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-Project Gutenberg's Les femmes qui font des scènes, by Charles Monselet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Les femmes qui font des scènes
-
-Author: Charles Monselet
-
-Release Date: October 24, 2020 [EBook #63543]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES ***
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-
-Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, The Internet
-Archive and the Online Distributed Proofreading Team at
-https://www.pgdp.net (This file was produced from images
-generously made available by the Bibliothèque nationale
-de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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- Au lecteur.
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- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le
- typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.
-
- Le texte =reproduit ainsi= est imprimé en gras dans l'original.
-
- Les indications scéniques, en caractères plus petits dans
- l'original, sont indiquées <comme ceci>.
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- LES
- FEMMES
- QUI FONT DES SCÈNES
-
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-
-CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS
-
-
- OUVRAGES
- DE
- CHARLES MONSELET
-
- Format grand in-18
-
-
- L’ARGENT MAUDIT 1 vol.
- LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES 1 --
- LES FOLIES D’UN GRAND SEIGNEUR 1 --
- LA FRANC-MAÇONNERIE DES FEMMES 1 --
- LES GALANTERIES DU XVIIIe SIÈCLE 1 --
- M. DE CUPIDON 1 --
- M. LE DUC S’AMUSE 1 --
- LES ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER 1 --
-
-
-CLICHY.--Imprimerie Maurice LOIGNON, et Cie, rue du Bac d’Asnières, 12.
-
-
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-
- LES
- FEMMES
- QUI FONT DES SCÈNES
-
- PAR
- CHARLES MONSELET
-
- [Logo: ML]
-
- PARIS
-
- MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
- RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
- A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
-
- 1865
-
- Tous droits réservés
-
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-
-
-PRÉFACE
-
-
- Vous êtes marié, très-marié, mon cher;
- Personne plus que moi ne vous en félicite.
- Parmi les gens heureux en tous lieux on vous cite.
- Voulez-vous rire un peu--des autres--par bel air?
-
- Ma muse, grâce au ciel, est une des plus folles;
- On ne la comprend guère au delà de Paris.
- Vous lisez cependant les choses que j’écris;
- C’est que vous demeurez tout juste à Batignolles.
-
- Si je vous dédiais cet ouvrage sans fiel?
- Pourquoi pas?--Mais alors silence à votre femme!
- J’y raille doucement un sexe pour lequel
- Je suis toujours tout prêt à vendre ma pauvre âme.
-
- C’est l’œuvre d’un esprit qui, revenu du _Lac_,
- Toujours trompé, se croit de plus en plus sagace;
- Un obscur descendant du rayonnant Boccace;
- Un séïde à tous crins de Mahomet-Balzac.
-
- Balzac est ce grand maître en malice émérite,
- L’éclaireur sans pitié de ceux qu’on va dupant,
- L’Astolphe qui ricane où Joconde s’irrite,
- Le damné confesseur des filles du serpent.
-
- C’est ce témoin narquois perché sur leurs faiblesses,
- Comme un faune égrillard qui guette un couple amant,
- Et qui, derrière un arbre, épiant leurs caresses,
- Entre deux longs baisers jette--un éternuement!
-
- J’ai peut-être trop lu les _Contes drôlatiques_,
- Et les ai lus trop tôt, je dois en convenir.
- La moquerie a pris mes instincts poétiques,
- Et, me voyant ému, m’a dit:--Ça va finir?...
-
- Depuis, je vais riant des femmes que j’adore,
- Sûr qu’on me le rend bien, qu’on me l’a bien rendu,
- Et qu’on me le rendra plus d’une fois encore.
- Donc, sauvons mon esprit, si mon cœur est perdu!
-
-
-
-
-LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES
-
-
-Lecteur,--si tu as souffert par les femmes, et je te crois assez
-intelligent pour cela, tu retrouveras dans ces quelques lignes un écho
-de tes souffrances.
-
-Lectrice,--si tu as été injuste, cruelle et stupide, ce qui t’est
-certainement arrivé plus d’une fois, tu rougiras au tableau de tes
-égarements.
-
-Les femmes qui font des scènes sont nombreuses, et les scènes qu’elles
-font sont d’une variété infinie.
-
-Je ne me suis attaché qu’aux scènes purement classiques, à celles qui
-se reproduisent chaque jour, dans les mêmes circonstances et avec les
-mêmes mots.
-
-Il m’a suffi d’écouter et de noter.
-
-J’ai donné souvent le beau rôle à l’homme, cela va sans dire; je l’ai
-placé dans son jour le plus avantageux; je l’ai éclairé de toutes les
-lueurs de l’innocence,--parce qu’il est temps de réagir contre le parti
-pris de madame George Sand.
-
-
-I
-
-=La scène dans la rue.=
-
-LA FEMME. Qui est-ce que tu salues?
-
-LE MARI. C’est un camarade de collége, avec sa femme.
-
-LA FEMME. Tu l’appelles?
-
-LE MARI. Bompart.
-
-LA FEMME. Ce n’est pas vrai!
-
-LE MARI. Je te jure...
-
-LA FEMME. Si c’était vrai, tu m’aurais déjà parlé de lui.
-
-LE MARI. J’ai six cents camarades de collége; je n’ai pas pu te parler
-d’eux tous.
-
-LA FEMME. Et tu dis que c’est sa femme, ce petit chiffon qui est avec
-lui?
-
-LE MARI. Sans doute.--Ne te retourne donc pas comme cela...
-
-LA FEMME. Çà, une femme mariée, çà?
-
-LE MARI. Le mariage luit pour tout le monde.
-
-LA FEMME. Pourquoi essayer de me faire prendre le change, Alphonse?
-
-LE MARI. Quel change?
-
-LA FEMME. Cette femme n’est pas la femme de ton ami; cela saute aux
-yeux. C’est une de tes anciennes maîtresses.
-
-LE MARI. Allons, bon!
-
-LA FEMME. Ose soutenir le contraire: je t’ai vu changer de couleur en
-l’apercevant.
-
-LE MARI. Par exemple!
-
-LA FEMME. Je ne t’aurais pas cru capable, moi étant à ton bras, de
-saluer une n’importe qui.
-
-LE MARI. Mais je t’affirme...
-
-LA FEMME. Du reste, je ne t’en fais pas mon compliment: de gros yeux,
-de grands pieds, et quelle tournure! Un sac de pommes de terre!
-
-LE MARI. Caroline...
-
-LA FEMME. C’est une indignité! Laissez-moi; je veux rentrer seule.
-
-LE MARI. Es-tu folle?
-
-LA FEMME. Voyons, laissez-moi, vous dis-je. Qu’est-ce que cela vous
-fait que je m’en aille? Vous serez plus libre pour aller retrouver
-cette personne. Croyez-vous que je n’ai pas surpris le coup d’œil
-qu’elle vous a lancé? Me prenez-vous pour une aveugle ou pour une
-sotte? Il fait là un joli métier, votre ami.
-
-LE MARI. Oh!
-
-LA FEMME. Je ne sais qui me retient d’aller souffleter cette effrontée.
-
-LE MARI. Tu l’étonnerais, pour le moins.
-
-LA FEMME. Après un an de mariage, Alphonse, je n’attendais pas cela de
-toi!
-
-LE MARI, <perdant patience>.--Mais quoi? mais quoi? mais quoi?
-
-LA FEMME. Encore si tu avais un reproche à me faire! Mais y a-t-il un
-mot, un seul, à dire sur ma conduite?
-
-LE MARI, <faisant signe à un cocher de coupé>.--Cocher, êtes-vous
-libre? (<A sa femme>) Monte là-dedans ou je t’assassine!
-
-
-II
-
-=La scène de la lettre.=
-
-LA FEMME. Vous sortez, mon ami?
-
-LE MARI. Oui, mon amie.
-
-LA FEMME. Vous n’attendez pas le facteur?
-
-LE MARI. Le facteur doit être passé maintenant.
-
-LA FEMME. Comment le savez-vous?
-
-LE MARI. Je le sais parce qu’il est midi et demi.
-
-LA FEMME. Il n’avait rien pour moi?
-
-LE MARI. Probablement, puisqu’on ne vous a rien remis.
-
-LA FEMME. Ni... pour vous?
-
-LE MARI. Pas davantage. A moins que la femme de chambre n’ait oublié...
-Voulez-vous que je la sonne?
-
-LA FEMME. C’est inutile. N’obligez pas vos gens à mentir. Vous avez
-reçu une lettre.
-
-LE MARI.--Parbleu! voilà la première nouvelle que j’en ai.
-
-LA FEMME. Vous avez reçu une lettre, vous dis-je.
-
-LE MARI. Ma chère amie, le temps me presse, et je crains fort de ne
-plus trouver maître Panchost à son étude. Adieu, mon Adèle; à tantôt,
-mon trésor.
-
-LA FEMME. Montrez-moi cette lettre.
-
-LE MARI. Encore? Mais quelle lettre? Je n’ai pas de lettre.
-
-LA FEMME. Je vous ai vu la serrer dans la poche de votre habit, là...
-
-LE MARI. De ce côté?
-
-LA FEMME. Oui.
-
-LE MARI. Eh bien, vous avez mal vu, ma chère, voilà tout.
-
-LA FEMME. Je ne vous demande pas à la lire; je ne veux que la voir.
-
-LE MARI. L’un est aussi impossible que l’autre.
-
-LA FEMME. Vous me refusez?
-
-LE MARI. Tyranniquement.
-
-LA FEMME. Dites-moi seulement d’où elle vient?
-
-LE MARI. De votre cerveau, petite tête folle et aimée.
-
-LA FEMME, <fondant en larmes>. Ah! que je suis malheureuse!
-
-
-III
-
-=La scène de la brosse.=
-
-«Du temps que j’étais en garnison à Versailles,--me racontait mon ami
-Franolle,--j’avais une maîtresse préférée qui venait, de Paris, me voir
-tous les huit jours. C’était chaque fois de longues et chaudes scènes,
-d’autant plus singulières qu’elles ne portaient pas à faux, comme la
-plupart des scènes. Elle se posait en face de moi, les bras croisés,
-disant: «--Il est venu une brune pendant mon absence!» ou bien: «--Il
-est venu deux blondes!» Et elle devinait juste. Moi, j’étais confondu.
-
-«A la fin, j’eus le mot de cette énigme par mon _ordonnance_, qui la
-surprit un jour occupée à éplucher minutieusement ma brosse à tête,
-pour y découvrir un de ces longs fils bruns ou blonds sur lesquels elle
-basait avec certitude ses accusations,--puisque je portais les cheveux
-ras.»
-
-
-IV
-
-=La scène après minuit.=
-
-LUI, <un peu gai; fredonnant>. _Buena sera..._ Docteur
-Barbe-à-l’eau... docteur Barque-à-l’eau! Bonsoir, mignonne; pas encore
-couchée?
-
-ELLE. Oui, vous êtes dans un bel état; regardez-vous, je vous y engage.
-
-LUI. Me regarder, moi? Jamais! Je crains trop le sort de Narcisse.
-
-ELLE. Et votre chapeau? Depuis quand est-ce qu’on se coiffe de cette
-manière?
-
-LUI. Mon chapeau penche un peu, c’est vrai. Tout penche en ce
-monde.--Tu es belle!
-
-ELLE. S’il est permis de rentrer à des heures semblables! Où vous
-êtes-vous fourré, je vous le demande? Votre redingote est toute blanche.
-
-LUI. On démolit tant dans ce Paris! (<Il s’assied.>)
-
-ELLE. Vous allez défoncer le divan. Vous feriez mieux d’aller vous
-coucher. Vous mettez de la boue par tout le tapis.
-
-LUI. Joue-moi sur le piano un air de Cimarosa.
-
-ELLE. Et vous vous dites artiste! Est-ce avec de telles mœurs qu’on
-peut prétendre à ce titre élevé?
-
-LUI. Bah! pour quelques flacons défaits en bataille rangée!--Tout s’est
-fort aristocratiquement passé, je t’assure. D’ailleurs, tu vois, il
-me reste encore la légèreté dans la démarche, la souplesse dans les
-mouvements, la grâce dans le geste... (<Il heurte un meuble.>)
-
-ELLE. Mais faites donc attention; vous allez tout casser ici.
-
-LUI. Ne veuillez voir en cela, ma belle, qu’un prétexte honnête pour
-renouveler votre mobilier.--Palsambleu! la jolie phrase!--Ah! ma
-Thérèse, que je t’aime!
-
-ELLE. Vous me faites horreur.
-
-LUI. Je te fais horreur?... _horresco referens_... Reviens de ce
-funeste sentiment.
-
-ELLE. Je vous défends de m’approcher! je vous considère comme un
-monstre!
-
-LUI. Ne disons pas de mal des monstres:
-
- Il n’est point de serpent ni de monstre odieux
- Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux.
-
-J’ai pour moi l’opinion du législateur du Parnasse... Les monstres sont
-fort bien portés aujourd’hui.--Mais pourquoi te tiens-tu à une lieue de
-moi? Viens t’asseoir, mon idole, sur ce cuir américain.
-
-ELLE. Vous allez partir, n’est-il pas vrai?
-
-LUI. Tu vas voir comme je vais partir. (<Il commence à ôter ses
-bottines.>)
-
-ELLE. O mon Dieu! que vous ai-je fait, pour que vous m’ayez jetée sous
-les pas de cet homme!
-
-LUI. _Mignonne, allons voir si la rose..._
-
-ELLE. Mais vous n’avez donc ni cœur ni dignité? Le premier vagabond
-venu est au-dessus de vous par les sentiments. Entendez-vous?
-
-LUI. J’entends.
-
-ELLE. Si vous n’étiez que méprisable, mais vous êtes ignoble! On ne se
-dégrade pas à plaisir, comme vous faites. Vous sentez le vin!
-
-LUI. Forcé de l’avouer.
-
-ELLE. Quand donc m’enverrez-vous la mort? ô mon Dieu!
-
-LUI. Te reste-t-il encore de cet excellent thé de la caravane?
-
-ELLE. Ne me parlez pas! Ne me parlez pas!
-
-LUI. D’abord, vous allez me faire le plaisir d’élever moins la voix.
-Ensuite, si vous exigez de moi une réponse à peu près sensée, écoutez.
-J’éprouve sans doute beaucoup de satisfaction à boire de bonnes choses,
-et en grande quantité, puisque, malgré les indispositions qui en sont
-le résultat, je recommence tous les jours. J’ai connu le vin avant de
-vous connaître. Il m’a consolé avant vous. Cessez donc de lutter contre
-une affection aussi ancienne,--et ne refusez pas de me préparer une
-tasse de thé, avec un nuage de lait, comme dans _le Caprice_, de Musset.
-
-
-V
-
-=La scène du bouquet.=
-
-_A madame Cheneau, à Saint-Pierre-les-Hauteaux, par Auxerre (Yonne.)_
-
- «Ma chère maman,
-
-»Je suis aux cent coups de ne pouvoir pas t’envoyer tout de suite
-l’argent que tu me demandes par ta lettre du 28 de ce mois. Le
-blanchissage ne va pas, parce que le monde n’est pas encore revenu
-de la campagne. Madame Philippe, qui est pourtant une brave femme
-et le cœur sur la main, n’a pas pu m’avancer une semaine; elle m’a
-dit d’attendre à mercredi. Attendre avec une petite fille et ne faire
-que des demi-journées! Ça ne serait rien encore, si j’avais de la
-santé; mais les reins ont recommencé à me faire mal, et avec ça des
-étouffements qui me durent quelquefois toute la nuit.
-
-»La petite devient bien gentille, excepté qu’il lui est venu des feux
-sur la figure depuis huit jours; mais le pharmacien m’a dit qu’il ne
-fallait pas s’en inquiéter, que cela passerait tout seul. Je crois que
-c’est la nourriture; Céline n’aura pas un bon estomac, elle aime mieux
-manger son pain sec qu’avec du hareng ou des radis noirs. Elle me dit
-d’envoyer des baisers à sa bonne grand’maman de Bourgogne, qu’elle ira
-voir au printemps prochain. Elle a bon cœur et ne se plaint jamais,
-quoique la pauvre enfant en ait souvent l’occasion. A la Saint-Charles,
-elle aura huit ans: c’est tout mignon, un corps blanc comme la neige.
-J’avais peur qu’elle ne fût nouée; mais, depuis sa dernière maladie,
-elle s’est bien développée; c’est une grande fille, à présent. Elle
-aura tes yeux, mais, pour le reste, son père tout craché; et cette
-ressemblance me met souvent les larmes aux yeux, comme tu penses.
-Alors, je lui dis: «Céline, va jouer en bas.»
-
-»A propos de son père, j’ai eu une bien malheureuse idée le mois
-dernier. Tu sais que je ne peux pas m’habituer à l’abandon de cet homme
-qui m’a tant aimée et que j’ai vu pleurer si souvent à mes genoux. J’ai
-beau me faire une raison, c’est plus fort que moi. J’ai donc eu l’idée
-d’habiller la petite en bouquetière et de lui acheter des violettes;
-je lui avais mis sur la tête le petit bonnet que tu lui as envoyé au
-premier de l’an, et c’était le coiffeur qui avait arrangé ses cheveux;
-mais, depuis, je les ai fait couper, car elle en avait trop et ça la
-fatiguait. Enfin, elle était jolie à croquer, et tu aurais ri de voir
-ses petites coquetteries déjà.
-
-»Nous sommes sorties toutes deux à trois heures, et nous avons été
-nous poster dans le faubourg Saint-Honoré. J’avais choisi un beau
-temps. Quand j’ai vu la porte cochère s’ouvrir, et lui tout seul dans
-sa voiture, j’ai dit vite à Céline de courir dans l’avenue Marigny et
-de lui présenter toutes ses violettes en disant: «C’est de la part de
-Louise!»
-
-»Elle savait bien sa leçon, la petite futée! elle a fait arrêter la
-voiture; il a pris son bouquet avec étonnement et lui a donné un louis.
-De loin, je le regardais; j’avais la bouche dans mon mouchoir. En
-rentrant chez nous, j’ai dit à la petite: «Ce sera pour ta bourse, ma
-chérie.»
-
-»Ah bien, oui! la misère!... Le surlendemain, il a fallu changer la
-pièce.
-
-»Mais voilà le pire, ma chère maman. J’ai voulu recommencer onze jours
-après. Madame Philippe avait bien voulu, cette fois, me prêter une
-robe claire à sa fille, qui est de l’âge de la mienne. J’ai attendu
-une heure dans l’avenue. «Tiens! le voilà!» lui ai-je dit, pendant que
-mon cœur sautait et m’étouffait. Elle a couru comme l’autre fois; elle
-criait, elle tendait ses fleurs; mais le cocher l’avait reconnue, et
-il ne voulait pas arrêter. La petite y a mis de l’entêtement; elle a
-cramponné ses pauvres doigts à la portière, elle s’est accrochée et a
-vidé ses fleurs dans la voiture. Je lui criais: «Reviens! reviens!»
-C’est peut-être ça qui lui a perdu la tête. En lâchant, elle est tombée
-sur le pavé et s’est fait au front une bosse grosse comme le poing.
-Elle n’a pas souffert sur le moment; mais il lui prend quelquefois
-des douleurs qui doivent venir de là. M. Herel, notre voisin, m’a
-recommandé de soigner ça, parce que, dit-il, il pourrait bien lui venir
-un dépôt.
-
-»Tu le vois, nous ne sommes pas nées sous une bonne étoile, maman. Du
-reste, cette chère Céline n’a pas de rancune; et même, en portant la
-main à sa pauvre petite tête et en se plaignant, elle me parle de son
-papa, qu’elle trouve bien beau et bien habillé. Ah! si elle l’avait
-connu il y a six ans! il était bien plus beau encore. Quelquefois je me
-demande si je n’ai pas eu des torts envers lui, mais je ne trouve rien.
-Que Dieu lui pardonne!
-
-»Mercredi, je ferai tout mon possible pour t’envoyer sept francs par
-la poste; tâche que cela te conduise jusqu’à la fin du mois. Voici
-l’hiver, où tout va doubler: il va falloir de la chandelle et du feu.
-Mes meubles sont restés rue des Barres-Saint-Paul, en garantie des
-deux derniers termes; je les retirerai en donnant des à-compte, à tant
-par mois. La petite couche par terre, ce qui n’est pas bon pour elle.
-Enfin, il ne faut pas se désespérer.
-
-»Je ferme ma lettre en t’embrassant de tout mon cœur, et Céline aussi,
-qui fait sa prière chaque soir pour sa grand’mère.
-
- »Ta fille dévouée,
- »LOUISE CHENEAU.
-
-»A présent, rue des Moineaux, 1; adresse tes lettres à M. Vidry,
-marchand de charbon, pour remettre à Madame Cheneau.»
-
-
-
-
-LA PREMIÈRE BONNE
-
-
-I
-
-=Prologue.=
-
-LE MARI. Décidément, il faut que nous prenions une bonne, ma chère amie.
-
-LA FEMME. Crois-tu, Antonin?
-
-LE MARI. Cela est indispensable; tu te fatigues trop, il n’y a pas de
-bon sens!
-
-LA FEMME. J’apprécie le sentiment qui t’inspire, et je t’en remercie.
-La vérité est qu’il y a beaucoup à faire ici, sans que cela paraisse.
-Mais réfléchis bien, mon ami. Nous avons pu nous en passer jusqu’à
-présent; et l’économie...
-
-LE MARI. Mon ministère m’a augmenté de 300 fr.; je ne puis mieux
-employer cette somme qu’à te procurer un peu de soulagement. Prenons
-une bonne.
-
-LA FEMME. Eh bien, prenons une bonne.
-
-
-II
-
-=Ouverture du concours.=
-
-Le choix de la bonne--chose importante et grave! dura trois semaines
-environ.
-
-On était difficile.
-
-On voulait une bonne comme il n’en existe pas, comme il n’en existera
-jamais. La bonne chef-d’œuvre! La bonne idéale! La bonne phénomène!
-
-On s’adressa d’abord à toutes les connaissances; les connaissances se
-récusèrent.
-
-On eut alors l’idée d’en commander une en province, avec un mouvement
-neuf; solidité et moralité garanties.
-
-On écrivit en Alsace, en Bourgogne, en Champagne, en Auvergne même.
-
-Les fabricants demandèrent un temps et un argent considérables.
-
-Il fallut recourir aux bureaux de placement.
-
-Plus de cinquante bonnes défilèrent devant--la femme;--aucune ne lui
-convint, cela va sans dire.
-
-C’est pourquoi, au bout de trois semaines, elle prit la première venue.
-
-..... Voyez, à la nuit tombante, ces deux jeunes filles qui sortent
-d’un misérable hôtel garni, et qui tiennent, chacune par une extrémité,
-une vieille malle recouverte d’un cuir déchiré et pelé. Elles
-traversent tout Paris en portant cette malle, s’arrêtant de temps en
-temps pour se reposer ou pour changer de bras.
-
-C’est la bonne, accompagnée d’une de ses amies, qui se rend chez ses
-maîtres.
-
-
-III
-
-=Allocution de la femme à la bonne.=
-
---Ma fille, la maison n’est pas dure, mais il y a de quoi s’occuper.
-Je m’en vais vous dire en quoi consistera votre travail; écoutez-moi
-bien, afin que je n’aie plus besoin d’y revenir. D’abord, j’entends que
-vous soyez levée tous les jours à six heures; être matinale entretient
-la santé. Vous commencerez par faire la salle à manger, ensuite les
-chaussures. Monsieur salit beaucoup. Vous battrez ses habits sur le
-palier et vous nettoierez mes robes à la fenêtre. Nous déjeunons à
-neuf heures, parce qu’il faut que Monsieur soit à dix heures à son
-ministère; nous nous contentons des restes du dîner et d’un plat, soit
-d’œufs, soit de légumes. Après déjeuner, vous aurez à faire la chambre
-à coucher; vous n’époussetterez pas les étagères: il y a des choses
-très-susceptibles; ce soin me regarde. Vous aurez une demi-heure pour
-vous habiller; je n’aime pas la coquetterie, mais je veux que l’on soit
-toujours propre. Votre tablier devra vous durer deux jours. Une fois
-habillée, vous vous occuperez du dîner. Je descendrai tout à l’heure
-avec vous, afin de vous faire connaître les fournisseurs. Nous sommes
-assez regardants, Monsieur et moi, pour la nourriture. Tous les jeudis,
-le pot-au-feu; tous les dimanches, le gigot de mouton ou une volaille.
-Il est rare que nous ayons du monde à dîner plus de deux ou trois
-fois par mois. Nous avons du vin en cave et du charbon. On nous monte
-l’eau et le pain. Vous voyez qu’il y a bien des petites douceurs. Par
-exemple, vous savonnerez et vous repasserez une fois par semaine; vous
-frotterez tous les jours. Il faudra aussi que votre cuisine soit lavée
-chaque soir avant de vous coucher; ne remettez jamais la vaisselle
-au lendemain, c’est un très-mauvais système. Quand vous aurez un
-moment de loisir dans la journée, vous aiguiserez les couteaux, vous
-entretiendrez les boutons de porte, vous nettoierez les peignes. Je ne
-peux pas souffrir qu’une bonne reste sans rien faire, la bouche ouverte
-comme b, a, ba. Le soir, vous raccommoderez le linge. Vous aurez un
-jour de sortie par mois. Je n’ai pas besoin de vous recommander la
-modestie au dehors; si j’apprenais que vous ayez mis le pied dans un
-bal public, je vous renverrais sur-le-champ. Je n’aime pas votre nom de
-Joséphine; vous vous appellerez Marie. Toutes les bonnes s’appellent
-Marie. Évitez de vous lier avec les autres domestiques de la maison; ne
-vous familiarisez pas avec le concierge, et n’entrez dans sa loge que
-le moins possible. Ah! j’oubliais! vous vous coucherez sans chandelle,
-de peur des incendies. C’est tout.--Je crois que vous vous plairez
-beaucoup ici, ma fille.
-
-
-IV
-
-=Description de la bonne.--Plan, coupe et élévation.=
-
-Une belle bonne!--Et comme taillée dans un chêne de Picardie! Cinq
-pieds trois pouces! Rouge comme un brugnon! Fraîche comme marée! Des
-cheveux pommadés avec du beurre!--Des _estomacs_ à faire loucher
-saint Antoine! Des bras continuellement troussés jusqu’à l’aisselle,
-invitation à la lessive! Les mains d’Hyacinthe! Le pied de Charlemagne!
-Pesante en sa marche comme un régiment! Aimant désordonnément les
-rubans rouges! Sensible aux galanteries des garçons bouchers! Une de
-ces créatures que les libertins dégagés de tous préjugés ne craignent
-pas d’appeler _une femme sérieuse_!
-
-Signes particuliers: Couchant avec ses bas et n’ayant jamais de rêves.
-
-
-V
-
-=Exposition.--A table.=
-
-LE MARI. Tiens! ce n’est pas mauvais, ce petit fricot-là!
-
-LA FEMME. Tu n’es pas difficile. Quand c’était moi qui faisais la
-cuisine, tu ne trouvais rien de bon. (<Moment de silence.>)
-
-LE MARI, <complaisamment>. Il y a un peu trop d’ail.
-
-LA FEMME. Ah! je le savais bien!--Marie!
-
-LA BONNE. Vous m’avez appelée, madame?
-
-LA FEMME. D’abord, je vous ai recommandé de dire: Madame m’a appelée?
-
-LA BONNE. Madame m’a appelée, madame?
-
-LA FEMME. A quoi pensez-vous donc, ma fille? Votre ragoût empeste
-l’ail! Monsieur ne peut pas le manger.
-
-LE MARI. Je ne dis pas cela; seulement...
-
-LA FEMME. Ce n’est que dans les gargottes que l’on fourre de l’ail à
-tout propos.
-
-LA BONNE. Je n’en mettrai plus, madame.
-
-LA FEMME. Je ne vous dis pas de ne plus en mettre; vous allez d’un
-extrême à un autre; je vous dis d’en mettre moins.
-
-LA BONNE. Oui, madame.
-
-LA FEMME. Enlevez cela!
-
-LE MARI, <essayant de protester>. Mais, je n’ai pas fini...
-
-LA FEMME. Enlevez cela, et apportez le rôti. (<La bonne sort.>) Où
-as-tu donc la tête? Est-ce que je n’ai pas vu le moment où tu allais me
-contredire devant cette fille?
-
-LE MARI. Puisqu’elle a promis de ne plus mettre autant d’ail!
-
-LA FEMME. Ah bien! si tu te mets sur le pied de donner raison à ta
-domestique, tu auras fort à faire; je ne te dis que ça.
-
-LE MARI. Mangeons.
-
- (<Le rôti passe, sans soulever d’observation de part ni d’autre.
- Vient le dessert, puis le café.>)
-
-LA FEMME, <à la bonne>. Vous pouvez dîner à présent, Marie.
-Apportez-moi le pain, que je vous en coupe un morceau.
-
-LA BONNE. Voilà, madame.
-
-LA FEMME. Donnez-moi votre verre, que je vous verse du vin.
-
-LA BONNE. Oui, madame. (<La bonne sort>).
-
-LE MARI, <à la femme>. Oh!... Tu n’as pas honte de lui mesurer
-ainsi son boire et son manger?
-
-LA FEMME. Cela se fait partout. Ah çà! d’où sors-tu donc?
-
-LE MARI. C’est vrai; cela ne me regarde pas, et je n’y entends rien.
-(<Il se frotte les mains.>) Ma foi! je suis enchanté d’avoir pris
-une bonne!
-
-
-VI
-
-=Deuxième journée.--Retour du bureau.=
-
-LE MARI. Bonjour, Lucie; bonjour, ma petite femme. Ouf! quelle journée!
-Cette circulaire nous a donné un mal... Figure-toi que Laffitot étant
-malade, toute sa besogne m’est retombée sur le dos. Je suis harassé, je
-n’y vois plus.
-
-LA FEMME. Tu ne sais pas... la bonne...
-
-LE MARI. Laisse-moi m’asseoir.
-
-LA FEMME. Elle a cassé une tasse.
-
-LE MARI. Diable!
-
-LA FEMME. Comme c’est amusant! Mais je la lui retiendrai sur son mois.
-
-LE MARI. Oh! pour une tasse... Cette fille ne l’a pas fait exprès.
-
-LA FEMME. Tant pis! cela lui apprendra à faire plus d’attention une
-autre fois.
-
-LE MARI. Tu serais bien aimable de me donner mes pantoufles.
-Excuse-moi, chère belle; mais en vérité, je ne me tiens pas.
-
-LA FEMME, <appelant>. Marie! Donnez les pantoufles à Monsieur.
-
-LE MARI. Bah! ce n’est pas la peine... Elles sont sous le lit, je les
-vois d’ici. (<Il va les chercher.>)
-
-LA FEMME. Alors, à quoi sert d’avoir une bonne?
-
-LE MARI. Approche-toi, et apprends une grande nouvelle. Il est question
-de moi au ministère comme sous-chef.--Ah!--Je ne voulais pas le croire;
-mais le secrétaire général m’a fait demander deux fois aujourd’hui
-dans son cabinet. Deux fois! Il m’a beaucoup questionné, sans en avoir
-l’air. Il paraît que Rollin doit bientôt prendre sa retraite, car...
-
-LA FEMME. Et ce lit! comme c’est fait en dépit du bon sens!... Ah! la
-pauvre fille a fort à apprendre!
-
-
-VII
-
-=Intermède.=
-
-LE MARI, <à la femme>. Que tu es gentille, ce soir! Cette coiffe
-de nuit te donne un petit air lutin auquel on ne saurait résister.
-
-LA FEMME. N’as-tu pas remarqué comme notre sucre va vite?
-
-LE MARI. Non. Je trouve à ton regard un éclat nouveau, un... Est-ce
-donc maintenant la mode de saupoudrer ses yeux avec de la poudre de
-diamant?
-
-LA FEMME. Autrefois, une livre nous faisait trois jours.
-
-LE MARI. Embrasse-moi.
-
-LA FEMME. Laisse donc, tu es impatientant! On ne peut pas causer raison
-avec toi une minute.
-
-LE MARI. Il y a temps pour tout, Lucie. L’heure du couvre-feu est
-sonnée; tout dort dans la nature; seul, mon amour...
-
-LA FEMME. Quel homme, mon Dieu! quel caractère! Après cela, si cela
-t’amuse d’être volé!
-
-LE MARI, <éteignant la lampe>. Il y a de la poésie dans l’air, ce
-soir...
-
-LA FEMME. Demain, je compterai les morceaux.
-
-
-VIII
-
-=Formation du drame.=
-
-LE MARI, <accrochant à la fenêtre un petit miroir pour se faire la
-barbe>. Marie, mon eau chaude!
-
-LA BONNE. La voilà, monsieur.
-
-LE MARI. Merci. (<La bonne sort.>)
-
-LA FEMME. Tu la regardes beaucoup, ta bonne.
-
-LE MARI, <laissant tomber son rasoir>. Hein!
-
-LA FEMME. Elle est belle fille.
-
-LE MARI, <haussant les épaules>. Autre chose, à présent!
-
-LA FEMME. Et il y a des hommes si peu délicats!
-
-LE MARI. O mon Dieu!
-
-LA FEMME. Des gens que le torchon ne rebute pas...
-
-LE MARI, <continuant de se raser>. Va toujours.
-
-LA FEMME. Antonin, n’essaie pas de jouer la comédie avec moi; tu sais
-que cela ne mord pas. Veux-tu que je te prouve que je sais tout?
-
-LE MARI. Ah oui! par exemple.--Mais prends garde de me faire couper.
-
-LA FEMME. Eh bien, le fruitier t’a vu causer hier matin avec ta bonne,
-dans la rue.
-
-LE MARI. Ah bah!
-
-LA FEMME. Le nieras-tu?
-
-LE MARI. Je m’en garderai bien. Le fruitier est un voyant.
-
-LA FEMME. Ainsi, tu as causé avec Marie?
-
-LE MARI. Je n’ai pas causé avec elle, je lui ai parlé; c’est bien
-différent.
-
-LA FEMME. Dans la rue?
-
-LE MARI. Dans la rue. Je lui ai dit de m’acheter un autre blaireau pour
-ma barbe; tous les poils du mien s’en vont. Vois plutôt.
-
-
-IX
-
-=Crise suprême.=
-
-<Dans l’alcôve. Trois heures du matin. Le mari ronfle.>
-
-LA FEMME, <éclatant tout à coup en sanglots>.--Oh! oh! oh!
-
-LE MARI, <réveillé en sursaut>. Lucie, qu’as-tu? Ma bonne amie,
-que t’arrive-t-il? Est-ce que tu te trouves mal?
-
-LA FEMME. J’en étais sûre!
-
-LE MARI. Sûre de quoi! Attends, je me lève. Où sont les allumettes?
-C’est une attaque de nerfs, probablement.
-
-LA FEMME. Ne me touchez pas! ne me touchez pas!
-
-LE MARI. Eh bien, non; mais qu’est-ce que tu éprouves, ma chère femme?
-réponds-moi, c’est Antonin, c’est ton mari...
-
-LA FEMME. Devais-je m’attendre à cette indignité!
-
-LE MARI. A quelle indignité? Tu as un peu de délire... Je vais te faire
-du tilleul, veux-tu? Cela ne sera rien.
-
-LA FEMME. Monstre!
-
-LE MARI. Qui est-ce que tu traites de monstre?
-
-LA FEMME. Tu oses le demander?
-
-LE MARI. Certainement.
-
-LA FEMME. Tout à l’heure, pendant que tu rêvais, ne t’ai-je pas entendu
-prononcer le nom de ta bonne: Marie?
-
-LE MARI. Ah! (<Il regarde fixement sa femme; puis, à> <peine
-vêtu d’un caleçon, il se précipite hors de la chambre à coucher, un
-bougeoir à la main.>)
-
-
-X
-
-=Dénoûment.=
-
-LE MARI, <entrant comme une bombe dans le cabinet de la bonne>. Ma
-fille, levez-vous sur-le-champ! m’entendez-vous?
-
-LA BONNE, <se dressant sur son séant>. Quoi qu’il y a? Est-ce le
-feu ou les voleurs?
-
-LE MARI. Levez-vous tout de suite et allez-vous-en!
-
-LA BONNE. Que je me lève! à cette heure-ci! Bien sûr, vous êtes malade,
-notre maître...
-
-LE MARI. Voilà vingt francs, voilà trente francs, voilà cinquante
-francs. Faites votre malle et partez. Ne perdez pas une minute. Vous
-êtes la plus brave fille du monde, un trésor pour la cuisine. Mais que
-voulez-vous? ma femme s’est imaginé... Ce n’est pas ma faute. Je vous
-trouve affreuse, moi; je n’y vais pas par quatre chemins. Mais elle a
-cela dans l’idée. Allez-vous-en, je vous prie. Vous ne voudriez pas
-être la cause d’un malheur. Attendre à demain! Ah bien! je préfère
-vous aller chercher une voiture. Voyons, ma fille, soyez raisonnable...
-
-LA BONNE. Voilà, monsieur, je me lève. C’est bien extraordinaire tout
-de même.
-
-LE MARI. Oui, oh! oui. Mettez-vous à ma place, j’ai besoin de mon
-repos. Passez votre jupe, je tourne le dos. Tous les jours, l’enfer! Il
-vaut mieux que vous vous en alliez. Ma femme est ridicule, injuste, je
-le sais bien, mais c’est ma femme...
-
-LA BONNE. Ah! c’est qu’il ne faudrait pas qu’elle s’avisât de dire
-quelque chose sur mon compte! Elle trouverait à qui parler, oui-dà!
-
-LE MARI. Là, maintenant, vos bottines. Quand vous passeriez quelques
-œillets... Dépêchez-vous! Je vais dire au portier qu’il vous ouvre.
-Allez!...
-
-LA FEMME, <accourant>. Elle ne s’en ira pas avant que j’aie visité
-sa malle!
-
-
-
-
-IL Y AURA DES FEMMES CHARMANTES
-
-
-I
-
-_A Monsieur Marc Ducerneau, à Paris._
-
- »Mon cher Marc,
-
-»Paul a perdu son pari avant-hier soir. Je l’avais bien dit: c’était
-absurde! A peine avait-il fait soixante pas dans l’avenue des
-Champs-Élysées, les yeux bandés, qu’il est allé donner du pied contre
-le trottoir. Nous étions quinze à le suivre. Les sergents de ville,
-indifférents, avaient l’air de dire: «Nous la connaissons!»
-
-»C’est jeudi prochain que Paul s’exécute, et nous invite à manger les
-cinquante louis en question à la _Maison Dorée_. On compte sur toi. Ne
-va pas inventer des prétextes d’affaires ou de moralité pour manquer
-à ce rendez-vous solennel. A notre âge, le plaisir est la seule chose
-sérieuse; _consacrons-lui nos jours!_ (Bis.)
-
-»Donc, à jeudi, rendez-vous au Cercle, à sept heures,
-militairement.--_All right!_
-
- »Ton vieux complice,
- »ONÉSIME HÉBERT.
-
-»P.S. _Il y aura des femmes charmantes._»
-
-
-II
-
-=Coup de foudre.=
-
-C’était la première fois que madame Ducerneau osait se permettre
-de décacheter une lettre adressée à son mari. Mais elle avait été
-tourmentée, la veille, par des pressentiments; elle avait rêvé «d’eau
-trouble, de chat et d’oculiste,» ce qui, selon les livres sibyllins,
-correspond à une série d’événements funestes. Alors, elle s’était
-portée à cet acte inouï d’audace conjugale. Il faut avouer qu’elle
-n’avait pas de chance.
-
-Je manque de la science dramatique nécessaire pour rendre la douleur et
-l’indignation de madame Ducerneau... Que devait-elle faire?
-
-Elle pensa d’abord, et tout naturellement: 1º à anéantir cette
-impudente invitation.
-
-Mauvais!
-
-2º A la mettre soudainement sous les yeux de M. Ducerneau, en enfermant
-toute sa colère dans le «Qu’en dis-tu?» de _Manlius_.
-
-Mauvais! mauvais!
-
-Après avoir hésité entre plusieurs partis, madame Ducerneau se décida
-à recacheter cette lettre, à la replacer parmi les autres,--et à _voir
-venir_ son mari.
-
-
-III
-
-=Partie poétique--En déjeunant=
-
- MADAME.
-
- As-tu lu ton courrier, ce matin, mon ami?
-
- MONSIEUR.
-
- Certainement. Pourquoi?
-
- MADAME, <dissimulant>.
-
- Goûte donc ce salmi.
-
- MONSIEUR.
-
- Ah! tu me fais songer qu’Eugène, en sa dernière,
- De tous ses compliments me charge pour ta mère.
-
- MADAME.
-
- Eugène?
-
- MONSIEUR.
-
- Oui.
-
- MADAME, <avec intention>.
-
- C’est bien Eugène?... c’est le nom?...
-
- MONSIEUR.
-
- C’est Eugène, te dis-je; es-tu malade?
-
- MADAME.
-
- Non.
-
- MONSIEUR.
-
- Il va tout à fait mieux; et de son mariage
- L’affaire est terminée à son grand avantage.
-
- MADAME, <amèrement>.
-
- Une affaire!
-
- MONSIEUR.
-
- La noce a lieu le mois prochain.
- Ainsi, prépare-toi, Mathilde, dès demain;
- Car les fêtes seront sans doute éblouissantes.
-
- MADAME, <l’observant>.
-
- Surtout, _il y aura_...
-
- MONSIEUR.
-
- Quoi?
-
- MADAME.
-
- _Des femmes charmantes!_
-
- MONSIEUR, <avec tranquillité>.
-
- Certes! C’est pour le quinze, et nous en approchons.
-
- MADAME, <à part>.
-
- J’étouffe!
-
- MONSIEUR.
-
- Fais-moi donc passer les cornichons.
-
-
-IV
-
-=Le grand jour.--Ce que l’on appelle la scène filée=
-
-MADAME. Tu sors, mon ami?
-
-MONSIEUR. Comme d’habitude, mon amie.
-
-MADAME. Et tu vas...
-
-MONSIEUR. Au cercle, tout bonifacement. (<Il boutonne ses gants.>)
-
-MADAME. Au cercle?
-
-MONSIEUR. Adieu, chère belle.
-
-MADAME. Au moins, rentreras-tu de bonne heure?
-
-MONSIEUR. A l’heure accoutumée, aux environs de minuit.
-
-MADAME. Pas avant?
-
-MONSIEUR. Avant, peut-être. Adieu.
-
-MADAME. Écoute, Marc.
-
-MONSIEUR. Quoi?
-
-MADAME. Sacrifie-moi cette soirée.
-
-MONSIEUR. Quel caprice!
-
-MADAME. Un caprice, tu l’as dit. Reste avec moi.
-
-MONSIEUR. Si je reste, qu’est-ce que nous ferons?
-
-MADAME. Eh bien, nous causerons au coin du feu; nous parlerons du
-passé, de ce passé où tu m’aimais tant.
-
-MONSIEUR. C’est cela, nous aurons l’air de jouer de l’Octave Feuillet.
-
-MADAME. Le grand mal!
-
-MONSIEUR. Ce n’est pas un crime, je le sais bien. Mais j’ai besoin
-d’aller à mon cercle; c’est là que je fais toutes mes affaires, tu ne
-l’ignores pas.
-
-MADAME. Hélas!
-
-MONSIEUR. Allons, sois gentille; je ne tarderai pas à revenir, je te le
-promets.
-
-MADAME. Tu es bien pressé.
-
-MONSIEUR. Le besoin d’air, de mouvement...
-
-MADAME, <comme si quelque chose se brisait dans son cœur>. Marc!
-
-MONSIEUR. Quoi encore?
-
-MADAME. Attends une minute.
-
-MONSIEUR. Eh bien?
-
-MADAME. Tu es habillé avec un soin tout particulier.
-
-MONSIEUR. Pas plus que les autres jours.
-
-MADAME. Mais si: je te trouve plus de recherche, plus de...
-
-MONSIEUR, <avec complaisance>. Cette nuance de pantalon est assez
-heureuse, en effet.
-
-MADAME. Ta cravate a quelque chose de dérangé. Approche.
-
-MONSIEUR. Me voici.
-
-MADAME, <le serrant violemment au cou, avec explosion>.
-IL Y AURA DES FEMMES CHARMANTES!!!
-
-
-V
-
-=Suite de la scène filée.=
-
-MONSIEUR. Aïe! aïe!... au secours!... à moi! Ouf!
-
-MADAME. Fourbe! hypocrite! lâche! traître! misérable! effronté!
-parjure! infâme! monstre! scélérat! libertin! infidèle! perfide!
-menteur! trompeur! coureur! débauché!... Ah! que je suis malheureuse!
-(<Elle tombe sur un canapé en sanglotant.>)
-
-MONSIEUR, <se remettant>. Quelle poigne!
-
-MADAME. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!
-
-MONSIEUR, <sévère>. Me ferez-vous l’honneur de m’apprendre le motif
-d’une agression d’un goût si contestable?
-
-MADAME. O duplicité!
-
-MONSIEUR, <impatienté>. Duplicité ou non, le motif, madame?
-
-MADAME, se redressant. Mais n’avez-vous donc pas assez entendu? IL Y
-AURA DES.....
-
-MONSIEUR, <se frappant le front>. La lettre d’Onésime!
-
-MADAME. Oui, de votre digne complice!
-
-MONSIEUR, <avec un admirable sang-froid>. C’était donc pour
-aujourd’hui? Je l’avais absolument oublié.
-
-MADAME. Pas de feinte, monsieur! Ayez au moins le courage de votre
-ignominie.
-
-MONSIEUR. Je n’aurai le courage de rien du tout. Comment! c’est
-pour cela que tu te livres sur moi à des tentatives d’homicide par
-strangulation?
-
-MADAME. Nieras-tu qu’on t’ait écrit?
-
-MONSIEUR. Non, certes. Je ne peux pas empêcher les imbéciles de
-m’écrire. Mais je nierai que j’aie répondu.
-
-MADAME. Il t’attend cependant ce soir.
-
-MONSIEUR. Qui?
-
-MADAME. Cet Onésime.
-
-MONSIEUR. Qu’il attende, parbleu!
-
-MADAME. Voudrais-tu me faire croire, par hasard, que tu n’allais pas à
-ce rendez-vous?
-
-MONSIEUR. Le ciel m’écrase si j’en avais la moindre intention!
-
-MADAME, <indécise>. Marc! Marc!
-
-MONSIEUR. Je te le jure... et la preuve.... (<Il déboutonne ses gants.>)
-
-MADAME, <avec élan>. Tu restes?
-
-MONSIEUR. Sans effort.
-
-MADAME. Merci, oh! merci!
-
-MONSIEUR. Octave Feuillet soit avec nous! (<Ils s’embrassent
-tendrement.>)
-
-
-VI
-
-=L’auteur a des remords.=
-
-Eh bien, non, non!
-
-Cela ne passera pas ainsi!
-
-Laissez-moi! laissez-moi!
-
-Je veux parler!
-
-Je parlerai, au risque de détruire tout l’intérêt que j’ai pu répandre
-sur ce petit drame intime!
-
-Je dévoilerai ce mari, capable d’avoir surpris la sympathie de quelques
-âmes candides!
-
-LE REPAS EN QUESTION AVAIT EU LIEU LA VEILLE.
-
-Il avait été avancé d’un jour, sur la demande d’un des convives forcé
-de quitter Paris.
-
-M. Marc Ducerneau s’y était montré d’une gaieté folle: il avait dansé
-un pas de caractère sur la table, aux applaudissements de mademoiselle
-Trompette et de mademoiselle Brindisi,--deux femmes charmantes.....
-
-
-
-
-LA GRUE
-
-
-I
-
-=Amène une de tes amies.=
-
-ALPHONSE, <à Jeanne>. Amène une de tes amies, dimanche prochain.
-
-JEANNE. Pourquoi?
-
-ALPHONSE. Parce que Cathala viendra passer la journée avec nous. Il
-m’a écrit pour m’annoncer son arrivée à Paris après-demain. Le pauvre
-garçon s’ennuie à crever dans son tribunal de province; c’est une fête
-lorsqu’il peut s’échapper pendant deux ou trois jours. Amène une de tes
-amies.
-
-JEANNE. Mais laquelle? Tu sais que je ne vois pas beaucoup de femmes.
-
-ALPHONSE. Une bonne enfant. Cathala n’est pas si exigeant, parbleu!
-Nous irons dîner à quatre à la campagne. Tu aimes cela. Nous mangerons
-des petits plats, nous ferons des bouquets. Cathala est un bon. Nous
-nous amuserons.
-
-JEANNE, <réfléchissant>. Si j’amenais Hermance?...
-
-ALPHONSE. Qu’est-ce que c’est qu’Hermance?
-
-JEANNE. Oh! tu ne la connais pas. Une belle fille, élancée, avec des
-cheveux couleur de paille, mais très-bien. Elle n’a pas une toilette à
-tout casser, mais ce qu’elle a sur elle est toujours soigné.
-
-ALPHONSE. Eh bien, amène Hermance.
-
-
-II
-
-=Où la grue se pose.=
-
-ALPHONSE, <à Cathala>. Encore un cigare, mon cher Cathala?
-
-CATHALA. Merci, plus tard... Écoute! je crois qu’on monte l’escalier;
-ce sont sans doute ces dames.
-
-ALPHONSE. Eh non! le rendez-vous est pour deux heures, et il est à
-peine une heure et demie.
-
-CATHALA, <consultant sa montre>. Une heure quarante s’il te plaît.
-
-ALPHONSE. Quelle impatience! Sais-tu que tu es redevenu juvénile en
-diable?
-
-CATHALA. Que veux-tu? J’ai eu le temps de me refaire des illusions à
-Agen. J’ai soif des Parisiennes, telles que nous les représentent vos
-livres et vos dessins. Quels démons de grâce et d’esprit, hein! dis,
-dis?
-
-ALPHONSE. Oui, il y en a.
-
-CATHALA. Oh! toi, tu les coudoies trop chaque jour pour les admirer
-avec sincérité, comme nous autres provinciaux.... Ah! pour le coup, je
-ne me trompe pas, il y a de la soie dans l’escalier....
-
-<Entrent Jeanne et Hermance. Hermance est plus grande qu’on l’a
-annoncé, plus blonde aussi. Ses cheveux sont ébouriffés sous un chapeau
-élevé. Elle porte une robe dite _Princesse_, haute de taille, étroite
-de ventre et traînante par derrière. Sur un de ses bras, elle tient un
-petit brimborion de chien havanais, dont on n’aperçoit ni les yeux, ni
-la tête, ni les pattes, ni la queue.>
-
-JEANNE. Monsieur Cathala, comment allez-vous?.... Bon Dieu, comme vous
-engraissez! Je ne vous aurais pas reconnu!... Mon petit Alphonse,
-embrasse-moi là, au-dessus de l’œil, ni trop haut, ni trop bas, à cause
-de la poudre de riz... Je t’ai réservé un petit rond.
-
-CATHALA. Ces Parisiennes!
-
-JEANNE. Messieurs, permettez-moi de vous présenter ma chère Hermance,
-une de mes meilleures amies, que j’ai pris la liberté d’amener.
-
-CATHALA. Une telle liberté équivaut à une bonne fortune pour nous.
-
-HERMANCE. Ça n’était donc pas convenu?
-
-JEANNE, <bas à Hermance>. Tais-toi donc!
-
-ALPHONSE, <bas à Jeanne>. Pourquoi a-t-elle apporté un chien?
-
-JEANNE. Ah! demande-le-lui.
-
-ALPHONSE, <bas à Cathala>. Comment la trouves-tu?
-
-CATHALA. O mon ami! adorable! idéale! que je te suis reconnaissant!
-
-JEANNE, <bas à Hermance>. Comment le trouves-tu?
-
-HERMANCE. Ça m’est égal. (<Le chien se manifeste par quelques
-grognements.>) Mirza, voulez-vous rester tranquille? Qu’est-ce que
-nous n’avons donc, la belle fifille à sa mémère?
-
-CATHALA. Votre petite chienne s’appelle Mirza, madame? C’est un bien
-joli nom, un nom turc.
-
-HERMANCE. Non, monsieur; elle me vient d’une dame de la rue de Chabrol.
-
-ALPHONSE. Eh bien, mesdames, si nous nous consultions pour choisir
-l’endroit où nous irons dîner?
-
-JEANNE. Ah! oui!
-
-CATHALA. Oh! allons à Asnières! à Asnières! N’est-ce pas, mesdames,
-qu’il n’y a qu’Asnières?
-
-ALPHONSE. On ne va pas à Asnières le dimanche.
-
-JEANNE. Il y a trop de monde, et c’est trop près.
-
-HERMANCE. Et puis, Georges n’aurait qu’à y être! (<Jeanne tousse pour
-étouffer cette remarque.>)
-
-CATHALA. Je propose alors Bougival.
-
-ALPHONSE. En France? C’est bien encombré. Moi, je vote pour Meudon, ou
-le bois de Fleury.
-
-HERMANCE. Ah! non.
-
-TOUS. Pourquoi?
-
-HERMANCE. Emile est au fort. (<Ce mot jette un froid, comme dirait
-Giboyer. On se regarde.>)
-
-ALPHONSE. Cela devient embarrassant. (<Bas à Jeanne.>) Elle a
-peut-être des connaissances jusque dans les arbres de Robinson!
-
-JEANNE. J’ai une idée. Allons à Sérizy-lès-Voyou.
-
-CATHALA. Où est cela?
-
-JEANNE. C’est sur le chemin de fer de Lyon.
-
-HERMANCE. Oh! les chemins de fer! j’en ai une peur... Je n’ai de
-confiance que dans celui de Saint-Germain, parce qu’un de mes frères y
-est employé.
-
-CATHALA. Va pour Saint-Germain! Saint-Germain-en-Laye, sa forêt, sa
-terrasse, ses fritures! Partons avec enthousiasme.
-
-ALPHONSE. Laissons-nous le chien? La portière en aura le plus grand
-soin.
-
-HERMANCE. Laisser Mirza! jamais de la vie! Entends-tu, Mirza? Ils
-veulent t’abandonner, les vilains! Embrasse vite ta maîtresse; encore,
-encore...
-
-CATHALA. Mais elle est tout à fait mignonne, cette petite bête; elle
-nous amusera infiniment. Partons.
-
-
-III
-
-=Vol de la grue.=
-
-<En forêt. Jeanne et Alphonse marchent en avant; Hermance et Cathala
-les suivent à quelque distance.>
-
-CATHALA. Lisez-vous beaucoup, mademoiselle?
-
-HERMANCE. Oh oui! j’achète le _Pour tous_ toutes les semaines.
-C’est-à-dire que je préférerais me passer de je ne sais quoi plutôt que
-de me passer de mon _Pour tous_.
-
-CATHALA. Hermance, c’est un nom bien charmant! il donne tout de suite
-envie d’aimer la personne qui le porte!
-
-HERMANCE. Oh! ce n’est pas mon nom... je m’appelle Imilie.
-
-CATHALA. Emilie?
-
-HERMANCE. Non, Imilie.
-
-CATHALA. Eh bien, ma chère Imilie... Décidément j’aime mieux vous
-appeler Hermance.
-
-HERMANCE. Allez-y. Vous êtes comme Jules, vous.
-
-CATHALA. Qu’est-ce que c’est que Jules?
-
-HERMANCE. Un grand toqué, qui ne sait pas dire un mot de sérieux. Il
-est dans les contributions.
-
-CATHALA. Hermance, laissez-moi vous aimer. (<Il cherche à lui prendre
-la main.>)
-
-HERMANCE. Vous allez vous faire mordre par Mirza.
-
-CATHALA. Si nous déposions le chien à terre? Cela lui ferait peut-être
-du bien de marcher...
-
-HERMANCE. Oh! non, il salirait ses pattes, ses belles petites pattes
-blanches. Voyez donc!
-
-CATHALA. Laissez-moi vous aimer, Hermance.
-
-HERMANCE. Qu’est-ce que je traîne derrière moi? Je parie que c’est
-encore une branche morte qui s’est accrochée à ma robe.
-
-CATHALA. Attendez, je vais vous en débarrasser. Oh! le joli pied!
-
-HERMANCE. Il me fait bien souffrir, allez. J’ai un cor que j’ai oublié
-de tailler avant de sortir.
-
-CATHALA, <réprimant une grimace>. Pauvre chérie! Mais vous ne
-répondez point à ce que je vous dis?
-
-HERMANCE. Vous ne me dites que des bêtises.
-
-CATHALA. Des bêtises! N’avez-vous donc jamais aimé, Hermance?
-
-HERMANCE. Si... mais il m’en a cuit.
-
-CATHALA. Ah! (<A part.>) Il y a, dans la langue française, des
-métaphores ignobles.
-
-HERMANCE, <après un moment de silence>. Quel métier faites-vous,
-vous?
-
-CATHALA. Un métier assez mélancolique: je suis substitut en province.
-
-HERMANCE. Substitut?... Et qu’est-ce que vous vendez?
-
-CATHALA, <stupéfait>. Ce que je... (<Riant.>) Ah! bon, c’est
-une farce... je comprends... oui, oui. Je vends des épices.
-
-HERMANCE. Gagnez-vous beaucoup?
-
-CATHALA, <s’arrêtant, et la regardant en face>. Merci... cela
-dépend. (<A part.>) Elle a de l’originalité, au moins.
-
-HERMANCE. Mais avancez donc; vous restez là planté comme le terme. Je
-ne vois déjà plus nos amis, nous finirons par les perdre.
-
-CATHALA. A se perdre on se retrouve, dit un proverbe. Pourquoi ne nous
-perdrions-nous pas un peu tous les deux?
-
-HERMANCE. Oh! vous êtes énervant!
-
-CATHALA. Quelle taille d’abeille!
-
-HERMANCE. Monsieur, je vous prie de ne pas m’insulter! Si j’ai consenti
-à venir à la campagne, c’est à cause de Jeanne que je connais depuis
-longtemps.
-
-CATHALA. Eh! qui songe à vous insulter, ma chère enfant! Vous me
-plaisez, j’essaye de vous le dire aussi poliment que possible; tout
-cela est fort simple. Nous nous sommes réunis pour nous égayer; je
-tâche d’être gai. Asseyons-nous sous ces beaux tilleuls.
-
-HERMANCE. Pas de ça, Lisette!
-
-CATHALA. Pourquoi?
-
-HERMANCE. Parce qu’il y a trop de petites bêtes dans l’herbe, et que
-j’ai peur des petites bêtes.
-
-CATHALA. Il y en de si jolies pourtant!
-
-HERMANCE. Tenez, vous ne cherchez qu’à me contrarier. Rejoignons Jeanne
-et Alphonse.
-
-CATHALA. Comme vous voudrez.
-
-
-IV
-
-=Le repas de la grue.=
-
- <Un restaurant à Saint-Germain-en-Laye.>
-
-UN GARÇON. Mesdames et messieurs, nous n’avons plus un seul cabinet de
-libre pour le moment; mais entrez dans cette salle où il n’y a qu’une
-table d’occupée. Vous y serez fort bien. (<Bas, en désignant un
-groupe de cinq ou six jeunes gens.>) Ces messieurs auront bientôt
-fini.
-
-ALPHONSE. Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement!
-Cathala, charge-toi du menu.
-
-CATHALA. Mesdames, qu’aimez-vous?
-
-HERMANCE. Avez-vous un parfait, garçon?
-
-LE GARÇON. Certainement, madame.
-
-HERMANCE. Et du maquereau?
-
-LE GARÇON. Du maquereau aussi... Mais pour commencer, quel potage?
-
-HERMANCE. Oh! je n’y tiens pas.
-
-JEANNE. Dis donc, nous y tenons, nous. Une purée Crécy, garçon.
-
-HERMANCE. Et un tapioka pour Mirza.
-
-CATHALA, <qui a écrit un menu>. Mesdames, voulez-vous vous en
-rapporter à moi? Je crois que vous n’aurez pas à vous repentir de cette
-marque de confiance. Tenez, garçon, et vivement.
-
-JEANNE. A présent, plaçons-nous. Monsieur Cathala à côté d’Hermance.
-
-CATHALA, <à Hermance>. Qu’avez-vous, mademoiselle? Vous semblez
-contrariée...
-
-JEANNE. Qu’as-tu, en effet?
-
-HERMANCE, <à demi-voix>. Ce sont ces messieurs de la table,
-là-bas, qui ont l’air de me regarder en riant.
-
-CATHALA, <se levant>. Croyez-vous.
-
-JEANNE. Mais non! mais non! tu es folle! Ils ne s’occupent pas de toi.
-Monsieur Cathala, rasseyez-vous donc.
-
-HERMANCE. Je t’assure...
-
-JEANNE. Est-ce qu’on n’a pas le droit de rire en dînant, maintenant? Tu
-verras bien si nous nous gênons, nous, tout à l’heure!
-
-ALPHONSE, <bas, à Jeanne>. Ah çà, elle n’est pas amusante, ton
-amie. (<Le garçon apporte le potage.>)
-
-HERMANCE. Garçon, vous me donnerez un bol pour Mirza... elle n’aime pas
-manger dans les assiettes.
-
-ALPHONSE. Comment? est-ce que le chien va dîner avec nous?
-
-HERMANCE. Mais oui, sur mes genoux, comme cela. Montre ta petite langue
-rose, Mirza! C’est mon enfant, monsieur. (<Le dîner continue.>)
-
-CATHALA, <à Hermance>. Vous offrirai-je du vin?
-
-HERMANCE, <qui ne cesse d’avoir les yeux fixés sur l’autre table>.
-Oh! cette fois...
-
-CATHALA. Qu’est-ce qui arrive encore?
-
-HERMANCE. Je suis bien sûre que ce monsieur m’a désignée du doigt en se
-moquant.
-
-CATHALA. Lequel?
-
-HERMANCE. Celui qui a la cravate bleue.
-
-JEANNE, <vivement>. Je te dis, Hermance, que tu rêves... je ne
-sais pas où tu as la tête aujourd’hui!
-
-CATHALA. Allons, il faut en finir. (<Il se lève et se dirige vers
-l’autre table.>)
-
-JEANNE. Monsieur Cathala!
-
-ALPHONSE. Cathala! qu’est-ce qui te prend donc?
-
-CATHALA, <à un jeune homme>. Monsieur... madame prétend que vous
-la regardez avec une obstination inconvenante.
-
-LE JEUNE HOMME, <étonné>. Je vous affirme, monsieur, que je ne
-sais pas ce que vous voulez dire.
-
-CATHALA. Cependant, monsieur...
-
-LE JEUNE HOMME. Ah! monsieur, après ma déclaration, c’est votre
-insistance qui devient déplacée.
-
-ALPHONSE. Reviens donc, Cathala!
-
-UN AUTRE JEUNE HOMME, <à Cathala>. Mais oui, vous nous ennuyez.
-
-CATHALA, <faisant un geste immédiatement arrêté par le premier jeune
-homme>. Vous devez savoir la valeur de vos paroles, monsieur.
-(<Échange de cartes.>)
-
-ALPHONSE, <à Hermance>. Il n’y a pas de bon sens, madame, à
-soulever des scènes pareilles pour des niaiseries!
-
-HERMANCE. Alors, il faut me laisser mépriser par les premiers venus? Je
-vous remercie de l’intention. (<Alphonse hausse les épaules.>)
-
-CATHALA, <revenant>. Voyons, Alphonse, cela ne te regarde pas. Ma
-petite Hermance, ne pleurez pas.
-
-HERMANCE. Non, je suis de trop ici; je préfère m’en aller.
-
-ALPHONSE, <à part>. Le diable m’emporte si je la retiens!
-
-HERMANCE. Monsieur Alphonse a bien su me faire sentir ma position.
-
-ALPHONSE, <à part>. Bon! est-ce qu’elle va essayer aussi de me
-brouiller avec Cathala?
-
-CATHALA, <à Hermance>. Vous resterez, ma chère. (<A Jeanne et
-à Alphonse.>) Et vous, mes amis, vous allez me faire le plaisir de
-vider vos verres, où le vin commence à s’éventer...
-
-<L’ordre se reconstitue peu à peu, surtout lorsque les jeunes gens de
-la table voisine abandonnent la place. La diversité des flacons amène
-la gaieté. Hermance fait goûter de tous les plats à Mirza. Le champagne
-est accueilli avec une bruyante faveur.>
-
-JEANNE. Vous saurez, messieurs, qu’Hermance a une voix délicieuse. Il
-faut qu’elle chante quelque chose.
-
-CATHALA et Alphonse. Ah! oui! oui!
-
-HERMANCE. C’est que j’ai mangé des artichauts crus ce matin, et je
-crains...
-
-CATHALA. Bah! bah! ça ne fait rien.
-
-HERMANCE. Alors voulez-vous entendre l’_Écuyer du roi de Sicile_, ou
-bien _Ernest, éloignez-vous_?
-
-TOUS. _Ernest, éloignez-vous!_
-
-HERMANCE. Elle est toute nouvelle.
-
- Partez, Ernest, partez, je vous en prie!
- Mon cœur est faible et craint votre pouvoir.
- Je vous aimais, et par coquetterie
- J’ai trop longtemps méconnu mon devoir.
- Oui, près de vous, j’aurais pu être heureuse;
- De mon bonheur vous vous montrez jaloux.
- Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse!
- Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!
-
-ALPHONSE. Ah! très-bien!
-
-HERMANCE. Messieurs, en chœur au refrain!
-
-ALPHONSE. Fichtre! nous n’aurions garde d’y manquer.
-
-TOUS.
-
- Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse!
- Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!
-
-ALPHONSE. Crapule d’Ernest!
-
-HERMANCE. Deuxième couplet, messieurs. Je crois que je l’ai pris un peu
-haut.
-
-CATHALA <sombre, à part>. Si jolie!
-
-HERMANCE. On ne change pas d’air.
-
- Vous le savez, mon mari vient d’apprendre
- Qu’il est trompé par moi, qu’il aime tant!
- Au saint autel, ah! laissez-moi me rendre;
- Je dois me rendre ou m’enfouir au couvent...
-
-ALPHONSE, <roulant sous la table>. Non, non! assez! assez!
-
-CATHALA, <à Jeanne>. Qu’est-ce qu’a donc Alphonse?
-
-HERMANCE, <à Jeanne>. La musique fait trop d’impression à votre
-époux. Je vais passer au dernier couplet.
-
-JEANNE. Oui, c’est cela.
-
-HERMANCE. Ce n’est plus la femme qui parle.
-
- Deux mois plus tard, dans la sainte chapelle,
- Aux doux accords des cantiques pieux,
- Sœur Amélie, aussi pâle que belle,
- Prenait le voile et prononçait ses vœux.
- Le même jour, étendu sur la pierre,
- Ernest mourait à la maison des fous,
- Et murmurait, en fermant la paupière:
- Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!
-
- TOUS.
-
- Et murmurait en fermant la paupière:
- Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!
-
-ALPHONSE, <se débattant>. Ernest était mon ami... J’ai mérité son
-sort... je demande à faire des révélations!
-
-JEANNE. Reviens à toi, Alphonse.
-
-ALPHONSE. A la condition qu’on fera boire du champagne au chien! Je
-demande que le chien boive du Champagne!--Evohé!
-
-<La fête continue. Onze heures sonnent. On se hâte de regagner le
-chemin de fer.>
-
-
-V
-
-=La grue au nid.=
-
- <Une chambre à coucher. Meubles recouverts de perse. Le portrait
- lithographié de Lacressonnière.>
-
-HERMANCE, <à Cathala>. M’aimerez-vous toujours, au moins?...
-
-CATHALA. Parbleu!
-
-
-
-
-MA FEMME M’ENNUIE
-
-
-I
-
-C’était un jeune homme très-doux.
-
-Seulement il avait quelques idées fixes.
-
-Il ne pouvait souffrir ni le vent, ni la grêle, ni les grosses
-chaleurs, ni les grands froids, ni les enfants à table, ni les
-opérettes, ni les embarras de voitures.
-
-C’était moins un original qu’un délicat.
-
-Il comprenait la vie à sa manière; il se la représentait comme un beau
-jardin, rempli de lumière et de parfums, avec de larges parties d’ombre
-et des perspectives infinies, égayé de mille chansons d’oiseaux (rien
-des perroquets!), traversé d’eaux vives, et couronné d’un ciel blanc et
-bleu,--le ciel des hommes doux.
-
-On l’appelait Francis.
-
-Il était riche; il semblait devoir être heureux, et il l’aurait été
-infailliblement sans un accident qui vint l’en empêcher tout à coup.
-
-Il se maria.
-
-
-II
-
-Ce fut comme qui dirait un plongeon dans l’océan Parisien, le pire des
-océans.
-
-Il piqua une tête à la hauteur de la Mairie du deuxième arrondissement,
-et il disparut.
-
-Au bout de six mois seulement, on le revit à la surface du boulevard
-des Italiens,--mais pâle, verdi, vaseux, souillé d’algues, amaigri et
-incommensurablement mélancolique...
-
-Sa première sortie fut pour le club, où l’on hésita à le reconnaître.
-
---Francis!
-
---Allons donc!
-
---Pas possible!
-
---Mais si fait!
-
-Puis, parmi tous ces jeunes gens, il s’en trouva un qui eut l’héroïque
-candeur de lui décocher ces sept mots en pleine poitrine:
-
---Donnez-nous des nouvelles de votre femme?
-
-Francis répondit simplement, de l’air souriant d’un gentleman à qui
-l’on scie une jambe:
-
---Ma femme m’ennuie.
-
-
-III
-
-Ce jour-là, il joua et perdit quinze mille francs au baccarat.
-
-C’était la première fois qu’il touchait une carte.
-
-A partir de cet instant, ce jeune homme si doux donna dans tous les
-plaisirs et dans toutes les turbulences. Il loua à l’année le char de
-la fantaisie et le lança à travers toutes les ornières.
-
-Lui, qui avait toujours enveloppé les courtisanes d’une insouciance et
-d’un mépris sans égal, il s’enquit des plus fameuses et des plus chères.
-
-On lui en indiqua plusieurs.
-
-Il les harnacha et les empanacha d’une façon excessive, et il se montra
-avec elles dans les endroits les plus voyants, devant Tortoni, dans
-les avant-scènes des théâtres de vaudeville, aux courses d’Iffisheim.
-Il les fit souper à toute heure, il les excita à être insolentes et
-insupportables, et souvent elles dépassèrent son désir.
-
-L’étonnement fut général.
-
-Il arrivait quelquefois qu’un de ses amis l’abordait au sortir d’une
-orgie, harassé, débraillé, les yeux brûlés, les mains tremblantes.
-
---Qu’avez-vous, mon cher Francis? et dans quel état vous trouvé-je? Il
-faut que vous ayez quelque chagrin inconnu. Répondez.
-
-Francis demeurait les yeux attachés au sol, et il finissait par dire:
-
---Ma femme m’ennuie.
-
-
-IV
-
-Il se décida à voyager.
-
-Ce n’était pas qu’il aimât les voyages.
-
-Au contraire.
-
-Il fit comme tous les gens qui se déplacent rarement: il alla au bout
-du monde.
-
-Là, comme il se trouvait sur le sommet d’une très-haute montagne et
-qu’il bâillait à un magnifique lever de soleil, il se vit soudain nez
-à nez avec un savant, membre correspondant de l’Institut, envoyé en
-mission extraordinaire pour étudier je ne sais quelle matière rocheuse.
-
-Il le salua fort poliment.
-
-Le savant, qui reconnut ce jeune homme si doux pour l’avoir rencontré
-dans les meilleurs salons de Paris, ne put retenir une exclamation.
-
---Vous ici!
-
---Comme vous voyez, dit Francis.
-
-Le savant eut l’esprit traversé par un soupçon; il flairait un émule,
-un concurrent.
-
---Peut-on vous demander dans quel but vous êtes ici? lui demanda-t-il
-avec un accent inquiet.
-
---Oh! mon Dieu, c’est bien simple, répondit Francis.
-
---Ah!
-
-On était à trois mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer.
-
-Le savant retenait sa respiration.
-
-Francis, ne voulant pas prolonger plus longtemps son anxiété, laissa
-tomber cette parole:
-
---Ma femme m’ennuie.
-
-
-V
-
-Or, un matin qu’il souffrait d’un cor au pied, il envoya chercher un
-pédicure.
-
-Le pédicure arriva.
-
-Francis lui tendit la jambe, et s’étendit silencieusement dans un vaste
-fauteuil.
-
-Le pédicure, tout en déployant sa trousse et en tâtant le pied, voulut
-causer, comme font un assez grand nombre de pédicures.
-
---Voilà une callosité, monsieur,--essaya-t-il de dire,--qui doit vous
-occasionner de vives souffrances, surtout pendant les changements de
-température.
-
-Mais lui, pensif, se contenta de répondre au pédicure:
-
---Vous allez vous taire, n’est-ce pas?
-
-Le pédicure, un peu troublé, baissa la tête et se mit à l’œuvre.
-
-Tout à coup, l’acier, guidé par une main mal assurée, entama la chair
-vive.
-
-Francis poussa un rugissement.
-
-Il retira précipitamment sa jambe; de l’autre, il sauta vers un
-secrétaire ouvert, y prit un revolver et brûla la cervelle au pédicure.
-
-Une seconde avait suffi à la perpétration de ce drame de cabinet, qui
-n’excita aucune émotion dans le quartier.
-
-Le bris du pédicure passa pour une explosion de gaz.
-
-Dire que Francis éprouva quelque regret de ce forfait, ce serait
-beaucoup s’avancer, mais, à coup sûr, il en éprouva un certain embarras.
-
-Le cadavre d’un pédicure est toujours gênant.
-
-Après avoir mûrement réfléchi pendant un quart d’heure, il prit
-le parti de l’emballer fort proprement dans une caisse (peut-être
-lésina-t-il sur les aromates) et de l’expédier au chemin de fer de
-l’Est, par la petite vitesse.
-
-
-VI
-
-On traduisit Francis en cour d’assises.
-
-Il y apporta sa physionomie indifférente.
-
-Toutefois, l’appareil de la justice humaine parut exciter sa curiosité.
-
-Il examina avec une profonde attention les juges, le public, les
-gendarmes, comme s’il n’eût pas été là pour son propre compte,--prenant
-souci des moindres épisodes, d’une porte qui grince, d’un greffier qui
-se lève, d’un juré qui fait passer un papier à son voisin.
-
-La lecture de l’acte d’accusation le ramena au sentiment de sa
-situation.
-
-Un éclair d’intérêt brilla dans ses yeux lorsqu’il s’entendit traiter
-de bête fauve, de chacal, et comparer aux scélérats les plus consommés.
-
-Il s’oublia au point d’en frissonner lui-même.
-
-Son avocat, qui appartenait à la nouvelle école du barreau,
-c’est-à-dire à l’école mondaine, essaya de rejeter tous les torts sur
-la victime. Il prétendit que le pédicure avait été l’agresseur, et que
-son client n’avait fait qu’user de son droit de légitime défense.
-
---La vue de son sang lui aura tourné la tête, dit-il; il a pu croire
-à un guet-apens, s’imaginer que sa blessure était mortelle. Se voyant
-attaqué par le fer, il a riposté par le feu. Quoi de plus naturel? Vous
-en auriez fait autant à sa place, messieurs!
-
-Il y eut plusieurs signes de dénégation parmi les jurés.
-
---Si! si! continua l’avocat, en insistant; on ne se laisse pas
-charcuter de sang-froid. Je prétends même qu’il faut considérer
-comme un bonheur le trépas purement accidentel de ce pédicure, de
-ce maladroit, de cet empirique. Qui nous affirmera que ce bourreau
-n’avait point estropié déjà un nombre considérable d’individus? Combien
-d’autres n’en eût-il pas mutilés encore! Il eût fini par décimer notre
-belle France sous son outil homicide. Mon client a purgé l’humanité
-d’un monstre. Et voilà pourtant celui contre lequel vous avez voulu
-prononcer une peine. Vous n’y pensez pas!...
-
-Ce système ingénieux ébranla quelques jurés; mais il était écrit que
-Francis devait gâter toutes ses affaires.
-
-Lorsque le président «qui avait dirigé les débats avec une lucidité
-merveilleuse,» lui adressa la phrase consacrée, dernière perche tendue
-aux criminels:
-
---Accusé, n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense?
-
-Il répondit, en levant les yeux au ciel, comme un ange qui aurait fait
-un mauvais coup:
-
---Ma femme m’ennuie!
-
-
-VII
-
-Il fut condamné à mort.
-
-Cela ne parut pas l’affecter outre mesure.
-
-Il conserva sa présence d’esprit et sa douceur jusqu’au dernier moment,
-ce qui est le propre des grands coupables.
-
-Il se refusa à toutes les visites, afin d’éviter les attendrissements;
-et, en fait de consolation suprême, il se contenta philosophiquement de
-la compagnie du concierge de la prison, avec lequel il avait obtenu la
-permission de jouer au piquet.
-
-Le jour de l’exécution, il mangea de bon appétit la classique aile
-de volaille, et but les trois-quarts d’une bouteille de vin de
-Bordeaux,--prise derrière les fagots.
-
-Après quoi, les cheveux _rafraîchis_, il se mit en route pour la place
-publique, par un petit soleil de printemps.
-
-Ses regards, qu’il ne cessa de promener sur la foule pendant le trajet,
-le convainquirent du sentiment unanime de réprobation dont la société
-était animée contre lui.
-
-Arrivé au lieu de destination, il monta tranquillement l’escalier.
-
-Une fois sur la plate-forme, il voulut parler au peuple; mais les
-aides exécuteurs l’en empêchèrent, et l’on n’entendit que ces mots
-immédiatement tranchés par le couperet:
-
---Ma fem...
-
-
-
-
-LA ROSIÈRE
-
-
-PERSONNAGES:
-
- LA ROSIÈRE.
- LE PÈRE.
- LA MÈRE.
- LE FRÈRE.
- LE TAMBOUR.
- UNE VOIX DU CIEL.
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE.
-
- <Un village aux environs de Paris.--Le théâtre représente une
- pauvre chambre.>
-
-LE PÈRE, LA MÈRE.
-
-LE PÈRE, <soucieux>. Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir depuis deux
-jours?
-
-LA MÈRE. Qui ça?
-
-LE PÈRE. Notre vache.
-
-LA MÈRE. Un peu d’échauffement, peut-être. Espérons que cela ne sera
-rien.
-
-LE PÈRE. Faudrait la montrer à M. Maillard, le vétérinaire.
-
-LA MÈRE. Oui, tu as raison; il faudra aller demain chez lui... Mais
-aujourd’hui, ne pensons qu’au bonheur de voir couronner notre Thérèse.
-
-LE PÈRE. C’est donc aujourd’hui?
-
-LA MÈRE. Eh! tu le sais bien, mon homme.
-
-LE PÈRE. Ce n’est pas dommage; je commence à être ennuyé de toutes ces
-allées et venues dans notre maison.
-
-LA MÈRE. Mais c’est pour le bien de ta fille.
-
-LE PÈRE. La prime de trois cents francs, oui...
-
-LA MÈRE. Et l’honneur donc!
-
-LE PÈRE. L’honneur, l’honneur, ce n’est pas ça qui guérira notre vache.
-(<Il retombe dans sa rêverie.>) Elle rechigne sur tout, ce n’est
-pas naturel.
-
-LA MÈRE. Une rosière dans notre famille!
-
-LE PÈRE. Pauvre Biquette...
-
-LA MÈRE. Elle s’habille en haut, aidée par la vieille mademoiselle
-Chuquet, la tapissière. Tu verras comme elle est belle. Chère enfant!
-c’est le premier beau jour de sa vie. (<Le père se lève.>) Ne
-t’impatiente pas, Bertrand, la cérémonie n’est que pour dix heures.
-
-LE PÈRE, <avec agitation>. Je me moque de la cérémonie! je te
-parle de notre vache, et je dis comme ça que c’est n’avoir pas de
-cœur que d’attendre à demain, quand on peut aujourd’hui procurer du
-soulagement à cette bête.--Donne-moi ma veste.
-
-LA MÈRE. Pour quoi faire?
-
-LE PÈRE. Pour aller chez M. Maillard, et l’amener avec moi voir
-Biquette.
-
-LA MÈRE. Attends au moins à ce tantôt. Tu ne seras pas de retour assez
-à temps pour donner le bras à ta fille.
-
-LE PÈRE. Son frère l’accompagnera.
-
-LA MÈRE. Auguste? Où veux-tu que j’aille le chercher à présent?
-
-LE PÈRE. Enfin, tu feras comme tu pourras. Mais je ne connais que la
-justice: notre vache est notre vache, et je n’aime pas à voir souffrir
-personne. Je vais chez M. Maillard.
-
-LA MÈRE, <suppliante>. Bertrand!
-
-LE PÈRE. Veux-tu que je te dise? Eh bien, toi, tu as toujours eu le
-cœur sec. (<Il sort.>)
-
-LA MÈRE, <seule>. Qu’est-ce qu’il a dit? J’ai mal entendu, ce
-n’est pas Dieu possible... Voici mon fils!
-
-
-SCÈNE II
-
-LA MÈRE, LE FRÈRE, <dix-huit ans environ; pâle comme sa blouse. Il
-entre silencieusement et va au buffet.>
-
-LA MÈRE. Trois jours sans rentrer? Où étais-tu?
-
-LE FRÈRE. Je travaillais au pont.
-
-LA MÈRE. La nuit aussi? (<Le frère ne répond pas>). Comme tu as
-chaud, mon cher fils! viens ici que je t’essuie la figure.
-
-LE FRÈRE. Finis donc.
-
-LA MÈRE. Tu sais, mon ami, le bonheur qui nous est arrivé...
-
-LE FRÈRE. Où est le vin?
-
-LA MÈRE. Ta sœur a été nommée rosière.
-
-LE FRÈRE, <haussant les épaules>. Qué malheur!
-
-LA MÈRE. Tu penses si j’ai remercié le bon Dieu! Notre Thérèse, la plus
-sage de la commune!
-
-LE FRÈRE. C’est flatteur pour les autres.
-
-LA MÈRE. Tu vas mettre ta redingote; je t’ai repassé une chemise.
-
-LE FRÈRE. A cause? Je ne m’habille pas le dimanche, c’est trop commun.
-
-LA MÈRE. Mais il faut que tu conduises ta sœur à la mairie.
-
-LE FRÈRE. Qu’est-ce qui a dit ça?
-
-LA MÈRE. C’est M. Bersalotte, l’adjoint, qui est venu hier chez nous.
-
-LE FRÈRE. C’est tout ce qu’il paye? (<Il prend sa casquette et se
-dispose à sortir.>)
-
-LA MÈRE. Auguste! où vas-tu?
-
-LE FRÈRE. Jouer au tonneau.
-
-LA MÈRE. Ne fais pas affront à ta sœur; accompagne-la, je t’en prie.
-
-LE FRÈRE. Merci! Pour qu’on m’embête encore au chantier, comme on fait
-depuis trois jours. J’en ai assez, des rosières.
-
-LA MÈRE. Oh? mon fils, un si grand honneur...
-
-LE FRÈRE. Laisse donc; de la comédie en bâton!
-
-LA MÈRE. Auguste, mon cher enfant, va mettre ta redingote.
-
-LE FRÈRE. Eh! je l’ai vendue.
-
-LA MÈRE. Ah!
-
-LE FRÈRE. Adieu, maman. (<Il sort.>)
-
-LA MÈRE, <un moment interdite>. Allons je n’ai pas le temps de
-pleurer.
-
-
-SCÈNE III
-
-LA MÈRE, LA ROSIÈRE.
-
-LA ROSIÈRE. Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc, maman? Voilà une heure
-que je t’appelle. Tu n’entends jamais quand on a besoin de toi.
-
-LA MÈRE, <en extase>. Belle comme une reine!
-
-LA ROSIÈRE. Ma robe a craqué à l’épaule; il a fallu y faire un point.
-Comme c’est agréable!
-
-LA MÈRE. Cela ne se voit pas, je t’assure... Mais embrasse-moi donc, ma
-Thérèse!
-
-LA ROSIÈRE. Voyons, ne me touche pas; tu vas toute me salir. Où est
-papa?
-
-LA MÈRE. Il est sorti.
-
-LA ROSIÈRE. Et Auguste?
-
-LA MÈRE, <embarrassée>. Auguste aussi.
-
-LA ROSIÈRE. Tous les deux! Qui est-ce qui m’accompagnera alors?
-
-LA MÈRE. Dame!... moi, mon enfant.
-
-LA ROSIÈRE. C’est pour rire, n’est-ce pas?
-
-LA MÈRE. Il faut bien que ce soit quelqu’un, puisque ton père et ton
-frère...
-
-LA ROSIÈRE. Et avec quoi t’habilleras-tu? Tu n’as seulement pas de
-bonnet à te mettre.
-
-LA MÈRE. J’ai ma robe verte.
-
-LA ROSIÈRE. Elle est propre, ta robe verte! Tu veux donc me faire honte?
-
-LA MÈRE. Ma chère fille, on sait que nous ne sommes pas riches; c’est
-connu.
-
-LA ROSIÈRE. C’est connu ici; mais il viendra beaucoup de monde de
-Paris. Qu’est-ce qu’on dirait en te voyant à côté de moi?
-
-LA MÈRE. On dirait que je suis ta mère. Une mère n’a pas besoin de
-coquetterie.
-
-LA ROSIÈRE. Tu crois cela? Non, maman, reste. Il est nécessaire qu’il y
-ait quelqu’un pour garder la maison.
-
-LA MÈRE. Mais je veux te voir couronner, moi!
-
-LA ROSIÈRE. Je t’apporterai ma couronne. Je te la donnerai. Tu pourras
-la serrer dans ta commode.
-
-LA MÈRE, <joignant les mains>. Je t’en prie...
-
-LA ROSIÈRE. Sois raisonnable; cela ne se peut pas. (<On entend les
-cloches.>)
-
-LA MÈRE. Ah! j’ai ma robe de noce!
-
-LA ROSIÈRE. Je l’ai donnée l’autre jour à la petite Maria pour sa
-première communion. Est-ce que je ne te l’avais pas dit?
-
-LA MÈRE. Tu... as donné ma robe de noce?
-
-LA ROSIÈRE. Une guenille!
-
-
-SCÈNE IV
-
-LES MÊMES, LE TAMBOUR, AMIES DE LA ROSIÈRE.
-
-LE TAMBOUR. Serviteur, la compagnie. Mademoiselle Thérèse Hallut, c’est
-pour vous prévenir comme cela que voilà vos amies qui viennent vous
-chercher, vu qu’il est l’heure.
-
-LA ROSIÈRE. Vous êtes bien honnête, monsieur Laflême. Je suis prête;
-mais vous nous ferez le plaisir de vous rafraîchir, n’est-ce pas? Ces
-demoiselles aussi.--Bonjour, Flore; bonjour, Annette.--Maman, donne des
-verres.
-
-LA MÈRE. Oui, tout de suite.
-
-LE TAMBOUR, <après avoir bu, à la mère>.--Eh bien, madame Hallut,
-êtes-vous assez heureuse!
-
-
-SCÈNE V
-
- <Le théâtre change.--Tableau rustique.--Les rues sont tendues
- de grands draps blancs; les chemins sont jonchés d’herbes
- odorantes et de fleurs: coquelicots, bluets.--Tout le monde aux
- fenêtres.--Une rumeur annonce que le cortége sort de la mairie et
- se dirige vers l’église.>
-
-CORTÉGE DE LA ROSIÈRE.
-
- =Le tambour de la commune.=
-
- =Le garde champêtre=, <sabre nu>.
-
- =Dix jeunes filles=, <vêtues de blanc, formant la haie>.
-
- =Une enfant de cinq ans=, <portant une couronne de roses sur un
- coussin de velours>.
-
- =La rosière.=
-
- =La rosière de l’an précédent.=
-
- =Monsieur le maire.=
-
- =Monsieur l’adjoint au maire.=
-
- =Deux pompiers.=
-
- =Les notables de l’endroit.=
-
- <Des coups de fusil et des détonations d’artifices signalent
- l’entrée du cortége dans l’église.>
-
-
-SCÈNE VI
-
- <Le soir. Une tente ornée de drapeaux tricolores, avec cette
- inscription: BAL MOREL.>
-
-UN EMPLOYÉ DU BAL. En place! en place, pour le quadrille!
-
-UN PAYSAN. Viens, Denise.
-
-UNE PAYSANNE. Je veux bien; où est Marie? (<Criant.>) Marie! ici!
-viens donc!
-
-L’EMPLOYÉ. Un vis-à-vis! un vis-à-vis!
-
-UN COUPLE. Voilà! (<On se place. La musique joue. Le frère de la
-rosière, ivre, traverse les groupes.>)
-
-UN DANSEUR. Hé! faites attention.
-
-LE FRÈRE. De quoi?
-
-UN PAYSAN. Tiens, c’est Auguste. Oh! là, là, Auguste!
-
-UN AUTRE. Est-ce que ta sœur va bientôt venir?
-
-LE FRÈRE. Colle-moi la paix avec ma sœur...
-
-VOIX DIVERSES. Voilà la rosière! Vive la rosière! (<On monte sur les
-banquettes.>)
-
-UN PARISIEN. C’est là une rosière? Je demande la tête de Florian!
-
-UNE PARISIENNE. Elle a des gants de coton.
-
-L’EMPLOYÉ. En place! en place!
-
-UN ZOUAVE, <s’approchant de la rosière>. Mademoiselle, vous m’avez
-promis un quadrille?
-
-LA ROSIÈRE. Le second, oui, monsieur; je danse celui-ci avec M.
-Maillard.--Mais qu’est-ce que vous avez à la joue? du sang...
-
-LE ZOUAVE. Oh! ce n’est rien; une égratignure... Un polisson qui se
-permettait des plaisanteries sur vous...
-
-LA ROSIÈRE. Sur moi?
-
-LE ZOUAVE. Soyez tranquille, mademoiselle, je viens de lui donner son
-compte; il en a pour huit jours de lit.--Tenez, le voilà qu’on emporte.
-
-LA ROSIÈRE. Ah! mon Dieu! c’est mon frère!
-
-M. MAILLARD. Mademoiselle Thérèse, le quadrille commence. Votre main,
-s’il vous plaît?
-
-LA ROSIÈRE. C’est juste, monsieur Maillard. (<Elle danse.>)
-
-
-SCÈNE VII ET DERNIÈRE
-
- <La chambre de la scène première.--La mère, seule, assise sur une
- chaise et pleurant.>
-
-UNE VOIX DU CIEL. Humble femme, il est tard; les bruits s’éteignent
-dans le village; tu as travaillé toute la journée; tes genoux tremblent
-de fatigue; la lassitude est peinte sur ton visage; il est tard. Cesse
-de pleurer, ou plutôt endors-toi dans tes larmes; cherche un apaisement
-dans le sommeil, pauvre cœur meurtri. Oublie et pardonne; oublie les
-lâchetés et les ingratitudes; pardonne aux goujats et aux méchants.
-Endors-toi en priant: tes douleurs cesseront bientôt, et tu seras
-glorifiée alors pour tout ce que tu auras souffert.--Saintes fleurs
-du peuple, tristes fronts courbés dans la poussière, Dieu vous voit
-et vous bénit; il sait vos insomnies en attendant l’époux enivré et
-brutal; il compte vos supplications au fils détourné et farouche. Vous
-êtes les âmes naïves, vous êtes les âmes tendres à qui une éternité
-d’amour est promise. Endors-toi, pauvre mère, endors-toi, et je te
-ferai voir en rêve la couronne qui t’attend, ainsi que la robe étoilée
-dont tu seras revêtue le jour où tu monteras au Ciel! (<La mère
-s’endort.>)
-
-
-
-
-LA BAGUE
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
- <Il est quatre heures de l’après-midi. Le théâtre représente le
- boudoir de madame de Monbazon, belle femme de quarante ans.>
-
-Mme DE MONBAZON. En vérité, mon Georges, il faut que je vous aime bien
-pour oublier ainsi tous mes devoirs d’épouse. Oh! laissez-moi cacher ma
-rougeur dans votre sein!
-
-SON GEORGES. Cachez, cachez.
-
-Mme DE MONBAZON. Vous semblez préoccupé, mon Georges? Qu’est-ce qui
-peut mettre ainsi un pli à votre front! O mon Dieu? un malheur plane
-sur vous, peut-être!
-
-SON GEORGES. Mais non, mais non.
-
-Mme DE MONBAZON. C’est que, voyez-vous, un rien m’effraie, pauvre femme
-que je suis! Je vous aime tant!
-
-SON GEORGES, <à part>. Et Adèle qui m’attend chez moi à quatre
-heures et demie.
-
-Mme DE MONBAZON. Que vous êtes beau, mon Georges! que vous êtes
-distingué! Il n’y a que vous pour savoir porter une cravate rose. Je
-veux vous en envoyer une douzaine.
-
-SON GEORGES. Pas de frais, voyons, pas de frais. (<A part.>)
-Quatre heures vingt!
-
-Mme DE MONBAZON. Vos regards se portent toujours sur la pendule. Je
-finirai par croire que mon Georges a un rendez-vous.
-
-SON GEORGES. Un rendez-vous?... oui, un rendez-vous d’affaires, avec
-mon banquier, qui demeure au Gros-Caillou. Ainsi permettez...
-
-Mme DE MONBAZON. Qu’avez-vous donc fait de la montre que je vous ai
-donnée?
-
-SON GEORGES. Est-ce que je ne l’ai pas sur moi? Elle sera restée
-accrochée... auprès de mon lit.
-
-Mme DE MONBAZON, <soupirant>. Allez à votre rendez-vous, mon ami,
-à votre rendez-vous... d’affaires. Oh! si c’était une femme qui vous
-attendît?
-
-SON GEORGES. N’y a pas de danger.
-
-Mme DE MONBAZON. Si quelque rivale tentait de vous arracher à mon
-amour!... je ne sais pas ce que je lui ferais. Vous ne me connaissez
-pas encore, voyez-vous! Mais où mon esprit va-t-il s’égarer?... Vous
-n’aimez que moi, et vous n’aimerez jamais que moi, n’est-il pas vrai,
-mon noble Georges?
-
-SON GEORGES. Naturellement.
-
-Mme DE MONBAZON. Georges est à son Herminie, comme Herminie est à son
-Georges!
-
-SON GEORGES, <à part>. Oh! il y a des dents nouvelles à la scie.
-(<Haut.>) Adieu.
-
-Mme DE MONBAZON. Attendez! Georges, c’est aujourd’hui le 8 novembre.
-
-SON GEORGES. Eh bien?
-
-Mme DE MONBAZON, <avec émotion>. Cette date ne vous dit-elle rien?
-
-SON GEORGES. Je croyais être au 9.
-
-Mme DE MONBAZON. Oublieux! C’est l’anniversaire de notre liaison... de
-notre coupable liaison.
-
-SON GEORGES. Pas possible!
-
-Mme DE MONBAZON. Acceptez cette bague en souvenir d’un jour qu’il n’est
-plus en notre pouvoir d’effacer de notre existence.
-
-SON GEORGES. Une bague?
-
-Mme DE MONBAZON. Oh! bien simple... Je veux vous la passer au doigt.
-Si elle ne peut nous fiancer devant les hommes, qu’elle nous fiance au
-moins devant Dieu!
-
-SON GEORGES, <à part>. Je n’éviterai pas une scène d’Adèle.
-
-Mme DE MONBAZON. Et maintenant, partez, Georges; allez à vos
-occupations. Je ne prétends pas être un obstacle dans votre vie; je
-ne veux pas qu’on dise: «Cette femme a brisé l’avenir de ce jeune
-homme.» Ah! c’est que je ne vous aime pas d’un amour égoïste, moi! Vous
-reviendrez samedi, à la même heure.
-
-SON GEORGES. J’aurais mieux aimé lundi.
-
-Mme DE MONBAZON. Pourquoi?
-
-SON GEORGES. Oh! pour rien... Va pour samedi. Mais votre mari?
-
-Mme DE MONBAZON. Ne craignez rien; je l’éloignerai, comme toujours.
-
-SON GEORGES. A samedi donc. Adieu, ma belle comtesse. (<Sortie.>)
-
-Mme DE MONBAZON, <le regardant s’éloigner par la fenêtre>. Qu’il
-est gracieux, mon Georges! qu’il a l’air comme il faut!
-
-M. DE MONBAZON, <entrant dix minutes après>. Bonjour, chère amie.
-Il n’est venu personne pendant mon absence?
-
-Mme DE MONBAZON. Si fait... ce jeune homme qui désire tant vous voir...
-M. Georges Mac’Interlop.
-
-M. DE MONBAZON. C’est étrange! Voilà dix-huit mois que ce monsieur a
-une lettre de recommandation pour moi, et il n’est pas encore parvenu à
-me la remettre.
-
-Mme DE MONBAZON, <indifféremment>. Vous vous croisez toujours.
-
-
-SCÈNE II
-
- <Il est cinq heures et demie de l’après-midi. Le théâtre
- représente la chambre de Georges dans un hôtel garni de deuxième
- ordre. Adèle, jeune blanchisseuse des environs, s’y trouve seule
- en ce moment.>
-
-GEORGES, <entrant, tout essoufflé>. Je te jure qu’il n’y a pas de
-ma faute, mon Adèle! Ouf!
-
-SON ADÈLE. Merci! je te retiens, toi. Une heure de retard! Que dira ma
-maîtresse de magasin!
-
-GEORGES. Si tu savais que de courses j’ai faites! J’en suis _esquinté_.
-
-SON ADÈLE. Avec cette toilette de notaire et ces souliers de bal?
-Tiens, regarde-moi, tiens, tiens! (<Elle hausse les épaules.>)
-
-GEORGES. J’ai été à l’enterrement d’un de mes amis.
-
-SON ADÈLE, <chantonnant>. _Trou la trou, trou la trou..._ Si tu
-avais été à l’enterrement, tu sentirais le vin.--Approche ta tête, s’il
-vous plaît.--Et ton mouchoir? Pouah! Monsieur se met du musc à présent,
-comme les vieilles femmes.
-
-GEORGES, <à part>. Le parfum préféré d’Herminie! Profanation!
-
-SON ADÈLE. Tu sais bien pourtant que je t’ai défendu de te servir
-d’autre chose que du Bully.
-
-GEORGES. C’est vrai; je ne le ferai plus; pardonne-moi, ma petite Adèle.
-
-SON ADÈLE. Non; tu n’es pas gentil; tu me traites comme la première
-venue.--Vois, nous sommes au commencement de l’hiver, et tu n’as pas
-encore retiré mon manteau de chez la mère Trudaine.
-
-GEORGES. Eh bien, et moi, ai-je retiré ma montre?--Voyons, viens
-m’embrasser, mon loulou. (<Il lui prend les mains, et cherche à
-l’attirer sur ses genoux.>)
-
-SON ADÈLE. Aïe! tu me fais mal... Qu’est-ce qui me blesse donc?...
-Tiens, tu as une nouvelle bague!
-
-GEORGES, <à part>. Pincé!
-
-SON ADÈLE. Mais c’est un brillant!
-
-GEORGES. Allons donc! une modeste pierre...
-
-SON ADÈLE. Attends que je l’essaie... Elle me va comme si on m’avait
-pris mesure. Merci, Georges!
-
-GEORGES. Pas de bêtises! Rends ça tout de suite.
-
-SON ADÈLE. Eh bien, quoi? Du strass, tu peux bien m’en faire cadeau. Ne
-dirait-on pas?
-
-GEORGES. C’est la bague de ma mère!
-
-SON ADÈLE. Connu! Pourquoi ta mère ne la porte-t-elle pas, sa bague?
-
-GEORGES. Elle me l’a confiée pendant vingt-quatre heures pour y faire
-graver...
-
-SON ADÈLE. Son chiffre; encore connu!--Je sais un graveur qui ne te
-prendra pas cher. Adieu; il faut que je rentre au magasin.
-
-GEORGES. Veux-tu bien me rendre cette bague?
-
-SON ADÈLE. Madame doit être dans tous ses états. Je suis aussi sûre
-d’attraper un savon que deux et deux font quatre... Ce sera ta faute.
-(<Elle arrange ses cheveux devant un miroir.>)
-
-GEORGES. Mon petit chat, sois raisonnable; tu ne veux pas que je me
-fâche?
-
-SON ADÈLE. Si; je voudrais voir ça. (<Elle se dirige vers la
-porte.>)
-
-GEORGES, <lui barrant le passage>. Adèle... Une fois, deux
-fois!... de bonne volonté!
-
-SON ADÈLE. Non! (<Elle court à travers la chambre.>) Tu me
-casseras plutôt le doigt... Aïe!... je vais crier... Georges! Eh bien,
-je te la reporterai demain... bien sûr!
-
-GEORGES. Bien sûr?
-
-SON ADÈLE. Mais lâche-moi! Oh! le monstre! j’ai le poignet tout bleu.
-(<Elle gagne la porte.>) C’est égal, ta bague a fait mon caprice!
-(<Elle se sauve.>)
-
-GEORGES, <la poursuivant>. Adèle!
-
-SON ADÈLE, <dans l’escalier>. Écris ton linge; je l’enverrai
-chercher.
-
-GEORGES, <seul>. Après tout, tant pis pour la Monbazon! Je
-trouverai une excuse.
-
-
-SCÈNE III
-
- <Il est six heures et demie. Le théâtre représente
- l’arrière-boutique de madame Trudaine, marchande à la toilette.>
-
-ADÈLE, <entrant>. Êtes-vous seule, mère Trudaine?
-
-Mme TRUDAINE. Oui, mon petit pruneau; qu’est-ce qu’il y a pour votre
-service?
-
-ADÈLE, <ôtant la bague de son doigt>. Combien ça vaut-il, ça?
-
-Mme TRUDAINE. Peste! ma fille, tu ramasses maintenant de ces petits
-cailloux-là? Je t’en fais mon compliment. L’amidon va bien, à ce que je
-vois.
-
-ADÈLE. Combien? combien?
-
-Mme TRUDAINE. Écoute, ma petite, ne joue pas la finesse avec moi; je
-connais ton jeu comme si je te l’avais taillé. Tu sors de chez le
-bijoutier, et tu sais son prix.
-
-ADÈLE. Eh bien, après? quel mal y a-t-il à cela?
-
-Mme TRUDAINE. C’est que le prix de maman Trudaine n’est pas tout à fait
-celui du bijoutier.
-
-ADÈLE. Mais enfin, qu’est-ce vous en offrez, vous?
-
-Mme TRUDAINE. A cause de toi, mon chéri, j’irai jusqu’à cent francs.
-
-ADÈLE, <remettant la bague à son doigt>. Prenez donc garde
-d’attraper un effort.
-
-Mme TRUDAINE. Ah! je sais bien, nous préférerions traiter avec le
-bijoutier, qui est plus généreux, plus large. Mais le bijoutier est
-curieux; il veut tout savoir, les tenants et les aboutissants; il exige
-des papiers, et quelquefois il ne paie qu’à domicile. Tandis que maman
-Trudaine ne demande rien du tout; elle est glissante, elle...
-
-ADÈLE. Mais, dites donc, cette bague vient de mon Georges!
-
-Mme TRUDAINE. Oh! alors, c’est bien simple! Que ton Georges
-t’accompagne chez le bijoutier. (<Moment de silence.>)
-
-ADÈLE, <embarrassée>. Ainsi, nous ne faisons pas affaire, mère
-Trudaine?
-
-Mme TRUDAINE. Je n’ai pas dit cela, mon bibi.
-
-ADÈLE. Cent francs! Ce n’est pas même le prix du Mont-de-Piété!
-
-Mme TRUDAINE. Voyons, entendons-nous. Tu me dois douze francs pour
-l’engagement de ton manteau, n’est-ce pas? Bien. Huit francs pour ta
-robe écossaise. Douze et huit font vingt. Plus, quatre-vingts francs
-pour la montre de ton homme. Voilà déjà tes cent francs.
-
-ADÈLE. Oui, mais...
-
-Mme TRUDAINE. Laisse-moi finir. Je te rends le manteau, la robe et la
-montre. Ensuite... tu vas voir si je suis gentille... je te donnerai
-un joli chapeau, qui n’a pas été porté deux fois, et que je dois aller
-chercher tout à l’heure avec d’autres choses, chez Élisa Spiralifère,
-ma meilleure pratique. De plus, tu pourras choisir deux paires de
-bottines parmi celles que j’ai ici. J’espère que je fais bien les
-choses!
-
-ADÈLE. Et cinquante francs d’argent.
-
-Mme TRUDAINE. Ah! non.
-
-ADÈLE. Je m’en vais, mère Trudaine.
-
-Mme TRUDAINE. Mais, méchante enfant, tu ne me laisses aucun bénéfice.
-
-ADÈLE. Qu’est-ce que ça me fait?
-
-Mme TRUDAINE. Trente francs, et tais-toi.
-
-ADÈLE. Non.
-
-Mme TRUDAINE. Eh bien, va-t’en; j’aime mieux ça.
-
-ADÈLE. Allons, quarante; voici la bague.
-
-Mme TRUDAINE, <la prenant>. Les diamants ne sont plus à la mode;
-c’est d’un goût détestable aujourd’hui.--Je vais te chercher tes
-nippes.--Et ton petit enfant, comment va-t-il?
-
-ADÈLE. Toujours en nourrice à Saint-Denis, mère Trudaine; il n’a pas
-été bien portant, ces jours-ci.
-
-Mme TRUDAINE. Ce sont les dents.
-
-
-SCÈNE IV
-
- <Il est minuit passé. Le théâtre représente un salon particulier
- d’un restaurant du boulevard, où la célèbre Élisa Spiralifère
- soupe avec quelques-unes de ses amies.>
-
-UN GARÇON, <entrant>. M. le marquis de Beffaria demande à
-présenter ses hommages à ces dames.
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph, nous vous avons défendu de laisser entrer
-aucun homme ici. Présentez nos excuses à M. le marquis, et dites-lui de
-nous ficher la paix.
-
-BLANCHE, CAMILLE, ERNESTINE. C’est cela; pas d’hommes! pas d’hommes!
-
-NANCY. Cha tient trop de plache!
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! un parfait!
-
-CAMILLE. Joseph! des _impériales_!
-
-BLANCHE. Joseph! une carafe frappée!
-
-ERNESTINE. Joseph! le café! les liqueurs! la chartreuse!
-
-NANCY, <au piano>. _Mon arrêt, descends du ciel?.... Venez tous,
-c’est une fê...ê...ê...te!_
-
-TOUTES. Non! non! non!
-
-CAMILLE, <à Élisa Spiralifère>. Oh! le joli diamant! Depuis quand
-l’as-tu?
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Depuis ce soir.
-
-CAMILLE, <tristement>. Tu as de la chance, toi.
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je l’ai acheté à ma revendeuse.
-
-CAMILLE. Cher?
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je ne sais pas; nous sommes en compte.
-
-BLANCHE, <à Ernestine>. Je n’ai jamais compris le javanais.
-
-ERNESTINE. Que tu es bête!
-
-NANCY. Pas à moi, ces dents-là! Regarde donc. (<Elle mâche la griffe
-à sucre.>)
-
-ERNESTINE. Je te parie de casser cette autre assiette au même endroit.
-
-BLANCHE. Je te parie que non!--Mesdames, taisez-vous donc; on ne
-s’entend pas casser les assiettes!
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! (<Elle attire le garçon dans un coin du
-salon.>) Vous viendrez chez moi demain matin avec l’addition.
-
-LE GARÇON. Très-bien, madame.
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. A onze heures.
-
-LE GARÇON. Oui, madame.
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous insisterez pour être introduit. Il y aura
-peut-être un monsieur chez moi.
-
-LE GARÇON. Madame peut compter sur la façon discrète...
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous êtes un serin. Vous parlerez très-haut, au
-contraire. Vous direz que vous me rapportez cette bague, que je vous ai
-laissée en nantissement. Prenez-la, avez-vous compris, cette fois?
-
-LE GARÇON. Oui, madame.
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ce n’est pas dommage. Allez maintenant, et
-envoyez-moi chercher du tabac turc!
-
-LE GARÇON, <hésitant>. Madame...
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Quoi?
-
-LE GARÇON. C’est qu’il y a dans le corridor le jeune M. de Chalossé qui
-sollicite la faveur...
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE, <sévèrement>. Encore, Joseph!
-
-TOUTES. A bas les hommes!
-
-
-SCÈNE V
-
- <Le lendemain. Il est onze heures du matin. Le théâtre représente
- la chambre à coucher d’Élisa Spiralifère, chez qui M. de Monbazon
- se trouve en visite.>
-
-M. DE MONBAZON. Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa!
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les
-sacrifices que j’ai faits pour vous!
-
-UNE FEMME DE CHAMBRE, <entrant>. Madame...
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Qu’est-ce qu’il y a, Victoire?
-
-LA FEMME DE CHAMBRE. C’est...
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Parle. Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour
-M. le comte.
-
-LA FEMME DE CHAMBRE. Eh bien, madame, c’est un garçon de la _Maison
-Dorée_.
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! oui, je sais ce que c’est. Fais-le entrer.
-
-M. DE MONBAZON, <avec étonnement>. La _Maison Dorée_?...
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. N’allez-vous pas être inquiet déjà? C’est pourtant
-bien simple. Hier soir, en sortant des Variétés, j’ai invité trois ou
-quatre de mes bonnes amies à manger un morceau. Nous avons sucé des
-crevettes et bu deux doigts de tisane. Une orgie! J’avais oublié mon
-porte-monnaie; j’ai laissé la première chose venue, c’est sans doute
-cela que ce garçon me rapporte.
-
-M. DE MONBAZON. Toujours évaporée! (<Entrée du garçon.>)
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! c’est vous, mon ami. (<A M. de Monbazon.>)
-Paul, donnez donc dix louis, je vous prie.
-
-M. DE MONBAZON, <faisant la grimace>. Dix louis de crevettes!
-diable!
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Dix ou onze, je ne sais pas. Avez-vous votre papier,
-garçon, votre note... comment appelez-vous cela?
-
-LE GARÇON. Voici, madame, avec la bague.
-
-M. DE MONBAZON, <après s’être exécuté>. Voyons cette bague. Elle
-est gentille, oui, elle est gentille.
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. La voulez-vous?
-
-M. DE MONBAZON. Qu’est-ce que vous voulez à la place?
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous le savez bien, gros vilain... le cachemire...
-Hein?
-
-M. DE MONBAZON. Oh! Oh!
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous n’en mourrez pas, chéri.
-
-M. DE MONBAZON, <mettant la bague dans sa poche>. Encore, si
-j’étais certain de votre amour, Élisa!
-
-ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les
-sacrifices que j’ai faits pour vous!
-
-
-SCÈNE VI ET DERNIÈRE.
-
- <Même jour. Il est midi et demi. Le théâtre représente le boudoir
- de madame de Monbazon. Même décoration qu’à la première scène.>
-
-M. DE MONBAZON. Bonjour, chère amie. Vous allez bien? Allons, tant
-mieux. A propos... vous me reprochez toutes mes préoccupations, mon
-manque de galanterie. Je veux vous prouver aujourd’hui que j’ai été
-sensible à vos reproches. Permettez-moi de vous offrir ce bijou.
-
-Mme DE MONBAZON, <avec stupeur, à part>. Ma bague!!!
-
-
-
-
-LES INVITEURS
-
-
-PERSONNAGES:
-
- CAZENAVE, _de Toulouse_[1].
- ROUCOUMILLE, _id._
- DIOMÈDE, _id._
- MOI, _de Paris, personnage de convention_.
-
- [1] Il me fallait une ville de province pour les besoins de
- cette esquisse. Je n’ai pas choisi Toulouse, de préférence
- à une autre, avec l’intention de ridiculiser spécialement
- ses habitants; je l’ai prise précisément parce que je ne la
- connais pas, que je n’y suis jamais allé, espérant échapper
- de la sorte à des suppositions de satire trop directe.
- (_Note de l’auteur._)
-
-
-PREMIÈRE PARTIE.
-
- <Le théâtre représente un café, à Paris. Les quatre personnages
- ci-dessus y sont groupés autour d’un bol de punch, après un dîner
- excellent. Les têtes sont un peu échauffées.>
-
-CAZENAVE. Comment! vous ne connaissez pas Toulouse?
-
-MOI. Non, monsieur, à mon grand regret.
-
-CAZENAVE. Est-ce possible!--Dis donc, Roucoumille; monsieur n’a jamais
-vu Toulouse.
-
-ROUCOUMILLE. Oh!!!
-
-CAZENAVE. Il faut absolument que vous nous fassiez l’honneur de venir y
-passer quelque temps.
-
-ROUCOUMILLE. Vous ne pouvez pas vous en dispenser.
-
-DIOMÈDE. Vous n’avez pas le droit de vivre sans connaître
-Toulouse.--Garçon! un autre bol de punch!
-
-CAZENAVE. Nous serons heureux de vous y offrir une hospitalité qui ne
-soit pas trop indigne de vous.
-
-MOI. Merci, messieurs, merci...
-
-CAZENAVE. Nous ne sommes que de petites gens auprès de vous autres
-Parisiens, mais enfin, quand nous voulons nous mêler de faire les
-choses... N’est-ce pas, Roucoumille?
-
-ROUCOUMILLE. Fiez-vous à Cazenave: il sait traiter son monde.
-
-MOI. Je suis aussi touché qu’embarrassé de ces témoignages de
-cordialité.
-
-DIOMÈDE. Eh bien, vous seriez bien bon d’y mettre des façons; on voit
-bien que vous ne nous connaissez pas.--A votre santé!
-
-MOI. A la vôtre, monsieur. (<On choque les verres, et l’on boit.>)
-
-CAZENAVE. Voyons, quand venez-vous à Toulouse?
-
-ROUCOUMILLE. Oui, quand partez-vous? dites-nous ça.
-
-MOI. Mais... je ne sais pas... aussitôt que je le pourrai.
-
-ROUCOUMILLE. Pourquoi pas tout de suite?
-
-CAZENAVE. C’est justement la saison des bécassines.
-
-MOI. Cela m’est impossible en ce moment.
-
-DIOMÈDE. Allons, faites un sacrifice. Que diable! vous n’êtes pas
-tellement retenu à Paris!
-
-MOI. Mais si, je vous assure. Tout ce que je peux vous promettre, pour
-répondre à vos charmantes instances...
-
-CAZENAVE. Ah!
-
-DIOMÈDE. Écoutons!
-
-MOI. C’est d’aller à Toulouse le printemps prochain.
-
-ROUCOUMILLE, <d’un ton désappointé>. Dans six mois!
-
-CAZENAVE. Au moins, est-ce une affaire bien entendue?
-
-DIOMÈDE, <sur un air de basse>. Bien convenue?
-
-MOI. Oh! j’y engage ma parole.
-
-ROUCOUMILLE. A la bonne heure! Vous verrez une ville comme vous n’en
-avez jamais vue.
-
-DIOMÈDE. Ce n’est pas Paris... c’est autre chose.
-
-CAZENAVE. Je me charge de vous montrer toutes nos curiosités; et nous
-n’en manquons pas!
-
-DIOMÈDE. Moi, les monuments ne sont pas mon fort, mais je vous ferai
-manger d’un poisson unique au monde, et boire d’un certain vin... Dis
-donc, Roucoumille, le vin de l’avocat!
-
-ROUCOUMILLE. Ah! oui! le vin de l’avocat!
-
-CAZENAVE. Oh! le vin de l’avocat!
-
-DIOMÈDE. Il faudra le mener aussi chez le père Morel, un restaurant de
-_Clémence Isaure_. C’est là qu’on fait de bons repas.
-
-CAZENAVE. Nous lui ferons faire la connaissance de Constantin.
-
-ROUCOUMILLE. C’est une idée!
-
-CAZENAVE. Vous verrez un bon garçon, sans pose, tout franc, tout
-rond... pas bête cependant.
-
-DIOMÈDE. Qui, bête? Constantin! Je crois bien qu’il n’est pas bête!
-
-ROUCOUMILLE. Un peu braque, par exemple. Il arrivera chez vous sans
-chapeau, ou avec un soulier d’une façon et l’autre de l’autre.
-
-DIOMÈDE. Je vous présenterai à notre cercle. Le président sera heureux
-de vous accueillir.
-
-MOI. En vérité, messieurs, vous me comblez.
-
-ROUCOUMILLE. Êtes-vous amateur d’opéra?
-
-MOI. Jusqu’au délire!
-
-ROUCOUMILLE. Nous avons une troupe comme il n’y en a pas deux. Le ténor
-est un peu faible; mais la basse... c’est ça.
-
-DIOMÈDE. Nous n’aimons que les basses, à Toulouse.
-
-CAZENAVE. Vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer, je vous en réponds.
-
-MOI. J’en suis convaincu.
-
-DIOMÈDE. Et les femmes, donc! Vous nous en direz des nouvelles. Quels
-yeux! quels cheveux! Et comme c’est établi!--Hein! les femmes, Cazenave?
-
-CAZENAVE. Oui, Clara, la maîtresse à Peyrolle.
-
-ROUCOUMILLE. Et Clotilde, celle au commandant!
-
-DIOMÈDE. Laisse donc! ta Clotilde a quatre dents fausses.
-
-CAZENAVE. Pour une belle femme, parlez-moi de Mariette, qui tient un
-magasin de modes! Je veux que nous organisions une partie avec elle...
-
-MOI. Messieurs, messieurs, je suis marié!
-
-CAZENAVE. Bah! bah! une fois à Toulouse vous nous appartenez. Nous
-sommes une petite bande de lurons; nous avons un commissaire de police
-dans notre manche...--Mais vous ne pourrez rien voir en huit jours. Il
-faut nous rester un mois.
-
-ROUCOUMILLE. Deux mois!
-
-DIOMÈDE. Tout l’été!
-
-MOI. Je le voudrais de tout mon cœur, mais...
-
-CAZENAVE. Mais quoi? Est-ce que vous ne vous reposez point quelquefois?
-Est-ce que vous ne prenez jamais de vacances?
-
-MOI. Si fait; je tâcherai...
-
-CAZENAVE. Ah ça! pas de bêtise! Vous savez que vous descendez chez moi,
-et que vous y demeurerez tout le temps de votre séjour.
-
-MOI. Oh! pour cela, je ne peux accepter.
-
-CAZENAVE. Ce serait me faire un véritable affront, à moi et à mes amis,
-que d’aller à l’hôtel.
-
-ROUCOUMILLE. Certainement.
-
-DIOMÈDE. D’abord, il n’y en a pas un de passable à Toulouse.
-
-CAZENAVE. Je vous installerai dans une jolie petite chambre, au
-deuxième étage. Il y a une très-belle vue. Vous serez là entièrement
-chez vous; vous pourrez sortir et rentrer quand vous voudrez; personne
-ne vous dérangera.
-
-MOI, <ébranlé>. Mais c’est moi qui vous dérangerai.
-
-CAZENAVE. Cessez. Je vous attends du premier au quinze mai.
-
-MOI. Eh bien, vous l’emportez, mon cher monsieur, mon cher...
-
-CAZENAVE. Appelez-moi Cazenave tout court, vous me ferez plaisir.
-
-MOI. Oui, mon cher Cazenave, je cède à tant d’urbanité; j’irai à
-Toulouse, et je descendrai chez vous.--Messieurs, soyez témoins de
-l’engagement solennel que j’en prends; j’ai éprouvé trop de plaisir
-dans votre compagnie pour ne pas désirer de me retrouver avec vous le
-plus tôt possible.--A votre santé encore, messieurs, et au revoir à
-Toulouse!
-
-TOUS LES QUATRE, <unissant leurs verres, comme dans une fin
-d’acte>. A Toulouse!
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
- <Une rue, à Toulouse.>
-
-MOI, <un sac de voyage à la main, interrogeant un passant>.
-M. Cazenave, s’il vous plaît?
-
-LE PASSANT. Quel Cazenave? Il y a cent cinquante Cazenave à Toulouse.
-
-MOI. Diable! (<Après quelques minutes d’irrésolution, il se met
-bravement à la recherche de son Cazenave; vers la fin de la journée il
-en a FAIT soixante-quinze. Il s’adresse, pour le soixante-seizième, à
-une femme du peuple.>) M. Cazenave, s’il vous plaît!
-
-LA FEMME. C’est bien facile; vous voyez ce puits qui fait le coin de la
-petite place, à côté du marchand de balais? Eh bien, c’est la seconde
-rue en tournant sur votre droite, après la boutique des demoiselles
-Fabrègue, dans la maison du menuisier, l’étage au-dessus de M.
-Subleyras le fils.
-
-MOI. C’est limpide. (<Il arrive à la maison indiquée, monte deux
-étages, et sonne à une porte percée d’un guichet.>)
-
-UNE DOMESTIQUE, <ouvrant le guichet>. Que voulez-vous, vous?
-
-MOI. Voir Cazenave et m’asseoir!
-
-LA DOMESTIQUE. Comment vous nomme-t-on?
-
-MOI. J’aurais préféré lui faire une surprise... (<Il donne sa carte;
-la domestique referme le guichet, et le laisse sur le palier.>)
-
-MOI. Précieuse rusticité des mœurs de la province!
-
-LA DOMESTIQUE, <revenant au bout de dix minutes, et rouvrant le
-guichet>. Vous êtes bien seul?
-
-MOI. Tiens! cette idée!
-
-LA DOMESTIQUE. Entrez. (<Elle l’introduit dans un salon.>)
-
-CAZENAVE, <survenant, froid, embarrassé, parlant à demi-voix>.
-Monsieur, veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre.
-
-MOI, <les mains tendues>. Cher monsieur... Enfin!... j’ai cru que
-je ne vous trouverais jamais!
-
-CAZENAVE. J’avais d’abord mal lu votre nom sur votre carte; mais j’ai
-fini par me rappeler... Nous nous sommes vus si peu de temps!...
-
-MOI. Cela m’a suffi pour me souvenir continuellement de votre
-courtoisie. Aussi, vous voyez, je suis fidèle à ma promesse.
-(<Montrant son sac de voyage.>) Où puis-je déposer ceci?
-
-CAZENAVE. Mais... où vous voudrez... sur le premier meuble venu.
-
-MOI. Cet excellent Cazenave! Pas changé; toujours aussi bonne mine...
-Je vous aurais reconnu entre mille Cazenave. (<Riant.>) Il est
-tellement ému qu’il oublie de m’offrir une chaise. Ma foi! sans façon,
-je l’accepte! (<Il s’assied.>)
-
-CAZENAVE, <avec un rire forcé>. Ah! ah!--Et... peut-on vous
-demander, au risque d’être indiscret, ce qui vous amène à Toulouse?
-
-MOI. Hein?--Ce qui m’amène à... Ah? oui, oui, oui... je comprends...
-Elle est bonne!--Ce qui m’amène à Toulouse? (<Feignant un grand
-sang-froid.>) Je ne sais pas. (<Sur un ton joyeux.>) Farceur de
-Cazenave!
-
-CAZENAVE. Où êtes-vous descendu?
-
-MOI. Je ne suis pas descendu; je vous dis que j’arrive.
-
-CAZENAVE. Dans ce cas, je vous recommande l’hôtel des _Colonies_; c’est
-ce que nous avons de moins mal.
-
-MOI, <stupéfait>. Ah! l’hôtel des...
-
-CAZENAVE. Ou celui des _Quatre-Sœurs_. La table d’hôte y est préférable.
-
-MOI. Je vous sais gré de ce renseignement.
-
-CAZENAVE. En toute autre circonstance, je me serais fait un plaisir
-de vous offrir un logement; mais nous sommes si petitement, si
-petitement... Et puis, j’ai la tante de ma femme qui est venue demeurer
-chez nous depuis six semaines.
-
-MOI. Pas un mot de plus, Cazenave; je n’ai jamais prétendu être un
-gêneur. Vous savez quelles ont été mes résistances à ce sujet. L’hôtel
-des _Quatre-Sœurs_ fera parfaitement mon affaire; je vous dirai même
-plus: cette nouvelle combinaison me met à mon aise.
-
-CAZENAVE. J’en suis ravi.
-
-DIOMÈDE, <entrant>. Comment vas-tu, Cazenave, mon vieux?
-
-MOI. Monsieur Diomède!--Parbleu! la place m’est heureuse!
-
-CAZENAVE, <à Diomède>. Est-ce que tu ne remets pas ce monsieur!
-
-DIOMÈDE. Attends donc...
-
-CAZENAVE. C’est monsieur N..., de Paris, avec qui nous avons soupé un
-soir... tu sais bien... et avec Roucoumille.
-
-DIOMÈDE. Bah! C’est étonnant comme ma mémoire s’en va! Enchanté
-néanmoins de vous revoir, monsieur...--Qu’est-ce que vous venez faire
-ici?
-
-MOI, <à part>. Lui aussi!
-
-DIOMÈDE. Quelle diantre d’affaire peut vous avoir conduit dans notre
-trou?
-
-MOI. Un trou?
-
-DIOMÈDE. Eh oui! morbleu! et de la pire espèce. (<Il se jette sur un
-canapé.>)
-
-MOI. Vous ne disiez pas cela, il y a six mois; Cazenave non plus. A
-vous entendre, Toulouse...
-
-CAZENAVE. Ah! Toulouse est bien changée!
-
-DIOMÈDE. Changée du tout au tout.
-
-CAZENAVE. Le commerce est mort.
-
-MOI. Bon! il reste encore les monuments, les bons repas, les femmes
-charmantes, le théâtre...--Vous me mènerez chez le père Morel, au
-restaurant de _Clémence Isaure_.
-
-DIOMÈDE. Le père Morel?... Ah oui!--Mais c’est qu’il est retiré; il a
-cédé son fonds.
-
-MOI. Eh bien, nous irons chez son successeur. Je ne tiens pas au père
-Morel, moi; je ne tiens qu’à ses fourneaux. Vous m’avez aussi prôné un
-vin dont je veux boire: le vin de l’avocat.
-
-DIOMÈDE. Hum! il ne doit pas lui en rester beaucoup.
-
-MOI. Nous boirons le reste.--Oh! j’ai votre programme gravé dans la
-tête, et je ne vous ferai grâce d’aucun article. Lequel des deux me
-présente au cercle?
-
-CAZENAVE. Ce sera Diomède, car moi, je n’y mets presque plus les pieds,
-autant dire.
-
-DIOMÈDE. Le cercle!... Moi, présenter quelqu’un au cercle! Il y a bel
-âge que je les ai tous envoyés coucher... un tas d’imbéciles, de serins!
-
-MOI. Je vois qu’il faudra que je me rabatte sur le théâtre.
-
-CAZENAVE. Il est fermé.
-
-MOI. Fermé!
-
-DIOMÈDE. Est-ce qu’il y a un théâtre possible à Toulouse? Est-ce qu’on
-vient à Toulouse pour aller au théâtre!
-
-MOI. Mais dites donc, si je suis venu à Toulouse, c’est parce que vous
-m’avez engagé à y venir, entendez-vous!
-
-DIOMÈDE. Une fichue idée que nous vous avons donnée là.
-
-MOI. Allons, allons, vous êtes des sournois; vous hésitez et vous vous
-consultez avant de me recevoir dans votre confrérie. Rassurez-vous, je
-suis un drille de votre trempe, et je ne trahirai pas vos secrets. A
-Issoudun, j’aurais été un des plus hardis compagnons de la Désœuvrance;
-à Toulouse, je ferai merveille dans votre bande de lurons.
-
-DIOMÈDE. Ah bien, oui! notre bande! dissoute, mon cher monsieur,
-dissoute. Nous nous couchons maintenant à neuf heures.
-
-MOI, <incrédule>.--Mariette aussi?
-
-DIOMÈDE. Quelle Mariette?
-
-MOI. Vous savez bien... qui tient un magasin de modes.
-
-DIOMÈDE. Il n’y a plus de Mariette pour moi. Il n’y a plus de veilles;
-il n’y a plus rien. C’est fini.
-
-MOI. Comment? fini!
-
-DIOMÈDE. Je ne bois plus, je ne mange plus, je me soigne. Voyez-vous,
-les bons dîners, les noces, tout cela c’est de la duperie. On y laisse
-sa peau à ce jeu-là. (<Tirant sa montre.>) Cinq heures! Je vais
-prendre mon huitième bouillon aux herbes. Rien ne vaut cela, monsieur,
-rien! vous y viendrez comme les autres. Adieu, Cazenave. (<Il
-sort.>)
-
-CAZENAVE, <après un moment de silence>. Il a raison.
-
-MOI. Il a raison?
-
-CAZENAVE. Oui. C’est bon, à vous autres, Parisiens, cette vie de
-dissipation. C’est votre élément.
-
-MOI, <à part>. Des injures, par-dessus le marché. (<Prenant son
-sac de voyage.>) Adieu.
-
-CAZENAVE. Je vous retiendrais bien à dîner, si je n’avais pas
-aujourd’hui ma belle-mère, qui est loin d’être gaie, la pauvre femme.
-Mais il faudra que vous me donniez un jour...
-
-MOI. Vraiment?
-
-CAZENAVE. Lorsque vous repasserez par Toulouse...
-
-
-
-
-LE PHOTOGRAPHE
-
- <La scène est chez un photographe,--célèbre, cela va sans
- dire,--ils le sont tous. Le théâtre représente la salle de pose;
- plusieurs objectifs sont dressés çà et là, menaçants comme une
- batterie. Sur une estrade, un fauteuil sculpté, frangé, en
- velours vert;--à côté, une colonne en bois;--une toile de fond,
- figurant un paysage italien. Des livres et des vases de fleurs
- encombrent une table recouverte d’un tapis, qui tombe jusqu’à
- terre. Il est midi et demi; le soleil boude, comme un associé
- mécontent.--Au lever du rideau, le photographe, habillé à
- l’instar d’un premier rôle de l’Ambigu, joue aux cartes avec un
- de ses apprentis.>
-
-L’APPRENTI. Je demande.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Combien?
-
-L’APPRENTI. Quatre.
-
-LE PHOTOGRAPHE. En voilà quatre. (<A un domestique qui se
-présente.>) Est-ce qu’il y a beaucoup de monde au salon?
-
-LE DOMESTIQUE. Six personnes, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Sont-elles inscrites?
-
-LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Ont-elles donné des arrhes?
-
-LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Fais-les attendre.
-
-LE DOMESTIQUE. C’est qu’elles attendent déjà depuis une heure.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Donne-leur à feuilleter les collections, dans ce cas.
-
-LE DOMESTIQUE. Je les leur ai données, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Même la _Galerie des rois de France_?
-
-LE DOMESTIQUE. Même la _Galerie_.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Et _l’Album du Notariat_ aussi?
-
-LE DOMESTIQUE. Ah! non, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Étourdi! le plus beau fleuron de ma couronne! Va vite
-leur faire admirer _l’Album du Notariat_. (<Sortie du domestique. A
-l’apprenti.>) Nous disons...
-
-L’APPRENTI. Le roi.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Que le diable t’emporte!
-
-L’APPRENTI. Valet de trèfle.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Atout... atout... Conçois-tu quelque chose à la rage
-qu’ont tous ces individus de faire faire leur portrait?
-
-L’APPRENTI. Inexplicable.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Ils n’ont donc pas de miroir chez eux pour s’y regarder
-tant que cela leur plaît! (<Au domestique, qui se représente.>)
-Encore?
-
-LE DOMESTIQUE. Monsieur, ce n’est pas ma faute. On se plaint.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Bah! murmures flatteurs de ma renommée grandissante...
-Il fallait annoncer que j’étais avec les ambassadeurs du Pic de
-Ténériffe. Qu’est-ce que tu as à la main?
-
-LE DOMESTIQUE. C’est la carte d’une demoiselle qui insiste pour être
-introduite tout de suite.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Folle naïveté!
-
-LE DOMESTIQUE. Elle prétend qu’elle vous est recommandée par M. Jules
-Prével.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Diable! M. Jules Prével, une influence, une tête
-de lettre! Passe-moi cette carte: «Mademoiselle Acacia, artiste
-dramatique.»
-
-L’APPRENTI. Joli nom.
-
-LE PHOTOGRAPHE. S’est-elle fait inscrire à l’avance?
-
-LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. A-t-elle donné des arrhes?
-
-LE DOMESTIQUE. Non, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Fais-la entrer. (<A l’apprenti.>) Toi, misérable
-_apprentif_, au laboratoire!
-
-LE DOMESTIQUE. Par ici, mademoiselle.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Oh! la drôle d’odeur!
-
-LE PHOTOGRAPHE. Détestable, en effet... C’est du collodion... quelque
-chose d’infect, et qui s’attache aux vêtements. Il faut huit jours pour
-s’en débarrasser.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Ah! mon Dieu!
-
-LE PHOTOGRAPHE. N’en croyez pas un mot.--Tiens! mais je vous ai vue
-quelque part.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Au théâtre.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Au théâtre, je veux bien: je ne suis pas méchant, moi.
-A quel théâtre?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Vous savez: rue de la Tour-d’Auvergne.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Il y a donc un théâtre rue de la Tour-d’Auvergne?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Voyons, vous n’allez pas me faire poser?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Si... en pied.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. A la bonne heure! Promettez-moi de me faire aussi
-bien que mon amie Clémentine.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Clémentine qui?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Eh bien, Clémentine. Vous ne connaissez donc rien?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Je ne connais pas Clémentine, voilà tout.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. J’ai sa carte sur moi, tenez.
-
-LE PHOTOGRAPHE, <jetant un coup d’œil dédaigneux sur la carte>.
-Cela ne sort pas de _nos ateliers_. Ensuite, mademoiselle, nous
-n’aurons pas beaucoup d’efforts à vous faire aussi jolie que votre amie.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Vrai?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Surtout si vous consentez à poser dans le même costume
-qu’elle.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. C’est bien comme cela que je l’entends... dans mes
-costumes de théâtre.
-
-LE PHOTOGRAPHE. De théâtre, puisque vous le voulez. Est-ce que vous en
-avez plusieurs?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Je le crois bien! C’est moi qui joue les fées dans
-les revues, les lutins dans les ballets, les sylphes dans les féeries,
-les pages dans le drame, les jockeys dans le vaudeville...
-
-LE PHOTOGRAPHE. Je vois cela d’ici, sans jumelles. Mais alors, vous
-allez entrer dans cette chambre, à côté.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Pour quoi faire?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Pour vous habiller.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Oh! il n’y a qu’à ôter.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Raison de plus. Vous trouverez là une toilette garnie.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Y a-t-il une pomme d’api?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Une pomme d’api elle-même... avec une boîte à couleurs.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Peste! vous faites bien les choses, vous.
-
-LE PHOTOGRAPHE. En avez-vous pour longtemps?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Trois secondes! Changement à vue!--Pourquoi cette
-question?
-
-LE PHOTOGRAPHE. C’est que je vous demanderai la permission d’expédier
-une ou deux têtes de bourgeois, en vous attendant.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Autant de têtes que vous voudrez; je ne suis pas
-plus pressée que cela.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Car je ne dois pas vous céler que je vous ai fait
-passer avant un secrétaire de ministre et deux agents de change.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Oh! des agents de change! On les connaît tous, mon
-photographe. J’ai leur tableau dans ma chambre à coucher.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Des agents de change ou des banquiers, je ne sais pas
-au juste. Enfin, des gens excessivement bien.--Vous ferez sonner le
-timbre quand vous serez prête. (<Mademoiselle Acacia entre dans une
-chambre voisine. Il appelle le domestique.>) Domitien!
-
-LE DOMESTIQUE. Monsieur?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Introduis les clients... par ordre alphabétique.
-
-LE DOMESTIQUE. Les clients sont partis, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Comment, partis? Depuis quand? Et de quel droit?
-
-LE DOMESTIQUE. Ils se sont impatientés.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Bravo, c’est une réclame magnifique; ils vont se
-plaindre partout.
-
-LE DOMESTIQUE. Il y en avait de furieux.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Je ne redoute pas la réclame au courroux.--Pourtant,
-cela me gêne à l’heure qu’il est; voilà justement le soleil qui se
-lève: un jour superbe! Il faudrait utiliser ce météore, comme dirait un
-vaudevilliste. (<Jetant les yeux sur son domestique.>) Domitien!
-
-LE DOMESTIQUE. S’il vous plaît, monsieur?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Ai-je fait ton portrait?
-
-LE DOMESTIQUE. Vingt-sept fois, monsieur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. En vérité?
-
-LE DOMESTIQUE. Je suis exposé à tous les coins de rue du quartier,
-debout, assis, tête nue, en casquette, avec mon plumeau, sans mon
-plumeau, avec ma culotte de peluche, de face, de trois-quarts...
-
-LE PHOTOGRAPHE. C’est que tu as, en effet, une très-belle tête de
-serviteur. Allons, mets-toi là, et profitons du soleil.
-
-LE DOMESTIQUE. Quoi! monsieur serait encore assez bon?...
-
-LE PHOTOGRAPHE. Oui, je serai encore assez bon.--Diables de clients!
-
-LE DOMESTIQUE. Cela fera la vingt-huitième fois.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Bah! bah! je te retiendrai cela sur tes gages.
-
-LE DOMESTIQUE. C’est que si cela était égal à monsieur, moi je ne tiens
-pas beaucoup à avoir un nouveau portrait.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, je te le ferai pour rien. Dépêchons.
-
-LE DOMESTIQUE, <grognant>. Mon ouvrage n’avance pas pendant ce
-temps-là...
-
-MADEMOISELLE ACACIA, <sortant de la chambre, en maillot et en jupe de
-gaze>. Là, me voilà! Suis-je bien? (<Apercevant le domestique, et
-riant.>) C’est ça votre agent de change?
-
-LE PHOTOGRAPHE, <embarrassé>. Non, c’est mon domestique. Je
-faisais une étude... de queue-rouge. N’est-il pas vrai qu’il a une
-bonne tête de Jocrisse?--Tu peux te retirer, mon garçon.
-
-LE DOMESTIQUE, <indigné>. Jocrisse! (<Il sort.>)
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Comment me trouvez-vous?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Pas mal.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Est-ce que je ne suis pas assez décolletée?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Oh! si, si.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Ma jupe est peut-être un peu longue... je vais la
-raccourcir.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Non pas! non pas! Diantre! c’est déjà furieusement
-court comme cela.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Elle est coupée sur le modèle de celle de
-Clémentine.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Ah! c’est une garantie.--Et puis, d’ailleurs, nous
-mettrons au bas: «Mademoiselle Acacia, dans le rôle de... de...
-
-MADEMOISELLE ACACIA. De Trilby.
-
-LE PHOTOGRAPHE. De Trilby... cela sauve tout. Essayons l’attitude, à
-présent.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Je vais me mettre à cheval sur une chaise, comme
-Clémentine.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Fi! vous n’y pensez pas!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Aimez-vous mieux que j’aie un pied à terre et
-l’autre posé sur cette table?
-
-LE PHOTOGRAPHE. De pis en pis. Pourquoi pas tout de suite faire:
-_Portez armes_ avec votre jambe?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Tout de même.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Ou le grand écart?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Je peux essayer.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Ma chère belle, ne sortons point des bornes de
-l’anacréontisme; laissons à Vénus sa ceinture...
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Laissons les roses aux rosiers. Cependant je ne
-peux pas rester droite comme un piquet.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Comme un piquet, non, mais comme un arbrisseau
-flexible. Voyons, montez sur ce tremplin; arrondissez le bras gauche
-par-dessus votre tête, d’une façon provocante; et, de votre main
-gauche, pincez votre jupe à la façon des danseuses espagnoles. Là!
-Appuyez votre tête entre ces deux branches de fer. Oui. Laissez-moi
-juger de l’effet à distance. Très-bien! Renversez un peu le corsage.
-Parfait! Est-ce assez Trilby, ô mon Dieu!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Où faut-il que je regarde?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Du côté de la porte. Ne craignez pas de forcer
-l’expression. (<Il va à son objectif.>) Oh! que c’est bien comme
-cela!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Dites donc, il n’est pas chargé?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Laissez-moi tranquille... Moins de jupe, lâchez un peu
-de jupe.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Êtes-vous donc amusant avec votre voile noir sur
-la tête!
-
-LE PHOTOGRAPHE. Pas de plaisanterie.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Puis-je remuer les yeux?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Tant que cela vous fera plaisir; mais vous ne ferez
-plus aucun mouvement quand je dirai: Stope!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Ne me regardez pas, vous allez me faire rire.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Y êtes-vous?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Attendez. Il me prend une douleur au cœur.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Bon!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Cela passe.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Ne parlez plus. Une, deux, trois... stope! (<Quelques
-secondes s’écoulent.>)
-
-MADEMOISELLE ACACIA, <tressaillant>. Hein?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Chut.
-
-MADEMOISELLE ACACIA, <entre ses dents>. Oh!
-
-LE PHOTOGRAPHE, <frappant du pied>. Là, voilà que vous avez tout
-fait manquer!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Écoutez donc j’avais des fourmis dans les mollets.
-(<Elle saute à bas de l’estrade.>)
-
-LE PHOTOGRAPHE. Comme c’est agréable!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Et votre branche de fer dans les oreilles,
-croyez-vous que c’est agréable aussi! Et puis quoi? Nous allons
-recommencer, mon petit photographe, voilà tout.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Voilà tout! Lorsqu’il y a plus de quinze personnes qui
-attendent dans l’antichambre!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Connu!... Fume-t-on chez vous?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Parbleu!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Alors, passez-moi le pot à tabac.
-
-LE PHOTOGRAPHE. C’est une idée. (<Ils roulent des cigarettes.>)
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Dites-donc, mon petit photographe, est-ce que vous
-me mettrez dans un grand cadre, sur le boulevard?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Certainement.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. En belle compagnie?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Splendide!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Ah! quel bonheur! (<Elle vient s’asseoir à côté
-de lui.>) Voulez-vous être gentil, gentil, gentil?... Placez-moi à
-côté d’un général.
-
-LE PHOTOGRAPHE. Un général?
-
-MADEMOISELLE ACACIA. C’est un caprice. Clémentine est à côté d’un
-député.
-
-LE PHOTOGRAPHE. On tâchera de se procurer un général. (<Jetant sa
-cigarette.>) Allons, recommençons.
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Déjà! que c’est ennuyeux!
-
-LE PHOTOGRAPHE. Au fait, l’heure est bien avancée, le soleil baisse, et
-je suis rompu de fatigue. Remettons la séance.--Ah! la journée a été
-rude!
-
-MADEMOISELLE ACACIA. Quand faudra-t-il que je revienne?
-
-LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, mais... ce soir... Entre dix et onze heures.
-
-MADEMOISELLE ACACIA, <pudiquement>. Monsieur...
-
-LE PHOTOGRAPHE. Je vous ferai à la lumière électrique.
-
-
-
-
-IL SAIT OU EST LE CADAVRE
-
-
-I
-
-Tout est là: savoir où est le cadavre.
-
-Et quand on le sait, on est le maître de la situation.
-
-Ah! c’est une jolie langue que le parisien, et qui pour la plupart des
-habitants de nos fertiles provinces n’est pas sans rapport avec le
-tibétain. De nos jours, elle a été singulièrement enrichie par Gavarni,
-par les acteurs, par les ouvriers typographes et par quelques condamnés
-à mort.
-
-Pourtant, il ne faut pas confondre le parisien pur avec l’argot.
-
-L’argot crée des mots;--le parisien se contente des mots créés; il vit
-en bonne intelligence avec les dictionnaires français, et ne procède
-que par images.
-
-Mais quelles images!
-
-Tropes-clowns! Métaphores plus soudaines et plus hardies que des
-danseuses espagnoles! Comparaisons saisies de vertiges! Hyperboles qui
-ont dû s’épanouir dans un coup de foudre, comme la fleur de l’aloès.
-
-Et adjectifs de toutes les couleurs!
-
-Une illumination générale de la grammaire!
-
-C’est en langue parisienne qu’on dit:
-
-_Avoir son plumet_,--pour: être gris.
-
-_Attraper un papillon de guinguette_,--pour: recevoir un coup de poing.
-
-_Lâcher la rampe_,--pour: se laisser mourir.
-
-_Avaler un enfant de chœur_,--pour: boire un verre de vin rouge.
-
-Et _Il sait où est le cadavre_,--pour: il connaît un secret.
-
-
-II
-
-Qu’il y ait une histoire sinistre sous ces paroles, on ne peut pas en
-douter. Seulement, les renseignements me manquent--ainsi que pour cette
-autre locution, qui m’a souvent fait rêver: «_Croquer le marmot._»
-
-Il est évident qu’il y a eu autrefois un marmot de croqué par quelqu’un
-qui s’impatientait.
-
-Ça, revenons à notre cadavre.
-
-Il y a des cadavres de toutes sortes et de toutes dimensions: des
-cadavres bien embaumés dans des cercueils de cèdre; de jolies momies
-ornées de bandelettes élégantes; des cadavres poétiques enfin,--comme
-la tête de cet amant qu’une femme des contes de Boccace enterre dans un
-pot de fleurs.
-
-Il y a aussi des cadavres horribles, défigurés, crispés, que le coup
-de pelle d’un paysan expose soudainement au grand jour, et qui n’ont
-d’autre linceul qu’un haillon taché de sang...
-
-
-III
-
-Francbeignet se présente chez un riche négociant.
-
-Francbeignet a une cravate jaune et un large pantalon; il mâche un
-cigare éteint.
-
-Un garçon de bureau, qui lit le _Pays_ dans un fauteuil de cuir, devant
-un pupitre, le toise et lui dit:
-
---Monsieur n’y est pas.
-
---Tu as vu cela, toi? réplique Francbeignet avec un air goguenard.
-
-Et, d’un revers de main, envoyant le _Pays_ au plafond, il ajoute:
-
---Tu vas me faire l’amitié d’annoncer à ton maître que son ami
-Francbeignet a besoin de le voir sur-le-champ. Entends-tu? son cher
-petit Francbeignet.
-
-Le garçon de bureau, abasourdi, se lève et accomplit la commission.
-
-Francbeignet est immédiatement introduit auprès du négociant.
-
---Tu vas bien, Édouard? lui dit Francbeignet en se jetant sur un canapé.
-
---Oui... Qui... Que me veux-tu?
-
---Oh! presque rien.... Tu est fort bien logé ici, sais-tu? Jolie vue...
-le mouvement du port... Combien paies-tu cela?
-
-Le négociant feint de remuer une masse considérable de papiers.
-
---Si tu es occupé, dit Francbeignet, je reviendrai.
-
---Non, non! réplique vivement le négociant; je suis tout à toi.
-
---Tes affaires vont comme sur des roulettes, à ce que j’entends répéter
-par tout le monde. Je t’en félicite. D’ailleurs, tu mérites ton
-bonheur; tu as toujours été très-actif, très-habile, très...
-
-Le négociant s’agite sans répondre.
-
---Où mets-tu les allumettes? continue Francbeignet, en se levant et en
-cherchant par la chambre.
-
-Quand il en a trouvé une, et quand il a essayé de rallumer son tronçon
-de cigare charbonné:
-
---Ah! ça tu ne me demandes pas ce que je fais, moi? s’écrie-t-il.
-
---Eh bien, qu’est-ce que tu fais!
-
---Je suis à la tête d’une entreprise magnifique, mon cher! Je dirige
-une usine de décortication de haricots, à la Villette... j’anoblis
-le soissonnais; je réhabilite un légume estimable, en lui enlevant
-ce vernis de ridicule sous lequel le préjugé l’a tenu étouffé trop
-longtemps.
-
---Ah!
-
---La chance m’a souri à mon tour; d’ici à deux ans j’aurai deux cent
-mille francs. Mais pour faire face aux premières éventualités, j’ai
-besoin de dix mille francs... que je viens te demander, mon bon Édouard.
-
-Le bon Édouard saute sur son siége, de façon à en rompre tous les
-élastiques.
-
---Dix mille francs! répète-t-il.
-
---Dix ou douze, comme tu voudras, dit Francbeignet insensible à cette
-expérience de galvanisme.
-
---Es-tu fou?
-
---Peut-être bien... sans le savoir.
-
---C’est impossible, dit sèchement le négociant.
-
---Oh! je suis sûr du contraire! dit Francbeignet, essuyant
-tranquillement du revers de la main la poussière qui est au bas de son
-large pantalon.
-
---Comment cela?
-
---Tu ne veux pas que je te fasse l’injure de m’adresser ailleurs, je
-suppose.
-
---Mais...
-
---Non, cela ne serait pas décent.
-
---Où veux-tu que je les prenne, ces dix mille francs? dit le négociant
-en levant les bras vers l’Éternel.
-
---Dame!... où as-tu pris les autres, répond Francbeignet.
-
-Le négociant emprunte les tons d’un parfait à la pistache.
-
---Te souvient-il de nos farces d’autrefois? dit Francbeignet; que
-d’imagination tu avais en ce temps-là! les bons tours que tu savais
-inventer! Et cette certaine nuit, chez...
-
-Francbeignet n’achève pas.
-
-Dix billets de banque sont tombés dans sa main.
-
-Il sait où est le cadavre.
-
-
-IV
-
---Je te chasserai, maraud! glapit un petit vieillard, écumant de colère
-et trépignant dans un salon décoré pompeusement.
-
-Le maraud, qui est un valet de chambre, demeure indifférent et immobile.
-
---Je te ferai périr sous le bâton, faquin!
-
-Le faquin se contente de hausser imperceptiblement les épaules.
-
---Je te livrerai à la justice, pendard!
-
-Le pendard ébauche un sourire et compte les boutons de sa veste.
-
---Va-t’en! dit le vieillard à bout de forces.
-
-Le valet de chambre, comme s’il n’avait pas entendu, se dirige vers une
-armoire, et l’ouvrant, il dit:
-
---Monsieur le comte mettra-t-il aujourd’hui son corset bleu-de-ciel ou
-son corset amarante?
-
-Le vieillard pousse un cri étouffé.
-
-Le valet de chambre poursuit:
-
---Monsieur le comte a reçu ce matin deux nouvelles perruques; laquelle
-des deux faudra-t-il lui essayer?
-
-Le vieillard va fermer la porte.
-
-Le valet de chambre dit:
-
---Monsieur le comte ne se souvient plus que mademoiselle Éléonore vient
-le voir dans deux heures, et qu’il n’a pas encore commencé sa toilette.
-
-Le vieillard tend vers lui ses mains suppliantes.
-
-Le valet de chambre dit:
-
---Monsieur le comte oublie sans doute qu’il m’a chassé.
-
-Le vieillard tombe à genoux...
-
-Le valet de chambre ne s’en ira pas, il ne s’en ira jamais.
-
-Il sait où est le cadavre.
-
-
-V
-
-Dans une des tribunes de l’hippodrome de la Marche, une jeune femme
-est assise. C’est une des plus séduisantes reines d’un monde de
-dissipation, d’élégance et d’amour. Elle est admirablement jolie,
-admirablement vêtue. Ses yeux ont de l’esprit. Elle a un nom aussi
-célèbre que ceux des chevaux qu’elle regarde courir.
-
-Derrière elle, mais formant un groupe à part, se tiennent quelques
-jeunes gens à la mode, riant et pariant.
-
-Arrive un gandin au milieu d’eux, un gandin heureux de sa personne,
-bruyant, chauve, portant aux bas-côtés des joues une paire démesurée
-de buissons flavescents qui semblent deux commencements d’incendie,
-habillé comme un garçon coiffeur qui voudrait faire rire ses camarades,
-c’est-à-dire couvert d’un paletot aussi court qu’un gilet de flanelle,
-le menton scié par un col d’un métal inconnu, l’œil clignotant, la
-bouche entr’ouverte.
-
-Voici les paroles que laisse échapper ce gandin, d’une voix
-singulièrement claire:
-
---Bonjour... bonjour... Comment va? Je viens du pesage. On ne fera rien
-aujourd’hui, je l’ai dit à Mackensie. Qu’est-ce que vous faites là?
-Est-ce qu’il y a des femmes? les connaît-on? d’où cela sort-il? Si
-vous voyez Jeanne, ne lui dites pas que je suis ici: elle me cherche
-partout pour me casser son éventail sur la figure. Avec qui est donc
-Frédéric... là-bas, oui?... Ce n’est pas possible, le voilà remis avec
-Mathilde! A propos, avez-vous quelque chose d’arrangé pour ce soir? Je
-suis parti hier après le quatrième acte; j’ai soupé avec Anna et les
-deux Chambuy-Roufflet; Anna a été étourdissante, elle a eu des mots...
-A qui dis-tu bonjour! Bah! la petite Lucie? elle va bien depuis cet
-hiver. Moi, je n’en peux plus! je suis dégoûté des femmes, je ne veux
-plus qu’on m’en parle. Je ne sais vraiment pas comment j’existe depuis
-quelque temps en menant un train pareil! Tout autre que moi serait sur
-les dents. Il faut avoir une santé de fer comme j’en ai une...
-
-Tout à coup, la jeune femme qu’il n’a pas encore vue se retourne vers
-lui, en montrant un visage moqueur.
-
-Le gandin rougit et perd la parole.
-
-On le presse en vain de continuer, il rompt la conversation, il cesse
-de se vanter de sa santé de fer.
-
-Elle sait où est le cadavre.
-
-
-VI
-
-Le grand critique s’est enveloppé dans sa grande robe de chambre, et il
-s’est préparé à écrire son grand article pour son grand journal.
-
-Un de ses amis (l’avant-dernier) entre, et se penche sur son papier.
-
---Quelle est la victime d’aujourd’hui? demande-t-il.
-
---Une victime de troisième choix, dit le grand critique, en essayant de
-sourire sans se compromettre; _un jeune!_
-
---De la chair fraîche?
-
---Oh! presque crue... un réaliste! Il est temps de réagir contre une
-école superficielle et simplement grossière. M. Constantin Goëmon a
-osé m’envoyer son nouveau roman: _le Couteau ébréché, scènes de la vie
-d’abattoir_.
-
-L’ami se gratte le nez.
-
---Je venais justement vous recommander M. Goëmon, dit-il.
-
---J’en suis fâché, répond le grand critique; mais il sera égorgé avec
-son propre couteau, et il n’aura que ce qu’il mérite.
-
---C’est pourtant un jeune homme agréable, laborieux, modeste; je le
-connais intimement, et j’avais espéré...
-
---Son roman est mauvais et obtient du succès; Goëmon est condamné.
-
---Est-ce votre dernier mot?
-
---Parbleu!
-
---Alors, tant pis pour vous! dit l’ami.
-
---Qu’entendez-vous par ces mots? demande le grand critique étonné.
-
---J’entends que M. Goëmon est décidé à vous rendre la pareille; il a
-ses entrées dans plusieurs journaux, et il peut vous faire un fort
-ridicule parti. Vous avez l’épiderme sensible, à ce que je crois me
-rappeler?
-
---Je l’avoue; je n’ai jamais pardonné à M. de Chateaubriand de m’avoir
-traité en petit garçon; et Balzac est rayé pour moi du nombre des
-vivants depuis quelques plaisanteries malséantes.
-
---Goëmon ne vous épargnera guère.
-
---Bon! menaces d’enfant! quelles sont ses armes?
-
---Il a découvert sur les quais un péché de votre jeunesse, un petit
-livre burlesque, passablement compromettant, signé de vous et intitulé:
-_Cocorico_.
-
---_Cocorico!_ s’écrie le grand critique; cela est faux! J’en ai fait
-rechercher et détruire tous les exemplaires.
-
---Pas tous, puisque Goëmon en a un; je l’ai vu, vous dis-je.
-
---O mon Dieu! murmure le grand critique.
-
---Et il est déterminé à en publier des extraits, dont le ton scandaleux
-contrastera étrangement avec la solennité de vos articles actuels.
-
---Des extraits de _Cocorico_! il faut l’en empêcher!
-
---N’est-ce pas?
-
---A tout prix!
-
---Alors... dit l’ami, en replaçant sous ses yeux le volume de son
-protégé.
-
-Le grand critique soupire et ne répond pas.
-
-Constantin Goëmon peut être tranquille: il ne sera pas abîmé par le
-grand critique.
-
-Il sait où est le cadavre.
-
-
-
-
-LA SYMPHONIE DU BANQUET
-
-
- <Le grand salon des Provençaux. Une table magnifiquement servie.
- Soixante convives recrutés dans le Paris très-connu et très-mêlé:
- représentants de l’industrie, de l’art, de la dissipation.
- Éclairage à outrance. On vient d’annoncer que le dîner est servi;
- tout le monde se place.>
-
-
-=Andante=
-
---A côté de moi, monsieur Billeron. Vous, Édouard, ici, si vous voulez
-bien.
-
---Tiens, Vermot! Il faut des circonstances comme celle-ci pour te
-rencontrer. Je ne te demande pas comment tu te portes. Mâtin! le ventre
-d’un homme arrivé. Change donc de couvert avec Alphonse. Que nous
-causions, au moins.
-
---Vous cherchez votre nom? Je crois l’avoir vu à l’autre bout de la
-table.
-
---Ah! merci.
-
---Sept heures moins le quart; et l’invitation était pour six heures.
-Comme c’est agréable!
-
---Qu’est-ce que ça vous fait, mon cher!
-
---Ça me fait que c’est jour des Italiens, et que je serai obligé de
-partir à neuf heures.
-
---Bon! voilà Lambert. Hé! Lambert, par ici, par ici. Il est myope comme
-Augustine Brohan.
-
---Oh! mille pardons, monsieur, je vous ai heurté.
-
---Ce n’est rien.
-
---Lequel? celui qui a la cravate blanche?
-
---Non; l’autre qui est chauve et qui se tourne vers nous à présent.
-
---Ah! je le vois. C’est le baron de Mondénard, un homme très-distingué;
-il est de tous les conseils de surveillance.
-
---Monsieur, il reste trois couverts inoccupés; faut-il les enlever?
-
---Non, laissez-les; on viendra peut-être.
-
---Je me félicite du hasard qui m’a rapproché de vous, monsieur; il y
-avait bien longtemps que je désirais faire votre connaissance.
-
---Monsieur... Croûte au pot ou printanier?
-
---Croûte au pot.
-
---On a fait 68 80; quant aux actions de chemins de fer, calme complet.
-Printanier.
-
---Madame va bien?
-
---Vous êtes trop bon. Elle va à merveille. Printanier, garçon. Elle se
-plaint, comme moi, de ne plus vous voir. Vous êtes rare comme les beaux
-jours.
-
---Si vous saviez combien j’ai eu d’affaires depuis deux mois! Croûte au
-pot.
-
---Je n’ai pas cet honneur, non, monsieur. Je suis artiste.
-
---Ah! artiste... peintre, peut-être?
-
---Non, monsieur. Voulez-vous avoir la complaisance de me passer le
-menu, qui est auprès de vous?
-
---Comment donc!
-
---J’espérais l’avoir aujourd’hui, messieurs. Il m’avait même promis de
-la manière la plus formelle. Mais il vient de m’écrire à l’instant pour
-s’excuser. Il paraît qu’il a perdu une de ses maîtresses.
-
---Ou qu’une de ses maîtresses l’a perdu.
-
---Oh! un mot?
-
---Déjà? au potage!
-
---Qu’est-ce que Martinet a dit?
-
---Si vous craignez de vous trouver dans un courant d’air, monsieur le
-baron, nous pouvons changer de place.
-
---Du tout, du tout, je vous remercie; je suis fort bien là.
-
---Ne faites pas de façons, au moins.
-
---Dis donc, Vermot, j’ai un voisin qui remue perpétuellement sa jambe
-gauche. Cela me promet de l’agrément pendant le dîner.
-
---Mords-le.
-
---Docteur, vous avez l’air inquiet. Est-ce qu’il vous manque quelque
-chose? Donnez donc les sauces anglaises au docteur. Pardonnez-moi,
-mon cher; c’est ce gros bouquet de fleurs qui m’empêchait de vous
-apercevoir. Otez cela, garçon; ces fleurs, oui. Là, c’est cent fois
-mieux comme cela; on se voit au moins. Alphonse, je te recommande le
-docteur; c’est une de nos belles fourchettes.
-
---Dites plutôt une fourche.
-
---Et quel gobelet!
-
---Messieurs, vous me rendez confus, en vérité.
-
---Sauce genevoise?
-
---Oui, sauce genevoise.
-
---Je suis venu uniquement pour faire plaisir à Gigomer, qui est mon
-camarade de collége; car les grands dîners n’ont aucun attrait pour
-moi. La soupe et le bouilli, je ne connais rien au-dessus de cela.
-Voilà des kramouski qui sont délicieux.
-
---Musicien, peut-être?
-
---Non, monsieur, non. Je ne suis pas musicien.
-
-
-=Scherzo=
-
---Ce silence annonce la faim du monde.
-
---Martinet, vous êtes incorrigible.
-
---A la porte, Martinet!
-
---Comment appelez-vous ce vin, garçon?
-
---Du château-larose, monsieur.
-
---Çà, du château-larose? Vous voulez plaisanter sans doute. Il n’y a
-pas deux maisons à Paris où l’on puisse boire du château-larose. Vous
-comprenez bien, garçon, que ce n’est pas à moi qu’il faut conter de ces
-choses-là. J’ai été au Château-Larose, je sais ce qu’on y récolte.
-
---Oh! il est assommant, ce monsieur! Sais-tu qui c’est?
-
---Moi? jamais de la vie!
-
---Dans le principe, je ne dis pas non... Mais Gaëte ne pouvait pas
-tenir plus longtemps; c’était impossible. Admettons une minute,
-seulement une minute, comme vous le désirez, que la solution soit entre
-nos mains. Très-bien! Voilà donc la solution entre nos mains. C’est un
-grand pas, je l’avoue; tout est là, je le sais. Mais après? après?
-
---Après, tout va de soi; l’intervention se reconstitue.
-
---Sur quelles bases, s’il vous plaît? Vous me feriez plaisir de me dire
-sur quelles bases.
-
---Étienne? Cinquante ans, lui? Allons donc! Étienne n’a pas plus de
-quarante-cinq ans. Quarante-six, au maximum. Je dois le savoir, puisque
-nous avons quitté Rouen tous les deux la même année. J’avais alors...
-dix-huit mois de plus que lui. Mon calcul est donc parfaitement juste,
-et je le disais bien: si Étienne a quarante-cinq ans, c’est tout le
-bout du monde.
-
---Les Bordelais s’en vont!
-
---Par où?
-
---Vois-tu, Vermot, la _Revue des Deux Mondes_ est le seul endroit où
-l’on vous apprenne à ne pas vous compromettre. Une fois, j’y ai apporté
-une nouvelle commençant par: «Il faisait jour.» Je l’ai remportée
-parce que l’on exigeait cette variante diplomatique: «Il n’était pas
-impossible qu’il fît jour.»
-
---Je te trouve bon! Pourquoi veux-tu que je m’étonne de la vogue de ces
-filles-là? Je m’étonnerais bien davantage de la vogue d’une honnête
-femme. L’étonnement est la plus aristocratique des sensations, que
-diable! et je n’en suis pas prodigue.
-
---Brasseur est magnifique. La pièce, c’est lui; ça ne signifie rien,
-mais c’est sublime.
-
---Théâtre ou lanterne magique, pour moi, je n’y fais pas de différence.
-Ce sont deux arts aussi primitifs l’un que l’autre. Il n’y a qu’une
-question de boîte plus ou moins vaste...
-
---Mais Shakspeare?
-
---Quel admirable romancier il aurait fait!
-
---Cela vous serait-il égal, monsieur, de ne pas agiter ainsi votre
-jambe gauche? Je ne saurais vous dire à quel point ce mouvement m’est
-désagréable.
-
---Excusez-moi, monsieur; cela est d’autant plus involontaire que, moi
-non plus, je ne peux pas souffrir ce mouvement chez les autres.
-
---Est-ce sain, docteur?
-
---Quoi? ces quenelles de volaille aux truffes? Rien de plus sain.
-
---Elle n’a ni gorge, ni épaules, ni cheveux. De jolies dents si vous
-voulez, mais voilà tout.
-
---Et la jambe?
-
---Plus qu’ordinaire.
-
---Eh! là-bas, dans le coin? de quoi causez-vous donc? Plus haut, s’il
-vous plaît!
-
---Messieurs, il s’agit de l’honneur d’une femme...
-
---Oh! oh! Ah! ah! Prrrrt! Ksss!
-
---Je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que vous ne buvez pas.
-Votre verre est toujours plein.
-
---Mais vous vous trompez; je bois énormément au contraire; vous me
-faites faire des excès aujourd’hui.
-
---La photographie, Édouard! La photographie! Attends vingt-cinq ans, et
-tu m’en diras des nouvelles.
-
---Attendre vingt-cinq ans? Je suis prêt.
-
---Mes amis, disons du mal des femmes autant que vous voudrez, mais n’en
-disons pas de l’amour. Ah! j’ai bien aimé, j’aime encore, et je sens
-que j’aimerai toujours, comme le troisième compagnon de la ballade
-d’Uhland.
-
---Diable! l’heure du lyrisme a sonné; faisons frapper le champagne.
-
---Moi, je n’aime plus depuis sept ans; mais ce n’est pas ma faute,
-parole d’honneur! Mon cœur est dans le _statu quo_. J’attends un coup
-de sympathie, sans le chercher, par exemple.
-
---Nous te comprenons; tu es en congé militaire, et tu attends qu’on
-rappelle ta classe.
-
---Si nous rappelions quelques grands crus, classe de 1811?
-
---Édouard est peut-être dans le vrai.
-
---S’il n’est pas dans le vrai, il est à coup sûr dans le vin.
-
---A bas les concetti!
-
---Je ne me plains pas outre mesure d’avoir été souventes fois trompé
-par les femmes; cela ne m’a jamais étonné, et cela m’a toujours
-instruit. Il arrive un âge où l’on se trouve savoir par cœur le conte
-de _Joconde_, sans l’avoir étudié. Après tout, c’est un charmant conte,
-où la jeunesse, la poésie et l’expérience font un assez bon ménage...
-pour le temps.
-
---Bah! bah! ta philosophie n’est qu’une duperie. A d’autres le rôle de
-patient! Pour ma part, j’ai toujours eu le soin, et je l’ai encore,
-de rendre aux femmes blessure pour blessure, œil pour œil, dent pour
-dent... et ainsi de suite.
-
---Ainsi de suite est un mot léger. Je le fusille!
-
---Demandez à Lucienne, à Emma, à Armande, si elles n’ont pas gardé un
-douloureux souvenir de mes flèches? Interrogez Juliette, Fanny, Olympe,
-Ernestine...
-
---Tais-toi, grand fat; tu me fais l’effet du marchand de mort-aux-rats,
-avec sa perche.
-
---Vous dites, garçon?
-
---Clos-vougeot!
-
---Ça, du clos-vougeot! ça? ça? Montrez-moi le bouchon.
-
---Pardieu! voilà un animal qui a le don de m’agacer, et je ne veux pas
-qu’il l’ignore plus longtemps. Monsieur...
-
---Tais-toi donc, Alphonse; allons!
-
---Non; c’est plus fort que moi. Monsieur... oui, vous, monsieur...
-c’est étonnant comme vous ressemblez à Jud!
-
---Comment l’entendez-vous, monsieur?
-
---En bien; oh! en très-bien!
-
---Accordez-moi, monsieur, de trouver votre plaisanterie au moins
-singulière.
-
---Je vous l’accorde, monsieur.
-
---Allons, Alphonse, sois raisonnable.
-
---Comment appelez-vous donc ce monsieur, qui a le verbe si haut?
-
---Faisan ou bécassines?
-
---Bécassines, garçon; et faisan aussi. Alors, monsieur, vous êtes
-sculpteur?
-
---Non, monsieur, je ne suis pas sculpteur.
-
-
-=Allegro=
-
---Gustave Doré est un grand peintre!
-
---Gustave Doré n’est qu’un dessinateur qui a de la main.
-
---Ah çà! on n’entend que vous, là-bas! Est-ce que vous n’avez pas
-encore de champagne? Garçon! prenez donc soin de ces messieurs.
-
---Toi?
-
---Moi!
-
---Ils prennent ça pour du champagne! J’en hausse les épaules, vraiment.
-De quelle marque, ce champagne, garçon? Vous allez voir; je connais le
-champagne, moi. Je suis passé deux fois à Épernay. De quelle marque?
-
---Je ne sais pas, monsieur.
-
---Qu’est-ce que je vous disais?
-
---Bon! voilà M. Jud qui refait des siennes? Hé, monsieur Jud! Il n’y a
-donc que vous en France qui ayez le privilége de boire du bon vin?
-
---Je ne vous parle pas, monsieur.
-
---Je l’espère bien. Je ne vous en accorderais pas la permission.
-
---Qu’est-ce qu’il a dit?
-
---De grâce, monsieur, faites attacher votre jambe gauche; je vous en
-supplie!
-
---Comment! est-ce que je la remue encore?
-
---Tenez, regardez, en ce moment même...
-
---Tu crois que l’on fera un petit lansquenet?
-
---Oui, j’ai demandé à Julien. Dans le salon bleu du troisième étage.
-J’ai joliment besoin de me refaire.
-
---Messieurs... messieurs!!
-
---Quoi? qu’est-ce qui se passe?
-
---Un peu d’attention, messieurs. Martinet demande la parole. Parlez,
-Martinet.
-
---Mon Dieu, messieurs, c’est bien simple. Je crois ne remplir ici que
-l’office d’un écho, en portant un toast qui est dans la bouche de tout
-le monde...
-
---Hein! Vermot, quelle littérature!
-
---Messieurs, à la santé de notre excellent amphitryon Julien de Gigomer!
-
---Bravo! bravo! hourra! A Julien! à Gigomer! à Gigomer de Julien!
-Hou! Psitt! Ohé! Tends donc ton verre, là-bas! Et toi, Alphonse? A
-Julien! au clergé! à la magistrature! à l’armée de terre et de mer!
-aux sénéchaleries! Non! non! A Julien, au seul Julien! Au Julien des
-boudoirs! Vive Julien!
-
---Réponds, à présent, Julien.
-
---Tu ne peux pas te dispenser de répondre. Julien va répondre. Chut!
-
---Messieurs...
-
---Quelques paroles bien senties; vas-y, mon bonhomme.
-
---Messieurs et amis... je vous remercie profondément d’avoir bien voulu
-accepter...
-
---Parfait!
-
---Allons, c’est indécent! Silence! Taisez-vous! Ça ne se fait pas, ces
-choses-là! Laissez-le parler! Chut! chut!
-
---... D’avoir bien voulu accepter mon accept... non, mon invitation.
-Vous avez prouvé une fois de plus.
-
---Deux fois de plus!
-
---Trois fois de plus!
-
---Quatre fois de plus!
-
---Zut! vous êtes tous des crétins! Je bois à la santé de Georgette.
-Voilà mon opinion.
-
---Julien n’a jamais été aussi beau que ce soir.
-
---Je vote un ban pour Julien.
-
---Adopté! Un ban pour Julien! Pan, pan, pan... pan, pan... pan, pan,
-pan, pan... pan!!
-
---Ces messieurs me paraissent un peu partis.
-
---Je suis de votre avis. M. de Gigomer a invité beaucoup d’artistes;
-cela se voit.
-
---Peut-on fumer?
-
---Si l’on peut fumer? Je crois bien! D’abord, moi, je me trouverais mal
-si je ne fumais pas. Il faut que je fume avant tout.
-
---Laissez-moi alors vous offrir ce cigare. Sentez-moi ça. Deux ans de
-boîte!
-
---Quel vacarme!
-
---Tu m’ennuies; cela me plaît ou me déplaît! Eh bien, cela me déplaît.
-
---Un gilet perdu!
-
---Non; le champagne ne tache pas.
-
---Messieurs... messieurs... on réclame un peu de silence. M. Lucien
-Formel va nous chanter le _Voyage aérien_, de Nadaud.
-
---Toujours donc? Je demande: _J’ai du bon tabac dans ma tabatière_.
-
---Nadaud, un charmant garçon.
-
---D’accord; mais le _Voyage aérien_, j’en ai assez. C’est l’école
-du bon sens en ballon; Godard regrettant papa et petite sœur, et
-demandant: Cordon, s’il vous plaît.
-
---Comment! vous nous quittez, baron?
-
---Masquez ma retraite. Je suis attendu à dix heures, à une séance du
-comité de surveillance de l’Orphelinat des casernes; vous comprenez, je
-ne peux pas y manquer.
-
---_J’ai rompu le dernier lien..._
-
---Ainsi, vous voulez bien me permettre, monsieur le baron, de vous
-faire ma petite visite, après-demain mercredi?
-
---Mercredi, c’est convenu. Apportez vos huit mille francs. Adieu. Avant
-midi! car à midi un quart, vous ne me trouveriez plus.
-
---_Et dans l’immensité je plane... aane... aaaane!_
-
---Ah! bravo! bravo! délicieux! exquis!
-
---Tiens-moi les poignets ou je vais faire un malheur.
-
---Silence donc! Au deuxième couplet.
-
---Le deuxième couplet!
-
---Au moins, donne-moi à boire! Verse-moi quelque chose... de l’eau
-forte, tout ce que tu voudras... pourvu que je n’entende pas ce
-scélérat!
-
---_Bonjour mes sœurs, bonjour ma mère... èère... èèèère._
-
---_Bis! bis! bis_ au dernier!
-
---Messieurs, vous êtes priés de vouloir bien passer au salon pour
-prendre le café.
-
-
-
-
-EXAMEN DE CONSCIENCE D’UN HOMME DE LETTRES
-
-
-§ Ier
-
-=Invocation=
-
-O Vérité! déesse sans toilette et sans rouge, viens m’aider à découvrir
-mes fautes les plus cachées! Darde un rayon de ton miroir ovale dans
-l’escalier tournant de ma conscience! Fais, ô Vérité! que je retrouve
-l’endroit où mes pas ont trébuché, le jour où ma langue a failli,
-l’heure à laquelle les anges du ciel ont détourné de moi leur face!
-Je veux m’immoler sur ton autel, Vérité, et offrir, comme un exemple
-funeste à mes confrères, le tableau de mes défaillances et de mes
-égarements!
-
-
-§ II
-
-=Par pensées, par paroles, par actions et par omissions=
-
-CONTRE LE PROCHAIN: Avoir émis des doutes sur la probabilité de la
-candidature de M. Michel Delaporte à l’Académie française.
-
-Avoir parié que le _Vasco de Gama_, de M. Meyerbeer, ne serait pas joué
-avant quinze jours, ce qui peut porter un préjudice considérable aux
-intérêts du directeur de l’Académie impériale de musique.
-
-Avoir détenu plus longtemps que de raison un exemplaire de _Catherine
-d’Overmeire_ qui m’avait été prêté, et avoir de la sorte privé M.
-Ernest Feydeau de lecteurs plus avides que moi.
-
-M’être endormi,--avec un billet de faveur,--aux _Troyens_.
-
-CONTRE MOI-MÊME: N’avoir pas craint de me montrer en public avec une
-barbe et des gants de la veille, ce qui est de nature à discréditer la
-profession à laquelle je suis plus fier qu’heureux d’appartenir.
-
-Avoir souvent mieux aimé relire Balzac que d’écrire pour gagner ma vie.
-
-M’être senti profondément découragé après le succès de la reprise de
-_Jocko_.
-
-Avoir donné des entorses à la grammaire. (Combien de fois?)
-
-
-§ III
-
-=Sur les sept péchés capitaux=
-
-PAR PARESSE: En négligeant d’aller voir les _Rameneurs_, de M. Paul
-Siraudin.
-
-En feignant une maladie afin d’être dispensé d’aller entendre M. Eugène
-Pelletan au Cercle de la rue de la Paix.
-
- * * *
-
-PAR ENVIE: Avoir envié la sémillance et les bonnes fortunes d’Émile
-Solié.
-
-Avoir fait semblant de ne pas reconnaître, sur le boulevard, M. Louis
-Énault, bien que ses riches fourrures me crevassent l’œil.
-
-Avoir maugréé contre les trente-deux éditions des _Trente-deux duels de
-Jean Gigon_, en songeant à l’édition unique de mes _Mélodies intimes_.
-
-Avoir supputé les droits d’auteur de la _Mariée du Mardi-Gras_, et être
-tombé dans une rêverie profonde.
-
- * * *
-
-PAR AVARICE: Économisé quinze centimes par soirée, en n’achetant pas
-_le Pays_.
-
-Refusé deux mille francs à Fernand Desnoyers.
-
-Joué le vermouth au domino, en cent cinquante liés, avec le même,
-plutôt que de le lui offrir magnifiquement.
-
- * * *
-
-PAR ORGUEIL: M’être trouvé beau.
-
-M’être trouvé grand.
-
-M’être trouvé digne.
-
-Avoir désiré immodérément la croix du Mérite d’Ernestine de Saxe.
-
-M’être fait photographier tour à tour par Nadar, par Pierre Petit, par
-Disdéri, par Thierry et par Carjat.
-
-N’avoir été satisfait d’aucune de ces épreuves.
-
- * * *
-
-PAR COLÈRE: M’être laissé emporter au point de traiter M. Ernest
-Legouvé d’écrivain de deuxième ordre.
-
-Avoir levé la main sur le buste de Casimir Delavigne, dans le foyer de
-la Comédie-Française.
-
-Avoir envoyé des témoins à M. de La Rounat, le soir de la reprise
-d’_Une fête sous Néron_.
-
- * * *
-
-PAR GOURMANDISE: Avoir cherché dans le chambertin et dans le
-saint-marceaux l’oubli de mes engagements sacrés envers le journal _le
-**********_.
-
-Avoir fait la noce (voir le dictionnaire de M. Lorédan Larchey) avec
-mon ami Philibert Audebrand.
-
- * * *
-
-PAR LUXURE: Être allé six fois au _Pied-de-Mouton_; y avoir prêté les
-yeux à des danses immodestes et l’oreille à des chants dissolus.
-
-Avoir arrêté ma pensée, en y prenant plaisir, sur la possibilité
-d’arriver à la conquête de Léonie Trompette.
-
-
-§ IV
-
-=Acte de contrition=
-
-Quelle confusion pour moi de tomber toujours dans les mêmes fautes, si
-souvent, si facilement, et après avoir tant de fois promis de ne les
-plus commettre! Ah! que la chair est faible, l’esprit aussi, la plume
-aussi! Mais aussi combien le travail de l’imagination est peu rétribué!
-Il y aurait sans doute un moyen d’éviter les sources et les occasions
-du péché: ce serait de renoncer absolument à la littérature et à ses
-pompes. Pour ma part, je ne demande pas mieux.
-
-
-
-
-LES VÉTÉRANS DE CYTHÈRE
-
-
-§ Ier
-
-=Défilé=
-
-Une nombreuse armée que celle-là!
-
-Un cortége pour lequel ce ne serait pas assez du fusain excessif de
-Daumier et du crayon coquettement impitoyable du sieur Chevalier, dit
-Gavarni!
-
-Des têtes! des ventres! toutes les obésités du Céleste-Empire! des
-maigreurs à la don Quichotte! des crânes évadés de chez les tourneurs
-d’ivoire! des apoplexies cravatées de batiste! des chairs sanglées à
-l’abdomen! des rhumatismes en pantalon collant! des bronchites faisant
-la bouche en cœur! toutes les coquetteries sur toutes les infirmités!
-des diamants à des doigts de squelette! des regards en coulisse dans
-des yeux éraillés! des voix insinuantes filtrant à travers des palais
-d’argent! des corsets plus compliqués qu’un drame de Bouchardy! des
-ressorts invisibles! des énergies de deux heures, de trois heures,
-d’une nuit!
-
-En avant, marche!
-
-Toute la colonne s’ébranle, grotesque et douloureux spectacle, guidée
-par un Cupidon invalide, auquel il ne reste rien d’entier, comme un
-maréchal de Rantzau,--pas même le cœur!
-
-
-§ II
-
-=Entre deux pastilles de Vichy=
-
-Toute vieillesse qui n’est pas discrète m’apparaît comme une
-monstruosité.
-
-Un aimable vieillard, soit; mais rien de plus.
-
-Pas de tabatière à double fond!
-
-Pas de gaudriole au dessert!
-
-Pas de menton pincé, surtout!
-
-Du moment qu’un vieillard croit aux propriétés de la truffe, aux vertus
-du céleri; qu’il s’adonne aux coulis incendiaires, qu’il achète une
-lorgnette de ballet grosse comme sa tête, cet homme entre immédiatement
-dans les vétérans de Cythère.
-
-
-§ III
-
-=Aphorismes et discours familiers aux vétérans de Cythère=
-
-«Je connais les femmes, Dieu merci!
-
-«Ce n’est pas à moi qu’on peut en remontrer!
-
-«Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues:
-retiens bien cela, mon neveu.
-
-«A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter!
-
-«A ton âge, quand on est jeune et bien _tourné_, est-ce qu’on est fait
-pour payer les femmes! Allons donc!
-
-«Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans
-mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre
-heures.
-
-«Eh! eh! un tendron de quinze ans,--il n’y a plus que cela qui puisse
-me réveiller aujourd’hui...»
-
-Reprenons un à un ces blasphèmes, et exprimons-en tout ce qu’ils
-contiennent de sottises et d’impossibilités.
-
-
-«_Je connais les femmes, Dieu merci!_»
-
-Tu ne connais rien du tout, vieil imbécile. Est-ce qu’on connaît
-les femmes! est-ce qu’on connaît les hommes! est-ce qu’il y a une
-expérience! Si je veux bien te comprendre, connaître les femmes, cela
-veut dire pour toi: se méfier de toutes les femmes. Je te vois, assis
-dans un salon et balançant une jambe où la souffrance veille comme
-un perpétuel et inutile avertissement; chaque jeune personne qui
-passe,--maintien réservé, front noble, œil limpide,--tu la flétris
-aussitôt d’un grossier soupçon. Voilà ce que tu appelles ta science,
-professeur d’impureté!
-
-
-«_Ce n’est point à moi qu’on peut en remontrer!_»
-
-Tu crois cela? La première pécore qui va te regarder, te sourire d’une
-certaine façon, et qui te jettera au nez une énorme flatterie, celle-là
-fera de toi tout ce qu’elle voudra, mon bon; celle-là recommencera avec
-toi, scène par scène, l’éternelle comédie du baron Hulot.
-
-
-«_Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues;
-retiens bien cela, mon neveu._»
-
-Assiéger,--faire le siége,--une femme est une citadelle,--autant
-d’images favorites des vétérans de Cythère, qui les ont rapportées du
-premier Empire; autant de fanfaronnades, destinées exclusivement à
-étonner les lycéens.
-
-
-«_A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter._»
-
-Même ordre d’idées, avec la brutalité en plus, quelque chose qui se
-rapproche du viol, la lutte, la main sur la bouche, les cordons de
-sonnette arrachés, un gracieux tableau!
-
-
-«_Voilà comment il faut les traiter!_»
-
-A moins pourtant qu’ils ne soient traités eux-mêmes à la façon de ce
-prince russe, qui s’était enfermé avec sa maîtresse pour la cravacher,
-et qui fut cravaché par elle. A la grenadière, morbleu!
-
-
-«_A ton âge, quand on est jeune et bien tourné, est-ce qu’on est fait
-pour payer les femmes? Allons donc!_»
-
-De plus en plus joli!
-
-Il faut croire cependant que, depuis _Faublas_, les choses sont un peu
-changées; car aujourd’hui l’homme, si jeune qu’il soit, qui ne paye pas
-une femme galante, est flétri d’un nom pire que celui de voleur.
-
-Mais les vétérans de Cythère n’y regardent pas de si près. Rien n’égale
-leur cruauté, quand il s’agit de faire triompher leur vanité.
-
-Aimables vauriens! délicieux chenapans!
-
-Canailles!
-
-
-«_Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans
-mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre
-heures!_»
-
-Passe pour la fatuité, on en peut rire; la caricature de Potier, dans
-le _Ci-devant jeune homme_, est arrivée jusqu’à nous.
-
-
-«_Eh! eh! un tendron de quinze ans, il n’y a plus que cela qui puisse
-me réveiller aujourd’hui!_»
-
-Pour ce qui est du _tendron_, je demanderai la permission d’aborder un
-paragraphe spécial.
-
-
-§ IV
-
-=Du tendron et des conteurs d’autrefois=
-
-Je ferai remonter la faute jusqu’à La Fontaine et à Boccace, ces
-corrupteurs de tant de charme et d’esprit.
-
-Les premiers, ils ont appelé l’innocence--_un gibier_.
-
-Leur œuvre est pleine de moines et de fillettes, festoyant à qui mieux
-mieux.
-
-Écoutez-les; ils vous feront croire que rien n’est plus naturel,
-lorsqu’on rencontre Lise ou Nanette au fond d’un bois, que
-de--chiffonner leur collerette.
-
-Cela s’appelle aussi de l’Anacréontisme.
-
-Pourquoi les gardes champêtres ont-ils si peu de lecture!
-
-Les vétérans de Cythère ont pris au pied de la lettre les préceptes
-de La Fontaine; ils ont fait plus, ils les ont transformés en paroles
-d’Évangile. Ils seraient hommes à lire naïvement, devant la cour
-d’assises, pour leur défense: _Comment l’esprit vient aux filles_ ou
-_la Clochette_.
-
-Je parcourais l’autre jour avec stupeur un de ces recueils échappés aux
-loisirs d’un homme soi-disant sérieux. Je tombai sur le couplet suivant:
-
- _A madame et à mademoiselle_ N..., _qui me demandaient de les
- comparer au printemps et à l’été._
-
- Rose, du printemps est l’image;
- Elle a sa riante fraîcheur.
- Hébé, sous son charmant visage,
- Versait le nectar enchanteur.
- Comme un bouton qui vient de naître
- Brillent ses appas séduisants.
- Puissé-je lui faire connaître
- Le doux emploi de ses quinze ans!
-
-Pour de telles infamies débitées en vers, on n’a que des sourires et
-des applaudissements.
-
-Essayez de dire la même chose en prose, toute la famille vous fera
-sauter par les fenêtres!
-
-Et elle aura bien raison.
-
-
-§ V
-
-=Fresque destinée à couvrir les murs du temple de Cottyto.=
-
-La fresque court, immense, racontant tous les caprices, toutes les
-inventions des vétérans de Cythère.
-
-Il y en a qui se couvrent d’une peau de dogue et qui marchent à quatre
-pattes--_devant celles qu’ils aiment_--en aboyant.
-
-Il y en a qui tendent leur chambre de noir, qui allument des cierges,
-qui se couchent dans un cercueil, et qui font chanter le _De
-profondis_--par Cydalise.
-
-Il y en a qui s’habillent en bébé et à qui il faut absolument donner la
-bouillie,--sinon leurs larmes et leurs cris dureront jusqu’au matin.
-
-Il y en a qui courent, éperdus, et qui sautent sur les meubles,
-poursuivis par les fanfares d’un cor de chasse.
-
-La fresque court, immense, racontant tous les délires, toutes les
-habitudes des vétérans de Cythère.
-
-Celui-ci veut rester coloriste quand même; il se pare de plumes de
-paon, et le voilà qui fait la roue.
-
-Celui-ci est ingénieux, il a de la littérature: il va trouver le matin
-sa bien-aimée, il lui remet un morceau d’éloquence érotique, qu’il a
-laborieusement composé, et qu’elle devra apprendre par cœur et lui
-réciter le soir.
-
-Celui-ci aposte un domestique avec un pistolet chargé.
-
-Celui-ci se contente de moins: d’une chevelure à natter, d’une paire de
-bottines à cirer...
-
-La fresque court, immense, racontant les déviations de l’intelligence
-humaine, les désordres, les folies des vétérans de Cythère.
-
-Elle se continue, tantôt compassée et minutieuse comme les séries
-d’Hogarth, d’autres fois sombre et malsaine comme les cauchemars de
-Goya.
-
-Elle ne s’arrête ni devant les hontes, ni devant les fétidités, ni
-devant les férocités;--elle plonge dans l’impossible.
-
-Nous ne pouvons la suivre.
-
-
-§ VI
-
-=Le châtiment=
-
-Je veux vous dire la fin d’un vétéran de Cythère, assurément l’un
-des plus aimables et des plus spirituels, de Bernard, ou plutôt de
-Gentil-Bernard, comme l’avait rebaptisé Voltaire. A soixante-trois
-ans, le sémillant auteur de l’_Art d’aimer_ courait encore les bonnes
-fortunes; plus que personne, il croyait aux Eglé, aux Phrosine, aux
-Zélide, aux Delphire, aux Agatilde, aux Claudine qu’il avait chantées.
-Un matin qu’il sortait du boudoir de l’une d’elles, après s’y être
-couronné d’un nombre trop considérable de myrtes, (il est heureux
-que nous ayons le style mythologique pour exprimer ces choses-là),
-Gentil-Bernard alla se présenter au lever de madame d’Egmont. «Mon
-poëte, lui dit-elle, puisque vous voilà, vous allez écrire pour moi à
-madame de T*** et la remercier d’une invitation qu’elle m’adresse.»
-Bernard s’assied, mais il paraît égaré. «Eh bien, qu’avez-vous donc,
-mon cher Ovide?--Madame... excusez-moi...--Comment, dit-elle, vous ne
-sauriez écrire ce billet?--Madame... madame...--Vous m’étonnez; je
-n’imagine pas qu’il faille votre talent pour une semblable misère.»
-Mais Bernard ne répond point; la plume demeure entre ses mains; il
-regarde; la volonté l’abandonne; il n’a plus conscience de lui-même; il
-n’est pas fou, il est hébété. On le ramène chez lui.
-
-Depuis cette heure, Gentil-Bernard n’a plus traîné qu’une existence
-idiote; on le conduisait à la comédie, il n’y comprenait rien et
-n’y reconnaissait personne; on lui récitait ses propres vers, peine
-inutile! Le poëte n’avait pas survécu à l’homme. De loin en loin
-seulement, il relevait sa tête appesantie, et promenant autour de
-lui un regard respectueux, presque craintif, il répétait comme un
-perroquet: «Que dit le roi?... Comment se porte madame la marquise de
-Pompadour?»
-
-
-§ VII
-
-=Autre variété de châtiment=
-
-Encore n’est-ce rien que cela; c’est un exemple du genre gracieux,
-après tout. Mais il faut entendre un de mes amis, ancien clerc de
-notaire en province, raconter de sa voix calme l’histoire d’une
-déchéance bien autrement effrayante. Le clerc de notaire se met en
-route un matin pour aller communiquer des papiers de famille à M. H...,
-riche, très-riche propriétaire,--et vieux garçon. Il arrive devant une
-maison de belle apparence. Il franchit le perron. Des valets badinent
-entre eux, et lui répondent à peine. Il traverse des antichambres,
-il parcourt des salles de billard, des galeries, il ne rencontre
-personne. Un bruit de musique le guide cependant; il avance, il pousse
-une porte..., mais il la referme aussitôt, comme s’il venait d’être
-frappé d’un éblouissement. Le clerc de notaire a vu un spectacle
-indescriptible: plusieurs personnes exécutant une danse sans nom,--où
-M. H... se distinguait par ses bondissements.
-
-Quinze minutes après cette vision, M. H..., froid, compassé, tout de
-noir vêtu, faisait mander le clerc de notaire dans son cabinet, et
-causait gravement avec lui d’intérêts et de procédure.
-
-Au bout de dix ans environ, le clerc achetait l’étude de son patron et
-devenait notaire à son tour. En feuilletant des dossiers, il retrouvait
-le nom de M. H..., et, comme il avait justement besoin de sa signature,
-il se décida à aller lui faire une seconde visite.--La maison de
-campagne n’offrait plus l’animation d’autrefois; les domestiques
-insolents et joyeux étaient partis; il n’en restait plus qu’un, lequel
-hocha la tête quand le notaire demanda à parler à M. H... «Vous feriez
-mieux de vous en retourner tout de suite, monsieur,» lui dit-il. Il
-fallut que le notaire insistât. Le vieux domestique l’introduisit alors
-dans cette même chambre où il avait vu M. H..., dix ans auparavant,
-et où il l’aperçut triste, amaigri, blanchi, étendu sur un fauteuil.
-«Voilà, monsieur, votre notaire qui veut vous faire signer quelque
-chose,» dit le vieux serviteur. M. H... ne bougea pas; son regard
-errait dans le vague. «Monsieur, monsieur, c’est votre notaire.» Pas
-de réponse. «Oh! je vais bien le faire entendre!» Le domestique se
-dirigea vers une armoire, et l’ouvrant, il en tira une petite poupée, à
-laquelle il fit semblant de donner le fouet. M. H... avait suivi tous
-ses mouvements avec une incroyable anxiété; ses yeux lancent la flamme,
-ses lèvres remuent. «Eh! eh! eh!» fait-il en riant du rire du crétin.
-
-Le notaire s’était enfui, épouvanté.
-
-
-
-
-POURQUOI L’ON AIME LA CAMPAGNE
-
-
-I
-
-UN SPÉCULATEUR, <marchant dans la rosée, un cigare à la bouche>.
-
-Quel bois ravissant, élégamment planté, plein d’ombre et de jeux de
-lumière! Je le ferai abattre.
-
-Comme on respire ici un air pur!... Une usine serait merveilleusement
-placée auprès de ce cours d’eau.
-
-Une fabrique de noir animal, peut-être.
-
-Et ce point de vue! ce village dans le fond, tout baigné de vapeurs!
-ces maisonnettes cramponnées au flanc du coteau! le rose des tuiles et
-le bleu du ciel.
-
-J’ai rarement trouvé de site plus pittoresque. Si le nouveau chemin de
-fer le coupe en deux, ma fortune est faite.
-
-Qu’il est doux de fouler un tapis de mousse!...
-
-UN BOUTON D’OR, <à demi écrasé>. Aïe! prenez donc garde!
-
-LE SPÉCULATEUR. Excellent terrain d’ailleurs; il faudra que je le fasse
-étudier.
-
-Mesurons la distance qu’il y a d’ici à la route. (<Il tire un mètre
-de sa poche.>)
-
-UNE FAUVETTE, <à un pinson>.--Voyez-vous ce qu’il fait?
-
-LE PINSON. Il marche, le dos courbé.
-
-LE SPÉCULATEUR. Cinq, six, sept... sept mètres... et vingt-trois
-centimètres.
-
-J’aime la campagne, je l’avoue.
-
-Ce n’est plus qu’à la campagne qu’on peut encore faire des affaires.
-
-
-II
-
-UN MALADE, <au seuil d’une étable, tenant une tasse de lait, et se
-bouchant le nez>.
-
-Pouah!--J’aime la campagne parce qu’elle me fait du bien; mais attendez
-que je sois mieux portant, et vous verrez avec quel plaisir je
-retournerai sur le boulevard.
-
-UN CHOU. Ingrat!
-
-UN COCHON. Mal élevé!
-
-LE MALADE. Des végétaux stupides! des animaux ignobles! des hommes qui
-vous regardent de travers, et des femmes qui disent: _J’avons!_
-
-Voilà pourtant ce que les poëtes ne cessent de _célébrer_ depuis que le
-monde est monde!
-
-UN COQ. Cet infirme!
-
-UN CANARD. Je vais l’éclabousser d’un coup d’aile.
-
-LE MALADE. Je sais bien... le lait naturel, les œufs sortant de la
-poule. Parbleu! sans cela, est-ce que je consentirais à m’enterrer tout
-vivant?
-
-Les médecins m’ont envoyé au vert. Je suis au vert. Je n’avais pas le
-choix des couleurs.
-
-J’aime la campagne, comme on aime une maison de santé. (<Il avale une
-tasse de lait.>) Pas autrement.
-
-
-III
-
-DEUX AMOUREUX, <vingt-cinq ans et dix-huit ans, brun et blonde, bras
-entrelacés, en forêt>.
-
-L’AMOUREUX. Je t’aime, Valentine!
-
-L’AMOUREUSE. Paul, je t’aime!
-
-L’AMOUREUX. Ce sentier touffu est inaccessible aux rayons du soleil.
-Laisse-moi dénouer les rubans de ton chapeau de paille.
-
-L’AMOUREUSE. Tu as défait tous mes cheveux; je dois être affreuse
-maintenant.
-
-UNE TOURTERELLE. Comme ils sont gentils!
-
-LES PETITES CLOCHETTES BLEUES. Bonjour! bonjour! bonjour!
-
-L’AMOUREUSE. Où me conduis-tu, Paul?
-
-L’AMOUREUX. Je ne sais; mais qu’importe! Le chemin des amoureux est
-toujours devant eux.
-
-L’AMOUREUSE. Alors, pourquoi quitter le chemin fréquenté?
-
-L’AMOUREUX. Je cherche une place pour nous reposer, ma charmante.
-
-L’AMOUREUSE. Je ne suis pas fatiguée...
-
-LA TOURTERELLE. Par ici! par ici! l’allée à droite, en descendant vers
-les saules; vous trouverez ce qu’il vous faut.
-
-L’AMOUREUX. Viens, chère belle; nous avons tant de choses à nous dire.
-
-L’AMOUREUSE. Crois-tu?
-
-UN COQUELICOT, <à demi-voix>. Mais rougis donc!
-
-L’AMOUREUSE. Ces branches ont failli me déchirer la joue. C’est égal;
-c’est bien beau la campagne, n’est-ce pas, mon Paul?
-
-L’AMOUREUX. J’aime la campagne!
-
-ENSEMBLE. Nous aimons la campagne, parce qu’on y sent mieux son cœur
-battre; parce que les aveux y fleurissent naturellement sur les lèvres;
-parce que les serments sont faits pour être prononcés sous le ciel et
-dans les parfums!
-
-Nous aimons la campagne, parce que la campagne c’est le désert. (<Un
-bruit semblable à un baiser.>)
-
-UN LÉZARD. C’est étonnant; ceux-là ne me font pas fuir.
-
-
-IV
-
-DES BOURGEOIS, <tout en sueur, leurs habits sous le bras, ployant
-sous des paniers de victuailles>.
-
-Vive la campagne! Vive l’herbe! Vive les moutons! Vive la joie et les
-pommes de terre en fleur!
-
-Arrêtons-nous dans cet endroit, qui nous semble très-favorable pour
-manger un morceau.
-
-N’est-ce pas, madame Menesson?
-
-N’est-ce pas, monsieur Douillard?
-
-Avec les châles de ces dames, que nous accrocherons aux branches des
-arbres (pas les dames, les châles; hi! hi! hi!) nous nous préserverons
-du soleil.
-
-Allons, Charlot, mets la nappe, pendant que nous allons déballer les
-provisions...
-
-UNE ROSE SAUVAGE. Fi! quelle société! D’où cela sort-il?
-
-UN COUCOU. J’ai longtemps habité une cage, rue Saint-Denis; je crois
-que je reconnais une de ces figures-là.
-
-LES BOURGEOIS. Dépêchons-nous! dépêchons-nous! Ohé! les autres, arrivez
-donc!
-
-Fichtre! le pâté s’est cassé en route, et la charcuterie a crevé le
-papier.
-
-C’est égal, les morceaux en sont bons.
-
-Il n’y a pas de plaisir sans peine, la brigue-dondaine!
-
-Nous n’avons que trois assiettes, elles seront pour les dames; honneur
-au beau sexe!
-
-Quant aux verres, puisque nous les avons oubliés, ma timbale d’argent
-servira pour tout le monde; nous ne sommes pas dégoûtés les uns des
-autres.
-
-LE COUCOU. Oui, j’en reconnais un; voilà le passementier qui fait le
-coin de la rue du Ponceau.
-
-UN BLUET. Oh! cette grosse maman qui s’assied sur moi!... Adieu le jour!
-
-UN HANNETON. On dit que je suis sans malice. J’ai bien envie de me
-laisser choir dans leur salade.
-
-LES BOURGEOIS. Mangeons! mangeons! mangeons! Nous aimons la campagne,
-parce que la campagne fait trouver le saucisson meilleur.
-
-Buvons! buvons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne
-communique au vin un petit goût _suret_ qui est plein de charmes.
-
-Vive la campagne!
-
-LE COUCOU. Je les reconnais tous.
-
-
-V
-
-UN HOMME BARBU, <couvert d’une blouse, un gourdin à la main, sur la
-route de Poissy-lès-Bestiaux>.
-
-La belle nuit!--Le ciel et la terre ne forment plus qu’une vaste
-tache d’encre; la lune, ma digne complice, s’est creusé une retraite
-impénétrable au milieu des nuages épaissis.
-
-Seules, quelques étoiles clignotantes tiennent conseil au fond de
-l’étang.
-
-Mais, avant une heure, le brouillard les aura recouvertes de sa trame
-glacée.
-
-La belle nuit!--Et le joli _trimard_!
-
-UN PEUPLIER. J’ai frémi sans savoir pourquoi.
-
-UN ROSSIGNOL. Le son de cette voix me fait peur. Distinguez-vous
-quelque chose?
-
-UN LINOT. Non. Il faudrait nous procurer du feu.
-
-UN VER-LUISANT. Du feu? Voilà!
-
-L’HOMME BARBU. Tous les bruits s’apaisent un à un; on n’entend, par
-intervalles, que le vent qui s’engouffre et se débat dans les buissons
-noirs, et le roulement des charrettes attardées.
-
-C’est par ce chemin creux que doit passer le riche Mancheron, qui a
-vendu aujourd’hui plusieurs paires de bœufs au marché de Poissy, et qui
-porte son argent dans sa ceinture.
-
-J’aime la campagne.
-
-Je l’aime surtout à l’heure de minuit, l’heure discrète, l’heure du
-recueillement...
-
-UN HIBOU. Hou! Hou! Houch!
-
-L’HOMME BARBU. J’ai cru que c’était lui... Comme ce Mancheron est lent
-à venir!
-
-Pourvu qu’on ne cherche pas à le retenir au _Grand Café_. Tout serait
-perdu.
-
-Mais non; c’est un homme rangé, et qui n’a pas l’habitude de coucher
-hors de chez lui,--ce dont je le loue hautement.
-
-Patientons un peu, en respirant l’air de la campagne.
-
-J’aime la campagne.
-
-On ne peut plus _exercer_ tranquillement qu’à la campagne. (<On
-entend le trot d’un cheval; l’homme barbu se précipite au-devant.>)
-
-La bourse ou la vie!
-
-
-VI
-
-UN VAUDEVILLISTE, <errant dans les environs de la Celle-Saint-Cloud,
-l’air préoccupé>.
-
-Non, pas ici.... je serais trop en vue.
-
-Inclinons plutôt du côté de ce petit fourré.
-
-UN PIVERT, <interrompant ses coups de bec contre un arbre>. Que
-veut cet homme-là?
-
-UN MERLE. Son air n’est pas méchant.
-
-UNE ALOUETTE. Fuyons! il a deux miroirs sur les yeux!
-
-LE MERLE. Eh non! c’est une paire de lunettes.
-
-LE VAUDEVILLISTE. J’aime la campagne... moi, que l’on prend pour un
-sceptique et pour un corrompu.
-
- AIR de _la Famille de l’Apothicaire_.
-
- Comme tant de sages vantés,
- Je raffole de la campagne.
- Pour fuir l’air impur des cités,
- Souvent je me mets en campagne.
- Au théâtre, par mon effort,
- Je suis fier de mainte campagne.
- Si ce couplet n’est pas très-fort,
- Qu’on me pardonne... A la campagne!
-
-Oh! oui, j’aime la campagne! (<Jetant les yeux autour de lui.>)
-
-LE MERLE. Il tient du papier à la main.
-
-UN MOINEAU. Moi qui ai passé mon enfance dans le jardin du
-Palais-Royal, je sais ce que c’est: c’est un journal.
-
-LE VAUDEVILLISTE. Hâtons-nous; mes instants sont précieux.
-
-Je suis seul... bien seul...
-
-
-
-
-LE SAMARITAIN DU BOULEVARD
-
-
-_Faire du feston_,--c’est, en style bachique, vaciller sur ses jambes
-et dessiner avec icelles de bizarres arabesques sur le pavé des rues.
-
-Or, dans la nuit du premier mai de cette année, le rédacteur d’un
-journal plus grand que nature _faisait du feston_ sur le trottoir du
-boulevard des Italiens. Il sortait d’un banquet où le patriotisme de
-chaque convive avait été mesuré au nombre des toasts. M. X... (c’est le
-rédacteur en question) avait porté des santés à tout le monde. Aussi
-avait-il fini par se noyer dans son verre, entre deux et trois heures
-du matin...
-
-L’état d’enthousiasme de ses collègues empêcha que de prompts secours
-lui fussent portés.
-
-Il fut charrié par des flots de champagne jusqu’à la hauteur de
-Tortoni. Là, l’heure avancée ne permettant pas de réveiller le chef
-de cet établissement pour lui demander une chaise, M. X..., après
-s’être mis vainement à la recherche d’un banc, se décida à confier à
-l’asphalte le secret de sa lassitude.
-
-Il s’assit sur le trottoir.
-
-Il y avait une demi-heure environ que l’éminent publiciste savourait
-les douceurs du repos, dans l’attitude d’un homme qui prend un bain de
-siége, lorsque quelqu’un lui frappa sur l’épaule, en lui demandant avec
-intérêt--ce qu’il faisait là.
-
-M. X... répondit vaguement par une strophe du _Lac_, laquelle clapotait
-dans sa mémoire pêle-mêle avec des détritus de premier-Paris.
-
-LE PASSANT. Allons, l’ami, il faut se lever, voilà le matin... hop!
-
-M. X... _Que le bruit... des rameurs... qui frappaient en cadence...
-les flots... les flots har... harm... harmon..._
-
-LE PASSANT. C’est bon, c’est bon, je vois ce que c’est; vous avez votre
-_cocarde_. Eh! mon Dieu! il n’y a pas de mal à cela.
-
-M. X... Ma... cocarde? monsieur, je n’ai jamais varié.
-
-LE PASSANT, <le prenant par-dessous les épaules>. Qui est-ce qui
-vous parle de cela! Voyons, tenez-vous droit; un peu de confiance.
-
-M. X... Confiance! confiance...
-
-LE PASSANT. Dans quel état vous avez mis votre gilet! Vous étiez avec
-des femmes, hein?
-
-M. X... Sécurité! sécurité...
-
-LE PASSANT. Ne craignez pas de vous appuyer sur moi. Là, maintenant,
-dites-moi votre adresse.
-
-M. X... Pourquoi à Vincennes?
-
-LE PASSANT. Pauvre homme! La marche va dissiper cela.
-
-Le journaliste politique finit par se rendre aux offres affectueuses du
-passant: il accepta son bras, et balbutia un nom de rue, avec un numéro.
-
-Ce n’était qu’à quelques pas du boulevard.
-
-Tous deux se mirent en route, cahin-caha, historiant le pavé désert
-à la façon des merveilleux dentelliers de Belgique, l’un entraînant
-l’autre, celui-ci retenant celui-là, aventuriers nocturnes à la
-recherche de l’équilibre. Quelquefois, le nouveau bon Samaritain
-voulait essayer une harangue, mais un soubresaut de son compagnon
-le faisait sauter hors de sa période; et force lui était alors de
-concentrer toute son attention sur les périls de leur itinéraire.
-
-Enfin, on arriva. Il était temps. Le journaliste avait pris des tons
-verts. Sur le seuil de sa porte, il tenta de figurer un sourire et,
-avec mille précautions, il parvint à assembler les syllabes suivantes,
-qu’il proféra sans accident:
-
---Merci... merci. Je suis M. X***, rédacteur du journal le***. Venez me
-voir. Je vous donnerai des billets de spectacle... Bonsoir.
-
-On suppose qu’avec l’aide de son concierge, M. X... réussit à
-gravir son escalier, dont la spirale lui parut avoir ce soir-là les
-proportions démesurées de la flèche de Strasbourg.
-
-Au bout d’une semaine, l’officieux passant, venant à lire une affiche
-de théâtre, se souvint de l’invitation de M. X..., et alla le trouver
-au bureau du journal. M. X... ne le remit pas du tout,--mais pas du
-tout.
-
-LE PASSANT. C’est moi, monsieur, qui, dans la nuit du premier mai, ai
-eu le plaisir de vous ramener chez vous.
-
-M. X..., <passant par toutes les nuances du prisme, et
-s’inclinant>. Ah!... monsieur...
-
-LE PASSANT. Je conçois que vous ne me reconnaissiez point; vous étiez
-alors...
-
-M. X... Oui, j’étais... je sortais de chez des amis de collége... Je
-vous suis d’ailleurs fort reconnaissant. Qui me vaut l’honneur de votre
-visite?
-
-LE PASSANT. Vous avez eu la bonté de me promettre des billets de
-spectacle.
-
-M. X... Mais comment donc! Tout ce que vous voudrez. Je suis aise de
-pouvoir être agréable à un aussi galant homme que vous. Voulez-vous des
-places d’Opéra-Comique, de Théâtre-Français, de Variétés? Je suis lié
-avec tous les directeurs, et un simple mot de moi suffira.
-
-LE PASSANT. Eh bien, l’Opéra-Comique.
-
-M. X... Très-bien. Une loge, n’est-ce pas? Oui, une loge.
-
-Le passant se retira émerveillé. De son côté, le rédacteur en chef,
-que cette apparition avait un moment troublé, se rassura, et crut, par
-cette politesse, s’être débarrassé d’un témoin désagréable. Mais le
-rédacteur comptait sans la ténacité du bon Samaritain, qui revint à la
-charge quelques jours après,--et puis encore,--et puis deux ou trois
-fois dans la même semaine.
-
-Il objectait son goût immodéré pour l’art dramatique.
-
-Ces visites réitérées et qui lui rappelaient un incident trivial
-finirent par devenir insupportables à M. X..., qui essaya de s’y
-soustraire. Le bon Samaritain s’en aperçut, et, un jour que le garçon
-de bureau lui refusait l’entrée du cabinet de la rédaction, il dit à
-haute voix:
-
---Annoncez l’homme de la nuit du premier mai!
-
-Cette phrase mélodramatique eut son effet immédiat; il fut introduit
-auprès de M. X..., et il en obtint quatre fauteuils pour le _les
-Bouffes-Italiens_. A l’heure qu’il est, le bon Samaritain est de toutes
-les premières représentations. Sa place est la meilleure de la salle.
-
-O journalistes égarés, Dieu vous garde du bon Samaritain!
-
-
-
-
-UN RÉVEILLON
-
-
-A deux heures du matin, le réveillon qu’Idoménée, peintre en renom,
-offrait à ses amis et amies entrait dans sa période d’exaspération
-joyeuse.
-
-La table avait la beauté d’un champ de bataille, après la victoire.
-Je voudrais employer une comparaison moins connue; mais on n’a pas
-encore trouvé mieux. Ruines somptueuses, les pâtés aux plaies béantes,
-les terrines à moitié vidées, les gigots sanglants jusqu’à l’os, les
-jambons aux riches marbrures, les bouteilles à tous les coins de
-l’horizon--et principalement les squelettes de deux énormes dindes,
-sentant le Périgord à plein nez,--tout attestait que l’engagement avait
-été rude, la lutte opiniâtre.
-
-A présent, les vainqueurs, c’est-à-dire les convives, s’abandonnaient
-et se plongeaient dans de bruyants délires;--c’était le _sac_, après
-le triomphe. Le bruit remplaçait tout et tenait lieu de tout; on ne
-parlait plus, on criait, on hurlait, on aboyait, on chantait. On
-chantait! Quelques invités perfides rampaient déjà vers le piano.
-C’était l’heure où les femmes cessent de dire à leurs amants: «Ne bois
-donc pas tant que cela!»
-
-
-II
-
-Comme toujours, il y avait là un individu qui nourrissait la folle
-prétention de dominer l’orgie et de la diriger. Ce n’était pas
-Idoménée, ce n’était pas l’amphitryon; rendons-lui cette justice.
-C’était le sculpteur Berhard. Je ne dirai rien du sculpteur Berhard,
-si ce n’est qu’il était arrivé absolument gris,--gris comme un fiacre,
-pour parler le langage du XVIIIe siècle.
-
-On pardonna à cet excès de zèle; mais le sculpteur Berhard puisa dans
-la bienveillance générale une initiative et un entrain qui lui firent
-perdre toute mesure. Il se livra à des écarts que justifie à peine
-l’usage de la terre glaise. Il mouilla d’un baiser emporté l’épaule
-d’une voisine, sur laquelle il n’avait d’autres droits que ceux que
-la nature inscrit dans son code de feu. Il s’obstina à demander des
-nouvelles du bagne à un substitut miraculeusement rasé et cravaté.
-Jaloux de la supériorité incontestée des voyageurs de commerce, il
-échafauda les uns sur les autres trois cornets de champagne et but
-celui du milieu sans effleurer les autres. Il fit tenir deux couteaux,
-fichés dans un bouchon, en équilibre sur le rebord du goulot d’une
-bouteille. Il proposa de soulever avec les dents la table surchargée
-de tous les plats; repoussé sur ce point, il tenta de se réfugier
-dans la chorégraphie et voulut danser un pas de caractère, les yeux
-bandés;--mais, devant la parfaite indifférence de l’assemblée, il dut
-s’abstenir, par un effort de dignité.
-
-Alors, allant s’asseoir dans un coin de l’atelier, par terre, la tête
-entre les doigts, le sculpteur Berhard se répandit en gémissements
-inarticulés, qui ne furent remarqués de personne.
-
-
-III
-
-Ce fut à ce moment qu’une femme parla de partir. Elle s’était rappelé
-tout à coup qu’elle avait une robe moins fraîche que les robes des
-autres femmes présentes. Comment cette proposition imprévue rallia
-en quelques minutes la majorité, c’est ce que je ne me charge pas
-d’expliquer. Il y a des mots qui font fortune, sans qu’on sache
-pourquoi. Partir! cela sembla un plaisir nouveau à ces gens saturés de
-plaisirs.
-
---Ah! oui, partons! s’écrièrent-ils avec l’expansion de l’ingratitude.
-
-Quelques-uns, les extatiques, les discoureurs, essayèrent de protester;
-ils furent entraînés par le courant.
-
---Il faut donc aussi que je m’en aille! soupira Idoménée. Ah! que je
-suis bête! je suis chez moi...
-
-On chercha les vêtements, qui gisaient un peu partout, sur des cadres
-retournés, au pic des chevalets.
-
---Hommes de peu de foi! grommelait le sculpteur Berhard, bourgeois
-craintifs, miliciens urbains!
-
-Et il fredonnait:
-
- Ils étaient quatre
- Qui voulaient s’esbattre;
- Ils étaient trois
- Qui ne le voulaient _pois_!
-
---Allez-vous-en, sycophantes, cagous et rifodés! Racca sur vous et sur
-tous ceux de votre race! Recevez ma mal...
-
---... édiction! acheva Idoménée.
-
---Je veux vous éclairer, continua Berhard. Parbleu! je n’ignore pas
-que le dictionnaire dit: «Éclairez à ces personnes,» et non «éclairez
-ces personnes;» mais je ne reconnais pas l’autorité du dictionnaire.
-Tout être intelligent porte son dictionnaire en soi. Qui me soutiendra
-que je ne travaille pas à la formation de la langue? Idoménée, un
-candélabre.
-
---Candélabre?
-
---Oui; flambeau à branches. Il me plaît de reconduire ces drôles et ces
-pécores.
-
---Ah! dites donc! fit le substitut se regimbant.
-
---Tais-toi! répliqua Berhard, l’enlaçant par la taille, tu es la reine
-du bal...
-
-Le sculpteur Berhard s’était, en effet, emparé d’un candélabre; et, à
-travers les plus périlleux festons, (voir l’article précédent) il se
-mit en devoir d’escorter les partants.
-
-Sur le palier, un trébuchement plus accentué fit trembler sa main, et
-les bougies laissèrent tomber une pluie brûlante qui occasionna des
-cris terribles dans l’escalier.
-
---Bah! bah! cela n’est rien: du papier de soie et un fer à repasser...
-
-Il rentra dans l’atelier.
-
-
-IV
-
-On se compta; on était six, six hommes, pas davantage. Encore ne
-fallait-il pas faire entrer en ligne de compte un photographe qui
-s’était trouvé mal dès les radis.
-
---Eh bien, six! s’écria Berhard; on dira plus tard les six, comme on
-disait les dix à Venise, les cent vingt-trois à Mazagran!... Messieurs,
-messieurs, mon crâne se fendille; une idée brise mon masque étroit...
-Laissons ces lâches représentants d’une époque atrophiée se coucher
-dans leur linceul provisoire d’acajou! Nous, derniers rejetons des
-grandes races, sachons demeurer debout!
-
---Debout? balbutia Idoménée, oh!
-
---Est-ce absolument indispensable? interrogea Célestin.
-
-Berhard poursuivit, avec une éloquence qu’il ne s’était pas connue
-jusqu’alors, et qui aurait bien étonné les sculpteurs ses confrères:
-
---Il nous reste des victuailles pour plusieurs jours, le bœuf fumé est
-en nombre, la réserve du Cliquot n’a pas donné. Messieurs, messieurs,
-j’ai une proposition à vous faire: enterrons-nous sous les débris de
-cette civilisation vermoulue; ne sortons plus d’ici; faisons chacun
-notre testament en faveur du dernier survivant...
-
---Qu’est-ce qu’il dit? demanda Émile à Célestin.
-
---Survivant.
-
---Jetons la clef de cette salle dans le torrent qui coule au bas de
-cette fenêtre, reprit Berhard.
-
---Pas de torrent, dit Idoménée.
-
---Tu crois?
-
-Berhard courut à la porte, la ferma à double tour, et envoya la clef à
-travers les carreaux de l’atelier.
-
---Eh! s’écria Idoménée secoué par le bruit, je ne t’ai jamais vu comme
-cela. Au moins, ne casse rien.
-
---A présent, plus de salut! dit Berhard, la fuite est impossible.
-Testons!
-
---Testons, soit, répondit le poëte Armand; mais je ne possède rien, que
-puis-je léguer?
-
---Ta pauvreté... à la société moderne!
-
---Très-joli, mâchonna Célestin, très-joli et très-profond!
-
---Où sont les plumes? demanda Berhard.
-
---Ne peut-on tester avec un pinceau? objecta Idoménée.
-
---Moi, j’exige un notaire, dit Émile; je ne crois à rien de légal sans
-un officier public; et encore, je veux qu’il apporte ses panonceaux.
-
---Émile a raison, appuya le poëte.
-
---Voyons, ne perdons pas de temps à ergoter, messieurs, dit Berhard,
-qui était parvenu à mettre la main sur une feuille de papier et sur
-un crayon. Avez-vous assez de confiance en moi pour me charger de la
-rédaction de cet acte suprême?
-
---Certes!
-
-Berhard trempa gravement son crayon dans un pâté, et traça ce qui suit:
-
-
-V
-
-«Nous soussignés, hommes d’art et de sentiment, victimes révoltées d’un
-siècle parâtre, nous avons résolu d’éteindre notre existence dans le
-réveillon de 1863.--1864 nous inspire de la méfiance.
-
-«Qu’on accuse tout le monde de notre mort!
-
-«On cherchera peut-être les instruments de notre destruction; si on ne
-les retrouve pas, c’est que nous les aurons dévorés.
-
-«Au cas où, malgré nos prévisions et nos précautions, quelqu’un d’entre
-nous aurait le mauvais goût de demeurer vivant, ce papier devra le
-mettre en possession immédiate et absolue de tous nos biens.
-
-«Nous ne voulons pas être plaints; cela nous serait même
-particulièrement désagréable. En nous traitant de mécréants, on est
-certain de réjouir nos mânes; nous en rirons doucement sous les
-ombrages élyséens.
-
-«Adieu, Paris! Nous renonçons sans effort à tes joies banales, à tes
-succès toujours si chèrement achetés.--En ce qui me concerne, j’avais
-rêvé l’Institut. S’il est vrai que les vœux d’un mourant sont sacrés,
-qu’il me soit permis de désigner Bonnivet pour mon successeur.
-
-«Nous ne verrons pas l’achèvement du boulevard La Fayette, non plus que
-les ballons dirigeables.
-
-«Nous permettons aux femmes qui nous ont aimés de se livrer à une
-abondante coupe de cheveux sur nos individus.
-
-«Fait libre et de bonne foi, à Paris, le 25 décembre 1863.»
-
-Lorsqu’il s’agit de faire signer cette pièce, le sculpteur Berhard se
-heurta à de sérieuses difficultés: le peintre Idoménée ne savait plus
-combien son nom comportait de voyelles; le compositeur Célestin avait
-oublié son paraphe; le poëte Armand offrait sa croix de Dieu.
-
---C’est égal! dit Berhard en allant clouer au mur ce document avec un
-poignard.--Et maintenant, mangeons!
-
---Mangeons! répétèrent machinalement les artistes.
-
-Le festin recommença.
-
-Mais, cette fois, ce fut le festin des ombres. Les yeux ne
-distinguaient plus, les mains ne sentaient plus. Émile se piquait
-le nez avec sa fourchette, tandis qu’Idoménée cherchait une cuisse
-de volaille tombée dans son gilet. Alors, il se passa quelque chose
-d’analogue à la retraite de Russie. De temps en temps, un convive
-vaincu par la fatigue penchait mollement la tête, s’affaissait sur
-sa chaise, et glissait sans bruit sous la table. Ils disparurent tous
-ainsi successivement.
-
-Au dehors, la pluie tombait et le vent s’engouffrait dans les
-carrefours.
-
-
-VI
-
-Le lendemain matin, vers dix heures, le domestique d’Idoménée, à qui
-son maître avait donné la permission de minuit, entra avec une seconde
-clef dans l’atelier et trouva les _six_ profondément endormis, dans des
-attitudes de la décadence.
-
-Il contempla un instant ce spectacle en silence, et murmura d’un ton
-narquois:
-
---Le meilleur tableau de monsieur!
-
-
-
-
-LES IMMORTELS
-
-
- <La scène se passe à l’Académie française. Les Quarante sont au
- nombre de vingt-huit. Un coup de sonnette du Président annonce
- que la séance est ouverte.>
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Immortels, garde à vous! Nous sommes rassemblés
- Pour donner un exemple aux écrivains troublés,
- Et choisir un esprit dont la grâce lutine
- Remplace ici l’auteur de _Michel et Christine_.
- Le scrutin est ouvert.
-
- M. DUPIN.
-
- Nommez les candidats.
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Vous les connaissez tous. Jamais meilleurs soldats
- Ne vouèrent leur vie à la littérature:
- C’est Mazères, sorti d’une sous-préfecture;
- Doucet, chef de bureau, je dis des plus charmants,
- Et Cuvillier, nourri dans les commandements.
-
- (<On rit>).
-
- M. SAINTE-BEUVE.
-
- Cela ne fait que trois.
-
- M. VITET.
-
- Et les autres?
-
- M. PONSARD.
-
- J’observe
- Que l’on oublie Autran, venu de la Réserve.
-
- M. JULES SANDEAU.
-
- Et Feuillet, débarqué de Saint-Lô ce matin.
-
- M. DE FALLOUX.
-
- Et Gratry!
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Voici l’urne, et j’ouvre le scrutin.
-
- M. PONSARD, <murmurant deux vers de Lucrèce>.
-
- Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urne
- L’huile qui doit servir à la lampe nocturne...
-
- M. LEBRUN, <lisant dans un journal la liste des académiciens actuels>.
-
- Je suis toujours fâché qu’on divulgue nos noms:
- On ne sait pas alors combien nous étonnons.
- Chez nous trop de clarté nuit à notre prestige.
- Qu’ailleurs, sur d’autres fronts, la lumière voltige;
- Les ténèbres vont bien aux vieillards d’Ossian.
-
- M. NISARD.
-
- Votez-vous pour Doucet?
-
- M. LEBRUN.
-
- Votez-vous pour Autran?
-
- M. VIENNET, <à part>.
-
- Autran, Doucet, ces noms sentent le romantisme,
- Et je vais les frapper de mon juste ostracisme.
-
- M. DE BROGLIE, <à part>.
-
- Pas un duc! tous bourgeois!
-
- M. SAINTE-BEUVE.
-
- Qu’avez-vous donc, Mignet?
-
- M. MIGNET, <bas>.
-
- Comment écrivez-vous Doucet?
-
- M. SAINTE-BEUVE.
-
- Comme Poucet.
-
- M. DE FALLOUX, <à M. Mérimée>.
-
- Ainsi, vous revenez de voyage, confrère,
- Et sans avoir passé par ma Guittanaumière![2]
- Quel malheur! vous auriez pu voir mon dernier porc;
- Il surpasse tous ceux de Saintonge et d’York.
-
- [2] Un des domaines de M. Falloux, aux environs d’Angers.
-
- M. DE LAMARTINE, <rêveur>.
-
- Deux louis! quarante francs! somme insignifiante!
- Remboursable en deux ans...
-
- M. DE FALLOUX.
-
- Qu’est-ce qu’il dit?
-
- M. MÉRIMÉE.
-
- Il chante!
-
- LE PRÉSIDENT, <dépouillant le scrutin>.
-
- Je vais compter les voix de chaque concurrent:
- Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran.
-
- M. DE LAPRADE.
-
- Bravo! la Cannebière a le pas sur le Louvre.
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Pas encore; voici ce que l’urne découvre:
- Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet.
-
- M. DUPIN.
-
- Point de majorité!
-
- M. DE LAPRADE.
-
- Si l’on recommençait?
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Il le faut bien.
-
- M. VIENNET.
-
- Ceci me rappelle une fable
- Que je fis autrefois dans un cas tout semblable,
- Et dont le titre alors parut piquant et neuf:
- _Le Cirage vernis et le Cirage à l’œuf._
- En voici le début: «Une paire de bottes,
- Un jour, au boulevard, passaient, vierges de crottes
- Il faisait cependant de la pluie et du vent...»
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Monsieur Viennet, plus tard; votons auparavant.
-
- M. VIENNET, <à part>.
-
- Le goût des vers se perd dans ma belle patrie!
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Nous n’aboutirons pas; dépêchons, je vous prie.
- Huissier, distribuez les boules.
-
- M. DE LAPRADE, <à M. Patin>.
-
- Oui, mon cher,
- Un article excellent, dans _le Temps_ d’avant-hier.
- On veut qu’à l’Institut nous accordions des places
- Aux femmes de talent.
-
- M. PATIN.
-
- Fauteuils, voilez vos faces!
-
- M. DE SACY.
-
- Un semblable projet doit plaire à Legouvé.
-
- M. LEGOUVÉ.
-
- En effet; autrefois mon père l’a rêvé.
- Par les femmes toujours notre âme fut ravie;
- Elles jonchent de fleurs le chemin de la vie,
- Et mêlent sur nos fronts, dans leurs jeux ingénus,
- Aux lauriers d’Apollon les myrtes de Vénus.
-
- M. AMPÈRE.
-
- Soit, mais qu’à George Sand nous ouvrions nos portes,
- Vous verrez des bas-bleus s’avancer les cohortes,
- Et madame Ancelot, et la comtesse Dash...
-
- M. MIGNET, <bas, à M. Sainte-Beuve>.
-
- Comment écrivez-vous Autran?
-
- M. SAINTE-BEUVE.
-
- Avec un _h_.
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Vous n’avez pas voté, monsieur de Lamartine.
-
- M. DE LAMARTINE, <rêveur>.
-
- J’ai bien vingt mille amis...
-
- M. NISARD.
-
- Dans son rêve il s’obstine.
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Le scrutin est fermé. Messieurs, à votre rang.
-
- (<Lisant.>)
-
- Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran.
-
- M. PONSARD.
-
- Cela s’annonce bien pour lui.
-
- M. THIERS.
-
- Je m’émerveille
- En voyant triompher l’école de Marseille.
-
- LE PRÉSIDENT, <lisant>.
-
- Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet.
-
- M. JULES SANDEAU.
-
- Toujours même chanson!
-
- M. DE FALLOUX.
-
- Toujours même verset!
-
- M. PONSARD.
-
- Cette obstination où l’on veut voir un crime,
- De notre conscience est l’effort légitime,
- Et c’est de notre voix faire trop peu de cas,
- Que pouvoir espérer ne la disputer pas.
-
- M. SAINTE-BEUVE, <à part>.
-
- O docte prosaïsme et rime dérisoire!
-
- M. VIENNET.
-
- L’incident me remet une fable en mémoire:
- Il s’agit d’un corbeau dans les airs folâtrant,
- Et tenant en son bec un fromage odorant.
- Un renard dont le nez flaire à travers la plaine,
- Survient en cet instant...
-
- M. DE PONGERVILLE.
-
- Mais c’est du La Fontaine!
-
- M. VIENNET.
-
- Ah! pardon!
-
- M. AMPÈRE, <à M. de Lamartine>.
-
- Votez-vous?
-
- M. DE LAMARTINE.
-
- Est-ce que j’en connais
- Un seul!
-
- M. AMPÈRE.
-
- Votez toujours, votez donc...
-
- M. DE LAMARTINE, <impatienté>.
-
- Des chenets!
-
- LE PRÉSIDENT.
-
- Il n’importe, messieurs; recommençons encore.
-
- M. PONSARD.
-
- Votons jusqu’à demain!
-
- M. NISARD.
-
- Votons jusqu’à l’aurore!
-
- M. THIERS.
-
- Certes, ce n’est pas nous qui céderons d’un cran.
-
- (<Douze tours de scrutin se succèdent, amenant toujours le même
- résultat. Les académiciens finissent par céder au sommeil.>)
-
- CHŒUR DES DOUCETIENS, <marmottant>.
-
- Doucet! Doucet! Doucet!
-
- CHŒUR DES AUTRANIENS, <de même>.
-
- Autran! Autran! Autran!
-
-
-
-
-LE TURC ET LE GRENADIER
-
-
-I
-
-J’admire les magasins d’aujourd’hui, mais je regrette les boutiques
-d’autrefois. Je le dis comme je le pense, autant en artiste qu’en homme
-déjà vieillissant. Les magasins sont hauts, vastes, clairs, tant que
-vous voudrez;--les boutiques étaient basses, petites, obscures; et,
-malgré cela, les boutiques avaient quelque chose d’accort et d’honnête;
-c’était comme une rangée de commères le long des rues. Elles prêtaient
-les motifs les plus pittoresques à la peinture, et la plupart d’entre
-elles faisaient rêver du jeune Poquelin. O mes chères boutiques!
-
-Les magasins d’aujourd’hui sont loin de cette bonhomie; vous
-chercheriez vainement chez eux quelques traces de caractère national.
-Ils sont construits et décorés à la façon de Pompéi mon ami, ou de
-l’Alhambra. Les moins riches se distinguent par des outrecuidances
-spéciales. Ainsi, par exemple, il n’est pas rare de lire au fronton
-d’un magasin puritainement peint de noir ces mots en lettres
-lapidaires: MODES. Pas autre chose. Que si vous essayez de plonger un
-regard curieux à travers la mousseline des rideaux, vous n’apercevez
-qu’un canapé de velours, et sur ce canapé une femme en cheveux qui
-lit un volume. D’ailleurs, pas le moindre chiffon. Voilà le magasin
-de modes d’aujourd’hui;--combien je lui préfère la boutique de modes
-d’autrefois, qui offrait un si réjouissant assemblage de rubans de
-toutes les couleurs, et où de nombreuses jeunes filles, un œil à leur
-ouvrage et l’autre à la rue, étaient occupées à coiffer des _marottes_
-ou têtes de carton!--La _marotte_, encore une chose disparue!
-
-
-II
-
-Je regrette les boutiques, et je regrette aussi les enseignes des
-boutiques. Les unes n’allaient pas sans les autres. Je parle de
-l’enseigne originale, allégorique, compliquée, appelant à son aide la
-sculpture ou la serrurerie. Je parle des _Barbes d’or_, des _Tours
-d’argent_, des _Chats noirs_, des _Saint-Esprit_, des _Bons coings_,
-des _Paniers fleuris_, des _Puits d’amour_, des _Verts galants_,
-de tous ces caprices qui étaient la poésie de l’ancienne boutique.
-Aujourd’hui, on se passe volontiers de l’enseigne, que l’on trouve de
-mauvais goût; on écrit simplement: _Félix, pâtissier_, là où on aurait
-écrit jadis: _Au Flan couronné_.--Qui me rendra les vieilles enseignes,
-hélas! Il y en avait de naïves, et ce n’étaient pas celles que j’aimais
-le moins. Le bois y jouait un grand rôle; le bois se pliait à tous les
-attributs. Des saucissons en bois, balancés par le vent, invitaient
-à entrer chez les charcutiers; des gants en bois et des bas en bois
-d’une longueur interminable, disaient l’industrie des bonnetiers; les
-chapeliers étalaient des chapeaux en bois de diverses formes, depuis
-les demi-lunes démesurées des généraux de l’Empire, jusqu’aux élégants
-chapkas des lanciers polonais.
-
-
-III
-
-Parmi ces boutiques et ces enseignes de la vieille roche, on remarquait
-encore, il y a une douzaine d’années, deux débits de tabac, l’un
-situé rue de l’Ancienne-Comédie,--l’autre rue Fontaine, à quelques
-pas de la barrière Pigalle. Tous les deux avaient à leur porte une
-de ces statuettes en bois colorié, haute de deux pieds environ,
-dont la mode était fort répandue dans le dernier siècle et au
-commencement de celui-ci. La statuette du débit de tabac de la rue de
-l’Ancienne-Comédie représentait un Turc:--celle de la rue Fontaine
-figurait un Grenadier.
-
-Il me faudrait un style en bois pour décrire convenablement ce Turc en
-bois et ce Grenadier en bois.
-
-Le Turc de la rue de l’Ancienne-Comédie avait un turban comme tous les
-Turcs, une pelisse comme tous les Turcs, des babouches comme tous les
-Turcs;--et, comme tous les Turcs, il fumait dans un long narghilé, avec
-toute la superbe et toute l’indolence que peut comporter la sculpture
-sur bois. Le vermillon, l’indigo et l’or étaient semés à profusion
-sur sa petite personne; il rappelait les plus beaux Turcs du théâtre
-Feydeau; et, tout entier à son narghilé, il ne s’apercevait pas même
-du rôle de portier qu’il remplissait,--tant sont grandes la majesté et
-l’indifférence orientales!
-
-Le Grenadier de la rue Fontaine, d’une date plus moderne, avait un
-bonnet d’ours comme tous les grenadiers, des moustaches comme tous les
-grenadiers, des guêtres comme tous les grenadiers;--et, comme tous
-les grenadiers, il fumait dans une pipe noire. Il était d’ailleurs
-très-bien ficelé dans sa mignonne taille de bois, l’air crâne, la
-poitrine effacée, les pieds en dehors. Héros bon enfant, il ne lui
-déplaisait pas de monter la garde à la porte d’un bureau de tabac,
-après avoir vu brûler le Kremlin.
-
-
-IV
-
-A l’époque dont nous parlons, vivait un acteur qui jouait à l’Odéon et
-qui demeurait à Montmartre. Ce fait paraîtra peut-être singulier, et
-j’avoue que je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Je l’appellerai
-Restout, pour cacher son véritable nom, sous lequel il a plutôt laissé
-une réputation de bohème et de mystificateur que de bon comédien.
-
-Restout descendait régulièrement tous les jours la rue Fontaine, pour
-arriver une demi-heure après dans la rue de l’Ancienne-Comédie. A force
-de faire ce trajet, il avait fini par se préoccuper extraordinairement
-du Grenadier, qui l’attendait chaque matin au port d’armes, comme pour
-le saluer, et du Turc, dont le regard oblique le suivait jusque sur
-la place de l’Odéon. Ces deux bonshommes en bois tenaient une place
-énorme dans sa vie; il en rêvait même éveillé; et le soir, en jouant
-la comédie, il croyait les apercevoir dans la salle,--le Grenadier au
-parterre et le Turc à l’avant-scène.
-
-Un jour, avant l’heure de la répétition, Restout, qui était, comme je
-l’ai dit, un mystificateur, entra dans le débit de tabac de la rue de
-l’Ancienne-Comédie, lequel était tenu par deux vieilles gens, le mari
-et la femme. La femme seule se trouvait au comptoir.
-
---Qu’est-ce qu’il faut vous servir? lui demanda-t-elle.
-
---Madame, dit Restout, je désirerais acheter votre Turc.
-
---Monsieur plaisante sans doute.
-
---Non, madame, je suis fort sérieux.
-
---Notre Turc n’est pas à vendre, dit-elle.
-
---Je suis disposé à y mettre le prix que vous fixerez, continua Restout.
-
-La marchande le regarda, et comme il s’exprimait avec une parfaite
-politesse, elle appela son mari qui se chauffait les pieds dans
-l’arrière-boutique.
-
---Mon ami, voilà monsieur qui veut acheter notre Turc.
-
-Le mari répéta machinalement sans comprendre:
-
---Notre Turc?
-
-Et lorsqu’il eut compris, il répondit sèchement, en faisant mine de
-rentrer dans son arrière-boutique:
-
---Non, non.
-
---J’en offre cent francs, se hâta de dire Restout.
-
---Nous ne vendons pas notre Turc, grommela le vieillard.
-
---Deux cents francs!
-
---Non, non.
-
---Deux cent cinquante!
-
-A ce chiffre, la femme tourna les yeux vers son mari.
-
-Celui-ci, s’adressant à Restout:
-
---Je sais bien, monsieur, dit-il, que ce prix est au-dessus de la
-valeur de notre Turc; mais nous tenons à cette figure, nous y sommes
-accoutumés; c’est notre enseigne depuis quarante ans; tout le quartier
-la connaît, et il nous semblerait faire une mauvaise action en nous en
-séparant.
-
---Pourtant, trois cents francs... articula Restout.
-
---Mais enfin, monsieur, s’écria le marchand, pourquoi voulez-vous
-acheter notre Turc?
-
---C’est bien simple. Je collectionne ce genre de curiosités. J’ai déjà
-réuni plus de quatre-vingts personnages en bois ayant tous appartenu
-à des bureaux de tabac. Votre Turc a sa place marquée dans mon musée,
-entre un Sauvage du plus beau noir et un Jean Bart assis sur un baril
-de poudre.
-
---Ah! si c’est comme cela... murmura la femme.
-
-Mais le mari hochait toujours la tête en signe de refus.
-
---Voyons, voyons, trois cent cinquante francs! dit Restout.
-
-La femme répéta:
-
---Trois cent cinquante francs?...
-
---Agis comme tu voudras, dit à la fin le vieillard; pour moi, je ne me
-mêle plus de cette affaire.
-
-Et il rentra dans son arrière-boutique.
-
---Monsieur, reprit la femme d’un ton décidé, puisque votre désir est si
-vif, ajoutez encore cent francs, et le Turc est à vous.
-
-Ce n’était déjà plus _notre_ Turc, c’était _le_ Turc!
-
---Diable! cela fera quatre cent cinquante francs! dit Restout.
-
---Oui, quatre cent cinquante francs. C’est notre dernier mot. Et encore
-est-ce un sacrifice que nous faisons.
-
---Allons!
-
-Le marché fut conclu. Restout indiqua un domicile où l’on devait,
-le lendemain matin, apporter le Turc et l’échanger contre la somme
-convenue.
-
-
-V
-
-Quelques heures plus tard, Restout répétait la même scène dans le
-débit de tabac de la rue Fontaine. Il marchandait le Grenadier. Mais
-là, il connut tout de suite qu’il avait affaire à un industriel sans
-conviction, sans superstition, incapable de s’attacher à un morceau
-de bois. Le sentiment n’eut donc aucune part dans ce second marché.
-Le buraliste, exclusivement préoccupé d’une idée de bénéfice, ne
-fit aucune difficulté pour vendre son Grenadier; il aurait vendu
-pareillement son lit ou son comptoir; ce n’était pour lui qu’une
-question de prix. A cet effet, il déploya toutes les ressources d’un
-esprit finaud et borné; il exposa que ces sortes de bonshommes étaient
-devenus très-rares, qu’on avait cessé depuis longtemps d’en fabriquer,
-qu’on n’en rencontrait plus qu’en province--et encore! que le sien
-était une œuvre d’art et que le bois en était extrêmement précieux.
-Mais si engageante que fût sa faconde, elle lui rapporta moins que la
-résistance attendrie du vieux couple de la rue de l’Ancienne-Comédie.
-La vente du Grenadier fut arrêtée à cent quarante francs.
-
-Rendez-vous fut également pris, le lendemain, pour la livraison et le
-paiement.
-
-Ces deux importantes affaires terminées, le comédien Restout rentra
-sans sourciller dans sa banlieue escarpée, où il eut l’heur de
-rencontrer le premier rôle du théâtre de Montmartre et de lui gagner
-trois glorias au noble jeu de billard.
-
-
-VI
-
-Or, voici ce que, dans son imagination scélérate, avait combiné le
-comédien Restout:
-
-Au débitant de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie il avait donné
-l’adresse du débitant de tabac de la rue Fontaine,--et au débitant de
-tabac de la rue Fontaine l’adresse du débitant de tabac de la rue de
-l’Ancienne-Comédie.
-
-A tous les deux il avait assigné la même heure: dix heures du matin.
-
-En conséquence, chacun d’eux partit de chez soi vers neuf heures et
-demie, portant entre ses bras, celui-ci le Turc, celui-là le Grenadier.
-
-Cela faisait se retourner et sourire quelques passants.
-
-Celui qui portait le Turc, le vieillard de la rue de
-l’Ancienne-Comédie, était le plus à plaindre: il baissait la tête et
-marchait précipitamment; on eût dit un Romain fuyant avec ses Lares.
-
-La veille au soir, il avait attendu pour desceller son Turc que ses
-clients fussent partis, que le gaz fût éteint, que la rue fût déserte;
-et, à la lueur d’une chandelle, il avait accompli cet acte, comme
-une chose honteuse. Sa nuit avait été sans sommeil, et, au matin, il
-s’était vu sur le point de reclouer le Turc à sa place. Mais sa femme
-lui avait rappelé la parole donnée, et il était parti en soupirant.
-
-L’autre, au contraire, le débitant de la rue Fontaine, portait
-arrogamment son Grenadier, et son air semblait dire aux passants:
-«Riez à votre aise; moi, j’ai fait un excellent marché; je vais déposer
-cette marionnette chez un niais qui me l’achète six fois sa valeur!»
-
-
-VII
-
-Une rencontre était inévitable entre les deux marchands; elle eut lieu
-sur la place du Carrousel. Ils entrevirent la vérité comme dans un
-éclair; mais ils n’osèrent pas s’interroger, et ils continuèrent leur
-route, après s’être croisés en frémissant d’inquiétude.
-
-Ils doublèrent le pas. Que devinrent-ils lorsque, arrivés au terme de
-leur course, l’un et l’autre se trouvèrent en face d’un débit de tabac
-concurrent?
-
-Le vieillard se laissa tomber--avec son Turc--sur le trottoir...
-
-La rage dans le cœur, au bout de quelques instants, chacun d’eux
-reprenait le même chemin, en remportant son enseigne bafouée. On ne dit
-pas s’ils se rencontrèrent encore.
-
-Toutefois est-il que la crainte du ridicule les empêcha de replacer à
-leur porte les bonshommes de bois. Les deux débits de tabac existent
-toujours; mais où est le Turc? Qu’est devenu le Grenadier?
-
-J’ignore si le ciel fit de longs remords au mystificateur Restout. Je
-sais seulement qu’il changea son itinéraire de Montmartre à l’Odéon et
-de l’Odéon à Montmartre.
-
-
-
-
-MÉMOIRES D’UN HOMME A QUI IL N’EST JAMAIS RIEN ARRIVÉ
-
-
-I
-
-Je m’appelle Duval.
-
-Je suis fils de Duval.
-
-Et petit-fils de Duval.
-
-Le nom de tout le monde!
-
-Tout petit, j’ai mangé de la bouillie.
-
-J’ai eu la coqueluche.
-
-Le médecin a dit que cela ne serait rien.
-
-Cela n’a rien été.
-
-..... Voulez-vous que je continue?
-
-
-II
-
-Et pourquoi pas?
-
-Le beau mérite de raconter des événements importants dont on a été
-acteur ou témoin!
-
-Il est trop facile d’exciter l’intérêt avec des batailles, des
-adultères, des vols, des duels, des faillites.
-
-Mais n’avoir rien vu, n’avoir rien fait, et vouloir cependant laisser
-sa trace ici-bas!
-
-A la bonne heure!
-
-N’être rien,--et avoir l’ambition d’écrire sa vie, comme Rousseau,
-comme Casanova, comme madame Roland, comme Alexandre Dumas!
-
-Parlez-moi de cela!
-
-Voilà qui est bien plus fort!
-
-Voilà qui est bien plus rare!
-
-Voilà ce que j’entreprends, moi, Duval, le premier venu,--le héros de
-l’insignifiance.
-
-
-III
-
-J’ai dit que j’avais le nom de tout le monde.
-
-J’ai aussi l’air de tout le monde.
-
-Lisez mon passe-port.
-
-Front: moyen.
-
-Nez: moyen.
-
-Bouche: moyenne.
-
-Menton: moyen.
-
-C’est le triomphe de l’impersonnalité.
-
-La preuve que je ressemble à tout le monde, c’est que tout le monde
-m’accoste plusieurs fois par jour en s’écriant: «Ah! pardon, je vous
-prenais pour monsieur un tel.»
-
-Les femmes ont un mot terrible pour désigner les gens de ma figure: «Il
-est de ceux dont on ne dit rien.»
-
-La nature m’a refusé jusqu’au plus simple tic.
-
-Je suis la foule, la chose qu’on n’aperçoit que tout autant qu’elle est
-agglomérée.
-
-... Voulez-vous que je continue?
-
-
-IV
-
-Ma jeunesse...
-
-Je n’ai pas eu de jeunesse.
-
-C’est ce qui m’attriste le plus, quand j’y songe.
-
-A l’heure où les autres font briller leurs vingt ans au soleil comme de
-belles pièces d’or neuves, à l’âge où toutes les têtes ont des délires,
-où toutes les poitrines ont des chansons, où les yeux et les mains se
-cherchent dans une atmosphère d’amour,--j’étais déjà assis sur le rond
-de cuir de l’employé.
-
-Or, il n’arrive rien sur les ronds de cuir.
-
-De même que j’avais été un sage enfant, je suis resté un sage jeune
-homme.
-
-Je n’ai pas eu de dettes.
-
-Je n’ai pas eu de maîtresses.
-
-J’ai aimé--dans les livres seulement.
-
-J’ai regardé passer le plaisir,--de ma fenêtre, ouverte les dimanches
-soirs.
-
-
-V
-
-Pendant trente ans, le front penché sur des registres verts à angles de
-cuivre, j’ai pu entendre s’apaiser un à un tous les battements de mon
-cœur.
-
-Pendant trente ans, j’ai été la gloire de l’administration des
-contributions directes.
-
-Pendant trente ans, j’ai envoyé à mes concitoyens des petits papiers
-blancs, verts, bleus et roses, pour les inviter à payer leurs termes
-échus.
-
-Et je me suis toujours maintenu à la hauteur de cette mission.
-
-Si je me raille un peu moi-même, c’est par amour-propre, et afin que
-vous ne me regardiez pas comme un être absolument vulgaire.
-
-La vérité est que dans ces professions claustrales, où la mécanique et
-la routine tiennent tant de place, l’esprit finit par prendre des plis
-comme le corps. Un voile s’étend et s’épaissit sur l’intelligence. On
-n’agit plus que machinalement. La pensée s’est assoupie.
-
-J’ai donc été de ceux--plus nombreux qu’on ne croit--qui ne pensent à
-rien.
-
-
-VI
-
-Balzac a trop exagéré le drame dans les âmes d’en bas. Il les a dosées
-à sa mesure.
-
-Il vous a dit à quoi pensent:
-
-Le paysan qui chasse à la loutre;
-
-L’invalide qui regarde jouer au cochonnet;
-
-La garde malade qui remue une tisane;
-
-Le clerc d’avoué qui feuillette un dossier.
-
-A mon tour, si j’avais le temps,--moi, Duval,--je vous dirais à quoi ne
-pensent pas:
-
-L’épicier qui casse son sucre;
-
-L’expéditionnaire qui taille sa plume;
-
-Le valet de pied qui attend ses maîtres sous le vestibule de l’Opéra;
-
-La sentinelle qui baye aux étoiles.
-
-Accoutumez-vous à regarder comme immense le nombre des individus qui ne
-pensent à rien.
-
-Penser à rien,--c’est peut-être le bonheur!
-
-A coup sûr, c’est la santé.
-
-... Voulez-vous que je continue?
-
-
-VII
-
-Il me serait peut-être arrivé quelque chose si je m’étais marié.
-
-Que l’on ne prenne pas cela pour un mot de vaudeville.
-
-Mais je ne me suis pas marié.
-
-Je n’ai pas osé.
-
-Alors, le hasard s’est détourné de moi tout à fait, et j’ai été comme
-oublié dans la vie.
-
-L’accident lui-même m’a dédaigné.
-
-Pas de pot de fleurs tombant sur ma tête!
-
-Pas de querelle au café!
-
-Pas de montre volée!
-
-Les voyages m’auraient bien séduit; mais où aller? A quelle contrée
-donner la préférence? Pourquoi l’Italie plutôt que l’Espagne? Et
-pourquoi pas le Frangistan.
-
-L’indécision m’a cloué sur place.
-
-Et maintenant, quand un désir de locomotion s’empare trop vivement de
-moi, j’étends la main vers les trois ou quatre rayons qui forment ma
-bibliothèque.
-
-Je prends et je relis mes deux ouvrages préférés.
-
-L’un est le _Voyage autour de ma chambre_, par le comte Xavier de
-Maistre.
-
-L’autre, plus modeste encore, et sans nom d’auteur, est le _Voyage dans
-mes poches_.
-
-
-VIII
-
-Mais au moins j’aurais pu, comme citoyen ou même comme simple passant,
-assister à quelque fait considérable, approcher ou seulement apercevoir
-quelque personnage fameux.
-
-Je l’aurais pu certainement.
-
-L’ironique destinée m’en a toujours empêché.
-
-Un rhume de cerveau me tenait au lit lorsque éclata la révolution de
-février.
-
-Quelques jours ensuite, je voulus voir M. Ledru-Rollin.
-
-Il venait de passer.
-
-J’ai également manqué l’ouvrier Albert d’un quart d’heure.
-
-Ce n’est donc pas moi qui projéterai jamais des lueurs sur notre
-histoire.
-
-De la légende du dix-neuvième siècle, je n’ai retenu que le refrain, un
-seul mot, que je répète à la façon du perroquet effrayé:
-
---Boum!... Boum!
-
-... Voulez-vous que je continue?
-
-
-IX
-
-Non. Je finis,--car la liste de tout ce qui ne m’est pas arrivé
-remplirait aisément cent volumes.
-
-Il ne m’est jamais rien arrivé,--même en rêve.
-
-D’ordinaire, cependant, la nuit est la revanche du jour; les têtes
-les plus calmes s’illuminent alors de mille féeries intérieures; un
-régisseur invisible vient frapper les trois coups dans votre crâne pour
-une comédie aux cent actes divers.
-
-Moi, je n’ai jamais rêvé que de choses indifférentes, de mon chapeau
-qui s’envolait ou d’une allumette chimique qui ne voulait pas _prendre_.
-
-Qu’ajouterai-je encore?
-
-«Cache ta vie,» a dit un sage. Je n’ai pas de peine à cela.
-
-La terre me sera légère, car je n’aurai pas beaucoup pesé sur elle.
-
-Le monde aura été pour moi une feuille de présence où je me serai
-contenté de signer mon nom,--mon nom de Duval.
-
-
-
-
-LE DINER DU LANCIER
-
-
-I
-
-Une belle arme, la lance!
-
-De beaux hommes, les lanciers!
-
-La lance! droite, reluisante, effilée, haute, avec un joli drapeau qui
-claque au vent!
-
-Les lanciers! les moins farouches de tous les cavaliers, coiffés
-élégamment, cambrés en selle, riants et rapides!
-
-J’ai l’honneur de connaître un lancier, un ancien lancier, et de
-déjeuner quelquefois avec lui dans un café du boulevard.
-
-A toutes les qualités de l’homme du monde et du militaire en retraite,
-ce lancier joint un appétit considérable.
-
-Sa lance s’est changée en fourchette.
-
-
-II
-
---Vous souriez de ma fière prestance à table,--me dit-il l’autre matin,
-après avoir exterminé une plantureuse entre-côte;--et vous avez raison
-de sourire.
-
-»Je vous souhaite de porter un jour vos soixante ans comme je porte les
-miens.
-
-»Et cependant, ce que je suis n’est rien en comparaison de ce que j’ai
-été.
-
-»Je parle du temps où j’avais l’honneur de servir dans les lanciers...
-
-»Garçon! qu’est-ce que vous allez nous donner maintenant?
-
-»Dans ce temps-là, j’avais, comme à présent, cinq pieds huit pouces,
-bonne mesure. J’étais maigre, et je dévorais. Il ne me fallait pas
-moins de neuf livres de pain par jour; neuf livres, oui, monsieur.
-
-»Ajoutez à cela que mon gousset était assez mal garni.
-
-»Et vous comprendrez qu’une fois je me sois laissé aller à manger un
-Saint-Michel.
-
---Un Saint-Michel? répétai-je, ébahi.
-
---Tout entier... avec son dragon.
-
---Contez-moi donc cela.
-
---Volontiers, mais après les légumes, répondit judicieusement le
-lancier.
-
-
-III
-
-Après les légumes, le lancier commença:
-
---C’était en 1818.
-
-»De l’histoire, monsieur, de l’histoire!
-
-»Je venais de passer un congé dans ma famille, aux environs de Rouen.
-
-»La veille de mon départ, mon père me donna une lettre pour un de ses
-amis avec lequel il avait fait les campagnes de la Hollande, sous
-Pichegru, et qui habitait Gisors, où je devais m’arrêter.
-
-»Gisors, charmante petite ville, située dans le département de l’Eure,
-renommée pour ses filatures et ses fabriques d’étoffes; 3,500 à 4,000
-habitants.
-
-»Je pris la lettre, et, le lendemain, une diligence de passage me
-débarqua à Gisors.
-
-»Monsieur, je ne sais pas quel effet produit sur vous la diligence,
-mais elle me creuse littéralement l’estomac, à moi.
-
-»Le trajet m’avait mis sur les dents.
-
-»Et comme c’était précisément l’heure de la _dînée_ pour les voyageurs
-de la diligence,--qui avait sa destination plus loin,--j’entrai à
-l’auberge du _Soleil d’Or_ où la table d’hôte était servie.
-
-»Je crus cependant devoir m’informer à demi-voix auprès d’une servante:
-
-»--Combien coûte le dîner ici?
-
-»--Trois francs, me répondit-elle, et trois francs dix sous avec le
-café.
-
-»--Voilà mon affaire, pensai-je.
-
-»Et je m’assis.
-
-
-IV
-
-»Je m’assis.
-
-»Ne me faites pas répéter.
-
-»Je m’attablai modestement, sans en avoir l’air, comme quelqu’un qui
-accomplit une chose toute simple, à côté des autres voyageurs, en
-disant à mon voisin de droite:
-
-»--Pardon, monsieur!
-
-»Et à ma voisine de gauche:
-
-»--Pardon, madame!
-
-»On ne se serait douté de rien.
-
-»Ah! il faut être juste: la table était bien servie.
-
-»Pour Gisors, c’était superbe!
-
-»Il y avait de tout: poissons, entrées chaudes et froides, hors-d’œuvre
-(je raffole des hors-d’œuvre; cela doit vous paraître singulier,
-n’est-ce pas?), pâtés, rôts, blanc-manger...
-
-»Et tout cela était sur la table à la fois, dans des plateaux, sur des
-réchauds, à la portée de chacun, parce que les voyageurs ne pouvaient
-disposer au plus que de vingt-cinq minutes, et qu’il leur fallait se
-hâter à cause du proverbe: «La diligence n’attend pas.»
-
-»Les voyageurs, à qui ce programme était connu, mangeaient
-gloutonnement et au hasard.
-
-»C’était horrible à voir.
-
-»Pouah!
-
-»Moi, j’y mettais plus d’ordre et de discernement. Voulant épargner de
-l’embarras aux servantes, j’attirais à moi la plupart des plats et je
-les nettoyais avec une conscience véritablement exemplaire.
-
-»Il arrivait de temps en temps que maintes bouteilles étaient,
-de ma part, l’objet d’une méprise; mais avec quelle bonne grâce,
-reconnaissant mon erreur, je disais à ma voisine de gauche:
-
-»--Pardon, madame!
-
-»Et à mon voisin de droite:
-
-»--Pardon, monsieur!
-
-
-V
-
-»On commença à m’apercevoir et à s’inquiéter de moi vers la fin du
-premier service.
-
-»Ce ne fut d’abord qu’un léger murmure.
-
-»--La fille! dit un gros fermier rougeaud, où sont donc les foies de
-veau sautés?
-
-»--Dame! répondit-elle en me désignant, c’est monsieur qui les a finis.
-
-»Elle aurait pu dire aussi bien que c’était moi qui les avais commencés.
-
-»--Mademoiselle, voulez-vous me faire passer les navets au beurre?
-disait une vieille dame.
-
-»--Les navets au beurre?...
-
-»Et la servante s’arrêtait en me regardant.
-
-»J’avais la tête penchée sur mon assiette.
-
-»Et je mangeais toujours.
-
-»Je mangeais sans affectation et sans honte.
-
-»Je mangeais de bon cœur, comme on dit chez nous.
-
-»Une jolie table d’hôte, ma foi!
-
-
-VI
-
-»--Allons, messieurs les voyageurs, en voiture, s’il vous plaît! en
-voiture!
-
-»Puisque vous êtes allé en diligence, vous connaissez ces fatales
-paroles; elles sont toujours accueillies par un sourd grognement de
-révolte et de résistance.
-
-»On obtient quelquefois cinq minutes de répit.
-
-»Mais bientôt la même voix, la voix du conducteur, s’élève plus sévère,
-plus pressante:
-
-»--Allons, messieurs, en voiture! en voiture!
-
-»Les voyageurs se lèvent alors, jetant un regard de regret sur le
-dessert à peine entamé.
-
-»Les choses se passèrent ainsi à Gisors.
-
-»Avec cette différence que, moi, je ne bougeai pas de ma place.
-
-»Tous mes soins étaient appliqués à la destruction d’un fromage de
-Livarot.
-
-»J’adore le Livarot!
-
-»Le maître de l’auberge, qui était déjà entré sous divers prétextes et
-qui m’examinait avec inquiétude, vint me frapper sur l’épaule en disant:
-
-»--Eh bien, jeune homme, vous n’entendez donc pas?
-
-»--Quoi? fis-je la bouche pleine.
-
-»--La voiture va partir.
-
-»--Oh! moi, je ne pars pas, répondis-je avec candeur.
-
-»Et, étendant le bras, je groupai devant moi les plats du dessert.
-
-
-VII
-
-»--Desservez! desservez! cria l’aubergiste du _Soleil d’Or_ à ses gens.
-
-»Ce fut un combat désespéré.
-
-»Nous luttions de vitesse, eux pour ôter, moi pour retenir.
-
-»Pendant que d’une main je me cramponnais à un saladier de fraises, de
-l’autre j’atteignais une assiette de macarons.
-
-»La victoire leur resta.
-
-»Malédiction!
-
-»Il n’y eut plus sur la table que la nappe, deux vases de fleurs, et,
-entre ces deux vases de fleurs, une énorme pièce de pâtisserie fort
-compliquée.
-
-»Un objet d’ornement!
-
-»Une chose faite pour l’œil!
-
-»Cette pièce, qui figurait une espèce de montagne, était surmontée
-d’un groupe colorié représentant l’archange Saint Michel terrassant un
-dragon et le perçant de sa lance.
-
-»La lance, c’était ma partie.
-
-»Les domestiques étaient sortis d’un air narquois, me laissant seul
-dans la salle.
-
-»Seul, c’est-à-dire en tête-à-tête avec le Saint-Michel.
-
-»Évidemment ils étaient sans méfiance.
-
-»Ce Saint-Michel me troublait et m’agaçait.
-
-»J’aurais voulu ne pas le voir.
-
-»Je comprenais bien qu’il était là surtout pour la parade, pour le
-spectacle.
-
-»Mais, d’un autre côté, je me disais que si l’on fait des pâtisseries,
-c’est pour qu’elles soient mangées.
-
-»Et que le dîneur a droit de consommation sur tout ce qui se trouve sur
-la table.
-
-»Mon hésitation ne dura que quelques minutes.
-
-»Je fis taire mes scrupules.
-
-»Je me penchai, et je portai une main sacrilége sur le Saint-Michel.
-
-
-VIII
-
-Le lancier continua:
-
---Je dois ce témoignage à la vérité d’avouer que cet archange était
-effroyablement dur; les parties de massepain en étaient absolument
-desséchées; bref, ce n’était pas bon.
-
-»Pas bon du tout!
-
-»Mais j’avais faim.
-
-»L’aubergiste du _Soleil d’Or_ entra justement comme j’achevais la
-ruine de cet édifice.
-
-»La stupéfaction le rendit immobile.
-
-»--Mon Saint-Michel! s’écria-t-il.
-
-»--Quelque chose de fameux, murmurai-je.
-
-»Et me dirigeant vers lui, qui demeurait les yeux fixés sur mon
-assiette entièrement dépourvue de vestiges, je lui mis dans la main le
-prix de mon dîner, c’est-à-dire une pièce de trois francs.
-
-»Ce que nous appelions autrefois un petit écu.
-
-»Et je sortis fièrement.
-
-»Il me regarda partir...
-
-
-IX
-
-»A peine avais-je fait trois pas dans la rue que je revins vers lui,
-afin de savoir l’adresse de cet ami de mon père pour lequel j’avais une
-lettre de recommandation.
-
-»--M. Mauprat? me répondit-il bourrument, c’est le cafetier de la
-place; mais je ne vous conseille pas de vous présenter chez lui
-aujourd’hui; toute la maison est sens dessus dessous.
-
-»Et l’aubergiste me tourna le dos.
-
-»Je ne jugeai pas à propos de faire mon profit de son avis
-désobligeant; j’allai au café de la place, qui était fermé en effet.
-
-»Mais, en tournant autour de la maison, je trouvai une porte; je
-montai. Une grande agitation régnait dans l’escalier que remplissait
-une foule de personnes très-bien mises; et j’eus quelque difficulté à
-être introduit auprès de M. Mauprat, qui me parut lui-même très-affairé.
-
-»Cependant, lorsqu’il eut lu la lettre de mon père il m’embrassa
-cordialement, en me disant:
-
-»--Parbleu! vous ne sauriez arriver plus à propos: je marie ma fille
-aujourd’hui; vous allez être du dîner.
-
-
-X
-
-»--Mais, objectai-je timidement, c’est que je viens de dîner à table
-d’hôte.
-
-»--Bah! bah! s’écria-t-il, ces dîners de table d’hôte, est-ce que cela
-tient au ventre? D’ailleurs venez par ici.
-
-»Et me prenant le bras, il me conduisit vers un placard, d’où il tira
-une bouteille d’eau-de-vie et un grand verre, qu’il remplit jusqu’aux
-bords.
-
-»--Avalez-moi cela, me dit-il, et vous aurez bientôt oublié votre dîner.
-
-»Avait-il tort? avait-il raison?
-
-»Toutefois est-il qu’après avoir bu je me laissai placer à une immense
-table en fer à cheval, au milieu d’une centaine d’invités.
-
-»Les parfums d’une soupe homérique achevèrent de me faire perdre la
-mémoire; et, lorsque le bouilli se présenta, je m’en servis moi-même
-une énorme tranche en contre-fil.
-
-
-XI
-
-»--Comme vous venez tard, cher ami! dit derrière moi M. Mauprat à un
-nouvel arrivant.
-
-»--Ne m’en parlez pas! j’ai été retenu jusqu’à présent par un animal,
-une espèce d’anthropophage... Un peu plus, il engloutissait ma table et
-mes chaises.
-
-»A cette voix, je me retournai, et j’aperçus l’aubergiste du _Soleil
-d’Or_.
-
-»Il me reconnut, et pensa défaillir en me voyant aux prises avec le
-bouilli.
-
-»--Qu’avez-vous? lui demanda M. Mauprat.
-
-»--C’est lui! dit l’aubergiste d’une voix étranglée.
-
-»--Qui, lui?
-
-»--Celui qui a mangé mon Saint-Michel.
-
-»On le plaça à côté de moi; et pendant tout le festin, il ne cessa de
-pousser des exclamations d’étonnement en me regardant.
-
-»Je finis par ne plus m’occuper de cet imbécile et par faire honneur
-au repas, qui fut magnifique comme la plupart des repas de noce en
-province.
-
-»Vous en savez quelque chose, vous aussi, mon gaillard.
-
-»Et maintenant que je vous ai conté l’histoire du grand Saint-Michel, à
-votre santé!
-
-Une belle arme la lance!
-
-De beaux hommes, les lanciers!
-
-
-
-
-L’AMI DES ACTEURS
-
-
-I
-
-Tout enfant, lorsque ses petits camarades, animés d’un noble
-enthousiasme, suivaient, en marquant le pas, la musique des régiments,
-lui demeurait planté, pendant des heures entières, devant les affiches
-de spectacles.
-
-Il épelait les noms des acteurs:
-
-A, r, ar; n, a, l, nal; Arnal.
-
-B, o, u, bou; t, i, n, tin; Boutin.
-
-C, a, ca; c, h, a, r, char; cachar; d, y, dy; Cachardy.
-
-Et ainsi de suite depuis A jusqu’à Z, depuis les Funambules jusqu’à la
-Comédie française.
-
-Ce fut de cette façon qu’il apprit à lire.
-
-
-II
-
-Le reste de son éducation s’acheva sur le trottoir de l’ancien
-boulevard du Temple, entre les marchands de coco et les marchandes
-de sucre d’orge. Posé là dès quatre heures de l’après-midi, il voyait
-arriver un à un les acteurs se rendant à leurs théâtres, et il
-recueillait des observations du genre de celle-ci:
-
---Tiens! M. Francisque a une redingote neuve!
-
---Mademoiselle Léontine ne sera jamais prête pour son entrée; elle se
-sera trompée d’heure, bien sûr!
-
-Le soir, après la représentation, il ne manquait jamais, avec quelques
-fanatiques de son espèce, d’aller attendre la sortie du premier rôle,
-pour lui faire une ovation et l’escorter jusqu’à son domicile.
-
-Ce fut une heure mémorable dans son existence d’enfant que l’heure où
-il osa dire à M. Albert, qui venait de jouer _Atar-Gull_:
-
---Monsieur Albert, voulez-vous que je porte votre parapluie?
-
-Et où M. Albert daigna lui accorder cette faveur.
-
-
-III
-
-Oh! marcher derrière un acteur!
-
-Quel bonheur c’était pour lui!
-
-Quelle émotion il éprouvait à se dire ceci,--ou à peu près,--en le
-suivant:
-
---Cet homme qui n’a l’air de rien, qui va, les mains dans ses poches,
-qui est habillé comme vous et moi, et dont la chaussure commence même à
-s’user, c’est d’Artagnan, c’est le duc de Villaflor, c’est Cartouche,
-c’est Monte-Cristo, c’est Ruy-Blas, c’est le maréchal de Saxe, c’est
-Salvator Rosa! Tout à l’heure, cet homme quittera son pantalon à
-carreaux et son paletot noisette; il s’habillera de soie et de velours;
-son valet de chambre lui passera au cou le collier de la Toison-d’Or!
-Tout à l’heure, l’homme que voici et que personne ne regarde, sera
-acclamé par une foule immense accourue exprès pour le voir; les mains
-battront à son aspect; les esprits voleront au-devant de lui! Tout à
-l’heure, cet homme, que chacun coudoie sans lui demander excuse, et
-à qui la première grisette venue dirait en ce moment: «Passez votre
-chemin!» cet homme tiendra toutes les femmes haletantes sous sa parole;
-elles le trouveront beau, elles lui jetteront des fleurs, et il n’en
-est aucune qui ne souhaitera d’être aimée par lui! Il se roulera dans
-le crime et dans l’orgie; il escaladera des murailles, il enlèvera des
-jeunes filles, il soustraira des testaments, il se battra en duel, il
-deviendra fou, il assistera à des ballets, lui, ce passant, cet homme
-si simple et si calme d’allure, l’homme dont j’emboîte le pas!
-
-Oh! marcher derrière un acteur!
-
-
-IV
-
-Devenu jeune homme, il se décida, après bien des timidités et des
-hésitations, à franchir la barrière qui le séparait des acteurs et à
-entrer dans leur intimité.
-
-Entrer dans l’intimité des acteurs, c’est entrer dans leur café.
-
-Il choisit, pour commencer, le plus modeste, le café Achille, qui était
-surtout fréquenté en ce temps-là par les pensionnaires du Petit-Lazari;
-il alla s’asseoir non pas à la place de tout le monde, parmi les
-consommateurs ordinaires, mais dans l’endroit réservé aux acteurs, dans
-le coin des acteurs, à la table des acteurs, sur le divan des acteurs.
-
-Je me doute que le cœur lui battit d’une violente sorte à cet acte
-d’effrayante audace.
-
-Un gros homme, qui fumait la pipe, le regarda d’un air étonné, et lui
-dit:
-
---C’est la place de Saint-Prosper.
-
-Il se recula respectueusement; et, quand, cinq minutes après, il
-aperçut Saint-Prosper, il prit texte de sa tentative d’usurpation pour
-lui offrir une canette de bière de Strasbourg.
-
-Le gros homme en eut sa part.
-
-Tels furent les commencements de l’ami des acteurs.
-
-
-V
-
-L’ami des acteurs a employé plusieurs années pour arriver du café
-Achille, cette ombre, au café des Variétés, cette splendeur,--en
-passant par le café de la Gaîté, par le café du Cirque, par tous les
-cafés dramatiques, sans compter les caboulots.
-
-Aujourd’hui, il est arrivé.
-
-Ce que cela lui a coûté de canettes, je ne dirai pas que lui seul le
-sait; mais il y aurait de quoi mettre à flots trente galiotes avec leur
-équipage hollandais.
-
-Il est arrivé! c’est-à-dire il connaît tous les acteurs, une armée!
-depuis les généraux jusqu’aux simples soldats, et les tambours, et
-les cantinières; il a barre sur eux, il a le droit de les apostropher
-dans la rue, de leur taper sur le ventre, de les arrêter par un bouton
-d’habit, de leur demander des billets de faveur, de leur donner des
-conseils, de faire leur partie de domino!
-
-Les connaissant, il a pris insensiblement leurs manières, leurs
-habitudes, leur costume; il est rasé de bleu; il boit l’absinthe à
-trois heures, il dîne à quatre.
-
-Il leur a emprunté leur langage, en l’outrant et en l’employant à
-contre-sens.
-
-Il appelle mademoiselle Boisgontier la _Bois-bois_.
-
-Il trouve à Gourdin du _galoubet_ (une bonne voix).
-
-Il déplore qu’on n’ait donné à Omer qu’un rôle de _cent cinquante_
-(lignes).
-
-Il dit d’une pièce ennuyeuse qu’elle est _crevante_.
-
-Il déclare que Deshayes est un _bénisseur_;
-
-Et que Montdidier _colle des affiches_, c’est-à-dire qu’il joue, les
-mains étendues[3].
-
- [3] L’ami des acteurs aura beau faire avec son demi-argot,
- il n’approchera jamais de la puissance d’expression des
- deux titis que j’ai entendus l’année dernière.
-
- Ils sortaient du Théâtre-Français, où l’on venait de jouer
- _le Verre d’eau_ et _la Joie fait peur_.
-
- Un de leurs camarades les accoste et leur demande ce qu’ils
- ont vu.
-
- --_Le Glacis de lance_ et _la Rigolade f... le taf_,
- répondent-ils.
-
- (_Note de l’auteur._)
-
-Ses façons de complimenter n’appartiennent à aucun vocabulaire et sont
-pleines de contorsions:
-
---Non, vois-tu, tu m’as fait plaisir... Non, ça y est, c’est complet...
-Non, tu crois peut-être que je blague... Non, parole d’honneur! tu ne
-sais pas tout le bien... Non, mais tu es _d’un nature_...
-
-
-VI
-
-Voulez-vous le voir dans son élément?
-
-Voulez-vous le surprendre en plein rayonnement et en pleine extase?
-
-Allez au café des Variétés, et, dans la partie vitrée, regardez cet
-homme à l’œil mobile, à la bouche pleine de sourires, qui se tient
-debout, afin de se transporter plus promptement d’un groupe à un
-autre. C’est lui. Il cause avec tout le monde, disant bonjour ou
-_adieu_, à la bordelaise; reconduisant ceux qui partent, encombrant
-le seuil, empêchant le service. Il se précipite au-devant d’Alexandre
-Michel, qui ne l’aperçoit pas; il secoue la main de Parade, droit,
-roide, indifférent; il interroge Munié, aux petits yeux clignotants
-et attendris; et Munié, qui est bon comme le bon pain, lui répond
-avec sollicitude. Il parle canut à Berthelier; à Raynard, il dit:
-«La claque! la claque!» Par-dessus le nez de Grenier, il cherche à
-distinguer Colbrun, son cher Colbrun. Bien qu’occupé dans le café, il
-a cependant un œil sur le boulevard. Crosti passe, imposant comme un
-treizième César; il le hèle d’un _psit_ amical; il salue également du
-geste Dieudonné et Blaisot. Il fait rapporter de la bière, et trinque
-avec Ballard; il ne dédaigne pas la compagnie de Ballard, parce qu’il
-y a toujours quelque chose à gagner dans la conversation des personnes
-sensées. Mais Bache l’inquiète et l’offusque avec ses grands saluts,
-ses courbes cérémonieuses, ses obséquiosités, son nez et son œil
-questionneurs, ses lèvres pincées et son habitude de faire répéter:
-«Monsieur me fait l’honneur de me dire?... Monsieur m’a adressé la
-parole?» Il aime mieux la brusquerie militaire de Christian, qui, vêtu
-de noir, boutonné jusqu’au menton, la poitrine effacée, lui crie d’une
-voix exercée au commandement: «Vas-tu te taire, crétin! Quel grelot,
-mes enfants! Asseyez-vous donc dessus, et muselez-le après!»
-
-L’ami des acteurs est enchanté.
-
-Il fait rapporter de la bière.
-
-Il a trois formules d’invitation, dont l’insistance varie selon
-l’importance de celui à qui il s’adresse.
-
-La première, banale et presque négative:
-
---Tu ne prends pas quelque chose?
-
-La deuxième, plus précise, avec un caractère d’affabilité:
-
---Prends-tu quelque chose?
-
-Enfin, la troisième catégorique, et qui ne tolère pas de refus:
-
---Prends donc quelque chose!
-
-
-VII
-
-L’ami des acteurs a cela de particulier qu’il connaît tout le monde et
-que personne ne le connaît.
-
-Là est la nuance originale.
-
-On ne sait pas son nom.
-
-On ignore ce qu’il fait.
-
-La plupart du temps, on le désigne par un prénom qui n’est pas le sien:
-on l’appelle Auguste, et il se laisse appeler Auguste.
-
-Plusieurs prétendent que c’est un tapissier, d’autres que c’est un
-fabricant de peignes.
-
-Quoi qu’il en soit, c’est un fort galant homme.
-
-Je lui demandai une fois pourquoi, avec le goût si déterminé qui le
-pousse vers la vie du théâtre, il ne s’était pas fait acteur.
-
-Il demeura un instant immobile et frappé d’un coup de lumière; puis il
-me répondit comme M. Prud’homme, à qui l’on conseillait de prendre un
-bain pour se débarrasser d’une mauvaise odeur dont il ne cessait de se
-plaindre depuis l’âge de six ans.
-
---Je n’y ai jamais pensé!
-
-
-
-
-UNE NATURE EN DEHORS
-
-
-I
-
-Corfou!--En rangeant des papiers anciens, je retrouve ce nom singulier
-au bas de plusieurs lettres. C’est le nom--ou le sobriquet, je ne sais
-plus au juste--d’un camarade de jeunesse, d’un ami de fredaines. Où
-est-il à présent? qu’est-il devenu? Certainement il existe toujours. Il
-y a des personnes dont le souvenir éloigne toute supposition funèbre;
-Corfou est de ce nombre. Il était trop grand, trop fort, trop superbe,
-à l’époque où je l’ai connu, pour n’être pas encore grand, fort et
-superbe maintenant. Allons, allons, Corfou se porte bien; Corfou va à
-merveille! Pensons à autre chose.
-
-Penser à autre chose? Et pourquoi? Cette physionomie très-distincte
-m’arrête, me retient. Je veux essayer de la fixer sur le
-papier. Cette mémoire bourdonne à mes oreilles, au point de
-m’importuner;--débarrassons-nous de cette mémoire. Parlons de Corfou
-aujourd’hui; c’est le moyen le meilleur de n’y plus songer demain.
-
-Ce nom, retrouvé par hasard, me remet sous les yeux tout un passé
-dont je ne suis ni fier ni attristé; un passé émietté, dévoré dans
-les délires du quartier Latin. J’ai «fait la noce» avec Corfou, voilà
-ce qu’il y a de clair. Le café de l’_Europe_, le café _Belge_, le
-restaurant Dagneaux, les bals masqués de l’Odéon, les bosquets de la
-_Closerie des Lilas_, et cette partie du _Prado_ qu’on appelait la
-_Chaussette-d’Antin_ ont retenti de nos bruyances. Mais je n’étais
-qu’un simple conscrit dans cette armée de jeunes gens où Corfou avait
-rang de colonel. D’abord, ma taille n’offrait rien d’imposant, tandis
-qu’il rappelait le cèdre des chœurs de Racine. Pour donner une idée
-de la stature de Corfou, il faudrait amalgamer les types de Nadar, de
-Privat d’Anglemont, de Molin, de Marc-Trapadoux, de Pothey, de l’acteur
-Bignon,--race des géants, avec lesquels, d’ailleurs, il s’est souvent
-rencontré sans désavantage et sans rivalité.
-
-Tout était excessif en lui. Il avait trop de cheveux, trop de
-sourcils, trop de barbe. Il avait la voix trop forte, la poignée de
-main trop rude. Il faisait tout trop vite. C’était une nature en
-dehors,--débordante, ruisselante, obéissant à son premier mouvement.
-La matière le menait beaucoup, je suis forcé d’en convenir. Après un
-festin, il devenait ivre d’impertinence. Je l’ai vu monter sur une
-table, chez Bullier, et là, déchaînant le tonnerre enfermé dans sa
-cravate, hurler par trois fois: «--A bas les étudiants!» Corfou s’est
-battu à tout ce qu’on a voulu, comme on a voulu, autant qu’on a voulu;
-et il s’est toujours retrouvé sur ses jambes.
-
-Corfou a connu la pauvreté,--parbleu! Mais il l’a traitée fièrement, de
-haut en bas. En ce temps-là, s’il avait froid, il descendait sur les
-boulevards extérieurs, sciait un jeune arbre et l’emportait sous le
-bras, dans sa chambre.
-
-
-II
-
-Un trait inouï et sublime de probité domine l’existence de Corfou.
-
-Cela devrait être raconté au bruit des harpes par un poëte coiffé d’or.
-
-Il avait un tailleur, comme tout le monde,--et, comme tout le monde, il
-devait de l’argent à ce tailleur.
-
-Le tailleur avait épuisé tous les modes de réclamations; il en était
-arrivé à la période exaspérée et aux visites quotidiennes.
-
-Corfou, lui, se montrait imperturbablement exquis; il avait toujours
-une parole d’espoir--et une chaise--à offrir à son créancier.
-
-Un matin, pourtant, le drame fit explosion.
-
-Le tailleur eut un mot de trop.
-
-Corfou devint pâle; il aurait pu aisément le jeter par la fenêtre, mais
-il se contint.
-
-Il boutonna sa redingote et prit son chapeau.
-
---Monsieur, dit-il, attendez-moi un instant; je vais chercher votre
-argent et je vous le rapporte.
-
---Je vous suis, fit le tailleur.
-
---Non pas, reprit Corfou, l’injure a eu lieu ici; c’est ici que doit
-avoir lieu la réparation. Vous allez m’attendre.
-
---Je préfère vous accompagner.
-
---Je n’ai pas besoin de vous. Restez.
-
---Mais, moi, j’ai affaire au dehors, murmura le tailleur commençant à
-s’inquiéter.
-
---Cela m’est bien égal.
-
---Monsieur!
-
---Vous ne sortirez pas d’ici que vous ne soyez payé! s’écria Corfou.
-
-D’un geste impérieux, clouant le tailleur au plancher, il partit après
-l’avoir enfermé à double tour.
-
-Il était midi alors.
-
-A quatre heures, Corfou n’était pas encore rentré;--il dépêchait vers
-son prisonnier un commissionnaire chargé, non pas de le rendre à la
-liberté, mais de lui faire passer par-dessous la porte un billet ainsi
-conçu:
-
-«Je n’ai recueilli que la moitié de la somme; je vais me mettre en
-route pour le reste. Vous trouverez de quoi manger dans le petit buffet
-à côté de la fontaine. Il y a une moitié de pâté, veau et jambon. A
-bientôt.»
-
-Le tailleur écumait.
-
-Pourtant, l’appât d’un remboursement total l’empêchait de se livrer à
-aucun scandale et d’appeler par la croisée. Il prit son mal en patience.
-
-A neuf heures du soir, nouveau commissionnaire de Corfou; nouveau
-message par dessous la porte.
-
-«Mauvaises nouvelles! La plupart de mes amis sont absents. Je vous
-écris du café de _Paris_, où je viens de dîner pour m’étourdir. Tout
-à l’heure, j’irai tenter le jeu, afin de parfaire la somme qu’il vous
-faut. Voyez à quelles extrémités vous me poussez! Couchez-vous, car je
-rentrerai peut-être tard. Mes draps sont blancs.»
-
-Le tailleur faillit avoir une attaque d’apoplexie. Il tenta d’ébranler
-la porte; il introduisit la pointe d’un couteau dans la serrure:
-inutile!
-
-Sur ces entrefaites, un mauvais petit bout de bougie qu’il avait
-découvert à grand’peine s’éteignit et le laissa plongé dans de
-ridicules ténèbres.
-
-Il se jeta tout habillé sur le lit.
-
-... Le lendemain matin, il se sentit secoué au collet; c’était Corfou
-qui rentrait.
-
---Dites donc, vous auriez bien pu quitter vos bottes, ce me semble!
-
-Et, après avoir aligné devant le tailleur plusieurs piles d’argent
-en échange de sa facture, il le guida vers son seuil, et il lui
-indiqua--du bout du pied--l’escalier de service, où, pendant quelques
-minutes, on entendit un bruit sourd, pareil au bruit d’un quartier de
-roche qui roulerait et bondirait dans un ravin.
-
-
-III
-
-S’il est galant?
-
-C’est la galanterie dans toute sa fleur, dans tout son imprévu,
-dans toute sa fascination, dans toute son audace. Audace heureuse!
-irrésistible audace!
-
-Corfou, à Lyon, voit passer sur le quai Saint-Antoine une femme
-richement parée, une femme du monde. Il la trouve jolie, et il
-s’arrête, ne dissimulant pas son admiration. Puis, il s’approche
-d’elle, et, rassemblant dans un salut toutes les grâces du dix-huitième
-siècle, il lui jette ces paroles:
-
---Hôtel de l’_Europe_, chambre 4, de trois à cinq heures.
-
-Et il s’en va, sans attendre la réponse.
-
-
-S’il est galant?...
-
-Il est même croustilleux.
-
-La tête enflammée par le punch (car il est resté fidèle au punch; c’est
-sa date), Corfou se rend au bal de la Préfecture de N***. Il fait le
-tour des salons, rouge, l’œil attendri, avec de vastes effets de
-poitrine et des fredons de satisfaction.
-
-Comme cela:--Bromm! bromm! Ti la la, ti la la... _Viens, gentille
-dame!..._ Broum!
-
-Devant une porte, il se trouve face à face avec la femme du receveur
-général, dont une immense crinoline ne dérobait pas--l’état intéressant.
-
-Corfou cligne l’œil d’un air d’intelligence et de malice, et lui dit de
-son plus aimable ton:
-
---Voilà ce que c’est que de n’avoir pas été sage!
-
-En présence de deux cents personnes.
-
-
-Corfou s’est marié.--Qu’est-ce que je dis donc là?--On a marié Corfou,
-et il s’est laissé faire.
-
-Il n’en a pas moins continué d’être--un mari en dehors.
-
-Trois jours après la noce, il a conduit sa femme au café, à son café.
-
-Et, appelant le garçon par son nom:
-
---Joseph! ma canette!
-
-Le garçon lui a demandé:
-
---Vous allez bien, monsieur Corfou?
-
-Le mariage peut être envisagé de diverses sortes.
-
-
-IV
-
-Il voit des tortues à l’étalage d’un marchand de comestibles; il en
-achète une, et il la porte dans la main jusque chez lui.
-
-Sa domestique, l’entendant rentrer, accourt en criant:
-
---Monsieur! monsieur! madame vient d’accoucher!
-
---Est-il possible! exclame Corfou;--tiens, Julie, je viens d’acheter
-une tortue...
-
-Le médecin arrive à son tour, et lui dit:
-
---Réjouissez-vous, mon cher, c’est un fils que vous avez, un fils
-magnifique!
-
---Un fils, docteur! un fils! quel bonheur!--Regardez donc cette tortue
-que je viens d’acheter...
-
-On le pousse dans la chambre de l’accouchée.
-
---O ma chère amie! s’écrie-t-il en se précipitant sur elle; ma pauvre
-Éléonore, comme tu as dû souffrir!--Voilà une tortue que je t’apporte...
-
-Sa femme n’a que la force de lui tendre la main.
-
---Trente sous! murmure-t-il.
-
---Ah! que je suis heureuse! parvient enfin à dire la malade avec
-sensibilité.
-
---Chère femme!
-
-Mais, toujours préoccupé par sa tortue, Corfou ajoute:
-
---Et quand nous en serons las, nous en ferons un excellent potage.
-
-
-V
-
-Corfou, mon camarade; Corfou, mon ancien compagnon d’entre onze
-heures et minuit, si tu viens à lire ces quelques lignes,--où que
-tu sois, en Californie, chez les Turcs, ou dans un riant village de
-la basse Bourgogne, ton pays natal, je crois; écris-moi, mon cher
-Corfou. Dis-moi que tu es toujours le même, que tu as encore ta verve
-d’autrefois, que tu es plus que jamais une _nature en dehors_.--Ah!
-quelle peine et quelle déception pour moi, si, comme tant d’autres
-de mes amis, tu allais me répondre que les temps sont changés, et
-que tu en as fini résolument avec le passé, et que d’autres idées te
-sont venues, et que des projets nouveaux ont germé dans ta tête!--car
-voilà leur refrain aux jeunes gens d’hier et d’avant-hier, à nos
-connaissances vieillies du quartier Latin. L’esprit de suite et
-de gaieté leur a manqué absolument. Si, par malheur, il en est
-advenu ainsi de toi, mon bon Corfou, si tu es actuellement un homme
-sérieux,--alors ne me réponds pas, fais le muet et le mort. Tu
-m’obligeras, vrai. Je ne tiens pas à connaître un autre Corfou que
-celui que j’ai connu; je ne veux pas défaire le roman de ma jeunesse,
-si complet comme cela, et où s’encadre si bien ta tête résolue et
-joyeuse.
-
-
-
-
-L’ŒIL, LA DENT ET LE CHEVEU
-
-
-I
-
-L’ŒIL.--Pendant que, dans son alcôve, Hélène, brisée par le bal,
-s’agite sous les flèches noires du Sommeil, disons ses douleurs et les
-nôtres. Pauvre Hélène!
-
-LA DENT.--Pauvre Hélène!
-
-LE CHEVEU.--Pauvre Hélène!
-
-L’ŒIL.--Elle est une des quatre ou cinq reines de Paris, la ville
-aux prodiges. Les peintres et les sculpteurs s’agenouillent quand
-elle passe; les musiciens écoutent en elle chanter la voix d’argent.
-Assurément, il faut la reconnaître pour une des femmes les plus
-victorieusement belles de sa génération.
-
-LA DENT.--De quelle génération?...
-
-L’ŒIL.--Chut! la voilà qui fait un mouvement.
-
-LE CHEVEU.--Un mouvement et un soupir. Hélène souffre depuis quelque
-temps, et je sais le secret de sa souffrance.
-
-LA DENT.--Moi aussi.
-
-L’ŒIL.--Moi aussi.
-
-LE CHEVEU.--Elle songe que ses jardinières ne regorgent plus, comme
-autrefois, de ces bouquets miraculeux que les amoureux seuls savent
-cueillir en plein janvier.
-
-LA DENT.--Elle songe que, depuis un an, personne ne s’est tué ni battu
-en duel pour elle.
-
-L’ŒIL.--Elle trouve que les jeunes gens d’aujourd’hui commencent à
-devenir bien respectueux.
-
-LA DENT.--Hélène s’inquiète.
-
-LE CHEVEU.--Hélène s’effraie.
-
-LA DENT.--A quoi cela tient-il? (_Un silence._)
-
-L’ŒIL.--C’est que je rougis.
-
-LA DENT.--C’est que je jaunis.
-
-LE CHEVEU.--C’est que je blanchis.
-
-
-II
-
-L’ŒIL.--Flamme! astre! aurore! diamant! j’étais tout cela autrefois. Je
-resplendissais, je caressais, je foudroyais. Un ange venait clore mes
-paupières chaque soir, un ange venait les ouvrir chaque matin.
-
-LA DENT.--Perle! ivoire! disaient de moi les poëtes classiques, de moi,
-la trente-deuxième d’une brigade éblouissante.--Des dents de jeune
-loup! disaient les poëtes romantiques!--Et comme je savais mordre à
-toutes les pommes de tous les paradis terrestres.
-
-LE CHEVEU.--Un diadème, lorsque Hélène était coiffée! Une inondation
-dès qu’elle enlevait son peigne! Un manteau de roi! tout le Titien!
-
-L’ŒIL.--A présent, une ligne bleuâtre s’accuse au-dessous de mes
-paupières.
-
-LA DENT.--A présent, les pommes me sont défendues comme des crudités;
-les cigarettes me sont interdites parce qu’elles altèrent l’émail et
-qu’elles dessèchent la lèvre.
-
-LE CHEVEU.--J’étais un cheveu autrefois; à présent, je ne suis plus
-qu’un tube capillaire. Et la tête d’Hélène, cette tête digne de tous
-les hommages et de toutes les adorations, voilà qu’on l’appelle un cuir
-chevelu. Hélas!
-
-L’ŒIL.--Hélas!
-
-LA DENT.--Hélas!
-
-LE CHEVEU.--A qui m’a-t-on associé, justes dieux! à une natte
-d’Alsacienne, et à des bandeaux dont j’ignore l’origine!
-
-L’ŒIL.--Maudite soit cette épingle noircie dont on me blesse tous les
-jours pour m’allonger!
-
-LA DENT.--Maudites soient ces petites limes et ces petites brosses qui
-me font grincer!
-
-LE CHEVEU.--Et ces pinces d’acier auxquelles je n’ai échappé jusqu’ici
-que par miracle!
-
-L’ŒIL.--Mon orgueil est vaincu; je sais maintenant comment on pleure.
-
-LA DENT.--La fluxion n’est plus un mot pour moi: je la sens, elle
-arrive.--Au secours!
-
-LE CHEVEU.--Éloignez ces eaux, ces huiles, tous ces corrosifs sous
-lesquels je me tords et me consume.--Au secours!
-
-LA DENT.--Des élancements!--Au secours!
-
-
-III
-
-LE CHEVEU.--Plutôt que de voir s’effiler ainsi mon existence misérable,
-pourquoi n’ai-je pas fait partie de cette dernière mèche qu’Hélène a
-donnée il y a un an (on ne la reprendra plus à pareille libéralité!)
-à ce jeune capitaine qui partait pour la guerre? Je serais à cette
-heure enfermé dans un médaillon d’or et abrité sur une chaude poitrine,
-tandis qu’un jour ou l’autre, ici on me balayera comme un témoin
-honteux!
-
-L’ŒIL.--Un pince-nez, voilà mon avenir.
-
-LA DENT.--Qu’est-ce donc que ces mots qu’on murmurait hier devant
-moi: pivots, ligatures, monture en caoutchouc?--«Sans nuire à la
-mastication,» ajoutait-on.
-
-L’ŒIL.--Eh bien, êtes-vous contents, vous tous qui avez aimé Hélène et
-qu’Hélène n’a pas aimés! Vous tous, qui vous êtes inutilement roulés à
-ses pieds et qui avez inutilement crié son nom dans vos fièvres! Nous
-étions ses complices alors, nous sommes vos vengeurs aujourd’hui.
-
-LE CHEVEU.--Êtes-vous satisfaites, vous toutes, ses rivales, qui
-pâlissiez à ses côtés, et qui vous irritiez de son inaltérable éclat!
-Venez la voir à présent; l’heure va sonner pour elle, l’heure sans
-pitié.
-
-LA DENT.--La déesse va redevenir mortelle. Adieu, Hélène.
-
-L’ŒIL.--Adieu, Hélène.
-
-LE CHEVEU.--Adieu, Hélène.
-
-L’ŒIL.--Chut! elle étend les bras, et sa belle gorge se soulève sous le
-poids de quelque rêve funeste.
-
-LE CHEVEU.--Ses traits expriment l’épouvante...
-
-LA DENT.--Pourquoi donc? ({Un silence.})
-
-L’ŒIL.--C’est que je m’éteins.
-
-LA DENT.--C’est que je tremble.
-
-LE CHEVEU.--C’est que je tombe.
-
-
-
-
-LES RÉPUTATIONS DE CINQ MINUTES.
-
-
-I
-
-Il a écrit, le matin, un article dans le petit journal en vogue. Il
-traverse le boulevard, le front radieux, et jette sur les passants
-un regard qui semble dire: «_Ils l’ont lu!_» A la hauteur du passage
-des Princes, un individu se précipite à sa rencontre et lui serre les
-bras: «Mon cher, recevez mon compliment, c’est fait de main de maître!»
-Devant la rue de Richelieu, un autre: «Il n’y a que vous pour tourner
-les choses de la sorte! Vous avez de l’esprit comme un ange.» Il
-poursuit sa démarche triomphale, en distribuant des sourires qui font
-tout ce qu’ils peuvent pour demeurer indifférents.
-
-Vainement essaye-t-il de s’arrêter en face de l’affiche du théâtre
-des Variétés, un de ses camarades s’approche, et lui dit avec un air
-moqueur: «Sais-tu que ton article fait un tapage du diable? Seulement,
-tu devrais bien recommander à l’imprimeur de ménager les fautes de
-français. Quatre en deux colonnes! tu veux donc qu’il n’en reste plus
-pour tes confrères?...»
-
-Rien ne manque,--pas même l’envie,--à cette réputation de cinq minutes.
-
-
-II
-
-Il passe dans une allée du bois de Boulogne, emporté par une voiture
-aussi frêle qu’un ressort de montre. A ses côtés est une jeune femme,
-renversée dans une mer de dentelles que paillettent çà et là des
-pointes de diamants, pareils à ceux que le soleil allume sur la crête
-des vagues. Il conduit lui-même. Sur son chemin, le long du lac, sur
-les gazons, dans tous les coupés, ce n’est qu’un cri d’étonnement:
-«Félicien avec la Maëstricht!--Cela n’est pas possible!--En êtes-vous
-certain?--Comment se fait-il?--Depuis quand?» Et vous apercevez d’ici
-le scintillement de tous les lorgnons, de tous les pince-nez, de tous
-les binocles.
-
-Félicien n’est ni jeune ni vieux, ni beau ni laid; il n’a jamais fait
-parler de lui ni en bien ni en mal. De toutes les fleurs des pois des
-clubs parisiens, c’est assurément la plus insignifiante. Pourtant le
-nom de Félicien est dans toutes les bouches.
-
-Sa réputation durera cinq minutes.
-
-
-III
-
-Il fait sa partie de bezigue dans un estaminet abject, attenant au
-théâtre. C’est un acteur de troisième ordre. Tout à coup il interroge
-la pendule et se lève: «Le deuxième acte va finir» dit-il. Puis il
-ajoute, en appelant le garçon: «La consommation est pour moi.» Et il
-prend son chapeau graisseux; il monte quatre à quatre jusqu’à sa loge
-où un coiffeur l’attend; il se peint de rose et de blanc, il entre dans
-un maillot de satin, il se coiffe d’une perruque à boucles. Il était
-vilain comme tout, il est presque superbe. Dans le drame nouveau, il
-s’appelle le marquis de Monsorel; une très-belle scène est celle où
-il arrache une jeune fille à un _piége infâme_; il y a un geste, un
-mouvement,--involontaires peut-être;--N’importe; on lui fait une
-ovation; il n’est question que de lui pendant l’entr’acte.
-
-Déshabillé, et revenu au café pour achever sa partie de bezigue:
-
---Il paraît que cela a bien marché, lui dit un des joueurs.
-
---Oui, j’ai eu un succès _bœuf_, répond-il avec modestie.
-
-Cinq minutes! cinq minutes!
-
-
-IV
-
-Elle a levé la jambe plus haut que toutes les autres. Rassemblant ses
-jupons et faisant claquer sa langue avec impatience, l’œil tourné
-vers l’orchestre pour attendre le signal, la hanche balancée, elle
-est partie au premier coup d’archet, tournoyant comme un derviche;
-et lorsqu’elle s’est trouvée face à face avec son cavalier, elle lui
-a enlevé son chapeau d’un coup de pied, dont la promptitude ferait
-comparer l’éclair à un lambin.
-
-Autour d’elle tout le monde a battu des mains; on s’est étouffé pour la
-voir, on est monté sur les banquettes. Et Henri Delaage, qui passait
-par là, a inscrit son nom sur ses tablettes (il est le seul qui ait
-encore des _tablettes_!) et il l’a envoyé immédiatement aux journaux
-belges.
-
-C’en est fait! voilà Truffette-la-Limousine célèbre--pendant cinq
-minutes!
-
-
-V
-
-Il a tué père et mère; il s’est servi pour cela d’une petite hache
-fort commode, qu’on l’avait vu aiguiser la veille sur les bords de la
-rivière de la Bièvre. La nuit venue, il s’est introduit dans la maison.
-Avec la hachette, il a fait trois entailles dans la tête du vieillard
-et quinze dans celle de la pauvre femme. On l’a arrêté à deux lieues de
-là. Il avait encore sous ses sabots des cheveux de ses victimes.
-
-On a instruit son procès et il a paru aujourd’hui devant la Cour
-d’assises. Dès le matin, les abords du palais de Justice étaient
-littéralement obstrués; dans la salle, la foule était compacte, et
-l’on remarquait aux places réservées un assez grand nombre de dames en
-élégante toilette. L’assassin n’a pas semblé intimidé par cet appareil
-imposant. L’auditoire a frémi devant l’impassibilité de son attitude et
-l’expression farouche et basse de sa physionomie. Quelques-unes de ses
-réponses ont excité une sensation profonde.
-
-Ce soir, les journaux doubleront leur tirage, et tous les lecteurs se
-jetteront avec avidité sur ces horribles détails.
-
-Lui aussi est une réputation de cinq minutes!
-
-
-
-
-LE CHICARD
-
-
-I
-
-Minuit sonne.
-
-Par une belle gelée de février, enveloppé d’un paletot insuffisant, le
-menton perdu dans un cache-nez, il arpente le trottoir du boulevard des
-Italiens.
-
-Une femme en domino est à son bras.
-
-Arrivés au coin de la rue Le Pelletier, où se tiennent des gardes à
-cheval à côté des ifs lumineux, ils jouent des coudes à travers la
-foule; ils pénètrent tous deux jusque sous l’auvent de l’Opéra.
-
-De son costume, à lui, on ne distingue encore qu’un gigantesque plumet
-et des bottes à la russe.
-
-Il se redresse devant le contrôle; il se débarrasse de son cache-nez,
-et, comme pour essayer ses moyens, il lance d’une voix de stentor ce
-nom aux employés:
-
---Monsieur Guizot!
-
-
-II
-
-Les employés ne sourcillent pas.
-
-Ils connaissent toutes les charges, surtout celles de feu Wafflard et
-de Tivoli.
-
-Sans même le regarder, le contrôleur lui demande, en tendant le bras:
-
---Votre billet?
-
---Dumollard! articule notre individu, heureux de cette seconde
-plaisanterie.
-
---Oui, oui... votre billet? Dépêchons-nous... vous empêchez le monde
-d’entrer.
-
---Hommes de peu de foi! murmure-t-il en s’exécutant, et se sentant
-poussé par le flot.
-
-Au vestiaire, il s’arrête pour ôter son paletot. Moment
-d’éblouissement! La chenille se change en papillon. Le bourgeois
-devient un chicard.
-
---Viens, Sophie! dit-il en montant majestueusement le grand escalier.
-
-
-III
-
-Il est coiffé d’un casque en carton doré, d’où jaillit ce prodigieux
-plumet dont il a été question plus haut. Un catogan de postillon sème
-la poudre sur ses épaules, auxquelles est attaché un sac de soldat.
-Sa figure est atrocement tatouée, mi-partie jaune et verte, avec des
-croissants et des lunes en papier découpé. D’énormes besicles de
-marchand d’orviétan sont à cheval sur son nez. Les ordres les plus
-fabuleux s’étalent sur sa poitrine presque nue: dromadaire du bey de
-Tunis, onagre bleu du grand Mogol, ciron ailé du roi d’Étrurie, condor
-du duc de Roussillon. A sa ceinture est pendue une cuiller à pot,
-ainsi qu’une corde d’oignons en guise de breloques. Il a un habit vert
-d’incroyable, dont les pans balaient le sol; un maillot d’Alcide du
-Nord en tournée départementale, des gantelets de cuir, des bottes à
-cœur et à gland. Il balance négligemment de la main droite un lorgnon
-large comme une fourche.
-
-
-IV
-
-A peine son pied s’est-il posé sur les tapis du premier étage, qu’il
-s’annonce par des effets de grelots, et qu’il s’affirme (un mot à la
-mode) par une explosion de cris et d’apostrophes.
-
-Il pénètre dans les groupes à la façon d’un boulet de canon; les uns le
-rudoient, les autres rient.
-
-Il saisit toutes les femmes à la taille, disant à l’une:
-
---Chère belle, vous venez de laisser tomber votre extrait de naissance!
-
-Disant à l’autre:
-
---Vaporine! sois à moi... dût la justice des hommes nous poursuivre
-jusque dans les savanes du nouveau monde!
-
-Et les femmes de se rejeter en arrière et de crier à l’horreur.
-
-Une seule qui cause avec un Anglais, se retourne froidement et lui dit:
-
---Eh bien, après?
-
-
-V
-
-Il danse.
-
-Il appelle cela danser.
-
-Avec ses grands bras et ses grandes jambes il a vite fait d’organiser
-le vide autour de lui.
-
-Enveloppant sa danseuse d’une étreinte enthousiaste, il s’avance avec
-elle, en imprimant à sa botte gauche des balancements égaux.
-
-Puis, il la rejette brusquement aux bras de son vis-à-vis.
-
-Il passe en cinq minutes par toutes les nuances du vertige et de
-l’indifférence, de la furie et du dédain.
-
-Il marche,--il bondit.
-
-Il ondule comme un navire, il tourne comme un moulin à vent, il piaffe
-comme un cheval.
-
-Et le cavalier seul!
-
-Les mains brandies, le talon épileptique, la voix luttant avec
-l’orchestre, l’œil plein de gaz et de sang.
-
-Il se tord en sautant, et saute en se tordant.
-
-Il se jette à plat ventre,--et il se relève.
-
-Et, en se relevant, il imite le geste gracieux d’un homme qui offre une
-rose à sa danseuse.
-
-
-VI
-
-Il a perdu Sophie, ou plutôt Sophie l’a perdu,--que dis-je? perdu!
-servons-nous donc des mots de notre temps: Sophie l’a lâché.--Un
-chicard est trop gênant pour une femme. Un chicard doit toujours aller
-seul, comme le bourreau.
-
-Sophie l’a lâché pendant qu’il s’obstinait à demander à un Chinois sa
-photographie; elle a pris le bras d’un jeune monsieur, tout émerveillé
-de ce commencement d’aventure, et elle a disparu avec lui dans les
-couloirs faits pour la causerie. Quand le chicard s’est retourné, il
-n’a plus vu personne.
-
-Il s’informe, il s’inquiète, il s’alarme; il prend à gauche; il revient
-sur ses pas; il monte sur les banquettes; il fouille de son nez toutes
-les loges; il explore les galeries; il inspecte les buffets; il se
-penche par-dessus les rampes d’escalier en appelant à tue-tête:
-
---Sophie! hé! Sophie!
-
-Un être barbu, fagoté en nourrice, se jette à son cou, en lui disant:
-
---Me voilà! rassure-toi!
-
-
-VII
-
-Il parlemente avec un des huissiers qui défendent l’entrée du foyer
-aux personnes travesties, car l’idée fixe de tous les chicards est de
-forcer ou d’éluder cette consigne:
-
---Je vous entends bien... on n’entre pas... mais écoutez-moi: j’ai un
-rendez-vous devant l’horloge... ah! c’est un motif, un rendez-vous...
-Au moins, n’abusez pas de cette confidence, il y va de l’honneur d’une
-marchande de tabac.... Si vous me laissez entrer, je vous rapporterai
-une orange... Hein? vous dites qu’il y a un règlement? Voilà ce qui
-vous trompe; il n’y a pas de règlement... qu’on me montre le règlement,
-ou qu’on me ramène à la féodalité!... Voyons, mon ami, laissez-moi
-me faufiler... je serai la décence même... Chaque minute que vous me
-faites perdre me déshonore aux yeux de cette femme... Faut-il vous
-prier à mains jointes, cœur de roche? faut-il me mettre à vos genoux,
-cruel?
-
-Et le voilà aux genoux de l’huissier.
-
-
-VIII
-
-Assis près de l’orchestre où les quadrilles l’ont refoulé, il se tourne
-vers son voisin, un monsieur cravaté de satin noir, et dont le nez est
-tout en sueur, par suite de l’attention passionnée qu’il prête à la
-danse.
-
---Monsieur, lui dit-il, n’est-ce pas une chose à la fois anormale et
-pénible, à l’époque où nous sommes, au degré de civilisation où nous
-voilà parvenus, et dans la voie de progrès où nous nous engageons
-chaque jour... de voir des nations policées s’égorger entre elles,
-à l’instar des peuplades barbares, et comme en ces temps primitifs
-où les trois quarts du genre humain étaient plongés dans la nuit de
-l’ignorance et de la superstition?
-
-Le monsieur ne bronche pas.
-
---N’est-ce pas votre opinion? continue le chicard.
-
-Visiblement contrarié, le monsieur affecte de regarder d’un autre côté.
-
---Observez que je ne prétends en aucune sorte vous imposer ma manière
-de voir.
-
-Le monsieur fronce le sourcil et pince les lèvres; son nez suait tout à
-l’heure, il fume à présent.
-
---Êtes-vous éclectique?
-
---Laissez-moi tranquille, gronde sourdement le monsieur.
-
---Pas poli, dit chicard.
-
-Et posant amicalement la main sur son épaule:
-
---Mais considérez donc, mon bonhomme, que...
-
-Pour le coup, le monsieur n’y tient plus:
-
---Je vous défends de toucher à _mes vêtements_ ou je vous fais mettre
-au poste.
-
---Excusez! Dis tout de suite que tu es Fouché, alors.
-
-
-IX
-
-Il se rue dans le café qui communique avec l’Opéra.
-
-Il a trouvé un compagnon, il a mis la main sur un autre chicard, tout
-pareil à lui-même, même plumet, mêmes bottes.
-
-Tous deux font leur entrée en s’étayant mutuellement, en culbutant les
-tables, en accrochant les tabourets.
-
-Le premier chicard dit au second:
-
---Laisse-moi faire!
-
-Le second chicard répond au premier:
-
---Vive la charte!
-
-Les garçons de café, qui ne vont jamais aux gens qui les appellent, se
-précipitent en échange au-devant des deux chicards qui ne les appellent
-pas.
-
---Qu’est-ce que désirent ces messieurs?
-
---Comment! ce que je désire? hurle le premier; désire est joli! Je ne
-désire pas... je veux, j’exige!
-
---Qu’est-ce que veulent ces messieurs?... du punch?
-
---Oui, du punch! toujours du punch! mugit-il.
-
---Et un solo de harpe, murmure mélancoliquement le second, en se
-laissant couler sur un tabouret.
-
-
-X
-
---Sophie, as-tu ton châle?
-
-C’est lui qui, ahuri, avachi, adossé au mur, à quelques pas du
-vestiaire, adresse machinalement cette question à une femme imaginaire.
-Il est quatre heures du matin.
-
---Sophie, as-tu ton châle?
-
-Il n’en peut plus; sa tête penche, appesantie, sur son estomac; ses
-bras sont inertes; ses genoux fléchissants. Son plumet s’est cassé à
-toutes les portes; un pan de son habit vert est resté aux mains d’un
-garde municipal. Ce n’est plus un homme, c’est une ruine qui s’écroule.
-
---Sophie, as-tu ton châle?
-
-Tout le monde défile devant lui depuis une demi-heure. Il ne voit
-personne, on le heurte, on lui rit au nez; tout lui est égal. Il n’a de
-conscience que pour répéter toutes les cinq minutes:
-
---Sophie, as-tu ton châle?
-
-Une bande de pierrots et de pierrettes descend ou dégringole
-l’escalier. L’un d’eux, qui n’a plus de chapeau, plus de farine, plus
-de gants, s’écrie en apercevant le chicard:
-
---Tiens, c’est Tolbiac! emmenons déjeuner Tolbiac!
-
-On prend sous le bras le chicard, qui n’entend rien, et on l’emmène à
-la maison Dorée.
-
-
-XI
-
-Arrivés à la maison Dorée, le chicard tombe, la figure la première,
-dans un homard.
-
---Mais ce n’est pas Tolbiac! s’écrie une des femmes en l’examinant.
-
---Alors, c’est bien plus drôle, dit un pierrot.
-
---Si c’était Tolbiac, où serait le plaisir? ajoute un autre.
-
---Dites donc, vous! fait une pierrette d’un ton féroce, en secouant le
-chicard au collet, est-ce que vous allez nous empêcher de manger le
-homard?
-
-Le chicard se contente de grommeler:
-
---Sophie, as-tu ton châle?
-
-Houspillé par tous, il retrouve cependant une lueur de gaieté; il
-commence une chanson qu’il n’achève pas; il essaie de jongler avec deux
-bouteilles; il pique des cure-dents dans les cheveux des femmes.
-
-Puis tout à coup, comme saisi d’une idée, il se lève et appelle le
-garçon.
-
---Qu’est-ce que tu veux, Tolbiac?
-
---Garçon! l’almanach Bottin! dit le chicard, rempli d’une émotion
-étrange.
-
---Pourquoi faire? lui demande-t-on.
-
---C’est que mon patron m’attend ce matin pour opérer une saisie dans le
-quartier Vintimille.
-
-
-
-
-LES PARISIENS DU DIMANCHE
-
-
-Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil,
-darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens
-du dimanche!
-
-
-Ils sortent de chez eux, ils se répandent sur les boulevards, ils
-prennent d’assaut les omnibus. Dans les gares de chemins de fer c’est
-comme un bourdonnement d’abeilles. Il y a là des rubans d’un rose
-vif aux bonnets des commères de quarante ans, d’honnêtes redingotes
-de mari, des collerettes d’idylle; partout des figures empressées,
-heureuses et propres. Tous se hâtent, ils vont aux bois.
-
-
-Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil,
-darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens
-du dimanche!
-
-
-Aux bois de Boulogne, de Vincennes, de Fleury, d’Aulnay, de
-Montmorency! Dans tous ces jardins d’amour où Fragonard a suspendu ses
-balançoires, où Lantara s’est reposé! Ils s’en vont aussi le long de
-l’eau, regardant glisser les nombreuses embarcations montées par des
-rameurs et des rameuses en vareuse rouge. D’autres plus indolents ou
-plus modestes, se contentent de s’asseoir sur les talus verdoyants des
-fortifications.
-
-
-Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil,
-darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens
-du dimanche!
-
-
-Sous les tonnelles, sur les terrasses au-devant des portes des
-restaurants, en travers des chemins, par les fenêtres toutes grandes
-ouvertes, c’est un fracas d’assiettes, de couteaux, de chaises, de
-verres et de voix. Les servantes ahuries ne savent à qui répondre.
-Les esprits ingénieux se dirigent vers la cuisine, pour y choisir
-eux-mêmes leurs mets; ils soulèvent le couvercle des casseroles
-fumantes.--«Voulez-vous un joli morceau de veau? leur dit le traiteur
-en tablier blanc; quant à du lapin, il ne nous en reste plus.»
-
-
-Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil,
-darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens
-du dimanche!
-
-
-Le soir ce sont des feux d’artifice à tous les bouts de l’horizon. Les
-bombes du _Château-des-Fleurs_ répondent aux fusées du _Château-Rouge_.
-A Grenelle, la tour _Malakoff_ illuminée; la tour _Solferino_
-illuminée, à Montmartre. Tout autour de Paris une aveuglante guirlande
-de bals. L’ouvrier s’en revient, portant triomphalement sur l’épaule
-son enfant endormi, tandis que la mère, inquiète, les suit, en
-murmurant de minute en minute: «Tiens-toi bien, Jules!»
-
-
-
-
-LES VIEILLES BÊTES
-
-
-I
-
-Nul au monde plus que moi ne t’environne de respect et d’amour, sainte
-Vieillesse!
-
-Tu es l’expérience attendrie, la majesté douce, le dernier sourire et
-le dernier rayon.
-
-Mais nul au monde n’est plus irrévérencieux, plus impitoyable que moi,
-pour ceux qui te déshonorent ou qui te font ridicule.
-
-Pourquoi les cheveux blancs sauvegarderaient-ils Jocrisse?...
-
-Le nombre des vieilles bêtes est immense, hélas! Je n’en entreprendrai
-pas une classification complète, à la manière de Linné;--je n’ai jamais
-rien fait de complet dans ma vie; je ne commencerai pas par l’_Annuaire
-des vieilles bêtes_.
-
-Je me contenterai d’en piquer quelques-unes sur le papier, et
-d’appeler mes amis autour d’elles pour en rire.
-
-
-II
-
-Un des caractères principaux des vieilles bêtes, c’est leur prétention
-à l’infaillibilité.
-
-Il semblerait au contraire que l’âge, les événements, les catastrophes,
-les déceptions, auraient dû leur apprendre à se tenir dans une méfiance
-et dans une réserve continuelles.
-
-Point du tout.
-
-De même qu’elles ont une façon inexorable de mettre leur cravate, les
-vieilles bêtes ont aussi une façon inexorable de penser.
-
-Leur point de départ est qu’elles rendent des oracles.
-
-Une vieille bête politique,--c’est une des séries les plus
-abondantes,--se faisait lire le journal, un matin, devant moi.
-
-Le lecteur arrive à un passage important, à l’annonce d’une combinaison
-ministérielle, dans laquelle entraient plusieurs hommes nouveaux.
-
-La vieille bête soulève un peu la tête, se fait répéter les noms,
-sourit, se renverse dans son fauteuil, en fermant à moitié les
-paupières,--comme M. de Talleyrand.
-
-Puis, tapant sur sa tabatière en or:
-
---Ce ministère-là ne durera pas huit jours.
-
-Le ministère a duré deux ans.
-
-
-III
-
-Je connais une vieille bête qui est habituée de la Comédie française.
-
-Elle est rogue, elle est importante, elle crache avec bruit, elle
-hausse les épaules à tout propos.
-
-Elle n’aime que le vieux répertoire, les pièces mortes, les auteurs
-enterrés. Son admiration en est restée à Alexandre Duval. Elle commence
-cependant à comprendre Scribe et _Valérie_.
-
-Lorsqu’on joue _les Caprices de Marianne_, _l’Aventurière_ ou _la
-Fin du roman_, la vieille bête s’agite dans son fauteuil; elle se
-tourmente, elle soupire, elle tousse, elle ricane, elle se retourne,
-elle feint de dormir.
-
-La vieille bête n’admet pas plus les comédiens nouveaux que les
-écrivains nouveaux; elle s’écrie en joignant les mains:--Ah! ma pauvre
-Dupont, où es-tu? Ah! Duchesnois! ah! Armand! ah! Cartigny! ah!
-Baptiste!
-
-Un soir, incommodé par le voisinage de la vieille bête, j’essayai de
-discuter avec elle; je lui représentai poliment que, si parfaite que
-fût mademoiselle Dupont, j’étais convaincu qu’Augustine Brohan pouvait
-lui être comparée sans désavantage; que Bressant valait bien Armand, et
-que Cartigny avait trouvé dans Got un digne successeur.
-
-J’accumulai ainsi pendant quelques minutes les exemples et les
-comparaisons.
-
-La vieille bête ne trouva rien à me répondre, sinon que j’étais un
-_insolent_,--et elle me menaça d’_envoyer chercher la garde_.
-
-
-IV
-
-Ah! voilà comme elles sont, les vieilles bêtes littéraires!
-
-Et celles qui ont fait elles-mêmes des ouvrages,--dans leur
-temps,--pièces ou volumes!
-
-De ce qu’on ne les joue plus, ou de ce qu’on ne les réimprime plus,
-tout va de mal en pis, l’art est perdu, un abîme est sous nos pieds.
-
-Deux d’entre elles s’abordent dans la cour de l’Institut,--considérée
-comme passage.
-
---Comprenez-vous quelque chose à ce qui s’écrit aujourd’hui? demande le
-père d’un _Asdrubal_ quelconque à l’auteur d’un recueil d’_Apologues et
-d’Héroïdes_.
-
---Moi! s’écrie avec indignation l’interpellé; est-ce que je lis un seul
-mot de la littérature actuelle? Je me crèverais les yeux plutôt que de
-les souiller par ces rapsodies!
-
---Cependant, il est bon de se tenir au courant...
-
---Allons donc! est-ce que je ne sais pas à L’AVANCE, tout ce que ces
-messieurs peuvent dire!!!
-
-Et l’on parle de la critique parfois étourdie des jeunes gens.
-
-Comment qualifier alors la critique aveugle des vieilles bêtes?
-
-
-V
-
-Les vieilles bêtes sont presque toujours des méchantes bêtes.
-
-A un moment donné, Cassandre ne reculera devant aucun moyen pour se
-défaire de Léandre.
-
-Il y avait une fois une vieille bête qui était un oncle, et qui abusait
-horriblement de ce titre d’oncle pour opprimer un charmant garçon qui
-était son neveu.
-
-L’oncle habitait la province; il était riche à lard; il avait maison de
-ville et maison des champs; il ne faisait rien; il était célibataire;
-il restait quatre heures à table. Le soir, il jouait aux cartes avec sa
-domestique.
-
-Le neveu demeurait à Paris, où il étudiait la médecine. Il était
-seul et pauvre. Il travaillait et dormait dans un taudis immonde; il
-mangeait des choses infâmes dans un cabaret ténébreux. En revanche,
-il recevait de son oncle une pension ridicule: quelque chose comme
-soixante francs par mois.
-
-De temps en temps, le neveu écrivait à l’oncle:
-
-«Je vous jure sur l’honneur que vos soixante francs sont insuffisants à
-me faire exister!»
-
-L’oncle répondait stoïquement:
-
-«Un jeune homme doit apprendre de bonne heure l’économie. A ton âge, je
-savais me tirer d’affaire.»
-
-Alors le neveu se serrait un peu plus le ventre. Mais, au bout de
-quelques mois, vaincu, il écrivait encore:
-
-«Mon cher oncle, je tends les bras vers vous! Soyez humain, vous qui
-avez tant d’argent!»
-
-Et la vieille bête répondait toujours:
-
-«Tu ne seras pas fâché de trouver cela après ma mort.»
-
-Le mot favori des vieilles bêtes!
-
-Un mot lâche, et sous lequel ils se mettent à couvert toute leur vie.
-
-
-VI
-
-Oh! mon histoire n’est pas terminée.
-
-Il arriva forcément un jour où le neveu dut faire des dettes.
-
-Il arriva également un autre jour où les créanciers, ne pouvant être
-payés par le neveu, s’adressèrent à l’oncle.
-
-Humbles et chétifs créanciers! créanciers du toit, du vêtement et de la
-nourriture!
-
-Ce jour là, l’oncle irrité supprima la pension de soixante francs à son
-neveu.
-
-Comment fit celui-ci pour vivre? Je l’ignore. Comment font tant
-d’autres?...
-
-Des récits lamentables parvenaient par intervalles aux oreilles de
-l’oncle, qui se contentait de proférer un de ses axiomes:
-
---Il est bon qu’un garçon mange de la vache enragée.
-
-Une fois, il reçut une lettre d’un accent désespéré, dans laquelle
-son neveu l’avertissait qu’il était à bout de ressources honnêtes,
-et que si le ciel ou son «bon oncle» ne lui venait en aide dans
-les quarante-huit heures, il se verrait obligé de mettre fin à son
-existence.
-
---Bah! bah! murmura l’oncle, en haussant les épaules.
-
---Déclamations de jeune homme! ajouta la domestique.
-
-Les quarante-huit heures écoulées, le jeune homme fit comme il avait
-dit. Il se tua.
-
-Ce qui se passa dans l’âme de l’oncle à cette nouvelle, on ne l’a
-jamais su.
-
-Peut-être ne se passa-t-il rien.
-
-Seulement, cinq ou six ans après la mort de son neveu, il se chargea de
-son épitaphe.
-
-Je vais vous dire comment.
-
-C’était sur la fin d’un gros dîner, entre vieilles bêtes retirées des
-affaires.
-
-L’une d’elles vint à s’adresser à l’oncle:
-
---N’aviez-vous pas encore de la famille, il y a quelques années?
-
-L’oncle répondit, en pelant une poire:
-
---Oui, j’avais un neveu... _qui a mal tourné_.
-
-
-
-
-LE CHANT DE LA TISANE
-
-
-O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la
-campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la
-pointe du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie;
-tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!
-
-Le malade est dans son lit: la nuit va finir. La mèche tourmentée d’une
-veilleuse darde ses derniers feux dans la chambre muette. Le malade
-ne dort pas; il a perdu depuis longtemps le sommeil; tourné contre la
-muraille, son œil farouche compte pour la millième fois les dessins
-de la tapisserie et cherche à y découvrir quelques configurations
-nouvelles. Le silence qui l’enveloppe lui est odieux. Enfin, on ouvre
-doucement la porte, on s’approche doucement de son lit, on écarte
-doucement les rideaux; et une voix murmure à son oreille; «Mon ami,
-voici ta tisane.»
-
-O tisane! tisane réparatrice!
-
-Il demande si le médecin est venu. Le médecin est la principale
-préoccupation du malade, sa providence et son joujou; il voudrait
-l’avoir constamment à son chevet; il amasse dans sa mémoire une foule
-de choses sur lesquelles il se propose de l’interroger. Mais pourquoi
-le médecin tarde-t-il tant aujourd’hui? Il avait promis de venir à
-huit heures, et voilà qu’il est huit heures et demie. «Tu te trompes,
-mon ami, il est à peine sept heures.--Pourtant j’ai entendu sonner la
-pendule.--Ne te fatigue pas, tiens-toi tranquille.» Et, pour détourner
-sa pensée, sa femme ajoute câlinement: «Veux-tu boire ta tisane?»
-
-
-O tisane! tisane réparatrice!
-
-
-La tisane prise, en voilà pour une heure de patience. On reborde
-le lit, on exhausse l’oreiller. «Ce jour ne te paraît-il pas trop
-vif? Es-tu assez couvert comme cela? Tâche de transpirer un peu. Je
-reviendrai de temps en temps pour voir si tu as besoin de quelque
-chose.» Le malade reste seul. Les bruits de la rue, tels que voitures
-qui roulent et cris des marchands ambulants, arrivent faiblement à son
-oreille. Il songe. Il repasse sa vie, et surtout sa jeunesse, comme on
-fait toujours dans la maladie, les minutes d’enivrement et les années
-mal employées; il remet en leur place drames et églogues; parfois, il
-ferme les yeux pour mieux revoir les figures chères, et quand il les
-rouvre il les sent mouillés. Un orgue qui s’obstine dans la cour, un
-orgue aux refrains chevrotants, accompagne sa songerie. Le malade se
-laisse aller à l’émotion. L’attendrissement le rattache à l’existence,
-et c’est lui qui sonne pour avoir sa tisane.
-
-
-O tisane! tisane réparatrice!
-
-
-Un ami demande à le voir. «Ne le faites pas trop causer,» lui
-recommande la femme sur le seuil de la chambre. Ils entrent tous deux,
-elle le précédant: «Mon ami, c’est monsieur Un Tel qui désire te dire
-un petit bonjour.» Le malade fait un bond de joie. Une visite! la manne
-dans son désert! «Eh bien, farceur, s’écrie le survenant, c’est donc
-comme cela que tu t’amuses à nous donner de l’inquiétude! tu as donc
-bien du temps à perdre? Imagine-toi que je n’ai appris ton accident
-qu’hier au soir; je ne voulais pas y croire. Mais je vois avec plaisir
-que tu n’es pas aussi mal qu’on me l’avait dit...» Le malade écoute
-cette voix avec ravissement; il s’agite et veut étendre le bras.
-«Ne te découvre pas! dit la femme.--Non, ne te découvre pas, répète
-l’ami.» Le malade se résigne, et dirige du moins un regard chargé de
-reconnaissance sur ce mortel tombé du ciel. «Allons, allons, reprend
-celui-ci, cela ne sera rien; il ne s’agit que de ne pas se _frapper_.
-Avant de m’en aller, mon bon, je veux te voir boire ta tisane.»
-
-
-O tisane! tisane réparatrice!
-
-
-C’en est fait, le visiteur est parti, et avec lui la lumière, le
-bonheur. Le malade retombe dans son apathie jusqu’à l’heure où se joue
-la tragédie palpitante et atroce de la nourriture. Il supplie, la femme
-refuse. Il implore un blanc de volaille; il descend jusqu’à l’œuf à
-la coque; il s’abaisse jusqu’au biscuit. La femme est implacable. Il
-jure qu’il se porte à merveille; l’ami qui vient de sortir n’a-t-il
-pas trouvé qu’il avait une mine florissante? La femme ne veut rien
-entendre; elle quitte la chambre pour reparaître un instant après,
-un bol à la main. «Ah! je l’ai attendrie, se dit le malade; c’est un
-potage qu’elle m’apporte.» C’est la tisane!
-
-
-O tisane! tisane réparatrice!
-
-
-Enfin, on annonce le médecin, sortant d’un coupé comme s’il sortait
-d’une boîte, paré, sentant bon, la voix discrète, le geste apaisant,
-le sourire aux lèvres, ne se doutant même pas qu’il est en retard de
-deux heures. Le médecin s’asseoit en face du malade; il lui raconte
-les courses qu’il a faites, celles qu’il doit faire encore; il dit
-les quartiers démolis et les embellissements, et comme quoi il a
-l’intention d’acheter des terrains du nouveau boulevard La Fayette. Le
-malade fait d’immenses efforts d’attention. Après vingt minutes d’un
-spirituel narré, l’aimable médecin prend son chapeau et se dispose à
-s’en aller. «Mais, docteur, vous ne m’avez rien ordonné!--Oh! vous
-êtes hors de danger depuis longtemps; continuez, je reviendrai. Est-ce
-qu’on ne vous donne pas à manger? (Un soubresaut du malade.)--Vous
-savez bien, monsieur, dit la femme, que vous l’avez formellement
-défendu.--Vous pouvez maintenant lui donner ce qu’il demandera, avec
-modération, bien entendu... Et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup de
-tisane!»
-
-
-O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la
-campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la
-plante du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie;
-tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime!
-
-
-
-
-JE M’APPELLE CORBIN
-
-
-J’ai à raconter une aventure arrivée à une femme, autant affolée de
-noblesse que la comtesse d’Escarbagnas.
-
-Elle ne voulait frayer qu’avec des gens de qualité.
-
-Et pourtant, elle était née avec un cœur sensible.
-
-Comment accorder la voix, la voix suppliante de ce pauvre cœur, avec
-l’accent impérieux de l’orgueil héraldique?
-
-Il fallait au moins douze quartiers pour lui baiser la main;
-
-Vingt quartiers pour lui écrire un billet doux;
-
-Trente quartiers pour lui dire: Je vous aime!
-
-Il fallait remonter jusqu’aux croisades pour suivre la progression.
-
-Aussi, que de fois son cœur eut-il à souffrir et à murmurer!
-
-Mais le préjugé fut toujours le plus fort.
-
-Pas d’armes--pas de marquise.
-
-Car elle était marquise.
-
-Un jour, il se présenta un fort bel homme, à la poitrine bombée, aux
-sourcils extrêmement noirs et _fournis_, comme le Du Bousquet du roman
-de Balzac: _la Vieille Fille_.
-
-C’était probablement un homme qui avait à se venger de quelque chose ou
-de quelqu’un.
-
-Il se faisait appeler le vicomte de Saint-Ovipare.
-
-Il avait un carrosse et des gens.
-
-Son ton était exquis.
-
-Il disait _belle dame!_ à toutes les femmes, et il baisait dévotement
-le bout de leurs doigts gantés.
-
-Le vicomte de Saint-Ovipare n’inspira aucune méfiance à la marquise.
-
-Au contraire.
-
-Il chercha à plaire,--il plut.
-
-Il fit son métier de soupirant en conscience.
-
-Enfin, il obtint un tendre rendez-vous.
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Et... lorsqu’il n’eut plus rien à souhaiter.
-
-Il s’écria d’une voix retentissante:
-
---JE M’APPELLE CORBIN!
-
-
-Ne voyez-vous pas, caché sous cette historiette, un mythe très-profond?
-
-Pour moi, j’y vois mes Illusions parées, fleuries, entrelacées à la
-façon d’un groupe vaporeux de Gendron, et rasant le lac de ma vie.
-
-Elles m’appellent, elles m’attirent du regard, du sourire et de la voix.
-
-L’une me dit, en effeuillant des bouquets et en me les jetant au visage:
-
---Je suis Camille!
-
-L’autre, en me montrant les saules:
-
---Je suis Galathée!
-
-Celle-là, blanche et fière:
-
---Je suis Hélène!
-
-Éperdu, enivré, je me laisse peu à peu séduire par ces ravissantes
-fées; je les suis et je les poursuis; et lorsque je parviens à les
-saisir et à les étreindre dans mes bras passionnés, elles s’écrient,
-mes Illusions, avec de mauvais éclats de rire:
-
---Je m’appelle Corbin!
-
-
-
-
-ÉPITRE AU ROI DE PRUSSE
-
-
- SIRE,
-
-Voilà bien longtemps que je travaille pour Votre Majesté. L’heure de ma
-récompense est-elle proche?
-
-Voilà bien longtemps que je me dévoue, et que je m’épuise, et que
-j’espère,--et que j’attends.
-
-Il y a juste vingt ans, jour pour jour, que je suis à votre service,
-Sire, et que je fais partie des gens de lettres, qui est un beau corps,
-modestie à part.
-
-Ah! Votre Majesté peut se vanter de posséder une nombreuse et vaillante
-armée. Des troupes toujours fraîches, sans cesse renouvelées,
-constamment enthousiastes, que l’on mène avec un mot, et dont on fait
-tout ce que l’on veut avec une promesse!
-
-Seulement, comme les troupes de notre vieille République, elles
-auraient bien besoin qu’on leur votât une paire de souliers.
-
-Mais il faut croire que l’auguste oreille de Votre Majesté est devenue
-un peu dure,--ou que vos courtisans ne laissent pas parvenir jusqu’à
-elle nos réclamations et nos plaintes.
-
-Jadis, vos recruteurs, en m’entraînant au cabaret pour me faire mettre
-mon paraphe au bas d’un enrôlement, m’avaient promis un avancement
-rapide. Un d’entre eux même n’avait pas hésité à m’affirmer que j’avais
-un bâton de maréchal dans mon buvard.
-
-Moyennant quoi j’avais signé.
-
-Hélas! c’est absolument comme si j’avais signé un pacte avec la misère,
-l’affront, l’injustice et l’angoisse.
-
-Vingt ans se sont écoulés, pendant lesquels je vous ai donné, Sire, ma
-force et ma santé, mes jours les plus superbes, mes heures les plus
-fécondes, les jours et les heures qu’on regrette éternellement.
-
-Pendant vingt ans, la tête grosse du fatras des bibliothèques, j’ai
-chaque soir, régulièrement et patiemment, allumé ma lampe et écrit des
-pages sur toutes sortes de choses.--Et j’ai reconnu que j’écrivais
-pour Votre Majesté.
-
-J’ai voulu aimer, et les trésors de mon cœur je les ai versés aux pieds
-de statues habillées de robes de soie.--Et j’ai reconnu que j’aimais
-pour Votre Majesté.
-
-Aujourd’hui, je suis las; je suis las et je suis vieux. De mes cheveux
-noirs, la moitié est partie à votre service, Sire, et l’autre moitié
-est en train de blanchir. Et de tous les points, du nez, du front,
-des yeux, partent, se croisent, s’élancent des rides longues et
-sinueuses,--qui sont les fusées de ce feu d’artifice que le temps met
-cinquante ans à tirer sur une face humaine.
-
-L’admirable ressort qui ouvrait et fermait ma bouche avec tant de
-précision s’est insensiblement détendu; je me surprends quelquefois la
-lèvre pendante, sans savoir pourquoi.
-
-Ma pensée aussi est sans ressort. C’est le commencement de la fin. N’en
-doutez pas, Sire, votre sujet a fait son temps.
-
-O mes aspirations et mes ambitions! O les gloires rêvées, les joies
-entrevues!--Les recruteurs m’avaient menti!
-
-Le vieux racoleur s’était gaussé de moi. En fait de bâton de maréchal,
-je ne trouve dans mon buvard qu’un tout petit bâton de cire à cacheter,
-dérisoirement pailleté d’or, qui va me servir à cacheter cette dolente
-épître à Votre Majesté.
-
-
-
-
-LE RÉPERTOIRE D’UN FARCEUR
-
-
-I
-
-Hélas! je connais un farceur!
-
-
-Je sais bien,--un farceur ne s’appelle plus aujourd’hui un farceur;
-le mot est allé rejoindre les vaudevilles de Désaugiers et les romans
-de Paul de Kock.--On dit un _cascadeur_ maintenant.--Mais si le mot
-a changé, l’espèce existe toujours, invariable, et, hâtons-nous de
-l’écrire, insupportable. Le farceur est capable de rendre la gaieté
-haïssable, dans un temps donné.
-
-
-Hélas! je connais un farceur!
-
-
-Je le connais depuis l’enfance.--Le jour qu’il tira la langue à son
-maître d’école, pour la première fois, sa vocation fut décidée: il
-avait fait rire ses petits camarades. Mon intention n’est pas de le
-suivre dans ses essais très-vulgaires; il ne manquerait plus que
-cela! Qu’il suffise de savoir que l’homme a tenu ce que promettait
-l’enfant.--Lors de son mariage, dans les corridors de la mairie, il
-trouva le moyen d’attacher une queue de cerf-volant au collet de
-l’habit de son beau-père.--Rien ne lui est sacré. Il semble que pour
-lui la vie ne soit autre chose qu’une invitation à une partie de
-plaisir, avec ce post-scriptum de la main du Créateur: _On fera des
-farces._
-
-
-Hélas! je connais un farceur!
-
-
-Et comme il a bien l’air d’un farceur! Quels gros yeux! Quelle bouche
-fendue jusqu’aux oreilles! Quels gestes à la _Titi le Talocheur_!--Du
-plus loin qu’il m’aperçoit, il se met à jeter son chapeau en l’air et
-à danser sur le trottoir. Tout le monde se retourne, c’est ce qu’il
-voulait. Il me prend par le bras, et la première parole qui sort de sa
-bouche est:
-
---Savez-vous _celle_ du cuirassier qui a gagné le gros lot à la loterie
-du _Vase_?
-
-Je comprends qu’il veut me conter une farce, et je hausse les épaules.
-
---Si vous la savez, continue-t-il, avouez-le tout de suite et ne me
-faites pas poser... Mais non; où l’auriez-vous entendue? Enfin, vous
-m’arrêterez...
-
-Et il me raconte _celle_ du cuirassier.
-
-Et après celle du cuirassier, celle du dragon, et puis celle du
-tambour-major.
-
-
-Hélas! je connais un farceur!
-
-
-Tout en marchant à mon côté, il ne laisse pas que de se préoccuper
-des passants: il feint de choir avec fracas en frôlant une femme;
-il salue des personnes en voiture qu’il ne connaît pas; ou bien,
-s’arrêtant soudain, il me désigne au sommet d’une maison quelque objet
-chimérique,--et voilà une vingtaine d’individus attroupés autour de
-nous. Trop heureux si, au moment de nous séparer, moment que je hâte de
-tous mes efforts, il ne me saisit pas en criant de toutes ses forces:
-
---Monsieur, vous allez me rendre la montre que vous m’avez dérobée!!
-
-
-Hélas! je connais un farceur!
-
-
-En société, il ne tarit pas.--C’est un acteur perpétuellement en
-scène. Il ne recule devant aucune audace, pas même devant la
-ventriloquie,--art qui tend à disparaître. Avec une serviette autour
-de la tête, il s’affuble successivement en religieuse et en Mauresque.
-Et il parle! Il n’y en a que pour lui. Les bourgeois l’écoutent avec
-délices, et s’en vont répétant:
-
---Il n’y a pas moyen de s’ennuyer cinq minutes avec cet être-là!
-
-
-Hélas! je connais un farceur!
-
-
-II
-
-Un incident bizarre a récemment marqué mes relations avec ce farceur.
-
-Si acharné et si habile qu’il fût à _tenir le crachoir_, il était
-quelquefois forcé de s’interrompre. Dans ces intervalles, il
-s’éclipsait modestement dans une chambre voisine ou dans un coin de
-jardin, partout enfin où il croyait pouvoir être seul.--Alors, il
-tirait furtivement d’une poche de côté un carnet sur lequel il jetait
-les yeux.--Ce rapide examen fait, il semblait que sa verve en reçût
-un nouveau stimulant, et il rentrait au salon plus brillant et plus
-farceur que jamais. J’avais surpris ce manége, et j’en étais fort
-intrigué. Le hasard seconda ma curiosité. A la suite d’un repas poussé
-un peu loin, un échange de paletots, prémédité de mon côté, mit en ma
-possession le carnet mystérieux.
-
-C’était, ainsi que je l’avais d’ailleurs supposé, un recueil de
-facéties, bourdes, pointes, quolibets, jeux de mots, scènes,
-chapelourdes, reparties, gaillardises, classés avec une certaine
-méthode, adaptés à toutes les circonstances de la vie, assortis au goût
-de tout le monde;--un bréviaire, ou plutôt un répertoire de joyeusetés
-cueillies, c’est-à-dire ramassées partout, dans les vaudevilles,
-dans les journaux, dans les cafés, dans les bals publics, dans les
-tables d’hôte, sur les talus des fortifications;--un ensemble du plus
-détestable goût, qui peut quelquefois forcer le sourire, mais qui fait
-naturellement hausser les épaules.
-
-Se pourrait-il que ce fût là le niveau d’un certain esprit
-contemporain? Les succès de _mon ami_ le farceur me le donneraient
-presque à supposer.
-
-Quoi qu’il en soit, j’ai tenu à reproduire ici, au hasard, plusieurs
-traits de cet esprit. J’en ai vraiment le rouge au front. Mais quelque
-chose me soutient dans cette exhibition de lazzi tour à tour effrontés
-ou piteux: c’est l’espoir de les rendre désormais impossibles.
-
-En les livrant à la publicité, je les enlève peut-être à la
-circonlocution.
-
-Connue la farce,--ruiné le farceur.
-
-
-III
-
-=Extraits du Répertoire=
-
-_Pages 2 et suivantes._CONTREPETTERIES ET LOCUTIONS PAR A PEU PRÈS.
-
-D’un travail achevé, dire:--c’est le _nègre plus ultra_.
-
-Des approches du soir:--l’heure du _crépsulcule_.
-
-D’un individu mélancolique:--gai comme _poinçon_.
-
-Au lieu de mercredi prochain:--_mercrechain prodi_, _mercrechi prodin_,
-_mercredin prochi_.
-
- * * *
-
-IMAGES ORIGINALES, EXPRESSIONS BURLESQUES.
-
-D’une femme que tout le monde admire et trouve superlativement belle.
-La regarder froidement, et dire en levant les yeux au ciel:
-
---Oui. Elle me rappelle un notaire que j’ai bien aimé!
-
-D’un homme qui prend du ventre:
-
---Il bâtit sur le devant.
-
- * * *
-
-_Page 5._ FARCES DIVERSES POUR TOUTES LES SAISONS.
-
-Entrer au bras d’un ami,--qu’on n’a pas prévenu,--dans un magasin
-quelconque, et s’exprimer, non pas dans une langue étrangère (on
-pourrait trouver à qui parler), mais dans une langue inventée.
-
-
-Exemple:
-
-
---_Balacla tomar epsin molinod cummus no ferra pribumel van gomallet
-rusine._
-
-La marchande, ou le marchand, tend l’oreille, et murmure gracieusement:
-
---Je ne comprends pas.
-
-L’ami devient écarlate.
-
-Continuer alors, en désignant un objet:
-
---_Zémi réazor changuerbem souls vollis flan?_
-
---Combien ceci? fait la marchande, se croyant sur la trace; trente-deux
-francs cinquante centimes, monsieur.
-
---_Stoltz?_
-
---Trente... deux... francs! francs!... répète la marchande avec une
-télégraphie de tous les doigts.
-
---_Boum rosa! Boum rosa! Tiglitir?_
-
-Poursuivre, sur cette donnée, jusqu’à complète apoplexie de votre
-ami,--ou jusqu’à la fureur soudaine de la marchande.
-
-Effet certain.
-
- * * *
-
-Au théâtre, crier: _bravo Arnal!_ lorsque c’est Mélingue qui joue.
-
-Et, lorsque madame Thierret est en scène, se pencher vers son voisin de
-stalle, en disant assez haut pour être entendu.
-
---Cette Déjazet aura toujours vingt ans!
-
- * * *
-
-_Pages 9 et suivantes._ IMITATIONS ET TOURS D’ADRESSE.
-
-Imiter avec la voix et avec les pieds un régiment qui passe, le bruit
-des tambours et des commandements répétés, ainsi que la marche du père
-Bugeaud et l’air de la _Reine Hortense_.
-
- * * *
-
-Imiter, derrière un paravent, ou simplement le dos tourné:
-
-Le rabot;
-
-La scie;
-
-Un enfant indisposé;
-
-Une bouteille qu’on débouche;
-
-L’orage;
-
-Les gazouillements d’une volière;
-
-Les chants de l’étable;
-
-L’herbe qui pousse.
-
- * * *
-
-Imiter la fanfare du coq dans ses trois tonalités bien distinctes:
-
-D’abord, glapissante et cassée, un vieux coq:--_Je m’en vais quand je
-veux!_
-
-Puis, retentissante, un coq dans la force de l’âge:--_Je m’en vais
-quand je veux!!_
-
-Enfin, grêle et claire, un tout jeune coq:--_Tu es bien heureux!!!_
-
- * * *
-
-Représenter sur la muraille, avec les doigts (une bougie étant placée à
-cet effet), les ombres de deux chats qui se guettent, s’éloignent, se
-rapprochent, et font entendre successivement des _miaou_ de tendresse
-et des _frou frou_ d’enragés.
-
-Excellent en partie de grisettes.
-
- * * *
-
-_Page 12._ CHANSONS ET POÉSIES VARIÉES.
-
-Lâcher du Gustave Nadaud dans le demi-monde.
-
-_Les Deux Gendarmes_;
-
-_Les Reines de Mabille_;
-
-_La Lorette_;
-
-_Je souffle la bougie; m’aimez-vous?_
-
-Aborder la Colmance dans les ateliers d’artistes et aux dîners en
-vareuse:
-
-_Ça vous fend la bouche à quinze pas._
-
-_Quel cochon d’enfant!_
-
-_Joli mois de mai._
-
-Auteurs anonymes: _Mam’zelle Lise_. _C’est le temps où l’on aime_. _Au
-pied du Liban_, etc., etc.
-
- * * *
-
-_Pages 15 et suivantes._ NARRATIONS IMPORTANTES ET DE LONGUE HALEINE.
-
-_Le Condamné à mort_, d’Henri Monnier;
-
-_Le Condamné à mort_, de Vanderburch et Tisserant;
-
-_Le Condamné à mort_, d’Eugène Chavette.
-
- * * *
-
-_La Diligence de Lyon_;
-
-_La Chasse_;
-
-_Le Père d’Adolphe_.
-
-
-_Les noces de Madame Francastor!_
-
-_Prud’homme en bonne fortune._
-
- * * *
-
-_Page 20._ MYSTIFICATIONS.
-
-Tout le répertoire du célèbre cor Vivier.--Oh! Vivier!--un dieu!
-
-Son coup de pistolet dans une cellule d’un établissement inodore est un
-trait de génie.
-
-Rechercher avec soin ses moindres faits et gestes.--On vient de me
-raconter l’aventure du _mannequin_; je m’empresse de la consigner dans
-mes tablettes.
-
-Attardé, un soir d’hiver, chez un peintre de ses amis, qui demeurait en
-face d’un bureau d’omnibus, Vivier avise tout à coup, dans un coin de
-l’atelier, un mannequin revêtu d’une robe de femme.
-
---Prête-moi ce mannequin? dit-il à l’artiste.
-
---Pourquoi faire?
-
---Je n’en sais rien; mais laisse-moi l’emporter.
-
---Volontiers, répond le peintre, habitué sans doute aux excentricités
-du cor.
-
-Et Vivier s’en va bras dessus bras dessous avec le mannequin.
-
-Il était onze heures. Le dernier omnibus était sur le point de partir.
-Il n’y avait personne dedans. Le cocher dormait sur son siége; le
-conducteur battait la semelle sur le trottoir.
-
-Vivier monte avec son mannequin et s’installe dans les places du fond.
-Grâce à la demi-obscurité, le mannequin, assis comme une personne
-naturelle, faisait illusion.
-
-L’omnibus s’emplit peu à peu. On part.
-
---Pour deux personnes! dit Vivier en passant douze sous au conducteur.
-
-Dix minutes après, arrivé devant sa porte, il descend, laissant le
-mannequin dans la voiture,--sans s’embarrasser de la surprise et de
-l’effroi que celui-ci doit y causer tôt ou tard.
-
- * * *
-
-B.... aussi, le long acteur B...., fournit un joli contingent
-d’historiettes. Elles sont un peu vives, par exemple, et bonnes à
-émettre seulement à la campagne.
-
-Rappeler entre autres,--avec des circonlocutions,--une entrevue avec un
-de ses directeurs. B.... sollicitait de lui une avance. Le directeur
-refusait; B.... insistait avec douceur; le directeur persistait avec
-dureté.
-
-A la fin, lassé, mais sans rien perdre de son flegme, B.... fit un
-geste terrible, et lui dit:
-
---Vous allez m’avancer mon mois à l’instant, ou je... dans votre
-cabinet!
-
- * * *
-
-_Pages 22 et suivantes._ DES PROPOS INCOHÉRENTS.
-
-Je crois être l’inventeur de cette variété de mystification; dans tous
-les cas, je l’ai fait arriver à un haut degré de perfectionnement.
-
-La meilleure façon d’en donner une idée est de rapporter à peu près la
-conversation que j’eus dans un grand dîner.
-
-J’avais remarqué la physionomie débonnaire d’un de mes voisins, et
-j’attendais avec impatience qu’il m’adressât la parole.
-
-Ce moment arriva.
-
-LE VOISIN. Voilà un délicieux potage; n’est-il pas vrai, monsieur?
-
-MOI. Assurément; il y a dans ce potage des combinaisons dont le
-soulèvement peut se sous-entendre sans nuire à l’austérité des
-fonctions illusoires.
-
-LE VOISIN. Vous dites?
-
-MOI. Je suis de votre avis; toutefois, vous me permettrez de croire,
-qu’en parlant ainsi, vous vous placez exclusivement au point de vue des
-subrécargues, opposition dont un arrêt devrait interdire à jamais la
-volatilisation.
-
-LE VOISIN. Comment cela, monsieur?
-
-MOI. Eh, oui! Vous laissez planer un sentiment de suspicion, impétueux
-et subreptice, dû autant à la solidarité d’un principe équitable qu’au
-libre arbitre du plénipotentiaire que tout le monde nomme.
-
-LE VOISIN. Quel plénipotentiaire, s’il vous plaît?
-
-MOI. J’en appelle à ces dames et à ces messieurs. Tout est légitime,
-rien n’est abandonné au hasard. C’est une volute, capable d’aveugler;
-ne nous écartons des idées rationnelles que dans la limite inoffensive
-de la combativité. Triste, j’en conviens, mais nécessaire. Toute
-synthèse a sa base; qui le nie? Monsieur (_désignant le voisin_)
-soutient une mauvaise cause.
-
-LE VOISIN. Moi, monsieur!
-
-MOI. Évidemment! Votre solution, qu’engendre-t-elle? Prétendre ériger
-en système les insanités d’un esprit foncièrement cubique, melliflu,
-solitaire, incapable d’un élan collecteur, c’est tomber droit dans le
-manichéisme, etc., etc.
-
-
-IV
-
-Ne lâcher le voisin que lorsqu’on le voit suer à grosses gouttes.
-
-Voyons, vous devez avoir assez de ces échantillons, mes chers lecteurs,
-restons-en là pour aujourd’hui,--et pour toujours.
-
-J’ai rendu le paletot,--mais j’ai gardé les tablettes.
-
-Depuis cette soustraction, il m’est arrivé de me trouver plusieurs fois
-avec le farceur.
-
-Il n’est plus le même; sa verve est embarrassée, sa parole est
-hésitante. On sent qu’il lui manque quelque chose...
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
-
- Préface 1
- Les Femmes qui font des scènes 3
- La première Bonne 19
- Il y aura des femmes charmantes 35
- La Grue 45
- Ma femme m’ennuie 63
- La Rosière 75
- La Bague 87
- Les Inviteurs 105
- Le Photographe 121
- Il sait où est le cadavre 135
- La Symphonie du banquet 149
- Examen de conscience d’un homme de lettres 165
- Les Vétérans de Cythère 171
- Pourquoi l’on aime la campagne 185
- Le Samaritain du boulevard 195
- Un Réveillon 201
- Les Immortels 213
- Le Turc et le Grenadier 223
- Mémoires d’un homme à qui il n’est jamais rien arrivé 237
- Le Dîner du Lancier 247
- L’Ami des Acteurs 261
- Une Nature en dehors 271
- L’Œil, la Dent et le Cheveu 283
- Les Réputations de cinq minutes 289
- Le Chicard 295
- Les Parisiens du Dimanche 309
- Les Vieilles bêtes 313
- Le Chant de la tisane 323
- Je m’appelle Corbin 329
- Épître au roi de Prusse 333
- Le Répertoire d’un farceur 337
-
-FIN DE LA TABLE
-
-
-CLICHY.--Impr. Maurice LOIGNON et Cie, rue du Bac-d’Asnières, 12.
-
-
- * * * * *
-
-
-Corrections.
-
- Page 12: «jeté» remplacé par «jetée» (pour que vous m’ayez
- jetée sous les pas).
- Page 22: «épousseterez» remplacé par «époussetterezs» (vous
- n’époussetterez pas les étagères).
- Page 27: «harrassé» remplacé par «harassé» (Je suis harassé, je
- n’y vois plus).
- Page 33: «pa» remplacé par «pas» (Vous ne voudriez pas être la
- cause).
- Page 36: «sybillins» remplacé par «sibyllins» (ce qui, selon
- les livres sibyllins, correspond).
- Page 40: «p» remplacé par «pas» (Ce n’est pas un crime).
- Page 42: «de de» remplacé par «de» (Me ferez-vous l’honneur de
- m’apprendre le motif).
- Page 47: «junévile» remplacé par «juvénile» (tu es redevenu
- juvénile en diable).
- Page 57: «bons» remplacé par «bon» (Il n’y a pas de bon sens).
- Page 64: «Allonc» remplacé par «Allons» (--Allons donc).
- Page 79: inséré «à» (que tu conduises ta sœur à la mairie).
- Page 84: «rère» remplacé par «frère» (Le frère de la rosière).
- Page 89: inséré «DE» (Mme DE MONBAZON, (_avec émotion_)).
- Page 91: «MONBASON» remplacé par «MONBAZON» (M. DE MONBAZON.
- C’est étrange).
- Page 92: «chercher» remplacé par «cherche» (et cherche à
- l’attirer).
- Page 97: «écossaisse» remplacé par «écossaise» (Huit francs
- pour ta robe écossaise ).
- Page 103: «bouboir» remplacé par «boudoir» (le boudoir de
- madame de Monbazon).
- Page 123: «Il» remplacé par «Ils» (LE PHOTOGRAPHE. Ils n’ont
- donc pas de miroir).
- Page 138: «m onde» remplacé par «monde» (répéter par tout le
- monde).
- Page 138: «enéli-cite» remplacé par «t’en félicite» (Je t’en
- félicite ).
- Page 167: «fourures» remplacé par «fourrures» (ses riches
- fourrures me crevassent l’œil).
- Page 170: «ce ce» remplacé par «ce» ( ce serait de renoncer
- absolument).
- Page 180: «apposte» remplacé par «aposte» (Celui-ci aposte un
- domestique).
- Page 180: «étidités» remplacé par «fétiditése» (ni devant les
- hontes, ni devant les fétidités).
- Page 180: inséré «§» (§ VI -- Le châtiment).
- Page 188: «inacessible» remplacé par «inaccessible» (Ce sentier
- touffu est inaccessible aux rayons).
- Page 192: «trimar» remplacé par «trimard» (La belle nuit!--Et le
- joli _trimard_!)
- Page 208: «e» remplacé par «je» (et encore, je veux qu’il
- apporte).
- Page 225: «chapska» remplacé par «chapkas» (jusqu’aux élégants
- chapkas des lanciers polonais).
- Page 232: inséré «la» (au débitant de tabac de la rue Fontaine).
- Page 234: «an» remplacé par «en» (se trouvèrent en face d’un
- débit de tabac).
- Page 240: «administion» remplacé par «administration» (la
- gloire de l’administration des contributions).
- Page 244: «voulumes» remplacé par «volumes» (remplirait
- aisément cent volumes).
- Page 248: «portez» remplacé par «porter» (de porter un jour vos
- soixante ans).
- Page 252: «avait» remplacé par «avais» (c’était moi qui les
- avais commencés).
- Page 259: «section X» remplacé par «sectionXI» ( sectionXI ).
- Page 262: «ne» remplacé par «se» (elle se sera trompée d’heure).
- Page 264: «allures» remplacé par «allure» (si simple et si
- calme d’allure ).
- Page 272: «débarassons» remplacé par «débarrassons»
- (--débarrassons-nous de cette mémoire).
- Page 273: «exisence» remplacé par «existence» (domine
- l’existence de Corfou).
- Page 277: «l» remplacé par «Il» ( Il est même croustilleux).
- Page 287: «b layera» remplacé par «balayera» (on me balayera
- comme un témoin).
- Page 287: «satisfaits» remplacé par «satisfaites» (Êtes-vous
- satisfaites, vous toutes).
- Page 289: «Prince» remplacé par «Princes» (A la hauteur du
- passage des Princes ).
- Page 290: «pourtes» remplacé par «pour tes» (il n’en reste plus
- pour tes confrères).
- Page 290: «de» remplacé par «du» (une allée du bois de
- Boulogne).
- Page 290: «paillètent» remplacé par «paillettent» (dentelles
- que paillettent çà et là).
- Page 293: «éteaient» remplacé par «étaient» ( étaient
- littéralement obstrués).
- Page 313: «Linnée» remplacé par «Linné» (à la manière de
- Linné).
- Page 317: «tous» remplacé par «tout» ( tout ce que ces
- messieurs peuvent dire).
- Page 338: «Quesl» remplacé par «Quels» ( Quels gestes à la
- _Titi le Talocheur_).
- Table des matières: ajouté le chapitre «Le Samaritain du
- boulevard» (p. 195) quu manque dans l'original.
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's Les femmes qui font des scènes, by Charles Monselet
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES ***
-
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