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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63634 ***
-
- Au lecteur.
-
- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le
- typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.
-
-
-
-
- ŒUVRES
- DE
- J. BARBEY D’AUREVILLY
-
-
-
-
- ŒUVRES
-
- DE
-
- J. BARBEY D’AUREVILLY
-
-
- _L’AMOUR IMPOSSIBLE_
-
- _LA BAGUE D’ANNIBAL_
-
-
- [Logo: FAC ET SPERA — AL]
-
-
- PARIS
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33
-
-
-
-
- L’AMOUR IMPOSSIBLE
-
- CHRONIQUE PARISIENNE
-
-
- Il ne s’agit point de ce qui est beau
- et amusant, mais tout simplement de
- ce qui est.
-
-
-
-
-_A Madame la Marquise Armance D... V..._
-
-
- MADAME,
-
-Je mets ce petit livre à vos pieds, et, fort heureusement, c’est une
-bonne place, car probablement il y restera. Les exigences dramatiques
-de notre temps préparent mal le succès d’un livre aussi simple que
-celui-ci. Il n’a pas l’ombre d’une prétention littéraire, et vous
-n’êtes point une Philaminte: j’ai donc cru pouvoir vous le dédier. Ce
-ne serait qu’un conte bleu écrit pour vous distraire, si ce n’était pas
-une histoire tracée pour vous faire ressouvenir.
-
-Dans un pays et dans un monde où la science, si elle est habile, doit
-tenir tout entière sur une carte de visite (le mot est de Richter),
-j’ai pensé qu’on devait offrir à l’une des femmes les plus spirituelles
-et les plus aimables de ce monde et de ce pays quelques légères
-observations de salon, écrites sur le dos de l’éventail à travers
-lequel elle en a fait tant d’autres qui valaient bien mieux, et qu’elle
-n’a pas voulu me dicter.
-
- Agréez, Madame, etc.,
-
- J. B. D’A.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Le livre que voici fut publié en 184... C’était un début, et
-on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et de goût horriblement
-aristocratique, cherchait encore la vie dans les classes de la société
-qui évidemment ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir
-établir la scène de plusieurs romans, passionnés et profonds, qu’il
-rêvait alors; et cette illusion de romans impossibles produisit_
-L’Amour impossible. _Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire
-de l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or l’âme et la
-vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs jonquilles de l’époque
-où se passe l’action, sans action, de ce livre auquel un critique
-bienveillant faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:_ «une
-tragédie de boudoir».
-
-L’Amour impossible _est à peine un roman, c’est une chronique, et
-la dédicace qu’on y a laissée atteste sa réalité. C’est l’histoire
-d’une de ces femmes comme les classes élégantes et oisives--le_
-high life _d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait même plus
-se prononcer--nous en ont tant offert le modèle depuis 1839 jusqu’à
-1848. A cette époque, si on se le rappelle, les femmes les plus
-jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement les
-plus parfaites, se vantaient de leur froideur, comme de vieux fats se
-vantent d’être blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites,
-elles jouaient, les unes à l’ange, les autres au démon, mais toutes,
-anges ou démons, prétendaient avoir horreur de l’émotion, cette chose
-vulgaire, et apportaient intrépidement pour preuve de leur distinction
-personnelle et sociale, d’être inaptes à l’amour et au bonheur qu’il
-donne... C’était inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations
-sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait_ Lélia,--_ce roman
-qui s’en ira, s’il n’est déjà parti, où s’en sont allés l’_Astrée _et
-la_ Clélie, _et où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors
-de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités des sociétés sans
-énergie,--fortes seulement en affectations._
-
-L’Amour impossible, _qui malheureusement est un livre de cette
-farine-là, n’a donc guères aujourd’hui pour tout mérite qu’une valeur
-archéologique. C’est le mot si connu, mais retourné et moins joyeux, de
-l’ivrogne de la Caricature: «Voilà comme je serai dimanche.»--Voilà,
-nous! comme nous_ étions... _dimanche_ dernier,--_et vraiment nous
-n’étions pas beaux! Les personnages de_ L’Amour impossible _traduisent
-assez fidèlement les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne
-s’en doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement supérieurs.
-L’auteur, alors, n’avait pas assez vécu pour se détacher d’eux par
-l’ironie. Toute duperie est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens
-sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages au sérieux.
-Au fond, ils n’étaient que deux monstres moraux, et deux monstres
-par impuissance,--les plus laids de tous, car qui est puissant n’est
-monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les peignait, écrivait
-de la même main la vie de_ Brummell, _a, depuis, furieusement changé
-son champ d’observation romanesque et historique. Il a quitté, pour
-n’y plus revenir, ce monde des marquises de Gesvres et des Raimbaud
-de Maulévrier, où non seulement l’_amour _est_ impossible, _mais le
-roman! mais la tragédie! et même la comédie bien plus triste encore!...
-En réimprimant ce livre oublié, il n’a voulu que poser une date de sa
-vie littéraire, si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà
-tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon marché. Il n’a plus
-d’intérêt pour l’espèce d’impressions, de sentiments et de prétentions
-que ce livre retrace, et la Critique, en prenant la peine de dire le
-peu que tout cela vaut, ne lui apprendra rien. Il le sait._
-
- J. B. D’A.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-L’AMOUR IMPOSSIBLE
-
-
-_PREMIÈRE PARTIE_
-
-
-I
-
-UNE MARQUISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
-
-
-Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, où elle n’avait
-fait qu’apparaître, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque
-aussitôt chez elle. Tout le temps qu’elle était restée au spectacle,
-elle avait, ou n’avait pas, écouté cette musique, amour banal des gens
-affectés, avec un air passablement ostrogoth, roulée qu’elle était
-dans un mantelet de velours écarlate doublé de martre zibeline, parure
-qui lui donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, très seyante
-du reste au genre de beauté qu’elle avait.
-
-Elle jeta d’une main impatiente dans la coupe d’opale de la cheminée
-les pierres verdâtres--deux simples aigues-marines--qu’elle portait
-à ses oreilles; et, devant la glace qui lui renvoyait sa belle tête,
-elle n’eut pas le sourire si doux pour elle-même que toutes les femmes
-volent à leur amant; elle n’essaya pas quelque sournoise minauderie
-pour le lendemain; elle n’aiguisa pas sur la glace polie une flèche de
-plus pour son carquois. Il faut lui rendre cette justice: elle était
-aussi naturelle qu’une femme, qui n’est pas bergère sur le versant des
-Alpes, peut l’être dans une chambre parfaitement élégante, à trois pas
-d’un lit de satin.
-
-Bérangère de Gesvres avait été une des femmes les plus belles du
-siècle, et quoiqu’elle eût dépassé l’âge où les femmes sont réputées
-vieilles dans cet implacable Paris qui pousse chaque chose si vite à sa
-fin, on comprenait encore, en la regardant, tous les bonheurs et toutes
-les folies. Elle était de cette race de femmes qui résistent au temps
-mieux qu’aux hommes, ce qui est pour toutes la meilleure manière d’être
-invincibles. Comme Mlle Georges, qu’elle n’égalait pas pour la divinité
-du visage, mais dont elle approchait cependant, elle avait sauvé de
-l’outrage fatal des années des traits d’une infrangible régularité;
-seulement, plus heureuse que la grande tragédienne, elle ne voyait
-point sa noble tête égarée sur un corps monstrueux, le sphinx charmant,
-sévère, éternel, finissant en hippopotame. Le temps, qui l’avait jaunie
-comme les marbres exposés à l’air, n’avait point autrement altéré
-sa forme puissante. Cette forme offrait en Bérangère un tel mélange
-de mollesse et de grandeur, c’était un hermaphrodisme si bien fondu
-entre ce qui charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue et ce qui
-enivre, que jamais l’art et ses incomparables fantaisies n’avaient
-rien produit de pareil. Elle était fort grande, mais l’ampleur des
-lignes disparaissait dans la grâce de leur courbure, dans la plénitude
-et l’uberté des contours. Sa tête, soutenue par un cou d’une énergie
-sculpturale, était couverte de cheveux châtain foncé, tantôt tombant à
-flots crêpés très clair des deux côtés du visage, coiffure absurde avec
-un visage comme le sien; tantôt tressés durement le long des joues, ce
-qui commençait à merveilleusement aller à son genre de physionomie; ou
-enfin partagés parfois en bandeaux, comme elle les avait ce soir-là,
-avec une émeraude sur le front, ce qui était sa plus triomphante et
-sa plus magnifique manière. Le front manquait d’élévation; il n’était
-pas carré comme celui de Catherine II; mais sous sa forme toute
-féminine, il y avait dans sa largeur d’une tempe à l’autre une force
-d’intelligence supérieure. Les sourcils n’étaient pas fort marqués, ni
-les yeux qu’ils couronnaient fort grands; mais ces sourcils étaient
-d’une irréprochable netteté, et ces yeux avaient un éclat si profond
-qu’ils paraissaient immenses à force de lumière, et que plus grands ils
-eussent semblé durs. Les yeux étaient un trait caractéristique en Mme
-de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient point de douceur, et restaient
-perçants et froids. C’étaient les yeux d’un homme d’État de génie qui
-comprendrait assez toutes choses pour n’avoir le dédain de rien. Quand
-elle voulait--car le monde lui avait appris ce qu’il aime--les rendre
-caressants et tendres, ils devenaient câlins et presque faux. Tout un
-ordre de sentiments manquait à ce regard d’une flamme si noire, qui
-n’était vraiment superbe que quand il était attentif.
-
-Mais partout ailleurs se retrouvait la femme, et même autour de
-ces yeux virils apparaissait la trace meurtrie et changeante qui
-suffirait à indiquer le sexe, si le sexe ne se trahissait ailleurs
-dans d’adorables différences. En effet, la largeur des joues
-voluptueusement arrondies, le contour un peu gras du menton, et les
-morbidezzes caressantes de la bouche, tout contrastait avec l’étoile
-fixe du regard. Pour les femmes qui cachent sous la délicatesse des
-lignes des organes puissants et une vitalité profonde, il y a une
-beauté tardive plus grande que les splendeurs lumineuses et roses de
-la jeunesse. Mme de Gesvres était une de ces femmes, un de ces êtres
-privilégiés et rares, une de ces impératrices de beauté qui meurent
-impérialement dans la pourpre et debout. Comme Ariane, aimée par un
-dieu, elle se couronnait des grappes dorées et pleines de son automne.
-Au contour fuyant de la bouche, près des lèvres souriantes et humides,
-à l’origine des plus aristocratiques oreilles qui aient jamais bu à
-flots les flatteries et les adorations humaines, on voyait le duvet
-savoureux qui ombre d’une teinte blonde les fruits mûrs, et qui donne
-soif à regarder. Du front, l’ambre qui colorait cette peau, blanche et
-mate autrefois, avait coulé jusqu’aux épaules, que Bérangère aimait à
-faire sortir de l’échancrure d’une robe de velours noir, comme la lune
-d’une mer orageuse. On eût dit que ce dos vaste et nu, qui renvoyait si
-bien la lumière, avait brisé les liens impuissants du corsage; il se
-balançait, avec une ondulation de serpent, sur des reins d’une cambrure
-hardie, tandis qu’au-dessous des beautés enivrantes qui violaient,
-par l’énergie de leur moulure, l’asile sacré de la robe flottante, se
-perdait, dans les molles pesanteurs du velours, le reste de ce corps
-divin.
-
-Ce soir-là, elle n’avait pas la physionomie de sa réputation. Elle
-passait pour une damnée coquette,--damnée ou damnante, je ne sais trop
-lequel des deux. Les hommes qui l’avaient aimée ou désirée--nuance
-difficile à saisir dans les passions négligées de notre temps--la
-donnaient, en manèges féminins et en grâces apprises, pour une habileté
-de premier ordre. Comme, une fois sur la pente, on ne s’arrête plus,
-on disait encore davantage; le mot coquetterie n’est que le _clair
-de lune_ de l’autre mot qu’on employait. Du reste, que ce soit une
-médisance ou une calomnie, une telle réputation n’est pas une croix
-bien lourde quand on a affaire au scepticisme de la société parisienne,
-et qu’on est jeune, spirituelle et jolie. Avec cela toute croix n’est
-plus qu’une _jeannette_, et peut se porter légèrement.
-
-Mme de Gesvres portait la sienne sur de magnifiques épaules avec le
-stoïcisme d’une beauté qui répond à tout. Elle avait été une des femmes
-les plus à la mode de Paris. Avant le temps où l’on s’abdique, et où
-le sceptre de la royauté des salons, frêle porte-bouquet en écaille,
-passe à des mains plus jeunes, elle s’était éloignée d’un monde qu’elle
-voyait toujours, mais par plus rares intervalles. Elle quittait
-moins sa douillette de soie grise et ses pantoufles de velours, froc
-et sandales de ces belles ermites de boudoir. On s’étonnait de ce
-changement accompli dans la vie de l’étincelante marquise: on ne
-se l’expliquait pas. Belle et coquette, si elle sentait sa beauté
-décliner, si elle n’y croyait plus, pourquoi tant de coquetterie
-encore? et si cette coquetterie était justifiée, pourquoi cet
-éloignement du monde? Ah! sans doute, elle était coquette! mais elle
-était plus que cette jolie chose qui nous plaît tant et qui nous désole.
-
-Elle sonna,--une grande fille, faite à peindre, l’air hardi et sournois
-tout ensemble, et qu’elle appela Laurette, entra pour la déshabiller.
-Mme de Gesvres avait pour habitude de ne jamais adresser la parole à
-ses femmes de service. Elle évitait par là la glose d’antichambre sur
-l’humeur de _Madame_. Elle tendit ses pieds à Laurette qui, un genou à
-terre devant elle, se mit à délacer ses brodequins. Pendant ce temps,
-Mme de Gesvres lisait une lettre qu’elle jeta sur la cheminée après
-l’avoir lue et sans lui faire l’honneur de la froisser.
-
---Qu’il vienne, puisqu’il y tient,--dit-elle.--Qu’est-ce que cela me
-fait? Il ne m’ennuiera pas plus que tous les autres.--On le voit, ce
-soir-là, l’ennui était le mal de Mme de Gesvres. Hélas! c’était son
-mal de tous les jours. Non pas seulement cet ennui fatigué, nerveux,
-assoupi, qui vient des autres, mais celui que certaines âmes portent en
-elles-mêmes, comme une native infirmité.
-
-C’est qu’elle était justement de cette race d’âmes frappées dès
-l’origine et dans lesquelles l’éducation, le monde, l’oisiveté
-orientale des mœurs élégantes, tout avait entretenu et développé cette
-disposition à l’ennui dont elle se sentait la victime. Si elle avait
-eu quelque passion, des regrets affreux--car c’est à cela qu’aboutit
-l’inanité des souvenirs--auraient du moins été une proie pour sa pensée
-ou ses sentiments, deux choses si voisines dans les femmes! Mais de
-passion, en avait-elle jamais eu, et quoiqu’elle le dît, pouvait-on la
-croire? Quand elle affirmait, en montrant ses dents nacrées, qu’elle
-avait aimé autrefois avec énergie et qu’elle avait horriblement
-souffert, on ne pouvait s’empêcher de douter qu’il y eût eu jamais
-quelque chose de violent dans un être si parfaitement calme, et
-d’horrible dans un être si parfaitement beau.
-
-Et pourtant, oui! elle avait aimé. Au début de la vie, et peu de temps
-après son mariage, la trahison d’un amant lui avait brisé le cœur.
-
-Un jour cet amant, dans un accès de fureur jalouse, lui brisa aussi
-une de ces épaules qu’elle aimait à découvrir aux regards éperdus des
-hommes. Dans la civilisation de la femme, une épaule cassée est plus
-qu’un cœur brisé, sans nul doute. Mme de Gesvres ne voulut point revoir
-son amant.
-
-Elle passa presque une année dans la solitude la plus complète. Son
-mari traînait des velléités d’ambition à la suite de l’ambassadeur de
-France à Saint-Pétersbourg. Il laissait à sa femme toute la liberté
-dont jouit une veuve. Après son année de solitude, elle reparut plus
-brillante que jamais. A la coquetterie d’instinct, elle ajouta la
-coquetterie de réflexion. Le monde lui donna une foule d’amants qu’elle
-ne prit pas. Il est vrai que le monde avait pour lui ces probabilités
-et ces apparences qui décident de tout dans un procès criminel. Mais
-quoi qu’il en pût être, le vieux juge fut dupé, et l’opinion publique
-mystifiée.
-
-Comme toutes les femmes qui ont quelque distinction dans l’esprit et
-cette froideur de sens, distinction non moindre et la prétention un peu
-hautaine des vicomtesses de notre époque, Mme de Gesvres ne trouvait
-plus les hommes bons que pour des commencements d’aventures dont les
-dénoûments restaient bientôt impossibles. En vain l’imagination avait
-dit _oui_; le bons sens fortifié par l’expérience répondait _non_ tout
-haut et toujours. Ainsi la vie de cette femme avait-elle contracté dans
-ses moindres actes une pureté fille de la sanité de l’esprit,--la seule
-pureté qui puisse exister dans le monde de corruptions charmantes où
-nous avons le bonheur de vivre.
-
-C’était là le beau côté de la marquise de Gesvres, mais elle
-l’estimait sans doute beaucoup moins qu’il ne valait. On ne lui avait
-jamais appris à se préoccuper de ce qu’il peut y avoir de moral et
-d’élevé dans une situation ou dans une habitude de la pensée. Cet
-intérêt profond et immatériel que certaines âmes orgueilleuses tirent
-d’elles-mêmes lui avait toujours manqué; elle n’y songeait pas. Le seul
-intérêt qu’elle comprît était plus vulgaire, mais aussi plus aimable
-(aimable est un mot inventé par la vanité des autres), puisque cet
-intérêt prenait sa source dans des sentiments partagés.
-
-Aussi faisait-elle bon marché de ce qui la rendait une noble créature
-sous des apparences bien légères. Elle avait grand tort; mais vous
-le lui auriez dit que l’indomptable enfant gâté qu’elle était vous
-aurait regardé avec un air de scepticisme et de lutinerie, et vous
-eût envoyé promener, vous et vos sublimes raisonnements. Elle croyait
-tellement en elle-même, elle poussait la fatuité d’être belle jusqu’à
-un tel vertige, qu’elle n’imaginait pas que cette expression de malice
-triomphante et de moquerie pût faire tort à sa beauté même et former
-une dissonance avec l’ensemble de ses traits sévères, réguliers,
-harmonieux.
-
-Et cependant ce culte de sa beauté n’était pas si grand qu’il lui
-donnât les émotions que sa nature et son désir secret exigeaient.
-Il lui aurait fallu un autre être à admirer et à aimer que celui
-qu’elle rencontrait périodiquement chaque soir et chaque matin dans la
-glace de son alcôve. Elle n’en convenait pas vis-à-vis d’elle-même,
-car nos petits systèmes de fausseté à l’usage du monde nous suivent
-beaucoup plus loin qu’on ne croit: ils adhèrent à la conscience et
-s’introduiraient jusque dans nos prières à Dieu, si nous en faisions.
-Peut-être est-ce aller trop loin, nonobstant, que de dire qu’elle ne
-convenait pas de ce besoin d’affection tant de fois trompé déjà. Elle
-le masquait plutôt. Elle se donnait les airs élégiaques de torche
-fumante. Mais quoiqu’on pensât que le pied qui avait éteint et renversé
-un pareil flambeau dût être celui d’un grand profane ou d’un grand
-habile en fait de bonheur, on souriait d’incrédulité à ces discours sur
-la consommation définitive de sa faculté d’aimer, car s’il est beaucoup
-de femmes qui se prostitueront toujours en se donnant, vu la bassesse
-ordinaire des amants favorisés et des hommes en général, il n’est pas
-certain pour cela que les cœurs aimants soient radicalement corrigés
-des mouvements généreux. Autrement, la première épreuve malheureuse
-serait une garantie plus solide qu’elle n’a coutume de l’être en
-réalité.
-
-Ces airs-là, du reste, n’étaient que des caprices en Mme de Gesvres;
-ils n’entraient point dans son attitude ordinaire; mais, comme elle
-était fort mobile, après avoir tourné le kaléidoscope de plusieurs
-manières ils ne manquaient jamais d’arriver. Ils devenaient même
-souvent le point de départ d’une théorie que beaucoup de femmes se
-permettent, et qui restait théorie dans la bouche de Mme de Gesvres, à
-cause justement de ces qualités précieuses que nous avons indiquées: la
-froideur des sens et la hauteur de son esprit. Cette théorie, à l’usage
-de tout ce qui est corrompu, ne va rien moins qu’à tuer la probité dans
-les sentiments les plus beaux et les relations les plus chères. C’est
-une déclaration d’indépendance,--ou plutôt une vraie déclaration de
-brigandage. Parce que l’on a été malheureuse une fois, parce qu’on a
-fait un choix indigne, on se croit hors du droit commun en amour. On se
-promet de la vengeance en masse, envers et contre tous. On mâche ses
-balles; on empoisonne ses flèches et ses puits. C’est de la justice sur
-une grande échelle, c’est du talion élargi. Mais, comme l’on proclame
-bien haut ce qui serait peut-être dangereux si on voulait garder le
-silence, on donne du cœur à l’ennemi en lui annonçant le fil de l’épée.
-Quand Mme de Gesvres parlait des tourments qu’on devait infliger aux
-hommes, et qu’elle paraissait résolue à leur en prodiguer sans compter,
-n’allumait-elle pas elle-même le phare sur l’écueil?
-
-Ainsi elle avait le langage de la corruption et elle n’était pas
-corrompue, et l’ennui renforçait encore ce langage, auquel le monde se
-prenait avec son génie d’observation ordinaire. Elle répétait qu’_il
-fallait tout faire, si tout amusait_; principe fécond en nombreuses
-conséquences et dont, cynique de bonne compagnie, elle entrevoyait fort
-bien la portée. Seulement, si l’on eût invoqué le principe en son nom,
-si l’on se fût réclamé contre elle de la bravoure de sa parole, elle
-aurait mis bien vite sa fierté à couvert sous l’interrogation assez
-embarrassante: «Vous ai-je dit, monsieur, que cela m’amusât?»
-
-Laurette s’en était allée après avoir mis aux pieds de sa belle
-maîtresse les molles pantoufles, nourrices de la rêverie. Elle l’avait
-déshabillée pendant le temps que j’ai essayé de faire connaître un peu
-en gros et rapidement le caractère qui doit donner la vie à ce récit.
-Mme de Gesvres restait assise sur un espèce de divan très bas. Elle
-avait repris la lettre jetée par elle dans la coupe irisée où elle
-avait déposé les aigues-marines de ses oreilles. Elle se mit à relire
-nonchalamment cette lettre si vite parcourue et qui disait:
-
-
- «Madame,
-
- «Une de vos amies, Mme d’Anglure, a eu la bonté de vous parler de
- moi quelquefois. Je n’ose croire à un intérêt qui me flatterait
- trop, ne fût-il que la curiosité la plus simple. Mais vous avez
- eu la grâce de dire à Mme d’Anglure qu’elle pouvait m’amener à
- vos pieds. Ce n’est pas là précisément le mot que vous avez dit;
- mais c’est ma pensée. Retournerez-vous contre moi l’absence de
- Mme d’Anglure, qui ne doit revenir à Paris qu’au commencement du
- printemps, et ne me permettrez-vous pas, madame, de me présenter
- seul chez vous?
-
- «Agréez, madame, etc.,
-
- «R. DE MAULÉVRIER»
-
-
-C’était, comme l’on voit, un billet fort simple pour demander une chose
-plus simple encore: le droit de se présenter et la faveur d’être reçu,
-ce qu’il y a au monde de plus officiel dans nos mœurs.
-
-Le billet avait raison quand il disait que Mme de Gesvres avait
-exprimé à Mme d’Anglure le désir de voir chez elle M. de Maulévrier.
-Il avait tort quand il ajoutait _qu’il n’oserait croire_ et toute la
-sournoiserie de modestie hypocrite qui suivait. Personne n’était moins
-modeste que M. de Maulévrier, et il osait très bien croire à l’intérêt
-qui devait le flatter le plus.
-
-Il faut bien dire, car c’est la vérité, que M. de Maulévrier était
-l’amant de Mme d’Anglure, et que celle-ci, liée avec la marquise de
-Gesvres, lui avait raconté dans des confidences intimement ennuyeuses
-pour l’amie chargée du rôle d’écouter, tous ses impertinents bonheurs.
-Jeune, expansive, enthousiaste, Mme d’Anglure avait fait de Mme de
-Gesvres le témoin de bien des folles larmes. Comme Mme de Gesvres
-allait peu dans le monde et que M. de Maulévrier était fort blasé
-sur les plaisirs qu’on y goûte, il n’était pas étonnant qu’ils ne s’y
-fussent jamais rencontrés. D’un autre côté, dans le temps du _règne_ de
-Mme de Gesvres, M. de Maulévrier ne vivait point à Paris.
-
-Une chose qui prouve admirablement en faveur de notre société actuelle,
-c’est qu’autant on se perd corps et âme dans le mariage, autant on
-reste à la surface du monde au sein de l’amour le plus profond et le
-plus vrai. Un homme gagne cent pour cent aux yeux de toutes les femmes
-quand il passe pour avoir cette rareté grande, une véritable passion
-dans le cœur. C’est une distinction inappréciable, une décoration qui
-sied à l’air du visage; cela _fait bien_, comme diraient des femmes
-de l’ordre de la Toison d’or sur une cravate de velours noir. Malgré
-la démocratie qui nous emporte, la Toison d’or aura encore pendant
-longtemps un très grand charme de parure; mais quand on ne l’a pas à
-s’étaler sur la poitrine, un attachement très avoué pour une femme en
-particulier pose merveilleusement auprès des autres.
-
-Et en sa qualité de femme, la marquise de Gesvres subissait cela comme
-les moins distinguées de son espèce. Aussi, plus d’une fois avait-elle
-demandé des détails à Mme d’Anglure sur la _grande passion_ de M. de
-Maulévrier. Le diable sait seul probablement ce qui se passait dans sa
-tête pendant que Mme d’Anglure répondait longuement à ses questions. Il
-y avait peut-être le singulier intérêt qui s’attache pour toute femme
-à un amour qui n’est pas pour elle; peut-être aussi un peu de malice,
-car Mme d’Anglure paraissait un peu sotte à sa tendre amie, et celle-ci
-s’était étonnée plus d’une fois qu’une pareille femme eût pu fixer un
-homme du mérite de M. de Maulévrier.
-
-En effet, M. de Maulévrier avait un mérite incontesté dans le monde;
-il y jouissait d’une réputation superbe d’homme d’esprit qui, comme
-la Fortune, était venue s’asseoir à sa porte sans qu’il lui eût fait
-la moindre avance. Son indolence était telle qu’on pouvait le voir
-cinquante fois de suite et ne pas connaître, comme l’on dit, la couleur
-de ses paroles. Eh bien! son silence lui réussissait. On le respectait
-comme un serpent engourdi; il passait, à raison ou à tort peut-être,
-mais enfin il passait pour un homme supérieur.
-
-Cette réputation était venue jusqu’à Mme de Gesvres. Aussi lui
-semblait-il étrange que M. de Maulévrier eût eu la méprise d’un amour
-sérieux pour Mme d’Anglure; comme si l’esprit était nécessaire pour se
-faire aimer, quand on a des manières pleines d’élégance et un genre
-de beauté très relevé et vraiment patricien! Ces avantages si nets,
-Mme d’Anglure les possédait à un degré éminent; que lui fallait-il
-davantage? Mme de Gesvres, qui jugeait un peu trop l’amour du point
-de vue commun à toutes les relations de la vie, croyait bonnement que
-l’esprit était la perle des dons que Dieu a répandus sur les femmes, et
-le _Régent_ de leurs couronnes. Petit enfantillage égoïste, ordinaire
-aux personnes spirituelles qui ont la modestie d’ignorer que tout
-l’esprit du monde ou du diable ne vaut pas le plus léger mouvement
-d’éventail quand il s’avise d’être gracieux.
-
-Et tout cela aurait dû, à ce qu’il semblait, donner à Mme de Gesvres
-l’intérêt de la visite qu’elle attendait le lendemain. Mais sa pensée
-était si lasse, la nuit l’affaissait tellement sur elle-même, qu’elle
-était aussi déprise de tout que jamais en regardant sans voir le cachet
-qui fermait la lettre de M. de Maulévrier.
-
-A quoi pensait-elle?--Elle ne pensait pas. Elle avait la torpeur de cet
-ennui qui noyait sa vie. Nulle préoccupation n’influait sur sa manière
-d’être. Nul pressentiment ne l’avertissait de la nouvelle ère que le
-lendemain commencerait pour elle. Les pressentiments n’atteignent
-jamais que les êtres chez qui l’imagination domine et le corps
-languit. Or, Mme de Gesvres avait beaucoup trop d’esprit pour avoir de
-l’imagination, et son corps ne languissait pas plus que les torses de
-Rubens.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-II
-
-LA PREMIÈRE ENTREVUE
-
-
-Le lendemain, Mme de Gesvres alla au bois, malgré l’humidité déjà
-froide des matinées d’octobre. En revenant de sa promenade, elle fit
-quelques visites et rentra pour recevoir M. de Maulévrier.
-
-Celui-ci vint peu de temps avant l’heure où l’on dîne, et comme l’on
-était en octobre et que, d’ailleurs, l’appartement de Mme de Gesvres
-était drapé avec toutes les prétentions au mystère qu’ont tant de
-femmes qui n’ont rien à cacher, ils se virent à peine, tout en se
-parlant d’assez près.
-
-Ainsi ils commencèrent par où les autres finissent, car l’esprit est
-la dernière chose que l’on montre dans ces premières rencontres qu’on
-appelle _faire connaissance_, et l’air, la figure et la pose y sont
-presque tout dès l’abord; le reste vient après, s’il y a un reste,
-lequel, par parenthèse, n’est jamais accepté que sur le pied où l’air,
-la figure et la pose l’annoncent: chose absurde, mais souveraine.
-
-La conversation fut ce qu’elle est toujours quand on se voit pour
-la première fois. Cependant, comme ils étaient assez curieux de se
-connaître l’un et l’autre, à cause de ce qu’ils avaient entendu dire
-en bien ou en mal de leurs augustes personnes, ils montrèrent plus
-d’entrain dans leur conversation qu’on n’était en droit d’en attendre
-d’une femme ordinairement ennuyée et d’un homme ordinairement indolent.
-Ils s’animèrent, ils firent feu de temps à autre avec la parole, et
-enfin ils se _parurent_ réciproquement très spirituels. Vivant sous
-l’empire de la civilisation parisienne, et n’étant plus ni l’un ni
-l’autre au début de la vie (Mme de Gesvres avait trente-deux ans
-et M. de Maulévrier vingt-sept), c’était la seule sensation qu’ils
-devaient se donner. Ils ne pouvaient éprouver ces ridicules embarras
-qui prédisposent à l’amour et qui constituent à la première entrevue le
-douloureux bonheur d’être ensemble.
-
-Ils parlèrent fatalement de Mme d’Anglure, puisqu’elle était le nœud
-de leur connaissance. Ils en parlèrent avec une sobriété et un goût
-parfaits, comme l’on doit parler de son ami et de sa maîtresse dans un
-monde où l’on est obligé de montrer l’indifférence la plus dégagée à
-propos de ses meilleurs sentiments. Aux termes où ils en étaient, nulle
-allusion à la liaison de Mme d’Anglure et de M. de Maulévrier n’était
-possible entre gens de si bonne compagnie. Qui des deux se la serait
-permise fût tombé dans le mépris de l’autre immédiatement.
-
-Cette réception presque dans la nuit, grâce à l’heure avancée d’un jour
-d’octobre et aux obscurités de l’appartement, impatientait un peu M.
-de Maulévrier. Il y avait bien du feu dans la cheminée, mais c’était
-un brasier dont la lueur ne remontait pas jusqu’au visage de Mme de
-Gesvres, et dont le reflet mourait sur des pieds irréprochables dans
-leur svelte forme, mais pleins de puissance, et qui s’appuyaient avec
-plus d’aplomb que de légèreté sur un coussin de velours.
-
-Laurette fit cesser toutes les impatiences intérieures de M. de
-Maulévrier. Elle apporta une petite lampe d’albâtre qui déversait
-une de ces fausses et charmantes lumières comme le génie du mal, le
-diable en personne, a dû en inventer pour l’usage des femmes qui font
-ses affaires dans ce monde; car tout ce qui est mensonge leur va à
-merveille, et cette lumière est une flatterie.
-
-Le coup d’œil de part et d’autre fut aussi assuré que rapide.
-
---Je vous connaissais, monsieur,--dit Mme de Gesvres.
-
---Et moi aussi, madame, je vous connaissais,--répondit M. de Maulévrier.
-
-Ils s’étaient vus, la veille, aux Italiens. M. de Maulévrier, qui était
-seul dans sa loge, n’avait pu demander à personne quelle était cette
-femme enveloppée dans sa pelisse pourpre avec un air si antidilettante,
-et Mme de Gesvres avait très bien remarqué l’élégance d’un homme dont
-la physionomie indifférente avait l’air que nous pourrions supposer aux
-paresseuses divinités de Lucrèce.
-
-Mais l’attention de Mme de Gesvres pour un homme dont les regards
-obstinément fixés sur elle devaient avoir le velouté d’un hommage, ne
-dura que quelques instants. Gâtée par les prosternements des hommes,
-objet des plus ardentes contemplations, cible ajustée par toutes les
-lorgnettes, Mme de Gesvres se détourna bientôt de cet homme de plus qui
-probablement l’admirait. Comme ce soir-là était un de ses plus cruels
-moments d’ennui, elle sortit bien avant la fin du spectacle, et ne se
-douta point que la lettre qui lui fut remise en descendant de voiture
-fût précisément du seul être qui dans la soirée l’eût fait sortir, pour
-une minute, de ses anéantissements.
-
-Par un hasard unique dans les annales de Mme de Gesvres, la seconde
-impression que lui causa M. de Maulévrier fut dans le même sens que la
-première. Comme l’on dit dans le monde, avec une élégance positive et
-un peu abstraite, elle le _trouva bien_; toutes les plus passionnées
-admirations venant expirer à ce mot suprême, les colonnes d’Hercule de
-l’éloge dans l’appréciation des gens bien appris.
-
-Quant à elle, il était évident qu’elle était moins belle aux yeux de
-M. de Maulévrier, vêtue de gris comme elle l’était alors et avec un
-bonnet,--charmant pour qui n’eût été que jolie,--que la veille, les
-cheveux plaqués aux tempes, l’émeraude flamboyante au front, et ses
-larges flancs respirant puissamment dans la peau de bête fauve qui
-doublait sa mante écarlate. Il y avait entre cette espèce de panthère
-étalée dans la cage d’une loge au Théâtre-Italien et la Parisienne
-sédentaire, assise près du foyer, sur sa causeuse, une différence
-immense, infranchissable,--celle du rose pâle de ses gorgères.
-
-Mais quelles que fussent leurs impressions à tous les deux, ils ne s’en
-cachèrent pas plus qu’ils ne s’en communiquèrent le secret. Ils ne
-pouvaient encore se mentir l’un à l’autre, privilège d’une connaissance
-plus étroite et d’une intimité plus grande. Seulement, ils mentirent
-à Mme d’Anglure en lui écrivant leur opinion l’un sur l’autre, M.
-de Maulévrier dans la soirée de cette première entrevue, et Mme de
-Gesvres huit jours après, comme si c’était en elle paresse pleine
-d’indifférence, mensonge de plus!
-
-Voici quelques-uns des mensonges de M. de Maulévrier:
-
-«Vous m’avez quelquefois reproché, ma chère Caroline, la prétention au
-coup d’œil d’aigle et à la vérité de la première impression. Une fois
-de plus, une fois encore, je vais vous donner des armes contre moi.
-Vous grondez si bien et d’une voix si douce, que je désire beaucoup
-plus vos gronderies que je ne les crains. Je sors de chez Mme de
-Gesvres. Je viens de voir cette fière beauté si renommée, et qui tout
-crûment me déplairait si elle n’était pas votre amie.
-
-«Hier, je l’avais aperçue aux Italiens, sans me douter que ce fût
-elle. De loin, aux lumières, elle produit un effet assez imposant,
-mais de près et de plain-pied on s’arrange peu de tout ce grandiose.
-Franchement, quand on n’est pas impératrice de Russie et qu’on n’a
-pas empoisonné son mari, il ne sied pas en Europe d’avoir un genre de
-beauté comme celui-là.
-
-«Mme de Gesvres, qui n’est qu’une des femmes les plus élégantes de
-Paris et qui n’a jamais empoisonné de mari, car à quoi bon dans nos
-mœurs actuelles? est une coquette éblouie et gâtée par les éloges, les
-admirations, les fausses amitiés et les faux amours, et qui n’entend
-pas plus les intérêts de sa beauté que s’il n’y avait pas de glace
-sur la cheminée et d’instinct de femme dans son cœur. Je l’ai trouvée
-mise comme vous auriez pu l’être, ma chère belle, vous d’une beauté
-si molle et si pure! Comme vous, elle ose bien fermer à demi ces yeux
-qui ne sont pas trop grands, je vous jure, et qui, je crois, sont
-aisément durs. Mais ce qui est en vous abandon et charme n’est en elle
-que chatterie et perpétuels artifices. Elle travaille immensément son
-sourire, mais elle ferait bien mieux de l’attendre que de l’appeler.
-
-«Rien dans ce que je lui ai entendu dire ne justifie la réputation de
-personne d’esprit qu’on lui a faite. D’ailleurs, l’esprit d’une femme
-est tout ce qui semble l’expression de son âme, et si Mme de Gesvres
-a de l’âme (car vous la dites bonne, compatissante, dévouée), rien
-n’en passe à travers sa beauté opaque qui n’étincelle jamais que du
-feu d’une plaisanterie, ou du désir de paraître plus grande qu’elle ne
-l’est en réalité, etc., etc.»
-
-C’est ainsi que M. de Maulévrier rendait compte à la charmante petite
-d’Anglure de sa visite à Mme de Gesvres. Le jugement qu’il venait
-d’écrire, quoique vrai en plusieurs endroits, et en se tenant aux
-surfaces d’une nature féminine qui ne manquait pourtant pas d’une
-certaine profondeur, ce jugement était complètement faux d’après les
-sensations de celui qui l’avait écrit. La beauté de Mme de Gesvres,
-si critiquée, l’avait au fond trouvé très sensible, et ni la robe
-inharmonieuse de soie gris de perle, d’une teinte trop indécise et trop
-pâle, ni ces rubans roses, noués sous ce menton qui avait la matidité
-du marbre et l’idéalité du ciseau grec, ni ces sourires bassement
-mendiants de coquette, ni ces regards mi-clos à dessein et voluptueux
-à froid, n’avaient empêché M. de Maulévrier de regarder Mme de
-Gesvres comme la plus belle créature qu’il eût jamais vue, et la plus
-_tentatrice_ pour son imagination blasée d’homme du monde et ses sens
-expérimentés de vingt-sept ans.
-
-Il est vrai que depuis quatre immenses mois il était lassé de cette
-beauté de camélia élancé, mol et pur, que Mme d’Anglure possédait à
-un degré si éminent; de toute cette jeunesse virginale encore, malgré
-deux années d’un mariage consommé seulement, à ce qu’il semblait, dans
-l’écartèlement de deux écussons sur la portière d’une voiture; de
-toutes ces fragilités d’albâtre, de toutes ces délicatesses infinies
-qui faisaient de Mme d’Anglure une friandise si recherchée par les
-sybarites intellectuels de l’amour moderne. Et ce n’est pas tout
-encore: il était fatigué aussi de l’imperturbable tendresse qu’on lui
-montrait, et de cette bêtise pleine de charme qu’aimaient Rivarol et
-Talleyrand et qui est le majorat des femmes tendres. Ces dispositions,
-que lui seul appréciait, furent peut-être la cause de son admiration
-spontanée pour Mme de Gesvres. Du moins cela la prépara-t-il. Le
-monde reconnaissait à Mme de Gesvres beaucoup plus que cet esprit, le
-seul exigible dans les femmes, et qu’elles ont en commun, quand elles
-sont jolies, avec les pêches mûres et les roses mousse entr’ouvertes.
-Or cette opinion du monde pouvait influer sur M. de Maulévrier, qui
-n’était pas du tout un philosophe, et qui, dans ses fantaisies et ses
-préférences, n’avait pas le mauvais goût héroïque de mépriser l’opinion.
-
-Quant à Mme de Gesvres, les mensonges qu’elle écrivit à son amie Mme
-d’Anglure furent beaucoup plus courts, et par conséquent beaucoup plus
-profonds que ceux de M. de Maulévrier. Si tout homme ment, dit le
-sage, toute femme ment aussi, mais beaucoup mieux. Au lieu d’arranger
-agréablement de petites faussetés en manière d’opinion, comme n’avait
-pas manqué de faire M. de Maulévrier, Mme de Gesvres eut l’art de
-glisser dans une lettre sur la façon de poser les volants et la forme
-nouvelle des turbans de l’hiver, un: «A propos, ma chère, j’ai vu M.
-de Maulévrier. Mon Dieu, comment est-il possible que vous vous soyez
-compromise pour cet homme-là!» Il y avait dix-huit mois, en effet, que
-Mme d’Anglure avait été jugée compromise par les soins qu’elle agréait
-de M. de Maulévrier. La phrase de Mme de Gesvres le rappelait avec une
-charmante cruauté de compatissance. Tout le génie de la femme respirait
-dans ce repli épistolaire. C’était tout à la fois mensonge et perfidie,
-masque et stylet.
-
-Cependant, comme M. de Maulévrier était en vacances de cavalier servant
-par l’absence de Mme d’Anglure, il ne trouva rien de mieux à faire que
-de retourner chez la marquise. Elle avait pris son air de reine pour
-lui dire qu’elle était toujours chez elle à quatre heures. C’était de
-tous les airs que sa mobile coquetterie et ses talents de comédienne
-lui inspiraient, et qui semblaient plus nombreux et plus étonnants que
-les merveilleuses robes de Peau d’Ane, celui qui allait le mieux à
-son genre de physionomie, comme le rouge était la couleur qui seyait
-le plus à son teint.--M. de Maulévrier, qui trouvait une nuance de
-bassesse dans la courtoisie des hommes vis-à-vis des femmes, et que
-Mme d’Anglure avait dressé au rôle de sultan, ne fut point blessé de
-l’assurance avec laquelle on lui prescrivait presque de venir. Avec
-ses idées sur la position des femmes au dix-neuvième siècle et les
-habitudes de toute sa vie, cela ressemblait à de la prédestination.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-III
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-MAULÉVRIER
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-Le marquis Raimbaud de Maulévrier était un de ces élégants patriciens
-comme il s’en détache quelquefois sur le fond commun de notre société
-bourgeoise; mais tout patricien qu’il fût, c’était un homme d’une
-raison trop affermie pour se méprendre aux tendances de son époque et
-pour se faire le Don Quichotte d’un temps épuisé. Élevé par une famille
-gardienne fidèle de bien des préjugés sur les classes auxquelles
-écherra le pouvoir de l’avenir, il n’avait accepté aucune des illusions
-qui font de quelques jeunes nobles de nos jours des oisifs frémissants
-et superbes, ne voulant pas se mêler aux promiscuités de la mauvaise
-compagnie. Ce mot lui-même sent l’illusion que M. de Maulévrier ne
-partageait pas. C’est une épave d’une société naufragée, poussée par
-le flot de l’habitude dans le langage du temps présent. Il ne peut
-plus y avoir, en effet, de mauvaise compagnie pour une nation qui
-a mis l’égalité dans son code, et qui trouvera peut-être un de ces
-matins dans ses mœurs la nécessité du suffrage universel[A]. Cette
-appréciation exacte et désintéressée des choses, qui aurait fait de M.
-de Maulévrier un homme d’État si derrière cette appréciation il y avait
-eu l’ambition qui l’applique et qui l’utilise, l’avait empêché de jouer
-au pastiche, comme tous les pauvres jeunes gens ses contemporains.
-C’était un dandy de son époque, et rien de plus. Seulement, pour
-n’avoir été rien de plus, pour s’être arrêté à ce point juste dans
-la réalité de son temps, pour n’avoir singé ni Byron, ni Alfieri, ni
-Lovelace, ni Don Juan, ces physionomies devant lesquelles tout ce qui
-en avait une la grima, pour avoir échappé au néo-christianisme, aux
-préoccupations moyen-âge, et pour être demeuré dans l’insouciante
-vérité ou le doute insouciant de sa nature, il avait fallu une certaine
-force d’inertie rebelle aux entraînements du dehors, ou une raison
-supérieure. Cette raison supérieure, M. de Maulévrier l’aura plus
-tard sans nul doute, mais la coupe de ses vêtements était alors d’une
-trop grande élégance pour que l’indolence de sa personne ne fît pas
-la moitié de la puissance de sa raison. C’était comme le dernier
-archevêque de Rohan, qui devint prêtre parce que sa femme était morte
-pour avoir mis le feu à sa jupe, mais qui, à cause de la beauté même
-des dentelles de son rochet d’archevêque, faisait un peu tort à la
-magnifique réputation de son chagrin.
-
- [A] Elle l’y a trouvé.
-
-Au reste, s’il avait été préservé par les défauts et les qualités de
-son esprit des imitations tourmentées d’une époque de perroquets et de
-singes, M. de Maulévrier n’était ni plus vrai ni plus naturel qu’on
-ne l’est ordinairement à Paris. A Paris, qui est vrai maintenant? Le
-naturel n’est plus que la superstition de quelques femmes charmantes;
-mais ces femmes charmantes mettent une nuance de rouge vers quarante
-ans, et donnent tous les soirs sur leurs canapés dix démentis à leurs
-principes religieux, en fait de naturel et de vérité. Seulement, comme
-l’apprêt et la fausseté de M. de Maulévrier n’étaient ni l’apprêt ni
-la fausseté des autres, il paraissait fort affecté à cette société
-affectée qui lui reprochait sans cérémonie d’être fat, ce mot compromis
-par les sots, mais que les gens d’esprit relèvent. Certes! si l’on
-entend par fatuité une excellente et imperturbable bonne opinion de
-soi-même qui faisait rarement l’hypocrite, M. de Maulévrier méritait
-un peu ce nom terrible que les femmes appliquent d’une façon presque
-imprécatoire à l’homme qui ne met pas toute sa gloire à les aimer, et
-dont la vanité n’est pas la très humble servante de la leur. Cette
-bonne opinion, quand on l’a, se montre surtout dans les relations du
-monde avec les femmes, par l’emploi d’une politesse froide et réservée,
-bien éloignée des câlineries et des vertèbres de serpent qu’il
-fallait avoir autrefois, quand c’était un honneur de recevoir, comme
-le maréchal de Bassompierre, six mille lettres d’amour écrites par
-des mains différentes. Alors la fatuité consistait en une magnifique
-impudence qui disait les choses haut et net, faisait la roue sous tous
-les lustres, et gardait fièrement après rupture le portrait de toutes
-ses maîtresses pour orner sa petite maison. Aujourd’hui, la fatuité
-ne ressemble plus à tout cela; elle n’est plus de l’impertinence dans
-le mot qu’on dit, mais dans le silence qu’on garde. Elle ne conquiert
-plus; elle attend. Elle est nonchalante comme Cléopâtre. Elle ne
-fait plus de sièges; elle en soutient. Dans notre temps, les hommes
-véritablement fats et d’une certaine valeur de vanité sociale ne font
-plus la moindre avance aux femmes, mais se renferment avec elles dans
-un bégueulisme dégoûté et convenable tout ensemble, qui est du plus
-majestueux effet. A cette heure, Richelieu ne se recommencerait pas
-sans un immense ridicule. Les Richelieu de notre âge portent des
-jupons: ils sont femmes. Si autrefois un homme ne se comptait que par
-le nombre de femmes écrites sur sa liste, les femmes d’aujourd’hui ne
-se comptent que par l’hécatombe de sots cotés en amoureux sur leurs
-chastes albums, et c’est ainsi que d’un siècle à l’autre les rôles ont
-été intervertis.
-
-Cette idée sur les femmes et leur destination actuelle appartenait à M.
-de Maulévrier, et devait influer sur sa conduite. Jusque-là, du moins,
-elle y avait influé. Comme les _coups de foudre_ n’existent pas pour
-les fils de ceux qui ont vu la révolution française, M. de Maulévrier,
-tout en retournant chez Mme de Gesvres, tout en s’imprégnant de plus en
-plus de la beauté et de l’esprit de cette femme, ne cessa de conserver
-les habitudes sous l’empire desquelles il était toujours demeuré. Il
-gardait sa pose éternelle d’homme du monde élégant, courtois, quoiqu’un
-peu railleur, mais, après tout, irréprochable. Malgré ses dehors
-introublés, M. de Maulévrier sentait cependant chaque soir davantage
-que cette belle créature, cette reine de causeuse et de canapé,
-exerçait sur lui une puissance que nulle femme n’avait exercée, même
-dans le temps qu’il était plus jeune et qu’il festonnait des romans en
-action sur les patrons de ceux qu’il lisait. Comment fallait-il appeler
-cette puissance? Était-ce de l’amour? A coup sûr, c’était de l’amour à
-son aurore; car l’amour commence par une admiration naïve ou cachée,
-la préoccupation incessante, beaucoup de désirs et un peu d’espoir.
-Or, l’espoir de ce fat de Maulévrier était immense, et la vanité
-d’avoir pour conquête, dans les chroniques de la médisance parisienne,
-une femme d’un esprit et d’une beauté de si haut parage, faisait
-terriblement flamber ses désirs.
-
-Quant à elle, elle sentait un intérêt nouveau se glisser dans sa vie,
-et ce n’était pas seulement l’intérêt de l’intérêt qu’on inspire, ce
-n’était pas seulement celui d’un de ces _commencements sans la fin_,
-qui pour elle n’avaient été que trop nombreux. C’était quelque chose
-de plus fort et de mieux accueilli. Elle espérait que si cet intérêt
-grandissait et devenait de l’amour, il emporterait l’apathique ennui
-dans lequel trempait sa vie depuis si longtemps. Elle avait vu M. de
-Maulévrier à travers les larmes de Mme d’Anglure: c’était quand elle
-ne le connaissait pas; maintenant elle trouvait que la tête allait
-fort bien à l’auréole, et que tant de larmes avaient eu raison de
-couler; mais comme, hors ces larmes, celle qui les versait n’était
-qu’une faible tête après tout, Mme de Gesvres s’apitoyait fort sur ce
-que ce pauvre Maulévrier n’avait pas trouvé en Mme d’Anglure la femme
-qui convenait à ce qu’il avait de distingué dans l’esprit et peut-être
-d’exigeant dans le cœur. Ainsi, pour elle, comme pour tous, Maulévrier
-devait être un homme à passion romanesque et profonde. Il passait pour
-passionné comme il passait pour supérieur, sans avoir jamais fait pour
-cela que se donner la peine de naître et d’avoir des yeux noirs assez
-beaux.
-
-Dans ces dispositions mutuelles l’un vis-à-vis de l’autre, ils ne
-tardèrent pas à vivre sur ce pied d’intimité qui précède les aveux
-et les autorise entre gens qui ne sont plus des enfants, et qui sont
-libres de disposer de leurs sentiments et de leurs heures. Le mari
-de Mme de Gesvres ne bougeait de Russie, et quant à l’esclavage de
-M. de Maulévrier et à son amour pour Mme d’Anglure, tous les jours
-cette chaîne et cet amour allaient diminuant. Comme celle-ci vivait
-tranquillement à la campagne, croyant à l’antipathie de son amant pour
-son amie, et à un amour qui depuis un temps immémorial ne lui renvoyait
-qu’une seule lettre pour une douzaine, ils avaient toute facilité
-pour s’adorer et pour se le dire. Quoique ce fût à Paris, rue Royale,
-et dans un boudoir qui n’avait jamais été un désert, ils pouvaient
-cependant se créer une solitude aussi grande que celle de Juan et
-d’Haïdée aux bords des mers méditerranéennes.
-
-Malheureusement, le Juan était un gentilhomme accompli qui savait
-son Byron par cœur, et qui avait passé sa jeunesse à faire une
-épouvantable consommation de gants blancs et à réfléchir sur la vie,
-les deux seules ressources qui nous soient restées, à nous autres
-jeunes gens qui n’avons pas vu Napoléon; et la Haïdée était, ma foi,
-d’une beauté aussi grande que Haïdée elle-même, mais ni si jeune, ni
-si naïve, ni si divinement ignorante, ni si prédisposée à l’amour. La
-prédisposition de Mme de Gesvres était celle de toutes les femmes très
-spirituelles des sociétés avancées, l’ennui d’être et l’horrible peur
-de vieillir pour rien.
-
-Grâce donc à ce misérable ennui et à cette terreur prévoyante, grâce
-aussi peut-être à l’immense convoitise qui saisit toute femme quand
-il s’agit de souffler l’amant et d’escamoter le bonheur d’une autre,
-Mme de Gesvres résolut de remplacer Mme d’Anglure et de faire sauter,
-à force de manèges, toutes ces hautes convenances dans lesquelles
-se drapait M. de Maulévrier. «Il est parfait de manières,» se
-disait-elle; mais elle voulait voir ces manières oubliées un jour dans
-l’égarement de la passion. Jamais elle ne sentirait mieux sa puissance
-que quand cet homme si mesuré, et d’une si froide élégance qu’elle
-ressemblait presque à du dédain, se permettrait toutes les audaces
-à ses pieds et n’y craindrait plus toutes les bassesses. Pour l’y
-amener, elle dépensait chaque soir un esprit de démon et des façons
-syrénéennes. C’était une bataille désespérée qu’elle livrait; elle
-ne s’illusionnait pas sur l’empire qu’une femme commence à perdre à
-trente ans avec un homme de l’âge et du monde de M. de Maulévrier. Elle
-était fausse avec lui, quoiqu’elle ne songeât qu’à le rendre heureux
-et à être heureuse comme lui par un amour vrai. Elle était fausse
-parce qu’elle voulait lui inspirer une passion dont elle eût ressenti
-l’influence, et qu’il faut mentir aux passions pour les exciter. De
-tous les mensonges avec lesquels on attise l’amour, elle répétait sur
-tous les tons, d’une voix qui semblait émue, celui avec lequel les
-femmes savent donner le vertige aux plus inébranlables cerveaux: «Je ne
-voudrais pour rien vous aimer. Ce serait là le plus grand malheur de ma
-vie.»
-
-Cette manière d’être ne pouvait pas manquer d’agir très vivement sur
-M. de Maulévrier. Il n’avait jamais eu affaire à si forte partie; il
-n’avait jamais connu que des femmes plus ou moins charmantes, mais
-plus ou moins vulgaires, malgré leur ramage d’oiseau bien appris et
-la distinction de leurs révérences. Mme d’Anglure, qui avait pris
-possession officielle de sa personne depuis deux ans, avait une
-tendresse d’âme incomparable; mais cette tendresse naïve manquait
-d’adresse: mal irréparable, car il faudrait que les anges du ciel
-eux-mêmes, s’ils couraient les salons de Paris, eussent la rouerie
-de leurs plus divins sentiments. M. de Maulévrier, qui, dans toutes
-ses liaisons, n’avait jamais rencontré personne de la volée de Mme de
-Gesvres, se sentait outrageusement asservi. Il rattachait ce masque de
-fat, qui est souvent un masque de fer, quand, entr’ouvert par elle,
-dans leurs longs tête-à-tête, elle plongeait dessous le regard de la
-femme qui cherche si elle est aimée. L’aimait-il? Il le croyait, du
-moins; mais, homme du monde, frotté de civilisation parisienne, il
-croyait dans les intérêts de son amour de le cacher sous des airs de
-superbe désinvolture. La vanité faisait en lui tort à l’amour. En
-elle, au contraire, la vanité aurait servi l’amour, si l’amour eût
-pu exister. Elle se montait la tête pour qu’il existât, mais cela
-suffisait-il?
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-[Bandeau]
-
-
-IV
-
-LE PORTRAIT
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-
-Quoiqu’elle ne donnât plus de fêtes officielles et que, dans le langage
-absolu des salons, la marquise ne vît plus _personne_, elle recevait
-pourtant tous les soirs. C’étaient quelques femmes restées du monde
-plus qu’elle, et qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son
-boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne qu’elles avaient
-peur d’en voir sortir, et qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient
-encore les hommes les plus élégants de Paris, héroïques chevaliers de
-la fidélité à la beauté des femmes, que l’éclat jeté par celle de Mme
-de Gesvres attirait toujours.--Dans ces réunions de hasard, les uns
-s’en allaient, après un bonsoir bien vite dit entre deux actes des
-Italiens, et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient, car Mme
-de Gesvres coupait les vivres aux sots: on ne jouait pas chez elle,
-et il n’y avait point de piano, deux grandes ressources de moins pour
-les gens nuls. Comme elle riait un peu du talent d’artiste qu’étalent
-à présent la plupart des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet
-d’un salon sans piano toutes les Grisi aristocratiques qui ont besoin
-d’un morceau des _Puritains_ pour dire quelque chose. C’étaient
-ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle fût irrégulière,
-et que tantôt elle fût vive et tantôt triste, séparant toujours ce que
-Mme de Staël unissait, les hommes estimaient, sans bien s’en rendre
-compte, cette droiture de sens, cette supériorité vraie qui éclatait
-souvent à travers les mines de l’enfant gâté, de la despote dépravée
-par les flatteries, de la chatte câline qui faisait gros dos avec des
-épaules d’une incomparable volupté. Ils causaient là librement et de
-tout. Un détail, du reste, qui peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du
-thé on prenait du punch. Quand on avait bien causé, on s’en allait pour
-revenir le lendemain; cour assidue, mais sans favoris, et qu’après bien
-des espérances trompées, bien des fatuités en défaut, on avait pris le
-parti de faire à la marquise sans ambition, sans arrière-pensée, sans
-prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une main splendide de contour
-et de blancheur, qu’elle tendait à tous avec une grâce royale, et
-qu’elle appelait religieusement _sa patène_.
-
-Un soir, le dernier des habitués du salon de la marquise venait de
-partir; les mots par lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus
-dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait parfois sur ses
-lèvres capricieuses; elle restait seule avec M. de Maulévrier. Elle
-était assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui était assis sur le
-divan en face, de l’autre côté de la cheminée, à la place où il l’avait
-regardée tout le soir se livrer aux diverses impressions d’une femme
-mobile que la conversation entraîne. Parfois, de la sultane plongée
-dans les coussins de sa causeuse, étalant richement l’ampleur d’une
-beauté à réveiller le Turc le plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à
-un portrait placé au-dessus de la causeuse, un portrait de Bérangère
-de Gesvres à une époque déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans
-ce portrait, des bras rosés et puissants de santé et de jeunesse, un
-voile rejeté bizarrement autour de la tête, et un regard perdu et
-contrastant par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie dans le
-reste de sa personne. Le fond du portrait représentait un ciel orageux.
-Rien n’était idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait comment cette
-tête de jeune fille, que les Italiens auraient caractérisée par le
-mot charmant de _vaghezza_, avait pu devenir cette autre tête, d’un
-sourire si net, d’un regard si spirituel, d’un caractère si positif,
-même quand elle cherchait le plus à l’adoucir,--habile comédienne, mais
-heureusement impuissante.
-
---Vous regardez ce portrait?--dit-elle, lisant dans sa pensée;--vous ne
-trouvez donc pas qu’il ressemble?
-
---Non,--répondit-il, regardant toujours.
-
---Eh bien! cela a été frappant,--reprit-elle.--Mais alors je n’avais
-pas souffert; j’étais jeune encore plus de cœur que d’années. Tous ceux
-qui m’ont connue à cette époque, MM. de Montluc, par exemple, vous
-diront que ce portrait était frappant.
-
---Pourquoi,--dit Maulévrier avec une curiosité intéressée, voilée
-sous un de ces airs à sentiment que les hommes d’esprit les plus
-moqueurs peuvent se permettre quand on n’est que deux dans une
-chambre,--pourquoi ne m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert?
-
-En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les quelques semaines
-qu’ils se connaissaient. C’était étonnant, mais l’occasion ne s’était
-pas présentée d’improviser une de ces sonates de musique allemande
-qu’elle ne manquait jamais d’exécuter sur les peines du cœur et
-les ravages de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de ses
-coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il est vrai, puisqu’elle
-avait aimé un homme indigne d’elle, mais elle avait souffert dans les
-conditions de sa nature, avec la froideur des sens, la mobilité de
-l’imagination et l’intelligence qui pousse au mépris. C’était beaucoup
-moins souffrir qu’elle ne l’affectait.
-
-M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à côté d’elle, comme s’il
-eût voulu constater, en s’approchant, par quel endroit de la cuirasse
-avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. Il pensait que les
-cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, et il se sentait un grand espoir.
-
---Vous croyez donc--reprit-elle avec un accent de reproche dont il
-fut complètement la dupe--que j’ai toujours été ce que je suis? Le
-monde dit de moi que je suis une coquette, et il y a du vrai dans ce
-jugement; mais si je le suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à
-ceux qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils l’amour qu’on a
-pour eux? Si vous m’aviez connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse
-aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce portrait est une
-fantaisie d’artiste, une exagération, un mensonge. Je vivais à Grenoble
-alors, et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, romanesque, mais
-si timide qu’on m’avait donné le nom de _la Sauvage du Dauphiné_.
-
-Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement apprivoisées, fit
-sourire M. de Maulévrier.
-
---Vous êtes comme les autres,--continua-t-elle en remarquant son
-sourire,--vous ne me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du
-reste, car le changement a été si profond qu’il est bien permis de
-ne pas comprendre que la physionomie de mon portrait m’ait appartenu
-autrefois.
-
---Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, madame?--fit
-Maulévrier avec une galanterie pleine de vérité, car malgré les trente
-ans terribles et la perte de cette vague et ravissante physionomie qui
-est la curiosité de l’avenir dans les jeunes filles, il la trouvait
-plus belle que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, Dieu merci!
-ni un poète ni un peintre, et, d’ailleurs, nous vivons à une époque où
-l’air idéal est la visée commune, et où les plus intrépides valseuses
-jouent à la madone avec leurs cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier
-était un peu blasé sur ce genre de figures mises à la mode par une
-certaine rénovation littéraire et de beaux-arts. Il aimait mieux que
-toutes ces langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie de Mme de
-Gesvres, physionomie toujours nette et perçante quand elle ne faisait
-pas la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, n’était pas de
-l’idéalité davantage.
-
---Si je le crois!--répondit-elle.--Oui, très certainement, je le
-crois. Quand je compare ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais
-maintenant.
-
---Mais, pour moi, c’est tout le contraire,--reprit vivement M.
-de Maulévrier.--Vous me plairiez bien moins si vous vous plaisiez
-davantage, si vous ressembliez davantage à votre portrait.
-
---Et qu’en savez-vous?--interrompit-elle.--Vous me dites là des
-galanteries indignes d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; je
-ne dois point vous plaire, puisque vous êtes amoureux.
-
---Mais ceci est terriblement absolu,--fit Maulévrier.--En fait de
-femmes, je n’ai jamais été ultramontain, et je ne crois point à la
-suprématie du pape.
-
---Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,--dit Mme de Gesvres;--la
-suprématie de la femme aimée doit être si grande qu’elle rende
-impossible toute appréciation des autres femmes. Nulle ne doit
-vous plaire. Avoir du goût pour une femme est pour cette femme
-une insolence; mais pour celle que vous aimez, c’est une horrible
-infidélité.
-
-Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le quitta plus. Elle
-alla jusqu’au bout et fut sublime. Elle développa une thèse d’amour
-transcendantal. Elle le fit prodigieux, africain, chimérique; en dehors
-de tout ce qu’on sait et de tout ce qu’on fait à Paris; maintenant
-hardiment que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif, absorbant,
-immense, ne méritait pas le nom d’amour. Elle insulta les pauvres
-jeunes gens qui se ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires de
-tailleurs, pour se faire distinguer des anges qu’ils adorent; elle fut
-impitoyable envers ses cavaliers servants, à elle, ces _patiti_ exercés
-à plier ses châles, à lui apporter les brochures nouvelles, des coupons
-de loges, et qui, discrètement soupirants, se morfondaient dans la
-pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique de dédain; elle eut le
-génie de l’absurdité. Bref, en langage de journaliste, elle improvisa
-le plus beau _puff_ que l’on eût vu depuis longtemps.
-
---Si c’est un défi qu’elle me donne--pensa Maulévrier--je ne
-ramasserai pas le gant. C’est du roman que tout ce qu’elle chante
-là, du roman moderne, comme la bonne compagnie n’en fait pas.--Si
-j’éprouvais--dit-il tout haut--un amour semblable à celui que vous
-venez de peindre, avouez, madame, que vous vous moqueriez un peu de moi.
-
-Et c’était vrai. Mme de Gesvres ne pouvait pas en convenir; elle
-n’en convenait jamais; mais c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui
-se trouvait nativement en elle et qui se trouvait fort à son insu
-le côté supérieur de son genre d’esprit; l’instinct du ridicule,
-prodigieusement développé chez toutes les femmes du monde comme elle;
-tout l’eût fait cruellement accueillir un amour comme celui dont elle
-avait bâti la théorie. S’il y avait des Desdemona au dix-neuvième
-siècle, n’auraient-elles pas la moquerie parisienne pour se défendre
-d’Othello? Mon Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste! On
-disait qu’elle avait un jour voulu connaître ce que devait être la
-passion d’un artiste, d’un de ces hommes dont l’âme est profonde, et
-qui ont un rayon de feu sur le front et la barbe en pointe. Si les
-mauvaises langues disaient vrai, sans doute elle avait mis toutes ses
-avances sur le compte de cette grande chose toute moderne, inventée
-pour sauver de l’hypocrite honte de bien des chutes, le magnétisme du
-regard. Avait-elle joué pendant quelques mois--tout en se livrant--à
-la Lélia avec cet homme, mi-partie de duperie et de charlatanisme,
-mais dans lequel, comme dans tous les autres artistes ses confrères,
-la duperie ne manquait pas de dominer? M. de Maulévrier ne pouvait
-pas continuer un pareil rôle près de Mme de Gesvres. L’eût-il pu, il
-n’aurait pas, aux yeux de cette femme qui avait trempé ses lèvres à
-toutes les coupes, et qui les en avait retirées purifiées par un dégoût
-sublime, échappé au ridicule qui l’attendait.
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-[Bandeau]
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-V
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-L’AVEU
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-Quoique M. de Maulévrier n’acceptât pas le programme de Mme de Gesvres
-sur la manière dont elle prétendait être aimée, il sentait pourtant, à
-de certains frémissements qui passaient en lui près de cette femme, et
-au poids de préoccupations qui le suivaient quand il n’y était plus,
-qu’il aurait pu remplir quelques conditions de ce terrible programme,
-l’utopie des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant plus à l’amour
-dans les hommes que les désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier
-croyait à la grandeur de son amour par la grandeur de ses impatiences.
-Seulement, ce soi-disant amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni
-désespoir, ni tous les mouvements des âmes jeunes et tendres. C’était
-un amour d’homme de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme du monde
-qui a beaucoup vu, beaucoup senti, et qui s’est aussi beaucoup moqué.
-C’était un amour qui ne jetait pas la vie hors du droit commun, et qui
-n’en était pas moins très réel, très impérieux, et pouvait devenir très
-amer.
-
-Or, un pareil amour se prenant à une femme comme la marquise de
-Gesvres, âme sauvée par la froideur des sens et la mobilité de
-l’esprit de l’éclat funeste des passions, un pareil amour avait
-bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, malgré sa fatuité, M.
-de Maulévrier ne s’illusionnait pas. Tous les jours il faisait des
-découvertes dans le caractère de la marquise, et ces découvertes
-l’accablaient. Ce qui le soutenait, c’est qu’elle était ennuyée,
-et que l’ennui est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir de
-l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui n’avait pas comme lui de ces
-ardents désirs qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui l’esprit
-qui juge et qui trouve je ne sais quelle affectation secrète dans
-l’expression de tous les sentiments un peu vifs. Il était donc presque
-impossible d’agir sur cette tête trop saine pour ne pas être rebelle à
-l’enthousiasme, et certainement il aurait désespéré d’un tel résultat
-si ce qui se brise le dernier chez un homme, la vanité, ne l’avait pas
-induit à persévérer.
-
-Ce qu’il savait de la marquise fut la cause du silence qu’il continua
-longtemps encore de garder sur les sentiments qu’il avait pour
-elle. Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes les époques de
-sa vie, avait vu la terre à ses genoux, rester debout serait d’un
-effet favorable et paraîtrait du moins distingué. Sachant combien la
-contradiction exaspère les natures féminines, il alla quelquefois
-jusqu’à nier à la fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté
-ne rencontrait pas plus d’indifférents que de rivales, qu’il pût
-jamais l’aimer d’amour. Elle, à qui l’on n’avait jamais dit de telles
-impertinences, n’y croyait pas et lui soutenait, au contraire, qu’il
-était déjà amoureux d’elle aux trois quarts. Alors il s’engageait entre
-eux de ces débats, gracieux et légers dans la forme, qui plaisaient
-à l’un et à l’autre parce qu’ils appartenaient l’un et l’autre à une
-société où la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de plus sérieux
-dans les sentiments et dans la pensée.
-
-Mais ce manège, sur le succès duquel M. de Maulévrier avait trop
-compté, et qui aurait réussi avec la plupart des femmes que le monde
-traite en souveraines, échoua contre Mme de Gesvres. Échoua-t-il
-contre son indolence ou contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces
-déclarations mensongères et peu aimables que lui jetait incessamment
-Maulévrier? On ne sait, mais toujours est-il qu’elle le laissa fort
-tranquillement se fatiguer des petites faussetés qu’il avait d’abord
-cru habiles. D’honneur, elle aurait mérité de porter dans ses armes la
-devise des Ravenswood. Elle _attendit_ le moment de la revanche avec
-une patience orgueilleuse, et il ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre
-Maulévrier se sentait pris par la famine, faute de demander ce que
-peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, après avoir caracolé, pour
-l’honneur des armes, sur les limites d’une galanterie que sa vanité
-d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse esclave ne devait
-pas franchir d’un bond, il s’attacha enfin au courageux parti de
-sortir d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette damnée marquise,
-aurait pu durer sans profit jusqu’à la consommation des siècles. Il
-saisit l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans leurs longs
-tête-à-tête sur la même causeuse, pour lui dire très positivement ce
-qu’elle n’aurait peut-être pas voulu comprendre s’il s’en fût tenu à la
-lettre morte des cajoleries innocentes. Comme, depuis quelques jours,
-Bérangère, très contente au fond du trouble qu’elle causait à un homme
-de l’aplomb de M. de Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt
-qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, des relations qui
-pourraient plus tard passionner sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à
-oublier ses idées un peu sultanesques sur les femmes, et à parler avec
-beaucoup de facilité et d’entraînement un langage bien plus suppliant
-qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis longtemps et stimulé ce soir-là
-par tout ce que la supériorité en coquetterie de Mme de Gesvres put
-inventer de plus décevant et de plus traître, le désir enflamma et
-acéra sa parole. Il fut pressant et éloquent. Avec la joie qu’inspirait
-à Mme de Gesvres cette volte-face de langage, une autre qu’elle eût
-trahi ce qu’elle éprouvait. Mais elle, chez qui les sens demeuraient
-toujours harmonieusement et imperturbablement tranquilles, écouta avec
-une grâce très peu émue la rhétorique de Maulévrier, comme si c’eût été
-un conte arabe.
-
-Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou son mouchoir brodé.
-Quand il eut fini sa tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste
-de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant de trois quarts
-vers M. de Maulévrier, dont les lèvres touchaient presque cette belle
-épaule, brisée autrefois par la colère d’un homme:
-
---Ah! vous m’aimez?--fit-elle.--Mais ma pauvre amie, Mme d’Anglure, que
-deviendrait-elle si elle savait cela?
-
-Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. Ce simple mot fit
-reculer de six pouces au moins les lèvres qui allaient se poser sur
-la belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom de Mme d’Anglure,
-de cette femme aimée si longtemps et qui, depuis quelques jours,
-n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que si elle n’eût jamais
-existé, lui causa un douloureux étonnement. Pour être un homme et
-un homme amoureux, on n’est pas un monstre, et le premier mouvement
-de Maulévrier fut fort bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être.
-N’était-ce pas de surmonter une impression de nature à affaiblir
-l’effet de l’aveu qu’il venait de risquer? Il n’y avait point à
-reculer. Il est des moments dans la vie où, pour baiser le bas d’une
-jupe, on passerait sur le corps des femmes qu’on adorait hier avec le
-plus d’idolâtrie. Maulévrier marcha donc hardiment dans le sens de la
-pente qui l’entraînait. Il jura à Mme de Gesvres qu’il n’aimait plus
-Mme d’Anglure; et c’était vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans
-se soucier de l’inconséquence de ce second serment après le premier,
-c’est qu’il ne l’avait jamais aimée, c’est que les circonstances
-avaient fait seules une liaison qu’il eût rompue cent fois sans
-l’affection dévouée de Mme d’Anglure, et que, malgré cette affection
-dont il avait été reconnaissant, Mme d’Anglure l’avait toujours
-épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et effroyable. Mais, hélas!
-c’était un homme d’esprit qui parlait à une femme spirituelle d’une
-liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; mais c’était
-un homme amoureux qui parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de
-plus dépravant que la femme qu’on aime? Du reste, en insultant si
-menteusement son passé, M. de Maulévrier ne fut pas le seul coupable.
-Mme de Gesvres le poussa à cela avec une adresse et une volupté
-infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable pitié en parlant de
-cette pauvre petite Mme d’Anglure, qui était bien la meilleure des
-créatures humaines, mais qui ne devait pas être fort amusante dans
-l’intimité. Elle entraîna Maulévrier à lui fournir des détails qui
-pussent justifier cette opinion. Séduit par les câlineries soudaines
-de la voix qui le questionnait, Maulévrier n’eut pas honte de soulever
-les voiles qui devraient toujours rester baissés quand on n’aime plus,
-par respect pour ce qu’on aima. Il se rapprocha de la belle épaule
-que, dans l’électricité de ces confidences, il sentit frémir plus
-d’une fois contre la sienne. Ce fut de la part de cet homme, enivré
-du contact de celle à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour
-éteint, une complète apostasie. Elle savourait, en souriant suavement,
-tous les reniements qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous
-ses souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât dessus, et pour
-qu’il s’en vantât après comme ce matelot dans _Candide_, qui se vante
-fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix au Japon. Elle
-éprouvait la plus délicieuse sensation que pût éprouver une femme, et
-surtout une femme comme elle. Elle se moquait gaiement, finement, mais
-implacablement, avec un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait
-aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère amie, qu’on allait
-délaisser pour elle. En vérité, ce lui fut une charmante soirée; aussi
-se laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec tout l’abandon de
-l’amour.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-VI
-
-LES DERNIÈRES COQUETTERIES
-
-
-A dater de ce moment, si ce fut une méprise, elle fut complète. M. de
-Maulévrier crut être aimé de Mme de Gesvres, et dès lors il se mit à
-agir avec l’assurance qu’une telle persuasion doit donner. Seulement,
-à tout ce qu’il inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait
-de tendre, la railleuse marquise répondait en agitant ses belles
-boucles brunes sur ses joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus
-positive, et en lui rappelant le langage qu’il avait parlé pendant
-si longtemps. Elle aussi, comme on voit, avait changé le sien. Elle
-faisait expier ainsi à M. de Maulévrier tous les petits mensonges qu’il
-s’était permis; mais, il faut bien le dire, la pénitence n’allait pas
-plus loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier pouvait très bien
-penser que c’était là une de ces délicates comédies prolongées dans
-les intérêts du dénoûment, comme en jouent souvent les femmes expertes
-en bonheur; car, excepté cette sourde oreille de haute chasteté, cette
-retenue de robe montante seulement dans le langage, tout ce qu’osait M.
-de Maulévrier dans les détails du tête-à-tête ne rencontrait pas une
-résistance, et Dieu sait si la contemplation était dans les allures
-de son génie! Bérangère de Gesvres était beaucoup trop marquise pour
-avoir, au moindre transport de l’homme dont elle avait, en résumé,
-accepté l’hommage, puisqu’elle le recevait tous les soirs, de ces
-soulèvements de pudeur effarouchée qu’ont les femmes de mauvais ton qui
-se croient vertueuses, de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait
-presque pour des désirs. Elle n’avait point la prétention d’être un
-ange, et cependant elle eût mieux justifié, à certains égards, une
-telle prétention que beaucoup de femmes, à la tournure en fuseau,
-posées éternellement en vignettes de poésies modernes, vaporeuses
-créatures qui boivent quatorze verres de vin de Sauterne après souper,
-et se vermillonnent quand les doigts d’un homme ont pressé leur main
-à travers un gant. Elle n’était point de cette race d’êtres éthérés
-et d’une moralité si supérieure, mais c’était une femme que l’horreur
-de tout ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne voulait donc
-pas faire tort aux enivrantes séductions de sa pose en se défendant
-contre les témérités de la caresse. L’aristocratie de sa nature avait
-l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. Aussi son amant
-buvait-il à longs traits dans la coupe d’opale de ses épaules la
-cruelle ivresse des bonheurs non partagés,--un grand délire qui finit
-par une grande angoisse,--tandis que sous l’impression de tous les
-égarements qu’elle faisait naître, là où les autres femmes se livrent
-ou se refusent d’ordinaire, elle restait toujours élégante, toujours
-convenable, toujours marquise. C’était réellement un abîme de glace,
-mais un abîme qui donnait le vertige. Après cela, comment n’eût-elle
-pas pardonné à ceux que le vertige entraînait?
-
-D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à l’honneur de la pureté des
-femmes très belles, souvent on les croit sous l’empire des émotions
-les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que la très immatérielle
-jouissance de la vue des transports qu’elles excitent. Mme de Gesvres
-l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui avait sur l’amour de
-ces idées qui avaient effrayé Maulévrier dès l’abord, voulait-elle
-grandir l’amour de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable idéal
-devant lequel il s’était cabré, un certain soir? Si bien éprise que
-soit une femme, il n’en est point qui ne cherche à augmenter par
-tous les moyens possibles la passion qu’elle a inspirée. C’est
-le machiavélisme des cœurs les plus tendres. C’est aussi la seule
-explication qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous prétexte
-de vertu, dans des organisations si bien combinées pour la défaite;
-résistance dont la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, si
-elles n’avaient appris de mesdames leurs mères «que se donner, c’est
-diminuer l’amour».
-
-Cette vieille tradition, si bien justifiée par l’expérience, cette
-inébranlable notion du catéchisme des petites filles, semblait être
-la limite que Mme de Gesvres opposait à M. de Maulévrier. L’orgueil
-de cette femme était donc ici en défaut; cet orgueil titanique de la
-beauté la plus célèbre de son temps et qui lui faisait souvent dire,
-avec le plus somptueux de ses regards, que les femmes qui valaient
-quelque chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, n’osait
-pas risquer les hasards de la plus grande de toutes en l’accordant.
-Certes! ni son passé ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle,
-et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle avait autorisé
-en ne le défendant pas, impossible à M. de Maulévrier de penser tout
-bas ce que disait tout haut le roi Henri III d’une des princesses de
-la maison de Lorraine, qui lui avait assez impertinemment résisté.
-Le mot de l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur de cette
-femme, mais pas ailleurs! C’est en vain que M. de Maulévrier se
-rappelait tout ce qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même
-sur le vif. Comme, en somme, les observations d’un dandy ne sont
-pas fort nombreuses, et ses lectures encore moins, il ne trouvait
-rien dans le rare trésor de ses connaissances qui pût lui expliquer
-l’étrange conduite de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun,
-il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires de coquetterie,
-le refuge des hommes quand ils ne comprennent plus rien au manège
-des femmes. Et encore, se disait-il,--car il s’était mis à raisonner
-depuis peu,--de la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis _des autres_,
-de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, et, si c’est de
-l’amour,--ajoutait-il, enchanté de sa découverte,--pourquoi pas toutes
-les conséquences de l’amour? A tout prendre, c’était là un raisonnement
-assez juste; seulement, il était aussi stupide pour le cas présent
-que le fameux _to be or not to be_ de l’écolâtre de Shakespeare,
-car la logique ne pouvait pas plus expliquer Mme de Gesvres qu’elle
-n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau d’Hamlet, et ce monde-ci
-et l’autre monde,--s’il en faut absolument deux. Je l’ai dit plus haut,
-Mme de Gesvres, quoique femme, avait un bon sens rare chez les hommes,
-et que sa vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand il s’agissait
-de sentiments ou de sensations, le bon sens se voilait tout à coup,
-la queue du serpent menait la tête, et cette femme, d’un coup d’œil
-si étendu et d’un discernement si sûr, devenait l’inconséquence en
-personne. Ce n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent
-qui nichent des essaims de caprices dans les plis de leurs jupes;
-elle les secouait, les caprices pleuvaient. Elle accordait ceci ou
-refusait cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui lui ressemblent
-le savent-elles? Dieu lui-même, au jour de sa justice, n’aura pas le
-courage de leur demander compte du bien ou du mal qu’elles auront fait.
-
-Du reste, quand elle accordait le plus, jamais un aveu, jamais un mot
-d’abandon ou de tendresse ne tombait de ces lèvres charmantes qui
-n’étaient pas inaccessibles.
-
-Elle avait pour système de ne point faire de réponse aux questions dont
-l’amour a soif.
-
-Elle conservait et savait varier à l’infini les gentillesses de sa
-moquerie du premier jour, quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait
-presque d’une aussi folle manière qu’elle avait envie d’être aimée.
-Hélas! il se payait comme il pouvait de ses abaissements, en enlaçant
-ses bras avides autour de ces genoux qui restaient strictement unis,
-autour de ces flancs immobiles, comme autour de l’autel d’airain de
-quelque divinité inexorable.
-
-Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle et frémissant, à ses
-pieds, avec ce regard attentif (son regard vrai et son plus beau)
-qu’elle avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de quelque chose,
-et elle restait longtemps ainsi, souriante comme la Grâce, silencieuse
-comme l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.
-
-Elle avait cette beauté qui passionne (et étonne un peu dans les
-femmes) d’un secret admirablement gardé, tout cela accompagné de
-ces familiarités adorables dont les femmes bien nées ont seules la
-mesure, et qui retiendraient un homme à leurs pieds, en dépit des plus
-implacables rigueurs.
-
-Les hommes les plus positifs eux-mêmes se laissent prendre à ces riens
-charmants, dont on enveloppe mielleusement toutes les froideurs et tous
-les refus. M. de Maulévrier en était éternellement victime. Elle lui
-aurait fait trouver bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait
-aimer les soufflets.
-
-Cet homme appelé fat par les femmes, ce fier Sicambre de salon, ployait
-la tête, mais ce n’était pas, comme le barbare, sous une colombe
-descendant du ciel: Mme de Gesvres ne méritait point une si douce
-image. Elle allait parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.
-
-C’étaient des négations si positives, si peu justifiées; c’étaient
-des refus si nets, qu’il fallait être ensorcelé de cette femme pour
-retourner briser ses questions aux mêmes réponses. Sûre de la grâce
-qu’elle déployait dans la forme quand elle disait une maussaderie
-dans le fond, elle avait une manière inattendue, originale, de vous
-donner son coup de poignard, et on lui pardonnait l’assassinat. Je n’en
-citerai qu’un exemple:
-
-C’était, dans le cours de cette histoire, un des derniers soirs où elle
-employa avec M. de Maulévrier les fascinations de cette coquetterie
-fabuleuse qui allait expirer pour faire place à ce que le monde lui
-avait laissé de noble et de bon; ils étaient à leur place habituelle,
-sur cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette causeuse, hélas!
-complice de bien des rapprochements dangereux.
-
-M. de Maulévrier avait glissé son bras autour de ce divin corsage,
-qui contrastait par sa puissance avec les élégances un peu étiolées
-de notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou de guêpe, d’une
-insaisissable volupté. Il rabâchait, Maulévrier, mais l’amour est un
-rabâchage, et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux redites; il était
-ardent et suppliant comme peut-être il ne l’avait jamais été.
-
-Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, comme une enfant ou comme
-une chatte elle s’empara, par un mouvement plein d’insouciance et de
-taquinerie, d’un petit portefeuille d’ivoire sculpté que Maulévrier
-portait toujours et dont elle avait senti, à travers le vêtement, les
-pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était un ravissant bijou que ce
-portefeuille. Il avait été donné à M. de Maulévrier par Mme d’Anglure,
-mélancolique souvenir de l’amour absent et fidèle! Elle l’ouvrit,
-et, après en avoir tourné curieusement les feuilles blanches encore
-et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire des billets du matin à
-peine lisibles) traça dans sa main et les coudes en l’air, avec une
-netteté et une fermeté admirables, de la pointe du léger crayon que les
-suppliantes caresses de M. de Maulévrier ne firent point trembler, le
-mot _jamais_, qu’elle lui montra avec une malice triomphante.
-
-A la réponse, n’est-il pas facile de deviner ce que cet enragé de
-Maulévrier demandait?
-
-Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà dit, et il n’y avait pas cru,
-amoureux et fat tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! toutes
-le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... ne le disent plus.
-
-Seulement, nulle d’elles peut-être, comme la marquise, n’eût songé à
-l’écrire, ce mot, dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela d’une
-main aussi libre et aussi sûre que si elle avait écrit le temps qu’il
-faisait à Paris à son mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de
-Russie.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-VII
-
-L’INTIMITÉ
-
-
-Cependant les choses ne pouvaient pas durer ainsi plus longtemps.
-L’amour, si grand qu’il soit, ne change pas les habitudes de toute la
-vie, du moins à Paris.
-
-M. de Maulévrier était un homme du monde, et l’homme du monde se
-révoltait un peu quand l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes
-avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier s’éloignait de Mme de
-Gesvres.
-
-Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe, quoiqu’il l’accompagnât si
-fréquemment dans ses promenades du matin que l’on commençait à parler,
-parmi les oisifs du bois de Boulogne, de la lune de miel de cette
-liaison, il y avait pourtant des moments où il fallait quitter cette
-grande charmeresse qui le lanternait avec ces réserves qu’elle avait
-l’art et la puissance de lui faire subir.
-
-Dans ces moments-là, comme il se retrouvait plus de calme et qu’il
-pouvait mieux se juger, il convenait, avec une extrême bonne foi, que
-sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait pas un honneur
-immense, et alors il se mettait à lui écrire des lettres pleines d’une
-passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours à ce vieux
-refrain de l’amour, à cette éternelle question, ce _m’aimez-vous_?
-importun parfois, que le scepticisme des cœurs ardents pose encore,
-même quand on y a répondu.
-
-Ces lettres étaient réellement très catégoriques; elles poussaient la
-marquise jusque dans ses derniers retranchements. Il n’y avait plus
-là de main ou de taille laissée sournoisement pour gage du silence
-qu’on affectait, ou en expiation du rire incrédule dont on arme sa
-physionomie, traître rire si blessant pour les cœurs bien épris!
-
-Tous ces moyens du _Traité du Prince_ des femmes n’étaient plus de
-mise contre des lettres auxquelles il n’était vraiment pas possible de
-répondre autrement que par un aveu. C’est pour cela que Mme de Gesvres
-n’y répondait pas.
-
-M. de Maulévrier avait d’abord pensé que cette répugnance à écrire,
-dont elle ne donnait pas plus de motifs que de tout le reste, était
-de la haute prévoyance en usage chez beaucoup de femmes,--car ces
-douces et pures colombes ont parfois toute la prudence des serpents
-qui ont le plus rampé,--mais il n’avait pu conserver longtemps cette
-idée quand il avait entendu si souvent Mme de Gesvres, dans ses jours
-de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son salon le langage de la
-corruption la plus élégante et la plus audacieuse; quand il l’avait
-vue l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant officiel aux yeux du
-monde, quoique, selon son expérience, ce ne fût pas la peine de se
-compromettre pour si peu.
-
-Mais, encore une fois, la terre est ronde, et les femmes, comme la
-Fortune antique, ont, si divines qu’elles soient, un pied sur cette
-boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient donc rester ainsi.
-
-Mme de Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine, inspirer à un homme
-qui lui plaisait plus que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir
-un sentiment vrai et digne d’elle, Mme de Gesvres était arrivée avec
-triomphe au but qu’elle s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être,
-cet esprit altier qui avait tant discuté sa défaite, elle l’avait fait
-descendre dans les neuf cercles d’une coquetterie infernale; mais il
-était bien temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective, une
-échappée de ce paradis qu’après tout un ange n’avait jamais gardé
-avec une épée flamboyante. D’un autre côté, comme il y a toujours un
-peu de lâcheté dans les meilleurs sentiments d’une femme, peut-être
-Mme de Gesvres avait-elle compris que jouer plus longtemps au sphinx
-avec Maulévrier était risquer imprudemment ce qu’elle appelait, avec
-une hypocrisie mélancolique, sa _dernière conquête_. Ainsi, vanité,
-compassion secrète, amour, ou du moins le désir de l’amour, que M. de
-Maulévrier lui avait fait retrouver dans l’abîme d’ennui où elle se
-traînait, tout, jusqu’à la pluie qui se mit à tomber,--et qui ne sait
-l’influence de la pluie et du beau temps sur les résolutions et la
-moralité des femmes?--tout lui fut une loi d’abandonner une coquetterie
-qui avait servi, sans nul doute, à cacher des sentiments plus profonds.
-
-Un jour donc que, dans l’impossibilité de sortir, elle n’avait pour
-toute ressource contre l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde,
-que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre, et une broderie
-qui n’avançait pas beaucoup dans ses mains hautaines, elle se mit à
-tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux coffret où elle les
-avait ensevelies, et où étaient venues s’engloutir, dans du satin rose
-et sans espérance, tant de lettres d’amour depuis dix années: sépulcre
-parfumé dont le temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre.
-
-Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent tout doucement à la confiance,
-car voici, quand elle les eut lues, ce qu’elle écrivit:
-
-
- «Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, et pourtant j’ai
- besoin et désir de vous voir. Je suis froide, c’est la vérité;
- et pourtant vous me faites éprouver une émotion inconnue lorsque
- vous brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai jamais
- été ainsi, même avec la personne que j’ai le plus aimée... Il
- n’y a rien de véritablement intime entre nous, dites-vous; et
- pourtant j’ai eu tout de suite confiance en votre caractère, si
- ce n’est dans votre affection que vous m’avez niée si longtemps.
- Rappelez-vous tout ce que vous m’avez dit; jugez si je puis avoir
- la foi qu’il faudrait pour me faire devenir ce que... je ne suis
- pas encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement
- que vous le dites, ne vous repentez pas de m’avoir ouvert votre
- cœur. La crainte de vous voir trop souffrir pourrait seule
- l’emporter sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je vous
- serais reconnaissante de bannir de mon âme la défiance qui fait
- ma réserve! Trompée, toujours trompée, dupe sans cesse! jugeant
- toujours les autres d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez
- pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai toujours gardé au
- fond de mon cœur les expressions qui eussent pu faire croire à
- une exagération que je redoutais plus que tout au monde. Adieu;
- voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous plaindrez pas ce
- soir comme hier de ma réserve. Venez, venez, je vous attends.
-
- «BÉRANGÈRE»
-
-
-En somme, ce billet était digne de la main qui l’avait tracé. Soit
-instinct, soit calcul, Mme de Gesvres avait exactement mesuré la dose
-d’espoir qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que, fatigué d’une
-résistance sans terme, il ne s’en allât pas visiter Florence ou Naples,
-seule manière de se suicider que les gens de bas étage n’aient pas
-prise encore aux gens comme il faut! De tels billets, envoyés aux
-époques critiques d’un amour qu’on redoute de voir expirer, sont de
-l’élixir de longue vie; c’est du lait d’ânesse pour la phtisie du cœur.
-Sans doute, ce billet avait toute la séduction du mensonge: mais il
-était vrai cependant comme s’il n’eût pas dû séduire, vrai comme peut
-l’être la pensée d’une femme, dont les vérités les plus claires ne
-peuvent jamais avoir, comme l’on sait, une limpidité parfaite.
-
-Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et qu’importe le mot si l’on a la
-chose! Mme de Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait à
-M. de Maulévrier, et que jamais la personne qu’elle avait le plus aimée
-ne lui avait fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle, lui
-qu’elle n’aimait pas!
-
-Certes! un tel aveu était de nature à faire rayonner dans toutes les
-splendeurs de l’orgueil cette queue de paon que traîne après soi
-l’amour de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour le plus cygne de
-candeur et de pureté, au bord des lacs les plus solitaires. Jamais
-M. de Maulévrier ne s’était aperçu de cette émotion, que la froideur
-naturelle à la marquise dominait très bien, aveuglé qu’il était
-lui-même par la sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce qui
-devait l’être moins, c’était cette défiance dont elle le priait, avec
-une tristesse pour la première fois si tendre, de l’affranchir, et
-qu’avec l’inébranlable conscience d’une beauté pareille à la sienne,
-l’expérience du cœur et la sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas
-conserver.
-
-Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de défiance et à qui elle
-avait fait connaître ce sentiment jaloux et cruel en glissant toujours
-dans ses mains au moment où il croyait la saisir, M. de Maulévrier
-n’eut pas d’abord, après cette lettre, la joie qu’il aurait dû
-naturellement éprouver.
-
-Comme, à force de prestiges, elle lui avait faussé le regard, il vit
-là une coquetterie de plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur
-profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder avec lui une
-simplicité affectueuse qu’il ne lui connaissait pas encore. Ce fut une
-transformation pleine de merveilles que le changement qui s’opéra tout
-à coup dans Mme de Gesvres.
-
-Le duel qui avait duré si longtemps entre elle et l’homme qu’elle avait
-toujours battu, il est vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt
-à recommencer la bataille, ce grand duel que les lois du monde font de
-l’amour, cessa enfin. Où ils avaient lutté, ils se reposèrent.
-
-Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier, la voyant si désarmée,
-put croire qu’elle était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment
-de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur cette phase d’une liaison
-qu’à l’origine de pareilles idées, de pareils sentiments avaient
-malheureusement compliquée; ils vécurent à côté de leurs habitudes.
-
-Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements. Ce fut de
-l’intimité rare, grave, profonde, où les esprits s’intéressaient
-l’un par l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à se toucher;
-de l’intimité qui devrait suffire à la vie d’êtres distingués et
-intelligents, si la vie n’avait de ces soifs folles qu’une telle
-intimité n’étanche pas.
-
-«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle qui voudrait si bien y
-croire,--se disait M. de Maulévrier,--et je touche au bonheur suprême.»
-Et plein d’espérance depuis la lettre qui avait daté le changement de
-langage et de façons dans Mme de Gesvres, il cherchait, par tous les
-moyens qui sont à la disposition d’un homme spirituel amoureux, à la
-convaincre de son amour. Malheureusement, au dix-neuvième siècle, ces
-moyens ne sont pas en grand nombre. Les dévouements y deviennent de
-plus en plus impossibles.
-
-Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la facilité qu’ils avaient
-de se voir et le peu de dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne
-leur restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que les expressions
-de l’amour même, et ces soins incessants, ce culte extérieur dont on
-entoure l’objet préféré.
-
-Maulévrier prodiguait tout cela, mais à moins qu’il ne se jetât vivant
-sous les roues du coupé de la marquise, pour lui donner la preuve qu’il
-lui fallait de son amour, franchement, il ne pouvait pas davantage.
-
-Et Mme de Gesvres finit par le comprendre, ou, du moins, par montrer à
-M. de Maulévrier qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être aimée,
-ou le désir de rendre leur intimité plus profonde en comblant les vœux
-d’un homme qui méritait bien tout ce qu’une femme comme elle avait
-donné à d’autres qui ne le valaient pas, fut-ce tout cela qui la poussa
-à être juste envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses protestations
-brûlantes, comme elle le fit un soir, avec un naturel qui pouvait
-paraître bien grave pour laisser tomber une chose si charmante:
-
---Je ne doute _plus_ de votre amour, Raimbaud; maintenant, je vous
-crois.
-
-M. de Maulévrier a avoué depuis qu’elle l’avait tant accoutumé à son
-désolant scepticisme qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un
-tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps promenés sur le
-balcon qui dominait le jardin de l’hôtel habité par elle. Il faisait
-le plus sentimental clair de lune; mais ils n’étaient pas gens à
-regarder le ciel, comme dans _Corinne_: c’était là le moindre souci
-de leurs pensées. Ils étaient rentrés dans le boudoir jonquille,
-et s’étaient assis près de la porte du balcon laissée ouverte, par
-laquelle arrivaient, dans ce nid tiède et ambré d’une femme élégante,
-les bouffées pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles. On
-entendait le bruit des voitures qui gagnaient le boulevard de ce côté,
-et qui, dans l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien les
-grands murmures d’une mer agitée. Mais ni la nuit, ni les parfums du
-dehors, ni ces bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y ait dans
-la nature, rien de tout cela n’influait sur les dispositions de ces
-deux enfants d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes vieillies au
-sein d’une société positive et spirituelle, et n’ayant jamais vécu que
-sous des plafonds.
-
---Oui, je vous crois,--reprit-elle.--Soyez heureux, si vous le pouvez,
-d’un pareil aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je n’éprouve
-point à croire que vous m’aimez réellement le bonheur sur lequel
-j’avais compté. Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à toutes
-ces petites faussetés que nous avons mises d’abord entre nous. Je vous
-le répète, je suis sûre maintenant que vous m’aimez, Raimbaud; votre
-amour me touche; mais j’en suis plus touchée qu’heureuse, et, vous
-voyez si je suis franche, je m’en plains à vous.
-
-Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au fond du cœur de cette femme
-sur le point de se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence
-d’une âme vive, et le bonheur fier qui commençait à lui soulever le
-cœur ne fit que s’accroître en l’écoutant. La confiance de l’homme aimé
-l’égara, et il répondit, comme un dieu qui peut donner le ciel et la
-terre, la plus épouvantable fatuité.
-
---Ah!--dit-il--ne vous plaignez pas, Bérangère! Puisque vous croyez
-à mon amour, toutes les félicités sont possibles. Dès demain, sur ce
-cœur que vous ne repoussez plus, vous serez vengée de l’attente de ce
-bonheur qui vous semble tarder aujourd’hui!
-
---Que vous êtes bien un homme,--fit-elle, en haussant ses splendides
-épaules avec un mépris de reine offensée,--et que vous voilà bien
-tous, orgueilleux et grossiers, même les meilleurs! Vous croyez donc
-qu’il est quelque chose qui puisse remplacer pour une femme le bonheur
-qu’elle n’a pas trouvé dans la foi même en votre amour?
-
-L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai, que M. de Maulévrier,
-tout homme du monde qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus
-petite des impertinences dont il eût régalé, très certainement, toute
-autre femme qui, dans un pareil moment, se fût avisée de prendre les
-airs dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à l’approche d’une
-créature inférieure.
-
-Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son silence?
-
---Raimbaud,--dit-elle, en lui tendant la main avec cette grâce
-incomparable qui lui subjuguait tous les cœurs,--il faut que je vous
-fasse une prière. Vous êtes venu chez moi par curiosité; vous y êtes
-resté par attrait; l’attrait est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est
-bien; mais qui sait la fin des affections les plus vives? Mme de Vicq,
-que vous connaissez, ne voit plus du tout M. de Loménie, et l’on
-dit qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il arrive de nous,
-Raimbaud, vous sentez-vous le courage de me promettre que nous ne nous
-brouillerons jamais?
-
-C’était mâle et simple tout ensemble; c’était de l’estime exprimée en
-dehors de toutes les illusions de l’amour.
-
-Une si noble prière fut un coup de lumière pour M. de Maulévrier.
-Il comprit tout ce que cette femme, sous des frivolités apparentes,
-cachait de solide et de bon; il comprit surtout ce qu’il y avait de
-flatteur pour lui dans une telle prière.
-
-Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué avec ces hommes qu’elle
-avait aimés quelques jours, devait lui donner le plus grand plaisir
-d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé en lui demandant de
-rendre éternelles, au nom d’un sentiment plus haut placé que l’amour
-même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme l’amour, les relations
-que l’amour avait créées entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout
-ce qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers serments de lui
-rester à jamais fidèle pour le temps où il ne l’aimerait plus.
-
---Eh bien! puisque c’est chose convenue,--dit-elle en respirant
-longuement, comme si elle eût été débarrassée d’un poids terrible,--je
-puis à présent tout vous dire. Mon pauvre Raimbaud, je ne vous aime pas.
-
-Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner, puis elle le
-blessait.
-
-M. de Maulévrier devint pâle encore plus de colère que de douleur,
-car le malheur des gens d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à
-propos de tout, et les commencements de la liaison de M. de Maulévrier
-avec Mme de Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là.
-
-Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre.
-
---Pas de colère, Raimbaud,--continua-t-elle,--ce serait vainement
-m’insulter. Ce que je viens de vous demander à l’instant même, ce que
-vous m’avez promis, vous permettent-ils de me mal juger? Toutes mes
-coquetteries avec vous sont mortes et enterrées; hélas! je sens que ma
-dernière illusion s’en va aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je
-l’avais désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous le dis: en quoi
-suis-je coupable? Ah! je suis plus malheureuse que vous!
-
-Écoutez-moi,--ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente d’une femme
-qui sait qu’on adoucit les douleurs de l’amour le plus vrai en parlant
-à nos vanités immortelles,--je ne puis pas vous aimer, vous, et vous
-êtes cependant l’homme qui m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait
-plu davantage. Vous êtes l’esprit le plus distingué que j’aie jamais
-rencontré, et, sous les manières les plus séduisantes, le caractère le
-plus noble et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud, pour moi et
-pour les autres; mais voici ce que vous n’êtes que pour moi. De tous
-les hommes que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné le plus de ces
-émotions auxquelles ma froideur est rebelle, et vous êtes le seul à qui
-j’ai fait jamais un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le tête-à-tête
-de qui je ne me suis jamais ennuyée. Vous êtes le seul à qui j’ai dit:
-«Nos vies se sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous tous
-les deux à ne les séparer jamais.» Enfin, vous êtes le seul encore à
-l’amour duquel, avec mon expérience des hommes, je me serais livrée
-sans peur et sans fausse honte, tant les défiances que j’ai eues
-longtemps vous avez su les surmonter et les vaincre. Voilà, Raimbaud,
-ce que vous m’êtes, et pourtant tout cela n’est pas de l’amour. Je
-sens toujours en moi le calme effroyable dont j’espérais que vous me
-feriez sortir. Je voudrais vous être asservie, et je ne le suis pas.
-Les sacrifices que je vous ferais, je ne vous les ferais que comme à un
-ami qu’on estime, sans entraînement, sans ivresse. Il y a des soirs où
-vous me plaisez extrêmement dans la causerie; mais à quoi plaisez-vous
-en moi? C’est à mon esprit; et je ne sens pas, comme quand on aime, le
-contrecoup de ce plaisir me troubler le cœur. Vous n’êtes pas pour moi
-l’intérêt passionné que j’attendais et dans lequel je voulais perdre
-l’ennui terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,--et des hommes que vous
-auriez raison de mépriser, Raimbaud,--je ne puis me méprendre à ce
-qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en êtes digne, et moi, qui
-le reconnais, je n’en saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami, pour
-qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus rien en moi de vivant,
-d’ardent et de jeune. Tout est consommé, tout est fini; je m’agite
-encore, je me monte la tête, mais c’est inutile. Je retombe dans
-l’horrible sensation de mon néant. Vous qui m’aimez, votre position
-vaut mieux que la mienne; je suis plus à plaindre que vous!
-
-Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant ces paroles
-désespérées, qui tuèrent la colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent
-tout à coup sur le compte de celle qui venait de les prononcer. Ivre de
-pitié à son tour, il crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit
-à genoux devant elle, écartant les mains du front qu’elles couvraient.
-Mais elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils
-tombèrent sombres dans ceux de son amant, avec ce vague sourire des
-douleurs profondes et surmontées.
-
---Levez-vous,--fit-elle, avant qu’il pût exprimer un des mille
-sentiments qui l’agitaient;--j’entends Laurette.--Et Laurette, qui
-ouvrait effectivement la première porte du boudoir, parut sur le seuil
-de la seconde et annonça Mme d’Anglure.
-
-Ce nom leur causa un tressaillement à tous les deux.
-
-Mme d’Anglure, revenue si brusquement de la campagne, où elle était
-pour longtemps encore, et apparaissant tout à coup, à une pareille
-heure, chez la femme qui avait pris son amant et chez qui elle allait
-le rencontrer... c’était étrange.
-
---Faites entrer,--dit la marquise avec sa grâce nonchalante et comme
-s’il s’était agi d’un de ses habitués les plus fidèles.
-
-Et la comtesse d’Anglure entra.
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-_DEUXIÈME PARTIE_
-
-
-I
-
-LA COMTESSE D’ANGLURE
-
-
-Caroline de Vaux-Cernay, comtesse d’Anglure par mariage, était une des
-plus jeunes et des plus riches maîtresses de maison qu’il y eût alors
-dans la haute société de Paris. Élevée en province, au fond de la
-Picardie, par une vieille tante qui l’avait mariée au comte d’Anglure
-avant qu’elle eût atteint sa seizième année, elle avait consolé la
-bonne compagnie de la grande éclipse de Mme de Gesvres en ouvrant
-son salon presque à la même heure où la marquise fermait le sien. On
-trouva chez la comtesse d’Anglure la même élégance, le même goût et à
-peu près le même monde que chez Mme de Gesvres; seulement, celle qui
-faisait les honneurs de ce salon ne ressemblait en rien à Bérangère.
-Elle n’en avait ni la beauté mate et arrêtée, ni la coquetterie
-toujours sous les armes, ni cette parole brillante et hardie qui
-faisait croire, bien à tort, que la marquise était méchante, à tous
-les poltrons qui ont peur des esprits, mais qui donnait aux cerveaux
-de ceux qui en ont l’excitation fécondante sans laquelle on ne saurait
-causer avec plaisir et avec entrain. Non, Mme d’Anglure n’avait rien de
-tout cela. Mais pour ceux qui prosternent tout devant l’inexprimable
-magie de la jeunesse, le changement consolait de la perte, et l’on
-pouvait sans ingratitude stupide se dispenser d’avoir des regrets.
-
-Que l’on se figure, en effet, tout ce que les peintres ont jamais
-inventé de plus printanier et de plus suave pour donner une idée de la
-jeunesse, et l’on n’aura qu’une faible image de ce qu’était Caroline
-d’Anglure quand elle arriva à Paris. Toutes les femmes de seize ans ont
-l’air jeune; mais ce qui attirait si vivement en elle n’était point
-cette floraison fugitive, cet entr’ouvrement mystérieux de rose blanche
-qui, sous la force de la vie, déchire l’enveloppe de son bouton, et qui
-s’épanouit au front de toutes les virginités pubères; c’était quelque
-chose de plus fraîchement idéal encore, quelque chose de supérieur à
-la beauté même, rayon impalpable et divin qui se jouait autour de cette
-forme déliée, mignonne et blanche, que le comte d’Anglure avait prise
-un matin _dans sa mante_, comme dit la chanson espagnole, et avait
-apportée, comme une difficulté à vaincre, aux plus habiles couturières
-de Paris. Rien, de fait, ne dut être plus difficile que d’habiller
-Caroline. La délicatesse inouïe de toute sa personne alourdissait les
-plus légers tissus, comme la lumière nacrée de son teint en éteignait
-les couleurs. Jusqu’aux fleurs pesaient sur ce front candide. Elle eût
-rappelé les filles d’Ossian, ces belles rêveuses couchées, sans les
-faire plier, sur des nuages, si une fraîcheur aussi exquise que la
-sienne avait pu durer deux jours sans se faner dans les brouillards.
-
-Ce genre de beauté parfaitement inconnu à Paris, où les jeunes filles
-naissent flétries et épuisent ces nombreuses nuances de jaune qu’Haller
-seul put exprimer par dix-huit mots distincts, en allemand, eut un
-succès fou: le succès du rare et de l’étrange, le grand succès chez
-les sociétés avancées qui sont arrivées au bout de tous les ordres
-de sensations. Les femmes qui eurent la douleur de le voir et de le
-constater, sourirent en prévoyant combien serait court un triomphe
-dû à des qualités plus fragiles que la beauté même. A leurs yeux,
-sceptiques pour tout ce qui n’est pas leur miroir, Caroline d’Anglure
-était à peine jolie: ce n’était qu’une blonde bien blanche; mais toutes
-les blondes ne le sont-elles pas? Comme les artistes, qui, plus francs
-ou plus sensibles aux effets de la couleur, étaient fanatiques de
-l’éclat limpide et doux qu’épandait la fraîcheur pâle de la comtesse,
-elles ne voyaient pas que tout en cette adorable enfant s’arrêtait
-timidement à la nuance, depuis le rose indécis de la bouche jusqu’aux
-larges prunelles gris de perle de ses beaux yeux, depuis les reflets
-bronzés de ses cheveux tordus sur sa tête jusqu’aux gouttes d’or fluide
-dans lesquelles l’extrémité de ses longues paupières semblait avoir été
-trempée par la main légère du caprice. S’imaginant sans doute qu’il
-n’y a point de mois de mai aux bougies, les imprudentes approchaient,
-sans trembler, leurs épaules céruséennes des touffes de lys irisées
-et diaphanes qui s’épanouissaient au corsage de Caroline comme aux
-bords d’un charmant vase antique, tout svelte et tout pur, et elles ne
-manquaient jamais de se dire entre elles, quand la comtesse arrivait
-quelque part:--«Ne trouvez-vous pas que la _grande_ fraîcheur de Mme
-d’Anglure se passe un peu?»
-
-Du reste, elles avaient décidé souverainement qu’elle avait l’air bête,
-et vraiment la pauvre Caroline, qui avait été élevée à la campagne, ou
-plutôt qui n’avait pas été élevée du tout, ne pouvait guères mettre
-dans sa physionomie de ces effrayants airs de tout comprendre et de
-pouvoir tout exprimer qu’ont les femmes de cet admirable siècle,
-si profondément intelligent. Quand le comte d’Anglure l’épousa,
-elle n’avait fait que lire son office de la Vierge et cultiver des
-résédas; et quand il la conduisit dans le monde, ce qu’elle y vit et
-y entendit n’éveilla point en elle ces facultés dont les prodigieux
-développements, chez les autres femmes, menacent, si cela continue,
-de devenir un véritable fléau. Elle n’eut aucune des affectations
-modernes. Lamartine l’ennuyait sincèrement, et sa loge était souvent
-vide les jours que Rubini chantait. Elle se contentait d’être le je ne
-sais quoi de joli, de rond, de gracieux et de parfumé qu’est une femme
-qui reste femme,--la seule chose que, dans leurs ambitions effrénées,
-elles oublient de vouloir être maintenant.
-
-Mais si les excellentes amies de la comtesse travaillèrent à lui faire
-une superbe réputation de sottise et d’ignorance, il leur fallut
-toutefois reconnaître que cette petite et insignifiante personne
-n’était pourtant ni gauche ni timide, et qu’elle faisait les honneurs
-de chez elle avec aussi peu d’étonnement que si toute sa vie s’était
-passée dans ce monde où elle arrivait. Cette jeune fille d’hier avait
-l’aplomb du nom qu’elle portait. Elle qui n’avait jamais vu que
-quelques curés de campagne et quelques gentilshommes chasseurs, vieux
-et bruyants amis de sa tante, Mlle Thécla de Vaux-Cernay, elle avait
-les manières simples, la voix, l’accent, la phrase brisée, la politesse
-relevée et quelquefois familière de la femme essentiellement comme
-il faut, qualités morales de la noblesse de sang et de race qui font
-se ressembler, malgré les différences d’éducation, la femme la plus
-répandue et celle qui n’a jamais quitté la tourelle de son château de
-province. A peine Caroline eut-elle fait faire ses robes chez Palmyre,
-qu’elle eut l’air aussi comtesse que les femmes chez qui elle allait
-au faubourg Saint-Germain. On sentait soudainement, en voyant ces
-femmes vieillies sur les parquets de ces salons et cette petite mariée
-qui n’y avait jusque-là jamais posé la pointe de son pied, qu’elles
-étaient providentiellement écloses pour remplir le même rôle social, et
-qu’elles étaient égales entre elles par les traditions du berceau.
-
-Cela seul empêcha peut-être qu’elle ne succombât, comme femme à la
-mode, sous la réputation d’affreuse bêtise qu’on s’amusa à lui tailler
-à facettes; car ce fut par ce mot cruel et forcé qu’on traduisit la
-plus ineffablement charmante absence d’esprit qui fut jamais. Cette
-imprescriptible noblesse qu’elle avait dans l’accent et dans la
-physionomie quand elle disait de ces riens qui étaient, hélas! toute sa
-conversation (l’_hélas_! était la charité ordinaire des femmes qui lui
-trouvaient la peau trop blanche), cette noblesse originelle la sauvait
-de l’espèce de ridicule qu’il y a en France, le pays, comme l’on sait,
-le plus spirituel de la terre, à manquer de tout ce que le monde a, et
-où les femmes, surtout, se placent à une si grande hauteur que, pour
-deux mots à leur dire sur leur bonne grâce ou celle de leur robe, on
-est obligé de subir une conversation si spirituelle, si _mille fleurs
-d’Italie_, qu’une bonne migraine en est toujours le résultat.
-
-Fut-ce le contraste, plein d’imprévu, qu’il y avait entre cette enfant
-que l’instinct du monde et son aristocratie naturelle empêchaient
-d’être une Agnès, mais qui n’avait dans sa jolie tête rien qui
-ressemblât à une pensée sur quoi que ce soit, et les femmes distinguées
-qui en ont sur tout une immensité; fut-ce ce contraste, ou seulement
-l’alliciant parfum de la plus exquise jeunesse en fleur, qui lui livra
-et lui retint tous les hommages? Parmi ceux qui lui furent offerts si
-elle voulut en agréer quelques-uns, ce ne fut point son mari qui l’en
-empêcha. Son mari, homme élégant, d’ailleurs, l’avait moins épousée
-pour elle-même que pour cimenter des relations qui existaient de fort
-longue date entre les Vaux-Cernay et les d’Anglure; il fut probablement
-décidé aussi par la beauté de cette blanche personne qui promettait à
-ses enfants un sang si pur. Et comment n’eût-il pas plongé sa lèvre
-avec un certain frémissement dans l’écume légère et savoureuse de ce
-sorbet virginal? Mais peut-être le trouva-t-il un peu froid. C’était
-tout à fait un homme de son temps que Raoul d’Anglure, de ce temps
-où la vie anglaise, la vie des hommes entre eux, a succédé à ces
-relations de tous les instants avec les femmes qui donnaient aux hommes
-d’autrefois cette grâce, hélas! perdue, et qui causait de si grands
-désordres d’amour. Avec les habitudes qu’on prend si vite dans le
-laisser-aller de nos mœurs, il n’appartenait réellement pas à Caroline
-de captiver un homme comme Raoul. Aussi, peu de temps après son
-mariage, celui-ci donna-t-il à sa femme une liberté qu’elle ne désirait
-probablement pas. Il la suivit fort rarement dans le monde. Il passait
-ses journées à courir à cheval et à chasser; puis, quand il était bien
-fatigué, il s’en allait clore ses soirées chez une ancienne maîtresse
-plus âgée que lui, et sur le canapé de laquelle il ne craignait pas
-de s’étaler avec ses bottes et ses éperons. Là, il trouvait toujours
-quelques amis, grands amateurs du _va te promener, la honte!_ et de
-l’intimité des hommes qui se mettent au-dessus des apparences et qui
-les jugent sans soigner la rédaction du jugement. Rien ne vaut, à ce
-qu’il semble, cette intimité que les délicats traitent de grossière,
-mais qui n’astreint ni à la repartie ni à la grande tenue, si gênantes
-pour l’égoïsme de nos jours. Cela est triste à dire, mais cela est. Le
-mariage lui-même a toujours une certaine pruderie, un certain guindé,
-ce certain vertugadin de satin blanc qu’on appelle la chasteté; et
-toutes ces maudites agrafes, si difficiles à faire sauter, expliquent
-fort bien la préférence qu’on accorde, et qu’accordait Raoul d’Anglure,
-à une vieille maîtresse qui suce vos cigares pour les allumer et devant
-qui on se permet tout sans qu’elle soit choquée de rien, sur une
-ravissante jeune femme épousée par inclination et digne de tout l’amour
-des anges, si les hommes ressemblaient à ces derniers un peu davantage.
-
-Quoi qu’il en soit, la comtesse d’Anglure ne s’aperçut guères des
-négligences de son mari. Elle l’avait épousé sans l’aimer, et la vie
-extérieure de Paris l’empêcha de regretter la vie intime qu’elle
-n’avait pas. En vain lui insinuait-on quelquefois avec beaucoup
-d’art qu’elle ne devait pas être heureuse, elle n’avait pas l’air
-de comprendre. Elle restait de la plus gracieuse stupidité. Rien
-n’altérait le blanc plumage de cette peau de cygne que lustraient la
-santé et la jeunesse, et qui avait les splendeurs bleuâtres du plus
-pur émail. Nulles larmes ne rosaient--car elles n’eussent pas osé les
-rougir--ces paupières, si lentes à se mouvoir au-dessus de ces beaux
-orbes d’un gris si tendre qu’ils semblaient sourire en regardant.
-Aussi les observatrices de salon chez qui elle allait prendre le thé
-disaient-elles qu’où l’esprit manquait, les sentiments vifs ou profonds
-devaient nécessairement manquer aussi. Bel axiome que M. de Maulévrier
-fit mentir, car il advint que cette petite poupée qui ne pensait pas,
-et qui, comme la statue de Memnon, ne savait dire que bonjour et
-bonsoir d’une voix harmonieuse, se prit à aimer M. de Maulévrier avec
-une intrépide naïveté. Dans ce cœur d’une virginité fabuleuse, éclata
-tout à coup cette fleur d’un sentiment vrai qui ne fleurit plus guères
-que tous les cent ans, comme l’aloès, et qui fait moins de bruit. Elle
-retint l’amour prêt à disparaître de ce monde; elle abrita quelques
-jours encore ce bel oiseau de paradis que bien des jeunes filles
-passeront désormais inutilement leur vie à attendre dans ce siècle, où,
-en fait d’amour, le langage meurt avec l’idée, et où demain peut-être
-les lettres de Mlle de Lespinasse seront regardées comme l’expression
-apocryphe d’un sentiment antédiluvien.
-
-M. de Maulévrier arrivait alors on ne sait d’où, après une absence
-de plusieurs années. On connaît maintenant le marquis Raimbaud de
-Maulévrier. Une singulière particularité de sa biographie de cœur,
-c’est que jusqu’alors il n’avait aimé que les femmes brunes. Les
-cheveux _feuille morte_ de Mme d’Anglure le jetaient toujours dans
-des rêveries qu’il se reprochait, car il haïssait l’air rêveur.
-C’était, comme on l’a déjà vu, un oisif comme Raoul d’Anglure, mais
-un oisif d’une aristocratie plus relevée dans les habitudes de sa vie.
-Il préférait la société des femmes à celle des hommes, auxquels il
-adressait rarement la parole; il ne détestait pas les esclavages de la
-toilette, et n’eût pas prostitué sa bouche au narghilé même du sultan.
-Parce qu’il n’aimait pas à courir toute la journée, bride abattue,
-comme un jockey, on l’accusait d’être un efféminé, et les amis de Raoul
-l’appelaient en riant Sardanapale. Indépendant, au milieu de Paris,
-comme le vent dans les bruyères, et ne sentant pas l’affreux besoin
-d’être riche, il pouvait, si cela lui plaisait, s’engloutir tout vivant
-dans l’amour d’une femme du monde, ce dévorant passe-temps, pour un
-homme, qui eût anéanti l’âme de Bonaparte lui-même s’il n’avait pas
-eu le bonheur d’aimer une femme entretenue, à une époque qui était un
-pêle-mêle social.
-
-Mais les misères du temps présent avaient tué à la mamelle l’ambition
-de M. de Maulévrier, et son orgueil était moins grand que sa vanité.
-Aussi, à force de regarder ces cheveux _feuille morte_, et ce cœur
-d’épaules qui donnait une grâce si tombante à la robe de Mme d’Anglure,
-il se dévoua encore une fois à ce culte terrible qu’il avait déjà
-pratiqué, l’adoration d’une femme de naissance et de monde. Seulement,
-empressons-nous de le dire, Mme d’Anglure sut lui épargner toutes
-les aspérités auxquelles il s’était déjà si rudement froissé. Elle
-ne fit aucune des petites mines d’usage avant d’accepter ce qui lui
-causait tant de plaisir. C’est même de cette époque que la fatuité
-de Maulévrier devint célèbre; Caroline en couva et en développa le
-germe sous son amour. Elle l’aima avec la virginité de son âme, avec
-toutes les ignorances de son esprit. Elle l’aima sans songer à autre
-chose qu’à lui donner le plus grand bonheur possible, sans mesurer les
-conséquences de la passion qui se saisissait de son avenir, sans avoir
-le moindre souci de la fragilité des beautés qu’elle lui prodiguait
-et dont elle trouvait qu’il ne s’emparait jamais assez. Elle qui, par
-la nature de sa beauté, était destinée à passer si vite, elle n’eut
-pas peur des dégâts affreux de la caresse, et elle s’exposa à tous les
-dangers du bonheur. Que voulez-vous? elle l’aimait comme une femme qui
-n’a pas dans l’esprit la moindre portée, mais dont la céleste niaiserie
-est le plus délicieux hasard que Dieu puisse jeter dans la vie d’un
-homme amoureux!
-
-M. de Maulévrier, qui, en fait d’amours de salon, avait, comme il
-arrive toujours, avalé considérablement de crème fouettée avec plus ou
-moins de vanille, s’abreuva, pour la première fois, de ce lait chaud,
-pur et substantiel, d’un sentiment vrai. Il fit même comme les chats
-gourmands, qui fourrent jusqu’à leurs pattes dans la jatte pour mieux
-boire: dans l’avidité de son bonheur, il empêcha Mme d’Anglure de se
-montrer aussi souvent dans le monde; et il eut tort, car le monde doit
-être le premier amant d’une femme du monde, et si elle en a jamais un
-autre, il ne doit venir que bien loin après. Comme la comtesse aimait
-M. de Maulévrier avec la soumission de cette Courtisane amoureuse qui
-mettait le pied de son amant sur son sein nu, comme elle adorait ses
-moindres caprices, elle aurait fini par ne plus aller chez personne et
-à vivre follement pour lui seul, si Mme de Gesvres, avec qui elle avait
-toujours été fort confiante, ne lui eût fait comprendre qu’en agissant
-ainsi elle s’affichait et donnait contre elle aux autres femmes des
-armes dont elles ne manqueraient pas de se servir.
-
-Et l’expérience de la marquise ne l’avait point trompée; son conseil
-fut extrêmement utile à Mme d’Anglure. En dépit des nombreuses
-différences qu’il y avait entre ces deux femmes, opposées presque en
-toutes choses, elles se voyaient assez souvent. Mme d’Anglure allait
-beaucoup chez Mme de Gesvres. Mme de Gesvres lui avait toujours montré
-une bienveillance pleine de franchise et d’appui. Jamais elle n’avait
-partagé les petites jalousies de ces jolies créatures, moitié abeilles
-et moitié vipères, qui n’oubliaient point, quand il s’agissait de la
-comtesse, de mettre un peu de venin dans leur miel. Il faut le dire,
-malgré son costume de coquette, la grande marquise était bien au-dessus
-de ces misérables sentiments. Belle comme un jour d’Asie, elle admirait
-naïvement la beauté dans les autres, et toujours elle avait parlé de
-celle de Mme d’Anglure comme eût fait un homme impartial. Fière d’être
-belle, elle avait une fierté tranquille, inaccessible à toutes les
-alarmes. La comtesse d’Anglure, avec qui elle eut l’amabilité des cœurs
-généreux pour ceux qu’on traite avec injustice, la crut son amie, et
-vraiment elle l’aurait été, si, comme celle qui l’appelait de ce nom,
-elle s’était livrée en se liant, ce qui lui était impossible. On l’a
-déjà vu, le caractère de cette femme était fermé comme les portes de
-l’enfer. De toutes les grâces qu’elle avait en partage, Dieu ne lui
-avait pas donné la plus grande, celle de l’abandon. Elle écoutait avec
-une patience attendrie le récit de l’amour de Mme d’Anglure, mais elle
-ne rendait pas confidence pour confidence. Elle n’avait aucun des
-profits de l’amitié, elle n’en avait que la probité sincère; car si,
-un soir, elle prit plaisir à faire renier à M. de Maulévrier son amour
-pour Mme d’Anglure, c’est que M. de Maulévrier s’était jeté lui-même
-dans cette voie de blasphèmes et qu’aucune femme n’eût résisté à la
-tentation d’une si enivrante volupté. Et si elle désira parfois être
-aimée de l’amant de son amie, c’est qu’elle se trouvait bien à plaindre
-de se voir privée d’un bonheur qui n’était pas chose si rare, sans
-doute, puisque Mme d’Anglure, qu’elle jugeait de si haut, l’éprouvait;
-et c’était d’ailleurs bien moins de la femme qu’elle était jalouse que
-de l’amour.
-
-Cet amour, elle l’avait cru une ressource, une dernière ressource
-contre l’ennui de sa vie; mais, puissante à le faire naître, elle
-s’était trouvée impuissante à le ressentir. Si ses coquetteries avaient
-rendu M. de Maulévrier infidèle, hélas! qu’y avait-elle gagné? Femme
-chez qui un esprit mûri prenait insensiblement la place d’un cœur
-qu’un sang brûlant n’avait jamais gonflé, espèce d’âme étrange, mais
-qui, dans les sociétés comme la nôtre, tend chaque jour à devenir plus
-commune, sa misère tenait à ses qualités mêmes. Mme d’Anglure, qui
-avait en tendresse ce qui lui manquait en intelligence, pouvait-elle se
-douter de cela?
-
-M. de Maulévrier avait cessé de lui écrire depuis qu’il allait chez
-Mme de Gesvres. C’en était assez pour qu’un doute affreux s’élevât
-dans l’âme de la comtesse, et pour qu’elle s’en vînt en poste à Paris,
-et jusque chez Mme de Gesvres, voir, par ses yeux, si elle était
-réellement trahie.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-II
-
-PATTE DE VELOURS
-
-
-Quand la comtesse d’Anglure entra, Mme de Gesvres se leva et fit
-quelques pas au-devant d’elle, la main ouverte et la bouche souriante,
-comme on va au-devant d’une amie trop longtemps absente. Bien loin de
-repousser cette main qui lui était offerte, Mme d’Anglure la serra
-comme aux jours de leur amitié la plus tendre. Ni l’une ni l’autre
-de ces deux femmes ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame;
-elles étaient de trop bonne compagnie et de leur époque pour copier
-en miniature cette grande scène de Schiller entre Marie Stuart et
-Élisabeth d’Angleterre, à propos du comte de Leicester. On est obligé
-de le reconnaître, pour les gens aux yeux de qui le plus grand péché
-d’élégance est de mettre ses impressions personnelles à la place des
-usages reçus, le drame et tout ce qui y ressemble ne saurait guères
-plus exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre théâtre que
-la conscience, derrière les paroles et les actes qui servent toujours à
-la violer. Quels que fussent donc les sentiments de Mme d’Anglure, elle
-était trop comtesse pour les montrer à sa rivale, et cela en présence
-de l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son émotion ne lui fit pas
-transgresser ces lois du monde, contre lesquelles se révoltent des
-moralistes de roman, et dont la gloire est de ressembler à ce qu’il y a
-de plus beau dans la nature humaine,--à la pudeur et à la fierté.
-
-Ainsi tout resta parfaitement convenable entre ces trois personnes
-dont les sentiments étaient sans doute si agités et si divers. Les
-deux femmes s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué M. de
-Maulévrier, qui s’était incliné devant elle comme s’ils avaient été
-étrangers l’un à l’autre, Mme d’Anglure s’assit sur la causeuse de
-Mme de Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes enfermées dans la
-courbe gracieuse du meuble consacré aux mollesses et aux intimités de
-ces créatures languissantes! On eût dit deux charmantes couleuvres
-s’enlaçant sur un tapis de fleurs et se caressant de leurs dards
-sans oser encore se blesser. Alors commença, entrecoupée de petits
-mots d’amitié et de familiarités ravissantes, une conversation
-fort insignifiante dans le fond, mais qui, comme dissimulation et
-souplesse, eût fait certainement beaucoup d’honneur à la barbe grise
-des plus vieux et des plus rusés diplomates de l’Europe. Mme d’Anglure
-dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne, auprès de sa belle-mère,
-qu’elle n’avait pu résister à l’envie de partir. C’était là toute son
-histoire, et elle la fit en quelques mots, avec une simplicité d’accent
-à laquelle on se serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya la
-balle dans ce sens, et la conversation, ricochant d’une idée à une
-autre, dériva bientôt aux élégants commérages des femmes entre elles,
-quand elles veulent se tenir en dehors de leurs sentiments. Cette
-conversation, à côté de leur position réciproque, ne dut pas coûter
-beaucoup à Mme de Gesvres. Elle était calme, puisqu’elle n’aimait
-pas M. de Maulévrier et qu’elle venait de le lui dire dans le moment
-même, mais Mme d’Anglure ne l’était pas, et réellement la marquise,
-qui dédaignait un peu trop peut-être le caractère de son amie, et qui
-savait qu’avec son amour aveugle pour M. de Maulévrier elle était fort
-capable de provoquer un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât
-si librement, et avec une facilité si animée, dans l’écume légère
-d’une causerie toute de gaieté et de riens, quand elle devait avoir
-le cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette jalousie, que Mme
-d’Anglure nourrissait depuis plusieurs mois, avait marqué sa trace
-partout sur les lignes de ce suave visage, délicat comme le velouté
-des fleurs. Elle était extrêmement changée. L’idéale beauté du teint
-s’était évanouie. Malgré les ruches qui garnissaient le chapeau lilas
-qu’elle portait et qui encadraient l’ovale de cette figure, atteint
-déjà, on voyait que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse, et
-qu’elle commençait à être envahie par le vermillon âcre et profond que
-donne la fièvre des passions contenues. Ce rapide et cruel changement
-frappa d’autant plus la marquise, que la force des sentiments qu’il
-attestait n’emporta pas une seule fois Mme d’Anglure. Elle demeura
-aussi désintéressée en apparence dans les mille hasards de la causerie,
-que si elle n’avait pas étudié la femme avec qui elle joutait de
-paroles légères et de façons caressantes. Tout en cherchant à deviner
-ce qu’elle croyait le secret de la marquise, elle ne livra point une
-seule fois le sien. L’instinct de la conservation, naturel à tous les
-êtres, l’éleva pendant tout le temps de sa visite au niveau d’une femme
-d’esprit.
-
-M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment douloureux cet étrange
-spectacle. Il était frappé, comme Mme de Gesvres, du ravage de ces
-quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée; et comme, si fat qu’il
-fût, il avait de l’âme autant qu’en ont les hommes parfaitement
-civilisés, il était épouvanté et attristé en même temps. La mesure que
-gardait la comtesse l’étonnait bien un peu aussi, mais comme il était
-mieux exercé à lire que la marquise dans les moindres mouvements de
-Mme d’Anglure, où la marquise ne voyait que du calme il voyait, lui,
-à de certains frémissements des lèvres, à de certains éclairs dans le
-regard, que l’orage grondait et brûlait sous ces menteuses surfaces.
-
-Quoique son aplomb d’homme du monde lui fût venu en aide, et qu’il
-eût rougi de se montrer moins dégagé que les deux femmes qu’il avait
-devant lui dans les allures d’une conversation qui n’exprimait aucun
-des sentiments réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant cette
-dissimulation aisée, ce charme de mensonge silencieux, ce tact inné
-avec lequel Mme de Gesvres et Mme d’Anglure évitaient tout ce qui
-eût pu amener une explosion. En comparaison de ces deux lutteuses,
-il se trouvait gauche, parce qu’il se sentait contraint, et il était
-contraint parce qu’il était homme, et parce qu’où les femmes passent
-en se glissant comme des reptiles les hommes ne se frayent un passage
-qu’en brisant tout comme des éléphants.
-
-Cette visite de Mme d’Anglure, qui ressemblait à une reconnaissance de
-la position de l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle heure
-à la pendule de Mme de Gesvres, mais un siècle sans doute au cœur de
-la malheureuse comtesse, qui devait compter les minutes autrement
-que le bronze inerte et glacé. Dans cette heure de tortures dévorées,
-la marquise ne donna pas à son ennemie (car la comtesse l’était
-devenue) le plus petit des avantages. Elle fut de la sérénité la plus
-désespérante. Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que M. de
-Maulévrier fût plus pour elle qu’un homme bien né à qui tous les salons
-étaient naturellement ouverts. Elle n’évita point une seule fois de
-le regarder et de lui répondre. Elle aurait eu une passion dans le
-cœur qu’elle n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion était
-absente, et la sagacité de la jalousie, la seule sagacité qu’eût la
-pauvre petite d’Anglure, fut considérablement désorientée par un
-naturel si plein de vérité et si bien soutenu. Intérieurement, Mme
-d’Anglure éprouvait une véritable colère de ce qu’elle croyait une
-comédie parfaitement jouée. Comédienne elle-même, elle s’irritait
-d’avoir affaire à une comédienne aussi habile qu’elle; elle se voyait
-battue à plate couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit et
-à celui que dans le monde on donnait à Mme de Gesvres. Son dépit
-était aussi furieux qu’amer. C’étaient des sensations trop vives pour
-résister longtemps à leur violence. Aussi, fort heureusement pour
-elle, l’instinct qui l’avait préservée de toute ouverture imprudente,
-l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il de s’en aller.
-
-Mais cet instinct eut beau réclamer dans son âme, elle ne put supporter
-l’idée qu’en s’en allant elle laisserait M. de Maulévrier avec Mme de
-Gesvres, et si ce fut une faute que de vouloir arracher son amant à
-celle qu’elle supposait sa rivale, oui! si ce fut une faute après les
-dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées, elle la commit.
-
---Adieu, ma chère,--dit-elle à Mme de Gesvres;--je suis bien heureuse
-de vous avoir revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant que
-me voilà revenue de cette vilaine campagne où je me suis tant ennuyée,
-nous pourrons nous voir tous les jours.
-
-Et elle se souleva de la causeuse, mais elle y retomba assise avec une
-négligence adorable, pour renouer un des rubans de son manchon.
-
---Monsieur de Maulévrier,--dit-elle alors, en nouant gravement
-le ruban détaché, et avec ce ton que seules les femmes du monde
-connaissent et qui sauverait l’inconvenance des propositions les plus
-hasardées,--voulez-vous me donner le bras jusqu’à ma voiture? et si
-vous n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous en passant; vous
-êtes sur mon chemin.
-
-Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non. Il se prépara donc à
-sortir avec la comtesse. Celle-ci, soulagée des contraintes de la
-soirée par ce qu’elle venait de décider, tendit encore une fois sa
-petite main gantée à la marquise, qui, peut-être, sentit alors la
-griffe d’abord si bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne
-qui remporte sa proie à son nid.
-
---Comme elle l’aime et comme elle est changée!--fit la marquise de
-Gesvres restée seule; et, disant cela, comme elle était debout, son
-œil se porta sur la glace où elle se vit, elle, toujours belle, ne
-changeant pas, astre magnifique, éternel, immuable.
-
-On change,--ajouta-t-elle avec une tristesse amère qui vengeait bien
-ceux qui l’avaient vainement aimée;--on change parce qu’on aime et
-qu’on souffre, mais du moins on ne s’ennuie pas!
-
-Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette pour venir la
-déshabiller.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-III
-
-LES FAUSSES CONFIDENCES
-
-
-Le lendemain les trouva de bonne heure à la place où se passait ce
-drame sans action extérieure, sans grands bras, sans portes fermées
-et ouvertes,--cette chose simple, réelle: la vie. Après une nuit de
-convulsions et de larmes de la part de Mme d’Anglure, M. de Maulévrier
-s’en était revenu à ce fatal boudoir de satin jonquille où un charme
-cruel le ramenait toujours. A force de mensonges, de fausses caresses
-et de fleur d’oranger, il avait calmé sa nerveuse maîtresse, et puis
-il avait pris sa course vers l’hôtel de Gesvres, ne respirant que la
-marquise, et croyant retrouver sur son front pâli une de ces nobles et
-tristes impressions de la veille, qui lui avaient paru si touchantes.
-
-Mais, baste! la lune n’était pas si changeante que cette muable femme,
-et il y eût eu cent années au lieu d’une nuit entre la marquise de la
-veille et celle du lendemain, que sa physionomie n’aurait pas été plus
-au rebours de l’espérance de Maulévrier. Le bandeau d’ennuis qui lui
-ceignait si souvent le front était caché sous les boucles mignardes et
-crêpées qui allaient si mal au caractère ferme de sa beauté. La femme
-et toutes ses ondoyances, ses morbidezzes, ses gaietés moqueuses,
-se remontraient dans cette grande statue, désespérée parfois et
-silencieuse comme la Niobé antique, et qui, ennuyée de son piédestal
-comme de toutes choses, en descendait pour jouer et s’agiter auprès
-comme un enfant. Ce n’était plus qu’une Parisienne piquante, vive et
-un peu affectée, un vrai type de femme d’esprit, mais d’esprit de
-femme, tout en pointes d’aiguilles, de malices et de curiosités. Elle
-attendait Maulévrier avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire, et quand
-elle le vit:
-
---Eh bien?--fit-elle.
-
---Eh bien!--répondit M. de Maulévrier,--Caroline sait tout, ou plutôt
-elle sait plus que tout, car elle croit que nous nous aimons, tandis
-qu’il n’y a que moi qui vous aime.
-
---Ah! contez-moi donc ça,--dit-elle, en se tordant sur sa chaise
-longue, dans son peignoir de mousseline rose, et en respirant à pleines
-narines un délicieux flacon ciselé qu’elle tenait;--contez, mon
-ami,--répéta-t-elle avec une incroyable sensualité.
-
-Au mouvement presque libertin de cette chute de reins admirable, on eût
-dit Léda attendant son cygne et se préparant à la volupté.
-
-Elle lui jeta deux regards à le rendre fou, si lui ne l’avait pas
-connue, s’il n’avait pas déjà fait l’expérience que ce qui ressemblait
-à de la passion dans cette femme n’était qu’un élan de l’esprit, et
-rien de plus.
-
---Mon Dieu!--reprit M. de Maulévrier avec une expression capable
-d’éveiller plus d’un dépit secret dans le cœur énigmatique de la
-marquise,--mon Dieu! c’est là une assez triste histoire, et d’autant
-plus triste qu’elle n’est pas finie, et que je ne prévois guères comme
-elle finira. L’absence et le soupçon qui en a été la suite ont exaspéré
-tous les sentiments de Mme d’Anglure. Ces sentiments sont beaucoup plus
-profonds que je ne pensais. Quelque dévouée qu’elle se soit montrée
-jusqu’ici, et de quelques douceurs qu’elle ait entouré ma vie, je ne
-croyais pas, en m’éloignant d’elle, briser tout à fait la sienne. Non!
-franchement, je ne le croyais pas. Vous savez bien, ma chère Bérangère,
-que je n’ai pas vos idées sur l’amour. Vous avez une façon de le
-concevoir qui vous dispense probablement de l’éprouver; mais moi qui ne
-suis pas arrivé à vingt-sept ans sans l’avoir connu plus d’une fois,
-et à qui celui que vous inspirez ne fait pas d’illusion dernière, je
-ne pensais pas qu’une femme du monde, aussi facilement distraite de
-ses propres impressions que peut l’être Mme d’Anglure, dût ressentir
-une de ces passions contre lesquelles tout est impuissant, jusqu’à la
-fierté. Hier, quand je vous quittai, mon amie, et que je montai dans
-la voiture de la comtesse, j’espérais qu’une bonne scène allait rompre
-pour jamais des liens qui me pèsent depuis que je vous aime. J’espérais
-que l’idée d’être quittée pour vous lui donnerait le courage d’une
-explication suprême, et qu’aujourd’hui tout serait fini. Mais il n’en a
-point été ainsi. J’ai vu une de ces douleurs que je ne connaissais pas
-encore. La nuit s’est passée pour cette femme dans de telles angoisses,
-que je n’ai pas osé lui avouer que je ne l’aimais plus et confirmer
-par là toutes ses jalousies. Je me suis pris de pitié pour cet être
-faible et misérable dont la destinée reposait sur moi; et quoique mon
-cœur démentît tout bas en pensant à vous ce que je lui adressais tout
-haut, je suis enfin parvenu à assoupir la violence de ces malheureux
-sentiments que je ne partage plus, et sur la force desquels je voudrais
-vainement m’abuser.
-
---Pauvre femme!--fit la marquise, arrivée au bout de ses deux
-jouissances,--de parfum respiré et de curiosité satisfaite,--et en
-refermant son flacon avec le bouchon d’or qui le surmontait.
-
---Oui! pauvre femme!--répéta M. de Maulévrier avec un accent de
-compassion plus sincère.--Elle m’a fait sentir le premier remords que
-j’aie jamais éprouvé d’une chose aussi simple et aussi involontaire que
-de cesser d’aimer. En regardant cette tête si jeune et si changée, vous
-ne sauriez croire à quel point je me reprochais le mal auquel j’avais
-condamné tant de beauté et de jeunesse.
-
---Et c’est un fort bon sentiment,--ajouta Mme de Gesvres,--car le mal
-est grand en effet. Elle, qui était si charmante, n’est plus même
-jolie. Entre autres jalouses de Caroline, vous aurez rendu Mme de
-Guénéheuc bien heureuse. Parce qu’elle est d’un blond assez fade, elle
-s’est toujours crue la rivale en blancheur de Mme d’Anglure. Maintenant
-la grande fraîcheur de cette pauvre comtesse ne lui rougira plus la
-sienne de dépit.
-
-Malgré le peu de vivacité et d’amertume que Mme de Gesvres mit à faire
-cette réflexion toute féminine, M. de Maulévrier y vit-il autre chose
-que l’impitoyable cruauté du sexe, cette cruauté que l’on retrouve dans
-la meilleure et la plus désintéressée des femmes quand il s’agit d’une
-autre femme qu’on a l’air de pleurer devant elle, ce qui est, de fait,
-fort impertinent?
-
-Toujours est-il que dans l’impossibilité où l’on est si souvent de
-rester vrai avec une femme, il se prit à poser comme s’il avait été
-femme lui-même; il mit sa main gantée sur l’angle de la cheminée près
-de laquelle il était assis, puis il appuya son front sur sa main avec
-un petit air de saule pleureur qui ne manquait pas d’une certaine grâce
-de mélancolie.
-
---Vous souffrez, Raimbaud?--fit la marquise avec des yeux où
-l’attention commençait de renaître.--Eh bien!--et elle veloutait d’une
-voix attendrie le sarcasme, si c’en était un,--vous n’en êtes que plus
-intéressant à mes yeux. Vous ne ressemblez pas à ceux qui oublient.
-La mémoire d’une intimité de deux ans n’est pas abolie en vous par un
-autre amour...
-
---Ah! si cet autre amour avait été heureux,--interrompit Maulévrier,
-avec l’ardeur d’un regret inconsolable,--peut-être aujourd’hui,
-Bérangère, le sentiment dont vous me faites un mérite n’existerait pas.
-Eh! mon Dieu, c’est de l’égoïsme encore; si l’amour que je perds m’est
-une si grande perte, c’est surtout parce que vous n’avez pas pu le
-remplacer!
-
---Et qui sait, mon ami?--répondit-elle avec calme;--vous n’êtes
-peut-être pas si détaché de Mme d’Anglure que vous le pensez. On se
-fait de si profondes illusions sur soi-même! C’est une chose si bizarre
-que le cœur! Vous m’avez aimée pendant l’absence d’une femme qui vous
-avait rendu parfaitement heureux pendant deux années, et qui, comme
-maîtresse, vaut, je le sais, cent fois mieux que moi. Aujourd’hui,
-voilà que cette femme revient parce qu’elle est jalouse et malheureuse;
-elle revient vous offrir le spectacle d’une jeunesse flétrie par vous,
-d’une beauté ravagée, d’une vie perdue, d’une santé détruite peut-être,
-et cela au moment où celle que vous lui avez préférée vous laisse voir
-l’impossibilité où elle est d’éprouver l’amour comme vous l’auriez
-désiré. Allez! cette femme est encore bien puissante. Il n’est pas dit
-que vous ne vous repreniez pas aux liens dont vous vous plaigniez à
-l’instant même; il n’est pas dit que l’impression que je vous ai causée
-résiste à l’éloquence d’un pareil retour.
-
---Et, en vérité, je le voudrais presque,--dit Maulévrier avec le petit
-machiavélisme dont il essayait le succès, et en cherchant à voir clair
-dans les sensations de la marquise.
-
---Et moi,--fit-elle en souriant avec une placidité déconcertante,--je
-vous jure que je le voudrais tout à fait.
-
-Était-ce là une ironie profonde, qui devait peu coûter à cette femme
-d’un si grand empire sur elle-même? Malgré les assurances de sincérité
-qu’elle lui avait données, il était bien permis à M. de Maulévrier
-d’être légèrement sceptique. Elle était, en somme, la plus distinguée
-de ces créatures de ténèbres qui n’avaient pas besoin que l’on
-inventât les éventails pour cacher le laisser-aller de leurs yeux. Elle
-pouvait donc donner à du dépit la forme d’un désintéressement parfait.
-D’un autre côté, ce dépit, que M. de Maulévrier avait essayé de faire
-naître en affectant une tristesse et un désir qu’il ne sentait pas,
-pouvait venir autant de la vanité que de l’amour.
-
-Mais la vanité est si près de l’amour dans les femmes du monde, tout
-cela est si divinement pétri et fondu, qu’intéresser l’un ou l’autre
-amène souvent aux mêmes résultats. Or c’était précisément le résultat
-dont M. de Maulévrier était avide. Il était arrivé à ce degré de
-l’amour, dans les êtres qui n’ont pas le _triste_ et très peu _fier
-honneur_ d’être poétiques, où la possession la moins délicate paraît la
-meilleure, et où ce qu’il y a de plus adorable dans l’amour même serait
-sacrifié brutalement à cette diabolique possession.
-
-Ce jour-là, M. de Maulévrier sortit de chez Mme de Gesvres moins lassé
-et moins désolé qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas pu se vanter, il est
-vrai, d’avoir entendu murmurer le plus faible dépit dans tout ce que
-lui avait dit la marquise; mais la possibilité de ce dépit s’était
-offerte à lui comme une espérance, et il s’affermit dans la résolution
-d’attaquer par la vanité, endroit toujours mal défendu chez les femmes,
-cette forteresse imprenable à l’amour; il s’en alla répétant les
-belles paroles de l’Ecclésiaste.
-
---Elle ne m’aimera pas davantage,--pensait-il,--mais elle succombera;
-elle succombera en femme du monde, froidement, élégamment, et dans sa
-cuirasse, sans qu’une telle façon de si peu se donner nuise à aucune de
-ses prétentions de cœur éteint. Ce que n’auront pu faire les sentiments
-tendres, les sentiments égoïstes et jaloux l’auront fait.
-
-Ainsi, comme il arrive toujours, il était démoralisé par la résistance,
-et l’amour n’était plus à ses yeux que ce contact de deux épidermes
-auquel le réduisait, sans cérémonie, cet insolent de Champfort.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-IV
-
-LE FOND DE L’ABÎME
-
-
-Une fois bien ancré dans sa résolution, M. de Maulévrier comprit la
-nécessité de modifier sa vie extérieure. Il ne passa plus ses journées
-chez Mme de Gesvres, et, quand il y alla, il choisit toujours le
-moment où elle n’était pas seule, le soir, par exemple, cette heure à
-laquelle elle recevait ceux qui préféraient à l’éclat des fêtes dont
-elle s’était retirée la libre causerie d’une femme d’esprit. Alors,
-il la trouvait flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient sans
-gages et qu’elle savait fixer en ne cherchant pas à les retenir, de
-ses adorateurs fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient chaque
-soir contempler cette femme mobile comme Nina contemplait la mer
-inconstante, et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement,
-comme Nina: «Ce sera pour demain.» Au milieu de ce petit monde dont
-elle était le centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire d’une
-amabilité un peu taquine, et disant sciemment du haut de son bon sens
-de ces absurdités charmantes qui vont si bien aux lèvres roses, grâces
-des femmes et des enfants. Quoique, plus malheureuse que Louis XIV, qui
-avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle fût reine et s’ennuyât,
-jamais l’ennui, que M. de Maulévrier savait être le fond de son âme,
-ne se trahissait dans ses paroles ou dans ses regards quand elle était
-entourée. L’être extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que tout
-le reste, elle n’était plus, dans ces instants, qu’une irréprochable
-maîtresse de maison.
-
-A aucune époque, elle ne s’était montrée autre chose aux yeux des
-autres pour M. de Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon de
-ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni familiarité plus tendre
-n’avaient indiqué une de ces préférences sur la nature desquelles il
-est si facile de se tromper. Cependant, les hommes qui la voyaient, et
-qu’elle n’écoutait pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de M.
-de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses manières avec lui qui leur
-avaient donné cette idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût
-vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à recevoir, malgré les
-bruits de quelques salons, un homme qui avait la réputation d’être un
-grand fat et de ne perdre son temps chez personne.
-
-Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les femmes qui faisaient galerie à
-cette liaison, et qui, lorgnette en main, semblaient en étudier toutes
-les phases, les femmes s’imaginèrent que le dénoûment qui avait tant
-tardé était arrivé, et que Mme d’Anglure était fort à propos revenue
-clore un si fâcheux interrègne. Les hommes les plus attachés à la
-marquise le crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient tous
-les soirs, ils purent admirer le magnifique empire et la désinvolture
-inouïe avec lesquels Mme de Gesvres pouvait voiler une rupture assez
-manifeste d’ailleurs. Pour tous ces hommes ferrés en diable sur les
-convenances du monde, et qui n’avaient jamais compris, comme le
-cardinal de Retz, que les devoirs extérieurs, la marquise révélait une
-supériorité très remarquable en restant imperturbablement la même à
-l’égard de M. de Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa pas
-la moindre petite observation qu’on eût pu prendre pour un reproche,
-sur ses visites plus rares et plus courtes. Quand il ne venait pas, il
-semblait qu’il n’eût jamais existé pour elle. Quand il venait, elle le
-recevait avec cette main ouverte, cette hospitalité de sourire et cette
-étincelle perlée dans le regard, qui disaient à tous: «Vous voilà, tant
-mieux!» mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence de
-personne.
-
-M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance que cette femme glacée
-exerçait sur elle sans grand combat, ne s’étonnait point de cette
-conduite. Il savait bien que, dans toutes les hypothèses, elle ne lui
-donnerait jamais le spectacle de son dépit, et que, pour en saisir la
-trace et en tirer le parti qu’il espérait, il aurait besoin de toute sa
-finesse d’observation, de toute la pénétration de son coup d’œil.
-
-Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile, qu’avec des femmes
-d’une civilisation raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux
-bucoliques des premiers temps.
-
-Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus rarement chez Mme de
-Gesvres, devait rassurer la tendresse alarmée de Mme d’Anglure; c’était
-comme une preuve ajoutée à toutes les assurances qu’il lui donnait de
-son amour, et qu’elle n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai, sa
-jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète, et cent fois plus grand
-l’espèce d’effroi que lui causait cette grande marquise, d’une beauté
-si bien reconnue et d’une coquetterie dont le monde racontait des
-choses effroyables, elle ne pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement
-de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la préférer, elle que le
-chagrin avait tant changée, à cette marquise du démon.
-
-Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre la façon dont M. de
-Maulévrier avait passé son temps pendant son absence. Mais comme,
-depuis qu’elle était revenue, ce temps lui était consacré presque aussi
-exclusivement qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait,
-que l’ennui d’être éloigné d’elle avait fort innocemment poussé son
-amant chez Mme de Gesvres.
-
-Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse, eût admis peut-être
-cette chimérique innocence; mais ce n’était pas l’esprit qui faisait
-en elle obstacle à cette illusion assez douce, c’était la défiance,
-naturelle à un sentiment aussi profond que le sien.
-
-Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude éternelle qui,
-une fois excitée dans les cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle
-souffrait, malgré toutes les négations que Maulévrier avait opposées
-à l’expression, d’abord éplorée, de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni
-cette intimité qu’elle avait retrouvée à peu près telle qu’elle avait
-existé autrefois, ni l’indifférence que M. de Maulévrier montrait,
-après tout, pour la marquise. Folle, qui avait raison au fond, elle
-souffrait contre les apparences; et jusque dans les soins et les
-familiarités de l’amour même, elle tremblait toujours de l’avoir perdu.
-
-Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre cette justice qu’il
-montrait plus de persistance et de courage pour arriver au but qu’il
-voulait toucher, que jamais chevalier novice n’en mit à gagner ses
-éperons. Il fut héroïque, en vérité. Il s’enferma pendant des journées
-avec une femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher de pleurer
-quand l’envie lui en prenait, et cette envie venait souvent. Il avait
-à assoupir de fort légitimes défiances dans le narcotisme des phrases
-sentimentales.
-
-Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour qui toute la vie avec
-elle s’était passée à se coucher sur des coussins de canapé et à se
-laisser adorer en silence, il avait secoué une nonchalance si superbe
-et cachait l’immense ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité
-qu’elle ne lui avait jamais connue, même au temps de leurs plus beaux
-jours.
-
-Pauvre créature sans esprit, mais dont l’amour était du génie, elle
-jouissait de cette amabilité sans s’y laisser prendre.
-
-Quand il lui avait bien répété sur tous les tons qu’il n’aimait
-qu’elle, elle lui disait avec un regard ineffable:
-
---Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu m’enivres, et une telle ivresse
-est si douce qu’elle fait pardonner le poison.
-
-Mais des mots si poignants n’étaient que du jargon moderne pour M.
-de Maulévrier; car rien ne donne un mépris plus philosophique pour
-l’amour et son genre d’éloquence que celui qu’on ne partage plus et
-dont on est persécuté. Il restait dans le cœur parfaitement insensible
-à tout cela.
-
-La seule chose peut-être dont il fût touché était le déplorable état de
-santé de Mme d’Anglure, état de santé qui allait se détériorant de plus
-en plus.
-
-Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir d’un sentiment ailleurs
-que dans les ballades allemandes, mais il pensait que, même à Paris,
-un sentiment très exigeant et très malheureux pouvait influer sur la
-santé d’une femme naturellement délicate comme était Mme d’Anglure. Le
-spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs, ne lui permettait pas
-d’en douter. Tous les accès de larmes de Mme d’Anglure finissaient par
-des évanouissements très réels. Quand elle avait parlé avec cet âpre
-mouvement des personnes dominées par la turbulence de leur propre cœur,
-une toux déjà ancienne, mais aggravée, lui causait des crachements
-de sang qu’elle regardait, en pensant que ce sang était versé par sa
-poitrine, avec le sourire fauve des êtres qui se voient mourir. Ces
-détails physiques touchaient bien plus Maulévrier que le sentiment
-qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse énergie avait résisté à
-l’énervation des salons.
-
-La pitié de l’amant était détruite, mais la pitié qui nous prend
-tous en voyant périr ce qui est jeune et se flétrir ce qui est beau,
-la pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste, il est vrai, et qui
-se perdait bientôt dans l’idée fixe qui avait remplacé pour M. de
-Maulévrier tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations du
-cœur.
-
-Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée cruelle de Mme d’Anglure
-mourant par lui et pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter les
-résistances de la marquise, quand cette infortunée Mme d’Anglure était
-un des moyens à l’aide desquels il étayait ses succès futurs?
-
-Cette pensée d’un succès que Mme de Gesvres lui faisait acheter un
-tel prix le soutenait dans sa double épreuve de dissimulation et de
-mensonge vis-à-vis les deux femmes qu’il avait entrepris de tromper.
-
-Il était enchanté de la sensation que sa conduite avait produite
-dans le monde, et de ce que les femmes, qui battent l’eau si bien en
-fait de commérages et qui la font jaillir si loin, recommençassent à
-tympaniser Mme d’Anglure sur le peu de fierté de ses relations avec un
-homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout cela servait ses projets
-à merveille; car enfin il était bien sûr que malgré la distance que
-Mme de Gesvres avait mise entre son salon et les pandemoniums à la
-mode, le bruit de cette reprise d’intimité avec une femme qu’on avait
-jugée _plantée_ là ne manquerait pas d’aller jusqu’à ce boudoir de
-satin jonquille d’où l’amour était exilé, mais où la vanité parisienne,
-roulée, comme un chat dans sa fourrure, sous les plus habiles
-artifices, pouvait bien se trouver encore discrètement tapie dans
-quelque coin.
-
-Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut enfin l’avoir découverte
-et blessée, quand, après plus d’un mois pendant lequel il n’avait fait
-que de courtes et officielles visites à Mme de Gesvres, il reçut d’elle
-un gracieux billet où ses prétentions au plus pur désintéressement
-étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes égyptiens de
-sa manière, circulait je ne sais quel souffle de moquerie que M.
-de Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les subtilités de
-l’analyse, se mit à respirer à longs traits:
-
-
- «Ai-je prophétisé juste,--disait le billet,--mon cher Raimbaud?
- Je vous ai prédit que vous reviendriez à Mme d’Anglure, et il
- n’est bruit que de cette grande liaison qu’on disait finie et qui
- recommence, en dépit des méchants propos de ceux qui ne croient
- à l’éternité de rien dans ce triste monde. J’ai cru, avant tout,
- que, si amoureux que vous fussiez de moi, vous aviez mille
- raisons de l’être plus encore de Mme d’Anglure, et j’ai désiré
- la première que vous le redevinssiez, puisque mon malheureux
- caractère était incapable de vous donner le bonheur auquel on
- a droit quand on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré
- s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour vous comme pour
- moi, il vaut mieux qu’il en soit ainsi qu’autrement.
-
- «Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne Mme d’Anglure est
- donc bien grand et bien nouveau, pour que vous n’alliez plus chez
- personne et pour que vous ayez presque cessé de venir chez moi,
- qui suis, comme vous le savez, votre amie, et à qui vous avez
- juré que, quoi qu’il arrive, nous ne nous brouillerons jamais? On
- raconte que vous vous consacrez à Mme d’Anglure avec un abandon
- de dévouement plus grand encore que dans les premiers moments de
- cette intimité qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à
- cela que Mme d’Anglure est souffrante, ce qui rehausse le mérite
- de votre dévouement. Cependant, si cette souffrance n’est pas
- de nature à empêcher Mme d’Anglure de sortir, et que ce ne soit
- pas une jalousie (bien aveugle sans doute) qui l’éloigne de sa
- confidente d’autrefois, je voudrais bien l’avoir à dîner avec
- vous lundi prochain. Je viens de lui écrire un mot à ce sujet.
- Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car je n’entends point
- séparer, fût-ce pour un moment, ceux que Dieu a si bien unis.
-
- «BÉRANGÈRE»
-
-
-Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage fit à M. de Maulévrier
-un effet pareil à ces soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient de
-bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du triomphe! Il se jura bien
-que ce dîner auquel l’invitait la marquise serait comme le dernier
-coup de canon qui terminerait un si long siège. Il alla trouver Mme
-d’Anglure, déterminé à la traîner de force à ce dîner qui lui offrait
-une si belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie par sa lettre,
-pensait-il, tout à fait hors d’elle-même. Hélas! il n’eut point à en
-venir à cette extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même à faire
-la moindre diplomatie pour l’amener à accepter l’invitation de Mme de
-Gesvres. Avait-elle une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle
-pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs, elle en qui M. de Maulévrier
-ne parvenait jamais à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle
-pas cet affreux besoin des cœurs passionnés de se placer en face de
-la réalité qui tue, et de rencontrer la désolante certitude qu’elle
-craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la trouver?
-
-Ils allèrent donc au dîner de Mme de Gesvres. C’était, comme tout
-ce qui venait de cette femme, d’un goût tout à la fois noble et
-simple: une piquante réunion des hommes spirituels qui étaient le
-plus assidus chez elle et des femmes qui laissaient parfois le monde
-pour y venir. La marquise de Gesvres avait une réputation si bien
-établie de maîtresse de maison incomparable, que les femmes les plus
-intelligentes et les plus vouées au culte de la grâce aimaient à
-étudier la royale manière avec laquelle elle faisait les honneurs d’un
-salon dont elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait plus que
-pour quelques privilégiés. Ce jour-là, quels que fussent ses sentiments
-intérieurs,--et la pâleur profonde de son teint et une fatigue autour
-des yeux, qui ne lui était pas ordinaire, semblaient confirmer les
-idées de M. de Maulévrier,--elle se maintint au niveau d’une réputation
-qui ne pouvait plus grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant que
-dans ses jours les plus splendides, et ce ne fut que plus tard et vers
-la fin de la soirée que, comme une guerrière lasse qui désagrafe sa
-chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins à M. de Maulévrier, dans
-la vérité de son âme, masquée si souvent avec son esprit.
-
-En acceptant l’invitation de la marquise, Mme d’Anglure avait voulu
-soutenir une lutte contre la terrible rivale qu’elle se supposait. Un
-reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois les femmes qui furent
-belles et que le désespoir de n’être plus aimées pousse à tout, lui
-souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre de ressources, de
-beauté, d’artifices, dût-elle pour sa part en mourir. Elle se rejeta
-avec fureur à toutes les inventions d’une toilette qui devait relever
-sa beauté dépérie; elle improvisa en fait de parure un véritable chant
-du cygne; mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments, elle ne
-vit pas que ses efforts se retournaient contre elle, et que la femme
-_passée_ faisait tache au sein des légers tissus qui se plissaient et
-ondulaient autour d’un corps à moitié brisé et dont ils cherchaient en
-vain les contours. Elle mit une robe d’une coupe divine, une de ces
-robes blanches qui avaient été inventées pour elle dans le temps où
-elle ne craignait pas la comparaison des mousselines les plus diaphanes
-avec la finesse et la transparence de sa peau. Crânerie vraiment digne
-de pitié! elle, qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne sied
-qu’aux plus belles, tant l’amour auquel elle s’attachait avec la rage
-des âmes sacrifiées l’empêchait de se voir et de se juger!
-
-Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier afficha pour elle, sous les
-yeux même de la marquise, un sentiment si dominateur, il lui rendit
-un tel hommage, il l’entoura de soins si tendrement inquiets et si
-marqués, que bientôt elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un
-incroyable bonheur lui venir.
-
-Pour la première fois l’homme du monde oublia que le monde le
-regardait, et agit avec l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier
-attira sur lui l’attention.
-
-La comtesse, qui, comme tous les êtres sans puissance de calcul, se
-livrait aux sensations d’une nature aisément entraînée, perdit peu à
-peu son air de victime. L’orgueil et l’amour satisfaits lui relevèrent
-le front, ouvrirent ses lèvres à tous les sourires, et firent flamber
-ses yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité toute en
-bienveillance qu’ont les femmes qui manquent d’idées et qui sont riches
-en sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette femme, qui jouissait
-avec tant de profondeur des préférences publiques de son amant, rayonna
-du bonheur qui la foudroyait. A force d’expression, elle reconquit
-presque sa beauté. Mais, par un contraste qui dut frapper à la fin les
-yeux les moins observateurs, à mesure que les félicités de cœur de Mme
-d’Anglure ravivaient ses manières et transfiguraient ses traits mornes,
-la marquise perdait de son animation habituelle, du feu roulant de sa
-repartie, et jusque de l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un
-singulier déplacement de la vie dans ces deux femmes, et que la chaleur
-et la flamme passaient de la torche éblouissante au pâle flambeau
-menacé de mourir.
-
-Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier suivait ce changement dont
-il était cause, ces distractions d’un esprit toujours si présent!
-Pendant qu’il semblait n’être occupé que de Mme d’Anglure, au milieu
-des groupes du salon et de ces causeries éparpillées qu’elle avait
-mises en train et pendant quelque temps soutenues, la marquise s’était
-retirée à l’écart sur un canapé où nulle femme ne se trouvait alors.
-Elle était là, pâle et sombre sous les larges bandes de velours d’un
-pourpre foncé qu’elle avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague,
-les poses appesanties, l’air passionné et, par rareté, presque idéal!
-
-Certes! ceux qui la virent dans cette attitude et avec cette
-physionomie durent y lire une influence de l’amour montré à Mme
-d’Anglure par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement
-la prenait, cette forte femme; qu’elle était à bout, qu’elle n’en
-pouvait plus! Le regard de Mme d’Anglure, qui la fixait de l’autre
-extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard doux et humide se
-sécha et devint tout à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier,
-qui le surprit, se retourna avec une joie vers celle à qui il était
-adressé, comprenant, sans doute, que l’instinct de la femme jalouse
-et triomphante en savait encore plus que lui, et lui garantissait la
-défaite qu’il attendait depuis si longtemps.
-
-Sûr des tortures morales de la marquise, lues par lui dans ce regard
-de panthère parti comme l’éclair de ces suaves prunelles de velours
-gris, il se leva transporté, interrompant sa phrase commencée à Mme
-d’Anglure, pensant qu’enfin la marquise avait trouvé le fond de l’abîme
-et qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui échapper.
-
-Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant, avec le vertige
-de la victoire, et d’une voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec
-l’assurance d’un homme qui a tout deviné:
-
---Qu’avez-vous donc pour être si triste, Bérangère?
-
---Ah!--fit-elle en le regardant avec deux yeux désespérés,--on dit
-que la jalousie peut mener à l’amour, et je n’avais plus que cette
-ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de Mme d’Anglure pour voir
-si je n’en souffrirais pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de
-cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis deux heures, montrer un
-amour fou à Mme d’Anglure, et je n’en ai pas été émue une seule fois.
-C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,--ajouta-t-elle avec un
-horrible égarement de sourire.
-
-Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée, mais, hélas! ce n’était pas
-le fond de l’abîme comme l’avait entendu M. de Maulévrier!
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-V
-
-EXPLICATION
-
-
-Monsieur de Maulévrier était resté anéanti sous l’accablante parole de
-Mme de Gesvres.
-
---Est-ce que vous êtes souffrante, ce soir, ma chère?--était venue dire
-à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy, qui l’avait aperçue
-parler à M. de Maulévrier avec une physionomie douloureuse.
-
-Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la marquise s’était levée
-souriante et était allée causer avec la vicomtesse, près de la
-cheminée, au feu de laquelle elles tendirent la pointe de leurs pieds
-chaussés de satin. Maulévrier demeura donc sur le canapé, en proie à
-la rage d’une déception sans bornes, frappé au cœur de sa vanité comme
-de son amour, et traversé de part en part. Mme d’Anglure, qu’il avait
-quittée avec tant de brusquerie et qui avait suivi son mouvement et
-l’expression de ses traits pendant qu’il parlait à Mme de Gesvres,
-devint plus pâle que lui en voyant le changement soudain qu’avait
-produit en toute sa personne le mot dit à voix basse par la marquise.
-La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais alors, débarrassée de
-tous ses doutes, elle y revint avec une inébranlable certitude.
-
-Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations de M. de
-Maulévrier, c’est que ces sensations se combattaient, c’est qu’il ne
-pouvait s’abandonner franchement au mouvement qui, produit par une
-autre femme que Mme de Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne
-savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la haïr. Il y avait des
-motifs pour tout cela dans Mme de Gesvres. Seulement, quand le cœur
-était poussé à l’un de ces trois sentiments, voilà qu’au même instant
-les deux autres s’élevaient pour lui faire obstacle, et jetaient cette
-chose naturellement empêtrée, le cœur d’un pauvre homme, dans un
-incroyable embarras. Alternative extraordinaire et des plus cruelles!
-
-Quand le mépris était prêt de tomber comme la foudre sur cette créature
-de rubans et de petites mines, indigne, après tout, d’un amour sérieux,
-la pitié pour cette âme impuissante, pour cet esprit qui sentait bien
-où est la vie, et qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance dans
-ces relations que le monde condamne, la pitié arrêtait le mépris. Femme
-sans unité, aussi étrange que la Chimère antique, Protée, caméléon,
-le diable en personne, c’était la plus grande tourmenteuse d’âmes qui
-eût peut-être jamais existé. Ce n’était ni précisément un homme ni
-précisément une femme, car alors on aurait su à quoi s’en tenir; on eût
-arrangé ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût été un ami si ce
-n’eût pas été une maîtresse; mais, ami, maîtresse, rien des relations
-ordinaires de la vie n’était possible avec cette femme, et n’était
-impossible non plus.
-
-On y perdait son cœur, on y brûlait son bonnet; les plus habiles s’y
-trouvaient pris comme les plus tendres. Bien des hommes avaient essayé.
-Bien des esprits, abusés par l’histoire, en avaient voulu faire, pour
-le siècle, une espèce de Ninon de l’Enclos.
-
-Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus à l’amitié; mais,
-quand l’amitié était invoquée, la câline et capricieuse femme se
-mettait à prendre de ces irrésistibles airs de maîtresse qui étaient,
-hélas! son unique façon de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces
-airs-là, elle les changeait tout à coup en manières d’amitié si
-touchantes qu’elles pouvaient jeter dans une rage atroce, mais qu’elles
-ne donnaient pas le courage qu’il aurait fallu pour se brouiller.
-Entrelacement épouvantable! liens dans lesquels on se roulait
-désespérément pour se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette
-intoxication de sentiments qui tenait du charme, il n’y avait qu’un
-moyen violent d’en sortir à son honneur: c’était de tuer la sorcière,
-d’étouffer cet impatientant génie, cet Attila femelle en robe tombante.
-
-Malheureusement, à une certaine hauteur sociale, on ne tue pas les
-femmes à Paris. On y comprend très bien qu’une passion qui pousse
-à tuer la femme qu’on aime est de la puissance; mais c’est de la
-puissance au service de quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans
-cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer inférieur. Aussi,
-quand il n’y a plus que ce remède pour les gens bien élevés, ils le
-voient, mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation les récompense
-de cette modération pleine d’élégance en éteignant peu à peu cet amour
-qui retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle éternel.
-
-Des roses _qui vivent un jour_, les passions malheureuses, dans une
-société avancée, sont de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le cœur
-a bien tempêté, comme la mer, au pied du roc qui ne bouge, comme la mer
-le cœur se retire; mais la nature persévère plus que l’homme, la mer
-revient, et le cœur... pas!
-
-M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment dans ses passions
-d’homme civilisé? On l’eût dit, à le voir, tout défait encore de
-l’impression que venait de lui causer la marquise, se lever avec
-presque autant de légèreté qu’elle et aller trouver Mme d’Anglure à
-l’autre bout du salon, immobile et droite comme un camée antique jauni
-par le temps. La malheureuse femme, qui pouvait à peine articuler un
-mot, l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de ces malaises
-qui sont aux ordres de toutes les femmes. M. de Maulévrier devina
-dans ses yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui s’efforçait de
-sourire, l’effroyable scène qui l’attendait.
-
-C’était la millième de l’espèce: il était déjà bronzé à ce jeu. A
-peine furent-ils en voiture que les pleurs commencèrent à couler. Ce
-furent des étouffements de larmes, des torsions de cou et de bras, des
-plongements de front dans les mains crispées, tout cela perdu dans
-l’obscurité, dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes.
-Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il affectât de ne les voir
-ni de les entendre, résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer
-les éclats; résolu aussi à ne plus calmer ces orages apaisés si bien
-naguère, quand il était soutenu par le but qu’il croyait atteindre en
-jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui, la lassitude avait succédé
-à l’intérêt. Il était dans cette situation égoïste, furieuse et amère,
-qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce, quand on l’ennuie.
-Il souleva la glace, et pendant qu’il sentait se gonfler de sanglots,
-à son coude, le flanc de la femme qui pleurait par lui et pour lui, il
-se mit à respirer indifféremment l’air de la nuit, et à suivre dans le
-mouvement de la voiture cette ligne grise de maisons qui semblaient
-fuir. Ils roulèrent ainsi pendant assez de temps, Mme d’Anglure
-demeurant à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un mot ne fut échangé.
-
-Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre, M. de Maulévrier
-offrit sa main à Mme d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait pas, il
-remonta à demi dans la voiture, d’où il était descendu, et il s’aperçut
-que la comtesse était évanouie. Cet évanouissement avait assez mauvaise
-grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent pas de se faire des signes
-en aidant M. de Maulévrier à emporter Mme d’Anglure jusque dans son
-appartement. Là, ses femmes la mirent dans un grand fauteuil et lui
-firent respirer des sels. Ces soins la rendirent à la conscience de
-sa douleur. Comme une souple couleuvre qui se redresse du sein de la
-neige qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans son burnous de
-cachemire blanc qu’on avait roulé autour de ses épaules nues, et en
-femme qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle et de sa
-considération aux yeux des autres, elle dit qu’on la laissât seule
-avec M. de Maulévrier.
-
-La pendule marquait une heure et demie du matin. Jamais M. de
-Maulévrier ne s’était trouvé à une pareille heure dans l’appartement de
-Mme d’Anglure, du moins à la connaissance de ses gens.
-
---Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,--s’écria-t-elle.--Vous ne m’avez
-pas dit la vérité, quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi ne m’avoir
-pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez plus et qu’une autre m’avait pris
-votre amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette, qui ne vous
-rendra pas heureux comme je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme
-moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme moi quand une fois vous ne
-l’aimerez plus!
-
-Elle avait d’abord voulu parler d’une voix assurée, mais les pleurs
-étaient venus peu à peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus
-éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la chambre à grands pas, la
-main droite ramenée au flanc gauche, cette belle pause du portrait de
-Talma dans _Hamlet_, hésitant encore à jeter sur cette tête dévouée et
-désolée le mot qu’elle savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser.
-
---Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?--fit-elle.--Me
-méprisez-vous donc tant que vous ayez résolu de ne rien avouer?
-Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre silence, comme vous
-le faites depuis un mois avec ce langage qui me jetait dans l’âme un
-bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi me disait que tout
-ce bonheur était faux! Vous m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais
-je voulais votre amour, je ne voulais pas votre pitié. Hélas! il
-fallait bien que j’apprisse un jour ou l’autre ce que vous deviez
-être impuissant à me cacher. La marquise aussi est jalouse. J’ai vu
-sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord, mais, grand Dieu!
-qu’ensuite j’en ai été punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse;
-vous avez eu peur de la faire souffrir plus que moi; vous avez sacrifié
-celle que vous n’aimiez plus à celle que vous aimez! C’était juste; je
-ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je me demande seulement comment
-j’ai fait pour vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer?
-
-Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient pas toute sa vie.
-C’était toujours la femme esclave, la femme faite pour l’amour,
-l’amour vrai et comme il ne se rencontre plus que dans quelques cœurs
-exceptionnels, dans quelques esprits que le monde insulte, car ils sont
-sans puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé vis-à-vis
-de Mme d’Anglure, il eût admiré l’abnégation de cet amour résigné;
-mais, dans sa position, il n’était plus juste. Caroline lui parlait de
-la jalousie de la marquise; c’était comme une voix ironique qui le
-raillait après tout ce qui s’était passé. Son succès manqué, et rappelé
-de cette façon innocente, le rendit implacable, et lui qui se taisait
-par une délicatesse plus du monde encore que du cœur, se mit à dire les
-choses, haut et clair, à l’infortunée:
-
---Puisque vous voulez la vérité, Caroline, vous avez raison: j’aime Mme
-de Gesvres, c’est-à-dire que je l’ai beaucoup aimée, car je crois cet
-amour affaibli déjà dans mon cœur; mais ne parlez pas de sa jalousie,
-ne parlez pas de tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est pas
-jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car elle ne s’est jamais livrée,
-car tout l’amour que j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le sien.
-
-Elle le regarda avec des yeux bien ronds et bien incrédules, en
-secouant tristement la tête, imaginant sans doute qu’il mentait encore.
-Elle ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas aimer l’homme dont elle
-était folle, _son_ Raimbaud.
-
---Vous ne me croyez pas, Caroline?--fit M. de Maulévrier, qui ne voyait
-pas d’où venait cette incrédulité adorable.--Oh! vous ne connaissez
-pas la marquise. Vous la jugez comme on la juge dans le monde; vous la
-croyez plus que légère, une femme aux amours faciles et rapides, elle
-dont la froideur est invincible et dont le cœur ne peut plus désormais
-être atteint. Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse, au
-fond, de ne pouvoir trouver dans la vie un de ces intérêts que vous lui
-supposez pour moi. Vous la calomniez indignement dans sa conduite, et
-elle n’a pas le moindre bonheur qui la venge de vos calomnies. C’est
-une femme digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez pas comme
-vous le faisiez tout à l’heure, car, si elle a été votre rivale, ce n’a
-jamais été que dans mon cœur.
-
-Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à rendre justice à la femme
-qui n’avait jamais eu d’amour pour lui, devant celle qui le croyait
-plongé dans les félicités d’un amour partagé; il s’arrêta, effrayé
-aussi du mal qu’il venait de faire à Mme d’Anglure.
-
---Assez, Raimbaud,--lui cria-t-elle, prenant cet éloge de Mme de
-Gesvres pour l’expression d’un amour fanatique et désespéré;--vous êtes
-la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous m’épargner l’humiliante
-douleur de vous voir la défendre contre moi?
-
-L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible dépit dans une
-créature si douce d’ordinaire, ébranla ses organes déjà malades et
-leur porta un funeste coup... Ce soir-là, Mme d’Anglure sentit le sang
-lui monter dans la poitrine. La conscience de sa mort prochaine apaisa
-bientôt sa colère.
-
---Pardonnez-moi, Raimbaud,--fit-elle en tendant à M. de
-Maulévrier cette main qu’il prenait avec tant de transport
-autrefois;--pardonnez-moi ce que j’ai dit, en considération de ce que
-j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt quitte de mes plaintes. Pour
-le temps qui me reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous que
-j’aime encore, dans la femme que vous m’avez préférée.
-
-. . . . . .
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-VI
-
-L’IMPÉNITENCE FINALE
-
-
-Cinq jours après cette scène, Mme d’Anglure était à l’agonie. Les
-vomissements de sang étaient revenus avec une énergie effrayante. Le
-médecin ne conservait nul espoir. M. de Maulévrier, qui se trouvait,
-grâce à ses aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline, n’eut
-point de résistance à vaincre en lui-même pour soigner cette pauvre
-mourante qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer ses derniers
-moments des formes de ce dévouement extérieur qui, après l’amour, fait
-illusion encore aux cœurs tendres. Il resta, autant qu’il le put,
-auprès du lit de la comtesse. Il n’avait plus à feindre un sentiment
-qui le gênait. Au contraire, il pouvait être franc dans l’expression de
-celui qu’il éprouvait, car il en éprouvait un alors: il s’attendrissait
-sur cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre
-empêche d’être amère, et à laquelle, pour cette raison, sans nul doute,
-le cœur de l’homme sait se livrer avec abandon!
-
-Elle qui finissait la vie comme elle l’avait commencée, par un seul
-amour, jouissait tristement de l’attendrissement de M. de Maulévrier,
-et lui souriait au milieu de toutes ses souffrances, avec les larmes de
-la reconnaissance et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait plus
-en termes irrités de la marquise, de cette _voleuse d’amants_ qu’elle
-aurait désiré parfois dénoncer à toutes les femmes, et pourtant les
-aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée. Elle croyait qu’il
-était aimé de la marquise, et qu’il l’aimait assez pour avouer son
-amour et le proclamer malheureux, pour se vanter de ses rigueurs. Elle
-voyait là un généreux mensonge. Elle n’était pas une observatrice de
-premier ordre, cette suave enfant qu’ils avaient appelée _la Belle et
-la Bête_; front charmant, mais bien parfaitement fermé à la lumière,
-elle ne comprenait guères que ce qui était simple, et jugeait les
-autres par elle-même. Une femme de la complication de Mme de Gesvres
-ne pouvait pas tomber sous ce sens étroit, les relations de M. de
-Maulévrier avec Mme de Gesvres être expliquées par cette nature toute
-droite, qui était venue, comme une fleur, en pleine terre, à la
-campagne.
-
---Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez, mon ami,--disait-elle à M.
-de Maulévrier, quand elle le voyait passer des heures entières près
-de son lit et en silence; car il était défendu de faire trop parler
-cette poitrine si souvent en sang;--voilà que toute votre vie est
-changée parce que je me suis imaginée d’être malade. Raimbaud, je
-ne veux pas de cela. Vous êtes délicat et bon pour moi; je vous en
-remercie, j’en suis même heureuse au milieu de tout ce qui m’afflige
-et me fait mourir, mais je ne veux pas qu’où l’amour n’est plus
-soient les sacrifices de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux qu’on
-n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux qu’on aime, et la marquise--ne
-faites pas ce mouvement et écoutez-moi!--a droit de se plaindre de
-l’abandon dans lequel vous la laissez. Quittez-moi donc souvent pour
-elle, allez la voir, et cependant--ajoutait-elle avec une expression
-irrésistible--revenez ici, Raimbaud, puisque la pitié vous y ramène.
-Je n’ai pas la force qu’il me faudrait pour me priver de ce dernier
-bonheur.
-
-M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à Mme d’Anglure; une
-affection si profonde, et en même temps si douce, lui donnait le
-courage de résister à la malade dévouée qui, l’amour au cœur,
-l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette bassesse sublime le touchait,
-et, parce qu’il était touché, il restait, captivé davantage. Il
-restait, comparant cet amour à l’impuissance d’aimer de la marquise;
-et celle-ci, dont le noble esprit était fait, du moins, pour tout
-comprendre, enviait, avec un regret plus inconsolable que jamais, le
-sentiment dont elle était privée, quand M. de Maulévrier lui racontait
-tout ce que ce sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable et
-de bon.
-
-Et comme, en dehors des mille vanités de la femme qui la faisaient si
-souvent extravaguer avec tant de charme, Mme de Gesvres, à force de bon
-sens, finissait par avoir un cœur excellent, elle apprécia dignement la
-conduite de Mme d’Anglure et elle se sentit vivement attirée vers la
-malade, quoiqu’elle crût--illusion analogue à celle de Caroline--que
-M. de Maulévrier, qu’elle avait pris au mot dans la dernière comédie
-qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie, était revenu à celle qu’il
-avait si longtemps aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie,
-elle savait bien qu’avec les convictions de Mme d’Anglure et ce qui
-s’était passé entre cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait
-convenablement se présenter chez Caroline et lui témoigner l’intérêt
-sincère dont elle se sentait animée. Bizarre chose que les relations
-humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments sont très souvent
-inexprimables, et ce qui serait vrai, impossible!
-
-Plus l’état de Mme d’Anglure empirait, plus Mme de Gesvres, qui
-admirait la douce splendeur qu’un amour naïf et grand projetait sur les
-derniers moments de celle qu’elle avait autrefois protégée et défendue,
-souffrait de se sentir éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments
-naturels par ce que M. de Maulévrier lui racontait de la mourante,
-elle pensait parfois qu’elle ferait mieux comprendre à Mme d’Anglure
-que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de Maulévrier, et que cette
-assurance franchement donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux
-angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de Maulévrier, qu’elle
-croyait revenu de bonne foi à ses premiers sentiments pour Caroline,
-n’avait pu calmer cette âme agitée et lui enlever ses doutes cruels, la
-retenait toujours, et elle ne serait point sortie de cette incertitude
-si M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher en toute hâte
-pour la conduire chez la comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée
-tout à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination.
-
-Elle y alla, non sans quelque trouble. En la voyant entrer dans sa
-chambre, Caroline lui tendit la main de la façon familière et simple
-avec laquelle elle la lui avait prise à une autre époque, quand elle
-revint de la campagne pour s’assurer du malheur de ne plus être aimée.
-
-La comtesse était couchée sur une chaise longue, la tête soutenue par
-des coussins et la taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous
-les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant, les narines creuses,
-la pâleur bleuâtre.
-
---Je vous sais bon gré d’être venue,--dit-elle d’une voix faible, mais
-assurée, à la marquise, qui, quoique émue, s’assit près d’elle avec
-cette absence d’embarras des femmes du monde qui fait croire si bien
-à la chimère du naturel.--Je voulais vous voir avant de mourir. Vous
-m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs j’ai été injuste pour vous
-au fond de mon cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est pas votre
-faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas su m’en défendre mieux que vous.
-
---Caroline,--lui répondit Mme de Gesvres comme au temps de leur
-ancienne liaison, et avec le désir de lui causer quelque bien,--vous
-êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai jamais aimé M. de
-Maulévrier.
-
---Oh!--fit la comtesse en secouant la tête avec une grâce souriante et
-triste,--je sais tout et je suis résignée; n’essayez donc plus de me
-tromper: vous aimez Raimbaud...
-
---Non! je ne l’aime pas,--interrompit la marquise avec une noble
-impatience et en jetant à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat
-qui l’attestait;--je ne l’ai jamais aimé: qu’il le dise; moi, je vous
-le jure. Si j’ai eu un tort avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous
-l’avoir dit plus tôt.
-
---Plus tôt comme à présent, Bérangère, je ne vous aurais pas crue,--dit
-Mme d’Anglure.
-
---Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée sans motif, et à présent,
-vous en avez un dont je vous remercie. Vous voulez m’épargner du
-chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous, mais c’est inutile;
-puisque je meurs, je ne regrette presque plus de n’être plus aimée. En
-le laissant derrière moi,--ajouta-t-elle avec un regard ineffable,--il
-souffrira moins.
-
---Mais...--dit Mme de Gesvres avec l’angoisse de ne pas être crue.
-
---Mais,--interrompit la comtesse avec une violence qui lui fit cracher
-le sang de nouveau,--pourquoi cette obstination, Bérangère? Lui aussi
-m’a tenu le même langage que vous, et je ne l’ai pas écouté davantage.
-Ne tourmentez donc pas mes dernières heures par des négations et des
-résistances inutiles. Si je vous ai envoyée chercher, ce n’était pas
-pour vous adresser des reproches; c’était pour vous le confier, lui
-que j’aime encore; c’était pour vous recommander de bien prendre garde
-à son bonheur; c’était pour que mon souvenir--le souvenir d’une amie
-morte de chagrin à cause de vous deux--ne se mît pas entre vous et
-n’empoisonnât pas les relations d’une intimité que je vous pardonne,
-quoiqu’elle m’ait fait cruellement souffrir.
-
---Ah! malheureuse enfant,--reprit avec emportement Mme de Gesvres,
-poussée à bout par un aveuglement si obstiné,--comment donc faire
-pour vous arracher cette folle croyance, pour vous convaincre de la
-vérité de mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; non! je n’ai jamais
-été, je ne suis pas sa maîtresse. Le monde l’a dit, je le sais bien;
-mais vous, que j’ai défendue autrefois contre le monde, vous savez
-si je sacrifierai jamais rien à de sots propos. Vous connaissez mon
-indépendance. Aujourd’hui vous me prouvez que cette indépendance a
-toujours des dangers pour une femme. On la punit en se méprenant sur
-ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus jeune que je ne suis;
-vous aussi, vous me jugez d’après ce que vous avez de jeunesse et
-d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble pas, j’ai l’âme si
-vieille, si dépouillée! Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne
-l’eusse pas pu!
-
-Et dominée par le besoin d’être crue, que les négations de Mme
-d’Anglure avaient si vivement irrité en elle, elle se mit à lui dire
-sur l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa nature, des choses
-vraies, mais qui devaient demeurer incompréhensibles pour la comtesse.
-Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla ce qu’elle était;
-elle le fit avec éloquence: elle lui montra, une par une, ce qu’elle
-appelait les misères de son âme; elle lui dit ses jalousies du bonheur
-des autres, du bonheur de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit
-de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, qui frappait sa
-vie; étala tout, s’insulta, fut vraie, fut naïve, elle, la grande
-Célimène de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié à une autre
-femme que la comtesse, à une autre qu’une créature sans intelligence
-et tout amour! La comtesse ne comprit pas un mot de toute cette triste
-psychologie que le tact exercé de la marquise n’avait pourtant pu
-retenir. Pour cette pauvre et adorable amoureuse, dont la vocation
-avait été d’aimer, comme celle des roses est de sentir bon, les paroles
-de Mme de Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. Elle l’écouta
-en la regardant avec défiance, et quand la marquise, à qui le tact
-revenait peu à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme qu’elle
-essayait follement de persuader en lui parlant une langue étrangère,
-s’arrêta, vaincue et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit,
-avec une grande sécheresse:
-
---Vous avez certainement beaucoup plus d’esprit que moi, ma chère, mais
-ce que vous me contez là est incroyable, et je ne vous crois pas.
-
---Adieu donc, Caroline,--fit Mme de Gesvres sans amertume et en se
-levant, car cette scène où elle s’était oubliée commençait de la
-fatiguer, et elle voyait dans ces airs de pardon et de générosité
-auxquels Mme d’Anglure refusait si bien de renoncer quelque chose
-de solennel et de _posé_ qui choquait vivement son bon goût et son
-instinct du ridicule. Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion
-que lui avait inspirée l’état de Mme d’Anglure et son amour pour
-Raimbaud. Maulévrier était resté silencieux pendant l’entrevue des deux
-femmes. Quand la marquise se leva, ses regards rencontrèrent les siens.
-Un imperceptible sourire de moquerie méprisante se joua silencieusement
-autour de leurs lèvres à tous les deux. Toujours spirituels et du
-monde, ils ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu cette passion
-aveugle, stupide, dramatique et dévouée, qui ne comprenait rien et
-montrait la rage de se sacrifier en mourant.
-
-Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle expira quelques jours
-après dans son illusion indestructible,--les croyant heureux et leur
-pardonnant,--illusion torturante qui fut un démenti donné par elle au
-titre du livre si vrai qu’on appelle le _Bonheur des sots_.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-VII
-
-LA VIE
-
-
-Quoi! vous n’étiez pas revenu de bonne foi à Mme d’Anglure?--dit la
-marquise avec un indescriptible étonnement. Ils avaient repris leur
-place habituelle dans le boudoir de satin jonquille, et la vie pour
-eux recommençait de couler, sans événements, sans aventure, dans sa
-monotone variété.
-
---Non! je ne l’ai pas ré-aimée,--fit Raimbaud avec un sentiment trop
-triste pour qu’il s’y mêlât de l’amertume.--Ce fut bien fini entre nous
-du jour que je vous aperçus. Vous effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai
-affiché chez vous de l’amour pour cette femme qui méritait mieux que
-cette comédie, ce fut une fausseté pratiquée par moi pour exciter votre
-jalousie. C’était ma dernière ressource que j’employais.
-
---Dernière et inutile,--reprit Bérangère.--Le jour où vous vîntes
-dîner chez moi fut pour tous les deux un jour funeste. Pour moi, il me
-montrait le fond de ce cœur rebelle à tout. Pour vous, il vous ôtait
-une dernière espérance et vous laissait un amour... éternel,--dit-elle
-après avoir un peu hésité, et risquant enfin la romanesque épithète.
-Et, comme la femme grave et compatissante se perdait toujours dans la
-coquette qui était si près, elle ajouta légèrement, en jouant avec les
-glands de sa robe de chambre:--Car, enfin, monsieur, qui pourriez-vous
-aimer après moi?
-
---Eh! mon Dieu, la première venue,--fit lentement M. de Maulévrier
-avec une majesté d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil
-extravasé.--Quand on n’aime plus, la première venue est plus puissante
-que la femme qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que l’attrait
-de la nouveauté.
-
---Vous traitez l’amour comme un caprice,--fit-elle furieuse. Puis,
-mordant ses lèvres et rattrapant le sang-froid perdu:--C’est peut-être
-vrai--dit-elle--quand on n’aime plus, mais...
-
-Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus simple de le regarder. La
-joie du sauvage sûr de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux,
-et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant faisait de tout cela
-quelque chose de peu agréable à contempler.
-
---Et si je ne vous aimais plus?--dit Raimbaud câlinement, avec une voix
-basse et douce, et en lui prenant la main dont il baisa les ongles
-rosés, mais sans appuyer.
-
---Vous! ne plus m’aimer?--demanda-t-elle, changeant tout à coup d’air
-et de contenance, et d’un ton plus curieux que dépité.
-
---Plus du tout,--dit Raimbaud, avec un désintéressement infini et du
-naturel retrouvé.
-
---Bah!--répondit-elle avec explosion; et, se retournant vivement sur la
-causeuse, elle lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit avec
-bouderie, comme une objection à ce qu’il disait.
-
-Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile.
-
---Il n’y a pas de bah! madame,--dit Raimbaud avec calme.--C’est bien
-vrai que le charme est détruit: vous voudriez vainement le faire
-renaître. Ce que vous avez éteint en mon âme, vous ne le rallumeriez
-pas.
-
---Vraiment!--fit-elle; et se penchant vers lui de trois quarts, pose
-charmante qui lui allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins
-sourires que la vanité d’une femme belle ait jamais inventés pour
-répondre à un défi insolent.--Eh bien! nous verrons...
-
-Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis, elle employa toutes les
-subtilités de son esprit, toutes les grâces de sa manière, toutes les
-ressources de son génie, tous les artifices de ses négligés du matin,
-toutes les ivresses d’un abandon téméraire, toutes les légèretés de
-flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à des caresses positives:
-M. de Maulévrier ne démentit point sa parole. Elle ne le troubla plus.
-Il jouit de tout cela comme un peintre; il en jouit aussi comme un fat;
-mais l’amant évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en trompant
-ses désirs sans cesse, en flétrissant un à un tous les espoirs qu’il
-s’était créés; elle aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine, et
-lui, comme elle, ne pouvait ressentir que l’amour comme le monde l’a
-fait. Parfois, en la voyant tout risquer pour reconquérir sa conquête
-perdue, l’idée lui vint de profiter, dans les intérêts les moins
-distingués, des dangers auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux
-qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis d’elle; et il ne
-voulait pas qu’elle pût interpréter comme un reste d’amour encore la
-tentative d’une possession que peut-être elle eût de nouveau disputée,
-s’il avait essayé d’y revenir.
-
-Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour rien, elle se lassa de
-vouloir faire revivre un amour qui n’existait plus.
-
-Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent, mais
-demeurèrent aussi fréquentes, aussi intimes que jamais, et le monde,
-qui avait accusé Mme de Gesvres d’avoir _tué_ Mme d’Anglure, continua
-de les nommer amants, quoiqu’ils ne fussent plus que des amis.
-
-Amis étranges, il est vrai; singulière et triste liaison, d’un charme
-puissant, inexplicable et empoisonné!
-
-Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai.
-
-Après elle, il n’aima plus personne. On eût dit qu’en l’aimant il avait
-contracté, pour les autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il
-avait été la victime.
-
-Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas plus qu’elle, ne prit
-son parti sur soi-même et ne sut donner à sa vie la dignité de
-l’indifférence, la fierté calme de la résignation.
-
-Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le chercher encore.
-Leur intimité ne leur suffisait pas. Ennuyés, le jugement cruel,
-l’imagination exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie,
-voulant être une dernière fois heureux encore dans l’amour avant de
-mourir.
-
-Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir l’un à l’autre et de
-se dire ce qu’ils avaient trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes,
-puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui de lui ou d’elle
-viendrait se vanter, avec le plus d’orgueil, de ressentir enfin
-l’amour. Mais cet amour, appelé par eux, expirait toujours dans
-le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait si vite quand ils
-regardaient entre les deux yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs
-idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire de nouvelles,
-qu’hélas! ils abattaient toujours.
-
-A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour même, tout ce qu’il
-admirait le plus, ne suffisait pour remplir sa pensée; et quant à elle,
-ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes choses qu’elle sentait
-mieux qu’un homme, ne pouvait longtemps la captiver.
-
-Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils se détournaient avec le
-même dégoût. Créés, à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un
-tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté d’aimer, l’autre,
-impatient, implacable, le poussait bientôt à ce mépris par l’ironie,
-l’ironie qu’ils maniaient également tous deux.
-
-Que de fois ils passèrent de longues heures dans la nuit l’un près
-de l’autre, flanc à flanc, les mains enlacées, couple fait, on l’eût
-dit du moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais trouvant sans
-cesse l’esprit qui juge où ils avaient appelé la sensation qui enivre:
-couple superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces amours qui
-ne duraient pas et à rire entre soi des ridicules vus le matin dans le
-tête-à-tête, affreuse comédie qu’ils se donnaient entre quelque baiser
-vide, quelque sombre et vaine caresse, par dédommagement du bonheur
-manqué et de l’enthousiasme impossible!
-
-Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y avait qu’eux cependant,
-mais ne s’expliquant pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient
-dans les autres ils ne le rencontraient pas dans leur cœur, puisque
-leur seul intérêt dans le monde naissait quand ils étaient réunis!
-
-Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans nom parmi les hommes,
-relation que le monde ne comprenait pas.
-
-Plus leur espoir d’aimer une fois encore tarissait dans leurs âmes
-impuissantes, plus ils se sentaient étroitement liés par ce qui ne
-pouvait être un lien entre eux et personne! plus ils sentaient qu’ils
-n’avaient rien à se préférer!
-
-Quand lui sortait des bras d’une femme, ne venait-il pas, avec une
-ardeur avide, essuyer ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié lui
-tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie tous ses bonheurs
-incomplets à flétrir!
-
-Quand elle, plus coquette que les plus coquettes de Marivaux, avait
-prêté sa charmante oreille aux adorations qu’elle faisait naître,
-ne venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux mornes, poser sa
-tête lasse sur cette poitrine qu’elle n’animait plus! Alors,--on ne
-sait,--qui pourrait assurer de telles choses?--regrettaient-ils tous
-deux de n’être pas amants au lieu d’être de si étonnants amis; et si
-le regret existait au fond de leurs âmes, excepté des douleurs bien
-désespérées, que peut-on tirer d’un regret?...
-
-C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. C’est ainsi qu’ils
-s’avançaient ensemble vers le but suprême, la vieillesse et la mort,
-qu’ils connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur restait à
-apprendre par le déclin naturel de la vie, les infirmités de la pensée
-et des organes, et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement
-unis, consternés et purs, mais de la dérisoire pureté de l’impuissance;
-et, dans le néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se consoler ou
-s’affermir, la vanité de ce qu’ils souffraient. Leur bon sens faisait
-fi de la poésie de la douleur, comme leur bon goût en faisait mystère.
-C’étaient toujours une femme élégante et un dandy, à l’intimité
-desquels le monde insultait dans de jolies plaisanteries; c’étaient
-toujours de part et d’autre la même convenance, les mêmes manières
-irréprochables, cette même légèreté dans la parole, grâce charmante qui
-n’appuyait jamais sur rien. On ne pouvait guères soupçonner ce qu’il
-y avait de grave, de profond, dans ces deux êtres si exclusivement
-occupés, à ce qu’il semblait, de choses extérieures, et dont l’esprit,
-à certains soirs, partait tout à coup en mille étincelles et en
-railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se composait pour eux la
-vie, influence du monde et des habitudes sur ce que les sentiments ont
-de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de leurs matinées, prise
-au hasard entre toutes les autres, donnerait une idée plus exacte que
-l’analyse la plus fidèle.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . Un matin, le marquis de Maulévrier alla chez la
-marquise de Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place ordinaire,
-dans le boudoir jonquille; elle était sortie. Séduite par le temps
-qu’il faisait (on était au commencement du printemps), elle était allée
-s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité d’une des allées du jardin de
-l’hôtel de Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans doute par
-les idées que lui inspirait sa lecture, elle ne sentait pas le fleuve
-de soleil qui tombait en nappe de lumière et de chaleur sur sa tête
-nue, sur ses mains divines dégantées, et sur des épaules que le soleil
-même était impuissant à bronzer.
-
---Que lisez-vous donc là?--fit Maulévrier en s’approchant, frappé de la
-préoccupation de sa physionomie.
-
---C’est _Lélia_,--répondit-elle,--un livre qu’ils disent faux et qui
-n’est que la moitié de la vérité de ma vie. Que serait-il donc si
-l’autre moitié s’y trouvait!
-
-Elle parlait avec une agitation presque fébrile, les yeux durs, le
-front contracté, violemment belle.
-
---Vous avez raison,--fit Maulévrier, qui ne raillait plus quand il la
-voyait dans cet état, car il avait appris à connaître, à ses dépens, la
-douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette femme révoltée de n’en
-pas avoir davantage,--_Lélia_ n’est qu’une moitié de misère; il en est
-dans le monde de bien plus grandes et qu’on ne voit pas.
-
---Oui! la mienne, par exemple,--reprit-elle avec une tristesse
-animée;--oui! la nôtre, car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais;
-en m’aimant vous avez gagné mon mal, et vous n’en guérirez pas plus que
-moi.
-
-«Mais _Lélia_! mais eux, ces artistes, ces grandes imaginations, ces
-hautes pensées,--continua-t-elle en jetant le livre qui l’avait émue
-et qu’elle n’aimait que comme un fragment de miroir,--ils ont beau
-souffrir, sont-ils donc si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme à
-nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils comme nous? N’ont-ils
-pas des facultés supérieures qui leur créent des intérêts très vifs,
-et les défendent de l’ennui et de la fatigue d’exister? Quand ils
-n’auraient que la faculté de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent,
-cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme qui a fait _Lélia_,
-fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle pas eu un dédommagement en se
-racontant avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas aussi dans son
-livre des pages qui attestent qu’elle sent profondément les beautés de
-la nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce pas de l’amour
-après tout? Et qu’importe ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon
-Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on pas dernièrement
-que cette femme qui a fait ce livre avait le projet d’entrer dans un
-cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui l’exaltent encore, ou
-des lassitudes qui entrevoient la possibilité d’un repos? Mais moi,
-mais nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce qui nous console? Qui
-occupe notre vie? Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse froids;
-la nature nous laisse froids; nous n’avons que l’esprit du monde, du
-monde qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à qui nous n’avons
-rien à préférer. Esprits bornés, natures finies, c’était pour nous que
-l’amour devait être la grande préoccupation, la grande affaire, le
-grand enthousiasme de la vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a
-été qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,--et quand il s’est
-agi de nous, Raimbaud, un avortement en amitié.
-
-«Ah! maudit cœur! maudits organes!--ajouta-t-elle avec un mouvement de
-rage; et, se jetant au cou de Raimbaud, pour la première fois, naïve et
-hardie comme une femme aimée et heureuse, elle chercha sur les lèvres
-de l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout jamais absente pour
-elle et pour lui.
-
---Impossible!--fit-elle accablée, en laissant retomber ses bras.
-
-Raimbaud, qui savait l’empire des choses extérieures sur les nerfs de
-cette femme mobile qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même
-de peur qu’elle n’y trouvât le vide et l’ennui, lui conseilla, après
-quelques moments de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était
-fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire diversion aux peines
-de la vie pour les femmes, leur conseiller de faire leur toilette est
-encore ce qu’il y a de plus profond.
-
-Elle résista; elle voulut rester dans ses cruelles pensées. Mais, comme
-M. de Maulévrier sembla l’exiger, elle quitta le jardin et monta chez
-elle. Elle était partie à regret, pâle, sombre, crispée, insoucieuse
-de son cou qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. Elle
-revint souriante, épanouie, gracieuse, mise avec le goût que Maulévrier
-lui savait, et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une légèreté
-aussi fière que les plumes blanches qui se cambraient sur son chapeau
-de paille d’Italie. C’était réellement une autre femme! Elle se
-rassit près de lui pour lui faire boutonner ses gants chamois. Le fat
-orgueilleux, devenu sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre
-d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une soubrette, et, pour
-récompense, elle lui accorda le beau privilège de poser un baiser,
-comme on en donne aux petites filles, sur la raie des cheveux partagés.
-
-Cela fait, ils montèrent en voiture pour aller, je crois, acheter des
-rubans.
-
-
- FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE
-
-
-
-
- LA BAGUE D’ANNIBAL
-
-
-A Roger de Beauvoir
-
-EN LUI ENVOYANT _la Bague d’Annibal_.
-
-
- Poète de cape et d’épée[B]
- A qui n’a jamais résisté
- Ni la Muse ni la Beauté,
- Ni la Grâce désoccupée,
- Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée
- Faire un démon de volupté!
-
- Tu redemandes cette histoire
- Qu’aux temps si fous de mon passé
- J’écrivis, _un soir_, de mémoire,
- Avec de l’encre rose et noire,
- Et la gaieté d’un cœur blessé.
-
- Revois ce portrait d’une femme
- Dont le sourire était mortel,
- Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme,
- Corps charmant, mais vide d’une âme...
- C’est de la vengeance... au pastel.
-
- Une vengeance... faible chose!
- Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts!
- Elle s’énerve dans ma prose...
- Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose,
- Elle enivrerait dans tes vers!
-
- J. B. D’A.
-
- [B] C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de Beauvoir.
-
-
-
-
-Il y a quelques années, les premières strophes de cette nouvelle
-parurent; mais la publication ne fut pas continuée, par la raison
-qui fait tourner un portrait par trop ressemblant contre le mur.
-Aujourd’hui que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le modèle,
-et peut-être sur tous les deux, les raisons qui firent interrompre la
-publication de ce conte ne subsistent plus, et nous le publions avec de
-nombreux changements et comme il doit rester,--s’il reste.
-
-
- _The chariest maid is prodigal enough
- If she unmasks her beauty to the moon._
-
- SHAKESPEARE
-
- Une fille prudente est déjà assez
- coquette, si elle permet à la
- lune de considérer sa beauté.
-
-
-
-
-_A mon ami G.-S. Trebutien_
-
-Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen
-
-
-_L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié n’en donnerait-elle pas une
-aussi? Voici la mienne, mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un
-souvenir d’amitié et des jours qui ne sont plus;--des jours où cette
-bagatelle fut écrite à la clarté de votre sourire bienveillant et à la
-douce chaleur de votre approbation._
-
-_Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans, pour que ce soit
-plus digne de vous; mais les amis sont comme les plus belles filles du
-monde, qui ne peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout
-et ce que je vous donne, c’est une affection vraiment fraternelle, que
-je puis bien attester ici, mais exprimer comme je la sens, jamais!_
-
- _A vous_,
-
- Jules-A. BARBEY D’AUREVILLY
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-LA BAGUE D’ANNIBAL
-
-
-I
-
-... Pourquoi ne vous dirais-je point cette histoire, madame? Vous
-êtes trop spirituelle sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui
-comme une sotte;--car les gens d’esprit de cette intéressante époque
-ont volé aux sots la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls
-autrefois.--Eh bien! si cette histoire vous trouve dans un de ces
-moments terribles, tant mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien,
-elle vaudra quelque chose si elle interrompt vos ennuis. Pour moi, je
-l’ai écrite, madame, dans la situation où je voudrais que vous fussiez
-pour la lire, et que Byron se rappelait sans nul doute quand il disait,
-dans ses Mémoires, qu’écrire la _Fiancée d’Abydos_ l’avait empêché de
-mourir.
-
-
-II
-
-C’est aussi l’histoire d’_une fiancée_,--mais mon poème est moins
-idéal que le sien,--l’histoire d’une fiancée, une pure fiancée, qui
-devint...--Mais pourquoi le dire? Lisez toujours, et vous le saurez.
-J’ai passé toute ma journée au coin de mon feu à écouter la pluie
-battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté sans lumière longtemps
-à regarder les lueurs du foyer danser au plafond comme des spectres,
-chose fort peu réjouissante pour un être aussi mélancolique que moi.
-Je pouvais sortir, aller dans le monde; mais il eût fallu s’habiller,
-cette grande affaire de la vie! Et le monde, malgré toutes ses joies,
-est encore plus triste pour moi que la solitude. Je n’avais donc que
-la ressource du cigare et du thé; mais l’un me donne des nausées et
-l’autre m’alourdit la tête et me noie le cœur,--ce cœur qu’il faut,
-hélas! toujours finir par repêcher.--Ce n’était donc pas une ressource.
-J’étais perdu, si je n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait à
-ravir.
-
-
-III
-
-Et je vous ai prise pour mon _audience_, madame, comme dit Bossuet,
-vous, et vous toute seule, qui me prêteriez votre blanche oreille si je
-vous en demandais le tuyau; mais je n’ai point une telle exigence. Je
-ne vous imposerai pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la,
-laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne parle pas, j’écris, et vous
-resterez libre. Pour moi, les mobilités de la femme sont saintes, et
-je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. Seulement, si vos yeux
-ne tombent pas ici, vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être
-vous étiez dans le monde, parée, souriante et coquette, vous n’aviez
-pas--pour moi--quitté votre chambre, et qu’en papillottes et en
-peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, la lampe derrière
-nous, vous m’écoutiez. Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une
-réalité?
-
-
-IV
-
-Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une jeune femme--mais on ne
-savait si elle était fille ou veuve--qui était bien le plus joli
-petit phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même avec beaucoup
-d’imagination. Comme il faut un nom à toute force, je l’appellerai
-madame d’Alcy,--Joséphine d’Alcy.--Joséphine est un nom qui, de toute
-éternité, fut inféodé à ces femmes dont madame d’Alcy était le type,
-hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,--mais pourquoi médire?--j’en
-sais une qui, si elle lisait cette histoire, croirait peut-être que
-j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de tant de femmes, de
-croire qu’on pense à elles toujours!
-
-
-V
-
-Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce qu’il semblait: car qui
-fut jamais sûr de l’âge d’une femme?... Elle n’était ni belle ni
-jolie, disaient les femmes qui la rencontraient; mais elle avait des
-choses _fort bien_: manière de convenir de ce qui était désolant et
-irrésistible, aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en soit, ce
-jugement était plus vrai que mille autres prononcés par ces dames, et
-contre lesquels nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous sommes
-jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent d’une impartialité un peu
-suspecte.
-
-
-VI
-
-Joséphine n’était donc ni belle ni jolie... Mais on sentait que,
-deux jours après l’avoir vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle
-s’enfonçait doucement dans l’imagination, et puis elle y restait.
-Elle ne produisait jamais cette mystérieuse sympathie qui s’établit
-tout à coup entre deux cœurs comme un courant électrique, magnétisme
-subtil et caché, le _coup de foudre_ du dix-huitième siècle.--Non!
-elle commençait par laisser froid ou déplaire; mais, à la voir un
-peu davantage, elle déplaisait déjà moins,--et enfin,--enfin l’amour
-éclatait plus fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.--J’ai
-toujours cru les êtres impressifs à la façon de Joséphine plus
-dangereux que ceux qui produisent l’ivresse nerveuse au premier regard.
-
-
-VII
-
-Elle était blonde, cette _seule_ couleur de la jeunesse; car, malgré
-l’acte de naissance, toute femme brune ne fut jeune jamais.--Elle
-était blonde.--Dernièrement j’ai rencontré, madame, une femme blonde
-aussi, comme Joséphine, qui, certes! aurait embarrassé le plus habile
-coloriste, s’il se fût agi de la peindre. Or, ce qu’il eût manqué, je
-ne l’essaierai pas. C’était, comme sculptée par un procédé surhumain,
-et vivante, l’irisation qu’un soleil de printemps fait étinceler sur
-des feuilles nouvellement dépliées. Elle ressemblait, par la couleur,
-à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante, jamais perdue, sur le
-marbre de la Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses épaules,
-aux tempes, dans les racines de ses blonds cheveux, il y avait,
-pâlissant parfois, mais éternellement distincte, la couleur dorée
-dans laquelle les vertes feuilles du bouquet qu’elle tenait dans ses
-mains d’ambre étaient trempées... Quelle substance était-ce que cette
-femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle fût charmante. En
-s’approchant d’elle, on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant
-doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre dans son herbier.
-
-
-VIII
-
-Joséphine n’était pas de ce blond étrange, insaisissable, tout
-semblable à l’or mystérieux versé par l’aile d’émeraude de la
-cantharide!--Le reflet fauve de ses cheveux s’éteignait sous une
-nuance gris de perle. Il n’y avait en elle rien de printanier, de vif,
-d’étincelant et de frais. Son front, légèrement bombé,--marque d’un
-caractère opiniâtre,--ainsi que son cou et ses épaules, ressemblait
-à de l’ivoire un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux comme
-la mer, les veilles de tempête, couleur indéterminée, mais sombre,
-entre l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme au travers. Sa
-lèvre, dont les dents rompaient à chaque instant les veines,--habitude
-de coquetterie à la Pompadour, ou peut-être passion réprimée,--était
-malade et épuisée; mais son sourire n’exprimait jamais ni désir, ni
-tendresse, ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire des femmes!
-Quand je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de penser au Sphinx.
-
-Que de fois j’eus la tentation de palper cette taille longue et
-gracieuse, pour voir si quelque aile de griffon n’était pas cachée
-dans le corsage, tandis que mon œil poursuivait aux bords de la robe
-flottante la pointe d’un pied qui se moquait de la fable, et qui disait
-que le Sphinx était une femme de partout.
-
-
-IX
-
-O femmes! femmes! vous êtes toutes plus ou moins hypocrites. Mais les
-gens d’esprit les plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas le
-moindre doute en présence des tartuferies de deux beaux yeux noirs ou
-du machiavélisme d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur
-comme dans la vérité; et je crois même le repos dans l’erreur beaucoup
-plus profond. Eh bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette
-franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine n’inspirait jamais.
-Elle ne trompait point par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment
-qu’elle exprimait était-il le sien? Question à embarrasser les plus
-habiles! Elle produisait toujours le doute, elle transpirait l’anxiété.
-On ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange créature, dont les
-souvenirs étaient des hiéroglyphes, et les pensées qui apparaissaient
-de temps en temps dans ses yeux aussi problématiques que les taches
-dans le soleil et les linéaments bleus qui veinent la jaune couleur de
-la lune.
-
-
-X
-
-Ah! par tous les dieux immortels, pour nous, observateurs à lorgnon
-carré et à gants blancs, qui courons, autour de ces âmes de femmes,
-la bague de leur pensée secrète,--imperceptible anneau qui désespéra
-souvent notre merveilleuse adresse,--Joséphine était un problème
-d’imagination transcendante, l’inconnu à dégager d’une équation
-formidable. Ce mystificateur suprême, qu’on prit soixante ans pour
-un homme de génie, ce composé d’un joueur de whist et d’une vieille
-femme, sous les airs indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand
-lui-même, eût été plus facile à pénétrer.
-
-
-XI
-
-Car _qui_ était-elle, ou _quoi_ était-elle?... Personne ou chose? chair
-ou poisson? démon ou ange? ou le nœud gordien du démon et de l’ange,
-simplement femme, ce _jour-et-nuit_ dans la grande mascarade de la
-vie?... J’eusse été le grand Newton lui-même, que j’aurais donné mon
-système de la gravitation pour le savoir.
-
-
-XII
-
-Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser ainsi. Joséphine
-excitait une curiosité extrême. Son caractère échappait à tous comme sa
-vie. Bien des gens prétendaient la connaître; mais, quand ils avaient
-dit cela, les pauvres gens avaient tout dit. Quelle était sa famille?
-D’où venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir rencontré M.
-d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait son origine dans une nuit profonde;
-mais cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la nuit du temps.
-C’était une rareté toute moderne. On la disait plus astucieuse que
-spirituelle. Cependant son langage était agréable, surtout quand il
-commençait à tarir. C’était une espèce de _bas-bleu_, comme on en voit
-tant à présent. Seulement le bleu du bas était bleu _céleste_, un azur
-doucement mitigé. Il n’y avait que les jarretières dont on ne sût pas
-la couleur.
-
-
-XIII
-
-Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante; le rose lui montant bientôt
-aux joues et s’y fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement
-dans le mat de la peau. Elle parlait beaucoup, des heures entières, en
-regardant ses petites mains déliées, et dont les poignets étaient d’une
-telle délicatesse qu’on eût pu trembler de les voir se détacher avec
-ses bracelets, quand elle les ôtait.
-
-
-XIV
-
-Mais que disait-elle? Des riens charmants, des choses cruelles et
-communes, ce que le monde lui avait appris. Elle débitait toujours
-une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme tout le secret
-de la moralité des femmes; car on a souvent des principes comme
-un boudoir,--pour se cacher. De sorte qu’excepté l’agrément d’une
-médisance, l’élégance de la phrase, peut-être un peu quintessenciée,
-il est vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je l’aurais aimée
-autant muette. En effet, une femme qui parle n’est qu’une femme qui
-parle, après tout. Mais une femme muette, c’est presque une statue, une
-statue sans ses désavantages,--le froid du marbre, la monotonie de la
-pose et les autres inconvénients.
-
-
-XV
-
-Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe? Quand un gosier
-de talent chante, qui songe à écouter autre chose que le gosier? Qui
-songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy, l’illustre auteur de _la
-Vestale_? Les femmes, qui, musique à part, roucoulent assez bien, en la
-variant, leur partition de vestale qu’elles ont toutes, plus ou moins,
-à jouer en public, les femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent.
-Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y a-t-il mieux que les
-trivialités doucereuses d’un style d’Opéra? Excepté pour vous, madame
-ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même fonds de sottises, avec la
-seule différence des voix?
-
-
-XVI
-
-Et cependant--pourquoi ne pas l’avouer?--il y avait une espèce de
-dissonance entre la voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait
-le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait? Doute éternel, quand
-il s’agissait de cette femme, doute fatal qui revenait toujours!
-Et si elle ne le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais ceci
-est un abîme. Les motifs des femmes pour tromper, elles-mêmes les
-connaissent-elles bien?...
-
-
-XVII
-
-Mais Joséphine ne trompait pas.--Encore une fois, elle embarrassait.
-Si elle avait voulu tromper, elle aurait accompli aisément cette
-chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique et fugitif sourire
-aux lèvres quand elle parlait des devoirs des femmes, et de leur
-destination ici-bas, d’un style--elle avait du style dans ces
-moments-là--à faire honneur à miss Edgeworth elle-même. Elle n’aurait
-point eu ce regard plus moqueur encore que son sourire, et cet
-abaissement de paupières plus moqueur encore que son regard!
-
-
-XVIII
-
-Elle avait lu madame Necker de Saussure, et elle en tirait bon parti.
-Bien des maris juraient à leurs femmes qu’elle eût été une excellente
-institutrice si le hasard l’avait placée dans une condition secondaire;
-mais les femmes avaient leurs raisons pour n’en pas tout à fait
-convenir. Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il semblait, et
-_ses talents_--comme l’on dit--étaient plus nombreux qu’il ne convient
-à une femme du monde. On eût pensé qu’elle avait été douée par les
-Fées, si les Fées n’étaient des besoins! Elle peignait sur ivoire,
-elle peignait sur émail, elle peignait même sur vélin quand elle
-faisait à ses _amies_, en pattes de mouche délicieuses, la description
-de ses sentiments. Elle improvisait sur le piano, comme Corinne eût
-improvisé si le piano eût été à la mode du temps de Corinne. Enfin,
-elle réussissait dans toutes les petites jongleries d’une société aussi
-avancée que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur indien ou
-chinois parmi ses intéressants compatriotes.
-
-
-XIX
-
-Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes; mais les jeunes l’aimaient
-un peu moins,--chose qui ne saurait paraître étrange, probablement
-parce que les vieilles femmes n’étaient pas les seules à qui elle
-plaisait.--Celles-ci la défendaient en toute rencontre contre ces
-aimables insinuations qui se glissent plus cauteleusement encore
-que les conseils du serpent dans l’oreille d’Ève! mais, comme les
-insinuations de ces charmantes Èves, à leur tour, dans l’oreille de ces
-bons serpents, bien moins déliés qu’elles. En effet, en attendant la
-première faute de Joséphine, on la proclamait une coquette. Dilemme à
-l’usage de ces dames! si l’on est sage, on est cruelle et froide; et si
-l’on a pitié, on est perdue.
-
-
-XX
-
-Perdue?--Oui! traînée sur la claie de toutes les conversations,
-déchirée par toutes ces hyènes de vertu qui vivent des douleurs
-infligées à une pauvre femme amoureuse et imprudente, qui lèchent
-ses larmes et les trouvent bonnes, et boiraient le sang de son cœur
-dans leur appétit carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle
-ces femmes implacables? Shakespeare a dit, je ne sais où, que le mal
-qu’on dit de nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle
-aussi courageusement la sienne? Était-ce lâcheté qui l’empêchait
-d’être entraînée? ou la froideur naturelle de cette jolie femme, vrai
-glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de ses amis la clef de
-sa chambre: «Allez voir plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui
-reprocher une fausse démarche; et cependant des milliers d’yeux d’aigle
-pour la férocité épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais de son
-collier de bonne renommée pas une seule perle n’était défilée encore.
-
-
-XXI
-
-Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec les hommes; mais toujours
-on lui parlait d’amour ou sur l’amour,--ce qui est souvent la même
-chose.--Du moins, moi qui vous raconte cette histoire, madame, j’étais,
-comme le cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du temple. Je revenais
-toujours à ce sujet de conversation. Elle me contredisait dans mes
-théories, et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle n’agissait
-ainsi que pour les exalter davantage.
-
-
-XXII
-
-Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence et de mes preuves
-qu’en vérité il y avait assez pour faire mourir une femme faible
-et naturellement passionnée, comme Sémélé sous la présence du Dieu
-foudroyant qui la consuma, elle n’était pas du tout émue; elle n’avait
-ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, ni regards
-mi-clos, ni rougeurs subites et évanouies! Seulement, mon amour-propre
-dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) constatait alors
-qu’il s’exhalait du front bombé, sous les onctueux cheveux gris de
-perle, une espèce de tiédeur humide, une transpiration d’ardent désir.
-Mais ce n’était là qu’un mirage qui, comme tous les mirages, n’existait
-que par la distance. Car si, attiré par ce que je voyais, je me
-rapprochais un peu d’elle, elle savait reculer son fauteuil avec une
-splendeur de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, et le
-mirage s’en retournait... au pays des songes, d’où il était venu.
-
-
-XXIII
-
-Jamais les plus audacieux d’entre nous ne sentirent, en dansant avec
-elle, sa petite main trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes
-pressions par une plus tendre et plus affaiblie... Quand elle valsait,
-peut-être était-elle plus humaine? Elle n’avait pas la tête si forte
-qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal qui la fait perdre à
-des derviches... et à tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai,
-de cette diabolique façon, pour le pur et simple amour de Dieu. Mais,
-comme les vierges de province, Joséphine ne valsait jamais.
-
-
-XXIV
-
-Impatientés encore plus qu’impatients, nous regardions, cet hiver-là,
-à l’orient et à l’occident de tous les salons, pour découvrir celui
-que nous attendions comme un Messie! celui dont le front de prédestiné
-devait porter l’étoile mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous
-étions un bataillon sacré d’observateurs de premier ordre, de ces
-fiers jeunes gens qui jouent encore à la fossette après vingt-cinq
-ans, mais qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou autre chose,
-des moralistes ou des ministres d’État; et, malgré nos sagacités
-prodigieuses, nous ne voyions point apparaître ce front radieux sur
-lequel nous eussions arboré les banderoles de la vengeance!... à moins
-pourtant que ce n’eût été--et pourquoi pas?--le front luisant et
-couronné de cheveux argentés de l’honorable M. d’Artinel.
-
-
-XXV
-
-M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,--oui! c’est Baudouin
-qu’il s’appelait... ou d’un nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait
-toujours de voir accolé à un tel personnage,--M. Baudouin d’Artinel
-était un homme grave et respectable, jouissant au plus haut degré de
-l’estime publique, conseiller en Cour royale ou juge,--je ne sais plus
-trop lequel,--ayant passé trente ans de sa vie, au su de tout le monde,
-à faire trois enfants à sa femme et un nombre illimité de rapports.
-
-
-XXVI
-
-Il avait donc été marié; mais sa femme était morte. Il l’avait
-pleurée--convenablement; car on disait que son mariage avait été
-autrefois un mariage d’inclination. Mais le temps tue la douleur sur
-le cadavre qu’elle fait, et d’ailleurs un conseiller en Cour royale
-ne peut décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait point déposé
-l’air mélancolique, et souvent il aimait encore à glisser de ces mots
-qui résonnent si bien dans l’oreille des femmes, quand il voulait faire
-allusion à des chagrins ineffaçables et à un cruel isolement.
-
-
-XXVII
-
-Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage de robes ou de
-chiffons,--ou par ses grands mots de vertu ou d’estime publique, de
-sentiments purs et doux,--le vénérable conseiller recherchait avidement
-l’inexplicable créature. Peut-être le mariage et les peines qui en
-avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité pour qu’il ne
-s’aperçût pas des agréments extérieurs de madame d’Alcy. C’était une
-nature double et indécise, moitié vieux fat, moitié sentimental; et
-c’est ainsi qu’en louvoyant entre ces deux manières d’être, il avait
-passé autrefois pour un homme à bonnes fortunes.
-
-
-XXVIII
-
-Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant usé: il avait beau
-faire empeser ses cravates et ouater ses habits, il ne pouvait cacher
-les outrages des années et les fatigues du cabinet. Ce n’était pas
-César,--mais César lui-même n’avait jamais été plus chauve. Cependant
-il n’avait pas perdu ses dents, et, à tout prendre sans détailler,
-c’était un homme bien conservé.
-
-
-XXIX
-
-Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on pouvait croire que M.
-d’Artinel suivrait bientôt. On l’avait d’abord remarqué, puis on avait
-fini par s’en taire, comme il arrive toujours:--l’habitude fatiguant
-la médisance, inconstante personne qui veut chaque jour des sacrifices
-nouveaux, comme ces divinités du Mexique auxquelles il fallait chaque
-matin une nouvelle victime humaine.
-
-
-XXX
-
-Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux qu’on n’aurait dû
-s’y attendre; car c’était un homme soumis à l’opinion comme à
-l’étiquette: un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait
-fort à la considération dont il avait le bonheur d’être entouré,
-comme il le disait lui-même avec un sourire d’une orgueilleuse
-mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il que Joséphine valait
-cette considération pour laquelle il avait tout fait, et se sentait-il
-(sur leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, en faveur de
-Joséphine, à se moquer de l’opinion,--cette reine du monde, sacrée par
-la lâcheté de ses esclaves,--dont il avait été toute sa vie le très
-humble et très obéissant serviteur.
-
-
-XXXI
-
-Et cependant,--je vous en ai déjà averti, madame, mais j’insiste sur
-ce point davantage,--Joséphine n’était pas une femme supérieure, une
-de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes qui font aimer l’écueil
-sur lequel elles nous brisent! irrésistibles créatures auxquelles
-on sacrifierait si bien le sang de son cœur et le bonheur de sa
-vie.--Hélas! je ne songe pas que souvent ce serait là un assez pauvre
-sacrifice.
-
-
-XXXII
-
-Non! c’était un être prétentieux--une minaudière,--qui se croyait la
-grâce en personne,--bonne raison pour qu’elle ne le fût pas,--une
-avalanche de grands mots, de non-sens et d’étourderies, ayant au
-suprême degré ce que les femmes ont toutes par droit de naissance et de
-sexe: une immense faculté d’être fausse--mais elle ne l’était pas--et
-surtout le plus joli corsage long et cambré. Je la comparerais à une
-guêpe, si la comparaison n’était usée,--une guêpe qui n’avait pas cessé
-d’être femme, quoiqu’elle eût conservé son aiguillon.
-
-
-XXXIII
-
-Pauvres avantages que tout cela... excepté le corsage de la donzelle,
-svelte fuseau sur lequel l’amour dévidait vainement, à ce qu’il
-semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages que tout cela; et
-cependant tout cela eût suffi pour culbuter bien des philosophies et
-troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même... mais Leibnitz
-était fort lascif, je le tiens de mon maître d’allemand, très versé
-en la biographie; il nous faut donc choisir un autre exemple:--eh
-bien! pour troubler celle de M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un
-Leibnitz, je vous assure.
-
-
-XXXIV
-
-Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses penchants ou qu’il eût
-lu dans nos ouvrages modernes que les sentiments profonds rendent
-sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus puissante que tout le
-reste, si M. Baudouin d’Artinel était amoureux de Joséphine,--comme
-quelques-uns le pensaient,--il conservait toujours dans le monde son
-sang-froid et sa gravité un peu dolente. Seulement, il y avait alors
-une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait toujours danser à
-cette gravité-là une jolie petite sarabande sur des charbons allumés
-quand elle l’appelait le modèle des époux et des pères, et qu’elle
-lui parlait des hautes qualités de sa femme et des regrets qu’il en
-conservait.
-
-
-XXXV
-
-Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel ce qu’elle était pour
-nous tous dans le monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite mine de
-plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle se fût bien aperçue, sans doute,
-qu’elle intéressait au plus haut point le vénérable conseiller. Les
-femmes, quand elles nous intéressent, n’ont-elles pas toutes un divin
-moniteur qui leur parle de nous tout bas, une espèce de génie, comme
-celui de Socrate,--mais qui, comme celui de Socrate, ne conseille pas
-précisément la sagesse?--Joséphine acceptait sans trouble les discrets
-hommages de M. Baudouin d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été
-la meilleure amie de sa femme si madame d’Artinel eût vécu. Du moins,
-elle et lui, quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à l’autre.
-
-
-XXXVI
-
-Car ils en parlaient quelquefois.--Ils en parlaient depuis le jour
-où M. d’Artinel avait risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant,
-avait emporté avec elle toutes ses affections, à lui,--ces affections
-qui, depuis qu’il connaissait Joséphine, ne demandaient plus qu’à
-revenir! Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir l’attendrissement de
-Joséphine. Les pleurs qu’il crut voir dans ses yeux étaient peut-être
-le résultat de quelque bâillement étouffé; mais quoi qu’il en pût être,
-elle et lui, depuis ce jour-là, avaient, dans leurs conversations
-mélancoliques, effeuillé un nombre infini de scabieuses. C’est parfois
-un excellent moyen de se faire aimer que de regretter une femme morte;
-et qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience de la nature des
-femmes, n’avait pas pensé que la sienne pouvait lui être, auprès de
-Joséphine, d’une aussi précieuse utilité?
-
-
-XXXVII
-
-Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine causait comme à
-l’ordinaire,--en regardant ses jolies griffes couleur de rose, que
-la brosse et le citron avaient lissées avec tant de soin. Il y avait
-beaucoup de monde dans le salon. Elle était assise contre le rideau
-de la fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les ondes duquel elle
-noyait sa tête blonde et cendrée. Ses lèvres remuaient comme les cordes
-de la harpe quand elles sont pincées par une main rapide.
-
-
-XXXVIII
-
-Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait. Pour la première fois, elle
-ne parlait plus d’une voix haute et métallique;--soit que sa voix fût
-perdue dans le bruit des conversations qui se faisaient alors autour
-d’elle, soit qu’elle voulût cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un
-seul.
-
-
-XXXIX
-
-Car elle parlait à un seul,--un seul qui la regardait, penché sur
-le bras de son fauteuil, comme Napoléon dut sans doute regarder une
-carte de Russie avant sa malheureuse campagne. Elle, toujours disant,
-ne faisait que poser à la surface du regard de celui qui l’écoutait
-l’extrémité des rayons vagues et mobiles des siens;--un de ces regards
-qui effleurent, qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet du
-triangle dont ces deux personnes formaient la base, à l’angle de face
-du salon, se trouvait M. d’Artinel.
-
-
-XL
-
-«Pourriez-vous me dire,--me demanda-t-il avec un air plus ridicule
-qu’il n’est permis à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu sait
-avec quelle munificence fut accordée cette permission à tous les
-jurisconsultes de la terre!--pourriez-vous me dire quel est ce monsieur
-à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à l’autre extrémité du
-salon?»
-
-
-XLI
-
-Je regardai.--«Ce monsieur, comme vous dites, monsieur,--lui
-répondis-je,--s’appelle Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais se
-réduit à de bien légers détails: il a de l’esprit, mais cet esprit est
-un peu gâté par l’affectation, les manières d’un fat, et, dit-on, une
-très mauvaise tête.»--Et je saluai M. d’Artinel, qui répéta: «Une très
-mauvaise tête!» sans me rendre le salut que je lui faisais.
-
-
-XLII
-
-«Oh! oh!--dis-je en moi-même,--monsieur d’Artinel, monsieur Baudouin
-d’Artinel, seriez-vous jaloux?...»--Et je toisai l’Othello de la Cour
-royale, avec sa cravate blanche qui ne faisait pas un pli et son habit
-noir du plus beau lustre.--«Est-ce que vous seriez atteint de cette
-passion pittoresque?»
-
-
-XLIII
-
-Oui! il était jaloux;--il était jaloux, atroce supplice!--Il était
-jaloux sur moins qu’un mot, qu’un signe, qu’un air! Il était jaloux sur
-un rien, comme on est jaloux, fût-on juge comme il l’était, et comme
-il aurait été jaloux encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout
-seul!--Un pressentiment terrible avait passé--sous son irréprochable
-gilet de piqué--comme une trombe; il avait blêmi tout à coup; son nez
-avait remué d’une façon formidable, comme s’il eût eu quinola dans
-son jeu au reversis.--Il était jaloux, c’était sûr! Malgré la dignité
-habituelle de sa pose, il n’imposait pas autant qu’Ali de Janina
-quand sa moustache se hérissait de fureur; mais il est certain que
-les quelques cheveux gris qui dessinaient sur son occiput une pâle et
-idéale couronne se seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient
-été trop enduits, ce jour-là, d’huile de Macassar.
-
-
-XLIV
-
-C’était le jugement du monde sur Aloys que j’avais dit à M. Baudouin
-d’Artinel. Et pourquoi lui en aurais-je dit davantage? M. d’Artinel
-n’avait-il pas les idées du monde? Ne tenait-il pas à la considération
-que le monde dispense? N’était-ce pas un enfant du monde, devenu l’un
-de ses docteurs? N’était-il pas un de ces éléments dont le nombre, pour
-faire un public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épiderme, voyait-il
-l’homme? Et l’homme, c’est presque toujours l’écorché!...
-
-
-XLV
-
-Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend voir, et qui prend, avec
-un sang-froid imperturbable, perpétuellement le noir pour le blanc. Le
-monde, c’est Brid’oison en personne,--un conseiller aussi, comme M.
-Baudouin d’Artinel,--appliquant à tort ou à travers les règles d’une
-jurisprudence homicide. Le monde, c’est l’imbécillité multipliée par
-elle-même et élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a que les
-idiots qui ne sentent rien défaillir dans leurs entrailles quand ils
-égorgent, et le monde égorge si souvent!
-
-
-XLVI
-
-Voilà le monde! Oh! tenez-vous loin de lui, vous tous qui avez un cœur
-à déchirer et une fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez
-ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et vous ne le connaissez
-pas! Hélas! moi, je l’ai connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une
-pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle il n’ait bavé son venin.
-Il n’y a pas une de mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source.
-Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce que je les aimais; il
-les a frappés parce que je les aimais; et il m’a fallu assister à ce
-spectacle, muet, garotté et sans vengeance.
-
-
-XLVII
-
-Oui! garotté par les convenances de ce monde, par les lois de ce
-monde sans cœur; obligé de feindre un front serein, mordant mon cœur
-jusque sur mes lèvres et le ravalant dans ma poitrine quand il allait
-s’en échapper; buvant mes larmes au dedans, amer breuvage! Car je
-n’avais pas, comme Achille, de bords lointains, une tente sur quelque
-rivage, le vaste sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis ou de
-Patrocle,--pour les cacher.
-
-
-XLVIII
-
-Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais... le poteau auquel
-_ils_ m’avaient lié, et qui m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans
-la flagellation sanglante, je ne tombai pas sous leurs coups; mais,
-comme lui, je ne leur renvoyai point des paroles de miséricorde.--Et
-vous, les saintes Sébastiennes de ce monde, les martyres de votre amour
-pour moi, je pressai vos seins déchirés sur mon sein déchiré plus
-précieusement, plus étroitement encore, comme si les flèches qui vous
-avaient percées avaient pu se détacher et se retourner sur mon cœur
-_seul_.
-
-
-XLIX
-
-Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un fat,--un de ces êtres
-secs comme la peau dont leurs gants sont faits,--une espèce de Lauzun
-qui se serait fait ôter ses bottes par des mains de princesse, s’il
-y avait encore de ces mains-là! Seulement, tout fat qu’il fût, le
-monde respectait sa fatuité parce qu’elle était accompagnée de la plus
-effrayante faculté d’ajuster l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys
-tirait la bécassine avec des balles de gros calibre. Par conséquent,
-_c’étaient_, quand il s’en mêlait, d’épouvantables hachis! «Quelle
-amusante peste!» disaient les femmes les plus courageuses, que sa
-conversation intéressait tant qu’elles n’en avaient peur que par
-réflexion. Est-ce pour cela--ou parce que Rivarol portait un habit
-rose--qu’elles l’avaient surnommé Rivarol II?
-
-
-L
-
-Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était beau, et que c’était
-la moitié de son prodigieux esprit... pour les femmes. Or, Aloys
-n’avait pas été si magnifiquement doué. Il était laid, ou du moins le
-croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors
-que le cœur s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie et cette
-fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, des créatures à leur aurore!
-
-
-LI
-
-Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c’est-à-dire celle qui
-ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l’illusion sublime
-de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire
-une marâtre; alors qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce qu’il
-ne ressemblait pas à l’image désirée qu’elle avait rêvée longtemps:
-immatériel amour, que cet amour maternel!--N’est-ce pas Chateaubriand
-qui en a conclu l’immortalité de l’âme? comme si, dans tous les cas, du
-reste, toute l’espèce humaine avait porté des jupons!
-
-
-LII
-
-Or, ces premières impressions sont si obstinées, elles s’enfoncent dans
-certaines natures à des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à
-jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien n’a pu extraire,
-et sur lesquelles la chair s’est refermée: comparaison d’autant plus
-exacte que ces impressions, comme ces balles, font recouler notre sang
-à certains jours.
-
-
-LIII
-
-Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement chez Aloys, que
-vingt femmes peut-être qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père et
-d’une mère--modèles d’aimable sollicitude, qui ne pouvaient souffrir
-l’idée que leur fils ne fût pas un joli garçon--n’avaient pas effacé la
-trace de la raillerie amère: rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais
-la pensée... quand il y pensait.
-
-
-LIV
-
-Ame grande pourtant, que cet Aloys.--Mais l’Océan, qui engloutit les
-falaises, roule aussi l’algue marine dans son sein.--Il y avait en lui
-assez d’espace pour que toutes les douleurs s’y donnassent rendez-vous
-et y vécussent sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable et
-solitaire, cette force morale qui avait autrefois rendu superbe le nez
-épaté de Socrate, jetait souvent d’augustes reflets aux tempes pâles
-d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes, en restaient plus pâles
-que lui et confondues comme si le Ciel se fût dévoilé tout à coup,
-tandis que ce n’était que le masque de cet homme qui s’entr’ouvrait!
-
-
-LV
-
-Car il avait un masque,--un masque de fer cadenassé derrière sa tête et
-dont il avait jeté la clef à la mer,--un masque plus dur et plus froid
-que celui du frère adultérin de Louis XIV: car c’était le mépris qui
-l’avait forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne voulait pas que
-les hommes se réjouissent de l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser
-encore. Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave fût accueillie par
-le rire ou l’indifférence. Il avait la pudeur de la pensée et la fierté
-plus chaste encore du sentiment.
-
-
-LVI
-
-Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui et Dieu, ce discret
-confident de toutes les supériorités inutiles. S’il avait moins connu
-les femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa future _adorée_ ces
-perles de l’âme, qui d’ailleurs ne dispensent pas de l’autre écrin;
-mais, pour agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un camée, et
-que les choses morales ne se portent pas dans les cheveux. Ce qu’il y
-avait donc de mieux en lui restait en lui, et par-dessus il avait mis
-ce qui vaut mieux que quatre griffes de lion entre-croisées sur notre
-cœur pour le défendre:--cette plaisanterie qui a des ailes, et que les
-pédants, dans leur style de plomb, appellent frivolité, par jalousie.
-Comme ce fameux vêtement que porta Jean Bart tout un jour, cette
-splendide culotte d’argent, doublée de drap d’or, qui eut les résultats
-cruels d’un cilice, l’envers était encore plus précieux que l’endroit
-de sa personne; et, comme Jean Bart victime de sa doublure, c’était
-aussi le plus beau et le plus intérieur de son âme qui le faisait le
-plus souffrir.
-
-
-LVII
-
-Dans toutes les coupes de la vie où il avait plongé ses lèvres,
-il avait bu une absinthe amère qui, sur ses lèvres, se retrouvait
-toujours. Une éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde
-que, dans la mollesse de sa voix et la courtoisie de son langage,
-rien n’en trahissait le secret... Pourtant les autres sentaient
-une insultante puissance qui se jouait d’eux à travers ces paroles
-gracieuses... On sentait cela comme, en entendant l’harmonica,--musique
-céleste! plaisir inénarrable!--on sent que l’on va s’évanouir.
-
-
-LVIII
-
-Mais, ce soir-là... il parlait moins à Joséphine qu’il n’écoutait
-la ravissante poupée. Seulement, de temps en temps, on voyait, au
-mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber un mot... un simple mot
-qu’elle ramassait, et sur lequel elle dévidait pendant un quart d’heure
-ses pensées,--si l’on peut appeler de ce mot ambitieux le frêle produit
-du cerveau gazeux de madame d’Alcy.--Ils parlaient, ou pour mieux dire,
-elle parlait du magnétisme animal.
-
-
-LIX
-
-Le résultat de cette soirée fut le désappointement de ce bon M.
-d’Artinel, qui piétinait tout en parlant politique avec un gros général
-qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée, il envoyait de
-temps à autre un regard d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux
-partner... sur Joséphine qui n’aurait pas (à ce qu’il lui semblait du
-moins à la distance où il était placé) ramassé un monde quand elle
-l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion d’Aloys, quand
-il se leva des chastes flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes
-demandé ce qu’il en pensait.
-
-
-LX
-
-«Mon Dieu!--fit-il nonchalamment,--c’est une sotte qui a tout juste
-assez de jargon pour imposer à de plus sots qu’elle.»--Jugement plus
-cynique, en vérité, que nous ne l’attendions de sa part.--«Elle n’est
-pas jolie,--continua-t-il.--Voyez-la plutôt d’ici, roulant sa tête avec
-tant d’affectation dans ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est
-blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond que ses cheveux! Je
-crois que, si elle avait un amant, elle ferait très artistement des
-larmes sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec quelques
-gouttes du verre d’eau à la fleur d’orange qu’elle boit avant de se
-coucher.»
-
-
-LXI
-
-Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine et eut plus d’esprit que
-jamais avec nous.--Le lendemain, il la vit encore chez madame de Dorff,
-où ils allaient souvent tous les deux. Au bout d’un mois de rencontres
-à peu près quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys s’il avait
-toujours la même opinion sur Joséphine:--«Oui! toujours,» répondit-il
-avec un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors il l’aimait comme
-un fou.
-
-
-LXII
-
-Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard, madame, de ce qui arrivait
-à Aloys? Est-ce la première fois qu’un fait--insolent de sa vérité de
-portefaix--vient culbuter cette théorie un peu niaise de l’Idéal, amour
-allemand des imaginations mystiques? Quant à moi, qui ai peu de pente
-vers le mysticisme exalté, et qui--mais d’une autre manière que le
-docteur Kant--ai l’entente de la réalité à un degré très supérieur, la
-femme que j’ai le plus aimée--et, certes! j’en ai aimé beaucoup,--était
-l’antipode de tout ce que j’aurais voulu.
-
-
-LXIII
-
-Il l’aimait comme un fou,--oui! l’amour avait en lui l’intensité de la
-folie; mais là, madame, l’analogie s’arrêtait court.--La raison lui
-était restée, forte, inflexible, inaltérable, et, quoiqu’il l’aimât,
-cette femme, il la faisait passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le
-niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais.
-
-
-LXIV
-
-Car il était de cette race sauvage et un peu fière d’hommes pour
-qui rien n’est illusion dans la vie: yeux perçants qui voient la
-ride à côté de la bouche aimée, la misère du cœur qu’ils pressent
-sur leur cœur avec le plus d’amour! Aigles qui, s’ils s’accouplent,
-déchirent l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne de leurs nids
-d’empereur!--s’ils deviennent pères, brisent un matin dans leurs
-griffes l’œuf fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour leur
-résister, comme autrefois ils meurtrirent, d’un coup nonchalant de leur
-grande aile, la poitrine de leur père décrépit.
-
-
-LXV
-
-Hommes qui n’ont de respect pour rien sur la terre;--que le monde
-accuse d’égoïsme, parce que leur _moi_ est plus grand que le
-monde;--de méchanceté, parce que leur œil implacable a tout vu des
-motifs cachés... Pour ces sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est
-impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup de sornettes, ils font
-extrêmement peu de sonnets. Insolents! pour eux, la femme, cet ange de
-pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins joli... succube.--Quand ils
-iront chez vous, madame, faites dire par le portier que vous n’y êtes
-pas.
-
-
-LXVI
-
-Mais non... recevez-les plutôt, madame;--faites-leur les yeux
-doux et vous serez vengée;--car ces hommes ont un cœur que vous
-pouvez mettre en mille pièces comme le plus frêle de vos tissus,
-percer en riant comme un de vos festons avec votre poinçon d’acier.
-Seulement,--n’est-ce pas bien dépitant, madame?--on a beau les désoler,
-ils se consolent; ils ne meurent pas. C’est avec leur esprit qu’ils
-pansent leurs blessures: immortel dictame qui les sauve toujours!
-Plus heureux que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les empoisonne,
-ou, s’il y en a, c’est du poison inutile: ils sont les Mithridates
-de l’amour. Ce ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si
-touchant--mais un peu commun--du lierre qui meurt où il s’attache. Eux,
-plus souvent que les plus souples lianes, ils se détachent très bien
-sans en mourir.
-
-
-LXVII
-
-Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, madame? Ils ont trop reçu
-du ciel en partage pour ne pas s’en servir les grâces tombantes de
-la clématite; et d’ailleurs,--je vous en demande pardon si vous êtes
-d’Europe et surtout Française,--sur bien des points, quoique sensibles,
-ils se rapprochent des opinions de ce faux et abominable Prophète qui
-n’eut sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur de chameaux.
-A leurs yeux comme aux siens,--hélas! je rougis de le dire, moi pour
-qui une femme est une madone, une belle forme blanche (quand elle est
-blanche toutefois) à invoquer du pied d’un autel,--à leurs yeux donc la
-femme n’est, après tout, qu’un coussin de divan plus ou moins parfumé,
-un délicieux coussin de divan pour dormir, bâiller et faire... l’amour!
-
-
-LXVIII
-
-Et cependant,--malgré ses opinions impertinentes,--l’homme est voué à
-une telle inconséquence qu’il bouleverserait le monde pour un simple
-coussin de divan! Que de fois on l’a vu (vous peut-être, madame?)
-malheureux, et malheureux jusqu’au délire, parce que le coussin A, par
-exemple, n’était pas à la place du coussin B. C’est ce qui arrivait
-aujourd’hui à Aloys de Synarose; comme il était déjà arrivé à M.
-Baudouin d’Artinel.
-
-
-LXIX
-
-Il faut que je mette une histoire dans cette histoire. Un de mes
-meilleurs amis, madame, prétendait, avec la fatuité en usage chez les
-cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus ravissante créature,
-depuis les talons jusqu’à la tête... inclusivement. J’ai vingt de
-mes amis qui ont, pour leur compte, une prétention toute semblable,
-et qui croient même à ce qu’ils disent... ce qui est plus fort. Mais
-celui dont il est question se faisait mieux croire que tous les autres
-quand il parlait de son bonheur. Si j’avais su peindre sous la dictée
-comme je sais y écrire, nous aurions un portrait de plus, et nous
-pourrions juger si l’ensemble répondait aux détails... Un portrait,
-relique précieuse pour celui qui aime!--Mais, bah! tout portrait est un
-mensonge ou une impuissance; et, comme souvenir, j’aimerais mieux de ma
-maîtresse ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte osa léguer à sa mère
-en plein testament.
-
-
-LXX
-
-Oui! les peintres ont menti par la gorge, la main, la couleur et la
-pensée, quand ils s’imaginent retracer les traits adorés par nous,
-et que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir! Fussent-ils
-Raphaël lui-même,--ce chaste Raphaël qui mourut dans le lit infect
-d’une courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais le bout de son
-blanc pied d’ange là où il n’eut pas honte d’appuyer ses lèvres
-enivrées,--ils ne seraient pas dignes de retracer celle dont l’image
-a d’un regard--d’un seul regard--passé indélébile dans nos cœurs, ces
-voiles de sainte Véronique, mais sur lesquels le sang qui peint la tête
-adorée est le nôtre, et non pas le sien.
-
-
-LXXI
-
-Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame, pensait ainsi sur le
-néant de ces bijoux que l’amour quelquefois échange et sur lesquels il
-pleure l’absence, quand il n’a pas le triste courage de les briser.
-L’image sacrée reposait dans sa poitrine, et non dessus... au bout
-d’un ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais quelle tendre
-inconséquence encore, il avait peint lui-même un trait, un seul trait
-de sa maîtresse, et du moins il y avait dans cette idée tout un divin
-mystère de l’âme qui faisait pardonner l’exigence des sens abusés.
-
-
-LXXII
-
-C’était un œil,--gauche ou droit, je ne saurais le dire,--mais c’était
-un œil bleu pâle comme de la violette de Parme, et lumineux comme de la
-rosée; étincelant et mélancolique comme une étoile, mais, comme celle
-d’Hespérus, dans un ciel où elle est seule encore! Astre doux et bon
-qui se laissait regarder dans l’auréole de ses cils d’or sans vous en
-punir par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir d’un horizon
-de tempêtes; car le contour de cet œil si frais et si pur était plongé
-dans une sombre nuit.
-
-
-LXXIII
-
-Et je comprends cette fantaisie!--Pascal,--ce loup-cervier du
-jansénisme, qui mit à sang toutes les pensées humaines dans le crin de
-son cilice,--Pascal ne demande-t-il pas quelque part si c’est le nez ou
-les oreilles que nous aimons dans la femme aimée?... Aimer l’œil de sa
-maîtresse, c’est aimer la pensée elle-même,--une pensée épanouie en une
-fleur charmante et éclairée d’un jour divin,--une pensée qui languit ou
-sourit, mais toujours attire,--et nous repousse aussi parfois.
-
-
-LXXIV
-
-... Les jours de migraine,--ou de caprices, pires encore.--Mais
-étaient-ce les yeux de Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa
-bonbonnière, ou son front bombé, ou sa lèvre incessamment mordue par
-une dent taquine, ou quelque chose de plus voluptueux encore?--L’autre
-jour, j’ai été foudroyé, madame, par le pli en losange d’une robe de
-satin.
-
-
-LXXV
-
-Je ne sais pas ce que cette maudite robe recouvrait.--Quand j’aurais
-pu le savoir, je ne l’aurais pas voulu... mais ce pli, froncé par le
-diable lui-même!... Cette robe était de la couleur tendre et sérieuse
-qu’on appelle _manteau de La Vallière_, et, soit la superstition de
-ce nom d’un charme si doux de mélancolie, soit une impression plus
-brûlante, je m’arrêtai devant celle qui portait avec une mollesse si
-traînante les couleurs de la carmélite, et je vis ce que je ne dois pas
-me rappeler.
-
-
-LXXVI
-
-Revenons plutôt à notre histoire, madame. Si c’était vous, je rêve de
-vous encore; mais vous, vous m’avez oublié;--il vaut donc mieux revenir
-à Aloys. Aloys s’était juré à lui-même de ne jamais parler de son amour
-à Joséphine, et c’était un garçon bien assez maître de ses nerfs pour
-se tenir la parole qu’il s’était donnée comme s’il avait été un autre
-que lui. Je suis persuadé que vous ne vous souciez guère d’Aloys,
-madame? On ne sait jamais où l’on en est avec des hommes pareils, et
-les femmes, ces naïves personnes, aiment immensément l’abandon... dans
-les autres.
-
-
-LXXVII
-
-«Du moins,--se disait mon héros,--je ne serai point trompé par elle.
-Elle ne jouera pas avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme avec un
-peloton de fil! Et si un jour elle en trompe un autre, elle ne montrera
-pas mes lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon front, comme un
-trophée d’armes. Je veux briser comme du verre sa vanité sous mon
-orgueil.»
-
-
-LXXVIII
-
-«Je veux briser!» Et il était brisé lui-même de la résolution stoïque
-qu’il prenait; mais, indomptable dans ses brisures, il n’était pas
-abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans le sable ardent, sous le
-ciel le plus dévorant de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes
-les amertumes d’une passion comprimée. Il se regardait, impassible,
-brûler le cœur, comme Scævola se regardait brûler la main. Souffrir,
-pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation d’homme.--Il
-aurait eu des chevaux de poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé
-de les monter!
-
-
-LXXIX
-
-Partout où il rencontrait Joséphine, et il la rencontrait partout, il
-montrait la coquetterie d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes.
-Il croyait l’avoir pénétrée,--amère science, coup d’œil qu’on paie
-cher!--mais il restait impénétrable. Il lui adressait les mêmes
-flatteries, avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes les plus
-indifférentes. Il aurait été impossible d’apercevoir à travers ses
-manières que cette femme fût pour lui autre chose... qu’une jolie chose
-tout au plus.--Cependant, j’observai qu’il était toujours un peu plus
-pâle auprès d’elle;--mais la différence était imperceptible.
-
-
-LXXX
-
-Pâle sur pâle,--signe des natures passionnées quand elles souffrent
-ou jouissent. Car alors le sang se retire au cœur comme un fleuve qui
-remonte à sa source. Hélas! Joséphine n’avait point le secret de cette
-pâleur, flocon épars, tombé du matin même sur la neige d’hier un peu
-durcie, et que le moindre souffle emportait!
-
-
-LXXXI
-
-Elle aimait--qui peut dire pourquoi?--à causer de longues heures avec
-Aloys, et pourtant elle sortait toujours de ces interminables causeries
-mécontente d’elle et de lui.--Certainement il n’avait pas dit un mot
-qui ne fût convenable. Louis XIV, ce roi du convenable, ne l’était pas
-plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu, c’était peut-être justement pour cela
-qu’elle était mécontente. S’il avait été entraîné à quelque moment;
-si la pensée trop à l’étroit avait crevé la parole;--eût-ce été pour
-laisser passer une impertinence: elle était habile, elle était souple,
-elle avait de l’ongle, elle était femme, elle en aurait pris avantage:
-tandis qu’il fallait subir tout entière la supériorité d’Aloys.
-
-
-LXXXII
-
-N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys avait la sérénité d’un
-sage. Un sage est fort impatientant! Il avait la sérénité d’un sage,
-mais d’un sage dont on ne riait pas; car au fond de cette sagesse il y
-avait la puissance. Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait. Aussi,
-après une de ces conversations--irréprochables--Joséphine rentrait-elle
-fatiguée, brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les nerfs
-agacés!--car toujours Aloys l’avait amenée à en dire beaucoup plus long
-qu’elle n’aurait voulu.--En vain se promettait-elle de se raidir à la
-première occasion, la conversation d’Aloys ressemblait aux montagnes
-russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.
-
-
-LXXXIII
-
-«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se souriant en enfant gâtée dans
-sa glace. La glace disait oui, mais la vanité doutait encore. Pour la
-première fois de sa vie, la vanité, cette glace flatteuse, lui semblait
-de moins belle eau que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y
-regardant.
-
-«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.--Charmante rêveuse! le coude
-appuyé sur le marbre de la cheminée, on aurait dit une pauvre jeune
-femme amoureuse.--«Prenez donc garde, Fanny, vous allez casser les
-cordons de mon corset!»
-
-
-LXXXIV
-
-«Je le saurai demain!» et l’éternel demain ne venait jamais. Tout
-l’hiver se passa ainsi. Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques
-et imperceptibles ruses féminines, employées depuis Ève jusqu’à
-la marquise du V..., dont elle ne se servît pour savoir si Aloys
-l’aimait; mais, hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux
-coquetteries,--mais aux coquetteries vertueuses,--avec M. Baudouin
-d’Artinel.
-
-
-LXXXV
-
-Quant à elle, elle éprouvait peut-être la seule espèce de sentiment
-dont elle fût susceptible: une curiosité âcre, brûlante, stimulée sans
-cesse;--et, sans doute, dans ces conversations si longues et si pleines
-de la métaphysique du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des bougies, de
-la musique et de la danse, elle trouvait de ces moments à sensations
-singulières dont parlait Ninon de Lenclos, et que les hommes sont si
-malheureux d’ignorer.
-
-
-LXXXVI
-
-Émotion vive, sans nom et bientôt passée! toute semblable à l’écume
-rosée et légère d’une bouteille de bourgogne mousseux frappé de
-glace.--Elle n’avait point été pétrie d’une brûlante poussière; et j’ai
-plus de lave à ma pipe qu’il n’en entrait dans la composition de toute
-sa personne.
-
-
-LXXXVII
-
-Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de mai (j’aime les dates
-dans les histoires de cœur: elles ressemblent à de petits bâtons
-d’ivoire sur lesquels les souvenirs--ces bouvreuils à la poitrine
-sanglante--viennent plus commodément percher), Aloys avait passé
-toute la journée à la campagne. Le corps, chez cet élégant stoïcien,
-était moins robuste que l’âme. A force de souffrir moralement,
-il avait gagné une gastrite, un commencement de pulmonie et une
-inflammation du cerveau, légère encore, il est vrai, mais qui pouvait
-s’aggraver,--aimable espérance!--Son médecin l’avait mis à la gomme,
-aux sangsues et au lait d’ânesse.
-
-
-LXXXVIII
-
-Il était allé passer quelques jours, à la première floraison des roses,
-au château de madame de Dorff, la grande amie de Joséphine, une de ces
-bonnes amies... comme il est doux et consolant d’en avoir _une_ quand
-on est femme, car il est rare d’en avoir deux,--une de ces liaisons
-qui consolent et qui vengent de la perfidie des hommes,--quoique les
-mauvaises langues prétendent que deux femmes ne sauraient s’aimer.
-
-
-LXXXIX
-
-Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, madame.--J’avais
-remarqué le regard que deux femmes se jettent quand elles se
-rencontrent pour la première fois, soit dans un salon, soit au
-spectacle, soit même à l’église... et, franchement, ce diable de regard
-me confirmait dans ma détestable croyance; mais ce jugement trop
-précipité a fait place à une appréciation plus saine et plus juste des
-choses, quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement son amant à son
-amie,--il est vrai qu’elle en prenait un autre,--et une institutrice
-vouloir faire épouser à son élève le sien,--dont elle ne voulait plus.
-
-
-XC
-
-O amitié! amitié! sentiment des anges entre eux, essayé par les hommes
-ici-bas,--il est vrai que je préfère une douillette ouatée pour
-l’hiver,--ô amitié! tu n’en es pas moins le plus spirituel mouvement
-du cœur, la plus noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus quel
-sculpteur, pour exprimer la divine essence, représenta deux beaux
-enfants nus--un garçon et une fille--qui s’embrassaient saintement
-sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau--le plus plat des
-laquais--osait appeler une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles
-qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô amitié! mais peut-être
-quelqu’un trouverait-il que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité
-encore.
-
-
-XCI
-
-Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,--une amie bien
-rare, comme dit ma grand’mère, en parlant de la millième qu’elle
-ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune; elle mettait du rouge
-comme Jézabel: Joséphine pouvait donc l’aimer. Si nous avions été au
-dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique Joséphine, dont les
-rubans étaient toujours frais et venaient nous ne savons d’où, aurait
-peut-être été la mademoiselle Aïssé de madame de Dorff, tandis qu’elle
-n’était que sa _chère belle_, titre officiel sans grande valeur. Madame
-de Dorff prenait avec elle ces airs maternels de patronnesse, si chers
-aux femmes sur le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys pour
-Joséphine, elle lui aurait dit sans nul doute: «Je vous remercie de
-l’aimer.» Mot historique que j’ai entendu dire par une de ces amies qui
-répètent: «Pauvre enfant, comme elle se compromet!» à un homme qui se
-mourait d’une passion sublime.
-
-
-XCII
-
-Or, Aloys retournait à Paris. Au moment où il allait partir: «Monsieur
-de Synarose,--dit madame de Dorff, avec cette assurance aristocratique
-qui ne craint point un refus, cet aplomb de femme bien née qui impose
-un désir comme une loi, même à un indifférent,--si j’osais, je vous
-prierais de remettre ce flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante
-dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous la remercier pour
-moi et lui dire que je suis tout à fait bien à présent?...»
-
-
-XCIII
-
-C’était la première fois que l’occasion se présentait pour Aloys de
-voir madame d’Alcy chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite
-mystérieuse où un pied botté ne pénétrait jamais, son boudoir ne
-s’ouvrait qu’aux femmes; car elle était trop jeune et dans une position
-trop délicate, puisqu’elle n’avait pas de mari et ne se réclamait
-d’aucun parent, pour voir chez elle plus que quelques jeunes femmes et
-beaucoup de ces respectables douairières qui plastronnent si bien une
-réputation contre les coups de la médisance, et qui s’occupent encore
-des plaisirs des jeunes gens--mais d’une façon orthodoxe--en leur
-faisant faire de bons mariages.
-
-
-XCIV
-
-Aloys prit le flacon des mains de madame de Dorff,--un charmant flacon
-d’agate, obscur comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait, sous
-son bouchon d’or ciselé, une vague odeur d’essence de verveine, cette
-plante magique et sacrée dont les sorcières se couronnaient le front
-autrefois.--Les sorcières d’à présent ne la portent plus que dans leurs
-flacons.--Aloys promit qu’il remettrait le flacon à madame d’Alcy, le
-même soir.
-
-
-XCV
-
-Il y alla. Elle était seule.--Il aurait mieux aimé la voir flanquée de
-quelques-unes de ces vertus à chevrons dont elle était ordinairement
-entourée;--mais elle était seule, et ce n’était pas le moment de
-montrer l’embarras vulgaire des dix premières minutes d’un tel
-tête-à-tête avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas perdre
-l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le tapis ou sur le canapé de
-madame d’Alcy.
-
-
-XCVI
-
-Elle était languissamment assise sur une espèce de divan très bas,
-une espèce de meuble oriental, qui lui rappelait l’existence des
-odalisques au sein de sa chaste solitude. Elle était languissamment
-assise,--oisive et probablement ennuyée d’être seule depuis si
-longtemps. Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir. Sa robe
-(car la robe fait partie de la personnalité d’une femme, et je n’ai
-jamais pu les séparer), sa robe était d’une couleur indécise,--une
-nuance un peu hermaphrodite, entre le gris et le lilas. On aurait dit
-un nuage capricieux tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un soir de
-printemps derrière lesquelles on imagine les plus délicieux horizons.
-
-
-XCVII
-
-Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur tous ces détails. Elle
-était donc oisive et languissante. Pourquoi languissait-elle? elle
-ne le savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton elle-même
-n’avait pas plus l’art des poses que Joséphine.--Il est vrai que ses
-études sur l’antique avaient été moins profondes; et quant à celles
-sur le nu, personne ne pouvait en parler.--Il était impossible d’avoir
-l’air plus pensif.--J’adore ces fronts inclinés où toujours flotte
-l’ombre de quelque chose,--rêverie qui passe, revient ou demeure, comme
-l’image d’un saule pleureur sur l’eau.--Ce soir-là, elle avait l’air
-encore plus pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était une
-femme qui pensait toujours... à avoir l’air de penser.
-
-
-XCVIII
-
-Aloys--la poitrine saboulée par les palpitations de son cœur en se
-trouvant seul avec cette femme--remit à Joséphine, d’une main ferme,
-le flacon dont l’avait chargé madame de Dorff.--Puis commença une
-causerie qui, à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement
-entre eux, tourna tout à coup sur les mystères ou les mysticités du
-sentiment.
-
-
-XCIX
-
-C’est plus dangereux que de marcher sur la pointe des clochers, ces
-conversations! Elles ont fait plus de Françoises de Rimini que les
-plus tendres livres du monde, lus en tête à tête avec un beau jeune
-homme. C’est le Poul-Sherro de bien des innocences.--Aloys y fut
-admirable d’empire sur lui-même; car il sentit que jamais il ne l’avait
-aimée davantage. Ah! s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette
-et l’endormir sur son divan, quels baisers fous il eût répandus sur
-ce front à la molle courbure, sur le vélin de ce teint mat et dans
-ses lèvres entr’ouvertes,--calice de rose un peu jauni, mais si
-suave encore!!!--Mais la baguette magique d’Aloys était un esprit
-merveilleux, qui faisait tout le contraire d’endormir les gens qu’il
-touchait.
-
-
-C
-
-Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il voulait oser, l’audace
-réussirait peut-être. Il avait l’opinion hautaine que qui veut
-une femme l’a toujours.--Opinion qui touche, il faut le dire, à
-l’insolence, et que toutes les femmes ne pardonnent guère, apparemment
-parce qu’une telle impertinence les met dans la nécessité de résister.
-
-
-CI
-
-Mais il ne _voulait_ pas,--car il la méprisait.--Et cependant il avait
-soif, et le lac lui coulait au bord des lèvres. Il éprouvait le désir
-aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce qu’il semble, contre
-nos seins de chair, les étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien!
-il avait mis à ce désir les menottes de sa volonté... Joséphine ne
-se douta pas une minute de ses tortures.--Quoi qu’il en soit, qui
-peut dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas succombé, si le
-tête-à-tête avait duré plus longtemps? Quand il se leva, il était plus
-fatigué que madame de Staël d’un hiver de conversations.
-
-
-CII
-
-Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier que Joséphine
-repoussait avec dépit le tabouret de velours blanc sur lequel elle
-avait étalé son pied dans tous les sens, pendant qu’Aloys était resté
-là. Chose difficile à digérer! Elle avait la conscience de l’habileté
-et de l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys continuait
-d’échapper à toutes ces embûches si bien dressées et d’une combinaison
-si parfaite! Le désappointement fut si grand et si profondément senti,
-qu’après réflexion elle songea à risquer une lettre,--cette première
-imprudence de la passion, _cet abîme qui invoque tous les autres_,
-comme dit la Bible.
-
-
-CIII
-
-Car il vaut mieux donner sa personne que d’écrire, et, par Jupiter!
-madame, ceci n’est point un paradoxe comme ceux que je soutiens
-parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai; ma naissance elle-même en fut
-un, ma mère m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on célèbre
-la fête de tous ceux qui en sont partis,--fête d’héritiers, où nous
-semblons dire aux pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous où
-vous êtes, agréez nos sentiments et restez-y!»
-
-
-CIV
-
-Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une vérité triviale, vulgaire,
-usée,--si la vérité n’était pas aussi éternelle que ceux à qui nous
-devons des rentes viagères,--et mise à la portée de tous. Une lettre
-est une chose éminemment compromettante, une espèce d’état de service
-qui constate certains faits qu’il vaudrait bien mieux oublier. Du
-moins, quand on a relevé les boucles de ses cheveux un peu défaites et
-donné un coup d’œil à la garniture de sa robe, qui a droit de douter
-d’une vertu dont les épingles sont si bien attachées? Mais une lettre,
-une mince lettre de papier diaphane, griffonnée d’une écriture jolie et
-imperceptible comme la patte du colibri, est une base assez solide aux
-indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un impertinent.
-
-
-CV
-
-Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?--Ne pas signer est
-une lâcheté inutile.--Justice de Dieu ou malice du diable! il n’y a
-point une virgule qui n’accuse la main qui la traça. Pauvres femmes,
-vous mettez dans le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes les
-lettres de votre nom.--Eh bien! cette terrible glissade dans son
-système de conduite, Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois
-même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le referma avec l’effroi
-de Pandore quand elle vit tous les maux s’échapper de sa boîte à
-ouvrage.--A elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la réputation qui
-restait.
-
-
-CVI
-
-Une voix s’était élevée dans son âme, la voix de la conservation de
-soi-même,--et qui avait pris alors l’accent nasillard de la vieille
-comtesse de Fiercy: «Faites la guerre,--disait-elle;--mais ne donnez
-jamais d’otages.»--«Oh! j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,--mais
-pas de manière à être entendue,--et ce jour-là elle se mit au lit avec
-le frisson.
-
-
-CVII
-
-Or, savez-vous, madame, ce que _se perdre_ signifiait dans le
-vocabulaire de la moralité de Joséphine? Se perdre équivalait à ne
-pouvoir trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer encore de ces
-candides natures d’honnêtes hommes qui épousent, sans trop se faire
-prier, des femmes d’une réputation épistolaire--ou autre--fort étendue,
-ce n’est pas moins une témérité que de compter sur de telles bonnes
-fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se garde bien de voir
-l’humanité trop en beau.
-
-
-CVIII
-
-Sans cela, madame, nous aurions une lettre de plus!--Une lettre
-comme celles que j’ai eu le bonheur de lire, il y a quelques jours,
-quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux que moi,--véritable
-modèle de civilisation et d’aristocratie, où le mot _amour_ n’avait
-pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait d’une irrésistible
-puissance nerveuse, pour expliquer certains abandons de soi-même.
-
-
-CIX
-
-Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, sous la transparence
-de leur peau et de leurs regards elles cachent une telle masse de
-ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys la première fois qu’elle le
-rencontra dans le monde après sa visite; mais lui, qui voulait la punir
-des contradictions de son dépit, déploya de si grandes magnificences
-d’amabilité que la boudeuse fut bientôt vaincue.--Le sourire revint à
-ses lèvres: la parole n’en était jamais exilée pour longtemps. Quand il
-la vit aussi douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys pirouetta
-sur son talon et ne l’approcha plus de tout le soir.
-
-
-CX
-
-Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais plus
-foncées.--Au fait, cet homme était le diable en personne, ou il avait
-emprunté au démon ses moqueuses manières. Ah!--pensait-elle,--si elle
-l’avait tenu à ses genoux, quelles larmes de vengeance elle en eût
-tirées! quels pleurs cruels elle lui eût fait répandre!... Oui! si elle
-l’avait tenu à ses genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber.
-
-
-CXI
-
-Du reste, madame, si l’ange aux joues de rose que Shakespeare appelle
-la Patience abandonnait cette femme, dont la beauté de blonde
-commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui n’est pas un ange,
-s’attachait à elle plus fort que jamais. Dieu est patient, parce qu’il
-est éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était point patiente,
-parce qu’elle n’était pas éternelle; aussi, tout en déchirant le bout
-de ses gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un peu davantage,
-elle se disait orgueilleusement: «Si je voulais pourtant!» Puis elle
-s’arrêtait, terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait
-fallu exposer sa réputation,--le plus précieux joyau d’un écrin qui ne
-renfermait pas, il est vrai, tous les diamants de la couronne,--et elle
-était encore plus préoccupée d’une position que d’une vengeance.
-
-
-CXII
-
-Une position,--un mariage,--idées identiques pour une femme,
-puisque les hommes l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de cette
-ambition, la seule que vous ayez laissée aux femmes, hommes dont
-l’égoïsme de lion a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure
-monnaie de vos poches... ou de votre âme, des places, des cordons,
-la députation, un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la femme
-l’achat moral d’un mari, quand l’achat matériel n’est pas possible?
-Pourquoi interdiriez-vous aux pauvres femmes cette dernière ressource,
-en attendant leur émancipation définitive, ce qui ne peut manquer
-d’arriver au train charmant dont nous allons?
-
-
-CXIII
-
-Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, rougissantes,
-dans le saint abri du gynécée, elles se mêlent aux hommes, comme des
-femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux fumants des appels
-d’une volupté grossière! quand, ingrates envers Dieu qui les fit si
-belles, et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent la vanité
-d’écrire au substantiel bien d’être aimées, et souillent d’encre des
-mains divines pour prouver à leurs contemporains la légitimité de
-l’adultère!...
-
-
-CXIV
-
-Mais je crois que l’indignation m’emportait... Vous souriez, madame,
-et je reviens à mon histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les
-affectations modernes de son langage et de ses poses, qu’une femme
-affectée et rien de plus. Elle avait les coquetteries d’une femme, les
-ambitions d’une femme; mais en avait-elle les tendresses? Quoi qu’il en
-pût être,--et pour rester dans le vrai,--ce n’était qu’une innocente
-enfant, une perfection, une petite fille de douze ans qui venait de
-faire sa première communion le matin même, en comparaison de ces femmes
-comme j’en connais, et que les hommes--aussi lâches qu’elles sont
-impudentes--ne renvoient pas faire leurs compotes.
-
-
-CXV
-
-Hélas! madame, cette pauvre perfection était terriblement embarrassée!
-Elle allait et venait entre deux pensées: l’une de désir et l’autre
-d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être compromise et le désir
-de plier Aloys à son caprice; mais il était impossible qu’elle restât
-beaucoup de temps encore dans une fluctuation si cruelle. C’était
-là pour sa rêverie un hamac qui n’était pas de soie, et dont les
-balancements ne produisaient pas le sommeil. Cette indécision devint
-trop violente. Aussi la vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par
-jouer son va-tout.
-
-
-CXVI
-
-Elle joua son va-tout.--Oui! madame,--intrépidement, comme Masséna,
-enfermé dans la presqu’île du Danube. Mais, avant de le jouer, elle
-mit de son côté toutes les chances de succès, et l’on peut dire
-que son adresse surpassa très fémininement sa bravoure; ce fut une
-indescriptible tactique, un plan merveilleusement et subitement
-combiné. Il n’y a point de _Mémoires de Torcy_ pour une telle
-politique. Si Joséphine avait pu l’écrire,--et peut-être que la
-première femme venue réparerait très bien cet oubli,--nous aurions un
-traité de la _Princesse_, en comparaison duquel le traité du _Prince_
-serait une niaiserie d’écolier.
-
-
-CXVII
-
-Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature qu’on croyait frivole,
-avec ses airs évaporés, ses vagues regards et ses cascatelles de
-paroles qui tourbillonnaient dans les oreilles de tous ceux qui avaient
-la patience de les écouter. Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait
-et caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec M. Baudouin d’Artinel...
-et le temps se passait ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes,
-nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable nature des
-femmes, que madame d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage,
-montée sur ressort pour glisser mieux sur le parquet d’un salon.
-
-
-CXVIII
-
-A toujours attendre, toujours attendre, le mois d’août était arrivé.
-C’est un mois où les nuits sont si belles, si pleines du baume de
-toutes les fleurs, qu’au sein même des villes--ces bassins de marbre
-comblés d’immondices--ces belles nuits d’août ont un charme et un
-parfum encore. La lune alors, cette douce âme du ciel, semble répandre
-plus de lumière que dans les autres mois de l’année; elle paraît jeter
-à tous les objets une écume argentée et les franger d’une nacre humide.
-
-
-CXIX
-
-Une nuit pareille (il était plus de onze heures et demie), une nuit
-pareille,--avait-elle été choisie à dessein?--la porte vitrée du balcon
-de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte. Le balcon était désert;
-mais si l’on eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à travers
-le vitrage, on eût vu deux personnes, assises l’une à côté de l’autre,
-dans l’appartement presque obscur,--où la lampe qui mourait semblait,
-par sa lueur indécise, vouloir se mettre au niveau des faiblesses
-qu’elle était destinée à éclairer... Ces deux personnes avaient le dos
-tourné à la lampe... Étaient-ce deux amants, oubliant le monde et la
-vie dans quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires et de baisers?
-La lune penchait curieusement son visage sur les sombres massifs des
-Tuileries, comme si son Endymion, cette nuit-là, en avait cherché le
-mystère.
-
-
-CXX
-
-C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes d’étoiles,--une
-nuit ravissante comme ces visages de femmes qu’on n’a vus qu’une
-fois--peut-être en rêve--et qui restent dans nos souvenirs; une de ces
-nuits qu’on n’oublie pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec le
-Dieu de son âme ou... sa maîtresse,--ce qui est souvent la même chose;
-car le visage aimé est seul digne de recueillir ces lueurs saintes qui
-font doucement étinceler l’empreinte des baisers restée aux joues... si
-bien que l’on dirait des perles ou des larmes.
-
-
-CXXI
-
-Des larmes qui ne furent point pleurées, mais que la bouche a versées
-dans une molle ivresse. Car, aux moments du bonheur comme à ceux de
-l’agonie, le sang de nos cœurs ne se retrouve-t-il pas toujours? Ah!
-soyons heureux bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures que nous
-sommes, hâtons-nous de résoudre en une rosée de baisers ce flot du cœur
-qui doit monter plus haut que la bouche, et qui tarira en pleurs amers!
-
-
-CXXII
-
-Mais il n’en était point ainsi pour eux... C’étaient Aloys et
-Joséphine. Aloys, qui recevait, comme un déluge de tuantes émotions,
-les impressions de cette soirée de lumière veloutée, de repos et de
-mystère. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à faire croire à madame
-Joséphine qu’il était aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé
-que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement, de souffrances
-intimes, de peine à dompter sa pensée, cet esprit, ordinairement d’une
-flamme si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus que d’éparses
-lueurs,--comme quelques feux de bivouac solitaire éparpillés sur la
-lisière d’un camp dans la nuit.
-
-
-CXXIII
-
-Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse et amère, et il était
-si près d’elle qu’il sentait la moiteur de son épaule contre la
-sienne.--Oh! ne restez jamais ainsi, vous qui voulez conserver
-inébranlables vos résolutions de sagesse prises le matin même!--Elle
-avait grasseyé, avec beaucoup d’art et de charme, toute la soirée. Elle
-avait même posé ses mains sur les siennes avec un abandon parfaitement
-joué, et, pour un homme aussi purement amoureux qu’Aloys, elle avait
-fait davantage encore... elle l’avait appelé deux ou trois fois
-_Aloys_.
-
-
-CXXIV
-
-Quant aux soupirs--de ces soupirs galathéens que l’on réprime et qu’on
-désire être entendus--et quant aux regards de colombe mourante, elle
-les sema sans les compter. C’était bien le moins qu’elle pût faire:
-aussi je n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que femme peut
-aller sans être une madame Putiphar qui prend le manteau en désespoir
-de cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle était jolie, sous ce
-demi-jour de la lune, mille fois plus qu’au jour faux de ces bougies à
-la lumière desquelles Aloys l’avait contemplée jusque-là.
-
-
-CXXV
-
-Et puis, hasard, caprice ou combinaison encore, elle avait enlevé son
-peigne, et ses cheveux lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait à une
-Marie-Madeleine. Mais non! pourtant; elle n’avait l’air ni si tendre
-ni si repentie. Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle troène
-que le Christ ne rejeta point de son sein avant de marcher au supplice,
-pardonne-moi de te comparer Joséphine! Le marbre de Canova est plus toi
-que cette fille du monde, à laquelle le monde n’avait rien à reprocher
-comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus d’âme que madame d’Alcy
-n’en avait.
-
-
-CXXVI
-
-Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne l’aurait dit, sans doute,
-personne... excepté Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle que
-vous ne pouvez crever avec vos poinçons! Le regard d’Aloys accusait
-une passion profonde, un enivrement formidable; mais son sourire était
-railleur,--railleur de la raillerie de Gœthe, quand il écrivait ses
-plus beaux vers.--Se moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait,
-en efforts et en désirs étouffés, dix ans de sa vie auprès d’elle.
-Aimait-il ce cruel jeu? Y aurait-il la volupté de la torture, comme il
-y a la volupté de la volupté? Courageux jeune homme! il avait riposté
-par un _Madame_, quand elle l’avait appelé _Aloys_.
-
-
-CXXVII
-
-«Malgré le charme d’une pareille causerie,--dit-il en se levant,
-et il chancelait,--je vous demanderai, madame, la permission de me
-retirer.»--«Déjà!»--s’écria-t-elle, et vraiment elle était émue; car
-il demeurait le plus fort, et toutes ces petites mines--déperdition
-de grimaces charmantes--aboutissaient à un résultat négatif dont elle
-était intérieurement humiliée.--«Il sera minuit tout à l’heure,» dit
-Aloys en regardant la pendule. Et il salua et sortit.--Si c’était là
-une fuite, avouez, madame, que c’était celle d’un Numide! Il sortit
-avec la satisfaction de l’orgueil d’un homme, bâton noueux arraché
-aux chênes, et sur lequel on s’appuie si noblement quand on défaille:
-«Cette femme s’est offerte, et moi, je n’en ai pas voulu!»
-
-
-CXXVIII
-
-Oui! elle s’était offerte... pour se refuser peut-être; mais elle
-s’était offerte (car il y a certains manèges qui ont la signification
-de la parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au buste qui aiment
-à faire éprouver le supplice de Tantale aux pauvres diables qui ont
-l’aberration de les aimer.--Elle resta immobile, quand il fut parti,
-ses yeux fixés sur la porte, pendant qu’une larme--plus froide que du
-poison--lui coula sur la joue encore animée: larme de dépit, de vanité,
-de courroux, qui sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la bouche
-l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère que Joséphine peut-être
-eût été guérie de la douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on
-pas que l’on guérit de la morsure du scorpion en l’écrasant sur la
-blessure?
-
-
-CXXIX
-
-Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante que jamais chez madame
-de Dorff. Je crus qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand
-elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une telle habitude qu’on
-ne pouvait rien en induire. Elle lui parla avec une bienveillance
-plus marquée que jamais. Elle montra enfin, pour cacher ce qu’elle
-éprouvait, l’élasticité merveilleuse que je lui avais toujours
-supposée: don céleste qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et dont
-elles devraient vous remercier tous les soirs à genoux, ô mon Dieu!
-
-
-CXXX
-
-Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous remarquâmes que l’honorable
-M. d’Artinel ne tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son étoile
-eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie (si jalousie il y avait dans
-une poitrine beaucoup plus exposée, à ce qu’il semblait, à un asthme)
-s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle rassuré?... Mais il avait
-l’ineffable délicatesse de la discrétion, et nous ne pouvons parler que
-de nos observations personnelles.--«D’ailleurs,--disait-il en relevant
-sa cravate gommée,--M. de Synarose a de l’esprit, si l’on veut, mais
-il le gâte par sa fatuité; et, tant qu’à être fat, ceux de mon temps
-étaient beaucoup plus dangereux.»
-
-
-CXXXI
-
-Et après ce jugement, digne d’un homme accoutumé à la jugerie, il se
-reposait majestueusement en lui-même,--excepté quand Joséphine était
-là. Alors, il faisait l’empressé auprès d’elle avec la légèreté d’un
-vieux zéphyr; de plus en plus, ses phrases se gonflaient de larmes et
-s’interrompaient de soupirs. L’isolement le tuait--c’était sûr--depuis
-la mort de sa femme, et il sentait plus vivement que jamais qu’avec une
-âme si pleine de sympathie il avait été créé pour vivre à deux.
-
-
-CXXXII
-
-Et puis il fallait une tutrice à ses filles,--une espèce de mère qui
-leur apprendrait à se tenir droites et leur ferait un choix de romans.
-Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, époque difficile
-à traverser. Un amant pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il
-fallait nécessairement leur apprendre quelle mine doivent faire des
-filles bien élevées à la première déclaration.
-
-
-CXXXIII
-
-Et toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient le goût déjà
-très vif que M. d’Artinel ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait
-de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient au point
-de ne lui préférer personne. Les gens avisés calculaient donc que M.
-Baudouin d’Artinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de
-ce qu’il regrettait le premier.
-
-
-CXXXIV
-
-Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez madame de Dorff. Elle
-demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais tout songeant comme
-un joueur en perte,--car j’avais joué et perdu,--par la rue de Rivoli.
-Il faisait un clair de lune d’une grande amabilité pour les tuteurs,
-les maris, les voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés
-par état à l’observation nocturne. C’était une nuit transparente et
-sonore, quoique silencieuse,--la doublure de celle de la veille.
-
-
-CXXXV
-
-«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» me dis-je, en braquant ma
-lorgnette sur une espèce de corps épais suspendu entre le ciel et le
-pavé. Je regardai mieux,--je regardai encore.--Une femme se penchait
-timidement sur la rampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse
-courbe sur l’azur du ciel.--Ce n’était pas la scène charmante de
-l’adieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Shakespeare!
-mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franchement, illusion ou
-perspective favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! était aussi
-jolie que ta Juliette.
-
-
-CXXXVI
-
-Ta Juliette!--Cet amour de mes premiers rêves,--cette créature suave
-et pourtant terrestre, passionnée comme nous dans un corps plus divin
-qu’une âme,--pauvre enfant timide et hardie!--vêtue seulement des
-jasmins du balcon, au milieu desquels elle apparaissait dans une nudité
-plus chaste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Aurore
-qui commence à poindre; car l’Aurore se sait nue et rougit... et
-Juliette l’avait oublié.
-
-
-CXXXVII
-
-Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare! ou en
-était-ce une parodie cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous, M.
-Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort bien avec votre dos un peu
-arrondi;--mais Platon avait les épaules hautes, et qui n’est pas,
-d’ailleurs, un peu bossu?... En montant la poétique échelle de soie
-verte, vous étiez précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de
-grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans les airs!
-Ah! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc cinquante ans passés et
-allons juger, après cela!
-
-
-CXXXVIII
-
-Et il arriva au balcon sans encombre.--Or,--je dois l’avouer ici,
-madame,--je n’entendis et je ne vis rien de ce qui dut suivre.--La
-porte vitrée se referma sur l’heureux couple... et la lune alla
-toujours son train dans le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette
-lune impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour regarder cette scène
-singulière, je fis comme elle, j’allai me coucher.
-
-
-CXXXIX
-
-Le reste... est un impénétrable mystère scellé des sept sceaux de
-l’Éternel. Mon histoire pourrait, madame, finir à cette porte vitrée;
-elle y gagnerait un vague poétique qui lui siérait, une immatérielle
-auréole!--Mais je déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs
-réticences. Je les hais pour bien des raisons... mais surtout parce
-qu’ils nous gâtent la vie de telle sorte qu’elle ne ressemble plus,
-pour nous, qu’à une courtisane, quand notre premier amour s’est envolé.
-
-
-CXL
-
-Je ne finirai donc point mon histoire en poète. Non! madame, mais je
-vous ferai boire plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La
-lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel et de Joséphine, qui eut
-lieu, peu de jours après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, sous
-son voile de mariée, la pudeur heureuse, et devenant madame d’Artinel.
-Ce fut un fort joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre
-à l’honorable et délicat M. Baudouin d’Artinel qu’il fallait une
-réparation éclatante, officielle, au tort qu’un entraînement de cœur et
-une scène de balcon espagnole avaient causé à sa réputation, ce bien
-qu’elle préférait à tout, après lui, toutefois.
-
-
-CXLI
-
-Et cela, dit d’une voix _pleine de larmes_, d’une voix de première
-représentation, n’avait pas manqué d’émotionner l’âme du sensible
-conseiller... D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence
-qu’elle avouait, et qu’elle lui avait prouvée d’une façon si
-romanesque. A tout prendre, c’était un homme d’une généreuse nature,
-et une femme compromise par lui, chose bien rare maintenant (non les
-femmes compromises, mais la manière d’agir avec elles de M. Baudouin
-d’Artinel), lui semblait un objet sacré. Enfin elle lui avait toujours
-plu... et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous ses motifs d’être
-le plus heureux des hommes, il le devint en l’épousant.
-
-
-CXLII
-
-Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite église de l’Assomption était
-pleine,--cette ravissante église qui exprime la vérité dans l’art avec
-tant d’éloquence, et qui, par cela même, était, ma foi! bien digne
-de recouvrir la vérité des sentiments que Joséphine exprimait alors.
-Elle était un peu embarrassée... mais une nuance d’embarras ne messied
-à personne un pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de joue
-écarlate qu’elle avait toujours quand elle parlait chez madame de
-Dorff,--mais il est vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme
-l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait aperçu dans la chapelle,
-et qui, lui, avait perdu de son habituelle pâleur; car il avait envoyé
-promener sa gastrite, qui peut-être n’y était point allée, et il
-était rentré dans la vie--mais qui peut dire qu’il en était jamais
-sorti?--par les déjeuners de homard, largement arrosés de bordeaux.
-
-
-CXLIII
-
-Il était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritualistes de
-notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert,
-mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux qui croient que le
-mépris de la sensation est un parricide pour la pensée. Comme Sheridan,
-l’immortel esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose
-quand le cœur faisait par trop mal.
-
-Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphine, il hantait
-le café Anglais. Je l’y avais vu souvent, brisé par ces crises
-muettes des grands cœurs,--combats de taureaux invisibles,--soulever
-son esprit avec son verre et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et
-l’Ironie,--deux rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir.
-
-
-CXLIV
-
-La veille du mariage de Joséphine, la chronique disait--mais qui peut
-croire à la chronique?--qu’on l’y avait vu souper tête à tête avec
-une femme qui n’était pas madame d’Alcy. Madame d’Alcy était un ange
-à qui tout souper devait naturellement faire horreur; car au dessert
-une femme est vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai,
-c’est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait
-déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur le matin même, et,
-le soir, fait toutes les chatteries en usage chez les belles-mères d’un
-jour avec les petites d’Artinel.
-
-
-CXLV
-
-Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui diable était-ce, en ce cas?...
-La chronique ajoutait--mais la chronique est si menteuse!--que le
-partner femelle d’Aloys, à ce souper au moins bizarre, ne rappelait en
-rien madame d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum de
-vertu aristocratique: ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un
-être inférieur,--malheureusement charmant,--digne du mépris de toutes
-les femmes; une espèce de tigresse... pour l’appétit seulement, qui
-mangeait à belles dents de nacre, et qui, le corset plein du marbre
-brûlant de la jeunesse, se trouvait assez peu sylphide pour préférer un
-verre de champagne à de la rosée dans des fleurs! Ne croyons pas à la
-chronique, madame. Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais
-pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, donné avant
-le dernier soupir de l’amour; mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys
-avait le lendemain, à l’Assomption, toute la gravité de circonstance,
-c’est-à-dire--qu’il était fort gai.
-
-
-CXLVI
-
-Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochable. Il avait
-la tenue d’usage: il portait un magnifique habit bleu, le second habit
-de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis son premier mariage;
-car il faut se marier en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse.
-En cela nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un signe
-de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nous lorsque
-nous nous marions;--ce qui prouve, disent les philosophes, l’unité de
-l’esprit humain.
-
-
-CXLVII
-
-Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté la bague de
-rigueur,--cette bague qu’on appelle si singulièrement une _alliance_,
-et qui n’est que le premier anneau de la chaîne qui n’a pas de bout.
-Cette bague était un vrai chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin
-d’Artinel et de Joséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si
-bien que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle
-d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, qui regardait fort
-attentivement la symbolique cérémonie, se pencha vers moi et me dit:
-«Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»
-
-
-CXLVIII
-
-«Est-il fou?--pensai-je--ou bien l’amour, si riche en développements
-inattendus, l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» Mais il
-ne remarqua point mon étonnement, ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta
-point. «La bague d’Annibal--poursuivit-il--avait une pierre, et sous
-cette pierre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette goutte
-de poison que se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans pierre
-qui renferment un poison plus subtil que celui d’Annibal; car c’est un
-poison invisible. Seulement--ajouta-t-il avec une gaieté parfaite--ce
-poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose: il tue
-l’amour.»
-
-
-CXLIX
-
-«Je vous en fais mon compliment,» lui dis-je.--Il vit que je l’avais
-compris, et il ne repoussa point le compliment.--«Oui! vous avez
-raison,--repris-je;--nous avons tous nos _bagues d’Annibal_ dans la
-vie; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous
-empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons...»
-
-
-CL
-
-Joséphine eut donc, madame, une position dans le monde,--plus un mari
-et trois belles jeunes filles, douces comme les moutons de madame
-Deshoulières, à tourmenter,--ce qui est, il faut bien l’avouer, un
-agréable passe-temps lorsqu’on s’ennuie.--Reste d’habitude ou manière
-d’être aimable avec son mari, elle parle toujours de vertu avec la même
-abondance, et personne ne lui connaît d’amant encore.
-
-
-CLI
-
-Je parierais qu’elle n’en aura pas.--Cependant, avec les jeunes femmes
-qui ont des maris ou des amants jeunes comme elles, elle avoue qu’elle
-n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, et qu’elle l’a épousé par
-pitié.--Regretterait-elle Aloys?... J’oubliais de vous dire, madame,
-qu’Aloys alla à son bal de noces comme il était allé à sa messe de
-mariage, et qu’il lui demanda l’honneur de la première contredanse,
-puisque M. d’Artinel ne dansait pas.--Ce jour-là, il avait sans doute
-avalé le crapaud que Champfort conseille--pour être un homme du
-monde--d’avaler tous les matins avant de sortir de chez soi.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-TABLE
-
-
- _L’AMOUR IMPOSSIBLE_
-
- Dédicace 3
- Préface 5
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- I. Une Marquise au XIXe siècle 9
- II. La première entrevue 26
- III. Maulévrier 36
- IV. Le portrait 46
- V. L’aveu 55
- VI. Les dernières coquetteries 63
- VII. L’intimité 72
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- I. La Comtesse d’Anglure 89
- II. Patte de velours 104
- III. Les fausses confidences 112
- IV. Le fond de l’abîme 121
- V. Explication 137
- VI. L’impénitence finale 148
- VII. La vie 158
-
- _LA BAGUE D’ANNIBAL_
-
- La Bague d’Annibal 181
-
-
- Paris.--Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.--4-4514.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 14: «septicisme» remplacé par «scepticisme» (on a affaire
- au scepticisme de la société).
- Page 52: «transcendental» remplacé par «transcendantal» (une
- thèse d’amour transcendantal).
- Page 53: «instint» remplacé par «instinct» (l’instinct du
- ridicule).
- Page 159: «rattrappant» remplacé par «rattrapant» (et
- rattrapant le sang-froid perdu).
- Page 314: «une» remplacé par «un» (digne d’un homme accoutumé à
- la jugerie).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by
-Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63634 ***
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- by Jules Amédée Barbey d'Aurevilly&mdash;A Project Gutenberg eBook</title>
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-<body>
-<div>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63634 ***</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf nobreak"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="ssrf"><a href="#toc">Table</a></p>
-
-<div class="screenonly">
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-
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-
-<p class="cent lh3"><span class="cs12">ŒUVRES</span><br />
-<span class="cs5">DE</span><br />
-<span class="cs16 wesp">J. BARBEY D’AUREVILLY</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" style="width: 90%; padding: 1em 0; border: solid 3px #999;
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-
-<h1>ŒUVRES<br />
-<span class="cs5">DE</span><br />
-<span class="cs12">J. BARBEY D’AUREVILLY</span></h1>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent wesp cs12"><i>L’AMOUR IMPOSSIBLE</i></p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent wesp cs12"><i>LA BAGUE D’ANNIBAL</i></p>
-
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-<img src="images/logo.jpg" alt="Logo FAC ET SPERA | AL" width="163" height="250" />
-</div>
-
-<p class="cent esp lh1"><span class="cs8">PARIS<br />
-ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</span><br />
-<span class="cs6">23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_1">
-
-<h2>L’AMOUR IMPOSSIBLE<br />
-<span class="cs6">CHRONIQUE PARISIENNE</span></h2>
-
-<div class="epigr">
-<p class="cs8">Il ne s’agit point de ce qui est beau
-et amusant, mais tout simplement de
-ce qui est.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_3">
-
-<p class="cent wesp lh2"><i>A Madame<br />
-la Marquise Armance D... V...</i></p>
-
-<p class="addr"><span class="smcap">Madame</span>,</p>
-
-<p>Je mets ce petit livre à vos pieds, et, fort heureusement,
-c’est une bonne place, car probablement
-il y restera. Les exigences dramatiques de notre
-temps préparent mal le succès d’un livre aussi
-simple que celui-ci. Il n’a pas l’ombre d’une prétention
-littéraire, et vous n’êtes point une Philaminte:
-j’ai donc cru pouvoir vous le dédier. Ce ne
-serait qu’un conte bleu écrit pour vous distraire,
-si ce n’était pas une histoire tracée pour vous faire
-ressouvenir.</p>
-
-<p>Dans un pays et dans un monde où la science,
-si elle est habile, doit tenir tout entière sur une
-carte de visite (le mot est de Richter), j’ai pensé
-qu’on devait offrir à l’une des femmes les plus spirituelles
-et les plus aimables de ce monde et de ce
-pays quelques légères observations de salon, écrites
-sur le dos de l’éventail à travers lequel elle en a
-fait tant d’autres qui valaient bien mieux, et qu’elle
-n’a pas voulu me dicter.</p>
-
-<p class="lslt">Agréez, Madame, etc.,</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_5">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_005.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h3>PRÉFACE</h3>
-
-<hr class="hr15" />
-
-<p><i>Le livre que voici fut publié en 184... C’était un
-début, et on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et
-de goût horriblement aristocratique, cherchait encore
-la vie dans les classes de la société qui évidemment
-ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir
-établir la scène de plusieurs romans, passionnés et
-profonds, qu’il rêvait alors; et cette illusion de romans
-impossibles produisit</i> L’Amour impossible.
-<i>Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire de
-l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or
-l’âme et la vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs
-jonquilles de l’époque où se passe l’action, sans
-action, de ce livre auquel un critique bienveillant
-faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:</i>
-«une tragédie de boudoir».</p>
-
-<p>L’Amour impossible <i>est à peine un roman,
-c’est une chronique, et la dédicace qu’on y a laissée
-atteste sa réalité. C’est l’histoire d’une de ces
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-femmes comme les classes élégantes et oisives—le</i> <span lang="en" xml:lang="en">high
-life</span> <i>d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait
-même plus se prononcer—nous en ont tant offert
-le modèle depuis 1839 jusqu’à 1848. A cette
-époque, si on se le rappelle, les femmes les plus
-jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement
-les plus parfaites, se vantaient de leur
-froideur, comme de vieux fats se vantent d’être
-blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites,
-elles jouaient, les unes à l’ange, les autres
-au démon, mais toutes, anges ou démons, prétendaient
-avoir horreur de l’émotion, cette chose vulgaire,
-et apportaient intrépidement pour preuve de
-leur distinction personnelle et sociale, d’être inaptes
-à l’amour et au bonheur qu’il donne... C’était
-inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations
-sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait</i>
-Lélia,<i>—ce roman qui s’en ira, s’il n’est déjà
-parti, où s’en sont allés l’</i>Astrée <i>et la</i> Clélie, <i>et
-où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors
-de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités
-des sociétés sans énergie,—fortes seulement
-en affectations.</i></p>
-
-<p>L’Amour impossible, <i>qui malheureusement est
-un livre de cette farine-là, n’a donc guères aujourd’hui
-pour tout mérite qu’une valeur archéologique.
-C’est le mot si connu, mais retourné et moins
-joyeux, de l’ivrogne de la Caricature: «Voilà
-comme je serai dimanche.»—Voilà, nous! comme
-nous</i> étions... <i>dimanche</i> dernier,<i>—et vraiment
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-nous n’étions pas beaux! Les personnages de</i>
-L’Amour impossible <i>traduisent assez fidèlement
-les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne s’en
-doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement
-supérieurs. L’auteur, alors, n’avait pas assez
-vécu pour se détacher d’eux par l’ironie. Toute duperie
-est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens
-sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages
-au sérieux. Au fond, ils n’étaient que deux
-monstres moraux, et deux monstres par impuissance,—les
-plus laids de tous, car qui est puissant n’est
-monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les
-peignait, écrivait de la même main la vie de</i> Brummell,
-<i>a, depuis, furieusement changé son champ
-d’observation romanesque et historique. Il a quitté,
-pour n’y plus revenir, ce monde des marquises de
-Gesvres et des Raimbaud de Maulévrier, où non
-seulement l’</i>amour <i>est</i> impossible, <i>mais le roman!
-mais la tragédie! et même la comédie bien plus
-triste encore!... En réimprimant ce livre oublié, il
-n’a voulu que poser une date de sa vie littéraire,
-si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà
-tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon
-marché. Il n’a plus d’intérêt pour l’espèce d’impressions,
-de sentiments et de prétentions que ce
-livre retrace, et la Critique, en prenant la peine
-de dire le peu que tout cela vaut, ne lui apprendra
-rien. Il le sait.</i></p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_007.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_9">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_009.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p class="sep3 cent esp cs16">L’AMOUR IMPOSSIBLE</p>
-
-<hr class="hr15" />
-
-<h3><i>PREMIÈRE PARTIE</i></h3>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<h4>I<br />
-UNE MARQUISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-u.jpg" alt="U" width="96" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Un</span> soir,
-la marquise de Gesvres sortit
-des Italiens, où elle n’avait fait
-qu’apparaître, et, contre ses habitudes
-tardives, rentra presque aussitôt
-chez elle. Tout le temps qu’elle était restée
-au spectacle, elle avait, ou n’avait pas, écouté
-cette musique, amour banal des gens affectés,
-avec un air passablement ostrogoth, roulée
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-qu’elle était dans un mantelet de velours écarlate
-doublé de martre zibeline, parure qui lui
-donnait je ne sais quelle mine royale et barbare,
-très seyante du reste au genre de beauté
-qu’elle avait.</p>
-
-<p>Elle jeta d’une main impatiente dans la
-coupe d’opale de la cheminée les pierres verdâtres—deux
-simples aigues-marines—qu’elle
-portait à ses oreilles; et, devant la glace qui
-lui renvoyait sa belle tête, elle n’eut pas le sourire
-si doux pour elle-même que toutes les
-femmes volent à leur amant; elle n’essaya pas
-quelque sournoise minauderie pour le lendemain;
-elle n’aiguisa pas sur la glace polie une
-flèche de plus pour son carquois. Il faut lui
-rendre cette justice: elle était aussi naturelle
-qu’une femme, qui n’est pas bergère sur le versant
-des Alpes, peut l’être dans une chambre parfaitement
-élégante, à trois pas d’un lit de satin.</p>
-
-<p>Bérangère de Gesvres avait été une des
-femmes les plus belles du siècle, et quoiqu’elle
-eût dépassé l’âge où les femmes sont réputées
-vieilles dans cet implacable Paris qui pousse
-chaque chose si vite à sa fin, on comprenait encore,
-en la regardant, tous les bonheurs et
-toutes les folies. Elle était de cette race de
-femmes qui résistent au temps mieux qu’aux
-hommes, ce qui est pour toutes la meilleure manière
-d’être invincibles. Comme M<sup>lle</sup> Georges,
-qu’elle n’égalait pas pour la divinité du visage,
-<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-mais dont elle approchait cependant, elle avait
-sauvé de l’outrage fatal des années des traits
-d’une infrangible régularité; seulement, plus
-heureuse que la grande tragédienne, elle ne
-voyait point sa noble tête égarée sur un corps
-monstrueux, le sphinx charmant, sévère, éternel,
-finissant en hippopotame. Le temps, qui
-l’avait jaunie comme les marbres exposés à l’air,
-n’avait point autrement altéré sa forme puissante.
-Cette forme offrait en Bérangère un tel
-mélange de mollesse et de grandeur, c’était un
-hermaphrodisme si bien fondu entre ce qui
-charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue
-et ce qui enivre, que jamais l’art et ses incomparables
-fantaisies n’avaient rien produit de pareil.
-Elle était fort grande, mais l’ampleur des
-lignes disparaissait dans la grâce de leur courbure,
-dans la plénitude et l’uberté des contours.
-Sa tête, soutenue par un cou d’une énergie
-sculpturale, était couverte de cheveux châtain
-foncé, tantôt tombant à flots crêpés très clair
-des deux côtés du visage, coiffure absurde avec
-un visage comme le sien; tantôt tressés durement
-le long des joues, ce qui commençait à
-merveilleusement aller à son genre de physionomie;
-ou enfin partagés parfois en bandeaux,
-comme elle les avait ce soir-là, avec une émeraude
-sur le front, ce qui était sa plus triomphante
-et sa plus magnifique manière. Le front
-manquait d’élévation; il n’était pas carré comme
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span>
-celui de Catherine II; mais sous sa forme
-toute féminine, il y avait dans sa largeur d’une
-tempe à l’autre une force d’intelligence supérieure.
-Les sourcils n’étaient pas fort marqués,
-ni les yeux qu’ils couronnaient fort grands;
-mais ces sourcils étaient d’une irréprochable
-netteté, et ces yeux avaient un éclat si profond
-qu’ils paraissaient immenses à force de lumière,
-et que plus grands ils eussent semblé durs.
-Les yeux étaient un trait caractéristique en
-M<sup>me</sup> de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient
-point de douceur, et restaient perçants et froids.
-C’étaient les yeux d’un homme d’État de génie
-qui comprendrait assez toutes choses pour n’avoir
-le dédain de rien. Quand elle voulait—car
-le monde lui avait appris ce qu’il aime—les
-rendre caressants et tendres, ils devenaient
-câlins et presque faux. Tout un ordre de sentiments
-manquait à ce regard d’une flamme si
-noire, qui n’était vraiment superbe que quand
-il était attentif.</p>
-
-<p>Mais partout ailleurs se retrouvait la femme,
-et même autour de ces yeux virils apparaissait
-la trace meurtrie et changeante qui suffirait à
-indiquer le sexe, si le sexe ne se trahissait ailleurs
-dans d’adorables différences. En effet, la
-largeur des joues voluptueusement arrondies,
-le contour un peu gras du menton, et les morbidezzes
-caressantes de la bouche, tout contrastait
-avec l’étoile fixe du regard. Pour les femmes
-<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-qui cachent sous la délicatesse des lignes des
-organes puissants et une vitalité profonde, il y
-a une beauté tardive plus grande que les splendeurs
-lumineuses et roses de la jeunesse.
-M<sup>me</sup> de Gesvres était une de ces femmes, un
-de ces êtres privilégiés et rares, une de ces impératrices
-de beauté qui meurent impérialement
-dans la pourpre et debout. Comme Ariane,
-aimée par un dieu, elle se couronnait des
-grappes dorées et pleines de son automne. Au
-contour fuyant de la bouche, près des lèvres
-souriantes et humides, à l’origine des plus aristocratiques
-oreilles qui aient jamais bu à flots
-les flatteries et les adorations humaines, on
-voyait le duvet savoureux qui ombre d’une
-teinte blonde les fruits mûrs, et qui donne soif
-à regarder. Du front, l’ambre qui colorait cette
-peau, blanche et mate autrefois, avait coulé
-jusqu’aux épaules, que Bérangère aimait à faire
-sortir de l’échancrure d’une robe de velours
-noir, comme la lune d’une mer orageuse. On
-eût dit que ce dos vaste et nu, qui renvoyait si
-bien la lumière, avait brisé les liens impuissants
-du corsage; il se balançait, avec une ondulation
-de serpent, sur des reins d’une cambrure
-hardie, tandis qu’au-dessous des beautés
-enivrantes qui violaient, par l’énergie de leur
-moulure, l’asile sacré de la robe flottante, se
-perdait, dans les molles pesanteurs du velours,
-le reste de ce corps divin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-Ce soir-là, elle n’avait pas la physionomie de
-sa réputation. Elle passait pour une damnée
-coquette,—damnée ou damnante, je ne sais
-trop lequel des deux. Les hommes qui l’avaient
-aimée ou désirée—nuance difficile à
-saisir dans les passions négligées de notre temps—la
-donnaient, en manèges féminins et en
-grâces apprises, pour une habileté de premier
-ordre. Comme, une fois sur la pente, on ne
-s’arrête plus, on disait encore davantage; le
-mot coquetterie n’est que le <i>clair de lune</i> de
-l’autre mot qu’on employait. Du reste, que ce
-soit une médisance ou une calomnie, une telle
-réputation n’est pas une croix bien lourde quand
-on a affaire au <ins id="cor_1" title="septicisme">scepticisme</ins> de la société parisienne,
-et qu’on est jeune, spirituelle et jolie.
-Avec cela toute croix n’est plus qu’une <i>jeannette</i>,
-et peut se porter légèrement.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Gesvres portait la sienne sur de magnifiques
-épaules avec le stoïcisme d’une beauté
-qui répond à tout. Elle avait été une des femmes
-les plus à la mode de Paris. Avant le temps où
-l’on s’abdique, et où le sceptre de la royauté
-des salons, frêle porte-bouquet en écaille, passe
-à des mains plus jeunes, elle s’était éloignée
-d’un monde qu’elle voyait toujours, mais par
-plus rares intervalles. Elle quittait moins sa
-douillette de soie grise et ses pantoufles de velours,
-froc et sandales de ces belles ermites de
-boudoir. On s’étonnait de ce changement
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-accompli dans la vie de l’étincelante marquise:
-on ne se l’expliquait pas. Belle et coquette, si
-elle sentait sa beauté décliner, si elle n’y croyait
-plus, pourquoi tant de coquetterie encore? et
-si cette coquetterie était justifiée, pourquoi cet
-éloignement du monde? Ah! sans doute, elle
-était coquette! mais elle était plus que cette jolie
-chose qui nous plaît tant et qui nous désole.</p>
-
-<p>Elle sonna,—une grande fille, faite à peindre,
-l’air hardi et sournois tout ensemble, et
-qu’elle appela Laurette, entra pour la déshabiller.
-M<sup>me</sup> de Gesvres avait pour habitude de ne
-jamais adresser la parole à ses femmes de service.
-Elle évitait par là la glose d’antichambre
-sur l’humeur de <i>Madame</i>. Elle tendit ses pieds
-à Laurette qui, un genou à terre devant elle, se
-mit à délacer ses brodequins. Pendant ce temps,
-M<sup>me</sup> de Gesvres lisait une lettre qu’elle jeta sur
-la cheminée après l’avoir lue et sans lui faire
-l’honneur de la froisser.</p>
-
-<p>—Qu’il vienne, puisqu’il y tient,—dit-elle.—Qu’est-ce
-que cela me fait? Il ne m’ennuiera
-pas plus que tous les autres.—On le
-voit, ce soir-là, l’ennui était le mal de M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Hélas! c’était son mal de tous les
-jours. Non pas seulement cet ennui fatigué, nerveux,
-assoupi, qui vient des autres, mais celui
-que certaines âmes portent en elles-mêmes,
-comme une native infirmité.</p>
-
-<p>C’est qu’elle était justement de cette race
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-d’âmes frappées dès l’origine et dans lesquelles
-l’éducation, le monde, l’oisiveté orientale des
-mœurs élégantes, tout avait entretenu et développé
-cette disposition à l’ennui dont elle se
-sentait la victime. Si elle avait eu quelque passion,
-des regrets affreux—car c’est à cela
-qu’aboutit l’inanité des souvenirs—auraient
-du moins été une proie pour sa pensée ou ses
-sentiments, deux choses si voisines dans les
-femmes! Mais de passion, en avait-elle jamais
-eu, et quoiqu’elle le dît, pouvait-on la croire?
-Quand elle affirmait, en montrant ses dents
-nacrées, qu’elle avait aimé autrefois avec énergie
-et qu’elle avait horriblement souffert, on
-ne pouvait s’empêcher de douter qu’il y eût eu
-jamais quelque chose de violent dans un être
-si parfaitement calme, et d’horrible dans un
-être si parfaitement beau.</p>
-
-<p>Et pourtant, oui! elle avait aimé. Au début
-de la vie, et peu de temps après son mariage,
-la trahison d’un amant lui avait brisé le
-cœur.</p>
-
-<p>Un jour cet amant, dans un accès de fureur
-jalouse, lui brisa aussi une de ces épaules qu’elle
-aimait à découvrir aux regards éperdus des
-hommes. Dans la civilisation de la femme, une
-épaule cassée est plus qu’un cœur brisé, sans
-nul doute. M<sup>me</sup> de Gesvres ne voulut point revoir
-son amant.</p>
-
-<p>Elle passa presque une année dans la solitude
-<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
-la plus complète. Son mari traînait des
-velléités d’ambition à la suite de l’ambassadeur
-de France à Saint-Pétersbourg. Il laissait
-à sa femme toute la liberté dont jouit
-une veuve. Après son année de solitude,
-elle reparut plus brillante que jamais. A la
-coquetterie d’instinct, elle ajouta la coquetterie
-de réflexion. Le monde lui donna une
-foule d’amants qu’elle ne prit pas. Il est vrai
-que le monde avait pour lui ces probabilités et
-ces apparences qui décident de tout dans un
-procès criminel. Mais quoi qu’il en pût être,
-le vieux juge fut dupé, et l’opinion publique
-mystifiée.</p>
-
-<p>Comme toutes les femmes qui ont quelque
-distinction dans l’esprit et cette froideur de sens,
-distinction non moindre et la prétention un
-peu hautaine des vicomtesses de notre époque,
-M<sup>me</sup> de Gesvres ne trouvait plus les hommes
-bons que pour des commencements d’aventures
-dont les dénoûments restaient bientôt impossibles.
-En vain l’imagination avait dit <i>oui</i>; le
-bons sens fortifié par l’expérience répondait <i>non</i>
-tout haut et toujours. Ainsi la vie de cette
-femme avait-elle contracté dans ses moindres
-actes une pureté fille de la sanité de l’esprit,—la
-seule pureté qui puisse exister dans le monde
-de corruptions charmantes où nous avons le
-bonheur de vivre.</p>
-
-<p>C’était là le beau côté de la marquise de
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
-Gesvres, mais elle l’estimait sans doute beaucoup
-moins qu’il ne valait. On ne lui avait jamais
-appris à se préoccuper de ce qu’il peut y avoir
-de moral et d’élevé dans une situation ou dans
-une habitude de la pensée. Cet intérêt profond
-et immatériel que certaines âmes orgueilleuses
-tirent d’elles-mêmes lui avait toujours manqué;
-elle n’y songeait pas. Le seul intérêt qu’elle
-comprît était plus vulgaire, mais aussi plus aimable
-(aimable est un mot inventé par la vanité
-des autres), puisque cet intérêt prenait sa source
-dans des sentiments partagés.</p>
-
-<p>Aussi faisait-elle bon marché de ce qui la rendait
-une noble créature sous des apparences bien
-légères. Elle avait grand tort; mais vous le lui
-auriez dit que l’indomptable enfant gâté qu’elle
-était vous aurait regardé avec un air de scepticisme
-et de lutinerie, et vous eût envoyé promener,
-vous et vos sublimes raisonnements.
-Elle croyait tellement en elle-même, elle poussait
-la fatuité d’être belle jusqu’à un tel vertige,
-qu’elle n’imaginait pas que cette expression de
-malice triomphante et de moquerie pût faire
-tort à sa beauté même et former une dissonance
-avec l’ensemble de ses traits sévères, réguliers,
-harmonieux.</p>
-
-<p>Et cependant ce culte de sa beauté n’était
-pas si grand qu’il lui donnât les émotions que
-sa nature et son désir secret exigeaient. Il lui
-aurait fallu un autre être à admirer et à aimer
-<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span>
-que celui qu’elle rencontrait périodiquement
-chaque soir et chaque matin dans la glace de
-son alcôve. Elle n’en convenait pas vis-à-vis
-d’elle-même, car nos petits systèmes de fausseté
-à l’usage du monde nous suivent beaucoup plus
-loin qu’on ne croit: ils adhèrent à la conscience
-et s’introduiraient jusque dans nos prières à
-Dieu, si nous en faisions. Peut-être est-ce aller
-trop loin, nonobstant, que de dire qu’elle ne
-convenait pas de ce besoin d’affection tant de
-fois trompé déjà. Elle le masquait plutôt. Elle se
-donnait les airs élégiaques de torche fumante.
-Mais quoiqu’on pensât que le pied qui avait
-éteint et renversé un pareil flambeau dût être
-celui d’un grand profane ou d’un grand habile
-en fait de bonheur, on souriait d’incrédulité à
-ces discours sur la consommation définitive de
-sa faculté d’aimer, car s’il est beaucoup de
-femmes qui se prostitueront toujours en se
-donnant, vu la bassesse ordinaire des amants
-favorisés et des hommes en général, il n’est pas
-certain pour cela que les cœurs aimants soient
-radicalement corrigés des mouvements généreux.
-Autrement, la première épreuve malheureuse
-serait une garantie plus solide qu’elle n’a
-coutume de l’être en réalité.</p>
-
-<p>Ces airs-là, du reste, n’étaient que des caprices
-en M<sup>me</sup> de Gesvres; ils n’entraient point
-dans son attitude ordinaire; mais, comme elle
-était fort mobile, après avoir tourné le
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-kaléidoscope de plusieurs manières ils ne manquaient
-jamais d’arriver. Ils devenaient même
-souvent le point de départ d’une théorie que
-beaucoup de femmes se permettent, et qui restait
-théorie dans la bouche de M<sup>me</sup> de Gesvres,
-à cause justement de ces qualités précieuses que
-nous avons indiquées: la froideur des sens et
-la hauteur de son esprit. Cette théorie, à l’usage
-de tout ce qui est corrompu, ne va rien moins
-qu’à tuer la probité dans les sentiments les plus
-beaux et les relations les plus chères. C’est une
-déclaration d’indépendance,—ou plutôt une
-vraie déclaration de brigandage. Parce que l’on
-a été malheureuse une fois, parce qu’on a fait un
-choix indigne, on se croit hors du droit commun
-en amour. On se promet de la vengeance en
-masse, envers et contre tous. On mâche ses
-balles; on empoisonne ses flèches et ses puits.
-C’est de la justice sur une grande échelle, c’est du
-talion élargi. Mais, comme l’on proclame bien
-haut ce qui serait peut-être dangereux si on voulait
-garder le silence, on donne du cœur à l’ennemi
-en lui annonçant le fil de l’épée. Quand
-M<sup>me</sup> de Gesvres parlait des tourments qu’on devait
-infliger aux hommes, et qu’elle paraissait
-résolue à leur en prodiguer sans compter, n’allumait-elle
-pas elle-même le phare sur l’écueil?</p>
-
-<p>Ainsi elle avait le langage de la corruption
-et elle n’était pas corrompue, et l’ennui renforçait
-encore ce langage, auquel le monde se
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-prenait avec son génie d’observation ordinaire.
-Elle répétait qu’<i>il fallait tout faire, si tout amusait</i>;
-principe fécond en nombreuses conséquences
-et dont, cynique de bonne compagnie,
-elle entrevoyait fort bien la portée. Seulement,
-si l’on eût invoqué le principe en son nom, si l’on
-se fût réclamé contre elle de la bravoure de sa
-parole, elle aurait mis bien vite sa fierté à couvert
-sous l’interrogation assez embarrassante:
-«Vous ai-je dit, monsieur, que cela m’amusât?»</p>
-
-<p>Laurette s’en était allée après avoir mis aux
-pieds de sa belle maîtresse les molles pantoufles,
-nourrices de la rêverie. Elle l’avait déshabillée
-pendant le temps que j’ai essayé de faire connaître
-un peu en gros et rapidement le caractère
-qui doit donner la vie à ce récit. M<sup>me</sup> de Gesvres
-restait assise sur un espèce de divan très
-bas. Elle avait repris la lettre jetée par elle
-dans la coupe irisée où elle avait déposé les
-aigues-marines de ses oreilles. Elle se mit à
-relire nonchalamment cette lettre si vite parcourue
-et qui disait:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Madame,</p>
-
-<p>«Une de vos amies, M<sup>me</sup> d’Anglure, a eu la
-bonté de vous parler de moi quelquefois. Je n’ose
-croire à un intérêt qui me flatterait trop, ne fût-il
-que la curiosité la plus simple. Mais vous avez
-eu la grâce de dire à M<sup>me</sup> d’Anglure qu’elle pouvait
-m’amener à vos pieds. Ce n’est pas là
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-précisément le mot que vous avez dit; mais c’est ma
-pensée. Retournerez-vous contre moi l’absence de
-M<sup>me</sup> d’Anglure, qui ne doit revenir à Paris qu’au
-commencement du printemps, et ne me permettrez-vous
-pas, madame, de me présenter seul chez
-vous?</p>
-
-<p class="lslt">«Agréez, madame, etc.,</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">R. de Maulévrier</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p>C’était, comme l’on voit, un billet fort simple
-pour demander une chose plus simple encore:
-le droit de se présenter et la faveur d’être reçu,
-ce qu’il y a au monde de plus officiel dans nos
-mœurs.</p>
-
-<p>Le billet avait raison quand il disait que
-M<sup>me</sup> de Gesvres avait exprimé à M<sup>me</sup> d’Anglure
-le désir de voir chez elle M. de Maulévrier. Il
-avait tort quand il ajoutait <i>qu’il n’oserait croire</i>
-et toute la sournoiserie de modestie hypocrite
-qui suivait. Personne n’était moins modeste
-que M. de Maulévrier, et il osait très bien croire
-à l’intérêt qui devait le flatter le plus.</p>
-
-<p>Il faut bien dire, car c’est la vérité, que
-M. de Maulévrier était l’amant de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-et que celle-ci, liée avec la marquise de
-Gesvres, lui avait raconté dans des confidences
-intimement ennuyeuses pour l’amie chargée du
-rôle d’écouter, tous ses impertinents bonheurs.
-Jeune, expansive, enthousiaste, M<sup>me</sup> d’Anglure
-avait fait de M<sup>me</sup> de Gesvres le témoin de bien
-des folles larmes. Comme M<sup>me</sup> de Gesvres allait
-<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
-peu dans le monde et que M. de Maulévrier
-était fort blasé sur les plaisirs qu’on y goûte,
-il n’était pas étonnant qu’ils ne s’y fussent jamais
-rencontrés. D’un autre côté, dans le temps
-du <i>règne</i> de M<sup>me</sup> de Gesvres, M. de Maulévrier
-ne vivait point à Paris.</p>
-
-<p>Une chose qui prouve admirablement en faveur
-de notre société actuelle, c’est qu’autant
-on se perd corps et âme dans le mariage, autant
-on reste à la surface du monde au sein de
-l’amour le plus profond et le plus vrai. Un
-homme gagne cent pour cent aux yeux de
-toutes les femmes quand il passe pour avoir
-cette rareté grande, une véritable passion dans
-le cœur. C’est une distinction inappréciable,
-une décoration qui sied à l’air du visage; cela
-<i>fait bien</i>, comme diraient des femmes de l’ordre
-de la Toison d’or sur une cravate de velours
-noir. Malgré la démocratie qui nous emporte,
-la Toison d’or aura encore pendant longtemps
-un très grand charme de parure; mais quand
-on ne l’a pas à s’étaler sur la poitrine, un attachement
-très avoué pour une femme en particulier
-pose merveilleusement auprès des autres.</p>
-
-<p>Et en sa qualité de femme, la marquise de
-Gesvres subissait cela comme les moins distinguées
-de son espèce. Aussi, plus d’une fois
-avait-elle demandé des détails à M<sup>me</sup> d’Anglure
-sur la <i>grande passion</i> de M. de Maulévrier. Le
-diable sait seul probablement ce qui se passait
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span>
-dans sa tête pendant que M<sup>me</sup> d’Anglure répondait
-longuement à ses questions. Il y avait
-peut-être le singulier intérêt qui s’attache pour
-toute femme à un amour qui n’est pas pour
-elle; peut-être aussi un peu de malice, car
-M<sup>me</sup> d’Anglure paraissait un peu sotte à sa
-tendre amie, et celle-ci s’était étonnée plus
-d’une fois qu’une pareille femme eût pu fixer
-un homme du mérite de M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>En effet, M. de Maulévrier avait un mérite
-incontesté dans le monde; il y jouissait d’une
-réputation superbe d’homme d’esprit qui,
-comme la Fortune, était venue s’asseoir à sa
-porte sans qu’il lui eût fait la moindre avance.
-Son indolence était telle qu’on pouvait le voir
-cinquante fois de suite et ne pas connaître,
-comme l’on dit, la couleur de ses paroles. Eh
-bien! son silence lui réussissait. On le respectait
-comme un serpent engourdi; il passait, à
-raison ou à tort peut-être, mais enfin il passait
-pour un homme supérieur.</p>
-
-<p>Cette réputation était venue jusqu’à M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Aussi lui semblait-il étrange que M. de
-Maulévrier eût eu la méprise d’un amour sérieux
-pour M<sup>me</sup> d’Anglure; comme si l’esprit
-était nécessaire pour se faire aimer, quand on a
-des manières pleines d’élégance et un genre de
-beauté très relevé et vraiment patricien! Ces
-avantages si nets, M<sup>me</sup> d’Anglure les possédait
-à un degré éminent; que lui fallait-il davantage?
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-M<sup>me</sup> de Gesvres, qui jugeait un peu trop
-l’amour du point de vue commun à toutes les
-relations de la vie, croyait bonnement que l’esprit
-était la perle des dons que Dieu a répandus
-sur les femmes, et le <i>Régent</i> de leurs couronnes.
-Petit enfantillage égoïste, ordinaire aux personnes
-spirituelles qui ont la modestie d’ignorer
-que tout l’esprit du monde ou du diable ne
-vaut pas le plus léger mouvement d’éventail
-quand il s’avise d’être gracieux.</p>
-
-<p>Et tout cela aurait dû, à ce qu’il semblait,
-donner à M<sup>me</sup> de Gesvres l’intérêt de la visite
-qu’elle attendait le lendemain. Mais sa pensée
-était si lasse, la nuit l’affaissait tellement sur
-elle-même, qu’elle était aussi déprise de tout
-que jamais en regardant sans voir le cachet qui
-fermait la lettre de M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>A quoi pensait-elle?—Elle ne pensait pas.
-Elle avait la torpeur de cet ennui qui noyait
-sa vie. Nulle préoccupation n’influait sur sa
-manière d’être. Nul pressentiment ne l’avertissait
-de la nouvelle ère que le lendemain
-commencerait pour elle. Les pressentiments
-n’atteignent jamais que les êtres chez qui
-l’imagination domine et le corps languit. Or,
-M<sup>me</sup> de Gesvres avait beaucoup trop d’esprit
-pour avoir de l’imagination, et son corps ne
-languissait pas plus que les torses de Rubens.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_26">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_026.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>II<br />
-LA PREMIÈRE ENTREVUE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> lendemain, M<sup>me</sup> de Gesvres alla
-au bois, malgré l’humidité déjà
-froide des matinées d’octobre. En
-revenant de sa promenade, elle fit
-quelques visites et rentra pour recevoir M. de
-Maulévrier.</p>
-
-<p>Celui-ci vint peu de temps avant l’heure où
-l’on dîne, et comme l’on était en octobre et
-que, d’ailleurs, l’appartement de M<sup>me</sup> de Gesvres
-était drapé avec toutes les prétentions au mystère
-qu’ont tant de femmes qui n’ont rien à
-cacher, ils se virent à peine, tout en se parlant
-d’assez près.</p>
-
-<p>Ainsi ils commencèrent par où les autres
-finissent, car l’esprit est la dernière chose que
-l’on montre dans ces premières rencontres qu’on
-appelle <i>faire connaissance</i>, et l’air, la figure et
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-la pose y sont presque tout dès l’abord; le
-reste vient après, s’il y a un reste, lequel, par
-parenthèse, n’est jamais accepté que sur le pied
-où l’air, la figure et la pose l’annoncent: chose
-absurde, mais souveraine.</p>
-
-<p>La conversation fut ce qu’elle est toujours
-quand on se voit pour la première fois. Cependant,
-comme ils étaient assez curieux de
-se connaître l’un et l’autre, à cause de ce qu’ils
-avaient entendu dire en bien ou en mal de
-leurs augustes personnes, ils montrèrent plus
-d’entrain dans leur conversation qu’on n’était
-en droit d’en attendre d’une femme ordinairement
-ennuyée et d’un homme ordinairement
-indolent. Ils s’animèrent, ils firent feu de
-temps à autre avec la parole, et enfin ils se
-<i>parurent</i> réciproquement très spirituels. Vivant
-sous l’empire de la civilisation parisienne, et
-n’étant plus ni l’un ni l’autre au début de la
-vie (M<sup>me</sup> de Gesvres avait trente-deux ans et
-M. de Maulévrier vingt-sept), c’était la seule
-sensation qu’ils devaient se donner. Ils ne pouvaient
-éprouver ces ridicules embarras qui
-prédisposent à l’amour et qui constituent à la
-première entrevue le douloureux bonheur
-d’être ensemble.</p>
-
-<p>Ils parlèrent fatalement de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-puisqu’elle était le nœud de leur connaissance.
-Ils en parlèrent avec une sobriété et un goût
-parfaits, comme l’on doit parler de son ami et
-<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span>
-de sa maîtresse dans un monde où l’on est
-obligé de montrer l’indifférence la plus dégagée
-à propos de ses meilleurs sentiments. Aux
-termes où ils en étaient, nulle allusion à la liaison
-de M<sup>me</sup> d’Anglure et de M. de Maulévrier
-n’était possible entre gens de si bonne compagnie.
-Qui des deux se la serait permise fût tombé
-dans le mépris de l’autre immédiatement.</p>
-
-<p>Cette réception presque dans la nuit, grâce
-à l’heure avancée d’un jour d’octobre et aux
-obscurités de l’appartement, impatientait un
-peu M. de Maulévrier. Il y avait bien du feu
-dans la cheminée, mais c’était un brasier dont
-la lueur ne remontait pas jusqu’au visage de
-M<sup>me</sup> de Gesvres, et dont le reflet mourait sur
-des pieds irréprochables dans leur svelte forme,
-mais pleins de puissance, et qui s’appuyaient
-avec plus d’aplomb que de légèreté sur un
-coussin de velours.</p>
-
-<p>Laurette fit cesser toutes les impatiences intérieures
-de M. de Maulévrier. Elle apporta
-une petite lampe d’albâtre qui déversait une de
-ces fausses et charmantes lumières comme le
-génie du mal, le diable en personne, a dû en
-inventer pour l’usage des femmes qui font ses
-affaires dans ce monde; car tout ce qui est
-mensonge leur va à merveille, et cette lumière
-est une flatterie.</p>
-
-<p>Le coup d’œil de part et d’autre fut aussi
-assuré que rapide.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-—Je vous connaissais, monsieur,—dit
-M<sup>me</sup> de Gesvres.</p>
-
-<p>—Et moi aussi, madame, je vous connaissais,—répondit
-M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>Ils s’étaient vus, la veille, aux Italiens. M. de
-Maulévrier, qui était seul dans sa loge, n’avait
-pu demander à personne quelle était cette
-femme enveloppée dans sa pelisse pourpre avec
-un air si antidilettante, et M<sup>me</sup> de Gesvres
-avait très bien remarqué l’élégance d’un homme
-dont la physionomie indifférente avait l’air que
-nous pourrions supposer aux paresseuses divinités
-de Lucrèce.</p>
-
-<p>Mais l’attention de M<sup>me</sup> de Gesvres pour un
-homme dont les regards obstinément fixés sur
-elle devaient avoir le velouté d’un hommage,
-ne dura que quelques instants. Gâtée par les
-prosternements des hommes, objet des plus
-ardentes contemplations, cible ajustée par toutes
-les lorgnettes, M<sup>me</sup> de Gesvres se détourna
-bientôt de cet homme de plus qui probablement
-l’admirait. Comme ce soir-là était un de ses
-plus cruels moments d’ennui, elle sortit bien
-avant la fin du spectacle, et ne se douta point
-que la lettre qui lui fut remise en descendant
-de voiture fût précisément du seul être qui
-dans la soirée l’eût fait sortir, pour une minute,
-de ses anéantissements.</p>
-
-<p>Par un hasard unique dans les annales de
-M<sup>me</sup> de Gesvres, la seconde impression que
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-lui causa M. de Maulévrier fut dans le même
-sens que la première. Comme l’on dit dans le
-monde, avec une élégance positive et un peu
-abstraite, elle le <i>trouva bien</i>; toutes les plus
-passionnées admirations venant expirer à ce
-mot suprême, les colonnes d’Hercule de l’éloge
-dans l’appréciation des gens bien appris.</p>
-
-<p>Quant à elle, il était évident qu’elle était
-moins belle aux yeux de M. de Maulévrier,
-vêtue de gris comme elle l’était alors et avec
-un bonnet,—charmant pour qui n’eût été
-que jolie,—que la veille, les cheveux plaqués
-aux tempes, l’émeraude flamboyante au front,
-et ses larges flancs respirant puissamment dans
-la peau de bête fauve qui doublait sa mante
-écarlate. Il y avait entre cette espèce de panthère
-étalée dans la cage d’une loge au Théâtre-Italien
-et la Parisienne sédentaire, assise près
-du foyer, sur sa causeuse, une différence immense,
-infranchissable,—celle du rose pâle
-de ses gorgères.</p>
-
-<p>Mais quelles que fussent leurs impressions
-à tous les deux, ils ne s’en cachèrent pas plus
-qu’ils ne s’en communiquèrent le secret. Ils
-ne pouvaient encore se mentir l’un à l’autre,
-privilège d’une connaissance plus étroite et
-d’une intimité plus grande. Seulement, ils
-mentirent à M<sup>me</sup> d’Anglure en lui écrivant leur
-opinion l’un sur l’autre, M. de Maulévrier
-dans la soirée de cette première entrevue, et
-<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-M<sup>me</sup> de Gesvres huit jours après, comme si
-c’était en elle paresse pleine d’indifférence,
-mensonge de plus!</p>
-
-<p>Voici quelques-uns des mensonges de M. de
-Maulévrier:</p>
-
-<p>«Vous m’avez quelquefois reproché, ma
-chère Caroline, la prétention au coup d’œil
-d’aigle et à la vérité de la première impression.
-Une fois de plus, une fois encore, je
-vais vous donner des armes contre moi. Vous
-grondez si bien et d’une voix si douce, que
-je désire beaucoup plus vos gronderies que
-je ne les crains. Je sors de chez M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Je viens de voir cette fière beauté
-si renommée, et qui tout crûment me déplairait
-si elle n’était pas votre amie.</p>
-
-<p>«Hier, je l’avais aperçue aux Italiens, sans
-me douter que ce fût elle. De loin, aux lumières,
-elle produit un effet assez imposant,
-mais de près et de plain-pied on s’arrange
-peu de tout ce grandiose. Franchement,
-quand on n’est pas impératrice de Russie et
-qu’on n’a pas empoisonné son mari, il ne
-sied pas en Europe d’avoir un genre de
-beauté comme celui-là.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Gesvres, qui n’est qu’une des
-femmes les plus élégantes de Paris et qui n’a
-jamais empoisonné de mari, car à quoi bon
-dans nos mœurs actuelles? est une coquette
-éblouie et gâtée par les éloges, les admirations,
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-les fausses amitiés et les faux amours,
-et qui n’entend pas plus les intérêts de sa
-beauté que s’il n’y avait pas de glace sur la
-cheminée et d’instinct de femme dans son
-cœur. Je l’ai trouvée mise comme vous auriez
-pu l’être, ma chère belle, vous d’une
-beauté si molle et si pure! Comme vous, elle
-ose bien fermer à demi ces yeux qui ne sont
-pas trop grands, je vous jure, et qui, je crois,
-sont aisément durs. Mais ce qui est en vous
-abandon et charme n’est en elle que chatterie
-et perpétuels artifices. Elle travaille immensément
-son sourire, mais elle ferait bien
-mieux de l’attendre que de l’appeler.</p>
-
-<p>«Rien dans ce que je lui ai entendu dire ne
-justifie la réputation de personne d’esprit
-qu’on lui a faite. D’ailleurs, l’esprit d’une
-femme est tout ce qui semble l’expression de
-son âme, et si M<sup>me</sup> de Gesvres a de l’âme (car
-vous la dites bonne, compatissante, dévouée),
-rien n’en passe à travers sa beauté opaque
-qui n’étincelle jamais que du feu d’une plaisanterie,
-ou du désir de paraître plus grande
-qu’elle ne l’est en réalité, etc., etc.»</p>
-
-<p>C’est ainsi que M. de Maulévrier rendait
-compte à la charmante petite d’Anglure de sa
-visite à M<sup>me</sup> de Gesvres. Le jugement qu’il
-venait d’écrire, quoique vrai en plusieurs endroits,
-et en se tenant aux surfaces d’une nature
-féminine qui ne manquait pourtant pas d’une
-<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span>
-certaine profondeur, ce jugement était complètement
-faux d’après les sensations de celui qui
-l’avait écrit. La beauté de M<sup>me</sup> de Gesvres, si
-critiquée, l’avait au fond trouvé très sensible,
-et ni la robe inharmonieuse de soie gris de
-perle, d’une teinte trop indécise et trop pâle,
-ni ces rubans roses, noués sous ce menton qui
-avait la matidité du marbre et l’idéalité du ciseau
-grec, ni ces sourires bassement mendiants
-de coquette, ni ces regards mi-clos à dessein
-et voluptueux à froid, n’avaient empêché M. de
-Maulévrier de regarder M<sup>me</sup> de Gesvres comme
-la plus belle créature qu’il eût jamais vue, et
-la plus <i>tentatrice</i> pour son imagination blasée
-d’homme du monde et ses sens expérimentés
-de vingt-sept ans.</p>
-
-<p>Il est vrai que depuis quatre immenses mois
-il était lassé de cette beauté de camélia élancé,
-mol et pur, que M<sup>me</sup> d’Anglure possédait à un
-degré si éminent; de toute cette jeunesse virginale
-encore, malgré deux années d’un mariage
-consommé seulement, à ce qu’il semblait, dans
-l’écartèlement de deux écussons sur la portière
-d’une voiture; de toutes ces fragilités d’albâtre,
-de toutes ces délicatesses infinies qui
-faisaient de M<sup>me</sup> d’Anglure une friandise si recherchée
-par les sybarites intellectuels de l’amour
-moderne. Et ce n’est pas tout encore: il
-était fatigué aussi de l’imperturbable tendresse
-qu’on lui montrait, et de cette bêtise pleine de
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-charme qu’aimaient Rivarol et Talleyrand et
-qui est le majorat des femmes tendres. Ces
-dispositions, que lui seul appréciait, furent
-peut-être la cause de son admiration spontanée
-pour M<sup>me</sup> de Gesvres. Du moins cela la prépara-t-il.
-Le monde reconnaissait à M<sup>me</sup> de
-Gesvres beaucoup plus que cet esprit, le seul
-exigible dans les femmes, et qu’elles ont en
-commun, quand elles sont jolies, avec les pêches
-mûres et les roses mousse entr’ouvertes. Or
-cette opinion du monde pouvait influer sur
-M. de Maulévrier, qui n’était pas du tout un
-philosophe, et qui, dans ses fantaisies et ses
-préférences, n’avait pas le mauvais goût héroïque
-de mépriser l’opinion.</p>
-
-<p>Quant à M<sup>me</sup> de Gesvres, les mensonges
-qu’elle écrivit à son amie M<sup>me</sup> d’Anglure furent
-beaucoup plus courts, et par conséquent beaucoup
-plus profonds que ceux de M. de Maulévrier.
-Si tout homme ment, dit le sage, toute
-femme ment aussi, mais beaucoup mieux. Au
-lieu d’arranger agréablement de petites faussetés
-en manière d’opinion, comme n’avait pas
-manqué de faire M. de Maulévrier, M<sup>me</sup> de
-Gesvres eut l’art de glisser dans une lettre sur
-la façon de poser les volants et la forme nouvelle
-des turbans de l’hiver, un: «A propos,
-ma chère, j’ai vu M. de Maulévrier. Mon
-Dieu, comment est-il possible que vous vous
-soyez compromise pour cet homme-là!» Il
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-y avait dix-huit mois, en effet, que M<sup>me</sup> d’Anglure
-avait été jugée compromise par les soins
-qu’elle agréait de M. de Maulévrier. La phrase
-de M<sup>me</sup> de Gesvres le rappelait avec une charmante
-cruauté de compatissance. Tout le génie
-de la femme respirait dans ce repli épistolaire.
-C’était tout à la fois mensonge et perfidie,
-masque et stylet.</p>
-
-<p>Cependant, comme M. de Maulévrier était
-en vacances de cavalier servant par l’absence
-de M<sup>me</sup> d’Anglure, il ne trouva rien de mieux
-à faire que de retourner chez la marquise. Elle
-avait pris son air de reine pour lui dire qu’elle
-était toujours chez elle à quatre heures. C’était
-de tous les airs que sa mobile coquetterie et ses
-talents de comédienne lui inspiraient, et qui
-semblaient plus nombreux et plus étonnants
-que les merveilleuses robes de Peau d’Ane, celui
-qui allait le mieux à son genre de physionomie,
-comme le rouge était la couleur qui
-seyait le plus à son teint.—M. de Maulévrier,
-qui trouvait une nuance de bassesse dans la
-courtoisie des hommes vis-à-vis des femmes,
-et que M<sup>me</sup> d’Anglure avait dressé au rôle de
-sultan, ne fut point blessé de l’assurance avec
-laquelle on lui prescrivait presque de venir.
-Avec ses idées sur la position des femmes au
-dix-neuvième siècle et les habitudes de toute
-sa vie, cela ressemblait à de la prédestination.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_36">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_036.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>III<br />
-MAULÉVRIER</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> marquis Raimbaud de Maulévrier
-était un de ces élégants patriciens
-comme il s’en détache quelquefois
-sur le fond commun de notre
-société bourgeoise; mais tout patricien qu’il
-fût, c’était un homme d’une raison trop affermie
-pour se méprendre aux tendances de son
-époque et pour se faire le Don Quichotte d’un
-temps épuisé. Élevé par une famille gardienne
-fidèle de bien des préjugés sur les classes auxquelles
-écherra le pouvoir de l’avenir, il n’avait
-accepté aucune des illusions qui font de
-quelques jeunes nobles de nos jours des oisifs
-frémissants et superbes, ne voulant pas se mêler
-aux promiscuités de la mauvaise compagnie.
-Ce mot lui-même sent l’illusion que
-M. de Maulévrier ne partageait pas. C’est une
-<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
-épave d’une société naufragée, poussée par le
-flot de l’habitude dans le langage du temps présent.
-Il ne peut plus y avoir, en effet, de mauvaise
-compagnie pour une nation qui a mis l’égalité
-dans son code, et qui trouvera peut-être
-un de ces matins dans ses mœurs la nécessité
-du suffrage universel<a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a>. Cette appréciation exacte
-et désintéressée des choses, qui aurait fait de
-M. de Maulévrier un homme d’État si derrière
-cette appréciation il y avait eu l’ambition qui
-l’applique et qui l’utilise, l’avait empêché de
-jouer au pastiche, comme tous les pauvres
-jeunes gens ses contemporains. C’était un dandy
-de son époque, et rien de plus. Seulement,
-pour n’avoir été rien de plus, pour s’être arrêté
-à ce point juste dans la réalité de son temps,
-pour n’avoir singé ni Byron, ni Alfieri, ni Lovelace,
-ni Don Juan, ces physionomies devant
-lesquelles tout ce qui en avait une la grima,
-pour avoir échappé au néo-christianisme, aux
-préoccupations moyen-âge, et pour être demeuré
-dans l’insouciante vérité ou le doute insouciant
-de sa nature, il avait fallu une certaine
-force d’inertie rebelle aux entraînements
-du dehors, ou une raison supérieure. Cette raison
-supérieure, M. de Maulévrier l’aura plus
-tard sans nul doute, mais la coupe de ses vêtements
-était alors d’une trop grande élégance
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-pour que l’indolence de sa personne ne fît pas
-la moitié de la puissance de sa raison. C’était
-comme le dernier archevêque de Rohan, qui
-devint prêtre parce que sa femme était morte
-pour avoir mis le feu à sa jupe, mais qui, à
-cause de la beauté même des dentelles de son
-rochet d’archevêque, faisait un peu tort à la
-magnifique réputation de son chagrin.</p>
-
-<div class="fnotes">
-<p><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A"><span class="label">[A]</span></a>
-Elle l’y a trouvé.</p>
-</div>
-
-<p>Au reste, s’il avait été préservé par les défauts
-et les qualités de son esprit des imitations
-tourmentées d’une époque de perroquets et de
-singes, M. de Maulévrier n’était ni plus vrai
-ni plus naturel qu’on ne l’est ordinairement à
-Paris. A Paris, qui est vrai maintenant? Le
-naturel n’est plus que la superstition de quelques
-femmes charmantes; mais ces femmes
-charmantes mettent une nuance de rouge vers
-quarante ans, et donnent tous les soirs sur leurs
-canapés dix démentis à leurs principes religieux,
-en fait de naturel et de vérité. Seulement,
-comme l’apprêt et la fausseté de M. de
-Maulévrier n’étaient ni l’apprêt ni la fausseté
-des autres, il paraissait fort affecté à cette société
-affectée qui lui reprochait sans cérémonie
-d’être fat, ce mot compromis par les sots, mais
-que les gens d’esprit relèvent. Certes! si l’on
-entend par fatuité une excellente et imperturbable
-bonne opinion de soi-même qui faisait
-rarement l’hypocrite, M. de Maulévrier méritait
-un peu ce nom terrible que les femmes
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-appliquent d’une façon presque imprécatoire à
-l’homme qui ne met pas toute sa gloire à les
-aimer, et dont la vanité n’est pas la très humble
-servante de la leur. Cette bonne opinion, quand
-on l’a, se montre surtout dans les relations du
-monde avec les femmes, par l’emploi d’une
-politesse froide et réservée, bien éloignée des
-câlineries et des vertèbres de serpent qu’il fallait
-avoir autrefois, quand c’était un honneur
-de recevoir, comme le maréchal de Bassompierre,
-six mille lettres d’amour écrites par des
-mains différentes. Alors la fatuité consistait en
-une magnifique impudence qui disait les choses
-haut et net, faisait la roue sous tous les lustres,
-et gardait fièrement après rupture le portrait de
-toutes ses maîtresses pour orner sa petite maison.
-Aujourd’hui, la fatuité ne ressemble plus
-à tout cela; elle n’est plus de l’impertinence
-dans le mot qu’on dit, mais dans le silence
-qu’on garde. Elle ne conquiert plus; elle attend.
-Elle est nonchalante comme Cléopâtre. Elle ne
-fait plus de sièges; elle en soutient. Dans notre
-temps, les hommes véritablement fats et d’une
-certaine valeur de vanité sociale ne font plus
-la moindre avance aux femmes, mais se renferment
-avec elles dans un bégueulisme dégoûté
-et convenable tout ensemble, qui est du
-plus majestueux effet. A cette heure, Richelieu
-ne se recommencerait pas sans un immense
-ridicule. Les Richelieu de notre âge
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-portent des jupons: ils sont femmes. Si autrefois
-un homme ne se comptait que par le nombre
-de femmes écrites sur sa liste, les femmes d’aujourd’hui
-ne se comptent que par l’hécatombe
-de sots cotés en amoureux sur leurs chastes
-albums, et c’est ainsi que d’un siècle à l’autre
-les rôles ont été intervertis.</p>
-
-<p>Cette idée sur les femmes et leur destination
-actuelle appartenait à M. de Maulévrier,
-et devait influer sur sa conduite. Jusque-là, du
-moins, elle y avait influé. Comme les <i>coups de
-foudre</i> n’existent pas pour les fils de ceux qui
-ont vu la révolution française, M. de Maulévrier,
-tout en retournant chez M<sup>me</sup> de Gesvres,
-tout en s’imprégnant de plus en plus de la
-beauté et de l’esprit de cette femme, ne cessa
-de conserver les habitudes sous l’empire desquelles
-il était toujours demeuré. Il gardait sa
-pose éternelle d’homme du monde élégant,
-courtois, quoiqu’un peu railleur, mais, après
-tout, irréprochable. Malgré ses dehors introublés,
-M. de Maulévrier sentait cependant chaque
-soir davantage que cette belle créature, cette
-reine de causeuse et de canapé, exerçait sur lui
-une puissance que nulle femme n’avait exercée,
-même dans le temps qu’il était plus jeune
-et qu’il festonnait des romans en action sur
-les patrons de ceux qu’il lisait. Comment fallait-il
-appeler cette puissance? Était-ce de l’amour?
-A coup sûr, c’était de l’amour à son
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-aurore; car l’amour commence par une admiration
-naïve ou cachée, la préoccupation incessante,
-beaucoup de désirs et un peu d’espoir.
-Or, l’espoir de ce fat de Maulévrier était immense,
-et la vanité d’avoir pour conquête, dans
-les chroniques de la médisance parisienne, une
-femme d’un esprit et d’une beauté de si haut
-parage, faisait terriblement flamber ses désirs.</p>
-
-<p>Quant à elle, elle sentait un intérêt nouveau
-se glisser dans sa vie, et ce n’était pas seulement
-l’intérêt de l’intérêt qu’on inspire, ce
-n’était pas seulement celui d’un de ces <i>commencements
-sans la fin</i>, qui pour elle n’avaient été
-que trop nombreux. C’était quelque chose de
-plus fort et de mieux accueilli. Elle espérait
-que si cet intérêt grandissait et devenait de
-l’amour, il emporterait l’apathique ennui dans
-lequel trempait sa vie depuis si longtemps. Elle
-avait vu M. de Maulévrier à travers les larmes
-de M<sup>me</sup> d’Anglure: c’était quand elle ne le
-connaissait pas; maintenant elle trouvait que
-la tête allait fort bien à l’auréole, et que tant
-de larmes avaient eu raison de couler; mais
-comme, hors ces larmes, celle qui les versait
-n’était qu’une faible tête après tout, M<sup>me</sup> de
-Gesvres s’apitoyait fort sur ce que ce pauvre
-Maulévrier n’avait pas trouvé en M<sup>me</sup> d’Anglure
-la femme qui convenait à ce qu’il avait
-de distingué dans l’esprit et peut-être d’exigeant
-dans le cœur. Ainsi, pour elle, comme pour
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-tous, Maulévrier devait être un homme à passion
-romanesque et profonde. Il passait pour
-passionné comme il passait pour supérieur,
-sans avoir jamais fait pour cela que se donner
-la peine de naître et d’avoir des yeux noirs
-assez beaux.</p>
-
-<p>Dans ces dispositions mutuelles l’un vis-à-vis
-de l’autre, ils ne tardèrent pas à vivre sur
-ce pied d’intimité qui précède les aveux et les
-autorise entre gens qui ne sont plus des enfants,
-et qui sont libres de disposer de leurs
-sentiments et de leurs heures. Le mari de
-M<sup>me</sup> de Gesvres ne bougeait de Russie, et
-quant à l’esclavage de M. de Maulévrier et à
-son amour pour M<sup>me</sup> d’Anglure, tous les jours
-cette chaîne et cet amour allaient diminuant.
-Comme celle-ci vivait tranquillement à la campagne,
-croyant à l’antipathie de son amant pour
-son amie, et à un amour qui depuis un temps
-immémorial ne lui renvoyait qu’une seule
-lettre pour une douzaine, ils avaient toute facilité
-pour s’adorer et pour se le dire. Quoique
-ce fût à Paris, rue Royale, et dans un boudoir
-qui n’avait jamais été un désert, ils pouvaient
-cependant se créer une solitude aussi grande
-que celle de Juan et d’Haïdée aux bords des
-mers méditerranéennes.</p>
-
-<p>Malheureusement, le Juan était un gentilhomme
-accompli qui savait son Byron par
-cœur, et qui avait passé sa jeunesse à faire une
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-épouvantable consommation de gants blancs et
-à réfléchir sur la vie, les deux seules ressources
-qui nous soient restées, à nous autres jeunes
-gens qui n’avons pas vu Napoléon; et la Haïdée
-était, ma foi, d’une beauté aussi grande que
-Haïdée elle-même, mais ni si jeune, ni si naïve,
-ni si divinement ignorante, ni si prédisposée à
-l’amour. La prédisposition de M<sup>me</sup> de Gesvres
-était celle de toutes les femmes très spirituelles
-des sociétés avancées, l’ennui d’être et l’horrible
-peur de vieillir pour rien.</p>
-
-<p>Grâce donc à ce misérable ennui et à cette
-terreur prévoyante, grâce aussi peut-être à
-l’immense convoitise qui saisit toute femme
-quand il s’agit de souffler l’amant et d’escamoter
-le bonheur d’une autre, M<sup>me</sup> de Gesvres
-résolut de remplacer M<sup>me</sup> d’Anglure et de faire
-sauter, à force de manèges, toutes ces hautes
-convenances dans lesquelles se drapait M. de
-Maulévrier. «Il est parfait de manières,» se
-disait-elle; mais elle voulait voir ces manières
-oubliées un jour dans l’égarement de la passion.
-Jamais elle ne sentirait mieux sa puissance que
-quand cet homme si mesuré, et d’une si froide
-élégance qu’elle ressemblait presque à du dédain,
-se permettrait toutes les audaces à ses
-pieds et n’y craindrait plus toutes les bassesses.
-Pour l’y amener, elle dépensait chaque soir un
-esprit de démon et des façons syrénéennes.
-C’était une bataille désespérée qu’elle livrait;
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-elle ne s’illusionnait pas sur l’empire qu’une
-femme commence à perdre à trente ans avec
-un homme de l’âge et du monde de M. de
-Maulévrier. Elle était fausse avec lui, quoiqu’elle
-ne songeât qu’à le rendre heureux et à
-être heureuse comme lui par un amour vrai.
-Elle était fausse parce qu’elle voulait lui inspirer
-une passion dont elle eût ressenti l’influence,
-et qu’il faut mentir aux passions pour les exciter.
-De tous les mensonges avec lesquels
-on attise l’amour, elle répétait sur tous les
-tons, d’une voix qui semblait émue, celui avec
-lequel les femmes savent donner le vertige
-aux plus inébranlables cerveaux: «Je ne voudrais
-pour rien vous aimer. Ce serait là le plus
-grand malheur de ma vie.»</p>
-
-<p>Cette manière d’être ne pouvait pas manquer
-d’agir très vivement sur M. de Maulévrier. Il
-n’avait jamais eu affaire à si forte partie; il
-n’avait jamais connu que des femmes plus ou
-moins charmantes, mais plus ou moins vulgaires,
-malgré leur ramage d’oiseau bien appris
-et la distinction de leurs révérences. M<sup>me</sup> d’Anglure,
-qui avait pris possession officielle de sa
-personne depuis deux ans, avait une tendresse
-d’âme incomparable; mais cette tendresse naïve
-manquait d’adresse: mal irréparable, car il
-faudrait que les anges du ciel eux-mêmes, s’ils
-couraient les salons de Paris, eussent la rouerie
-de leurs plus divins sentiments. M. de Maulévrier,
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-qui, dans toutes ses liaisons, n’avait
-jamais rencontré personne de la volée de M<sup>me</sup> de
-Gesvres, se sentait outrageusement asservi. Il
-rattachait ce masque de fat, qui est souvent un
-masque de fer, quand, entr’ouvert par elle,
-dans leurs longs tête-à-tête, elle plongeait dessous
-le regard de la femme qui cherche si elle
-est aimée. L’aimait-il? Il le croyait, du moins;
-mais, homme du monde, frotté de civilisation
-parisienne, il croyait dans les intérêts de son
-amour de le cacher sous des airs de superbe
-désinvolture. La vanité faisait en lui tort à
-l’amour. En elle, au contraire, la vanité aurait
-servi l’amour, si l’amour eût pu exister. Elle
-se montait la tête pour qu’il existât, mais cela
-suffisait-il?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_46">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_046.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>IV<br />
-LE PORTRAIT</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoiqu’elle</span> ne donnât plus de
-fêtes officielles et que, dans le
-langage absolu des salons, la marquise
-ne vît plus <i>personne</i>, elle
-recevait pourtant tous les soirs. C’étaient quelques
-femmes restées du monde plus qu’elle, et
-qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son
-boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne
-qu’elles avaient peur d’en voir sortir, et
-qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient encore
-les hommes les plus élégants de Paris,
-héroïques chevaliers de la fidélité à la beauté
-des femmes, que l’éclat jeté par celle de M<sup>me</sup> de
-Gesvres attirait toujours.—Dans ces réunions
-de hasard, les uns s’en allaient, après un bonsoir
-bien vite dit entre deux actes des Italiens,
-et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient,
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-car M<sup>me</sup> de Gesvres coupait les vivres aux sots:
-on ne jouait pas chez elle, et il n’y avait point
-de piano, deux grandes ressources de moins
-pour les gens nuls. Comme elle riait un peu
-du talent d’artiste qu’étalent à présent la plupart
-des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet
-d’un salon sans piano toutes les Grisi
-aristocratiques qui ont besoin d’un morceau
-des <i>Puritains</i> pour dire quelque chose. C’étaient
-ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle
-fût irrégulière, et que tantôt elle fût
-vive et tantôt triste, séparant toujours ce que
-M<sup>me</sup> de Staël unissait, les hommes estimaient,
-sans bien s’en rendre compte, cette droiture
-de sens, cette supériorité vraie qui éclatait souvent
-à travers les mines de l’enfant gâté, de la
-despote dépravée par les flatteries, de la chatte
-câline qui faisait gros dos avec des épaules
-d’une incomparable volupté. Ils causaient là
-librement et de tout. Un détail, du reste, qui
-peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du thé on
-prenait du punch. Quand on avait bien causé,
-on s’en allait pour revenir le lendemain; cour
-assidue, mais sans favoris, et qu’après bien des
-espérances trompées, bien des fatuités en défaut,
-on avait pris le parti de faire à la marquise
-sans ambition, sans arrière-pensée, sans
-prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une
-main splendide de contour et de blancheur,
-qu’elle tendait à tous avec une grâce royale,
-<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-et qu’elle appelait religieusement <i>sa patène</i>.</p>
-
-<p>Un soir, le dernier des habitués du salon de
-la marquise venait de partir; les mots par
-lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus
-dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait
-parfois sur ses lèvres capricieuses; elle
-restait seule avec M. de Maulévrier. Elle était
-assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui
-était assis sur le divan en face, de l’autre côté
-de la cheminée, à la place où il l’avait regardée
-tout le soir se livrer aux diverses impressions
-d’une femme mobile que la conversation
-entraîne. Parfois, de la sultane plongée dans
-les coussins de sa causeuse, étalant richement
-l’ampleur d’une beauté à réveiller le Turc le
-plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à un
-portrait placé au-dessus de la causeuse, un
-portrait de Bérangère de Gesvres à une époque
-déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans ce
-portrait, des bras rosés et puissants de santé et
-de jeunesse, un voile rejeté bizarrement autour
-de la tête, et un regard perdu et contrastant
-par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie
-dans le reste de sa personne. Le fond du portrait
-représentait un ciel orageux. Rien n’était
-idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait
-comment cette tête de jeune fille, que les Italiens
-auraient caractérisée par le mot charmant
-de <i lang="it" xml:lang="it">vaghezza</i>, avait pu devenir cette autre tête,
-d’un sourire si net, d’un regard si spirituel,
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-d’un caractère si positif, même quand elle cherchait
-le plus à l’adoucir,—habile comédienne,
-mais heureusement impuissante.</p>
-
-<p>—Vous regardez ce portrait?—dit-elle, lisant
-dans sa pensée;—vous ne trouvez donc
-pas qu’il ressemble?</p>
-
-<p>—Non,—répondit-il, regardant toujours.</p>
-
-<p>—Eh bien! cela a été frappant,—reprit-elle.—Mais
-alors je n’avais pas souffert; j’étais
-jeune encore plus de cœur que d’années. Tous
-ceux qui m’ont connue à cette époque, MM. de
-Montluc, par exemple, vous diront que ce portrait
-était frappant.</p>
-
-<p>—Pourquoi,—dit Maulévrier avec une curiosité
-intéressée, voilée sous un de ces airs à
-sentiment que les hommes d’esprit les plus moqueurs
-peuvent se permettre quand on n’est
-que deux dans une chambre,—pourquoi ne
-m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert?</p>
-
-<p>En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les
-quelques semaines qu’ils se connaissaient. C’était
-étonnant, mais l’occasion ne s’était pas présentée
-d’improviser une de ces sonates de musique
-allemande qu’elle ne manquait jamais
-d’exécuter sur les peines du cœur et les ravages
-de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de
-ses coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il
-est vrai, puisqu’elle avait aimé un homme indigne
-d’elle, mais elle avait souffert dans les
-<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-conditions de sa nature, avec la froideur des
-sens, la mobilité de l’imagination et l’intelligence
-qui pousse au mépris. C’était beaucoup
-moins souffrir qu’elle ne l’affectait.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à
-côté d’elle, comme s’il eût voulu constater, en
-s’approchant, par quel endroit de la cuirasse
-avait pénétré la blessure dont elle se plaignait.
-Il pensait que les cœurs qui ont aimé sont incorrigibles,
-et il se sentait un grand espoir.</p>
-
-<p>—Vous croyez donc—reprit-elle avec un
-accent de reproche dont il fut complètement la
-dupe—que j’ai toujours été ce que je suis? Le
-monde dit de moi que je suis une coquette, et
-il y a du vrai dans ce jugement; mais si je le
-suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à ceux
-qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils
-l’amour qu’on a pour eux? Si vous m’aviez
-connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse
-aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce
-portrait est une fantaisie d’artiste, une exagération,
-un mensonge. Je vivais à Grenoble alors,
-et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée,
-romanesque, mais si timide qu’on m’avait
-donné le nom de <i>la Sauvage du Dauphiné</i>.</p>
-
-<p>Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement
-apprivoisées, fit sourire M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>—Vous êtes comme les autres,—continua-t-elle
-en remarquant son sourire,—vous ne
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du
-reste, car le changement a été si profond qu’il
-est bien permis de ne pas comprendre que la
-physionomie de mon portrait m’ait appartenu
-autrefois.</p>
-
-<p>—Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement,
-madame?—fit Maulévrier avec une
-galanterie pleine de vérité, car malgré les trente
-ans terribles et la perte de cette vague et ravissante
-physionomie qui est la curiosité de l’avenir
-dans les jeunes filles, il la trouvait plus belle
-que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était,
-Dieu merci! ni un poète ni un peintre, et,
-d’ailleurs, nous vivons à une époque où l’air
-idéal est la visée commune, et où les plus intrépides
-valseuses jouent à la madone avec leurs
-cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier était
-un peu blasé sur ce genre de figures mises à la
-mode par une certaine rénovation littéraire et
-de beaux-arts. Il aimait mieux que toutes ces
-langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie
-de M<sup>me</sup> de Gesvres, physionomie toujours
-nette et perçante quand elle ne faisait pas
-la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant,
-n’était pas de l’idéalité davantage.</p>
-
-<p>—Si je le crois!—répondit-elle.—Oui,
-très certainement, je le crois. Quand je compare
-ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais
-maintenant.</p>
-
-<p>—Mais, pour moi, c’est tout le contraire,—reprit
-<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-vivement M. de Maulévrier.—Vous me
-plairiez bien moins si vous vous plaisiez davantage,
-si vous ressembliez davantage à votre
-portrait.</p>
-
-<p>—Et qu’en savez-vous?—interrompit-elle.—Vous
-me dites là des galanteries indignes
-d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier;
-je ne dois point vous plaire, puisque
-vous êtes amoureux.</p>
-
-<p>—Mais ceci est terriblement absolu,—fit
-Maulévrier.—En fait de femmes, je n’ai jamais
-été ultramontain, et je ne crois point à la
-suprématie du pape.</p>
-
-<p>—Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,—dit
-M<sup>me</sup> de Gesvres;—la suprématie de la
-femme aimée doit être si grande qu’elle rende
-impossible toute appréciation des autres femmes.
-Nulle ne doit vous plaire. Avoir du goût
-pour une femme est pour cette femme une insolence;
-mais pour celle que vous aimez, c’est
-une horrible infidélité.</p>
-
-<p>Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le
-quitta plus. Elle alla jusqu’au bout et fut sublime.
-Elle développa une thèse d’amour <ins id="cor_2" title="transcendental">transcendantal</ins>.
-Elle le fit prodigieux, africain, chimérique;
-en dehors de tout ce qu’on sait et de tout
-ce qu’on fait à Paris; maintenant hardiment
-que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif,
-absorbant, immense, ne méritait pas le nom d’amour.
-Elle insulta les pauvres jeunes gens qui
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-se ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires
-de tailleurs, pour se faire distinguer des
-anges qu’ils adorent; elle fut impitoyable envers
-ses cavaliers servants, à elle, ces <i>patiti</i>
-exercés à plier ses châles, à lui apporter les brochures
-nouvelles, des coupons de loges, et qui,
-discrètement soupirants, se morfondaient dans
-la pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique
-de dédain; elle eut le génie de l’absurdité.
-Bref, en langage de journaliste, elle improvisa
-le plus beau <i>puff</i> que l’on eût vu depuis longtemps.</p>
-
-<p>—Si c’est un défi qu’elle me donne—pensa
-Maulévrier—je ne ramasserai pas le gant.
-C’est du roman que tout ce qu’elle chante là,
-du roman moderne, comme la bonne compagnie
-n’en fait pas.—Si j’éprouvais—dit-il
-tout haut—un amour semblable à celui que
-vous venez de peindre, avouez, madame, que
-vous vous moqueriez un peu de moi.</p>
-
-<p>Et c’était vrai. M<sup>me</sup> de Gesvres ne pouvait pas
-en convenir; elle n’en convenait jamais; mais
-c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui se trouvait
-nativement en elle et qui se trouvait fort
-à son insu le côté supérieur de son genre d’esprit;
-l’<ins id="cor_3" title="instint">instinct</ins> du ridicule, prodigieusement développé
-chez toutes les femmes du monde
-comme elle; tout l’eût fait cruellement accueillir
-un amour comme celui dont elle avait bâti
-la théorie. S’il y avait des Desdemona au
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-dix-neuvième siècle, n’auraient-elles pas la moquerie
-parisienne pour se défendre d’Othello? Mon
-Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste!
-On disait qu’elle avait un jour voulu connaître
-ce que devait être la passion d’un artiste, d’un
-de ces hommes dont l’âme est profonde, et qui
-ont un rayon de feu sur le front et la barbe en
-pointe. Si les mauvaises langues disaient vrai,
-sans doute elle avait mis toutes ses avances sur
-le compte de cette grande chose toute moderne,
-inventée pour sauver de l’hypocrite honte de
-bien des chutes, le magnétisme du regard.
-Avait-elle joué pendant quelques mois—tout
-en se livrant—à la Lélia avec cet homme, mi-partie
-de duperie et de charlatanisme, mais
-dans lequel, comme dans tous les autres artistes
-ses confrères, la duperie ne manquait pas de
-dominer? M. de Maulévrier ne pouvait pas
-continuer un pareil rôle près de M<sup>me</sup> de Gesvres.
-L’eût-il pu, il n’aurait pas, aux yeux de cette
-femme qui avait trempé ses lèvres à toutes les
-coupes, et qui les en avait retirées purifiées par
-un dégoût sublime, échappé au ridicule qui
-l’attendait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_55">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_055.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>V<br />
-L’AVEU</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoique</span> M. de Maulévrier n’acceptât
-pas le programme de M<sup>me</sup> de
-Gesvres sur la manière dont elle
-prétendait être aimée, il sentait
-pourtant, à de certains frémissements qui passaient
-en lui près de cette femme, et au poids
-de préoccupations qui le suivaient quand il
-n’y était plus, qu’il aurait pu remplir quelques
-conditions de ce terrible programme, l’utopie
-des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant
-plus à l’amour dans les hommes que les
-désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier
-croyait à la grandeur de son amour par la grandeur
-de ses impatiences. Seulement, ce soi-disant
-amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni
-désespoir, ni tous les mouvements des âmes
-jeunes et tendres. C’était un amour d’homme
-<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme
-du monde qui a beaucoup vu, beaucoup senti,
-et qui s’est aussi beaucoup moqué. C’était un
-amour qui ne jetait pas la vie hors du droit
-commun, et qui n’en était pas moins très réel,
-très impérieux, et pouvait devenir très amer.</p>
-
-<p>Or, un pareil amour se prenant à une femme
-comme la marquise de Gesvres, âme sauvée par
-la froideur des sens et la mobilité de l’esprit de
-l’éclat funeste des passions, un pareil amour
-avait bien des difficultés à vaincre. Sur ce point,
-malgré sa fatuité, M. de Maulévrier ne s’illusionnait
-pas. Tous les jours il faisait des découvertes
-dans le caractère de la marquise, et
-ces découvertes l’accablaient. Ce qui le soutenait,
-c’est qu’elle était ennuyée, et que l’ennui
-est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir
-de l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui
-n’avait pas comme lui de ces ardents désirs
-qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui
-l’esprit qui juge et qui trouve je ne sais quelle
-affectation secrète dans l’expression de tous les
-sentiments un peu vifs. Il était donc presque
-impossible d’agir sur cette tête trop saine pour
-ne pas être rebelle à l’enthousiasme, et certainement
-il aurait désespéré d’un tel résultat si
-ce qui se brise le dernier chez un homme, la
-vanité, ne l’avait pas induit à persévérer.</p>
-
-<p>Ce qu’il savait de la marquise fut la cause
-du silence qu’il continua longtemps encore de
-<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span>
-garder sur les sentiments qu’il avait pour elle.
-Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes
-les époques de sa vie, avait vu la terre à ses
-genoux, rester debout serait d’un effet favorable
-et paraîtrait du moins distingué. Sachant
-combien la contradiction exaspère les natures
-féminines, il alla quelquefois jusqu’à nier à la
-fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté
-ne rencontrait pas plus d’indifférents que de
-rivales, qu’il pût jamais l’aimer d’amour. Elle,
-à qui l’on n’avait jamais dit de telles impertinences,
-n’y croyait pas et lui soutenait, au
-contraire, qu’il était déjà amoureux d’elle aux
-trois quarts. Alors il s’engageait entre eux de
-ces débats, gracieux et légers dans la forme,
-qui plaisaient à l’un et à l’autre parce qu’ils
-appartenaient l’un et l’autre à une société où
-la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de
-plus sérieux dans les sentiments et dans la
-pensée.</p>
-
-<p>Mais ce manège, sur le succès duquel M. de
-Maulévrier avait trop compté, et qui aurait
-réussi avec la plupart des femmes que le monde
-traite en souveraines, échoua contre M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Échoua-t-il contre son indolence ou
-contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces déclarations
-mensongères et peu aimables que lui
-jetait incessamment Maulévrier? On ne sait,
-mais toujours est-il qu’elle le laissa fort tranquillement
-se fatiguer des petites faussetés qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-avait d’abord cru habiles. D’honneur, elle aurait
-mérité de porter dans ses armes la devise
-des Ravenswood. Elle <i>attendit</i> le moment de la
-revanche avec une patience orgueilleuse, et il
-ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre Maulévrier
-se sentait pris par la famine, faute de demander
-ce que peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi,
-après avoir caracolé, pour l’honneur des armes,
-sur les limites d’une galanterie que sa vanité
-d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse
-esclave ne devait pas franchir d’un bond,
-il s’attacha enfin au courageux parti de sortir
-d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette
-damnée marquise, aurait pu durer sans profit
-jusqu’à la consommation des siècles. Il saisit
-l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans
-leurs longs tête-à-tête sur la même causeuse,
-pour lui dire très positivement ce qu’elle n’aurait
-peut-être pas voulu comprendre s’il s’en
-fût tenu à la lettre morte des cajoleries innocentes.
-Comme, depuis quelques jours, Bérangère,
-très contente au fond du trouble qu’elle
-causait à un homme de l’aplomb de M. de
-Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt
-qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire,
-des relations qui pourraient plus tard passionner
-sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à oublier
-ses idées un peu sultanesques sur les
-femmes, et à parler avec beaucoup de facilité
-et d’entraînement un langage bien plus
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>
-suppliant qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis
-longtemps et stimulé ce soir-là par tout ce que
-la supériorité en coquetterie de M<sup>me</sup> de Gesvres
-put inventer de plus décevant et de plus traître,
-le désir enflamma et acéra sa parole. Il fut pressant
-et éloquent. Avec la joie qu’inspirait à
-M<sup>me</sup> de Gesvres cette volte-face de langage, une
-autre qu’elle eût trahi ce qu’elle éprouvait.
-Mais elle, chez qui les sens demeuraient toujours
-harmonieusement et imperturbablement
-tranquilles, écouta avec une grâce très peu
-émue la rhétorique de Maulévrier, comme si
-c’eût été un conte arabe.</p>
-
-<p>Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou
-son mouchoir brodé. Quand il eut fini sa
-tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste
-de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant
-de trois quarts vers M. de Maulévrier,
-dont les lèvres touchaient presque cette belle
-épaule, brisée autrefois par la colère d’un
-homme:</p>
-
-<p>—Ah! vous m’aimez?—fit-elle.—Mais
-ma pauvre amie, M<sup>me</sup> d’Anglure, que deviendrait-elle
-si elle savait cela?</p>
-
-<p>Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence.
-Ce simple mot fit reculer de six pouces
-au moins les lèvres qui allaient se poser sur la
-belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom
-de M<sup>me</sup> d’Anglure, de cette femme aimée si
-longtemps et qui, depuis quelques jours,
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que
-si elle n’eût jamais existé, lui causa un douloureux
-étonnement. Pour être un homme et un
-homme amoureux, on n’est pas un monstre, et
-le premier mouvement de Maulévrier fut fort
-bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être.
-N’était-ce pas de surmonter une impression de
-nature à affaiblir l’effet de l’aveu qu’il venait
-de risquer? Il n’y avait point à reculer. Il est
-des moments dans la vie où, pour baiser le bas
-d’une jupe, on passerait sur le corps des femmes
-qu’on adorait hier avec le plus d’idolâtrie. Maulévrier
-marcha donc hardiment dans le sens de
-la pente qui l’entraînait. Il jura à M<sup>me</sup> de Gesvres
-qu’il n’aimait plus M<sup>me</sup> d’Anglure; et c’était
-vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans
-se soucier de l’inconséquence de ce second serment
-après le premier, c’est qu’il ne l’avait jamais
-aimée, c’est que les circonstances avaient
-fait seules une liaison qu’il eût rompue cent
-fois sans l’affection dévouée de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-et que, malgré cette affection dont il avait été
-reconnaissant, M<sup>me</sup> d’Anglure l’avait toujours
-épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et
-effroyable. Mais, hélas! c’était un homme d’esprit
-qui parlait à une femme spirituelle d’une
-liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre;
-mais c’était un homme amoureux qui
-parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de plus
-dépravant que la femme qu’on aime? Du reste,
-<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span>
-en insultant si menteusement son passé, M. de
-Maulévrier ne fut pas le seul coupable. M<sup>me</sup> de
-Gesvres le poussa à cela avec une adresse et
-une volupté infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable
-pitié en parlant de cette pauvre petite
-M<sup>me</sup> d’Anglure, qui était bien la meilleure
-des créatures humaines, mais qui ne devait pas
-être fort amusante dans l’intimité. Elle entraîna
-Maulévrier à lui fournir des détails qui pussent
-justifier cette opinion. Séduit par les câlineries
-soudaines de la voix qui le questionnait, Maulévrier
-n’eut pas honte de soulever les voiles
-qui devraient toujours rester baissés quand on
-n’aime plus, par respect pour ce qu’on aima.
-Il se rapprocha de la belle épaule que, dans
-l’électricité de ces confidences, il sentit frémir
-plus d’une fois contre la sienne. Ce fut de la
-part de cet homme, enivré du contact de celle
-à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour
-éteint, une complète apostasie. Elle savourait,
-en souriant suavement, tous les reniements
-qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous ses
-souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât
-dessus, et pour qu’il s’en vantât après
-comme ce matelot dans <i>Candide</i>, qui se vante
-fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix
-au Japon. Elle éprouvait la plus délicieuse
-sensation que pût éprouver une femme, et surtout
-une femme comme elle. Elle se moquait
-gaiement, finement, mais implacablement, avec
-<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
-un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait
-aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère
-amie, qu’on allait délaisser pour elle. En vérité,
-ce lui fut une charmante soirée; aussi se
-laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec
-tout l’abandon de l’amour.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_63">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_063.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>VI<br />
-LES DERNIÈRES COQUETTERIES</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-a.jpg" alt="A" width="102" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">A</span> dater de ce moment, si ce fut une
-méprise, elle fut complète. M. de
-Maulévrier crut être aimé de
-M<sup>me</sup> de Gesvres, et dès lors il se
-mit à agir avec l’assurance qu’une telle persuasion
-doit donner. Seulement, à tout ce qu’il
-inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait
-de tendre, la railleuse marquise répondait
-en agitant ses belles boucles brunes sur ses
-joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus
-positive, et en lui rappelant le langage qu’il
-avait parlé pendant si longtemps. Elle aussi,
-comme on voit, avait changé le sien. Elle faisait
-expier ainsi à M. de Maulévrier tous les
-petits mensonges qu’il s’était permis; mais, il
-faut bien le dire, la pénitence n’allait pas plus
-loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-pouvait très bien penser que c’était là une de ces
-délicates comédies prolongées dans les intérêts
-du dénoûment, comme en jouent souvent les
-femmes expertes en bonheur; car, excepté cette
-sourde oreille de haute chasteté, cette retenue
-de robe montante seulement dans le langage,
-tout ce qu’osait M. de Maulévrier dans les détails
-du tête-à-tête ne rencontrait pas une résistance,
-et Dieu sait si la contemplation était
-dans les allures de son génie! Bérangère de
-Gesvres était beaucoup trop marquise pour
-avoir, au moindre transport de l’homme dont
-elle avait, en résumé, accepté l’hommage, puisqu’elle
-le recevait tous les soirs, de ces soulèvements
-de pudeur effarouchée qu’ont les femmes
-de mauvais ton qui se croient vertueuses,
-de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait
-presque pour des désirs. Elle n’avait point la
-prétention d’être un ange, et cependant elle eût
-mieux justifié, à certains égards, une telle prétention
-que beaucoup de femmes, à la tournure
-en fuseau, posées éternellement en vignettes
-de poésies modernes, vaporeuses créatures qui
-boivent quatorze verres de vin de Sauterne
-après souper, et se vermillonnent quand les
-doigts d’un homme ont pressé leur main à travers
-un gant. Elle n’était point de cette race
-d’êtres éthérés et d’une moralité si supérieure,
-mais c’était une femme que l’horreur de tout
-ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span>
-voulait donc pas faire tort aux enivrantes séductions
-de sa pose en se défendant contre les témérités
-de la caresse. L’aristocratie de sa nature
-avait l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque.
-Aussi son amant buvait-il à longs traits
-dans la coupe d’opale de ses épaules la cruelle
-ivresse des bonheurs non partagés,—un grand
-délire qui finit par une grande angoisse,—tandis
-que sous l’impression de tous les égarements
-qu’elle faisait naître, là où les autres
-femmes se livrent ou se refusent d’ordinaire,
-elle restait toujours élégante, toujours convenable,
-toujours marquise. C’était réellement un
-abîme de glace, mais un abîme qui donnait le
-vertige. Après cela, comment n’eût-elle pas
-pardonné à ceux que le vertige entraînait?</p>
-
-<p>D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à
-l’honneur de la pureté des femmes très belles,
-souvent on les croit sous l’empire des émotions
-les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que
-la très immatérielle jouissance de la vue des
-transports qu’elles excitent. M<sup>me</sup> de Gesvres
-l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui
-avait sur l’amour de ces idées qui avaient effrayé
-Maulévrier dès l’abord, voulait-elle grandir l’amour
-de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable
-idéal devant lequel il s’était cabré, un
-certain soir? Si bien éprise que soit une femme,
-il n’en est point qui ne cherche à augmenter
-par tous les moyens possibles la passion qu’elle
-<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-a inspirée. C’est le machiavélisme des cœurs
-les plus tendres. C’est aussi la seule explication
-qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous
-prétexte de vertu, dans des organisations si
-bien combinées pour la défaite; résistance dont
-la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève,
-si elles n’avaient appris de mesdames leurs
-mères «que se donner, c’est diminuer l’amour».</p>
-
-<p>Cette vieille tradition, si bien justifiée par
-l’expérience, cette inébranlable notion du catéchisme
-des petites filles, semblait être la
-limite que M<sup>me</sup> de Gesvres opposait à M. de
-Maulévrier. L’orgueil de cette femme était donc
-ici en défaut; cet orgueil titanique de la beauté
-la plus célèbre de son temps et qui lui faisait
-souvent dire, avec le plus somptueux de ses
-regards, que les femmes qui valaient quelque
-chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes,
-n’osait pas risquer les hasards de la plus grande
-de toutes en l’accordant. Certes! ni son passé
-ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle,
-et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle
-avait autorisé en ne le défendant pas, impossible
-à M. de Maulévrier de penser tout bas ce
-que disait tout haut le roi Henri III d’une des
-princesses de la maison de Lorraine, qui lui
-avait assez impertinemment résisté. Le mot de
-l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur
-de cette femme, mais pas ailleurs! C’est en
-<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span>
-vain que M. de Maulévrier se rappelait tout ce
-qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même
-sur le vif. Comme, en somme, les observations
-d’un dandy ne sont pas fort nombreuses,
-et ses lectures encore moins, il ne
-trouvait rien dans le rare trésor de ses connaissances
-qui pût lui expliquer l’étrange conduite
-de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun,
-il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires
-de coquetterie, le refuge des hommes
-quand ils ne comprennent plus rien au manège
-des femmes. Et encore, se disait-il,—car
-il s’était mis à raisonner depuis peu,—de
-la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis <i>des autres</i>,
-de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour,
-et, si c’est de l’amour,—ajoutait-il,
-enchanté de sa découverte,—pourquoi pas
-toutes les conséquences de l’amour? A tout
-prendre, c’était là un raisonnement assez juste;
-seulement, il était aussi stupide pour le cas présent
-que le fameux <i lang="en" xml:lang="en">to be or not to be</i> de l’écolâtre
-de Shakespeare, car la logique ne pouvait
-pas plus expliquer M<sup>me</sup> de Gesvres qu’elle
-n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau
-d’Hamlet, et ce monde-ci et l’autre monde,—s’il
-en faut absolument deux. Je l’ai dit plus
-haut, M<sup>me</sup> de Gesvres, quoique femme, avait
-un bon sens rare chez les hommes, et que sa
-vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand
-il s’agissait de sentiments ou de sensations, le
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-bon sens se voilait tout à coup, la queue du
-serpent menait la tête, et cette femme, d’un
-coup d’œil si étendu et d’un discernement si
-sûr, devenait l’inconséquence en personne. Ce
-n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent
-qui nichent des essaims de caprices dans
-les plis de leurs jupes; elle les secouait, les caprices
-pleuvaient. Elle accordait ceci ou refusait
-cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui
-lui ressemblent le savent-elles? Dieu lui-même,
-au jour de sa justice, n’aura pas le courage de
-leur demander compte du bien ou du mal
-qu’elles auront fait.</p>
-
-<p>Du reste, quand elle accordait le plus, jamais
-un aveu, jamais un mot d’abandon ou de tendresse
-ne tombait de ces lèvres charmantes qui
-n’étaient pas inaccessibles.</p>
-
-<p>Elle avait pour système de ne point faire de
-réponse aux questions dont l’amour a soif.</p>
-
-<p>Elle conservait et savait varier à l’infini les
-gentillesses de sa moquerie du premier jour,
-quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait presque
-d’une aussi folle manière qu’elle avait envie
-d’être aimée. Hélas! il se payait comme il pouvait
-de ses abaissements, en enlaçant ses bras
-avides autour de ces genoux qui restaient strictement
-unis, autour de ces flancs immobiles,
-comme autour de l’autel d’airain de quelque
-divinité inexorable.</p>
-
-<p>Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-et frémissant, à ses pieds, avec ce regard attentif
-(son regard vrai et son plus beau) qu’elle
-avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de
-quelque chose, et elle restait longtemps ainsi,
-souriante comme la Grâce, silencieuse comme
-l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.</p>
-
-<p>Elle avait cette beauté qui passionne (et
-étonne un peu dans les femmes) d’un secret
-admirablement gardé, tout cela accompagné de
-ces familiarités adorables dont les femmes bien
-nées ont seules la mesure, et qui retiendraient
-un homme à leurs pieds, en dépit des plus implacables
-rigueurs.</p>
-
-<p>Les hommes les plus positifs eux-mêmes se
-laissent prendre à ces riens charmants, dont on
-enveloppe mielleusement toutes les froideurs et
-tous les refus. M. de Maulévrier en était éternellement
-victime. Elle lui aurait fait trouver
-bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait
-aimer les soufflets.</p>
-
-<p>Cet homme appelé fat par les femmes, ce
-fier Sicambre de salon, ployait la tête, mais ce
-n’était pas, comme le barbare, sous une colombe
-descendant du ciel: M<sup>me</sup> de Gesvres ne
-méritait point une si douce image. Elle allait
-parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.</p>
-
-<p>C’étaient des négations si positives, si peu
-justifiées; c’étaient des refus si nets, qu’il fallait
-être ensorcelé de cette femme pour retourner
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-briser ses questions aux mêmes réponses.
-Sûre de la grâce qu’elle déployait dans la forme
-quand elle disait une maussaderie dans le fond,
-elle avait une manière inattendue, originale,
-de vous donner son coup de poignard, et on lui
-pardonnait l’assassinat. Je n’en citerai qu’un
-exemple:</p>
-
-<p>C’était, dans le cours de cette histoire, un
-des derniers soirs où elle employa avec M. de
-Maulévrier les fascinations de cette coquetterie
-fabuleuse qui allait expirer pour faire place à
-ce que le monde lui avait laissé de noble et de
-bon; ils étaient à leur place habituelle, sur
-cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette
-causeuse, hélas! complice de bien des rapprochements
-dangereux.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier avait glissé son bras autour
-de ce divin corsage, qui contrastait par sa puissance
-avec les élégances un peu étiolées de
-notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou
-de guêpe, d’une insaisissable volupté. Il rabâchait,
-Maulévrier, mais l’amour est un rabâchage,
-et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux
-redites; il était ardent et suppliant comme peut-être
-il ne l’avait jamais été.</p>
-
-<p>Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue,
-comme une enfant ou comme une chatte elle
-s’empara, par un mouvement plein d’insouciance
-et de taquinerie, d’un petit portefeuille
-d’ivoire sculpté que Maulévrier portait toujours
-<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span>
-et dont elle avait senti, à travers le vêtement,
-les pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était
-un ravissant bijou que ce portefeuille. Il avait
-été donné à M. de Maulévrier par M<sup>me</sup> d’Anglure,
-mélancolique souvenir de l’amour absent
-et fidèle! Elle l’ouvrit, et, après en avoir
-tourné curieusement les feuilles blanches encore
-et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire
-des billets du matin à peine lisibles) traça dans
-sa main et les coudes en l’air, avec une netteté
-et une fermeté admirables, de la pointe du léger
-crayon que les suppliantes caresses de
-M. de Maulévrier ne firent point trembler, le
-mot <i>jamais</i>, qu’elle lui montra avec une malice
-triomphante.</p>
-
-<p>A la réponse, n’est-il pas facile de deviner
-ce que cet enragé de Maulévrier demandait?</p>
-
-<p>Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà
-dit, et il n’y avait pas cru, amoureux et fat
-tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu!
-toutes le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles...
-ne le disent plus.</p>
-
-<p>Seulement, nulle d’elles peut-être, comme
-la marquise, n’eût songé à l’écrire, ce mot,
-dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela
-d’une main aussi libre et aussi sûre que si elle
-avait écrit le temps qu’il faisait à Paris à son
-mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de
-Russie.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_72">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_072.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>VII<br />
-L’INTIMITÉ</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Cependant</span> les choses ne pouvaient
-pas durer ainsi plus longtemps.
-L’amour, si grand qu’il
-soit, ne change pas les habitudes
-de toute la vie, du moins à Paris.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier était un homme du monde,
-et l’homme du monde se révoltait un peu quand
-l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes
-avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier
-s’éloignait de M<sup>me</sup> de Gesvres.</p>
-
-<p>Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe,
-quoiqu’il l’accompagnât si fréquemment dans
-ses promenades du matin que l’on commençait
-à parler, parmi les oisifs du bois de Boulogne,
-de la lune de miel de cette liaison, il y
-avait pourtant des moments où il fallait quitter
-cette grande charmeresse qui le lanternait avec
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-ces réserves qu’elle avait l’art et la puissance
-de lui faire subir.</p>
-
-<p>Dans ces moments-là, comme il se retrouvait
-plus de calme et qu’il pouvait mieux se juger,
-il convenait, avec une extrême bonne foi, que
-sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait
-pas un honneur immense, et alors il se
-mettait à lui écrire des lettres pleines d’une
-passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours
-à ce vieux refrain de l’amour, à cette éternelle
-question, ce <i>m’aimez-vous</i>? importun parfois,
-que le scepticisme des cœurs ardents pose
-encore, même quand on y a répondu.</p>
-
-<p>Ces lettres étaient réellement très catégoriques;
-elles poussaient la marquise jusque dans
-ses derniers retranchements. Il n’y avait plus
-là de main ou de taille laissée sournoisement
-pour gage du silence qu’on affectait, ou en expiation
-du rire incrédule dont on arme sa physionomie,
-traître rire si blessant pour les cœurs
-bien épris!</p>
-
-<p>Tous ces moyens du <i>Traité du Prince</i> des
-femmes n’étaient plus de mise contre des lettres
-auxquelles il n’était vraiment pas possible de
-répondre autrement que par un aveu. C’est
-pour cela que M<sup>me</sup> de Gesvres n’y répondait
-pas.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier avait d’abord pensé que
-cette répugnance à écrire, dont elle ne donnait
-pas plus de motifs que de tout le reste, était de
-<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-la haute prévoyance en usage chez beaucoup de
-femmes,—car ces douces et pures colombes
-ont parfois toute la prudence des serpents qui
-ont le plus rampé,—mais il n’avait pu conserver
-longtemps cette idée quand il avait entendu
-si souvent M<sup>me</sup> de Gesvres, dans ses jours
-de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son
-salon le langage de la corruption la plus élégante
-et la plus audacieuse; quand il l’avait vue
-l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant
-officiel aux yeux du monde, quoique, selon son
-expérience, ce ne fût pas la peine de se compromettre
-pour si peu.</p>
-
-<p>Mais, encore une fois, la terre est ronde, et
-les femmes, comme la Fortune antique, ont,
-si divines qu’elles soient, un pied sur cette
-boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient
-donc rester ainsi.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine,
-inspirer à un homme qui lui plaisait plus
-que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir
-un sentiment vrai et digne d’elle, M<sup>me</sup> de Gesvres
-était arrivée avec triomphe au but qu’elle
-s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être, cet
-esprit altier qui avait tant discuté sa défaite,
-elle l’avait fait descendre dans les neuf cercles
-d’une coquetterie infernale; mais il était bien
-temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective,
-une échappée de ce paradis qu’après
-tout un ange n’avait jamais gardé avec une épée
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-flamboyante. D’un autre côté, comme il y a
-toujours un peu de lâcheté dans les meilleurs
-sentiments d’une femme, peut-être M<sup>me</sup> de Gesvres
-avait-elle compris que jouer plus longtemps
-au sphinx avec Maulévrier était risquer
-imprudemment ce qu’elle appelait, avec une
-hypocrisie mélancolique, sa <i>dernière conquête</i>.
-Ainsi, vanité, compassion secrète, amour, ou
-du moins le désir de l’amour, que M. de Maulévrier
-lui avait fait retrouver dans l’abîme
-d’ennui où elle se traînait, tout, jusqu’à la pluie
-qui se mit à tomber,—et qui ne sait l’influence
-de la pluie et du beau temps sur les résolutions
-et la moralité des femmes?—tout lui fut une
-loi d’abandonner une coquetterie qui avait
-servi, sans nul doute, à cacher des sentiments
-plus profonds.</p>
-
-<p>Un jour donc que, dans l’impossibilité de
-sortir, elle n’avait pour toute ressource contre
-l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde,
-que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre,
-et une broderie qui n’avançait pas beaucoup
-dans ses mains hautaines, elle se mit à
-tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux
-coffret où elle les avait ensevelies, et
-où étaient venues s’engloutir, dans du satin
-rose et sans espérance, tant de lettres d’amour
-depuis dix années: sépulcre parfumé dont le
-temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre.</p>
-
-<p>Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent tout
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
-doucement à la confiance, car voici, quand elle les
-eut lues, ce qu’elle écrivit:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>«Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami,
-et pourtant j’ai besoin et désir de vous voir. Je
-suis froide, c’est la vérité; et pourtant vous me
-faites éprouver une émotion inconnue lorsque vous
-brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai
-jamais été ainsi, même avec la personne que j’ai
-le plus aimée... Il n’y a rien de véritablement intime
-entre nous, dites-vous; et pourtant j’ai eu
-tout de suite confiance en votre caractère, si ce
-n’est dans votre affection que vous m’avez niée si
-longtemps. Rappelez-vous tout ce que vous m’avez
-dit; jugez si je puis avoir la foi qu’il faudrait
-pour me faire devenir ce que... je ne suis pas
-encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement
-que vous le dites, ne vous repentez
-pas de m’avoir ouvert votre cœur. La crainte de
-vous voir trop souffrir pourrait seule l’emporter
-sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je
-vous serais reconnaissante de bannir de mon âme
-la défiance qui fait ma réserve! Trompée, toujours
-trompée, dupe sans cesse! jugeant toujours les autres
-d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez
-pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai
-toujours gardé au fond de mon cœur les expressions
-qui eussent pu faire croire à une exagération
-que je redoutais plus que tout au monde. Adieu;
-voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous
-plaindrez pas ce soir comme hier de ma réserve.
-Venez, venez, je vous attends.</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">Bérangère</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
-En somme, ce billet était digne de la main qui
-l’avait tracé. Soit instinct, soit calcul, M<sup>me</sup> de
-Gesvres avait exactement mesuré la dose d’espoir
-qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que,
-fatigué d’une résistance sans terme, il ne s’en
-allât pas visiter Florence ou Naples, seule manière
-de se suicider que les gens de bas étage
-n’aient pas prise encore aux gens comme il
-faut! De tels billets, envoyés aux époques critiques
-d’un amour qu’on redoute de voir expirer,
-sont de l’élixir de longue vie; c’est du lait
-d’ânesse pour la phtisie du cœur. Sans doute,
-ce billet avait toute la séduction du mensonge:
-mais il était vrai cependant comme s’il n’eût
-pas dû séduire, vrai comme peut l’être la pensée
-d’une femme, dont les vérités les plus
-claires ne peuvent jamais avoir, comme l’on
-sait, une limpidité parfaite.</p>
-
-<p>Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et
-qu’importe le mot si l’on a la chose! M<sup>me</sup> de
-Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait
-à M. de Maulévrier, et que jamais la personne
-qu’elle avait le plus aimée ne lui avait
-fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle,
-lui qu’elle n’aimait pas!</p>
-
-<p>Certes! un tel aveu était de nature à faire
-rayonner dans toutes les splendeurs de l’orgueil
-cette queue de paon que traîne après soi l’amour
-de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour
-le plus cygne de candeur et de pureté, au bord
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span>
-des lacs les plus solitaires. Jamais M. de Maulévrier
-ne s’était aperçu de cette émotion, que
-la froideur naturelle à la marquise dominait
-très bien, aveuglé qu’il était lui-même par la
-sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce
-qui devait l’être moins, c’était cette défiance
-dont elle le priait, avec une tristesse pour la
-première fois si tendre, de l’affranchir, et qu’avec
-l’inébranlable conscience d’une beauté pareille
-à la sienne, l’expérience du cœur et la
-sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas conserver.</p>
-
-<p>Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de
-défiance et à qui elle avait fait connaître ce
-sentiment jaloux et cruel en glissant toujours
-dans ses mains au moment où il croyait la saisir,
-M. de Maulévrier n’eut pas d’abord, après
-cette lettre, la joie qu’il aurait dû naturellement
-éprouver.</p>
-
-<p>Comme, à force de prestiges, elle lui avait
-faussé le regard, il vit là une coquetterie de
-plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur
-profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder
-avec lui une simplicité affectueuse qu’il ne
-lui connaissait pas encore. Ce fut une transformation
-pleine de merveilles que le changement
-qui s’opéra tout à coup dans M<sup>me</sup> de
-Gesvres.</p>
-
-<p>Le duel qui avait duré si longtemps entre
-elle et l’homme qu’elle avait toujours battu, il
-<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span>
-est vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt
-à recommencer la bataille, ce grand duel que
-les lois du monde font de l’amour, cessa enfin.
-Où ils avaient lutté, ils se reposèrent.</p>
-
-<p>Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier,
-la voyant si désarmée, put croire qu’elle
-était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment
-de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur
-cette phase d’une liaison qu’à l’origine de pareilles
-idées, de pareils sentiments avaient malheureusement
-compliquée; ils vécurent à côté
-de leurs habitudes.</p>
-
-<p>Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements.
-Ce fut de l’intimité rare, grave,
-profonde, où les esprits s’intéressaient l’un par
-l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à
-se toucher; de l’intimité qui devrait suffire à la
-vie d’êtres distingués et intelligents, si la vie
-n’avait de ces soifs folles qu’une telle intimité
-n’étanche pas.</p>
-
-<p>«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle
-qui voudrait si bien y croire,—se disait M. de
-Maulévrier,—et je touche au bonheur suprême.»
-Et plein d’espérance depuis la lettre
-qui avait daté le changement de langage et de
-façons dans M<sup>me</sup> de Gesvres, il cherchait, par
-tous les moyens qui sont à la disposition d’un
-homme spirituel amoureux, à la convaincre de
-son amour. Malheureusement, au dix-neuvième
-siècle, ces moyens ne sont pas en grand nombre.
-<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span>
-Les dévouements y deviennent de plus en plus
-impossibles.</p>
-
-<p>Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la
-facilité qu’ils avaient de se voir et le peu de
-dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne leur
-restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que
-les expressions de l’amour même, et ces soins
-incessants, ce culte extérieur dont on entoure
-l’objet préféré.</p>
-
-<p>Maulévrier prodiguait tout cela, mais à
-moins qu’il ne se jetât vivant sous les roues du
-coupé de la marquise, pour lui donner la preuve
-qu’il lui fallait de son amour, franchement, il
-ne pouvait pas davantage.</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> de Gesvres finit par le comprendre,
-ou, du moins, par montrer à M. de Maulévrier
-qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être
-aimée, ou le désir de rendre leur intimité plus
-profonde en comblant les vœux d’un homme
-qui méritait bien tout ce qu’une femme comme
-elle avait donné à d’autres qui ne le valaient
-pas, fut-ce tout cela qui la poussa à être juste
-envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses
-protestations brûlantes, comme elle le fit un
-soir, avec un naturel qui pouvait paraître bien
-grave pour laisser tomber une chose si charmante:</p>
-
-<p>—Je ne doute <i>plus</i> de votre amour, Raimbaud;
-maintenant, je vous crois.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier a avoué depuis qu’elle
-<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span>
-l’avait tant accoutumé à son désolant scepticisme
-qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un
-tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps
-promenés sur le balcon qui dominait le jardin
-de l’hôtel habité par elle. Il faisait le plus sentimental
-clair de lune; mais ils n’étaient pas
-gens à regarder le ciel, comme dans <i>Corinne</i>:
-c’était là le moindre souci de leurs pensées. Ils
-étaient rentrés dans le boudoir jonquille, et s’étaient
-assis près de la porte du balcon laissée
-ouverte, par laquelle arrivaient, dans ce nid
-tiède et ambré d’une femme élégante, les bouffées
-pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles.
-On entendait le bruit des voitures qui
-gagnaient le boulevard de ce côté, et qui, dans
-l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien
-les grands murmures d’une mer agitée. Mais
-ni la nuit, ni les parfums du dehors, ni ces
-bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y
-ait dans la nature, rien de tout cela n’influait
-sur les dispositions de ces deux enfants
-d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes
-vieillies au sein d’une société positive et spirituelle,
-et n’ayant jamais vécu que sous des plafonds.</p>
-
-<p>—Oui, je vous crois,—reprit-elle.—Soyez
-heureux, si vous le pouvez, d’un pareil
-aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je
-n’éprouve point à croire que vous m’aimez réellement
-le bonheur sur lequel j’avais compté.
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
-Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à
-toutes ces petites faussetés que nous avons
-mises d’abord entre nous. Je vous le répète,
-je suis sûre maintenant que vous m’aimez,
-Raimbaud; votre amour me touche; mais j’en
-suis plus touchée qu’heureuse, et, vous voyez
-si je suis franche, je m’en plains à vous.</p>
-
-<p>Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au
-fond du cœur de cette femme sur le point de
-se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence
-d’une âme vive, et le bonheur fier qui
-commençait à lui soulever le cœur ne fit que
-s’accroître en l’écoutant. La confiance de
-l’homme aimé l’égara, et il répondit, comme
-un dieu qui peut donner le ciel et la terre, la
-plus épouvantable fatuité.</p>
-
-<p>—Ah!—dit-il—ne vous plaignez pas,
-Bérangère! Puisque vous croyez à mon amour,
-toutes les félicités sont possibles. Dès demain,
-sur ce cœur que vous ne repoussez plus, vous
-serez vengée de l’attente de ce bonheur qui
-vous semble tarder aujourd’hui!</p>
-
-<p>—Que vous êtes bien un homme,—fit-elle,
-en haussant ses splendides épaules avec
-un mépris de reine offensée,—et que vous
-voilà bien tous, orgueilleux et grossiers, même
-les meilleurs! Vous croyez donc qu’il est
-quelque chose qui puisse remplacer pour une
-femme le bonheur qu’elle n’a pas trouvé dans
-la foi même en votre amour?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span>
-L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai,
-que M. de Maulévrier, tout homme du monde
-qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus petite
-des impertinences dont il eût régalé, très certainement,
-toute autre femme qui, dans un
-pareil moment, se fût avisée de prendre les airs
-dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à
-l’approche d’une créature inférieure.</p>
-
-<p>Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son
-silence?</p>
-
-<p>—Raimbaud,—dit-elle, en lui tendant la
-main avec cette grâce incomparable qui lui
-subjuguait tous les cœurs,—il faut que je
-vous fasse une prière. Vous êtes venu chez moi
-par curiosité; vous y êtes resté par attrait; l’attrait
-est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est
-bien; mais qui sait la fin des affections les plus
-vives? M<sup>me</sup> de Vicq, que vous connaissez, ne
-voit plus du tout M. de Loménie, et l’on dit
-qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il
-arrive de nous, Raimbaud, vous sentez-vous
-le courage de me promettre que nous ne nous
-brouillerons jamais?</p>
-
-<p>C’était mâle et simple tout ensemble; c’était
-de l’estime exprimée en dehors de toutes les
-illusions de l’amour.</p>
-
-<p>Une si noble prière fut un coup de lumière
-pour M. de Maulévrier. Il comprit tout ce que
-cette femme, sous des frivolités apparentes,
-cachait de solide et de bon; il comprit surtout
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span>
-ce qu’il y avait de flatteur pour lui dans une
-telle prière.</p>
-
-<p>Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué
-avec ces hommes qu’elle avait aimés quelques
-jours, devait lui donner le plus grand plaisir
-d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé
-en lui demandant de rendre éternelles, au nom
-d’un sentiment plus haut placé que l’amour
-même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme
-l’amour, les relations que l’amour avait créées
-entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout ce
-qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers
-serments de lui rester à jamais fidèle pour le
-temps où il ne l’aimerait plus.</p>
-
-<p>—Eh bien! puisque c’est chose convenue,—dit-elle
-en respirant longuement, comme si
-elle eût été débarrassée d’un poids terrible,—je
-puis à présent tout vous dire. Mon pauvre
-Raimbaud, je ne vous aime pas.</p>
-
-<p>Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner,
-puis elle le blessait.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier devint pâle encore plus de
-colère que de douleur, car le malheur des gens
-d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à
-propos de tout, et les commencements de la
-liaison de M. de Maulévrier avec M<sup>me</sup> de
-Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là.</p>
-
-<p>Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre.</p>
-
-<p>—Pas de colère, Raimbaud,—continua-t-elle,—ce
-<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span>
-serait vainement m’insulter. Ce
-que je viens de vous demander à l’instant
-même, ce que vous m’avez promis, vous permettent-ils
-de me mal juger? Toutes mes coquetteries
-avec vous sont mortes et enterrées;
-hélas! je sens que ma dernière illusion s’en va
-aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je l’avais
-désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous
-le dis: en quoi suis-je coupable? Ah! je suis
-plus malheureuse que vous!</p>
-
-<p>Écoutez-moi,—ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente
-d’une femme qui sait qu’on adoucit les
-douleurs de l’amour le plus vrai en parlant à nos
-vanités immortelles,—je ne puis pas vous aimer,
-vous, et vous êtes cependant l’homme qui
-m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait plu davantage.
-Vous êtes l’esprit le plus distingué que
-j’aie jamais rencontré, et, sous les manières
-les plus séduisantes, le caractère le plus noble
-et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud,
-pour moi et pour les autres; mais voici ce que
-vous n’êtes que pour moi. De tous les hommes
-que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné
-le plus de ces émotions auxquelles ma froideur
-est rebelle, et vous êtes le seul à qui j’ai fait jamais
-un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le
-tête-à-tête de qui je ne me suis jamais ennuyée.
-Vous êtes le seul à qui j’ai dit: «Nos vies se
-sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous
-tous les deux à ne les séparer jamais.»
-<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-Enfin, vous êtes le seul encore à l’amour duquel,
-avec mon expérience des hommes, je
-me serais livrée sans peur et sans fausse honte,
-tant les défiances que j’ai eues longtemps
-vous avez su les surmonter et les vaincre.
-Voilà, Raimbaud, ce que vous m’êtes, et pourtant
-tout cela n’est pas de l’amour. Je sens toujours
-en moi le calme effroyable dont j’espérais
-que vous me feriez sortir. Je voudrais vous être
-asservie, et je ne le suis pas. Les sacrifices que
-je vous ferais, je ne vous les ferais que comme
-à un ami qu’on estime, sans entraînement, sans
-ivresse. Il y a des soirs où vous me plaisez
-extrêmement dans la causerie; mais à quoi
-plaisez-vous en moi? C’est à mon esprit; et je
-ne sens pas, comme quand on aime, le contrecoup
-de ce plaisir me troubler le cœur. Vous
-n’êtes pas pour moi l’intérêt passionné que
-j’attendais et dans lequel je voulais perdre l’ennui
-terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,—et
-des hommes que vous auriez raison de mépriser,
-Raimbaud,—je ne puis me méprendre à
-ce qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en
-êtes digne, et moi, qui le reconnais, je n’en
-saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami,
-pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus
-rien en moi de vivant, d’ardent et de jeune.
-Tout est consommé, tout est fini; je m’agite
-encore, je me monte la tête, mais c’est inutile.
-Je retombe dans l’horrible sensation de mon
-<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-néant. Vous qui m’aimez, votre position vaut
-mieux que la mienne; je suis plus à plaindre
-que vous!</p>
-
-<p>Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant
-ces paroles désespérées, qui tuèrent la
-colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent
-tout à coup sur le compte de celle qui venait
-de les prononcer. Ivre de pitié à son tour, il
-crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit à
-genoux devant elle, écartant les mains du front
-qu’elles couvraient. Mais elle ne pleurait pas.
-Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils tombèrent
-sombres dans ceux de son amant,
-avec ce vague sourire des douleurs profondes
-et surmontées.</p>
-
-<p>—Levez-vous,—fit-elle, avant qu’il pût
-exprimer un des mille sentiments qui l’agitaient;—j’entends
-Laurette.—Et Laurette,
-qui ouvrait effectivement la première porte du
-boudoir, parut sur le seuil de la seconde et
-annonça M<sup>me</sup> d’Anglure.</p>
-
-<p>Ce nom leur causa un tressaillement à tous
-les deux.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d’Anglure, revenue si brusquement de
-la campagne, où elle était pour longtemps encore,
-et apparaissant tout à coup, à une pareille
-heure, chez la femme qui avait pris son
-amant et chez qui elle allait le rencontrer...
-c’était étrange.</p>
-
-<p>—Faites entrer,—dit la marquise avec sa
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-grâce nonchalante et comme s’il s’était agi d’un
-de ses habitués les plus fidèles.</p>
-
-<p>Et la comtesse d’Anglure entra.</p>
-
-
-<p class="sep3 cent cs8 esp">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_088.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_89">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_089.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h3><i>DEUXIÈME PARTIE</i></h3>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<h4>I<br />
-LA COMTESSE D’ANGLURE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Caroline</span> de Vaux-Cernay, comtesse
-d’Anglure par mariage, était
-une des plus jeunes et des plus
-riches maîtresses de maison qu’il
-y eût alors dans la haute société de Paris. Élevée
-en province, au fond de la Picardie, par
-une vieille tante qui l’avait mariée au comte
-d’Anglure avant qu’elle eût atteint sa seizième
-année, elle avait consolé la bonne compagnie
-de la grande éclipse de M<sup>me</sup> de Gesvres en
-ouvrant son salon presque à la même heure où
-la marquise fermait le sien. On trouva chez la
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span>
-comtesse d’Anglure la même élégance, le même
-goût et à peu près le même monde que chez
-M<sup>me</sup> de Gesvres; seulement, celle qui faisait
-les honneurs de ce salon ne ressemblait en
-rien à Bérangère. Elle n’en avait ni la beauté
-mate et arrêtée, ni la coquetterie toujours sous
-les armes, ni cette parole brillante et hardie
-qui faisait croire, bien à tort, que la marquise
-était méchante, à tous les poltrons qui ont peur
-des esprits, mais qui donnait aux cerveaux
-de ceux qui en ont l’excitation fécondante
-sans laquelle on ne saurait causer avec plaisir
-et avec entrain. Non, M<sup>me</sup> d’Anglure n’avait
-rien de tout cela. Mais pour ceux qui prosternent
-tout devant l’inexprimable magie de
-la jeunesse, le changement consolait de la
-perte, et l’on pouvait sans ingratitude stupide
-se dispenser d’avoir des regrets.</p>
-
-<p>Que l’on se figure, en effet, tout ce que les
-peintres ont jamais inventé de plus printanier
-et de plus suave pour donner une idée de la
-jeunesse, et l’on n’aura qu’une faible image de
-ce qu’était Caroline d’Anglure quand elle arriva
-à Paris. Toutes les femmes de seize ans
-ont l’air jeune; mais ce qui attirait si vivement
-en elle n’était point cette floraison fugitive, cet
-entr’ouvrement mystérieux de rose blanche qui,
-sous la force de la vie, déchire l’enveloppe de
-son bouton, et qui s’épanouit au front de toutes
-les virginités pubères; c’était quelque chose de
-<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span>
-plus fraîchement idéal encore, quelque chose de
-supérieur à la beauté même, rayon impalpable
-et divin qui se jouait autour de cette forme
-déliée, mignonne et blanche, que le comte
-d’Anglure avait prise un matin <i>dans sa mante</i>,
-comme dit la chanson espagnole, et avait apportée,
-comme une difficulté à vaincre, aux
-plus habiles couturières de Paris. Rien, de fait,
-ne dut être plus difficile que d’habiller Caroline.
-La délicatesse inouïe de toute sa personne
-alourdissait les plus légers tissus, comme la
-lumière nacrée de son teint en éteignait les
-couleurs. Jusqu’aux fleurs pesaient sur ce front
-candide. Elle eût rappelé les filles d’Ossian, ces
-belles rêveuses couchées, sans les faire plier,
-sur des nuages, si une fraîcheur aussi exquise
-que la sienne avait pu durer deux jours sans se
-faner dans les brouillards.</p>
-
-<p>Ce genre de beauté parfaitement inconnu à
-Paris, où les jeunes filles naissent flétries et
-épuisent ces nombreuses nuances de jaune
-qu’Haller seul put exprimer par dix-huit mots
-distincts, en allemand, eut un succès fou: le
-succès du rare et de l’étrange, le grand succès
-chez les sociétés avancées qui sont arrivées au
-bout de tous les ordres de sensations. Les
-femmes qui eurent la douleur de le voir et de
-le constater, sourirent en prévoyant combien
-serait court un triomphe dû à des qualités plus
-fragiles que la beauté même. A leurs yeux,
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span>
-sceptiques pour tout ce qui n’est pas leur miroir,
-Caroline d’Anglure était à peine jolie: ce
-n’était qu’une blonde bien blanche; mais toutes
-les blondes ne le sont-elles pas? Comme les
-artistes, qui, plus francs ou plus sensibles aux
-effets de la couleur, étaient fanatiques de l’éclat
-limpide et doux qu’épandait la fraîcheur pâle
-de la comtesse, elles ne voyaient pas que tout
-en cette adorable enfant s’arrêtait timidement
-à la nuance, depuis le rose indécis de la bouche
-jusqu’aux larges prunelles gris de perle de ses
-beaux yeux, depuis les reflets bronzés de ses
-cheveux tordus sur sa tête jusqu’aux gouttes
-d’or fluide dans lesquelles l’extrémité de ses
-longues paupières semblait avoir été trempée
-par la main légère du caprice. S’imaginant sans
-doute qu’il n’y a point de mois de mai aux
-bougies, les imprudentes approchaient, sans
-trembler, leurs épaules céruséennes des touffes
-de lys irisées et diaphanes qui s’épanouissaient
-au corsage de Caroline comme aux bords d’un
-charmant vase antique, tout svelte et tout pur,
-et elles ne manquaient jamais de se dire entre
-elles, quand la comtesse arrivait quelque part:—«Ne
-trouvez-vous pas que la <i>grande</i> fraîcheur
-de M<sup>me</sup> d’Anglure se passe un peu?»</p>
-
-<p>Du reste, elles avaient décidé souverainement
-qu’elle avait l’air bête, et vraiment la
-pauvre Caroline, qui avait été élevée à la campagne,
-ou plutôt qui n’avait pas été élevée du
-<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span>
-tout, ne pouvait guères mettre dans sa physionomie
-de ces effrayants airs de tout comprendre
-et de pouvoir tout exprimer qu’ont les femmes
-de cet admirable siècle, si profondément intelligent.
-Quand le comte d’Anglure l’épousa, elle
-n’avait fait que lire son office de la Vierge et
-cultiver des résédas; et quand il la conduisit
-dans le monde, ce qu’elle y vit et y entendit
-n’éveilla point en elle ces facultés dont les prodigieux
-développements, chez les autres femmes,
-menacent, si cela continue, de devenir un véritable
-fléau. Elle n’eut aucune des affectations
-modernes. Lamartine l’ennuyait sincèrement,
-et sa loge était souvent vide les jours que Rubini
-chantait. Elle se contentait d’être le je ne
-sais quoi de joli, de rond, de gracieux et de
-parfumé qu’est une femme qui reste femme,—la
-seule chose que, dans leurs ambitions effrénées,
-elles oublient de vouloir être maintenant.</p>
-
-<p>Mais si les excellentes amies de la comtesse
-travaillèrent à lui faire une superbe réputation
-de sottise et d’ignorance, il leur fallut toutefois
-reconnaître que cette petite et insignifiante personne
-n’était pourtant ni gauche ni timide, et
-qu’elle faisait les honneurs de chez elle avec
-aussi peu d’étonnement que si toute sa vie s’était
-passée dans ce monde où elle arrivait. Cette
-jeune fille d’hier avait l’aplomb du nom qu’elle
-portait. Elle qui n’avait jamais vu que quelques
-curés de campagne et quelques gentilshommes
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
-chasseurs, vieux et bruyants amis de sa tante,
-M<sup>lle</sup> Thécla de Vaux-Cernay, elle avait les manières
-simples, la voix, l’accent, la phrase brisée,
-la politesse relevée et quelquefois familière
-de la femme essentiellement comme il
-faut, qualités morales de la noblesse de sang
-et de race qui font se ressembler, malgré les
-différences d’éducation, la femme la plus répandue
-et celle qui n’a jamais quitté la tourelle
-de son château de province. A peine Caroline
-eut-elle fait faire ses robes chez Palmyre,
-qu’elle eut l’air aussi comtesse que les femmes
-chez qui elle allait au faubourg Saint-Germain.
-On sentait soudainement, en voyant ces femmes
-vieillies sur les parquets de ces salons et cette
-petite mariée qui n’y avait jusque-là jamais
-posé la pointe de son pied, qu’elles étaient
-providentiellement écloses pour remplir le même
-rôle social, et qu’elles étaient égales entre elles
-par les traditions du berceau.</p>
-
-<p>Cela seul empêcha peut-être qu’elle ne succombât,
-comme femme à la mode, sous la réputation
-d’affreuse bêtise qu’on s’amusa à lui
-tailler à facettes; car ce fut par ce mot cruel et
-forcé qu’on traduisit la plus ineffablement charmante
-absence d’esprit qui fut jamais. Cette
-imprescriptible noblesse qu’elle avait dans l’accent
-et dans la physionomie quand elle disait
-de ces riens qui étaient, hélas! toute sa conversation
-(l’<i>hélas</i>! était la charité ordinaire des
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-femmes qui lui trouvaient la peau trop blanche),
-cette noblesse originelle la sauvait de l’espèce
-de ridicule qu’il y a en France, le pays, comme
-l’on sait, le plus spirituel de la terre, à manquer
-de tout ce que le monde a, et où les femmes,
-surtout, se placent à une si grande hauteur
-que, pour deux mots à leur dire sur leur
-bonne grâce ou celle de leur robe, on est obligé
-de subir une conversation si spirituelle, si <i>mille
-fleurs d’Italie</i>, qu’une bonne migraine en est
-toujours le résultat.</p>
-
-<p>Fut-ce le contraste, plein d’imprévu, qu’il y
-avait entre cette enfant que l’instinct du monde
-et son aristocratie naturelle empêchaient d’être
-une Agnès, mais qui n’avait dans sa jolie tête
-rien qui ressemblât à une pensée sur quoi que
-ce soit, et les femmes distinguées qui en ont
-sur tout une immensité; fut-ce ce contraste,
-ou seulement l’alliciant parfum de la plus
-exquise jeunesse en fleur, qui lui livra et lui
-retint tous les hommages? Parmi ceux qui lui
-furent offerts si elle voulut en agréer quelques-uns,
-ce ne fut point son mari qui l’en empêcha.
-Son mari, homme élégant, d’ailleurs,
-l’avait moins épousée pour elle-même que pour
-cimenter des relations qui existaient de fort
-longue date entre les Vaux-Cernay et les d’Anglure;
-il fut probablement décidé aussi par la
-beauté de cette blanche personne qui promettait
-à ses enfants un sang si pur. Et comment n’eût-il
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-pas plongé sa lèvre avec un certain frémissement
-dans l’écume légère et savoureuse de ce
-sorbet virginal? Mais peut-être le trouva-t-il un
-peu froid. C’était tout à fait un homme de son
-temps que Raoul d’Anglure, de ce temps où la vie
-anglaise, la vie des hommes entre eux, a succédé
-à ces relations de tous les instants avec les
-femmes qui donnaient aux hommes d’autrefois
-cette grâce, hélas! perdue, et qui causait de si
-grands désordres d’amour. Avec les habitudes
-qu’on prend si vite dans le laisser-aller de nos
-mœurs, il n’appartenait réellement pas à Caroline
-de captiver un homme comme Raoul. Aussi,
-peu de temps après son mariage, celui-ci donna-t-il
-à sa femme une liberté qu’elle ne désirait
-probablement pas. Il la suivit fort rarement dans
-le monde. Il passait ses journées à courir à cheval
-et à chasser; puis, quand il était bien fatigué,
-il s’en allait clore ses soirées chez une ancienne
-maîtresse plus âgée que lui, et sur le
-canapé de laquelle il ne craignait pas de s’étaler
-avec ses bottes et ses éperons. Là, il trouvait
-toujours quelques amis, grands amateurs du <i>va
-te promener, la honte!</i> et de l’intimité des hommes
-qui se mettent au-dessus des apparences et qui
-les jugent sans soigner la rédaction du jugement.
-Rien ne vaut, à ce qu’il semble, cette
-intimité que les délicats traitent de grossière,
-mais qui n’astreint ni à la repartie ni à la grande
-tenue, si gênantes pour l’égoïsme de nos jours.
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-Cela est triste à dire, mais cela est. Le mariage
-lui-même a toujours une certaine pruderie, un
-certain guindé, ce certain vertugadin de satin
-blanc qu’on appelle la chasteté; et toutes ces
-maudites agrafes, si difficiles à faire sauter,
-expliquent fort bien la préférence qu’on accorde,
-et qu’accordait Raoul d’Anglure, à une vieille
-maîtresse qui suce vos cigares pour les allumer
-et devant qui on se permet tout sans qu’elle soit
-choquée de rien, sur une ravissante jeune femme
-épousée par inclination et digne de tout l’amour
-des anges, si les hommes ressemblaient à ces
-derniers un peu davantage.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, la comtesse d’Anglure ne
-s’aperçut guères des négligences de son mari.
-Elle l’avait épousé sans l’aimer, et la vie extérieure
-de Paris l’empêcha de regretter la vie
-intime qu’elle n’avait pas. En vain lui insinuait-on
-quelquefois avec beaucoup d’art qu’elle ne
-devait pas être heureuse, elle n’avait pas l’air
-de comprendre. Elle restait de la plus gracieuse
-stupidité. Rien n’altérait le blanc plumage de
-cette peau de cygne que lustraient la santé et
-la jeunesse, et qui avait les splendeurs bleuâtres
-du plus pur émail. Nulles larmes ne rosaient—car
-elles n’eussent pas osé les rougir—ces
-paupières, si lentes à se mouvoir au-dessus de
-ces beaux orbes d’un gris si tendre qu’ils semblaient
-sourire en regardant. Aussi les observatrices
-de salon chez qui elle allait prendre le
-<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
-thé disaient-elles qu’où l’esprit manquait, les
-sentiments vifs ou profonds devaient nécessairement
-manquer aussi. Bel axiome que M. de
-Maulévrier fit mentir, car il advint que cette
-petite poupée qui ne pensait pas, et qui, comme
-la statue de Memnon, ne savait dire que bonjour
-et bonsoir d’une voix harmonieuse, se prit
-à aimer M. de Maulévrier avec une intrépide
-naïveté. Dans ce cœur d’une virginité fabuleuse,
-éclata tout à coup cette fleur d’un sentiment
-vrai qui ne fleurit plus guères que tous
-les cent ans, comme l’aloès, et qui fait moins
-de bruit. Elle retint l’amour prêt à disparaître
-de ce monde; elle abrita quelques jours encore
-ce bel oiseau de paradis que bien des jeunes
-filles passeront désormais inutilement leur vie
-à attendre dans ce siècle, où, en fait d’amour,
-le langage meurt avec l’idée, et où demain peut-être
-les lettres de M<sup>lle</sup> de Lespinasse seront regardées
-comme l’expression apocryphe d’un
-sentiment antédiluvien.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier arrivait alors on ne sait
-d’où, après une absence de plusieurs années.
-On connaît maintenant le marquis Raimbaud
-de Maulévrier. Une singulière particularité de
-sa biographie de cœur, c’est que jusqu’alors il
-n’avait aimé que les femmes brunes. Les cheveux
-<i>feuille morte</i> de M<sup>me</sup> d’Anglure le jetaient
-toujours dans des rêveries qu’il se reprochait,
-car il haïssait l’air rêveur. C’était, comme on
-<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span>
-l’a déjà vu, un oisif comme Raoul d’Anglure,
-mais un oisif d’une aristocratie plus relevée
-dans les habitudes de sa vie. Il préférait la société
-des femmes à celle des hommes, auxquels
-il adressait rarement la parole; il ne détestait
-pas les esclavages de la toilette, et n’eût pas
-prostitué sa bouche au narghilé même du sultan.
-Parce qu’il n’aimait pas à courir toute la
-journée, bride abattue, comme un jockey, on
-l’accusait d’être un efféminé, et les amis de
-Raoul l’appelaient en riant Sardanapale. Indépendant,
-au milieu de Paris, comme le vent
-dans les bruyères, et ne sentant pas l’affreux
-besoin d’être riche, il pouvait, si cela lui plaisait,
-s’engloutir tout vivant dans l’amour d’une
-femme du monde, ce dévorant passe-temps,
-pour un homme, qui eût anéanti l’âme de Bonaparte
-lui-même s’il n’avait pas eu le bonheur
-d’aimer une femme entretenue, à une époque
-qui était un pêle-mêle social.</p>
-
-<p>Mais les misères du temps présent avaient
-tué à la mamelle l’ambition de M. de Maulévrier,
-et son orgueil était moins grand que sa
-vanité. Aussi, à force de regarder ces cheveux
-<i>feuille morte</i>, et ce cœur d’épaules qui donnait
-une grâce si tombante à la robe de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-il se dévoua encore une fois à ce culte
-terrible qu’il avait déjà pratiqué, l’adoration
-d’une femme de naissance et de monde. Seulement,
-empressons-nous de le dire, M<sup>me</sup> d’Anglure
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-sut lui épargner toutes les aspérités auxquelles
-il s’était déjà si rudement froissé. Elle
-ne fit aucune des petites mines d’usage avant
-d’accepter ce qui lui causait tant de plaisir.
-C’est même de cette époque que la fatuité de
-Maulévrier devint célèbre; Caroline en couva
-et en développa le germe sous son amour. Elle
-l’aima avec la virginité de son âme, avec toutes
-les ignorances de son esprit. Elle l’aima sans
-songer à autre chose qu’à lui donner le plus
-grand bonheur possible, sans mesurer les conséquences
-de la passion qui se saisissait de son
-avenir, sans avoir le moindre souci de la fragilité
-des beautés qu’elle lui prodiguait et dont
-elle trouvait qu’il ne s’emparait jamais assez.
-Elle qui, par la nature de sa beauté, était destinée
-à passer si vite, elle n’eut pas peur des
-dégâts affreux de la caresse, et elle s’exposa à
-tous les dangers du bonheur. Que voulez-vous?
-elle l’aimait comme une femme qui n’a pas
-dans l’esprit la moindre portée, mais dont la
-céleste niaiserie est le plus délicieux hasard que
-Dieu puisse jeter dans la vie d’un homme
-amoureux!</p>
-
-<p>M. de Maulévrier, qui, en fait d’amours de
-salon, avait, comme il arrive toujours, avalé
-considérablement de crème fouettée avec plus
-ou moins de vanille, s’abreuva, pour la première
-fois, de ce lait chaud, pur et substantiel,
-d’un sentiment vrai. Il fit même comme les
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>
-chats gourmands, qui fourrent jusqu’à leurs
-pattes dans la jatte pour mieux boire: dans
-l’avidité de son bonheur, il empêcha M<sup>me</sup> d’Anglure
-de se montrer aussi souvent dans le
-monde; et il eut tort, car le monde doit être le
-premier amant d’une femme du monde, et si
-elle en a jamais un autre, il ne doit venir
-que bien loin après. Comme la comtesse aimait
-M. de Maulévrier avec la soumission de
-cette Courtisane amoureuse qui mettait le pied
-de son amant sur son sein nu, comme elle adorait
-ses moindres caprices, elle aurait fini par
-ne plus aller chez personne et à vivre follement
-pour lui seul, si M<sup>me</sup> de Gesvres, avec qui elle
-avait toujours été fort confiante, ne lui eût fait
-comprendre qu’en agissant ainsi elle s’affichait
-et donnait contre elle aux autres femmes des
-armes dont elles ne manqueraient pas de se
-servir.</p>
-
-<p>Et l’expérience de la marquise ne l’avait
-point trompée; son conseil fut extrêmement
-utile à M<sup>me</sup> d’Anglure. En dépit des nombreuses
-différences qu’il y avait entre ces deux
-femmes, opposées presque en toutes choses, elles
-se voyaient assez souvent. M<sup>me</sup> d’Anglure allait
-beaucoup chez M<sup>me</sup> de Gesvres. M<sup>me</sup> de Gesvres
-lui avait toujours montré une bienveillance
-pleine de franchise et d’appui. Jamais elle n’avait
-partagé les petites jalousies de ces jolies
-créatures, moitié abeilles et moitié vipères, qui
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span>
-n’oubliaient point, quand il s’agissait de la comtesse,
-de mettre un peu de venin dans leur miel.
-Il faut le dire, malgré son costume de coquette,
-la grande marquise était bien au-dessus de ces
-misérables sentiments. Belle comme un jour
-d’Asie, elle admirait naïvement la beauté dans
-les autres, et toujours elle avait parlé de celle
-de M<sup>me</sup> d’Anglure comme eût fait un homme
-impartial. Fière d’être belle, elle avait une fierté
-tranquille, inaccessible à toutes les alarmes. La
-comtesse d’Anglure, avec qui elle eut l’amabilité
-des cœurs généreux pour ceux qu’on traite
-avec injustice, la crut son amie, et vraiment
-elle l’aurait été, si, comme celle qui l’appelait
-de ce nom, elle s’était livrée en se liant, ce qui
-lui était impossible. On l’a déjà vu, le caractère
-de cette femme était fermé comme les portes
-de l’enfer. De toutes les grâces qu’elle avait en
-partage, Dieu ne lui avait pas donné la plus
-grande, celle de l’abandon. Elle écoutait avec
-une patience attendrie le récit de l’amour de
-M<sup>me</sup> d’Anglure, mais elle ne rendait pas confidence
-pour confidence. Elle n’avait aucun des
-profits de l’amitié, elle n’en avait que la probité
-sincère; car si, un soir, elle prit plaisir à
-faire renier à M. de Maulévrier son amour pour
-M<sup>me</sup> d’Anglure, c’est que M. de Maulévrier
-s’était jeté lui-même dans cette voie de blasphèmes
-et qu’aucune femme n’eût résisté à la
-tentation d’une si enivrante volupté. Et si elle
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span>
-désira parfois être aimée de l’amant de son
-amie, c’est qu’elle se trouvait bien à plaindre
-de se voir privée d’un bonheur qui n’était pas
-chose si rare, sans doute, puisque M<sup>me</sup> d’Anglure,
-qu’elle jugeait de si haut, l’éprouvait; et
-c’était d’ailleurs bien moins de la femme qu’elle
-était jalouse que de l’amour.</p>
-
-<p>Cet amour, elle l’avait cru une ressource, une
-dernière ressource contre l’ennui de sa vie;
-mais, puissante à le faire naître, elle s’était
-trouvée impuissante à le ressentir. Si ses coquetteries
-avaient rendu M. de Maulévrier infidèle,
-hélas! qu’y avait-elle gagné? Femme chez
-qui un esprit mûri prenait insensiblement la
-place d’un cœur qu’un sang brûlant n’avait jamais
-gonflé, espèce d’âme étrange, mais qui,
-dans les sociétés comme la nôtre, tend chaque
-jour à devenir plus commune, sa misère tenait
-à ses qualités mêmes. M<sup>me</sup> d’Anglure, qui avait
-en tendresse ce qui lui manquait en intelligence,
-pouvait-elle se douter de cela?</p>
-
-<p>M. de Maulévrier avait cessé de lui écrire
-depuis qu’il allait chez M<sup>me</sup> de Gesvres. C’en
-était assez pour qu’un doute affreux s’élevât
-dans l’âme de la comtesse, et pour qu’elle s’en
-vînt en poste à Paris, et jusque chez M<sup>me</sup> de
-Gesvres, voir, par ses yeux, si elle était réellement
-trahie.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_104">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_104.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>II<br />
-PATTE DE VELOURS</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Quand</span> la comtesse d’Anglure entra,
-M<sup>me</sup> de Gesvres se leva et fit quelques
-pas au-devant d’elle, la main
-ouverte et la bouche souriante,
-comme on va au-devant d’une amie trop longtemps
-absente. Bien loin de repousser cette
-main qui lui était offerte, M<sup>me</sup> d’Anglure la
-serra comme aux jours de leur amitié la plus
-tendre. Ni l’une ni l’autre de ces deux femmes
-ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame;
-elles étaient de trop bonne compagnie et de leur
-époque pour copier en miniature cette grande
-scène de Schiller entre Marie Stuart et Élisabeth
-d’Angleterre, à propos du comte de Leicester.
-On est obligé de le reconnaître, pour les
-gens aux yeux de qui le plus grand péché d’élégance
-est de mettre ses impressions personnelles
-<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-à la place des usages reçus, le drame et
-tout ce qui y ressemble ne saurait guères plus
-exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre
-théâtre que la conscience, derrière les paroles
-et les actes qui servent toujours à la violer.
-Quels que fussent donc les sentiments de
-M<sup>me</sup> d’Anglure, elle était trop comtesse pour
-les montrer à sa rivale, et cela en présence de
-l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son
-émotion ne lui fit pas transgresser ces lois du
-monde, contre lesquelles se révoltent des moralistes
-de roman, et dont la gloire est de ressembler
-à ce qu’il y a de plus beau dans la
-nature humaine,—à la pudeur et à la fierté.</p>
-
-<p>Ainsi tout resta parfaitement convenable entre
-ces trois personnes dont les sentiments étaient
-sans doute si agités et si divers. Les deux femmes
-s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué
-M. de Maulévrier, qui s’était incliné devant elle
-comme s’ils avaient été étrangers l’un à l’autre,
-M<sup>me</sup> d’Anglure s’assit sur la causeuse de M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes
-enfermées dans la courbe gracieuse du meuble
-consacré aux mollesses et aux intimités de ces
-créatures languissantes! On eût dit deux charmantes
-couleuvres s’enlaçant sur un tapis de
-fleurs et se caressant de leurs dards sans oser
-encore se blesser. Alors commença, entrecoupée
-de petits mots d’amitié et de familiarités
-ravissantes, une conversation fort insignifiante
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-dans le fond, mais qui, comme dissimulation
-et souplesse, eût fait certainement beaucoup
-d’honneur à la barbe grise des plus vieux et des
-plus rusés diplomates de l’Europe. M<sup>me</sup> d’Anglure
-dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne,
-auprès de sa belle-mère, qu’elle n’avait
-pu résister à l’envie de partir. C’était là toute
-son histoire, et elle la fit en quelques mots,
-avec une simplicité d’accent à laquelle on se
-serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya
-la balle dans ce sens, et la conversation,
-ricochant d’une idée à une autre, dériva bientôt
-aux élégants commérages des femmes entre
-elles, quand elles veulent se tenir en dehors de
-leurs sentiments. Cette conversation, à côté de
-leur position réciproque, ne dut pas coûter
-beaucoup à M<sup>me</sup> de Gesvres. Elle était calme,
-puisqu’elle n’aimait pas M. de Maulévrier et
-qu’elle venait de le lui dire dans le moment
-même, mais M<sup>me</sup> d’Anglure ne l’était pas, et
-réellement la marquise, qui dédaignait un peu
-trop peut-être le caractère de son amie, et qui
-savait qu’avec son amour aveugle pour M. de
-Maulévrier elle était fort capable de provoquer
-un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât
-si librement, et avec une facilité si animée,
-dans l’écume légère d’une causerie toute de
-gaieté et de riens, quand elle devait avoir le
-cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette
-jalousie, que M<sup>me</sup> d’Anglure nourrissait depuis
-<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span>
-plusieurs mois, avait marqué sa trace partout
-sur les lignes de ce suave visage, délicat comme
-le velouté des fleurs. Elle était extrêmement
-changée. L’idéale beauté du teint s’était évanouie.
-Malgré les ruches qui garnissaient le
-chapeau lilas qu’elle portait et qui encadraient
-l’ovale de cette figure, atteint déjà, on voyait
-que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse,
-et qu’elle commençait à être envahie par le vermillon
-âcre et profond que donne la fièvre des
-passions contenues. Ce rapide et cruel changement
-frappa d’autant plus la marquise, que la
-force des sentiments qu’il attestait n’emporta pas
-une seule fois M<sup>me</sup> d’Anglure. Elle demeura
-aussi désintéressée en apparence dans les mille
-hasards de la causerie, que si elle n’avait pas
-étudié la femme avec qui elle joutait de paroles
-légères et de façons caressantes. Tout en cherchant
-à deviner ce qu’elle croyait le secret de
-la marquise, elle ne livra point une seule fois
-le sien. L’instinct de la conservation, naturel à
-tous les êtres, l’éleva pendant tout le temps de
-sa visite au niveau d’une femme d’esprit.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment
-douloureux cet étrange spectacle. Il était
-frappé, comme M<sup>me</sup> de Gesvres, du ravage de
-ces quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée;
-et comme, si fat qu’il fût, il avait de l’âme
-autant qu’en ont les hommes parfaitement civilisés,
-il était épouvanté et attristé en même
-<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
-temps. La mesure que gardait la comtesse l’étonnait
-bien un peu aussi, mais comme il était
-mieux exercé à lire que la marquise dans les
-moindres mouvements de M<sup>me</sup> d’Anglure, où
-la marquise ne voyait que du calme il voyait,
-lui, à de certains frémissements des lèvres, à de
-certains éclairs dans le regard, que l’orage grondait
-et brûlait sous ces menteuses surfaces.</p>
-
-<p>Quoique son aplomb d’homme du monde lui
-fût venu en aide, et qu’il eût rougi de se montrer
-moins dégagé que les deux femmes qu’il
-avait devant lui dans les allures d’une conversation
-qui n’exprimait aucun des sentiments
-réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant
-cette dissimulation aisée, ce charme de mensonge
-silencieux, ce tact inné avec lequel M<sup>me</sup> de
-Gesvres et M<sup>me</sup> d’Anglure évitaient tout ce qui
-eût pu amener une explosion. En comparaison
-de ces deux lutteuses, il se trouvait gauche,
-parce qu’il se sentait contraint, et il était contraint
-parce qu’il était homme, et parce qu’où
-les femmes passent en se glissant comme des
-reptiles les hommes ne se frayent un passage
-qu’en brisant tout comme des éléphants.</p>
-
-<p>Cette visite de M<sup>me</sup> d’Anglure, qui ressemblait
-à une reconnaissance de la position de
-l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle
-heure à la pendule de M<sup>me</sup> de Gesvres,
-mais un siècle sans doute au cœur de la malheureuse
-comtesse, qui devait compter les
-<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
-minutes autrement que le bronze inerte et glacé.
-Dans cette heure de tortures dévorées, la marquise
-ne donna pas à son ennemie (car la comtesse
-l’était devenue) le plus petit des avantages.
-Elle fut de la sérénité la plus désespérante.
-Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que
-M. de Maulévrier fût plus pour elle qu’un
-homme bien né à qui tous les salons étaient
-naturellement ouverts. Elle n’évita point une
-seule fois de le regarder et de lui répondre.
-Elle aurait eu une passion dans le cœur qu’elle
-n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion
-était absente, et la sagacité de la jalousie,
-la seule sagacité qu’eût la pauvre petite d’Anglure,
-fut considérablement désorientée par un
-naturel si plein de vérité et si bien soutenu.
-Intérieurement, M<sup>me</sup> d’Anglure éprouvait une
-véritable colère de ce qu’elle croyait une comédie
-parfaitement jouée. Comédienne elle-même,
-elle s’irritait d’avoir affaire à une comédienne
-aussi habile qu’elle; elle se voyait battue à plate
-couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit
-et à celui que dans le monde on donnait à
-M<sup>me</sup> de Gesvres. Son dépit était aussi furieux
-qu’amer. C’étaient des sensations trop vives
-pour résister longtemps à leur violence. Aussi,
-fort heureusement pour elle, l’instinct qui l’avait
-préservée de toute ouverture imprudente,
-l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il
-de s’en aller.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
-Mais cet instinct eut beau réclamer dans son
-âme, elle ne put supporter l’idée qu’en s’en
-allant elle laisserait M. de Maulévrier avec
-M<sup>me</sup> de Gesvres, et si ce fut une faute que de
-vouloir arracher son amant à celle qu’elle supposait
-sa rivale, oui! si ce fut une faute après les
-dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées,
-elle la commit.</p>
-
-<p>—Adieu, ma chère,—dit-elle à M<sup>me</sup> de
-Gesvres;—je suis bien heureuse de vous avoir
-revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant
-que me voilà revenue de cette vilaine
-campagne où je me suis tant ennuyée, nous
-pourrons nous voir tous les jours.</p>
-
-<p>Et elle se souleva de la causeuse, mais elle
-y retomba assise avec une négligence adorable,
-pour renouer un des rubans de son manchon.</p>
-
-<p>—Monsieur de Maulévrier,—dit-elle alors,
-en nouant gravement le ruban détaché, et avec
-ce ton que seules les femmes du monde connaissent
-et qui sauverait l’inconvenance des propositions
-les plus hasardées,—voulez-vous me
-donner le bras jusqu’à ma voiture? et si vous
-n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous
-en passant; vous êtes sur mon chemin.</p>
-
-<p>Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non.
-Il se prépara donc à sortir avec la comtesse.
-Celle-ci, soulagée des contraintes de la soirée
-par ce qu’elle venait de décider, tendit encore
-une fois sa petite main gantée à la marquise,
-<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-qui, peut-être, sentit alors la griffe d’abord si
-bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne
-qui remporte sa proie à son nid.</p>
-
-<p>—Comme elle l’aime et comme elle est
-changée!—fit la marquise de Gesvres restée
-seule; et, disant cela, comme elle était debout,
-son œil se porta sur la glace où elle se vit, elle,
-toujours belle, ne changeant pas, astre magnifique,
-éternel, immuable.</p>
-
-<p>On change,—ajouta-t-elle avec une tristesse
-amère qui vengeait bien ceux qui l’avaient
-vainement aimée;—on change parce qu’on
-aime et qu’on souffre, mais du moins on ne
-s’ennuie pas!</p>
-
-<p>Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette
-pour venir la déshabiller.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_112">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_112.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>III<br />
-LES FAUSSES CONFIDENCES</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> lendemain les trouva de bonne
-heure à la place où se passait ce
-drame sans action extérieure, sans
-grands bras, sans portes fermées et
-ouvertes,—cette chose simple, réelle: la vie.
-Après une nuit de convulsions et de larmes de
-la part de M<sup>me</sup> d’Anglure, M. de Maulévrier
-s’en était revenu à ce fatal boudoir de satin
-jonquille où un charme cruel le ramenait toujours.
-A force de mensonges, de fausses caresses
-et de fleur d’oranger, il avait calmé sa
-nerveuse maîtresse, et puis il avait pris sa
-course vers l’hôtel de Gesvres, ne respirant que
-la marquise, et croyant retrouver sur son front
-pâli une de ces nobles et tristes impressions de
-la veille, qui lui avaient paru si touchantes.</p>
-
-<p>Mais, baste! la lune n’était pas si changeante
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-que cette muable femme, et il y eût eu cent
-années au lieu d’une nuit entre la marquise de
-la veille et celle du lendemain, que sa physionomie
-n’aurait pas été plus au rebours de l’espérance
-de Maulévrier. Le bandeau d’ennuis
-qui lui ceignait si souvent le front était caché
-sous les boucles mignardes et crêpées qui allaient
-si mal au caractère ferme de sa beauté.
-La femme et toutes ses ondoyances, ses morbidezzes,
-ses gaietés moqueuses, se remontraient
-dans cette grande statue, désespérée parfois
-et silencieuse comme la Niobé antique, et
-qui, ennuyée de son piédestal comme de toutes
-choses, en descendait pour jouer et s’agiter auprès
-comme un enfant. Ce n’était plus qu’une
-Parisienne piquante, vive et un peu affectée, un
-vrai type de femme d’esprit, mais d’esprit de
-femme, tout en pointes d’aiguilles, de malices
-et de curiosités. Elle attendait Maulévrier avec
-plus d’impatience qu’à l’ordinaire, et quand elle
-le vit:</p>
-
-<p>—Eh bien?—fit-elle.</p>
-
-<p>—Eh bien!—répondit M. de Maulévrier,—Caroline
-sait tout, ou plutôt elle sait plus
-que tout, car elle croit que nous nous aimons,
-tandis qu’il n’y a que moi qui vous aime.</p>
-
-<p>—Ah! contez-moi donc ça,—dit-elle, en se
-tordant sur sa chaise longue, dans son peignoir
-de mousseline rose, et en respirant à pleines
-narines un délicieux flacon ciselé qu’elle tenait;—contez,
-<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span>
-mon ami,—répéta-t-elle avec une
-incroyable sensualité.</p>
-
-<p>Au mouvement presque libertin de cette
-chute de reins admirable, on eût dit Léda
-attendant son cygne et se préparant à la volupté.</p>
-
-<p>Elle lui jeta deux regards à le rendre fou, si
-lui ne l’avait pas connue, s’il n’avait pas déjà
-fait l’expérience que ce qui ressemblait à de la
-passion dans cette femme n’était qu’un élan de
-l’esprit, et rien de plus.</p>
-
-<p>—Mon Dieu!—reprit M. de Maulévrier
-avec une expression capable d’éveiller plus d’un
-dépit secret dans le cœur énigmatique de la
-marquise,—mon Dieu! c’est là une assez
-triste histoire, et d’autant plus triste qu’elle n’est
-pas finie, et que je ne prévois guères comme
-elle finira. L’absence et le soupçon qui en a été
-la suite ont exaspéré tous les sentiments de
-M<sup>me</sup> d’Anglure. Ces sentiments sont beaucoup
-plus profonds que je ne pensais. Quelque dévouée
-qu’elle se soit montrée jusqu’ici, et de
-quelques douceurs qu’elle ait entouré ma vie,
-je ne croyais pas, en m’éloignant d’elle, briser
-tout à fait la sienne. Non! franchement, je ne
-le croyais pas. Vous savez bien, ma chère Bérangère,
-que je n’ai pas vos idées sur l’amour.
-Vous avez une façon de le concevoir qui vous
-dispense probablement de l’éprouver; mais moi
-qui ne suis pas arrivé à vingt-sept ans sans
-<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>
-l’avoir connu plus d’une fois, et à qui celui que
-vous inspirez ne fait pas d’illusion dernière, je
-ne pensais pas qu’une femme du monde, aussi
-facilement distraite de ses propres impressions
-que peut l’être M<sup>me</sup> d’Anglure, dût ressentir
-une de ces passions contre lesquelles tout est
-impuissant, jusqu’à la fierté. Hier, quand je
-vous quittai, mon amie, et que je montai dans
-la voiture de la comtesse, j’espérais qu’une
-bonne scène allait rompre pour jamais des liens
-qui me pèsent depuis que je vous aime. J’espérais
-que l’idée d’être quittée pour vous lui
-donnerait le courage d’une explication suprême,
-et qu’aujourd’hui tout serait fini. Mais il n’en
-a point été ainsi. J’ai vu une de ces douleurs
-que je ne connaissais pas encore. La nuit s’est
-passée pour cette femme dans de telles angoisses,
-que je n’ai pas osé lui avouer que je
-ne l’aimais plus et confirmer par là toutes ses
-jalousies. Je me suis pris de pitié pour cet être
-faible et misérable dont la destinée reposait sur
-moi; et quoique mon cœur démentît tout bas
-en pensant à vous ce que je lui adressais tout
-haut, je suis enfin parvenu à assoupir la violence
-de ces malheureux sentiments que je ne
-partage plus, et sur la force desquels je voudrais
-vainement m’abuser.</p>
-
-<p>—Pauvre femme!—fit la marquise, arrivée
-au bout de ses deux jouissances,—de parfum
-respiré et de curiosité satisfaite,—et en
-<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span>
-refermant son flacon avec le bouchon d’or qui
-le surmontait.</p>
-
-<p>—Oui! pauvre femme!—répéta M. de
-Maulévrier avec un accent de compassion plus
-sincère.—Elle m’a fait sentir le premier remords
-que j’aie jamais éprouvé d’une chose
-aussi simple et aussi involontaire que de cesser
-d’aimer. En regardant cette tête si jeune et si
-changée, vous ne sauriez croire à quel point je
-me reprochais le mal auquel j’avais condamné
-tant de beauté et de jeunesse.</p>
-
-<p>—Et c’est un fort bon sentiment,—ajouta
-M<sup>me</sup> de Gesvres,—car le mal est grand en
-effet. Elle, qui était si charmante, n’est plus
-même jolie. Entre autres jalouses de Caroline,
-vous aurez rendu M<sup>me</sup> de Guénéheuc bien heureuse.
-Parce qu’elle est d’un blond assez fade,
-elle s’est toujours crue la rivale en blancheur
-de M<sup>me</sup> d’Anglure. Maintenant la grande fraîcheur
-de cette pauvre comtesse ne lui rougira
-plus la sienne de dépit.</p>
-
-<p>Malgré le peu de vivacité et d’amertume que
-M<sup>me</sup> de Gesvres mit à faire cette réflexion toute
-féminine, M. de Maulévrier y vit-il autre chose
-que l’impitoyable cruauté du sexe, cette cruauté
-que l’on retrouve dans la meilleure et la plus
-désintéressée des femmes quand il s’agit d’une
-autre femme qu’on a l’air de pleurer devant
-elle, ce qui est, de fait, fort impertinent?</p>
-
-<p>Toujours est-il que dans l’impossibilité où
-<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span>
-l’on est si souvent de rester vrai avec une
-femme, il se prit à poser comme s’il avait été
-femme lui-même; il mit sa main gantée sur
-l’angle de la cheminée près de laquelle il était
-assis, puis il appuya son front sur sa main avec
-un petit air de saule pleureur qui ne manquait
-pas d’une certaine grâce de mélancolie.</p>
-
-<p>—Vous souffrez, Raimbaud?—fit la marquise
-avec des yeux où l’attention commençait
-de renaître.—Eh bien!—et elle veloutait
-d’une voix attendrie le sarcasme, si c’en était
-un,—vous n’en êtes que plus intéressant à
-mes yeux. Vous ne ressemblez pas à ceux qui
-oublient. La mémoire d’une intimité de deux
-ans n’est pas abolie en vous par un autre
-amour...</p>
-
-<p>—Ah! si cet autre amour avait été heureux,—interrompit
-Maulévrier, avec l’ardeur d’un
-regret inconsolable,—peut-être aujourd’hui,
-Bérangère, le sentiment dont vous me faites
-un mérite n’existerait pas. Eh! mon Dieu, c’est
-de l’égoïsme encore; si l’amour que je perds
-m’est une si grande perte, c’est surtout parce
-que vous n’avez pas pu le remplacer!</p>
-
-<p>—Et qui sait, mon ami?—répondit-elle
-avec calme;—vous n’êtes peut-être pas si détaché
-de M<sup>me</sup> d’Anglure que vous le pensez.
-On se fait de si profondes illusions sur soi-même!
-C’est une chose si bizarre que le cœur!
-Vous m’avez aimée pendant l’absence d’une
-<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-femme qui vous avait rendu parfaitement heureux
-pendant deux années, et qui, comme maîtresse,
-vaut, je le sais, cent fois mieux que
-moi. Aujourd’hui, voilà que cette femme revient
-parce qu’elle est jalouse et malheureuse;
-elle revient vous offrir le spectacle d’une jeunesse
-flétrie par vous, d’une beauté ravagée,
-d’une vie perdue, d’une santé détruite peut-être,
-et cela au moment où celle que vous lui
-avez préférée vous laisse voir l’impossibilité où
-elle est d’éprouver l’amour comme vous l’auriez
-désiré. Allez! cette femme est encore bien
-puissante. Il n’est pas dit que vous ne vous repreniez
-pas aux liens dont vous vous plaigniez
-à l’instant même; il n’est pas dit que l’impression
-que je vous ai causée résiste à l’éloquence
-d’un pareil retour.</p>
-
-<p>—Et, en vérité, je le voudrais presque,—dit
-Maulévrier avec le petit machiavélisme dont
-il essayait le succès, et en cherchant à voir
-clair dans les sensations de la marquise.</p>
-
-<p>—Et moi,—fit-elle en souriant avec une
-placidité déconcertante,—je vous jure que je
-le voudrais tout à fait.</p>
-
-<p>Était-ce là une ironie profonde, qui devait
-peu coûter à cette femme d’un si grand empire
-sur elle-même? Malgré les assurances de sincérité
-qu’elle lui avait données, il était bien
-permis à M. de Maulévrier d’être légèrement
-sceptique. Elle était, en somme, la plus distinguée
-<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-de ces créatures de ténèbres qui n’avaient
-pas besoin que l’on inventât les éventails pour
-cacher le laisser-aller de leurs yeux. Elle pouvait
-donc donner à du dépit la forme d’un désintéressement
-parfait. D’un autre côté, ce dépit,
-que M. de Maulévrier avait essayé de faire
-naître en affectant une tristesse et un désir qu’il
-ne sentait pas, pouvait venir autant de la vanité
-que de l’amour.</p>
-
-<p>Mais la vanité est si près de l’amour dans
-les femmes du monde, tout cela est si divinement
-pétri et fondu, qu’intéresser l’un ou l’autre
-amène souvent aux mêmes résultats. Or c’était
-précisément le résultat dont M. de Maulévrier
-était avide. Il était arrivé à ce degré de l’amour,
-dans les êtres qui n’ont pas le <i>triste</i> et
-très peu <i>fier honneur</i> d’être poétiques, où la possession
-la moins délicate paraît la meilleure, et
-où ce qu’il y a de plus adorable dans l’amour
-même serait sacrifié brutalement à cette diabolique
-possession.</p>
-
-<p>Ce jour-là, M. de Maulévrier sortit de chez
-M<sup>me</sup> de Gesvres moins lassé et moins désolé
-qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas pu se vanter, il
-est vrai, d’avoir entendu murmurer le plus
-faible dépit dans tout ce que lui avait dit la
-marquise; mais la possibilité de ce dépit s’était
-offerte à lui comme une espérance, et il s’affermit
-dans la résolution d’attaquer par la vanité,
-endroit toujours mal défendu chez les femmes,
-<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-cette forteresse imprenable à l’amour; il s’en
-alla répétant les belles paroles de l’Ecclésiaste.</p>
-
-<p>—Elle ne m’aimera pas davantage,—pensait-il,—mais
-elle succombera; elle succombera
-en femme du monde, froidement, élégamment,
-et dans sa cuirasse, sans qu’une telle
-façon de si peu se donner nuise à aucune de
-ses prétentions de cœur éteint. Ce que n’auront
-pu faire les sentiments tendres, les sentiments
-égoïstes et jaloux l’auront fait.</p>
-
-<p>Ainsi, comme il arrive toujours, il était démoralisé
-par la résistance, et l’amour n’était
-plus à ses yeux que ce contact de deux épidermes
-auquel le réduisait, sans cérémonie, cet
-insolent de Champfort.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_121">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_121.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>IV<br />
-LE FOND DE L’ABÎME</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-u.jpg" alt="U" width="96" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Une</span> fois bien ancré dans sa résolution,
-M. de Maulévrier comprit
-la nécessité de modifier sa vie
-extérieure. Il ne passa plus ses
-journées chez M<sup>me</sup> de Gesvres, et, quand il y
-alla, il choisit toujours le moment où elle n’était
-pas seule, le soir, par exemple, cette heure
-à laquelle elle recevait ceux qui préféraient à
-l’éclat des fêtes dont elle s’était retirée la libre
-causerie d’une femme d’esprit. Alors, il la trouvait
-flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient
-sans gages et qu’elle savait fixer en ne
-cherchant pas à les retenir, de ses adorateurs
-fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient
-chaque soir contempler cette femme mobile
-comme Nina contemplait la mer inconstante,
-et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement,
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-comme Nina: «Ce sera pour demain.»
-Au milieu de ce petit monde dont elle était le
-centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire
-d’une amabilité un peu taquine, et disant sciemment
-du haut de son bon sens de ces absurdités
-charmantes qui vont si bien aux lèvres
-roses, grâces des femmes et des enfants.
-Quoique, plus malheureuse que Louis XIV,
-qui avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle
-fût reine et s’ennuyât, jamais l’ennui, que
-M. de Maulévrier savait être le fond de son
-âme, ne se trahissait dans ses paroles ou dans
-ses regards quand elle était entourée. L’être
-extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que
-tout le reste, elle n’était plus, dans ces instants,
-qu’une irréprochable maîtresse de maison.</p>
-
-<p>A aucune époque, elle ne s’était montrée
-autre chose aux yeux des autres pour M. de
-Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon
-de ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni
-familiarité plus tendre n’avaient indiqué une
-de ces préférences sur la nature desquelles il
-est si facile de se tromper. Cependant, les
-hommes qui la voyaient, et qu’elle n’écoutait
-pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de
-M. de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses
-manières avec lui qui leur avaient donné cette
-idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût
-vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à
-recevoir, malgré les bruits de quelques salons, un
-<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span>
-homme qui avait la réputation d’être un grand
-fat et de ne perdre son temps chez personne.</p>
-
-<p>Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les
-femmes qui faisaient galerie à cette liaison, et
-qui, lorgnette en main, semblaient en étudier
-toutes les phases, les femmes s’imaginèrent
-que le dénoûment qui avait tant tardé était
-arrivé, et que M<sup>me</sup> d’Anglure était fort à propos
-revenue clore un si fâcheux interrègne.
-Les hommes les plus attachés à la marquise le
-crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient
-tous les soirs, ils purent admirer le
-magnifique empire et la désinvolture inouïe
-avec lesquels M<sup>me</sup> de Gesvres pouvait voiler
-une rupture assez manifeste d’ailleurs. Pour
-tous ces hommes ferrés en diable sur les convenances
-du monde, et qui n’avaient jamais
-compris, comme le cardinal de Retz, que les
-devoirs extérieurs, la marquise révélait une
-supériorité très remarquable en restant imperturbablement
-la même à l’égard de M. de
-Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa
-pas la moindre petite observation qu’on eût
-pu prendre pour un reproche, sur ses visites
-plus rares et plus courtes. Quand il ne venait
-pas, il semblait qu’il n’eût jamais existé pour
-elle. Quand il venait, elle le recevait avec
-cette main ouverte, cette hospitalité de sourire
-et cette étincelle perlée dans le regard, qui
-disaient à tous: «Vous voilà, tant mieux!»
-<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span>
-mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence
-de personne.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance
-que cette femme glacée exerçait sur elle
-sans grand combat, ne s’étonnait point de cette
-conduite. Il savait bien que, dans toutes les
-hypothèses, elle ne lui donnerait jamais le
-spectacle de son dépit, et que, pour en saisir
-la trace et en tirer le parti qu’il espérait, il
-aurait besoin de toute sa finesse d’observation,
-de toute la pénétration de son coup d’œil.</p>
-
-<p>Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile,
-qu’avec des femmes d’une civilisation
-raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux
-bucoliques des premiers temps.</p>
-
-<p>Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus
-rarement chez M<sup>me</sup> de Gesvres, devait rassurer
-la tendresse alarmée de M<sup>me</sup> d’Anglure; c’était
-comme une preuve ajoutée à toutes les assurances
-qu’il lui donnait de son amour, et qu’elle
-n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai,
-sa jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète,
-et cent fois plus grand l’espèce d’effroi que lui
-causait cette grande marquise, d’une beauté si
-bien reconnue et d’une coquetterie dont le
-monde racontait des choses effroyables, elle ne
-pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement
-de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la
-préférer, elle que le chagrin avait tant changée,
-à cette marquise du démon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span>
-Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre
-la façon dont M. de Maulévrier avait
-passé son temps pendant son absence. Mais
-comme, depuis qu’elle était revenue, ce temps
-lui était consacré presque aussi exclusivement
-qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait,
-que l’ennui d’être éloigné d’elle avait
-fort innocemment poussé son amant chez
-M<sup>me</sup> de Gesvres.</p>
-
-<p>Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse,
-eût admis peut-être cette chimérique innocence;
-mais ce n’était pas l’esprit qui faisait en elle
-obstacle à cette illusion assez douce, c’était la
-défiance, naturelle à un sentiment aussi profond
-que le sien.</p>
-
-<p>Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude
-éternelle qui, une fois excitée dans les
-cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle souffrait,
-malgré toutes les négations que Maulévrier
-avait opposées à l’expression, d’abord éplorée,
-de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni cette intimité
-qu’elle avait retrouvée à peu près telle
-qu’elle avait existé autrefois, ni l’indifférence
-que M. de Maulévrier montrait, après tout,
-pour la marquise. Folle, qui avait raison au
-fond, elle souffrait contre les apparences; et
-jusque dans les soins et les familiarités de
-l’amour même, elle tremblait toujours de
-l’avoir perdu.</p>
-
-<p>Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre
-<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span>
-cette justice qu’il montrait plus de persistance
-et de courage pour arriver au but qu’il voulait
-toucher, que jamais chevalier novice n’en mit
-à gagner ses éperons. Il fut héroïque, en vérité.
-Il s’enferma pendant des journées avec une
-femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher
-de pleurer quand l’envie lui en prenait, et cette
-envie venait souvent. Il avait à assoupir de fort
-légitimes défiances dans le narcotisme des
-phrases sentimentales.</p>
-
-<p>Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour
-qui toute la vie avec elle s’était passée à se
-coucher sur des coussins de canapé et à se
-laisser adorer en silence, il avait secoué une
-nonchalance si superbe et cachait l’immense
-ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité
-qu’elle ne lui avait jamais connue, même
-au temps de leurs plus beaux jours.</p>
-
-<p>Pauvre créature sans esprit, mais dont
-l’amour était du génie, elle jouissait de cette
-amabilité sans s’y laisser prendre.</p>
-
-<p>Quand il lui avait bien répété sur tous les
-tons qu’il n’aimait qu’elle, elle lui disait avec
-un regard ineffable:</p>
-
-<p>—Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu
-m’enivres, et une telle ivresse est si douce
-qu’elle fait pardonner le poison.</p>
-
-<p>Mais des mots si poignants n’étaient que du
-jargon moderne pour M. de Maulévrier; car
-rien ne donne un mépris plus philosophique
-<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span>
-pour l’amour et son genre d’éloquence que
-celui qu’on ne partage plus et dont on est persécuté.
-Il restait dans le cœur parfaitement
-insensible à tout cela.</p>
-
-<p>La seule chose peut-être dont il fût touché
-était le déplorable état de santé de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-état de santé qui allait se détériorant de
-plus en plus.</p>
-
-<p>Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir
-d’un sentiment ailleurs que dans les ballades
-allemandes, mais il pensait que, même à Paris,
-un sentiment très exigeant et très malheureux
-pouvait influer sur la santé d’une femme naturellement
-délicate comme était M<sup>me</sup> d’Anglure.
-Le spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs,
-ne lui permettait pas d’en douter. Tous les
-accès de larmes de M<sup>me</sup> d’Anglure finissaient
-par des évanouissements très réels. Quand elle
-avait parlé avec cet âpre mouvement des personnes
-dominées par la turbulence de leur
-propre cœur, une toux déjà ancienne, mais
-aggravée, lui causait des crachements de sang
-qu’elle regardait, en pensant que ce sang était
-versé par sa poitrine, avec le sourire fauve des
-êtres qui se voient mourir. Ces détails physiques
-touchaient bien plus Maulévrier que le
-sentiment qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse
-énergie avait résisté à l’énervation des
-salons.</p>
-
-<p>La pitié de l’amant était détruite, mais la
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span>
-pitié qui nous prend tous en voyant périr ce
-qui est jeune et se flétrir ce qui est beau, la
-pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste,
-il est vrai, et qui se perdait bientôt dans l’idée
-fixe qui avait remplacé pour M. de Maulévrier
-tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations
-du cœur.</p>
-
-<p>Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée
-cruelle de M<sup>me</sup> d’Anglure mourant par lui et
-pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter
-les résistances de la marquise, quand cette infortunée
-M<sup>me</sup> d’Anglure était un des moyens
-à l’aide desquels il étayait ses succès futurs?</p>
-
-<p>Cette pensée d’un succès que M<sup>me</sup> de
-Gesvres lui faisait acheter un tel prix le soutenait
-dans sa double épreuve de dissimulation
-et de mensonge vis-à-vis les deux femmes
-qu’il avait entrepris de tromper.</p>
-
-<p>Il était enchanté de la sensation que sa conduite
-avait produite dans le monde, et de ce
-que les femmes, qui battent l’eau si bien en
-fait de commérages et qui la font jaillir si loin,
-recommençassent à tympaniser M<sup>me</sup> d’Anglure
-sur le peu de fierté de ses relations avec un
-homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout
-cela servait ses projets à merveille; car enfin
-il était bien sûr que malgré la distance que
-M<sup>me</sup> de Gesvres avait mise entre son salon et
-les pandemoniums à la mode, le bruit de cette
-reprise d’intimité avec une femme qu’on avait
-<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>
-jugée <i>plantée</i> là ne manquerait pas d’aller jusqu’à
-ce boudoir de satin jonquille d’où l’amour
-était exilé, mais où la vanité parisienne, roulée,
-comme un chat dans sa fourrure, sous les
-plus habiles artifices, pouvait bien se trouver
-encore discrètement tapie dans quelque coin.</p>
-
-<p>Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut
-enfin l’avoir découverte et blessée, quand,
-après plus d’un mois pendant lequel il n’avait
-fait que de courtes et officielles visites à M<sup>me</sup> de
-Gesvres, il reçut d’elle un gracieux billet où
-ses prétentions au plus pur désintéressement
-étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes
-égyptiens de sa manière, circulait je
-ne sais quel souffle de moquerie que M. de
-Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les
-subtilités de l’analyse, se mit à respirer à longs
-traits:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>«Ai-je prophétisé juste,—disait le billet,—mon
-cher Raimbaud? Je vous ai prédit que vous reviendriez
-à M<sup>me</sup> d’Anglure, et il n’est bruit que de
-cette grande liaison qu’on disait finie et qui recommence,
-en dépit des méchants propos de ceux
-qui ne croient à l’éternité de rien dans ce triste
-monde. J’ai cru, avant tout, que, si amoureux
-que vous fussiez de moi, vous aviez mille raisons
-de l’être plus encore de M<sup>me</sup> d’Anglure, et j’ai
-désiré la première que vous le redevinssiez, puisque
-mon malheureux caractère était incapable de
-vous donner le bonheur auquel on a droit quand
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré
-s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour
-vous comme pour moi, il vaut mieux qu’il en soit
-ainsi qu’autrement.</p>
-
-<p>«Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne
-M<sup>me</sup> d’Anglure est donc bien grand et bien nouveau,
-pour que vous n’alliez plus chez personne
-et pour que vous ayez presque cessé de venir chez
-moi, qui suis, comme vous le savez, votre amie,
-et à qui vous avez juré que, quoi qu’il arrive,
-nous ne nous brouillerons jamais? On raconte
-que vous vous consacrez à M<sup>me</sup> d’Anglure avec
-un abandon de dévouement plus grand encore
-que dans les premiers moments de cette intimité
-qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à
-cela que M<sup>me</sup> d’Anglure est souffrante, ce qui
-rehausse le mérite de votre dévouement. Cependant,
-si cette souffrance n’est pas de nature à
-empêcher M<sup>me</sup> d’Anglure de sortir, et que ce ne
-soit pas une jalousie (bien aveugle sans doute)
-qui l’éloigne de sa confidente d’autrefois, je voudrais
-bien l’avoir à dîner avec vous lundi prochain.
-Je viens de lui écrire un mot à ce sujet.
-Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car
-je n’entends point séparer, fût-ce pour un moment,
-ceux que Dieu a si bien unis.</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">Bérangère</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p>Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage
-fit à M. de Maulévrier un effet pareil à ces
-soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient
-de bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-triomphe! Il se jura bien que ce dîner auquel
-l’invitait la marquise serait comme le dernier
-coup de canon qui terminerait un si long siège.
-Il alla trouver M<sup>me</sup> d’Anglure, déterminé à la
-traîner de force à ce dîner qui lui offrait une si
-belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie
-par sa lettre, pensait-il, tout à fait hors d’elle-même.
-Hélas! il n’eut point à en venir à cette
-extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même
-à faire la moindre diplomatie pour l’amener à
-accepter l’invitation de M<sup>me</sup> de Gesvres. Avait-elle
-une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle
-pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs,
-elle en qui M. de Maulévrier ne parvenait jamais
-à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle
-pas cet affreux besoin des cœurs passionnés
-de se placer en face de la réalité qui tue,
-et de rencontrer la désolante certitude qu’elle
-craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la
-trouver?</p>
-
-<p>Ils allèrent donc au dîner de M<sup>me</sup> de Gesvres.
-C’était, comme tout ce qui venait de cette
-femme, d’un goût tout à la fois noble et simple:
-une piquante réunion des hommes spirituels
-qui étaient le plus assidus chez elle et des
-femmes qui laissaient parfois le monde pour y
-venir. La marquise de Gesvres avait une réputation
-si bien établie de maîtresse de maison
-incomparable, que les femmes les plus intelligentes
-et les plus vouées au culte de la grâce
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span>
-aimaient à étudier la royale manière avec laquelle
-elle faisait les honneurs d’un salon dont
-elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait
-plus que pour quelques privilégiés. Ce
-jour-là, quels que fussent ses sentiments intérieurs,—et
-la pâleur profonde de son teint et
-une fatigue autour des yeux, qui ne lui était
-pas ordinaire, semblaient confirmer les idées
-de M. de Maulévrier,—elle se maintint au niveau
-d’une réputation qui ne pouvait plus
-grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant
-que dans ses jours les plus splendides, et ce ne
-fut que plus tard et vers la fin de la soirée que,
-comme une guerrière lasse qui désagrafe sa
-chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins
-à M. de Maulévrier, dans la vérité de son âme,
-masquée si souvent avec son esprit.</p>
-
-<p>En acceptant l’invitation de la marquise,
-M<sup>me</sup> d’Anglure avait voulu soutenir une lutte
-contre la terrible rivale qu’elle se supposait.
-Un reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois
-les femmes qui furent belles et que le désespoir
-de n’être plus aimées pousse à tout, lui
-souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre
-de ressources, de beauté, d’artifices, dût-elle
-pour sa part en mourir. Elle se rejeta avec fureur
-à toutes les inventions d’une toilette qui
-devait relever sa beauté dépérie; elle improvisa
-en fait de parure un véritable chant du cygne;
-mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments,
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span>
-elle ne vit pas que ses efforts se retournaient
-contre elle, et que la femme <i>passée</i> faisait
-tache au sein des légers tissus qui se plissaient
-et ondulaient autour d’un corps à moitié
-brisé et dont ils cherchaient en vain les contours.
-Elle mit une robe d’une coupe divine, une de
-ces robes blanches qui avaient été inventées
-pour elle dans le temps où elle ne craignait pas
-la comparaison des mousselines les plus diaphanes
-avec la finesse et la transparence de sa
-peau. Crânerie vraiment digne de pitié! elle,
-qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne
-sied qu’aux plus belles, tant l’amour auquel
-elle s’attachait avec la rage des âmes sacrifiées
-l’empêchait de se voir et de se juger!</p>
-
-<p>Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier
-afficha pour elle, sous les yeux même de la
-marquise, un sentiment si dominateur, il lui
-rendit un tel hommage, il l’entoura de soins si
-tendrement inquiets et si marqués, que bientôt
-elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un
-incroyable bonheur lui venir.</p>
-
-<p>Pour la première fois l’homme du monde
-oublia que le monde le regardait, et agit avec
-l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier
-attira sur lui l’attention.</p>
-
-<p>La comtesse, qui, comme tous les êtres sans
-puissance de calcul, se livrait aux sensations
-d’une nature aisément entraînée, perdit peu à
-peu son air de victime. L’orgueil et l’amour
-<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-satisfaits lui relevèrent le front, ouvrirent ses
-lèvres à tous les sourires, et firent flamber ses
-yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité
-toute en bienveillance qu’ont les femmes
-qui manquent d’idées et qui sont riches en
-sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette
-femme, qui jouissait avec tant de profondeur des
-préférences publiques de son amant, rayonna du
-bonheur qui la foudroyait. A force d’expression,
-elle reconquit presque sa beauté. Mais, par un
-contraste qui dut frapper à la fin les yeux les
-moins observateurs, à mesure que les félicités
-de cœur de M<sup>me</sup> d’Anglure ravivaient ses manières
-et transfiguraient ses traits mornes, la
-marquise perdait de son animation habituelle,
-du feu roulant de sa repartie, et jusque de
-l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un
-singulier déplacement de la vie dans ces deux
-femmes, et que la chaleur et la flamme passaient
-de la torche éblouissante au pâle flambeau menacé
-de mourir.</p>
-
-<p>Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier
-suivait ce changement dont il était cause, ces
-distractions d’un esprit toujours si présent!
-Pendant qu’il semblait n’être occupé que de
-M<sup>me</sup> d’Anglure, au milieu des groupes du salon
-et de ces causeries éparpillées qu’elle avait
-mises en train et pendant quelque temps soutenues,
-la marquise s’était retirée à l’écart sur
-un canapé où nulle femme ne se trouvait alors.
-<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span>
-Elle était là, pâle et sombre sous les larges
-bandes de velours d’un pourpre foncé qu’elle
-avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague,
-les poses appesanties, l’air passionné et, par
-rareté, presque idéal!</p>
-
-<p>Certes! ceux qui la virent dans cette attitude
-et avec cette physionomie durent y lire une
-influence de l’amour montré à M<sup>me</sup> d’Anglure
-par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement
-la prenait, cette forte femme; qu’elle
-était à bout, qu’elle n’en pouvait plus! Le regard
-de M<sup>me</sup> d’Anglure, qui la fixait de l’autre
-extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard
-doux et humide se sécha et devint tout
-à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier,
-qui le surprit, se retourna avec une joie
-vers celle à qui il était adressé, comprenant,
-sans doute, que l’instinct de la femme jalouse
-et triomphante en savait encore plus que lui,
-et lui garantissait la défaite qu’il attendait depuis
-si longtemps.</p>
-
-<p>Sûr des tortures morales de la marquise, lues
-par lui dans ce regard de panthère parti comme
-l’éclair de ces suaves prunelles de velours gris,
-il se leva transporté, interrompant sa phrase
-commencée à M<sup>me</sup> d’Anglure, pensant qu’enfin
-la marquise avait trouvé le fond de l’abîme et
-qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui
-échapper.</p>
-
-<p>Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant,
-<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>
-avec le vertige de la victoire, et d’une
-voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec l’assurance
-d’un homme qui a tout deviné:</p>
-
-<p>—Qu’avez-vous donc pour être si triste,
-Bérangère?</p>
-
-<p>—Ah!—fit-elle en le regardant avec deux
-yeux désespérés,—on dit que la jalousie peut
-mener à l’amour, et je n’avais plus que cette
-ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de
-M<sup>me</sup> d’Anglure pour voir si je n’en souffrirais
-pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de
-cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis
-deux heures, montrer un amour fou à M<sup>me</sup> d’Anglure,
-et je n’en ai pas été émue une seule fois.
-C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,—ajouta-t-elle
-avec un horrible égarement de
-sourire.</p>
-
-<p>Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée,
-mais, hélas! ce n’était pas le fond de l’abîme
-comme l’avait entendu M. de Maulévrier!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_137">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_137.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>V<br />
-EXPLICATION</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-m.jpg" alt="M" width="97" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Monsieur</span> de Maulévrier était
-resté anéanti sous l’accablante parole
-de M<sup>me</sup> de Gesvres.</p>
-
-<p>—Est-ce que vous êtes souffrante,
-ce soir, ma chère?—était venue dire
-à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy,
-qui l’avait aperçue parler à M. de Maulévrier
-avec une physionomie douloureuse.</p>
-
-<p>Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la
-marquise s’était levée souriante et était allée
-causer avec la vicomtesse, près de la cheminée,
-au feu de laquelle elles tendirent la pointe de
-leurs pieds chaussés de satin. Maulévrier demeura
-donc sur le canapé, en proie à la rage
-d’une déception sans bornes, frappé au cœur
-de sa vanité comme de son amour, et traversé
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-de part en part. M<sup>me</sup> d’Anglure, qu’il avait
-quittée avec tant de brusquerie et qui avait
-suivi son mouvement et l’expression de ses
-traits pendant qu’il parlait à M<sup>me</sup> de Gesvres,
-devint plus pâle que lui en voyant le changement
-soudain qu’avait produit en toute sa personne
-le mot dit à voix basse par la marquise.
-La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais
-alors, débarrassée de tous ses doutes, elle y revint
-avec une inébranlable certitude.</p>
-
-<p>Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations
-de M. de Maulévrier, c’est que ces
-sensations se combattaient, c’est qu’il ne pouvait
-s’abandonner franchement au mouvement
-qui, produit par une autre femme que M<sup>me</sup> de
-Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne
-savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la
-haïr. Il y avait des motifs pour tout cela dans
-M<sup>me</sup> de Gesvres. Seulement, quand le cœur
-était poussé à l’un de ces trois sentiments,
-voilà qu’au même instant les deux autres s’élevaient
-pour lui faire obstacle, et jetaient cette
-chose naturellement empêtrée, le cœur d’un
-pauvre homme, dans un incroyable embarras.
-Alternative extraordinaire et des plus cruelles!</p>
-
-<p>Quand le mépris était prêt de tomber comme
-la foudre sur cette créature de rubans et de
-petites mines, indigne, après tout, d’un amour
-sérieux, la pitié pour cette âme impuissante,
-pour cet esprit qui sentait bien où est la vie, et
-<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span>
-qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance
-dans ces relations que le monde condamne, la
-pitié arrêtait le mépris. Femme sans unité,
-aussi étrange que la Chimère antique, Protée,
-caméléon, le diable en personne, c’était la plus
-grande tourmenteuse d’âmes qui eût peut-être
-jamais existé. Ce n’était ni précisément un
-homme ni précisément une femme, car alors
-on aurait su à quoi s’en tenir; on eût arrangé
-ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût
-été un ami si ce n’eût pas été une maîtresse;
-mais, ami, maîtresse, rien des relations ordinaires
-de la vie n’était possible avec cette
-femme, et n’était impossible non plus.</p>
-
-<p>On y perdait son cœur, on y brûlait son
-bonnet; les plus habiles s’y trouvaient pris
-comme les plus tendres. Bien des hommes
-avaient essayé. Bien des esprits, abusés par
-l’histoire, en avaient voulu faire, pour le siècle,
-une espèce de Ninon de l’Enclos.</p>
-
-<p>Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus
-à l’amitié; mais, quand l’amitié était
-invoquée, la câline et capricieuse femme se
-mettait à prendre de ces irrésistibles airs de
-maîtresse qui étaient, hélas! son unique façon
-de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces airs-là,
-elle les changeait tout à coup en manières
-d’amitié si touchantes qu’elles pouvaient jeter
-dans une rage atroce, mais qu’elles ne donnaient
-pas le courage qu’il aurait fallu pour se
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-brouiller. Entrelacement épouvantable! liens
-dans lesquels on se roulait désespérément pour
-se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette
-intoxication de sentiments qui tenait du charme,
-il n’y avait qu’un moyen violent d’en sortir à
-son honneur: c’était de tuer la sorcière, d’étouffer
-cet impatientant génie, cet Attila femelle
-en robe tombante.</p>
-
-<p>Malheureusement, à une certaine hauteur
-sociale, on ne tue pas les femmes à Paris. On y
-comprend très bien qu’une passion qui pousse
-à tuer la femme qu’on aime est de la puissance;
-mais c’est de la puissance au service de
-quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans
-cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer
-inférieur. Aussi, quand il n’y a plus que ce remède
-pour les gens bien élevés, ils le voient,
-mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation
-les récompense de cette modération pleine d’élégance
-en éteignant peu à peu cet amour qui
-retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle
-éternel.</p>
-
-<p>Des roses <i>qui vivent un jour</i>, les passions
-malheureuses, dans une société avancée, sont
-de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le
-cœur a bien tempêté, comme la mer, au pied
-du roc qui ne bouge, comme la mer le cœur
-se retire; mais la nature persévère plus que
-l’homme, la mer revient, et le cœur... pas!</p>
-
-<p>M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment
-<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span>
-dans ses passions d’homme civilisé? On
-l’eût dit, à le voir, tout défait encore de l’impression
-que venait de lui causer la marquise,
-se lever avec presque autant de légèreté qu’elle
-et aller trouver M<sup>me</sup> d’Anglure à l’autre bout
-du salon, immobile et droite comme un camée
-antique jauni par le temps. La malheureuse
-femme, qui pouvait à peine articuler un mot,
-l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de
-ces malaises qui sont aux ordres de toutes les
-femmes. M. de Maulévrier devina dans ses
-yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui
-s’efforçait de sourire, l’effroyable scène qui l’attendait.</p>
-
-<p>C’était la millième de l’espèce: il était déjà
-bronzé à ce jeu. A peine furent-ils en voiture
-que les pleurs commencèrent à couler. Ce furent
-des étouffements de larmes, des torsions de cou
-et de bras, des plongements de front dans les
-mains crispées, tout cela perdu dans l’obscurité,
-dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes.
-Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il
-affectât de ne les voir ni de les entendre,
-résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer
-les éclats; résolu aussi à ne plus calmer
-ces orages apaisés si bien naguère, quand il
-était soutenu par le but qu’il croyait atteindre
-en jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui,
-la lassitude avait succédé à l’intérêt. Il était
-dans cette situation égoïste, furieuse et amère,
-<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce,
-quand on l’ennuie. Il souleva la glace, et pendant
-qu’il sentait se gonfler de sanglots, à son
-coude, le flanc de la femme qui pleurait par
-lui et pour lui, il se mit à respirer indifféremment
-l’air de la nuit, et à suivre dans le mouvement
-de la voiture cette ligne grise de maisons
-qui semblaient fuir. Ils roulèrent ainsi
-pendant assez de temps, M<sup>me</sup> d’Anglure demeurant
-à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un
-mot ne fut échangé.</p>
-
-<p>Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre,
-M. de Maulévrier offrit sa main à
-M<sup>me</sup> d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait
-pas, il remonta à demi dans la voiture, d’où il
-était descendu, et il s’aperçut que la comtesse
-était évanouie. Cet évanouissement avait assez
-mauvaise grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent
-pas de se faire des signes en aidant
-M. de Maulévrier à emporter M<sup>me</sup> d’Anglure
-jusque dans son appartement. Là, ses femmes
-la mirent dans un grand fauteuil et lui firent
-respirer des sels. Ces soins la rendirent à la
-conscience de sa douleur. Comme une souple
-couleuvre qui se redresse du sein de la neige
-qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans
-son burnous de cachemire blanc qu’on avait
-roulé autour de ses épaules nues, et en femme
-qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle
-et de sa considération aux yeux des
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-autres, elle dit qu’on la laissât seule avec M. de
-Maulévrier.</p>
-
-<p>La pendule marquait une heure et demie du
-matin. Jamais M. de Maulévrier ne s’était
-trouvé à une pareille heure dans l’appartement
-de M<sup>me</sup> d’Anglure, du moins à la connaissance
-de ses gens.</p>
-
-<p>—Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,—s’écria-t-elle.—Vous
-ne m’avez pas dit la vérité,
-quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi
-ne m’avoir pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez
-plus et qu’une autre m’avait pris votre
-amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette,
-qui ne vous rendra pas heureux comme
-je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme
-moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme
-moi quand une fois vous ne l’aimerez plus!</p>
-
-<p>Elle avait d’abord voulu parler d’une voix
-assurée, mais les pleurs étaient venus peu à
-peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus
-éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la
-chambre à grands pas, la main droite ramenée
-au flanc gauche, cette belle pause du portrait
-de Talma dans <i>Hamlet</i>, hésitant encore à jeter
-sur cette tête dévouée et désolée le mot qu’elle
-savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser.</p>
-
-<p>—Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?—fit-elle.—Me
-méprisez-vous donc
-tant que vous ayez résolu de ne rien avouer?
-Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span>
-silence, comme vous le faites depuis un mois
-avec ce langage qui me jetait dans l’âme un
-bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi
-me disait que tout ce bonheur était faux! Vous
-m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais je
-voulais votre amour, je ne voulais pas votre
-pitié. Hélas! il fallait bien que j’apprisse un
-jour ou l’autre ce que vous deviez être impuissant
-à me cacher. La marquise aussi est jalouse.
-J’ai vu sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord,
-mais, grand Dieu! qu’ensuite j’en ai été
-punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse;
-vous avez eu peur de la faire souffrir plus que
-moi; vous avez sacrifié celle que vous n’aimiez
-plus à celle que vous aimez! C’était juste; je
-ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je
-me demande seulement comment j’ai fait pour
-vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer?</p>
-
-<p>Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient
-pas toute sa vie. C’était toujours la femme
-esclave, la femme faite pour l’amour, l’amour
-vrai et comme il ne se rencontre plus que dans
-quelques cœurs exceptionnels, dans quelques
-esprits que le monde insulte, car ils sont sans
-puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé
-vis-à-vis de M<sup>me</sup> d’Anglure, il eût admiré
-l’abnégation de cet amour résigné; mais, dans
-sa position, il n’était plus juste. Caroline lui
-parlait de la jalousie de la marquise; c’était
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-comme une voix ironique qui le raillait après
-tout ce qui s’était passé. Son succès manqué,
-et rappelé de cette façon innocente, le rendit
-implacable, et lui qui se taisait par une délicatesse
-plus du monde encore que du cœur, se
-mit à dire les choses, haut et clair, à l’infortunée:</p>
-
-<p>—Puisque vous voulez la vérité, Caroline,
-vous avez raison: j’aime M<sup>me</sup> de Gesvres, c’est-à-dire
-que je l’ai beaucoup aimée, car je crois
-cet amour affaibli déjà dans mon cœur; mais
-ne parlez pas de sa jalousie, ne parlez pas de
-tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est
-pas jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car
-elle ne s’est jamais livrée, car tout l’amour que
-j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le
-sien.</p>
-
-<p>Elle le regarda avec des yeux bien ronds et
-bien incrédules, en secouant tristement la tête,
-imaginant sans doute qu’il mentait encore. Elle
-ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas
-aimer l’homme dont elle était folle, <i>son</i> Raimbaud.</p>
-
-<p>—Vous ne me croyez pas, Caroline?—fit
-M. de Maulévrier, qui ne voyait pas d’où venait
-cette incrédulité adorable.—Oh! vous ne connaissez
-pas la marquise. Vous la jugez comme
-on la juge dans le monde; vous la croyez plus
-que légère, une femme aux amours faciles et
-rapides, elle dont la froideur est invincible et
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span>
-dont le cœur ne peut plus désormais être atteint.
-Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse,
-au fond, de ne pouvoir trouver dans la
-vie un de ces intérêts que vous lui supposez pour
-moi. Vous la calomniez indignement dans sa
-conduite, et elle n’a pas le moindre bonheur
-qui la venge de vos calomnies. C’est une femme
-digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez
-pas comme vous le faisiez tout à l’heure,
-car, si elle a été votre rivale, ce n’a jamais été
-que dans mon cœur.</p>
-
-<p>Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à
-rendre justice à la femme qui n’avait jamais eu
-d’amour pour lui, devant celle qui le croyait
-plongé dans les félicités d’un amour partagé; il
-s’arrêta, effrayé aussi du mal qu’il venait de
-faire à M<sup>me</sup> d’Anglure.</p>
-
-<p>—Assez, Raimbaud,—lui cria-t-elle, prenant
-cet éloge de M<sup>me</sup> de Gesvres pour l’expression
-d’un amour fanatique et désespéré;—vous
-êtes la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous
-m’épargner l’humiliante douleur de
-vous voir la défendre contre moi?</p>
-
-<p>L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible
-dépit dans une créature si douce d’ordinaire,
-ébranla ses organes déjà malades et leur
-porta un funeste coup... Ce soir-là, M<sup>me</sup> d’Anglure
-sentit le sang lui monter dans la poitrine.
-La conscience de sa mort prochaine apaisa bientôt
-sa colère.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span>
-—Pardonnez-moi, Raimbaud,—fit-elle en
-tendant à M. de Maulévrier cette main qu’il
-prenait avec tant de transport autrefois;—pardonnez-moi
-ce que j’ai dit, en considération de
-ce que j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt
-quitte de mes plaintes. Pour le temps qui me
-reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous
-que j’aime encore, dans la femme que vous
-m’avez préférée.</p>
-
-<img src="images/pdots22.jpg" class="dots3" alt=". . ." />
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_148">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_148.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>VI<br />
-L’IMPÉNITENCE FINALE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Cinq</span> jours après cette scène,
-M<sup>me</sup> d’Anglure était à l’agonie.
-Les vomissements de sang étaient
-revenus avec une énergie effrayante.
-Le médecin ne conservait nul espoir.
-M. de Maulévrier, qui se trouvait, grâce à ses
-aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline,
-n’eut point de résistance à vaincre en
-lui-même pour soigner cette pauvre mourante
-qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer
-ses derniers moments des formes de ce dévouement
-extérieur qui, après l’amour, fait
-illusion encore aux cœurs tendres. Il resta,
-autant qu’il le put, auprès du lit de la comtesse.
-Il n’avait plus à feindre un sentiment qui
-le gênait. Au contraire, il pouvait être franc
-dans l’expression de celui qu’il éprouvait, car
-il en éprouvait un alors: il s’attendrissait sur
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span>
-cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre
-empêche d’être amère, et à laquelle,
-pour cette raison, sans nul doute, le
-cœur de l’homme sait se livrer avec abandon!</p>
-
-<p>Elle qui finissait la vie comme elle l’avait
-commencée, par un seul amour, jouissait tristement
-de l’attendrissement de M. de Maulévrier,
-et lui souriait au milieu de toutes ses
-souffrances, avec les larmes de la reconnaissance
-et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait
-plus en termes irrités de la marquise, de cette
-<i>voleuse d’amants</i> qu’elle aurait désiré parfois dénoncer
-à toutes les femmes, et pourtant les
-aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée.
-Elle croyait qu’il était aimé de la marquise,
-et qu’il l’aimait assez pour avouer son amour
-et le proclamer malheureux, pour se vanter de
-ses rigueurs. Elle voyait là un généreux mensonge.
-Elle n’était pas une observatrice de premier
-ordre, cette suave enfant qu’ils avaient
-appelée <i>la Belle et la Bête</i>; front charmant, mais
-bien parfaitement fermé à la lumière, elle ne
-comprenait guères que ce qui était simple, et
-jugeait les autres par elle-même. Une femme
-de la complication de M<sup>me</sup> de Gesvres ne pouvait
-pas tomber sous ce sens étroit, les relations
-de M. de Maulévrier avec M<sup>me</sup> de Gesvres être
-expliquées par cette nature toute droite, qui était
-venue, comme une fleur, en pleine terre, à la
-campagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>
-—Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez,
-mon ami,—disait-elle à M. de Maulévrier,
-quand elle le voyait passer des heures entières
-près de son lit et en silence; car il était défendu
-de faire trop parler cette poitrine si souvent en
-sang;—voilà que toute votre vie est changée
-parce que je me suis imaginée d’être malade.
-Raimbaud, je ne veux pas de cela. Vous êtes
-délicat et bon pour moi; je vous en remercie,
-j’en suis même heureuse au milieu de tout ce
-qui m’afflige et me fait mourir, mais je ne veux
-pas qu’où l’amour n’est plus soient les sacrifices
-de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux
-qu’on n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux
-qu’on aime, et la marquise—ne faites pas ce
-mouvement et écoutez-moi!—a droit de se
-plaindre de l’abandon dans lequel vous la laissez.
-Quittez-moi donc souvent pour elle, allez
-la voir, et cependant—ajoutait-elle avec une
-expression irrésistible—revenez ici, Raimbaud,
-puisque la pitié vous y ramène. Je n’ai
-pas la force qu’il me faudrait pour me priver de
-ce dernier bonheur.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à
-M<sup>me</sup> d’Anglure; une affection si profonde, et en
-même temps si douce, lui donnait le courage
-de résister à la malade dévouée qui, l’amour au
-cœur, l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette
-bassesse sublime le touchait, et, parce qu’il était
-touché, il restait, captivé davantage. Il restait,
-<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span>
-comparant cet amour à l’impuissance d’aimer
-de la marquise; et celle-ci, dont le noble esprit
-était fait, du moins, pour tout comprendre, enviait,
-avec un regret plus inconsolable que jamais,
-le sentiment dont elle était privée, quand
-M. de Maulévrier lui racontait tout ce que ce
-sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable
-et de bon.</p>
-
-<p>Et comme, en dehors des mille vanités de la
-femme qui la faisaient si souvent extravaguer
-avec tant de charme, M<sup>me</sup> de Gesvres, à force
-de bon sens, finissait par avoir un cœur excellent,
-elle apprécia dignement la conduite de
-M<sup>me</sup> d’Anglure et elle se sentit vivement attirée
-vers la malade, quoiqu’elle crût—illusion analogue
-à celle de Caroline—que M. de Maulévrier,
-qu’elle avait pris au mot dans la dernière
-comédie qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie,
-était revenu à celle qu’il avait si longtemps
-aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie,
-elle savait bien qu’avec les convictions
-de M<sup>me</sup> d’Anglure et ce qui s’était passé entre
-cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait
-convenablement se présenter chez Caroline
-et lui témoigner l’intérêt sincère dont elle se
-sentait animée. Bizarre chose que les relations
-humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments
-sont très souvent inexprimables, et ce
-qui serait vrai, impossible!</p>
-
-<p>Plus l’état de M<sup>me</sup> d’Anglure empirait, plus
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span>
-M<sup>me</sup> de Gesvres, qui admirait la douce splendeur
-qu’un amour naïf et grand projetait sur
-les derniers moments de celle qu’elle avait autrefois
-protégée et défendue, souffrait de se sentir
-éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments
-naturels par ce que M. de Maulévrier
-lui racontait de la mourante, elle pensait parfois
-qu’elle ferait mieux comprendre à M<sup>me</sup> d’Anglure
-que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de
-Maulévrier, et que cette assurance franchement
-donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux
-angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de
-Maulévrier, qu’elle croyait revenu de bonne foi
-à ses premiers sentiments pour Caroline, n’avait
-pu calmer cette âme agitée et lui enlever
-ses doutes cruels, la retenait toujours, et elle
-ne serait point sortie de cette incertitude si
-M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher
-en toute hâte pour la conduire chez la
-comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée tout
-à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination.</p>
-
-<p>Elle y alla, non sans quelque trouble. En la
-voyant entrer dans sa chambre, Caroline lui
-tendit la main de la façon familière et simple
-avec laquelle elle la lui avait prise à une autre
-époque, quand elle revint de la campagne pour
-s’assurer du malheur de ne plus être aimée.</p>
-
-<p>La comtesse était couchée sur une chaise
-longue, la tête soutenue par des coussins et la
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous
-les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant,
-les narines creuses, la pâleur bleuâtre.</p>
-
-<p>—Je vous sais bon gré d’être venue,—dit-elle
-d’une voix faible, mais assurée, à la marquise,
-qui, quoique émue, s’assit près d’elle
-avec cette absence d’embarras des femmes du
-monde qui fait croire si bien à la chimère du
-naturel.—Je voulais vous voir avant de mourir.
-Vous m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs
-j’ai été injuste pour vous au fond de mon
-cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est
-pas votre faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas
-su m’en défendre mieux que vous.</p>
-
-<p>—Caroline,—lui répondit M<sup>me</sup> de Gesvres
-comme au temps de leur ancienne liaison, et
-avec le désir de lui causer quelque bien,—vous
-êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai
-jamais aimé M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>—Oh!—fit la comtesse en secouant la tête
-avec une grâce souriante et triste,—je sais tout
-et je suis résignée; n’essayez donc plus de me
-tromper: vous aimez Raimbaud...</p>
-
-<p>—Non! je ne l’aime pas,—interrompit la
-marquise avec une noble impatience et en jetant
-à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat qui
-l’attestait;—je ne l’ai jamais aimé: qu’il le
-dise; moi, je vous le jure. Si j’ai eu un tort
-avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous l’avoir
-dit plus tôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-—Plus tôt comme à présent, Bérangère, je
-ne vous aurais pas crue,—dit M<sup>me</sup> d’Anglure.</p>
-
-<p>—Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée
-sans motif, et à présent, vous en avez un dont
-je vous remercie. Vous voulez m’épargner du
-chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous,
-mais c’est inutile; puisque je meurs, je ne regrette
-presque plus de n’être plus aimée. En le
-laissant derrière moi,—ajouta-t-elle avec un
-regard ineffable,—il souffrira moins.</p>
-
-<p>—Mais...—dit M<sup>me</sup> de Gesvres avec l’angoisse
-de ne pas être crue.</p>
-
-<p>—Mais,—interrompit la comtesse avec une
-violence qui lui fit cracher le sang de nouveau,—pourquoi
-cette obstination, Bérangère? Lui
-aussi m’a tenu le même langage que vous, et
-je ne l’ai pas écouté davantage. Ne tourmentez
-donc pas mes dernières heures par des négations
-et des résistances inutiles. Si je vous ai
-envoyée chercher, ce n’était pas pour vous
-adresser des reproches; c’était pour vous le
-confier, lui que j’aime encore; c’était pour vous
-recommander de bien prendre garde à son bonheur;
-c’était pour que mon souvenir—le souvenir
-d’une amie morte de chagrin à cause de
-vous deux—ne se mît pas entre vous et n’empoisonnât
-pas les relations d’une intimité que
-je vous pardonne, quoiqu’elle m’ait fait cruellement
-souffrir.</p>
-
-<p>—Ah! malheureuse enfant,—reprit avec
-<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span>
-emportement M<sup>me</sup> de Gesvres, poussée à bout
-par un aveuglement si obstiné,—comment
-donc faire pour vous arracher cette folle
-croyance, pour vous convaincre de la vérité de
-mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud;
-non! je n’ai jamais été, je ne suis pas sa maîtresse.
-Le monde l’a dit, je le sais bien; mais
-vous, que j’ai défendue autrefois contre le
-monde, vous savez si je sacrifierai jamais rien
-à de sots propos. Vous connaissez mon indépendance.
-Aujourd’hui vous me prouvez que
-cette indépendance a toujours des dangers pour
-une femme. On la punit en se méprenant sur
-ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus
-jeune que je ne suis; vous aussi, vous me jugez
-d’après ce que vous avez de jeunesse et
-d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble
-pas, j’ai l’âme si vieille, si dépouillée!
-Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne
-l’eusse pas pu!</p>
-
-<p>Et dominée par le besoin d’être crue, que les
-négations de M<sup>me</sup> d’Anglure avaient si vivement
-irrité en elle, elle se mit à lui dire sur
-l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa
-nature, des choses vraies, mais qui devaient
-demeurer incompréhensibles pour la comtesse.
-Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla
-ce qu’elle était; elle le fit avec éloquence:
-elle lui montra, une par une, ce qu’elle appelait
-les misères de son âme; elle lui dit ses
-<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span>
-jalousies du bonheur des autres, du bonheur
-de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit
-de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel,
-qui frappait sa vie; étala tout, s’insulta,
-fut vraie, fut naïve, elle, la grande Célimène
-de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié
-à une autre femme que la comtesse, à une autre
-qu’une créature sans intelligence et tout amour!
-La comtesse ne comprit pas un mot de toute
-cette triste psychologie que le tact exercé de la
-marquise n’avait pourtant pu retenir. Pour
-cette pauvre et adorable amoureuse, dont la
-vocation avait été d’aimer, comme celle des
-roses est de sentir bon, les paroles de M<sup>me</sup> de
-Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu.
-Elle l’écouta en la regardant avec défiance, et
-quand la marquise, à qui le tact revenait peu
-à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme
-qu’elle essayait follement de persuader en lui
-parlant une langue étrangère, s’arrêta, vaincue
-et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit,
-avec une grande sécheresse:</p>
-
-<p>—Vous avez certainement beaucoup plus
-d’esprit que moi, ma chère, mais ce que vous
-me contez là est incroyable, et je ne vous crois
-pas.</p>
-
-<p>—Adieu donc, Caroline,—fit M<sup>me</sup> de
-Gesvres sans amertume et en se levant, car
-cette scène où elle s’était oubliée commençait
-de la fatiguer, et elle voyait dans ces airs de
-<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span>
-pardon et de générosité auxquels M<sup>me</sup> d’Anglure
-refusait si bien de renoncer quelque
-chose de solennel et de <i>posé</i> qui choquait vivement
-son bon goût et son instinct du ridicule.
-Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion
-que lui avait inspirée l’état de M<sup>me</sup> d’Anglure
-et son amour pour Raimbaud. Maulévrier
-était resté silencieux pendant l’entrevue des
-deux femmes. Quand la marquise se leva, ses
-regards rencontrèrent les siens. Un imperceptible
-sourire de moquerie méprisante se joua
-silencieusement autour de leurs lèvres à tous
-les deux. Toujours spirituels et du monde, ils
-ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu
-cette passion aveugle, stupide, dramatique et
-dévouée, qui ne comprenait rien et montrait la
-rage de se sacrifier en mourant.</p>
-
-<p>Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle
-expira quelques jours après dans son illusion
-indestructible,—les croyant heureux et leur
-pardonnant,—illusion torturante qui fut un
-démenti donné par elle au titre du livre si vrai
-qu’on appelle le <i>Bonheur des sots</i>.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_158">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_158.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>VII<br />
-LA VIE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoi</span>! vous n’étiez pas revenu de
-bonne foi à M<sup>me</sup> d’Anglure?—dit
-la marquise avec un indescriptible
-étonnement. Ils avaient repris
-leur place habituelle dans le boudoir de
-satin jonquille, et la vie pour eux recommençait
-de couler, sans événements, sans aventure,
-dans sa monotone variété.</p>
-
-<p>—Non! je ne l’ai pas ré-aimée,—fit Raimbaud
-avec un sentiment trop triste pour qu’il
-s’y mêlât de l’amertume.—Ce fut bien fini
-entre nous du jour que je vous aperçus. Vous
-effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai affiché
-chez vous de l’amour pour cette femme qui
-méritait mieux que cette comédie, ce fut une
-fausseté pratiquée par moi pour exciter votre
-<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span>
-jalousie. C’était ma dernière ressource que
-j’employais.</p>
-
-<p>—Dernière et inutile,—reprit Bérangère.—Le
-jour où vous vîntes dîner chez moi fut
-pour tous les deux un jour funeste. Pour moi,
-il me montrait le fond de ce cœur rebelle à
-tout. Pour vous, il vous ôtait une dernière
-espérance et vous laissait un amour... éternel,—dit-elle
-après avoir un peu hésité, et risquant
-enfin la romanesque épithète. Et, comme
-la femme grave et compatissante se perdait
-toujours dans la coquette qui était si près,
-elle ajouta légèrement, en jouant avec les
-glands de sa robe de chambre:—Car, enfin,
-monsieur, qui pourriez-vous aimer après
-moi?</p>
-
-<p>—Eh! mon Dieu, la première venue,—fit
-lentement M. de Maulévrier avec une majesté
-d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil
-extravasé.—Quand on n’aime plus, la
-première venue est plus puissante que la femme
-qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que
-l’attrait de la nouveauté.</p>
-
-<p>—Vous traitez l’amour comme un caprice,—fit-elle
-furieuse. Puis, mordant ses lèvres et
-<ins id="cor_4" title="rattrappant">rattrapant</ins> le sang-froid perdu:—C’est peut-être
-vrai—dit-elle—quand on n’aime plus,
-mais...</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus
-simple de le regarder. La joie du sauvage sûr
-<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span>
-de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux,
-et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant
-faisait de tout cela quelque chose de peu
-agréable à contempler.</p>
-
-<p>—Et si je ne vous aimais plus?—dit Raimbaud
-câlinement, avec une voix basse et douce,
-et en lui prenant la main dont il baisa les
-ongles rosés, mais sans appuyer.</p>
-
-<p>—Vous! ne plus m’aimer?—demanda-t-elle,
-changeant tout à coup d’air et de contenance,
-et d’un ton plus curieux que dépité.</p>
-
-<p>—Plus du tout,—dit Raimbaud, avec un
-désintéressement infini et du naturel retrouvé.</p>
-
-<p>—Bah!—répondit-elle avec explosion; et,
-se retournant vivement sur la causeuse, elle
-lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit
-avec bouderie, comme une objection à ce qu’il
-disait.</p>
-
-<p>Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile.</p>
-
-<p>—Il n’y a pas de bah! madame,—dit
-Raimbaud avec calme.—C’est bien vrai que
-le charme est détruit: vous voudriez vainement
-le faire renaître. Ce que vous avez éteint
-en mon âme, vous ne le rallumeriez pas.</p>
-
-<p>—Vraiment!—fit-elle; et se penchant vers
-lui de trois quarts, pose charmante qui lui
-allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins
-sourires que la vanité d’une femme belle
-ait jamais inventés pour répondre à un défi insolent.—Eh
-bien! nous verrons...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span>
-Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis,
-elle employa toutes les subtilités de son esprit,
-toutes les grâces de sa manière, toutes les ressources
-de son génie, tous les artifices de ses
-négligés du matin, toutes les ivresses d’un
-abandon téméraire, toutes les légèretés de
-flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à
-des caresses positives: M. de Maulévrier ne
-démentit point sa parole. Elle ne le troubla
-plus. Il jouit de tout cela comme un peintre;
-il en jouit aussi comme un fat; mais l’amant
-évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en
-trompant ses désirs sans cesse, en flétrissant
-un à un tous les espoirs qu’il s’était créés; elle
-aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine,
-et lui, comme elle, ne pouvait ressentir
-que l’amour comme le monde l’a fait. Parfois,
-en la voyant tout risquer pour reconquérir sa
-conquête perdue, l’idée lui vint de profiter,
-dans les intérêts les moins distingués, des dangers
-auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux
-qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis
-d’elle; et il ne voulait pas qu’elle pût interpréter
-comme un reste d’amour encore la tentative
-d’une possession que peut-être elle eût
-de nouveau disputée, s’il avait essayé d’y revenir.</p>
-
-<p>Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour
-rien, elle se lassa de vouloir faire revivre un
-amour qui n’existait plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span>
-Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent,
-mais demeurèrent aussi fréquentes,
-aussi intimes que jamais, et le monde, qui avait
-accusé M<sup>me</sup> de Gesvres d’avoir <i>tué</i> M<sup>me</sup> d’Anglure,
-continua de les nommer amants, quoiqu’ils
-ne fussent plus que des amis.</p>
-
-<p>Amis étranges, il est vrai; singulière et triste
-liaison, d’un charme puissant, inexplicable et
-empoisonné!</p>
-
-<p>Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai.</p>
-
-<p>Après elle, il n’aima plus personne. On eût
-dit qu’en l’aimant il avait contracté, pour les
-autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il
-avait été la victime.</p>
-
-<p>Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas
-plus qu’elle, ne prit son parti sur soi-même et
-ne sut donner à sa vie la dignité de l’indifférence,
-la fierté calme de la résignation.</p>
-
-<p>Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le
-chercher encore. Leur intimité ne leur suffisait
-pas. Ennuyés, le jugement cruel, l’imagination
-exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie,
-voulant être une dernière fois heureux
-encore dans l’amour avant de mourir.</p>
-
-<p>Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir
-l’un à l’autre et de se dire ce qu’ils avaient
-trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes,
-puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui
-de lui ou d’elle viendrait se vanter, avec le plus
-d’orgueil, de ressentir enfin l’amour. Mais cet
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-amour, appelé par eux, expirait toujours dans
-le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait
-si vite quand ils regardaient entre les deux
-yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs
-idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire
-de nouvelles, qu’hélas! ils abattaient
-toujours.</p>
-
-<p>A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour
-même, tout ce qu’il admirait le plus, ne suffisait
-pour remplir sa pensée; et quant à elle,
-ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes
-choses qu’elle sentait mieux qu’un homme,
-ne pouvait longtemps la captiver.</p>
-
-<p>Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils
-se détournaient avec le même dégoût. Créés,
-à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un
-tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté
-d’aimer, l’autre, impatient, implacable, le poussait
-bientôt à ce mépris par l’ironie, l’ironie
-qu’ils maniaient également tous deux.</p>
-
-<p>Que de fois ils passèrent de longues heures
-dans la nuit l’un près de l’autre, flanc à flanc,
-les mains enlacées, couple fait, on l’eût dit du
-moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais
-trouvant sans cesse l’esprit qui juge où ils
-avaient appelé la sensation qui enivre: couple
-superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces
-amours qui ne duraient pas et à rire entre soi
-des ridicules vus le matin dans le tête-à-tête,
-affreuse comédie qu’ils se donnaient entre
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
-quelque baiser vide, quelque sombre et vaine
-caresse, par dédommagement du bonheur manqué
-et de l’enthousiasme impossible!</p>
-
-<p>Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y
-avait qu’eux cependant, mais ne s’expliquant
-pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient
-dans les autres ils ne le rencontraient pas dans
-leur cœur, puisque leur seul intérêt dans le
-monde naissait quand ils étaient réunis!</p>
-
-<p>Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans
-nom parmi les hommes, relation que le monde
-ne comprenait pas.</p>
-
-<p>Plus leur espoir d’aimer une fois encore
-tarissait dans leurs âmes impuissantes, plus ils
-se sentaient étroitement liés par ce qui ne pouvait
-être un lien entre eux et personne! plus
-ils sentaient qu’ils n’avaient rien à se préférer!</p>
-
-<p>Quand lui sortait des bras d’une femme, ne
-venait-il pas, avec une ardeur avide, essuyer
-ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié
-lui tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie
-tous ses bonheurs incomplets à flétrir!</p>
-
-<p>Quand elle, plus coquette que les plus coquettes
-de Marivaux, avait prêté sa charmante
-oreille aux adorations qu’elle faisait naître, ne
-venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux
-mornes, poser sa tête lasse sur cette poitrine
-qu’elle n’animait plus! Alors,—on ne sait,—qui
-pourrait assurer de telles choses?—regrettaient-ils
-tous deux de n’être pas amants au
-<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span>
-lieu d’être de si étonnants amis; et si le regret
-existait au fond de leurs âmes, excepté des
-douleurs bien désespérées, que peut-on tirer
-d’un regret?...</p>
-
-<p class="sepb0">C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse.
-C’est ainsi qu’ils s’avançaient ensemble vers le
-but suprême, la vieillesse et la mort, qu’ils
-connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur
-restait à apprendre par le déclin naturel de la
-vie, les infirmités de la pensée et des organes,
-et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement
-unis, consternés et purs, mais de la
-dérisoire pureté de l’impuissance; et, dans le
-néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se
-consoler ou s’affermir, la vanité de ce qu’ils
-souffraient. Leur bon sens faisait fi de la poésie
-de la douleur, comme leur bon goût en faisait
-mystère. C’étaient toujours une femme élégante
-et un dandy, à l’intimité desquels le
-monde insultait dans de jolies plaisanteries;
-c’étaient toujours de part et d’autre la même
-convenance, les mêmes manières irréprochables,
-cette même légèreté dans la parole, grâce
-charmante qui n’appuyait jamais sur rien. On
-ne pouvait guères soupçonner ce qu’il y avait
-de grave, de profond, dans ces deux êtres si
-exclusivement occupés, à ce qu’il semblait, de
-choses extérieures, et dont l’esprit, à certains
-soirs, partait tout à coup en mille étincelles et
-en railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se
-<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span>
-composait pour eux la vie, influence du monde
-et des habitudes sur ce que les sentiments ont
-de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de
-leurs matinées, prise au hasard entre toutes les
-autres, donnerait une idée plus exacte que
-l’analyse la plus fidèle.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt=". . ." />
-
-<p class="sep0 noind">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;. Un matin, le marquis
-de Maulévrier alla chez la marquise de
-Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place
-ordinaire, dans le boudoir jonquille; elle était
-sortie. Séduite par le temps qu’il faisait (on
-était au commencement du printemps), elle
-était allée s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité
-d’une des allées du jardin de l’hôtel de
-Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans
-doute par les idées que lui inspirait sa lecture,
-elle ne sentait pas le fleuve de soleil qui tombait
-en nappe de lumière et de chaleur sur sa
-tête nue, sur ses mains divines dégantées, et
-sur des épaules que le soleil même était impuissant
-à bronzer.</p>
-
-<p>—Que lisez-vous donc là?—fit Maulévrier
-en s’approchant, frappé de la préoccupation de
-sa physionomie.</p>
-
-<p>—C’est <i>Lélia</i>,—répondit-elle,—un livre
-qu’ils disent faux et qui n’est que la moitié de
-la vérité de ma vie. Que serait-il donc si l’autre
-moitié s’y trouvait!</p>
-
-<p>Elle parlait avec une agitation presque fébrile,
-<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span>
-les yeux durs, le front contracté, violemment
-belle.</p>
-
-<p>—Vous avez raison,—fit Maulévrier, qui
-ne raillait plus quand il la voyait dans cet état,
-car il avait appris à connaître, à ses dépens, la
-douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette
-femme révoltée de n’en pas avoir davantage,—<i>Lélia</i>
-n’est qu’une moitié de misère; il en
-est dans le monde de bien plus grandes et qu’on
-ne voit pas.</p>
-
-<p>—Oui! la mienne, par exemple,—reprit-elle
-avec une tristesse animée;—oui! la nôtre,
-car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais;
-en m’aimant vous avez gagné mon mal, et
-vous n’en guérirez pas plus que moi.</p>
-
-<p>«Mais <i>Lélia</i>! mais eux, ces artistes, ces
-grandes imaginations, ces hautes pensées,—continua-t-elle
-en jetant le livre qui l’avait émue
-et qu’elle n’aimait que comme un fragment de
-miroir,—ils ont beau souffrir, sont-ils donc
-si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme
-à nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils
-comme nous? N’ont-ils pas des facultés
-supérieures qui leur créent des intérêts très
-vifs, et les défendent de l’ennui et de la fatigue
-d’exister? Quand ils n’auraient que la faculté
-de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent,
-cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme
-qui a fait <i>Lélia</i>, fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle
-pas eu un dédommagement en se racontant
-<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span>
-avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas
-aussi dans son livre des pages qui attestent
-qu’elle sent profondément les beautés de la
-nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce
-pas de l’amour après tout? Et qu’importe
-ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon
-Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on
-pas dernièrement que cette femme qui a
-fait ce livre avait le projet d’entrer dans un
-cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui
-l’exaltent encore, ou des lassitudes qui entrevoient
-la possibilité d’un repos? Mais moi, mais
-nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce
-qui nous console? Qui occupe notre vie?
-Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse
-froids; la nature nous laisse froids; nous
-n’avons que l’esprit du monde, du monde
-qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à
-qui nous n’avons rien à préférer. Esprits bornés,
-natures finies, c’était pour nous que
-l’amour devait être la grande préoccupation,
-la grande affaire, le grand enthousiasme de la
-vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a été
-qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,—et
-quand il s’est agi de nous, Raimbaud, un
-avortement en amitié.</p>
-
-<p>«Ah! maudit cœur! maudits organes!—ajouta-t-elle
-avec un mouvement de rage; et,
-se jetant au cou de Raimbaud, pour la première
-fois, naïve et hardie comme une femme aimée
-<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span>
-et heureuse, elle chercha sur les lèvres de
-l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout
-jamais absente pour elle et pour lui.</p>
-
-<p>—Impossible!—fit-elle accablée, en laissant
-retomber ses bras.</p>
-
-<p>Raimbaud, qui savait l’empire des choses
-extérieures sur les nerfs de cette femme mobile
-qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même
-de peur qu’elle n’y trouvât le vide et
-l’ennui, lui conseilla, après quelques moments
-de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était
-fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire
-diversion aux peines de la vie pour les femmes,
-leur conseiller de faire leur toilette est encore
-ce qu’il y a de plus profond.</p>
-
-<p>Elle résista; elle voulut rester dans ses
-cruelles pensées. Mais, comme M. de Maulévrier
-sembla l’exiger, elle quitta le jardin et
-monta chez elle. Elle était partie à regret,
-pâle, sombre, crispée, insoucieuse de son cou
-qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée.
-Elle revint souriante, épanouie, gracieuse,
-mise avec le goût que Maulévrier lui savait,
-et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une
-légèreté aussi fière que les plumes blanches qui
-se cambraient sur son chapeau de paille d’Italie.
-C’était réellement une autre femme! Elle
-se rassit près de lui pour lui faire boutonner
-ses gants chamois. Le fat orgueilleux, devenu
-sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre
-<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span>
-d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une
-soubrette, et, pour récompense, elle lui accorda
-le beau privilège de poser un baiser, comme
-on en donne aux petites filles, sur la raie des
-cheveux partagés.</p>
-
-<p>Cela fait, ils montèrent en voiture pour
-aller, je crois, acheter des rubans.</p>
-
-
-<p class="sep3 cent cs8 esp">FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_170.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_171">
-
-<h2>LA BAGUE D’ANNIBAL</h2>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_173">
-
-<p class="cent wesp lh2">A Roger de Beauvoir<br />
-<em>EN LUI ENVOYANT</em> <i>la Bague d’Annibal</i>.</p>
-
-<div class="poem" style="margin-top: 2em;">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Poète de cape et d’épée<a name="FNanchor_B" id="FNanchor_B" href="#Footnote_B" class="fnanchor">[B]</a></div>
- <div class="vers8">A qui n’a jamais résisté</div>
- <div class="vers8">Ni la Muse ni la Beauté,</div>
- <div class="vers8">Ni la Grâce désoccupée,</div>
- <div class="vers">Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée</div>
- <div class="vers8">Faire un démon de volupté!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Tu redemandes cette histoire</div>
- <div class="vers8">Qu’aux temps si fous de mon passé</div>
- <div class="vers8">J’écrivis, <i>un soir</i>, de mémoire,</div>
- <div class="vers8">Avec de l’encre rose et noire,</div>
- <div class="vers8">Et la gaieté d’un cœur blessé.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Revois ce portrait d’une femme</div>
- <div class="vers8">Dont le sourire était mortel,</div>
- <div class="vers">Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme,</div>
- <div class="vers8">Corps charmant, mais vide d’une âme...</div>
- <div class="vers8">C’est de la vengeance... au pastel.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span>
- Une vengeance... faible chose!</div>
- <div class="vers">Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts!</div>
- <div class="vers8">Elle s’énerve dans ma prose...</div>
- <div class="vers">Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose,</div>
- <div class="vers8">Elle enivrerait dans tes vers!</div>
-</div>
- <div class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></div>
-</div>
-
-<div class="fnotes">
-<p><a name="Footnote_B" id="Footnote_B" href="#FNanchor_B"><span class="label">[B]</span></a>
-C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de
-Beauvoir.</p>
-</div>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_174.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_175">
-
-<p class="csm">Il y a quelques années, les premières strophes de
-cette nouvelle parurent; mais la publication ne fut
-pas continuée, par la raison qui fait tourner un portrait
-par trop ressemblant contre le mur. Aujourd’hui
-que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le
-modèle, et peut-être sur tous les deux, les raisons
-qui firent interrompre la publication de ce conte ne
-subsistent plus, et nous le publions avec de nombreux
-changements et comme il doit rester,—s’il
-reste.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="poem" lang="en" xml:lang="en">
- <span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span>
- <div class="vers8"><i>The chariest maid is prodigal enough</i></div>
- <div class="vers8"><i>If she unmasks her beauty to the moon.</i></div>
- <div class="rsign"><span class="smcap">Shakespeare</span></div>
-</div>
-
-<div class="epigr">
-<p class="hang cs8">Une fille prudente est déjà assez
-coquette, si elle permet à la
-lune de considérer sa beauté.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_179">
-
-<p class="cent wesp"><i>A mon ami G.-S. Trebutien</i></p>
-
-<p class="cent cs8">Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen</p>
-
-<p class="sep2"><i>L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié
-n’en donnerait-elle pas une aussi? Voici la mienne,
-mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un souvenir
-d’amitié et des jours qui ne sont plus;—des
-jours où cette bagatelle fut écrite à la clarté de
-votre sourire bienveillant et à la douce chaleur de
-votre approbation.</i></p>
-
-<p><i>Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans,
-pour que ce soit plus digne de vous; mais les amis
-sont comme les plus belles filles du monde, qui ne
-peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout
-et ce que je vous donne, c’est une affection
-vraiment fraternelle, que je puis bien attester ici,
-mais exprimer comme je la sens, jamais!</i></p>
-
-<p class="lslt"><i>A vous</i>,</p>
-
-<p class="rsign">Jules-<span class="smcap">A. Barbey d’Aurevilly</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_181">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_181.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p class="sep3 cent esp cs16">LA BAGUE D’ANNIBAL</p>
-
-<hr class="hr15" />
-
-<h3>I</h3>
-
-<p class="noind">... <span class="smcap"><span class="firstlet">P</span>ourquoi</span> ne vous dirais-je point cette
-histoire, madame? Vous êtes trop spirituelle
-sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui
-comme une sotte;—car les gens d’esprit
-de cette intéressante époque ont volé aux sots
-la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls
-autrefois.—Eh bien! si cette histoire vous
-trouve dans un de ces moments terribles, tant
-mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien,
-elle vaudra quelque chose si elle interrompt
-<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span>
-vos ennuis. Pour moi, je l’ai écrite, madame,
-dans la situation où je voudrais que vous fussiez
-pour la lire, et que Byron se rappelait sans
-nul doute quand il disait, dans ses Mémoires,
-qu’écrire la <i>Fiancée d’Abydos</i> l’avait empêché de
-mourir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</div>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>C’est aussi l’histoire d’<i>une fiancée</i>,—mais
-mon poème est moins idéal que le sien,—l’histoire
-d’une fiancée, une pure fiancée, qui
-devint...—Mais pourquoi le dire? Lisez toujours,
-et vous le saurez. J’ai passé toute ma
-journée au coin de mon feu à écouter la pluie
-battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté
-sans lumière longtemps à regarder les lueurs
-du foyer danser au plafond comme des spectres,
-chose fort peu réjouissante pour un être aussi
-mélancolique que moi. Je pouvais sortir, aller
-dans le monde; mais il eût fallu s’habiller,
-cette grande affaire de la vie! Et le monde,
-malgré toutes ses joies, est encore plus triste
-pour moi que la solitude. Je n’avais donc que
-la ressource du cigare et du thé; mais l’un me
-donne des nausées et l’autre m’alourdit la tête
-et me noie le cœur,—ce cœur qu’il faut,
-hélas! toujours finir par repêcher.—Ce n’était
-donc pas une ressource. J’étais perdu, si je
-n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait
-à ravir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</div>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Et je vous ai prise pour mon <i>audience</i>, madame,
-comme dit Bossuet, vous, et vous toute
-seule, qui me prêteriez votre blanche oreille
-si je vous en demandais le tuyau; mais je n’ai
-point une telle exigence. Je ne vous imposerai
-pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la,
-laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne
-parle pas, j’écris, et vous resterez libre. Pour
-moi, les mobilités de la femme sont saintes, et
-je ne crois plus qu’en la divinité du caprice.
-Seulement, si vos yeux ne tombent pas ici,
-vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être
-vous étiez dans le monde, parée, souriante et
-coquette, vous n’aviez pas—pour moi—quitté
-votre chambre, et qu’en papillottes et en
-peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse,
-la lampe derrière nous, vous m’écoutiez.
-Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une
-réalité?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une
-jeune femme—mais on ne savait si elle était
-fille ou veuve—qui était bien le plus joli petit
-phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même
-avec beaucoup d’imagination. Comme il faut
-un nom à toute force, je l’appellerai madame
-d’Alcy,—Joséphine d’Alcy.—Joséphine est
-un nom qui, de toute éternité, fut inféodé à
-ces femmes dont madame d’Alcy était le type,
-hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,—mais
-pourquoi médire?—j’en sais une qui, si
-elle lisait cette histoire, croirait peut-être que
-j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de
-tant de femmes, de croire qu’on pense à elles
-toujours!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</div>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce
-qu’il semblait: car qui fut jamais sûr de l’âge
-d’une femme?... Elle n’était ni belle ni jolie,
-disaient les femmes qui la rencontraient; mais
-elle avait des choses <i>fort bien</i>: manière de convenir
-de ce qui était désolant et irrésistible,
-aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en
-soit, ce jugement était plus vrai que mille autres
-prononcés par ces dames, et contre lesquels
-nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous
-sommes jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent
-d’une impartialité un peu suspecte.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Joséphine n’était donc ni belle ni jolie...
-Mais on sentait que, deux jours après l’avoir
-vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle
-s’enfonçait doucement dans l’imagination, et
-puis elle y restait. Elle ne produisait jamais
-cette mystérieuse sympathie qui s’établit tout
-à coup entre deux cœurs comme un courant
-électrique, magnétisme subtil et caché, le <i>coup
-de foudre</i> du dix-huitième siècle.—Non! elle
-commençait par laisser froid ou déplaire; mais,
-à la voir un peu davantage, elle déplaisait déjà
-moins,—et enfin,—enfin l’amour éclatait plus
-fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.—J’ai
-toujours cru les êtres impressifs à la
-façon de Joséphine plus dangereux que ceux
-qui produisent l’ivresse nerveuse au premier
-regard.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</div>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Elle était blonde, cette <i>seule</i> couleur de la
-jeunesse; car, malgré l’acte de naissance, toute
-femme brune ne fut jeune jamais.—Elle était
-blonde.—Dernièrement j’ai rencontré, madame,
-une femme blonde aussi, comme Joséphine,
-qui, certes! aurait embarrassé le plus
-habile coloriste, s’il se fût agi de la peindre.
-Or, ce qu’il eût manqué, je ne l’essaierai pas.
-C’était, comme sculptée par un procédé surhumain,
-et vivante, l’irisation qu’un soleil de
-printemps fait étinceler sur des feuilles nouvellement
-dépliées. Elle ressemblait, par la couleur,
-à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante,
-jamais perdue, sur le marbre de la
-Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses
-épaules, aux tempes, dans les racines de ses
-blonds cheveux, il y avait, pâlissant parfois,
-mais éternellement distincte, la couleur dorée
-dans laquelle les vertes feuilles du bouquet
-qu’elle tenait dans ses mains d’ambre étaient
-trempées... Quelle substance était-ce que cette
-femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle
-fût charmante. En s’approchant d’elle,
-<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span>
-on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant
-doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre
-dans son herbier.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</div>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Joséphine n’était pas de ce blond étrange,
-insaisissable, tout semblable à l’or mystérieux
-versé par l’aile d’émeraude de la cantharide!—Le
-reflet fauve de ses cheveux s’éteignait
-sous une nuance gris de perle. Il n’y avait en
-elle rien de printanier, de vif, d’étincelant et
-de frais. Son front, légèrement bombé,—marque
-d’un caractère opiniâtre,—ainsi que
-son cou et ses épaules, ressemblait à de l’ivoire
-un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux
-comme la mer, les veilles de tempête,
-couleur indéterminée, mais sombre, entre
-l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme
-au travers. Sa lèvre, dont les dents rompaient
-à chaque instant les veines,—habitude de coquetterie
-à la Pompadour, ou peut-être passion
-réprimée,—était malade et épuisée; mais son
-sourire n’exprimait jamais ni désir, ni tendresse,
-ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire
-des femmes! Quand je la regardais, je ne pouvais
-m’empêcher de penser au Sphinx.</p>
-
-<p>Que de fois j’eus la tentation de palper cette
-taille longue et gracieuse, pour voir si quelque
-<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span>
-aile de griffon n’était pas cachée dans le corsage,
-tandis que mon œil poursuivait aux bords
-de la robe flottante la pointe d’un pied qui se
-moquait de la fable, et qui disait que le Sphinx
-était une femme de partout.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</div>
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>O femmes! femmes! vous êtes toutes plus
-ou moins hypocrites. Mais les gens d’esprit les
-plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas
-le moindre doute en présence des tartuferies de
-deux beaux yeux noirs ou du machiavélisme
-d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur
-comme dans la vérité; et je crois même le
-repos dans l’erreur beaucoup plus profond. Eh
-bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette
-franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine
-n’inspirait jamais. Elle ne trompait point
-par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment
-qu’elle exprimait était-il le sien? Question à
-embarrasser les plus habiles! Elle produisait
-toujours le doute, elle transpirait l’anxiété. On
-ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange
-créature, dont les souvenirs étaient des hiéroglyphes,
-et les pensées qui apparaissaient de
-temps en temps dans ses yeux aussi problématiques
-que les taches dans le soleil et les
-linéaments bleus qui veinent la jaune couleur
-de la lune.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</div>
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Ah! par tous les dieux immortels, pour nous,
-observateurs à lorgnon carré et à gants blancs,
-qui courons, autour de ces âmes de femmes,
-la bague de leur pensée secrète,—imperceptible
-anneau qui désespéra souvent notre merveilleuse
-adresse,—Joséphine était un problème
-d’imagination transcendante, l’inconnu
-à dégager d’une équation formidable. Ce mystificateur
-suprême, qu’on prit soixante ans pour
-un homme de génie, ce composé d’un joueur
-de whist et d’une vieille femme, sous les airs
-indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand
-lui-même, eût été plus facile à pénétrer.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</div>
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>Car <i>qui</i> était-elle, ou <i>quoi</i> était-elle?... Personne
-ou chose? chair ou poisson? démon ou
-ange? ou le nœud gordien du démon et de
-l’ange, simplement femme, ce <i>jour-et-nuit</i> dans
-la grande mascarade de la vie?... J’eusse été
-le grand Newton lui-même, que j’aurais donné
-mon système de la gravitation pour le savoir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</div>
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser
-ainsi. Joséphine excitait une curiosité extrême.
-Son caractère échappait à tous comme sa vie.
-Bien des gens prétendaient la connaître; mais,
-quand ils avaient dit cela, les pauvres gens
-avaient tout dit. Quelle était sa famille? D’où
-venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir
-rencontré M. d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait
-son origine dans une nuit profonde; mais
-cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la
-nuit du temps. C’était une rareté toute moderne.
-On la disait plus astucieuse que spirituelle.
-Cependant son langage était agréable,
-surtout quand il commençait à tarir. C’était
-une espèce de <i>bas-bleu</i>, comme on en voit tant
-à présent. Seulement le bleu du bas était bleu
-<i>céleste</i>, un azur doucement mitigé. Il n’y avait
-que les jarretières dont on ne sût pas la couleur.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</div>
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante;
-le rose lui montant bientôt aux joues et s’y
-fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement
-dans le mat de la peau. Elle parlait
-beaucoup, des heures entières, en regardant
-ses petites mains déliées, et dont les poignets
-étaient d’une telle délicatesse qu’on eût pu
-trembler de les voir se détacher avec ses bracelets,
-quand elle les ôtait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</div>
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>Mais que disait-elle? Des riens charmants,
-des choses cruelles et communes, ce que le
-monde lui avait appris. Elle débitait toujours
-une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme
-tout le secret de la moralité des femmes;
-car on a souvent des principes comme un boudoir,—pour
-se cacher. De sorte qu’excepté
-l’agrément d’une médisance, l’élégance de la
-phrase, peut-être un peu quintessenciée, il est
-vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je
-l’aurais aimée autant muette. En effet, une
-femme qui parle n’est qu’une femme qui parle,
-après tout. Mais une femme muette, c’est
-presque une statue, une statue sans ses désavantages,—le
-froid du marbre, la monotonie
-de la pose et les autres inconvénients.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</div>
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe?
-Quand un gosier de talent chante, qui
-songe à écouter autre chose que le gosier? Qui
-songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy,
-l’illustre auteur de <i>la Vestale</i>? Les femmes, qui,
-musique à part, roucoulent assez bien, en la
-variant, leur partition de vestale qu’elles ont
-toutes, plus ou moins, à jouer en public, les
-femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent.
-Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y
-a-t-il mieux que les trivialités doucereuses d’un
-style d’Opéra? Excepté pour vous, madame
-ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même
-fonds de sottises, avec la seule différence des
-voix?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</div>
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>Et cependant—pourquoi ne pas l’avouer?—il
-y avait une espèce de dissonance entre la
-voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait
-le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait?
-Doute éternel, quand il s’agissait de cette femme,
-doute fatal qui revenait toujours! Et si elle ne
-le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais
-ceci est un abîme. Les motifs des femmes pour
-tromper, elles-mêmes les connaissent-elles
-bien?...</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</div>
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p>Mais Joséphine ne trompait pas.—Encore
-une fois, elle embarrassait. Si elle avait voulu
-tromper, elle aurait accompli aisément cette
-chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique
-et fugitif sourire aux lèvres quand elle parlait
-des devoirs des femmes, et de leur destination
-ici-bas, d’un style—elle avait du style dans
-ces moments-là—à faire honneur à <span lang="en" xml:lang="en">miss Edgeworth</span>
-elle-même. Elle n’aurait point eu ce regard
-plus moqueur encore que son sourire, et
-cet abaissement de paupières plus moqueur encore
-que son regard!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</div>
-
-<h3>XVIII</h3>
-
-<p>Elle avait lu madame Necker de Saussure, et
-elle en tirait bon parti. Bien des maris juraient
-à leurs femmes qu’elle eût été une excellente
-institutrice si le hasard l’avait placée dans une
-condition secondaire; mais les femmes avaient
-leurs raisons pour n’en pas tout à fait convenir.
-Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il
-semblait, et <i>ses talents</i>—comme l’on dit—étaient
-plus nombreux qu’il ne convient à une
-femme du monde. On eût pensé qu’elle avait
-été douée par les Fées, si les Fées n’étaient des
-besoins! Elle peignait sur ivoire, elle peignait
-sur émail, elle peignait même sur vélin quand
-elle faisait à ses <i>amies</i>, en pattes de mouche
-délicieuses, la description de ses sentiments. Elle
-improvisait sur le piano, comme Corinne eût
-improvisé si le piano eût été à la mode du temps
-de Corinne. Enfin, elle réussissait dans toutes
-les petites jongleries d’une société aussi avancée
-que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur
-indien ou chinois parmi ses intéressants
-compatriotes.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</div>
-
-<h3>XIX</h3>
-
-<p>Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes;
-mais les jeunes l’aimaient un peu moins,—chose
-qui ne saurait paraître étrange, probablement
-parce que les vieilles femmes n’étaient
-pas les seules à qui elle plaisait.—Celles-ci la
-défendaient en toute rencontre contre ces aimables
-insinuations qui se glissent plus cauteleusement
-encore que les conseils du serpent
-dans l’oreille d’Ève! mais, comme les insinuations
-de ces charmantes Èves, à leur tour, dans
-l’oreille de ces bons serpents, bien moins déliés
-qu’elles. En effet, en attendant la première
-faute de Joséphine, on la proclamait une coquette.
-Dilemme à l’usage de ces dames! si
-l’on est sage, on est cruelle et froide; et si l’on
-a pitié, on est perdue.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</div>
-
-<h3>XX</h3>
-
-<p>Perdue?—Oui! traînée sur la claie de toutes
-les conversations, déchirée par toutes ces hyènes
-de vertu qui vivent des douleurs infligées à une
-pauvre femme amoureuse et imprudente, qui
-lèchent ses larmes et les trouvent bonnes, et
-boiraient le sang de son cœur dans leur appétit
-carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle
-ces femmes implacables? Shakespeare
-a dit, je ne sais où, que le mal qu’on dit de
-nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle
-aussi courageusement la sienne? Était-ce
-lâcheté qui l’empêchait d’être entraînée? ou la
-froideur naturelle de cette jolie femme, vrai
-glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de
-ses amis la clef de sa chambre: «Allez voir
-plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui
-reprocher une fausse démarche; et cependant
-des milliers d’yeux d’aigle pour la férocité
-épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais
-de son collier de bonne renommée pas une seule
-perle n’était défilée encore.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</div>
-
-<h3>XXI</h3>
-
-<p>Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec
-les hommes; mais toujours on lui parlait d’amour
-ou sur l’amour,—ce qui est souvent la
-même chose.—Du moins, moi qui vous raconte
-cette histoire, madame, j’étais, comme le
-cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du
-temple. Je revenais toujours à ce sujet de conversation.
-Elle me contredisait dans mes théories,
-et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle
-n’agissait ainsi que pour les exalter davantage.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</div>
-
-<h3>XXII</h3>
-
-<p>Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence
-et de mes preuves qu’en vérité il y
-avait assez pour faire mourir une femme faible
-et naturellement passionnée, comme Sémélé
-sous la présence du Dieu foudroyant qui la consuma,
-elle n’était pas du tout émue; elle n’avait
-ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues,
-ni regards mi-clos, ni rougeurs subites
-et évanouies! Seulement, mon amour-propre
-dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent)
-constatait alors qu’il s’exhalait du front
-bombé, sous les onctueux cheveux gris de perle,
-une espèce de tiédeur humide, une transpiration
-d’ardent désir. Mais ce n’était là qu’un
-mirage qui, comme tous les mirages, n’existait
-que par la distance. Car si, attiré par ce que je
-voyais, je me rapprochais un peu d’elle, elle
-savait reculer son fauteuil avec une splendeur
-de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise,
-et le mirage s’en retournait... au pays
-des songes, d’où il était venu.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</div>
-
-<h3>XXIII</h3>
-
-<p>Jamais les plus audacieux d’entre nous ne
-sentirent, en dansant avec elle, sa petite main
-trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes
-pressions par une plus tendre et plus
-affaiblie... Quand elle valsait, peut-être était-elle
-plus humaine? Elle n’avait pas la tête si
-forte qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal
-qui la fait perdre à des derviches... et à
-tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai,
-de cette diabolique façon, pour le pur et simple
-amour de Dieu. Mais, comme les vierges de
-province, Joséphine ne valsait jamais.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</div>
-
-<h3>XXIV</h3>
-
-<p>Impatientés encore plus qu’impatients, nous
-regardions, cet hiver-là, à l’orient et à l’occident
-de tous les salons, pour découvrir celui
-que nous attendions comme un Messie! celui
-dont le front de prédestiné devait porter l’étoile
-mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous
-étions un bataillon sacré d’observateurs de premier
-ordre, de ces fiers jeunes gens qui jouent
-encore à la fossette après vingt-cinq ans, mais
-qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou
-autre chose, des moralistes ou des ministres
-d’État; et, malgré nos sagacités prodigieuses,
-nous ne voyions point apparaître ce front radieux
-sur lequel nous eussions arboré les banderoles
-de la vengeance!... à moins pourtant
-que ce n’eût été—et pourquoi pas?—le front
-luisant et couronné de cheveux argentés de l’honorable
-M. d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</div>
-
-<h3>XXV</h3>
-
-<p>M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,—oui!
-c’est Baudouin qu’il s’appelait... ou d’un
-nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait toujours
-de voir accolé à un tel personnage,—M.
-Baudouin d’Artinel était un homme grave
-et respectable, jouissant au plus haut degré de
-l’estime publique, conseiller en Cour royale ou
-juge,—je ne sais plus trop lequel,—ayant
-passé trente ans de sa vie, au su de tout le
-monde, à faire trois enfants à sa femme et un
-nombre illimité de rapports.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</div>
-
-<h3>XXVI</h3>
-
-<p>Il avait donc été marié; mais sa femme était
-morte. Il l’avait pleurée—convenablement;
-car on disait que son mariage avait été autrefois
-un mariage d’inclination. Mais le temps
-tue la douleur sur le cadavre qu’elle fait, et
-d’ailleurs un conseiller en Cour royale ne peut
-décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait
-point déposé l’air mélancolique, et souvent
-il aimait encore à glisser de ces mots qui résonnent
-si bien dans l’oreille des femmes, quand
-il voulait faire allusion à des chagrins ineffaçables
-et à un cruel isolement.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</div>
-
-<h3>XXVII</h3>
-
-<p>Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage
-de robes ou de chiffons,—ou par ses
-grands mots de vertu ou d’estime publique, de
-sentiments purs et doux,—le vénérable conseiller
-recherchait avidement l’inexplicable créature.
-Peut-être le mariage et les peines qui en
-avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité
-pour qu’il ne s’aperçût pas des agréments
-extérieurs de madame d’Alcy. C’était une nature
-double et indécise, moitié vieux fat, moitié
-sentimental; et c’est ainsi qu’en louvoyant entre
-ces deux manières d’être, il avait passé autrefois
-pour un homme à bonnes fortunes.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</div>
-
-<h3>XXVIII</h3>
-
-<p>Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant
-usé: il avait beau faire empeser ses cravates et
-ouater ses habits, il ne pouvait cacher les outrages
-des années et les fatigues du cabinet. Ce
-n’était pas César,—mais César lui-même n’avait
-jamais été plus chauve. Cependant il n’avait
-pas perdu ses dents, et, à tout prendre
-sans détailler, c’était un homme bien conservé.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</div>
-
-<h3>XXIX</h3>
-
-<p>Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on
-pouvait croire que M. d’Artinel suivrait bientôt.
-On l’avait d’abord remarqué, puis on avait
-fini par s’en taire, comme il arrive toujours:—l’habitude
-fatiguant la médisance, inconstante
-personne qui veut chaque jour des sacrifices
-nouveaux, comme ces divinités du Mexique
-auxquelles il fallait chaque matin une nouvelle
-victime humaine.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</div>
-
-<h3>XXX</h3>
-
-<p>Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux
-qu’on n’aurait dû s’y attendre; car c’était un
-homme soumis à l’opinion comme à l’étiquette:
-un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait
-fort à la considération dont il avait le bonheur
-d’être entouré, comme il le disait lui-même
-avec un sourire d’une orgueilleuse
-mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il
-que Joséphine valait cette considération pour
-laquelle il avait tout fait, et se sentait-il (sur
-leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé,
-en faveur de Joséphine, à se moquer de
-l’opinion,—cette reine du monde, sacrée par
-la lâcheté de ses esclaves,—dont il avait été
-toute sa vie le très humble et très obéissant serviteur.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</div>
-
-<h3>XXXI</h3>
-
-<p>Et cependant,—je vous en ai déjà averti,
-madame, mais j’insiste sur ce point davantage,—Joséphine
-n’était pas une femme supérieure,
-une de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes
-qui font aimer l’écueil sur lequel elles nous
-brisent! irrésistibles créatures auxquelles on sacrifierait
-si bien le sang de son cœur et le bonheur
-de sa vie.—Hélas! je ne songe pas que
-souvent ce serait là un assez pauvre sacrifice.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</div>
-
-<h3>XXXII</h3>
-
-<p>Non! c’était un être prétentieux—une minaudière,—qui
-se croyait la grâce en personne,—bonne
-raison pour qu’elle ne le fût pas,—une
-avalanche de grands mots, de non-sens et
-d’étourderies, ayant au suprême degré ce que
-les femmes ont toutes par droit de naissance
-et de sexe: une immense faculté d’être fausse—mais
-elle ne l’était pas—et surtout le plus
-joli corsage long et cambré. Je la comparerais
-à une guêpe, si la comparaison n’était usée,—une
-guêpe qui n’avait pas cessé d’être femme,
-quoiqu’elle eût conservé son aiguillon.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</div>
-
-<h3>XXXIII</h3>
-
-<p>Pauvres avantages que tout cela... excepté
-le corsage de la donzelle, svelte fuseau sur lequel
-l’amour dévidait vainement, à ce qu’il
-semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages
-que tout cela; et cependant tout cela eût
-suffi pour culbuter bien des philosophies et
-troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même...
-mais Leibnitz était fort lascif, je le
-tiens de mon maître d’allemand, très versé en
-la biographie; il nous faut donc choisir un autre
-exemple:—eh bien! pour troubler celle de
-M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un Leibnitz,
-je vous assure.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</div>
-
-<h3>XXXIV</h3>
-
-<p>Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses
-penchants ou qu’il eût lu dans nos ouvrages
-modernes que les sentiments profonds rendent
-sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus
-puissante que tout le reste, si M. Baudouin d’Artinel
-était amoureux de Joséphine,—comme
-quelques-uns le pensaient,—il conservait toujours
-dans le monde son sang-froid et sa gravité
-un peu dolente. Seulement, il y avait alors
-une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait
-toujours danser à cette gravité-là une jolie
-petite sarabande sur des charbons allumés
-quand elle l’appelait le modèle des époux et
-des pères, et qu’elle lui parlait des hautes qualités
-de sa femme et des regrets qu’il en conservait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</div>
-
-<h3>XXXV</h3>
-
-<p>Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel
-ce qu’elle était pour nous tous dans le
-monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite
-mine de plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle
-se fût bien aperçue, sans doute, qu’elle intéressait
-au plus haut point le vénérable conseiller.
-Les femmes, quand elles nous intéressent,
-n’ont-elles pas toutes un divin moniteur qui
-leur parle de nous tout bas, une espèce de génie,
-comme celui de Socrate,—mais qui,
-comme celui de Socrate, ne conseille pas précisément
-la sagesse?—Joséphine acceptait sans
-trouble les discrets hommages de M. Baudouin
-d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été
-la meilleure amie de sa femme si madame
-d’Artinel eût vécu. Du moins, elle et lui,
-quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à
-l’autre.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</div>
-
-<h3>XXXVI</h3>
-
-<p>Car ils en parlaient quelquefois.—Ils en
-parlaient depuis le jour où M. d’Artinel avait
-risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant,
-avait emporté avec elle toutes ses affections, à
-lui,—ces affections qui, depuis qu’il connaissait
-Joséphine, ne demandaient plus qu’à revenir!
-Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir
-l’attendrissement de Joséphine. Les pleurs qu’il
-crut voir dans ses yeux étaient peut-être le résultat
-de quelque bâillement étouffé; mais quoi
-qu’il en pût être, elle et lui, depuis ce jour-là,
-avaient, dans leurs conversations mélancoliques,
-effeuillé un nombre infini de scabieuses.
-C’est parfois un excellent moyen de se faire
-aimer que de regretter une femme morte; et
-qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience
-de la nature des femmes, n’avait pas pensé que
-la sienne pouvait lui être, auprès de Joséphine,
-d’une aussi précieuse utilité?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</div>
-
-<h3>XXXVII</h3>
-
-<p>Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine
-causait comme à l’ordinaire,—en regardant
-ses jolies griffes couleur de rose, que
-la brosse et le citron avaient lissées avec tant
-de soin. Il y avait beaucoup de monde dans le
-salon. Elle était assise contre le rideau de la
-fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les
-ondes duquel elle noyait sa tête blonde et cendrée.
-Ses lèvres remuaient comme les cordes
-de la harpe quand elles sont pincées par une
-main rapide.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</div>
-
-<h3>XXXVIII</h3>
-
-<p>Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait.
-Pour la première fois, elle ne parlait plus d’une
-voix haute et métallique;—soit que sa voix
-fût perdue dans le bruit des conversations qui
-se faisaient alors autour d’elle, soit qu’elle voulût
-cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un
-seul.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</div>
-
-<h3>XXXIX</h3>
-
-<p>Car elle parlait à un seul,—un seul qui la
-regardait, penché sur le bras de son fauteuil,
-comme Napoléon dut sans doute regarder une
-carte de Russie avant sa malheureuse campagne.
-Elle, toujours disant, ne faisait que poser
-à la surface du regard de celui qui l’écoutait
-l’extrémité des rayons vagues et mobiles
-des siens;—un de ces regards qui effleurent,
-qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet
-du triangle dont ces deux personnes formaient
-la base, à l’angle de face du salon, se trouvait
-M. d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</div>
-
-<h3>XL</h3>
-
-<p>«Pourriez-vous me dire,—me demanda-t-il
-avec un air plus ridicule qu’il n’est permis
-à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu
-sait avec quelle munificence fut accordée cette
-permission à tous les jurisconsultes de la terre!—pourriez-vous
-me dire quel est ce monsieur
-à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à
-l’autre extrémité du salon?»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</div>
-
-<h3>XLI</h3>
-
-<p>Je regardai.—«Ce monsieur, comme vous
-dites, monsieur,—lui répondis-je,—s’appelle
-Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais
-se réduit à de bien légers détails: il a de l’esprit,
-mais cet esprit est un peu gâté par l’affectation,
-les manières d’un fat, et, dit-on, une
-très mauvaise tête.»—Et je saluai M. d’Artinel,
-qui répéta: «Une très mauvaise tête!»
-sans me rendre le salut que je lui faisais.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</div>
-
-<h3>XLII</h3>
-
-<p>«Oh! oh!—dis-je en moi-même,—monsieur
-d’Artinel, monsieur Baudouin d’Artinel,
-seriez-vous jaloux?...»—Et je toisai l’Othello
-de la Cour royale, avec sa cravate blanche qui
-ne faisait pas un pli et son habit noir du plus
-beau lustre.—«Est-ce que vous seriez atteint
-de cette passion pittoresque?»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</div>
-
-<h3>XLIII</h3>
-
-<p>Oui! il était jaloux;—il était jaloux, atroce
-supplice!—Il était jaloux sur moins qu’un
-mot, qu’un signe, qu’un air! Il était jaloux sur
-un rien, comme on est jaloux, fût-on juge
-comme il l’était, et comme il aurait été jaloux
-encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout
-seul!—Un pressentiment terrible avait passé—sous
-son irréprochable gilet de piqué—comme
-une trombe; il avait blêmi tout à coup;
-son nez avait remué d’une façon formidable,
-comme s’il eût eu quinola dans son jeu au reversis.—Il
-était jaloux, c’était sûr! Malgré la
-dignité habituelle de sa pose, il n’imposait pas
-autant qu’Ali de Janina quand sa moustache
-se hérissait de fureur; mais il est certain que
-les quelques cheveux gris qui dessinaient sur
-son occiput une pâle et idéale couronne se
-seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient
-été trop enduits, ce jour-là, d’huile de
-Macassar.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</div>
-
-<h3>XLIV</h3>
-
-<p>C’était le jugement du monde sur Aloys que
-j’avais dit à M. Baudouin d’Artinel. Et pourquoi
-lui en aurais-je dit davantage? M. d’Artinel
-n’avait-il pas les idées du monde? Ne
-tenait-il pas à la considération que le monde
-dispense? N’était-ce pas un enfant du monde,
-devenu l’un de ses docteurs? N’était-il pas un
-de ces éléments dont le nombre, pour faire un
-public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épiderme,
-voyait-il l’homme? Et l’homme, c’est
-presque toujours l’écorché!...</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</div>
-
-<h3>XLV</h3>
-
-<p>Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend
-voir, et qui prend, avec un sang-froid imperturbable,
-perpétuellement le noir pour le
-blanc. Le monde, c’est Brid’oison en personne,—un
-conseiller aussi, comme M. Baudouin
-d’Artinel,—appliquant à tort ou à travers les
-règles d’une jurisprudence homicide. Le monde,
-c’est l’imbécillité multipliée par elle-même et
-élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a
-que les idiots qui ne sentent rien défaillir dans
-leurs entrailles quand ils égorgent, et le monde
-égorge si souvent!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</div>
-
-<h3>XLVI</h3>
-
-<p>Voilà le monde! Oh! tenez-vous loin de lui,
-vous tous qui avez un cœur à déchirer et une
-fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez
-ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et
-vous ne le connaissez pas! Hélas! moi, je l’ai
-connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une
-pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle
-il n’ait bavé son venin. Il n’y a pas une de
-mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source.
-Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce
-que je les aimais; il les a frappés parce que je
-les aimais; et il m’a fallu assister à ce spectacle,
-muet, garotté et sans vengeance.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</div>
-
-<h3>XLVII</h3>
-
-<p>Oui! garotté par les convenances de ce
-monde, par les lois de ce monde sans cœur;
-obligé de feindre un front serein, mordant
-mon cœur jusque sur mes lèvres et le ravalant
-dans ma poitrine quand il allait s’en échapper;
-buvant mes larmes au dedans, amer breuvage!
-Car je n’avais pas, comme Achille, de bords
-lointains, une tente sur quelque rivage, le vaste
-sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis
-ou de Patrocle,—pour les cacher.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</div>
-
-<h3>XLVIII</h3>
-
-<p>Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais...
-le poteau auquel <i>ils</i> m’avaient lié, et qui
-m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans la
-flagellation sanglante, je ne tombai pas sous
-leurs coups; mais, comme lui, je ne leur renvoyai
-point des paroles de miséricorde.—Et
-vous, les saintes Sébastiennes de ce monde,
-les martyres de votre amour pour moi, je pressai
-vos seins déchirés sur mon sein déchiré
-plus précieusement, plus étroitement encore,
-comme si les flèches qui vous avaient percées
-avaient pu se détacher et se retourner sur mon
-cœur <i>seul</i>.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</div>
-
-<h3>XLIX</h3>
-
-<p>Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un
-fat,—un de ces êtres secs comme la peau
-dont leurs gants sont faits,—une espèce de
-Lauzun qui se serait fait ôter ses bottes par des
-mains de princesse, s’il y avait encore de ces
-mains-là! Seulement, tout fat qu’il fût, le
-monde respectait sa fatuité parce qu’elle était
-accompagnée de la plus effrayante faculté d’ajuster
-l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys
-tirait la bécassine avec des balles de gros calibre.
-Par conséquent, <i>c’étaient</i>, quand il s’en mêlait,
-d’épouvantables hachis! «Quelle amusante
-peste!» disaient les femmes les plus courageuses,
-que sa conversation intéressait tant
-qu’elles n’en avaient peur que par réflexion.
-Est-ce pour cela—ou parce que Rivarol portait
-un habit rose—qu’elles l’avaient surnommé
-Rivarol II?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</div>
-
-<h3>L</h3>
-
-<p>Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était
-beau, et que c’était la moitié de son prodigieux
-esprit... pour les femmes. Or, Aloys n’avait
-pas été si magnifiquement doué. Il était laid,
-ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait
-tant répété dans son enfance, alors que le cœur
-s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie
-et cette fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide,
-des créatures à leur aurore!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</div>
-
-<h3>LI</h3>
-
-<p>Alors que sa mère elle-même, sa tendre
-mère, c’est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts
-de ses enfants à travers l’illusion sublime
-de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur
-comme eût pu le faire une marâtre; alors
-qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce
-qu’il ne ressemblait pas à l’image désirée
-qu’elle avait rêvée longtemps: immatériel
-amour, que cet amour maternel!—N’est-ce
-pas Chateaubriand qui en a conclu l’immortalité
-de l’âme? comme si, dans tous les cas, du
-reste, toute l’espèce humaine avait porté des
-jupons!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</div>
-
-<h3>LII</h3>
-
-<p>Or, ces premières impressions sont si obstinées,
-elles s’enfoncent dans certaines natures à
-des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à
-jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien
-n’a pu extraire, et sur lesquelles la chair
-s’est refermée: comparaison d’autant plus exacte
-que ces impressions, comme ces balles, font
-recouler notre sang à certains jours.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</div>
-
-<h3>LIII</h3>
-
-<p>Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement
-chez Aloys, que vingt femmes peut-être
-qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père
-et d’une mère—modèles d’aimable sollicitude,
-qui ne pouvaient souffrir l’idée que leur fils ne
-fût pas un joli garçon—n’avaient pas effacé
-la trace de la raillerie amère: rougeur qui ne
-brûlait pas la joue, mais la pensée... quand il y
-pensait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</div>
-
-<h3>LIV</h3>
-
-<p>Ame grande pourtant, que cet Aloys.—Mais
-l’Océan, qui engloutit les falaises, roule
-aussi l’algue marine dans son sein.—Il y avait
-en lui assez d’espace pour que toutes les douleurs
-s’y donnassent rendez-vous et y vécussent
-sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable
-et solitaire, cette force morale qui avait
-autrefois rendu superbe le nez épaté de Socrate,
-jetait souvent d’augustes reflets aux tempes
-pâles d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes,
-en restaient plus pâles que lui et confondues
-comme si le Ciel se fût dévoilé tout à
-coup, tandis que ce n’était que le masque de
-cet homme qui s’entr’ouvrait!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</div>
-
-<h3>LV</h3>
-
-<p>Car il avait un masque,—un masque de
-fer cadenassé derrière sa tête et dont il avait
-jeté la clef à la mer,—un masque plus dur
-et plus froid que celui du frère adultérin de
-Louis XIV: car c’était le mépris qui l’avait
-forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne
-voulait pas que les hommes se réjouissent de
-l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser encore.
-Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave
-fût accueillie par le rire ou l’indifférence. Il
-avait la pudeur de la pensée et la fierté plus
-chaste encore du sentiment.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</div>
-
-<h3>LVI</h3>
-
-<p>Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui
-et Dieu, ce discret confident de toutes les supériorités
-inutiles. S’il avait moins connu les
-femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa
-future <i>adorée</i> ces perles de l’âme, qui d’ailleurs
-ne dispensent pas de l’autre écrin; mais, pour
-agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un
-camée, et que les choses morales ne se portent
-pas dans les cheveux. Ce qu’il y avait donc de
-mieux en lui restait en lui, et par-dessus il
-avait mis ce qui vaut mieux que quatre griffes
-de lion entre-croisées sur notre cœur pour le
-défendre:—cette plaisanterie qui a des ailes,
-et que les pédants, dans leur style de plomb,
-appellent frivolité, par jalousie. Comme ce fameux
-vêtement que porta Jean Bart tout un
-jour, cette splendide culotte d’argent, doublée
-de drap d’or, qui eut les résultats cruels d’un
-cilice, l’envers était encore plus précieux que
-l’endroit de sa personne; et, comme Jean Bart
-victime de sa doublure, c’était aussi le plus beau
-et le plus intérieur de son âme qui le faisait le
-plus souffrir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</div>
-
-<h3>LVII</h3>
-
-<p>Dans toutes les coupes de la vie où il avait
-plongé ses lèvres, il avait bu une absinthe amère
-qui, sur ses lèvres, se retrouvait toujours. Une
-éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde
-que, dans la mollesse de sa voix et la
-courtoisie de son langage, rien n’en trahissait
-le secret... Pourtant les autres sentaient une
-insultante puissance qui se jouait d’eux à travers
-ces paroles gracieuses... On sentait cela comme,
-en entendant l’harmonica,—musique céleste!
-plaisir inénarrable!—on sent que l’on va s’évanouir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</div>
-
-<h3>LVIII</h3>
-
-<p>Mais, ce soir-là... il parlait moins à Joséphine
-qu’il n’écoutait la ravissante poupée.
-Seulement, de temps en temps, on voyait, au
-mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber
-un mot... un simple mot qu’elle ramassait, et
-sur lequel elle dévidait pendant un quart
-d’heure ses pensées,—si l’on peut appeler de
-ce mot ambitieux le frêle produit du cerveau
-gazeux de madame d’Alcy.—Ils parlaient,
-ou pour mieux dire, elle parlait du magnétisme
-animal.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</div>
-
-<h3>LIX</h3>
-
-<p>Le résultat de cette soirée fut le désappointement
-de ce bon M. d’Artinel, qui piétinait
-tout en parlant politique avec un gros général
-qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée,
-il envoyait de temps à autre un regard
-d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux
-partner... sur Joséphine qui n’aurait pas (à
-ce qu’il lui semblait du moins à la distance où
-il était placé) ramassé un monde quand elle
-l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion
-d’Aloys, quand il se leva des chastes
-flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes
-demandé ce qu’il en pensait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</div>
-
-<h3>LX</h3>
-
-<p>«Mon Dieu!—fit-il nonchalamment,—c’est
-une sotte qui a tout juste assez de jargon
-pour imposer à de plus sots qu’elle.»—Jugement
-plus cynique, en vérité, que nous ne
-l’attendions de sa part.—«Elle n’est pas jolie,—continua-t-il.—Voyez-la
-plutôt d’ici,
-roulant sa tête avec tant d’affectation dans
-ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est
-blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond
-que ses cheveux! Je crois que, si elle avait un
-amant, elle ferait très artistement des larmes
-sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec
-quelques gouttes du verre d’eau à la fleur d’orange
-qu’elle boit avant de se coucher.»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</div>
-
-<h3>LXI</h3>
-
-<p>Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine
-et eut plus d’esprit que jamais avec nous.—Le
-lendemain, il la vit encore chez madame
-de Dorff, où ils allaient souvent tous les deux.
-Au bout d’un mois de rencontres à peu près
-quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys
-s’il avait toujours la même opinion sur Joséphine:—«Oui!
-toujours,» répondit-il avec
-un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors
-il l’aimait comme un fou.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</div>
-
-<h3>LXII</h3>
-
-<p>Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard,
-madame, de ce qui arrivait à Aloys? Est-ce la
-première fois qu’un fait—insolent de sa vérité
-de portefaix—vient culbuter cette théorie
-un peu niaise de l’Idéal, amour allemand des
-imaginations mystiques? Quant à moi, qui ai
-peu de pente vers le mysticisme exalté, et qui—mais
-d’une autre manière que le docteur
-Kant—ai l’entente de la réalité à un degré
-très supérieur, la femme que j’ai le plus aimée—et,
-certes! j’en ai aimé beaucoup,—était
-l’antipode de tout ce que j’aurais voulu.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</div>
-
-<h3>LXIII</h3>
-
-<p>Il l’aimait comme un fou,—oui! l’amour
-avait en lui l’intensité de la folie; mais là, madame,
-l’analogie s’arrêtait court.—La raison
-lui était restée, forte, inflexible, inaltérable,
-et, quoiqu’il l’aimât, cette femme, il la faisait
-passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le
-niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</div>
-
-<h3>LXIV</h3>
-
-<p>Car il était de cette race sauvage et un peu
-fière d’hommes pour qui rien n’est illusion
-dans la vie: yeux perçants qui voient la ride à
-côté de la bouche aimée, la misère du cœur
-qu’ils pressent sur leur cœur avec le plus d’amour!
-Aigles qui, s’ils s’accouplent, déchirent
-l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne
-de leurs nids d’empereur!—s’ils deviennent
-pères, brisent un matin dans leurs griffes l’œuf
-fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour
-leur résister, comme autrefois ils meurtrirent,
-d’un coup nonchalant de leur grande aile, la
-poitrine de leur père décrépit.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</div>
-
-<h3>LXV</h3>
-
-<p>Hommes qui n’ont de respect pour rien sur
-la terre;—que le monde accuse d’égoïsme,
-parce que leur <i>moi</i> est plus grand que le monde;—de
-méchanceté, parce que leur œil implacable
-a tout vu des motifs cachés... Pour ces
-sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est
-impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup
-de sornettes, ils font extrêmement peu de sonnets.
-Insolents! pour eux, la femme, cet ange
-de pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins
-joli... succube.—Quand ils iront chez vous,
-madame, faites dire par le portier que vous n’y
-êtes pas.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</div>
-
-<h3>LXVI</h3>
-
-<p>Mais non... recevez-les plutôt, madame;—faites-leur
-les yeux doux et vous serez vengée;—car
-ces hommes ont un cœur que vous pouvez
-mettre en mille pièces comme le plus
-frêle de vos tissus, percer en riant comme
-un de vos festons avec votre poinçon d’acier.
-Seulement,—n’est-ce pas bien dépitant, madame?—on
-a beau les désoler, ils se consolent;
-ils ne meurent pas. C’est avec leur
-esprit qu’ils pansent leurs blessures: immortel
-dictame qui les sauve toujours! Plus heureux
-que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les
-empoisonne, ou, s’il y en a, c’est du poison
-inutile: ils sont les Mithridates de l’amour. Ce
-ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si
-touchant—mais un peu commun—du lierre
-qui meurt où il s’attache. Eux, plus souvent
-que les plus souples lianes, ils se détachent
-très bien sans en mourir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</div>
-
-<h3>LXVII</h3>
-
-<p>Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas,
-madame? Ils ont trop reçu du ciel en partage
-pour ne pas s’en servir les grâces tombantes
-de la clématite; et d’ailleurs,—je vous en
-demande pardon si vous êtes d’Europe et surtout
-Française,—sur bien des points, quoique
-sensibles, ils se rapprochent des opinions de ce
-faux et abominable Prophète qui n’eut sur les
-femmes que des idées dignes d’un conducteur
-de chameaux. A leurs yeux comme aux siens,—hélas!
-je rougis de le dire, moi pour qui
-une femme est une madone, une belle forme
-blanche (quand elle est blanche toutefois) à
-invoquer du pied d’un autel,—à leurs yeux
-donc la femme n’est, après tout, qu’un coussin
-de divan plus ou moins parfumé, un délicieux
-coussin de divan pour dormir, bâiller et faire...
-l’amour!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</div>
-
-<h3>LXVIII</h3>
-
-<p>Et cependant,—malgré ses opinions impertinentes,—l’homme
-est voué à une telle
-inconséquence qu’il bouleverserait le monde
-pour un simple coussin de divan! Que de fois
-on l’a vu (vous peut-être, madame?) malheureux,
-et malheureux jusqu’au délire, parce que
-le coussin A, par exemple, n’était pas à la place
-du coussin B. C’est ce qui arrivait aujourd’hui
-à Aloys de Synarose; comme il était déjà
-arrivé à M. Baudouin d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</div>
-
-<h3>LXIX</h3>
-
-<p>Il faut que je mette une histoire dans cette
-histoire. Un de mes meilleurs amis, madame,
-prétendait, avec la fatuité en usage chez les
-cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus
-ravissante créature, depuis les talons jusqu’à
-la tête... inclusivement. J’ai vingt de mes amis
-qui ont, pour leur compte, une prétention toute
-semblable, et qui croient même à ce qu’ils
-disent... ce qui est plus fort. Mais celui dont
-il est question se faisait mieux croire que tous
-les autres quand il parlait de son bonheur. Si
-j’avais su peindre sous la dictée comme je sais
-y écrire, nous aurions un portrait de plus, et
-nous pourrions juger si l’ensemble répondait
-aux détails... Un portrait, relique précieuse
-pour celui qui aime!—Mais, bah! tout portrait
-est un mensonge ou une impuissance; et,
-comme souvenir, j’aimerais mieux de ma maîtresse
-ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte
-osa léguer à sa mère en plein testament.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</div>
-
-<h3>LXX</h3>
-
-<p>Oui! les peintres ont menti par la gorge, la
-main, la couleur et la pensée, quand ils s’imaginent
-retracer les traits adorés par nous, et
-que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir!
-Fussent-ils Raphaël lui-même,—ce chaste
-Raphaël qui mourut dans le lit infect d’une
-courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais
-le bout de son blanc pied d’ange là où il n’eut
-pas honte d’appuyer ses lèvres enivrées,—ils
-ne seraient pas dignes de retracer celle dont
-l’image a d’un regard—d’un seul regard—passé
-indélébile dans nos cœurs, ces voiles de
-sainte Véronique, mais sur lesquels le sang
-qui peint la tête adorée est le nôtre, et non
-pas le sien.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</div>
-
-<h3>LXXI</h3>
-
-<p>Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame,
-pensait ainsi sur le néant de ces bijoux
-que l’amour quelquefois échange et sur lesquels
-il pleure l’absence, quand il n’a pas le triste
-courage de les briser. L’image sacrée reposait
-dans sa poitrine, et non dessus... au bout d’un
-ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais
-quelle tendre inconséquence encore, il avait
-peint lui-même un trait, un seul trait de sa
-maîtresse, et du moins il y avait dans cette
-idée tout un divin mystère de l’âme qui faisait
-pardonner l’exigence des sens abusés.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</div>
-
-<h3>LXXII</h3>
-
-<p>C’était un œil,—gauche ou droit, je ne
-saurais le dire,—mais c’était un œil bleu pâle
-comme de la violette de Parme, et lumineux
-comme de la rosée; étincelant et mélancolique
-comme une étoile, mais, comme celle d’Hespérus,
-dans un ciel où elle est seule encore!
-Astre doux et bon qui se laissait regarder dans
-l’auréole de ses cils d’or sans vous en punir
-par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir
-d’un horizon de tempêtes; car le contour
-de cet œil si frais et si pur était plongé dans
-une sombre nuit.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</div>
-
-<h3>LXXIII</h3>
-
-<p>Et je comprends cette fantaisie!—Pascal,—ce
-loup-cervier du jansénisme, qui mit à sang
-toutes les pensées humaines dans le crin de
-son cilice,—Pascal ne demande-t-il pas
-quelque part si c’est le nez ou les oreilles que
-nous aimons dans la femme aimée?... Aimer
-l’œil de sa maîtresse, c’est aimer la pensée
-elle-même,—une pensée épanouie en une
-fleur charmante et éclairée d’un jour divin,—une
-pensée qui languit ou sourit, mais toujours
-attire,—et nous repousse aussi parfois.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</div>
-
-<h3>LXXIV</h3>
-
-<p>... Les jours de migraine,—ou de caprices,
-pires encore.—Mais étaient-ce les yeux de
-Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa bonbonnière,
-ou son front bombé, ou sa lèvre
-incessamment mordue par une dent taquine,
-ou quelque chose de plus voluptueux encore?—L’autre
-jour, j’ai été foudroyé, madame,
-par le pli en losange d’une robe de satin.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</div>
-
-<h3>LXXV</h3>
-
-<p>Je ne sais pas ce que cette maudite robe
-recouvrait.—Quand j’aurais pu le savoir, je
-ne l’aurais pas voulu... mais ce pli, froncé par
-le diable lui-même!... Cette robe était de la
-couleur tendre et sérieuse qu’on appelle <i>manteau
-de La Vallière</i>, et, soit la superstition de ce
-nom d’un charme si doux de mélancolie, soit
-une impression plus brûlante, je m’arrêtai devant
-celle qui portait avec une mollesse si
-traînante les couleurs de la carmélite, et je vis
-ce que je ne dois pas me rappeler.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</div>
-
-<h3>LXXVI</h3>
-
-<p>Revenons plutôt à notre histoire, madame.
-Si c’était vous, je rêve de vous encore; mais
-vous, vous m’avez oublié;—il vaut donc
-mieux revenir à Aloys. Aloys s’était juré à
-lui-même de ne jamais parler de son amour
-à Joséphine, et c’était un garçon bien assez
-maître de ses nerfs pour se tenir la parole qu’il
-s’était donnée comme s’il avait été un autre
-que lui. Je suis persuadé que vous ne vous
-souciez guère d’Aloys, madame? On ne sait
-jamais où l’on en est avec des hommes pareils,
-et les femmes, ces naïves personnes,
-aiment immensément l’abandon... dans les
-autres.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</div>
-
-<h3>LXXVII</h3>
-
-<p>«Du moins,—se disait mon héros,—je
-ne serai point trompé par elle. Elle ne jouera
-pas avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme
-avec un peloton de fil! Et si un jour elle en
-trompe un autre, elle ne montrera pas mes
-lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon
-front, comme un trophée d’armes. Je veux briser
-comme du verre sa vanité sous mon orgueil.»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</div>
-
-<h3>LXXVIII</h3>
-
-<p>«Je veux briser!» Et il était brisé lui-même
-de la résolution stoïque qu’il prenait; mais, indomptable
-dans ses brisures, il n’était pas
-abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans
-le sable ardent, sous le ciel le plus dévorant
-de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes
-les amertumes d’une passion comprimée. Il se
-regardait, impassible, brûler le cœur, comme
-Scævola se regardait brûler la main. Souffrir,
-pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation
-d’homme.—Il aurait eu des chevaux de
-poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé de
-les monter!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</div>
-
-<h3>LXXIX</h3>
-
-<p>Partout où il rencontrait Joséphine, et il la
-rencontrait partout, il montrait la coquetterie
-d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes. Il
-croyait l’avoir pénétrée,—amère science, coup
-d’œil qu’on paie cher!—mais il restait impénétrable.
-Il lui adressait les mêmes flatteries,
-avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes
-les plus indifférentes. Il aurait été impossible
-d’apercevoir à travers ses manières que cette
-femme fût pour lui autre chose... qu’une jolie
-chose tout au plus.—Cependant, j’observai
-qu’il était toujours un peu plus pâle auprès
-d’elle;—mais la différence était imperceptible.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</div>
-
-<h3>LXXX</h3>
-
-<p>Pâle sur pâle,—signe des natures passionnées
-quand elles souffrent ou jouissent. Car
-alors le sang se retire au cœur comme un
-fleuve qui remonte à sa source. Hélas! Joséphine
-n’avait point le secret de cette pâleur,
-flocon épars, tombé du matin même sur la
-neige d’hier un peu durcie, et que le moindre
-souffle emportait!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</div>
-
-<h3>LXXXI</h3>
-
-<p>Elle aimait—qui peut dire pourquoi?—à
-causer de longues heures avec Aloys, et pourtant
-elle sortait toujours de ces interminables
-causeries mécontente d’elle et de lui.—Certainement
-il n’avait pas dit un mot qui ne fût
-convenable. Louis XIV, ce roi du convenable,
-ne l’était pas plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu,
-c’était peut-être justement pour cela qu’elle
-était mécontente. S’il avait été entraîné à
-quelque moment; si la pensée trop à l’étroit
-avait crevé la parole;—eût-ce été pour laisser
-passer une impertinence: elle était habile, elle
-était souple, elle avait de l’ongle, elle était
-femme, elle en aurait pris avantage: tandis
-qu’il fallait subir tout entière la supériorité
-d’Aloys.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</div>
-
-<h3>LXXXII</h3>
-
-<p>N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys
-avait la sérénité d’un sage. Un sage est fort
-impatientant! Il avait la sérénité d’un sage,
-mais d’un sage dont on ne riait pas; car au
-fond de cette sagesse il y avait la puissance.
-Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait.
-Aussi, après une de ces conversations—irréprochables—Joséphine
-rentrait-elle fatiguée,
-brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les
-nerfs agacés!—car toujours Aloys l’avait
-amenée à en dire beaucoup plus long qu’elle
-n’aurait voulu.—En vain se promettait-elle
-de se raidir à la première occasion, la conversation
-d’Aloys ressemblait aux montagnes
-russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</div>
-
-<h3>LXXXIII</h3>
-
-<p>«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se
-souriant en enfant gâtée dans sa glace. La
-glace disait oui, mais la vanité doutait encore.
-Pour la première fois de sa vie, la vanité, cette
-glace flatteuse, lui semblait de moins belle eau
-que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y
-regardant.</p>
-
-<p>«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.—Charmante
-rêveuse! le coude appuyé sur le
-marbre de la cheminée, on aurait dit une
-pauvre jeune femme amoureuse.—«Prenez
-donc garde, Fanny, vous allez casser les cordons
-de mon corset!»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</div>
-
-<h3>LXXXIV</h3>
-
-<p>«Je le saurai demain!» et l’éternel demain
-ne venait jamais. Tout l’hiver se passa ainsi.
-Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques et
-imperceptibles ruses féminines, employées depuis
-Ève jusqu’à la marquise du V..., dont elle
-ne se servît pour savoir si Aloys l’aimait; mais,
-hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux
-coquetteries,—mais aux coquetteries vertueuses,—avec
-M. Baudouin d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</div>
-
-<h3>LXXXV</h3>
-
-<p>Quant à elle, elle éprouvait peut-être la
-seule espèce de sentiment dont elle fût susceptible:
-une curiosité âcre, brûlante, stimulée
-sans cesse;—et, sans doute, dans ces conversations
-si longues et si pleines de la métaphysique
-du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des
-bougies, de la musique et de la danse, elle
-trouvait de ces moments à sensations singulières
-dont parlait Ninon de Lenclos, et que
-les hommes sont si malheureux d’ignorer.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</div>
-
-<h3>LXXXVI</h3>
-
-<p>Émotion vive, sans nom et bientôt passée!
-toute semblable à l’écume rosée et légère d’une
-bouteille de bourgogne mousseux frappé de
-glace.—Elle n’avait point été pétrie d’une
-brûlante poussière; et j’ai plus de lave à ma
-pipe qu’il n’en entrait dans la composition de
-toute sa personne.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</div>
-
-<h3>LXXXVII</h3>
-
-<p>Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de
-mai (j’aime les dates dans les histoires de
-cœur: elles ressemblent à de petits bâtons
-d’ivoire sur lesquels les souvenirs—ces bouvreuils
-à la poitrine sanglante—viennent plus
-commodément percher), Aloys avait passé
-toute la journée à la campagne. Le corps, chez
-cet élégant stoïcien, était moins robuste que
-l’âme. A force de souffrir moralement, il avait
-gagné une gastrite, un commencement de pulmonie
-et une inflammation du cerveau, légère
-encore, il est vrai, mais qui pouvait s’aggraver,—aimable
-espérance!—Son médecin l’avait
-mis à la gomme, aux sangsues et au lait
-d’ânesse.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</div>
-
-<h3>LXXXVIII</h3>
-
-<p>Il était allé passer quelques jours, à la première
-floraison des roses, au château de madame
-de Dorff, la grande amie de Joséphine,
-une de ces bonnes amies... comme il est doux
-et consolant d’en avoir <i>une</i> quand on est femme,
-car il est rare d’en avoir deux,—une de ces
-liaisons qui consolent et qui vengent de la perfidie
-des hommes,—quoique les mauvaises
-langues prétendent que deux femmes ne sauraient
-s’aimer.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</div>
-
-<h3>LXXXIX</h3>
-
-<p>Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois,
-madame.—J’avais remarqué le regard que
-deux femmes se jettent quand elles se rencontrent
-pour la première fois, soit dans un salon,
-soit au spectacle, soit même à l’église... et,
-franchement, ce diable de regard me confirmait
-dans ma détestable croyance; mais ce
-jugement trop précipité a fait place à une appréciation
-plus saine et plus juste des choses,
-quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement
-son amant à son amie,—il est vrai qu’elle en
-prenait un autre,—et une institutrice vouloir
-faire épouser à son élève le sien,—dont elle
-ne voulait plus.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</div>
-
-<h3>XC</h3>
-
-<p>O amitié! amitié! sentiment des anges entre
-eux, essayé par les hommes ici-bas,—il est
-vrai que je préfère une douillette ouatée pour
-l’hiver,—ô amitié! tu n’en es pas moins le
-plus spirituel mouvement du cœur, la plus
-noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus
-quel sculpteur, pour exprimer la divine essence,
-représenta deux beaux enfants nus—un garçon
-et une fille—qui s’embrassaient saintement
-sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau—le
-plus plat des laquais—osait appeler
-une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles
-qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô
-amitié! mais peut-être quelqu’un trouverait-il
-que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité
-encore.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</div>
-
-<h3>XCI</h3>
-
-<p>Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,—une
-amie bien rare, comme dit ma
-grand’mère, en parlant de la millième qu’elle
-ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune;
-elle mettait du rouge comme Jézabel: Joséphine
-pouvait donc l’aimer. Si nous avions été
-au dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique
-Joséphine, dont les rubans étaient toujours
-frais et venaient nous ne savons d’où,
-aurait peut-être été la mademoiselle Aïssé de
-madame de Dorff, tandis qu’elle n’était que sa
-<i>chère belle</i>, titre officiel sans grande valeur. Madame
-de Dorff prenait avec elle ces airs maternels
-de patronnesse, si chers aux femmes sur
-le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys
-pour Joséphine, elle lui aurait dit sans nul
-doute: «Je vous remercie de l’aimer.» Mot
-historique que j’ai entendu dire par une de ces
-amies qui répètent: «Pauvre enfant, comme
-elle se compromet!» à un homme qui se mourait
-d’une passion sublime.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</div>
-
-<h3>XCII</h3>
-
-<p>Or, Aloys retournait à Paris. Au moment
-où il allait partir: «Monsieur de Synarose,—dit
-madame de Dorff, avec cette assurance
-aristocratique qui ne craint point un refus, cet
-aplomb de femme bien née qui impose un
-désir comme une loi, même à un indifférent,—si
-j’osais, je vous prierais de remettre ce
-flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante
-dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous
-la remercier pour moi et lui dire que
-je suis tout à fait bien à présent?...»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</div>
-
-<h3>XCIII</h3>
-
-<p>C’était la première fois que l’occasion se
-présentait pour Aloys de voir madame d’Alcy
-chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite
-mystérieuse où un pied botté ne pénétrait
-jamais, son boudoir ne s’ouvrait qu’aux
-femmes; car elle était trop jeune et dans une
-position trop délicate, puisqu’elle n’avait pas
-de mari et ne se réclamait d’aucun parent, pour
-voir chez elle plus que quelques jeunes femmes
-et beaucoup de ces respectables douairières qui
-plastronnent si bien une réputation contre les
-coups de la médisance, et qui s’occupent encore
-des plaisirs des jeunes gens—mais d’une
-façon orthodoxe—en leur faisant faire de bons
-mariages.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</div>
-
-<h3>XCIV</h3>
-
-<p>Aloys prit le flacon des mains de madame
-de Dorff,—un charmant flacon d’agate, obscur
-comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait,
-sous son bouchon d’or ciselé, une vague
-odeur d’essence de verveine, cette plante magique
-et sacrée dont les sorcières se couronnaient
-le front autrefois.—Les sorcières
-d’à présent ne la portent plus que dans leurs
-flacons.—Aloys promit qu’il remettrait le
-flacon à madame d’Alcy, le même soir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</div>
-
-<h3>XCV</h3>
-
-<p>Il y alla. Elle était seule.—Il aurait mieux
-aimé la voir flanquée de quelques-unes de ces
-vertus à chevrons dont elle était ordinairement
-entourée;—mais elle était seule, et ce n’était
-pas le moment de montrer l’embarras vulgaire
-des dix premières minutes d’un tel tête-à-tête
-avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas
-perdre l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le
-tapis ou sur le canapé de madame d’Alcy.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</div>
-
-<h3>XCVI</h3>
-
-<p>Elle était languissamment assise sur une espèce
-de divan très bas, une espèce de meuble
-oriental, qui lui rappelait l’existence des odalisques
-au sein de sa chaste solitude. Elle était
-languissamment assise,—oisive et probablement
-ennuyée d’être seule depuis si longtemps.
-Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir.
-Sa robe (car la robe fait partie de la personnalité
-d’une femme, et je n’ai jamais pu les séparer),
-sa robe était d’une couleur indécise,—une
-nuance un peu hermaphrodite, entre le
-gris et le lilas. On aurait dit un nuage capricieux
-tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un
-soir de printemps derrière lesquelles on imagine
-les plus délicieux horizons.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</div>
-
-<h3>XCVII</h3>
-
-<p>Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur
-tous ces détails. Elle était donc oisive et languissante.
-Pourquoi languissait-elle? elle ne le
-savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton
-elle-même n’avait pas plus l’art des
-poses que Joséphine.—Il est vrai que ses
-études sur l’antique avaient été moins profondes;
-et quant à celles sur le nu, personne
-ne pouvait en parler.—Il était impossible
-d’avoir l’air plus pensif.—J’adore ces fronts
-inclinés où toujours flotte l’ombre de quelque
-chose,—rêverie qui passe, revient ou demeure,
-comme l’image d’un saule pleureur sur
-l’eau.—Ce soir-là, elle avait l’air encore plus
-pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était
-une femme qui pensait toujours... à avoir l’air
-de penser.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</div>
-
-<h3>XCVIII</h3>
-
-<p>Aloys—la poitrine saboulée par les palpitations
-de son cœur en se trouvant seul avec
-cette femme—remit à Joséphine, d’une main
-ferme, le flacon dont l’avait chargé madame
-de Dorff.—Puis commença une causerie qui,
-à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement
-entre eux, tourna tout à coup sur
-les mystères ou les mysticités du sentiment.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</div>
-
-<h3>XCIX</h3>
-
-<p>C’est plus dangereux que de marcher sur la
-pointe des clochers, ces conversations! Elles
-ont fait plus de Françoises de Rimini que les
-plus tendres livres du monde, lus en tête à tête
-avec un beau jeune homme. C’est le Poul-Sherro
-de bien des innocences.—Aloys y fut
-admirable d’empire sur lui-même; car il sentit
-que jamais il ne l’avait aimée davantage. Ah!
-s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette
-et l’endormir sur son divan, quels baisers fous
-il eût répandus sur ce front à la molle courbure,
-sur le vélin de ce teint mat et dans ses
-lèvres entr’ouvertes,—calice de rose un peu
-jauni, mais si suave encore!!!—Mais la baguette
-magique d’Aloys était un esprit merveilleux,
-qui faisait tout le contraire d’endormir
-les gens qu’il touchait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</div>
-
-<h3>C</h3>
-
-<p>Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il
-voulait oser, l’audace réussirait peut-être. Il
-avait l’opinion hautaine que qui veut une femme
-l’a toujours.—Opinion qui touche, il faut le
-dire, à l’insolence, et que toutes les femmes ne
-pardonnent guère, apparemment parce qu’une
-telle impertinence les met dans la nécessité de
-résister.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</div>
-
-<h3>CI</h3>
-
-<p>Mais il ne <i>voulait</i> pas,—car il la méprisait.—Et
-cependant il avait soif, et le lac lui coulait
-au bord des lèvres. Il éprouvait le désir
-aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce
-qu’il semble, contre nos seins de chair, les
-étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien! il
-avait mis à ce désir les menottes de sa volonté...
-Joséphine ne se douta pas une minute
-de ses tortures.—Quoi qu’il en soit, qui peut
-dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas
-succombé, si le tête-à-tête avait duré plus longtemps?
-Quand il se leva, il était plus fatigué
-que madame de Staël d’un hiver de conversations.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</div>
-
-<h3>CII</h3>
-
-<p>Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier
-que Joséphine repoussait avec dépit le tabouret
-de velours blanc sur lequel elle avait
-étalé son pied dans tous les sens, pendant
-qu’Aloys était resté là. Chose difficile à digérer!
-Elle avait la conscience de l’habileté et de
-l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys
-continuait d’échapper à toutes ces embûches si
-bien dressées et d’une combinaison si parfaite!
-Le désappointement fut si grand et si profondément
-senti, qu’après réflexion elle songea à
-risquer une lettre,—cette première imprudence
-de la passion, <i>cet abîme qui invoque tous
-les autres</i>, comme dit la Bible.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</div>
-
-<h3>CIII</h3>
-
-<p>Car il vaut mieux donner sa personne que
-d’écrire, et, par Jupiter! madame, ceci n’est
-point un paradoxe comme ceux que je soutiens
-parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai;
-ma naissance elle-même en fut un, ma mère
-m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on
-célèbre la fête de tous ceux qui en sont partis,—fête
-d’héritiers, où nous semblons dire aux
-pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous
-où vous êtes, agréez nos sentiments et
-restez-y!»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</div>
-
-<h3>CIV</h3>
-
-<p>Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une
-vérité triviale, vulgaire, usée,—si la vérité n’était
-pas aussi éternelle que ceux à qui nous devons
-des rentes viagères,—et mise à la portée
-de tous. Une lettre est une chose éminemment
-compromettante, une espèce d’état de service
-qui constate certains faits qu’il vaudrait bien
-mieux oublier. Du moins, quand on a relevé
-les boucles de ses cheveux un peu défaites et
-donné un coup d’œil à la garniture de sa robe,
-qui a droit de douter d’une vertu dont les
-épingles sont si bien attachées? Mais une lettre,
-une mince lettre de papier diaphane, griffonnée
-d’une écriture jolie et imperceptible comme la
-patte du colibri, est une base assez solide aux
-indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un
-impertinent.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</div>
-
-<h3>CV</h3>
-
-<p>Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?—Ne
-pas signer est une lâcheté inutile.—Justice
-de Dieu ou malice du diable!
-il n’y a point une virgule qui n’accuse la main
-qui la traça. Pauvres femmes, vous mettez dans
-le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes
-les lettres de votre nom.—Eh bien! cette
-terrible glissade dans son système de conduite,
-Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois
-même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le
-referma avec l’effroi de Pandore quand elle vit
-tous les maux s’échapper de sa boîte à ouvrage.—A
-elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la
-réputation qui restait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</div>
-
-<h3>CVI</h3>
-
-<p>Une voix s’était élevée dans son âme, la voix
-de la conservation de soi-même,—et qui avait
-pris alors l’accent nasillard de la vieille comtesse
-de Fiercy: «Faites la guerre,—disait-elle;—mais
-ne donnez jamais d’otages.»—«Oh!
-j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,—mais
-pas de manière à être entendue,—et
-ce jour-là elle se mit au lit avec le
-frisson.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</div>
-
-<h3>CVII</h3>
-
-<p>Or, savez-vous, madame, ce que <i>se perdre</i>
-signifiait dans le vocabulaire de la moralité de
-Joséphine? Se perdre équivalait à ne pouvoir
-trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer
-encore de ces candides natures d’honnêtes
-hommes qui épousent, sans trop se faire prier,
-des femmes d’une réputation épistolaire—ou
-autre—fort étendue, ce n’est pas moins une
-témérité que de compter sur de telles bonnes
-fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se
-garde bien de voir l’humanité trop en beau.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</div>
-
-<h3>CVIII</h3>
-
-<p>Sans cela, madame, nous aurions une lettre
-de plus!—Une lettre comme celles que j’ai
-eu le bonheur de lire, il y a quelques jours,
-quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux
-que moi,—véritable modèle de civilisation
-et d’aristocratie, où le mot <i>amour</i> n’avait
-pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait
-d’une irrésistible puissance nerveuse, pour
-expliquer certains abandons de soi-même.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</div>
-
-<h3>CIX</h3>
-
-<p>Les femmes sont des êtres tellement inexplicables,
-sous la transparence de leur peau et de
-leurs regards elles cachent une telle masse de
-ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys
-la première fois qu’elle le rencontra dans le
-monde après sa visite; mais lui, qui voulait la
-punir des contradictions de son dépit, déploya
-de si grandes magnificences d’amabilité que la
-boudeuse fut bientôt vaincue.—Le sourire
-revint à ses lèvres: la parole n’en était jamais
-exilée pour longtemps. Quand il la vit aussi
-douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys
-pirouetta sur son talon et ne l’approcha plus
-de tout le soir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</div>
-
-<h3>CX</h3>
-
-<p>Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel,
-mais plus foncées.—Au fait, cet
-homme était le diable en personne, ou il avait
-emprunté au démon ses moqueuses manières.
-Ah!—pensait-elle,—si elle l’avait tenu à
-ses genoux, quelles larmes de vengeance elle
-en eût tirées! quels pleurs cruels elle lui eût
-fait répandre!... Oui! si elle l’avait tenu à ses
-genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</div>
-
-<h3>CXI</h3>
-
-<p>Du reste, madame, si l’ange aux joues de
-rose que Shakespeare appelle la Patience abandonnait
-cette femme, dont la beauté de blonde
-commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui
-n’est pas un ange, s’attachait à elle plus fort
-que jamais. Dieu est patient, parce qu’il est
-éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était
-point patiente, parce qu’elle n’était pas éternelle;
-aussi, tout en déchirant le bout de ses
-gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un
-peu davantage, elle se disait orgueilleusement:
-«Si je voulais pourtant!» Puis elle s’arrêtait,
-terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait
-fallu exposer sa réputation,—le plus précieux
-joyau d’un écrin qui ne renfermait pas,
-il est vrai, tous les diamants de la couronne,—et
-elle était encore plus préoccupée d’une
-position que d’une vengeance.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</div>
-
-<h3>CXII</h3>
-
-<p>Une position,—un mariage,—idées identiques
-pour une femme, puisque les hommes
-l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de
-cette ambition, la seule que vous ayez laissée
-aux femmes, hommes dont l’égoïsme de lion
-a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure
-monnaie de vos poches... ou de votre
-âme, des places, des cordons, la députation,
-un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la
-femme l’achat moral d’un mari, quand l’achat
-matériel n’est pas possible? Pourquoi interdiriez-vous
-aux pauvres femmes cette dernière
-ressource, en attendant leur émancipation définitive,
-ce qui ne peut manquer d’arriver au
-train charmant dont nous allons?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</div>
-
-<h3>CXIII</h3>
-
-<p>Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées,
-rougissantes, dans le saint abri du gynécée,
-elles se mêlent aux hommes, comme des
-femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux
-fumants des appels d’une volupté grossière!
-quand, ingrates envers Dieu qui les fit si belles,
-et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent
-la vanité d’écrire au substantiel bien d’être aimées,
-et souillent d’encre des mains divines
-pour prouver à leurs contemporains la légitimité
-de l’adultère!...</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</div>
-
-<h3>CXIV</h3>
-
-<p>Mais je crois que l’indignation m’emportait...
-Vous souriez, madame, et je reviens à mon
-histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les affectations
-modernes de son langage et de ses
-poses, qu’une femme affectée et rien de plus.
-Elle avait les coquetteries d’une femme, les
-ambitions d’une femme; mais en avait-elle les
-tendresses? Quoi qu’il en pût être,—et pour
-rester dans le vrai,—ce n’était qu’une innocente
-enfant, une perfection, une petite fille de
-douze ans qui venait de faire sa première communion
-le matin même, en comparaison de
-ces femmes comme j’en connais, et que les
-hommes—aussi lâches qu’elles sont impudentes—ne
-renvoient pas faire leurs compotes.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</div>
-
-<h3>CXV</h3>
-
-<p>Hélas! madame, cette pauvre perfection était
-terriblement embarrassée! Elle allait et venait
-entre deux pensées: l’une de désir et l’autre
-d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être
-compromise et le désir de plier Aloys à son
-caprice; mais il était impossible qu’elle restât
-beaucoup de temps encore dans une fluctuation
-si cruelle. C’était là pour sa rêverie un
-hamac qui n’était pas de soie, et dont les balancements
-ne produisaient pas le sommeil.
-Cette indécision devint trop violente. Aussi la
-vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par jouer
-son va-tout.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</div>
-
-<h3>CXVI</h3>
-
-<p>Elle joua son va-tout.—Oui! madame,—intrépidement,
-comme Masséna, enfermé dans
-la presqu’île du Danube. Mais, avant de le
-jouer, elle mit de son côté toutes les chances
-de succès, et l’on peut dire que son adresse surpassa
-très fémininement sa bravoure; ce fut
-une indescriptible tactique, un plan merveilleusement
-et subitement combiné. Il n’y a point
-de <i>Mémoires de Torcy</i> pour une telle politique.
-Si Joséphine avait pu l’écrire,—et peut-être
-que la première femme venue réparerait très
-bien cet oubli,—nous aurions un traité de la
-<i>Princesse</i>, en comparaison duquel le traité du
-<i>Prince</i> serait une niaiserie d’écolier.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</div>
-
-<h3>CXVII</h3>
-
-<p>Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature
-qu’on croyait frivole, avec ses airs évaporés,
-ses vagues regards et ses cascatelles de paroles
-qui tourbillonnaient dans les oreilles de
-tous ceux qui avaient la patience de les écouter.
-Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait et
-caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec
-M. Baudouin d’Artinel... et le temps se passait
-ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes,
-nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable
-nature des femmes, que madame
-d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage,
-montée sur ressort pour glisser mieux
-sur le parquet d’un salon.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</div>
-
-<h3>CXVIII</h3>
-
-<p>A toujours attendre, toujours attendre, le
-mois d’août était arrivé. C’est un mois où les
-nuits sont si belles, si pleines du baume de
-toutes les fleurs, qu’au sein même des villes—ces
-bassins de marbre comblés d’immondices—ces
-belles nuits d’août ont un charme et un
-parfum encore. La lune alors, cette douce
-âme du ciel, semble répandre plus de lumière
-que dans les autres mois de l’année; elle paraît
-jeter à tous les objets une écume argentée et
-les franger d’une nacre humide.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</div>
-
-<h3>CXIX</h3>
-
-<p>Une nuit pareille (il était plus de onze
-heures et demie), une nuit pareille,—avait-elle
-été choisie à dessein?—la porte vitrée
-du balcon de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte.
-Le balcon était désert; mais si l’on
-eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à
-travers le vitrage, on eût vu deux personnes,
-assises l’une à côté de l’autre, dans l’appartement
-presque obscur,—où la lampe qui
-mourait semblait, par sa lueur indécise, vouloir
-se mettre au niveau des faiblesses qu’elle
-était destinée à éclairer... Ces deux personnes
-avaient le dos tourné à la lampe... Étaient-ce
-deux amants, oubliant le monde et la vie dans
-quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires
-et de baisers? La lune penchait curieusement
-son visage sur les sombres massifs des Tuileries,
-comme si son Endymion, cette nuit-là,
-en avait cherché le mystère.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</div>
-
-<h3>CXX</h3>
-
-<p>C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes
-d’étoiles,—une nuit ravissante comme ces
-visages de femmes qu’on n’a vus qu’une fois—peut-être
-en rêve—et qui restent dans nos
-souvenirs; une de ces nuits qu’on n’oublie
-pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec
-le Dieu de son âme ou... sa maîtresse,—ce
-qui est souvent la même chose; car le visage
-aimé est seul digne de recueillir ces lueurs
-saintes qui font doucement étinceler l’empreinte
-des baisers restée aux joues... si bien
-que l’on dirait des perles ou des larmes.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</div>
-
-<h3>CXXI</h3>
-
-<p>Des larmes qui ne furent point pleurées,
-mais que la bouche a versées dans une molle
-ivresse. Car, aux moments du bonheur comme
-à ceux de l’agonie, le sang de nos cœurs ne se
-retrouve-t-il pas toujours? Ah! soyons heureux
-bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures
-que nous sommes, hâtons-nous de résoudre
-en une rosée de baisers ce flot du cœur qui doit
-monter plus haut que la bouche, et qui tarira
-en pleurs amers!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</div>
-
-<h3>CXXII</h3>
-
-<p class="sepb0">Mais il n’en était point ainsi pour eux...
-C’étaient Aloys et Joséphine. Aloys, qui recevait,
-comme un déluge de tuantes émotions,
-les impressions de cette soirée de lumière veloutée,
-de repos et de mystère.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt=". . ." />
-
-<p class="sep0">Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à
-faire croire à madame Joséphine qu’il était
-aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé
-que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement,
-de souffrances intimes, de peine à dompter sa
-pensée, cet esprit, ordinairement d’une flamme
-si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus
-que d’éparses lueurs,—comme quelques feux
-de bivouac solitaire éparpillés sur la lisière d’un
-camp dans la nuit.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</div>
-
-<h3>CXXIII</h3>
-
-<p>Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse
-et amère, et il était si près d’elle qu’il sentait
-la moiteur de son épaule contre la sienne.—Oh!
-ne restez jamais ainsi, vous qui voulez
-conserver inébranlables vos résolutions de sagesse
-prises le matin même!—Elle avait grasseyé,
-avec beaucoup d’art et de charme, toute
-la soirée. Elle avait même posé ses mains sur
-les siennes avec un abandon parfaitement joué,
-et, pour un homme aussi purement amoureux
-qu’Aloys, elle avait fait davantage encore...
-elle l’avait appelé deux ou trois fois <i>Aloys</i>.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</div>
-
-<h3>CXXIV</h3>
-
-<p>Quant aux soupirs—de ces soupirs galathéens
-que l’on réprime et qu’on désire être
-entendus—et quant aux regards de colombe
-mourante, elle les sema sans les compter. C’était
-bien le moins qu’elle pût faire: aussi je
-n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que
-femme peut aller sans être une madame Putiphar
-qui prend le manteau en désespoir de
-cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle
-était jolie, sous ce demi-jour de la lune, mille
-fois plus qu’au jour faux de ces bougies à la
-lumière desquelles Aloys l’avait contemplée
-jusque-là.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</div>
-
-<h3>CXXV</h3>
-
-<p>Et puis, hasard, caprice ou combinaison
-encore, elle avait enlevé son peigne, et ses cheveux
-lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait
-à une Marie-Madeleine. Mais non! pourtant;
-elle n’avait l’air ni si tendre ni si repentie.
-Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle
-troène que le Christ ne rejeta point de son
-sein avant de marcher au supplice, pardonne-moi
-de te comparer Joséphine! Le marbre de
-Canova est plus toi que cette fille du monde, à
-laquelle le monde n’avait rien à reprocher
-comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus
-d’âme que madame d’Alcy n’en avait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_309">[p. 309]</div>
-
-<h3>CXXVI</h3>
-
-<p>Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne
-l’aurait dit, sans doute, personne... excepté
-Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle
-que vous ne pouvez crever avec vos poinçons!
-Le regard d’Aloys accusait une passion profonde,
-un enivrement formidable; mais son
-sourire était railleur,—railleur de la raillerie
-de Gœthe, quand il écrivait ses plus beaux vers.—Se
-moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait,
-en efforts et en désirs étouffés, dix ans de
-sa vie auprès d’elle. Aimait-il ce cruel jeu? Y
-aurait-il la volupté de la torture, comme il y a
-la volupté de la volupté? Courageux jeune
-homme! il avait riposté par un <i>Madame</i>, quand
-elle l’avait appelé <i>Aloys</i>.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</div>
-
-<h3>CXXVII</h3>
-
-<p>«Malgré le charme d’une pareille causerie,—dit-il
-en se levant, et il chancelait,—je
-vous demanderai, madame, la permission de
-me retirer.»—«Déjà!»—s’écria-t-elle, et
-vraiment elle était émue; car il demeurait le
-plus fort, et toutes ces petites mines—déperdition
-de grimaces charmantes—aboutissaient
-à un résultat négatif dont elle était intérieurement
-humiliée.—«Il sera minuit tout à
-l’heure,» dit Aloys en regardant la pendule.
-Et il salua et sortit.—Si c’était là une fuite,
-avouez, madame, que c’était celle d’un Numide!
-Il sortit avec la satisfaction de l’orgueil d’un
-homme, bâton noueux arraché aux chênes, et
-sur lequel on s’appuie si noblement quand on
-défaille: «Cette femme s’est offerte, et moi,
-je n’en ai pas voulu!»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</div>
-
-<h3>CXXVIII</h3>
-
-<p>Oui! elle s’était offerte... pour se refuser
-peut-être; mais elle s’était offerte (car il y a
-certains manèges qui ont la signification de la
-parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au
-buste qui aiment à faire éprouver le supplice
-de Tantale aux pauvres diables qui ont l’aberration
-de les aimer.—Elle resta immobile,
-quand il fut parti, ses yeux fixés sur la porte,
-pendant qu’une larme—plus froide que du
-poison—lui coula sur la joue encore animée:
-larme de dépit, de vanité, de courroux, qui
-sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la
-bouche l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère
-que Joséphine peut-être eût été guérie de la
-douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on
-pas que l’on guérit de la morsure du scorpion
-en l’écrasant sur la blessure?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</div>
-
-<h3>CXXIX</h3>
-
-<p>Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante
-que jamais chez madame de Dorff. Je crus
-qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand
-elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une
-telle habitude qu’on ne pouvait rien en induire.
-Elle lui parla avec une bienveillance plus marquée
-que jamais. Elle montra enfin, pour cacher
-ce qu’elle éprouvait, l’élasticité merveilleuse
-que je lui avais toujours supposée: don céleste
-qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et
-dont elles devraient vous remercier tous les
-soirs à genoux, ô mon Dieu!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</div>
-
-<h3>CXXX</h3>
-
-<p>Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous
-remarquâmes que l’honorable M. d’Artinel ne
-tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son
-étoile eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie
-(si jalousie il y avait dans une poitrine beaucoup
-plus exposée, à ce qu’il semblait, à un
-asthme) s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle
-rassuré?... Mais il avait l’ineffable délicatesse
-de la discrétion, et nous ne pouvons parler que
-de nos observations personnelles.—«D’ailleurs,—disait-il
-en relevant sa cravate gommée,—M.
-de Synarose a de l’esprit, si l’on
-veut, mais il le gâte par sa fatuité; et, tant
-qu’à être fat, ceux de mon temps étaient beaucoup
-plus dangereux.»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</div>
-
-<h3>CXXXI</h3>
-
-<p>Et après ce jugement, digne d’<ins id="cor_5" title="une">un</ins> homme
-accoutumé à la jugerie, il se reposait majestueusement
-en lui-même,—excepté quand
-Joséphine était là. Alors, il faisait l’empressé
-auprès d’elle avec la légèreté d’un vieux zéphyr;
-de plus en plus, ses phrases se gonflaient de
-larmes et s’interrompaient de soupirs. L’isolement
-le tuait—c’était sûr—depuis la mort
-de sa femme, et il sentait plus vivement que
-jamais qu’avec une âme si pleine de sympathie
-il avait été créé pour vivre à deux.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</div>
-
-<h3>CXXXII</h3>
-
-<p>Et puis il fallait une tutrice à ses filles,—une
-espèce de mère qui leur apprendrait à se
-tenir droites et leur ferait un choix de romans.
-Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence,
-époque difficile à traverser. Un amant
-pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il fallait
-nécessairement leur apprendre quelle mine
-doivent faire des filles bien élevées à la première
-déclaration.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</div>
-
-<h3>CXXXIII</h3>
-
-<p>Et toutes ces considérations, sans nul doute,
-irritaient le goût déjà très vif que M. d’Artinel
-ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait
-de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient
-au point de ne lui préférer personne.
-Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin
-d’Artinel s’approchait d’un second mariage,
-en proportion de ce qu’il regrettait le
-premier.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_317">[p. 317]</div>
-
-<h3>CXXXIV</h3>
-
-<p>Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez
-madame de Dorff. Elle demeurait rue de Castiglione,
-et je m’en revenais tout songeant
-comme un joueur en perte,—car j’avais joué
-et perdu,—par la rue de Rivoli. Il faisait un
-clair de lune d’une grande amabilité pour les
-tuteurs, les maris, les voleurs et les poètes, et
-autres personnages intéressés par état à l’observation
-nocturne. C’était une nuit transparente
-et sonore, quoique silencieuse,—la
-doublure de celle de la veille.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_318">[p. 318]</div>
-
-<h3>CXXXV</h3>
-
-<p>«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?»
-me dis-je, en braquant ma lorgnette
-sur une espèce de corps épais suspendu entre
-le ciel et le pavé. Je regardai mieux,—je regardai
-encore.—Une femme se penchait
-timidement sur la rampe du balcon, et dessinait
-la plus gracieuse courbe sur l’azur du ciel.—Ce
-n’était pas la scène charmante de l’adieu,
-à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée,
-ô Shakespeare! mais plutôt celle qui dut
-la précéder. Et franchement, illusion ou perspective
-favorable, la femme penchée, ô Shakespeare!
-était aussi jolie que ta Juliette.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_319">[p. 319]</div>
-
-<h3>CXXXVI</h3>
-
-<p>Ta Juliette!—Cet amour de mes premiers
-rêves,—cette créature suave et pourtant terrestre,
-passionnée comme nous dans un corps
-plus divin qu’une âme,—pauvre enfant timide
-et hardie!—vêtue seulement des jasmins du
-balcon, au milieu desquels elle apparaissait
-dans une nudité plus chaste que celle du ciel
-sans ses nuages, que celle de l’Aurore qui
-commence à poindre; car l’Aurore se sait nue
-et rougit... et Juliette l’avait oublié.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</div>
-
-<h3>CXXXVII</h3>
-
-<p>Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon
-grand Shakespeare! ou en était-ce une parodie
-cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous,
-M. Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort
-bien avec votre dos un peu arrondi;—mais
-Platon avait les épaules hautes, et qui n’est
-pas, d’ailleurs, un peu bossu?... En montant
-la poétique échelle de soie verte, vous étiez
-précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de
-grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi
-perché dans les airs! Ah! pauvres mortels que
-nous sommes, ayons donc cinquante ans passés
-et allons juger, après cela!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</div>
-
-<h3>CXXXVIII</h3>
-
-<p>Et il arriva au balcon sans encombre.—Or,—je
-dois l’avouer ici, madame,—je n’entendis
-et je ne vis rien de ce qui dut suivre.—La
-porte vitrée se referma sur l’heureux
-couple... et la lune alla toujours son train dans
-le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette lune
-impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour
-regarder cette scène singulière, je fis comme
-elle, j’allai me coucher.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</div>
-
-<h3>CXXXIX</h3>
-
-<p>Le reste... est un impénétrable mystère
-scellé des sept sceaux de l’Éternel. Mon histoire
-pourrait, madame, finir à cette porte vitrée;
-elle y gagnerait un vague poétique qui lui
-siérait, une immatérielle auréole!—Mais je
-déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs
-réticences. Je les hais pour bien des raisons...
-mais surtout parce qu’ils nous gâtent la vie de
-telle sorte qu’elle ne ressemble plus, pour
-nous, qu’à une courtisane, quand notre premier
-amour s’est envolé.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</div>
-
-<h3>CXL</h3>
-
-<p>Je ne finirai donc point mon histoire en
-poète. Non! madame, mais je vous ferai boire
-plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La
-lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel
-et de Joséphine, qui eut lieu, peu de jours
-après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant,
-sous son voile de mariée, la pudeur heureuse,
-et devenant madame d’Artinel. Ce fut un fort
-joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre
-à l’honorable et délicat M. Baudouin
-d’Artinel qu’il fallait une réparation éclatante,
-officielle, au tort qu’un entraînement de cœur
-et une scène de balcon espagnole avaient causé
-à sa réputation, ce bien qu’elle préférait à tout,
-après lui, toutefois.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</div>
-
-<h3>CXLI</h3>
-
-<p>Et cela, dit d’une voix <i>pleine de larmes</i>, d’une
-voix de première représentation, n’avait pas
-manqué d’émotionner l’âme du sensible conseiller...
-D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence
-qu’elle avouait, et qu’elle lui avait
-prouvée d’une façon si romanesque. A tout
-prendre, c’était un homme d’une généreuse
-nature, et une femme compromise par lui,
-chose bien rare maintenant (non les femmes
-compromises, mais la manière d’agir avec elles
-de M. Baudouin d’Artinel), lui semblait un
-objet sacré. Enfin elle lui avait toujours plu...
-et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous
-ses motifs d’être le plus heureux des hommes,
-il le devint en l’épousant.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</div>
-
-<h3>CXLII</h3>
-
-<p>Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite
-église de l’Assomption était pleine,—cette
-ravissante église qui exprime la vérité dans l’art
-avec tant d’éloquence, et qui, par cela même,
-était, ma foi! bien digne de recouvrir la vérité
-des sentiments que Joséphine exprimait alors.
-Elle était un peu embarrassée... mais une
-nuance d’embarras ne messied à personne un
-pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de
-joue écarlate qu’elle avait toujours quand elle
-parlait chez madame de Dorff,—mais il est
-vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme
-l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait
-aperçu dans la chapelle, et qui, lui, avait perdu
-de son habituelle pâleur; car il avait envoyé
-promener sa gastrite, qui peut-être n’y était
-point allée, et il était rentré dans la vie—mais
-qui peut dire qu’il en était jamais sorti?—par
-les déjeuners de homard, largement
-arrosés de bordeaux.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</div>
-
-<h3>CXLIII</h3>
-
-<p>Il était rentré dans cette vie que dédaignent
-les spiritualistes de notre âge et ces femmes
-d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert,
-mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux
-qui croient que le mépris de la sensation est
-un parricide pour la pensée. Comme Sheridan,
-l’immortel esprit, il trouvait que se griser était
-une agréable chose quand le cœur faisait par
-trop mal.</p>
-
-<p>Même au plus fort de son impénétrable
-amour pour Joséphine, il hantait le café Anglais.
-Je l’y avais vu souvent, brisé par ces
-crises muettes des grands cœurs,—combats
-de taureaux invisibles,—soulever son esprit
-avec son verre et y chercher l’oubli, entre
-l’Ivresse et l’Ironie,—deux rieuses bien tristes,
-nées, la même nuit, du Désespoir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</div>
-
-<h3>CXLIV</h3>
-
-<p>La veille du mariage de Joséphine, la chronique
-disait—mais qui peut croire à la chronique?—qu’on
-l’y avait vu souper tête à tête
-avec une femme qui n’était pas madame d’Alcy.
-Madame d’Alcy était un ange à qui tout souper
-devait naturellement faire horreur; car au dessert
-une femme est vraie, et, pour des pudeurs
-comme Joséphine, être vrai, c’est presque être
-nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait
-déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur
-le matin même, et, le soir, fait toutes les
-chatteries en usage chez les belles-mères d’un
-jour avec les petites d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_328">[p. 328]</div>
-
-<h3>CXLV</h3>
-
-<p>Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui
-diable était-ce, en ce cas?... La chronique ajoutait—mais
-la chronique est si menteuse!—que
-le partner femelle d’Aloys, à ce souper au
-moins bizarre, ne rappelait en rien madame
-d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum
-de vertu aristocratique: ce n’était pas un
-ange du même ciel. C’était un être inférieur,—malheureusement
-charmant,—digne du
-mépris de toutes les femmes; une espèce de
-tigresse... pour l’appétit seulement, qui mangeait
-à belles dents de nacre, et qui, le corset
-plein du marbre brûlant de la jeunesse, se
-trouvait assez peu sylphide pour préférer un
-verre de champagne à de la rosée dans des
-fleurs! Ne croyons pas à la chronique, madame.
-Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais
-pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles,
-donné avant le dernier soupir de l’amour;
-mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys
-avait le lendemain, à l’Assomption, toute la
-gravité de circonstance, c’est-à-dire—qu’il
-était fort gai.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</div>
-
-<h3>CXLVI</h3>
-
-<p>Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et
-irréprochable. Il avait la tenue d’usage: il portait
-un magnifique habit bleu, le second habit
-de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis
-son premier mariage; car il faut se marier en
-bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse.
-En cela nous différons des Orientaux, pour qui
-le bleu est un signe de deuil. Eux, ils le portent
-quand ils pleurent, et nous lorsque nous nous
-marions;—ce qui prouve, disent les philosophes,
-l’unité de l’esprit humain.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</div>
-
-<h3>CXLVII</h3>
-
-<p>Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi
-acheté la bague de rigueur,—cette bague
-qu’on appelle si singulièrement une <i>alliance</i>, et
-qui n’est que le premier anneau de la chaîne
-qui n’a pas de bout. Cette bague était un vrai
-chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel
-et de Joséphine y étaient mêlés à des dates
-mystérieuses, si bien que le diable lui-même
-ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle d’or
-fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys,
-qui regardait fort attentivement la symbolique
-cérémonie, se pencha vers moi et me dit:
-«Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</div>
-
-<h3>CXLVIII</h3>
-
-<p>«Est-il fou?—pensai-je—ou bien l’amour,
-si riche en développements inattendus,
-l’aurait-il jeté dans les études historiques?...»
-Mais il ne remarqua point mon étonnement,
-ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. «La bague
-d’Annibal—poursuivit-il—avait une pierre,
-et sous cette pierre, il y avait une goutte de
-poison. C’est avec cette goutte de poison que
-se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans
-pierre qui renferment un poison plus subtil que
-celui d’Annibal; car c’est un poison invisible.
-Seulement—ajouta-t-il avec une gaieté parfaite—ce
-poison-là ne tue pas les grands
-hommes, mais une petite chose: il tue l’amour.»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</div>
-
-<h3>CXLIX</h3>
-
-<p>«Je vous en fais mon compliment,» lui
-dis-je.—Il vit que je l’avais compris, et il ne
-repoussa point le compliment.—«Oui! vous
-avez raison,—repris-je;—nous avons tous
-nos <i>bagues d’Annibal</i> dans la vie; mais ce qu’il
-y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui
-nous empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts
-que nous les portons...»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</div>
-
-<h3>CL</h3>
-
-<p>Joséphine eut donc, madame, une position
-dans le monde,—plus un mari et trois belles
-jeunes filles, douces comme les moutons de
-madame Deshoulières, à tourmenter,—ce qui
-est, il faut bien l’avouer, un agréable passe-temps
-lorsqu’on s’ennuie.—Reste d’habitude
-ou manière d’être aimable avec son mari, elle
-parle toujours de vertu avec la même abondance,
-et personne ne lui connaît d’amant encore.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</div>
-
-<h3>CLI</h3>
-
-<p>Je parierais qu’elle n’en aura pas.—Cependant,
-avec les jeunes femmes qui ont des maris
-ou des amants jeunes comme elles, elle avoue
-qu’elle n’a pour M. d’Artinel que de l’estime,
-et qu’elle l’a épousé par pitié.—Regretterait-elle
-Aloys?... J’oubliais de vous dire,
-madame, qu’Aloys alla à son bal de noces
-comme il était allé à sa messe de mariage, et
-qu’il lui demanda l’honneur de la première
-contredanse, puisque M. d’Artinel ne dansait
-pas.—Ce jour-là, il avait sans doute avalé le
-crapaud que Champfort conseille—pour être
-un homme du monde—d’avaler tous les matins
-avant de sortir de chez soi.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_334.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_335">
-
-<div class="figcenter">
-<img id="toc" class="bnd" src="images/im_335.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdc1" colspan="3"><i>L’AMOUR IMPOSSIBLE</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2">Dédicace</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2">Préface</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc2" colspan="3">PREMIÈRE PARTIE</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" style="width: 2em;">I.</td>
- <td class="tdl">Une Marquise au <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">II.</td>
- <td class="tdl">La première entrevue</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">III.</td>
- <td class="tdl">Maulévrier</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_36">36</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">IV.</td>
- <td class="tdl">Le portrait</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">V.</td>
- <td class="tdl">L’aveu</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">VI.</td>
- <td class="tdl">Les dernières coquetteries</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">VII.</td>
- <td class="tdl">L’intimité</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span>
- DEUXIÈME PARTIE</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">I.</td>
- <td class="tdl">La Comtesse d’Anglure</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_89">89</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">II.</td>
- <td class="tdl">Patte de velours</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">III.</td>
- <td class="tdl">Les fausses confidences</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">IV.</td>
- <td class="tdl">Le fond de l’abîme</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">V.</td>
- <td class="tdl">Explication</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">VI.</td>
- <td class="tdl">L’impénitence finale</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">VII.</td>
- <td class="tdl">La vie</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_158">158</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc1" colspan="3"><i>LA BAGUE D’ANNIBAL</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2">La Bague d’Annibal</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_336.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<hr style="width: 19em; margin: 2em auto 0 auto;" />
-
-<p class="cent cs8">Paris.—Imp. A. <span class="smcap">Lemerre</span>, 6, rue des Bergers.—4-4514.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="box" id="note">
-
-<p class="ssrf">Au lecteur.</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée,
-mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à
-l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins
-title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur
-sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p>
-
-<p>La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.</p>
-
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-<div>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK 63634 ***</div>
-</body>
-
-</html>
-
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@@ -1,6244 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by
-Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'Amour impossible / La bague d'Annibal
-
-Author: Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
-
-Release Date: November 4, 2020 [EBook #63634]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR IMPOSSIBLE/LA BAGUE D'ANNIBAL ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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- Au lecteur.
-
- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites par le
- typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.
-
-
-
-
- ŒUVRES
- DE
- J. BARBEY D’AUREVILLY
-
-
-
-
- ŒUVRES
-
- DE
-
- J. BARBEY D’AUREVILLY
-
-
- _L’AMOUR IMPOSSIBLE_
-
- _LA BAGUE D’ANNIBAL_
-
-
- [Logo: FAC ET SPERA — AL]
-
-
- PARIS
- ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
- 23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33
-
-
-
-
- L’AMOUR IMPOSSIBLE
-
- CHRONIQUE PARISIENNE
-
-
- Il ne s’agit point de ce qui est beau
- et amusant, mais tout simplement de
- ce qui est.
-
-
-
-
-_A Madame la Marquise Armance D... V..._
-
-
- MADAME,
-
-Je mets ce petit livre à vos pieds, et, fort heureusement, c’est une
-bonne place, car probablement il y restera. Les exigences dramatiques
-de notre temps préparent mal le succès d’un livre aussi simple que
-celui-ci. Il n’a pas l’ombre d’une prétention littéraire, et vous
-n’êtes point une Philaminte: j’ai donc cru pouvoir vous le dédier. Ce
-ne serait qu’un conte bleu écrit pour vous distraire, si ce n’était pas
-une histoire tracée pour vous faire ressouvenir.
-
-Dans un pays et dans un monde où la science, si elle est habile, doit
-tenir tout entière sur une carte de visite (le mot est de Richter),
-j’ai pensé qu’on devait offrir à l’une des femmes les plus spirituelles
-et les plus aimables de ce monde et de ce pays quelques légères
-observations de salon, écrites sur le dos de l’éventail à travers
-lequel elle en a fait tant d’autres qui valaient bien mieux, et qu’elle
-n’a pas voulu me dicter.
-
- Agréez, Madame, etc.,
-
- J. B. D’A.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-PRÉFACE
-
-
-_Le livre que voici fut publié en 184... C’était un début, et
-on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et de goût horriblement
-aristocratique, cherchait encore la vie dans les classes de la société
-qui évidemment ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir
-établir la scène de plusieurs romans, passionnés et profonds, qu’il
-rêvait alors; et cette illusion de romans impossibles produisit_
-L’Amour impossible. _Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire
-de l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or l’âme et la
-vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs jonquilles de l’époque
-où se passe l’action, sans action, de ce livre auquel un critique
-bienveillant faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:_ «une
-tragédie de boudoir».
-
-L’Amour impossible _est à peine un roman, c’est une chronique, et
-la dédicace qu’on y a laissée atteste sa réalité. C’est l’histoire
-d’une de ces femmes comme les classes élégantes et oisives--le_
-high life _d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait même plus
-se prononcer--nous en ont tant offert le modèle depuis 1839 jusqu’à
-1848. A cette époque, si on se le rappelle, les femmes les plus
-jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement les
-plus parfaites, se vantaient de leur froideur, comme de vieux fats se
-vantent d’être blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites,
-elles jouaient, les unes à l’ange, les autres au démon, mais toutes,
-anges ou démons, prétendaient avoir horreur de l’émotion, cette chose
-vulgaire, et apportaient intrépidement pour preuve de leur distinction
-personnelle et sociale, d’être inaptes à l’amour et au bonheur qu’il
-donne... C’était inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations
-sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait_ Lélia,--_ce roman
-qui s’en ira, s’il n’est déjà parti, où s’en sont allés l’_Astrée _et
-la_ Clélie, _et où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors
-de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités des sociétés sans
-énergie,--fortes seulement en affectations._
-
-L’Amour impossible, _qui malheureusement est un livre de cette
-farine-là, n’a donc guères aujourd’hui pour tout mérite qu’une valeur
-archéologique. C’est le mot si connu, mais retourné et moins joyeux, de
-l’ivrogne de la Caricature: «Voilà comme je serai dimanche.»--Voilà,
-nous! comme nous_ étions... _dimanche_ dernier,--_et vraiment nous
-n’étions pas beaux! Les personnages de_ L’Amour impossible _traduisent
-assez fidèlement les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne
-s’en doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement supérieurs.
-L’auteur, alors, n’avait pas assez vécu pour se détacher d’eux par
-l’ironie. Toute duperie est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens
-sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages au sérieux.
-Au fond, ils n’étaient que deux monstres moraux, et deux monstres
-par impuissance,--les plus laids de tous, car qui est puissant n’est
-monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les peignait, écrivait
-de la même main la vie de_ Brummell, _a, depuis, furieusement changé
-son champ d’observation romanesque et historique. Il a quitté, pour
-n’y plus revenir, ce monde des marquises de Gesvres et des Raimbaud
-de Maulévrier, où non seulement l’_amour _est_ impossible, _mais le
-roman! mais la tragédie! et même la comédie bien plus triste encore!...
-En réimprimant ce livre oublié, il n’a voulu que poser une date de sa
-vie littéraire, si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà
-tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon marché. Il n’a plus
-d’intérêt pour l’espèce d’impressions, de sentiments et de prétentions
-que ce livre retrace, et la Critique, en prenant la peine de dire le
-peu que tout cela vaut, ne lui apprendra rien. Il le sait._
-
- J. B. D’A.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-L’AMOUR IMPOSSIBLE
-
-
-_PREMIÈRE PARTIE_
-
-
-I
-
-UNE MARQUISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
-
-
-Un soir, la marquise de Gesvres sortit des Italiens, où elle n’avait
-fait qu’apparaître, et, contre ses habitudes tardives, rentra presque
-aussitôt chez elle. Tout le temps qu’elle était restée au spectacle,
-elle avait, ou n’avait pas, écouté cette musique, amour banal des gens
-affectés, avec un air passablement ostrogoth, roulée qu’elle était
-dans un mantelet de velours écarlate doublé de martre zibeline, parure
-qui lui donnait je ne sais quelle mine royale et barbare, très seyante
-du reste au genre de beauté qu’elle avait.
-
-Elle jeta d’une main impatiente dans la coupe d’opale de la cheminée
-les pierres verdâtres--deux simples aigues-marines--qu’elle portait
-à ses oreilles; et, devant la glace qui lui renvoyait sa belle tête,
-elle n’eut pas le sourire si doux pour elle-même que toutes les femmes
-volent à leur amant; elle n’essaya pas quelque sournoise minauderie
-pour le lendemain; elle n’aiguisa pas sur la glace polie une flèche de
-plus pour son carquois. Il faut lui rendre cette justice: elle était
-aussi naturelle qu’une femme, qui n’est pas bergère sur le versant des
-Alpes, peut l’être dans une chambre parfaitement élégante, à trois pas
-d’un lit de satin.
-
-Bérangère de Gesvres avait été une des femmes les plus belles du
-siècle, et quoiqu’elle eût dépassé l’âge où les femmes sont réputées
-vieilles dans cet implacable Paris qui pousse chaque chose si vite à sa
-fin, on comprenait encore, en la regardant, tous les bonheurs et toutes
-les folies. Elle était de cette race de femmes qui résistent au temps
-mieux qu’aux hommes, ce qui est pour toutes la meilleure manière d’être
-invincibles. Comme Mlle Georges, qu’elle n’égalait pas pour la divinité
-du visage, mais dont elle approchait cependant, elle avait sauvé de
-l’outrage fatal des années des traits d’une infrangible régularité;
-seulement, plus heureuse que la grande tragédienne, elle ne voyait
-point sa noble tête égarée sur un corps monstrueux, le sphinx charmant,
-sévère, éternel, finissant en hippopotame. Le temps, qui l’avait jaunie
-comme les marbres exposés à l’air, n’avait point autrement altéré
-sa forme puissante. Cette forme offrait en Bérangère un tel mélange
-de mollesse et de grandeur, c’était un hermaphrodisme si bien fondu
-entre ce qui charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue et ce qui
-enivre, que jamais l’art et ses incomparables fantaisies n’avaient
-rien produit de pareil. Elle était fort grande, mais l’ampleur des
-lignes disparaissait dans la grâce de leur courbure, dans la plénitude
-et l’uberté des contours. Sa tête, soutenue par un cou d’une énergie
-sculpturale, était couverte de cheveux châtain foncé, tantôt tombant à
-flots crêpés très clair des deux côtés du visage, coiffure absurde avec
-un visage comme le sien; tantôt tressés durement le long des joues, ce
-qui commençait à merveilleusement aller à son genre de physionomie; ou
-enfin partagés parfois en bandeaux, comme elle les avait ce soir-là,
-avec une émeraude sur le front, ce qui était sa plus triomphante et
-sa plus magnifique manière. Le front manquait d’élévation; il n’était
-pas carré comme celui de Catherine II; mais sous sa forme toute
-féminine, il y avait dans sa largeur d’une tempe à l’autre une force
-d’intelligence supérieure. Les sourcils n’étaient pas fort marqués, ni
-les yeux qu’ils couronnaient fort grands; mais ces sourcils étaient
-d’une irréprochable netteté, et ces yeux avaient un éclat si profond
-qu’ils paraissaient immenses à force de lumière, et que plus grands ils
-eussent semblé durs. Les yeux étaient un trait caractéristique en Mme
-de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient point de douceur, et restaient
-perçants et froids. C’étaient les yeux d’un homme d’État de génie qui
-comprendrait assez toutes choses pour n’avoir le dédain de rien. Quand
-elle voulait--car le monde lui avait appris ce qu’il aime--les rendre
-caressants et tendres, ils devenaient câlins et presque faux. Tout un
-ordre de sentiments manquait à ce regard d’une flamme si noire, qui
-n’était vraiment superbe que quand il était attentif.
-
-Mais partout ailleurs se retrouvait la femme, et même autour de
-ces yeux virils apparaissait la trace meurtrie et changeante qui
-suffirait à indiquer le sexe, si le sexe ne se trahissait ailleurs
-dans d’adorables différences. En effet, la largeur des joues
-voluptueusement arrondies, le contour un peu gras du menton, et les
-morbidezzes caressantes de la bouche, tout contrastait avec l’étoile
-fixe du regard. Pour les femmes qui cachent sous la délicatesse des
-lignes des organes puissants et une vitalité profonde, il y a une
-beauté tardive plus grande que les splendeurs lumineuses et roses de
-la jeunesse. Mme de Gesvres était une de ces femmes, un de ces êtres
-privilégiés et rares, une de ces impératrices de beauté qui meurent
-impérialement dans la pourpre et debout. Comme Ariane, aimée par un
-dieu, elle se couronnait des grappes dorées et pleines de son automne.
-Au contour fuyant de la bouche, près des lèvres souriantes et humides,
-à l’origine des plus aristocratiques oreilles qui aient jamais bu à
-flots les flatteries et les adorations humaines, on voyait le duvet
-savoureux qui ombre d’une teinte blonde les fruits mûrs, et qui donne
-soif à regarder. Du front, l’ambre qui colorait cette peau, blanche et
-mate autrefois, avait coulé jusqu’aux épaules, que Bérangère aimait à
-faire sortir de l’échancrure d’une robe de velours noir, comme la lune
-d’une mer orageuse. On eût dit que ce dos vaste et nu, qui renvoyait si
-bien la lumière, avait brisé les liens impuissants du corsage; il se
-balançait, avec une ondulation de serpent, sur des reins d’une cambrure
-hardie, tandis qu’au-dessous des beautés enivrantes qui violaient,
-par l’énergie de leur moulure, l’asile sacré de la robe flottante, se
-perdait, dans les molles pesanteurs du velours, le reste de ce corps
-divin.
-
-Ce soir-là, elle n’avait pas la physionomie de sa réputation. Elle
-passait pour une damnée coquette,--damnée ou damnante, je ne sais trop
-lequel des deux. Les hommes qui l’avaient aimée ou désirée--nuance
-difficile à saisir dans les passions négligées de notre temps--la
-donnaient, en manèges féminins et en grâces apprises, pour une habileté
-de premier ordre. Comme, une fois sur la pente, on ne s’arrête plus,
-on disait encore davantage; le mot coquetterie n’est que le _clair
-de lune_ de l’autre mot qu’on employait. Du reste, que ce soit une
-médisance ou une calomnie, une telle réputation n’est pas une croix
-bien lourde quand on a affaire au scepticisme de la société parisienne,
-et qu’on est jeune, spirituelle et jolie. Avec cela toute croix n’est
-plus qu’une _jeannette_, et peut se porter légèrement.
-
-Mme de Gesvres portait la sienne sur de magnifiques épaules avec le
-stoïcisme d’une beauté qui répond à tout. Elle avait été une des femmes
-les plus à la mode de Paris. Avant le temps où l’on s’abdique, et où
-le sceptre de la royauté des salons, frêle porte-bouquet en écaille,
-passe à des mains plus jeunes, elle s’était éloignée d’un monde qu’elle
-voyait toujours, mais par plus rares intervalles. Elle quittait
-moins sa douillette de soie grise et ses pantoufles de velours, froc
-et sandales de ces belles ermites de boudoir. On s’étonnait de ce
-changement accompli dans la vie de l’étincelante marquise: on ne
-se l’expliquait pas. Belle et coquette, si elle sentait sa beauté
-décliner, si elle n’y croyait plus, pourquoi tant de coquetterie
-encore? et si cette coquetterie était justifiée, pourquoi cet
-éloignement du monde? Ah! sans doute, elle était coquette! mais elle
-était plus que cette jolie chose qui nous plaît tant et qui nous désole.
-
-Elle sonna,--une grande fille, faite à peindre, l’air hardi et sournois
-tout ensemble, et qu’elle appela Laurette, entra pour la déshabiller.
-Mme de Gesvres avait pour habitude de ne jamais adresser la parole à
-ses femmes de service. Elle évitait par là la glose d’antichambre sur
-l’humeur de _Madame_. Elle tendit ses pieds à Laurette qui, un genou à
-terre devant elle, se mit à délacer ses brodequins. Pendant ce temps,
-Mme de Gesvres lisait une lettre qu’elle jeta sur la cheminée après
-l’avoir lue et sans lui faire l’honneur de la froisser.
-
---Qu’il vienne, puisqu’il y tient,--dit-elle.--Qu’est-ce que cela me
-fait? Il ne m’ennuiera pas plus que tous les autres.--On le voit, ce
-soir-là, l’ennui était le mal de Mme de Gesvres. Hélas! c’était son
-mal de tous les jours. Non pas seulement cet ennui fatigué, nerveux,
-assoupi, qui vient des autres, mais celui que certaines âmes portent en
-elles-mêmes, comme une native infirmité.
-
-C’est qu’elle était justement de cette race d’âmes frappées dès
-l’origine et dans lesquelles l’éducation, le monde, l’oisiveté
-orientale des mœurs élégantes, tout avait entretenu et développé cette
-disposition à l’ennui dont elle se sentait la victime. Si elle avait
-eu quelque passion, des regrets affreux--car c’est à cela qu’aboutit
-l’inanité des souvenirs--auraient du moins été une proie pour sa pensée
-ou ses sentiments, deux choses si voisines dans les femmes! Mais de
-passion, en avait-elle jamais eu, et quoiqu’elle le dît, pouvait-on la
-croire? Quand elle affirmait, en montrant ses dents nacrées, qu’elle
-avait aimé autrefois avec énergie et qu’elle avait horriblement
-souffert, on ne pouvait s’empêcher de douter qu’il y eût eu jamais
-quelque chose de violent dans un être si parfaitement calme, et
-d’horrible dans un être si parfaitement beau.
-
-Et pourtant, oui! elle avait aimé. Au début de la vie, et peu de temps
-après son mariage, la trahison d’un amant lui avait brisé le cœur.
-
-Un jour cet amant, dans un accès de fureur jalouse, lui brisa aussi
-une de ces épaules qu’elle aimait à découvrir aux regards éperdus des
-hommes. Dans la civilisation de la femme, une épaule cassée est plus
-qu’un cœur brisé, sans nul doute. Mme de Gesvres ne voulut point revoir
-son amant.
-
-Elle passa presque une année dans la solitude la plus complète. Son
-mari traînait des velléités d’ambition à la suite de l’ambassadeur de
-France à Saint-Pétersbourg. Il laissait à sa femme toute la liberté
-dont jouit une veuve. Après son année de solitude, elle reparut plus
-brillante que jamais. A la coquetterie d’instinct, elle ajouta la
-coquetterie de réflexion. Le monde lui donna une foule d’amants qu’elle
-ne prit pas. Il est vrai que le monde avait pour lui ces probabilités
-et ces apparences qui décident de tout dans un procès criminel. Mais
-quoi qu’il en pût être, le vieux juge fut dupé, et l’opinion publique
-mystifiée.
-
-Comme toutes les femmes qui ont quelque distinction dans l’esprit et
-cette froideur de sens, distinction non moindre et la prétention un peu
-hautaine des vicomtesses de notre époque, Mme de Gesvres ne trouvait
-plus les hommes bons que pour des commencements d’aventures dont les
-dénoûments restaient bientôt impossibles. En vain l’imagination avait
-dit _oui_; le bons sens fortifié par l’expérience répondait _non_ tout
-haut et toujours. Ainsi la vie de cette femme avait-elle contracté dans
-ses moindres actes une pureté fille de la sanité de l’esprit,--la seule
-pureté qui puisse exister dans le monde de corruptions charmantes où
-nous avons le bonheur de vivre.
-
-C’était là le beau côté de la marquise de Gesvres, mais elle
-l’estimait sans doute beaucoup moins qu’il ne valait. On ne lui avait
-jamais appris à se préoccuper de ce qu’il peut y avoir de moral et
-d’élevé dans une situation ou dans une habitude de la pensée. Cet
-intérêt profond et immatériel que certaines âmes orgueilleuses tirent
-d’elles-mêmes lui avait toujours manqué; elle n’y songeait pas. Le seul
-intérêt qu’elle comprît était plus vulgaire, mais aussi plus aimable
-(aimable est un mot inventé par la vanité des autres), puisque cet
-intérêt prenait sa source dans des sentiments partagés.
-
-Aussi faisait-elle bon marché de ce qui la rendait une noble créature
-sous des apparences bien légères. Elle avait grand tort; mais vous
-le lui auriez dit que l’indomptable enfant gâté qu’elle était vous
-aurait regardé avec un air de scepticisme et de lutinerie, et vous
-eût envoyé promener, vous et vos sublimes raisonnements. Elle croyait
-tellement en elle-même, elle poussait la fatuité d’être belle jusqu’à
-un tel vertige, qu’elle n’imaginait pas que cette expression de malice
-triomphante et de moquerie pût faire tort à sa beauté même et former
-une dissonance avec l’ensemble de ses traits sévères, réguliers,
-harmonieux.
-
-Et cependant ce culte de sa beauté n’était pas si grand qu’il lui
-donnât les émotions que sa nature et son désir secret exigeaient.
-Il lui aurait fallu un autre être à admirer et à aimer que celui
-qu’elle rencontrait périodiquement chaque soir et chaque matin dans la
-glace de son alcôve. Elle n’en convenait pas vis-à-vis d’elle-même,
-car nos petits systèmes de fausseté à l’usage du monde nous suivent
-beaucoup plus loin qu’on ne croit: ils adhèrent à la conscience et
-s’introduiraient jusque dans nos prières à Dieu, si nous en faisions.
-Peut-être est-ce aller trop loin, nonobstant, que de dire qu’elle ne
-convenait pas de ce besoin d’affection tant de fois trompé déjà. Elle
-le masquait plutôt. Elle se donnait les airs élégiaques de torche
-fumante. Mais quoiqu’on pensât que le pied qui avait éteint et renversé
-un pareil flambeau dût être celui d’un grand profane ou d’un grand
-habile en fait de bonheur, on souriait d’incrédulité à ces discours sur
-la consommation définitive de sa faculté d’aimer, car s’il est beaucoup
-de femmes qui se prostitueront toujours en se donnant, vu la bassesse
-ordinaire des amants favorisés et des hommes en général, il n’est pas
-certain pour cela que les cœurs aimants soient radicalement corrigés
-des mouvements généreux. Autrement, la première épreuve malheureuse
-serait une garantie plus solide qu’elle n’a coutume de l’être en
-réalité.
-
-Ces airs-là, du reste, n’étaient que des caprices en Mme de Gesvres;
-ils n’entraient point dans son attitude ordinaire; mais, comme elle
-était fort mobile, après avoir tourné le kaléidoscope de plusieurs
-manières ils ne manquaient jamais d’arriver. Ils devenaient même
-souvent le point de départ d’une théorie que beaucoup de femmes se
-permettent, et qui restait théorie dans la bouche de Mme de Gesvres, à
-cause justement de ces qualités précieuses que nous avons indiquées: la
-froideur des sens et la hauteur de son esprit. Cette théorie, à l’usage
-de tout ce qui est corrompu, ne va rien moins qu’à tuer la probité dans
-les sentiments les plus beaux et les relations les plus chères. C’est
-une déclaration d’indépendance,--ou plutôt une vraie déclaration de
-brigandage. Parce que l’on a été malheureuse une fois, parce qu’on a
-fait un choix indigne, on se croit hors du droit commun en amour. On se
-promet de la vengeance en masse, envers et contre tous. On mâche ses
-balles; on empoisonne ses flèches et ses puits. C’est de la justice sur
-une grande échelle, c’est du talion élargi. Mais, comme l’on proclame
-bien haut ce qui serait peut-être dangereux si on voulait garder le
-silence, on donne du cœur à l’ennemi en lui annonçant le fil de l’épée.
-Quand Mme de Gesvres parlait des tourments qu’on devait infliger aux
-hommes, et qu’elle paraissait résolue à leur en prodiguer sans compter,
-n’allumait-elle pas elle-même le phare sur l’écueil?
-
-Ainsi elle avait le langage de la corruption et elle n’était pas
-corrompue, et l’ennui renforçait encore ce langage, auquel le monde se
-prenait avec son génie d’observation ordinaire. Elle répétait qu’_il
-fallait tout faire, si tout amusait_; principe fécond en nombreuses
-conséquences et dont, cynique de bonne compagnie, elle entrevoyait fort
-bien la portée. Seulement, si l’on eût invoqué le principe en son nom,
-si l’on se fût réclamé contre elle de la bravoure de sa parole, elle
-aurait mis bien vite sa fierté à couvert sous l’interrogation assez
-embarrassante: «Vous ai-je dit, monsieur, que cela m’amusât?»
-
-Laurette s’en était allée après avoir mis aux pieds de sa belle
-maîtresse les molles pantoufles, nourrices de la rêverie. Elle l’avait
-déshabillée pendant le temps que j’ai essayé de faire connaître un peu
-en gros et rapidement le caractère qui doit donner la vie à ce récit.
-Mme de Gesvres restait assise sur un espèce de divan très bas. Elle
-avait repris la lettre jetée par elle dans la coupe irisée où elle
-avait déposé les aigues-marines de ses oreilles. Elle se mit à relire
-nonchalamment cette lettre si vite parcourue et qui disait:
-
-
- «Madame,
-
- «Une de vos amies, Mme d’Anglure, a eu la bonté de vous parler de
- moi quelquefois. Je n’ose croire à un intérêt qui me flatterait
- trop, ne fût-il que la curiosité la plus simple. Mais vous avez
- eu la grâce de dire à Mme d’Anglure qu’elle pouvait m’amener à
- vos pieds. Ce n’est pas là précisément le mot que vous avez dit;
- mais c’est ma pensée. Retournerez-vous contre moi l’absence de
- Mme d’Anglure, qui ne doit revenir à Paris qu’au commencement du
- printemps, et ne me permettrez-vous pas, madame, de me présenter
- seul chez vous?
-
- «Agréez, madame, etc.,
-
- «R. DE MAULÉVRIER»
-
-
-C’était, comme l’on voit, un billet fort simple pour demander une chose
-plus simple encore: le droit de se présenter et la faveur d’être reçu,
-ce qu’il y a au monde de plus officiel dans nos mœurs.
-
-Le billet avait raison quand il disait que Mme de Gesvres avait
-exprimé à Mme d’Anglure le désir de voir chez elle M. de Maulévrier.
-Il avait tort quand il ajoutait _qu’il n’oserait croire_ et toute la
-sournoiserie de modestie hypocrite qui suivait. Personne n’était moins
-modeste que M. de Maulévrier, et il osait très bien croire à l’intérêt
-qui devait le flatter le plus.
-
-Il faut bien dire, car c’est la vérité, que M. de Maulévrier était
-l’amant de Mme d’Anglure, et que celle-ci, liée avec la marquise de
-Gesvres, lui avait raconté dans des confidences intimement ennuyeuses
-pour l’amie chargée du rôle d’écouter, tous ses impertinents bonheurs.
-Jeune, expansive, enthousiaste, Mme d’Anglure avait fait de Mme de
-Gesvres le témoin de bien des folles larmes. Comme Mme de Gesvres
-allait peu dans le monde et que M. de Maulévrier était fort blasé
-sur les plaisirs qu’on y goûte, il n’était pas étonnant qu’ils ne s’y
-fussent jamais rencontrés. D’un autre côté, dans le temps du _règne_ de
-Mme de Gesvres, M. de Maulévrier ne vivait point à Paris.
-
-Une chose qui prouve admirablement en faveur de notre société actuelle,
-c’est qu’autant on se perd corps et âme dans le mariage, autant on
-reste à la surface du monde au sein de l’amour le plus profond et le
-plus vrai. Un homme gagne cent pour cent aux yeux de toutes les femmes
-quand il passe pour avoir cette rareté grande, une véritable passion
-dans le cœur. C’est une distinction inappréciable, une décoration qui
-sied à l’air du visage; cela _fait bien_, comme diraient des femmes
-de l’ordre de la Toison d’or sur une cravate de velours noir. Malgré
-la démocratie qui nous emporte, la Toison d’or aura encore pendant
-longtemps un très grand charme de parure; mais quand on ne l’a pas à
-s’étaler sur la poitrine, un attachement très avoué pour une femme en
-particulier pose merveilleusement auprès des autres.
-
-Et en sa qualité de femme, la marquise de Gesvres subissait cela comme
-les moins distinguées de son espèce. Aussi, plus d’une fois avait-elle
-demandé des détails à Mme d’Anglure sur la _grande passion_ de M. de
-Maulévrier. Le diable sait seul probablement ce qui se passait dans sa
-tête pendant que Mme d’Anglure répondait longuement à ses questions. Il
-y avait peut-être le singulier intérêt qui s’attache pour toute femme
-à un amour qui n’est pas pour elle; peut-être aussi un peu de malice,
-car Mme d’Anglure paraissait un peu sotte à sa tendre amie, et celle-ci
-s’était étonnée plus d’une fois qu’une pareille femme eût pu fixer un
-homme du mérite de M. de Maulévrier.
-
-En effet, M. de Maulévrier avait un mérite incontesté dans le monde;
-il y jouissait d’une réputation superbe d’homme d’esprit qui, comme
-la Fortune, était venue s’asseoir à sa porte sans qu’il lui eût fait
-la moindre avance. Son indolence était telle qu’on pouvait le voir
-cinquante fois de suite et ne pas connaître, comme l’on dit, la couleur
-de ses paroles. Eh bien! son silence lui réussissait. On le respectait
-comme un serpent engourdi; il passait, à raison ou à tort peut-être,
-mais enfin il passait pour un homme supérieur.
-
-Cette réputation était venue jusqu’à Mme de Gesvres. Aussi lui
-semblait-il étrange que M. de Maulévrier eût eu la méprise d’un amour
-sérieux pour Mme d’Anglure; comme si l’esprit était nécessaire pour se
-faire aimer, quand on a des manières pleines d’élégance et un genre
-de beauté très relevé et vraiment patricien! Ces avantages si nets,
-Mme d’Anglure les possédait à un degré éminent; que lui fallait-il
-davantage? Mme de Gesvres, qui jugeait un peu trop l’amour du point
-de vue commun à toutes les relations de la vie, croyait bonnement que
-l’esprit était la perle des dons que Dieu a répandus sur les femmes, et
-le _Régent_ de leurs couronnes. Petit enfantillage égoïste, ordinaire
-aux personnes spirituelles qui ont la modestie d’ignorer que tout
-l’esprit du monde ou du diable ne vaut pas le plus léger mouvement
-d’éventail quand il s’avise d’être gracieux.
-
-Et tout cela aurait dû, à ce qu’il semblait, donner à Mme de Gesvres
-l’intérêt de la visite qu’elle attendait le lendemain. Mais sa pensée
-était si lasse, la nuit l’affaissait tellement sur elle-même, qu’elle
-était aussi déprise de tout que jamais en regardant sans voir le cachet
-qui fermait la lettre de M. de Maulévrier.
-
-A quoi pensait-elle?--Elle ne pensait pas. Elle avait la torpeur de cet
-ennui qui noyait sa vie. Nulle préoccupation n’influait sur sa manière
-d’être. Nul pressentiment ne l’avertissait de la nouvelle ère que le
-lendemain commencerait pour elle. Les pressentiments n’atteignent
-jamais que les êtres chez qui l’imagination domine et le corps
-languit. Or, Mme de Gesvres avait beaucoup trop d’esprit pour avoir de
-l’imagination, et son corps ne languissait pas plus que les torses de
-Rubens.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-II
-
-LA PREMIÈRE ENTREVUE
-
-
-Le lendemain, Mme de Gesvres alla au bois, malgré l’humidité déjà
-froide des matinées d’octobre. En revenant de sa promenade, elle fit
-quelques visites et rentra pour recevoir M. de Maulévrier.
-
-Celui-ci vint peu de temps avant l’heure où l’on dîne, et comme l’on
-était en octobre et que, d’ailleurs, l’appartement de Mme de Gesvres
-était drapé avec toutes les prétentions au mystère qu’ont tant de
-femmes qui n’ont rien à cacher, ils se virent à peine, tout en se
-parlant d’assez près.
-
-Ainsi ils commencèrent par où les autres finissent, car l’esprit est
-la dernière chose que l’on montre dans ces premières rencontres qu’on
-appelle _faire connaissance_, et l’air, la figure et la pose y sont
-presque tout dès l’abord; le reste vient après, s’il y a un reste,
-lequel, par parenthèse, n’est jamais accepté que sur le pied où l’air,
-la figure et la pose l’annoncent: chose absurde, mais souveraine.
-
-La conversation fut ce qu’elle est toujours quand on se voit pour
-la première fois. Cependant, comme ils étaient assez curieux de se
-connaître l’un et l’autre, à cause de ce qu’ils avaient entendu dire
-en bien ou en mal de leurs augustes personnes, ils montrèrent plus
-d’entrain dans leur conversation qu’on n’était en droit d’en attendre
-d’une femme ordinairement ennuyée et d’un homme ordinairement indolent.
-Ils s’animèrent, ils firent feu de temps à autre avec la parole, et
-enfin ils se _parurent_ réciproquement très spirituels. Vivant sous
-l’empire de la civilisation parisienne, et n’étant plus ni l’un ni
-l’autre au début de la vie (Mme de Gesvres avait trente-deux ans
-et M. de Maulévrier vingt-sept), c’était la seule sensation qu’ils
-devaient se donner. Ils ne pouvaient éprouver ces ridicules embarras
-qui prédisposent à l’amour et qui constituent à la première entrevue le
-douloureux bonheur d’être ensemble.
-
-Ils parlèrent fatalement de Mme d’Anglure, puisqu’elle était le nœud
-de leur connaissance. Ils en parlèrent avec une sobriété et un goût
-parfaits, comme l’on doit parler de son ami et de sa maîtresse dans un
-monde où l’on est obligé de montrer l’indifférence la plus dégagée à
-propos de ses meilleurs sentiments. Aux termes où ils en étaient, nulle
-allusion à la liaison de Mme d’Anglure et de M. de Maulévrier n’était
-possible entre gens de si bonne compagnie. Qui des deux se la serait
-permise fût tombé dans le mépris de l’autre immédiatement.
-
-Cette réception presque dans la nuit, grâce à l’heure avancée d’un jour
-d’octobre et aux obscurités de l’appartement, impatientait un peu M.
-de Maulévrier. Il y avait bien du feu dans la cheminée, mais c’était
-un brasier dont la lueur ne remontait pas jusqu’au visage de Mme de
-Gesvres, et dont le reflet mourait sur des pieds irréprochables dans
-leur svelte forme, mais pleins de puissance, et qui s’appuyaient avec
-plus d’aplomb que de légèreté sur un coussin de velours.
-
-Laurette fit cesser toutes les impatiences intérieures de M. de
-Maulévrier. Elle apporta une petite lampe d’albâtre qui déversait
-une de ces fausses et charmantes lumières comme le génie du mal, le
-diable en personne, a dû en inventer pour l’usage des femmes qui font
-ses affaires dans ce monde; car tout ce qui est mensonge leur va à
-merveille, et cette lumière est une flatterie.
-
-Le coup d’œil de part et d’autre fut aussi assuré que rapide.
-
---Je vous connaissais, monsieur,--dit Mme de Gesvres.
-
---Et moi aussi, madame, je vous connaissais,--répondit M. de Maulévrier.
-
-Ils s’étaient vus, la veille, aux Italiens. M. de Maulévrier, qui était
-seul dans sa loge, n’avait pu demander à personne quelle était cette
-femme enveloppée dans sa pelisse pourpre avec un air si antidilettante,
-et Mme de Gesvres avait très bien remarqué l’élégance d’un homme dont
-la physionomie indifférente avait l’air que nous pourrions supposer aux
-paresseuses divinités de Lucrèce.
-
-Mais l’attention de Mme de Gesvres pour un homme dont les regards
-obstinément fixés sur elle devaient avoir le velouté d’un hommage, ne
-dura que quelques instants. Gâtée par les prosternements des hommes,
-objet des plus ardentes contemplations, cible ajustée par toutes les
-lorgnettes, Mme de Gesvres se détourna bientôt de cet homme de plus qui
-probablement l’admirait. Comme ce soir-là était un de ses plus cruels
-moments d’ennui, elle sortit bien avant la fin du spectacle, et ne se
-douta point que la lettre qui lui fut remise en descendant de voiture
-fût précisément du seul être qui dans la soirée l’eût fait sortir, pour
-une minute, de ses anéantissements.
-
-Par un hasard unique dans les annales de Mme de Gesvres, la seconde
-impression que lui causa M. de Maulévrier fut dans le même sens que la
-première. Comme l’on dit dans le monde, avec une élégance positive et
-un peu abstraite, elle le _trouva bien_; toutes les plus passionnées
-admirations venant expirer à ce mot suprême, les colonnes d’Hercule de
-l’éloge dans l’appréciation des gens bien appris.
-
-Quant à elle, il était évident qu’elle était moins belle aux yeux de
-M. de Maulévrier, vêtue de gris comme elle l’était alors et avec un
-bonnet,--charmant pour qui n’eût été que jolie,--que la veille, les
-cheveux plaqués aux tempes, l’émeraude flamboyante au front, et ses
-larges flancs respirant puissamment dans la peau de bête fauve qui
-doublait sa mante écarlate. Il y avait entre cette espèce de panthère
-étalée dans la cage d’une loge au Théâtre-Italien et la Parisienne
-sédentaire, assise près du foyer, sur sa causeuse, une différence
-immense, infranchissable,--celle du rose pâle de ses gorgères.
-
-Mais quelles que fussent leurs impressions à tous les deux, ils ne s’en
-cachèrent pas plus qu’ils ne s’en communiquèrent le secret. Ils ne
-pouvaient encore se mentir l’un à l’autre, privilège d’une connaissance
-plus étroite et d’une intimité plus grande. Seulement, ils mentirent
-à Mme d’Anglure en lui écrivant leur opinion l’un sur l’autre, M.
-de Maulévrier dans la soirée de cette première entrevue, et Mme de
-Gesvres huit jours après, comme si c’était en elle paresse pleine
-d’indifférence, mensonge de plus!
-
-Voici quelques-uns des mensonges de M. de Maulévrier:
-
-«Vous m’avez quelquefois reproché, ma chère Caroline, la prétention au
-coup d’œil d’aigle et à la vérité de la première impression. Une fois
-de plus, une fois encore, je vais vous donner des armes contre moi.
-Vous grondez si bien et d’une voix si douce, que je désire beaucoup
-plus vos gronderies que je ne les crains. Je sors de chez Mme de
-Gesvres. Je viens de voir cette fière beauté si renommée, et qui tout
-crûment me déplairait si elle n’était pas votre amie.
-
-«Hier, je l’avais aperçue aux Italiens, sans me douter que ce fût
-elle. De loin, aux lumières, elle produit un effet assez imposant,
-mais de près et de plain-pied on s’arrange peu de tout ce grandiose.
-Franchement, quand on n’est pas impératrice de Russie et qu’on n’a
-pas empoisonné son mari, il ne sied pas en Europe d’avoir un genre de
-beauté comme celui-là.
-
-«Mme de Gesvres, qui n’est qu’une des femmes les plus élégantes de
-Paris et qui n’a jamais empoisonné de mari, car à quoi bon dans nos
-mœurs actuelles? est une coquette éblouie et gâtée par les éloges, les
-admirations, les fausses amitiés et les faux amours, et qui n’entend
-pas plus les intérêts de sa beauté que s’il n’y avait pas de glace
-sur la cheminée et d’instinct de femme dans son cœur. Je l’ai trouvée
-mise comme vous auriez pu l’être, ma chère belle, vous d’une beauté
-si molle et si pure! Comme vous, elle ose bien fermer à demi ces yeux
-qui ne sont pas trop grands, je vous jure, et qui, je crois, sont
-aisément durs. Mais ce qui est en vous abandon et charme n’est en elle
-que chatterie et perpétuels artifices. Elle travaille immensément son
-sourire, mais elle ferait bien mieux de l’attendre que de l’appeler.
-
-«Rien dans ce que je lui ai entendu dire ne justifie la réputation de
-personne d’esprit qu’on lui a faite. D’ailleurs, l’esprit d’une femme
-est tout ce qui semble l’expression de son âme, et si Mme de Gesvres
-a de l’âme (car vous la dites bonne, compatissante, dévouée), rien
-n’en passe à travers sa beauté opaque qui n’étincelle jamais que du
-feu d’une plaisanterie, ou du désir de paraître plus grande qu’elle ne
-l’est en réalité, etc., etc.»
-
-C’est ainsi que M. de Maulévrier rendait compte à la charmante petite
-d’Anglure de sa visite à Mme de Gesvres. Le jugement qu’il venait
-d’écrire, quoique vrai en plusieurs endroits, et en se tenant aux
-surfaces d’une nature féminine qui ne manquait pourtant pas d’une
-certaine profondeur, ce jugement était complètement faux d’après les
-sensations de celui qui l’avait écrit. La beauté de Mme de Gesvres,
-si critiquée, l’avait au fond trouvé très sensible, et ni la robe
-inharmonieuse de soie gris de perle, d’une teinte trop indécise et trop
-pâle, ni ces rubans roses, noués sous ce menton qui avait la matidité
-du marbre et l’idéalité du ciseau grec, ni ces sourires bassement
-mendiants de coquette, ni ces regards mi-clos à dessein et voluptueux
-à froid, n’avaient empêché M. de Maulévrier de regarder Mme de
-Gesvres comme la plus belle créature qu’il eût jamais vue, et la plus
-_tentatrice_ pour son imagination blasée d’homme du monde et ses sens
-expérimentés de vingt-sept ans.
-
-Il est vrai que depuis quatre immenses mois il était lassé de cette
-beauté de camélia élancé, mol et pur, que Mme d’Anglure possédait à
-un degré si éminent; de toute cette jeunesse virginale encore, malgré
-deux années d’un mariage consommé seulement, à ce qu’il semblait, dans
-l’écartèlement de deux écussons sur la portière d’une voiture; de
-toutes ces fragilités d’albâtre, de toutes ces délicatesses infinies
-qui faisaient de Mme d’Anglure une friandise si recherchée par les
-sybarites intellectuels de l’amour moderne. Et ce n’est pas tout
-encore: il était fatigué aussi de l’imperturbable tendresse qu’on lui
-montrait, et de cette bêtise pleine de charme qu’aimaient Rivarol et
-Talleyrand et qui est le majorat des femmes tendres. Ces dispositions,
-que lui seul appréciait, furent peut-être la cause de son admiration
-spontanée pour Mme de Gesvres. Du moins cela la prépara-t-il. Le
-monde reconnaissait à Mme de Gesvres beaucoup plus que cet esprit, le
-seul exigible dans les femmes, et qu’elles ont en commun, quand elles
-sont jolies, avec les pêches mûres et les roses mousse entr’ouvertes.
-Or cette opinion du monde pouvait influer sur M. de Maulévrier, qui
-n’était pas du tout un philosophe, et qui, dans ses fantaisies et ses
-préférences, n’avait pas le mauvais goût héroïque de mépriser l’opinion.
-
-Quant à Mme de Gesvres, les mensonges qu’elle écrivit à son amie Mme
-d’Anglure furent beaucoup plus courts, et par conséquent beaucoup plus
-profonds que ceux de M. de Maulévrier. Si tout homme ment, dit le
-sage, toute femme ment aussi, mais beaucoup mieux. Au lieu d’arranger
-agréablement de petites faussetés en manière d’opinion, comme n’avait
-pas manqué de faire M. de Maulévrier, Mme de Gesvres eut l’art de
-glisser dans une lettre sur la façon de poser les volants et la forme
-nouvelle des turbans de l’hiver, un: «A propos, ma chère, j’ai vu M.
-de Maulévrier. Mon Dieu, comment est-il possible que vous vous soyez
-compromise pour cet homme-là!» Il y avait dix-huit mois, en effet, que
-Mme d’Anglure avait été jugée compromise par les soins qu’elle agréait
-de M. de Maulévrier. La phrase de Mme de Gesvres le rappelait avec une
-charmante cruauté de compatissance. Tout le génie de la femme respirait
-dans ce repli épistolaire. C’était tout à la fois mensonge et perfidie,
-masque et stylet.
-
-Cependant, comme M. de Maulévrier était en vacances de cavalier servant
-par l’absence de Mme d’Anglure, il ne trouva rien de mieux à faire que
-de retourner chez la marquise. Elle avait pris son air de reine pour
-lui dire qu’elle était toujours chez elle à quatre heures. C’était de
-tous les airs que sa mobile coquetterie et ses talents de comédienne
-lui inspiraient, et qui semblaient plus nombreux et plus étonnants que
-les merveilleuses robes de Peau d’Ane, celui qui allait le mieux à
-son genre de physionomie, comme le rouge était la couleur qui seyait
-le plus à son teint.--M. de Maulévrier, qui trouvait une nuance de
-bassesse dans la courtoisie des hommes vis-à-vis des femmes, et que
-Mme d’Anglure avait dressé au rôle de sultan, ne fut point blessé de
-l’assurance avec laquelle on lui prescrivait presque de venir. Avec
-ses idées sur la position des femmes au dix-neuvième siècle et les
-habitudes de toute sa vie, cela ressemblait à de la prédestination.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-III
-
-MAULÉVRIER
-
-
-Le marquis Raimbaud de Maulévrier était un de ces élégants patriciens
-comme il s’en détache quelquefois sur le fond commun de notre société
-bourgeoise; mais tout patricien qu’il fût, c’était un homme d’une
-raison trop affermie pour se méprendre aux tendances de son époque et
-pour se faire le Don Quichotte d’un temps épuisé. Élevé par une famille
-gardienne fidèle de bien des préjugés sur les classes auxquelles
-écherra le pouvoir de l’avenir, il n’avait accepté aucune des illusions
-qui font de quelques jeunes nobles de nos jours des oisifs frémissants
-et superbes, ne voulant pas se mêler aux promiscuités de la mauvaise
-compagnie. Ce mot lui-même sent l’illusion que M. de Maulévrier ne
-partageait pas. C’est une épave d’une société naufragée, poussée par
-le flot de l’habitude dans le langage du temps présent. Il ne peut
-plus y avoir, en effet, de mauvaise compagnie pour une nation qui
-a mis l’égalité dans son code, et qui trouvera peut-être un de ces
-matins dans ses mœurs la nécessité du suffrage universel[A]. Cette
-appréciation exacte et désintéressée des choses, qui aurait fait de M.
-de Maulévrier un homme d’État si derrière cette appréciation il y avait
-eu l’ambition qui l’applique et qui l’utilise, l’avait empêché de jouer
-au pastiche, comme tous les pauvres jeunes gens ses contemporains.
-C’était un dandy de son époque, et rien de plus. Seulement, pour
-n’avoir été rien de plus, pour s’être arrêté à ce point juste dans
-la réalité de son temps, pour n’avoir singé ni Byron, ni Alfieri, ni
-Lovelace, ni Don Juan, ces physionomies devant lesquelles tout ce qui
-en avait une la grima, pour avoir échappé au néo-christianisme, aux
-préoccupations moyen-âge, et pour être demeuré dans l’insouciante
-vérité ou le doute insouciant de sa nature, il avait fallu une certaine
-force d’inertie rebelle aux entraînements du dehors, ou une raison
-supérieure. Cette raison supérieure, M. de Maulévrier l’aura plus
-tard sans nul doute, mais la coupe de ses vêtements était alors d’une
-trop grande élégance pour que l’indolence de sa personne ne fît pas
-la moitié de la puissance de sa raison. C’était comme le dernier
-archevêque de Rohan, qui devint prêtre parce que sa femme était morte
-pour avoir mis le feu à sa jupe, mais qui, à cause de la beauté même
-des dentelles de son rochet d’archevêque, faisait un peu tort à la
-magnifique réputation de son chagrin.
-
- [A] Elle l’y a trouvé.
-
-Au reste, s’il avait été préservé par les défauts et les qualités de
-son esprit des imitations tourmentées d’une époque de perroquets et de
-singes, M. de Maulévrier n’était ni plus vrai ni plus naturel qu’on
-ne l’est ordinairement à Paris. A Paris, qui est vrai maintenant? Le
-naturel n’est plus que la superstition de quelques femmes charmantes;
-mais ces femmes charmantes mettent une nuance de rouge vers quarante
-ans, et donnent tous les soirs sur leurs canapés dix démentis à leurs
-principes religieux, en fait de naturel et de vérité. Seulement, comme
-l’apprêt et la fausseté de M. de Maulévrier n’étaient ni l’apprêt ni
-la fausseté des autres, il paraissait fort affecté à cette société
-affectée qui lui reprochait sans cérémonie d’être fat, ce mot compromis
-par les sots, mais que les gens d’esprit relèvent. Certes! si l’on
-entend par fatuité une excellente et imperturbable bonne opinion de
-soi-même qui faisait rarement l’hypocrite, M. de Maulévrier méritait
-un peu ce nom terrible que les femmes appliquent d’une façon presque
-imprécatoire à l’homme qui ne met pas toute sa gloire à les aimer, et
-dont la vanité n’est pas la très humble servante de la leur. Cette
-bonne opinion, quand on l’a, se montre surtout dans les relations du
-monde avec les femmes, par l’emploi d’une politesse froide et réservée,
-bien éloignée des câlineries et des vertèbres de serpent qu’il
-fallait avoir autrefois, quand c’était un honneur de recevoir, comme
-le maréchal de Bassompierre, six mille lettres d’amour écrites par
-des mains différentes. Alors la fatuité consistait en une magnifique
-impudence qui disait les choses haut et net, faisait la roue sous tous
-les lustres, et gardait fièrement après rupture le portrait de toutes
-ses maîtresses pour orner sa petite maison. Aujourd’hui, la fatuité
-ne ressemble plus à tout cela; elle n’est plus de l’impertinence dans
-le mot qu’on dit, mais dans le silence qu’on garde. Elle ne conquiert
-plus; elle attend. Elle est nonchalante comme Cléopâtre. Elle ne
-fait plus de sièges; elle en soutient. Dans notre temps, les hommes
-véritablement fats et d’une certaine valeur de vanité sociale ne font
-plus la moindre avance aux femmes, mais se renferment avec elles dans
-un bégueulisme dégoûté et convenable tout ensemble, qui est du plus
-majestueux effet. A cette heure, Richelieu ne se recommencerait pas
-sans un immense ridicule. Les Richelieu de notre âge portent des
-jupons: ils sont femmes. Si autrefois un homme ne se comptait que par
-le nombre de femmes écrites sur sa liste, les femmes d’aujourd’hui ne
-se comptent que par l’hécatombe de sots cotés en amoureux sur leurs
-chastes albums, et c’est ainsi que d’un siècle à l’autre les rôles ont
-été intervertis.
-
-Cette idée sur les femmes et leur destination actuelle appartenait à M.
-de Maulévrier, et devait influer sur sa conduite. Jusque-là, du moins,
-elle y avait influé. Comme les _coups de foudre_ n’existent pas pour
-les fils de ceux qui ont vu la révolution française, M. de Maulévrier,
-tout en retournant chez Mme de Gesvres, tout en s’imprégnant de plus en
-plus de la beauté et de l’esprit de cette femme, ne cessa de conserver
-les habitudes sous l’empire desquelles il était toujours demeuré. Il
-gardait sa pose éternelle d’homme du monde élégant, courtois, quoiqu’un
-peu railleur, mais, après tout, irréprochable. Malgré ses dehors
-introublés, M. de Maulévrier sentait cependant chaque soir davantage
-que cette belle créature, cette reine de causeuse et de canapé,
-exerçait sur lui une puissance que nulle femme n’avait exercée, même
-dans le temps qu’il était plus jeune et qu’il festonnait des romans en
-action sur les patrons de ceux qu’il lisait. Comment fallait-il appeler
-cette puissance? Était-ce de l’amour? A coup sûr, c’était de l’amour à
-son aurore; car l’amour commence par une admiration naïve ou cachée,
-la préoccupation incessante, beaucoup de désirs et un peu d’espoir.
-Or, l’espoir de ce fat de Maulévrier était immense, et la vanité
-d’avoir pour conquête, dans les chroniques de la médisance parisienne,
-une femme d’un esprit et d’une beauté de si haut parage, faisait
-terriblement flamber ses désirs.
-
-Quant à elle, elle sentait un intérêt nouveau se glisser dans sa vie,
-et ce n’était pas seulement l’intérêt de l’intérêt qu’on inspire, ce
-n’était pas seulement celui d’un de ces _commencements sans la fin_,
-qui pour elle n’avaient été que trop nombreux. C’était quelque chose
-de plus fort et de mieux accueilli. Elle espérait que si cet intérêt
-grandissait et devenait de l’amour, il emporterait l’apathique ennui
-dans lequel trempait sa vie depuis si longtemps. Elle avait vu M. de
-Maulévrier à travers les larmes de Mme d’Anglure: c’était quand elle
-ne le connaissait pas; maintenant elle trouvait que la tête allait
-fort bien à l’auréole, et que tant de larmes avaient eu raison de
-couler; mais comme, hors ces larmes, celle qui les versait n’était
-qu’une faible tête après tout, Mme de Gesvres s’apitoyait fort sur ce
-que ce pauvre Maulévrier n’avait pas trouvé en Mme d’Anglure la femme
-qui convenait à ce qu’il avait de distingué dans l’esprit et peut-être
-d’exigeant dans le cœur. Ainsi, pour elle, comme pour tous, Maulévrier
-devait être un homme à passion romanesque et profonde. Il passait pour
-passionné comme il passait pour supérieur, sans avoir jamais fait pour
-cela que se donner la peine de naître et d’avoir des yeux noirs assez
-beaux.
-
-Dans ces dispositions mutuelles l’un vis-à-vis de l’autre, ils ne
-tardèrent pas à vivre sur ce pied d’intimité qui précède les aveux
-et les autorise entre gens qui ne sont plus des enfants, et qui sont
-libres de disposer de leurs sentiments et de leurs heures. Le mari
-de Mme de Gesvres ne bougeait de Russie, et quant à l’esclavage de
-M. de Maulévrier et à son amour pour Mme d’Anglure, tous les jours
-cette chaîne et cet amour allaient diminuant. Comme celle-ci vivait
-tranquillement à la campagne, croyant à l’antipathie de son amant pour
-son amie, et à un amour qui depuis un temps immémorial ne lui renvoyait
-qu’une seule lettre pour une douzaine, ils avaient toute facilité
-pour s’adorer et pour se le dire. Quoique ce fût à Paris, rue Royale,
-et dans un boudoir qui n’avait jamais été un désert, ils pouvaient
-cependant se créer une solitude aussi grande que celle de Juan et
-d’Haïdée aux bords des mers méditerranéennes.
-
-Malheureusement, le Juan était un gentilhomme accompli qui savait
-son Byron par cœur, et qui avait passé sa jeunesse à faire une
-épouvantable consommation de gants blancs et à réfléchir sur la vie,
-les deux seules ressources qui nous soient restées, à nous autres
-jeunes gens qui n’avons pas vu Napoléon; et la Haïdée était, ma foi,
-d’une beauté aussi grande que Haïdée elle-même, mais ni si jeune, ni
-si naïve, ni si divinement ignorante, ni si prédisposée à l’amour. La
-prédisposition de Mme de Gesvres était celle de toutes les femmes très
-spirituelles des sociétés avancées, l’ennui d’être et l’horrible peur
-de vieillir pour rien.
-
-Grâce donc à ce misérable ennui et à cette terreur prévoyante, grâce
-aussi peut-être à l’immense convoitise qui saisit toute femme quand
-il s’agit de souffler l’amant et d’escamoter le bonheur d’une autre,
-Mme de Gesvres résolut de remplacer Mme d’Anglure et de faire sauter,
-à force de manèges, toutes ces hautes convenances dans lesquelles
-se drapait M. de Maulévrier. «Il est parfait de manières,» se
-disait-elle; mais elle voulait voir ces manières oubliées un jour dans
-l’égarement de la passion. Jamais elle ne sentirait mieux sa puissance
-que quand cet homme si mesuré, et d’une si froide élégance qu’elle
-ressemblait presque à du dédain, se permettrait toutes les audaces
-à ses pieds et n’y craindrait plus toutes les bassesses. Pour l’y
-amener, elle dépensait chaque soir un esprit de démon et des façons
-syrénéennes. C’était une bataille désespérée qu’elle livrait; elle
-ne s’illusionnait pas sur l’empire qu’une femme commence à perdre à
-trente ans avec un homme de l’âge et du monde de M. de Maulévrier. Elle
-était fausse avec lui, quoiqu’elle ne songeât qu’à le rendre heureux
-et à être heureuse comme lui par un amour vrai. Elle était fausse
-parce qu’elle voulait lui inspirer une passion dont elle eût ressenti
-l’influence, et qu’il faut mentir aux passions pour les exciter. De
-tous les mensonges avec lesquels on attise l’amour, elle répétait sur
-tous les tons, d’une voix qui semblait émue, celui avec lequel les
-femmes savent donner le vertige aux plus inébranlables cerveaux: «Je ne
-voudrais pour rien vous aimer. Ce serait là le plus grand malheur de ma
-vie.»
-
-Cette manière d’être ne pouvait pas manquer d’agir très vivement sur
-M. de Maulévrier. Il n’avait jamais eu affaire à si forte partie; il
-n’avait jamais connu que des femmes plus ou moins charmantes, mais
-plus ou moins vulgaires, malgré leur ramage d’oiseau bien appris et
-la distinction de leurs révérences. Mme d’Anglure, qui avait pris
-possession officielle de sa personne depuis deux ans, avait une
-tendresse d’âme incomparable; mais cette tendresse naïve manquait
-d’adresse: mal irréparable, car il faudrait que les anges du ciel
-eux-mêmes, s’ils couraient les salons de Paris, eussent la rouerie
-de leurs plus divins sentiments. M. de Maulévrier, qui, dans toutes
-ses liaisons, n’avait jamais rencontré personne de la volée de Mme de
-Gesvres, se sentait outrageusement asservi. Il rattachait ce masque de
-fat, qui est souvent un masque de fer, quand, entr’ouvert par elle,
-dans leurs longs tête-à-tête, elle plongeait dessous le regard de la
-femme qui cherche si elle est aimée. L’aimait-il? Il le croyait, du
-moins; mais, homme du monde, frotté de civilisation parisienne, il
-croyait dans les intérêts de son amour de le cacher sous des airs de
-superbe désinvolture. La vanité faisait en lui tort à l’amour. En
-elle, au contraire, la vanité aurait servi l’amour, si l’amour eût
-pu exister. Elle se montait la tête pour qu’il existât, mais cela
-suffisait-il?
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-IV
-
-LE PORTRAIT
-
-
-Quoiqu’elle ne donnât plus de fêtes officielles et que, dans le langage
-absolu des salons, la marquise ne vît plus _personne_, elle recevait
-pourtant tous les soirs. C’étaient quelques femmes restées du monde
-plus qu’elle, et qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son
-boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne qu’elles avaient
-peur d’en voir sortir, et qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient
-encore les hommes les plus élégants de Paris, héroïques chevaliers de
-la fidélité à la beauté des femmes, que l’éclat jeté par celle de Mme
-de Gesvres attirait toujours.--Dans ces réunions de hasard, les uns
-s’en allaient, après un bonsoir bien vite dit entre deux actes des
-Italiens, et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient, car Mme
-de Gesvres coupait les vivres aux sots: on ne jouait pas chez elle,
-et il n’y avait point de piano, deux grandes ressources de moins pour
-les gens nuls. Comme elle riait un peu du talent d’artiste qu’étalent
-à présent la plupart des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet
-d’un salon sans piano toutes les Grisi aristocratiques qui ont besoin
-d’un morceau des _Puritains_ pour dire quelque chose. C’étaient
-ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle fût irrégulière,
-et que tantôt elle fût vive et tantôt triste, séparant toujours ce que
-Mme de Staël unissait, les hommes estimaient, sans bien s’en rendre
-compte, cette droiture de sens, cette supériorité vraie qui éclatait
-souvent à travers les mines de l’enfant gâté, de la despote dépravée
-par les flatteries, de la chatte câline qui faisait gros dos avec des
-épaules d’une incomparable volupté. Ils causaient là librement et de
-tout. Un détail, du reste, qui peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du
-thé on prenait du punch. Quand on avait bien causé, on s’en allait pour
-revenir le lendemain; cour assidue, mais sans favoris, et qu’après bien
-des espérances trompées, bien des fatuités en défaut, on avait pris le
-parti de faire à la marquise sans ambition, sans arrière-pensée, sans
-prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une main splendide de contour
-et de blancheur, qu’elle tendait à tous avec une grâce royale, et
-qu’elle appelait religieusement _sa patène_.
-
-Un soir, le dernier des habitués du salon de la marquise venait de
-partir; les mots par lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus
-dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait parfois sur ses
-lèvres capricieuses; elle restait seule avec M. de Maulévrier. Elle
-était assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui était assis sur le
-divan en face, de l’autre côté de la cheminée, à la place où il l’avait
-regardée tout le soir se livrer aux diverses impressions d’une femme
-mobile que la conversation entraîne. Parfois, de la sultane plongée
-dans les coussins de sa causeuse, étalant richement l’ampleur d’une
-beauté à réveiller le Turc le plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à
-un portrait placé au-dessus de la causeuse, un portrait de Bérangère
-de Gesvres à une époque déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans
-ce portrait, des bras rosés et puissants de santé et de jeunesse, un
-voile rejeté bizarrement autour de la tête, et un regard perdu et
-contrastant par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie dans le
-reste de sa personne. Le fond du portrait représentait un ciel orageux.
-Rien n’était idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait comment cette
-tête de jeune fille, que les Italiens auraient caractérisée par le
-mot charmant de _vaghezza_, avait pu devenir cette autre tête, d’un
-sourire si net, d’un regard si spirituel, d’un caractère si positif,
-même quand elle cherchait le plus à l’adoucir,--habile comédienne, mais
-heureusement impuissante.
-
---Vous regardez ce portrait?--dit-elle, lisant dans sa pensée;--vous ne
-trouvez donc pas qu’il ressemble?
-
---Non,--répondit-il, regardant toujours.
-
---Eh bien! cela a été frappant,--reprit-elle.--Mais alors je n’avais
-pas souffert; j’étais jeune encore plus de cœur que d’années. Tous ceux
-qui m’ont connue à cette époque, MM. de Montluc, par exemple, vous
-diront que ce portrait était frappant.
-
---Pourquoi,--dit Maulévrier avec une curiosité intéressée, voilée
-sous un de ces airs à sentiment que les hommes d’esprit les plus
-moqueurs peuvent se permettre quand on n’est que deux dans une
-chambre,--pourquoi ne m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert?
-
-En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les quelques semaines
-qu’ils se connaissaient. C’était étonnant, mais l’occasion ne s’était
-pas présentée d’improviser une de ces sonates de musique allemande
-qu’elle ne manquait jamais d’exécuter sur les peines du cœur et
-les ravages de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de ses
-coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il est vrai, puisqu’elle
-avait aimé un homme indigne d’elle, mais elle avait souffert dans les
-conditions de sa nature, avec la froideur des sens, la mobilité de
-l’imagination et l’intelligence qui pousse au mépris. C’était beaucoup
-moins souffrir qu’elle ne l’affectait.
-
-M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à côté d’elle, comme s’il
-eût voulu constater, en s’approchant, par quel endroit de la cuirasse
-avait pénétré la blessure dont elle se plaignait. Il pensait que les
-cœurs qui ont aimé sont incorrigibles, et il se sentait un grand espoir.
-
---Vous croyez donc--reprit-elle avec un accent de reproche dont il
-fut complètement la dupe--que j’ai toujours été ce que je suis? Le
-monde dit de moi que je suis une coquette, et il y a du vrai dans ce
-jugement; mais si je le suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à
-ceux qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils l’amour qu’on a
-pour eux? Si vous m’aviez connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse
-aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce portrait est une
-fantaisie d’artiste, une exagération, un mensonge. Je vivais à Grenoble
-alors, et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée, romanesque, mais
-si timide qu’on m’avait donné le nom de _la Sauvage du Dauphiné_.
-
-Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement apprivoisées, fit
-sourire M. de Maulévrier.
-
---Vous êtes comme les autres,--continua-t-elle en remarquant son
-sourire,--vous ne me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du
-reste, car le changement a été si profond qu’il est bien permis de
-ne pas comprendre que la physionomie de mon portrait m’ait appartenu
-autrefois.
-
---Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement, madame?--fit
-Maulévrier avec une galanterie pleine de vérité, car malgré les trente
-ans terribles et la perte de cette vague et ravissante physionomie qui
-est la curiosité de l’avenir dans les jeunes filles, il la trouvait
-plus belle que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était, Dieu merci!
-ni un poète ni un peintre, et, d’ailleurs, nous vivons à une époque où
-l’air idéal est la visée commune, et où les plus intrépides valseuses
-jouent à la madone avec leurs cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier
-était un peu blasé sur ce genre de figures mises à la mode par une
-certaine rénovation littéraire et de beaux-arts. Il aimait mieux que
-toutes ces langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie de Mme de
-Gesvres, physionomie toujours nette et perçante quand elle ne faisait
-pas la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant, n’était pas de
-l’idéalité davantage.
-
---Si je le crois!--répondit-elle.--Oui, très certainement, je le
-crois. Quand je compare ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais
-maintenant.
-
---Mais, pour moi, c’est tout le contraire,--reprit vivement M.
-de Maulévrier.--Vous me plairiez bien moins si vous vous plaisiez
-davantage, si vous ressembliez davantage à votre portrait.
-
---Et qu’en savez-vous?--interrompit-elle.--Vous me dites là des
-galanteries indignes d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier; je
-ne dois point vous plaire, puisque vous êtes amoureux.
-
---Mais ceci est terriblement absolu,--fit Maulévrier.--En fait de
-femmes, je n’ai jamais été ultramontain, et je ne crois point à la
-suprématie du pape.
-
---Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,--dit Mme de Gesvres;--la
-suprématie de la femme aimée doit être si grande qu’elle rende
-impossible toute appréciation des autres femmes. Nulle ne doit
-vous plaire. Avoir du goût pour une femme est pour cette femme
-une insolence; mais pour celle que vous aimez, c’est une horrible
-infidélité.
-
-Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le quitta plus. Elle
-alla jusqu’au bout et fut sublime. Elle développa une thèse d’amour
-transcendantal. Elle le fit prodigieux, africain, chimérique; en dehors
-de tout ce qu’on sait et de tout ce qu’on fait à Paris; maintenant
-hardiment que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif, absorbant,
-immense, ne méritait pas le nom d’amour. Elle insulta les pauvres
-jeunes gens qui se ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires de
-tailleurs, pour se faire distinguer des anges qu’ils adorent; elle fut
-impitoyable envers ses cavaliers servants, à elle, ces _patiti_ exercés
-à plier ses châles, à lui apporter les brochures nouvelles, des coupons
-de loges, et qui, discrètement soupirants, se morfondaient dans la
-pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique de dédain; elle eut le
-génie de l’absurdité. Bref, en langage de journaliste, elle improvisa
-le plus beau _puff_ que l’on eût vu depuis longtemps.
-
---Si c’est un défi qu’elle me donne--pensa Maulévrier--je ne
-ramasserai pas le gant. C’est du roman que tout ce qu’elle chante
-là, du roman moderne, comme la bonne compagnie n’en fait pas.--Si
-j’éprouvais--dit-il tout haut--un amour semblable à celui que vous
-venez de peindre, avouez, madame, que vous vous moqueriez un peu de moi.
-
-Et c’était vrai. Mme de Gesvres ne pouvait pas en convenir; elle
-n’en convenait jamais; mais c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui
-se trouvait nativement en elle et qui se trouvait fort à son insu
-le côté supérieur de son genre d’esprit; l’instinct du ridicule,
-prodigieusement développé chez toutes les femmes du monde comme elle;
-tout l’eût fait cruellement accueillir un amour comme celui dont elle
-avait bâti la théorie. S’il y avait des Desdemona au dix-neuvième
-siècle, n’auraient-elles pas la moquerie parisienne pour se défendre
-d’Othello? Mon Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste! On
-disait qu’elle avait un jour voulu connaître ce que devait être la
-passion d’un artiste, d’un de ces hommes dont l’âme est profonde, et
-qui ont un rayon de feu sur le front et la barbe en pointe. Si les
-mauvaises langues disaient vrai, sans doute elle avait mis toutes ses
-avances sur le compte de cette grande chose toute moderne, inventée
-pour sauver de l’hypocrite honte de bien des chutes, le magnétisme du
-regard. Avait-elle joué pendant quelques mois--tout en se livrant--à
-la Lélia avec cet homme, mi-partie de duperie et de charlatanisme,
-mais dans lequel, comme dans tous les autres artistes ses confrères,
-la duperie ne manquait pas de dominer? M. de Maulévrier ne pouvait
-pas continuer un pareil rôle près de Mme de Gesvres. L’eût-il pu, il
-n’aurait pas, aux yeux de cette femme qui avait trempé ses lèvres à
-toutes les coupes, et qui les en avait retirées purifiées par un dégoût
-sublime, échappé au ridicule qui l’attendait.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-V
-
-L’AVEU
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-
-Quoique M. de Maulévrier n’acceptât pas le programme de Mme de Gesvres
-sur la manière dont elle prétendait être aimée, il sentait pourtant, à
-de certains frémissements qui passaient en lui près de cette femme, et
-au poids de préoccupations qui le suivaient quand il n’y était plus,
-qu’il aurait pu remplir quelques conditions de ce terrible programme,
-l’utopie des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant plus à l’amour
-dans les hommes que les désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier
-croyait à la grandeur de son amour par la grandeur de ses impatiences.
-Seulement, ce soi-disant amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni
-désespoir, ni tous les mouvements des âmes jeunes et tendres. C’était
-un amour d’homme de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme du monde
-qui a beaucoup vu, beaucoup senti, et qui s’est aussi beaucoup moqué.
-C’était un amour qui ne jetait pas la vie hors du droit commun, et qui
-n’en était pas moins très réel, très impérieux, et pouvait devenir très
-amer.
-
-Or, un pareil amour se prenant à une femme comme la marquise de
-Gesvres, âme sauvée par la froideur des sens et la mobilité de
-l’esprit de l’éclat funeste des passions, un pareil amour avait
-bien des difficultés à vaincre. Sur ce point, malgré sa fatuité, M.
-de Maulévrier ne s’illusionnait pas. Tous les jours il faisait des
-découvertes dans le caractère de la marquise, et ces découvertes
-l’accablaient. Ce qui le soutenait, c’est qu’elle était ennuyée,
-et que l’ennui est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir de
-l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui n’avait pas comme lui de ces
-ardents désirs qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui l’esprit
-qui juge et qui trouve je ne sais quelle affectation secrète dans
-l’expression de tous les sentiments un peu vifs. Il était donc presque
-impossible d’agir sur cette tête trop saine pour ne pas être rebelle à
-l’enthousiasme, et certainement il aurait désespéré d’un tel résultat
-si ce qui se brise le dernier chez un homme, la vanité, ne l’avait pas
-induit à persévérer.
-
-Ce qu’il savait de la marquise fut la cause du silence qu’il continua
-longtemps encore de garder sur les sentiments qu’il avait pour
-elle. Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes les époques de
-sa vie, avait vu la terre à ses genoux, rester debout serait d’un
-effet favorable et paraîtrait du moins distingué. Sachant combien la
-contradiction exaspère les natures féminines, il alla quelquefois
-jusqu’à nier à la fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté
-ne rencontrait pas plus d’indifférents que de rivales, qu’il pût
-jamais l’aimer d’amour. Elle, à qui l’on n’avait jamais dit de telles
-impertinences, n’y croyait pas et lui soutenait, au contraire, qu’il
-était déjà amoureux d’elle aux trois quarts. Alors il s’engageait entre
-eux de ces débats, gracieux et légers dans la forme, qui plaisaient
-à l’un et à l’autre parce qu’ils appartenaient l’un et l’autre à une
-société où la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de plus sérieux
-dans les sentiments et dans la pensée.
-
-Mais ce manège, sur le succès duquel M. de Maulévrier avait trop
-compté, et qui aurait réussi avec la plupart des femmes que le monde
-traite en souveraines, échoua contre Mme de Gesvres. Échoua-t-il
-contre son indolence ou contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces
-déclarations mensongères et peu aimables que lui jetait incessamment
-Maulévrier? On ne sait, mais toujours est-il qu’elle le laissa fort
-tranquillement se fatiguer des petites faussetés qu’il avait d’abord
-cru habiles. D’honneur, elle aurait mérité de porter dans ses armes la
-devise des Ravenswood. Elle _attendit_ le moment de la revanche avec
-une patience orgueilleuse, et il ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre
-Maulévrier se sentait pris par la famine, faute de demander ce que
-peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi, après avoir caracolé, pour
-l’honneur des armes, sur les limites d’une galanterie que sa vanité
-d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse esclave ne devait
-pas franchir d’un bond, il s’attacha enfin au courageux parti de
-sortir d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette damnée marquise,
-aurait pu durer sans profit jusqu’à la consommation des siècles. Il
-saisit l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans leurs longs
-tête-à-tête sur la même causeuse, pour lui dire très positivement ce
-qu’elle n’aurait peut-être pas voulu comprendre s’il s’en fût tenu à la
-lettre morte des cajoleries innocentes. Comme, depuis quelques jours,
-Bérangère, très contente au fond du trouble qu’elle causait à un homme
-de l’aplomb de M. de Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt
-qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire, des relations qui
-pourraient plus tard passionner sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à
-oublier ses idées un peu sultanesques sur les femmes, et à parler avec
-beaucoup de facilité et d’entraînement un langage bien plus suppliant
-qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis longtemps et stimulé ce soir-là
-par tout ce que la supériorité en coquetterie de Mme de Gesvres put
-inventer de plus décevant et de plus traître, le désir enflamma et
-acéra sa parole. Il fut pressant et éloquent. Avec la joie qu’inspirait
-à Mme de Gesvres cette volte-face de langage, une autre qu’elle eût
-trahi ce qu’elle éprouvait. Mais elle, chez qui les sens demeuraient
-toujours harmonieusement et imperturbablement tranquilles, écouta avec
-une grâce très peu émue la rhétorique de Maulévrier, comme si c’eût été
-un conte arabe.
-
-Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou son mouchoir brodé.
-Quand il eut fini sa tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste
-de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant de trois quarts
-vers M. de Maulévrier, dont les lèvres touchaient presque cette belle
-épaule, brisée autrefois par la colère d’un homme:
-
---Ah! vous m’aimez?--fit-elle.--Mais ma pauvre amie, Mme d’Anglure, que
-deviendrait-elle si elle savait cela?
-
-Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence. Ce simple mot fit
-reculer de six pouces au moins les lèvres qui allaient se poser sur
-la belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom de Mme d’Anglure,
-de cette femme aimée si longtemps et qui, depuis quelques jours,
-n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que si elle n’eût jamais
-existé, lui causa un douloureux étonnement. Pour être un homme et
-un homme amoureux, on n’est pas un monstre, et le premier mouvement
-de Maulévrier fut fort bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être.
-N’était-ce pas de surmonter une impression de nature à affaiblir
-l’effet de l’aveu qu’il venait de risquer? Il n’y avait point à
-reculer. Il est des moments dans la vie où, pour baiser le bas d’une
-jupe, on passerait sur le corps des femmes qu’on adorait hier avec le
-plus d’idolâtrie. Maulévrier marcha donc hardiment dans le sens de la
-pente qui l’entraînait. Il jura à Mme de Gesvres qu’il n’aimait plus
-Mme d’Anglure; et c’était vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans
-se soucier de l’inconséquence de ce second serment après le premier,
-c’est qu’il ne l’avait jamais aimée, c’est que les circonstances
-avaient fait seules une liaison qu’il eût rompue cent fois sans
-l’affection dévouée de Mme d’Anglure, et que, malgré cette affection
-dont il avait été reconnaissant, Mme d’Anglure l’avait toujours
-épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et effroyable. Mais, hélas!
-c’était un homme d’esprit qui parlait à une femme spirituelle d’une
-liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre; mais c’était
-un homme amoureux qui parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de
-plus dépravant que la femme qu’on aime? Du reste, en insultant si
-menteusement son passé, M. de Maulévrier ne fut pas le seul coupable.
-Mme de Gesvres le poussa à cela avec une adresse et une volupté
-infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable pitié en parlant de
-cette pauvre petite Mme d’Anglure, qui était bien la meilleure des
-créatures humaines, mais qui ne devait pas être fort amusante dans
-l’intimité. Elle entraîna Maulévrier à lui fournir des détails qui
-pussent justifier cette opinion. Séduit par les câlineries soudaines
-de la voix qui le questionnait, Maulévrier n’eut pas honte de soulever
-les voiles qui devraient toujours rester baissés quand on n’aime plus,
-par respect pour ce qu’on aima. Il se rapprocha de la belle épaule
-que, dans l’électricité de ces confidences, il sentit frémir plus
-d’une fois contre la sienne. Ce fut de la part de cet homme, enivré
-du contact de celle à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour
-éteint, une complète apostasie. Elle savourait, en souriant suavement,
-tous les reniements qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous
-ses souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât dessus, et pour
-qu’il s’en vantât après comme ce matelot dans _Candide_, qui se vante
-fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix au Japon. Elle
-éprouvait la plus délicieuse sensation que pût éprouver une femme, et
-surtout une femme comme elle. Elle se moquait gaiement, finement, mais
-implacablement, avec un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait
-aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère amie, qu’on allait
-délaisser pour elle. En vérité, ce lui fut une charmante soirée; aussi
-se laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec tout l’abandon de
-l’amour.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-VI
-
-LES DERNIÈRES COQUETTERIES
-
-
-A dater de ce moment, si ce fut une méprise, elle fut complète. M. de
-Maulévrier crut être aimé de Mme de Gesvres, et dès lors il se mit à
-agir avec l’assurance qu’une telle persuasion doit donner. Seulement,
-à tout ce qu’il inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait
-de tendre, la railleuse marquise répondait en agitant ses belles
-boucles brunes sur ses joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus
-positive, et en lui rappelant le langage qu’il avait parlé pendant
-si longtemps. Elle aussi, comme on voit, avait changé le sien. Elle
-faisait expier ainsi à M. de Maulévrier tous les petits mensonges qu’il
-s’était permis; mais, il faut bien le dire, la pénitence n’allait pas
-plus loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier pouvait très bien
-penser que c’était là une de ces délicates comédies prolongées dans
-les intérêts du dénoûment, comme en jouent souvent les femmes expertes
-en bonheur; car, excepté cette sourde oreille de haute chasteté, cette
-retenue de robe montante seulement dans le langage, tout ce qu’osait M.
-de Maulévrier dans les détails du tête-à-tête ne rencontrait pas une
-résistance, et Dieu sait si la contemplation était dans les allures
-de son génie! Bérangère de Gesvres était beaucoup trop marquise pour
-avoir, au moindre transport de l’homme dont elle avait, en résumé,
-accepté l’hommage, puisqu’elle le recevait tous les soirs, de ces
-soulèvements de pudeur effarouchée qu’ont les femmes de mauvais ton qui
-se croient vertueuses, de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait
-presque pour des désirs. Elle n’avait point la prétention d’être un
-ange, et cependant elle eût mieux justifié, à certains égards, une
-telle prétention que beaucoup de femmes, à la tournure en fuseau,
-posées éternellement en vignettes de poésies modernes, vaporeuses
-créatures qui boivent quatorze verres de vin de Sauterne après souper,
-et se vermillonnent quand les doigts d’un homme ont pressé leur main
-à travers un gant. Elle n’était point de cette race d’êtres éthérés
-et d’une moralité si supérieure, mais c’était une femme que l’horreur
-de tout ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne voulait donc
-pas faire tort aux enivrantes séductions de sa pose en se défendant
-contre les témérités de la caresse. L’aristocratie de sa nature avait
-l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque. Aussi son amant
-buvait-il à longs traits dans la coupe d’opale de ses épaules la
-cruelle ivresse des bonheurs non partagés,--un grand délire qui finit
-par une grande angoisse,--tandis que sous l’impression de tous les
-égarements qu’elle faisait naître, là où les autres femmes se livrent
-ou se refusent d’ordinaire, elle restait toujours élégante, toujours
-convenable, toujours marquise. C’était réellement un abîme de glace,
-mais un abîme qui donnait le vertige. Après cela, comment n’eût-elle
-pas pardonné à ceux que le vertige entraînait?
-
-D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à l’honneur de la pureté des
-femmes très belles, souvent on les croit sous l’empire des émotions
-les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que la très immatérielle
-jouissance de la vue des transports qu’elles excitent. Mme de Gesvres
-l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui avait sur l’amour de
-ces idées qui avaient effrayé Maulévrier dès l’abord, voulait-elle
-grandir l’amour de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable idéal
-devant lequel il s’était cabré, un certain soir? Si bien éprise que
-soit une femme, il n’en est point qui ne cherche à augmenter par
-tous les moyens possibles la passion qu’elle a inspirée. C’est
-le machiavélisme des cœurs les plus tendres. C’est aussi la seule
-explication qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous prétexte
-de vertu, dans des organisations si bien combinées pour la défaite;
-résistance dont la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève, si
-elles n’avaient appris de mesdames leurs mères «que se donner, c’est
-diminuer l’amour».
-
-Cette vieille tradition, si bien justifiée par l’expérience, cette
-inébranlable notion du catéchisme des petites filles, semblait être
-la limite que Mme de Gesvres opposait à M. de Maulévrier. L’orgueil
-de cette femme était donc ici en défaut; cet orgueil titanique de la
-beauté la plus célèbre de son temps et qui lui faisait souvent dire,
-avec le plus somptueux de ses regards, que les femmes qui valaient
-quelque chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes, n’osait
-pas risquer les hasards de la plus grande de toutes en l’accordant.
-Certes! ni son passé ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle,
-et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle avait autorisé
-en ne le défendant pas, impossible à M. de Maulévrier de penser tout
-bas ce que disait tout haut le roi Henri III d’une des princesses de
-la maison de Lorraine, qui lui avait assez impertinemment résisté.
-Le mot de l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur de cette
-femme, mais pas ailleurs! C’est en vain que M. de Maulévrier se
-rappelait tout ce qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même
-sur le vif. Comme, en somme, les observations d’un dandy ne sont
-pas fort nombreuses, et ses lectures encore moins, il ne trouvait
-rien dans le rare trésor de ses connaissances qui pût lui expliquer
-l’étrange conduite de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun,
-il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires de coquetterie,
-le refuge des hommes quand ils ne comprennent plus rien au manège
-des femmes. Et encore, se disait-il,--car il s’était mis à raisonner
-depuis peu,--de la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis _des autres_,
-de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour, et, si c’est de
-l’amour,--ajoutait-il, enchanté de sa découverte,--pourquoi pas toutes
-les conséquences de l’amour? A tout prendre, c’était là un raisonnement
-assez juste; seulement, il était aussi stupide pour le cas présent
-que le fameux _to be or not to be_ de l’écolâtre de Shakespeare,
-car la logique ne pouvait pas plus expliquer Mme de Gesvres qu’elle
-n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau d’Hamlet, et ce monde-ci
-et l’autre monde,--s’il en faut absolument deux. Je l’ai dit plus haut,
-Mme de Gesvres, quoique femme, avait un bon sens rare chez les hommes,
-et que sa vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand il s’agissait
-de sentiments ou de sensations, le bon sens se voilait tout à coup,
-la queue du serpent menait la tête, et cette femme, d’un coup d’œil
-si étendu et d’un discernement si sûr, devenait l’inconséquence en
-personne. Ce n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent
-qui nichent des essaims de caprices dans les plis de leurs jupes;
-elle les secouait, les caprices pleuvaient. Elle accordait ceci ou
-refusait cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui lui ressemblent
-le savent-elles? Dieu lui-même, au jour de sa justice, n’aura pas le
-courage de leur demander compte du bien ou du mal qu’elles auront fait.
-
-Du reste, quand elle accordait le plus, jamais un aveu, jamais un mot
-d’abandon ou de tendresse ne tombait de ces lèvres charmantes qui
-n’étaient pas inaccessibles.
-
-Elle avait pour système de ne point faire de réponse aux questions dont
-l’amour a soif.
-
-Elle conservait et savait varier à l’infini les gentillesses de sa
-moquerie du premier jour, quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait
-presque d’une aussi folle manière qu’elle avait envie d’être aimée.
-Hélas! il se payait comme il pouvait de ses abaissements, en enlaçant
-ses bras avides autour de ces genoux qui restaient strictement unis,
-autour de ces flancs immobiles, comme autour de l’autel d’airain de
-quelque divinité inexorable.
-
-Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle et frémissant, à ses
-pieds, avec ce regard attentif (son regard vrai et son plus beau)
-qu’elle avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de quelque chose,
-et elle restait longtemps ainsi, souriante comme la Grâce, silencieuse
-comme l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.
-
-Elle avait cette beauté qui passionne (et étonne un peu dans les
-femmes) d’un secret admirablement gardé, tout cela accompagné de
-ces familiarités adorables dont les femmes bien nées ont seules la
-mesure, et qui retiendraient un homme à leurs pieds, en dépit des plus
-implacables rigueurs.
-
-Les hommes les plus positifs eux-mêmes se laissent prendre à ces riens
-charmants, dont on enveloppe mielleusement toutes les froideurs et tous
-les refus. M. de Maulévrier en était éternellement victime. Elle lui
-aurait fait trouver bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait
-aimer les soufflets.
-
-Cet homme appelé fat par les femmes, ce fier Sicambre de salon, ployait
-la tête, mais ce n’était pas, comme le barbare, sous une colombe
-descendant du ciel: Mme de Gesvres ne méritait point une si douce
-image. Elle allait parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.
-
-C’étaient des négations si positives, si peu justifiées; c’étaient
-des refus si nets, qu’il fallait être ensorcelé de cette femme pour
-retourner briser ses questions aux mêmes réponses. Sûre de la grâce
-qu’elle déployait dans la forme quand elle disait une maussaderie
-dans le fond, elle avait une manière inattendue, originale, de vous
-donner son coup de poignard, et on lui pardonnait l’assassinat. Je n’en
-citerai qu’un exemple:
-
-C’était, dans le cours de cette histoire, un des derniers soirs où elle
-employa avec M. de Maulévrier les fascinations de cette coquetterie
-fabuleuse qui allait expirer pour faire place à ce que le monde lui
-avait laissé de noble et de bon; ils étaient à leur place habituelle,
-sur cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette causeuse, hélas!
-complice de bien des rapprochements dangereux.
-
-M. de Maulévrier avait glissé son bras autour de ce divin corsage,
-qui contrastait par sa puissance avec les élégances un peu étiolées
-de notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou de guêpe, d’une
-insaisissable volupté. Il rabâchait, Maulévrier, mais l’amour est un
-rabâchage, et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux redites; il était
-ardent et suppliant comme peut-être il ne l’avait jamais été.
-
-Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue, comme une enfant ou comme
-une chatte elle s’empara, par un mouvement plein d’insouciance et de
-taquinerie, d’un petit portefeuille d’ivoire sculpté que Maulévrier
-portait toujours et dont elle avait senti, à travers le vêtement, les
-pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était un ravissant bijou que ce
-portefeuille. Il avait été donné à M. de Maulévrier par Mme d’Anglure,
-mélancolique souvenir de l’amour absent et fidèle! Elle l’ouvrit,
-et, après en avoir tourné curieusement les feuilles blanches encore
-et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire des billets du matin à
-peine lisibles) traça dans sa main et les coudes en l’air, avec une
-netteté et une fermeté admirables, de la pointe du léger crayon que les
-suppliantes caresses de M. de Maulévrier ne firent point trembler, le
-mot _jamais_, qu’elle lui montra avec une malice triomphante.
-
-A la réponse, n’est-il pas facile de deviner ce que cet enragé de
-Maulévrier demandait?
-
-Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà dit, et il n’y avait pas cru,
-amoureux et fat tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu! toutes
-le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles... ne le disent plus.
-
-Seulement, nulle d’elles peut-être, comme la marquise, n’eût songé à
-l’écrire, ce mot, dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela d’une
-main aussi libre et aussi sûre que si elle avait écrit le temps qu’il
-faisait à Paris à son mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de
-Russie.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-VII
-
-L’INTIMITÉ
-
-
-Cependant les choses ne pouvaient pas durer ainsi plus longtemps.
-L’amour, si grand qu’il soit, ne change pas les habitudes de toute la
-vie, du moins à Paris.
-
-M. de Maulévrier était un homme du monde, et l’homme du monde se
-révoltait un peu quand l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes
-avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier s’éloignait de Mme de
-Gesvres.
-
-Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe, quoiqu’il l’accompagnât si
-fréquemment dans ses promenades du matin que l’on commençait à parler,
-parmi les oisifs du bois de Boulogne, de la lune de miel de cette
-liaison, il y avait pourtant des moments où il fallait quitter cette
-grande charmeresse qui le lanternait avec ces réserves qu’elle avait
-l’art et la puissance de lui faire subir.
-
-Dans ces moments-là, comme il se retrouvait plus de calme et qu’il
-pouvait mieux se juger, il convenait, avec une extrême bonne foi, que
-sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait pas un honneur
-immense, et alors il se mettait à lui écrire des lettres pleines d’une
-passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours à ce vieux
-refrain de l’amour, à cette éternelle question, ce _m’aimez-vous_?
-importun parfois, que le scepticisme des cœurs ardents pose encore,
-même quand on y a répondu.
-
-Ces lettres étaient réellement très catégoriques; elles poussaient la
-marquise jusque dans ses derniers retranchements. Il n’y avait plus
-là de main ou de taille laissée sournoisement pour gage du silence
-qu’on affectait, ou en expiation du rire incrédule dont on arme sa
-physionomie, traître rire si blessant pour les cœurs bien épris!
-
-Tous ces moyens du _Traité du Prince_ des femmes n’étaient plus de
-mise contre des lettres auxquelles il n’était vraiment pas possible de
-répondre autrement que par un aveu. C’est pour cela que Mme de Gesvres
-n’y répondait pas.
-
-M. de Maulévrier avait d’abord pensé que cette répugnance à écrire,
-dont elle ne donnait pas plus de motifs que de tout le reste, était
-de la haute prévoyance en usage chez beaucoup de femmes,--car ces
-douces et pures colombes ont parfois toute la prudence des serpents
-qui ont le plus rampé,--mais il n’avait pu conserver longtemps cette
-idée quand il avait entendu si souvent Mme de Gesvres, dans ses jours
-de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son salon le langage de la
-corruption la plus élégante et la plus audacieuse; quand il l’avait
-vue l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant officiel aux yeux du
-monde, quoique, selon son expérience, ce ne fût pas la peine de se
-compromettre pour si peu.
-
-Mais, encore une fois, la terre est ronde, et les femmes, comme la
-Fortune antique, ont, si divines qu’elles soient, un pied sur cette
-boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient donc rester ainsi.
-
-Mme de Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine, inspirer à un homme
-qui lui plaisait plus que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir
-un sentiment vrai et digne d’elle, Mme de Gesvres était arrivée avec
-triomphe au but qu’elle s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être,
-cet esprit altier qui avait tant discuté sa défaite, elle l’avait fait
-descendre dans les neuf cercles d’une coquetterie infernale; mais il
-était bien temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective, une
-échappée de ce paradis qu’après tout un ange n’avait jamais gardé
-avec une épée flamboyante. D’un autre côté, comme il y a toujours un
-peu de lâcheté dans les meilleurs sentiments d’une femme, peut-être
-Mme de Gesvres avait-elle compris que jouer plus longtemps au sphinx
-avec Maulévrier était risquer imprudemment ce qu’elle appelait, avec
-une hypocrisie mélancolique, sa _dernière conquête_. Ainsi, vanité,
-compassion secrète, amour, ou du moins le désir de l’amour, que M. de
-Maulévrier lui avait fait retrouver dans l’abîme d’ennui où elle se
-traînait, tout, jusqu’à la pluie qui se mit à tomber,--et qui ne sait
-l’influence de la pluie et du beau temps sur les résolutions et la
-moralité des femmes?--tout lui fut une loi d’abandonner une coquetterie
-qui avait servi, sans nul doute, à cacher des sentiments plus profonds.
-
-Un jour donc que, dans l’impossibilité de sortir, elle n’avait pour
-toute ressource contre l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde,
-que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre, et une broderie
-qui n’avançait pas beaucoup dans ses mains hautaines, elle se mit à
-tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux coffret où elle les
-avait ensevelies, et où étaient venues s’engloutir, dans du satin rose
-et sans espérance, tant de lettres d’amour depuis dix années: sépulcre
-parfumé dont le temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre.
-
-Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent tout doucement à la confiance,
-car voici, quand elle les eut lues, ce qu’elle écrivit:
-
-
- «Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami, et pourtant j’ai
- besoin et désir de vous voir. Je suis froide, c’est la vérité;
- et pourtant vous me faites éprouver une émotion inconnue lorsque
- vous brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai jamais
- été ainsi, même avec la personne que j’ai le plus aimée... Il
- n’y a rien de véritablement intime entre nous, dites-vous; et
- pourtant j’ai eu tout de suite confiance en votre caractère, si
- ce n’est dans votre affection que vous m’avez niée si longtemps.
- Rappelez-vous tout ce que vous m’avez dit; jugez si je puis avoir
- la foi qu’il faudrait pour me faire devenir ce que... je ne suis
- pas encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement
- que vous le dites, ne vous repentez pas de m’avoir ouvert votre
- cœur. La crainte de vous voir trop souffrir pourrait seule
- l’emporter sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je vous
- serais reconnaissante de bannir de mon âme la défiance qui fait
- ma réserve! Trompée, toujours trompée, dupe sans cesse! jugeant
- toujours les autres d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez
- pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai toujours gardé au
- fond de mon cœur les expressions qui eussent pu faire croire à
- une exagération que je redoutais plus que tout au monde. Adieu;
- voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous plaindrez pas ce
- soir comme hier de ma réserve. Venez, venez, je vous attends.
-
- «BÉRANGÈRE»
-
-
-En somme, ce billet était digne de la main qui l’avait tracé. Soit
-instinct, soit calcul, Mme de Gesvres avait exactement mesuré la dose
-d’espoir qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que, fatigué d’une
-résistance sans terme, il ne s’en allât pas visiter Florence ou Naples,
-seule manière de se suicider que les gens de bas étage n’aient pas
-prise encore aux gens comme il faut! De tels billets, envoyés aux
-époques critiques d’un amour qu’on redoute de voir expirer, sont de
-l’élixir de longue vie; c’est du lait d’ânesse pour la phtisie du cœur.
-Sans doute, ce billet avait toute la séduction du mensonge: mais il
-était vrai cependant comme s’il n’eût pas dû séduire, vrai comme peut
-l’être la pensée d’une femme, dont les vérités les plus claires ne
-peuvent jamais avoir, comme l’on sait, une limpidité parfaite.
-
-Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et qu’importe le mot si l’on a la
-chose! Mme de Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait à
-M. de Maulévrier, et que jamais la personne qu’elle avait le plus aimée
-ne lui avait fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle, lui
-qu’elle n’aimait pas!
-
-Certes! un tel aveu était de nature à faire rayonner dans toutes les
-splendeurs de l’orgueil cette queue de paon que traîne après soi
-l’amour de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour le plus cygne de
-candeur et de pureté, au bord des lacs les plus solitaires. Jamais
-M. de Maulévrier ne s’était aperçu de cette émotion, que la froideur
-naturelle à la marquise dominait très bien, aveuglé qu’il était
-lui-même par la sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce qui
-devait l’être moins, c’était cette défiance dont elle le priait, avec
-une tristesse pour la première fois si tendre, de l’affranchir, et
-qu’avec l’inébranlable conscience d’une beauté pareille à la sienne,
-l’expérience du cœur et la sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas
-conserver.
-
-Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de défiance et à qui elle
-avait fait connaître ce sentiment jaloux et cruel en glissant toujours
-dans ses mains au moment où il croyait la saisir, M. de Maulévrier
-n’eut pas d’abord, après cette lettre, la joie qu’il aurait dû
-naturellement éprouver.
-
-Comme, à force de prestiges, elle lui avait faussé le regard, il vit
-là une coquetterie de plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur
-profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder avec lui une
-simplicité affectueuse qu’il ne lui connaissait pas encore. Ce fut une
-transformation pleine de merveilles que le changement qui s’opéra tout
-à coup dans Mme de Gesvres.
-
-Le duel qui avait duré si longtemps entre elle et l’homme qu’elle avait
-toujours battu, il est vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt
-à recommencer la bataille, ce grand duel que les lois du monde font de
-l’amour, cessa enfin. Où ils avaient lutté, ils se reposèrent.
-
-Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier, la voyant si désarmée,
-put croire qu’elle était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment
-de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur cette phase d’une liaison
-qu’à l’origine de pareilles idées, de pareils sentiments avaient
-malheureusement compliquée; ils vécurent à côté de leurs habitudes.
-
-Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements. Ce fut de
-l’intimité rare, grave, profonde, où les esprits s’intéressaient
-l’un par l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à se toucher;
-de l’intimité qui devrait suffire à la vie d’êtres distingués et
-intelligents, si la vie n’avait de ces soifs folles qu’une telle
-intimité n’étanche pas.
-
-«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle qui voudrait si bien y
-croire,--se disait M. de Maulévrier,--et je touche au bonheur suprême.»
-Et plein d’espérance depuis la lettre qui avait daté le changement de
-langage et de façons dans Mme de Gesvres, il cherchait, par tous les
-moyens qui sont à la disposition d’un homme spirituel amoureux, à la
-convaincre de son amour. Malheureusement, au dix-neuvième siècle, ces
-moyens ne sont pas en grand nombre. Les dévouements y deviennent de
-plus en plus impossibles.
-
-Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la facilité qu’ils avaient
-de se voir et le peu de dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne
-leur restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que les expressions
-de l’amour même, et ces soins incessants, ce culte extérieur dont on
-entoure l’objet préféré.
-
-Maulévrier prodiguait tout cela, mais à moins qu’il ne se jetât vivant
-sous les roues du coupé de la marquise, pour lui donner la preuve qu’il
-lui fallait de son amour, franchement, il ne pouvait pas davantage.
-
-Et Mme de Gesvres finit par le comprendre, ou, du moins, par montrer à
-M. de Maulévrier qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être aimée,
-ou le désir de rendre leur intimité plus profonde en comblant les vœux
-d’un homme qui méritait bien tout ce qu’une femme comme elle avait
-donné à d’autres qui ne le valaient pas, fut-ce tout cela qui la poussa
-à être juste envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses protestations
-brûlantes, comme elle le fit un soir, avec un naturel qui pouvait
-paraître bien grave pour laisser tomber une chose si charmante:
-
---Je ne doute _plus_ de votre amour, Raimbaud; maintenant, je vous
-crois.
-
-M. de Maulévrier a avoué depuis qu’elle l’avait tant accoutumé à son
-désolant scepticisme qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un
-tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps promenés sur le
-balcon qui dominait le jardin de l’hôtel habité par elle. Il faisait
-le plus sentimental clair de lune; mais ils n’étaient pas gens à
-regarder le ciel, comme dans _Corinne_: c’était là le moindre souci
-de leurs pensées. Ils étaient rentrés dans le boudoir jonquille,
-et s’étaient assis près de la porte du balcon laissée ouverte, par
-laquelle arrivaient, dans ce nid tiède et ambré d’une femme élégante,
-les bouffées pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles. On
-entendait le bruit des voitures qui gagnaient le boulevard de ce côté,
-et qui, dans l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien les
-grands murmures d’une mer agitée. Mais ni la nuit, ni les parfums du
-dehors, ni ces bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y ait dans
-la nature, rien de tout cela n’influait sur les dispositions de ces
-deux enfants d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes vieillies au
-sein d’une société positive et spirituelle, et n’ayant jamais vécu que
-sous des plafonds.
-
---Oui, je vous crois,--reprit-elle.--Soyez heureux, si vous le pouvez,
-d’un pareil aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je n’éprouve
-point à croire que vous m’aimez réellement le bonheur sur lequel
-j’avais compté. Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à toutes
-ces petites faussetés que nous avons mises d’abord entre nous. Je vous
-le répète, je suis sûre maintenant que vous m’aimez, Raimbaud; votre
-amour me touche; mais j’en suis plus touchée qu’heureuse, et, vous
-voyez si je suis franche, je m’en plains à vous.
-
-Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au fond du cœur de cette femme
-sur le point de se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence
-d’une âme vive, et le bonheur fier qui commençait à lui soulever le
-cœur ne fit que s’accroître en l’écoutant. La confiance de l’homme aimé
-l’égara, et il répondit, comme un dieu qui peut donner le ciel et la
-terre, la plus épouvantable fatuité.
-
---Ah!--dit-il--ne vous plaignez pas, Bérangère! Puisque vous croyez
-à mon amour, toutes les félicités sont possibles. Dès demain, sur ce
-cœur que vous ne repoussez plus, vous serez vengée de l’attente de ce
-bonheur qui vous semble tarder aujourd’hui!
-
---Que vous êtes bien un homme,--fit-elle, en haussant ses splendides
-épaules avec un mépris de reine offensée,--et que vous voilà bien
-tous, orgueilleux et grossiers, même les meilleurs! Vous croyez donc
-qu’il est quelque chose qui puisse remplacer pour une femme le bonheur
-qu’elle n’a pas trouvé dans la foi même en votre amour?
-
-L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai, que M. de Maulévrier,
-tout homme du monde qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus
-petite des impertinences dont il eût régalé, très certainement, toute
-autre femme qui, dans un pareil moment, se fût avisée de prendre les
-airs dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à l’approche d’une
-créature inférieure.
-
-Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son silence?
-
---Raimbaud,--dit-elle, en lui tendant la main avec cette grâce
-incomparable qui lui subjuguait tous les cœurs,--il faut que je vous
-fasse une prière. Vous êtes venu chez moi par curiosité; vous y êtes
-resté par attrait; l’attrait est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est
-bien; mais qui sait la fin des affections les plus vives? Mme de Vicq,
-que vous connaissez, ne voit plus du tout M. de Loménie, et l’on
-dit qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il arrive de nous,
-Raimbaud, vous sentez-vous le courage de me promettre que nous ne nous
-brouillerons jamais?
-
-C’était mâle et simple tout ensemble; c’était de l’estime exprimée en
-dehors de toutes les illusions de l’amour.
-
-Une si noble prière fut un coup de lumière pour M. de Maulévrier.
-Il comprit tout ce que cette femme, sous des frivolités apparentes,
-cachait de solide et de bon; il comprit surtout ce qu’il y avait de
-flatteur pour lui dans une telle prière.
-
-Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué avec ces hommes qu’elle
-avait aimés quelques jours, devait lui donner le plus grand plaisir
-d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé en lui demandant de
-rendre éternelles, au nom d’un sentiment plus haut placé que l’amour
-même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme l’amour, les relations
-que l’amour avait créées entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout
-ce qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers serments de lui
-rester à jamais fidèle pour le temps où il ne l’aimerait plus.
-
---Eh bien! puisque c’est chose convenue,--dit-elle en respirant
-longuement, comme si elle eût été débarrassée d’un poids terrible,--je
-puis à présent tout vous dire. Mon pauvre Raimbaud, je ne vous aime pas.
-
-Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner, puis elle le
-blessait.
-
-M. de Maulévrier devint pâle encore plus de colère que de douleur,
-car le malheur des gens d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à
-propos de tout, et les commencements de la liaison de M. de Maulévrier
-avec Mme de Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là.
-
-Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre.
-
---Pas de colère, Raimbaud,--continua-t-elle,--ce serait vainement
-m’insulter. Ce que je viens de vous demander à l’instant même, ce que
-vous m’avez promis, vous permettent-ils de me mal juger? Toutes mes
-coquetteries avec vous sont mortes et enterrées; hélas! je sens que ma
-dernière illusion s’en va aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je
-l’avais désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous le dis: en quoi
-suis-je coupable? Ah! je suis plus malheureuse que vous!
-
-Écoutez-moi,--ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente d’une femme
-qui sait qu’on adoucit les douleurs de l’amour le plus vrai en parlant
-à nos vanités immortelles,--je ne puis pas vous aimer, vous, et vous
-êtes cependant l’homme qui m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait
-plu davantage. Vous êtes l’esprit le plus distingué que j’aie jamais
-rencontré, et, sous les manières les plus séduisantes, le caractère le
-plus noble et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud, pour moi et
-pour les autres; mais voici ce que vous n’êtes que pour moi. De tous
-les hommes que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné le plus de ces
-émotions auxquelles ma froideur est rebelle, et vous êtes le seul à qui
-j’ai fait jamais un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le tête-à-tête
-de qui je ne me suis jamais ennuyée. Vous êtes le seul à qui j’ai dit:
-«Nos vies se sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous tous
-les deux à ne les séparer jamais.» Enfin, vous êtes le seul encore à
-l’amour duquel, avec mon expérience des hommes, je me serais livrée
-sans peur et sans fausse honte, tant les défiances que j’ai eues
-longtemps vous avez su les surmonter et les vaincre. Voilà, Raimbaud,
-ce que vous m’êtes, et pourtant tout cela n’est pas de l’amour. Je
-sens toujours en moi le calme effroyable dont j’espérais que vous me
-feriez sortir. Je voudrais vous être asservie, et je ne le suis pas.
-Les sacrifices que je vous ferais, je ne vous les ferais que comme à un
-ami qu’on estime, sans entraînement, sans ivresse. Il y a des soirs où
-vous me plaisez extrêmement dans la causerie; mais à quoi plaisez-vous
-en moi? C’est à mon esprit; et je ne sens pas, comme quand on aime, le
-contrecoup de ce plaisir me troubler le cœur. Vous n’êtes pas pour moi
-l’intérêt passionné que j’attendais et dans lequel je voulais perdre
-l’ennui terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,--et des hommes que vous
-auriez raison de mépriser, Raimbaud,--je ne puis me méprendre à ce
-qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en êtes digne, et moi, qui
-le reconnais, je n’en saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami, pour
-qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus rien en moi de vivant,
-d’ardent et de jeune. Tout est consommé, tout est fini; je m’agite
-encore, je me monte la tête, mais c’est inutile. Je retombe dans
-l’horrible sensation de mon néant. Vous qui m’aimez, votre position
-vaut mieux que la mienne; je suis plus à plaindre que vous!
-
-Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant ces paroles
-désespérées, qui tuèrent la colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent
-tout à coup sur le compte de celle qui venait de les prononcer. Ivre de
-pitié à son tour, il crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit
-à genoux devant elle, écartant les mains du front qu’elles couvraient.
-Mais elle ne pleurait pas. Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils
-tombèrent sombres dans ceux de son amant, avec ce vague sourire des
-douleurs profondes et surmontées.
-
---Levez-vous,--fit-elle, avant qu’il pût exprimer un des mille
-sentiments qui l’agitaient;--j’entends Laurette.--Et Laurette, qui
-ouvrait effectivement la première porte du boudoir, parut sur le seuil
-de la seconde et annonça Mme d’Anglure.
-
-Ce nom leur causa un tressaillement à tous les deux.
-
-Mme d’Anglure, revenue si brusquement de la campagne, où elle était
-pour longtemps encore, et apparaissant tout à coup, à une pareille
-heure, chez la femme qui avait pris son amant et chez qui elle allait
-le rencontrer... c’était étrange.
-
---Faites entrer,--dit la marquise avec sa grâce nonchalante et comme
-s’il s’était agi d’un de ses habitués les plus fidèles.
-
-Et la comtesse d’Anglure entra.
-
-
-FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-_DEUXIÈME PARTIE_
-
-
-I
-
-LA COMTESSE D’ANGLURE
-
-
-Caroline de Vaux-Cernay, comtesse d’Anglure par mariage, était une des
-plus jeunes et des plus riches maîtresses de maison qu’il y eût alors
-dans la haute société de Paris. Élevée en province, au fond de la
-Picardie, par une vieille tante qui l’avait mariée au comte d’Anglure
-avant qu’elle eût atteint sa seizième année, elle avait consolé la
-bonne compagnie de la grande éclipse de Mme de Gesvres en ouvrant
-son salon presque à la même heure où la marquise fermait le sien. On
-trouva chez la comtesse d’Anglure la même élégance, le même goût et à
-peu près le même monde que chez Mme de Gesvres; seulement, celle qui
-faisait les honneurs de ce salon ne ressemblait en rien à Bérangère.
-Elle n’en avait ni la beauté mate et arrêtée, ni la coquetterie
-toujours sous les armes, ni cette parole brillante et hardie qui
-faisait croire, bien à tort, que la marquise était méchante, à tous
-les poltrons qui ont peur des esprits, mais qui donnait aux cerveaux
-de ceux qui en ont l’excitation fécondante sans laquelle on ne saurait
-causer avec plaisir et avec entrain. Non, Mme d’Anglure n’avait rien de
-tout cela. Mais pour ceux qui prosternent tout devant l’inexprimable
-magie de la jeunesse, le changement consolait de la perte, et l’on
-pouvait sans ingratitude stupide se dispenser d’avoir des regrets.
-
-Que l’on se figure, en effet, tout ce que les peintres ont jamais
-inventé de plus printanier et de plus suave pour donner une idée de la
-jeunesse, et l’on n’aura qu’une faible image de ce qu’était Caroline
-d’Anglure quand elle arriva à Paris. Toutes les femmes de seize ans ont
-l’air jeune; mais ce qui attirait si vivement en elle n’était point
-cette floraison fugitive, cet entr’ouvrement mystérieux de rose blanche
-qui, sous la force de la vie, déchire l’enveloppe de son bouton, et qui
-s’épanouit au front de toutes les virginités pubères; c’était quelque
-chose de plus fraîchement idéal encore, quelque chose de supérieur à
-la beauté même, rayon impalpable et divin qui se jouait autour de cette
-forme déliée, mignonne et blanche, que le comte d’Anglure avait prise
-un matin _dans sa mante_, comme dit la chanson espagnole, et avait
-apportée, comme une difficulté à vaincre, aux plus habiles couturières
-de Paris. Rien, de fait, ne dut être plus difficile que d’habiller
-Caroline. La délicatesse inouïe de toute sa personne alourdissait les
-plus légers tissus, comme la lumière nacrée de son teint en éteignait
-les couleurs. Jusqu’aux fleurs pesaient sur ce front candide. Elle eût
-rappelé les filles d’Ossian, ces belles rêveuses couchées, sans les
-faire plier, sur des nuages, si une fraîcheur aussi exquise que la
-sienne avait pu durer deux jours sans se faner dans les brouillards.
-
-Ce genre de beauté parfaitement inconnu à Paris, où les jeunes filles
-naissent flétries et épuisent ces nombreuses nuances de jaune qu’Haller
-seul put exprimer par dix-huit mots distincts, en allemand, eut un
-succès fou: le succès du rare et de l’étrange, le grand succès chez
-les sociétés avancées qui sont arrivées au bout de tous les ordres
-de sensations. Les femmes qui eurent la douleur de le voir et de le
-constater, sourirent en prévoyant combien serait court un triomphe
-dû à des qualités plus fragiles que la beauté même. A leurs yeux,
-sceptiques pour tout ce qui n’est pas leur miroir, Caroline d’Anglure
-était à peine jolie: ce n’était qu’une blonde bien blanche; mais toutes
-les blondes ne le sont-elles pas? Comme les artistes, qui, plus francs
-ou plus sensibles aux effets de la couleur, étaient fanatiques de
-l’éclat limpide et doux qu’épandait la fraîcheur pâle de la comtesse,
-elles ne voyaient pas que tout en cette adorable enfant s’arrêtait
-timidement à la nuance, depuis le rose indécis de la bouche jusqu’aux
-larges prunelles gris de perle de ses beaux yeux, depuis les reflets
-bronzés de ses cheveux tordus sur sa tête jusqu’aux gouttes d’or fluide
-dans lesquelles l’extrémité de ses longues paupières semblait avoir été
-trempée par la main légère du caprice. S’imaginant sans doute qu’il
-n’y a point de mois de mai aux bougies, les imprudentes approchaient,
-sans trembler, leurs épaules céruséennes des touffes de lys irisées
-et diaphanes qui s’épanouissaient au corsage de Caroline comme aux
-bords d’un charmant vase antique, tout svelte et tout pur, et elles ne
-manquaient jamais de se dire entre elles, quand la comtesse arrivait
-quelque part:--«Ne trouvez-vous pas que la _grande_ fraîcheur de Mme
-d’Anglure se passe un peu?»
-
-Du reste, elles avaient décidé souverainement qu’elle avait l’air bête,
-et vraiment la pauvre Caroline, qui avait été élevée à la campagne, ou
-plutôt qui n’avait pas été élevée du tout, ne pouvait guères mettre
-dans sa physionomie de ces effrayants airs de tout comprendre et de
-pouvoir tout exprimer qu’ont les femmes de cet admirable siècle,
-si profondément intelligent. Quand le comte d’Anglure l’épousa,
-elle n’avait fait que lire son office de la Vierge et cultiver des
-résédas; et quand il la conduisit dans le monde, ce qu’elle y vit et
-y entendit n’éveilla point en elle ces facultés dont les prodigieux
-développements, chez les autres femmes, menacent, si cela continue,
-de devenir un véritable fléau. Elle n’eut aucune des affectations
-modernes. Lamartine l’ennuyait sincèrement, et sa loge était souvent
-vide les jours que Rubini chantait. Elle se contentait d’être le je ne
-sais quoi de joli, de rond, de gracieux et de parfumé qu’est une femme
-qui reste femme,--la seule chose que, dans leurs ambitions effrénées,
-elles oublient de vouloir être maintenant.
-
-Mais si les excellentes amies de la comtesse travaillèrent à lui faire
-une superbe réputation de sottise et d’ignorance, il leur fallut
-toutefois reconnaître que cette petite et insignifiante personne
-n’était pourtant ni gauche ni timide, et qu’elle faisait les honneurs
-de chez elle avec aussi peu d’étonnement que si toute sa vie s’était
-passée dans ce monde où elle arrivait. Cette jeune fille d’hier avait
-l’aplomb du nom qu’elle portait. Elle qui n’avait jamais vu que
-quelques curés de campagne et quelques gentilshommes chasseurs, vieux
-et bruyants amis de sa tante, Mlle Thécla de Vaux-Cernay, elle avait
-les manières simples, la voix, l’accent, la phrase brisée, la politesse
-relevée et quelquefois familière de la femme essentiellement comme
-il faut, qualités morales de la noblesse de sang et de race qui font
-se ressembler, malgré les différences d’éducation, la femme la plus
-répandue et celle qui n’a jamais quitté la tourelle de son château de
-province. A peine Caroline eut-elle fait faire ses robes chez Palmyre,
-qu’elle eut l’air aussi comtesse que les femmes chez qui elle allait
-au faubourg Saint-Germain. On sentait soudainement, en voyant ces
-femmes vieillies sur les parquets de ces salons et cette petite mariée
-qui n’y avait jusque-là jamais posé la pointe de son pied, qu’elles
-étaient providentiellement écloses pour remplir le même rôle social, et
-qu’elles étaient égales entre elles par les traditions du berceau.
-
-Cela seul empêcha peut-être qu’elle ne succombât, comme femme à la
-mode, sous la réputation d’affreuse bêtise qu’on s’amusa à lui tailler
-à facettes; car ce fut par ce mot cruel et forcé qu’on traduisit la
-plus ineffablement charmante absence d’esprit qui fut jamais. Cette
-imprescriptible noblesse qu’elle avait dans l’accent et dans la
-physionomie quand elle disait de ces riens qui étaient, hélas! toute sa
-conversation (l’_hélas_! était la charité ordinaire des femmes qui lui
-trouvaient la peau trop blanche), cette noblesse originelle la sauvait
-de l’espèce de ridicule qu’il y a en France, le pays, comme l’on sait,
-le plus spirituel de la terre, à manquer de tout ce que le monde a, et
-où les femmes, surtout, se placent à une si grande hauteur que, pour
-deux mots à leur dire sur leur bonne grâce ou celle de leur robe, on
-est obligé de subir une conversation si spirituelle, si _mille fleurs
-d’Italie_, qu’une bonne migraine en est toujours le résultat.
-
-Fut-ce le contraste, plein d’imprévu, qu’il y avait entre cette enfant
-que l’instinct du monde et son aristocratie naturelle empêchaient
-d’être une Agnès, mais qui n’avait dans sa jolie tête rien qui
-ressemblât à une pensée sur quoi que ce soit, et les femmes distinguées
-qui en ont sur tout une immensité; fut-ce ce contraste, ou seulement
-l’alliciant parfum de la plus exquise jeunesse en fleur, qui lui livra
-et lui retint tous les hommages? Parmi ceux qui lui furent offerts si
-elle voulut en agréer quelques-uns, ce ne fut point son mari qui l’en
-empêcha. Son mari, homme élégant, d’ailleurs, l’avait moins épousée
-pour elle-même que pour cimenter des relations qui existaient de fort
-longue date entre les Vaux-Cernay et les d’Anglure; il fut probablement
-décidé aussi par la beauté de cette blanche personne qui promettait à
-ses enfants un sang si pur. Et comment n’eût-il pas plongé sa lèvre
-avec un certain frémissement dans l’écume légère et savoureuse de ce
-sorbet virginal? Mais peut-être le trouva-t-il un peu froid. C’était
-tout à fait un homme de son temps que Raoul d’Anglure, de ce temps
-où la vie anglaise, la vie des hommes entre eux, a succédé à ces
-relations de tous les instants avec les femmes qui donnaient aux hommes
-d’autrefois cette grâce, hélas! perdue, et qui causait de si grands
-désordres d’amour. Avec les habitudes qu’on prend si vite dans le
-laisser-aller de nos mœurs, il n’appartenait réellement pas à Caroline
-de captiver un homme comme Raoul. Aussi, peu de temps après son
-mariage, celui-ci donna-t-il à sa femme une liberté qu’elle ne désirait
-probablement pas. Il la suivit fort rarement dans le monde. Il passait
-ses journées à courir à cheval et à chasser; puis, quand il était bien
-fatigué, il s’en allait clore ses soirées chez une ancienne maîtresse
-plus âgée que lui, et sur le canapé de laquelle il ne craignait pas
-de s’étaler avec ses bottes et ses éperons. Là, il trouvait toujours
-quelques amis, grands amateurs du _va te promener, la honte!_ et de
-l’intimité des hommes qui se mettent au-dessus des apparences et qui
-les jugent sans soigner la rédaction du jugement. Rien ne vaut, à ce
-qu’il semble, cette intimité que les délicats traitent de grossière,
-mais qui n’astreint ni à la repartie ni à la grande tenue, si gênantes
-pour l’égoïsme de nos jours. Cela est triste à dire, mais cela est. Le
-mariage lui-même a toujours une certaine pruderie, un certain guindé,
-ce certain vertugadin de satin blanc qu’on appelle la chasteté; et
-toutes ces maudites agrafes, si difficiles à faire sauter, expliquent
-fort bien la préférence qu’on accorde, et qu’accordait Raoul d’Anglure,
-à une vieille maîtresse qui suce vos cigares pour les allumer et devant
-qui on se permet tout sans qu’elle soit choquée de rien, sur une
-ravissante jeune femme épousée par inclination et digne de tout l’amour
-des anges, si les hommes ressemblaient à ces derniers un peu davantage.
-
-Quoi qu’il en soit, la comtesse d’Anglure ne s’aperçut guères des
-négligences de son mari. Elle l’avait épousé sans l’aimer, et la vie
-extérieure de Paris l’empêcha de regretter la vie intime qu’elle
-n’avait pas. En vain lui insinuait-on quelquefois avec beaucoup
-d’art qu’elle ne devait pas être heureuse, elle n’avait pas l’air
-de comprendre. Elle restait de la plus gracieuse stupidité. Rien
-n’altérait le blanc plumage de cette peau de cygne que lustraient la
-santé et la jeunesse, et qui avait les splendeurs bleuâtres du plus
-pur émail. Nulles larmes ne rosaient--car elles n’eussent pas osé les
-rougir--ces paupières, si lentes à se mouvoir au-dessus de ces beaux
-orbes d’un gris si tendre qu’ils semblaient sourire en regardant.
-Aussi les observatrices de salon chez qui elle allait prendre le thé
-disaient-elles qu’où l’esprit manquait, les sentiments vifs ou profonds
-devaient nécessairement manquer aussi. Bel axiome que M. de Maulévrier
-fit mentir, car il advint que cette petite poupée qui ne pensait pas,
-et qui, comme la statue de Memnon, ne savait dire que bonjour et
-bonsoir d’une voix harmonieuse, se prit à aimer M. de Maulévrier avec
-une intrépide naïveté. Dans ce cœur d’une virginité fabuleuse, éclata
-tout à coup cette fleur d’un sentiment vrai qui ne fleurit plus guères
-que tous les cent ans, comme l’aloès, et qui fait moins de bruit. Elle
-retint l’amour prêt à disparaître de ce monde; elle abrita quelques
-jours encore ce bel oiseau de paradis que bien des jeunes filles
-passeront désormais inutilement leur vie à attendre dans ce siècle, où,
-en fait d’amour, le langage meurt avec l’idée, et où demain peut-être
-les lettres de Mlle de Lespinasse seront regardées comme l’expression
-apocryphe d’un sentiment antédiluvien.
-
-M. de Maulévrier arrivait alors on ne sait d’où, après une absence
-de plusieurs années. On connaît maintenant le marquis Raimbaud de
-Maulévrier. Une singulière particularité de sa biographie de cœur,
-c’est que jusqu’alors il n’avait aimé que les femmes brunes. Les
-cheveux _feuille morte_ de Mme d’Anglure le jetaient toujours dans
-des rêveries qu’il se reprochait, car il haïssait l’air rêveur.
-C’était, comme on l’a déjà vu, un oisif comme Raoul d’Anglure, mais
-un oisif d’une aristocratie plus relevée dans les habitudes de sa vie.
-Il préférait la société des femmes à celle des hommes, auxquels il
-adressait rarement la parole; il ne détestait pas les esclavages de la
-toilette, et n’eût pas prostitué sa bouche au narghilé même du sultan.
-Parce qu’il n’aimait pas à courir toute la journée, bride abattue,
-comme un jockey, on l’accusait d’être un efféminé, et les amis de Raoul
-l’appelaient en riant Sardanapale. Indépendant, au milieu de Paris,
-comme le vent dans les bruyères, et ne sentant pas l’affreux besoin
-d’être riche, il pouvait, si cela lui plaisait, s’engloutir tout vivant
-dans l’amour d’une femme du monde, ce dévorant passe-temps, pour un
-homme, qui eût anéanti l’âme de Bonaparte lui-même s’il n’avait pas
-eu le bonheur d’aimer une femme entretenue, à une époque qui était un
-pêle-mêle social.
-
-Mais les misères du temps présent avaient tué à la mamelle l’ambition
-de M. de Maulévrier, et son orgueil était moins grand que sa vanité.
-Aussi, à force de regarder ces cheveux _feuille morte_, et ce cœur
-d’épaules qui donnait une grâce si tombante à la robe de Mme d’Anglure,
-il se dévoua encore une fois à ce culte terrible qu’il avait déjà
-pratiqué, l’adoration d’une femme de naissance et de monde. Seulement,
-empressons-nous de le dire, Mme d’Anglure sut lui épargner toutes
-les aspérités auxquelles il s’était déjà si rudement froissé. Elle
-ne fit aucune des petites mines d’usage avant d’accepter ce qui lui
-causait tant de plaisir. C’est même de cette époque que la fatuité
-de Maulévrier devint célèbre; Caroline en couva et en développa le
-germe sous son amour. Elle l’aima avec la virginité de son âme, avec
-toutes les ignorances de son esprit. Elle l’aima sans songer à autre
-chose qu’à lui donner le plus grand bonheur possible, sans mesurer les
-conséquences de la passion qui se saisissait de son avenir, sans avoir
-le moindre souci de la fragilité des beautés qu’elle lui prodiguait
-et dont elle trouvait qu’il ne s’emparait jamais assez. Elle qui, par
-la nature de sa beauté, était destinée à passer si vite, elle n’eut
-pas peur des dégâts affreux de la caresse, et elle s’exposa à tous les
-dangers du bonheur. Que voulez-vous? elle l’aimait comme une femme qui
-n’a pas dans l’esprit la moindre portée, mais dont la céleste niaiserie
-est le plus délicieux hasard que Dieu puisse jeter dans la vie d’un
-homme amoureux!
-
-M. de Maulévrier, qui, en fait d’amours de salon, avait, comme il
-arrive toujours, avalé considérablement de crème fouettée avec plus ou
-moins de vanille, s’abreuva, pour la première fois, de ce lait chaud,
-pur et substantiel, d’un sentiment vrai. Il fit même comme les chats
-gourmands, qui fourrent jusqu’à leurs pattes dans la jatte pour mieux
-boire: dans l’avidité de son bonheur, il empêcha Mme d’Anglure de se
-montrer aussi souvent dans le monde; et il eut tort, car le monde doit
-être le premier amant d’une femme du monde, et si elle en a jamais un
-autre, il ne doit venir que bien loin après. Comme la comtesse aimait
-M. de Maulévrier avec la soumission de cette Courtisane amoureuse qui
-mettait le pied de son amant sur son sein nu, comme elle adorait ses
-moindres caprices, elle aurait fini par ne plus aller chez personne et
-à vivre follement pour lui seul, si Mme de Gesvres, avec qui elle avait
-toujours été fort confiante, ne lui eût fait comprendre qu’en agissant
-ainsi elle s’affichait et donnait contre elle aux autres femmes des
-armes dont elles ne manqueraient pas de se servir.
-
-Et l’expérience de la marquise ne l’avait point trompée; son conseil
-fut extrêmement utile à Mme d’Anglure. En dépit des nombreuses
-différences qu’il y avait entre ces deux femmes, opposées presque en
-toutes choses, elles se voyaient assez souvent. Mme d’Anglure allait
-beaucoup chez Mme de Gesvres. Mme de Gesvres lui avait toujours montré
-une bienveillance pleine de franchise et d’appui. Jamais elle n’avait
-partagé les petites jalousies de ces jolies créatures, moitié abeilles
-et moitié vipères, qui n’oubliaient point, quand il s’agissait de la
-comtesse, de mettre un peu de venin dans leur miel. Il faut le dire,
-malgré son costume de coquette, la grande marquise était bien au-dessus
-de ces misérables sentiments. Belle comme un jour d’Asie, elle admirait
-naïvement la beauté dans les autres, et toujours elle avait parlé de
-celle de Mme d’Anglure comme eût fait un homme impartial. Fière d’être
-belle, elle avait une fierté tranquille, inaccessible à toutes les
-alarmes. La comtesse d’Anglure, avec qui elle eut l’amabilité des cœurs
-généreux pour ceux qu’on traite avec injustice, la crut son amie, et
-vraiment elle l’aurait été, si, comme celle qui l’appelait de ce nom,
-elle s’était livrée en se liant, ce qui lui était impossible. On l’a
-déjà vu, le caractère de cette femme était fermé comme les portes de
-l’enfer. De toutes les grâces qu’elle avait en partage, Dieu ne lui
-avait pas donné la plus grande, celle de l’abandon. Elle écoutait avec
-une patience attendrie le récit de l’amour de Mme d’Anglure, mais elle
-ne rendait pas confidence pour confidence. Elle n’avait aucun des
-profits de l’amitié, elle n’en avait que la probité sincère; car si,
-un soir, elle prit plaisir à faire renier à M. de Maulévrier son amour
-pour Mme d’Anglure, c’est que M. de Maulévrier s’était jeté lui-même
-dans cette voie de blasphèmes et qu’aucune femme n’eût résisté à la
-tentation d’une si enivrante volupté. Et si elle désira parfois être
-aimée de l’amant de son amie, c’est qu’elle se trouvait bien à plaindre
-de se voir privée d’un bonheur qui n’était pas chose si rare, sans
-doute, puisque Mme d’Anglure, qu’elle jugeait de si haut, l’éprouvait;
-et c’était d’ailleurs bien moins de la femme qu’elle était jalouse que
-de l’amour.
-
-Cet amour, elle l’avait cru une ressource, une dernière ressource
-contre l’ennui de sa vie; mais, puissante à le faire naître, elle
-s’était trouvée impuissante à le ressentir. Si ses coquetteries avaient
-rendu M. de Maulévrier infidèle, hélas! qu’y avait-elle gagné? Femme
-chez qui un esprit mûri prenait insensiblement la place d’un cœur
-qu’un sang brûlant n’avait jamais gonflé, espèce d’âme étrange, mais
-qui, dans les sociétés comme la nôtre, tend chaque jour à devenir plus
-commune, sa misère tenait à ses qualités mêmes. Mme d’Anglure, qui
-avait en tendresse ce qui lui manquait en intelligence, pouvait-elle se
-douter de cela?
-
-M. de Maulévrier avait cessé de lui écrire depuis qu’il allait chez
-Mme de Gesvres. C’en était assez pour qu’un doute affreux s’élevât
-dans l’âme de la comtesse, et pour qu’elle s’en vînt en poste à Paris,
-et jusque chez Mme de Gesvres, voir, par ses yeux, si elle était
-réellement trahie.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-II
-
-PATTE DE VELOURS
-
-
-Quand la comtesse d’Anglure entra, Mme de Gesvres se leva et fit
-quelques pas au-devant d’elle, la main ouverte et la bouche souriante,
-comme on va au-devant d’une amie trop longtemps absente. Bien loin de
-repousser cette main qui lui était offerte, Mme d’Anglure la serra
-comme aux jours de leur amitié la plus tendre. Ni l’une ni l’autre
-de ces deux femmes ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame;
-elles étaient de trop bonne compagnie et de leur époque pour copier
-en miniature cette grande scène de Schiller entre Marie Stuart et
-Élisabeth d’Angleterre, à propos du comte de Leicester. On est obligé
-de le reconnaître, pour les gens aux yeux de qui le plus grand péché
-d’élégance est de mettre ses impressions personnelles à la place des
-usages reçus, le drame et tout ce qui y ressemble ne saurait guères
-plus exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre théâtre que
-la conscience, derrière les paroles et les actes qui servent toujours à
-la violer. Quels que fussent donc les sentiments de Mme d’Anglure, elle
-était trop comtesse pour les montrer à sa rivale, et cela en présence
-de l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son émotion ne lui fit pas
-transgresser ces lois du monde, contre lesquelles se révoltent des
-moralistes de roman, et dont la gloire est de ressembler à ce qu’il y a
-de plus beau dans la nature humaine,--à la pudeur et à la fierté.
-
-Ainsi tout resta parfaitement convenable entre ces trois personnes
-dont les sentiments étaient sans doute si agités et si divers. Les
-deux femmes s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué M. de
-Maulévrier, qui s’était incliné devant elle comme s’ils avaient été
-étrangers l’un à l’autre, Mme d’Anglure s’assit sur la causeuse de
-Mme de Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes enfermées dans la
-courbe gracieuse du meuble consacré aux mollesses et aux intimités de
-ces créatures languissantes! On eût dit deux charmantes couleuvres
-s’enlaçant sur un tapis de fleurs et se caressant de leurs dards
-sans oser encore se blesser. Alors commença, entrecoupée de petits
-mots d’amitié et de familiarités ravissantes, une conversation
-fort insignifiante dans le fond, mais qui, comme dissimulation et
-souplesse, eût fait certainement beaucoup d’honneur à la barbe grise
-des plus vieux et des plus rusés diplomates de l’Europe. Mme d’Anglure
-dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne, auprès de sa belle-mère,
-qu’elle n’avait pu résister à l’envie de partir. C’était là toute son
-histoire, et elle la fit en quelques mots, avec une simplicité d’accent
-à laquelle on se serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya la
-balle dans ce sens, et la conversation, ricochant d’une idée à une
-autre, dériva bientôt aux élégants commérages des femmes entre elles,
-quand elles veulent se tenir en dehors de leurs sentiments. Cette
-conversation, à côté de leur position réciproque, ne dut pas coûter
-beaucoup à Mme de Gesvres. Elle était calme, puisqu’elle n’aimait
-pas M. de Maulévrier et qu’elle venait de le lui dire dans le moment
-même, mais Mme d’Anglure ne l’était pas, et réellement la marquise,
-qui dédaignait un peu trop peut-être le caractère de son amie, et qui
-savait qu’avec son amour aveugle pour M. de Maulévrier elle était fort
-capable de provoquer un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât
-si librement, et avec une facilité si animée, dans l’écume légère
-d’une causerie toute de gaieté et de riens, quand elle devait avoir
-le cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette jalousie, que Mme
-d’Anglure nourrissait depuis plusieurs mois, avait marqué sa trace
-partout sur les lignes de ce suave visage, délicat comme le velouté
-des fleurs. Elle était extrêmement changée. L’idéale beauté du teint
-s’était évanouie. Malgré les ruches qui garnissaient le chapeau lilas
-qu’elle portait et qui encadraient l’ovale de cette figure, atteint
-déjà, on voyait que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse, et
-qu’elle commençait à être envahie par le vermillon âcre et profond que
-donne la fièvre des passions contenues. Ce rapide et cruel changement
-frappa d’autant plus la marquise, que la force des sentiments qu’il
-attestait n’emporta pas une seule fois Mme d’Anglure. Elle demeura
-aussi désintéressée en apparence dans les mille hasards de la causerie,
-que si elle n’avait pas étudié la femme avec qui elle joutait de
-paroles légères et de façons caressantes. Tout en cherchant à deviner
-ce qu’elle croyait le secret de la marquise, elle ne livra point une
-seule fois le sien. L’instinct de la conservation, naturel à tous les
-êtres, l’éleva pendant tout le temps de sa visite au niveau d’une femme
-d’esprit.
-
-M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment douloureux cet étrange
-spectacle. Il était frappé, comme Mme de Gesvres, du ravage de ces
-quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée; et comme, si fat qu’il
-fût, il avait de l’âme autant qu’en ont les hommes parfaitement
-civilisés, il était épouvanté et attristé en même temps. La mesure que
-gardait la comtesse l’étonnait bien un peu aussi, mais comme il était
-mieux exercé à lire que la marquise dans les moindres mouvements de
-Mme d’Anglure, où la marquise ne voyait que du calme il voyait, lui,
-à de certains frémissements des lèvres, à de certains éclairs dans le
-regard, que l’orage grondait et brûlait sous ces menteuses surfaces.
-
-Quoique son aplomb d’homme du monde lui fût venu en aide, et qu’il
-eût rougi de se montrer moins dégagé que les deux femmes qu’il avait
-devant lui dans les allures d’une conversation qui n’exprimait aucun
-des sentiments réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant cette
-dissimulation aisée, ce charme de mensonge silencieux, ce tact inné
-avec lequel Mme de Gesvres et Mme d’Anglure évitaient tout ce qui
-eût pu amener une explosion. En comparaison de ces deux lutteuses,
-il se trouvait gauche, parce qu’il se sentait contraint, et il était
-contraint parce qu’il était homme, et parce qu’où les femmes passent
-en se glissant comme des reptiles les hommes ne se frayent un passage
-qu’en brisant tout comme des éléphants.
-
-Cette visite de Mme d’Anglure, qui ressemblait à une reconnaissance de
-la position de l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle heure
-à la pendule de Mme de Gesvres, mais un siècle sans doute au cœur de
-la malheureuse comtesse, qui devait compter les minutes autrement
-que le bronze inerte et glacé. Dans cette heure de tortures dévorées,
-la marquise ne donna pas à son ennemie (car la comtesse l’était
-devenue) le plus petit des avantages. Elle fut de la sérénité la plus
-désespérante. Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que M. de
-Maulévrier fût plus pour elle qu’un homme bien né à qui tous les salons
-étaient naturellement ouverts. Elle n’évita point une seule fois de
-le regarder et de lui répondre. Elle aurait eu une passion dans le
-cœur qu’elle n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion était
-absente, et la sagacité de la jalousie, la seule sagacité qu’eût la
-pauvre petite d’Anglure, fut considérablement désorientée par un
-naturel si plein de vérité et si bien soutenu. Intérieurement, Mme
-d’Anglure éprouvait une véritable colère de ce qu’elle croyait une
-comédie parfaitement jouée. Comédienne elle-même, elle s’irritait
-d’avoir affaire à une comédienne aussi habile qu’elle; elle se voyait
-battue à plate couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit et
-à celui que dans le monde on donnait à Mme de Gesvres. Son dépit
-était aussi furieux qu’amer. C’étaient des sensations trop vives pour
-résister longtemps à leur violence. Aussi, fort heureusement pour
-elle, l’instinct qui l’avait préservée de toute ouverture imprudente,
-l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il de s’en aller.
-
-Mais cet instinct eut beau réclamer dans son âme, elle ne put supporter
-l’idée qu’en s’en allant elle laisserait M. de Maulévrier avec Mme de
-Gesvres, et si ce fut une faute que de vouloir arracher son amant à
-celle qu’elle supposait sa rivale, oui! si ce fut une faute après les
-dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées, elle la commit.
-
---Adieu, ma chère,--dit-elle à Mme de Gesvres;--je suis bien heureuse
-de vous avoir revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant que
-me voilà revenue de cette vilaine campagne où je me suis tant ennuyée,
-nous pourrons nous voir tous les jours.
-
-Et elle se souleva de la causeuse, mais elle y retomba assise avec une
-négligence adorable, pour renouer un des rubans de son manchon.
-
---Monsieur de Maulévrier,--dit-elle alors, en nouant gravement
-le ruban détaché, et avec ce ton que seules les femmes du monde
-connaissent et qui sauverait l’inconvenance des propositions les plus
-hasardées,--voulez-vous me donner le bras jusqu’à ma voiture? et si
-vous n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous en passant; vous
-êtes sur mon chemin.
-
-Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non. Il se prépara donc à
-sortir avec la comtesse. Celle-ci, soulagée des contraintes de la
-soirée par ce qu’elle venait de décider, tendit encore une fois sa
-petite main gantée à la marquise, qui, peut-être, sentit alors la
-griffe d’abord si bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne
-qui remporte sa proie à son nid.
-
---Comme elle l’aime et comme elle est changée!--fit la marquise de
-Gesvres restée seule; et, disant cela, comme elle était debout, son
-œil se porta sur la glace où elle se vit, elle, toujours belle, ne
-changeant pas, astre magnifique, éternel, immuable.
-
-On change,--ajouta-t-elle avec une tristesse amère qui vengeait bien
-ceux qui l’avaient vainement aimée;--on change parce qu’on aime et
-qu’on souffre, mais du moins on ne s’ennuie pas!
-
-Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette pour venir la
-déshabiller.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-III
-
-LES FAUSSES CONFIDENCES
-
-
-Le lendemain les trouva de bonne heure à la place où se passait ce
-drame sans action extérieure, sans grands bras, sans portes fermées
-et ouvertes,--cette chose simple, réelle: la vie. Après une nuit de
-convulsions et de larmes de la part de Mme d’Anglure, M. de Maulévrier
-s’en était revenu à ce fatal boudoir de satin jonquille où un charme
-cruel le ramenait toujours. A force de mensonges, de fausses caresses
-et de fleur d’oranger, il avait calmé sa nerveuse maîtresse, et puis
-il avait pris sa course vers l’hôtel de Gesvres, ne respirant que la
-marquise, et croyant retrouver sur son front pâli une de ces nobles et
-tristes impressions de la veille, qui lui avaient paru si touchantes.
-
-Mais, baste! la lune n’était pas si changeante que cette muable femme,
-et il y eût eu cent années au lieu d’une nuit entre la marquise de la
-veille et celle du lendemain, que sa physionomie n’aurait pas été plus
-au rebours de l’espérance de Maulévrier. Le bandeau d’ennuis qui lui
-ceignait si souvent le front était caché sous les boucles mignardes et
-crêpées qui allaient si mal au caractère ferme de sa beauté. La femme
-et toutes ses ondoyances, ses morbidezzes, ses gaietés moqueuses,
-se remontraient dans cette grande statue, désespérée parfois et
-silencieuse comme la Niobé antique, et qui, ennuyée de son piédestal
-comme de toutes choses, en descendait pour jouer et s’agiter auprès
-comme un enfant. Ce n’était plus qu’une Parisienne piquante, vive et
-un peu affectée, un vrai type de femme d’esprit, mais d’esprit de
-femme, tout en pointes d’aiguilles, de malices et de curiosités. Elle
-attendait Maulévrier avec plus d’impatience qu’à l’ordinaire, et quand
-elle le vit:
-
---Eh bien?--fit-elle.
-
---Eh bien!--répondit M. de Maulévrier,--Caroline sait tout, ou plutôt
-elle sait plus que tout, car elle croit que nous nous aimons, tandis
-qu’il n’y a que moi qui vous aime.
-
---Ah! contez-moi donc ça,--dit-elle, en se tordant sur sa chaise
-longue, dans son peignoir de mousseline rose, et en respirant à pleines
-narines un délicieux flacon ciselé qu’elle tenait;--contez, mon
-ami,--répéta-t-elle avec une incroyable sensualité.
-
-Au mouvement presque libertin de cette chute de reins admirable, on eût
-dit Léda attendant son cygne et se préparant à la volupté.
-
-Elle lui jeta deux regards à le rendre fou, si lui ne l’avait pas
-connue, s’il n’avait pas déjà fait l’expérience que ce qui ressemblait
-à de la passion dans cette femme n’était qu’un élan de l’esprit, et
-rien de plus.
-
---Mon Dieu!--reprit M. de Maulévrier avec une expression capable
-d’éveiller plus d’un dépit secret dans le cœur énigmatique de la
-marquise,--mon Dieu! c’est là une assez triste histoire, et d’autant
-plus triste qu’elle n’est pas finie, et que je ne prévois guères comme
-elle finira. L’absence et le soupçon qui en a été la suite ont exaspéré
-tous les sentiments de Mme d’Anglure. Ces sentiments sont beaucoup plus
-profonds que je ne pensais. Quelque dévouée qu’elle se soit montrée
-jusqu’ici, et de quelques douceurs qu’elle ait entouré ma vie, je ne
-croyais pas, en m’éloignant d’elle, briser tout à fait la sienne. Non!
-franchement, je ne le croyais pas. Vous savez bien, ma chère Bérangère,
-que je n’ai pas vos idées sur l’amour. Vous avez une façon de le
-concevoir qui vous dispense probablement de l’éprouver; mais moi qui ne
-suis pas arrivé à vingt-sept ans sans l’avoir connu plus d’une fois,
-et à qui celui que vous inspirez ne fait pas d’illusion dernière, je
-ne pensais pas qu’une femme du monde, aussi facilement distraite de
-ses propres impressions que peut l’être Mme d’Anglure, dût ressentir
-une de ces passions contre lesquelles tout est impuissant, jusqu’à la
-fierté. Hier, quand je vous quittai, mon amie, et que je montai dans
-la voiture de la comtesse, j’espérais qu’une bonne scène allait rompre
-pour jamais des liens qui me pèsent depuis que je vous aime. J’espérais
-que l’idée d’être quittée pour vous lui donnerait le courage d’une
-explication suprême, et qu’aujourd’hui tout serait fini. Mais il n’en a
-point été ainsi. J’ai vu une de ces douleurs que je ne connaissais pas
-encore. La nuit s’est passée pour cette femme dans de telles angoisses,
-que je n’ai pas osé lui avouer que je ne l’aimais plus et confirmer
-par là toutes ses jalousies. Je me suis pris de pitié pour cet être
-faible et misérable dont la destinée reposait sur moi; et quoique mon
-cœur démentît tout bas en pensant à vous ce que je lui adressais tout
-haut, je suis enfin parvenu à assoupir la violence de ces malheureux
-sentiments que je ne partage plus, et sur la force desquels je voudrais
-vainement m’abuser.
-
---Pauvre femme!--fit la marquise, arrivée au bout de ses deux
-jouissances,--de parfum respiré et de curiosité satisfaite,--et en
-refermant son flacon avec le bouchon d’or qui le surmontait.
-
---Oui! pauvre femme!--répéta M. de Maulévrier avec un accent de
-compassion plus sincère.--Elle m’a fait sentir le premier remords que
-j’aie jamais éprouvé d’une chose aussi simple et aussi involontaire que
-de cesser d’aimer. En regardant cette tête si jeune et si changée, vous
-ne sauriez croire à quel point je me reprochais le mal auquel j’avais
-condamné tant de beauté et de jeunesse.
-
---Et c’est un fort bon sentiment,--ajouta Mme de Gesvres,--car le mal
-est grand en effet. Elle, qui était si charmante, n’est plus même
-jolie. Entre autres jalouses de Caroline, vous aurez rendu Mme de
-Guénéheuc bien heureuse. Parce qu’elle est d’un blond assez fade, elle
-s’est toujours crue la rivale en blancheur de Mme d’Anglure. Maintenant
-la grande fraîcheur de cette pauvre comtesse ne lui rougira plus la
-sienne de dépit.
-
-Malgré le peu de vivacité et d’amertume que Mme de Gesvres mit à faire
-cette réflexion toute féminine, M. de Maulévrier y vit-il autre chose
-que l’impitoyable cruauté du sexe, cette cruauté que l’on retrouve dans
-la meilleure et la plus désintéressée des femmes quand il s’agit d’une
-autre femme qu’on a l’air de pleurer devant elle, ce qui est, de fait,
-fort impertinent?
-
-Toujours est-il que dans l’impossibilité où l’on est si souvent de
-rester vrai avec une femme, il se prit à poser comme s’il avait été
-femme lui-même; il mit sa main gantée sur l’angle de la cheminée près
-de laquelle il était assis, puis il appuya son front sur sa main avec
-un petit air de saule pleureur qui ne manquait pas d’une certaine grâce
-de mélancolie.
-
---Vous souffrez, Raimbaud?--fit la marquise avec des yeux où
-l’attention commençait de renaître.--Eh bien!--et elle veloutait d’une
-voix attendrie le sarcasme, si c’en était un,--vous n’en êtes que plus
-intéressant à mes yeux. Vous ne ressemblez pas à ceux qui oublient.
-La mémoire d’une intimité de deux ans n’est pas abolie en vous par un
-autre amour...
-
---Ah! si cet autre amour avait été heureux,--interrompit Maulévrier,
-avec l’ardeur d’un regret inconsolable,--peut-être aujourd’hui,
-Bérangère, le sentiment dont vous me faites un mérite n’existerait pas.
-Eh! mon Dieu, c’est de l’égoïsme encore; si l’amour que je perds m’est
-une si grande perte, c’est surtout parce que vous n’avez pas pu le
-remplacer!
-
---Et qui sait, mon ami?--répondit-elle avec calme;--vous n’êtes
-peut-être pas si détaché de Mme d’Anglure que vous le pensez. On se
-fait de si profondes illusions sur soi-même! C’est une chose si bizarre
-que le cœur! Vous m’avez aimée pendant l’absence d’une femme qui vous
-avait rendu parfaitement heureux pendant deux années, et qui, comme
-maîtresse, vaut, je le sais, cent fois mieux que moi. Aujourd’hui,
-voilà que cette femme revient parce qu’elle est jalouse et malheureuse;
-elle revient vous offrir le spectacle d’une jeunesse flétrie par vous,
-d’une beauté ravagée, d’une vie perdue, d’une santé détruite peut-être,
-et cela au moment où celle que vous lui avez préférée vous laisse voir
-l’impossibilité où elle est d’éprouver l’amour comme vous l’auriez
-désiré. Allez! cette femme est encore bien puissante. Il n’est pas dit
-que vous ne vous repreniez pas aux liens dont vous vous plaigniez à
-l’instant même; il n’est pas dit que l’impression que je vous ai causée
-résiste à l’éloquence d’un pareil retour.
-
---Et, en vérité, je le voudrais presque,--dit Maulévrier avec le petit
-machiavélisme dont il essayait le succès, et en cherchant à voir clair
-dans les sensations de la marquise.
-
---Et moi,--fit-elle en souriant avec une placidité déconcertante,--je
-vous jure que je le voudrais tout à fait.
-
-Était-ce là une ironie profonde, qui devait peu coûter à cette femme
-d’un si grand empire sur elle-même? Malgré les assurances de sincérité
-qu’elle lui avait données, il était bien permis à M. de Maulévrier
-d’être légèrement sceptique. Elle était, en somme, la plus distinguée
-de ces créatures de ténèbres qui n’avaient pas besoin que l’on
-inventât les éventails pour cacher le laisser-aller de leurs yeux. Elle
-pouvait donc donner à du dépit la forme d’un désintéressement parfait.
-D’un autre côté, ce dépit, que M. de Maulévrier avait essayé de faire
-naître en affectant une tristesse et un désir qu’il ne sentait pas,
-pouvait venir autant de la vanité que de l’amour.
-
-Mais la vanité est si près de l’amour dans les femmes du monde, tout
-cela est si divinement pétri et fondu, qu’intéresser l’un ou l’autre
-amène souvent aux mêmes résultats. Or c’était précisément le résultat
-dont M. de Maulévrier était avide. Il était arrivé à ce degré de
-l’amour, dans les êtres qui n’ont pas le _triste_ et très peu _fier
-honneur_ d’être poétiques, où la possession la moins délicate paraît la
-meilleure, et où ce qu’il y a de plus adorable dans l’amour même serait
-sacrifié brutalement à cette diabolique possession.
-
-Ce jour-là, M. de Maulévrier sortit de chez Mme de Gesvres moins lassé
-et moins désolé qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas pu se vanter, il est
-vrai, d’avoir entendu murmurer le plus faible dépit dans tout ce que
-lui avait dit la marquise; mais la possibilité de ce dépit s’était
-offerte à lui comme une espérance, et il s’affermit dans la résolution
-d’attaquer par la vanité, endroit toujours mal défendu chez les femmes,
-cette forteresse imprenable à l’amour; il s’en alla répétant les
-belles paroles de l’Ecclésiaste.
-
---Elle ne m’aimera pas davantage,--pensait-il,--mais elle succombera;
-elle succombera en femme du monde, froidement, élégamment, et dans sa
-cuirasse, sans qu’une telle façon de si peu se donner nuise à aucune de
-ses prétentions de cœur éteint. Ce que n’auront pu faire les sentiments
-tendres, les sentiments égoïstes et jaloux l’auront fait.
-
-Ainsi, comme il arrive toujours, il était démoralisé par la résistance,
-et l’amour n’était plus à ses yeux que ce contact de deux épidermes
-auquel le réduisait, sans cérémonie, cet insolent de Champfort.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-IV
-
-LE FOND DE L’ABÎME
-
-
-Une fois bien ancré dans sa résolution, M. de Maulévrier comprit la
-nécessité de modifier sa vie extérieure. Il ne passa plus ses journées
-chez Mme de Gesvres, et, quand il y alla, il choisit toujours le
-moment où elle n’était pas seule, le soir, par exemple, cette heure à
-laquelle elle recevait ceux qui préféraient à l’éclat des fêtes dont
-elle s’était retirée la libre causerie d’une femme d’esprit. Alors,
-il la trouvait flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient sans
-gages et qu’elle savait fixer en ne cherchant pas à les retenir, de
-ses adorateurs fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient chaque
-soir contempler cette femme mobile comme Nina contemplait la mer
-inconstante, et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement,
-comme Nina: «Ce sera pour demain.» Au milieu de ce petit monde dont
-elle était le centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire d’une
-amabilité un peu taquine, et disant sciemment du haut de son bon sens
-de ces absurdités charmantes qui vont si bien aux lèvres roses, grâces
-des femmes et des enfants. Quoique, plus malheureuse que Louis XIV, qui
-avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle fût reine et s’ennuyât,
-jamais l’ennui, que M. de Maulévrier savait être le fond de son âme,
-ne se trahissait dans ses paroles ou dans ses regards quand elle était
-entourée. L’être extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que tout
-le reste, elle n’était plus, dans ces instants, qu’une irréprochable
-maîtresse de maison.
-
-A aucune époque, elle ne s’était montrée autre chose aux yeux des
-autres pour M. de Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon de
-ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni familiarité plus tendre
-n’avaient indiqué une de ces préférences sur la nature desquelles il
-est si facile de se tromper. Cependant, les hommes qui la voyaient, et
-qu’elle n’écoutait pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de M.
-de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses manières avec lui qui leur
-avaient donné cette idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût
-vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à recevoir, malgré les
-bruits de quelques salons, un homme qui avait la réputation d’être un
-grand fat et de ne perdre son temps chez personne.
-
-Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les femmes qui faisaient galerie à
-cette liaison, et qui, lorgnette en main, semblaient en étudier toutes
-les phases, les femmes s’imaginèrent que le dénoûment qui avait tant
-tardé était arrivé, et que Mme d’Anglure était fort à propos revenue
-clore un si fâcheux interrègne. Les hommes les plus attachés à la
-marquise le crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient tous
-les soirs, ils purent admirer le magnifique empire et la désinvolture
-inouïe avec lesquels Mme de Gesvres pouvait voiler une rupture assez
-manifeste d’ailleurs. Pour tous ces hommes ferrés en diable sur les
-convenances du monde, et qui n’avaient jamais compris, comme le
-cardinal de Retz, que les devoirs extérieurs, la marquise révélait une
-supériorité très remarquable en restant imperturbablement la même à
-l’égard de M. de Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa pas
-la moindre petite observation qu’on eût pu prendre pour un reproche,
-sur ses visites plus rares et plus courtes. Quand il ne venait pas, il
-semblait qu’il n’eût jamais existé pour elle. Quand il venait, elle le
-recevait avec cette main ouverte, cette hospitalité de sourire et cette
-étincelle perlée dans le regard, qui disaient à tous: «Vous voilà, tant
-mieux!» mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence de
-personne.
-
-M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance que cette femme glacée
-exerçait sur elle sans grand combat, ne s’étonnait point de cette
-conduite. Il savait bien que, dans toutes les hypothèses, elle ne lui
-donnerait jamais le spectacle de son dépit, et que, pour en saisir la
-trace et en tirer le parti qu’il espérait, il aurait besoin de toute sa
-finesse d’observation, de toute la pénétration de son coup d’œil.
-
-Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile, qu’avec des femmes
-d’une civilisation raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux
-bucoliques des premiers temps.
-
-Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus rarement chez Mme de
-Gesvres, devait rassurer la tendresse alarmée de Mme d’Anglure; c’était
-comme une preuve ajoutée à toutes les assurances qu’il lui donnait de
-son amour, et qu’elle n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai, sa
-jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète, et cent fois plus grand
-l’espèce d’effroi que lui causait cette grande marquise, d’une beauté
-si bien reconnue et d’une coquetterie dont le monde racontait des
-choses effroyables, elle ne pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement
-de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la préférer, elle que le
-chagrin avait tant changée, à cette marquise du démon.
-
-Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre la façon dont M. de
-Maulévrier avait passé son temps pendant son absence. Mais comme,
-depuis qu’elle était revenue, ce temps lui était consacré presque aussi
-exclusivement qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait,
-que l’ennui d’être éloigné d’elle avait fort innocemment poussé son
-amant chez Mme de Gesvres.
-
-Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse, eût admis peut-être
-cette chimérique innocence; mais ce n’était pas l’esprit qui faisait
-en elle obstacle à cette illusion assez douce, c’était la défiance,
-naturelle à un sentiment aussi profond que le sien.
-
-Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude éternelle qui,
-une fois excitée dans les cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle
-souffrait, malgré toutes les négations que Maulévrier avait opposées
-à l’expression, d’abord éplorée, de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni
-cette intimité qu’elle avait retrouvée à peu près telle qu’elle avait
-existé autrefois, ni l’indifférence que M. de Maulévrier montrait,
-après tout, pour la marquise. Folle, qui avait raison au fond, elle
-souffrait contre les apparences; et jusque dans les soins et les
-familiarités de l’amour même, elle tremblait toujours de l’avoir perdu.
-
-Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre cette justice qu’il
-montrait plus de persistance et de courage pour arriver au but qu’il
-voulait toucher, que jamais chevalier novice n’en mit à gagner ses
-éperons. Il fut héroïque, en vérité. Il s’enferma pendant des journées
-avec une femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher de pleurer
-quand l’envie lui en prenait, et cette envie venait souvent. Il avait
-à assoupir de fort légitimes défiances dans le narcotisme des phrases
-sentimentales.
-
-Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour qui toute la vie avec
-elle s’était passée à se coucher sur des coussins de canapé et à se
-laisser adorer en silence, il avait secoué une nonchalance si superbe
-et cachait l’immense ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité
-qu’elle ne lui avait jamais connue, même au temps de leurs plus beaux
-jours.
-
-Pauvre créature sans esprit, mais dont l’amour était du génie, elle
-jouissait de cette amabilité sans s’y laisser prendre.
-
-Quand il lui avait bien répété sur tous les tons qu’il n’aimait
-qu’elle, elle lui disait avec un regard ineffable:
-
---Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu m’enivres, et une telle ivresse
-est si douce qu’elle fait pardonner le poison.
-
-Mais des mots si poignants n’étaient que du jargon moderne pour M.
-de Maulévrier; car rien ne donne un mépris plus philosophique pour
-l’amour et son genre d’éloquence que celui qu’on ne partage plus et
-dont on est persécuté. Il restait dans le cœur parfaitement insensible
-à tout cela.
-
-La seule chose peut-être dont il fût touché était le déplorable état de
-santé de Mme d’Anglure, état de santé qui allait se détériorant de plus
-en plus.
-
-Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir d’un sentiment ailleurs
-que dans les ballades allemandes, mais il pensait que, même à Paris,
-un sentiment très exigeant et très malheureux pouvait influer sur la
-santé d’une femme naturellement délicate comme était Mme d’Anglure. Le
-spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs, ne lui permettait pas
-d’en douter. Tous les accès de larmes de Mme d’Anglure finissaient par
-des évanouissements très réels. Quand elle avait parlé avec cet âpre
-mouvement des personnes dominées par la turbulence de leur propre cœur,
-une toux déjà ancienne, mais aggravée, lui causait des crachements
-de sang qu’elle regardait, en pensant que ce sang était versé par sa
-poitrine, avec le sourire fauve des êtres qui se voient mourir. Ces
-détails physiques touchaient bien plus Maulévrier que le sentiment
-qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse énergie avait résisté à
-l’énervation des salons.
-
-La pitié de l’amant était détruite, mais la pitié qui nous prend
-tous en voyant périr ce qui est jeune et se flétrir ce qui est beau,
-la pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste, il est vrai, et qui
-se perdait bientôt dans l’idée fixe qui avait remplacé pour M. de
-Maulévrier tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations du
-cœur.
-
-Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée cruelle de Mme d’Anglure
-mourant par lui et pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter les
-résistances de la marquise, quand cette infortunée Mme d’Anglure était
-un des moyens à l’aide desquels il étayait ses succès futurs?
-
-Cette pensée d’un succès que Mme de Gesvres lui faisait acheter un
-tel prix le soutenait dans sa double épreuve de dissimulation et de
-mensonge vis-à-vis les deux femmes qu’il avait entrepris de tromper.
-
-Il était enchanté de la sensation que sa conduite avait produite
-dans le monde, et de ce que les femmes, qui battent l’eau si bien en
-fait de commérages et qui la font jaillir si loin, recommençassent à
-tympaniser Mme d’Anglure sur le peu de fierté de ses relations avec un
-homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout cela servait ses projets
-à merveille; car enfin il était bien sûr que malgré la distance que
-Mme de Gesvres avait mise entre son salon et les pandemoniums à la
-mode, le bruit de cette reprise d’intimité avec une femme qu’on avait
-jugée _plantée_ là ne manquerait pas d’aller jusqu’à ce boudoir de
-satin jonquille d’où l’amour était exilé, mais où la vanité parisienne,
-roulée, comme un chat dans sa fourrure, sous les plus habiles
-artifices, pouvait bien se trouver encore discrètement tapie dans
-quelque coin.
-
-Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut enfin l’avoir découverte
-et blessée, quand, après plus d’un mois pendant lequel il n’avait fait
-que de courtes et officielles visites à Mme de Gesvres, il reçut d’elle
-un gracieux billet où ses prétentions au plus pur désintéressement
-étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes égyptiens de
-sa manière, circulait je ne sais quel souffle de moquerie que M.
-de Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les subtilités de
-l’analyse, se mit à respirer à longs traits:
-
-
- «Ai-je prophétisé juste,--disait le billet,--mon cher Raimbaud?
- Je vous ai prédit que vous reviendriez à Mme d’Anglure, et il
- n’est bruit que de cette grande liaison qu’on disait finie et qui
- recommence, en dépit des méchants propos de ceux qui ne croient
- à l’éternité de rien dans ce triste monde. J’ai cru, avant tout,
- que, si amoureux que vous fussiez de moi, vous aviez mille
- raisons de l’être plus encore de Mme d’Anglure, et j’ai désiré
- la première que vous le redevinssiez, puisque mon malheureux
- caractère était incapable de vous donner le bonheur auquel on
- a droit quand on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré
- s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour vous comme pour
- moi, il vaut mieux qu’il en soit ainsi qu’autrement.
-
- «Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne Mme d’Anglure est
- donc bien grand et bien nouveau, pour que vous n’alliez plus chez
- personne et pour que vous ayez presque cessé de venir chez moi,
- qui suis, comme vous le savez, votre amie, et à qui vous avez
- juré que, quoi qu’il arrive, nous ne nous brouillerons jamais? On
- raconte que vous vous consacrez à Mme d’Anglure avec un abandon
- de dévouement plus grand encore que dans les premiers moments de
- cette intimité qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à
- cela que Mme d’Anglure est souffrante, ce qui rehausse le mérite
- de votre dévouement. Cependant, si cette souffrance n’est pas
- de nature à empêcher Mme d’Anglure de sortir, et que ce ne soit
- pas une jalousie (bien aveugle sans doute) qui l’éloigne de sa
- confidente d’autrefois, je voudrais bien l’avoir à dîner avec
- vous lundi prochain. Je viens de lui écrire un mot à ce sujet.
- Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car je n’entends point
- séparer, fût-ce pour un moment, ceux que Dieu a si bien unis.
-
- «BÉRANGÈRE»
-
-
-Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage fit à M. de Maulévrier
-un effet pareil à ces soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient de
-bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du triomphe! Il se jura bien
-que ce dîner auquel l’invitait la marquise serait comme le dernier
-coup de canon qui terminerait un si long siège. Il alla trouver Mme
-d’Anglure, déterminé à la traîner de force à ce dîner qui lui offrait
-une si belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie par sa lettre,
-pensait-il, tout à fait hors d’elle-même. Hélas! il n’eut point à en
-venir à cette extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même à faire
-la moindre diplomatie pour l’amener à accepter l’invitation de Mme de
-Gesvres. Avait-elle une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle
-pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs, elle en qui M. de Maulévrier
-ne parvenait jamais à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle
-pas cet affreux besoin des cœurs passionnés de se placer en face de
-la réalité qui tue, et de rencontrer la désolante certitude qu’elle
-craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la trouver?
-
-Ils allèrent donc au dîner de Mme de Gesvres. C’était, comme tout
-ce qui venait de cette femme, d’un goût tout à la fois noble et
-simple: une piquante réunion des hommes spirituels qui étaient le
-plus assidus chez elle et des femmes qui laissaient parfois le monde
-pour y venir. La marquise de Gesvres avait une réputation si bien
-établie de maîtresse de maison incomparable, que les femmes les plus
-intelligentes et les plus vouées au culte de la grâce aimaient à
-étudier la royale manière avec laquelle elle faisait les honneurs d’un
-salon dont elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait plus que
-pour quelques privilégiés. Ce jour-là, quels que fussent ses sentiments
-intérieurs,--et la pâleur profonde de son teint et une fatigue autour
-des yeux, qui ne lui était pas ordinaire, semblaient confirmer les
-idées de M. de Maulévrier,--elle se maintint au niveau d’une réputation
-qui ne pouvait plus grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant que
-dans ses jours les plus splendides, et ce ne fut que plus tard et vers
-la fin de la soirée que, comme une guerrière lasse qui désagrafe sa
-chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins à M. de Maulévrier, dans
-la vérité de son âme, masquée si souvent avec son esprit.
-
-En acceptant l’invitation de la marquise, Mme d’Anglure avait voulu
-soutenir une lutte contre la terrible rivale qu’elle se supposait. Un
-reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois les femmes qui furent
-belles et que le désespoir de n’être plus aimées pousse à tout, lui
-souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre de ressources, de
-beauté, d’artifices, dût-elle pour sa part en mourir. Elle se rejeta
-avec fureur à toutes les inventions d’une toilette qui devait relever
-sa beauté dépérie; elle improvisa en fait de parure un véritable chant
-du cygne; mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments, elle ne
-vit pas que ses efforts se retournaient contre elle, et que la femme
-_passée_ faisait tache au sein des légers tissus qui se plissaient et
-ondulaient autour d’un corps à moitié brisé et dont ils cherchaient en
-vain les contours. Elle mit une robe d’une coupe divine, une de ces
-robes blanches qui avaient été inventées pour elle dans le temps où
-elle ne craignait pas la comparaison des mousselines les plus diaphanes
-avec la finesse et la transparence de sa peau. Crânerie vraiment digne
-de pitié! elle, qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne sied
-qu’aux plus belles, tant l’amour auquel elle s’attachait avec la rage
-des âmes sacrifiées l’empêchait de se voir et de se juger!
-
-Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier afficha pour elle, sous les
-yeux même de la marquise, un sentiment si dominateur, il lui rendit
-un tel hommage, il l’entoura de soins si tendrement inquiets et si
-marqués, que bientôt elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un
-incroyable bonheur lui venir.
-
-Pour la première fois l’homme du monde oublia que le monde le
-regardait, et agit avec l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier
-attira sur lui l’attention.
-
-La comtesse, qui, comme tous les êtres sans puissance de calcul, se
-livrait aux sensations d’une nature aisément entraînée, perdit peu à
-peu son air de victime. L’orgueil et l’amour satisfaits lui relevèrent
-le front, ouvrirent ses lèvres à tous les sourires, et firent flamber
-ses yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité toute en
-bienveillance qu’ont les femmes qui manquent d’idées et qui sont riches
-en sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette femme, qui jouissait
-avec tant de profondeur des préférences publiques de son amant, rayonna
-du bonheur qui la foudroyait. A force d’expression, elle reconquit
-presque sa beauté. Mais, par un contraste qui dut frapper à la fin les
-yeux les moins observateurs, à mesure que les félicités de cœur de Mme
-d’Anglure ravivaient ses manières et transfiguraient ses traits mornes,
-la marquise perdait de son animation habituelle, du feu roulant de sa
-repartie, et jusque de l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un
-singulier déplacement de la vie dans ces deux femmes, et que la chaleur
-et la flamme passaient de la torche éblouissante au pâle flambeau
-menacé de mourir.
-
-Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier suivait ce changement dont
-il était cause, ces distractions d’un esprit toujours si présent!
-Pendant qu’il semblait n’être occupé que de Mme d’Anglure, au milieu
-des groupes du salon et de ces causeries éparpillées qu’elle avait
-mises en train et pendant quelque temps soutenues, la marquise s’était
-retirée à l’écart sur un canapé où nulle femme ne se trouvait alors.
-Elle était là, pâle et sombre sous les larges bandes de velours d’un
-pourpre foncé qu’elle avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague,
-les poses appesanties, l’air passionné et, par rareté, presque idéal!
-
-Certes! ceux qui la virent dans cette attitude et avec cette
-physionomie durent y lire une influence de l’amour montré à Mme
-d’Anglure par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement
-la prenait, cette forte femme; qu’elle était à bout, qu’elle n’en
-pouvait plus! Le regard de Mme d’Anglure, qui la fixait de l’autre
-extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard doux et humide se
-sécha et devint tout à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier,
-qui le surprit, se retourna avec une joie vers celle à qui il était
-adressé, comprenant, sans doute, que l’instinct de la femme jalouse
-et triomphante en savait encore plus que lui, et lui garantissait la
-défaite qu’il attendait depuis si longtemps.
-
-Sûr des tortures morales de la marquise, lues par lui dans ce regard
-de panthère parti comme l’éclair de ces suaves prunelles de velours
-gris, il se leva transporté, interrompant sa phrase commencée à Mme
-d’Anglure, pensant qu’enfin la marquise avait trouvé le fond de l’abîme
-et qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui échapper.
-
-Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant, avec le vertige
-de la victoire, et d’une voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec
-l’assurance d’un homme qui a tout deviné:
-
---Qu’avez-vous donc pour être si triste, Bérangère?
-
---Ah!--fit-elle en le regardant avec deux yeux désespérés,--on dit
-que la jalousie peut mener à l’amour, et je n’avais plus que cette
-ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de Mme d’Anglure pour voir
-si je n’en souffrirais pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de
-cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis deux heures, montrer un
-amour fou à Mme d’Anglure, et je n’en ai pas été émue une seule fois.
-C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,--ajouta-t-elle avec un
-horrible égarement de sourire.
-
-Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée, mais, hélas! ce n’était pas
-le fond de l’abîme comme l’avait entendu M. de Maulévrier!
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-V
-
-EXPLICATION
-
-
-Monsieur de Maulévrier était resté anéanti sous l’accablante parole de
-Mme de Gesvres.
-
---Est-ce que vous êtes souffrante, ce soir, ma chère?--était venue dire
-à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy, qui l’avait aperçue
-parler à M. de Maulévrier avec une physionomie douloureuse.
-
-Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la marquise s’était levée
-souriante et était allée causer avec la vicomtesse, près de la
-cheminée, au feu de laquelle elles tendirent la pointe de leurs pieds
-chaussés de satin. Maulévrier demeura donc sur le canapé, en proie à
-la rage d’une déception sans bornes, frappé au cœur de sa vanité comme
-de son amour, et traversé de part en part. Mme d’Anglure, qu’il avait
-quittée avec tant de brusquerie et qui avait suivi son mouvement et
-l’expression de ses traits pendant qu’il parlait à Mme de Gesvres,
-devint plus pâle que lui en voyant le changement soudain qu’avait
-produit en toute sa personne le mot dit à voix basse par la marquise.
-La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais alors, débarrassée de
-tous ses doutes, elle y revint avec une inébranlable certitude.
-
-Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations de M. de
-Maulévrier, c’est que ces sensations se combattaient, c’est qu’il ne
-pouvait s’abandonner franchement au mouvement qui, produit par une
-autre femme que Mme de Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne
-savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la haïr. Il y avait des
-motifs pour tout cela dans Mme de Gesvres. Seulement, quand le cœur
-était poussé à l’un de ces trois sentiments, voilà qu’au même instant
-les deux autres s’élevaient pour lui faire obstacle, et jetaient cette
-chose naturellement empêtrée, le cœur d’un pauvre homme, dans un
-incroyable embarras. Alternative extraordinaire et des plus cruelles!
-
-Quand le mépris était prêt de tomber comme la foudre sur cette créature
-de rubans et de petites mines, indigne, après tout, d’un amour sérieux,
-la pitié pour cette âme impuissante, pour cet esprit qui sentait bien
-où est la vie, et qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance dans
-ces relations que le monde condamne, la pitié arrêtait le mépris. Femme
-sans unité, aussi étrange que la Chimère antique, Protée, caméléon,
-le diable en personne, c’était la plus grande tourmenteuse d’âmes qui
-eût peut-être jamais existé. Ce n’était ni précisément un homme ni
-précisément une femme, car alors on aurait su à quoi s’en tenir; on eût
-arrangé ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût été un ami si ce
-n’eût pas été une maîtresse; mais, ami, maîtresse, rien des relations
-ordinaires de la vie n’était possible avec cette femme, et n’était
-impossible non plus.
-
-On y perdait son cœur, on y brûlait son bonnet; les plus habiles s’y
-trouvaient pris comme les plus tendres. Bien des hommes avaient essayé.
-Bien des esprits, abusés par l’histoire, en avaient voulu faire, pour
-le siècle, une espèce de Ninon de l’Enclos.
-
-Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus à l’amitié; mais,
-quand l’amitié était invoquée, la câline et capricieuse femme se
-mettait à prendre de ces irrésistibles airs de maîtresse qui étaient,
-hélas! son unique façon de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces
-airs-là, elle les changeait tout à coup en manières d’amitié si
-touchantes qu’elles pouvaient jeter dans une rage atroce, mais qu’elles
-ne donnaient pas le courage qu’il aurait fallu pour se brouiller.
-Entrelacement épouvantable! liens dans lesquels on se roulait
-désespérément pour se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette
-intoxication de sentiments qui tenait du charme, il n’y avait qu’un
-moyen violent d’en sortir à son honneur: c’était de tuer la sorcière,
-d’étouffer cet impatientant génie, cet Attila femelle en robe tombante.
-
-Malheureusement, à une certaine hauteur sociale, on ne tue pas les
-femmes à Paris. On y comprend très bien qu’une passion qui pousse
-à tuer la femme qu’on aime est de la puissance; mais c’est de la
-puissance au service de quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans
-cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer inférieur. Aussi,
-quand il n’y a plus que ce remède pour les gens bien élevés, ils le
-voient, mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation les récompense
-de cette modération pleine d’élégance en éteignant peu à peu cet amour
-qui retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle éternel.
-
-Des roses _qui vivent un jour_, les passions malheureuses, dans une
-société avancée, sont de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le cœur
-a bien tempêté, comme la mer, au pied du roc qui ne bouge, comme la mer
-le cœur se retire; mais la nature persévère plus que l’homme, la mer
-revient, et le cœur... pas!
-
-M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment dans ses passions
-d’homme civilisé? On l’eût dit, à le voir, tout défait encore de
-l’impression que venait de lui causer la marquise, se lever avec
-presque autant de légèreté qu’elle et aller trouver Mme d’Anglure à
-l’autre bout du salon, immobile et droite comme un camée antique jauni
-par le temps. La malheureuse femme, qui pouvait à peine articuler un
-mot, l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de ces malaises
-qui sont aux ordres de toutes les femmes. M. de Maulévrier devina
-dans ses yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui s’efforçait de
-sourire, l’effroyable scène qui l’attendait.
-
-C’était la millième de l’espèce: il était déjà bronzé à ce jeu. A
-peine furent-ils en voiture que les pleurs commencèrent à couler. Ce
-furent des étouffements de larmes, des torsions de cou et de bras, des
-plongements de front dans les mains crispées, tout cela perdu dans
-l’obscurité, dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes.
-Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il affectât de ne les voir
-ni de les entendre, résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer
-les éclats; résolu aussi à ne plus calmer ces orages apaisés si bien
-naguère, quand il était soutenu par le but qu’il croyait atteindre en
-jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui, la lassitude avait succédé
-à l’intérêt. Il était dans cette situation égoïste, furieuse et amère,
-qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce, quand on l’ennuie.
-Il souleva la glace, et pendant qu’il sentait se gonfler de sanglots,
-à son coude, le flanc de la femme qui pleurait par lui et pour lui, il
-se mit à respirer indifféremment l’air de la nuit, et à suivre dans le
-mouvement de la voiture cette ligne grise de maisons qui semblaient
-fuir. Ils roulèrent ainsi pendant assez de temps, Mme d’Anglure
-demeurant à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un mot ne fut échangé.
-
-Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre, M. de Maulévrier
-offrit sa main à Mme d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait pas, il
-remonta à demi dans la voiture, d’où il était descendu, et il s’aperçut
-que la comtesse était évanouie. Cet évanouissement avait assez mauvaise
-grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent pas de se faire des signes
-en aidant M. de Maulévrier à emporter Mme d’Anglure jusque dans son
-appartement. Là, ses femmes la mirent dans un grand fauteuil et lui
-firent respirer des sels. Ces soins la rendirent à la conscience de
-sa douleur. Comme une souple couleuvre qui se redresse du sein de la
-neige qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans son burnous de
-cachemire blanc qu’on avait roulé autour de ses épaules nues, et en
-femme qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle et de sa
-considération aux yeux des autres, elle dit qu’on la laissât seule
-avec M. de Maulévrier.
-
-La pendule marquait une heure et demie du matin. Jamais M. de
-Maulévrier ne s’était trouvé à une pareille heure dans l’appartement de
-Mme d’Anglure, du moins à la connaissance de ses gens.
-
---Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,--s’écria-t-elle.--Vous ne m’avez
-pas dit la vérité, quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi ne m’avoir
-pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez plus et qu’une autre m’avait pris
-votre amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette, qui ne vous
-rendra pas heureux comme je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme
-moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme moi quand une fois vous ne
-l’aimerez plus!
-
-Elle avait d’abord voulu parler d’une voix assurée, mais les pleurs
-étaient venus peu à peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus
-éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la chambre à grands pas, la
-main droite ramenée au flanc gauche, cette belle pause du portrait de
-Talma dans _Hamlet_, hésitant encore à jeter sur cette tête dévouée et
-désolée le mot qu’elle savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser.
-
---Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?--fit-elle.--Me
-méprisez-vous donc tant que vous ayez résolu de ne rien avouer?
-Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre silence, comme vous
-le faites depuis un mois avec ce langage qui me jetait dans l’âme un
-bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi me disait que tout
-ce bonheur était faux! Vous m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais
-je voulais votre amour, je ne voulais pas votre pitié. Hélas! il
-fallait bien que j’apprisse un jour ou l’autre ce que vous deviez
-être impuissant à me cacher. La marquise aussi est jalouse. J’ai vu
-sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord, mais, grand Dieu!
-qu’ensuite j’en ai été punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse;
-vous avez eu peur de la faire souffrir plus que moi; vous avez sacrifié
-celle que vous n’aimiez plus à celle que vous aimez! C’était juste; je
-ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je me demande seulement comment
-j’ai fait pour vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer?
-
-Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient pas toute sa vie.
-C’était toujours la femme esclave, la femme faite pour l’amour,
-l’amour vrai et comme il ne se rencontre plus que dans quelques cœurs
-exceptionnels, dans quelques esprits que le monde insulte, car ils sont
-sans puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé vis-à-vis
-de Mme d’Anglure, il eût admiré l’abnégation de cet amour résigné;
-mais, dans sa position, il n’était plus juste. Caroline lui parlait de
-la jalousie de la marquise; c’était comme une voix ironique qui le
-raillait après tout ce qui s’était passé. Son succès manqué, et rappelé
-de cette façon innocente, le rendit implacable, et lui qui se taisait
-par une délicatesse plus du monde encore que du cœur, se mit à dire les
-choses, haut et clair, à l’infortunée:
-
---Puisque vous voulez la vérité, Caroline, vous avez raison: j’aime Mme
-de Gesvres, c’est-à-dire que je l’ai beaucoup aimée, car je crois cet
-amour affaibli déjà dans mon cœur; mais ne parlez pas de sa jalousie,
-ne parlez pas de tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est pas
-jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car elle ne s’est jamais livrée,
-car tout l’amour que j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le sien.
-
-Elle le regarda avec des yeux bien ronds et bien incrédules, en
-secouant tristement la tête, imaginant sans doute qu’il mentait encore.
-Elle ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas aimer l’homme dont elle
-était folle, _son_ Raimbaud.
-
---Vous ne me croyez pas, Caroline?--fit M. de Maulévrier, qui ne voyait
-pas d’où venait cette incrédulité adorable.--Oh! vous ne connaissez
-pas la marquise. Vous la jugez comme on la juge dans le monde; vous la
-croyez plus que légère, une femme aux amours faciles et rapides, elle
-dont la froideur est invincible et dont le cœur ne peut plus désormais
-être atteint. Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse, au
-fond, de ne pouvoir trouver dans la vie un de ces intérêts que vous lui
-supposez pour moi. Vous la calomniez indignement dans sa conduite, et
-elle n’a pas le moindre bonheur qui la venge de vos calomnies. C’est
-une femme digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez pas comme
-vous le faisiez tout à l’heure, car, si elle a été votre rivale, ce n’a
-jamais été que dans mon cœur.
-
-Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à rendre justice à la femme
-qui n’avait jamais eu d’amour pour lui, devant celle qui le croyait
-plongé dans les félicités d’un amour partagé; il s’arrêta, effrayé
-aussi du mal qu’il venait de faire à Mme d’Anglure.
-
---Assez, Raimbaud,--lui cria-t-elle, prenant cet éloge de Mme de
-Gesvres pour l’expression d’un amour fanatique et désespéré;--vous êtes
-la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous m’épargner l’humiliante
-douleur de vous voir la défendre contre moi?
-
-L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible dépit dans une
-créature si douce d’ordinaire, ébranla ses organes déjà malades et
-leur porta un funeste coup... Ce soir-là, Mme d’Anglure sentit le sang
-lui monter dans la poitrine. La conscience de sa mort prochaine apaisa
-bientôt sa colère.
-
---Pardonnez-moi, Raimbaud,--fit-elle en tendant à M. de
-Maulévrier cette main qu’il prenait avec tant de transport
-autrefois;--pardonnez-moi ce que j’ai dit, en considération de ce que
-j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt quitte de mes plaintes. Pour
-le temps qui me reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous que
-j’aime encore, dans la femme que vous m’avez préférée.
-
-. . . . . .
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-VI
-
-L’IMPÉNITENCE FINALE
-
-
-Cinq jours après cette scène, Mme d’Anglure était à l’agonie. Les
-vomissements de sang étaient revenus avec une énergie effrayante. Le
-médecin ne conservait nul espoir. M. de Maulévrier, qui se trouvait,
-grâce à ses aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline, n’eut
-point de résistance à vaincre en lui-même pour soigner cette pauvre
-mourante qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer ses derniers
-moments des formes de ce dévouement extérieur qui, après l’amour, fait
-illusion encore aux cœurs tendres. Il resta, autant qu’il le put,
-auprès du lit de la comtesse. Il n’avait plus à feindre un sentiment
-qui le gênait. Au contraire, il pouvait être franc dans l’expression de
-celui qu’il éprouvait, car il en éprouvait un alors: il s’attendrissait
-sur cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre
-empêche d’être amère, et à laquelle, pour cette raison, sans nul doute,
-le cœur de l’homme sait se livrer avec abandon!
-
-Elle qui finissait la vie comme elle l’avait commencée, par un seul
-amour, jouissait tristement de l’attendrissement de M. de Maulévrier,
-et lui souriait au milieu de toutes ses souffrances, avec les larmes de
-la reconnaissance et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait plus
-en termes irrités de la marquise, de cette _voleuse d’amants_ qu’elle
-aurait désiré parfois dénoncer à toutes les femmes, et pourtant les
-aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée. Elle croyait qu’il
-était aimé de la marquise, et qu’il l’aimait assez pour avouer son
-amour et le proclamer malheureux, pour se vanter de ses rigueurs. Elle
-voyait là un généreux mensonge. Elle n’était pas une observatrice de
-premier ordre, cette suave enfant qu’ils avaient appelée _la Belle et
-la Bête_; front charmant, mais bien parfaitement fermé à la lumière,
-elle ne comprenait guères que ce qui était simple, et jugeait les
-autres par elle-même. Une femme de la complication de Mme de Gesvres
-ne pouvait pas tomber sous ce sens étroit, les relations de M. de
-Maulévrier avec Mme de Gesvres être expliquées par cette nature toute
-droite, qui était venue, comme une fleur, en pleine terre, à la
-campagne.
-
---Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez, mon ami,--disait-elle à M.
-de Maulévrier, quand elle le voyait passer des heures entières près
-de son lit et en silence; car il était défendu de faire trop parler
-cette poitrine si souvent en sang;--voilà que toute votre vie est
-changée parce que je me suis imaginée d’être malade. Raimbaud, je
-ne veux pas de cela. Vous êtes délicat et bon pour moi; je vous en
-remercie, j’en suis même heureuse au milieu de tout ce qui m’afflige
-et me fait mourir, mais je ne veux pas qu’où l’amour n’est plus
-soient les sacrifices de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux qu’on
-n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux qu’on aime, et la marquise--ne
-faites pas ce mouvement et écoutez-moi!--a droit de se plaindre de
-l’abandon dans lequel vous la laissez. Quittez-moi donc souvent pour
-elle, allez la voir, et cependant--ajoutait-elle avec une expression
-irrésistible--revenez ici, Raimbaud, puisque la pitié vous y ramène.
-Je n’ai pas la force qu’il me faudrait pour me priver de ce dernier
-bonheur.
-
-M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à Mme d’Anglure; une
-affection si profonde, et en même temps si douce, lui donnait le
-courage de résister à la malade dévouée qui, l’amour au cœur,
-l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette bassesse sublime le touchait,
-et, parce qu’il était touché, il restait, captivé davantage. Il
-restait, comparant cet amour à l’impuissance d’aimer de la marquise;
-et celle-ci, dont le noble esprit était fait, du moins, pour tout
-comprendre, enviait, avec un regret plus inconsolable que jamais, le
-sentiment dont elle était privée, quand M. de Maulévrier lui racontait
-tout ce que ce sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable et
-de bon.
-
-Et comme, en dehors des mille vanités de la femme qui la faisaient si
-souvent extravaguer avec tant de charme, Mme de Gesvres, à force de bon
-sens, finissait par avoir un cœur excellent, elle apprécia dignement la
-conduite de Mme d’Anglure et elle se sentit vivement attirée vers la
-malade, quoiqu’elle crût--illusion analogue à celle de Caroline--que
-M. de Maulévrier, qu’elle avait pris au mot dans la dernière comédie
-qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie, était revenu à celle qu’il
-avait si longtemps aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie,
-elle savait bien qu’avec les convictions de Mme d’Anglure et ce qui
-s’était passé entre cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait
-convenablement se présenter chez Caroline et lui témoigner l’intérêt
-sincère dont elle se sentait animée. Bizarre chose que les relations
-humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments sont très souvent
-inexprimables, et ce qui serait vrai, impossible!
-
-Plus l’état de Mme d’Anglure empirait, plus Mme de Gesvres, qui
-admirait la douce splendeur qu’un amour naïf et grand projetait sur les
-derniers moments de celle qu’elle avait autrefois protégée et défendue,
-souffrait de se sentir éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments
-naturels par ce que M. de Maulévrier lui racontait de la mourante,
-elle pensait parfois qu’elle ferait mieux comprendre à Mme d’Anglure
-que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de Maulévrier, et que cette
-assurance franchement donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux
-angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de Maulévrier, qu’elle
-croyait revenu de bonne foi à ses premiers sentiments pour Caroline,
-n’avait pu calmer cette âme agitée et lui enlever ses doutes cruels, la
-retenait toujours, et elle ne serait point sortie de cette incertitude
-si M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher en toute hâte
-pour la conduire chez la comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée
-tout à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination.
-
-Elle y alla, non sans quelque trouble. En la voyant entrer dans sa
-chambre, Caroline lui tendit la main de la façon familière et simple
-avec laquelle elle la lui avait prise à une autre époque, quand elle
-revint de la campagne pour s’assurer du malheur de ne plus être aimée.
-
-La comtesse était couchée sur une chaise longue, la tête soutenue par
-des coussins et la taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous
-les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant, les narines creuses,
-la pâleur bleuâtre.
-
---Je vous sais bon gré d’être venue,--dit-elle d’une voix faible, mais
-assurée, à la marquise, qui, quoique émue, s’assit près d’elle avec
-cette absence d’embarras des femmes du monde qui fait croire si bien
-à la chimère du naturel.--Je voulais vous voir avant de mourir. Vous
-m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs j’ai été injuste pour vous
-au fond de mon cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est pas votre
-faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas su m’en défendre mieux que vous.
-
---Caroline,--lui répondit Mme de Gesvres comme au temps de leur
-ancienne liaison, et avec le désir de lui causer quelque bien,--vous
-êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai jamais aimé M. de
-Maulévrier.
-
---Oh!--fit la comtesse en secouant la tête avec une grâce souriante et
-triste,--je sais tout et je suis résignée; n’essayez donc plus de me
-tromper: vous aimez Raimbaud...
-
---Non! je ne l’aime pas,--interrompit la marquise avec une noble
-impatience et en jetant à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat
-qui l’attestait;--je ne l’ai jamais aimé: qu’il le dise; moi, je vous
-le jure. Si j’ai eu un tort avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous
-l’avoir dit plus tôt.
-
---Plus tôt comme à présent, Bérangère, je ne vous aurais pas crue,--dit
-Mme d’Anglure.
-
---Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée sans motif, et à présent,
-vous en avez un dont je vous remercie. Vous voulez m’épargner du
-chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous, mais c’est inutile;
-puisque je meurs, je ne regrette presque plus de n’être plus aimée. En
-le laissant derrière moi,--ajouta-t-elle avec un regard ineffable,--il
-souffrira moins.
-
---Mais...--dit Mme de Gesvres avec l’angoisse de ne pas être crue.
-
---Mais,--interrompit la comtesse avec une violence qui lui fit cracher
-le sang de nouveau,--pourquoi cette obstination, Bérangère? Lui aussi
-m’a tenu le même langage que vous, et je ne l’ai pas écouté davantage.
-Ne tourmentez donc pas mes dernières heures par des négations et des
-résistances inutiles. Si je vous ai envoyée chercher, ce n’était pas
-pour vous adresser des reproches; c’était pour vous le confier, lui
-que j’aime encore; c’était pour vous recommander de bien prendre garde
-à son bonheur; c’était pour que mon souvenir--le souvenir d’une amie
-morte de chagrin à cause de vous deux--ne se mît pas entre vous et
-n’empoisonnât pas les relations d’une intimité que je vous pardonne,
-quoiqu’elle m’ait fait cruellement souffrir.
-
---Ah! malheureuse enfant,--reprit avec emportement Mme de Gesvres,
-poussée à bout par un aveuglement si obstiné,--comment donc faire
-pour vous arracher cette folle croyance, pour vous convaincre de la
-vérité de mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud; non! je n’ai jamais
-été, je ne suis pas sa maîtresse. Le monde l’a dit, je le sais bien;
-mais vous, que j’ai défendue autrefois contre le monde, vous savez
-si je sacrifierai jamais rien à de sots propos. Vous connaissez mon
-indépendance. Aujourd’hui vous me prouvez que cette indépendance a
-toujours des dangers pour une femme. On la punit en se méprenant sur
-ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus jeune que je ne suis;
-vous aussi, vous me jugez d’après ce que vous avez de jeunesse et
-d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble pas, j’ai l’âme si
-vieille, si dépouillée! Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne
-l’eusse pas pu!
-
-Et dominée par le besoin d’être crue, que les négations de Mme
-d’Anglure avaient si vivement irrité en elle, elle se mit à lui dire
-sur l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa nature, des choses
-vraies, mais qui devaient demeurer incompréhensibles pour la comtesse.
-Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla ce qu’elle était;
-elle le fit avec éloquence: elle lui montra, une par une, ce qu’elle
-appelait les misères de son âme; elle lui dit ses jalousies du bonheur
-des autres, du bonheur de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit
-de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel, qui frappait sa
-vie; étala tout, s’insulta, fut vraie, fut naïve, elle, la grande
-Célimène de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié à une autre
-femme que la comtesse, à une autre qu’une créature sans intelligence
-et tout amour! La comtesse ne comprit pas un mot de toute cette triste
-psychologie que le tact exercé de la marquise n’avait pourtant pu
-retenir. Pour cette pauvre et adorable amoureuse, dont la vocation
-avait été d’aimer, comme celle des roses est de sentir bon, les paroles
-de Mme de Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu. Elle l’écouta
-en la regardant avec défiance, et quand la marquise, à qui le tact
-revenait peu à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme qu’elle
-essayait follement de persuader en lui parlant une langue étrangère,
-s’arrêta, vaincue et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit,
-avec une grande sécheresse:
-
---Vous avez certainement beaucoup plus d’esprit que moi, ma chère, mais
-ce que vous me contez là est incroyable, et je ne vous crois pas.
-
---Adieu donc, Caroline,--fit Mme de Gesvres sans amertume et en se
-levant, car cette scène où elle s’était oubliée commençait de la
-fatiguer, et elle voyait dans ces airs de pardon et de générosité
-auxquels Mme d’Anglure refusait si bien de renoncer quelque chose
-de solennel et de _posé_ qui choquait vivement son bon goût et son
-instinct du ridicule. Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion
-que lui avait inspirée l’état de Mme d’Anglure et son amour pour
-Raimbaud. Maulévrier était resté silencieux pendant l’entrevue des deux
-femmes. Quand la marquise se leva, ses regards rencontrèrent les siens.
-Un imperceptible sourire de moquerie méprisante se joua silencieusement
-autour de leurs lèvres à tous les deux. Toujours spirituels et du
-monde, ils ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu cette passion
-aveugle, stupide, dramatique et dévouée, qui ne comprenait rien et
-montrait la rage de se sacrifier en mourant.
-
-Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle expira quelques jours
-après dans son illusion indestructible,--les croyant heureux et leur
-pardonnant,--illusion torturante qui fut un démenti donné par elle au
-titre du livre si vrai qu’on appelle le _Bonheur des sots_.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-VII
-
-LA VIE
-
-
-Quoi! vous n’étiez pas revenu de bonne foi à Mme d’Anglure?--dit la
-marquise avec un indescriptible étonnement. Ils avaient repris leur
-place habituelle dans le boudoir de satin jonquille, et la vie pour
-eux recommençait de couler, sans événements, sans aventure, dans sa
-monotone variété.
-
---Non! je ne l’ai pas ré-aimée,--fit Raimbaud avec un sentiment trop
-triste pour qu’il s’y mêlât de l’amertume.--Ce fut bien fini entre nous
-du jour que je vous aperçus. Vous effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai
-affiché chez vous de l’amour pour cette femme qui méritait mieux que
-cette comédie, ce fut une fausseté pratiquée par moi pour exciter votre
-jalousie. C’était ma dernière ressource que j’employais.
-
---Dernière et inutile,--reprit Bérangère.--Le jour où vous vîntes
-dîner chez moi fut pour tous les deux un jour funeste. Pour moi, il me
-montrait le fond de ce cœur rebelle à tout. Pour vous, il vous ôtait
-une dernière espérance et vous laissait un amour... éternel,--dit-elle
-après avoir un peu hésité, et risquant enfin la romanesque épithète.
-Et, comme la femme grave et compatissante se perdait toujours dans la
-coquette qui était si près, elle ajouta légèrement, en jouant avec les
-glands de sa robe de chambre:--Car, enfin, monsieur, qui pourriez-vous
-aimer après moi?
-
---Eh! mon Dieu, la première venue,--fit lentement M. de Maulévrier
-avec une majesté d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil
-extravasé.--Quand on n’aime plus, la première venue est plus puissante
-que la femme qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que l’attrait
-de la nouveauté.
-
---Vous traitez l’amour comme un caprice,--fit-elle furieuse. Puis,
-mordant ses lèvres et rattrapant le sang-froid perdu:--C’est peut-être
-vrai--dit-elle--quand on n’aime plus, mais...
-
-Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus simple de le regarder. La
-joie du sauvage sûr de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux,
-et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant faisait de tout cela
-quelque chose de peu agréable à contempler.
-
---Et si je ne vous aimais plus?--dit Raimbaud câlinement, avec une voix
-basse et douce, et en lui prenant la main dont il baisa les ongles
-rosés, mais sans appuyer.
-
---Vous! ne plus m’aimer?--demanda-t-elle, changeant tout à coup d’air
-et de contenance, et d’un ton plus curieux que dépité.
-
---Plus du tout,--dit Raimbaud, avec un désintéressement infini et du
-naturel retrouvé.
-
---Bah!--répondit-elle avec explosion; et, se retournant vivement sur la
-causeuse, elle lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit avec
-bouderie, comme une objection à ce qu’il disait.
-
-Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile.
-
---Il n’y a pas de bah! madame,--dit Raimbaud avec calme.--C’est bien
-vrai que le charme est détruit: vous voudriez vainement le faire
-renaître. Ce que vous avez éteint en mon âme, vous ne le rallumeriez
-pas.
-
---Vraiment!--fit-elle; et se penchant vers lui de trois quarts, pose
-charmante qui lui allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins
-sourires que la vanité d’une femme belle ait jamais inventés pour
-répondre à un défi insolent.--Eh bien! nous verrons...
-
-Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis, elle employa toutes les
-subtilités de son esprit, toutes les grâces de sa manière, toutes les
-ressources de son génie, tous les artifices de ses négligés du matin,
-toutes les ivresses d’un abandon téméraire, toutes les légèretés de
-flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à des caresses positives:
-M. de Maulévrier ne démentit point sa parole. Elle ne le troubla plus.
-Il jouit de tout cela comme un peintre; il en jouit aussi comme un fat;
-mais l’amant évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en trompant
-ses désirs sans cesse, en flétrissant un à un tous les espoirs qu’il
-s’était créés; elle aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine, et
-lui, comme elle, ne pouvait ressentir que l’amour comme le monde l’a
-fait. Parfois, en la voyant tout risquer pour reconquérir sa conquête
-perdue, l’idée lui vint de profiter, dans les intérêts les moins
-distingués, des dangers auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux
-qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis d’elle; et il ne
-voulait pas qu’elle pût interpréter comme un reste d’amour encore la
-tentative d’une possession que peut-être elle eût de nouveau disputée,
-s’il avait essayé d’y revenir.
-
-Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour rien, elle se lassa de
-vouloir faire revivre un amour qui n’existait plus.
-
-Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent, mais
-demeurèrent aussi fréquentes, aussi intimes que jamais, et le monde,
-qui avait accusé Mme de Gesvres d’avoir _tué_ Mme d’Anglure, continua
-de les nommer amants, quoiqu’ils ne fussent plus que des amis.
-
-Amis étranges, il est vrai; singulière et triste liaison, d’un charme
-puissant, inexplicable et empoisonné!
-
-Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai.
-
-Après elle, il n’aima plus personne. On eût dit qu’en l’aimant il avait
-contracté, pour les autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il
-avait été la victime.
-
-Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas plus qu’elle, ne prit
-son parti sur soi-même et ne sut donner à sa vie la dignité de
-l’indifférence, la fierté calme de la résignation.
-
-Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le chercher encore.
-Leur intimité ne leur suffisait pas. Ennuyés, le jugement cruel,
-l’imagination exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie,
-voulant être une dernière fois heureux encore dans l’amour avant de
-mourir.
-
-Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir l’un à l’autre et de
-se dire ce qu’ils avaient trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes,
-puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui de lui ou d’elle
-viendrait se vanter, avec le plus d’orgueil, de ressentir enfin
-l’amour. Mais cet amour, appelé par eux, expirait toujours dans
-le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait si vite quand ils
-regardaient entre les deux yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs
-idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire de nouvelles,
-qu’hélas! ils abattaient toujours.
-
-A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour même, tout ce qu’il
-admirait le plus, ne suffisait pour remplir sa pensée; et quant à elle,
-ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes choses qu’elle sentait
-mieux qu’un homme, ne pouvait longtemps la captiver.
-
-Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils se détournaient avec le
-même dégoût. Créés, à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un
-tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté d’aimer, l’autre,
-impatient, implacable, le poussait bientôt à ce mépris par l’ironie,
-l’ironie qu’ils maniaient également tous deux.
-
-Que de fois ils passèrent de longues heures dans la nuit l’un près
-de l’autre, flanc à flanc, les mains enlacées, couple fait, on l’eût
-dit du moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais trouvant sans
-cesse l’esprit qui juge où ils avaient appelé la sensation qui enivre:
-couple superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces amours qui
-ne duraient pas et à rire entre soi des ridicules vus le matin dans le
-tête-à-tête, affreuse comédie qu’ils se donnaient entre quelque baiser
-vide, quelque sombre et vaine caresse, par dédommagement du bonheur
-manqué et de l’enthousiasme impossible!
-
-Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y avait qu’eux cependant,
-mais ne s’expliquant pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient
-dans les autres ils ne le rencontraient pas dans leur cœur, puisque
-leur seul intérêt dans le monde naissait quand ils étaient réunis!
-
-Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans nom parmi les hommes,
-relation que le monde ne comprenait pas.
-
-Plus leur espoir d’aimer une fois encore tarissait dans leurs âmes
-impuissantes, plus ils se sentaient étroitement liés par ce qui ne
-pouvait être un lien entre eux et personne! plus ils sentaient qu’ils
-n’avaient rien à se préférer!
-
-Quand lui sortait des bras d’une femme, ne venait-il pas, avec une
-ardeur avide, essuyer ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié lui
-tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie tous ses bonheurs
-incomplets à flétrir!
-
-Quand elle, plus coquette que les plus coquettes de Marivaux, avait
-prêté sa charmante oreille aux adorations qu’elle faisait naître,
-ne venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux mornes, poser sa
-tête lasse sur cette poitrine qu’elle n’animait plus! Alors,--on ne
-sait,--qui pourrait assurer de telles choses?--regrettaient-ils tous
-deux de n’être pas amants au lieu d’être de si étonnants amis; et si
-le regret existait au fond de leurs âmes, excepté des douleurs bien
-désespérées, que peut-on tirer d’un regret?...
-
-C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse. C’est ainsi qu’ils
-s’avançaient ensemble vers le but suprême, la vieillesse et la mort,
-qu’ils connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur restait à
-apprendre par le déclin naturel de la vie, les infirmités de la pensée
-et des organes, et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement
-unis, consternés et purs, mais de la dérisoire pureté de l’impuissance;
-et, dans le néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se consoler ou
-s’affermir, la vanité de ce qu’ils souffraient. Leur bon sens faisait
-fi de la poésie de la douleur, comme leur bon goût en faisait mystère.
-C’étaient toujours une femme élégante et un dandy, à l’intimité
-desquels le monde insultait dans de jolies plaisanteries; c’étaient
-toujours de part et d’autre la même convenance, les mêmes manières
-irréprochables, cette même légèreté dans la parole, grâce charmante qui
-n’appuyait jamais sur rien. On ne pouvait guères soupçonner ce qu’il
-y avait de grave, de profond, dans ces deux êtres si exclusivement
-occupés, à ce qu’il semblait, de choses extérieures, et dont l’esprit,
-à certains soirs, partait tout à coup en mille étincelles et en
-railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se composait pour eux la
-vie, influence du monde et des habitudes sur ce que les sentiments ont
-de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de leurs matinées, prise
-au hasard entre toutes les autres, donnerait une idée plus exacte que
-l’analyse la plus fidèle.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-. . . . . . . . Un matin, le marquis de Maulévrier alla chez la
-marquise de Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place ordinaire,
-dans le boudoir jonquille; elle était sortie. Séduite par le temps
-qu’il faisait (on était au commencement du printemps), elle était allée
-s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité d’une des allées du jardin de
-l’hôtel de Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans doute par
-les idées que lui inspirait sa lecture, elle ne sentait pas le fleuve
-de soleil qui tombait en nappe de lumière et de chaleur sur sa tête
-nue, sur ses mains divines dégantées, et sur des épaules que le soleil
-même était impuissant à bronzer.
-
---Que lisez-vous donc là?--fit Maulévrier en s’approchant, frappé de la
-préoccupation de sa physionomie.
-
---C’est _Lélia_,--répondit-elle,--un livre qu’ils disent faux et qui
-n’est que la moitié de la vérité de ma vie. Que serait-il donc si
-l’autre moitié s’y trouvait!
-
-Elle parlait avec une agitation presque fébrile, les yeux durs, le
-front contracté, violemment belle.
-
---Vous avez raison,--fit Maulévrier, qui ne raillait plus quand il la
-voyait dans cet état, car il avait appris à connaître, à ses dépens, la
-douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette femme révoltée de n’en
-pas avoir davantage,--_Lélia_ n’est qu’une moitié de misère; il en est
-dans le monde de bien plus grandes et qu’on ne voit pas.
-
---Oui! la mienne, par exemple,--reprit-elle avec une tristesse
-animée;--oui! la nôtre, car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais;
-en m’aimant vous avez gagné mon mal, et vous n’en guérirez pas plus que
-moi.
-
-«Mais _Lélia_! mais eux, ces artistes, ces grandes imaginations, ces
-hautes pensées,--continua-t-elle en jetant le livre qui l’avait émue
-et qu’elle n’aimait que comme un fragment de miroir,--ils ont beau
-souffrir, sont-ils donc si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme à
-nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils comme nous? N’ont-ils
-pas des facultés supérieures qui leur créent des intérêts très vifs,
-et les défendent de l’ennui et de la fatigue d’exister? Quand ils
-n’auraient que la faculté de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent,
-cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme qui a fait _Lélia_,
-fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle pas eu un dédommagement en se
-racontant avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas aussi dans son
-livre des pages qui attestent qu’elle sent profondément les beautés de
-la nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce pas de l’amour
-après tout? Et qu’importe ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon
-Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on pas dernièrement
-que cette femme qui a fait ce livre avait le projet d’entrer dans un
-cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui l’exaltent encore, ou
-des lassitudes qui entrevoient la possibilité d’un repos? Mais moi,
-mais nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce qui nous console? Qui
-occupe notre vie? Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse froids;
-la nature nous laisse froids; nous n’avons que l’esprit du monde, du
-monde qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à qui nous n’avons
-rien à préférer. Esprits bornés, natures finies, c’était pour nous que
-l’amour devait être la grande préoccupation, la grande affaire, le
-grand enthousiasme de la vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a
-été qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,--et quand il s’est
-agi de nous, Raimbaud, un avortement en amitié.
-
-«Ah! maudit cœur! maudits organes!--ajouta-t-elle avec un mouvement de
-rage; et, se jetant au cou de Raimbaud, pour la première fois, naïve et
-hardie comme une femme aimée et heureuse, elle chercha sur les lèvres
-de l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout jamais absente pour
-elle et pour lui.
-
---Impossible!--fit-elle accablée, en laissant retomber ses bras.
-
-Raimbaud, qui savait l’empire des choses extérieures sur les nerfs de
-cette femme mobile qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même
-de peur qu’elle n’y trouvât le vide et l’ennui, lui conseilla, après
-quelques moments de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était
-fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire diversion aux peines
-de la vie pour les femmes, leur conseiller de faire leur toilette est
-encore ce qu’il y a de plus profond.
-
-Elle résista; elle voulut rester dans ses cruelles pensées. Mais, comme
-M. de Maulévrier sembla l’exiger, elle quitta le jardin et monta chez
-elle. Elle était partie à regret, pâle, sombre, crispée, insoucieuse
-de son cou qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée. Elle
-revint souriante, épanouie, gracieuse, mise avec le goût que Maulévrier
-lui savait, et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une légèreté
-aussi fière que les plumes blanches qui se cambraient sur son chapeau
-de paille d’Italie. C’était réellement une autre femme! Elle se
-rassit près de lui pour lui faire boutonner ses gants chamois. Le fat
-orgueilleux, devenu sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre
-d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une soubrette, et, pour
-récompense, elle lui accorda le beau privilège de poser un baiser,
-comme on en donne aux petites filles, sur la raie des cheveux partagés.
-
-Cela fait, ils montèrent en voiture pour aller, je crois, acheter des
-rubans.
-
-
- FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE
-
-
-
-
- LA BAGUE D’ANNIBAL
-
-
-A Roger de Beauvoir
-
-EN LUI ENVOYANT _la Bague d’Annibal_.
-
-
- Poète de cape et d’épée[B]
- A qui n’a jamais résisté
- Ni la Muse ni la Beauté,
- Ni la Grâce désoccupée,
- Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée
- Faire un démon de volupté!
-
- Tu redemandes cette histoire
- Qu’aux temps si fous de mon passé
- J’écrivis, _un soir_, de mémoire,
- Avec de l’encre rose et noire,
- Et la gaieté d’un cœur blessé.
-
- Revois ce portrait d’une femme
- Dont le sourire était mortel,
- Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme,
- Corps charmant, mais vide d’une âme...
- C’est de la vengeance... au pastel.
-
- Une vengeance... faible chose!
- Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts!
- Elle s’énerve dans ma prose...
- Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose,
- Elle enivrerait dans tes vers!
-
- J. B. D’A.
-
- [B] C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de Beauvoir.
-
-
-
-
-Il y a quelques années, les premières strophes de cette nouvelle
-parurent; mais la publication ne fut pas continuée, par la raison
-qui fait tourner un portrait par trop ressemblant contre le mur.
-Aujourd’hui que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le modèle,
-et peut-être sur tous les deux, les raisons qui firent interrompre la
-publication de ce conte ne subsistent plus, et nous le publions avec de
-nombreux changements et comme il doit rester,--s’il reste.
-
-
- _The chariest maid is prodigal enough
- If she unmasks her beauty to the moon._
-
- SHAKESPEARE
-
- Une fille prudente est déjà assez
- coquette, si elle permet à la
- lune de considérer sa beauté.
-
-
-
-
-_A mon ami G.-S. Trebutien_
-
-Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen
-
-
-_L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié n’en donnerait-elle pas une
-aussi? Voici la mienne, mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un
-souvenir d’amitié et des jours qui ne sont plus;--des jours où cette
-bagatelle fut écrite à la clarté de votre sourire bienveillant et à la
-douce chaleur de votre approbation._
-
-_Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans, pour que ce soit
-plus digne de vous; mais les amis sont comme les plus belles filles du
-monde, qui ne peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout
-et ce que je vous donne, c’est une affection vraiment fraternelle, que
-je puis bien attester ici, mais exprimer comme je la sens, jamais!_
-
- _A vous_,
-
- Jules-A. BARBEY D’AUREVILLY
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-LA BAGUE D’ANNIBAL
-
-
-I
-
-... Pourquoi ne vous dirais-je point cette histoire, madame? Vous
-êtes trop spirituelle sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui
-comme une sotte;--car les gens d’esprit de cette intéressante époque
-ont volé aux sots la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls
-autrefois.--Eh bien! si cette histoire vous trouve dans un de ces
-moments terribles, tant mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien,
-elle vaudra quelque chose si elle interrompt vos ennuis. Pour moi, je
-l’ai écrite, madame, dans la situation où je voudrais que vous fussiez
-pour la lire, et que Byron se rappelait sans nul doute quand il disait,
-dans ses Mémoires, qu’écrire la _Fiancée d’Abydos_ l’avait empêché de
-mourir.
-
-
-II
-
-C’est aussi l’histoire d’_une fiancée_,--mais mon poème est moins
-idéal que le sien,--l’histoire d’une fiancée, une pure fiancée, qui
-devint...--Mais pourquoi le dire? Lisez toujours, et vous le saurez.
-J’ai passé toute ma journée au coin de mon feu à écouter la pluie
-battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté sans lumière longtemps
-à regarder les lueurs du foyer danser au plafond comme des spectres,
-chose fort peu réjouissante pour un être aussi mélancolique que moi.
-Je pouvais sortir, aller dans le monde; mais il eût fallu s’habiller,
-cette grande affaire de la vie! Et le monde, malgré toutes ses joies,
-est encore plus triste pour moi que la solitude. Je n’avais donc que
-la ressource du cigare et du thé; mais l’un me donne des nausées et
-l’autre m’alourdit la tête et me noie le cœur,--ce cœur qu’il faut,
-hélas! toujours finir par repêcher.--Ce n’était donc pas une ressource.
-J’étais perdu, si je n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait à
-ravir.
-
-
-III
-
-Et je vous ai prise pour mon _audience_, madame, comme dit Bossuet,
-vous, et vous toute seule, qui me prêteriez votre blanche oreille si je
-vous en demandais le tuyau; mais je n’ai point une telle exigence. Je
-ne vous imposerai pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la,
-laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne parle pas, j’écris, et vous
-resterez libre. Pour moi, les mobilités de la femme sont saintes, et
-je ne crois plus qu’en la divinité du caprice. Seulement, si vos yeux
-ne tombent pas ici, vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être
-vous étiez dans le monde, parée, souriante et coquette, vous n’aviez
-pas--pour moi--quitté votre chambre, et qu’en papillottes et en
-peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse, la lampe derrière
-nous, vous m’écoutiez. Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une
-réalité?
-
-
-IV
-
-Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une jeune femme--mais on ne
-savait si elle était fille ou veuve--qui était bien le plus joli
-petit phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même avec beaucoup
-d’imagination. Comme il faut un nom à toute force, je l’appellerai
-madame d’Alcy,--Joséphine d’Alcy.--Joséphine est un nom qui, de toute
-éternité, fut inféodé à ces femmes dont madame d’Alcy était le type,
-hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,--mais pourquoi médire?--j’en
-sais une qui, si elle lisait cette histoire, croirait peut-être que
-j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de tant de femmes, de
-croire qu’on pense à elles toujours!
-
-
-V
-
-Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce qu’il semblait: car qui
-fut jamais sûr de l’âge d’une femme?... Elle n’était ni belle ni
-jolie, disaient les femmes qui la rencontraient; mais elle avait des
-choses _fort bien_: manière de convenir de ce qui était désolant et
-irrésistible, aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en soit, ce
-jugement était plus vrai que mille autres prononcés par ces dames, et
-contre lesquels nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous sommes
-jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent d’une impartialité un peu
-suspecte.
-
-
-VI
-
-Joséphine n’était donc ni belle ni jolie... Mais on sentait que,
-deux jours après l’avoir vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle
-s’enfonçait doucement dans l’imagination, et puis elle y restait.
-Elle ne produisait jamais cette mystérieuse sympathie qui s’établit
-tout à coup entre deux cœurs comme un courant électrique, magnétisme
-subtil et caché, le _coup de foudre_ du dix-huitième siècle.--Non!
-elle commençait par laisser froid ou déplaire; mais, à la voir un
-peu davantage, elle déplaisait déjà moins,--et enfin,--enfin l’amour
-éclatait plus fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.--J’ai
-toujours cru les êtres impressifs à la façon de Joséphine plus
-dangereux que ceux qui produisent l’ivresse nerveuse au premier regard.
-
-
-VII
-
-Elle était blonde, cette _seule_ couleur de la jeunesse; car, malgré
-l’acte de naissance, toute femme brune ne fut jeune jamais.--Elle
-était blonde.--Dernièrement j’ai rencontré, madame, une femme blonde
-aussi, comme Joséphine, qui, certes! aurait embarrassé le plus habile
-coloriste, s’il se fût agi de la peindre. Or, ce qu’il eût manqué, je
-ne l’essaierai pas. C’était, comme sculptée par un procédé surhumain,
-et vivante, l’irisation qu’un soleil de printemps fait étinceler sur
-des feuilles nouvellement dépliées. Elle ressemblait, par la couleur,
-à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante, jamais perdue, sur le
-marbre de la Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses épaules,
-aux tempes, dans les racines de ses blonds cheveux, il y avait,
-pâlissant parfois, mais éternellement distincte, la couleur dorée
-dans laquelle les vertes feuilles du bouquet qu’elle tenait dans ses
-mains d’ambre étaient trempées... Quelle substance était-ce que cette
-femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle fût charmante. En
-s’approchant d’elle, on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant
-doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre dans son herbier.
-
-
-VIII
-
-Joséphine n’était pas de ce blond étrange, insaisissable, tout
-semblable à l’or mystérieux versé par l’aile d’émeraude de la
-cantharide!--Le reflet fauve de ses cheveux s’éteignait sous une
-nuance gris de perle. Il n’y avait en elle rien de printanier, de vif,
-d’étincelant et de frais. Son front, légèrement bombé,--marque d’un
-caractère opiniâtre,--ainsi que son cou et ses épaules, ressemblait
-à de l’ivoire un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux comme
-la mer, les veilles de tempête, couleur indéterminée, mais sombre,
-entre l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme au travers. Sa
-lèvre, dont les dents rompaient à chaque instant les veines,--habitude
-de coquetterie à la Pompadour, ou peut-être passion réprimée,--était
-malade et épuisée; mais son sourire n’exprimait jamais ni désir, ni
-tendresse, ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire des femmes!
-Quand je la regardais, je ne pouvais m’empêcher de penser au Sphinx.
-
-Que de fois j’eus la tentation de palper cette taille longue et
-gracieuse, pour voir si quelque aile de griffon n’était pas cachée
-dans le corsage, tandis que mon œil poursuivait aux bords de la robe
-flottante la pointe d’un pied qui se moquait de la fable, et qui disait
-que le Sphinx était une femme de partout.
-
-
-IX
-
-O femmes! femmes! vous êtes toutes plus ou moins hypocrites. Mais les
-gens d’esprit les plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas le
-moindre doute en présence des tartuferies de deux beaux yeux noirs ou
-du machiavélisme d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur
-comme dans la vérité; et je crois même le repos dans l’erreur beaucoup
-plus profond. Eh bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette
-franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine n’inspirait jamais.
-Elle ne trompait point par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment
-qu’elle exprimait était-il le sien? Question à embarrasser les plus
-habiles! Elle produisait toujours le doute, elle transpirait l’anxiété.
-On ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange créature, dont les
-souvenirs étaient des hiéroglyphes, et les pensées qui apparaissaient
-de temps en temps dans ses yeux aussi problématiques que les taches
-dans le soleil et les linéaments bleus qui veinent la jaune couleur de
-la lune.
-
-
-X
-
-Ah! par tous les dieux immortels, pour nous, observateurs à lorgnon
-carré et à gants blancs, qui courons, autour de ces âmes de femmes,
-la bague de leur pensée secrète,--imperceptible anneau qui désespéra
-souvent notre merveilleuse adresse,--Joséphine était un problème
-d’imagination transcendante, l’inconnu à dégager d’une équation
-formidable. Ce mystificateur suprême, qu’on prit soixante ans pour
-un homme de génie, ce composé d’un joueur de whist et d’une vieille
-femme, sous les airs indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand
-lui-même, eût été plus facile à pénétrer.
-
-
-XI
-
-Car _qui_ était-elle, ou _quoi_ était-elle?... Personne ou chose? chair
-ou poisson? démon ou ange? ou le nœud gordien du démon et de l’ange,
-simplement femme, ce _jour-et-nuit_ dans la grande mascarade de la
-vie?... J’eusse été le grand Newton lui-même, que j’aurais donné mon
-système de la gravitation pour le savoir.
-
-
-XII
-
-Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser ainsi. Joséphine
-excitait une curiosité extrême. Son caractère échappait à tous comme sa
-vie. Bien des gens prétendaient la connaître; mais, quand ils avaient
-dit cela, les pauvres gens avaient tout dit. Quelle était sa famille?
-D’où venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir rencontré M.
-d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait son origine dans une nuit profonde;
-mais cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la nuit du temps.
-C’était une rareté toute moderne. On la disait plus astucieuse que
-spirituelle. Cependant son langage était agréable, surtout quand il
-commençait à tarir. C’était une espèce de _bas-bleu_, comme on en voit
-tant à présent. Seulement le bleu du bas était bleu _céleste_, un azur
-doucement mitigé. Il n’y avait que les jarretières dont on ne sût pas
-la couleur.
-
-
-XIII
-
-Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante; le rose lui montant bientôt
-aux joues et s’y fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement
-dans le mat de la peau. Elle parlait beaucoup, des heures entières, en
-regardant ses petites mains déliées, et dont les poignets étaient d’une
-telle délicatesse qu’on eût pu trembler de les voir se détacher avec
-ses bracelets, quand elle les ôtait.
-
-
-XIV
-
-Mais que disait-elle? Des riens charmants, des choses cruelles et
-communes, ce que le monde lui avait appris. Elle débitait toujours
-une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme tout le secret
-de la moralité des femmes; car on a souvent des principes comme
-un boudoir,--pour se cacher. De sorte qu’excepté l’agrément d’une
-médisance, l’élégance de la phrase, peut-être un peu quintessenciée,
-il est vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je l’aurais aimée
-autant muette. En effet, une femme qui parle n’est qu’une femme qui
-parle, après tout. Mais une femme muette, c’est presque une statue, une
-statue sans ses désavantages,--le froid du marbre, la monotonie de la
-pose et les autres inconvénients.
-
-
-XV
-
-Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe? Quand un gosier
-de talent chante, qui songe à écouter autre chose que le gosier? Qui
-songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy, l’illustre auteur de _la
-Vestale_? Les femmes, qui, musique à part, roucoulent assez bien, en la
-variant, leur partition de vestale qu’elles ont toutes, plus ou moins,
-à jouer en public, les femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent.
-Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y a-t-il mieux que les
-trivialités doucereuses d’un style d’Opéra? Excepté pour vous, madame
-ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même fonds de sottises, avec la
-seule différence des voix?
-
-
-XVI
-
-Et cependant--pourquoi ne pas l’avouer?--il y avait une espèce de
-dissonance entre la voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait
-le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait? Doute éternel, quand
-il s’agissait de cette femme, doute fatal qui revenait toujours!
-Et si elle ne le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais ceci
-est un abîme. Les motifs des femmes pour tromper, elles-mêmes les
-connaissent-elles bien?...
-
-
-XVII
-
-Mais Joséphine ne trompait pas.--Encore une fois, elle embarrassait.
-Si elle avait voulu tromper, elle aurait accompli aisément cette
-chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique et fugitif sourire
-aux lèvres quand elle parlait des devoirs des femmes, et de leur
-destination ici-bas, d’un style--elle avait du style dans ces
-moments-là--à faire honneur à miss Edgeworth elle-même. Elle n’aurait
-point eu ce regard plus moqueur encore que son sourire, et cet
-abaissement de paupières plus moqueur encore que son regard!
-
-
-XVIII
-
-Elle avait lu madame Necker de Saussure, et elle en tirait bon parti.
-Bien des maris juraient à leurs femmes qu’elle eût été une excellente
-institutrice si le hasard l’avait placée dans une condition secondaire;
-mais les femmes avaient leurs raisons pour n’en pas tout à fait
-convenir. Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il semblait, et
-_ses talents_--comme l’on dit--étaient plus nombreux qu’il ne convient
-à une femme du monde. On eût pensé qu’elle avait été douée par les
-Fées, si les Fées n’étaient des besoins! Elle peignait sur ivoire,
-elle peignait sur émail, elle peignait même sur vélin quand elle
-faisait à ses _amies_, en pattes de mouche délicieuses, la description
-de ses sentiments. Elle improvisait sur le piano, comme Corinne eût
-improvisé si le piano eût été à la mode du temps de Corinne. Enfin,
-elle réussissait dans toutes les petites jongleries d’une société aussi
-avancée que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur indien ou
-chinois parmi ses intéressants compatriotes.
-
-
-XIX
-
-Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes; mais les jeunes l’aimaient
-un peu moins,--chose qui ne saurait paraître étrange, probablement
-parce que les vieilles femmes n’étaient pas les seules à qui elle
-plaisait.--Celles-ci la défendaient en toute rencontre contre ces
-aimables insinuations qui se glissent plus cauteleusement encore
-que les conseils du serpent dans l’oreille d’Ève! mais, comme les
-insinuations de ces charmantes Èves, à leur tour, dans l’oreille de ces
-bons serpents, bien moins déliés qu’elles. En effet, en attendant la
-première faute de Joséphine, on la proclamait une coquette. Dilemme à
-l’usage de ces dames! si l’on est sage, on est cruelle et froide; et si
-l’on a pitié, on est perdue.
-
-
-XX
-
-Perdue?--Oui! traînée sur la claie de toutes les conversations,
-déchirée par toutes ces hyènes de vertu qui vivent des douleurs
-infligées à une pauvre femme amoureuse et imprudente, qui lèchent
-ses larmes et les trouvent bonnes, et boiraient le sang de son cœur
-dans leur appétit carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle
-ces femmes implacables? Shakespeare a dit, je ne sais où, que le mal
-qu’on dit de nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle
-aussi courageusement la sienne? Était-ce lâcheté qui l’empêchait
-d’être entraînée? ou la froideur naturelle de cette jolie femme, vrai
-glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de ses amis la clef de
-sa chambre: «Allez voir plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui
-reprocher une fausse démarche; et cependant des milliers d’yeux d’aigle
-pour la férocité épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais de son
-collier de bonne renommée pas une seule perle n’était défilée encore.
-
-
-XXI
-
-Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec les hommes; mais toujours
-on lui parlait d’amour ou sur l’amour,--ce qui est souvent la même
-chose.--Du moins, moi qui vous raconte cette histoire, madame, j’étais,
-comme le cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du temple. Je revenais
-toujours à ce sujet de conversation. Elle me contredisait dans mes
-théories, et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle n’agissait
-ainsi que pour les exalter davantage.
-
-
-XXII
-
-Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence et de mes preuves
-qu’en vérité il y avait assez pour faire mourir une femme faible
-et naturellement passionnée, comme Sémélé sous la présence du Dieu
-foudroyant qui la consuma, elle n’était pas du tout émue; elle n’avait
-ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues, ni regards
-mi-clos, ni rougeurs subites et évanouies! Seulement, mon amour-propre
-dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent) constatait alors
-qu’il s’exhalait du front bombé, sous les onctueux cheveux gris de
-perle, une espèce de tiédeur humide, une transpiration d’ardent désir.
-Mais ce n’était là qu’un mirage qui, comme tous les mirages, n’existait
-que par la distance. Car si, attiré par ce que je voyais, je me
-rapprochais un peu d’elle, elle savait reculer son fauteuil avec une
-splendeur de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise, et le
-mirage s’en retournait... au pays des songes, d’où il était venu.
-
-
-XXIII
-
-Jamais les plus audacieux d’entre nous ne sentirent, en dansant avec
-elle, sa petite main trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes
-pressions par une plus tendre et plus affaiblie... Quand elle valsait,
-peut-être était-elle plus humaine? Elle n’avait pas la tête si forte
-qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal qui la fait perdre à
-des derviches... et à tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai,
-de cette diabolique façon, pour le pur et simple amour de Dieu. Mais,
-comme les vierges de province, Joséphine ne valsait jamais.
-
-
-XXIV
-
-Impatientés encore plus qu’impatients, nous regardions, cet hiver-là,
-à l’orient et à l’occident de tous les salons, pour découvrir celui
-que nous attendions comme un Messie! celui dont le front de prédestiné
-devait porter l’étoile mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous
-étions un bataillon sacré d’observateurs de premier ordre, de ces
-fiers jeunes gens qui jouent encore à la fossette après vingt-cinq
-ans, mais qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou autre chose,
-des moralistes ou des ministres d’État; et, malgré nos sagacités
-prodigieuses, nous ne voyions point apparaître ce front radieux sur
-lequel nous eussions arboré les banderoles de la vengeance!... à moins
-pourtant que ce n’eût été--et pourquoi pas?--le front luisant et
-couronné de cheveux argentés de l’honorable M. d’Artinel.
-
-
-XXV
-
-M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,--oui! c’est Baudouin
-qu’il s’appelait... ou d’un nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait
-toujours de voir accolé à un tel personnage,--M. Baudouin d’Artinel
-était un homme grave et respectable, jouissant au plus haut degré de
-l’estime publique, conseiller en Cour royale ou juge,--je ne sais plus
-trop lequel,--ayant passé trente ans de sa vie, au su de tout le monde,
-à faire trois enfants à sa femme et un nombre illimité de rapports.
-
-
-XXVI
-
-Il avait donc été marié; mais sa femme était morte. Il l’avait
-pleurée--convenablement; car on disait que son mariage avait été
-autrefois un mariage d’inclination. Mais le temps tue la douleur sur
-le cadavre qu’elle fait, et d’ailleurs un conseiller en Cour royale
-ne peut décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait point déposé
-l’air mélancolique, et souvent il aimait encore à glisser de ces mots
-qui résonnent si bien dans l’oreille des femmes, quand il voulait faire
-allusion à des chagrins ineffaçables et à un cruel isolement.
-
-
-XXVII
-
-Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage de robes ou de
-chiffons,--ou par ses grands mots de vertu ou d’estime publique, de
-sentiments purs et doux,--le vénérable conseiller recherchait avidement
-l’inexplicable créature. Peut-être le mariage et les peines qui en
-avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité pour qu’il ne
-s’aperçût pas des agréments extérieurs de madame d’Alcy. C’était une
-nature double et indécise, moitié vieux fat, moitié sentimental; et
-c’est ainsi qu’en louvoyant entre ces deux manières d’être, il avait
-passé autrefois pour un homme à bonnes fortunes.
-
-
-XXVIII
-
-Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant usé: il avait beau
-faire empeser ses cravates et ouater ses habits, il ne pouvait cacher
-les outrages des années et les fatigues du cabinet. Ce n’était pas
-César,--mais César lui-même n’avait jamais été plus chauve. Cependant
-il n’avait pas perdu ses dents, et, à tout prendre sans détailler,
-c’était un homme bien conservé.
-
-
-XXIX
-
-Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on pouvait croire que M.
-d’Artinel suivrait bientôt. On l’avait d’abord remarqué, puis on avait
-fini par s’en taire, comme il arrive toujours:--l’habitude fatiguant
-la médisance, inconstante personne qui veut chaque jour des sacrifices
-nouveaux, comme ces divinités du Mexique auxquelles il fallait chaque
-matin une nouvelle victime humaine.
-
-
-XXX
-
-Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux qu’on n’aurait dû
-s’y attendre; car c’était un homme soumis à l’opinion comme à
-l’étiquette: un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait
-fort à la considération dont il avait le bonheur d’être entouré,
-comme il le disait lui-même avec un sourire d’une orgueilleuse
-mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il que Joséphine valait
-cette considération pour laquelle il avait tout fait, et se sentait-il
-(sur leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé, en faveur de
-Joséphine, à se moquer de l’opinion,--cette reine du monde, sacrée par
-la lâcheté de ses esclaves,--dont il avait été toute sa vie le très
-humble et très obéissant serviteur.
-
-
-XXXI
-
-Et cependant,--je vous en ai déjà averti, madame, mais j’insiste sur
-ce point davantage,--Joséphine n’était pas une femme supérieure, une
-de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes qui font aimer l’écueil
-sur lequel elles nous brisent! irrésistibles créatures auxquelles
-on sacrifierait si bien le sang de son cœur et le bonheur de sa
-vie.--Hélas! je ne songe pas que souvent ce serait là un assez pauvre
-sacrifice.
-
-
-XXXII
-
-Non! c’était un être prétentieux--une minaudière,--qui se croyait la
-grâce en personne,--bonne raison pour qu’elle ne le fût pas,--une
-avalanche de grands mots, de non-sens et d’étourderies, ayant au
-suprême degré ce que les femmes ont toutes par droit de naissance et de
-sexe: une immense faculté d’être fausse--mais elle ne l’était pas--et
-surtout le plus joli corsage long et cambré. Je la comparerais à une
-guêpe, si la comparaison n’était usée,--une guêpe qui n’avait pas cessé
-d’être femme, quoiqu’elle eût conservé son aiguillon.
-
-
-XXXIII
-
-Pauvres avantages que tout cela... excepté le corsage de la donzelle,
-svelte fuseau sur lequel l’amour dévidait vainement, à ce qu’il
-semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages que tout cela; et
-cependant tout cela eût suffi pour culbuter bien des philosophies et
-troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même... mais Leibnitz
-était fort lascif, je le tiens de mon maître d’allemand, très versé
-en la biographie; il nous faut donc choisir un autre exemple:--eh
-bien! pour troubler celle de M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un
-Leibnitz, je vous assure.
-
-
-XXXIV
-
-Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses penchants ou qu’il eût
-lu dans nos ouvrages modernes que les sentiments profonds rendent
-sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus puissante que tout le
-reste, si M. Baudouin d’Artinel était amoureux de Joséphine,--comme
-quelques-uns le pensaient,--il conservait toujours dans le monde son
-sang-froid et sa gravité un peu dolente. Seulement, il y avait alors
-une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait toujours danser à
-cette gravité-là une jolie petite sarabande sur des charbons allumés
-quand elle l’appelait le modèle des époux et des pères, et qu’elle
-lui parlait des hautes qualités de sa femme et des regrets qu’il en
-conservait.
-
-
-XXXV
-
-Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel ce qu’elle était pour
-nous tous dans le monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite mine de
-plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle se fût bien aperçue, sans doute,
-qu’elle intéressait au plus haut point le vénérable conseiller. Les
-femmes, quand elles nous intéressent, n’ont-elles pas toutes un divin
-moniteur qui leur parle de nous tout bas, une espèce de génie, comme
-celui de Socrate,--mais qui, comme celui de Socrate, ne conseille pas
-précisément la sagesse?--Joséphine acceptait sans trouble les discrets
-hommages de M. Baudouin d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été
-la meilleure amie de sa femme si madame d’Artinel eût vécu. Du moins,
-elle et lui, quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à l’autre.
-
-
-XXXVI
-
-Car ils en parlaient quelquefois.--Ils en parlaient depuis le jour
-où M. d’Artinel avait risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant,
-avait emporté avec elle toutes ses affections, à lui,--ces affections
-qui, depuis qu’il connaissait Joséphine, ne demandaient plus qu’à
-revenir! Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir l’attendrissement de
-Joséphine. Les pleurs qu’il crut voir dans ses yeux étaient peut-être
-le résultat de quelque bâillement étouffé; mais quoi qu’il en pût être,
-elle et lui, depuis ce jour-là, avaient, dans leurs conversations
-mélancoliques, effeuillé un nombre infini de scabieuses. C’est parfois
-un excellent moyen de se faire aimer que de regretter une femme morte;
-et qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience de la nature des
-femmes, n’avait pas pensé que la sienne pouvait lui être, auprès de
-Joséphine, d’une aussi précieuse utilité?
-
-
-XXXVII
-
-Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine causait comme à
-l’ordinaire,--en regardant ses jolies griffes couleur de rose, que
-la brosse et le citron avaient lissées avec tant de soin. Il y avait
-beaucoup de monde dans le salon. Elle était assise contre le rideau
-de la fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les ondes duquel elle
-noyait sa tête blonde et cendrée. Ses lèvres remuaient comme les cordes
-de la harpe quand elles sont pincées par une main rapide.
-
-
-XXXVIII
-
-Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait. Pour la première fois, elle
-ne parlait plus d’une voix haute et métallique;--soit que sa voix fût
-perdue dans le bruit des conversations qui se faisaient alors autour
-d’elle, soit qu’elle voulût cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un
-seul.
-
-
-XXXIX
-
-Car elle parlait à un seul,--un seul qui la regardait, penché sur
-le bras de son fauteuil, comme Napoléon dut sans doute regarder une
-carte de Russie avant sa malheureuse campagne. Elle, toujours disant,
-ne faisait que poser à la surface du regard de celui qui l’écoutait
-l’extrémité des rayons vagues et mobiles des siens;--un de ces regards
-qui effleurent, qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet du
-triangle dont ces deux personnes formaient la base, à l’angle de face
-du salon, se trouvait M. d’Artinel.
-
-
-XL
-
-«Pourriez-vous me dire,--me demanda-t-il avec un air plus ridicule
-qu’il n’est permis à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu sait
-avec quelle munificence fut accordée cette permission à tous les
-jurisconsultes de la terre!--pourriez-vous me dire quel est ce monsieur
-à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à l’autre extrémité du
-salon?»
-
-
-XLI
-
-Je regardai.--«Ce monsieur, comme vous dites, monsieur,--lui
-répondis-je,--s’appelle Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais se
-réduit à de bien légers détails: il a de l’esprit, mais cet esprit est
-un peu gâté par l’affectation, les manières d’un fat, et, dit-on, une
-très mauvaise tête.»--Et je saluai M. d’Artinel, qui répéta: «Une très
-mauvaise tête!» sans me rendre le salut que je lui faisais.
-
-
-XLII
-
-«Oh! oh!--dis-je en moi-même,--monsieur d’Artinel, monsieur Baudouin
-d’Artinel, seriez-vous jaloux?...»--Et je toisai l’Othello de la Cour
-royale, avec sa cravate blanche qui ne faisait pas un pli et son habit
-noir du plus beau lustre.--«Est-ce que vous seriez atteint de cette
-passion pittoresque?»
-
-
-XLIII
-
-Oui! il était jaloux;--il était jaloux, atroce supplice!--Il était
-jaloux sur moins qu’un mot, qu’un signe, qu’un air! Il était jaloux sur
-un rien, comme on est jaloux, fût-on juge comme il l’était, et comme
-il aurait été jaloux encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout
-seul!--Un pressentiment terrible avait passé--sous son irréprochable
-gilet de piqué--comme une trombe; il avait blêmi tout à coup; son nez
-avait remué d’une façon formidable, comme s’il eût eu quinola dans
-son jeu au reversis.--Il était jaloux, c’était sûr! Malgré la dignité
-habituelle de sa pose, il n’imposait pas autant qu’Ali de Janina
-quand sa moustache se hérissait de fureur; mais il est certain que
-les quelques cheveux gris qui dessinaient sur son occiput une pâle et
-idéale couronne se seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient
-été trop enduits, ce jour-là, d’huile de Macassar.
-
-
-XLIV
-
-C’était le jugement du monde sur Aloys que j’avais dit à M. Baudouin
-d’Artinel. Et pourquoi lui en aurais-je dit davantage? M. d’Artinel
-n’avait-il pas les idées du monde? Ne tenait-il pas à la considération
-que le monde dispense? N’était-ce pas un enfant du monde, devenu l’un
-de ses docteurs? N’était-il pas un de ces éléments dont le nombre, pour
-faire un public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épiderme, voyait-il
-l’homme? Et l’homme, c’est presque toujours l’écorché!...
-
-
-XLV
-
-Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend voir, et qui prend, avec
-un sang-froid imperturbable, perpétuellement le noir pour le blanc. Le
-monde, c’est Brid’oison en personne,--un conseiller aussi, comme M.
-Baudouin d’Artinel,--appliquant à tort ou à travers les règles d’une
-jurisprudence homicide. Le monde, c’est l’imbécillité multipliée par
-elle-même et élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a que les
-idiots qui ne sentent rien défaillir dans leurs entrailles quand ils
-égorgent, et le monde égorge si souvent!
-
-
-XLVI
-
-Voilà le monde! Oh! tenez-vous loin de lui, vous tous qui avez un cœur
-à déchirer et une fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez
-ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et vous ne le connaissez
-pas! Hélas! moi, je l’ai connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une
-pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle il n’ait bavé son venin.
-Il n’y a pas une de mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source.
-Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce que je les aimais; il
-les a frappés parce que je les aimais; et il m’a fallu assister à ce
-spectacle, muet, garotté et sans vengeance.
-
-
-XLVII
-
-Oui! garotté par les convenances de ce monde, par les lois de ce
-monde sans cœur; obligé de feindre un front serein, mordant mon cœur
-jusque sur mes lèvres et le ravalant dans ma poitrine quand il allait
-s’en échapper; buvant mes larmes au dedans, amer breuvage! Car je
-n’avais pas, comme Achille, de bords lointains, une tente sur quelque
-rivage, le vaste sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis ou de
-Patrocle,--pour les cacher.
-
-
-XLVIII
-
-Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais... le poteau auquel
-_ils_ m’avaient lié, et qui m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans
-la flagellation sanglante, je ne tombai pas sous leurs coups; mais,
-comme lui, je ne leur renvoyai point des paroles de miséricorde.--Et
-vous, les saintes Sébastiennes de ce monde, les martyres de votre amour
-pour moi, je pressai vos seins déchirés sur mon sein déchiré plus
-précieusement, plus étroitement encore, comme si les flèches qui vous
-avaient percées avaient pu se détacher et se retourner sur mon cœur
-_seul_.
-
-
-XLIX
-
-Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un fat,--un de ces êtres
-secs comme la peau dont leurs gants sont faits,--une espèce de Lauzun
-qui se serait fait ôter ses bottes par des mains de princesse, s’il
-y avait encore de ces mains-là! Seulement, tout fat qu’il fût, le
-monde respectait sa fatuité parce qu’elle était accompagnée de la plus
-effrayante faculté d’ajuster l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys
-tirait la bécassine avec des balles de gros calibre. Par conséquent,
-_c’étaient_, quand il s’en mêlait, d’épouvantables hachis! «Quelle
-amusante peste!» disaient les femmes les plus courageuses, que sa
-conversation intéressait tant qu’elles n’en avaient peur que par
-réflexion. Est-ce pour cela--ou parce que Rivarol portait un habit
-rose--qu’elles l’avaient surnommé Rivarol II?
-
-
-L
-
-Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était beau, et que c’était
-la moitié de son prodigieux esprit... pour les femmes. Or, Aloys
-n’avait pas été si magnifiquement doué. Il était laid, ou du moins le
-croyait-il ainsi. On le lui avait tant répété dans son enfance, alors
-que le cœur s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie et cette
-fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide, des créatures à leur aurore!
-
-
-LI
-
-Alors que sa mère elle-même, sa tendre mère, c’est-à-dire celle qui
-ne voit rien des défauts de ses enfants à travers l’illusion sublime
-de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur comme eût pu le faire
-une marâtre; alors qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce qu’il
-ne ressemblait pas à l’image désirée qu’elle avait rêvée longtemps:
-immatériel amour, que cet amour maternel!--N’est-ce pas Chateaubriand
-qui en a conclu l’immortalité de l’âme? comme si, dans tous les cas, du
-reste, toute l’espèce humaine avait porté des jupons!
-
-
-LII
-
-Or, ces premières impressions sont si obstinées, elles s’enfoncent dans
-certaines natures à des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à
-jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien n’a pu extraire,
-et sur lesquelles la chair s’est refermée: comparaison d’autant plus
-exacte que ces impressions, comme ces balles, font recouler notre sang
-à certains jours.
-
-
-LIII
-
-Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement chez Aloys, que
-vingt femmes peut-être qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père et
-d’une mère--modèles d’aimable sollicitude, qui ne pouvaient souffrir
-l’idée que leur fils ne fût pas un joli garçon--n’avaient pas effacé la
-trace de la raillerie amère: rougeur qui ne brûlait pas la joue, mais
-la pensée... quand il y pensait.
-
-
-LIV
-
-Ame grande pourtant, que cet Aloys.--Mais l’Océan, qui engloutit les
-falaises, roule aussi l’algue marine dans son sein.--Il y avait en lui
-assez d’espace pour que toutes les douleurs s’y donnassent rendez-vous
-et y vécussent sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable et
-solitaire, cette force morale qui avait autrefois rendu superbe le nez
-épaté de Socrate, jetait souvent d’augustes reflets aux tempes pâles
-d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes, en restaient plus pâles
-que lui et confondues comme si le Ciel se fût dévoilé tout à coup,
-tandis que ce n’était que le masque de cet homme qui s’entr’ouvrait!
-
-
-LV
-
-Car il avait un masque,--un masque de fer cadenassé derrière sa tête et
-dont il avait jeté la clef à la mer,--un masque plus dur et plus froid
-que celui du frère adultérin de Louis XIV: car c’était le mépris qui
-l’avait forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne voulait pas que
-les hommes se réjouissent de l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser
-encore. Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave fût accueillie par
-le rire ou l’indifférence. Il avait la pudeur de la pensée et la fierté
-plus chaste encore du sentiment.
-
-
-LVI
-
-Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui et Dieu, ce discret
-confident de toutes les supériorités inutiles. S’il avait moins connu
-les femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa future _adorée_ ces
-perles de l’âme, qui d’ailleurs ne dispensent pas de l’autre écrin;
-mais, pour agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un camée, et
-que les choses morales ne se portent pas dans les cheveux. Ce qu’il y
-avait donc de mieux en lui restait en lui, et par-dessus il avait mis
-ce qui vaut mieux que quatre griffes de lion entre-croisées sur notre
-cœur pour le défendre:--cette plaisanterie qui a des ailes, et que les
-pédants, dans leur style de plomb, appellent frivolité, par jalousie.
-Comme ce fameux vêtement que porta Jean Bart tout un jour, cette
-splendide culotte d’argent, doublée de drap d’or, qui eut les résultats
-cruels d’un cilice, l’envers était encore plus précieux que l’endroit
-de sa personne; et, comme Jean Bart victime de sa doublure, c’était
-aussi le plus beau et le plus intérieur de son âme qui le faisait le
-plus souffrir.
-
-
-LVII
-
-Dans toutes les coupes de la vie où il avait plongé ses lèvres,
-il avait bu une absinthe amère qui, sur ses lèvres, se retrouvait
-toujours. Une éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde
-que, dans la mollesse de sa voix et la courtoisie de son langage,
-rien n’en trahissait le secret... Pourtant les autres sentaient
-une insultante puissance qui se jouait d’eux à travers ces paroles
-gracieuses... On sentait cela comme, en entendant l’harmonica,--musique
-céleste! plaisir inénarrable!--on sent que l’on va s’évanouir.
-
-
-LVIII
-
-Mais, ce soir-là... il parlait moins à Joséphine qu’il n’écoutait
-la ravissante poupée. Seulement, de temps en temps, on voyait, au
-mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber un mot... un simple mot
-qu’elle ramassait, et sur lequel elle dévidait pendant un quart d’heure
-ses pensées,--si l’on peut appeler de ce mot ambitieux le frêle produit
-du cerveau gazeux de madame d’Alcy.--Ils parlaient, ou pour mieux dire,
-elle parlait du magnétisme animal.
-
-
-LIX
-
-Le résultat de cette soirée fut le désappointement de ce bon M.
-d’Artinel, qui piétinait tout en parlant politique avec un gros général
-qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée, il envoyait de
-temps à autre un regard d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux
-partner... sur Joséphine qui n’aurait pas (à ce qu’il lui semblait du
-moins à la distance où il était placé) ramassé un monde quand elle
-l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion d’Aloys, quand
-il se leva des chastes flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes
-demandé ce qu’il en pensait.
-
-
-LX
-
-«Mon Dieu!--fit-il nonchalamment,--c’est une sotte qui a tout juste
-assez de jargon pour imposer à de plus sots qu’elle.»--Jugement plus
-cynique, en vérité, que nous ne l’attendions de sa part.--«Elle n’est
-pas jolie,--continua-t-il.--Voyez-la plutôt d’ici, roulant sa tête avec
-tant d’affectation dans ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est
-blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond que ses cheveux! Je
-crois que, si elle avait un amant, elle ferait très artistement des
-larmes sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec quelques
-gouttes du verre d’eau à la fleur d’orange qu’elle boit avant de se
-coucher.»
-
-
-LXI
-
-Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine et eut plus d’esprit que
-jamais avec nous.--Le lendemain, il la vit encore chez madame de Dorff,
-où ils allaient souvent tous les deux. Au bout d’un mois de rencontres
-à peu près quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys s’il avait
-toujours la même opinion sur Joséphine:--«Oui! toujours,» répondit-il
-avec un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors il l’aimait comme
-un fou.
-
-
-LXII
-
-Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard, madame, de ce qui arrivait
-à Aloys? Est-ce la première fois qu’un fait--insolent de sa vérité de
-portefaix--vient culbuter cette théorie un peu niaise de l’Idéal, amour
-allemand des imaginations mystiques? Quant à moi, qui ai peu de pente
-vers le mysticisme exalté, et qui--mais d’une autre manière que le
-docteur Kant--ai l’entente de la réalité à un degré très supérieur, la
-femme que j’ai le plus aimée--et, certes! j’en ai aimé beaucoup,--était
-l’antipode de tout ce que j’aurais voulu.
-
-
-LXIII
-
-Il l’aimait comme un fou,--oui! l’amour avait en lui l’intensité de la
-folie; mais là, madame, l’analogie s’arrêtait court.--La raison lui
-était restée, forte, inflexible, inaltérable, et, quoiqu’il l’aimât,
-cette femme, il la faisait passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le
-niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais.
-
-
-LXIV
-
-Car il était de cette race sauvage et un peu fière d’hommes pour
-qui rien n’est illusion dans la vie: yeux perçants qui voient la
-ride à côté de la bouche aimée, la misère du cœur qu’ils pressent
-sur leur cœur avec le plus d’amour! Aigles qui, s’ils s’accouplent,
-déchirent l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne de leurs nids
-d’empereur!--s’ils deviennent pères, brisent un matin dans leurs
-griffes l’œuf fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour leur
-résister, comme autrefois ils meurtrirent, d’un coup nonchalant de leur
-grande aile, la poitrine de leur père décrépit.
-
-
-LXV
-
-Hommes qui n’ont de respect pour rien sur la terre;--que le monde
-accuse d’égoïsme, parce que leur _moi_ est plus grand que le
-monde;--de méchanceté, parce que leur œil implacable a tout vu des
-motifs cachés... Pour ces sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est
-impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup de sornettes, ils font
-extrêmement peu de sonnets. Insolents! pour eux, la femme, cet ange de
-pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins joli... succube.--Quand ils
-iront chez vous, madame, faites dire par le portier que vous n’y êtes
-pas.
-
-
-LXVI
-
-Mais non... recevez-les plutôt, madame;--faites-leur les yeux
-doux et vous serez vengée;--car ces hommes ont un cœur que vous
-pouvez mettre en mille pièces comme le plus frêle de vos tissus,
-percer en riant comme un de vos festons avec votre poinçon d’acier.
-Seulement,--n’est-ce pas bien dépitant, madame?--on a beau les désoler,
-ils se consolent; ils ne meurent pas. C’est avec leur esprit qu’ils
-pansent leurs blessures: immortel dictame qui les sauve toujours!
-Plus heureux que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les empoisonne,
-ou, s’il y en a, c’est du poison inutile: ils sont les Mithridates
-de l’amour. Ce ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si
-touchant--mais un peu commun--du lierre qui meurt où il s’attache. Eux,
-plus souvent que les plus souples lianes, ils se détachent très bien
-sans en mourir.
-
-
-LXVII
-
-Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas, madame? Ils ont trop reçu
-du ciel en partage pour ne pas s’en servir les grâces tombantes de
-la clématite; et d’ailleurs,--je vous en demande pardon si vous êtes
-d’Europe et surtout Française,--sur bien des points, quoique sensibles,
-ils se rapprochent des opinions de ce faux et abominable Prophète qui
-n’eut sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur de chameaux.
-A leurs yeux comme aux siens,--hélas! je rougis de le dire, moi pour
-qui une femme est une madone, une belle forme blanche (quand elle est
-blanche toutefois) à invoquer du pied d’un autel,--à leurs yeux donc la
-femme n’est, après tout, qu’un coussin de divan plus ou moins parfumé,
-un délicieux coussin de divan pour dormir, bâiller et faire... l’amour!
-
-
-LXVIII
-
-Et cependant,--malgré ses opinions impertinentes,--l’homme est voué à
-une telle inconséquence qu’il bouleverserait le monde pour un simple
-coussin de divan! Que de fois on l’a vu (vous peut-être, madame?)
-malheureux, et malheureux jusqu’au délire, parce que le coussin A, par
-exemple, n’était pas à la place du coussin B. C’est ce qui arrivait
-aujourd’hui à Aloys de Synarose; comme il était déjà arrivé à M.
-Baudouin d’Artinel.
-
-
-LXIX
-
-Il faut que je mette une histoire dans cette histoire. Un de mes
-meilleurs amis, madame, prétendait, avec la fatuité en usage chez les
-cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus ravissante créature,
-depuis les talons jusqu’à la tête... inclusivement. J’ai vingt de
-mes amis qui ont, pour leur compte, une prétention toute semblable,
-et qui croient même à ce qu’ils disent... ce qui est plus fort. Mais
-celui dont il est question se faisait mieux croire que tous les autres
-quand il parlait de son bonheur. Si j’avais su peindre sous la dictée
-comme je sais y écrire, nous aurions un portrait de plus, et nous
-pourrions juger si l’ensemble répondait aux détails... Un portrait,
-relique précieuse pour celui qui aime!--Mais, bah! tout portrait est un
-mensonge ou une impuissance; et, comme souvenir, j’aimerais mieux de ma
-maîtresse ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte osa léguer à sa mère
-en plein testament.
-
-
-LXX
-
-Oui! les peintres ont menti par la gorge, la main, la couleur et la
-pensée, quand ils s’imaginent retracer les traits adorés par nous,
-et que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir! Fussent-ils
-Raphaël lui-même,--ce chaste Raphaël qui mourut dans le lit infect
-d’une courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais le bout de son
-blanc pied d’ange là où il n’eut pas honte d’appuyer ses lèvres
-enivrées,--ils ne seraient pas dignes de retracer celle dont l’image
-a d’un regard--d’un seul regard--passé indélébile dans nos cœurs, ces
-voiles de sainte Véronique, mais sur lesquels le sang qui peint la tête
-adorée est le nôtre, et non pas le sien.
-
-
-LXXI
-
-Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame, pensait ainsi sur le
-néant de ces bijoux que l’amour quelquefois échange et sur lesquels il
-pleure l’absence, quand il n’a pas le triste courage de les briser.
-L’image sacrée reposait dans sa poitrine, et non dessus... au bout
-d’un ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais quelle tendre
-inconséquence encore, il avait peint lui-même un trait, un seul trait
-de sa maîtresse, et du moins il y avait dans cette idée tout un divin
-mystère de l’âme qui faisait pardonner l’exigence des sens abusés.
-
-
-LXXII
-
-C’était un œil,--gauche ou droit, je ne saurais le dire,--mais c’était
-un œil bleu pâle comme de la violette de Parme, et lumineux comme de la
-rosée; étincelant et mélancolique comme une étoile, mais, comme celle
-d’Hespérus, dans un ciel où elle est seule encore! Astre doux et bon
-qui se laissait regarder dans l’auréole de ses cils d’or sans vous en
-punir par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir d’un horizon
-de tempêtes; car le contour de cet œil si frais et si pur était plongé
-dans une sombre nuit.
-
-
-LXXIII
-
-Et je comprends cette fantaisie!--Pascal,--ce loup-cervier du
-jansénisme, qui mit à sang toutes les pensées humaines dans le crin de
-son cilice,--Pascal ne demande-t-il pas quelque part si c’est le nez ou
-les oreilles que nous aimons dans la femme aimée?... Aimer l’œil de sa
-maîtresse, c’est aimer la pensée elle-même,--une pensée épanouie en une
-fleur charmante et éclairée d’un jour divin,--une pensée qui languit ou
-sourit, mais toujours attire,--et nous repousse aussi parfois.
-
-
-LXXIV
-
-... Les jours de migraine,--ou de caprices, pires encore.--Mais
-étaient-ce les yeux de Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa
-bonbonnière, ou son front bombé, ou sa lèvre incessamment mordue par
-une dent taquine, ou quelque chose de plus voluptueux encore?--L’autre
-jour, j’ai été foudroyé, madame, par le pli en losange d’une robe de
-satin.
-
-
-LXXV
-
-Je ne sais pas ce que cette maudite robe recouvrait.--Quand j’aurais
-pu le savoir, je ne l’aurais pas voulu... mais ce pli, froncé par le
-diable lui-même!... Cette robe était de la couleur tendre et sérieuse
-qu’on appelle _manteau de La Vallière_, et, soit la superstition de
-ce nom d’un charme si doux de mélancolie, soit une impression plus
-brûlante, je m’arrêtai devant celle qui portait avec une mollesse si
-traînante les couleurs de la carmélite, et je vis ce que je ne dois pas
-me rappeler.
-
-
-LXXVI
-
-Revenons plutôt à notre histoire, madame. Si c’était vous, je rêve de
-vous encore; mais vous, vous m’avez oublié;--il vaut donc mieux revenir
-à Aloys. Aloys s’était juré à lui-même de ne jamais parler de son amour
-à Joséphine, et c’était un garçon bien assez maître de ses nerfs pour
-se tenir la parole qu’il s’était donnée comme s’il avait été un autre
-que lui. Je suis persuadé que vous ne vous souciez guère d’Aloys,
-madame? On ne sait jamais où l’on en est avec des hommes pareils, et
-les femmes, ces naïves personnes, aiment immensément l’abandon... dans
-les autres.
-
-
-LXXVII
-
-«Du moins,--se disait mon héros,--je ne serai point trompé par elle.
-Elle ne jouera pas avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme avec un
-peloton de fil! Et si un jour elle en trompe un autre, elle ne montrera
-pas mes lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon front, comme un
-trophée d’armes. Je veux briser comme du verre sa vanité sous mon
-orgueil.»
-
-
-LXXVIII
-
-«Je veux briser!» Et il était brisé lui-même de la résolution stoïque
-qu’il prenait; mais, indomptable dans ses brisures, il n’était pas
-abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans le sable ardent, sous le
-ciel le plus dévorant de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes
-les amertumes d’une passion comprimée. Il se regardait, impassible,
-brûler le cœur, comme Scævola se regardait brûler la main. Souffrir,
-pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation d’homme.--Il
-aurait eu des chevaux de poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé
-de les monter!
-
-
-LXXIX
-
-Partout où il rencontrait Joséphine, et il la rencontrait partout, il
-montrait la coquetterie d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes.
-Il croyait l’avoir pénétrée,--amère science, coup d’œil qu’on paie
-cher!--mais il restait impénétrable. Il lui adressait les mêmes
-flatteries, avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes les plus
-indifférentes. Il aurait été impossible d’apercevoir à travers ses
-manières que cette femme fût pour lui autre chose... qu’une jolie chose
-tout au plus.--Cependant, j’observai qu’il était toujours un peu plus
-pâle auprès d’elle;--mais la différence était imperceptible.
-
-
-LXXX
-
-Pâle sur pâle,--signe des natures passionnées quand elles souffrent
-ou jouissent. Car alors le sang se retire au cœur comme un fleuve qui
-remonte à sa source. Hélas! Joséphine n’avait point le secret de cette
-pâleur, flocon épars, tombé du matin même sur la neige d’hier un peu
-durcie, et que le moindre souffle emportait!
-
-
-LXXXI
-
-Elle aimait--qui peut dire pourquoi?--à causer de longues heures avec
-Aloys, et pourtant elle sortait toujours de ces interminables causeries
-mécontente d’elle et de lui.--Certainement il n’avait pas dit un mot
-qui ne fût convenable. Louis XIV, ce roi du convenable, ne l’était pas
-plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu, c’était peut-être justement pour cela
-qu’elle était mécontente. S’il avait été entraîné à quelque moment;
-si la pensée trop à l’étroit avait crevé la parole;--eût-ce été pour
-laisser passer une impertinence: elle était habile, elle était souple,
-elle avait de l’ongle, elle était femme, elle en aurait pris avantage:
-tandis qu’il fallait subir tout entière la supériorité d’Aloys.
-
-
-LXXXII
-
-N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys avait la sérénité d’un
-sage. Un sage est fort impatientant! Il avait la sérénité d’un sage,
-mais d’un sage dont on ne riait pas; car au fond de cette sagesse il y
-avait la puissance. Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait. Aussi,
-après une de ces conversations--irréprochables--Joséphine rentrait-elle
-fatiguée, brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les nerfs
-agacés!--car toujours Aloys l’avait amenée à en dire beaucoup plus long
-qu’elle n’aurait voulu.--En vain se promettait-elle de se raidir à la
-première occasion, la conversation d’Aloys ressemblait aux montagnes
-russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.
-
-
-LXXXIII
-
-«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se souriant en enfant gâtée dans
-sa glace. La glace disait oui, mais la vanité doutait encore. Pour la
-première fois de sa vie, la vanité, cette glace flatteuse, lui semblait
-de moins belle eau que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y
-regardant.
-
-«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.--Charmante rêveuse! le coude
-appuyé sur le marbre de la cheminée, on aurait dit une pauvre jeune
-femme amoureuse.--«Prenez donc garde, Fanny, vous allez casser les
-cordons de mon corset!»
-
-
-LXXXIV
-
-«Je le saurai demain!» et l’éternel demain ne venait jamais. Tout
-l’hiver se passa ainsi. Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques
-et imperceptibles ruses féminines, employées depuis Ève jusqu’à
-la marquise du V..., dont elle ne se servît pour savoir si Aloys
-l’aimait; mais, hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux
-coquetteries,--mais aux coquetteries vertueuses,--avec M. Baudouin
-d’Artinel.
-
-
-LXXXV
-
-Quant à elle, elle éprouvait peut-être la seule espèce de sentiment
-dont elle fût susceptible: une curiosité âcre, brûlante, stimulée sans
-cesse;--et, sans doute, dans ces conversations si longues et si pleines
-de la métaphysique du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des bougies, de
-la musique et de la danse, elle trouvait de ces moments à sensations
-singulières dont parlait Ninon de Lenclos, et que les hommes sont si
-malheureux d’ignorer.
-
-
-LXXXVI
-
-Émotion vive, sans nom et bientôt passée! toute semblable à l’écume
-rosée et légère d’une bouteille de bourgogne mousseux frappé de
-glace.--Elle n’avait point été pétrie d’une brûlante poussière; et j’ai
-plus de lave à ma pipe qu’il n’en entrait dans la composition de toute
-sa personne.
-
-
-LXXXVII
-
-Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de mai (j’aime les dates
-dans les histoires de cœur: elles ressemblent à de petits bâtons
-d’ivoire sur lesquels les souvenirs--ces bouvreuils à la poitrine
-sanglante--viennent plus commodément percher), Aloys avait passé
-toute la journée à la campagne. Le corps, chez cet élégant stoïcien,
-était moins robuste que l’âme. A force de souffrir moralement,
-il avait gagné une gastrite, un commencement de pulmonie et une
-inflammation du cerveau, légère encore, il est vrai, mais qui pouvait
-s’aggraver,--aimable espérance!--Son médecin l’avait mis à la gomme,
-aux sangsues et au lait d’ânesse.
-
-
-LXXXVIII
-
-Il était allé passer quelques jours, à la première floraison des roses,
-au château de madame de Dorff, la grande amie de Joséphine, une de ces
-bonnes amies... comme il est doux et consolant d’en avoir _une_ quand
-on est femme, car il est rare d’en avoir deux,--une de ces liaisons
-qui consolent et qui vengent de la perfidie des hommes,--quoique les
-mauvaises langues prétendent que deux femmes ne sauraient s’aimer.
-
-
-LXXXIX
-
-Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois, madame.--J’avais
-remarqué le regard que deux femmes se jettent quand elles se
-rencontrent pour la première fois, soit dans un salon, soit au
-spectacle, soit même à l’église... et, franchement, ce diable de regard
-me confirmait dans ma détestable croyance; mais ce jugement trop
-précipité a fait place à une appréciation plus saine et plus juste des
-choses, quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement son amant à son
-amie,--il est vrai qu’elle en prenait un autre,--et une institutrice
-vouloir faire épouser à son élève le sien,--dont elle ne voulait plus.
-
-
-XC
-
-O amitié! amitié! sentiment des anges entre eux, essayé par les hommes
-ici-bas,--il est vrai que je préfère une douillette ouatée pour
-l’hiver,--ô amitié! tu n’en es pas moins le plus spirituel mouvement
-du cœur, la plus noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus quel
-sculpteur, pour exprimer la divine essence, représenta deux beaux
-enfants nus--un garçon et une fille--qui s’embrassaient saintement
-sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau--le plus plat des
-laquais--osait appeler une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles
-qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô amitié! mais peut-être
-quelqu’un trouverait-il que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité
-encore.
-
-
-XCI
-
-Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,--une amie bien
-rare, comme dit ma grand’mère, en parlant de la millième qu’elle
-ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune; elle mettait du rouge
-comme Jézabel: Joséphine pouvait donc l’aimer. Si nous avions été au
-dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique Joséphine, dont les
-rubans étaient toujours frais et venaient nous ne savons d’où, aurait
-peut-être été la mademoiselle Aïssé de madame de Dorff, tandis qu’elle
-n’était que sa _chère belle_, titre officiel sans grande valeur. Madame
-de Dorff prenait avec elle ces airs maternels de patronnesse, si chers
-aux femmes sur le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys pour
-Joséphine, elle lui aurait dit sans nul doute: «Je vous remercie de
-l’aimer.» Mot historique que j’ai entendu dire par une de ces amies qui
-répètent: «Pauvre enfant, comme elle se compromet!» à un homme qui se
-mourait d’une passion sublime.
-
-
-XCII
-
-Or, Aloys retournait à Paris. Au moment où il allait partir: «Monsieur
-de Synarose,--dit madame de Dorff, avec cette assurance aristocratique
-qui ne craint point un refus, cet aplomb de femme bien née qui impose
-un désir comme une loi, même à un indifférent,--si j’osais, je vous
-prierais de remettre ce flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante
-dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous la remercier pour
-moi et lui dire que je suis tout à fait bien à présent?...»
-
-
-XCIII
-
-C’était la première fois que l’occasion se présentait pour Aloys de
-voir madame d’Alcy chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite
-mystérieuse où un pied botté ne pénétrait jamais, son boudoir ne
-s’ouvrait qu’aux femmes; car elle était trop jeune et dans une position
-trop délicate, puisqu’elle n’avait pas de mari et ne se réclamait
-d’aucun parent, pour voir chez elle plus que quelques jeunes femmes et
-beaucoup de ces respectables douairières qui plastronnent si bien une
-réputation contre les coups de la médisance, et qui s’occupent encore
-des plaisirs des jeunes gens--mais d’une façon orthodoxe--en leur
-faisant faire de bons mariages.
-
-
-XCIV
-
-Aloys prit le flacon des mains de madame de Dorff,--un charmant flacon
-d’agate, obscur comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait, sous
-son bouchon d’or ciselé, une vague odeur d’essence de verveine, cette
-plante magique et sacrée dont les sorcières se couronnaient le front
-autrefois.--Les sorcières d’à présent ne la portent plus que dans leurs
-flacons.--Aloys promit qu’il remettrait le flacon à madame d’Alcy, le
-même soir.
-
-
-XCV
-
-Il y alla. Elle était seule.--Il aurait mieux aimé la voir flanquée de
-quelques-unes de ces vertus à chevrons dont elle était ordinairement
-entourée;--mais elle était seule, et ce n’était pas le moment de
-montrer l’embarras vulgaire des dix premières minutes d’un tel
-tête-à-tête avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas perdre
-l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le tapis ou sur le canapé de
-madame d’Alcy.
-
-
-XCVI
-
-Elle était languissamment assise sur une espèce de divan très bas,
-une espèce de meuble oriental, qui lui rappelait l’existence des
-odalisques au sein de sa chaste solitude. Elle était languissamment
-assise,--oisive et probablement ennuyée d’être seule depuis si
-longtemps. Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir. Sa robe
-(car la robe fait partie de la personnalité d’une femme, et je n’ai
-jamais pu les séparer), sa robe était d’une couleur indécise,--une
-nuance un peu hermaphrodite, entre le gris et le lilas. On aurait dit
-un nuage capricieux tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un soir de
-printemps derrière lesquelles on imagine les plus délicieux horizons.
-
-
-XCVII
-
-Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur tous ces détails. Elle
-était donc oisive et languissante. Pourquoi languissait-elle? elle
-ne le savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton elle-même
-n’avait pas plus l’art des poses que Joséphine.--Il est vrai que ses
-études sur l’antique avaient été moins profondes; et quant à celles
-sur le nu, personne ne pouvait en parler.--Il était impossible d’avoir
-l’air plus pensif.--J’adore ces fronts inclinés où toujours flotte
-l’ombre de quelque chose,--rêverie qui passe, revient ou demeure, comme
-l’image d’un saule pleureur sur l’eau.--Ce soir-là, elle avait l’air
-encore plus pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était une
-femme qui pensait toujours... à avoir l’air de penser.
-
-
-XCVIII
-
-Aloys--la poitrine saboulée par les palpitations de son cœur en se
-trouvant seul avec cette femme--remit à Joséphine, d’une main ferme,
-le flacon dont l’avait chargé madame de Dorff.--Puis commença une
-causerie qui, à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement
-entre eux, tourna tout à coup sur les mystères ou les mysticités du
-sentiment.
-
-
-XCIX
-
-C’est plus dangereux que de marcher sur la pointe des clochers, ces
-conversations! Elles ont fait plus de Françoises de Rimini que les
-plus tendres livres du monde, lus en tête à tête avec un beau jeune
-homme. C’est le Poul-Sherro de bien des innocences.--Aloys y fut
-admirable d’empire sur lui-même; car il sentit que jamais il ne l’avait
-aimée davantage. Ah! s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette
-et l’endormir sur son divan, quels baisers fous il eût répandus sur
-ce front à la molle courbure, sur le vélin de ce teint mat et dans
-ses lèvres entr’ouvertes,--calice de rose un peu jauni, mais si
-suave encore!!!--Mais la baguette magique d’Aloys était un esprit
-merveilleux, qui faisait tout le contraire d’endormir les gens qu’il
-touchait.
-
-
-C
-
-Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il voulait oser, l’audace
-réussirait peut-être. Il avait l’opinion hautaine que qui veut
-une femme l’a toujours.--Opinion qui touche, il faut le dire, à
-l’insolence, et que toutes les femmes ne pardonnent guère, apparemment
-parce qu’une telle impertinence les met dans la nécessité de résister.
-
-
-CI
-
-Mais il ne _voulait_ pas,--car il la méprisait.--Et cependant il avait
-soif, et le lac lui coulait au bord des lèvres. Il éprouvait le désir
-aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce qu’il semble, contre
-nos seins de chair, les étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien!
-il avait mis à ce désir les menottes de sa volonté... Joséphine ne
-se douta pas une minute de ses tortures.--Quoi qu’il en soit, qui
-peut dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas succombé, si le
-tête-à-tête avait duré plus longtemps? Quand il se leva, il était plus
-fatigué que madame de Staël d’un hiver de conversations.
-
-
-CII
-
-Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier que Joséphine
-repoussait avec dépit le tabouret de velours blanc sur lequel elle
-avait étalé son pied dans tous les sens, pendant qu’Aloys était resté
-là. Chose difficile à digérer! Elle avait la conscience de l’habileté
-et de l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys continuait
-d’échapper à toutes ces embûches si bien dressées et d’une combinaison
-si parfaite! Le désappointement fut si grand et si profondément senti,
-qu’après réflexion elle songea à risquer une lettre,--cette première
-imprudence de la passion, _cet abîme qui invoque tous les autres_,
-comme dit la Bible.
-
-
-CIII
-
-Car il vaut mieux donner sa personne que d’écrire, et, par Jupiter!
-madame, ceci n’est point un paradoxe comme ceux que je soutiens
-parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai; ma naissance elle-même en fut
-un, ma mère m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on célèbre
-la fête de tous ceux qui en sont partis,--fête d’héritiers, où nous
-semblons dire aux pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous où
-vous êtes, agréez nos sentiments et restez-y!»
-
-
-CIV
-
-Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une vérité triviale, vulgaire,
-usée,--si la vérité n’était pas aussi éternelle que ceux à qui nous
-devons des rentes viagères,--et mise à la portée de tous. Une lettre
-est une chose éminemment compromettante, une espèce d’état de service
-qui constate certains faits qu’il vaudrait bien mieux oublier. Du
-moins, quand on a relevé les boucles de ses cheveux un peu défaites et
-donné un coup d’œil à la garniture de sa robe, qui a droit de douter
-d’une vertu dont les épingles sont si bien attachées? Mais une lettre,
-une mince lettre de papier diaphane, griffonnée d’une écriture jolie et
-imperceptible comme la patte du colibri, est une base assez solide aux
-indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un impertinent.
-
-
-CV
-
-Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?--Ne pas signer est
-une lâcheté inutile.--Justice de Dieu ou malice du diable! il n’y a
-point une virgule qui n’accuse la main qui la traça. Pauvres femmes,
-vous mettez dans le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes les
-lettres de votre nom.--Eh bien! cette terrible glissade dans son
-système de conduite, Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois
-même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le referma avec l’effroi
-de Pandore quand elle vit tous les maux s’échapper de sa boîte à
-ouvrage.--A elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la réputation qui
-restait.
-
-
-CVI
-
-Une voix s’était élevée dans son âme, la voix de la conservation de
-soi-même,--et qui avait pris alors l’accent nasillard de la vieille
-comtesse de Fiercy: «Faites la guerre,--disait-elle;--mais ne donnez
-jamais d’otages.»--«Oh! j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,--mais
-pas de manière à être entendue,--et ce jour-là elle se mit au lit avec
-le frisson.
-
-
-CVII
-
-Or, savez-vous, madame, ce que _se perdre_ signifiait dans le
-vocabulaire de la moralité de Joséphine? Se perdre équivalait à ne
-pouvoir trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer encore de ces
-candides natures d’honnêtes hommes qui épousent, sans trop se faire
-prier, des femmes d’une réputation épistolaire--ou autre--fort étendue,
-ce n’est pas moins une témérité que de compter sur de telles bonnes
-fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se garde bien de voir
-l’humanité trop en beau.
-
-
-CVIII
-
-Sans cela, madame, nous aurions une lettre de plus!--Une lettre
-comme celles que j’ai eu le bonheur de lire, il y a quelques jours,
-quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux que moi,--véritable
-modèle de civilisation et d’aristocratie, où le mot _amour_ n’avait
-pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait d’une irrésistible
-puissance nerveuse, pour expliquer certains abandons de soi-même.
-
-
-CIX
-
-Les femmes sont des êtres tellement inexplicables, sous la transparence
-de leur peau et de leurs regards elles cachent une telle masse de
-ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys la première fois qu’elle le
-rencontra dans le monde après sa visite; mais lui, qui voulait la punir
-des contradictions de son dépit, déploya de si grandes magnificences
-d’amabilité que la boudeuse fut bientôt vaincue.--Le sourire revint à
-ses lèvres: la parole n’en était jamais exilée pour longtemps. Quand il
-la vit aussi douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys pirouetta
-sur son talon et ne l’approcha plus de tout le soir.
-
-
-CX
-
-Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, mais plus
-foncées.--Au fait, cet homme était le diable en personne, ou il avait
-emprunté au démon ses moqueuses manières. Ah!--pensait-elle,--si elle
-l’avait tenu à ses genoux, quelles larmes de vengeance elle en eût
-tirées! quels pleurs cruels elle lui eût fait répandre!... Oui! si elle
-l’avait tenu à ses genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber.
-
-
-CXI
-
-Du reste, madame, si l’ange aux joues de rose que Shakespeare appelle
-la Patience abandonnait cette femme, dont la beauté de blonde
-commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui n’est pas un ange,
-s’attachait à elle plus fort que jamais. Dieu est patient, parce qu’il
-est éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était point patiente,
-parce qu’elle n’était pas éternelle; aussi, tout en déchirant le bout
-de ses gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un peu davantage,
-elle se disait orgueilleusement: «Si je voulais pourtant!» Puis elle
-s’arrêtait, terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait
-fallu exposer sa réputation,--le plus précieux joyau d’un écrin qui ne
-renfermait pas, il est vrai, tous les diamants de la couronne,--et elle
-était encore plus préoccupée d’une position que d’une vengeance.
-
-
-CXII
-
-Une position,--un mariage,--idées identiques pour une femme,
-puisque les hommes l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de cette
-ambition, la seule que vous ayez laissée aux femmes, hommes dont
-l’égoïsme de lion a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure
-monnaie de vos poches... ou de votre âme, des places, des cordons,
-la députation, un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la femme
-l’achat moral d’un mari, quand l’achat matériel n’est pas possible?
-Pourquoi interdiriez-vous aux pauvres femmes cette dernière ressource,
-en attendant leur émancipation définitive, ce qui ne peut manquer
-d’arriver au train charmant dont nous allons?
-
-
-CXIII
-
-Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées, rougissantes,
-dans le saint abri du gynécée, elles se mêlent aux hommes, comme des
-femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux fumants des appels
-d’une volupté grossière! quand, ingrates envers Dieu qui les fit si
-belles, et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent la vanité
-d’écrire au substantiel bien d’être aimées, et souillent d’encre des
-mains divines pour prouver à leurs contemporains la légitimité de
-l’adultère!...
-
-
-CXIV
-
-Mais je crois que l’indignation m’emportait... Vous souriez, madame,
-et je reviens à mon histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les
-affectations modernes de son langage et de ses poses, qu’une femme
-affectée et rien de plus. Elle avait les coquetteries d’une femme, les
-ambitions d’une femme; mais en avait-elle les tendresses? Quoi qu’il en
-pût être,--et pour rester dans le vrai,--ce n’était qu’une innocente
-enfant, une perfection, une petite fille de douze ans qui venait de
-faire sa première communion le matin même, en comparaison de ces femmes
-comme j’en connais, et que les hommes--aussi lâches qu’elles sont
-impudentes--ne renvoient pas faire leurs compotes.
-
-
-CXV
-
-Hélas! madame, cette pauvre perfection était terriblement embarrassée!
-Elle allait et venait entre deux pensées: l’une de désir et l’autre
-d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être compromise et le désir
-de plier Aloys à son caprice; mais il était impossible qu’elle restât
-beaucoup de temps encore dans une fluctuation si cruelle. C’était
-là pour sa rêverie un hamac qui n’était pas de soie, et dont les
-balancements ne produisaient pas le sommeil. Cette indécision devint
-trop violente. Aussi la vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par
-jouer son va-tout.
-
-
-CXVI
-
-Elle joua son va-tout.--Oui! madame,--intrépidement, comme Masséna,
-enfermé dans la presqu’île du Danube. Mais, avant de le jouer, elle
-mit de son côté toutes les chances de succès, et l’on peut dire
-que son adresse surpassa très fémininement sa bravoure; ce fut une
-indescriptible tactique, un plan merveilleusement et subitement
-combiné. Il n’y a point de _Mémoires de Torcy_ pour une telle
-politique. Si Joséphine avait pu l’écrire,--et peut-être que la
-première femme venue réparerait très bien cet oubli,--nous aurions un
-traité de la _Princesse_, en comparaison duquel le traité du _Prince_
-serait une niaiserie d’écolier.
-
-
-CXVII
-
-Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature qu’on croyait frivole,
-avec ses airs évaporés, ses vagues regards et ses cascatelles de
-paroles qui tourbillonnaient dans les oreilles de tous ceux qui avaient
-la patience de les écouter. Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait
-et caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec M. Baudouin d’Artinel...
-et le temps se passait ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes,
-nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable nature des
-femmes, que madame d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage,
-montée sur ressort pour glisser mieux sur le parquet d’un salon.
-
-
-CXVIII
-
-A toujours attendre, toujours attendre, le mois d’août était arrivé.
-C’est un mois où les nuits sont si belles, si pleines du baume de
-toutes les fleurs, qu’au sein même des villes--ces bassins de marbre
-comblés d’immondices--ces belles nuits d’août ont un charme et un
-parfum encore. La lune alors, cette douce âme du ciel, semble répandre
-plus de lumière que dans les autres mois de l’année; elle paraît jeter
-à tous les objets une écume argentée et les franger d’une nacre humide.
-
-
-CXIX
-
-Une nuit pareille (il était plus de onze heures et demie), une nuit
-pareille,--avait-elle été choisie à dessein?--la porte vitrée du balcon
-de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte. Le balcon était désert;
-mais si l’on eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à travers
-le vitrage, on eût vu deux personnes, assises l’une à côté de l’autre,
-dans l’appartement presque obscur,--où la lampe qui mourait semblait,
-par sa lueur indécise, vouloir se mettre au niveau des faiblesses
-qu’elle était destinée à éclairer... Ces deux personnes avaient le dos
-tourné à la lampe... Étaient-ce deux amants, oubliant le monde et la
-vie dans quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires et de baisers?
-La lune penchait curieusement son visage sur les sombres massifs des
-Tuileries, comme si son Endymion, cette nuit-là, en avait cherché le
-mystère.
-
-
-CXX
-
-C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes d’étoiles,--une
-nuit ravissante comme ces visages de femmes qu’on n’a vus qu’une
-fois--peut-être en rêve--et qui restent dans nos souvenirs; une de ces
-nuits qu’on n’oublie pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec le
-Dieu de son âme ou... sa maîtresse,--ce qui est souvent la même chose;
-car le visage aimé est seul digne de recueillir ces lueurs saintes qui
-font doucement étinceler l’empreinte des baisers restée aux joues... si
-bien que l’on dirait des perles ou des larmes.
-
-
-CXXI
-
-Des larmes qui ne furent point pleurées, mais que la bouche a versées
-dans une molle ivresse. Car, aux moments du bonheur comme à ceux de
-l’agonie, le sang de nos cœurs ne se retrouve-t-il pas toujours? Ah!
-soyons heureux bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures que nous
-sommes, hâtons-nous de résoudre en une rosée de baisers ce flot du cœur
-qui doit monter plus haut que la bouche, et qui tarira en pleurs amers!
-
-
-CXXII
-
-Mais il n’en était point ainsi pour eux... C’étaient Aloys et
-Joséphine. Aloys, qui recevait, comme un déluge de tuantes émotions,
-les impressions de cette soirée de lumière veloutée, de repos et de
-mystère. . . . . .
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à faire croire à madame
-Joséphine qu’il était aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé
-que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement, de souffrances
-intimes, de peine à dompter sa pensée, cet esprit, ordinairement d’une
-flamme si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus que d’éparses
-lueurs,--comme quelques feux de bivouac solitaire éparpillés sur la
-lisière d’un camp dans la nuit.
-
-
-CXXIII
-
-Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse et amère, et il était
-si près d’elle qu’il sentait la moiteur de son épaule contre la
-sienne.--Oh! ne restez jamais ainsi, vous qui voulez conserver
-inébranlables vos résolutions de sagesse prises le matin même!--Elle
-avait grasseyé, avec beaucoup d’art et de charme, toute la soirée. Elle
-avait même posé ses mains sur les siennes avec un abandon parfaitement
-joué, et, pour un homme aussi purement amoureux qu’Aloys, elle avait
-fait davantage encore... elle l’avait appelé deux ou trois fois
-_Aloys_.
-
-
-CXXIV
-
-Quant aux soupirs--de ces soupirs galathéens que l’on réprime et qu’on
-désire être entendus--et quant aux regards de colombe mourante, elle
-les sema sans les compter. C’était bien le moins qu’elle pût faire:
-aussi je n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que femme peut
-aller sans être une madame Putiphar qui prend le manteau en désespoir
-de cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle était jolie, sous ce
-demi-jour de la lune, mille fois plus qu’au jour faux de ces bougies à
-la lumière desquelles Aloys l’avait contemplée jusque-là.
-
-
-CXXV
-
-Et puis, hasard, caprice ou combinaison encore, elle avait enlevé son
-peigne, et ses cheveux lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait à une
-Marie-Madeleine. Mais non! pourtant; elle n’avait l’air ni si tendre
-ni si repentie. Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle troène
-que le Christ ne rejeta point de son sein avant de marcher au supplice,
-pardonne-moi de te comparer Joséphine! Le marbre de Canova est plus toi
-que cette fille du monde, à laquelle le monde n’avait rien à reprocher
-comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus d’âme que madame d’Alcy
-n’en avait.
-
-
-CXXVI
-
-Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne l’aurait dit, sans doute,
-personne... excepté Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle que
-vous ne pouvez crever avec vos poinçons! Le regard d’Aloys accusait
-une passion profonde, un enivrement formidable; mais son sourire était
-railleur,--railleur de la raillerie de Gœthe, quand il écrivait ses
-plus beaux vers.--Se moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait,
-en efforts et en désirs étouffés, dix ans de sa vie auprès d’elle.
-Aimait-il ce cruel jeu? Y aurait-il la volupté de la torture, comme il
-y a la volupté de la volupté? Courageux jeune homme! il avait riposté
-par un _Madame_, quand elle l’avait appelé _Aloys_.
-
-
-CXXVII
-
-«Malgré le charme d’une pareille causerie,--dit-il en se levant,
-et il chancelait,--je vous demanderai, madame, la permission de me
-retirer.»--«Déjà!»--s’écria-t-elle, et vraiment elle était émue; car
-il demeurait le plus fort, et toutes ces petites mines--déperdition
-de grimaces charmantes--aboutissaient à un résultat négatif dont elle
-était intérieurement humiliée.--«Il sera minuit tout à l’heure,» dit
-Aloys en regardant la pendule. Et il salua et sortit.--Si c’était là
-une fuite, avouez, madame, que c’était celle d’un Numide! Il sortit
-avec la satisfaction de l’orgueil d’un homme, bâton noueux arraché
-aux chênes, et sur lequel on s’appuie si noblement quand on défaille:
-«Cette femme s’est offerte, et moi, je n’en ai pas voulu!»
-
-
-CXXVIII
-
-Oui! elle s’était offerte... pour se refuser peut-être; mais elle
-s’était offerte (car il y a certains manèges qui ont la signification
-de la parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au buste qui aiment
-à faire éprouver le supplice de Tantale aux pauvres diables qui ont
-l’aberration de les aimer.--Elle resta immobile, quand il fut parti,
-ses yeux fixés sur la porte, pendant qu’une larme--plus froide que du
-poison--lui coula sur la joue encore animée: larme de dépit, de vanité,
-de courroux, qui sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la bouche
-l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère que Joséphine peut-être
-eût été guérie de la douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on
-pas que l’on guérit de la morsure du scorpion en l’écrasant sur la
-blessure?
-
-
-CXXIX
-
-Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante que jamais chez madame
-de Dorff. Je crus qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand
-elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une telle habitude qu’on
-ne pouvait rien en induire. Elle lui parla avec une bienveillance
-plus marquée que jamais. Elle montra enfin, pour cacher ce qu’elle
-éprouvait, l’élasticité merveilleuse que je lui avais toujours
-supposée: don céleste qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et dont
-elles devraient vous remercier tous les soirs à genoux, ô mon Dieu!
-
-
-CXXX
-
-Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous remarquâmes que l’honorable
-M. d’Artinel ne tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son étoile
-eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie (si jalousie il y avait dans
-une poitrine beaucoup plus exposée, à ce qu’il semblait, à un asthme)
-s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle rassuré?... Mais il avait
-l’ineffable délicatesse de la discrétion, et nous ne pouvons parler que
-de nos observations personnelles.--«D’ailleurs,--disait-il en relevant
-sa cravate gommée,--M. de Synarose a de l’esprit, si l’on veut, mais
-il le gâte par sa fatuité; et, tant qu’à être fat, ceux de mon temps
-étaient beaucoup plus dangereux.»
-
-
-CXXXI
-
-Et après ce jugement, digne d’un homme accoutumé à la jugerie, il se
-reposait majestueusement en lui-même,--excepté quand Joséphine était
-là. Alors, il faisait l’empressé auprès d’elle avec la légèreté d’un
-vieux zéphyr; de plus en plus, ses phrases se gonflaient de larmes et
-s’interrompaient de soupirs. L’isolement le tuait--c’était sûr--depuis
-la mort de sa femme, et il sentait plus vivement que jamais qu’avec une
-âme si pleine de sympathie il avait été créé pour vivre à deux.
-
-
-CXXXII
-
-Et puis il fallait une tutrice à ses filles,--une espèce de mère qui
-leur apprendrait à se tenir droites et leur ferait un choix de romans.
-Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence, époque difficile
-à traverser. Un amant pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il
-fallait nécessairement leur apprendre quelle mine doivent faire des
-filles bien élevées à la première déclaration.
-
-
-CXXXIII
-
-Et toutes ces considérations, sans nul doute, irritaient le goût déjà
-très vif que M. d’Artinel ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait
-de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient au point
-de ne lui préférer personne. Les gens avisés calculaient donc que M.
-Baudouin d’Artinel s’approchait d’un second mariage, en proportion de
-ce qu’il regrettait le premier.
-
-
-CXXXIV
-
-Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez madame de Dorff. Elle
-demeurait rue de Castiglione, et je m’en revenais tout songeant comme
-un joueur en perte,--car j’avais joué et perdu,--par la rue de Rivoli.
-Il faisait un clair de lune d’une grande amabilité pour les tuteurs,
-les maris, les voleurs et les poètes, et autres personnages intéressés
-par état à l’observation nocturne. C’était une nuit transparente et
-sonore, quoique silencieuse,--la doublure de celle de la veille.
-
-
-CXXXV
-
-«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?» me dis-je, en braquant ma
-lorgnette sur une espèce de corps épais suspendu entre le ciel et le
-pavé. Je regardai mieux,--je regardai encore.--Une femme se penchait
-timidement sur la rampe du balcon, et dessinait la plus gracieuse
-courbe sur l’azur du ciel.--Ce n’était pas la scène charmante de
-l’adieu, à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée, ô Shakespeare!
-mais plutôt celle qui dut la précéder. Et franchement, illusion ou
-perspective favorable, la femme penchée, ô Shakespeare! était aussi
-jolie que ta Juliette.
-
-
-CXXXVI
-
-Ta Juliette!--Cet amour de mes premiers rêves,--cette créature suave
-et pourtant terrestre, passionnée comme nous dans un corps plus divin
-qu’une âme,--pauvre enfant timide et hardie!--vêtue seulement des
-jasmins du balcon, au milieu desquels elle apparaissait dans une nudité
-plus chaste que celle du ciel sans ses nuages, que celle de l’Aurore
-qui commence à poindre; car l’Aurore se sait nue et rougit... et
-Juliette l’avait oublié.
-
-
-CXXXVII
-
-Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon grand Shakespeare! ou en
-était-ce une parodie cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous, M.
-Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort bien avec votre dos un peu
-arrondi;--mais Platon avait les épaules hautes, et qui n’est pas,
-d’ailleurs, un peu bossu?... En montant la poétique échelle de soie
-verte, vous étiez précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de
-grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi perché dans les airs!
-Ah! pauvres mortels que nous sommes, ayons donc cinquante ans passés et
-allons juger, après cela!
-
-
-CXXXVIII
-
-Et il arriva au balcon sans encombre.--Or,--je dois l’avouer ici,
-madame,--je n’entendis et je ne vis rien de ce qui dut suivre.--La
-porte vitrée se referma sur l’heureux couple... et la lune alla
-toujours son train dans le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette
-lune impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour regarder cette scène
-singulière, je fis comme elle, j’allai me coucher.
-
-
-CXXXIX
-
-Le reste... est un impénétrable mystère scellé des sept sceaux de
-l’Éternel. Mon histoire pourrait, madame, finir à cette porte vitrée;
-elle y gagnerait un vague poétique qui lui siérait, une immatérielle
-auréole!--Mais je déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs
-réticences. Je les hais pour bien des raisons... mais surtout parce
-qu’ils nous gâtent la vie de telle sorte qu’elle ne ressemble plus,
-pour nous, qu’à une courtisane, quand notre premier amour s’est envolé.
-
-
-CXL
-
-Je ne finirai donc point mon histoire en poète. Non! madame, mais je
-vous ferai boire plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La
-lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel et de Joséphine, qui eut
-lieu, peu de jours après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant, sous
-son voile de mariée, la pudeur heureuse, et devenant madame d’Artinel.
-Ce fut un fort joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre
-à l’honorable et délicat M. Baudouin d’Artinel qu’il fallait une
-réparation éclatante, officielle, au tort qu’un entraînement de cœur et
-une scène de balcon espagnole avaient causé à sa réputation, ce bien
-qu’elle préférait à tout, après lui, toutefois.
-
-
-CXLI
-
-Et cela, dit d’une voix _pleine de larmes_, d’une voix de première
-représentation, n’avait pas manqué d’émotionner l’âme du sensible
-conseiller... D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence
-qu’elle avouait, et qu’elle lui avait prouvée d’une façon si
-romanesque. A tout prendre, c’était un homme d’une généreuse nature,
-et une femme compromise par lui, chose bien rare maintenant (non les
-femmes compromises, mais la manière d’agir avec elles de M. Baudouin
-d’Artinel), lui semblait un objet sacré. Enfin elle lui avait toujours
-plu... et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous ses motifs d’être
-le plus heureux des hommes, il le devint en l’épousant.
-
-
-CXLII
-
-Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite église de l’Assomption était
-pleine,--cette ravissante église qui exprime la vérité dans l’art avec
-tant d’éloquence, et qui, par cela même, était, ma foi! bien digne
-de recouvrir la vérité des sentiments que Joséphine exprimait alors.
-Elle était un peu embarrassée... mais une nuance d’embarras ne messied
-à personne un pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de joue
-écarlate qu’elle avait toujours quand elle parlait chez madame de
-Dorff,--mais il est vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme
-l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait aperçu dans la chapelle,
-et qui, lui, avait perdu de son habituelle pâleur; car il avait envoyé
-promener sa gastrite, qui peut-être n’y était point allée, et il
-était rentré dans la vie--mais qui peut dire qu’il en était jamais
-sorti?--par les déjeuners de homard, largement arrosés de bordeaux.
-
-
-CXLIII
-
-Il était rentré dans cette vie que dédaignent les spiritualistes de
-notre âge et ces femmes d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert,
-mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux qui croient que le
-mépris de la sensation est un parricide pour la pensée. Comme Sheridan,
-l’immortel esprit, il trouvait que se griser était une agréable chose
-quand le cœur faisait par trop mal.
-
-Même au plus fort de son impénétrable amour pour Joséphine, il hantait
-le café Anglais. Je l’y avais vu souvent, brisé par ces crises
-muettes des grands cœurs,--combats de taureaux invisibles,--soulever
-son esprit avec son verre et y chercher l’oubli, entre l’Ivresse et
-l’Ironie,--deux rieuses bien tristes, nées, la même nuit, du Désespoir.
-
-
-CXLIV
-
-La veille du mariage de Joséphine, la chronique disait--mais qui peut
-croire à la chronique?--qu’on l’y avait vu souper tête à tête avec
-une femme qui n’était pas madame d’Alcy. Madame d’Alcy était un ange
-à qui tout souper devait naturellement faire horreur; car au dessert
-une femme est vraie, et, pour des pudeurs comme Joséphine, être vrai,
-c’est presque être nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait
-déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur le matin même, et,
-le soir, fait toutes les chatteries en usage chez les belles-mères d’un
-jour avec les petites d’Artinel.
-
-
-CXLV
-
-Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui diable était-ce, en ce cas?...
-La chronique ajoutait--mais la chronique est si menteuse!--que le
-partner femelle d’Aloys, à ce souper au moins bizarre, ne rappelait en
-rien madame d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum de
-vertu aristocratique: ce n’était pas un ange du même ciel. C’était un
-être inférieur,--malheureusement charmant,--digne du mépris de toutes
-les femmes; une espèce de tigresse... pour l’appétit seulement, qui
-mangeait à belles dents de nacre, et qui, le corset plein du marbre
-brûlant de la jeunesse, se trouvait assez peu sylphide pour préférer un
-verre de champagne à de la rosée dans des fleurs! Ne croyons pas à la
-chronique, madame. Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais
-pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles, donné avant
-le dernier soupir de l’amour; mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys
-avait le lendemain, à l’Assomption, toute la gravité de circonstance,
-c’est-à-dire--qu’il était fort gai.
-
-
-CXLVI
-
-Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et irréprochable. Il avait
-la tenue d’usage: il portait un magnifique habit bleu, le second habit
-de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis son premier mariage;
-car il faut se marier en bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse.
-En cela nous différons des Orientaux, pour qui le bleu est un signe
-de deuil. Eux, ils le portent quand ils pleurent, et nous lorsque
-nous nous marions;--ce qui prouve, disent les philosophes, l’unité de
-l’esprit humain.
-
-
-CXLVII
-
-Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi acheté la bague de
-rigueur,--cette bague qu’on appelle si singulièrement une _alliance_,
-et qui n’est que le premier anneau de la chaîne qui n’a pas de bout.
-Cette bague était un vrai chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin
-d’Artinel et de Joséphine y étaient mêlés à des dates mystérieuses, si
-bien que le diable lui-même ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle
-d’or fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys, qui regardait fort
-attentivement la symbolique cérémonie, se pencha vers moi et me dit:
-«Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»
-
-
-CXLVIII
-
-«Est-il fou?--pensai-je--ou bien l’amour, si riche en développements
-inattendus, l’aurait-il jeté dans les études historiques?...» Mais il
-ne remarqua point mon étonnement, ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta
-point. «La bague d’Annibal--poursuivit-il--avait une pierre, et sous
-cette pierre, il y avait une goutte de poison. C’est avec cette goutte
-de poison que se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans pierre
-qui renferment un poison plus subtil que celui d’Annibal; car c’est un
-poison invisible. Seulement--ajouta-t-il avec une gaieté parfaite--ce
-poison-là ne tue pas les grands hommes, mais une petite chose: il tue
-l’amour.»
-
-
-CXLIX
-
-«Je vous en fais mon compliment,» lui dis-je.--Il vit que je l’avais
-compris, et il ne repoussa point le compliment.--«Oui! vous avez
-raison,--repris-je;--nous avons tous nos _bagues d’Annibal_ dans la
-vie; mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui nous
-empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts que nous les portons...»
-
-
-CL
-
-Joséphine eut donc, madame, une position dans le monde,--plus un mari
-et trois belles jeunes filles, douces comme les moutons de madame
-Deshoulières, à tourmenter,--ce qui est, il faut bien l’avouer, un
-agréable passe-temps lorsqu’on s’ennuie.--Reste d’habitude ou manière
-d’être aimable avec son mari, elle parle toujours de vertu avec la même
-abondance, et personne ne lui connaît d’amant encore.
-
-
-CLI
-
-Je parierais qu’elle n’en aura pas.--Cependant, avec les jeunes femmes
-qui ont des maris ou des amants jeunes comme elles, elle avoue qu’elle
-n’a pour M. d’Artinel que de l’estime, et qu’elle l’a épousé par
-pitié.--Regretterait-elle Aloys?... J’oubliais de vous dire, madame,
-qu’Aloys alla à son bal de noces comme il était allé à sa messe de
-mariage, et qu’il lui demanda l’honneur de la première contredanse,
-puisque M. d’Artinel ne dansait pas.--Ce jour-là, il avait sans doute
-avalé le crapaud que Champfort conseille--pour être un homme du
-monde--d’avaler tous les matins avant de sortir de chez soi.
-
-
-
-
-[Bandeau]
-
-
-TABLE
-
-
- _L’AMOUR IMPOSSIBLE_
-
- Dédicace 3
- Préface 5
-
- PREMIÈRE PARTIE
-
- I. Une Marquise au XIXe siècle 9
- II. La première entrevue 26
- III. Maulévrier 36
- IV. Le portrait 46
- V. L’aveu 55
- VI. Les dernières coquetteries 63
- VII. L’intimité 72
-
- DEUXIÈME PARTIE
-
- I. La Comtesse d’Anglure 89
- II. Patte de velours 104
- III. Les fausses confidences 112
- IV. Le fond de l’abîme 121
- V. Explication 137
- VI. L’impénitence finale 148
- VII. La vie 158
-
- _LA BAGUE D’ANNIBAL_
-
- La Bague d’Annibal 181
-
-
- Paris.--Imp. A. LEMERRE, 6, rue des Bergers.--4-4514.
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 14: «septicisme» remplacé par «scepticisme» (on a affaire
- au scepticisme de la société).
- Page 52: «transcendental» remplacé par «transcendantal» (une
- thèse d’amour transcendantal).
- Page 53: «instint» remplacé par «instinct» (l’instinct du
- ridicule).
- Page 159: «rattrappant» remplacé par «rattrapant» (et
- rattrapant le sang-froid perdu).
- Page 314: «une» remplacé par «un» (digne d’un homme accoutumé à
- la jugerie).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by
-Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR IMPOSSIBLE/LA BAGUE D'ANNIBAL ***
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- <title>L'Amour impossible &mdash; La bague d'Annibal,
- by Jules Amédée Barbey d'Aurevilly&mdash;A Project Gutenberg eBook</title>
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by
-Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-
-Title: L'Amour impossible / La bague d'Annibal
-
-Author: Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
-
-Release Date: November 4, 2020 [EBook #63634]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR IMPOSSIBLE/LA BAGUE D'ANNIBAL ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-</pre>
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-<hr class="full" />
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- <p class="cent cs6 ssrf">L’image de couverture a été réalisée pour cette édition
- électronique.<br />Elle appartient au domaine public.</p>
-</div>
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<p class="cent lh3"><span class="cs12">ŒUVRES</span><br />
-<span class="cs5">DE</span><br />
-<span class="cs16 wesp">J. BARBEY D’AUREVILLY</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" style="width: 90%; padding: 1em 0; border: solid 3px #999;
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-
-<h1>ŒUVRES<br />
-<span class="cs5">DE</span><br />
-<span class="cs12">J. BARBEY D’AUREVILLY</span></h1>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cent wesp cs12"><i>L’AMOUR IMPOSSIBLE</i></p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent wesp cs12"><i>LA BAGUE D’ANNIBAL</i></p>
-
-<div class="figcenter" style="margin: 2em auto 1em auto;">
-<img src="images/logo.jpg" alt="Logo FAC ET SPERA | AL" width="163" height="250" />
-</div>
-
-<p class="cent esp lh1"><span class="cs8">PARIS<br />
-ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR</span><br />
-<span class="cs6">23-33, PASSAGE CHOISEUL, 23-33</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_1">
-
-<h2>L’AMOUR IMPOSSIBLE<br />
-<span class="cs6">CHRONIQUE PARISIENNE</span></h2>
-
-<div class="epigr">
-<p class="cs8">Il ne s’agit point de ce qui est beau
-et amusant, mais tout simplement de
-ce qui est.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_3">
-
-<p class="cent wesp lh2"><i>A Madame<br />
-la Marquise Armance D... V...</i></p>
-
-<p class="addr"><span class="smcap">Madame</span>,</p>
-
-<p>Je mets ce petit livre à vos pieds, et, fort heureusement,
-c’est une bonne place, car probablement
-il y restera. Les exigences dramatiques de notre
-temps préparent mal le succès d’un livre aussi
-simple que celui-ci. Il n’a pas l’ombre d’une prétention
-littéraire, et vous n’êtes point une Philaminte:
-j’ai donc cru pouvoir vous le dédier. Ce ne
-serait qu’un conte bleu écrit pour vous distraire,
-si ce n’était pas une histoire tracée pour vous faire
-ressouvenir.</p>
-
-<p>Dans un pays et dans un monde où la science,
-si elle est habile, doit tenir tout entière sur une
-carte de visite (le mot est de Richter), j’ai pensé
-qu’on devait offrir à l’une des femmes les plus spirituelles
-et les plus aimables de ce monde et de ce
-pays quelques légères observations de salon, écrites
-sur le dos de l’éventail à travers lequel elle en a
-fait tant d’autres qui valaient bien mieux, et qu’elle
-n’a pas voulu me dicter.</p>
-
-<p class="lslt">Agréez, Madame, etc.,</p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_5">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_005.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h3>PRÉFACE</h3>
-
-<hr class="hr15" />
-
-<p><i>Le livre que voici fut publié en 184... C’était un
-début, et on le voit bien. L’auteur, jeune alors, et
-de goût horriblement aristocratique, cherchait encore
-la vie dans les classes de la société qui évidemment
-ne l’ont plus. C’était là qu’il croyait pouvoir
-établir la scène de plusieurs romans, passionnés et
-profonds, qu’il rêvait alors; et cette illusion de romans
-impossibles produisit</i> L’Amour impossible.
-<i>Le roman, en effet, n’est jamais que l’histoire de
-l’âme et de la vie à travers une forme sociale. Or
-l’âme et la vie n’habitaient pas beaucoup les boudoirs
-jonquilles de l’époque où se passe l’action, sans
-action, de ce livre auquel un critique bienveillant
-faisait trop d’honneur, l’autre jour, en l’appelant:</i>
-«une tragédie de boudoir».</p>
-
-<p>L’Amour impossible <i>est à peine un roman,
-c’est une chronique, et la dédicace qu’on y a laissée
-atteste sa réalité. C’est l’histoire d’une de ces
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-femmes comme les classes élégantes et oisives—le</i> <span lang="en" xml:lang="en">high
-life</span> <i>d’un pays où le mot d’aristocratie ne devrait
-même plus se prononcer—nous en ont tant offert
-le modèle depuis 1839 jusqu’à 1848. A cette
-époque, si on se le rappelle, les femmes les plus
-jeunes, les plus belles, et, j’oserai ajouter, physiologiquement
-les plus parfaites, se vantaient de leur
-froideur, comme de vieux fats se vantent d’être
-blasés, même avant d’être vieux. Singulières hypocrites,
-elles jouaient, les unes à l’ange, les autres
-au démon, mais toutes, anges ou démons, prétendaient
-avoir horreur de l’émotion, cette chose vulgaire,
-et apportaient intrépidement pour preuve de
-leur distinction personnelle et sociale, d’être inaptes
-à l’amour et au bonheur qu’il donne... C’était
-inepte qu’il fallait dire, car de telles affectations
-sont de l’ineptie. Mais que voulez-vous? On lisait</i>
-Lélia,<i>—ce roman qui s’en ira, s’il n’est déjà
-parti, où s’en sont allés l’</i>Astrée <i>et la</i> Clélie, <i>et
-où s’en iront tous les livres faux, conçus en dehors
-de la grande nature humaine et bâtis sur les vanités
-des sociétés sans énergie,—fortes seulement
-en affectations.</i></p>
-
-<p>L’Amour impossible, <i>qui malheureusement est
-un livre de cette farine-là, n’a donc guères aujourd’hui
-pour tout mérite qu’une valeur archéologique.
-C’est le mot si connu, mais retourné et moins
-joyeux, de l’ivrogne de la Caricature: «Voilà
-comme je serai dimanche.»—Voilà, nous! comme
-nous</i> étions... <i>dimanche</i> dernier,<i>—et vraiment
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-nous n’étions pas beaux! Les personnages de</i>
-L’Amour impossible <i>traduisent assez fidèlement
-les ridicules sans gaieté de leur temps, et ils ne s’en
-doutent pas! Ils se croient charmants et parfaitement
-supérieurs. L’auteur, alors, n’avait pas assez
-vécu pour se détacher d’eux par l’ironie. Toute duperie
-est sérieuse, et voilà pourquoi les jeunes gens
-sont graves. L’auteur prenait réellement ses personnages
-au sérieux. Au fond, ils n’étaient que deux
-monstres moraux, et deux monstres par impuissance,—les
-plus laids de tous, car qui est puissant n’est
-monstre qu’à moitié. L’auteur, qui, quand il les
-peignait, écrivait de la même main la vie de</i> Brummell,
-<i>a, depuis, furieusement changé son champ
-d’observation romanesque et historique. Il a quitté,
-pour n’y plus revenir, ce monde des marquises de
-Gesvres et des Raimbaud de Maulévrier, où non
-seulement l’</i>amour <i>est</i> impossible, <i>mais le roman!
-mais la tragédie! et même la comédie bien plus
-triste encore!... En réimprimant ce livre oublié, il
-n’a voulu que poser une date de sa vie littéraire,
-si tant est qu’il ait jamais une vie littéraire, voilà
-tout. Quant au livre en lui-même, il en fait bon
-marché. Il n’a plus d’intérêt pour l’espèce d’impressions,
-de sentiments et de prétentions que ce
-livre retrace, et la Critique, en prenant la peine
-de dire le peu que tout cela vaut, ne lui apprendra
-rien. Il le sait.</i></p>
-
-<p class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></p>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_007.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_9">
-
-<div class="figcenter">
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-</div>
-
-<p class="sep3 cent esp cs16">L’AMOUR IMPOSSIBLE</p>
-
-<hr class="hr15" />
-
-<h3><i>PREMIÈRE PARTIE</i></h3>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<h4>I<br />
-UNE MARQUISE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-u.jpg" alt="U" width="96" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Un</span> soir,
-la marquise de Gesvres sortit
-des Italiens, où elle n’avait fait
-qu’apparaître, et, contre ses habitudes
-tardives, rentra presque aussitôt
-chez elle. Tout le temps qu’elle était restée
-au spectacle, elle avait, ou n’avait pas, écouté
-cette musique, amour banal des gens affectés,
-avec un air passablement ostrogoth, roulée
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-qu’elle était dans un mantelet de velours écarlate
-doublé de martre zibeline, parure qui lui
-donnait je ne sais quelle mine royale et barbare,
-très seyante du reste au genre de beauté
-qu’elle avait.</p>
-
-<p>Elle jeta d’une main impatiente dans la
-coupe d’opale de la cheminée les pierres verdâtres—deux
-simples aigues-marines—qu’elle
-portait à ses oreilles; et, devant la glace qui
-lui renvoyait sa belle tête, elle n’eut pas le sourire
-si doux pour elle-même que toutes les
-femmes volent à leur amant; elle n’essaya pas
-quelque sournoise minauderie pour le lendemain;
-elle n’aiguisa pas sur la glace polie une
-flèche de plus pour son carquois. Il faut lui
-rendre cette justice: elle était aussi naturelle
-qu’une femme, qui n’est pas bergère sur le versant
-des Alpes, peut l’être dans une chambre parfaitement
-élégante, à trois pas d’un lit de satin.</p>
-
-<p>Bérangère de Gesvres avait été une des
-femmes les plus belles du siècle, et quoiqu’elle
-eût dépassé l’âge où les femmes sont réputées
-vieilles dans cet implacable Paris qui pousse
-chaque chose si vite à sa fin, on comprenait encore,
-en la regardant, tous les bonheurs et
-toutes les folies. Elle était de cette race de
-femmes qui résistent au temps mieux qu’aux
-hommes, ce qui est pour toutes la meilleure manière
-d’être invincibles. Comme M<sup>lle</sup> Georges,
-qu’elle n’égalait pas pour la divinité du visage,
-<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-mais dont elle approchait cependant, elle avait
-sauvé de l’outrage fatal des années des traits
-d’une infrangible régularité; seulement, plus
-heureuse que la grande tragédienne, elle ne
-voyait point sa noble tête égarée sur un corps
-monstrueux, le sphinx charmant, sévère, éternel,
-finissant en hippopotame. Le temps, qui
-l’avait jaunie comme les marbres exposés à l’air,
-n’avait point autrement altéré sa forme puissante.
-Cette forme offrait en Bérangère un tel
-mélange de mollesse et de grandeur, c’était un
-hermaphrodisme si bien fondu entre ce qui
-charme et ce qui impose, entre ce qui subjugue
-et ce qui enivre, que jamais l’art et ses incomparables
-fantaisies n’avaient rien produit de pareil.
-Elle était fort grande, mais l’ampleur des
-lignes disparaissait dans la grâce de leur courbure,
-dans la plénitude et l’uberté des contours.
-Sa tête, soutenue par un cou d’une énergie
-sculpturale, était couverte de cheveux châtain
-foncé, tantôt tombant à flots crêpés très clair
-des deux côtés du visage, coiffure absurde avec
-un visage comme le sien; tantôt tressés durement
-le long des joues, ce qui commençait à
-merveilleusement aller à son genre de physionomie;
-ou enfin partagés parfois en bandeaux,
-comme elle les avait ce soir-là, avec une émeraude
-sur le front, ce qui était sa plus triomphante
-et sa plus magnifique manière. Le front
-manquait d’élévation; il n’était pas carré comme
-<span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span>
-celui de Catherine II; mais sous sa forme
-toute féminine, il y avait dans sa largeur d’une
-tempe à l’autre une force d’intelligence supérieure.
-Les sourcils n’étaient pas fort marqués,
-ni les yeux qu’ils couronnaient fort grands;
-mais ces sourcils étaient d’une irréprochable
-netteté, et ces yeux avaient un éclat si profond
-qu’ils paraissaient immenses à force de lumière,
-et que plus grands ils eussent semblé durs.
-Les yeux étaient un trait caractéristique en
-M<sup>me</sup> de Gesvres. Naturellement, ils n’avaient
-point de douceur, et restaient perçants et froids.
-C’étaient les yeux d’un homme d’État de génie
-qui comprendrait assez toutes choses pour n’avoir
-le dédain de rien. Quand elle voulait—car
-le monde lui avait appris ce qu’il aime—les
-rendre caressants et tendres, ils devenaient
-câlins et presque faux. Tout un ordre de sentiments
-manquait à ce regard d’une flamme si
-noire, qui n’était vraiment superbe que quand
-il était attentif.</p>
-
-<p>Mais partout ailleurs se retrouvait la femme,
-et même autour de ces yeux virils apparaissait
-la trace meurtrie et changeante qui suffirait à
-indiquer le sexe, si le sexe ne se trahissait ailleurs
-dans d’adorables différences. En effet, la
-largeur des joues voluptueusement arrondies,
-le contour un peu gras du menton, et les morbidezzes
-caressantes de la bouche, tout contrastait
-avec l’étoile fixe du regard. Pour les femmes
-<span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-qui cachent sous la délicatesse des lignes des
-organes puissants et une vitalité profonde, il y
-a une beauté tardive plus grande que les splendeurs
-lumineuses et roses de la jeunesse.
-M<sup>me</sup> de Gesvres était une de ces femmes, un
-de ces êtres privilégiés et rares, une de ces impératrices
-de beauté qui meurent impérialement
-dans la pourpre et debout. Comme Ariane,
-aimée par un dieu, elle se couronnait des
-grappes dorées et pleines de son automne. Au
-contour fuyant de la bouche, près des lèvres
-souriantes et humides, à l’origine des plus aristocratiques
-oreilles qui aient jamais bu à flots
-les flatteries et les adorations humaines, on
-voyait le duvet savoureux qui ombre d’une
-teinte blonde les fruits mûrs, et qui donne soif
-à regarder. Du front, l’ambre qui colorait cette
-peau, blanche et mate autrefois, avait coulé
-jusqu’aux épaules, que Bérangère aimait à faire
-sortir de l’échancrure d’une robe de velours
-noir, comme la lune d’une mer orageuse. On
-eût dit que ce dos vaste et nu, qui renvoyait si
-bien la lumière, avait brisé les liens impuissants
-du corsage; il se balançait, avec une ondulation
-de serpent, sur des reins d’une cambrure
-hardie, tandis qu’au-dessous des beautés
-enivrantes qui violaient, par l’énergie de leur
-moulure, l’asile sacré de la robe flottante, se
-perdait, dans les molles pesanteurs du velours,
-le reste de ce corps divin.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-Ce soir-là, elle n’avait pas la physionomie de
-sa réputation. Elle passait pour une damnée
-coquette,—damnée ou damnante, je ne sais
-trop lequel des deux. Les hommes qui l’avaient
-aimée ou désirée—nuance difficile à
-saisir dans les passions négligées de notre temps—la
-donnaient, en manèges féminins et en
-grâces apprises, pour une habileté de premier
-ordre. Comme, une fois sur la pente, on ne
-s’arrête plus, on disait encore davantage; le
-mot coquetterie n’est que le <i>clair de lune</i> de
-l’autre mot qu’on employait. Du reste, que ce
-soit une médisance ou une calomnie, une telle
-réputation n’est pas une croix bien lourde quand
-on a affaire au <ins id="cor_1" title="septicisme">scepticisme</ins> de la société parisienne,
-et qu’on est jeune, spirituelle et jolie.
-Avec cela toute croix n’est plus qu’une <i>jeannette</i>,
-et peut se porter légèrement.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Gesvres portait la sienne sur de magnifiques
-épaules avec le stoïcisme d’une beauté
-qui répond à tout. Elle avait été une des femmes
-les plus à la mode de Paris. Avant le temps où
-l’on s’abdique, et où le sceptre de la royauté
-des salons, frêle porte-bouquet en écaille, passe
-à des mains plus jeunes, elle s’était éloignée
-d’un monde qu’elle voyait toujours, mais par
-plus rares intervalles. Elle quittait moins sa
-douillette de soie grise et ses pantoufles de velours,
-froc et sandales de ces belles ermites de
-boudoir. On s’étonnait de ce changement
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-accompli dans la vie de l’étincelante marquise:
-on ne se l’expliquait pas. Belle et coquette, si
-elle sentait sa beauté décliner, si elle n’y croyait
-plus, pourquoi tant de coquetterie encore? et
-si cette coquetterie était justifiée, pourquoi cet
-éloignement du monde? Ah! sans doute, elle
-était coquette! mais elle était plus que cette jolie
-chose qui nous plaît tant et qui nous désole.</p>
-
-<p>Elle sonna,—une grande fille, faite à peindre,
-l’air hardi et sournois tout ensemble, et
-qu’elle appela Laurette, entra pour la déshabiller.
-M<sup>me</sup> de Gesvres avait pour habitude de ne
-jamais adresser la parole à ses femmes de service.
-Elle évitait par là la glose d’antichambre
-sur l’humeur de <i>Madame</i>. Elle tendit ses pieds
-à Laurette qui, un genou à terre devant elle, se
-mit à délacer ses brodequins. Pendant ce temps,
-M<sup>me</sup> de Gesvres lisait une lettre qu’elle jeta sur
-la cheminée après l’avoir lue et sans lui faire
-l’honneur de la froisser.</p>
-
-<p>—Qu’il vienne, puisqu’il y tient,—dit-elle.—Qu’est-ce
-que cela me fait? Il ne m’ennuiera
-pas plus que tous les autres.—On le
-voit, ce soir-là, l’ennui était le mal de M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Hélas! c’était son mal de tous les
-jours. Non pas seulement cet ennui fatigué, nerveux,
-assoupi, qui vient des autres, mais celui
-que certaines âmes portent en elles-mêmes,
-comme une native infirmité.</p>
-
-<p>C’est qu’elle était justement de cette race
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-d’âmes frappées dès l’origine et dans lesquelles
-l’éducation, le monde, l’oisiveté orientale des
-mœurs élégantes, tout avait entretenu et développé
-cette disposition à l’ennui dont elle se
-sentait la victime. Si elle avait eu quelque passion,
-des regrets affreux—car c’est à cela
-qu’aboutit l’inanité des souvenirs—auraient
-du moins été une proie pour sa pensée ou ses
-sentiments, deux choses si voisines dans les
-femmes! Mais de passion, en avait-elle jamais
-eu, et quoiqu’elle le dît, pouvait-on la croire?
-Quand elle affirmait, en montrant ses dents
-nacrées, qu’elle avait aimé autrefois avec énergie
-et qu’elle avait horriblement souffert, on
-ne pouvait s’empêcher de douter qu’il y eût eu
-jamais quelque chose de violent dans un être
-si parfaitement calme, et d’horrible dans un
-être si parfaitement beau.</p>
-
-<p>Et pourtant, oui! elle avait aimé. Au début
-de la vie, et peu de temps après son mariage,
-la trahison d’un amant lui avait brisé le
-cœur.</p>
-
-<p>Un jour cet amant, dans un accès de fureur
-jalouse, lui brisa aussi une de ces épaules qu’elle
-aimait à découvrir aux regards éperdus des
-hommes. Dans la civilisation de la femme, une
-épaule cassée est plus qu’un cœur brisé, sans
-nul doute. M<sup>me</sup> de Gesvres ne voulut point revoir
-son amant.</p>
-
-<p>Elle passa presque une année dans la solitude
-<span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
-la plus complète. Son mari traînait des
-velléités d’ambition à la suite de l’ambassadeur
-de France à Saint-Pétersbourg. Il laissait
-à sa femme toute la liberté dont jouit
-une veuve. Après son année de solitude,
-elle reparut plus brillante que jamais. A la
-coquetterie d’instinct, elle ajouta la coquetterie
-de réflexion. Le monde lui donna une
-foule d’amants qu’elle ne prit pas. Il est vrai
-que le monde avait pour lui ces probabilités et
-ces apparences qui décident de tout dans un
-procès criminel. Mais quoi qu’il en pût être,
-le vieux juge fut dupé, et l’opinion publique
-mystifiée.</p>
-
-<p>Comme toutes les femmes qui ont quelque
-distinction dans l’esprit et cette froideur de sens,
-distinction non moindre et la prétention un
-peu hautaine des vicomtesses de notre époque,
-M<sup>me</sup> de Gesvres ne trouvait plus les hommes
-bons que pour des commencements d’aventures
-dont les dénoûments restaient bientôt impossibles.
-En vain l’imagination avait dit <i>oui</i>; le
-bons sens fortifié par l’expérience répondait <i>non</i>
-tout haut et toujours. Ainsi la vie de cette
-femme avait-elle contracté dans ses moindres
-actes une pureté fille de la sanité de l’esprit,—la
-seule pureté qui puisse exister dans le monde
-de corruptions charmantes où nous avons le
-bonheur de vivre.</p>
-
-<p>C’était là le beau côté de la marquise de
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
-Gesvres, mais elle l’estimait sans doute beaucoup
-moins qu’il ne valait. On ne lui avait jamais
-appris à se préoccuper de ce qu’il peut y avoir
-de moral et d’élevé dans une situation ou dans
-une habitude de la pensée. Cet intérêt profond
-et immatériel que certaines âmes orgueilleuses
-tirent d’elles-mêmes lui avait toujours manqué;
-elle n’y songeait pas. Le seul intérêt qu’elle
-comprît était plus vulgaire, mais aussi plus aimable
-(aimable est un mot inventé par la vanité
-des autres), puisque cet intérêt prenait sa source
-dans des sentiments partagés.</p>
-
-<p>Aussi faisait-elle bon marché de ce qui la rendait
-une noble créature sous des apparences bien
-légères. Elle avait grand tort; mais vous le lui
-auriez dit que l’indomptable enfant gâté qu’elle
-était vous aurait regardé avec un air de scepticisme
-et de lutinerie, et vous eût envoyé promener,
-vous et vos sublimes raisonnements.
-Elle croyait tellement en elle-même, elle poussait
-la fatuité d’être belle jusqu’à un tel vertige,
-qu’elle n’imaginait pas que cette expression de
-malice triomphante et de moquerie pût faire
-tort à sa beauté même et former une dissonance
-avec l’ensemble de ses traits sévères, réguliers,
-harmonieux.</p>
-
-<p>Et cependant ce culte de sa beauté n’était
-pas si grand qu’il lui donnât les émotions que
-sa nature et son désir secret exigeaient. Il lui
-aurait fallu un autre être à admirer et à aimer
-<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span>
-que celui qu’elle rencontrait périodiquement
-chaque soir et chaque matin dans la glace de
-son alcôve. Elle n’en convenait pas vis-à-vis
-d’elle-même, car nos petits systèmes de fausseté
-à l’usage du monde nous suivent beaucoup plus
-loin qu’on ne croit: ils adhèrent à la conscience
-et s’introduiraient jusque dans nos prières à
-Dieu, si nous en faisions. Peut-être est-ce aller
-trop loin, nonobstant, que de dire qu’elle ne
-convenait pas de ce besoin d’affection tant de
-fois trompé déjà. Elle le masquait plutôt. Elle se
-donnait les airs élégiaques de torche fumante.
-Mais quoiqu’on pensât que le pied qui avait
-éteint et renversé un pareil flambeau dût être
-celui d’un grand profane ou d’un grand habile
-en fait de bonheur, on souriait d’incrédulité à
-ces discours sur la consommation définitive de
-sa faculté d’aimer, car s’il est beaucoup de
-femmes qui se prostitueront toujours en se
-donnant, vu la bassesse ordinaire des amants
-favorisés et des hommes en général, il n’est pas
-certain pour cela que les cœurs aimants soient
-radicalement corrigés des mouvements généreux.
-Autrement, la première épreuve malheureuse
-serait une garantie plus solide qu’elle n’a
-coutume de l’être en réalité.</p>
-
-<p>Ces airs-là, du reste, n’étaient que des caprices
-en M<sup>me</sup> de Gesvres; ils n’entraient point
-dans son attitude ordinaire; mais, comme elle
-était fort mobile, après avoir tourné le
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-kaléidoscope de plusieurs manières ils ne manquaient
-jamais d’arriver. Ils devenaient même
-souvent le point de départ d’une théorie que
-beaucoup de femmes se permettent, et qui restait
-théorie dans la bouche de M<sup>me</sup> de Gesvres,
-à cause justement de ces qualités précieuses que
-nous avons indiquées: la froideur des sens et
-la hauteur de son esprit. Cette théorie, à l’usage
-de tout ce qui est corrompu, ne va rien moins
-qu’à tuer la probité dans les sentiments les plus
-beaux et les relations les plus chères. C’est une
-déclaration d’indépendance,—ou plutôt une
-vraie déclaration de brigandage. Parce que l’on
-a été malheureuse une fois, parce qu’on a fait un
-choix indigne, on se croit hors du droit commun
-en amour. On se promet de la vengeance en
-masse, envers et contre tous. On mâche ses
-balles; on empoisonne ses flèches et ses puits.
-C’est de la justice sur une grande échelle, c’est du
-talion élargi. Mais, comme l’on proclame bien
-haut ce qui serait peut-être dangereux si on voulait
-garder le silence, on donne du cœur à l’ennemi
-en lui annonçant le fil de l’épée. Quand
-M<sup>me</sup> de Gesvres parlait des tourments qu’on devait
-infliger aux hommes, et qu’elle paraissait
-résolue à leur en prodiguer sans compter, n’allumait-elle
-pas elle-même le phare sur l’écueil?</p>
-
-<p>Ainsi elle avait le langage de la corruption
-et elle n’était pas corrompue, et l’ennui renforçait
-encore ce langage, auquel le monde se
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-prenait avec son génie d’observation ordinaire.
-Elle répétait qu’<i>il fallait tout faire, si tout amusait</i>;
-principe fécond en nombreuses conséquences
-et dont, cynique de bonne compagnie,
-elle entrevoyait fort bien la portée. Seulement,
-si l’on eût invoqué le principe en son nom, si l’on
-se fût réclamé contre elle de la bravoure de sa
-parole, elle aurait mis bien vite sa fierté à couvert
-sous l’interrogation assez embarrassante:
-«Vous ai-je dit, monsieur, que cela m’amusât?»</p>
-
-<p>Laurette s’en était allée après avoir mis aux
-pieds de sa belle maîtresse les molles pantoufles,
-nourrices de la rêverie. Elle l’avait déshabillée
-pendant le temps que j’ai essayé de faire connaître
-un peu en gros et rapidement le caractère
-qui doit donner la vie à ce récit. M<sup>me</sup> de Gesvres
-restait assise sur un espèce de divan très
-bas. Elle avait repris la lettre jetée par elle
-dans la coupe irisée où elle avait déposé les
-aigues-marines de ses oreilles. Elle se mit à
-relire nonchalamment cette lettre si vite parcourue
-et qui disait:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p class="addr">«Madame,</p>
-
-<p>«Une de vos amies, M<sup>me</sup> d’Anglure, a eu la
-bonté de vous parler de moi quelquefois. Je n’ose
-croire à un intérêt qui me flatterait trop, ne fût-il
-que la curiosité la plus simple. Mais vous avez
-eu la grâce de dire à M<sup>me</sup> d’Anglure qu’elle pouvait
-m’amener à vos pieds. Ce n’est pas là
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-précisément le mot que vous avez dit; mais c’est ma
-pensée. Retournerez-vous contre moi l’absence de
-M<sup>me</sup> d’Anglure, qui ne doit revenir à Paris qu’au
-commencement du printemps, et ne me permettrez-vous
-pas, madame, de me présenter seul chez
-vous?</p>
-
-<p class="lslt">«Agréez, madame, etc.,</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">R. de Maulévrier</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p>C’était, comme l’on voit, un billet fort simple
-pour demander une chose plus simple encore:
-le droit de se présenter et la faveur d’être reçu,
-ce qu’il y a au monde de plus officiel dans nos
-mœurs.</p>
-
-<p>Le billet avait raison quand il disait que
-M<sup>me</sup> de Gesvres avait exprimé à M<sup>me</sup> d’Anglure
-le désir de voir chez elle M. de Maulévrier. Il
-avait tort quand il ajoutait <i>qu’il n’oserait croire</i>
-et toute la sournoiserie de modestie hypocrite
-qui suivait. Personne n’était moins modeste
-que M. de Maulévrier, et il osait très bien croire
-à l’intérêt qui devait le flatter le plus.</p>
-
-<p>Il faut bien dire, car c’est la vérité, que
-M. de Maulévrier était l’amant de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-et que celle-ci, liée avec la marquise de
-Gesvres, lui avait raconté dans des confidences
-intimement ennuyeuses pour l’amie chargée du
-rôle d’écouter, tous ses impertinents bonheurs.
-Jeune, expansive, enthousiaste, M<sup>me</sup> d’Anglure
-avait fait de M<sup>me</sup> de Gesvres le témoin de bien
-des folles larmes. Comme M<sup>me</sup> de Gesvres allait
-<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
-peu dans le monde et que M. de Maulévrier
-était fort blasé sur les plaisirs qu’on y goûte,
-il n’était pas étonnant qu’ils ne s’y fussent jamais
-rencontrés. D’un autre côté, dans le temps
-du <i>règne</i> de M<sup>me</sup> de Gesvres, M. de Maulévrier
-ne vivait point à Paris.</p>
-
-<p>Une chose qui prouve admirablement en faveur
-de notre société actuelle, c’est qu’autant
-on se perd corps et âme dans le mariage, autant
-on reste à la surface du monde au sein de
-l’amour le plus profond et le plus vrai. Un
-homme gagne cent pour cent aux yeux de
-toutes les femmes quand il passe pour avoir
-cette rareté grande, une véritable passion dans
-le cœur. C’est une distinction inappréciable,
-une décoration qui sied à l’air du visage; cela
-<i>fait bien</i>, comme diraient des femmes de l’ordre
-de la Toison d’or sur une cravate de velours
-noir. Malgré la démocratie qui nous emporte,
-la Toison d’or aura encore pendant longtemps
-un très grand charme de parure; mais quand
-on ne l’a pas à s’étaler sur la poitrine, un attachement
-très avoué pour une femme en particulier
-pose merveilleusement auprès des autres.</p>
-
-<p>Et en sa qualité de femme, la marquise de
-Gesvres subissait cela comme les moins distinguées
-de son espèce. Aussi, plus d’une fois
-avait-elle demandé des détails à M<sup>me</sup> d’Anglure
-sur la <i>grande passion</i> de M. de Maulévrier. Le
-diable sait seul probablement ce qui se passait
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span>
-dans sa tête pendant que M<sup>me</sup> d’Anglure répondait
-longuement à ses questions. Il y avait
-peut-être le singulier intérêt qui s’attache pour
-toute femme à un amour qui n’est pas pour
-elle; peut-être aussi un peu de malice, car
-M<sup>me</sup> d’Anglure paraissait un peu sotte à sa
-tendre amie, et celle-ci s’était étonnée plus
-d’une fois qu’une pareille femme eût pu fixer
-un homme du mérite de M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>En effet, M. de Maulévrier avait un mérite
-incontesté dans le monde; il y jouissait d’une
-réputation superbe d’homme d’esprit qui,
-comme la Fortune, était venue s’asseoir à sa
-porte sans qu’il lui eût fait la moindre avance.
-Son indolence était telle qu’on pouvait le voir
-cinquante fois de suite et ne pas connaître,
-comme l’on dit, la couleur de ses paroles. Eh
-bien! son silence lui réussissait. On le respectait
-comme un serpent engourdi; il passait, à
-raison ou à tort peut-être, mais enfin il passait
-pour un homme supérieur.</p>
-
-<p>Cette réputation était venue jusqu’à M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Aussi lui semblait-il étrange que M. de
-Maulévrier eût eu la méprise d’un amour sérieux
-pour M<sup>me</sup> d’Anglure; comme si l’esprit
-était nécessaire pour se faire aimer, quand on a
-des manières pleines d’élégance et un genre de
-beauté très relevé et vraiment patricien! Ces
-avantages si nets, M<sup>me</sup> d’Anglure les possédait
-à un degré éminent; que lui fallait-il davantage?
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-M<sup>me</sup> de Gesvres, qui jugeait un peu trop
-l’amour du point de vue commun à toutes les
-relations de la vie, croyait bonnement que l’esprit
-était la perle des dons que Dieu a répandus
-sur les femmes, et le <i>Régent</i> de leurs couronnes.
-Petit enfantillage égoïste, ordinaire aux personnes
-spirituelles qui ont la modestie d’ignorer
-que tout l’esprit du monde ou du diable ne
-vaut pas le plus léger mouvement d’éventail
-quand il s’avise d’être gracieux.</p>
-
-<p>Et tout cela aurait dû, à ce qu’il semblait,
-donner à M<sup>me</sup> de Gesvres l’intérêt de la visite
-qu’elle attendait le lendemain. Mais sa pensée
-était si lasse, la nuit l’affaissait tellement sur
-elle-même, qu’elle était aussi déprise de tout
-que jamais en regardant sans voir le cachet qui
-fermait la lettre de M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>A quoi pensait-elle?—Elle ne pensait pas.
-Elle avait la torpeur de cet ennui qui noyait
-sa vie. Nulle préoccupation n’influait sur sa
-manière d’être. Nul pressentiment ne l’avertissait
-de la nouvelle ère que le lendemain
-commencerait pour elle. Les pressentiments
-n’atteignent jamais que les êtres chez qui
-l’imagination domine et le corps languit. Or,
-M<sup>me</sup> de Gesvres avait beaucoup trop d’esprit
-pour avoir de l’imagination, et son corps ne
-languissait pas plus que les torses de Rubens.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_26">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_026.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>II<br />
-LA PREMIÈRE ENTREVUE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> lendemain, M<sup>me</sup> de Gesvres alla
-au bois, malgré l’humidité déjà
-froide des matinées d’octobre. En
-revenant de sa promenade, elle fit
-quelques visites et rentra pour recevoir M. de
-Maulévrier.</p>
-
-<p>Celui-ci vint peu de temps avant l’heure où
-l’on dîne, et comme l’on était en octobre et
-que, d’ailleurs, l’appartement de M<sup>me</sup> de Gesvres
-était drapé avec toutes les prétentions au mystère
-qu’ont tant de femmes qui n’ont rien à
-cacher, ils se virent à peine, tout en se parlant
-d’assez près.</p>
-
-<p>Ainsi ils commencèrent par où les autres
-finissent, car l’esprit est la dernière chose que
-l’on montre dans ces premières rencontres qu’on
-appelle <i>faire connaissance</i>, et l’air, la figure et
-<span class="pagenum" id="Page_27">[p. 27]</span>
-la pose y sont presque tout dès l’abord; le
-reste vient après, s’il y a un reste, lequel, par
-parenthèse, n’est jamais accepté que sur le pied
-où l’air, la figure et la pose l’annoncent: chose
-absurde, mais souveraine.</p>
-
-<p>La conversation fut ce qu’elle est toujours
-quand on se voit pour la première fois. Cependant,
-comme ils étaient assez curieux de
-se connaître l’un et l’autre, à cause de ce qu’ils
-avaient entendu dire en bien ou en mal de
-leurs augustes personnes, ils montrèrent plus
-d’entrain dans leur conversation qu’on n’était
-en droit d’en attendre d’une femme ordinairement
-ennuyée et d’un homme ordinairement
-indolent. Ils s’animèrent, ils firent feu de
-temps à autre avec la parole, et enfin ils se
-<i>parurent</i> réciproquement très spirituels. Vivant
-sous l’empire de la civilisation parisienne, et
-n’étant plus ni l’un ni l’autre au début de la
-vie (M<sup>me</sup> de Gesvres avait trente-deux ans et
-M. de Maulévrier vingt-sept), c’était la seule
-sensation qu’ils devaient se donner. Ils ne pouvaient
-éprouver ces ridicules embarras qui
-prédisposent à l’amour et qui constituent à la
-première entrevue le douloureux bonheur
-d’être ensemble.</p>
-
-<p>Ils parlèrent fatalement de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-puisqu’elle était le nœud de leur connaissance.
-Ils en parlèrent avec une sobriété et un goût
-parfaits, comme l’on doit parler de son ami et
-<span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span>
-de sa maîtresse dans un monde où l’on est
-obligé de montrer l’indifférence la plus dégagée
-à propos de ses meilleurs sentiments. Aux
-termes où ils en étaient, nulle allusion à la liaison
-de M<sup>me</sup> d’Anglure et de M. de Maulévrier
-n’était possible entre gens de si bonne compagnie.
-Qui des deux se la serait permise fût tombé
-dans le mépris de l’autre immédiatement.</p>
-
-<p>Cette réception presque dans la nuit, grâce
-à l’heure avancée d’un jour d’octobre et aux
-obscurités de l’appartement, impatientait un
-peu M. de Maulévrier. Il y avait bien du feu
-dans la cheminée, mais c’était un brasier dont
-la lueur ne remontait pas jusqu’au visage de
-M<sup>me</sup> de Gesvres, et dont le reflet mourait sur
-des pieds irréprochables dans leur svelte forme,
-mais pleins de puissance, et qui s’appuyaient
-avec plus d’aplomb que de légèreté sur un
-coussin de velours.</p>
-
-<p>Laurette fit cesser toutes les impatiences intérieures
-de M. de Maulévrier. Elle apporta
-une petite lampe d’albâtre qui déversait une de
-ces fausses et charmantes lumières comme le
-génie du mal, le diable en personne, a dû en
-inventer pour l’usage des femmes qui font ses
-affaires dans ce monde; car tout ce qui est
-mensonge leur va à merveille, et cette lumière
-est une flatterie.</p>
-
-<p>Le coup d’œil de part et d’autre fut aussi
-assuré que rapide.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-—Je vous connaissais, monsieur,—dit
-M<sup>me</sup> de Gesvres.</p>
-
-<p>—Et moi aussi, madame, je vous connaissais,—répondit
-M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>Ils s’étaient vus, la veille, aux Italiens. M. de
-Maulévrier, qui était seul dans sa loge, n’avait
-pu demander à personne quelle était cette
-femme enveloppée dans sa pelisse pourpre avec
-un air si antidilettante, et M<sup>me</sup> de Gesvres
-avait très bien remarqué l’élégance d’un homme
-dont la physionomie indifférente avait l’air que
-nous pourrions supposer aux paresseuses divinités
-de Lucrèce.</p>
-
-<p>Mais l’attention de M<sup>me</sup> de Gesvres pour un
-homme dont les regards obstinément fixés sur
-elle devaient avoir le velouté d’un hommage,
-ne dura que quelques instants. Gâtée par les
-prosternements des hommes, objet des plus
-ardentes contemplations, cible ajustée par toutes
-les lorgnettes, M<sup>me</sup> de Gesvres se détourna
-bientôt de cet homme de plus qui probablement
-l’admirait. Comme ce soir-là était un de ses
-plus cruels moments d’ennui, elle sortit bien
-avant la fin du spectacle, et ne se douta point
-que la lettre qui lui fut remise en descendant
-de voiture fût précisément du seul être qui
-dans la soirée l’eût fait sortir, pour une minute,
-de ses anéantissements.</p>
-
-<p>Par un hasard unique dans les annales de
-M<sup>me</sup> de Gesvres, la seconde impression que
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-lui causa M. de Maulévrier fut dans le même
-sens que la première. Comme l’on dit dans le
-monde, avec une élégance positive et un peu
-abstraite, elle le <i>trouva bien</i>; toutes les plus
-passionnées admirations venant expirer à ce
-mot suprême, les colonnes d’Hercule de l’éloge
-dans l’appréciation des gens bien appris.</p>
-
-<p>Quant à elle, il était évident qu’elle était
-moins belle aux yeux de M. de Maulévrier,
-vêtue de gris comme elle l’était alors et avec
-un bonnet,—charmant pour qui n’eût été
-que jolie,—que la veille, les cheveux plaqués
-aux tempes, l’émeraude flamboyante au front,
-et ses larges flancs respirant puissamment dans
-la peau de bête fauve qui doublait sa mante
-écarlate. Il y avait entre cette espèce de panthère
-étalée dans la cage d’une loge au Théâtre-Italien
-et la Parisienne sédentaire, assise près
-du foyer, sur sa causeuse, une différence immense,
-infranchissable,—celle du rose pâle
-de ses gorgères.</p>
-
-<p>Mais quelles que fussent leurs impressions
-à tous les deux, ils ne s’en cachèrent pas plus
-qu’ils ne s’en communiquèrent le secret. Ils
-ne pouvaient encore se mentir l’un à l’autre,
-privilège d’une connaissance plus étroite et
-d’une intimité plus grande. Seulement, ils
-mentirent à M<sup>me</sup> d’Anglure en lui écrivant leur
-opinion l’un sur l’autre, M. de Maulévrier
-dans la soirée de cette première entrevue, et
-<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-M<sup>me</sup> de Gesvres huit jours après, comme si
-c’était en elle paresse pleine d’indifférence,
-mensonge de plus!</p>
-
-<p>Voici quelques-uns des mensonges de M. de
-Maulévrier:</p>
-
-<p>«Vous m’avez quelquefois reproché, ma
-chère Caroline, la prétention au coup d’œil
-d’aigle et à la vérité de la première impression.
-Une fois de plus, une fois encore, je
-vais vous donner des armes contre moi. Vous
-grondez si bien et d’une voix si douce, que
-je désire beaucoup plus vos gronderies que
-je ne les crains. Je sors de chez M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Je viens de voir cette fière beauté
-si renommée, et qui tout crûment me déplairait
-si elle n’était pas votre amie.</p>
-
-<p>«Hier, je l’avais aperçue aux Italiens, sans
-me douter que ce fût elle. De loin, aux lumières,
-elle produit un effet assez imposant,
-mais de près et de plain-pied on s’arrange
-peu de tout ce grandiose. Franchement,
-quand on n’est pas impératrice de Russie et
-qu’on n’a pas empoisonné son mari, il ne
-sied pas en Europe d’avoir un genre de
-beauté comme celui-là.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Gesvres, qui n’est qu’une des
-femmes les plus élégantes de Paris et qui n’a
-jamais empoisonné de mari, car à quoi bon
-dans nos mœurs actuelles? est une coquette
-éblouie et gâtée par les éloges, les admirations,
-<span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-les fausses amitiés et les faux amours,
-et qui n’entend pas plus les intérêts de sa
-beauté que s’il n’y avait pas de glace sur la
-cheminée et d’instinct de femme dans son
-cœur. Je l’ai trouvée mise comme vous auriez
-pu l’être, ma chère belle, vous d’une
-beauté si molle et si pure! Comme vous, elle
-ose bien fermer à demi ces yeux qui ne sont
-pas trop grands, je vous jure, et qui, je crois,
-sont aisément durs. Mais ce qui est en vous
-abandon et charme n’est en elle que chatterie
-et perpétuels artifices. Elle travaille immensément
-son sourire, mais elle ferait bien
-mieux de l’attendre que de l’appeler.</p>
-
-<p>«Rien dans ce que je lui ai entendu dire ne
-justifie la réputation de personne d’esprit
-qu’on lui a faite. D’ailleurs, l’esprit d’une
-femme est tout ce qui semble l’expression de
-son âme, et si M<sup>me</sup> de Gesvres a de l’âme (car
-vous la dites bonne, compatissante, dévouée),
-rien n’en passe à travers sa beauté opaque
-qui n’étincelle jamais que du feu d’une plaisanterie,
-ou du désir de paraître plus grande
-qu’elle ne l’est en réalité, etc., etc.»</p>
-
-<p>C’est ainsi que M. de Maulévrier rendait
-compte à la charmante petite d’Anglure de sa
-visite à M<sup>me</sup> de Gesvres. Le jugement qu’il
-venait d’écrire, quoique vrai en plusieurs endroits,
-et en se tenant aux surfaces d’une nature
-féminine qui ne manquait pourtant pas d’une
-<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span>
-certaine profondeur, ce jugement était complètement
-faux d’après les sensations de celui qui
-l’avait écrit. La beauté de M<sup>me</sup> de Gesvres, si
-critiquée, l’avait au fond trouvé très sensible,
-et ni la robe inharmonieuse de soie gris de
-perle, d’une teinte trop indécise et trop pâle,
-ni ces rubans roses, noués sous ce menton qui
-avait la matidité du marbre et l’idéalité du ciseau
-grec, ni ces sourires bassement mendiants
-de coquette, ni ces regards mi-clos à dessein
-et voluptueux à froid, n’avaient empêché M. de
-Maulévrier de regarder M<sup>me</sup> de Gesvres comme
-la plus belle créature qu’il eût jamais vue, et
-la plus <i>tentatrice</i> pour son imagination blasée
-d’homme du monde et ses sens expérimentés
-de vingt-sept ans.</p>
-
-<p>Il est vrai que depuis quatre immenses mois
-il était lassé de cette beauté de camélia élancé,
-mol et pur, que M<sup>me</sup> d’Anglure possédait à un
-degré si éminent; de toute cette jeunesse virginale
-encore, malgré deux années d’un mariage
-consommé seulement, à ce qu’il semblait, dans
-l’écartèlement de deux écussons sur la portière
-d’une voiture; de toutes ces fragilités d’albâtre,
-de toutes ces délicatesses infinies qui
-faisaient de M<sup>me</sup> d’Anglure une friandise si recherchée
-par les sybarites intellectuels de l’amour
-moderne. Et ce n’est pas tout encore: il
-était fatigué aussi de l’imperturbable tendresse
-qu’on lui montrait, et de cette bêtise pleine de
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-charme qu’aimaient Rivarol et Talleyrand et
-qui est le majorat des femmes tendres. Ces
-dispositions, que lui seul appréciait, furent
-peut-être la cause de son admiration spontanée
-pour M<sup>me</sup> de Gesvres. Du moins cela la prépara-t-il.
-Le monde reconnaissait à M<sup>me</sup> de
-Gesvres beaucoup plus que cet esprit, le seul
-exigible dans les femmes, et qu’elles ont en
-commun, quand elles sont jolies, avec les pêches
-mûres et les roses mousse entr’ouvertes. Or
-cette opinion du monde pouvait influer sur
-M. de Maulévrier, qui n’était pas du tout un
-philosophe, et qui, dans ses fantaisies et ses
-préférences, n’avait pas le mauvais goût héroïque
-de mépriser l’opinion.</p>
-
-<p>Quant à M<sup>me</sup> de Gesvres, les mensonges
-qu’elle écrivit à son amie M<sup>me</sup> d’Anglure furent
-beaucoup plus courts, et par conséquent beaucoup
-plus profonds que ceux de M. de Maulévrier.
-Si tout homme ment, dit le sage, toute
-femme ment aussi, mais beaucoup mieux. Au
-lieu d’arranger agréablement de petites faussetés
-en manière d’opinion, comme n’avait pas
-manqué de faire M. de Maulévrier, M<sup>me</sup> de
-Gesvres eut l’art de glisser dans une lettre sur
-la façon de poser les volants et la forme nouvelle
-des turbans de l’hiver, un: «A propos,
-ma chère, j’ai vu M. de Maulévrier. Mon
-Dieu, comment est-il possible que vous vous
-soyez compromise pour cet homme-là!» Il
-<span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-y avait dix-huit mois, en effet, que M<sup>me</sup> d’Anglure
-avait été jugée compromise par les soins
-qu’elle agréait de M. de Maulévrier. La phrase
-de M<sup>me</sup> de Gesvres le rappelait avec une charmante
-cruauté de compatissance. Tout le génie
-de la femme respirait dans ce repli épistolaire.
-C’était tout à la fois mensonge et perfidie,
-masque et stylet.</p>
-
-<p>Cependant, comme M. de Maulévrier était
-en vacances de cavalier servant par l’absence
-de M<sup>me</sup> d’Anglure, il ne trouva rien de mieux
-à faire que de retourner chez la marquise. Elle
-avait pris son air de reine pour lui dire qu’elle
-était toujours chez elle à quatre heures. C’était
-de tous les airs que sa mobile coquetterie et ses
-talents de comédienne lui inspiraient, et qui
-semblaient plus nombreux et plus étonnants
-que les merveilleuses robes de Peau d’Ane, celui
-qui allait le mieux à son genre de physionomie,
-comme le rouge était la couleur qui
-seyait le plus à son teint.—M. de Maulévrier,
-qui trouvait une nuance de bassesse dans la
-courtoisie des hommes vis-à-vis des femmes,
-et que M<sup>me</sup> d’Anglure avait dressé au rôle de
-sultan, ne fut point blessé de l’assurance avec
-laquelle on lui prescrivait presque de venir.
-Avec ses idées sur la position des femmes au
-dix-neuvième siècle et les habitudes de toute
-sa vie, cela ressemblait à de la prédestination.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_36">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_036.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>III<br />
-MAULÉVRIER</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> marquis Raimbaud de Maulévrier
-était un de ces élégants patriciens
-comme il s’en détache quelquefois
-sur le fond commun de notre
-société bourgeoise; mais tout patricien qu’il
-fût, c’était un homme d’une raison trop affermie
-pour se méprendre aux tendances de son
-époque et pour se faire le Don Quichotte d’un
-temps épuisé. Élevé par une famille gardienne
-fidèle de bien des préjugés sur les classes auxquelles
-écherra le pouvoir de l’avenir, il n’avait
-accepté aucune des illusions qui font de
-quelques jeunes nobles de nos jours des oisifs
-frémissants et superbes, ne voulant pas se mêler
-aux promiscuités de la mauvaise compagnie.
-Ce mot lui-même sent l’illusion que
-M. de Maulévrier ne partageait pas. C’est une
-<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
-épave d’une société naufragée, poussée par le
-flot de l’habitude dans le langage du temps présent.
-Il ne peut plus y avoir, en effet, de mauvaise
-compagnie pour une nation qui a mis l’égalité
-dans son code, et qui trouvera peut-être
-un de ces matins dans ses mœurs la nécessité
-du suffrage universel<a name="FNanchor_A" id="FNanchor_A" href="#Footnote_A" class="fnanchor">[A]</a>. Cette appréciation exacte
-et désintéressée des choses, qui aurait fait de
-M. de Maulévrier un homme d’État si derrière
-cette appréciation il y avait eu l’ambition qui
-l’applique et qui l’utilise, l’avait empêché de
-jouer au pastiche, comme tous les pauvres
-jeunes gens ses contemporains. C’était un dandy
-de son époque, et rien de plus. Seulement,
-pour n’avoir été rien de plus, pour s’être arrêté
-à ce point juste dans la réalité de son temps,
-pour n’avoir singé ni Byron, ni Alfieri, ni Lovelace,
-ni Don Juan, ces physionomies devant
-lesquelles tout ce qui en avait une la grima,
-pour avoir échappé au néo-christianisme, aux
-préoccupations moyen-âge, et pour être demeuré
-dans l’insouciante vérité ou le doute insouciant
-de sa nature, il avait fallu une certaine
-force d’inertie rebelle aux entraînements
-du dehors, ou une raison supérieure. Cette raison
-supérieure, M. de Maulévrier l’aura plus
-tard sans nul doute, mais la coupe de ses vêtements
-était alors d’une trop grande élégance
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-pour que l’indolence de sa personne ne fît pas
-la moitié de la puissance de sa raison. C’était
-comme le dernier archevêque de Rohan, qui
-devint prêtre parce que sa femme était morte
-pour avoir mis le feu à sa jupe, mais qui, à
-cause de la beauté même des dentelles de son
-rochet d’archevêque, faisait un peu tort à la
-magnifique réputation de son chagrin.</p>
-
-<div class="fnotes">
-<p><a name="Footnote_A" id="Footnote_A" href="#FNanchor_A"><span class="label">[A]</span></a>
-Elle l’y a trouvé.</p>
-</div>
-
-<p>Au reste, s’il avait été préservé par les défauts
-et les qualités de son esprit des imitations
-tourmentées d’une époque de perroquets et de
-singes, M. de Maulévrier n’était ni plus vrai
-ni plus naturel qu’on ne l’est ordinairement à
-Paris. A Paris, qui est vrai maintenant? Le
-naturel n’est plus que la superstition de quelques
-femmes charmantes; mais ces femmes
-charmantes mettent une nuance de rouge vers
-quarante ans, et donnent tous les soirs sur leurs
-canapés dix démentis à leurs principes religieux,
-en fait de naturel et de vérité. Seulement,
-comme l’apprêt et la fausseté de M. de
-Maulévrier n’étaient ni l’apprêt ni la fausseté
-des autres, il paraissait fort affecté à cette société
-affectée qui lui reprochait sans cérémonie
-d’être fat, ce mot compromis par les sots, mais
-que les gens d’esprit relèvent. Certes! si l’on
-entend par fatuité une excellente et imperturbable
-bonne opinion de soi-même qui faisait
-rarement l’hypocrite, M. de Maulévrier méritait
-un peu ce nom terrible que les femmes
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-appliquent d’une façon presque imprécatoire à
-l’homme qui ne met pas toute sa gloire à les
-aimer, et dont la vanité n’est pas la très humble
-servante de la leur. Cette bonne opinion, quand
-on l’a, se montre surtout dans les relations du
-monde avec les femmes, par l’emploi d’une
-politesse froide et réservée, bien éloignée des
-câlineries et des vertèbres de serpent qu’il fallait
-avoir autrefois, quand c’était un honneur
-de recevoir, comme le maréchal de Bassompierre,
-six mille lettres d’amour écrites par des
-mains différentes. Alors la fatuité consistait en
-une magnifique impudence qui disait les choses
-haut et net, faisait la roue sous tous les lustres,
-et gardait fièrement après rupture le portrait de
-toutes ses maîtresses pour orner sa petite maison.
-Aujourd’hui, la fatuité ne ressemble plus
-à tout cela; elle n’est plus de l’impertinence
-dans le mot qu’on dit, mais dans le silence
-qu’on garde. Elle ne conquiert plus; elle attend.
-Elle est nonchalante comme Cléopâtre. Elle ne
-fait plus de sièges; elle en soutient. Dans notre
-temps, les hommes véritablement fats et d’une
-certaine valeur de vanité sociale ne font plus
-la moindre avance aux femmes, mais se renferment
-avec elles dans un bégueulisme dégoûté
-et convenable tout ensemble, qui est du
-plus majestueux effet. A cette heure, Richelieu
-ne se recommencerait pas sans un immense
-ridicule. Les Richelieu de notre âge
-<span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-portent des jupons: ils sont femmes. Si autrefois
-un homme ne se comptait que par le nombre
-de femmes écrites sur sa liste, les femmes d’aujourd’hui
-ne se comptent que par l’hécatombe
-de sots cotés en amoureux sur leurs chastes
-albums, et c’est ainsi que d’un siècle à l’autre
-les rôles ont été intervertis.</p>
-
-<p>Cette idée sur les femmes et leur destination
-actuelle appartenait à M. de Maulévrier,
-et devait influer sur sa conduite. Jusque-là, du
-moins, elle y avait influé. Comme les <i>coups de
-foudre</i> n’existent pas pour les fils de ceux qui
-ont vu la révolution française, M. de Maulévrier,
-tout en retournant chez M<sup>me</sup> de Gesvres,
-tout en s’imprégnant de plus en plus de la
-beauté et de l’esprit de cette femme, ne cessa
-de conserver les habitudes sous l’empire desquelles
-il était toujours demeuré. Il gardait sa
-pose éternelle d’homme du monde élégant,
-courtois, quoiqu’un peu railleur, mais, après
-tout, irréprochable. Malgré ses dehors introublés,
-M. de Maulévrier sentait cependant chaque
-soir davantage que cette belle créature, cette
-reine de causeuse et de canapé, exerçait sur lui
-une puissance que nulle femme n’avait exercée,
-même dans le temps qu’il était plus jeune
-et qu’il festonnait des romans en action sur
-les patrons de ceux qu’il lisait. Comment fallait-il
-appeler cette puissance? Était-ce de l’amour?
-A coup sûr, c’était de l’amour à son
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-aurore; car l’amour commence par une admiration
-naïve ou cachée, la préoccupation incessante,
-beaucoup de désirs et un peu d’espoir.
-Or, l’espoir de ce fat de Maulévrier était immense,
-et la vanité d’avoir pour conquête, dans
-les chroniques de la médisance parisienne, une
-femme d’un esprit et d’une beauté de si haut
-parage, faisait terriblement flamber ses désirs.</p>
-
-<p>Quant à elle, elle sentait un intérêt nouveau
-se glisser dans sa vie, et ce n’était pas seulement
-l’intérêt de l’intérêt qu’on inspire, ce
-n’était pas seulement celui d’un de ces <i>commencements
-sans la fin</i>, qui pour elle n’avaient été
-que trop nombreux. C’était quelque chose de
-plus fort et de mieux accueilli. Elle espérait
-que si cet intérêt grandissait et devenait de
-l’amour, il emporterait l’apathique ennui dans
-lequel trempait sa vie depuis si longtemps. Elle
-avait vu M. de Maulévrier à travers les larmes
-de M<sup>me</sup> d’Anglure: c’était quand elle ne le
-connaissait pas; maintenant elle trouvait que
-la tête allait fort bien à l’auréole, et que tant
-de larmes avaient eu raison de couler; mais
-comme, hors ces larmes, celle qui les versait
-n’était qu’une faible tête après tout, M<sup>me</sup> de
-Gesvres s’apitoyait fort sur ce que ce pauvre
-Maulévrier n’avait pas trouvé en M<sup>me</sup> d’Anglure
-la femme qui convenait à ce qu’il avait
-de distingué dans l’esprit et peut-être d’exigeant
-dans le cœur. Ainsi, pour elle, comme pour
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-tous, Maulévrier devait être un homme à passion
-romanesque et profonde. Il passait pour
-passionné comme il passait pour supérieur,
-sans avoir jamais fait pour cela que se donner
-la peine de naître et d’avoir des yeux noirs
-assez beaux.</p>
-
-<p>Dans ces dispositions mutuelles l’un vis-à-vis
-de l’autre, ils ne tardèrent pas à vivre sur
-ce pied d’intimité qui précède les aveux et les
-autorise entre gens qui ne sont plus des enfants,
-et qui sont libres de disposer de leurs
-sentiments et de leurs heures. Le mari de
-M<sup>me</sup> de Gesvres ne bougeait de Russie, et
-quant à l’esclavage de M. de Maulévrier et à
-son amour pour M<sup>me</sup> d’Anglure, tous les jours
-cette chaîne et cet amour allaient diminuant.
-Comme celle-ci vivait tranquillement à la campagne,
-croyant à l’antipathie de son amant pour
-son amie, et à un amour qui depuis un temps
-immémorial ne lui renvoyait qu’une seule
-lettre pour une douzaine, ils avaient toute facilité
-pour s’adorer et pour se le dire. Quoique
-ce fût à Paris, rue Royale, et dans un boudoir
-qui n’avait jamais été un désert, ils pouvaient
-cependant se créer une solitude aussi grande
-que celle de Juan et d’Haïdée aux bords des
-mers méditerranéennes.</p>
-
-<p>Malheureusement, le Juan était un gentilhomme
-accompli qui savait son Byron par
-cœur, et qui avait passé sa jeunesse à faire une
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-épouvantable consommation de gants blancs et
-à réfléchir sur la vie, les deux seules ressources
-qui nous soient restées, à nous autres jeunes
-gens qui n’avons pas vu Napoléon; et la Haïdée
-était, ma foi, d’une beauté aussi grande que
-Haïdée elle-même, mais ni si jeune, ni si naïve,
-ni si divinement ignorante, ni si prédisposée à
-l’amour. La prédisposition de M<sup>me</sup> de Gesvres
-était celle de toutes les femmes très spirituelles
-des sociétés avancées, l’ennui d’être et l’horrible
-peur de vieillir pour rien.</p>
-
-<p>Grâce donc à ce misérable ennui et à cette
-terreur prévoyante, grâce aussi peut-être à
-l’immense convoitise qui saisit toute femme
-quand il s’agit de souffler l’amant et d’escamoter
-le bonheur d’une autre, M<sup>me</sup> de Gesvres
-résolut de remplacer M<sup>me</sup> d’Anglure et de faire
-sauter, à force de manèges, toutes ces hautes
-convenances dans lesquelles se drapait M. de
-Maulévrier. «Il est parfait de manières,» se
-disait-elle; mais elle voulait voir ces manières
-oubliées un jour dans l’égarement de la passion.
-Jamais elle ne sentirait mieux sa puissance que
-quand cet homme si mesuré, et d’une si froide
-élégance qu’elle ressemblait presque à du dédain,
-se permettrait toutes les audaces à ses
-pieds et n’y craindrait plus toutes les bassesses.
-Pour l’y amener, elle dépensait chaque soir un
-esprit de démon et des façons syrénéennes.
-C’était une bataille désespérée qu’elle livrait;
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-elle ne s’illusionnait pas sur l’empire qu’une
-femme commence à perdre à trente ans avec
-un homme de l’âge et du monde de M. de
-Maulévrier. Elle était fausse avec lui, quoiqu’elle
-ne songeât qu’à le rendre heureux et à
-être heureuse comme lui par un amour vrai.
-Elle était fausse parce qu’elle voulait lui inspirer
-une passion dont elle eût ressenti l’influence,
-et qu’il faut mentir aux passions pour les exciter.
-De tous les mensonges avec lesquels
-on attise l’amour, elle répétait sur tous les
-tons, d’une voix qui semblait émue, celui avec
-lequel les femmes savent donner le vertige
-aux plus inébranlables cerveaux: «Je ne voudrais
-pour rien vous aimer. Ce serait là le plus
-grand malheur de ma vie.»</p>
-
-<p>Cette manière d’être ne pouvait pas manquer
-d’agir très vivement sur M. de Maulévrier. Il
-n’avait jamais eu affaire à si forte partie; il
-n’avait jamais connu que des femmes plus ou
-moins charmantes, mais plus ou moins vulgaires,
-malgré leur ramage d’oiseau bien appris
-et la distinction de leurs révérences. M<sup>me</sup> d’Anglure,
-qui avait pris possession officielle de sa
-personne depuis deux ans, avait une tendresse
-d’âme incomparable; mais cette tendresse naïve
-manquait d’adresse: mal irréparable, car il
-faudrait que les anges du ciel eux-mêmes, s’ils
-couraient les salons de Paris, eussent la rouerie
-de leurs plus divins sentiments. M. de Maulévrier,
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-qui, dans toutes ses liaisons, n’avait
-jamais rencontré personne de la volée de M<sup>me</sup> de
-Gesvres, se sentait outrageusement asservi. Il
-rattachait ce masque de fat, qui est souvent un
-masque de fer, quand, entr’ouvert par elle,
-dans leurs longs tête-à-tête, elle plongeait dessous
-le regard de la femme qui cherche si elle
-est aimée. L’aimait-il? Il le croyait, du moins;
-mais, homme du monde, frotté de civilisation
-parisienne, il croyait dans les intérêts de son
-amour de le cacher sous des airs de superbe
-désinvolture. La vanité faisait en lui tort à
-l’amour. En elle, au contraire, la vanité aurait
-servi l’amour, si l’amour eût pu exister. Elle
-se montait la tête pour qu’il existât, mais cela
-suffisait-il?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_46">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_046.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>IV<br />
-LE PORTRAIT</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoiqu’elle</span> ne donnât plus de
-fêtes officielles et que, dans le
-langage absolu des salons, la marquise
-ne vît plus <i>personne</i>, elle
-recevait pourtant tous les soirs. C’étaient quelques
-femmes restées du monde plus qu’elle, et
-qui venaient voir, dans le Sainte-Hélène de son
-boudoir de satin jonquille, cette beauté napoléonne
-qu’elles avaient peur d’en voir sortir, et
-qui n’avait pas eu de Waterloo. C’étaient encore
-les hommes les plus élégants de Paris,
-héroïques chevaliers de la fidélité à la beauté
-des femmes, que l’éclat jeté par celle de M<sup>me</sup> de
-Gesvres attirait toujours.—Dans ces réunions
-de hasard, les uns s’en allaient, après un bonsoir
-bien vite dit entre deux actes des Italiens,
-et les autres restaient à causer, s’ils pouvaient,
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-car M<sup>me</sup> de Gesvres coupait les vivres aux sots:
-on ne jouait pas chez elle, et il n’y avait point
-de piano, deux grandes ressources de moins
-pour les gens nuls. Comme elle riait un peu
-du talent d’artiste qu’étalent à présent la plupart
-des femmes, elle aimait à prendre au trébuchet
-d’un salon sans piano toutes les Grisi
-aristocratiques qui ont besoin d’un morceau
-des <i>Puritains</i> pour dire quelque chose. C’étaient
-ordinairement les hommes qui restaient. Quoiqu’elle
-fût irrégulière, et que tantôt elle fût
-vive et tantôt triste, séparant toujours ce que
-M<sup>me</sup> de Staël unissait, les hommes estimaient,
-sans bien s’en rendre compte, cette droiture
-de sens, cette supériorité vraie qui éclatait souvent
-à travers les mines de l’enfant gâté, de la
-despote dépravée par les flatteries, de la chatte
-câline qui faisait gros dos avec des épaules
-d’une incomparable volupté. Ils causaient là
-librement et de tout. Un détail, du reste, qui
-peindra ces soirées, c’est qu’au lieu du thé on
-prenait du punch. Quand on avait bien causé,
-on s’en allait pour revenir le lendemain; cour
-assidue, mais sans favoris, et qu’après bien des
-espérances trompées, bien des fatuités en défaut,
-on avait pris le parti de faire à la marquise
-sans ambition, sans arrière-pensée, sans
-prétendre à rien qu’à la faveur de baiser une
-main splendide de contour et de blancheur,
-qu’elle tendait à tous avec une grâce royale,
-<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-et qu’elle appelait religieusement <i>sa patène</i>.</p>
-
-<p>Un soir, le dernier des habitués du salon de
-la marquise venait de partir; les mots par
-lesquels elle l’avait congédié s’étaient perdus
-dans un de ces éclats de rire comme il en vibrait
-parfois sur ses lèvres capricieuses; elle
-restait seule avec M. de Maulévrier. Elle était
-assise ou plutôt couchée sur sa causeuse. Lui
-était assis sur le divan en face, de l’autre côté
-de la cheminée, à la place où il l’avait regardée
-tout le soir se livrer aux diverses impressions
-d’une femme mobile que la conversation
-entraîne. Parfois, de la sultane plongée dans
-les coussins de sa causeuse, étalant richement
-l’ampleur d’une beauté à réveiller le Turc le
-plus engourdi, il levait les yeux jusqu’à un
-portrait placé au-dessus de la causeuse, un
-portrait de Bérangère de Gesvres à une époque
-déjà éloignée. Elle avait dix-huit ans dans ce
-portrait, des bras rosés et puissants de santé et
-de jeunesse, un voile rejeté bizarrement autour
-de la tête, et un regard perdu et contrastant
-par sa mélancolie avec l’étincellement de la vie
-dans le reste de sa personne. Le fond du portrait
-représentait un ciel orageux. Rien n’était
-idéal comme tout cela. Maulévrier cherchait
-comment cette tête de jeune fille, que les Italiens
-auraient caractérisée par le mot charmant
-de <i lang="it" xml:lang="it">vaghezza</i>, avait pu devenir cette autre tête,
-d’un sourire si net, d’un regard si spirituel,
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-d’un caractère si positif, même quand elle cherchait
-le plus à l’adoucir,—habile comédienne,
-mais heureusement impuissante.</p>
-
-<p>—Vous regardez ce portrait?—dit-elle, lisant
-dans sa pensée;—vous ne trouvez donc
-pas qu’il ressemble?</p>
-
-<p>—Non,—répondit-il, regardant toujours.</p>
-
-<p>—Eh bien! cela a été frappant,—reprit-elle.—Mais
-alors je n’avais pas souffert; j’étais
-jeune encore plus de cœur que d’années. Tous
-ceux qui m’ont connue à cette époque, MM. de
-Montluc, par exemple, vous diront que ce portrait
-était frappant.</p>
-
-<p>—Pourquoi,—dit Maulévrier avec une curiosité
-intéressée, voilée sous un de ces airs à
-sentiment que les hommes d’esprit les plus moqueurs
-peuvent se permettre quand on n’est
-que deux dans une chambre,—pourquoi ne
-m’avez-vous jamais confié que vous avez souffert?</p>
-
-<p>En effet, elle ne le lui avait pas dit depuis les
-quelques semaines qu’ils se connaissaient. C’était
-étonnant, mais l’occasion ne s’était pas présentée
-d’improviser une de ces sonates de musique
-allemande qu’elle ne manquait jamais
-d’exécuter sur les peines du cœur et les ravages
-de la jeunesse. J’ai averti que c’était là une de
-ses coquetteries sérieuses. Elle avait souffert, il
-est vrai, puisqu’elle avait aimé un homme indigne
-d’elle, mais elle avait souffert dans les
-<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-conditions de sa nature, avec la froideur des
-sens, la mobilité de l’imagination et l’intelligence
-qui pousse au mépris. C’était beaucoup
-moins souffrir qu’elle ne l’affectait.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier se leva et vint s’asseoir à
-côté d’elle, comme s’il eût voulu constater, en
-s’approchant, par quel endroit de la cuirasse
-avait pénétré la blessure dont elle se plaignait.
-Il pensait que les cœurs qui ont aimé sont incorrigibles,
-et il se sentait un grand espoir.</p>
-
-<p>—Vous croyez donc—reprit-elle avec un
-accent de reproche dont il fut complètement la
-dupe—que j’ai toujours été ce que je suis? Le
-monde dit de moi que je suis une coquette, et
-il y a du vrai dans ce jugement; mais si je le
-suis devenue, à qui la faute, si ce n’est à ceux
-qui m’ont flétri le cœur? Les hommes valent-ils
-l’amour qu’on a pour eux? Si vous m’aviez
-connue dans ma jeunesse, avant que j’eusse
-aimé et souffert, vous ne croiriez plus que ce
-portrait est une fantaisie d’artiste, une exagération,
-un mensonge. Je vivais à Grenoble alors,
-et j’étais une jeune fille rêveuse, passionnée,
-romanesque, mais si timide qu’on m’avait
-donné le nom de <i>la Sauvage du Dauphiné</i>.</p>
-
-<p>Le mot de sauvage, sur des lèvres si parfaitement
-apprivoisées, fit sourire M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>—Vous êtes comme les autres,—continua-t-elle
-en remarquant son sourire,—vous ne
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-me croyez qu’à moitié. Je vous le pardonne, du
-reste, car le changement a été si profond qu’il
-est bien permis de ne pas comprendre que la
-physionomie de mon portrait m’ait appartenu
-autrefois.</p>
-
-<p>—Et croyez-vous donc avoir perdu à ce changement,
-madame?—fit Maulévrier avec une
-galanterie pleine de vérité, car malgré les trente
-ans terribles et la perte de cette vague et ravissante
-physionomie qui est la curiosité de l’avenir
-dans les jeunes filles, il la trouvait plus belle
-que dans son portrait. M. de Maulévrier n’était,
-Dieu merci! ni un poète ni un peintre, et,
-d’ailleurs, nous vivons à une époque où l’air
-idéal est la visée commune, et où les plus intrépides
-valseuses jouent à la madone avec leurs
-cheveux en bandeaux. M. de Maulévrier était
-un peu blasé sur ce genre de figures mises à la
-mode par une certaine rénovation littéraire et
-de beaux-arts. Il aimait mieux que toutes ces
-langueurs hypocrites ou passionnées la physionomie
-de M<sup>me</sup> de Gesvres, physionomie toujours
-nette et perçante quand elle ne faisait pas
-la chatte-mitte, ce qui, du reste, le cas échéant,
-n’était pas de l’idéalité davantage.</p>
-
-<p>—Si je le crois!—répondit-elle.—Oui,
-très certainement, je le crois. Quand je compare
-ce que j’étais à ce que je suis, je me déplais
-maintenant.</p>
-
-<p>—Mais, pour moi, c’est tout le contraire,—reprit
-<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-vivement M. de Maulévrier.—Vous me
-plairiez bien moins si vous vous plaisiez davantage,
-si vous ressembliez davantage à votre
-portrait.</p>
-
-<p>—Et qu’en savez-vous?—interrompit-elle.—Vous
-me dites là des galanteries indignes
-d’un homme comme vous, monsieur de Maulévrier;
-je ne dois point vous plaire, puisque
-vous êtes amoureux.</p>
-
-<p>—Mais ceci est terriblement absolu,—fit
-Maulévrier.—En fait de femmes, je n’ai jamais
-été ultramontain, et je ne crois point à la
-suprématie du pape.</p>
-
-<p>—Raillez, monsieur, tant qu’il vous plaira,—dit
-M<sup>me</sup> de Gesvres;—la suprématie de la
-femme aimée doit être si grande qu’elle rende
-impossible toute appréciation des autres femmes.
-Nulle ne doit vous plaire. Avoir du goût
-pour une femme est pour cette femme une insolence;
-mais pour celle que vous aimez, c’est
-une horrible infidélité.</p>
-
-<p>Et quand elle fut sur ce chapitre, elle ne le
-quitta plus. Elle alla jusqu’au bout et fut sublime.
-Elle développa une thèse d’amour <ins id="cor_2" title="transcendental">transcendantal</ins>.
-Elle le fit prodigieux, africain, chimérique;
-en dehors de tout ce qu’on sait et de tout
-ce qu’on fait à Paris; maintenant hardiment
-que tout ce qui n’était pas cet amour exclusif,
-absorbant, immense, ne méritait pas le nom d’amour.
-Elle insulta les pauvres jeunes gens qui
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-se ruinent en chevaux, en équipages, en mémoires
-de tailleurs, pour se faire distinguer des
-anges qu’ils adorent; elle fut impitoyable envers
-ses cavaliers servants, à elle, ces <i>patiti</i>
-exercés à plier ses châles, à lui apporter les brochures
-nouvelles, des coupons de loges, et qui,
-discrètement soupirants, se morfondaient dans
-la pratique de l’amour pur. Elle fut magnifique
-de dédain; elle eut le génie de l’absurdité.
-Bref, en langage de journaliste, elle improvisa
-le plus beau <i>puff</i> que l’on eût vu depuis longtemps.</p>
-
-<p>—Si c’est un défi qu’elle me donne—pensa
-Maulévrier—je ne ramasserai pas le gant.
-C’est du roman que tout ce qu’elle chante là,
-du roman moderne, comme la bonne compagnie
-n’en fait pas.—Si j’éprouvais—dit-il
-tout haut—un amour semblable à celui que
-vous venez de peindre, avouez, madame, que
-vous vous moqueriez un peu de moi.</p>
-
-<p>Et c’était vrai. M<sup>me</sup> de Gesvres ne pouvait pas
-en convenir; elle n’en convenait jamais; mais
-c’était vrai pourtant. Le bon sens, qui se trouvait
-nativement en elle et qui se trouvait fort
-à son insu le côté supérieur de son genre d’esprit;
-l’<ins id="cor_3" title="instint">instinct</ins> du ridicule, prodigieusement développé
-chez toutes les femmes du monde
-comme elle; tout l’eût fait cruellement accueillir
-un amour comme celui dont elle avait bâti
-la théorie. S’il y avait des Desdemona au
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-dix-neuvième siècle, n’auraient-elles pas la moquerie
-parisienne pour se défendre d’Othello? Mon
-Dieu, la marquise de Gesvres le savait de reste!
-On disait qu’elle avait un jour voulu connaître
-ce que devait être la passion d’un artiste, d’un
-de ces hommes dont l’âme est profonde, et qui
-ont un rayon de feu sur le front et la barbe en
-pointe. Si les mauvaises langues disaient vrai,
-sans doute elle avait mis toutes ses avances sur
-le compte de cette grande chose toute moderne,
-inventée pour sauver de l’hypocrite honte de
-bien des chutes, le magnétisme du regard.
-Avait-elle joué pendant quelques mois—tout
-en se livrant—à la Lélia avec cet homme, mi-partie
-de duperie et de charlatanisme, mais
-dans lequel, comme dans tous les autres artistes
-ses confrères, la duperie ne manquait pas de
-dominer? M. de Maulévrier ne pouvait pas
-continuer un pareil rôle près de M<sup>me</sup> de Gesvres.
-L’eût-il pu, il n’aurait pas, aux yeux de cette
-femme qui avait trempé ses lèvres à toutes les
-coupes, et qui les en avait retirées purifiées par
-un dégoût sublime, échappé au ridicule qui
-l’attendait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_55">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_055.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>V<br />
-L’AVEU</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoique</span> M. de Maulévrier n’acceptât
-pas le programme de M<sup>me</sup> de
-Gesvres sur la manière dont elle
-prétendait être aimée, il sentait
-pourtant, à de certains frémissements qui passaient
-en lui près de cette femme, et au poids
-de préoccupations qui le suivaient quand il
-n’y était plus, qu’il aurait pu remplir quelques
-conditions de ce terrible programme, l’utopie
-des imaginations du siècle. Rien ne ressemblant
-plus à l’amour dans les hommes que les
-désirs que l’on fait attendre, M. de Maulévrier
-croyait à la grandeur de son amour par la grandeur
-de ses impatiences. Seulement, ce soi-disant
-amour n’avait ni rêveries, ni larmes, ni
-désespoir, ni tous les mouvements des âmes
-jeunes et tendres. C’était un amour d’homme
-<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-de vingt-six ans, d’homme d’esprit, d’homme
-du monde qui a beaucoup vu, beaucoup senti,
-et qui s’est aussi beaucoup moqué. C’était un
-amour qui ne jetait pas la vie hors du droit
-commun, et qui n’en était pas moins très réel,
-très impérieux, et pouvait devenir très amer.</p>
-
-<p>Or, un pareil amour se prenant à une femme
-comme la marquise de Gesvres, âme sauvée par
-la froideur des sens et la mobilité de l’esprit de
-l’éclat funeste des passions, un pareil amour
-avait bien des difficultés à vaincre. Sur ce point,
-malgré sa fatuité, M. de Maulévrier ne s’illusionnait
-pas. Tous les jours il faisait des découvertes
-dans le caractère de la marquise, et
-ces découvertes l’accablaient. Ce qui le soutenait,
-c’est qu’elle était ennuyée, et que l’ennui
-est peut-être chez les femmes le besoin d’avoir
-de l’amour. Mais cette femme ennuyée, qui
-n’avait pas comme lui de ces ardents désirs
-qu’il ne faut pas calomnier, avait comme lui
-l’esprit qui juge et qui trouve je ne sais quelle
-affectation secrète dans l’expression de tous les
-sentiments un peu vifs. Il était donc presque
-impossible d’agir sur cette tête trop saine pour
-ne pas être rebelle à l’enthousiasme, et certainement
-il aurait désespéré d’un tel résultat si
-ce qui se brise le dernier chez un homme, la
-vanité, ne l’avait pas induit à persévérer.</p>
-
-<p>Ce qu’il savait de la marquise fut la cause
-du silence qu’il continua longtemps encore de
-<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span>
-garder sur les sentiments qu’il avait pour elle.
-Il s’imaginait qu’avec une femme qui, à toutes
-les époques de sa vie, avait vu la terre à ses
-genoux, rester debout serait d’un effet favorable
-et paraîtrait du moins distingué. Sachant
-combien la contradiction exaspère les natures
-féminines, il alla quelquefois jusqu’à nier à la
-fierté persane de cette Bérangère, dont la beauté
-ne rencontrait pas plus d’indifférents que de
-rivales, qu’il pût jamais l’aimer d’amour. Elle,
-à qui l’on n’avait jamais dit de telles impertinences,
-n’y croyait pas et lui soutenait, au
-contraire, qu’il était déjà amoureux d’elle aux
-trois quarts. Alors il s’engageait entre eux de
-ces débats, gracieux et légers dans la forme,
-qui plaisaient à l’un et à l’autre parce qu’ils
-appartenaient l’un et l’autre à une société où
-la grâce consiste à jouer avec ce qu’il y a de
-plus sérieux dans les sentiments et dans la
-pensée.</p>
-
-<p>Mais ce manège, sur le succès duquel M. de
-Maulévrier avait trop compté, et qui aurait
-réussi avec la plupart des femmes que le monde
-traite en souveraines, échoua contre M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Échoua-t-il contre son indolence ou
-contre sa sagacité? Vit-elle clair sous ces déclarations
-mensongères et peu aimables que lui
-jetait incessamment Maulévrier? On ne sait,
-mais toujours est-il qu’elle le laissa fort tranquillement
-se fatiguer des petites faussetés qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-avait d’abord cru habiles. D’honneur, elle aurait
-mérité de porter dans ses armes la devise
-des Ravenswood. Elle <i>attendit</i> le moment de la
-revanche avec une patience orgueilleuse, et il
-ne manqua pas d’arriver. Ce pauvre Maulévrier
-se sentait pris par la famine, faute de demander
-ce que peut-être on ne lui refuserait pas. Aussi,
-après avoir caracolé, pour l’honneur des armes,
-sur les limites d’une galanterie que sa vanité
-d’homme gâté par l’amour aveugle d’une maîtresse
-esclave ne devait pas franchir d’un bond,
-il s’attacha enfin au courageux parti de sortir
-d’un sigisbéisme chevaleresque qui, avec cette
-damnée marquise, aurait pu durer sans profit
-jusqu’à la consommation des siècles. Il saisit
-l’occasion qu’elle lui offrait tous les soirs, dans
-leurs longs tête-à-tête sur la même causeuse,
-pour lui dire très positivement ce qu’elle n’aurait
-peut-être pas voulu comprendre s’il s’en
-fût tenu à la lettre morte des cajoleries innocentes.
-Comme, depuis quelques jours, Bérangère,
-très contente au fond du trouble qu’elle
-causait à un homme de l’aplomb de M. de
-Maulévrier, redoublait de beauté par l’intérêt
-qu’avaient pour elle, si ennuyée d’ordinaire,
-des relations qui pourraient plus tard passionner
-sa vie, Maulévrier n’eut pas de peine à oublier
-ses idées un peu sultanesques sur les
-femmes, et à parler avec beaucoup de facilité
-et d’entraînement un langage bien plus
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>
-suppliant qu’orgueilleux. Le désir contenu depuis
-longtemps et stimulé ce soir-là par tout ce que
-la supériorité en coquetterie de M<sup>me</sup> de Gesvres
-put inventer de plus décevant et de plus traître,
-le désir enflamma et acéra sa parole. Il fut pressant
-et éloquent. Avec la joie qu’inspirait à
-M<sup>me</sup> de Gesvres cette volte-face de langage, une
-autre qu’elle eût trahi ce qu’elle éprouvait.
-Mais elle, chez qui les sens demeuraient toujours
-harmonieusement et imperturbablement
-tranquilles, écouta avec une grâce très peu
-émue la rhétorique de Maulévrier, comme si
-c’eût été un conte arabe.</p>
-
-<p>Pendant qu’il parlait, elle plissait sur son genou
-son mouchoir brodé. Quand il eut fini sa
-tirade, elle en secoua tous les plis avec un geste
-de l’impertinence la plus dégagée, et se retournant
-de trois quarts vers M. de Maulévrier,
-dont les lèvres touchaient presque cette belle
-épaule, brisée autrefois par la colère d’un
-homme:</p>
-
-<p>—Ah! vous m’aimez?—fit-elle.—Mais
-ma pauvre amie, M<sup>me</sup> d’Anglure, que deviendrait-elle
-si elle savait cela?</p>
-
-<p>Voilà comme elle le paya de ses frais d’éloquence.
-Ce simple mot fit reculer de six pouces
-au moins les lèvres qui allaient se poser sur la
-belle épaule qu’on ne leur tendait pas. Le nom
-de M<sup>me</sup> d’Anglure, de cette femme aimée si
-longtemps et qui, depuis quelques jours,
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-n’avait pas plus préoccupé M. de Maulévrier que
-si elle n’eût jamais existé, lui causa un douloureux
-étonnement. Pour être un homme et un
-homme amoureux, on n’est pas un monstre, et
-le premier mouvement de Maulévrier fut fort
-bon. Le second fut aussi ce qu’il dut être.
-N’était-ce pas de surmonter une impression de
-nature à affaiblir l’effet de l’aveu qu’il venait
-de risquer? Il n’y avait point à reculer. Il est
-des moments dans la vie où, pour baiser le bas
-d’une jupe, on passerait sur le corps des femmes
-qu’on adorait hier avec le plus d’idolâtrie. Maulévrier
-marcha donc hardiment dans le sens de
-la pente qui l’entraînait. Il jura à M<sup>me</sup> de Gesvres
-qu’il n’aimait plus M<sup>me</sup> d’Anglure; et c’était
-vrai. Mais ce qu’il jura bientôt aussi, sans
-se soucier de l’inconséquence de ce second serment
-après le premier, c’est qu’il ne l’avait jamais
-aimée, c’est que les circonstances avaient
-fait seules une liaison qu’il eût rompue cent
-fois sans l’affection dévouée de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-et que, malgré cette affection dont il avait été
-reconnaissant, M<sup>me</sup> d’Anglure l’avait toujours
-épouvantablement ennuyé. Ceci était faux et
-effroyable. Mais, hélas! c’était un homme d’esprit
-qui parlait à une femme spirituelle d’une
-liaison de trois ans avec une femme jugée médiocre;
-mais c’était un homme amoureux qui
-parlait à la femme qu’il aimait; et quoi de plus
-dépravant que la femme qu’on aime? Du reste,
-<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span>
-en insultant si menteusement son passé, M. de
-Maulévrier ne fut pas le seul coupable. M<sup>me</sup> de
-Gesvres le poussa à cela avec une adresse et
-une volupté infinies. Elle prit les airs d’une inconsolable
-pitié en parlant de cette pauvre petite
-M<sup>me</sup> d’Anglure, qui était bien la meilleure
-des créatures humaines, mais qui ne devait pas
-être fort amusante dans l’intimité. Elle entraîna
-Maulévrier à lui fournir des détails qui pussent
-justifier cette opinion. Séduit par les câlineries
-soudaines de la voix qui le questionnait, Maulévrier
-n’eut pas honte de soulever les voiles
-qui devraient toujours rester baissés quand on
-n’aime plus, par respect pour ce qu’on aima.
-Il se rapprocha de la belle épaule que, dans
-l’électricité de ces confidences, il sentit frémir
-plus d’une fois contre la sienne. Ce fut de la
-part de cet homme, enivré du contact de celle
-à qui il sacrifiait jusqu’à la mémoire d’un amour
-éteint, une complète apostasie. Elle savourait,
-en souriant suavement, tous les reniements
-qu’elle lui dictait. Elle lui désignait tous ses
-souvenirs un à un pour qu’il marchât et crachât
-dessus, et pour qu’il s’en vantât après
-comme ce matelot dans <i>Candide</i>, qui se vante
-fièrement d’avoir marché trois fois sur le crucifix
-au Japon. Elle éprouvait la plus délicieuse
-sensation que pût éprouver une femme, et surtout
-une femme comme elle. Elle se moquait
-gaiement, finement, mais implacablement, avec
-<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
-un langage hypocrite et léger qui ne lui donnait
-aucun tort extérieur vis-à-vis de cette chère
-amie, qu’on allait délaisser pour elle. En vérité,
-ce lui fut une charmante soirée; aussi se
-laissa-t-elle plus d’une fois baiser l’épaule avec
-tout l’abandon de l’amour.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_63">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_063.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>VI<br />
-LES DERNIÈRES COQUETTERIES</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-a.jpg" alt="A" width="102" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">A</span> dater de ce moment, si ce fut une
-méprise, elle fut complète. M. de
-Maulévrier crut être aimé de
-M<sup>me</sup> de Gesvres, et dès lors il se
-mit à agir avec l’assurance qu’une telle persuasion
-doit donner. Seulement, à tout ce qu’il
-inventait de passionné, à tout ce qu’il lui adressait
-de tendre, la railleuse marquise répondait
-en agitant ses belles boucles brunes sur ses
-joues pâles avec l’air de l’incrédulité la plus
-positive, et en lui rappelant le langage qu’il
-avait parlé pendant si longtemps. Elle aussi,
-comme on voit, avait changé le sien. Elle faisait
-expier ainsi à M. de Maulévrier tous les
-petits mensonges qu’il s’était permis; mais, il
-faut bien le dire, la pénitence n’allait pas plus
-loin que cet air d’incrédulité. Maulévrier
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-pouvait très bien penser que c’était là une de ces
-délicates comédies prolongées dans les intérêts
-du dénoûment, comme en jouent souvent les
-femmes expertes en bonheur; car, excepté cette
-sourde oreille de haute chasteté, cette retenue
-de robe montante seulement dans le langage,
-tout ce qu’osait M. de Maulévrier dans les détails
-du tête-à-tête ne rencontrait pas une résistance,
-et Dieu sait si la contemplation était
-dans les allures de son génie! Bérangère de
-Gesvres était beaucoup trop marquise pour
-avoir, au moindre transport de l’homme dont
-elle avait, en résumé, accepté l’hommage, puisqu’elle
-le recevait tous les soirs, de ces soulèvements
-de pudeur effarouchée qu’ont les femmes
-de mauvais ton qui se croient vertueuses,
-de ces désordres qu’à leur rougeur on prendrait
-presque pour des désirs. Elle n’avait point la
-prétention d’être un ange, et cependant elle eût
-mieux justifié, à certains égards, une telle prétention
-que beaucoup de femmes, à la tournure
-en fuseau, posées éternellement en vignettes
-de poésies modernes, vaporeuses créatures qui
-boivent quatorze verres de vin de Sauterne
-après souper, et se vermillonnent quand les
-doigts d’un homme ont pressé leur main à travers
-un gant. Elle n’était point de cette race
-d’êtres éthérés et d’une moralité si supérieure,
-mais c’était une femme que l’horreur de tout
-ce qui n’était pas gracieux préservait. Elle ne
-<span class="pagenum" id="Page_65">[p. 65]</span>
-voulait donc pas faire tort aux enivrantes séductions
-de sa pose en se défendant contre les témérités
-de la caresse. L’aristocratie de sa nature
-avait l’épouvante et le dégoût d’une lutte quelconque.
-Aussi son amant buvait-il à longs traits
-dans la coupe d’opale de ses épaules la cruelle
-ivresse des bonheurs non partagés,—un grand
-délire qui finit par une grande angoisse,—tandis
-que sous l’impression de tous les égarements
-qu’elle faisait naître, là où les autres
-femmes se livrent ou se refusent d’ordinaire,
-elle restait toujours élégante, toujours convenable,
-toujours marquise. C’était réellement un
-abîme de glace, mais un abîme qui donnait le
-vertige. Après cela, comment n’eût-elle pas
-pardonné à ceux que le vertige entraînait?</p>
-
-<p>D’ailleurs, convenons-en sans hypocrisie à
-l’honneur de la pureté des femmes très belles,
-souvent on les croit sous l’empire des émotions
-les plus troublantes qu’elles n’éprouvent que
-la très immatérielle jouissance de la vue des
-transports qu’elles excitent. M<sup>me</sup> de Gesvres
-l’éprouvait peut-être; peut-être aussi, elle qui
-avait sur l’amour de ces idées qui avaient effrayé
-Maulévrier dès l’abord, voulait-elle grandir l’amour
-de cet homme jusqu’à l’ineffable et incroyable
-idéal devant lequel il s’était cabré, un
-certain soir? Si bien éprise que soit une femme,
-il n’en est point qui ne cherche à augmenter
-par tous les moyens possibles la passion qu’elle
-<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-a inspirée. C’est le machiavélisme des cœurs
-les plus tendres. C’est aussi la seule explication
-qu’il y ait de ces résistances de lionne, sous
-prétexte de vertu, dans des organisations si
-bien combinées pour la défaite; résistance dont
-la pensée ne viendrait jamais aux filles d’Ève,
-si elles n’avaient appris de mesdames leurs
-mères «que se donner, c’est diminuer l’amour».</p>
-
-<p>Cette vieille tradition, si bien justifiée par
-l’expérience, cette inébranlable notion du catéchisme
-des petites filles, semblait être la
-limite que M<sup>me</sup> de Gesvres opposait à M. de
-Maulévrier. L’orgueil de cette femme était donc
-ici en défaut; cet orgueil titanique de la beauté
-la plus célèbre de son temps et qui lui faisait
-souvent dire, avec le plus somptueux de ses
-regards, que les femmes qui valaient quelque
-chose devaient attacher par leurs faveurs mêmes,
-n’osait pas risquer les hasards de la plus grande
-de toutes en l’accordant. Certes! ni son passé
-ni sa réputation ne l’accusaient d’être cruelle,
-et il était, d’un autre côté, après tout ce qu’elle
-avait autorisé en ne le défendant pas, impossible
-à M. de Maulévrier de penser tout bas ce
-que disait tout haut le roi Henri III d’une des
-princesses de la maison de Lorraine, qui lui
-avait assez impertinemment résisté. Le mot de
-l’énigme était donc dans la tête ou dans le cœur
-de cette femme, mais pas ailleurs! C’est en
-<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span>
-vain que M. de Maulévrier se rappelait tout ce
-qu’il avait lu sur les femmes et observé lui-même
-sur le vif. Comme, en somme, les observations
-d’un dandy ne sont pas fort nombreuses,
-et ses lectures encore moins, il ne
-trouvait rien dans le rare trésor de ses connaissances
-qui pût lui expliquer l’étrange conduite
-de la marquise. Alors, malgré sa haine du commun,
-il était obligé de se rejeter aux idées vulgaires
-de coquetterie, le refuge des hommes
-quand ils ne comprennent plus rien au manège
-des femmes. Et encore, se disait-il,—car
-il s’était mis à raisonner depuis peu,—de
-la coquetterie qui n’agit plus vis-à-vis <i>des autres</i>,
-de la coquetterie en tête à tête, c’est de l’amour,
-et, si c’est de l’amour,—ajoutait-il,
-enchanté de sa découverte,—pourquoi pas
-toutes les conséquences de l’amour? A tout
-prendre, c’était là un raisonnement assez juste;
-seulement, il était aussi stupide pour le cas présent
-que le fameux <i lang="en" xml:lang="en">to be or not to be</i> de l’écolâtre
-de Shakespeare, car la logique ne pouvait
-pas plus expliquer M<sup>me</sup> de Gesvres qu’elle
-n’expliquait, dans la bouche de ce damoiseau
-d’Hamlet, et ce monde-ci et l’autre monde,—s’il
-en faut absolument deux. Je l’ai dit plus
-haut, M<sup>me</sup> de Gesvres, quoique femme, avait
-un bon sens rare chez les hommes, et que sa
-vie de coquette n’avait pu fausser. Mais quand
-il s’agissait de sentiments ou de sensations, le
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-bon sens se voilait tout à coup, la queue du
-serpent menait la tête, et cette femme, d’un
-coup d’œil si étendu et d’un discernement si
-sûr, devenait l’inconséquence en personne. Ce
-n’était plus alors qu’une de ces créatures de vif-argent
-qui nichent des essaims de caprices dans
-les plis de leurs jupes; elle les secouait, les caprices
-pleuvaient. Elle accordait ceci ou refusait
-cela. Pourquoi? Qui le savait? Les femmes qui
-lui ressemblent le savent-elles? Dieu lui-même,
-au jour de sa justice, n’aura pas le courage de
-leur demander compte du bien ou du mal
-qu’elles auront fait.</p>
-
-<p>Du reste, quand elle accordait le plus, jamais
-un aveu, jamais un mot d’abandon ou de tendresse
-ne tombait de ces lèvres charmantes qui
-n’étaient pas inaccessibles.</p>
-
-<p>Elle avait pour système de ne point faire de
-réponse aux questions dont l’amour a soif.</p>
-
-<p>Elle conservait et savait varier à l’infini les
-gentillesses de sa moquerie du premier jour,
-quand Maulévrier lui apprit qu’il l’aimait presque
-d’une aussi folle manière qu’elle avait envie
-d’être aimée. Hélas! il se payait comme il pouvait
-de ses abaissements, en enlaçant ses bras
-avides autour de ces genoux qui restaient strictement
-unis, autour de ces flancs immobiles,
-comme autour de l’autel d’airain de quelque
-divinité inexorable.</p>
-
-<p>Elle, tranquillement assise, le regardait, pâle
-<span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-et frémissant, à ses pieds, avec ce regard attentif
-(son regard vrai et son plus beau) qu’elle
-avait toujours quand elle éprouvait l’intérêt de
-quelque chose, et elle restait longtemps ainsi,
-souriante comme la Grâce, silencieuse comme
-l’Ironie, mais peut-être aussi comme le Bonheur.</p>
-
-<p>Elle avait cette beauté qui passionne (et
-étonne un peu dans les femmes) d’un secret
-admirablement gardé, tout cela accompagné de
-ces familiarités adorables dont les femmes bien
-nées ont seules la mesure, et qui retiendraient
-un homme à leurs pieds, en dépit des plus implacables
-rigueurs.</p>
-
-<p>Les hommes les plus positifs eux-mêmes se
-laissent prendre à ces riens charmants, dont on
-enveloppe mielleusement toutes les froideurs et
-tous les refus. M. de Maulévrier en était éternellement
-victime. Elle lui aurait fait trouver
-bons les régals les plus amers. Elle lui eût fait
-aimer les soufflets.</p>
-
-<p>Cet homme appelé fat par les femmes, ce
-fier Sicambre de salon, ployait la tête, mais ce
-n’était pas, comme le barbare, sous une colombe
-descendant du ciel: M<sup>me</sup> de Gesvres ne
-méritait point une si douce image. Elle allait
-parfois jusqu’à l’atrocité avec son amant.</p>
-
-<p>C’étaient des négations si positives, si peu
-justifiées; c’étaient des refus si nets, qu’il fallait
-être ensorcelé de cette femme pour retourner
-<span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-briser ses questions aux mêmes réponses.
-Sûre de la grâce qu’elle déployait dans la forme
-quand elle disait une maussaderie dans le fond,
-elle avait une manière inattendue, originale,
-de vous donner son coup de poignard, et on lui
-pardonnait l’assassinat. Je n’en citerai qu’un
-exemple:</p>
-
-<p>C’était, dans le cours de cette histoire, un
-des derniers soirs où elle employa avec M. de
-Maulévrier les fascinations de cette coquetterie
-fabuleuse qui allait expirer pour faire place à
-ce que le monde lui avait laissé de noble et de
-bon; ils étaient à leur place habituelle, sur
-cette causeuse où ils ne causaient plus, sur cette
-causeuse, hélas! complice de bien des rapprochements
-dangereux.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier avait glissé son bras autour
-de ce divin corsage, qui contrastait par sa puissance
-avec les élégances un peu étiolées de
-notre âge, avec ces tailles d’épi tremblant ou
-de guêpe, d’une insaisissable volupté. Il rabâchait,
-Maulévrier, mais l’amour est un rabâchage,
-et, d’ailleurs, elle le forçait bien aux
-redites; il était ardent et suppliant comme peut-être
-il ne l’avait jamais été.</p>
-
-<p>Au lieu de l’écouter, au lieu d’être émue,
-comme une enfant ou comme une chatte elle
-s’empara, par un mouvement plein d’insouciance
-et de taquinerie, d’un petit portefeuille
-d’ivoire sculpté que Maulévrier portait toujours
-<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span>
-et dont elle avait senti, à travers le vêtement,
-les pointes d’acier aiguës et blessantes. C’était
-un ravissant bijou que ce portefeuille. Il avait
-été donné à M. de Maulévrier par M<sup>me</sup> d’Anglure,
-mélancolique souvenir de l’amour absent
-et fidèle! Elle l’ouvrit, et, après en avoir
-tourné curieusement les feuilles blanches encore
-et parfumées, elle (qui écrivait d’ordinaire
-des billets du matin à peine lisibles) traça dans
-sa main et les coudes en l’air, avec une netteté
-et une fermeté admirables, de la pointe du léger
-crayon que les suppliantes caresses de
-M. de Maulévrier ne firent point trembler, le
-mot <i>jamais</i>, qu’elle lui montra avec une malice
-triomphante.</p>
-
-<p>A la réponse, n’est-il pas facile de deviner
-ce que cet enragé de Maulévrier demandait?</p>
-
-<p>Ce grand mot de jamais, elle l’avait déjà
-dit, et il n’y avait pas cru, amoureux et fat
-tout ensemble! Elle l’avait dit, et, mon Dieu!
-toutes le disent et le répètent jusqu’à ce qu’elles...
-ne le disent plus.</p>
-
-<p>Seulement, nulle d’elles peut-être, comme
-la marquise, n’eût songé à l’écrire, ce mot,
-dans un pareil moment d’un tête-à-tête, et cela
-d’une main aussi libre et aussi sûre que si elle
-avait écrit le temps qu’il faisait à Paris à son
-mari, toujours à la suite de l’ambassadeur de
-Russie.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_72">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_072.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>VII<br />
-L’INTIMITÉ</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Cependant</span> les choses ne pouvaient
-pas durer ainsi plus longtemps.
-L’amour, si grand qu’il
-soit, ne change pas les habitudes
-de toute la vie, du moins à Paris.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier était un homme du monde,
-et l’homme du monde se révoltait un peu quand
-l’amoureux se courbait si bien. Ces révoltes
-avaient lieu surtout quand M. de Maulévrier
-s’éloignait de M<sup>me</sup> de Gesvres.</p>
-
-<p>Quoiqu’il fût terriblement cousu à sa jupe,
-quoiqu’il l’accompagnât si fréquemment dans
-ses promenades du matin que l’on commençait
-à parler, parmi les oisifs du bois de Boulogne,
-de la lune de miel de cette liaison, il y
-avait pourtant des moments où il fallait quitter
-cette grande charmeresse qui le lanternait avec
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-ces réserves qu’elle avait l’art et la puissance
-de lui faire subir.</p>
-
-<p>Dans ces moments-là, comme il se retrouvait
-plus de calme et qu’il pouvait mieux se juger,
-il convenait, avec une extrême bonne foi, que
-sa position vis-à-vis de la marquise ne lui faisait
-pas un honneur immense, et alors il se
-mettait à lui écrire des lettres pleines d’une
-passion vraie, et dans lesquelles il revenait toujours
-à ce vieux refrain de l’amour, à cette éternelle
-question, ce <i>m’aimez-vous</i>? importun parfois,
-que le scepticisme des cœurs ardents pose
-encore, même quand on y a répondu.</p>
-
-<p>Ces lettres étaient réellement très catégoriques;
-elles poussaient la marquise jusque dans
-ses derniers retranchements. Il n’y avait plus
-là de main ou de taille laissée sournoisement
-pour gage du silence qu’on affectait, ou en expiation
-du rire incrédule dont on arme sa physionomie,
-traître rire si blessant pour les cœurs
-bien épris!</p>
-
-<p>Tous ces moyens du <i>Traité du Prince</i> des
-femmes n’étaient plus de mise contre des lettres
-auxquelles il n’était vraiment pas possible de
-répondre autrement que par un aveu. C’est
-pour cela que M<sup>me</sup> de Gesvres n’y répondait
-pas.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier avait d’abord pensé que
-cette répugnance à écrire, dont elle ne donnait
-pas plus de motifs que de tout le reste, était de
-<span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-la haute prévoyance en usage chez beaucoup de
-femmes,—car ces douces et pures colombes
-ont parfois toute la prudence des serpents qui
-ont le plus rampé,—mais il n’avait pu conserver
-longtemps cette idée quand il avait entendu
-si souvent M<sup>me</sup> de Gesvres, dans ses jours
-de gaieté étincelante, tenir aux hommes de son
-salon le langage de la corruption la plus élégante
-et la plus audacieuse; quand il l’avait vue
-l’accepter, lui, Maulévrier, comme son amant
-officiel aux yeux du monde, quoique, selon son
-expérience, ce ne fût pas la peine de se compromettre
-pour si peu.</p>
-
-<p>Mais, encore une fois, la terre est ronde, et
-les femmes, comme la Fortune antique, ont,
-si divines qu’elles soient, un pied sur cette
-boule qui tourne toujours! Les choses ne pouvaient
-donc rester ainsi.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Gesvres, qui avait désiré, dès l’origine,
-inspirer à un homme qui lui plaisait plus
-que tous ceux qu’elle avait l’habitude de voir
-un sentiment vrai et digne d’elle, M<sup>me</sup> de Gesvres
-était arrivée avec triomphe au but qu’elle
-s’était proposé. Pour l’éprouver peut-être, cet
-esprit altier qui avait tant discuté sa défaite,
-elle l’avait fait descendre dans les neuf cercles
-d’une coquetterie infernale; mais il était bien
-temps qu’elle lui montrât, du moins en perspective,
-une échappée de ce paradis qu’après
-tout un ange n’avait jamais gardé avec une épée
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-flamboyante. D’un autre côté, comme il y a
-toujours un peu de lâcheté dans les meilleurs
-sentiments d’une femme, peut-être M<sup>me</sup> de Gesvres
-avait-elle compris que jouer plus longtemps
-au sphinx avec Maulévrier était risquer
-imprudemment ce qu’elle appelait, avec une
-hypocrisie mélancolique, sa <i>dernière conquête</i>.
-Ainsi, vanité, compassion secrète, amour, ou
-du moins le désir de l’amour, que M. de Maulévrier
-lui avait fait retrouver dans l’abîme
-d’ennui où elle se traînait, tout, jusqu’à la pluie
-qui se mit à tomber,—et qui ne sait l’influence
-de la pluie et du beau temps sur les résolutions
-et la moralité des femmes?—tout lui fut une
-loi d’abandonner une coquetterie qui avait
-servi, sans nul doute, à cacher des sentiments
-plus profonds.</p>
-
-<p>Un jour donc que, dans l’impossibilité de
-sortir, elle n’avait pour toute ressource contre
-l’ennui, le vrai vampire des femmes du monde,
-que ses réflexions qui ne savaient pas l’en défendre,
-et une broderie qui n’avançait pas beaucoup
-dans ses mains hautaines, elle se mit à
-tirer les lettres de M. de Maulévrier du mystérieux
-coffret où elle les avait ensevelies, et
-où étaient venues s’engloutir, dans du satin
-rose et sans espérance, tant de lettres d’amour
-depuis dix années: sépulcre parfumé dont le
-temps, hélas! allait bientôt sceller la pierre.</p>
-
-<p>Ces lettres qu’elle relut l’amenèrent tout
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
-doucement à la confiance, car voici, quand elle les
-eut lues, ce qu’elle écrivit:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>«Non, je n’ai pas d’amour pour vous, mon ami,
-et pourtant j’ai besoin et désir de vous voir. Je
-suis froide, c’est la vérité; et pourtant vous me
-faites éprouver une émotion inconnue lorsque vous
-brûlez ma froideur sous vos transports. Je n’ai
-jamais été ainsi, même avec la personne que j’ai
-le plus aimée... Il n’y a rien de véritablement intime
-entre nous, dites-vous; et pourtant j’ai eu
-tout de suite confiance en votre caractère, si ce
-n’est dans votre affection que vous m’avez niée si
-longtemps. Rappelez-vous tout ce que vous m’avez
-dit; jugez si je puis avoir la foi qu’il faudrait
-pour me faire devenir ce que... je ne suis pas
-encore. Si vous tenez à ce changement aussi véritablement
-que vous le dites, ne vous repentez
-pas de m’avoir ouvert votre cœur. La crainte de
-vous voir trop souffrir pourrait seule l’emporter
-sur ma rebelle nature. Si vous saviez comme je
-vous serais reconnaissante de bannir de mon âme
-la défiance qui fait ma réserve! Trompée, toujours
-trompée, dupe sans cesse! jugeant toujours les autres
-d’après ce que j’éprouvais. Et ne m’accusez
-pas de mensonge; quand j’ai le plus aimé, j’ai
-toujours gardé au fond de mon cœur les expressions
-qui eussent pu faire croire à une exagération
-que je redoutais plus que tout au monde. Adieu;
-voilà de la confiance. J’espère que vous ne vous
-plaindrez pas ce soir comme hier de ma réserve.
-Venez, venez, je vous attends.</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">Bérangère</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
-En somme, ce billet était digne de la main qui
-l’avait tracé. Soit instinct, soit calcul, M<sup>me</sup> de
-Gesvres avait exactement mesuré la dose d’espoir
-qu’il fallait à M. de Maulévrier pour que,
-fatigué d’une résistance sans terme, il ne s’en
-allât pas visiter Florence ou Naples, seule manière
-de se suicider que les gens de bas étage
-n’aient pas prise encore aux gens comme il
-faut! De tels billets, envoyés aux époques critiques
-d’un amour qu’on redoute de voir expirer,
-sont de l’élixir de longue vie; c’est du lait
-d’ânesse pour la phtisie du cœur. Sans doute,
-ce billet avait toute la séduction du mensonge:
-mais il était vrai cependant comme s’il n’eût
-pas dû séduire, vrai comme peut l’être la pensée
-d’une femme, dont les vérités les plus
-claires ne peuvent jamais avoir, comme l’on
-sait, une limpidité parfaite.</p>
-
-<p>Ainsi, que ce fût de l’amour ou non, et
-qu’importe le mot si l’on a la chose! M<sup>me</sup> de
-Gesvres avouait dans sa lettre qu’un lien l’attachait
-à M. de Maulévrier, et que jamais la personne
-qu’elle avait le plus aimée ne lui avait
-fait éprouver l’émotion qu’il produisait en elle,
-lui qu’elle n’aimait pas!</p>
-
-<p>Certes! un tel aveu était de nature à faire
-rayonner dans toutes les splendeurs de l’orgueil
-cette queue de paon que traîne après soi l’amour
-de l’homme du monde le plus dévoué, l’amour
-le plus cygne de candeur et de pureté, au bord
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span>
-des lacs les plus solitaires. Jamais M. de Maulévrier
-ne s’était aperçu de cette émotion, que
-la froideur naturelle à la marquise dominait
-très bien, aveuglé qu’il était lui-même par la
-sienne; mais rien n’était plus vrai pourtant. Ce
-qui devait l’être moins, c’était cette défiance
-dont elle le priait, avec une tristesse pour la
-première fois si tendre, de l’affranchir, et qu’avec
-l’inébranlable conscience d’une beauté pareille
-à la sienne, l’expérience du cœur et la
-sagacité d’une femme, elle ne pouvait pas conserver.</p>
-
-<p>Mais M. de Maulévrier, à qui elle parlait de
-défiance et à qui elle avait fait connaître ce
-sentiment jaloux et cruel en glissant toujours
-dans ses mains au moment où il croyait la saisir,
-M. de Maulévrier n’eut pas d’abord, après
-cette lettre, la joie qu’il aurait dû naturellement
-éprouver.</p>
-
-<p>Comme, à force de prestiges, elle lui avait
-faussé le regard, il vit là une coquetterie de
-plus qu’il ajouta à toutes les autres. Erreur
-profonde, qu’il abjura bientôt quand il la vit garder
-avec lui une simplicité affectueuse qu’il ne
-lui connaissait pas encore. Ce fut une transformation
-pleine de merveilles que le changement
-qui s’opéra tout à coup dans M<sup>me</sup> de
-Gesvres.</p>
-
-<p>Le duel qui avait duré si longtemps entre
-elle et l’homme qu’elle avait toujours battu, il
-<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span>
-est vrai, mais qu’elle avait toujours trouvé prêt
-à recommencer la bataille, ce grand duel que
-les lois du monde font de l’amour, cessa enfin.
-Où ils avaient lutté, ils se reposèrent.</p>
-
-<p>Elle ne se livra pas davantage, mais Maulévrier,
-la voyant si désarmée, put croire qu’elle
-était plus à lui. Nulle idée de salon, nul sentiment
-de vanité, ne vinrent jeter leur ombre sur
-cette phase d’une liaison qu’à l’origine de pareilles
-idées, de pareils sentiments avaient malheureusement
-compliquée; ils vécurent à côté
-de leurs habitudes.</p>
-
-<p>Leur intimité n’eut ni petites ruses ni déchirements.
-Ce fut de l’intimité rare, grave,
-profonde, où les esprits s’intéressaient l’un par
-l’autre, où les cœurs cherchaient ardemment à
-se toucher; de l’intimité qui devrait suffire à la
-vie d’êtres distingués et intelligents, si la vie
-n’avait de ces soifs folles qu’une telle intimité
-n’étanche pas.</p>
-
-<p>«Qu’elle croie en moi et à mon amour, elle
-qui voudrait si bien y croire,—se disait M. de
-Maulévrier,—et je touche au bonheur suprême.»
-Et plein d’espérance depuis la lettre
-qui avait daté le changement de langage et de
-façons dans M<sup>me</sup> de Gesvres, il cherchait, par
-tous les moyens qui sont à la disposition d’un
-homme spirituel amoureux, à la convaincre de
-son amour. Malheureusement, au dix-neuvième
-siècle, ces moyens ne sont pas en grand nombre.
-<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span>
-Les dévouements y deviennent de plus en plus
-impossibles.</p>
-
-<p>Dans leur position à l’un et à l’autre, avec la
-facilité qu’ils avaient de se voir et le peu de
-dangers qu’ils couraient à s’aimer, il ne leur
-restait pour se prouver qu’ils s’aimaient que
-les expressions de l’amour même, et ces soins
-incessants, ce culte extérieur dont on entoure
-l’objet préféré.</p>
-
-<p>Maulévrier prodiguait tout cela, mais à
-moins qu’il ne se jetât vivant sous les roues du
-coupé de la marquise, pour lui donner la preuve
-qu’il lui fallait de son amour, franchement, il
-ne pouvait pas davantage.</p>
-
-<p>Et M<sup>me</sup> de Gesvres finit par le comprendre,
-ou, du moins, par montrer à M. de Maulévrier
-qu’elle le comprenait. Fut-ce le bonheur d’être
-aimée, ou le désir de rendre leur intimité plus
-profonde en comblant les vœux d’un homme
-qui méritait bien tout ce qu’une femme comme
-elle avait donné à d’autres qui ne le valaient
-pas, fut-ce tout cela qui la poussa à être juste
-envers M. de Maulévrier, et à répondre à ses
-protestations brûlantes, comme elle le fit un
-soir, avec un naturel qui pouvait paraître bien
-grave pour laisser tomber une chose si charmante:</p>
-
-<p>—Je ne doute <i>plus</i> de votre amour, Raimbaud;
-maintenant, je vous crois.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier a avoué depuis qu’elle
-<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span>
-l’avait tant accoutumé à son désolant scepticisme
-qu’il n’eut pas d’abord tout le bonheur qu’un
-tel mot devait lui donner. Ils s’étaient longtemps
-promenés sur le balcon qui dominait le jardin
-de l’hôtel habité par elle. Il faisait le plus sentimental
-clair de lune; mais ils n’étaient pas
-gens à regarder le ciel, comme dans <i>Corinne</i>:
-c’était là le moindre souci de leurs pensées. Ils
-étaient rentrés dans le boudoir jonquille, et s’étaient
-assis près de la porte du balcon laissée
-ouverte, par laquelle arrivaient, dans ce nid
-tiède et ambré d’une femme élégante, les bouffées
-pures et fraîches du jasmin et des chèvrefeuilles.
-On entendait le bruit des voitures qui
-gagnaient le boulevard de ce côté, et qui, dans
-l’éloignement et dans la nuit, rappellent si bien
-les grands murmures d’une mer agitée. Mais
-ni la nuit, ni les parfums du dehors, ni ces
-bruits qui ressemblent aux plus beaux qu’il y
-ait dans la nature, rien de tout cela n’influait
-sur les dispositions de ces deux enfants
-d’une civilisation raffinée, de ces deux âmes
-vieillies au sein d’une société positive et spirituelle,
-et n’ayant jamais vécu que sous des plafonds.</p>
-
-<p>—Oui, je vous crois,—reprit-elle.—Soyez
-heureux, si vous le pouvez, d’un pareil
-aveu; mais moi, vous le dirai-je, mon ami? je
-n’éprouve point à croire que vous m’aimez réellement
-le bonheur sur lequel j’avais compté.
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
-Je ne veux plus vous tromper. J’ai renoncé à
-toutes ces petites faussetés que nous avons
-mises d’abord entre nous. Je vous le répète,
-je suis sûre maintenant que vous m’aimez,
-Raimbaud; votre amour me touche; mais j’en
-suis plus touchée qu’heureuse, et, vous voyez
-si je suis franche, je m’en plains à vous.</p>
-
-<p>Maulévrier, qui n’avait jamais vu jusqu’au
-fond du cœur de cette femme sur le point de
-se révéler à lui, prit ces tristes mots pour l’exigence
-d’une âme vive, et le bonheur fier qui
-commençait à lui soulever le cœur ne fit que
-s’accroître en l’écoutant. La confiance de
-l’homme aimé l’égara, et il répondit, comme
-un dieu qui peut donner le ciel et la terre, la
-plus épouvantable fatuité.</p>
-
-<p>—Ah!—dit-il—ne vous plaignez pas,
-Bérangère! Puisque vous croyez à mon amour,
-toutes les félicités sont possibles. Dès demain,
-sur ce cœur que vous ne repoussez plus, vous
-serez vengée de l’attente de ce bonheur qui
-vous semble tarder aujourd’hui!</p>
-
-<p>—Que vous êtes bien un homme,—fit-elle,
-en haussant ses splendides épaules avec
-un mépris de reine offensée,—et que vous
-voilà bien tous, orgueilleux et grossiers, même
-les meilleurs! Vous croyez donc qu’il est
-quelque chose qui puisse remplacer pour une
-femme le bonheur qu’elle n’a pas trouvé dans
-la foi même en votre amour?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span>
-L’accent qu’elle mit à dire cela fut si vrai,
-que M. de Maulévrier, tout homme du monde
-qu’il fût resté, n’osa pas souffler la plus petite
-des impertinences dont il eût régalé, très certainement,
-toute autre femme qui, dans un
-pareil moment, se fût avisée de prendre les airs
-dédaigneux d’un ange se voilant de ses ailes à
-l’approche d’une créature inférieure.</p>
-
-<p>Il resta silencieux. Lui sut-elle gré de son
-silence?</p>
-
-<p>—Raimbaud,—dit-elle, en lui tendant la
-main avec cette grâce incomparable qui lui
-subjuguait tous les cœurs,—il faut que je
-vous fasse une prière. Vous êtes venu chez moi
-par curiosité; vous y êtes resté par attrait; l’attrait
-est devenu de l’amour. Jusque-là, c’est
-bien; mais qui sait la fin des affections les plus
-vives? M<sup>me</sup> de Vicq, que vous connaissez, ne
-voit plus du tout M. de Loménie, et l’on dit
-qu’ils ont été fous l’un de l’autre. Quoiqu’il
-arrive de nous, Raimbaud, vous sentez-vous
-le courage de me promettre que nous ne nous
-brouillerons jamais?</p>
-
-<p>C’était mâle et simple tout ensemble; c’était
-de l’estime exprimée en dehors de toutes les
-illusions de l’amour.</p>
-
-<p>Une si noble prière fut un coup de lumière
-pour M. de Maulévrier. Il comprit tout ce que
-cette femme, sous des frivolités apparentes,
-cachait de solide et de bon; il comprit surtout
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span>
-ce qu’il y avait de flatteur pour lui dans une
-telle prière.</p>
-
-<p>Elle, qui avait toujours rompu ou dénoué
-avec ces hommes qu’elle avait aimés quelques
-jours, devait lui donner le plus grand plaisir
-d’orgueil que pût ressentir un caractère élevé
-en lui demandant de rendre éternelles, au nom
-d’un sentiment plus haut placé que l’amour
-même, puisqu’il ne tombe pas en ruines comme
-l’amour, les relations que l’amour avait créées
-entre eux. Aussi, entraîné, promit-il tout ce
-qu’elle voulut, et lui fit-il les plus singuliers
-serments de lui rester à jamais fidèle pour le
-temps où il ne l’aimerait plus.</p>
-
-<p>—Eh bien! puisque c’est chose convenue,—dit-elle
-en respirant longuement, comme si
-elle eût été débarrassée d’un poids terrible,—je
-puis à présent tout vous dire. Mon pauvre
-Raimbaud, je ne vous aime pas.</p>
-
-<p>Elle avait d’abord flatté l’orgueil pour l’enchaîner,
-puis elle le blessait.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier devint pâle encore plus de
-colère que de douleur, car le malheur des gens
-d’esprit est de croire qu’on veut les jouer à
-propos de tout, et les commencements de la
-liaison de M. de Maulévrier avec M<sup>me</sup> de
-Gesvres fortifiaient en lui cette idée-là.</p>
-
-<p>Mais elle ne lui donna pas le temps de l’interrompre.</p>
-
-<p>—Pas de colère, Raimbaud,—continua-t-elle,—ce
-<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span>
-serait vainement m’insulter. Ce
-que je viens de vous demander à l’instant
-même, ce que vous m’avez promis, vous permettent-ils
-de me mal juger? Toutes mes coquetteries
-avec vous sont mortes et enterrées;
-hélas! je sens que ma dernière illusion s’en va
-aussi! J’avais cru pouvoir vous aimer; je l’avais
-désiré; et je sens que je ne puis pas. Je vous
-le dis: en quoi suis-je coupable? Ah! je suis
-plus malheureuse que vous!</p>
-
-<p>Écoutez-moi,—ajouta-t-elle, avec la pitié intelligente
-d’une femme qui sait qu’on adoucit les
-douleurs de l’amour le plus vrai en parlant à nos
-vanités immortelles,—je ne puis pas vous aimer,
-vous, et vous êtes cependant l’homme qui
-m’a d’abord le plus attirée et qui m’ait plu davantage.
-Vous êtes l’esprit le plus distingué que
-j’aie jamais rencontré, et, sous les manières
-les plus séduisantes, le caractère le plus noble
-et le plus sûr. Vous êtes tout cela, Raimbaud,
-pour moi et pour les autres; mais voici ce que
-vous n’êtes que pour moi. De tous les hommes
-que j’ai aimés, vous êtes celui qui m’a donné
-le plus de ces émotions auxquelles ma froideur
-est rebelle, et vous êtes le seul à qui j’ai fait jamais
-un pareil aveu. Vous êtes le seul dans le
-tête-à-tête de qui je ne me suis jamais ennuyée.
-Vous êtes le seul à qui j’ai dit: «Nos vies se
-sont touchées; quoi qu’il arrive, engageons-nous
-tous les deux à ne les séparer jamais.»
-<span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-Enfin, vous êtes le seul encore à l’amour duquel,
-avec mon expérience des hommes, je
-me serais livrée sans peur et sans fausse honte,
-tant les défiances que j’ai eues longtemps
-vous avez su les surmonter et les vaincre.
-Voilà, Raimbaud, ce que vous m’êtes, et pourtant
-tout cela n’est pas de l’amour. Je sens toujours
-en moi le calme effroyable dont j’espérais
-que vous me feriez sortir. Je voudrais vous être
-asservie, et je ne le suis pas. Les sacrifices que
-je vous ferais, je ne vous les ferais que comme
-à un ami qu’on estime, sans entraînement, sans
-ivresse. Il y a des soirs où vous me plaisez
-extrêmement dans la causerie; mais à quoi
-plaisez-vous en moi? C’est à mon esprit; et je
-ne sens pas, comme quand on aime, le contrecoup
-de ce plaisir me troubler le cœur. Vous
-n’êtes pas pour moi l’intérêt passionné que
-j’attendais et dans lequel je voulais perdre l’ennui
-terrible de ma vie. Moi qui ai aimé,—et
-des hommes que vous auriez raison de mépriser,
-Raimbaud,—je ne puis me méprendre à
-ce qui est ou n’est pas de l’amour... Vous en
-êtes digne, et moi, qui le reconnais, je n’en
-saurais éprouver pour vous. Ah! mon ami,
-pour qu’il en soit ainsi, il faut qu’il n’y ait plus
-rien en moi de vivant, d’ardent et de jeune.
-Tout est consommé, tout est fini; je m’agite
-encore, je me monte la tête, mais c’est inutile.
-Je retombe dans l’horrible sensation de mon
-<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-néant. Vous qui m’aimez, votre position vaut
-mieux que la mienne; je suis plus à plaindre
-que vous!</p>
-
-<p>Et elle se mit la tête dans ses mains en achevant
-ces paroles désespérées, qui tuèrent la
-colère de M. de Maulévrier et l’éclairèrent
-tout à coup sur le compte de celle qui venait
-de les prononcer. Ivre de pitié à son tour, il
-crut qu’elle pleurait, ainsi penchée, et il se mit à
-genoux devant elle, écartant les mains du front
-qu’elles couvraient. Mais elle ne pleurait pas.
-Ses yeux étaient désolés sans larmes. Ils tombèrent
-sombres dans ceux de son amant,
-avec ce vague sourire des douleurs profondes
-et surmontées.</p>
-
-<p>—Levez-vous,—fit-elle, avant qu’il pût
-exprimer un des mille sentiments qui l’agitaient;—j’entends
-Laurette.—Et Laurette,
-qui ouvrait effectivement la première porte du
-boudoir, parut sur le seuil de la seconde et
-annonça M<sup>me</sup> d’Anglure.</p>
-
-<p>Ce nom leur causa un tressaillement à tous
-les deux.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d’Anglure, revenue si brusquement de
-la campagne, où elle était pour longtemps encore,
-et apparaissant tout à coup, à une pareille
-heure, chez la femme qui avait pris son
-amant et chez qui elle allait le rencontrer...
-c’était étrange.</p>
-
-<p>—Faites entrer,—dit la marquise avec sa
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-grâce nonchalante et comme s’il s’était agi d’un
-de ses habitués les plus fidèles.</p>
-
-<p>Et la comtesse d’Anglure entra.</p>
-
-
-<p class="sep3 cent cs8 esp">FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_088.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_89">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_089.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h3><i>DEUXIÈME PARTIE</i></h3>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<h4>I<br />
-LA COMTESSE D’ANGLURE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Caroline</span> de Vaux-Cernay, comtesse
-d’Anglure par mariage, était
-une des plus jeunes et des plus
-riches maîtresses de maison qu’il
-y eût alors dans la haute société de Paris. Élevée
-en province, au fond de la Picardie, par
-une vieille tante qui l’avait mariée au comte
-d’Anglure avant qu’elle eût atteint sa seizième
-année, elle avait consolé la bonne compagnie
-de la grande éclipse de M<sup>me</sup> de Gesvres en
-ouvrant son salon presque à la même heure où
-la marquise fermait le sien. On trouva chez la
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span>
-comtesse d’Anglure la même élégance, le même
-goût et à peu près le même monde que chez
-M<sup>me</sup> de Gesvres; seulement, celle qui faisait
-les honneurs de ce salon ne ressemblait en
-rien à Bérangère. Elle n’en avait ni la beauté
-mate et arrêtée, ni la coquetterie toujours sous
-les armes, ni cette parole brillante et hardie
-qui faisait croire, bien à tort, que la marquise
-était méchante, à tous les poltrons qui ont peur
-des esprits, mais qui donnait aux cerveaux
-de ceux qui en ont l’excitation fécondante
-sans laquelle on ne saurait causer avec plaisir
-et avec entrain. Non, M<sup>me</sup> d’Anglure n’avait
-rien de tout cela. Mais pour ceux qui prosternent
-tout devant l’inexprimable magie de
-la jeunesse, le changement consolait de la
-perte, et l’on pouvait sans ingratitude stupide
-se dispenser d’avoir des regrets.</p>
-
-<p>Que l’on se figure, en effet, tout ce que les
-peintres ont jamais inventé de plus printanier
-et de plus suave pour donner une idée de la
-jeunesse, et l’on n’aura qu’une faible image de
-ce qu’était Caroline d’Anglure quand elle arriva
-à Paris. Toutes les femmes de seize ans
-ont l’air jeune; mais ce qui attirait si vivement
-en elle n’était point cette floraison fugitive, cet
-entr’ouvrement mystérieux de rose blanche qui,
-sous la force de la vie, déchire l’enveloppe de
-son bouton, et qui s’épanouit au front de toutes
-les virginités pubères; c’était quelque chose de
-<span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span>
-plus fraîchement idéal encore, quelque chose de
-supérieur à la beauté même, rayon impalpable
-et divin qui se jouait autour de cette forme
-déliée, mignonne et blanche, que le comte
-d’Anglure avait prise un matin <i>dans sa mante</i>,
-comme dit la chanson espagnole, et avait apportée,
-comme une difficulté à vaincre, aux
-plus habiles couturières de Paris. Rien, de fait,
-ne dut être plus difficile que d’habiller Caroline.
-La délicatesse inouïe de toute sa personne
-alourdissait les plus légers tissus, comme la
-lumière nacrée de son teint en éteignait les
-couleurs. Jusqu’aux fleurs pesaient sur ce front
-candide. Elle eût rappelé les filles d’Ossian, ces
-belles rêveuses couchées, sans les faire plier,
-sur des nuages, si une fraîcheur aussi exquise
-que la sienne avait pu durer deux jours sans se
-faner dans les brouillards.</p>
-
-<p>Ce genre de beauté parfaitement inconnu à
-Paris, où les jeunes filles naissent flétries et
-épuisent ces nombreuses nuances de jaune
-qu’Haller seul put exprimer par dix-huit mots
-distincts, en allemand, eut un succès fou: le
-succès du rare et de l’étrange, le grand succès
-chez les sociétés avancées qui sont arrivées au
-bout de tous les ordres de sensations. Les
-femmes qui eurent la douleur de le voir et de
-le constater, sourirent en prévoyant combien
-serait court un triomphe dû à des qualités plus
-fragiles que la beauté même. A leurs yeux,
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span>
-sceptiques pour tout ce qui n’est pas leur miroir,
-Caroline d’Anglure était à peine jolie: ce
-n’était qu’une blonde bien blanche; mais toutes
-les blondes ne le sont-elles pas? Comme les
-artistes, qui, plus francs ou plus sensibles aux
-effets de la couleur, étaient fanatiques de l’éclat
-limpide et doux qu’épandait la fraîcheur pâle
-de la comtesse, elles ne voyaient pas que tout
-en cette adorable enfant s’arrêtait timidement
-à la nuance, depuis le rose indécis de la bouche
-jusqu’aux larges prunelles gris de perle de ses
-beaux yeux, depuis les reflets bronzés de ses
-cheveux tordus sur sa tête jusqu’aux gouttes
-d’or fluide dans lesquelles l’extrémité de ses
-longues paupières semblait avoir été trempée
-par la main légère du caprice. S’imaginant sans
-doute qu’il n’y a point de mois de mai aux
-bougies, les imprudentes approchaient, sans
-trembler, leurs épaules céruséennes des touffes
-de lys irisées et diaphanes qui s’épanouissaient
-au corsage de Caroline comme aux bords d’un
-charmant vase antique, tout svelte et tout pur,
-et elles ne manquaient jamais de se dire entre
-elles, quand la comtesse arrivait quelque part:—«Ne
-trouvez-vous pas que la <i>grande</i> fraîcheur
-de M<sup>me</sup> d’Anglure se passe un peu?»</p>
-
-<p>Du reste, elles avaient décidé souverainement
-qu’elle avait l’air bête, et vraiment la
-pauvre Caroline, qui avait été élevée à la campagne,
-ou plutôt qui n’avait pas été élevée du
-<span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span>
-tout, ne pouvait guères mettre dans sa physionomie
-de ces effrayants airs de tout comprendre
-et de pouvoir tout exprimer qu’ont les femmes
-de cet admirable siècle, si profondément intelligent.
-Quand le comte d’Anglure l’épousa, elle
-n’avait fait que lire son office de la Vierge et
-cultiver des résédas; et quand il la conduisit
-dans le monde, ce qu’elle y vit et y entendit
-n’éveilla point en elle ces facultés dont les prodigieux
-développements, chez les autres femmes,
-menacent, si cela continue, de devenir un véritable
-fléau. Elle n’eut aucune des affectations
-modernes. Lamartine l’ennuyait sincèrement,
-et sa loge était souvent vide les jours que Rubini
-chantait. Elle se contentait d’être le je ne
-sais quoi de joli, de rond, de gracieux et de
-parfumé qu’est une femme qui reste femme,—la
-seule chose que, dans leurs ambitions effrénées,
-elles oublient de vouloir être maintenant.</p>
-
-<p>Mais si les excellentes amies de la comtesse
-travaillèrent à lui faire une superbe réputation
-de sottise et d’ignorance, il leur fallut toutefois
-reconnaître que cette petite et insignifiante personne
-n’était pourtant ni gauche ni timide, et
-qu’elle faisait les honneurs de chez elle avec
-aussi peu d’étonnement que si toute sa vie s’était
-passée dans ce monde où elle arrivait. Cette
-jeune fille d’hier avait l’aplomb du nom qu’elle
-portait. Elle qui n’avait jamais vu que quelques
-curés de campagne et quelques gentilshommes
-<span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
-chasseurs, vieux et bruyants amis de sa tante,
-M<sup>lle</sup> Thécla de Vaux-Cernay, elle avait les manières
-simples, la voix, l’accent, la phrase brisée,
-la politesse relevée et quelquefois familière
-de la femme essentiellement comme il
-faut, qualités morales de la noblesse de sang
-et de race qui font se ressembler, malgré les
-différences d’éducation, la femme la plus répandue
-et celle qui n’a jamais quitté la tourelle
-de son château de province. A peine Caroline
-eut-elle fait faire ses robes chez Palmyre,
-qu’elle eut l’air aussi comtesse que les femmes
-chez qui elle allait au faubourg Saint-Germain.
-On sentait soudainement, en voyant ces femmes
-vieillies sur les parquets de ces salons et cette
-petite mariée qui n’y avait jusque-là jamais
-posé la pointe de son pied, qu’elles étaient
-providentiellement écloses pour remplir le même
-rôle social, et qu’elles étaient égales entre elles
-par les traditions du berceau.</p>
-
-<p>Cela seul empêcha peut-être qu’elle ne succombât,
-comme femme à la mode, sous la réputation
-d’affreuse bêtise qu’on s’amusa à lui
-tailler à facettes; car ce fut par ce mot cruel et
-forcé qu’on traduisit la plus ineffablement charmante
-absence d’esprit qui fut jamais. Cette
-imprescriptible noblesse qu’elle avait dans l’accent
-et dans la physionomie quand elle disait
-de ces riens qui étaient, hélas! toute sa conversation
-(l’<i>hélas</i>! était la charité ordinaire des
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-femmes qui lui trouvaient la peau trop blanche),
-cette noblesse originelle la sauvait de l’espèce
-de ridicule qu’il y a en France, le pays, comme
-l’on sait, le plus spirituel de la terre, à manquer
-de tout ce que le monde a, et où les femmes,
-surtout, se placent à une si grande hauteur
-que, pour deux mots à leur dire sur leur
-bonne grâce ou celle de leur robe, on est obligé
-de subir une conversation si spirituelle, si <i>mille
-fleurs d’Italie</i>, qu’une bonne migraine en est
-toujours le résultat.</p>
-
-<p>Fut-ce le contraste, plein d’imprévu, qu’il y
-avait entre cette enfant que l’instinct du monde
-et son aristocratie naturelle empêchaient d’être
-une Agnès, mais qui n’avait dans sa jolie tête
-rien qui ressemblât à une pensée sur quoi que
-ce soit, et les femmes distinguées qui en ont
-sur tout une immensité; fut-ce ce contraste,
-ou seulement l’alliciant parfum de la plus
-exquise jeunesse en fleur, qui lui livra et lui
-retint tous les hommages? Parmi ceux qui lui
-furent offerts si elle voulut en agréer quelques-uns,
-ce ne fut point son mari qui l’en empêcha.
-Son mari, homme élégant, d’ailleurs,
-l’avait moins épousée pour elle-même que pour
-cimenter des relations qui existaient de fort
-longue date entre les Vaux-Cernay et les d’Anglure;
-il fut probablement décidé aussi par la
-beauté de cette blanche personne qui promettait
-à ses enfants un sang si pur. Et comment n’eût-il
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-pas plongé sa lèvre avec un certain frémissement
-dans l’écume légère et savoureuse de ce
-sorbet virginal? Mais peut-être le trouva-t-il un
-peu froid. C’était tout à fait un homme de son
-temps que Raoul d’Anglure, de ce temps où la vie
-anglaise, la vie des hommes entre eux, a succédé
-à ces relations de tous les instants avec les
-femmes qui donnaient aux hommes d’autrefois
-cette grâce, hélas! perdue, et qui causait de si
-grands désordres d’amour. Avec les habitudes
-qu’on prend si vite dans le laisser-aller de nos
-mœurs, il n’appartenait réellement pas à Caroline
-de captiver un homme comme Raoul. Aussi,
-peu de temps après son mariage, celui-ci donna-t-il
-à sa femme une liberté qu’elle ne désirait
-probablement pas. Il la suivit fort rarement dans
-le monde. Il passait ses journées à courir à cheval
-et à chasser; puis, quand il était bien fatigué,
-il s’en allait clore ses soirées chez une ancienne
-maîtresse plus âgée que lui, et sur le
-canapé de laquelle il ne craignait pas de s’étaler
-avec ses bottes et ses éperons. Là, il trouvait
-toujours quelques amis, grands amateurs du <i>va
-te promener, la honte!</i> et de l’intimité des hommes
-qui se mettent au-dessus des apparences et qui
-les jugent sans soigner la rédaction du jugement.
-Rien ne vaut, à ce qu’il semble, cette
-intimité que les délicats traitent de grossière,
-mais qui n’astreint ni à la repartie ni à la grande
-tenue, si gênantes pour l’égoïsme de nos jours.
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-Cela est triste à dire, mais cela est. Le mariage
-lui-même a toujours une certaine pruderie, un
-certain guindé, ce certain vertugadin de satin
-blanc qu’on appelle la chasteté; et toutes ces
-maudites agrafes, si difficiles à faire sauter,
-expliquent fort bien la préférence qu’on accorde,
-et qu’accordait Raoul d’Anglure, à une vieille
-maîtresse qui suce vos cigares pour les allumer
-et devant qui on se permet tout sans qu’elle soit
-choquée de rien, sur une ravissante jeune femme
-épousée par inclination et digne de tout l’amour
-des anges, si les hommes ressemblaient à ces
-derniers un peu davantage.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, la comtesse d’Anglure ne
-s’aperçut guères des négligences de son mari.
-Elle l’avait épousé sans l’aimer, et la vie extérieure
-de Paris l’empêcha de regretter la vie
-intime qu’elle n’avait pas. En vain lui insinuait-on
-quelquefois avec beaucoup d’art qu’elle ne
-devait pas être heureuse, elle n’avait pas l’air
-de comprendre. Elle restait de la plus gracieuse
-stupidité. Rien n’altérait le blanc plumage de
-cette peau de cygne que lustraient la santé et
-la jeunesse, et qui avait les splendeurs bleuâtres
-du plus pur émail. Nulles larmes ne rosaient—car
-elles n’eussent pas osé les rougir—ces
-paupières, si lentes à se mouvoir au-dessus de
-ces beaux orbes d’un gris si tendre qu’ils semblaient
-sourire en regardant. Aussi les observatrices
-de salon chez qui elle allait prendre le
-<span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
-thé disaient-elles qu’où l’esprit manquait, les
-sentiments vifs ou profonds devaient nécessairement
-manquer aussi. Bel axiome que M. de
-Maulévrier fit mentir, car il advint que cette
-petite poupée qui ne pensait pas, et qui, comme
-la statue de Memnon, ne savait dire que bonjour
-et bonsoir d’une voix harmonieuse, se prit
-à aimer M. de Maulévrier avec une intrépide
-naïveté. Dans ce cœur d’une virginité fabuleuse,
-éclata tout à coup cette fleur d’un sentiment
-vrai qui ne fleurit plus guères que tous
-les cent ans, comme l’aloès, et qui fait moins
-de bruit. Elle retint l’amour prêt à disparaître
-de ce monde; elle abrita quelques jours encore
-ce bel oiseau de paradis que bien des jeunes
-filles passeront désormais inutilement leur vie
-à attendre dans ce siècle, où, en fait d’amour,
-le langage meurt avec l’idée, et où demain peut-être
-les lettres de M<sup>lle</sup> de Lespinasse seront regardées
-comme l’expression apocryphe d’un
-sentiment antédiluvien.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier arrivait alors on ne sait
-d’où, après une absence de plusieurs années.
-On connaît maintenant le marquis Raimbaud
-de Maulévrier. Une singulière particularité de
-sa biographie de cœur, c’est que jusqu’alors il
-n’avait aimé que les femmes brunes. Les cheveux
-<i>feuille morte</i> de M<sup>me</sup> d’Anglure le jetaient
-toujours dans des rêveries qu’il se reprochait,
-car il haïssait l’air rêveur. C’était, comme on
-<span class="pagenum" id="Page_99">[p. 99]</span>
-l’a déjà vu, un oisif comme Raoul d’Anglure,
-mais un oisif d’une aristocratie plus relevée
-dans les habitudes de sa vie. Il préférait la société
-des femmes à celle des hommes, auxquels
-il adressait rarement la parole; il ne détestait
-pas les esclavages de la toilette, et n’eût pas
-prostitué sa bouche au narghilé même du sultan.
-Parce qu’il n’aimait pas à courir toute la
-journée, bride abattue, comme un jockey, on
-l’accusait d’être un efféminé, et les amis de
-Raoul l’appelaient en riant Sardanapale. Indépendant,
-au milieu de Paris, comme le vent
-dans les bruyères, et ne sentant pas l’affreux
-besoin d’être riche, il pouvait, si cela lui plaisait,
-s’engloutir tout vivant dans l’amour d’une
-femme du monde, ce dévorant passe-temps,
-pour un homme, qui eût anéanti l’âme de Bonaparte
-lui-même s’il n’avait pas eu le bonheur
-d’aimer une femme entretenue, à une époque
-qui était un pêle-mêle social.</p>
-
-<p>Mais les misères du temps présent avaient
-tué à la mamelle l’ambition de M. de Maulévrier,
-et son orgueil était moins grand que sa
-vanité. Aussi, à force de regarder ces cheveux
-<i>feuille morte</i>, et ce cœur d’épaules qui donnait
-une grâce si tombante à la robe de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-il se dévoua encore une fois à ce culte
-terrible qu’il avait déjà pratiqué, l’adoration
-d’une femme de naissance et de monde. Seulement,
-empressons-nous de le dire, M<sup>me</sup> d’Anglure
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-sut lui épargner toutes les aspérités auxquelles
-il s’était déjà si rudement froissé. Elle
-ne fit aucune des petites mines d’usage avant
-d’accepter ce qui lui causait tant de plaisir.
-C’est même de cette époque que la fatuité de
-Maulévrier devint célèbre; Caroline en couva
-et en développa le germe sous son amour. Elle
-l’aima avec la virginité de son âme, avec toutes
-les ignorances de son esprit. Elle l’aima sans
-songer à autre chose qu’à lui donner le plus
-grand bonheur possible, sans mesurer les conséquences
-de la passion qui se saisissait de son
-avenir, sans avoir le moindre souci de la fragilité
-des beautés qu’elle lui prodiguait et dont
-elle trouvait qu’il ne s’emparait jamais assez.
-Elle qui, par la nature de sa beauté, était destinée
-à passer si vite, elle n’eut pas peur des
-dégâts affreux de la caresse, et elle s’exposa à
-tous les dangers du bonheur. Que voulez-vous?
-elle l’aimait comme une femme qui n’a pas
-dans l’esprit la moindre portée, mais dont la
-céleste niaiserie est le plus délicieux hasard que
-Dieu puisse jeter dans la vie d’un homme
-amoureux!</p>
-
-<p>M. de Maulévrier, qui, en fait d’amours de
-salon, avait, comme il arrive toujours, avalé
-considérablement de crème fouettée avec plus
-ou moins de vanille, s’abreuva, pour la première
-fois, de ce lait chaud, pur et substantiel,
-d’un sentiment vrai. Il fit même comme les
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>
-chats gourmands, qui fourrent jusqu’à leurs
-pattes dans la jatte pour mieux boire: dans
-l’avidité de son bonheur, il empêcha M<sup>me</sup> d’Anglure
-de se montrer aussi souvent dans le
-monde; et il eut tort, car le monde doit être le
-premier amant d’une femme du monde, et si
-elle en a jamais un autre, il ne doit venir
-que bien loin après. Comme la comtesse aimait
-M. de Maulévrier avec la soumission de
-cette Courtisane amoureuse qui mettait le pied
-de son amant sur son sein nu, comme elle adorait
-ses moindres caprices, elle aurait fini par
-ne plus aller chez personne et à vivre follement
-pour lui seul, si M<sup>me</sup> de Gesvres, avec qui elle
-avait toujours été fort confiante, ne lui eût fait
-comprendre qu’en agissant ainsi elle s’affichait
-et donnait contre elle aux autres femmes des
-armes dont elles ne manqueraient pas de se
-servir.</p>
-
-<p>Et l’expérience de la marquise ne l’avait
-point trompée; son conseil fut extrêmement
-utile à M<sup>me</sup> d’Anglure. En dépit des nombreuses
-différences qu’il y avait entre ces deux
-femmes, opposées presque en toutes choses, elles
-se voyaient assez souvent. M<sup>me</sup> d’Anglure allait
-beaucoup chez M<sup>me</sup> de Gesvres. M<sup>me</sup> de Gesvres
-lui avait toujours montré une bienveillance
-pleine de franchise et d’appui. Jamais elle n’avait
-partagé les petites jalousies de ces jolies
-créatures, moitié abeilles et moitié vipères, qui
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span>
-n’oubliaient point, quand il s’agissait de la comtesse,
-de mettre un peu de venin dans leur miel.
-Il faut le dire, malgré son costume de coquette,
-la grande marquise était bien au-dessus de ces
-misérables sentiments. Belle comme un jour
-d’Asie, elle admirait naïvement la beauté dans
-les autres, et toujours elle avait parlé de celle
-de M<sup>me</sup> d’Anglure comme eût fait un homme
-impartial. Fière d’être belle, elle avait une fierté
-tranquille, inaccessible à toutes les alarmes. La
-comtesse d’Anglure, avec qui elle eut l’amabilité
-des cœurs généreux pour ceux qu’on traite
-avec injustice, la crut son amie, et vraiment
-elle l’aurait été, si, comme celle qui l’appelait
-de ce nom, elle s’était livrée en se liant, ce qui
-lui était impossible. On l’a déjà vu, le caractère
-de cette femme était fermé comme les portes
-de l’enfer. De toutes les grâces qu’elle avait en
-partage, Dieu ne lui avait pas donné la plus
-grande, celle de l’abandon. Elle écoutait avec
-une patience attendrie le récit de l’amour de
-M<sup>me</sup> d’Anglure, mais elle ne rendait pas confidence
-pour confidence. Elle n’avait aucun des
-profits de l’amitié, elle n’en avait que la probité
-sincère; car si, un soir, elle prit plaisir à
-faire renier à M. de Maulévrier son amour pour
-M<sup>me</sup> d’Anglure, c’est que M. de Maulévrier
-s’était jeté lui-même dans cette voie de blasphèmes
-et qu’aucune femme n’eût résisté à la
-tentation d’une si enivrante volupté. Et si elle
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span>
-désira parfois être aimée de l’amant de son
-amie, c’est qu’elle se trouvait bien à plaindre
-de se voir privée d’un bonheur qui n’était pas
-chose si rare, sans doute, puisque M<sup>me</sup> d’Anglure,
-qu’elle jugeait de si haut, l’éprouvait; et
-c’était d’ailleurs bien moins de la femme qu’elle
-était jalouse que de l’amour.</p>
-
-<p>Cet amour, elle l’avait cru une ressource, une
-dernière ressource contre l’ennui de sa vie;
-mais, puissante à le faire naître, elle s’était
-trouvée impuissante à le ressentir. Si ses coquetteries
-avaient rendu M. de Maulévrier infidèle,
-hélas! qu’y avait-elle gagné? Femme chez
-qui un esprit mûri prenait insensiblement la
-place d’un cœur qu’un sang brûlant n’avait jamais
-gonflé, espèce d’âme étrange, mais qui,
-dans les sociétés comme la nôtre, tend chaque
-jour à devenir plus commune, sa misère tenait
-à ses qualités mêmes. M<sup>me</sup> d’Anglure, qui avait
-en tendresse ce qui lui manquait en intelligence,
-pouvait-elle se douter de cela?</p>
-
-<p>M. de Maulévrier avait cessé de lui écrire
-depuis qu’il allait chez M<sup>me</sup> de Gesvres. C’en
-était assez pour qu’un doute affreux s’élevât
-dans l’âme de la comtesse, et pour qu’elle s’en
-vînt en poste à Paris, et jusque chez M<sup>me</sup> de
-Gesvres, voir, par ses yeux, si elle était réellement
-trahie.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_104">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_104.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>II<br />
-PATTE DE VELOURS</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Quand</span> la comtesse d’Anglure entra,
-M<sup>me</sup> de Gesvres se leva et fit quelques
-pas au-devant d’elle, la main
-ouverte et la bouche souriante,
-comme on va au-devant d’une amie trop longtemps
-absente. Bien loin de repousser cette
-main qui lui était offerte, M<sup>me</sup> d’Anglure la
-serra comme aux jours de leur amitié la plus
-tendre. Ni l’une ni l’autre de ces deux femmes
-ne songeait à faire ce qu’on appelle du drame;
-elles étaient de trop bonne compagnie et de leur
-époque pour copier en miniature cette grande
-scène de Schiller entre Marie Stuart et Élisabeth
-d’Angleterre, à propos du comte de Leicester.
-On est obligé de le reconnaître, pour les
-gens aux yeux de qui le plus grand péché d’élégance
-est de mettre ses impressions personnelles
-<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-à la place des usages reçus, le drame et
-tout ce qui y ressemble ne saurait guères plus
-exister, ou, s’il existe, ne doit avoir plus d’autre
-théâtre que la conscience, derrière les paroles
-et les actes qui servent toujours à la violer.
-Quels que fussent donc les sentiments de
-M<sup>me</sup> d’Anglure, elle était trop comtesse pour
-les montrer à sa rivale, et cela en présence de
-l’amant qu’elle venait presque réclamer. Son
-émotion ne lui fit pas transgresser ces lois du
-monde, contre lesquelles se révoltent des moralistes
-de roman, et dont la gloire est de ressembler
-à ce qu’il y a de plus beau dans la
-nature humaine,—à la pudeur et à la fierté.</p>
-
-<p>Ainsi tout resta parfaitement convenable entre
-ces trois personnes dont les sentiments étaient
-sans doute si agités et si divers. Les deux femmes
-s’embrassèrent, et après avoir légèrement salué
-M. de Maulévrier, qui s’était incliné devant elle
-comme s’ils avaient été étrangers l’un à l’autre,
-M<sup>me</sup> d’Anglure s’assit sur la causeuse de M<sup>me</sup> de
-Gesvres. Joli spectacle que ces deux femmes
-enfermées dans la courbe gracieuse du meuble
-consacré aux mollesses et aux intimités de ces
-créatures languissantes! On eût dit deux charmantes
-couleuvres s’enlaçant sur un tapis de
-fleurs et se caressant de leurs dards sans oser
-encore se blesser. Alors commença, entrecoupée
-de petits mots d’amitié et de familiarités
-ravissantes, une conversation fort insignifiante
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-dans le fond, mais qui, comme dissimulation
-et souplesse, eût fait certainement beaucoup
-d’honneur à la barbe grise des plus vieux et des
-plus rusés diplomates de l’Europe. M<sup>me</sup> d’Anglure
-dit qu’elle s’était si ennuyée à la campagne,
-auprès de sa belle-mère, qu’elle n’avait
-pu résister à l’envie de partir. C’était là toute
-son histoire, et elle la fit en quelques mots,
-avec une simplicité d’accent à laquelle on se
-serait volontiers mépris. La marquise lui renvoya
-la balle dans ce sens, et la conversation,
-ricochant d’une idée à une autre, dériva bientôt
-aux élégants commérages des femmes entre
-elles, quand elles veulent se tenir en dehors de
-leurs sentiments. Cette conversation, à côté de
-leur position réciproque, ne dut pas coûter
-beaucoup à M<sup>me</sup> de Gesvres. Elle était calme,
-puisqu’elle n’aimait pas M. de Maulévrier et
-qu’elle venait de le lui dire dans le moment
-même, mais M<sup>me</sup> d’Anglure ne l’était pas, et
-réellement la marquise, qui dédaignait un peu
-trop peut-être le caractère de son amie, et qui
-savait qu’avec son amour aveugle pour M. de
-Maulévrier elle était fort capable de provoquer
-un éclat, dut s’étonner que la comtesse se jouât
-si librement, et avec une facilité si animée,
-dans l’écume légère d’une causerie toute de
-gaieté et de riens, quand elle devait avoir le
-cœur dévoré de la plus sombre jalousie. Cette
-jalousie, que M<sup>me</sup> d’Anglure nourrissait depuis
-<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span>
-plusieurs mois, avait marqué sa trace partout
-sur les lignes de ce suave visage, délicat comme
-le velouté des fleurs. Elle était extrêmement
-changée. L’idéale beauté du teint s’était évanouie.
-Malgré les ruches qui garnissaient le
-chapeau lilas qu’elle portait et qui encadraient
-l’ovale de cette figure, atteint déjà, on voyait
-que la joue avait perdu sa rondeur voluptueuse,
-et qu’elle commençait à être envahie par le vermillon
-âcre et profond que donne la fièvre des
-passions contenues. Ce rapide et cruel changement
-frappa d’autant plus la marquise, que la
-force des sentiments qu’il attestait n’emporta pas
-une seule fois M<sup>me</sup> d’Anglure. Elle demeura
-aussi désintéressée en apparence dans les mille
-hasards de la causerie, que si elle n’avait pas
-étudié la femme avec qui elle joutait de paroles
-légères et de façons caressantes. Tout en cherchant
-à deviner ce qu’elle croyait le secret de
-la marquise, elle ne livra point une seule fois
-le sien. L’instinct de la conservation, naturel à
-tous les êtres, l’éleva pendant tout le temps de
-sa visite au niveau d’une femme d’esprit.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier contemplait avec un sentiment
-douloureux cet étrange spectacle. Il était
-frappé, comme M<sup>me</sup> de Gesvres, du ravage de
-ces quelques mois sur la beauté qu’il avait aimée;
-et comme, si fat qu’il fût, il avait de l’âme
-autant qu’en ont les hommes parfaitement civilisés,
-il était épouvanté et attristé en même
-<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
-temps. La mesure que gardait la comtesse l’étonnait
-bien un peu aussi, mais comme il était
-mieux exercé à lire que la marquise dans les
-moindres mouvements de M<sup>me</sup> d’Anglure, où
-la marquise ne voyait que du calme il voyait,
-lui, à de certains frémissements des lèvres, à de
-certains éclairs dans le regard, que l’orage grondait
-et brûlait sous ces menteuses surfaces.</p>
-
-<p>Quoique son aplomb d’homme du monde lui
-fût venu en aide, et qu’il eût rougi de se montrer
-moins dégagé que les deux femmes qu’il
-avait devant lui dans les allures d’une conversation
-qui n’exprimait aucun des sentiments
-réels de qui la faisait, il n’avait pas cependant
-cette dissimulation aisée, ce charme de mensonge
-silencieux, ce tact inné avec lequel M<sup>me</sup> de
-Gesvres et M<sup>me</sup> d’Anglure évitaient tout ce qui
-eût pu amener une explosion. En comparaison
-de ces deux lutteuses, il se trouvait gauche,
-parce qu’il se sentait contraint, et il était contraint
-parce qu’il était homme, et parce qu’où
-les femmes passent en se glissant comme des
-reptiles les hommes ne se frayent un passage
-qu’en brisant tout comme des éléphants.</p>
-
-<p>Cette visite de M<sup>me</sup> d’Anglure, qui ressemblait
-à une reconnaissance de la position de
-l’ennemi, dura presque une heure, une mortelle
-heure à la pendule de M<sup>me</sup> de Gesvres,
-mais un siècle sans doute au cœur de la malheureuse
-comtesse, qui devait compter les
-<span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
-minutes autrement que le bronze inerte et glacé.
-Dans cette heure de tortures dévorées, la marquise
-ne donna pas à son ennemie (car la comtesse
-l’était devenue) le plus petit des avantages.
-Elle fut de la sérénité la plus désespérante.
-Elle ne dit pas un mot qui pût faire croire que
-M. de Maulévrier fût plus pour elle qu’un
-homme bien né à qui tous les salons étaient
-naturellement ouverts. Elle n’évita point une
-seule fois de le regarder et de lui répondre.
-Elle aurait eu une passion dans le cœur qu’elle
-n’en aurait jamais eu l’embarras; mais la passion
-était absente, et la sagacité de la jalousie,
-la seule sagacité qu’eût la pauvre petite d’Anglure,
-fut considérablement désorientée par un
-naturel si plein de vérité et si bien soutenu.
-Intérieurement, M<sup>me</sup> d’Anglure éprouvait une
-véritable colère de ce qu’elle croyait une comédie
-parfaitement jouée. Comédienne elle-même,
-elle s’irritait d’avoir affaire à une comédienne
-aussi habile qu’elle; elle se voyait battue à plate
-couture, et elle s’en prenait à son peu d’esprit
-et à celui que dans le monde on donnait à
-M<sup>me</sup> de Gesvres. Son dépit était aussi furieux
-qu’amer. C’étaient des sensations trop vives
-pour résister longtemps à leur violence. Aussi,
-fort heureusement pour elle, l’instinct qui l’avait
-préservée de toute ouverture imprudente,
-l’instinct de la femme du monde, lui inspira-t-il
-de s’en aller.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
-Mais cet instinct eut beau réclamer dans son
-âme, elle ne put supporter l’idée qu’en s’en
-allant elle laisserait M. de Maulévrier avec
-M<sup>me</sup> de Gesvres, et si ce fut une faute que de
-vouloir arracher son amant à celle qu’elle supposait
-sa rivale, oui! si ce fut une faute après les
-dissimulations sublimes qu’elle avait réalisées,
-elle la commit.</p>
-
-<p>—Adieu, ma chère,—dit-elle à M<sup>me</sup> de
-Gesvres;—je suis bien heureuse de vous avoir
-revue. Adieu, je vous quitte, il est tard. Maintenant
-que me voilà revenue de cette vilaine
-campagne où je me suis tant ennuyée, nous
-pourrons nous voir tous les jours.</p>
-
-<p>Et elle se souleva de la causeuse, mais elle
-y retomba assise avec une négligence adorable,
-pour renouer un des rubans de son manchon.</p>
-
-<p>—Monsieur de Maulévrier,—dit-elle alors,
-en nouant gravement le ruban détaché, et avec
-ce ton que seules les femmes du monde connaissent
-et qui sauverait l’inconvenance des propositions
-les plus hasardées,—voulez-vous me
-donner le bras jusqu’à ma voiture? et si vous
-n’avez pas la vôtre, je vous jetterai chez vous
-en passant; vous êtes sur mon chemin.</p>
-
-<p>Maulévrier se vit pris sans pouvoir dire non.
-Il se prépara donc à sortir avec la comtesse.
-Celle-ci, soulagée des contraintes de la soirée
-par ce qu’elle venait de décider, tendit encore
-une fois sa petite main gantée à la marquise,
-<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-qui, peut-être, sentit alors la griffe d’abord si
-bien cachée, et elle sortit avec un air d’aiglonne
-qui remporte sa proie à son nid.</p>
-
-<p>—Comme elle l’aime et comme elle est
-changée!—fit la marquise de Gesvres restée
-seule; et, disant cela, comme elle était debout,
-son œil se porta sur la glace où elle se vit, elle,
-toujours belle, ne changeant pas, astre magnifique,
-éternel, immuable.</p>
-
-<p>On change,—ajouta-t-elle avec une tristesse
-amère qui vengeait bien ceux qui l’avaient
-vainement aimée;—on change parce qu’on
-aime et qu’on souffre, mais du moins on ne
-s’ennuie pas!</p>
-
-<p>Et elle se mit, tout en bâillant, à sonner Laurette
-pour venir la déshabiller.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_112">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_112.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>III<br />
-LES FAUSSES CONFIDENCES</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-l.jpg" alt="L" width="99" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Le</span> lendemain les trouva de bonne
-heure à la place où se passait ce
-drame sans action extérieure, sans
-grands bras, sans portes fermées et
-ouvertes,—cette chose simple, réelle: la vie.
-Après une nuit de convulsions et de larmes de
-la part de M<sup>me</sup> d’Anglure, M. de Maulévrier
-s’en était revenu à ce fatal boudoir de satin
-jonquille où un charme cruel le ramenait toujours.
-A force de mensonges, de fausses caresses
-et de fleur d’oranger, il avait calmé sa
-nerveuse maîtresse, et puis il avait pris sa
-course vers l’hôtel de Gesvres, ne respirant que
-la marquise, et croyant retrouver sur son front
-pâli une de ces nobles et tristes impressions de
-la veille, qui lui avaient paru si touchantes.</p>
-
-<p>Mais, baste! la lune n’était pas si changeante
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-que cette muable femme, et il y eût eu cent
-années au lieu d’une nuit entre la marquise de
-la veille et celle du lendemain, que sa physionomie
-n’aurait pas été plus au rebours de l’espérance
-de Maulévrier. Le bandeau d’ennuis
-qui lui ceignait si souvent le front était caché
-sous les boucles mignardes et crêpées qui allaient
-si mal au caractère ferme de sa beauté.
-La femme et toutes ses ondoyances, ses morbidezzes,
-ses gaietés moqueuses, se remontraient
-dans cette grande statue, désespérée parfois
-et silencieuse comme la Niobé antique, et
-qui, ennuyée de son piédestal comme de toutes
-choses, en descendait pour jouer et s’agiter auprès
-comme un enfant. Ce n’était plus qu’une
-Parisienne piquante, vive et un peu affectée, un
-vrai type de femme d’esprit, mais d’esprit de
-femme, tout en pointes d’aiguilles, de malices
-et de curiosités. Elle attendait Maulévrier avec
-plus d’impatience qu’à l’ordinaire, et quand elle
-le vit:</p>
-
-<p>—Eh bien?—fit-elle.</p>
-
-<p>—Eh bien!—répondit M. de Maulévrier,—Caroline
-sait tout, ou plutôt elle sait plus
-que tout, car elle croit que nous nous aimons,
-tandis qu’il n’y a que moi qui vous aime.</p>
-
-<p>—Ah! contez-moi donc ça,—dit-elle, en se
-tordant sur sa chaise longue, dans son peignoir
-de mousseline rose, et en respirant à pleines
-narines un délicieux flacon ciselé qu’elle tenait;—contez,
-<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span>
-mon ami,—répéta-t-elle avec une
-incroyable sensualité.</p>
-
-<p>Au mouvement presque libertin de cette
-chute de reins admirable, on eût dit Léda
-attendant son cygne et se préparant à la volupté.</p>
-
-<p>Elle lui jeta deux regards à le rendre fou, si
-lui ne l’avait pas connue, s’il n’avait pas déjà
-fait l’expérience que ce qui ressemblait à de la
-passion dans cette femme n’était qu’un élan de
-l’esprit, et rien de plus.</p>
-
-<p>—Mon Dieu!—reprit M. de Maulévrier
-avec une expression capable d’éveiller plus d’un
-dépit secret dans le cœur énigmatique de la
-marquise,—mon Dieu! c’est là une assez
-triste histoire, et d’autant plus triste qu’elle n’est
-pas finie, et que je ne prévois guères comme
-elle finira. L’absence et le soupçon qui en a été
-la suite ont exaspéré tous les sentiments de
-M<sup>me</sup> d’Anglure. Ces sentiments sont beaucoup
-plus profonds que je ne pensais. Quelque dévouée
-qu’elle se soit montrée jusqu’ici, et de
-quelques douceurs qu’elle ait entouré ma vie,
-je ne croyais pas, en m’éloignant d’elle, briser
-tout à fait la sienne. Non! franchement, je ne
-le croyais pas. Vous savez bien, ma chère Bérangère,
-que je n’ai pas vos idées sur l’amour.
-Vous avez une façon de le concevoir qui vous
-dispense probablement de l’éprouver; mais moi
-qui ne suis pas arrivé à vingt-sept ans sans
-<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>
-l’avoir connu plus d’une fois, et à qui celui que
-vous inspirez ne fait pas d’illusion dernière, je
-ne pensais pas qu’une femme du monde, aussi
-facilement distraite de ses propres impressions
-que peut l’être M<sup>me</sup> d’Anglure, dût ressentir
-une de ces passions contre lesquelles tout est
-impuissant, jusqu’à la fierté. Hier, quand je
-vous quittai, mon amie, et que je montai dans
-la voiture de la comtesse, j’espérais qu’une
-bonne scène allait rompre pour jamais des liens
-qui me pèsent depuis que je vous aime. J’espérais
-que l’idée d’être quittée pour vous lui
-donnerait le courage d’une explication suprême,
-et qu’aujourd’hui tout serait fini. Mais il n’en
-a point été ainsi. J’ai vu une de ces douleurs
-que je ne connaissais pas encore. La nuit s’est
-passée pour cette femme dans de telles angoisses,
-que je n’ai pas osé lui avouer que je
-ne l’aimais plus et confirmer par là toutes ses
-jalousies. Je me suis pris de pitié pour cet être
-faible et misérable dont la destinée reposait sur
-moi; et quoique mon cœur démentît tout bas
-en pensant à vous ce que je lui adressais tout
-haut, je suis enfin parvenu à assoupir la violence
-de ces malheureux sentiments que je ne
-partage plus, et sur la force desquels je voudrais
-vainement m’abuser.</p>
-
-<p>—Pauvre femme!—fit la marquise, arrivée
-au bout de ses deux jouissances,—de parfum
-respiré et de curiosité satisfaite,—et en
-<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span>
-refermant son flacon avec le bouchon d’or qui
-le surmontait.</p>
-
-<p>—Oui! pauvre femme!—répéta M. de
-Maulévrier avec un accent de compassion plus
-sincère.—Elle m’a fait sentir le premier remords
-que j’aie jamais éprouvé d’une chose
-aussi simple et aussi involontaire que de cesser
-d’aimer. En regardant cette tête si jeune et si
-changée, vous ne sauriez croire à quel point je
-me reprochais le mal auquel j’avais condamné
-tant de beauté et de jeunesse.</p>
-
-<p>—Et c’est un fort bon sentiment,—ajouta
-M<sup>me</sup> de Gesvres,—car le mal est grand en
-effet. Elle, qui était si charmante, n’est plus
-même jolie. Entre autres jalouses de Caroline,
-vous aurez rendu M<sup>me</sup> de Guénéheuc bien heureuse.
-Parce qu’elle est d’un blond assez fade,
-elle s’est toujours crue la rivale en blancheur
-de M<sup>me</sup> d’Anglure. Maintenant la grande fraîcheur
-de cette pauvre comtesse ne lui rougira
-plus la sienne de dépit.</p>
-
-<p>Malgré le peu de vivacité et d’amertume que
-M<sup>me</sup> de Gesvres mit à faire cette réflexion toute
-féminine, M. de Maulévrier y vit-il autre chose
-que l’impitoyable cruauté du sexe, cette cruauté
-que l’on retrouve dans la meilleure et la plus
-désintéressée des femmes quand il s’agit d’une
-autre femme qu’on a l’air de pleurer devant
-elle, ce qui est, de fait, fort impertinent?</p>
-
-<p>Toujours est-il que dans l’impossibilité où
-<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span>
-l’on est si souvent de rester vrai avec une
-femme, il se prit à poser comme s’il avait été
-femme lui-même; il mit sa main gantée sur
-l’angle de la cheminée près de laquelle il était
-assis, puis il appuya son front sur sa main avec
-un petit air de saule pleureur qui ne manquait
-pas d’une certaine grâce de mélancolie.</p>
-
-<p>—Vous souffrez, Raimbaud?—fit la marquise
-avec des yeux où l’attention commençait
-de renaître.—Eh bien!—et elle veloutait
-d’une voix attendrie le sarcasme, si c’en était
-un,—vous n’en êtes que plus intéressant à
-mes yeux. Vous ne ressemblez pas à ceux qui
-oublient. La mémoire d’une intimité de deux
-ans n’est pas abolie en vous par un autre
-amour...</p>
-
-<p>—Ah! si cet autre amour avait été heureux,—interrompit
-Maulévrier, avec l’ardeur d’un
-regret inconsolable,—peut-être aujourd’hui,
-Bérangère, le sentiment dont vous me faites
-un mérite n’existerait pas. Eh! mon Dieu, c’est
-de l’égoïsme encore; si l’amour que je perds
-m’est une si grande perte, c’est surtout parce
-que vous n’avez pas pu le remplacer!</p>
-
-<p>—Et qui sait, mon ami?—répondit-elle
-avec calme;—vous n’êtes peut-être pas si détaché
-de M<sup>me</sup> d’Anglure que vous le pensez.
-On se fait de si profondes illusions sur soi-même!
-C’est une chose si bizarre que le cœur!
-Vous m’avez aimée pendant l’absence d’une
-<span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-femme qui vous avait rendu parfaitement heureux
-pendant deux années, et qui, comme maîtresse,
-vaut, je le sais, cent fois mieux que
-moi. Aujourd’hui, voilà que cette femme revient
-parce qu’elle est jalouse et malheureuse;
-elle revient vous offrir le spectacle d’une jeunesse
-flétrie par vous, d’une beauté ravagée,
-d’une vie perdue, d’une santé détruite peut-être,
-et cela au moment où celle que vous lui
-avez préférée vous laisse voir l’impossibilité où
-elle est d’éprouver l’amour comme vous l’auriez
-désiré. Allez! cette femme est encore bien
-puissante. Il n’est pas dit que vous ne vous repreniez
-pas aux liens dont vous vous plaigniez
-à l’instant même; il n’est pas dit que l’impression
-que je vous ai causée résiste à l’éloquence
-d’un pareil retour.</p>
-
-<p>—Et, en vérité, je le voudrais presque,—dit
-Maulévrier avec le petit machiavélisme dont
-il essayait le succès, et en cherchant à voir
-clair dans les sensations de la marquise.</p>
-
-<p>—Et moi,—fit-elle en souriant avec une
-placidité déconcertante,—je vous jure que je
-le voudrais tout à fait.</p>
-
-<p>Était-ce là une ironie profonde, qui devait
-peu coûter à cette femme d’un si grand empire
-sur elle-même? Malgré les assurances de sincérité
-qu’elle lui avait données, il était bien
-permis à M. de Maulévrier d’être légèrement
-sceptique. Elle était, en somme, la plus distinguée
-<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-de ces créatures de ténèbres qui n’avaient
-pas besoin que l’on inventât les éventails pour
-cacher le laisser-aller de leurs yeux. Elle pouvait
-donc donner à du dépit la forme d’un désintéressement
-parfait. D’un autre côté, ce dépit,
-que M. de Maulévrier avait essayé de faire
-naître en affectant une tristesse et un désir qu’il
-ne sentait pas, pouvait venir autant de la vanité
-que de l’amour.</p>
-
-<p>Mais la vanité est si près de l’amour dans
-les femmes du monde, tout cela est si divinement
-pétri et fondu, qu’intéresser l’un ou l’autre
-amène souvent aux mêmes résultats. Or c’était
-précisément le résultat dont M. de Maulévrier
-était avide. Il était arrivé à ce degré de l’amour,
-dans les êtres qui n’ont pas le <i>triste</i> et
-très peu <i>fier honneur</i> d’être poétiques, où la possession
-la moins délicate paraît la meilleure, et
-où ce qu’il y a de plus adorable dans l’amour
-même serait sacrifié brutalement à cette diabolique
-possession.</p>
-
-<p>Ce jour-là, M. de Maulévrier sortit de chez
-M<sup>me</sup> de Gesvres moins lassé et moins désolé
-qu’à l’ordinaire. Il n’aurait pas pu se vanter, il
-est vrai, d’avoir entendu murmurer le plus
-faible dépit dans tout ce que lui avait dit la
-marquise; mais la possibilité de ce dépit s’était
-offerte à lui comme une espérance, et il s’affermit
-dans la résolution d’attaquer par la vanité,
-endroit toujours mal défendu chez les femmes,
-<span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-cette forteresse imprenable à l’amour; il s’en
-alla répétant les belles paroles de l’Ecclésiaste.</p>
-
-<p>—Elle ne m’aimera pas davantage,—pensait-il,—mais
-elle succombera; elle succombera
-en femme du monde, froidement, élégamment,
-et dans sa cuirasse, sans qu’une telle
-façon de si peu se donner nuise à aucune de
-ses prétentions de cœur éteint. Ce que n’auront
-pu faire les sentiments tendres, les sentiments
-égoïstes et jaloux l’auront fait.</p>
-
-<p>Ainsi, comme il arrive toujours, il était démoralisé
-par la résistance, et l’amour n’était
-plus à ses yeux que ce contact de deux épidermes
-auquel le réduisait, sans cérémonie, cet
-insolent de Champfort.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_121">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_121.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>IV<br />
-LE FOND DE L’ABÎME</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-u.jpg" alt="U" width="96" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Une</span> fois bien ancré dans sa résolution,
-M. de Maulévrier comprit
-la nécessité de modifier sa vie
-extérieure. Il ne passa plus ses
-journées chez M<sup>me</sup> de Gesvres, et, quand il y
-alla, il choisit toujours le moment où elle n’était
-pas seule, le soir, par exemple, cette heure
-à laquelle elle recevait ceux qui préféraient à
-l’éclat des fêtes dont elle s’était retirée la libre
-causerie d’une femme d’esprit. Alors, il la trouvait
-flanquée de ses cavaliers servants, qui servaient
-sans gages et qu’elle savait fixer en ne
-cherchant pas à les retenir, de ses adorateurs
-fidèles qui, depuis des siècles, s’en venaient
-chaque soir contempler cette femme mobile
-comme Nina contemplait la mer inconstante,
-et qui s’en retournaient, disant peut-être inutilement,
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-comme Nina: «Ce sera pour demain.»
-Au milieu de ce petit monde dont elle était le
-centre et la vie, elle était animée jusqu’au rire
-d’une amabilité un peu taquine, et disant sciemment
-du haut de son bon sens de ces absurdités
-charmantes qui vont si bien aux lèvres
-roses, grâces des femmes et des enfants.
-Quoique, plus malheureuse que Louis XIV,
-qui avait le bonheur d’aimer et de pleurer, elle
-fût reine et s’ennuyât, jamais l’ennui, que
-M. de Maulévrier savait être le fond de son
-âme, ne se trahissait dans ses paroles ou dans
-ses regards quand elle était entourée. L’être
-extérieur reprenait le dessus, et, plus forte que
-tout le reste, elle n’était plus, dans ces instants,
-qu’une irréprochable maîtresse de maison.</p>
-
-<p>A aucune époque, elle ne s’était montrée
-autre chose aux yeux des autres pour M. de
-Maulévrier. Comme elle n’avait pas l’abandon
-de ses sentiments, ni mot plus mystérieux ni
-familiarité plus tendre n’avaient indiqué une
-de ces préférences sur la nature desquelles il
-est si facile de se tromper. Cependant, les
-hommes qui la voyaient, et qu’elle n’écoutait
-pas, proclamaient, en l’enviant, le bonheur de
-M. de Maulévrier. Mais ce n’étaient point ses
-manières avec lui qui leur avaient donné cette
-idée; c’était plutôt (après la peur que ce ne fût
-vrai) l’indépendance hardie qu’elle avait mise à
-recevoir, malgré les bruits de quelques salons, un
-<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span>
-homme qui avait la réputation d’être un grand
-fat et de ne perdre son temps chez personne.</p>
-
-<p>Lorsque cet homme s’éloigna d’elle, les
-femmes qui faisaient galerie à cette liaison, et
-qui, lorgnette en main, semblaient en étudier
-toutes les phases, les femmes s’imaginèrent
-que le dénoûment qui avait tant tardé était
-arrivé, et que M<sup>me</sup> d’Anglure était fort à propos
-revenue clore un si fâcheux interrègne.
-Les hommes les plus attachés à la marquise le
-crurent aussi de leur côté, et comme ils la visitaient
-tous les soirs, ils purent admirer le
-magnifique empire et la désinvolture inouïe
-avec lesquels M<sup>me</sup> de Gesvres pouvait voiler
-une rupture assez manifeste d’ailleurs. Pour
-tous ces hommes ferrés en diable sur les convenances
-du monde, et qui n’avaient jamais
-compris, comme le cardinal de Retz, que les
-devoirs extérieurs, la marquise révélait une
-supériorité très remarquable en restant imperturbablement
-la même à l’égard de M. de
-Maulévrier. Le fait est qu’elle ne lui adressa
-pas la moindre petite observation qu’on eût
-pu prendre pour un reproche, sur ses visites
-plus rares et plus courtes. Quand il ne venait
-pas, il semblait qu’il n’eût jamais existé pour
-elle. Quand il venait, elle le recevait avec
-cette main ouverte, cette hospitalité de sourire
-et cette étincelle perlée dans le regard, qui
-disaient à tous: «Vous voilà, tant mieux!»
-<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span>
-mais qui ne jaillissait du fait exclusif de la présence
-de personne.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier, qui connaissait la puissance
-que cette femme glacée exerçait sur elle
-sans grand combat, ne s’étonnait point de cette
-conduite. Il savait bien que, dans toutes les
-hypothèses, elle ne lui donnerait jamais le
-spectacle de son dépit, et que, pour en saisir
-la trace et en tirer le parti qu’il espérait, il
-aurait besoin de toute sa finesse d’observation,
-de toute la pénétration de son coup d’œil.</p>
-
-<p>Il savait qu’il jouait un jeu hasardeux, difficile,
-qu’avec des femmes d’une civilisation
-raffinée l’amour ne ressemble plus guères aux
-bucoliques des premiers temps.</p>
-
-<p>Du reste, M. de Maulévrier, en allant plus
-rarement chez M<sup>me</sup> de Gesvres, devait rassurer
-la tendresse alarmée de M<sup>me</sup> d’Anglure; c’était
-comme une preuve ajoutée à toutes les assurances
-qu’il lui donnait de son amour, et qu’elle
-n’acceptait qu’en doutant encore. A dire vrai,
-sa jalousie eût-elle été cent fois plus inquiète,
-et cent fois plus grand l’espèce d’effroi que lui
-causait cette grande marquise, d’une beauté si
-bien reconnue et d’une coquetterie dont le
-monde racontait des choses effroyables, elle ne
-pouvait pourtant ne pas sentir un mouvement
-de joie et d’orgueil en voyant Maulévrier la
-préférer, elle que le chagrin avait tant changée,
-à cette marquise du démon.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span>
-Ses amies n’avaient pas manqué de lui apprendre
-la façon dont M. de Maulévrier avait
-passé son temps pendant son absence. Mais
-comme, depuis qu’elle était revenue, ce temps
-lui était consacré presque aussi exclusivement
-qu’autrefois, elle pouvait croire, à ce qu’il semblait,
-que l’ennui d’être éloigné d’elle avait
-fort innocemment poussé son amant chez
-M<sup>me</sup> de Gesvres.</p>
-
-<p>Une autre, plus spirituelle et plus vaniteuse,
-eût admis peut-être cette chimérique innocence;
-mais ce n’était pas l’esprit qui faisait en elle
-obstacle à cette illusion assez douce, c’était la
-défiance, naturelle à un sentiment aussi profond
-que le sien.</p>
-
-<p>Elle souffrait donc toujours de cette inquiétude
-éternelle qui, une fois excitée dans les
-cœurs bien épris, n’y périt plus. Elle souffrait,
-malgré toutes les négations que Maulévrier
-avait opposées à l’expression, d’abord éplorée,
-de sa jalousie. Rien n’y faisait; ni cette intimité
-qu’elle avait retrouvée à peu près telle
-qu’elle avait existé autrefois, ni l’indifférence
-que M. de Maulévrier montrait, après tout,
-pour la marquise. Folle, qui avait raison au
-fond, elle souffrait contre les apparences; et
-jusque dans les soins et les familiarités de
-l’amour même, elle tremblait toujours de
-l’avoir perdu.</p>
-
-<p>Quant à M. de Maulévrier, il faut lui rendre
-<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span>
-cette justice qu’il montrait plus de persistance
-et de courage pour arriver au but qu’il voulait
-toucher, que jamais chevalier novice n’en mit
-à gagner ses éperons. Il fut héroïque, en vérité.
-Il s’enferma pendant des journées avec une
-femme qu’il n’aimait plus. Il eut à l’empêcher
-de pleurer quand l’envie lui en prenait, et cette
-envie venait souvent. Il avait à assoupir de fort
-légitimes défiances dans le narcotisme des
-phrases sentimentales.</p>
-
-<p>Lui, dont elle avait fait un sultan, et pour
-qui toute la vie avec elle s’était passée à se
-coucher sur des coussins de canapé et à se
-laisser adorer en silence, il avait secoué une
-nonchalance si superbe et cachait l’immense
-ennui qu’elle lui causait sous un luxe d’amabilité
-qu’elle ne lui avait jamais connue, même
-au temps de leurs plus beaux jours.</p>
-
-<p>Pauvre créature sans esprit, mais dont
-l’amour était du génie, elle jouissait de cette
-amabilité sans s’y laisser prendre.</p>
-
-<p>Quand il lui avait bien répété sur tous les
-tons qu’il n’aimait qu’elle, elle lui disait avec
-un regard ineffable:</p>
-
-<p>—Tu m’empoisonnes peut-être, mais tu
-m’enivres, et une telle ivresse est si douce
-qu’elle fait pardonner le poison.</p>
-
-<p>Mais des mots si poignants n’étaient que du
-jargon moderne pour M. de Maulévrier; car
-rien ne donne un mépris plus philosophique
-<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span>
-pour l’amour et son genre d’éloquence que
-celui qu’on ne partage plus et dont on est persécuté.
-Il restait dans le cœur parfaitement
-insensible à tout cela.</p>
-
-<p>La seule chose peut-être dont il fût touché
-était le déplorable état de santé de M<sup>me</sup> d’Anglure,
-état de santé qui allait se détériorant de
-plus en plus.</p>
-
-<p>Maulévrier ne croyait pas que l’on pût mourir
-d’un sentiment ailleurs que dans les ballades
-allemandes, mais il pensait que, même à Paris,
-un sentiment très exigeant et très malheureux
-pouvait influer sur la santé d’une femme naturellement
-délicate comme était M<sup>me</sup> d’Anglure.
-Le spectacle qu’il avait sous les yeux, d’ailleurs,
-ne lui permettait pas d’en douter. Tous les
-accès de larmes de M<sup>me</sup> d’Anglure finissaient
-par des évanouissements très réels. Quand elle
-avait parlé avec cet âpre mouvement des personnes
-dominées par la turbulence de leur
-propre cœur, une toux déjà ancienne, mais
-aggravée, lui causait des crachements de sang
-qu’elle regardait, en pensant que ce sang était
-versé par sa poitrine, avec le sourire fauve des
-êtres qui se voient mourir. Ces détails physiques
-touchaient bien plus Maulévrier que le
-sentiment qu’elle lui donnait, et dont la prodigieuse
-énergie avait résisté à l’énervation des
-salons.</p>
-
-<p>La pitié de l’amant était détruite, mais la
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span>
-pitié qui nous prend tous en voyant périr ce
-qui est jeune et se flétrir ce qui est beau, la
-pitié de l’homme restait encore. Pauvre reste,
-il est vrai, et qui se perdait bientôt dans l’idée
-fixe qui avait remplacé pour M. de Maulévrier
-tous les souvenirs de la vie, toutes les préoccupations
-du cœur.</p>
-
-<p>Eh! comment se fût-il appesanti sur l’idée
-cruelle de M<sup>me</sup> d’Anglure mourant par lui et
-pour lui, quand il ne pensait qu’à surmonter
-les résistances de la marquise, quand cette infortunée
-M<sup>me</sup> d’Anglure était un des moyens
-à l’aide desquels il étayait ses succès futurs?</p>
-
-<p>Cette pensée d’un succès que M<sup>me</sup> de
-Gesvres lui faisait acheter un tel prix le soutenait
-dans sa double épreuve de dissimulation
-et de mensonge vis-à-vis les deux femmes
-qu’il avait entrepris de tromper.</p>
-
-<p>Il était enchanté de la sensation que sa conduite
-avait produite dans le monde, et de ce
-que les femmes, qui battent l’eau si bien en
-fait de commérages et qui la font jaillir si loin,
-recommençassent à tympaniser M<sup>me</sup> d’Anglure
-sur le peu de fierté de ses relations avec un
-homme dont elle n’ignorait pas les torts. Tout
-cela servait ses projets à merveille; car enfin
-il était bien sûr que malgré la distance que
-M<sup>me</sup> de Gesvres avait mise entre son salon et
-les pandemoniums à la mode, le bruit de cette
-reprise d’intimité avec une femme qu’on avait
-<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>
-jugée <i>plantée</i> là ne manquerait pas d’aller jusqu’à
-ce boudoir de satin jonquille d’où l’amour
-était exilé, mais où la vanité parisienne, roulée,
-comme un chat dans sa fourrure, sous les
-plus habiles artifices, pouvait bien se trouver
-encore discrètement tapie dans quelque coin.</p>
-
-<p>Et en effet, si cachée qu’elle y fût, il crut
-enfin l’avoir découverte et blessée, quand,
-après plus d’un mois pendant lequel il n’avait
-fait que de courtes et officielles visites à M<sup>me</sup> de
-Gesvres, il reçut d’elle un gracieux billet où
-ses prétentions au plus pur désintéressement
-étaient maintenues, mais où, malgré les hiéroglyphes
-égyptiens de sa manière, circulait je
-ne sais quel souffle de moquerie que M. de
-Maulévrier, à qui les désirs avaient appris les
-subtilités de l’analyse, se mit à respirer à longs
-traits:</p>
-
-<div class="manuscr">
-
-<p>«Ai-je prophétisé juste,—disait le billet,—mon
-cher Raimbaud? Je vous ai prédit que vous reviendriez
-à M<sup>me</sup> d’Anglure, et il n’est bruit que de
-cette grande liaison qu’on disait finie et qui recommence,
-en dépit des méchants propos de ceux
-qui ne croient à l’éternité de rien dans ce triste
-monde. J’ai cru, avant tout, que, si amoureux
-que vous fussiez de moi, vous aviez mille raisons
-de l’être plus encore de M<sup>me</sup> d’Anglure, et j’ai
-désiré la première que vous le redevinssiez, puisque
-mon malheureux caractère était incapable de
-vous donner le bonheur auquel on a droit quand
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-on sait aimer. Tout ce que j’ai pensé et désiré
-s’est donc accompli, mon cher Raimbaud, et pour
-vous comme pour moi, il vaut mieux qu’il en soit
-ainsi qu’autrement.</p>
-
-<p>«Mais, dites-moi, le bonheur que vous donne
-M<sup>me</sup> d’Anglure est donc bien grand et bien nouveau,
-pour que vous n’alliez plus chez personne
-et pour que vous ayez presque cessé de venir chez
-moi, qui suis, comme vous le savez, votre amie,
-et à qui vous avez juré que, quoi qu’il arrive,
-nous ne nous brouillerons jamais? On raconte
-que vous vous consacrez à M<sup>me</sup> d’Anglure avec
-un abandon de dévouement plus grand encore
-que dans les premiers moments de cette intimité
-qui édifie les cœurs fidèles. Moi, je réponds à
-cela que M<sup>me</sup> d’Anglure est souffrante, ce qui
-rehausse le mérite de votre dévouement. Cependant,
-si cette souffrance n’est pas de nature à
-empêcher M<sup>me</sup> d’Anglure de sortir, et que ce ne
-soit pas une jalousie (bien aveugle sans doute)
-qui l’éloigne de sa confidente d’autrefois, je voudrais
-bien l’avoir à dîner avec vous lundi prochain.
-Je viens de lui écrire un mot à ce sujet.
-Tâchez de me l’amener, mon cher Raimbaud, car
-je n’entends point séparer, fût-ce pour un moment,
-ceux que Dieu a si bien unis.</p>
-
-<p class="rsign">«<span class="smcap">Bérangère</span>»</p>
-
-</div>
-
-<p>Faut-il ajouter que la lecture de ce persiflage
-fit à M. de Maulévrier un effet pareil à ces
-soufflets donnés par Suzanne, qui comblaient
-de bonheur Figaro?... Il se crut à la veille du
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-triomphe! Il se jura bien que ce dîner auquel
-l’invitait la marquise serait comme le dernier
-coup de canon qui terminerait un si long siège.
-Il alla trouver M<sup>me</sup> d’Anglure, déterminé à la
-traîner de force à ce dîner qui lui offrait une si
-belle occasion de jeter la marquise, déjà trahie
-par sa lettre, pensait-il, tout à fait hors d’elle-même.
-Hélas! il n’eut point à en venir à cette
-extrémité avec la comtesse. Il n’eut pas même
-à faire la moindre diplomatie pour l’amener à
-accepter l’invitation de M<sup>me</sup> de Gesvres. Avait-elle
-une autre volonté que la sienne? N’obéissait-elle
-pas à tous ses caprices? Et, d’ailleurs,
-elle en qui M. de Maulévrier ne parvenait jamais
-à maîtriser toutes les inquiétudes, n’avait-elle
-pas cet affreux besoin des cœurs passionnés
-de se placer en face de la réalité qui tue,
-et de rencontrer la désolante certitude qu’elle
-craignait et qu’elle avait déjà cherchée sans la
-trouver?</p>
-
-<p>Ils allèrent donc au dîner de M<sup>me</sup> de Gesvres.
-C’était, comme tout ce qui venait de cette
-femme, d’un goût tout à la fois noble et simple:
-une piquante réunion des hommes spirituels
-qui étaient le plus assidus chez elle et des
-femmes qui laissaient parfois le monde pour y
-venir. La marquise de Gesvres avait une réputation
-si bien établie de maîtresse de maison
-incomparable, que les femmes les plus intelligentes
-et les plus vouées au culte de la grâce
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span>
-aimaient à étudier la royale manière avec laquelle
-elle faisait les honneurs d’un salon dont
-elle avait diminué l’étendue, et qui ne s’ouvrait
-plus que pour quelques privilégiés. Ce
-jour-là, quels que fussent ses sentiments intérieurs,—et
-la pâleur profonde de son teint et
-une fatigue autour des yeux, qui ne lui était
-pas ordinaire, semblaient confirmer les idées
-de M. de Maulévrier,—elle se maintint au niveau
-d’une réputation qui ne pouvait plus
-grandir. Elle fut gaie, vive, agaçante autant
-que dans ses jours les plus splendides, et ce ne
-fut que plus tard et vers la fin de la soirée que,
-comme une guerrière lasse qui désagrafe sa
-chlamyde, elle apparut, sinon à tous, du moins
-à M. de Maulévrier, dans la vérité de son âme,
-masquée si souvent avec son esprit.</p>
-
-<p>En acceptant l’invitation de la marquise,
-M<sup>me</sup> d’Anglure avait voulu soutenir une lutte
-contre la terrible rivale qu’elle se supposait.
-Un reste d’orgueil insensé, comme en ont parfois
-les femmes qui furent belles et que le désespoir
-de n’être plus aimées pousse à tout, lui
-souffla qu’elle était défiée, qu’il fallait combattre
-de ressources, de beauté, d’artifices, dût-elle
-pour sa part en mourir. Elle se rejeta avec fureur
-à toutes les inventions d’une toilette qui
-devait relever sa beauté dépérie; elle improvisa
-en fait de parure un véritable chant du cygne;
-mais, aveuglée par l’exaspération de ses sentiments,
-<span class="pagenum" id="Page_133">[p. 133]</span>
-elle ne vit pas que ses efforts se retournaient
-contre elle, et que la femme <i>passée</i> faisait
-tache au sein des légers tissus qui se plissaient
-et ondulaient autour d’un corps à moitié
-brisé et dont ils cherchaient en vain les contours.
-Elle mit une robe d’une coupe divine, une de
-ces robes blanches qui avaient été inventées
-pour elle dans le temps où elle ne craignait pas
-la comparaison des mousselines les plus diaphanes
-avec la finesse et la transparence de sa
-peau. Crânerie vraiment digne de pitié! elle,
-qui n’était plus que touchante, osait ce qui ne
-sied qu’aux plus belles, tant l’amour auquel
-elle s’attachait avec la rage des âmes sacrifiées
-l’empêchait de se voir et de se juger!</p>
-
-<p>Mais, telle qu’elle fût, M. de Maulévrier
-afficha pour elle, sous les yeux même de la
-marquise, un sentiment si dominateur, il lui
-rendit un tel hommage, il l’entoura de soins si
-tendrement inquiets et si marqués, que bientôt
-elle perdit ses défiances, et qu’elle sentit un
-incroyable bonheur lui venir.</p>
-
-<p>Pour la première fois l’homme du monde
-oublia que le monde le regardait, et agit avec
-l’oubli des passions vraies. M. de Maulévrier
-attira sur lui l’attention.</p>
-
-<p>La comtesse, qui, comme tous les êtres sans
-puissance de calcul, se livrait aux sensations
-d’une nature aisément entraînée, perdit peu à
-peu son air de victime. L’orgueil et l’amour
-<span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-satisfaits lui relevèrent le front, ouvrirent ses
-lèvres à tous les sourires, et firent flamber ses
-yeux éteints. Elle devint aimable, de cette amabilité
-toute en bienveillance qu’ont les femmes
-qui manquent d’idées et qui sont riches en
-sentiments. Plus la soirée s’avança, plus cette
-femme, qui jouissait avec tant de profondeur des
-préférences publiques de son amant, rayonna du
-bonheur qui la foudroyait. A force d’expression,
-elle reconquit presque sa beauté. Mais, par un
-contraste qui dut frapper à la fin les yeux les
-moins observateurs, à mesure que les félicités
-de cœur de M<sup>me</sup> d’Anglure ravivaient ses manières
-et transfiguraient ses traits mornes, la
-marquise perdait de son animation habituelle,
-du feu roulant de sa repartie, et jusque de
-l’éclat fulgurant de sa beauté. On eût dit un
-singulier déplacement de la vie dans ces deux
-femmes, et que la chaleur et la flamme passaient
-de la torche éblouissante au pâle flambeau menacé
-de mourir.</p>
-
-<p>Avec quel intérêt haletant M. de Maulévrier
-suivait ce changement dont il était cause, ces
-distractions d’un esprit toujours si présent!
-Pendant qu’il semblait n’être occupé que de
-M<sup>me</sup> d’Anglure, au milieu des groupes du salon
-et de ces causeries éparpillées qu’elle avait
-mises en train et pendant quelque temps soutenues,
-la marquise s’était retirée à l’écart sur
-un canapé où nulle femme ne se trouvait alors.
-<span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span>
-Elle était là, pâle et sombre sous les larges
-bandes de velours d’un pourpre foncé qu’elle
-avait nouées dans ses cheveux, le sourire vague,
-les poses appesanties, l’air passionné et, par
-rareté, presque idéal!</p>
-
-<p>Certes! ceux qui la virent dans cette attitude
-et avec cette physionomie durent y lire une
-influence de l’amour montré à M<sup>me</sup> d’Anglure
-par M. de Maulévrier. Il est évident que l’accablement
-la prenait, cette forte femme; qu’elle
-était à bout, qu’elle n’en pouvait plus! Le regard
-de M<sup>me</sup> d’Anglure, qui la fixait de l’autre
-extrémité du salon, ne s’y trompa pas. Ce regard
-doux et humide se sécha et devint tout
-à coup implacablement moqueur. M. de Maulévrier,
-qui le surprit, se retourna avec une joie
-vers celle à qui il était adressé, comprenant,
-sans doute, que l’instinct de la femme jalouse
-et triomphante en savait encore plus que lui,
-et lui garantissait la défaite qu’il attendait depuis
-si longtemps.</p>
-
-<p>Sûr des tortures morales de la marquise, lues
-par lui dans ce regard de panthère parti comme
-l’éclair de ces suaves prunelles de velours gris,
-il se leva transporté, interrompant sa phrase
-commencée à M<sup>me</sup> d’Anglure, pensant qu’enfin
-la marquise avait trouvé le fond de l’abîme et
-qu’elle ne descendrait pas plus bas pour lui
-échapper.</p>
-
-<p>Il vint donc s’asseoir près d’elle, en chancelant,
-<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>
-avec le vertige de la victoire, et d’une
-voix mal contenue lui dit à l’oreille, avec l’assurance
-d’un homme qui a tout deviné:</p>
-
-<p>—Qu’avez-vous donc pour être si triste,
-Bérangère?</p>
-
-<p>—Ah!—fit-elle en le regardant avec deux
-yeux désespérés,—on dit que la jalousie peut
-mener à l’amour, et je n’avais plus que cette
-ressource. Je vous ai repoussé dans les bras de
-M<sup>me</sup> d’Anglure pour voir si je n’en souffrirais
-pas, et si l’amour ne sortirait pas pour moi de
-cette douleur. Eh bien! je vous vois, depuis
-deux heures, montrer un amour fou à M<sup>me</sup> d’Anglure,
-et je n’en ai pas été émue une seule fois.
-C’est le fond de l’abîme, comme vous voyez,—ajouta-t-elle
-avec un horrible égarement de
-sourire.</p>
-
-<p>Ils s’étaient rencontrés dans cette pensée,
-mais, hélas! ce n’était pas le fond de l’abîme
-comme l’avait entendu M. de Maulévrier!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_137">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_137.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>V<br />
-EXPLICATION</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-m.jpg" alt="M" width="97" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Monsieur</span> de Maulévrier était
-resté anéanti sous l’accablante parole
-de M<sup>me</sup> de Gesvres.</p>
-
-<p>—Est-ce que vous êtes souffrante,
-ce soir, ma chère?—était venue dire
-à l’oreille de la marquise la vicomtesse de Nelzy,
-qui l’avait aperçue parler à M. de Maulévrier
-avec une physionomie douloureuse.</p>
-
-<p>Et, déjà rappelée au rôle de toute sa vie, la
-marquise s’était levée souriante et était allée
-causer avec la vicomtesse, près de la cheminée,
-au feu de laquelle elles tendirent la pointe de
-leurs pieds chaussés de satin. Maulévrier demeura
-donc sur le canapé, en proie à la rage
-d’une déception sans bornes, frappé au cœur
-de sa vanité comme de son amour, et traversé
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-de part en part. M<sup>me</sup> d’Anglure, qu’il avait
-quittée avec tant de brusquerie et qui avait
-suivi son mouvement et l’expression de ses
-traits pendant qu’il parlait à M<sup>me</sup> de Gesvres,
-devint plus pâle que lui en voyant le changement
-soudain qu’avait produit en toute sa personne
-le mot dit à voix basse par la marquise.
-La jalousie revint vite à ce cœur déchiré; mais
-alors, débarrassée de tous ses doutes, elle y revint
-avec une inébranlable certitude.</p>
-
-<p>Ce qu’il y avait d’insupportable dans les sensations
-de M. de Maulévrier, c’est que ces
-sensations se combattaient, c’est qu’il ne pouvait
-s’abandonner franchement au mouvement
-qui, produit par une autre femme que M<sup>me</sup> de
-Gesvres, l’aurait tout d’abord emporté. Il ne
-savait s’il devait la plaindre, la mépriser ou la
-haïr. Il y avait des motifs pour tout cela dans
-M<sup>me</sup> de Gesvres. Seulement, quand le cœur
-était poussé à l’un de ces trois sentiments,
-voilà qu’au même instant les deux autres s’élevaient
-pour lui faire obstacle, et jetaient cette
-chose naturellement empêtrée, le cœur d’un
-pauvre homme, dans un incroyable embarras.
-Alternative extraordinaire et des plus cruelles!</p>
-
-<p>Quand le mépris était prêt de tomber comme
-la foudre sur cette créature de rubans et de
-petites mines, indigne, après tout, d’un amour
-sérieux, la pitié pour cette âme impuissante,
-pour cet esprit qui sentait bien où est la vie, et
-<span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span>
-qui l’avait cherchée avec tant d’indépendance
-dans ces relations que le monde condamne, la
-pitié arrêtait le mépris. Femme sans unité,
-aussi étrange que la Chimère antique, Protée,
-caméléon, le diable en personne, c’était la plus
-grande tourmenteuse d’âmes qui eût peut-être
-jamais existé. Ce n’était ni précisément un
-homme ni précisément une femme, car alors
-on aurait su à quoi s’en tenir; on eût arrangé
-ses sentiments en conséquence. Eh bien! c’eût
-été un ami si ce n’eût pas été une maîtresse;
-mais, ami, maîtresse, rien des relations ordinaires
-de la vie n’était possible avec cette
-femme, et n’était impossible non plus.</p>
-
-<p>On y perdait son cœur, on y brûlait son
-bonnet; les plus habiles s’y trouvaient pris
-comme les plus tendres. Bien des hommes
-avaient essayé. Bien des esprits, abusés par
-l’histoire, en avaient voulu faire, pour le siècle,
-une espèce de Ninon de l’Enclos.</p>
-
-<p>Fatigués d’un amour inutile, ils s’étaient rabattus
-à l’amitié; mais, quand l’amitié était
-invoquée, la câline et capricieuse femme se
-mettait à prendre de ces irrésistibles airs de
-maîtresse qui étaient, hélas! son unique façon
-de se livrer, et, si l’on s’arrêtait à ces airs-là,
-elle les changeait tout à coup en manières
-d’amitié si touchantes qu’elles pouvaient jeter
-dans une rage atroce, mais qu’elles ne donnaient
-pas le courage qu’il aurait fallu pour se
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-brouiller. Entrelacement épouvantable! liens
-dans lesquels on se roulait désespérément pour
-se garrotter un peu davantage! Arrivé à cette
-intoxication de sentiments qui tenait du charme,
-il n’y avait qu’un moyen violent d’en sortir à
-son honneur: c’était de tuer la sorcière, d’étouffer
-cet impatientant génie, cet Attila femelle
-en robe tombante.</p>
-
-<p>Malheureusement, à une certaine hauteur
-sociale, on ne tue pas les femmes à Paris. On y
-comprend très bien qu’une passion qui pousse
-à tuer la femme qu’on aime est de la puissance;
-mais c’est de la puissance au service de
-quelqu’un, cela sent sa domesticité, et, dans
-cette société vaniteuse, nul ne veut se proclamer
-inférieur. Aussi, quand il n’y a plus que ce remède
-pour les gens bien élevés, ils le voient,
-mais ils ne l’emploient pas, et la civilisation
-les récompense de cette modération pleine d’élégance
-en éteignant peu à peu cet amour qui
-retombe sur lui-même, vaincu par l’obstacle
-éternel.</p>
-
-<p>Des roses <i>qui vivent un jour</i>, les passions
-malheureuses, dans une société avancée, sont
-de beaucoup les plus fragiles. Quand donc le
-cœur a bien tempêté, comme la mer, au pied
-du roc qui ne bouge, comme la mer le cœur
-se retire; mais la nature persévère plus que
-l’homme, la mer revient, et le cœur... pas!</p>
-
-<p>M. de Maulévrier en était-il arrivé à ce moment
-<span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span>
-dans ses passions d’homme civilisé? On
-l’eût dit, à le voir, tout défait encore de l’impression
-que venait de lui causer la marquise,
-se lever avec presque autant de légèreté qu’elle
-et aller trouver M<sup>me</sup> d’Anglure à l’autre bout
-du salon, immobile et droite comme un camée
-antique jauni par le temps. La malheureuse
-femme, qui pouvait à peine articuler un mot,
-l’avertit qu’elle voulait sortir, prétextant un de
-ces malaises qui sont aux ordres de toutes les
-femmes. M. de Maulévrier devina dans ses
-yeux, et dans la convulsion d’une bouche qui
-s’efforçait de sourire, l’effroyable scène qui l’attendait.</p>
-
-<p>C’était la millième de l’espèce: il était déjà
-bronzé à ce jeu. A peine furent-ils en voiture
-que les pleurs commencèrent à couler. Ce furent
-des étouffements de larmes, des torsions de cou
-et de bras, des plongements de front dans les
-mains crispées, tout cela perdu dans l’obscurité,
-dans le silence, ce silence précurseur des tempêtes.
-Maulévrier les voyait, les entendait, quoiqu’il
-affectât de ne les voir ni de les entendre,
-résolu à laisser venir la foudre sans en provoquer
-les éclats; résolu aussi à ne plus calmer
-ces orages apaisés si bien naguère, quand il
-était soutenu par le but qu’il croyait atteindre
-en jouant l’amour avec la comtesse. Pour lui,
-la lassitude avait succédé à l’intérêt. Il était
-dans cette situation égoïste, furieuse et amère,
-<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-qui fait de l’âme la plus noble une bête féroce,
-quand on l’ennuie. Il souleva la glace, et pendant
-qu’il sentait se gonfler de sanglots, à son
-coude, le flanc de la femme qui pleurait par
-lui et pour lui, il se mit à respirer indifféremment
-l’air de la nuit, et à suivre dans le mouvement
-de la voiture cette ligne grise de maisons
-qui semblaient fuir. Ils roulèrent ainsi
-pendant assez de temps, M<sup>me</sup> d’Anglure demeurant
-à l’extrémité de la rue de Varenne. Pas un
-mot ne fut échangé.</p>
-
-<p>Quand ils furent arrivés et qu’il fallut descendre,
-M. de Maulévrier offrit sa main à
-M<sup>me</sup> d’Anglure, mais, comme elle ne la prenait
-pas, il remonta à demi dans la voiture, d’où il
-était descendu, et il s’aperçut que la comtesse
-était évanouie. Cet évanouissement avait assez
-mauvaise grâce aux yeux des valets qui ne manquèrent
-pas de se faire des signes en aidant
-M. de Maulévrier à emporter M<sup>me</sup> d’Anglure
-jusque dans son appartement. Là, ses femmes
-la mirent dans un grand fauteuil et lui firent
-respirer des sels. Ces soins la rendirent à la
-conscience de sa douleur. Comme une souple
-couleuvre qui se redresse du sein de la neige
-qui l’a d’abord engourdie, elle se souleva dans
-son burnous de cachemire blanc qu’on avait
-roulé autour de ses épaules nues, et en femme
-qui n’a plus rien à ménager de sa dignité personnelle
-et de sa considération aux yeux des
-<span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-autres, elle dit qu’on la laissât seule avec M. de
-Maulévrier.</p>
-
-<p>La pendule marquait une heure et demie du
-matin. Jamais M. de Maulévrier ne s’était
-trouvé à une pareille heure dans l’appartement
-de M<sup>me</sup> d’Anglure, du moins à la connaissance
-de ses gens.</p>
-
-<p>—Ah! vous m’avez trompée, Raimbaud,—s’écria-t-elle.—Vous
-ne m’avez pas dit la vérité,
-quoique je l’eusse bien devinée! Pourquoi
-ne m’avoir pas avoué plutôt que vous ne m’aimiez
-plus et qu’une autre m’avait pris votre
-amour? C’est elle, la marquise, une infâme coquette,
-qui ne vous rendra pas heureux comme
-je l’aurais fait, qui ne vous aimera pas comme
-moi, Raimbaud, et qui ne mourra pas comme
-moi quand une fois vous ne l’aimerez plus!</p>
-
-<p>Elle avait d’abord voulu parler d’une voix
-assurée, mais les pleurs étaient venus peu à
-peu, et des sanglots qu’elle ne contint plus
-éclatèrent. M. de Maulévrier marchait dans la
-chambre à grands pas, la main droite ramenée
-au flanc gauche, cette belle pause du portrait
-de Talma dans <i>Hamlet</i>, hésitant encore à jeter
-sur cette tête dévouée et désolée le mot qu’elle
-savait, mais qui, dit par lui, allait l’écraser.</p>
-
-<p>—Pourquoi ne me répondez-vous pas, Raimbaud?—fit-elle.—Me
-méprisez-vous donc
-tant que vous ayez résolu de ne rien avouer?
-Pensez-vous pouvoir m’abuser encore par votre
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span>
-silence, comme vous le faites depuis un mois
-avec ce langage qui me jetait dans l’âme un
-bonheur rempli d’épouvante, car je ne sais quoi
-me disait que tout ce bonheur était faux! Vous
-m’avez trompée par pitié, Raimbaud; mais je
-voulais votre amour, je ne voulais pas votre
-pitié. Hélas! il fallait bien que j’apprisse un
-jour ou l’autre ce que vous deviez être impuissant
-à me cacher. La marquise aussi est jalouse.
-J’ai vu sa jalousie aujourd’hui; j’en ai joui d’abord,
-mais, grand Dieu! qu’ensuite j’en ai été
-punie! Vous avez eu peur en la voyant jalouse;
-vous avez eu peur de la faire souffrir plus que
-moi; vous avez sacrifié celle que vous n’aimiez
-plus à celle que vous aimez! C’était juste; je
-ne vous le reproche pas, Raimbaud, mais je
-me demande seulement comment j’ai fait pour
-vous déplaire et pour que vous cessiez de m’aimer?</p>
-
-<p>Ainsi, les paroles de son désespoir ne démentaient
-pas toute sa vie. C’était toujours la femme
-esclave, la femme faite pour l’amour, l’amour
-vrai et comme il ne se rencontre plus que dans
-quelques cœurs exceptionnels, dans quelques
-esprits que le monde insulte, car ils sont sans
-puissance. Si M. de Maulévrier avait été désintéressé
-vis-à-vis de M<sup>me</sup> d’Anglure, il eût admiré
-l’abnégation de cet amour résigné; mais, dans
-sa position, il n’était plus juste. Caroline lui
-parlait de la jalousie de la marquise; c’était
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-comme une voix ironique qui le raillait après
-tout ce qui s’était passé. Son succès manqué,
-et rappelé de cette façon innocente, le rendit
-implacable, et lui qui se taisait par une délicatesse
-plus du monde encore que du cœur, se
-mit à dire les choses, haut et clair, à l’infortunée:</p>
-
-<p>—Puisque vous voulez la vérité, Caroline,
-vous avez raison: j’aime M<sup>me</sup> de Gesvres, c’est-à-dire
-que je l’ai beaucoup aimée, car je crois
-cet amour affaibli déjà dans mon cœur; mais
-ne parlez pas de sa jalousie, ne parlez pas de
-tout ce dont vous parliez à l’instant: elle n’est
-pas jalouse, car elle ne m’a jamais aimé, car
-elle ne s’est jamais livrée, car tout l’amour que
-j’ai eu pour elle n’a jamais pu entraîner le
-sien.</p>
-
-<p>Elle le regarda avec des yeux bien ronds et
-bien incrédules, en secouant tristement la tête,
-imaginant sans doute qu’il mentait encore. Elle
-ne comprenait pas qu’une femme pût ne pas
-aimer l’homme dont elle était folle, <i>son</i> Raimbaud.</p>
-
-<p>—Vous ne me croyez pas, Caroline?—fit
-M. de Maulévrier, qui ne voyait pas d’où venait
-cette incrédulité adorable.—Oh! vous ne connaissez
-pas la marquise. Vous la jugez comme
-on la juge dans le monde; vous la croyez plus
-que légère, une femme aux amours faciles et
-rapides, elle dont la froideur est invincible et
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span>
-dont le cœur ne peut plus désormais être atteint.
-Vous ne savez pas à quel point elle est malheureuse,
-au fond, de ne pouvoir trouver dans la
-vie un de ces intérêts que vous lui supposez pour
-moi. Vous la calomniez indignement dans sa
-conduite, et elle n’a pas le moindre bonheur
-qui la venge de vos calomnies. C’est une femme
-digne d’autant de pitié que d’estime; ne l’insultez
-pas comme vous le faisiez tout à l’heure,
-car, si elle a été votre rivale, ce n’a jamais été
-que dans mon cœur.</p>
-
-<p>Il s’arrêta, éprouvant une âpre jouissance à
-rendre justice à la femme qui n’avait jamais eu
-d’amour pour lui, devant celle qui le croyait
-plongé dans les félicités d’un amour partagé; il
-s’arrêta, effrayé aussi du mal qu’il venait de
-faire à M<sup>me</sup> d’Anglure.</p>
-
-<p>—Assez, Raimbaud,—lui cria-t-elle, prenant
-cet éloge de M<sup>me</sup> de Gesvres pour l’expression
-d’un amour fanatique et désespéré;—vous
-êtes la dupe d’une coquette sans âme: ne pouvez-vous
-m’épargner l’humiliante douleur de
-vous voir la défendre contre moi?</p>
-
-<p>L’effort de cette colère soudaine, de cet incoërcible
-dépit dans une créature si douce d’ordinaire,
-ébranla ses organes déjà malades et leur
-porta un funeste coup... Ce soir-là, M<sup>me</sup> d’Anglure
-sentit le sang lui monter dans la poitrine.
-La conscience de sa mort prochaine apaisa bientôt
-sa colère.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span>
-—Pardonnez-moi, Raimbaud,—fit-elle en
-tendant à M. de Maulévrier cette main qu’il
-prenait avec tant de transport autrefois;—pardonnez-moi
-ce que j’ai dit, en considération de
-ce que j’ai souffert ce soir. Vous serez bientôt
-quitte de mes plaintes. Pour le temps qui me
-reste à vivre, je ne veux pas vous offenser, vous
-que j’aime encore, dans la femme que vous
-m’avez préférée.</p>
-
-<img src="images/pdots22.jpg" class="dots3" alt=". . ." />
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_148">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_148.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>VI<br />
-L’IMPÉNITENCE FINALE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-c.jpg" alt="C" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Cinq</span> jours après cette scène,
-M<sup>me</sup> d’Anglure était à l’agonie.
-Les vomissements de sang étaient
-revenus avec une énergie effrayante.
-Le médecin ne conservait nul espoir.
-M. de Maulévrier, qui se trouvait, grâce à ses
-aveux, dans une position vraie vis-à-vis de Caroline,
-n’eut point de résistance à vaincre en
-lui-même pour soigner cette pauvre mourante
-qui l’avait si éperdument aimé, et pour entourer
-ses derniers moments des formes de ce dévouement
-extérieur qui, après l’amour, fait
-illusion encore aux cœurs tendres. Il resta,
-autant qu’il le put, auprès du lit de la comtesse.
-Il n’avait plus à feindre un sentiment qui
-le gênait. Au contraire, il pouvait être franc
-dans l’expression de celui qu’il éprouvait, car
-il en éprouvait un alors: il s’attendrissait sur
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span>
-cette destinée qu’il avait perdue. Pitié que l’amour-propre
-empêche d’être amère, et à laquelle,
-pour cette raison, sans nul doute, le
-cœur de l’homme sait se livrer avec abandon!</p>
-
-<p>Elle qui finissait la vie comme elle l’avait
-commencée, par un seul amour, jouissait tristement
-de l’attendrissement de M. de Maulévrier,
-et lui souriait au milieu de toutes ses
-souffrances, avec les larmes de la reconnaissance
-et du désespoir dans les yeux. Elle ne parlait
-plus en termes irrités de la marquise, de cette
-<i>voleuse d’amants</i> qu’elle aurait désiré parfois dénoncer
-à toutes les femmes, et pourtant les
-aveux de Maulévrier ne l’avaient point persuadée.
-Elle croyait qu’il était aimé de la marquise,
-et qu’il l’aimait assez pour avouer son amour
-et le proclamer malheureux, pour se vanter de
-ses rigueurs. Elle voyait là un généreux mensonge.
-Elle n’était pas une observatrice de premier
-ordre, cette suave enfant qu’ils avaient
-appelée <i>la Belle et la Bête</i>; front charmant, mais
-bien parfaitement fermé à la lumière, elle ne
-comprenait guères que ce qui était simple, et
-jugeait les autres par elle-même. Une femme
-de la complication de M<sup>me</sup> de Gesvres ne pouvait
-pas tomber sous ce sens étroit, les relations
-de M. de Maulévrier avec M<sup>me</sup> de Gesvres être
-expliquées par cette nature toute droite, qui était
-venue, comme une fleur, en pleine terre, à la
-campagne.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>
-—Vous vous fatiguez et vous vous ennuyez,
-mon ami,—disait-elle à M. de Maulévrier,
-quand elle le voyait passer des heures entières
-près de son lit et en silence; car il était défendu
-de faire trop parler cette poitrine si souvent en
-sang;—voilà que toute votre vie est changée
-parce que je me suis imaginée d’être malade.
-Raimbaud, je ne veux pas de cela. Vous êtes
-délicat et bon pour moi; je vous en remercie,
-j’en suis même heureuse au milieu de tout ce
-qui m’afflige et me fait mourir, mais je ne veux
-pas qu’où l’amour n’est plus soient les sacrifices
-de l’amour. On n’en doit pas tant à ceux
-qu’on n’aime plus. On ne doit même qu’à ceux
-qu’on aime, et la marquise—ne faites pas ce
-mouvement et écoutez-moi!—a droit de se
-plaindre de l’abandon dans lequel vous la laissez.
-Quittez-moi donc souvent pour elle, allez
-la voir, et cependant—ajoutait-elle avec une
-expression irrésistible—revenez ici, Raimbaud,
-puisque la pitié vous y ramène. Je n’ai
-pas la force qu’il me faudrait pour me priver de
-ce dernier bonheur.</p>
-
-<p>M. de Maulévrier n’obéissait pas toujours à
-M<sup>me</sup> d’Anglure; une affection si profonde, et en
-même temps si douce, lui donnait le courage
-de résister à la malade dévouée qui, l’amour au
-cœur, l’envoyait ainsi voir sa maîtresse. Cette
-bassesse sublime le touchait, et, parce qu’il était
-touché, il restait, captivé davantage. Il restait,
-<span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span>
-comparant cet amour à l’impuissance d’aimer
-de la marquise; et celle-ci, dont le noble esprit
-était fait, du moins, pour tout comprendre, enviait,
-avec un regret plus inconsolable que jamais,
-le sentiment dont elle était privée, quand
-M. de Maulévrier lui racontait tout ce que ce
-sentiment inspirait à Caroline de touchant, d’aimable
-et de bon.</p>
-
-<p>Et comme, en dehors des mille vanités de la
-femme qui la faisaient si souvent extravaguer
-avec tant de charme, M<sup>me</sup> de Gesvres, à force
-de bon sens, finissait par avoir un cœur excellent,
-elle apprécia dignement la conduite de
-M<sup>me</sup> d’Anglure et elle se sentit vivement attirée
-vers la malade, quoiqu’elle crût—illusion analogue
-à celle de Caroline—que M. de Maulévrier,
-qu’elle avait pris au mot dans la dernière
-comédie qu’il avait jouée pour exciter sa jalousie,
-était revenu à celle qu’il avait si longtemps
-aimée. Seulement, quelle que fût alors sa sympathie,
-elle savait bien qu’avec les convictions
-de M<sup>me</sup> d’Anglure et ce qui s’était passé entre
-cette dernière et M. de Maulévrier, elle ne pouvait
-convenablement se présenter chez Caroline
-et lui témoigner l’intérêt sincère dont elle se
-sentait animée. Bizarre chose que les relations
-humaines, dans lesquelles les meilleurs sentiments
-sont très souvent inexprimables, et ce
-qui serait vrai, impossible!</p>
-
-<p>Plus l’état de M<sup>me</sup> d’Anglure empirait, plus
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span>
-M<sup>me</sup> de Gesvres, qui admirait la douce splendeur
-qu’un amour naïf et grand projetait sur
-les derniers moments de celle qu’elle avait autrefois
-protégée et défendue, souffrait de se sentir
-éloignée de la comtesse. Rendue à ses sentiments
-naturels par ce que M. de Maulévrier
-lui racontait de la mourante, elle pensait parfois
-qu’elle ferait mieux comprendre à M<sup>me</sup> d’Anglure
-que jamais elle n’avait aimé d’amour M. de
-Maulévrier, et que cette assurance franchement
-donnée mêlerait peut-être quelque douceur aux
-angoisses de cette agonie. Mais l’idée que M. de
-Maulévrier, qu’elle croyait revenu de bonne foi
-à ses premiers sentiments pour Caroline, n’avait
-pu calmer cette âme agitée et lui enlever
-ses doutes cruels, la retenait toujours, et elle
-ne serait point sortie de cette incertitude si
-M. de Maulévrier n’était venu, un soir, la chercher
-en toute hâte pour la conduire chez la
-comtesse, qui l’avait, lui dit-il, demandée tout
-à coup avec beaucoup d’insistance et d’obstination.</p>
-
-<p>Elle y alla, non sans quelque trouble. En la
-voyant entrer dans sa chambre, Caroline lui
-tendit la main de la façon familière et simple
-avec laquelle elle la lui avait prise à une autre
-époque, quand elle revint de la campagne pour
-s’assurer du malheur de ne plus être aimée.</p>
-
-<p>La comtesse était couchée sur une chaise
-longue, la tête soutenue par des coussins et la
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-taille enveloppée dans des châles. Elle avait tous
-les symptômes d’une mort prochaine, l’œil luisant,
-les narines creuses, la pâleur bleuâtre.</p>
-
-<p>—Je vous sais bon gré d’être venue,—dit-elle
-d’une voix faible, mais assurée, à la marquise,
-qui, quoique émue, s’assit près d’elle
-avec cette absence d’embarras des femmes du
-monde qui fait croire si bien à la chimère du
-naturel.—Je voulais vous voir avant de mourir.
-Vous m’avez été bonne autrefois, et d’ailleurs
-j’ai été injuste pour vous au fond de mon
-cœur. Si vous avez plu à Raimbaud, ce n’est
-pas votre faute; si vous l’avez aimé, je n’ai pas
-su m’en défendre mieux que vous.</p>
-
-<p>—Caroline,—lui répondit M<sup>me</sup> de Gesvres
-comme au temps de leur ancienne liaison, et
-avec le désir de lui causer quelque bien,—vous
-êtes victime d’une illusion funeste; je n’ai
-jamais aimé M. de Maulévrier.</p>
-
-<p>—Oh!—fit la comtesse en secouant la tête
-avec une grâce souriante et triste,—je sais tout
-et je suis résignée; n’essayez donc plus de me
-tromper: vous aimez Raimbaud...</p>
-
-<p>—Non! je ne l’aime pas,—interrompit la
-marquise avec une noble impatience et en jetant
-à M. de Maulévrier un regard plein d’éclat qui
-l’attestait;—je ne l’ai jamais aimé: qu’il le
-dise; moi, je vous le jure. Si j’ai eu un tort
-avec vous, Caroline, c’est de ne pas vous l’avoir
-dit plus tôt.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-—Plus tôt comme à présent, Bérangère, je
-ne vous aurais pas crue,—dit M<sup>me</sup> d’Anglure.</p>
-
-<p>—Seulement, plus tôt vous m’eussiez trompée
-sans motif, et à présent, vous en avez un dont
-je vous remercie. Vous voulez m’épargner du
-chagrin parce que je meurs. C’est bien à vous,
-mais c’est inutile; puisque je meurs, je ne regrette
-presque plus de n’être plus aimée. En le
-laissant derrière moi,—ajouta-t-elle avec un
-regard ineffable,—il souffrira moins.</p>
-
-<p>—Mais...—dit M<sup>me</sup> de Gesvres avec l’angoisse
-de ne pas être crue.</p>
-
-<p>—Mais,—interrompit la comtesse avec une
-violence qui lui fit cracher le sang de nouveau,—pourquoi
-cette obstination, Bérangère? Lui
-aussi m’a tenu le même langage que vous, et
-je ne l’ai pas écouté davantage. Ne tourmentez
-donc pas mes dernières heures par des négations
-et des résistances inutiles. Si je vous ai
-envoyée chercher, ce n’était pas pour vous
-adresser des reproches; c’était pour vous le
-confier, lui que j’aime encore; c’était pour vous
-recommander de bien prendre garde à son bonheur;
-c’était pour que mon souvenir—le souvenir
-d’une amie morte de chagrin à cause de
-vous deux—ne se mît pas entre vous et n’empoisonnât
-pas les relations d’une intimité que
-je vous pardonne, quoiqu’elle m’ait fait cruellement
-souffrir.</p>
-
-<p>—Ah! malheureuse enfant,—reprit avec
-<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span>
-emportement M<sup>me</sup> de Gesvres, poussée à bout
-par un aveuglement si obstiné,—comment
-donc faire pour vous arracher cette folle
-croyance, pour vous convaincre de la vérité de
-mes aveux? Non! je n’aime pas Raimbaud;
-non! je n’ai jamais été, je ne suis pas sa maîtresse.
-Le monde l’a dit, je le sais bien; mais
-vous, que j’ai défendue autrefois contre le
-monde, vous savez si je sacrifierai jamais rien
-à de sots propos. Vous connaissez mon indépendance.
-Aujourd’hui vous me prouvez que
-cette indépendance a toujours des dangers pour
-une femme. On la punit en se méprenant sur
-ses amitiés. Caroline, le monde me croit plus
-jeune que je ne suis; vous aussi, vous me jugez
-d’après ce que vous avez de jeunesse et
-d’amour dans le cœur; mais je ne vous ressemble
-pas, j’ai l’âme si vieille, si dépouillée!
-Quand j’aurais voulu aimer Raimbaud, je ne
-l’eusse pas pu!</p>
-
-<p>Et dominée par le besoin d’être crue, que les
-négations de M<sup>me</sup> d’Anglure avaient si vivement
-irrité en elle, elle se mit à lui dire sur
-l’impuissance de son cœur, sur le néant de sa
-nature, des choses vraies, mais qui devaient
-demeurer incompréhensibles pour la comtesse.
-Entraînée presque hors d’elle-même, elle lui révéla
-ce qu’elle était; elle le fit avec éloquence:
-elle lui montra, une par une, ce qu’elle appelait
-les misères de son âme; elle lui dit ses
-<span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span>
-jalousies du bonheur des autres, du bonheur
-de ceux qui pouvaient aimer; elle se plaignit
-de l’ennui profond, terrible, inexorable, éternel,
-qui frappait sa vie; étala tout, s’insulta,
-fut vraie, fut naïve, elle, la grande Célimène
-de ce temps, et nul doute qu’elle eût fait pitié
-à une autre femme que la comtesse, à une autre
-qu’une créature sans intelligence et tout amour!
-La comtesse ne comprit pas un mot de toute
-cette triste psychologie que le tact exercé de la
-marquise n’avait pourtant pu retenir. Pour
-cette pauvre et adorable amoureuse, dont la
-vocation avait été d’aimer, comme celle des
-roses est de sentir bon, les paroles de M<sup>me</sup> de
-Gesvres étaient et durent rester de l’hébreu.
-Elle l’écouta en la regardant avec défiance, et
-quand la marquise, à qui le tact revenait peu
-à peu devant l’incrédulité têtue de cette femme
-qu’elle essayait follement de persuader en lui
-parlant une langue étrangère, s’arrêta, vaincue
-et repentante d’avoir parlé, la comtesse lui dit,
-avec une grande sécheresse:</p>
-
-<p>—Vous avez certainement beaucoup plus
-d’esprit que moi, ma chère, mais ce que vous
-me contez là est incroyable, et je ne vous crois
-pas.</p>
-
-<p>—Adieu donc, Caroline,—fit M<sup>me</sup> de
-Gesvres sans amertume et en se levant, car
-cette scène où elle s’était oubliée commençait
-de la fatiguer, et elle voyait dans ces airs de
-<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span>
-pardon et de générosité auxquels M<sup>me</sup> d’Anglure
-refusait si bien de renoncer quelque
-chose de solennel et de <i>posé</i> qui choquait vivement
-son bon goût et son instinct du ridicule.
-Cela eût suffi pour réduire de beaucoup l’émotion
-que lui avait inspirée l’état de M<sup>me</sup> d’Anglure
-et son amour pour Raimbaud. Maulévrier
-était resté silencieux pendant l’entrevue des
-deux femmes. Quand la marquise se leva, ses
-regards rencontrèrent les siens. Un imperceptible
-sourire de moquerie méprisante se joua
-silencieusement autour de leurs lèvres à tous
-les deux. Toujours spirituels et du monde, ils
-ne pouvaient s’empêcher de mépriser un peu
-cette passion aveugle, stupide, dramatique et
-dévouée, qui ne comprenait rien et montrait la
-rage de se sacrifier en mourant.</p>
-
-<p>Quant à la comtesse Caroline d’Anglure, elle
-expira quelques jours après dans son illusion
-indestructible,—les croyant heureux et leur
-pardonnant,—illusion torturante qui fut un
-démenti donné par elle au titre du livre si vrai
-qu’on appelle le <i>Bonheur des sots</i>.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_158">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_158.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h4>VII<br />
-LA VIE</h4>
-
-<div class="dropcap">
- <img src="images/let-q.jpg" alt="Q" width="100" height="100" />
-</div>
-
-<p class="dropcap"><span class="smcap">Quoi</span>! vous n’étiez pas revenu de
-bonne foi à M<sup>me</sup> d’Anglure?—dit
-la marquise avec un indescriptible
-étonnement. Ils avaient repris
-leur place habituelle dans le boudoir de
-satin jonquille, et la vie pour eux recommençait
-de couler, sans événements, sans aventure,
-dans sa monotone variété.</p>
-
-<p>—Non! je ne l’ai pas ré-aimée,—fit Raimbaud
-avec un sentiment trop triste pour qu’il
-s’y mêlât de l’amertume.—Ce fut bien fini
-entre nous du jour que je vous aperçus. Vous
-effaçâtes tout dans mon âme. Si j’ai affiché
-chez vous de l’amour pour cette femme qui
-méritait mieux que cette comédie, ce fut une
-fausseté pratiquée par moi pour exciter votre
-<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span>
-jalousie. C’était ma dernière ressource que
-j’employais.</p>
-
-<p>—Dernière et inutile,—reprit Bérangère.—Le
-jour où vous vîntes dîner chez moi fut
-pour tous les deux un jour funeste. Pour moi,
-il me montrait le fond de ce cœur rebelle à
-tout. Pour vous, il vous ôtait une dernière
-espérance et vous laissait un amour... éternel,—dit-elle
-après avoir un peu hésité, et risquant
-enfin la romanesque épithète. Et, comme
-la femme grave et compatissante se perdait
-toujours dans la coquette qui était si près,
-elle ajouta légèrement, en jouant avec les
-glands de sa robe de chambre:—Car, enfin,
-monsieur, qui pourriez-vous aimer après
-moi?</p>
-
-<p>—Eh! mon Dieu, la première venue,—fit
-lentement M. de Maulévrier avec une majesté
-d’impertinence qui frappa juste sur tout cet orgueil
-extravasé.—Quand on n’aime plus, la
-première venue est plus puissante que la femme
-qui fut le plus follement aimée, n’eût-elle que
-l’attrait de la nouveauté.</p>
-
-<p>—Vous traitez l’amour comme un caprice,—fit-elle
-furieuse. Puis, mordant ses lèvres et
-<ins id="cor_4" title="rattrappant">rattrapant</ins> le sang-froid perdu:—C’est peut-être
-vrai—dit-elle—quand on n’aime plus,
-mais...</p>
-
-<p>Elle n’acheva pas sa pensée. Elle trouva plus
-simple de le regarder. La joie du sauvage sûr
-<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span>
-de sa proie allumait des éclairs dans ses yeux,
-et la moquerie des femmes civilisées s’y mêlant
-faisait de tout cela quelque chose de peu
-agréable à contempler.</p>
-
-<p>—Et si je ne vous aimais plus?—dit Raimbaud
-câlinement, avec une voix basse et douce,
-et en lui prenant la main dont il baisa les
-ongles rosés, mais sans appuyer.</p>
-
-<p>—Vous! ne plus m’aimer?—demanda-t-elle,
-changeant tout à coup d’air et de contenance,
-et d’un ton plus curieux que dépité.</p>
-
-<p>—Plus du tout,—dit Raimbaud, avec un
-désintéressement infini et du naturel retrouvé.</p>
-
-<p>—Bah!—répondit-elle avec explosion; et,
-se retournant vivement sur la causeuse, elle
-lui présenta ses belles épaules, qu’elle arrondit
-avec bouderie, comme une objection à ce qu’il
-disait.</p>
-
-<p>Mais, bouderie ou manège, tout fut inutile.</p>
-
-<p>—Il n’y a pas de bah! madame,—dit
-Raimbaud avec calme.—C’est bien vrai que
-le charme est détruit: vous voudriez vainement
-le faire renaître. Ce que vous avez éteint
-en mon âme, vous ne le rallumeriez pas.</p>
-
-<p>—Vraiment!—fit-elle; et se penchant vers
-lui de trois quarts, pose charmante qui lui
-allait à ravir, elle lui décocha un des plus divins
-sourires que la vanité d’une femme belle
-ait jamais inventés pour répondre à un défi insolent.—Eh
-bien! nous verrons...</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span>
-Mais elle ne vit rien. Ce jour-là, et depuis,
-elle employa toutes les subtilités de son esprit,
-toutes les grâces de sa manière, toutes les ressources
-de son génie, tous les artifices de ses
-négligés du matin, toutes les ivresses d’un
-abandon téméraire, toutes les légèretés de
-flamme qui, dans le tête-à-tête, ressemblent à
-des caresses positives: M. de Maulévrier ne
-démentit point sa parole. Elle ne le troubla
-plus. Il jouit de tout cela comme un peintre;
-il en jouit aussi comme un fat; mais l’amant
-évanoui ne reparut pas. Elle l’avait fatigué en
-trompant ses désirs sans cesse, en flétrissant
-un à un tous les espoirs qu’il s’était créés; elle
-aurait lassé une âme de bronze, une âme romaine,
-et lui, comme elle, ne pouvait ressentir
-que l’amour comme le monde l’a fait. Parfois,
-en la voyant tout risquer pour reconquérir sa
-conquête perdue, l’idée lui vint de profiter,
-dans les intérêts les moins distingués, des dangers
-auxquels elle s’exposait. Mais il était mieux
-qu’un fat vulgaire; il avait son orgueil vis-à-vis
-d’elle; et il ne voulait pas qu’elle pût interpréter
-comme un reste d’amour encore la tentative
-d’une possession que peut-être elle eût
-de nouveau disputée, s’il avait essayé d’y revenir.</p>
-
-<p>Bientôt, comme il s’était lassé de l’aimer pour
-rien, elle se lassa de vouloir faire revivre un
-amour qui n’existait plus.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span>
-Ainsi, encore une fois, leurs relations se modifièrent,
-mais demeurèrent aussi fréquentes,
-aussi intimes que jamais, et le monde, qui avait
-accusé M<sup>me</sup> de Gesvres d’avoir <i>tué</i> M<sup>me</sup> d’Anglure,
-continua de les nommer amants, quoiqu’ils
-ne fussent plus que des amis.</p>
-
-<p>Amis étranges, il est vrai; singulière et triste
-liaison, d’un charme puissant, inexplicable et
-empoisonné!</p>
-
-<p>Le mot qu’elle lui avait dit devint vrai.</p>
-
-<p>Après elle, il n’aima plus personne. On eût
-dit qu’en l’aimant il avait contracté, pour les
-autres, la cruelle impossibilité d’aimer dont il
-avait été la victime.</p>
-
-<p>Et cependant, malgré cette épreuve, lui, pas
-plus qu’elle, ne prit son parti sur soi-même et
-ne sut donner à sa vie la dignité de l’indifférence,
-la fierté calme de la résignation.</p>
-
-<p>Avides d’un intérêt de cœur, ils osèrent le
-chercher encore. Leur intimité ne leur suffisait
-pas. Ennuyés, le jugement cruel, l’imagination
-exigeante, ils promenèrent partout leur fantaisie,
-voulant être une dernière fois heureux
-encore dans l’amour avant de mourir.</p>
-
-<p>Ils cherchèrent tous deux, pressés de revenir
-l’un à l’autre et de se dire ce qu’ils avaient
-trouvé de meilleur à aimer qu’eux-mêmes,
-puisqu’ils ne s’étaient pas aimés. C’était à qui
-de lui ou d’elle viendrait se vanter, avec le plus
-d’orgueil, de ressentir enfin l’amour. Mais cet
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-amour, appelé par eux, expirait toujours dans
-le mépris involontaire; et ce mépris, qui venait
-si vite quand ils regardaient entre les deux
-yeux ce qu’ils s’étaient à eux nommé leurs
-idoles, ne les empêchait pas de s’en reconstruire
-de nouvelles, qu’hélas! ils abattaient
-toujours.</p>
-
-<p>A lui, ni la beauté, ni la jeunesse, ni l’amour
-même, tout ce qu’il admirait le plus, ne suffisait
-pour remplir sa pensée; et quant à elle,
-ni l’esprit, ni la renommée, ni le génie, toutes
-choses qu’elle sentait mieux qu’un homme,
-ne pouvait longtemps la captiver.</p>
-
-<p>Ils se déprenaient avec la même vitesse, ils
-se détournaient avec le même dégoût. Créés,
-à ce qu’il semblait, l’un pour l’autre, si l’un
-tardait à mépriser ce qu’il avait d’abord tenté
-d’aimer, l’autre, impatient, implacable, le poussait
-bientôt à ce mépris par l’ironie, l’ironie
-qu’ils maniaient également tous deux.</p>
-
-<p>Que de fois ils passèrent de longues heures
-dans la nuit l’un près de l’autre, flanc à flanc,
-les mains enlacées, couple fait, on l’eût dit du
-moins, pour toutes les voluptés de la vie, mais
-trouvant sans cesse l’esprit qui juge où ils
-avaient appelé la sensation qui enivre: couple
-superbe et fatal! réduit à insulter l’objet de ces
-amours qui ne duraient pas et à rire entre soi
-des ridicules vus le matin dans le tête-à-tête,
-affreuse comédie qu’ils se donnaient entre
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
-quelque baiser vide, quelque sombre et vaine
-caresse, par dédommagement du bonheur manqué
-et de l’enthousiasme impossible!</p>
-
-<p>Que de fois ils se dirent que pour eux il n’y
-avait qu’eux cependant, mais ne s’expliquant
-pas par quel charme l’amour qu’ils cherchaient
-dans les autres ils ne le rencontraient pas dans
-leur cœur, puisque leur seul intérêt dans le
-monde naissait quand ils étaient réunis!</p>
-
-<p>Ils vivaient ainsi; triste vie, sentiment sans
-nom parmi les hommes, relation que le monde
-ne comprenait pas.</p>
-
-<p>Plus leur espoir d’aimer une fois encore
-tarissait dans leurs âmes impuissantes, plus ils
-se sentaient étroitement liés par ce qui ne pouvait
-être un lien entre eux et personne! plus
-ils sentaient qu’ils n’avaient rien à se préférer!</p>
-
-<p>Quand lui sortait des bras d’une femme, ne
-venait-il pas, avec une ardeur avide, essuyer
-ses lèvres à ces mains de marbre que l’amitié
-lui tendait, et livrer à la plus spirituelle moquerie
-tous ses bonheurs incomplets à flétrir!</p>
-
-<p>Quand elle, plus coquette que les plus coquettes
-de Marivaux, avait prêté sa charmante
-oreille aux adorations qu’elle faisait naître, ne
-venait-elle pas, la bouche dégoûtée et les yeux
-mornes, poser sa tête lasse sur cette poitrine
-qu’elle n’animait plus! Alors,—on ne sait,—qui
-pourrait assurer de telles choses?—regrettaient-ils
-tous deux de n’être pas amants au
-<span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span>
-lieu d’être de si étonnants amis; et si le regret
-existait au fond de leurs âmes, excepté des
-douleurs bien désespérées, que peut-on tirer
-d’un regret?...</p>
-
-<p class="sepb0">C’est ainsi qu’ils achevaient leur jeunesse.
-C’est ainsi qu’ils s’avançaient ensemble vers le
-but suprême, la vieillesse et la mort, qu’ils
-connaissaient déjà par le cœur, mais qu’il leur
-restait à apprendre par le déclin naturel de la
-vie, les infirmités de la pensée et des organes,
-et la perte de la beauté. Ils s’avançaient étroitement
-unis, consternés et purs, mais de la
-dérisoire pureté de l’impuissance; et, dans le
-néant de leurs âmes, ils n’avaient pas, pour se
-consoler ou s’affermir, la vanité de ce qu’ils
-souffraient. Leur bon sens faisait fi de la poésie
-de la douleur, comme leur bon goût en faisait
-mystère. C’étaient toujours une femme élégante
-et un dandy, à l’intimité desquels le
-monde insultait dans de jolies plaisanteries;
-c’étaient toujours de part et d’autre la même
-convenance, les mêmes manières irréprochables,
-cette même légèreté dans la parole, grâce
-charmante qui n’appuyait jamais sur rien. On
-ne pouvait guères soupçonner ce qu’il y avait
-de grave, de profond, dans ces deux êtres si
-exclusivement occupés, à ce qu’il semblait, de
-choses extérieures, et dont l’esprit, à certains
-soirs, partait tout à coup en mille étincelles et
-en railleries joyeuses. Mélange bizarre dont se
-<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span>
-composait pour eux la vie, influence du monde
-et des habitudes sur ce que les sentiments ont
-de plus involontaire, et dont l’histoire d’une de
-leurs matinées, prise au hasard entre toutes les
-autres, donnerait une idée plus exacte que
-l’analyse la plus fidèle.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt=". . ." />
-
-<p class="sep0 noind">.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;. Un matin, le marquis
-de Maulévrier alla chez la marquise de
-Gesvres; mais il ne la trouva pas à sa place
-ordinaire, dans le boudoir jonquille; elle était
-sortie. Séduite par le temps qu’il faisait (on
-était au commencement du printemps), elle
-était allée s’asseoir sur un banc placé à l’extrémité
-d’une des allées du jardin de l’hôtel de
-Gesvres. Elle tenait un livre, et, dominée sans
-doute par les idées que lui inspirait sa lecture,
-elle ne sentait pas le fleuve de soleil qui tombait
-en nappe de lumière et de chaleur sur sa
-tête nue, sur ses mains divines dégantées, et
-sur des épaules que le soleil même était impuissant
-à bronzer.</p>
-
-<p>—Que lisez-vous donc là?—fit Maulévrier
-en s’approchant, frappé de la préoccupation de
-sa physionomie.</p>
-
-<p>—C’est <i>Lélia</i>,—répondit-elle,—un livre
-qu’ils disent faux et qui n’est que la moitié de
-la vérité de ma vie. Que serait-il donc si l’autre
-moitié s’y trouvait!</p>
-
-<p>Elle parlait avec une agitation presque fébrile,
-<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span>
-les yeux durs, le front contracté, violemment
-belle.</p>
-
-<p>—Vous avez raison,—fit Maulévrier, qui
-ne raillait plus quand il la voyait dans cet état,
-car il avait appris à connaître, à ses dépens, la
-douloureuse pauvreté d’âme et de sens de cette
-femme révoltée de n’en pas avoir davantage,—<i>Lélia</i>
-n’est qu’une moitié de misère; il en
-est dans le monde de bien plus grandes et qu’on
-ne voit pas.</p>
-
-<p>—Oui! la mienne, par exemple,—reprit-elle
-avec une tristesse animée;—oui! la nôtre,
-car vous aussi vous en êtes venu où j’en étais;
-en m’aimant vous avez gagné mon mal, et
-vous n’en guérirez pas plus que moi.</p>
-
-<p>«Mais <i>Lélia</i>! mais eux, ces artistes, ces
-grandes imaginations, ces hautes pensées,—continua-t-elle
-en jetant le livre qui l’avait émue
-et qu’elle n’aimait que comme un fragment de
-miroir,—ils ont beau souffrir, sont-ils donc
-si à plaindre? Si l’amour leur manque, comme
-à nous, n’ont-ils pas tout le reste? S’ennuient-ils
-comme nous? N’ont-ils pas des facultés
-supérieures qui leur créent des intérêts très
-vifs, et les défendent de l’ennui et de la fatigue
-d’exister? Quand ils n’auraient que la faculté
-de parler magnifiquement ce qu’ils souffrent,
-cela ne les soulagerait-il pas un peu? La femme
-qui a fait <i>Lélia</i>, fût-elle Lélia elle-même, n’a-t-elle
-pas eu un dédommagement en se racontant
-<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span>
-avec une telle éloquence? N’y a-t-il pas
-aussi dans son livre des pages qui attestent
-qu’elle sent profondément les beautés de la
-nature? N’est-ce pas quelque chose, cela? n’est-ce
-pas de l’amour après tout? Et qu’importe
-ce qu’on aime, si on aime! O mon Dieu! mon
-Dieu! toute la question c’est d’aimer! Ne disait-on
-pas dernièrement que cette femme qui a
-fait ce livre avait le projet d’entrer dans un
-cloître? Il y a donc en elle ou des idées qui
-l’exaltent encore, ou des lassitudes qui entrevoient
-la possibilité d’un repos? Mais moi, mais
-nous, mon ami, qu’avons-nous? Qu’est-ce
-qui nous console? Qui occupe notre vie?
-Qu’aimons-nous? L’idée de Dieu nous laisse
-froids; la nature nous laisse froids; nous
-n’avons que l’esprit du monde, du monde
-qui n’a pas un intérêt vrai à nous offrir, et à
-qui nous n’avons rien à préférer. Esprits bornés,
-natures finies, c’était pour nous que
-l’amour devait être la grande préoccupation,
-la grande affaire, le grand enthousiasme de la
-vie, et l’amour, dans nos âmes glacées, n’a été
-qu’une fantaisie sans émotion ou sans noblesse,—et
-quand il s’est agi de nous, Raimbaud, un
-avortement en amitié.</p>
-
-<p>«Ah! maudit cœur! maudits organes!—ajouta-t-elle
-avec un mouvement de rage; et,
-se jetant au cou de Raimbaud, pour la première
-fois, naïve et hardie comme une femme aimée
-<span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span>
-et heureuse, elle chercha sur les lèvres de
-l’homme qui ne l’aimait plus la flamme à tout
-jamais absente pour elle et pour lui.</p>
-
-<p>—Impossible!—fit-elle accablée, en laissant
-retomber ses bras.</p>
-
-<p>Raimbaud, qui savait l’empire des choses
-extérieures sur les nerfs de cette femme mobile
-qu’il fallait empêcher de se replier sur elle-même
-de peur qu’elle n’y trouvât le vide et
-l’ennui, lui conseilla, après quelques moments
-de silence, d’aller s’habiller pour sortir. Il était
-fort peu moraliste, mais, quand il s’agit de faire
-diversion aux peines de la vie pour les femmes,
-leur conseiller de faire leur toilette est encore
-ce qu’il y a de plus profond.</p>
-
-<p>Elle résista; elle voulut rester dans ses
-cruelles pensées. Mais, comme M. de Maulévrier
-sembla l’exiger, elle quitta le jardin et
-monta chez elle. Elle était partie à regret,
-pâle, sombre, crispée, insoucieuse de son cou
-qu’elle livrait au soleil et de sa robe mal agrafée.
-Elle revint souriante, épanouie, gracieuse,
-mise avec le goût que Maulévrier lui savait,
-et portant la vie, à ce qu’il semblait, avec une
-légèreté aussi fière que les plumes blanches qui
-se cambraient sur son chapeau de paille d’Italie.
-C’était réellement une autre femme! Elle
-se rassit près de lui pour lui faire boutonner
-ses gants chamois. Le fat orgueilleux, devenu
-sigisbée sans les profits ordinaires de ce genre
-<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span>
-d’emploi, les boutonna avec la docilité d’une
-soubrette, et, pour récompense, elle lui accorda
-le beau privilège de poser un baiser, comme
-on en donne aux petites filles, sur la raie des
-cheveux partagés.</p>
-
-<p>Cela fait, ils montèrent en voiture pour
-aller, je crois, acheter des rubans.</p>
-
-
-<p class="sep3 cent cs8 esp">FIN DE L’AMOUR IMPOSSIBLE</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_170.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_171">
-
-<h2>LA BAGUE D’ANNIBAL</h2>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_173">
-
-<p class="cent wesp lh2">A Roger de Beauvoir<br />
-<em>EN LUI ENVOYANT</em> <i>la Bague d’Annibal</i>.</p>
-
-<div class="poem" style="margin-top: 2em;">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Poète de cape et d’épée<a name="FNanchor_B" id="FNanchor_B" href="#Footnote_B" class="fnanchor">[B]</a></div>
- <div class="vers8">A qui n’a jamais résisté</div>
- <div class="vers8">Ni la Muse ni la Beauté,</div>
- <div class="vers8">Ni la Grâce désoccupée,</div>
- <div class="vers">Thaumaturge d’amour, qui peux d’une poupée</div>
- <div class="vers8">Faire un démon de volupté!</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Tu redemandes cette histoire</div>
- <div class="vers8">Qu’aux temps si fous de mon passé</div>
- <div class="vers8">J’écrivis, <i>un soir</i>, de mémoire,</div>
- <div class="vers8">Avec de l’encre rose et noire,</div>
- <div class="vers8">Et la gaieté d’un cœur blessé.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Revois ce portrait d’une femme</div>
- <div class="vers8">Dont le sourire était mortel,</div>
- <div class="vers">Argile inaccessible aux chaleurs de la flamme,</div>
- <div class="vers8">Corps charmant, mais vide d’une âme...</div>
- <div class="vers8">C’est de la vengeance... au pastel.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span>
- Une vengeance... faible chose!</div>
- <div class="vers">Qui ne rachète rien des maux qu’on a soufferts!</div>
- <div class="vers8">Elle s’énerve dans ma prose...</div>
- <div class="vers">Mais, comme un fort poison dans des parfums de rose,</div>
- <div class="vers8">Elle enivrerait dans tes vers!</div>
-</div>
- <div class="rsign"><span class="smcap">J. B. d’A.</span></div>
-</div>
-
-<div class="fnotes">
-<p><a name="Footnote_B" id="Footnote_B" href="#FNanchor_B"><span class="label">[B]</span></a>
-C’est le nom d’un volume de poésies de Roger de
-Beauvoir.</p>
-</div>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_174.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_175">
-
-<p class="csm">Il y a quelques années, les premières strophes de
-cette nouvelle parurent; mais la publication ne fut
-pas continuée, par la raison qui fait tourner un portrait
-par trop ressemblant contre le mur. Aujourd’hui
-que le temps a influé ou sur le portrait ou sur le
-modèle, et peut-être sur tous les deux, les raisons
-qui firent interrompre la publication de ce conte ne
-subsistent plus, et nous le publions avec de nombreux
-changements et comme il doit rester,—s’il
-reste.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="poem" lang="en" xml:lang="en">
- <span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span>
- <div class="vers8"><i>The chariest maid is prodigal enough</i></div>
- <div class="vers8"><i>If she unmasks her beauty to the moon.</i></div>
- <div class="rsign"><span class="smcap">Shakespeare</span></div>
-</div>
-
-<div class="epigr">
-<p class="hang cs8">Une fille prudente est déjà assez
-coquette, si elle permet à la
-lune de considérer sa beauté.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_179">
-
-<p class="cent wesp"><i>A mon ami G.-S. Trebutien</i></p>
-
-<p class="cent cs8">Conservateur-adjoint de la Bibliothèque de Caen</p>
-
-<p class="sep2"><i>L’amour donne une bague: pourquoi l’amitié
-n’en donnerait-elle pas une aussi? Voici la mienne,
-mon cher Trebutien. Je vous l’offre comme un souvenir
-d’amitié et des jours qui ne sont plus;—des
-jours où cette bagatelle fut écrite à la clarté de
-votre sourire bienveillant et à la douce chaleur de
-votre approbation.</i></p>
-
-<p><i>Je regrette qu’il n’y ait pas du génie là-dedans,
-pour que ce soit plus digne de vous; mais les amis
-sont comme les plus belles filles du monde, qui ne
-peuvent donner que ce qu’elles ont. Ce que j’ai surtout
-et ce que je vous donne, c’est une affection
-vraiment fraternelle, que je puis bien attester ici,
-mais exprimer comme je la sens, jamais!</i></p>
-
-<p class="lslt"><i>A vous</i>,</p>
-
-<p class="rsign">Jules-<span class="smcap">A. Barbey d’Aurevilly</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_181">
-
-<div class="figcenter">
-<img class="bnd" src="images/im_181.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<p class="sep3 cent esp cs16">LA BAGUE D’ANNIBAL</p>
-
-<hr class="hr15" />
-
-<h3>I</h3>
-
-<p class="noind">... <span class="smcap"><span class="firstlet">P</span>ourquoi</span> ne vous dirais-je point cette
-histoire, madame? Vous êtes trop spirituelle
-sans doute pour n’avoir pas des moments d’ennui
-comme une sotte;—car les gens d’esprit
-de cette intéressante époque ont volé aux sots
-la faculté de s’ennuyer, qu’ils possédaient seuls
-autrefois.—Eh bien! si cette histoire vous
-trouve dans un de ces moments terribles, tant
-mieux pour elle, en vérité. Ne valût-elle rien,
-elle vaudra quelque chose si elle interrompt
-<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span>
-vos ennuis. Pour moi, je l’ai écrite, madame,
-dans la situation où je voudrais que vous fussiez
-pour la lire, et que Byron se rappelait sans
-nul doute quand il disait, dans ses Mémoires,
-qu’écrire la <i>Fiancée d’Abydos</i> l’avait empêché de
-mourir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</div>
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>C’est aussi l’histoire d’<i>une fiancée</i>,—mais
-mon poème est moins idéal que le sien,—l’histoire
-d’une fiancée, une pure fiancée, qui
-devint...—Mais pourquoi le dire? Lisez toujours,
-et vous le saurez. J’ai passé toute ma
-journée au coin de mon feu à écouter la pluie
-battre aux fenêtres, et ce soir je suis resté
-sans lumière longtemps à regarder les lueurs
-du foyer danser au plafond comme des spectres,
-chose fort peu réjouissante pour un être aussi
-mélancolique que moi. Je pouvais sortir, aller
-dans le monde; mais il eût fallu s’habiller,
-cette grande affaire de la vie! Et le monde,
-malgré toutes ses joies, est encore plus triste
-pour moi que la solitude. Je n’avais donc que
-la ressource du cigare et du thé; mais l’un me
-donne des nausées et l’autre m’alourdit la tête
-et me noie le cœur,—ce cœur qu’il faut,
-hélas! toujours finir par repêcher.—Ce n’était
-donc pas une ressource. J’étais perdu, si je
-n’avais pensé qu’une histoire à raconter m’irait
-à ravir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</div>
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Et je vous ai prise pour mon <i>audience</i>, madame,
-comme dit Bossuet, vous, et vous toute
-seule, qui me prêteriez votre blanche oreille
-si je vous en demandais le tuyau; mais je n’ai
-point une telle exigence. Je ne vous imposerai
-pas la nécessité d’écouter mon histoire. Prenez-la,
-laissez-la, oubliez-la ou rêvez-y. Je ne
-parle pas, j’écris, et vous resterez libre. Pour
-moi, les mobilités de la femme sont saintes, et
-je ne crois plus qu’en la divinité du caprice.
-Seulement, si vos yeux ne tombent pas ici,
-vous ne saurez jamais qu’un soir où peut-être
-vous étiez dans le monde, parée, souriante et
-coquette, vous n’aviez pas—pour moi—quitté
-votre chambre, et qu’en papillottes et en
-peignoir, les pieds au feu, sur la même causeuse,
-la lampe derrière nous, vous m’écoutiez.
-Plaisirs innocents de la poésie, valez-vous une
-réalité?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</div>
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Il y avait à Paris, dans cet hiver-là, une
-jeune femme—mais on ne savait si elle était
-fille ou veuve—qui était bien le plus joli petit
-phénomène qu’il fût possible d’imaginer, même
-avec beaucoup d’imagination. Comme il faut
-un nom à toute force, je l’appellerai madame
-d’Alcy,—Joséphine d’Alcy.—Joséphine est
-un nom qui, de toute éternité, fut inféodé à
-ces femmes dont madame d’Alcy était le type,
-hélas! trop achevé. J’en sais une surtout,—mais
-pourquoi médire?—j’en sais une qui, si
-elle lisait cette histoire, croirait peut-être que
-j’ai voulu tracer un portrait. C’est la manie de
-tant de femmes, de croire qu’on pense à elles
-toujours!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</div>
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Joséphine d’Alcy avait vingt-sept ans, à ce
-qu’il semblait: car qui fut jamais sûr de l’âge
-d’une femme?... Elle n’était ni belle ni jolie,
-disaient les femmes qui la rencontraient; mais
-elle avait des choses <i>fort bien</i>: manière de convenir
-de ce qui était désolant et irrésistible,
-aveu qui paraissait désintéressé! Quoi qu’il en
-soit, ce jugement était plus vrai que mille autres
-prononcés par ces dames, et contre lesquels
-nous, les bronzés de l’indifférence, ne nous
-sommes jamais révoltés, quoiqu’ils nous parussent
-d’une impartialité un peu suspecte.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</div>
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>Joséphine n’était donc ni belle ni jolie...
-Mais on sentait que, deux jours après l’avoir
-vue, on pouvait l’aimer comme un fou. Elle
-s’enfonçait doucement dans l’imagination, et
-puis elle y restait. Elle ne produisait jamais
-cette mystérieuse sympathie qui s’établit tout
-à coup entre deux cœurs comme un courant
-électrique, magnétisme subtil et caché, le <i>coup
-de foudre</i> du dix-huitième siècle.—Non! elle
-commençait par laisser froid ou déplaire; mais,
-à la voir un peu davantage, elle déplaisait déjà
-moins,—et enfin,—enfin l’amour éclatait plus
-fort de tout le temps qu’il avait mis à naître.—J’ai
-toujours cru les êtres impressifs à la
-façon de Joséphine plus dangereux que ceux
-qui produisent l’ivresse nerveuse au premier
-regard.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</div>
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Elle était blonde, cette <i>seule</i> couleur de la
-jeunesse; car, malgré l’acte de naissance, toute
-femme brune ne fut jeune jamais.—Elle était
-blonde.—Dernièrement j’ai rencontré, madame,
-une femme blonde aussi, comme Joséphine,
-qui, certes! aurait embarrassé le plus
-habile coloriste, s’il se fût agi de la peindre.
-Or, ce qu’il eût manqué, je ne l’essaierai pas.
-C’était, comme sculptée par un procédé surhumain,
-et vivante, l’irisation qu’un soleil de
-printemps fait étinceler sur des feuilles nouvellement
-dépliées. Elle ressemblait, par la couleur,
-à ce qu’est la ligne courbe, toujours ondulante,
-jamais perdue, sur le marbre de la
-Vénus de Médicis. A l’ovale de ses joues, à ses
-épaules, aux tempes, dans les racines de ses
-blonds cheveux, il y avait, pâlissant parfois,
-mais éternellement distincte, la couleur dorée
-dans laquelle les vertes feuilles du bouquet
-qu’elle tenait dans ses mains d’ambre étaient
-trempées... Quelle substance était-ce que cette
-femme? Je ne sais. Elle me faisait peur, quoiqu’elle
-fût charmante. En s’approchant d’elle,
-<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span>
-on l’eût respirée, peut-être fanée... Son amant
-doit craindre, chaque matin, d’avoir à la mettre
-dans son herbier.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</div>
-
-<h3>VIII</h3>
-
-<p>Joséphine n’était pas de ce blond étrange,
-insaisissable, tout semblable à l’or mystérieux
-versé par l’aile d’émeraude de la cantharide!—Le
-reflet fauve de ses cheveux s’éteignait
-sous une nuance gris de perle. Il n’y avait en
-elle rien de printanier, de vif, d’étincelant et
-de frais. Son front, légèrement bombé,—marque
-d’un caractère opiniâtre,—ainsi que
-son cou et ses épaules, ressemblait à de l’ivoire
-un peu jauni. Ses yeux étaient d’un bleu orageux
-comme la mer, les veilles de tempête,
-couleur indéterminée, mais sombre, entre
-l’olive et le violet; on n’aurait pu saisir l’âme
-au travers. Sa lèvre, dont les dents rompaient
-à chaque instant les veines,—habitude de coquetterie
-à la Pompadour, ou peut-être passion
-réprimée,—était malade et épuisée; mais son
-sourire n’exprimait jamais ni désir, ni tendresse,
-ni mélancolie, cette sainte trinité du sourire
-des femmes! Quand je la regardais, je ne pouvais
-m’empêcher de penser au Sphinx.</p>
-
-<p>Que de fois j’eus la tentation de palper cette
-taille longue et gracieuse, pour voir si quelque
-<span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span>
-aile de griffon n’était pas cachée dans le corsage,
-tandis que mon œil poursuivait aux bords
-de la robe flottante la pointe d’un pied qui se
-moquait de la fable, et qui disait que le Sphinx
-était une femme de partout.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</div>
-
-<h3>IX</h3>
-
-<p>O femmes! femmes! vous êtes toutes plus
-ou moins hypocrites. Mais les gens d’esprit les
-plus fins sont assez aimables pour n’avoir pas
-le moindre doute en présence des tartuferies de
-deux beaux yeux noirs ou du machiavélisme
-d’un joli sourire. Alors, on se repose dans l’erreur
-comme dans la vérité; et je crois même le
-repos dans l’erreur beaucoup plus profond. Eh
-bien! c’était cette sécurité dans la duperie, cette
-franche illusion sans arrière-pensée, que Joséphine
-n’inspirait jamais. Elle ne trompait point
-par un sentiment d’emprunt; mais le sentiment
-qu’elle exprimait était-il le sien? Question à
-embarrasser les plus habiles! Elle produisait
-toujours le doute, elle transpirait l’anxiété. On
-ne savait à quoi s’en tenir avec cette étrange
-créature, dont les souvenirs étaient des hiéroglyphes,
-et les pensées qui apparaissaient de
-temps en temps dans ses yeux aussi problématiques
-que les taches dans le soleil et les
-linéaments bleus qui veinent la jaune couleur
-de la lune.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</div>
-
-<h3>X</h3>
-
-<p>Ah! par tous les dieux immortels, pour nous,
-observateurs à lorgnon carré et à gants blancs,
-qui courons, autour de ces âmes de femmes,
-la bague de leur pensée secrète,—imperceptible
-anneau qui désespéra souvent notre merveilleuse
-adresse,—Joséphine était un problème
-d’imagination transcendante, l’inconnu
-à dégager d’une équation formidable. Ce mystificateur
-suprême, qu’on prit soixante ans pour
-un homme de génie, ce composé d’un joueur
-de whist et d’une vieille femme, sous les airs
-indolents d’une vipère endormie, M. de Talleyrand
-lui-même, eût été plus facile à pénétrer.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</div>
-
-<h3>XI</h3>
-
-<p>Car <i>qui</i> était-elle, ou <i>quoi</i> était-elle?... Personne
-ou chose? chair ou poisson? démon ou
-ange? ou le nœud gordien du démon et de
-l’ange, simplement femme, ce <i>jour-et-nuit</i> dans
-la grande mascarade de la vie?... J’eusse été
-le grand Newton lui-même, que j’aurais donné
-mon système de la gravitation pour le savoir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</div>
-
-<h3>XII</h3>
-
-<p>Et, voyez-vous, je n’étais pas le seul à penser
-ainsi. Joséphine excitait une curiosité extrême.
-Son caractère échappait à tous comme sa vie.
-Bien des gens prétendaient la connaître; mais,
-quand ils avaient dit cela, les pauvres gens
-avaient tout dit. Quelle était sa famille? D’où
-venait-elle? Qui diable pouvait se vanter d’avoir
-rencontré M. d’Alcy? Comme le Nil, elle cachait
-son origine dans une nuit profonde; mais
-cette nuit ne faisait à personne l’effet d’être la
-nuit du temps. C’était une rareté toute moderne.
-On la disait plus astucieuse que spirituelle.
-Cependant son langage était agréable,
-surtout quand il commençait à tarir. C’était
-une espèce de <i>bas-bleu</i>, comme on en voit tant
-à présent. Seulement le bleu du bas était bleu
-<i>céleste</i>, un azur doucement mitigé. Il n’y avait
-que les jarretières dont on ne sût pas la couleur.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</div>
-
-<h3>XIII</h3>
-
-<p>Elle parlait beaucoup, d’une voix vibrante;
-le rose lui montant bientôt aux joues et s’y
-fonçant jusqu’à l’écarlate, qui tranchait brusquement
-dans le mat de la peau. Elle parlait
-beaucoup, des heures entières, en regardant
-ses petites mains déliées, et dont les poignets
-étaient d’une telle délicatesse qu’on eût pu
-trembler de les voir se détacher avec ses bracelets,
-quand elle les ôtait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</div>
-
-<h3>XIV</h3>
-
-<p>Mais que disait-elle? Des riens charmants,
-des choses cruelles et communes, ce que le
-monde lui avait appris. Elle débitait toujours
-une leçon de ce catéchisme des salons qui renferme
-tout le secret de la moralité des femmes;
-car on a souvent des principes comme un boudoir,—pour
-se cacher. De sorte qu’excepté
-l’agrément d’une médisance, l’élégance de la
-phrase, peut-être un peu quintessenciée, il est
-vrai, et le timbre aristocratique de la voix, je
-l’aurais aimée autant muette. En effet, une
-femme qui parle n’est qu’une femme qui parle,
-après tout. Mais une femme muette, c’est
-presque une statue, une statue sans ses désavantages,—le
-froid du marbre, la monotonie
-de la pose et les autres inconvénients.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</div>
-
-<h3>XV</h3>
-
-<p>Et d’ailleurs, pour ce qu’elles disent, qu’importe?
-Quand un gosier de talent chante, qui
-songe à écouter autre chose que le gosier? Qui
-songe, par exemple, aux paroles de M. de Jouy,
-l’illustre auteur de <i>la Vestale</i>? Les femmes, qui,
-musique à part, roucoulent assez bien, en la
-variant, leur partition de vestale qu’elles ont
-toutes, plus ou moins, à jouer en public, les
-femmes ne tiennent qu’aux sons qu’elles filent.
-Dans ce que le monde leur apprend, hélas! y
-a-t-il mieux que les trivialités doucereuses d’un
-style d’Opéra? Excepté pour vous, madame
-ma lectrice, n’est-ce pas toujours le même
-fonds de sottises, avec la seule différence des
-voix?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</div>
-
-<h3>XVI</h3>
-
-<p>Et cependant—pourquoi ne pas l’avouer?—il
-y avait une espèce de dissonance entre la
-voix de Joséphine et les paroles qu’elle répétait
-le plus. Pensait-elle vraiment ce qu’elle disait?
-Doute éternel, quand il s’agissait de cette femme,
-doute fatal qui revenait toujours! Et si elle ne
-le pensait pas, pourquoi le disait-elle? Mais
-ceci est un abîme. Les motifs des femmes pour
-tromper, elles-mêmes les connaissent-elles
-bien?...</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</div>
-
-<h3>XVII</h3>
-
-<p>Mais Joséphine ne trompait pas.—Encore
-une fois, elle embarrassait. Si elle avait voulu
-tromper, elle aurait accompli aisément cette
-chose facile. Elle n’aurait point eu cet ironique
-et fugitif sourire aux lèvres quand elle parlait
-des devoirs des femmes, et de leur destination
-ici-bas, d’un style—elle avait du style dans
-ces moments-là—à faire honneur à <span lang="en" xml:lang="en">miss Edgeworth</span>
-elle-même. Elle n’aurait point eu ce regard
-plus moqueur encore que son sourire, et
-cet abaissement de paupières plus moqueur encore
-que son regard!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</div>
-
-<h3>XVIII</h3>
-
-<p>Elle avait lu madame Necker de Saussure, et
-elle en tirait bon parti. Bien des maris juraient
-à leurs femmes qu’elle eût été une excellente
-institutrice si le hasard l’avait placée dans une
-condition secondaire; mais les femmes avaient
-leurs raisons pour n’en pas tout à fait convenir.
-Et pourtant sa moralité était grande, à ce qu’il
-semblait, et <i>ses talents</i>—comme l’on dit—étaient
-plus nombreux qu’il ne convient à une
-femme du monde. On eût pensé qu’elle avait
-été douée par les Fées, si les Fées n’étaient des
-besoins! Elle peignait sur ivoire, elle peignait
-sur émail, elle peignait même sur vélin quand
-elle faisait à ses <i>amies</i>, en pattes de mouche
-délicieuses, la description de ses sentiments. Elle
-improvisait sur le piano, comme Corinne eût
-improvisé si le piano eût été à la mode du temps
-de Corinne. Enfin, elle réussissait dans toutes
-les petites jongleries d’une société aussi avancée
-que la nôtre, avec la supériorité d’un jongleur
-indien ou chinois parmi ses intéressants
-compatriotes.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</div>
-
-<h3>XIX</h3>
-
-<p>Elle plaisait beaucoup aux vieilles femmes;
-mais les jeunes l’aimaient un peu moins,—chose
-qui ne saurait paraître étrange, probablement
-parce que les vieilles femmes n’étaient
-pas les seules à qui elle plaisait.—Celles-ci la
-défendaient en toute rencontre contre ces aimables
-insinuations qui se glissent plus cauteleusement
-encore que les conseils du serpent
-dans l’oreille d’Ève! mais, comme les insinuations
-de ces charmantes Èves, à leur tour, dans
-l’oreille de ces bons serpents, bien moins déliés
-qu’elles. En effet, en attendant la première
-faute de Joséphine, on la proclamait une coquette.
-Dilemme à l’usage de ces dames! si
-l’on est sage, on est cruelle et froide; et si l’on
-a pitié, on est perdue.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</div>
-
-<h3>XX</h3>
-
-<p>Perdue?—Oui! traînée sur la claie de toutes
-les conversations, déchirée par toutes ces hyènes
-de vertu qui vivent des douleurs infligées à une
-pauvre femme amoureuse et imprudente, qui
-lèchent ses larmes et les trouvent bonnes, et
-boiraient le sang de son cœur dans leur appétit
-carnassier de réputations. Joséphine craignait-elle
-ces femmes implacables? Shakespeare
-a dit, je ne sais où, que le mal qu’on dit de
-nous est une culture; mais Joséphine entendait-elle
-aussi courageusement la sienne? Était-ce
-lâcheté qui l’empêchait d’être entraînée? ou la
-froideur naturelle de cette jolie femme, vrai
-glacier, dont le mari disait, en jetant au nez de
-ses amis la clef de sa chambre: «Allez voir
-plutôt!» Quoi qu’il en soit, on ne pouvait lui
-reprocher une fausse démarche; et cependant
-des milliers d’yeux d’aigle pour la férocité
-épiaient sa conduite dans tous les sens. Mais
-de son collier de bonne renommée pas une seule
-perle n’était défilée encore.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</div>
-
-<h3>XXI</h3>
-
-<p>Je ne sais pas comment elle s’y prenait avec
-les hommes; mais toujours on lui parlait d’amour
-ou sur l’amour,—ce qui est souvent la
-même chose.—Du moins, moi qui vous raconte
-cette histoire, madame, j’étais, comme le
-cercueil de Mahomet, attiré à la voûte du
-temple. Je revenais toujours à ce sujet de conversation.
-Elle me contredisait dans mes théories,
-et j’ai cru (mais est-ce une illusion?) qu’elle
-n’agissait ainsi que pour les exalter davantage.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</div>
-
-<h3>XXII</h3>
-
-<p>Et lorsque j’étais au plus fort de mon éloquence
-et de mes preuves qu’en vérité il y
-avait assez pour faire mourir une femme faible
-et naturellement passionnée, comme Sémélé
-sous la présence du Dieu foudroyant qui la consuma,
-elle n’était pas du tout émue; elle n’avait
-ni larmes, ni tendres sourires, ni rêveries éperdues,
-ni regards mi-clos, ni rougeurs subites
-et évanouies! Seulement, mon amour-propre
-dépité (les gens vexés se paient comme ils peuvent)
-constatait alors qu’il s’exhalait du front
-bombé, sous les onctueux cheveux gris de perle,
-une espèce de tiédeur humide, une transpiration
-d’ardent désir. Mais ce n’était là qu’un
-mirage qui, comme tous les mirages, n’existait
-que par la distance. Car si, attiré par ce que je
-voyais, je me rapprochais un peu d’elle, elle
-savait reculer son fauteuil avec une splendeur
-de pruderie qui eût fait la réputation d’une Anglaise,
-et le mirage s’en retournait... au pays
-des songes, d’où il était venu.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</div>
-
-<h3>XXIII</h3>
-
-<p>Jamais les plus audacieux d’entre nous ne
-sentirent, en dansant avec elle, sa petite main
-trembler dans la leur ou répondre à d’éloquentes
-pressions par une plus tendre et plus
-affaiblie... Quand elle valsait, peut-être était-elle
-plus humaine? Elle n’avait pas la tête si
-forte qu’elle pût résister à ce tournoiement infernal
-qui la fait perdre à des derviches... et à
-tant de femmes, qui ne tournent pas, il est vrai,
-de cette diabolique façon, pour le pur et simple
-amour de Dieu. Mais, comme les vierges de
-province, Joséphine ne valsait jamais.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</div>
-
-<h3>XXIV</h3>
-
-<p>Impatientés encore plus qu’impatients, nous
-regardions, cet hiver-là, à l’orient et à l’occident
-de tous les salons, pour découvrir celui
-que nous attendions comme un Messie! celui
-dont le front de prédestiné devait porter l’étoile
-mystérieuse qui devait fasciner Joséphine. Nous
-étions un bataillon sacré d’observateurs de premier
-ordre, de ces fiers jeunes gens qui jouent
-encore à la fossette après vingt-cinq ans, mais
-qui deviennent, si Dieu leur prête vie... ou
-autre chose, des moralistes ou des ministres
-d’État; et, malgré nos sagacités prodigieuses,
-nous ne voyions point apparaître ce front radieux
-sur lequel nous eussions arboré les banderoles
-de la vengeance!... à moins pourtant
-que ce n’eût été—et pourquoi pas?—le front
-luisant et couronné de cheveux argentés de l’honorable
-M. d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</div>
-
-<h3>XXV</h3>
-
-<p>M. d’Artinel... Baudouin d’Artinel, je crois,—oui!
-c’est Baudouin qu’il s’appelait... ou d’un
-nom à peu près pareil et qu’on s’étonnait toujours
-de voir accolé à un tel personnage,—M.
-Baudouin d’Artinel était un homme grave
-et respectable, jouissant au plus haut degré de
-l’estime publique, conseiller en Cour royale ou
-juge,—je ne sais plus trop lequel,—ayant
-passé trente ans de sa vie, au su de tout le
-monde, à faire trois enfants à sa femme et un
-nombre illimité de rapports.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</div>
-
-<h3>XXVI</h3>
-
-<p>Il avait donc été marié; mais sa femme était
-morte. Il l’avait pleurée—convenablement;
-car on disait que son mariage avait été autrefois
-un mariage d’inclination. Mais le temps
-tue la douleur sur le cadavre qu’elle fait, et
-d’ailleurs un conseiller en Cour royale ne peut
-décemment pleurer toujours. Cependant il n’avait
-point déposé l’air mélancolique, et souvent
-il aimait encore à glisser de ces mots qui résonnent
-si bien dans l’oreille des femmes, quand
-il voulait faire allusion à des chagrins ineffaçables
-et à un cruel isolement.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</div>
-
-<h3>XXVII</h3>
-
-<p>Soit que Joséphine l’eût séduit avec son bavardage
-de robes ou de chiffons,—ou par ses
-grands mots de vertu ou d’estime publique, de
-sentiments purs et doux,—le vénérable conseiller
-recherchait avidement l’inexplicable créature.
-Peut-être le mariage et les peines qui en
-avaient été la suite ne l’avaient point assez maltraité
-pour qu’il ne s’aperçût pas des agréments
-extérieurs de madame d’Alcy. C’était une nature
-double et indécise, moitié vieux fat, moitié
-sentimental; et c’est ainsi qu’en louvoyant entre
-ces deux manières d’être, il avait passé autrefois
-pour un homme à bonnes fortunes.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</div>
-
-<h3>XXVIII</h3>
-
-<p>Mais, à présent, ce n’était plus qu’un galant
-usé: il avait beau faire empeser ses cravates et
-ouater ses habits, il ne pouvait cacher les outrages
-des années et les fatigues du cabinet. Ce
-n’était pas César,—mais César lui-même n’avait
-jamais été plus chauve. Cependant il n’avait
-pas perdu ses dents, et, à tout prendre
-sans détailler, c’était un homme bien conservé.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</div>
-
-<h3>XXIX</h3>
-
-<p>Lorsque Joséphine arrivait quelque part, on
-pouvait croire que M. d’Artinel suivrait bientôt.
-On l’avait d’abord remarqué, puis on avait
-fini par s’en taire, comme il arrive toujours:—l’habitude
-fatiguant la médisance, inconstante
-personne qui veut chaque jour des sacrifices
-nouveaux, comme ces divinités du Mexique
-auxquelles il fallait chaque matin une nouvelle
-victime humaine.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</div>
-
-<h3>XXX</h3>
-
-<p>Mais cette médisance, il l’avait bravée mieux
-qu’on n’aurait dû s’y attendre; car c’était un
-homme soumis à l’opinion comme à l’étiquette:
-un magistrat qui ne plaisantait point et qui tenait
-fort à la considération dont il avait le bonheur
-d’être entouré, comme il le disait lui-même
-avec un sourire d’une orgueilleuse
-mansuétude. Seulement, peut-être trouvait-il
-que Joséphine valait cette considération pour
-laquelle il avait tout fait, et se sentait-il (sur
-leurs vieux jours les hommes s’oublient) disposé,
-en faveur de Joséphine, à se moquer de
-l’opinion,—cette reine du monde, sacrée par
-la lâcheté de ses esclaves,—dont il avait été
-toute sa vie le très humble et très obéissant serviteur.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</div>
-
-<h3>XXXI</h3>
-
-<p>Et cependant,—je vous en ai déjà averti,
-madame, mais j’insiste sur ce point davantage,—Joséphine
-n’était pas une femme supérieure,
-une de ces femmes, filles de nos rêves, sirènes
-qui font aimer l’écueil sur lequel elles nous
-brisent! irrésistibles créatures auxquelles on sacrifierait
-si bien le sang de son cœur et le bonheur
-de sa vie.—Hélas! je ne songe pas que
-souvent ce serait là un assez pauvre sacrifice.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</div>
-
-<h3>XXXII</h3>
-
-<p>Non! c’était un être prétentieux—une minaudière,—qui
-se croyait la grâce en personne,—bonne
-raison pour qu’elle ne le fût pas,—une
-avalanche de grands mots, de non-sens et
-d’étourderies, ayant au suprême degré ce que
-les femmes ont toutes par droit de naissance
-et de sexe: une immense faculté d’être fausse—mais
-elle ne l’était pas—et surtout le plus
-joli corsage long et cambré. Je la comparerais
-à une guêpe, si la comparaison n’était usée,—une
-guêpe qui n’avait pas cessé d’être femme,
-quoiqu’elle eût conservé son aiguillon.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</div>
-
-<h3>XXXIII</h3>
-
-<p>Pauvres avantages que tout cela... excepté
-le corsage de la donzelle, svelte fuseau sur lequel
-l’amour dévidait vainement, à ce qu’il
-semblait, ses plus doux rêves. Pauvres avantages
-que tout cela; et cependant tout cela eût
-suffi pour culbuter bien des philosophies et
-troubler la glorieuse monade de Leibnitz lui-même...
-mais Leibnitz était fort lascif, je le
-tiens de mon maître d’allemand, très versé en
-la biographie; il nous faut donc choisir un autre
-exemple:—eh bien! pour troubler celle de
-M. Baudouin d’Artinel, qui n’était pas un Leibnitz,
-je vous assure.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</div>
-
-<h3>XXXIV</h3>
-
-<p>Mais, soit qu’il eût appris à maîtriser ses
-penchants ou qu’il eût lu dans nos ouvrages
-modernes que les sentiments profonds rendent
-sérieux, soit que ce fût l’habitude du juge plus
-puissante que tout le reste, si M. Baudouin d’Artinel
-était amoureux de Joséphine,—comme
-quelques-uns le pensaient,—il conservait toujours
-dans le monde son sang-froid et sa gravité
-un peu dolente. Seulement, il y avait alors
-une femme d’esprit, que j’ai connue, qui faisait
-toujours danser à cette gravité-là une jolie
-petite sarabande sur des charbons allumés
-quand elle l’appelait le modèle des époux et
-des pères, et qu’elle lui parlait des hautes qualités
-de sa femme et des regrets qu’il en conservait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</div>
-
-<h3>XXXV</h3>
-
-<p>Quant à Joséphine, elle était pour M. d’Artinel
-ce qu’elle était pour nous tous dans le
-monde. On ne pouvait l’accuser d’une petite
-mine de plus ou de moins avec lui, quoiqu’elle
-se fût bien aperçue, sans doute, qu’elle intéressait
-au plus haut point le vénérable conseiller.
-Les femmes, quand elles nous intéressent,
-n’ont-elles pas toutes un divin moniteur qui
-leur parle de nous tout bas, une espèce de génie,
-comme celui de Socrate,—mais qui,
-comme celui de Socrate, ne conseille pas précisément
-la sagesse?—Joséphine acceptait sans
-trouble les discrets hommages de M. Baudouin
-d’Artinel. Il est à croire même qu’elle eût été
-la meilleure amie de sa femme si madame
-d’Artinel eût vécu. Du moins, elle et lui,
-quand ils en parlaient, se le disaient-ils l’un à
-l’autre.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</div>
-
-<h3>XXXVI</h3>
-
-<p>Car ils en parlaient quelquefois.—Ils en
-parlaient depuis le jour où M. d’Artinel avait
-risqué l’éloge d’une femme qui, en mourant,
-avait emporté avec elle toutes ses affections, à
-lui,—ces affections qui, depuis qu’il connaissait
-Joséphine, ne demandaient plus qu’à revenir!
-Ce jour-là, il avait remarqué avec espoir
-l’attendrissement de Joséphine. Les pleurs qu’il
-crut voir dans ses yeux étaient peut-être le résultat
-de quelque bâillement étouffé; mais quoi
-qu’il en pût être, elle et lui, depuis ce jour-là,
-avaient, dans leurs conversations mélancoliques,
-effeuillé un nombre infini de scabieuses.
-C’est parfois un excellent moyen de se faire
-aimer que de regretter une femme morte; et
-qui sait si M. d’Artinel, avec son expérience
-de la nature des femmes, n’avait pas pensé que
-la sienne pouvait lui être, auprès de Joséphine,
-d’une aussi précieuse utilité?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</div>
-
-<h3>XXXVII</h3>
-
-<p>Or, un soir, chez madame de Dorff, Joséphine
-causait comme à l’ordinaire,—en regardant
-ses jolies griffes couleur de rose, que
-la brosse et le citron avaient lissées avec tant
-de soin. Il y avait beaucoup de monde dans le
-salon. Elle était assise contre le rideau de la
-fenêtre, un rideau de soie bleuâtre dans les
-ondes duquel elle noyait sa tête blonde et cendrée.
-Ses lèvres remuaient comme les cordes
-de la harpe quand elles sont pincées par une
-main rapide.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</div>
-
-<h3>XXXVIII</h3>
-
-<p>Mais on n’entendait pas ce qu’elle disait.
-Pour la première fois, elle ne parlait plus d’une
-voix haute et métallique;—soit que sa voix
-fût perdue dans le bruit des conversations qui
-se faisaient alors autour d’elle, soit qu’elle voulût
-cacher à tous ce qu’elle ne disait qu’à un
-seul.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</div>
-
-<h3>XXXIX</h3>
-
-<p>Car elle parlait à un seul,—un seul qui la
-regardait, penché sur le bras de son fauteuil,
-comme Napoléon dut sans doute regarder une
-carte de Russie avant sa malheureuse campagne.
-Elle, toujours disant, ne faisait que poser
-à la surface du regard de celui qui l’écoutait
-l’extrémité des rayons vagues et mobiles
-des siens;—un de ces regards qui effleurent,
-qui rasent et ne se fixent jamais. Au sommet
-du triangle dont ces deux personnes formaient
-la base, à l’angle de face du salon, se trouvait
-M. d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</div>
-
-<h3>XL</h3>
-
-<p>«Pourriez-vous me dire,—me demanda-t-il
-avec un air plus ridicule qu’il n’est permis
-à un conseiller de l’avoir, et pourtant Dieu
-sait avec quelle munificence fut accordée cette
-permission à tous les jurisconsultes de la terre!—pourriez-vous
-me dire quel est ce monsieur
-à qui madame d’Alcy parle en cet instant, à
-l’autre extrémité du salon?»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</div>
-
-<h3>XLI</h3>
-
-<p>Je regardai.—«Ce monsieur, comme vous
-dites, monsieur,—lui répondis-je,—s’appelle
-Aloys de Synarose. Tout ce que j’en sais
-se réduit à de bien légers détails: il a de l’esprit,
-mais cet esprit est un peu gâté par l’affectation,
-les manières d’un fat, et, dit-on, une
-très mauvaise tête.»—Et je saluai M. d’Artinel,
-qui répéta: «Une très mauvaise tête!»
-sans me rendre le salut que je lui faisais.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</div>
-
-<h3>XLII</h3>
-
-<p>«Oh! oh!—dis-je en moi-même,—monsieur
-d’Artinel, monsieur Baudouin d’Artinel,
-seriez-vous jaloux?...»—Et je toisai l’Othello
-de la Cour royale, avec sa cravate blanche qui
-ne faisait pas un pli et son habit noir du plus
-beau lustre.—«Est-ce que vous seriez atteint
-de cette passion pittoresque?»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</div>
-
-<h3>XLIII</h3>
-
-<p>Oui! il était jaloux;—il était jaloux, atroce
-supplice!—Il était jaloux sur moins qu’un
-mot, qu’un signe, qu’un air! Il était jaloux sur
-un rien, comme on est jaloux, fût-on juge
-comme il l’était, et comme il aurait été jaloux
-encore, eût-il été une Cour de justice à lui tout
-seul!—Un pressentiment terrible avait passé—sous
-son irréprochable gilet de piqué—comme
-une trombe; il avait blêmi tout à coup;
-son nez avait remué d’une façon formidable,
-comme s’il eût eu quinola dans son jeu au reversis.—Il
-était jaloux, c’était sûr! Malgré la
-dignité habituelle de sa pose, il n’imposait pas
-autant qu’Ali de Janina quand sa moustache
-se hérissait de fureur; mais il est certain que
-les quelques cheveux gris qui dessinaient sur
-son occiput une pâle et idéale couronne se
-seraient hérissés à la vue d’Aloys, s’ils n’avaient
-été trop enduits, ce jour-là, d’huile de
-Macassar.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</div>
-
-<h3>XLIV</h3>
-
-<p>C’était le jugement du monde sur Aloys que
-j’avais dit à M. Baudouin d’Artinel. Et pourquoi
-lui en aurais-je dit davantage? M. d’Artinel
-n’avait-il pas les idées du monde? Ne
-tenait-il pas à la considération que le monde
-dispense? N’était-ce pas un enfant du monde,
-devenu l’un de ses docteurs? N’était-il pas un
-de ces éléments dont le nombre, pour faire un
-public, embarrassait Beaumarchais? Passé l’épiderme,
-voyait-il l’homme? Et l’homme, c’est
-presque toujours l’écorché!...</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</div>
-
-<h3>XLV</h3>
-
-<p>Mais le monde est un vieil aveugle qui prétend
-voir, et qui prend, avec un sang-froid imperturbable,
-perpétuellement le noir pour le
-blanc. Le monde, c’est Brid’oison en personne,—un
-conseiller aussi, comme M. Baudouin
-d’Artinel,—appliquant à tort ou à travers les
-règles d’une jurisprudence homicide. Le monde,
-c’est l’imbécillité multipliée par elle-même et
-élevée à sa plus haute puissance. Car il n’y a
-que les idiots qui ne sentent rien défaillir dans
-leurs entrailles quand ils égorgent, et le monde
-égorge si souvent!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</div>
-
-<h3>XLVI</h3>
-
-<p>Voilà le monde! Oh! tenez-vous loin de lui,
-vous tous qui avez un cœur à déchirer et une
-fierté à faire souffrir. Vous, madame, qui lisez
-ces lignes, vous l’aimez peut-être beaucoup et
-vous ne le connaissez pas! Hélas! moi, je l’ai
-connu de bien bonne heure. Il n’y a pas une
-pauvre marguerite de ma jeunesse sur laquelle
-il n’ait bavé son venin. Il n’y a pas une de
-mes joies qu’il n’ait empoisonnée à la source.
-Il s’est attaché aux êtres que j’aimais, parce
-que je les aimais; il les a frappés parce que je
-les aimais; et il m’a fallu assister à ce spectacle,
-muet, garotté et sans vengeance.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</div>
-
-<h3>XLVII</h3>
-
-<p>Oui! garotté par les convenances de ce
-monde, par les lois de ce monde sans cœur;
-obligé de feindre un front serein, mordant
-mon cœur jusque sur mes lèvres et le ravalant
-dans ma poitrine quand il allait s’en échapper;
-buvant mes larmes au dedans, amer breuvage!
-Car je n’avais pas, comme Achille, de bords
-lointains, une tente sur quelque rivage, le vaste
-sein de l’Océan ou d’un ami, de ma mère Thétis
-ou de Patrocle,—pour les cacher.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</div>
-
-<h3>XLVIII</h3>
-
-<p>Mais l’orgueil était la colonne où je m’adossais...
-le poteau auquel <i>ils</i> m’avaient lié, et qui
-m’empêcha de fléchir. Comme Jésus, dans la
-flagellation sanglante, je ne tombai pas sous
-leurs coups; mais, comme lui, je ne leur renvoyai
-point des paroles de miséricorde.—Et
-vous, les saintes Sébastiennes de ce monde,
-les martyres de votre amour pour moi, je pressai
-vos seins déchirés sur mon sein déchiré
-plus précieusement, plus étroitement encore,
-comme si les flèches qui vous avaient percées
-avaient pu se détacher et se retourner sur mon
-cœur <i>seul</i>.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</div>
-
-<h3>XLIX</h3>
-
-<p>Le monde disait donc d’Aloys qu’il était un
-fat,—un de ces êtres secs comme la peau
-dont leurs gants sont faits,—une espèce de
-Lauzun qui se serait fait ôter ses bottes par des
-mains de princesse, s’il y avait encore de ces
-mains-là! Seulement, tout fat qu’il fût, le
-monde respectait sa fatuité parce qu’elle était
-accompagnée de la plus effrayante faculté d’ajuster
-l’épigramme. En fait de ridicules, Aloys
-tirait la bécassine avec des balles de gros calibre.
-Par conséquent, <i>c’étaient</i>, quand il s’en mêlait,
-d’épouvantables hachis! «Quelle amusante
-peste!» disaient les femmes les plus courageuses,
-que sa conversation intéressait tant
-qu’elles n’en avaient peur que par réflexion.
-Est-ce pour cela—ou parce que Rivarol portait
-un habit rose—qu’elles l’avaient surnommé
-Rivarol II?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</div>
-
-<h3>L</h3>
-
-<p>Mais j’ai lu quelque part que Rivarol était
-beau, et que c’était la moitié de son prodigieux
-esprit... pour les femmes. Or, Aloys n’avait
-pas été si magnifiquement doué. Il était laid,
-ou du moins le croyait-il ainsi. On le lui avait
-tant répété dans son enfance, alors que le cœur
-s’épanouit et que l’on s’aime avec cette énergie
-et cette fraîcheur, vitalité profonde, mais rapide,
-des créatures à leur aurore!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</div>
-
-<h3>LI</h3>
-
-<p>Alors que sa mère elle-même, sa tendre
-mère, c’est-à-dire celle qui ne voit rien des défauts
-de ses enfants à travers l’illusion sublime
-de sa tendresse, l’avait raillé sur sa laideur
-comme eût pu le faire une marâtre; alors
-qu’elle trouvait ses baisers moins bons parce
-qu’il ne ressemblait pas à l’image désirée
-qu’elle avait rêvée longtemps: immatériel
-amour, que cet amour maternel!—N’est-ce
-pas Chateaubriand qui en a conclu l’immortalité
-de l’âme? comme si, dans tous les cas, du
-reste, toute l’espèce humaine avait porté des
-jupons!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</div>
-
-<h3>LII</h3>
-
-<p>Or, ces premières impressions sont si obstinées,
-elles s’enfoncent dans certaines natures à
-des profondeurs si grandes, qu’elles y restent à
-jamais, comme ces balles que le fer du chirurgien
-n’a pu extraire, et sur lesquelles la chair
-s’est refermée: comparaison d’autant plus exacte
-que ces impressions, comme ces balles, font
-recouler notre sang à certains jours.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_236">[p. 236]</div>
-
-<h3>LIII</h3>
-
-<p>Et ces souvenirs de son enfance vivaient tellement
-chez Aloys, que vingt femmes peut-être
-qui l’avaient vengé des dégoûts d’un père
-et d’une mère—modèles d’aimable sollicitude,
-qui ne pouvaient souffrir l’idée que leur fils ne
-fût pas un joli garçon—n’avaient pas effacé
-la trace de la raillerie amère: rougeur qui ne
-brûlait pas la joue, mais la pensée... quand il y
-pensait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_237">[p. 237]</div>
-
-<h3>LIV</h3>
-
-<p>Ame grande pourtant, que cet Aloys.—Mais
-l’Océan, qui engloutit les falaises, roule
-aussi l’algue marine dans son sein.—Il y avait
-en lui assez d’espace pour que toutes les douleurs
-s’y donnassent rendez-vous et y vécussent
-sans se coudoyer. Cette grandeur incommensurable
-et solitaire, cette force morale qui avait
-autrefois rendu superbe le nez épaté de Socrate,
-jetait souvent d’augustes reflets aux tempes
-pâles d’Aloys, et les femmes, à ces heures suprêmes,
-en restaient plus pâles que lui et confondues
-comme si le Ciel se fût dévoilé tout à
-coup, tandis que ce n’était que le masque de
-cet homme qui s’entr’ouvrait!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</div>
-
-<h3>LV</h3>
-
-<p>Car il avait un masque,—un masque de
-fer cadenassé derrière sa tête et dont il avait
-jeté la clef à la mer,—un masque plus dur
-et plus froid que celui du frère adultérin de
-Louis XIV: car c’était le mépris qui l’avait
-forgé et l’orgueil qui l’avait scellé là. Il ne
-voulait pas que les hommes se réjouissent de
-l’avoir blessé, s’ils pouvaient le blesser encore.
-Il ne voulait pas qu’une idée haute et grave
-fût accueillie par le rire ou l’indifférence. Il
-avait la pudeur de la pensée et la fierté plus
-chaste encore du sentiment.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</div>
-
-<h3>LVI</h3>
-
-<p>Il avait tout cela; mais il le gardait entre lui
-et Dieu, ce discret confident de toutes les supériorités
-inutiles. S’il avait moins connu les
-femmes, on eût pu croire qu’il gardait pour sa
-future <i>adorée</i> ces perles de l’âme, qui d’ailleurs
-ne dispensent pas de l’autre écrin; mais, pour
-agir ainsi, il savait trop qu’on se coiffe avec un
-camée, et que les choses morales ne se portent
-pas dans les cheveux. Ce qu’il y avait donc de
-mieux en lui restait en lui, et par-dessus il
-avait mis ce qui vaut mieux que quatre griffes
-de lion entre-croisées sur notre cœur pour le
-défendre:—cette plaisanterie qui a des ailes,
-et que les pédants, dans leur style de plomb,
-appellent frivolité, par jalousie. Comme ce fameux
-vêtement que porta Jean Bart tout un
-jour, cette splendide culotte d’argent, doublée
-de drap d’or, qui eut les résultats cruels d’un
-cilice, l’envers était encore plus précieux que
-l’endroit de sa personne; et, comme Jean Bart
-victime de sa doublure, c’était aussi le plus beau
-et le plus intérieur de son âme qui le faisait le
-plus souffrir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</div>
-
-<h3>LVII</h3>
-
-<p>Dans toutes les coupes de la vie où il avait
-plongé ses lèvres, il avait bu une absinthe amère
-qui, sur ses lèvres, se retrouvait toujours. Une
-éternelle ironie dictait ses paroles, ironie si profonde
-que, dans la mollesse de sa voix et la
-courtoisie de son langage, rien n’en trahissait
-le secret... Pourtant les autres sentaient une
-insultante puissance qui se jouait d’eux à travers
-ces paroles gracieuses... On sentait cela comme,
-en entendant l’harmonica,—musique céleste!
-plaisir inénarrable!—on sent que l’on va s’évanouir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</div>
-
-<h3>LVIII</h3>
-
-<p>Mais, ce soir-là... il parlait moins à Joséphine
-qu’il n’écoutait la ravissante poupée.
-Seulement, de temps en temps, on voyait, au
-mouvement de ses lèvres, qu’il laissait tomber
-un mot... un simple mot qu’elle ramassait, et
-sur lequel elle dévidait pendant un quart
-d’heure ses pensées,—si l’on peut appeler de
-ce mot ambitieux le frêle produit du cerveau
-gazeux de madame d’Alcy.—Ils parlaient,
-ou pour mieux dire, elle parlait du magnétisme
-animal.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</div>
-
-<h3>LIX</h3>
-
-<p>Le résultat de cette soirée fut le désappointement
-de ce bon M. d’Artinel, qui piétinait
-tout en parlant politique avec un gros général
-qui l’avait collé à la cheminée. De cette cheminée,
-il envoyait de temps à autre un regard
-d’angoisse sur Joséphine et sur son heureux
-partner... sur Joséphine qui n’aurait pas (à
-ce qu’il lui semblait du moins à la distance où
-il était placé) ramassé un monde quand elle
-l’aurait eu à ses pieds. Enfin ce fut encore l’opinion
-d’Aloys, quand il se leva des chastes
-flancs de Joséphine, et que nous lui eûmes
-demandé ce qu’il en pensait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</div>
-
-<h3>LX</h3>
-
-<p>«Mon Dieu!—fit-il nonchalamment,—c’est
-une sotte qui a tout juste assez de jargon
-pour imposer à de plus sots qu’elle.»—Jugement
-plus cynique, en vérité, que nous ne
-l’attendions de sa part.—«Elle n’est pas jolie,—continua-t-il.—Voyez-la
-plutôt d’ici,
-roulant sa tête avec tant d’affectation dans
-ce rideau d’un bleu moins pâle qu’elle n’est
-blond pâle. D’honneur, son teint est plus blond
-que ses cheveux! Je crois que, si elle avait un
-amant, elle ferait très artistement des larmes
-sur le papier des lettres qu’elle lui écrirait, avec
-quelques gouttes du verre d’eau à la fleur d’orange
-qu’elle boit avant de se coucher.»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_244">[p. 244]</div>
-
-<h3>LXI</h3>
-
-<p>Cela dit, Aloys ne s’occupa plus de Joséphine
-et eut plus d’esprit que jamais avec nous.—Le
-lendemain, il la vit encore chez madame
-de Dorff, où ils allaient souvent tous les deux.
-Au bout d’un mois de rencontres à peu près
-quotidiennes, je demandai, un soir, à Aloys
-s’il avait toujours la même opinion sur Joséphine:—«Oui!
-toujours,» répondit-il avec
-un sang-froid d’autant plus admirable qu’alors
-il l’aimait comme un fou.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_245">[p. 245]</div>
-
-<h3>LXII</h3>
-
-<p>Est-ce que vous vous étonneriez, par hasard,
-madame, de ce qui arrivait à Aloys? Est-ce la
-première fois qu’un fait—insolent de sa vérité
-de portefaix—vient culbuter cette théorie
-un peu niaise de l’Idéal, amour allemand des
-imaginations mystiques? Quant à moi, qui ai
-peu de pente vers le mysticisme exalté, et qui—mais
-d’une autre manière que le docteur
-Kant—ai l’entente de la réalité à un degré
-très supérieur, la femme que j’ai le plus aimée—et,
-certes! j’en ai aimé beaucoup,—était
-l’antipode de tout ce que j’aurais voulu.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</div>
-
-<h3>LXIII</h3>
-
-<p>Il l’aimait comme un fou,—oui! l’amour
-avait en lui l’intensité de la folie; mais là, madame,
-l’analogie s’arrêtait court.—La raison
-lui était restée, forte, inflexible, inaltérable,
-et, quoiqu’il l’aimât, cette femme, il la faisait
-passer, dans sa pensée, sous l’équerre et le
-niveau d’un jugement qui ne s’attendrissait jamais.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</div>
-
-<h3>LXIV</h3>
-
-<p>Car il était de cette race sauvage et un peu
-fière d’hommes pour qui rien n’est illusion
-dans la vie: yeux perçants qui voient la ride à
-côté de la bouche aimée, la misère du cœur
-qu’ils pressent sur leur cœur avec le plus d’amour!
-Aigles qui, s’ils s’accouplent, déchirent
-l’aiglonne dans leurs caresses, comme indigne
-de leurs nids d’empereur!—s’ils deviennent
-pères, brisent un matin dans leurs griffes l’œuf
-fragile ou l’oiseau sans serres, trop faible pour
-leur résister, comme autrefois ils meurtrirent,
-d’un coup nonchalant de leur grande aile, la
-poitrine de leur père décrépit.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</div>
-
-<h3>LXV</h3>
-
-<p>Hommes qui n’ont de respect pour rien sur
-la terre;—que le monde accuse d’égoïsme,
-parce que leur <i>moi</i> est plus grand que le monde;—de
-méchanceté, parce que leur œil implacable
-a tout vu des motifs cachés... Pour ces
-sortes d’hommes, l’amour à la Pétrarque est
-impossible. S’ils disent quelquefois beaucoup
-de sornettes, ils font extrêmement peu de sonnets.
-Insolents! pour eux, la femme, cet ange
-de pureté douteuse, n’est qu’un plus ou moins
-joli... succube.—Quand ils iront chez vous,
-madame, faites dire par le portier que vous n’y
-êtes pas.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</div>
-
-<h3>LXVI</h3>
-
-<p>Mais non... recevez-les plutôt, madame;—faites-leur
-les yeux doux et vous serez vengée;—car
-ces hommes ont un cœur que vous pouvez
-mettre en mille pièces comme le plus
-frêle de vos tissus, percer en riant comme
-un de vos festons avec votre poinçon d’acier.
-Seulement,—n’est-ce pas bien dépitant, madame?—on
-a beau les désoler, ils se consolent;
-ils ne meurent pas. C’est avec leur
-esprit qu’ils pansent leurs blessures: immortel
-dictame qui les sauve toujours! Plus heureux
-que Mahomet, il n’y a point de Fatmé qui les
-empoisonne, ou, s’il y en a, c’est du poison
-inutile: ils sont les Mithridates de l’amour. Ce
-ne sont pas eux qui ont inventé le symbole si
-touchant—mais un peu commun—du lierre
-qui meurt où il s’attache. Eux, plus souvent
-que les plus souples lianes, ils se détachent
-très bien sans en mourir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</div>
-
-<h3>LXVII</h3>
-
-<p>Et pourquoi ne se détacheraient-ils pas,
-madame? Ils ont trop reçu du ciel en partage
-pour ne pas s’en servir les grâces tombantes
-de la clématite; et d’ailleurs,—je vous en
-demande pardon si vous êtes d’Europe et surtout
-Française,—sur bien des points, quoique
-sensibles, ils se rapprochent des opinions de ce
-faux et abominable Prophète qui n’eut sur les
-femmes que des idées dignes d’un conducteur
-de chameaux. A leurs yeux comme aux siens,—hélas!
-je rougis de le dire, moi pour qui
-une femme est une madone, une belle forme
-blanche (quand elle est blanche toutefois) à
-invoquer du pied d’un autel,—à leurs yeux
-donc la femme n’est, après tout, qu’un coussin
-de divan plus ou moins parfumé, un délicieux
-coussin de divan pour dormir, bâiller et faire...
-l’amour!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</div>
-
-<h3>LXVIII</h3>
-
-<p>Et cependant,—malgré ses opinions impertinentes,—l’homme
-est voué à une telle
-inconséquence qu’il bouleverserait le monde
-pour un simple coussin de divan! Que de fois
-on l’a vu (vous peut-être, madame?) malheureux,
-et malheureux jusqu’au délire, parce que
-le coussin A, par exemple, n’était pas à la place
-du coussin B. C’est ce qui arrivait aujourd’hui
-à Aloys de Synarose; comme il était déjà
-arrivé à M. Baudouin d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_252">[p. 252]</div>
-
-<h3>LXIX</h3>
-
-<p>Il faut que je mette une histoire dans cette
-histoire. Un de mes meilleurs amis, madame,
-prétendait, avec la fatuité en usage chez les
-cœurs bien épris, avoir pour maîtresse la plus
-ravissante créature, depuis les talons jusqu’à
-la tête... inclusivement. J’ai vingt de mes amis
-qui ont, pour leur compte, une prétention toute
-semblable, et qui croient même à ce qu’ils
-disent... ce qui est plus fort. Mais celui dont
-il est question se faisait mieux croire que tous
-les autres quand il parlait de son bonheur. Si
-j’avais su peindre sous la dictée comme je sais
-y écrire, nous aurions un portrait de plus, et
-nous pourrions juger si l’ensemble répondait
-aux détails... Un portrait, relique précieuse
-pour celui qui aime!—Mais, bah! tout portrait
-est un mensonge ou une impuissance; et,
-comme souvenir, j’aimerais mieux de ma maîtresse
-ce que ce mauvais plaisant de Bonaparte
-osa léguer à sa mère en plein testament.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_253">[p. 253]</div>
-
-<h3>LXX</h3>
-
-<p>Oui! les peintres ont menti par la gorge, la
-main, la couleur et la pensée, quand ils s’imaginent
-retracer les traits adorés par nous, et
-que, nous, nous avons la lâcheté de le souffrir!
-Fussent-ils Raphaël lui-même,—ce chaste
-Raphaël qui mourut dans le lit infect d’une
-courtisane, mais dont la pensée ne posa jamais
-le bout de son blanc pied d’ange là où il n’eut
-pas honte d’appuyer ses lèvres enivrées,—ils
-ne seraient pas dignes de retracer celle dont
-l’image a d’un regard—d’un seul regard—passé
-indélébile dans nos cœurs, ces voiles de
-sainte Véronique, mais sur lesquels le sang
-qui peint la tête adorée est le nôtre, et non
-pas le sien.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</div>
-
-<h3>LXXI</h3>
-
-<p>Sans doute, l’ami que je vous ai cité, madame,
-pensait ainsi sur le néant de ces bijoux
-que l’amour quelquefois échange et sur lesquels
-il pleure l’absence, quand il n’a pas le triste
-courage de les briser. L’image sacrée reposait
-dans sa poitrine, et non dessus... au bout d’un
-ruban qui s’usait. Seulement, par je ne sais
-quelle tendre inconséquence encore, il avait
-peint lui-même un trait, un seul trait de sa
-maîtresse, et du moins il y avait dans cette
-idée tout un divin mystère de l’âme qui faisait
-pardonner l’exigence des sens abusés.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</div>
-
-<h3>LXXII</h3>
-
-<p>C’était un œil,—gauche ou droit, je ne
-saurais le dire,—mais c’était un œil bleu pâle
-comme de la violette de Parme, et lumineux
-comme de la rosée; étincelant et mélancolique
-comme une étoile, mais, comme celle d’Hespérus,
-dans un ciel où elle est seule encore!
-Astre doux et bon qui se laissait regarder dans
-l’auréole de ses cils d’or sans vous en punir
-par une larme, soleil d’avril qui semblait sortir
-d’un horizon de tempêtes; car le contour
-de cet œil si frais et si pur était plongé dans
-une sombre nuit.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_256">[p. 256]</div>
-
-<h3>LXXIII</h3>
-
-<p>Et je comprends cette fantaisie!—Pascal,—ce
-loup-cervier du jansénisme, qui mit à sang
-toutes les pensées humaines dans le crin de
-son cilice,—Pascal ne demande-t-il pas
-quelque part si c’est le nez ou les oreilles que
-nous aimons dans la femme aimée?... Aimer
-l’œil de sa maîtresse, c’est aimer la pensée
-elle-même,—une pensée épanouie en une
-fleur charmante et éclairée d’un jour divin,—une
-pensée qui languit ou sourit, mais toujours
-attire,—et nous repousse aussi parfois.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_257">[p. 257]</div>
-
-<h3>LXXIV</h3>
-
-<p>... Les jours de migraine,—ou de caprices,
-pires encore.—Mais étaient-ce les yeux de
-Joséphine qu’Aloys eût fait peindre sur sa bonbonnière,
-ou son front bombé, ou sa lèvre
-incessamment mordue par une dent taquine,
-ou quelque chose de plus voluptueux encore?—L’autre
-jour, j’ai été foudroyé, madame,
-par le pli en losange d’une robe de satin.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_258">[p. 258]</div>
-
-<h3>LXXV</h3>
-
-<p>Je ne sais pas ce que cette maudite robe
-recouvrait.—Quand j’aurais pu le savoir, je
-ne l’aurais pas voulu... mais ce pli, froncé par
-le diable lui-même!... Cette robe était de la
-couleur tendre et sérieuse qu’on appelle <i>manteau
-de La Vallière</i>, et, soit la superstition de ce
-nom d’un charme si doux de mélancolie, soit
-une impression plus brûlante, je m’arrêtai devant
-celle qui portait avec une mollesse si
-traînante les couleurs de la carmélite, et je vis
-ce que je ne dois pas me rappeler.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_259">[p. 259]</div>
-
-<h3>LXXVI</h3>
-
-<p>Revenons plutôt à notre histoire, madame.
-Si c’était vous, je rêve de vous encore; mais
-vous, vous m’avez oublié;—il vaut donc
-mieux revenir à Aloys. Aloys s’était juré à
-lui-même de ne jamais parler de son amour
-à Joséphine, et c’était un garçon bien assez
-maître de ses nerfs pour se tenir la parole qu’il
-s’était donnée comme s’il avait été un autre
-que lui. Je suis persuadé que vous ne vous
-souciez guère d’Aloys, madame? On ne sait
-jamais où l’on en est avec des hommes pareils,
-et les femmes, ces naïves personnes,
-aiment immensément l’abandon... dans les
-autres.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_260">[p. 260]</div>
-
-<h3>LXXVII</h3>
-
-<p>«Du moins,—se disait mon héros,—je
-ne serai point trompé par elle. Elle ne jouera
-pas avec mon cœur, la gracieuse chatte, comme
-avec un peloton de fil! Et si un jour elle en
-trompe un autre, elle ne montrera pas mes
-lettres, mes cheveux ou la tristesse de mon
-front, comme un trophée d’armes. Je veux briser
-comme du verre sa vanité sous mon orgueil.»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_261">[p. 261]</div>
-
-<h3>LXXVIII</h3>
-
-<p>«Je veux briser!» Et il était brisé lui-même
-de la résolution stoïque qu’il prenait; mais, indomptable
-dans ses brisures, il n’était pas
-abattu. Comme Diogène, qui se roulait dans
-le sable ardent, sous le ciel le plus dévorant
-de l’été, il s’exposait sans sourciller à toutes
-les amertumes d’une passion comprimée. Il se
-regardait, impassible, brûler le cœur, comme
-Scævola se regardait brûler la main. Souffrir,
-pour lui, c’était vivre, c’était remplir sa vocation
-d’homme.—Il aurait eu des chevaux de
-poste pour fuir la douleur, qu’il eût refusé de
-les monter!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_262">[p. 262]</div>
-
-<h3>LXXIX</h3>
-
-<p>Partout où il rencontrait Joséphine, et il la
-rencontrait partout, il montrait la coquetterie
-d’esprit qu’il avait avec toutes les femmes. Il
-croyait l’avoir pénétrée,—amère science, coup
-d’œil qu’on paie cher!—mais il restait impénétrable.
-Il lui adressait les mêmes flatteries,
-avec une voix tout aussi légère qu’aux femmes
-les plus indifférentes. Il aurait été impossible
-d’apercevoir à travers ses manières que cette
-femme fût pour lui autre chose... qu’une jolie
-chose tout au plus.—Cependant, j’observai
-qu’il était toujours un peu plus pâle auprès
-d’elle;—mais la différence était imperceptible.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_263">[p. 263]</div>
-
-<h3>LXXX</h3>
-
-<p>Pâle sur pâle,—signe des natures passionnées
-quand elles souffrent ou jouissent. Car
-alors le sang se retire au cœur comme un
-fleuve qui remonte à sa source. Hélas! Joséphine
-n’avait point le secret de cette pâleur,
-flocon épars, tombé du matin même sur la
-neige d’hier un peu durcie, et que le moindre
-souffle emportait!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_264">[p. 264]</div>
-
-<h3>LXXXI</h3>
-
-<p>Elle aimait—qui peut dire pourquoi?—à
-causer de longues heures avec Aloys, et pourtant
-elle sortait toujours de ces interminables
-causeries mécontente d’elle et de lui.—Certainement
-il n’avait pas dit un mot qui ne fût
-convenable. Louis XIV, ce roi du convenable,
-ne l’était pas plus qu’Aloys. Eh! mon Dieu,
-c’était peut-être justement pour cela qu’elle
-était mécontente. S’il avait été entraîné à
-quelque moment; si la pensée trop à l’étroit
-avait crevé la parole;—eût-ce été pour laisser
-passer une impertinence: elle était habile, elle
-était souple, elle avait de l’ongle, elle était
-femme, elle en aurait pris avantage: tandis
-qu’il fallait subir tout entière la supériorité
-d’Aloys.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_265">[p. 265]</div>
-
-<h3>LXXXII</h3>
-
-<p>N’était-ce pas bien dur, cela, madame? Aloys
-avait la sérénité d’un sage. Un sage est fort
-impatientant! Il avait la sérénité d’un sage,
-mais d’un sage dont on ne riait pas; car au
-fond de cette sagesse il y avait la puissance.
-Cela ne se voyait pas, mais cela se sentait.
-Aussi, après une de ces conversations—irréprochables—Joséphine
-rentrait-elle fatiguée,
-brisée, anéantie, la tiède sueur au front, les
-nerfs agacés!—car toujours Aloys l’avait
-amenée à en dire beaucoup plus long qu’elle
-n’aurait voulu.—En vain se promettait-elle
-de se raidir à la première occasion, la conversation
-d’Aloys ressemblait aux montagnes
-russes: une fois parti, on ne pouvait plus s’arrêter.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_266">[p. 266]</div>
-
-<h3>LXXXIII</h3>
-
-<p>«M’aime-t-il?» se demandait-elle, en se
-souriant en enfant gâtée dans sa glace. La
-glace disait oui, mais la vanité doutait encore.
-Pour la première fois de sa vie, la vanité, cette
-glace flatteuse, lui semblait de moins belle eau
-que celle de son boudoir. Elle tremblait en s’y
-regardant.</p>
-
-<p>«Je le saurai bientôt,» reprenait-elle.—Charmante
-rêveuse! le coude appuyé sur le
-marbre de la cheminée, on aurait dit une
-pauvre jeune femme amoureuse.—«Prenez
-donc garde, Fanny, vous allez casser les cordons
-de mon corset!»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_267">[p. 267]</div>
-
-<h3>LXXXIV</h3>
-
-<p>«Je le saurai demain!» et l’éternel demain
-ne venait jamais. Tout l’hiver se passa ainsi.
-Il n’y eut pas une seule de ces magnifiques et
-imperceptibles ruses féminines, employées depuis
-Ève jusqu’à la marquise du V..., dont elle
-ne se servît pour savoir si Aloys l’aimait; mais,
-hélas! ce fut inutile. Elle alla même jusqu’aux
-coquetteries,—mais aux coquetteries vertueuses,—avec
-M. Baudouin d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_268">[p. 268]</div>
-
-<h3>LXXXV</h3>
-
-<p>Quant à elle, elle éprouvait peut-être la
-seule espèce de sentiment dont elle fût susceptible:
-une curiosité âcre, brûlante, stimulée
-sans cesse;—et, sans doute, dans ces conversations
-si longues et si pleines de la métaphysique
-du cœur, dans l’ivresse des fleurs, des
-bougies, de la musique et de la danse, elle
-trouvait de ces moments à sensations singulières
-dont parlait Ninon de Lenclos, et que
-les hommes sont si malheureux d’ignorer.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_269">[p. 269]</div>
-
-<h3>LXXXVI</h3>
-
-<p>Émotion vive, sans nom et bientôt passée!
-toute semblable à l’écume rosée et légère d’une
-bouteille de bourgogne mousseux frappé de
-glace.—Elle n’avait point été pétrie d’une
-brûlante poussière; et j’ai plus de lave à ma
-pipe qu’il n’en entrait dans la composition de
-toute sa personne.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_270">[p. 270]</div>
-
-<h3>LXXXVII</h3>
-
-<p>Un jour, c’était au mois de mai, le 17 de
-mai (j’aime les dates dans les histoires de
-cœur: elles ressemblent à de petits bâtons
-d’ivoire sur lesquels les souvenirs—ces bouvreuils
-à la poitrine sanglante—viennent plus
-commodément percher), Aloys avait passé
-toute la journée à la campagne. Le corps, chez
-cet élégant stoïcien, était moins robuste que
-l’âme. A force de souffrir moralement, il avait
-gagné une gastrite, un commencement de pulmonie
-et une inflammation du cerveau, légère
-encore, il est vrai, mais qui pouvait s’aggraver,—aimable
-espérance!—Son médecin l’avait
-mis à la gomme, aux sangsues et au lait
-d’ânesse.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_271">[p. 271]</div>
-
-<h3>LXXXVIII</h3>
-
-<p>Il était allé passer quelques jours, à la première
-floraison des roses, au château de madame
-de Dorff, la grande amie de Joséphine,
-une de ces bonnes amies... comme il est doux
-et consolant d’en avoir <i>une</i> quand on est femme,
-car il est rare d’en avoir deux,—une de ces
-liaisons qui consolent et qui vengent de la perfidie
-des hommes,—quoique les mauvaises
-langues prétendent que deux femmes ne sauraient
-s’aimer.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_272">[p. 272]</div>
-
-<h3>LXXXIX</h3>
-
-<p>Et cette damnée opinion, je l’avais autrefois,
-madame.—J’avais remarqué le regard que
-deux femmes se jettent quand elles se rencontrent
-pour la première fois, soit dans un salon,
-soit au spectacle, soit même à l’église... et,
-franchement, ce diable de regard me confirmait
-dans ma détestable croyance; mais ce
-jugement trop précipité a fait place à une appréciation
-plus saine et plus juste des choses,
-quand j’ai vu une femme sacrifier héroïquement
-son amant à son amie,—il est vrai qu’elle en
-prenait un autre,—et une institutrice vouloir
-faire épouser à son élève le sien,—dont elle
-ne voulait plus.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_273">[p. 273]</div>
-
-<h3>XC</h3>
-
-<p>O amitié! amitié! sentiment des anges entre
-eux, essayé par les hommes ici-bas,—il est
-vrai que je préfère une douillette ouatée pour
-l’hiver,—ô amitié! tu n’en es pas moins le
-plus spirituel mouvement du cœur, la plus
-noble aspiration de la pensée! Je ne sais plus
-quel sculpteur, pour exprimer la divine essence,
-représenta deux beaux enfants nus—un garçon
-et une fille—qui s’embrassaient saintement
-sur la bouche. Idée hardie que J.-J. Rousseau—le
-plus plat des laquais—osait appeler
-une obscénité. Ah! c’était deux jeunes filles
-qu’il fallait sculpter ainsi pour t’exprimer, ô
-amitié! mais peut-être quelqu’un trouverait-il
-que c’est là un non-sens plus qu’une obscénité
-encore.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_274">[p. 274]</div>
-
-<h3>XCI</h3>
-
-<p>Madame de Dorff était donc l’amie de Joséphine,—une
-amie bien rare, comme dit ma
-grand’mère, en parlant de la millième qu’elle
-ait eue. Madame de Dorff n’était plus jeune;
-elle mettait du rouge comme Jézabel: Joséphine
-pouvait donc l’aimer. Si nous avions été
-au dix-huitième siècle, Joséphine, l’énigmatique
-Joséphine, dont les rubans étaient toujours
-frais et venaient nous ne savons d’où,
-aurait peut-être été la mademoiselle Aïssé de
-madame de Dorff, tandis qu’elle n’était que sa
-<i>chère belle</i>, titre officiel sans grande valeur. Madame
-de Dorff prenait avec elle ces airs maternels
-de patronnesse, si chers aux femmes sur
-le retour. Si elle avait connu la passion d’Aloys
-pour Joséphine, elle lui aurait dit sans nul
-doute: «Je vous remercie de l’aimer.» Mot
-historique que j’ai entendu dire par une de ces
-amies qui répètent: «Pauvre enfant, comme
-elle se compromet!» à un homme qui se mourait
-d’une passion sublime.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_275">[p. 275]</div>
-
-<h3>XCII</h3>
-
-<p>Or, Aloys retournait à Paris. Au moment
-où il allait partir: «Monsieur de Synarose,—dit
-madame de Dorff, avec cette assurance
-aristocratique qui ne craint point un refus, cet
-aplomb de femme bien née qui impose un
-désir comme une loi, même à un indifférent,—si
-j’osais, je vous prierais de remettre ce
-flacon à madame d’Alcy. J’étais si souffrante
-dans ma visite d’adieu que je l’emportai. Voulez-vous
-la remercier pour moi et lui dire que
-je suis tout à fait bien à présent?...»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_276">[p. 276]</div>
-
-<h3>XCIII</h3>
-
-<p>C’était la première fois que l’occasion se
-présentait pour Aloys de voir madame d’Alcy
-chez elle. Elle n’y recevait pas d’homme. Retraite
-mystérieuse où un pied botté ne pénétrait
-jamais, son boudoir ne s’ouvrait qu’aux
-femmes; car elle était trop jeune et dans une
-position trop délicate, puisqu’elle n’avait pas
-de mari et ne se réclamait d’aucun parent, pour
-voir chez elle plus que quelques jeunes femmes
-et beaucoup de ces respectables douairières qui
-plastronnent si bien une réputation contre les
-coups de la médisance, et qui s’occupent encore
-des plaisirs des jeunes gens—mais d’une
-façon orthodoxe—en leur faisant faire de bons
-mariages.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_277">[p. 277]</div>
-
-<h3>XCIV</h3>
-
-<p>Aloys prit le flacon des mains de madame
-de Dorff,—un charmant flacon d’agate, obscur
-comme la pensée d’une femme; mais qui exhalait,
-sous son bouchon d’or ciselé, une vague
-odeur d’essence de verveine, cette plante magique
-et sacrée dont les sorcières se couronnaient
-le front autrefois.—Les sorcières
-d’à présent ne la portent plus que dans leurs
-flacons.—Aloys promit qu’il remettrait le
-flacon à madame d’Alcy, le même soir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_278">[p. 278]</div>
-
-<h3>XCV</h3>
-
-<p>Il y alla. Elle était seule.—Il aurait mieux
-aimé la voir flanquée de quelques-unes de ces
-vertus à chevrons dont elle était ordinairement
-entourée;—mais elle était seule, et ce n’était
-pas le moment de montrer l’embarras vulgaire
-des dix premières minutes d’un tel tête-à-tête
-avec la femme que l’on aime. Il ne voulait pas
-perdre l’équilibre de sa fatuité, fût-ce sur le
-tapis ou sur le canapé de madame d’Alcy.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_279">[p. 279]</div>
-
-<h3>XCVI</h3>
-
-<p>Elle était languissamment assise sur une espèce
-de divan très bas, une espèce de meuble
-oriental, qui lui rappelait l’existence des odalisques
-au sein de sa chaste solitude. Elle était
-languissamment assise,—oisive et probablement
-ennuyée d’être seule depuis si longtemps.
-Attendait-elle? Le diable seul pouvait le savoir.
-Sa robe (car la robe fait partie de la personnalité
-d’une femme, et je n’ai jamais pu les séparer),
-sa robe était d’une couleur indécise,—une
-nuance un peu hermaphrodite, entre le
-gris et le lilas. On aurait dit un nuage capricieux
-tissé pour elle, une de ces vapeurs d’un
-soir de printemps derrière lesquelles on imagine
-les plus délicieux horizons.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_280">[p. 280]</div>
-
-<h3>XCVII</h3>
-
-<p>Mais je n’ai jamais su décrire et je glisse sur
-tous ces détails. Elle était donc oisive et languissante.
-Pourquoi languissait-elle? elle ne le
-savait pas; mais c’était une pose, et lady Hamilton
-elle-même n’avait pas plus l’art des
-poses que Joséphine.—Il est vrai que ses
-études sur l’antique avaient été moins profondes;
-et quant à celles sur le nu, personne
-ne pouvait en parler.—Il était impossible
-d’avoir l’air plus pensif.—J’adore ces fronts
-inclinés où toujours flotte l’ombre de quelque
-chose,—rêverie qui passe, revient ou demeure,
-comme l’image d’un saule pleureur sur
-l’eau.—Ce soir-là, elle avait l’air encore plus
-pensif qu’à l’ordinaire. Je le crois bien, c’était
-une femme qui pensait toujours... à avoir l’air
-de penser.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_281">[p. 281]</div>
-
-<h3>XCVIII</h3>
-
-<p>Aloys—la poitrine saboulée par les palpitations
-de son cœur en se trouvant seul avec
-cette femme—remit à Joséphine, d’une main
-ferme, le flacon dont l’avait chargé madame
-de Dorff.—Puis commença une causerie qui,
-à la troisième phrase, comme il arrivait perpétuellement
-entre eux, tourna tout à coup sur
-les mystères ou les mysticités du sentiment.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_282">[p. 282]</div>
-
-<h3>XCIX</h3>
-
-<p>C’est plus dangereux que de marcher sur la
-pointe des clochers, ces conversations! Elles
-ont fait plus de Françoises de Rimini que les
-plus tendres livres du monde, lus en tête à tête
-avec un beau jeune homme. C’est le Poul-Sherro
-de bien des innocences.—Aloys y fut
-admirable d’empire sur lui-même; car il sentit
-que jamais il ne l’avait aimée davantage. Ah!
-s’il avait pu toucher Joséphine d’une baguette
-et l’endormir sur son divan, quels baisers fous
-il eût répandus sur ce front à la molle courbure,
-sur le vélin de ce teint mat et dans ses
-lèvres entr’ouvertes,—calice de rose un peu
-jauni, mais si suave encore!!!—Mais la baguette
-magique d’Aloys était un esprit merveilleux,
-qui faisait tout le contraire d’endormir
-les gens qu’il touchait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_283">[p. 283]</div>
-
-<h3>C</h3>
-
-<p>Son orgueil lui disait bien un peu que, s’il
-voulait oser, l’audace réussirait peut-être. Il
-avait l’opinion hautaine que qui veut une femme
-l’a toujours.—Opinion qui touche, il faut le
-dire, à l’insolence, et que toutes les femmes ne
-pardonnent guère, apparemment parce qu’une
-telle impertinence les met dans la nécessité de
-résister.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_284">[p. 284]</div>
-
-<h3>CI</h3>
-
-<p>Mais il ne <i>voulait</i> pas,—car il la méprisait.—Et
-cependant il avait soif, et le lac lui coulait
-au bord des lèvres. Il éprouvait le désir
-aux mains rapaces qui nous ferait serrer, à ce
-qu’il semble, contre nos seins de chair, les
-étoiles du ciel les plus lointaines. Eh bien! il
-avait mis à ce désir les menottes de sa volonté...
-Joséphine ne se douta pas une minute
-de ses tortures.—Quoi qu’il en soit, qui peut
-dire que la force spartiate d’Aloys n’aurait pas
-succombé, si le tête-à-tête avait duré plus longtemps?
-Quand il se leva, il était plus fatigué
-que madame de Staël d’un hiver de conversations.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_285">[p. 285]</div>
-
-<h3>CII</h3>
-
-<p>Certainement, il n’était pas au bas de l’escalier
-que Joséphine repoussait avec dépit le tabouret
-de velours blanc sur lequel elle avait
-étalé son pied dans tous les sens, pendant
-qu’Aloys était resté là. Chose difficile à digérer!
-Elle avait la conscience de l’habileté et de
-l’inutilité de ses manœuvres, et voilà qu’Aloys
-continuait d’échapper à toutes ces embûches si
-bien dressées et d’une combinaison si parfaite!
-Le désappointement fut si grand et si profondément
-senti, qu’après réflexion elle songea à
-risquer une lettre,—cette première imprudence
-de la passion, <i>cet abîme qui invoque tous
-les autres</i>, comme dit la Bible.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_286">[p. 286]</div>
-
-<h3>CIII</h3>
-
-<p>Car il vaut mieux donner sa personne que
-d’écrire, et, par Jupiter! madame, ceci n’est
-point un paradoxe comme ceux que je soutiens
-parfois. J’aime le paradoxe, il est vrai;
-ma naissance elle-même en fut un, ma mère
-m’ayant introduit dans le monde le jour où l’on
-célèbre la fête de tous ceux qui en sont partis,—fête
-d’héritiers, où nous semblons dire aux
-pauvres morts, s’ils nous écoutent: «Tenez-vous
-où vous êtes, agréez nos sentiments et
-restez-y!»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_287">[p. 287]</div>
-
-<h3>CIV</h3>
-
-<p>Mais ce n’est point un paradoxe: c’est une
-vérité triviale, vulgaire, usée,—si la vérité n’était
-pas aussi éternelle que ceux à qui nous devons
-des rentes viagères,—et mise à la portée
-de tous. Une lettre est une chose éminemment
-compromettante, une espèce d’état de service
-qui constate certains faits qu’il vaudrait bien
-mieux oublier. Du moins, quand on a relevé
-les boucles de ses cheveux un peu défaites et
-donné un coup d’œil à la garniture de sa robe,
-qui a droit de douter d’une vertu dont les
-épingles sont si bien attachées? Mais une lettre,
-une mince lettre de papier diaphane, griffonnée
-d’une écriture jolie et imperceptible comme la
-patte du colibri, est une base assez solide aux
-indiscrétions d’un sot et aux prétentions d’un
-impertinent.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_288">[p. 288]</div>
-
-<h3>CV</h3>
-
-<p>Et que la lettre soit signée ou non, qu’importe?—Ne
-pas signer est une lâcheté inutile.—Justice
-de Dieu ou malice du diable!
-il n’y a point une virgule qui n’accuse la main
-qui la traça. Pauvres femmes, vous mettez dans
-le mot le plus innocent, écrit par vous, toutes
-les lettres de votre nom.—Eh bien! cette
-terrible glissade dans son système de conduite,
-Joséphine fut sur le point de la risquer. Je crois
-même qu’elle ouvrit son pupitre; mais elle le
-referma avec l’effroi de Pandore quand elle vit
-tous les maux s’échapper de sa boîte à ouvrage.—A
-elle, ce n’était pas l’Espérance, mais la
-réputation qui restait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_289">[p. 289]</div>
-
-<h3>CVI</h3>
-
-<p>Une voix s’était élevée dans son âme, la voix
-de la conservation de soi-même,—et qui avait
-pris alors l’accent nasillard de la vieille comtesse
-de Fiercy: «Faites la guerre,—disait-elle;—mais
-ne donnez jamais d’otages.»—«Oh!
-j’allais me perdre!» s’écria Joséphine,—mais
-pas de manière à être entendue,—et
-ce jour-là elle se mit au lit avec le
-frisson.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_290">[p. 290]</div>
-
-<h3>CVII</h3>
-
-<p>Or, savez-vous, madame, ce que <i>se perdre</i>
-signifiait dans le vocabulaire de la moralité de
-Joséphine? Se perdre équivalait à ne pouvoir
-trouver de mari. Quoiqu’on puisse rencontrer
-encore de ces candides natures d’honnêtes
-hommes qui épousent, sans trop se faire prier,
-des femmes d’une réputation épistolaire—ou
-autre—fort étendue, ce n’est pas moins une
-témérité que de compter sur de telles bonnes
-fortunes, et un esprit mûri par l’expérience se
-garde bien de voir l’humanité trop en beau.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_291">[p. 291]</div>
-
-<h3>CVIII</h3>
-
-<p>Sans cela, madame, nous aurions une lettre
-de plus!—Une lettre comme celles que j’ai
-eu le bonheur de lire, il y a quelques jours,
-quoiqu’elles fussent adressées à un plus heureux
-que moi,—véritable modèle de civilisation
-et d’aristocratie, où le mot <i>amour</i> n’avait
-pas été tracé une seule fois, mais où l’on parlait
-d’une irrésistible puissance nerveuse, pour
-expliquer certains abandons de soi-même.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_292">[p. 292]</div>
-
-<h3>CIX</h3>
-
-<p>Les femmes sont des êtres tellement inexplicables,
-sous la transparence de leur peau et de
-leurs regards elles cachent une telle masse de
-ténèbres, que Joséphine bouda presque Aloys
-la première fois qu’elle le rencontra dans le
-monde après sa visite; mais lui, qui voulait la
-punir des contradictions de son dépit, déploya
-de si grandes magnificences d’amabilité que la
-boudeuse fut bientôt vaincue.—Le sourire
-revint à ses lèvres: la parole n’en était jamais
-exilée pour longtemps. Quand il la vit aussi
-douce et aussi souriante qu’à l’ordinaire, Aloys
-pirouetta sur son talon et ne l’approcha plus
-de tout le soir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_293">[p. 293]</div>
-
-<h3>CX</h3>
-
-<p>Elle en devint de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel,
-mais plus foncées.—Au fait, cet
-homme était le diable en personne, ou il avait
-emprunté au démon ses moqueuses manières.
-Ah!—pensait-elle,—si elle l’avait tenu à
-ses genoux, quelles larmes de vengeance elle
-en eût tirées! quels pleurs cruels elle lui eût
-fait répandre!... Oui! si elle l’avait tenu à ses
-genoux; mais le difficile était de l’y faire tomber.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_294">[p. 294]</div>
-
-<h3>CXI</h3>
-
-<p>Du reste, madame, si l’ange aux joues de
-rose que Shakespeare appelle la Patience abandonnait
-cette femme, dont la beauté de blonde
-commençait à filer un peu, la Vanité pâle, qui
-n’est pas un ange, s’attachait à elle plus fort
-que jamais. Dieu est patient, parce qu’il est
-éternel, disent les Saints Livres. Elle n’était
-point patiente, parce qu’elle n’était pas éternelle;
-aussi, tout en déchirant le bout de ses
-gants de dépit, et en mordillant sa lèvre un
-peu davantage, elle se disait orgueilleusement:
-«Si je voulais pourtant!» Puis elle s’arrêtait,
-terrifiée par la grandeur du sacrifice; car il aurait
-fallu exposer sa réputation,—le plus précieux
-joyau d’un écrin qui ne renfermait pas,
-il est vrai, tous les diamants de la couronne,—et
-elle était encore plus préoccupée d’une
-position que d’une vengeance.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_295">[p. 295]</div>
-
-<h3>CXII</h3>
-
-<p>Une position,—un mariage,—idées identiques
-pour une femme, puisque les hommes
-l’ont voulu ainsi. Oh! ne la blâmez pas de
-cette ambition, la seule que vous ayez laissée
-aux femmes, hommes dont l’égoïsme de lion
-a tout pris! Puisque vous achetez de la meilleure
-monnaie de vos poches... ou de votre
-âme, des places, des cordons, la députation,
-un ministère, pourquoi interdiriez-vous à la
-femme l’achat moral d’un mari, quand l’achat
-matériel n’est pas possible? Pourquoi interdiriez-vous
-aux pauvres femmes cette dernière
-ressource, en attendant leur émancipation définitive,
-ce qui ne peut manquer d’arriver au
-train charmant dont nous allons?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_296">[p. 296]</div>
-
-<h3>CXIII</h3>
-
-<p>Quand, au lieu de vivre modestes, pures, retirées,
-rougissantes, dans le saint abri du gynécée,
-elles se mêlent aux hommes, comme des
-femelles à la croupe frissonnante et aux naseaux
-fumants des appels d’une volupté grossière!
-quand, ingrates envers Dieu qui les fit si belles,
-et s’aveuglant sur leur puissance, elles préfèrent
-la vanité d’écrire au substantiel bien d’être aimées,
-et souillent d’encre des mains divines
-pour prouver à leurs contemporains la légitimité
-de l’adultère!...</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_297">[p. 297]</div>
-
-<h3>CXIV</h3>
-
-<p>Mais je crois que l’indignation m’emportait...
-Vous souriez, madame, et je reviens à mon
-histoire. Joséphine n’était, elle, malgré les affectations
-modernes de son langage et de ses
-poses, qu’une femme affectée et rien de plus.
-Elle avait les coquetteries d’une femme, les
-ambitions d’une femme; mais en avait-elle les
-tendresses? Quoi qu’il en pût être,—et pour
-rester dans le vrai,—ce n’était qu’une innocente
-enfant, une perfection, une petite fille de
-douze ans qui venait de faire sa première communion
-le matin même, en comparaison de
-ces femmes comme j’en connais, et que les
-hommes—aussi lâches qu’elles sont impudentes—ne
-renvoient pas faire leurs compotes.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_298">[p. 298]</div>
-
-<h3>CXV</h3>
-
-<p>Hélas! madame, cette pauvre perfection était
-terriblement embarrassée! Elle allait et venait
-entre deux pensées: l’une de désir et l’autre
-d’épouvante; elle s’agitait entre la peur d’être
-compromise et le désir de plier Aloys à son
-caprice; mais il était impossible qu’elle restât
-beaucoup de temps encore dans une fluctuation
-si cruelle. C’était là pour sa rêverie un
-hamac qui n’était pas de soie, et dont les balancements
-ne produisaient pas le sommeil.
-Cette indécision devint trop violente. Aussi la
-vanité l’emporta-t-elle, et finit-elle par jouer
-son va-tout.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_299">[p. 299]</div>
-
-<h3>CXVI</h3>
-
-<p>Elle joua son va-tout.—Oui! madame,—intrépidement,
-comme Masséna, enfermé dans
-la presqu’île du Danube. Mais, avant de le
-jouer, elle mit de son côté toutes les chances
-de succès, et l’on peut dire que son adresse surpassa
-très fémininement sa bravoure; ce fut
-une indescriptible tactique, un plan merveilleusement
-et subitement combiné. Il n’y a point
-de <i>Mémoires de Torcy</i> pour une telle politique.
-Si Joséphine avait pu l’écrire,—et peut-être
-que la première femme venue réparerait très
-bien cet oubli,—nous aurions un traité de la
-<i>Princesse</i>, en comparaison duquel le traité du
-<i>Prince</i> serait une niaiserie d’écolier.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_300">[p. 300]</div>
-
-<h3>CXVII</h3>
-
-<p>Voilà donc à quoi elle songeait, cette créature
-qu’on croyait frivole, avec ses airs évaporés,
-ses vagues regards et ses cascatelles de paroles
-qui tourbillonnaient dans les oreilles de
-tous ceux qui avaient la patience de les écouter.
-Elle coquetait et caquetait. Elle coquetait et
-caquetait avec nous tous, avec Aloys, avec
-M. Baudouin d’Artinel... et le temps se passait
-ainsi! Et nous pensions, nous les fortes têtes,
-nous qui nous imaginions tout savoir de l’inextricable
-nature des femmes, que madame
-d’Alcy n’était, après tout, qu’une poupée à ramage,
-montée sur ressort pour glisser mieux
-sur le parquet d’un salon.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_301">[p. 301]</div>
-
-<h3>CXVIII</h3>
-
-<p>A toujours attendre, toujours attendre, le
-mois d’août était arrivé. C’est un mois où les
-nuits sont si belles, si pleines du baume de
-toutes les fleurs, qu’au sein même des villes—ces
-bassins de marbre comblés d’immondices—ces
-belles nuits d’août ont un charme et un
-parfum encore. La lune alors, cette douce
-âme du ciel, semble répandre plus de lumière
-que dans les autres mois de l’année; elle paraît
-jeter à tous les objets une écume argentée et
-les franger d’une nacre humide.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_302">[p. 302]</div>
-
-<h3>CXIX</h3>
-
-<p>Une nuit pareille (il était plus de onze
-heures et demie), une nuit pareille,—avait-elle
-été choisie à dessein?—la porte vitrée
-du balcon de la rue de Rivoli se trouvait entr’ouverte.
-Le balcon était désert; mais si l’on
-eût eu des yeux assez perçants pour distinguer à
-travers le vitrage, on eût vu deux personnes,
-assises l’une à côté de l’autre, dans l’appartement
-presque obscur,—où la lampe qui
-mourait semblait, par sa lueur indécise, vouloir
-se mettre au niveau des faiblesses qu’elle
-était destinée à éclairer... Ces deux personnes
-avaient le dos tourné à la lampe... Étaient-ce
-deux amants, oubliant le monde et la vie dans
-quelque rêverie nonchalante, pleine de sourires
-et de baisers? La lune penchait curieusement
-son visage sur les sombres massifs des Tuileries,
-comme si son Endymion, cette nuit-là,
-en avait cherché le mystère.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_303">[p. 303]</div>
-
-<h3>CXX</h3>
-
-<p>C’était une nuit délicieuse avec ses paillettes
-d’étoiles,—une nuit ravissante comme ces
-visages de femmes qu’on n’a vus qu’une fois—peut-être
-en rêve—et qui restent dans nos
-souvenirs; une de ces nuits qu’on n’oublie
-pas non plus, pour peu qu’on l’ait passée avec
-le Dieu de son âme ou... sa maîtresse,—ce
-qui est souvent la même chose; car le visage
-aimé est seul digne de recueillir ces lueurs
-saintes qui font doucement étinceler l’empreinte
-des baisers restée aux joues... si bien
-que l’on dirait des perles ou des larmes.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_304">[p. 304]</div>
-
-<h3>CXXI</h3>
-
-<p>Des larmes qui ne furent point pleurées,
-mais que la bouche a versées dans une molle
-ivresse. Car, aux moments du bonheur comme
-à ceux de l’agonie, le sang de nos cœurs ne se
-retrouve-t-il pas toujours? Ah! soyons heureux
-bien vite! Hâtons-nous, fragiles créatures
-que nous sommes, hâtons-nous de résoudre
-en une rosée de baisers ce flot du cœur qui doit
-monter plus haut que la bouche, et qui tarira
-en pleurs amers!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_305">[p. 305]</div>
-
-<h3>CXXII</h3>
-
-<p class="sepb0">Mais il n’en était point ainsi pour eux...
-C’étaient Aloys et Joséphine. Aloys, qui recevait,
-comme un déluge de tuantes émotions,
-les impressions de cette soirée de lumière veloutée,
-de repos et de mystère.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.&nbsp;.</p>
-
-<img class="pwidth" src="images/pdots.jpg" alt=". . ." />
-
-<p class="sep0">Il avait bien de l’esprit encore; de l’esprit à
-faire croire à madame Joséphine qu’il était
-aussi calme que le ciel d’alors et aussi glacé
-que la rosée qui glissait aux vitres. Seulement,
-de souffrances intimes, de peine à dompter sa
-pensée, cet esprit, ordinairement d’une flamme
-si vive et d’un coloris si ardent, n’avait plus
-que d’éparses lueurs,—comme quelques feux
-de bivouac solitaire éparpillés sur la lisière d’un
-camp dans la nuit.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_306">[p. 306]</div>
-
-<h3>CXXIII</h3>
-
-<p>Il n’en pouvait plus, d’une volupté furieuse
-et amère, et il était si près d’elle qu’il sentait
-la moiteur de son épaule contre la sienne.—Oh!
-ne restez jamais ainsi, vous qui voulez
-conserver inébranlables vos résolutions de sagesse
-prises le matin même!—Elle avait grasseyé,
-avec beaucoup d’art et de charme, toute
-la soirée. Elle avait même posé ses mains sur
-les siennes avec un abandon parfaitement joué,
-et, pour un homme aussi purement amoureux
-qu’Aloys, elle avait fait davantage encore...
-elle l’avait appelé deux ou trois fois <i>Aloys</i>.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_307">[p. 307]</div>
-
-<h3>CXXIV</h3>
-
-<p>Quant aux soupirs—de ces soupirs galathéens
-que l’on réprime et qu’on désire être
-entendus—et quant aux regards de colombe
-mourante, elle les sema sans les compter. C’était
-bien le moins qu’elle pût faire: aussi je
-n’en parlerai pas. Elle était allée aussi loin que
-femme peut aller sans être une madame Putiphar
-qui prend le manteau en désespoir de
-cause... Et, par l’âme de mon grand-père! elle
-était jolie, sous ce demi-jour de la lune, mille
-fois plus qu’au jour faux de ces bougies à la
-lumière desquelles Aloys l’avait contemplée
-jusque-là.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_308">[p. 308]</div>
-
-<h3>CXXV</h3>
-
-<p>Et puis, hasard, caprice ou combinaison
-encore, elle avait enlevé son peigne, et ses cheveux
-lui tombaient sur le dos. Elle ressemblait
-à une Marie-Madeleine. Mais non! pourtant;
-elle n’avait l’air ni si tendre ni si repentie.
-Pardonne-moi, âme trop vive, fille abusée, pâle
-troène que le Christ ne rejeta point de son
-sein avant de marcher au supplice, pardonne-moi
-de te comparer Joséphine! Le marbre de
-Canova est plus toi que cette fille du monde, à
-laquelle le monde n’avait rien à reprocher
-comme à toi. Ce marbre exprime cent fois plus
-d’âme que madame d’Alcy n’en avait.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_309">[p. 309]</div>
-
-<h3>CXXVI</h3>
-
-<p>Mais l’aurait-on dit ce soir-là? Personne ne
-l’aurait dit, sans doute, personne... excepté
-Aloys. O femmes! il est donc des yeux d’aigle
-que vous ne pouvez crever avec vos poinçons!
-Le regard d’Aloys accusait une passion profonde,
-un enivrement formidable; mais son
-sourire était railleur,—railleur de la raillerie
-de Gœthe, quand il écrivait ses plus beaux vers.—Se
-moquait-elle d’elle ou de lui?... Il dépensait,
-en efforts et en désirs étouffés, dix ans de
-sa vie auprès d’elle. Aimait-il ce cruel jeu? Y
-aurait-il la volupté de la torture, comme il y a
-la volupté de la volupté? Courageux jeune
-homme! il avait riposté par un <i>Madame</i>, quand
-elle l’avait appelé <i>Aloys</i>.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_310">[p. 310]</div>
-
-<h3>CXXVII</h3>
-
-<p>«Malgré le charme d’une pareille causerie,—dit-il
-en se levant, et il chancelait,—je
-vous demanderai, madame, la permission de
-me retirer.»—«Déjà!»—s’écria-t-elle, et
-vraiment elle était émue; car il demeurait le
-plus fort, et toutes ces petites mines—déperdition
-de grimaces charmantes—aboutissaient
-à un résultat négatif dont elle était intérieurement
-humiliée.—«Il sera minuit tout à
-l’heure,» dit Aloys en regardant la pendule.
-Et il salua et sortit.—Si c’était là une fuite,
-avouez, madame, que c’était celle d’un Numide!
-Il sortit avec la satisfaction de l’orgueil d’un
-homme, bâton noueux arraché aux chênes, et
-sur lequel on s’appuie si noblement quand on
-défaille: «Cette femme s’est offerte, et moi,
-je n’en ai pas voulu!»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_311">[p. 311]</div>
-
-<h3>CXXVIII</h3>
-
-<p>Oui! elle s’était offerte... pour se refuser
-peut-être; mais elle s’était offerte (car il y a
-certains manèges qui ont la signification de la
-parole), comme toutes ces coquettes jusqu’au
-buste qui aiment à faire éprouver le supplice
-de Tantale aux pauvres diables qui ont l’aberration
-de les aimer.—Elle resta immobile,
-quand il fut parti, ses yeux fixés sur la porte,
-pendant qu’une larme—plus froide que du
-poison—lui coula sur la joue encore animée:
-larme de dépit, de vanité, de courroux, qui
-sécha avant d’arriver à la bouche. Hélas! si la
-bouche l’avait bue, elle l’aurait trouvée si amère
-que Joséphine peut-être eût été guérie de la
-douleur honteuse qui la faisait couler. Ne dit-on
-pas que l’on guérit de la morsure du scorpion
-en l’écrasant sur la blessure?</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_312">[p. 312]</div>
-
-<h3>CXXIX</h3>
-
-<p>Le lendemain, elle fut plus tourbillonnante
-que jamais chez madame de Dorff. Je crus
-qu’elle se mordit plus fortement la lèvre quand
-elle aperçut Aloys; mais c’était chez elle une
-telle habitude qu’on ne pouvait rien en induire.
-Elle lui parla avec une bienveillance plus marquée
-que jamais. Elle montra enfin, pour cacher
-ce qu’elle éprouvait, l’élasticité merveilleuse
-que je lui avais toujours supposée: don céleste
-qui n’a pas été fait aux femmes en vain, et
-dont elles devraient vous remercier tous les
-soirs à genoux, ô mon Dieu!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_313">[p. 313]</div>
-
-<h3>CXXX</h3>
-
-<p>Elle quitta la soirée de bonne heure. Nous
-remarquâmes que l’honorable M. d’Artinel ne
-tarda pas à disparaître de l’horizon lorsque son
-étoile eut filé. Depuis longtemps, sa jalousie
-(si jalousie il y avait dans une poitrine beaucoup
-plus exposée, à ce qu’il semblait, à un
-asthme) s’était évanouie. Joséphine l’avait-elle
-rassuré?... Mais il avait l’ineffable délicatesse
-de la discrétion, et nous ne pouvons parler que
-de nos observations personnelles.—«D’ailleurs,—disait-il
-en relevant sa cravate gommée,—M.
-de Synarose a de l’esprit, si l’on
-veut, mais il le gâte par sa fatuité; et, tant
-qu’à être fat, ceux de mon temps étaient beaucoup
-plus dangereux.»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_314">[p. 314]</div>
-
-<h3>CXXXI</h3>
-
-<p>Et après ce jugement, digne d’<ins id="cor_5" title="une">un</ins> homme
-accoutumé à la jugerie, il se reposait majestueusement
-en lui-même,—excepté quand
-Joséphine était là. Alors, il faisait l’empressé
-auprès d’elle avec la légèreté d’un vieux zéphyr;
-de plus en plus, ses phrases se gonflaient de
-larmes et s’interrompaient de soupirs. L’isolement
-le tuait—c’était sûr—depuis la mort
-de sa femme, et il sentait plus vivement que
-jamais qu’avec une âme si pleine de sympathie
-il avait été créé pour vivre à deux.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_315">[p. 315]</div>
-
-<h3>CXXXII</h3>
-
-<p>Et puis il fallait une tutrice à ses filles,—une
-espèce de mère qui leur apprendrait à se
-tenir droites et leur ferait un choix de romans.
-Déjà elles couraient sur la lisière de l’adolescence,
-époque difficile à traverser. Un amant
-pouvait arriver d’un jour à l’autre, et il fallait
-nécessairement leur apprendre quelle mine
-doivent faire des filles bien élevées à la première
-déclaration.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_316">[p. 316]</div>
-
-<h3>CXXXIII</h3>
-
-<p>Et toutes ces considérations, sans nul doute,
-irritaient le goût déjà très vif que M. d’Artinel
-ressentait pour Joséphine. Elle, qui parlait
-de vertu, la ferait aimer à ses filles. Elles l’aimeraient
-au point de ne lui préférer personne.
-Les gens avisés calculaient donc que M. Baudouin
-d’Artinel s’approchait d’un second mariage,
-en proportion de ce qu’il regrettait le
-premier.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_317">[p. 317]</div>
-
-<h3>CXXXIV</h3>
-
-<p>Je sortis, ce soir-là, un des derniers de chez
-madame de Dorff. Elle demeurait rue de Castiglione,
-et je m’en revenais tout songeant
-comme un joueur en perte,—car j’avais joué
-et perdu,—par la rue de Rivoli. Il faisait un
-clair de lune d’une grande amabilité pour les
-tuteurs, les maris, les voleurs et les poètes, et
-autres personnages intéressés par état à l’observation
-nocturne. C’était une nuit transparente
-et sonore, quoique silencieuse,—la
-doublure de celle de la veille.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_318">[p. 318]</div>
-
-<h3>CXXXV</h3>
-
-<p>«Est-ce un voleur ou sommes-nous en Espagne?»
-me dis-je, en braquant ma lorgnette
-sur une espèce de corps épais suspendu entre
-le ciel et le pavé. Je regardai mieux,—je regardai
-encore.—Une femme se penchait
-timidement sur la rampe du balcon, et dessinait
-la plus gracieuse courbe sur l’azur du ciel.—Ce
-n’était pas la scène charmante de l’adieu,
-à la venue du jour, comme tu nous l’as montrée,
-ô Shakespeare! mais plutôt celle qui dut
-la précéder. Et franchement, illusion ou perspective
-favorable, la femme penchée, ô Shakespeare!
-était aussi jolie que ta Juliette.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_319">[p. 319]</div>
-
-<h3>CXXXVI</h3>
-
-<p>Ta Juliette!—Cet amour de mes premiers
-rêves,—cette créature suave et pourtant terrestre,
-passionnée comme nous dans un corps
-plus divin qu’une âme,—pauvre enfant timide
-et hardie!—vêtue seulement des jasmins du
-balcon, au milieu desquels elle apparaissait
-dans une nudité plus chaste que celle du ciel
-sans ses nuages, que celle de l’Aurore qui
-commence à poindre; car l’Aurore se sait nue
-et rougit... et Juliette l’avait oublié.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_320">[p. 320]</div>
-
-<h3>CXXXVII</h3>
-
-<p>Mais Roméo. Était-ce ton Roméo, ô mon
-grand Shakespeare! ou en était-ce une parodie
-cruelle? Ah! le beau Montaigu, c’était vous,
-M. Baudouin d’Artinel. Je vous reconnus fort
-bien avec votre dos un peu arrondi;—mais
-Platon avait les épaules hautes, et qui n’est
-pas, d’ailleurs, un peu bossu?... En montant
-la poétique échelle de soie verte, vous étiez
-précieux d’élégance, de souplesse, d’agilité, de
-grâce! Que votre gravité vous allait bien, ainsi
-perché dans les airs! Ah! pauvres mortels que
-nous sommes, ayons donc cinquante ans passés
-et allons juger, après cela!</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_321">[p. 321]</div>
-
-<h3>CXXXVIII</h3>
-
-<p>Et il arriva au balcon sans encombre.—Or,—je
-dois l’avouer ici, madame,—je n’entendis
-et je ne vis rien de ce qui dut suivre.—La
-porte vitrée se referma sur l’heureux
-couple... et la lune alla toujours son train dans
-le ciel tranquille. Elle ne rougit pas, cette lune
-impudente, et moi, qui m’étais arrêté pour
-regarder cette scène singulière, je fis comme
-elle, j’allai me coucher.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_322">[p. 322]</div>
-
-<h3>CXXXIX</h3>
-
-<p>Le reste... est un impénétrable mystère
-scellé des sept sceaux de l’Éternel. Mon histoire
-pourrait, madame, finir à cette porte vitrée;
-elle y gagnerait un vague poétique qui lui
-siérait, une immatérielle auréole!—Mais je
-déteste les poètes, et leurs mensonges et leurs
-réticences. Je les hais pour bien des raisons...
-mais surtout parce qu’ils nous gâtent la vie de
-telle sorte qu’elle ne ressemble plus, pour
-nous, qu’à une courtisane, quand notre premier
-amour s’est envolé.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_323">[p. 323]</div>
-
-<h3>CXL</h3>
-
-<p>Je ne finirai donc point mon histoire en
-poète. Non! madame, mais je vous ferai boire
-plutôt le calice de la réalité jusqu’à la lie. La
-lie, madame, fut le mariage de M. d’Artinel
-et de Joséphine, qui eut lieu, peu de jours
-après, à l’Assomption. Nous l’y vîmes jouant,
-sous son voile de mariée, la pudeur heureuse,
-et devenant madame d’Artinel. Ce fut un fort
-joli spectacle. Sans doute elle avait fait comprendre
-à l’honorable et délicat M. Baudouin
-d’Artinel qu’il fallait une réparation éclatante,
-officielle, au tort qu’un entraînement de cœur
-et une scène de balcon espagnole avaient causé
-à sa réputation, ce bien qu’elle préférait à tout,
-après lui, toutefois.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_324">[p. 324]</div>
-
-<h3>CXLI</h3>
-
-<p>Et cela, dit d’une voix <i>pleine de larmes</i>, d’une
-voix de première représentation, n’avait pas
-manqué d’émotionner l’âme du sensible conseiller...
-D’ailleurs, il devait être fier de cette préférence
-qu’elle avouait, et qu’elle lui avait
-prouvée d’une façon si romanesque. A tout
-prendre, c’était un homme d’une généreuse
-nature, et une femme compromise par lui,
-chose bien rare maintenant (non les femmes
-compromises, mais la manière d’agir avec elles
-de M. Baudouin d’Artinel), lui semblait un
-objet sacré. Enfin elle lui avait toujours plu...
-et c’est ainsi que, après avoir rassemblé tous
-ses motifs d’être le plus heureux des hommes,
-il le devint en l’épousant.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_325">[p. 325]</div>
-
-<h3>CXLII</h3>
-
-<p>Ce fut un samedi qu’il l’épousa. La petite
-église de l’Assomption était pleine,—cette
-ravissante église qui exprime la vérité dans l’art
-avec tant d’éloquence, et qui, par cela même,
-était, ma foi! bien digne de recouvrir la vérité
-des sentiments que Joséphine exprimait alors.
-Elle était un peu embarrassée... mais une
-nuance d’embarras ne messied à personne un
-pareil jour. Elle n’avait plus cette sommité de
-joue écarlate qu’elle avait toujours quand elle
-parlait chez madame de Dorff,—mais il est
-vrai qu’elle ne disait rien. Elle était pâle comme
-l’était d’ordinaire Aloys, Aloys qu’elle avait
-aperçu dans la chapelle, et qui, lui, avait perdu
-de son habituelle pâleur; car il avait envoyé
-promener sa gastrite, qui peut-être n’y était
-point allée, et il était rentré dans la vie—mais
-qui peut dire qu’il en était jamais sorti?—par
-les déjeuners de homard, largement
-arrosés de bordeaux.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_326">[p. 326]</div>
-
-<h3>CXLIII</h3>
-
-<p>Il était rentré dans cette vie que dédaignent
-les spiritualistes de notre âge et ces femmes
-d’éther pur qui se pâment en lisant Joubert,
-mais qui, après tout, est la vraie vie pour ceux
-qui croient que le mépris de la sensation est
-un parricide pour la pensée. Comme Sheridan,
-l’immortel esprit, il trouvait que se griser était
-une agréable chose quand le cœur faisait par
-trop mal.</p>
-
-<p>Même au plus fort de son impénétrable
-amour pour Joséphine, il hantait le café Anglais.
-Je l’y avais vu souvent, brisé par ces
-crises muettes des grands cœurs,—combats
-de taureaux invisibles,—soulever son esprit
-avec son verre et y chercher l’oubli, entre
-l’Ivresse et l’Ironie,—deux rieuses bien tristes,
-nées, la même nuit, du Désespoir.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_327">[p. 327]</div>
-
-<h3>CXLIV</h3>
-
-<p>La veille du mariage de Joséphine, la chronique
-disait—mais qui peut croire à la chronique?—qu’on
-l’y avait vu souper tête à tête
-avec une femme qui n’était pas madame d’Alcy.
-Madame d’Alcy était un ange à qui tout souper
-devait naturellement faire horreur; car au dessert
-une femme est vraie, et, pour des pudeurs
-comme Joséphine, être vrai, c’est presque être
-nu. D’ailleurs, ce jour-là, elle ne s’appartenait
-déjà plus. Elle avait signé le bail de son bonheur
-le matin même, et, le soir, fait toutes les
-chatteries en usage chez les belles-mères d’un
-jour avec les petites d’Artinel.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_328">[p. 328]</div>
-
-<h3>CXLV</h3>
-
-<p>Ce n’était donc pas Joséphine; mais qui
-diable était-ce, en ce cas?... La chronique ajoutait—mais
-la chronique est si menteuse!—que
-le partner femelle d’Aloys, à ce souper au
-moins bizarre, ne rappelait en rien madame
-d’Alcy. Elle n’avait pas, il s’en fallait, ce parfum
-de vertu aristocratique: ce n’était pas un
-ange du même ciel. C’était un être inférieur,—malheureusement
-charmant,—digne du
-mépris de toutes les femmes; une espèce de
-tigresse... pour l’appétit seulement, qui mangeait
-à belles dents de nacre, et qui, le corset
-plein du marbre brûlant de la jeunesse, se
-trouvait assez peu sylphide pour préférer un
-verre de champagne à de la rosée dans des
-fleurs! Ne croyons pas à la chronique, madame.
-Elle a dit... que n’a-t-elle dit? Moi, je ne sais
-pas ce qu’ils purent faire dans ce repas des funérailles,
-donné avant le dernier soupir de l’amour;
-mais ce que je sais bien, c’est qu’Aloys
-avait le lendemain, à l’Assomption, toute la
-gravité de circonstance, c’est-à-dire—qu’il
-était fort gai.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_329">[p. 329]</div>
-
-<h3>CXLVI</h3>
-
-<p>Mais quant à M. d’Artinel, il était sérieux et
-irréprochable. Il avait la tenue d’usage: il portait
-un magnifique habit bleu, le second habit
-de cette couleur qu’il eût jamais porté depuis
-son premier mariage; car il faut se marier en
-bleu si l’on veut qu’une union soit heureuse.
-En cela nous différons des Orientaux, pour qui
-le bleu est un signe de deuil. Eux, ils le portent
-quand ils pleurent, et nous lorsque nous nous
-marions;—ce qui prouve, disent les philosophes,
-l’unité de l’esprit humain.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_330">[p. 330]</div>
-
-<h3>CXLVII</h3>
-
-<p>Avec l’habit bleu indispensable, il avait aussi
-acheté la bague de rigueur,—cette bague
-qu’on appelle si singulièrement une <i>alliance</i>, et
-qui n’est que le premier anneau de la chaîne
-qui n’a pas de bout. Cette bague était un vrai
-chef-d’œuvre. Les noms de M. Baudouin d’Artinel
-et de Joséphine y étaient mêlés à des dates
-mystérieuses, si bien que le diable lui-même
-ne s’en serait pas démêlé. Quand le cercle d’or
-fut passé au doigt effilé de Joséphine, Aloys,
-qui regardait fort attentivement la symbolique
-cérémonie, se pencha vers moi et me dit:
-«Vous rappelez-vous la bague d’Annibal?...»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_331">[p. 331]</div>
-
-<h3>CXLVIII</h3>
-
-<p>«Est-il fou?—pensai-je—ou bien l’amour,
-si riche en développements inattendus,
-l’aurait-il jeté dans les études historiques?...»
-Mais il ne remarqua point mon étonnement,
-ou, s’il le vit, il ne s’y arrêta point. «La bague
-d’Annibal—poursuivit-il—avait une pierre,
-et sous cette pierre, il y avait une goutte de
-poison. C’est avec cette goutte de poison que
-se tua Annibal. Eh bien! il y a des bagues sans
-pierre qui renferment un poison plus subtil que
-celui d’Annibal; car c’est un poison invisible.
-Seulement—ajouta-t-il avec une gaieté parfaite—ce
-poison-là ne tue pas les grands
-hommes, mais une petite chose: il tue l’amour.»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_332">[p. 332]</div>
-
-<h3>CXLIX</h3>
-
-<p>«Je vous en fais mon compliment,» lui
-dis-je.—Il vit que je l’avais compris, et il ne
-repoussa point le compliment.—«Oui! vous
-avez raison,—repris-je;—nous avons tous
-nos <i>bagues d’Annibal</i> dans la vie; mais ce qu’il
-y a de plus étrange, c’est que, ces bagues qui
-nous empoisonnent, ce n’est pas à nos doigts
-que nous les portons...»</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_333">[p. 333]</div>
-
-<h3>CL</h3>
-
-<p>Joséphine eut donc, madame, une position
-dans le monde,—plus un mari et trois belles
-jeunes filles, douces comme les moutons de
-madame Deshoulières, à tourmenter,—ce qui
-est, il faut bien l’avouer, un agréable passe-temps
-lorsqu’on s’ennuie.—Reste d’habitude
-ou manière d’être aimable avec son mari, elle
-parle toujours de vertu avec la même abondance,
-et personne ne lui connaît d’amant encore.</p>
-
-<hr class="hr23" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="pagenum" id="Page_334">[p. 334]</div>
-
-<h3>CLI</h3>
-
-<p>Je parierais qu’elle n’en aura pas.—Cependant,
-avec les jeunes femmes qui ont des maris
-ou des amants jeunes comme elles, elle avoue
-qu’elle n’a pour M. d’Artinel que de l’estime,
-et qu’elle l’a épousé par pitié.—Regretterait-elle
-Aloys?... J’oubliais de vous dire,
-madame, qu’Aloys alla à son bal de noces
-comme il était allé à sa messe de mariage, et
-qu’il lui demanda l’honneur de la première
-contredanse, puisque M. d’Artinel ne dansait
-pas.—Ce jour-là, il avait sans doute avalé le
-crapaud que Champfort conseille—pour être
-un homme du monde—d’avaler tous les matins
-avant de sortir de chez soi.</p>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_334.jpg" alt="" />
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_335">
-
-<div class="figcenter">
-<img id="toc" class="bnd" src="images/im_335.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdc1" colspan="3"><i>L’AMOUR IMPOSSIBLE</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2">Dédicace</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_3">3</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2">Préface</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_5">5</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc2" colspan="3">PREMIÈRE PARTIE</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" style="width: 2em;">I.</td>
- <td class="tdl">Une Marquise au <em>XIX<sup>e</sup></em> siècle</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_9">9</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">II.</td>
- <td class="tdl">La première entrevue</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_26">26</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">III.</td>
- <td class="tdl">Maulévrier</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_36">36</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">IV.</td>
- <td class="tdl">Le portrait</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_46">46</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">V.</td>
- <td class="tdl">L’aveu</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_55">55</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">VI.</td>
- <td class="tdl">Les dernières coquetteries</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_63">63</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">VII.</td>
- <td class="tdl">L’intimité</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_72">72</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc2" colspan="3"><span class="pagenum" id="Page_336">[p. 336]</span>
- DEUXIÈME PARTIE</td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">I.</td>
- <td class="tdl">La Comtesse d’Anglure</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_89">89</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">II.</td>
- <td class="tdl">Patte de velours</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_104">104</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">III.</td>
- <td class="tdl">Les fausses confidences</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_112">112</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">IV.</td>
- <td class="tdl">Le fond de l’abîme</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_121">121</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">V.</td>
- <td class="tdl">Explication</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_137">137</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">VI.</td>
- <td class="tdl">L’impénitence finale</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_148">148</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">VII.</td>
- <td class="tdl">La vie</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_158">158</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc1" colspan="3"><i>LA BAGUE D’ANNIBAL</i></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl" colspan="2">La Bague d’Annibal</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_181">181</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<div class="figcenter">
-<img class="cdl" src="images/im_336.jpg" alt="" />
-</div>
-
-<hr style="width: 19em; margin: 2em auto 0 auto;" />
-
-<p class="cent cs8">Paris.—Imp. A. <span class="smcap">Lemerre</span>, 6, rue des Bergers.—4-4514.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="box" id="note">
-
-<p class="ssrf">Au lecteur.</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée,
-mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à
-l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins
-title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur
-sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p>
-
-<p>La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.</p>
-
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'Amour impossible / La bague d'Annibal, by
-Jules Amédée Barbey d'Aurevilly
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR IMPOSSIBLE/LA BAGUE D'ANNIBAL ***
-
-***** This file should be named 63634-h.htm or 63634-h.zip *****
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