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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les femmes qui font des scènes - -Author: Charles Monselet - -Release Date: October 24, 2020 [EBook #63543] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES *** - - - - -Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, The Internet -Archive and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - Au lecteur. - - L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été - harmonisée, mais les erreurs clairement introduites par le - typographe ou à l'impression ont été corrigées. La liste de ces - corrections se trouve à la fin du texte. - - La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits. - - Le texte =reproduit ainsi= est imprimé en gras dans l'original. - - Les indications scéniques, en caractères plus petits dans - l'original, sont indiquées <comme ceci>. - - - - - LES - FEMMES - QUI FONT DES SCÈNES - - - - -CHEZ LES MÊMES ÉDITEURS - - - OUVRAGES - DE - CHARLES MONSELET - - Format grand in-18 - - - L’ARGENT MAUDIT 1 vol. - LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES 1 -- - LES FOLIES D’UN GRAND SEIGNEUR 1 -- - LA FRANC-MAÇONNERIE DES FEMMES 1 -- - LES GALANTERIES DU XVIIIe SIÈCLE 1 -- - M. DE CUPIDON 1 -- - M. LE DUC S’AMUSE 1 -- - LES ORIGINAUX DU SIÈCLE DERNIER 1 -- - - -CLICHY.--Imprimerie Maurice LOIGNON, et Cie, rue du Bac d’Asnières, 12. - - - - - LES - FEMMES - QUI FONT DES SCÈNES - - PAR - CHARLES MONSELET - - [Logo: ML] - - PARIS - - MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS - RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 - A LA LIBRAIRIE NOUVELLE - - 1865 - - Tous droits réservés - - - - -PRÉFACE - - - Vous êtes marié, très-marié, mon cher; - Personne plus que moi ne vous en félicite. - Parmi les gens heureux en tous lieux on vous cite. - Voulez-vous rire un peu--des autres--par bel air? - - Ma muse, grâce au ciel, est une des plus folles; - On ne la comprend guère au delà de Paris. - Vous lisez cependant les choses que j’écris; - C’est que vous demeurez tout juste à Batignolles. - - Si je vous dédiais cet ouvrage sans fiel? - Pourquoi pas?--Mais alors silence à votre femme! - J’y raille doucement un sexe pour lequel - Je suis toujours tout prêt à vendre ma pauvre âme. - - C’est l’œuvre d’un esprit qui, revenu du _Lac_, - Toujours trompé, se croit de plus en plus sagace; - Un obscur descendant du rayonnant Boccace; - Un séïde à tous crins de Mahomet-Balzac. - - Balzac est ce grand maître en malice émérite, - L’éclaireur sans pitié de ceux qu’on va dupant, - L’Astolphe qui ricane où Joconde s’irrite, - Le damné confesseur des filles du serpent. - - C’est ce témoin narquois perché sur leurs faiblesses, - Comme un faune égrillard qui guette un couple amant, - Et qui, derrière un arbre, épiant leurs caresses, - Entre deux longs baisers jette--un éternuement! - - J’ai peut-être trop lu les _Contes drôlatiques_, - Et les ai lus trop tôt, je dois en convenir. - La moquerie a pris mes instincts poétiques, - Et, me voyant ému, m’a dit:--Ça va finir?... - - Depuis, je vais riant des femmes que j’adore, - Sûr qu’on me le rend bien, qu’on me l’a bien rendu, - Et qu’on me le rendra plus d’une fois encore. - Donc, sauvons mon esprit, si mon cœur est perdu! - - - - -LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES - - -Lecteur,--si tu as souffert par les femmes, et je te crois assez -intelligent pour cela, tu retrouveras dans ces quelques lignes un écho -de tes souffrances. - -Lectrice,--si tu as été injuste, cruelle et stupide, ce qui t’est -certainement arrivé plus d’une fois, tu rougiras au tableau de tes -égarements. - -Les femmes qui font des scènes sont nombreuses, et les scènes qu’elles -font sont d’une variété infinie. - -Je ne me suis attaché qu’aux scènes purement classiques, à celles qui -se reproduisent chaque jour, dans les mêmes circonstances et avec les -mêmes mots. - -Il m’a suffi d’écouter et de noter. - -J’ai donné souvent le beau rôle à l’homme, cela va sans dire; je l’ai -placé dans son jour le plus avantageux; je l’ai éclairé de toutes les -lueurs de l’innocence,--parce qu’il est temps de réagir contre le parti -pris de madame George Sand. - - -I - -=La scène dans la rue.= - -LA FEMME. Qui est-ce que tu salues? - -LE MARI. C’est un camarade de collége, avec sa femme. - -LA FEMME. Tu l’appelles? - -LE MARI. Bompart. - -LA FEMME. Ce n’est pas vrai! - -LE MARI. Je te jure... - -LA FEMME. Si c’était vrai, tu m’aurais déjà parlé de lui. - -LE MARI. J’ai six cents camarades de collége; je n’ai pas pu te parler -d’eux tous. - -LA FEMME. Et tu dis que c’est sa femme, ce petit chiffon qui est avec -lui? - -LE MARI. Sans doute.--Ne te retourne donc pas comme cela... - -LA FEMME. Çà, une femme mariée, çà? - -LE MARI. Le mariage luit pour tout le monde. - -LA FEMME. Pourquoi essayer de me faire prendre le change, Alphonse? - -LE MARI. Quel change? - -LA FEMME. Cette femme n’est pas la femme de ton ami; cela saute aux -yeux. C’est une de tes anciennes maîtresses. - -LE MARI. Allons, bon! - -LA FEMME. Ose soutenir le contraire: je t’ai vu changer de couleur en -l’apercevant. - -LE MARI. Par exemple! - -LA FEMME. Je ne t’aurais pas cru capable, moi étant à ton bras, de -saluer une n’importe qui. - -LE MARI. Mais je t’affirme... - -LA FEMME. Du reste, je ne t’en fais pas mon compliment: de gros yeux, -de grands pieds, et quelle tournure! Un sac de pommes de terre! - -LE MARI. Caroline... - -LA FEMME. C’est une indignité! Laissez-moi; je veux rentrer seule. - -LE MARI. Es-tu folle? - -LA FEMME. Voyons, laissez-moi, vous dis-je. Qu’est-ce que cela vous -fait que je m’en aille? Vous serez plus libre pour aller retrouver -cette personne. Croyez-vous que je n’ai pas surpris le coup d’œil -qu’elle vous a lancé? Me prenez-vous pour une aveugle ou pour une -sotte? Il fait là un joli métier, votre ami. - -LE MARI. Oh! - -LA FEMME. Je ne sais qui me retient d’aller souffleter cette effrontée. - -LE MARI. Tu l’étonnerais, pour le moins. - -LA FEMME. Après un an de mariage, Alphonse, je n’attendais pas cela de -toi! - -LE MARI, <perdant patience>.--Mais quoi? mais quoi? mais quoi? - -LA FEMME. Encore si tu avais un reproche à me faire! Mais y a-t-il un -mot, un seul, à dire sur ma conduite? - -LE MARI, <faisant signe à un cocher de coupé>.--Cocher, êtes-vous -libre? (<A sa femme>) Monte là-dedans ou je t’assassine! - - -II - -=La scène de la lettre.= - -LA FEMME. Vous sortez, mon ami? - -LE MARI. Oui, mon amie. - -LA FEMME. Vous n’attendez pas le facteur? - -LE MARI. Le facteur doit être passé maintenant. - -LA FEMME. Comment le savez-vous? - -LE MARI. Je le sais parce qu’il est midi et demi. - -LA FEMME. Il n’avait rien pour moi? - -LE MARI. Probablement, puisqu’on ne vous a rien remis. - -LA FEMME. Ni... pour vous? - -LE MARI. Pas davantage. A moins que la femme de chambre n’ait oublié... -Voulez-vous que je la sonne? - -LA FEMME. C’est inutile. N’obligez pas vos gens à mentir. Vous avez -reçu une lettre. - -LE MARI.--Parbleu! voilà la première nouvelle que j’en ai. - -LA FEMME. Vous avez reçu une lettre, vous dis-je. - -LE MARI. Ma chère amie, le temps me presse, et je crains fort de ne -plus trouver maître Panchost à son étude. Adieu, mon Adèle; à tantôt, -mon trésor. - -LA FEMME. Montrez-moi cette lettre. - -LE MARI. Encore? Mais quelle lettre? Je n’ai pas de lettre. - -LA FEMME. Je vous ai vu la serrer dans la poche de votre habit, là... - -LE MARI. De ce côté? - -LA FEMME. Oui. - -LE MARI. Eh bien, vous avez mal vu, ma chère, voilà tout. - -LA FEMME. Je ne vous demande pas à la lire; je ne veux que la voir. - -LE MARI. L’un est aussi impossible que l’autre. - -LA FEMME. Vous me refusez? - -LE MARI. Tyranniquement. - -LA FEMME. Dites-moi seulement d’où elle vient? - -LE MARI. De votre cerveau, petite tête folle et aimée. - -LA FEMME, <fondant en larmes>. Ah! que je suis malheureuse! - - -III - -=La scène de la brosse.= - -«Du temps que j’étais en garnison à Versailles,--me racontait mon ami -Franolle,--j’avais une maîtresse préférée qui venait, de Paris, me voir -tous les huit jours. C’était chaque fois de longues et chaudes scènes, -d’autant plus singulières qu’elles ne portaient pas à faux, comme la -plupart des scènes. Elle se posait en face de moi, les bras croisés, -disant: «--Il est venu une brune pendant mon absence!» ou bien: «--Il -est venu deux blondes!» Et elle devinait juste. Moi, j’étais confondu. - -«A la fin, j’eus le mot de cette énigme par mon _ordonnance_, qui la -surprit un jour occupée à éplucher minutieusement ma brosse à tête, -pour y découvrir un de ces longs fils bruns ou blonds sur lesquels elle -basait avec certitude ses accusations,--puisque je portais les cheveux -ras.» - - -IV - -=La scène après minuit.= - -LUI, <un peu gai; fredonnant>. _Buena sera..._ Docteur -Barbe-à-l’eau... docteur Barque-à-l’eau! Bonsoir, mignonne; pas encore -couchée? - -ELLE. Oui, vous êtes dans un bel état; regardez-vous, je vous y engage. - -LUI. Me regarder, moi? Jamais! Je crains trop le sort de Narcisse. - -ELLE. Et votre chapeau? Depuis quand est-ce qu’on se coiffe de cette -manière? - -LUI. Mon chapeau penche un peu, c’est vrai. Tout penche en ce -monde.--Tu es belle! - -ELLE. S’il est permis de rentrer à des heures semblables! Où vous -êtes-vous fourré, je vous le demande? Votre redingote est toute blanche. - -LUI. On démolit tant dans ce Paris! (<Il s’assied.>) - -ELLE. Vous allez défoncer le divan. Vous feriez mieux d’aller vous -coucher. Vous mettez de la boue par tout le tapis. - -LUI. Joue-moi sur le piano un air de Cimarosa. - -ELLE. Et vous vous dites artiste! Est-ce avec de telles mœurs qu’on -peut prétendre à ce titre élevé? - -LUI. Bah! pour quelques flacons défaits en bataille rangée!--Tout s’est -fort aristocratiquement passé, je t’assure. D’ailleurs, tu vois, il -me reste encore la légèreté dans la démarche, la souplesse dans les -mouvements, la grâce dans le geste... (<Il heurte un meuble.>) - -ELLE. Mais faites donc attention; vous allez tout casser ici. - -LUI. Ne veuillez voir en cela, ma belle, qu’un prétexte honnête pour -renouveler votre mobilier.--Palsambleu! la jolie phrase!--Ah! ma -Thérèse, que je t’aime! - -ELLE. Vous me faites horreur. - -LUI. Je te fais horreur?... _horresco referens_... Reviens de ce -funeste sentiment. - -ELLE. Je vous défends de m’approcher! je vous considère comme un -monstre! - -LUI. Ne disons pas de mal des monstres: - - Il n’est point de serpent ni de monstre odieux - Qui, par l’art imité, ne puisse plaire aux yeux. - -J’ai pour moi l’opinion du législateur du Parnasse... Les monstres sont -fort bien portés aujourd’hui.--Mais pourquoi te tiens-tu à une lieue de -moi? Viens t’asseoir, mon idole, sur ce cuir américain. - -ELLE. Vous allez partir, n’est-il pas vrai? - -LUI. Tu vas voir comme je vais partir. (<Il commence à ôter ses -bottines.>) - -ELLE. O mon Dieu! que vous ai-je fait, pour que vous m’ayez jetée sous -les pas de cet homme! - -LUI. _Mignonne, allons voir si la rose..._ - -ELLE. Mais vous n’avez donc ni cœur ni dignité? Le premier vagabond -venu est au-dessus de vous par les sentiments. Entendez-vous? - -LUI. J’entends. - -ELLE. Si vous n’étiez que méprisable, mais vous êtes ignoble! On ne se -dégrade pas à plaisir, comme vous faites. Vous sentez le vin! - -LUI. Forcé de l’avouer. - -ELLE. Quand donc m’enverrez-vous la mort? ô mon Dieu! - -LUI. Te reste-t-il encore de cet excellent thé de la caravane? - -ELLE. Ne me parlez pas! Ne me parlez pas! - -LUI. D’abord, vous allez me faire le plaisir d’élever moins la voix. -Ensuite, si vous exigez de moi une réponse à peu près sensée, écoutez. -J’éprouve sans doute beaucoup de satisfaction à boire de bonnes choses, -et en grande quantité, puisque, malgré les indispositions qui en sont -le résultat, je recommence tous les jours. J’ai connu le vin avant de -vous connaître. Il m’a consolé avant vous. Cessez donc de lutter contre -une affection aussi ancienne,--et ne refusez pas de me préparer une -tasse de thé, avec un nuage de lait, comme dans _le Caprice_, de Musset. - - -V - -=La scène du bouquet.= - -_A madame Cheneau, à Saint-Pierre-les-Hauteaux, par Auxerre (Yonne.)_ - - «Ma chère maman, - -»Je suis aux cent coups de ne pouvoir pas t’envoyer tout de suite -l’argent que tu me demandes par ta lettre du 28 de ce mois. Le -blanchissage ne va pas, parce que le monde n’est pas encore revenu -de la campagne. Madame Philippe, qui est pourtant une brave femme -et le cœur sur la main, n’a pas pu m’avancer une semaine; elle m’a -dit d’attendre à mercredi. Attendre avec une petite fille et ne faire -que des demi-journées! Ça ne serait rien encore, si j’avais de la -santé; mais les reins ont recommencé à me faire mal, et avec ça des -étouffements qui me durent quelquefois toute la nuit. - -»La petite devient bien gentille, excepté qu’il lui est venu des feux -sur la figure depuis huit jours; mais le pharmacien m’a dit qu’il ne -fallait pas s’en inquiéter, que cela passerait tout seul. Je crois que -c’est la nourriture; Céline n’aura pas un bon estomac, elle aime mieux -manger son pain sec qu’avec du hareng ou des radis noirs. Elle me dit -d’envoyer des baisers à sa bonne grand’maman de Bourgogne, qu’elle ira -voir au printemps prochain. Elle a bon cœur et ne se plaint jamais, -quoique la pauvre enfant en ait souvent l’occasion. A la Saint-Charles, -elle aura huit ans: c’est tout mignon, un corps blanc comme la neige. -J’avais peur qu’elle ne fût nouée; mais, depuis sa dernière maladie, -elle s’est bien développée; c’est une grande fille, à présent. Elle -aura tes yeux, mais, pour le reste, son père tout craché; et cette -ressemblance me met souvent les larmes aux yeux, comme tu penses. -Alors, je lui dis: «Céline, va jouer en bas.» - -»A propos de son père, j’ai eu une bien malheureuse idée le mois -dernier. Tu sais que je ne peux pas m’habituer à l’abandon de cet homme -qui m’a tant aimée et que j’ai vu pleurer si souvent à mes genoux. J’ai -beau me faire une raison, c’est plus fort que moi. J’ai donc eu l’idée -d’habiller la petite en bouquetière et de lui acheter des violettes; -je lui avais mis sur la tête le petit bonnet que tu lui as envoyé au -premier de l’an, et c’était le coiffeur qui avait arrangé ses cheveux; -mais, depuis, je les ai fait couper, car elle en avait trop et ça la -fatiguait. Enfin, elle était jolie à croquer, et tu aurais ri de voir -ses petites coquetteries déjà. - -»Nous sommes sorties toutes deux à trois heures, et nous avons été -nous poster dans le faubourg Saint-Honoré. J’avais choisi un beau -temps. Quand j’ai vu la porte cochère s’ouvrir, et lui tout seul dans -sa voiture, j’ai dit vite à Céline de courir dans l’avenue Marigny et -de lui présenter toutes ses violettes en disant: «C’est de la part de -Louise!» - -»Elle savait bien sa leçon, la petite futée! elle a fait arrêter la -voiture; il a pris son bouquet avec étonnement et lui a donné un louis. -De loin, je le regardais; j’avais la bouche dans mon mouchoir. En -rentrant chez nous, j’ai dit à la petite: «Ce sera pour ta bourse, ma -chérie.» - -»Ah bien, oui! la misère!... Le surlendemain, il a fallu changer la -pièce. - -»Mais voilà le pire, ma chère maman. J’ai voulu recommencer onze jours -après. Madame Philippe avait bien voulu, cette fois, me prêter une -robe claire à sa fille, qui est de l’âge de la mienne. J’ai attendu -une heure dans l’avenue. «Tiens! le voilà!» lui ai-je dit, pendant que -mon cœur sautait et m’étouffait. Elle a couru comme l’autre fois; elle -criait, elle tendait ses fleurs; mais le cocher l’avait reconnue, et -il ne voulait pas arrêter. La petite y a mis de l’entêtement; elle a -cramponné ses pauvres doigts à la portière, elle s’est accrochée et a -vidé ses fleurs dans la voiture. Je lui criais: «Reviens! reviens!» -C’est peut-être ça qui lui a perdu la tête. En lâchant, elle est tombée -sur le pavé et s’est fait au front une bosse grosse comme le poing. -Elle n’a pas souffert sur le moment; mais il lui prend quelquefois -des douleurs qui doivent venir de là. M. Herel, notre voisin, m’a -recommandé de soigner ça, parce que, dit-il, il pourrait bien lui venir -un dépôt. - -»Tu le vois, nous ne sommes pas nées sous une bonne étoile, maman. Du -reste, cette chère Céline n’a pas de rancune; et même, en portant la -main à sa pauvre petite tête et en se plaignant, elle me parle de son -papa, qu’elle trouve bien beau et bien habillé. Ah! si elle l’avait -connu il y a six ans! il était bien plus beau encore. Quelquefois je me -demande si je n’ai pas eu des torts envers lui, mais je ne trouve rien. -Que Dieu lui pardonne! - -»Mercredi, je ferai tout mon possible pour t’envoyer sept francs par -la poste; tâche que cela te conduise jusqu’à la fin du mois. Voici -l’hiver, où tout va doubler: il va falloir de la chandelle et du feu. -Mes meubles sont restés rue des Barres-Saint-Paul, en garantie des -deux derniers termes; je les retirerai en donnant des à-compte, à tant -par mois. La petite couche par terre, ce qui n’est pas bon pour elle. -Enfin, il ne faut pas se désespérer. - -»Je ferme ma lettre en t’embrassant de tout mon cœur, et Céline aussi, -qui fait sa prière chaque soir pour sa grand’mère. - - »Ta fille dévouée, - »LOUISE CHENEAU. - -»A présent, rue des Moineaux, 1; adresse tes lettres à M. Vidry, -marchand de charbon, pour remettre à Madame Cheneau.» - - - - -LA PREMIÈRE BONNE - - -I - -=Prologue.= - -LE MARI. Décidément, il faut que nous prenions une bonne, ma chère amie. - -LA FEMME. Crois-tu, Antonin? - -LE MARI. Cela est indispensable; tu te fatigues trop, il n’y a pas de -bon sens! - -LA FEMME. J’apprécie le sentiment qui t’inspire, et je t’en remercie. -La vérité est qu’il y a beaucoup à faire ici, sans que cela paraisse. -Mais réfléchis bien, mon ami. Nous avons pu nous en passer jusqu’à -présent; et l’économie... - -LE MARI. Mon ministère m’a augmenté de 300 fr.; je ne puis mieux -employer cette somme qu’à te procurer un peu de soulagement. Prenons -une bonne. - -LA FEMME. Eh bien, prenons une bonne. - - -II - -=Ouverture du concours.= - -Le choix de la bonne--chose importante et grave! dura trois semaines -environ. - -On était difficile. - -On voulait une bonne comme il n’en existe pas, comme il n’en existera -jamais. La bonne chef-d’œuvre! La bonne idéale! La bonne phénomène! - -On s’adressa d’abord à toutes les connaissances; les connaissances se -récusèrent. - -On eut alors l’idée d’en commander une en province, avec un mouvement -neuf; solidité et moralité garanties. - -On écrivit en Alsace, en Bourgogne, en Champagne, en Auvergne même. - -Les fabricants demandèrent un temps et un argent considérables. - -Il fallut recourir aux bureaux de placement. - -Plus de cinquante bonnes défilèrent devant--la femme;--aucune ne lui -convint, cela va sans dire. - -C’est pourquoi, au bout de trois semaines, elle prit la première venue. - -..... Voyez, à la nuit tombante, ces deux jeunes filles qui sortent -d’un misérable hôtel garni, et qui tiennent, chacune par une extrémité, -une vieille malle recouverte d’un cuir déchiré et pelé. Elles -traversent tout Paris en portant cette malle, s’arrêtant de temps en -temps pour se reposer ou pour changer de bras. - -C’est la bonne, accompagnée d’une de ses amies, qui se rend chez ses -maîtres. - - -III - -=Allocution de la femme à la bonne.= - ---Ma fille, la maison n’est pas dure, mais il y a de quoi s’occuper. -Je m’en vais vous dire en quoi consistera votre travail; écoutez-moi -bien, afin que je n’aie plus besoin d’y revenir. D’abord, j’entends que -vous soyez levée tous les jours à six heures; être matinale entretient -la santé. Vous commencerez par faire la salle à manger, ensuite les -chaussures. Monsieur salit beaucoup. Vous battrez ses habits sur le -palier et vous nettoierez mes robes à la fenêtre. Nous déjeunons à -neuf heures, parce qu’il faut que Monsieur soit à dix heures à son -ministère; nous nous contentons des restes du dîner et d’un plat, soit -d’œufs, soit de légumes. Après déjeuner, vous aurez à faire la chambre -à coucher; vous n’époussetterez pas les étagères: il y a des choses -très-susceptibles; ce soin me regarde. Vous aurez une demi-heure pour -vous habiller; je n’aime pas la coquetterie, mais je veux que l’on soit -toujours propre. Votre tablier devra vous durer deux jours. Une fois -habillée, vous vous occuperez du dîner. Je descendrai tout à l’heure -avec vous, afin de vous faire connaître les fournisseurs. Nous sommes -assez regardants, Monsieur et moi, pour la nourriture. Tous les jeudis, -le pot-au-feu; tous les dimanches, le gigot de mouton ou une volaille. -Il est rare que nous ayons du monde à dîner plus de deux ou trois -fois par mois. Nous avons du vin en cave et du charbon. On nous monte -l’eau et le pain. Vous voyez qu’il y a bien des petites douceurs. Par -exemple, vous savonnerez et vous repasserez une fois par semaine; vous -frotterez tous les jours. Il faudra aussi que votre cuisine soit lavée -chaque soir avant de vous coucher; ne remettez jamais la vaisselle -au lendemain, c’est un très-mauvais système. Quand vous aurez un -moment de loisir dans la journée, vous aiguiserez les couteaux, vous -entretiendrez les boutons de porte, vous nettoierez les peignes. Je ne -peux pas souffrir qu’une bonne reste sans rien faire, la bouche ouverte -comme b, a, ba. Le soir, vous raccommoderez le linge. Vous aurez un -jour de sortie par mois. Je n’ai pas besoin de vous recommander la -modestie au dehors; si j’apprenais que vous ayez mis le pied dans un -bal public, je vous renverrais sur-le-champ. Je n’aime pas votre nom de -Joséphine; vous vous appellerez Marie. Toutes les bonnes s’appellent -Marie. Évitez de vous lier avec les autres domestiques de la maison; ne -vous familiarisez pas avec le concierge, et n’entrez dans sa loge que -le moins possible. Ah! j’oubliais! vous vous coucherez sans chandelle, -de peur des incendies. C’est tout.--Je crois que vous vous plairez -beaucoup ici, ma fille. - - -IV - -=Description de la bonne.--Plan, coupe et élévation.= - -Une belle bonne!--Et comme taillée dans un chêne de Picardie! Cinq -pieds trois pouces! Rouge comme un brugnon! Fraîche comme marée! Des -cheveux pommadés avec du beurre!--Des _estomacs_ à faire loucher -saint Antoine! Des bras continuellement troussés jusqu’à l’aisselle, -invitation à la lessive! Les mains d’Hyacinthe! Le pied de Charlemagne! -Pesante en sa marche comme un régiment! Aimant désordonnément les -rubans rouges! Sensible aux galanteries des garçons bouchers! Une de -ces créatures que les libertins dégagés de tous préjugés ne craignent -pas d’appeler _une femme sérieuse_! - -Signes particuliers: Couchant avec ses bas et n’ayant jamais de rêves. - - -V - -=Exposition.--A table.= - -LE MARI. Tiens! ce n’est pas mauvais, ce petit fricot-là! - -LA FEMME. Tu n’es pas difficile. Quand c’était moi qui faisais la -cuisine, tu ne trouvais rien de bon. (<Moment de silence.>) - -LE MARI, <complaisamment>. Il y a un peu trop d’ail. - -LA FEMME. Ah! je le savais bien!--Marie! - -LA BONNE. Vous m’avez appelée, madame? - -LA FEMME. D’abord, je vous ai recommandé de dire: Madame m’a appelée? - -LA BONNE. Madame m’a appelée, madame? - -LA FEMME. A quoi pensez-vous donc, ma fille? Votre ragoût empeste -l’ail! Monsieur ne peut pas le manger. - -LE MARI. Je ne dis pas cela; seulement... - -LA FEMME. Ce n’est que dans les gargottes que l’on fourre de l’ail à -tout propos. - -LA BONNE. Je n’en mettrai plus, madame. - -LA FEMME. Je ne vous dis pas de ne plus en mettre; vous allez d’un -extrême à un autre; je vous dis d’en mettre moins. - -LA BONNE. Oui, madame. - -LA FEMME. Enlevez cela! - -LE MARI, <essayant de protester>. Mais, je n’ai pas fini... - -LA FEMME. Enlevez cela, et apportez le rôti. (<La bonne sort.>) Où -as-tu donc la tête? Est-ce que je n’ai pas vu le moment où tu allais me -contredire devant cette fille? - -LE MARI. Puisqu’elle a promis de ne plus mettre autant d’ail! - -LA FEMME. Ah bien! si tu te mets sur le pied de donner raison à ta -domestique, tu auras fort à faire; je ne te dis que ça. - -LE MARI. Mangeons. - - (<Le rôti passe, sans soulever d’observation de part ni d’autre. - Vient le dessert, puis le café.>) - -LA FEMME, <à la bonne>. Vous pouvez dîner à présent, Marie. -Apportez-moi le pain, que je vous en coupe un morceau. - -LA BONNE. Voilà, madame. - -LA FEMME. Donnez-moi votre verre, que je vous verse du vin. - -LA BONNE. Oui, madame. (<La bonne sort>). - -LE MARI, <à la femme>. Oh!... Tu n’as pas honte de lui mesurer -ainsi son boire et son manger? - -LA FEMME. Cela se fait partout. Ah çà! d’où sors-tu donc? - -LE MARI. C’est vrai; cela ne me regarde pas, et je n’y entends rien. -(<Il se frotte les mains.>) Ma foi! je suis enchanté d’avoir pris -une bonne! - - -VI - -=Deuxième journée.--Retour du bureau.= - -LE MARI. Bonjour, Lucie; bonjour, ma petite femme. Ouf! quelle journée! -Cette circulaire nous a donné un mal... Figure-toi que Laffitot étant -malade, toute sa besogne m’est retombée sur le dos. Je suis harassé, je -n’y vois plus. - -LA FEMME. Tu ne sais pas... la bonne... - -LE MARI. Laisse-moi m’asseoir. - -LA FEMME. Elle a cassé une tasse. - -LE MARI. Diable! - -LA FEMME. Comme c’est amusant! Mais je la lui retiendrai sur son mois. - -LE MARI. Oh! pour une tasse... Cette fille ne l’a pas fait exprès. - -LA FEMME. Tant pis! cela lui apprendra à faire plus d’attention une -autre fois. - -LE MARI. Tu serais bien aimable de me donner mes pantoufles. -Excuse-moi, chère belle; mais en vérité, je ne me tiens pas. - -LA FEMME, <appelant>. Marie! Donnez les pantoufles à Monsieur. - -LE MARI. Bah! ce n’est pas la peine... Elles sont sous le lit, je les -vois d’ici. (<Il va les chercher.>) - -LA FEMME. Alors, à quoi sert d’avoir une bonne? - -LE MARI. Approche-toi, et apprends une grande nouvelle. Il est question -de moi au ministère comme sous-chef.--Ah!--Je ne voulais pas le croire; -mais le secrétaire général m’a fait demander deux fois aujourd’hui -dans son cabinet. Deux fois! Il m’a beaucoup questionné, sans en avoir -l’air. Il paraît que Rollin doit bientôt prendre sa retraite, car... - -LA FEMME. Et ce lit! comme c’est fait en dépit du bon sens!... Ah! la -pauvre fille a fort à apprendre! - - -VII - -=Intermède.= - -LE MARI, <à la femme>. Que tu es gentille, ce soir! Cette coiffe -de nuit te donne un petit air lutin auquel on ne saurait résister. - -LA FEMME. N’as-tu pas remarqué comme notre sucre va vite? - -LE MARI. Non. Je trouve à ton regard un éclat nouveau, un... Est-ce -donc maintenant la mode de saupoudrer ses yeux avec de la poudre de -diamant? - -LA FEMME. Autrefois, une livre nous faisait trois jours. - -LE MARI. Embrasse-moi. - -LA FEMME. Laisse donc, tu es impatientant! On ne peut pas causer raison -avec toi une minute. - -LE MARI. Il y a temps pour tout, Lucie. L’heure du couvre-feu est -sonnée; tout dort dans la nature; seul, mon amour... - -LA FEMME. Quel homme, mon Dieu! quel caractère! Après cela, si cela -t’amuse d’être volé! - -LE MARI, <éteignant la lampe>. Il y a de la poésie dans l’air, ce -soir... - -LA FEMME. Demain, je compterai les morceaux. - - -VIII - -=Formation du drame.= - -LE MARI, <accrochant à la fenêtre un petit miroir pour se faire la -barbe>. Marie, mon eau chaude! - -LA BONNE. La voilà, monsieur. - -LE MARI. Merci. (<La bonne sort.>) - -LA FEMME. Tu la regardes beaucoup, ta bonne. - -LE MARI, <laissant tomber son rasoir>. Hein! - -LA FEMME. Elle est belle fille. - -LE MARI, <haussant les épaules>. Autre chose, à présent! - -LA FEMME. Et il y a des hommes si peu délicats! - -LE MARI. O mon Dieu! - -LA FEMME. Des gens que le torchon ne rebute pas... - -LE MARI, <continuant de se raser>. Va toujours. - -LA FEMME. Antonin, n’essaie pas de jouer la comédie avec moi; tu sais -que cela ne mord pas. Veux-tu que je te prouve que je sais tout? - -LE MARI. Ah oui! par exemple.--Mais prends garde de me faire couper. - -LA FEMME. Eh bien, le fruitier t’a vu causer hier matin avec ta bonne, -dans la rue. - -LE MARI. Ah bah! - -LA FEMME. Le nieras-tu? - -LE MARI. Je m’en garderai bien. Le fruitier est un voyant. - -LA FEMME. Ainsi, tu as causé avec Marie? - -LE MARI. Je n’ai pas causé avec elle, je lui ai parlé; c’est bien -différent. - -LA FEMME. Dans la rue? - -LE MARI. Dans la rue. Je lui ai dit de m’acheter un autre blaireau pour -ma barbe; tous les poils du mien s’en vont. Vois plutôt. - - -IX - -=Crise suprême.= - -<Dans l’alcôve. Trois heures du matin. Le mari ronfle.> - -LA FEMME, <éclatant tout à coup en sanglots>.--Oh! oh! oh! - -LE MARI, <réveillé en sursaut>. Lucie, qu’as-tu? Ma bonne amie, -que t’arrive-t-il? Est-ce que tu te trouves mal? - -LA FEMME. J’en étais sûre! - -LE MARI. Sûre de quoi! Attends, je me lève. Où sont les allumettes? -C’est une attaque de nerfs, probablement. - -LA FEMME. Ne me touchez pas! ne me touchez pas! - -LE MARI. Eh bien, non; mais qu’est-ce que tu éprouves, ma chère femme? -réponds-moi, c’est Antonin, c’est ton mari... - -LA FEMME. Devais-je m’attendre à cette indignité! - -LE MARI. A quelle indignité? Tu as un peu de délire... Je vais te faire -du tilleul, veux-tu? Cela ne sera rien. - -LA FEMME. Monstre! - -LE MARI. Qui est-ce que tu traites de monstre? - -LA FEMME. Tu oses le demander? - -LE MARI. Certainement. - -LA FEMME. Tout à l’heure, pendant que tu rêvais, ne t’ai-je pas entendu -prononcer le nom de ta bonne: Marie? - -LE MARI. Ah! (<Il regarde fixement sa femme; puis, à> <peine -vêtu d’un caleçon, il se précipite hors de la chambre à coucher, un -bougeoir à la main.>) - - -X - -=Dénoûment.= - -LE MARI, <entrant comme une bombe dans le cabinet de la bonne>. Ma -fille, levez-vous sur-le-champ! m’entendez-vous? - -LA BONNE, <se dressant sur son séant>. Quoi qu’il y a? Est-ce le -feu ou les voleurs? - -LE MARI. Levez-vous tout de suite et allez-vous-en! - -LA BONNE. Que je me lève! à cette heure-ci! Bien sûr, vous êtes malade, -notre maître... - -LE MARI. Voilà vingt francs, voilà trente francs, voilà cinquante -francs. Faites votre malle et partez. Ne perdez pas une minute. Vous -êtes la plus brave fille du monde, un trésor pour la cuisine. Mais que -voulez-vous? ma femme s’est imaginé... Ce n’est pas ma faute. Je vous -trouve affreuse, moi; je n’y vais pas par quatre chemins. Mais elle a -cela dans l’idée. Allez-vous-en, je vous prie. Vous ne voudriez pas -être la cause d’un malheur. Attendre à demain! Ah bien! je préfère -vous aller chercher une voiture. Voyons, ma fille, soyez raisonnable... - -LA BONNE. Voilà, monsieur, je me lève. C’est bien extraordinaire tout -de même. - -LE MARI. Oui, oh! oui. Mettez-vous à ma place, j’ai besoin de mon -repos. Passez votre jupe, je tourne le dos. Tous les jours, l’enfer! Il -vaut mieux que vous vous en alliez. Ma femme est ridicule, injuste, je -le sais bien, mais c’est ma femme... - -LA BONNE. Ah! c’est qu’il ne faudrait pas qu’elle s’avisât de dire -quelque chose sur mon compte! Elle trouverait à qui parler, oui-dà! - -LE MARI. Là, maintenant, vos bottines. Quand vous passeriez quelques -œillets... Dépêchez-vous! Je vais dire au portier qu’il vous ouvre. -Allez!... - -LA FEMME, <accourant>. Elle ne s’en ira pas avant que j’aie visité -sa malle! - - - - -IL Y AURA DES FEMMES CHARMANTES - - -I - -_A Monsieur Marc Ducerneau, à Paris._ - - »Mon cher Marc, - -»Paul a perdu son pari avant-hier soir. Je l’avais bien dit: c’était -absurde! A peine avait-il fait soixante pas dans l’avenue des -Champs-Élysées, les yeux bandés, qu’il est allé donner du pied contre -le trottoir. Nous étions quinze à le suivre. Les sergents de ville, -indifférents, avaient l’air de dire: «Nous la connaissons!» - -»C’est jeudi prochain que Paul s’exécute, et nous invite à manger les -cinquante louis en question à la _Maison Dorée_. On compte sur toi. Ne -va pas inventer des prétextes d’affaires ou de moralité pour manquer -à ce rendez-vous solennel. A notre âge, le plaisir est la seule chose -sérieuse; _consacrons-lui nos jours!_ (Bis.) - -»Donc, à jeudi, rendez-vous au Cercle, à sept heures, -militairement.--_All right!_ - - »Ton vieux complice, - »ONÉSIME HÉBERT. - -»P.S. _Il y aura des femmes charmantes._» - - -II - -=Coup de foudre.= - -C’était la première fois que madame Ducerneau osait se permettre -de décacheter une lettre adressée à son mari. Mais elle avait été -tourmentée, la veille, par des pressentiments; elle avait rêvé «d’eau -trouble, de chat et d’oculiste,» ce qui, selon les livres sibyllins, -correspond à une série d’événements funestes. Alors, elle s’était -portée à cet acte inouï d’audace conjugale. Il faut avouer qu’elle -n’avait pas de chance. - -Je manque de la science dramatique nécessaire pour rendre la douleur et -l’indignation de madame Ducerneau... Que devait-elle faire? - -Elle pensa d’abord, et tout naturellement: 1º à anéantir cette -impudente invitation. - -Mauvais! - -2º A la mettre soudainement sous les yeux de M. Ducerneau, en enfermant -toute sa colère dans le «Qu’en dis-tu?» de _Manlius_. - -Mauvais! mauvais! - -Après avoir hésité entre plusieurs partis, madame Ducerneau se décida -à recacheter cette lettre, à la replacer parmi les autres,--et à _voir -venir_ son mari. - - -III - -=Partie poétique--En déjeunant= - - MADAME. - - As-tu lu ton courrier, ce matin, mon ami? - - MONSIEUR. - - Certainement. Pourquoi? - - MADAME, <dissimulant>. - - Goûte donc ce salmi. - - MONSIEUR. - - Ah! tu me fais songer qu’Eugène, en sa dernière, - De tous ses compliments me charge pour ta mère. - - MADAME. - - Eugène? - - MONSIEUR. - - Oui. - - MADAME, <avec intention>. - - C’est bien Eugène?... c’est le nom?... - - MONSIEUR. - - C’est Eugène, te dis-je; es-tu malade? - - MADAME. - - Non. - - MONSIEUR. - - Il va tout à fait mieux; et de son mariage - L’affaire est terminée à son grand avantage. - - MADAME, <amèrement>. - - Une affaire! - - MONSIEUR. - - La noce a lieu le mois prochain. - Ainsi, prépare-toi, Mathilde, dès demain; - Car les fêtes seront sans doute éblouissantes. - - MADAME, <l’observant>. - - Surtout, _il y aura_... - - MONSIEUR. - - Quoi? - - MADAME. - - _Des femmes charmantes!_ - - MONSIEUR, <avec tranquillité>. - - Certes! C’est pour le quinze, et nous en approchons. - - MADAME, <à part>. - - J’étouffe! - - MONSIEUR. - - Fais-moi donc passer les cornichons. - - -IV - -=Le grand jour.--Ce que l’on appelle la scène filée= - -MADAME. Tu sors, mon ami? - -MONSIEUR. Comme d’habitude, mon amie. - -MADAME. Et tu vas... - -MONSIEUR. Au cercle, tout bonifacement. (<Il boutonne ses gants.>) - -MADAME. Au cercle? - -MONSIEUR. Adieu, chère belle. - -MADAME. Au moins, rentreras-tu de bonne heure? - -MONSIEUR. A l’heure accoutumée, aux environs de minuit. - -MADAME. Pas avant? - -MONSIEUR. Avant, peut-être. Adieu. - -MADAME. Écoute, Marc. - -MONSIEUR. Quoi? - -MADAME. Sacrifie-moi cette soirée. - -MONSIEUR. Quel caprice! - -MADAME. Un caprice, tu l’as dit. Reste avec moi. - -MONSIEUR. Si je reste, qu’est-ce que nous ferons? - -MADAME. Eh bien, nous causerons au coin du feu; nous parlerons du -passé, de ce passé où tu m’aimais tant. - -MONSIEUR. C’est cela, nous aurons l’air de jouer de l’Octave Feuillet. - -MADAME. Le grand mal! - -MONSIEUR. Ce n’est pas un crime, je le sais bien. Mais j’ai besoin -d’aller à mon cercle; c’est là que je fais toutes mes affaires, tu ne -l’ignores pas. - -MADAME. Hélas! - -MONSIEUR. Allons, sois gentille; je ne tarderai pas à revenir, je te le -promets. - -MADAME. Tu es bien pressé. - -MONSIEUR. Le besoin d’air, de mouvement... - -MADAME, <comme si quelque chose se brisait dans son cœur>. Marc! - -MONSIEUR. Quoi encore? - -MADAME. Attends une minute. - -MONSIEUR. Eh bien? - -MADAME. Tu es habillé avec un soin tout particulier. - -MONSIEUR. Pas plus que les autres jours. - -MADAME. Mais si: je te trouve plus de recherche, plus de... - -MONSIEUR, <avec complaisance>. Cette nuance de pantalon est assez -heureuse, en effet. - -MADAME. Ta cravate a quelque chose de dérangé. Approche. - -MONSIEUR. Me voici. - -MADAME, <le serrant violemment au cou, avec explosion>. -IL Y AURA DES FEMMES CHARMANTES!!! - - -V - -=Suite de la scène filée.= - -MONSIEUR. Aïe! aïe!... au secours!... à moi! Ouf! - -MADAME. Fourbe! hypocrite! lâche! traître! misérable! effronté! -parjure! infâme! monstre! scélérat! libertin! infidèle! perfide! -menteur! trompeur! coureur! débauché!... Ah! que je suis malheureuse! -(<Elle tombe sur un canapé en sanglotant.>) - -MONSIEUR, <se remettant>. Quelle poigne! - -MADAME. Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! - -MONSIEUR, <sévère>. Me ferez-vous l’honneur de m’apprendre le motif -d’une agression d’un goût si contestable? - -MADAME. O duplicité! - -MONSIEUR, <impatienté>. Duplicité ou non, le motif, madame? - -MADAME, se redressant. Mais n’avez-vous donc pas assez entendu? IL Y -AURA DES..... - -MONSIEUR, <se frappant le front>. La lettre d’Onésime! - -MADAME. Oui, de votre digne complice! - -MONSIEUR, <avec un admirable sang-froid>. C’était donc pour -aujourd’hui? Je l’avais absolument oublié. - -MADAME. Pas de feinte, monsieur! Ayez au moins le courage de votre -ignominie. - -MONSIEUR. Je n’aurai le courage de rien du tout. Comment! c’est -pour cela que tu te livres sur moi à des tentatives d’homicide par -strangulation? - -MADAME. Nieras-tu qu’on t’ait écrit? - -MONSIEUR. Non, certes. Je ne peux pas empêcher les imbéciles de -m’écrire. Mais je nierai que j’aie répondu. - -MADAME. Il t’attend cependant ce soir. - -MONSIEUR. Qui? - -MADAME. Cet Onésime. - -MONSIEUR. Qu’il attende, parbleu! - -MADAME. Voudrais-tu me faire croire, par hasard, que tu n’allais pas à -ce rendez-vous? - -MONSIEUR. Le ciel m’écrase si j’en avais la moindre intention! - -MADAME, <indécise>. Marc! Marc! - -MONSIEUR. Je te le jure... et la preuve.... (<Il déboutonne ses gants.>) - -MADAME, <avec élan>. Tu restes? - -MONSIEUR. Sans effort. - -MADAME. Merci, oh! merci! - -MONSIEUR. Octave Feuillet soit avec nous! (<Ils s’embrassent -tendrement.>) - - -VI - -=L’auteur a des remords.= - -Eh bien, non, non! - -Cela ne passera pas ainsi! - -Laissez-moi! laissez-moi! - -Je veux parler! - -Je parlerai, au risque de détruire tout l’intérêt que j’ai pu répandre -sur ce petit drame intime! - -Je dévoilerai ce mari, capable d’avoir surpris la sympathie de quelques -âmes candides! - -LE REPAS EN QUESTION AVAIT EU LIEU LA VEILLE. - -Il avait été avancé d’un jour, sur la demande d’un des convives forcé -de quitter Paris. - -M. Marc Ducerneau s’y était montré d’une gaieté folle: il avait dansé -un pas de caractère sur la table, aux applaudissements de mademoiselle -Trompette et de mademoiselle Brindisi,--deux femmes charmantes..... - - - - -LA GRUE - - -I - -=Amène une de tes amies.= - -ALPHONSE, <à Jeanne>. Amène une de tes amies, dimanche prochain. - -JEANNE. Pourquoi? - -ALPHONSE. Parce que Cathala viendra passer la journée avec nous. Il -m’a écrit pour m’annoncer son arrivée à Paris après-demain. Le pauvre -garçon s’ennuie à crever dans son tribunal de province; c’est une fête -lorsqu’il peut s’échapper pendant deux ou trois jours. Amène une de tes -amies. - -JEANNE. Mais laquelle? Tu sais que je ne vois pas beaucoup de femmes. - -ALPHONSE. Une bonne enfant. Cathala n’est pas si exigeant, parbleu! -Nous irons dîner à quatre à la campagne. Tu aimes cela. Nous mangerons -des petits plats, nous ferons des bouquets. Cathala est un bon. Nous -nous amuserons. - -JEANNE, <réfléchissant>. Si j’amenais Hermance?... - -ALPHONSE. Qu’est-ce que c’est qu’Hermance? - -JEANNE. Oh! tu ne la connais pas. Une belle fille, élancée, avec des -cheveux couleur de paille, mais très-bien. Elle n’a pas une toilette à -tout casser, mais ce qu’elle a sur elle est toujours soigné. - -ALPHONSE. Eh bien, amène Hermance. - - -II - -=Où la grue se pose.= - -ALPHONSE, <à Cathala>. Encore un cigare, mon cher Cathala? - -CATHALA. Merci, plus tard... Écoute! je crois qu’on monte l’escalier; -ce sont sans doute ces dames. - -ALPHONSE. Eh non! le rendez-vous est pour deux heures, et il est à -peine une heure et demie. - -CATHALA, <consultant sa montre>. Une heure quarante s’il te plaît. - -ALPHONSE. Quelle impatience! Sais-tu que tu es redevenu juvénile en -diable? - -CATHALA. Que veux-tu? J’ai eu le temps de me refaire des illusions à -Agen. J’ai soif des Parisiennes, telles que nous les représentent vos -livres et vos dessins. Quels démons de grâce et d’esprit, hein! dis, -dis? - -ALPHONSE. Oui, il y en a. - -CATHALA. Oh! toi, tu les coudoies trop chaque jour pour les admirer -avec sincérité, comme nous autres provinciaux.... Ah! pour le coup, je -ne me trompe pas, il y a de la soie dans l’escalier.... - -<Entrent Jeanne et Hermance. Hermance est plus grande qu’on l’a -annoncé, plus blonde aussi. Ses cheveux sont ébouriffés sous un chapeau -élevé. Elle porte une robe dite _Princesse_, haute de taille, étroite -de ventre et traînante par derrière. Sur un de ses bras, elle tient un -petit brimborion de chien havanais, dont on n’aperçoit ni les yeux, ni -la tête, ni les pattes, ni la queue.> - -JEANNE. Monsieur Cathala, comment allez-vous?.... Bon Dieu, comme vous -engraissez! Je ne vous aurais pas reconnu!... Mon petit Alphonse, -embrasse-moi là, au-dessus de l’œil, ni trop haut, ni trop bas, à cause -de la poudre de riz... Je t’ai réservé un petit rond. - -CATHALA. Ces Parisiennes! - -JEANNE. Messieurs, permettez-moi de vous présenter ma chère Hermance, -une de mes meilleures amies, que j’ai pris la liberté d’amener. - -CATHALA. Une telle liberté équivaut à une bonne fortune pour nous. - -HERMANCE. Ça n’était donc pas convenu? - -JEANNE, <bas à Hermance>. Tais-toi donc! - -ALPHONSE, <bas à Jeanne>. Pourquoi a-t-elle apporté un chien? - -JEANNE. Ah! demande-le-lui. - -ALPHONSE, <bas à Cathala>. Comment la trouves-tu? - -CATHALA. O mon ami! adorable! idéale! que je te suis reconnaissant! - -JEANNE, <bas à Hermance>. Comment le trouves-tu? - -HERMANCE. Ça m’est égal. (<Le chien se manifeste par quelques -grognements.>) Mirza, voulez-vous rester tranquille? Qu’est-ce que -nous n’avons donc, la belle fifille à sa mémère? - -CATHALA. Votre petite chienne s’appelle Mirza, madame? C’est un bien -joli nom, un nom turc. - -HERMANCE. Non, monsieur; elle me vient d’une dame de la rue de Chabrol. - -ALPHONSE. Eh bien, mesdames, si nous nous consultions pour choisir -l’endroit où nous irons dîner? - -JEANNE. Ah! oui! - -CATHALA. Oh! allons à Asnières! à Asnières! N’est-ce pas, mesdames, -qu’il n’y a qu’Asnières? - -ALPHONSE. On ne va pas à Asnières le dimanche. - -JEANNE. Il y a trop de monde, et c’est trop près. - -HERMANCE. Et puis, Georges n’aurait qu’à y être! (<Jeanne tousse pour -étouffer cette remarque.>) - -CATHALA. Je propose alors Bougival. - -ALPHONSE. En France? C’est bien encombré. Moi, je vote pour Meudon, ou -le bois de Fleury. - -HERMANCE. Ah! non. - -TOUS. Pourquoi? - -HERMANCE. Emile est au fort. (<Ce mot jette un froid, comme dirait -Giboyer. On se regarde.>) - -ALPHONSE. Cela devient embarrassant. (<Bas à Jeanne.>) Elle a -peut-être des connaissances jusque dans les arbres de Robinson! - -JEANNE. J’ai une idée. Allons à Sérizy-lès-Voyou. - -CATHALA. Où est cela? - -JEANNE. C’est sur le chemin de fer de Lyon. - -HERMANCE. Oh! les chemins de fer! j’en ai une peur... Je n’ai de -confiance que dans celui de Saint-Germain, parce qu’un de mes frères y -est employé. - -CATHALA. Va pour Saint-Germain! Saint-Germain-en-Laye, sa forêt, sa -terrasse, ses fritures! Partons avec enthousiasme. - -ALPHONSE. Laissons-nous le chien? La portière en aura le plus grand -soin. - -HERMANCE. Laisser Mirza! jamais de la vie! Entends-tu, Mirza? Ils -veulent t’abandonner, les vilains! Embrasse vite ta maîtresse; encore, -encore... - -CATHALA. Mais elle est tout à fait mignonne, cette petite bête; elle -nous amusera infiniment. Partons. - - -III - -=Vol de la grue.= - -<En forêt. Jeanne et Alphonse marchent en avant; Hermance et Cathala -les suivent à quelque distance.> - -CATHALA. Lisez-vous beaucoup, mademoiselle? - -HERMANCE. Oh oui! j’achète le _Pour tous_ toutes les semaines. -C’est-à-dire que je préférerais me passer de je ne sais quoi plutôt que -de me passer de mon _Pour tous_. - -CATHALA. Hermance, c’est un nom bien charmant! il donne tout de suite -envie d’aimer la personne qui le porte! - -HERMANCE. Oh! ce n’est pas mon nom... je m’appelle Imilie. - -CATHALA. Emilie? - -HERMANCE. Non, Imilie. - -CATHALA. Eh bien, ma chère Imilie... Décidément j’aime mieux vous -appeler Hermance. - -HERMANCE. Allez-y. Vous êtes comme Jules, vous. - -CATHALA. Qu’est-ce que c’est que Jules? - -HERMANCE. Un grand toqué, qui ne sait pas dire un mot de sérieux. Il -est dans les contributions. - -CATHALA. Hermance, laissez-moi vous aimer. (<Il cherche à lui prendre -la main.>) - -HERMANCE. Vous allez vous faire mordre par Mirza. - -CATHALA. Si nous déposions le chien à terre? Cela lui ferait peut-être -du bien de marcher... - -HERMANCE. Oh! non, il salirait ses pattes, ses belles petites pattes -blanches. Voyez donc! - -CATHALA. Laissez-moi vous aimer, Hermance. - -HERMANCE. Qu’est-ce que je traîne derrière moi? Je parie que c’est -encore une branche morte qui s’est accrochée à ma robe. - -CATHALA. Attendez, je vais vous en débarrasser. Oh! le joli pied! - -HERMANCE. Il me fait bien souffrir, allez. J’ai un cor que j’ai oublié -de tailler avant de sortir. - -CATHALA, <réprimant une grimace>. Pauvre chérie! Mais vous ne -répondez point à ce que je vous dis? - -HERMANCE. Vous ne me dites que des bêtises. - -CATHALA. Des bêtises! N’avez-vous donc jamais aimé, Hermance? - -HERMANCE. Si... mais il m’en a cuit. - -CATHALA. Ah! (<A part.>) Il y a, dans la langue française, des -métaphores ignobles. - -HERMANCE, <après un moment de silence>. Quel métier faites-vous, -vous? - -CATHALA. Un métier assez mélancolique: je suis substitut en province. - -HERMANCE. Substitut?... Et qu’est-ce que vous vendez? - -CATHALA, <stupéfait>. Ce que je... (<Riant.>) Ah! bon, c’est -une farce... je comprends... oui, oui. Je vends des épices. - -HERMANCE. Gagnez-vous beaucoup? - -CATHALA, <s’arrêtant, et la regardant en face>. Merci... cela -dépend. (<A part.>) Elle a de l’originalité, au moins. - -HERMANCE. Mais avancez donc; vous restez là planté comme le terme. Je -ne vois déjà plus nos amis, nous finirons par les perdre. - -CATHALA. A se perdre on se retrouve, dit un proverbe. Pourquoi ne nous -perdrions-nous pas un peu tous les deux? - -HERMANCE. Oh! vous êtes énervant! - -CATHALA. Quelle taille d’abeille! - -HERMANCE. Monsieur, je vous prie de ne pas m’insulter! Si j’ai consenti -à venir à la campagne, c’est à cause de Jeanne que je connais depuis -longtemps. - -CATHALA. Eh! qui songe à vous insulter, ma chère enfant! Vous me -plaisez, j’essaye de vous le dire aussi poliment que possible; tout -cela est fort simple. Nous nous sommes réunis pour nous égayer; je -tâche d’être gai. Asseyons-nous sous ces beaux tilleuls. - -HERMANCE. Pas de ça, Lisette! - -CATHALA. Pourquoi? - -HERMANCE. Parce qu’il y a trop de petites bêtes dans l’herbe, et que -j’ai peur des petites bêtes. - -CATHALA. Il y en de si jolies pourtant! - -HERMANCE. Tenez, vous ne cherchez qu’à me contrarier. Rejoignons Jeanne -et Alphonse. - -CATHALA. Comme vous voudrez. - - -IV - -=Le repas de la grue.= - - <Un restaurant à Saint-Germain-en-Laye.> - -UN GARÇON. Mesdames et messieurs, nous n’avons plus un seul cabinet de -libre pour le moment; mais entrez dans cette salle où il n’y a qu’une -table d’occupée. Vous y serez fort bien. (<Bas, en désignant un -groupe de cinq ou six jeunes gens.>) Ces messieurs auront bientôt -fini. - -ALPHONSE. Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement! -Cathala, charge-toi du menu. - -CATHALA. Mesdames, qu’aimez-vous? - -HERMANCE. Avez-vous un parfait, garçon? - -LE GARÇON. Certainement, madame. - -HERMANCE. Et du maquereau? - -LE GARÇON. Du maquereau aussi... Mais pour commencer, quel potage? - -HERMANCE. Oh! je n’y tiens pas. - -JEANNE. Dis donc, nous y tenons, nous. Une purée Crécy, garçon. - -HERMANCE. Et un tapioka pour Mirza. - -CATHALA, <qui a écrit un menu>. Mesdames, voulez-vous vous en -rapporter à moi? Je crois que vous n’aurez pas à vous repentir de cette -marque de confiance. Tenez, garçon, et vivement. - -JEANNE. A présent, plaçons-nous. Monsieur Cathala à côté d’Hermance. - -CATHALA, <à Hermance>. Qu’avez-vous, mademoiselle? Vous semblez -contrariée... - -JEANNE. Qu’as-tu, en effet? - -HERMANCE, <à demi-voix>. Ce sont ces messieurs de la table, -là-bas, qui ont l’air de me regarder en riant. - -CATHALA, <se levant>. Croyez-vous. - -JEANNE. Mais non! mais non! tu es folle! Ils ne s’occupent pas de toi. -Monsieur Cathala, rasseyez-vous donc. - -HERMANCE. Je t’assure... - -JEANNE. Est-ce qu’on n’a pas le droit de rire en dînant, maintenant? Tu -verras bien si nous nous gênons, nous, tout à l’heure! - -ALPHONSE, <bas, à Jeanne>. Ah çà, elle n’est pas amusante, ton -amie. (<Le garçon apporte le potage.>) - -HERMANCE. Garçon, vous me donnerez un bol pour Mirza... elle n’aime pas -manger dans les assiettes. - -ALPHONSE. Comment? est-ce que le chien va dîner avec nous? - -HERMANCE. Mais oui, sur mes genoux, comme cela. Montre ta petite langue -rose, Mirza! C’est mon enfant, monsieur. (<Le dîner continue.>) - -CATHALA, <à Hermance>. Vous offrirai-je du vin? - -HERMANCE, <qui ne cesse d’avoir les yeux fixés sur l’autre table>. -Oh! cette fois... - -CATHALA. Qu’est-ce qui arrive encore? - -HERMANCE. Je suis bien sûre que ce monsieur m’a désignée du doigt en se -moquant. - -CATHALA. Lequel? - -HERMANCE. Celui qui a la cravate bleue. - -JEANNE, <vivement>. Je te dis, Hermance, que tu rêves... je ne -sais pas où tu as la tête aujourd’hui! - -CATHALA. Allons, il faut en finir. (<Il se lève et se dirige vers -l’autre table.>) - -JEANNE. Monsieur Cathala! - -ALPHONSE. Cathala! qu’est-ce qui te prend donc? - -CATHALA, <à un jeune homme>. Monsieur... madame prétend que vous -la regardez avec une obstination inconvenante. - -LE JEUNE HOMME, <étonné>. Je vous affirme, monsieur, que je ne -sais pas ce que vous voulez dire. - -CATHALA. Cependant, monsieur... - -LE JEUNE HOMME. Ah! monsieur, après ma déclaration, c’est votre -insistance qui devient déplacée. - -ALPHONSE. Reviens donc, Cathala! - -UN AUTRE JEUNE HOMME, <à Cathala>. Mais oui, vous nous ennuyez. - -CATHALA, <faisant un geste immédiatement arrêté par le premier jeune -homme>. Vous devez savoir la valeur de vos paroles, monsieur. -(<Échange de cartes.>) - -ALPHONSE, <à Hermance>. Il n’y a pas de bon sens, madame, à -soulever des scènes pareilles pour des niaiseries! - -HERMANCE. Alors, il faut me laisser mépriser par les premiers venus? Je -vous remercie de l’intention. (<Alphonse hausse les épaules.>) - -CATHALA, <revenant>. Voyons, Alphonse, cela ne te regarde pas. Ma -petite Hermance, ne pleurez pas. - -HERMANCE. Non, je suis de trop ici; je préfère m’en aller. - -ALPHONSE, <à part>. Le diable m’emporte si je la retiens! - -HERMANCE. Monsieur Alphonse a bien su me faire sentir ma position. - -ALPHONSE, <à part>. Bon! est-ce qu’elle va essayer aussi de me -brouiller avec Cathala? - -CATHALA, <à Hermance>. Vous resterez, ma chère. (<A Jeanne et -à Alphonse.>) Et vous, mes amis, vous allez me faire le plaisir de -vider vos verres, où le vin commence à s’éventer... - -<L’ordre se reconstitue peu à peu, surtout lorsque les jeunes gens de -la table voisine abandonnent la place. La diversité des flacons amène -la gaieté. Hermance fait goûter de tous les plats à Mirza. Le champagne -est accueilli avec une bruyante faveur.> - -JEANNE. Vous saurez, messieurs, qu’Hermance a une voix délicieuse. Il -faut qu’elle chante quelque chose. - -CATHALA et Alphonse. Ah! oui! oui! - -HERMANCE. C’est que j’ai mangé des artichauts crus ce matin, et je -crains... - -CATHALA. Bah! bah! ça ne fait rien. - -HERMANCE. Alors voulez-vous entendre l’_Écuyer du roi de Sicile_, ou -bien _Ernest, éloignez-vous_? - -TOUS. _Ernest, éloignez-vous!_ - -HERMANCE. Elle est toute nouvelle. - - Partez, Ernest, partez, je vous en prie! - Mon cœur est faible et craint votre pouvoir. - Je vous aimais, et par coquetterie - J’ai trop longtemps méconnu mon devoir. - Oui, près de vous, j’aurais pu être heureuse; - De mon bonheur vous vous montrez jaloux. - Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse! - Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous! - -ALPHONSE. Ah! très-bien! - -HERMANCE. Messieurs, en chœur au refrain! - -ALPHONSE. Fichtre! nous n’aurions garde d’y manquer. - -TOUS. - - Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse! - Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous! - -ALPHONSE. Crapule d’Ernest! - -HERMANCE. Deuxième couplet, messieurs. Je crois que je l’ai pris un peu -haut. - -CATHALA <sombre, à part>. Si jolie! - -HERMANCE. On ne change pas d’air. - - Vous le savez, mon mari vient d’apprendre - Qu’il est trompé par moi, qu’il aime tant! - Au saint autel, ah! laissez-moi me rendre; - Je dois me rendre ou m’enfouir au couvent... - -ALPHONSE, <roulant sous la table>. Non, non! assez! assez! - -CATHALA, <à Jeanne>. Qu’est-ce qu’a donc Alphonse? - -HERMANCE, <à Jeanne>. La musique fait trop d’impression à votre -époux. Je vais passer au dernier couplet. - -JEANNE. Oui, c’est cela. - -HERMANCE. Ce n’est plus la femme qui parle. - - Deux mois plus tard, dans la sainte chapelle, - Aux doux accords des cantiques pieux, - Sœur Amélie, aussi pâle que belle, - Prenait le voile et prononçait ses vœux. - Le même jour, étendu sur la pierre, - Ernest mourait à la maison des fous, - Et murmurait, en fermant la paupière: - Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous! - - TOUS. - - Et murmurait en fermant la paupière: - Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous! - -ALPHONSE, <se débattant>. Ernest était mon ami... J’ai mérité son -sort... je demande à faire des révélations! - -JEANNE. Reviens à toi, Alphonse. - -ALPHONSE. A la condition qu’on fera boire du champagne au chien! Je -demande que le chien boive du Champagne!--Evohé! - -<La fête continue. Onze heures sonnent. On se hâte de regagner le -chemin de fer.> - - -V - -=La grue au nid.= - - <Une chambre à coucher. Meubles recouverts de perse. Le portrait - lithographié de Lacressonnière.> - -HERMANCE, <à Cathala>. M’aimerez-vous toujours, au moins?... - -CATHALA. Parbleu! - - - - -MA FEMME M’ENNUIE - - -I - -C’était un jeune homme très-doux. - -Seulement il avait quelques idées fixes. - -Il ne pouvait souffrir ni le vent, ni la grêle, ni les grosses -chaleurs, ni les grands froids, ni les enfants à table, ni les -opérettes, ni les embarras de voitures. - -C’était moins un original qu’un délicat. - -Il comprenait la vie à sa manière; il se la représentait comme un beau -jardin, rempli de lumière et de parfums, avec de larges parties d’ombre -et des perspectives infinies, égayé de mille chansons d’oiseaux (rien -des perroquets!), traversé d’eaux vives, et couronné d’un ciel blanc et -bleu,--le ciel des hommes doux. - -On l’appelait Francis. - -Il était riche; il semblait devoir être heureux, et il l’aurait été -infailliblement sans un accident qui vint l’en empêcher tout à coup. - -Il se maria. - - -II - -Ce fut comme qui dirait un plongeon dans l’océan Parisien, le pire des -océans. - -Il piqua une tête à la hauteur de la Mairie du deuxième arrondissement, -et il disparut. - -Au bout de six mois seulement, on le revit à la surface du boulevard -des Italiens,--mais pâle, verdi, vaseux, souillé d’algues, amaigri et -incommensurablement mélancolique... - -Sa première sortie fut pour le club, où l’on hésita à le reconnaître. - ---Francis! - ---Allons donc! - ---Pas possible! - ---Mais si fait! - -Puis, parmi tous ces jeunes gens, il s’en trouva un qui eut l’héroïque -candeur de lui décocher ces sept mots en pleine poitrine: - ---Donnez-nous des nouvelles de votre femme? - -Francis répondit simplement, de l’air souriant d’un gentleman à qui -l’on scie une jambe: - ---Ma femme m’ennuie. - - -III - -Ce jour-là, il joua et perdit quinze mille francs au baccarat. - -C’était la première fois qu’il touchait une carte. - -A partir de cet instant, ce jeune homme si doux donna dans tous les -plaisirs et dans toutes les turbulences. Il loua à l’année le char de -la fantaisie et le lança à travers toutes les ornières. - -Lui, qui avait toujours enveloppé les courtisanes d’une insouciance et -d’un mépris sans égal, il s’enquit des plus fameuses et des plus chères. - -On lui en indiqua plusieurs. - -Il les harnacha et les empanacha d’une façon excessive, et il se montra -avec elles dans les endroits les plus voyants, devant Tortoni, dans -les avant-scènes des théâtres de vaudeville, aux courses d’Iffisheim. -Il les fit souper à toute heure, il les excita à être insolentes et -insupportables, et souvent elles dépassèrent son désir. - -L’étonnement fut général. - -Il arrivait quelquefois qu’un de ses amis l’abordait au sortir d’une -orgie, harassé, débraillé, les yeux brûlés, les mains tremblantes. - ---Qu’avez-vous, mon cher Francis? et dans quel état vous trouvé-je? Il -faut que vous ayez quelque chagrin inconnu. Répondez. - -Francis demeurait les yeux attachés au sol, et il finissait par dire: - ---Ma femme m’ennuie. - - -IV - -Il se décida à voyager. - -Ce n’était pas qu’il aimât les voyages. - -Au contraire. - -Il fit comme tous les gens qui se déplacent rarement: il alla au bout -du monde. - -Là, comme il se trouvait sur le sommet d’une très-haute montagne et -qu’il bâillait à un magnifique lever de soleil, il se vit soudain nez -à nez avec un savant, membre correspondant de l’Institut, envoyé en -mission extraordinaire pour étudier je ne sais quelle matière rocheuse. - -Il le salua fort poliment. - -Le savant, qui reconnut ce jeune homme si doux pour l’avoir rencontré -dans les meilleurs salons de Paris, ne put retenir une exclamation. - ---Vous ici! - ---Comme vous voyez, dit Francis. - -Le savant eut l’esprit traversé par un soupçon; il flairait un émule, -un concurrent. - ---Peut-on vous demander dans quel but vous êtes ici? lui demanda-t-il -avec un accent inquiet. - ---Oh! mon Dieu, c’est bien simple, répondit Francis. - ---Ah! - -On était à trois mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer. - -Le savant retenait sa respiration. - -Francis, ne voulant pas prolonger plus longtemps son anxiété, laissa -tomber cette parole: - ---Ma femme m’ennuie. - - -V - -Or, un matin qu’il souffrait d’un cor au pied, il envoya chercher un -pédicure. - -Le pédicure arriva. - -Francis lui tendit la jambe, et s’étendit silencieusement dans un vaste -fauteuil. - -Le pédicure, tout en déployant sa trousse et en tâtant le pied, voulut -causer, comme font un assez grand nombre de pédicures. - ---Voilà une callosité, monsieur,--essaya-t-il de dire,--qui doit vous -occasionner de vives souffrances, surtout pendant les changements de -température. - -Mais lui, pensif, se contenta de répondre au pédicure: - ---Vous allez vous taire, n’est-ce pas? - -Le pédicure, un peu troublé, baissa la tête et se mit à l’œuvre. - -Tout à coup, l’acier, guidé par une main mal assurée, entama la chair -vive. - -Francis poussa un rugissement. - -Il retira précipitamment sa jambe; de l’autre, il sauta vers un -secrétaire ouvert, y prit un revolver et brûla la cervelle au pédicure. - -Une seconde avait suffi à la perpétration de ce drame de cabinet, qui -n’excita aucune émotion dans le quartier. - -Le bris du pédicure passa pour une explosion de gaz. - -Dire que Francis éprouva quelque regret de ce forfait, ce serait -beaucoup s’avancer, mais, à coup sûr, il en éprouva un certain embarras. - -Le cadavre d’un pédicure est toujours gênant. - -Après avoir mûrement réfléchi pendant un quart d’heure, il prit -le parti de l’emballer fort proprement dans une caisse (peut-être -lésina-t-il sur les aromates) et de l’expédier au chemin de fer de -l’Est, par la petite vitesse. - - -VI - -On traduisit Francis en cour d’assises. - -Il y apporta sa physionomie indifférente. - -Toutefois, l’appareil de la justice humaine parut exciter sa curiosité. - -Il examina avec une profonde attention les juges, le public, les -gendarmes, comme s’il n’eût pas été là pour son propre compte,--prenant -souci des moindres épisodes, d’une porte qui grince, d’un greffier qui -se lève, d’un juré qui fait passer un papier à son voisin. - -La lecture de l’acte d’accusation le ramena au sentiment de sa -situation. - -Un éclair d’intérêt brilla dans ses yeux lorsqu’il s’entendit traiter -de bête fauve, de chacal, et comparer aux scélérats les plus consommés. - -Il s’oublia au point d’en frissonner lui-même. - -Son avocat, qui appartenait à la nouvelle école du barreau, -c’est-à-dire à l’école mondaine, essaya de rejeter tous les torts sur -la victime. Il prétendit que le pédicure avait été l’agresseur, et que -son client n’avait fait qu’user de son droit de légitime défense. - ---La vue de son sang lui aura tourné la tête, dit-il; il a pu croire -à un guet-apens, s’imaginer que sa blessure était mortelle. Se voyant -attaqué par le fer, il a riposté par le feu. Quoi de plus naturel? Vous -en auriez fait autant à sa place, messieurs! - -Il y eut plusieurs signes de dénégation parmi les jurés. - ---Si! si! continua l’avocat, en insistant; on ne se laisse pas -charcuter de sang-froid. Je prétends même qu’il faut considérer -comme un bonheur le trépas purement accidentel de ce pédicure, de -ce maladroit, de cet empirique. Qui nous affirmera que ce bourreau -n’avait point estropié déjà un nombre considérable d’individus? Combien -d’autres n’en eût-il pas mutilés encore! Il eût fini par décimer notre -belle France sous son outil homicide. Mon client a purgé l’humanité -d’un monstre. Et voilà pourtant celui contre lequel vous avez voulu -prononcer une peine. Vous n’y pensez pas!... - -Ce système ingénieux ébranla quelques jurés; mais il était écrit que -Francis devait gâter toutes ses affaires. - -Lorsque le président «qui avait dirigé les débats avec une lucidité -merveilleuse,» lui adressa la phrase consacrée, dernière perche tendue -aux criminels: - ---Accusé, n’avez-vous rien à ajouter pour votre défense? - -Il répondit, en levant les yeux au ciel, comme un ange qui aurait fait -un mauvais coup: - ---Ma femme m’ennuie! - - -VII - -Il fut condamné à mort. - -Cela ne parut pas l’affecter outre mesure. - -Il conserva sa présence d’esprit et sa douceur jusqu’au dernier moment, -ce qui est le propre des grands coupables. - -Il se refusa à toutes les visites, afin d’éviter les attendrissements; -et, en fait de consolation suprême, il se contenta philosophiquement de -la compagnie du concierge de la prison, avec lequel il avait obtenu la -permission de jouer au piquet. - -Le jour de l’exécution, il mangea de bon appétit la classique aile -de volaille, et but les trois-quarts d’une bouteille de vin de -Bordeaux,--prise derrière les fagots. - -Après quoi, les cheveux _rafraîchis_, il se mit en route pour la place -publique, par un petit soleil de printemps. - -Ses regards, qu’il ne cessa de promener sur la foule pendant le trajet, -le convainquirent du sentiment unanime de réprobation dont la société -était animée contre lui. - -Arrivé au lieu de destination, il monta tranquillement l’escalier. - -Une fois sur la plate-forme, il voulut parler au peuple; mais les -aides exécuteurs l’en empêchèrent, et l’on n’entendit que ces mots -immédiatement tranchés par le couperet: - ---Ma fem... - - - - -LA ROSIÈRE - - -PERSONNAGES: - - LA ROSIÈRE. - LE PÈRE. - LA MÈRE. - LE FRÈRE. - LE TAMBOUR. - UNE VOIX DU CIEL. - - -SCÈNE PREMIÈRE. - - <Un village aux environs de Paris.--Le théâtre représente une - pauvre chambre.> - -LE PÈRE, LA MÈRE. - -LE PÈRE, <soucieux>. Qu’est-ce qu’elle peut bien avoir depuis deux -jours? - -LA MÈRE. Qui ça? - -LE PÈRE. Notre vache. - -LA MÈRE. Un peu d’échauffement, peut-être. Espérons que cela ne sera -rien. - -LE PÈRE. Faudrait la montrer à M. Maillard, le vétérinaire. - -LA MÈRE. Oui, tu as raison; il faudra aller demain chez lui... Mais -aujourd’hui, ne pensons qu’au bonheur de voir couronner notre Thérèse. - -LE PÈRE. C’est donc aujourd’hui? - -LA MÈRE. Eh! tu le sais bien, mon homme. - -LE PÈRE. Ce n’est pas dommage; je commence à être ennuyé de toutes ces -allées et venues dans notre maison. - -LA MÈRE. Mais c’est pour le bien de ta fille. - -LE PÈRE. La prime de trois cents francs, oui... - -LA MÈRE. Et l’honneur donc! - -LE PÈRE. L’honneur, l’honneur, ce n’est pas ça qui guérira notre vache. -(<Il retombe dans sa rêverie.>) Elle rechigne sur tout, ce n’est -pas naturel. - -LA MÈRE. Une rosière dans notre famille! - -LE PÈRE. Pauvre Biquette... - -LA MÈRE. Elle s’habille en haut, aidée par la vieille mademoiselle -Chuquet, la tapissière. Tu verras comme elle est belle. Chère enfant! -c’est le premier beau jour de sa vie. (<Le père se lève.>) Ne -t’impatiente pas, Bertrand, la cérémonie n’est que pour dix heures. - -LE PÈRE, <avec agitation>. Je me moque de la cérémonie! je te -parle de notre vache, et je dis comme ça que c’est n’avoir pas de -cœur que d’attendre à demain, quand on peut aujourd’hui procurer du -soulagement à cette bête.--Donne-moi ma veste. - -LA MÈRE. Pour quoi faire? - -LE PÈRE. Pour aller chez M. Maillard, et l’amener avec moi voir -Biquette. - -LA MÈRE. Attends au moins à ce tantôt. Tu ne seras pas de retour assez -à temps pour donner le bras à ta fille. - -LE PÈRE. Son frère l’accompagnera. - -LA MÈRE. Auguste? Où veux-tu que j’aille le chercher à présent? - -LE PÈRE. Enfin, tu feras comme tu pourras. Mais je ne connais que la -justice: notre vache est notre vache, et je n’aime pas à voir souffrir -personne. Je vais chez M. Maillard. - -LA MÈRE, <suppliante>. Bertrand! - -LE PÈRE. Veux-tu que je te dise? Eh bien, toi, tu as toujours eu le -cœur sec. (<Il sort.>) - -LA MÈRE, <seule>. Qu’est-ce qu’il a dit? J’ai mal entendu, ce -n’est pas Dieu possible... Voici mon fils! - - -SCÈNE II - -LA MÈRE, LE FRÈRE, <dix-huit ans environ; pâle comme sa blouse. Il -entre silencieusement et va au buffet.> - -LA MÈRE. Trois jours sans rentrer? Où étais-tu? - -LE FRÈRE. Je travaillais au pont. - -LA MÈRE. La nuit aussi? (<Le frère ne répond pas>). Comme tu as -chaud, mon cher fils! viens ici que je t’essuie la figure. - -LE FRÈRE. Finis donc. - -LA MÈRE. Tu sais, mon ami, le bonheur qui nous est arrivé... - -LE FRÈRE. Où est le vin? - -LA MÈRE. Ta sœur a été nommée rosière. - -LE FRÈRE, <haussant les épaules>. Qué malheur! - -LA MÈRE. Tu penses si j’ai remercié le bon Dieu! Notre Thérèse, la plus -sage de la commune! - -LE FRÈRE. C’est flatteur pour les autres. - -LA MÈRE. Tu vas mettre ta redingote; je t’ai repassé une chemise. - -LE FRÈRE. A cause? Je ne m’habille pas le dimanche, c’est trop commun. - -LA MÈRE. Mais il faut que tu conduises ta sœur à la mairie. - -LE FRÈRE. Qu’est-ce qui a dit ça? - -LA MÈRE. C’est M. Bersalotte, l’adjoint, qui est venu hier chez nous. - -LE FRÈRE. C’est tout ce qu’il paye? (<Il prend sa casquette et se -dispose à sortir.>) - -LA MÈRE. Auguste! où vas-tu? - -LE FRÈRE. Jouer au tonneau. - -LA MÈRE. Ne fais pas affront à ta sœur; accompagne-la, je t’en prie. - -LE FRÈRE. Merci! Pour qu’on m’embête encore au chantier, comme on fait -depuis trois jours. J’en ai assez, des rosières. - -LA MÈRE. Oh? mon fils, un si grand honneur... - -LE FRÈRE. Laisse donc; de la comédie en bâton! - -LA MÈRE. Auguste, mon cher enfant, va mettre ta redingote. - -LE FRÈRE. Eh! je l’ai vendue. - -LA MÈRE. Ah! - -LE FRÈRE. Adieu, maman. (<Il sort.>) - -LA MÈRE, <un moment interdite>. Allons je n’ai pas le temps de -pleurer. - - -SCÈNE III - -LA MÈRE, LA ROSIÈRE. - -LA ROSIÈRE. Eh bien, qu’est-ce que tu fais donc, maman? Voilà une heure -que je t’appelle. Tu n’entends jamais quand on a besoin de toi. - -LA MÈRE, <en extase>. Belle comme une reine! - -LA ROSIÈRE. Ma robe a craqué à l’épaule; il a fallu y faire un point. -Comme c’est agréable! - -LA MÈRE. Cela ne se voit pas, je t’assure... Mais embrasse-moi donc, ma -Thérèse! - -LA ROSIÈRE. Voyons, ne me touche pas; tu vas toute me salir. Où est -papa? - -LA MÈRE. Il est sorti. - -LA ROSIÈRE. Et Auguste? - -LA MÈRE, <embarrassée>. Auguste aussi. - -LA ROSIÈRE. Tous les deux! Qui est-ce qui m’accompagnera alors? - -LA MÈRE. Dame!... moi, mon enfant. - -LA ROSIÈRE. C’est pour rire, n’est-ce pas? - -LA MÈRE. Il faut bien que ce soit quelqu’un, puisque ton père et ton -frère... - -LA ROSIÈRE. Et avec quoi t’habilleras-tu? Tu n’as seulement pas de -bonnet à te mettre. - -LA MÈRE. J’ai ma robe verte. - -LA ROSIÈRE. Elle est propre, ta robe verte! Tu veux donc me faire honte? - -LA MÈRE. Ma chère fille, on sait que nous ne sommes pas riches; c’est -connu. - -LA ROSIÈRE. C’est connu ici; mais il viendra beaucoup de monde de -Paris. Qu’est-ce qu’on dirait en te voyant à côté de moi? - -LA MÈRE. On dirait que je suis ta mère. Une mère n’a pas besoin de -coquetterie. - -LA ROSIÈRE. Tu crois cela? Non, maman, reste. Il est nécessaire qu’il y -ait quelqu’un pour garder la maison. - -LA MÈRE. Mais je veux te voir couronner, moi! - -LA ROSIÈRE. Je t’apporterai ma couronne. Je te la donnerai. Tu pourras -la serrer dans ta commode. - -LA MÈRE, <joignant les mains>. Je t’en prie... - -LA ROSIÈRE. Sois raisonnable; cela ne se peut pas. (<On entend les -cloches.>) - -LA MÈRE. Ah! j’ai ma robe de noce! - -LA ROSIÈRE. Je l’ai donnée l’autre jour à la petite Maria pour sa -première communion. Est-ce que je ne te l’avais pas dit? - -LA MÈRE. Tu... as donné ma robe de noce? - -LA ROSIÈRE. Une guenille! - - -SCÈNE IV - -LES MÊMES, LE TAMBOUR, AMIES DE LA ROSIÈRE. - -LE TAMBOUR. Serviteur, la compagnie. Mademoiselle Thérèse Hallut, c’est -pour vous prévenir comme cela que voilà vos amies qui viennent vous -chercher, vu qu’il est l’heure. - -LA ROSIÈRE. Vous êtes bien honnête, monsieur Laflême. Je suis prête; -mais vous nous ferez le plaisir de vous rafraîchir, n’est-ce pas? Ces -demoiselles aussi.--Bonjour, Flore; bonjour, Annette.--Maman, donne des -verres. - -LA MÈRE. Oui, tout de suite. - -LE TAMBOUR, <après avoir bu, à la mère>.--Eh bien, madame Hallut, -êtes-vous assez heureuse! - - -SCÈNE V - - <Le théâtre change.--Tableau rustique.--Les rues sont tendues - de grands draps blancs; les chemins sont jonchés d’herbes - odorantes et de fleurs: coquelicots, bluets.--Tout le monde aux - fenêtres.--Une rumeur annonce que le cortége sort de la mairie et - se dirige vers l’église.> - -CORTÉGE DE LA ROSIÈRE. - - =Le tambour de la commune.= - - =Le garde champêtre=, <sabre nu>. - - =Dix jeunes filles=, <vêtues de blanc, formant la haie>. - - =Une enfant de cinq ans=, <portant une couronne de roses sur un - coussin de velours>. - - =La rosière.= - - =La rosière de l’an précédent.= - - =Monsieur le maire.= - - =Monsieur l’adjoint au maire.= - - =Deux pompiers.= - - =Les notables de l’endroit.= - - <Des coups de fusil et des détonations d’artifices signalent - l’entrée du cortége dans l’église.> - - -SCÈNE VI - - <Le soir. Une tente ornée de drapeaux tricolores, avec cette - inscription: BAL MOREL.> - -UN EMPLOYÉ DU BAL. En place! en place, pour le quadrille! - -UN PAYSAN. Viens, Denise. - -UNE PAYSANNE. Je veux bien; où est Marie? (<Criant.>) Marie! ici! -viens donc! - -L’EMPLOYÉ. Un vis-à-vis! un vis-à-vis! - -UN COUPLE. Voilà! (<On se place. La musique joue. Le frère de la -rosière, ivre, traverse les groupes.>) - -UN DANSEUR. Hé! faites attention. - -LE FRÈRE. De quoi? - -UN PAYSAN. Tiens, c’est Auguste. Oh! là, là, Auguste! - -UN AUTRE. Est-ce que ta sœur va bientôt venir? - -LE FRÈRE. Colle-moi la paix avec ma sœur... - -VOIX DIVERSES. Voilà la rosière! Vive la rosière! (<On monte sur les -banquettes.>) - -UN PARISIEN. C’est là une rosière? Je demande la tête de Florian! - -UNE PARISIENNE. Elle a des gants de coton. - -L’EMPLOYÉ. En place! en place! - -UN ZOUAVE, <s’approchant de la rosière>. Mademoiselle, vous m’avez -promis un quadrille? - -LA ROSIÈRE. Le second, oui, monsieur; je danse celui-ci avec M. -Maillard.--Mais qu’est-ce que vous avez à la joue? du sang... - -LE ZOUAVE. Oh! ce n’est rien; une égratignure... Un polisson qui se -permettait des plaisanteries sur vous... - -LA ROSIÈRE. Sur moi? - -LE ZOUAVE. Soyez tranquille, mademoiselle, je viens de lui donner son -compte; il en a pour huit jours de lit.--Tenez, le voilà qu’on emporte. - -LA ROSIÈRE. Ah! mon Dieu! c’est mon frère! - -M. MAILLARD. Mademoiselle Thérèse, le quadrille commence. Votre main, -s’il vous plaît? - -LA ROSIÈRE. C’est juste, monsieur Maillard. (<Elle danse.>) - - -SCÈNE VII ET DERNIÈRE - - <La chambre de la scène première.--La mère, seule, assise sur une - chaise et pleurant.> - -UNE VOIX DU CIEL. Humble femme, il est tard; les bruits s’éteignent -dans le village; tu as travaillé toute la journée; tes genoux tremblent -de fatigue; la lassitude est peinte sur ton visage; il est tard. Cesse -de pleurer, ou plutôt endors-toi dans tes larmes; cherche un apaisement -dans le sommeil, pauvre cœur meurtri. Oublie et pardonne; oublie les -lâchetés et les ingratitudes; pardonne aux goujats et aux méchants. -Endors-toi en priant: tes douleurs cesseront bientôt, et tu seras -glorifiée alors pour tout ce que tu auras souffert.--Saintes fleurs -du peuple, tristes fronts courbés dans la poussière, Dieu vous voit -et vous bénit; il sait vos insomnies en attendant l’époux enivré et -brutal; il compte vos supplications au fils détourné et farouche. Vous -êtes les âmes naïves, vous êtes les âmes tendres à qui une éternité -d’amour est promise. Endors-toi, pauvre mère, endors-toi, et je te -ferai voir en rêve la couronne qui t’attend, ainsi que la robe étoilée -dont tu seras revêtue le jour où tu monteras au Ciel! (<La mère -s’endort.>) - - - - -LA BAGUE - - -SCÈNE PREMIÈRE - - <Il est quatre heures de l’après-midi. Le théâtre représente le - boudoir de madame de Monbazon, belle femme de quarante ans.> - -Mme DE MONBAZON. En vérité, mon Georges, il faut que je vous aime bien -pour oublier ainsi tous mes devoirs d’épouse. Oh! laissez-moi cacher ma -rougeur dans votre sein! - -SON GEORGES. Cachez, cachez. - -Mme DE MONBAZON. Vous semblez préoccupé, mon Georges? Qu’est-ce qui -peut mettre ainsi un pli à votre front! O mon Dieu? un malheur plane -sur vous, peut-être! - -SON GEORGES. Mais non, mais non. - -Mme DE MONBAZON. C’est que, voyez-vous, un rien m’effraie, pauvre femme -que je suis! Je vous aime tant! - -SON GEORGES, <à part>. Et Adèle qui m’attend chez moi à quatre -heures et demie. - -Mme DE MONBAZON. Que vous êtes beau, mon Georges! que vous êtes -distingué! Il n’y a que vous pour savoir porter une cravate rose. Je -veux vous en envoyer une douzaine. - -SON GEORGES. Pas de frais, voyons, pas de frais. (<A part.>) -Quatre heures vingt! - -Mme DE MONBAZON. Vos regards se portent toujours sur la pendule. Je -finirai par croire que mon Georges a un rendez-vous. - -SON GEORGES. Un rendez-vous?... oui, un rendez-vous d’affaires, avec -mon banquier, qui demeure au Gros-Caillou. Ainsi permettez... - -Mme DE MONBAZON. Qu’avez-vous donc fait de la montre que je vous ai -donnée? - -SON GEORGES. Est-ce que je ne l’ai pas sur moi? Elle sera restée -accrochée... auprès de mon lit. - -Mme DE MONBAZON, <soupirant>. Allez à votre rendez-vous, mon ami, -à votre rendez-vous... d’affaires. Oh! si c’était une femme qui vous -attendît? - -SON GEORGES. N’y a pas de danger. - -Mme DE MONBAZON. Si quelque rivale tentait de vous arracher à mon -amour!... je ne sais pas ce que je lui ferais. Vous ne me connaissez -pas encore, voyez-vous! Mais où mon esprit va-t-il s’égarer?... Vous -n’aimez que moi, et vous n’aimerez jamais que moi, n’est-il pas vrai, -mon noble Georges? - -SON GEORGES. Naturellement. - -Mme DE MONBAZON. Georges est à son Herminie, comme Herminie est à son -Georges! - -SON GEORGES, <à part>. Oh! il y a des dents nouvelles à la scie. -(<Haut.>) Adieu. - -Mme DE MONBAZON. Attendez! Georges, c’est aujourd’hui le 8 novembre. - -SON GEORGES. Eh bien? - -Mme DE MONBAZON, <avec émotion>. Cette date ne vous dit-elle rien? - -SON GEORGES. Je croyais être au 9. - -Mme DE MONBAZON. Oublieux! C’est l’anniversaire de notre liaison... de -notre coupable liaison. - -SON GEORGES. Pas possible! - -Mme DE MONBAZON. Acceptez cette bague en souvenir d’un jour qu’il n’est -plus en notre pouvoir d’effacer de notre existence. - -SON GEORGES. Une bague? - -Mme DE MONBAZON. Oh! bien simple... Je veux vous la passer au doigt. -Si elle ne peut nous fiancer devant les hommes, qu’elle nous fiance au -moins devant Dieu! - -SON GEORGES, <à part>. Je n’éviterai pas une scène d’Adèle. - -Mme DE MONBAZON. Et maintenant, partez, Georges; allez à vos -occupations. Je ne prétends pas être un obstacle dans votre vie; je -ne veux pas qu’on dise: «Cette femme a brisé l’avenir de ce jeune -homme.» Ah! c’est que je ne vous aime pas d’un amour égoïste, moi! Vous -reviendrez samedi, à la même heure. - -SON GEORGES. J’aurais mieux aimé lundi. - -Mme DE MONBAZON. Pourquoi? - -SON GEORGES. Oh! pour rien... Va pour samedi. Mais votre mari? - -Mme DE MONBAZON. Ne craignez rien; je l’éloignerai, comme toujours. - -SON GEORGES. A samedi donc. Adieu, ma belle comtesse. (<Sortie.>) - -Mme DE MONBAZON, <le regardant s’éloigner par la fenêtre>. Qu’il -est gracieux, mon Georges! qu’il a l’air comme il faut! - -M. DE MONBAZON, <entrant dix minutes après>. Bonjour, chère amie. -Il n’est venu personne pendant mon absence? - -Mme DE MONBAZON. Si fait... ce jeune homme qui désire tant vous voir... -M. Georges Mac’Interlop. - -M. DE MONBAZON. C’est étrange! Voilà dix-huit mois que ce monsieur a -une lettre de recommandation pour moi, et il n’est pas encore parvenu à -me la remettre. - -Mme DE MONBAZON, <indifféremment>. Vous vous croisez toujours. - - -SCÈNE II - - <Il est cinq heures et demie de l’après-midi. Le théâtre - représente la chambre de Georges dans un hôtel garni de deuxième - ordre. Adèle, jeune blanchisseuse des environs, s’y trouve seule - en ce moment.> - -GEORGES, <entrant, tout essoufflé>. Je te jure qu’il n’y a pas de -ma faute, mon Adèle! Ouf! - -SON ADÈLE. Merci! je te retiens, toi. Une heure de retard! Que dira ma -maîtresse de magasin! - -GEORGES. Si tu savais que de courses j’ai faites! J’en suis _esquinté_. - -SON ADÈLE. Avec cette toilette de notaire et ces souliers de bal? -Tiens, regarde-moi, tiens, tiens! (<Elle hausse les épaules.>) - -GEORGES. J’ai été à l’enterrement d’un de mes amis. - -SON ADÈLE, <chantonnant>. _Trou la trou, trou la trou..._ Si tu -avais été à l’enterrement, tu sentirais le vin.--Approche ta tête, s’il -vous plaît.--Et ton mouchoir? Pouah! Monsieur se met du musc à présent, -comme les vieilles femmes. - -GEORGES, <à part>. Le parfum préféré d’Herminie! Profanation! - -SON ADÈLE. Tu sais bien pourtant que je t’ai défendu de te servir -d’autre chose que du Bully. - -GEORGES. C’est vrai; je ne le ferai plus; pardonne-moi, ma petite Adèle. - -SON ADÈLE. Non; tu n’es pas gentil; tu me traites comme la première -venue.--Vois, nous sommes au commencement de l’hiver, et tu n’as pas -encore retiré mon manteau de chez la mère Trudaine. - -GEORGES. Eh bien, et moi, ai-je retiré ma montre?--Voyons, viens -m’embrasser, mon loulou. (<Il lui prend les mains, et cherche à -l’attirer sur ses genoux.>) - -SON ADÈLE. Aïe! tu me fais mal... Qu’est-ce qui me blesse donc?... -Tiens, tu as une nouvelle bague! - -GEORGES, <à part>. Pincé! - -SON ADÈLE. Mais c’est un brillant! - -GEORGES. Allons donc! une modeste pierre... - -SON ADÈLE. Attends que je l’essaie... Elle me va comme si on m’avait -pris mesure. Merci, Georges! - -GEORGES. Pas de bêtises! Rends ça tout de suite. - -SON ADÈLE. Eh bien, quoi? Du strass, tu peux bien m’en faire cadeau. Ne -dirait-on pas? - -GEORGES. C’est la bague de ma mère! - -SON ADÈLE. Connu! Pourquoi ta mère ne la porte-t-elle pas, sa bague? - -GEORGES. Elle me l’a confiée pendant vingt-quatre heures pour y faire -graver... - -SON ADÈLE. Son chiffre; encore connu!--Je sais un graveur qui ne te -prendra pas cher. Adieu; il faut que je rentre au magasin. - -GEORGES. Veux-tu bien me rendre cette bague? - -SON ADÈLE. Madame doit être dans tous ses états. Je suis aussi sûre -d’attraper un savon que deux et deux font quatre... Ce sera ta faute. -(<Elle arrange ses cheveux devant un miroir.>) - -GEORGES. Mon petit chat, sois raisonnable; tu ne veux pas que je me -fâche? - -SON ADÈLE. Si; je voudrais voir ça. (<Elle se dirige vers la -porte.>) - -GEORGES, <lui barrant le passage>. Adèle... Une fois, deux -fois!... de bonne volonté! - -SON ADÈLE. Non! (<Elle court à travers la chambre.>) Tu me -casseras plutôt le doigt... Aïe!... je vais crier... Georges! Eh bien, -je te la reporterai demain... bien sûr! - -GEORGES. Bien sûr? - -SON ADÈLE. Mais lâche-moi! Oh! le monstre! j’ai le poignet tout bleu. -(<Elle gagne la porte.>) C’est égal, ta bague a fait mon caprice! -(<Elle se sauve.>) - -GEORGES, <la poursuivant>. Adèle! - -SON ADÈLE, <dans l’escalier>. Écris ton linge; je l’enverrai -chercher. - -GEORGES, <seul>. Après tout, tant pis pour la Monbazon! Je -trouverai une excuse. - - -SCÈNE III - - <Il est six heures et demie. Le théâtre représente - l’arrière-boutique de madame Trudaine, marchande à la toilette.> - -ADÈLE, <entrant>. Êtes-vous seule, mère Trudaine? - -Mme TRUDAINE. Oui, mon petit pruneau; qu’est-ce qu’il y a pour votre -service? - -ADÈLE, <ôtant la bague de son doigt>. Combien ça vaut-il, ça? - -Mme TRUDAINE. Peste! ma fille, tu ramasses maintenant de ces petits -cailloux-là? Je t’en fais mon compliment. L’amidon va bien, à ce que je -vois. - -ADÈLE. Combien? combien? - -Mme TRUDAINE. Écoute, ma petite, ne joue pas la finesse avec moi; je -connais ton jeu comme si je te l’avais taillé. Tu sors de chez le -bijoutier, et tu sais son prix. - -ADÈLE. Eh bien, après? quel mal y a-t-il à cela? - -Mme TRUDAINE. C’est que le prix de maman Trudaine n’est pas tout à fait -celui du bijoutier. - -ADÈLE. Mais enfin, qu’est-ce vous en offrez, vous? - -Mme TRUDAINE. A cause de toi, mon chéri, j’irai jusqu’à cent francs. - -ADÈLE, <remettant la bague à son doigt>. Prenez donc garde -d’attraper un effort. - -Mme TRUDAINE. Ah! je sais bien, nous préférerions traiter avec le -bijoutier, qui est plus généreux, plus large. Mais le bijoutier est -curieux; il veut tout savoir, les tenants et les aboutissants; il exige -des papiers, et quelquefois il ne paie qu’à domicile. Tandis que maman -Trudaine ne demande rien du tout; elle est glissante, elle... - -ADÈLE. Mais, dites donc, cette bague vient de mon Georges! - -Mme TRUDAINE. Oh! alors, c’est bien simple! Que ton Georges -t’accompagne chez le bijoutier. (<Moment de silence.>) - -ADÈLE, <embarrassée>. Ainsi, nous ne faisons pas affaire, mère -Trudaine? - -Mme TRUDAINE. Je n’ai pas dit cela, mon bibi. - -ADÈLE. Cent francs! Ce n’est pas même le prix du Mont-de-Piété! - -Mme TRUDAINE. Voyons, entendons-nous. Tu me dois douze francs pour -l’engagement de ton manteau, n’est-ce pas? Bien. Huit francs pour ta -robe écossaise. Douze et huit font vingt. Plus, quatre-vingts francs -pour la montre de ton homme. Voilà déjà tes cent francs. - -ADÈLE. Oui, mais... - -Mme TRUDAINE. Laisse-moi finir. Je te rends le manteau, la robe et la -montre. Ensuite... tu vas voir si je suis gentille... je te donnerai -un joli chapeau, qui n’a pas été porté deux fois, et que je dois aller -chercher tout à l’heure avec d’autres choses, chez Élisa Spiralifère, -ma meilleure pratique. De plus, tu pourras choisir deux paires de -bottines parmi celles que j’ai ici. J’espère que je fais bien les -choses! - -ADÈLE. Et cinquante francs d’argent. - -Mme TRUDAINE. Ah! non. - -ADÈLE. Je m’en vais, mère Trudaine. - -Mme TRUDAINE. Mais, méchante enfant, tu ne me laisses aucun bénéfice. - -ADÈLE. Qu’est-ce que ça me fait? - -Mme TRUDAINE. Trente francs, et tais-toi. - -ADÈLE. Non. - -Mme TRUDAINE. Eh bien, va-t’en; j’aime mieux ça. - -ADÈLE. Allons, quarante; voici la bague. - -Mme TRUDAINE, <la prenant>. Les diamants ne sont plus à la mode; -c’est d’un goût détestable aujourd’hui.--Je vais te chercher tes -nippes.--Et ton petit enfant, comment va-t-il? - -ADÈLE. Toujours en nourrice à Saint-Denis, mère Trudaine; il n’a pas -été bien portant, ces jours-ci. - -Mme TRUDAINE. Ce sont les dents. - - -SCÈNE IV - - <Il est minuit passé. Le théâtre représente un salon particulier - d’un restaurant du boulevard, où la célèbre Élisa Spiralifère - soupe avec quelques-unes de ses amies.> - -UN GARÇON, <entrant>. M. le marquis de Beffaria demande à -présenter ses hommages à ces dames. - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph, nous vous avons défendu de laisser entrer -aucun homme ici. Présentez nos excuses à M. le marquis, et dites-lui de -nous ficher la paix. - -BLANCHE, CAMILLE, ERNESTINE. C’est cela; pas d’hommes! pas d’hommes! - -NANCY. Cha tient trop de plache! - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! un parfait! - -CAMILLE. Joseph! des _impériales_! - -BLANCHE. Joseph! une carafe frappée! - -ERNESTINE. Joseph! le café! les liqueurs! la chartreuse! - -NANCY, <au piano>. _Mon arrêt, descends du ciel?.... Venez tous, -c’est une fê...ê...ê...te!_ - -TOUTES. Non! non! non! - -CAMILLE, <à Élisa Spiralifère>. Oh! le joli diamant! Depuis quand -l’as-tu? - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Depuis ce soir. - -CAMILLE, <tristement>. Tu as de la chance, toi. - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je l’ai acheté à ma revendeuse. - -CAMILLE. Cher? - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Je ne sais pas; nous sommes en compte. - -BLANCHE, <à Ernestine>. Je n’ai jamais compris le javanais. - -ERNESTINE. Que tu es bête! - -NANCY. Pas à moi, ces dents-là! Regarde donc. (<Elle mâche la griffe -à sucre.>) - -ERNESTINE. Je te parie de casser cette autre assiette au même endroit. - -BLANCHE. Je te parie que non!--Mesdames, taisez-vous donc; on ne -s’entend pas casser les assiettes! - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Joseph! (<Elle attire le garçon dans un coin du -salon.>) Vous viendrez chez moi demain matin avec l’addition. - -LE GARÇON. Très-bien, madame. - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. A onze heures. - -LE GARÇON. Oui, madame. - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous insisterez pour être introduit. Il y aura -peut-être un monsieur chez moi. - -LE GARÇON. Madame peut compter sur la façon discrète... - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous êtes un serin. Vous parlerez très-haut, au -contraire. Vous direz que vous me rapportez cette bague, que je vous ai -laissée en nantissement. Prenez-la, avez-vous compris, cette fois? - -LE GARÇON. Oui, madame. - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ce n’est pas dommage. Allez maintenant, et -envoyez-moi chercher du tabac turc! - -LE GARÇON, <hésitant>. Madame... - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Quoi? - -LE GARÇON. C’est qu’il y a dans le corridor le jeune M. de Chalossé qui -sollicite la faveur... - -ÉLISA SPIRALIFÈRE, <sévèrement>. Encore, Joseph! - -TOUTES. A bas les hommes! - - -SCÈNE V - - <Le lendemain. Il est onze heures du matin. Le théâtre représente - la chambre à coucher d’Élisa Spiralifère, chez qui M. de Monbazon - se trouve en visite.> - -M. DE MONBAZON. Encore, si j’étais certain de votre amour, Élisa! - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les -sacrifices que j’ai faits pour vous! - -UNE FEMME DE CHAMBRE, <entrant>. Madame... - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Qu’est-ce qu’il y a, Victoire? - -LA FEMME DE CHAMBRE. C’est... - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Parle. Tu sais bien que je n’ai pas de secrets pour -M. le comte. - -LA FEMME DE CHAMBRE. Eh bien, madame, c’est un garçon de la _Maison -Dorée_. - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! oui, je sais ce que c’est. Fais-le entrer. - -M. DE MONBAZON, <avec étonnement>. La _Maison Dorée_?... - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. N’allez-vous pas être inquiet déjà? C’est pourtant -bien simple. Hier soir, en sortant des Variétés, j’ai invité trois ou -quatre de mes bonnes amies à manger un morceau. Nous avons sucé des -crevettes et bu deux doigts de tisane. Une orgie! J’avais oublié mon -porte-monnaie; j’ai laissé la première chose venue, c’est sans doute -cela que ce garçon me rapporte. - -M. DE MONBAZON. Toujours évaporée! (<Entrée du garçon.>) - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Ah! c’est vous, mon ami. (<A M. de Monbazon.>) -Paul, donnez donc dix louis, je vous prie. - -M. DE MONBAZON, <faisant la grimace>. Dix louis de crevettes! -diable! - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Dix ou onze, je ne sais pas. Avez-vous votre papier, -garçon, votre note... comment appelez-vous cela? - -LE GARÇON. Voici, madame, avec la bague. - -M. DE MONBAZON, <après s’être exécuté>. Voyons cette bague. Elle -est gentille, oui, elle est gentille. - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. La voulez-vous? - -M. DE MONBAZON. Qu’est-ce que vous voulez à la place? - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous le savez bien, gros vilain... le cachemire... -Hein? - -M. DE MONBAZON. Oh! Oh! - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Vous n’en mourrez pas, chéri. - -M. DE MONBAZON, <mettant la bague dans sa poche>. Encore, si -j’étais certain de votre amour, Élisa! - -ÉLISA SPIRALIFÈRE. Pouvez-vous en douter, Paul, après tous les -sacrifices que j’ai faits pour vous! - - -SCÈNE VI ET DERNIÈRE. - - <Même jour. Il est midi et demi. Le théâtre représente le boudoir - de madame de Monbazon. Même décoration qu’à la première scène.> - -M. DE MONBAZON. Bonjour, chère amie. Vous allez bien? Allons, tant -mieux. A propos... vous me reprochez toutes mes préoccupations, mon -manque de galanterie. Je veux vous prouver aujourd’hui que j’ai été -sensible à vos reproches. Permettez-moi de vous offrir ce bijou. - -Mme DE MONBAZON, <avec stupeur, à part>. Ma bague!!! - - - - -LES INVITEURS - - -PERSONNAGES: - - CAZENAVE, _de Toulouse_[1]. - ROUCOUMILLE, _id._ - DIOMÈDE, _id._ - MOI, _de Paris, personnage de convention_. - - [1] Il me fallait une ville de province pour les besoins de - cette esquisse. Je n’ai pas choisi Toulouse, de préférence - à une autre, avec l’intention de ridiculiser spécialement - ses habitants; je l’ai prise précisément parce que je ne la - connais pas, que je n’y suis jamais allé, espérant échapper - de la sorte à des suppositions de satire trop directe. - (_Note de l’auteur._) - - -PREMIÈRE PARTIE. - - <Le théâtre représente un café, à Paris. Les quatre personnages - ci-dessus y sont groupés autour d’un bol de punch, après un dîner - excellent. Les têtes sont un peu échauffées.> - -CAZENAVE. Comment! vous ne connaissez pas Toulouse? - -MOI. Non, monsieur, à mon grand regret. - -CAZENAVE. Est-ce possible!--Dis donc, Roucoumille; monsieur n’a jamais -vu Toulouse. - -ROUCOUMILLE. Oh!!! - -CAZENAVE. Il faut absolument que vous nous fassiez l’honneur de venir y -passer quelque temps. - -ROUCOUMILLE. Vous ne pouvez pas vous en dispenser. - -DIOMÈDE. Vous n’avez pas le droit de vivre sans connaître -Toulouse.--Garçon! un autre bol de punch! - -CAZENAVE. Nous serons heureux de vous y offrir une hospitalité qui ne -soit pas trop indigne de vous. - -MOI. Merci, messieurs, merci... - -CAZENAVE. Nous ne sommes que de petites gens auprès de vous autres -Parisiens, mais enfin, quand nous voulons nous mêler de faire les -choses... N’est-ce pas, Roucoumille? - -ROUCOUMILLE. Fiez-vous à Cazenave: il sait traiter son monde. - -MOI. Je suis aussi touché qu’embarrassé de ces témoignages de -cordialité. - -DIOMÈDE. Eh bien, vous seriez bien bon d’y mettre des façons; on voit -bien que vous ne nous connaissez pas.--A votre santé! - -MOI. A la vôtre, monsieur. (<On choque les verres, et l’on boit.>) - -CAZENAVE. Voyons, quand venez-vous à Toulouse? - -ROUCOUMILLE. Oui, quand partez-vous? dites-nous ça. - -MOI. Mais... je ne sais pas... aussitôt que je le pourrai. - -ROUCOUMILLE. Pourquoi pas tout de suite? - -CAZENAVE. C’est justement la saison des bécassines. - -MOI. Cela m’est impossible en ce moment. - -DIOMÈDE. Allons, faites un sacrifice. Que diable! vous n’êtes pas -tellement retenu à Paris! - -MOI. Mais si, je vous assure. Tout ce que je peux vous promettre, pour -répondre à vos charmantes instances... - -CAZENAVE. Ah! - -DIOMÈDE. Écoutons! - -MOI. C’est d’aller à Toulouse le printemps prochain. - -ROUCOUMILLE, <d’un ton désappointé>. Dans six mois! - -CAZENAVE. Au moins, est-ce une affaire bien entendue? - -DIOMÈDE, <sur un air de basse>. Bien convenue? - -MOI. Oh! j’y engage ma parole. - -ROUCOUMILLE. A la bonne heure! Vous verrez une ville comme vous n’en -avez jamais vue. - -DIOMÈDE. Ce n’est pas Paris... c’est autre chose. - -CAZENAVE. Je me charge de vous montrer toutes nos curiosités; et nous -n’en manquons pas! - -DIOMÈDE. Moi, les monuments ne sont pas mon fort, mais je vous ferai -manger d’un poisson unique au monde, et boire d’un certain vin... Dis -donc, Roucoumille, le vin de l’avocat! - -ROUCOUMILLE. Ah! oui! le vin de l’avocat! - -CAZENAVE. Oh! le vin de l’avocat! - -DIOMÈDE. Il faudra le mener aussi chez le père Morel, un restaurant de -_Clémence Isaure_. C’est là qu’on fait de bons repas. - -CAZENAVE. Nous lui ferons faire la connaissance de Constantin. - -ROUCOUMILLE. C’est une idée! - -CAZENAVE. Vous verrez un bon garçon, sans pose, tout franc, tout -rond... pas bête cependant. - -DIOMÈDE. Qui, bête? Constantin! Je crois bien qu’il n’est pas bête! - -ROUCOUMILLE. Un peu braque, par exemple. Il arrivera chez vous sans -chapeau, ou avec un soulier d’une façon et l’autre de l’autre. - -DIOMÈDE. Je vous présenterai à notre cercle. Le président sera heureux -de vous accueillir. - -MOI. En vérité, messieurs, vous me comblez. - -ROUCOUMILLE. Êtes-vous amateur d’opéra? - -MOI. Jusqu’au délire! - -ROUCOUMILLE. Nous avons une troupe comme il n’y en a pas deux. Le ténor -est un peu faible; mais la basse... c’est ça. - -DIOMÈDE. Nous n’aimons que les basses, à Toulouse. - -CAZENAVE. Vous n’aurez pas le temps de vous ennuyer, je vous en réponds. - -MOI. J’en suis convaincu. - -DIOMÈDE. Et les femmes, donc! Vous nous en direz des nouvelles. Quels -yeux! quels cheveux! Et comme c’est établi!--Hein! les femmes, Cazenave? - -CAZENAVE. Oui, Clara, la maîtresse à Peyrolle. - -ROUCOUMILLE. Et Clotilde, celle au commandant! - -DIOMÈDE. Laisse donc! ta Clotilde a quatre dents fausses. - -CAZENAVE. Pour une belle femme, parlez-moi de Mariette, qui tient un -magasin de modes! Je veux que nous organisions une partie avec elle... - -MOI. Messieurs, messieurs, je suis marié! - -CAZENAVE. Bah! bah! une fois à Toulouse vous nous appartenez. Nous -sommes une petite bande de lurons; nous avons un commissaire de police -dans notre manche...--Mais vous ne pourrez rien voir en huit jours. Il -faut nous rester un mois. - -ROUCOUMILLE. Deux mois! - -DIOMÈDE. Tout l’été! - -MOI. Je le voudrais de tout mon cœur, mais... - -CAZENAVE. Mais quoi? Est-ce que vous ne vous reposez point quelquefois? -Est-ce que vous ne prenez jamais de vacances? - -MOI. Si fait; je tâcherai... - -CAZENAVE. Ah ça! pas de bêtise! Vous savez que vous descendez chez moi, -et que vous y demeurerez tout le temps de votre séjour. - -MOI. Oh! pour cela, je ne peux accepter. - -CAZENAVE. Ce serait me faire un véritable affront, à moi et à mes amis, -que d’aller à l’hôtel. - -ROUCOUMILLE. Certainement. - -DIOMÈDE. D’abord, il n’y en a pas un de passable à Toulouse. - -CAZENAVE. Je vous installerai dans une jolie petite chambre, au -deuxième étage. Il y a une très-belle vue. Vous serez là entièrement -chez vous; vous pourrez sortir et rentrer quand vous voudrez; personne -ne vous dérangera. - -MOI, <ébranlé>. Mais c’est moi qui vous dérangerai. - -CAZENAVE. Cessez. Je vous attends du premier au quinze mai. - -MOI. Eh bien, vous l’emportez, mon cher monsieur, mon cher... - -CAZENAVE. Appelez-moi Cazenave tout court, vous me ferez plaisir. - -MOI. Oui, mon cher Cazenave, je cède à tant d’urbanité; j’irai à -Toulouse, et je descendrai chez vous.--Messieurs, soyez témoins de -l’engagement solennel que j’en prends; j’ai éprouvé trop de plaisir -dans votre compagnie pour ne pas désirer de me retrouver avec vous le -plus tôt possible.--A votre santé encore, messieurs, et au revoir à -Toulouse! - -TOUS LES QUATRE, <unissant leurs verres, comme dans une fin -d’acte>. A Toulouse! - - -DEUXIÈME PARTIE - - <Une rue, à Toulouse.> - -MOI, <un sac de voyage à la main, interrogeant un passant>. -M. Cazenave, s’il vous plaît? - -LE PASSANT. Quel Cazenave? Il y a cent cinquante Cazenave à Toulouse. - -MOI. Diable! (<Après quelques minutes d’irrésolution, il se met -bravement à la recherche de son Cazenave; vers la fin de la journée il -en a FAIT soixante-quinze. Il s’adresse, pour le soixante-seizième, à -une femme du peuple.>) M. Cazenave, s’il vous plaît! - -LA FEMME. C’est bien facile; vous voyez ce puits qui fait le coin de la -petite place, à côté du marchand de balais? Eh bien, c’est la seconde -rue en tournant sur votre droite, après la boutique des demoiselles -Fabrègue, dans la maison du menuisier, l’étage au-dessus de M. -Subleyras le fils. - -MOI. C’est limpide. (<Il arrive à la maison indiquée, monte deux -étages, et sonne à une porte percée d’un guichet.>) - -UNE DOMESTIQUE, <ouvrant le guichet>. Que voulez-vous, vous? - -MOI. Voir Cazenave et m’asseoir! - -LA DOMESTIQUE. Comment vous nomme-t-on? - -MOI. J’aurais préféré lui faire une surprise... (<Il donne sa carte; -la domestique referme le guichet, et le laisse sur le palier.>) - -MOI. Précieuse rusticité des mœurs de la province! - -LA DOMESTIQUE, <revenant au bout de dix minutes, et rouvrant le -guichet>. Vous êtes bien seul? - -MOI. Tiens! cette idée! - -LA DOMESTIQUE. Entrez. (<Elle l’introduit dans un salon.>) - -CAZENAVE, <survenant, froid, embarrassé, parlant à demi-voix>. -Monsieur, veuillez m’excuser de vous avoir fait attendre. - -MOI, <les mains tendues>. Cher monsieur... Enfin!... j’ai cru que -je ne vous trouverais jamais! - -CAZENAVE. J’avais d’abord mal lu votre nom sur votre carte; mais j’ai -fini par me rappeler... Nous nous sommes vus si peu de temps!... - -MOI. Cela m’a suffi pour me souvenir continuellement de votre -courtoisie. Aussi, vous voyez, je suis fidèle à ma promesse. -(<Montrant son sac de voyage.>) Où puis-je déposer ceci? - -CAZENAVE. Mais... où vous voudrez... sur le premier meuble venu. - -MOI. Cet excellent Cazenave! Pas changé; toujours aussi bonne mine... -Je vous aurais reconnu entre mille Cazenave. (<Riant.>) Il est -tellement ému qu’il oublie de m’offrir une chaise. Ma foi! sans façon, -je l’accepte! (<Il s’assied.>) - -CAZENAVE, <avec un rire forcé>. Ah! ah!--Et... peut-on vous -demander, au risque d’être indiscret, ce qui vous amène à Toulouse? - -MOI. Hein?--Ce qui m’amène à... Ah? oui, oui, oui... je comprends... -Elle est bonne!--Ce qui m’amène à Toulouse? (<Feignant un grand -sang-froid.>) Je ne sais pas. (<Sur un ton joyeux.>) Farceur de -Cazenave! - -CAZENAVE. Où êtes-vous descendu? - -MOI. Je ne suis pas descendu; je vous dis que j’arrive. - -CAZENAVE. Dans ce cas, je vous recommande l’hôtel des _Colonies_; c’est -ce que nous avons de moins mal. - -MOI, <stupéfait>. Ah! l’hôtel des... - -CAZENAVE. Ou celui des _Quatre-Sœurs_. La table d’hôte y est préférable. - -MOI. Je vous sais gré de ce renseignement. - -CAZENAVE. En toute autre circonstance, je me serais fait un plaisir -de vous offrir un logement; mais nous sommes si petitement, si -petitement... Et puis, j’ai la tante de ma femme qui est venue demeurer -chez nous depuis six semaines. - -MOI. Pas un mot de plus, Cazenave; je n’ai jamais prétendu être un -gêneur. Vous savez quelles ont été mes résistances à ce sujet. L’hôtel -des _Quatre-Sœurs_ fera parfaitement mon affaire; je vous dirai même -plus: cette nouvelle combinaison me met à mon aise. - -CAZENAVE. J’en suis ravi. - -DIOMÈDE, <entrant>. Comment vas-tu, Cazenave, mon vieux? - -MOI. Monsieur Diomède!--Parbleu! la place m’est heureuse! - -CAZENAVE, <à Diomède>. Est-ce que tu ne remets pas ce monsieur! - -DIOMÈDE. Attends donc... - -CAZENAVE. C’est monsieur N..., de Paris, avec qui nous avons soupé un -soir... tu sais bien... et avec Roucoumille. - -DIOMÈDE. Bah! C’est étonnant comme ma mémoire s’en va! Enchanté -néanmoins de vous revoir, monsieur...--Qu’est-ce que vous venez faire -ici? - -MOI, <à part>. Lui aussi! - -DIOMÈDE. Quelle diantre d’affaire peut vous avoir conduit dans notre -trou? - -MOI. Un trou? - -DIOMÈDE. Eh oui! morbleu! et de la pire espèce. (<Il se jette sur un -canapé.>) - -MOI. Vous ne disiez pas cela, il y a six mois; Cazenave non plus. A -vous entendre, Toulouse... - -CAZENAVE. Ah! Toulouse est bien changée! - -DIOMÈDE. Changée du tout au tout. - -CAZENAVE. Le commerce est mort. - -MOI. Bon! il reste encore les monuments, les bons repas, les femmes -charmantes, le théâtre...--Vous me mènerez chez le père Morel, au -restaurant de _Clémence Isaure_. - -DIOMÈDE. Le père Morel?... Ah oui!--Mais c’est qu’il est retiré; il a -cédé son fonds. - -MOI. Eh bien, nous irons chez son successeur. Je ne tiens pas au père -Morel, moi; je ne tiens qu’à ses fourneaux. Vous m’avez aussi prôné un -vin dont je veux boire: le vin de l’avocat. - -DIOMÈDE. Hum! il ne doit pas lui en rester beaucoup. - -MOI. Nous boirons le reste.--Oh! j’ai votre programme gravé dans la -tête, et je ne vous ferai grâce d’aucun article. Lequel des deux me -présente au cercle? - -CAZENAVE. Ce sera Diomède, car moi, je n’y mets presque plus les pieds, -autant dire. - -DIOMÈDE. Le cercle!... Moi, présenter quelqu’un au cercle! Il y a bel -âge que je les ai tous envoyés coucher... un tas d’imbéciles, de serins! - -MOI. Je vois qu’il faudra que je me rabatte sur le théâtre. - -CAZENAVE. Il est fermé. - -MOI. Fermé! - -DIOMÈDE. Est-ce qu’il y a un théâtre possible à Toulouse? Est-ce qu’on -vient à Toulouse pour aller au théâtre! - -MOI. Mais dites donc, si je suis venu à Toulouse, c’est parce que vous -m’avez engagé à y venir, entendez-vous! - -DIOMÈDE. Une fichue idée que nous vous avons donnée là. - -MOI. Allons, allons, vous êtes des sournois; vous hésitez et vous vous -consultez avant de me recevoir dans votre confrérie. Rassurez-vous, je -suis un drille de votre trempe, et je ne trahirai pas vos secrets. A -Issoudun, j’aurais été un des plus hardis compagnons de la Désœuvrance; -à Toulouse, je ferai merveille dans votre bande de lurons. - -DIOMÈDE. Ah bien, oui! notre bande! dissoute, mon cher monsieur, -dissoute. Nous nous couchons maintenant à neuf heures. - -MOI, <incrédule>.--Mariette aussi? - -DIOMÈDE. Quelle Mariette? - -MOI. Vous savez bien... qui tient un magasin de modes. - -DIOMÈDE. Il n’y a plus de Mariette pour moi. Il n’y a plus de veilles; -il n’y a plus rien. C’est fini. - -MOI. Comment? fini! - -DIOMÈDE. Je ne bois plus, je ne mange plus, je me soigne. Voyez-vous, -les bons dîners, les noces, tout cela c’est de la duperie. On y laisse -sa peau à ce jeu-là. (<Tirant sa montre.>) Cinq heures! Je vais -prendre mon huitième bouillon aux herbes. Rien ne vaut cela, monsieur, -rien! vous y viendrez comme les autres. Adieu, Cazenave. (<Il -sort.>) - -CAZENAVE, <après un moment de silence>. Il a raison. - -MOI. Il a raison? - -CAZENAVE. Oui. C’est bon, à vous autres, Parisiens, cette vie de -dissipation. C’est votre élément. - -MOI, <à part>. Des injures, par-dessus le marché. (<Prenant son -sac de voyage.>) Adieu. - -CAZENAVE. Je vous retiendrais bien à dîner, si je n’avais pas -aujourd’hui ma belle-mère, qui est loin d’être gaie, la pauvre femme. -Mais il faudra que vous me donniez un jour... - -MOI. Vraiment? - -CAZENAVE. Lorsque vous repasserez par Toulouse... - - - - -LE PHOTOGRAPHE - - <La scène est chez un photographe,--célèbre, cela va sans - dire,--ils le sont tous. Le théâtre représente la salle de pose; - plusieurs objectifs sont dressés çà et là, menaçants comme une - batterie. Sur une estrade, un fauteuil sculpté, frangé, en - velours vert;--à côté, une colonne en bois;--une toile de fond, - figurant un paysage italien. Des livres et des vases de fleurs - encombrent une table recouverte d’un tapis, qui tombe jusqu’à - terre. Il est midi et demi; le soleil boude, comme un associé - mécontent.--Au lever du rideau, le photographe, habillé à - l’instar d’un premier rôle de l’Ambigu, joue aux cartes avec un - de ses apprentis.> - -L’APPRENTI. Je demande. - -LE PHOTOGRAPHE. Combien? - -L’APPRENTI. Quatre. - -LE PHOTOGRAPHE. En voilà quatre. (<A un domestique qui se -présente.>) Est-ce qu’il y a beaucoup de monde au salon? - -LE DOMESTIQUE. Six personnes, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. Sont-elles inscrites? - -LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. Ont-elles donné des arrhes? - -LE DOMESTIQUE. Oui, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. Fais-les attendre. - -LE DOMESTIQUE. C’est qu’elles attendent déjà depuis une heure. - -LE PHOTOGRAPHE. Donne-leur à feuilleter les collections, dans ce cas. - -LE DOMESTIQUE. Je les leur ai données, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. Même la _Galerie des rois de France_? - -LE DOMESTIQUE. Même la _Galerie_. - -LE PHOTOGRAPHE. Et _l’Album du Notariat_ aussi? - -LE DOMESTIQUE. Ah! non, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. Étourdi! le plus beau fleuron de ma couronne! Va vite -leur faire admirer _l’Album du Notariat_. (<Sortie du domestique. A -l’apprenti.>) Nous disons... - -L’APPRENTI. Le roi. - -LE PHOTOGRAPHE. Que le diable t’emporte! - -L’APPRENTI. Valet de trèfle. - -LE PHOTOGRAPHE. Atout... atout... Conçois-tu quelque chose à la rage -qu’ont tous ces individus de faire faire leur portrait? - -L’APPRENTI. Inexplicable. - -LE PHOTOGRAPHE. Ils n’ont donc pas de miroir chez eux pour s’y regarder -tant que cela leur plaît! (<Au domestique, qui se représente.>) -Encore? - -LE DOMESTIQUE. Monsieur, ce n’est pas ma faute. On se plaint. - -LE PHOTOGRAPHE. Bah! murmures flatteurs de ma renommée grandissante... -Il fallait annoncer que j’étais avec les ambassadeurs du Pic de -Ténériffe. Qu’est-ce que tu as à la main? - -LE DOMESTIQUE. C’est la carte d’une demoiselle qui insiste pour être -introduite tout de suite. - -LE PHOTOGRAPHE. Folle naïveté! - -LE DOMESTIQUE. Elle prétend qu’elle vous est recommandée par M. Jules -Prével. - -LE PHOTOGRAPHE. Diable! M. Jules Prével, une influence, une tête -de lettre! Passe-moi cette carte: «Mademoiselle Acacia, artiste -dramatique.» - -L’APPRENTI. Joli nom. - -LE PHOTOGRAPHE. S’est-elle fait inscrire à l’avance? - -LE DOMESTIQUE. Non, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. A-t-elle donné des arrhes? - -LE DOMESTIQUE. Non, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. Fais-la entrer. (<A l’apprenti.>) Toi, misérable -_apprentif_, au laboratoire! - -LE DOMESTIQUE. Par ici, mademoiselle. - -MADEMOISELLE ACACIA. Oh! la drôle d’odeur! - -LE PHOTOGRAPHE. Détestable, en effet... C’est du collodion... quelque -chose d’infect, et qui s’attache aux vêtements. Il faut huit jours pour -s’en débarrasser. - -MADEMOISELLE ACACIA. Ah! mon Dieu! - -LE PHOTOGRAPHE. N’en croyez pas un mot.--Tiens! mais je vous ai vue -quelque part. - -MADEMOISELLE ACACIA. Au théâtre. - -LE PHOTOGRAPHE. Au théâtre, je veux bien: je ne suis pas méchant, moi. -A quel théâtre? - -MADEMOISELLE ACACIA. Vous savez: rue de la Tour-d’Auvergne. - -LE PHOTOGRAPHE. Il y a donc un théâtre rue de la Tour-d’Auvergne? - -MADEMOISELLE ACACIA. Voyons, vous n’allez pas me faire poser? - -LE PHOTOGRAPHE. Si... en pied. - -MADEMOISELLE ACACIA. A la bonne heure! Promettez-moi de me faire aussi -bien que mon amie Clémentine. - -LE PHOTOGRAPHE. Clémentine qui? - -MADEMOISELLE ACACIA. Eh bien, Clémentine. Vous ne connaissez donc rien? - -LE PHOTOGRAPHE. Je ne connais pas Clémentine, voilà tout. - -MADEMOISELLE ACACIA. J’ai sa carte sur moi, tenez. - -LE PHOTOGRAPHE, <jetant un coup d’œil dédaigneux sur la carte>. -Cela ne sort pas de _nos ateliers_. Ensuite, mademoiselle, nous -n’aurons pas beaucoup d’efforts à vous faire aussi jolie que votre amie. - -MADEMOISELLE ACACIA. Vrai? - -LE PHOTOGRAPHE. Surtout si vous consentez à poser dans le même costume -qu’elle. - -MADEMOISELLE ACACIA. C’est bien comme cela que je l’entends... dans mes -costumes de théâtre. - -LE PHOTOGRAPHE. De théâtre, puisque vous le voulez. Est-ce que vous en -avez plusieurs? - -MADEMOISELLE ACACIA. Je le crois bien! C’est moi qui joue les fées dans -les revues, les lutins dans les ballets, les sylphes dans les féeries, -les pages dans le drame, les jockeys dans le vaudeville... - -LE PHOTOGRAPHE. Je vois cela d’ici, sans jumelles. Mais alors, vous -allez entrer dans cette chambre, à côté. - -MADEMOISELLE ACACIA. Pour quoi faire? - -LE PHOTOGRAPHE. Pour vous habiller. - -MADEMOISELLE ACACIA. Oh! il n’y a qu’à ôter. - -LE PHOTOGRAPHE. Raison de plus. Vous trouverez là une toilette garnie. - -MADEMOISELLE ACACIA. Y a-t-il une pomme d’api? - -LE PHOTOGRAPHE. Une pomme d’api elle-même... avec une boîte à couleurs. - -MADEMOISELLE ACACIA. Peste! vous faites bien les choses, vous. - -LE PHOTOGRAPHE. En avez-vous pour longtemps? - -MADEMOISELLE ACACIA. Trois secondes! Changement à vue!--Pourquoi cette -question? - -LE PHOTOGRAPHE. C’est que je vous demanderai la permission d’expédier -une ou deux têtes de bourgeois, en vous attendant. - -MADEMOISELLE ACACIA. Autant de têtes que vous voudrez; je ne suis pas -plus pressée que cela. - -LE PHOTOGRAPHE. Car je ne dois pas vous céler que je vous ai fait -passer avant un secrétaire de ministre et deux agents de change. - -MADEMOISELLE ACACIA. Oh! des agents de change! On les connaît tous, mon -photographe. J’ai leur tableau dans ma chambre à coucher. - -LE PHOTOGRAPHE. Des agents de change ou des banquiers, je ne sais pas -au juste. Enfin, des gens excessivement bien.--Vous ferez sonner le -timbre quand vous serez prête. (<Mademoiselle Acacia entre dans une -chambre voisine. Il appelle le domestique.>) Domitien! - -LE DOMESTIQUE. Monsieur? - -LE PHOTOGRAPHE. Introduis les clients... par ordre alphabétique. - -LE DOMESTIQUE. Les clients sont partis, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. Comment, partis? Depuis quand? Et de quel droit? - -LE DOMESTIQUE. Ils se sont impatientés. - -LE PHOTOGRAPHE. Bravo, c’est une réclame magnifique; ils vont se -plaindre partout. - -LE DOMESTIQUE. Il y en avait de furieux. - -LE PHOTOGRAPHE. Je ne redoute pas la réclame au courroux.--Pourtant, -cela me gêne à l’heure qu’il est; voilà justement le soleil qui se -lève: un jour superbe! Il faudrait utiliser ce météore, comme dirait un -vaudevilliste. (<Jetant les yeux sur son domestique.>) Domitien! - -LE DOMESTIQUE. S’il vous plaît, monsieur? - -LE PHOTOGRAPHE. Ai-je fait ton portrait? - -LE DOMESTIQUE. Vingt-sept fois, monsieur. - -LE PHOTOGRAPHE. En vérité? - -LE DOMESTIQUE. Je suis exposé à tous les coins de rue du quartier, -debout, assis, tête nue, en casquette, avec mon plumeau, sans mon -plumeau, avec ma culotte de peluche, de face, de trois-quarts... - -LE PHOTOGRAPHE. C’est que tu as, en effet, une très-belle tête de -serviteur. Allons, mets-toi là, et profitons du soleil. - -LE DOMESTIQUE. Quoi! monsieur serait encore assez bon?... - -LE PHOTOGRAPHE. Oui, je serai encore assez bon.--Diables de clients! - -LE DOMESTIQUE. Cela fera la vingt-huitième fois. - -LE PHOTOGRAPHE. Bah! bah! je te retiendrai cela sur tes gages. - -LE DOMESTIQUE. C’est que si cela était égal à monsieur, moi je ne tiens -pas beaucoup à avoir un nouveau portrait. - -LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, je te le ferai pour rien. Dépêchons. - -LE DOMESTIQUE, <grognant>. Mon ouvrage n’avance pas pendant ce -temps-là... - -MADEMOISELLE ACACIA, <sortant de la chambre, en maillot et en jupe de -gaze>. Là, me voilà! Suis-je bien? (<Apercevant le domestique, et -riant.>) C’est ça votre agent de change? - -LE PHOTOGRAPHE, <embarrassé>. Non, c’est mon domestique. Je -faisais une étude... de queue-rouge. N’est-il pas vrai qu’il a une -bonne tête de Jocrisse?--Tu peux te retirer, mon garçon. - -LE DOMESTIQUE, <indigné>. Jocrisse! (<Il sort.>) - -MADEMOISELLE ACACIA. Comment me trouvez-vous? - -LE PHOTOGRAPHE. Pas mal. - -MADEMOISELLE ACACIA. Est-ce que je ne suis pas assez décolletée? - -LE PHOTOGRAPHE. Oh! si, si. - -MADEMOISELLE ACACIA. Ma jupe est peut-être un peu longue... je vais la -raccourcir. - -LE PHOTOGRAPHE. Non pas! non pas! Diantre! c’est déjà furieusement -court comme cela. - -MADEMOISELLE ACACIA. Elle est coupée sur le modèle de celle de -Clémentine. - -LE PHOTOGRAPHE. Ah! c’est une garantie.--Et puis, d’ailleurs, nous -mettrons au bas: «Mademoiselle Acacia, dans le rôle de... de... - -MADEMOISELLE ACACIA. De Trilby. - -LE PHOTOGRAPHE. De Trilby... cela sauve tout. Essayons l’attitude, à -présent. - -MADEMOISELLE ACACIA. Je vais me mettre à cheval sur une chaise, comme -Clémentine. - -LE PHOTOGRAPHE. Fi! vous n’y pensez pas! - -MADEMOISELLE ACACIA. Aimez-vous mieux que j’aie un pied à terre et -l’autre posé sur cette table? - -LE PHOTOGRAPHE. De pis en pis. Pourquoi pas tout de suite faire: -_Portez armes_ avec votre jambe? - -MADEMOISELLE ACACIA. Tout de même. - -LE PHOTOGRAPHE. Ou le grand écart? - -MADEMOISELLE ACACIA. Je peux essayer. - -LE PHOTOGRAPHE. Ma chère belle, ne sortons point des bornes de -l’anacréontisme; laissons à Vénus sa ceinture... - -MADEMOISELLE ACACIA. Laissons les roses aux rosiers. Cependant je ne -peux pas rester droite comme un piquet. - -LE PHOTOGRAPHE. Comme un piquet, non, mais comme un arbrisseau -flexible. Voyons, montez sur ce tremplin; arrondissez le bras gauche -par-dessus votre tête, d’une façon provocante; et, de votre main -gauche, pincez votre jupe à la façon des danseuses espagnoles. Là! -Appuyez votre tête entre ces deux branches de fer. Oui. Laissez-moi -juger de l’effet à distance. Très-bien! Renversez un peu le corsage. -Parfait! Est-ce assez Trilby, ô mon Dieu! - -MADEMOISELLE ACACIA. Où faut-il que je regarde? - -LE PHOTOGRAPHE. Du côté de la porte. Ne craignez pas de forcer -l’expression. (<Il va à son objectif.>) Oh! que c’est bien comme -cela! - -MADEMOISELLE ACACIA. Dites donc, il n’est pas chargé? - -LE PHOTOGRAPHE. Laissez-moi tranquille... Moins de jupe, lâchez un peu -de jupe. - -MADEMOISELLE ACACIA. Êtes-vous donc amusant avec votre voile noir sur -la tête! - -LE PHOTOGRAPHE. Pas de plaisanterie. - -MADEMOISELLE ACACIA. Puis-je remuer les yeux? - -LE PHOTOGRAPHE. Tant que cela vous fera plaisir; mais vous ne ferez -plus aucun mouvement quand je dirai: Stope! - -MADEMOISELLE ACACIA. Ne me regardez pas, vous allez me faire rire. - -LE PHOTOGRAPHE. Y êtes-vous? - -MADEMOISELLE ACACIA. Attendez. Il me prend une douleur au cœur. - -LE PHOTOGRAPHE. Bon! - -MADEMOISELLE ACACIA. Cela passe. - -LE PHOTOGRAPHE. Ne parlez plus. Une, deux, trois... stope! (<Quelques -secondes s’écoulent.>) - -MADEMOISELLE ACACIA, <tressaillant>. Hein? - -LE PHOTOGRAPHE. Chut. - -MADEMOISELLE ACACIA, <entre ses dents>. Oh! - -LE PHOTOGRAPHE, <frappant du pied>. Là, voilà que vous avez tout -fait manquer! - -MADEMOISELLE ACACIA. Écoutez donc j’avais des fourmis dans les mollets. -(<Elle saute à bas de l’estrade.>) - -LE PHOTOGRAPHE. Comme c’est agréable! - -MADEMOISELLE ACACIA. Et votre branche de fer dans les oreilles, -croyez-vous que c’est agréable aussi! Et puis quoi? Nous allons -recommencer, mon petit photographe, voilà tout. - -LE PHOTOGRAPHE. Voilà tout! Lorsqu’il y a plus de quinze personnes qui -attendent dans l’antichambre! - -MADEMOISELLE ACACIA. Connu!... Fume-t-on chez vous? - -LE PHOTOGRAPHE. Parbleu! - -MADEMOISELLE ACACIA. Alors, passez-moi le pot à tabac. - -LE PHOTOGRAPHE. C’est une idée. (<Ils roulent des cigarettes.>) - -MADEMOISELLE ACACIA. Dites-donc, mon petit photographe, est-ce que vous -me mettrez dans un grand cadre, sur le boulevard? - -LE PHOTOGRAPHE. Certainement. - -MADEMOISELLE ACACIA. En belle compagnie? - -LE PHOTOGRAPHE. Splendide! - -MADEMOISELLE ACACIA. Ah! quel bonheur! (<Elle vient s’asseoir à côté -de lui.>) Voulez-vous être gentil, gentil, gentil?... Placez-moi à -côté d’un général. - -LE PHOTOGRAPHE. Un général? - -MADEMOISELLE ACACIA. C’est un caprice. Clémentine est à côté d’un -député. - -LE PHOTOGRAPHE. On tâchera de se procurer un général. (<Jetant sa -cigarette.>) Allons, recommençons. - -MADEMOISELLE ACACIA. Déjà! que c’est ennuyeux! - -LE PHOTOGRAPHE. Au fait, l’heure est bien avancée, le soleil baisse, et -je suis rompu de fatigue. Remettons la séance.--Ah! la journée a été -rude! - -MADEMOISELLE ACACIA. Quand faudra-t-il que je revienne? - -LE PHOTOGRAPHE. Eh bien, mais... ce soir... Entre dix et onze heures. - -MADEMOISELLE ACACIA, <pudiquement>. Monsieur... - -LE PHOTOGRAPHE. Je vous ferai à la lumière électrique. - - - - -IL SAIT OU EST LE CADAVRE - - -I - -Tout est là: savoir où est le cadavre. - -Et quand on le sait, on est le maître de la situation. - -Ah! c’est une jolie langue que le parisien, et qui pour la plupart des -habitants de nos fertiles provinces n’est pas sans rapport avec le -tibétain. De nos jours, elle a été singulièrement enrichie par Gavarni, -par les acteurs, par les ouvriers typographes et par quelques condamnés -à mort. - -Pourtant, il ne faut pas confondre le parisien pur avec l’argot. - -L’argot crée des mots;--le parisien se contente des mots créés; il vit -en bonne intelligence avec les dictionnaires français, et ne procède -que par images. - -Mais quelles images! - -Tropes-clowns! Métaphores plus soudaines et plus hardies que des -danseuses espagnoles! Comparaisons saisies de vertiges! Hyperboles qui -ont dû s’épanouir dans un coup de foudre, comme la fleur de l’aloès. - -Et adjectifs de toutes les couleurs! - -Une illumination générale de la grammaire! - -C’est en langue parisienne qu’on dit: - -_Avoir son plumet_,--pour: être gris. - -_Attraper un papillon de guinguette_,--pour: recevoir un coup de poing. - -_Lâcher la rampe_,--pour: se laisser mourir. - -_Avaler un enfant de chœur_,--pour: boire un verre de vin rouge. - -Et _Il sait où est le cadavre_,--pour: il connaît un secret. - - -II - -Qu’il y ait une histoire sinistre sous ces paroles, on ne peut pas en -douter. Seulement, les renseignements me manquent--ainsi que pour cette -autre locution, qui m’a souvent fait rêver: «_Croquer le marmot._» - -Il est évident qu’il y a eu autrefois un marmot de croqué par quelqu’un -qui s’impatientait. - -Ça, revenons à notre cadavre. - -Il y a des cadavres de toutes sortes et de toutes dimensions: des -cadavres bien embaumés dans des cercueils de cèdre; de jolies momies -ornées de bandelettes élégantes; des cadavres poétiques enfin,--comme -la tête de cet amant qu’une femme des contes de Boccace enterre dans un -pot de fleurs. - -Il y a aussi des cadavres horribles, défigurés, crispés, que le coup -de pelle d’un paysan expose soudainement au grand jour, et qui n’ont -d’autre linceul qu’un haillon taché de sang... - - -III - -Francbeignet se présente chez un riche négociant. - -Francbeignet a une cravate jaune et un large pantalon; il mâche un -cigare éteint. - -Un garçon de bureau, qui lit le _Pays_ dans un fauteuil de cuir, devant -un pupitre, le toise et lui dit: - ---Monsieur n’y est pas. - ---Tu as vu cela, toi? réplique Francbeignet avec un air goguenard. - -Et, d’un revers de main, envoyant le _Pays_ au plafond, il ajoute: - ---Tu vas me faire l’amitié d’annoncer à ton maître que son ami -Francbeignet a besoin de le voir sur-le-champ. Entends-tu? son cher -petit Francbeignet. - -Le garçon de bureau, abasourdi, se lève et accomplit la commission. - -Francbeignet est immédiatement introduit auprès du négociant. - ---Tu vas bien, Édouard? lui dit Francbeignet en se jetant sur un canapé. - ---Oui... Qui... Que me veux-tu? - ---Oh! presque rien.... Tu est fort bien logé ici, sais-tu? Jolie vue... -le mouvement du port... Combien paies-tu cela? - -Le négociant feint de remuer une masse considérable de papiers. - ---Si tu es occupé, dit Francbeignet, je reviendrai. - ---Non, non! réplique vivement le négociant; je suis tout à toi. - ---Tes affaires vont comme sur des roulettes, à ce que j’entends répéter -par tout le monde. Je t’en félicite. D’ailleurs, tu mérites ton -bonheur; tu as toujours été très-actif, très-habile, très... - -Le négociant s’agite sans répondre. - ---Où mets-tu les allumettes? continue Francbeignet, en se levant et en -cherchant par la chambre. - -Quand il en a trouvé une, et quand il a essayé de rallumer son tronçon -de cigare charbonné: - ---Ah! ça tu ne me demandes pas ce que je fais, moi? s’écrie-t-il. - ---Eh bien, qu’est-ce que tu fais! - ---Je suis à la tête d’une entreprise magnifique, mon cher! Je dirige -une usine de décortication de haricots, à la Villette... j’anoblis -le soissonnais; je réhabilite un légume estimable, en lui enlevant -ce vernis de ridicule sous lequel le préjugé l’a tenu étouffé trop -longtemps. - ---Ah! - ---La chance m’a souri à mon tour; d’ici à deux ans j’aurai deux cent -mille francs. Mais pour faire face aux premières éventualités, j’ai -besoin de dix mille francs... que je viens te demander, mon bon Édouard. - -Le bon Édouard saute sur son siége, de façon à en rompre tous les -élastiques. - ---Dix mille francs! répète-t-il. - ---Dix ou douze, comme tu voudras, dit Francbeignet insensible à cette -expérience de galvanisme. - ---Es-tu fou? - ---Peut-être bien... sans le savoir. - ---C’est impossible, dit sèchement le négociant. - ---Oh! je suis sûr du contraire! dit Francbeignet, essuyant -tranquillement du revers de la main la poussière qui est au bas de son -large pantalon. - ---Comment cela? - ---Tu ne veux pas que je te fasse l’injure de m’adresser ailleurs, je -suppose. - ---Mais... - ---Non, cela ne serait pas décent. - ---Où veux-tu que je les prenne, ces dix mille francs? dit le négociant -en levant les bras vers l’Éternel. - ---Dame!... où as-tu pris les autres, répond Francbeignet. - -Le négociant emprunte les tons d’un parfait à la pistache. - ---Te souvient-il de nos farces d’autrefois? dit Francbeignet; que -d’imagination tu avais en ce temps-là! les bons tours que tu savais -inventer! Et cette certaine nuit, chez... - -Francbeignet n’achève pas. - -Dix billets de banque sont tombés dans sa main. - -Il sait où est le cadavre. - - -IV - ---Je te chasserai, maraud! glapit un petit vieillard, écumant de colère -et trépignant dans un salon décoré pompeusement. - -Le maraud, qui est un valet de chambre, demeure indifférent et immobile. - ---Je te ferai périr sous le bâton, faquin! - -Le faquin se contente de hausser imperceptiblement les épaules. - ---Je te livrerai à la justice, pendard! - -Le pendard ébauche un sourire et compte les boutons de sa veste. - ---Va-t’en! dit le vieillard à bout de forces. - -Le valet de chambre, comme s’il n’avait pas entendu, se dirige vers une -armoire, et l’ouvrant, il dit: - ---Monsieur le comte mettra-t-il aujourd’hui son corset bleu-de-ciel ou -son corset amarante? - -Le vieillard pousse un cri étouffé. - -Le valet de chambre poursuit: - ---Monsieur le comte a reçu ce matin deux nouvelles perruques; laquelle -des deux faudra-t-il lui essayer? - -Le vieillard va fermer la porte. - -Le valet de chambre dit: - ---Monsieur le comte ne se souvient plus que mademoiselle Éléonore vient -le voir dans deux heures, et qu’il n’a pas encore commencé sa toilette. - -Le vieillard tend vers lui ses mains suppliantes. - -Le valet de chambre dit: - ---Monsieur le comte oublie sans doute qu’il m’a chassé. - -Le vieillard tombe à genoux... - -Le valet de chambre ne s’en ira pas, il ne s’en ira jamais. - -Il sait où est le cadavre. - - -V - -Dans une des tribunes de l’hippodrome de la Marche, une jeune femme -est assise. C’est une des plus séduisantes reines d’un monde de -dissipation, d’élégance et d’amour. Elle est admirablement jolie, -admirablement vêtue. Ses yeux ont de l’esprit. Elle a un nom aussi -célèbre que ceux des chevaux qu’elle regarde courir. - -Derrière elle, mais formant un groupe à part, se tiennent quelques -jeunes gens à la mode, riant et pariant. - -Arrive un gandin au milieu d’eux, un gandin heureux de sa personne, -bruyant, chauve, portant aux bas-côtés des joues une paire démesurée -de buissons flavescents qui semblent deux commencements d’incendie, -habillé comme un garçon coiffeur qui voudrait faire rire ses camarades, -c’est-à-dire couvert d’un paletot aussi court qu’un gilet de flanelle, -le menton scié par un col d’un métal inconnu, l’œil clignotant, la -bouche entr’ouverte. - -Voici les paroles que laisse échapper ce gandin, d’une voix -singulièrement claire: - ---Bonjour... bonjour... Comment va? Je viens du pesage. On ne fera rien -aujourd’hui, je l’ai dit à Mackensie. Qu’est-ce que vous faites là? -Est-ce qu’il y a des femmes? les connaît-on? d’où cela sort-il? Si -vous voyez Jeanne, ne lui dites pas que je suis ici: elle me cherche -partout pour me casser son éventail sur la figure. Avec qui est donc -Frédéric... là-bas, oui?... Ce n’est pas possible, le voilà remis avec -Mathilde! A propos, avez-vous quelque chose d’arrangé pour ce soir? Je -suis parti hier après le quatrième acte; j’ai soupé avec Anna et les -deux Chambuy-Roufflet; Anna a été étourdissante, elle a eu des mots... -A qui dis-tu bonjour! Bah! la petite Lucie? elle va bien depuis cet -hiver. Moi, je n’en peux plus! je suis dégoûté des femmes, je ne veux -plus qu’on m’en parle. Je ne sais vraiment pas comment j’existe depuis -quelque temps en menant un train pareil! Tout autre que moi serait sur -les dents. Il faut avoir une santé de fer comme j’en ai une... - -Tout à coup, la jeune femme qu’il n’a pas encore vue se retourne vers -lui, en montrant un visage moqueur. - -Le gandin rougit et perd la parole. - -On le presse en vain de continuer, il rompt la conversation, il cesse -de se vanter de sa santé de fer. - -Elle sait où est le cadavre. - - -VI - -Le grand critique s’est enveloppé dans sa grande robe de chambre, et il -s’est préparé à écrire son grand article pour son grand journal. - -Un de ses amis (l’avant-dernier) entre, et se penche sur son papier. - ---Quelle est la victime d’aujourd’hui? demande-t-il. - ---Une victime de troisième choix, dit le grand critique, en essayant de -sourire sans se compromettre; _un jeune!_ - ---De la chair fraîche? - ---Oh! presque crue... un réaliste! Il est temps de réagir contre une -école superficielle et simplement grossière. M. Constantin Goëmon a -osé m’envoyer son nouveau roman: _le Couteau ébréché, scènes de la vie -d’abattoir_. - -L’ami se gratte le nez. - ---Je venais justement vous recommander M. Goëmon, dit-il. - ---J’en suis fâché, répond le grand critique; mais il sera égorgé avec -son propre couteau, et il n’aura que ce qu’il mérite. - ---C’est pourtant un jeune homme agréable, laborieux, modeste; je le -connais intimement, et j’avais espéré... - ---Son roman est mauvais et obtient du succès; Goëmon est condamné. - ---Est-ce votre dernier mot? - ---Parbleu! - ---Alors, tant pis pour vous! dit l’ami. - ---Qu’entendez-vous par ces mots? demande le grand critique étonné. - ---J’entends que M. Goëmon est décidé à vous rendre la pareille; il a -ses entrées dans plusieurs journaux, et il peut vous faire un fort -ridicule parti. Vous avez l’épiderme sensible, à ce que je crois me -rappeler? - ---Je l’avoue; je n’ai jamais pardonné à M. de Chateaubriand de m’avoir -traité en petit garçon; et Balzac est rayé pour moi du nombre des -vivants depuis quelques plaisanteries malséantes. - ---Goëmon ne vous épargnera guère. - ---Bon! menaces d’enfant! quelles sont ses armes? - ---Il a découvert sur les quais un péché de votre jeunesse, un petit -livre burlesque, passablement compromettant, signé de vous et intitulé: -_Cocorico_. - ---_Cocorico!_ s’écrie le grand critique; cela est faux! J’en ai fait -rechercher et détruire tous les exemplaires. - ---Pas tous, puisque Goëmon en a un; je l’ai vu, vous dis-je. - ---O mon Dieu! murmure le grand critique. - ---Et il est déterminé à en publier des extraits, dont le ton scandaleux -contrastera étrangement avec la solennité de vos articles actuels. - ---Des extraits de _Cocorico_! il faut l’en empêcher! - ---N’est-ce pas? - ---A tout prix! - ---Alors... dit l’ami, en replaçant sous ses yeux le volume de son -protégé. - -Le grand critique soupire et ne répond pas. - -Constantin Goëmon peut être tranquille: il ne sera pas abîmé par le -grand critique. - -Il sait où est le cadavre. - - - - -LA SYMPHONIE DU BANQUET - - - <Le grand salon des Provençaux. Une table magnifiquement servie. - Soixante convives recrutés dans le Paris très-connu et très-mêlé: - représentants de l’industrie, de l’art, de la dissipation. - Éclairage à outrance. On vient d’annoncer que le dîner est servi; - tout le monde se place.> - - -=Andante= - ---A côté de moi, monsieur Billeron. Vous, Édouard, ici, si vous voulez -bien. - ---Tiens, Vermot! Il faut des circonstances comme celle-ci pour te -rencontrer. Je ne te demande pas comment tu te portes. Mâtin! le ventre -d’un homme arrivé. Change donc de couvert avec Alphonse. Que nous -causions, au moins. - ---Vous cherchez votre nom? Je crois l’avoir vu à l’autre bout de la -table. - ---Ah! merci. - ---Sept heures moins le quart; et l’invitation était pour six heures. -Comme c’est agréable! - ---Qu’est-ce que ça vous fait, mon cher! - ---Ça me fait que c’est jour des Italiens, et que je serai obligé de -partir à neuf heures. - ---Bon! voilà Lambert. Hé! Lambert, par ici, par ici. Il est myope comme -Augustine Brohan. - ---Oh! mille pardons, monsieur, je vous ai heurté. - ---Ce n’est rien. - ---Lequel? celui qui a la cravate blanche? - ---Non; l’autre qui est chauve et qui se tourne vers nous à présent. - ---Ah! je le vois. C’est le baron de Mondénard, un homme très-distingué; -il est de tous les conseils de surveillance. - ---Monsieur, il reste trois couverts inoccupés; faut-il les enlever? - ---Non, laissez-les; on viendra peut-être. - ---Je me félicite du hasard qui m’a rapproché de vous, monsieur; il y -avait bien longtemps que je désirais faire votre connaissance. - ---Monsieur... Croûte au pot ou printanier? - ---Croûte au pot. - ---On a fait 68 80; quant aux actions de chemins de fer, calme complet. -Printanier. - ---Madame va bien? - ---Vous êtes trop bon. Elle va à merveille. Printanier, garçon. Elle se -plaint, comme moi, de ne plus vous voir. Vous êtes rare comme les beaux -jours. - ---Si vous saviez combien j’ai eu d’affaires depuis deux mois! Croûte au -pot. - ---Je n’ai pas cet honneur, non, monsieur. Je suis artiste. - ---Ah! artiste... peintre, peut-être? - ---Non, monsieur. Voulez-vous avoir la complaisance de me passer le -menu, qui est auprès de vous? - ---Comment donc! - ---J’espérais l’avoir aujourd’hui, messieurs. Il m’avait même promis de -la manière la plus formelle. Mais il vient de m’écrire à l’instant pour -s’excuser. Il paraît qu’il a perdu une de ses maîtresses. - ---Ou qu’une de ses maîtresses l’a perdu. - ---Oh! un mot? - ---Déjà? au potage! - ---Qu’est-ce que Martinet a dit? - ---Si vous craignez de vous trouver dans un courant d’air, monsieur le -baron, nous pouvons changer de place. - ---Du tout, du tout, je vous remercie; je suis fort bien là. - ---Ne faites pas de façons, au moins. - ---Dis donc, Vermot, j’ai un voisin qui remue perpétuellement sa jambe -gauche. Cela me promet de l’agrément pendant le dîner. - ---Mords-le. - ---Docteur, vous avez l’air inquiet. Est-ce qu’il vous manque quelque -chose? Donnez donc les sauces anglaises au docteur. Pardonnez-moi, -mon cher; c’est ce gros bouquet de fleurs qui m’empêchait de vous -apercevoir. Otez cela, garçon; ces fleurs, oui. Là, c’est cent fois -mieux comme cela; on se voit au moins. Alphonse, je te recommande le -docteur; c’est une de nos belles fourchettes. - ---Dites plutôt une fourche. - ---Et quel gobelet! - ---Messieurs, vous me rendez confus, en vérité. - ---Sauce genevoise? - ---Oui, sauce genevoise. - ---Je suis venu uniquement pour faire plaisir à Gigomer, qui est mon -camarade de collége; car les grands dîners n’ont aucun attrait pour -moi. La soupe et le bouilli, je ne connais rien au-dessus de cela. -Voilà des kramouski qui sont délicieux. - ---Musicien, peut-être? - ---Non, monsieur, non. Je ne suis pas musicien. - - -=Scherzo= - ---Ce silence annonce la faim du monde. - ---Martinet, vous êtes incorrigible. - ---A la porte, Martinet! - ---Comment appelez-vous ce vin, garçon? - ---Du château-larose, monsieur. - ---Çà, du château-larose? Vous voulez plaisanter sans doute. Il n’y a -pas deux maisons à Paris où l’on puisse boire du château-larose. Vous -comprenez bien, garçon, que ce n’est pas à moi qu’il faut conter de ces -choses-là. J’ai été au Château-Larose, je sais ce qu’on y récolte. - ---Oh! il est assommant, ce monsieur! Sais-tu qui c’est? - ---Moi? jamais de la vie! - ---Dans le principe, je ne dis pas non... Mais Gaëte ne pouvait pas -tenir plus longtemps; c’était impossible. Admettons une minute, -seulement une minute, comme vous le désirez, que la solution soit entre -nos mains. Très-bien! Voilà donc la solution entre nos mains. C’est un -grand pas, je l’avoue; tout est là, je le sais. Mais après? après? - ---Après, tout va de soi; l’intervention se reconstitue. - ---Sur quelles bases, s’il vous plaît? Vous me feriez plaisir de me dire -sur quelles bases. - ---Étienne? Cinquante ans, lui? Allons donc! Étienne n’a pas plus de -quarante-cinq ans. Quarante-six, au maximum. Je dois le savoir, puisque -nous avons quitté Rouen tous les deux la même année. J’avais alors... -dix-huit mois de plus que lui. Mon calcul est donc parfaitement juste, -et je le disais bien: si Étienne a quarante-cinq ans, c’est tout le -bout du monde. - ---Les Bordelais s’en vont! - ---Par où? - ---Vois-tu, Vermot, la _Revue des Deux Mondes_ est le seul endroit où -l’on vous apprenne à ne pas vous compromettre. Une fois, j’y ai apporté -une nouvelle commençant par: «Il faisait jour.» Je l’ai remportée -parce que l’on exigeait cette variante diplomatique: «Il n’était pas -impossible qu’il fît jour.» - ---Je te trouve bon! Pourquoi veux-tu que je m’étonne de la vogue de ces -filles-là? Je m’étonnerais bien davantage de la vogue d’une honnête -femme. L’étonnement est la plus aristocratique des sensations, que -diable! et je n’en suis pas prodigue. - ---Brasseur est magnifique. La pièce, c’est lui; ça ne signifie rien, -mais c’est sublime. - ---Théâtre ou lanterne magique, pour moi, je n’y fais pas de différence. -Ce sont deux arts aussi primitifs l’un que l’autre. Il n’y a qu’une -question de boîte plus ou moins vaste... - ---Mais Shakspeare? - ---Quel admirable romancier il aurait fait! - ---Cela vous serait-il égal, monsieur, de ne pas agiter ainsi votre -jambe gauche? Je ne saurais vous dire à quel point ce mouvement m’est -désagréable. - ---Excusez-moi, monsieur; cela est d’autant plus involontaire que, moi -non plus, je ne peux pas souffrir ce mouvement chez les autres. - ---Est-ce sain, docteur? - ---Quoi? ces quenelles de volaille aux truffes? Rien de plus sain. - ---Elle n’a ni gorge, ni épaules, ni cheveux. De jolies dents si vous -voulez, mais voilà tout. - ---Et la jambe? - ---Plus qu’ordinaire. - ---Eh! là-bas, dans le coin? de quoi causez-vous donc? Plus haut, s’il -vous plaît! - ---Messieurs, il s’agit de l’honneur d’une femme... - ---Oh! oh! Ah! ah! Prrrrt! Ksss! - ---Je vous ferai remarquer, monsieur le baron, que vous ne buvez pas. -Votre verre est toujours plein. - ---Mais vous vous trompez; je bois énormément au contraire; vous me -faites faire des excès aujourd’hui. - ---La photographie, Édouard! La photographie! Attends vingt-cinq ans, et -tu m’en diras des nouvelles. - ---Attendre vingt-cinq ans? Je suis prêt. - ---Mes amis, disons du mal des femmes autant que vous voudrez, mais n’en -disons pas de l’amour. Ah! j’ai bien aimé, j’aime encore, et je sens -que j’aimerai toujours, comme le troisième compagnon de la ballade -d’Uhland. - ---Diable! l’heure du lyrisme a sonné; faisons frapper le champagne. - ---Moi, je n’aime plus depuis sept ans; mais ce n’est pas ma faute, -parole d’honneur! Mon cœur est dans le _statu quo_. J’attends un coup -de sympathie, sans le chercher, par exemple. - ---Nous te comprenons; tu es en congé militaire, et tu attends qu’on -rappelle ta classe. - ---Si nous rappelions quelques grands crus, classe de 1811? - ---Édouard est peut-être dans le vrai. - ---S’il n’est pas dans le vrai, il est à coup sûr dans le vin. - ---A bas les concetti! - ---Je ne me plains pas outre mesure d’avoir été souventes fois trompé -par les femmes; cela ne m’a jamais étonné, et cela m’a toujours -instruit. Il arrive un âge où l’on se trouve savoir par cœur le conte -de _Joconde_, sans l’avoir étudié. Après tout, c’est un charmant conte, -où la jeunesse, la poésie et l’expérience font un assez bon ménage... -pour le temps. - ---Bah! bah! ta philosophie n’est qu’une duperie. A d’autres le rôle de -patient! Pour ma part, j’ai toujours eu le soin, et je l’ai encore, -de rendre aux femmes blessure pour blessure, œil pour œil, dent pour -dent... et ainsi de suite. - ---Ainsi de suite est un mot léger. Je le fusille! - ---Demandez à Lucienne, à Emma, à Armande, si elles n’ont pas gardé un -douloureux souvenir de mes flèches? Interrogez Juliette, Fanny, Olympe, -Ernestine... - ---Tais-toi, grand fat; tu me fais l’effet du marchand de mort-aux-rats, -avec sa perche. - ---Vous dites, garçon? - ---Clos-vougeot! - ---Ça, du clos-vougeot! ça? ça? Montrez-moi le bouchon. - ---Pardieu! voilà un animal qui a le don de m’agacer, et je ne veux pas -qu’il l’ignore plus longtemps. Monsieur... - ---Tais-toi donc, Alphonse; allons! - ---Non; c’est plus fort que moi. Monsieur... oui, vous, monsieur... -c’est étonnant comme vous ressemblez à Jud! - ---Comment l’entendez-vous, monsieur? - ---En bien; oh! en très-bien! - ---Accordez-moi, monsieur, de trouver votre plaisanterie au moins -singulière. - ---Je vous l’accorde, monsieur. - ---Allons, Alphonse, sois raisonnable. - ---Comment appelez-vous donc ce monsieur, qui a le verbe si haut? - ---Faisan ou bécassines? - ---Bécassines, garçon; et faisan aussi. Alors, monsieur, vous êtes -sculpteur? - ---Non, monsieur, je ne suis pas sculpteur. - - -=Allegro= - ---Gustave Doré est un grand peintre! - ---Gustave Doré n’est qu’un dessinateur qui a de la main. - ---Ah çà! on n’entend que vous, là-bas! Est-ce que vous n’avez pas -encore de champagne? Garçon! prenez donc soin de ces messieurs. - ---Toi? - ---Moi! - ---Ils prennent ça pour du champagne! J’en hausse les épaules, vraiment. -De quelle marque, ce champagne, garçon? Vous allez voir; je connais le -champagne, moi. Je suis passé deux fois à Épernay. De quelle marque? - ---Je ne sais pas, monsieur. - ---Qu’est-ce que je vous disais? - ---Bon! voilà M. Jud qui refait des siennes? Hé, monsieur Jud! Il n’y a -donc que vous en France qui ayez le privilége de boire du bon vin? - ---Je ne vous parle pas, monsieur. - ---Je l’espère bien. Je ne vous en accorderais pas la permission. - ---Qu’est-ce qu’il a dit? - ---De grâce, monsieur, faites attacher votre jambe gauche; je vous en -supplie! - ---Comment! est-ce que je la remue encore? - ---Tenez, regardez, en ce moment même... - ---Tu crois que l’on fera un petit lansquenet? - ---Oui, j’ai demandé à Julien. Dans le salon bleu du troisième étage. -J’ai joliment besoin de me refaire. - ---Messieurs... messieurs!! - ---Quoi? qu’est-ce qui se passe? - ---Un peu d’attention, messieurs. Martinet demande la parole. Parlez, -Martinet. - ---Mon Dieu, messieurs, c’est bien simple. Je crois ne remplir ici que -l’office d’un écho, en portant un toast qui est dans la bouche de tout -le monde... - ---Hein! Vermot, quelle littérature! - ---Messieurs, à la santé de notre excellent amphitryon Julien de Gigomer! - ---Bravo! bravo! hourra! A Julien! à Gigomer! à Gigomer de Julien! -Hou! Psitt! Ohé! Tends donc ton verre, là-bas! Et toi, Alphonse? A -Julien! au clergé! à la magistrature! à l’armée de terre et de mer! -aux sénéchaleries! Non! non! A Julien, au seul Julien! Au Julien des -boudoirs! Vive Julien! - ---Réponds, à présent, Julien. - ---Tu ne peux pas te dispenser de répondre. Julien va répondre. Chut! - ---Messieurs... - ---Quelques paroles bien senties; vas-y, mon bonhomme. - ---Messieurs et amis... je vous remercie profondément d’avoir bien voulu -accepter... - ---Parfait! - ---Allons, c’est indécent! Silence! Taisez-vous! Ça ne se fait pas, ces -choses-là! Laissez-le parler! Chut! chut! - ---... D’avoir bien voulu accepter mon accept... non, mon invitation. -Vous avez prouvé une fois de plus. - ---Deux fois de plus! - ---Trois fois de plus! - ---Quatre fois de plus! - ---Zut! vous êtes tous des crétins! Je bois à la santé de Georgette. -Voilà mon opinion. - ---Julien n’a jamais été aussi beau que ce soir. - ---Je vote un ban pour Julien. - ---Adopté! Un ban pour Julien! Pan, pan, pan... pan, pan... pan, pan, -pan, pan... pan!! - ---Ces messieurs me paraissent un peu partis. - ---Je suis de votre avis. M. de Gigomer a invité beaucoup d’artistes; -cela se voit. - ---Peut-on fumer? - ---Si l’on peut fumer? Je crois bien! D’abord, moi, je me trouverais mal -si je ne fumais pas. Il faut que je fume avant tout. - ---Laissez-moi alors vous offrir ce cigare. Sentez-moi ça. Deux ans de -boîte! - ---Quel vacarme! - ---Tu m’ennuies; cela me plaît ou me déplaît! Eh bien, cela me déplaît. - ---Un gilet perdu! - ---Non; le champagne ne tache pas. - ---Messieurs... messieurs... on réclame un peu de silence. M. Lucien -Formel va nous chanter le _Voyage aérien_, de Nadaud. - ---Toujours donc? Je demande: _J’ai du bon tabac dans ma tabatière_. - ---Nadaud, un charmant garçon. - ---D’accord; mais le _Voyage aérien_, j’en ai assez. C’est l’école -du bon sens en ballon; Godard regrettant papa et petite sœur, et -demandant: Cordon, s’il vous plaît. - ---Comment! vous nous quittez, baron? - ---Masquez ma retraite. Je suis attendu à dix heures, à une séance du -comité de surveillance de l’Orphelinat des casernes; vous comprenez, je -ne peux pas y manquer. - ---_J’ai rompu le dernier lien..._ - ---Ainsi, vous voulez bien me permettre, monsieur le baron, de vous -faire ma petite visite, après-demain mercredi? - ---Mercredi, c’est convenu. Apportez vos huit mille francs. Adieu. Avant -midi! car à midi un quart, vous ne me trouveriez plus. - ---_Et dans l’immensité je plane... aane... aaaane!_ - ---Ah! bravo! bravo! délicieux! exquis! - ---Tiens-moi les poignets ou je vais faire un malheur. - ---Silence donc! Au deuxième couplet. - ---Le deuxième couplet! - ---Au moins, donne-moi à boire! Verse-moi quelque chose... de l’eau -forte, tout ce que tu voudras... pourvu que je n’entende pas ce -scélérat! - ---_Bonjour mes sœurs, bonjour ma mère... èère... èèèère._ - ---_Bis! bis! bis_ au dernier! - ---Messieurs, vous êtes priés de vouloir bien passer au salon pour -prendre le café. - - - - -EXAMEN DE CONSCIENCE D’UN HOMME DE LETTRES - - -§ Ier - -=Invocation= - -O Vérité! déesse sans toilette et sans rouge, viens m’aider à découvrir -mes fautes les plus cachées! Darde un rayon de ton miroir ovale dans -l’escalier tournant de ma conscience! Fais, ô Vérité! que je retrouve -l’endroit où mes pas ont trébuché, le jour où ma langue a failli, -l’heure à laquelle les anges du ciel ont détourné de moi leur face! -Je veux m’immoler sur ton autel, Vérité, et offrir, comme un exemple -funeste à mes confrères, le tableau de mes défaillances et de mes -égarements! - - -§ II - -=Par pensées, par paroles, par actions et par omissions= - -CONTRE LE PROCHAIN: Avoir émis des doutes sur la probabilité de la -candidature de M. Michel Delaporte à l’Académie française. - -Avoir parié que le _Vasco de Gama_, de M. Meyerbeer, ne serait pas joué -avant quinze jours, ce qui peut porter un préjudice considérable aux -intérêts du directeur de l’Académie impériale de musique. - -Avoir détenu plus longtemps que de raison un exemplaire de _Catherine -d’Overmeire_ qui m’avait été prêté, et avoir de la sorte privé M. -Ernest Feydeau de lecteurs plus avides que moi. - -M’être endormi,--avec un billet de faveur,--aux _Troyens_. - -CONTRE MOI-MÊME: N’avoir pas craint de me montrer en public avec une -barbe et des gants de la veille, ce qui est de nature à discréditer la -profession à laquelle je suis plus fier qu’heureux d’appartenir. - -Avoir souvent mieux aimé relire Balzac que d’écrire pour gagner ma vie. - -M’être senti profondément découragé après le succès de la reprise de -_Jocko_. - -Avoir donné des entorses à la grammaire. (Combien de fois?) - - -§ III - -=Sur les sept péchés capitaux= - -PAR PARESSE: En négligeant d’aller voir les _Rameneurs_, de M. Paul -Siraudin. - -En feignant une maladie afin d’être dispensé d’aller entendre M. Eugène -Pelletan au Cercle de la rue de la Paix. - - * * * - -PAR ENVIE: Avoir envié la sémillance et les bonnes fortunes d’Émile -Solié. - -Avoir fait semblant de ne pas reconnaître, sur le boulevard, M. Louis -Énault, bien que ses riches fourrures me crevassent l’œil. - -Avoir maugréé contre les trente-deux éditions des _Trente-deux duels de -Jean Gigon_, en songeant à l’édition unique de mes _Mélodies intimes_. - -Avoir supputé les droits d’auteur de la _Mariée du Mardi-Gras_, et être -tombé dans une rêverie profonde. - - * * * - -PAR AVARICE: Économisé quinze centimes par soirée, en n’achetant pas -_le Pays_. - -Refusé deux mille francs à Fernand Desnoyers. - -Joué le vermouth au domino, en cent cinquante liés, avec le même, -plutôt que de le lui offrir magnifiquement. - - * * * - -PAR ORGUEIL: M’être trouvé beau. - -M’être trouvé grand. - -M’être trouvé digne. - -Avoir désiré immodérément la croix du Mérite d’Ernestine de Saxe. - -M’être fait photographier tour à tour par Nadar, par Pierre Petit, par -Disdéri, par Thierry et par Carjat. - -N’avoir été satisfait d’aucune de ces épreuves. - - * * * - -PAR COLÈRE: M’être laissé emporter au point de traiter M. Ernest -Legouvé d’écrivain de deuxième ordre. - -Avoir levé la main sur le buste de Casimir Delavigne, dans le foyer de -la Comédie-Française. - -Avoir envoyé des témoins à M. de La Rounat, le soir de la reprise -d’_Une fête sous Néron_. - - * * * - -PAR GOURMANDISE: Avoir cherché dans le chambertin et dans le -saint-marceaux l’oubli de mes engagements sacrés envers le journal _le -**********_. - -Avoir fait la noce (voir le dictionnaire de M. Lorédan Larchey) avec -mon ami Philibert Audebrand. - - * * * - -PAR LUXURE: Être allé six fois au _Pied-de-Mouton_; y avoir prêté les -yeux à des danses immodestes et l’oreille à des chants dissolus. - -Avoir arrêté ma pensée, en y prenant plaisir, sur la possibilité -d’arriver à la conquête de Léonie Trompette. - - -§ IV - -=Acte de contrition= - -Quelle confusion pour moi de tomber toujours dans les mêmes fautes, si -souvent, si facilement, et après avoir tant de fois promis de ne les -plus commettre! Ah! que la chair est faible, l’esprit aussi, la plume -aussi! Mais aussi combien le travail de l’imagination est peu rétribué! -Il y aurait sans doute un moyen d’éviter les sources et les occasions -du péché: ce serait de renoncer absolument à la littérature et à ses -pompes. Pour ma part, je ne demande pas mieux. - - - - -LES VÉTÉRANS DE CYTHÈRE - - -§ Ier - -=Défilé= - -Une nombreuse armée que celle-là! - -Un cortége pour lequel ce ne serait pas assez du fusain excessif de -Daumier et du crayon coquettement impitoyable du sieur Chevalier, dit -Gavarni! - -Des têtes! des ventres! toutes les obésités du Céleste-Empire! des -maigreurs à la don Quichotte! des crânes évadés de chez les tourneurs -d’ivoire! des apoplexies cravatées de batiste! des chairs sanglées à -l’abdomen! des rhumatismes en pantalon collant! des bronchites faisant -la bouche en cœur! toutes les coquetteries sur toutes les infirmités! -des diamants à des doigts de squelette! des regards en coulisse dans -des yeux éraillés! des voix insinuantes filtrant à travers des palais -d’argent! des corsets plus compliqués qu’un drame de Bouchardy! des -ressorts invisibles! des énergies de deux heures, de trois heures, -d’une nuit! - -En avant, marche! - -Toute la colonne s’ébranle, grotesque et douloureux spectacle, guidée -par un Cupidon invalide, auquel il ne reste rien d’entier, comme un -maréchal de Rantzau,--pas même le cœur! - - -§ II - -=Entre deux pastilles de Vichy= - -Toute vieillesse qui n’est pas discrète m’apparaît comme une -monstruosité. - -Un aimable vieillard, soit; mais rien de plus. - -Pas de tabatière à double fond! - -Pas de gaudriole au dessert! - -Pas de menton pincé, surtout! - -Du moment qu’un vieillard croit aux propriétés de la truffe, aux vertus -du céleri; qu’il s’adonne aux coulis incendiaires, qu’il achète une -lorgnette de ballet grosse comme sa tête, cet homme entre immédiatement -dans les vétérans de Cythère. - - -§ III - -=Aphorismes et discours familiers aux vétérans de Cythère= - -«Je connais les femmes, Dieu merci! - -«Ce n’est pas à moi qu’on peut en remontrer! - -«Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues: -retiens bien cela, mon neveu. - -«A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter! - -«A ton âge, quand on est jeune et bien _tourné_, est-ce qu’on est fait -pour payer les femmes! Allons donc! - -«Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans -mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre -heures. - -«Eh! eh! un tendron de quinze ans,--il n’y a plus que cela qui puisse -me réveiller aujourd’hui...» - -Reprenons un à un ces blasphèmes, et exprimons-en tout ce qu’ils -contiennent de sottises et d’impossibilités. - - -«_Je connais les femmes, Dieu merci!_» - -Tu ne connais rien du tout, vieil imbécile. Est-ce qu’on connaît -les femmes! est-ce qu’on connaît les hommes! est-ce qu’il y a une -expérience! Si je veux bien te comprendre, connaître les femmes, cela -veut dire pour toi: se méfier de toutes les femmes. Je te vois, assis -dans un salon et balançant une jambe où la souffrance veille comme -un perpétuel et inutile avertissement; chaque jeune personne qui -passe,--maintien réservé, front noble, œil limpide,--tu la flétris -aussitôt d’un grossier soupçon. Voilà ce que tu appelles ta science, -professeur d’impureté! - - -«_Ce n’est point à moi qu’on peut en remontrer!_» - -Tu crois cela? La première pécore qui va te regarder, te sourire d’une -certaine façon, et qui te jettera au nez une énorme flatterie, celle-là -fera de toi tout ce qu’elle voudra, mon bon; celle-là recommencera avec -toi, scène par scène, l’éternelle comédie du baron Hulot. - - -«_Sur vingt femmes assiégées, il y en a toujours dix-neuf de vaincues; -retiens bien cela, mon neveu._» - -Assiéger,--faire le siége,--une femme est une citadelle,--autant -d’images favorites des vétérans de Cythère, qui les ont rapportées du -premier Empire; autant de fanfaronnades, destinées exclusivement à -étonner les lycéens. - - -«_A la grenadière, morbleu! voilà comment il faut les traiter._» - -Même ordre d’idées, avec la brutalité en plus, quelque chose qui se -rapproche du viol, la lutte, la main sur la bouche, les cordons de -sonnette arrachés, un gracieux tableau! - - -«_Voilà comment il faut les traiter!_» - -A moins pourtant qu’ils ne soient traités eux-mêmes à la façon de ce -prince russe, qui s’était enfermé avec sa maîtresse pour la cravacher, -et qui fut cravaché par elle. A la grenadière, morbleu! - - -«_A ton âge, quand on est jeune et bien tourné, est-ce qu’on est fait -pour payer les femmes? Allons donc!_» - -De plus en plus joli! - -Il faut croire cependant que, depuis _Faublas_, les choses sont un peu -changées; car aujourd’hui l’homme, si jeune qu’il soit, qui ne paye pas -une femme galante, est flétri d’un nom pire que celui de voleur. - -Mais les vétérans de Cythère n’y regardent pas de si près. Rien n’égale -leur cruauté, quand il s’agit de faire triompher leur vanité. - -Aimables vauriens! délicieux chenapans! - -Canailles! - - -«_Cette petite brune, vois-tu, mon garçon, si je m’en étais mêlé, dans -mon temps, j’aurais voulu qu’elle fût à moi dans les vingt-quatre -heures!_» - -Passe pour la fatuité, on en peut rire; la caricature de Potier, dans -le _Ci-devant jeune homme_, est arrivée jusqu’à nous. - - -«_Eh! eh! un tendron de quinze ans, il n’y a plus que cela qui puisse -me réveiller aujourd’hui!_» - -Pour ce qui est du _tendron_, je demanderai la permission d’aborder un -paragraphe spécial. - - -§ IV - -=Du tendron et des conteurs d’autrefois= - -Je ferai remonter la faute jusqu’à La Fontaine et à Boccace, ces -corrupteurs de tant de charme et d’esprit. - -Les premiers, ils ont appelé l’innocence--_un gibier_. - -Leur œuvre est pleine de moines et de fillettes, festoyant à qui mieux -mieux. - -Écoutez-les; ils vous feront croire que rien n’est plus naturel, -lorsqu’on rencontre Lise ou Nanette au fond d’un bois, que -de--chiffonner leur collerette. - -Cela s’appelle aussi de l’Anacréontisme. - -Pourquoi les gardes champêtres ont-ils si peu de lecture! - -Les vétérans de Cythère ont pris au pied de la lettre les préceptes -de La Fontaine; ils ont fait plus, ils les ont transformés en paroles -d’Évangile. Ils seraient hommes à lire naïvement, devant la cour -d’assises, pour leur défense: _Comment l’esprit vient aux filles_ ou -_la Clochette_. - -Je parcourais l’autre jour avec stupeur un de ces recueils échappés aux -loisirs d’un homme soi-disant sérieux. Je tombai sur le couplet suivant: - - _A madame et à mademoiselle_ N..., _qui me demandaient de les - comparer au printemps et à l’été._ - - Rose, du printemps est l’image; - Elle a sa riante fraîcheur. - Hébé, sous son charmant visage, - Versait le nectar enchanteur. - Comme un bouton qui vient de naître - Brillent ses appas séduisants. - Puissé-je lui faire connaître - Le doux emploi de ses quinze ans! - -Pour de telles infamies débitées en vers, on n’a que des sourires et -des applaudissements. - -Essayez de dire la même chose en prose, toute la famille vous fera -sauter par les fenêtres! - -Et elle aura bien raison. - - -§ V - -=Fresque destinée à couvrir les murs du temple de Cottyto.= - -La fresque court, immense, racontant tous les caprices, toutes les -inventions des vétérans de Cythère. - -Il y en a qui se couvrent d’une peau de dogue et qui marchent à quatre -pattes--_devant celles qu’ils aiment_--en aboyant. - -Il y en a qui tendent leur chambre de noir, qui allument des cierges, -qui se couchent dans un cercueil, et qui font chanter le _De -profondis_--par Cydalise. - -Il y en a qui s’habillent en bébé et à qui il faut absolument donner la -bouillie,--sinon leurs larmes et leurs cris dureront jusqu’au matin. - -Il y en a qui courent, éperdus, et qui sautent sur les meubles, -poursuivis par les fanfares d’un cor de chasse. - -La fresque court, immense, racontant tous les délires, toutes les -habitudes des vétérans de Cythère. - -Celui-ci veut rester coloriste quand même; il se pare de plumes de -paon, et le voilà qui fait la roue. - -Celui-ci est ingénieux, il a de la littérature: il va trouver le matin -sa bien-aimée, il lui remet un morceau d’éloquence érotique, qu’il a -laborieusement composé, et qu’elle devra apprendre par cœur et lui -réciter le soir. - -Celui-ci aposte un domestique avec un pistolet chargé. - -Celui-ci se contente de moins: d’une chevelure à natter, d’une paire de -bottines à cirer... - -La fresque court, immense, racontant les déviations de l’intelligence -humaine, les désordres, les folies des vétérans de Cythère. - -Elle se continue, tantôt compassée et minutieuse comme les séries -d’Hogarth, d’autres fois sombre et malsaine comme les cauchemars de -Goya. - -Elle ne s’arrête ni devant les hontes, ni devant les fétidités, ni -devant les férocités;--elle plonge dans l’impossible. - -Nous ne pouvons la suivre. - - -§ VI - -=Le châtiment= - -Je veux vous dire la fin d’un vétéran de Cythère, assurément l’un -des plus aimables et des plus spirituels, de Bernard, ou plutôt de -Gentil-Bernard, comme l’avait rebaptisé Voltaire. A soixante-trois -ans, le sémillant auteur de l’_Art d’aimer_ courait encore les bonnes -fortunes; plus que personne, il croyait aux Eglé, aux Phrosine, aux -Zélide, aux Delphire, aux Agatilde, aux Claudine qu’il avait chantées. -Un matin qu’il sortait du boudoir de l’une d’elles, après s’y être -couronné d’un nombre trop considérable de myrtes, (il est heureux -que nous ayons le style mythologique pour exprimer ces choses-là), -Gentil-Bernard alla se présenter au lever de madame d’Egmont. «Mon -poëte, lui dit-elle, puisque vous voilà, vous allez écrire pour moi à -madame de T*** et la remercier d’une invitation qu’elle m’adresse.» -Bernard s’assied, mais il paraît égaré. «Eh bien, qu’avez-vous donc, -mon cher Ovide?--Madame... excusez-moi...--Comment, dit-elle, vous ne -sauriez écrire ce billet?--Madame... madame...--Vous m’étonnez; je -n’imagine pas qu’il faille votre talent pour une semblable misère.» -Mais Bernard ne répond point; la plume demeure entre ses mains; il -regarde; la volonté l’abandonne; il n’a plus conscience de lui-même; il -n’est pas fou, il est hébété. On le ramène chez lui. - -Depuis cette heure, Gentil-Bernard n’a plus traîné qu’une existence -idiote; on le conduisait à la comédie, il n’y comprenait rien et -n’y reconnaissait personne; on lui récitait ses propres vers, peine -inutile! Le poëte n’avait pas survécu à l’homme. De loin en loin -seulement, il relevait sa tête appesantie, et promenant autour de -lui un regard respectueux, presque craintif, il répétait comme un -perroquet: «Que dit le roi?... Comment se porte madame la marquise de -Pompadour?» - - -§ VII - -=Autre variété de châtiment= - -Encore n’est-ce rien que cela; c’est un exemple du genre gracieux, -après tout. Mais il faut entendre un de mes amis, ancien clerc de -notaire en province, raconter de sa voix calme l’histoire d’une -déchéance bien autrement effrayante. Le clerc de notaire se met en -route un matin pour aller communiquer des papiers de famille à M. H..., -riche, très-riche propriétaire,--et vieux garçon. Il arrive devant une -maison de belle apparence. Il franchit le perron. Des valets badinent -entre eux, et lui répondent à peine. Il traverse des antichambres, -il parcourt des salles de billard, des galeries, il ne rencontre -personne. Un bruit de musique le guide cependant; il avance, il pousse -une porte..., mais il la referme aussitôt, comme s’il venait d’être -frappé d’un éblouissement. Le clerc de notaire a vu un spectacle -indescriptible: plusieurs personnes exécutant une danse sans nom,--où -M. H... se distinguait par ses bondissements. - -Quinze minutes après cette vision, M. H..., froid, compassé, tout de -noir vêtu, faisait mander le clerc de notaire dans son cabinet, et -causait gravement avec lui d’intérêts et de procédure. - -Au bout de dix ans environ, le clerc achetait l’étude de son patron et -devenait notaire à son tour. En feuilletant des dossiers, il retrouvait -le nom de M. H..., et, comme il avait justement besoin de sa signature, -il se décida à aller lui faire une seconde visite.--La maison de -campagne n’offrait plus l’animation d’autrefois; les domestiques -insolents et joyeux étaient partis; il n’en restait plus qu’un, lequel -hocha la tête quand le notaire demanda à parler à M. H... «Vous feriez -mieux de vous en retourner tout de suite, monsieur,» lui dit-il. Il -fallut que le notaire insistât. Le vieux domestique l’introduisit alors -dans cette même chambre où il avait vu M. H..., dix ans auparavant, -et où il l’aperçut triste, amaigri, blanchi, étendu sur un fauteuil. -«Voilà, monsieur, votre notaire qui veut vous faire signer quelque -chose,» dit le vieux serviteur. M. H... ne bougea pas; son regard -errait dans le vague. «Monsieur, monsieur, c’est votre notaire.» Pas -de réponse. «Oh! je vais bien le faire entendre!» Le domestique se -dirigea vers une armoire, et l’ouvrant, il en tira une petite poupée, à -laquelle il fit semblant de donner le fouet. M. H... avait suivi tous -ses mouvements avec une incroyable anxiété; ses yeux lancent la flamme, -ses lèvres remuent. «Eh! eh! eh!» fait-il en riant du rire du crétin. - -Le notaire s’était enfui, épouvanté. - - - - -POURQUOI L’ON AIME LA CAMPAGNE - - -I - -UN SPÉCULATEUR, <marchant dans la rosée, un cigare à la bouche>. - -Quel bois ravissant, élégamment planté, plein d’ombre et de jeux de -lumière! Je le ferai abattre. - -Comme on respire ici un air pur!... Une usine serait merveilleusement -placée auprès de ce cours d’eau. - -Une fabrique de noir animal, peut-être. - -Et ce point de vue! ce village dans le fond, tout baigné de vapeurs! -ces maisonnettes cramponnées au flanc du coteau! le rose des tuiles et -le bleu du ciel. - -J’ai rarement trouvé de site plus pittoresque. Si le nouveau chemin de -fer le coupe en deux, ma fortune est faite. - -Qu’il est doux de fouler un tapis de mousse!... - -UN BOUTON D’OR, <à demi écrasé>. Aïe! prenez donc garde! - -LE SPÉCULATEUR. Excellent terrain d’ailleurs; il faudra que je le fasse -étudier. - -Mesurons la distance qu’il y a d’ici à la route. (<Il tire un mètre -de sa poche.>) - -UNE FAUVETTE, <à un pinson>.--Voyez-vous ce qu’il fait? - -LE PINSON. Il marche, le dos courbé. - -LE SPÉCULATEUR. Cinq, six, sept... sept mètres... et vingt-trois -centimètres. - -J’aime la campagne, je l’avoue. - -Ce n’est plus qu’à la campagne qu’on peut encore faire des affaires. - - -II - -UN MALADE, <au seuil d’une étable, tenant une tasse de lait, et se -bouchant le nez>. - -Pouah!--J’aime la campagne parce qu’elle me fait du bien; mais attendez -que je sois mieux portant, et vous verrez avec quel plaisir je -retournerai sur le boulevard. - -UN CHOU. Ingrat! - -UN COCHON. Mal élevé! - -LE MALADE. Des végétaux stupides! des animaux ignobles! des hommes qui -vous regardent de travers, et des femmes qui disent: _J’avons!_ - -Voilà pourtant ce que les poëtes ne cessent de _célébrer_ depuis que le -monde est monde! - -UN COQ. Cet infirme! - -UN CANARD. Je vais l’éclabousser d’un coup d’aile. - -LE MALADE. Je sais bien... le lait naturel, les œufs sortant de la -poule. Parbleu! sans cela, est-ce que je consentirais à m’enterrer tout -vivant? - -Les médecins m’ont envoyé au vert. Je suis au vert. Je n’avais pas le -choix des couleurs. - -J’aime la campagne, comme on aime une maison de santé. (<Il avale une -tasse de lait.>) Pas autrement. - - -III - -DEUX AMOUREUX, <vingt-cinq ans et dix-huit ans, brun et blonde, bras -entrelacés, en forêt>. - -L’AMOUREUX. Je t’aime, Valentine! - -L’AMOUREUSE. Paul, je t’aime! - -L’AMOUREUX. Ce sentier touffu est inaccessible aux rayons du soleil. -Laisse-moi dénouer les rubans de ton chapeau de paille. - -L’AMOUREUSE. Tu as défait tous mes cheveux; je dois être affreuse -maintenant. - -UNE TOURTERELLE. Comme ils sont gentils! - -LES PETITES CLOCHETTES BLEUES. Bonjour! bonjour! bonjour! - -L’AMOUREUSE. Où me conduis-tu, Paul? - -L’AMOUREUX. Je ne sais; mais qu’importe! Le chemin des amoureux est -toujours devant eux. - -L’AMOUREUSE. Alors, pourquoi quitter le chemin fréquenté? - -L’AMOUREUX. Je cherche une place pour nous reposer, ma charmante. - -L’AMOUREUSE. Je ne suis pas fatiguée... - -LA TOURTERELLE. Par ici! par ici! l’allée à droite, en descendant vers -les saules; vous trouverez ce qu’il vous faut. - -L’AMOUREUX. Viens, chère belle; nous avons tant de choses à nous dire. - -L’AMOUREUSE. Crois-tu? - -UN COQUELICOT, <à demi-voix>. Mais rougis donc! - -L’AMOUREUSE. Ces branches ont failli me déchirer la joue. C’est égal; -c’est bien beau la campagne, n’est-ce pas, mon Paul? - -L’AMOUREUX. J’aime la campagne! - -ENSEMBLE. Nous aimons la campagne, parce qu’on y sent mieux son cœur -battre; parce que les aveux y fleurissent naturellement sur les lèvres; -parce que les serments sont faits pour être prononcés sous le ciel et -dans les parfums! - -Nous aimons la campagne, parce que la campagne c’est le désert. (<Un -bruit semblable à un baiser.>) - -UN LÉZARD. C’est étonnant; ceux-là ne me font pas fuir. - - -IV - -DES BOURGEOIS, <tout en sueur, leurs habits sous le bras, ployant -sous des paniers de victuailles>. - -Vive la campagne! Vive l’herbe! Vive les moutons! Vive la joie et les -pommes de terre en fleur! - -Arrêtons-nous dans cet endroit, qui nous semble très-favorable pour -manger un morceau. - -N’est-ce pas, madame Menesson? - -N’est-ce pas, monsieur Douillard? - -Avec les châles de ces dames, que nous accrocherons aux branches des -arbres (pas les dames, les châles; hi! hi! hi!) nous nous préserverons -du soleil. - -Allons, Charlot, mets la nappe, pendant que nous allons déballer les -provisions... - -UNE ROSE SAUVAGE. Fi! quelle société! D’où cela sort-il? - -UN COUCOU. J’ai longtemps habité une cage, rue Saint-Denis; je crois -que je reconnais une de ces figures-là. - -LES BOURGEOIS. Dépêchons-nous! dépêchons-nous! Ohé! les autres, arrivez -donc! - -Fichtre! le pâté s’est cassé en route, et la charcuterie a crevé le -papier. - -C’est égal, les morceaux en sont bons. - -Il n’y a pas de plaisir sans peine, la brigue-dondaine! - -Nous n’avons que trois assiettes, elles seront pour les dames; honneur -au beau sexe! - -Quant aux verres, puisque nous les avons oubliés, ma timbale d’argent -servira pour tout le monde; nous ne sommes pas dégoûtés les uns des -autres. - -LE COUCOU. Oui, j’en reconnais un; voilà le passementier qui fait le -coin de la rue du Ponceau. - -UN BLUET. Oh! cette grosse maman qui s’assied sur moi!... Adieu le jour! - -UN HANNETON. On dit que je suis sans malice. J’ai bien envie de me -laisser choir dans leur salade. - -LES BOURGEOIS. Mangeons! mangeons! mangeons! Nous aimons la campagne, -parce que la campagne fait trouver le saucisson meilleur. - -Buvons! buvons! Nous aimons la campagne, parce que la campagne -communique au vin un petit goût _suret_ qui est plein de charmes. - -Vive la campagne! - -LE COUCOU. Je les reconnais tous. - - -V - -UN HOMME BARBU, <couvert d’une blouse, un gourdin à la main, sur la -route de Poissy-lès-Bestiaux>. - -La belle nuit!--Le ciel et la terre ne forment plus qu’une vaste -tache d’encre; la lune, ma digne complice, s’est creusé une retraite -impénétrable au milieu des nuages épaissis. - -Seules, quelques étoiles clignotantes tiennent conseil au fond de -l’étang. - -Mais, avant une heure, le brouillard les aura recouvertes de sa trame -glacée. - -La belle nuit!--Et le joli _trimard_! - -UN PEUPLIER. J’ai frémi sans savoir pourquoi. - -UN ROSSIGNOL. Le son de cette voix me fait peur. Distinguez-vous -quelque chose? - -UN LINOT. Non. Il faudrait nous procurer du feu. - -UN VER-LUISANT. Du feu? Voilà! - -L’HOMME BARBU. Tous les bruits s’apaisent un à un; on n’entend, par -intervalles, que le vent qui s’engouffre et se débat dans les buissons -noirs, et le roulement des charrettes attardées. - -C’est par ce chemin creux que doit passer le riche Mancheron, qui a -vendu aujourd’hui plusieurs paires de bœufs au marché de Poissy, et qui -porte son argent dans sa ceinture. - -J’aime la campagne. - -Je l’aime surtout à l’heure de minuit, l’heure discrète, l’heure du -recueillement... - -UN HIBOU. Hou! Hou! Houch! - -L’HOMME BARBU. J’ai cru que c’était lui... Comme ce Mancheron est lent -à venir! - -Pourvu qu’on ne cherche pas à le retenir au _Grand Café_. Tout serait -perdu. - -Mais non; c’est un homme rangé, et qui n’a pas l’habitude de coucher -hors de chez lui,--ce dont je le loue hautement. - -Patientons un peu, en respirant l’air de la campagne. - -J’aime la campagne. - -On ne peut plus _exercer_ tranquillement qu’à la campagne. (<On -entend le trot d’un cheval; l’homme barbu se précipite au-devant.>) - -La bourse ou la vie! - - -VI - -UN VAUDEVILLISTE, <errant dans les environs de la Celle-Saint-Cloud, -l’air préoccupé>. - -Non, pas ici.... je serais trop en vue. - -Inclinons plutôt du côté de ce petit fourré. - -UN PIVERT, <interrompant ses coups de bec contre un arbre>. Que -veut cet homme-là? - -UN MERLE. Son air n’est pas méchant. - -UNE ALOUETTE. Fuyons! il a deux miroirs sur les yeux! - -LE MERLE. Eh non! c’est une paire de lunettes. - -LE VAUDEVILLISTE. J’aime la campagne... moi, que l’on prend pour un -sceptique et pour un corrompu. - - AIR de _la Famille de l’Apothicaire_. - - Comme tant de sages vantés, - Je raffole de la campagne. - Pour fuir l’air impur des cités, - Souvent je me mets en campagne. - Au théâtre, par mon effort, - Je suis fier de mainte campagne. - Si ce couplet n’est pas très-fort, - Qu’on me pardonne... A la campagne! - -Oh! oui, j’aime la campagne! (<Jetant les yeux autour de lui.>) - -LE MERLE. Il tient du papier à la main. - -UN MOINEAU. Moi qui ai passé mon enfance dans le jardin du -Palais-Royal, je sais ce que c’est: c’est un journal. - -LE VAUDEVILLISTE. Hâtons-nous; mes instants sont précieux. - -Je suis seul... bien seul... - - - - -LE SAMARITAIN DU BOULEVARD - - -_Faire du feston_,--c’est, en style bachique, vaciller sur ses jambes -et dessiner avec icelles de bizarres arabesques sur le pavé des rues. - -Or, dans la nuit du premier mai de cette année, le rédacteur d’un -journal plus grand que nature _faisait du feston_ sur le trottoir du -boulevard des Italiens. Il sortait d’un banquet où le patriotisme de -chaque convive avait été mesuré au nombre des toasts. M. X... (c’est le -rédacteur en question) avait porté des santés à tout le monde. Aussi -avait-il fini par se noyer dans son verre, entre deux et trois heures -du matin... - -L’état d’enthousiasme de ses collègues empêcha que de prompts secours -lui fussent portés. - -Il fut charrié par des flots de champagne jusqu’à la hauteur de -Tortoni. Là, l’heure avancée ne permettant pas de réveiller le chef -de cet établissement pour lui demander une chaise, M. X..., après -s’être mis vainement à la recherche d’un banc, se décida à confier à -l’asphalte le secret de sa lassitude. - -Il s’assit sur le trottoir. - -Il y avait une demi-heure environ que l’éminent publiciste savourait -les douceurs du repos, dans l’attitude d’un homme qui prend un bain de -siége, lorsque quelqu’un lui frappa sur l’épaule, en lui demandant avec -intérêt--ce qu’il faisait là. - -M. X... répondit vaguement par une strophe du _Lac_, laquelle clapotait -dans sa mémoire pêle-mêle avec des détritus de premier-Paris. - -LE PASSANT. Allons, l’ami, il faut se lever, voilà le matin... hop! - -M. X... _Que le bruit... des rameurs... qui frappaient en cadence... -les flots... les flots har... harm... harmon..._ - -LE PASSANT. C’est bon, c’est bon, je vois ce que c’est; vous avez votre -_cocarde_. Eh! mon Dieu! il n’y a pas de mal à cela. - -M. X... Ma... cocarde? monsieur, je n’ai jamais varié. - -LE PASSANT, <le prenant par-dessous les épaules>. Qui est-ce qui -vous parle de cela! Voyons, tenez-vous droit; un peu de confiance. - -M. X... Confiance! confiance... - -LE PASSANT. Dans quel état vous avez mis votre gilet! Vous étiez avec -des femmes, hein? - -M. X... Sécurité! sécurité... - -LE PASSANT. Ne craignez pas de vous appuyer sur moi. Là, maintenant, -dites-moi votre adresse. - -M. X... Pourquoi à Vincennes? - -LE PASSANT. Pauvre homme! La marche va dissiper cela. - -Le journaliste politique finit par se rendre aux offres affectueuses du -passant: il accepta son bras, et balbutia un nom de rue, avec un numéro. - -Ce n’était qu’à quelques pas du boulevard. - -Tous deux se mirent en route, cahin-caha, historiant le pavé désert -à la façon des merveilleux dentelliers de Belgique, l’un entraînant -l’autre, celui-ci retenant celui-là, aventuriers nocturnes à la -recherche de l’équilibre. Quelquefois, le nouveau bon Samaritain -voulait essayer une harangue, mais un soubresaut de son compagnon -le faisait sauter hors de sa période; et force lui était alors de -concentrer toute son attention sur les périls de leur itinéraire. - -Enfin, on arriva. Il était temps. Le journaliste avait pris des tons -verts. Sur le seuil de sa porte, il tenta de figurer un sourire et, -avec mille précautions, il parvint à assembler les syllabes suivantes, -qu’il proféra sans accident: - ---Merci... merci. Je suis M. X***, rédacteur du journal le***. Venez me -voir. Je vous donnerai des billets de spectacle... Bonsoir. - -On suppose qu’avec l’aide de son concierge, M. X... réussit à -gravir son escalier, dont la spirale lui parut avoir ce soir-là les -proportions démesurées de la flèche de Strasbourg. - -Au bout d’une semaine, l’officieux passant, venant à lire une affiche -de théâtre, se souvint de l’invitation de M. X..., et alla le trouver -au bureau du journal. M. X... ne le remit pas du tout,--mais pas du -tout. - -LE PASSANT. C’est moi, monsieur, qui, dans la nuit du premier mai, ai -eu le plaisir de vous ramener chez vous. - -M. X..., <passant par toutes les nuances du prisme, et -s’inclinant>. Ah!... monsieur... - -LE PASSANT. Je conçois que vous ne me reconnaissiez point; vous étiez -alors... - -M. X... Oui, j’étais... je sortais de chez des amis de collége... Je -vous suis d’ailleurs fort reconnaissant. Qui me vaut l’honneur de votre -visite? - -LE PASSANT. Vous avez eu la bonté de me promettre des billets de -spectacle. - -M. X... Mais comment donc! Tout ce que vous voudrez. Je suis aise de -pouvoir être agréable à un aussi galant homme que vous. Voulez-vous des -places d’Opéra-Comique, de Théâtre-Français, de Variétés? Je suis lié -avec tous les directeurs, et un simple mot de moi suffira. - -LE PASSANT. Eh bien, l’Opéra-Comique. - -M. X... Très-bien. Une loge, n’est-ce pas? Oui, une loge. - -Le passant se retira émerveillé. De son côté, le rédacteur en chef, -que cette apparition avait un moment troublé, se rassura, et crut, par -cette politesse, s’être débarrassé d’un témoin désagréable. Mais le -rédacteur comptait sans la ténacité du bon Samaritain, qui revint à la -charge quelques jours après,--et puis encore,--et puis deux ou trois -fois dans la même semaine. - -Il objectait son goût immodéré pour l’art dramatique. - -Ces visites réitérées et qui lui rappelaient un incident trivial -finirent par devenir insupportables à M. X..., qui essaya de s’y -soustraire. Le bon Samaritain s’en aperçut, et, un jour que le garçon -de bureau lui refusait l’entrée du cabinet de la rédaction, il dit à -haute voix: - ---Annoncez l’homme de la nuit du premier mai! - -Cette phrase mélodramatique eut son effet immédiat; il fut introduit -auprès de M. X..., et il en obtint quatre fauteuils pour le _les -Bouffes-Italiens_. A l’heure qu’il est, le bon Samaritain est de toutes -les premières représentations. Sa place est la meilleure de la salle. - -O journalistes égarés, Dieu vous garde du bon Samaritain! - - - - -UN RÉVEILLON - - -A deux heures du matin, le réveillon qu’Idoménée, peintre en renom, -offrait à ses amis et amies entrait dans sa période d’exaspération -joyeuse. - -La table avait la beauté d’un champ de bataille, après la victoire. -Je voudrais employer une comparaison moins connue; mais on n’a pas -encore trouvé mieux. Ruines somptueuses, les pâtés aux plaies béantes, -les terrines à moitié vidées, les gigots sanglants jusqu’à l’os, les -jambons aux riches marbrures, les bouteilles à tous les coins de -l’horizon--et principalement les squelettes de deux énormes dindes, -sentant le Périgord à plein nez,--tout attestait que l’engagement avait -été rude, la lutte opiniâtre. - -A présent, les vainqueurs, c’est-à-dire les convives, s’abandonnaient -et se plongeaient dans de bruyants délires;--c’était le _sac_, après -le triomphe. Le bruit remplaçait tout et tenait lieu de tout; on ne -parlait plus, on criait, on hurlait, on aboyait, on chantait. On -chantait! Quelques invités perfides rampaient déjà vers le piano. -C’était l’heure où les femmes cessent de dire à leurs amants: «Ne bois -donc pas tant que cela!» - - -II - -Comme toujours, il y avait là un individu qui nourrissait la folle -prétention de dominer l’orgie et de la diriger. Ce n’était pas -Idoménée, ce n’était pas l’amphitryon; rendons-lui cette justice. -C’était le sculpteur Berhard. Je ne dirai rien du sculpteur Berhard, -si ce n’est qu’il était arrivé absolument gris,--gris comme un fiacre, -pour parler le langage du XVIIIe siècle. - -On pardonna à cet excès de zèle; mais le sculpteur Berhard puisa dans -la bienveillance générale une initiative et un entrain qui lui firent -perdre toute mesure. Il se livra à des écarts que justifie à peine -l’usage de la terre glaise. Il mouilla d’un baiser emporté l’épaule -d’une voisine, sur laquelle il n’avait d’autres droits que ceux que -la nature inscrit dans son code de feu. Il s’obstina à demander des -nouvelles du bagne à un substitut miraculeusement rasé et cravaté. -Jaloux de la supériorité incontestée des voyageurs de commerce, il -échafauda les uns sur les autres trois cornets de champagne et but -celui du milieu sans effleurer les autres. Il fit tenir deux couteaux, -fichés dans un bouchon, en équilibre sur le rebord du goulot d’une -bouteille. Il proposa de soulever avec les dents la table surchargée -de tous les plats; repoussé sur ce point, il tenta de se réfugier -dans la chorégraphie et voulut danser un pas de caractère, les yeux -bandés;--mais, devant la parfaite indifférence de l’assemblée, il dut -s’abstenir, par un effort de dignité. - -Alors, allant s’asseoir dans un coin de l’atelier, par terre, la tête -entre les doigts, le sculpteur Berhard se répandit en gémissements -inarticulés, qui ne furent remarqués de personne. - - -III - -Ce fut à ce moment qu’une femme parla de partir. Elle s’était rappelé -tout à coup qu’elle avait une robe moins fraîche que les robes des -autres femmes présentes. Comment cette proposition imprévue rallia -en quelques minutes la majorité, c’est ce que je ne me charge pas -d’expliquer. Il y a des mots qui font fortune, sans qu’on sache -pourquoi. Partir! cela sembla un plaisir nouveau à ces gens saturés de -plaisirs. - ---Ah! oui, partons! s’écrièrent-ils avec l’expansion de l’ingratitude. - -Quelques-uns, les extatiques, les discoureurs, essayèrent de protester; -ils furent entraînés par le courant. - ---Il faut donc aussi que je m’en aille! soupira Idoménée. Ah! que je -suis bête! je suis chez moi... - -On chercha les vêtements, qui gisaient un peu partout, sur des cadres -retournés, au pic des chevalets. - ---Hommes de peu de foi! grommelait le sculpteur Berhard, bourgeois -craintifs, miliciens urbains! - -Et il fredonnait: - - Ils étaient quatre - Qui voulaient s’esbattre; - Ils étaient trois - Qui ne le voulaient _pois_! - ---Allez-vous-en, sycophantes, cagous et rifodés! Racca sur vous et sur -tous ceux de votre race! Recevez ma mal... - ---... édiction! acheva Idoménée. - ---Je veux vous éclairer, continua Berhard. Parbleu! je n’ignore pas -que le dictionnaire dit: «Éclairez à ces personnes,» et non «éclairez -ces personnes;» mais je ne reconnais pas l’autorité du dictionnaire. -Tout être intelligent porte son dictionnaire en soi. Qui me soutiendra -que je ne travaille pas à la formation de la langue? Idoménée, un -candélabre. - ---Candélabre? - ---Oui; flambeau à branches. Il me plaît de reconduire ces drôles et ces -pécores. - ---Ah! dites donc! fit le substitut se regimbant. - ---Tais-toi! répliqua Berhard, l’enlaçant par la taille, tu es la reine -du bal... - -Le sculpteur Berhard s’était, en effet, emparé d’un candélabre; et, à -travers les plus périlleux festons, (voir l’article précédent) il se -mit en devoir d’escorter les partants. - -Sur le palier, un trébuchement plus accentué fit trembler sa main, et -les bougies laissèrent tomber une pluie brûlante qui occasionna des -cris terribles dans l’escalier. - ---Bah! bah! cela n’est rien: du papier de soie et un fer à repasser... - -Il rentra dans l’atelier. - - -IV - -On se compta; on était six, six hommes, pas davantage. Encore ne -fallait-il pas faire entrer en ligne de compte un photographe qui -s’était trouvé mal dès les radis. - ---Eh bien, six! s’écria Berhard; on dira plus tard les six, comme on -disait les dix à Venise, les cent vingt-trois à Mazagran!... Messieurs, -messieurs, mon crâne se fendille; une idée brise mon masque étroit... -Laissons ces lâches représentants d’une époque atrophiée se coucher -dans leur linceul provisoire d’acajou! Nous, derniers rejetons des -grandes races, sachons demeurer debout! - ---Debout? balbutia Idoménée, oh! - ---Est-ce absolument indispensable? interrogea Célestin. - -Berhard poursuivit, avec une éloquence qu’il ne s’était pas connue -jusqu’alors, et qui aurait bien étonné les sculpteurs ses confrères: - ---Il nous reste des victuailles pour plusieurs jours, le bœuf fumé est -en nombre, la réserve du Cliquot n’a pas donné. Messieurs, messieurs, -j’ai une proposition à vous faire: enterrons-nous sous les débris de -cette civilisation vermoulue; ne sortons plus d’ici; faisons chacun -notre testament en faveur du dernier survivant... - ---Qu’est-ce qu’il dit? demanda Émile à Célestin. - ---Survivant. - ---Jetons la clef de cette salle dans le torrent qui coule au bas de -cette fenêtre, reprit Berhard. - ---Pas de torrent, dit Idoménée. - ---Tu crois? - -Berhard courut à la porte, la ferma à double tour, et envoya la clef à -travers les carreaux de l’atelier. - ---Eh! s’écria Idoménée secoué par le bruit, je ne t’ai jamais vu comme -cela. Au moins, ne casse rien. - ---A présent, plus de salut! dit Berhard, la fuite est impossible. -Testons! - ---Testons, soit, répondit le poëte Armand; mais je ne possède rien, que -puis-je léguer? - ---Ta pauvreté... à la société moderne! - ---Très-joli, mâchonna Célestin, très-joli et très-profond! - ---Où sont les plumes? demanda Berhard. - ---Ne peut-on tester avec un pinceau? objecta Idoménée. - ---Moi, j’exige un notaire, dit Émile; je ne crois à rien de légal sans -un officier public; et encore, je veux qu’il apporte ses panonceaux. - ---Émile a raison, appuya le poëte. - ---Voyons, ne perdons pas de temps à ergoter, messieurs, dit Berhard, -qui était parvenu à mettre la main sur une feuille de papier et sur -un crayon. Avez-vous assez de confiance en moi pour me charger de la -rédaction de cet acte suprême? - ---Certes! - -Berhard trempa gravement son crayon dans un pâté, et traça ce qui suit: - - -V - -«Nous soussignés, hommes d’art et de sentiment, victimes révoltées d’un -siècle parâtre, nous avons résolu d’éteindre notre existence dans le -réveillon de 1863.--1864 nous inspire de la méfiance. - -«Qu’on accuse tout le monde de notre mort! - -«On cherchera peut-être les instruments de notre destruction; si on ne -les retrouve pas, c’est que nous les aurons dévorés. - -«Au cas où, malgré nos prévisions et nos précautions, quelqu’un d’entre -nous aurait le mauvais goût de demeurer vivant, ce papier devra le -mettre en possession immédiate et absolue de tous nos biens. - -«Nous ne voulons pas être plaints; cela nous serait même -particulièrement désagréable. En nous traitant de mécréants, on est -certain de réjouir nos mânes; nous en rirons doucement sous les -ombrages élyséens. - -«Adieu, Paris! Nous renonçons sans effort à tes joies banales, à tes -succès toujours si chèrement achetés.--En ce qui me concerne, j’avais -rêvé l’Institut. S’il est vrai que les vœux d’un mourant sont sacrés, -qu’il me soit permis de désigner Bonnivet pour mon successeur. - -«Nous ne verrons pas l’achèvement du boulevard La Fayette, non plus que -les ballons dirigeables. - -«Nous permettons aux femmes qui nous ont aimés de se livrer à une -abondante coupe de cheveux sur nos individus. - -«Fait libre et de bonne foi, à Paris, le 25 décembre 1863.» - -Lorsqu’il s’agit de faire signer cette pièce, le sculpteur Berhard se -heurta à de sérieuses difficultés: le peintre Idoménée ne savait plus -combien son nom comportait de voyelles; le compositeur Célestin avait -oublié son paraphe; le poëte Armand offrait sa croix de Dieu. - ---C’est égal! dit Berhard en allant clouer au mur ce document avec un -poignard.--Et maintenant, mangeons! - ---Mangeons! répétèrent machinalement les artistes. - -Le festin recommença. - -Mais, cette fois, ce fut le festin des ombres. Les yeux ne -distinguaient plus, les mains ne sentaient plus. Émile se piquait -le nez avec sa fourchette, tandis qu’Idoménée cherchait une cuisse -de volaille tombée dans son gilet. Alors, il se passa quelque chose -d’analogue à la retraite de Russie. De temps en temps, un convive -vaincu par la fatigue penchait mollement la tête, s’affaissait sur -sa chaise, et glissait sans bruit sous la table. Ils disparurent tous -ainsi successivement. - -Au dehors, la pluie tombait et le vent s’engouffrait dans les -carrefours. - - -VI - -Le lendemain matin, vers dix heures, le domestique d’Idoménée, à qui -son maître avait donné la permission de minuit, entra avec une seconde -clef dans l’atelier et trouva les _six_ profondément endormis, dans des -attitudes de la décadence. - -Il contempla un instant ce spectacle en silence, et murmura d’un ton -narquois: - ---Le meilleur tableau de monsieur! - - - - -LES IMMORTELS - - - <La scène se passe à l’Académie française. Les Quarante sont au - nombre de vingt-huit. Un coup de sonnette du Président annonce - que la séance est ouverte.> - - LE PRÉSIDENT. - - Immortels, garde à vous! Nous sommes rassemblés - Pour donner un exemple aux écrivains troublés, - Et choisir un esprit dont la grâce lutine - Remplace ici l’auteur de _Michel et Christine_. - Le scrutin est ouvert. - - M. DUPIN. - - Nommez les candidats. - - LE PRÉSIDENT. - - Vous les connaissez tous. Jamais meilleurs soldats - Ne vouèrent leur vie à la littérature: - C’est Mazères, sorti d’une sous-préfecture; - Doucet, chef de bureau, je dis des plus charmants, - Et Cuvillier, nourri dans les commandements. - - (<On rit>). - - M. SAINTE-BEUVE. - - Cela ne fait que trois. - - M. VITET. - - Et les autres? - - M. PONSARD. - - J’observe - Que l’on oublie Autran, venu de la Réserve. - - M. JULES SANDEAU. - - Et Feuillet, débarqué de Saint-Lô ce matin. - - M. DE FALLOUX. - - Et Gratry! - - LE PRÉSIDENT. - - Voici l’urne, et j’ouvre le scrutin. - - M. PONSARD, <murmurant deux vers de Lucrèce>. - - Lève-toi, Laodice, et va puiser dans l’urne - L’huile qui doit servir à la lampe nocturne... - - M. LEBRUN, <lisant dans un journal la liste des académiciens actuels>. - - Je suis toujours fâché qu’on divulgue nos noms: - On ne sait pas alors combien nous étonnons. - Chez nous trop de clarté nuit à notre prestige. - Qu’ailleurs, sur d’autres fronts, la lumière voltige; - Les ténèbres vont bien aux vieillards d’Ossian. - - M. NISARD. - - Votez-vous pour Doucet? - - M. LEBRUN. - - Votez-vous pour Autran? - - M. VIENNET, <à part>. - - Autran, Doucet, ces noms sentent le romantisme, - Et je vais les frapper de mon juste ostracisme. - - M. DE BROGLIE, <à part>. - - Pas un duc! tous bourgeois! - - M. SAINTE-BEUVE. - - Qu’avez-vous donc, Mignet? - - M. MIGNET, <bas>. - - Comment écrivez-vous Doucet? - - M. SAINTE-BEUVE. - - Comme Poucet. - - M. DE FALLOUX, <à M. Mérimée>. - - Ainsi, vous revenez de voyage, confrère, - Et sans avoir passé par ma Guittanaumière![2] - Quel malheur! vous auriez pu voir mon dernier porc; - Il surpasse tous ceux de Saintonge et d’York. - - [2] Un des domaines de M. Falloux, aux environs d’Angers. - - M. DE LAMARTINE, <rêveur>. - - Deux louis! quarante francs! somme insignifiante! - Remboursable en deux ans... - - M. DE FALLOUX. - - Qu’est-ce qu’il dit? - - M. MÉRIMÉE. - - Il chante! - - LE PRÉSIDENT, <dépouillant le scrutin>. - - Je vais compter les voix de chaque concurrent: - Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran. - - M. DE LAPRADE. - - Bravo! la Cannebière a le pas sur le Louvre. - - LE PRÉSIDENT. - - Pas encore; voici ce que l’urne découvre: - Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet. - - M. DUPIN. - - Point de majorité! - - M. DE LAPRADE. - - Si l’on recommençait? - - LE PRÉSIDENT. - - Il le faut bien. - - M. VIENNET. - - Ceci me rappelle une fable - Que je fis autrefois dans un cas tout semblable, - Et dont le titre alors parut piquant et neuf: - _Le Cirage vernis et le Cirage à l’œuf._ - En voici le début: «Une paire de bottes, - Un jour, au boulevard, passaient, vierges de crottes - Il faisait cependant de la pluie et du vent...» - - LE PRÉSIDENT. - - Monsieur Viennet, plus tard; votons auparavant. - - M. VIENNET, <à part>. - - Le goût des vers se perd dans ma belle patrie! - - LE PRÉSIDENT. - - Nous n’aboutirons pas; dépêchons, je vous prie. - Huissier, distribuez les boules. - - M. DE LAPRADE, <à M. Patin>. - - Oui, mon cher, - Un article excellent, dans _le Temps_ d’avant-hier. - On veut qu’à l’Institut nous accordions des places - Aux femmes de talent. - - M. PATIN. - - Fauteuils, voilez vos faces! - - M. DE SACY. - - Un semblable projet doit plaire à Legouvé. - - M. LEGOUVÉ. - - En effet; autrefois mon père l’a rêvé. - Par les femmes toujours notre âme fut ravie; - Elles jonchent de fleurs le chemin de la vie, - Et mêlent sur nos fronts, dans leurs jeux ingénus, - Aux lauriers d’Apollon les myrtes de Vénus. - - M. AMPÈRE. - - Soit, mais qu’à George Sand nous ouvrions nos portes, - Vous verrez des bas-bleus s’avancer les cohortes, - Et madame Ancelot, et la comtesse Dash... - - M. MIGNET, <bas, à M. Sainte-Beuve>. - - Comment écrivez-vous Autran? - - M. SAINTE-BEUVE. - - Avec un _h_. - - LE PRÉSIDENT. - - Vous n’avez pas voté, monsieur de Lamartine. - - M. DE LAMARTINE, <rêveur>. - - J’ai bien vingt mille amis... - - M. NISARD. - - Dans son rêve il s’obstine. - - LE PRÉSIDENT. - - Le scrutin est fermé. Messieurs, à votre rang. - - (<Lisant.>) - - Autran, Autran, Autran, Autran, Autran, Autran. - - M. PONSARD. - - Cela s’annonce bien pour lui. - - M. THIERS. - - Je m’émerveille - En voyant triompher l’école de Marseille. - - LE PRÉSIDENT, <lisant>. - - Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet, Doucet. - - M. JULES SANDEAU. - - Toujours même chanson! - - M. DE FALLOUX. - - Toujours même verset! - - M. PONSARD. - - Cette obstination où l’on veut voir un crime, - De notre conscience est l’effort légitime, - Et c’est de notre voix faire trop peu de cas, - Que pouvoir espérer ne la disputer pas. - - M. SAINTE-BEUVE, <à part>. - - O docte prosaïsme et rime dérisoire! - - M. VIENNET. - - L’incident me remet une fable en mémoire: - Il s’agit d’un corbeau dans les airs folâtrant, - Et tenant en son bec un fromage odorant. - Un renard dont le nez flaire à travers la plaine, - Survient en cet instant... - - M. DE PONGERVILLE. - - Mais c’est du La Fontaine! - - M. VIENNET. - - Ah! pardon! - - M. AMPÈRE, <à M. de Lamartine>. - - Votez-vous? - - M. DE LAMARTINE. - - Est-ce que j’en connais - Un seul! - - M. AMPÈRE. - - Votez toujours, votez donc... - - M. DE LAMARTINE, <impatienté>. - - Des chenets! - - LE PRÉSIDENT. - - Il n’importe, messieurs; recommençons encore. - - M. PONSARD. - - Votons jusqu’à demain! - - M. NISARD. - - Votons jusqu’à l’aurore! - - M. THIERS. - - Certes, ce n’est pas nous qui céderons d’un cran. - - (<Douze tours de scrutin se succèdent, amenant toujours le même - résultat. Les académiciens finissent par céder au sommeil.>) - - CHŒUR DES DOUCETIENS, <marmottant>. - - Doucet! Doucet! Doucet! - - CHŒUR DES AUTRANIENS, <de même>. - - Autran! Autran! Autran! - - - - -LE TURC ET LE GRENADIER - - -I - -J’admire les magasins d’aujourd’hui, mais je regrette les boutiques -d’autrefois. Je le dis comme je le pense, autant en artiste qu’en homme -déjà vieillissant. Les magasins sont hauts, vastes, clairs, tant que -vous voudrez;--les boutiques étaient basses, petites, obscures; et, -malgré cela, les boutiques avaient quelque chose d’accort et d’honnête; -c’était comme une rangée de commères le long des rues. Elles prêtaient -les motifs les plus pittoresques à la peinture, et la plupart d’entre -elles faisaient rêver du jeune Poquelin. O mes chères boutiques! - -Les magasins d’aujourd’hui sont loin de cette bonhomie; vous -chercheriez vainement chez eux quelques traces de caractère national. -Ils sont construits et décorés à la façon de Pompéi mon ami, ou de -l’Alhambra. Les moins riches se distinguent par des outrecuidances -spéciales. Ainsi, par exemple, il n’est pas rare de lire au fronton -d’un magasin puritainement peint de noir ces mots en lettres -lapidaires: MODES. Pas autre chose. Que si vous essayez de plonger un -regard curieux à travers la mousseline des rideaux, vous n’apercevez -qu’un canapé de velours, et sur ce canapé une femme en cheveux qui -lit un volume. D’ailleurs, pas le moindre chiffon. Voilà le magasin -de modes d’aujourd’hui;--combien je lui préfère la boutique de modes -d’autrefois, qui offrait un si réjouissant assemblage de rubans de -toutes les couleurs, et où de nombreuses jeunes filles, un œil à leur -ouvrage et l’autre à la rue, étaient occupées à coiffer des _marottes_ -ou têtes de carton!--La _marotte_, encore une chose disparue! - - -II - -Je regrette les boutiques, et je regrette aussi les enseignes des -boutiques. Les unes n’allaient pas sans les autres. Je parle de -l’enseigne originale, allégorique, compliquée, appelant à son aide la -sculpture ou la serrurerie. Je parle des _Barbes d’or_, des _Tours -d’argent_, des _Chats noirs_, des _Saint-Esprit_, des _Bons coings_, -des _Paniers fleuris_, des _Puits d’amour_, des _Verts galants_, -de tous ces caprices qui étaient la poésie de l’ancienne boutique. -Aujourd’hui, on se passe volontiers de l’enseigne, que l’on trouve de -mauvais goût; on écrit simplement: _Félix, pâtissier_, là où on aurait -écrit jadis: _Au Flan couronné_.--Qui me rendra les vieilles enseignes, -hélas! Il y en avait de naïves, et ce n’étaient pas celles que j’aimais -le moins. Le bois y jouait un grand rôle; le bois se pliait à tous les -attributs. Des saucissons en bois, balancés par le vent, invitaient -à entrer chez les charcutiers; des gants en bois et des bas en bois -d’une longueur interminable, disaient l’industrie des bonnetiers; les -chapeliers étalaient des chapeaux en bois de diverses formes, depuis -les demi-lunes démesurées des généraux de l’Empire, jusqu’aux élégants -chapkas des lanciers polonais. - - -III - -Parmi ces boutiques et ces enseignes de la vieille roche, on remarquait -encore, il y a une douzaine d’années, deux débits de tabac, l’un -situé rue de l’Ancienne-Comédie,--l’autre rue Fontaine, à quelques -pas de la barrière Pigalle. Tous les deux avaient à leur porte une -de ces statuettes en bois colorié, haute de deux pieds environ, -dont la mode était fort répandue dans le dernier siècle et au -commencement de celui-ci. La statuette du débit de tabac de la rue de -l’Ancienne-Comédie représentait un Turc:--celle de la rue Fontaine -figurait un Grenadier. - -Il me faudrait un style en bois pour décrire convenablement ce Turc en -bois et ce Grenadier en bois. - -Le Turc de la rue de l’Ancienne-Comédie avait un turban comme tous les -Turcs, une pelisse comme tous les Turcs, des babouches comme tous les -Turcs;--et, comme tous les Turcs, il fumait dans un long narghilé, avec -toute la superbe et toute l’indolence que peut comporter la sculpture -sur bois. Le vermillon, l’indigo et l’or étaient semés à profusion -sur sa petite personne; il rappelait les plus beaux Turcs du théâtre -Feydeau; et, tout entier à son narghilé, il ne s’apercevait pas même -du rôle de portier qu’il remplissait,--tant sont grandes la majesté et -l’indifférence orientales! - -Le Grenadier de la rue Fontaine, d’une date plus moderne, avait un -bonnet d’ours comme tous les grenadiers, des moustaches comme tous les -grenadiers, des guêtres comme tous les grenadiers;--et, comme tous -les grenadiers, il fumait dans une pipe noire. Il était d’ailleurs -très-bien ficelé dans sa mignonne taille de bois, l’air crâne, la -poitrine effacée, les pieds en dehors. Héros bon enfant, il ne lui -déplaisait pas de monter la garde à la porte d’un bureau de tabac, -après avoir vu brûler le Kremlin. - - -IV - -A l’époque dont nous parlons, vivait un acteur qui jouait à l’Odéon et -qui demeurait à Montmartre. Ce fait paraîtra peut-être singulier, et -j’avoue que je ne suis pas en mesure de l’expliquer. Je l’appellerai -Restout, pour cacher son véritable nom, sous lequel il a plutôt laissé -une réputation de bohème et de mystificateur que de bon comédien. - -Restout descendait régulièrement tous les jours la rue Fontaine, pour -arriver une demi-heure après dans la rue de l’Ancienne-Comédie. A force -de faire ce trajet, il avait fini par se préoccuper extraordinairement -du Grenadier, qui l’attendait chaque matin au port d’armes, comme pour -le saluer, et du Turc, dont le regard oblique le suivait jusque sur -la place de l’Odéon. Ces deux bonshommes en bois tenaient une place -énorme dans sa vie; il en rêvait même éveillé; et le soir, en jouant -la comédie, il croyait les apercevoir dans la salle,--le Grenadier au -parterre et le Turc à l’avant-scène. - -Un jour, avant l’heure de la répétition, Restout, qui était, comme je -l’ai dit, un mystificateur, entra dans le débit de tabac de la rue de -l’Ancienne-Comédie, lequel était tenu par deux vieilles gens, le mari -et la femme. La femme seule se trouvait au comptoir. - ---Qu’est-ce qu’il faut vous servir? lui demanda-t-elle. - ---Madame, dit Restout, je désirerais acheter votre Turc. - ---Monsieur plaisante sans doute. - ---Non, madame, je suis fort sérieux. - ---Notre Turc n’est pas à vendre, dit-elle. - ---Je suis disposé à y mettre le prix que vous fixerez, continua Restout. - -La marchande le regarda, et comme il s’exprimait avec une parfaite -politesse, elle appela son mari qui se chauffait les pieds dans -l’arrière-boutique. - ---Mon ami, voilà monsieur qui veut acheter notre Turc. - -Le mari répéta machinalement sans comprendre: - ---Notre Turc? - -Et lorsqu’il eut compris, il répondit sèchement, en faisant mine de -rentrer dans son arrière-boutique: - ---Non, non. - ---J’en offre cent francs, se hâta de dire Restout. - ---Nous ne vendons pas notre Turc, grommela le vieillard. - ---Deux cents francs! - ---Non, non. - ---Deux cent cinquante! - -A ce chiffre, la femme tourna les yeux vers son mari. - -Celui-ci, s’adressant à Restout: - ---Je sais bien, monsieur, dit-il, que ce prix est au-dessus de la -valeur de notre Turc; mais nous tenons à cette figure, nous y sommes -accoutumés; c’est notre enseigne depuis quarante ans; tout le quartier -la connaît, et il nous semblerait faire une mauvaise action en nous en -séparant. - ---Pourtant, trois cents francs... articula Restout. - ---Mais enfin, monsieur, s’écria le marchand, pourquoi voulez-vous -acheter notre Turc? - ---C’est bien simple. Je collectionne ce genre de curiosités. J’ai déjà -réuni plus de quatre-vingts personnages en bois ayant tous appartenu -à des bureaux de tabac. Votre Turc a sa place marquée dans mon musée, -entre un Sauvage du plus beau noir et un Jean Bart assis sur un baril -de poudre. - ---Ah! si c’est comme cela... murmura la femme. - -Mais le mari hochait toujours la tête en signe de refus. - ---Voyons, voyons, trois cent cinquante francs! dit Restout. - -La femme répéta: - ---Trois cent cinquante francs?... - ---Agis comme tu voudras, dit à la fin le vieillard; pour moi, je ne me -mêle plus de cette affaire. - -Et il rentra dans son arrière-boutique. - ---Monsieur, reprit la femme d’un ton décidé, puisque votre désir est si -vif, ajoutez encore cent francs, et le Turc est à vous. - -Ce n’était déjà plus _notre_ Turc, c’était _le_ Turc! - ---Diable! cela fera quatre cent cinquante francs! dit Restout. - ---Oui, quatre cent cinquante francs. C’est notre dernier mot. Et encore -est-ce un sacrifice que nous faisons. - ---Allons! - -Le marché fut conclu. Restout indiqua un domicile où l’on devait, -le lendemain matin, apporter le Turc et l’échanger contre la somme -convenue. - - -V - -Quelques heures plus tard, Restout répétait la même scène dans le -débit de tabac de la rue Fontaine. Il marchandait le Grenadier. Mais -là, il connut tout de suite qu’il avait affaire à un industriel sans -conviction, sans superstition, incapable de s’attacher à un morceau -de bois. Le sentiment n’eut donc aucune part dans ce second marché. -Le buraliste, exclusivement préoccupé d’une idée de bénéfice, ne -fit aucune difficulté pour vendre son Grenadier; il aurait vendu -pareillement son lit ou son comptoir; ce n’était pour lui qu’une -question de prix. A cet effet, il déploya toutes les ressources d’un -esprit finaud et borné; il exposa que ces sortes de bonshommes étaient -devenus très-rares, qu’on avait cessé depuis longtemps d’en fabriquer, -qu’on n’en rencontrait plus qu’en province--et encore! que le sien -était une œuvre d’art et que le bois en était extrêmement précieux. -Mais si engageante que fût sa faconde, elle lui rapporta moins que la -résistance attendrie du vieux couple de la rue de l’Ancienne-Comédie. -La vente du Grenadier fut arrêtée à cent quarante francs. - -Rendez-vous fut également pris, le lendemain, pour la livraison et le -paiement. - -Ces deux importantes affaires terminées, le comédien Restout rentra -sans sourciller dans sa banlieue escarpée, où il eut l’heur de -rencontrer le premier rôle du théâtre de Montmartre et de lui gagner -trois glorias au noble jeu de billard. - - -VI - -Or, voici ce que, dans son imagination scélérate, avait combiné le -comédien Restout: - -Au débitant de tabac de la rue de l’Ancienne-Comédie il avait donné -l’adresse du débitant de tabac de la rue Fontaine,--et au débitant de -tabac de la rue Fontaine l’adresse du débitant de tabac de la rue de -l’Ancienne-Comédie. - -A tous les deux il avait assigné la même heure: dix heures du matin. - -En conséquence, chacun d’eux partit de chez soi vers neuf heures et -demie, portant entre ses bras, celui-ci le Turc, celui-là le Grenadier. - -Cela faisait se retourner et sourire quelques passants. - -Celui qui portait le Turc, le vieillard de la rue de -l’Ancienne-Comédie, était le plus à plaindre: il baissait la tête et -marchait précipitamment; on eût dit un Romain fuyant avec ses Lares. - -La veille au soir, il avait attendu pour desceller son Turc que ses -clients fussent partis, que le gaz fût éteint, que la rue fût déserte; -et, à la lueur d’une chandelle, il avait accompli cet acte, comme -une chose honteuse. Sa nuit avait été sans sommeil, et, au matin, il -s’était vu sur le point de reclouer le Turc à sa place. Mais sa femme -lui avait rappelé la parole donnée, et il était parti en soupirant. - -L’autre, au contraire, le débitant de la rue Fontaine, portait -arrogamment son Grenadier, et son air semblait dire aux passants: -«Riez à votre aise; moi, j’ai fait un excellent marché; je vais déposer -cette marionnette chez un niais qui me l’achète six fois sa valeur!» - - -VII - -Une rencontre était inévitable entre les deux marchands; elle eut lieu -sur la place du Carrousel. Ils entrevirent la vérité comme dans un -éclair; mais ils n’osèrent pas s’interroger, et ils continuèrent leur -route, après s’être croisés en frémissant d’inquiétude. - -Ils doublèrent le pas. Que devinrent-ils lorsque, arrivés au terme de -leur course, l’un et l’autre se trouvèrent en face d’un débit de tabac -concurrent? - -Le vieillard se laissa tomber--avec son Turc--sur le trottoir... - -La rage dans le cœur, au bout de quelques instants, chacun d’eux -reprenait le même chemin, en remportant son enseigne bafouée. On ne dit -pas s’ils se rencontrèrent encore. - -Toutefois est-il que la crainte du ridicule les empêcha de replacer à -leur porte les bonshommes de bois. Les deux débits de tabac existent -toujours; mais où est le Turc? Qu’est devenu le Grenadier? - -J’ignore si le ciel fit de longs remords au mystificateur Restout. Je -sais seulement qu’il changea son itinéraire de Montmartre à l’Odéon et -de l’Odéon à Montmartre. - - - - -MÉMOIRES D’UN HOMME A QUI IL N’EST JAMAIS RIEN ARRIVÉ - - -I - -Je m’appelle Duval. - -Je suis fils de Duval. - -Et petit-fils de Duval. - -Le nom de tout le monde! - -Tout petit, j’ai mangé de la bouillie. - -J’ai eu la coqueluche. - -Le médecin a dit que cela ne serait rien. - -Cela n’a rien été. - -..... Voulez-vous que je continue? - - -II - -Et pourquoi pas? - -Le beau mérite de raconter des événements importants dont on a été -acteur ou témoin! - -Il est trop facile d’exciter l’intérêt avec des batailles, des -adultères, des vols, des duels, des faillites. - -Mais n’avoir rien vu, n’avoir rien fait, et vouloir cependant laisser -sa trace ici-bas! - -A la bonne heure! - -N’être rien,--et avoir l’ambition d’écrire sa vie, comme Rousseau, -comme Casanova, comme madame Roland, comme Alexandre Dumas! - -Parlez-moi de cela! - -Voilà qui est bien plus fort! - -Voilà qui est bien plus rare! - -Voilà ce que j’entreprends, moi, Duval, le premier venu,--le héros de -l’insignifiance. - - -III - -J’ai dit que j’avais le nom de tout le monde. - -J’ai aussi l’air de tout le monde. - -Lisez mon passe-port. - -Front: moyen. - -Nez: moyen. - -Bouche: moyenne. - -Menton: moyen. - -C’est le triomphe de l’impersonnalité. - -La preuve que je ressemble à tout le monde, c’est que tout le monde -m’accoste plusieurs fois par jour en s’écriant: «Ah! pardon, je vous -prenais pour monsieur un tel.» - -Les femmes ont un mot terrible pour désigner les gens de ma figure: «Il -est de ceux dont on ne dit rien.» - -La nature m’a refusé jusqu’au plus simple tic. - -Je suis la foule, la chose qu’on n’aperçoit que tout autant qu’elle est -agglomérée. - -... Voulez-vous que je continue? - - -IV - -Ma jeunesse... - -Je n’ai pas eu de jeunesse. - -C’est ce qui m’attriste le plus, quand j’y songe. - -A l’heure où les autres font briller leurs vingt ans au soleil comme de -belles pièces d’or neuves, à l’âge où toutes les têtes ont des délires, -où toutes les poitrines ont des chansons, où les yeux et les mains se -cherchent dans une atmosphère d’amour,--j’étais déjà assis sur le rond -de cuir de l’employé. - -Or, il n’arrive rien sur les ronds de cuir. - -De même que j’avais été un sage enfant, je suis resté un sage jeune -homme. - -Je n’ai pas eu de dettes. - -Je n’ai pas eu de maîtresses. - -J’ai aimé--dans les livres seulement. - -J’ai regardé passer le plaisir,--de ma fenêtre, ouverte les dimanches -soirs. - - -V - -Pendant trente ans, le front penché sur des registres verts à angles de -cuivre, j’ai pu entendre s’apaiser un à un tous les battements de mon -cœur. - -Pendant trente ans, j’ai été la gloire de l’administration des -contributions directes. - -Pendant trente ans, j’ai envoyé à mes concitoyens des petits papiers -blancs, verts, bleus et roses, pour les inviter à payer leurs termes -échus. - -Et je me suis toujours maintenu à la hauteur de cette mission. - -Si je me raille un peu moi-même, c’est par amour-propre, et afin que -vous ne me regardiez pas comme un être absolument vulgaire. - -La vérité est que dans ces professions claustrales, où la mécanique et -la routine tiennent tant de place, l’esprit finit par prendre des plis -comme le corps. Un voile s’étend et s’épaissit sur l’intelligence. On -n’agit plus que machinalement. La pensée s’est assoupie. - -J’ai donc été de ceux--plus nombreux qu’on ne croit--qui ne pensent à -rien. - - -VI - -Balzac a trop exagéré le drame dans les âmes d’en bas. Il les a dosées -à sa mesure. - -Il vous a dit à quoi pensent: - -Le paysan qui chasse à la loutre; - -L’invalide qui regarde jouer au cochonnet; - -La garde malade qui remue une tisane; - -Le clerc d’avoué qui feuillette un dossier. - -A mon tour, si j’avais le temps,--moi, Duval,--je vous dirais à quoi ne -pensent pas: - -L’épicier qui casse son sucre; - -L’expéditionnaire qui taille sa plume; - -Le valet de pied qui attend ses maîtres sous le vestibule de l’Opéra; - -La sentinelle qui baye aux étoiles. - -Accoutumez-vous à regarder comme immense le nombre des individus qui ne -pensent à rien. - -Penser à rien,--c’est peut-être le bonheur! - -A coup sûr, c’est la santé. - -... Voulez-vous que je continue? - - -VII - -Il me serait peut-être arrivé quelque chose si je m’étais marié. - -Que l’on ne prenne pas cela pour un mot de vaudeville. - -Mais je ne me suis pas marié. - -Je n’ai pas osé. - -Alors, le hasard s’est détourné de moi tout à fait, et j’ai été comme -oublié dans la vie. - -L’accident lui-même m’a dédaigné. - -Pas de pot de fleurs tombant sur ma tête! - -Pas de querelle au café! - -Pas de montre volée! - -Les voyages m’auraient bien séduit; mais où aller? A quelle contrée -donner la préférence? Pourquoi l’Italie plutôt que l’Espagne? Et -pourquoi pas le Frangistan. - -L’indécision m’a cloué sur place. - -Et maintenant, quand un désir de locomotion s’empare trop vivement de -moi, j’étends la main vers les trois ou quatre rayons qui forment ma -bibliothèque. - -Je prends et je relis mes deux ouvrages préférés. - -L’un est le _Voyage autour de ma chambre_, par le comte Xavier de -Maistre. - -L’autre, plus modeste encore, et sans nom d’auteur, est le _Voyage dans -mes poches_. - - -VIII - -Mais au moins j’aurais pu, comme citoyen ou même comme simple passant, -assister à quelque fait considérable, approcher ou seulement apercevoir -quelque personnage fameux. - -Je l’aurais pu certainement. - -L’ironique destinée m’en a toujours empêché. - -Un rhume de cerveau me tenait au lit lorsque éclata la révolution de -février. - -Quelques jours ensuite, je voulus voir M. Ledru-Rollin. - -Il venait de passer. - -J’ai également manqué l’ouvrier Albert d’un quart d’heure. - -Ce n’est donc pas moi qui projéterai jamais des lueurs sur notre -histoire. - -De la légende du dix-neuvième siècle, je n’ai retenu que le refrain, un -seul mot, que je répète à la façon du perroquet effrayé: - ---Boum!... Boum! - -... Voulez-vous que je continue? - - -IX - -Non. Je finis,--car la liste de tout ce qui ne m’est pas arrivé -remplirait aisément cent volumes. - -Il ne m’est jamais rien arrivé,--même en rêve. - -D’ordinaire, cependant, la nuit est la revanche du jour; les têtes -les plus calmes s’illuminent alors de mille féeries intérieures; un -régisseur invisible vient frapper les trois coups dans votre crâne pour -une comédie aux cent actes divers. - -Moi, je n’ai jamais rêvé que de choses indifférentes, de mon chapeau -qui s’envolait ou d’une allumette chimique qui ne voulait pas _prendre_. - -Qu’ajouterai-je encore? - -«Cache ta vie,» a dit un sage. Je n’ai pas de peine à cela. - -La terre me sera légère, car je n’aurai pas beaucoup pesé sur elle. - -Le monde aura été pour moi une feuille de présence où je me serai -contenté de signer mon nom,--mon nom de Duval. - - - - -LE DINER DU LANCIER - - -I - -Une belle arme, la lance! - -De beaux hommes, les lanciers! - -La lance! droite, reluisante, effilée, haute, avec un joli drapeau qui -claque au vent! - -Les lanciers! les moins farouches de tous les cavaliers, coiffés -élégamment, cambrés en selle, riants et rapides! - -J’ai l’honneur de connaître un lancier, un ancien lancier, et de -déjeuner quelquefois avec lui dans un café du boulevard. - -A toutes les qualités de l’homme du monde et du militaire en retraite, -ce lancier joint un appétit considérable. - -Sa lance s’est changée en fourchette. - - -II - ---Vous souriez de ma fière prestance à table,--me dit-il l’autre matin, -après avoir exterminé une plantureuse entre-côte;--et vous avez raison -de sourire. - -»Je vous souhaite de porter un jour vos soixante ans comme je porte les -miens. - -»Et cependant, ce que je suis n’est rien en comparaison de ce que j’ai -été. - -»Je parle du temps où j’avais l’honneur de servir dans les lanciers... - -»Garçon! qu’est-ce que vous allez nous donner maintenant? - -»Dans ce temps-là, j’avais, comme à présent, cinq pieds huit pouces, -bonne mesure. J’étais maigre, et je dévorais. Il ne me fallait pas -moins de neuf livres de pain par jour; neuf livres, oui, monsieur. - -»Ajoutez à cela que mon gousset était assez mal garni. - -»Et vous comprendrez qu’une fois je me sois laissé aller à manger un -Saint-Michel. - ---Un Saint-Michel? répétai-je, ébahi. - ---Tout entier... avec son dragon. - ---Contez-moi donc cela. - ---Volontiers, mais après les légumes, répondit judicieusement le -lancier. - - -III - -Après les légumes, le lancier commença: - ---C’était en 1818. - -»De l’histoire, monsieur, de l’histoire! - -»Je venais de passer un congé dans ma famille, aux environs de Rouen. - -»La veille de mon départ, mon père me donna une lettre pour un de ses -amis avec lequel il avait fait les campagnes de la Hollande, sous -Pichegru, et qui habitait Gisors, où je devais m’arrêter. - -»Gisors, charmante petite ville, située dans le département de l’Eure, -renommée pour ses filatures et ses fabriques d’étoffes; 3,500 à 4,000 -habitants. - -»Je pris la lettre, et, le lendemain, une diligence de passage me -débarqua à Gisors. - -»Monsieur, je ne sais pas quel effet produit sur vous la diligence, -mais elle me creuse littéralement l’estomac, à moi. - -»Le trajet m’avait mis sur les dents. - -»Et comme c’était précisément l’heure de la _dînée_ pour les voyageurs -de la diligence,--qui avait sa destination plus loin,--j’entrai à -l’auberge du _Soleil d’Or_ où la table d’hôte était servie. - -»Je crus cependant devoir m’informer à demi-voix auprès d’une servante: - -»--Combien coûte le dîner ici? - -»--Trois francs, me répondit-elle, et trois francs dix sous avec le -café. - -»--Voilà mon affaire, pensai-je. - -»Et je m’assis. - - -IV - -»Je m’assis. - -»Ne me faites pas répéter. - -»Je m’attablai modestement, sans en avoir l’air, comme quelqu’un qui -accomplit une chose toute simple, à côté des autres voyageurs, en -disant à mon voisin de droite: - -»--Pardon, monsieur! - -»Et à ma voisine de gauche: - -»--Pardon, madame! - -»On ne se serait douté de rien. - -»Ah! il faut être juste: la table était bien servie. - -»Pour Gisors, c’était superbe! - -»Il y avait de tout: poissons, entrées chaudes et froides, hors-d’œuvre -(je raffole des hors-d’œuvre; cela doit vous paraître singulier, -n’est-ce pas?), pâtés, rôts, blanc-manger... - -»Et tout cela était sur la table à la fois, dans des plateaux, sur des -réchauds, à la portée de chacun, parce que les voyageurs ne pouvaient -disposer au plus que de vingt-cinq minutes, et qu’il leur fallait se -hâter à cause du proverbe: «La diligence n’attend pas.» - -»Les voyageurs, à qui ce programme était connu, mangeaient -gloutonnement et au hasard. - -»C’était horrible à voir. - -»Pouah! - -»Moi, j’y mettais plus d’ordre et de discernement. Voulant épargner de -l’embarras aux servantes, j’attirais à moi la plupart des plats et je -les nettoyais avec une conscience véritablement exemplaire. - -»Il arrivait de temps en temps que maintes bouteilles étaient, -de ma part, l’objet d’une méprise; mais avec quelle bonne grâce, -reconnaissant mon erreur, je disais à ma voisine de gauche: - -»--Pardon, madame! - -»Et à mon voisin de droite: - -»--Pardon, monsieur! - - -V - -»On commença à m’apercevoir et à s’inquiéter de moi vers la fin du -premier service. - -»Ce ne fut d’abord qu’un léger murmure. - -»--La fille! dit un gros fermier rougeaud, où sont donc les foies de -veau sautés? - -»--Dame! répondit-elle en me désignant, c’est monsieur qui les a finis. - -»Elle aurait pu dire aussi bien que c’était moi qui les avais commencés. - -»--Mademoiselle, voulez-vous me faire passer les navets au beurre? -disait une vieille dame. - -»--Les navets au beurre?... - -»Et la servante s’arrêtait en me regardant. - -»J’avais la tête penchée sur mon assiette. - -»Et je mangeais toujours. - -»Je mangeais sans affectation et sans honte. - -»Je mangeais de bon cœur, comme on dit chez nous. - -»Une jolie table d’hôte, ma foi! - - -VI - -»--Allons, messieurs les voyageurs, en voiture, s’il vous plaît! en -voiture! - -»Puisque vous êtes allé en diligence, vous connaissez ces fatales -paroles; elles sont toujours accueillies par un sourd grognement de -révolte et de résistance. - -»On obtient quelquefois cinq minutes de répit. - -»Mais bientôt la même voix, la voix du conducteur, s’élève plus sévère, -plus pressante: - -»--Allons, messieurs, en voiture! en voiture! - -»Les voyageurs se lèvent alors, jetant un regard de regret sur le -dessert à peine entamé. - -»Les choses se passèrent ainsi à Gisors. - -»Avec cette différence que, moi, je ne bougeai pas de ma place. - -»Tous mes soins étaient appliqués à la destruction d’un fromage de -Livarot. - -»J’adore le Livarot! - -»Le maître de l’auberge, qui était déjà entré sous divers prétextes et -qui m’examinait avec inquiétude, vint me frapper sur l’épaule en disant: - -»--Eh bien, jeune homme, vous n’entendez donc pas? - -»--Quoi? fis-je la bouche pleine. - -»--La voiture va partir. - -»--Oh! moi, je ne pars pas, répondis-je avec candeur. - -»Et, étendant le bras, je groupai devant moi les plats du dessert. - - -VII - -»--Desservez! desservez! cria l’aubergiste du _Soleil d’Or_ à ses gens. - -»Ce fut un combat désespéré. - -»Nous luttions de vitesse, eux pour ôter, moi pour retenir. - -»Pendant que d’une main je me cramponnais à un saladier de fraises, de -l’autre j’atteignais une assiette de macarons. - -»La victoire leur resta. - -»Malédiction! - -»Il n’y eut plus sur la table que la nappe, deux vases de fleurs, et, -entre ces deux vases de fleurs, une énorme pièce de pâtisserie fort -compliquée. - -»Un objet d’ornement! - -»Une chose faite pour l’œil! - -»Cette pièce, qui figurait une espèce de montagne, était surmontée -d’un groupe colorié représentant l’archange Saint Michel terrassant un -dragon et le perçant de sa lance. - -»La lance, c’était ma partie. - -»Les domestiques étaient sortis d’un air narquois, me laissant seul -dans la salle. - -»Seul, c’est-à-dire en tête-à-tête avec le Saint-Michel. - -»Évidemment ils étaient sans méfiance. - -»Ce Saint-Michel me troublait et m’agaçait. - -»J’aurais voulu ne pas le voir. - -»Je comprenais bien qu’il était là surtout pour la parade, pour le -spectacle. - -»Mais, d’un autre côté, je me disais que si l’on fait des pâtisseries, -c’est pour qu’elles soient mangées. - -»Et que le dîneur a droit de consommation sur tout ce qui se trouve sur -la table. - -»Mon hésitation ne dura que quelques minutes. - -»Je fis taire mes scrupules. - -»Je me penchai, et je portai une main sacrilége sur le Saint-Michel. - - -VIII - -Le lancier continua: - ---Je dois ce témoignage à la vérité d’avouer que cet archange était -effroyablement dur; les parties de massepain en étaient absolument -desséchées; bref, ce n’était pas bon. - -»Pas bon du tout! - -»Mais j’avais faim. - -»L’aubergiste du _Soleil d’Or_ entra justement comme j’achevais la -ruine de cet édifice. - -»La stupéfaction le rendit immobile. - -»--Mon Saint-Michel! s’écria-t-il. - -»--Quelque chose de fameux, murmurai-je. - -»Et me dirigeant vers lui, qui demeurait les yeux fixés sur mon -assiette entièrement dépourvue de vestiges, je lui mis dans la main le -prix de mon dîner, c’est-à-dire une pièce de trois francs. - -»Ce que nous appelions autrefois un petit écu. - -»Et je sortis fièrement. - -»Il me regarda partir... - - -IX - -»A peine avais-je fait trois pas dans la rue que je revins vers lui, -afin de savoir l’adresse de cet ami de mon père pour lequel j’avais une -lettre de recommandation. - -»--M. Mauprat? me répondit-il bourrument, c’est le cafetier de la -place; mais je ne vous conseille pas de vous présenter chez lui -aujourd’hui; toute la maison est sens dessus dessous. - -»Et l’aubergiste me tourna le dos. - -»Je ne jugeai pas à propos de faire mon profit de son avis -désobligeant; j’allai au café de la place, qui était fermé en effet. - -»Mais, en tournant autour de la maison, je trouvai une porte; je -montai. Une grande agitation régnait dans l’escalier que remplissait -une foule de personnes très-bien mises; et j’eus quelque difficulté à -être introduit auprès de M. Mauprat, qui me parut lui-même très-affairé. - -»Cependant, lorsqu’il eut lu la lettre de mon père il m’embrassa -cordialement, en me disant: - -»--Parbleu! vous ne sauriez arriver plus à propos: je marie ma fille -aujourd’hui; vous allez être du dîner. - - -X - -»--Mais, objectai-je timidement, c’est que je viens de dîner à table -d’hôte. - -»--Bah! bah! s’écria-t-il, ces dîners de table d’hôte, est-ce que cela -tient au ventre? D’ailleurs venez par ici. - -»Et me prenant le bras, il me conduisit vers un placard, d’où il tira -une bouteille d’eau-de-vie et un grand verre, qu’il remplit jusqu’aux -bords. - -»--Avalez-moi cela, me dit-il, et vous aurez bientôt oublié votre dîner. - -»Avait-il tort? avait-il raison? - -»Toutefois est-il qu’après avoir bu je me laissai placer à une immense -table en fer à cheval, au milieu d’une centaine d’invités. - -»Les parfums d’une soupe homérique achevèrent de me faire perdre la -mémoire; et, lorsque le bouilli se présenta, je m’en servis moi-même -une énorme tranche en contre-fil. - - -XI - -»--Comme vous venez tard, cher ami! dit derrière moi M. Mauprat à un -nouvel arrivant. - -»--Ne m’en parlez pas! j’ai été retenu jusqu’à présent par un animal, -une espèce d’anthropophage... Un peu plus, il engloutissait ma table et -mes chaises. - -»A cette voix, je me retournai, et j’aperçus l’aubergiste du _Soleil -d’Or_. - -»Il me reconnut, et pensa défaillir en me voyant aux prises avec le -bouilli. - -»--Qu’avez-vous? lui demanda M. Mauprat. - -»--C’est lui! dit l’aubergiste d’une voix étranglée. - -»--Qui, lui? - -»--Celui qui a mangé mon Saint-Michel. - -»On le plaça à côté de moi; et pendant tout le festin, il ne cessa de -pousser des exclamations d’étonnement en me regardant. - -»Je finis par ne plus m’occuper de cet imbécile et par faire honneur -au repas, qui fut magnifique comme la plupart des repas de noce en -province. - -»Vous en savez quelque chose, vous aussi, mon gaillard. - -»Et maintenant que je vous ai conté l’histoire du grand Saint-Michel, à -votre santé! - -Une belle arme la lance! - -De beaux hommes, les lanciers! - - - - -L’AMI DES ACTEURS - - -I - -Tout enfant, lorsque ses petits camarades, animés d’un noble -enthousiasme, suivaient, en marquant le pas, la musique des régiments, -lui demeurait planté, pendant des heures entières, devant les affiches -de spectacles. - -Il épelait les noms des acteurs: - -A, r, ar; n, a, l, nal; Arnal. - -B, o, u, bou; t, i, n, tin; Boutin. - -C, a, ca; c, h, a, r, char; cachar; d, y, dy; Cachardy. - -Et ainsi de suite depuis A jusqu’à Z, depuis les Funambules jusqu’à la -Comédie française. - -Ce fut de cette façon qu’il apprit à lire. - - -II - -Le reste de son éducation s’acheva sur le trottoir de l’ancien -boulevard du Temple, entre les marchands de coco et les marchandes -de sucre d’orge. Posé là dès quatre heures de l’après-midi, il voyait -arriver un à un les acteurs se rendant à leurs théâtres, et il -recueillait des observations du genre de celle-ci: - ---Tiens! M. Francisque a une redingote neuve! - ---Mademoiselle Léontine ne sera jamais prête pour son entrée; elle se -sera trompée d’heure, bien sûr! - -Le soir, après la représentation, il ne manquait jamais, avec quelques -fanatiques de son espèce, d’aller attendre la sortie du premier rôle, -pour lui faire une ovation et l’escorter jusqu’à son domicile. - -Ce fut une heure mémorable dans son existence d’enfant que l’heure où -il osa dire à M. Albert, qui venait de jouer _Atar-Gull_: - ---Monsieur Albert, voulez-vous que je porte votre parapluie? - -Et où M. Albert daigna lui accorder cette faveur. - - -III - -Oh! marcher derrière un acteur! - -Quel bonheur c’était pour lui! - -Quelle émotion il éprouvait à se dire ceci,--ou à peu près,--en le -suivant: - ---Cet homme qui n’a l’air de rien, qui va, les mains dans ses poches, -qui est habillé comme vous et moi, et dont la chaussure commence même à -s’user, c’est d’Artagnan, c’est le duc de Villaflor, c’est Cartouche, -c’est Monte-Cristo, c’est Ruy-Blas, c’est le maréchal de Saxe, c’est -Salvator Rosa! Tout à l’heure, cet homme quittera son pantalon à -carreaux et son paletot noisette; il s’habillera de soie et de velours; -son valet de chambre lui passera au cou le collier de la Toison-d’Or! -Tout à l’heure, l’homme que voici et que personne ne regarde, sera -acclamé par une foule immense accourue exprès pour le voir; les mains -battront à son aspect; les esprits voleront au-devant de lui! Tout à -l’heure, cet homme, que chacun coudoie sans lui demander excuse, et -à qui la première grisette venue dirait en ce moment: «Passez votre -chemin!» cet homme tiendra toutes les femmes haletantes sous sa parole; -elles le trouveront beau, elles lui jetteront des fleurs, et il n’en -est aucune qui ne souhaitera d’être aimée par lui! Il se roulera dans -le crime et dans l’orgie; il escaladera des murailles, il enlèvera des -jeunes filles, il soustraira des testaments, il se battra en duel, il -deviendra fou, il assistera à des ballets, lui, ce passant, cet homme -si simple et si calme d’allure, l’homme dont j’emboîte le pas! - -Oh! marcher derrière un acteur! - - -IV - -Devenu jeune homme, il se décida, après bien des timidités et des -hésitations, à franchir la barrière qui le séparait des acteurs et à -entrer dans leur intimité. - -Entrer dans l’intimité des acteurs, c’est entrer dans leur café. - -Il choisit, pour commencer, le plus modeste, le café Achille, qui était -surtout fréquenté en ce temps-là par les pensionnaires du Petit-Lazari; -il alla s’asseoir non pas à la place de tout le monde, parmi les -consommateurs ordinaires, mais dans l’endroit réservé aux acteurs, dans -le coin des acteurs, à la table des acteurs, sur le divan des acteurs. - -Je me doute que le cœur lui battit d’une violente sorte à cet acte -d’effrayante audace. - -Un gros homme, qui fumait la pipe, le regarda d’un air étonné, et lui -dit: - ---C’est la place de Saint-Prosper. - -Il se recula respectueusement; et, quand, cinq minutes après, il -aperçut Saint-Prosper, il prit texte de sa tentative d’usurpation pour -lui offrir une canette de bière de Strasbourg. - -Le gros homme en eut sa part. - -Tels furent les commencements de l’ami des acteurs. - - -V - -L’ami des acteurs a employé plusieurs années pour arriver du café -Achille, cette ombre, au café des Variétés, cette splendeur,--en -passant par le café de la Gaîté, par le café du Cirque, par tous les -cafés dramatiques, sans compter les caboulots. - -Aujourd’hui, il est arrivé. - -Ce que cela lui a coûté de canettes, je ne dirai pas que lui seul le -sait; mais il y aurait de quoi mettre à flots trente galiotes avec leur -équipage hollandais. - -Il est arrivé! c’est-à-dire il connaît tous les acteurs, une armée! -depuis les généraux jusqu’aux simples soldats, et les tambours, et -les cantinières; il a barre sur eux, il a le droit de les apostropher -dans la rue, de leur taper sur le ventre, de les arrêter par un bouton -d’habit, de leur demander des billets de faveur, de leur donner des -conseils, de faire leur partie de domino! - -Les connaissant, il a pris insensiblement leurs manières, leurs -habitudes, leur costume; il est rasé de bleu; il boit l’absinthe à -trois heures, il dîne à quatre. - -Il leur a emprunté leur langage, en l’outrant et en l’employant à -contre-sens. - -Il appelle mademoiselle Boisgontier la _Bois-bois_. - -Il trouve à Gourdin du _galoubet_ (une bonne voix). - -Il déplore qu’on n’ait donné à Omer qu’un rôle de _cent cinquante_ -(lignes). - -Il dit d’une pièce ennuyeuse qu’elle est _crevante_. - -Il déclare que Deshayes est un _bénisseur_; - -Et que Montdidier _colle des affiches_, c’est-à-dire qu’il joue, les -mains étendues[3]. - - [3] L’ami des acteurs aura beau faire avec son demi-argot, - il n’approchera jamais de la puissance d’expression des - deux titis que j’ai entendus l’année dernière. - - Ils sortaient du Théâtre-Français, où l’on venait de jouer - _le Verre d’eau_ et _la Joie fait peur_. - - Un de leurs camarades les accoste et leur demande ce qu’ils - ont vu. - - --_Le Glacis de lance_ et _la Rigolade f... le taf_, - répondent-ils. - - (_Note de l’auteur._) - -Ses façons de complimenter n’appartiennent à aucun vocabulaire et sont -pleines de contorsions: - ---Non, vois-tu, tu m’as fait plaisir... Non, ça y est, c’est complet... -Non, tu crois peut-être que je blague... Non, parole d’honneur! tu ne -sais pas tout le bien... Non, mais tu es _d’un nature_... - - -VI - -Voulez-vous le voir dans son élément? - -Voulez-vous le surprendre en plein rayonnement et en pleine extase? - -Allez au café des Variétés, et, dans la partie vitrée, regardez cet -homme à l’œil mobile, à la bouche pleine de sourires, qui se tient -debout, afin de se transporter plus promptement d’un groupe à un -autre. C’est lui. Il cause avec tout le monde, disant bonjour ou -_adieu_, à la bordelaise; reconduisant ceux qui partent, encombrant -le seuil, empêchant le service. Il se précipite au-devant d’Alexandre -Michel, qui ne l’aperçoit pas; il secoue la main de Parade, droit, -roide, indifférent; il interroge Munié, aux petits yeux clignotants -et attendris; et Munié, qui est bon comme le bon pain, lui répond -avec sollicitude. Il parle canut à Berthelier; à Raynard, il dit: -«La claque! la claque!» Par-dessus le nez de Grenier, il cherche à -distinguer Colbrun, son cher Colbrun. Bien qu’occupé dans le café, il -a cependant un œil sur le boulevard. Crosti passe, imposant comme un -treizième César; il le hèle d’un _psit_ amical; il salue également du -geste Dieudonné et Blaisot. Il fait rapporter de la bière, et trinque -avec Ballard; il ne dédaigne pas la compagnie de Ballard, parce qu’il -y a toujours quelque chose à gagner dans la conversation des personnes -sensées. Mais Bache l’inquiète et l’offusque avec ses grands saluts, -ses courbes cérémonieuses, ses obséquiosités, son nez et son œil -questionneurs, ses lèvres pincées et son habitude de faire répéter: -«Monsieur me fait l’honneur de me dire?... Monsieur m’a adressé la -parole?» Il aime mieux la brusquerie militaire de Christian, qui, vêtu -de noir, boutonné jusqu’au menton, la poitrine effacée, lui crie d’une -voix exercée au commandement: «Vas-tu te taire, crétin! Quel grelot, -mes enfants! Asseyez-vous donc dessus, et muselez-le après!» - -L’ami des acteurs est enchanté. - -Il fait rapporter de la bière. - -Il a trois formules d’invitation, dont l’insistance varie selon -l’importance de celui à qui il s’adresse. - -La première, banale et presque négative: - ---Tu ne prends pas quelque chose? - -La deuxième, plus précise, avec un caractère d’affabilité: - ---Prends-tu quelque chose? - -Enfin, la troisième catégorique, et qui ne tolère pas de refus: - ---Prends donc quelque chose! - - -VII - -L’ami des acteurs a cela de particulier qu’il connaît tout le monde et -que personne ne le connaît. - -Là est la nuance originale. - -On ne sait pas son nom. - -On ignore ce qu’il fait. - -La plupart du temps, on le désigne par un prénom qui n’est pas le sien: -on l’appelle Auguste, et il se laisse appeler Auguste. - -Plusieurs prétendent que c’est un tapissier, d’autres que c’est un -fabricant de peignes. - -Quoi qu’il en soit, c’est un fort galant homme. - -Je lui demandai une fois pourquoi, avec le goût si déterminé qui le -pousse vers la vie du théâtre, il ne s’était pas fait acteur. - -Il demeura un instant immobile et frappé d’un coup de lumière; puis il -me répondit comme M. Prud’homme, à qui l’on conseillait de prendre un -bain pour se débarrasser d’une mauvaise odeur dont il ne cessait de se -plaindre depuis l’âge de six ans. - ---Je n’y ai jamais pensé! - - - - -UNE NATURE EN DEHORS - - -I - -Corfou!--En rangeant des papiers anciens, je retrouve ce nom singulier -au bas de plusieurs lettres. C’est le nom--ou le sobriquet, je ne sais -plus au juste--d’un camarade de jeunesse, d’un ami de fredaines. Où -est-il à présent? qu’est-il devenu? Certainement il existe toujours. Il -y a des personnes dont le souvenir éloigne toute supposition funèbre; -Corfou est de ce nombre. Il était trop grand, trop fort, trop superbe, -à l’époque où je l’ai connu, pour n’être pas encore grand, fort et -superbe maintenant. Allons, allons, Corfou se porte bien; Corfou va à -merveille! Pensons à autre chose. - -Penser à autre chose? Et pourquoi? Cette physionomie très-distincte -m’arrête, me retient. Je veux essayer de la fixer sur le -papier. Cette mémoire bourdonne à mes oreilles, au point de -m’importuner;--débarrassons-nous de cette mémoire. Parlons de Corfou -aujourd’hui; c’est le moyen le meilleur de n’y plus songer demain. - -Ce nom, retrouvé par hasard, me remet sous les yeux tout un passé -dont je ne suis ni fier ni attristé; un passé émietté, dévoré dans -les délires du quartier Latin. J’ai «fait la noce» avec Corfou, voilà -ce qu’il y a de clair. Le café de l’_Europe_, le café _Belge_, le -restaurant Dagneaux, les bals masqués de l’Odéon, les bosquets de la -_Closerie des Lilas_, et cette partie du _Prado_ qu’on appelait la -_Chaussette-d’Antin_ ont retenti de nos bruyances. Mais je n’étais -qu’un simple conscrit dans cette armée de jeunes gens où Corfou avait -rang de colonel. D’abord, ma taille n’offrait rien d’imposant, tandis -qu’il rappelait le cèdre des chœurs de Racine. Pour donner une idée -de la stature de Corfou, il faudrait amalgamer les types de Nadar, de -Privat d’Anglemont, de Molin, de Marc-Trapadoux, de Pothey, de l’acteur -Bignon,--race des géants, avec lesquels, d’ailleurs, il s’est souvent -rencontré sans désavantage et sans rivalité. - -Tout était excessif en lui. Il avait trop de cheveux, trop de -sourcils, trop de barbe. Il avait la voix trop forte, la poignée de -main trop rude. Il faisait tout trop vite. C’était une nature en -dehors,--débordante, ruisselante, obéissant à son premier mouvement. -La matière le menait beaucoup, je suis forcé d’en convenir. Après un -festin, il devenait ivre d’impertinence. Je l’ai vu monter sur une -table, chez Bullier, et là, déchaînant le tonnerre enfermé dans sa -cravate, hurler par trois fois: «--A bas les étudiants!» Corfou s’est -battu à tout ce qu’on a voulu, comme on a voulu, autant qu’on a voulu; -et il s’est toujours retrouvé sur ses jambes. - -Corfou a connu la pauvreté,--parbleu! Mais il l’a traitée fièrement, de -haut en bas. En ce temps-là, s’il avait froid, il descendait sur les -boulevards extérieurs, sciait un jeune arbre et l’emportait sous le -bras, dans sa chambre. - - -II - -Un trait inouï et sublime de probité domine l’existence de Corfou. - -Cela devrait être raconté au bruit des harpes par un poëte coiffé d’or. - -Il avait un tailleur, comme tout le monde,--et, comme tout le monde, il -devait de l’argent à ce tailleur. - -Le tailleur avait épuisé tous les modes de réclamations; il en était -arrivé à la période exaspérée et aux visites quotidiennes. - -Corfou, lui, se montrait imperturbablement exquis; il avait toujours -une parole d’espoir--et une chaise--à offrir à son créancier. - -Un matin, pourtant, le drame fit explosion. - -Le tailleur eut un mot de trop. - -Corfou devint pâle; il aurait pu aisément le jeter par la fenêtre, mais -il se contint. - -Il boutonna sa redingote et prit son chapeau. - ---Monsieur, dit-il, attendez-moi un instant; je vais chercher votre -argent et je vous le rapporte. - ---Je vous suis, fit le tailleur. - ---Non pas, reprit Corfou, l’injure a eu lieu ici; c’est ici que doit -avoir lieu la réparation. Vous allez m’attendre. - ---Je préfère vous accompagner. - ---Je n’ai pas besoin de vous. Restez. - ---Mais, moi, j’ai affaire au dehors, murmura le tailleur commençant à -s’inquiéter. - ---Cela m’est bien égal. - ---Monsieur! - ---Vous ne sortirez pas d’ici que vous ne soyez payé! s’écria Corfou. - -D’un geste impérieux, clouant le tailleur au plancher, il partit après -l’avoir enfermé à double tour. - -Il était midi alors. - -A quatre heures, Corfou n’était pas encore rentré;--il dépêchait vers -son prisonnier un commissionnaire chargé, non pas de le rendre à la -liberté, mais de lui faire passer par-dessous la porte un billet ainsi -conçu: - -«Je n’ai recueilli que la moitié de la somme; je vais me mettre en -route pour le reste. Vous trouverez de quoi manger dans le petit buffet -à côté de la fontaine. Il y a une moitié de pâté, veau et jambon. A -bientôt.» - -Le tailleur écumait. - -Pourtant, l’appât d’un remboursement total l’empêchait de se livrer à -aucun scandale et d’appeler par la croisée. Il prit son mal en patience. - -A neuf heures du soir, nouveau commissionnaire de Corfou; nouveau -message par dessous la porte. - -«Mauvaises nouvelles! La plupart de mes amis sont absents. Je vous -écris du café de _Paris_, où je viens de dîner pour m’étourdir. Tout -à l’heure, j’irai tenter le jeu, afin de parfaire la somme qu’il vous -faut. Voyez à quelles extrémités vous me poussez! Couchez-vous, car je -rentrerai peut-être tard. Mes draps sont blancs.» - -Le tailleur faillit avoir une attaque d’apoplexie. Il tenta d’ébranler -la porte; il introduisit la pointe d’un couteau dans la serrure: -inutile! - -Sur ces entrefaites, un mauvais petit bout de bougie qu’il avait -découvert à grand’peine s’éteignit et le laissa plongé dans de -ridicules ténèbres. - -Il se jeta tout habillé sur le lit. - -... Le lendemain matin, il se sentit secoué au collet; c’était Corfou -qui rentrait. - ---Dites donc, vous auriez bien pu quitter vos bottes, ce me semble! - -Et, après avoir aligné devant le tailleur plusieurs piles d’argent -en échange de sa facture, il le guida vers son seuil, et il lui -indiqua--du bout du pied--l’escalier de service, où, pendant quelques -minutes, on entendit un bruit sourd, pareil au bruit d’un quartier de -roche qui roulerait et bondirait dans un ravin. - - -III - -S’il est galant? - -C’est la galanterie dans toute sa fleur, dans tout son imprévu, -dans toute sa fascination, dans toute son audace. Audace heureuse! -irrésistible audace! - -Corfou, à Lyon, voit passer sur le quai Saint-Antoine une femme -richement parée, une femme du monde. Il la trouve jolie, et il -s’arrête, ne dissimulant pas son admiration. Puis, il s’approche -d’elle, et, rassemblant dans un salut toutes les grâces du dix-huitième -siècle, il lui jette ces paroles: - ---Hôtel de l’_Europe_, chambre 4, de trois à cinq heures. - -Et il s’en va, sans attendre la réponse. - - -S’il est galant?... - -Il est même croustilleux. - -La tête enflammée par le punch (car il est resté fidèle au punch; c’est -sa date), Corfou se rend au bal de la Préfecture de N***. Il fait le -tour des salons, rouge, l’œil attendri, avec de vastes effets de -poitrine et des fredons de satisfaction. - -Comme cela:--Bromm! bromm! Ti la la, ti la la... _Viens, gentille -dame!..._ Broum! - -Devant une porte, il se trouve face à face avec la femme du receveur -général, dont une immense crinoline ne dérobait pas--l’état intéressant. - -Corfou cligne l’œil d’un air d’intelligence et de malice, et lui dit de -son plus aimable ton: - ---Voilà ce que c’est que de n’avoir pas été sage! - -En présence de deux cents personnes. - - -Corfou s’est marié.--Qu’est-ce que je dis donc là?--On a marié Corfou, -et il s’est laissé faire. - -Il n’en a pas moins continué d’être--un mari en dehors. - -Trois jours après la noce, il a conduit sa femme au café, à son café. - -Et, appelant le garçon par son nom: - ---Joseph! ma canette! - -Le garçon lui a demandé: - ---Vous allez bien, monsieur Corfou? - -Le mariage peut être envisagé de diverses sortes. - - -IV - -Il voit des tortues à l’étalage d’un marchand de comestibles; il en -achète une, et il la porte dans la main jusque chez lui. - -Sa domestique, l’entendant rentrer, accourt en criant: - ---Monsieur! monsieur! madame vient d’accoucher! - ---Est-il possible! exclame Corfou;--tiens, Julie, je viens d’acheter -une tortue... - -Le médecin arrive à son tour, et lui dit: - ---Réjouissez-vous, mon cher, c’est un fils que vous avez, un fils -magnifique! - ---Un fils, docteur! un fils! quel bonheur!--Regardez donc cette tortue -que je viens d’acheter... - -On le pousse dans la chambre de l’accouchée. - ---O ma chère amie! s’écrie-t-il en se précipitant sur elle; ma pauvre -Éléonore, comme tu as dû souffrir!--Voilà une tortue que je t’apporte... - -Sa femme n’a que la force de lui tendre la main. - ---Trente sous! murmure-t-il. - ---Ah! que je suis heureuse! parvient enfin à dire la malade avec -sensibilité. - ---Chère femme! - -Mais, toujours préoccupé par sa tortue, Corfou ajoute: - ---Et quand nous en serons las, nous en ferons un excellent potage. - - -V - -Corfou, mon camarade; Corfou, mon ancien compagnon d’entre onze -heures et minuit, si tu viens à lire ces quelques lignes,--où que -tu sois, en Californie, chez les Turcs, ou dans un riant village de -la basse Bourgogne, ton pays natal, je crois; écris-moi, mon cher -Corfou. Dis-moi que tu es toujours le même, que tu as encore ta verve -d’autrefois, que tu es plus que jamais une _nature en dehors_.--Ah! -quelle peine et quelle déception pour moi, si, comme tant d’autres -de mes amis, tu allais me répondre que les temps sont changés, et -que tu en as fini résolument avec le passé, et que d’autres idées te -sont venues, et que des projets nouveaux ont germé dans ta tête!--car -voilà leur refrain aux jeunes gens d’hier et d’avant-hier, à nos -connaissances vieillies du quartier Latin. L’esprit de suite et -de gaieté leur a manqué absolument. Si, par malheur, il en est -advenu ainsi de toi, mon bon Corfou, si tu es actuellement un homme -sérieux,--alors ne me réponds pas, fais le muet et le mort. Tu -m’obligeras, vrai. Je ne tiens pas à connaître un autre Corfou que -celui que j’ai connu; je ne veux pas défaire le roman de ma jeunesse, -si complet comme cela, et où s’encadre si bien ta tête résolue et -joyeuse. - - - - -L’ŒIL, LA DENT ET LE CHEVEU - - -I - -L’ŒIL.--Pendant que, dans son alcôve, Hélène, brisée par le bal, -s’agite sous les flèches noires du Sommeil, disons ses douleurs et les -nôtres. Pauvre Hélène! - -LA DENT.--Pauvre Hélène! - -LE CHEVEU.--Pauvre Hélène! - -L’ŒIL.--Elle est une des quatre ou cinq reines de Paris, la ville -aux prodiges. Les peintres et les sculpteurs s’agenouillent quand -elle passe; les musiciens écoutent en elle chanter la voix d’argent. -Assurément, il faut la reconnaître pour une des femmes les plus -victorieusement belles de sa génération. - -LA DENT.--De quelle génération?... - -L’ŒIL.--Chut! la voilà qui fait un mouvement. - -LE CHEVEU.--Un mouvement et un soupir. Hélène souffre depuis quelque -temps, et je sais le secret de sa souffrance. - -LA DENT.--Moi aussi. - -L’ŒIL.--Moi aussi. - -LE CHEVEU.--Elle songe que ses jardinières ne regorgent plus, comme -autrefois, de ces bouquets miraculeux que les amoureux seuls savent -cueillir en plein janvier. - -LA DENT.--Elle songe que, depuis un an, personne ne s’est tué ni battu -en duel pour elle. - -L’ŒIL.--Elle trouve que les jeunes gens d’aujourd’hui commencent à -devenir bien respectueux. - -LA DENT.--Hélène s’inquiète. - -LE CHEVEU.--Hélène s’effraie. - -LA DENT.--A quoi cela tient-il? (_Un silence._) - -L’ŒIL.--C’est que je rougis. - -LA DENT.--C’est que je jaunis. - -LE CHEVEU.--C’est que je blanchis. - - -II - -L’ŒIL.--Flamme! astre! aurore! diamant! j’étais tout cela autrefois. Je -resplendissais, je caressais, je foudroyais. Un ange venait clore mes -paupières chaque soir, un ange venait les ouvrir chaque matin. - -LA DENT.--Perle! ivoire! disaient de moi les poëtes classiques, de moi, -la trente-deuxième d’une brigade éblouissante.--Des dents de jeune -loup! disaient les poëtes romantiques!--Et comme je savais mordre à -toutes les pommes de tous les paradis terrestres. - -LE CHEVEU.--Un diadème, lorsque Hélène était coiffée! Une inondation -dès qu’elle enlevait son peigne! Un manteau de roi! tout le Titien! - -L’ŒIL.--A présent, une ligne bleuâtre s’accuse au-dessous de mes -paupières. - -LA DENT.--A présent, les pommes me sont défendues comme des crudités; -les cigarettes me sont interdites parce qu’elles altèrent l’émail et -qu’elles dessèchent la lèvre. - -LE CHEVEU.--J’étais un cheveu autrefois; à présent, je ne suis plus -qu’un tube capillaire. Et la tête d’Hélène, cette tête digne de tous -les hommages et de toutes les adorations, voilà qu’on l’appelle un cuir -chevelu. Hélas! - -L’ŒIL.--Hélas! - -LA DENT.--Hélas! - -LE CHEVEU.--A qui m’a-t-on associé, justes dieux! à une natte -d’Alsacienne, et à des bandeaux dont j’ignore l’origine! - -L’ŒIL.--Maudite soit cette épingle noircie dont on me blesse tous les -jours pour m’allonger! - -LA DENT.--Maudites soient ces petites limes et ces petites brosses qui -me font grincer! - -LE CHEVEU.--Et ces pinces d’acier auxquelles je n’ai échappé jusqu’ici -que par miracle! - -L’ŒIL.--Mon orgueil est vaincu; je sais maintenant comment on pleure. - -LA DENT.--La fluxion n’est plus un mot pour moi: je la sens, elle -arrive.--Au secours! - -LE CHEVEU.--Éloignez ces eaux, ces huiles, tous ces corrosifs sous -lesquels je me tords et me consume.--Au secours! - -LA DENT.--Des élancements!--Au secours! - - -III - -LE CHEVEU.--Plutôt que de voir s’effiler ainsi mon existence misérable, -pourquoi n’ai-je pas fait partie de cette dernière mèche qu’Hélène a -donnée il y a un an (on ne la reprendra plus à pareille libéralité!) -à ce jeune capitaine qui partait pour la guerre? Je serais à cette -heure enfermé dans un médaillon d’or et abrité sur une chaude poitrine, -tandis qu’un jour ou l’autre, ici on me balayera comme un témoin -honteux! - -L’ŒIL.--Un pince-nez, voilà mon avenir. - -LA DENT.--Qu’est-ce donc que ces mots qu’on murmurait hier devant -moi: pivots, ligatures, monture en caoutchouc?--«Sans nuire à la -mastication,» ajoutait-on. - -L’ŒIL.--Eh bien, êtes-vous contents, vous tous qui avez aimé Hélène et -qu’Hélène n’a pas aimés! Vous tous, qui vous êtes inutilement roulés à -ses pieds et qui avez inutilement crié son nom dans vos fièvres! Nous -étions ses complices alors, nous sommes vos vengeurs aujourd’hui. - -LE CHEVEU.--Êtes-vous satisfaites, vous toutes, ses rivales, qui -pâlissiez à ses côtés, et qui vous irritiez de son inaltérable éclat! -Venez la voir à présent; l’heure va sonner pour elle, l’heure sans -pitié. - -LA DENT.--La déesse va redevenir mortelle. Adieu, Hélène. - -L’ŒIL.--Adieu, Hélène. - -LE CHEVEU.--Adieu, Hélène. - -L’ŒIL.--Chut! elle étend les bras, et sa belle gorge se soulève sous le -poids de quelque rêve funeste. - -LE CHEVEU.--Ses traits expriment l’épouvante... - -LA DENT.--Pourquoi donc? ({Un silence.}) - -L’ŒIL.--C’est que je m’éteins. - -LA DENT.--C’est que je tremble. - -LE CHEVEU.--C’est que je tombe. - - - - -LES RÉPUTATIONS DE CINQ MINUTES. - - -I - -Il a écrit, le matin, un article dans le petit journal en vogue. Il -traverse le boulevard, le front radieux, et jette sur les passants -un regard qui semble dire: «_Ils l’ont lu!_» A la hauteur du passage -des Princes, un individu se précipite à sa rencontre et lui serre les -bras: «Mon cher, recevez mon compliment, c’est fait de main de maître!» -Devant la rue de Richelieu, un autre: «Il n’y a que vous pour tourner -les choses de la sorte! Vous avez de l’esprit comme un ange.» Il -poursuit sa démarche triomphale, en distribuant des sourires qui font -tout ce qu’ils peuvent pour demeurer indifférents. - -Vainement essaye-t-il de s’arrêter en face de l’affiche du théâtre -des Variétés, un de ses camarades s’approche, et lui dit avec un air -moqueur: «Sais-tu que ton article fait un tapage du diable? Seulement, -tu devrais bien recommander à l’imprimeur de ménager les fautes de -français. Quatre en deux colonnes! tu veux donc qu’il n’en reste plus -pour tes confrères?...» - -Rien ne manque,--pas même l’envie,--à cette réputation de cinq minutes. - - -II - -Il passe dans une allée du bois de Boulogne, emporté par une voiture -aussi frêle qu’un ressort de montre. A ses côtés est une jeune femme, -renversée dans une mer de dentelles que paillettent çà et là des -pointes de diamants, pareils à ceux que le soleil allume sur la crête -des vagues. Il conduit lui-même. Sur son chemin, le long du lac, sur -les gazons, dans tous les coupés, ce n’est qu’un cri d’étonnement: -«Félicien avec la Maëstricht!--Cela n’est pas possible!--En êtes-vous -certain?--Comment se fait-il?--Depuis quand?» Et vous apercevez d’ici -le scintillement de tous les lorgnons, de tous les pince-nez, de tous -les binocles. - -Félicien n’est ni jeune ni vieux, ni beau ni laid; il n’a jamais fait -parler de lui ni en bien ni en mal. De toutes les fleurs des pois des -clubs parisiens, c’est assurément la plus insignifiante. Pourtant le -nom de Félicien est dans toutes les bouches. - -Sa réputation durera cinq minutes. - - -III - -Il fait sa partie de bezigue dans un estaminet abject, attenant au -théâtre. C’est un acteur de troisième ordre. Tout à coup il interroge -la pendule et se lève: «Le deuxième acte va finir» dit-il. Puis il -ajoute, en appelant le garçon: «La consommation est pour moi.» Et il -prend son chapeau graisseux; il monte quatre à quatre jusqu’à sa loge -où un coiffeur l’attend; il se peint de rose et de blanc, il entre dans -un maillot de satin, il se coiffe d’une perruque à boucles. Il était -vilain comme tout, il est presque superbe. Dans le drame nouveau, il -s’appelle le marquis de Monsorel; une très-belle scène est celle où -il arrache une jeune fille à un _piége infâme_; il y a un geste, un -mouvement,--involontaires peut-être;--N’importe; on lui fait une -ovation; il n’est question que de lui pendant l’entr’acte. - -Déshabillé, et revenu au café pour achever sa partie de bezigue: - ---Il paraît que cela a bien marché, lui dit un des joueurs. - ---Oui, j’ai eu un succès _bœuf_, répond-il avec modestie. - -Cinq minutes! cinq minutes! - - -IV - -Elle a levé la jambe plus haut que toutes les autres. Rassemblant ses -jupons et faisant claquer sa langue avec impatience, l’œil tourné -vers l’orchestre pour attendre le signal, la hanche balancée, elle -est partie au premier coup d’archet, tournoyant comme un derviche; -et lorsqu’elle s’est trouvée face à face avec son cavalier, elle lui -a enlevé son chapeau d’un coup de pied, dont la promptitude ferait -comparer l’éclair à un lambin. - -Autour d’elle tout le monde a battu des mains; on s’est étouffé pour la -voir, on est monté sur les banquettes. Et Henri Delaage, qui passait -par là, a inscrit son nom sur ses tablettes (il est le seul qui ait -encore des _tablettes_!) et il l’a envoyé immédiatement aux journaux -belges. - -C’en est fait! voilà Truffette-la-Limousine célèbre--pendant cinq -minutes! - - -V - -Il a tué père et mère; il s’est servi pour cela d’une petite hache -fort commode, qu’on l’avait vu aiguiser la veille sur les bords de la -rivière de la Bièvre. La nuit venue, il s’est introduit dans la maison. -Avec la hachette, il a fait trois entailles dans la tête du vieillard -et quinze dans celle de la pauvre femme. On l’a arrêté à deux lieues de -là. Il avait encore sous ses sabots des cheveux de ses victimes. - -On a instruit son procès et il a paru aujourd’hui devant la Cour -d’assises. Dès le matin, les abords du palais de Justice étaient -littéralement obstrués; dans la salle, la foule était compacte, et -l’on remarquait aux places réservées un assez grand nombre de dames en -élégante toilette. L’assassin n’a pas semblé intimidé par cet appareil -imposant. L’auditoire a frémi devant l’impassibilité de son attitude et -l’expression farouche et basse de sa physionomie. Quelques-unes de ses -réponses ont excité une sensation profonde. - -Ce soir, les journaux doubleront leur tirage, et tous les lecteurs se -jetteront avec avidité sur ces horribles détails. - -Lui aussi est une réputation de cinq minutes! - - - - -LE CHICARD - - -I - -Minuit sonne. - -Par une belle gelée de février, enveloppé d’un paletot insuffisant, le -menton perdu dans un cache-nez, il arpente le trottoir du boulevard des -Italiens. - -Une femme en domino est à son bras. - -Arrivés au coin de la rue Le Pelletier, où se tiennent des gardes à -cheval à côté des ifs lumineux, ils jouent des coudes à travers la -foule; ils pénètrent tous deux jusque sous l’auvent de l’Opéra. - -De son costume, à lui, on ne distingue encore qu’un gigantesque plumet -et des bottes à la russe. - -Il se redresse devant le contrôle; il se débarrasse de son cache-nez, -et, comme pour essayer ses moyens, il lance d’une voix de stentor ce -nom aux employés: - ---Monsieur Guizot! - - -II - -Les employés ne sourcillent pas. - -Ils connaissent toutes les charges, surtout celles de feu Wafflard et -de Tivoli. - -Sans même le regarder, le contrôleur lui demande, en tendant le bras: - ---Votre billet? - ---Dumollard! articule notre individu, heureux de cette seconde -plaisanterie. - ---Oui, oui... votre billet? Dépêchons-nous... vous empêchez le monde -d’entrer. - ---Hommes de peu de foi! murmure-t-il en s’exécutant, et se sentant -poussé par le flot. - -Au vestiaire, il s’arrête pour ôter son paletot. Moment -d’éblouissement! La chenille se change en papillon. Le bourgeois -devient un chicard. - ---Viens, Sophie! dit-il en montant majestueusement le grand escalier. - - -III - -Il est coiffé d’un casque en carton doré, d’où jaillit ce prodigieux -plumet dont il a été question plus haut. Un catogan de postillon sème -la poudre sur ses épaules, auxquelles est attaché un sac de soldat. -Sa figure est atrocement tatouée, mi-partie jaune et verte, avec des -croissants et des lunes en papier découpé. D’énormes besicles de -marchand d’orviétan sont à cheval sur son nez. Les ordres les plus -fabuleux s’étalent sur sa poitrine presque nue: dromadaire du bey de -Tunis, onagre bleu du grand Mogol, ciron ailé du roi d’Étrurie, condor -du duc de Roussillon. A sa ceinture est pendue une cuiller à pot, -ainsi qu’une corde d’oignons en guise de breloques. Il a un habit vert -d’incroyable, dont les pans balaient le sol; un maillot d’Alcide du -Nord en tournée départementale, des gantelets de cuir, des bottes à -cœur et à gland. Il balance négligemment de la main droite un lorgnon -large comme une fourche. - - -IV - -A peine son pied s’est-il posé sur les tapis du premier étage, qu’il -s’annonce par des effets de grelots, et qu’il s’affirme (un mot à la -mode) par une explosion de cris et d’apostrophes. - -Il pénètre dans les groupes à la façon d’un boulet de canon; les uns le -rudoient, les autres rient. - -Il saisit toutes les femmes à la taille, disant à l’une: - ---Chère belle, vous venez de laisser tomber votre extrait de naissance! - -Disant à l’autre: - ---Vaporine! sois à moi... dût la justice des hommes nous poursuivre -jusque dans les savanes du nouveau monde! - -Et les femmes de se rejeter en arrière et de crier à l’horreur. - -Une seule qui cause avec un Anglais, se retourne froidement et lui dit: - ---Eh bien, après? - - -V - -Il danse. - -Il appelle cela danser. - -Avec ses grands bras et ses grandes jambes il a vite fait d’organiser -le vide autour de lui. - -Enveloppant sa danseuse d’une étreinte enthousiaste, il s’avance avec -elle, en imprimant à sa botte gauche des balancements égaux. - -Puis, il la rejette brusquement aux bras de son vis-à-vis. - -Il passe en cinq minutes par toutes les nuances du vertige et de -l’indifférence, de la furie et du dédain. - -Il marche,--il bondit. - -Il ondule comme un navire, il tourne comme un moulin à vent, il piaffe -comme un cheval. - -Et le cavalier seul! - -Les mains brandies, le talon épileptique, la voix luttant avec -l’orchestre, l’œil plein de gaz et de sang. - -Il se tord en sautant, et saute en se tordant. - -Il se jette à plat ventre,--et il se relève. - -Et, en se relevant, il imite le geste gracieux d’un homme qui offre une -rose à sa danseuse. - - -VI - -Il a perdu Sophie, ou plutôt Sophie l’a perdu,--que dis-je? perdu! -servons-nous donc des mots de notre temps: Sophie l’a lâché.--Un -chicard est trop gênant pour une femme. Un chicard doit toujours aller -seul, comme le bourreau. - -Sophie l’a lâché pendant qu’il s’obstinait à demander à un Chinois sa -photographie; elle a pris le bras d’un jeune monsieur, tout émerveillé -de ce commencement d’aventure, et elle a disparu avec lui dans les -couloirs faits pour la causerie. Quand le chicard s’est retourné, il -n’a plus vu personne. - -Il s’informe, il s’inquiète, il s’alarme; il prend à gauche; il revient -sur ses pas; il monte sur les banquettes; il fouille de son nez toutes -les loges; il explore les galeries; il inspecte les buffets; il se -penche par-dessus les rampes d’escalier en appelant à tue-tête: - ---Sophie! hé! Sophie! - -Un être barbu, fagoté en nourrice, se jette à son cou, en lui disant: - ---Me voilà! rassure-toi! - - -VII - -Il parlemente avec un des huissiers qui défendent l’entrée du foyer -aux personnes travesties, car l’idée fixe de tous les chicards est de -forcer ou d’éluder cette consigne: - ---Je vous entends bien... on n’entre pas... mais écoutez-moi: j’ai un -rendez-vous devant l’horloge... ah! c’est un motif, un rendez-vous... -Au moins, n’abusez pas de cette confidence, il y va de l’honneur d’une -marchande de tabac.... Si vous me laissez entrer, je vous rapporterai -une orange... Hein? vous dites qu’il y a un règlement? Voilà ce qui -vous trompe; il n’y a pas de règlement... qu’on me montre le règlement, -ou qu’on me ramène à la féodalité!... Voyons, mon ami, laissez-moi -me faufiler... je serai la décence même... Chaque minute que vous me -faites perdre me déshonore aux yeux de cette femme... Faut-il vous -prier à mains jointes, cœur de roche? faut-il me mettre à vos genoux, -cruel? - -Et le voilà aux genoux de l’huissier. - - -VIII - -Assis près de l’orchestre où les quadrilles l’ont refoulé, il se tourne -vers son voisin, un monsieur cravaté de satin noir, et dont le nez est -tout en sueur, par suite de l’attention passionnée qu’il prête à la -danse. - ---Monsieur, lui dit-il, n’est-ce pas une chose à la fois anormale et -pénible, à l’époque où nous sommes, au degré de civilisation où nous -voilà parvenus, et dans la voie de progrès où nous nous engageons -chaque jour... de voir des nations policées s’égorger entre elles, -à l’instar des peuplades barbares, et comme en ces temps primitifs -où les trois quarts du genre humain étaient plongés dans la nuit de -l’ignorance et de la superstition? - -Le monsieur ne bronche pas. - ---N’est-ce pas votre opinion? continue le chicard. - -Visiblement contrarié, le monsieur affecte de regarder d’un autre côté. - ---Observez que je ne prétends en aucune sorte vous imposer ma manière -de voir. - -Le monsieur fronce le sourcil et pince les lèvres; son nez suait tout à -l’heure, il fume à présent. - ---Êtes-vous éclectique? - ---Laissez-moi tranquille, gronde sourdement le monsieur. - ---Pas poli, dit chicard. - -Et posant amicalement la main sur son épaule: - ---Mais considérez donc, mon bonhomme, que... - -Pour le coup, le monsieur n’y tient plus: - ---Je vous défends de toucher à _mes vêtements_ ou je vous fais mettre -au poste. - ---Excusez! Dis tout de suite que tu es Fouché, alors. - - -IX - -Il se rue dans le café qui communique avec l’Opéra. - -Il a trouvé un compagnon, il a mis la main sur un autre chicard, tout -pareil à lui-même, même plumet, mêmes bottes. - -Tous deux font leur entrée en s’étayant mutuellement, en culbutant les -tables, en accrochant les tabourets. - -Le premier chicard dit au second: - ---Laisse-moi faire! - -Le second chicard répond au premier: - ---Vive la charte! - -Les garçons de café, qui ne vont jamais aux gens qui les appellent, se -précipitent en échange au-devant des deux chicards qui ne les appellent -pas. - ---Qu’est-ce que désirent ces messieurs? - ---Comment! ce que je désire? hurle le premier; désire est joli! Je ne -désire pas... je veux, j’exige! - ---Qu’est-ce que veulent ces messieurs?... du punch? - ---Oui, du punch! toujours du punch! mugit-il. - ---Et un solo de harpe, murmure mélancoliquement le second, en se -laissant couler sur un tabouret. - - -X - ---Sophie, as-tu ton châle? - -C’est lui qui, ahuri, avachi, adossé au mur, à quelques pas du -vestiaire, adresse machinalement cette question à une femme imaginaire. -Il est quatre heures du matin. - ---Sophie, as-tu ton châle? - -Il n’en peut plus; sa tête penche, appesantie, sur son estomac; ses -bras sont inertes; ses genoux fléchissants. Son plumet s’est cassé à -toutes les portes; un pan de son habit vert est resté aux mains d’un -garde municipal. Ce n’est plus un homme, c’est une ruine qui s’écroule. - ---Sophie, as-tu ton châle? - -Tout le monde défile devant lui depuis une demi-heure. Il ne voit -personne, on le heurte, on lui rit au nez; tout lui est égal. Il n’a de -conscience que pour répéter toutes les cinq minutes: - ---Sophie, as-tu ton châle? - -Une bande de pierrots et de pierrettes descend ou dégringole -l’escalier. L’un d’eux, qui n’a plus de chapeau, plus de farine, plus -de gants, s’écrie en apercevant le chicard: - ---Tiens, c’est Tolbiac! emmenons déjeuner Tolbiac! - -On prend sous le bras le chicard, qui n’entend rien, et on l’emmène à -la maison Dorée. - - -XI - -Arrivés à la maison Dorée, le chicard tombe, la figure la première, -dans un homard. - ---Mais ce n’est pas Tolbiac! s’écrie une des femmes en l’examinant. - ---Alors, c’est bien plus drôle, dit un pierrot. - ---Si c’était Tolbiac, où serait le plaisir? ajoute un autre. - ---Dites donc, vous! fait une pierrette d’un ton féroce, en secouant le -chicard au collet, est-ce que vous allez nous empêcher de manger le -homard? - -Le chicard se contente de grommeler: - ---Sophie, as-tu ton châle? - -Houspillé par tous, il retrouve cependant une lueur de gaieté; il -commence une chanson qu’il n’achève pas; il essaie de jongler avec deux -bouteilles; il pique des cure-dents dans les cheveux des femmes. - -Puis tout à coup, comme saisi d’une idée, il se lève et appelle le -garçon. - ---Qu’est-ce que tu veux, Tolbiac? - ---Garçon! l’almanach Bottin! dit le chicard, rempli d’une émotion -étrange. - ---Pourquoi faire? lui demande-t-on. - ---C’est que mon patron m’attend ce matin pour opérer une saisie dans le -quartier Vintimille. - - - - -LES PARISIENS DU DIMANCHE - - -Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil, -darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens -du dimanche! - - -Ils sortent de chez eux, ils se répandent sur les boulevards, ils -prennent d’assaut les omnibus. Dans les gares de chemins de fer c’est -comme un bourdonnement d’abeilles. Il y a là des rubans d’un rose -vif aux bonnets des commères de quarante ans, d’honnêtes redingotes -de mari, des collerettes d’idylle; partout des figures empressées, -heureuses et propres. Tous se hâtent, ils vont aux bois. - - -Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil, -darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens -du dimanche! - - -Aux bois de Boulogne, de Vincennes, de Fleury, d’Aulnay, de -Montmorency! Dans tous ces jardins d’amour où Fragonard a suspendu ses -balançoires, où Lantara s’est reposé! Ils s’en vont aussi le long de -l’eau, regardant glisser les nombreuses embarcations montées par des -rameurs et des rameuses en vareuse rouge. D’autres plus indolents ou -plus modestes, se contentent de s’asseoir sur les talus verdoyants des -fortifications. - - -Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil, -darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens -du dimanche! - - -Sous les tonnelles, sur les terrasses au-devant des portes des -restaurants, en travers des chemins, par les fenêtres toutes grandes -ouvertes, c’est un fracas d’assiettes, de couteaux, de chaises, de -verres et de voix. Les servantes ahuries ne savent à qui répondre. -Les esprits ingénieux se dirigent vers la cuisine, pour y choisir -eux-mêmes leurs mets; ils soulèvent le couvercle des casseroles -fumantes.--«Voulez-vous un joli morceau de veau? leur dit le traiteur -en tablier blanc; quant à du lapin, il ne nous en reste plus.» - - -Sonnez, mirlitons! glapissez, fritures! embaumez, rosiers!--Soleil, -darde tes rayons les plus dorés sur cette foule!--Voilà les Parisiens -du dimanche! - - -Le soir ce sont des feux d’artifice à tous les bouts de l’horizon. Les -bombes du _Château-des-Fleurs_ répondent aux fusées du _Château-Rouge_. -A Grenelle, la tour _Malakoff_ illuminée; la tour _Solferino_ -illuminée, à Montmartre. Tout autour de Paris une aveuglante guirlande -de bals. L’ouvrier s’en revient, portant triomphalement sur l’épaule -son enfant endormi, tandis que la mère, inquiète, les suit, en -murmurant de minute en minute: «Tiens-toi bien, Jules!» - - - - -LES VIEILLES BÊTES - - -I - -Nul au monde plus que moi ne t’environne de respect et d’amour, sainte -Vieillesse! - -Tu es l’expérience attendrie, la majesté douce, le dernier sourire et -le dernier rayon. - -Mais nul au monde n’est plus irrévérencieux, plus impitoyable que moi, -pour ceux qui te déshonorent ou qui te font ridicule. - -Pourquoi les cheveux blancs sauvegarderaient-ils Jocrisse?... - -Le nombre des vieilles bêtes est immense, hélas! Je n’en entreprendrai -pas une classification complète, à la manière de Linné;--je n’ai jamais -rien fait de complet dans ma vie; je ne commencerai pas par l’_Annuaire -des vieilles bêtes_. - -Je me contenterai d’en piquer quelques-unes sur le papier, et -d’appeler mes amis autour d’elles pour en rire. - - -II - -Un des caractères principaux des vieilles bêtes, c’est leur prétention -à l’infaillibilité. - -Il semblerait au contraire que l’âge, les événements, les catastrophes, -les déceptions, auraient dû leur apprendre à se tenir dans une méfiance -et dans une réserve continuelles. - -Point du tout. - -De même qu’elles ont une façon inexorable de mettre leur cravate, les -vieilles bêtes ont aussi une façon inexorable de penser. - -Leur point de départ est qu’elles rendent des oracles. - -Une vieille bête politique,--c’est une des séries les plus -abondantes,--se faisait lire le journal, un matin, devant moi. - -Le lecteur arrive à un passage important, à l’annonce d’une combinaison -ministérielle, dans laquelle entraient plusieurs hommes nouveaux. - -La vieille bête soulève un peu la tête, se fait répéter les noms, -sourit, se renverse dans son fauteuil, en fermant à moitié les -paupières,--comme M. de Talleyrand. - -Puis, tapant sur sa tabatière en or: - ---Ce ministère-là ne durera pas huit jours. - -Le ministère a duré deux ans. - - -III - -Je connais une vieille bête qui est habituée de la Comédie française. - -Elle est rogue, elle est importante, elle crache avec bruit, elle -hausse les épaules à tout propos. - -Elle n’aime que le vieux répertoire, les pièces mortes, les auteurs -enterrés. Son admiration en est restée à Alexandre Duval. Elle commence -cependant à comprendre Scribe et _Valérie_. - -Lorsqu’on joue _les Caprices de Marianne_, _l’Aventurière_ ou _la -Fin du roman_, la vieille bête s’agite dans son fauteuil; elle se -tourmente, elle soupire, elle tousse, elle ricane, elle se retourne, -elle feint de dormir. - -La vieille bête n’admet pas plus les comédiens nouveaux que les -écrivains nouveaux; elle s’écrie en joignant les mains:--Ah! ma pauvre -Dupont, où es-tu? Ah! Duchesnois! ah! Armand! ah! Cartigny! ah! -Baptiste! - -Un soir, incommodé par le voisinage de la vieille bête, j’essayai de -discuter avec elle; je lui représentai poliment que, si parfaite que -fût mademoiselle Dupont, j’étais convaincu qu’Augustine Brohan pouvait -lui être comparée sans désavantage; que Bressant valait bien Armand, et -que Cartigny avait trouvé dans Got un digne successeur. - -J’accumulai ainsi pendant quelques minutes les exemples et les -comparaisons. - -La vieille bête ne trouva rien à me répondre, sinon que j’étais un -_insolent_,--et elle me menaça d’_envoyer chercher la garde_. - - -IV - -Ah! voilà comme elles sont, les vieilles bêtes littéraires! - -Et celles qui ont fait elles-mêmes des ouvrages,--dans leur -temps,--pièces ou volumes! - -De ce qu’on ne les joue plus, ou de ce qu’on ne les réimprime plus, -tout va de mal en pis, l’art est perdu, un abîme est sous nos pieds. - -Deux d’entre elles s’abordent dans la cour de l’Institut,--considérée -comme passage. - ---Comprenez-vous quelque chose à ce qui s’écrit aujourd’hui? demande le -père d’un _Asdrubal_ quelconque à l’auteur d’un recueil d’_Apologues et -d’Héroïdes_. - ---Moi! s’écrie avec indignation l’interpellé; est-ce que je lis un seul -mot de la littérature actuelle? Je me crèverais les yeux plutôt que de -les souiller par ces rapsodies! - ---Cependant, il est bon de se tenir au courant... - ---Allons donc! est-ce que je ne sais pas à L’AVANCE, tout ce que ces -messieurs peuvent dire!!! - -Et l’on parle de la critique parfois étourdie des jeunes gens. - -Comment qualifier alors la critique aveugle des vieilles bêtes? - - -V - -Les vieilles bêtes sont presque toujours des méchantes bêtes. - -A un moment donné, Cassandre ne reculera devant aucun moyen pour se -défaire de Léandre. - -Il y avait une fois une vieille bête qui était un oncle, et qui abusait -horriblement de ce titre d’oncle pour opprimer un charmant garçon qui -était son neveu. - -L’oncle habitait la province; il était riche à lard; il avait maison de -ville et maison des champs; il ne faisait rien; il était célibataire; -il restait quatre heures à table. Le soir, il jouait aux cartes avec sa -domestique. - -Le neveu demeurait à Paris, où il étudiait la médecine. Il était -seul et pauvre. Il travaillait et dormait dans un taudis immonde; il -mangeait des choses infâmes dans un cabaret ténébreux. En revanche, -il recevait de son oncle une pension ridicule: quelque chose comme -soixante francs par mois. - -De temps en temps, le neveu écrivait à l’oncle: - -«Je vous jure sur l’honneur que vos soixante francs sont insuffisants à -me faire exister!» - -L’oncle répondait stoïquement: - -«Un jeune homme doit apprendre de bonne heure l’économie. A ton âge, je -savais me tirer d’affaire.» - -Alors le neveu se serrait un peu plus le ventre. Mais, au bout de -quelques mois, vaincu, il écrivait encore: - -«Mon cher oncle, je tends les bras vers vous! Soyez humain, vous qui -avez tant d’argent!» - -Et la vieille bête répondait toujours: - -«Tu ne seras pas fâché de trouver cela après ma mort.» - -Le mot favori des vieilles bêtes! - -Un mot lâche, et sous lequel ils se mettent à couvert toute leur vie. - - -VI - -Oh! mon histoire n’est pas terminée. - -Il arriva forcément un jour où le neveu dut faire des dettes. - -Il arriva également un autre jour où les créanciers, ne pouvant être -payés par le neveu, s’adressèrent à l’oncle. - -Humbles et chétifs créanciers! créanciers du toit, du vêtement et de la -nourriture! - -Ce jour là, l’oncle irrité supprima la pension de soixante francs à son -neveu. - -Comment fit celui-ci pour vivre? Je l’ignore. Comment font tant -d’autres?... - -Des récits lamentables parvenaient par intervalles aux oreilles de -l’oncle, qui se contentait de proférer un de ses axiomes: - ---Il est bon qu’un garçon mange de la vache enragée. - -Une fois, il reçut une lettre d’un accent désespéré, dans laquelle -son neveu l’avertissait qu’il était à bout de ressources honnêtes, -et que si le ciel ou son «bon oncle» ne lui venait en aide dans -les quarante-huit heures, il se verrait obligé de mettre fin à son -existence. - ---Bah! bah! murmura l’oncle, en haussant les épaules. - ---Déclamations de jeune homme! ajouta la domestique. - -Les quarante-huit heures écoulées, le jeune homme fit comme il avait -dit. Il se tua. - -Ce qui se passa dans l’âme de l’oncle à cette nouvelle, on ne l’a -jamais su. - -Peut-être ne se passa-t-il rien. - -Seulement, cinq ou six ans après la mort de son neveu, il se chargea de -son épitaphe. - -Je vais vous dire comment. - -C’était sur la fin d’un gros dîner, entre vieilles bêtes retirées des -affaires. - -L’une d’elles vint à s’adresser à l’oncle: - ---N’aviez-vous pas encore de la famille, il y a quelques années? - -L’oncle répondit, en pelant une poire: - ---Oui, j’avais un neveu... _qui a mal tourné_. - - - - -LE CHANT DE LA TISANE - - -O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la -campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la -pointe du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie; -tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime! - -Le malade est dans son lit: la nuit va finir. La mèche tourmentée d’une -veilleuse darde ses derniers feux dans la chambre muette. Le malade -ne dort pas; il a perdu depuis longtemps le sommeil; tourné contre la -muraille, son œil farouche compte pour la millième fois les dessins -de la tapisserie et cherche à y découvrir quelques configurations -nouvelles. Le silence qui l’enveloppe lui est odieux. Enfin, on ouvre -doucement la porte, on s’approche doucement de son lit, on écarte -doucement les rideaux; et une voix murmure à son oreille; «Mon ami, -voici ta tisane.» - -O tisane! tisane réparatrice! - -Il demande si le médecin est venu. Le médecin est la principale -préoccupation du malade, sa providence et son joujou; il voudrait -l’avoir constamment à son chevet; il amasse dans sa mémoire une foule -de choses sur lesquelles il se propose de l’interroger. Mais pourquoi -le médecin tarde-t-il tant aujourd’hui? Il avait promis de venir à -huit heures, et voilà qu’il est huit heures et demie. «Tu te trompes, -mon ami, il est à peine sept heures.--Pourtant j’ai entendu sonner la -pendule.--Ne te fatigue pas, tiens-toi tranquille.» Et, pour détourner -sa pensée, sa femme ajoute câlinement: «Veux-tu boire ta tisane?» - - -O tisane! tisane réparatrice! - - -La tisane prise, en voilà pour une heure de patience. On reborde -le lit, on exhausse l’oreiller. «Ce jour ne te paraît-il pas trop -vif? Es-tu assez couvert comme cela? Tâche de transpirer un peu. Je -reviendrai de temps en temps pour voir si tu as besoin de quelque -chose.» Le malade reste seul. Les bruits de la rue, tels que voitures -qui roulent et cris des marchands ambulants, arrivent faiblement à son -oreille. Il songe. Il repasse sa vie, et surtout sa jeunesse, comme on -fait toujours dans la maladie, les minutes d’enivrement et les années -mal employées; il remet en leur place drames et églogues; parfois, il -ferme les yeux pour mieux revoir les figures chères, et quand il les -rouvre il les sent mouillés. Un orgue qui s’obstine dans la cour, un -orgue aux refrains chevrotants, accompagne sa songerie. Le malade se -laisse aller à l’émotion. L’attendrissement le rattache à l’existence, -et c’est lui qui sonne pour avoir sa tisane. - - -O tisane! tisane réparatrice! - - -Un ami demande à le voir. «Ne le faites pas trop causer,» lui -recommande la femme sur le seuil de la chambre. Ils entrent tous deux, -elle le précédant: «Mon ami, c’est monsieur Un Tel qui désire te dire -un petit bonjour.» Le malade fait un bond de joie. Une visite! la manne -dans son désert! «Eh bien, farceur, s’écrie le survenant, c’est donc -comme cela que tu t’amuses à nous donner de l’inquiétude! tu as donc -bien du temps à perdre? Imagine-toi que je n’ai appris ton accident -qu’hier au soir; je ne voulais pas y croire. Mais je vois avec plaisir -que tu n’es pas aussi mal qu’on me l’avait dit...» Le malade écoute -cette voix avec ravissement; il s’agite et veut étendre le bras. -«Ne te découvre pas! dit la femme.--Non, ne te découvre pas, répète -l’ami.» Le malade se résigne, et dirige du moins un regard chargé de -reconnaissance sur ce mortel tombé du ciel. «Allons, allons, reprend -celui-ci, cela ne sera rien; il ne s’agit que de ne pas se _frapper_. -Avant de m’en aller, mon bon, je veux te voir boire ta tisane.» - - -O tisane! tisane réparatrice! - - -C’en est fait, le visiteur est parti, et avec lui la lumière, le -bonheur. Le malade retombe dans son apathie jusqu’à l’heure où se joue -la tragédie palpitante et atroce de la nourriture. Il supplie, la femme -refuse. Il implore un blanc de volaille; il descend jusqu’à l’œuf à -la coque; il s’abaisse jusqu’au biscuit. La femme est implacable. Il -jure qu’il se porte à merveille; l’ami qui vient de sortir n’a-t-il -pas trouvé qu’il avait une mine florissante? La femme ne veut rien -entendre; elle quitte la chambre pour reparaître un instant après, -un bol à la main. «Ah! je l’ai attendrie, se dit le malade; c’est un -potage qu’elle m’apporte.» C’est la tisane! - - -O tisane! tisane réparatrice! - - -Enfin, on annonce le médecin, sortant d’un coupé comme s’il sortait -d’une boîte, paré, sentant bon, la voix discrète, le geste apaisant, -le sourire aux lèvres, ne se doutant même pas qu’il est en retard de -deux heures. Le médecin s’asseoit en face du malade; il lui raconte -les courses qu’il a faites, celles qu’il doit faire encore; il dit -les quartiers démolis et les embellissements, et comme quoi il a -l’intention d’acheter des terrains du nouveau boulevard La Fayette. Le -malade fait d’immenses efforts d’attention. Après vingt minutes d’un -spirituel narré, l’aimable médecin prend son chapeau et se dispose à -s’en aller. «Mais, docteur, vous ne m’avez rien ordonné!--Oh! vous -êtes hors de danger depuis longtemps; continuez, je reviendrai. Est-ce -qu’on ne vous donne pas à manger? (Un soubresaut du malade.)--Vous -savez bien, monsieur, dit la femme, que vous l’avez formellement -défendu.--Vous pouvez maintenant lui donner ce qu’il demandera, avec -modération, bien entendu... Et surtout, beaucoup, beaucoup, beaucoup de -tisane!» - - -O tisane! tisane réparatrice, faite avec les bonnes herbes de la -campagne, édulcorée avec les plus séduisants sirops, apportée sur la -plante du pied, et remuée à petits coups argentins par une main amie; -tisane salutaire, je te reconnais et je t’aime! - - - - -JE M’APPELLE CORBIN - - -J’ai à raconter une aventure arrivée à une femme, autant affolée de -noblesse que la comtesse d’Escarbagnas. - -Elle ne voulait frayer qu’avec des gens de qualité. - -Et pourtant, elle était née avec un cœur sensible. - -Comment accorder la voix, la voix suppliante de ce pauvre cœur, avec -l’accent impérieux de l’orgueil héraldique? - -Il fallait au moins douze quartiers pour lui baiser la main; - -Vingt quartiers pour lui écrire un billet doux; - -Trente quartiers pour lui dire: Je vous aime! - -Il fallait remonter jusqu’aux croisades pour suivre la progression. - -Aussi, que de fois son cœur eut-il à souffrir et à murmurer! - -Mais le préjugé fut toujours le plus fort. - -Pas d’armes--pas de marquise. - -Car elle était marquise. - -Un jour, il se présenta un fort bel homme, à la poitrine bombée, aux -sourcils extrêmement noirs et _fournis_, comme le Du Bousquet du roman -de Balzac: _la Vieille Fille_. - -C’était probablement un homme qui avait à se venger de quelque chose ou -de quelqu’un. - -Il se faisait appeler le vicomte de Saint-Ovipare. - -Il avait un carrosse et des gens. - -Son ton était exquis. - -Il disait _belle dame!_ à toutes les femmes, et il baisait dévotement -le bout de leurs doigts gantés. - -Le vicomte de Saint-Ovipare n’inspira aucune méfiance à la marquise. - -Au contraire. - -Il chercha à plaire,--il plut. - -Il fit son métier de soupirant en conscience. - -Enfin, il obtint un tendre rendez-vous. - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Et... lorsqu’il n’eut plus rien à souhaiter. - -Il s’écria d’une voix retentissante: - ---JE M’APPELLE CORBIN! - - -Ne voyez-vous pas, caché sous cette historiette, un mythe très-profond? - -Pour moi, j’y vois mes Illusions parées, fleuries, entrelacées à la -façon d’un groupe vaporeux de Gendron, et rasant le lac de ma vie. - -Elles m’appellent, elles m’attirent du regard, du sourire et de la voix. - -L’une me dit, en effeuillant des bouquets et en me les jetant au visage: - ---Je suis Camille! - -L’autre, en me montrant les saules: - ---Je suis Galathée! - -Celle-là, blanche et fière: - ---Je suis Hélène! - -Éperdu, enivré, je me laisse peu à peu séduire par ces ravissantes -fées; je les suis et je les poursuis; et lorsque je parviens à les -saisir et à les étreindre dans mes bras passionnés, elles s’écrient, -mes Illusions, avec de mauvais éclats de rire: - ---Je m’appelle Corbin! - - - - -ÉPITRE AU ROI DE PRUSSE - - - SIRE, - -Voilà bien longtemps que je travaille pour Votre Majesté. L’heure de ma -récompense est-elle proche? - -Voilà bien longtemps que je me dévoue, et que je m’épuise, et que -j’espère,--et que j’attends. - -Il y a juste vingt ans, jour pour jour, que je suis à votre service, -Sire, et que je fais partie des gens de lettres, qui est un beau corps, -modestie à part. - -Ah! Votre Majesté peut se vanter de posséder une nombreuse et vaillante -armée. Des troupes toujours fraîches, sans cesse renouvelées, -constamment enthousiastes, que l’on mène avec un mot, et dont on fait -tout ce que l’on veut avec une promesse! - -Seulement, comme les troupes de notre vieille République, elles -auraient bien besoin qu’on leur votât une paire de souliers. - -Mais il faut croire que l’auguste oreille de Votre Majesté est devenue -un peu dure,--ou que vos courtisans ne laissent pas parvenir jusqu’à -elle nos réclamations et nos plaintes. - -Jadis, vos recruteurs, en m’entraînant au cabaret pour me faire mettre -mon paraphe au bas d’un enrôlement, m’avaient promis un avancement -rapide. Un d’entre eux même n’avait pas hésité à m’affirmer que j’avais -un bâton de maréchal dans mon buvard. - -Moyennant quoi j’avais signé. - -Hélas! c’est absolument comme si j’avais signé un pacte avec la misère, -l’affront, l’injustice et l’angoisse. - -Vingt ans se sont écoulés, pendant lesquels je vous ai donné, Sire, ma -force et ma santé, mes jours les plus superbes, mes heures les plus -fécondes, les jours et les heures qu’on regrette éternellement. - -Pendant vingt ans, la tête grosse du fatras des bibliothèques, j’ai -chaque soir, régulièrement et patiemment, allumé ma lampe et écrit des -pages sur toutes sortes de choses.--Et j’ai reconnu que j’écrivais -pour Votre Majesté. - -J’ai voulu aimer, et les trésors de mon cœur je les ai versés aux pieds -de statues habillées de robes de soie.--Et j’ai reconnu que j’aimais -pour Votre Majesté. - -Aujourd’hui, je suis las; je suis las et je suis vieux. De mes cheveux -noirs, la moitié est partie à votre service, Sire, et l’autre moitié -est en train de blanchir. Et de tous les points, du nez, du front, -des yeux, partent, se croisent, s’élancent des rides longues et -sinueuses,--qui sont les fusées de ce feu d’artifice que le temps met -cinquante ans à tirer sur une face humaine. - -L’admirable ressort qui ouvrait et fermait ma bouche avec tant de -précision s’est insensiblement détendu; je me surprends quelquefois la -lèvre pendante, sans savoir pourquoi. - -Ma pensée aussi est sans ressort. C’est le commencement de la fin. N’en -doutez pas, Sire, votre sujet a fait son temps. - -O mes aspirations et mes ambitions! O les gloires rêvées, les joies -entrevues!--Les recruteurs m’avaient menti! - -Le vieux racoleur s’était gaussé de moi. En fait de bâton de maréchal, -je ne trouve dans mon buvard qu’un tout petit bâton de cire à cacheter, -dérisoirement pailleté d’or, qui va me servir à cacheter cette dolente -épître à Votre Majesté. - - - - -LE RÉPERTOIRE D’UN FARCEUR - - -I - -Hélas! je connais un farceur! - - -Je sais bien,--un farceur ne s’appelle plus aujourd’hui un farceur; -le mot est allé rejoindre les vaudevilles de Désaugiers et les romans -de Paul de Kock.--On dit un _cascadeur_ maintenant.--Mais si le mot -a changé, l’espèce existe toujours, invariable, et, hâtons-nous de -l’écrire, insupportable. Le farceur est capable de rendre la gaieté -haïssable, dans un temps donné. - - -Hélas! je connais un farceur! - - -Je le connais depuis l’enfance.--Le jour qu’il tira la langue à son -maître d’école, pour la première fois, sa vocation fut décidée: il -avait fait rire ses petits camarades. Mon intention n’est pas de le -suivre dans ses essais très-vulgaires; il ne manquerait plus que -cela! Qu’il suffise de savoir que l’homme a tenu ce que promettait -l’enfant.--Lors de son mariage, dans les corridors de la mairie, il -trouva le moyen d’attacher une queue de cerf-volant au collet de -l’habit de son beau-père.--Rien ne lui est sacré. Il semble que pour -lui la vie ne soit autre chose qu’une invitation à une partie de -plaisir, avec ce post-scriptum de la main du Créateur: _On fera des -farces._ - - -Hélas! je connais un farceur! - - -Et comme il a bien l’air d’un farceur! Quels gros yeux! Quelle bouche -fendue jusqu’aux oreilles! Quels gestes à la _Titi le Talocheur_!--Du -plus loin qu’il m’aperçoit, il se met à jeter son chapeau en l’air et -à danser sur le trottoir. Tout le monde se retourne, c’est ce qu’il -voulait. Il me prend par le bras, et la première parole qui sort de sa -bouche est: - ---Savez-vous _celle_ du cuirassier qui a gagné le gros lot à la loterie -du _Vase_? - -Je comprends qu’il veut me conter une farce, et je hausse les épaules. - ---Si vous la savez, continue-t-il, avouez-le tout de suite et ne me -faites pas poser... Mais non; où l’auriez-vous entendue? Enfin, vous -m’arrêterez... - -Et il me raconte _celle_ du cuirassier. - -Et après celle du cuirassier, celle du dragon, et puis celle du -tambour-major. - - -Hélas! je connais un farceur! - - -Tout en marchant à mon côté, il ne laisse pas que de se préoccuper -des passants: il feint de choir avec fracas en frôlant une femme; -il salue des personnes en voiture qu’il ne connaît pas; ou bien, -s’arrêtant soudain, il me désigne au sommet d’une maison quelque objet -chimérique,--et voilà une vingtaine d’individus attroupés autour de -nous. Trop heureux si, au moment de nous séparer, moment que je hâte de -tous mes efforts, il ne me saisit pas en criant de toutes ses forces: - ---Monsieur, vous allez me rendre la montre que vous m’avez dérobée!! - - -Hélas! je connais un farceur! - - -En société, il ne tarit pas.--C’est un acteur perpétuellement en -scène. Il ne recule devant aucune audace, pas même devant la -ventriloquie,--art qui tend à disparaître. Avec une serviette autour -de la tête, il s’affuble successivement en religieuse et en Mauresque. -Et il parle! Il n’y en a que pour lui. Les bourgeois l’écoutent avec -délices, et s’en vont répétant: - ---Il n’y a pas moyen de s’ennuyer cinq minutes avec cet être-là! - - -Hélas! je connais un farceur! - - -II - -Un incident bizarre a récemment marqué mes relations avec ce farceur. - -Si acharné et si habile qu’il fût à _tenir le crachoir_, il était -quelquefois forcé de s’interrompre. Dans ces intervalles, il -s’éclipsait modestement dans une chambre voisine ou dans un coin de -jardin, partout enfin où il croyait pouvoir être seul.--Alors, il -tirait furtivement d’une poche de côté un carnet sur lequel il jetait -les yeux.--Ce rapide examen fait, il semblait que sa verve en reçût -un nouveau stimulant, et il rentrait au salon plus brillant et plus -farceur que jamais. J’avais surpris ce manége, et j’en étais fort -intrigué. Le hasard seconda ma curiosité. A la suite d’un repas poussé -un peu loin, un échange de paletots, prémédité de mon côté, mit en ma -possession le carnet mystérieux. - -C’était, ainsi que je l’avais d’ailleurs supposé, un recueil de -facéties, bourdes, pointes, quolibets, jeux de mots, scènes, -chapelourdes, reparties, gaillardises, classés avec une certaine -méthode, adaptés à toutes les circonstances de la vie, assortis au goût -de tout le monde;--un bréviaire, ou plutôt un répertoire de joyeusetés -cueillies, c’est-à-dire ramassées partout, dans les vaudevilles, -dans les journaux, dans les cafés, dans les bals publics, dans les -tables d’hôte, sur les talus des fortifications;--un ensemble du plus -détestable goût, qui peut quelquefois forcer le sourire, mais qui fait -naturellement hausser les épaules. - -Se pourrait-il que ce fût là le niveau d’un certain esprit -contemporain? Les succès de _mon ami_ le farceur me le donneraient -presque à supposer. - -Quoi qu’il en soit, j’ai tenu à reproduire ici, au hasard, plusieurs -traits de cet esprit. J’en ai vraiment le rouge au front. Mais quelque -chose me soutient dans cette exhibition de lazzi tour à tour effrontés -ou piteux: c’est l’espoir de les rendre désormais impossibles. - -En les livrant à la publicité, je les enlève peut-être à la -circonlocution. - -Connue la farce,--ruiné le farceur. - - -III - -=Extraits du Répertoire= - -_Pages 2 et suivantes._CONTREPETTERIES ET LOCUTIONS PAR A PEU PRÈS. - -D’un travail achevé, dire:--c’est le _nègre plus ultra_. - -Des approches du soir:--l’heure du _crépsulcule_. - -D’un individu mélancolique:--gai comme _poinçon_. - -Au lieu de mercredi prochain:--_mercrechain prodi_, _mercrechi prodin_, -_mercredin prochi_. - - * * * - -IMAGES ORIGINALES, EXPRESSIONS BURLESQUES. - -D’une femme que tout le monde admire et trouve superlativement belle. -La regarder froidement, et dire en levant les yeux au ciel: - ---Oui. Elle me rappelle un notaire que j’ai bien aimé! - -D’un homme qui prend du ventre: - ---Il bâtit sur le devant. - - * * * - -_Page 5._ FARCES DIVERSES POUR TOUTES LES SAISONS. - -Entrer au bras d’un ami,--qu’on n’a pas prévenu,--dans un magasin -quelconque, et s’exprimer, non pas dans une langue étrangère (on -pourrait trouver à qui parler), mais dans une langue inventée. - - -Exemple: - - ---_Balacla tomar epsin molinod cummus no ferra pribumel van gomallet -rusine._ - -La marchande, ou le marchand, tend l’oreille, et murmure gracieusement: - ---Je ne comprends pas. - -L’ami devient écarlate. - -Continuer alors, en désignant un objet: - ---_Zémi réazor changuerbem souls vollis flan?_ - ---Combien ceci? fait la marchande, se croyant sur la trace; trente-deux -francs cinquante centimes, monsieur. - ---_Stoltz?_ - ---Trente... deux... francs! francs!... répète la marchande avec une -télégraphie de tous les doigts. - ---_Boum rosa! Boum rosa! Tiglitir?_ - -Poursuivre, sur cette donnée, jusqu’à complète apoplexie de votre -ami,--ou jusqu’à la fureur soudaine de la marchande. - -Effet certain. - - * * * - -Au théâtre, crier: _bravo Arnal!_ lorsque c’est Mélingue qui joue. - -Et, lorsque madame Thierret est en scène, se pencher vers son voisin de -stalle, en disant assez haut pour être entendu. - ---Cette Déjazet aura toujours vingt ans! - - * * * - -_Pages 9 et suivantes._ IMITATIONS ET TOURS D’ADRESSE. - -Imiter avec la voix et avec les pieds un régiment qui passe, le bruit -des tambours et des commandements répétés, ainsi que la marche du père -Bugeaud et l’air de la _Reine Hortense_. - - * * * - -Imiter, derrière un paravent, ou simplement le dos tourné: - -Le rabot; - -La scie; - -Un enfant indisposé; - -Une bouteille qu’on débouche; - -L’orage; - -Les gazouillements d’une volière; - -Les chants de l’étable; - -L’herbe qui pousse. - - * * * - -Imiter la fanfare du coq dans ses trois tonalités bien distinctes: - -D’abord, glapissante et cassée, un vieux coq:--_Je m’en vais quand je -veux!_ - -Puis, retentissante, un coq dans la force de l’âge:--_Je m’en vais -quand je veux!!_ - -Enfin, grêle et claire, un tout jeune coq:--_Tu es bien heureux!!!_ - - * * * - -Représenter sur la muraille, avec les doigts (une bougie étant placée à -cet effet), les ombres de deux chats qui se guettent, s’éloignent, se -rapprochent, et font entendre successivement des _miaou_ de tendresse -et des _frou frou_ d’enragés. - -Excellent en partie de grisettes. - - * * * - -_Page 12._ CHANSONS ET POÉSIES VARIÉES. - -Lâcher du Gustave Nadaud dans le demi-monde. - -_Les Deux Gendarmes_; - -_Les Reines de Mabille_; - -_La Lorette_; - -_Je souffle la bougie; m’aimez-vous?_ - -Aborder la Colmance dans les ateliers d’artistes et aux dîners en -vareuse: - -_Ça vous fend la bouche à quinze pas._ - -_Quel cochon d’enfant!_ - -_Joli mois de mai._ - -Auteurs anonymes: _Mam’zelle Lise_. _C’est le temps où l’on aime_. _Au -pied du Liban_, etc., etc. - - * * * - -_Pages 15 et suivantes._ NARRATIONS IMPORTANTES ET DE LONGUE HALEINE. - -_Le Condamné à mort_, d’Henri Monnier; - -_Le Condamné à mort_, de Vanderburch et Tisserant; - -_Le Condamné à mort_, d’Eugène Chavette. - - * * * - -_La Diligence de Lyon_; - -_La Chasse_; - -_Le Père d’Adolphe_. - - -_Les noces de Madame Francastor!_ - -_Prud’homme en bonne fortune._ - - * * * - -_Page 20._ MYSTIFICATIONS. - -Tout le répertoire du célèbre cor Vivier.--Oh! Vivier!--un dieu! - -Son coup de pistolet dans une cellule d’un établissement inodore est un -trait de génie. - -Rechercher avec soin ses moindres faits et gestes.--On vient de me -raconter l’aventure du _mannequin_; je m’empresse de la consigner dans -mes tablettes. - -Attardé, un soir d’hiver, chez un peintre de ses amis, qui demeurait en -face d’un bureau d’omnibus, Vivier avise tout à coup, dans un coin de -l’atelier, un mannequin revêtu d’une robe de femme. - ---Prête-moi ce mannequin? dit-il à l’artiste. - ---Pourquoi faire? - ---Je n’en sais rien; mais laisse-moi l’emporter. - ---Volontiers, répond le peintre, habitué sans doute aux excentricités -du cor. - -Et Vivier s’en va bras dessus bras dessous avec le mannequin. - -Il était onze heures. Le dernier omnibus était sur le point de partir. -Il n’y avait personne dedans. Le cocher dormait sur son siége; le -conducteur battait la semelle sur le trottoir. - -Vivier monte avec son mannequin et s’installe dans les places du fond. -Grâce à la demi-obscurité, le mannequin, assis comme une personne -naturelle, faisait illusion. - -L’omnibus s’emplit peu à peu. On part. - ---Pour deux personnes! dit Vivier en passant douze sous au conducteur. - -Dix minutes après, arrivé devant sa porte, il descend, laissant le -mannequin dans la voiture,--sans s’embarrasser de la surprise et de -l’effroi que celui-ci doit y causer tôt ou tard. - - * * * - -B.... aussi, le long acteur B...., fournit un joli contingent -d’historiettes. Elles sont un peu vives, par exemple, et bonnes à -émettre seulement à la campagne. - -Rappeler entre autres,--avec des circonlocutions,--une entrevue avec un -de ses directeurs. B.... sollicitait de lui une avance. Le directeur -refusait; B.... insistait avec douceur; le directeur persistait avec -dureté. - -A la fin, lassé, mais sans rien perdre de son flegme, B.... fit un -geste terrible, et lui dit: - ---Vous allez m’avancer mon mois à l’instant, ou je... dans votre -cabinet! - - * * * - -_Pages 22 et suivantes._ DES PROPOS INCOHÉRENTS. - -Je crois être l’inventeur de cette variété de mystification; dans tous -les cas, je l’ai fait arriver à un haut degré de perfectionnement. - -La meilleure façon d’en donner une idée est de rapporter à peu près la -conversation que j’eus dans un grand dîner. - -J’avais remarqué la physionomie débonnaire d’un de mes voisins, et -j’attendais avec impatience qu’il m’adressât la parole. - -Ce moment arriva. - -LE VOISIN. Voilà un délicieux potage; n’est-il pas vrai, monsieur? - -MOI. Assurément; il y a dans ce potage des combinaisons dont le -soulèvement peut se sous-entendre sans nuire à l’austérité des -fonctions illusoires. - -LE VOISIN. Vous dites? - -MOI. Je suis de votre avis; toutefois, vous me permettrez de croire, -qu’en parlant ainsi, vous vous placez exclusivement au point de vue des -subrécargues, opposition dont un arrêt devrait interdire à jamais la -volatilisation. - -LE VOISIN. Comment cela, monsieur? - -MOI. Eh, oui! Vous laissez planer un sentiment de suspicion, impétueux -et subreptice, dû autant à la solidarité d’un principe équitable qu’au -libre arbitre du plénipotentiaire que tout le monde nomme. - -LE VOISIN. Quel plénipotentiaire, s’il vous plaît? - -MOI. J’en appelle à ces dames et à ces messieurs. Tout est légitime, -rien n’est abandonné au hasard. C’est une volute, capable d’aveugler; -ne nous écartons des idées rationnelles que dans la limite inoffensive -de la combativité. Triste, j’en conviens, mais nécessaire. Toute -synthèse a sa base; qui le nie? Monsieur (_désignant le voisin_) -soutient une mauvaise cause. - -LE VOISIN. Moi, monsieur! - -MOI. Évidemment! Votre solution, qu’engendre-t-elle? Prétendre ériger -en système les insanités d’un esprit foncièrement cubique, melliflu, -solitaire, incapable d’un élan collecteur, c’est tomber droit dans le -manichéisme, etc., etc. - - -IV - -Ne lâcher le voisin que lorsqu’on le voit suer à grosses gouttes. - -Voyons, vous devez avoir assez de ces échantillons, mes chers lecteurs, -restons-en là pour aujourd’hui,--et pour toujours. - -J’ai rendu le paletot,--mais j’ai gardé les tablettes. - -Depuis cette soustraction, il m’est arrivé de me trouver plusieurs fois -avec le farceur. - -Il n’est plus le même; sa verve est embarrassée, sa parole est -hésitante. On sent qu’il lui manque quelque chose... - - -FIN. - - - - -TABLE - - - Pages - - Préface 1 - Les Femmes qui font des scènes 3 - La première Bonne 19 - Il y aura des femmes charmantes 35 - La Grue 45 - Ma femme m’ennuie 63 - La Rosière 75 - La Bague 87 - Les Inviteurs 105 - Le Photographe 121 - Il sait où est le cadavre 135 - La Symphonie du banquet 149 - Examen de conscience d’un homme de lettres 165 - Les Vétérans de Cythère 171 - Pourquoi l’on aime la campagne 185 - Le Samaritain du boulevard 195 - Un Réveillon 201 - Les Immortels 213 - Le Turc et le Grenadier 223 - Mémoires d’un homme à qui il n’est jamais rien arrivé 237 - Le Dîner du Lancier 247 - L’Ami des Acteurs 261 - Une Nature en dehors 271 - L’Œil, la Dent et le Cheveu 283 - Les Réputations de cinq minutes 289 - Le Chicard 295 - Les Parisiens du Dimanche 309 - Les Vieilles bêtes 313 - Le Chant de la tisane 323 - Je m’appelle Corbin 329 - Épître au roi de Prusse 333 - Le Répertoire d’un farceur 337 - -FIN DE LA TABLE - - -CLICHY.--Impr. Maurice LOIGNON et Cie, rue du Bac-d’Asnières, 12. - - - * * * * * - - -Corrections. - - Page 12: «jeté» remplacé par «jetée» (pour que vous m’ayez - jetée sous les pas). - Page 22: «épousseterez» remplacé par «époussetterezs» (vous - n’époussetterez pas les étagères). - Page 27: «harrassé» remplacé par «harassé» (Je suis harassé, je - n’y vois plus). - Page 33: «pa» remplacé par «pas» (Vous ne voudriez pas être la - cause). - Page 36: «sybillins» remplacé par «sibyllins» (ce qui, selon - les livres sibyllins, correspond). - Page 40: «p» remplacé par «pas» (Ce n’est pas un crime). - Page 42: «de de» remplacé par «de» (Me ferez-vous l’honneur de - m’apprendre le motif). - Page 47: «junévile» remplacé par «juvénile» (tu es redevenu - juvénile en diable). - Page 57: «bons» remplacé par «bon» (Il n’y a pas de bon sens). - Page 64: «Allonc» remplacé par «Allons» (--Allons donc). - Page 79: inséré «à» (que tu conduises ta sœur à la mairie). - Page 84: «rère» remplacé par «frère» (Le frère de la rosière). - Page 89: inséré «DE» (Mme DE MONBAZON, (_avec émotion_)). - Page 91: «MONBASON» remplacé par «MONBAZON» (M. DE MONBAZON. - C’est étrange). - Page 92: «chercher» remplacé par «cherche» (et cherche à - l’attirer). - Page 97: «écossaisse» remplacé par «écossaise» (Huit francs - pour ta robe écossaise ). - Page 103: «bouboir» remplacé par «boudoir» (le boudoir de - madame de Monbazon). - Page 123: «Il» remplacé par «Ils» (LE PHOTOGRAPHE. Ils n’ont - donc pas de miroir). - Page 138: «m onde» remplacé par «monde» (répéter par tout le - monde). - Page 138: «enéli-cite» remplacé par «t’en félicite» (Je t’en - félicite ). - Page 167: «fourures» remplacé par «fourrures» (ses riches - fourrures me crevassent l’œil). - Page 170: «ce ce» remplacé par «ce» ( ce serait de renoncer - absolument). - Page 180: «apposte» remplacé par «aposte» (Celui-ci aposte un - domestique). - Page 180: «étidités» remplacé par «fétiditése» (ni devant les - hontes, ni devant les fétidités). - Page 180: inséré «§» (§ VI -- Le châtiment). - Page 188: «inacessible» remplacé par «inaccessible» (Ce sentier - touffu est inaccessible aux rayons). - Page 192: «trimar» remplacé par «trimard» (La belle nuit!--Et le - joli _trimard_!) - Page 208: «e» remplacé par «je» (et encore, je veux qu’il - apporte). - Page 225: «chapska» remplacé par «chapkas» (jusqu’aux élégants - chapkas des lanciers polonais). - Page 232: inséré «la» (au débitant de tabac de la rue Fontaine). - Page 234: «an» remplacé par «en» (se trouvèrent en face d’un - débit de tabac). - Page 240: «administion» remplacé par «administration» (la - gloire de l’administration des contributions). - Page 244: «voulumes» remplacé par «volumes» (remplirait - aisément cent volumes). - Page 248: «portez» remplacé par «porter» (de porter un jour vos - soixante ans). - Page 252: «avait» remplacé par «avais» (c’était moi qui les - avais commencés). - Page 259: «section X» remplacé par «sectionXI» ( sectionXI ). - Page 262: «ne» remplacé par «se» (elle se sera trompée d’heure). - Page 264: «allures» remplacé par «allure» (si simple et si - calme d’allure ). - Page 272: «débarassons» remplacé par «débarrassons» - (--débarrassons-nous de cette mémoire). - Page 273: «exisence» remplacé par «existence» (domine - l’existence de Corfou). - Page 277: «l» remplacé par «Il» ( Il est même croustilleux). - Page 287: «b layera» remplacé par «balayera» (on me balayera - comme un témoin). - Page 287: «satisfaits» remplacé par «satisfaites» (Êtes-vous - satisfaites, vous toutes). - Page 289: «Prince» remplacé par «Princes» (A la hauteur du - passage des Princes ). - Page 290: «pourtes» remplacé par «pour tes» (il n’en reste plus - pour tes confrères). - Page 290: «de» remplacé par «du» (une allée du bois de - Boulogne). - Page 290: «paillètent» remplacé par «paillettent» (dentelles - que paillettent çà et là). - Page 293: «éteaient» remplacé par «étaient» ( étaient - littéralement obstrués). - Page 313: «Linnée» remplacé par «Linné» (à la manière de - Linné). - Page 317: «tous» remplacé par «tout» ( tout ce que ces - messieurs peuvent dire). - Page 338: «Quesl» remplacé par «Quels» ( Quels gestes à la - _Titi le Talocheur_). - Table des matières: ajouté le chapitre «Le Samaritain du - boulevard» (p. 195) quu manque dans l'original. - - - - - - - - -End of Project Gutenberg's Les femmes qui font des scènes, by Charles Monselet - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI FONT DES SCÈNES *** - -***** This file should be named 63543-0.txt or 63543-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/5/4/63543/ - -Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse, The Internet -Archive and the Online Distributed Proofreading Team at -https://www.pgdp.net (This file was produced from images -generously made available by the Bibliothèque nationale -de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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