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-The Project Gutenberg EBook of Les vignes du Seigneur, by Charles Monselet
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
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-
-Title: Les vignes du Seigneur
-
-Author: Charles Monselet
-
-Release Date: October 16, 2020 [EBook #63470]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES VIGNES DU SEIGNEUR ***
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-
-Produced by René Galluvot (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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- CHARLES MONSELET
-
- LES VIGNES
- DU SEIGNEUR
-
- PARIS
- VICTOR LECOU, ÉDITEUR
- LIBRAIRIE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
- 10, rue du Bouloi, 10
-
- 1854
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-
-ODE A L'IVRESSE
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-
- Ivresse chaude et forte,
- A qui j'ouvre ma porte
- Les jours de désespoir,
- Ivresse, viens ce soir.
-
- Viens, éclate et flamboie!
- Ivresse, sois ma joie;
- Apaise à flots pressants
- La soif de tous mes sens.
-
- Viens, nous irons, ma chère,
- Voir sous le réverbère
- Les ivrognes ronflants
- Et rouges de vins blancs;
-
- Et ces fakirs des halles,
- Qui rêvent sur les dalles
- D'un cabaret impur,
- Les yeux fixés au mur.
-
- Sur le seuil des tavernes,
- Trébuchants, les yeux ternes,
- Ta bouche me dira
- Hoffmann et Lantara.
-
- Quelle forme enchantée,
- Courtisane-protée,
- Quel costume impromptu
- Pour moi vêtiras-tu?
-
- Auras-tu robe blanche,
- Col étroit, lourde hanche,
- Et, Champagne engageant,
- La couronne d'argent?
-
- Seras-tu la coquine
- Et svelte Médocquine,
- Qu'on boit à petit feu,
- Fille de Richelieu?
-
- Ou la Flamande épaisse,
- Honneur de la kermesse!
- Dont Brauwer le fripon
- Tracasse le jupon?
-
- Terrible ou caressante,
- Pâlie ou rougissante,
- Au diable l'embarras!
- Viens comme tu voudras;
-
- Viens, pourvu que je voie,
- Vieille fille de joie,
- Étinceler encor
- L'eau-de-vie aux yeux d'or,
-
- Sans voile, sans agrafe,
- Toute nue, en carafe,
- Éclair emprisonné
- Sous le cristal orné!
-
- Viens, je suis ton poëte!
- Avant que je te jette
- Mes bras autour du cou,
- Va mettre le verrou.
-
- Est-ce que tu me boudes?
- Pose là tes deux coudes,
- Et, pendant que je bois,
- Parle-moi d'autrefois.
-
- Te souvient-il, drôlesse,
- De ma grande tristesse
- Et des pleurs insensés
- Que nous avons versés?
-
- Heures trop tôt flambées!
- Grosses larmes tombées!
- Fureurs sous les balcons!
- Délires sans flacons.
-
- Bah! si je vous regrette
- C'est peut-être en poëte;
- Et peut-être ai-je tort
- De croire mon coeur mort.
-
- L'amour! je le retrouve,
- Chaud comme sang de louve,
- Au fond du verre ardent
- Qui grince sous ma dent.
-
- Mettre, ô folle merveille!
- Des baisers en bouteille,
- Et, comme une liqueur,
- Boire à longs traits son coeur!
-
- Aussi bien, ma maîtresse,
- C'est toi, toi seule, Ivresse!
- Et, dans tes bras de feu,
- A tout j'ai dit adieu.
-
- Ah! comme je t'adore,
- Effroyable Pandore!
- Pourtant, je te le dis,
- Souvent je te maudis.
-
- Cet amour que j'étale
- Pour toi, belle brutale,
- On en sait le pourquoi:
- Tu ne trompes pas, toi!
-
- Tu ne sais pas, d'usage,
- Avec un art sauvage
- Tirer les pleurs des yeux:
- Tu fais mourir, c'est mieux.
-
- Viens, les coupes sont prêtes,
- Madère des tempêtes,
- Toi, gin qui fais les fous,
- Et vin à quatre sous!
-
- Viens, il me faut la lutte
- Sous la table en culbute,
- Tous deux, à bras le corps,
- Et les yeux en dehors.
-
- Les bouteilles qu'on casse,
- Les chaises que ramasse
- Le plaintif hôtelier,
- Tordant son tablier;
-
- Les coups, et puis la garde,
- Et le sang qu'on regarde
- Couler stupidement
- Sur le plancher fumant...
-
- Prends toute ma tendresse,
- Je t'appartiens, Ivresse;
- Maintenant c'est ton tour,
- Et que meure l'Amour!
-
- Meurs, toi qui fus mon maître,
- Meurs deux fois;--et peut-être
- Qu'un jour, en frappant là,
- Plus rien ne répondra!
-
-
-
-
-EN MÉDOC
-
-POËME
-
-
-I.
-
- Le pays de Médoc, c'est la verte oasis
- Qui s'élève au milieu des landes de Gascogne;
- Elle a des bois épais et des étangs fleuris,
- Et des nappes de vigne aux sentiers infinis,
- Belles à réjouir le poëte et l'ivrogne.
-
- Elle repose et tremble entre deux vastes eaux;
- L'Océan la dévore et le fleuve la berce;
- La Garonne l'endort au chant de ses roseaux;
- De son pied irrité la mer la bouleverse
- Et change tous les jours les dunes en tombeaux.
-
- Le Médoc est charmant: il réjouit la vue;
- J'aime ses bourgs ombreux dans l'horizon noyés,
- Ses brouillards du matin et ses bas-fonds rayés,
- Ses pins toujours tremblants que traverse la nue,
- Ses innombrables ceps qui croissent par milliers
- Comme au pays normand font les petits pommiers.
- L'âge d'or dans son sein a renoué la trame
- Des anciens jours de paix, de labeur et de foi;
- Ses clochers ont des sons qui vont remuer l'âme;
- On y croit aux sorciers, on adore le roi.
- Ce ne sont, au soleil, que joyeuses familles,
- Jeunes femmes, enfants, brunes et fortes filles
- Dans les sillons rougis suivant les chariots;
- Alertes compagnons aiguillonnant l'allure
- Des grands boeufs mugissants, qui portent pour parure
- Des grappes à leur tête en guise de grelots.
- Ce ne sont tous les jours que danses et délires,
- Que chansons appelant un choeur d'éclats de rires,
- Un tableau rencontré de Léopold Robert!
-
- C'est le pays fertile. Alentour, le désert.
- Alentour, l'étendue immobile et brûlante,
- La terre qui se tait quand la lumière chante,
- Le néant qui fait peur à l'âme et peur aux yeux.
- Alentour, la misère et sa nudité pâle,
- Le hâve paysan, frileux et souffreteux,
- Hissé sur ses grands bois, avec son chien honteux,
- Pourchassant en silence un noir troupeau qui râle,
- Le pêcheur dont on voit le talon s'essayer
- Sur le sable endormi qui peut se réveiller...
- Un jour sera, dit-on, où le vieux dieu Neptune
- Cessera de briser ses leviers souverains
- Et d'ébrêcher son sceptre aux cailloux de la dune:
- Jadis il a juré, par sa barbe aux longs crins,
- Qu'il viendrait engloutir le Médoc, à la lune,
- Avec tous ses tritons et ses vassaux marins!
-
-
-II.
-
- Près du fleuve gascon, urne aux ondes moqueuses
- Entre Dignac, Loirac, Queyrac, Seurac, Cyvrac,
- Au milieu des grands crus et des villas fameuses,
- S'égare en vingt détours le bourg de Valeyrac.
-
- De loin, on le pressent à ses plaines bénies,
- A ses oiseaux bavards, à ses poudreux buissons,
- A sa blanche fumée aux torsades bleuies.
- C'est ce riant hameau que tous nous connaissons.
-
- Les meules de foin vert à l'horizon groupées,
- Les vaches, les canards et les petits garçons,
- Des charrettes gisant dans un coin, éclopées;
- La place aux huit ormeaux; l'église, vis-à-vis,
- Où nous avons, enfants, communié jadis;
- Le bois, des deux côtés emprisonnant la vue,
- Qui penche sans un bruit ses massifs noirs et lourds
- Et finit au tournant de la maison prévue,
- La maison du berceau qui sait nos heureux jours,
- Et les jardins déserts où veillent nos amours!
-
- On était en automne, et, par une embellie,
- L'aurore se levait, frissonnante et pâlie:
- Ses voiles teints de pourpre, échappés à ses doigts,
- Balançaient vaguement, comme une large écume,
- Les coteaux d'orient endormis dans la brume,
- Et jetaient cent lueurs aux tuiles des vieux toits.
- Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe,
- Ils allaient à pas lents, l'un sur l'autre appuyés,
- Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe,
- A travers la bruyère et les bleuets ployés.
-
- Ses blonds cheveux étaient noués à la Diane,
- Un lien de velours rouge en dessinait le tour;
- Et leurs anneaux tombant sur sa chair diaphane
- Ombrageaient son épaule au limpide contour.
- Un ruban, qui flottait, serrait sa taille fine;
- Elle avait mis à nu ses petits bras soyeux;
- Et, le long du chemin étroit et sinueux,
- Passait et repassait la blanche mousseline,
- Entre les arbrisseaux, entre les troncs noueux,
- Comme une jeune fée à l'oeil qui la devine.
- Ces deux amants marchaient et se parlaient si bas,
- Que les lézards peureux ne s'en détournaient pas;
- Coquelicots et lys saluaient leur passage,
- Branches de s'agiter; et, du haut du feuillage
- Où d'invisibles nids dérobent leur séjour,
- Il leur tombait des chants de bonheur et d'amour!
-
- Mais les parents suivaient. Leur entretien, sans doute,
- A ce que je suppose, était moins attachant,
- Car ils parlaient très-fort, et d'instant en instant
- Coupaient par les sentiers pour abréger la route.
- On devinait soudain, à les apercevoir,
- La mère de Lucien et l'oncle de Nicette:
- L'une au maintien pieux, toujours vêtue en noir,
- Veuve encore attrayante et de mine discrète;
- L'autre, obèse et rougeaud, campagnard enrichi,
- Façon de Carabas engraissé par l'ennui.
-
- Ces gens-là possédaient une ancienne futaie,
- Séparée autrefois par une vive haie
- Où s'épanouissait Avril à son retour,
- Et par où les enfants s'entrevirent un jour.
- Ils étaient bien petits, la haie était bien close;
- «Les paroles passaient, mais c'était peu de chose.»[1]
- Mais au printemps prochain, quand les rayons premiers
- Revinrent entr'ouvrir les fleurs fraîches écloses,
- O bonheur! leurs deux fronts gagnèrent les rosiers
- Et leur premier baiser s'échangea dans les roses.
-
- [1] La Fontaine: _Pyrame et Thisbé_.
-
- Lucien partit un jour, sa mère l'ordonna.
- Il allait à Paris terminer ses études.
- Que de pleurs, de serments, de gages on donna
- De part et d'autre! Adieu nos chères solitudes!
- Adieu notre Médoc, notre bonheur ancien!
- Nos chiffres enlacés sur l'écorce des chênes!
- Adieu, jusques au jour des vendanges prochaines!
-
- Nicette soupira tous les jours.--Et Lucien?
-
-
-III.
-
- Vingt ans et voir Paris! Fuir la province aimée,
- Cette vieille nourrice au front doux et songeur,
- Voir derrière ses pas la porte refermée,
- Sentir sécher l'adieu sur sa lèvre embaumée,
- Et s'en aller où va tout enfant voyageur!
- C'est le destin fatal.--Là-bas est la merveille,
- Dit une voit trompeuse à qui l'on tend l'oreille.
-
- Lucien connut Paris; et, comme la plupart,
- Il se laissa gagner par de vaines chimères
- Qui, la rose aux cheveux et la flamme au regard,
- S'en vinrent le chercher, un matin qu'à l'écart
- Le souvenir faisait ses heures plus amères.
- Il ne posa d'abord qu'un pied indifférent
- Dans ce monde joyeux, qui le trouva de glace;
- Mais bientôt,--je ne sais quel charme l'attirant--
- Il entra tout entier et demanda sa place.
-
- Et ce fut de ce jour qu'à des épines d'or
- Il déchira son coeur et perdit la sagesse;
- Et qu'à ce sol étroit attachant son essor,
- Il ne s'occupa plus qu'à vieillir sa jeunesse.
-
- Il connut de ce temps la sottise et les moeurs,
- Dépouilla désormais ses anciennes humeurs,
- Les femmes de toujours, les folles Cydalises,
- Dont les jours ne sont rien qu'un vif enivrement,
- Salamandres d'amour, de toute flamme éprises,
- Passèrent près de lui dans leur essaim charmant.
- Elles ne mettent plus, ainsi que les marquises,
- Ces mouches sur le teint qui faisaient l'oeil moqueur,
- Les mouches d'à présent se portent sur le coeur.
- Ce furent celles-là, Lucien, qui te perdirent,
- Lorsque à ton cou d'enfant elles se suspendirent,
- Et que de tes trésors de tendresse amassés
- Elle t'eurent tout pris, sans t'avoir dit: Assez!
-
- Si bien qu'à la vendange où l'attendait Nicette,
- Quand s'en revint Lucien, espéré si longtemps,
- Il n'était plus le même,--ô surprise inquiète!--
- Il avait vu Paris, il n'avait plus vingt ans.
-
-
-IV.
-
- Allons, les vendangeurs, la cloche vous appelle.
- Debout, et travaillez; c'est l'heure du réveil;
- L'horizon que sillonne une jeune étincelle
- S'ouvre comme un cratère et vomit un soleil!
-
- Et tous, dans le hangar où le maître les parque,
- Comme un bétail grossier sur la paille étendu,
- Hommes, femmes, enfants,--sans donner une marque
- De mécontentement, de sommeil suspendu,--
- Se lèvent pour avoir le pain qui leur est dû.
- Ce sont des paysans aux formes athlétiques,
- Taillés sur le patron des montagnards antiques,
- Avec des nerfs d'acier et des poitrails velus;
- Un sayon en lambeaux couvre à peine leur torse;
- Leur chair, comme le buffle, est d'une épaisse écorce,
- Et sans crainte de l'air ils pourraient aller nus.
-
- Partons, mes vendangeurs, car le coteau ruisselle.
- Il se dresse éclatant, ses flancs semblent fumer,
- Il gémit sous la vigne: on dirait qu'il recèle
- Une haleine puissante et prompte à s'enflammer.
- Le cadavre géant de l'antique Cybèle,
- Qu'au fond du sol ardent va chercher le rayon,
- Se ranime et tressaille;--aux fentes du sillon
- On croirait voir percer le bout de sa mamelle.
-
- On part, musique en tête. On gravit le coteau,
- On pose un pied glissant sur le sable qui grince;
- Puis, à chaque sentier, la troupe se fait mince:
- Ceux-ci sur le versant, ceux-là sur le plateau,
- S'égarent à loisir parmi les feuilles vertes;
- La vigne a remué ses branches entr'ouvertes,
- Et tous ont disparu comme sous un manteau.
-
- Le boeuf regarde au loin, traînant l'essieu qui crie,
- Car la charrette est pleine; et j'entends le bouvier
- Traîner ses sabots lourds sur la terre amollie.
- Le chien aboie et court,--on arrive au cuvier.
-
- C'est une cave immense, ou plutôt c'est un antre
- Où le vin en courroux monte au nez dès qu'on entre,
- Courant des piliers noirs au cintre surbaissé,
- --Un temple de Bacchus dans le sable enfoncé.--
- Comme un choeur de Titans, là sont d'énormes cuves
- Où la liqueur mugit comme dans des étuves.
- Douze à quinze garçons, du matin jusqu'au soir,
- Nu-jambes et nu-pieds dansent dans le pressoir,
- Une étrange vigueur en leurs veines circule:
- On les dirait piqués par une tarentule;
- Sous leurs talons nerveux, rouges et ruisselants,
- Dans la mare de bois les grappes s'éparpillent;
- Les raisins égorgés éclatent et pétillent;
- Ils courent éperdus, noyés, demi-saignants;
- Toujours monte et descend la brutale cheville,
- Le danseur infernal les brise sans les voir,
- La grappe aux longs bras nus comme un serpent sautille,
- La boisson turbulente écume,--tourne,--brille,
- Et s'égoutte en chantant au fond du réservoir!
-
-
-V.
-
- On n'avait pas encore atteint ces jours d'octobre
- Où de bruit et d'éclat la terre se fait sobre.
-
- La chaleur était grande. Au lit de l'occident
- Le soleil retrempait son disque fécondant,
- Fier encor, rejetant son manteau par derrière
- Sur le seuil, où reluit une pourpre dernière,
- --Tête sans diadème et lente à s'effacer;--
- Tandis que, dans un coin du ciel lourd de l'automne,
- L'autre roi réveillé qui murmure et qui tonne,
- La foudre se rangeait pour le laisser passer!
- La prairie arrêtait ses herbes ondoyantes;
- Immobiles, sans bruit, les vagues haletantes
- Brûlaient et flamboyaient à ses derniers rayons,
- Et la colline aussi, d'arbres échelonnée,
- Et de rouges vapeurs bordée et couronnée,
- Dressait ses peupliers en muets bataillons;--
- Si qu'un vent étourdi les fouettant de ses ailes
- Jaillissaient aussitôt des milliers d'étincelles!
-
- Et le soir s'abaissait. Par la plaine et les monts,
- Sous les cieux imprégnés d'une couleur orange,
- Il courait en tous lieux une harmonie étrange,
- De ces ranz inconnus et doux que nous aimons.
- C'étaient des bêlements, des sifflets, des clochettes,
- C'étaient des angélus, des grillons, des musettes,
- Une hymne sainte et grave, un bruit sévère et lent;
- C'était le bruit que fait le jour en s'en allant.
-
- Tout dans le fond du parc, et parmi la grande herbe,
- Ils allaient à pas lents, joyeux,--heureux déjà;
- Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe,
- Comme si rien d'amer n'avait passé par là.
- Des bonheurs d'autrefois ils renouaient la gerbe.
-
- Comme on se séparait, Lucien saisit soudain
- Une main qu'on laissa reposer dans sa main,
- Et puis dit, d'un accent que le regard achève:
- --Ce soir, près de l'étang...--Nicette avait frémi,
- Sa blanche main s'était retirée à demi;
- Et, son oeil s'entr'ouvrant comme au milieu d'un rêve,
- Elle le regarda. Lucien la salua,
- Et de l'air d'un Don Juan à grands pas s'éloigna.
-
- Plus tard, si vous eussiez suivi la sombre allée
- Vers la pointe du bourg, au fond de la vallée,
- Vous eussiez vu sans doute une ancienne maison
- Noirâtre sous le lierre et de chênes voilée;
- Une croix de Saint-Jean orne son vieux blason;
- Elle est haute et bardée en style de prison.
- On la dirait déserte. Une seule croisée
- Derrière s'ouvre un peu, petite, treillissée,
- Des vases sur le bord, penchant sur un bassin.
- On entendait alors le son d'un clavecin.
-
- Nicette alla livrer sa tête rose et chaude
- Au vent de la croisée; et, le front dans les doigts,
- Elle regarda fuir les horizons étroits.
- Un ver-luisant dardait sa flamme d'émeraude;
- Un vent plaintif courait dans un air vaporeux,
- Un linot réveillé chantait, fermant les yeux;
- Les feuilles bruissaient, les ronces endormies
- S'agitaient comme au pas des gazelles amies.
- Sous ces parfums d'amour sa tête s'inclina--
- Quand sept fois lentement la pendule sonna...
- Elle eut peur et trembla. La fenêtre fermée,
- Elle prit sa mantille et se mit à genoux.
- Dans un brun cadre d'or la Vierge bien aimée
- Épanchait sur son front son regard le plus doux.
-
- --Vierge, faut-il aller ce soir au rendez-vous?
-
-
-VI.
-
- Sous les sombres tilleuls j'ai vu passer Nicette.
- Elle marchait sans bruit et semblait inquiète.
- On eût dit que ses pas l'effrayaient, et souvent
- Elle se détournait pour écouter le vent.
-
- C'était près de l'étang où se mire, étonnée,
- La lune dans les joncs de vapeurs couronnée,
- Et qui semble flotter,--fantastique tableau,--
- Allongée et plissée à chaque rond de l'eau.
-
- L'heure du rendez-vous était pourtant venue.
- Nicette ressentait une crainte inconnue,
- Et disait fréquemment, cherchant à contenir
- Le trouble de son coeur:--Comme il tarde à venir!
-
- Puis elle s'asseyait au bord d'un banc de pierre;
- Et, sa main s'en prenant à des touffes de lierre,
- Elle les effeuillait, et d'un pied agité
- Les enterrait au fond du gazon argenté.
-
- Lucien n'arrivait pas.--O mon Dieu! disait-elle,
- D'où vient que mon front brûle et que ma foi chancelle?
- Patience! Sans doute il n'est pas assez tard.
- Il ignore le mal que me fait son retard.
-
- Elle essayait alors de chasser sa tristesse.
- La nuit versait partout une limpide ivresse;
- Et les plantes ouvraient, à son tiède baiser,
- Leur sein d'or où la mouche aime à se reposer.
-
- --C'est étrange pourtant, pensait la jeune fille,
- Dont un tressaillement soulevait la mantille;
- La campagne est ce soir si douce à l'entretien,
- Cette nuit est si belle et rayonne si bien!
-
- C'est qu'il ne m'aime plus; et je suis effacée
- De son coeur, à présent, comme de sa pensée.
- Notre amour a duré notre enfance, c'est tout.
- Le ciel n'a pas voulu m'entendre jusqu'au bout.
-
- Et Nicette penchait, entre ses mains voilée,
- Sa jeune tête pâle et toute débouclée.
- La brise s'en jouait, et courait par moment
- Sous les sombres tilleuls harmonieusement.
-
- Déjà, bande joyeuse! au bas de la vallée
- Les vendangeurs dansaient sous la treille étoilée,
- Mais, traversant les prés, la danse et la chanson
- Expiraient auprès d'elle ainsi qu'un faible son.
-
- Pourtant, la pauvre enfant, elle espérait sans cesse.
- Comme des diamants tombés dans l'herbe épaisse,
- Ses pleurs longtemps tenus se répandaient tout bas,
- Elle attendait toujours.--Lucien ne venait pas.
-
- C'est qu'à l'heure où, cédant à sa pensée indigne,
- Il accourait vers elle, en traversant la vigne,
- Un remords généreux, au détour du chemin,
- Comme un ange du ciel l'avait pris par la main.
-
- Tout à coup, du milieu de son insouciance,
- S'éleva contre lui sa jeune conscience;
- Et, dans la nuit sereine, il se sentit broncher
- Lorsqu'il se demanda ce qu'il allait chercher.
-
- Alors il reporta ses regards en arrière;
- Sa jeunesse à son coeur remonta tout entière;
- Et, retrouvant soudain son amour d'autrefois,
- Il s'enfuit en cachant sa tête entre ses doigts.
-
-
-VII.
-
- Un petit cabinet--nu,--blanc;--une croisée
- Ouverte,--un lourd rideau tout trempé de rosée;
- Devant un noir pupitre--un jeune homme,--c'est tout.
- Au dehors la campagne, et le calme partout.
- Il travaille. Un rayon égaré s'éparpille
- Dans un coin du plancher dont la poudre scintille;
- Une brise suave agite l'air tiédi
- Qu'emplit de son bourdon un frelon étourdi.
- L'angélus argentin tinte au fond du village,
- Dans un arbre,--à côté,--les oiseaux font tapage.
-
- Il écrit. Son front clair est à demi-penché,
- Comme fait un poëte à son livre attaché.
- C'est Lucien; il écrit une lettre à Nicette,
- Une lettre d'excuse et d'amour, ainsi faite:
- «--Il faut me pardonner, Nicette. Vois-tu bien,
- Au rendez-vous d'hier comme j'allais me rendre,
- Une voix, qui priait, à moi s'est fait entendre.
- Sais-tu? c'était la voix de ton ange gardien.
- Je n'ai pu résister. C'est parce que je t'aime
- Que je suis, ce soir-là, revenu sur mes pas;
- Cela te semble étrange et peu croyable même,
- Nicette; mais un jour tu me pardonneras.
-
- »Ce n'est pas tout non plus. Ton front égal encore,
- Qu'ont rarement terni de soucieux instants,
- S'éclaire aux blancs rayons d'une durable aurore:
- Dans ta jeune pensée il est toujours printemps.
- Néanmoins, tu n'es plus une enfant, ma Nicette:
- La beauté de la femme en tes traits se reflète,
- Et celui qui te voit, beau lys épanoui,
- S'arrête, et bien longtemps te regarde, ébloui.
- Or, moi, je suis jaloux de cette candeur sainte,
- Je veux la préserver de toute sombre atteinte,
- Écarter d'alentour tout soupçon alarmant,
- Car c'est mon bien, d'ailleurs, et je veux constamment
- Garder cette beauté sereine et fortunée
- Que te donna le ciel et que tu m'as donnée...»
-
- Lucien s'interrompit. Le vent frais du matin
- Soulevait le rideau qui voilait sa fenêtre.
- Les exploits des chasseurs s'entendaient au lointain;
- Cramponné par dehors, et regardant en traître,
- Se penchait dans la chambre un liseron mutin.
-
- Il reprit:--«Maintenant, il faut plus de réserve
- Dans nos mystérieux et tendres rendez-vous.
- --Cela me coûtera--pour que Dieu nous conserve
- Son indulgent regard qui fait les jours plus doux.
- Nicette, il ne faut plus, dans les vastes prairies,
- Comme nous faisions, nous égarer le soir.
- L'heure est trop dangereuse aux vagues rêveries;
- Il ne faut plus aller sur le banc nous asseoir.
- Te souvient-il du jour où, sous l'épais ombrage,
- Nous marchions, pensifs, en chemin attardés?
- Nous voyant seuls tous deux, un homme du village
- Nous a--se détournant--plusieurs fois regardés.
- Cela te fit monter la rougeur au visage.
- Il ne faut plus rougir, Nicette; et pour cela
- Il faut être ma femme; or, mon bonheur est là.
-
- »J'ai voulu te parler de la sorte, Nicette;
- J'ai fini. Mon souci, je l'ai dit tout entier;
- Et j'ai laissé tomber mon coeur sur ce papier.
- J'ai l'âme maintenant légère et satisfaite,
- C'est le ciel qui m'a fait cette douce leçon.
- A mes yeux, désormais, la nature est plus belle;
- J'entends passer dans l'air comme un battement d'aile,
- Et l'amour chante en moi sa plus jeune chanson!»
-
-
-VIII.
-
- Dans tous les environs la vendange était faite.
- Du bourg de Valeyrac, ce soir, c'était la fête;
- Les vendangeurs partaient, on fêtait leur départ,
- Adieu paniers:--dansons et chantons sans retard!
-
- On arrivait déjà d'une lieue à la ronde.
- Les hommes avaient mis leur belle veste ronde,
- Les femmes avaient mis leur plus rouge jupon;
- Et, gravement pimpants et la mine essoufflée,
- Ils couraient, car déjà derrière la vallée
- On entendait le bruit rauque d'un violon.
-
- Je ne vous dirai pas,--à la façon flamande,--
- L'enseigne de l'auberge et la folle guirlande
- Que l'on avait ce soir appendue au brandon;
- Je ne vous dirai pas les rondes, les quadrilles,
- Les buveurs accoudés et les joueurs de quilles:
- Je ne vous ferai pas le tour du rigaudon.
-
- Ah! parlez-moi plutôt des temps mythologiques
- Où le ciel se peuplait de héros et de dieux,
- Où le monde passait dans des splendeurs magiques,
- Où l'Olympe entr'ouvrait son cycle radieux!--
- C'était sur quelque mont solitaire et sauvage,
- A l'heure où le soleil déserte le rivage;
- On voyait accourir, partis dès le matin,
- Les bergers empressés de maint vallon lointain.
- Sous l'odorant fardeau des roses d'Idalie
- La façade du temple était ensevelie;
- Un satyre cornu sculpté sur le fronton,
- Aux lèvres un hautbois, riait sous le feston;
- Et les nymphes, autour du satyre pressées,
- Ployaient sous les raisins leurs têtes renversées.
-
- Est-ce une vision, poëte, où sommes-nous?
- Ardente, l'oeil pourpré, la bacchanale antique
- Se dresse devant moi sous le sacré portique.
- Voici le sanctuaire et le peuple à genoux!
-
- Evohé! Evohé! quel feu divin m'embrase!
- Je sens bouillir mon front sous l'éclair qui le rase,
- Dans le fond de mon coeur je sens gronder ma voix:
- Le voile de mes yeux se déchire et je vois!
-
- En marche! promenez devant nous les corbeilles,
- Que le son des tambours disperse les abeilles,
- Et que l'oiseau qui vient picorer le pépin
- S'enfuie au vent bruyant de nos branches de pin!
- Mêlons à nos cheveux de douces violettes;
- Musiciens, prenez votre casque d'aigrettes,
- Et d'une voix unie au mode lydien
- Dites-nous les exploits de Bacchus l'Indien!
- Allez, versez le miel de la muse lyrique;
- Ceignons nos ceinturons et dansons la pyrrhique.
- Venez, les Égipans, les Faunes des jardins,
- Les Satyres barbus avec vos peaux de daims;
- Venez, les chèvres-pieds; accourez, les Bacchides;
- Ajustez vos bandeaux, rattachez vos chlamydes;--
- Et dansons! ébranlons sous nos pieds la forêt!
- Comme déjà le sol tournoie et disparaît!
- L'arbre semble alourdi comme un autre Silène;
- Brandissons nos roseaux, dansons à perdre haleine;
- De notre cercle immense ardent à fendre l'air
- Embrassons la forêt dans nos anneaux de chair!
- Tout fuit autour de nous, mon front vibre et ruisselle,
- Dansons!--Hécate luit sur les pâles marais,
- Le vent du soir se lève impétueux et frais;
- Je vois, je vois là-bas le temple qui chancelle.
- Dansons!--Et vous Cinthie, Euphrosine, Aglaé,
- Versez-nous à pleins flots vos brûlantes rasades,
- Notre patère est vide; encore, mes thyades!
- Et buvons et dansons!--Evohé! Evohé!...
-
-
-IX.
-
- Je sais une maison, du côté de Lesparre,
- Qu'un fossé seulement de la route sépare.
- --On y voit un perron et deux lions devant.--
- Seul, à la regarder je m'arrêtais souvent;
- Elle a ces volets verts que désirait Jean-Jacques
- Et fleurit d'aubépin son grand portail, à Pâques.
-
- Cet enclot printanier, propice aux heureux jours,
- Enferme deux époux que vous savez,--Madame,
- Ils n'ont plus que la joie et le calme dans l'âme,
- Et le ciel a béni leurs charmantes amours.
- Tout dans le fond du parc et parmi la grande herbe
- Je les ai vus passer, l'un sur l'autre appuyés,
- A travers la bruyère et les bleuets ployés,
- Elle, les yeux baissés, lui, le regard superbe.
- --Un tout petit enfant se jouait à leurs pieds.--
- Quand nous voyagerons, l'été prochain peut-être,
- Nous passerons par là, car il faut les connaître.
-
- Lucien est un chasseur habile dans son art,
- Et puis un agronome. Il a mainte visite
- Pour ses beaux dahlias en serre, que l'on cite,
- Nul doute qu'on n'en fasse un préfet--mais plus tard.
-
- Nicette a dix-neuf ans, elle est jolie et belle;
- J'ai dansé cet hiver une valse avec elle.
- Un procureur du roi se montrait assidu
- Sur ses pas;--vous pensez si c'était temps perdu!
-
- Mais me voici, je crois, au bout de mon histoire.
- Madame, vous avez fait acte méritoire
- En l'écoutant ainsi, les pieds sur les chenets,
- Comme s'il s'agissait de deux ou trois sonnets
- Aussi, puisqu'à présent vous n'attendez personne,
- Restons encore une heure, et souffrez que je sonne,
- Afin que vos laquais, en rallumant le feu,
- Apportent vos albums sur la table de jeu
- Et puis nous causerons--près de la cheminée
- Qui bourdonne en lançant sa flamme mutinée--
- De tout ce qui n'est pas sérieux ou profond,
- De l'amour toujours jeune et des vers qui s'en vont.
-
-
-
-
-A THEOPHILE GAUTIER
-
-
- Nous étions cinq ou six poëtes
- Dans le divan Le Peletier,
- Lorsque--trop rares sont ces fêtes!--
- L'autre soir, tu parus, Gautier.
-
- Je ne sais quelle humeur quinteuse
- M'avait faite un vin bourguignon,
- Et mis sur ma langue pâteuse
- L'accent d'un critique grognon.
-
- Comme un chat ferait d'un rosaire,
- Ressuscitant de vieux lazzis,
- J'égrenais ton vocabulaire
- De diamants et de rubis.
-
- Tout emmailloté de morale,
- Je blâmais tes tons enivrés,
- Et de ta forme sculpturale
- Les angles aux reflets dorés.
-
- Au grand style, à tout ce que j'aime,
- Dès le début ayant failli,
- Je parlai longuement sur ce thème
- Comme Alexandre Dufaï[2].
-
- [2] Critique du temps, sans valeur.
-
- C'était surtout à ton école
- Que j'en voulais; à ces enfants
- Qui, dans un pan de ton étole
- Se font des manteaux si bouffants;
-
- A ce groupe de flatteurs blêmes
- Que l'on voit courbés et furtifs,
- Dans tes livres, dans tes poëmes,
- Ramasser tes bouts d'adjectifs;
-
- A ces enragés coloristes
- Devant lesquels Diaz pâlit,
- Si brillants et pourtant si tristes,
- Orientaux de chianlit!
-
- Adeptes d'un art inutile,
- Race d'employés au Trésor,
- Dans le Sacramento du style
- Recherchant des pépites d'or.
-
- Ce qu'il fait derrière toi, maître,
- Ce troupeau si peu clairvoyant,
- Il ne s'en doute pas peut-être:
- C'est du Delille flamboyant!
-
- Et bien! oui, j'étais en colère,
- J'allais, voix en quête d'échos,
- Comme le prince atrabilaire
- Criant: «Des mots! des mots! des mots!»
-
- J'étais cruel. De leur folie
- Tu n'es pas responsable, toi,
- Noble vin, dont ils sont la lie,
- Musique, dont ils sont l'aboi.
-
- J'étais injuste. Mais quand même
- J'aurais eu froidement raison,
- Quant à mon imprudent blasphème
- J'eusse conquis l'opinion;
-
- J'omettais dans mon injustice
- L'enfer auquel on t'a lié,
- Cet intolérable supplice
- Par Monsieur de Sade oublié:
-
- Le feuilleton!--Triste machine,
- Qui fait du matin jusqu'au soir
- Fonctionner, comme l'usine,
- L'intelligence au désespoir!
-
- Voilà bientôt dix-sept années,
- Laps immense! tourment sans fin!
- Que les muses infortunées
- Maudissent en choeur Girardin;
-
- Lui qui, dans son avide joie,
- T'a cloué, Prométhée hardi,
- Et qui donne à manger ton foie
- Au feuilleton, chaque lundi!
-
- Quand, loin de notre humaine sphère,
- La rime voudrait t'emmener,
- C'est ton article qu'il faut faire,
- Tout Plaute a sa meule à tourner.
-
- Apprête donc ta plume agile
- Pour le journal du lendemain:
- L'inspiration dit Virgile,
- Le feuilleton dit Laurencin.
-
- Ah! grand et malheureux poëte
- Par la prose toujours rongé,
- Ce délire que je regrette,
- Tu devais en être vengé:
-
- A mon tour,--que Dieu me pardonne!--
- Aujourd'hui je change de ton,
- Car ces stances, je les griffonne
- Sur la marge d'un feuilleton.
-
-
-
-
-BONNE HUMEUR
-
-SONNET IRRÉGULIER
-
-
- Voici le temps des bals; Estelle, qu'en dis-tu?
- Mettons-nous vite à nos toilettes;
- Moi, je veux être un clown harnaché de sonnettes
- Et coiffé d'un bonnet pointu
-
- Toi, tu seras marquise, avec des violettes
- Au creux de ton sein court vêtu;
- Et de ta bouche en coeur, et de ton oeil battu
- Naîtront sourires et paillettes.
-
- Puis, tu prendras ton loup acheté chez Babin
- Avec sa barbe de satin,
- Barbe aux plis miroitants qui s'envole en cadence,
-
- Petit voile rose au menton,
- D'où nous est venu ce dicton:
- «Du côté de la barbe est la toute-puissance.»
-
-
-
-
-MADAME CLORINDE
-
-
- La semaine dernière, à travers mon binocle,
- Étant à l'Opéra,
- --Mignonne statuette enlevée à son socle--
- Je vis passer un rat.
-
- Mais un rat, sur ma foi, de structure divine,
- Un rat fluet, coquin;
- Bouche-fleur, perles-dents, avec des pieds de Chine,
- Et l'oeil américain.
-
- Des quinquets de la rampe où je voyais reluire
- Les coins d'or de ses bas,
- Elle jetait à tous un agaçant sourire
- Entre deux entrechats.
-
- Ses bras nus paraissaient appeler des caresses,
- Arrondis ou tombants,
- Tandis que sur son dos battaient deux folles tresses
- Et deux noeuds de rubans.
-
- Pas vingt ans!--Et déjà, ses ennuis, ses caprices,
- Qui pourrait les compter?
- Et combien t'ont donné, petit rat de coulisses,
- Leur coeur à grignotter!
-
-
-
-
-LE MUSICIEN
-
-POËME
-
-DÉDIÉ A M. JULES DE GÈRES
-
-
-I.
-
- Dans une rue extrêmement tranquille,
- Au bord de l'eau, près de Saint-Louis-en-l'IIe,--
- Est au cinquième, un pauvre appartement,
- Par le soleil visité rarement.
- Rien c'est moins gai que ce froid domicile:
- Le plancher ploie, et le plafond jauni
- A des soupirs de vieillesse et d'ennui.
- Là, chaque meuble est d'une étrange mode,
- D'un siècle éteint pâle et soigneux reflet:
- Boule a fourni l'armoire et la commode,
- Le Directoire a sculpté le buffet.
- Sur le foyer, un miroir de Venise
- S'incline encore, à demi-détamé,
- Devant l'oeil bleu d'une ombre de marquise
- Qui lui sourit dans son cadre enfumé.
-
- Vers la croisée, au fond d'une bergère,
- --Matin et soir,--à l'ombre du rideau,
- Est un vieillard qui, d'une main légère,
- A son archet fait chanter un rondeau.
- Il est petit, de mine guillerette;
- Son oeil tremblotte,--et sa jambe maigrette
- Bat la mesure avec précision.
- Toute son âme est dans son violon.
- Un vieil habit, fait d'une étoffe bleue,
- Grimpe au sommet de son chef dépouillé;
- Sur le collet trotte une mince queue
- Dans un ruban, lézard entortillé.
- Quatre-vingts ans ont rendu respectable
- Aux yeux de tous ce pauvre et frêle corps,
- D'où la pensée à jamais regrettable
- Fuit chaque jour en plus faibles accords.
-
- Un peu plus loin est assise sa fille,
- --Vieille déjà,--qui travaille à l'aiguille.
-
- Monsieur Médard est de l'ancien parti
- Contre Mozart, Gluck _e tutti quanti_;
- L'art actuel n'a plus rien qui l'inspire,
- Et quand Paris court à Donizetti,
- Son violon se plaît seul à redire
- Les airs charmants d'_Azor_ et de _Zémire_.
- Il a gardé son culte tout entier
- Aux souvenirs du beau siècle dernier
- Et le plaisir dans ses rides se joue
- Quand, chevrottant un morceau du _Devin_,
- Il se souvient qu'à cet endroit divin
- Le grand Rousseau l'a tapé sur la joue.
- Dans ce temps-là, monsieur Médard était
- Jeune et fringant, il courait les ruelles.
- De l'Opéra, que sans cesse il hantait,
- Mieux que personne il savait les nouvelles.
- S'il voulait bien, que ne dirait-il pas?
- Combien de fois, pour mainte peccadille,
- Il a risqué ses jours à la Bastille!
- Il disputa, raconte-t-il tout bas,
- Un mois entier le coeur d'une danseuse
- A certain duc de maison vaniteuse;
- Et c'étaient là de ses moindres ébats.
-
- Ce n'était rien pourtant qu'un pauvre diable,
- Léger vêtu, qui courait le cachet;
- Mais il avait un esprit agréable,
- Vingt ans à peine, une mine sortable,
- L'oeil bien fendu, puis un bon coup d'archet.
- Plus tard, d'ailleurs, il le fit reconnaître:
- Son coup d'essai valut un coup de maître.
- Il débuta, je crois, dans _le Buron_,
- --Pièce en couplets, fort médiocre en somme,--
- Par un duo pour flûte et violon,
- Qui lui valut, grâce à Monsieur Anseaume,
- D'être placé dans les premiers dessus,
- Près du souffleur, au pied de mille écus.
-
- Ce fut alors qu'il épousa sa femme.
- Son souvenir lui déchire encor l'âme.
- Lui, dont le coeur avait souvent battu,
- N'avait jamais osé rêver de vierge
- Plus rayonnante en sa jeune vertu.
- Elle tenait une petite auberge.
- --Avez-vous vu qu'au seuil d'un cabaret
- Jamais minois fripon et vin clairet
- Dans aucun temps, dans aucune patrie,
- Aient laissé froid un fils de Polymnie?
- Notre Médard était trop de son temps
- Pour dédaigner alors un tel usage:
- Chaque bouchon recevait son hommage,
- Mais celui-ci rendit ses goûts constants.
- On l'y voyait du soir jusqu'à l'aurore
- Venir gaîment s'accouder, verre en main,
- Pour revenir le lendemain encore,
- Plus altéré d'amour et de bon vin.
- Il l'épousa.--Quarante-cinq années
- D'un doux bonheur, qui leur furent données,
- Rouvrent toujours dans le coeur du vieillard
- L'amer regret de l'éternel départ.
-
- Ils habitaient tous deux cette chambrette,
- Quand de Feydeau l'insolent directeur
- Lui fit savoir, comme grande faveur,
- Qu'on l'admettait à prendre sa retraite.
- Il en tomba malade. Son orgueil,
- Contre un tel coup, se trouva sans défense
- Mais il jura de venger cette offense,
- Dût Apollon couvrir son front de deuil.
- Il fut longtemps pensif, acariâtre;
- Puis, un matin, pour punir son pays,
- Il s'engagea dans un petit théâtre
- De pantomime, au faubourg Saint-Denis.
- Mais l'énergie en lui s'était usée:
- De son talent aucun ne s'aperçut;
- Et quand sa femme en ce temps-là mourut,
- Il s'en revint, l'âme à demi-brisée,
- Finir sa vie où son coeur la connut.
-
- C'est dans ces lieux,--où veille son histoire
- En riens charmants inscrits en mille endroits,--
- Qu'il a vécu, recueillant sa mémoire,
- Entre ces murs aujourd'hui gris et froids,
- Tristes de tout le bonheur d'autrefois.
- Sa fille coud; lui, fredonne à voix basse,
- Ou, quelquefois, abandonnant sa place,
- Il va chercher, de l'air le plus discret,
- Un vieux cahier dans un tiroir secret.
- Il en essuie avec soin la poussière;
- Avec respect son oeil le considère,
- Car c'est son oeuvre à lui, son opéra!
- Dans tous les temps il en a fait mystère;
- Après sa mort seulement on l'aura.
- C'est là dedans qu'il a mis son génie,
- Qu'il a versé sa joie et son regret;
- Il l'a refait quatre fois. Le sujet
- En est tiré de la mythologie.
- --Aussi, faut-il le voir en cet instant,
- La main tremblante et le coeur palpitant,
- Comme il le tient! afin qu'on ne l'emporte,
- Pour un voleur lui-même on le prendrait.
- D'un pied furtif il va fermer la porte;
- Et, revenant près de son chevalet,
- Sur son archet il pose la sourdine,
- De peur--qui sait?--qu'une oreille voisine,
- En entendant ces chants venus des cieux,
- Ne lui ravisse un bien si précieux!
-
- Ah, ces jours-là, ce sont ses jours de fête!
- Monsieur Médard alors n'a plus sa tête:
- Et qu'en passant monte, l'après-midi,
- Un de ces vieux, d'humeur encor follette,
- Par le soleil de printemps dégourdi,
- En route, allons,--et vive la goguette!
- Tous deux s'en vont, l'un sur l'autre appuyés,
- Guiguant de l'oeil la blonde et la brunette,
- Cahin caha, souriant et ployés,
- S'entretenant de choses d'amourette.
- A la barrière, aux _Amis du Printemps_,
- Quand vient le soir, attablés sous la treille,
- Chacun demande à la dive bouteille
- Une heure encor des rêves de vingt ans.
- On cause, on jase, on dit ses escapades;
- On se demande avec étonnement
- Où sont allés les anciens camarades--
- Et l'on se tait mélancoliquement.
- Puis vient la nuit tendre ses sombres voiles,
- Avec le vent qui souffle aux alentours
- Il faut partir, on sent ses pas moins lourds,
- Et l'on revient aux premières étoiles,
- En chantonnant tout le long des faubourgs
- Quelque refrain égrillard des vieux jours.
-
- Mais en voyant de loin poindre son gite,
- Monsieur Médard sent la peur qui l'agite.
- Il se souvient que sa fille l'attend,
- Et que sans doute au logis, en rentrant,
- Il va trouver un oeil froid et sévère,
- Comme jadis était l'oeil de sa mère.
- En y songeant, son pas devient plus lent,
- Près d'arriver, il regarde, il hésite...
- Timidement il monte les degrés.
- Pauvre vieillard! ses pas mal assurés
- Certainement vont le trahir bien vite!
- --Bonsoir, ma fille...,--et, se sentant broncher,
- En l'embrassant, monsieur Médard évite
- De rencontrer ce regard qui s'irrite.
- Et, tout honteux, il s'en va se coucher.
-
-
-II.
-
- Sa fille est tout le portrait de sa mère,
- Sauf qu'en naissant la grêle la marqua.
- Le ciel lui fit une existence amère
- Et la tristesse à son coeur s'attaqua.
- Elle n'a point connu dans son jeune âge
- Les doux instants de rêve et de loisir;
- Jamais l'amour à son pâle visage
- N'a fait monter la flamme du désir;
- Jamais le soir, une heure à sa croisée,
- Ne la surprit, la tête dans la main,
- A regarder, pensive sans pensée,
- Monter la lune au firmament serein,
- Comme une fleur qu'un coup de vent déchire
- Dès son aurore, au bord du rameau vert,
- Elle a perdu tout charme et tout sourire,
- Son coeur n'est plus qu'un calice désert.
- Dieu la conquit à lui dès son enfance
- Et lui ferma tout terrestre bonheur;
- En l'autre vie est sa seule espérance
- Et dans l'attente elle apaise son coeur.
- Un voile noir couvre son front austère:
- Avec orgueil portant le célibat,
- Elle promène, aussi sage que fière,
- Ses quarante ans de vertu sans combat.
-
- Patiemment dans cette solitude
- Ses jours pieux s'écoulent. Après Dieu,
- Son pauvre père est la seule habitude
- Qui la fait vivre et la distrait un peu.
- Ainsi s'en vont--ô l'énigme profonde!--
- Toutes les deux, ces âmes au déclin:
- L'une si pleine avec l'amour du monde,
- L'autre si vide avec l'amour divin!
-
- C'était au mois d'octobre ou de novembre.
- Monsieur Médard avait quitté sa chambre,
- Et, lentement, sur la fin d'un beau jour,
- Ils respiraient le frais au Luxembourg.
- Le bon vieillard, qui la croit jeune et belle,
- Car à présent sa mémoire chancelle,
- Tout en marchant, vint à lui conseiller,
- Se faisant vieux, lui, de se marier;
- --Car, disait-il, si la parque cruelle
- De mes instants tranchait soudain le fil,
- Ma pauvre enfant, où ton pas irait-il?--
- Puis il se tut. La nuit était muette.
- Par intervalle on surprenait le vent
- Qui se plaignait comme une âme inquiète.
- La pauvre fille avait baissé la tête
- Et murmuré ces deux mots:--Au couvent.
- En ce moment, amoureuses rafales,
- On entendit chanter quelques passants;
- C'étaient des traits, des cadences finales.
- Monsieur Médard sentit à leurs accents
- Se réveiller ses haines musicales.
- Il tressaillit,--et comprimant le bras
- De sa compagne, il redoubla le pas.
- Du Luxembourg au plus vite ils sortirent,
- Et dans la nuit leurs ombres se perdirent...
-
-
-
-
-CONTRADICTION
-
-
- Quand c'est tout de bon que j'aime,
- Adieu chanson et poëme!
- Dans mon esprit à l'envers
- Je ne trouve plus un vers.
-
- Il me souvient que Constance
- Me demanda quelque stance
- Sur son amour et le mien.
- Bah! cela ne valut rien.
-
- Et vraiment je m'en étonne,
- Car elle était simple et bonne,
- Et, pendant un an ou deux,
- Nous vécûmes fort heureux.
-
- D'où vient donc que cette femme
- N'a su toucher que mon âme,
- Et que j'ai si mal rimé
- Ce que j'ai le mieux aimé?
-
-
-
-
-SEULE
-
-SONNET
-
-
- Elle est morte bien jeune, elle est morte bien belle,
- Par un matin d'avril frileux et souriant,
- Douce, et rêvant de Dieu, sans laisser derrière elle
- Les larmes d'une mère ou l'effroi d'un enfant.
-
- Nul ne la connaissait, car, du bout de son aile,
- Son bon ange gardien la voilait. Et pourtant
- Son coeur, son pauvre coeur, jusqu'à la mort fidèle,
- S'était pris sans espoir d'un amour éclatant.
-
- Mais tous l'ont ignoré; le temps de sa jeunesse,
- Monotone et caché, s'est enfui sans ivresse.
- Elle a vécu sans faste, elle est morte sans bruit;
-
- Aucun n'a recueilli les trésors de cette âme.
- Ainsi passent--parfums perdus! stérile flamme!--
- L'étoile dans le jour et la fleur dans la nuit.
-
-
-
-
-MADAME CLORINDE
-
-
- Puisque, avant le dessert, la fatigue t'a prise,
- Belle et chétive enfant, qui n'est pas même grise,
- Et, qu'à peine au début de nos propos joyeux,
- Les éclairs des flacons ont vaincu tes grands yeux,
- Puisque ton bras lassé s'est posé sur la nappe,
- Que le bâillement, seul, de tes lèvres s'échappe,
- Que ton cou s'alanguit et que ton front s'endort;
- Sur ce sopha défait, aux coussins à glands d'or,
- --Quoique pour une nuit entière on t'ait payée--
- Va dormir un instant, dans tes cheveux noyée.
-
-
-
-
-UNE DATE
-
-
-I.
-
- Au gai roman de ma jeunesse
- J'ai fait une corne ce soir.
- Je te ferme, le temps est noir,
- Petit livre si plein d'ivresse.
-
- Adieu chansons, tout est fini,
- Faisons place à la politique.
- Cette seconde République
- Pour ses rêveurs n'a pas un nid.
-
- Nos récits étaient des sornettes.
- L'heure est venue où les poëtes
- Ne seront pas plus regardés
- Que bretteurs ou pipeurs de dés.
-
- Le monde, saturé de fables,
- Délaisse petit à petit
- Les pages où ces pauvres diables
- Mettaient leur coeur et leur esprit.
-
- Maigres comme des télégraphes,
- Sous les balcons errants et las,
- On vide sur eux des--carafes.--
- Comme aux amoureux, dans _Gil Blas_...
-
- Où chercher maintenant fortune?
- L'Icarie est bien loin de nous;
- Et puis, d'ailleurs, s'il en est une,
- Elle est pour les planteurs de choux.
-
- Que le ciel ne m'a-t-il fait naître
- Comme ce bourgeois gras et blond,
- Si bien mis, et si content d'être,
- Qu'il n'en demande pas plus long?
-
- Qu'ai-je fait à la Providence
- Pour n'être pas tout simplement
- Homme de peine et de silence,
- Pêcheur breton, meunier normand?
-
- Officier de cavalerie
- Jouant au billard chaque soir
- Et faisant une cour fleurie
- Aux demoiselles de comptoir?
-
- Surnuméraire à la marine,
- Ayant de l'ordre et du crédit,
- Avec des manches en lustrine
- Pour ne point gâter mon habit?
-
- Ou boutiquier dans ma boutique,
- Marié, bête, matinal,
- Attendant venir la pratique
- En lisant le _National_?
-
-
-II.
-
- Si quelque ambition grotesque
- Allait cependant me venir!
- Eligible, je le suis presque;
- Qui me dira mon avenir?
-
- D'une Constituante en peine
- Irai-je un jour grossir les rangs?
- Serinette républicaine,
- Harmonica de vingt-cinq francs!
-
- Serai-je,--que le ciel m'en garde!--
- Rêveur hissé sur un pavois,
- Moitié tribun et moitié barde,
- Bras inerte, éloquente voix?
-
- Publiciste, ayant pour amantes
- Les Némésis aux bras flétris
- De mes colères écumantes
- Inondant le premier Paris?
-
- Ou pamphlétaire de ruelles,
- Comme Timon l'Athénien,
- Timon, démocrate en dentelles,
- Vicomte en bonnet phrygien?
-
- Irai-je, gonflé de misère,
- La nuit, devant un suif tremblant,
- Pâle Archiloque de gouttière,
- Rimer des odes au pain blanc?
-
-
-III.
-
- O contrastes impitoyables!
- Jamais on ne vit ciel plus bleu,
- Air plus doux, nuits plus admirables,
- Qu'en ces temps de sang et de feu.
-
- Au milieu des guerres civiles,
- Au plus fort des combats de juin,
- Quand on fusillait des mobiles
- Aux barreaux des marchands de vin;
-
- Quand on jetait par les fenêtres
- Des bouteilles de vitriol,--
- Toujours résonnaient dans les hêtres
- Les poëmes du rossignol;
-
- Chaque soir, la lune coquette
- Se mirait dans le lac plissé,
- Comme ferait une grisette
- Dans un coin de miroir cassé;
-
- Car c'est le temps des jeunes brises,
- Le temps où tout chante, où tout plaît,
- Où Rousseau jetait des cerises
- A mademoiselle Galley;
-
- Où plus d'un de nous s'achemine,
- La cravate un peu de côté,
- Seul, vers la rivière voisine,
- Pour prendre un bain d'éternité.
-
-
-IV.
-
- Vivre, eh Dieu! la pauvre merveille!
- Morne chanson, morne refrain!
- Ce que nous avons fait la veille,
- Nous le ferons le lendemain:
-
- Nous arpenterons sans mystère
- Toujours les mêmes boulevards,
- Et la même Cité Bergère,
- Avec le même pont des Arts.
-
- Combattant la même paresse,
- Le matin nous retrouvera;
- Et, le soir, la même maîtresse
- Sur sa gorge nous vieillira.
-
- Nos coeurs, tristes petites bêtes,
- Ne battront qu'une ou deux fois l'an;
- Et, dans quinze ans, nos pauvres têtes...
- _Mais où sont les neiges d'antan?_
-
- Car, grâce au public insensible,
- Pour nous, vainement révoltés,
- La lutte se fait impossible
- Avec les faiseurs effrontés.
-
- Et lorsque ainsi l'on nous dispute
- La renommée avec le pain,
- On s'étonne que dans la lutte
- Notre accent devienne hautain.
-
- Que pour tant de stupides oeuvres
- Nous n'ayons égard ni bon ton,
- Et que pour la chasse aux couleuvres
- Il nous suffise d'un bâton.
-
- Ah! race de marchands du Temple,
- Mais du Temple infect de Paris,
- Qu'un de vous sans rougir contemple
- Notre légion d'appauvris:
-
- Nos poëmes qui trop tard règnent
- Veulent un rude enfantement,
- Car nos flancs sont des flancs qui saignent.
- Toute ode suppose un tourment.
-
- Eh bien! donc, tombons sans murmure,
- Tombons comme des orgueilleux!
- La conscience, c'est l'armure
- Des poëtes, ces derniers preux!
-
-
-
-
-MUEZZIN.
-
-
-I.
-
- Ce matin, penché, seul à ma fenêtre,
- L'ombre autour de moi pleine de rumeurs
- Triste, j'attendais le jour à paraître,
- L'oeil vers l'orient aux rouges lueurs.
-
- La nuit s'enfuyait, honteuse et surprise,
- Le ciel éteignait les pâles regards;
- Et, des noirs buissons qu'agitait la brise,
- Pensif, j'écoutais les souffles épars.
-
- Mais quand je sentis, ployé sous l'extase,
- De lumière et d'or mon front inondé,
- Tandis que, partout, comme l'eau d'un vase,
- Le jour ruisselait du ciel débordé;
-
- Quand les peupliers et quand la prairie,
- Avec le ruisseau, chantèrent en choeur,
- Quand je vis briller les _fils-de-Marie_,
- Je sentis la paix monter à mon coeur.
-
- Mille oiseaux jasaient, je me sentais vivre,
- D'un chaste bonheur mon coeur se berçait;
- Et c'était pour moi, qui d'un rien m'enivre,
- Comme un frais bonjour que Dieu m'adressait.
-
-
-II.
-
- Et voyant ainsi le ciel me sourire,
- Pour que votre esprit ne fût pas jaloux,
- A mon tour aussi j'ai voulu vous dire
- Que le ciel s'était levé bleu sur vous.
-
- Car peut-être alors, belle paresseuse,
- Les volets fermés à l'éclat des cieux,
- Vous pensiez--souvent l'aurore est berceuse--
- A tout ce qui fait le front soucieux.
-
- Vous pensiez aux jours de courte durée
- Qui laissent en nous si longs souvenirs,
- A l'espoir qui passe en robe dorée,
- Haillons rattachés avec des saphirs!
-
- Vous pensiez sans doute à tout ce qu'emporte
- L'ombre qui décroît, voile replié,
- Au rayon qui vient quand la fleur est morte,
- Au malheur qui fuit sans être oublié.
-
- Vous pensiez, tendant l'oreille aux mensonges
- Qu'à votre chevet souffle le sommeil,
- Qu'il valait bien mieux poursuivre des songes
- Que de tant hâter l'heure du réveil;
-
- Que peut-être, hélas! le jour qui va luire
- Sera triste et noir, et plein de courroux,
- Et voilà pourquoi j'ai voulu vous dire
- Que le ciel s'était levé bleu sur vous.
-
-
-
-
-AUTRE BONJOUR
-
-
- Comment vous portez-vous, adorable Éliante?
- Sur la pointe du pied j'entre en votre boudoir;
- C'est l'heure du lever, midi, l'heure élégante;
- Phébus cligne aux volets et demande à vous voir.
-
- Au bord de l'oreiller où votre tête glisse,
- Gageons que la rosée aura sur votre teint,
- En passant, secoué son bouquet de narcisse
- Encore tout trempé des perles du matin.
-
- Ne vous étonnez pas si, dans votre ruelle,
- Comme faisaient jadis les abbés-papillons,
- Je viens, gazette en main, vous dire la nouvelle,
- Et sur votre guitare accorder mes flonflons.
-
- Sur ce tabouret-là souffrez que je m'asseoie;
- Je détournerai l'oeil autant que vous voudrez,
- Et vous ferai passer votre mule de soie
- Entre les deux rideaux, quand vous vous chausserez.
-
-
-
-
-MADAME CLORINDE
-
-
- L'autre nuit, comme ils étaient onze
- Qui soupaient à la Maison-d'Or,
- Sous une table aux pieds de bronze
- Deux d'entre eux parlaient d'elle encor:
-
- --Elle est morte, c'est grand dommage,
- La perle du quartier Bréda!
- Mieux eût valu pour ce voyage
- S'en aller Rosine ou Clara.
-
- C'était une petite blonde,
- Née à seize ans et morte à vingt;
- Enfant qui trop tôt vint au monde,
- Enfant qui trop tôt s'en revint.
-
- Un des princes de la finance
- L'avait tirée on ne sait d'où.
- Chez elle éclatait l'élégance:
- Il l'entourait d'un luxe fou.
-
- Dans les plis d'un peignoir cachée,
- Ses genoux sous elle tapis,
- Rêveuse, elle vivait couchée
- Sur les fleurs de son grand tapis.
-
- Nulle n'était plus provoquante
- Dans nos nuits de pompeux gala;
- A la fois marquise et bacchante:
- C'était Clorinde!--Pleurons-la.
-
- Adieu, notre jeune compagne;
- Tu t'en vas au milieu du jour,
- L'estomac ruiné de champagne
- Et le coeur abîmé d'amour.
-
- Un menuisier, une portière,
- Deux personnes uniquement,
- La suivirent au cimetière:
- Sa mère et son premier amant.
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES.
-
-
- Ode à l'ivresse. 7
- En médoc: poëme. I. 17
- -- II. 21
- -- III. 27
- -- IV. 31
- -- V. 35
- -- VI. 39
- -- VII. 43
- -- VIII. 47
- -- IX. 51
- A Théophile Gautier. 57
- Bonne humeur. 65
- Madame Clorinde. 69
- Le musicien: poëme. I. 73
- -- II. 83
- Contradiction. 89
- Seule. 93
- Madame Clorinde. 97
- Une date. I. 101
- -- II. 105
- -- III. 107
- -- IV. 109
- Muezzin. I. 115
- -- II. 117
- Autre bonjour. 121
- Madame Clorinde. 125
-
-
-BORDEAUX.--TYP. GOUNOUILHOU.
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR.
-
-EN VENTE
-
-
-Statues et Statuettes; 1 vol. in-18, format Charpentier.
-
-Histoire du tribunal révolutionnaire; 1 vol. in-18, format Charpentier.
-
-Rétif de la Bretonne; 1 vol. in-12, avec portrait et autographe (tiré à
-500 exemplaires seulement, sur vergé, vélin, Hollande et papier rose).
-
-Les Aveux d'un pamphlétaire; 1 vol. in-32 collection diamant.
-
-Monsieur de Cupidon; 1 vol. in-18, format Charpentier.
-
-Figurines parisiennes; 1 vol. in-32 (collection mignonne).
-
-
-SOUS PRESSE
-
-L'Inassouvi; 1 vol. in-18, format Charpentier.
-
-
-Bordeaux.--Typ. G. GOUNOUILHOU, place Puy-Paulin, 1.
-
-
-
-
-Note du transcripteur
-
-
-Hormis la couverture, l'original est imprimé à l'encre rouge.
-
-
-
-
-
-
-
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-
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