p>M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance -que cette femme glacée exerçait sur elle -sans grand combat, ne s’étonnait point de cette -conduite. Il savait bien que, dans toutes les -hypothèses, elle ne lui donnerait jamais le -spectacle de son dépit, et que, pour en saisir -la trace et en tirer le parti qu’il espérait, il -aurait besoin de toute sa finesse d’observation, -de toute la pénétration de son coup d’œil.</p> - -<p>Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile, -qu’avec des femmes d’une civilisation -raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux -bucoliques des premiers temps.</p> - -<p>Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus -rarement chez M<sup>me</sup> de Gesvres, devait rassurer -la tendresse alarmée de M<sup>me</sup> d’Anglure; c’était -comme une preuve ajoutée à toutes les assurances -qu’il lui donnait de son amour, et qu’elle -n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai, -sa jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète, -et cent fois plus grand l’espèce d’effroi que lui -causait cette grande marquise, d’une beauté si -bien reconnue et d’une coquetterie dont le -monde racontait des choses effroyables, elle ne -pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement -de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la -préférer, elle que le chagrin avait tant changée, -à cette marquise du démon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre -la façon dont M. de Maulévrier avait -passé son temps pendant son absence. Mais -comme, depuis qu’elle était revenue, ce temps -lui était consacré presque aussi exclusivement -qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait, -que l’ennui d’être éloigné d’elle avait -fort innocemment poussé son amant chez -M<sup>me</sup> de Gesvres.</p> - -<p>Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse, -eût admis peut-être cette chimérique innocence; -mais ce n’était pas l’esprit qui faisait en elle -obstacle à cette illusion assez douce, c’était la -défiance, naturelle à un sentiment aussi profond -que le sien.</p> - -<p>Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude -éternelle qui, une fois excitée dans les -cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle souffrait, -malgré toutes les négations que Maulévrier -avait opposées à l’expression, d’abord éplorée, -de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni cette intimité -qu’elle avait retrouvée à peu près telle -qu’elle avait existé autrefois, ni l’indifférence -que M. de Maulévrier montrait, après tout, -pour la marquise. Folle, qui avait raison au -fond, elle souffrait contre les apparences; et -jusque dans les soins et les familiarités de -l’amour même, elle tremblait toujours de -l’avoir perdu.</p> - -<p>Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre -<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -cette justice qu’il montrait plus de persistance -et de courage pour arriver au but qu’il voulait -toucher, que jamais chevalier novice n’en mit -à gagner ses éperons. Il fut héroïque, en vérité. -Il s’enferma pendant des journées avec une -femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher -de pleurer quand l’envie lui en prenait, et cette -envie venait souvent. Il avait à assoupir de fort -légitimes défiances dans le narcotisme des -phrases sentimentales.</p> - -<p>Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour -qui toute la vie avec elle s’était passée à se -coucher sur des coussins de canapé et à se -laisser adorer en silence, il avait secoué une -nonchalance si superbe et cachait l’immense -ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité -qu’elle ne lui avait jamais connue, même -au temps de leurs plus beaux jours.</p> - -<p>Pauvre créature sans esprit, mais dont -l’amour était du génie, elle jouissait de cette -amabilité sans s’y laisser prendre.</p> - -<p>Quand il lui avait bien répété sur tous les -tons qu’il n’aimait qu’elle, elle lui disait avec -un regard ineffable:</p> - -<p>—Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu -m’enivres, et une telle ivresse est si douce -qu’elle fait pardonner le poison.</p> - -<p>Mais des mots si poignants n’étaient que du -jargon moderne pour M. de Maulévrier; car -rien ne donne un mépris plus philosophique -<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span> -pour l’amour et son genre d’éloquence que -celui qu’on ne partage plus et dont on est persécuté. -Il restait dans le cœur parfaitement -insensible à tout cela.</p> - -<p>La seule chose peut-être dont il fût touché -était le déplorable état de santé de M<sup>me</sup> d’Anglure, -état de santé qui allait se détériorant de -plus en plus.</p> - -<p>Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir -d’un sentiment ailleurs que dans les ballades -allemandes, mais il pensait que, même à Paris, -un sentiment très exigeant et très malheureux -pouvait influer sur la santé d’une femme naturellement -délicate comme était M<sup>me</sup> d’Anglure. -Le spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs, -ne lui permettait pas d’en douter. Tous les -accès de larmes de M<sup>me</sup> d’Anglure finissaient -par des évanouissements très réels. Quand elle -avait parlé avec cet âpre mouvement des personnes -dominées par la turbulence de leur -propre cœur, une toux déjà ancienne, mais -aggravée, lui causait des crachements de sang -qu’elle regardait, en pensant que ce sang était -versé par sa poitrine, avec le sourire fauve des -êtres qui se voient mourir. Ces détails physiques -touchaient bien plus Maulévrier que le -sentiment qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse -énergie avait résisté à l’énervation des -salons.</p> - -<p>La pitié de l’amant était détruite, mais la -<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -pitié qui nous prend tous en voyant périr ce -qui est jeune et se flétrir ce qui est beau, la -pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste, -il est vrai, et qui se perdait bientôt dans l’idée -fixe qui avait remplacé pour M. de Maulévrier -tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations -du cœur.</p> - -<p>Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée -cruelle de M<sup>me</sup> d’Anglure mourant par lui et -pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter -les résistances de la marquise, quand cette infortunée -M<sup>me</sup> d’Anglure était un des moyens -à l’aide desquels il étayait ses succès futurs?</p> - -<p>Cette pensée d’un succès que M<sup>me</sup> de -Gesvres lui faisait acheter un tel prix le soutenait -dans sa double épreuve de dissimulation -et de mensonge vis-à-vis les deux femmes -qu’il avait entrepris de tromper.</p> - -<p>Il était enchanté de la sensation que sa conduite -avait produite dans le monde, et de ce -que les femmes, qui battent l’eau si bien en -fait de commérages et qui la font jaillir si loin, -recommençassent à tympaniser M<sup>me</sup> d’Anglure -sur le peu de fierté de ses relations avec un -homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout -cela servait ses projets à merveille; car enfin -il était bien sûr que malgré la distance que -M<sup>me</sup> de Gesvres avait mise entre son salon et -les pandemoniums à la mode, le bruit de cette -reprise d’intimité avec une femme qu’on avait -<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span> -jugée <i>plantée</i> là ne manquerait pas d’aller jusqu’à -ce boudoir de satin jonquille d’où l’amour -était exilé, mais où la vanité parisienne, roulée, -comme un chat dans sa fourrure, sous les -plus habiles artifices, pouvait bien se trouver -encore discrètement tapie dans quelque coin.</p> - -<p>Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut -enfin l’avoir découverte et blessée, quand, -après plus d’un mois pendant lequel il n’avait -fait que de courtes et officielles visites à M<sup>me</sup> de -Gesvres, il reçut d’elle un gracieux billet où -ses prétentions au plus pur désintéressement -étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes -égyptiens de sa manière, circulait je -ne sais quel souffle de moquerie que M. de -Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les -subtilités de l’analyse, se mit à respirer à longs -traits:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>«Ai-je prophétisé juste,—disait le billet,—mon -cher Raimbaud? Je vous ai prédit que vous reviendriez -à M<sup>me</sup> d’Anglure, et il n’est bruit que de -cette grande liaison qu’on disait finie et qui recommence, -en dépit des méchants propos de ceux -qui ne croient à l’éternité de rien dans ce triste -monde. J’ai cru, avant tout, que, si amoureux -que vous fussiez de moi, vous aviez mille raisons -de l’être plus encore de M<sup>me</sup> d’Anglure, et j’ai -désiré la première que vous le redevinssiez, puisque -mon malheureux caractère était incapable de -vous donner le bonheur auquel on a droit quand -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré -s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour -vous comme pour moi, il vaut mieux qu’il en soit -ainsi qu’autrement.</p> - -<p>«Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne -M<sup>me</sup> d’Anglure est donc bien grand et bien nouveau, -pour que vous n’alliez plus chez personne -et pour que vous ayez presque cessé de venir chez -moi, qui suis, comme vous le savez, votre amie, -et à qui vous avez juré que, quoi qu’il arrive, -nous ne nous brouillerons jamais? On raconte -que vous vous consacrez à M<sup>me</sup> d’Anglure avec -un abandon de dévouement plus grand encore -que dans les premiers moments de cette intimité -qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à -cela que M<sup>me</sup> d’Anglure est souffrante, ce qui -rehausse le mérite de votre dévouement. Cependant, -si cette souffrance n’est pas de nature à -empêcher M<sup>me</sup> d’Anglure de sortir, et que ce ne -soit pas une jalousie (bien aveugle sans doute) -qui l’éloigne de sa confidente d’autrefois, je voudrais -bien l’avoir à dîner avec vous lundi prochain. -Je viens de lui écrire un mot à ce sujet. -Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car -je n’entends point séparer, fût-ce pour un moment, -ceux que Dieu a si bien unis.</p> - -<p class="rsign">«<span class="smcap">Bérangère</span>»</p> - -</div> - -<p>Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage -fit à M. de Maulévrier un effet pareil à ces -soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient -de bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du -<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -triomphe! Il se jura bien que ce dîner auquel -l’invitait la marquise serait comme le dernier -coup de canon qui terminerait un si long siège. -Il alla trouver M<sup>me</sup> d’Anglure, déterminé à la -traîner de force à ce dîner qui lui offrait une si -belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie -par sa lettre, pensait-il, tout à fait hors d’elle-même. -Hélas! il n’eut point à en venir à cette -extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même -à faire la moindre diplomatie pour l’amener à -accepter l’invitation de M<sup>me</sup> de Gesvres. Avait-elle -une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle -pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs, -elle en qui M. de Maulévrier ne parvenait jamais -à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle -pas cet affreux besoin des cœurs passionnés -de se placer en face de la réalité qui tue, -et de rencontrer la désolante certitude qu’elle -craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la -trouver?</p> - -<p>Ils allèrent donc au dîner de M<sup>me</sup> de Gesvres. -C’était, comme tout ce qui venait de cette -femme, d’un goût tout à la fois noble et simple: -une piquante réunion des hommes spirituels -qui étaient le plus assidus chez elle et des -femmes qui laissaient parfois le monde pour y -venir. La marquise de Gesvres avait une réputation -si bien établie de maîtresse de maison -incomparable, que les femmes les plus intelligentes -et les plus vouées au culte de la grâce -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -aimaient à étudier la royale manière avec laquelle -elle faisait les honneurs d’un salon dont -elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait -plus que pour quelques privilégiés. Ce -jour-là, quels que fussent ses sentiments intérieurs,—et -la pâleur profonde de son teint et -une fatigue autour des yeux, qui ne lui était -pas ordinaire, semblaient confirmer les idées -de M. de Maulévrier,—elle se maintint au niveau -d’une réputation qui ne pouvait plus -grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant -que dans ses jours les plus splendides, et ce ne -fut que plus tard et vers la fin de la soirée que, -comme une guerrière lasse qui désagrafe sa -chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins -à M. de Maulévrier, dans la vérité de son âme, -masquée si souvent avec son esprit.</p> - -<p>En acceptant l’invitation de la marquise, -M<sup>me</sup> d’Anglure avait voulu soutenir une lutte -contre la terrible rivale qu’elle se supposait. -Un reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois -les femmes qui furent belles et que le désespoir -de n’être plus aimées pousse à tout, lui -souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre -de ressources, de beauté, d’artifices, dût-elle -pour sa part en mourir. Elle se rejeta avec fureur -à toutes les inventions d’une toilette qui -devait relever sa beauté dépérie; elle improvisa -en fait de parure un véritable chant du cygne; -mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments, -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -elle ne vit pas que ses efforts se retournaient -contre elle, et que la femme <i>passée</i> faisait -tache au sein des légers tissus qui se plissaient -et ondulaient autour d’un corps à moitié -brisé et dont ils cherchaient en vain les contours. -Elle mit une robe d’une coupe divine, une de -ces robes blanches qui avaient été inventées -pour elle dans le temps où elle ne craignait pas -la comparaison des mousselines les plus diaphanes -avec la finesse et la transparence de sa -peau. Crânerie vraiment digne de pitié! elle, -qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne -sied qu’aux plus belles, tant l’amour auquel -elle s’attachait avec la rage des âmes sacrifiées -l’empêchait de se voir et de se juger!</p> - -<p>Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier -afficha pour elle, sous les yeux même de la -marquise, un sentiment si dominateur, il lui -rendit un tel hommage, il l’entoura de soins si -tendrement inquiets et si marqués, que bientôt -elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un -incroyable bonheur lui venir.</p> - -<p>Pour la première fois l’homme du monde -oublia que le monde le regardait, et agit avec -l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier -attira sur lui l’attention.</p> - -<p>La comtesse, qui, comme tous les êtres sans -puissance de calcul, se livrait aux sensations -d’une nature aisément entraînée, perdit peu à -peu son air de victime. L’orgueil et l’amour -<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -satisfaits lui relevèrent le front, ouvrirent ses -lèvres à tous les sourires, et firent flamber ses -yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité -toute en bienveillance qu’ont les femmes -qui manquent d’idées et qui sont riches en -sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette -femme, qui jouissait avec tant de profondeur des -préférences publiques de son amant, rayonna du -bonheur qui la foudroyait. A force d’expression, -elle reconquit presque sa beauté. Mais, par un -contraste qui dut frapper à la fin les yeux les -moins observateurs, à mesure que les félicités -de cœur de M<sup>me</sup> d’Anglure ravivaient ses manières -et transfiguraient ses traits mornes, la -marquise perdait de son animation habituelle, -du feu roulant de sa repartie, et jusque de -l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un -singulier déplacement de la vie dans ces deux -femmes, et que la chaleur et la flamme passaient -de la torche éblouissante au pâle flambeau menacé -de mourir.</p> - -<p>Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier -suivait ce changement dont il était cause, ces -distractions d’un esprit toujours si présent! -Pendant qu’il semblait n’être occupé que de -M<sup>me</sup> d’Anglure, au milieu des groupes du salon -et de ces causeries éparpillées qu’elle avait -mises en train et pendant quelque temps soutenues, -la marquise s’était retirée à l’écart sur -un canapé où nulle femme ne se trouvait alors. -<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span> -Elle était là, pâle et sombre sous les larges -bandes de velours d’un pourpre foncé qu’elle -avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague, -les poses appesanties, l’air passionné et, par -rareté, presque idéal!</p> - -<p>Certes! ceux qui la virent dans cette attitude -et avec cette physionomie durent y lire une -influence de l’amour montré à M<sup>me</sup> d’Anglure -par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement -la prenait, cette forte femme; qu’elle -était à bout, qu’elle n’en pouvait plus! Le regard -de M<sup>me</sup> d’Anglure, qui la fixait de l’autre -extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard -doux et humide se sécha et devint tout -à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier, -qui le surprit, se retourna avec une joie -vers celle à qui il était adressé, comprenant, -sans doute, que l’instinct de la femme jalouse -et triomphante en savait encore plus que lui, -et lui garantissait la défaite qu’il attendait depuis -si longtemps.</p> - -<p>Sûr des tortures morales de la marquise, lues -par lui dans ce regard de panthère parti comme -l’éclair de ces suaves prunelles de velours gris, -il se leva transporté, interrompant sa phrase -commencée à M<sup>me</sup> d’Anglure, pensant qu’enfin -la marquise avait trouvé le fond de l’abîme et -qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui -échapper.</p> - -<p>Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant, -<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span> -avec le vertige de la victoire, et d’une -voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec l’assurance -d’un homme qui a tout deviné:</p> - -<p>—Qu’avez-vous donc pour être si triste, -Bérangère?</p> - -<p>—Ah!—fit-elle en le regardant avec deux -yeux désespérés,—on dit que la jalousie peut -mener à l’amour, et je n’avais plus que cette -ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de -M<sup>me</sup> d’Anglure pour voir si je n’en souffrirais -pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de -cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis -deux heures, montrer un amour fou à M<sup>me</sup> d’Anglure, -et je n’en ai pas été émue une seule fois. -C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,—ajouta-t-elle -avec un horrible égarement de -sourire.</p> - -<p>Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée, -mais, hélas! ce n’était pas le fond de l’abîme -comme l’avait entendu M. de Maulévrier!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_137"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_137.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>V<br /> -EXPLICATION</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-m.jpg" alt="M" width="97" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Monsieur</span> de Maulévrier était -resté anéanti sous l’accablante parole -de M<sup>me</sup> de Gesvres.</p> - -<p>—Est-ce que vous êtes souffrante, -ce soir, ma chère?—était venue dire -à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy, -qui l’avait aperçue parler à M. de Maulévrier -avec une physionomie douloureuse.</p> - -<p>Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la -marquise s’était levée souriante et était allée -causer avec la vicomtesse, près de la cheminée, -au feu de laquelle elles tendirent la pointe de -leurs pieds chaussés de satin. Maulévrier demeura -donc sur le canapé, en proie à la rage -d’une déception sans bornes, frappé au cœur -de sa vanité comme de son amour, et traversé -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -de part en part. M<sup>me</sup> d’Anglure, qu’il avait -quittée avec tant de brusquerie et qui avait -suivi son mouvement et l’expression de ses -traits pendant qu’il parlait à M<sup>me</sup> de Gesvres, -devint plus pâle que lui en voyant le changement -soudain qu’avait produit en toute sa personne -le mot dit à voix basse par la marquise. -La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais -alors, débarrassée de tous ses doutes, elle y revint -avec une inébranlable certitude.</p> - -<p>Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations -de M. de Maulévrier, c’est que ces -sensations se combattaient, c’est qu’il ne pouvait -s’abandonner franchement au mouvement -qui, produit par une autre femme que M<sup>me</sup> de -Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne -savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la -haïr. Il y avait des motifs pour tout cela dans -M<sup>me</sup> de Gesvres. Seulement, quand le cœur -était poussé à l’un de ces trois sentiments, -voilà qu’au même instant les deux autres s’élevaient -pour lui faire obstacle, et jetaient cette -chose naturellement empêtrée, le cœur d’un -pauvre homme, dans un incroyable embarras. -Alternative extraordinaire et des plus cruelles!</p> - -<p>Quand le mépris était prêt de tomber comme -la foudre sur cette créature de rubans et de -petites mines, indigne, après tout, d’un amour -sérieux, la pitié pour cette âme impuissante, -pour cet esprit qui sentait bien où est la vie, et -<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span> -qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance -dans ces relations que le monde condamne, la -pitié arrêtait le mépris. Femme sans unité, -aussi étrange que la Chimère antique, Protée, -caméléon, le diable en personne, c’était la plus -grande tourmenteuse d’âmes qui eût peut-être -jamais existé. Ce n’était ni précisément un -homme ni précisément une femme, car alors -on aurait su à quoi s’en tenir; on eût arrangé -ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût -été un ami si ce n’eût pas été une maîtresse; -mais, ami, maîtresse, rien des relations ordinaires -de la vie n’était possible avec cette -femme, et n’était impossible non plus.</p> - -<p>On y perdait son cœur, on y brûlait son -bonnet; les plus habiles s’y trouvaient pris -comme les plus tendres. Bien des hommes -avaient essayé. Bien des esprits, abusés par -l’histoire, en avaient voulu faire, pour le siècle, -une espèce de Ninon de l’Enclos.</p> - -<p>Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus -à l’amitié; mais, quand l’amitié était -invoquée, la câline et capricieuse femme se -mettait à prendre de ces irrésistibles airs de -maîtresse qui étaient, hélas! son unique façon -de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces airs-là, -elle les changeait tout à coup en manières -d’amitié si touchantes qu’elles pouvaient jeter -dans une rage atroce, mais qu’elles ne donnaient -pas le courage qu’il aurait fallu pour se -<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -brouiller. Entrelacement épouvantable! liens -dans lesquels on se roulait désespérément pour -se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette -intoxication de sentiments qui tenait du charme, -il n’y avait qu’un moyen violent d’en sortir à -son honneur: c’était de tuer la sorcière, d’étouffer -cet impatientant génie, cet Attila femelle -en robe tombante.</p> - -<p>Malheureusement, à une certaine hauteur -sociale, on ne tue pas les femmes à Paris. On y -comprend très bien qu’une passion qui pousse -à tuer la femme qu’on aime est de la puissance; -mais c’est de la puissance au service de -quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans -cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer -inférieur. Aussi, quand il n’y a plus que ce remède -pour les gens bien élevés, ils le voient, -mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation -les récompense de cette modération pleine d’élégance -en éteignant peu à peu cet amour qui -retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle -éternel.</p> - -<p>Des roses <i>qui vivent un jour</i>, les passions -malheureuses, dans une société avancée, sont -de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le -cœur a bien tempêté, comme la mer, au pied -du roc qui ne bouge, comme la mer le cœur -se retire; mais la nature persévère plus que -l’homme, la mer revient, et le cœur... pas!</p> - -<p>M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -dans ses passions d’homme civilisé? On -l’eût dit, à le voir, tout défait encore de l’impression -que venait de lui causer la marquise, -se lever avec presque autant de légèreté qu’elle -et aller trouver M<sup>me</sup> d’Anglure à l’autre bout -du salon, immobile et droite comme un camée -antique jauni par le temps. La malheureuse -femme, qui pouvait à peine articuler un mot, -l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de -ces malaises qui sont aux ordres de toutes les -femmes. M. de Maulévrier devina dans ses -yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui -s’efforçait de sourire, l’effroyable scène qui l’attendait.</p> - -<p>C’était la millième de l’espèce: il était déjà -bronzé à ce jeu. A peine furent-ils en voiture -que les pleurs commencèrent à couler. Ce furent -des étouffements de larmes, des torsions de cou -et de bras, des plongements de front dans les -mains crispées, tout cela perdu dans l’obscurité, -dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes. -Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il -affectât de ne les voir ni de les entendre, -résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer -les éclats; résolu aussi à ne plus calmer -ces orages apaisés si bien naguère, quand il -était soutenu par le but qu’il croyait atteindre -en jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui, -la lassitude avait succédé à l’intérêt. Il était -dans cette situation égoïste, furieuse et amère, -<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce, -quand on l’ennuie. Il souleva la glace, et pendant -qu’il sentait se gonfler de sanglots, à son -coude, le flanc de la femme qui pleurait par -lui et pour lui, il se mit à respirer indifféremment -l’air de la nuit, et à suivre dans le mouvement -de la voiture cette ligne grise de maisons -qui semblaient fuir. Ils roulèrent ainsi -pendant assez de temps, M<sup>me</sup> d’Anglure demeurant -à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un -mot ne fut échangé.</p> - -<p>Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre, -M. de Maulévrier offrit sa main à -M<sup>me</sup> d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait -pas, il remonta à demi dans la voiture, d’où il -était descendu, et il s’aperçut que la comtesse -était évanouie. Cet évanouissement avait assez -mauvaise grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent -pas de se faire des signes en aidant -M. de Maulévrier à emporter M<sup>me</sup> d’Anglure -jusque dans son appartement. Là, ses femmes -la mirent dans un grand fauteuil et lui firent -respirer des sels. Ces soins la rendirent à la -conscience de sa douleur. Comme une souple -couleuvre qui se redresse du sein de la neige -qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans -son burnous de cachemire blanc qu’on avait -roulé autour de ses épaules nues, et en femme -qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle -et de sa considération aux yeux des -<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span> -autres, elle dit qu’on la laissât seule avec M. de -Maulévrier.</p> - -<p>La pendule marquait une heure et demie du -matin. Jamais M. de Maulévrier ne s’était -trouvé à une pareille heure dans l’appartement -de M<sup>me</sup> d’Anglure, du moins à la connaissance -de ses gens.</p> - -<p>—Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,—s’écria-t-elle.—Vous -ne m’avez pas dit la vérité, -quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi -ne m’avoir pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez -plus et qu’une autre m’avait pris votre -amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette, -qui ne vous rendra pas heureux comme -je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme -moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme -moi quand une fois vous ne l’aimerez plus!</p> - -<p>Elle avait d’abord voulu parler d’une voix -assurée, mais les pleurs étaient venus peu à -peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus -éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la -chambre à grands pas, la main droite ramenée -au flanc gauche, cette belle pause du portrait -de Talma dans <i>Hamlet</i>, hésitant encore à jeter -sur cette tête dévouée et désolée le mot qu’elle -savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser.</p> - -<p>—Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?—fit-elle.—Me -méprisez-vous donc -tant que vous ayez résolu de ne rien avouer? -Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -silence, comme vous le faites depuis un mois -avec ce langage qui me jetait dans l’âme un -bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi -me disait que tout ce bonheur était faux! Vous -m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais je -voulais votre amour, je ne voulais pas votre -pitié. Hélas! il fallait bien que j’apprisse un -jour ou l’autre ce que vous deviez être impuissant -à me cacher. La marquise aussi est jalouse. -J’ai vu sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord, -mais, grand Dieu! qu’ensuite j’en ai été -punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse; -vous avez eu peur de la faire souffrir plus que -moi; vous avez sacrifié celle que vous n’aimiez -plus à celle que vous aimez! C’était juste; je -ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je -me demande seulement comment j’ai fait pour -vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer?</p> - -<p>Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient -pas toute sa vie. C’était toujours la femme -esclave, la femme faite pour l’amour, l’amour -vrai et comme il ne se rencontre plus que dans -quelques cœurs exceptionnels, dans quelques -esprits que le monde insulte, car ils sont sans -puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé -vis-à-vis de M<sup>me</sup> d’Anglure, il eût admiré -l’abnégation de cet amour résigné; mais, dans -sa position, il n’était plus juste. Caroline lui -parlait de la jalousie de la marquise; c’était -<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -comme une voix ironique qui le raillait après -tout ce qui s’était passé. Son succès manqué, -et rappelé de cette façon innocente, le rendit -implacable, et lui qui se taisait par une délicatesse -plus du monde encore que du cœur, se -mit à dire les choses, haut et clair, à l’infortunée:</p> - -<p>—Puisque vous voulez la vérité, Caroline, -vous avez raison: j’aime M<sup>me</sup> de Gesvres, c’est-à-dire -que je l’ai beaucoup aimée, car je crois -cet amour affaibli déjà dans mon cœur; mais -ne parlez pas de sa jalousie, ne parlez pas de -tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est -pas jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car -elle ne s’est jamais livrée, car tout l’amour que -j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le -sien.</p> - -<p>Elle le regarda avec des yeux bien ronds et -bien incrédules, en secouant tristement la tête, -imaginant sans doute qu’il mentait encore. Elle -ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas -aimer l’homme dont elle était folle, <i>son</i> Raimbaud.</p> - -<p>—Vous ne me croyez pas, Caroline?—fit -M. de Maulévrier, qui ne voyait pas d’où venait -cette incrédulité adorable.—Oh! vous ne connaissez -pas la marquise. Vous la jugez comme -on la juge dans le monde; vous la croyez plus -que légère, une femme aux amours faciles et -rapides, elle dont la froideur est invincible et -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -dont le cœur ne peut plus désormais être atteint. -Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse, -au fond, de ne pouvoir trouver dans la -vie un de ces intérêts que vous lui supposez pour -moi. Vous la calomniez indignement dans sa -conduite, et elle n’a pas le moindre bonheur -qui la venge de vos calomnies. C’est une femme -digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez -pas comme vous le faisiez tout à l’heure, -car, si elle a été votre rivale, ce n’a jamais été -que dans mon cœur.</p> - -<p>Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à -rendre justice à la femme qui n’avait jamais eu -d’amour pour lui, devant celle qui le croyait -plongé dans les félicités d’un amour partagé; il -s’arrêta, effrayé aussi du mal qu’il venait de -faire à M<sup>me</sup> d’Anglure.</p> - -<p>—Assez, Raimbaud,—lui cria-t-elle, prenant -cet éloge de M<sup>me</sup> de Gesvres pour l’expression -d’un amour fanatique et désespéré;—vous -êtes la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous -m’épargner l’humiliante douleur de -vous voir la défendre contre moi?</p> - -<p>L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible -dépit dans une créature si douce d’ordinaire, -ébranla ses organes déjà malades et leur -porta un funeste coup... Ce soir-là, M<sup>me</sup> d’Anglure -sentit le sang lui monter dans la poitrine. -La conscience de sa mort prochaine apaisa bientôt -sa colère.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -—Pardonnez-moi, Raimbaud,—fit-elle en -tendant à M. de Maulévrier cette main qu’il -prenait avec tant de transport autrefois;—pardonnez-moi -ce que j’ai dit, en considération de -ce que j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt -quitte de mes plaintes. Pour le temps qui me -reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous -que j’aime encore, dans la femme que vous -m’avez préférée.</p> - -<img src="images/pdots22.jpg" class="dots3" alt=". . ." /> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_148"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_148.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>VI<br /> -L’IMPÉNITENCE FINALE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Cinq</span> jours après cette scène, -M<sup>me</sup> d’Anglure était à l’agonie. -Les vomissements de sang étaient -revenus avec une énergie effrayante. -Le médecin ne conservait nul espoir. -M. de Maulévrier, qui se trouvait, grâce à ses -aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline, -n’eut point de résistance à vaincre en -lui-même pour soigner cette pauvre mourante -qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer -ses derniers moments des formes de ce dévouement -extérieur qui, après l’amour, fait -illusion encore aux cœurs tendres. Il resta, -autant qu’il le put, auprès du lit de la comtesse. -Il n’avait plus à feindre un sentiment qui -le gênait. Au contraire, il pouvait être franc -dans l’expression de celui qu’il éprouvait, car -il en éprouvait un alors: il s’attendrissait sur -<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre -empêche d’être amère, et à laquelle, -pour cette raison, sans nul doute, le -cœur de l’homme sait se livrer avec abandon!</p> - -<p>Elle qui finissait la vie comme elle l’avait -commencée, par un seul amour, jouissait tristement -de l’attendrissement de M. de Maulévrier, -et lui souriait au milieu de toutes ses -souffrances, avec les larmes de la reconnaissance -et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait -plus en termes irrités de la marquise, de cette -<i>voleuse d’amants</i> qu’elle aurait désiré parfois dénoncer -à toutes les femmes, et pourtant les -aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée. -Elle croyait qu’il était aimé de la marquise, -et qu’il l’aimait assez pour avouer son amour -et le proclamer malheureux, pour se vanter de -ses rigueurs. Elle voyait là un généreux mensonge. -Elle n’était pas une observatrice de premier -ordre, cette suave enfant qu’ils avaient -appelée <i>la Belle et la Bête</i>; front charmant, mais -bien parfaitement fermé à la lumière, elle ne -comprenait guères que ce qui était simple, et -jugeait les autres par elle-même. Une femme -de la complication de M<sup>me</sup> de Gesvres ne pouvait -pas tomber sous ce sens étroit, les relations -de M. de Maulévrier avec M<sup>me</sup> de Gesvres être -expliquées par cette nature toute droite, qui était -venue, comme une fleur, en pleine terre, à la -campagne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span> -—Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez, -mon ami,—disait-elle à M. de Maulévrier, -quand elle le voyait passer des heures entières -près de son lit et en silence; car il était défendu -de faire trop parler cette poitrine si souvent en -sang;—voilà que toute votre vie est changée -parce que je me suis imaginée d’être malade. -Raimbaud, je ne veux pas de cela. Vous êtes -délicat et bon pour moi; je vous en remercie, -j’en suis même heureuse au milieu de tout ce -qui m’afflige et me fait mourir, mais je ne veux -pas qu’où l’amour n’est plus soient les sacrifices -de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux -qu’on n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux -qu’on aime, et la marquise—ne faites pas ce -mouvement et écoutez-moi!—a droit de se -plaindre de l’abandon dans lequel vous la laissez. -Quittez-moi donc souvent pour elle, allez -la voir, et cependant—ajoutait-elle avec une -expression irrésistible—revenez ici, Raimbaud, -puisque la pitié vous y ramène. Je n’ai -pas la force qu’il me faudrait pour me priver de -ce dernier bonheur.</p> - -<p>M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à -M<sup>me</sup> d’Anglure; une affection si profonde, et en -même temps si douce, lui donnait le courage -de résister à la malade dévouée qui, l’amour au -cœur, l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette -bassesse sublime le touchait, et, parce qu’il était -touché, il restait, captivé davantage. Il restait, -<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> -comparant cet amour à l’impuissance d’aimer -de la marquise; et celle-ci, dont le noble esprit -était fait, du moins, pour tout comprendre, enviait, -avec un regret plus inconsolable que jamais, -le sentiment dont elle était privée, quand -M. de Maulévrier lui racontait tout ce que ce -sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable -et de bon.</p> - -<p>Et comme, en dehors des mille vanités de la -femme qui la faisaient si souvent extravaguer -avec tant de charme, M<sup>me</sup> de Gesvres, à force -de bon sens, finissait par avoir un cœur excellent, -elle apprécia dignement la conduite de -M<sup>me</sup> d’Anglure et elle se sentit vivement attirée -vers la malade, quoiqu’elle crût—illusion analogue -à celle de Caroline—que M. de Maulévrier, -qu’elle avait pris au mot dans la dernière -comédie qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie, -était revenu à celle qu’il avait si longtemps -aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie, -elle savait bien qu’avec les convictions -de M<sup>me</sup> d’Anglure et ce qui s’était passé entre -cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait -convenablement se présenter chez Caroline -et lui témoigner l’intérêt sincère dont elle se -sentait animée. Bizarre chose que les relations -humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments -sont très souvent inexprimables, et ce -qui serait vrai, impossible!</p> - -<p>Plus l’état de M<sup>me</sup> d’Anglure empirait, plus -<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> -M<sup>me</sup> de Gesvres, qui admirait la douce splendeur -qu’un amour naïf et grand projetait sur -les derniers moments de celle qu’elle avait autrefois -protégée et défendue, souffrait de se sentir -éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments -naturels par ce que M. de Maulévrier -lui racontait de la mourante, elle pensait parfois -qu’elle ferait mieux comprendre à M<sup>me</sup> d’Anglure -que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de -Maulévrier, et que cette assurance franchement -donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux -angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de -Maulévrier, qu’elle croyait revenu de bonne foi -à ses premiers sentiments pour Caroline, n’avait -pu calmer cette âme agitée et lui enlever -ses doutes cruels, la retenait toujours, et elle -ne serait point sortie de cette incertitude si -M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher -en toute hâte pour la conduire chez la -comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée tout -à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination.</p> - -<p>Elle y alla, non sans quelque trouble. En la -voyant entrer dans sa chambre, Caroline lui -tendit la main de la façon familière et simple -avec laquelle elle la lui avait prise à une autre -époque, quand elle revint de la campagne pour -s’assurer du malheur de ne plus être aimée.</p> - -<p>La comtesse était couchée sur une chaise -longue, la tête soutenue par des coussins et la -<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous -les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant, -les narines creuses, la pâleur bleuâtre.</p> - -<p>—Je vous sais bon gré d’être venue,—dit-elle -d’une voix faible, mais assurée, à la marquise, -qui, quoique émue, s’assit près d’elle -avec cette absence d’embarras des femmes du -monde qui fait croire si bien à la chimère du -naturel.—Je voulais vous voir avant de mourir. -Vous m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs -j’ai été injuste pour vous au fond de mon -cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est -pas votre faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas -su m’en défendre mieux que vous.</p> - -<p>—Caroline,—lui répondit M<sup>me</sup> de Gesvres -comme au temps de leur ancienne liaison, et -avec le désir de lui causer quelque bien,—vous -êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai -jamais aimé M. de Maulévrier.</p> - -<p>—Oh!—fit la comtesse en secouant la tête -avec une grâce souriante et triste,—je sais tout -et je suis résignée; n’essayez donc plus de me -tromper: vous aimez Raimbaud...</p> - -<p>—Non! je ne l’aime pas,—interrompit la -marquise avec une noble impatience et en jetant -à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat qui -l’attestait;—je ne l’ai jamais aimé: qu’il le -dise; moi, je vous le jure. Si j’ai eu un tort -avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous l’avoir -dit plus tôt.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span> -—Plus tôt comme à présent, Bérangère, je -ne vous aurais pas crue,—dit M<sup>me</sup> d’Anglure.</p> - -<p>—Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée -sans motif, et à présent, vous en avez un dont -je vous remercie. Vous voulez m’épargner du -chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous, -mais c’est inutile; puisque je meurs, je ne regrette -presque plus de n’être plus aimée. En le -laissant derrière moi,—ajouta-t-elle avec un -regard ineffable,—il souffrira moins.</p> - -<p>—Mais...—dit M<sup>me</sup> de Gesvres avec l’angoisse -de ne pas être crue.</p> - -<p>—Mais,—interrompit la comtesse avec une -violence qui lui fit cracher le sang de nouveau,—pourquoi -cette obstination, Bérangère? Lui -aussi m’a tenu le même langage que vous, et -je ne l’ai pas écouté davantage. Ne tourmentez -donc pas mes dernières heures par des négations -et des résistances inutiles. Si je vous ai -envoyée chercher, ce n’était pas pour vous -adresser des reproches; c’était pour vous le -confier, lui que j’aime encore; c’était pour vous -recommander de bien prendre garde à son bonheur; -c’était pour que mon souvenir—le souvenir -d’une amie morte de chagrin à cause de -vous deux—ne se mît pas entre vous et n’empoisonnât -pas les relations d’une intimité que -je vous pardonne, quoiqu’elle m’ait fait cruellement -souffrir.</p> - -<p>—Ah! malheureuse enfant,—reprit avec -<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -emportement M<sup>me</sup> de Gesvres, poussée à bout -par un aveuglement si obstiné,—comment -donc faire pour vous arracher cette folle -croyance, pour vous convaincre de la vérité de -mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; -non! je n’ai jamais été, je ne suis pas sa maîtresse. -Le monde l’a dit, je le sais bien; mais -vous, que j’ai défendue autrefois contre le -monde, vous savez si je sacrifierai jamais rien -à de sots propos. Vous connaissez mon indépendance. -Aujourd’hui vous me prouvez que -cette indépendance a toujours des dangers pour -une femme. On la punit en se méprenant sur -ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus -jeune que je ne suis; vous aussi, vous me jugez -d’après ce que vous avez de jeunesse et -d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble -pas, j’ai l’âme si vieille, si dépouillée! -Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne -l’eusse pas pu!</p> - -<p>Et dominée par le besoin d’être crue, que les -négations de M<sup>me</sup> d’Anglure avaient si vivement -irrité en elle, elle se mit à lui dire sur -l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa -nature, des choses vraies, mais qui devaient -demeurer incompréhensibles pour la comtesse. -Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla -ce qu’elle était; elle le fit avec éloquence: -elle lui montra, une par une, ce qu’elle appelait -les misères de son âme; elle lui dit ses -<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span> -jalousies du bonheur des autres, du bonheur -de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit -de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, -qui frappait sa vie; étala tout, s’insulta, -fut vraie, fut naïve, elle, la grande Célimène -de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié -à une autre femme que la comtesse, à une autre -qu’une créature sans intelligence et tout amour! -La comtesse ne comprit pas un mot de toute -cette triste psychologie que le tact exercé de la -marquise n’avait pourtant pu retenir. Pour -cette pauvre et adorable amoureuse, dont la -vocation avait été d’aimer, comme celle des -roses est de sentir bon, les paroles de M<sup>me</sup> de -Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. -Elle l’écouta en la regardant avec défiance, et -quand la marquise, à qui le tact revenait peu -à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme -qu’elle essayait follement de persuader en lui -parlant une langue étrangère, s’arrêta, vaincue -et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit, -avec une grande sécheresse:</p> - -<p>—Vous avez certainement beaucoup plus -d’esprit que moi, ma chère, mais ce que vous -me contez là est incroyable, et je ne vous crois -pas.</p> - -<p>—Adieu donc, Caroline,—fit M<sup>me</sup> de -Gesvres sans amertume et en se levant, car -cette scène où elle s’était oubliée commençait -de la fatiguer, et elle voyait dans ces airs de -<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span> -pardon et de générosité auxquels M<sup>me</sup> d’Anglure -refusait si bien de renoncer quelque -chose de solennel et de <i>posé</i> qui choquait vivement -son bon goût et son instinct du ridicule. -Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion -que lui avait inspirée l’état de M<sup>me</sup> d’Anglure -et son amour pour Raimbaud. Maulévrier -était resté silencieux pendant l’entrevue des -deux femmes. Quand la marquise se leva, ses -regards rencontrèrent les siens. Un imperceptible -sourire de moquerie méprisante se joua -silencieusement autour de leurs lèvres à tous -les deux. Toujours spirituels et du monde, ils -ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu -cette passion aveugle, stupide, dramatique et -dévouée, qui ne comprenait rien et montrait la -rage de se sacrifier en mourant.</p> - -<p>Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle -expira quelques jours après dans son illusion -indestructible,—les croyant heureux et leur -pardonnant,—illusion torturante qui fut un -démenti donné par elle au titre du livre si vrai -qu’on appelle le <i>Bonheur des sots</i>.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_158"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_158.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>VII<br /> -LA VIE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoi</span>! vous n’étiez pas revenu de -bonne foi à M<sup>me</sup> d’Anglure?—dit -la marquise avec un indescriptible -étonnement. Ils avaient repris -leur place habituelle dans le boudoir de -satin jonquille, et la vie pour eux recommençait -de couler, sans événements, sans aventure, -dans sa monotone variété.</p> - -<p>—Non! je ne l’ai pas ré-aimée,—fit Raimbaud -avec un sentiment trop triste pour qu’il -s’y mêlât de l’amertume.—Ce fut bien fini -entre nous du jour que je vous aperçus. Vous -effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai affiché -chez vous de l’amour pour cette femme qui -méritait mieux que cette comédie, ce fut une -fausseté pratiquée par moi pour exciter votre -<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span> -jalousie. C’était ma dernière ressource que -j’employais.</p> - -<p>—Dernière et inutile,—reprit Bérangère.—Le -jour où vous vîntes dîner chez moi fut -pour tous les deux un jour funeste. Pour moi, -il me montrait le fond de ce cœur rebelle à -tout. Pour vous, il vous ôtait une dernière -espérance et vous laissait un amour... éternel,—dit-elle -après avoir un peu hésité, et risquant -enfin la romanesque épithète. Et, comme -la femme grave et compatissante se perdait -toujours dans la coquette qui était si près, -elle ajouta légèrement, en jouant avec les -glands de sa robe de chambre:—Car, enfin, -monsieur, qui pourriez-vous aimer après -moi?</p> - -<p>—Eh! mon Dieu, la première venue,—fit -lentement M. de Maulévrier avec une majesté -d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil -extravasé.—Quand on n’aime plus, la -première venue est plus puissante que la femme -qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que -l’attrait de la nouveauté.</p> - -<p>—Vous traitez l’amour comme un caprice,—fit-elle -furieuse. Puis, mordant ses lèvres et -<ins id="cor_4" title="rattrappant">rattrapant</ins> le sang-froid perdu:—C’est peut-être -vrai—dit-elle—quand on n’aime plus, -mais...</p> - -<p>Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus -simple de le regarder. La joie du sauvage sûr -<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span> -de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux, -et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant -faisait de tout cela quelque chose de peu -agréable à contempler.</p> - -<p>—Et si je ne vous aimais plus?—dit Raimbaud -câlinement, avec une voix basse et douce, -et en lui prenant la main dont il baisa les -ongles rosés, mais sans appuyer.</p> - -<p>—Vous! ne plus m’aimer?—demanda-t-elle, -changeant tout à coup d’air et de contenance, -et d’un ton plus curieux que dépité.</p> - -<p>—Plus du tout,—dit Raimbaud, avec un -désintéressement infini et du naturel retrouvé.</p> - -<p>—Bah!—répondit-elle avec explosion; et, -se retournant vivement sur la causeuse, elle -lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit -avec bouderie, comme une objection à ce qu’il -disait.</p> - -<p>Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile.</p> - -<p>—Il n’y a pas de bah! madame,—dit -Raimbaud avec calme.—C’est bien vrai que -le charme est détruit: vous voudriez vainement -le faire renaître. Ce que vous avez éteint -en mon âme, vous ne le rallumeriez pas.</p> - -<p>—Vraiment!—fit-elle; et se penchant vers -lui de trois quarts, pose charmante qui lui -allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins -sourires que la vanité d’une femme belle -ait jamais inventés pour répondre à un défi insolent.—Eh -bien! nous verrons...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span> -Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis, -elle employa toutes les subtilités de son esprit, -toutes les grâces de sa manière, toutes les ressources -de son génie, tous les artifices de ses -négligés du matin, toutes les ivresses d’un -abandon téméraire, toutes les légèretés de -flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à -des caresses positives: M. de Maulévrier ne -démentit point sa parole. Elle ne le troubla -plus. Il jouit de tout cela comme un peintre; -il en jouit aussi comme un fat; mais l’amant -évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en -trompant ses désirs sans cesse, en flétrissant -un à un tous les espoirs qu’il s’était créés; elle -aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine, -et lui, comme elle, ne pouvait ressentir -que l’amour comme le monde l’a fait. Parfois, -en la voyant tout risquer pour reconquérir sa -conquête perdue, l’idée lui vint de profiter, -dans les intérêts les moins distingués, des dangers -auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux -qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis -d’elle; et il ne voulait pas qu’elle pût interpréter -comme un reste d’amour encore la tentative -d’une possession que peut-être elle eût -de nouveau disputée, s’il avait essayé d’y revenir.</p> - -<p>Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour -rien, elle se lassa de vouloir faire revivre un -amour qui n’existait plus.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent, -mais demeurèrent aussi fréquentes, -aussi intimes que jamais, et le monde, qui avait -accusé M<sup>me</sup> de Gesvres d’avoir <i>tué</i> M<sup>me</sup> d’Anglure, -continua de les nommer amants, quoiqu’ils -ne fussent plus que des amis.</p> - -<p>Amis étranges, il est vrai; singulière et triste -liaison, d’un charme puissant, inexplicable et -empoisonné!</p> - -<p>Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai.</p> - -<p>Après elle, il n’aima plus personne. On eût -dit qu’en l’aimant il avait contracté, pour les -autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il -avait été la victime.</p> - -<p>Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas -plus qu’elle, ne prit son parti sur soi-même et -ne sut donner à sa vie la dignité de l’indifférence, -la fierté calme de la résignation.</p> - -<p>Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le -chercher encore. Leur intimité ne leur suffisait -pas. Ennuyés, le jugement cruel, l’imagination -exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie, -voulant être une dernière fois heureux -encore dans l’amour avant de mourir.</p> - -<p>Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir -l’un à l’autre et de se dire ce qu’ils avaient -trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes, -puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui -de lui ou d’elle viendrait se vanter, avec le plus -d’orgueil, de ressentir enfin l’amour. Mais cet -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -amour, appelé par eux, expirait toujours dans -le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait -si vite quand ils regardaient entre les deux -yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs -idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire -de nouvelles, qu’hélas! ils abattaient -toujours.</p> - -<p>A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour -même, tout ce qu’il admirait le plus, ne suffisait -pour remplir sa pensée; et quant à elle, -ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes -choses qu’elle sentait mieux qu’un homme, -ne pouvait longtemps la captiver.</p> - -<p>Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils -se détournaient avec le même dégoût. Créés, -à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un -tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté -d’aimer, l’autre, impatient, implacable, le poussait -bientôt à ce mépris par l’ironie, l’ironie -qu’ils maniaient également tous deux.</p> - -<p>Que de fois ils passèrent de longues heures -dans la nuit l’un près de l’autre, flanc à flanc, -les mains enlacées, couple fait, on l’eût dit du -moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais -trouvant sans cesse l’esprit qui juge où ils -avaient appelé la sensation qui enivre: couple -superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces -amours qui ne duraient pas et à rire entre soi -des ridicules vus le matin dans le tête-à-tête, -affreuse comédie qu’ils se donnaient entre -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> -quelque baiser vide, quelque sombre et vaine -caresse, par dédommagement du bonheur manqué -et de l’enthousiasme impossible!</p> - -<p>Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y -avait qu’eux cependant, mais ne s’expliquant -pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient -dans les autres ils ne le rencontraient pas dans -leur cœur, puisque leur seul intérêt dans le -monde naissait quand ils étaient réunis!</p> - -<p>Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans -nom parmi les hommes, relation que le monde -ne comprenait pas.</p> - -<p>Plus leur espoir d’aimer une fois encore -tarissait dans leurs âmes impuissantes, plus ils -se sentaient étroitement liés par ce qui ne pouvait -être un lien entre eux et personne! plus -ils sentaient qu’ils n’avaient rien à se préférer!</p> - -<p>Quand lui sortait des bras d’une femme, ne -venait-il pas, avec une ardeur avide, essuyer -ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié -lui tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie -tous ses bonheurs incomplets à flétrir!</p> - -<p>Quand elle, plus coquette que les plus coquettes -de Marivaux, avait prêté sa charmante -oreille aux adorations qu’elle faisait naître, ne -venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux -mornes, poser sa tête lasse sur cette poitrine -qu’elle n’animait plus! Alors,—on ne sait,—qui -pourrait assurer de telles choses?—regrettaient-ils -tous deux de n’être pas amants au -<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span> -lieu d’être de si étonnants amis; et si le regret -existait au fond de leurs âmes, excepté des -douleurs bien désespérées, que peut-on tirer -d’un regret?...</p> - -<p class="sepb0">C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. -C’est ainsi qu’ils s’avançaient ensemble vers le -but suprême, la vieillesse et la mort, qu’ils -connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur -restait à apprendre par le déclin naturel de la -vie, les infirmités de la pensée et des organes, -et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement -unis, consternés et purs, mais de la -dérisoire pureté de l’impuissance; et, dans le -néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se -consoler ou s’affermir, la vanité de ce qu’ils -souffraient. Leur bon sens faisait fi de la poésie -de la douleur, comme leur bon goût en faisait -mystère. C’étaient toujours une femme élégante -et un dandy, à l’intimité desquels le -monde insultait dans de jolies plaisanteries; -c’étaient toujours de part et d’autre la même -convenance, les mêmes manières irréprochables, -cette même légèreté dans la parole, grâce -charmante qui n’appuyait jamais sur rien. On -ne pouvait guères soupçonner ce qu’il y avait -de grave, de profond, dans ces deux êtres si -exclusivement occupés, à ce qu’il semblait, de -choses extérieures, et dont l’esprit, à certains -soirs, partait tout à coup en mille étincelles et -en railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se -<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span> -composait pour eux la vie, influence du monde -et des habitudes sur ce que les sentiments ont -de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de -leurs matinées, prise au hasard entre toutes les -autres, donnerait une idée plus exacte que -l’analyse la plus fidèle.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt=". . ." /> - -<p class="sep0 noind">. . . . . . . . . . . Un matin, le marquis -de Maulévrier alla chez la marquise de -Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place -ordinaire, dans le boudoir jonquille; elle était -sortie. Séduite par le temps qu’il faisait (on -était au commencement du printemps), elle -était allée s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité -d’une des allées du jardin de l’hôtel de -Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans -doute par les idées que lui inspirait sa lecture, -elle ne sentait pas le fleuve de soleil qui tombait -en nappe de lumière et de chaleur sur sa -tête nue, sur ses mains divines dégantées, et -sur des épaules que le soleil même était impuissant -à bronzer.</p> - -<p>—Que lisez-vous donc là?—fit Maulévrier -en s’approchant, frappé de la préoccupation de -sa physionomie.</p> - -<p>—C’est <i>Lélia</i>,—répondit-elle,—un livre -qu’ils disent faux et qui n’est que la moitié de -la vérité de ma vie. Que serait-il donc si l’autre -moitié s’y trouvait!</p> - -<p>Elle parlait avec une agitation presque fébrile, -<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span> -les yeux durs, le front contracté, violemment -belle.</p> - -<p>—Vous avez raison,—fit Maulévrier, qui -ne raillait plus quand il la voyait dans cet état, -car il avait appris à connaître, à ses dépens, la -douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette -femme révoltée de n’en pas avoir davantage,—<i>Lélia</i> -n’est qu’une moitié de misère; il en -est dans le monde de bien plus grandes et qu’on -ne voit pas.</p> - -<p>—Oui! la mienne, par exemple,—reprit-elle -avec une tristesse animée;—oui! la nôtre, -car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais; -en m’aimant vous avez gagné mon mal, et -vous n’en guérirez pas plus que moi.</p> - -<p>«Mais <i>Lélia</i>! mais eux, ces artistes, ces -grandes imaginations, ces hautes pensées,—continua-t-elle -en jetant le livre qui l’avait émue -et qu’elle n’aimait que comme un fragment de -miroir,—ils ont beau souffrir, sont-ils donc -si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme -à nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils -comme nous? N’ont-ils pas des facultés -supérieures qui leur créent des intérêts très -vifs, et les défendent de l’ennui et de la fatigue -d’exister? Quand ils n’auraient que la faculté -de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent, -cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme -qui a fait <i>Lélia</i>, fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle -pas eu un dédommagement en se racontant -<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span> -avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas -aussi dans son livre des pages qui attestent -qu’elle sent profondément les beautés de la -nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce -pas de l’amour après tout? Et qu’importe -ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon -Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on -pas dernièrement que cette femme qui a -fait ce livre avait le projet d’entrer dans un -cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui -l’exaltent encore, ou des lassitudes qui entrevoient -la possibilité d’un repos? Mais moi, mais -nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce -qui nous console? Qui occupe notre vie? -Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse -froids; la nature nous laisse froids; nous -n’avons que l’esprit du monde, du monde -qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à -qui nous n’avons rien à préférer. Esprits bornés, -natures finies, c’était pour nous que -l’amour devait être la grande préoccupation, -la grande affaire, le grand enthousiasme de la -vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a été -qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,—et -quand il s’est agi de nous, Raimbaud, un -avortement en amitié.</p> - -<p>«Ah! maudit cœur! maudits organes!—ajouta-t-elle -avec un mouvement de rage; et, -se jetant au cou de Raimbaud, pour la première -fois, naïve et hardie comme une femme aimée -<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span> -et heureuse, elle chercha sur les lèvres de -l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout -jamais absente pour elle et pour lui.</p> - -<p>—Impossible!—fit-elle accablée, en laissant -retomber ses bras.</p> - -<p>Raimbaud, qui savait l’empire des choses -extérieures sur les nerfs de cette femme mobile -qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même -de peur qu’elle n’y trouvât le vide et -l’ennui, lui conseilla, après quelques moments -de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était -fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire -diversion aux peines de la vie pour les femmes, -leur conseiller de faire leur toilette est encore -ce qu’il y a de plus profond.</p> - -<p>Elle résista; elle voulut rester dans ses -cruelles pensées. Mais, comme M. de Maulévrier -sembla l’exiger, elle quitta le jardin et -monta chez elle. Elle était partie à regret, -pâle, sombre, crispée, insoucieuse de son cou -qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. -Elle revint souriante, épanouie, gracieuse, -mise avec le goût que Maulévrier lui savait, -et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une -légèreté aussi fière que les plumes blanches qui -se cambraient sur son chapeau de paille d’Italie. -C’était réellement une autre femme! Elle -se rassit près de lui pour lui faire boutonner -ses gants chamois. Le fat orgueilleux, devenu -sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre -<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span> -d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une -soubrette, et, pour récompense, elle lui accorda -le beau privilège de poser un baiser, comme -on en donne aux petites filles, sur la raie des -cheveux partagés.</p> - -<p>Cela fait, ils montèrent en voiture pour -aller, je crois, acheter des rubans.</p> - - -<p class="sep3 cent cs8 esp">FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE</p> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_170.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_171"> - -<h2>LA BAGUE D’ANNIBAL</h2> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_173"> - -<p class="cent wesp lh2">A Roger de Beauvoir<br /> -<em>EN LUI ENVOYANT</em> <i>la Bague d’Annibal</i>.</p> - -<div class="poem" style="margin-top: 2em;"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Poète de cape et d’épée<a name="FNanchor_B" id="FNanchor_B" href="#Footnote_B" class="fnanchor">[B]</a></div> - <div class="vers8">A qui n’a jamais résisté</div> - <div class="vers8">Ni la Muse ni la Beauté,</div> - <div class="vers8">Ni la Grâce désoccupée,</div> - <div class="vers">Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée</div> - <div class="vers8">Faire un démon de volupté!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Tu redemandes cette histoire</div> - <div class="vers8">Qu’aux temps si fous de mon passé</div> - <div class="vers8">J’écrivis, <i>un soir</i>, de mémoire,</div> - <div class="vers8">Avec de l’encre rose et noire,</div> - <div class="vers8">Et la gaieté d’un cœur blessé.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Revois ce portrait d’une femme</div> - <div class="vers8">Dont le sourire était mortel,</div> - <div class="vers">Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme,</div> - <div class="vers8">Corps charmant, mais vide d’une âme...</div> - <div class="vers8">C’est de la vengeance... au pastel.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span> - Une vengeance... faible chose!</div> - <div class="vers">Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts!</div> - <div class="vers8">Elle s’énerve dans ma prose...</div> - <div class="vers">Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose,</div> - <div class="vers8">Elle enivrerait dans tes vers!</div> -</div> - <div class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></div> -</div> - -<div class="fnotes"> -<p><a name="Footnote_B" id="Footnote_B" href="#FNanchor_B"><span class="label">[B]</span></a> -C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de -Beauvoir.</p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_174.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_175"> - -<p class="csm">Il y a quelques années, les premières strophes de -cette nouvelle parurent; mais la publication ne fut -pas continuée, par la raison qui fait tourner un portrait -par trop ressemblant contre le mur. Aujourd’hui -que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le -modèle, et peut-être sur tous les deux, les raisons -qui firent interrompre la publication de ce conte ne -subsistent plus, et nous le publions avec de nombreux -changements et comme il doit rester,—s’il -reste.</p> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="poem" lang="en" xml:lang="en"> - <span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span> - <div class="vers8"><i>The chariest maid is prodigal enough</i></div> - <div class="vers8"><i>If she unmasks her beauty to the moon.</i></div> - <div class="rsign"><span class="smcap">Shakespeare</span></div> -</div> - -<div class="epigr"> -<p class="hang cs8">Une fille prudente est déjà assez -coquette, si elle permet à la -lune de considérer sa beauté.</p> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_179"> - -<p class="cent wesp"><i>A mon ami G.-S. Trebutien</i></p> - -<p class="cent cs8">Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen</p> - -<p class="sep2"><i>L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié -n’en donnerait-elle pas une aussi? Voici la mienne, -mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un souvenir -d’amitié et des jours qui ne sont plus;—des -jours où cette bagatelle fut écrite à la clarté de -votre sourire bienveillant et à la douce chaleur de -votre approbation.</i></p> - -<p><i>Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans, -pour que ce soit plus digne de vous; mais les amis -sont comme les plus belles filles du monde, qui ne -peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout -et ce que je vous donne, c’est une affection -vraiment fraternelle, que je puis bien attester ici, -mais exprimer comme je la sens, jamais!</i></p> - -<p class="lslt"><i>A vous</i>,</p> - -<p class="rsign">Jules-<span class="smcap">A. Barbey d’Aurevilly</span></p> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_181"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_181.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="sep3 cent esp cs16">LA BAGUE D’ANNIBAL</p> - -<hr class="hr15" /> - -<h3>I</h3> - -<p class="noind">... <span class="smcap"><span class="firstlet">P</span>ourquoi</span> ne vous dirais-je point cette -histoire, madame? Vous êtes trop spirituelle -sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui -comme une sotte;—car les gens d’esprit -de cette intéressante époque ont volé aux sots -la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls -autrefois.—Eh bien! si cette histoire vous -trouve dans un de ces moments terribles, tant -mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien, -elle vaudra quelque chose si elle interrompt -<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span> -vos ennuis. Pour moi, je l’ai écrite, madame, -dans la situation où je voudrais que vous fussiez -pour la lire, et que Byron se rappelait sans -nul doute quand il disait, dans ses Mémoires, -qu’écrire la <i>Fiancée d’Abydos</i> l’avait empêché de -mourir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</div> - -<h3>II</h3> - -<p>C’est aussi l’histoire d’<i>une fiancée</i>,—mais -mon poème est moins idéal que le sien,—l’histoire -d’une fiancée, une pure fiancée, qui -devint...—Mais pourquoi le dire? Lisez toujours, -et vous le saurez. J’ai passé toute ma -journée au coin de mon feu à écouter la pluie -battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté -sans lumière longtemps à regarder les lueurs -du foyer danser au plafond comme des spectres, -chose fort peu réjouissante pour un être aussi -mélancolique que moi. Je pouvais sortir, aller -dans le monde; mais il eût fallu s’habiller, -cette grande affaire de la vie! Et le monde, -malgré toutes ses joies, est encore plus triste -pour moi que la solitude. Je n’avais donc que -la ressource du cigare et du thé; mais l’un me -donne des nausées et l’autre m’alourdit la tête -et me noie le cœur,—ce cœur qu’il faut, -hélas! toujours finir par repêcher.—Ce n’était -donc pas une ressource. J’étais perdu, si je -n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait -à ravir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</div> - -<h3>III</h3> - -<p>Et je vous ai prise pour mon <i>audience</i>, madame, -comme dit Bossuet, vous, et vous toute -seule, qui me prêteriez votre blanche oreille -si je vous en demandais le tuyau; mais je n’ai -point une telle exigence. Je ne vous imposerai -pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la, -laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne -parle pas, j’écris, et vous resterez libre. Pour -moi, les mobilités de la femme sont saintes, et -je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. -Seulement, si vos yeux ne tombent pas ici, -vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être -vous étiez dans le monde, parée, souriante et -coquette, vous n’aviez pas—pour moi—quitté -votre chambre, et qu’en papillottes et en -peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, -la lampe derrière nous, vous m’écoutiez. -Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une -réalité?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</div> - -<h3>IV</h3> - -<p>Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une -jeune femme—mais on ne savait si elle était -fille ou veuve—qui était bien le plus joli petit -phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même -avec beaucoup d’imagination. Comme il faut -un nom à toute force, je l’appellerai madame -d’Alcy,—Joséphine d’Alcy.—Joséphine est -un nom qui, de toute éternité, fut inféodé à -ces femmes dont madame d’Alcy était le type, -hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,—mais -pourquoi médire?—j’en sais une qui, si -elle lisait cette histoire, croirait peut-être que -j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de -tant de femmes, de croire qu’on pense à elles -toujours!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</div> - -<h3>V</h3> - -<p>Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce -qu’il semblait: car qui fut jamais sûr de l’âge -d’une femme?... Elle n’était ni belle ni jolie, -disaient les femmes qui la rencontraient; mais -elle avait des choses <i>fort bien</i>: manière de convenir -de ce qui était désolant et irrésistible, -aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en -soit, ce jugement était plus vrai que mille autres -prononcés par ces dames, et contre lesquels -nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous -sommes jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent -d’une impartialité un peu suspecte.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</div> - -<h3>VI</h3> - -<p>Joséphine n’était donc ni belle ni jolie... -Mais on sentait que, deux jours après l’avoir -vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle -s’enfonçait doucement dans l’imagination, et -puis elle y restait. Elle ne produisait jamais -cette mystérieuse sympathie qui s’établit tout -à coup entre deux cœurs comme un courant -électrique, magnétisme subtil et caché, le <i>coup -de foudre</i> du dix-huitième siècle.—Non! elle -commençait par laisser froid ou déplaire; mais, -à la voir un peu davantage, elle déplaisait déjà -moins,—et enfin,—enfin l’amour éclatait plus -fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.—J’ai -toujours cru les êtres impressifs à la -façon de Joséphine plus dangereux que ceux -qui produisent l’ivresse nerveuse au premier -regard.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</div> - -<h3>VII</h3> - -<p>Elle était blonde, cette <i>seule</i> couleur de la -jeunesse; car, malgré l’acte de naissance, toute -femme brune ne fut jeune jamais.—Elle était -blonde.—Dernièrement j’ai rencontré, madame, -une femme blonde aussi, comme Joséphine, -qui, certes! aurait embarrassé le plus -habile coloriste, s’il se fût agi de la peindre. -Or, ce qu’il eût manqué, je ne l’essaierai pas. -C’était, comme sculptée par un procédé surhumain, -et vivante, l’irisation qu’un soleil de -printemps fait étinceler sur des feuilles nouvellement -dépliées. Elle ressemblait, par la couleur, -à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante, -jamais perdue, sur le marbre de la -Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses -épaules, aux tempes, dans les racines de ses -blonds cheveux, il y avait, pâlissant parfois, -mais éternellement distincte, la couleur dorée -dans laquelle les vertes feuilles du bouquet -qu’elle tenait dans ses mains d’ambre étaient -trempées... Quelle substance était-ce que cette -femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle -fût charmante. En s’approchant d’elle, -<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span> -on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant -doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre -dans son herbier.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</div> - -<h3>VIII</h3> - -<p>Joséphine n’était pas de ce blond étrange, -insaisissable, tout semblable à l’or mystérieux -versé par l’aile d’émeraude de la cantharide!—Le -reflet fauve de ses cheveux s’éteignait -sous une nuance gris de perle. Il n’y avait en -elle rien de printanier, de vif, d’étincelant et -de frais. Son front, légèrement bombé,—marque -d’un caractère opiniâtre,—ainsi que -son cou et ses épaules, ressemblait à de l’ivoire -un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux -comme la mer, les veilles de tempête, -couleur indéterminée, mais sombre, entre -l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme -au travers. Sa lèvre, dont les dents rompaient -à chaque instant les veines,—habitude de coquetterie -à la Pompadour, ou peut-être passion -réprimée,—était malade et épuisée; mais son -sourire n’exprimait jamais ni désir, ni tendresse, -ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire -des femmes! Quand je la regardais, je ne pouvais -m’empêcher de penser au Sphinx.</p> - -<p>Que de fois j’eus la tentation de palper cette -taille longue et gracieuse, pour voir si quelque -<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span> -aile de griffon n’était pas cachée dans le corsage, -tandis que mon œil poursuivait aux bords -de la robe flottante la pointe d’un pied qui se -moquait de la fable, et qui disait que le Sphinx -était une femme de partout.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</div> - -<h3>IX</h3> - -<p>O femmes! femmes! vous êtes toutes plus -ou moins hypocrites. Mais les gens d’esprit les -plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas -le moindre doute en présence des tartuferies de -deux beaux yeux noirs ou du machiavélisme -d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur -comme dans la vérité; et je crois même le -repos dans l’erreur beaucoup plus profond. Eh -bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette -franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine -n’inspirait jamais. Elle ne trompait point -par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment -qu’elle exprimait était-il le sien? Question à -embarrasser les plus habiles! Elle produisait -toujours le doute, elle transpirait l’anxiété. On -ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange -créature, dont les souvenirs étaient des hiéroglyphes, -et les pensées qui apparaissaient de -temps en temps dans ses yeux aussi problématiques -que les taches dans le soleil et les -linéaments bleus qui veinent la jaune couleur -de la lune.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</div> - -<h3>X</h3> - -<p>Ah! par tous les dieux immortels, pour nous, -observateurs à lorgnon carré et à gants blancs, -qui courons, autour de ces âmes de femmes, -la bague de leur pensée secrète,—imperceptible -anneau qui désespéra souvent notre merveilleuse -adresse,—Joséphine était un problème -d’imagination transcendante, l’inconnu -à dégager d’une équation formidable. Ce mystificateur -suprême, qu’on prit soixante ans pour -un homme de génie, ce composé d’un joueur -de whist et d’une vieille femme, sous les airs -indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand -lui-même, eût été plus facile à pénétrer.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</div> - -<h3>XI</h3> - -<p>Car <i>qui</i> était-elle, ou <i>quoi</i> était-elle?... Personne -ou chose? chair ou poisson? démon ou -ange? ou le nœud gordien du démon et de -l’ange, simplement femme, ce <i>jour-et-nuit</i> dans -la grande mascarade de la vie?... J’eusse été -le grand Newton lui-même, que j’aurais donné -mon système de la gravitation pour le savoir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</div> - -<h3>XII</h3> - -<p>Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser -ainsi. Joséphine excitait une curiosité extrême. -Son caractère échappait à tous comme sa vie. -Bien des gens prétendaient la connaître; mais, -quand ils avaient dit cela, les pauvres gens -avaient tout dit. Quelle était sa famille? D’où -venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir -rencontré M. d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait -son origine dans une nuit profonde; mais -cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la -nuit du temps. C’était une rareté toute moderne. -On la disait plus astucieuse que spirituelle. -Cependant son langage était agréable, -surtout quand il commençait à tarir. C’était -une espèce de <i>bas-bleu</i>, comme on en voit tant -à présent. Seulement le bleu du bas était bleu -<i>céleste</i>, un azur doucement mitigé. Il n’y avait -que les jarretières dont on ne sût pas la couleur.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</div> - -<h3>XIII</h3> - -<p>Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante; -le rose lui montant bientôt aux joues et s’y -fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement -dans le mat de la peau. Elle parlait -beaucoup, des heures entières, en regardant -ses petites mains déliées, et dont les poignets -étaient d’une telle délicatesse qu’on eût pu -trembler de les voir se détacher avec ses bracelets, -quand elle les ôtait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</div> - -<h3>XIV</h3> - -<p>Mais que disait-elle? Des riens charmants, -des choses cruelles et communes, ce que le -monde lui avait appris. Elle débitait toujours -une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme -tout le secret de la moralité des femmes; -car on a souvent des principes comme un boudoir,—pour -se cacher. De sorte qu’excepté -l’agrément d’une médisance, l’élégance de la -phrase, peut-être un peu quintessenciée, il est -vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je -l’aurais aimée autant muette. En effet, une -femme qui parle n’est qu’une femme qui parle, -après tout. Mais une femme muette, c’est -presque une statue, une statue sans ses désavantages,—le -froid du marbre, la monotonie -de la pose et les autres inconvénients.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</div> - -<h3>XV</h3> - -<p>Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe? -Quand un gosier de talent chante, qui -songe à écouter autre chose que le gosier? Qui -songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy, -l’illustre auteur de <i>la Vestale</i>? Les femmes, qui, -musique à part, roucoulent assez bien, en la -variant, leur partition de vestale qu’elles ont -toutes, plus ou moins, à jouer en public, les -femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent. -Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y -a-t-il mieux que les trivialités doucereuses d’un -style d’Opéra? Excepté pour vous, madame -ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même -fonds de sottises, avec la seule différence des -voix?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</div> - -<h3>XVI</h3> - -<p>Et cependant—pourquoi ne pas l’avouer?—il -y avait une espèce de dissonance entre la -voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait -le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait? -Doute éternel, quand il s’agissait de cette femme, -doute fatal qui revenait toujours! Et si elle ne -le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais -ceci est un abîme. Les motifs des femmes pour -tromper, elles-mêmes les connaissent-elles -bien?...</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</div> - -<h3>XVII</h3> - -<p>Mais Joséphine ne trompait pas.—Encore -une fois, elle embarrassait. Si elle avait voulu -tromper, elle aurait accompli aisément cette -chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique -et fugitif sourire aux lèvres quand elle parlait -des devoirs des femmes, et de leur destination -ici-bas, d’un style—elle avait du style dans -ces moments-là—à faire honneur à <span lang="en" xml:lang="en">miss Edgeworth</span> -elle-même. Elle n’aurait point eu ce regard -plus moqueur encore que son sourire, et -cet abaissement de paupières plus moqueur encore -que son regard!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</div> - -<h3>XVIII</h3> - -<p>Elle avait lu madame Necker de Saussure, et -elle en tirait bon parti. Bien des maris juraient -à leurs femmes qu’elle eût été une excellente -institutrice si le hasard l’avait placée dans une -condition secondaire; mais les femmes avaient -leurs raisons pour n’en pas tout à fait convenir. -Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il -semblait, et <i>ses talents</i>—comme l’on dit—étaient -plus nombreux qu’il ne convient à une -femme du monde. On eût pensé qu’elle avait -été douée par les Fées, si les Fées n’étaient des -besoins! Elle peignait sur ivoire, elle peignait -sur émail, elle peignait même sur vélin quand -elle faisait à ses <i>amies</i>, en pattes de mouche -délicieuses, la description de ses sentiments. Elle -improvisait sur le piano, comme Corinne eût -improvisé si le piano eût été à la mode du temps -de Corinne. Enfin, elle réussissait dans toutes -les petites jongleries d’une société aussi avancée -que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur -indien ou chinois parmi ses intéressants -compatriotes.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</div> - -<h3>XIX</h3> - -<p>Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes; -mais les jeunes l’aimaient un peu moins,—chose -qui ne saurait paraître étrange, probablement -parce que les vieilles femmes n’étaient -pas les seules à qui elle plaisait.—Celles-ci la -défendaient en toute rencontre contre ces aimables -insinuations qui se glissent plus cauteleusement -encore que les conseils du serpent -dans l’oreille d’Ève! mais, comme les insinuations -de ces charmantes Èves, à leur tour, dans -l’oreille de ces bons serpents, bien moins déliés -qu’elles. En effet, en attendant la première -faute de Joséphine, on la proclamait une coquette. -Dilemme à l’usage de ces dames! si -l’on est sage, on est cruelle et froide; et si l’on -a pitié, on est perdue.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</div> - -<h3>XX</h3> - -<p>Perdue?—Oui! traînée sur la claie de toutes -les conversations, déchirée par toutes ces hyènes -de vertu qui vivent des douleurs infligées à une -pauvre femme amoureuse et imprudente, qui -lèchent ses larmes et les trouvent bonnes, et -boiraient le sang de son cœur dans leur appétit -carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle -ces femmes implacables? Shakespeare -a dit, je ne sais où, que le mal qu’on dit de -nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle -aussi courageusement la sienne? Était-ce -lâcheté qui l’empêchait d’être entraînée? ou la -froideur naturelle de cette jolie femme, vrai -glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de -ses amis la clef de sa chambre: «Allez voir -plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui -reprocher une fausse démarche; et cependant -des milliers d’yeux d’aigle pour la férocité -épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais -de son collier de bonne renommée pas une seule -perle n’était défilée encore.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</div> - -<h3>XXI</h3> - -<p>Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec -les hommes; mais toujours on lui parlait d’amour -ou sur l’amour,—ce qui est souvent la -même chose.—Du moins, moi qui vous raconte -cette histoire, madame, j’étais, comme le -cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du -temple. Je revenais toujours à ce sujet de conversation. -Elle me contredisait dans mes théories, -et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle -n’agissait ainsi que pour les exalter davantage.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</div> - -<h3>XXII</h3> - -<p>Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence -et de mes preuves qu’en vérité il y -avait assez pour faire mourir une femme faible -et naturellement passionnée, comme Sémélé -sous la présence du Dieu foudroyant qui la consuma, -elle n’était pas du tout émue; elle n’avait -ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, -ni regards mi-clos, ni rougeurs subites -et évanouies! Seulement, mon amour-propre -dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) -constatait alors qu’il s’exhalait du front -bombé, sous les onctueux cheveux gris de perle, -une espèce de tiédeur humide, une transpiration -d’ardent désir. Mais ce n’était là qu’un -mirage qui, comme tous les mirages, n’existait -que par la distance. Car si, attiré par ce que je -voyais, je me rapprochais un peu d’elle, elle -savait reculer son fauteuil avec une splendeur -de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, -et le mirage s’en retournait... au pays -des songes, d’où il était venu.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</div> - -<h3>XXIII</h3> - -<p>Jamais les plus audacieux d’entre nous ne -sentirent, en dansant avec elle, sa petite main -trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes -pressions par une plus tendre et plus -affaiblie... Quand elle valsait, peut-être était-elle -plus humaine? Elle n’avait pas la tête si -forte qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal -qui la fait perdre à des derviches... et à -tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai, -de cette diabolique façon, pour le pur et simple -amour de Dieu. Mais, comme les vierges de -province, Joséphine ne valsait jamais.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</div> - -<h3>XXIV</h3> - -<p>Impatientés encore plus qu’impatients, nous -regardions, cet hiver-là, à l’orient et à l’occident -de tous les salons, pour découvrir celui -que nous attendions comme un Messie! celui -dont le front de prédestiné devait porter l’étoile -mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous -étions un bataillon sacré d’observateurs de premier -ordre, de ces fiers jeunes gens qui jouent -encore à la fossette après vingt-cinq ans, mais -qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou -autre chose, des moralistes ou des ministres -d’État; et, malgré nos sagacités prodigieuses, -nous ne voyions point apparaître ce front radieux -sur lequel nous eussions arboré les banderoles -de la vengeance!... à moins pourtant -que ce n’eût été—et pourquoi pas?—le front -luisant et couronné de cheveux argentés de l’honorable -M. d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</div> - -<h3>XXV</h3> - -<p>M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,—oui! -c’est Baudouin qu’il s’appelait... ou d’un -nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait toujours -de voir accolé à un tel personnage,—M. -Baudouin d’Artinel était un homme grave -et respectable, jouissant au plus haut degré de -l’estime publique, conseiller en Cour royale ou -juge,—je ne sais plus trop lequel,—ayant -passé trente ans de sa vie, au su de tout le -monde, à faire trois enfants à sa femme et un -nombre illimité de rapports.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</div> - -<h3>XXVI</h3> - -<p>Il avait donc été marié; mais sa femme était -morte. Il l’avait pleurée—convenablement; -car on disait que son mariage avait été autrefois -un mariage d’inclination. Mais le temps -tue la douleur sur le cadavre qu’elle fait, et -d’ailleurs un conseiller en Cour royale ne peut -décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait -point déposé l’air mélancolique, et souvent -il aimait encore à glisser de ces mots qui résonnent -si bien dans l’oreille des femmes, quand -il voulait faire allusion à des chagrins ineffaçables -et à un cruel isolement.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</div> - -<h3>XXVII</h3> - -<p>Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage -de robes ou de chiffons,—ou par ses -grands mots de vertu ou d’estime publique, de -sentiments purs et doux,—le vénérable conseiller -recherchait avidement l’inexplicable créature. -Peut-être le mariage et les peines qui en -avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité -pour qu’il ne s’aperçût pas des agréments -extérieurs de madame d’Alcy. C’était une nature -double et indécise, moitié vieux fat, moitié -sentimental; et c’est ainsi qu’en louvoyant entre -ces deux manières d’être, il avait passé autrefois -pour un homme à bonnes fortunes.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</div> - -<h3>XXVIII</h3> - -<p>Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant -usé: il avait beau faire empeser ses cravates et -ouater ses habits, il ne pouvait cacher les outrages -des années et les fatigues du cabinet. Ce -n’était pas César,—mais César lui-même n’avait -jamais été plus chauve. Cependant il n’avait -pas perdu ses dents, et, à tout prendre -sans détailler, c’était un homme bien conservé.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</div> - -<h3>XXIX</h3> - -<p>Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on -pouvait croire que M. d’Artinel suivrait bientôt. -On l’avait d’abord remarqué, puis on avait -fini par s’en taire, comme il arrive toujours:—l’habitude -fatiguant la médisance, inconstante -personne qui veut chaque jour des sacrifices -nouveaux, comme ces divinités du Mexique -auxquelles il fallait chaque matin une nouvelle -victime humaine.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</div> - -<h3>XXX</h3> - -<p>Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux -qu’on n’aurait dû s’y attendre; car c’était un -homme soumis à l’opinion comme à l’étiquette: -un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait -fort à la considération dont il avait le bonheur -d’être entouré, comme il le disait lui-même -avec un sourire d’une orgueilleuse -mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il -que Joséphine valait cette considération pour -laquelle il avait tout fait, et se sentait-il (sur -leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, -en faveur de Joséphine, à se moquer de -l’opinion,—cette reine du monde, sacrée par -la lâcheté de ses esclaves,—dont il avait été -toute sa vie le très humble et très obéissant serviteur.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</div> - -<h3>XXXI</h3> - -<p>Et cependant,—je vous en ai déjà averti, -madame, mais j’insiste sur ce point davantage,—Joséphine -n’était pas une femme supérieure, -une de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes -qui font aimer l’écueil sur lequel elles nous -brisent! irrésistibles créatures auxquelles on sacrifierait -si bien le sang de son cœur et le bonheur -de sa vie.—Hélas! je ne songe pas que -souvent ce serait là un assez pauvre sacrifice.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</div> - -<h3>XXXII</h3> - -<p>Non! c’était un être prétentieux—une minaudière,—qui -se croyait la grâce en personne,—bonne -raison pour qu’elle ne le fût pas,—une -avalanche de grands mots, de non-sens et -d’étourderies, ayant au suprême degré ce que -les femmes ont toutes par droit de naissance -et de sexe: une immense faculté d’être fausse—mais -elle ne l’était pas—et surtout le plus -joli corsage long et cambré. Je la comparerais -à une guêpe, si la comparaison n’était usée,—une -guêpe qui n’avait pas cessé d’être femme, -quoiqu’elle eût conservé son aiguillon.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</div> - -<h3>XXXIII</h3> - -<p>Pauvres avantages que tout cela... excepté -le corsage de la donzelle, svelte fuseau sur lequel -l’amour dévidait vainement, à ce qu’il -semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages -que tout cela; et cependant tout cela eût -suffi pour culbuter bien des philosophies et -troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même... -mais Leibnitz était fort lascif, je le -tiens de mon maître d’allemand, très versé en -la biographie; il nous faut donc choisir un autre -exemple:—eh bien! pour troubler celle de -M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un Leibnitz, -je vous assure.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</div> - -<h3>XXXIV</h3> - -<p>Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses -penchants ou qu’il eût lu dans nos ouvrages -modernes que les sentiments profonds rendent -sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus -puissante que tout le reste, si M. Baudouin d’Artinel -était amoureux de Joséphine,—comme -quelques-uns le pensaient,—il conservait toujours -dans le monde son sang-froid et sa gravité -un peu dolente. Seulement, il y avait alors -une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait -toujours danser à cette gravité-là une jolie -petite sarabande sur des charbons allumés -quand elle l’appelait le modèle des époux et -des pères, et qu’elle lui parlait des hautes qualités -de sa femme et des regrets qu’il en conservait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</div> - -<h3>XXXV</h3> - -<p>Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel -ce qu’elle était pour nous tous dans le -monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite -mine de plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle -se fût bien aperçue, sans doute, qu’elle intéressait -au plus haut point le vénérable conseiller. -Les femmes, quand elles nous intéressent, -n’ont-elles pas toutes un divin moniteur qui -leur parle de nous tout bas, une espèce de génie, -comme celui de Socrate,—mais qui, -comme celui de Socrate, ne conseille pas précisément -la sagesse?—Joséphine acceptait sans -trouble les discrets hommages de M. Baudouin -d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été -la meilleure amie de sa femme si madame -d’Artinel eût vécu. Du moins, elle et lui, -quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à -l’autre.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</div> - -<h3>XXXVI</h3> - -<p>Car ils en parlaient quelquefois.—Ils en -parlaient depuis le jour où M. d’Artinel avait -risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant, -avait emporté avec elle toutes ses affections, à -lui,—ces affections qui, depuis qu’il connaissait -Joséphine, ne demandaient plus qu’à revenir! -Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir -l’attendrissement de Joséphine. Les pleurs qu’il -crut voir dans ses yeux étaient peut-être le résultat -de quelque bâillement étouffé; mais quoi -qu’il en pût être, elle et lui, depuis ce jour-là, -avaient, dans leurs conversations mélancoliques, -effeuillé un nombre infini de scabieuses. -C’est parfois un excellent moyen de se faire -aimer que de regretter une femme morte; et -qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience -de la nature des femmes, n’avait pas pensé que -la sienne pouvait lui être, auprès de Joséphine, -d’une aussi précieuse utilité?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</div> - -<h3>XXXVII</h3> - -<p>Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine -causait comme à l’ordinaire,—en regardant -ses jolies griffes couleur de rose, que -la brosse et le citron avaient lissées avec tant -de soin. Il y avait beaucoup de monde dans le -salon. Elle était assise contre le rideau de la -fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les -ondes duquel elle noyait sa tête blonde et cendrée. -Ses lèvres remuaient comme les cordes -de la harpe quand elles sont pincées par une -main rapide.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</div> - -<h3>XXXVIII</h3> - -<p>Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait. -Pour la première fois, elle ne parlait plus d’une -voix haute et métallique;—soit que sa voix -fût perdue dans le bruit des conversations qui -se faisaient alors autour d’elle, soit qu’elle voulût -cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un -seul.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</div> - -<h3>XXXIX</h3> - -<p>Car elle parlait à un seul,—un seul qui la -regardait, penché sur le bras de son fauteuil, -comme Napoléon dut sans doute regarder une -carte de Russie avant sa malheureuse campagne. -Elle, toujours disant, ne faisait que poser -à la surface du regard de celui qui l’écoutait -l’extrémité des rayons vagues et mobiles -des siens;—un de ces regards qui effleurent, -qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet -du triangle dont ces deux personnes formaient -la base, à l’angle de face du salon, se trouvait -M. d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</div> - -<h3>XL</h3> - -<p>«Pourriez-vous me dire,—me demanda-t-il -avec un air plus ridicule qu’il n’est permis -à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu -sait avec quelle munificence fut accordée cette -permission à tous les jurisconsultes de la terre!—pourriez-vous -me dire quel est ce monsieur -à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à -l’autre extrémité du salon?»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</div> - -<h3>XLI</h3> - -<p>Je regardai.—«Ce monsieur, comme vous -dites, monsieur,—lui répondis-je,—s’appelle -Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais -se réduit à de bien légers détails: il a de l’esprit, -mais cet esprit est un peu gâté par l’affectation, -les manières d’un fat, et, dit-on, une -très mauvaise tête.»—Et je saluai M. d’Artinel, -qui répéta: «Une très mauvaise tête!» -sans me rendre le salut que je lui faisais.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</div> - -<h3>XLII</h3> - -<p>«Oh! oh!—dis-je en moi-même,—monsieur -d’Artinel, monsieur Baudouin d’Artinel, -seriez-vous jaloux?...»—Et je toisai l’Othello -de la Cour royale, avec sa cravate blanche qui -ne faisait pas un pli et son habit noir du plus -beau lustre.—«Est-ce que vous seriez atteint -de cette passion pittoresque?»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</div> - -<h3>XLIII</h3> - -<p>Oui! il était jaloux;—il était jaloux, atroce -supplice!—Il était jaloux sur moins qu’un -mot, qu’un signe, qu’un air! Il était jaloux sur -un rien, comme on est jaloux, fût-on juge -comme il l’était, et comme il aurait été jaloux -encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout -seul!—Un pressentiment terrible avait passé—sous -son irréprochable gilet de piqué—comme -une trombe; il avait blêmi tout à coup; -son nez avait remué d’une façon formidable, -comme s’il eût eu quinola dans son jeu au reversis.—Il -était jaloux, c’était sûr! Malgré la -dignité habituelle de sa pose, il n’imposait pas -autant qu’Ali de Janina quand sa moustache -se hérissait de fureur; mais il est certain que -les quelques cheveux gris qui dessinaient sur -son occiput une pâle et idéale couronne se -seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient -été trop enduits, ce jour-là, d’huile de -Macassar.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</div> - -<h3>XLIV</h3> - -<p>C’était le jugement du monde sur Aloys que -j’avais dit à M. Baudouin d’Artinel. Et pourquoi -lui en aurais-je dit davantage? M. d’Artinel -n’avait-il pas les idées du monde? Ne -tenait-il pas à la considération que le monde -dispense? N’était-ce pas un enfant du monde, -devenu l’un de ses docteurs? N’était-il pas un -de ces éléments dont le nombre, pour faire un -public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épiderme, -voyait-il l’homme? Et l’homme, c’est -presque toujours l’écorché!...</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</div> - -<h3>XLV</h3> - -<p>Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend -voir, et qui prend, avec un sang-froid imperturbable, -perpétuellement le noir pour le -blanc. Le monde, c’est Brid’oison en personne,—un -conseiller aussi, comme M. Baudouin -d’Artinel,—appliquant à tort ou à travers les -règles d’une jurisprudence homicide. Le monde, -c’est l’imbécillité multipliée par elle-même et -élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a -que les idiots qui ne sentent rien défaillir dans -leurs entrailles quand ils égorgent, et le monde -égorge si souvent!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</div> - -<h3>XLVI</h3> - -<p>Voilà le monde! Oh! tenez-vous loin de lui, -vous tous qui avez un cœur à déchirer et une -fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez -ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et -vous ne le connaissez pas! Hélas! moi, je l’ai -connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une -pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle -il n’ait bavé son venin. Il n’y a pas une de -mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source. -Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce -que je les aimais; il les a frappés parce que je -les aimais; et il m’a fallu assister à ce spectacle, -muet, garotté et sans vengeance.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</div> - -<h3>XLVII</h3> - -<p>Oui! garotté par les convenances de ce -monde, par les lois de ce monde sans cœur; -obligé de feindre un front serein, mordant -mon cœur jusque sur mes lèvres et le ravalant -dans ma poitrine quand il allait s’en échapper; -buvant mes larmes au dedans, amer breuvage! -Car je n’avais pas, comme Achille, de bords -lointains, une tente sur quelque rivage, le vaste -sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis -ou de Patrocle,—pour les cacher.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</div> - -<h3>XLVIII</h3> - -<p>Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais... -le poteau auquel <i>ils</i> m’avaient lié, et qui -m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans la -flagellation sanglante, je ne tombai pas sous -leurs coups; mais, comme lui, je ne leur renvoyai -point des paroles de miséricorde.—Et -vous, les saintes Sébastiennes de ce monde, -les martyres de votre amour pour moi, je pressai -vos seins déchirés sur mon sein déchiré -plus précieusement, plus étroitement encore, -comme si les flèches qui vous avaient percées -avaient pu se détacher et se retourner sur mon -cœur <i>seul</i>.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</div> - -<h3>XLIX</h3> - -<p>Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un -fat,—un de ces êtres secs comme la peau -dont leurs gants sont faits,—une espèce de -Lauzun qui se serait fait ôter ses bottes par des -mains de princesse, s’il y avait encore de ces -mains-là! Seulement, tout fat qu’il fût, le -monde respectait sa fatuité parce qu’elle était -accompagnée de la plus effrayante faculté d’ajuster -l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys -tirait la bécassine avec des balles de gros calibre. -Par conséquent, <i>c’étaient</i>, quand il s’en mêlait, -d’épouvantables hachis! «Quelle amusante -peste!» disaient les femmes les plus courageuses, -que sa conversation intéressait tant -qu’elles n’en avaient peur que par réflexion. -Est-ce pour cela—ou parce que Rivarol portait -un habit rose—qu’elles l’avaient surnommé -Rivarol II?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</div> - -<h3>L</h3> - -<p>Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était -beau, et que c’était la moitié de son prodigieux -esprit... pour les femmes. Or, Aloys n’avait -pas été si magnifiquement doué. Il était laid, -ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait -tant répété dans son enfance, alors que le cœur -s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie -et cette fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, -des créatures à leur aurore!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</div> - -<h3>LI</h3> - -<p>Alors que sa mère elle-même, sa tendre -mère, c’est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts -de ses enfants à travers l’illusion sublime -de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur -comme eût pu le faire une marâtre; alors -qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce -qu’il ne ressemblait pas à l’image désirée -qu’elle avait rêvée longtemps: immatériel -amour, que cet amour maternel!—N’est-ce -pas Chateaubriand qui en a conclu l’immortalité -de l’âme? comme si, dans tous les cas, du -reste, toute l’espèce humaine avait porté des -jupons!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</div> - -<h3>LII</h3> - -<p>Or, ces premières impressions sont si obstinées, -elles s’enfoncent dans certaines natures à -des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à -jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien -n’a pu extraire, et sur lesquelles la chair -s’est refermée: comparaison d’autant plus exacte -que ces impressions, comme ces balles, font -recouler notre sang à certains jours.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</div> - -<h3>LIII</h3> - -<p>Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement -chez Aloys, que vingt femmes peut-être -qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père -et d’une mère—modèles d’aimable sollicitude, -qui ne pouvaient souffrir l’idée que leur fils ne -fût pas un joli garçon—n’avaient pas effacé -la trace de la raillerie amère: rougeur qui ne -brûlait pas la joue, mais la pensée... quand il y -pensait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</div> - -<h3>LIV</h3> - -<p>Ame grande pourtant, que cet Aloys.—Mais -l’Océan, qui engloutit les falaises, roule -aussi l’algue marine dans son sein.—Il y avait -en lui assez d’espace pour que toutes les douleurs -s’y donnassent rendez-vous et y vécussent -sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable -et solitaire, cette force morale qui avait -autrefois rendu superbe le nez épaté de Socrate, -jetait souvent d’augustes reflets aux tempes -pâles d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes, -en restaient plus pâles que lui et confondues -comme si le Ciel se fût dévoilé tout à -coup, tandis que ce n’était que le masque de -cet homme qui s’entr’ouvrait!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</div> - -<h3>LV</h3> - -<p>Car il avait un masque,—un masque de -fer cadenassé derrière sa tête et dont il avait -jeté la clef à la mer,—un masque plus dur -et plus froid que celui du frère adultérin de -Louis XIV: car c’était le mépris qui l’avait -forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne -voulait pas que les hommes se réjouissent de -l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser encore. -Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave -fût accueillie par le rire ou l’indifférence. Il -avait la pudeur de la pensée et la fierté plus -chaste encore du sentiment.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</div> - -<h3>LVI</h3> - -<p>Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui -et Dieu, ce discret confident de toutes les supériorités -inutiles. S’il avait moins connu les -femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa -future <i>adorée</i> ces perles de l’âme, qui d’ailleurs -ne dispensent pas de l’autre écrin; mais, pour -agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un -camée, et que les choses morales ne se portent -pas dans les cheveux. Ce qu’il y avait donc de -mieux en lui restait en lui, et par-dessus il -avait mis ce qui vaut mieux que quatre griffes -de lion entre-croisées sur notre cœur pour le -défendre:—cette plaisanterie qui a des ailes, -et que les pédants, dans leur style de plomb, -appellent frivolité, par jalousie. Comme ce fameux -vêtement que porta Jean Bart tout un -jour, cette splendide culotte d’argent, doublée -de drap d’or, qui eut les résultats cruels d’un -cilice, l’envers était encore plus précieux que -l’endroit de sa personne; et, comme Jean Bart -victime de sa doublure, c’était aussi le plus beau -et le plus intérieur de son âme qui le faisait le -plus souffrir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</div> - -<h3>LVII</h3> - -<p>Dans toutes les coupes de la vie où il avait -plongé ses lèvres, il avait bu une absinthe amère -qui, sur ses lèvres, se retrouvait toujours. Une -éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde -que, dans la mollesse de sa voix et la -courtoisie de son langage, rien n’en trahissait -le secret... Pourtant les autres sentaient une -insultante puissance qui se jouait d’eux à travers -ces paroles gracieuses... On sentait cela comme, -en entendant l’harmonica,—musique céleste! -plaisir inénarrable!—on sent que l’on va s’évanouir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</div> - -<h3>LVIII</h3> - -<p>Mais, ce soir-là... il parlait moins à Joséphine -qu’il n’écoutait la ravissante poupée. -Seulement, de temps en temps, on voyait, au -mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber -un mot... un simple mot qu’elle ramassait, et -sur lequel elle dévidait pendant un quart -d’heure ses pensées,—si l’on peut appeler de -ce mot ambitieux le frêle produit du cerveau -gazeux de madame d’Alcy.—Ils parlaient, -ou pour mieux dire, elle parlait du magnétisme -animal.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</div> - -<h3>LIX</h3> - -<p>Le résultat de cette soirée fut le désappointement -de ce bon M. d’Artinel, qui piétinait -tout en parlant politique avec un gros général -qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée, -il envoyait de temps à autre un regard -d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux -partner... sur Joséphine qui n’aurait pas (à -ce qu’il lui semblait du moins à la distance où -il était placé) ramassé un monde quand elle -l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion -d’Aloys, quand il se leva des chastes -flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes -demandé ce qu’il en pensait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</div> - -<h3>LX</h3> - -<p>«Mon Dieu!—fit-il nonchalamment,—c’est -une sotte qui a tout juste assez de jargon -pour imposer à de plus sots qu’elle.»—Jugement -plus cynique, en vérité, que nous ne -l’attendions de sa part.—«Elle n’est pas jolie,—continua-t-il.—Voyez-la -plutôt d’ici, -roulant sa tête avec tant d’affectation dans -ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est -blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond -que ses cheveux! Je crois que, si elle avait un -amant, elle ferait très artistement des larmes -sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec -quelques gouttes du verre d’eau à la fleur d’orange -qu’elle boit avant de se coucher.»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</div> - -<h3>LXI</h3> - -<p>Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine -et eut plus d’esprit que jamais avec nous.—Le -lendemain, il la vit encore chez madame -de Dorff, où ils allaient souvent tous les deux. -Au bout d’un mois de rencontres à peu près -quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys -s’il avait toujours la même opinion sur Joséphine:—«Oui! -toujours,» répondit-il avec -un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors -il l’aimait comme un fou.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</div> - -<h3>LXII</h3> - -<p>Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard, -madame, de ce qui arrivait à Aloys? Est-ce la -première fois qu’un fait—insolent de sa vérité -de portefaix—vient culbuter cette théorie -un peu niaise de l’Idéal, amour allemand des -imaginations mystiques? Quant à moi, qui ai -peu de pente vers le mysticisme exalté, et qui—mais -d’une autre manière que le docteur -Kant—ai l’entente de la réalité à un degré -très supérieur, la femme que j’ai le plus aimée—et, -certes! j’en ai aimé beaucoup,—était -l’antipode de tout ce que j’aurais voulu.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</div> - -<h3>LXIII</h3> - -<p>Il l’aimait comme un fou,—oui! l’amour -avait en lui l’intensité de la folie; mais là, madame, -l’analogie s’arrêtait court.—La raison -lui était restée, forte, inflexible, inaltérable, -et, quoiqu’il l’aimât, cette femme, il la faisait -passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le -niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</div> - -<h3>LXIV</h3> - -<p>Car il était de cette race sauvage et un peu -fière d’hommes pour qui rien n’est illusion -dans la vie: yeux perçants qui voient la ride à -côté de la bouche aimée, la misère du cœur -qu’ils pressent sur leur cœur avec le plus d’amour! -Aigles qui, s’ils s’accouplent, déchirent -l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne -de leurs nids d’empereur!—s’ils deviennent -pères, brisent un matin dans leurs griffes l’œuf -fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour -leur résister, comme autrefois ils meurtrirent, -d’un coup nonchalant de leur grande aile, la -poitrine de leur père décrépit.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</div> - -<h3>LXV</h3> - -<p>Hommes qui n’ont de respect pour rien sur -la terre;—que le monde accuse d’égoïsme, -parce que leur <i>moi</i> est plus grand que le monde;—de -méchanceté, parce que leur œil implacable -a tout vu des motifs cachés... Pour ces -sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est -impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup -de sornettes, ils font extrêmement peu de sonnets. -Insolents! pour eux, la femme, cet ange -de pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins -joli... succube.—Quand ils iront chez vous, -madame, faites dire par le portier que vous n’y -êtes pas.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</div> - -<h3>LXVI</h3> - -<p>Mais non... recevez-les plutôt, madame;—faites-leur -les yeux doux et vous serez vengée;—car -ces hommes ont un cœur que vous pouvez -mettre en mille pièces comme le plus -frêle de vos tissus, percer en riant comme -un de vos festons avec votre poinçon d’acier. -Seulement,—n’est-ce pas bien dépitant, madame?—on -a beau les désoler, ils se consolent; -ils ne meurent pas. C’est avec leur -esprit qu’ils pansent leurs blessures: immortel -dictame qui les sauve toujours! Plus heureux -que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les -empoisonne, ou, s’il y en a, c’est du poison -inutile: ils sont les Mithridates de l’amour. Ce -ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si -touchant—mais un peu commun—du lierre -qui meurt où il s’attache. Eux, plus souvent -que les plus souples lianes, ils se détachent -très bien sans en mourir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</div> - -<h3>LXVII</h3> - -<p>Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, -madame? Ils ont trop reçu du ciel en partage -pour ne pas s’en servir les grâces tombantes -de la clématite; et d’ailleurs,—je vous en -demande pardon si vous êtes d’Europe et surtout -Française,—sur bien des points, quoique -sensibles, ils se rapprochent des opinions de ce -faux et abominable Prophète qui n’eut sur les -femmes que des idées dignes d’un conducteur -de chameaux. A leurs yeux comme aux siens,—hélas! -je rougis de le dire, moi pour qui -une femme est une madone, une belle forme -blanche (quand elle est blanche toutefois) à -invoquer du pied d’un autel,—à leurs yeux -donc la femme n’est, après tout, qu’un coussin -de divan plus ou moins parfumé, un délicieux -coussin de divan pour dormir, bâiller et faire... -l’amour!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</div> - -<h3>LXVIII</h3> - -<p>Et cependant,—malgré ses opinions impertinentes,—l’homme -est voué à une telle -inconséquence qu’il bouleverserait le monde -pour un simple coussin de divan! Que de fois -on l’a vu (vous peut-être, madame?) malheureux, -et malheureux jusqu’au délire, parce que -le coussin A, par exemple, n’était pas à la place -du coussin B. C’est ce qui arrivait aujourd’hui -à Aloys de Synarose; comme il était déjà -arrivé à M. Baudouin d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</div> - -<h3>LXIX</h3> - -<p>Il faut que je mette une histoire dans cette -histoire. Un de mes meilleurs amis, madame, -prétendait, avec la fatuité en usage chez les -cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus -ravissante créature, depuis les talons jusqu’à -la tête... inclusivement. J’ai vingt de mes amis -qui ont, pour leur compte, une prétention toute -semblable, et qui croient même à ce qu’ils -disent... ce qui est plus fort. Mais celui dont -il est question se faisait mieux croire que tous -les autres quand il parlait de son bonheur. Si -j’avais su peindre sous la dictée comme je sais -y écrire, nous aurions un portrait de plus, et -nous pourrions juger si l’ensemble répondait -aux détails... Un portrait, relique précieuse -pour celui qui aime!—Mais, bah! tout portrait -est un mensonge ou une impuissance; et, -comme souvenir, j’aimerais mieux de ma maîtresse -ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte -osa léguer à sa mère en plein testament.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</div> - -<h3>LXX</h3> - -<p>Oui! les peintres ont menti par la gorge, la -main, la couleur et la pensée, quand ils s’imaginent -retracer les traits adorés par nous, et -que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir! -Fussent-ils Raphaël lui-même,—ce chaste -Raphaël qui mourut dans le lit infect d’une -courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais -le bout de son blanc pied d’ange là où il n’eut -pas honte d’appuyer ses lèvres enivrées,—ils -ne seraient pas dignes de retracer celle dont -l’image a d’un regard—d’un seul regard—passé -indélébile dans nos cœurs, ces voiles de -sainte Véronique, mais sur lesquels le sang -qui peint la tête adorée est le nôtre, et non -pas le sien.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</div> - -<h3>LXXI</h3> - -<p>Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame, -pensait ainsi sur le néant de ces bijoux -que l’amour quelquefois échange et sur lesquels -il pleure l’absence, quand il n’a pas le triste -courage de les briser. L’image sacrée reposait -dans sa poitrine, et non dessus... au bout d’un -ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais -quelle tendre inconséquence encore, il avait -peint lui-même un trait, un seul trait de sa -maîtresse, et du moins il y avait dans cette -idée tout un divin mystère de l’âme qui faisait -pardonner l’exigence des sens abusés.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</div> - -<h3>LXXII</h3> - -<p>C’était un œil,—gauche ou droit, je ne -saurais le dire,—mais c’était un œil bleu pâle -comme de la violette de Parme, et lumineux -comme de la rosée; étincelant et mélancolique -comme une étoile, mais, comme celle d’Hespérus, -dans un ciel où elle est seule encore! -Astre doux et bon qui se laissait regarder dans -l’auréole de ses cils d’or sans vous en punir -par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir -d’un horizon de tempêtes; car le contour -de cet œil si frais et si pur était plongé dans -une sombre nuit.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</div> - -<h3>LXXIII</h3> - -<p>Et je comprends cette fantaisie!—Pascal,—ce -loup-cervier du jansénisme, qui mit à sang -toutes les pensées humaines dans le crin de -son cilice,—Pascal ne demande-t-il pas -quelque part si c’est le nez ou les oreilles que -nous aimons dans la femme aimée?... Aimer -l’œil de sa maîtresse, c’est aimer la pensée -elle-même,—une pensée épanouie en une -fleur charmante et éclairée d’un jour divin,—une -pensée qui languit ou sourit, mais toujours -attire,—et nous repousse aussi parfois.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</div> - -<h3>LXXIV</h3> - -<p>... Les jours de migraine,—ou de caprices, -pires encore.—Mais étaient-ce les yeux de -Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa bonbonnière, -ou son front bombé, ou sa lèvre -incessamment mordue par une dent taquine, -ou quelque chose de plus voluptueux encore?—L’autre -jour, j’ai été foudroyé, madame, -par le pli en losange d’une robe de satin.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</div> - -<h3>LXXV</h3> - -<p>Je ne sais pas ce que cette maudite robe -recouvrait.—Quand j’aurais pu le savoir, je -ne l’aurais pas voulu... mais ce pli, froncé par -le diable lui-même!... Cette robe était de la -couleur tendre et sérieuse qu’on appelle <i>manteau -de La Vallière</i>, et, soit la superstition de ce -nom d’un charme si doux de mélancolie, soit -une impression plus brûlante, je m’arrêtai devant -celle qui portait avec une mollesse si -traînante les couleurs de la carmélite, et je vis -ce que je ne dois pas me rappeler.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</div> - -<h3>LXXVI</h3> - -<p>Revenons plutôt à notre histoire, madame. -Si c’était vous, je rêve de vous encore; mais -vous, vous m’avez oublié;—il vaut donc -mieux revenir à Aloys. Aloys s’était juré à -lui-même de ne jamais parler de son amour -à Joséphine, et c’était un garçon bien assez -maître de ses nerfs pour se tenir la parole qu’il -s’était donnée comme s’il avait été un autre -que lui. Je suis persuadé que vous ne vous -souciez guère d’Aloys, madame? On ne sait -jamais où l’on en est avec des hommes pareils, -et les femmes, ces naïves personnes, -aiment immensément l’abandon... dans les -autres.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</div> - -<h3>LXXVII</h3> - -<p>«Du moins,—se disait mon héros,—je -ne serai point trompé par elle. Elle ne jouera -pas avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme -avec un peloton de fil! Et si un jour elle en -trompe un autre, elle ne montrera pas mes -lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon -front, comme un trophée d’armes. Je veux briser -comme du verre sa vanité sous mon orgueil.»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</div> - -<h3>LXXVIII</h3> - -<p>«Je veux briser!» Et il était brisé lui-même -de la résolution stoïque qu’il prenait; mais, indomptable -dans ses brisures, il n’était pas -abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans -le sable ardent, sous le ciel le plus dévorant -de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes -les amertumes d’une passion comprimée. Il se -regardait, impassible, brûler le cœur, comme -Scævola se regardait brûler la main. Souffrir, -pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation -d’homme.—Il aurait eu des chevaux de -poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé de -les monter!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</div> - -<h3>LXXIX</h3> - -<p>Partout où il rencontrait Joséphine, et il la -rencontrait partout, il montrait la coquetterie -d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes. Il -croyait l’avoir pénétrée,—amère science, coup -d’œil qu’on paie cher!—mais il restait impénétrable. -Il lui adressait les mêmes flatteries, -avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes -les plus indifférentes. Il aurait été impossible -d’apercevoir à travers ses manières que cette -femme fût pour lui autre chose... qu’une jolie -chose tout au plus.—Cependant, j’observai -qu’il était toujours un peu plus pâle auprès -d’elle;—mais la différence était imperceptible.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</div> - -<h3>LXXX</h3> - -<p>Pâle sur pâle,—signe des natures passionnées -quand elles souffrent ou jouissent. Car -alors le sang se retire au cœur comme un -fleuve qui remonte à sa source. Hélas! Joséphine -n’avait point le secret de cette pâleur, -flocon épars, tombé du matin même sur la -neige d’hier un peu durcie, et que le moindre -souffle emportait!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</div> - -<h3>LXXXI</h3> - -<p>Elle aimait—qui peut dire pourquoi?—à -causer de longues heures avec Aloys, et pourtant -elle sortait toujours de ces interminables -causeries mécontente d’elle et de lui.—Certainement -il n’avait pas dit un mot qui ne fût -convenable. Louis XIV, ce roi du convenable, -ne l’était pas plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu, -c’était peut-être justement pour cela qu’elle -était mécontente. S’il avait été entraîné à -quelque moment; si la pensée trop à l’étroit -avait crevé la parole;—eût-ce été pour laisser -passer une impertinence: elle était habile, elle -était souple, elle avait de l’ongle, elle était -femme, elle en aurait pris avantage: tandis -qu’il fallait subir tout entière la supériorité -d’Aloys.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</div> - -<h3>LXXXII</h3> - -<p>N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys -avait la sérénité d’un sage. Un sage est fort -impatientant! Il avait la sérénité d’un sage, -mais d’un sage dont on ne riait pas; car au -fond de cette sagesse il y avait la puissance. -Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait. -Aussi, après une de ces conversations—irréprochables—Joséphine -rentrait-elle fatiguée, -brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les -nerfs agacés!—car toujours Aloys l’avait -amenée à en dire beaucoup plus long qu’elle -n’aurait voulu.—En vain se promettait-elle -de se raidir à la première occasion, la conversation -d’Aloys ressemblait aux montagnes -russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</div> - -<h3>LXXXIII</h3> - -<p>«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se -souriant en enfant gâtée dans sa glace. La -glace disait oui, mais la vanité doutait encore. -Pour la première fois de sa vie, la vanité, cette -glace flatteuse, lui semblait de moins belle eau -que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y -regardant.</p> - -<p>«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.—Charmante -rêveuse! le coude appuyé sur le -marbre de la cheminée, on aurait dit une -pauvre jeune femme amoureuse.—«Prenez -donc garde, Fanny, vous allez casser les cordons -de mon corset!»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</div> - -<h3>LXXXIV</h3> - -<p>«Je le saurai demain!» et l’éternel demain -ne venait jamais. Tout l’hiver se passa ainsi. -Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques et -imperceptibles ruses féminines, employées depuis -Ève jusqu’à la marquise du V..., dont elle -ne se servît pour savoir si Aloys l’aimait; mais, -hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux -coquetteries,—mais aux coquetteries vertueuses,—avec -M. Baudouin d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</div> - -<h3>LXXXV</h3> - -<p>Quant à elle, elle éprouvait peut-être la -seule espèce de sentiment dont elle fût susceptible: -une curiosité âcre, brûlante, stimulée -sans cesse;—et, sans doute, dans ces conversations -si longues et si pleines de la métaphysique -du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des -bougies, de la musique et de la danse, elle -trouvait de ces moments à sensations singulières -dont parlait Ninon de Lenclos, et que -les hommes sont si malheureux d’ignorer.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</div> - -<h3>LXXXVI</h3> - -<p>Émotion vive, sans nom et bientôt passée! -toute semblable à l’écume rosée et légère d’une -bouteille de bourgogne mousseux frappé de -glace.—Elle n’avait point été pétrie d’une -brûlante poussière; et j’ai plus de lave à ma -pipe qu’il n’en entrait dans la composition de -toute sa personne.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</div> - -<h3>LXXXVII</h3> - -<p>Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de -mai (j’aime les dates dans les histoires de -cœur: elles ressemblent à de petits bâtons -d’ivoire sur lesquels les souvenirs—ces bouvreuils -à la poitrine sanglante—viennent plus -commodément percher), Aloys avait passé -toute la journée à la campagne. Le corps, chez -cet élégant stoïcien, était moins robuste que -l’âme. A force de souffrir moralement, il avait -gagné une gastrite, un commencement de pulmonie -et une inflammation du cerveau, légère -encore, il est vrai, mais qui pouvait s’aggraver,—aimable -espérance!—Son médecin l’avait -mis à la gomme, aux sangsues et au lait -d’ânesse.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</div> - -<h3>LXXXVIII</h3> - -<p>Il était allé passer quelques jours, à la première -floraison des roses, au château de madame -de Dorff, la grande amie de Joséphine, -une de ces bonnes amies... comme il est doux -et consolant d’en avoir <i>une</i> quand on est femme, -car il est rare d’en avoir deux,—une de ces -liaisons qui consolent et qui vengent de la perfidie -des hommes,—quoique les mauvaises -langues prétendent que deux femmes ne sauraient -s’aimer.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</div> - -<h3>LXXXIX</h3> - -<p>Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, -madame.—J’avais remarqué le regard que -deux femmes se jettent quand elles se rencontrent -pour la première fois, soit dans un salon, -soit au spectacle, soit même à l’église... et, -franchement, ce diable de regard me confirmait -dans ma détestable croyance; mais ce -jugement trop précipité a fait place à une appréciation -plus saine et plus juste des choses, -quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement -son amant à son amie,—il est vrai qu’elle en -prenait un autre,—et une institutrice vouloir -faire épouser à son élève le sien,—dont elle -ne voulait plus.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</div> - -<h3>XC</h3> - -<p>O amitié! amitié! sentiment des anges entre -eux, essayé par les hommes ici-bas,—il est -vrai que je préfère une douillette ouatée pour -l’hiver,—ô amitié! tu n’en es pas moins le -plus spirituel mouvement du cœur, la plus -noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus -quel sculpteur, pour exprimer la divine essence, -représenta deux beaux enfants nus—un garçon -et une fille—qui s’embrassaient saintement -sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau—le -plus plat des laquais—osait appeler -une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles -qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô -amitié! mais peut-être quelqu’un trouverait-il -que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité -encore.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</div> - -<h3>XCI</h3> - -<p>Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,—une -amie bien rare, comme dit ma -grand’mère, en parlant de la millième qu’elle -ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune; -elle mettait du rouge comme Jézabel: Joséphine -pouvait donc l’aimer. Si nous avions été -au dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique -Joséphine, dont les rubans étaient toujours -frais et venaient nous ne savons d’où, -aurait peut-être été la mademoiselle Aïssé de -madame de Dorff, tandis qu’elle n’était que sa -<i>chère belle</i>, titre officiel sans grande valeur. Madame -de Dorff prenait avec elle ces airs maternels -de patronnesse, si chers aux femmes sur -le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys -pour Joséphine, elle lui aurait dit sans nul -doute: «Je vous remercie de l’aimer.» Mot -historique que j’ai entendu dire par une de ces -amies qui répètent: «Pauvre enfant, comme -elle se compromet!» à un homme qui se mourait -d’une passion sublime.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</div> - -<h3>XCII</h3> - -<p>Or, Aloys retournait à Paris. Au moment -où il allait partir: «Monsieur de Synarose,—dit -madame de Dorff, avec cette assurance -aristocratique qui ne craint point un refus, cet -aplomb de femme bien née qui impose un -désir comme une loi, même à un indifférent,—si -j’osais, je vous prierais de remettre ce -flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante -dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous -la remercier pour moi et lui dire que -je suis tout à fait bien à présent?...»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</div> - -<h3>XCIII</h3> - -<p>C’était la première fois que l’occasion se -présentait pour Aloys de voir madame d’Alcy -chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite -mystérieuse où un pied botté ne pénétrait -jamais, son boudoir ne s’ouvrait qu’aux -femmes; car elle était trop jeune et dans une -position trop délicate, puisqu’elle n’avait pas -de mari et ne se réclamait d’aucun parent, pour -voir chez elle plus que quelques jeunes femmes -et beaucoup de ces respectables douairières qui -plastronnent si bien une réputation contre les -coups de la médisance, et qui s’occupent encore -des plaisirs des jeunes gens—mais d’une -façon orthodoxe—en leur faisant faire de bons -mariages.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</div> - -<h3>XCIV</h3> - -<p>Aloys prit le flacon des mains de madame -de Dorff,—un charmant flacon d’agate, obscur -comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait, -sous son bouchon d’or ciselé, une vague -odeur d’essence de verveine, cette plante magique -et sacrée dont les sorcières se couronnaient -le front autrefois.—Les sorcières -d’à présent ne la portent plus que dans leurs -flacons.—Aloys promit qu’il remettrait le -flacon à madame d’Alcy, le même soir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</div> - -<h3>XCV</h3> - -<p>Il y alla. Elle était seule.—Il aurait mieux -aimé la voir flanquée de quelques-unes de ces -vertus à chevrons dont elle était ordinairement -entourée;—mais elle était seule, et ce n’était -pas le moment de montrer l’embarras vulgaire -des dix premières minutes d’un tel tête-à-tête -avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas -perdre l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le -tapis ou sur le canapé de madame d’Alcy.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</div> - -<h3>XCVI</h3> - -<p>Elle était languissamment assise sur une espèce -de divan très bas, une espèce de meuble -oriental, qui lui rappelait l’existence des odalisques -au sein de sa chaste solitude. Elle était -languissamment assise,—oisive et probablement -ennuyée d’être seule depuis si longtemps. -Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir. -Sa robe (car la robe fait partie de la personnalité -d’une femme, et je n’ai jamais pu les séparer), -sa robe était d’une couleur indécise,—une -nuance un peu hermaphrodite, entre le -gris et le lilas. On aurait dit un nuage capricieux -tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un -soir de printemps derrière lesquelles on imagine -les plus délicieux horizons.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</div> - -<h3>XCVII</h3> - -<p>Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur -tous ces détails. Elle était donc oisive et languissante. -Pourquoi languissait-elle? elle ne le -savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton -elle-même n’avait pas plus l’art des -poses que Joséphine.—Il est vrai que ses -études sur l’antique avaient été moins profondes; -et quant à celles sur le nu, personne -ne pouvait en parler.—Il était impossible -d’avoir l’air plus pensif.—J’adore ces fronts -inclinés où toujours flotte l’ombre de quelque -chose,—rêverie qui passe, revient ou demeure, -comme l’image d’un saule pleureur sur -l’eau.—Ce soir-là, elle avait l’air encore plus -pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était -une femme qui pensait toujours... à avoir l’air -de penser.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</div> - -<h3>XCVIII</h3> - -<p>Aloys—la poitrine saboulée par les palpitations -de son cœur en se trouvant seul avec -cette femme—remit à Joséphine, d’une main -ferme, le flacon dont l’avait chargé madame -de Dorff.—Puis commença une causerie qui, -à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement -entre eux, tourna tout à coup sur -les mystères ou les mysticités du sentiment.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</div> - -<h3>XCIX</h3> - -<p>C’est plus dangereux que de marcher sur la -pointe des clochers, ces conversations! Elles -ont fait plus de Françoises de Rimini que les -plus tendres livres du monde, lus en tête à tête -avec un beau jeune homme. C’est le Poul-Sherro -de bien des innocences.—Aloys y fut -admirable d’empire sur lui-même; car il sentit -que jamais il ne l’avait aimée davantage. Ah! -s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette -et l’endormir sur son divan, quels baisers fous -il eût répandus sur ce front à la molle courbure, -sur le vélin de ce teint mat et dans ses -lèvres entr’ouvertes,—calice de rose un peu -jauni, mais si suave encore!!!—Mais la baguette -magique d’Aloys était un esprit merveilleux, -qui faisait tout le contraire d’endormir -les gens qu’il touchait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</div> - -<h3>C</h3> - -<p>Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il -voulait oser, l’audace réussirait peut-être. Il -avait l’opinion hautaine que qui veut une femme -l’a toujours.—Opinion qui touche, il faut le -dire, à l’insolence, et que toutes les femmes ne -pardonnent guère, apparemment parce qu’une -telle impertinence les met dans la nécessité de -résister.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</div> - -<h3>CI</h3> - -<p>Mais il ne <i>voulait</i> pas,—car il la méprisait.—Et -cependant il avait soif, et le lac lui coulait -au bord des lèvres. Il éprouvait le désir -aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce -qu’il semble, contre nos seins de chair, les -étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien! il -avait mis à ce désir les menottes de sa volonté... -Joséphine ne se douta pas une minute -de ses tortures.—Quoi qu’il en soit, qui peut -dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas -succombé, si le tête-à-tête avait duré plus longtemps? -Quand il se leva, il était plus fatigué -que madame de Staël d’un hiver de conversations.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</div> - -<h3>CII</h3> - -<p>Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier -que Joséphine repoussait avec dépit le tabouret -de velours blanc sur lequel elle avait -étalé son pied dans tous les sens, pendant -qu’Aloys était resté là. Chose difficile à digérer! -Elle avait la conscience de l’habileté et de -l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys -continuait d’échapper à toutes ces embûches si -bien dressées et d’une combinaison si parfaite! -Le désappointement fut si grand et si profondément -senti, qu’après réflexion elle songea à -risquer une lettre,—cette première imprudence -de la passion, <i>cet abîme qui invoque tous -les autres</i>, comme dit la Bible.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</div> - -<h3>CIII</h3> - -<p>Car il vaut mieux donner sa personne que -d’écrire, et, par Jupiter! madame, ceci n’est -point un paradoxe comme ceux que je soutiens -parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai; -ma naissance elle-même en fut un, ma mère -m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on -célèbre la fête de tous ceux qui en sont partis,—fête -d’héritiers, où nous semblons dire aux -pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous -où vous êtes, agréez nos sentiments et -restez-y!»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</div> - -<h3>CIV</h3> - -<p>Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une -vérité triviale, vulgaire, usée,—si la vérité n’était -pas aussi éternelle que ceux à qui nous devons -des rentes viagères,—et mise à la portée -de tous. Une lettre est une chose éminemment -compromettante, une espèce d’état de service -qui constate certains faits qu’il vaudrait bien -mieux oublier. Du moins, quand on a relevé -les boucles de ses cheveux un peu défaites et -donné un coup d’œil à la garniture de sa robe, -qui a droit de douter d’une vertu dont les -épingles sont si bien attachées? Mais une lettre, -une mince lettre de papier diaphane, griffonnée -d’une écriture jolie et imperceptible comme la -patte du colibri, est une base assez solide aux -indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un -impertinent.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</div> - -<h3>CV</h3> - -<p>Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?—Ne -pas signer est une lâcheté inutile.—Justice -de Dieu ou malice du diable! -il n’y a point une virgule qui n’accuse la main -qui la traça. Pauvres femmes, vous mettez dans -le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes -les lettres de votre nom.—Eh bien! cette -terrible glissade dans son système de conduite, -Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois -même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le -referma avec l’effroi de Pandore quand elle vit -tous les maux s’échapper de sa boîte à ouvrage.—A -elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la -réputation qui restait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</div> - -<h3>CVI</h3> - -<p>Une voix s’était élevée dans son âme, la voix -de la conservation de soi-même,—et qui avait -pris alors l’accent nasillard de la vieille comtesse -de Fiercy: «Faites la guerre,—disait-elle;—mais -ne donnez jamais d’otages.»—«Oh! -j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,—mais -pas de manière à être entendue,—et -ce jour-là elle se mit au lit avec le -frisson.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</div> - -<h3>CVII</h3> - -<p>Or, savez-vous, madame, ce que <i>se perdre</i> -signifiait dans le vocabulaire de la moralité de -Joséphine? Se perdre équivalait à ne pouvoir -trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer -encore de ces candides natures d’honnêtes -hommes qui épousent, sans trop se faire prier, -des femmes d’une réputation épistolaire—ou -autre—fort étendue, ce n’est pas moins une -témérité que de compter sur de telles bonnes -fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se -garde bien de voir l’humanité trop en beau.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</div> - -<h3>CVIII</h3> - -<p>Sans cela, madame, nous aurions une lettre -de plus!—Une lettre comme celles que j’ai -eu le bonheur de lire, il y a quelques jours, -quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux -que moi,—véritable modèle de civilisation -et d’aristocratie, où le mot <i>amour</i> n’avait -pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait -d’une irrésistible puissance nerveuse, pour -expliquer certains abandons de soi-même.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</div> - -<h3>CIX</h3> - -<p>Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, -sous la transparence de leur peau et de -leurs regards elles cachent une telle masse de -ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys -la première fois qu’elle le rencontra dans le -monde après sa visite; mais lui, qui voulait la -punir des contradictions de son dépit, déploya -de si grandes magnificences d’amabilité que la -boudeuse fut bientôt vaincue.—Le sourire -revint à ses lèvres: la parole n’en était jamais -exilée pour longtemps. Quand il la vit aussi -douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys -pirouetta sur son talon et ne l’approcha plus -de tout le soir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</div> - -<h3>CX</h3> - -<p>Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, -mais plus foncées.—Au fait, cet -homme était le diable en personne, ou il avait -emprunté au démon ses moqueuses manières. -Ah!—pensait-elle,—si elle l’avait tenu à -ses genoux, quelles larmes de vengeance elle -en eût tirées! quels pleurs cruels elle lui eût -fait répandre!... Oui! si elle l’avait tenu à ses -genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</div> - -<h3>CXI</h3> - -<p>Du reste, madame, si l’ange aux joues de -rose que Shakespeare appelle la Patience abandonnait -cette femme, dont la beauté de blonde -commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui -n’est pas un ange, s’attachait à elle plus fort -que jamais. Dieu est patient, parce qu’il est -éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était -point patiente, parce qu’elle n’était pas éternelle; -aussi, tout en déchirant le bout de ses -gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un -peu davantage, elle se disait orgueilleusement: -«Si je voulais pourtant!» Puis elle s’arrêtait, -terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait -fallu exposer sa réputation,—le plus précieux -joyau d’un écrin qui ne renfermait pas, -il est vrai, tous les diamants de la couronne,—et -elle était encore plus préoccupée d’une -position que d’une vengeance.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</div> - -<h3>CXII</h3> - -<p>Une position,—un mariage,—idées identiques -pour une femme, puisque les hommes -l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de -cette ambition, la seule que vous ayez laissée -aux femmes, hommes dont l’égoïsme de lion -a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure -monnaie de vos poches... ou de votre -âme, des places, des cordons, la députation, -un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la -femme l’achat moral d’un mari, quand l’achat -matériel n’est pas possible? Pourquoi interdiriez-vous -aux pauvres femmes cette dernière -ressource, en attendant leur émancipation définitive, -ce qui ne peut manquer d’arriver au -train charmant dont nous allons?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</div> - -<h3>CXIII</h3> - -<p>Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, -rougissantes, dans le saint abri du gynécée, -elles se mêlent aux hommes, comme des -femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux -fumants des appels d’une volupté grossière! -quand, ingrates envers Dieu qui les fit si belles, -et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent -la vanité d’écrire au substantiel bien d’être aimées, -et souillent d’encre des mains divines -pour prouver à leurs contemporains la légitimité -de l’adultère!...</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</div> - -<h3>CXIV</h3> - -<p>Mais je crois que l’indignation m’emportait... -Vous souriez, madame, et je reviens à mon -histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les affectations -modernes de son langage et de ses -poses, qu’une femme affectée et rien de plus. -Elle avait les coquetteries d’une femme, les -ambitions d’une femme; mais en avait-elle les -tendresses? Quoi qu’il en pût être,—et pour -rester dans le vrai,—ce n’était qu’une innocente -enfant, une perfection, une petite fille de -douze ans qui venait de faire sa première communion -le matin même, en comparaison de -ces femmes comme j’en connais, et que les -hommes—aussi lâches qu’elles sont impudentes—ne -renvoient pas faire leurs compotes.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</div> - -<h3>CXV</h3> - -<p>Hélas! madame, cette pauvre perfection était -terriblement embarrassée! Elle allait et venait -entre deux pensées: l’une de désir et l’autre -d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être -compromise et le désir de plier Aloys à son -caprice; mais il était impossible qu’elle restât -beaucoup de temps encore dans une fluctuation -si cruelle. C’était là pour sa rêverie un -hamac qui n’était pas de soie, et dont les balancements -ne produisaient pas le sommeil. -Cette indécision devint trop violente. Aussi la -vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par jouer -son va-tout.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</div> - -<h3>CXVI</h3> - -<p>Elle joua son va-tout.—Oui! madame,—intrépidement, -comme Masséna, enfermé dans -la presqu’île du Danube. Mais, avant de le -jouer, elle mit de son côté toutes les chances -de succès, et l’on peut dire que son adresse surpassa -très fémininement sa bravoure; ce fut -une indescriptible tactique, un plan merveilleusement -et subitement combiné. Il n’y a point -de <i>Mémoires de Torcy</i> pour une telle politique. -Si Joséphine avait pu l’écrire,—et peut-être -que la première femme venue réparerait très -bien cet oubli,—nous aurions un traité de la -<i>Princesse</i>, en comparaison duquel le traité du -<i>Prince</i> serait une niaiserie d’écolier.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</div> - -<h3>CXVII</h3> - -<p>Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature -qu’on croyait frivole, avec ses airs évaporés, -ses vagues regards et ses cascatelles de paroles -qui tourbillonnaient dans les oreilles de -tous ceux qui avaient la patience de les écouter. -Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait et -caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec -M. Baudouin d’Artinel... et le temps se passait -ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes, -nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable -nature des femmes, que madame -d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage, -montée sur ressort pour glisser mieux -sur le parquet d’un salon.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</div> - -<h3>CXVIII</h3> - -<p>A toujours attendre, toujours attendre, le -mois d’août était arrivé. C’est un mois où les -nuits sont si belles, si pleines du baume de -toutes les fleurs, qu’au sein même des villes—ces -bassins de marbre comblés d’immondices—ces -belles nuits d’août ont un charme et un -parfum encore. La lune alors, cette douce -âme du ciel, semble répandre plus de lumière -que dans les autres mois de l’année; elle paraît -jeter à tous les objets une écume argentée et -les franger d’une nacre humide.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</div> - -<h3>CXIX</h3> - -<p>Une nuit pareille (il était plus de onze -heures et demie), une nuit pareille,—avait-elle -été choisie à dessein?—la porte vitrée -du balcon de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte. -Le balcon était désert; mais si l’on -eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à -travers le vitrage, on eût vu deux personnes, -assises l’une à côté de l’autre, dans l’appartement -presque obscur,—où la lampe qui -mourait semblait, par sa lueur indécise, vouloir -se mettre au niveau des faiblesses qu’elle -était destinée à éclairer... Ces deux personnes -avaient le dos tourné à la lampe... Étaient-ce -deux amants, oubliant le monde et la vie dans -quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires -et de baisers? La lune penchait curieusement -son visage sur les sombres massifs des Tuileries, -comme si son Endymion, cette nuit-là, -en avait cherché le mystère.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</div> - -<h3>CXX</h3> - -<p>C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes -d’étoiles,—une nuit ravissante comme ces -visages de femmes qu’on n’a vus qu’une fois—peut-être -en rêve—et qui restent dans nos -souvenirs; une de ces nuits qu’on n’oublie -pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec -le Dieu de son âme ou... sa maîtresse,—ce -qui est souvent la même chose; car le visage -aimé est seul digne de recueillir ces lueurs -saintes qui font doucement étinceler l’empreinte -des baisers restée aux joues... si bien -que l’on dirait des perles ou des larmes.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</div> - -<h3>CXXI</h3> - -<p>Des larmes qui ne furent point pleurées, -mais que la bouche a versées dans une molle -ivresse. Car, aux moments du bonheur comme -à ceux de l’agonie, le sang de nos cœurs ne se -retrouve-t-il pas toujours? Ah! soyons heureux -bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures -que nous sommes, hâtons-nous de résoudre -en une rosée de baisers ce flot du cœur qui doit -monter plus haut que la bouche, et qui tarira -en pleurs amers!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</div> - -<h3>CXXII</h3> - -<p class="sepb0">Mais il n’en était point ainsi pour eux... -C’étaient Aloys et Joséphine. Aloys, qui recevait, -comme un déluge de tuantes émotions, -les impressions de cette soirée de lumière veloutée, -de repos et de mystère. . . . . . . .</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt=". . ." /> - -<p class="sep0">Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à -faire croire à madame Joséphine qu’il était -aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé -que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement, -de souffrances intimes, de peine à dompter sa -pensée, cet esprit, ordinairement d’une flamme -si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus -que d’éparses lueurs,—comme quelques feux -de bivouac solitaire éparpillés sur la lisière d’un -camp dans la nuit.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</div> - -<h3>CXXIII</h3> - -<p>Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse -et amère, et il était si près d’elle qu’il sentait -la moiteur de son épaule contre la sienne.—Oh! -ne restez jamais ainsi, vous qui voulez -conserver inébranlables vos résolutions de sagesse -prises le matin même!—Elle avait grasseyé, -avec beaucoup d’art et de charme, toute -la soirée. Elle avait même posé ses mains sur -les siennes avec un abandon parfaitement joué, -et, pour un homme aussi purement amoureux -qu’Aloys, elle avait fait davantage encore... -elle l’avait appelé deux ou trois fois <i>Aloys</i>.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</div> - -<h3>CXXIV</h3> - -<p>Quant aux soupirs—de ces soupirs galathéens -que l’on réprime et qu’on désire être -entendus—et quant aux regards de colombe -mourante, elle les sema sans les compter. C’était -bien le moins qu’elle pût faire: aussi je -n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que -femme peut aller sans être une madame Putiphar -qui prend le manteau en désespoir de -cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle -était jolie, sous ce demi-jour de la lune, mille -fois plus qu’au jour faux de ces bougies à la -lumière desquelles Aloys l’avait contemplée -jusque-là.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</div> - -<h3>CXXV</h3> - -<p>Et puis, hasard, caprice ou combinaison -encore, elle avait enlevé son peigne, et ses cheveux -lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait -à une Marie-Madeleine. Mais non! pourtant; -elle n’avait l’air ni si tendre ni si repentie. -Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle -troène que le Christ ne rejeta point de son -sein avant de marcher au supplice, pardonne-moi -de te comparer Joséphine! Le marbre de -Canova est plus toi que cette fille du monde, à -laquelle le monde n’avait rien à reprocher -comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus -d’âme que madame d’Alcy n’en avait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_309">[p. 309]</div> - -<h3>CXXVI</h3> - -<p>Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne -l’aurait dit, sans doute, personne... excepté -Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle -que vous ne pouvez crever avec vos poinçons! -Le regard d’Aloys accusait une passion profonde, -un enivrement formidable; mais son -sourire était railleur,—railleur de la raillerie -de Gœthe, quand il écrivait ses plus beaux vers.—Se -moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait, -en efforts et en désirs étouffés, dix ans de -sa vie auprès d’elle. Aimait-il ce cruel jeu? Y -aurait-il la volupté de la torture, comme il y a -la volupté de la volupté? Courageux jeune -homme! il avait riposté par un <i>Madame</i>, quand -elle l’avait appelé <i>Aloys</i>.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</div> - -<h3>CXXVII</h3> - -<p>«Malgré le charme d’une pareille causerie,—dit-il -en se levant, et il chancelait,—je -vous demanderai, madame, la permission de -me retirer.»—«Déjà!»—s’écria-t-elle, et -vraiment elle était émue; car il demeurait le -plus fort, et toutes ces petites mines—déperdition -de grimaces charmantes—aboutissaient -à un résultat négatif dont elle était intérieurement -humiliée.—«Il sera minuit tout à -l’heure,» dit Aloys en regardant la pendule. -Et il salua et sortit.—Si c’était là une fuite, -avouez, madame, que c’était celle d’un Numide! -Il sortit avec la satisfaction de l’orgueil d’un -homme, bâton noueux arraché aux chênes, et -sur lequel on s’appuie si noblement quand on -défaille: «Cette femme s’est offerte, et moi, -je n’en ai pas voulu!»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</div> - -<h3>CXXVIII</h3> - -<p>Oui! elle s’était offerte... pour se refuser -peut-être; mais elle s’était offerte (car il y a -certains manèges qui ont la signification de la -parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au -buste qui aiment à faire éprouver le supplice -de Tantale aux pauvres diables qui ont l’aberration -de les aimer.—Elle resta immobile, -quand il fut parti, ses yeux fixés sur la porte, -pendant qu’une larme—plus froide que du -poison—lui coula sur la joue encore animée: -larme de dépit, de vanité, de courroux, qui -sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la -bouche l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère -que Joséphine peut-être eût été guérie de la -douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on -pas que l’on guérit de la morsure du scorpion -en l’écrasant sur la blessure?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</div> - -<h3>CXXIX</h3> - -<p>Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante -que jamais chez madame de Dorff. Je crus -qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand -elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une -telle habitude qu’on ne pouvait rien en induire. -Elle lui parla avec une bienveillance plus marquée -que jamais. Elle montra enfin, pour cacher -ce qu’elle éprouvait, l’élasticité merveilleuse -que je lui avais toujours supposée: don céleste -qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et -dont elles devraient vous remercier tous les -soirs à genoux, ô mon Dieu!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</div> - -<h3>CXXX</h3> - -<p>Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous -remarquâmes que l’honorable M. d’Artinel ne -tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son -étoile eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie -(si jalousie il y avait dans une poitrine beaucoup -plus exposée, à ce qu’il semblait, à un -asthme) s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle -rassuré?... Mais il avait l’ineffable délicatesse -de la discrétion, et nous ne pouvons parler que -de nos observations personnelles.—«D’ailleurs,—disait-il -en relevant sa cravate gommée,—M. -de Synarose a de l’esprit, si l’on -veut, mais il le gâte par sa fatuité; et, tant -qu’à être fat, ceux de mon temps étaient beaucoup -plus dangereux.»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</div> - -<h3>CXXXI</h3> - -<p>Et après ce jugement, digne d’<ins id="cor_5" title="une">un</ins> homme -accoutumé à la jugerie, il se reposait majestueusement -en lui-même,—excepté quand -Joséphine était là. Alors, il faisait l’empressé -auprès d’elle avec la légèreté d’un vieux zéphyr; -de plus en plus, ses phrases se gonflaient de -larmes et s’interrompaient de soupirs. L’isolement -le tuait—c’était sûr—depuis la mort -de sa femme, et il sentait plus vivement que -jamais qu’avec une âme si pleine de sympathie -il avait été créé pour vivre à deux.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</div> - -<h3>CXXXII</h3> - -<p>Et puis il fallait une tutrice à ses filles,—une -espèce de mère qui leur apprendrait à se -tenir droites et leur ferait un choix de romans. -Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, -époque difficile à traverser. Un amant -pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il fallait -nécessairement leur apprendre quelle mine -doivent faire des filles bien élevées à la première -déclaration.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</div> - -<h3>CXXXIII</h3> - -<p>Et toutes ces considérations, sans nul doute, -irritaient le goût déjà très vif que M. d’Artinel -ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait -de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient -au point de ne lui préférer personne. -Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin -d’Artinel s’approchait d’un second mariage, -en proportion de ce qu’il regrettait le -premier.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_317">[p. 317]</div> - -<h3>CXXXIV</h3> - -<p>Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez -madame de Dorff. Elle demeurait rue de Castiglione, -et je m’en revenais tout songeant -comme un joueur en perte,—car j’avais joué -et perdu,—par la rue de Rivoli. Il faisait un -clair de lune d’une grande amabilité pour les -tuteurs, les maris, les voleurs et les poètes, et -autres personnages intéressés par état à l’observation -nocturne. C’était une nuit transparente -et sonore, quoique silencieuse,—la -doublure de celle de la veille.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_318">[p. 318]</div> - -<h3>CXXXV</h3> - -<p>«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» -me dis-je, en braquant ma lorgnette -sur une espèce de corps épais suspendu entre -le ciel et le pavé. Je regardai mieux,—je regardai -encore.—Une femme se penchait -timidement sur la rampe du balcon, et dessinait -la plus gracieuse courbe sur l’azur du ciel.—Ce -n’était pas la scène charmante de l’adieu, -à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, -ô Shakespeare! mais plutôt celle qui dut -la précéder. Et franchement, illusion ou perspective -favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! -était aussi jolie que ta Juliette.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_319">[p. 319]</div> - -<h3>CXXXVI</h3> - -<p>Ta Juliette!—Cet amour de mes premiers -rêves,—cette créature suave et pourtant terrestre, -passionnée comme nous dans un corps -plus divin qu’une âme,—pauvre enfant timide -et hardie!—vêtue seulement des jasmins du -balcon, au milieu desquels elle apparaissait -dans une nudité plus chaste que celle du ciel -sans ses nuages, que celle de l’Aurore qui -commence à poindre; car l’Aurore se sait nue -et rougit... et Juliette l’avait oublié.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</div> - -<h3>CXXXVII</h3> - -<p>Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon -grand Shakespeare! ou en était-ce une parodie -cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous, -M. Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort -bien avec votre dos un peu arrondi;—mais -Platon avait les épaules hautes, et qui n’est -pas, d’ailleurs, un peu bossu?... En montant -la poétique échelle de soie verte, vous étiez -précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de -grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi -perché dans les airs! Ah! pauvres mortels que -nous sommes, ayons donc cinquante ans passés -et allons juger, après cela!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</div> - -<h3>CXXXVIII</h3> - -<p>Et il arriva au balcon sans encombre.—Or,—je -dois l’avouer ici, madame,—je n’entendis -et je ne vis rien de ce qui dut suivre.—La -porte vitrée se referma sur l’heureux -couple... et la lune alla toujours son train dans -le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette lune -impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour -regarder cette scène singulière, je fis comme -elle, j’allai me coucher.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</div> - -<h3>CXXXIX</h3> - -<p>Le reste... est un impénétrable mystère -scellé des sept sceaux de l’Éternel. Mon histoire -pourrait, madame, finir à cette porte vitrée; -elle y gagnerait un vague poétique qui lui -siérait, une immatérielle auréole!—Mais je -déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs -réticences. Je les hais pour bien des raisons... -mais surtout parce qu’ils nous gâtent la vie de -telle sorte qu’elle ne ressemble plus, pour -nous, qu’à une courtisane, quand notre premier -amour s’est envolé.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</div> - -<h3>CXL</h3> - -<p>Je ne finirai donc point mon histoire en -poète. Non! madame, mais je vous ferai boire -plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La -lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel -et de Joséphine, qui eut lieu, peu de jours -après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, -sous son voile de mariée, la pudeur heureuse, -et devenant madame d’Artinel. Ce fut un fort -joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre -à l’honorable et délicat M. Baudouin -d’Artinel qu’il fallait une réparation éclatante, -officielle, au tort qu’un entraînement de cœur -et une scène de balcon espagnole avaient causé -à sa réputation, ce bien qu’elle préférait à tout, -après lui, toutefois.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</div> - -<h3>CXLI</h3> - -<p>Et cela, dit d’une voix <i>pleine de larmes</i>, d’une -voix de première représentation, n’avait pas -manqué d’émotionner l’âme du sensible conseiller... -D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence -qu’elle avouait, et qu’elle lui avait -prouvée d’une façon si romanesque. A tout -prendre, c’était un homme d’une généreuse -nature, et une femme compromise par lui, -chose bien rare maintenant (non les femmes -compromises, mais la manière d’agir avec elles -de M. Baudouin d’Artinel), lui semblait un -objet sacré. Enfin elle lui avait toujours plu... -et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous -ses motifs d’être le plus heureux des hommes, -il le devint en l’épousant.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</div> - -<h3>CXLII</h3> - -<p>Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite -église de l’Assomption était pleine,—cette -ravissante église qui exprime la vérité dans l’art -avec tant d’éloquence, et qui, par cela même, -était, ma foi! bien digne de recouvrir la vérité -des sentiments que Joséphine exprimait alors. -Elle était un peu embarrassée... mais une -nuance d’embarras ne messied à personne un -pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de -joue écarlate qu’elle avait toujours quand elle -parlait chez madame de Dorff,—mais il est -vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme -l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait -aperçu dans la chapelle, et qui, lui, avait perdu -de son habituelle pâleur; car il avait envoyé -promener sa gastrite, qui peut-être n’y était -point allée, et il était rentré dans la vie—mais -qui peut dire qu’il en était jamais sorti?—par -les déjeuners de homard, largement -arrosés de bordeaux.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</div> - -<h3>CXLIII</h3> - -<p>Il était rentré dans cette vie que dédaignent -les spiritualistes de notre âge et ces femmes -d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert, -mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux -qui croient que le mépris de la sensation est -un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, -l’immortel esprit, il trouvait que se griser était -une agréable chose quand le cœur faisait par -trop mal.</p> - -<p>Même au plus fort de son impénétrable -amour pour Joséphine, il hantait le café Anglais. -Je l’y avais vu souvent, brisé par ces -crises muettes des grands cœurs,—combats -de taureaux invisibles,—soulever son esprit -avec son verre et y chercher l’oubli, entre -l’Ivresse et l’Ironie,—deux rieuses bien tristes, -nées, la même nuit, du Désespoir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</div> - -<h3>CXLIV</h3> - -<p>La veille du mariage de Joséphine, la chronique -disait—mais qui peut croire à la chronique?—qu’on -l’y avait vu souper tête à tête -avec une femme qui n’était pas madame d’Alcy. -Madame d’Alcy était un ange à qui tout souper -devait naturellement faire horreur; car au dessert -une femme est vraie, et, pour des pudeurs -comme Joséphine, être vrai, c’est presque être -nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait -déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur -le matin même, et, le soir, fait toutes les -chatteries en usage chez les belles-mères d’un -jour avec les petites d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_328">[p. 328]</div> - -<h3>CXLV</h3> - -<p>Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui -diable était-ce, en ce cas?... La chronique ajoutait—mais -la chronique est si menteuse!—que -le partner femelle d’Aloys, à ce souper au -moins bizarre, ne rappelait en rien madame -d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum -de vertu aristocratique: ce n’était pas un -ange du même ciel. C’était un être inférieur,—malheureusement -charmant,—digne du -mépris de toutes les femmes; une espèce de -tigresse... pour l’appétit seulement, qui mangeait -à belles dents de nacre, et qui, le corset -plein du marbre brûlant de la jeunesse, se -trouvait assez peu sylphide pour préférer un -verre de champagne à de la rosée dans des -fleurs! Ne croyons pas à la chronique, madame. -Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais -pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, -donné avant le dernier soupir de l’amour; -mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys -avait le lendemain, à l’Assomption, toute la -gravité de circonstance, c’est-à-dire—qu’il -était fort gai.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</div> - -<h3>CXLVI</h3> - -<p>Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et -irréprochable. Il avait la tenue d’usage: il portait -un magnifique habit bleu, le second habit -de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis -son premier mariage; car il faut se marier en -bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. -En cela nous différons des Orientaux, pour qui -le bleu est un signe de deuil. Eux, ils le portent -quand ils pleurent, et nous lorsque nous nous -marions;—ce qui prouve, disent les philosophes, -l’unité de l’esprit humain.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</div> - -<h3>CXLVII</h3> - -<p>Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi -acheté la bague de rigueur,—cette bague -qu’on appelle si singulièrement une <i>alliance</i>, et -qui n’est que le premier anneau de la chaîne -qui n’a pas de bout. Cette bague était un vrai -chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel -et de Joséphine y étaient mêlés à des dates -mystérieuses, si bien que le diable lui-même -ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle d’or -fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, -qui regardait fort attentivement la symbolique -cérémonie, se pencha vers moi et me dit: -«Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</div> - -<h3>CXLVIII</h3> - -<p>«Est-il fou?—pensai-je—ou bien l’amour, -si riche en développements inattendus, -l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» -Mais il ne remarqua point mon étonnement, -ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. «La bague -d’Annibal—poursuivit-il—avait une pierre, -et sous cette pierre, il y avait une goutte de -poison. C’est avec cette goutte de poison que -se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans -pierre qui renferment un poison plus subtil que -celui d’Annibal; car c’est un poison invisible. -Seulement—ajouta-t-il avec une gaieté parfaite—ce -poison-là ne tue pas les grands -hommes, mais une petite chose: il tue l’amour.»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</div> - -<h3>CXLIX</h3> - -<p>«Je vous en fais mon compliment,» lui -dis-je.—Il vit que je l’avais compris, et il ne -repoussa point le compliment.—«Oui! vous -avez raison,—repris-je;—nous avons tous -nos <i>bagues d’Annibal</i> dans la vie; mais ce qu’il -y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui -nous empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts -que nous les portons...»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</div> - -<h3>CL</h3> - -<p>Joséphine eut donc, madame, une position -dans le monde,—plus un mari et trois belles -jeunes filles, douces comme les moutons de -madame Deshoulières, à tourmenter,—ce qui -est, il faut bien l’avouer, un agréable passe-temps -lorsqu’on s’ennuie.—Reste d’habitude -ou manière d’être aimable avec son mari, elle -parle toujours de vertu avec la même abondance, -et personne ne lui connaît d’amant encore.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</div> - -<h3>CLI</h3> - -<p>Je parierais qu’elle n’en aura pas.—Cependant, -avec les jeunes femmes qui ont des maris -ou des amants jeunes comme elles, elle avoue -qu’elle n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, -et qu’elle l’a épousé par pitié.—Regretterait-elle -Aloys?... J’oubliais de vous dire, -madame, qu’Aloys alla à son bal de noces -comme il était allé à sa messe de mariage, et -qu’il lui demanda l’honneur de la première -contredanse, puisque M. d’Artinel ne dansait -pas.—Ce jour-là, il avait sans doute avalé le -crapaud que Champfort conseille—pour être -un homme du monde—d’avaler tous les matins -avant de sortir de chez soi.</p> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_334.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_335"> - -<div class="figcenter"> -<img id="toc" class="bnd" src="images/im_335.jpg" alt="" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - -<hr class="hr5" /> - -<table summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdc1" colspan="3"><i>L’AMOUR IMPOSSIBLE</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2">Dédicace</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2">Préface</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="3">PREMIÈRE PARTIE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" style="width: 2em;">I.</td> - <td class="tdl">Une Marquise au <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">II.</td> - <td class="tdl">La première entrevue</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">III.</td> - <td class="tdl">Maulévrier</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_36">36</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">IV.</td> - <td class="tdl">Le portrait</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">V.</td> - <td class="tdl">L’aveu</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">VI.</td> - <td class="tdl">Les dernières coquetteries</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">VII.</td> - <td class="tdl">L’intimité</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span> - DEUXIÈME PARTIE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">I.</td> - <td class="tdl">La Comtesse d’Anglure</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_89">89</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">II.</td> - <td class="tdl">Patte de velours</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">III.</td> - <td class="tdl">Les fausses confidences</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">IV.</td> - <td class="tdl">Le fond de l’abîme</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">V.</td> - <td class="tdl">Explication</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">VI.</td> - <td class="tdl">L’impénitence finale</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">VII.</td> - <td class="tdl">La vie</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_158">158</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc1" colspan="3"><i>LA BAGUE D’ANNIBAL</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2">La Bague d’Annibal</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td> -</tr> -</table> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_336.jpg" alt="" /> -</div> - -<hr style="width: 19em; margin: 2em auto 0 auto;" /> - -<p class="cent cs8">Paris.—Imp. A. <span class="smcap">Lemerre</span>, 6, rue des Bergers.—4-4514.</p> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="box" id="note"> - -<p class="ssrf">Au lecteur.</p> - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, -mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins -title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur -sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p> - -<p>La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.</p> - -</div> - -</div> - -<hr class="full" /> - -<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63634 ***</div> -</body> - -</html> - diff --git a/old/63634-h/images/couverture.jpg b/old/63634-h/images/couverture.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 20103e9..0000000 --- a/old/63634-h/images/couverture.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63634-h/images/cover.jpg b/old/63634-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index ccfeaa2..0000000 --- a/old/63634-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63634-h/images/im_005.jpg b/old/63634-h/images/im_005.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 0973107..0000000 --- a/old/63634-h/images/im_005.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63634-h/images/im_007.jpg b/old/63634-h/images/im_007.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 5089577..0000000 --- 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Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by -Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'Amour impossible / La bague d'Annibal - -Author: Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - -Release Date: November 4, 2020 [EBook #63634] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR IMPOSSIBLE/LA BAGUE D'ANNIBAL *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le - typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits. - - - - - ŒUVRES - DE - J. BARBEY D’AUREVILLY - - - - - ŒUVRES - - DE - - J. BARBEY D’AUREVILLY - - - _L’AMOUR IMPOSSIBLE_ - - _LA BAGUE D’ANNIBAL_ - - - [Logo: FAC ET SPERA — AL] - - - PARIS - ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR - 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33 - - - - - L’AMOUR IMPOSSIBLE - - CHRONIQUE PARISIENNE - - - Il ne s’agit point de ce qui est beau - et amusant, mais tout simplement de - ce qui est. - - - - -_A Madame la Marquise Armance D... V..._ - - - MADAME, - -Je mets ce petit livre à vos pieds, et, fort heureusement, c’est une -bonne place, car probablement il y restera. Les exigences dramatiques -de notre temps préparent mal le succès d’un livre aussi simple que -celui-ci. Il n’a pas l’ombre d’une prétention littéraire, et vous -n’êtes point une Philaminte: j’ai donc cru pouvoir vous le dédier. Ce -ne serait qu’un conte bleu écrit pour vous distraire, si ce n’était pas -une histoire tracée pour vous faire ressouvenir. - -Dans un pays et dans un monde où la science, si elle est habile, doit -tenir tout entière sur une carte de visite (le mot est de Richter), -j’ai pensé qu’on devait offrir à l’une des femmes les plus spirituelles -et les plus aimables de ce monde et de ce pays quelques légères -observations de salon, écrites sur le dos de l’éventail à travers -lequel elle en a fait tant d’autres qui valaient bien mieux, et qu’elle -n’a pas voulu me dicter. - - Agréez, Madame, etc., - - J. B. D’A. - - - - -[Bandeau] - - -PRÉFACE - - -_Le livre que voici fut publié en 184... C’était un début, et -on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et de goût horriblement -aristocratique, cherchait encore la vie dans les classes de la société -qui évidemment ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir -établir la scène de plusieurs romans, passionnés et profonds, qu’il -rêvait alors; et cette illusion de romans impossibles produisit_ -L’Amour impossible. _Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire -de l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or l’âme et la -vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs jonquilles de l’époque -où se passe l’action, sans action, de ce livre auquel un critique -bienveillant faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:_ «une -tragédie de boudoir». - -L’Amour impossible _est à peine un roman, c’est une chronique, et -la dédicace qu’on y a laissée atteste sa réalité. C’est l’histoire -d’une de ces femmes comme les classes élégantes et oisives--le_ -high life _d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait même plus -se prononcer--nous en ont tant offert le modèle depuis 1839 jusqu’à -1848. A cette époque, si on se le rappelle, les femmes les plus -jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement les -plus parfaites, se vantaient de leur froideur, comme de vieux fats se -vantent d’être blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites, -elles jouaient, les unes à l’ange, les autres au démon, mais toutes, -anges ou démons, prétendaient avoir horreur de l’émotion, cette chose -vulgaire, et apportaient intrépidement pour preuve de leur distinction -personnelle et sociale, d’être inaptes à l’amour et au bonheur qu’il -donne... C’était inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations -sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait_ Lélia,--_ce roman -qui s’en ira, s’il n’est déjà parti, où s’en sont allés l’_Astrée _et -la_ Clélie, _et où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors -de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités des sociétés sans -énergie,--fortes seulement en affectations._ - -L’Amour impossible, _qui malheureusement est un livre de cette -farine-là, n’a donc guères aujourd’hui pour tout mérite qu’une valeur -archéologique. C’est le mot si connu, mais retourné et moins joyeux, de -l’ivrogne de la Caricature: «Voilà comme je serai dimanche.»--Voilà, -nous! comme nous_ étions... _dimanche_ dernier,--_et vraiment nous -n’étions pas beaux! Les personnages de_ L’Amour impossible _traduisent -assez fidèlement les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne -s’en doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement supérieurs. -L’auteur, alors, n’avait pas assez vécu pour se détacher d’eux par -l’ironie. Toute duperie est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens -sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages au sérieux. -Au fond, ils n’étaient que deux monstres moraux, et deux monstres -par impuissance,--les plus laids de tous, car qui est puissant n’est -monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les peignait, écrivait -de la même main la vie de_ Brummell, _a, depuis, furieusement changé -son champ d’observation romanesque et historique. Il a quitté, pour -n’y plus revenir, ce monde des marquises de Gesvres et des Raimbaud -de Maulévrier, où non seulement l’_amour _est_ impossible, _mais le -roman! mais la tragédie! et même la comédie bien plus triste encore!... -En réimprimant ce livre oublié, il n’a voulu que poser une date de sa -vie littéraire, si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà -tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon marché. Il n’a plus -d’intérêt pour l’espèce d’impressions, de sentiments et de prétentions -que ce livre retrace, et la Critique, en prenant la peine de dire le -peu que tout cela vaut, ne lui apprendra rien. Il le sait._ - - J. B. D’A. - - - - -[Bandeau] - - -L’AMOUR IMPOSSIBLE - - -_PREMIÈRE PARTIE_ - - -I - -UNE MARQUISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE - - -Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, où elle n’avait -fait qu’apparaître, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque -aussitôt chez elle. Tout le temps qu’elle était restée au spectacle, -elle avait, ou n’avait pas, écouté cette musique, amour banal des gens -affectés, avec un air passablement ostrogoth, roulée qu’elle était -dans un mantelet de velours écarlate doublé de martre zibeline, parure -qui lui donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, très seyante -du reste au genre de beauté qu’elle avait. - -Elle jeta d’une main impatiente dans la coupe d’opale de la cheminée -les pierres verdâtres--deux simples aigues-marines--qu’elle portait -à ses oreilles; et, devant la glace qui lui renvoyait sa belle tête, -elle n’eut pas le sourire si doux pour elle-même que toutes les femmes -volent à leur amant; elle n’essaya pas quelque sournoise minauderie -pour le lendemain; elle n’aiguisa pas sur la glace polie une flèche de -plus pour son carquois. Il faut lui rendre cette justice: elle était -aussi naturelle qu’une femme, qui n’est pas bergère sur le versant des -Alpes, peut l’être dans une chambre parfaitement élégante, à trois pas -d’un lit de satin. - -Bérangère de Gesvres avait été une des femmes les plus belles du -siècle, et quoiqu’elle eût dépassé l’âge où les femmes sont réputées -vieilles dans cet implacable Paris qui pousse chaque chose si vite à sa -fin, on comprenait encore, en la regardant, tous les bonheurs et toutes -les folies. Elle était de cette race de femmes qui résistent au temps -mieux qu’aux hommes, ce qui est pour toutes la meilleure manière d’être -invincibles. Comme Mlle Georges, qu’elle n’égalait pas pour la divinité -du visage, mais dont elle approchait cependant, elle avait sauvé de -l’outrage fatal des années des traits d’une infrangible régularité; -seulement, plus heureuse que la grande tragédienne, elle ne voyait -point sa noble tête égarée sur un corps monstrueux, le sphinx charmant, -sévère, éternel, finissant en hippopotame. Le temps, qui l’avait jaunie -comme les marbres exposés à l’air, n’avait point autrement altéré -sa forme puissante. Cette forme offrait en Bérangère un tel mélange -de mollesse et de grandeur, c’était un hermaphrodisme si bien fondu -entre ce qui charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue et ce qui -enivre, que jamais l’art et ses incomparables fantaisies n’avaient -rien produit de pareil. Elle était fort grande, mais l’ampleur des -lignes disparaissait dans la grâce de leur courbure, dans la plénitude -et l’uberté des contours. Sa tête, soutenue par un cou d’une énergie -sculpturale, était couverte de cheveux châtain foncé, tantôt tombant à -flots crêpés très clair des deux côtés du visage, coiffure absurde avec -un visage comme le sien; tantôt tressés durement le long des joues, ce -qui commençait à merveilleusement aller à son genre de physionomie; ou -enfin partagés parfois en bandeaux, comme elle les avait ce soir-là, -avec une émeraude sur le front, ce qui était sa plus triomphante et -sa plus magnifique manière. Le front manquait d’élévation; il n’était -pas carré comme celui de Catherine II; mais sous sa forme toute -féminine, il y avait dans sa largeur d’une tempe à l’autre une force -d’intelligence supérieure. Les sourcils n’étaient pas fort marqués, ni -les yeux qu’ils couronnaient fort grands; mais ces sourcils étaient -d’une irréprochable netteté, et ces yeux avaient un éclat si profond -qu’ils paraissaient immenses à force de lumière, et que plus grands ils -eussent semblé durs. Les yeux étaient un trait caractéristique en Mme -de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient point de douceur, et restaient -perçants et froids. C’étaient les yeux d’un homme d’État de génie qui -comprendrait assez toutes choses pour n’avoir le dédain de rien. Quand -elle voulait--car le monde lui avait appris ce qu’il aime--les rendre -caressants et tendres, ils devenaient câlins et presque faux. Tout un -ordre de sentiments manquait à ce regard d’une flamme si noire, qui -n’était vraiment superbe que quand il était attentif. - -Mais partout ailleurs se retrouvait la femme, et même autour de -ces yeux virils apparaissait la trace meurtrie et changeante qui -suffirait à indiquer le sexe, si le sexe ne se trahissait ailleurs -dans d’adorables différences. En effet, la largeur des joues -voluptueusement arrondies, le contour un peu gras du menton, et les -morbidezzes caressantes de la bouche, tout contrastait avec l’étoile -fixe du regard. Pour les femmes qui cachent sous la délicatesse des -lignes des organes puissants et une vitalité profonde, il y a une -beauté tardive plus grande que les splendeurs lumineuses et roses de -la jeunesse. Mme de Gesvres était une de ces femmes, un de ces êtres -privilégiés et rares, une de ces impératrices de beauté qui meurent -impérialement dans la pourpre et debout. Comme Ariane, aimée par un -dieu, elle se couronnait des grappes dorées et pleines de son automne. -Au contour fuyant de la bouche, près des lèvres souriantes et humides, -à l’origine des plus aristocratiques oreilles qui aient jamais bu à -flots les flatteries et les adorations humaines, on voyait le duvet -savoureux qui ombre d’une teinte blonde les fruits mûrs, et qui donne -soif à regarder. Du front, l’ambre qui colorait cette peau, blanche et -mate autrefois, avait coulé jusqu’aux épaules, que Bérangère aimait à -faire sortir de l’échancrure d’une robe de velours noir, comme la lune -d’une mer orageuse. On eût dit que ce dos vaste et nu, qui renvoyait si -bien la lumière, avait brisé les liens impuissants du corsage; il se -balançait, avec une ondulation de serpent, sur des reins d’une cambrure -hardie, tandis qu’au-dessous des beautés enivrantes qui violaient, -par l’énergie de leur moulure, l’asile sacré de la robe flottante, se -perdait, dans les molles pesanteurs du velours, le reste de ce corps -divin. - -Ce soir-là, elle n’avait pas la physionomie de sa réputation. Elle -passait pour une damnée coquette,--damnée ou damnante, je ne sais trop -lequel des deux. Les hommes qui l’avaient aimée ou désirée--nuance -difficile à saisir dans les passions négligées de notre temps--la -donnaient, en manèges féminins et en grâces apprises, pour une habileté -de premier ordre. Comme, une fois sur la pente, on ne s’arrête plus, -on disait encore davantage; le mot coquetterie n’est que le _clair -de lune_ de l’autre mot qu’on employait. Du reste, que ce soit une -médisance ou une calomnie, une telle réputation n’est pas une croix -bien lourde quand on a affaire au scepticisme de la société parisienne, -et qu’on est jeune, spirituelle et jolie. Avec cela toute croix n’est -plus qu’une _jeannette_, et peut se porter légèrement. - -Mme de Gesvres portait la sienne sur de magnifiques épaules avec le -stoïcisme d’une beauté qui répond à tout. Elle avait été une des femmes -les plus à la mode de Paris. Avant le temps où l’on s’abdique, et où -le sceptre de la royauté des salons, frêle porte-bouquet en écaille, -passe à des mains plus jeunes, elle s’était éloignée d’un monde qu’elle -voyait toujours, mais par plus rares intervalles. Elle quittait -moins sa douillette de soie grise et ses pantoufles de velours, froc -et sandales de ces belles ermites de boudoir. On s’étonnait de ce -changement accompli dans la vie de l’étincelante marquise: on ne -se l’expliquait pas. Belle et coquette, si elle sentait sa beauté -décliner, si elle n’y croyait plus, pourquoi tant de coquetterie -encore? et si cette coquetterie était justifiée, pourquoi cet -éloignement du monde? Ah! sans doute, elle était coquette! mais elle -était plus que cette jolie chose qui nous plaît tant et qui nous désole. - -Elle sonna,--une grande fille, faite à peindre, l’air hardi et sournois -tout ensemble, et qu’elle appela Laurette, entra pour la déshabiller. -Mme de Gesvres avait pour habitude de ne jamais adresser la parole à -ses femmes de service. Elle évitait par là la glose d’antichambre sur -l’humeur de _Madame_. Elle tendit ses pieds à Laurette qui, un genou à -terre devant elle, se mit à délacer ses brodequins. Pendant ce temps, -Mme de Gesvres lisait une lettre qu’elle jeta sur la cheminée après -l’avoir lue et sans lui faire l’honneur de la froisser. - ---Qu’il vienne, puisqu’il y tient,--dit-elle.--Qu’est-ce que cela me -fait? Il ne m’ennuiera pas plus que tous les autres.--On le voit, ce -soir-là, l’ennui était le mal de Mme de Gesvres. Hélas! c’était son -mal de tous les jours. Non pas seulement cet ennui fatigué, nerveux, -assoupi, qui vient des autres, mais celui que certaines âmes portent en -elles-mêmes, comme une native infirmité. - -C’est qu’elle était justement de cette race d’âmes frappées dès -l’origine et dans lesquelles l’éducation, le monde, l’oisiveté -orientale des mœurs élégantes, tout avait entretenu et développé cette -disposition à l’ennui dont elle se sentait la victime. Si elle avait -eu quelque passion, des regrets affreux--car c’est à cela qu’aboutit -l’inanité des souvenirs--auraient du moins été une proie pour sa pensée -ou ses sentiments, deux choses si voisines dans les femmes! Mais de -passion, en avait-elle jamais eu, et quoiqu’elle le dît, pouvait-on la -croire? Quand elle affirmait, en montrant ses dents nacrées, qu’elle -avait aimé autrefois avec énergie et qu’elle avait horriblement -souffert, on ne pouvait s’empêcher de douter qu’il y eût eu jamais -quelque chose de violent dans un être si parfaitement calme, et -d’horrible dans un être si parfaitement beau. - -Et pourtant, oui! elle avait aimé. Au début de la vie, et peu de temps -après son mariage, la trahison d’un amant lui avait brisé le cœur. - -Un jour cet amant, dans un accès de fureur jalouse, lui brisa aussi -une de ces épaules qu’elle aimait à découvrir aux regards éperdus des -hommes. Dans la civilisation de la femme, une épaule cassée est plus -qu’un cœur brisé, sans nul doute. Mme de Gesvres ne voulut point revoir -son amant. - -Elle passa presque une année dans la solitude la plus complète. Son -mari traînait des velléités d’ambition à la suite de l’ambassadeur de -France à Saint-Pétersbourg. Il laissait à sa femme toute la liberté -dont jouit une veuve. Après son année de solitude, elle reparut plus -brillante que jamais. A la coquetterie d’instinct, elle ajouta la -coquetterie de réflexion. Le monde lui donna une foule d’amants qu’elle -ne prit pas. Il est vrai que le monde avait pour lui ces probabilités -et ces apparences qui décident de tout dans un procès criminel. Mais -quoi qu’il en pût être, le vieux juge fut dupé, et l’opinion publique -mystifiée. - -Comme toutes les femmes qui ont quelque distinction dans l’esprit et -cette froideur de sens, distinction non moindre et la prétention un peu -hautaine des vicomtesses de notre époque, Mme de Gesvres ne trouvait -plus les hommes bons que pour des commencements d’aventures dont les -dénoûments restaient bientôt impossibles. En vain l’imagination avait -dit _oui_; le bons sens fortifié par l’expérience répondait _non_ tout -haut et toujours. Ainsi la vie de cette femme avait-elle contracté dans -ses moindres actes une pureté fille de la sanité de l’esprit,--la seule -pureté qui puisse exister dans le monde de corruptions charmantes où -nous avons le bonheur de vivre. - -C’était là le beau côté de la marquise de Gesvres, mais elle -l’estimait sans doute beaucoup moins qu’il ne valait. On ne lui avait -jamais appris à se préoccuper de ce qu’il peut y avoir de moral et -d’élevé dans une situation ou dans une habitude de la pensée. Cet -intérêt profond et immatériel que certaines âmes orgueilleuses tirent -d’elles-mêmes lui avait toujours manqué; elle n’y songeait pas. Le seul -intérêt qu’elle comprît était plus vulgaire, mais aussi plus aimable -(aimable est un mot inventé par la vanité des autres), puisque cet -intérêt prenait sa source dans des sentiments partagés. - -Aussi faisait-elle bon marché de ce qui la rendait une noble créature -sous des apparences bien légères. Elle avait grand tort; mais vous -le lui auriez dit que l’indomptable enfant gâté qu’elle était vous -aurait regardé avec un air de scepticisme et de lutinerie, et vous -eût envoyé promener, vous et vos sublimes raisonnements. Elle croyait -tellement en elle-même, elle poussait la fatuité d’être belle jusqu’à -un tel vertige, qu’elle n’imaginait pas que cette expression de malice -triomphante et de moquerie pût faire tort à sa beauté même et former -une dissonance avec l’ensemble de ses traits sévères, réguliers, -harmonieux. - -Et cependant ce culte de sa beauté n’était pas si grand qu’il lui -donnât les émotions que sa nature et son désir secret exigeaient. -Il lui aurait fallu un autre être à admirer et à aimer que celui -qu’elle rencontrait périodiquement chaque soir et chaque matin dans la -glace de son alcôve. Elle n’en convenait pas vis-à-vis d’elle-même, -car nos petits systèmes de fausseté à l’usage du monde nous suivent -beaucoup plus loin qu’on ne croit: ils adhèrent à la conscience et -s’introduiraient jusque dans nos prières à Dieu, si nous en faisions. -Peut-être est-ce aller trop loin, nonobstant, que de dire qu’elle ne -convenait pas de ce besoin d’affection tant de fois trompé déjà. Elle -le masquait plutôt. Elle se donnait les airs élégiaques de torche -fumante. Mais quoiqu’on pensât que le pied qui avait éteint et renversé -un pareil flambeau dût être celui d’un grand profane ou d’un grand -habile en fait de bonheur, on souriait d’incrédulité à ces discours sur -la consommation définitive de sa faculté d’aimer, car s’il est beaucoup -de femmes qui se prostitueront toujours en se donnant, vu la bassesse -ordinaire des amants favorisés et des hommes en général, il n’est pas -certain pour cela que les cœurs aimants soient radicalement corrigés -des mouvements généreux. Autrement, la première épreuve malheureuse -serait une garantie plus solide qu’elle n’a coutume de l’être en -réalité. - -Ces airs-là, du reste, n’étaient que des caprices en Mme de Gesvres; -ils n’entraient point dans son attitude ordinaire; mais, comme elle -était fort mobile, après avoir tourné le kaléidoscope de plusieurs -manières ils ne manquaient jamais d’arriver. Ils devenaient même -souvent le point de départ d’une théorie que beaucoup de femmes se -permettent, et qui restait théorie dans la bouche de Mme de Gesvres, à -cause justement de ces qualités précieuses que nous avons indiquées: la -froideur des sens et la hauteur de son esprit. Cette théorie, à l’usage -de tout ce qui est corrompu, ne va rien moins qu’à tuer la probité dans -les sentiments les plus beaux et les relations les plus chères. C’est -une déclaration d’indépendance,--ou plutôt une vraie déclaration de -brigandage. Parce que l’on a été malheureuse une fois, parce qu’on a -fait un choix indigne, on se croit hors du droit commun en amour. On se -promet de la vengeance en masse, envers et contre tous. On mâche ses -balles; on empoisonne ses flèches et ses puits. C’est de la justice sur -une grande échelle, c’est du talion élargi. Mais, comme l’on proclame -bien haut ce qui serait peut-être dangereux si on voulait garder le -silence, on donne du cœur à l’ennemi en lui annonçant le fil de l’épée. -Quand Mme de Gesvres parlait des tourments qu’on devait infliger aux -hommes, et qu’elle paraissait résolue à leur en prodiguer sans compter, -n’allumait-elle pas elle-même le phare sur l’écueil? - -Ainsi elle avait le langage de la corruption et elle n’était pas -corrompue, et l’ennui renforçait encore ce langage, auquel le monde se -prenait avec son génie d’observation ordinaire. Elle répétait qu’_il -fallait tout faire, si tout amusait_; principe fécond en nombreuses -conséquences et dont, cynique de bonne compagnie, elle entrevoyait fort -bien la portée. Seulement, si l’on eût invoqué le principe en son nom, -si l’on se fût réclamé contre elle de la bravoure de sa parole, elle -aurait mis bien vite sa fierté à couvert sous l’interrogation assez -embarrassante: «Vous ai-je dit, monsieur, que cela m’amusât?» - -Laurette s’en était allée après avoir mis aux pieds de sa belle -maîtresse les molles pantoufles, nourrices de la rêverie. Elle l’avait -déshabillée pendant le temps que j’ai essayé de faire connaître un peu -en gros et rapidement le caractère qui doit donner la vie à ce récit. -Mme de Gesvres restait assise sur un espèce de divan très bas. Elle -avait repris la lettre jetée par elle dans la coupe irisée où elle -avait déposé les aigues-marines de ses oreilles. Elle se mit à relire -nonchalamment cette lettre si vite parcourue et qui disait: - - - «Madame, - - «Une de vos amies, Mme d’Anglure, a eu la bonté de vous parler de - moi quelquefois. Je n’ose croire à un intérêt qui me flatterait - trop, ne fût-il que la curiosité la plus simple. Mais vous avez - eu la grâce de dire à Mme d’Anglure qu’elle pouvait m’amener à - vos pieds. Ce n’est pas là précisément le mot que vous avez dit; - mais c’est ma pensée. Retournerez-vous contre moi l’absence de - Mme d’Anglure, qui ne doit revenir à Paris qu’au commencement du - printemps, et ne me permettrez-vous pas, madame, de me présenter - seul chez vous? - - «Agréez, madame, etc., - - «R. DE MAULÉVRIER» - - -C’était, comme l’on voit, un billet fort simple pour demander une chose -plus simple encore: le droit de se présenter et la faveur d’être reçu, -ce qu’il y a au monde de plus officiel dans nos mœurs. - -Le billet avait raison quand il disait que Mme de Gesvres avait -exprimé à Mme d’Anglure le désir de voir chez elle M. de Maulévrier. -Il avait tort quand il ajoutait _qu’il n’oserait croire_ et toute la -sournoiserie de modestie hypocrite qui suivait. Personne n’était moins -modeste que M. de Maulévrier, et il osait très bien croire à l’intérêt -qui devait le flatter le plus. - -Il faut bien dire, car c’est la vérité, que M. de Maulévrier était -l’amant de Mme d’Anglure, et que celle-ci, liée avec la marquise de -Gesvres, lui avait raconté dans des confidences intimement ennuyeuses -pour l’amie chargée du rôle d’écouter, tous ses impertinents bonheurs. -Jeune, expansive, enthousiaste, Mme d’Anglure avait fait de Mme de -Gesvres le témoin de bien des folles larmes. Comme Mme de Gesvres -allait peu dans le monde et que M. de Maulévrier était fort blasé -sur les plaisirs qu’on y goûte, il n’était pas étonnant qu’ils ne s’y -fussent jamais rencontrés. D’un autre côté, dans le temps du _règne_ de -Mme de Gesvres, M. de Maulévrier ne vivait point à Paris. - -Une chose qui prouve admirablement en faveur de notre société actuelle, -c’est qu’autant on se perd corps et âme dans le mariage, autant on -reste à la surface du monde au sein de l’amour le plus profond et le -plus vrai. Un homme gagne cent pour cent aux yeux de toutes les femmes -quand il passe pour avoir cette rareté grande, une véritable passion -dans le cœur. C’est une distinction inappréciable, une décoration qui -sied à l’air du visage; cela _fait bien_, comme diraient des femmes -de l’ordre de la Toison d’or sur une cravate de velours noir. Malgré -la démocratie qui nous emporte, la Toison d’or aura encore pendant -longtemps un très grand charme de parure; mais quand on ne l’a pas à -s’étaler sur la poitrine, un attachement très avoué pour une femme en -particulier pose merveilleusement auprès des autres. - -Et en sa qualité de femme, la marquise de Gesvres subissait cela comme -les moins distinguées de son espèce. Aussi, plus d’une fois avait-elle -demandé des détails à Mme d’Anglure sur la _grande passion_ de M. de -Maulévrier. Le diable sait seul probablement ce qui se passait dans sa -tête pendant que Mme d’Anglure répondait longuement à ses questions. Il -y avait peut-être le singulier intérêt qui s’attache pour toute femme -à un amour qui n’est pas pour elle; peut-être aussi un peu de malice, -car Mme d’Anglure paraissait un peu sotte à sa tendre amie, et celle-ci -s’était étonnée plus d’une fois qu’une pareille femme eût pu fixer un -homme du mérite de M. de Maulévrier. - -En effet, M. de Maulévrier avait un mérite incontesté dans le monde; -il y jouissait d’une réputation superbe d’homme d’esprit qui, comme -la Fortune, était venue s’asseoir à sa porte sans qu’il lui eût fait -la moindre avance. Son indolence était telle qu’on pouvait le voir -cinquante fois de suite et ne pas connaître, comme l’on dit, la couleur -de ses paroles. Eh bien! son silence lui réussissait. On le respectait -comme un serpent engourdi; il passait, à raison ou à tort peut-être, -mais enfin il passait pour un homme supérieur. - -Cette réputation était venue jusqu’à Mme de Gesvres. Aussi lui -semblait-il étrange que M. de Maulévrier eût eu la méprise d’un amour -sérieux pour Mme d’Anglure; comme si l’esprit était nécessaire pour se -faire aimer, quand on a des manières pleines d’élégance et un genre -de beauté très relevé et vraiment patricien! Ces avantages si nets, -Mme d’Anglure les possédait à un degré éminent; que lui fallait-il -davantage? Mme de Gesvres, qui jugeait un peu trop l’amour du point -de vue commun à toutes les relations de la vie, croyait bonnement que -l’esprit était la perle des dons que Dieu a répandus sur les femmes, et -le _Régent_ de leurs couronnes. Petit enfantillage égoïste, ordinaire -aux personnes spirituelles qui ont la modestie d’ignorer que tout -l’esprit du monde ou du diable ne vaut pas le plus léger mouvement -d’éventail quand il s’avise d’être gracieux. - -Et tout cela aurait dû, à ce qu’il semblait, donner à Mme de Gesvres -l’intérêt de la visite qu’elle attendait le lendemain. Mais sa pensée -était si lasse, la nuit l’affaissait tellement sur elle-même, qu’elle -était aussi déprise de tout que jamais en regardant sans voir le cachet -qui fermait la lettre de M. de Maulévrier. - -A quoi pensait-elle?--Elle ne pensait pas. Elle avait la torpeur de cet -ennui qui noyait sa vie. Nulle préoccupation n’influait sur sa manière -d’être. Nul pressentiment ne l’avertissait de la nouvelle ère que le -lendemain commencerait pour elle. Les pressentiments n’atteignent -jamais que les êtres chez qui l’imagination domine et le corps -languit. Or, Mme de Gesvres avait beaucoup trop d’esprit pour avoir de -l’imagination, et son corps ne languissait pas plus que les torses de -Rubens. - - - - -[Bandeau] - - -II - -LA PREMIÈRE ENTREVUE - - -Le lendemain, Mme de Gesvres alla au bois, malgré l’humidité déjà -froide des matinées d’octobre. En revenant de sa promenade, elle fit -quelques visites et rentra pour recevoir M. de Maulévrier. - -Celui-ci vint peu de temps avant l’heure où l’on dîne, et comme l’on -était en octobre et que, d’ailleurs, l’appartement de Mme de Gesvres -était drapé avec toutes les prétentions au mystère qu’ont tant de -femmes qui n’ont rien à cacher, ils se virent à peine, tout en se -parlant d’assez près. - -Ainsi ils commencèrent par où les autres finissent, car l’esprit est -la dernière chose que l’on montre dans ces premières rencontres qu’on -appelle _faire connaissance_, et l’air, la figure et la pose y sont -presque tout dès l’abord; le reste vient après, s’il y a un reste, -lequel, par parenthèse, n’est jamais accepté que sur le pied où l’air, -la figure et la pose l’annoncent: chose absurde, mais souveraine. - -La conversation fut ce qu’elle est toujours quand on se voit pour -la première fois. Cependant, comme ils étaient assez curieux de se -connaître l’un et l’autre, à cause de ce qu’ils avaient entendu dire -en bien ou en mal de leurs augustes personnes, ils montrèrent plus -d’entrain dans leur conversation qu’on n’était en droit d’en attendre -d’une femme ordinairement ennuyée et d’un homme ordinairement indolent. -Ils s’animèrent, ils firent feu de temps à autre avec la parole, et -enfin ils se _parurent_ réciproquement très spirituels. Vivant sous -l’empire de la civilisation parisienne, et n’étant plus ni l’un ni -l’autre au début de la vie (Mme de Gesvres avait trente-deux ans -et M. de Maulévrier vingt-sept), c’était la seule sensation qu’ils -devaient se donner. Ils ne pouvaient éprouver ces ridicules embarras -qui prédisposent à l’amour et qui constituent à la première entrevue le -douloureux bonheur d’être ensemble. - -Ils parlèrent fatalement de Mme d’Anglure, puisqu’elle était le nœud -de leur connaissance. Ils en parlèrent avec une sobriété et un goût -parfaits, comme l’on doit parler de son ami et de sa maîtresse dans un -monde où l’on est obligé de montrer l’indifférence la plus dégagée à -propos de ses meilleurs sentiments. Aux termes où ils en étaient, nulle -allusion à la liaison de Mme d’Anglure et de M. de Maulévrier n’était -possible entre gens de si bonne compagnie. Qui des deux se la serait -permise fût tombé dans le mépris de l’autre immédiatement. - -Cette réception presque dans la nuit, grâce à l’heure avancée d’un jour -d’octobre et aux obscurités de l’appartement, impatientait un peu M. -de Maulévrier. Il y avait bien du feu dans la cheminée, mais c’était -un brasier dont la lueur ne remontait pas jusqu’au visage de Mme de -Gesvres, et dont le reflet mourait sur des pieds irréprochables dans -leur svelte forme, mais pleins de puissance, et qui s’appuyaient avec -plus d’aplomb que de légèreté sur un coussin de velours. - -Laurette fit cesser toutes les impatiences intérieures de M. de -Maulévrier. Elle apporta une petite lampe d’albâtre qui déversait -une de ces fausses et charmantes lumières comme le génie du mal, le -diable en personne, a dû en inventer pour l’usage des femmes qui font -ses affaires dans ce monde; car tout ce qui est mensonge leur va à -merveille, et cette lumière est une flatterie. - -Le coup d’œil de part et d’autre fut aussi assuré que rapide. - ---Je vous connaissais, monsieur,--dit Mme de Gesvres. - ---Et moi aussi, madame, je vous connaissais,--répondit M. de Maulévrier. - -Ils s’étaient vus, la veille, aux Italiens. M. de Maulévrier, qui était -seul dans sa loge, n’avait pu demander à personne quelle était cette -femme enveloppée dans sa pelisse pourpre avec un air si antidilettante, -et Mme de Gesvres avait très bien remarqué l’élégance d’un homme dont -la physionomie indifférente avait l’air que nous pourrions supposer aux -paresseuses divinités de Lucrèce. - -Mais l’attention de Mme de Gesvres pour un homme dont les regards -obstinément fixés sur elle devaient avoir le velouté d’un hommage, ne -dura que quelques instants. Gâtée par les prosternements des hommes, -objet des plus ardentes contemplations, cible ajustée par toutes les -lorgnettes, Mme de Gesvres se détourna bientôt de cet homme de plus qui -probablement l’admirait. Comme ce soir-là était un de ses plus cruels -moments d’ennui, elle sortit bien avant la fin du spectacle, et ne se -douta point que la lettre qui lui fut remise en descendant de voiture -fût précisément du seul être qui dans la soirée l’eût fait sortir, pour -une minute, de ses anéantissements. - -Par un hasard unique dans les annales de Mme de Gesvres, la seconde -impression que lui causa M. de Maulévrier fut dans le même sens que la -première. Comme l’on dit dans le monde, avec une élégance positive et -un peu abstraite, elle le _trouva bien_; toutes les plus passionnées -admirations venant expirer à ce mot suprême, les colonnes d’Hercule de -l’éloge dans l’appréciation des gens bien appris. - -Quant à elle, il était évident qu’elle était moins belle aux yeux de -M. de Maulévrier, vêtue de gris comme elle l’était alors et avec un -bonnet,--charmant pour qui n’eût été que jolie,--que la veille, les -cheveux plaqués aux tempes, l’émeraude flamboyante au front, et ses -larges flancs respirant puissamment dans la peau de bête fauve qui -doublait sa mante écarlate. Il y avait entre cette espèce de panthère -étalée dans la cage d’une loge au Théâtre-Italien et la Parisienne -sédentaire, assise près du foyer, sur sa causeuse, une différence -immense, infranchissable,--celle du rose pâle de ses gorgères. - -Mais quelles que fussent leurs impressions à tous les deux, ils ne s’en -cachèrent pas plus qu’ils ne s’en communiquèrent le secret. Ils ne -pouvaient encore se mentir l’un à l’autre, privilège d’une connaissance -plus étroite et d’une intimité plus grande. Seulement, ils mentirent -à Mme d’Anglure en lui écrivant leur opinion l’un sur l’autre, M. -de Maulévrier dans la soirée de cette première entrevue, et Mme de -Gesvres huit jours après, comme si c’était en elle paresse pleine -d’indifférence, mensonge de plus! - -Voici quelques-uns des mensonges de M. de Maulévrier: - -«Vous m’avez quelquefois reproché, ma chère Caroline, la prétention au -coup d’œil d’aigle et à la vérité de la première impression. Une fois -de plus, une fois encore, je vais vous donner des armes contre moi. -Vous grondez si bien et d’une voix si douce, que je désire beaucoup -plus vos gronderies que je ne les crains. Je sors de chez Mme de -Gesvres. Je viens de voir cette fière beauté si renommée, et qui tout -crûment me déplairait si elle n’était pas votre amie. - -«Hier, je l’avais aperçue aux Italiens, sans me douter que ce fût -elle. De loin, aux lumières, elle produit un effet assez imposant, -mais de près et de plain-pied on s’arrange peu de tout ce grandiose. -Franchement, quand on n’est pas impératrice de Russie et qu’on n’a -pas empoisonné son mari, il ne sied pas en Europe d’avoir un genre de -beauté comme celui-là. - -«Mme de Gesvres, qui n’est qu’une des femmes les plus élégantes de -Paris et qui n’a jamais empoisonné de mari, car à quoi bon dans nos -mœurs actuelles? est une coquette éblouie et gâtée par les éloges, les -admirations, les fausses amitiés et les faux amours, et qui n’entend -pas plus les intérêts de sa beauté que s’il n’y avait pas de glace -sur la cheminée et d’instinct de femme dans son cœur. Je l’ai trouvée -mise comme vous auriez pu l’être, ma chère belle, vous d’une beauté -si molle et si pure! Comme vous, elle ose bien fermer à demi ces yeux -qui ne sont pas trop grands, je vous jure, et qui, je crois, sont -aisément durs. Mais ce qui est en vous abandon et charme n’est en elle -que chatterie et perpétuels artifices. Elle travaille immensément son -sourire, mais elle ferait bien mieux de l’attendre que de l’appeler. - -«Rien dans ce que je lui ai entendu dire ne justifie la réputation de -personne d’esprit qu’on lui a faite. D’ailleurs, l’esprit d’une femme -est tout ce qui semble l’expression de son âme, et si Mme de Gesvres -a de l’âme (car vous la dites bonne, compatissante, dévouée), rien -n’en passe à travers sa beauté opaque qui n’étincelle jamais que du -feu d’une plaisanterie, ou du désir de paraître plus grande qu’elle ne -l’est en réalité, etc., etc.» - -C’est ainsi que M. de Maulévrier rendait compte à la charmante petite -d’Anglure de sa visite à Mme de Gesvres. Le jugement qu’il venait -d’écrire, quoique vrai en plusieurs endroits, et en se tenant aux -surfaces d’une nature féminine qui ne manquait pourtant pas d’une -certaine profondeur, ce jugement était complètement faux d’après les -sensations de celui qui l’avait écrit. La beauté de Mme de Gesvres, -si critiquée, l’avait au fond trouvé très sensible, et ni la robe -inharmonieuse de soie gris de perle, d’une teinte trop indécise et trop -pâle, ni ces rubans roses, noués sous ce menton qui avait la matidité -du marbre et l’idéalité du ciseau grec, ni ces sourires bassement -mendiants de coquette, ni ces regards mi-clos à dessein et voluptueux -à froid, n’avaient empêché M. de Maulévrier de regarder Mme de -Gesvres comme la plus belle créature qu’il eût jamais vue, et la plus -_tentatrice_ pour son imagination blasée d’homme du monde et ses sens -expérimentés de vingt-sept ans. - -Il est vrai que depuis quatre immenses mois il était lassé de cette -beauté de camélia élancé, mol et pur, que Mme d’Anglure possédait à -un degré si éminent; de toute cette jeunesse virginale encore, malgré -deux années d’un mariage consommé seulement, à ce qu’il semblait, dans -l’écartèlement de deux écussons sur la portière d’une voiture; de -toutes ces fragilités d’albâtre, de toutes ces délicatesses infinies -qui faisaient de Mme d’Anglure une friandise si recherchée par les -sybarites intellectuels de l’amour moderne. Et ce n’est pas tout -encore: il était fatigué aussi de l’imperturbable tendresse qu’on lui -montrait, et de cette bêtise pleine de charme qu’aimaient Rivarol et -Talleyrand et qui est le majorat des femmes tendres. Ces dispositions, -que lui seul appréciait, furent peut-être la cause de son admiration -spontanée pour Mme de Gesvres. Du moins cela la prépara-t-il. Le -monde reconnaissait à Mme de Gesvres beaucoup plus que cet esprit, le -seul exigible dans les femmes, et qu’elles ont en commun, quand elles -sont jolies, avec les pêches mûres et les roses mousse entr’ouvertes. -Or cette opinion du monde pouvait influer sur M. de Maulévrier, qui -n’était pas du tout un philosophe, et qui, dans ses fantaisies et ses -préférences, n’avait pas le mauvais goût héroïque de mépriser l’opinion. - -Quant à Mme de Gesvres, les mensonges qu’elle écrivit à son amie Mme -d’Anglure furent beaucoup plus courts, et par conséquent beaucoup plus -profonds que ceux de M. de Maulévrier. Si tout homme ment, dit le -sage, toute femme ment aussi, mais beaucoup mieux. Au lieu d’arranger -agréablement de petites faussetés en manière d’opinion, comme n’avait -pas manqué de faire M. de Maulévrier, Mme de Gesvres eut l’art de -glisser dans une lettre sur la façon de poser les volants et la forme -nouvelle des turbans de l’hiver, un: «A propos, ma chère, j’ai vu M. -de Maulévrier. Mon Dieu, comment est-il possible que vous vous soyez -compromise pour cet homme-là!» Il y avait dix-huit mois, en effet, que -Mme d’Anglure avait été jugée compromise par les soins qu’elle agréait -de M. de Maulévrier. La phrase de Mme de Gesvres le rappelait avec une -charmante cruauté de compatissance. Tout le génie de la femme respirait -dans ce repli épistolaire. C’était tout à la fois mensonge et perfidie, -masque et stylet. - -Cependant, comme M. de Maulévrier était en vacances de cavalier servant -par l’absence de Mme d’Anglure, il ne trouva rien de mieux à faire que -de retourner chez la marquise. Elle avait pris son air de reine pour -lui dire qu’elle était toujours chez elle à quatre heures. C’était de -tous les airs que sa mobile coquetterie et ses talents de comédienne -lui inspiraient, et qui semblaient plus nombreux et plus étonnants que -les merveilleuses robes de Peau d’Ane, celui qui allait le mieux à -son genre de physionomie, comme le rouge était la couleur qui seyait -le plus à son teint.--M. de Maulévrier, qui trouvait une nuance de -bassesse dans la courtoisie des hommes vis-à-vis des femmes, et que -Mme d’Anglure avait dressé au rôle de sultan, ne fut point blessé de -l’assurance avec laquelle on lui prescrivait presque de venir. Avec -ses idées sur la position des femmes au dix-neuvième siècle et les -habitudes de toute sa vie, cela ressemblait à de la prédestination. - - - - -[Bandeau] - - -III - -MAULÉVRIER - - -Le marquis Raimbaud de Maulévrier était un de ces élégants patriciens -comme il s’en détache quelquefois sur le fond commun de notre société -bourgeoise; mais tout patricien qu’il fût, c’était un homme d’une -raison trop affermie pour se méprendre aux tendances de son époque et -pour se faire le Don Quichotte d’un temps épuisé. Élevé par une famille -gardienne fidèle de bien des préjugés sur les classes auxquelles -écherra le pouvoir de l’avenir, il n’avait accepté aucune des illusions -qui font de quelques jeunes nobles de nos jours des oisifs frémissants -et superbes, ne voulant pas se mêler aux promiscuités de la mauvaise -compagnie. Ce mot lui-même sent l’illusion que M. de Maulévrier ne -partageait pas. C’est une épave d’une société naufragée, poussée par -le flot de l’habitude dans le langage du temps présent. Il ne peut -plus y avoir, en effet, de mauvaise compagnie pour une nation qui -a mis l’égalité dans son code, et qui trouvera peut-être un de ces -matins dans ses mœurs la nécessité du suffrage universel[A]. Cette -appréciation exacte et désintéressée des choses, qui aurait fait de M. -de Maulévrier un homme d’État si derrière cette appréciation il y avait -eu l’ambition qui l’applique et qui l’utilise, l’avait empêché de jouer -au pastiche, comme tous les pauvres jeunes gens ses contemporains. -C’était un dandy de son époque, et rien de plus. Seulement, pour -n’avoir été rien de plus, pour s’être arrêté à ce point juste dans -la réalité de son temps, pour n’avoir singé ni Byron, ni Alfieri, ni -Lovelace, ni Don Juan, ces physionomies devant lesquelles tout ce qui -en avait une la grima, pour avoir échappé au néo-christianisme, aux -préoccupations moyen-âge, et pour être demeuré dans l’insouciante -vérité ou le doute insouciant de sa nature, il avait fallu une certaine -force d’inertie rebelle aux entraînements du dehors, ou une raison -supérieure. Cette raison supérieure, M. de Maulévrier l’aura plus -tard sans nul doute, mais la coupe de ses vêtements était alors d’une -trop grande élégance pour que l’indolence de sa personne ne fît pas -la moitié de la puissance de sa raison. C’était comme le dernier -archevêque de Rohan, qui devint prêtre parce que sa femme était morte -pour avoir mis le feu à sa jupe, mais qui, à cause de la beauté même -des dentelles de son rochet d’archevêque, faisait un peu tort à la -magnifique réputation de son chagrin. - - [A] Elle l’y a trouvé. - -Au reste, s’il avait été préservé par les défauts et les qualités de -son esprit des imitations tourmentées d’une époque de perroquets et de -singes, M. de Maulévrier n’était ni plus vrai ni plus naturel qu’on -ne l’est ordinairement à Paris. A Paris, qui est vrai maintenant? Le -naturel n’est plus que la superstition de quelques femmes charmantes; -mais ces femmes charmantes mettent une nuance de rouge vers quarante -ans, et donnent tous les soirs sur leurs canapés dix démentis à leurs -principes religieux, en fait de naturel et de vérité. Seulement, comme -l’apprêt et la fausseté de M. de Maulévrier n’étaient ni l’apprêt ni -la fausseté des autres, il paraissait fort affecté à cette société -affectée qui lui reprochait sans cérémonie d’être fat, ce mot compromis -par les sots, mais que les gens d’esprit relèvent. Certes! si l’on -entend par fatuité une excellente et imperturbable bonne opinion de -soi-même qui faisait rarement l’hypocrite, M. de Maulévrier méritait -un peu ce nom terrible que les femmes appliquent d’une façon presque -imprécatoire à l’homme qui ne met pas toute sa gloire à les aimer, et -dont la vanité n’est pas la très humble servante de la leur. Cette -bonne opinion, quand on l’a, se montre surtout dans les relations du -monde avec les femmes, par l’emploi d’une politesse froide et réservée, -bien éloignée des câlineries et des vertèbres de serpent qu’il -fallait avoir autrefois, quand c’était un honneur de recevoir, comme -le maréchal de Bassompierre, six mille lettres d’amour écrites par -des mains différentes. Alors la fatuité consistait en une magnifique -impudence qui disait les choses haut et net, faisait la roue sous tous -les lustres, et gardait fièrement après rupture le portrait de toutes -ses maîtresses pour orner sa petite maison. Aujourd’hui, la fatuité -ne ressemble plus à tout cela; elle n’est plus de l’impertinence dans -le mot qu’on dit, mais dans le silence qu’on garde. Elle ne conquiert -plus; elle attend. Elle est nonchalante comme Cléopâtre. Elle ne -fait plus de sièges; elle en soutient. Dans notre temps, les hommes -véritablement fats et d’une certaine valeur de vanité sociale ne font -plus la moindre avance aux femmes, mais se renferment avec elles dans -un bégueulisme dégoûté et convenable tout ensemble, qui est du plus -majestueux effet. A cette heure, Richelieu ne se recommencerait pas -sans un immense ridicule. Les Richelieu de notre âge portent des -jupons: ils sont femmes. Si autrefois un homme ne se comptait que par -le nombre de femmes écrites sur sa liste, les femmes d’aujourd’hui ne -se comptent que par l’hécatombe de sots cotés en amoureux sur leurs -chastes albums, et c’est ainsi que d’un siècle à l’autre les rôles ont -été intervertis. - -Cette idée sur les femmes et leur destination actuelle appartenait à M. -de Maulévrier, et devait influer sur sa conduite. Jusque-là, du moins, -elle y avait influé. Comme les _coups de foudre_ n’existent pas pour -les fils de ceux qui ont vu la révolution française, M. de Maulévrier, -tout en retournant chez Mme de Gesvres, tout en s’imprégnant de plus en -plus de la beauté et de l’esprit de cette femme, ne cessa de conserver -les habitudes sous l’empire desquelles il était toujours demeuré. Il -gardait sa pose éternelle d’homme du monde élégant, courtois, quoiqu’un -peu railleur, mais, après tout, irréprochable. Malgré ses dehors -introublés, M. de Maulévrier sentait cependant chaque soir davantage -que cette belle créature, cette reine de causeuse et de canapé, -exerçait sur lui une puissance que nulle femme n’avait exercée, même -dans le temps qu’il était plus jeune et qu’il festonnait des romans en -action sur les patrons de ceux qu’il lisait. Comment fallait-il appeler -cette puissance? Était-ce de l’amour? A coup sûr, c’était de l’amour à -son aurore; car l’amour commence par une admiration naïve ou cachée, -la préoccupation incessante, beaucoup de désirs et un peu d’espoir. -Or, l’espoir de ce fat de Maulévrier était immense, et la vanité -d’avoir pour conquête, dans les chroniques de la médisance parisienne, -une femme d’un esprit et d’une beauté de si haut parage, faisait -terriblement flamber ses désirs. - -Quant à elle, elle sentait un intérêt nouveau se glisser dans sa vie, -et ce n’était pas seulement l’intérêt de l’intérêt qu’on inspire, ce -n’était pas seulement celui d’un de ces _commencements sans la fin_, -qui pour elle n’avaient été que trop nombreux. C’était quelque chose -de plus fort et de mieux accueilli. Elle espérait que si cet intérêt -grandissait et devenait de l’amour, il emporterait l’apathique ennui -dans lequel trempait sa vie depuis si longtemps. Elle avait vu M. de -Maulévrier à travers les larmes de Mme d’Anglure: c’était quand elle -ne le connaissait pas; maintenant elle trouvait que la tête allait -fort bien à l’auréole, et que tant de larmes avaient eu raison de -couler; mais comme, hors ces larmes, celle qui les versait n’était -qu’une faible tête après tout, Mme de Gesvres s’apitoyait fort sur ce -que ce pauvre Maulévrier n’avait pas trouvé en Mme d’Anglure la femme -qui convenait à ce qu’il avait de distingué dans l’esprit et peut-être -d’exigeant dans le cœur. Ainsi, pour elle, comme pour tous, Maulévrier -devait être un homme à passion romanesque et profonde. Il passait pour -passionné comme il passait pour supérieur, sans avoir jamais fait pour -cela que se donner la peine de naître et d’avoir des yeux noirs assez -beaux. - -Dans ces dispositions mutuelles l’un vis-à-vis de l’autre, ils ne -tardèrent pas à vivre sur ce pied d’intimité qui précède les aveux -et les autorise entre gens qui ne sont plus des enfants, et qui sont -libres de disposer de leurs sentiments et de leurs heures. Le mari -de Mme de Gesvres ne bougeait de Russie, et quant à l’esclavage de -M. de Maulévrier et à son amour pour Mme d’Anglure, tous les jours -cette chaîne et cet amour allaient diminuant. Comme celle-ci vivait -tranquillement à la campagne, croyant à l’antipathie de son amant pour -son amie, et à un amour qui depuis un temps immémorial ne lui renvoyait -qu’une seule lettre pour une douzaine, ils avaient toute facilité -pour s’adorer et pour se le dire. Quoique ce fût à Paris, rue Royale, -et dans un boudoir qui n’avait jamais été un désert, ils pouvaient -cependant se créer une solitude aussi grande que celle de Juan et -d’Haïdée aux bords des mers méditerranéennes. - -Malheureusement, le Juan était un gentilhomme accompli qui savait -son Byron par cœur, et qui avait passé sa jeunesse à faire une -épouvantable consommation de gants blancs et à réfléchir sur la vie, -les deux seules ressources qui nous soient restées, à nous autres -jeunes gens qui n’avons pas vu Napoléon; et la Haïdée était, ma foi, -d’une beauté aussi grande que Haïdée elle-même, mais ni si jeune, ni -si naïve, ni si divinement ignorante, ni si prédisposée à l’amour. La -prédisposition de Mme de Gesvres était celle de toutes les femmes très -spirituelles des sociétés avancées, l’ennui d’être et l’horrible peur -de vieillir pour rien. - -Grâce donc à ce misérable ennui et à cette terreur prévoyante, grâce -aussi peut-être à l’immense convoitise qui saisit toute femme quand -il s’agit de souffler l’amant et d’escamoter le bonheur d’une autre, -Mme de Gesvres résolut de remplacer Mme d’Anglure et de faire sauter, -à force de manèges, toutes ces hautes convenances dans lesquelles -se drapait M. de Maulévrier. «Il est parfait de manières,» se -disait-elle; mais elle voulait voir ces manières oubliées un jour dans -l’égarement de la passion. Jamais elle ne sentirait mieux sa puissance -que quand cet homme si mesuré, et d’une si froide élégance qu’elle -ressemblait presque à du dédain, se permettrait toutes les audaces -à ses pieds et n’y craindrait plus toutes les bassesses. Pour l’y -amener, elle dépensait chaque soir un esprit de démon et des façons -syrénéennes. C’était une bataille désespérée qu’elle livrait; elle -ne s’illusionnait pas sur l’empire qu’une femme commence à perdre à -trente ans avec un homme de l’âge et du monde de M. de Maulévrier. Elle -était fausse avec lui, quoiqu’elle ne songeât qu’à le rendre heureux -et à être heureuse comme lui par un amour vrai. Elle était fausse -parce qu’elle voulait lui inspirer une passion dont elle eût ressenti -l’influence, et qu’il faut mentir aux passions pour les exciter. De -tous les mensonges avec lesquels on attise l’amour, elle répétait sur -tous les tons, d’une voix qui semblait émue, celui avec lequel les -femmes savent donner le vertige aux plus inébranlables cerveaux: «Je ne -voudrais pour rien vous aimer. Ce serait là le plus grand malheur de ma -vie.» - -Cette manière d’être ne pouvait pas manquer d’agir très vivement sur -M. de Maulévrier. Il n’avait jamais eu affaire à si forte partie; il -n’avait jamais connu que des femmes plus ou moins charmantes, mais -plus ou moins vulgaires, malgré leur ramage d’oiseau bien appris et -la distinction de leurs révérences. Mme d’Anglure, qui avait pris -possession officielle de sa personne depuis deux ans, avait une -tendresse d’âme incomparable; mais cette tendresse naïve manquait -d’adresse: mal irréparable, car il faudrait que les anges du ciel -eux-mêmes, s’ils couraient les salons de Paris, eussent la rouerie -de leurs plus divins sentiments. M. de Maulévrier, qui, dans toutes -ses liaisons, n’avait jamais rencontré personne de la volée de Mme de -Gesvres, se sentait outrageusement asservi. Il rattachait ce masque de -fat, qui est souvent un masque de fer, quand, entr’ouvert par elle, -dans leurs longs tête-à-tête, elle plongeait dessous le regard de la -femme qui cherche si elle est aimée. L’aimait-il? Il le croyait, du -moins; mais, homme du monde, frotté de civilisation parisienne, il -croyait dans les intérêts de son amour de le cacher sous des airs de -superbe désinvolture. La vanité faisait en lui tort à l’amour. En -elle, au contraire, la vanité aurait servi l’amour, si l’amour eût -pu exister. Elle se montait la tête pour qu’il existât, mais cela -suffisait-il? - - - - -[Bandeau] - - -IV - -LE PORTRAIT - - -Quoiqu’elle ne donnât plus de fêtes officielles et que, dans le langage -absolu des salons, la marquise ne vît plus _personne_, elle recevait -pourtant tous les soirs. C’étaient quelques femmes restées du monde -plus qu’elle, et qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son -boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne qu’elles avaient -peur d’en voir sortir, et qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient -encore les hommes les plus élégants de Paris, héroïques chevaliers de -la fidélité à la beauté des femmes, que l’éclat jeté par celle de Mme -de Gesvres attirait toujours.--Dans ces réunions de hasard, les uns -s’en allaient, après un bonsoir bien vite dit entre deux actes des -Italiens, et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient, car Mme -de Gesvres coupait les vivres aux sots: on ne jouait pas chez elle, -et il n’y avait point de piano, deux grandes ressources de moins pour -les gens nuls. Comme elle riait un peu du talent d’artiste qu’étalent -à présent la plupart des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet -d’un salon sans piano toutes les Grisi aristocratiques qui ont besoin -d’un morceau des _Puritains_ pour dire quelque chose. C’étaient -ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle fût irrégulière, -et que tantôt elle fût vive et tantôt triste, séparant toujours ce que -Mme de Staël unissait, les hommes estimaient, sans bien s’en rendre -compte, cette droiture de sens, cette supériorité vraie qui éclatait -souvent à travers les mines de l’enfant gâté, de la despote dépravée -par les flatteries, de la chatte câline qui faisait gros dos avec des -épaules d’une incomparable volupté. Ils causaient là librement et de -tout. Un détail, du reste, qui peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du -thé on prenait du punch. Quand on avait bien causé, on s’en allait pour -revenir le lendemain; cour assidue, mais sans favoris, et qu’après bien -des espérances trompées, bien des fatuités en défaut, on avait pris le -parti de faire à la marquise sans ambition, sans arrière-pensée, sans -prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une main splendide de contour -et de blancheur, qu’elle tendait à tous avec une grâce royale, et -qu’elle appelait religieusement _sa patène_. - -Un soir, le dernier des habitués du salon de la marquise venait de -partir; les mots par lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus -dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait parfois sur ses -lèvres capricieuses; elle restait seule avec M. de Maulévrier. Elle -était assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui était assis sur le -divan en face, de l’autre côté de la cheminée, à la place où il l’avait -regardée tout le soir se livrer aux diverses impressions d’une femme -mobile que la conversation entraîne. Parfois, de la sultane plongée -dans les coussins de sa causeuse, étalant richement l’ampleur d’une -beauté à réveiller le Turc le plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à -un portrait placé au-dessus de la causeuse, un portrait de Bérangère -de Gesvres à une époque déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans -ce portrait, des bras rosés et puissants de santé et de jeunesse, un -voile rejeté bizarrement autour de la tête, et un regard perdu et -contrastant par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie dans le -reste de sa personne. Le fond du portrait représentait un ciel orageux. -Rien n’était idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait comment cette -tête de jeune fille, que les Italiens auraient caractérisée par le -mot charmant de _vaghezza_, avait pu devenir cette autre tête, d’un -sourire si net, d’un regard si spirituel, d’un caractère si positif, -même quand elle cherchait le plus à l’adoucir,--habile comédienne, mais -heureusement impuissante. - ---Vous regardez ce portrait?--dit-elle, lisant dans sa pensée;--vous ne -trouvez donc pas qu’il ressemble? - ---Non,--répondit-il, regardant toujours. - ---Eh bien! cela a été frappant,--reprit-elle.--Mais alors je n’avais -pas souffert; j’étais jeune encore plus de cœur que d’années. Tous ceux -qui m’ont connue à cette époque, MM. de Montluc, par exemple, vous -diront que ce portrait était frappant. - ---Pourquoi,--dit Maulévrier avec une curiosité intéressée, voilée -sous un de ces airs à sentiment que les hommes d’esprit les plus -moqueurs peuvent se permettre quand on n’est que deux dans une -chambre,--pourquoi ne m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert? - -En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les quelques semaines -qu’ils se connaissaient. C’était étonnant, mais l’occasion ne s’était -pas présentée d’improviser une de ces sonates de musique allemande -qu’elle ne manquait jamais d’exécuter sur les peines du cœur et -les ravages de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de ses -coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il est vrai, puisqu’elle -avait aimé un homme indigne d’elle, mais elle avait souffert dans les -conditions de sa nature, avec la froideur des sens, la mobilité de -l’imagination et l’intelligence qui pousse au mépris. C’était beaucoup -moins souffrir qu’elle ne l’affectait. - -M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à côté d’elle, comme s’il -eût voulu constater, en s’approchant, par quel endroit de la cuirasse -avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. Il pensait que les -cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, et il se sentait un grand espoir. - ---Vous croyez donc--reprit-elle avec un accent de reproche dont il -fut complètement la dupe--que j’ai toujours été ce que je suis? Le -monde dit de moi que je suis une coquette, et il y a du vrai dans ce -jugement; mais si je le suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à -ceux qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils l’amour qu’on a -pour eux? Si vous m’aviez connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse -aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce portrait est une -fantaisie d’artiste, une exagération, un mensonge. Je vivais à Grenoble -alors, et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, romanesque, mais -si timide qu’on m’avait donné le nom de _la Sauvage du Dauphiné_. - -Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement apprivoisées, fit -sourire M. de Maulévrier. - ---Vous êtes comme les autres,--continua-t-elle en remarquant son -sourire,--vous ne me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du -reste, car le changement a été si profond qu’il est bien permis de -ne pas comprendre que la physionomie de mon portrait m’ait appartenu -autrefois. - ---Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, madame?--fit -Maulévrier avec une galanterie pleine de vérité, car malgré les trente -ans terribles et la perte de cette vague et ravissante physionomie qui -est la curiosité de l’avenir dans les jeunes filles, il la trouvait -plus belle que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, Dieu merci! -ni un poète ni un peintre, et, d’ailleurs, nous vivons à une époque où -l’air idéal est la visée commune, et où les plus intrépides valseuses -jouent à la madone avec leurs cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier -était un peu blasé sur ce genre de figures mises à la mode par une -certaine rénovation littéraire et de beaux-arts. Il aimait mieux que -toutes ces langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie de Mme de -Gesvres, physionomie toujours nette et perçante quand elle ne faisait -pas la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, n’était pas de -l’idéalité davantage. - ---Si je le crois!--répondit-elle.--Oui, très certainement, je le -crois. Quand je compare ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais -maintenant. - ---Mais, pour moi, c’est tout le contraire,--reprit vivement M. -de Maulévrier.--Vous me plairiez bien moins si vous vous plaisiez -davantage, si vous ressembliez davantage à votre portrait. - ---Et qu’en savez-vous?--interrompit-elle.--Vous me dites là des -galanteries indignes d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; je -ne dois point vous plaire, puisque vous êtes amoureux. - ---Mais ceci est terriblement absolu,--fit Maulévrier.--En fait de -femmes, je n’ai jamais été ultramontain, et je ne crois point à la -suprématie du pape. - ---Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,--dit Mme de Gesvres;--la -suprématie de la femme aimée doit être si grande qu’elle rende -impossible toute appréciation des autres femmes. Nulle ne doit -vous plaire. Avoir du goût pour une femme est pour cette femme -une insolence; mais pour celle que vous aimez, c’est une horrible -infidélité. - -Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le quitta plus. Elle -alla jusqu’au bout et fut sublime. Elle développa une thèse d’amour -transcendantal. Elle le fit prodigieux, africain, chimérique; en dehors -de tout ce qu’on sait et de tout ce qu’on fait à Paris; maintenant -hardiment que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif, absorbant, -immense, ne méritait pas le nom d’amour. Elle insulta les pauvres -jeunes gens qui se ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires de -tailleurs, pour se faire distinguer des anges qu’ils adorent; elle fut -impitoyable envers ses cavaliers servants, à elle, ces _patiti_ exercés -à plier ses châles, à lui apporter les brochures nouvelles, des coupons -de loges, et qui, discrètement soupirants, se morfondaient dans la -pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique de dédain; elle eut le -génie de l’absurdité. Bref, en langage de journaliste, elle improvisa -le plus beau _puff_ que l’on eût vu depuis longtemps. - ---Si c’est un défi qu’elle me donne--pensa Maulévrier--je ne -ramasserai pas le gant. C’est du roman que tout ce qu’elle chante -là, du roman moderne, comme la bonne compagnie n’en fait pas.--Si -j’éprouvais--dit-il tout haut--un amour semblable à celui que vous -venez de peindre, avouez, madame, que vous vous moqueriez un peu de moi. - -Et c’était vrai. Mme de Gesvres ne pouvait pas en convenir; elle -n’en convenait jamais; mais c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui -se trouvait nativement en elle et qui se trouvait fort à son insu -le côté supérieur de son genre d’esprit; l’instinct du ridicule, -prodigieusement développé chez toutes les femmes du monde comme elle; -tout l’eût fait cruellement accueillir un amour comme celui dont elle -avait bâti la théorie. S’il y avait des Desdemona au dix-neuvième -siècle, n’auraient-elles pas la moquerie parisienne pour se défendre -d’Othello? Mon Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste! On -disait qu’elle avait un jour voulu connaître ce que devait être la -passion d’un artiste, d’un de ces hommes dont l’âme est profonde, et -qui ont un rayon de feu sur le front et la barbe en pointe. Si les -mauvaises langues disaient vrai, sans doute elle avait mis toutes ses -avances sur le compte de cette grande chose toute moderne, inventée -pour sauver de l’hypocrite honte de bien des chutes, le magnétisme du -regard. Avait-elle joué pendant quelques mois--tout en se livrant--à -la Lélia avec cet homme, mi-partie de duperie et de charlatanisme, -mais dans lequel, comme dans tous les autres artistes ses confrères, -la duperie ne manquait pas de dominer? M. de Maulévrier ne pouvait -pas continuer un pareil rôle près de Mme de Gesvres. L’eût-il pu, il -n’aurait pas, aux yeux de cette femme qui avait trempé ses lèvres à -toutes les coupes, et qui les en avait retirées purifiées par un dégoût -sublime, échappé au ridicule qui l’attendait. - - - - -[Bandeau] - - -V - -L’AVEU - - -Quoique M. de Maulévrier n’acceptât pas le programme de Mme de Gesvres -sur la manière dont elle prétendait être aimée, il sentait pourtant, à -de certains frémissements qui passaient en lui près de cette femme, et -au poids de préoccupations qui le suivaient quand il n’y était plus, -qu’il aurait pu remplir quelques conditions de ce terrible programme, -l’utopie des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant plus à l’amour -dans les hommes que les désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier -croyait à la grandeur de son amour par la grandeur de ses impatiences. -Seulement, ce soi-disant amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni -désespoir, ni tous les mouvements des âmes jeunes et tendres. C’était -un amour d’homme de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme du monde -qui a beaucoup vu, beaucoup senti, et qui s’est aussi beaucoup moqué. -C’était un amour qui ne jetait pas la vie hors du droit commun, et qui -n’en était pas moins très réel, très impérieux, et pouvait devenir très -amer. - -Or, un pareil amour se prenant à une femme comme la marquise de -Gesvres, âme sauvée par la froideur des sens et la mobilité de -l’esprit de l’éclat funeste des passions, un pareil amour avait -bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, malgré sa fatuité, M. -de Maulévrier ne s’illusionnait pas. Tous les jours il faisait des -découvertes dans le caractère de la marquise, et ces découvertes -l’accablaient. Ce qui le soutenait, c’est qu’elle était ennuyée, -et que l’ennui est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir de -l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui n’avait pas comme lui de ces -ardents désirs qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui l’esprit -qui juge et qui trouve je ne sais quelle affectation secrète dans -l’expression de tous les sentiments un peu vifs. Il était donc presque -impossible d’agir sur cette tête trop saine pour ne pas être rebelle à -l’enthousiasme, et certainement il aurait désespéré d’un tel résultat -si ce qui se brise le dernier chez un homme, la vanité, ne l’avait pas -induit à persévérer. - -Ce qu’il savait de la marquise fut la cause du silence qu’il continua -longtemps encore de garder sur les sentiments qu’il avait pour -elle. Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes les époques de -sa vie, avait vu la terre à ses genoux, rester debout serait d’un -effet favorable et paraîtrait du moins distingué. Sachant combien la -contradiction exaspère les natures féminines, il alla quelquefois -jusqu’à nier à la fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté -ne rencontrait pas plus d’indifférents que de rivales, qu’il pût -jamais l’aimer d’amour. Elle, à qui l’on n’avait jamais dit de telles -impertinences, n’y croyait pas et lui soutenait, au contraire, qu’il -était déjà amoureux d’elle aux trois quarts. Alors il s’engageait entre -eux de ces débats, gracieux et légers dans la forme, qui plaisaient -à l’un et à l’autre parce qu’ils appartenaient l’un et l’autre à une -société où la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de plus sérieux -dans les sentiments et dans la pensée. - -Mais ce manège, sur le succès duquel M. de Maulévrier avait trop -compté, et qui aurait réussi avec la plupart des femmes que le monde -traite en souveraines, échoua contre Mme de Gesvres. Échoua-t-il -contre son indolence ou contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces -déclarations mensongères et peu aimables que lui jetait incessamment -Maulévrier? On ne sait, mais toujours est-il qu’elle le laissa fort -tranquillement se fatiguer des petites faussetés qu’il avait d’abord -cru habiles. D’honneur, elle aurait mérité de porter dans ses armes la -devise des Ravenswood. Elle _attendit_ le moment de la revanche avec -une patience orgueilleuse, et il ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre -Maulévrier se sentait pris par la famine, faute de demander ce que -peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, après avoir caracolé, pour -l’honneur des armes, sur les limites d’une galanterie que sa vanité -d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse esclave ne devait -pas franchir d’un bond, il s’attacha enfin au courageux parti de -sortir d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette damnée marquise, -aurait pu durer sans profit jusqu’à la consommation des siècles. Il -saisit l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans leurs longs -tête-à-tête sur la même causeuse, pour lui dire très positivement ce -qu’elle n’aurait peut-être pas voulu comprendre s’il s’en fût tenu à la -lettre morte des cajoleries innocentes. Comme, depuis quelques jours, -Bérangère, très contente au fond du trouble qu’elle causait à un homme -de l’aplomb de M. de Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt -qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, des relations qui -pourraient plus tard passionner sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à -oublier ses idées un peu sultanesques sur les femmes, et à parler avec -beaucoup de facilité et d’entraînement un langage bien plus suppliant -qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis longtemps et stimulé ce soir-là -par tout ce que la supériorité en coquetterie de Mme de Gesvres put -inventer de plus décevant et de plus traître, le désir enflamma et -acéra sa parole. Il fut pressant et éloquent. Avec la joie qu’inspirait -à Mme de Gesvres cette volte-face de langage, une autre qu’elle eût -trahi ce qu’elle éprouvait. Mais elle, chez qui les sens demeuraient -toujours harmonieusement et imperturbablement tranquilles, écouta avec -une grâce très peu émue la rhétorique de Maulévrier, comme si c’eût été -un conte arabe. - -Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou son mouchoir brodé. -Quand il eut fini sa tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste -de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant de trois quarts -vers M. de Maulévrier, dont les lèvres touchaient presque cette belle -épaule, brisée autrefois par la colère d’un homme: - ---Ah! vous m’aimez?--fit-elle.--Mais ma pauvre amie, Mme d’Anglure, que -deviendrait-elle si elle savait cela? - -Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. Ce simple mot fit -reculer de six pouces au moins les lèvres qui allaient se poser sur -la belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom de Mme d’Anglure, -de cette femme aimée si longtemps et qui, depuis quelques jours, -n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que si elle n’eût jamais -existé, lui causa un douloureux étonnement. Pour être un homme et -un homme amoureux, on n’est pas un monstre, et le premier mouvement -de Maulévrier fut fort bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être. -N’était-ce pas de surmonter une impression de nature à affaiblir -l’effet de l’aveu qu’il venait de risquer? Il n’y avait point à -reculer. Il est des moments dans la vie où, pour baiser le bas d’une -jupe, on passerait sur le corps des femmes qu’on adorait hier avec le -plus d’idolâtrie. Maulévrier marcha donc hardiment dans le sens de la -pente qui l’entraînait. Il jura à Mme de Gesvres qu’il n’aimait plus -Mme d’Anglure; et c’était vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans -se soucier de l’inconséquence de ce second serment après le premier, -c’est qu’il ne l’avait jamais aimée, c’est que les circonstances -avaient fait seules une liaison qu’il eût rompue cent fois sans -l’affection dévouée de Mme d’Anglure, et que, malgré cette affection -dont il avait été reconnaissant, Mme d’Anglure l’avait toujours -épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et effroyable. Mais, hélas! -c’était un homme d’esprit qui parlait à une femme spirituelle d’une -liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; mais c’était -un homme amoureux qui parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de -plus dépravant que la femme qu’on aime? Du reste, en insultant si -menteusement son passé, M. de Maulévrier ne fut pas le seul coupable. -Mme de Gesvres le poussa à cela avec une adresse et une volupté -infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable pitié en parlant de -cette pauvre petite Mme d’Anglure, qui était bien la meilleure des -créatures humaines, mais qui ne devait pas être fort amusante dans -l’intimité. Elle entraîna Maulévrier à lui fournir des détails qui -pussent justifier cette opinion. Séduit par les câlineries soudaines -de la voix qui le questionnait, Maulévrier n’eut pas honte de soulever -les voiles qui devraient toujours rester baissés quand on n’aime plus, -par respect pour ce qu’on aima. Il se rapprocha de la belle épaule -que, dans l’électricité de ces confidences, il sentit frémir plus -d’une fois contre la sienne. Ce fut de la part de cet homme, enivré -du contact de celle à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour -éteint, une complète apostasie. Elle savourait, en souriant suavement, -tous les reniements qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous -ses souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât dessus, et pour -qu’il s’en vantât après comme ce matelot dans _Candide_, qui se vante -fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix au Japon. Elle -éprouvait la plus délicieuse sensation que pût éprouver une femme, et -surtout une femme comme elle. Elle se moquait gaiement, finement, mais -implacablement, avec un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait -aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère amie, qu’on allait -délaisser pour elle. En vérité, ce lui fut une charmante soirée; aussi -se laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec tout l’abandon de -l’amour. - - - - -[Bandeau] - - -VI - -LES DERNIÈRES COQUETTERIES - - -A dater de ce moment, si ce fut une méprise, elle fut complète. M. de -Maulévrier crut être aimé de Mme de Gesvres, et dès lors il se mit à -agir avec l’assurance qu’une telle persuasion doit donner. Seulement, -à tout ce qu’il inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait -de tendre, la railleuse marquise répondait en agitant ses belles -boucles brunes sur ses joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus -positive, et en lui rappelant le langage qu’il avait parlé pendant -si longtemps. Elle aussi, comme on voit, avait changé le sien. Elle -faisait expier ainsi à M. de Maulévrier tous les petits mensonges qu’il -s’était permis; mais, il faut bien le dire, la pénitence n’allait pas -plus loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier pouvait très bien -penser que c’était là une de ces délicates comédies prolongées dans -les intérêts du dénoûment, comme en jouent souvent les femmes expertes -en bonheur; car, excepté cette sourde oreille de haute chasteté, cette -retenue de robe montante seulement dans le langage, tout ce qu’osait M. -de Maulévrier dans les détails du tête-à-tête ne rencontrait pas une -résistance, et Dieu sait si la contemplation était dans les allures -de son génie! Bérangère de Gesvres était beaucoup trop marquise pour -avoir, au moindre transport de l’homme dont elle avait, en résumé, -accepté l’hommage, puisqu’elle le recevait tous les soirs, de ces -soulèvements de pudeur effarouchée qu’ont les femmes de mauvais ton qui -se croient vertueuses, de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait -presque pour des désirs. Elle n’avait point la prétention d’être un -ange, et cependant elle eût mieux justifié, à certains égards, une -telle prétention que beaucoup de femmes, à la tournure en fuseau, -posées éternellement en vignettes de poésies modernes, vaporeuses -créatures qui boivent quatorze verres de vin de Sauterne après souper, -et se vermillonnent quand les doigts d’un homme ont pressé leur main -à travers un gant. Elle n’était point de cette race d’êtres éthérés -et d’une moralité si supérieure, mais c’était une femme que l’horreur -de tout ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne voulait donc -pas faire tort aux enivrantes séductions de sa pose en se défendant -contre les témérités de la caresse. L’aristocratie de sa nature avait -l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. Aussi son amant -buvait-il à longs traits dans la coupe d’opale de ses épaules la -cruelle ivresse des bonheurs non partagés,--un grand délire qui finit -par une grande angoisse,--tandis que sous l’impression de tous les -égarements qu’elle faisait naître, là où les autres femmes se livrent -ou se refusent d’ordinaire, elle restait toujours élégante, toujours -convenable, toujours marquise. C’était réellement un abîme de glace, -mais un abîme qui donnait le vertige. Après cela, comment n’eût-elle -pas pardonné à ceux que le vertige entraînait? - -D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à l’honneur de la pureté des -femmes très belles, souvent on les croit sous l’empire des émotions -les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que la très immatérielle -jouissance de la vue des transports qu’elles excitent. Mme de Gesvres -l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui avait sur l’amour de -ces idées qui avaient effrayé Maulévrier dès l’abord, voulait-elle -grandir l’amour de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable idéal -devant lequel il s’était cabré, un certain soir? Si bien éprise que -soit une femme, il n’en est point qui ne cherche à augmenter par -tous les moyens possibles la passion qu’elle a inspirée. C’est -le machiavélisme des cœurs les plus tendres. C’est aussi la seule -explication qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous prétexte -de vertu, dans des organisations si bien combinées pour la défaite; -résistance dont la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, si -elles n’avaient appris de mesdames leurs mères «que se donner, c’est -diminuer l’amour». - -Cette vieille tradition, si bien justifiée par l’expérience, cette -inébranlable notion du catéchisme des petites filles, semblait être -la limite que Mme de Gesvres opposait à M. de Maulévrier. L’orgueil -de cette femme était donc ici en défaut; cet orgueil titanique de la -beauté la plus célèbre de son temps et qui lui faisait souvent dire, -avec le plus somptueux de ses regards, que les femmes qui valaient -quelque chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, n’osait -pas risquer les hasards de la plus grande de toutes en l’accordant. -Certes! ni son passé ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle, -et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle avait autorisé -en ne le défendant pas, impossible à M. de Maulévrier de penser tout -bas ce que disait tout haut le roi Henri III d’une des princesses de -la maison de Lorraine, qui lui avait assez impertinemment résisté. -Le mot de l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur de cette -femme, mais pas ailleurs! C’est en vain que M. de Maulévrier se -rappelait tout ce qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même -sur le vif. Comme, en somme, les observations d’un dandy ne sont -pas fort nombreuses, et ses lectures encore moins, il ne trouvait -rien dans le rare trésor de ses connaissances qui pût lui expliquer -l’étrange conduite de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun, -il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires de coquetterie, -le refuge des hommes quand ils ne comprennent plus rien au manège -des femmes. Et encore, se disait-il,--car il s’était mis à raisonner -depuis peu,--de la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis _des autres_, -de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, et, si c’est de -l’amour,--ajoutait-il, enchanté de sa découverte,--pourquoi pas toutes -les conséquences de l’amour? A tout prendre, c’était là un raisonnement -assez juste; seulement, il était aussi stupide pour le cas présent -que le fameux _to be or not to be_ de l’écolâtre de Shakespeare, -car la logique ne pouvait pas plus expliquer Mme de Gesvres qu’elle -n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau d’Hamlet, et ce monde-ci -et l’autre monde,--s’il en faut absolument deux. Je l’ai dit plus haut, -Mme de Gesvres, quoique femme, avait un bon sens rare chez les hommes, -et que sa vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand il s’agissait -de sentiments ou de sensations, le bon sens se voilait tout à coup, -la queue du serpent menait la tête, et cette femme, d’un coup d’œil -si étendu et d’un discernement si sûr, devenait l’inconséquence en -personne. Ce n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent -qui nichent des essaims de caprices dans les plis de leurs jupes; -elle les secouait, les caprices pleuvaient. Elle accordait ceci ou -refusait cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui lui ressemblent -le savent-elles? Dieu lui-même, au jour de sa justice, n’aura pas le -courage de leur demander compte du bien ou du mal qu’elles auront fait. - -Du reste, quand elle accordait le plus, jamais un aveu, jamais un mot -d’abandon ou de tendresse ne tombait de ces lèvres charmantes qui -n’étaient pas inaccessibles. - -Elle avait pour système de ne point faire de réponse aux questions dont -l’amour a soif. - -Elle conservait et savait varier à l’infini les gentillesses de sa -moquerie du premier jour, quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait -presque d’une aussi folle manière qu’elle avait envie d’être aimée. -Hélas! il se payait comme il pouvait de ses abaissements, en enlaçant -ses bras avides autour de ces genoux qui restaient strictement unis, -autour de ces flancs immobiles, comme autour de l’autel d’airain de -quelque divinité inexorable. - -Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle et frémissant, à ses -pieds, avec ce regard attentif (son regard vrai et son plus beau) -qu’elle avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de quelque chose, -et elle restait longtemps ainsi, souriante comme la Grâce, silencieuse -comme l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur. - -Elle avait cette beauté qui passionne (et étonne un peu dans les -femmes) d’un secret admirablement gardé, tout cela accompagné de -ces familiarités adorables dont les femmes bien nées ont seules la -mesure, et qui retiendraient un homme à leurs pieds, en dépit des plus -implacables rigueurs. - -Les hommes les plus positifs eux-mêmes se laissent prendre à ces riens -charmants, dont on enveloppe mielleusement toutes les froideurs et tous -les refus. M. de Maulévrier en était éternellement victime. Elle lui -aurait fait trouver bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait -aimer les soufflets. - -Cet homme appelé fat par les femmes, ce fier Sicambre de salon, ployait -la tête, mais ce n’était pas, comme le barbare, sous une colombe -descendant du ciel: Mme de Gesvres ne méritait point une si douce -image. Elle allait parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant. - -C’étaient des négations si positives, si peu justifiées; c’étaient -des refus si nets, qu’il fallait être ensorcelé de cette femme pour -retourner briser ses questions aux mêmes réponses. Sûre de la grâce -qu’elle déployait dans la forme quand elle disait une maussaderie -dans le fond, elle avait une manière inattendue, originale, de vous -donner son coup de poignard, et on lui pardonnait l’assassinat. Je n’en -citerai qu’un exemple: - -C’était, dans le cours de cette histoire, un des derniers soirs où elle -employa avec M. de Maulévrier les fascinations de cette coquetterie -fabuleuse qui allait expirer pour faire place à ce que le monde lui -avait laissé de noble et de bon; ils étaient à leur place habituelle, -sur cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette causeuse, hélas! -complice de bien des rapprochements dangereux. - -M. de Maulévrier avait glissé son bras autour de ce divin corsage, -qui contrastait par sa puissance avec les élégances un peu étiolées -de notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou de guêpe, d’une -insaisissable volupté. Il rabâchait, Maulévrier, mais l’amour est un -rabâchage, et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux redites; il était -ardent et suppliant comme peut-être il ne l’avait jamais été. - -Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, comme une enfant ou comme -une chatte elle s’empara, par un mouvement plein d’insouciance et de -taquinerie, d’un petit portefeuille d’ivoire sculpté que Maulévrier -portait toujours et dont elle avait senti, à travers le vêtement, les -pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était un ravissant bijou que ce -portefeuille. Il avait été donné à M. de Maulévrier par Mme d’Anglure, -mélancolique souvenir de l’amour absent et fidèle! Elle l’ouvrit, -et, après en avoir tourné curieusement les feuilles blanches encore -et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire des billets du matin à -peine lisibles) traça dans sa main et les coudes en l’air, avec une -netteté et une fermeté admirables, de la pointe du léger crayon que les -suppliantes caresses de M. de Maulévrier ne firent point trembler, le -mot _jamais_, qu’elle lui montra avec une malice triomphante. - -A la réponse, n’est-il pas facile de deviner ce que cet enragé de -Maulévrier demandait? - -Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà dit, et il n’y avait pas cru, -amoureux et fat tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! toutes -le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... ne le disent plus. - -Seulement, nulle d’elles peut-être, comme la marquise, n’eût songé à -l’écrire, ce mot, dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela d’une -main aussi libre et aussi sûre que si elle avait écrit le temps qu’il -faisait à Paris à son mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de -Russie. - - - - -[Bandeau] - - -VII - -L’INTIMITÉ - - -Cependant les choses ne pouvaient pas durer ainsi plus longtemps. -L’amour, si grand qu’il soit, ne change pas les habitudes de toute la -vie, du moins à Paris. - -M. de Maulévrier était un homme du monde, et l’homme du monde se -révoltait un peu quand l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes -avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier s’éloignait de Mme de -Gesvres. - -Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe, quoiqu’il l’accompagnât si -fréquemment dans ses promenades du matin que l’on commençait à parler, -parmi les oisifs du bois de Boulogne, de la lune de miel de cette -liaison, il y avait pourtant des moments où il fallait quitter cette -grande charmeresse qui le lanternait avec ces réserves qu’elle avait -l’art et la puissance de lui faire subir. - -Dans ces moments-là, comme il se retrouvait plus de calme et qu’il -pouvait mieux se juger, il convenait, avec une extrême bonne foi, que -sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait pas un honneur -immense, et alors il se mettait à lui écrire des lettres pleines d’une -passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours à ce vieux -refrain de l’amour, à cette éternelle question, ce _m’aimez-vous_? -importun parfois, que le scepticisme des cœurs ardents pose encore, -même quand on y a répondu. - -Ces lettres étaient réellement très catégoriques; elles poussaient la -marquise jusque dans ses derniers retranchements. Il n’y avait plus -là de main ou de taille laissée sournoisement pour gage du silence -qu’on affectait, ou en expiation du rire incrédule dont on arme sa -physionomie, traître rire si blessant pour les cœurs bien épris! - -Tous ces moyens du _Traité du Prince_ des femmes n’étaient plus de -mise contre des lettres auxquelles il n’était vraiment pas possible de -répondre autrement que par un aveu. C’est pour cela que Mme de Gesvres -n’y répondait pas. - -M. de Maulévrier avait d’abord pensé que cette répugnance à écrire, -dont elle ne donnait pas plus de motifs que de tout le reste, était -de la haute prévoyance en usage chez beaucoup de femmes,--car ces -douces et pures colombes ont parfois toute la prudence des serpents -qui ont le plus rampé,--mais il n’avait pu conserver longtemps cette -idée quand il avait entendu si souvent Mme de Gesvres, dans ses jours -de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son salon le langage de la -corruption la plus élégante et la plus audacieuse; quand il l’avait -vue l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant officiel aux yeux du -monde, quoique, selon son expérience, ce ne fût pas la peine de se -compromettre pour si peu. - -Mais, encore une fois, la terre est ronde, et les femmes, comme la -Fortune antique, ont, si divines qu’elles soient, un pied sur cette -boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient donc rester ainsi. - -Mme de Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine, inspirer à un homme -qui lui plaisait plus que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir -un sentiment vrai et digne d’elle, Mme de Gesvres était arrivée avec -triomphe au but qu’elle s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être, -cet esprit altier qui avait tant discuté sa défaite, elle l’avait fait -descendre dans les neuf cercles d’une coquetterie infernale; mais il -était bien temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective, une -échappée de ce paradis qu’après tout un ange n’avait jamais gardé -avec une épée flamboyante. D’un autre côté, comme il y a toujours un -peu de lâcheté dans les meilleurs sentiments d’une femme, peut-être -Mme de Gesvres avait-elle compris que jouer plus longtemps au sphinx -avec Maulévrier était risquer imprudemment ce qu’elle appelait, avec -une hypocrisie mélancolique, sa _dernière conquête_. Ainsi, vanité, -compassion secrète, amour, ou du moins le désir de l’amour, que M. de -Maulévrier lui avait fait retrouver dans l’abîme d’ennui où elle se -traînait, tout, jusqu’à la pluie qui se mit à tomber,--et qui ne sait -l’influence de la pluie et du beau temps sur les résolutions et la -moralité des femmes?--tout lui fut une loi d’abandonner une coquetterie -qui avait servi, sans nul doute, à cacher des sentiments plus profonds. - -Un jour donc que, dans l’impossibilité de sortir, elle n’avait pour -toute ressource contre l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde, -que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre, et une broderie -qui n’avançait pas beaucoup dans ses mains hautaines, elle se mit à -tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux coffret où elle les -avait ensevelies, et où étaient venues s’engloutir, dans du satin rose -et sans espérance, tant de lettres d’amour depuis dix années: sépulcre -parfumé dont le temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre. - -Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent tout doucement à la confiance, -car voici, quand elle les eut lues, ce qu’elle écrivit: - - - «Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, et pourtant j’ai - besoin et désir de vous voir. Je suis froide, c’est la vérité; - et pourtant vous me faites éprouver une émotion inconnue lorsque - vous brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai jamais - été ainsi, même avec la personne que j’ai le plus aimée... Il - n’y a rien de véritablement intime entre nous, dites-vous; et - pourtant j’ai eu tout de suite confiance en votre caractère, si - ce n’est dans votre affection que vous m’avez niée si longtemps. - Rappelez-vous tout ce que vous m’avez dit; jugez si je puis avoir - la foi qu’il faudrait pour me faire devenir ce que... je ne suis - pas encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement - que vous le dites, ne vous repentez pas de m’avoir ouvert votre - cœur. La crainte de vous voir trop souffrir pourrait seule - l’emporter sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je vous - serais reconnaissante de bannir de mon âme la défiance qui fait - ma réserve! Trompée, toujours trompée, dupe sans cesse! jugeant - toujours les autres d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez - pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai toujours gardé au - fond de mon cœur les expressions qui eussent pu faire croire à - une exagération que je redoutais plus que tout au monde. Adieu; - voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous plaindrez pas ce - soir comme hier de ma réserve. Venez, venez, je vous attends. - - «BÉRANGÈRE» - - -En somme, ce billet était digne de la main qui l’avait tracé. Soit -instinct, soit calcul, Mme de Gesvres avait exactement mesuré la dose -d’espoir qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que, fatigué d’une -résistance sans terme, il ne s’en allât pas visiter Florence ou Naples, -seule manière de se suicider que les gens de bas étage n’aient pas -prise encore aux gens comme il faut! De tels billets, envoyés aux -époques critiques d’un amour qu’on redoute de voir expirer, sont de -l’élixir de longue vie; c’est du lait d’ânesse pour la phtisie du cœur. -Sans doute, ce billet avait toute la séduction du mensonge: mais il -était vrai cependant comme s’il n’eût pas dû séduire, vrai comme peut -l’être la pensée d’une femme, dont les vérités les plus claires ne -peuvent jamais avoir, comme l’on sait, une limpidité parfaite. - -Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et qu’importe le mot si l’on a la -chose! Mme de Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait à -M. de Maulévrier, et que jamais la personne qu’elle avait le plus aimée -ne lui avait fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle, lui -qu’elle n’aimait pas! - -Certes! un tel aveu était de nature à faire rayonner dans toutes les -splendeurs de l’orgueil cette queue de paon que traîne après soi -l’amour de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour le plus cygne de -candeur et de pureté, au bord des lacs les plus solitaires. Jamais -M. de Maulévrier ne s’était aperçu de cette émotion, que la froideur -naturelle à la marquise dominait très bien, aveuglé qu’il était -lui-même par la sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce qui -devait l’être moins, c’était cette défiance dont elle le priait, avec -une tristesse pour la première fois si tendre, de l’affranchir, et -qu’avec l’inébranlable conscience d’une beauté pareille à la sienne, -l’expérience du cœur et la sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas -conserver. - -Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de défiance et à qui elle -avait fait connaître ce sentiment jaloux et cruel en glissant toujours -dans ses mains au moment où il croyait la saisir, M. de Maulévrier -n’eut pas d’abord, après cette lettre, la joie qu’il aurait dû -naturellement éprouver. - -Comme, à force de prestiges, elle lui avait faussé le regard, il vit -là une coquetterie de plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur -profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder avec lui une -simplicité affectueuse qu’il ne lui connaissait pas encore. Ce fut une -transformation pleine de merveilles que le changement qui s’opéra tout -à coup dans Mme de Gesvres. - -Le duel qui avait duré si longtemps entre elle et l’homme qu’elle avait -toujours battu, il est vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt -à recommencer la bataille, ce grand duel que les lois du monde font de -l’amour, cessa enfin. Où ils avaient lutté, ils se reposèrent. - -Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier, la voyant si désarmée, -put croire qu’elle était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment -de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur cette phase d’une liaison -qu’à l’origine de pareilles idées, de pareils sentiments avaient -malheureusement compliquée; ils vécurent à côté de leurs habitudes. - -Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements. Ce fut de -l’intimité rare, grave, profonde, où les esprits s’intéressaient -l’un par l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à se toucher; -de l’intimité qui devrait suffire à la vie d’êtres distingués et -intelligents, si la vie n’avait de ces soifs folles qu’une telle -intimité n’étanche pas. - -«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle qui voudrait si bien y -croire,--se disait M. de Maulévrier,--et je touche au bonheur suprême.» -Et plein d’espérance depuis la lettre qui avait daté le changement de -langage et de façons dans Mme de Gesvres, il cherchait, par tous les -moyens qui sont à la disposition d’un homme spirituel amoureux, à la -convaincre de son amour. Malheureusement, au dix-neuvième siècle, ces -moyens ne sont pas en grand nombre. Les dévouements y deviennent de -plus en plus impossibles. - -Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la facilité qu’ils avaient -de se voir et le peu de dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne -leur restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que les expressions -de l’amour même, et ces soins incessants, ce culte extérieur dont on -entoure l’objet préféré. - -Maulévrier prodiguait tout cela, mais à moins qu’il ne se jetât vivant -sous les roues du coupé de la marquise, pour lui donner la preuve qu’il -lui fallait de son amour, franchement, il ne pouvait pas davantage. - -Et Mme de Gesvres finit par le comprendre, ou, du moins, par montrer à -M. de Maulévrier qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être aimée, -ou le désir de rendre leur intimité plus profonde en comblant les vœux -d’un homme qui méritait bien tout ce qu’une femme comme elle avait -donné à d’autres qui ne le valaient pas, fut-ce tout cela qui la poussa -à être juste envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses protestations -brûlantes, comme elle le fit un soir, avec un naturel qui pouvait -paraître bien grave pour laisser tomber une chose si charmante: - ---Je ne doute _plus_ de votre amour, Raimbaud; maintenant, je vous -crois. - -M. de Maulévrier a avoué depuis qu’elle l’avait tant accoutumé à son -désolant scepticisme qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un -tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps promenés sur le -balcon qui dominait le jardin de l’hôtel habité par elle. Il faisait -le plus sentimental clair de lune; mais ils n’étaient pas gens à -regarder le ciel, comme dans _Corinne_: c’était là le moindre souci -de leurs pensées. Ils étaient rentrés dans le boudoir jonquille, -et s’étaient assis près de la porte du balcon laissée ouverte, par -laquelle arrivaient, dans ce nid tiède et ambré d’une femme élégante, -les bouffées pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles. On -entendait le bruit des voitures qui gagnaient le boulevard de ce côté, -et qui, dans l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien les -grands murmures d’une mer agitée. Mais ni la nuit, ni les parfums du -dehors, ni ces bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y ait dans -la nature, rien de tout cela n’influait sur les dispositions de ces -deux enfants d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes vieillies au -sein d’une société positive et spirituelle, et n’ayant jamais vécu que -sous des plafonds. - ---Oui, je vous crois,--reprit-elle.--Soyez heureux, si vous le pouvez, -d’un pareil aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je n’éprouve -point à croire que vous m’aimez réellement le bonheur sur lequel -j’avais compté. Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à toutes -ces petites faussetés que nous avons mises d’abord entre nous. Je vous -le répète, je suis sûre maintenant que vous m’aimez, Raimbaud; votre -amour me touche; mais j’en suis plus touchée qu’heureuse, et, vous -voyez si je suis franche, je m’en plains à vous. - -Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au fond du cœur de cette femme -sur le point de se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence -d’une âme vive, et le bonheur fier qui commençait à lui soulever le -cœur ne fit que s’accroître en l’écoutant. La confiance de l’homme aimé -l’égara, et il répondit, comme un dieu qui peut donner le ciel et la -terre, la plus épouvantable fatuité. - ---Ah!--dit-il--ne vous plaignez pas, Bérangère! Puisque vous croyez -à mon amour, toutes les félicités sont possibles. Dès demain, sur ce -cœur que vous ne repoussez plus, vous serez vengée de l’attente de ce -bonheur qui vous semble tarder aujourd’hui! - ---Que vous êtes bien un homme,--fit-elle, en haussant ses splendides -épaules avec un mépris de reine offensée,--et que vous voilà bien -tous, orgueilleux et grossiers, même les meilleurs! Vous croyez donc -qu’il est quelque chose qui puisse remplacer pour une femme le bonheur -qu’elle n’a pas trouvé dans la foi même en votre amour? - -L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai, que M. de Maulévrier, -tout homme du monde qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus -petite des impertinences dont il eût régalé, très certainement, toute -autre femme qui, dans un pareil moment, se fût avisée de prendre les -airs dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à l’approche d’une -créature inférieure. - -Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son silence? - ---Raimbaud,--dit-elle, en lui tendant la main avec cette grâce -incomparable qui lui subjuguait tous les cœurs,--il faut que je vous -fasse une prière. Vous êtes venu chez moi par curiosité; vous y êtes -resté par attrait; l’attrait est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est -bien; mais qui sait la fin des affections les plus vives? Mme de Vicq, -que vous connaissez, ne voit plus du tout M. de Loménie, et l’on -dit qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il arrive de nous, -Raimbaud, vous sentez-vous le courage de me promettre que nous ne nous -brouillerons jamais? - -C’était mâle et simple tout ensemble; c’était de l’estime exprimée en -dehors de toutes les illusions de l’amour. - -Une si noble prière fut un coup de lumière pour M. de Maulévrier. -Il comprit tout ce que cette femme, sous des frivolités apparentes, -cachait de solide et de bon; il comprit surtout ce qu’il y avait de -flatteur pour lui dans une telle prière. - -Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué avec ces hommes qu’elle -avait aimés quelques jours, devait lui donner le plus grand plaisir -d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé en lui demandant de -rendre éternelles, au nom d’un sentiment plus haut placé que l’amour -même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme l’amour, les relations -que l’amour avait créées entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout -ce qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers serments de lui -rester à jamais fidèle pour le temps où il ne l’aimerait plus. - ---Eh bien! puisque c’est chose convenue,--dit-elle en respirant -longuement, comme si elle eût été débarrassée d’un poids terrible,--je -puis à présent tout vous dire. Mon pauvre Raimbaud, je ne vous aime pas. - -Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner, puis elle le -blessait. - -M. de Maulévrier devint pâle encore plus de colère que de douleur, -car le malheur des gens d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à -propos de tout, et les commencements de la liaison de M. de Maulévrier -avec Mme de Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là. - -Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre. - ---Pas de colère, Raimbaud,--continua-t-elle,--ce serait vainement -m’insulter. Ce que je viens de vous demander à l’instant même, ce que -vous m’avez promis, vous permettent-ils de me mal juger? Toutes mes -coquetteries avec vous sont mortes et enterrées; hélas! je sens que ma -dernière illusion s’en va aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je -l’avais désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous le dis: en quoi -suis-je coupable? Ah! je suis plus malheureuse que vous! - -Écoutez-moi,--ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente d’une femme -qui sait qu’on adoucit les douleurs de l’amour le plus vrai en parlant -à nos vanités immortelles,--je ne puis pas vous aimer, vous, et vous -êtes cependant l’homme qui m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait -plu davantage. Vous êtes l’esprit le plus distingué que j’aie jamais -rencontré, et, sous les manières les plus séduisantes, le caractère le -plus noble et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud, pour moi et -pour les autres; mais voici ce que vous n’êtes que pour moi. De tous -les hommes que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné le plus de ces -émotions auxquelles ma froideur est rebelle, et vous êtes le seul à qui -j’ai fait jamais un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le tête-à-tête -de qui je ne me suis jamais ennuyée. Vous êtes le seul à qui j’ai dit: -«Nos vies se sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous tous -les deux à ne les séparer jamais.» Enfin, vous êtes le seul encore à -l’amour duquel, avec mon expérience des hommes, je me serais livrée -sans peur et sans fausse honte, tant les défiances que j’ai eues -longtemps vous avez su les surmonter et les vaincre. Voilà, Raimbaud, -ce que vous m’êtes, et pourtant tout cela n’est pas de l’amour. Je -sens toujours en moi le calme effroyable dont j’espérais que vous me -feriez sortir. Je voudrais vous être asservie, et je ne le suis pas. -Les sacrifices que je vous ferais, je ne vous les ferais que comme à un -ami qu’on estime, sans entraînement, sans ivresse. Il y a des soirs où -vous me plaisez extrêmement dans la causerie; mais à quoi plaisez-vous -en moi? C’est à mon esprit; et je ne sens pas, comme quand on aime, le -contrecoup de ce plaisir me troubler le cœur. Vous n’êtes pas pour moi -l’intérêt passionné que j’attendais et dans lequel je voulais perdre -l’ennui terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,--et des hommes que vous -auriez raison de mépriser, Raimbaud,--je ne puis me méprendre à ce -qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en êtes digne, et moi, qui -le reconnais, je n’en saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami, pour -qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus rien en moi de vivant, -d’ardent et de jeune. Tout est consommé, tout est fini; je m’agite -encore, je me monte la tête, mais c’est inutile. Je retombe dans -l’horrible sensation de mon néant. Vous qui m’aimez, votre position -vaut mieux que la mienne; je suis plus à plaindre que vous! - -Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant ces paroles -désespérées, qui tuèrent la colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent -tout à coup sur le compte de celle qui venait de les prononcer. Ivre de -pitié à son tour, il crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit -à genoux devant elle, écartant les mains du front qu’elles couvraient. -Mais elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils -tombèrent sombres dans ceux de son amant, avec ce vague sourire des -douleurs profondes et surmontées. - ---Levez-vous,--fit-elle, avant qu’il pût exprimer un des mille -sentiments qui l’agitaient;--j’entends Laurette.--Et Laurette, qui -ouvrait effectivement la première porte du boudoir, parut sur le seuil -de la seconde et annonça Mme d’Anglure. - -Ce nom leur causa un tressaillement à tous les deux. - -Mme d’Anglure, revenue si brusquement de la campagne, où elle était -pour longtemps encore, et apparaissant tout à coup, à une pareille -heure, chez la femme qui avait pris son amant et chez qui elle allait -le rencontrer... c’était étrange. - ---Faites entrer,--dit la marquise avec sa grâce nonchalante et comme -s’il s’était agi d’un de ses habitués les plus fidèles. - -Et la comtesse d’Anglure entra. - - -FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE - - - - -[Bandeau] - - -_DEUXIÈME PARTIE_ - - -I - -LA COMTESSE D’ANGLURE - - -Caroline de Vaux-Cernay, comtesse d’Anglure par mariage, était une des -plus jeunes et des plus riches maîtresses de maison qu’il y eût alors -dans la haute société de Paris. Élevée en province, au fond de la -Picardie, par une vieille tante qui l’avait mariée au comte d’Anglure -avant qu’elle eût atteint sa seizième année, elle avait consolé la -bonne compagnie de la grande éclipse de Mme de Gesvres en ouvrant -son salon presque à la même heure où la marquise fermait le sien. On -trouva chez la comtesse d’Anglure la même élégance, le même goût et à -peu près le même monde que chez Mme de Gesvres; seulement, celle qui -faisait les honneurs de ce salon ne ressemblait en rien à Bérangère. -Elle n’en avait ni la beauté mate et arrêtée, ni la coquetterie -toujours sous les armes, ni cette parole brillante et hardie qui -faisait croire, bien à tort, que la marquise était méchante, à tous -les poltrons qui ont peur des esprits, mais qui donnait aux cerveaux -de ceux qui en ont l’excitation fécondante sans laquelle on ne saurait -causer avec plaisir et avec entrain. Non, Mme d’Anglure n’avait rien de -tout cela. Mais pour ceux qui prosternent tout devant l’inexprimable -magie de la jeunesse, le changement consolait de la perte, et l’on -pouvait sans ingratitude stupide se dispenser d’avoir des regrets. - -Que l’on se figure, en effet, tout ce que les peintres ont jamais -inventé de plus printanier et de plus suave pour donner une idée de la -jeunesse, et l’on n’aura qu’une faible image de ce qu’était Caroline -d’Anglure quand elle arriva à Paris. Toutes les femmes de seize ans ont -l’air jeune; mais ce qui attirait si vivement en elle n’était point -cette floraison fugitive, cet entr’ouvrement mystérieux de rose blanche -qui, sous la force de la vie, déchire l’enveloppe de son bouton, et qui -s’épanouit au front de toutes les virginités pubères; c’était quelque -chose de plus fraîchement idéal encore, quelque chose de supérieur à -la beauté même, rayon impalpable et divin qui se jouait autour de cette -forme déliée, mignonne et blanche, que le comte d’Anglure avait prise -un matin _dans sa mante_, comme dit la chanson espagnole, et avait -apportée, comme une difficulté à vaincre, aux plus habiles couturières -de Paris. Rien, de fait, ne dut être plus difficile que d’habiller -Caroline. La délicatesse inouïe de toute sa personne alourdissait les -plus légers tissus, comme la lumière nacrée de son teint en éteignait -les couleurs. Jusqu’aux fleurs pesaient sur ce front candide. Elle eût -rappelé les filles d’Ossian, ces belles rêveuses couchées, sans les -faire plier, sur des nuages, si une fraîcheur aussi exquise que la -sienne avait pu durer deux jours sans se faner dans les brouillards. - -Ce genre de beauté parfaitement inconnu à Paris, où les jeunes filles -naissent flétries et épuisent ces nombreuses nuances de jaune qu’Haller -seul put exprimer par dix-huit mots distincts, en allemand, eut un -succès fou: le succès du rare et de l’étrange, le grand succès chez -les sociétés avancées qui sont arrivées au bout de tous les ordres -de sensations. Les femmes qui eurent la douleur de le voir et de le -constater, sourirent en prévoyant combien serait court un triomphe -dû à des qualités plus fragiles que la beauté même. A leurs yeux, -sceptiques pour tout ce qui n’est pas leur miroir, Caroline d’Anglure -était à peine jolie: ce n’était qu’une blonde bien blanche; mais toutes -les blondes ne le sont-elles pas? Comme les artistes, qui, plus francs -ou plus sensibles aux effets de la couleur, étaient fanatiques de -l’éclat limpide et doux qu’épandait la fraîcheur pâle de la comtesse, -elles ne voyaient pas que tout en cette adorable enfant s’arrêtait -timidement à la nuance, depuis le rose indécis de la bouche jusqu’aux -larges prunelles gris de perle de ses beaux yeux, depuis les reflets -bronzés de ses cheveux tordus sur sa tête jusqu’aux gouttes d’or fluide -dans lesquelles l’extrémité de ses longues paupières semblait avoir été -trempée par la main légère du caprice. S’imaginant sans doute qu’il -n’y a point de mois de mai aux bougies, les imprudentes approchaient, -sans trembler, leurs épaules céruséennes des touffes de lys irisées -et diaphanes qui s’épanouissaient au corsage de Caroline comme aux -bords d’un charmant vase antique, tout svelte et tout pur, et elles ne -manquaient jamais de se dire entre elles, quand la comtesse arrivait -quelque part:--«Ne trouvez-vous pas que la _grande_ fraîcheur de Mme -d’Anglure se passe un peu?» - -Du reste, elles avaient décidé souverainement qu’elle avait l’air bête, -et vraiment la pauvre Caroline, qui avait été élevée à la campagne, ou -plutôt qui n’avait pas été élevée du tout, ne pouvait guères mettre -dans sa physionomie de ces effrayants airs de tout comprendre et de -pouvoir tout exprimer qu’ont les femmes de cet admirable siècle, -si profondément intelligent. Quand le comte d’Anglure l’épousa, -elle n’avait fait que lire son office de la Vierge et cultiver des -résédas; et quand il la conduisit dans le monde, ce qu’elle y vit et -y entendit n’éveilla point en elle ces facultés dont les prodigieux -développements, chez les autres femmes, menacent, si cela continue, -de devenir un véritable fléau. Elle n’eut aucune des affectations -modernes. Lamartine l’ennuyait sincèrement, et sa loge était souvent -vide les jours que Rubini chantait. Elle se contentait d’être le je ne -sais quoi de joli, de rond, de gracieux et de parfumé qu’est une femme -qui reste femme,--la seule chose que, dans leurs ambitions effrénées, -elles oublient de vouloir être maintenant. - -Mais si les excellentes amies de la comtesse travaillèrent à lui faire -une superbe réputation de sottise et d’ignorance, il leur fallut -toutefois reconnaître que cette petite et insignifiante personne -n’était pourtant ni gauche ni timide, et qu’elle faisait les honneurs -de chez elle avec aussi peu d’étonnement que si toute sa vie s’était -passée dans ce monde où elle arrivait. Cette jeune fille d’hier avait -l’aplomb du nom qu’elle portait. Elle qui n’avait jamais vu que -quelques curés de campagne et quelques gentilshommes chasseurs, vieux -et bruyants amis de sa tante, Mlle Thécla de Vaux-Cernay, elle avait -les manières simples, la voix, l’accent, la phrase brisée, la politesse -relevée et quelquefois familière de la femme essentiellement comme -il faut, qualités morales de la noblesse de sang et de race qui font -se ressembler, malgré les différences d’éducation, la femme la plus -répandue et celle qui n’a jamais quitté la tourelle de son château de -province. A peine Caroline eut-elle fait faire ses robes chez Palmyre, -qu’elle eut l’air aussi comtesse que les femmes chez qui elle allait -au faubourg Saint-Germain. On sentait soudainement, en voyant ces -femmes vieillies sur les parquets de ces salons et cette petite mariée -qui n’y avait jusque-là jamais posé la pointe de son pied, qu’elles -étaient providentiellement écloses pour remplir le même rôle social, et -qu’elles étaient égales entre elles par les traditions du berceau. - -Cela seul empêcha peut-être qu’elle ne succombât, comme femme à la -mode, sous la réputation d’affreuse bêtise qu’on s’amusa à lui tailler -à facettes; car ce fut par ce mot cruel et forcé qu’on traduisit la -plus ineffablement charmante absence d’esprit qui fut jamais. Cette -imprescriptible noblesse qu’elle avait dans l’accent et dans la -physionomie quand elle disait de ces riens qui étaient, hélas! toute sa -conversation (l’_hélas_! était la charité ordinaire des femmes qui lui -trouvaient la peau trop blanche), cette noblesse originelle la sauvait -de l’espèce de ridicule qu’il y a en France, le pays, comme l’on sait, -le plus spirituel de la terre, à manquer de tout ce que le monde a, et -où les femmes, surtout, se placent à une si grande hauteur que, pour -deux mots à leur dire sur leur bonne grâce ou celle de leur robe, on -est obligé de subir une conversation si spirituelle, si _mille fleurs -d’Italie_, qu’une bonne migraine en est toujours le résultat. - -Fut-ce le contraste, plein d’imprévu, qu’il y avait entre cette enfant -que l’instinct du monde et son aristocratie naturelle empêchaient -d’être une Agnès, mais qui n’avait dans sa jolie tête rien qui -ressemblât à une pensée sur quoi que ce soit, et les femmes distinguées -qui en ont sur tout une immensité; fut-ce ce contraste, ou seulement -l’alliciant parfum de la plus exquise jeunesse en fleur, qui lui livra -et lui retint tous les hommages? Parmi ceux qui lui furent offerts si -elle voulut en agréer quelques-uns, ce ne fut point son mari qui l’en -empêcha. Son mari, homme élégant, d’ailleurs, l’avait moins épousée -pour elle-même que pour cimenter des relations qui existaient de fort -longue date entre les Vaux-Cernay et les d’Anglure; il fut probablement -décidé aussi par la beauté de cette blanche personne qui promettait à -ses enfants un sang si pur. Et comment n’eût-il pas plongé sa lèvre -avec un certain frémissement dans l’écume légère et savoureuse de ce -sorbet virginal? Mais peut-être le trouva-t-il un peu froid. C’était -tout à fait un homme de son temps que Raoul d’Anglure, de ce temps -où la vie anglaise, la vie des hommes entre eux, a succédé à ces -relations de tous les instants avec les femmes qui donnaient aux hommes -d’autrefois cette grâce, hélas! perdue, et qui causait de si grands -désordres d’amour. Avec les habitudes qu’on prend si vite dans le -laisser-aller de nos mœurs, il n’appartenait réellement pas à Caroline -de captiver un homme comme Raoul. Aussi, peu de temps après son -mariage, celui-ci donna-t-il à sa femme une liberté qu’elle ne désirait -probablement pas. Il la suivit fort rarement dans le monde. Il passait -ses journées à courir à cheval et à chasser; puis, quand il était bien -fatigué, il s’en allait clore ses soirées chez une ancienne maîtresse -plus âgée que lui, et sur le canapé de laquelle il ne craignait pas -de s’étaler avec ses bottes et ses éperons. Là, il trouvait toujours -quelques amis, grands amateurs du _va te promener, la honte!_ et de -l’intimité des hommes qui se mettent au-dessus des apparences et qui -les jugent sans soigner la rédaction du jugement. Rien ne vaut, à ce -qu’il semble, cette intimité que les délicats traitent de grossière, -mais qui n’astreint ni à la repartie ni à la grande tenue, si gênantes -pour l’égoïsme de nos jours. Cela est triste à dire, mais cela est. Le -mariage lui-même a toujours une certaine pruderie, un certain guindé, -ce certain vertugadin de satin blanc qu’on appelle la chasteté; et -toutes ces maudites agrafes, si difficiles à faire sauter, expliquent -fort bien la préférence qu’on accorde, et qu’accordait Raoul d’Anglure, -à une vieille maîtresse qui suce vos cigares pour les allumer et devant -qui on se permet tout sans qu’elle soit choquée de rien, sur une -ravissante jeune femme épousée par inclination et digne de tout l’amour -des anges, si les hommes ressemblaient à ces derniers un peu davantage. - -Quoi qu’il en soit, la comtesse d’Anglure ne s’aperçut guères des -négligences de son mari. Elle l’avait épousé sans l’aimer, et la vie -extérieure de Paris l’empêcha de regretter la vie intime qu’elle -n’avait pas. En vain lui insinuait-on quelquefois avec beaucoup -d’art qu’elle ne devait pas être heureuse, elle n’avait pas l’air -de comprendre. Elle restait de la plus gracieuse stupidité. Rien -n’altérait le blanc plumage de cette peau de cygne que lustraient la -santé et la jeunesse, et qui avait les splendeurs bleuâtres du plus -pur émail. Nulles larmes ne rosaient--car elles n’eussent pas osé les -rougir--ces paupières, si lentes à se mouvoir au-dessus de ces beaux -orbes d’un gris si tendre qu’ils semblaient sourire en regardant. -Aussi les observatrices de salon chez qui elle allait prendre le thé -disaient-elles qu’où l’esprit manquait, les sentiments vifs ou profonds -devaient nécessairement manquer aussi. Bel axiome que M. de Maulévrier -fit mentir, car il advint que cette petite poupée qui ne pensait pas, -et qui, comme la statue de Memnon, ne savait dire que bonjour et -bonsoir d’une voix harmonieuse, se prit à aimer M. de Maulévrier avec -une intrépide naïveté. Dans ce cœur d’une virginité fabuleuse, éclata -tout à coup cette fleur d’un sentiment vrai qui ne fleurit plus guères -que tous les cent ans, comme l’aloès, et qui fait moins de bruit. Elle -retint l’amour prêt à disparaître de ce monde; elle abrita quelques -jours encore ce bel oiseau de paradis que bien des jeunes filles -passeront désormais inutilement leur vie à attendre dans ce siècle, où, -en fait d’amour, le langage meurt avec l’idée, et où demain peut-être -les lettres de Mlle de Lespinasse seront regardées comme l’expression -apocryphe d’un sentiment antédiluvien. - -M. de Maulévrier arrivait alors on ne sait d’où, après une absence -de plusieurs années. On connaît maintenant le marquis Raimbaud de -Maulévrier. Une singulière particularité de sa biographie de cœur, -c’est que jusqu’alors il n’avait aimé que les femmes brunes. Les -cheveux _feuille morte_ de Mme d’Anglure le jetaient toujours dans -des rêveries qu’il se reprochait, car il haïssait l’air rêveur. -C’était, comme on l’a déjà vu, un oisif comme Raoul d’Anglure, mais -un oisif d’une aristocratie plus relevée dans les habitudes de sa vie. -Il préférait la société des femmes à celle des hommes, auxquels il -adressait rarement la parole; il ne détestait pas les esclavages de la -toilette, et n’eût pas prostitué sa bouche au narghilé même du sultan. -Parce qu’il n’aimait pas à courir toute la journée, bride abattue, -comme un jockey, on l’accusait d’être un efféminé, et les amis de Raoul -l’appelaient en riant Sardanapale. Indépendant, au milieu de Paris, -comme le vent dans les bruyères, et ne sentant pas l’affreux besoin -d’être riche, il pouvait, si cela lui plaisait, s’engloutir tout vivant -dans l’amour d’une femme du monde, ce dévorant passe-temps, pour un -homme, qui eût anéanti l’âme de Bonaparte lui-même s’il n’avait pas -eu le bonheur d’aimer une femme entretenue, à une époque qui était un -pêle-mêle social. - -Mais les misères du temps présent avaient tué à la mamelle l’ambition -de M. de Maulévrier, et son orgueil était moins grand que sa vanité. -Aussi, à force de regarder ces cheveux _feuille morte_, et ce cœur -d’épaules qui donnait une grâce si tombante à la robe de Mme d’Anglure, -il se dévoua encore une fois à ce culte terrible qu’il avait déjà -pratiqué, l’adoration d’une femme de naissance et de monde. Seulement, -empressons-nous de le dire, Mme d’Anglure sut lui épargner toutes -les aspérités auxquelles il s’était déjà si rudement froissé. Elle -ne fit aucune des petites mines d’usage avant d’accepter ce qui lui -causait tant de plaisir. C’est même de cette époque que la fatuité -de Maulévrier devint célèbre; Caroline en couva et en développa le -germe sous son amour. Elle l’aima avec la virginité de son âme, avec -toutes les ignorances de son esprit. Elle l’aima sans songer à autre -chose qu’à lui donner le plus grand bonheur possible, sans mesurer les -conséquences de la passion qui se saisissait de son avenir, sans avoir -le moindre souci de la fragilité des beautés qu’elle lui prodiguait -et dont elle trouvait qu’il ne s’emparait jamais assez. Elle qui, par -la nature de sa beauté, était destinée à passer si vite, elle n’eut -pas peur des dégâts affreux de la caresse, et elle s’exposa à tous les -dangers du bonheur. Que voulez-vous? elle l’aimait comme une femme qui -n’a pas dans l’esprit la moindre portée, mais dont la céleste niaiserie -est le plus délicieux hasard que Dieu puisse jeter dans la vie d’un -homme amoureux! - -M. de Maulévrier, qui, en fait d’amours de salon, avait, comme il -arrive toujours, avalé considérablement de crème fouettée avec plus ou -moins de vanille, s’abreuva, pour la première fois, de ce lait chaud, -pur et substantiel, d’un sentiment vrai. Il fit même comme les chats -gourmands, qui fourrent jusqu’à leurs pattes dans la jatte pour mieux -boire: dans l’avidité de son bonheur, il empêcha Mme d’Anglure de se -montrer aussi souvent dans le monde; et il eut tort, car le monde doit -être le premier amant d’une femme du monde, et si elle en a jamais un -autre, il ne doit venir que bien loin après. Comme la comtesse aimait -M. de Maulévrier avec la soumission de cette Courtisane amoureuse qui -mettait le pied de son amant sur son sein nu, comme elle adorait ses -moindres caprices, elle aurait fini par ne plus aller chez personne et -à vivre follement pour lui seul, si Mme de Gesvres, avec qui elle avait -toujours été fort confiante, ne lui eût fait comprendre qu’en agissant -ainsi elle s’affichait et donnait contre elle aux autres femmes des -armes dont elles ne manqueraient pas de se servir. - -Et l’expérience de la marquise ne l’avait point trompée; son conseil -fut extrêmement utile à Mme d’Anglure. En dépit des nombreuses -différences qu’il y avait entre ces deux femmes, opposées presque en -toutes choses, elles se voyaient assez souvent. Mme d’Anglure allait -beaucoup chez Mme de Gesvres. Mme de Gesvres lui avait toujours montré -une bienveillance pleine de franchise et d’appui. Jamais elle n’avait -partagé les petites jalousies de ces jolies créatures, moitié abeilles -et moitié vipères, qui n’oubliaient point, quand il s’agissait de la -comtesse, de mettre un peu de venin dans leur miel. Il faut le dire, -malgré son costume de coquette, la grande marquise était bien au-dessus -de ces misérables sentiments. Belle comme un jour d’Asie, elle admirait -naïvement la beauté dans les autres, et toujours elle avait parlé de -celle de Mme d’Anglure comme eût fait un homme impartial. Fière d’être -belle, elle avait une fierté tranquille, inaccessible à toutes les -alarmes. La comtesse d’Anglure, avec qui elle eut l’amabilité des cœurs -généreux pour ceux qu’on traite avec injustice, la crut son amie, et -vraiment elle l’aurait été, si, comme celle qui l’appelait de ce nom, -elle s’était livrée en se liant, ce qui lui était impossible. On l’a -déjà vu, le caractère de cette femme était fermé comme les portes de -l’enfer. De toutes les grâces qu’elle avait en partage, Dieu ne lui -avait pas donné la plus grande, celle de l’abandon. Elle écoutait avec -une patience attendrie le récit de l’amour de Mme d’Anglure, mais elle -ne rendait pas confidence pour confidence. Elle n’avait aucun des -profits de l’amitié, elle n’en avait que la probité sincère; car si, -un soir, elle prit plaisir à faire renier à M. de Maulévrier son amour -pour Mme d’Anglure, c’est que M. de Maulévrier s’était jeté lui-même -dans cette voie de blasphèmes et qu’aucune femme n’eût résisté à la -tentation d’une si enivrante volupté. Et si elle désira parfois être -aimée de l’amant de son amie, c’est qu’elle se trouvait bien à plaindre -de se voir privée d’un bonheur qui n’était pas chose si rare, sans -doute, puisque Mme d’Anglure, qu’elle jugeait de si haut, l’éprouvait; -et c’était d’ailleurs bien moins de la femme qu’elle était jalouse que -de l’amour. - -Cet amour, elle l’avait cru une ressource, une dernière ressource -contre l’ennui de sa vie; mais, puissante à le faire naître, elle -s’était trouvée impuissante à le ressentir. Si ses coquetteries avaient -rendu M. de Maulévrier infidèle, hélas! qu’y avait-elle gagné? Femme -chez qui un esprit mûri prenait insensiblement la place d’un cœur -qu’un sang brûlant n’avait jamais gonflé, espèce d’âme étrange, mais -qui, dans les sociétés comme la nôtre, tend chaque jour à devenir plus -commune, sa misère tenait à ses qualités mêmes. Mme d’Anglure, qui -avait en tendresse ce qui lui manquait en intelligence, pouvait-elle se -douter de cela? - -M. de Maulévrier avait cessé de lui écrire depuis qu’il allait chez -Mme de Gesvres. C’en était assez pour qu’un doute affreux s’élevât -dans l’âme de la comtesse, et pour qu’elle s’en vînt en poste à Paris, -et jusque chez Mme de Gesvres, voir, par ses yeux, si elle était -réellement trahie. - - - - -[Bandeau] - - -II - -PATTE DE VELOURS - - -Quand la comtesse d’Anglure entra, Mme de Gesvres se leva et fit -quelques pas au-devant d’elle, la main ouverte et la bouche souriante, -comme on va au-devant d’une amie trop longtemps absente. Bien loin de -repousser cette main qui lui était offerte, Mme d’Anglure la serra -comme aux jours de leur amitié la plus tendre. Ni l’une ni l’autre -de ces deux femmes ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame; -elles étaient de trop bonne compagnie et de leur époque pour copier -en miniature cette grande scène de Schiller entre Marie Stuart et -Élisabeth d’Angleterre, à propos du comte de Leicester. On est obligé -de le reconnaître, pour les gens aux yeux de qui le plus grand péché -d’élégance est de mettre ses impressions personnelles à la place des -usages reçus, le drame et tout ce qui y ressemble ne saurait guères -plus exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre théâtre que -la conscience, derrière les paroles et les actes qui servent toujours à -la violer. Quels que fussent donc les sentiments de Mme d’Anglure, elle -était trop comtesse pour les montrer à sa rivale, et cela en présence -de l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son émotion ne lui fit pas -transgresser ces lois du monde, contre lesquelles se révoltent des -moralistes de roman, et dont la gloire est de ressembler à ce qu’il y a -de plus beau dans la nature humaine,--à la pudeur et à la fierté. - -Ainsi tout resta parfaitement convenable entre ces trois personnes -dont les sentiments étaient sans doute si agités et si divers. Les -deux femmes s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué M. de -Maulévrier, qui s’était incliné devant elle comme s’ils avaient été -étrangers l’un à l’autre, Mme d’Anglure s’assit sur la causeuse de -Mme de Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes enfermées dans la -courbe gracieuse du meuble consacré aux mollesses et aux intimités de -ces créatures languissantes! On eût dit deux charmantes couleuvres -s’enlaçant sur un tapis de fleurs et se caressant de leurs dards -sans oser encore se blesser. Alors commença, entrecoupée de petits -mots d’amitié et de familiarités ravissantes, une conversation -fort insignifiante dans le fond, mais qui, comme dissimulation et -souplesse, eût fait certainement beaucoup d’honneur à la barbe grise -des plus vieux et des plus rusés diplomates de l’Europe. Mme d’Anglure -dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne, auprès de sa belle-mère, -qu’elle n’avait pu résister à l’envie de partir. C’était là toute son -histoire, et elle la fit en quelques mots, avec une simplicité d’accent -à laquelle on se serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya la -balle dans ce sens, et la conversation, ricochant d’une idée à une -autre, dériva bientôt aux élégants commérages des femmes entre elles, -quand elles veulent se tenir en dehors de leurs sentiments. Cette -conversation, à côté de leur position réciproque, ne dut pas coûter -beaucoup à Mme de Gesvres. Elle était calme, puisqu’elle n’aimait -pas M. de Maulévrier et qu’elle venait de le lui dire dans le moment -même, mais Mme d’Anglure ne l’était pas, et réellement la marquise, -qui dédaignait un peu trop peut-être le caractère de son amie, et qui -savait qu’avec son amour aveugle pour M. de Maulévrier elle était fort -capable de provoquer un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât -si librement, et avec une facilité si animée, dans l’écume légère -d’une causerie toute de gaieté et de riens, quand elle devait avoir -le cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette jalousie, que Mme -d’Anglure nourrissait depuis plusieurs mois, avait marqué sa trace -partout sur les lignes de ce suave visage, délicat comme le velouté -des fleurs. Elle était extrêmement changée. L’idéale beauté du teint -s’était évanouie. Malgré les ruches qui garnissaient le chapeau lilas -qu’elle portait et qui encadraient l’ovale de cette figure, atteint -déjà, on voyait que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse, et -qu’elle commençait à être envahie par le vermillon âcre et profond que -donne la fièvre des passions contenues. Ce rapide et cruel changement -frappa d’autant plus la marquise, que la force des sentiments qu’il -attestait n’emporta pas une seule fois Mme d’Anglure. Elle demeura -aussi désintéressée en apparence dans les mille hasards de la causerie, -que si elle n’avait pas étudié la femme avec qui elle joutait de -paroles légères et de façons caressantes. Tout en cherchant à deviner -ce qu’elle croyait le secret de la marquise, elle ne livra point une -seule fois le sien. L’instinct de la conservation, naturel à tous les -êtres, l’éleva pendant tout le temps de sa visite au niveau d’une femme -d’esprit. - -M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment douloureux cet étrange -spectacle. Il était frappé, comme Mme de Gesvres, du ravage de ces -quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée; et comme, si fat qu’il -fût, il avait de l’âme autant qu’en ont les hommes parfaitement -civilisés, il était épouvanté et attristé en même temps. La mesure que -gardait la comtesse l’étonnait bien un peu aussi, mais comme il était -mieux exercé à lire que la marquise dans les moindres mouvements de -Mme d’Anglure, où la marquise ne voyait que du calme il voyait, lui, -à de certains frémissements des lèvres, à de certains éclairs dans le -regard, que l’orage grondait et brûlait sous ces menteuses surfaces. - -Quoique son aplomb d’homme du monde lui fût venu en aide, et qu’il -eût rougi de se montrer moins dégagé que les deux femmes qu’il avait -devant lui dans les allures d’une conversation qui n’exprimait aucun -des sentiments réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant cette -dissimulation aisée, ce charme de mensonge silencieux, ce tact inné -avec lequel Mme de Gesvres et Mme d’Anglure évitaient tout ce qui -eût pu amener une explosion. En comparaison de ces deux lutteuses, -il se trouvait gauche, parce qu’il se sentait contraint, et il était -contraint parce qu’il était homme, et parce qu’où les femmes passent -en se glissant comme des reptiles les hommes ne se frayent un passage -qu’en brisant tout comme des éléphants. - -Cette visite de Mme d’Anglure, qui ressemblait à une reconnaissance de -la position de l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle heure -à la pendule de Mme de Gesvres, mais un siècle sans doute au cœur de -la malheureuse comtesse, qui devait compter les minutes autrement -que le bronze inerte et glacé. Dans cette heure de tortures dévorées, -la marquise ne donna pas à son ennemie (car la comtesse l’était -devenue) le plus petit des avantages. Elle fut de la sérénité la plus -désespérante. Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que M. de -Maulévrier fût plus pour elle qu’un homme bien né à qui tous les salons -étaient naturellement ouverts. Elle n’évita point une seule fois de -le regarder et de lui répondre. Elle aurait eu une passion dans le -cœur qu’elle n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion était -absente, et la sagacité de la jalousie, la seule sagacité qu’eût la -pauvre petite d’Anglure, fut considérablement désorientée par un -naturel si plein de vérité et si bien soutenu. Intérieurement, Mme -d’Anglure éprouvait une véritable colère de ce qu’elle croyait une -comédie parfaitement jouée. Comédienne elle-même, elle s’irritait -d’avoir affaire à une comédienne aussi habile qu’elle; elle se voyait -battue à plate couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit et -à celui que dans le monde on donnait à Mme de Gesvres. Son dépit -était aussi furieux qu’amer. C’étaient des sensations trop vives pour -résister longtemps à leur violence. Aussi, fort heureusement pour -elle, l’instinct qui l’avait préservée de toute ouverture imprudente, -l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il de s’en aller. - -Mais cet instinct eut beau réclamer dans son âme, elle ne put supporter -l’idée qu’en s’en allant elle laisserait M. de Maulévrier avec Mme de -Gesvres, et si ce fut une faute que de vouloir arracher son amant à -celle qu’elle supposait sa rivale, oui! si ce fut une faute après les -dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées, elle la commit. - ---Adieu, ma chère,--dit-elle à Mme de Gesvres;--je suis bien heureuse -de vous avoir revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant que -me voilà revenue de cette vilaine campagne où je me suis tant ennuyée, -nous pourrons nous voir tous les jours. - -Et elle se souleva de la causeuse, mais elle y retomba assise avec une -négligence adorable, pour renouer un des rubans de son manchon. - ---Monsieur de Maulévrier,--dit-elle alors, en nouant gravement -le ruban détaché, et avec ce ton que seules les femmes du monde -connaissent et qui sauverait l’inconvenance des propositions les plus -hasardées,--voulez-vous me donner le bras jusqu’à ma voiture? et si -vous n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous en passant; vous -êtes sur mon chemin. - -Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non. Il se prépara donc à -sortir avec la comtesse. Celle-ci, soulagée des contraintes de la -soirée par ce qu’elle venait de décider, tendit encore une fois sa -petite main gantée à la marquise, qui, peut-être, sentit alors la -griffe d’abord si bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne -qui remporte sa proie à son nid. - ---Comme elle l’aime et comme elle est changée!--fit la marquise de -Gesvres restée seule; et, disant cela, comme elle était debout, son -œil se porta sur la glace où elle se vit, elle, toujours belle, ne -changeant pas, astre magnifique, éternel, immuable. - -On change,--ajouta-t-elle avec une tristesse amère qui vengeait bien -ceux qui l’avaient vainement aimée;--on change parce qu’on aime et -qu’on souffre, mais du moins on ne s’ennuie pas! - -Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette pour venir la -déshabiller. - - - - -[Bandeau] - - -III - -LES FAUSSES CONFIDENCES - - -Le lendemain les trouva de bonne heure à la place où se passait ce -drame sans action extérieure, sans grands bras, sans portes fermées -et ouvertes,--cette chose simple, réelle: la vie. Après une nuit de -convulsions et de larmes de la part de Mme d’Anglure, M. de Maulévrier -s’en était revenu à ce fatal boudoir de satin jonquille où un charme -cruel le ramenait toujours. A force de mensonges, de fausses caresses -et de fleur d’oranger, il avait calmé sa nerveuse maîtresse, et puis -il avait pris sa course vers l’hôtel de Gesvres, ne respirant que la -marquise, et croyant retrouver sur son front pâli une de ces nobles et -tristes impressions de la veille, qui lui avaient paru si touchantes. - -Mais, baste! la lune n’était pas si changeante que cette muable femme, -et il y eût eu cent années au lieu d’une nuit entre la marquise de la -veille et celle du lendemain, que sa physionomie n’aurait pas été plus -au rebours de l’espérance de Maulévrier. Le bandeau d’ennuis qui lui -ceignait si souvent le front était caché sous les boucles mignardes et -crêpées qui allaient si mal au caractère ferme de sa beauté. La femme -et toutes ses ondoyances, ses morbidezzes, ses gaietés moqueuses, -se remontraient dans cette grande statue, désespérée parfois et -silencieuse comme la Niobé antique, et qui, ennuyée de son piédestal -comme de toutes choses, en descendait pour jouer et s’agiter auprès -comme un enfant. Ce n’était plus qu’une Parisienne piquante, vive et -un peu affectée, un vrai type de femme d’esprit, mais d’esprit de -femme, tout en pointes d’aiguilles, de malices et de curiosités. Elle -attendait Maulévrier avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire, et quand -elle le vit: - ---Eh bien?--fit-elle. - ---Eh bien!--répondit M. de Maulévrier,--Caroline sait tout, ou plutôt -elle sait plus que tout, car elle croit que nous nous aimons, tandis -qu’il n’y a que moi qui vous aime. - ---Ah! contez-moi donc ça,--dit-elle, en se tordant sur sa chaise -longue, dans son peignoir de mousseline rose, et en respirant à pleines -narines un délicieux flacon ciselé qu’elle tenait;--contez, mon -ami,--répéta-t-elle avec une incroyable sensualité. - -Au mouvement presque libertin de cette chute de reins admirable, on eût -dit Léda attendant son cygne et se préparant à la volupté. - -Elle lui jeta deux regards à le rendre fou, si lui ne l’avait pas -connue, s’il n’avait pas déjà fait l’expérience que ce qui ressemblait -à de la passion dans cette femme n’était qu’un élan de l’esprit, et -rien de plus. - ---Mon Dieu!--reprit M. de Maulévrier avec une expression capable -d’éveiller plus d’un dépit secret dans le cœur énigmatique de la -marquise,--mon Dieu! c’est là une assez triste histoire, et d’autant -plus triste qu’elle n’est pas finie, et que je ne prévois guères comme -elle finira. L’absence et le soupçon qui en a été la suite ont exaspéré -tous les sentiments de Mme d’Anglure. Ces sentiments sont beaucoup plus -profonds que je ne pensais. Quelque dévouée qu’elle se soit montrée -jusqu’ici, et de quelques douceurs qu’elle ait entouré ma vie, je ne -croyais pas, en m’éloignant d’elle, briser tout à fait la sienne. Non! -franchement, je ne le croyais pas. Vous savez bien, ma chère Bérangère, -que je n’ai pas vos idées sur l’amour. Vous avez une façon de le -concevoir qui vous dispense probablement de l’éprouver; mais moi qui ne -suis pas arrivé à vingt-sept ans sans l’avoir connu plus d’une fois, -et à qui celui que vous inspirez ne fait pas d’illusion dernière, je -ne pensais pas qu’une femme du monde, aussi facilement distraite de -ses propres impressions que peut l’être Mme d’Anglure, dût ressentir -une de ces passions contre lesquelles tout est impuissant, jusqu’à la -fierté. Hier, quand je vous quittai, mon amie, et que je montai dans -la voiture de la comtesse, j’espérais qu’une bonne scène allait rompre -pour jamais des liens qui me pèsent depuis que je vous aime. J’espérais -que l’idée d’être quittée pour vous lui donnerait le courage d’une -explication suprême, et qu’aujourd’hui tout serait fini. Mais il n’en a -point été ainsi. J’ai vu une de ces douleurs que je ne connaissais pas -encore. La nuit s’est passée pour cette femme dans de telles angoisses, -que je n’ai pas osé lui avouer que je ne l’aimais plus et confirmer -par là toutes ses jalousies. Je me suis pris de pitié pour cet être -faible et misérable dont la destinée reposait sur moi; et quoique mon -cœur démentît tout bas en pensant à vous ce que je lui adressais tout -haut, je suis enfin parvenu à assoupir la violence de ces malheureux -sentiments que je ne partage plus, et sur la force desquels je voudrais -vainement m’abuser. - ---Pauvre femme!--fit la marquise, arrivée au bout de ses deux -jouissances,--de parfum respiré et de curiosité satisfaite,--et en -refermant son flacon avec le bouchon d’or qui le surmontait. - ---Oui! pauvre femme!--répéta M. de Maulévrier avec un accent de -compassion plus sincère.--Elle m’a fait sentir le premier remords que -j’aie jamais éprouvé d’une chose aussi simple et aussi involontaire que -de cesser d’aimer. En regardant cette tête si jeune et si changée, vous -ne sauriez croire à quel point je me reprochais le mal auquel j’avais -condamné tant de beauté et de jeunesse. - ---Et c’est un fort bon sentiment,--ajouta Mme de Gesvres,--car le mal -est grand en effet. Elle, qui était si charmante, n’est plus même -jolie. Entre autres jalouses de Caroline, vous aurez rendu Mme de -Guénéheuc bien heureuse. Parce qu’elle est d’un blond assez fade, elle -s’est toujours crue la rivale en blancheur de Mme d’Anglure. Maintenant -la grande fraîcheur de cette pauvre comtesse ne lui rougira plus la -sienne de dépit. - -Malgré le peu de vivacité et d’amertume que Mme de Gesvres mit à faire -cette réflexion toute féminine, M. de Maulévrier y vit-il autre chose -que l’impitoyable cruauté du sexe, cette cruauté que l’on retrouve dans -la meilleure et la plus désintéressée des femmes quand il s’agit d’une -autre femme qu’on a l’air de pleurer devant elle, ce qui est, de fait, -fort impertinent? - -Toujours est-il que dans l’impossibilité où l’on est si souvent de -rester vrai avec une femme, il se prit à poser comme s’il avait été -femme lui-même; il mit sa main gantée sur l’angle de la cheminée près -de laquelle il était assis, puis il appuya son front sur sa main avec -un petit air de saule pleureur qui ne manquait pas d’une certaine grâce -de mélancolie. - ---Vous souffrez, Raimbaud?--fit la marquise avec des yeux où -l’attention commençait de renaître.--Eh bien!--et elle veloutait d’une -voix attendrie le sarcasme, si c’en était un,--vous n’en êtes que plus -intéressant à mes yeux. Vous ne ressemblez pas à ceux qui oublient. -La mémoire d’une intimité de deux ans n’est pas abolie en vous par un -autre amour... - ---Ah! si cet autre amour avait été heureux,--interrompit Maulévrier, -avec l’ardeur d’un regret inconsolable,--peut-être aujourd’hui, -Bérangère, le sentiment dont vous me faites un mérite n’existerait pas. -Eh! mon Dieu, c’est de l’égoïsme encore; si l’amour que je perds m’est -une si grande perte, c’est surtout parce que vous n’avez pas pu le -remplacer! - ---Et qui sait, mon ami?--répondit-elle avec calme;--vous n’êtes -peut-être pas si détaché de Mme d’Anglure que vous le pensez. On se -fait de si profondes illusions sur soi-même! C’est une chose si bizarre -que le cœur! Vous m’avez aimée pendant l’absence d’une femme qui vous -avait rendu parfaitement heureux pendant deux années, et qui, comme -maîtresse, vaut, je le sais, cent fois mieux que moi. Aujourd’hui, -voilà que cette femme revient parce qu’elle est jalouse et malheureuse; -elle revient vous offrir le spectacle d’une jeunesse flétrie par vous, -d’une beauté ravagée, d’une vie perdue, d’une santé détruite peut-être, -et cela au moment où celle que vous lui avez préférée vous laisse voir -l’impossibilité où elle est d’éprouver l’amour comme vous l’auriez -désiré. Allez! cette femme est encore bien puissante. Il n’est pas dit -que vous ne vous repreniez pas aux liens dont vous vous plaigniez à -l’instant même; il n’est pas dit que l’impression que je vous ai causée -résiste à l’éloquence d’un pareil retour. - ---Et, en vérité, je le voudrais presque,--dit Maulévrier avec le petit -machiavélisme dont il essayait le succès, et en cherchant à voir clair -dans les sensations de la marquise. - ---Et moi,--fit-elle en souriant avec une placidité déconcertante,--je -vous jure que je le voudrais tout à fait. - -Était-ce là une ironie profonde, qui devait peu coûter à cette femme -d’un si grand empire sur elle-même? Malgré les assurances de sincérité -qu’elle lui avait données, il était bien permis à M. de Maulévrier -d’être légèrement sceptique. Elle était, en somme, la plus distinguée -de ces créatures de ténèbres qui n’avaient pas besoin que l’on -inventât les éventails pour cacher le laisser-aller de leurs yeux. Elle -pouvait donc donner à du dépit la forme d’un désintéressement parfait. -D’un autre côté, ce dépit, que M. de Maulévrier avait essayé de faire -naître en affectant une tristesse et un désir qu’il ne sentait pas, -pouvait venir autant de la vanité que de l’amour. - -Mais la vanité est si près de l’amour dans les femmes du monde, tout -cela est si divinement pétri et fondu, qu’intéresser l’un ou l’autre -amène souvent aux mêmes résultats. Or c’était précisément le résultat -dont M. de Maulévrier était avide. Il était arrivé à ce degré de -l’amour, dans les êtres qui n’ont pas le _triste_ et très peu _fier -honneur_ d’être poétiques, où la possession la moins délicate paraît la -meilleure, et où ce qu’il y a de plus adorable dans l’amour même serait -sacrifié brutalement à cette diabolique possession. - -Ce jour-là, M. de Maulévrier sortit de chez Mme de Gesvres moins lassé -et moins désolé qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas pu se vanter, il est -vrai, d’avoir entendu murmurer le plus faible dépit dans tout ce que -lui avait dit la marquise; mais la possibilité de ce dépit s’était -offerte à lui comme une espérance, et il s’affermit dans la résolution -d’attaquer par la vanité, endroit toujours mal défendu chez les femmes, -cette forteresse imprenable à l’amour; il s’en alla répétant les -belles paroles de l’Ecclésiaste. - ---Elle ne m’aimera pas davantage,--pensait-il,--mais elle succombera; -elle succombera en femme du monde, froidement, élégamment, et dans sa -cuirasse, sans qu’une telle façon de si peu se donner nuise à aucune de -ses prétentions de cœur éteint. Ce que n’auront pu faire les sentiments -tendres, les sentiments égoïstes et jaloux l’auront fait. - -Ainsi, comme il arrive toujours, il était démoralisé par la résistance, -et l’amour n’était plus à ses yeux que ce contact de deux épidermes -auquel le réduisait, sans cérémonie, cet insolent de Champfort. - - - - -[Bandeau] - - -IV - -LE FOND DE L’ABÎME - - -Une fois bien ancré dans sa résolution, M. de Maulévrier comprit la -nécessité de modifier sa vie extérieure. Il ne passa plus ses journées -chez Mme de Gesvres, et, quand il y alla, il choisit toujours le -moment où elle n’était pas seule, le soir, par exemple, cette heure à -laquelle elle recevait ceux qui préféraient à l’éclat des fêtes dont -elle s’était retirée la libre causerie d’une femme d’esprit. Alors, -il la trouvait flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient sans -gages et qu’elle savait fixer en ne cherchant pas à les retenir, de -ses adorateurs fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient chaque -soir contempler cette femme mobile comme Nina contemplait la mer -inconstante, et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement, -comme Nina: «Ce sera pour demain.» Au milieu de ce petit monde dont -elle était le centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire d’une -amabilité un peu taquine, et disant sciemment du haut de son bon sens -de ces absurdités charmantes qui vont si bien aux lèvres roses, grâces -des femmes et des enfants. Quoique, plus malheureuse que Louis XIV, qui -avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle fût reine et s’ennuyât, -jamais l’ennui, que M. de Maulévrier savait être le fond de son âme, -ne se trahissait dans ses paroles ou dans ses regards quand elle était -entourée. L’être extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que tout -le reste, elle n’était plus, dans ces instants, qu’une irréprochable -maîtresse de maison. - -A aucune époque, elle ne s’était montrée autre chose aux yeux des -autres pour M. de Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon de -ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni familiarité plus tendre -n’avaient indiqué une de ces préférences sur la nature desquelles il -est si facile de se tromper. Cependant, les hommes qui la voyaient, et -qu’elle n’écoutait pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de M. -de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses manières avec lui qui leur -avaient donné cette idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût -vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à recevoir, malgré les -bruits de quelques salons, un homme qui avait la réputation d’être un -grand fat et de ne perdre son temps chez personne. - -Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les femmes qui faisaient galerie à -cette liaison, et qui, lorgnette en main, semblaient en étudier toutes -les phases, les femmes s’imaginèrent que le dénoûment qui avait tant -tardé était arrivé, et que Mme d’Anglure était fort à propos revenue -clore un si fâcheux interrègne. Les hommes les plus attachés à la -marquise le crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient tous -les soirs, ils purent admirer le magnifique empire et la désinvolture -inouïe avec lesquels Mme de Gesvres pouvait voiler une rupture assez -manifeste d’ailleurs. Pour tous ces hommes ferrés en diable sur les -convenances du monde, et qui n’avaient jamais compris, comme le -cardinal de Retz, que les devoirs extérieurs, la marquise révélait une -supériorité très remarquable en restant imperturbablement la même à -l’égard de M. de Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa pas -la moindre petite observation qu’on eût pu prendre pour un reproche, -sur ses visites plus rares et plus courtes. Quand il ne venait pas, il -semblait qu’il n’eût jamais existé pour elle. Quand il venait, elle le -recevait avec cette main ouverte, cette hospitalité de sourire et cette -étincelle perlée dans le regard, qui disaient à tous: «Vous voilà, tant -mieux!» mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence de -personne. - -M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance que cette femme glacée -exerçait sur elle sans grand combat, ne s’étonnait point de cette -conduite. Il savait bien que, dans toutes les hypothèses, elle ne lui -donnerait jamais le spectacle de son dépit, et que, pour en saisir la -trace et en tirer le parti qu’il espérait, il aurait besoin de toute sa -finesse d’observation, de toute la pénétration de son coup d’œil. - -Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile, qu’avec des femmes -d’une civilisation raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux -bucoliques des premiers temps. - -Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus rarement chez Mme de -Gesvres, devait rassurer la tendresse alarmée de Mme d’Anglure; c’était -comme une preuve ajoutée à toutes les assurances qu’il lui donnait de -son amour, et qu’elle n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai, sa -jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète, et cent fois plus grand -l’espèce d’effroi que lui causait cette grande marquise, d’une beauté -si bien reconnue et d’une coquetterie dont le monde racontait des -choses effroyables, elle ne pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement -de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la préférer, elle que le -chagrin avait tant changée, à cette marquise du démon. - -Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre la façon dont M. de -Maulévrier avait passé son temps pendant son absence. Mais comme, -depuis qu’elle était revenue, ce temps lui était consacré presque aussi -exclusivement qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait, -que l’ennui d’être éloigné d’elle avait fort innocemment poussé son -amant chez Mme de Gesvres. - -Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse, eût admis peut-être -cette chimérique innocence; mais ce n’était pas l’esprit qui faisait -en elle obstacle à cette illusion assez douce, c’était la défiance, -naturelle à un sentiment aussi profond que le sien. - -Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude éternelle qui, -une fois excitée dans les cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle -souffrait, malgré toutes les négations que Maulévrier avait opposées -à l’expression, d’abord éplorée, de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni -cette intimité qu’elle avait retrouvée à peu près telle qu’elle avait -existé autrefois, ni l’indifférence que M. de Maulévrier montrait, -après tout, pour la marquise. Folle, qui avait raison au fond, elle -souffrait contre les apparences; et jusque dans les soins et les -familiarités de l’amour même, elle tremblait toujours de l’avoir perdu. - -Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre cette justice qu’il -montrait plus de persistance et de courage pour arriver au but qu’il -voulait toucher, que jamais chevalier novice n’en mit à gagner ses -éperons. Il fut héroïque, en vérité. Il s’enferma pendant des journées -avec une femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher de pleurer -quand l’envie lui en prenait, et cette envie venait souvent. Il avait -à assoupir de fort légitimes défiances dans le narcotisme des phrases -sentimentales. - -Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour qui toute la vie avec -elle s’était passée à se coucher sur des coussins de canapé et à se -laisser adorer en silence, il avait secoué une nonchalance si superbe -et cachait l’immense ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité -qu’elle ne lui avait jamais connue, même au temps de leurs plus beaux -jours. - -Pauvre créature sans esprit, mais dont l’amour était du génie, elle -jouissait de cette amabilité sans s’y laisser prendre. - -Quand il lui avait bien répété sur tous les tons qu’il n’aimait -qu’elle, elle lui disait avec un regard ineffable: - ---Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu m’enivres, et une telle ivresse -est si douce qu’elle fait pardonner le poison. - -Mais des mots si poignants n’étaient que du jargon moderne pour M. -de Maulévrier; car rien ne donne un mépris plus philosophique pour -l’amour et son genre d’éloquence que celui qu’on ne partage plus et -dont on est persécuté. Il restait dans le cœur parfaitement insensible -à tout cela. - -La seule chose peut-être dont il fût touché était le déplorable état de -santé de Mme d’Anglure, état de santé qui allait se détériorant de plus -en plus. - -Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir d’un sentiment ailleurs -que dans les ballades allemandes, mais il pensait que, même à Paris, -un sentiment très exigeant et très malheureux pouvait influer sur la -santé d’une femme naturellement délicate comme était Mme d’Anglure. Le -spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs, ne lui permettait pas -d’en douter. Tous les accès de larmes de Mme d’Anglure finissaient par -des évanouissements très réels. Quand elle avait parlé avec cet âpre -mouvement des personnes dominées par la turbulence de leur propre cœur, -une toux déjà ancienne, mais aggravée, lui causait des crachements -de sang qu’elle regardait, en pensant que ce sang était versé par sa -poitrine, avec le sourire fauve des êtres qui se voient mourir. Ces -détails physiques touchaient bien plus Maulévrier que le sentiment -qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse énergie avait résisté à -l’énervation des salons. - -La pitié de l’amant était détruite, mais la pitié qui nous prend -tous en voyant périr ce qui est jeune et se flétrir ce qui est beau, -la pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste, il est vrai, et qui -se perdait bientôt dans l’idée fixe qui avait remplacé pour M. de -Maulévrier tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations du -cœur. - -Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée cruelle de Mme d’Anglure -mourant par lui et pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter les -résistances de la marquise, quand cette infortunée Mme d’Anglure était -un des moyens à l’aide desquels il étayait ses succès futurs? - -Cette pensée d’un succès que Mme de Gesvres lui faisait acheter un -tel prix le soutenait dans sa double épreuve de dissimulation et de -mensonge vis-à-vis les deux femmes qu’il avait entrepris de tromper. - -Il était enchanté de la sensation que sa conduite avait produite -dans le monde, et de ce que les femmes, qui battent l’eau si bien en -fait de commérages et qui la font jaillir si loin, recommençassent à -tympaniser Mme d’Anglure sur le peu de fierté de ses relations avec un -homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout cela servait ses projets -à merveille; car enfin il était bien sûr que malgré la distance que -Mme de Gesvres avait mise entre son salon et les pandemoniums à la -mode, le bruit de cette reprise d’intimité avec une femme qu’on avait -jugée _plantée_ là ne manquerait pas d’aller jusqu’à ce boudoir de -satin jonquille d’où l’amour était exilé, mais où la vanité parisienne, -roulée, comme un chat dans sa fourrure, sous les plus habiles -artifices, pouvait bien se trouver encore discrètement tapie dans -quelque coin. - -Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut enfin l’avoir découverte -et blessée, quand, après plus d’un mois pendant lequel il n’avait fait -que de courtes et officielles visites à Mme de Gesvres, il reçut d’elle -un gracieux billet où ses prétentions au plus pur désintéressement -étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes égyptiens de -sa manière, circulait je ne sais quel souffle de moquerie que M. -de Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les subtilités de -l’analyse, se mit à respirer à longs traits: - - - «Ai-je prophétisé juste,--disait le billet,--mon cher Raimbaud? - Je vous ai prédit que vous reviendriez à Mme d’Anglure, et il - n’est bruit que de cette grande liaison qu’on disait finie et qui - recommence, en dépit des méchants propos de ceux qui ne croient - à l’éternité de rien dans ce triste monde. J’ai cru, avant tout, - que, si amoureux que vous fussiez de moi, vous aviez mille - raisons de l’être plus encore de Mme d’Anglure, et j’ai désiré - la première que vous le redevinssiez, puisque mon malheureux - caractère était incapable de vous donner le bonheur auquel on - a droit quand on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré - s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour vous comme pour - moi, il vaut mieux qu’il en soit ainsi qu’autrement. - - «Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne Mme d’Anglure est - donc bien grand et bien nouveau, pour que vous n’alliez plus chez - personne et pour que vous ayez presque cessé de venir chez moi, - qui suis, comme vous le savez, votre amie, et à qui vous avez - juré que, quoi qu’il arrive, nous ne nous brouillerons jamais? On - raconte que vous vous consacrez à Mme d’Anglure avec un abandon - de dévouement plus grand encore que dans les premiers moments de - cette intimité qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à - cela que Mme d’Anglure est souffrante, ce qui rehausse le mérite - de votre dévouement. Cependant, si cette souffrance n’est pas - de nature à empêcher Mme d’Anglure de sortir, et que ce ne soit - pas une jalousie (bien aveugle sans doute) qui l’éloigne de sa - confidente d’autrefois, je voudrais bien l’avoir à dîner avec - vous lundi prochain. Je viens de lui écrire un mot à ce sujet. - Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car je n’entends point - séparer, fût-ce pour un moment, ceux que Dieu a si bien unis. - - «BÉRANGÈRE» - - -Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage fit à M. de Maulévrier -un effet pareil à ces soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient de -bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du triomphe! Il se jura bien -que ce dîner auquel l’invitait la marquise serait comme le dernier -coup de canon qui terminerait un si long siège. Il alla trouver Mme -d’Anglure, déterminé à la traîner de force à ce dîner qui lui offrait -une si belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie par sa lettre, -pensait-il, tout à fait hors d’elle-même. Hélas! il n’eut point à en -venir à cette extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même à faire -la moindre diplomatie pour l’amener à accepter l’invitation de Mme de -Gesvres. Avait-elle une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle -pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs, elle en qui M. de Maulévrier -ne parvenait jamais à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle -pas cet affreux besoin des cœurs passionnés de se placer en face de -la réalité qui tue, et de rencontrer la désolante certitude qu’elle -craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la trouver? - -Ils allèrent donc au dîner de Mme de Gesvres. C’était, comme tout -ce qui venait de cette femme, d’un goût tout à la fois noble et -simple: une piquante réunion des hommes spirituels qui étaient le -plus assidus chez elle et des femmes qui laissaient parfois le monde -pour y venir. La marquise de Gesvres avait une réputation si bien -établie de maîtresse de maison incomparable, que les femmes les plus -intelligentes et les plus vouées au culte de la grâce aimaient à -étudier la royale manière avec laquelle elle faisait les honneurs d’un -salon dont elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait plus que -pour quelques privilégiés. Ce jour-là, quels que fussent ses sentiments -intérieurs,--et la pâleur profonde de son teint et une fatigue autour -des yeux, qui ne lui était pas ordinaire, semblaient confirmer les -idées de M. de Maulévrier,--elle se maintint au niveau d’une réputation -qui ne pouvait plus grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant que -dans ses jours les plus splendides, et ce ne fut que plus tard et vers -la fin de la soirée que, comme une guerrière lasse qui désagrafe sa -chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins à M. de Maulévrier, dans -la vérité de son âme, masquée si souvent avec son esprit. - -En acceptant l’invitation de la marquise, Mme d’Anglure avait voulu -soutenir une lutte contre la terrible rivale qu’elle se supposait. Un -reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois les femmes qui furent -belles et que le désespoir de n’être plus aimées pousse à tout, lui -souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre de ressources, de -beauté, d’artifices, dût-elle pour sa part en mourir. Elle se rejeta -avec fureur à toutes les inventions d’une toilette qui devait relever -sa beauté dépérie; elle improvisa en fait de parure un véritable chant -du cygne; mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments, elle ne -vit pas que ses efforts se retournaient contre elle, et que la femme -_passée_ faisait tache au sein des légers tissus qui se plissaient et -ondulaient autour d’un corps à moitié brisé et dont ils cherchaient en -vain les contours. Elle mit une robe d’une coupe divine, une de ces -robes blanches qui avaient été inventées pour elle dans le temps où -elle ne craignait pas la comparaison des mousselines les plus diaphanes -avec la finesse et la transparence de sa peau. Crânerie vraiment digne -de pitié! elle, qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne sied -qu’aux plus belles, tant l’amour auquel elle s’attachait avec la rage -des âmes sacrifiées l’empêchait de se voir et de se juger! - -Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier afficha pour elle, sous les -yeux même de la marquise, un sentiment si dominateur, il lui rendit -un tel hommage, il l’entoura de soins si tendrement inquiets et si -marqués, que bientôt elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un -incroyable bonheur lui venir. - -Pour la première fois l’homme du monde oublia que le monde le -regardait, et agit avec l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier -attira sur lui l’attention. - -La comtesse, qui, comme tous les êtres sans puissance de calcul, se -livrait aux sensations d’une nature aisément entraînée, perdit peu à -peu son air de victime. L’orgueil et l’amour satisfaits lui relevèrent -le front, ouvrirent ses lèvres à tous les sourires, et firent flamber -ses yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité toute en -bienveillance qu’ont les femmes qui manquent d’idées et qui sont riches -en sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette femme, qui jouissait -avec tant de profondeur des préférences publiques de son amant, rayonna -du bonheur qui la foudroyait. A force d’expression, elle reconquit -presque sa beauté. Mais, par un contraste qui dut frapper à la fin les -yeux les moins observateurs, à mesure que les félicités de cœur de Mme -d’Anglure ravivaient ses manières et transfiguraient ses traits mornes, -la marquise perdait de son animation habituelle, du feu roulant de sa -repartie, et jusque de l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un -singulier déplacement de la vie dans ces deux femmes, et que la chaleur -et la flamme passaient de la torche éblouissante au pâle flambeau -menacé de mourir. - -Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier suivait ce changement dont -il était cause, ces distractions d’un esprit toujours si présent! -Pendant qu’il semblait n’être occupé que de Mme d’Anglure, au milieu -des groupes du salon et de ces causeries éparpillées qu’elle avait -mises en train et pendant quelque temps soutenues, la marquise s’était -retirée à l’écart sur un canapé où nulle femme ne se trouvait alors. -Elle était là, pâle et sombre sous les larges bandes de velours d’un -pourpre foncé qu’elle avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague, -les poses appesanties, l’air passionné et, par rareté, presque idéal! - -Certes! ceux qui la virent dans cette attitude et avec cette -physionomie durent y lire une influence de l’amour montré à Mme -d’Anglure par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement -la prenait, cette forte femme; qu’elle était à bout, qu’elle n’en -pouvait plus! Le regard de Mme d’Anglure, qui la fixait de l’autre -extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard doux et humide se -sécha et devint tout à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier, -qui le surprit, se retourna avec une joie vers celle à qui il était -adressé, comprenant, sans doute, que l’instinct de la femme jalouse -et triomphante en savait encore plus que lui, et lui garantissait la -défaite qu’il attendait depuis si longtemps. - -Sûr des tortures morales de la marquise, lues par lui dans ce regard -de panthère parti comme l’éclair de ces suaves prunelles de velours -gris, il se leva transporté, interrompant sa phrase commencée à Mme -d’Anglure, pensant qu’enfin la marquise avait trouvé le fond de l’abîme -et qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui échapper. - -Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant, avec le vertige -de la victoire, et d’une voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec -l’assurance d’un homme qui a tout deviné: - ---Qu’avez-vous donc pour être si triste, Bérangère? - ---Ah!--fit-elle en le regardant avec deux yeux désespérés,--on dit -que la jalousie peut mener à l’amour, et je n’avais plus que cette -ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de Mme d’Anglure pour voir -si je n’en souffrirais pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de -cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis deux heures, montrer un -amour fou à Mme d’Anglure, et je n’en ai pas été émue une seule fois. -C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,--ajouta-t-elle avec un -horrible égarement de sourire. - -Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée, mais, hélas! ce n’était pas -le fond de l’abîme comme l’avait entendu M. de Maulévrier! - - - - -[Bandeau] - - -V - -EXPLICATION - - -Monsieur de Maulévrier était resté anéanti sous l’accablante parole de -Mme de Gesvres. - ---Est-ce que vous êtes souffrante, ce soir, ma chère?--était venue dire -à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy, qui l’avait aperçue -parler à M. de Maulévrier avec une physionomie douloureuse. - -Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la marquise s’était levée -souriante et était allée causer avec la vicomtesse, près de la -cheminée, au feu de laquelle elles tendirent la pointe de leurs pieds -chaussés de satin. Maulévrier demeura donc sur le canapé, en proie à -la rage d’une déception sans bornes, frappé au cœur de sa vanité comme -de son amour, et traversé de part en part. Mme d’Anglure, qu’il avait -quittée avec tant de brusquerie et qui avait suivi son mouvement et -l’expression de ses traits pendant qu’il parlait à Mme de Gesvres, -devint plus pâle que lui en voyant le changement soudain qu’avait -produit en toute sa personne le mot dit à voix basse par la marquise. -La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais alors, débarrassée de -tous ses doutes, elle y revint avec une inébranlable certitude. - -Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations de M. de -Maulévrier, c’est que ces sensations se combattaient, c’est qu’il ne -pouvait s’abandonner franchement au mouvement qui, produit par une -autre femme que Mme de Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne -savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la haïr. Il y avait des -motifs pour tout cela dans Mme de Gesvres. Seulement, quand le cœur -était poussé à l’un de ces trois sentiments, voilà qu’au même instant -les deux autres s’élevaient pour lui faire obstacle, et jetaient cette -chose naturellement empêtrée, le cœur d’un pauvre homme, dans un -incroyable embarras. Alternative extraordinaire et des plus cruelles! - -Quand le mépris était prêt de tomber comme la foudre sur cette créature -de rubans et de petites mines, indigne, après tout, d’un amour sérieux, -la pitié pour cette âme impuissante, pour cet esprit qui sentait bien -où est la vie, et qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance dans -ces relations que le monde condamne, la pitié arrêtait le mépris. Femme -sans unité, aussi étrange que la Chimère antique, Protée, caméléon, -le diable en personne, c’était la plus grande tourmenteuse d’âmes qui -eût peut-être jamais existé. Ce n’était ni précisément un homme ni -précisément une femme, car alors on aurait su à quoi s’en tenir; on eût -arrangé ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût été un ami si ce -n’eût pas été une maîtresse; mais, ami, maîtresse, rien des relations -ordinaires de la vie n’était possible avec cette femme, et n’était -impossible non plus. - -On y perdait son cœur, on y brûlait son bonnet; les plus habiles s’y -trouvaient pris comme les plus tendres. Bien des hommes avaient essayé. -Bien des esprits, abusés par l’histoire, en avaient voulu faire, pour -le siècle, une espèce de Ninon de l’Enclos. - -Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus à l’amitié; mais, -quand l’amitié était invoquée, la câline et capricieuse femme se -mettait à prendre de ces irrésistibles airs de maîtresse qui étaient, -hélas! son unique façon de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces -airs-là, elle les changeait tout à coup en manières d’amitié si -touchantes qu’elles pouvaient jeter dans une rage atroce, mais qu’elles -ne donnaient pas le courage qu’il aurait fallu pour se brouiller. -Entrelacement épouvantable! liens dans lesquels on se roulait -désespérément pour se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette -intoxication de sentiments qui tenait du charme, il n’y avait qu’un -moyen violent d’en sortir à son honneur: c’était de tuer la sorcière, -d’étouffer cet impatientant génie, cet Attila femelle en robe tombante. - -Malheureusement, à une certaine hauteur sociale, on ne tue pas les -femmes à Paris. On y comprend très bien qu’une passion qui pousse -à tuer la femme qu’on aime est de la puissance; mais c’est de la -puissance au service de quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans -cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer inférieur. Aussi, -quand il n’y a plus que ce remède pour les gens bien élevés, ils le -voient, mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation les récompense -de cette modération pleine d’élégance en éteignant peu à peu cet amour -qui retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle éternel. - -Des roses _qui vivent un jour_, les passions malheureuses, dans une -société avancée, sont de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le cœur -a bien tempêté, comme la mer, au pied du roc qui ne bouge, comme la mer -le cœur se retire; mais la nature persévère plus que l’homme, la mer -revient, et le cœur... pas! - -M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment dans ses passions -d’homme civilisé? On l’eût dit, à le voir, tout défait encore de -l’impression que venait de lui causer la marquise, se lever avec -presque autant de légèreté qu’elle et aller trouver Mme d’Anglure à -l’autre bout du salon, immobile et droite comme un camée antique jauni -par le temps. La malheureuse femme, qui pouvait à peine articuler un -mot, l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de ces malaises -qui sont aux ordres de toutes les femmes. M. de Maulévrier devina -dans ses yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui s’efforçait de -sourire, l’effroyable scène qui l’attendait. - -C’était la millième de l’espèce: il était déjà bronzé à ce jeu. A -peine furent-ils en voiture que les pleurs commencèrent à couler. Ce -furent des étouffements de larmes, des torsions de cou et de bras, des -plongements de front dans les mains crispées, tout cela perdu dans -l’obscurité, dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes. -Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il affectât de ne les voir -ni de les entendre, résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer -les éclats; résolu aussi à ne plus calmer ces orages apaisés si bien -naguère, quand il était soutenu par le but qu’il croyait atteindre en -jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui, la lassitude avait succédé -à l’intérêt. Il était dans cette situation égoïste, furieuse et amère, -qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce, quand on l’ennuie. -Il souleva la glace, et pendant qu’il sentait se gonfler de sanglots, -à son coude, le flanc de la femme qui pleurait par lui et pour lui, il -se mit à respirer indifféremment l’air de la nuit, et à suivre dans le -mouvement de la voiture cette ligne grise de maisons qui semblaient -fuir. Ils roulèrent ainsi pendant assez de temps, Mme d’Anglure -demeurant à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un mot ne fut échangé. - -Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre, M. de Maulévrier -offrit sa main à Mme d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait pas, il -remonta à demi dans la voiture, d’où il était descendu, et il s’aperçut -que la comtesse était évanouie. Cet évanouissement avait assez mauvaise -grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent pas de se faire des signes -en aidant M. de Maulévrier à emporter Mme d’Anglure jusque dans son -appartement. Là, ses femmes la mirent dans un grand fauteuil et lui -firent respirer des sels. Ces soins la rendirent à la conscience de -sa douleur. Comme une souple couleuvre qui se redresse du sein de la -neige qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans son burnous de -cachemire blanc qu’on avait roulé autour de ses épaules nues, et en -femme qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle et de sa -considération aux yeux des autres, elle dit qu’on la laissât seule -avec M. de Maulévrier. - -La pendule marquait une heure et demie du matin. Jamais M. de -Maulévrier ne s’était trouvé à une pareille heure dans l’appartement de -Mme d’Anglure, du moins à la connaissance de ses gens. - ---Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,--s’écria-t-elle.--Vous ne m’avez -pas dit la vérité, quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi ne m’avoir -pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez plus et qu’une autre m’avait pris -votre amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette, qui ne vous -rendra pas heureux comme je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme -moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme moi quand une fois vous ne -l’aimerez plus! - -Elle avait d’abord voulu parler d’une voix assurée, mais les pleurs -étaient venus peu à peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus -éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la chambre à grands pas, la -main droite ramenée au flanc gauche, cette belle pause du portrait de -Talma dans _Hamlet_, hésitant encore à jeter sur cette tête dévouée et -désolée le mot qu’elle savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser. - ---Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?--fit-elle.--Me -méprisez-vous donc tant que vous ayez résolu de ne rien avouer? -Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre silence, comme vous -le faites depuis un mois avec ce langage qui me jetait dans l’âme un -bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi me disait que tout -ce bonheur était faux! Vous m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais -je voulais votre amour, je ne voulais pas votre pitié. Hélas! il -fallait bien que j’apprisse un jour ou l’autre ce que vous deviez -être impuissant à me cacher. La marquise aussi est jalouse. J’ai vu -sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord, mais, grand Dieu! -qu’ensuite j’en ai été punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse; -vous avez eu peur de la faire souffrir plus que moi; vous avez sacrifié -celle que vous n’aimiez plus à celle que vous aimez! C’était juste; je -ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je me demande seulement comment -j’ai fait pour vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer? - -Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient pas toute sa vie. -C’était toujours la femme esclave, la femme faite pour l’amour, -l’amour vrai et comme il ne se rencontre plus que dans quelques cœurs -exceptionnels, dans quelques esprits que le monde insulte, car ils sont -sans puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé vis-à-vis -de Mme d’Anglure, il eût admiré l’abnégation de cet amour résigné; -mais, dans sa position, il n’était plus juste. Caroline lui parlait de -la jalousie de la marquise; c’était comme une voix ironique qui le -raillait après tout ce qui s’était passé. Son succès manqué, et rappelé -de cette façon innocente, le rendit implacable, et lui qui se taisait -par une délicatesse plus du monde encore que du cœur, se mit à dire les -choses, haut et clair, à l’infortunée: - ---Puisque vous voulez la vérité, Caroline, vous avez raison: j’aime Mme -de Gesvres, c’est-à-dire que je l’ai beaucoup aimée, car je crois cet -amour affaibli déjà dans mon cœur; mais ne parlez pas de sa jalousie, -ne parlez pas de tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est pas -jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car elle ne s’est jamais livrée, -car tout l’amour que j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le sien. - -Elle le regarda avec des yeux bien ronds et bien incrédules, en -secouant tristement la tête, imaginant sans doute qu’il mentait encore. -Elle ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas aimer l’homme dont elle -était folle, _son_ Raimbaud. - ---Vous ne me croyez pas, Caroline?--fit M. de Maulévrier, qui ne voyait -pas d’où venait cette incrédulité adorable.--Oh! vous ne connaissez -pas la marquise. Vous la jugez comme on la juge dans le monde; vous la -croyez plus que légère, une femme aux amours faciles et rapides, elle -dont la froideur est invincible et dont le cœur ne peut plus désormais -être atteint. Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse, au -fond, de ne pouvoir trouver dans la vie un de ces intérêts que vous lui -supposez pour moi. Vous la calomniez indignement dans sa conduite, et -elle n’a pas le moindre bonheur qui la venge de vos calomnies. C’est -une femme digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez pas comme -vous le faisiez tout à l’heure, car, si elle a été votre rivale, ce n’a -jamais été que dans mon cœur. - -Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à rendre justice à la femme -qui n’avait jamais eu d’amour pour lui, devant celle qui le croyait -plongé dans les félicités d’un amour partagé; il s’arrêta, effrayé -aussi du mal qu’il venait de faire à Mme d’Anglure. - ---Assez, Raimbaud,--lui cria-t-elle, prenant cet éloge de Mme de -Gesvres pour l’expression d’un amour fanatique et désespéré;--vous êtes -la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous m’épargner l’humiliante -douleur de vous voir la défendre contre moi? - -L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible dépit dans une -créature si douce d’ordinaire, ébranla ses organes déjà malades et -leur porta un funeste coup... Ce soir-là, Mme d’Anglure sentit le sang -lui monter dans la poitrine. La conscience de sa mort prochaine apaisa -bientôt sa colère. - ---Pardonnez-moi, Raimbaud,--fit-elle en tendant à M. de -Maulévrier cette main qu’il prenait avec tant de transport -autrefois;--pardonnez-moi ce que j’ai dit, en considération de ce que -j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt quitte de mes plaintes. Pour -le temps qui me reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous que -j’aime encore, dans la femme que vous m’avez préférée. - -. . . . . . - - - - -[Bandeau] - - -VI - -L’IMPÉNITENCE FINALE - - -Cinq jours après cette scène, Mme d’Anglure était à l’agonie. Les -vomissements de sang étaient revenus avec une énergie effrayante. Le -médecin ne conservait nul espoir. M. de Maulévrier, qui se trouvait, -grâce à ses aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline, n’eut -point de résistance à vaincre en lui-même pour soigner cette pauvre -mourante qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer ses derniers -moments des formes de ce dévouement extérieur qui, après l’amour, fait -illusion encore aux cœurs tendres. Il resta, autant qu’il le put, -auprès du lit de la comtesse. Il n’avait plus à feindre un sentiment -qui le gênait. Au contraire, il pouvait être franc dans l’expression de -celui qu’il éprouvait, car il en éprouvait un alors: il s’attendrissait -sur cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre -empêche d’être amère, et à laquelle, pour cette raison, sans nul doute, -le cœur de l’homme sait se livrer avec abandon! - -Elle qui finissait la vie comme elle l’avait commencée, par un seul -amour, jouissait tristement de l’attendrissement de M. de Maulévrier, -et lui souriait au milieu de toutes ses souffrances, avec les larmes de -la reconnaissance et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait plus -en termes irrités de la marquise, de cette _voleuse d’amants_ qu’elle -aurait désiré parfois dénoncer à toutes les femmes, et pourtant les -aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée. Elle croyait qu’il -était aimé de la marquise, et qu’il l’aimait assez pour avouer son -amour et le proclamer malheureux, pour se vanter de ses rigueurs. Elle -voyait là un généreux mensonge. Elle n’était pas une observatrice de -premier ordre, cette suave enfant qu’ils avaient appelée _la Belle et -la Bête_; front charmant, mais bien parfaitement fermé à la lumière, -elle ne comprenait guères que ce qui était simple, et jugeait les -autres par elle-même. Une femme de la complication de Mme de Gesvres -ne pouvait pas tomber sous ce sens étroit, les relations de M. de -Maulévrier avec Mme de Gesvres être expliquées par cette nature toute -droite, qui était venue, comme une fleur, en pleine terre, à la -campagne. - ---Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez, mon ami,--disait-elle à M. -de Maulévrier, quand elle le voyait passer des heures entières près -de son lit et en silence; car il était défendu de faire trop parler -cette poitrine si souvent en sang;--voilà que toute votre vie est -changée parce que je me suis imaginée d’être malade. Raimbaud, je -ne veux pas de cela. Vous êtes délicat et bon pour moi; je vous en -remercie, j’en suis même heureuse au milieu de tout ce qui m’afflige -et me fait mourir, mais je ne veux pas qu’où l’amour n’est plus -soient les sacrifices de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux qu’on -n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux qu’on aime, et la marquise--ne -faites pas ce mouvement et écoutez-moi!--a droit de se plaindre de -l’abandon dans lequel vous la laissez. Quittez-moi donc souvent pour -elle, allez la voir, et cependant--ajoutait-elle avec une expression -irrésistible--revenez ici, Raimbaud, puisque la pitié vous y ramène. -Je n’ai pas la force qu’il me faudrait pour me priver de ce dernier -bonheur. - -M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à Mme d’Anglure; une -affection si profonde, et en même temps si douce, lui donnait le -courage de résister à la malade dévouée qui, l’amour au cœur, -l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette bassesse sublime le touchait, -et, parce qu’il était touché, il restait, captivé davantage. Il -restait, comparant cet amour à l’impuissance d’aimer de la marquise; -et celle-ci, dont le noble esprit était fait, du moins, pour tout -comprendre, enviait, avec un regret plus inconsolable que jamais, le -sentiment dont elle était privée, quand M. de Maulévrier lui racontait -tout ce que ce sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable et -de bon. - -Et comme, en dehors des mille vanités de la femme qui la faisaient si -souvent extravaguer avec tant de charme, Mme de Gesvres, à force de bon -sens, finissait par avoir un cœur excellent, elle apprécia dignement la -conduite de Mme d’Anglure et elle se sentit vivement attirée vers la -malade, quoiqu’elle crût--illusion analogue à celle de Caroline--que -M. de Maulévrier, qu’elle avait pris au mot dans la dernière comédie -qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie, était revenu à celle qu’il -avait si longtemps aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie, -elle savait bien qu’avec les convictions de Mme d’Anglure et ce qui -s’était passé entre cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait -convenablement se présenter chez Caroline et lui témoigner l’intérêt -sincère dont elle se sentait animée. Bizarre chose que les relations -humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments sont très souvent -inexprimables, et ce qui serait vrai, impossible! - -Plus l’état de Mme d’Anglure empirait, plus Mme de Gesvres, qui -admirait la douce splendeur qu’un amour naïf et grand projetait sur les -derniers moments de celle qu’elle avait autrefois protégée et défendue, -souffrait de se sentir éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments -naturels par ce que M. de Maulévrier lui racontait de la mourante, -elle pensait parfois qu’elle ferait mieux comprendre à Mme d’Anglure -que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de Maulévrier, et que cette -assurance franchement donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux -angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de Maulévrier, qu’elle -croyait revenu de bonne foi à ses premiers sentiments pour Caroline, -n’avait pu calmer cette âme agitée et lui enlever ses doutes cruels, la -retenait toujours, et elle ne serait point sortie de cette incertitude -si M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher en toute hâte -pour la conduire chez la comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée -tout à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination. - -Elle y alla, non sans quelque trouble. En la voyant entrer dans sa -chambre, Caroline lui tendit la main de la façon familière et simple -avec laquelle elle la lui avait prise à une autre époque, quand elle -revint de la campagne pour s’assurer du malheur de ne plus être aimée. - -La comtesse était couchée sur une chaise longue, la tête soutenue par -des coussins et la taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous -les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant, les narines creuses, -la pâleur bleuâtre. - ---Je vous sais bon gré d’être venue,--dit-elle d’une voix faible, mais -assurée, à la marquise, qui, quoique émue, s’assit près d’elle avec -cette absence d’embarras des femmes du monde qui fait croire si bien -à la chimère du naturel.--Je voulais vous voir avant de mourir. Vous -m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs j’ai été injuste pour vous -au fond de mon cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est pas votre -faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas su m’en défendre mieux que vous. - ---Caroline,--lui répondit Mme de Gesvres comme au temps de leur -ancienne liaison, et avec le désir de lui causer quelque bien,--vous -êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai jamais aimé M. de -Maulévrier. - ---Oh!--fit la comtesse en secouant la tête avec une grâce souriante et -triste,--je sais tout et je suis résignée; n’essayez donc plus de me -tromper: vous aimez Raimbaud... - ---Non! je ne l’aime pas,--interrompit la marquise avec une noble -impatience et en jetant à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat -qui l’attestait;--je ne l’ai jamais aimé: qu’il le dise; moi, je vous -le jure. Si j’ai eu un tort avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous -l’avoir dit plus tôt. - ---Plus tôt comme à présent, Bérangère, je ne vous aurais pas crue,--dit -Mme d’Anglure. - ---Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée sans motif, et à présent, -vous en avez un dont je vous remercie. Vous voulez m’épargner du -chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous, mais c’est inutile; -puisque je meurs, je ne regrette presque plus de n’être plus aimée. En -le laissant derrière moi,--ajouta-t-elle avec un regard ineffable,--il -souffrira moins. - ---Mais...--dit Mme de Gesvres avec l’angoisse de ne pas être crue. - ---Mais,--interrompit la comtesse avec une violence qui lui fit cracher -le sang de nouveau,--pourquoi cette obstination, Bérangère? Lui aussi -m’a tenu le même langage que vous, et je ne l’ai pas écouté davantage. -Ne tourmentez donc pas mes dernières heures par des négations et des -résistances inutiles. Si je vous ai envoyée chercher, ce n’était pas -pour vous adresser des reproches; c’était pour vous le confier, lui -que j’aime encore; c’était pour vous recommander de bien prendre garde -à son bonheur; c’était pour que mon souvenir--le souvenir d’une amie -morte de chagrin à cause de vous deux--ne se mît pas entre vous et -n’empoisonnât pas les relations d’une intimité que je vous pardonne, -quoiqu’elle m’ait fait cruellement souffrir. - ---Ah! malheureuse enfant,--reprit avec emportement Mme de Gesvres, -poussée à bout par un aveuglement si obstiné,--comment donc faire -pour vous arracher cette folle croyance, pour vous convaincre de la -vérité de mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; non! je n’ai jamais -été, je ne suis pas sa maîtresse. Le monde l’a dit, je le sais bien; -mais vous, que j’ai défendue autrefois contre le monde, vous savez -si je sacrifierai jamais rien à de sots propos. Vous connaissez mon -indépendance. Aujourd’hui vous me prouvez que cette indépendance a -toujours des dangers pour une femme. On la punit en se méprenant sur -ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus jeune que je ne suis; -vous aussi, vous me jugez d’après ce que vous avez de jeunesse et -d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble pas, j’ai l’âme si -vieille, si dépouillée! Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne -l’eusse pas pu! - -Et dominée par le besoin d’être crue, que les négations de Mme -d’Anglure avaient si vivement irrité en elle, elle se mit à lui dire -sur l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa nature, des choses -vraies, mais qui devaient demeurer incompréhensibles pour la comtesse. -Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla ce qu’elle était; -elle le fit avec éloquence: elle lui montra, une par une, ce qu’elle -appelait les misères de son âme; elle lui dit ses jalousies du bonheur -des autres, du bonheur de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit -de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, qui frappait sa -vie; étala tout, s’insulta, fut vraie, fut naïve, elle, la grande -Célimène de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié à une autre -femme que la comtesse, à une autre qu’une créature sans intelligence -et tout amour! La comtesse ne comprit pas un mot de toute cette triste -psychologie que le tact exercé de la marquise n’avait pourtant pu -retenir. Pour cette pauvre et adorable amoureuse, dont la vocation -avait été d’aimer, comme celle des roses est de sentir bon, les paroles -de Mme de Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. Elle l’écouta -en la regardant avec défiance, et quand la marquise, à qui le tact -revenait peu à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme qu’elle -essayait follement de persuader en lui parlant une langue étrangère, -s’arrêta, vaincue et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit, -avec une grande sécheresse: - ---Vous avez certainement beaucoup plus d’esprit que moi, ma chère, mais -ce que vous me contez là est incroyable, et je ne vous crois pas. - ---Adieu donc, Caroline,--fit Mme de Gesvres sans amertume et en se -levant, car cette scène où elle s’était oubliée commençait de la -fatiguer, et elle voyait dans ces airs de pardon et de générosité -auxquels Mme d’Anglure refusait si bien de renoncer quelque chose -de solennel et de _posé_ qui choquait vivement son bon goût et son -instinct du ridicule. Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion -que lui avait inspirée l’état de Mme d’Anglure et son amour pour -Raimbaud. Maulévrier était resté silencieux pendant l’entrevue des deux -femmes. Quand la marquise se leva, ses regards rencontrèrent les siens. -Un imperceptible sourire de moquerie méprisante se joua silencieusement -autour de leurs lèvres à tous les deux. Toujours spirituels et du -monde, ils ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu cette passion -aveugle, stupide, dramatique et dévouée, qui ne comprenait rien et -montrait la rage de se sacrifier en mourant. - -Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle expira quelques jours -après dans son illusion indestructible,--les croyant heureux et leur -pardonnant,--illusion torturante qui fut un démenti donné par elle au -titre du livre si vrai qu’on appelle le _Bonheur des sots_. - - - - -[Bandeau] - - -VII - -LA VIE - - -Quoi! vous n’étiez pas revenu de bonne foi à Mme d’Anglure?--dit la -marquise avec un indescriptible étonnement. Ils avaient repris leur -place habituelle dans le boudoir de satin jonquille, et la vie pour -eux recommençait de couler, sans événements, sans aventure, dans sa -monotone variété. - ---Non! je ne l’ai pas ré-aimée,--fit Raimbaud avec un sentiment trop -triste pour qu’il s’y mêlât de l’amertume.--Ce fut bien fini entre nous -du jour que je vous aperçus. Vous effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai -affiché chez vous de l’amour pour cette femme qui méritait mieux que -cette comédie, ce fut une fausseté pratiquée par moi pour exciter votre -jalousie. C’était ma dernière ressource que j’employais. - ---Dernière et inutile,--reprit Bérangère.--Le jour où vous vîntes -dîner chez moi fut pour tous les deux un jour funeste. Pour moi, il me -montrait le fond de ce cœur rebelle à tout. Pour vous, il vous ôtait -une dernière espérance et vous laissait un amour... éternel,--dit-elle -après avoir un peu hésité, et risquant enfin la romanesque épithète. -Et, comme la femme grave et compatissante se perdait toujours dans la -coquette qui était si près, elle ajouta légèrement, en jouant avec les -glands de sa robe de chambre:--Car, enfin, monsieur, qui pourriez-vous -aimer après moi? - ---Eh! mon Dieu, la première venue,--fit lentement M. de Maulévrier -avec une majesté d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil -extravasé.--Quand on n’aime plus, la première venue est plus puissante -que la femme qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que l’attrait -de la nouveauté. - ---Vous traitez l’amour comme un caprice,--fit-elle furieuse. Puis, -mordant ses lèvres et rattrapant le sang-froid perdu:--C’est peut-être -vrai--dit-elle--quand on n’aime plus, mais... - -Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus simple de le regarder. La -joie du sauvage sûr de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux, -et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant faisait de tout cela -quelque chose de peu agréable à contempler. - ---Et si je ne vous aimais plus?--dit Raimbaud câlinement, avec une voix -basse et douce, et en lui prenant la main dont il baisa les ongles -rosés, mais sans appuyer. - ---Vous! ne plus m’aimer?--demanda-t-elle, changeant tout à coup d’air -et de contenance, et d’un ton plus curieux que dépité. - ---Plus du tout,--dit Raimbaud, avec un désintéressement infini et du -naturel retrouvé. - ---Bah!--répondit-elle avec explosion; et, se retournant vivement sur la -causeuse, elle lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit avec -bouderie, comme une objection à ce qu’il disait. - -Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile. - ---Il n’y a pas de bah! madame,--dit Raimbaud avec calme.--C’est bien -vrai que le charme est détruit: vous voudriez vainement le faire -renaître. Ce que vous avez éteint en mon âme, vous ne le rallumeriez -pas. - ---Vraiment!--fit-elle; et se penchant vers lui de trois quarts, pose -charmante qui lui allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins -sourires que la vanité d’une femme belle ait jamais inventés pour -répondre à un défi insolent.--Eh bien! nous verrons... - -Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis, elle employa toutes les -subtilités de son esprit, toutes les grâces de sa manière, toutes les -ressources de son génie, tous les artifices de ses négligés du matin, -toutes les ivresses d’un abandon téméraire, toutes les légèretés de -flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à des caresses positives: -M. de Maulévrier ne démentit point sa parole. Elle ne le troubla plus. -Il jouit de tout cela comme un peintre; il en jouit aussi comme un fat; -mais l’amant évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en trompant -ses désirs sans cesse, en flétrissant un à un tous les espoirs qu’il -s’était créés; elle aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine, et -lui, comme elle, ne pouvait ressentir que l’amour comme le monde l’a -fait. Parfois, en la voyant tout risquer pour reconquérir sa conquête -perdue, l’idée lui vint de profiter, dans les intérêts les moins -distingués, des dangers auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux -qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis d’elle; et il ne -voulait pas qu’elle pût interpréter comme un reste d’amour encore la -tentative d’une possession que peut-être elle eût de nouveau disputée, -s’il avait essayé d’y revenir. - -Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour rien, elle se lassa de -vouloir faire revivre un amour qui n’existait plus. - -Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent, mais -demeurèrent aussi fréquentes, aussi intimes que jamais, et le monde, -qui avait accusé Mme de Gesvres d’avoir _tué_ Mme d’Anglure, continua -de les nommer amants, quoiqu’ils ne fussent plus que des amis. - -Amis étranges, il est vrai; singulière et triste liaison, d’un charme -puissant, inexplicable et empoisonné! - -Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai. - -Après elle, il n’aima plus personne. On eût dit qu’en l’aimant il avait -contracté, pour les autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il -avait été la victime. - -Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas plus qu’elle, ne prit -son parti sur soi-même et ne sut donner à sa vie la dignité de -l’indifférence, la fierté calme de la résignation. - -Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le chercher encore. -Leur intimité ne leur suffisait pas. Ennuyés, le jugement cruel, -l’imagination exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie, -voulant être une dernière fois heureux encore dans l’amour avant de -mourir. - -Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir l’un à l’autre et de -se dire ce qu’ils avaient trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes, -puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui de lui ou d’elle -viendrait se vanter, avec le plus d’orgueil, de ressentir enfin -l’amour. Mais cet amour, appelé par eux, expirait toujours dans -le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait si vite quand ils -regardaient entre les deux yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs -idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire de nouvelles, -qu’hélas! ils abattaient toujours. - -A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour même, tout ce qu’il -admirait le plus, ne suffisait pour remplir sa pensée; et quant à elle, -ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes choses qu’elle sentait -mieux qu’un homme, ne pouvait longtemps la captiver. - -Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils se détournaient avec le -même dégoût. Créés, à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un -tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté d’aimer, l’autre, -impatient, implacable, le poussait bientôt à ce mépris par l’ironie, -l’ironie qu’ils maniaient également tous deux. - -Que de fois ils passèrent de longues heures dans la nuit l’un près -de l’autre, flanc à flanc, les mains enlacées, couple fait, on l’eût -dit du moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais trouvant sans -cesse l’esprit qui juge où ils avaient appelé la sensation qui enivre: -couple superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces amours qui -ne duraient pas et à rire entre soi des ridicules vus le matin dans le -tête-à-tête, affreuse comédie qu’ils se donnaient entre quelque baiser -vide, quelque sombre et vaine caresse, par dédommagement du bonheur -manqué et de l’enthousiasme impossible! - -Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y avait qu’eux cependant, -mais ne s’expliquant pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient -dans les autres ils ne le rencontraient pas dans leur cœur, puisque -leur seul intérêt dans le monde naissait quand ils étaient réunis! - -Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans nom parmi les hommes, -relation que le monde ne comprenait pas. - -Plus leur espoir d’aimer une fois encore tarissait dans leurs âmes -impuissantes, plus ils se sentaient étroitement liés par ce qui ne -pouvait être un lien entre eux et personne! plus ils sentaient qu’ils -n’avaient rien à se préférer! - -Quand lui sortait des bras d’une femme, ne venait-il pas, avec une -ardeur avide, essuyer ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié lui -tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie tous ses bonheurs -incomplets à flétrir! - -Quand elle, plus coquette que les plus coquettes de Marivaux, avait -prêté sa charmante oreille aux adorations qu’elle faisait naître, -ne venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux mornes, poser sa -tête lasse sur cette poitrine qu’elle n’animait plus! Alors,--on ne -sait,--qui pourrait assurer de telles choses?--regrettaient-ils tous -deux de n’être pas amants au lieu d’être de si étonnants amis; et si -le regret existait au fond de leurs âmes, excepté des douleurs bien -désespérées, que peut-on tirer d’un regret?... - -C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. C’est ainsi qu’ils -s’avançaient ensemble vers le but suprême, la vieillesse et la mort, -qu’ils connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur restait à -apprendre par le déclin naturel de la vie, les infirmités de la pensée -et des organes, et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement -unis, consternés et purs, mais de la dérisoire pureté de l’impuissance; -et, dans le néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se consoler ou -s’affermir, la vanité de ce qu’ils souffraient. Leur bon sens faisait -fi de la poésie de la douleur, comme leur bon goût en faisait mystère. -C’étaient toujours une femme élégante et un dandy, à l’intimité -desquels le monde insultait dans de jolies plaisanteries; c’étaient -toujours de part et d’autre la même convenance, les mêmes manières -irréprochables, cette même légèreté dans la parole, grâce charmante qui -n’appuyait jamais sur rien. On ne pouvait guères soupçonner ce qu’il -y avait de grave, de profond, dans ces deux êtres si exclusivement -occupés, à ce qu’il semblait, de choses extérieures, et dont l’esprit, -à certains soirs, partait tout à coup en mille étincelles et en -railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se composait pour eux la -vie, influence du monde et des habitudes sur ce que les sentiments ont -de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de leurs matinées, prise -au hasard entre toutes les autres, donnerait une idée plus exacte que -l’analyse la plus fidèle. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -. . . . . . . . Un matin, le marquis de Maulévrier alla chez la -marquise de Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place ordinaire, -dans le boudoir jonquille; elle était sortie. Séduite par le temps -qu’il faisait (on était au commencement du printemps), elle était allée -s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité d’une des allées du jardin de -l’hôtel de Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans doute par -les idées que lui inspirait sa lecture, elle ne sentait pas le fleuve -de soleil qui tombait en nappe de lumière et de chaleur sur sa tête -nue, sur ses mains divines dégantées, et sur des épaules que le soleil -même était impuissant à bronzer. - ---Que lisez-vous donc là?--fit Maulévrier en s’approchant, frappé de la -préoccupation de sa physionomie. - ---C’est _Lélia_,--répondit-elle,--un livre qu’ils disent faux et qui -n’est que la moitié de la vérité de ma vie. Que serait-il donc si -l’autre moitié s’y trouvait! - -Elle parlait avec une agitation presque fébrile, les yeux durs, le -front contracté, violemment belle. - ---Vous avez raison,--fit Maulévrier, qui ne raillait plus quand il la -voyait dans cet état, car il avait appris à connaître, à ses dépens, la -douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette femme révoltée de n’en -pas avoir davantage,--_Lélia_ n’est qu’une moitié de misère; il en est -dans le monde de bien plus grandes et qu’on ne voit pas. - ---Oui! la mienne, par exemple,--reprit-elle avec une tristesse -animée;--oui! la nôtre, car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais; -en m’aimant vous avez gagné mon mal, et vous n’en guérirez pas plus que -moi. - -«Mais _Lélia_! mais eux, ces artistes, ces grandes imaginations, ces -hautes pensées,--continua-t-elle en jetant le livre qui l’avait émue -et qu’elle n’aimait que comme un fragment de miroir,--ils ont beau -souffrir, sont-ils donc si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme à -nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils comme nous? N’ont-ils -pas des facultés supérieures qui leur créent des intérêts très vifs, -et les défendent de l’ennui et de la fatigue d’exister? Quand ils -n’auraient que la faculté de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent, -cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme qui a fait _Lélia_, -fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle pas eu un dédommagement en se -racontant avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas aussi dans son -livre des pages qui attestent qu’elle sent profondément les beautés de -la nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce pas de l’amour -après tout? Et qu’importe ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon -Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on pas dernièrement -que cette femme qui a fait ce livre avait le projet d’entrer dans un -cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui l’exaltent encore, ou -des lassitudes qui entrevoient la possibilité d’un repos? Mais moi, -mais nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce qui nous console? Qui -occupe notre vie? Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse froids; -la nature nous laisse froids; nous n’avons que l’esprit du monde, du -monde qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à qui nous n’avons -rien à préférer. Esprits bornés, natures finies, c’était pour nous que -l’amour devait être la grande préoccupation, la grande affaire, le -grand enthousiasme de la vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a -été qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,--et quand il s’est -agi de nous, Raimbaud, un avortement en amitié. - -«Ah! maudit cœur! maudits organes!--ajouta-t-elle avec un mouvement de -rage; et, se jetant au cou de Raimbaud, pour la première fois, naïve et -hardie comme une femme aimée et heureuse, elle chercha sur les lèvres -de l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout jamais absente pour -elle et pour lui. - ---Impossible!--fit-elle accablée, en laissant retomber ses bras. - -Raimbaud, qui savait l’empire des choses extérieures sur les nerfs de -cette femme mobile qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même -de peur qu’elle n’y trouvât le vide et l’ennui, lui conseilla, après -quelques moments de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était -fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire diversion aux peines -de la vie pour les femmes, leur conseiller de faire leur toilette est -encore ce qu’il y a de plus profond. - -Elle résista; elle voulut rester dans ses cruelles pensées. Mais, comme -M. de Maulévrier sembla l’exiger, elle quitta le jardin et monta chez -elle. Elle était partie à regret, pâle, sombre, crispée, insoucieuse -de son cou qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. Elle -revint souriante, épanouie, gracieuse, mise avec le goût que Maulévrier -lui savait, et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une légèreté -aussi fière que les plumes blanches qui se cambraient sur son chapeau -de paille d’Italie. C’était réellement une autre femme! Elle se -rassit près de lui pour lui faire boutonner ses gants chamois. Le fat -orgueilleux, devenu sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre -d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une soubrette, et, pour -récompense, elle lui accorda le beau privilège de poser un baiser, -comme on en donne aux petites filles, sur la raie des cheveux partagés. - -Cela fait, ils montèrent en voiture pour aller, je crois, acheter des -rubans. - - - FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE - - - - - LA BAGUE D’ANNIBAL - - -A Roger de Beauvoir - -EN LUI ENVOYANT _la Bague d’Annibal_. - - - Poète de cape et d’épée[B] - A qui n’a jamais résisté - Ni la Muse ni la Beauté, - Ni la Grâce désoccupée, - Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée - Faire un démon de volupté! - - Tu redemandes cette histoire - Qu’aux temps si fous de mon passé - J’écrivis, _un soir_, de mémoire, - Avec de l’encre rose et noire, - Et la gaieté d’un cœur blessé. - - Revois ce portrait d’une femme - Dont le sourire était mortel, - Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme, - Corps charmant, mais vide d’une âme... - C’est de la vengeance... au pastel. - - Une vengeance... faible chose! - Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts! - Elle s’énerve dans ma prose... - Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose, - Elle enivrerait dans tes vers! - - J. B. D’A. - - [B] C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de Beauvoir. - - - - -Il y a quelques années, les premières strophes de cette nouvelle -parurent; mais la publication ne fut pas continuée, par la raison -qui fait tourner un portrait par trop ressemblant contre le mur. -Aujourd’hui que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le modèle, -et peut-être sur tous les deux, les raisons qui firent interrompre la -publication de ce conte ne subsistent plus, et nous le publions avec de -nombreux changements et comme il doit rester,--s’il reste. - - - _The chariest maid is prodigal enough - If she unmasks her beauty to the moon._ - - SHAKESPEARE - - Une fille prudente est déjà assez - coquette, si elle permet à la - lune de considérer sa beauté. - - - - -_A mon ami G.-S. Trebutien_ - -Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen - - -_L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié n’en donnerait-elle pas une -aussi? Voici la mienne, mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un -souvenir d’amitié et des jours qui ne sont plus;--des jours où cette -bagatelle fut écrite à la clarté de votre sourire bienveillant et à la -douce chaleur de votre approbation._ - -_Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans, pour que ce soit -plus digne de vous; mais les amis sont comme les plus belles filles du -monde, qui ne peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout -et ce que je vous donne, c’est une affection vraiment fraternelle, que -je puis bien attester ici, mais exprimer comme je la sens, jamais!_ - - _A vous_, - - Jules-A. BARBEY D’AUREVILLY - - - - -[Bandeau] - - -LA BAGUE D’ANNIBAL - - -I - -... Pourquoi ne vous dirais-je point cette histoire, madame? Vous -êtes trop spirituelle sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui -comme une sotte;--car les gens d’esprit de cette intéressante époque -ont volé aux sots la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls -autrefois.--Eh bien! si cette histoire vous trouve dans un de ces -moments terribles, tant mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien, -elle vaudra quelque chose si elle interrompt vos ennuis. Pour moi, je -l’ai écrite, madame, dans la situation où je voudrais que vous fussiez -pour la lire, et que Byron se rappelait sans nul doute quand il disait, -dans ses Mémoires, qu’écrire la _Fiancée d’Abydos_ l’avait empêché de -mourir. - - -II - -C’est aussi l’histoire d’_une fiancée_,--mais mon poème est moins -idéal que le sien,--l’histoire d’une fiancée, une pure fiancée, qui -devint...--Mais pourquoi le dire? Lisez toujours, et vous le saurez. -J’ai passé toute ma journée au coin de mon feu à écouter la pluie -battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté sans lumière longtemps -à regarder les lueurs du foyer danser au plafond comme des spectres, -chose fort peu réjouissante pour un être aussi mélancolique que moi. -Je pouvais sortir, aller dans le monde; mais il eût fallu s’habiller, -cette grande affaire de la vie! Et le monde, malgré toutes ses joies, -est encore plus triste pour moi que la solitude. Je n’avais donc que -la ressource du cigare et du thé; mais l’un me donne des nausées et -l’autre m’alourdit la tête et me noie le cœur,--ce cœur qu’il faut, -hélas! toujours finir par repêcher.--Ce n’était donc pas une ressource. -J’étais perdu, si je n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait à -ravir. - - -III - -Et je vous ai prise pour mon _audience_, madame, comme dit Bossuet, -vous, et vous toute seule, qui me prêteriez votre blanche oreille si je -vous en demandais le tuyau; mais je n’ai point une telle exigence. Je -ne vous imposerai pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la, -laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne parle pas, j’écris, et vous -resterez libre. Pour moi, les mobilités de la femme sont saintes, et -je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. Seulement, si vos yeux -ne tombent pas ici, vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être -vous étiez dans le monde, parée, souriante et coquette, vous n’aviez -pas--pour moi--quitté votre chambre, et qu’en papillottes et en -peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, la lampe derrière -nous, vous m’écoutiez. Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une -réalité? - - -IV - -Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une jeune femme--mais on ne -savait si elle était fille ou veuve--qui était bien le plus joli -petit phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même avec beaucoup -d’imagination. Comme il faut un nom à toute force, je l’appellerai -madame d’Alcy,--Joséphine d’Alcy.--Joséphine est un nom qui, de toute -éternité, fut inféodé à ces femmes dont madame d’Alcy était le type, -hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,--mais pourquoi médire?--j’en -sais une qui, si elle lisait cette histoire, croirait peut-être que -j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de tant de femmes, de -croire qu’on pense à elles toujours! - - -V - -Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce qu’il semblait: car qui -fut jamais sûr de l’âge d’une femme?... Elle n’était ni belle ni -jolie, disaient les femmes qui la rencontraient; mais elle avait des -choses _fort bien_: manière de convenir de ce qui était désolant et -irrésistible, aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en soit, ce -jugement était plus vrai que mille autres prononcés par ces dames, et -contre lesquels nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous sommes -jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent d’une impartialité un peu -suspecte. - - -VI - -Joséphine n’était donc ni belle ni jolie... Mais on sentait que, -deux jours après l’avoir vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle -s’enfonçait doucement dans l’imagination, et puis elle y restait. -Elle ne produisait jamais cette mystérieuse sympathie qui s’établit -tout à coup entre deux cœurs comme un courant électrique, magnétisme -subtil et caché, le _coup de foudre_ du dix-huitième siècle.--Non! -elle commençait par laisser froid ou déplaire; mais, à la voir un -peu davantage, elle déplaisait déjà moins,--et enfin,--enfin l’amour -éclatait plus fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.--J’ai -toujours cru les êtres impressifs à la façon de Joséphine plus -dangereux que ceux qui produisent l’ivresse nerveuse au premier regard. - - -VII - -Elle était blonde, cette _seule_ couleur de la jeunesse; car, malgré -l’acte de naissance, toute femme brune ne fut jeune jamais.--Elle -était blonde.--Dernièrement j’ai rencontré, madame, une femme blonde -aussi, comme Joséphine, qui, certes! aurait embarrassé le plus habile -coloriste, s’il se fût agi de la peindre. Or, ce qu’il eût manqué, je -ne l’essaierai pas. C’était, comme sculptée par un procédé surhumain, -et vivante, l’irisation qu’un soleil de printemps fait étinceler sur -des feuilles nouvellement dépliées. Elle ressemblait, par la couleur, -à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante, jamais perdue, sur le -marbre de la Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses épaules, -aux tempes, dans les racines de ses blonds cheveux, il y avait, -pâlissant parfois, mais éternellement distincte, la couleur dorée -dans laquelle les vertes feuilles du bouquet qu’elle tenait dans ses -mains d’ambre étaient trempées... Quelle substance était-ce que cette -femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle fût charmante. En -s’approchant d’elle, on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant -doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre dans son herbier. - - -VIII - -Joséphine n’était pas de ce blond étrange, insaisissable, tout -semblable à l’or mystérieux versé par l’aile d’émeraude de la -cantharide!--Le reflet fauve de ses cheveux s’éteignait sous une -nuance gris de perle. Il n’y avait en elle rien de printanier, de vif, -d’étincelant et de frais. Son front, légèrement bombé,--marque d’un -caractère opiniâtre,--ainsi que son cou et ses épaules, ressemblait -à de l’ivoire un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux comme -la mer, les veilles de tempête, couleur indéterminée, mais sombre, -entre l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme au travers. Sa -lèvre, dont les dents rompaient à chaque instant les veines,--habitude -de coquetterie à la Pompadour, ou peut-être passion réprimée,--était -malade et épuisée; mais son sourire n’exprimait jamais ni désir, ni -tendresse, ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire des femmes! -Quand je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de penser au Sphinx. - -Que de fois j’eus la tentation de palper cette taille longue et -gracieuse, pour voir si quelque aile de griffon n’était pas cachée -dans le corsage, tandis que mon œil poursuivait aux bords de la robe -flottante la pointe d’un pied qui se moquait de la fable, et qui disait -que le Sphinx était une femme de partout. - - -IX - -O femmes! femmes! vous êtes toutes plus ou moins hypocrites. Mais les -gens d’esprit les plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas le -moindre doute en présence des tartuferies de deux beaux yeux noirs ou -du machiavélisme d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur -comme dans la vérité; et je crois même le repos dans l’erreur beaucoup -plus profond. Eh bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette -franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine n’inspirait jamais. -Elle ne trompait point par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment -qu’elle exprimait était-il le sien? Question à embarrasser les plus -habiles! Elle produisait toujours le doute, elle transpirait l’anxiété. -On ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange créature, dont les -souvenirs étaient des hiéroglyphes, et les pensées qui apparaissaient -de temps en temps dans ses yeux aussi problématiques que les taches -dans le soleil et les linéaments bleus qui veinent la jaune couleur de -la lune. - - -X - -Ah! par tous les dieux immortels, pour nous, observateurs à lorgnon -carré et à gants blancs, qui courons, autour de ces âmes de femmes, -la bague de leur pensée secrète,--imperceptible anneau qui désespéra -souvent notre merveilleuse adresse,--Joséphine était un problème -d’imagination transcendante, l’inconnu à dégager d’une équation -formidable. Ce mystificateur suprême, qu’on prit soixante ans pour -un homme de génie, ce composé d’un joueur de whist et d’une vieille -femme, sous les airs indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand -lui-même, eût été plus facile à pénétrer. - - -XI - -Car _qui_ était-elle, ou _quoi_ était-elle?... Personne ou chose? chair -ou poisson? démon ou ange? ou le nœud gordien du démon et de l’ange, -simplement femme, ce _jour-et-nuit_ dans la grande mascarade de la -vie?... J’eusse été le grand Newton lui-même, que j’aurais donné mon -système de la gravitation pour le savoir. - - -XII - -Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser ainsi. Joséphine -excitait une curiosité extrême. Son caractère échappait à tous comme sa -vie. Bien des gens prétendaient la connaître; mais, quand ils avaient -dit cela, les pauvres gens avaient tout dit. Quelle était sa famille? -D’où venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir rencontré M. -d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait son origine dans une nuit profonde; -mais cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la nuit du temps. -C’était une rareté toute moderne. On la disait plus astucieuse que -spirituelle. Cependant son langage était agréable, surtout quand il -commençait à tarir. C’était une espèce de _bas-bleu_, comme on en voit -tant à présent. Seulement le bleu du bas était bleu _céleste_, un azur -doucement mitigé. Il n’y avait que les jarretières dont on ne sût pas -la couleur. - - -XIII - -Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante; le rose lui montant bientôt -aux joues et s’y fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement -dans le mat de la peau. Elle parlait beaucoup, des heures entières, en -regardant ses petites mains déliées, et dont les poignets étaient d’une -telle délicatesse qu’on eût pu trembler de les voir se détacher avec -ses bracelets, quand elle les ôtait. - - -XIV - -Mais que disait-elle? Des riens charmants, des choses cruelles et -communes, ce que le monde lui avait appris. Elle débitait toujours -une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme tout le secret -de la moralité des femmes; car on a souvent des principes comme -un boudoir,--pour se cacher. De sorte qu’excepté l’agrément d’une -médisance, l’élégance de la phrase, peut-être un peu quintessenciée, -il est vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je l’aurais aimée -autant muette. En effet, une femme qui parle n’est qu’une femme qui -parle, après tout. Mais une femme muette, c’est presque une statue, une -statue sans ses désavantages,--le froid du marbre, la monotonie de la -pose et les autres inconvénients. - - -XV - -Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe? Quand un gosier -de talent chante, qui songe à écouter autre chose que le gosier? Qui -songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy, l’illustre auteur de _la -Vestale_? Les femmes, qui, musique à part, roucoulent assez bien, en la -variant, leur partition de vestale qu’elles ont toutes, plus ou moins, -à jouer en public, les femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent. -Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y a-t-il mieux que les -trivialités doucereuses d’un style d’Opéra? Excepté pour vous, madame -ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même fonds de sottises, avec la -seule différence des voix? - - -XVI - -Et cependant--pourquoi ne pas l’avouer?--il y avait une espèce de -dissonance entre la voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait -le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait? Doute éternel, quand -il s’agissait de cette femme, doute fatal qui revenait toujours! -Et si elle ne le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais ceci -est un abîme. Les motifs des femmes pour tromper, elles-mêmes les -connaissent-elles bien?... - - -XVII - -Mais Joséphine ne trompait pas.--Encore une fois, elle embarrassait. -Si elle avait voulu tromper, elle aurait accompli aisément cette -chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique et fugitif sourire -aux lèvres quand elle parlait des devoirs des femmes, et de leur -destination ici-bas, d’un style--elle avait du style dans ces -moments-là--à faire honneur à miss Edgeworth elle-même. Elle n’aurait -point eu ce regard plus moqueur encore que son sourire, et cet -abaissement de paupières plus moqueur encore que son regard! - - -XVIII - -Elle avait lu madame Necker de Saussure, et elle en tirait bon parti. -Bien des maris juraient à leurs femmes qu’elle eût été une excellente -institutrice si le hasard l’avait placée dans une condition secondaire; -mais les femmes avaient leurs raisons pour n’en pas tout à fait -convenir. Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il semblait, et -_ses talents_--comme l’on dit--étaient plus nombreux qu’il ne convient -à une femme du monde. On eût pensé qu’elle avait été douée par les -Fées, si les Fées n’étaient des besoins! Elle peignait sur ivoire, -elle peignait sur émail, elle peignait même sur vélin quand elle -faisait à ses _amies_, en pattes de mouche délicieuses, la description -de ses sentiments. Elle improvisait sur le piano, comme Corinne eût -improvisé si le piano eût été à la mode du temps de Corinne. Enfin, -elle réussissait dans toutes les petites jongleries d’une société aussi -avancée que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur indien ou -chinois parmi ses intéressants compatriotes. - - -XIX - -Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes; mais les jeunes l’aimaient -un peu moins,--chose qui ne saurait paraître étrange, probablement -parce que les vieilles femmes n’étaient pas les seules à qui elle -plaisait.--Celles-ci la défendaient en toute rencontre contre ces -aimables insinuations qui se glissent plus cauteleusement encore -que les conseils du serpent dans l’oreille d’Ève! mais, comme les -insinuations de ces charmantes Èves, à leur tour, dans l’oreille de ces -bons serpents, bien moins déliés qu’elles. En effet, en attendant la -première faute de Joséphine, on la proclamait une coquette. Dilemme à -l’usage de ces dames! si l’on est sage, on est cruelle et froide; et si -l’on a pitié, on est perdue. - - -XX - -Perdue?--Oui! traînée sur la claie de toutes les conversations, -déchirée par toutes ces hyènes de vertu qui vivent des douleurs -infligées à une pauvre femme amoureuse et imprudente, qui lèchent -ses larmes et les trouvent bonnes, et boiraient le sang de son cœur -dans leur appétit carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle -ces femmes implacables? Shakespeare a dit, je ne sais où, que le mal -qu’on dit de nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle -aussi courageusement la sienne? Était-ce lâcheté qui l’empêchait -d’être entraînée? ou la froideur naturelle de cette jolie femme, vrai -glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de ses amis la clef de -sa chambre: «Allez voir plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui -reprocher une fausse démarche; et cependant des milliers d’yeux d’aigle -pour la férocité épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais de son -collier de bonne renommée pas une seule perle n’était défilée encore. - - -XXI - -Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec les hommes; mais toujours -on lui parlait d’amour ou sur l’amour,--ce qui est souvent la même -chose.--Du moins, moi qui vous raconte cette histoire, madame, j’étais, -comme le cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du temple. Je revenais -toujours à ce sujet de conversation. Elle me contredisait dans mes -théories, et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle n’agissait -ainsi que pour les exalter davantage. - - -XXII - -Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence et de mes preuves -qu’en vérité il y avait assez pour faire mourir une femme faible -et naturellement passionnée, comme Sémélé sous la présence du Dieu -foudroyant qui la consuma, elle n’était pas du tout émue; elle n’avait -ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, ni regards -mi-clos, ni rougeurs subites et évanouies! Seulement, mon amour-propre -dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) constatait alors -qu’il s’exhalait du front bombé, sous les onctueux cheveux gris de -perle, une espèce de tiédeur humide, une transpiration d’ardent désir. -Mais ce n’était là qu’un mirage qui, comme tous les mirages, n’existait -que par la distance. Car si, attiré par ce que je voyais, je me -rapprochais un peu d’elle, elle savait reculer son fauteuil avec une -splendeur de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, et le -mirage s’en retournait... au pays des songes, d’où il était venu. - - -XXIII - -Jamais les plus audacieux d’entre nous ne sentirent, en dansant avec -elle, sa petite main trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes -pressions par une plus tendre et plus affaiblie... Quand elle valsait, -peut-être était-elle plus humaine? Elle n’avait pas la tête si forte -qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal qui la fait perdre à -des derviches... et à tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai, -de cette diabolique façon, pour le pur et simple amour de Dieu. Mais, -comme les vierges de province, Joséphine ne valsait jamais. - - -XXIV - -Impatientés encore plus qu’impatients, nous regardions, cet hiver-là, -à l’orient et à l’occident de tous les salons, pour découvrir celui -que nous attendions comme un Messie! celui dont le front de prédestiné -devait porter l’étoile mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous -étions un bataillon sacré d’observateurs de premier ordre, de ces -fiers jeunes gens qui jouent encore à la fossette après vingt-cinq -ans, mais qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou autre chose, -des moralistes ou des ministres d’État; et, malgré nos sagacités -prodigieuses, nous ne voyions point apparaître ce front radieux sur -lequel nous eussions arboré les banderoles de la vengeance!... à moins -pourtant que ce n’eût été--et pourquoi pas?--le front luisant et -couronné de cheveux argentés de l’honorable M. d’Artinel. - - -XXV - -M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,--oui! c’est Baudouin -qu’il s’appelait... ou d’un nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait -toujours de voir accolé à un tel personnage,--M. Baudouin d’Artinel -était un homme grave et respectable, jouissant au plus haut degré de -l’estime publique, conseiller en Cour royale ou juge,--je ne sais plus -trop lequel,--ayant passé trente ans de sa vie, au su de tout le monde, -à faire trois enfants à sa femme et un nombre illimité de rapports. - - -XXVI - -Il avait donc été marié; mais sa femme était morte. Il l’avait -pleurée--convenablement; car on disait que son mariage avait été -autrefois un mariage d’inclination. Mais le temps tue la douleur sur -le cadavre qu’elle fait, et d’ailleurs un conseiller en Cour royale -ne peut décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait point déposé -l’air mélancolique, et souvent il aimait encore à glisser de ces mots -qui résonnent si bien dans l’oreille des femmes, quand il voulait faire -allusion à des chagrins ineffaçables et à un cruel isolement. - - -XXVII - -Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage de robes ou de -chiffons,--ou par ses grands mots de vertu ou d’estime publique, de -sentiments purs et doux,--le vénérable conseiller recherchait avidement -l’inexplicable créature. Peut-être le mariage et les peines qui en -avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité pour qu’il ne -s’aperçût pas des agréments extérieurs de madame d’Alcy. C’était une -nature double et indécise, moitié vieux fat, moitié sentimental; et -c’est ainsi qu’en louvoyant entre ces deux manières d’être, il avait -passé autrefois pour un homme à bonnes fortunes. - - -XXVIII - -Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant usé: il avait beau -faire empeser ses cravates et ouater ses habits, il ne pouvait cacher -les outrages des années et les fatigues du cabinet. Ce n’était pas -César,--mais César lui-même n’avait jamais été plus chauve. Cependant -il n’avait pas perdu ses dents, et, à tout prendre sans détailler, -c’était un homme bien conservé. - - -XXIX - -Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on pouvait croire que M. -d’Artinel suivrait bientôt. On l’avait d’abord remarqué, puis on avait -fini par s’en taire, comme il arrive toujours:--l’habitude fatiguant -la médisance, inconstante personne qui veut chaque jour des sacrifices -nouveaux, comme ces divinités du Mexique auxquelles il fallait chaque -matin une nouvelle victime humaine. - - -XXX - -Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux qu’on n’aurait dû -s’y attendre; car c’était un homme soumis à l’opinion comme à -l’étiquette: un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait -fort à la considération dont il avait le bonheur d’être entouré, -comme il le disait lui-même avec un sourire d’une orgueilleuse -mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il que Joséphine valait -cette considération pour laquelle il avait tout fait, et se sentait-il -(sur leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, en faveur de -Joséphine, à se moquer de l’opinion,--cette reine du monde, sacrée par -la lâcheté de ses esclaves,--dont il avait été toute sa vie le très -humble et très obéissant serviteur. - - -XXXI - -Et cependant,--je vous en ai déjà averti, madame, mais j’insiste sur -ce point davantage,--Joséphine n’était pas une femme supérieure, une -de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes qui font aimer l’écueil -sur lequel elles nous brisent! irrésistibles créatures auxquelles -on sacrifierait si bien le sang de son cœur et le bonheur de sa -vie.--Hélas! je ne songe pas que souvent ce serait là un assez pauvre -sacrifice. - - -XXXII - -Non! c’était un être prétentieux--une minaudière,--qui se croyait la -grâce en personne,--bonne raison pour qu’elle ne le fût pas,--une -avalanche de grands mots, de non-sens et d’étourderies, ayant au -suprême degré ce que les femmes ont toutes par droit de naissance et de -sexe: une immense faculté d’être fausse--mais elle ne l’était pas--et -surtout le plus joli corsage long et cambré. Je la comparerais à une -guêpe, si la comparaison n’était usée,--une guêpe qui n’avait pas cessé -d’être femme, quoiqu’elle eût conservé son aiguillon. - - -XXXIII - -Pauvres avantages que tout cela... excepté le corsage de la donzelle, -svelte fuseau sur lequel l’amour dévidait vainement, à ce qu’il -semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages que tout cela; et -cependant tout cela eût suffi pour culbuter bien des philosophies et -troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même... mais Leibnitz -était fort lascif, je le tiens de mon maître d’allemand, très versé -en la biographie; il nous faut donc choisir un autre exemple:--eh -bien! pour troubler celle de M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un -Leibnitz, je vous assure. - - -XXXIV - -Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses penchants ou qu’il eût -lu dans nos ouvrages modernes que les sentiments profonds rendent -sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus puissante que tout le -reste, si M. Baudouin d’Artinel était amoureux de Joséphine,--comme -quelques-uns le pensaient,--il conservait toujours dans le monde son -sang-froid et sa gravité un peu dolente. Seulement, il y avait alors -une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait toujours danser à -cette gravité-là une jolie petite sarabande sur des charbons allumés -quand elle l’appelait le modèle des époux et des pères, et qu’elle -lui parlait des hautes qualités de sa femme et des regrets qu’il en -conservait. - - -XXXV - -Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel ce qu’elle était pour -nous tous dans le monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite mine de -plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle se fût bien aperçue, sans doute, -qu’elle intéressait au plus haut point le vénérable conseiller. Les -femmes, quand elles nous intéressent, n’ont-elles pas toutes un divin -moniteur qui leur parle de nous tout bas, une espèce de génie, comme -celui de Socrate,--mais qui, comme celui de Socrate, ne conseille pas -précisément la sagesse?--Joséphine acceptait sans trouble les discrets -hommages de M. Baudouin d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été -la meilleure amie de sa femme si madame d’Artinel eût vécu. Du moins, -elle et lui, quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à l’autre. - - -XXXVI - -Car ils en parlaient quelquefois.--Ils en parlaient depuis le jour -où M. d’Artinel avait risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant, -avait emporté avec elle toutes ses affections, à lui,--ces affections -qui, depuis qu’il connaissait Joséphine, ne demandaient plus qu’à -revenir! Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir l’attendrissement de -Joséphine. Les pleurs qu’il crut voir dans ses yeux étaient peut-être -le résultat de quelque bâillement étouffé; mais quoi qu’il en pût être, -elle et lui, depuis ce jour-là, avaient, dans leurs conversations -mélancoliques, effeuillé un nombre infini de scabieuses. C’est parfois -un excellent moyen de se faire aimer que de regretter une femme morte; -et qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience de la nature des -femmes, n’avait pas pensé que la sienne pouvait lui être, auprès de -Joséphine, d’une aussi précieuse utilité? - - -XXXVII - -Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine causait comme à -l’ordinaire,--en regardant ses jolies griffes couleur de rose, que -la brosse et le citron avaient lissées avec tant de soin. Il y avait -beaucoup de monde dans le salon. Elle était assise contre le rideau -de la fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les ondes duquel elle -noyait sa tête blonde et cendrée. Ses lèvres remuaient comme les cordes -de la harpe quand elles sont pincées par une main rapide. - - -XXXVIII - -Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait. Pour la première fois, elle -ne parlait plus d’une voix haute et métallique;--soit que sa voix fût -perdue dans le bruit des conversations qui se faisaient alors autour -d’elle, soit qu’elle voulût cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un -seul. - - -XXXIX - -Car elle parlait à un seul,--un seul qui la regardait, penché sur -le bras de son fauteuil, comme Napoléon dut sans doute regarder une -carte de Russie avant sa malheureuse campagne. Elle, toujours disant, -ne faisait que poser à la surface du regard de celui qui l’écoutait -l’extrémité des rayons vagues et mobiles des siens;--un de ces regards -qui effleurent, qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet du -triangle dont ces deux personnes formaient la base, à l’angle de face -du salon, se trouvait M. d’Artinel. - - -XL - -«Pourriez-vous me dire,--me demanda-t-il avec un air plus ridicule -qu’il n’est permis à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu sait -avec quelle munificence fut accordée cette permission à tous les -jurisconsultes de la terre!--pourriez-vous me dire quel est ce monsieur -à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à l’autre extrémité du -salon?» - - -XLI - -Je regardai.--«Ce monsieur, comme vous dites, monsieur,--lui -répondis-je,--s’appelle Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais se -réduit à de bien légers détails: il a de l’esprit, mais cet esprit est -un peu gâté par l’affectation, les manières d’un fat, et, dit-on, une -très mauvaise tête.»--Et je saluai M. d’Artinel, qui répéta: «Une très -mauvaise tête!» sans me rendre le salut que je lui faisais. - - -XLII - -«Oh! oh!--dis-je en moi-même,--monsieur d’Artinel, monsieur Baudouin -d’Artinel, seriez-vous jaloux?...»--Et je toisai l’Othello de la Cour -royale, avec sa cravate blanche qui ne faisait pas un pli et son habit -noir du plus beau lustre.--«Est-ce que vous seriez atteint de cette -passion pittoresque?» - - -XLIII - -Oui! il était jaloux;--il était jaloux, atroce supplice!--Il était -jaloux sur moins qu’un mot, qu’un signe, qu’un air! Il était jaloux sur -un rien, comme on est jaloux, fût-on juge comme il l’était, et comme -il aurait été jaloux encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout -seul!--Un pressentiment terrible avait passé--sous son irréprochable -gilet de piqué--comme une trombe; il avait blêmi tout à coup; son nez -avait remué d’une façon formidable, comme s’il eût eu quinola dans -son jeu au reversis.--Il était jaloux, c’était sûr! Malgré la dignité -habituelle de sa pose, il n’imposait pas autant qu’Ali de Janina -quand sa moustache se hérissait de fureur; mais il est certain que -les quelques cheveux gris qui dessinaient sur son occiput une pâle et -idéale couronne se seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient -été trop enduits, ce jour-là, d’huile de Macassar. - - -XLIV - -C’était le jugement du monde sur Aloys que j’avais dit à M. Baudouin -d’Artinel. Et pourquoi lui en aurais-je dit davantage? M. d’Artinel -n’avait-il pas les idées du monde? Ne tenait-il pas à la considération -que le monde dispense? N’était-ce pas un enfant du monde, devenu l’un -de ses docteurs? N’était-il pas un de ces éléments dont le nombre, pour -faire un public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épiderme, voyait-il -l’homme? Et l’homme, c’est presque toujours l’écorché!... - - -XLV - -Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend voir, et qui prend, avec -un sang-froid imperturbable, perpétuellement le noir pour le blanc. Le -monde, c’est Brid’oison en personne,--un conseiller aussi, comme M. -Baudouin d’Artinel,--appliquant à tort ou à travers les règles d’une -jurisprudence homicide. Le monde, c’est l’imbécillité multipliée par -elle-même et élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a que les -idiots qui ne sentent rien défaillir dans leurs entrailles quand ils -égorgent, et le monde égorge si souvent! - - -XLVI - -Voilà le monde! Oh! tenez-vous loin de lui, vous tous qui avez un cœur -à déchirer et une fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez -ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et vous ne le connaissez -pas! Hélas! moi, je l’ai connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une -pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle il n’ait bavé son venin. -Il n’y a pas une de mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source. -Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce que je les aimais; il -les a frappés parce que je les aimais; et il m’a fallu assister à ce -spectacle, muet, garotté et sans vengeance. - - -XLVII - -Oui! garotté par les convenances de ce monde, par les lois de ce -monde sans cœur; obligé de feindre un front serein, mordant mon cœur -jusque sur mes lèvres et le ravalant dans ma poitrine quand il allait -s’en échapper; buvant mes larmes au dedans, amer breuvage! Car je -n’avais pas, comme Achille, de bords lointains, une tente sur quelque -rivage, le vaste sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis ou de -Patrocle,--pour les cacher. - - -XLVIII - -Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais... le poteau auquel -_ils_ m’avaient lié, et qui m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans -la flagellation sanglante, je ne tombai pas sous leurs coups; mais, -comme lui, je ne leur renvoyai point des paroles de miséricorde.--Et -vous, les saintes Sébastiennes de ce monde, les martyres de votre amour -pour moi, je pressai vos seins déchirés sur mon sein déchiré plus -précieusement, plus étroitement encore, comme si les flèches qui vous -avaient percées avaient pu se détacher et se retourner sur mon cœur -_seul_. - - -XLIX - -Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un fat,--un de ces êtres -secs comme la peau dont leurs gants sont faits,--une espèce de Lauzun -qui se serait fait ôter ses bottes par des mains de princesse, s’il -y avait encore de ces mains-là! Seulement, tout fat qu’il fût, le -monde respectait sa fatuité parce qu’elle était accompagnée de la plus -effrayante faculté d’ajuster l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys -tirait la bécassine avec des balles de gros calibre. Par conséquent, -_c’étaient_, quand il s’en mêlait, d’épouvantables hachis! «Quelle -amusante peste!» disaient les femmes les plus courageuses, que sa -conversation intéressait tant qu’elles n’en avaient peur que par -réflexion. Est-ce pour cela--ou parce que Rivarol portait un habit -rose--qu’elles l’avaient surnommé Rivarol II? - - -L - -Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était beau, et que c’était -la moitié de son prodigieux esprit... pour les femmes. Or, Aloys -n’avait pas été si magnifiquement doué. Il était laid, ou du moins le -croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors -que le cœur s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie et cette -fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, des créatures à leur aurore! - - -LI - -Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c’est-à-dire celle qui -ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l’illusion sublime -de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire -une marâtre; alors qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce qu’il -ne ressemblait pas à l’image désirée qu’elle avait rêvée longtemps: -immatériel amour, que cet amour maternel!--N’est-ce pas Chateaubriand -qui en a conclu l’immortalité de l’âme? comme si, dans tous les cas, du -reste, toute l’espèce humaine avait porté des jupons! - - -LII - -Or, ces premières impressions sont si obstinées, elles s’enfoncent dans -certaines natures à des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à -jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien n’a pu extraire, -et sur lesquelles la chair s’est refermée: comparaison d’autant plus -exacte que ces impressions, comme ces balles, font recouler notre sang -à certains jours. - - -LIII - -Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement chez Aloys, que -vingt femmes peut-être qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père et -d’une mère--modèles d’aimable sollicitude, qui ne pouvaient souffrir -l’idée que leur fils ne fût pas un joli garçon--n’avaient pas effacé la -trace de la raillerie amère: rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais -la pensée... quand il y pensait. - - -LIV - -Ame grande pourtant, que cet Aloys.--Mais l’Océan, qui engloutit les -falaises, roule aussi l’algue marine dans son sein.--Il y avait en lui -assez d’espace pour que toutes les douleurs s’y donnassent rendez-vous -et y vécussent sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable et -solitaire, cette force morale qui avait autrefois rendu superbe le nez -épaté de Socrate, jetait souvent d’augustes reflets aux tempes pâles -d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes, en restaient plus pâles -que lui et confondues comme si le Ciel se fût dévoilé tout à coup, -tandis que ce n’était que le masque de cet homme qui s’entr’ouvrait! - - -LV - -Car il avait un masque,--un masque de fer cadenassé derrière sa tête et -dont il avait jeté la clef à la mer,--un masque plus dur et plus froid -que celui du frère adultérin de Louis XIV: car c’était le mépris qui -l’avait forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne voulait pas que -les hommes se réjouissent de l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser -encore. Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave fût accueillie par -le rire ou l’indifférence. Il avait la pudeur de la pensée et la fierté -plus chaste encore du sentiment. - - -LVI - -Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui et Dieu, ce discret -confident de toutes les supériorités inutiles. S’il avait moins connu -les femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa future _adorée_ ces -perles de l’âme, qui d’ailleurs ne dispensent pas de l’autre écrin; -mais, pour agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un camée, et -que les choses morales ne se portent pas dans les cheveux. Ce qu’il y -avait donc de mieux en lui restait en lui, et par-dessus il avait mis -ce qui vaut mieux que quatre griffes de lion entre-croisées sur notre -cœur pour le défendre:--cette plaisanterie qui a des ailes, et que les -pédants, dans leur style de plomb, appellent frivolité, par jalousie. -Comme ce fameux vêtement que porta Jean Bart tout un jour, cette -splendide culotte d’argent, doublée de drap d’or, qui eut les résultats -cruels d’un cilice, l’envers était encore plus précieux que l’endroit -de sa personne; et, comme Jean Bart victime de sa doublure, c’était -aussi le plus beau et le plus intérieur de son âme qui le faisait le -plus souffrir. - - -LVII - -Dans toutes les coupes de la vie où il avait plongé ses lèvres, -il avait bu une absinthe amère qui, sur ses lèvres, se retrouvait -toujours. Une éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde -que, dans la mollesse de sa voix et la courtoisie de son langage, -rien n’en trahissait le secret... Pourtant les autres sentaient -une insultante puissance qui se jouait d’eux à travers ces paroles -gracieuses... On sentait cela comme, en entendant l’harmonica,--musique -céleste! plaisir inénarrable!--on sent que l’on va s’évanouir. - - -LVIII - -Mais, ce soir-là... il parlait moins à Joséphine qu’il n’écoutait -la ravissante poupée. Seulement, de temps en temps, on voyait, au -mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber un mot... un simple mot -qu’elle ramassait, et sur lequel elle dévidait pendant un quart d’heure -ses pensées,--si l’on peut appeler de ce mot ambitieux le frêle produit -du cerveau gazeux de madame d’Alcy.--Ils parlaient, ou pour mieux dire, -elle parlait du magnétisme animal. - - -LIX - -Le résultat de cette soirée fut le désappointement de ce bon M. -d’Artinel, qui piétinait tout en parlant politique avec un gros général -qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée, il envoyait de -temps à autre un regard d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux -partner... sur Joséphine qui n’aurait pas (à ce qu’il lui semblait du -moins à la distance où il était placé) ramassé un monde quand elle -l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion d’Aloys, quand -il se leva des chastes flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes -demandé ce qu’il en pensait. - - -LX - -«Mon Dieu!--fit-il nonchalamment,--c’est une sotte qui a tout juste -assez de jargon pour imposer à de plus sots qu’elle.»--Jugement plus -cynique, en vérité, que nous ne l’attendions de sa part.--«Elle n’est -pas jolie,--continua-t-il.--Voyez-la plutôt d’ici, roulant sa tête avec -tant d’affectation dans ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est -blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond que ses cheveux! Je -crois que, si elle avait un amant, elle ferait très artistement des -larmes sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec quelques -gouttes du verre d’eau à la fleur d’orange qu’elle boit avant de se -coucher.» - - -LXI - -Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine et eut plus d’esprit que -jamais avec nous.--Le lendemain, il la vit encore chez madame de Dorff, -où ils allaient souvent tous les deux. Au bout d’un mois de rencontres -à peu près quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys s’il avait -toujours la même opinion sur Joséphine:--«Oui! toujours,» répondit-il -avec un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors il l’aimait comme -un fou. - - -LXII - -Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard, madame, de ce qui arrivait -à Aloys? Est-ce la première fois qu’un fait--insolent de sa vérité de -portefaix--vient culbuter cette théorie un peu niaise de l’Idéal, amour -allemand des imaginations mystiques? Quant à moi, qui ai peu de pente -vers le mysticisme exalté, et qui--mais d’une autre manière que le -docteur Kant--ai l’entente de la réalité à un degré très supérieur, la -femme que j’ai le plus aimée--et, certes! j’en ai aimé beaucoup,--était -l’antipode de tout ce que j’aurais voulu. - - -LXIII - -Il l’aimait comme un fou,--oui! l’amour avait en lui l’intensité de la -folie; mais là, madame, l’analogie s’arrêtait court.--La raison lui -était restée, forte, inflexible, inaltérable, et, quoiqu’il l’aimât, -cette femme, il la faisait passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le -niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais. - - -LXIV - -Car il était de cette race sauvage et un peu fière d’hommes pour -qui rien n’est illusion dans la vie: yeux perçants qui voient la -ride à côté de la bouche aimée, la misère du cœur qu’ils pressent -sur leur cœur avec le plus d’amour! Aigles qui, s’ils s’accouplent, -déchirent l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne de leurs nids -d’empereur!--s’ils deviennent pères, brisent un matin dans leurs -griffes l’œuf fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour leur -résister, comme autrefois ils meurtrirent, d’un coup nonchalant de leur -grande aile, la poitrine de leur père décrépit. - - -LXV - -Hommes qui n’ont de respect pour rien sur la terre;--que le monde -accuse d’égoïsme, parce que leur _moi_ est plus grand que le -monde;--de méchanceté, parce que leur œil implacable a tout vu des -motifs cachés... Pour ces sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est -impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup de sornettes, ils font -extrêmement peu de sonnets. Insolents! pour eux, la femme, cet ange de -pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins joli... succube.--Quand ils -iront chez vous, madame, faites dire par le portier que vous n’y êtes -pas. - - -LXVI - -Mais non... recevez-les plutôt, madame;--faites-leur les yeux -doux et vous serez vengée;--car ces hommes ont un cœur que vous -pouvez mettre en mille pièces comme le plus frêle de vos tissus, -percer en riant comme un de vos festons avec votre poinçon d’acier. -Seulement,--n’est-ce pas bien dépitant, madame?--on a beau les désoler, -ils se consolent; ils ne meurent pas. C’est avec leur esprit qu’ils -pansent leurs blessures: immortel dictame qui les sauve toujours! -Plus heureux que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les empoisonne, -ou, s’il y en a, c’est du poison inutile: ils sont les Mithridates -de l’amour. Ce ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si -touchant--mais un peu commun--du lierre qui meurt où il s’attache. Eux, -plus souvent que les plus souples lianes, ils se détachent très bien -sans en mourir. - - -LXVII - -Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, madame? Ils ont trop reçu -du ciel en partage pour ne pas s’en servir les grâces tombantes de -la clématite; et d’ailleurs,--je vous en demande pardon si vous êtes -d’Europe et surtout Française,--sur bien des points, quoique sensibles, -ils se rapprochent des opinions de ce faux et abominable Prophète qui -n’eut sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur de chameaux. -A leurs yeux comme aux siens,--hélas! je rougis de le dire, moi pour -qui une femme est une madone, une belle forme blanche (quand elle est -blanche toutefois) à invoquer du pied d’un autel,--à leurs yeux donc la -femme n’est, après tout, qu’un coussin de divan plus ou moins parfumé, -un délicieux coussin de divan pour dormir, bâiller et faire... l’amour! - - -LXVIII - -Et cependant,--malgré ses opinions impertinentes,--l’homme est voué à -une telle inconséquence qu’il bouleverserait le monde pour un simple -coussin de divan! Que de fois on l’a vu (vous peut-être, madame?) -malheureux, et malheureux jusqu’au délire, parce que le coussin A, par -exemple, n’était pas à la place du coussin B. C’est ce qui arrivait -aujourd’hui à Aloys de Synarose; comme il était déjà arrivé à M. -Baudouin d’Artinel. - - -LXIX - -Il faut que je mette une histoire dans cette histoire. Un de mes -meilleurs amis, madame, prétendait, avec la fatuité en usage chez les -cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus ravissante créature, -depuis les talons jusqu’à la tête... inclusivement. J’ai vingt de -mes amis qui ont, pour leur compte, une prétention toute semblable, -et qui croient même à ce qu’ils disent... ce qui est plus fort. Mais -celui dont il est question se faisait mieux croire que tous les autres -quand il parlait de son bonheur. Si j’avais su peindre sous la dictée -comme je sais y écrire, nous aurions un portrait de plus, et nous -pourrions juger si l’ensemble répondait aux détails... Un portrait, -relique précieuse pour celui qui aime!--Mais, bah! tout portrait est un -mensonge ou une impuissance; et, comme souvenir, j’aimerais mieux de ma -maîtresse ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte osa léguer à sa mère -en plein testament. - - -LXX - -Oui! les peintres ont menti par la gorge, la main, la couleur et la -pensée, quand ils s’imaginent retracer les traits adorés par nous, -et que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir! Fussent-ils -Raphaël lui-même,--ce chaste Raphaël qui mourut dans le lit infect -d’une courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais le bout de son -blanc pied d’ange là où il n’eut pas honte d’appuyer ses lèvres -enivrées,--ils ne seraient pas dignes de retracer celle dont l’image -a d’un regard--d’un seul regard--passé indélébile dans nos cœurs, ces -voiles de sainte Véronique, mais sur lesquels le sang qui peint la tête -adorée est le nôtre, et non pas le sien. - - -LXXI - -Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame, pensait ainsi sur le -néant de ces bijoux que l’amour quelquefois échange et sur lesquels il -pleure l’absence, quand il n’a pas le triste courage de les briser. -L’image sacrée reposait dans sa poitrine, et non dessus... au bout -d’un ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais quelle tendre -inconséquence encore, il avait peint lui-même un trait, un seul trait -de sa maîtresse, et du moins il y avait dans cette idée tout un divin -mystère de l’âme qui faisait pardonner l’exigence des sens abusés. - - -LXXII - -C’était un œil,--gauche ou droit, je ne saurais le dire,--mais c’était -un œil bleu pâle comme de la violette de Parme, et lumineux comme de la -rosée; étincelant et mélancolique comme une étoile, mais, comme celle -d’Hespérus, dans un ciel où elle est seule encore! Astre doux et bon -qui se laissait regarder dans l’auréole de ses cils d’or sans vous en -punir par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir d’un horizon -de tempêtes; car le contour de cet œil si frais et si pur était plongé -dans une sombre nuit. - - -LXXIII - -Et je comprends cette fantaisie!--Pascal,--ce loup-cervier du -jansénisme, qui mit à sang toutes les pensées humaines dans le crin de -son cilice,--Pascal ne demande-t-il pas quelque part si c’est le nez ou -les oreilles que nous aimons dans la femme aimée?... Aimer l’œil de sa -maîtresse, c’est aimer la pensée elle-même,--une pensée épanouie en une -fleur charmante et éclairée d’un jour divin,--une pensée qui languit ou -sourit, mais toujours attire,--et nous repousse aussi parfois. - - -LXXIV - -... Les jours de migraine,--ou de caprices, pires encore.--Mais -étaient-ce les yeux de Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa -bonbonnière, ou son front bombé, ou sa lèvre incessamment mordue par -une dent taquine, ou quelque chose de plus voluptueux encore?--L’autre -jour, j’ai été foudroyé, madame, par le pli en losange d’une robe de -satin. - - -LXXV - -Je ne sais pas ce que cette maudite robe recouvrait.--Quand j’aurais -pu le savoir, je ne l’aurais pas voulu... mais ce pli, froncé par le -diable lui-même!... Cette robe était de la couleur tendre et sérieuse -qu’on appelle _manteau de La Vallière_, et, soit la superstition de -ce nom d’un charme si doux de mélancolie, soit une impression plus -brûlante, je m’arrêtai devant celle qui portait avec une mollesse si -traînante les couleurs de la carmélite, et je vis ce que je ne dois pas -me rappeler. - - -LXXVI - -Revenons plutôt à notre histoire, madame. Si c’était vous, je rêve de -vous encore; mais vous, vous m’avez oublié;--il vaut donc mieux revenir -à Aloys. Aloys s’était juré à lui-même de ne jamais parler de son amour -à Joséphine, et c’était un garçon bien assez maître de ses nerfs pour -se tenir la parole qu’il s’était donnée comme s’il avait été un autre -que lui. Je suis persuadé que vous ne vous souciez guère d’Aloys, -madame? On ne sait jamais où l’on en est avec des hommes pareils, et -les femmes, ces naïves personnes, aiment immensément l’abandon... dans -les autres. - - -LXXVII - -«Du moins,--se disait mon héros,--je ne serai point trompé par elle. -Elle ne jouera pas avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme avec un -peloton de fil! Et si un jour elle en trompe un autre, elle ne montrera -pas mes lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon front, comme un -trophée d’armes. Je veux briser comme du verre sa vanité sous mon -orgueil.» - - -LXXVIII - -«Je veux briser!» Et il était brisé lui-même de la résolution stoïque -qu’il prenait; mais, indomptable dans ses brisures, il n’était pas -abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans le sable ardent, sous le -ciel le plus dévorant de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes -les amertumes d’une passion comprimée. Il se regardait, impassible, -brûler le cœur, comme Scævola se regardait brûler la main. Souffrir, -pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation d’homme.--Il -aurait eu des chevaux de poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé -de les monter! - - -LXXIX - -Partout où il rencontrait Joséphine, et il la rencontrait partout, il -montrait la coquetterie d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes. -Il croyait l’avoir pénétrée,--amère science, coup d’œil qu’on paie -cher!--mais il restait impénétrable. Il lui adressait les mêmes -flatteries, avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes les plus -indifférentes. Il aurait été impossible d’apercevoir à travers ses -manières que cette femme fût pour lui autre chose... qu’une jolie chose -tout au plus.--Cependant, j’observai qu’il était toujours un peu plus -pâle auprès d’elle;--mais la différence était imperceptible. - - -LXXX - -Pâle sur pâle,--signe des natures passionnées quand elles souffrent -ou jouissent. Car alors le sang se retire au cœur comme un fleuve qui -remonte à sa source. Hélas! Joséphine n’avait point le secret de cette -pâleur, flocon épars, tombé du matin même sur la neige d’hier un peu -durcie, et que le moindre souffle emportait! - - -LXXXI - -Elle aimait--qui peut dire pourquoi?--à causer de longues heures avec -Aloys, et pourtant elle sortait toujours de ces interminables causeries -mécontente d’elle et de lui.--Certainement il n’avait pas dit un mot -qui ne fût convenable. Louis XIV, ce roi du convenable, ne l’était pas -plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu, c’était peut-être justement pour cela -qu’elle était mécontente. S’il avait été entraîné à quelque moment; -si la pensée trop à l’étroit avait crevé la parole;--eût-ce été pour -laisser passer une impertinence: elle était habile, elle était souple, -elle avait de l’ongle, elle était femme, elle en aurait pris avantage: -tandis qu’il fallait subir tout entière la supériorité d’Aloys. - - -LXXXII - -N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys avait la sérénité d’un -sage. Un sage est fort impatientant! Il avait la sérénité d’un sage, -mais d’un sage dont on ne riait pas; car au fond de cette sagesse il y -avait la puissance. Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait. Aussi, -après une de ces conversations--irréprochables--Joséphine rentrait-elle -fatiguée, brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les nerfs -agacés!--car toujours Aloys l’avait amenée à en dire beaucoup plus long -qu’elle n’aurait voulu.--En vain se promettait-elle de se raidir à la -première occasion, la conversation d’Aloys ressemblait aux montagnes -russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter. - - -LXXXIII - -«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se souriant en enfant gâtée dans -sa glace. La glace disait oui, mais la vanité doutait encore. Pour la -première fois de sa vie, la vanité, cette glace flatteuse, lui semblait -de moins belle eau que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y -regardant. - -«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.--Charmante rêveuse! le coude -appuyé sur le marbre de la cheminée, on aurait dit une pauvre jeune -femme amoureuse.--«Prenez donc garde, Fanny, vous allez casser les -cordons de mon corset!» - - -LXXXIV - -«Je le saurai demain!» et l’éternel demain ne venait jamais. Tout -l’hiver se passa ainsi. Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques -et imperceptibles ruses féminines, employées depuis Ève jusqu’à -la marquise du V..., dont elle ne se servît pour savoir si Aloys -l’aimait; mais, hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux -coquetteries,--mais aux coquetteries vertueuses,--avec M. Baudouin -d’Artinel. - - -LXXXV - -Quant à elle, elle éprouvait peut-être la seule espèce de sentiment -dont elle fût susceptible: une curiosité âcre, brûlante, stimulée sans -cesse;--et, sans doute, dans ces conversations si longues et si pleines -de la métaphysique du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des bougies, de -la musique et de la danse, elle trouvait de ces moments à sensations -singulières dont parlait Ninon de Lenclos, et que les hommes sont si -malheureux d’ignorer. - - -LXXXVI - -Émotion vive, sans nom et bientôt passée! toute semblable à l’écume -rosée et légère d’une bouteille de bourgogne mousseux frappé de -glace.--Elle n’avait point été pétrie d’une brûlante poussière; et j’ai -plus de lave à ma pipe qu’il n’en entrait dans la composition de toute -sa personne. - - -LXXXVII - -Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de mai (j’aime les dates -dans les histoires de cœur: elles ressemblent à de petits bâtons -d’ivoire sur lesquels les souvenirs--ces bouvreuils à la poitrine -sanglante--viennent plus commodément percher), Aloys avait passé -toute la journée à la campagne. Le corps, chez cet élégant stoïcien, -était moins robuste que l’âme. A force de souffrir moralement, -il avait gagné une gastrite, un commencement de pulmonie et une -inflammation du cerveau, légère encore, il est vrai, mais qui pouvait -s’aggraver,--aimable espérance!--Son médecin l’avait mis à la gomme, -aux sangsues et au lait d’ânesse. - - -LXXXVIII - -Il était allé passer quelques jours, à la première floraison des roses, -au château de madame de Dorff, la grande amie de Joséphine, une de ces -bonnes amies... comme il est doux et consolant d’en avoir _une_ quand -on est femme, car il est rare d’en avoir deux,--une de ces liaisons -qui consolent et qui vengent de la perfidie des hommes,--quoique les -mauvaises langues prétendent que deux femmes ne sauraient s’aimer. - - -LXXXIX - -Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, madame.--J’avais -remarqué le regard que deux femmes se jettent quand elles se -rencontrent pour la première fois, soit dans un salon, soit au -spectacle, soit même à l’église... et, franchement, ce diable de regard -me confirmait dans ma détestable croyance; mais ce jugement trop -précipité a fait place à une appréciation plus saine et plus juste des -choses, quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement son amant à son -amie,--il est vrai qu’elle en prenait un autre,--et une institutrice -vouloir faire épouser à son élève le sien,--dont elle ne voulait plus. - - -XC - -O amitié! amitié! sentiment des anges entre eux, essayé par les hommes -ici-bas,--il est vrai que je préfère une douillette ouatée pour -l’hiver,--ô amitié! tu n’en es pas moins le plus spirituel mouvement -du cœur, la plus noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus quel -sculpteur, pour exprimer la divine essence, représenta deux beaux -enfants nus--un garçon et une fille--qui s’embrassaient saintement -sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau--le plus plat des -laquais--osait appeler une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles -qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô amitié! mais peut-être -quelqu’un trouverait-il que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité -encore. - - -XCI - -Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,--une amie bien -rare, comme dit ma grand’mère, en parlant de la millième qu’elle -ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune; elle mettait du rouge -comme Jézabel: Joséphine pouvait donc l’aimer. Si nous avions été au -dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique Joséphine, dont les -rubans étaient toujours frais et venaient nous ne savons d’où, aurait -peut-être été la mademoiselle Aïssé de madame de Dorff, tandis qu’elle -n’était que sa _chère belle_, titre officiel sans grande valeur. Madame -de Dorff prenait avec elle ces airs maternels de patronnesse, si chers -aux femmes sur le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys pour -Joséphine, elle lui aurait dit sans nul doute: «Je vous remercie de -l’aimer.» Mot historique que j’ai entendu dire par une de ces amies qui -répètent: «Pauvre enfant, comme elle se compromet!» à un homme qui se -mourait d’une passion sublime. - - -XCII - -Or, Aloys retournait à Paris. Au moment où il allait partir: «Monsieur -de Synarose,--dit madame de Dorff, avec cette assurance aristocratique -qui ne craint point un refus, cet aplomb de femme bien née qui impose -un désir comme une loi, même à un indifférent,--si j’osais, je vous -prierais de remettre ce flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante -dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous la remercier pour -moi et lui dire que je suis tout à fait bien à présent?...» - - -XCIII - -C’était la première fois que l’occasion se présentait pour Aloys de -voir madame d’Alcy chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite -mystérieuse où un pied botté ne pénétrait jamais, son boudoir ne -s’ouvrait qu’aux femmes; car elle était trop jeune et dans une position -trop délicate, puisqu’elle n’avait pas de mari et ne se réclamait -d’aucun parent, pour voir chez elle plus que quelques jeunes femmes et -beaucoup de ces respectables douairières qui plastronnent si bien une -réputation contre les coups de la médisance, et qui s’occupent encore -des plaisirs des jeunes gens--mais d’une façon orthodoxe--en leur -faisant faire de bons mariages. - - -XCIV - -Aloys prit le flacon des mains de madame de Dorff,--un charmant flacon -d’agate, obscur comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait, sous -son bouchon d’or ciselé, une vague odeur d’essence de verveine, cette -plante magique et sacrée dont les sorcières se couronnaient le front -autrefois.--Les sorcières d’à présent ne la portent plus que dans leurs -flacons.--Aloys promit qu’il remettrait le flacon à madame d’Alcy, le -même soir. - - -XCV - -Il y alla. Elle était seule.--Il aurait mieux aimé la voir flanquée de -quelques-unes de ces vertus à chevrons dont elle était ordinairement -entourée;--mais elle était seule, et ce n’était pas le moment de -montrer l’embarras vulgaire des dix premières minutes d’un tel -tête-à-tête avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas perdre -l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le tapis ou sur le canapé de -madame d’Alcy. - - -XCVI - -Elle était languissamment assise sur une espèce de divan très bas, -une espèce de meuble oriental, qui lui rappelait l’existence des -odalisques au sein de sa chaste solitude. Elle était languissamment -assise,--oisive et probablement ennuyée d’être seule depuis si -longtemps. Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir. Sa robe -(car la robe fait partie de la personnalité d’une femme, et je n’ai -jamais pu les séparer), sa robe était d’une couleur indécise,--une -nuance un peu hermaphrodite, entre le gris et le lilas. On aurait dit -un nuage capricieux tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un soir de -printemps derrière lesquelles on imagine les plus délicieux horizons. - - -XCVII - -Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur tous ces détails. Elle -était donc oisive et languissante. Pourquoi languissait-elle? elle -ne le savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton elle-même -n’avait pas plus l’art des poses que Joséphine.--Il est vrai que ses -études sur l’antique avaient été moins profondes; et quant à celles -sur le nu, personne ne pouvait en parler.--Il était impossible d’avoir -l’air plus pensif.--J’adore ces fronts inclinés où toujours flotte -l’ombre de quelque chose,--rêverie qui passe, revient ou demeure, comme -l’image d’un saule pleureur sur l’eau.--Ce soir-là, elle avait l’air -encore plus pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était une -femme qui pensait toujours... à avoir l’air de penser. - - -XCVIII - -Aloys--la poitrine saboulée par les palpitations de son cœur en se -trouvant seul avec cette femme--remit à Joséphine, d’une main ferme, -le flacon dont l’avait chargé madame de Dorff.--Puis commença une -causerie qui, à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement -entre eux, tourna tout à coup sur les mystères ou les mysticités du -sentiment. - - -XCIX - -C’est plus dangereux que de marcher sur la pointe des clochers, ces -conversations! Elles ont fait plus de Françoises de Rimini que les -plus tendres livres du monde, lus en tête à tête avec un beau jeune -homme. C’est le Poul-Sherro de bien des innocences.--Aloys y fut -admirable d’empire sur lui-même; car il sentit que jamais il ne l’avait -aimée davantage. Ah! s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette -et l’endormir sur son divan, quels baisers fous il eût répandus sur -ce front à la molle courbure, sur le vélin de ce teint mat et dans -ses lèvres entr’ouvertes,--calice de rose un peu jauni, mais si -suave encore!!!--Mais la baguette magique d’Aloys était un esprit -merveilleux, qui faisait tout le contraire d’endormir les gens qu’il -touchait. - - -C - -Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il voulait oser, l’audace -réussirait peut-être. Il avait l’opinion hautaine que qui veut -une femme l’a toujours.--Opinion qui touche, il faut le dire, à -l’insolence, et que toutes les femmes ne pardonnent guère, apparemment -parce qu’une telle impertinence les met dans la nécessité de résister. - - -CI - -Mais il ne _voulait_ pas,--car il la méprisait.--Et cependant il avait -soif, et le lac lui coulait au bord des lèvres. Il éprouvait le désir -aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce qu’il semble, contre -nos seins de chair, les étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien! -il avait mis à ce désir les menottes de sa volonté... Joséphine ne -se douta pas une minute de ses tortures.--Quoi qu’il en soit, qui -peut dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas succombé, si le -tête-à-tête avait duré plus longtemps? Quand il se leva, il était plus -fatigué que madame de Staël d’un hiver de conversations. - - -CII - -Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier que Joséphine -repoussait avec dépit le tabouret de velours blanc sur lequel elle -avait étalé son pied dans tous les sens, pendant qu’Aloys était resté -là. Chose difficile à digérer! Elle avait la conscience de l’habileté -et de l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys continuait -d’échapper à toutes ces embûches si bien dressées et d’une combinaison -si parfaite! Le désappointement fut si grand et si profondément senti, -qu’après réflexion elle songea à risquer une lettre,--cette première -imprudence de la passion, _cet abîme qui invoque tous les autres_, -comme dit la Bible. - - -CIII - -Car il vaut mieux donner sa personne que d’écrire, et, par Jupiter! -madame, ceci n’est point un paradoxe comme ceux que je soutiens -parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai; ma naissance elle-même en fut -un, ma mère m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on célèbre -la fête de tous ceux qui en sont partis,--fête d’héritiers, où nous -semblons dire aux pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous où -vous êtes, agréez nos sentiments et restez-y!» - - -CIV - -Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une vérité triviale, vulgaire, -usée,--si la vérité n’était pas aussi éternelle que ceux à qui nous -devons des rentes viagères,--et mise à la portée de tous. Une lettre -est une chose éminemment compromettante, une espèce d’état de service -qui constate certains faits qu’il vaudrait bien mieux oublier. Du -moins, quand on a relevé les boucles de ses cheveux un peu défaites et -donné un coup d’œil à la garniture de sa robe, qui a droit de douter -d’une vertu dont les épingles sont si bien attachées? Mais une lettre, -une mince lettre de papier diaphane, griffonnée d’une écriture jolie et -imperceptible comme la patte du colibri, est une base assez solide aux -indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un impertinent. - - -CV - -Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?--Ne pas signer est -une lâcheté inutile.--Justice de Dieu ou malice du diable! il n’y a -point une virgule qui n’accuse la main qui la traça. Pauvres femmes, -vous mettez dans le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes les -lettres de votre nom.--Eh bien! cette terrible glissade dans son -système de conduite, Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois -même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le referma avec l’effroi -de Pandore quand elle vit tous les maux s’échapper de sa boîte à -ouvrage.--A elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la réputation qui -restait. - - -CVI - -Une voix s’était élevée dans son âme, la voix de la conservation de -soi-même,--et qui avait pris alors l’accent nasillard de la vieille -comtesse de Fiercy: «Faites la guerre,--disait-elle;--mais ne donnez -jamais d’otages.»--«Oh! j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,--mais -pas de manière à être entendue,--et ce jour-là elle se mit au lit avec -le frisson. - - -CVII - -Or, savez-vous, madame, ce que _se perdre_ signifiait dans le -vocabulaire de la moralité de Joséphine? Se perdre équivalait à ne -pouvoir trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer encore de ces -candides natures d’honnêtes hommes qui épousent, sans trop se faire -prier, des femmes d’une réputation épistolaire--ou autre--fort étendue, -ce n’est pas moins une témérité que de compter sur de telles bonnes -fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se garde bien de voir -l’humanité trop en beau. - - -CVIII - -Sans cela, madame, nous aurions une lettre de plus!--Une lettre -comme celles que j’ai eu le bonheur de lire, il y a quelques jours, -quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux que moi,--véritable -modèle de civilisation et d’aristocratie, où le mot _amour_ n’avait -pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait d’une irrésistible -puissance nerveuse, pour expliquer certains abandons de soi-même. - - -CIX - -Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, sous la transparence -de leur peau et de leurs regards elles cachent une telle masse de -ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys la première fois qu’elle le -rencontra dans le monde après sa visite; mais lui, qui voulait la punir -des contradictions de son dépit, déploya de si grandes magnificences -d’amabilité que la boudeuse fut bientôt vaincue.--Le sourire revint à -ses lèvres: la parole n’en était jamais exilée pour longtemps. Quand il -la vit aussi douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys pirouetta -sur son talon et ne l’approcha plus de tout le soir. - - -CX - -Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais plus -foncées.--Au fait, cet homme était le diable en personne, ou il avait -emprunté au démon ses moqueuses manières. Ah!--pensait-elle,--si elle -l’avait tenu à ses genoux, quelles larmes de vengeance elle en eût -tirées! quels pleurs cruels elle lui eût fait répandre!... Oui! si elle -l’avait tenu à ses genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber. - - -CXI - -Du reste, madame, si l’ange aux joues de rose que Shakespeare appelle -la Patience abandonnait cette femme, dont la beauté de blonde -commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui n’est pas un ange, -s’attachait à elle plus fort que jamais. Dieu est patient, parce qu’il -est éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était point patiente, -parce qu’elle n’était pas éternelle; aussi, tout en déchirant le bout -de ses gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un peu davantage, -elle se disait orgueilleusement: «Si je voulais pourtant!» Puis elle -s’arrêtait, terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait -fallu exposer sa réputation,--le plus précieux joyau d’un écrin qui ne -renfermait pas, il est vrai, tous les diamants de la couronne,--et elle -était encore plus préoccupée d’une position que d’une vengeance. - - -CXII - -Une position,--un mariage,--idées identiques pour une femme, -puisque les hommes l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de cette -ambition, la seule que vous ayez laissée aux femmes, hommes dont -l’égoïsme de lion a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure -monnaie de vos poches... ou de votre âme, des places, des cordons, -la députation, un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la femme -l’achat moral d’un mari, quand l’achat matériel n’est pas possible? -Pourquoi interdiriez-vous aux pauvres femmes cette dernière ressource, -en attendant leur émancipation définitive, ce qui ne peut manquer -d’arriver au train charmant dont nous allons? - - -CXIII - -Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, rougissantes, -dans le saint abri du gynécée, elles se mêlent aux hommes, comme des -femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux fumants des appels -d’une volupté grossière! quand, ingrates envers Dieu qui les fit si -belles, et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent la vanité -d’écrire au substantiel bien d’être aimées, et souillent d’encre des -mains divines pour prouver à leurs contemporains la légitimité de -l’adultère!... - - -CXIV - -Mais je crois que l’indignation m’emportait... Vous souriez, madame, -et je reviens à mon histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les -affectations modernes de son langage et de ses poses, qu’une femme -affectée et rien de plus. Elle avait les coquetteries d’une femme, les -ambitions d’une femme; mais en avait-elle les tendresses? Quoi qu’il en -pût être,--et pour rester dans le vrai,--ce n’était qu’une innocente -enfant, une perfection, une petite fille de douze ans qui venait de -faire sa première communion le matin même, en comparaison de ces femmes -comme j’en connais, et que les hommes--aussi lâches qu’elles sont -impudentes--ne renvoient pas faire leurs compotes. - - -CXV - -Hélas! madame, cette pauvre perfection était terriblement embarrassée! -Elle allait et venait entre deux pensées: l’une de désir et l’autre -d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être compromise et le désir -de plier Aloys à son caprice; mais il était impossible qu’elle restât -beaucoup de temps encore dans une fluctuation si cruelle. C’était -là pour sa rêverie un hamac qui n’était pas de soie, et dont les -balancements ne produisaient pas le sommeil. Cette indécision devint -trop violente. Aussi la vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par -jouer son va-tout. - - -CXVI - -Elle joua son va-tout.--Oui! madame,--intrépidement, comme Masséna, -enfermé dans la presqu’île du Danube. Mais, avant de le jouer, elle -mit de son côté toutes les chances de succès, et l’on peut dire -que son adresse surpassa très fémininement sa bravoure; ce fut une -indescriptible tactique, un plan merveilleusement et subitement -combiné. Il n’y a point de _Mémoires de Torcy_ pour une telle -politique. Si Joséphine avait pu l’écrire,--et peut-être que la -première femme venue réparerait très bien cet oubli,--nous aurions un -traité de la _Princesse_, en comparaison duquel le traité du _Prince_ -serait une niaiserie d’écolier. - - -CXVII - -Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature qu’on croyait frivole, -avec ses airs évaporés, ses vagues regards et ses cascatelles de -paroles qui tourbillonnaient dans les oreilles de tous ceux qui avaient -la patience de les écouter. Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait -et caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec M. Baudouin d’Artinel... -et le temps se passait ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes, -nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable nature des -femmes, que madame d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage, -montée sur ressort pour glisser mieux sur le parquet d’un salon. - - -CXVIII - -A toujours attendre, toujours attendre, le mois d’août était arrivé. -C’est un mois où les nuits sont si belles, si pleines du baume de -toutes les fleurs, qu’au sein même des villes--ces bassins de marbre -comblés d’immondices--ces belles nuits d’août ont un charme et un -parfum encore. La lune alors, cette douce âme du ciel, semble répandre -plus de lumière que dans les autres mois de l’année; elle paraît jeter -à tous les objets une écume argentée et les franger d’une nacre humide. - - -CXIX - -Une nuit pareille (il était plus de onze heures et demie), une nuit -pareille,--avait-elle été choisie à dessein?--la porte vitrée du balcon -de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte. Le balcon était désert; -mais si l’on eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à travers -le vitrage, on eût vu deux personnes, assises l’une à côté de l’autre, -dans l’appartement presque obscur,--où la lampe qui mourait semblait, -par sa lueur indécise, vouloir se mettre au niveau des faiblesses -qu’elle était destinée à éclairer... Ces deux personnes avaient le dos -tourné à la lampe... Étaient-ce deux amants, oubliant le monde et la -vie dans quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires et de baisers? -La lune penchait curieusement son visage sur les sombres massifs des -Tuileries, comme si son Endymion, cette nuit-là, en avait cherché le -mystère. - - -CXX - -C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes d’étoiles,--une -nuit ravissante comme ces visages de femmes qu’on n’a vus qu’une -fois--peut-être en rêve--et qui restent dans nos souvenirs; une de ces -nuits qu’on n’oublie pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec le -Dieu de son âme ou... sa maîtresse,--ce qui est souvent la même chose; -car le visage aimé est seul digne de recueillir ces lueurs saintes qui -font doucement étinceler l’empreinte des baisers restée aux joues... si -bien que l’on dirait des perles ou des larmes. - - -CXXI - -Des larmes qui ne furent point pleurées, mais que la bouche a versées -dans une molle ivresse. Car, aux moments du bonheur comme à ceux de -l’agonie, le sang de nos cœurs ne se retrouve-t-il pas toujours? Ah! -soyons heureux bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures que nous -sommes, hâtons-nous de résoudre en une rosée de baisers ce flot du cœur -qui doit monter plus haut que la bouche, et qui tarira en pleurs amers! - - -CXXII - -Mais il n’en était point ainsi pour eux... C’étaient Aloys et -Joséphine. Aloys, qui recevait, comme un déluge de tuantes émotions, -les impressions de cette soirée de lumière veloutée, de repos et de -mystère. . . . . . - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à faire croire à madame -Joséphine qu’il était aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé -que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement, de souffrances -intimes, de peine à dompter sa pensée, cet esprit, ordinairement d’une -flamme si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus que d’éparses -lueurs,--comme quelques feux de bivouac solitaire éparpillés sur la -lisière d’un camp dans la nuit. - - -CXXIII - -Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse et amère, et il était -si près d’elle qu’il sentait la moiteur de son épaule contre la -sienne.--Oh! ne restez jamais ainsi, vous qui voulez conserver -inébranlables vos résolutions de sagesse prises le matin même!--Elle -avait grasseyé, avec beaucoup d’art et de charme, toute la soirée. Elle -avait même posé ses mains sur les siennes avec un abandon parfaitement -joué, et, pour un homme aussi purement amoureux qu’Aloys, elle avait -fait davantage encore... elle l’avait appelé deux ou trois fois -_Aloys_. - - -CXXIV - -Quant aux soupirs--de ces soupirs galathéens que l’on réprime et qu’on -désire être entendus--et quant aux regards de colombe mourante, elle -les sema sans les compter. C’était bien le moins qu’elle pût faire: -aussi je n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que femme peut -aller sans être une madame Putiphar qui prend le manteau en désespoir -de cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle était jolie, sous ce -demi-jour de la lune, mille fois plus qu’au jour faux de ces bougies à -la lumière desquelles Aloys l’avait contemplée jusque-là. - - -CXXV - -Et puis, hasard, caprice ou combinaison encore, elle avait enlevé son -peigne, et ses cheveux lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait à une -Marie-Madeleine. Mais non! pourtant; elle n’avait l’air ni si tendre -ni si repentie. Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle troène -que le Christ ne rejeta point de son sein avant de marcher au supplice, -pardonne-moi de te comparer Joséphine! Le marbre de Canova est plus toi -que cette fille du monde, à laquelle le monde n’avait rien à reprocher -comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus d’âme que madame d’Alcy -n’en avait. - - -CXXVI - -Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne l’aurait dit, sans doute, -personne... excepté Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle que -vous ne pouvez crever avec vos poinçons! Le regard d’Aloys accusait -une passion profonde, un enivrement formidable; mais son sourire était -railleur,--railleur de la raillerie de Gœthe, quand il écrivait ses -plus beaux vers.--Se moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait, -en efforts et en désirs étouffés, dix ans de sa vie auprès d’elle. -Aimait-il ce cruel jeu? Y aurait-il la volupté de la torture, comme il -y a la volupté de la volupté? Courageux jeune homme! il avait riposté -par un _Madame_, quand elle l’avait appelé _Aloys_. - - -CXXVII - -«Malgré le charme d’une pareille causerie,--dit-il en se levant, -et il chancelait,--je vous demanderai, madame, la permission de me -retirer.»--«Déjà!»--s’écria-t-elle, et vraiment elle était émue; car -il demeurait le plus fort, et toutes ces petites mines--déperdition -de grimaces charmantes--aboutissaient à un résultat négatif dont elle -était intérieurement humiliée.--«Il sera minuit tout à l’heure,» dit -Aloys en regardant la pendule. Et il salua et sortit.--Si c’était là -une fuite, avouez, madame, que c’était celle d’un Numide! Il sortit -avec la satisfaction de l’orgueil d’un homme, bâton noueux arraché -aux chênes, et sur lequel on s’appuie si noblement quand on défaille: -«Cette femme s’est offerte, et moi, je n’en ai pas voulu!» - - -CXXVIII - -Oui! elle s’était offerte... pour se refuser peut-être; mais elle -s’était offerte (car il y a certains manèges qui ont la signification -de la parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au buste qui aiment -à faire éprouver le supplice de Tantale aux pauvres diables qui ont -l’aberration de les aimer.--Elle resta immobile, quand il fut parti, -ses yeux fixés sur la porte, pendant qu’une larme--plus froide que du -poison--lui coula sur la joue encore animée: larme de dépit, de vanité, -de courroux, qui sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la bouche -l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère que Joséphine peut-être -eût été guérie de la douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on -pas que l’on guérit de la morsure du scorpion en l’écrasant sur la -blessure? - - -CXXIX - -Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante que jamais chez madame -de Dorff. Je crus qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand -elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une telle habitude qu’on -ne pouvait rien en induire. Elle lui parla avec une bienveillance -plus marquée que jamais. Elle montra enfin, pour cacher ce qu’elle -éprouvait, l’élasticité merveilleuse que je lui avais toujours -supposée: don céleste qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et dont -elles devraient vous remercier tous les soirs à genoux, ô mon Dieu! - - -CXXX - -Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous remarquâmes que l’honorable -M. d’Artinel ne tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son étoile -eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie (si jalousie il y avait dans -une poitrine beaucoup plus exposée, à ce qu’il semblait, à un asthme) -s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle rassuré?... Mais il avait -l’ineffable délicatesse de la discrétion, et nous ne pouvons parler que -de nos observations personnelles.--«D’ailleurs,--disait-il en relevant -sa cravate gommée,--M. de Synarose a de l’esprit, si l’on veut, mais -il le gâte par sa fatuité; et, tant qu’à être fat, ceux de mon temps -étaient beaucoup plus dangereux.» - - -CXXXI - -Et après ce jugement, digne d’un homme accoutumé à la jugerie, il se -reposait majestueusement en lui-même,--excepté quand Joséphine était -là. Alors, il faisait l’empressé auprès d’elle avec la légèreté d’un -vieux zéphyr; de plus en plus, ses phrases se gonflaient de larmes et -s’interrompaient de soupirs. L’isolement le tuait--c’était sûr--depuis -la mort de sa femme, et il sentait plus vivement que jamais qu’avec une -âme si pleine de sympathie il avait été créé pour vivre à deux. - - -CXXXII - -Et puis il fallait une tutrice à ses filles,--une espèce de mère qui -leur apprendrait à se tenir droites et leur ferait un choix de romans. -Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, époque difficile -à traverser. Un amant pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il -fallait nécessairement leur apprendre quelle mine doivent faire des -filles bien élevées à la première déclaration. - - -CXXXIII - -Et toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient le goût déjà -très vif que M. d’Artinel ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait -de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient au point -de ne lui préférer personne. Les gens avisés calculaient donc que M. -Baudouin d’Artinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de -ce qu’il regrettait le premier. - - -CXXXIV - -Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez madame de Dorff. Elle -demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais tout songeant comme -un joueur en perte,--car j’avais joué et perdu,--par la rue de Rivoli. -Il faisait un clair de lune d’une grande amabilité pour les tuteurs, -les maris, les voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés -par état à l’observation nocturne. C’était une nuit transparente et -sonore, quoique silencieuse,--la doublure de celle de la veille. - - -CXXXV - -«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» me dis-je, en braquant ma -lorgnette sur une espèce de corps épais suspendu entre le ciel et le -pavé. Je regardai mieux,--je regardai encore.--Une femme se penchait -timidement sur la rampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse -courbe sur l’azur du ciel.--Ce n’était pas la scène charmante de -l’adieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Shakespeare! -mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franchement, illusion ou -perspective favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! était aussi -jolie que ta Juliette. - - -CXXXVI - -Ta Juliette!--Cet amour de mes premiers rêves,--cette créature suave -et pourtant terrestre, passionnée comme nous dans un corps plus divin -qu’une âme,--pauvre enfant timide et hardie!--vêtue seulement des -jasmins du balcon, au milieu desquels elle apparaissait dans une nudité -plus chaste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Aurore -qui commence à poindre; car l’Aurore se sait nue et rougit... et -Juliette l’avait oublié. - - -CXXXVII - -Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare! ou en -était-ce une parodie cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous, M. -Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort bien avec votre dos un peu -arrondi;--mais Platon avait les épaules hautes, et qui n’est pas, -d’ailleurs, un peu bossu?... En montant la poétique échelle de soie -verte, vous étiez précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de -grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans les airs! -Ah! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc cinquante ans passés et -allons juger, après cela! - - -CXXXVIII - -Et il arriva au balcon sans encombre.--Or,--je dois l’avouer ici, -madame,--je n’entendis et je ne vis rien de ce qui dut suivre.--La -porte vitrée se referma sur l’heureux couple... et la lune alla -toujours son train dans le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette -lune impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour regarder cette scène -singulière, je fis comme elle, j’allai me coucher. - - -CXXXIX - -Le reste... est un impénétrable mystère scellé des sept sceaux de -l’Éternel. Mon histoire pourrait, madame, finir à cette porte vitrée; -elle y gagnerait un vague poétique qui lui siérait, une immatérielle -auréole!--Mais je déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs -réticences. Je les hais pour bien des raisons... mais surtout parce -qu’ils nous gâtent la vie de telle sorte qu’elle ne ressemble plus, -pour nous, qu’à une courtisane, quand notre premier amour s’est envolé. - - -CXL - -Je ne finirai donc point mon histoire en poète. Non! madame, mais je -vous ferai boire plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La -lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel et de Joséphine, qui eut -lieu, peu de jours après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, sous -son voile de mariée, la pudeur heureuse, et devenant madame d’Artinel. -Ce fut un fort joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre -à l’honorable et délicat M. Baudouin d’Artinel qu’il fallait une -réparation éclatante, officielle, au tort qu’un entraînement de cœur et -une scène de balcon espagnole avaient causé à sa réputation, ce bien -qu’elle préférait à tout, après lui, toutefois. - - -CXLI - -Et cela, dit d’une voix _pleine de larmes_, d’une voix de première -représentation, n’avait pas manqué d’émotionner l’âme du sensible -conseiller... D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence -qu’elle avouait, et qu’elle lui avait prouvée d’une façon si -romanesque. A tout prendre, c’était un homme d’une généreuse nature, -et une femme compromise par lui, chose bien rare maintenant (non les -femmes compromises, mais la manière d’agir avec elles de M. Baudouin -d’Artinel), lui semblait un objet sacré. Enfin elle lui avait toujours -plu... et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous ses motifs d’être -le plus heureux des hommes, il le devint en l’épousant. - - -CXLII - -Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite église de l’Assomption était -pleine,--cette ravissante église qui exprime la vérité dans l’art avec -tant d’éloquence, et qui, par cela même, était, ma foi! bien digne -de recouvrir la vérité des sentiments que Joséphine exprimait alors. -Elle était un peu embarrassée... mais une nuance d’embarras ne messied -à personne un pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de joue -écarlate qu’elle avait toujours quand elle parlait chez madame de -Dorff,--mais il est vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme -l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait aperçu dans la chapelle, -et qui, lui, avait perdu de son habituelle pâleur; car il avait envoyé -promener sa gastrite, qui peut-être n’y était point allée, et il -était rentré dans la vie--mais qui peut dire qu’il en était jamais -sorti?--par les déjeuners de homard, largement arrosés de bordeaux. - - -CXLIII - -Il était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritualistes de -notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert, -mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux qui croient que le -mépris de la sensation est un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, -l’immortel esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose -quand le cœur faisait par trop mal. - -Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphine, il hantait -le café Anglais. Je l’y avais vu souvent, brisé par ces crises -muettes des grands cœurs,--combats de taureaux invisibles,--soulever -son esprit avec son verre et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et -l’Ironie,--deux rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir. - - -CXLIV - -La veille du mariage de Joséphine, la chronique disait--mais qui peut -croire à la chronique?--qu’on l’y avait vu souper tête à tête avec -une femme qui n’était pas madame d’Alcy. Madame d’Alcy était un ange -à qui tout souper devait naturellement faire horreur; car au dessert -une femme est vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai, -c’est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait -déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur le matin même, et, -le soir, fait toutes les chatteries en usage chez les belles-mères d’un -jour avec les petites d’Artinel. - - -CXLV - -Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui diable était-ce, en ce cas?... -La chronique ajoutait--mais la chronique est si menteuse!--que le -partner femelle d’Aloys, à ce souper au moins bizarre, ne rappelait en -rien madame d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum de -vertu aristocratique: ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un -être inférieur,--malheureusement charmant,--digne du mépris de toutes -les femmes; une espèce de tigresse... pour l’appétit seulement, qui -mangeait à belles dents de nacre, et qui, le corset plein du marbre -brûlant de la jeunesse, se trouvait assez peu sylphide pour préférer un -verre de champagne à de la rosée dans des fleurs! Ne croyons pas à la -chronique, madame. Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais -pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, donné avant -le dernier soupir de l’amour; mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys -avait le lendemain, à l’Assomption, toute la gravité de circonstance, -c’est-à-dire--qu’il était fort gai. - - -CXLVI - -Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochable. Il avait -la tenue d’usage: il portait un magnifique habit bleu, le second habit -de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis son premier mariage; -car il faut se marier en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. -En cela nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un signe -de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nous lorsque -nous nous marions;--ce qui prouve, disent les philosophes, l’unité de -l’esprit humain. - - -CXLVII - -Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté la bague de -rigueur,--cette bague qu’on appelle si singulièrement une _alliance_, -et qui n’est que le premier anneau de la chaîne qui n’a pas de bout. -Cette bague était un vrai chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin -d’Artinel et de Joséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si -bien que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle -d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, qui regardait fort -attentivement la symbolique cérémonie, se pencha vers moi et me dit: -«Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...» - - -CXLVIII - -«Est-il fou?--pensai-je--ou bien l’amour, si riche en développements -inattendus, l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» Mais il -ne remarqua point mon étonnement, ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta -point. «La bague d’Annibal--poursuivit-il--avait une pierre, et sous -cette pierre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette goutte -de poison que se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans pierre -qui renferment un poison plus subtil que celui d’Annibal; car c’est un -poison invisible. Seulement--ajouta-t-il avec une gaieté parfaite--ce -poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose: il tue -l’amour.» - - -CXLIX - -«Je vous en fais mon compliment,» lui dis-je.--Il vit que je l’avais -compris, et il ne repoussa point le compliment.--«Oui! vous avez -raison,--repris-je;--nous avons tous nos _bagues d’Annibal_ dans la -vie; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous -empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons...» - - -CL - -Joséphine eut donc, madame, une position dans le monde,--plus un mari -et trois belles jeunes filles, douces comme les moutons de madame -Deshoulières, à tourmenter,--ce qui est, il faut bien l’avouer, un -agréable passe-temps lorsqu’on s’ennuie.--Reste d’habitude ou manière -d’être aimable avec son mari, elle parle toujours de vertu avec la même -abondance, et personne ne lui connaît d’amant encore. - - -CLI - -Je parierais qu’elle n’en aura pas.--Cependant, avec les jeunes femmes -qui ont des maris ou des amants jeunes comme elles, elle avoue qu’elle -n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, et qu’elle l’a épousé par -pitié.--Regretterait-elle Aloys?... J’oubliais de vous dire, madame, -qu’Aloys alla à son bal de noces comme il était allé à sa messe de -mariage, et qu’il lui demanda l’honneur de la première contredanse, -puisque M. d’Artinel ne dansait pas.--Ce jour-là, il avait sans doute -avalé le crapaud que Champfort conseille--pour être un homme du -monde--d’avaler tous les matins avant de sortir de chez soi. - - - - -[Bandeau] - - -TABLE - - - _L’AMOUR IMPOSSIBLE_ - - Dédicace 3 - Préface 5 - - PREMIÈRE PARTIE - - I. Une Marquise au XIXe siècle 9 - II. La première entrevue 26 - III. Maulévrier 36 - IV. Le portrait 46 - V. L’aveu 55 - VI. Les dernières coquetteries 63 - VII. L’intimité 72 - - DEUXIÈME PARTIE - - I. La Comtesse d’Anglure 89 - II. Patte de velours 104 - III. Les fausses confidences 112 - IV. Le fond de l’abîme 121 - V. Explication 137 - VI. L’impénitence finale 148 - VII. La vie 158 - - _LA BAGUE D’ANNIBAL_ - - La Bague d’Annibal 181 - - - Paris.--Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.--4-4514. - - - * * * * * - - - Corrections. - - Page 14: «septicisme» remplacé par «scepticisme» (on a affaire - au scepticisme de la société). - Page 52: «transcendental» remplacé par «transcendantal» (une - thèse d’amour transcendantal). - Page 53: «instint» remplacé par «instinct» (l’instinct du - ridicule). - Page 159: «rattrappant» remplacé par «rattrapant» (et - rattrapant le sang-froid perdu). - Page 314: «une» remplacé par «un» (digne d’un homme accoutumé à - la jugerie). - - - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by -Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR IMPOSSIBLE/LA BAGUE D'ANNIBAL *** - -***** This file should be named 63634-0.txt or 63634-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/3/63634/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'Amour impossible / La bague d'Annibal - -Author: Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - -Release Date: November 4, 2020 [EBook #63634] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR IMPOSSIBLE/LA BAGUE D'ANNIBAL *** - - - - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - - -<hr class="full" /> - -<p class="ssrf nobreak"><a href="#note">Au lecteur</a></p> - -<p class="ssrf"><a href="#toc">Table</a></p> - -<div class="screenonly"> -<div class="figcenter" style="margin: 3em auto;"> - <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="432" height="600" /> - <p class="cent cs6 ssrf">L’image de couverture a été réalisée pour cette édition - électronique.<br />Elle appartient au domaine public.</p> -</div> -</div> - -<div class="chptr"> - -<p class="cent lh3"><span class="cs12">ŒUVRES</span><br /> -<span class="cs5">DE</span><br /> -<span class="cs16 wesp">J. BARBEY D’AUREVILLY</span></p> - -</div> - -<div class="chptr" style="width: 90%; padding: 1em 0; border: solid 3px #999; - max-width: 24em;"> - -<h1>ŒUVRES<br /> -<span class="cs5">DE</span><br /> -<span class="cs12">J. BARBEY D’AUREVILLY</span></h1> - -<hr class="hr20" /> - -<p class="cent wesp cs12"><i>L’AMOUR IMPOSSIBLE</i></p> - -<hr class="hr10" /> - -<p class="cent wesp cs12"><i>LA BAGUE D’ANNIBAL</i></p> - -<div class="figcenter" style="margin: 2em auto 1em auto;"> -<img src="images/logo.jpg" alt="Logo FAC ET SPERA | AL" width="163" height="250" /> -</div> - -<p class="cent esp lh1"><span class="cs8">PARIS<br /> -ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</span><br /> -<span class="cs6">23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33</span></p> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_1"> - -<h2>L’AMOUR IMPOSSIBLE<br /> -<span class="cs6">CHRONIQUE PARISIENNE</span></h2> - -<div class="epigr"> -<p class="cs8">Il ne s’agit point de ce qui est beau -et amusant, mais tout simplement de -ce qui est.</p> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_3"> - -<p class="cent wesp lh2"><i>A Madame<br /> -la Marquise Armance D... V...</i></p> - -<p class="addr"><span class="smcap">Madame</span>,</p> - -<p>Je mets ce petit livre à vos pieds, et, fort heureusement, -c’est une bonne place, car probablement -il y restera. Les exigences dramatiques de notre -temps préparent mal le succès d’un livre aussi -simple que celui-ci. Il n’a pas l’ombre d’une prétention -littéraire, et vous n’êtes point une Philaminte: -j’ai donc cru pouvoir vous le dédier. Ce ne -serait qu’un conte bleu écrit pour vous distraire, -si ce n’était pas une histoire tracée pour vous faire -ressouvenir.</p> - -<p>Dans un pays et dans un monde où la science, -si elle est habile, doit tenir tout entière sur une -carte de visite (le mot est de Richter), j’ai pensé -qu’on devait offrir à l’une des femmes les plus spirituelles -et les plus aimables de ce monde et de ce -pays quelques légères observations de salon, écrites -sur le dos de l’éventail à travers lequel elle en a -fait tant d’autres qui valaient bien mieux, et qu’elle -n’a pas voulu me dicter.</p> - -<p class="lslt">Agréez, Madame, etc.,</p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></p> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_5"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_005.jpg" alt="" /> -</div> - -<h3>PRÉFACE</h3> - -<hr class="hr15" /> - -<p><i>Le livre que voici fut publié en 184... C’était un -début, et on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et -de goût horriblement aristocratique, cherchait encore -la vie dans les classes de la société qui évidemment -ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir -établir la scène de plusieurs romans, passionnés et -profonds, qu’il rêvait alors; et cette illusion de romans -impossibles produisit</i> L’Amour impossible. -<i>Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire de -l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or -l’âme et la vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs -jonquilles de l’époque où se passe l’action, sans -action, de ce livre auquel un critique bienveillant -faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:</i> -«une tragédie de boudoir».</p> - -<p>L’Amour impossible <i>est à peine un roman, -c’est une chronique, et la dédicace qu’on y a laissée -atteste sa réalité. C’est l’histoire d’une de ces -<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span> -femmes comme les classes élégantes et oisives—le</i> <span lang="en" xml:lang="en">high -life</span> <i>d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait -même plus se prononcer—nous en ont tant offert -le modèle depuis 1839 jusqu’à 1848. A cette -époque, si on se le rappelle, les femmes les plus -jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement -les plus parfaites, se vantaient de leur -froideur, comme de vieux fats se vantent d’être -blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites, -elles jouaient, les unes à l’ange, les autres -au démon, mais toutes, anges ou démons, prétendaient -avoir horreur de l’émotion, cette chose vulgaire, -et apportaient intrépidement pour preuve de -leur distinction personnelle et sociale, d’être inaptes -à l’amour et au bonheur qu’il donne... C’était -inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations -sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait</i> -Lélia,<i>—ce roman qui s’en ira, s’il n’est déjà -parti, où s’en sont allés l’</i>Astrée <i>et la</i> Clélie, <i>et -où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors -de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités -des sociétés sans énergie,—fortes seulement -en affectations.</i></p> - -<p>L’Amour impossible, <i>qui malheureusement est -un livre de cette farine-là, n’a donc guères aujourd’hui -pour tout mérite qu’une valeur archéologique. -C’est le mot si connu, mais retourné et moins -joyeux, de l’ivrogne de la Caricature: «Voilà -comme je serai dimanche.»—Voilà, nous! comme -nous</i> étions... <i>dimanche</i> dernier,<i>—et vraiment -<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span> -nous n’étions pas beaux! Les personnages de</i> -L’Amour impossible <i>traduisent assez fidèlement -les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne s’en -doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement -supérieurs. L’auteur, alors, n’avait pas assez -vécu pour se détacher d’eux par l’ironie. Toute duperie -est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens -sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages -au sérieux. Au fond, ils n’étaient que deux -monstres moraux, et deux monstres par impuissance,—les -plus laids de tous, car qui est puissant n’est -monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les -peignait, écrivait de la même main la vie de</i> Brummell, -<i>a, depuis, furieusement changé son champ -d’observation romanesque et historique. Il a quitté, -pour n’y plus revenir, ce monde des marquises de -Gesvres et des Raimbaud de Maulévrier, où non -seulement l’</i>amour <i>est</i> impossible, <i>mais le roman! -mais la tragédie! et même la comédie bien plus -triste encore!... En réimprimant ce livre oublié, il -n’a voulu que poser une date de sa vie littéraire, -si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà -tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon -marché. Il n’a plus d’intérêt pour l’espèce d’impressions, -de sentiments et de prétentions que ce -livre retrace, et la Critique, en prenant la peine -de dire le peu que tout cela vaut, ne lui apprendra -rien. Il le sait.</i></p> - -<p class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></p> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_007.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_9"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_009.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="sep3 cent esp cs16">L’AMOUR IMPOSSIBLE</p> - -<hr class="hr15" /> - -<h3><i>PREMIÈRE PARTIE</i></h3> - -<hr class="hr5" /> - -<h4>I<br /> -UNE MARQUISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-u.jpg" alt="U" width="96" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Un</span> soir, -la marquise de Gesvres sortit -des Italiens, où elle n’avait fait -qu’apparaître, et, contre ses habitudes -tardives, rentra presque aussitôt -chez elle. Tout le temps qu’elle était restée -au spectacle, elle avait, ou n’avait pas, écouté -cette musique, amour banal des gens affectés, -avec un air passablement ostrogoth, roulée -<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span> -qu’elle était dans un mantelet de velours écarlate -doublé de martre zibeline, parure qui lui -donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, -très seyante du reste au genre de beauté -qu’elle avait.</p> - -<p>Elle jeta d’une main impatiente dans la -coupe d’opale de la cheminée les pierres verdâtres—deux -simples aigues-marines—qu’elle -portait à ses oreilles; et, devant la glace qui -lui renvoyait sa belle tête, elle n’eut pas le sourire -si doux pour elle-même que toutes les -femmes volent à leur amant; elle n’essaya pas -quelque sournoise minauderie pour le lendemain; -elle n’aiguisa pas sur la glace polie une -flèche de plus pour son carquois. Il faut lui -rendre cette justice: elle était aussi naturelle -qu’une femme, qui n’est pas bergère sur le versant -des Alpes, peut l’être dans une chambre parfaitement -élégante, à trois pas d’un lit de satin.</p> - -<p>Bérangère de Gesvres avait été une des -femmes les plus belles du siècle, et quoiqu’elle -eût dépassé l’âge où les femmes sont réputées -vieilles dans cet implacable Paris qui pousse -chaque chose si vite à sa fin, on comprenait encore, -en la regardant, tous les bonheurs et -toutes les folies. Elle était de cette race de -femmes qui résistent au temps mieux qu’aux -hommes, ce qui est pour toutes la meilleure manière -d’être invincibles. Comme M<sup>lle</sup> Georges, -qu’elle n’égalait pas pour la divinité du visage, -<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span> -mais dont elle approchait cependant, elle avait -sauvé de l’outrage fatal des années des traits -d’une infrangible régularité; seulement, plus -heureuse que la grande tragédienne, elle ne -voyait point sa noble tête égarée sur un corps -monstrueux, le sphinx charmant, sévère, éternel, -finissant en hippopotame. Le temps, qui -l’avait jaunie comme les marbres exposés à l’air, -n’avait point autrement altéré sa forme puissante. -Cette forme offrait en Bérangère un tel -mélange de mollesse et de grandeur, c’était un -hermaphrodisme si bien fondu entre ce qui -charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue -et ce qui enivre, que jamais l’art et ses incomparables -fantaisies n’avaient rien produit de pareil. -Elle était fort grande, mais l’ampleur des -lignes disparaissait dans la grâce de leur courbure, -dans la plénitude et l’uberté des contours. -Sa tête, soutenue par un cou d’une énergie -sculpturale, était couverte de cheveux châtain -foncé, tantôt tombant à flots crêpés très clair -des deux côtés du visage, coiffure absurde avec -un visage comme le sien; tantôt tressés durement -le long des joues, ce qui commençait à -merveilleusement aller à son genre de physionomie; -ou enfin partagés parfois en bandeaux, -comme elle les avait ce soir-là, avec une émeraude -sur le front, ce qui était sa plus triomphante -et sa plus magnifique manière. Le front -manquait d’élévation; il n’était pas carré comme -<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span> -celui de Catherine II; mais sous sa forme -toute féminine, il y avait dans sa largeur d’une -tempe à l’autre une force d’intelligence supérieure. -Les sourcils n’étaient pas fort marqués, -ni les yeux qu’ils couronnaient fort grands; -mais ces sourcils étaient d’une irréprochable -netteté, et ces yeux avaient un éclat si profond -qu’ils paraissaient immenses à force de lumière, -et que plus grands ils eussent semblé durs. -Les yeux étaient un trait caractéristique en -M<sup>me</sup> de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient -point de douceur, et restaient perçants et froids. -C’étaient les yeux d’un homme d’État de génie -qui comprendrait assez toutes choses pour n’avoir -le dédain de rien. Quand elle voulait—car -le monde lui avait appris ce qu’il aime—les -rendre caressants et tendres, ils devenaient -câlins et presque faux. Tout un ordre de sentiments -manquait à ce regard d’une flamme si -noire, qui n’était vraiment superbe que quand -il était attentif.</p> - -<p>Mais partout ailleurs se retrouvait la femme, -et même autour de ces yeux virils apparaissait -la trace meurtrie et changeante qui suffirait à -indiquer le sexe, si le sexe ne se trahissait ailleurs -dans d’adorables différences. En effet, la -largeur des joues voluptueusement arrondies, -le contour un peu gras du menton, et les morbidezzes -caressantes de la bouche, tout contrastait -avec l’étoile fixe du regard. Pour les femmes -<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span> -qui cachent sous la délicatesse des lignes des -organes puissants et une vitalité profonde, il y -a une beauté tardive plus grande que les splendeurs -lumineuses et roses de la jeunesse. -M<sup>me</sup> de Gesvres était une de ces femmes, un -de ces êtres privilégiés et rares, une de ces impératrices -de beauté qui meurent impérialement -dans la pourpre et debout. Comme Ariane, -aimée par un dieu, elle se couronnait des -grappes dorées et pleines de son automne. Au -contour fuyant de la bouche, près des lèvres -souriantes et humides, à l’origine des plus aristocratiques -oreilles qui aient jamais bu à flots -les flatteries et les adorations humaines, on -voyait le duvet savoureux qui ombre d’une -teinte blonde les fruits mûrs, et qui donne soif -à regarder. Du front, l’ambre qui colorait cette -peau, blanche et mate autrefois, avait coulé -jusqu’aux épaules, que Bérangère aimait à faire -sortir de l’échancrure d’une robe de velours -noir, comme la lune d’une mer orageuse. On -eût dit que ce dos vaste et nu, qui renvoyait si -bien la lumière, avait brisé les liens impuissants -du corsage; il se balançait, avec une ondulation -de serpent, sur des reins d’une cambrure -hardie, tandis qu’au-dessous des beautés -enivrantes qui violaient, par l’énergie de leur -moulure, l’asile sacré de la robe flottante, se -perdait, dans les molles pesanteurs du velours, -le reste de ce corps divin.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span> -Ce soir-là, elle n’avait pas la physionomie de -sa réputation. Elle passait pour une damnée -coquette,—damnée ou damnante, je ne sais -trop lequel des deux. Les hommes qui l’avaient -aimée ou désirée—nuance difficile à -saisir dans les passions négligées de notre temps—la -donnaient, en manèges féminins et en -grâces apprises, pour une habileté de premier -ordre. Comme, une fois sur la pente, on ne -s’arrête plus, on disait encore davantage; le -mot coquetterie n’est que le <i>clair de lune</i> de -l’autre mot qu’on employait. Du reste, que ce -soit une médisance ou une calomnie, une telle -réputation n’est pas une croix bien lourde quand -on a affaire au <ins id="cor_1" title="septicisme">scepticisme</ins> de la société parisienne, -et qu’on est jeune, spirituelle et jolie. -Avec cela toute croix n’est plus qu’une <i>jeannette</i>, -et peut se porter légèrement.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Gesvres portait la sienne sur de magnifiques -épaules avec le stoïcisme d’une beauté -qui répond à tout. Elle avait été une des femmes -les plus à la mode de Paris. Avant le temps où -l’on s’abdique, et où le sceptre de la royauté -des salons, frêle porte-bouquet en écaille, passe -à des mains plus jeunes, elle s’était éloignée -d’un monde qu’elle voyait toujours, mais par -plus rares intervalles. Elle quittait moins sa -douillette de soie grise et ses pantoufles de velours, -froc et sandales de ces belles ermites de -boudoir. On s’étonnait de ce changement -<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span> -accompli dans la vie de l’étincelante marquise: -on ne se l’expliquait pas. Belle et coquette, si -elle sentait sa beauté décliner, si elle n’y croyait -plus, pourquoi tant de coquetterie encore? et -si cette coquetterie était justifiée, pourquoi cet -éloignement du monde? Ah! sans doute, elle -était coquette! mais elle était plus que cette jolie -chose qui nous plaît tant et qui nous désole.</p> - -<p>Elle sonna,—une grande fille, faite à peindre, -l’air hardi et sournois tout ensemble, et -qu’elle appela Laurette, entra pour la déshabiller. -M<sup>me</sup> de Gesvres avait pour habitude de ne -jamais adresser la parole à ses femmes de service. -Elle évitait par là la glose d’antichambre -sur l’humeur de <i>Madame</i>. Elle tendit ses pieds -à Laurette qui, un genou à terre devant elle, se -mit à délacer ses brodequins. Pendant ce temps, -M<sup>me</sup> de Gesvres lisait une lettre qu’elle jeta sur -la cheminée après l’avoir lue et sans lui faire -l’honneur de la froisser.</p> - -<p>—Qu’il vienne, puisqu’il y tient,—dit-elle.—Qu’est-ce -que cela me fait? Il ne m’ennuiera -pas plus que tous les autres.—On le -voit, ce soir-là, l’ennui était le mal de M<sup>me</sup> de -Gesvres. Hélas! c’était son mal de tous les -jours. Non pas seulement cet ennui fatigué, nerveux, -assoupi, qui vient des autres, mais celui -que certaines âmes portent en elles-mêmes, -comme une native infirmité.</p> - -<p>C’est qu’elle était justement de cette race -<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span> -d’âmes frappées dès l’origine et dans lesquelles -l’éducation, le monde, l’oisiveté orientale des -mœurs élégantes, tout avait entretenu et développé -cette disposition à l’ennui dont elle se -sentait la victime. Si elle avait eu quelque passion, -des regrets affreux—car c’est à cela -qu’aboutit l’inanité des souvenirs—auraient -du moins été une proie pour sa pensée ou ses -sentiments, deux choses si voisines dans les -femmes! Mais de passion, en avait-elle jamais -eu, et quoiqu’elle le dît, pouvait-on la croire? -Quand elle affirmait, en montrant ses dents -nacrées, qu’elle avait aimé autrefois avec énergie -et qu’elle avait horriblement souffert, on -ne pouvait s’empêcher de douter qu’il y eût eu -jamais quelque chose de violent dans un être -si parfaitement calme, et d’horrible dans un -être si parfaitement beau.</p> - -<p>Et pourtant, oui! elle avait aimé. Au début -de la vie, et peu de temps après son mariage, -la trahison d’un amant lui avait brisé le -cœur.</p> - -<p>Un jour cet amant, dans un accès de fureur -jalouse, lui brisa aussi une de ces épaules qu’elle -aimait à découvrir aux regards éperdus des -hommes. Dans la civilisation de la femme, une -épaule cassée est plus qu’un cœur brisé, sans -nul doute. M<sup>me</sup> de Gesvres ne voulut point revoir -son amant.</p> - -<p>Elle passa presque une année dans la solitude -<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span> -la plus complète. Son mari traînait des -velléités d’ambition à la suite de l’ambassadeur -de France à Saint-Pétersbourg. Il laissait -à sa femme toute la liberté dont jouit -une veuve. Après son année de solitude, -elle reparut plus brillante que jamais. A la -coquetterie d’instinct, elle ajouta la coquetterie -de réflexion. Le monde lui donna une -foule d’amants qu’elle ne prit pas. Il est vrai -que le monde avait pour lui ces probabilités et -ces apparences qui décident de tout dans un -procès criminel. Mais quoi qu’il en pût être, -le vieux juge fut dupé, et l’opinion publique -mystifiée.</p> - -<p>Comme toutes les femmes qui ont quelque -distinction dans l’esprit et cette froideur de sens, -distinction non moindre et la prétention un -peu hautaine des vicomtesses de notre époque, -M<sup>me</sup> de Gesvres ne trouvait plus les hommes -bons que pour des commencements d’aventures -dont les dénoûments restaient bientôt impossibles. -En vain l’imagination avait dit <i>oui</i>; le -bons sens fortifié par l’expérience répondait <i>non</i> -tout haut et toujours. Ainsi la vie de cette -femme avait-elle contracté dans ses moindres -actes une pureté fille de la sanité de l’esprit,—la -seule pureté qui puisse exister dans le monde -de corruptions charmantes où nous avons le -bonheur de vivre.</p> - -<p>C’était là le beau côté de la marquise de -<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span> -Gesvres, mais elle l’estimait sans doute beaucoup -moins qu’il ne valait. On ne lui avait jamais -appris à se préoccuper de ce qu’il peut y avoir -de moral et d’élevé dans une situation ou dans -une habitude de la pensée. Cet intérêt profond -et immatériel que certaines âmes orgueilleuses -tirent d’elles-mêmes lui avait toujours manqué; -elle n’y songeait pas. Le seul intérêt qu’elle -comprît était plus vulgaire, mais aussi plus aimable -(aimable est un mot inventé par la vanité -des autres), puisque cet intérêt prenait sa source -dans des sentiments partagés.</p> - -<p>Aussi faisait-elle bon marché de ce qui la rendait -une noble créature sous des apparences bien -légères. Elle avait grand tort; mais vous le lui -auriez dit que l’indomptable enfant gâté qu’elle -était vous aurait regardé avec un air de scepticisme -et de lutinerie, et vous eût envoyé promener, -vous et vos sublimes raisonnements. -Elle croyait tellement en elle-même, elle poussait -la fatuité d’être belle jusqu’à un tel vertige, -qu’elle n’imaginait pas que cette expression de -malice triomphante et de moquerie pût faire -tort à sa beauté même et former une dissonance -avec l’ensemble de ses traits sévères, réguliers, -harmonieux.</p> - -<p>Et cependant ce culte de sa beauté n’était -pas si grand qu’il lui donnât les émotions que -sa nature et son désir secret exigeaient. Il lui -aurait fallu un autre être à admirer et à aimer -<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span> -que celui qu’elle rencontrait périodiquement -chaque soir et chaque matin dans la glace de -son alcôve. Elle n’en convenait pas vis-à-vis -d’elle-même, car nos petits systèmes de fausseté -à l’usage du monde nous suivent beaucoup plus -loin qu’on ne croit: ils adhèrent à la conscience -et s’introduiraient jusque dans nos prières à -Dieu, si nous en faisions. Peut-être est-ce aller -trop loin, nonobstant, que de dire qu’elle ne -convenait pas de ce besoin d’affection tant de -fois trompé déjà. Elle le masquait plutôt. Elle se -donnait les airs élégiaques de torche fumante. -Mais quoiqu’on pensât que le pied qui avait -éteint et renversé un pareil flambeau dût être -celui d’un grand profane ou d’un grand habile -en fait de bonheur, on souriait d’incrédulité à -ces discours sur la consommation définitive de -sa faculté d’aimer, car s’il est beaucoup de -femmes qui se prostitueront toujours en se -donnant, vu la bassesse ordinaire des amants -favorisés et des hommes en général, il n’est pas -certain pour cela que les cœurs aimants soient -radicalement corrigés des mouvements généreux. -Autrement, la première épreuve malheureuse -serait une garantie plus solide qu’elle n’a -coutume de l’être en réalité.</p> - -<p>Ces airs-là, du reste, n’étaient que des caprices -en M<sup>me</sup> de Gesvres; ils n’entraient point -dans son attitude ordinaire; mais, comme elle -était fort mobile, après avoir tourné le -<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span> -kaléidoscope de plusieurs manières ils ne manquaient -jamais d’arriver. Ils devenaient même -souvent le point de départ d’une théorie que -beaucoup de femmes se permettent, et qui restait -théorie dans la bouche de M<sup>me</sup> de Gesvres, -à cause justement de ces qualités précieuses que -nous avons indiquées: la froideur des sens et -la hauteur de son esprit. Cette théorie, à l’usage -de tout ce qui est corrompu, ne va rien moins -qu’à tuer la probité dans les sentiments les plus -beaux et les relations les plus chères. C’est une -déclaration d’indépendance,—ou plutôt une -vraie déclaration de brigandage. Parce que l’on -a été malheureuse une fois, parce qu’on a fait un -choix indigne, on se croit hors du droit commun -en amour. On se promet de la vengeance en -masse, envers et contre tous. On mâche ses -balles; on empoisonne ses flèches et ses puits. -C’est de la justice sur une grande échelle, c’est du -talion élargi. Mais, comme l’on proclame bien -haut ce qui serait peut-être dangereux si on voulait -garder le silence, on donne du cœur à l’ennemi -en lui annonçant le fil de l’épée. Quand -M<sup>me</sup> de Gesvres parlait des tourments qu’on devait -infliger aux hommes, et qu’elle paraissait -résolue à leur en prodiguer sans compter, n’allumait-elle -pas elle-même le phare sur l’écueil?</p> - -<p>Ainsi elle avait le langage de la corruption -et elle n’était pas corrompue, et l’ennui renforçait -encore ce langage, auquel le monde se -<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span> -prenait avec son génie d’observation ordinaire. -Elle répétait qu’<i>il fallait tout faire, si tout amusait</i>; -principe fécond en nombreuses conséquences -et dont, cynique de bonne compagnie, -elle entrevoyait fort bien la portée. Seulement, -si l’on eût invoqué le principe en son nom, si l’on -se fût réclamé contre elle de la bravoure de sa -parole, elle aurait mis bien vite sa fierté à couvert -sous l’interrogation assez embarrassante: -«Vous ai-je dit, monsieur, que cela m’amusât?»</p> - -<p>Laurette s’en était allée après avoir mis aux -pieds de sa belle maîtresse les molles pantoufles, -nourrices de la rêverie. Elle l’avait déshabillée -pendant le temps que j’ai essayé de faire connaître -un peu en gros et rapidement le caractère -qui doit donner la vie à ce récit. M<sup>me</sup> de Gesvres -restait assise sur un espèce de divan très -bas. Elle avait repris la lettre jetée par elle -dans la coupe irisée où elle avait déposé les -aigues-marines de ses oreilles. Elle se mit à -relire nonchalamment cette lettre si vite parcourue -et qui disait:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p class="addr">«Madame,</p> - -<p>«Une de vos amies, M<sup>me</sup> d’Anglure, a eu la -bonté de vous parler de moi quelquefois. Je n’ose -croire à un intérêt qui me flatterait trop, ne fût-il -que la curiosité la plus simple. Mais vous avez -eu la grâce de dire à M<sup>me</sup> d’Anglure qu’elle pouvait -m’amener à vos pieds. Ce n’est pas là -<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span> -précisément le mot que vous avez dit; mais c’est ma -pensée. Retournerez-vous contre moi l’absence de -M<sup>me</sup> d’Anglure, qui ne doit revenir à Paris qu’au -commencement du printemps, et ne me permettrez-vous -pas, madame, de me présenter seul chez -vous?</p> - -<p class="lslt">«Agréez, madame, etc.,</p> - -<p class="rsign">«<span class="smcap">R. de Maulévrier</span>»</p> - -</div> - -<p>C’était, comme l’on voit, un billet fort simple -pour demander une chose plus simple encore: -le droit de se présenter et la faveur d’être reçu, -ce qu’il y a au monde de plus officiel dans nos -mœurs.</p> - -<p>Le billet avait raison quand il disait que -M<sup>me</sup> de Gesvres avait exprimé à M<sup>me</sup> d’Anglure -le désir de voir chez elle M. de Maulévrier. Il -avait tort quand il ajoutait <i>qu’il n’oserait croire</i> -et toute la sournoiserie de modestie hypocrite -qui suivait. Personne n’était moins modeste -que M. de Maulévrier, et il osait très bien croire -à l’intérêt qui devait le flatter le plus.</p> - -<p>Il faut bien dire, car c’est la vérité, que -M. de Maulévrier était l’amant de M<sup>me</sup> d’Anglure, -et que celle-ci, liée avec la marquise de -Gesvres, lui avait raconté dans des confidences -intimement ennuyeuses pour l’amie chargée du -rôle d’écouter, tous ses impertinents bonheurs. -Jeune, expansive, enthousiaste, M<sup>me</sup> d’Anglure -avait fait de M<sup>me</sup> de Gesvres le témoin de bien -des folles larmes. Comme M<sup>me</sup> de Gesvres allait -<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span> -peu dans le monde et que M. de Maulévrier -était fort blasé sur les plaisirs qu’on y goûte, -il n’était pas étonnant qu’ils ne s’y fussent jamais -rencontrés. D’un autre côté, dans le temps -du <i>règne</i> de M<sup>me</sup> de Gesvres, M. de Maulévrier -ne vivait point à Paris.</p> - -<p>Une chose qui prouve admirablement en faveur -de notre société actuelle, c’est qu’autant -on se perd corps et âme dans le mariage, autant -on reste à la surface du monde au sein de -l’amour le plus profond et le plus vrai. Un -homme gagne cent pour cent aux yeux de -toutes les femmes quand il passe pour avoir -cette rareté grande, une véritable passion dans -le cœur. C’est une distinction inappréciable, -une décoration qui sied à l’air du visage; cela -<i>fait bien</i>, comme diraient des femmes de l’ordre -de la Toison d’or sur une cravate de velours -noir. Malgré la démocratie qui nous emporte, -la Toison d’or aura encore pendant longtemps -un très grand charme de parure; mais quand -on ne l’a pas à s’étaler sur la poitrine, un attachement -très avoué pour une femme en particulier -pose merveilleusement auprès des autres.</p> - -<p>Et en sa qualité de femme, la marquise de -Gesvres subissait cela comme les moins distinguées -de son espèce. Aussi, plus d’une fois -avait-elle demandé des détails à M<sup>me</sup> d’Anglure -sur la <i>grande passion</i> de M. de Maulévrier. Le -diable sait seul probablement ce qui se passait -<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span> -dans sa tête pendant que M<sup>me</sup> d’Anglure répondait -longuement à ses questions. Il y avait -peut-être le singulier intérêt qui s’attache pour -toute femme à un amour qui n’est pas pour -elle; peut-être aussi un peu de malice, car -M<sup>me</sup> d’Anglure paraissait un peu sotte à sa -tendre amie, et celle-ci s’était étonnée plus -d’une fois qu’une pareille femme eût pu fixer -un homme du mérite de M. de Maulévrier.</p> - -<p>En effet, M. de Maulévrier avait un mérite -incontesté dans le monde; il y jouissait d’une -réputation superbe d’homme d’esprit qui, -comme la Fortune, était venue s’asseoir à sa -porte sans qu’il lui eût fait la moindre avance. -Son indolence était telle qu’on pouvait le voir -cinquante fois de suite et ne pas connaître, -comme l’on dit, la couleur de ses paroles. Eh -bien! son silence lui réussissait. On le respectait -comme un serpent engourdi; il passait, à -raison ou à tort peut-être, mais enfin il passait -pour un homme supérieur.</p> - -<p>Cette réputation était venue jusqu’à M<sup>me</sup> de -Gesvres. Aussi lui semblait-il étrange que M. de -Maulévrier eût eu la méprise d’un amour sérieux -pour M<sup>me</sup> d’Anglure; comme si l’esprit -était nécessaire pour se faire aimer, quand on a -des manières pleines d’élégance et un genre de -beauté très relevé et vraiment patricien! Ces -avantages si nets, M<sup>me</sup> d’Anglure les possédait -à un degré éminent; que lui fallait-il davantage? -<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span> -M<sup>me</sup> de Gesvres, qui jugeait un peu trop -l’amour du point de vue commun à toutes les -relations de la vie, croyait bonnement que l’esprit -était la perle des dons que Dieu a répandus -sur les femmes, et le <i>Régent</i> de leurs couronnes. -Petit enfantillage égoïste, ordinaire aux personnes -spirituelles qui ont la modestie d’ignorer -que tout l’esprit du monde ou du diable ne -vaut pas le plus léger mouvement d’éventail -quand il s’avise d’être gracieux.</p> - -<p>Et tout cela aurait dû, à ce qu’il semblait, -donner à M<sup>me</sup> de Gesvres l’intérêt de la visite -qu’elle attendait le lendemain. Mais sa pensée -était si lasse, la nuit l’affaissait tellement sur -elle-même, qu’elle était aussi déprise de tout -que jamais en regardant sans voir le cachet qui -fermait la lettre de M. de Maulévrier.</p> - -<p>A quoi pensait-elle?—Elle ne pensait pas. -Elle avait la torpeur de cet ennui qui noyait -sa vie. Nulle préoccupation n’influait sur sa -manière d’être. Nul pressentiment ne l’avertissait -de la nouvelle ère que le lendemain -commencerait pour elle. Les pressentiments -n’atteignent jamais que les êtres chez qui -l’imagination domine et le corps languit. Or, -M<sup>me</sup> de Gesvres avait beaucoup trop d’esprit -pour avoir de l’imagination, et son corps ne -languissait pas plus que les torses de Rubens.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_26"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_026.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>II<br /> -LA PREMIÈRE ENTREVUE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> lendemain, M<sup>me</sup> de Gesvres alla -au bois, malgré l’humidité déjà -froide des matinées d’octobre. En -revenant de sa promenade, elle fit -quelques visites et rentra pour recevoir M. de -Maulévrier.</p> - -<p>Celui-ci vint peu de temps avant l’heure où -l’on dîne, et comme l’on était en octobre et -que, d’ailleurs, l’appartement de M<sup>me</sup> de Gesvres -était drapé avec toutes les prétentions au mystère -qu’ont tant de femmes qui n’ont rien à -cacher, ils se virent à peine, tout en se parlant -d’assez près.</p> - -<p>Ainsi ils commencèrent par où les autres -finissent, car l’esprit est la dernière chose que -l’on montre dans ces premières rencontres qu’on -appelle <i>faire connaissance</i>, et l’air, la figure et -<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span> -la pose y sont presque tout dès l’abord; le -reste vient après, s’il y a un reste, lequel, par -parenthèse, n’est jamais accepté que sur le pied -où l’air, la figure et la pose l’annoncent: chose -absurde, mais souveraine.</p> - -<p>La conversation fut ce qu’elle est toujours -quand on se voit pour la première fois. Cependant, -comme ils étaient assez curieux de -se connaître l’un et l’autre, à cause de ce qu’ils -avaient entendu dire en bien ou en mal de -leurs augustes personnes, ils montrèrent plus -d’entrain dans leur conversation qu’on n’était -en droit d’en attendre d’une femme ordinairement -ennuyée et d’un homme ordinairement -indolent. Ils s’animèrent, ils firent feu de -temps à autre avec la parole, et enfin ils se -<i>parurent</i> réciproquement très spirituels. Vivant -sous l’empire de la civilisation parisienne, et -n’étant plus ni l’un ni l’autre au début de la -vie (M<sup>me</sup> de Gesvres avait trente-deux ans et -M. de Maulévrier vingt-sept), c’était la seule -sensation qu’ils devaient se donner. Ils ne pouvaient -éprouver ces ridicules embarras qui -prédisposent à l’amour et qui constituent à la -première entrevue le douloureux bonheur -d’être ensemble.</p> - -<p>Ils parlèrent fatalement de M<sup>me</sup> d’Anglure, -puisqu’elle était le nœud de leur connaissance. -Ils en parlèrent avec une sobriété et un goût -parfaits, comme l’on doit parler de son ami et -<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span> -de sa maîtresse dans un monde où l’on est -obligé de montrer l’indifférence la plus dégagée -à propos de ses meilleurs sentiments. Aux -termes où ils en étaient, nulle allusion à la liaison -de M<sup>me</sup> d’Anglure et de M. de Maulévrier -n’était possible entre gens de si bonne compagnie. -Qui des deux se la serait permise fût tombé -dans le mépris de l’autre immédiatement.</p> - -<p>Cette réception presque dans la nuit, grâce -à l’heure avancée d’un jour d’octobre et aux -obscurités de l’appartement, impatientait un -peu M. de Maulévrier. Il y avait bien du feu -dans la cheminée, mais c’était un brasier dont -la lueur ne remontait pas jusqu’au visage de -M<sup>me</sup> de Gesvres, et dont le reflet mourait sur -des pieds irréprochables dans leur svelte forme, -mais pleins de puissance, et qui s’appuyaient -avec plus d’aplomb que de légèreté sur un -coussin de velours.</p> - -<p>Laurette fit cesser toutes les impatiences intérieures -de M. de Maulévrier. Elle apporta -une petite lampe d’albâtre qui déversait une de -ces fausses et charmantes lumières comme le -génie du mal, le diable en personne, a dû en -inventer pour l’usage des femmes qui font ses -affaires dans ce monde; car tout ce qui est -mensonge leur va à merveille, et cette lumière -est une flatterie.</p> - -<p>Le coup d’œil de part et d’autre fut aussi -assuré que rapide.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span> -—Je vous connaissais, monsieur,—dit -M<sup>me</sup> de Gesvres.</p> - -<p>—Et moi aussi, madame, je vous connaissais,—répondit -M. de Maulévrier.</p> - -<p>Ils s’étaient vus, la veille, aux Italiens. M. de -Maulévrier, qui était seul dans sa loge, n’avait -pu demander à personne quelle était cette -femme enveloppée dans sa pelisse pourpre avec -un air si antidilettante, et M<sup>me</sup> de Gesvres -avait très bien remarqué l’élégance d’un homme -dont la physionomie indifférente avait l’air que -nous pourrions supposer aux paresseuses divinités -de Lucrèce.</p> - -<p>Mais l’attention de M<sup>me</sup> de Gesvres pour un -homme dont les regards obstinément fixés sur -elle devaient avoir le velouté d’un hommage, -ne dura que quelques instants. Gâtée par les -prosternements des hommes, objet des plus -ardentes contemplations, cible ajustée par toutes -les lorgnettes, M<sup>me</sup> de Gesvres se détourna -bientôt de cet homme de plus qui probablement -l’admirait. Comme ce soir-là était un de ses -plus cruels moments d’ennui, elle sortit bien -avant la fin du spectacle, et ne se douta point -que la lettre qui lui fut remise en descendant -de voiture fût précisément du seul être qui -dans la soirée l’eût fait sortir, pour une minute, -de ses anéantissements.</p> - -<p>Par un hasard unique dans les annales de -M<sup>me</sup> de Gesvres, la seconde impression que -<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span> -lui causa M. de Maulévrier fut dans le même -sens que la première. Comme l’on dit dans le -monde, avec une élégance positive et un peu -abstraite, elle le <i>trouva bien</i>; toutes les plus -passionnées admirations venant expirer à ce -mot suprême, les colonnes d’Hercule de l’éloge -dans l’appréciation des gens bien appris.</p> - -<p>Quant à elle, il était évident qu’elle était -moins belle aux yeux de M. de Maulévrier, -vêtue de gris comme elle l’était alors et avec -un bonnet,—charmant pour qui n’eût été -que jolie,—que la veille, les cheveux plaqués -aux tempes, l’émeraude flamboyante au front, -et ses larges flancs respirant puissamment dans -la peau de bête fauve qui doublait sa mante -écarlate. Il y avait entre cette espèce de panthère -étalée dans la cage d’une loge au Théâtre-Italien -et la Parisienne sédentaire, assise près -du foyer, sur sa causeuse, une différence immense, -infranchissable,—celle du rose pâle -de ses gorgères.</p> - -<p>Mais quelles que fussent leurs impressions -à tous les deux, ils ne s’en cachèrent pas plus -qu’ils ne s’en communiquèrent le secret. Ils -ne pouvaient encore se mentir l’un à l’autre, -privilège d’une connaissance plus étroite et -d’une intimité plus grande. Seulement, ils -mentirent à M<sup>me</sup> d’Anglure en lui écrivant leur -opinion l’un sur l’autre, M. de Maulévrier -dans la soirée de cette première entrevue, et -<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span> -M<sup>me</sup> de Gesvres huit jours après, comme si -c’était en elle paresse pleine d’indifférence, -mensonge de plus!</p> - -<p>Voici quelques-uns des mensonges de M. de -Maulévrier:</p> - -<p>«Vous m’avez quelquefois reproché, ma -chère Caroline, la prétention au coup d’œil -d’aigle et à la vérité de la première impression. -Une fois de plus, une fois encore, je -vais vous donner des armes contre moi. Vous -grondez si bien et d’une voix si douce, que -je désire beaucoup plus vos gronderies que -je ne les crains. Je sors de chez M<sup>me</sup> de -Gesvres. Je viens de voir cette fière beauté -si renommée, et qui tout crûment me déplairait -si elle n’était pas votre amie.</p> - -<p>«Hier, je l’avais aperçue aux Italiens, sans -me douter que ce fût elle. De loin, aux lumières, -elle produit un effet assez imposant, -mais de près et de plain-pied on s’arrange -peu de tout ce grandiose. Franchement, -quand on n’est pas impératrice de Russie et -qu’on n’a pas empoisonné son mari, il ne -sied pas en Europe d’avoir un genre de -beauté comme celui-là.</p> - -<p>«M<sup>me</sup> de Gesvres, qui n’est qu’une des -femmes les plus élégantes de Paris et qui n’a -jamais empoisonné de mari, car à quoi bon -dans nos mœurs actuelles? est une coquette -éblouie et gâtée par les éloges, les admirations, -<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span> -les fausses amitiés et les faux amours, -et qui n’entend pas plus les intérêts de sa -beauté que s’il n’y avait pas de glace sur la -cheminée et d’instinct de femme dans son -cœur. Je l’ai trouvée mise comme vous auriez -pu l’être, ma chère belle, vous d’une -beauté si molle et si pure! Comme vous, elle -ose bien fermer à demi ces yeux qui ne sont -pas trop grands, je vous jure, et qui, je crois, -sont aisément durs. Mais ce qui est en vous -abandon et charme n’est en elle que chatterie -et perpétuels artifices. Elle travaille immensément -son sourire, mais elle ferait bien -mieux de l’attendre que de l’appeler.</p> - -<p>«Rien dans ce que je lui ai entendu dire ne -justifie la réputation de personne d’esprit -qu’on lui a faite. D’ailleurs, l’esprit d’une -femme est tout ce qui semble l’expression de -son âme, et si M<sup>me</sup> de Gesvres a de l’âme (car -vous la dites bonne, compatissante, dévouée), -rien n’en passe à travers sa beauté opaque -qui n’étincelle jamais que du feu d’une plaisanterie, -ou du désir de paraître plus grande -qu’elle ne l’est en réalité, etc., etc.»</p> - -<p>C’est ainsi que M. de Maulévrier rendait -compte à la charmante petite d’Anglure de sa -visite à M<sup>me</sup> de Gesvres. Le jugement qu’il -venait d’écrire, quoique vrai en plusieurs endroits, -et en se tenant aux surfaces d’une nature -féminine qui ne manquait pourtant pas d’une -<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span> -certaine profondeur, ce jugement était complètement -faux d’après les sensations de celui qui -l’avait écrit. La beauté de M<sup>me</sup> de Gesvres, si -critiquée, l’avait au fond trouvé très sensible, -et ni la robe inharmonieuse de soie gris de -perle, d’une teinte trop indécise et trop pâle, -ni ces rubans roses, noués sous ce menton qui -avait la matidité du marbre et l’idéalité du ciseau -grec, ni ces sourires bassement mendiants -de coquette, ni ces regards mi-clos à dessein -et voluptueux à froid, n’avaient empêché M. de -Maulévrier de regarder M<sup>me</sup> de Gesvres comme -la plus belle créature qu’il eût jamais vue, et -la plus <i>tentatrice</i> pour son imagination blasée -d’homme du monde et ses sens expérimentés -de vingt-sept ans.</p> - -<p>Il est vrai que depuis quatre immenses mois -il était lassé de cette beauté de camélia élancé, -mol et pur, que M<sup>me</sup> d’Anglure possédait à un -degré si éminent; de toute cette jeunesse virginale -encore, malgré deux années d’un mariage -consommé seulement, à ce qu’il semblait, dans -l’écartèlement de deux écussons sur la portière -d’une voiture; de toutes ces fragilités d’albâtre, -de toutes ces délicatesses infinies qui -faisaient de M<sup>me</sup> d’Anglure une friandise si recherchée -par les sybarites intellectuels de l’amour -moderne. Et ce n’est pas tout encore: il -était fatigué aussi de l’imperturbable tendresse -qu’on lui montrait, et de cette bêtise pleine de -<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span> -charme qu’aimaient Rivarol et Talleyrand et -qui est le majorat des femmes tendres. Ces -dispositions, que lui seul appréciait, furent -peut-être la cause de son admiration spontanée -pour M<sup>me</sup> de Gesvres. Du moins cela la prépara-t-il. -Le monde reconnaissait à M<sup>me</sup> de -Gesvres beaucoup plus que cet esprit, le seul -exigible dans les femmes, et qu’elles ont en -commun, quand elles sont jolies, avec les pêches -mûres et les roses mousse entr’ouvertes. Or -cette opinion du monde pouvait influer sur -M. de Maulévrier, qui n’était pas du tout un -philosophe, et qui, dans ses fantaisies et ses -préférences, n’avait pas le mauvais goût héroïque -de mépriser l’opinion.</p> - -<p>Quant à M<sup>me</sup> de Gesvres, les mensonges -qu’elle écrivit à son amie M<sup>me</sup> d’Anglure furent -beaucoup plus courts, et par conséquent beaucoup -plus profonds que ceux de M. de Maulévrier. -Si tout homme ment, dit le sage, toute -femme ment aussi, mais beaucoup mieux. Au -lieu d’arranger agréablement de petites faussetés -en manière d’opinion, comme n’avait pas -manqué de faire M. de Maulévrier, M<sup>me</sup> de -Gesvres eut l’art de glisser dans une lettre sur -la façon de poser les volants et la forme nouvelle -des turbans de l’hiver, un: «A propos, -ma chère, j’ai vu M. de Maulévrier. Mon -Dieu, comment est-il possible que vous vous -soyez compromise pour cet homme-là!» Il -<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span> -y avait dix-huit mois, en effet, que M<sup>me</sup> d’Anglure -avait été jugée compromise par les soins -qu’elle agréait de M. de Maulévrier. La phrase -de M<sup>me</sup> de Gesvres le rappelait avec une charmante -cruauté de compatissance. Tout le génie -de la femme respirait dans ce repli épistolaire. -C’était tout à la fois mensonge et perfidie, -masque et stylet.</p> - -<p>Cependant, comme M. de Maulévrier était -en vacances de cavalier servant par l’absence -de M<sup>me</sup> d’Anglure, il ne trouva rien de mieux -à faire que de retourner chez la marquise. Elle -avait pris son air de reine pour lui dire qu’elle -était toujours chez elle à quatre heures. C’était -de tous les airs que sa mobile coquetterie et ses -talents de comédienne lui inspiraient, et qui -semblaient plus nombreux et plus étonnants -que les merveilleuses robes de Peau d’Ane, celui -qui allait le mieux à son genre de physionomie, -comme le rouge était la couleur qui -seyait le plus à son teint.—M. de Maulévrier, -qui trouvait une nuance de bassesse dans la -courtoisie des hommes vis-à-vis des femmes, -et que M<sup>me</sup> d’Anglure avait dressé au rôle de -sultan, ne fut point blessé de l’assurance avec -laquelle on lui prescrivait presque de venir. -Avec ses idées sur la position des femmes au -dix-neuvième siècle et les habitudes de toute -sa vie, cela ressemblait à de la prédestination.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_36"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_036.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>III<br /> -MAULÉVRIER</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> marquis Raimbaud de Maulévrier -était un de ces élégants patriciens -comme il s’en détache quelquefois -sur le fond commun de notre -société bourgeoise; mais tout patricien qu’il -fût, c’était un homme d’une raison trop affermie -pour se méprendre aux tendances de son -époque et pour se faire le Don Quichotte d’un -temps épuisé. Élevé par une famille gardienne -fidèle de bien des préjugés sur les classes auxquelles -écherra le pouvoir de l’avenir, il n’avait -accepté aucune des illusions qui font de -quelques jeunes nobles de nos jours des oisifs -frémissants et superbes, ne voulant pas se mêler -aux promiscuités de la mauvaise compagnie. -Ce mot lui-même sent l’illusion que -M. de Maulévrier ne partageait pas. C’est une -<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span> -épave d’une société naufragée, poussée par le -flot de l’habitude dans le langage du temps présent. -Il ne peut plus y avoir, en effet, de mauvaise -compagnie pour une nation qui a mis l’égalité -dans son code, et qui trouvera peut-être -un de ces matins dans ses mœurs la nécessité -du suffrage universel<a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a>. Cette appréciation exacte -et désintéressée des choses, qui aurait fait de -M. de Maulévrier un homme d’État si derrière -cette appréciation il y avait eu l’ambition qui -l’applique et qui l’utilise, l’avait empêché de -jouer au pastiche, comme tous les pauvres -jeunes gens ses contemporains. C’était un dandy -de son époque, et rien de plus. Seulement, -pour n’avoir été rien de plus, pour s’être arrêté -à ce point juste dans la réalité de son temps, -pour n’avoir singé ni Byron, ni Alfieri, ni Lovelace, -ni Don Juan, ces physionomies devant -lesquelles tout ce qui en avait une la grima, -pour avoir échappé au néo-christianisme, aux -préoccupations moyen-âge, et pour être demeuré -dans l’insouciante vérité ou le doute insouciant -de sa nature, il avait fallu une certaine -force d’inertie rebelle aux entraînements -du dehors, ou une raison supérieure. Cette raison -supérieure, M. de Maulévrier l’aura plus -tard sans nul doute, mais la coupe de ses vêtements -était alors d’une trop grande élégance -<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span> -pour que l’indolence de sa personne ne fît pas -la moitié de la puissance de sa raison. C’était -comme le dernier archevêque de Rohan, qui -devint prêtre parce que sa femme était morte -pour avoir mis le feu à sa jupe, mais qui, à -cause de la beauté même des dentelles de son -rochet d’archevêque, faisait un peu tort à la -magnifique réputation de son chagrin.</p> - -<div class="fnotes"> -<p><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A"><span class="label">[A]</span></a> -Elle l’y a trouvé.</p> -</div> - -<p>Au reste, s’il avait été préservé par les défauts -et les qualités de son esprit des imitations -tourmentées d’une époque de perroquets et de -singes, M. de Maulévrier n’était ni plus vrai -ni plus naturel qu’on ne l’est ordinairement à -Paris. A Paris, qui est vrai maintenant? Le -naturel n’est plus que la superstition de quelques -femmes charmantes; mais ces femmes -charmantes mettent une nuance de rouge vers -quarante ans, et donnent tous les soirs sur leurs -canapés dix démentis à leurs principes religieux, -en fait de naturel et de vérité. Seulement, -comme l’apprêt et la fausseté de M. de -Maulévrier n’étaient ni l’apprêt ni la fausseté -des autres, il paraissait fort affecté à cette société -affectée qui lui reprochait sans cérémonie -d’être fat, ce mot compromis par les sots, mais -que les gens d’esprit relèvent. Certes! si l’on -entend par fatuité une excellente et imperturbable -bonne opinion de soi-même qui faisait -rarement l’hypocrite, M. de Maulévrier méritait -un peu ce nom terrible que les femmes -<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span> -appliquent d’une façon presque imprécatoire à -l’homme qui ne met pas toute sa gloire à les -aimer, et dont la vanité n’est pas la très humble -servante de la leur. Cette bonne opinion, quand -on l’a, se montre surtout dans les relations du -monde avec les femmes, par l’emploi d’une -politesse froide et réservée, bien éloignée des -câlineries et des vertèbres de serpent qu’il fallait -avoir autrefois, quand c’était un honneur -de recevoir, comme le maréchal de Bassompierre, -six mille lettres d’amour écrites par des -mains différentes. Alors la fatuité consistait en -une magnifique impudence qui disait les choses -haut et net, faisait la roue sous tous les lustres, -et gardait fièrement après rupture le portrait de -toutes ses maîtresses pour orner sa petite maison. -Aujourd’hui, la fatuité ne ressemble plus -à tout cela; elle n’est plus de l’impertinence -dans le mot qu’on dit, mais dans le silence -qu’on garde. Elle ne conquiert plus; elle attend. -Elle est nonchalante comme Cléopâtre. Elle ne -fait plus de sièges; elle en soutient. Dans notre -temps, les hommes véritablement fats et d’une -certaine valeur de vanité sociale ne font plus -la moindre avance aux femmes, mais se renferment -avec elles dans un bégueulisme dégoûté -et convenable tout ensemble, qui est du -plus majestueux effet. A cette heure, Richelieu -ne se recommencerait pas sans un immense -ridicule. Les Richelieu de notre âge -<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span> -portent des jupons: ils sont femmes. Si autrefois -un homme ne se comptait que par le nombre -de femmes écrites sur sa liste, les femmes d’aujourd’hui -ne se comptent que par l’hécatombe -de sots cotés en amoureux sur leurs chastes -albums, et c’est ainsi que d’un siècle à l’autre -les rôles ont été intervertis.</p> - -<p>Cette idée sur les femmes et leur destination -actuelle appartenait à M. de Maulévrier, -et devait influer sur sa conduite. Jusque-là, du -moins, elle y avait influé. Comme les <i>coups de -foudre</i> n’existent pas pour les fils de ceux qui -ont vu la révolution française, M. de Maulévrier, -tout en retournant chez M<sup>me</sup> de Gesvres, -tout en s’imprégnant de plus en plus de la -beauté et de l’esprit de cette femme, ne cessa -de conserver les habitudes sous l’empire desquelles -il était toujours demeuré. Il gardait sa -pose éternelle d’homme du monde élégant, -courtois, quoiqu’un peu railleur, mais, après -tout, irréprochable. Malgré ses dehors introublés, -M. de Maulévrier sentait cependant chaque -soir davantage que cette belle créature, cette -reine de causeuse et de canapé, exerçait sur lui -une puissance que nulle femme n’avait exercée, -même dans le temps qu’il était plus jeune -et qu’il festonnait des romans en action sur -les patrons de ceux qu’il lisait. Comment fallait-il -appeler cette puissance? Était-ce de l’amour? -A coup sûr, c’était de l’amour à son -<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span> -aurore; car l’amour commence par une admiration -naïve ou cachée, la préoccupation incessante, -beaucoup de désirs et un peu d’espoir. -Or, l’espoir de ce fat de Maulévrier était immense, -et la vanité d’avoir pour conquête, dans -les chroniques de la médisance parisienne, une -femme d’un esprit et d’une beauté de si haut -parage, faisait terriblement flamber ses désirs.</p> - -<p>Quant à elle, elle sentait un intérêt nouveau -se glisser dans sa vie, et ce n’était pas seulement -l’intérêt de l’intérêt qu’on inspire, ce -n’était pas seulement celui d’un de ces <i>commencements -sans la fin</i>, qui pour elle n’avaient été -que trop nombreux. C’était quelque chose de -plus fort et de mieux accueilli. Elle espérait -que si cet intérêt grandissait et devenait de -l’amour, il emporterait l’apathique ennui dans -lequel trempait sa vie depuis si longtemps. Elle -avait vu M. de Maulévrier à travers les larmes -de M<sup>me</sup> d’Anglure: c’était quand elle ne le -connaissait pas; maintenant elle trouvait que -la tête allait fort bien à l’auréole, et que tant -de larmes avaient eu raison de couler; mais -comme, hors ces larmes, celle qui les versait -n’était qu’une faible tête après tout, M<sup>me</sup> de -Gesvres s’apitoyait fort sur ce que ce pauvre -Maulévrier n’avait pas trouvé en M<sup>me</sup> d’Anglure -la femme qui convenait à ce qu’il avait -de distingué dans l’esprit et peut-être d’exigeant -dans le cœur. Ainsi, pour elle, comme pour -<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span> -tous, Maulévrier devait être un homme à passion -romanesque et profonde. Il passait pour -passionné comme il passait pour supérieur, -sans avoir jamais fait pour cela que se donner -la peine de naître et d’avoir des yeux noirs -assez beaux.</p> - -<p>Dans ces dispositions mutuelles l’un vis-à-vis -de l’autre, ils ne tardèrent pas à vivre sur -ce pied d’intimité qui précède les aveux et les -autorise entre gens qui ne sont plus des enfants, -et qui sont libres de disposer de leurs -sentiments et de leurs heures. Le mari de -M<sup>me</sup> de Gesvres ne bougeait de Russie, et -quant à l’esclavage de M. de Maulévrier et à -son amour pour M<sup>me</sup> d’Anglure, tous les jours -cette chaîne et cet amour allaient diminuant. -Comme celle-ci vivait tranquillement à la campagne, -croyant à l’antipathie de son amant pour -son amie, et à un amour qui depuis un temps -immémorial ne lui renvoyait qu’une seule -lettre pour une douzaine, ils avaient toute facilité -pour s’adorer et pour se le dire. Quoique -ce fût à Paris, rue Royale, et dans un boudoir -qui n’avait jamais été un désert, ils pouvaient -cependant se créer une solitude aussi grande -que celle de Juan et d’Haïdée aux bords des -mers méditerranéennes.</p> - -<p>Malheureusement, le Juan était un gentilhomme -accompli qui savait son Byron par -cœur, et qui avait passé sa jeunesse à faire une -<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span> -épouvantable consommation de gants blancs et -à réfléchir sur la vie, les deux seules ressources -qui nous soient restées, à nous autres jeunes -gens qui n’avons pas vu Napoléon; et la Haïdée -était, ma foi, d’une beauté aussi grande que -Haïdée elle-même, mais ni si jeune, ni si naïve, -ni si divinement ignorante, ni si prédisposée à -l’amour. La prédisposition de M<sup>me</sup> de Gesvres -était celle de toutes les femmes très spirituelles -des sociétés avancées, l’ennui d’être et l’horrible -peur de vieillir pour rien.</p> - -<p>Grâce donc à ce misérable ennui et à cette -terreur prévoyante, grâce aussi peut-être à -l’immense convoitise qui saisit toute femme -quand il s’agit de souffler l’amant et d’escamoter -le bonheur d’une autre, M<sup>me</sup> de Gesvres -résolut de remplacer M<sup>me</sup> d’Anglure et de faire -sauter, à force de manèges, toutes ces hautes -convenances dans lesquelles se drapait M. de -Maulévrier. «Il est parfait de manières,» se -disait-elle; mais elle voulait voir ces manières -oubliées un jour dans l’égarement de la passion. -Jamais elle ne sentirait mieux sa puissance que -quand cet homme si mesuré, et d’une si froide -élégance qu’elle ressemblait presque à du dédain, -se permettrait toutes les audaces à ses -pieds et n’y craindrait plus toutes les bassesses. -Pour l’y amener, elle dépensait chaque soir un -esprit de démon et des façons syrénéennes. -C’était une bataille désespérée qu’elle livrait; -<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span> -elle ne s’illusionnait pas sur l’empire qu’une -femme commence à perdre à trente ans avec -un homme de l’âge et du monde de M. de -Maulévrier. Elle était fausse avec lui, quoiqu’elle -ne songeât qu’à le rendre heureux et à -être heureuse comme lui par un amour vrai. -Elle était fausse parce qu’elle voulait lui inspirer -une passion dont elle eût ressenti l’influence, -et qu’il faut mentir aux passions pour les exciter. -De tous les mensonges avec lesquels -on attise l’amour, elle répétait sur tous les -tons, d’une voix qui semblait émue, celui avec -lequel les femmes savent donner le vertige -aux plus inébranlables cerveaux: «Je ne voudrais -pour rien vous aimer. Ce serait là le plus -grand malheur de ma vie.»</p> - -<p>Cette manière d’être ne pouvait pas manquer -d’agir très vivement sur M. de Maulévrier. Il -n’avait jamais eu affaire à si forte partie; il -n’avait jamais connu que des femmes plus ou -moins charmantes, mais plus ou moins vulgaires, -malgré leur ramage d’oiseau bien appris -et la distinction de leurs révérences. M<sup>me</sup> d’Anglure, -qui avait pris possession officielle de sa -personne depuis deux ans, avait une tendresse -d’âme incomparable; mais cette tendresse naïve -manquait d’adresse: mal irréparable, car il -faudrait que les anges du ciel eux-mêmes, s’ils -couraient les salons de Paris, eussent la rouerie -de leurs plus divins sentiments. M. de Maulévrier, -<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span> -qui, dans toutes ses liaisons, n’avait -jamais rencontré personne de la volée de M<sup>me</sup> de -Gesvres, se sentait outrageusement asservi. Il -rattachait ce masque de fat, qui est souvent un -masque de fer, quand, entr’ouvert par elle, -dans leurs longs tête-à-tête, elle plongeait dessous -le regard de la femme qui cherche si elle -est aimée. L’aimait-il? Il le croyait, du moins; -mais, homme du monde, frotté de civilisation -parisienne, il croyait dans les intérêts de son -amour de le cacher sous des airs de superbe -désinvolture. La vanité faisait en lui tort à -l’amour. En elle, au contraire, la vanité aurait -servi l’amour, si l’amour eût pu exister. Elle -se montait la tête pour qu’il existât, mais cela -suffisait-il?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_46"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_046.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>IV<br /> -LE PORTRAIT</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoiqu’elle</span> ne donnât plus de -fêtes officielles et que, dans le -langage absolu des salons, la marquise -ne vît plus <i>personne</i>, elle -recevait pourtant tous les soirs. C’étaient quelques -femmes restées du monde plus qu’elle, et -qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son -boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne -qu’elles avaient peur d’en voir sortir, et -qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient encore -les hommes les plus élégants de Paris, -héroïques chevaliers de la fidélité à la beauté -des femmes, que l’éclat jeté par celle de M<sup>me</sup> de -Gesvres attirait toujours.—Dans ces réunions -de hasard, les uns s’en allaient, après un bonsoir -bien vite dit entre deux actes des Italiens, -et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient, -<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span> -car M<sup>me</sup> de Gesvres coupait les vivres aux sots: -on ne jouait pas chez elle, et il n’y avait point -de piano, deux grandes ressources de moins -pour les gens nuls. Comme elle riait un peu -du talent d’artiste qu’étalent à présent la plupart -des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet -d’un salon sans piano toutes les Grisi -aristocratiques qui ont besoin d’un morceau -des <i>Puritains</i> pour dire quelque chose. C’étaient -ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle -fût irrégulière, et que tantôt elle fût -vive et tantôt triste, séparant toujours ce que -M<sup>me</sup> de Staël unissait, les hommes estimaient, -sans bien s’en rendre compte, cette droiture -de sens, cette supériorité vraie qui éclatait souvent -à travers les mines de l’enfant gâté, de la -despote dépravée par les flatteries, de la chatte -câline qui faisait gros dos avec des épaules -d’une incomparable volupté. Ils causaient là -librement et de tout. Un détail, du reste, qui -peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du thé on -prenait du punch. Quand on avait bien causé, -on s’en allait pour revenir le lendemain; cour -assidue, mais sans favoris, et qu’après bien des -espérances trompées, bien des fatuités en défaut, -on avait pris le parti de faire à la marquise -sans ambition, sans arrière-pensée, sans -prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une -main splendide de contour et de blancheur, -qu’elle tendait à tous avec une grâce royale, -<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span> -et qu’elle appelait religieusement <i>sa patène</i>.</p> - -<p>Un soir, le dernier des habitués du salon de -la marquise venait de partir; les mots par -lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus -dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait -parfois sur ses lèvres capricieuses; elle -restait seule avec M. de Maulévrier. Elle était -assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui -était assis sur le divan en face, de l’autre côté -de la cheminée, à la place où il l’avait regardée -tout le soir se livrer aux diverses impressions -d’une femme mobile que la conversation -entraîne. Parfois, de la sultane plongée dans -les coussins de sa causeuse, étalant richement -l’ampleur d’une beauté à réveiller le Turc le -plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à un -portrait placé au-dessus de la causeuse, un -portrait de Bérangère de Gesvres à une époque -déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans ce -portrait, des bras rosés et puissants de santé et -de jeunesse, un voile rejeté bizarrement autour -de la tête, et un regard perdu et contrastant -par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie -dans le reste de sa personne. Le fond du portrait -représentait un ciel orageux. Rien n’était -idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait -comment cette tête de jeune fille, que les Italiens -auraient caractérisée par le mot charmant -de <i lang="it" xml:lang="it">vaghezza</i>, avait pu devenir cette autre tête, -d’un sourire si net, d’un regard si spirituel, -<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span> -d’un caractère si positif, même quand elle cherchait -le plus à l’adoucir,—habile comédienne, -mais heureusement impuissante.</p> - -<p>—Vous regardez ce portrait?—dit-elle, lisant -dans sa pensée;—vous ne trouvez donc -pas qu’il ressemble?</p> - -<p>—Non,—répondit-il, regardant toujours.</p> - -<p>—Eh bien! cela a été frappant,—reprit-elle.—Mais -alors je n’avais pas souffert; j’étais -jeune encore plus de cœur que d’années. Tous -ceux qui m’ont connue à cette époque, MM. de -Montluc, par exemple, vous diront que ce portrait -était frappant.</p> - -<p>—Pourquoi,—dit Maulévrier avec une curiosité -intéressée, voilée sous un de ces airs à -sentiment que les hommes d’esprit les plus moqueurs -peuvent se permettre quand on n’est -que deux dans une chambre,—pourquoi ne -m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert?</p> - -<p>En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les -quelques semaines qu’ils se connaissaient. C’était -étonnant, mais l’occasion ne s’était pas présentée -d’improviser une de ces sonates de musique -allemande qu’elle ne manquait jamais -d’exécuter sur les peines du cœur et les ravages -de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de -ses coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il -est vrai, puisqu’elle avait aimé un homme indigne -d’elle, mais elle avait souffert dans les -<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span> -conditions de sa nature, avec la froideur des -sens, la mobilité de l’imagination et l’intelligence -qui pousse au mépris. C’était beaucoup -moins souffrir qu’elle ne l’affectait.</p> - -<p>M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à -côté d’elle, comme s’il eût voulu constater, en -s’approchant, par quel endroit de la cuirasse -avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. -Il pensait que les cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, -et il se sentait un grand espoir.</p> - -<p>—Vous croyez donc—reprit-elle avec un -accent de reproche dont il fut complètement la -dupe—que j’ai toujours été ce que je suis? Le -monde dit de moi que je suis une coquette, et -il y a du vrai dans ce jugement; mais si je le -suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à ceux -qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils -l’amour qu’on a pour eux? Si vous m’aviez -connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse -aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce -portrait est une fantaisie d’artiste, une exagération, -un mensonge. Je vivais à Grenoble alors, -et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, -romanesque, mais si timide qu’on m’avait -donné le nom de <i>la Sauvage du Dauphiné</i>.</p> - -<p>Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement -apprivoisées, fit sourire M. de Maulévrier.</p> - -<p>—Vous êtes comme les autres,—continua-t-elle -en remarquant son sourire,—vous ne -<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span> -me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du -reste, car le changement a été si profond qu’il -est bien permis de ne pas comprendre que la -physionomie de mon portrait m’ait appartenu -autrefois.</p> - -<p>—Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, -madame?—fit Maulévrier avec une -galanterie pleine de vérité, car malgré les trente -ans terribles et la perte de cette vague et ravissante -physionomie qui est la curiosité de l’avenir -dans les jeunes filles, il la trouvait plus belle -que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, -Dieu merci! ni un poète ni un peintre, et, -d’ailleurs, nous vivons à une époque où l’air -idéal est la visée commune, et où les plus intrépides -valseuses jouent à la madone avec leurs -cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier était -un peu blasé sur ce genre de figures mises à la -mode par une certaine rénovation littéraire et -de beaux-arts. Il aimait mieux que toutes ces -langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie -de M<sup>me</sup> de Gesvres, physionomie toujours -nette et perçante quand elle ne faisait pas -la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, -n’était pas de l’idéalité davantage.</p> - -<p>—Si je le crois!—répondit-elle.—Oui, -très certainement, je le crois. Quand je compare -ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais -maintenant.</p> - -<p>—Mais, pour moi, c’est tout le contraire,—reprit -<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span> -vivement M. de Maulévrier.—Vous me -plairiez bien moins si vous vous plaisiez davantage, -si vous ressembliez davantage à votre -portrait.</p> - -<p>—Et qu’en savez-vous?—interrompit-elle.—Vous -me dites là des galanteries indignes -d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; -je ne dois point vous plaire, puisque -vous êtes amoureux.</p> - -<p>—Mais ceci est terriblement absolu,—fit -Maulévrier.—En fait de femmes, je n’ai jamais -été ultramontain, et je ne crois point à la -suprématie du pape.</p> - -<p>—Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,—dit -M<sup>me</sup> de Gesvres;—la suprématie de la -femme aimée doit être si grande qu’elle rende -impossible toute appréciation des autres femmes. -Nulle ne doit vous plaire. Avoir du goût -pour une femme est pour cette femme une insolence; -mais pour celle que vous aimez, c’est -une horrible infidélité.</p> - -<p>Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le -quitta plus. Elle alla jusqu’au bout et fut sublime. -Elle développa une thèse d’amour <ins id="cor_2" title="transcendental">transcendantal</ins>. -Elle le fit prodigieux, africain, chimérique; -en dehors de tout ce qu’on sait et de tout -ce qu’on fait à Paris; maintenant hardiment -que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif, -absorbant, immense, ne méritait pas le nom d’amour. -Elle insulta les pauvres jeunes gens qui -<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span> -se ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires -de tailleurs, pour se faire distinguer des -anges qu’ils adorent; elle fut impitoyable envers -ses cavaliers servants, à elle, ces <i>patiti</i> -exercés à plier ses châles, à lui apporter les brochures -nouvelles, des coupons de loges, et qui, -discrètement soupirants, se morfondaient dans -la pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique -de dédain; elle eut le génie de l’absurdité. -Bref, en langage de journaliste, elle improvisa -le plus beau <i>puff</i> que l’on eût vu depuis longtemps.</p> - -<p>—Si c’est un défi qu’elle me donne—pensa -Maulévrier—je ne ramasserai pas le gant. -C’est du roman que tout ce qu’elle chante là, -du roman moderne, comme la bonne compagnie -n’en fait pas.—Si j’éprouvais—dit-il -tout haut—un amour semblable à celui que -vous venez de peindre, avouez, madame, que -vous vous moqueriez un peu de moi.</p> - -<p>Et c’était vrai. M<sup>me</sup> de Gesvres ne pouvait pas -en convenir; elle n’en convenait jamais; mais -c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui se trouvait -nativement en elle et qui se trouvait fort -à son insu le côté supérieur de son genre d’esprit; -l’<ins id="cor_3" title="instint">instinct</ins> du ridicule, prodigieusement développé -chez toutes les femmes du monde -comme elle; tout l’eût fait cruellement accueillir -un amour comme celui dont elle avait bâti -la théorie. S’il y avait des Desdemona au -<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span> -dix-neuvième siècle, n’auraient-elles pas la moquerie -parisienne pour se défendre d’Othello? Mon -Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste! -On disait qu’elle avait un jour voulu connaître -ce que devait être la passion d’un artiste, d’un -de ces hommes dont l’âme est profonde, et qui -ont un rayon de feu sur le front et la barbe en -pointe. Si les mauvaises langues disaient vrai, -sans doute elle avait mis toutes ses avances sur -le compte de cette grande chose toute moderne, -inventée pour sauver de l’hypocrite honte de -bien des chutes, le magnétisme du regard. -Avait-elle joué pendant quelques mois—tout -en se livrant—à la Lélia avec cet homme, mi-partie -de duperie et de charlatanisme, mais -dans lequel, comme dans tous les autres artistes -ses confrères, la duperie ne manquait pas de -dominer? M. de Maulévrier ne pouvait pas -continuer un pareil rôle près de M<sup>me</sup> de Gesvres. -L’eût-il pu, il n’aurait pas, aux yeux de cette -femme qui avait trempé ses lèvres à toutes les -coupes, et qui les en avait retirées purifiées par -un dégoût sublime, échappé au ridicule qui -l’attendait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_55"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_055.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>V<br /> -L’AVEU</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoique</span> M. de Maulévrier n’acceptât -pas le programme de M<sup>me</sup> de -Gesvres sur la manière dont elle -prétendait être aimée, il sentait -pourtant, à de certains frémissements qui passaient -en lui près de cette femme, et au poids -de préoccupations qui le suivaient quand il -n’y était plus, qu’il aurait pu remplir quelques -conditions de ce terrible programme, l’utopie -des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant -plus à l’amour dans les hommes que les -désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier -croyait à la grandeur de son amour par la grandeur -de ses impatiences. Seulement, ce soi-disant -amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni -désespoir, ni tous les mouvements des âmes -jeunes et tendres. C’était un amour d’homme -<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span> -de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme -du monde qui a beaucoup vu, beaucoup senti, -et qui s’est aussi beaucoup moqué. C’était un -amour qui ne jetait pas la vie hors du droit -commun, et qui n’en était pas moins très réel, -très impérieux, et pouvait devenir très amer.</p> - -<p>Or, un pareil amour se prenant à une femme -comme la marquise de Gesvres, âme sauvée par -la froideur des sens et la mobilité de l’esprit de -l’éclat funeste des passions, un pareil amour -avait bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, -malgré sa fatuité, M. de Maulévrier ne s’illusionnait -pas. Tous les jours il faisait des découvertes -dans le caractère de la marquise, et -ces découvertes l’accablaient. Ce qui le soutenait, -c’est qu’elle était ennuyée, et que l’ennui -est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir -de l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui -n’avait pas comme lui de ces ardents désirs -qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui -l’esprit qui juge et qui trouve je ne sais quelle -affectation secrète dans l’expression de tous les -sentiments un peu vifs. Il était donc presque -impossible d’agir sur cette tête trop saine pour -ne pas être rebelle à l’enthousiasme, et certainement -il aurait désespéré d’un tel résultat si -ce qui se brise le dernier chez un homme, la -vanité, ne l’avait pas induit à persévérer.</p> - -<p>Ce qu’il savait de la marquise fut la cause -du silence qu’il continua longtemps encore de -<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span> -garder sur les sentiments qu’il avait pour elle. -Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes -les époques de sa vie, avait vu la terre à ses -genoux, rester debout serait d’un effet favorable -et paraîtrait du moins distingué. Sachant -combien la contradiction exaspère les natures -féminines, il alla quelquefois jusqu’à nier à la -fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté -ne rencontrait pas plus d’indifférents que de -rivales, qu’il pût jamais l’aimer d’amour. Elle, -à qui l’on n’avait jamais dit de telles impertinences, -n’y croyait pas et lui soutenait, au -contraire, qu’il était déjà amoureux d’elle aux -trois quarts. Alors il s’engageait entre eux de -ces débats, gracieux et légers dans la forme, -qui plaisaient à l’un et à l’autre parce qu’ils -appartenaient l’un et l’autre à une société où -la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de -plus sérieux dans les sentiments et dans la -pensée.</p> - -<p>Mais ce manège, sur le succès duquel M. de -Maulévrier avait trop compté, et qui aurait -réussi avec la plupart des femmes que le monde -traite en souveraines, échoua contre M<sup>me</sup> de -Gesvres. Échoua-t-il contre son indolence ou -contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces déclarations -mensongères et peu aimables que lui -jetait incessamment Maulévrier? On ne sait, -mais toujours est-il qu’elle le laissa fort tranquillement -se fatiguer des petites faussetés qu’il -<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span> -avait d’abord cru habiles. D’honneur, elle aurait -mérité de porter dans ses armes la devise -des Ravenswood. Elle <i>attendit</i> le moment de la -revanche avec une patience orgueilleuse, et il -ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre Maulévrier -se sentait pris par la famine, faute de demander -ce que peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, -après avoir caracolé, pour l’honneur des armes, -sur les limites d’une galanterie que sa vanité -d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse -esclave ne devait pas franchir d’un bond, -il s’attacha enfin au courageux parti de sortir -d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette -damnée marquise, aurait pu durer sans profit -jusqu’à la consommation des siècles. Il saisit -l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans -leurs longs tête-à-tête sur la même causeuse, -pour lui dire très positivement ce qu’elle n’aurait -peut-être pas voulu comprendre s’il s’en -fût tenu à la lettre morte des cajoleries innocentes. -Comme, depuis quelques jours, Bérangère, -très contente au fond du trouble qu’elle -causait à un homme de l’aplomb de M. de -Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt -qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, -des relations qui pourraient plus tard passionner -sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à oublier -ses idées un peu sultanesques sur les -femmes, et à parler avec beaucoup de facilité -et d’entraînement un langage bien plus -<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span> -suppliant qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis -longtemps et stimulé ce soir-là par tout ce que -la supériorité en coquetterie de M<sup>me</sup> de Gesvres -put inventer de plus décevant et de plus traître, -le désir enflamma et acéra sa parole. Il fut pressant -et éloquent. Avec la joie qu’inspirait à -M<sup>me</sup> de Gesvres cette volte-face de langage, une -autre qu’elle eût trahi ce qu’elle éprouvait. -Mais elle, chez qui les sens demeuraient toujours -harmonieusement et imperturbablement -tranquilles, écouta avec une grâce très peu -émue la rhétorique de Maulévrier, comme si -c’eût été un conte arabe.</p> - -<p>Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou -son mouchoir brodé. Quand il eut fini sa -tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste -de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant -de trois quarts vers M. de Maulévrier, -dont les lèvres touchaient presque cette belle -épaule, brisée autrefois par la colère d’un -homme:</p> - -<p>—Ah! vous m’aimez?—fit-elle.—Mais -ma pauvre amie, M<sup>me</sup> d’Anglure, que deviendrait-elle -si elle savait cela?</p> - -<p>Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. -Ce simple mot fit reculer de six pouces -au moins les lèvres qui allaient se poser sur la -belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom -de M<sup>me</sup> d’Anglure, de cette femme aimée si -longtemps et qui, depuis quelques jours, -<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span> -n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que -si elle n’eût jamais existé, lui causa un douloureux -étonnement. Pour être un homme et un -homme amoureux, on n’est pas un monstre, et -le premier mouvement de Maulévrier fut fort -bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être. -N’était-ce pas de surmonter une impression de -nature à affaiblir l’effet de l’aveu qu’il venait -de risquer? Il n’y avait point à reculer. Il est -des moments dans la vie où, pour baiser le bas -d’une jupe, on passerait sur le corps des femmes -qu’on adorait hier avec le plus d’idolâtrie. Maulévrier -marcha donc hardiment dans le sens de -la pente qui l’entraînait. Il jura à M<sup>me</sup> de Gesvres -qu’il n’aimait plus M<sup>me</sup> d’Anglure; et c’était -vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans -se soucier de l’inconséquence de ce second serment -après le premier, c’est qu’il ne l’avait jamais -aimée, c’est que les circonstances avaient -fait seules une liaison qu’il eût rompue cent -fois sans l’affection dévouée de M<sup>me</sup> d’Anglure, -et que, malgré cette affection dont il avait été -reconnaissant, M<sup>me</sup> d’Anglure l’avait toujours -épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et -effroyable. Mais, hélas! c’était un homme d’esprit -qui parlait à une femme spirituelle d’une -liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; -mais c’était un homme amoureux qui -parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de plus -dépravant que la femme qu’on aime? Du reste, -<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span> -en insultant si menteusement son passé, M. de -Maulévrier ne fut pas le seul coupable. M<sup>me</sup> de -Gesvres le poussa à cela avec une adresse et -une volupté infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable -pitié en parlant de cette pauvre petite -M<sup>me</sup> d’Anglure, qui était bien la meilleure -des créatures humaines, mais qui ne devait pas -être fort amusante dans l’intimité. Elle entraîna -Maulévrier à lui fournir des détails qui pussent -justifier cette opinion. Séduit par les câlineries -soudaines de la voix qui le questionnait, Maulévrier -n’eut pas honte de soulever les voiles -qui devraient toujours rester baissés quand on -n’aime plus, par respect pour ce qu’on aima. -Il se rapprocha de la belle épaule que, dans -l’électricité de ces confidences, il sentit frémir -plus d’une fois contre la sienne. Ce fut de la -part de cet homme, enivré du contact de celle -à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour -éteint, une complète apostasie. Elle savourait, -en souriant suavement, tous les reniements -qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous ses -souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât -dessus, et pour qu’il s’en vantât après -comme ce matelot dans <i>Candide</i>, qui se vante -fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix -au Japon. Elle éprouvait la plus délicieuse -sensation que pût éprouver une femme, et surtout -une femme comme elle. Elle se moquait -gaiement, finement, mais implacablement, avec -<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span> -un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait -aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère -amie, qu’on allait délaisser pour elle. En vérité, -ce lui fut une charmante soirée; aussi se -laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec -tout l’abandon de l’amour.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_63"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_063.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>VI<br /> -LES DERNIÈRES COQUETTERIES</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-a.jpg" alt="A" width="102" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">A</span> dater de ce moment, si ce fut une -méprise, elle fut complète. M. de -Maulévrier crut être aimé de -M<sup>me</sup> de Gesvres, et dès lors il se -mit à agir avec l’assurance qu’une telle persuasion -doit donner. Seulement, à tout ce qu’il -inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait -de tendre, la railleuse marquise répondait -en agitant ses belles boucles brunes sur ses -joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus -positive, et en lui rappelant le langage qu’il -avait parlé pendant si longtemps. Elle aussi, -comme on voit, avait changé le sien. Elle faisait -expier ainsi à M. de Maulévrier tous les -petits mensonges qu’il s’était permis; mais, il -faut bien le dire, la pénitence n’allait pas plus -loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier -<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span> -pouvait très bien penser que c’était là une de ces -délicates comédies prolongées dans les intérêts -du dénoûment, comme en jouent souvent les -femmes expertes en bonheur; car, excepté cette -sourde oreille de haute chasteté, cette retenue -de robe montante seulement dans le langage, -tout ce qu’osait M. de Maulévrier dans les détails -du tête-à-tête ne rencontrait pas une résistance, -et Dieu sait si la contemplation était -dans les allures de son génie! Bérangère de -Gesvres était beaucoup trop marquise pour -avoir, au moindre transport de l’homme dont -elle avait, en résumé, accepté l’hommage, puisqu’elle -le recevait tous les soirs, de ces soulèvements -de pudeur effarouchée qu’ont les femmes -de mauvais ton qui se croient vertueuses, -de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait -presque pour des désirs. Elle n’avait point la -prétention d’être un ange, et cependant elle eût -mieux justifié, à certains égards, une telle prétention -que beaucoup de femmes, à la tournure -en fuseau, posées éternellement en vignettes -de poésies modernes, vaporeuses créatures qui -boivent quatorze verres de vin de Sauterne -après souper, et se vermillonnent quand les -doigts d’un homme ont pressé leur main à travers -un gant. Elle n’était point de cette race -d’êtres éthérés et d’une moralité si supérieure, -mais c’était une femme que l’horreur de tout -ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne -<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span> -voulait donc pas faire tort aux enivrantes séductions -de sa pose en se défendant contre les témérités -de la caresse. L’aristocratie de sa nature -avait l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. -Aussi son amant buvait-il à longs traits -dans la coupe d’opale de ses épaules la cruelle -ivresse des bonheurs non partagés,—un grand -délire qui finit par une grande angoisse,—tandis -que sous l’impression de tous les égarements -qu’elle faisait naître, là où les autres -femmes se livrent ou se refusent d’ordinaire, -elle restait toujours élégante, toujours convenable, -toujours marquise. C’était réellement un -abîme de glace, mais un abîme qui donnait le -vertige. Après cela, comment n’eût-elle pas -pardonné à ceux que le vertige entraînait?</p> - -<p>D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à -l’honneur de la pureté des femmes très belles, -souvent on les croit sous l’empire des émotions -les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que -la très immatérielle jouissance de la vue des -transports qu’elles excitent. M<sup>me</sup> de Gesvres -l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui -avait sur l’amour de ces idées qui avaient effrayé -Maulévrier dès l’abord, voulait-elle grandir l’amour -de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable -idéal devant lequel il s’était cabré, un -certain soir? Si bien éprise que soit une femme, -il n’en est point qui ne cherche à augmenter -par tous les moyens possibles la passion qu’elle -<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span> -a inspirée. C’est le machiavélisme des cœurs -les plus tendres. C’est aussi la seule explication -qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous -prétexte de vertu, dans des organisations si -bien combinées pour la défaite; résistance dont -la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, -si elles n’avaient appris de mesdames leurs -mères «que se donner, c’est diminuer l’amour».</p> - -<p>Cette vieille tradition, si bien justifiée par -l’expérience, cette inébranlable notion du catéchisme -des petites filles, semblait être la -limite que M<sup>me</sup> de Gesvres opposait à M. de -Maulévrier. L’orgueil de cette femme était donc -ici en défaut; cet orgueil titanique de la beauté -la plus célèbre de son temps et qui lui faisait -souvent dire, avec le plus somptueux de ses -regards, que les femmes qui valaient quelque -chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, -n’osait pas risquer les hasards de la plus grande -de toutes en l’accordant. Certes! ni son passé -ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle, -et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle -avait autorisé en ne le défendant pas, impossible -à M. de Maulévrier de penser tout bas ce -que disait tout haut le roi Henri III d’une des -princesses de la maison de Lorraine, qui lui -avait assez impertinemment résisté. Le mot de -l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur -de cette femme, mais pas ailleurs! C’est en -<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span> -vain que M. de Maulévrier se rappelait tout ce -qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même -sur le vif. Comme, en somme, les observations -d’un dandy ne sont pas fort nombreuses, -et ses lectures encore moins, il ne -trouvait rien dans le rare trésor de ses connaissances -qui pût lui expliquer l’étrange conduite -de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun, -il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires -de coquetterie, le refuge des hommes -quand ils ne comprennent plus rien au manège -des femmes. Et encore, se disait-il,—car -il s’était mis à raisonner depuis peu,—de -la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis <i>des autres</i>, -de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, -et, si c’est de l’amour,—ajoutait-il, -enchanté de sa découverte,—pourquoi pas -toutes les conséquences de l’amour? A tout -prendre, c’était là un raisonnement assez juste; -seulement, il était aussi stupide pour le cas présent -que le fameux <i lang="en" xml:lang="en">to be or not to be</i> de l’écolâtre -de Shakespeare, car la logique ne pouvait -pas plus expliquer M<sup>me</sup> de Gesvres qu’elle -n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau -d’Hamlet, et ce monde-ci et l’autre monde,—s’il -en faut absolument deux. Je l’ai dit plus -haut, M<sup>me</sup> de Gesvres, quoique femme, avait -un bon sens rare chez les hommes, et que sa -vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand -il s’agissait de sentiments ou de sensations, le -<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span> -bon sens se voilait tout à coup, la queue du -serpent menait la tête, et cette femme, d’un -coup d’œil si étendu et d’un discernement si -sûr, devenait l’inconséquence en personne. Ce -n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent -qui nichent des essaims de caprices dans -les plis de leurs jupes; elle les secouait, les caprices -pleuvaient. Elle accordait ceci ou refusait -cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui -lui ressemblent le savent-elles? Dieu lui-même, -au jour de sa justice, n’aura pas le courage de -leur demander compte du bien ou du mal -qu’elles auront fait.</p> - -<p>Du reste, quand elle accordait le plus, jamais -un aveu, jamais un mot d’abandon ou de tendresse -ne tombait de ces lèvres charmantes qui -n’étaient pas inaccessibles.</p> - -<p>Elle avait pour système de ne point faire de -réponse aux questions dont l’amour a soif.</p> - -<p>Elle conservait et savait varier à l’infini les -gentillesses de sa moquerie du premier jour, -quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait presque -d’une aussi folle manière qu’elle avait envie -d’être aimée. Hélas! il se payait comme il pouvait -de ses abaissements, en enlaçant ses bras -avides autour de ces genoux qui restaient strictement -unis, autour de ces flancs immobiles, -comme autour de l’autel d’airain de quelque -divinité inexorable.</p> - -<p>Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle -<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span> -et frémissant, à ses pieds, avec ce regard attentif -(son regard vrai et son plus beau) qu’elle -avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de -quelque chose, et elle restait longtemps ainsi, -souriante comme la Grâce, silencieuse comme -l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.</p> - -<p>Elle avait cette beauté qui passionne (et -étonne un peu dans les femmes) d’un secret -admirablement gardé, tout cela accompagné de -ces familiarités adorables dont les femmes bien -nées ont seules la mesure, et qui retiendraient -un homme à leurs pieds, en dépit des plus implacables -rigueurs.</p> - -<p>Les hommes les plus positifs eux-mêmes se -laissent prendre à ces riens charmants, dont on -enveloppe mielleusement toutes les froideurs et -tous les refus. M. de Maulévrier en était éternellement -victime. Elle lui aurait fait trouver -bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait -aimer les soufflets.</p> - -<p>Cet homme appelé fat par les femmes, ce -fier Sicambre de salon, ployait la tête, mais ce -n’était pas, comme le barbare, sous une colombe -descendant du ciel: M<sup>me</sup> de Gesvres ne -méritait point une si douce image. Elle allait -parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.</p> - -<p>C’étaient des négations si positives, si peu -justifiées; c’étaient des refus si nets, qu’il fallait -être ensorcelé de cette femme pour retourner -<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span> -briser ses questions aux mêmes réponses. -Sûre de la grâce qu’elle déployait dans la forme -quand elle disait une maussaderie dans le fond, -elle avait une manière inattendue, originale, -de vous donner son coup de poignard, et on lui -pardonnait l’assassinat. Je n’en citerai qu’un -exemple:</p> - -<p>C’était, dans le cours de cette histoire, un -des derniers soirs où elle employa avec M. de -Maulévrier les fascinations de cette coquetterie -fabuleuse qui allait expirer pour faire place à -ce que le monde lui avait laissé de noble et de -bon; ils étaient à leur place habituelle, sur -cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette -causeuse, hélas! complice de bien des rapprochements -dangereux.</p> - -<p>M. de Maulévrier avait glissé son bras autour -de ce divin corsage, qui contrastait par sa puissance -avec les élégances un peu étiolées de -notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou -de guêpe, d’une insaisissable volupté. Il rabâchait, -Maulévrier, mais l’amour est un rabâchage, -et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux -redites; il était ardent et suppliant comme peut-être -il ne l’avait jamais été.</p> - -<p>Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, -comme une enfant ou comme une chatte elle -s’empara, par un mouvement plein d’insouciance -et de taquinerie, d’un petit portefeuille -d’ivoire sculpté que Maulévrier portait toujours -<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span> -et dont elle avait senti, à travers le vêtement, -les pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était -un ravissant bijou que ce portefeuille. Il avait -été donné à M. de Maulévrier par M<sup>me</sup> d’Anglure, -mélancolique souvenir de l’amour absent -et fidèle! Elle l’ouvrit, et, après en avoir -tourné curieusement les feuilles blanches encore -et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire -des billets du matin à peine lisibles) traça dans -sa main et les coudes en l’air, avec une netteté -et une fermeté admirables, de la pointe du léger -crayon que les suppliantes caresses de -M. de Maulévrier ne firent point trembler, le -mot <i>jamais</i>, qu’elle lui montra avec une malice -triomphante.</p> - -<p>A la réponse, n’est-il pas facile de deviner -ce que cet enragé de Maulévrier demandait?</p> - -<p>Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà -dit, et il n’y avait pas cru, amoureux et fat -tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! -toutes le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... -ne le disent plus.</p> - -<p>Seulement, nulle d’elles peut-être, comme -la marquise, n’eût songé à l’écrire, ce mot, -dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela -d’une main aussi libre et aussi sûre que si elle -avait écrit le temps qu’il faisait à Paris à son -mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de -Russie.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_72"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_072.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>VII<br /> -L’INTIMITÉ</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Cependant</span> les choses ne pouvaient -pas durer ainsi plus longtemps. -L’amour, si grand qu’il -soit, ne change pas les habitudes -de toute la vie, du moins à Paris.</p> - -<p>M. de Maulévrier était un homme du monde, -et l’homme du monde se révoltait un peu quand -l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes -avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier -s’éloignait de M<sup>me</sup> de Gesvres.</p> - -<p>Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe, -quoiqu’il l’accompagnât si fréquemment dans -ses promenades du matin que l’on commençait -à parler, parmi les oisifs du bois de Boulogne, -de la lune de miel de cette liaison, il y -avait pourtant des moments où il fallait quitter -cette grande charmeresse qui le lanternait avec -<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span> -ces réserves qu’elle avait l’art et la puissance -de lui faire subir.</p> - -<p>Dans ces moments-là, comme il se retrouvait -plus de calme et qu’il pouvait mieux se juger, -il convenait, avec une extrême bonne foi, que -sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait -pas un honneur immense, et alors il se -mettait à lui écrire des lettres pleines d’une -passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours -à ce vieux refrain de l’amour, à cette éternelle -question, ce <i>m’aimez-vous</i>? importun parfois, -que le scepticisme des cœurs ardents pose -encore, même quand on y a répondu.</p> - -<p>Ces lettres étaient réellement très catégoriques; -elles poussaient la marquise jusque dans -ses derniers retranchements. Il n’y avait plus -là de main ou de taille laissée sournoisement -pour gage du silence qu’on affectait, ou en expiation -du rire incrédule dont on arme sa physionomie, -traître rire si blessant pour les cœurs -bien épris!</p> - -<p>Tous ces moyens du <i>Traité du Prince</i> des -femmes n’étaient plus de mise contre des lettres -auxquelles il n’était vraiment pas possible de -répondre autrement que par un aveu. C’est -pour cela que M<sup>me</sup> de Gesvres n’y répondait -pas.</p> - -<p>M. de Maulévrier avait d’abord pensé que -cette répugnance à écrire, dont elle ne donnait -pas plus de motifs que de tout le reste, était de -<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span> -la haute prévoyance en usage chez beaucoup de -femmes,—car ces douces et pures colombes -ont parfois toute la prudence des serpents qui -ont le plus rampé,—mais il n’avait pu conserver -longtemps cette idée quand il avait entendu -si souvent M<sup>me</sup> de Gesvres, dans ses jours -de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son -salon le langage de la corruption la plus élégante -et la plus audacieuse; quand il l’avait vue -l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant -officiel aux yeux du monde, quoique, selon son -expérience, ce ne fût pas la peine de se compromettre -pour si peu.</p> - -<p>Mais, encore une fois, la terre est ronde, et -les femmes, comme la Fortune antique, ont, -si divines qu’elles soient, un pied sur cette -boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient -donc rester ainsi.</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine, -inspirer à un homme qui lui plaisait plus -que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir -un sentiment vrai et digne d’elle, M<sup>me</sup> de Gesvres -était arrivée avec triomphe au but qu’elle -s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être, cet -esprit altier qui avait tant discuté sa défaite, -elle l’avait fait descendre dans les neuf cercles -d’une coquetterie infernale; mais il était bien -temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective, -une échappée de ce paradis qu’après -tout un ange n’avait jamais gardé avec une épée -<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span> -flamboyante. D’un autre côté, comme il y a -toujours un peu de lâcheté dans les meilleurs -sentiments d’une femme, peut-être M<sup>me</sup> de Gesvres -avait-elle compris que jouer plus longtemps -au sphinx avec Maulévrier était risquer -imprudemment ce qu’elle appelait, avec une -hypocrisie mélancolique, sa <i>dernière conquête</i>. -Ainsi, vanité, compassion secrète, amour, ou -du moins le désir de l’amour, que M. de Maulévrier -lui avait fait retrouver dans l’abîme -d’ennui où elle se traînait, tout, jusqu’à la pluie -qui se mit à tomber,—et qui ne sait l’influence -de la pluie et du beau temps sur les résolutions -et la moralité des femmes?—tout lui fut une -loi d’abandonner une coquetterie qui avait -servi, sans nul doute, à cacher des sentiments -plus profonds.</p> - -<p>Un jour donc que, dans l’impossibilité de -sortir, elle n’avait pour toute ressource contre -l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde, -que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre, -et une broderie qui n’avançait pas beaucoup -dans ses mains hautaines, elle se mit à -tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux -coffret où elle les avait ensevelies, et -où étaient venues s’engloutir, dans du satin -rose et sans espérance, tant de lettres d’amour -depuis dix années: sépulcre parfumé dont le -temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre.</p> - -<p>Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent tout -<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span> -doucement à la confiance, car voici, quand elle les -eut lues, ce qu’elle écrivit:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>«Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, -et pourtant j’ai besoin et désir de vous voir. Je -suis froide, c’est la vérité; et pourtant vous me -faites éprouver une émotion inconnue lorsque vous -brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai -jamais été ainsi, même avec la personne que j’ai -le plus aimée... Il n’y a rien de véritablement intime -entre nous, dites-vous; et pourtant j’ai eu -tout de suite confiance en votre caractère, si ce -n’est dans votre affection que vous m’avez niée si -longtemps. Rappelez-vous tout ce que vous m’avez -dit; jugez si je puis avoir la foi qu’il faudrait -pour me faire devenir ce que... je ne suis pas -encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement -que vous le dites, ne vous repentez -pas de m’avoir ouvert votre cœur. La crainte de -vous voir trop souffrir pourrait seule l’emporter -sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je -vous serais reconnaissante de bannir de mon âme -la défiance qui fait ma réserve! Trompée, toujours -trompée, dupe sans cesse! jugeant toujours les autres -d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez -pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai -toujours gardé au fond de mon cœur les expressions -qui eussent pu faire croire à une exagération -que je redoutais plus que tout au monde. Adieu; -voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous -plaindrez pas ce soir comme hier de ma réserve. -Venez, venez, je vous attends.</p> - -<p class="rsign">«<span class="smcap">Bérangère</span>»</p> - -</div> - -<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span> -En somme, ce billet était digne de la main qui -l’avait tracé. Soit instinct, soit calcul, M<sup>me</sup> de -Gesvres avait exactement mesuré la dose d’espoir -qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que, -fatigué d’une résistance sans terme, il ne s’en -allât pas visiter Florence ou Naples, seule manière -de se suicider que les gens de bas étage -n’aient pas prise encore aux gens comme il -faut! De tels billets, envoyés aux époques critiques -d’un amour qu’on redoute de voir expirer, -sont de l’élixir de longue vie; c’est du lait -d’ânesse pour la phtisie du cœur. Sans doute, -ce billet avait toute la séduction du mensonge: -mais il était vrai cependant comme s’il n’eût -pas dû séduire, vrai comme peut l’être la pensée -d’une femme, dont les vérités les plus -claires ne peuvent jamais avoir, comme l’on -sait, une limpidité parfaite.</p> - -<p>Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et -qu’importe le mot si l’on a la chose! M<sup>me</sup> de -Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait -à M. de Maulévrier, et que jamais la personne -qu’elle avait le plus aimée ne lui avait -fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle, -lui qu’elle n’aimait pas!</p> - -<p>Certes! un tel aveu était de nature à faire -rayonner dans toutes les splendeurs de l’orgueil -cette queue de paon que traîne après soi l’amour -de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour -le plus cygne de candeur et de pureté, au bord -<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span> -des lacs les plus solitaires. Jamais M. de Maulévrier -ne s’était aperçu de cette émotion, que -la froideur naturelle à la marquise dominait -très bien, aveuglé qu’il était lui-même par la -sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce -qui devait l’être moins, c’était cette défiance -dont elle le priait, avec une tristesse pour la -première fois si tendre, de l’affranchir, et qu’avec -l’inébranlable conscience d’une beauté pareille -à la sienne, l’expérience du cœur et la -sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas conserver.</p> - -<p>Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de -défiance et à qui elle avait fait connaître ce -sentiment jaloux et cruel en glissant toujours -dans ses mains au moment où il croyait la saisir, -M. de Maulévrier n’eut pas d’abord, après -cette lettre, la joie qu’il aurait dû naturellement -éprouver.</p> - -<p>Comme, à force de prestiges, elle lui avait -faussé le regard, il vit là une coquetterie de -plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur -profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder -avec lui une simplicité affectueuse qu’il ne -lui connaissait pas encore. Ce fut une transformation -pleine de merveilles que le changement -qui s’opéra tout à coup dans M<sup>me</sup> de -Gesvres.</p> - -<p>Le duel qui avait duré si longtemps entre -elle et l’homme qu’elle avait toujours battu, il -<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span> -est vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt -à recommencer la bataille, ce grand duel que -les lois du monde font de l’amour, cessa enfin. -Où ils avaient lutté, ils se reposèrent.</p> - -<p>Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier, -la voyant si désarmée, put croire qu’elle -était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment -de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur -cette phase d’une liaison qu’à l’origine de pareilles -idées, de pareils sentiments avaient malheureusement -compliquée; ils vécurent à côté -de leurs habitudes.</p> - -<p>Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements. -Ce fut de l’intimité rare, grave, -profonde, où les esprits s’intéressaient l’un par -l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à -se toucher; de l’intimité qui devrait suffire à la -vie d’êtres distingués et intelligents, si la vie -n’avait de ces soifs folles qu’une telle intimité -n’étanche pas.</p> - -<p>«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle -qui voudrait si bien y croire,—se disait M. de -Maulévrier,—et je touche au bonheur suprême.» -Et plein d’espérance depuis la lettre -qui avait daté le changement de langage et de -façons dans M<sup>me</sup> de Gesvres, il cherchait, par -tous les moyens qui sont à la disposition d’un -homme spirituel amoureux, à la convaincre de -son amour. Malheureusement, au dix-neuvième -siècle, ces moyens ne sont pas en grand nombre. -<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span> -Les dévouements y deviennent de plus en plus -impossibles.</p> - -<p>Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la -facilité qu’ils avaient de se voir et le peu de -dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne leur -restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que -les expressions de l’amour même, et ces soins -incessants, ce culte extérieur dont on entoure -l’objet préféré.</p> - -<p>Maulévrier prodiguait tout cela, mais à -moins qu’il ne se jetât vivant sous les roues du -coupé de la marquise, pour lui donner la preuve -qu’il lui fallait de son amour, franchement, il -ne pouvait pas davantage.</p> - -<p>Et M<sup>me</sup> de Gesvres finit par le comprendre, -ou, du moins, par montrer à M. de Maulévrier -qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être -aimée, ou le désir de rendre leur intimité plus -profonde en comblant les vœux d’un homme -qui méritait bien tout ce qu’une femme comme -elle avait donné à d’autres qui ne le valaient -pas, fut-ce tout cela qui la poussa à être juste -envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses -protestations brûlantes, comme elle le fit un -soir, avec un naturel qui pouvait paraître bien -grave pour laisser tomber une chose si charmante:</p> - -<p>—Je ne doute <i>plus</i> de votre amour, Raimbaud; -maintenant, je vous crois.</p> - -<p>M. de Maulévrier a avoué depuis qu’elle -<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span> -l’avait tant accoutumé à son désolant scepticisme -qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un -tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps -promenés sur le balcon qui dominait le jardin -de l’hôtel habité par elle. Il faisait le plus sentimental -clair de lune; mais ils n’étaient pas -gens à regarder le ciel, comme dans <i>Corinne</i>: -c’était là le moindre souci de leurs pensées. Ils -étaient rentrés dans le boudoir jonquille, et s’étaient -assis près de la porte du balcon laissée -ouverte, par laquelle arrivaient, dans ce nid -tiède et ambré d’une femme élégante, les bouffées -pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles. -On entendait le bruit des voitures qui -gagnaient le boulevard de ce côté, et qui, dans -l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien -les grands murmures d’une mer agitée. Mais -ni la nuit, ni les parfums du dehors, ni ces -bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y -ait dans la nature, rien de tout cela n’influait -sur les dispositions de ces deux enfants -d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes -vieillies au sein d’une société positive et spirituelle, -et n’ayant jamais vécu que sous des plafonds.</p> - -<p>—Oui, je vous crois,—reprit-elle.—Soyez -heureux, si vous le pouvez, d’un pareil -aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je -n’éprouve point à croire que vous m’aimez réellement -le bonheur sur lequel j’avais compté. -<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span> -Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à -toutes ces petites faussetés que nous avons -mises d’abord entre nous. Je vous le répète, -je suis sûre maintenant que vous m’aimez, -Raimbaud; votre amour me touche; mais j’en -suis plus touchée qu’heureuse, et, vous voyez -si je suis franche, je m’en plains à vous.</p> - -<p>Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au -fond du cœur de cette femme sur le point de -se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence -d’une âme vive, et le bonheur fier qui -commençait à lui soulever le cœur ne fit que -s’accroître en l’écoutant. La confiance de -l’homme aimé l’égara, et il répondit, comme -un dieu qui peut donner le ciel et la terre, la -plus épouvantable fatuité.</p> - -<p>—Ah!—dit-il—ne vous plaignez pas, -Bérangère! Puisque vous croyez à mon amour, -toutes les félicités sont possibles. Dès demain, -sur ce cœur que vous ne repoussez plus, vous -serez vengée de l’attente de ce bonheur qui -vous semble tarder aujourd’hui!</p> - -<p>—Que vous êtes bien un homme,—fit-elle, -en haussant ses splendides épaules avec -un mépris de reine offensée,—et que vous -voilà bien tous, orgueilleux et grossiers, même -les meilleurs! Vous croyez donc qu’il est -quelque chose qui puisse remplacer pour une -femme le bonheur qu’elle n’a pas trouvé dans -la foi même en votre amour?</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span> -L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai, -que M. de Maulévrier, tout homme du monde -qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus petite -des impertinences dont il eût régalé, très certainement, -toute autre femme qui, dans un -pareil moment, se fût avisée de prendre les airs -dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à -l’approche d’une créature inférieure.</p> - -<p>Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son -silence?</p> - -<p>—Raimbaud,—dit-elle, en lui tendant la -main avec cette grâce incomparable qui lui -subjuguait tous les cœurs,—il faut que je -vous fasse une prière. Vous êtes venu chez moi -par curiosité; vous y êtes resté par attrait; l’attrait -est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est -bien; mais qui sait la fin des affections les plus -vives? M<sup>me</sup> de Vicq, que vous connaissez, ne -voit plus du tout M. de Loménie, et l’on dit -qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il -arrive de nous, Raimbaud, vous sentez-vous -le courage de me promettre que nous ne nous -brouillerons jamais?</p> - -<p>C’était mâle et simple tout ensemble; c’était -de l’estime exprimée en dehors de toutes les -illusions de l’amour.</p> - -<p>Une si noble prière fut un coup de lumière -pour M. de Maulévrier. Il comprit tout ce que -cette femme, sous des frivolités apparentes, -cachait de solide et de bon; il comprit surtout -<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span> -ce qu’il y avait de flatteur pour lui dans une -telle prière.</p> - -<p>Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué -avec ces hommes qu’elle avait aimés quelques -jours, devait lui donner le plus grand plaisir -d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé -en lui demandant de rendre éternelles, au nom -d’un sentiment plus haut placé que l’amour -même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme -l’amour, les relations que l’amour avait créées -entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout ce -qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers -serments de lui rester à jamais fidèle pour le -temps où il ne l’aimerait plus.</p> - -<p>—Eh bien! puisque c’est chose convenue,—dit-elle -en respirant longuement, comme si -elle eût été débarrassée d’un poids terrible,—je -puis à présent tout vous dire. Mon pauvre -Raimbaud, je ne vous aime pas.</p> - -<p>Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner, -puis elle le blessait.</p> - -<p>M. de Maulévrier devint pâle encore plus de -colère que de douleur, car le malheur des gens -d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à -propos de tout, et les commencements de la -liaison de M. de Maulévrier avec M<sup>me</sup> de -Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là.</p> - -<p>Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre.</p> - -<p>—Pas de colère, Raimbaud,—continua-t-elle,—ce -<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span> -serait vainement m’insulter. Ce -que je viens de vous demander à l’instant -même, ce que vous m’avez promis, vous permettent-ils -de me mal juger? Toutes mes coquetteries -avec vous sont mortes et enterrées; -hélas! je sens que ma dernière illusion s’en va -aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je l’avais -désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous -le dis: en quoi suis-je coupable? Ah! je suis -plus malheureuse que vous!</p> - -<p>Écoutez-moi,—ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente -d’une femme qui sait qu’on adoucit les -douleurs de l’amour le plus vrai en parlant à nos -vanités immortelles,—je ne puis pas vous aimer, -vous, et vous êtes cependant l’homme qui -m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait plu davantage. -Vous êtes l’esprit le plus distingué que -j’aie jamais rencontré, et, sous les manières -les plus séduisantes, le caractère le plus noble -et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud, -pour moi et pour les autres; mais voici ce que -vous n’êtes que pour moi. De tous les hommes -que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné -le plus de ces émotions auxquelles ma froideur -est rebelle, et vous êtes le seul à qui j’ai fait jamais -un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le -tête-à-tête de qui je ne me suis jamais ennuyée. -Vous êtes le seul à qui j’ai dit: «Nos vies se -sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous -tous les deux à ne les séparer jamais.» -<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span> -Enfin, vous êtes le seul encore à l’amour duquel, -avec mon expérience des hommes, je -me serais livrée sans peur et sans fausse honte, -tant les défiances que j’ai eues longtemps -vous avez su les surmonter et les vaincre. -Voilà, Raimbaud, ce que vous m’êtes, et pourtant -tout cela n’est pas de l’amour. Je sens toujours -en moi le calme effroyable dont j’espérais -que vous me feriez sortir. Je voudrais vous être -asservie, et je ne le suis pas. Les sacrifices que -je vous ferais, je ne vous les ferais que comme -à un ami qu’on estime, sans entraînement, sans -ivresse. Il y a des soirs où vous me plaisez -extrêmement dans la causerie; mais à quoi -plaisez-vous en moi? C’est à mon esprit; et je -ne sens pas, comme quand on aime, le contrecoup -de ce plaisir me troubler le cœur. Vous -n’êtes pas pour moi l’intérêt passionné que -j’attendais et dans lequel je voulais perdre l’ennui -terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,—et -des hommes que vous auriez raison de mépriser, -Raimbaud,—je ne puis me méprendre à -ce qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en -êtes digne, et moi, qui le reconnais, je n’en -saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami, -pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus -rien en moi de vivant, d’ardent et de jeune. -Tout est consommé, tout est fini; je m’agite -encore, je me monte la tête, mais c’est inutile. -Je retombe dans l’horrible sensation de mon -<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span> -néant. Vous qui m’aimez, votre position vaut -mieux que la mienne; je suis plus à plaindre -que vous!</p> - -<p>Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant -ces paroles désespérées, qui tuèrent la -colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent -tout à coup sur le compte de celle qui venait -de les prononcer. Ivre de pitié à son tour, il -crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit à -genoux devant elle, écartant les mains du front -qu’elles couvraient. Mais elle ne pleurait pas. -Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils tombèrent -sombres dans ceux de son amant, -avec ce vague sourire des douleurs profondes -et surmontées.</p> - -<p>—Levez-vous,—fit-elle, avant qu’il pût -exprimer un des mille sentiments qui l’agitaient;—j’entends -Laurette.—Et Laurette, -qui ouvrait effectivement la première porte du -boudoir, parut sur le seuil de la seconde et -annonça M<sup>me</sup> d’Anglure.</p> - -<p>Ce nom leur causa un tressaillement à tous -les deux.</p> - -<p>M<sup>me</sup> d’Anglure, revenue si brusquement de -la campagne, où elle était pour longtemps encore, -et apparaissant tout à coup, à une pareille -heure, chez la femme qui avait pris son -amant et chez qui elle allait le rencontrer... -c’était étrange.</p> - -<p>—Faites entrer,—dit la marquise avec sa -<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span> -grâce nonchalante et comme s’il s’était agi d’un -de ses habitués les plus fidèles.</p> - -<p>Et la comtesse d’Anglure entra.</p> - - -<p class="sep3 cent cs8 esp">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_088.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_89"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_089.jpg" alt="" /> -</div> - -<h3><i>DEUXIÈME PARTIE</i></h3> - -<hr class="hr5" /> - -<h4>I<br /> -LA COMTESSE D’ANGLURE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Caroline</span> de Vaux-Cernay, comtesse -d’Anglure par mariage, était -une des plus jeunes et des plus -riches maîtresses de maison qu’il -y eût alors dans la haute société de Paris. Élevée -en province, au fond de la Picardie, par -une vieille tante qui l’avait mariée au comte -d’Anglure avant qu’elle eût atteint sa seizième -année, elle avait consolé la bonne compagnie -de la grande éclipse de M<sup>me</sup> de Gesvres en -ouvrant son salon presque à la même heure où -la marquise fermait le sien. On trouva chez la -<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span> -comtesse d’Anglure la même élégance, le même -goût et à peu près le même monde que chez -M<sup>me</sup> de Gesvres; seulement, celle qui faisait -les honneurs de ce salon ne ressemblait en -rien à Bérangère. Elle n’en avait ni la beauté -mate et arrêtée, ni la coquetterie toujours sous -les armes, ni cette parole brillante et hardie -qui faisait croire, bien à tort, que la marquise -était méchante, à tous les poltrons qui ont peur -des esprits, mais qui donnait aux cerveaux -de ceux qui en ont l’excitation fécondante -sans laquelle on ne saurait causer avec plaisir -et avec entrain. Non, M<sup>me</sup> d’Anglure n’avait -rien de tout cela. Mais pour ceux qui prosternent -tout devant l’inexprimable magie de -la jeunesse, le changement consolait de la -perte, et l’on pouvait sans ingratitude stupide -se dispenser d’avoir des regrets.</p> - -<p>Que l’on se figure, en effet, tout ce que les -peintres ont jamais inventé de plus printanier -et de plus suave pour donner une idée de la -jeunesse, et l’on n’aura qu’une faible image de -ce qu’était Caroline d’Anglure quand elle arriva -à Paris. Toutes les femmes de seize ans -ont l’air jeune; mais ce qui attirait si vivement -en elle n’était point cette floraison fugitive, cet -entr’ouvrement mystérieux de rose blanche qui, -sous la force de la vie, déchire l’enveloppe de -son bouton, et qui s’épanouit au front de toutes -les virginités pubères; c’était quelque chose de -<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span> -plus fraîchement idéal encore, quelque chose de -supérieur à la beauté même, rayon impalpable -et divin qui se jouait autour de cette forme -déliée, mignonne et blanche, que le comte -d’Anglure avait prise un matin <i>dans sa mante</i>, -comme dit la chanson espagnole, et avait apportée, -comme une difficulté à vaincre, aux -plus habiles couturières de Paris. Rien, de fait, -ne dut être plus difficile que d’habiller Caroline. -La délicatesse inouïe de toute sa personne -alourdissait les plus légers tissus, comme la -lumière nacrée de son teint en éteignait les -couleurs. Jusqu’aux fleurs pesaient sur ce front -candide. Elle eût rappelé les filles d’Ossian, ces -belles rêveuses couchées, sans les faire plier, -sur des nuages, si une fraîcheur aussi exquise -que la sienne avait pu durer deux jours sans se -faner dans les brouillards.</p> - -<p>Ce genre de beauté parfaitement inconnu à -Paris, où les jeunes filles naissent flétries et -épuisent ces nombreuses nuances de jaune -qu’Haller seul put exprimer par dix-huit mots -distincts, en allemand, eut un succès fou: le -succès du rare et de l’étrange, le grand succès -chez les sociétés avancées qui sont arrivées au -bout de tous les ordres de sensations. Les -femmes qui eurent la douleur de le voir et de -le constater, sourirent en prévoyant combien -serait court un triomphe dû à des qualités plus -fragiles que la beauté même. A leurs yeux, -<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span> -sceptiques pour tout ce qui n’est pas leur miroir, -Caroline d’Anglure était à peine jolie: ce -n’était qu’une blonde bien blanche; mais toutes -les blondes ne le sont-elles pas? Comme les -artistes, qui, plus francs ou plus sensibles aux -effets de la couleur, étaient fanatiques de l’éclat -limpide et doux qu’épandait la fraîcheur pâle -de la comtesse, elles ne voyaient pas que tout -en cette adorable enfant s’arrêtait timidement -à la nuance, depuis le rose indécis de la bouche -jusqu’aux larges prunelles gris de perle de ses -beaux yeux, depuis les reflets bronzés de ses -cheveux tordus sur sa tête jusqu’aux gouttes -d’or fluide dans lesquelles l’extrémité de ses -longues paupières semblait avoir été trempée -par la main légère du caprice. S’imaginant sans -doute qu’il n’y a point de mois de mai aux -bougies, les imprudentes approchaient, sans -trembler, leurs épaules céruséennes des touffes -de lys irisées et diaphanes qui s’épanouissaient -au corsage de Caroline comme aux bords d’un -charmant vase antique, tout svelte et tout pur, -et elles ne manquaient jamais de se dire entre -elles, quand la comtesse arrivait quelque part:—«Ne -trouvez-vous pas que la <i>grande</i> fraîcheur -de M<sup>me</sup> d’Anglure se passe un peu?»</p> - -<p>Du reste, elles avaient décidé souverainement -qu’elle avait l’air bête, et vraiment la -pauvre Caroline, qui avait été élevée à la campagne, -ou plutôt qui n’avait pas été élevée du -<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span> -tout, ne pouvait guères mettre dans sa physionomie -de ces effrayants airs de tout comprendre -et de pouvoir tout exprimer qu’ont les femmes -de cet admirable siècle, si profondément intelligent. -Quand le comte d’Anglure l’épousa, elle -n’avait fait que lire son office de la Vierge et -cultiver des résédas; et quand il la conduisit -dans le monde, ce qu’elle y vit et y entendit -n’éveilla point en elle ces facultés dont les prodigieux -développements, chez les autres femmes, -menacent, si cela continue, de devenir un véritable -fléau. Elle n’eut aucune des affectations -modernes. Lamartine l’ennuyait sincèrement, -et sa loge était souvent vide les jours que Rubini -chantait. Elle se contentait d’être le je ne -sais quoi de joli, de rond, de gracieux et de -parfumé qu’est une femme qui reste femme,—la -seule chose que, dans leurs ambitions effrénées, -elles oublient de vouloir être maintenant.</p> - -<p>Mais si les excellentes amies de la comtesse -travaillèrent à lui faire une superbe réputation -de sottise et d’ignorance, il leur fallut toutefois -reconnaître que cette petite et insignifiante personne -n’était pourtant ni gauche ni timide, et -qu’elle faisait les honneurs de chez elle avec -aussi peu d’étonnement que si toute sa vie s’était -passée dans ce monde où elle arrivait. Cette -jeune fille d’hier avait l’aplomb du nom qu’elle -portait. Elle qui n’avait jamais vu que quelques -curés de campagne et quelques gentilshommes -<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span> -chasseurs, vieux et bruyants amis de sa tante, -M<sup>lle</sup> Thécla de Vaux-Cernay, elle avait les manières -simples, la voix, l’accent, la phrase brisée, -la politesse relevée et quelquefois familière -de la femme essentiellement comme il -faut, qualités morales de la noblesse de sang -et de race qui font se ressembler, malgré les -différences d’éducation, la femme la plus répandue -et celle qui n’a jamais quitté la tourelle -de son château de province. A peine Caroline -eut-elle fait faire ses robes chez Palmyre, -qu’elle eut l’air aussi comtesse que les femmes -chez qui elle allait au faubourg Saint-Germain. -On sentait soudainement, en voyant ces femmes -vieillies sur les parquets de ces salons et cette -petite mariée qui n’y avait jusque-là jamais -posé la pointe de son pied, qu’elles étaient -providentiellement écloses pour remplir le même -rôle social, et qu’elles étaient égales entre elles -par les traditions du berceau.</p> - -<p>Cela seul empêcha peut-être qu’elle ne succombât, -comme femme à la mode, sous la réputation -d’affreuse bêtise qu’on s’amusa à lui -tailler à facettes; car ce fut par ce mot cruel et -forcé qu’on traduisit la plus ineffablement charmante -absence d’esprit qui fut jamais. Cette -imprescriptible noblesse qu’elle avait dans l’accent -et dans la physionomie quand elle disait -de ces riens qui étaient, hélas! toute sa conversation -(l’<i>hélas</i>! était la charité ordinaire des -<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span> -femmes qui lui trouvaient la peau trop blanche), -cette noblesse originelle la sauvait de l’espèce -de ridicule qu’il y a en France, le pays, comme -l’on sait, le plus spirituel de la terre, à manquer -de tout ce que le monde a, et où les femmes, -surtout, se placent à une si grande hauteur -que, pour deux mots à leur dire sur leur -bonne grâce ou celle de leur robe, on est obligé -de subir une conversation si spirituelle, si <i>mille -fleurs d’Italie</i>, qu’une bonne migraine en est -toujours le résultat.</p> - -<p>Fut-ce le contraste, plein d’imprévu, qu’il y -avait entre cette enfant que l’instinct du monde -et son aristocratie naturelle empêchaient d’être -une Agnès, mais qui n’avait dans sa jolie tête -rien qui ressemblât à une pensée sur quoi que -ce soit, et les femmes distinguées qui en ont -sur tout une immensité; fut-ce ce contraste, -ou seulement l’alliciant parfum de la plus -exquise jeunesse en fleur, qui lui livra et lui -retint tous les hommages? Parmi ceux qui lui -furent offerts si elle voulut en agréer quelques-uns, -ce ne fut point son mari qui l’en empêcha. -Son mari, homme élégant, d’ailleurs, -l’avait moins épousée pour elle-même que pour -cimenter des relations qui existaient de fort -longue date entre les Vaux-Cernay et les d’Anglure; -il fut probablement décidé aussi par la -beauté de cette blanche personne qui promettait -à ses enfants un sang si pur. Et comment n’eût-il -<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span> -pas plongé sa lèvre avec un certain frémissement -dans l’écume légère et savoureuse de ce -sorbet virginal? Mais peut-être le trouva-t-il un -peu froid. C’était tout à fait un homme de son -temps que Raoul d’Anglure, de ce temps où la vie -anglaise, la vie des hommes entre eux, a succédé -à ces relations de tous les instants avec les -femmes qui donnaient aux hommes d’autrefois -cette grâce, hélas! perdue, et qui causait de si -grands désordres d’amour. Avec les habitudes -qu’on prend si vite dans le laisser-aller de nos -mœurs, il n’appartenait réellement pas à Caroline -de captiver un homme comme Raoul. Aussi, -peu de temps après son mariage, celui-ci donna-t-il -à sa femme une liberté qu’elle ne désirait -probablement pas. Il la suivit fort rarement dans -le monde. Il passait ses journées à courir à cheval -et à chasser; puis, quand il était bien fatigué, -il s’en allait clore ses soirées chez une ancienne -maîtresse plus âgée que lui, et sur le -canapé de laquelle il ne craignait pas de s’étaler -avec ses bottes et ses éperons. Là, il trouvait -toujours quelques amis, grands amateurs du <i>va -te promener, la honte!</i> et de l’intimité des hommes -qui se mettent au-dessus des apparences et qui -les jugent sans soigner la rédaction du jugement. -Rien ne vaut, à ce qu’il semble, cette -intimité que les délicats traitent de grossière, -mais qui n’astreint ni à la repartie ni à la grande -tenue, si gênantes pour l’égoïsme de nos jours. -<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span> -Cela est triste à dire, mais cela est. Le mariage -lui-même a toujours une certaine pruderie, un -certain guindé, ce certain vertugadin de satin -blanc qu’on appelle la chasteté; et toutes ces -maudites agrafes, si difficiles à faire sauter, -expliquent fort bien la préférence qu’on accorde, -et qu’accordait Raoul d’Anglure, à une vieille -maîtresse qui suce vos cigares pour les allumer -et devant qui on se permet tout sans qu’elle soit -choquée de rien, sur une ravissante jeune femme -épousée par inclination et digne de tout l’amour -des anges, si les hommes ressemblaient à ces -derniers un peu davantage.</p> - -<p>Quoi qu’il en soit, la comtesse d’Anglure ne -s’aperçut guères des négligences de son mari. -Elle l’avait épousé sans l’aimer, et la vie extérieure -de Paris l’empêcha de regretter la vie -intime qu’elle n’avait pas. En vain lui insinuait-on -quelquefois avec beaucoup d’art qu’elle ne -devait pas être heureuse, elle n’avait pas l’air -de comprendre. Elle restait de la plus gracieuse -stupidité. Rien n’altérait le blanc plumage de -cette peau de cygne que lustraient la santé et -la jeunesse, et qui avait les splendeurs bleuâtres -du plus pur émail. Nulles larmes ne rosaient—car -elles n’eussent pas osé les rougir—ces -paupières, si lentes à se mouvoir au-dessus de -ces beaux orbes d’un gris si tendre qu’ils semblaient -sourire en regardant. Aussi les observatrices -de salon chez qui elle allait prendre le -<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span> -thé disaient-elles qu’où l’esprit manquait, les -sentiments vifs ou profonds devaient nécessairement -manquer aussi. Bel axiome que M. de -Maulévrier fit mentir, car il advint que cette -petite poupée qui ne pensait pas, et qui, comme -la statue de Memnon, ne savait dire que bonjour -et bonsoir d’une voix harmonieuse, se prit -à aimer M. de Maulévrier avec une intrépide -naïveté. Dans ce cœur d’une virginité fabuleuse, -éclata tout à coup cette fleur d’un sentiment -vrai qui ne fleurit plus guères que tous -les cent ans, comme l’aloès, et qui fait moins -de bruit. Elle retint l’amour prêt à disparaître -de ce monde; elle abrita quelques jours encore -ce bel oiseau de paradis que bien des jeunes -filles passeront désormais inutilement leur vie -à attendre dans ce siècle, où, en fait d’amour, -le langage meurt avec l’idée, et où demain peut-être -les lettres de M<sup>lle</sup> de Lespinasse seront regardées -comme l’expression apocryphe d’un -sentiment antédiluvien.</p> - -<p>M. de Maulévrier arrivait alors on ne sait -d’où, après une absence de plusieurs années. -On connaît maintenant le marquis Raimbaud -de Maulévrier. Une singulière particularité de -sa biographie de cœur, c’est que jusqu’alors il -n’avait aimé que les femmes brunes. Les cheveux -<i>feuille morte</i> de M<sup>me</sup> d’Anglure le jetaient -toujours dans des rêveries qu’il se reprochait, -car il haïssait l’air rêveur. C’était, comme on -<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span> -l’a déjà vu, un oisif comme Raoul d’Anglure, -mais un oisif d’une aristocratie plus relevée -dans les habitudes de sa vie. Il préférait la société -des femmes à celle des hommes, auxquels -il adressait rarement la parole; il ne détestait -pas les esclavages de la toilette, et n’eût pas -prostitué sa bouche au narghilé même du sultan. -Parce qu’il n’aimait pas à courir toute la -journée, bride abattue, comme un jockey, on -l’accusait d’être un efféminé, et les amis de -Raoul l’appelaient en riant Sardanapale. Indépendant, -au milieu de Paris, comme le vent -dans les bruyères, et ne sentant pas l’affreux -besoin d’être riche, il pouvait, si cela lui plaisait, -s’engloutir tout vivant dans l’amour d’une -femme du monde, ce dévorant passe-temps, -pour un homme, qui eût anéanti l’âme de Bonaparte -lui-même s’il n’avait pas eu le bonheur -d’aimer une femme entretenue, à une époque -qui était un pêle-mêle social.</p> - -<p>Mais les misères du temps présent avaient -tué à la mamelle l’ambition de M. de Maulévrier, -et son orgueil était moins grand que sa -vanité. Aussi, à force de regarder ces cheveux -<i>feuille morte</i>, et ce cœur d’épaules qui donnait -une grâce si tombante à la robe de M<sup>me</sup> d’Anglure, -il se dévoua encore une fois à ce culte -terrible qu’il avait déjà pratiqué, l’adoration -d’une femme de naissance et de monde. Seulement, -empressons-nous de le dire, M<sup>me</sup> d’Anglure -<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span> -sut lui épargner toutes les aspérités auxquelles -il s’était déjà si rudement froissé. Elle -ne fit aucune des petites mines d’usage avant -d’accepter ce qui lui causait tant de plaisir. -C’est même de cette époque que la fatuité de -Maulévrier devint célèbre; Caroline en couva -et en développa le germe sous son amour. Elle -l’aima avec la virginité de son âme, avec toutes -les ignorances de son esprit. Elle l’aima sans -songer à autre chose qu’à lui donner le plus -grand bonheur possible, sans mesurer les conséquences -de la passion qui se saisissait de son -avenir, sans avoir le moindre souci de la fragilité -des beautés qu’elle lui prodiguait et dont -elle trouvait qu’il ne s’emparait jamais assez. -Elle qui, par la nature de sa beauté, était destinée -à passer si vite, elle n’eut pas peur des -dégâts affreux de la caresse, et elle s’exposa à -tous les dangers du bonheur. Que voulez-vous? -elle l’aimait comme une femme qui n’a pas -dans l’esprit la moindre portée, mais dont la -céleste niaiserie est le plus délicieux hasard que -Dieu puisse jeter dans la vie d’un homme -amoureux!</p> - -<p>M. de Maulévrier, qui, en fait d’amours de -salon, avait, comme il arrive toujours, avalé -considérablement de crème fouettée avec plus -ou moins de vanille, s’abreuva, pour la première -fois, de ce lait chaud, pur et substantiel, -d’un sentiment vrai. Il fit même comme les -<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span> -chats gourmands, qui fourrent jusqu’à leurs -pattes dans la jatte pour mieux boire: dans -l’avidité de son bonheur, il empêcha M<sup>me</sup> d’Anglure -de se montrer aussi souvent dans le -monde; et il eut tort, car le monde doit être le -premier amant d’une femme du monde, et si -elle en a jamais un autre, il ne doit venir -que bien loin après. Comme la comtesse aimait -M. de Maulévrier avec la soumission de -cette Courtisane amoureuse qui mettait le pied -de son amant sur son sein nu, comme elle adorait -ses moindres caprices, elle aurait fini par -ne plus aller chez personne et à vivre follement -pour lui seul, si M<sup>me</sup> de Gesvres, avec qui elle -avait toujours été fort confiante, ne lui eût fait -comprendre qu’en agissant ainsi elle s’affichait -et donnait contre elle aux autres femmes des -armes dont elles ne manqueraient pas de se -servir.</p> - -<p>Et l’expérience de la marquise ne l’avait -point trompée; son conseil fut extrêmement -utile à M<sup>me</sup> d’Anglure. En dépit des nombreuses -différences qu’il y avait entre ces deux -femmes, opposées presque en toutes choses, elles -se voyaient assez souvent. M<sup>me</sup> d’Anglure allait -beaucoup chez M<sup>me</sup> de Gesvres. M<sup>me</sup> de Gesvres -lui avait toujours montré une bienveillance -pleine de franchise et d’appui. Jamais elle n’avait -partagé les petites jalousies de ces jolies -créatures, moitié abeilles et moitié vipères, qui -<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span> -n’oubliaient point, quand il s’agissait de la comtesse, -de mettre un peu de venin dans leur miel. -Il faut le dire, malgré son costume de coquette, -la grande marquise était bien au-dessus de ces -misérables sentiments. Belle comme un jour -d’Asie, elle admirait naïvement la beauté dans -les autres, et toujours elle avait parlé de celle -de M<sup>me</sup> d’Anglure comme eût fait un homme -impartial. Fière d’être belle, elle avait une fierté -tranquille, inaccessible à toutes les alarmes. La -comtesse d’Anglure, avec qui elle eut l’amabilité -des cœurs généreux pour ceux qu’on traite -avec injustice, la crut son amie, et vraiment -elle l’aurait été, si, comme celle qui l’appelait -de ce nom, elle s’était livrée en se liant, ce qui -lui était impossible. On l’a déjà vu, le caractère -de cette femme était fermé comme les portes -de l’enfer. De toutes les grâces qu’elle avait en -partage, Dieu ne lui avait pas donné la plus -grande, celle de l’abandon. Elle écoutait avec -une patience attendrie le récit de l’amour de -M<sup>me</sup> d’Anglure, mais elle ne rendait pas confidence -pour confidence. Elle n’avait aucun des -profits de l’amitié, elle n’en avait que la probité -sincère; car si, un soir, elle prit plaisir à -faire renier à M. de Maulévrier son amour pour -M<sup>me</sup> d’Anglure, c’est que M. de Maulévrier -s’était jeté lui-même dans cette voie de blasphèmes -et qu’aucune femme n’eût résisté à la -tentation d’une si enivrante volupté. Et si elle -<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span> -désira parfois être aimée de l’amant de son -amie, c’est qu’elle se trouvait bien à plaindre -de se voir privée d’un bonheur qui n’était pas -chose si rare, sans doute, puisque M<sup>me</sup> d’Anglure, -qu’elle jugeait de si haut, l’éprouvait; et -c’était d’ailleurs bien moins de la femme qu’elle -était jalouse que de l’amour.</p> - -<p>Cet amour, elle l’avait cru une ressource, une -dernière ressource contre l’ennui de sa vie; -mais, puissante à le faire naître, elle s’était -trouvée impuissante à le ressentir. Si ses coquetteries -avaient rendu M. de Maulévrier infidèle, -hélas! qu’y avait-elle gagné? Femme chez -qui un esprit mûri prenait insensiblement la -place d’un cœur qu’un sang brûlant n’avait jamais -gonflé, espèce d’âme étrange, mais qui, -dans les sociétés comme la nôtre, tend chaque -jour à devenir plus commune, sa misère tenait -à ses qualités mêmes. M<sup>me</sup> d’Anglure, qui avait -en tendresse ce qui lui manquait en intelligence, -pouvait-elle se douter de cela?</p> - -<p>M. de Maulévrier avait cessé de lui écrire -depuis qu’il allait chez M<sup>me</sup> de Gesvres. C’en -était assez pour qu’un doute affreux s’élevât -dans l’âme de la comtesse, et pour qu’elle s’en -vînt en poste à Paris, et jusque chez M<sup>me</sup> de -Gesvres, voir, par ses yeux, si elle était réellement -trahie.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_104"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_104.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>II<br /> -PATTE DE VELOURS</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Quand</span> la comtesse d’Anglure entra, -M<sup>me</sup> de Gesvres se leva et fit quelques -pas au-devant d’elle, la main -ouverte et la bouche souriante, -comme on va au-devant d’une amie trop longtemps -absente. Bien loin de repousser cette -main qui lui était offerte, M<sup>me</sup> d’Anglure la -serra comme aux jours de leur amitié la plus -tendre. Ni l’une ni l’autre de ces deux femmes -ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame; -elles étaient de trop bonne compagnie et de leur -époque pour copier en miniature cette grande -scène de Schiller entre Marie Stuart et Élisabeth -d’Angleterre, à propos du comte de Leicester. -On est obligé de le reconnaître, pour les -gens aux yeux de qui le plus grand péché d’élégance -est de mettre ses impressions personnelles -<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span> -à la place des usages reçus, le drame et -tout ce qui y ressemble ne saurait guères plus -exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre -théâtre que la conscience, derrière les paroles -et les actes qui servent toujours à la violer. -Quels que fussent donc les sentiments de -M<sup>me</sup> d’Anglure, elle était trop comtesse pour -les montrer à sa rivale, et cela en présence de -l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son -émotion ne lui fit pas transgresser ces lois du -monde, contre lesquelles se révoltent des moralistes -de roman, et dont la gloire est de ressembler -à ce qu’il y a de plus beau dans la -nature humaine,—à la pudeur et à la fierté.</p> - -<p>Ainsi tout resta parfaitement convenable entre -ces trois personnes dont les sentiments étaient -sans doute si agités et si divers. Les deux femmes -s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué -M. de Maulévrier, qui s’était incliné devant elle -comme s’ils avaient été étrangers l’un à l’autre, -M<sup>me</sup> d’Anglure s’assit sur la causeuse de M<sup>me</sup> de -Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes -enfermées dans la courbe gracieuse du meuble -consacré aux mollesses et aux intimités de ces -créatures languissantes! On eût dit deux charmantes -couleuvres s’enlaçant sur un tapis de -fleurs et se caressant de leurs dards sans oser -encore se blesser. Alors commença, entrecoupée -de petits mots d’amitié et de familiarités -ravissantes, une conversation fort insignifiante -<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span> -dans le fond, mais qui, comme dissimulation -et souplesse, eût fait certainement beaucoup -d’honneur à la barbe grise des plus vieux et des -plus rusés diplomates de l’Europe. M<sup>me</sup> d’Anglure -dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne, -auprès de sa belle-mère, qu’elle n’avait -pu résister à l’envie de partir. C’était là toute -son histoire, et elle la fit en quelques mots, -avec une simplicité d’accent à laquelle on se -serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya -la balle dans ce sens, et la conversation, -ricochant d’une idée à une autre, dériva bientôt -aux élégants commérages des femmes entre -elles, quand elles veulent se tenir en dehors de -leurs sentiments. Cette conversation, à côté de -leur position réciproque, ne dut pas coûter -beaucoup à M<sup>me</sup> de Gesvres. Elle était calme, -puisqu’elle n’aimait pas M. de Maulévrier et -qu’elle venait de le lui dire dans le moment -même, mais M<sup>me</sup> d’Anglure ne l’était pas, et -réellement la marquise, qui dédaignait un peu -trop peut-être le caractère de son amie, et qui -savait qu’avec son amour aveugle pour M. de -Maulévrier elle était fort capable de provoquer -un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât -si librement, et avec une facilité si animée, -dans l’écume légère d’une causerie toute de -gaieté et de riens, quand elle devait avoir le -cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette -jalousie, que M<sup>me</sup> d’Anglure nourrissait depuis -<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span> -plusieurs mois, avait marqué sa trace partout -sur les lignes de ce suave visage, délicat comme -le velouté des fleurs. Elle était extrêmement -changée. L’idéale beauté du teint s’était évanouie. -Malgré les ruches qui garnissaient le -chapeau lilas qu’elle portait et qui encadraient -l’ovale de cette figure, atteint déjà, on voyait -que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse, -et qu’elle commençait à être envahie par le vermillon -âcre et profond que donne la fièvre des -passions contenues. Ce rapide et cruel changement -frappa d’autant plus la marquise, que la -force des sentiments qu’il attestait n’emporta pas -une seule fois M<sup>me</sup> d’Anglure. Elle demeura -aussi désintéressée en apparence dans les mille -hasards de la causerie, que si elle n’avait pas -étudié la femme avec qui elle joutait de paroles -légères et de façons caressantes. Tout en cherchant -à deviner ce qu’elle croyait le secret de -la marquise, elle ne livra point une seule fois -le sien. L’instinct de la conservation, naturel à -tous les êtres, l’éleva pendant tout le temps de -sa visite au niveau d’une femme d’esprit.</p> - -<p>M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment -douloureux cet étrange spectacle. Il était -frappé, comme M<sup>me</sup> de Gesvres, du ravage de -ces quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée; -et comme, si fat qu’il fût, il avait de l’âme -autant qu’en ont les hommes parfaitement civilisés, -il était épouvanté et attristé en même -<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span> -temps. La mesure que gardait la comtesse l’étonnait -bien un peu aussi, mais comme il était -mieux exercé à lire que la marquise dans les -moindres mouvements de M<sup>me</sup> d’Anglure, où -la marquise ne voyait que du calme il voyait, -lui, à de certains frémissements des lèvres, à de -certains éclairs dans le regard, que l’orage grondait -et brûlait sous ces menteuses surfaces.</p> - -<p>Quoique son aplomb d’homme du monde lui -fût venu en aide, et qu’il eût rougi de se montrer -moins dégagé que les deux femmes qu’il -avait devant lui dans les allures d’une conversation -qui n’exprimait aucun des sentiments -réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant -cette dissimulation aisée, ce charme de mensonge -silencieux, ce tact inné avec lequel M<sup>me</sup> de -Gesvres et M<sup>me</sup> d’Anglure évitaient tout ce qui -eût pu amener une explosion. En comparaison -de ces deux lutteuses, il se trouvait gauche, -parce qu’il se sentait contraint, et il était contraint -parce qu’il était homme, et parce qu’où -les femmes passent en se glissant comme des -reptiles les hommes ne se frayent un passage -qu’en brisant tout comme des éléphants.</p> - -<p>Cette visite de M<sup>me</sup> d’Anglure, qui ressemblait -à une reconnaissance de la position de -l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle -heure à la pendule de M<sup>me</sup> de Gesvres, -mais un siècle sans doute au cœur de la malheureuse -comtesse, qui devait compter les -<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span> -minutes autrement que le bronze inerte et glacé. -Dans cette heure de tortures dévorées, la marquise -ne donna pas à son ennemie (car la comtesse -l’était devenue) le plus petit des avantages. -Elle fut de la sérénité la plus désespérante. -Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que -M. de Maulévrier fût plus pour elle qu’un -homme bien né à qui tous les salons étaient -naturellement ouverts. Elle n’évita point une -seule fois de le regarder et de lui répondre. -Elle aurait eu une passion dans le cœur qu’elle -n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion -était absente, et la sagacité de la jalousie, -la seule sagacité qu’eût la pauvre petite d’Anglure, -fut considérablement désorientée par un -naturel si plein de vérité et si bien soutenu. -Intérieurement, M<sup>me</sup> d’Anglure éprouvait une -véritable colère de ce qu’elle croyait une comédie -parfaitement jouée. Comédienne elle-même, -elle s’irritait d’avoir affaire à une comédienne -aussi habile qu’elle; elle se voyait battue à plate -couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit -et à celui que dans le monde on donnait à -M<sup>me</sup> de Gesvres. Son dépit était aussi furieux -qu’amer. C’étaient des sensations trop vives -pour résister longtemps à leur violence. Aussi, -fort heureusement pour elle, l’instinct qui l’avait -préservée de toute ouverture imprudente, -l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il -de s’en aller.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span> -Mais cet instinct eut beau réclamer dans son -âme, elle ne put supporter l’idée qu’en s’en -allant elle laisserait M. de Maulévrier avec -M<sup>me</sup> de Gesvres, et si ce fut une faute que de -vouloir arracher son amant à celle qu’elle supposait -sa rivale, oui! si ce fut une faute après les -dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées, -elle la commit.</p> - -<p>—Adieu, ma chère,—dit-elle à M<sup>me</sup> de -Gesvres;—je suis bien heureuse de vous avoir -revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant -que me voilà revenue de cette vilaine -campagne où je me suis tant ennuyée, nous -pourrons nous voir tous les jours.</p> - -<p>Et elle se souleva de la causeuse, mais elle -y retomba assise avec une négligence adorable, -pour renouer un des rubans de son manchon.</p> - -<p>—Monsieur de Maulévrier,—dit-elle alors, -en nouant gravement le ruban détaché, et avec -ce ton que seules les femmes du monde connaissent -et qui sauverait l’inconvenance des propositions -les plus hasardées,—voulez-vous me -donner le bras jusqu’à ma voiture? et si vous -n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous -en passant; vous êtes sur mon chemin.</p> - -<p>Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non. -Il se prépara donc à sortir avec la comtesse. -Celle-ci, soulagée des contraintes de la soirée -par ce qu’elle venait de décider, tendit encore -une fois sa petite main gantée à la marquise, -<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span> -qui, peut-être, sentit alors la griffe d’abord si -bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne -qui remporte sa proie à son nid.</p> - -<p>—Comme elle l’aime et comme elle est -changée!—fit la marquise de Gesvres restée -seule; et, disant cela, comme elle était debout, -son œil se porta sur la glace où elle se vit, elle, -toujours belle, ne changeant pas, astre magnifique, -éternel, immuable.</p> - -<p>On change,—ajouta-t-elle avec une tristesse -amère qui vengeait bien ceux qui l’avaient -vainement aimée;—on change parce qu’on -aime et qu’on souffre, mais du moins on ne -s’ennuie pas!</p> - -<p>Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette -pour venir la déshabiller.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_112"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_112.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>III<br /> -LES FAUSSES CONFIDENCES</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> lendemain les trouva de bonne -heure à la place où se passait ce -drame sans action extérieure, sans -grands bras, sans portes fermées et -ouvertes,—cette chose simple, réelle: la vie. -Après une nuit de convulsions et de larmes de -la part de M<sup>me</sup> d’Anglure, M. de Maulévrier -s’en était revenu à ce fatal boudoir de satin -jonquille où un charme cruel le ramenait toujours. -A force de mensonges, de fausses caresses -et de fleur d’oranger, il avait calmé sa -nerveuse maîtresse, et puis il avait pris sa -course vers l’hôtel de Gesvres, ne respirant que -la marquise, et croyant retrouver sur son front -pâli une de ces nobles et tristes impressions de -la veille, qui lui avaient paru si touchantes.</p> - -<p>Mais, baste! la lune n’était pas si changeante -<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span> -que cette muable femme, et il y eût eu cent -années au lieu d’une nuit entre la marquise de -la veille et celle du lendemain, que sa physionomie -n’aurait pas été plus au rebours de l’espérance -de Maulévrier. Le bandeau d’ennuis -qui lui ceignait si souvent le front était caché -sous les boucles mignardes et crêpées qui allaient -si mal au caractère ferme de sa beauté. -La femme et toutes ses ondoyances, ses morbidezzes, -ses gaietés moqueuses, se remontraient -dans cette grande statue, désespérée parfois -et silencieuse comme la Niobé antique, et -qui, ennuyée de son piédestal comme de toutes -choses, en descendait pour jouer et s’agiter auprès -comme un enfant. Ce n’était plus qu’une -Parisienne piquante, vive et un peu affectée, un -vrai type de femme d’esprit, mais d’esprit de -femme, tout en pointes d’aiguilles, de malices -et de curiosités. Elle attendait Maulévrier avec -plus d’impatience qu’à l’ordinaire, et quand elle -le vit:</p> - -<p>—Eh bien?—fit-elle.</p> - -<p>—Eh bien!—répondit M. de Maulévrier,—Caroline -sait tout, ou plutôt elle sait plus -que tout, car elle croit que nous nous aimons, -tandis qu’il n’y a que moi qui vous aime.</p> - -<p>—Ah! contez-moi donc ça,—dit-elle, en se -tordant sur sa chaise longue, dans son peignoir -de mousseline rose, et en respirant à pleines -narines un délicieux flacon ciselé qu’elle tenait;—contez, -<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span> -mon ami,—répéta-t-elle avec une -incroyable sensualité.</p> - -<p>Au mouvement presque libertin de cette -chute de reins admirable, on eût dit Léda -attendant son cygne et se préparant à la volupté.</p> - -<p>Elle lui jeta deux regards à le rendre fou, si -lui ne l’avait pas connue, s’il n’avait pas déjà -fait l’expérience que ce qui ressemblait à de la -passion dans cette femme n’était qu’un élan de -l’esprit, et rien de plus.</p> - -<p>—Mon Dieu!—reprit M. de Maulévrier -avec une expression capable d’éveiller plus d’un -dépit secret dans le cœur énigmatique de la -marquise,—mon Dieu! c’est là une assez -triste histoire, et d’autant plus triste qu’elle n’est -pas finie, et que je ne prévois guères comme -elle finira. L’absence et le soupçon qui en a été -la suite ont exaspéré tous les sentiments de -M<sup>me</sup> d’Anglure. Ces sentiments sont beaucoup -plus profonds que je ne pensais. Quelque dévouée -qu’elle se soit montrée jusqu’ici, et de -quelques douceurs qu’elle ait entouré ma vie, -je ne croyais pas, en m’éloignant d’elle, briser -tout à fait la sienne. Non! franchement, je ne -le croyais pas. Vous savez bien, ma chère Bérangère, -que je n’ai pas vos idées sur l’amour. -Vous avez une façon de le concevoir qui vous -dispense probablement de l’éprouver; mais moi -qui ne suis pas arrivé à vingt-sept ans sans -<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span> -l’avoir connu plus d’une fois, et à qui celui que -vous inspirez ne fait pas d’illusion dernière, je -ne pensais pas qu’une femme du monde, aussi -facilement distraite de ses propres impressions -que peut l’être M<sup>me</sup> d’Anglure, dût ressentir -une de ces passions contre lesquelles tout est -impuissant, jusqu’à la fierté. Hier, quand je -vous quittai, mon amie, et que je montai dans -la voiture de la comtesse, j’espérais qu’une -bonne scène allait rompre pour jamais des liens -qui me pèsent depuis que je vous aime. J’espérais -que l’idée d’être quittée pour vous lui -donnerait le courage d’une explication suprême, -et qu’aujourd’hui tout serait fini. Mais il n’en -a point été ainsi. J’ai vu une de ces douleurs -que je ne connaissais pas encore. La nuit s’est -passée pour cette femme dans de telles angoisses, -que je n’ai pas osé lui avouer que je -ne l’aimais plus et confirmer par là toutes ses -jalousies. Je me suis pris de pitié pour cet être -faible et misérable dont la destinée reposait sur -moi; et quoique mon cœur démentît tout bas -en pensant à vous ce que je lui adressais tout -haut, je suis enfin parvenu à assoupir la violence -de ces malheureux sentiments que je ne -partage plus, et sur la force desquels je voudrais -vainement m’abuser.</p> - -<p>—Pauvre femme!—fit la marquise, arrivée -au bout de ses deux jouissances,—de parfum -respiré et de curiosité satisfaite,—et en -<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span> -refermant son flacon avec le bouchon d’or qui -le surmontait.</p> - -<p>—Oui! pauvre femme!—répéta M. de -Maulévrier avec un accent de compassion plus -sincère.—Elle m’a fait sentir le premier remords -que j’aie jamais éprouvé d’une chose -aussi simple et aussi involontaire que de cesser -d’aimer. En regardant cette tête si jeune et si -changée, vous ne sauriez croire à quel point je -me reprochais le mal auquel j’avais condamné -tant de beauté et de jeunesse.</p> - -<p>—Et c’est un fort bon sentiment,—ajouta -M<sup>me</sup> de Gesvres,—car le mal est grand en -effet. Elle, qui était si charmante, n’est plus -même jolie. Entre autres jalouses de Caroline, -vous aurez rendu M<sup>me</sup> de Guénéheuc bien heureuse. -Parce qu’elle est d’un blond assez fade, -elle s’est toujours crue la rivale en blancheur -de M<sup>me</sup> d’Anglure. Maintenant la grande fraîcheur -de cette pauvre comtesse ne lui rougira -plus la sienne de dépit.</p> - -<p>Malgré le peu de vivacité et d’amertume que -M<sup>me</sup> de Gesvres mit à faire cette réflexion toute -féminine, M. de Maulévrier y vit-il autre chose -que l’impitoyable cruauté du sexe, cette cruauté -que l’on retrouve dans la meilleure et la plus -désintéressée des femmes quand il s’agit d’une -autre femme qu’on a l’air de pleurer devant -elle, ce qui est, de fait, fort impertinent?</p> - -<p>Toujours est-il que dans l’impossibilité où -<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span> -l’on est si souvent de rester vrai avec une -femme, il se prit à poser comme s’il avait été -femme lui-même; il mit sa main gantée sur -l’angle de la cheminée près de laquelle il était -assis, puis il appuya son front sur sa main avec -un petit air de saule pleureur qui ne manquait -pas d’une certaine grâce de mélancolie.</p> - -<p>—Vous souffrez, Raimbaud?—fit la marquise -avec des yeux où l’attention commençait -de renaître.—Eh bien!—et elle veloutait -d’une voix attendrie le sarcasme, si c’en était -un,—vous n’en êtes que plus intéressant à -mes yeux. Vous ne ressemblez pas à ceux qui -oublient. La mémoire d’une intimité de deux -ans n’est pas abolie en vous par un autre -amour...</p> - -<p>—Ah! si cet autre amour avait été heureux,—interrompit -Maulévrier, avec l’ardeur d’un -regret inconsolable,—peut-être aujourd’hui, -Bérangère, le sentiment dont vous me faites -un mérite n’existerait pas. Eh! mon Dieu, c’est -de l’égoïsme encore; si l’amour que je perds -m’est une si grande perte, c’est surtout parce -que vous n’avez pas pu le remplacer!</p> - -<p>—Et qui sait, mon ami?—répondit-elle -avec calme;—vous n’êtes peut-être pas si détaché -de M<sup>me</sup> d’Anglure que vous le pensez. -On se fait de si profondes illusions sur soi-même! -C’est une chose si bizarre que le cœur! -Vous m’avez aimée pendant l’absence d’une -<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span> -femme qui vous avait rendu parfaitement heureux -pendant deux années, et qui, comme maîtresse, -vaut, je le sais, cent fois mieux que -moi. Aujourd’hui, voilà que cette femme revient -parce qu’elle est jalouse et malheureuse; -elle revient vous offrir le spectacle d’une jeunesse -flétrie par vous, d’une beauté ravagée, -d’une vie perdue, d’une santé détruite peut-être, -et cela au moment où celle que vous lui -avez préférée vous laisse voir l’impossibilité où -elle est d’éprouver l’amour comme vous l’auriez -désiré. Allez! cette femme est encore bien -puissante. Il n’est pas dit que vous ne vous repreniez -pas aux liens dont vous vous plaigniez -à l’instant même; il n’est pas dit que l’impression -que je vous ai causée résiste à l’éloquence -d’un pareil retour.</p> - -<p>—Et, en vérité, je le voudrais presque,—dit -Maulévrier avec le petit machiavélisme dont -il essayait le succès, et en cherchant à voir -clair dans les sensations de la marquise.</p> - -<p>—Et moi,—fit-elle en souriant avec une -placidité déconcertante,—je vous jure que je -le voudrais tout à fait.</p> - -<p>Était-ce là une ironie profonde, qui devait -peu coûter à cette femme d’un si grand empire -sur elle-même? Malgré les assurances de sincérité -qu’elle lui avait données, il était bien -permis à M. de Maulévrier d’être légèrement -sceptique. Elle était, en somme, la plus distinguée -<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span> -de ces créatures de ténèbres qui n’avaient -pas besoin que l’on inventât les éventails pour -cacher le laisser-aller de leurs yeux. Elle pouvait -donc donner à du dépit la forme d’un désintéressement -parfait. D’un autre côté, ce dépit, -que M. de Maulévrier avait essayé de faire -naître en affectant une tristesse et un désir qu’il -ne sentait pas, pouvait venir autant de la vanité -que de l’amour.</p> - -<p>Mais la vanité est si près de l’amour dans -les femmes du monde, tout cela est si divinement -pétri et fondu, qu’intéresser l’un ou l’autre -amène souvent aux mêmes résultats. Or c’était -précisément le résultat dont M. de Maulévrier -était avide. Il était arrivé à ce degré de l’amour, -dans les êtres qui n’ont pas le <i>triste</i> et -très peu <i>fier honneur</i> d’être poétiques, où la possession -la moins délicate paraît la meilleure, et -où ce qu’il y a de plus adorable dans l’amour -même serait sacrifié brutalement à cette diabolique -possession.</p> - -<p>Ce jour-là, M. de Maulévrier sortit de chez -M<sup>me</sup> de Gesvres moins lassé et moins désolé -qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas pu se vanter, il -est vrai, d’avoir entendu murmurer le plus -faible dépit dans tout ce que lui avait dit la -marquise; mais la possibilité de ce dépit s’était -offerte à lui comme une espérance, et il s’affermit -dans la résolution d’attaquer par la vanité, -endroit toujours mal défendu chez les femmes, -<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span> -cette forteresse imprenable à l’amour; il s’en -alla répétant les belles paroles de l’Ecclésiaste.</p> - -<p>—Elle ne m’aimera pas davantage,—pensait-il,—mais -elle succombera; elle succombera -en femme du monde, froidement, élégamment, -et dans sa cuirasse, sans qu’une telle -façon de si peu se donner nuise à aucune de -ses prétentions de cœur éteint. Ce que n’auront -pu faire les sentiments tendres, les sentiments -égoïstes et jaloux l’auront fait.</p> - -<p>Ainsi, comme il arrive toujours, il était démoralisé -par la résistance, et l’amour n’était -plus à ses yeux que ce contact de deux épidermes -auquel le réduisait, sans cérémonie, cet -insolent de Champfort.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_121"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_121.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>IV<br /> -LE FOND DE L’ABÎME</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-u.jpg" alt="U" width="96" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Une</span> fois bien ancré dans sa résolution, -M. de Maulévrier comprit -la nécessité de modifier sa vie -extérieure. Il ne passa plus ses -journées chez M<sup>me</sup> de Gesvres, et, quand il y -alla, il choisit toujours le moment où elle n’était -pas seule, le soir, par exemple, cette heure -à laquelle elle recevait ceux qui préféraient à -l’éclat des fêtes dont elle s’était retirée la libre -causerie d’une femme d’esprit. Alors, il la trouvait -flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient -sans gages et qu’elle savait fixer en ne -cherchant pas à les retenir, de ses adorateurs -fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient -chaque soir contempler cette femme mobile -comme Nina contemplait la mer inconstante, -et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement, -<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span> -comme Nina: «Ce sera pour demain.» -Au milieu de ce petit monde dont elle était le -centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire -d’une amabilité un peu taquine, et disant sciemment -du haut de son bon sens de ces absurdités -charmantes qui vont si bien aux lèvres -roses, grâces des femmes et des enfants. -Quoique, plus malheureuse que Louis XIV, -qui avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle -fût reine et s’ennuyât, jamais l’ennui, que -M. de Maulévrier savait être le fond de son -âme, ne se trahissait dans ses paroles ou dans -ses regards quand elle était entourée. L’être -extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que -tout le reste, elle n’était plus, dans ces instants, -qu’une irréprochable maîtresse de maison.</p> - -<p>A aucune époque, elle ne s’était montrée -autre chose aux yeux des autres pour M. de -Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon -de ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni -familiarité plus tendre n’avaient indiqué une -de ces préférences sur la nature desquelles il -est si facile de se tromper. Cependant, les -hommes qui la voyaient, et qu’elle n’écoutait -pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de -M. de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses -manières avec lui qui leur avaient donné cette -idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût -vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à -recevoir, malgré les bruits de quelques salons, un -<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span> -homme qui avait la réputation d’être un grand -fat et de ne perdre son temps chez personne.</p> - -<p>Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les -femmes qui faisaient galerie à cette liaison, et -qui, lorgnette en main, semblaient en étudier -toutes les phases, les femmes s’imaginèrent -que le dénoûment qui avait tant tardé était -arrivé, et que M<sup>me</sup> d’Anglure était fort à propos -revenue clore un si fâcheux interrègne. -Les hommes les plus attachés à la marquise le -crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient -tous les soirs, ils purent admirer le -magnifique empire et la désinvolture inouïe -avec lesquels M<sup>me</sup> de Gesvres pouvait voiler -une rupture assez manifeste d’ailleurs. Pour -tous ces hommes ferrés en diable sur les convenances -du monde, et qui n’avaient jamais -compris, comme le cardinal de Retz, que les -devoirs extérieurs, la marquise révélait une -supériorité très remarquable en restant imperturbablement -la même à l’égard de M. de -Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa -pas la moindre petite observation qu’on eût -pu prendre pour un reproche, sur ses visites -plus rares et plus courtes. Quand il ne venait -pas, il semblait qu’il n’eût jamais existé pour -elle. Quand il venait, elle le recevait avec -cette main ouverte, cette hospitalité de sourire -et cette étincelle perlée dans le regard, qui -disaient à tous: «Vous voilà, tant mieux!» -<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span> -mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence -de personne.</p> - -<p>M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance -que cette femme glacée exerçait sur elle -sans grand combat, ne s’étonnait point de cette -conduite. Il savait bien que, dans toutes les -hypothèses, elle ne lui donnerait jamais le -spectacle de son dépit, et que, pour en saisir -la trace et en tirer le parti qu’il espérait, il -aurait besoin de toute sa finesse d’observation, -de toute la pénétration de son coup d’œil.</p> - -<p>Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile, -qu’avec des femmes d’une civilisation -raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux -bucoliques des premiers temps.</p> - -<p>Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus -rarement chez M<sup>me</sup> de Gesvres, devait rassurer -la tendresse alarmée de M<sup>me</sup> d’Anglure; c’était -comme une preuve ajoutée à toutes les assurances -qu’il lui donnait de son amour, et qu’elle -n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai, -sa jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète, -et cent fois plus grand l’espèce d’effroi que lui -causait cette grande marquise, d’une beauté si -bien reconnue et d’une coquetterie dont le -monde racontait des choses effroyables, elle ne -pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement -de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la -préférer, elle que le chagrin avait tant changée, -à cette marquise du démon.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span> -Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre -la façon dont M. de Maulévrier avait -passé son temps pendant son absence. Mais -comme, depuis qu’elle était revenue, ce temps -lui était consacré presque aussi exclusivement -qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait, -que l’ennui d’être éloigné d’elle avait -fort innocemment poussé son amant chez -M<sup>me</sup> de Gesvres.</p> - -<p>Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse, -eût admis peut-être cette chimérique innocence; -mais ce n’était pas l’esprit qui faisait en elle -obstacle à cette illusion assez douce, c’était la -défiance, naturelle à un sentiment aussi profond -que le sien.</p> - -<p>Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude -éternelle qui, une fois excitée dans les -cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle souffrait, -malgré toutes les négations que Maulévrier -avait opposées à l’expression, d’abord éplorée, -de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni cette intimité -qu’elle avait retrouvée à peu près telle -qu’elle avait existé autrefois, ni l’indifférence -que M. de Maulévrier montrait, après tout, -pour la marquise. Folle, qui avait raison au -fond, elle souffrait contre les apparences; et -jusque dans les soins et les familiarités de -l’amour même, elle tremblait toujours de -l’avoir perdu.</p> - -<p>Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre -<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span> -cette justice qu’il montrait plus de persistance -et de courage pour arriver au but qu’il voulait -toucher, que jamais chevalier novice n’en mit -à gagner ses éperons. Il fut héroïque, en vérité. -Il s’enferma pendant des journées avec une -femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher -de pleurer quand l’envie lui en prenait, et cette -envie venait souvent. Il avait à assoupir de fort -légitimes défiances dans le narcotisme des -phrases sentimentales.</p> - -<p>Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour -qui toute la vie avec elle s’était passée à se -coucher sur des coussins de canapé et à se -laisser adorer en silence, il avait secoué une -nonchalance si superbe et cachait l’immense -ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité -qu’elle ne lui avait jamais connue, même -au temps de leurs plus beaux jours.</p> - -<p>Pauvre créature sans esprit, mais dont -l’amour était du génie, elle jouissait de cette -amabilité sans s’y laisser prendre.</p> - -<p>Quand il lui avait bien répété sur tous les -tons qu’il n’aimait qu’elle, elle lui disait avec -un regard ineffable:</p> - -<p>—Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu -m’enivres, et une telle ivresse est si douce -qu’elle fait pardonner le poison.</p> - -<p>Mais des mots si poignants n’étaient que du -jargon moderne pour M. de Maulévrier; car -rien ne donne un mépris plus philosophique -<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span> -pour l’amour et son genre d’éloquence que -celui qu’on ne partage plus et dont on est persécuté. -Il restait dans le cœur parfaitement -insensible à tout cela.</p> - -<p>La seule chose peut-être dont il fût touché -était le déplorable état de santé de M<sup>me</sup> d’Anglure, -état de santé qui allait se détériorant de -plus en plus.</p> - -<p>Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir -d’un sentiment ailleurs que dans les ballades -allemandes, mais il pensait que, même à Paris, -un sentiment très exigeant et très malheureux -pouvait influer sur la santé d’une femme naturellement -délicate comme était M<sup>me</sup> d’Anglure. -Le spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs, -ne lui permettait pas d’en douter. Tous les -accès de larmes de M<sup>me</sup> d’Anglure finissaient -par des évanouissements très réels. Quand elle -avait parlé avec cet âpre mouvement des personnes -dominées par la turbulence de leur -propre cœur, une toux déjà ancienne, mais -aggravée, lui causait des crachements de sang -qu’elle regardait, en pensant que ce sang était -versé par sa poitrine, avec le sourire fauve des -êtres qui se voient mourir. Ces détails physiques -touchaient bien plus Maulévrier que le -sentiment qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse -énergie avait résisté à l’énervation des -salons.</p> - -<p>La pitié de l’amant était détruite, mais la -<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span> -pitié qui nous prend tous en voyant périr ce -qui est jeune et se flétrir ce qui est beau, la -pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste, -il est vrai, et qui se perdait bientôt dans l’idée -fixe qui avait remplacé pour M. de Maulévrier -tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations -du cœur.</p> - -<p>Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée -cruelle de M<sup>me</sup> d’Anglure mourant par lui et -pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter -les résistances de la marquise, quand cette infortunée -M<sup>me</sup> d’Anglure était un des moyens -à l’aide desquels il étayait ses succès futurs?</p> - -<p>Cette pensée d’un succès que M<sup>me</sup> de -Gesvres lui faisait acheter un tel prix le soutenait -dans sa double épreuve de dissimulation -et de mensonge vis-à-vis les deux femmes -qu’il avait entrepris de tromper.</p> - -<p>Il était enchanté de la sensation que sa conduite -avait produite dans le monde, et de ce -que les femmes, qui battent l’eau si bien en -fait de commérages et qui la font jaillir si loin, -recommençassent à tympaniser M<sup>me</sup> d’Anglure -sur le peu de fierté de ses relations avec un -homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout -cela servait ses projets à merveille; car enfin -il était bien sûr que malgré la distance que -M<sup>me</sup> de Gesvres avait mise entre son salon et -les pandemoniums à la mode, le bruit de cette -reprise d’intimité avec une femme qu’on avait -<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span> -jugée <i>plantée</i> là ne manquerait pas d’aller jusqu’à -ce boudoir de satin jonquille d’où l’amour -était exilé, mais où la vanité parisienne, roulée, -comme un chat dans sa fourrure, sous les -plus habiles artifices, pouvait bien se trouver -encore discrètement tapie dans quelque coin.</p> - -<p>Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut -enfin l’avoir découverte et blessée, quand, -après plus d’un mois pendant lequel il n’avait -fait que de courtes et officielles visites à M<sup>me</sup> de -Gesvres, il reçut d’elle un gracieux billet où -ses prétentions au plus pur désintéressement -étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes -égyptiens de sa manière, circulait je -ne sais quel souffle de moquerie que M. de -Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les -subtilités de l’analyse, se mit à respirer à longs -traits:</p> - -<div class="manuscr"> - -<p>«Ai-je prophétisé juste,—disait le billet,—mon -cher Raimbaud? Je vous ai prédit que vous reviendriez -à M<sup>me</sup> d’Anglure, et il n’est bruit que de -cette grande liaison qu’on disait finie et qui recommence, -en dépit des méchants propos de ceux -qui ne croient à l’éternité de rien dans ce triste -monde. J’ai cru, avant tout, que, si amoureux -que vous fussiez de moi, vous aviez mille raisons -de l’être plus encore de M<sup>me</sup> d’Anglure, et j’ai -désiré la première que vous le redevinssiez, puisque -mon malheureux caractère était incapable de -vous donner le bonheur auquel on a droit quand -<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span> -on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré -s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour -vous comme pour moi, il vaut mieux qu’il en soit -ainsi qu’autrement.</p> - -<p>«Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne -M<sup>me</sup> d’Anglure est donc bien grand et bien nouveau, -pour que vous n’alliez plus chez personne -et pour que vous ayez presque cessé de venir chez -moi, qui suis, comme vous le savez, votre amie, -et à qui vous avez juré que, quoi qu’il arrive, -nous ne nous brouillerons jamais? On raconte -que vous vous consacrez à M<sup>me</sup> d’Anglure avec -un abandon de dévouement plus grand encore -que dans les premiers moments de cette intimité -qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à -cela que M<sup>me</sup> d’Anglure est souffrante, ce qui -rehausse le mérite de votre dévouement. Cependant, -si cette souffrance n’est pas de nature à -empêcher M<sup>me</sup> d’Anglure de sortir, et que ce ne -soit pas une jalousie (bien aveugle sans doute) -qui l’éloigne de sa confidente d’autrefois, je voudrais -bien l’avoir à dîner avec vous lundi prochain. -Je viens de lui écrire un mot à ce sujet. -Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car -je n’entends point séparer, fût-ce pour un moment, -ceux que Dieu a si bien unis.</p> - -<p class="rsign">«<span class="smcap">Bérangère</span>»</p> - -</div> - -<p>Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage -fit à M. de Maulévrier un effet pareil à ces -soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient -de bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du -<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span> -triomphe! Il se jura bien que ce dîner auquel -l’invitait la marquise serait comme le dernier -coup de canon qui terminerait un si long siège. -Il alla trouver M<sup>me</sup> d’Anglure, déterminé à la -traîner de force à ce dîner qui lui offrait une si -belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie -par sa lettre, pensait-il, tout à fait hors d’elle-même. -Hélas! il n’eut point à en venir à cette -extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même -à faire la moindre diplomatie pour l’amener à -accepter l’invitation de M<sup>me</sup> de Gesvres. Avait-elle -une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle -pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs, -elle en qui M. de Maulévrier ne parvenait jamais -à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle -pas cet affreux besoin des cœurs passionnés -de se placer en face de la réalité qui tue, -et de rencontrer la désolante certitude qu’elle -craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la -trouver?</p> - -<p>Ils allèrent donc au dîner de M<sup>me</sup> de Gesvres. -C’était, comme tout ce qui venait de cette -femme, d’un goût tout à la fois noble et simple: -une piquante réunion des hommes spirituels -qui étaient le plus assidus chez elle et des -femmes qui laissaient parfois le monde pour y -venir. La marquise de Gesvres avait une réputation -si bien établie de maîtresse de maison -incomparable, que les femmes les plus intelligentes -et les plus vouées au culte de la grâce -<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span> -aimaient à étudier la royale manière avec laquelle -elle faisait les honneurs d’un salon dont -elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait -plus que pour quelques privilégiés. Ce -jour-là, quels que fussent ses sentiments intérieurs,—et -la pâleur profonde de son teint et -une fatigue autour des yeux, qui ne lui était -pas ordinaire, semblaient confirmer les idées -de M. de Maulévrier,—elle se maintint au niveau -d’une réputation qui ne pouvait plus -grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant -que dans ses jours les plus splendides, et ce ne -fut que plus tard et vers la fin de la soirée que, -comme une guerrière lasse qui désagrafe sa -chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins -à M. de Maulévrier, dans la vérité de son âme, -masquée si souvent avec son esprit.</p> - -<p>En acceptant l’invitation de la marquise, -M<sup>me</sup> d’Anglure avait voulu soutenir une lutte -contre la terrible rivale qu’elle se supposait. -Un reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois -les femmes qui furent belles et que le désespoir -de n’être plus aimées pousse à tout, lui -souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre -de ressources, de beauté, d’artifices, dût-elle -pour sa part en mourir. Elle se rejeta avec fureur -à toutes les inventions d’une toilette qui -devait relever sa beauté dépérie; elle improvisa -en fait de parure un véritable chant du cygne; -mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments, -<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span> -elle ne vit pas que ses efforts se retournaient -contre elle, et que la femme <i>passée</i> faisait -tache au sein des légers tissus qui se plissaient -et ondulaient autour d’un corps à moitié -brisé et dont ils cherchaient en vain les contours. -Elle mit une robe d’une coupe divine, une de -ces robes blanches qui avaient été inventées -pour elle dans le temps où elle ne craignait pas -la comparaison des mousselines les plus diaphanes -avec la finesse et la transparence de sa -peau. Crânerie vraiment digne de pitié! elle, -qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne -sied qu’aux plus belles, tant l’amour auquel -elle s’attachait avec la rage des âmes sacrifiées -l’empêchait de se voir et de se juger!</p> - -<p>Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier -afficha pour elle, sous les yeux même de la -marquise, un sentiment si dominateur, il lui -rendit un tel hommage, il l’entoura de soins si -tendrement inquiets et si marqués, que bientôt -elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un -incroyable bonheur lui venir.</p> - -<p>Pour la première fois l’homme du monde -oublia que le monde le regardait, et agit avec -l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier -attira sur lui l’attention.</p> - -<p>La comtesse, qui, comme tous les êtres sans -puissance de calcul, se livrait aux sensations -d’une nature aisément entraînée, perdit peu à -peu son air de victime. L’orgueil et l’amour -<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span> -satisfaits lui relevèrent le front, ouvrirent ses -lèvres à tous les sourires, et firent flamber ses -yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité -toute en bienveillance qu’ont les femmes -qui manquent d’idées et qui sont riches en -sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette -femme, qui jouissait avec tant de profondeur des -préférences publiques de son amant, rayonna du -bonheur qui la foudroyait. A force d’expression, -elle reconquit presque sa beauté. Mais, par un -contraste qui dut frapper à la fin les yeux les -moins observateurs, à mesure que les félicités -de cœur de M<sup>me</sup> d’Anglure ravivaient ses manières -et transfiguraient ses traits mornes, la -marquise perdait de son animation habituelle, -du feu roulant de sa repartie, et jusque de -l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un -singulier déplacement de la vie dans ces deux -femmes, et que la chaleur et la flamme passaient -de la torche éblouissante au pâle flambeau menacé -de mourir.</p> - -<p>Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier -suivait ce changement dont il était cause, ces -distractions d’un esprit toujours si présent! -Pendant qu’il semblait n’être occupé que de -M<sup>me</sup> d’Anglure, au milieu des groupes du salon -et de ces causeries éparpillées qu’elle avait -mises en train et pendant quelque temps soutenues, -la marquise s’était retirée à l’écart sur -un canapé où nulle femme ne se trouvait alors. -<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span> -Elle était là, pâle et sombre sous les larges -bandes de velours d’un pourpre foncé qu’elle -avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague, -les poses appesanties, l’air passionné et, par -rareté, presque idéal!</p> - -<p>Certes! ceux qui la virent dans cette attitude -et avec cette physionomie durent y lire une -influence de l’amour montré à M<sup>me</sup> d’Anglure -par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement -la prenait, cette forte femme; qu’elle -était à bout, qu’elle n’en pouvait plus! Le regard -de M<sup>me</sup> d’Anglure, qui la fixait de l’autre -extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard -doux et humide se sécha et devint tout -à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier, -qui le surprit, se retourna avec une joie -vers celle à qui il était adressé, comprenant, -sans doute, que l’instinct de la femme jalouse -et triomphante en savait encore plus que lui, -et lui garantissait la défaite qu’il attendait depuis -si longtemps.</p> - -<p>Sûr des tortures morales de la marquise, lues -par lui dans ce regard de panthère parti comme -l’éclair de ces suaves prunelles de velours gris, -il se leva transporté, interrompant sa phrase -commencée à M<sup>me</sup> d’Anglure, pensant qu’enfin -la marquise avait trouvé le fond de l’abîme et -qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui -échapper.</p> - -<p>Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant, -<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span> -avec le vertige de la victoire, et d’une -voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec l’assurance -d’un homme qui a tout deviné:</p> - -<p>—Qu’avez-vous donc pour être si triste, -Bérangère?</p> - -<p>—Ah!—fit-elle en le regardant avec deux -yeux désespérés,—on dit que la jalousie peut -mener à l’amour, et je n’avais plus que cette -ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de -M<sup>me</sup> d’Anglure pour voir si je n’en souffrirais -pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de -cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis -deux heures, montrer un amour fou à M<sup>me</sup> d’Anglure, -et je n’en ai pas été émue une seule fois. -C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,—ajouta-t-elle -avec un horrible égarement de -sourire.</p> - -<p>Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée, -mais, hélas! ce n’était pas le fond de l’abîme -comme l’avait entendu M. de Maulévrier!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_137"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_137.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>V<br /> -EXPLICATION</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-m.jpg" alt="M" width="97" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Monsieur</span> de Maulévrier était -resté anéanti sous l’accablante parole -de M<sup>me</sup> de Gesvres.</p> - -<p>—Est-ce que vous êtes souffrante, -ce soir, ma chère?—était venue dire -à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy, -qui l’avait aperçue parler à M. de Maulévrier -avec une physionomie douloureuse.</p> - -<p>Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la -marquise s’était levée souriante et était allée -causer avec la vicomtesse, près de la cheminée, -au feu de laquelle elles tendirent la pointe de -leurs pieds chaussés de satin. Maulévrier demeura -donc sur le canapé, en proie à la rage -d’une déception sans bornes, frappé au cœur -de sa vanité comme de son amour, et traversé -<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span> -de part en part. M<sup>me</sup> d’Anglure, qu’il avait -quittée avec tant de brusquerie et qui avait -suivi son mouvement et l’expression de ses -traits pendant qu’il parlait à M<sup>me</sup> de Gesvres, -devint plus pâle que lui en voyant le changement -soudain qu’avait produit en toute sa personne -le mot dit à voix basse par la marquise. -La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais -alors, débarrassée de tous ses doutes, elle y revint -avec une inébranlable certitude.</p> - -<p>Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations -de M. de Maulévrier, c’est que ces -sensations se combattaient, c’est qu’il ne pouvait -s’abandonner franchement au mouvement -qui, produit par une autre femme que M<sup>me</sup> de -Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne -savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la -haïr. Il y avait des motifs pour tout cela dans -M<sup>me</sup> de Gesvres. Seulement, quand le cœur -était poussé à l’un de ces trois sentiments, -voilà qu’au même instant les deux autres s’élevaient -pour lui faire obstacle, et jetaient cette -chose naturellement empêtrée, le cœur d’un -pauvre homme, dans un incroyable embarras. -Alternative extraordinaire et des plus cruelles!</p> - -<p>Quand le mépris était prêt de tomber comme -la foudre sur cette créature de rubans et de -petites mines, indigne, après tout, d’un amour -sérieux, la pitié pour cette âme impuissante, -pour cet esprit qui sentait bien où est la vie, et -<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span> -qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance -dans ces relations que le monde condamne, la -pitié arrêtait le mépris. Femme sans unité, -aussi étrange que la Chimère antique, Protée, -caméléon, le diable en personne, c’était la plus -grande tourmenteuse d’âmes qui eût peut-être -jamais existé. Ce n’était ni précisément un -homme ni précisément une femme, car alors -on aurait su à quoi s’en tenir; on eût arrangé -ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût -été un ami si ce n’eût pas été une maîtresse; -mais, ami, maîtresse, rien des relations ordinaires -de la vie n’était possible avec cette -femme, et n’était impossible non plus.</p> - -<p>On y perdait son cœur, on y brûlait son -bonnet; les plus habiles s’y trouvaient pris -comme les plus tendres. Bien des hommes -avaient essayé. Bien des esprits, abusés par -l’histoire, en avaient voulu faire, pour le siècle, -une espèce de Ninon de l’Enclos.</p> - -<p>Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus -à l’amitié; mais, quand l’amitié était -invoquée, la câline et capricieuse femme se -mettait à prendre de ces irrésistibles airs de -maîtresse qui étaient, hélas! son unique façon -de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces airs-là, -elle les changeait tout à coup en manières -d’amitié si touchantes qu’elles pouvaient jeter -dans une rage atroce, mais qu’elles ne donnaient -pas le courage qu’il aurait fallu pour se -<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span> -brouiller. Entrelacement épouvantable! liens -dans lesquels on se roulait désespérément pour -se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette -intoxication de sentiments qui tenait du charme, -il n’y avait qu’un moyen violent d’en sortir à -son honneur: c’était de tuer la sorcière, d’étouffer -cet impatientant génie, cet Attila femelle -en robe tombante.</p> - -<p>Malheureusement, à une certaine hauteur -sociale, on ne tue pas les femmes à Paris. On y -comprend très bien qu’une passion qui pousse -à tuer la femme qu’on aime est de la puissance; -mais c’est de la puissance au service de -quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans -cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer -inférieur. Aussi, quand il n’y a plus que ce remède -pour les gens bien élevés, ils le voient, -mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation -les récompense de cette modération pleine d’élégance -en éteignant peu à peu cet amour qui -retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle -éternel.</p> - -<p>Des roses <i>qui vivent un jour</i>, les passions -malheureuses, dans une société avancée, sont -de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le -cœur a bien tempêté, comme la mer, au pied -du roc qui ne bouge, comme la mer le cœur -se retire; mais la nature persévère plus que -l’homme, la mer revient, et le cœur... pas!</p> - -<p>M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment -<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span> -dans ses passions d’homme civilisé? On -l’eût dit, à le voir, tout défait encore de l’impression -que venait de lui causer la marquise, -se lever avec presque autant de légèreté qu’elle -et aller trouver M<sup>me</sup> d’Anglure à l’autre bout -du salon, immobile et droite comme un camée -antique jauni par le temps. La malheureuse -femme, qui pouvait à peine articuler un mot, -l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de -ces malaises qui sont aux ordres de toutes les -femmes. M. de Maulévrier devina dans ses -yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui -s’efforçait de sourire, l’effroyable scène qui l’attendait.</p> - -<p>C’était la millième de l’espèce: il était déjà -bronzé à ce jeu. A peine furent-ils en voiture -que les pleurs commencèrent à couler. Ce furent -des étouffements de larmes, des torsions de cou -et de bras, des plongements de front dans les -mains crispées, tout cela perdu dans l’obscurité, -dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes. -Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il -affectât de ne les voir ni de les entendre, -résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer -les éclats; résolu aussi à ne plus calmer -ces orages apaisés si bien naguère, quand il -était soutenu par le but qu’il croyait atteindre -en jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui, -la lassitude avait succédé à l’intérêt. Il était -dans cette situation égoïste, furieuse et amère, -<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span> -qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce, -quand on l’ennuie. Il souleva la glace, et pendant -qu’il sentait se gonfler de sanglots, à son -coude, le flanc de la femme qui pleurait par -lui et pour lui, il se mit à respirer indifféremment -l’air de la nuit, et à suivre dans le mouvement -de la voiture cette ligne grise de maisons -qui semblaient fuir. Ils roulèrent ainsi -pendant assez de temps, M<sup>me</sup> d’Anglure demeurant -à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un -mot ne fut échangé.</p> - -<p>Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre, -M. de Maulévrier offrit sa main à -M<sup>me</sup> d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait -pas, il remonta à demi dans la voiture, d’où il -était descendu, et il s’aperçut que la comtesse -était évanouie. Cet évanouissement avait assez -mauvaise grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent -pas de se faire des signes en aidant -M. de Maulévrier à emporter M<sup>me</sup> d’Anglure -jusque dans son appartement. Là, ses femmes -la mirent dans un grand fauteuil et lui firent -respirer des sels. Ces soins la rendirent à la -conscience de sa douleur. Comme une souple -couleuvre qui se redresse du sein de la neige -qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans -son burnous de cachemire blanc qu’on avait -roulé autour de ses épaules nues, et en femme -qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle -et de sa considération aux yeux des -<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span> -autres, elle dit qu’on la laissât seule avec M. de -Maulévrier.</p> - -<p>La pendule marquait une heure et demie du -matin. Jamais M. de Maulévrier ne s’était -trouvé à une pareille heure dans l’appartement -de M<sup>me</sup> d’Anglure, du moins à la connaissance -de ses gens.</p> - -<p>—Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,—s’écria-t-elle.—Vous -ne m’avez pas dit la vérité, -quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi -ne m’avoir pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez -plus et qu’une autre m’avait pris votre -amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette, -qui ne vous rendra pas heureux comme -je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme -moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme -moi quand une fois vous ne l’aimerez plus!</p> - -<p>Elle avait d’abord voulu parler d’une voix -assurée, mais les pleurs étaient venus peu à -peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus -éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la -chambre à grands pas, la main droite ramenée -au flanc gauche, cette belle pause du portrait -de Talma dans <i>Hamlet</i>, hésitant encore à jeter -sur cette tête dévouée et désolée le mot qu’elle -savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser.</p> - -<p>—Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?—fit-elle.—Me -méprisez-vous donc -tant que vous ayez résolu de ne rien avouer? -Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre -<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span> -silence, comme vous le faites depuis un mois -avec ce langage qui me jetait dans l’âme un -bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi -me disait que tout ce bonheur était faux! Vous -m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais je -voulais votre amour, je ne voulais pas votre -pitié. Hélas! il fallait bien que j’apprisse un -jour ou l’autre ce que vous deviez être impuissant -à me cacher. La marquise aussi est jalouse. -J’ai vu sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord, -mais, grand Dieu! qu’ensuite j’en ai été -punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse; -vous avez eu peur de la faire souffrir plus que -moi; vous avez sacrifié celle que vous n’aimiez -plus à celle que vous aimez! C’était juste; je -ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je -me demande seulement comment j’ai fait pour -vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer?</p> - -<p>Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient -pas toute sa vie. C’était toujours la femme -esclave, la femme faite pour l’amour, l’amour -vrai et comme il ne se rencontre plus que dans -quelques cœurs exceptionnels, dans quelques -esprits que le monde insulte, car ils sont sans -puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé -vis-à-vis de M<sup>me</sup> d’Anglure, il eût admiré -l’abnégation de cet amour résigné; mais, dans -sa position, il n’était plus juste. Caroline lui -parlait de la jalousie de la marquise; c’était -<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span> -comme une voix ironique qui le raillait après -tout ce qui s’était passé. Son succès manqué, -et rappelé de cette façon innocente, le rendit -implacable, et lui qui se taisait par une délicatesse -plus du monde encore que du cœur, se -mit à dire les choses, haut et clair, à l’infortunée:</p> - -<p>—Puisque vous voulez la vérité, Caroline, -vous avez raison: j’aime M<sup>me</sup> de Gesvres, c’est-à-dire -que je l’ai beaucoup aimée, car je crois -cet amour affaibli déjà dans mon cœur; mais -ne parlez pas de sa jalousie, ne parlez pas de -tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est -pas jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car -elle ne s’est jamais livrée, car tout l’amour que -j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le -sien.</p> - -<p>Elle le regarda avec des yeux bien ronds et -bien incrédules, en secouant tristement la tête, -imaginant sans doute qu’il mentait encore. Elle -ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas -aimer l’homme dont elle était folle, <i>son</i> Raimbaud.</p> - -<p>—Vous ne me croyez pas, Caroline?—fit -M. de Maulévrier, qui ne voyait pas d’où venait -cette incrédulité adorable.—Oh! vous ne connaissez -pas la marquise. Vous la jugez comme -on la juge dans le monde; vous la croyez plus -que légère, une femme aux amours faciles et -rapides, elle dont la froideur est invincible et -<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span> -dont le cœur ne peut plus désormais être atteint. -Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse, -au fond, de ne pouvoir trouver dans la -vie un de ces intérêts que vous lui supposez pour -moi. Vous la calomniez indignement dans sa -conduite, et elle n’a pas le moindre bonheur -qui la venge de vos calomnies. C’est une femme -digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez -pas comme vous le faisiez tout à l’heure, -car, si elle a été votre rivale, ce n’a jamais été -que dans mon cœur.</p> - -<p>Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à -rendre justice à la femme qui n’avait jamais eu -d’amour pour lui, devant celle qui le croyait -plongé dans les félicités d’un amour partagé; il -s’arrêta, effrayé aussi du mal qu’il venait de -faire à M<sup>me</sup> d’Anglure.</p> - -<p>—Assez, Raimbaud,—lui cria-t-elle, prenant -cet éloge de M<sup>me</sup> de Gesvres pour l’expression -d’un amour fanatique et désespéré;—vous -êtes la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous -m’épargner l’humiliante douleur de -vous voir la défendre contre moi?</p> - -<p>L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible -dépit dans une créature si douce d’ordinaire, -ébranla ses organes déjà malades et leur -porta un funeste coup... Ce soir-là, M<sup>me</sup> d’Anglure -sentit le sang lui monter dans la poitrine. -La conscience de sa mort prochaine apaisa bientôt -sa colère.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span> -—Pardonnez-moi, Raimbaud,—fit-elle en -tendant à M. de Maulévrier cette main qu’il -prenait avec tant de transport autrefois;—pardonnez-moi -ce que j’ai dit, en considération de -ce que j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt -quitte de mes plaintes. Pour le temps qui me -reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous -que j’aime encore, dans la femme que vous -m’avez préférée.</p> - -<img src="images/pdots22.jpg" class="dots3" alt=". . ." /> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_148"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_148.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>VI<br /> -L’IMPÉNITENCE FINALE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Cinq</span> jours après cette scène, -M<sup>me</sup> d’Anglure était à l’agonie. -Les vomissements de sang étaient -revenus avec une énergie effrayante. -Le médecin ne conservait nul espoir. -M. de Maulévrier, qui se trouvait, grâce à ses -aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline, -n’eut point de résistance à vaincre en -lui-même pour soigner cette pauvre mourante -qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer -ses derniers moments des formes de ce dévouement -extérieur qui, après l’amour, fait -illusion encore aux cœurs tendres. Il resta, -autant qu’il le put, auprès du lit de la comtesse. -Il n’avait plus à feindre un sentiment qui -le gênait. Au contraire, il pouvait être franc -dans l’expression de celui qu’il éprouvait, car -il en éprouvait un alors: il s’attendrissait sur -<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span> -cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre -empêche d’être amère, et à laquelle, -pour cette raison, sans nul doute, le -cœur de l’homme sait se livrer avec abandon!</p> - -<p>Elle qui finissait la vie comme elle l’avait -commencée, par un seul amour, jouissait tristement -de l’attendrissement de M. de Maulévrier, -et lui souriait au milieu de toutes ses -souffrances, avec les larmes de la reconnaissance -et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait -plus en termes irrités de la marquise, de cette -<i>voleuse d’amants</i> qu’elle aurait désiré parfois dénoncer -à toutes les femmes, et pourtant les -aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée. -Elle croyait qu’il était aimé de la marquise, -et qu’il l’aimait assez pour avouer son amour -et le proclamer malheureux, pour se vanter de -ses rigueurs. Elle voyait là un généreux mensonge. -Elle n’était pas une observatrice de premier -ordre, cette suave enfant qu’ils avaient -appelée <i>la Belle et la Bête</i>; front charmant, mais -bien parfaitement fermé à la lumière, elle ne -comprenait guères que ce qui était simple, et -jugeait les autres par elle-même. Une femme -de la complication de M<sup>me</sup> de Gesvres ne pouvait -pas tomber sous ce sens étroit, les relations -de M. de Maulévrier avec M<sup>me</sup> de Gesvres être -expliquées par cette nature toute droite, qui était -venue, comme une fleur, en pleine terre, à la -campagne.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span> -—Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez, -mon ami,—disait-elle à M. de Maulévrier, -quand elle le voyait passer des heures entières -près de son lit et en silence; car il était défendu -de faire trop parler cette poitrine si souvent en -sang;—voilà que toute votre vie est changée -parce que je me suis imaginée d’être malade. -Raimbaud, je ne veux pas de cela. Vous êtes -délicat et bon pour moi; je vous en remercie, -j’en suis même heureuse au milieu de tout ce -qui m’afflige et me fait mourir, mais je ne veux -pas qu’où l’amour n’est plus soient les sacrifices -de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux -qu’on n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux -qu’on aime, et la marquise—ne faites pas ce -mouvement et écoutez-moi!—a droit de se -plaindre de l’abandon dans lequel vous la laissez. -Quittez-moi donc souvent pour elle, allez -la voir, et cependant—ajoutait-elle avec une -expression irrésistible—revenez ici, Raimbaud, -puisque la pitié vous y ramène. Je n’ai -pas la force qu’il me faudrait pour me priver de -ce dernier bonheur.</p> - -<p>M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à -M<sup>me</sup> d’Anglure; une affection si profonde, et en -même temps si douce, lui donnait le courage -de résister à la malade dévouée qui, l’amour au -cœur, l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette -bassesse sublime le touchait, et, parce qu’il était -touché, il restait, captivé davantage. Il restait, -<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span> -comparant cet amour à l’impuissance d’aimer -de la marquise; et celle-ci, dont le noble esprit -était fait, du moins, pour tout comprendre, enviait, -avec un regret plus inconsolable que jamais, -le sentiment dont elle était privée, quand -M. de Maulévrier lui racontait tout ce que ce -sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable -et de bon.</p> - -<p>Et comme, en dehors des mille vanités de la -femme qui la faisaient si souvent extravaguer -avec tant de charme, M<sup>me</sup> de Gesvres, à force -de bon sens, finissait par avoir un cœur excellent, -elle apprécia dignement la conduite de -M<sup>me</sup> d’Anglure et elle se sentit vivement attirée -vers la malade, quoiqu’elle crût—illusion analogue -à celle de Caroline—que M. de Maulévrier, -qu’elle avait pris au mot dans la dernière -comédie qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie, -était revenu à celle qu’il avait si longtemps -aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie, -elle savait bien qu’avec les convictions -de M<sup>me</sup> d’Anglure et ce qui s’était passé entre -cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait -convenablement se présenter chez Caroline -et lui témoigner l’intérêt sincère dont elle se -sentait animée. Bizarre chose que les relations -humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments -sont très souvent inexprimables, et ce -qui serait vrai, impossible!</p> - -<p>Plus l’état de M<sup>me</sup> d’Anglure empirait, plus -<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span> -M<sup>me</sup> de Gesvres, qui admirait la douce splendeur -qu’un amour naïf et grand projetait sur -les derniers moments de celle qu’elle avait autrefois -protégée et défendue, souffrait de se sentir -éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments -naturels par ce que M. de Maulévrier -lui racontait de la mourante, elle pensait parfois -qu’elle ferait mieux comprendre à M<sup>me</sup> d’Anglure -que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de -Maulévrier, et que cette assurance franchement -donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux -angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de -Maulévrier, qu’elle croyait revenu de bonne foi -à ses premiers sentiments pour Caroline, n’avait -pu calmer cette âme agitée et lui enlever -ses doutes cruels, la retenait toujours, et elle -ne serait point sortie de cette incertitude si -M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher -en toute hâte pour la conduire chez la -comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée tout -à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination.</p> - -<p>Elle y alla, non sans quelque trouble. En la -voyant entrer dans sa chambre, Caroline lui -tendit la main de la façon familière et simple -avec laquelle elle la lui avait prise à une autre -époque, quand elle revint de la campagne pour -s’assurer du malheur de ne plus être aimée.</p> - -<p>La comtesse était couchée sur une chaise -longue, la tête soutenue par des coussins et la -<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span> -taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous -les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant, -les narines creuses, la pâleur bleuâtre.</p> - -<p>—Je vous sais bon gré d’être venue,—dit-elle -d’une voix faible, mais assurée, à la marquise, -qui, quoique émue, s’assit près d’elle -avec cette absence d’embarras des femmes du -monde qui fait croire si bien à la chimère du -naturel.—Je voulais vous voir avant de mourir. -Vous m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs -j’ai été injuste pour vous au fond de mon -cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est -pas votre faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas -su m’en défendre mieux que vous.</p> - -<p>—Caroline,—lui répondit M<sup>me</sup> de Gesvres -comme au temps de leur ancienne liaison, et -avec le désir de lui causer quelque bien,—vous -êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai -jamais aimé M. de Maulévrier.</p> - -<p>—Oh!—fit la comtesse en secouant la tête -avec une grâce souriante et triste,—je sais tout -et je suis résignée; n’essayez donc plus de me -tromper: vous aimez Raimbaud...</p> - -<p>—Non! je ne l’aime pas,—interrompit la -marquise avec une noble impatience et en jetant -à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat qui -l’attestait;—je ne l’ai jamais aimé: qu’il le -dise; moi, je vous le jure. Si j’ai eu un tort -avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous l’avoir -dit plus tôt.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span> -—Plus tôt comme à présent, Bérangère, je -ne vous aurais pas crue,—dit M<sup>me</sup> d’Anglure.</p> - -<p>—Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée -sans motif, et à présent, vous en avez un dont -je vous remercie. Vous voulez m’épargner du -chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous, -mais c’est inutile; puisque je meurs, je ne regrette -presque plus de n’être plus aimée. En le -laissant derrière moi,—ajouta-t-elle avec un -regard ineffable,—il souffrira moins.</p> - -<p>—Mais...—dit M<sup>me</sup> de Gesvres avec l’angoisse -de ne pas être crue.</p> - -<p>—Mais,—interrompit la comtesse avec une -violence qui lui fit cracher le sang de nouveau,—pourquoi -cette obstination, Bérangère? Lui -aussi m’a tenu le même langage que vous, et -je ne l’ai pas écouté davantage. Ne tourmentez -donc pas mes dernières heures par des négations -et des résistances inutiles. Si je vous ai -envoyée chercher, ce n’était pas pour vous -adresser des reproches; c’était pour vous le -confier, lui que j’aime encore; c’était pour vous -recommander de bien prendre garde à son bonheur; -c’était pour que mon souvenir—le souvenir -d’une amie morte de chagrin à cause de -vous deux—ne se mît pas entre vous et n’empoisonnât -pas les relations d’une intimité que -je vous pardonne, quoiqu’elle m’ait fait cruellement -souffrir.</p> - -<p>—Ah! malheureuse enfant,—reprit avec -<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span> -emportement M<sup>me</sup> de Gesvres, poussée à bout -par un aveuglement si obstiné,—comment -donc faire pour vous arracher cette folle -croyance, pour vous convaincre de la vérité de -mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; -non! je n’ai jamais été, je ne suis pas sa maîtresse. -Le monde l’a dit, je le sais bien; mais -vous, que j’ai défendue autrefois contre le -monde, vous savez si je sacrifierai jamais rien -à de sots propos. Vous connaissez mon indépendance. -Aujourd’hui vous me prouvez que -cette indépendance a toujours des dangers pour -une femme. On la punit en se méprenant sur -ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus -jeune que je ne suis; vous aussi, vous me jugez -d’après ce que vous avez de jeunesse et -d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble -pas, j’ai l’âme si vieille, si dépouillée! -Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne -l’eusse pas pu!</p> - -<p>Et dominée par le besoin d’être crue, que les -négations de M<sup>me</sup> d’Anglure avaient si vivement -irrité en elle, elle se mit à lui dire sur -l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa -nature, des choses vraies, mais qui devaient -demeurer incompréhensibles pour la comtesse. -Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla -ce qu’elle était; elle le fit avec éloquence: -elle lui montra, une par une, ce qu’elle appelait -les misères de son âme; elle lui dit ses -<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span> -jalousies du bonheur des autres, du bonheur -de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit -de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, -qui frappait sa vie; étala tout, s’insulta, -fut vraie, fut naïve, elle, la grande Célimène -de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié -à une autre femme que la comtesse, à une autre -qu’une créature sans intelligence et tout amour! -La comtesse ne comprit pas un mot de toute -cette triste psychologie que le tact exercé de la -marquise n’avait pourtant pu retenir. Pour -cette pauvre et adorable amoureuse, dont la -vocation avait été d’aimer, comme celle des -roses est de sentir bon, les paroles de M<sup>me</sup> de -Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. -Elle l’écouta en la regardant avec défiance, et -quand la marquise, à qui le tact revenait peu -à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme -qu’elle essayait follement de persuader en lui -parlant une langue étrangère, s’arrêta, vaincue -et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit, -avec une grande sécheresse:</p> - -<p>—Vous avez certainement beaucoup plus -d’esprit que moi, ma chère, mais ce que vous -me contez là est incroyable, et je ne vous crois -pas.</p> - -<p>—Adieu donc, Caroline,—fit M<sup>me</sup> de -Gesvres sans amertume et en se levant, car -cette scène où elle s’était oubliée commençait -de la fatiguer, et elle voyait dans ces airs de -<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span> -pardon et de générosité auxquels M<sup>me</sup> d’Anglure -refusait si bien de renoncer quelque -chose de solennel et de <i>posé</i> qui choquait vivement -son bon goût et son instinct du ridicule. -Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion -que lui avait inspirée l’état de M<sup>me</sup> d’Anglure -et son amour pour Raimbaud. Maulévrier -était resté silencieux pendant l’entrevue des -deux femmes. Quand la marquise se leva, ses -regards rencontrèrent les siens. Un imperceptible -sourire de moquerie méprisante se joua -silencieusement autour de leurs lèvres à tous -les deux. Toujours spirituels et du monde, ils -ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu -cette passion aveugle, stupide, dramatique et -dévouée, qui ne comprenait rien et montrait la -rage de se sacrifier en mourant.</p> - -<p>Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle -expira quelques jours après dans son illusion -indestructible,—les croyant heureux et leur -pardonnant,—illusion torturante qui fut un -démenti donné par elle au titre du livre si vrai -qu’on appelle le <i>Bonheur des sots</i>.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_158"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_158.jpg" alt="" /> -</div> - -<h4>VII<br /> -LA VIE</h4> - -<div class="dropcap"> - <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" /> -</div> - -<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoi</span>! vous n’étiez pas revenu de -bonne foi à M<sup>me</sup> d’Anglure?—dit -la marquise avec un indescriptible -étonnement. Ils avaient repris -leur place habituelle dans le boudoir de -satin jonquille, et la vie pour eux recommençait -de couler, sans événements, sans aventure, -dans sa monotone variété.</p> - -<p>—Non! je ne l’ai pas ré-aimée,—fit Raimbaud -avec un sentiment trop triste pour qu’il -s’y mêlât de l’amertume.—Ce fut bien fini -entre nous du jour que je vous aperçus. Vous -effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai affiché -chez vous de l’amour pour cette femme qui -méritait mieux que cette comédie, ce fut une -fausseté pratiquée par moi pour exciter votre -<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span> -jalousie. C’était ma dernière ressource que -j’employais.</p> - -<p>—Dernière et inutile,—reprit Bérangère.—Le -jour où vous vîntes dîner chez moi fut -pour tous les deux un jour funeste. Pour moi, -il me montrait le fond de ce cœur rebelle à -tout. Pour vous, il vous ôtait une dernière -espérance et vous laissait un amour... éternel,—dit-elle -après avoir un peu hésité, et risquant -enfin la romanesque épithète. Et, comme -la femme grave et compatissante se perdait -toujours dans la coquette qui était si près, -elle ajouta légèrement, en jouant avec les -glands de sa robe de chambre:—Car, enfin, -monsieur, qui pourriez-vous aimer après -moi?</p> - -<p>—Eh! mon Dieu, la première venue,—fit -lentement M. de Maulévrier avec une majesté -d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil -extravasé.—Quand on n’aime plus, la -première venue est plus puissante que la femme -qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que -l’attrait de la nouveauté.</p> - -<p>—Vous traitez l’amour comme un caprice,—fit-elle -furieuse. Puis, mordant ses lèvres et -<ins id="cor_4" title="rattrappant">rattrapant</ins> le sang-froid perdu:—C’est peut-être -vrai—dit-elle—quand on n’aime plus, -mais...</p> - -<p>Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus -simple de le regarder. La joie du sauvage sûr -<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span> -de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux, -et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant -faisait de tout cela quelque chose de peu -agréable à contempler.</p> - -<p>—Et si je ne vous aimais plus?—dit Raimbaud -câlinement, avec une voix basse et douce, -et en lui prenant la main dont il baisa les -ongles rosés, mais sans appuyer.</p> - -<p>—Vous! ne plus m’aimer?—demanda-t-elle, -changeant tout à coup d’air et de contenance, -et d’un ton plus curieux que dépité.</p> - -<p>—Plus du tout,—dit Raimbaud, avec un -désintéressement infini et du naturel retrouvé.</p> - -<p>—Bah!—répondit-elle avec explosion; et, -se retournant vivement sur la causeuse, elle -lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit -avec bouderie, comme une objection à ce qu’il -disait.</p> - -<p>Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile.</p> - -<p>—Il n’y a pas de bah! madame,—dit -Raimbaud avec calme.—C’est bien vrai que -le charme est détruit: vous voudriez vainement -le faire renaître. Ce que vous avez éteint -en mon âme, vous ne le rallumeriez pas.</p> - -<p>—Vraiment!—fit-elle; et se penchant vers -lui de trois quarts, pose charmante qui lui -allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins -sourires que la vanité d’une femme belle -ait jamais inventés pour répondre à un défi insolent.—Eh -bien! nous verrons...</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span> -Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis, -elle employa toutes les subtilités de son esprit, -toutes les grâces de sa manière, toutes les ressources -de son génie, tous les artifices de ses -négligés du matin, toutes les ivresses d’un -abandon téméraire, toutes les légèretés de -flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à -des caresses positives: M. de Maulévrier ne -démentit point sa parole. Elle ne le troubla -plus. Il jouit de tout cela comme un peintre; -il en jouit aussi comme un fat; mais l’amant -évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en -trompant ses désirs sans cesse, en flétrissant -un à un tous les espoirs qu’il s’était créés; elle -aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine, -et lui, comme elle, ne pouvait ressentir -que l’amour comme le monde l’a fait. Parfois, -en la voyant tout risquer pour reconquérir sa -conquête perdue, l’idée lui vint de profiter, -dans les intérêts les moins distingués, des dangers -auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux -qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis -d’elle; et il ne voulait pas qu’elle pût interpréter -comme un reste d’amour encore la tentative -d’une possession que peut-être elle eût -de nouveau disputée, s’il avait essayé d’y revenir.</p> - -<p>Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour -rien, elle se lassa de vouloir faire revivre un -amour qui n’existait plus.</p> - -<p><span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span> -Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent, -mais demeurèrent aussi fréquentes, -aussi intimes que jamais, et le monde, qui avait -accusé M<sup>me</sup> de Gesvres d’avoir <i>tué</i> M<sup>me</sup> d’Anglure, -continua de les nommer amants, quoiqu’ils -ne fussent plus que des amis.</p> - -<p>Amis étranges, il est vrai; singulière et triste -liaison, d’un charme puissant, inexplicable et -empoisonné!</p> - -<p>Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai.</p> - -<p>Après elle, il n’aima plus personne. On eût -dit qu’en l’aimant il avait contracté, pour les -autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il -avait été la victime.</p> - -<p>Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas -plus qu’elle, ne prit son parti sur soi-même et -ne sut donner à sa vie la dignité de l’indifférence, -la fierté calme de la résignation.</p> - -<p>Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le -chercher encore. Leur intimité ne leur suffisait -pas. Ennuyés, le jugement cruel, l’imagination -exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie, -voulant être une dernière fois heureux -encore dans l’amour avant de mourir.</p> - -<p>Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir -l’un à l’autre et de se dire ce qu’ils avaient -trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes, -puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui -de lui ou d’elle viendrait se vanter, avec le plus -d’orgueil, de ressentir enfin l’amour. Mais cet -<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span> -amour, appelé par eux, expirait toujours dans -le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait -si vite quand ils regardaient entre les deux -yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs -idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire -de nouvelles, qu’hélas! ils abattaient -toujours.</p> - -<p>A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour -même, tout ce qu’il admirait le plus, ne suffisait -pour remplir sa pensée; et quant à elle, -ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes -choses qu’elle sentait mieux qu’un homme, -ne pouvait longtemps la captiver.</p> - -<p>Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils -se détournaient avec le même dégoût. Créés, -à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un -tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté -d’aimer, l’autre, impatient, implacable, le poussait -bientôt à ce mépris par l’ironie, l’ironie -qu’ils maniaient également tous deux.</p> - -<p>Que de fois ils passèrent de longues heures -dans la nuit l’un près de l’autre, flanc à flanc, -les mains enlacées, couple fait, on l’eût dit du -moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais -trouvant sans cesse l’esprit qui juge où ils -avaient appelé la sensation qui enivre: couple -superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces -amours qui ne duraient pas et à rire entre soi -des ridicules vus le matin dans le tête-à-tête, -affreuse comédie qu’ils se donnaient entre -<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span> -quelque baiser vide, quelque sombre et vaine -caresse, par dédommagement du bonheur manqué -et de l’enthousiasme impossible!</p> - -<p>Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y -avait qu’eux cependant, mais ne s’expliquant -pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient -dans les autres ils ne le rencontraient pas dans -leur cœur, puisque leur seul intérêt dans le -monde naissait quand ils étaient réunis!</p> - -<p>Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans -nom parmi les hommes, relation que le monde -ne comprenait pas.</p> - -<p>Plus leur espoir d’aimer une fois encore -tarissait dans leurs âmes impuissantes, plus ils -se sentaient étroitement liés par ce qui ne pouvait -être un lien entre eux et personne! plus -ils sentaient qu’ils n’avaient rien à se préférer!</p> - -<p>Quand lui sortait des bras d’une femme, ne -venait-il pas, avec une ardeur avide, essuyer -ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié -lui tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie -tous ses bonheurs incomplets à flétrir!</p> - -<p>Quand elle, plus coquette que les plus coquettes -de Marivaux, avait prêté sa charmante -oreille aux adorations qu’elle faisait naître, ne -venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux -mornes, poser sa tête lasse sur cette poitrine -qu’elle n’animait plus! Alors,—on ne sait,—qui -pourrait assurer de telles choses?—regrettaient-ils -tous deux de n’être pas amants au -<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span> -lieu d’être de si étonnants amis; et si le regret -existait au fond de leurs âmes, excepté des -douleurs bien désespérées, que peut-on tirer -d’un regret?...</p> - -<p class="sepb0">C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. -C’est ainsi qu’ils s’avançaient ensemble vers le -but suprême, la vieillesse et la mort, qu’ils -connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur -restait à apprendre par le déclin naturel de la -vie, les infirmités de la pensée et des organes, -et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement -unis, consternés et purs, mais de la -dérisoire pureté de l’impuissance; et, dans le -néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se -consoler ou s’affermir, la vanité de ce qu’ils -souffraient. Leur bon sens faisait fi de la poésie -de la douleur, comme leur bon goût en faisait -mystère. C’étaient toujours une femme élégante -et un dandy, à l’intimité desquels le -monde insultait dans de jolies plaisanteries; -c’étaient toujours de part et d’autre la même -convenance, les mêmes manières irréprochables, -cette même légèreté dans la parole, grâce -charmante qui n’appuyait jamais sur rien. On -ne pouvait guères soupçonner ce qu’il y avait -de grave, de profond, dans ces deux êtres si -exclusivement occupés, à ce qu’il semblait, de -choses extérieures, et dont l’esprit, à certains -soirs, partait tout à coup en mille étincelles et -en railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se -<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span> -composait pour eux la vie, influence du monde -et des habitudes sur ce que les sentiments ont -de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de -leurs matinées, prise au hasard entre toutes les -autres, donnerait une idée plus exacte que -l’analyse la plus fidèle.</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt=". . ." /> - -<p class="sep0 noind">. . . . . . . . . . . Un matin, le marquis -de Maulévrier alla chez la marquise de -Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place -ordinaire, dans le boudoir jonquille; elle était -sortie. Séduite par le temps qu’il faisait (on -était au commencement du printemps), elle -était allée s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité -d’une des allées du jardin de l’hôtel de -Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans -doute par les idées que lui inspirait sa lecture, -elle ne sentait pas le fleuve de soleil qui tombait -en nappe de lumière et de chaleur sur sa -tête nue, sur ses mains divines dégantées, et -sur des épaules que le soleil même était impuissant -à bronzer.</p> - -<p>—Que lisez-vous donc là?—fit Maulévrier -en s’approchant, frappé de la préoccupation de -sa physionomie.</p> - -<p>—C’est <i>Lélia</i>,—répondit-elle,—un livre -qu’ils disent faux et qui n’est que la moitié de -la vérité de ma vie. Que serait-il donc si l’autre -moitié s’y trouvait!</p> - -<p>Elle parlait avec une agitation presque fébrile, -<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span> -les yeux durs, le front contracté, violemment -belle.</p> - -<p>—Vous avez raison,—fit Maulévrier, qui -ne raillait plus quand il la voyait dans cet état, -car il avait appris à connaître, à ses dépens, la -douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette -femme révoltée de n’en pas avoir davantage,—<i>Lélia</i> -n’est qu’une moitié de misère; il en -est dans le monde de bien plus grandes et qu’on -ne voit pas.</p> - -<p>—Oui! la mienne, par exemple,—reprit-elle -avec une tristesse animée;—oui! la nôtre, -car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais; -en m’aimant vous avez gagné mon mal, et -vous n’en guérirez pas plus que moi.</p> - -<p>«Mais <i>Lélia</i>! mais eux, ces artistes, ces -grandes imaginations, ces hautes pensées,—continua-t-elle -en jetant le livre qui l’avait émue -et qu’elle n’aimait que comme un fragment de -miroir,—ils ont beau souffrir, sont-ils donc -si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme -à nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils -comme nous? N’ont-ils pas des facultés -supérieures qui leur créent des intérêts très -vifs, et les défendent de l’ennui et de la fatigue -d’exister? Quand ils n’auraient que la faculté -de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent, -cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme -qui a fait <i>Lélia</i>, fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle -pas eu un dédommagement en se racontant -<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span> -avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas -aussi dans son livre des pages qui attestent -qu’elle sent profondément les beautés de la -nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce -pas de l’amour après tout? Et qu’importe -ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon -Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on -pas dernièrement que cette femme qui a -fait ce livre avait le projet d’entrer dans un -cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui -l’exaltent encore, ou des lassitudes qui entrevoient -la possibilité d’un repos? Mais moi, mais -nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce -qui nous console? Qui occupe notre vie? -Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse -froids; la nature nous laisse froids; nous -n’avons que l’esprit du monde, du monde -qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à -qui nous n’avons rien à préférer. Esprits bornés, -natures finies, c’était pour nous que -l’amour devait être la grande préoccupation, -la grande affaire, le grand enthousiasme de la -vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a été -qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,—et -quand il s’est agi de nous, Raimbaud, un -avortement en amitié.</p> - -<p>«Ah! maudit cœur! maudits organes!—ajouta-t-elle -avec un mouvement de rage; et, -se jetant au cou de Raimbaud, pour la première -fois, naïve et hardie comme une femme aimée -<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span> -et heureuse, elle chercha sur les lèvres de -l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout -jamais absente pour elle et pour lui.</p> - -<p>—Impossible!—fit-elle accablée, en laissant -retomber ses bras.</p> - -<p>Raimbaud, qui savait l’empire des choses -extérieures sur les nerfs de cette femme mobile -qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même -de peur qu’elle n’y trouvât le vide et -l’ennui, lui conseilla, après quelques moments -de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était -fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire -diversion aux peines de la vie pour les femmes, -leur conseiller de faire leur toilette est encore -ce qu’il y a de plus profond.</p> - -<p>Elle résista; elle voulut rester dans ses -cruelles pensées. Mais, comme M. de Maulévrier -sembla l’exiger, elle quitta le jardin et -monta chez elle. Elle était partie à regret, -pâle, sombre, crispée, insoucieuse de son cou -qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. -Elle revint souriante, épanouie, gracieuse, -mise avec le goût que Maulévrier lui savait, -et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une -légèreté aussi fière que les plumes blanches qui -se cambraient sur son chapeau de paille d’Italie. -C’était réellement une autre femme! Elle -se rassit près de lui pour lui faire boutonner -ses gants chamois. Le fat orgueilleux, devenu -sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre -<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span> -d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une -soubrette, et, pour récompense, elle lui accorda -le beau privilège de poser un baiser, comme -on en donne aux petites filles, sur la raie des -cheveux partagés.</p> - -<p>Cela fait, ils montèrent en voiture pour -aller, je crois, acheter des rubans.</p> - - -<p class="sep3 cent cs8 esp">FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE</p> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_170.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_171"> - -<h2>LA BAGUE D’ANNIBAL</h2> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_173"> - -<p class="cent wesp lh2">A Roger de Beauvoir<br /> -<em>EN LUI ENVOYANT</em> <i>la Bague d’Annibal</i>.</p> - -<div class="poem" style="margin-top: 2em;"> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Poète de cape et d’épée<a name="FNanchor_B" id="FNanchor_B" href="#Footnote_B" class="fnanchor">[B]</a></div> - <div class="vers8">A qui n’a jamais résisté</div> - <div class="vers8">Ni la Muse ni la Beauté,</div> - <div class="vers8">Ni la Grâce désoccupée,</div> - <div class="vers">Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée</div> - <div class="vers8">Faire un démon de volupté!</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Tu redemandes cette histoire</div> - <div class="vers8">Qu’aux temps si fous de mon passé</div> - <div class="vers8">J’écrivis, <i>un soir</i>, de mémoire,</div> - <div class="vers8">Avec de l’encre rose et noire,</div> - <div class="vers8">Et la gaieté d’un cœur blessé.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8">Revois ce portrait d’une femme</div> - <div class="vers8">Dont le sourire était mortel,</div> - <div class="vers">Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme,</div> - <div class="vers8">Corps charmant, mais vide d’une âme...</div> - <div class="vers8">C’est de la vengeance... au pastel.</div> -</div> -<div class="stanza"> - <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span> - Une vengeance... faible chose!</div> - <div class="vers">Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts!</div> - <div class="vers8">Elle s’énerve dans ma prose...</div> - <div class="vers">Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose,</div> - <div class="vers8">Elle enivrerait dans tes vers!</div> -</div> - <div class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></div> -</div> - -<div class="fnotes"> -<p><a name="Footnote_B" id="Footnote_B" href="#FNanchor_B"><span class="label">[B]</span></a> -C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de -Beauvoir.</p> -</div> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_174.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_175"> - -<p class="csm">Il y a quelques années, les premières strophes de -cette nouvelle parurent; mais la publication ne fut -pas continuée, par la raison qui fait tourner un portrait -par trop ressemblant contre le mur. Aujourd’hui -que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le -modèle, et peut-être sur tous les deux, les raisons -qui firent interrompre la publication de ce conte ne -subsistent plus, et nous le publions avec de nombreux -changements et comme il doit rester,—s’il -reste.</p> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="poem" lang="en" xml:lang="en"> - <span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span> - <div class="vers8"><i>The chariest maid is prodigal enough</i></div> - <div class="vers8"><i>If she unmasks her beauty to the moon.</i></div> - <div class="rsign"><span class="smcap">Shakespeare</span></div> -</div> - -<div class="epigr"> -<p class="hang cs8">Une fille prudente est déjà assez -coquette, si elle permet à la -lune de considérer sa beauté.</p> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_179"> - -<p class="cent wesp"><i>A mon ami G.-S. Trebutien</i></p> - -<p class="cent cs8">Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen</p> - -<p class="sep2"><i>L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié -n’en donnerait-elle pas une aussi? Voici la mienne, -mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un souvenir -d’amitié et des jours qui ne sont plus;—des -jours où cette bagatelle fut écrite à la clarté de -votre sourire bienveillant et à la douce chaleur de -votre approbation.</i></p> - -<p><i>Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans, -pour que ce soit plus digne de vous; mais les amis -sont comme les plus belles filles du monde, qui ne -peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout -et ce que je vous donne, c’est une affection -vraiment fraternelle, que je puis bien attester ici, -mais exprimer comme je la sens, jamais!</i></p> - -<p class="lslt"><i>A vous</i>,</p> - -<p class="rsign">Jules-<span class="smcap">A. Barbey d’Aurevilly</span></p> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_181"> - -<div class="figcenter"> -<img class="bnd" src="images/im_181.jpg" alt="" /> -</div> - -<p class="sep3 cent esp cs16">LA BAGUE D’ANNIBAL</p> - -<hr class="hr15" /> - -<h3>I</h3> - -<p class="noind">... <span class="smcap"><span class="firstlet">P</span>ourquoi</span> ne vous dirais-je point cette -histoire, madame? Vous êtes trop spirituelle -sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui -comme une sotte;—car les gens d’esprit -de cette intéressante époque ont volé aux sots -la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls -autrefois.—Eh bien! si cette histoire vous -trouve dans un de ces moments terribles, tant -mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien, -elle vaudra quelque chose si elle interrompt -<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span> -vos ennuis. Pour moi, je l’ai écrite, madame, -dans la situation où je voudrais que vous fussiez -pour la lire, et que Byron se rappelait sans -nul doute quand il disait, dans ses Mémoires, -qu’écrire la <i>Fiancée d’Abydos</i> l’avait empêché de -mourir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</div> - -<h3>II</h3> - -<p>C’est aussi l’histoire d’<i>une fiancée</i>,—mais -mon poème est moins idéal que le sien,—l’histoire -d’une fiancée, une pure fiancée, qui -devint...—Mais pourquoi le dire? Lisez toujours, -et vous le saurez. J’ai passé toute ma -journée au coin de mon feu à écouter la pluie -battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté -sans lumière longtemps à regarder les lueurs -du foyer danser au plafond comme des spectres, -chose fort peu réjouissante pour un être aussi -mélancolique que moi. Je pouvais sortir, aller -dans le monde; mais il eût fallu s’habiller, -cette grande affaire de la vie! Et le monde, -malgré toutes ses joies, est encore plus triste -pour moi que la solitude. Je n’avais donc que -la ressource du cigare et du thé; mais l’un me -donne des nausées et l’autre m’alourdit la tête -et me noie le cœur,—ce cœur qu’il faut, -hélas! toujours finir par repêcher.—Ce n’était -donc pas une ressource. J’étais perdu, si je -n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait -à ravir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</div> - -<h3>III</h3> - -<p>Et je vous ai prise pour mon <i>audience</i>, madame, -comme dit Bossuet, vous, et vous toute -seule, qui me prêteriez votre blanche oreille -si je vous en demandais le tuyau; mais je n’ai -point une telle exigence. Je ne vous imposerai -pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la, -laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne -parle pas, j’écris, et vous resterez libre. Pour -moi, les mobilités de la femme sont saintes, et -je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. -Seulement, si vos yeux ne tombent pas ici, -vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être -vous étiez dans le monde, parée, souriante et -coquette, vous n’aviez pas—pour moi—quitté -votre chambre, et qu’en papillottes et en -peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, -la lampe derrière nous, vous m’écoutiez. -Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une -réalité?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</div> - -<h3>IV</h3> - -<p>Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une -jeune femme—mais on ne savait si elle était -fille ou veuve—qui était bien le plus joli petit -phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même -avec beaucoup d’imagination. Comme il faut -un nom à toute force, je l’appellerai madame -d’Alcy,—Joséphine d’Alcy.—Joséphine est -un nom qui, de toute éternité, fut inféodé à -ces femmes dont madame d’Alcy était le type, -hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,—mais -pourquoi médire?—j’en sais une qui, si -elle lisait cette histoire, croirait peut-être que -j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de -tant de femmes, de croire qu’on pense à elles -toujours!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</div> - -<h3>V</h3> - -<p>Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce -qu’il semblait: car qui fut jamais sûr de l’âge -d’une femme?... Elle n’était ni belle ni jolie, -disaient les femmes qui la rencontraient; mais -elle avait des choses <i>fort bien</i>: manière de convenir -de ce qui était désolant et irrésistible, -aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en -soit, ce jugement était plus vrai que mille autres -prononcés par ces dames, et contre lesquels -nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous -sommes jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent -d’une impartialité un peu suspecte.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</div> - -<h3>VI</h3> - -<p>Joséphine n’était donc ni belle ni jolie... -Mais on sentait que, deux jours après l’avoir -vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle -s’enfonçait doucement dans l’imagination, et -puis elle y restait. Elle ne produisait jamais -cette mystérieuse sympathie qui s’établit tout -à coup entre deux cœurs comme un courant -électrique, magnétisme subtil et caché, le <i>coup -de foudre</i> du dix-huitième siècle.—Non! elle -commençait par laisser froid ou déplaire; mais, -à la voir un peu davantage, elle déplaisait déjà -moins,—et enfin,—enfin l’amour éclatait plus -fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.—J’ai -toujours cru les êtres impressifs à la -façon de Joséphine plus dangereux que ceux -qui produisent l’ivresse nerveuse au premier -regard.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</div> - -<h3>VII</h3> - -<p>Elle était blonde, cette <i>seule</i> couleur de la -jeunesse; car, malgré l’acte de naissance, toute -femme brune ne fut jeune jamais.—Elle était -blonde.—Dernièrement j’ai rencontré, madame, -une femme blonde aussi, comme Joséphine, -qui, certes! aurait embarrassé le plus -habile coloriste, s’il se fût agi de la peindre. -Or, ce qu’il eût manqué, je ne l’essaierai pas. -C’était, comme sculptée par un procédé surhumain, -et vivante, l’irisation qu’un soleil de -printemps fait étinceler sur des feuilles nouvellement -dépliées. Elle ressemblait, par la couleur, -à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante, -jamais perdue, sur le marbre de la -Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses -épaules, aux tempes, dans les racines de ses -blonds cheveux, il y avait, pâlissant parfois, -mais éternellement distincte, la couleur dorée -dans laquelle les vertes feuilles du bouquet -qu’elle tenait dans ses mains d’ambre étaient -trempées... Quelle substance était-ce que cette -femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle -fût charmante. En s’approchant d’elle, -<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span> -on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant -doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre -dans son herbier.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</div> - -<h3>VIII</h3> - -<p>Joséphine n’était pas de ce blond étrange, -insaisissable, tout semblable à l’or mystérieux -versé par l’aile d’émeraude de la cantharide!—Le -reflet fauve de ses cheveux s’éteignait -sous une nuance gris de perle. Il n’y avait en -elle rien de printanier, de vif, d’étincelant et -de frais. Son front, légèrement bombé,—marque -d’un caractère opiniâtre,—ainsi que -son cou et ses épaules, ressemblait à de l’ivoire -un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux -comme la mer, les veilles de tempête, -couleur indéterminée, mais sombre, entre -l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme -au travers. Sa lèvre, dont les dents rompaient -à chaque instant les veines,—habitude de coquetterie -à la Pompadour, ou peut-être passion -réprimée,—était malade et épuisée; mais son -sourire n’exprimait jamais ni désir, ni tendresse, -ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire -des femmes! Quand je la regardais, je ne pouvais -m’empêcher de penser au Sphinx.</p> - -<p>Que de fois j’eus la tentation de palper cette -taille longue et gracieuse, pour voir si quelque -<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span> -aile de griffon n’était pas cachée dans le corsage, -tandis que mon œil poursuivait aux bords -de la robe flottante la pointe d’un pied qui se -moquait de la fable, et qui disait que le Sphinx -était une femme de partout.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</div> - -<h3>IX</h3> - -<p>O femmes! femmes! vous êtes toutes plus -ou moins hypocrites. Mais les gens d’esprit les -plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas -le moindre doute en présence des tartuferies de -deux beaux yeux noirs ou du machiavélisme -d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur -comme dans la vérité; et je crois même le -repos dans l’erreur beaucoup plus profond. Eh -bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette -franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine -n’inspirait jamais. Elle ne trompait point -par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment -qu’elle exprimait était-il le sien? Question à -embarrasser les plus habiles! Elle produisait -toujours le doute, elle transpirait l’anxiété. On -ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange -créature, dont les souvenirs étaient des hiéroglyphes, -et les pensées qui apparaissaient de -temps en temps dans ses yeux aussi problématiques -que les taches dans le soleil et les -linéaments bleus qui veinent la jaune couleur -de la lune.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</div> - -<h3>X</h3> - -<p>Ah! par tous les dieux immortels, pour nous, -observateurs à lorgnon carré et à gants blancs, -qui courons, autour de ces âmes de femmes, -la bague de leur pensée secrète,—imperceptible -anneau qui désespéra souvent notre merveilleuse -adresse,—Joséphine était un problème -d’imagination transcendante, l’inconnu -à dégager d’une équation formidable. Ce mystificateur -suprême, qu’on prit soixante ans pour -un homme de génie, ce composé d’un joueur -de whist et d’une vieille femme, sous les airs -indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand -lui-même, eût été plus facile à pénétrer.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</div> - -<h3>XI</h3> - -<p>Car <i>qui</i> était-elle, ou <i>quoi</i> était-elle?... Personne -ou chose? chair ou poisson? démon ou -ange? ou le nœud gordien du démon et de -l’ange, simplement femme, ce <i>jour-et-nuit</i> dans -la grande mascarade de la vie?... J’eusse été -le grand Newton lui-même, que j’aurais donné -mon système de la gravitation pour le savoir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</div> - -<h3>XII</h3> - -<p>Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser -ainsi. Joséphine excitait une curiosité extrême. -Son caractère échappait à tous comme sa vie. -Bien des gens prétendaient la connaître; mais, -quand ils avaient dit cela, les pauvres gens -avaient tout dit. Quelle était sa famille? D’où -venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir -rencontré M. d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait -son origine dans une nuit profonde; mais -cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la -nuit du temps. C’était une rareté toute moderne. -On la disait plus astucieuse que spirituelle. -Cependant son langage était agréable, -surtout quand il commençait à tarir. C’était -une espèce de <i>bas-bleu</i>, comme on en voit tant -à présent. Seulement le bleu du bas était bleu -<i>céleste</i>, un azur doucement mitigé. Il n’y avait -que les jarretières dont on ne sût pas la couleur.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</div> - -<h3>XIII</h3> - -<p>Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante; -le rose lui montant bientôt aux joues et s’y -fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement -dans le mat de la peau. Elle parlait -beaucoup, des heures entières, en regardant -ses petites mains déliées, et dont les poignets -étaient d’une telle délicatesse qu’on eût pu -trembler de les voir se détacher avec ses bracelets, -quand elle les ôtait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</div> - -<h3>XIV</h3> - -<p>Mais que disait-elle? Des riens charmants, -des choses cruelles et communes, ce que le -monde lui avait appris. Elle débitait toujours -une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme -tout le secret de la moralité des femmes; -car on a souvent des principes comme un boudoir,—pour -se cacher. De sorte qu’excepté -l’agrément d’une médisance, l’élégance de la -phrase, peut-être un peu quintessenciée, il est -vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je -l’aurais aimée autant muette. En effet, une -femme qui parle n’est qu’une femme qui parle, -après tout. Mais une femme muette, c’est -presque une statue, une statue sans ses désavantages,—le -froid du marbre, la monotonie -de la pose et les autres inconvénients.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</div> - -<h3>XV</h3> - -<p>Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe? -Quand un gosier de talent chante, qui -songe à écouter autre chose que le gosier? Qui -songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy, -l’illustre auteur de <i>la Vestale</i>? Les femmes, qui, -musique à part, roucoulent assez bien, en la -variant, leur partition de vestale qu’elles ont -toutes, plus ou moins, à jouer en public, les -femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent. -Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y -a-t-il mieux que les trivialités doucereuses d’un -style d’Opéra? Excepté pour vous, madame -ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même -fonds de sottises, avec la seule différence des -voix?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</div> - -<h3>XVI</h3> - -<p>Et cependant—pourquoi ne pas l’avouer?—il -y avait une espèce de dissonance entre la -voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait -le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait? -Doute éternel, quand il s’agissait de cette femme, -doute fatal qui revenait toujours! Et si elle ne -le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais -ceci est un abîme. Les motifs des femmes pour -tromper, elles-mêmes les connaissent-elles -bien?...</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</div> - -<h3>XVII</h3> - -<p>Mais Joséphine ne trompait pas.—Encore -une fois, elle embarrassait. Si elle avait voulu -tromper, elle aurait accompli aisément cette -chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique -et fugitif sourire aux lèvres quand elle parlait -des devoirs des femmes, et de leur destination -ici-bas, d’un style—elle avait du style dans -ces moments-là—à faire honneur à <span lang="en" xml:lang="en">miss Edgeworth</span> -elle-même. Elle n’aurait point eu ce regard -plus moqueur encore que son sourire, et -cet abaissement de paupières plus moqueur encore -que son regard!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</div> - -<h3>XVIII</h3> - -<p>Elle avait lu madame Necker de Saussure, et -elle en tirait bon parti. Bien des maris juraient -à leurs femmes qu’elle eût été une excellente -institutrice si le hasard l’avait placée dans une -condition secondaire; mais les femmes avaient -leurs raisons pour n’en pas tout à fait convenir. -Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il -semblait, et <i>ses talents</i>—comme l’on dit—étaient -plus nombreux qu’il ne convient à une -femme du monde. On eût pensé qu’elle avait -été douée par les Fées, si les Fées n’étaient des -besoins! Elle peignait sur ivoire, elle peignait -sur émail, elle peignait même sur vélin quand -elle faisait à ses <i>amies</i>, en pattes de mouche -délicieuses, la description de ses sentiments. Elle -improvisait sur le piano, comme Corinne eût -improvisé si le piano eût été à la mode du temps -de Corinne. Enfin, elle réussissait dans toutes -les petites jongleries d’une société aussi avancée -que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur -indien ou chinois parmi ses intéressants -compatriotes.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</div> - -<h3>XIX</h3> - -<p>Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes; -mais les jeunes l’aimaient un peu moins,—chose -qui ne saurait paraître étrange, probablement -parce que les vieilles femmes n’étaient -pas les seules à qui elle plaisait.—Celles-ci la -défendaient en toute rencontre contre ces aimables -insinuations qui se glissent plus cauteleusement -encore que les conseils du serpent -dans l’oreille d’Ève! mais, comme les insinuations -de ces charmantes Èves, à leur tour, dans -l’oreille de ces bons serpents, bien moins déliés -qu’elles. En effet, en attendant la première -faute de Joséphine, on la proclamait une coquette. -Dilemme à l’usage de ces dames! si -l’on est sage, on est cruelle et froide; et si l’on -a pitié, on est perdue.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</div> - -<h3>XX</h3> - -<p>Perdue?—Oui! traînée sur la claie de toutes -les conversations, déchirée par toutes ces hyènes -de vertu qui vivent des douleurs infligées à une -pauvre femme amoureuse et imprudente, qui -lèchent ses larmes et les trouvent bonnes, et -boiraient le sang de son cœur dans leur appétit -carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle -ces femmes implacables? Shakespeare -a dit, je ne sais où, que le mal qu’on dit de -nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle -aussi courageusement la sienne? Était-ce -lâcheté qui l’empêchait d’être entraînée? ou la -froideur naturelle de cette jolie femme, vrai -glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de -ses amis la clef de sa chambre: «Allez voir -plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui -reprocher une fausse démarche; et cependant -des milliers d’yeux d’aigle pour la férocité -épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais -de son collier de bonne renommée pas une seule -perle n’était défilée encore.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</div> - -<h3>XXI</h3> - -<p>Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec -les hommes; mais toujours on lui parlait d’amour -ou sur l’amour,—ce qui est souvent la -même chose.—Du moins, moi qui vous raconte -cette histoire, madame, j’étais, comme le -cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du -temple. Je revenais toujours à ce sujet de conversation. -Elle me contredisait dans mes théories, -et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle -n’agissait ainsi que pour les exalter davantage.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</div> - -<h3>XXII</h3> - -<p>Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence -et de mes preuves qu’en vérité il y -avait assez pour faire mourir une femme faible -et naturellement passionnée, comme Sémélé -sous la présence du Dieu foudroyant qui la consuma, -elle n’était pas du tout émue; elle n’avait -ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, -ni regards mi-clos, ni rougeurs subites -et évanouies! Seulement, mon amour-propre -dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) -constatait alors qu’il s’exhalait du front -bombé, sous les onctueux cheveux gris de perle, -une espèce de tiédeur humide, une transpiration -d’ardent désir. Mais ce n’était là qu’un -mirage qui, comme tous les mirages, n’existait -que par la distance. Car si, attiré par ce que je -voyais, je me rapprochais un peu d’elle, elle -savait reculer son fauteuil avec une splendeur -de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, -et le mirage s’en retournait... au pays -des songes, d’où il était venu.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</div> - -<h3>XXIII</h3> - -<p>Jamais les plus audacieux d’entre nous ne -sentirent, en dansant avec elle, sa petite main -trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes -pressions par une plus tendre et plus -affaiblie... Quand elle valsait, peut-être était-elle -plus humaine? Elle n’avait pas la tête si -forte qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal -qui la fait perdre à des derviches... et à -tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai, -de cette diabolique façon, pour le pur et simple -amour de Dieu. Mais, comme les vierges de -province, Joséphine ne valsait jamais.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</div> - -<h3>XXIV</h3> - -<p>Impatientés encore plus qu’impatients, nous -regardions, cet hiver-là, à l’orient et à l’occident -de tous les salons, pour découvrir celui -que nous attendions comme un Messie! celui -dont le front de prédestiné devait porter l’étoile -mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous -étions un bataillon sacré d’observateurs de premier -ordre, de ces fiers jeunes gens qui jouent -encore à la fossette après vingt-cinq ans, mais -qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou -autre chose, des moralistes ou des ministres -d’État; et, malgré nos sagacités prodigieuses, -nous ne voyions point apparaître ce front radieux -sur lequel nous eussions arboré les banderoles -de la vengeance!... à moins pourtant -que ce n’eût été—et pourquoi pas?—le front -luisant et couronné de cheveux argentés de l’honorable -M. d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</div> - -<h3>XXV</h3> - -<p>M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,—oui! -c’est Baudouin qu’il s’appelait... ou d’un -nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait toujours -de voir accolé à un tel personnage,—M. -Baudouin d’Artinel était un homme grave -et respectable, jouissant au plus haut degré de -l’estime publique, conseiller en Cour royale ou -juge,—je ne sais plus trop lequel,—ayant -passé trente ans de sa vie, au su de tout le -monde, à faire trois enfants à sa femme et un -nombre illimité de rapports.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</div> - -<h3>XXVI</h3> - -<p>Il avait donc été marié; mais sa femme était -morte. Il l’avait pleurée—convenablement; -car on disait que son mariage avait été autrefois -un mariage d’inclination. Mais le temps -tue la douleur sur le cadavre qu’elle fait, et -d’ailleurs un conseiller en Cour royale ne peut -décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait -point déposé l’air mélancolique, et souvent -il aimait encore à glisser de ces mots qui résonnent -si bien dans l’oreille des femmes, quand -il voulait faire allusion à des chagrins ineffaçables -et à un cruel isolement.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</div> - -<h3>XXVII</h3> - -<p>Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage -de robes ou de chiffons,—ou par ses -grands mots de vertu ou d’estime publique, de -sentiments purs et doux,—le vénérable conseiller -recherchait avidement l’inexplicable créature. -Peut-être le mariage et les peines qui en -avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité -pour qu’il ne s’aperçût pas des agréments -extérieurs de madame d’Alcy. C’était une nature -double et indécise, moitié vieux fat, moitié -sentimental; et c’est ainsi qu’en louvoyant entre -ces deux manières d’être, il avait passé autrefois -pour un homme à bonnes fortunes.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</div> - -<h3>XXVIII</h3> - -<p>Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant -usé: il avait beau faire empeser ses cravates et -ouater ses habits, il ne pouvait cacher les outrages -des années et les fatigues du cabinet. Ce -n’était pas César,—mais César lui-même n’avait -jamais été plus chauve. Cependant il n’avait -pas perdu ses dents, et, à tout prendre -sans détailler, c’était un homme bien conservé.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</div> - -<h3>XXIX</h3> - -<p>Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on -pouvait croire que M. d’Artinel suivrait bientôt. -On l’avait d’abord remarqué, puis on avait -fini par s’en taire, comme il arrive toujours:—l’habitude -fatiguant la médisance, inconstante -personne qui veut chaque jour des sacrifices -nouveaux, comme ces divinités du Mexique -auxquelles il fallait chaque matin une nouvelle -victime humaine.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</div> - -<h3>XXX</h3> - -<p>Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux -qu’on n’aurait dû s’y attendre; car c’était un -homme soumis à l’opinion comme à l’étiquette: -un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait -fort à la considération dont il avait le bonheur -d’être entouré, comme il le disait lui-même -avec un sourire d’une orgueilleuse -mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il -que Joséphine valait cette considération pour -laquelle il avait tout fait, et se sentait-il (sur -leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, -en faveur de Joséphine, à se moquer de -l’opinion,—cette reine du monde, sacrée par -la lâcheté de ses esclaves,—dont il avait été -toute sa vie le très humble et très obéissant serviteur.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</div> - -<h3>XXXI</h3> - -<p>Et cependant,—je vous en ai déjà averti, -madame, mais j’insiste sur ce point davantage,—Joséphine -n’était pas une femme supérieure, -une de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes -qui font aimer l’écueil sur lequel elles nous -brisent! irrésistibles créatures auxquelles on sacrifierait -si bien le sang de son cœur et le bonheur -de sa vie.—Hélas! je ne songe pas que -souvent ce serait là un assez pauvre sacrifice.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</div> - -<h3>XXXII</h3> - -<p>Non! c’était un être prétentieux—une minaudière,—qui -se croyait la grâce en personne,—bonne -raison pour qu’elle ne le fût pas,—une -avalanche de grands mots, de non-sens et -d’étourderies, ayant au suprême degré ce que -les femmes ont toutes par droit de naissance -et de sexe: une immense faculté d’être fausse—mais -elle ne l’était pas—et surtout le plus -joli corsage long et cambré. Je la comparerais -à une guêpe, si la comparaison n’était usée,—une -guêpe qui n’avait pas cessé d’être femme, -quoiqu’elle eût conservé son aiguillon.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</div> - -<h3>XXXIII</h3> - -<p>Pauvres avantages que tout cela... excepté -le corsage de la donzelle, svelte fuseau sur lequel -l’amour dévidait vainement, à ce qu’il -semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages -que tout cela; et cependant tout cela eût -suffi pour culbuter bien des philosophies et -troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même... -mais Leibnitz était fort lascif, je le -tiens de mon maître d’allemand, très versé en -la biographie; il nous faut donc choisir un autre -exemple:—eh bien! pour troubler celle de -M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un Leibnitz, -je vous assure.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</div> - -<h3>XXXIV</h3> - -<p>Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses -penchants ou qu’il eût lu dans nos ouvrages -modernes que les sentiments profonds rendent -sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus -puissante que tout le reste, si M. Baudouin d’Artinel -était amoureux de Joséphine,—comme -quelques-uns le pensaient,—il conservait toujours -dans le monde son sang-froid et sa gravité -un peu dolente. Seulement, il y avait alors -une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait -toujours danser à cette gravité-là une jolie -petite sarabande sur des charbons allumés -quand elle l’appelait le modèle des époux et -des pères, et qu’elle lui parlait des hautes qualités -de sa femme et des regrets qu’il en conservait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</div> - -<h3>XXXV</h3> - -<p>Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel -ce qu’elle était pour nous tous dans le -monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite -mine de plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle -se fût bien aperçue, sans doute, qu’elle intéressait -au plus haut point le vénérable conseiller. -Les femmes, quand elles nous intéressent, -n’ont-elles pas toutes un divin moniteur qui -leur parle de nous tout bas, une espèce de génie, -comme celui de Socrate,—mais qui, -comme celui de Socrate, ne conseille pas précisément -la sagesse?—Joséphine acceptait sans -trouble les discrets hommages de M. Baudouin -d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été -la meilleure amie de sa femme si madame -d’Artinel eût vécu. Du moins, elle et lui, -quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à -l’autre.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</div> - -<h3>XXXVI</h3> - -<p>Car ils en parlaient quelquefois.—Ils en -parlaient depuis le jour où M. d’Artinel avait -risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant, -avait emporté avec elle toutes ses affections, à -lui,—ces affections qui, depuis qu’il connaissait -Joséphine, ne demandaient plus qu’à revenir! -Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir -l’attendrissement de Joséphine. Les pleurs qu’il -crut voir dans ses yeux étaient peut-être le résultat -de quelque bâillement étouffé; mais quoi -qu’il en pût être, elle et lui, depuis ce jour-là, -avaient, dans leurs conversations mélancoliques, -effeuillé un nombre infini de scabieuses. -C’est parfois un excellent moyen de se faire -aimer que de regretter une femme morte; et -qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience -de la nature des femmes, n’avait pas pensé que -la sienne pouvait lui être, auprès de Joséphine, -d’une aussi précieuse utilité?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</div> - -<h3>XXXVII</h3> - -<p>Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine -causait comme à l’ordinaire,—en regardant -ses jolies griffes couleur de rose, que -la brosse et le citron avaient lissées avec tant -de soin. Il y avait beaucoup de monde dans le -salon. Elle était assise contre le rideau de la -fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les -ondes duquel elle noyait sa tête blonde et cendrée. -Ses lèvres remuaient comme les cordes -de la harpe quand elles sont pincées par une -main rapide.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</div> - -<h3>XXXVIII</h3> - -<p>Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait. -Pour la première fois, elle ne parlait plus d’une -voix haute et métallique;—soit que sa voix -fût perdue dans le bruit des conversations qui -se faisaient alors autour d’elle, soit qu’elle voulût -cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un -seul.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</div> - -<h3>XXXIX</h3> - -<p>Car elle parlait à un seul,—un seul qui la -regardait, penché sur le bras de son fauteuil, -comme Napoléon dut sans doute regarder une -carte de Russie avant sa malheureuse campagne. -Elle, toujours disant, ne faisait que poser -à la surface du regard de celui qui l’écoutait -l’extrémité des rayons vagues et mobiles -des siens;—un de ces regards qui effleurent, -qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet -du triangle dont ces deux personnes formaient -la base, à l’angle de face du salon, se trouvait -M. d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</div> - -<h3>XL</h3> - -<p>«Pourriez-vous me dire,—me demanda-t-il -avec un air plus ridicule qu’il n’est permis -à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu -sait avec quelle munificence fut accordée cette -permission à tous les jurisconsultes de la terre!—pourriez-vous -me dire quel est ce monsieur -à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à -l’autre extrémité du salon?»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</div> - -<h3>XLI</h3> - -<p>Je regardai.—«Ce monsieur, comme vous -dites, monsieur,—lui répondis-je,—s’appelle -Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais -se réduit à de bien légers détails: il a de l’esprit, -mais cet esprit est un peu gâté par l’affectation, -les manières d’un fat, et, dit-on, une -très mauvaise tête.»—Et je saluai M. d’Artinel, -qui répéta: «Une très mauvaise tête!» -sans me rendre le salut que je lui faisais.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</div> - -<h3>XLII</h3> - -<p>«Oh! oh!—dis-je en moi-même,—monsieur -d’Artinel, monsieur Baudouin d’Artinel, -seriez-vous jaloux?...»—Et je toisai l’Othello -de la Cour royale, avec sa cravate blanche qui -ne faisait pas un pli et son habit noir du plus -beau lustre.—«Est-ce que vous seriez atteint -de cette passion pittoresque?»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</div> - -<h3>XLIII</h3> - -<p>Oui! il était jaloux;—il était jaloux, atroce -supplice!—Il était jaloux sur moins qu’un -mot, qu’un signe, qu’un air! Il était jaloux sur -un rien, comme on est jaloux, fût-on juge -comme il l’était, et comme il aurait été jaloux -encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout -seul!—Un pressentiment terrible avait passé—sous -son irréprochable gilet de piqué—comme -une trombe; il avait blêmi tout à coup; -son nez avait remué d’une façon formidable, -comme s’il eût eu quinola dans son jeu au reversis.—Il -était jaloux, c’était sûr! Malgré la -dignité habituelle de sa pose, il n’imposait pas -autant qu’Ali de Janina quand sa moustache -se hérissait de fureur; mais il est certain que -les quelques cheveux gris qui dessinaient sur -son occiput une pâle et idéale couronne se -seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient -été trop enduits, ce jour-là, d’huile de -Macassar.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</div> - -<h3>XLIV</h3> - -<p>C’était le jugement du monde sur Aloys que -j’avais dit à M. Baudouin d’Artinel. Et pourquoi -lui en aurais-je dit davantage? M. d’Artinel -n’avait-il pas les idées du monde? Ne -tenait-il pas à la considération que le monde -dispense? N’était-ce pas un enfant du monde, -devenu l’un de ses docteurs? N’était-il pas un -de ces éléments dont le nombre, pour faire un -public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épiderme, -voyait-il l’homme? Et l’homme, c’est -presque toujours l’écorché!...</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</div> - -<h3>XLV</h3> - -<p>Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend -voir, et qui prend, avec un sang-froid imperturbable, -perpétuellement le noir pour le -blanc. Le monde, c’est Brid’oison en personne,—un -conseiller aussi, comme M. Baudouin -d’Artinel,—appliquant à tort ou à travers les -règles d’une jurisprudence homicide. Le monde, -c’est l’imbécillité multipliée par elle-même et -élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a -que les idiots qui ne sentent rien défaillir dans -leurs entrailles quand ils égorgent, et le monde -égorge si souvent!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</div> - -<h3>XLVI</h3> - -<p>Voilà le monde! Oh! tenez-vous loin de lui, -vous tous qui avez un cœur à déchirer et une -fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez -ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et -vous ne le connaissez pas! Hélas! moi, je l’ai -connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une -pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle -il n’ait bavé son venin. Il n’y a pas une de -mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source. -Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce -que je les aimais; il les a frappés parce que je -les aimais; et il m’a fallu assister à ce spectacle, -muet, garotté et sans vengeance.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</div> - -<h3>XLVII</h3> - -<p>Oui! garotté par les convenances de ce -monde, par les lois de ce monde sans cœur; -obligé de feindre un front serein, mordant -mon cœur jusque sur mes lèvres et le ravalant -dans ma poitrine quand il allait s’en échapper; -buvant mes larmes au dedans, amer breuvage! -Car je n’avais pas, comme Achille, de bords -lointains, une tente sur quelque rivage, le vaste -sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis -ou de Patrocle,—pour les cacher.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</div> - -<h3>XLVIII</h3> - -<p>Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais... -le poteau auquel <i>ils</i> m’avaient lié, et qui -m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans la -flagellation sanglante, je ne tombai pas sous -leurs coups; mais, comme lui, je ne leur renvoyai -point des paroles de miséricorde.—Et -vous, les saintes Sébastiennes de ce monde, -les martyres de votre amour pour moi, je pressai -vos seins déchirés sur mon sein déchiré -plus précieusement, plus étroitement encore, -comme si les flèches qui vous avaient percées -avaient pu se détacher et se retourner sur mon -cœur <i>seul</i>.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</div> - -<h3>XLIX</h3> - -<p>Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un -fat,—un de ces êtres secs comme la peau -dont leurs gants sont faits,—une espèce de -Lauzun qui se serait fait ôter ses bottes par des -mains de princesse, s’il y avait encore de ces -mains-là! Seulement, tout fat qu’il fût, le -monde respectait sa fatuité parce qu’elle était -accompagnée de la plus effrayante faculté d’ajuster -l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys -tirait la bécassine avec des balles de gros calibre. -Par conséquent, <i>c’étaient</i>, quand il s’en mêlait, -d’épouvantables hachis! «Quelle amusante -peste!» disaient les femmes les plus courageuses, -que sa conversation intéressait tant -qu’elles n’en avaient peur que par réflexion. -Est-ce pour cela—ou parce que Rivarol portait -un habit rose—qu’elles l’avaient surnommé -Rivarol II?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</div> - -<h3>L</h3> - -<p>Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était -beau, et que c’était la moitié de son prodigieux -esprit... pour les femmes. Or, Aloys n’avait -pas été si magnifiquement doué. Il était laid, -ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait -tant répété dans son enfance, alors que le cœur -s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie -et cette fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, -des créatures à leur aurore!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</div> - -<h3>LI</h3> - -<p>Alors que sa mère elle-même, sa tendre -mère, c’est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts -de ses enfants à travers l’illusion sublime -de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur -comme eût pu le faire une marâtre; alors -qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce -qu’il ne ressemblait pas à l’image désirée -qu’elle avait rêvée longtemps: immatériel -amour, que cet amour maternel!—N’est-ce -pas Chateaubriand qui en a conclu l’immortalité -de l’âme? comme si, dans tous les cas, du -reste, toute l’espèce humaine avait porté des -jupons!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</div> - -<h3>LII</h3> - -<p>Or, ces premières impressions sont si obstinées, -elles s’enfoncent dans certaines natures à -des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à -jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien -n’a pu extraire, et sur lesquelles la chair -s’est refermée: comparaison d’autant plus exacte -que ces impressions, comme ces balles, font -recouler notre sang à certains jours.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</div> - -<h3>LIII</h3> - -<p>Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement -chez Aloys, que vingt femmes peut-être -qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père -et d’une mère—modèles d’aimable sollicitude, -qui ne pouvaient souffrir l’idée que leur fils ne -fût pas un joli garçon—n’avaient pas effacé -la trace de la raillerie amère: rougeur qui ne -brûlait pas la joue, mais la pensée... quand il y -pensait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</div> - -<h3>LIV</h3> - -<p>Ame grande pourtant, que cet Aloys.—Mais -l’Océan, qui engloutit les falaises, roule -aussi l’algue marine dans son sein.—Il y avait -en lui assez d’espace pour que toutes les douleurs -s’y donnassent rendez-vous et y vécussent -sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable -et solitaire, cette force morale qui avait -autrefois rendu superbe le nez épaté de Socrate, -jetait souvent d’augustes reflets aux tempes -pâles d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes, -en restaient plus pâles que lui et confondues -comme si le Ciel se fût dévoilé tout à -coup, tandis que ce n’était que le masque de -cet homme qui s’entr’ouvrait!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</div> - -<h3>LV</h3> - -<p>Car il avait un masque,—un masque de -fer cadenassé derrière sa tête et dont il avait -jeté la clef à la mer,—un masque plus dur -et plus froid que celui du frère adultérin de -Louis XIV: car c’était le mépris qui l’avait -forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne -voulait pas que les hommes se réjouissent de -l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser encore. -Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave -fût accueillie par le rire ou l’indifférence. Il -avait la pudeur de la pensée et la fierté plus -chaste encore du sentiment.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</div> - -<h3>LVI</h3> - -<p>Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui -et Dieu, ce discret confident de toutes les supériorités -inutiles. S’il avait moins connu les -femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa -future <i>adorée</i> ces perles de l’âme, qui d’ailleurs -ne dispensent pas de l’autre écrin; mais, pour -agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un -camée, et que les choses morales ne se portent -pas dans les cheveux. Ce qu’il y avait donc de -mieux en lui restait en lui, et par-dessus il -avait mis ce qui vaut mieux que quatre griffes -de lion entre-croisées sur notre cœur pour le -défendre:—cette plaisanterie qui a des ailes, -et que les pédants, dans leur style de plomb, -appellent frivolité, par jalousie. Comme ce fameux -vêtement que porta Jean Bart tout un -jour, cette splendide culotte d’argent, doublée -de drap d’or, qui eut les résultats cruels d’un -cilice, l’envers était encore plus précieux que -l’endroit de sa personne; et, comme Jean Bart -victime de sa doublure, c’était aussi le plus beau -et le plus intérieur de son âme qui le faisait le -plus souffrir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</div> - -<h3>LVII</h3> - -<p>Dans toutes les coupes de la vie où il avait -plongé ses lèvres, il avait bu une absinthe amère -qui, sur ses lèvres, se retrouvait toujours. Une -éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde -que, dans la mollesse de sa voix et la -courtoisie de son langage, rien n’en trahissait -le secret... Pourtant les autres sentaient une -insultante puissance qui se jouait d’eux à travers -ces paroles gracieuses... On sentait cela comme, -en entendant l’harmonica,—musique céleste! -plaisir inénarrable!—on sent que l’on va s’évanouir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</div> - -<h3>LVIII</h3> - -<p>Mais, ce soir-là... il parlait moins à Joséphine -qu’il n’écoutait la ravissante poupée. -Seulement, de temps en temps, on voyait, au -mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber -un mot... un simple mot qu’elle ramassait, et -sur lequel elle dévidait pendant un quart -d’heure ses pensées,—si l’on peut appeler de -ce mot ambitieux le frêle produit du cerveau -gazeux de madame d’Alcy.—Ils parlaient, -ou pour mieux dire, elle parlait du magnétisme -animal.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</div> - -<h3>LIX</h3> - -<p>Le résultat de cette soirée fut le désappointement -de ce bon M. d’Artinel, qui piétinait -tout en parlant politique avec un gros général -qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée, -il envoyait de temps à autre un regard -d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux -partner... sur Joséphine qui n’aurait pas (à -ce qu’il lui semblait du moins à la distance où -il était placé) ramassé un monde quand elle -l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion -d’Aloys, quand il se leva des chastes -flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes -demandé ce qu’il en pensait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</div> - -<h3>LX</h3> - -<p>«Mon Dieu!—fit-il nonchalamment,—c’est -une sotte qui a tout juste assez de jargon -pour imposer à de plus sots qu’elle.»—Jugement -plus cynique, en vérité, que nous ne -l’attendions de sa part.—«Elle n’est pas jolie,—continua-t-il.—Voyez-la -plutôt d’ici, -roulant sa tête avec tant d’affectation dans -ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est -blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond -que ses cheveux! Je crois que, si elle avait un -amant, elle ferait très artistement des larmes -sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec -quelques gouttes du verre d’eau à la fleur d’orange -qu’elle boit avant de se coucher.»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</div> - -<h3>LXI</h3> - -<p>Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine -et eut plus d’esprit que jamais avec nous.—Le -lendemain, il la vit encore chez madame -de Dorff, où ils allaient souvent tous les deux. -Au bout d’un mois de rencontres à peu près -quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys -s’il avait toujours la même opinion sur Joséphine:—«Oui! -toujours,» répondit-il avec -un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors -il l’aimait comme un fou.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</div> - -<h3>LXII</h3> - -<p>Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard, -madame, de ce qui arrivait à Aloys? Est-ce la -première fois qu’un fait—insolent de sa vérité -de portefaix—vient culbuter cette théorie -un peu niaise de l’Idéal, amour allemand des -imaginations mystiques? Quant à moi, qui ai -peu de pente vers le mysticisme exalté, et qui—mais -d’une autre manière que le docteur -Kant—ai l’entente de la réalité à un degré -très supérieur, la femme que j’ai le plus aimée—et, -certes! j’en ai aimé beaucoup,—était -l’antipode de tout ce que j’aurais voulu.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</div> - -<h3>LXIII</h3> - -<p>Il l’aimait comme un fou,—oui! l’amour -avait en lui l’intensité de la folie; mais là, madame, -l’analogie s’arrêtait court.—La raison -lui était restée, forte, inflexible, inaltérable, -et, quoiqu’il l’aimât, cette femme, il la faisait -passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le -niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</div> - -<h3>LXIV</h3> - -<p>Car il était de cette race sauvage et un peu -fière d’hommes pour qui rien n’est illusion -dans la vie: yeux perçants qui voient la ride à -côté de la bouche aimée, la misère du cœur -qu’ils pressent sur leur cœur avec le plus d’amour! -Aigles qui, s’ils s’accouplent, déchirent -l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne -de leurs nids d’empereur!—s’ils deviennent -pères, brisent un matin dans leurs griffes l’œuf -fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour -leur résister, comme autrefois ils meurtrirent, -d’un coup nonchalant de leur grande aile, la -poitrine de leur père décrépit.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</div> - -<h3>LXV</h3> - -<p>Hommes qui n’ont de respect pour rien sur -la terre;—que le monde accuse d’égoïsme, -parce que leur <i>moi</i> est plus grand que le monde;—de -méchanceté, parce que leur œil implacable -a tout vu des motifs cachés... Pour ces -sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est -impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup -de sornettes, ils font extrêmement peu de sonnets. -Insolents! pour eux, la femme, cet ange -de pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins -joli... succube.—Quand ils iront chez vous, -madame, faites dire par le portier que vous n’y -êtes pas.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</div> - -<h3>LXVI</h3> - -<p>Mais non... recevez-les plutôt, madame;—faites-leur -les yeux doux et vous serez vengée;—car -ces hommes ont un cœur que vous pouvez -mettre en mille pièces comme le plus -frêle de vos tissus, percer en riant comme -un de vos festons avec votre poinçon d’acier. -Seulement,—n’est-ce pas bien dépitant, madame?—on -a beau les désoler, ils se consolent; -ils ne meurent pas. C’est avec leur -esprit qu’ils pansent leurs blessures: immortel -dictame qui les sauve toujours! Plus heureux -que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les -empoisonne, ou, s’il y en a, c’est du poison -inutile: ils sont les Mithridates de l’amour. Ce -ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si -touchant—mais un peu commun—du lierre -qui meurt où il s’attache. Eux, plus souvent -que les plus souples lianes, ils se détachent -très bien sans en mourir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</div> - -<h3>LXVII</h3> - -<p>Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, -madame? Ils ont trop reçu du ciel en partage -pour ne pas s’en servir les grâces tombantes -de la clématite; et d’ailleurs,—je vous en -demande pardon si vous êtes d’Europe et surtout -Française,—sur bien des points, quoique -sensibles, ils se rapprochent des opinions de ce -faux et abominable Prophète qui n’eut sur les -femmes que des idées dignes d’un conducteur -de chameaux. A leurs yeux comme aux siens,—hélas! -je rougis de le dire, moi pour qui -une femme est une madone, une belle forme -blanche (quand elle est blanche toutefois) à -invoquer du pied d’un autel,—à leurs yeux -donc la femme n’est, après tout, qu’un coussin -de divan plus ou moins parfumé, un délicieux -coussin de divan pour dormir, bâiller et faire... -l’amour!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</div> - -<h3>LXVIII</h3> - -<p>Et cependant,—malgré ses opinions impertinentes,—l’homme -est voué à une telle -inconséquence qu’il bouleverserait le monde -pour un simple coussin de divan! Que de fois -on l’a vu (vous peut-être, madame?) malheureux, -et malheureux jusqu’au délire, parce que -le coussin A, par exemple, n’était pas à la place -du coussin B. C’est ce qui arrivait aujourd’hui -à Aloys de Synarose; comme il était déjà -arrivé à M. Baudouin d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</div> - -<h3>LXIX</h3> - -<p>Il faut que je mette une histoire dans cette -histoire. Un de mes meilleurs amis, madame, -prétendait, avec la fatuité en usage chez les -cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus -ravissante créature, depuis les talons jusqu’à -la tête... inclusivement. J’ai vingt de mes amis -qui ont, pour leur compte, une prétention toute -semblable, et qui croient même à ce qu’ils -disent... ce qui est plus fort. Mais celui dont -il est question se faisait mieux croire que tous -les autres quand il parlait de son bonheur. Si -j’avais su peindre sous la dictée comme je sais -y écrire, nous aurions un portrait de plus, et -nous pourrions juger si l’ensemble répondait -aux détails... Un portrait, relique précieuse -pour celui qui aime!—Mais, bah! tout portrait -est un mensonge ou une impuissance; et, -comme souvenir, j’aimerais mieux de ma maîtresse -ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte -osa léguer à sa mère en plein testament.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</div> - -<h3>LXX</h3> - -<p>Oui! les peintres ont menti par la gorge, la -main, la couleur et la pensée, quand ils s’imaginent -retracer les traits adorés par nous, et -que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir! -Fussent-ils Raphaël lui-même,—ce chaste -Raphaël qui mourut dans le lit infect d’une -courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais -le bout de son blanc pied d’ange là où il n’eut -pas honte d’appuyer ses lèvres enivrées,—ils -ne seraient pas dignes de retracer celle dont -l’image a d’un regard—d’un seul regard—passé -indélébile dans nos cœurs, ces voiles de -sainte Véronique, mais sur lesquels le sang -qui peint la tête adorée est le nôtre, et non -pas le sien.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</div> - -<h3>LXXI</h3> - -<p>Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame, -pensait ainsi sur le néant de ces bijoux -que l’amour quelquefois échange et sur lesquels -il pleure l’absence, quand il n’a pas le triste -courage de les briser. L’image sacrée reposait -dans sa poitrine, et non dessus... au bout d’un -ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais -quelle tendre inconséquence encore, il avait -peint lui-même un trait, un seul trait de sa -maîtresse, et du moins il y avait dans cette -idée tout un divin mystère de l’âme qui faisait -pardonner l’exigence des sens abusés.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</div> - -<h3>LXXII</h3> - -<p>C’était un œil,—gauche ou droit, je ne -saurais le dire,—mais c’était un œil bleu pâle -comme de la violette de Parme, et lumineux -comme de la rosée; étincelant et mélancolique -comme une étoile, mais, comme celle d’Hespérus, -dans un ciel où elle est seule encore! -Astre doux et bon qui se laissait regarder dans -l’auréole de ses cils d’or sans vous en punir -par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir -d’un horizon de tempêtes; car le contour -de cet œil si frais et si pur était plongé dans -une sombre nuit.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</div> - -<h3>LXXIII</h3> - -<p>Et je comprends cette fantaisie!—Pascal,—ce -loup-cervier du jansénisme, qui mit à sang -toutes les pensées humaines dans le crin de -son cilice,—Pascal ne demande-t-il pas -quelque part si c’est le nez ou les oreilles que -nous aimons dans la femme aimée?... Aimer -l’œil de sa maîtresse, c’est aimer la pensée -elle-même,—une pensée épanouie en une -fleur charmante et éclairée d’un jour divin,—une -pensée qui languit ou sourit, mais toujours -attire,—et nous repousse aussi parfois.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</div> - -<h3>LXXIV</h3> - -<p>... Les jours de migraine,—ou de caprices, -pires encore.—Mais étaient-ce les yeux de -Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa bonbonnière, -ou son front bombé, ou sa lèvre -incessamment mordue par une dent taquine, -ou quelque chose de plus voluptueux encore?—L’autre -jour, j’ai été foudroyé, madame, -par le pli en losange d’une robe de satin.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</div> - -<h3>LXXV</h3> - -<p>Je ne sais pas ce que cette maudite robe -recouvrait.—Quand j’aurais pu le savoir, je -ne l’aurais pas voulu... mais ce pli, froncé par -le diable lui-même!... Cette robe était de la -couleur tendre et sérieuse qu’on appelle <i>manteau -de La Vallière</i>, et, soit la superstition de ce -nom d’un charme si doux de mélancolie, soit -une impression plus brûlante, je m’arrêtai devant -celle qui portait avec une mollesse si -traînante les couleurs de la carmélite, et je vis -ce que je ne dois pas me rappeler.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</div> - -<h3>LXXVI</h3> - -<p>Revenons plutôt à notre histoire, madame. -Si c’était vous, je rêve de vous encore; mais -vous, vous m’avez oublié;—il vaut donc -mieux revenir à Aloys. Aloys s’était juré à -lui-même de ne jamais parler de son amour -à Joséphine, et c’était un garçon bien assez -maître de ses nerfs pour se tenir la parole qu’il -s’était donnée comme s’il avait été un autre -que lui. Je suis persuadé que vous ne vous -souciez guère d’Aloys, madame? On ne sait -jamais où l’on en est avec des hommes pareils, -et les femmes, ces naïves personnes, -aiment immensément l’abandon... dans les -autres.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</div> - -<h3>LXXVII</h3> - -<p>«Du moins,—se disait mon héros,—je -ne serai point trompé par elle. Elle ne jouera -pas avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme -avec un peloton de fil! Et si un jour elle en -trompe un autre, elle ne montrera pas mes -lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon -front, comme un trophée d’armes. Je veux briser -comme du verre sa vanité sous mon orgueil.»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</div> - -<h3>LXXVIII</h3> - -<p>«Je veux briser!» Et il était brisé lui-même -de la résolution stoïque qu’il prenait; mais, indomptable -dans ses brisures, il n’était pas -abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans -le sable ardent, sous le ciel le plus dévorant -de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes -les amertumes d’une passion comprimée. Il se -regardait, impassible, brûler le cœur, comme -Scævola se regardait brûler la main. Souffrir, -pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation -d’homme.—Il aurait eu des chevaux de -poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé de -les monter!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</div> - -<h3>LXXIX</h3> - -<p>Partout où il rencontrait Joséphine, et il la -rencontrait partout, il montrait la coquetterie -d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes. Il -croyait l’avoir pénétrée,—amère science, coup -d’œil qu’on paie cher!—mais il restait impénétrable. -Il lui adressait les mêmes flatteries, -avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes -les plus indifférentes. Il aurait été impossible -d’apercevoir à travers ses manières que cette -femme fût pour lui autre chose... qu’une jolie -chose tout au plus.—Cependant, j’observai -qu’il était toujours un peu plus pâle auprès -d’elle;—mais la différence était imperceptible.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</div> - -<h3>LXXX</h3> - -<p>Pâle sur pâle,—signe des natures passionnées -quand elles souffrent ou jouissent. Car -alors le sang se retire au cœur comme un -fleuve qui remonte à sa source. Hélas! Joséphine -n’avait point le secret de cette pâleur, -flocon épars, tombé du matin même sur la -neige d’hier un peu durcie, et que le moindre -souffle emportait!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</div> - -<h3>LXXXI</h3> - -<p>Elle aimait—qui peut dire pourquoi?—à -causer de longues heures avec Aloys, et pourtant -elle sortait toujours de ces interminables -causeries mécontente d’elle et de lui.—Certainement -il n’avait pas dit un mot qui ne fût -convenable. Louis XIV, ce roi du convenable, -ne l’était pas plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu, -c’était peut-être justement pour cela qu’elle -était mécontente. S’il avait été entraîné à -quelque moment; si la pensée trop à l’étroit -avait crevé la parole;—eût-ce été pour laisser -passer une impertinence: elle était habile, elle -était souple, elle avait de l’ongle, elle était -femme, elle en aurait pris avantage: tandis -qu’il fallait subir tout entière la supériorité -d’Aloys.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</div> - -<h3>LXXXII</h3> - -<p>N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys -avait la sérénité d’un sage. Un sage est fort -impatientant! Il avait la sérénité d’un sage, -mais d’un sage dont on ne riait pas; car au -fond de cette sagesse il y avait la puissance. -Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait. -Aussi, après une de ces conversations—irréprochables—Joséphine -rentrait-elle fatiguée, -brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les -nerfs agacés!—car toujours Aloys l’avait -amenée à en dire beaucoup plus long qu’elle -n’aurait voulu.—En vain se promettait-elle -de se raidir à la première occasion, la conversation -d’Aloys ressemblait aux montagnes -russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</div> - -<h3>LXXXIII</h3> - -<p>«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se -souriant en enfant gâtée dans sa glace. La -glace disait oui, mais la vanité doutait encore. -Pour la première fois de sa vie, la vanité, cette -glace flatteuse, lui semblait de moins belle eau -que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y -regardant.</p> - -<p>«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.—Charmante -rêveuse! le coude appuyé sur le -marbre de la cheminée, on aurait dit une -pauvre jeune femme amoureuse.—«Prenez -donc garde, Fanny, vous allez casser les cordons -de mon corset!»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</div> - -<h3>LXXXIV</h3> - -<p>«Je le saurai demain!» et l’éternel demain -ne venait jamais. Tout l’hiver se passa ainsi. -Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques et -imperceptibles ruses féminines, employées depuis -Ève jusqu’à la marquise du V..., dont elle -ne se servît pour savoir si Aloys l’aimait; mais, -hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux -coquetteries,—mais aux coquetteries vertueuses,—avec -M. Baudouin d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</div> - -<h3>LXXXV</h3> - -<p>Quant à elle, elle éprouvait peut-être la -seule espèce de sentiment dont elle fût susceptible: -une curiosité âcre, brûlante, stimulée -sans cesse;—et, sans doute, dans ces conversations -si longues et si pleines de la métaphysique -du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des -bougies, de la musique et de la danse, elle -trouvait de ces moments à sensations singulières -dont parlait Ninon de Lenclos, et que -les hommes sont si malheureux d’ignorer.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</div> - -<h3>LXXXVI</h3> - -<p>Émotion vive, sans nom et bientôt passée! -toute semblable à l’écume rosée et légère d’une -bouteille de bourgogne mousseux frappé de -glace.—Elle n’avait point été pétrie d’une -brûlante poussière; et j’ai plus de lave à ma -pipe qu’il n’en entrait dans la composition de -toute sa personne.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</div> - -<h3>LXXXVII</h3> - -<p>Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de -mai (j’aime les dates dans les histoires de -cœur: elles ressemblent à de petits bâtons -d’ivoire sur lesquels les souvenirs—ces bouvreuils -à la poitrine sanglante—viennent plus -commodément percher), Aloys avait passé -toute la journée à la campagne. Le corps, chez -cet élégant stoïcien, était moins robuste que -l’âme. A force de souffrir moralement, il avait -gagné une gastrite, un commencement de pulmonie -et une inflammation du cerveau, légère -encore, il est vrai, mais qui pouvait s’aggraver,—aimable -espérance!—Son médecin l’avait -mis à la gomme, aux sangsues et au lait -d’ânesse.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</div> - -<h3>LXXXVIII</h3> - -<p>Il était allé passer quelques jours, à la première -floraison des roses, au château de madame -de Dorff, la grande amie de Joséphine, -une de ces bonnes amies... comme il est doux -et consolant d’en avoir <i>une</i> quand on est femme, -car il est rare d’en avoir deux,—une de ces -liaisons qui consolent et qui vengent de la perfidie -des hommes,—quoique les mauvaises -langues prétendent que deux femmes ne sauraient -s’aimer.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</div> - -<h3>LXXXIX</h3> - -<p>Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, -madame.—J’avais remarqué le regard que -deux femmes se jettent quand elles se rencontrent -pour la première fois, soit dans un salon, -soit au spectacle, soit même à l’église... et, -franchement, ce diable de regard me confirmait -dans ma détestable croyance; mais ce -jugement trop précipité a fait place à une appréciation -plus saine et plus juste des choses, -quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement -son amant à son amie,—il est vrai qu’elle en -prenait un autre,—et une institutrice vouloir -faire épouser à son élève le sien,—dont elle -ne voulait plus.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</div> - -<h3>XC</h3> - -<p>O amitié! amitié! sentiment des anges entre -eux, essayé par les hommes ici-bas,—il est -vrai que je préfère une douillette ouatée pour -l’hiver,—ô amitié! tu n’en es pas moins le -plus spirituel mouvement du cœur, la plus -noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus -quel sculpteur, pour exprimer la divine essence, -représenta deux beaux enfants nus—un garçon -et une fille—qui s’embrassaient saintement -sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau—le -plus plat des laquais—osait appeler -une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles -qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô -amitié! mais peut-être quelqu’un trouverait-il -que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité -encore.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</div> - -<h3>XCI</h3> - -<p>Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,—une -amie bien rare, comme dit ma -grand’mère, en parlant de la millième qu’elle -ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune; -elle mettait du rouge comme Jézabel: Joséphine -pouvait donc l’aimer. Si nous avions été -au dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique -Joséphine, dont les rubans étaient toujours -frais et venaient nous ne savons d’où, -aurait peut-être été la mademoiselle Aïssé de -madame de Dorff, tandis qu’elle n’était que sa -<i>chère belle</i>, titre officiel sans grande valeur. Madame -de Dorff prenait avec elle ces airs maternels -de patronnesse, si chers aux femmes sur -le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys -pour Joséphine, elle lui aurait dit sans nul -doute: «Je vous remercie de l’aimer.» Mot -historique que j’ai entendu dire par une de ces -amies qui répètent: «Pauvre enfant, comme -elle se compromet!» à un homme qui se mourait -d’une passion sublime.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</div> - -<h3>XCII</h3> - -<p>Or, Aloys retournait à Paris. Au moment -où il allait partir: «Monsieur de Synarose,—dit -madame de Dorff, avec cette assurance -aristocratique qui ne craint point un refus, cet -aplomb de femme bien née qui impose un -désir comme une loi, même à un indifférent,—si -j’osais, je vous prierais de remettre ce -flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante -dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous -la remercier pour moi et lui dire que -je suis tout à fait bien à présent?...»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</div> - -<h3>XCIII</h3> - -<p>C’était la première fois que l’occasion se -présentait pour Aloys de voir madame d’Alcy -chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite -mystérieuse où un pied botté ne pénétrait -jamais, son boudoir ne s’ouvrait qu’aux -femmes; car elle était trop jeune et dans une -position trop délicate, puisqu’elle n’avait pas -de mari et ne se réclamait d’aucun parent, pour -voir chez elle plus que quelques jeunes femmes -et beaucoup de ces respectables douairières qui -plastronnent si bien une réputation contre les -coups de la médisance, et qui s’occupent encore -des plaisirs des jeunes gens—mais d’une -façon orthodoxe—en leur faisant faire de bons -mariages.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</div> - -<h3>XCIV</h3> - -<p>Aloys prit le flacon des mains de madame -de Dorff,—un charmant flacon d’agate, obscur -comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait, -sous son bouchon d’or ciselé, une vague -odeur d’essence de verveine, cette plante magique -et sacrée dont les sorcières se couronnaient -le front autrefois.—Les sorcières -d’à présent ne la portent plus que dans leurs -flacons.—Aloys promit qu’il remettrait le -flacon à madame d’Alcy, le même soir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</div> - -<h3>XCV</h3> - -<p>Il y alla. Elle était seule.—Il aurait mieux -aimé la voir flanquée de quelques-unes de ces -vertus à chevrons dont elle était ordinairement -entourée;—mais elle était seule, et ce n’était -pas le moment de montrer l’embarras vulgaire -des dix premières minutes d’un tel tête-à-tête -avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas -perdre l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le -tapis ou sur le canapé de madame d’Alcy.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</div> - -<h3>XCVI</h3> - -<p>Elle était languissamment assise sur une espèce -de divan très bas, une espèce de meuble -oriental, qui lui rappelait l’existence des odalisques -au sein de sa chaste solitude. Elle était -languissamment assise,—oisive et probablement -ennuyée d’être seule depuis si longtemps. -Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir. -Sa robe (car la robe fait partie de la personnalité -d’une femme, et je n’ai jamais pu les séparer), -sa robe était d’une couleur indécise,—une -nuance un peu hermaphrodite, entre le -gris et le lilas. On aurait dit un nuage capricieux -tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un -soir de printemps derrière lesquelles on imagine -les plus délicieux horizons.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</div> - -<h3>XCVII</h3> - -<p>Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur -tous ces détails. Elle était donc oisive et languissante. -Pourquoi languissait-elle? elle ne le -savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton -elle-même n’avait pas plus l’art des -poses que Joséphine.—Il est vrai que ses -études sur l’antique avaient été moins profondes; -et quant à celles sur le nu, personne -ne pouvait en parler.—Il était impossible -d’avoir l’air plus pensif.—J’adore ces fronts -inclinés où toujours flotte l’ombre de quelque -chose,—rêverie qui passe, revient ou demeure, -comme l’image d’un saule pleureur sur -l’eau.—Ce soir-là, elle avait l’air encore plus -pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était -une femme qui pensait toujours... à avoir l’air -de penser.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</div> - -<h3>XCVIII</h3> - -<p>Aloys—la poitrine saboulée par les palpitations -de son cœur en se trouvant seul avec -cette femme—remit à Joséphine, d’une main -ferme, le flacon dont l’avait chargé madame -de Dorff.—Puis commença une causerie qui, -à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement -entre eux, tourna tout à coup sur -les mystères ou les mysticités du sentiment.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</div> - -<h3>XCIX</h3> - -<p>C’est plus dangereux que de marcher sur la -pointe des clochers, ces conversations! Elles -ont fait plus de Françoises de Rimini que les -plus tendres livres du monde, lus en tête à tête -avec un beau jeune homme. C’est le Poul-Sherro -de bien des innocences.—Aloys y fut -admirable d’empire sur lui-même; car il sentit -que jamais il ne l’avait aimée davantage. Ah! -s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette -et l’endormir sur son divan, quels baisers fous -il eût répandus sur ce front à la molle courbure, -sur le vélin de ce teint mat et dans ses -lèvres entr’ouvertes,—calice de rose un peu -jauni, mais si suave encore!!!—Mais la baguette -magique d’Aloys était un esprit merveilleux, -qui faisait tout le contraire d’endormir -les gens qu’il touchait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</div> - -<h3>C</h3> - -<p>Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il -voulait oser, l’audace réussirait peut-être. Il -avait l’opinion hautaine que qui veut une femme -l’a toujours.—Opinion qui touche, il faut le -dire, à l’insolence, et que toutes les femmes ne -pardonnent guère, apparemment parce qu’une -telle impertinence les met dans la nécessité de -résister.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</div> - -<h3>CI</h3> - -<p>Mais il ne <i>voulait</i> pas,—car il la méprisait.—Et -cependant il avait soif, et le lac lui coulait -au bord des lèvres. Il éprouvait le désir -aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce -qu’il semble, contre nos seins de chair, les -étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien! il -avait mis à ce désir les menottes de sa volonté... -Joséphine ne se douta pas une minute -de ses tortures.—Quoi qu’il en soit, qui peut -dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas -succombé, si le tête-à-tête avait duré plus longtemps? -Quand il se leva, il était plus fatigué -que madame de Staël d’un hiver de conversations.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</div> - -<h3>CII</h3> - -<p>Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier -que Joséphine repoussait avec dépit le tabouret -de velours blanc sur lequel elle avait -étalé son pied dans tous les sens, pendant -qu’Aloys était resté là. Chose difficile à digérer! -Elle avait la conscience de l’habileté et de -l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys -continuait d’échapper à toutes ces embûches si -bien dressées et d’une combinaison si parfaite! -Le désappointement fut si grand et si profondément -senti, qu’après réflexion elle songea à -risquer une lettre,—cette première imprudence -de la passion, <i>cet abîme qui invoque tous -les autres</i>, comme dit la Bible.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</div> - -<h3>CIII</h3> - -<p>Car il vaut mieux donner sa personne que -d’écrire, et, par Jupiter! madame, ceci n’est -point un paradoxe comme ceux que je soutiens -parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai; -ma naissance elle-même en fut un, ma mère -m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on -célèbre la fête de tous ceux qui en sont partis,—fête -d’héritiers, où nous semblons dire aux -pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous -où vous êtes, agréez nos sentiments et -restez-y!»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</div> - -<h3>CIV</h3> - -<p>Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une -vérité triviale, vulgaire, usée,—si la vérité n’était -pas aussi éternelle que ceux à qui nous devons -des rentes viagères,—et mise à la portée -de tous. Une lettre est une chose éminemment -compromettante, une espèce d’état de service -qui constate certains faits qu’il vaudrait bien -mieux oublier. Du moins, quand on a relevé -les boucles de ses cheveux un peu défaites et -donné un coup d’œil à la garniture de sa robe, -qui a droit de douter d’une vertu dont les -épingles sont si bien attachées? Mais une lettre, -une mince lettre de papier diaphane, griffonnée -d’une écriture jolie et imperceptible comme la -patte du colibri, est une base assez solide aux -indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un -impertinent.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</div> - -<h3>CV</h3> - -<p>Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?—Ne -pas signer est une lâcheté inutile.—Justice -de Dieu ou malice du diable! -il n’y a point une virgule qui n’accuse la main -qui la traça. Pauvres femmes, vous mettez dans -le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes -les lettres de votre nom.—Eh bien! cette -terrible glissade dans son système de conduite, -Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois -même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le -referma avec l’effroi de Pandore quand elle vit -tous les maux s’échapper de sa boîte à ouvrage.—A -elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la -réputation qui restait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</div> - -<h3>CVI</h3> - -<p>Une voix s’était élevée dans son âme, la voix -de la conservation de soi-même,—et qui avait -pris alors l’accent nasillard de la vieille comtesse -de Fiercy: «Faites la guerre,—disait-elle;—mais -ne donnez jamais d’otages.»—«Oh! -j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,—mais -pas de manière à être entendue,—et -ce jour-là elle se mit au lit avec le -frisson.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</div> - -<h3>CVII</h3> - -<p>Or, savez-vous, madame, ce que <i>se perdre</i> -signifiait dans le vocabulaire de la moralité de -Joséphine? Se perdre équivalait à ne pouvoir -trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer -encore de ces candides natures d’honnêtes -hommes qui épousent, sans trop se faire prier, -des femmes d’une réputation épistolaire—ou -autre—fort étendue, ce n’est pas moins une -témérité que de compter sur de telles bonnes -fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se -garde bien de voir l’humanité trop en beau.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</div> - -<h3>CVIII</h3> - -<p>Sans cela, madame, nous aurions une lettre -de plus!—Une lettre comme celles que j’ai -eu le bonheur de lire, il y a quelques jours, -quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux -que moi,—véritable modèle de civilisation -et d’aristocratie, où le mot <i>amour</i> n’avait -pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait -d’une irrésistible puissance nerveuse, pour -expliquer certains abandons de soi-même.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</div> - -<h3>CIX</h3> - -<p>Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, -sous la transparence de leur peau et de -leurs regards elles cachent une telle masse de -ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys -la première fois qu’elle le rencontra dans le -monde après sa visite; mais lui, qui voulait la -punir des contradictions de son dépit, déploya -de si grandes magnificences d’amabilité que la -boudeuse fut bientôt vaincue.—Le sourire -revint à ses lèvres: la parole n’en était jamais -exilée pour longtemps. Quand il la vit aussi -douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys -pirouetta sur son talon et ne l’approcha plus -de tout le soir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</div> - -<h3>CX</h3> - -<p>Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, -mais plus foncées.—Au fait, cet -homme était le diable en personne, ou il avait -emprunté au démon ses moqueuses manières. -Ah!—pensait-elle,—si elle l’avait tenu à -ses genoux, quelles larmes de vengeance elle -en eût tirées! quels pleurs cruels elle lui eût -fait répandre!... Oui! si elle l’avait tenu à ses -genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</div> - -<h3>CXI</h3> - -<p>Du reste, madame, si l’ange aux joues de -rose que Shakespeare appelle la Patience abandonnait -cette femme, dont la beauté de blonde -commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui -n’est pas un ange, s’attachait à elle plus fort -que jamais. Dieu est patient, parce qu’il est -éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était -point patiente, parce qu’elle n’était pas éternelle; -aussi, tout en déchirant le bout de ses -gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un -peu davantage, elle se disait orgueilleusement: -«Si je voulais pourtant!» Puis elle s’arrêtait, -terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait -fallu exposer sa réputation,—le plus précieux -joyau d’un écrin qui ne renfermait pas, -il est vrai, tous les diamants de la couronne,—et -elle était encore plus préoccupée d’une -position que d’une vengeance.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</div> - -<h3>CXII</h3> - -<p>Une position,—un mariage,—idées identiques -pour une femme, puisque les hommes -l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de -cette ambition, la seule que vous ayez laissée -aux femmes, hommes dont l’égoïsme de lion -a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure -monnaie de vos poches... ou de votre -âme, des places, des cordons, la députation, -un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la -femme l’achat moral d’un mari, quand l’achat -matériel n’est pas possible? Pourquoi interdiriez-vous -aux pauvres femmes cette dernière -ressource, en attendant leur émancipation définitive, -ce qui ne peut manquer d’arriver au -train charmant dont nous allons?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</div> - -<h3>CXIII</h3> - -<p>Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, -rougissantes, dans le saint abri du gynécée, -elles se mêlent aux hommes, comme des -femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux -fumants des appels d’une volupté grossière! -quand, ingrates envers Dieu qui les fit si belles, -et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent -la vanité d’écrire au substantiel bien d’être aimées, -et souillent d’encre des mains divines -pour prouver à leurs contemporains la légitimité -de l’adultère!...</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</div> - -<h3>CXIV</h3> - -<p>Mais je crois que l’indignation m’emportait... -Vous souriez, madame, et je reviens à mon -histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les affectations -modernes de son langage et de ses -poses, qu’une femme affectée et rien de plus. -Elle avait les coquetteries d’une femme, les -ambitions d’une femme; mais en avait-elle les -tendresses? Quoi qu’il en pût être,—et pour -rester dans le vrai,—ce n’était qu’une innocente -enfant, une perfection, une petite fille de -douze ans qui venait de faire sa première communion -le matin même, en comparaison de -ces femmes comme j’en connais, et que les -hommes—aussi lâches qu’elles sont impudentes—ne -renvoient pas faire leurs compotes.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</div> - -<h3>CXV</h3> - -<p>Hélas! madame, cette pauvre perfection était -terriblement embarrassée! Elle allait et venait -entre deux pensées: l’une de désir et l’autre -d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être -compromise et le désir de plier Aloys à son -caprice; mais il était impossible qu’elle restât -beaucoup de temps encore dans une fluctuation -si cruelle. C’était là pour sa rêverie un -hamac qui n’était pas de soie, et dont les balancements -ne produisaient pas le sommeil. -Cette indécision devint trop violente. Aussi la -vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par jouer -son va-tout.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</div> - -<h3>CXVI</h3> - -<p>Elle joua son va-tout.—Oui! madame,—intrépidement, -comme Masséna, enfermé dans -la presqu’île du Danube. Mais, avant de le -jouer, elle mit de son côté toutes les chances -de succès, et l’on peut dire que son adresse surpassa -très fémininement sa bravoure; ce fut -une indescriptible tactique, un plan merveilleusement -et subitement combiné. Il n’y a point -de <i>Mémoires de Torcy</i> pour une telle politique. -Si Joséphine avait pu l’écrire,—et peut-être -que la première femme venue réparerait très -bien cet oubli,—nous aurions un traité de la -<i>Princesse</i>, en comparaison duquel le traité du -<i>Prince</i> serait une niaiserie d’écolier.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</div> - -<h3>CXVII</h3> - -<p>Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature -qu’on croyait frivole, avec ses airs évaporés, -ses vagues regards et ses cascatelles de paroles -qui tourbillonnaient dans les oreilles de -tous ceux qui avaient la patience de les écouter. -Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait et -caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec -M. Baudouin d’Artinel... et le temps se passait -ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes, -nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable -nature des femmes, que madame -d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage, -montée sur ressort pour glisser mieux -sur le parquet d’un salon.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</div> - -<h3>CXVIII</h3> - -<p>A toujours attendre, toujours attendre, le -mois d’août était arrivé. C’est un mois où les -nuits sont si belles, si pleines du baume de -toutes les fleurs, qu’au sein même des villes—ces -bassins de marbre comblés d’immondices—ces -belles nuits d’août ont un charme et un -parfum encore. La lune alors, cette douce -âme du ciel, semble répandre plus de lumière -que dans les autres mois de l’année; elle paraît -jeter à tous les objets une écume argentée et -les franger d’une nacre humide.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</div> - -<h3>CXIX</h3> - -<p>Une nuit pareille (il était plus de onze -heures et demie), une nuit pareille,—avait-elle -été choisie à dessein?—la porte vitrée -du balcon de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte. -Le balcon était désert; mais si l’on -eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à -travers le vitrage, on eût vu deux personnes, -assises l’une à côté de l’autre, dans l’appartement -presque obscur,—où la lampe qui -mourait semblait, par sa lueur indécise, vouloir -se mettre au niveau des faiblesses qu’elle -était destinée à éclairer... Ces deux personnes -avaient le dos tourné à la lampe... Étaient-ce -deux amants, oubliant le monde et la vie dans -quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires -et de baisers? La lune penchait curieusement -son visage sur les sombres massifs des Tuileries, -comme si son Endymion, cette nuit-là, -en avait cherché le mystère.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</div> - -<h3>CXX</h3> - -<p>C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes -d’étoiles,—une nuit ravissante comme ces -visages de femmes qu’on n’a vus qu’une fois—peut-être -en rêve—et qui restent dans nos -souvenirs; une de ces nuits qu’on n’oublie -pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec -le Dieu de son âme ou... sa maîtresse,—ce -qui est souvent la même chose; car le visage -aimé est seul digne de recueillir ces lueurs -saintes qui font doucement étinceler l’empreinte -des baisers restée aux joues... si bien -que l’on dirait des perles ou des larmes.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</div> - -<h3>CXXI</h3> - -<p>Des larmes qui ne furent point pleurées, -mais que la bouche a versées dans une molle -ivresse. Car, aux moments du bonheur comme -à ceux de l’agonie, le sang de nos cœurs ne se -retrouve-t-il pas toujours? Ah! soyons heureux -bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures -que nous sommes, hâtons-nous de résoudre -en une rosée de baisers ce flot du cœur qui doit -monter plus haut que la bouche, et qui tarira -en pleurs amers!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</div> - -<h3>CXXII</h3> - -<p class="sepb0">Mais il n’en était point ainsi pour eux... -C’étaient Aloys et Joséphine. Aloys, qui recevait, -comme un déluge de tuantes émotions, -les impressions de cette soirée de lumière veloutée, -de repos et de mystère. . . . . . . .</p> - -<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt=". . ." /> - -<p class="sep0">Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à -faire croire à madame Joséphine qu’il était -aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé -que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement, -de souffrances intimes, de peine à dompter sa -pensée, cet esprit, ordinairement d’une flamme -si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus -que d’éparses lueurs,—comme quelques feux -de bivouac solitaire éparpillés sur la lisière d’un -camp dans la nuit.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</div> - -<h3>CXXIII</h3> - -<p>Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse -et amère, et il était si près d’elle qu’il sentait -la moiteur de son épaule contre la sienne.—Oh! -ne restez jamais ainsi, vous qui voulez -conserver inébranlables vos résolutions de sagesse -prises le matin même!—Elle avait grasseyé, -avec beaucoup d’art et de charme, toute -la soirée. Elle avait même posé ses mains sur -les siennes avec un abandon parfaitement joué, -et, pour un homme aussi purement amoureux -qu’Aloys, elle avait fait davantage encore... -elle l’avait appelé deux ou trois fois <i>Aloys</i>.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</div> - -<h3>CXXIV</h3> - -<p>Quant aux soupirs—de ces soupirs galathéens -que l’on réprime et qu’on désire être -entendus—et quant aux regards de colombe -mourante, elle les sema sans les compter. C’était -bien le moins qu’elle pût faire: aussi je -n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que -femme peut aller sans être une madame Putiphar -qui prend le manteau en désespoir de -cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle -était jolie, sous ce demi-jour de la lune, mille -fois plus qu’au jour faux de ces bougies à la -lumière desquelles Aloys l’avait contemplée -jusque-là.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</div> - -<h3>CXXV</h3> - -<p>Et puis, hasard, caprice ou combinaison -encore, elle avait enlevé son peigne, et ses cheveux -lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait -à une Marie-Madeleine. Mais non! pourtant; -elle n’avait l’air ni si tendre ni si repentie. -Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle -troène que le Christ ne rejeta point de son -sein avant de marcher au supplice, pardonne-moi -de te comparer Joséphine! Le marbre de -Canova est plus toi que cette fille du monde, à -laquelle le monde n’avait rien à reprocher -comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus -d’âme que madame d’Alcy n’en avait.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_309">[p. 309]</div> - -<h3>CXXVI</h3> - -<p>Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne -l’aurait dit, sans doute, personne... excepté -Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle -que vous ne pouvez crever avec vos poinçons! -Le regard d’Aloys accusait une passion profonde, -un enivrement formidable; mais son -sourire était railleur,—railleur de la raillerie -de Gœthe, quand il écrivait ses plus beaux vers.—Se -moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait, -en efforts et en désirs étouffés, dix ans de -sa vie auprès d’elle. Aimait-il ce cruel jeu? Y -aurait-il la volupté de la torture, comme il y a -la volupté de la volupté? Courageux jeune -homme! il avait riposté par un <i>Madame</i>, quand -elle l’avait appelé <i>Aloys</i>.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</div> - -<h3>CXXVII</h3> - -<p>«Malgré le charme d’une pareille causerie,—dit-il -en se levant, et il chancelait,—je -vous demanderai, madame, la permission de -me retirer.»—«Déjà!»—s’écria-t-elle, et -vraiment elle était émue; car il demeurait le -plus fort, et toutes ces petites mines—déperdition -de grimaces charmantes—aboutissaient -à un résultat négatif dont elle était intérieurement -humiliée.—«Il sera minuit tout à -l’heure,» dit Aloys en regardant la pendule. -Et il salua et sortit.—Si c’était là une fuite, -avouez, madame, que c’était celle d’un Numide! -Il sortit avec la satisfaction de l’orgueil d’un -homme, bâton noueux arraché aux chênes, et -sur lequel on s’appuie si noblement quand on -défaille: «Cette femme s’est offerte, et moi, -je n’en ai pas voulu!»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</div> - -<h3>CXXVIII</h3> - -<p>Oui! elle s’était offerte... pour se refuser -peut-être; mais elle s’était offerte (car il y a -certains manèges qui ont la signification de la -parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au -buste qui aiment à faire éprouver le supplice -de Tantale aux pauvres diables qui ont l’aberration -de les aimer.—Elle resta immobile, -quand il fut parti, ses yeux fixés sur la porte, -pendant qu’une larme—plus froide que du -poison—lui coula sur la joue encore animée: -larme de dépit, de vanité, de courroux, qui -sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la -bouche l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère -que Joséphine peut-être eût été guérie de la -douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on -pas que l’on guérit de la morsure du scorpion -en l’écrasant sur la blessure?</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</div> - -<h3>CXXIX</h3> - -<p>Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante -que jamais chez madame de Dorff. Je crus -qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand -elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une -telle habitude qu’on ne pouvait rien en induire. -Elle lui parla avec une bienveillance plus marquée -que jamais. Elle montra enfin, pour cacher -ce qu’elle éprouvait, l’élasticité merveilleuse -que je lui avais toujours supposée: don céleste -qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et -dont elles devraient vous remercier tous les -soirs à genoux, ô mon Dieu!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</div> - -<h3>CXXX</h3> - -<p>Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous -remarquâmes que l’honorable M. d’Artinel ne -tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son -étoile eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie -(si jalousie il y avait dans une poitrine beaucoup -plus exposée, à ce qu’il semblait, à un -asthme) s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle -rassuré?... Mais il avait l’ineffable délicatesse -de la discrétion, et nous ne pouvons parler que -de nos observations personnelles.—«D’ailleurs,—disait-il -en relevant sa cravate gommée,—M. -de Synarose a de l’esprit, si l’on -veut, mais il le gâte par sa fatuité; et, tant -qu’à être fat, ceux de mon temps étaient beaucoup -plus dangereux.»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</div> - -<h3>CXXXI</h3> - -<p>Et après ce jugement, digne d’<ins id="cor_5" title="une">un</ins> homme -accoutumé à la jugerie, il se reposait majestueusement -en lui-même,—excepté quand -Joséphine était là. Alors, il faisait l’empressé -auprès d’elle avec la légèreté d’un vieux zéphyr; -de plus en plus, ses phrases se gonflaient de -larmes et s’interrompaient de soupirs. L’isolement -le tuait—c’était sûr—depuis la mort -de sa femme, et il sentait plus vivement que -jamais qu’avec une âme si pleine de sympathie -il avait été créé pour vivre à deux.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</div> - -<h3>CXXXII</h3> - -<p>Et puis il fallait une tutrice à ses filles,—une -espèce de mère qui leur apprendrait à se -tenir droites et leur ferait un choix de romans. -Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, -époque difficile à traverser. Un amant -pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il fallait -nécessairement leur apprendre quelle mine -doivent faire des filles bien élevées à la première -déclaration.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</div> - -<h3>CXXXIII</h3> - -<p>Et toutes ces considérations, sans nul doute, -irritaient le goût déjà très vif que M. d’Artinel -ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait -de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient -au point de ne lui préférer personne. -Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin -d’Artinel s’approchait d’un second mariage, -en proportion de ce qu’il regrettait le -premier.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_317">[p. 317]</div> - -<h3>CXXXIV</h3> - -<p>Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez -madame de Dorff. Elle demeurait rue de Castiglione, -et je m’en revenais tout songeant -comme un joueur en perte,—car j’avais joué -et perdu,—par la rue de Rivoli. Il faisait un -clair de lune d’une grande amabilité pour les -tuteurs, les maris, les voleurs et les poètes, et -autres personnages intéressés par état à l’observation -nocturne. C’était une nuit transparente -et sonore, quoique silencieuse,—la -doublure de celle de la veille.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_318">[p. 318]</div> - -<h3>CXXXV</h3> - -<p>«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» -me dis-je, en braquant ma lorgnette -sur une espèce de corps épais suspendu entre -le ciel et le pavé. Je regardai mieux,—je regardai -encore.—Une femme se penchait -timidement sur la rampe du balcon, et dessinait -la plus gracieuse courbe sur l’azur du ciel.—Ce -n’était pas la scène charmante de l’adieu, -à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, -ô Shakespeare! mais plutôt celle qui dut -la précéder. Et franchement, illusion ou perspective -favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! -était aussi jolie que ta Juliette.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_319">[p. 319]</div> - -<h3>CXXXVI</h3> - -<p>Ta Juliette!—Cet amour de mes premiers -rêves,—cette créature suave et pourtant terrestre, -passionnée comme nous dans un corps -plus divin qu’une âme,—pauvre enfant timide -et hardie!—vêtue seulement des jasmins du -balcon, au milieu desquels elle apparaissait -dans une nudité plus chaste que celle du ciel -sans ses nuages, que celle de l’Aurore qui -commence à poindre; car l’Aurore se sait nue -et rougit... et Juliette l’avait oublié.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</div> - -<h3>CXXXVII</h3> - -<p>Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon -grand Shakespeare! ou en était-ce une parodie -cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous, -M. Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort -bien avec votre dos un peu arrondi;—mais -Platon avait les épaules hautes, et qui n’est -pas, d’ailleurs, un peu bossu?... En montant -la poétique échelle de soie verte, vous étiez -précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de -grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi -perché dans les airs! Ah! pauvres mortels que -nous sommes, ayons donc cinquante ans passés -et allons juger, après cela!</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</div> - -<h3>CXXXVIII</h3> - -<p>Et il arriva au balcon sans encombre.—Or,—je -dois l’avouer ici, madame,—je n’entendis -et je ne vis rien de ce qui dut suivre.—La -porte vitrée se referma sur l’heureux -couple... et la lune alla toujours son train dans -le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette lune -impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour -regarder cette scène singulière, je fis comme -elle, j’allai me coucher.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</div> - -<h3>CXXXIX</h3> - -<p>Le reste... est un impénétrable mystère -scellé des sept sceaux de l’Éternel. Mon histoire -pourrait, madame, finir à cette porte vitrée; -elle y gagnerait un vague poétique qui lui -siérait, une immatérielle auréole!—Mais je -déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs -réticences. Je les hais pour bien des raisons... -mais surtout parce qu’ils nous gâtent la vie de -telle sorte qu’elle ne ressemble plus, pour -nous, qu’à une courtisane, quand notre premier -amour s’est envolé.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</div> - -<h3>CXL</h3> - -<p>Je ne finirai donc point mon histoire en -poète. Non! madame, mais je vous ferai boire -plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La -lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel -et de Joséphine, qui eut lieu, peu de jours -après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, -sous son voile de mariée, la pudeur heureuse, -et devenant madame d’Artinel. Ce fut un fort -joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre -à l’honorable et délicat M. Baudouin -d’Artinel qu’il fallait une réparation éclatante, -officielle, au tort qu’un entraînement de cœur -et une scène de balcon espagnole avaient causé -à sa réputation, ce bien qu’elle préférait à tout, -après lui, toutefois.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</div> - -<h3>CXLI</h3> - -<p>Et cela, dit d’une voix <i>pleine de larmes</i>, d’une -voix de première représentation, n’avait pas -manqué d’émotionner l’âme du sensible conseiller... -D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence -qu’elle avouait, et qu’elle lui avait -prouvée d’une façon si romanesque. A tout -prendre, c’était un homme d’une généreuse -nature, et une femme compromise par lui, -chose bien rare maintenant (non les femmes -compromises, mais la manière d’agir avec elles -de M. Baudouin d’Artinel), lui semblait un -objet sacré. Enfin elle lui avait toujours plu... -et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous -ses motifs d’être le plus heureux des hommes, -il le devint en l’épousant.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</div> - -<h3>CXLII</h3> - -<p>Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite -église de l’Assomption était pleine,—cette -ravissante église qui exprime la vérité dans l’art -avec tant d’éloquence, et qui, par cela même, -était, ma foi! bien digne de recouvrir la vérité -des sentiments que Joséphine exprimait alors. -Elle était un peu embarrassée... mais une -nuance d’embarras ne messied à personne un -pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de -joue écarlate qu’elle avait toujours quand elle -parlait chez madame de Dorff,—mais il est -vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme -l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait -aperçu dans la chapelle, et qui, lui, avait perdu -de son habituelle pâleur; car il avait envoyé -promener sa gastrite, qui peut-être n’y était -point allée, et il était rentré dans la vie—mais -qui peut dire qu’il en était jamais sorti?—par -les déjeuners de homard, largement -arrosés de bordeaux.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</div> - -<h3>CXLIII</h3> - -<p>Il était rentré dans cette vie que dédaignent -les spiritualistes de notre âge et ces femmes -d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert, -mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux -qui croient que le mépris de la sensation est -un parricide pour la pensée. Comme Sheridan, -l’immortel esprit, il trouvait que se griser était -une agréable chose quand le cœur faisait par -trop mal.</p> - -<p>Même au plus fort de son impénétrable -amour pour Joséphine, il hantait le café Anglais. -Je l’y avais vu souvent, brisé par ces -crises muettes des grands cœurs,—combats -de taureaux invisibles,—soulever son esprit -avec son verre et y chercher l’oubli, entre -l’Ivresse et l’Ironie,—deux rieuses bien tristes, -nées, la même nuit, du Désespoir.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</div> - -<h3>CXLIV</h3> - -<p>La veille du mariage de Joséphine, la chronique -disait—mais qui peut croire à la chronique?—qu’on -l’y avait vu souper tête à tête -avec une femme qui n’était pas madame d’Alcy. -Madame d’Alcy était un ange à qui tout souper -devait naturellement faire horreur; car au dessert -une femme est vraie, et, pour des pudeurs -comme Joséphine, être vrai, c’est presque être -nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait -déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur -le matin même, et, le soir, fait toutes les -chatteries en usage chez les belles-mères d’un -jour avec les petites d’Artinel.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_328">[p. 328]</div> - -<h3>CXLV</h3> - -<p>Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui -diable était-ce, en ce cas?... La chronique ajoutait—mais -la chronique est si menteuse!—que -le partner femelle d’Aloys, à ce souper au -moins bizarre, ne rappelait en rien madame -d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum -de vertu aristocratique: ce n’était pas un -ange du même ciel. C’était un être inférieur,—malheureusement -charmant,—digne du -mépris de toutes les femmes; une espèce de -tigresse... pour l’appétit seulement, qui mangeait -à belles dents de nacre, et qui, le corset -plein du marbre brûlant de la jeunesse, se -trouvait assez peu sylphide pour préférer un -verre de champagne à de la rosée dans des -fleurs! Ne croyons pas à la chronique, madame. -Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais -pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, -donné avant le dernier soupir de l’amour; -mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys -avait le lendemain, à l’Assomption, toute la -gravité de circonstance, c’est-à-dire—qu’il -était fort gai.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</div> - -<h3>CXLVI</h3> - -<p>Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et -irréprochable. Il avait la tenue d’usage: il portait -un magnifique habit bleu, le second habit -de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis -son premier mariage; car il faut se marier en -bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse. -En cela nous différons des Orientaux, pour qui -le bleu est un signe de deuil. Eux, ils le portent -quand ils pleurent, et nous lorsque nous nous -marions;—ce qui prouve, disent les philosophes, -l’unité de l’esprit humain.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</div> - -<h3>CXLVII</h3> - -<p>Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi -acheté la bague de rigueur,—cette bague -qu’on appelle si singulièrement une <i>alliance</i>, et -qui n’est que le premier anneau de la chaîne -qui n’a pas de bout. Cette bague était un vrai -chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel -et de Joséphine y étaient mêlés à des dates -mystérieuses, si bien que le diable lui-même -ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle d’or -fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, -qui regardait fort attentivement la symbolique -cérémonie, se pencha vers moi et me dit: -«Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</div> - -<h3>CXLVIII</h3> - -<p>«Est-il fou?—pensai-je—ou bien l’amour, -si riche en développements inattendus, -l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» -Mais il ne remarqua point mon étonnement, -ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. «La bague -d’Annibal—poursuivit-il—avait une pierre, -et sous cette pierre, il y avait une goutte de -poison. C’est avec cette goutte de poison que -se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans -pierre qui renferment un poison plus subtil que -celui d’Annibal; car c’est un poison invisible. -Seulement—ajouta-t-il avec une gaieté parfaite—ce -poison-là ne tue pas les grands -hommes, mais une petite chose: il tue l’amour.»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</div> - -<h3>CXLIX</h3> - -<p>«Je vous en fais mon compliment,» lui -dis-je.—Il vit que je l’avais compris, et il ne -repoussa point le compliment.—«Oui! vous -avez raison,—repris-je;—nous avons tous -nos <i>bagues d’Annibal</i> dans la vie; mais ce qu’il -y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui -nous empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts -que nous les portons...»</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</div> - -<h3>CL</h3> - -<p>Joséphine eut donc, madame, une position -dans le monde,—plus un mari et trois belles -jeunes filles, douces comme les moutons de -madame Deshoulières, à tourmenter,—ce qui -est, il faut bien l’avouer, un agréable passe-temps -lorsqu’on s’ennuie.—Reste d’habitude -ou manière d’être aimable avec son mari, elle -parle toujours de vertu avec la même abondance, -et personne ne lui connaît d’amant encore.</p> - -<hr class="hr23" /> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</div> - -<h3>CLI</h3> - -<p>Je parierais qu’elle n’en aura pas.—Cependant, -avec les jeunes femmes qui ont des maris -ou des amants jeunes comme elles, elle avoue -qu’elle n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, -et qu’elle l’a épousé par pitié.—Regretterait-elle -Aloys?... J’oubliais de vous dire, -madame, qu’Aloys alla à son bal de noces -comme il était allé à sa messe de mariage, et -qu’il lui demanda l’honneur de la première -contredanse, puisque M. d’Artinel ne dansait -pas.—Ce jour-là, il avait sans doute avalé le -crapaud que Champfort conseille—pour être -un homme du monde—d’avaler tous les matins -avant de sortir de chez soi.</p> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_334.jpg" alt="" /> -</div> - -</div> - -<div class="chptr" id="Page_335"> - -<div class="figcenter"> -<img id="toc" class="bnd" src="images/im_335.jpg" alt="" /> -</div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - -<hr class="hr5" /> - -<table summary="Table des matières"> -<tr> - <td class="tdc1" colspan="3"><i>L’AMOUR IMPOSSIBLE</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2">Dédicace</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2">Préface</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="3">PREMIÈRE PARTIE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" style="width: 2em;">I.</td> - <td class="tdl">Une Marquise au <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">II.</td> - <td class="tdl">La première entrevue</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">III.</td> - <td class="tdl">Maulévrier</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_36">36</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">IV.</td> - <td class="tdl">Le portrait</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">V.</td> - <td class="tdl">L’aveu</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">VI.</td> - <td class="tdl">Les dernières coquetteries</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">VII.</td> - <td class="tdl">L’intimité</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span> - DEUXIÈME PARTIE</td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">I.</td> - <td class="tdl">La Comtesse d’Anglure</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_89">89</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">II.</td> - <td class="tdl">Patte de velours</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">III.</td> - <td class="tdl">Les fausses confidences</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">IV.</td> - <td class="tdl">Le fond de l’abîme</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">V.</td> - <td class="tdl">Explication</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">VI.</td> - <td class="tdl">L’impénitence finale</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl">VII.</td> - <td class="tdl">La vie</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_158">158</a></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdc1" colspan="3"><i>LA BAGUE D’ANNIBAL</i></td> -</tr> -<tr> - <td class="tdl" colspan="2">La Bague d’Annibal</td> - <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td> -</tr> -</table> - -<div class="figcenter"> -<img class="cdl" src="images/im_336.jpg" alt="" /> -</div> - -<hr style="width: 19em; margin: 2em auto 0 auto;" /> - -<p class="cent cs8">Paris.—Imp. A. <span class="smcap">Lemerre</span>, 6, rue des Bergers.—4-4514.</p> - -</div> - -<div class="chptr"> - -<div class="box" id="note"> - -<p class="ssrf">Au lecteur.</p> - -<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée, -mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à -l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins -title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur -sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p> - -<p>La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.</p> - -</div> - -</div> - -<hr class="full" /> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by -Jules Amédée Barbey d'Aurevilly - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR IMPOSSIBLE/LA BAGUE D'ANNIBAL *** - -***** This file should be named 63634-h.htm or 63634-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/3/63634/ - -Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online -Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This -file was produced from images generously made available -by The Internet Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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