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-The Project Gutenberg EBook of La marquise de Condorcet, by Antoine Guillois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La marquise de Condorcet
- Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822
-
-Author: Antoine Guillois
-
-Release Date: October 10, 2020 [EBook #63435]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE CONDORCET ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
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-
- Au lecteur.
-
- L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été
- harmonisée, mais quelques erreurs clairement introduites
- par le typographe ont été corrigées. La liste de ces
- corrections se trouve à la fin du texte.
-
- La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.
-
- Le texte =reproduit ainsi= est imprimé en gras dans l'original.
-
- Les signes entre accolades, comme dans F{7}, sont en exposant
- dans l'original.
-
-
-
-
- LA MARQUISE
- DE
- CONDORCET
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
- =Napoléon=: L’HOMME, LE POLITIQUE, L’ORATEUR. (Librairie
- académique.) 1889. 2 vol. in-8º.
-
- =Pendant la Terreur=: LE POÈTE ROUCHER. (C. Lévy.) 1890. 1 vol.
- in-18. 2e édition.
-
- =Le Salon de Madame Helvétius=: CABANIS ET LES IDÉOLOGUES. (C.
- Lévy.) 1894. 1 vol. in-18. 2e édition.
- (_Ouvrage couronné par l’Académie française_).
-
- =Les Boufflers à Auteuil.= (Publication de la _Société historique
- d’Auteuil et de Passy_.) 1895.
-
-_En préparation_:
-
- =Une Famille parlementaire=: LE PRÉSIDENT DUPATY ET LE CONSEILLER
- FRÉTEAU.
-
- =Les Oppositions pendant le Consulat et l’Empire=: COPPET. LA
- VALLÉE AUX LOUPS. LE MUSÉUM. LE CORPS LÉGISLATIF.
-
-
- Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les
- pays, y compris la Suède et la Norvège.
-
- S’adresser, pour traiter, à M. PAUL OLLENDORFF, éditeur, 28 _bis_,
- rue de Richelieu, Paris.
-
-
-
-
- ANTOINE GUILLOIS
-
-
- LA MARQUISE
-
- DE
-
- CONDORCET
-
-
- _Sa Famille, son Salon, ses Amis_
-
- 1764-1822
-
-
- TROISIÈME ÉDITION
-
- [Logo: PO]
-
-
- PARIS
- PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR
- 28 _bis_, RUE DE RICHELIEU, 28 _bis_
-
- 1897
- Tous droits réservés.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ
-
-_Dix exemplaires sur papier de Hollande_
-
-Numérotés à la presse
-
-
-
-
-A MONSIEUR LE VICOMTE DE GROUCHY
-
- MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE
- PETIT-NEVEU DE MADAME DE CONDORCET
-
-
-_Si vous ne m’aviez soutenu par vos encouragements de tous les jours,
-aidé par vos découvertes si heureuses, ce livre, mon cher ami, n’aurait
-sans doute jamais été publié._
-
-_J’aimerais écrire votre nom auprès du mien et consacrer par là cette
-collaboration précieuse; afin de laisser à l’historien une liberté plus
-grande et une impartialité qui ne saurait être soupçonnée, vous ne
-l’avez pas voulu._
-
-_Du moins, laissez-moi mettre ces pages sous vos auspices; ce ne sera
-qu’un bien modeste hommage d’affection et de reconnaissance._
-
-
-
-
-Femme supérieure qui savait charmer et dominer les réunions les plus
-diverses; sœur par le cœur, la parenté et le génie de celui que Manzoni
-appelait «l’angélique Cabanis»; épouse de l’un des savants les plus
-illustres que l’humanité ait produits; exemple sublime, aux heures
-douloureuses, de dévouement conjugal et d’amour maternel, la marquise
-de Condorcet synthétise et rappelle une époque qui marquera, en dépit
-de bien des fautes, une des étapes glorieuses de l’Histoire.
-
-Mme de Condorcet avait été élevée dans une famille noble, mais ouverte
-aux idées philosophiques, et sa jeunesse avait commencé avec ces années
-délicieuses dont on a pu dire que ceux qui ne les ont pas vécues ont
-ignoré ce que c’était que la douceur de vivre. Au milieu d’une société
-qui, sous les apparences les plus légères, agitait les problèmes les
-plus graves, à Villette et dans le salon de l’hôtel des Monnaies,
-la fille du marquis de Grouchy représentait, à la fois, les grâces
-délicates et les pensées sérieuses.
-
-Sans doute, son imagination et son cœur s’égarèrent dans les utopies
-et les rêves qui agitaient alors le monde nouveau; mais ses erreurs,
-toujours désintéressées, ne furent que des illusions généreuses et, au
-lendemain des malheurs les plus terribles, elle ne renia, du moins,
-jamais les convictions de sa jeunesse.
-
-Depuis le Consulat jusqu’à sa mort, conformant sa conduite à ses
-principes et montrant une dignité que beaucoup de ses amis avaient trop
-oubliée, Mme de Condorcet resta ce qu’elle était à l’aurore de 1789.
-
-Cette unité de sa vie en fait la véritable gloire.
-
-Si les existences cruellement agitées par des événements tragiques
-inspirent déjà l’intérêt, combien plus l’attention de l’Histoire
-n’est-elle pas sollicitée quand les acteurs de ces époques troublées
-se sont fait remarquer par l’énergie de leur caractère ou les qualités
-de leur âme.
-
-De cette pensée est né ce livre.
-
- Bellevue, 16 avril 1896.
-
-
-Qu’il me soit permis de remercier ici mon excellent ami, le marquis du
-Paty de Clam et M. le baron Fréteau de Pény qui m’ont laissé puiser,
-avec tant de générosité, dans leurs archives de famille.
-
-J’exprime aussi toute ma gratitude à M. Fernand d’Orval, à qui je dois
-communication du portrait de Mme de Condorcet, sa grand’tante.
-
-
-
-
-LA
-
-MARQUISE DE CONDORCET
-
-
-
-
-LIVRE PREMIER
-
-LA CHANOINESSE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY
-
- Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis et sa
- femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les hôtes littéraires
- à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les Fréteau, Dupaty et
- d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son frère Emmanuel.--Sa
- sœur Charlotte.--Le chevalier de Grouchy.--Grave maladie en
- 1775.--Lectures et travaux de Sophie.
-
-
-Sur les confins de la Normandie et de l’Ile-de-France, dans une fertile
-vallée, à quelques kilomètres de Meulan, s’élève le château de Villette.
-
-Ce n’est pas une ancienne forteresse féodale, mais bien plutôt la
-maison, large et confortable, d’une de ces familles parlementaires qui
-arrivaient à l’apogée de leur fortune à la veille de la Révolution.
-
-Une allée de vieux tilleuls conduit, par une pente douce, à la cour
-d’honneur dont le château, avec ses deux ailes qui s’avancent en
-demi-cercle, forme le fond. A droite et reliée au château par une
-galerie qui ressemble à un cloître, c’est la chapelle. A gauche, les
-communs.
-
-On entre dans la maison par un double escalier en fer à cheval et l’on
-se trouve dans une pièce immense, ronde et fermée par un dôme élevé.
-C’est là que donnent les différentes pièces du rez-de-chaussée: salon à
-six fenêtres s’ouvrant sur le parc; salle à manger ornée de grottes en
-rocailles et dessus de portes peints en camaïeu; voici une autre grande
-pièce qui servait autrefois de bibliothèque, puis quelques petits
-appartements, qui se retrouveront, plus nombreux, au premier étage.
-
-L’escalier qui y conduit part aussi de l’immense vestibule tandis que,
-dans une niche faisant face au visiteur, se dresse le buste en marbre
-blanc du vieil Homère.
-
-Une terrasse domine le parc et les rivières, qui sont le véritable
-joyau de cette demeure seigneuriale.
-
-Le marquis de Grouchy, qui l’habitait avec sa femme dans la seconde
-moitié du XVIIIe siècle, l’embellissait tous les jours; il en avait
-fait un lieu de délices, et Mlle Fréteau, fiancée du président Dupaty,
-pouvait lui écrire: «Il semble que Flore, Cérès et Neptune se soient
-plu à embellir cette demeure, dont les propriétaires sont parvenus à
-faire un petit paradis terrestre.» Villette l’était bien, en effet, et,
-comme les visiteurs, les animaux eux-mêmes y trouvaient une hospitalité
-sympathique. Un jour, un essaim d’abeilles vint se fixer dans un des
-angles du château; les domestiques et les enfants reçurent l’ordre de
-le respecter et il semble bien que ces bêtes intelligentes en conçurent
-quelque reconnaissance, car on n’eut jamais aucun accident à déplorer.
-Aujourd’hui encore, la troupe bourdonnante est attachée aux flancs du
-château comme pour rappeler que de l’ancienne demeure tous les vieux
-habitants n’ont pas encore disparu[1].
-
- [1] Le château de Villette qui, après la mort du marquis
- de Grouchy, devint la propriété du maréchal fut vendu par
- celui-ci, sous la Restauration, à l’époque de son exil en
- Amérique. Il était, récemment encore, la propriété de Mme la
- comtesse de Castelbajac, née de Thermes.
-
-La terre de Villette était entrée dans la famille de Grouchy, au
-commencement du règne de Louis XV par le mariage de Nicolas-Pierre de
-Grouchy, capitaine des vaisseaux du Roi, avec Nicole-Ursule-Elisabeth
-Cousin qui apportait en dot le château et ses dépendances.
-
-On trouve la famille de Grouchy, qui est d’origine normande, parmi
-celles qui suivirent Guillaume le Conquérant en Angleterre. En 1248,
-Robert et Henri de Grouchy prirent part à la croisade de saint Louis.
-Leurs descendants s’illustrèrent dans les lettres et aux armées.
-
-Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur de Montaigne,
-tandis que François de Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc
-d’Alençon, se montrait un des partisans les plus dévoués d’Henri IV,
-qu’il reçut à Dieppe avant la bataille d’Arques[2].
-
- [2] Les Grouchy possédaient les fiefs de Monterollier, de
- Robertot, de la Chaussée, etc. Ils portaient _d’or fretté
- de six pièces d’azur, en cœur, sur le tout d’argent à trois
- trèfles de sinople_ (lettres patentes de décembre 1671);--sur
- la généalogie de cette famille, voir les _Mémoires du Maréchal
- de Grouchy_, Dentu, Paris, 1873, t. I, p. IV et seq.; mais
- consulter surtout à la bibliothèque nationale, au département
- des Manuscrits, fonds latins 17803, nº 60 et, au cabinet des
- Titres, nº 1397, un travail très important de M. le vicomte de
- Grouchy. Celui-ci est encore l’auteur des Vies de Nicolas de
- Grouchy (Caen 1878) et de Thomas de Grouchy, sieur de Robertot;
- cette dernière en collaboration avec le comte de Marsy (Gand,
- 1886).
-
-François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis de Grouchy, ancien page
-de Louis XV et cornette de cavalerie, avait épousé[3] à l’automne de
-1760, Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller au Parlement
-de Paris.
-
- [3] En secondes noces. De son premier mariage, il n’avait pas
- eu d’enfants.
-
-Il avait quarante-six ans[4], tandis que sa femme était toute jeune;
-mais la différence d’âge ne semblait pas aussi grande et un des amis
-de la famille écrivait, le 30 octobre 1760, à Mme Fréteau, mère de la
-jeune femme[5]:
-
-«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte intérieur de M. de
-Grouchy? Il cherche à cacher sa dévotion, mais je crois que l’on peut
-décider qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers le cœur.
-Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe marié qui n’ose avouer
-son amour et que ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa méthode
-n’est pas mauvaise, car plus on est recueilli plus on a de ferveur et
-le feu concentré n’en est que plus ardent.»
-
- [4] Il était né en octobre 1714.
-
- [5] Les lettres que je donne sont toutes, sauf mention
- contraire, inédites. Celle-ci provient des archives Fréteau de
- Pény. A l’avenir je me bornerai à indiquer la source.
-
-Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers jours, on sent une
-certaine réserve; le marquis était froid et renfermé. Son caractère
-était parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait pas toujours
-dissimuler, sinon son chagrin, du moins son ennui.
-
-En parlant de la mère du président Dupaty, elle laissait échapper cette
-confidence qu’on saisit à travers l’allusion[6]:
-
-«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère le président,
-sur les moyens qui auraient pu la rendre toujours aussi aimable
-qu’intéressante. La froideur est aux agréments, quelquefois même aux
-vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses richesses sont resserrées
-dans son sein, mais son extérieur est sec et aride. Il gèle sur
-l’écorce. Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus explicite,
-parlant directement de son mari)... Je voudrais qu’il fût destiné
-à vivre longtemps. Je prends sa vie en masse et je vois que, plus
-que d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a souvent
-changé la rosée en brouillard. Qu’importe! je ne lui en suis pas moins
-attachée.»
-
- [6] Archives du Paty de Clam.
-
-Mme de Grouchy, au contraire, était délicieuse. On ne tarissait pas
-d’éloges sur son compte. Son père[7], quand il parlait d’elle, ne
-l’appelait que _la sublime Grouchy_; et son frère, le conseiller, la
-dépeignait ainsi[8]: «Femme incomparable par l’élévation de son esprit,
-femme avec l’âme de laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon
-pouvoir.»
-
- [7] Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes,
- décédé le 30 août 1771.
-
- [8] Archives du Paty de Clam.
-
-En la quittant, après un séjour à Villette, sa jeune sœur
-Adélaïde,--celle qui sera Mme Dupaty,--disait[9]: «L’habitante de ces
-lieux ne contribue pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle m’a
-fait passer les jours les plus heureux. On ne peut la quitter quand une
-fois on la possède. Pour moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien
-j’ai été sensible à notre séparation.»
-
- [9] Archives du Paty de Clam.
-
-La chasse, la promenade à pied et en bateau, la lecture[10] étaient
-presque les seules occupations des châtelains de Villette qui, dans
-ces premières années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient
-d’autre distraction, à la campagne, que d’y recevoir leurs parents et
-quelques amis intimes comme Lope, Dussaulx et Roucher.
-
- [10] Villette, 27 avril 1762. Fréteau à sa mère, née
- Lambert.--Archives Fréteau de Pény.
-
-Mme de Grouchy avait deux sœurs: l’une, Félicité, mariée au marquis
-d’Arbouville, habitait Versailles; l’autre, Adélaïde, avait épousé
-Dupaty et partageait son temps entre Bordeaux, où son mari était
-président à mortier, Paris et les nombreux exils auxquels l’esprit
-aventureux du magistrat l’avait fait condamner.
-
-Nous savons aussi qu’elle avait un frère, le conseiller Fréteau, qui
-demeurait tantôt à Vaux, près de Melun, tantôt à Paris, rue Gaillon, nº
-15.
-
-C’est là qu’en hiver toute la famille se réunissait[11], dans cet hôtel
-qui vit passer les hommes les plus remarquables de l’époque: Turgot,
-d’Alembert, et plus tard Beaumarchais et Condorcet. Là, qu’un jour,
-l’abbé Sabatier, membre de l’Académie française, fut condamné à faire,
-comme gage, une description de la femme et qu’il s’en tira par ces vers
-spirituels:
-
- A moi vous demandez ce que c’est que la femme,
- A moi dont le destin est d’ignorer l’amour!
- A l’aveugle éploré vous déchirerez l’âme
- Si vous lui demandez ce que c’est qu’un beau jour.
-
- [11] Les Grouchy demeuraient bien rue Royale, mais ils
- passaient presque toutes leurs soirées rue Gaillon où la maison
- était plus grande et plus commode pour les réceptions.
-
-Au printemps de 1764, le marquis de Grouchy et sa femme se hâtèrent de
-gagner Villette, et, quelques jours après leur arrivée, la marquise
-donnait le jour à une fille qui fut appelée Marie-Louise-Sophie[12].
-
- [12] Le docteur Robinet, dans _Condorcet: sa vie, son œuvre_
- (Paris, May et Motteroz, p. 80) dit que Sophie de Grouchy
- naquit «au mois de septembre 1766, et non pas en 1764, comme
- dit Isambert». C’est là une erreur. D’abord, M. Isambert, ami
- très intime de la famille O’Connor ne pouvait pas se tromper
- sur un point aussi sérieux. De plus, le maréchal qui fut le
- second enfant du marquis de Grouchy, naquit le 23 octobre
- 1766, ce qui rend impossible la naissance de Sophie au mois de
- septembre de la même année. Enfin, Mme de Grouchy, dans une
- lettre datée de 1775, dit qu’elle jouit de la présence de sa
- fille depuis dix ans; et Dupaty, en décembre 1777, disait que
- sa nièce avait près de quatorze ans. Le doute n’est donc pas
- possible.
-
-Cette enfant, dont l’existence devait être si agitée, montra, dès ses
-premières années, en même temps qu’un extérieur gracieux une âme peu
-commune. La «jolie Grouchette», comme on l’appelait dans sa famille,
-savait lire et écrire à l’âge de six ans. «Pour te donner une idée
-de la petite de Grouchy, écrivait la Présidente à son mari[13], je
-t’envoie deux petites lettres qu’elle a écrites d’elle-même à sa mère
-pendant sa dernière absence. Il est aisé de deviner quel germe a donné
-naissance à un être aussi intéressant. C’est un personnage. Ce sera le
-portrait de sa mère.»
-
- [13] Sans autre date que «Jeudi, 22, 1770». Archives du Paty de
- Clam.
-
-Et la même Mme Dupaty, le 2 octobre 1770, écrivait à son père[14]:
-«Notre sœur sublime est toujours aussi aimable et aimante; son aînée
-se décore et emprunte chaque jour quelque trait de l’âme de sa tendre
-mère. Elle n’acquiert que trop de ressemblance avec elle, car sa santé
-est, à mon gré, bien délicate et en bien mauvais état. Pour moi, je
-n’en dis rien, mais elle m’inquiète. Un jaune universel répandu sur
-tout son corps me fait appréhender pour elle une jaunisse. Les yeux
-battus, des lassitudes dans les jambes sembleraient l’annoncer. Elle
-est encore gaie, cependant, mais mange fort peu. Les autres sont bien
-gentils et bien portants.»
-
- [14] Archives Fréteau de Pény.
-
-«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764 M. et Mme de Grouchy
-avaient eu deux nouveaux enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23
-octobre 1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et une seconde fille,
-Félicité-Charlotte, venue au monde au mois de mars 1768 et le 27 du
-même mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle, le président
-Dupaty.
-
-Naturellement, dans cette branche de la famille, la filleule du
-magistrat tiendra désormais une grande place dans les préoccupations
-et dans la correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant, Sophie,
-«la jolie petite nymphe aux yeux noirs,» comme disait le Président,
-et, malgré les titres de la cadette à une préférence qui aurait été
-légitime, c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie de toute
-la famille. Quand il venait à Paris[15], le Président déclarait que
-Sophie avait une bonne part dans son impatience et dans ses désirs de
-retrouver les siens.
-
- [15] De Bussac, 2 novembre 1774. Archives du Paty de Clam.
-
-Cependant, il n’est pas possible de séparer ce que la nature avait si
-bien uni; et la peinture de la vie patriarcale qu’on menait à Villette
-ne serait plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux qui
-vivaient dans cet intérieur charmant.
-
-Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son mari[16]: «Votre filleule
-devient gentille à manger. Elle court toute seule. Il ne lui manque
-que la parole. Son esprit voudrait se manifester et trouver une
-porte de sortie. Il étincelle dans ses grands yeux, dans ses petits
-mouvements. Mais il faut attendre la nature... Son petit frère est beau
-comme un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est doux et avisé à
-plaisir. Pour votre petite Grouchette, elle est toute prête à monter en
-graine.»
-
- [16] Archives du Paty de Clam.
-
-Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même. On y verra mieux
-que dans tous les récits sa bonté, son esprit et son cœur[17]: «Il ne
-me reste d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il en faut
-pour l’éducation de mes enfants. Il commence à entrer de l’esprit et du
-sentiment dans l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses;
-mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce que l’éducation a de plus sec
-et de plus aride. Mais il me laisse entrevoir de la sensibilité et
-l’espoir de l’intelligence.
-
- [17] Archives du Paty de Clam. Sans date.
-
-«Charlotte est un vrai petit bijou pour le caractère; rien de plus
-caressant, de plus gai, de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien
-des moments que je lui consacre avec plaisir. M. de Grouchy les aime
-éperdument, vient souvent les voir chez moi et jette un coup d’œil de
-complaisance et de satisfaction sur les soins que je leur donne.»
-
-Et, une autre fois, elle écrit encore au même correspondant[18]:
-
-«Je vais te parler des miens en bref. D’abord, le bouquet,
-c’est Charlotte: il est moins frais que de coutume. Un rhume,
-un mal d’estomac l’ont un peu défleurie; ce n’est rien. La rose
-blanche,--c’est ma Grouchette,--croît assez et reste sensible aux
-charmes des arts, de l’esprit et de la vertu. L’Emmanuel mord à la
-grappe que lui présente son jeune mentor qui a trouvé le chemin du
-cœur.»
-
- [18] Archives du Paty de Clam. 10 avril 1775.
-
-Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un pareil bonheur puisse
-durer longtemps. Au mois de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une
-petite vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent. Elle
-y survécut cependant et cette crise terrible fut, pour elle, salutaire.
-De cette maladie date une transfiguration physique qui l’ayant trouvée
-laide, engoncée, de petite taille, la rendit grande, élancée, superbe,
-douée de cette beauté qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui
-était tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même parmi ses
-ennemis, que la belle Sophie de Grouchy et, plus tard, la belle Mme de
-Condorcet[19].
-
- [19] Mme O’Connor, fille de Mme de Condorcet, a laissé sur
- sa mère une notice manuscrite qui est aujourd’hui à la
- bibliothèque de l’Institut. Il résulte de ce document que la
- maladie de Sophie serait arrivée au couvent de Neuville. Il
- est certain que Mlle de Grouchy fut malade à Neuville, après
- quelques excès de fatigue. Mais la crise qui la transforma est
- de 1775, et les lettres, toutes datées, que nous donnons sont
- formelles sur ce point.
-
-Aimante comme nous la connaissons, Mme de Grouchy fut bouleversée
-par la maladie de sa fille. Les lettres où elle en parle sont trop
-touchantes pour ne pas être données ici[20]; le 13 octobre 1775, de
-Villette, elle écrivait à sa sœur, Mme Dupaty:
-
- [20] Toutes trois sont extraites des Archives du Paty de Clam.
-
-«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens d’être menacée du plus
-terrible sacrifice que la Providence pût m’imposer? Ma fille vient
-d’avoir la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée
-d’un venin affreux... Jugez de ma situation pendant treize jours, mais
-surtout pendant une semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais
-plus sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes pour rendre
-ce déchirement, quand les liens du sang, ces liens brûlants de la
-maternité, vont être rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre
-mère, mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant qu’il fût,
-ne pouvait vous être ce que m’est cette enfant; un attachement de
-dix années, dont toutes les heures me liaient par des soins et des
-espérances, un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant, sentant
-les besoins de l’amitié et s’élevant à tout par l’action du sentiment
-et de la raison, développant pendant cette maladie qui a été un
-supplice infernal par sa nature et par celle des remèdes, un courage
-bien supérieur à tout ce que je pouvais présumer, voilà ce qu’il
-fallait perdre et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions
-pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer sur mes alarmes qui ont été
-portées au dernier point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu
-ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait fallu voir tomber
-cette fleur? La plaie se serait agrandie tous les jours. Les temps,
-les lieux, les personnes, les secours, la triste nécessité de vivre
-pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais plus qu’avec
-un affreux dégoût, tout m’eût rappelé ma perte, tout aurait enfoncé
-le poignard. Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout ce que
-j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées depuis six mois prenait
-l’apparence de funestes pressentiments. L’idée désespérante de sa perte
-s’était présentée à moi depuis que je la voyais confirmer de plus en
-plus les promesses de son bon naturel; j’en avais été poursuivie et
-je croyais y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère est neuf à
-cette vérité si frappante que nos vies ne tiennent à rien! Avec quelle
-amertume j’en dévorais l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie, de
-te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de Grouchy était dans le
-désespoir du père le plus tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait
-que tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette enfant
-s’était réalisé pour être impitoyablement brisé... Nous voilà sur la
-route de la convalescence...»
-
-Quinze jours après, le 28 octobre, Mme de Grouchy écrivait à Dupaty[21]:
-
- [21] Mme de Grouchy tutoyait le Président, ami intime de son
- frère et qu’elle avait beaucoup vu, chez ses parents, quand il
- était au collège avec Fréteau.
-
-«Tu as vu l’abîme dont j’ai mesuré en frémissant la profondeur. Je n’y
-voyais point de fond en vérité. On ignore comme on aime jusqu’au moment
-où on est menacé de perdre l’objet de son amour et, dans cet instant,
-on croit n’avoir pas encore commencé de l’aimer. Quelle tempête
-dans l’âme de ta pauvre sœur! Elle a vraiment passé des horreurs du
-désespoir à une joie ravissante, mouvement inconnu à qui n’a pas
-éprouvé le contraste de voir engloutir ou d’arracher aux flots conjurés
-une tête chérie.
-
-«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop, (puisque la vie ne tient
-qu’à un fil), combien ma fille est nécessaire à mon bonheur. Je me
-rappelle maintenant dans quel vide je serais si je l’avais perdue.
-C’est te dire combien son cœur et son esprit sont déjà de niveau
-aux miens. Tu pardonnes ce langage à une mère qui croit, au moins,
-pouvoir avouer son courage et sa sensibilité. Nous avançons dans cette
-convalescence qui a été si laborieuse qu’après les premiers transports
-de la résurrection, c’était pour moi un nouveau supplice. Elle commence
-à marcher et à agir seule... Elle sera peu ou point marquée. Il n’y a
-pas longtemps que je jouis de cette faveur tant l’effroi d’un grand
-malheur éclipse la peur d’un moindre. Reçois, cher ami, toute la
-reconnaissance de cette chère enfant. La voilà bien plus liée à la vie
-que devant. Le tendre intérêt de tant de bons parents échauffe cette
-jeune âme qui, j’espère, sera toujours susceptible de s’enflammer à
-l’amour des siens... Mes fleurs sont en bon état. La Charlotte est
-toujours gentille; mon cadet[22] est plein de vivacité et de santé. Mon
-grand fils se développe assez bien. Tout cela fait mon ciel; mais il y
-a des nuages, comme tu vois, même des orages. Mon mari les sent aussi
-fortement que moi.»
-
- [22] Henri-François, qui naquit à Villette en 1773 et qui,
- destiné à l’ordre de Malte, fut connu dans la famille sous le
- nom de chevalier de Grouchy. Il fut baptisé à Condécourt le 21
- juillet 1773.
-
-Cette année-là, les Grouchy passèrent à Villette la mauvaise
-saison[23]. Le 8 décembre, la marquise écrivait au Président:
-
- [23] Ils le faisaient assez souvent depuis la naissance des
- enfants, car Sophie, jusqu’à dix-huit ans, ne passa que trois
- hivers à Paris. (Notice de Mme O’Connor.)
-
-«Je t’ai laissé sur la convalescence de ma fille qui jouit enfin de
-toutes ses forces. Il ne lui reste que des traces légères, de rares
-douleurs de nerfs et un peu de faiblesse dans la vue. Mes trois autres
-sont assez bien de tous points, à la maigreur près pour Charlotte,
-quoique avec un assez bon fonds. Mon fils se fortifie bien et se
-développe assez pour me faire beaucoup espérer sur son compte. La
-tournure de son Mentor[24], qui a vraiment infiniment des qualités
-désirables pour ses importantes fonctions, apprivoise son âme plus
-concentrée, plus froide dans l’origine que celle de ses sœurs. Elle
-acquiert du tact et de la sensibilité. Il annonce une grande raison,
-du jugement et l’heureux pronostic de la curiosité. Je suis donc fort
-contente sur ce point.»
-
- [24] L’abbé de Puisié, dont il sera question un peu plus loin.
-
-Au printemps de 1776, on envoya Sophie à Vaux-le-Pénil, dans la
-propriété qui appartenait à son oncle, le conseiller Fréteau. «Bâtie à
-mi-côte, sous un voile discret de verdure, avec la Seine à ses pieds,
-Melun tout proche et les masses lointaines de la forêt de Fontainebleau
-fuyant à l’horizon, sa façade à rotonde indiquait la demeure d’un grand
-seigneur du XVIIIe siècle, ami des Muses et des arts plus encore que
-magistrat; les toitures mêmes étaient remplacées par des terrasses
-à l’Italienne qui faisaient fureur depuis Versailles[25].» Louis XV
-n’aimait pas cette forme de toits et l’on raconte dans la famille qu’un
-jour où les carrosses de la cour traversaient les ponts de Melun, le
-roi avait dit en montrant le château de Vaux: «Voici le coffre à avoine
-de M. Fréteau.»
-
- [25] Notice sur M. l’abbé Fréteau de Pény, par M. des Glajeux.
-
-Là, Sophie sut conquérir de nouvelles affections et parfaire, grâce
-à son charme personnel, la bonne opinion qu’elle n’avait donnée,
-jusque-là, que par ses lettres ou dans les rapides entrevues de
-Villette.
-
-Après cette maladie et la longue convalescence qui l’avait suivie,
-Sophie se remit à l’étude, au dessin et à la musique, sous la haute
-direction de sa mère qui s’occupait de son moral, tandis que l’abbé de
-Puisié, précepteur d’Emmanuel et du Chevalier, se chargeait de donner
-quelques leçons techniques à la sœur aînée en même temps qu’à ses
-élèves.
-
-Sophie était même devenue l’aide et parfois la remplaçante du
-professeur. Dans un journal personnel qu’elle avait intitulé _Gazette
-et Affiches du Château de Villette_, elle racontait toutes les
-péripéties de l’éducation de ses frères. En parlant du cours de Droit
-naturel, elle disait: «Les écoliers attendent impatiemment leur
-maître. Le plus âgé (c’était elle) a gagné une bonne altération de voix
-à répéter la seconde partie du droit en trois heures d’horloge. Un
-professeur qui, sans être vieux, n’est pas pour l’âge au nº 19, peut
-donc avoir la poitrine fatiguée, sans qu’inquiétude doive s’en suivre,
-mais seulement précautions et ménagements[26]. Quand (_sic_) aux rêves
-creux, ils ne peuvent convenir à quelqu’un qui est censé savoir bien
-diriger ses idées, puisqu’il apprend aux autres à se diriger eux-mêmes.»
-
- [26] Cette phrase a été donnée par M. Isambert dans sa
- biographie de Mme de Condorcet (Hoefer-Didot). Ce qui suit a
- été copié sur l’original par M. le docteur Robinet qui a bien
- voulu me le communiquer et à qui je suis heureux d’adresser ici
- tous mes remerciements.
-
-Et ailleurs: «Avis à ceux qui s’intéressent à M. le chevalier de
-Grouchy (le plus jeune des deux frères):
-
-«Je soussignée reconnais que ledit chevalier de Grouchy, en l’absence
-de son Mentor, m’a répété des époques et leçons d’histoire ancienne et
-qu’il s’est légalement acquitté de ses devoirs.»
-
-Il y a aussi, sur la vie à Villette, quelques anecdotes dont on ne peut
-saisir toutes les allusions.
-
-«Température du dit lieu et santé des habitants:
-
-«Ce dernier article n’a point éprouvé de changement depuis jeudi
-dernier. Le temps a été sombre et mauvais. Borée s’est déchaîné dans
-les airs et les tristes sifflements de ce gros joufflu ont jeté les
-esprits dans une sombre mélancolie. Gog et Magog et leur docte mère
-assurent qu’un certain départ de vendredi dernier y a contribué; mais
-ce n’est qu’un dicton, car y a-t-il matière à regret?
-
-«Spectacles:
-
---«Arrêt de la basse-cour qui a jugé, condamné et fait exécuter
-trois gros rats par la main de M. le chevalier de Grouchy, exécuteur
-ordinaire de la dite engeance. Ils ont été pendus aux applaudissements
-de la volaille, en place de poulailler.» Ce n’étaient là que les
-distractions enfantines d’une grande sœur voulant se mettre à la portée
-de ses jeunes frères.
-
-Mme de Grouchy, dans son inlassable bonté, en avait trouvé d’autres,
-plus utiles[27]:
-
-«Il y a, depuis deux jours, un intérêt qui amuse les enfants à la
-récréation. C’est d’aller faire des fagots de bois pour les porter
-ensuite chez les pauvres de Villette. Les bénédictions qu’on leur a
-données hier les ont encouragés et tu aurais été touché de voir partir
-cette petite horde, Charlotte en tête, chacun armé d’un fagot.»
-
- [27] Archives du Paty de Clam.--La présidente à son mari, 13
- novembre 1784.
-
-D’autres fois, on faisait un pain de l’invention de Mme de Grouchy; il
-y entrait près de moitié de pommes de terre et ce mélange donnait une
-nourriture excellente. «C’est un grand allègement, disait Fréteau[28],
-pour les dépenses charitables. Celles-ci ne ruinent jamais et attirent
-les bénédictions du ciel sur les familles.»
-
- [28] A sa femme, 23 juin 1787. Archives Fréteau de Pény.
-
-Sophie avait conservé de ces louables habitudes un souvenir charmant et
-doux, et, bien des années après, dans ses _Lettres sur la Sympathie_,
-dont nous aurons à parler longuement, elle disait en évoquant les
-charités qu’on pratiquait à Villette:
-
-«Vous me l’avez appris, respectable mère, dont j’ai tant de fois suivi
-les pas sous le toit délabré des malheureux, combattant l’indigence et
-la douleur! Recevez pour toute ma vie l’hommage que je vous devrai,
-toutes les fois que je ferai du bien, toutes les fois que j’en aurai
-l’inspiration et la douce joie. Oui, c’est en voyant vos mains soulager
-à la fois la misère et la maladie; c’est en voyant les regards
-souffrants du pauvre se tourner vers vous et s’attendrir en vous
-bénissant que j’ai senti tout mon cœur et que le vrai bien de la vie
-sociale, expliqué à mes yeux, m’a paru le bonheur d’aimer les hommes et
-de les servir.»
-
-Cette vie, si occupée et si charitable, était devenue un modèle pour
-toute la famille. Au milieu de ce XVIIIe siècle qu’on se représente
-d’habitude tout autrement, c’est ainsi que les vertus privées avaient
-joint au parfum le plus délicat le plus généreux des exemples.
-
-«C’est de notre chère Grouchy et de tous les siens, écrivait Dupaty à
-sa femme[29], que je vais aujourd’hui, ma chère amie, entretenir et
-intéresser ton cœur. Enfin, je l’ai revue cette chère ressuscitée et
-ton cœur lui-même aurait de la peine à te peindre avec quelle émotion,
-quelle joie! Oui, c’est elle, elle encore, toujours elle... Elle a
-toujours cette heureuse physionomie remplie de son cœur, de son âme, de
-son esprit qui, sans cesse, s’élancent pour ainsi dire à vous tout à la
-fois. Tu es toujours aussi vive dans ses entrailles, dans son souvenir.
-Il y a deux jours que je suis ici et il ne me semble pas qu’il y ait
-une heure. Il m’est délicieux de me reposer un moment, dans le sein
-de la nature, de l’amitié et de toutes les vertus, de l’agitation
-du grand tourbillon qu’on appelle Paris. Je suis enchanté de ses
-enfants. Leur santé est parfaite. Le fils aîné est plein de raison,
-de justesse d’esprit, de bons sentiments. Il est vraiment tel que je
-désirerais mon fils à son âge. Mais aussi quelle éducation, quelle
-culture, quels soins! Ils ont un excellent mentor qui s’est ouvert
-une nouvelle route, qui s’occupe des sensations avant de s’occuper
-des idées, c’est-à-dire des fondements avant le toit. Tout ce qui se
-fait dans cette aimable demeure est une éducation continuelle. M. et
-Mme de Grouchy n’ont pas d’autre occupation, ni d’autres plaisirs.
-Ils mènent la vie patriarcale. On ne peut peindre le tableau; il faut
-le voir avec attention et souhaiter d’en faire un pareil dans le sein
-de sa famille ou regretter amèrement de ne pouvoir le faire. Mais,
-dans les villes, il n’y a pas moyen. Aussi, c’est un deuil ici que de
-quitter la campagne; c’est pour eux quitter la nature. Mais il faut
-qu’une demoiselle sache danser et jouer pendant vingt-quatre heures du
-clavecin. Les lettres de Mlle de Grouchy sont des infidèles; elle est
-tout autre que ce qu’elles en disent. Elle a infiniment de raison et
-même d’esprit. J’ai vu des choses écrites par elle avec confiance et
-liberté que Mme de Sévigné n’eût pas désavouées. C’est à la lettre. Sa
-mère est parfaitement contente; elle doit l’être. Sans être précisément
-jolie, sa physionomie est assez agréable et le développement de la
-jeunesse peut encore faire épanouir quelque bouton caché sous les
-feuilles. Une taille de nymphe, un air de noblesse et d’élévation
-répandu dans toute la personne; on ne peut être mieux à quatorze ans.
-Mais la perle des perles, la rose des roses, la grâce des grâces, c’est
-la charmante Charlotte. On ne dit pas tant de choses spirituelles
-et aimables avec des paroles qu’elle en dit avec son regard et son
-sourire. Le petit dernier est la douceur des anges. Heureuse mère!
-heureux enfants! Spectacle enchanteur pour qui sait le goûter et
-comment ne pas le goûter pour peu qu’on ait un cœur. Tout cela me
-comble de tendresses, de caresses.»
-
- [29] Villette, 26 décembre 1777. Archives du Paty de Clam.
-
-On me pardonnera, j’en suis sûr, d’avoir donné cette longue et jolie
-lettre qui nous introduit si avant dans l’intimité de cette famille
-charmante.
-
-Les étrangers subissaient le charme, comme les parents ou les amis.
-Et si Dupaty s’exprimait comme nous venons de le voir, si le poète
-Roucher, qui était presque de la famille, disait de Mme de Grouchy à
-son ami le Président[30]: «N’ai-je pas vu combien elle est aimable?
-Ne m’a-t-elle point accueilli avec une bonté pleine de grâce? Est-ce
-que je ne sais point que, pendant ses douleurs, elle s’est souvenue de
-mon poème et a témoigné quelque regret de ne l’avoir point entendu en
-entier?» des indifférents, comme un doctrinaire qui venait de passer
-quelques jours à Villette, pouvaient dire eux aussi[31]: «J’y ai vécu
-quinze jours. Un paysage délicieux, une société charmante, tous les
-talents réunis à la beauté dans la personne des nièces de Mme Dupaty,
-la musique, la peinture, le latin, le grec, toutes les langues, toutes
-les sciences.»
-
- [30] Montfort-l’Amaury, 18 janvier 1777. Archives du Paty de
- Clam.--Roucher terminait ainsi: «Je viens dans mon dernier
- voyage à Paris de renouveler l’enthousiasme que j’y excitai
- il y a deux ans. C’est mon nouveau _mois_ de mars qui m’a
- valu ce dangereux honneur. La reine veut m’entendre et je
- paraîtrai dans cet incompréhensible pays au commencement du
- carême.»--Le 17 mars 1774, Mme de Grouchy écrit à Dupaty:
- «Ecoute mon infortune. J’avais demain à dîner Farges, l’abbé
- de Ris, Dussaulx, Lope et autres, les Petitval, d’Arbouville,
- enfin mille oreilles, pour entendre Roucher sur sa promesse et
- voilà que son crachement de sang le travaille de sorte que les
- duchesses d’Anville, de Rohan et moi, sommes au filet. Cela
- me fâche d’autant que le fond est triste pour le faillant. Je
- n’aime point cette habitude de cracher du sang. J’espère qu’il
- va enrayer sur le débit...»
-
- Et le 24 mars 1775, la même correspondante écrit au Président:
- «Hier, Roucher m’acquitta un peu ses promesses. Nous étions
- douze. Hélas! Il ne voulut nous dire qu’un chant, celui de
- Septembre, étonnant comme les autres, mais qui nous laisse trop
- affamés de beautés. Il part demain pour fuir la fatigue. Il est
- tué.»
-
- [31] C’était un ancien précepteur de la famille. Sa lettre sans
- date et sans signature fait partie des archives du Paty de Clam.
-
-Mais revenons à Sophie de Grouchy et voyons ce que sa mère elle-même
-en disait au conseiller Fréteau, son frère[32]: «Mes deux filles me
-font une société, je dirais presque divine, parce qu’elle porte sur
-une harmonie et un attrait réciproque bien établi et que, chaque jour,
-néanmoins, semble fortifier. L’aînée a des ressources personnelles
-infinies, la plus essentielle de toutes, la religion comme étude.
-Ce sentiment y tient le premier rang et devient entre elle et moi un
-lien et un rapport intimes... J’ai du labeur ce qu’il en faut et des
-jouissances bien précieuses. Nous tâchons, ma fille et moi, d’aider M.
-de Grouchy dans quelques travaux de terrier; je voudrais même qu’il
-nous mît plus en état de lui être utiles sur cet objet. Cette vie est
-tout à fait douce et heureuse.»
-
- [32] Archives Fréteau de Pény. Villette, 26 décembre 1780.
-
-En dehors de ces occupations et des études que nous lui connaissons,
-Sophie faisait quelques lectures pieuses, analysait Télémaque ou les
-pensées de Marc-Aurèle.
-
-Mais la famille n’allait pas tarder à se séparer; le fils grandissant
-était parti pour le service et Sophie allait, elle aussi, quitter pour
-de longs mois cette délicieuse maison de Villette, où elle avait goûté
-un bonheur qu’elle ne devait plus retrouver.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LA CHANOINESSE DE NEUVILLE
-
- Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de
- Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations.--Sa
- correspondance.--Sophie reçoit la visite du président Dupaty.--Son
- retour à Paris et à Villette.--On cherche à la marier.--Rencontre
- du marquis de Condorcet chez Dupaty.
-
-
-Il y avait en France, au moment où éclata la Révolution, dans la
-considérable hiérarchie des ordres religieux, une institution qui
-remontait à une très haute antiquité et qu’on appelait les chapitres
-nobles de dames ou de chanoinesses.
-
-Ceux-ci se subdivisaient en chapitres proprement dits comme celui
-de Remiremont, en abbayes comme à Maubeuge et en prieurés, comme à
-Neuville, dans le diocèse de Lyon.
-
-On comptait pour la France vingt-six chapitres qui contenaient six
-cents chanoinesses et accusaient un revenu de 700,000 livres[33].
-
- [33] D’Expilly ne comptait que vingt-quatre chapitres, avec
- six cents sujets et 350.000 L. seulement de revenus.--V. dans
- la _Grande Encyclopédie_ (publiée sous la direction de M.
- Berthelot), aux mots _Chanoinesses_ et _France ecclésiastique_,
- les deux articles si documentés de M. le pasteur E.-H.
- Vollet.--Voir encore _Les chapitres nobles de Dames, recherches
- historiques, généalogiques_, etc., par Ducas (Paris, 1843,
- 1 vol. in-8º, extrait du tome XXI du _Nobiliaire universel
- de France_, de Saint-Allais); le _Dictionnaire des ordres
- religieux_ (collection Migne, Paris, 1847-1859, 4 vol. in-8º);
- _la France chevaleresque et chapitrale_, par le vicomte de G.
- (Gabrielly), Paris, 1786, in-12; les _mémoires historiques_
- d’Amelot de la Houssaye (Amsterdam 1722, t. I); pour chaque
- province, consulter aussi le _Catalogue des Gentilshommes ayant
- pris part aux assemblées pour les élections aux Etats-Généraux
- de 1789_, publié par Ed. de Barthélemy et L. de Laroque (Paris,
- Dentu, 1865, 2 vol. in-8º). Enfin sur les chapitres de Pontsay
- et de Remiremont, voir aux Archives départementales des Vosges,
- série G.
-
-Dans les maisons les moins difficiles, il fallait quatre quartiers
-de noblesse du côté paternel et autant du côté maternel; d’autres
-chapitres en exigeaient huit, quelques-uns seize. A Remiremont,
-la noblesse devait toujours remonter au delà de deux cents ans et
-l’abbesse ne pouvait être choisie que parmi les princesses de sang
-royal. A Maubeuge, la preuve à faire était de huit générations
-ascendantes d’une noblesse militaire et chevaleresque, dont l’origine
-devait se perdre sans interruption dans la nuit des temps. A Bourbourg,
-dans l’Artois, où la Reine était première chanoinesse, on devait
-prouver sa noblesse depuis l’an 1400 et produire un acte du XIVe siècle.
-
-Les chanoinesses qui avaient le titre de Madame, faisaient partie de
-l’état ecclésiastique sans prononcer aucun vœu et conservaient le
-droit de se marier; elles chantaient l’office au chœur, revêtues de
-l’aumusse et d’un habit qui ressemblait à celui des chanoines. En
-dehors des exercices conventuels, elles portaient un costume souvent
-très élégant et qui n’accusait son côté religieux que par une croix
-d’or suspendue par un ruban de moire. Dans la maison du chapitre,
-chaque dame avait son habitation séparée; outre la jouissance de ses
-biens propres, elle recevait une portion distincte des revenus de la
-communauté.
-
-Après les dignitaires et les chanoinesses titulaires, il y avait dans
-chaque chapitre des chanoinesses non prébendées ou postulantes qu’on
-appelait _les nièces_; et qui, en attendant une vacance, étaient
-adoptées par une chanoinesse qui devait leur laisser sa prébende soit à
-sa mort, soit à sa sortie du chapitre.
-
-Dans la réalité des faits et à une époque où toute la fortune était
-réservée pour le fils aîné, ce titre de chanoinesse appartenait comme
-un droit à certaines grandes familles qui trouvaient là un moyen de
-doter leurs filles ou, du moins, de leur assurer pendant quelques
-années les revenus d’un canonicat.
-
-C’est ainsi que Lucile de Chateaubriand était entrée au chapitre de
-L’Argentière d’abord, puis à celui de Remiremont[34]; ainsi que Sophie
-de Grouchy, qui devait y être remplacée par sa sœur Charlotte, était
-partie pour Neuville-en-Bresse, où elle allait passer quelques mois qui
-ne devaient pas être sans influence sur la destinée de son esprit.
-
- [34] _Lucile de Chateaubriand_, par M. Anatole France, p. XIX.
-
-Ce fut là, du reste, le seul voyage sérieux qu’elle ait jamais
-entrepris.
-
-Neuville-les-Dames ou Neuville-en-Bresse[35] était alors un bourg d’un
-millier d’habitants, construit sur le coteau qui domine la rive droite
-du Renom; il se trouvait sur la grande route de Lyon à Bourg.
-
- [35] Ou Neuville-sur-Renom. Cette commune compte aujourd’hui
- 1.643 habitants; elle fait partie de l’arrondissement de
- Trévoux et du canton de Châtillon-sur-Chalaronne (département
- de l’Ain). Dans la région, sillonnée de canaux, de petites
- rivières et d’étangs, la culture, il y a quelques années
- encore, était intermittente; pendant deux ans, on labourait;
- puis, la troisième année, on laissait inonder le terrain qui
- rapportait alors un poisson renommé. Il en résultait que la
- topographie extérieure changeait constamment dans cette plaine
- élevée, en moyenne, de 250 mètres au-dessus du niveau de la
- mer. Aujourd’hui, les assèchements progressifs ont diminué
- considérablement le nombre des étangs et assaini le pays.
-
-Placé sur les confins du pays de Dombes, au centre d’un triangle formé
-par les trois villes de Mâcon, de Lyon et de Bourg, Neuville est à 55
-kilomètres de la seconde de ces deux villes et à 20 kilomètres de la
-troisième.
-
-Le pays est étrange, légèrement vallonné; les habitants y sont rares,
-les bois maigres et chétifs; on est encore dans la Bresse, mais la
-région ressemble déjà à la plaine de Dombes. Le terrain est sillonné
-de petits cours d’eau qui forment une quantité considérable d’étangs.
-Le Renom qui passe à Neuville, avant de se jeter dans la Veyle,
-parcourt ainsi plus de 40 kilomètres. Quant à la route qui passe dans
-le bourg, elle monte et descend tour à tour, traversant tantôt de
-grands bois de chênes et tantôt la chaussée des étangs.
-
-Dans cette plaine triste et marécageuse où la température est toujours
-fraîche, humide et capricieuse, les yeux ne trouvent pour se reposer
-que les bois de Tanay et ceux de l’allée de Romans. C’était un but
-de promenade pour les chanoinesses qui avaient encore, pour se
-distraire, les visites aux châtelains de Longe et de Châtenay, dont les
-gentilhommières se dressaient à quelques kilomètres seulement de la
-petite ville.
-
-Enfin, quand on voulait faire de plus longues excursions, ces dames
-avaient à choisir entre Châtillon-sur-Chalaronne, tout plein encore
-des souvenirs de saint Vincent de Paul[36], et Thoissey, ancienne
-dépendance de l’abbaye de Cluny, où la Grande Mademoiselle avait fondé,
-en 1680, un collège, qui, au XVIIIe siècle, était à l’apogée de sa
-réputation[37].
-
- [36] Il avait été curé du pays en 1617.
-
- [37] Supprimé en 1791, il fut rétabli en 1824 et existe encore
- aujourd’hui à l’état d’institution libre. Thoissey est à 17
- kilomètres de Neuville, Châtillon, à six seulement.
-
-Au centre du bourg, s’élevait le monastère qui ressemblait aux
-béguinages des Flandres. Les maisons des chanoinesses, dont la plupart
-subsistent aujourd’hui, entouraient une place fermée qu’on appelle
-encore le Chapitre. Il y a quelques années, on y voyait les traces des
-allées carrelées qui, partant du seuil de chacune des maisons, venaient
-aboutir à l’entrée de la chapelle construite au milieu de la place.
-Cette chapelle fut détruite en 1793, en même temps que les dernières
-chanoinesses étaient brutalement chassées de leurs demeures.
-
-La salle des archives ne renferme plus rien. Quant aux maisons qui,
-toutes, extérieurement, ont la même forme, quelques-unes présentent
-encore des restes de leur ancienne splendeur: ce sont des salons
-aux cheminées antiques, des salles aux lambris sculptés, des rampes
-d’escalier en bois travaillé[38].
-
- [38] La plus grande partie de ces renseignements sur l’état
- actuel du chapitre de Neuville est due à M. P. Carrel, curé de
- Neuville-aux-Dames, qui a bien voulu répondre aux questions de
- l’auteur avec une obligeance inépuisable.
-
-Les origines du chapitre noble de Neuville sont assez obscures. On
-a voulu les faire remonter jusqu’au Ve siècle où saint Romain, abbé
-de Condat, y aurait établi une règle sous laquelle les religieuses
-auraient vécu jusqu’à l’époque où elles prirent celle de saint
-Benoist[39]. Quoiqu’il en soit, il est établi qu’en l’an 1050, il y
-avait à Neuville un prieuré de Bénédictines, enrichi déjà par des
-dons superbes et nombreux. Ces dames étaient vêtues comme des femmes
-en deuil; en 1751, le chapitre fut sécularisé et, quatre ans après,
-le roi Louis XV accorda aux chanoinesses le titre de comtesses, les
-autorisant à porter, comme marque distinctive, une croix, attachée à un
-cordon bleu liséré de rouge, mis en écharpe; la croix représentait d’un
-côté sainte Catherine, patronne du chapitre, avec cette légende:
-_Genus, Decus et Virtus_ et, de l’autre côté, la sainte Vierge.
-
- [39] Sur l’histoire du chapitre noble de Neuville, consulter
- une brochure de M. Henri Bouchot (Bourg, imprimerie
- Villefranche) et une notice de M. l’abbé Gourmand, ancien curé
- de Neuville.--Voir aussi les archives de Bourg, de Dijon, de
- Chambéry et de Turin (jusqu’en 1601, la Bresse a appartenu aux
- ducs de Savoie); le _Catalogue des Gentilshommes_, etc., publié
- par E. de Barthélemy et L. de Laroque (Livraison Bourgogne);
- _Le Nobiliaire Universel de France_, par Ducas et Saint-Allais
- (Paris, 1843, t. XXI, p. 455); enfin, _La France ecclésiastique
- pour l’année 1789_ par Duchesne (Paris, 1788, p. 177 à 179).
- M. le pasteur E.-H. Vollet, qu’on ne consulte jamais qu’avec
- tant de profit sur ces questions d’histoire religieuse, a fait
- remarquer à l’auteur, qui est heureux de remercier ici son
- savant correspondant, que les renseignements contenus dans la
- _France ecclésiastique pour 1789_, sont inexacts en ce qui
- concerne l’antiquité du chapitre de Neuville, mais que, pour le
- reste, ils ont une réelle valeur. Dans _Le Cardinal de Bernis
- depuis son ministère_, M. Frédéric Masson a parlé, page 475,
- d’une des chanoinesses de Neuville, Julie du Puy-Montbrun,
- nièce du cardinal de Bernis. Or, le chapitre de Neuville
- dépendait du diocèse de Lyon dont le cardinal était chanoine.
-
-Au chœur, ces dames portaient un manteau à traîne, bordé d’hermine tout
-autour.
-
-Pour être admise comme chanoinesse titulaire ou comme chanoinesse
-d’honneur, il fallait prouver neuf générations de noms et d’armes du
-côté paternel, non compris la présentée, et trois générations du côté
-maternel. On exigeait, de plus, que la preuve fût faite d’une façon
-très régulière par devant les comtes de Lyon, commissaires-nés du
-chapitre de Neuville.
-
-Celui-ci comptait quatre dignitaires qui devaient être âgées de plus de
-trente ans et qui recevaient, outre leur prébende, un préciput attaché
-à leur dignité.
-
-La doyenne, élue par le chapitre, faisait, seule, des vœux; c’était,
-au moment de l’arrivée de Sophie de Grouchy, Mme Marie-Gabrielle de
-Beaurepaire.
-
-La grande chantre, nommée alternativement par l’archevêque de Lyon et
-par l’abbesse de Saint-Pierre, était, en 1785, Marie-Gabrielle-Josèphe
-de Charbonnier-Crangeac.
-
-La secrète, à la nomination alternative de la doyenne et de l’abbé
-d’Ambournay, s’appelait Marie-Louise-Charlotte de Chastenay-Lenty.
-
-Enfin la grande aumônière, nommée par le roi, était une seconde dame de
-Charbonnier-Crangeac.
-
-Il y avait, en outre, seize chanoinesses-comtesses prébendées, parmi
-lesquelles Mmes du Breuil, de Buffévant, de Varenne, de Chazeron.
-
-Parmi les vingt-six chanoinesses non prébendées, on voyait les noms
-de Mmes de Damas, de Fontenoy, de Durfort, de Grouchy, de Fénelon, de
-Saxe de Lusace, de Monestay, de Forbin, de Lévis de Mirepoix, de la
-Clayette, etc.
-
-Etaient reçues en expectative ou figuraient parmi les chanoinesses
-d’honneur, Mmes de Foudras, de Menthon, de Polignac, de la Rivière, de
-Chevigné et de Saint-Phalle.
-
-Toutes ces dames n’étaient pas ensemble à Neuville; et le chapitre,
-composé en tout de cinquante-six personnes, n’était guère en réalité
-que de quarante chanoinesses ou postulantes.
-
-Le marquis de Grouchy avait dû adresser à Mme de Beaurepaire la demande
-d’admission et les titres originaux de noblesse et de filiation, sans
-compter 400 livres pour les frais de la première preuve, 800 livres
-par an pour les dépenses de la demoiselle et 900 livres pour sa table,
-jusqu’à ce qu’elle entrât en ménage, c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle
-eût sa maison particulière où, alors, elle vivrait à son compte. C’est
-à ce moment que la chanoinesse devenait prébendée; on arrivait à cette
-dignité par rang d’ancienneté, mais il fallait, auparavant, faire
-encore de nouveaux frais, 2 000 livres environ, pour la réception et
-les preuves[40].
-
- [40] Avant l’époque où le Roi, par la réunion de l’abbaye de
- Tournus (1781), rendit les frais beaucoup moins onéreux pour
- les familles, il en coûtait de 30 à 40.000 livres de plus: il
- fallait, en effet, acquérir une adoption ou un emplacement dans
- le chapitre. Les adoptions coûtaient de 20 à 30.000 livres et
- si l’on était obligé de faire bâtir sur un emplacement, la
- dépense pouvait aller à 40.000 livres.
-
-Au mois de septembre 1784, Sophie accompagnée de sa gouvernante, Mme
-Beauvais, arriva à Neuville. Elle était attendue par Mme de Buffévant
-qui allait être, pour elle, pendant tout son séjour au chapitre, comme
-une seconde mère.
-
-Mme Victorine de Chastenay, dans ses _Mémoires_[41], a raconté comment
-elle fut reçue au chapitre noble d’Epinal; sauf quelques détails
-insignifiants, la cérémonie d’introduction de Sophie de Grouchy fut la
-même: «Elle tenait, à la fois, de la chevalerie et de l’institution
-monastique. Les preuves de noblesse étaient discutées et admises par
-les généalogistes du chapitre; elles étaient jurées et publiées à la
-cérémonie par trois chevaliers dont les noms avaient été prouvés dans
-les admissions de leurs parentes. La nouvelle reçue leur présentait,
-en reconnaissance, un nœud d’épée. Je me souviens qu’à l’heure de
-vêpres, tout le chapitre (ces dames étaient vingt en tout) se rendit à
-la maison de ma tante pour m’y prendre; j’avais une robe noire. L’un
-des chevaliers me donna la main; la musique de la garnison précédait.
-Quand nous fûmes dans le chœur de l’église, on me fit mettre à genoux;
-l’abbesse me dit: «Que me demandez-vous, ma fille?--Le pain et le vin
-de saint Goëry (patron du chapitre), pour servir Dieu et la sainte
-Vierge.» On me fit manger d’un biscuit, mouiller mes lèvres dans une
-coupe; on me passa le grand cordon avec la croix au bout, le long
-manteau bordé d’hermine, l’aumusse, le voile noir. Tout me fut remis en
-un instant. On chanta le _Te Deum_, puis le cortège revint dans le même
-ordre et un bal s’ouvrit chez ma tante.»
-
- [41] _Correspondant_ du 25 février 1896, p. 674.
- Louise-Marie-Victoire de Chastenay, née en 1771, au château
- d’Essarois, près de Châtillon-sur-Seine.
-
-C’était là une des distractions ordinaires de ces couvents
-mondains[42]. «On danse au chapitre d’Ottmarsheim, en Alsace. Au
-chapitre d’Alix, près de Lyon, les chanoinesses vont au chœur en
-paniers, habillées comme dans le monde, sauf que leur robe est de soie
-noire et que leur manteau est doublé d’hermine. Près de Sarrelouis, les
-chanoinesses de Loutre dînent avec des officiers et ne sont rien moins
-que prudes... Les vingt-cinq chapitres nobles de femmes sont autant
-de salons permanents et de rendez-vous incessants de belle compagnie
-qu’une mince barrière ecclésiastique sépare à peine du grand monde où
-ils se sont recrutés.»
-
- [42] Taine. _L’ancien Régime._
-
-Sophie prit sa large part des fêtes qu’on donnait à Neuville et, après
-six semaines de bals ininterrompus, au mois de juin 1785, elle tomba
-sérieusement malade. On craignit pour sa vue, d’autant plus qu’à la
-folie du plaisir, elle joignait une furie de travail qui s’accommode
-peu, d’ordinaire, avec les distractions excessives. «La chanoinesse,
-écrivait Mme Dupaty au Président[43], exerce toujours tous ses talents,
-en dépit du mal aux yeux. Elle traduit, seule, du Tasse et le sublime
-Young. Ses yeux font son tourment. On n’y voit d’autre remède que
-le repos et comment obtenir l’oisiveté des âmes ardentes et actives
-comme ma nièce.» Et une autre fois[44]: «On a des nouvelles de Sophie
-qui me peinent. Ses yeux gonflent tous les soirs d’une manière à
-faire craindre que ce ne soient des symptômes de goutte sereine. Il
-est affreux de n’acquérir presque jamais à ce degré qu’aux dépens du
-physique. Elle s’est forcée, cette jeune personne, et on se ressent tôt
-ou tard de ces excès de travail.»
-
- [43] 4 août 1785. Archives du Paty de Clam.
-
- [44] 8 juin 1785. Archives du Paty de Clam.
-
-En dehors de la littérature, Sophie s’adonnait à la philosophie et
-elle lisait, avec délices, les œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques.
-La règle de Neuville, on le voit, n’était guère sévère, et les
-chanoinesses pouvaient, sans crainte des observations, demander les
-objets les plus coquets ou les livres les moins pieux. Sophie réclamait
-à sa tante Dupaty[45], mais en recommandant bien qu’on n’en parlât pas
-à Mme de Grouchy, des velours noirs, des boucles, des gants en tricot
-blanc fourré et «une paire d’anneaux d’oreilles, en perles, comme ceux
-que nous a proposés, un jour, un garçon de la boutique de la Perle, rue
-du Petit-Lion. Ces anneaux ne sont que des perles enfilées dans un fil
-d’or ou à peu près. Ils coûtent 6 livres.»
-
- [45] 3 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.
-
-De son côté, Charlotte, qui, en 1787, avait pris à Neuville la place
-de Sophie, demandait qu’on profitât d’un voyage du vicomte de Fénelon,
-père des chanoinesses, pour lui envoyer des bottines en peau verte,
-comme il était à la mode d’en porter[46]. «Ne pourriez-vous pas,
-chère petite tante, joindre à votre envoi un volume d’œuvres de M. de
-Chabanon dont j’ai vu l’analyse dans un des derniers _Mercures_. Je
-désire bien cette nouveauté qui doit être agréable comme l’esprit de
-l’auteur. Il me semble qu’il est connu du petit oncle.»
-
- [46] 1er avril 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-On est confondu de la nature des études et des réflexions de ces
-jeunes filles[47]: «Je lis Condillac, écrivait une autre fois Charlotte
-à son oncle le Président. Il a une raison bien lumineuse et cette sage
-pénétration du cœur des hommes qui fait trouver toutes les causes des
-événements et ne laisse au hasard, au merveilleux et à la fausse gloire
-que l’intrinsèque, c’est-à-dire bien peu. Il cherche tout dans la
-vertu, la providence et l’enchaînement des circonstances, causes bien
-plus sûres et par lesquelles on juge du prix de chaque chose.»
-
- [47] 9 octobre 1787. Archives du Paty de Clam.
-
-Au mois de mars 1785, le président Dupaty était parti pour l’Italie,
-d’où il devait rapporter ces _Lettres_ qui ont obtenu un si grand
-succès au moment de leur apparition et qui, aujourd’hui, sont trop
-oubliées.
-
-A son retour, au mois d’août, il passa par Lyon et fit un léger détour
-pour aller embrasser sa charmante nièce. «Elle espère que tu te
-reposeras un peu chez elle, lui écrivait la présidente[48]. Elle a bien
-des choses à verser dans ton cœur. La solitude où elle me sait fait
-qu’elle s’est un peu épanchée dans le mien.» Et le 25 août[49]: «Je ne
-veux pas troubler ton joli comité avec ma nièce. Dis-lui bien tous nos
-cœurs et nos pensées pour elle et embrasse-la à la manière de l’amitié.»
-
- [48] 10 août 1785. Archives du Paty de Clam.
-
- [49] Archives du Paty de Clam.
-
-Sophie, de son côté, écrivait à sa tante[50]: «J’espère le petit oncle
-dans le courant de ce mois. Je voudrais bien qu’il me donnât deux ou
-trois jours; une solitaire exilée en mérite bien autant que quelques
-rares édifices ou quelques chefs-d’œuvre de peinture.»
-
- [50] Archives du Paty de Clam. 10 août 1785.
-
-La réunion de l’oncle et de la nièce fut touchante. Dupaty trouvait,
-dans cette rencontre, un avant-goût des douceurs familiales dont il
-était privé depuis près de six mois. Il s’abandonna aux sentiments les
-plus doux, admira les progrès de Sophie et conçut, dès lors, pour elle
-une affection qui devait subsister jusqu’à sa mort et se traduire même
-dans ses dernières volontés.
-
-Le 26 août 1785, il était à Neuville, d’où il écrivait à la
-Présidente[51]:
-
- [51] Archives du Paty de Clam.
-
- «Voilà encore un pas vers toi, ma chère amie. J’espère qu’avant peu
- je n’en ferai plus. Il ne faut pas moins que cette espérance pour
- me faire continuer ma route. Car, comme je suis bien ici! Quelle
- aimable retraite! Quelles charmantes conversations pleines de toi,
- de ta sœur, de nos enfants, de tout ce que nous aimons l’un et
- l’autre, de tout ce que nous aimons en même temps! Mon cœur commence
- à s’ouvrir et à renaître. Il semble qu’en entrant dans l’Italie, il
- s’était fermé, du moins pour ses plaisirs, pour ses doux plaisirs,
- car il est resté toujours ouvert pour ses peines, pour les peines
- de l’absence qui vont finir. J’ai trouvé ta nièce plus intéressante
- que jamais. Il n’y a rien à ajouter à sa raison que, peut-être, d’en
- retrancher quelque chose; car, elle s’occupe trop. C’est toujours
- la solitude, la retraite, les livres, toutes les connaissances et,
- à travers tout cela, Villette, les siens, les nôtres; enfin, son
- cœur et nos cœurs. Je t’en parlerai plus en détail, quand je serai
- à côté de toi. A présent, j’aime mieux que nous parlions de toi, ce
- ne sera pas pour longtemps encore. J’attends demain mon compagnon
- de voyage qui me conduira à Dijon où je le déposerai... Je compte
- arriver à Paris mercredi prochain, au plus tard jeudi. Compte sur
- tes doigts, tandis que je compterai dans mon cœur. Comme il bat!
- Il me semble que tu es déjà là avec nos chers enfants. Je ne peux
- concevoir que je ne reçoive pas de tes nouvelles. Il me semble que
- j’ai passé tout ce mois dans l’autre monde. Ouvre donc bien tes bras
- au pauvre revenant... Mon ange, je suis bien ici; je mange, je dors,
- je démaigris, je me repose, j’aime et l’on m’aime et, peut-être
- même, je plais un peu. Du moins, ces dames veulent bien me le faire
- croire. Ta nièce est aimée, considérée, honorée; elle est unique ici,
- tu m’entends. Adieu, mon ange. Il n’y aura plus de moi pour toi que
- moi-même. Je ne t’écrirai plus.
-
- «J’ai revu avec plaisir Mme Beauvais[52]; elle est toujours la même
- pour ta nièce. C’est un trésor. C’est un grand repos pour le cœur
- maternel.»
-
- [52] Gouvernante de Sophie; femme de confiance de la famille de
- Grouchy, passée, depuis, au service de la marquise de Condorcet.
-
-De son côté, Sophie nous a gardé le témoignage des sentiments que cette
-visite du président avait laissés dans son cœur. Deux jours après le
-départ de son oncle, elle lui écrivait avec cette facilité et cette
-grâce qui la rapprochaient, disait Dupaty, de Mme de Sévigné[53]:
-
- [53] Neuville, 4 septembre 1785. Archives du Paty de Clam.
-
- «Voici, cher petit oncle, un paquet que vous deviez recevoir ici, qui
- venait vous y chercher et qui vous y trouve, car j’y suis encore. Je
- ne vous parlerai point de l’impression que m’ont fait votre passage
- ici, vos conversations, votre confiance, votre intérêt, votre départ.
- J’espère que vous en trouverez aisément l’idée dans votre cœur et je
- sens que j’aurais peine à vous la rendre. Vous m’avez rendu l’absence
- plus douloureuse que jamais. Je ne peux me reposer que dans l’idée
- que vous parlez de moi, que vous reportez au milieu de ma famille
- un cœur tout plein d’elle et de besoin d’elle, un cœur que l’usage
- enivrant de la liberté n’a point éloigné, n’a point distrait des
- jouissances qui l’ont précédée. Charlotte me mande votre arrivée. Si
- ce tableau de joie universelle ne me portait au jour de mon retour,
- il serrerait mon âme au lieu de l’épanouir. J’ai, au moins, acquis
- une grande jouissance; c’est de pouvoir parler avec Mme de Buffévant,
- la seule ici à qui mon cœur parle, d’un des objets qui l’attachent.
- Je ne dirai pas qu’elle vous connaît, mais elle a assez retenu de
- vous pour se plaire comme moi à en parler. Concevez-vous comment ces
- conversations si pleines et si intéressantes se sont passées, cher
- petit oncle? Pour moi, j’y touche encore et j’y toucherai longtemps,
- car jamais je n’ai goûté d’un mélange aussi délicieux d’âme,
- d’esprit, de goût, de philosophie et de littérature. J’aime encore
- davantage Montesquieu depuis que je vous l’ai entendu lire, sans
- doute parce que vous le lisez comme il se lisait lui-même...
-
- «Quel plaisir j’aurai à parcourir l’Italie avec des yeux comme les
- vôtres, c’est-à-dire les yeux de l’âme et du goût! Charlotte me
- mande que vous n’avez pas été fatigué de votre route; nous nous
- flattons d’y avoir contribué en vous faisant assez aimer la station
- de Neuville pour y prendre quelque repos et quelque plaisir. Je vous
- laisse à penser si c’est une ou plusieurs qui se flattent ainsi.
- Adieu, cher petit oncle. Embrassez pour moi tout ce que vous aimez
- qui est aussi tout ce que j’aime. Je vois d’ici tous les petits
- génies plus radieux que jamais. Je vois... Ah! je vois trop et pas
- assez. Faites-moi voir, au moins, que vous aimez toujours Sophie et
- que l’absence ne lui enlèvera rien de l’intérêt et de la confiance à
- laquelle vous l’avez si promptement et si heureusement habituée.»
-
-Malgré ses travaux, ses lectures, ses distractions mêmes, Sophie ne
-pouvait vaincre la sérieuse mélancolie qui s’était emparée de son
-esprit. «Songez, disait-elle[54], à cette affreuse solitude d’une
-absence qui s’étend sur tous les objets que l’on chérit. Songez
-combien, après les lettres, il me reste de sensibilité, de désirs, de
-besoins à satisfaire. Songez à ce cabinet solitaire où vous pouvez dire
-avoir vu dans quelques papiers et quelques livres les seuls objets qui
-occupent et charment, ici, ma vie.»
-
- [54] Même lettre.
-
-Mais, n’y avait-il que la solitude ou n’étaient-ce pas aussi la fatigue
-des plaisirs mondains, l’austérité des réflexions, l’inactivité du
-corps et l’effet des lectures philosophiques qui, à défaut des cruelles
-expériences de la vie, avaient hâté l’éclosion de cette crise morale
-qui prend la jeune fille dans toute sa grâce un peu légère pour en
-faire une femme sérieuse, charmante toujours, mais déjà désillusionnée
-et comme envahie par la connaissance prématurée de la vie et de ses
-angoisses.
-
-Ses grands yeux, hier insouciants, aujourd’hui interrogateurs et
-curieux, révélaient le changement qui s’était produit dans cette âme
-d’élite, et sa physionomie, du jour au lendemain, devint si différente
-qu’à son retour à Villette ce fut à peine si Mme de Grouchy put
-reconnaître sa fille chérie.
-
-Dans cette disposition d’esprit, la moindre cause amène des tristesses
-incompréhensibles ou des rêveries interminables; la lourdeur des jours
-d’orage ou la neige qui couvre la terre, les plaintes du vent dans les
-arbres de la forêt et surtout les jours sombres et courts de l’hiver,
-tout devient sujet de mélancolie et source de larmes.
-
-Sophie le disait avec éloquence[55]:
-
- [55] 3 décembre 1785, De Neuville, à la présidente Dupaty.
- Archives du Paty de Clam.
-
- «Je trouve bien heureux les gens sur lesquels l’hiver ne fait aucune
- impression. Quant à moi, ce jour sombre, ce froid qui resserre tous
- les corps, ce deuil de la nature me jettent dans une mélancolie
- et un absorbement affreux. Il ne fait qu’augmenter au milieu des
- plaisirs qui occupent ici le grand nombre. Je ne me plains pas de ne
- pas m’y plaire, mais de n’y trouver rien de ce qui me plaît. Rien ne
- remplit ce vide affreux où se perd le sentiment de toute jouissance.
- Si le cœur pouvait changer aisément d’objet, Mme de Buffévant me le
- ferait éprouver. Elle commence à m’aimer comme j’aime ceux que je
- regrette, ou plutôt, comme ils m’aiment, car, comme eux, elle me
- voit au delà de ce que je suis.» Et elle termine par ce mot qui fait
- réfléchir quand on songe à la conduite que Mme Suard devait tenir un
- jour envers Condorcet: «N’est-il pas bien téméraire d’espérer que
- vous ne m’oubliez pas auprès de vos amis, chère tante? Je n’oublie
- point les bontés de Mme Suard. Sentir ce qui est aimable est mon seul
- titre auprès d’elle. Il sera tout-puissant si vous le faites valoir.»
-
-Pendant que Sophie était à Neuville, des amis avaient songé à la marier
-avec un capitaine aux gardes, veuf depuis dix-huit ans, très riche,
-âgé de cinquante ans, «mais frais, ingambe, figure honnête, belles
-dents[56]». M. de Claye, qui avait 30.000 livres de rentes en bonnes
-terres, sans compter sa place et un logement aux Tuileries, promettait
-d’avantager sa femme de presque toute cette fortune s’il n’avait
-point d’enfants; dans le cas contraire, il lui assurait un douaire de
-6.000 livres. En retour, il n’exigeait que 80.000 livres de dot. Ce
-projet d’union plaisait au marquis de Grouchy qui permit à sa femme de
-disposer, en faveur de Sophie, d’une partie de sa propre fortune.
-
- [56] 4 mars 1785. La présidente à son mari. Archives du Paty de
- Clam.
-
-Mais le président et sa femme et aussi Mme de Grouchy s’inquiétaient
-de la grande différence des âges. Mme Dupaty faisait remarquer à
-son mari l’extérieur froid et triste du futur. «Que sont la fortune
-et l’aisance, disait-elle[57], sans le contentement du cœur et la
-confiance mutuelle?» Et de son côté, le Président écrivait[58]: «Il est
-bien difficile que Sophie puisse trouver non pas le bonheur, mais même
-un état neutre dans une union pareille, avec son goût pour l’étude,
-son aversion pour les gênes du monde, sa manière de penser si solide à
-plusieurs égards et surtout la fermeté et l’indépendance absolues de
-son caractère.»
-
- [57] 10 mars 1785. Archives du Paty de Clam.
-
- [58] 17 mars 1785. Archives du Paty de Clam.
-
-Quant à Mme de Grouchy, pour gagner du temps, elle exigea d’abord
-que Sophie fût reçue chanoinesse, ce qui demandait encore cinq mois.
-«Il est absolument essentiel, disait-elle[59], que Sophie ne quitte
-pas Neuville sans son état. Si elle partait avant que son stage soit
-fini, elle perdrait l’avantage d’y rentrer, si cette affaire-ci ne
-réussissait pas, et ma fille se trouverait ainsi sans état. Il faut
-aussi que rien ne se termine avant que les prétendus aient fait
-connaissance l’un de l’autre.»
-
- [59] 28 mars et 5 avril 1785. Archives du Paty de Clam.
-
-On n’avait pas cru pouvoir cacher à Sophie le projet qui la regardait
-si directement, mais sa mère, son oncle et sa tante avaient présenté,
-en même temps, toutes les sages réflexions si naturelles en pareil cas.
-Elle ne refusa pas de suite, mais, après avoir demandé à réfléchir afin
-de bien voir le «fort et le faible de cette affaire», elle se rendit
-aux raisons de sa famille et abandonna d’autant plus volontiers ce
-projet que le prétendu, qui cherchait la fortune, ne montrait de son
-côté aucune impatience d’aboutir.
-
-Emmanuel, en revanche, avait épousé Mlle de Pontécoulant, au mois de
-mai 1785. La cérémonie avait eu lieu à Villette; mais Sophie, alors à
-Neuville, et Charlotte, qui était malade, n’y avaient pas assisté.
-
-Comme une des conditions du mariage était que le jeune officier, toutes
-les fois qu’il ne serait pas au service, vivrait à Pontécoulant,
-Sophie, dans ses lettres, déplorait cet éloignement. Le 10 août 1785,
-elle écrivait à Mme Dupaty[60]:
-
- [60] Archives du Paty de Clam.
-
- «Pour un moment de solitude (c’est-à-dire, je pense, pour un moment,
- ma chère tante, où vous n’aurez rien de mieux à faire que de me
- lire): l’on a beau dire, l’idée du bonheur de ceux qu’on aime ne
- tient lieu qu’à demi de leur présence. Je ne vois rien qui puisse
- remplacer la vie et la sérénité que son établissement au milieu de
- nous aurait répandus dans l’existence générale. On jouit faiblement
- de ce qu’on a, on est vivement frappé et occupé de ce qui manque et,
- en général, on est difficile à rendre heureux.»
-
-Le jeune ménage avait quitté Villette dès le lendemain de la cérémonie;
-mais Emmanuel avait promis de revenir passer quelques semaines auprès
-de ses parents. Cette visite, annoncée pour le mois de septembre, avait
-entraîné quelques embellissements, quelques réparations dans la demeure
-familiale. Le 4 juillet, Mme Dupaty qui se trouvait à cette date chez
-sa sœur, écrivait au Président[61]:
-
- [61] Archives du Paty de Clam.
-
- «Je ne suis pas contente de la santé de M. de Grouchy. Il s’affaiblit
- et souffre. On n’atteint pas impunément soixante-dix ans en menant la
- vie qu’il mène, car il est le premier piqueur de sa maison. Il nous
- a fait des promenades délicieuses pour la marche et dans le bosquet
- gauche tu trouveras de quoi égarer complètement ta rêverie. En m’y
- promenant avec lui, je lui dis que sa jeune belle-fille serait bien
- flattée des jouissances qu’il lui avait préparées. Il me répondit que
- ce n était pas pour elle, mais pour nous qui aimions Villette. Je
- répondis tout ce qu’on peut répondre à cela.»
-
-Le Président, à son retour d’Italie, s’était rencontré à Villette avec
-le futur maréchal et sa jeune femme; avec eux, le 3 décembre 1785, il
-avait quitté «l’aimable vallon». Il racontait ainsi à sa femme ce petit
-voyage[62]:
-
- [62] 4 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.--On verra plus
- loin que Sophie ne partageait pas l’enthousiasme du Président
- pour sa belle-sœur.
-
- «Nous sommes arrivés hier à deux heures et demie. J’ai dîné chez
- M. de l’Etang. Le ménage a dîné à _la casa_. J’ai été enchanté de
- lui pendant la route et dans la petite heure que nous avons passée,
- tous trois, à Saint-Germain, en attendant le déballage. Je conterai
- cela au cœur maternel. Il y a bien du bon sous les ailes de ce joli
- zéphir. Il faut que jeunesse s’use et se passe et que l’expérience,
- le grand maître de tous les hommes, achève ou plutôt commence notre
- éducation civile. On a découvert ses défauts, on en gémit, on veut
- les corriger. Quoi de mieux que de les corriger? J’ai dit, je crois,
- ce qu’il fallait dire et la petite couleuvre m’a non seulement
- embrassé, elle m’a baisé la main. Lui, a dit: «Mon oncle aime
- réellement notre bonheur. Aimons-le donc bien.» La petite couleuvre a
- été mieux que vous ne l’avez vue tous. Sa timidité qui est extrême,
- soyez-en sûrs, a laissé percer plusieurs rayons de son âme et de son
- esprit qui m’ont charmé.»
-
-Cependant, les mois d’exil avançaient et l’on songeait à rappeler de
-Neuville la triste Sophie[63]; «Ma fille aînée, écrivait Mme de Grouchy
-au Président, me coûte 9.000 livres depuis vingt mois; non pas du fond
-de son état, mais des accessoires, y compris son trousseau. Il faut que
-la seconde en coûte autant à peu près dans le même espace. Je ne suis
-pas en état d’en faire le quart. On promet du secours. Je veux avoir
-la foi malgré des promesses qui n’ont pas eu un denier d’effet pour
-l’aînée.
-
- [63] 10 ou 11 avril 1786. Archives du Paty de Clam.
-
- «Quelle angoisse pour la cadette de manquer ce décorum, cette
- apparence d’état et d’existence! Quelle tête assez mûre à cet âge
- pour ne pas croire quelque bien dans une sphère nouvelle! Et aussi
- de quel droit lui ferions-nous manquer l’avantage très éloigné, mais
- certain, d’une prébende dans un âge où l’aisance est nécessaire. Et,
- en vérité, la situation de mes filles est telle et elle peut devenir
- si fâcheuse, si le meilleur ordre de choses possible n’arrive pas,
- que cette vue n’est rien moins qu’à négliger.»
-
-Enfin, le 18 avril, la date du retour de Sophie est fixée[64]: «M. de
-Grouchy en parle tous les jours. Il voulait qu’elle ne fût que trois
-jours à Paris. Je lui ai fait entendre qu’il lui en fallait plus afin
-qu’elle pût aller à Versailles. On voit qu’il la désire. Il est vrai
-qu’il y a peu de pères comme lui. Si elle ménage bien l’impression du
-retour,--et je n’en doute pas,--elle en verra les fruits. Je ne suis
-point fâchée de jouir d’abord de ma fille seule. Il y a assez longtemps
-que j’en suis privée.»
-
- [64] 18 avril 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du
- Paty de Clam.
-
-Voici donc Sophie de Grouchy revenue à Villette. Mais que de
-changements dans ces vingt mois! En partant pour Neuville, elle
-avait la foi; elle n’avait lu que des livres de piété, Télémaque
-et Marc-Aurèle. A son retour, elle ne croyait plus; Voltaire et
-Jean-Jacques étaient devenus ses auteurs préférés. Elle se plaignait du
-grand nombre des damnés et de la faible quantité des élus, ce qui était
-inconciliable, disait-elle, avec l’existence d’un Dieu plein de bonté!
-Cependant, durant six mois, elle supplia ce Dieu de lui rendre la foi;
-mais ce fut en vain[65].
-
- [65] Détail donné par Mme O’Connor dans sa notice sur sa mère
- (Bibliothèque de l’Institut).
-
-Mme de Grouchy, qui était très pieuse, brûla les livres rapportés de
-Neuville; c’était inutile, car Sophie en connaissait à fond le contenu.
-Du reste, avec le temps, les rôles changeront: celle qui avait déjà
-pris une si grande influence sur un des magistrats les plus éclairés de
-son temps, celle qui devancera Condorcet lui-même par les audaces de
-son esprit, saura convertir sa mère à ses idées et dicter sa conduite à
-ses derniers moments!
-
-Quelques mois seulement devaient s’écouler entre le retour de Sophie
-et son mariage. Cette période fut remplie par les œuvres de charité
-et par les soins donnés à l’éducation de Charles Dupaty, fils aîné du
-Président.
-
-Elle retourna chez les pauvres qu’elle avait l’habitude de visiter
-avant son départ, leur apportant, avec les secours matériels, les
-consolations morales plus précieuses encore.
-
-Un jour, comme un des gardes du château s’était empoisonné en mangeant
-des champignons, elle se rendit chez lui en grande hâte et ne quitta
-la maison qu’après cinq heures de soins intelligents qui sauvèrent le
-pauvre garçon[66].
-
- [66] 12 octobre 1786. La Présidente à son mari. Archives du
- Paty de Clam.
-
-C’est ainsi que la charité survécut, jusqu’à son dernier jour, aux
-sentiments pieux à jamais disparus.
-
-En dehors des instants qu’elle donnait à ces généreuses occupations,
-presque tous ses moments étaient pris par les leçons de Charles Dupaty;
-Sophie recommençait avec lui ce qu’elle avait fait pour ses deux
-frères, tant l’instruction était devenue chez elle comme une véritable
-vocation.
-
-Il faut l’entendre raisonner sur ces matières de pédagogie; elle saura
-dissimuler la mauvaise humeur paternelle, «l’enfant ayant plus besoin
-d’être encouragé que grondé[67]».
-
- [67] La Présidente à son mari, s. d. Archives du Paty de Clam.
-
- «Je vous ai promis, écrivait-elle au Président[68], de m’occuper de
- Charles, cher petit oncle, et du soin touchant de préparer son âme
- à l’activité constante qui peut, seule, lui faire tirer parti de sa
- position, de son âge, de ses talents et de votre exemple. Je me suis
- acquittée de mes promesses avec ce doux plaisir qu’on trouve à servir
- un être qu’on aime et des sentiments qu’on partage. Je suis très
- contente de Charles. Le voilà, je crois, disposé à prendre le genre
- de vie le plus propre à vous assurer un fils digne de vous et à lui
- la gloire de soutenir le nom que vous lui donnez... Il s’habituera
- à la règle si nécessaire dans l’âge où le développement de tous les
- besoins jette bien de l’incertitude dans la volonté; il ploiera son
- caractère à une nécessité et se liera insensiblement au besoin de la
- vie de la pensée, si utile à tous les âges et à toutes les positions.
- Voilà ce que je lui ai fait sentir et ce qu’il a saisi avec l’avidité
- d’une âme qui sent sa voie... La sensibilité, quand on lui parle de
- vous, annonce un sentiment profond de vénération et d’attachement.
- Je crois que vous enflammerez aisément son âme en lui montrant ce
- que vous espérez, en lui parlant du bonheur d’avoir un fils qui
- puisse flatter votre tendresse et mériter un jour que, confondant les
- noms, les vertus et le mérite dans une douce erreur, on flotte et on
- hésite... (puis, elle conseillait que, pour favoriser son goût de la
- lecture, on lui donnât souvent les moyens de se former une petite
- bibliothèque). C’est la première propriété que doit chérir et désirer
- un jeune homme dont l’âme se développe... Quel charme j’éprouverais,
- cher petit oncle, si, dans ces moments pénibles, je pouvais servir
- réellement votre tendresse et contribuer à former une âme digne de
- la vôtre, c’est-à-dire une âme qui lui ressemblât.»
-
- [68] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.
-
-Dupaty traversait, en effet, une de ces époques cruelles dont
-son existence de magistrat fut semée et Sophie l’aidait, par ses
-encouragements, dans ces terribles heures. Beaumarchais, qui l’aimait,
-le lui disait[69]: «J’irai vous voir après-demain matin et nous
-arrangerons ensemble un dîner d’amitié. Le comte de Lauraguais mérite
-d’en être; malgré les écarts de son imagination, il a un vrai génie et
-un excellent cœur. Il vous estime, il vous aime. _Il admire aussi la
-belle chanoinesse que le ciel vous a envoyée pour vous inspirer dans
-vos ouvrages et vous soutenir dans les persécutions._ Adieu, mon ami;
-l’apprenti de Molière embrasse l’égal de Démosthène.»
-
- [69] Beaumarchais à Dupaty, Paris, 29 novembre (1786). Archives
- du Paty de Clam.
-
-Avec Sophie, la joie et la gaieté étaient rentrées à Villette. Les
-enfants du Président ne voulaient pas quitter leur grande cousine:
-«Papa s’occupe tous les jours de leurs plaisirs ici, écrivait-elle[70],
-et du moment où l’aimable petite tante pourra respirer l’air embaumé de
-ses bosquets. Il en a fait de charmants. Dans les uns, il vous offrira
-le parfum des fleurs; dans ceux-ci, un ombrage épais; dans d’autres,
-mille jeunes arbustes dont la végétation rapide nous rappelle, sans
-cesse, ce que fait, tous les jours, près de vous, la nature pour le
-plaisir de vos yeux et le charme de votre cœur.»
-
- [70] Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.
-
-Cette vie tranquille n’était traversée que par les visites des amis
-ou des parents; dans la même lettre, Sophie racontait à son oncle le
-passage de son frère Emmanuel à Meulan: «Nous avons été les attendre.
-Voici le détail de notre entrevue avec les âmes du Nord qui occupaient
-le fond de la voiture; mine froncée de la part de la dame; le père de
-descendre de la voiture dans la cuisine de l’auberge et d’accorder
-quelques paroles à miss Charlotte. Quant à Sophie, elle s’en est passée
-et a été, pendant les cinq minutes de la rencontre, sous le nuage qui,
-comme vous le pensez, n’a pas distillé de rosée, mais a, du moins,
-été moins ténébreux que le premier aspect ne l’avait fait imaginer.
-Nous ne les avons pas retardés d’une minute. Mon frère, que j’ai à
-peine embrassé, a donné un regard de sentiment et de regret à ces
-premiers lieux où il a vécu, à ces premiers êtres qui l’ont aimé et qui
-l’aimeront peut-être plus que tous ceux qu’il rencontrera dans sa vie.
-Le fouet a claqué. Sophie a regardé Charlotte et, sérieusement, nous
-avons regagné le vallon et, pour y entrer sereins, nous avons parlé de
-l’heureux jour où cette chère petite tante qui nous a tant inquiétés y
-reviendra elle-même. Ce ne sera pas pour le coup des âmes du Nord que
-nous irons attendre.»
-
-Un jour, cependant, le 22 août 1786, il y eut, à Villette, une terrible
-alarme. Un chien qui s’était échappé du château de Rueil[71], situé
-dans les environs, vint se réfugier dans les communs du château. Il
-mordit Charles Dupaty, malgré les efforts courageux de Sophie qui
-s’était exposée bravement en voulant éloigner l’animal que l’on croyait
-enragé. On renvoya, de suite, l’enfant à Paris, non sans conseiller au
-Président un traitement qui fait sourire aujourd’hui[72], c’est-à-dire
-d’envoyer l’enfant à la mer, «précaution efficace dans les trois fois
-vingt-quatre heures et à laquelle on fera succéder la médication par le
-mercure».
-
- [71] C’était la propriété de M. Chopin de Seraincourt. C’est là
- que Cabanis mourut le 6 mai 1808.
-
- [72] 22 août 1786. Mme de Grouchy au Président. Archives du
- Paty de Clam.
-
-Cet accident, qui n’entraîna, d’ailleurs, aucune suite fâcheuse, eut
-un grand retentissement, car Beaumarchais, de Saint-Lubin, le 1er
-septembre, écrivait au Président[73]: «J’ai reçu, mon ami, avec un
-serrement de cœur horrible, l’affreuse nouvelle du malheur de votre
-fils. De consolations, je n’en ai point à vous donner là-dessus.
-Heureux encore si vous pouvez pleurer! Je prie le chevalier Dudon de
-m’envoyer des détails sur son état. Il m’a mandé qu’on espérait que le
-chien n’était qu’en colère. S’est-on emparé de l’animal? C’est là, je
-l’avoue, une bien triste façon d’intéresser la nation et de réchauffer
-son ardeur pour votre vengeance. Mais si l’art de M. Sabatier vous rend
-votre cher enfant, je crois connaître assez les Français pour vous
-assurer que vous leur êtes devenu doublement précieux par ce double
-malheur et qu’on n’apprendrait pas, sans un cri général d’indignation,
-qu’on vous eût refusé au conseil la fière justice qui vous est due. Je
-vous porte dans mon cœur et vous prie de me mettre aux pieds de la mère
-désolée de votre fils.»
-
- [73] Archives du Paty de Clam.
-
-Le courage dont Sophie avait fait preuve ce jour-là avait eu pour
-témoin le marquis de Condorcet qui, depuis quelques semaines, était
-souvent l’hôte de M. et Mme de Grouchy. Après avoir admiré la beauté,
-les manières distinguées, l’esprit brillant et cultivé de Sophie, il
-n’avait pas tardé à découvrir en elle un caractère élevé, un cœur droit
-et une âme forte. La première rencontre avait eu lieu, à Paris, rue de
-Gaillon, dans le salon où Dupaty aimait à réunir les littérateurs, les
-philosophes et les savants. Là, M. et Mme de Grouchy avaient invité
-Condorcet à venir les voir à Villette aussi souvent qu’il voudrait.
-
-Condorcet définissait le monde «une dissipation sans plaisir, une
-vanité sans motif, une oisiveté sans repos». S’il fréquentait chez
-Dupaty et chez les Grouchy, c’est parce qu’il savait bien que chez eux,
-il ne perdrait pas son temps[74].
-
- [74] Mme O’Connor, dans sa Notice sur sa mère, dit que Dupaty
- invita Sophie à venir passer un automne chez lui à la campagne
- et que c’est là que Condorcet fit sa connaissance. Il y a là
- une légère erreur. Jamais Dupaty n’eut de campagne à lui aux
- environs de Paris. Particulièrement pendant l’été et l’automne
- de 1786, il resta à Paris, rue de Gaillon, ne faisant que
- de rares apparitions soit à Villette, soit à Vaux, chez ses
- beaux-frères.--Jérôme Lalande est plus dans la vérité quand il
- prétend que c’est en voyant Sophie prodiguer les soins les plus
- touchants au jeune fils de Dupaty, mordu par un chien enragé,
- que Condorcet s’éprit d’elle.
-
-La famille de Condorcet était originaire du Dauphiné; ses armes
-étaient: _d’azur, au dragon volant d’or, armé et lampassé de sable à la
-bordure du même_.
-
-Son père était capitaine de cavalerie, et son oncle occupait le siège
-de Lisieux, après avoir été successivement évêque de Gap et d’Auxerre.
-Sa mère, une demoiselle de Gaudry, était d’une dévotion ardente.
-
-De plus, Condorcet était allié au cardinal de Bernis et à Mgr d’Yse de
-Saléon, archevêque de Vienne.
-
-Sous des apparences froides, timides et même embarrassées, Condorcet
-était avec ses amis d’une gaieté douce et spirituelle; malgré l’audace
-et la sévérité de ses doctrines, il était bon et affectueux. D’Alembert
-mourant le choisit parmi tous ses amis pour lui léguer la mission
-de pourvoir aux besoins de ses deux domestiques, et ce legs fut
-scrupuleusement exécuté par Condorcet lui-même, par Sophie et, plus
-tard, par le général et par Mme O’Connor.
-
-«La bonté brillait dans ses yeux, dit Grimm, et il aurait eu plus
-de tort qu’un autre de n’être pas honnête homme, parce qu’il aurait
-trompé davantage par sa physionomie qui annonçait les qualités les plus
-paisibles et les plus douces.»
-
-Il répandait autour de lui le parfum des vertus sérieuses, à ce point
-qu’on a pu dire de son intelligence[75], «en rapport avec sa personne,
-que c’était une liqueur fine, imbibée dans du coton».
-
- [75] C’est Mme Roland qui le définissait ainsi.
-
-Cependant, Condorcet était susceptible de haines vigoureuses, et
-cet homme, qui allait entrer dans une famille dont les attaches
-parlementaires étaient nombreuses, ne détestait rien plus que les
-parlements et particulièrement celui de Paris. «J’ai parcouru la
-liste des assassinats juridiques commis par le parlement de Paris,»
-écrivait-il à Target, en avril 1775; et il disait à Turgot, en
-octobre ou novembre 1774, lors du rappel de l’ancien parlement: «On
-dit qu’il va revenir sans conditions, c’est-à-dire avec son insolence,
-ses prétentions et ses préjugés. Quelque corrompu que soit le nouveau
-parlement[76], cependant, à ce qu’il me semble, ce qu’il y a de plus
-contraire au bien public, c’est de confier le droit de juger de la vie
-des citoyens à une troupe d’assassins. Or, ces assassins ont assassiné
-le chevalier de la Barre, l’huissier Moriceau, le prêtre Ringuet.
-Ils ont assassiné Lally pour avoir le plaisir d’humilier la noblesse
-militaire, et tous ces assassinats juridiques ont été commis en moins
-de vingt ans, et ils n’en ont pas eu un remords! Ils n’ont pas perdu un
-degré d’insolence!»
-
- [76] Le Parlement Maupeou.
-
-Dans cette haine, le marquis de Condorcet se rencontrait avec Sophie
-de Grouchy. N’avait-elle pas inspiré à Charles Dupaty, au cours de ses
-leçons, le mépris de la magistrature? Les Fréteau, qui ne partageaient
-pas ces sentiments, ne pouvaient s’y habituer; aussi, au moment où
-Dupaty remportait, dans l’affaire des Roués, un succès si retentissant,
-le conseiller Fréteau, son beau-frère et son ami, lui écrivait[77]: «Le
-bruit de ton triomphe n’a-t-il pas enflammé Charles? Ne l’a-t-il pas
-réconcilié avec nos devoirs et notre état? J’ai regretté qu’il ne t’ait
-pas suivi à Rouen et qu’il n’ait pas mêlé ses larmes à celles de tes
-admirateurs.»
-
- [77] Archives Fréteau de Pény.
-
-Il y avait donc bien des idées communes entre Condorcet et Sophie; bien
-des passions aussi, bien des générosités de cœur et des enthousiasmes
-d’esprit. Le philosophe s’en rendit compte plus vite que la jeune fille
-et vivement épris par ses grâces et ses qualités sérieuses, il chargea
-Dupaty de la demander pour lui en mariage à ses parents.
-
-M. et Mme de Grouchy y consentirent avec bonheur.
-
-
-
-
-LIVRE II
-
-LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET
-
- Le mariage.--Les calomnies de Lamartine et de
- Michelet.--Installation à l’Hôtel des Monnaies.--Revenus de
- Condorcet.--Les hôtes du salon.--Mort de Dupaty.--Le Président
- laisse ses papiers à Sophie.--Fondation du _Lycée_.--Condorcet y
- professe les mathématiques.--Sophie assiste aux leçons.--La maison
- de Mme Helvétius à Auteuil.
-
-
-Dans le monde, on s’étonna beaucoup de ce mariage. Le futur avait
-quarante-trois ans et la jeune fille n’en avait que vingt-deux. Mais ce
-n’était pas là cependant le motif de la surprise générale.
-
-Un géomètre qui se mariait semblait enfreindre un principe de droit.
-
-D’Alembert, à la nouvelle du mariage de Lagrange, ne lui avait-il
-pas écrit, le 21 septembre 1767: «J’apprends que vous avez fait ce
-qu’entre nous, philosophes, on appelle _le saut périlleux_... Un grand
-mathématicien doit, avant toutes choses, savoir calculer son bonheur.
-Je ne doute donc pas qu’après avoir fait ce calcul vous n’ayez trouvé
-comme solution _le mariage_.»
-
-Mais la beauté, la grâce et l’esprit de Sophie de Grouchy vainquirent
-les préjugés mondains, et la duchesse d’Anville, mère du duc de la
-Rochefoucauld, vint dire à Condorcet: «Nous vous pardonnons[78].»
-
- [78] Tout le monde cependant ne fut pas aussi bienveillant; car
- les _Mémoires de Bachaumont_, à la date du 28 décembre 1786,
- s’expriment ainsi: «Il en était amoureux depuis quelque temps
- et voilà la cause du zèle avec lequel il a défendu les trois
- Roués et les deux magistrats leurs protecteurs.
-
- «La semaine dernière, l’Académie des Sciences, suivant l’usage,
- reçoit notification de ce mariage. On nomme des députés pour
- aller féliciter Condorcet. On en prenait dans la classe de
- géométrie, dans celle d’Astronomie. «Messieurs,--s’écrie Dionis
- du Séjour, le farceur de la compagnie,--ce n’est pas parmi
- ces Messieurs qu’il faut choisir; c’est tout ce qu’il y a de
- mieux et de plus fort en anatomie qu’il faut envoyer à notre
- confrère.» Plaisanterie qui a d’autant plus fait rire que
- Condorcet a trente ans de plus que la demoiselle, jeune, jolie,
- bien découplée et morceau de dure digestion pour ce nouvel
- époux.»
-
-Emporté par la passion, le savant ne demanda aucune dot et se contenta
-d’un simple contrat verbal. Ce ne fut que par un acte postérieur que le
-marquis de Grouchy fit don à sa fille, par avancement d’hoirie, d’une
-somme de 30.000 livres.
-
-D’ailleurs, la générosité de Condorcet se montrait dans les plus
-petits détails; il voulut donner à Charlotte, sa jeune belle-sœur, une
-bague de 25 louis, somme énorme à cette époque. Sophie écrivait à ce
-propos à sa tante Dupaty[79]: «Je suis bien touchée de cette nouvelle
-attention de M. de Condorcet et en jouis encore plus que celle qui en
-sera l’objet... Je fais une réflexion à laquelle je vous prie de vous
-arrêter, chère petite tante, et que je ferai certainement agréer à M.
-de Condorcet. C’est qu’il faut absolument partager par la moitié le
-cadeau qu’il veut faire à ma sœur et employer l’autre à en faire un
-à mon frère. Il n’y aurait aucune raison recevable aux yeux de son
-amour-propre et même de son amitié pour que Charlotte reçût un cadeau
-de vingt-cinq louis et qu’on n’eût point songé à lui... Je suis sûre
-qu’à la réflexion M. de Condorcet goûtera cet arrangement dont sa
-reconnaissance pour Charlotte (qu’il a su m’avoir poussée à ce mariage)
-lui a dérobé la convenance en ne portant ses idées que vers elle.
-Adieu, chère tante, il est minuit et il faut se lever demain. Sûrement,
-vous serez une des premières pensées de ma reconnaissance et de mon
-amitié.»
-
- [79] De Villette, s. d. Archives du Paty de Clam.
-
-La bénédiction nuptiale fut donnée le 28 décembre 1786, aux jeunes
-époux, dans la chapelle du château de Villette, par le curé de
-Condécourt[80]; le marquis de La Fayette, maréchal de camp, major
-général au service des États-Unis, demeurant à Paris, rue Bourbon et
-le marquis du Puy-Montbrun, brigadier des armées du roi, grand-croix
-honoraire de l’ordre de Malte, étaient les témoins du mari; du côté de
-la jeune fille, son oncle Dupaty, président à mortier au parlement de
-Bordeaux, remplissait le même office.
-
- [80] Guillin, curé. Les bans avaient été publiés à
- Saint-André-des-Arcs.
-
-Au milieu des signatures où les Dupaty se rencontraient avec les
-Fréteau, les Grouchy, les Pontécoulant, les Condorcet et les
-d’Arbouville, il en est une touchante, c’est celle d’un modeste
-secrétaire de Condorcet, Louis Cardot[81], dont le nom brillera d’un
-doux éclat aux époques douloureuses prochaines.
-
- [81] Cardot était, en même temps, commis au contrôle général.
- Il travaillait pour Condorcet le dimanche toute la journée, et
- tous les jours, de 6 heures à 11 heures du soir.
-
-Se conformant à ses habitudes généreuses, la nouvelle mariée voulut
-que ce jour de fête fût embelli par une bonne action, et elle prit à
-son service le fils de Bradier, l’un des trois Roués que Dupaty venait
-d’arracher à la mort[82].
-
- [82] Le jour même, ce jeune homme remit ces vers à son
- bienfaiteur:
-
- Après quatre ans entiers de crainte et de douleur
- Aux pieds du sauveur de mon père
- Conduit par l’amitié, dans un jour de bonheur,
- Je verrai mon Dieu tutélaire;
- Par mille infortunés, je l’entendrai bénir,
- S’il oublie aisément tout le bien qu’il sait faire,
- Mes regards et mes pleurs l’en feront souvenir.
-
- Lardoise, un des trois Roués, reçut, lui aussi, de la part de
- Condorcet, des preuves d’intérêt; il donna bien des ennuis
- à son sauveur et à la famille de Dupaty, après la mort du
- Président.
-
-La calomnie des pamphlétaires, négligeant le désintéressement dont
-Condorcet avait fait preuve au moment de son mariage, s’est attaquée à
-la mémoire du savant et, par contre-coup, elle a cherché à atteindre
-aussi l’honorabilité de Mme de Condorcet.
-
-Ces récits ne mériteraient aucune créance et, depuis longtemps,
-seraient oubliés si Lamartine et Michelet ne les avaient repris pour
-leur compte, leur donnant ainsi une importance telle que l’histoire,
-aujourd’hui, est contrainte de les réfuter.
-
-Dans l’_Histoire des Girondins_[83], Lamartine a raconté que le duc
-de la Rochefoucauld, à l’occasion du mariage de Sophie, avait donné
-100.000 francs à Condorcet ou, du moins, qu’il en servait la rente,
-soit 5.000 livres, au jeune ménage. Après Varennes, lorsque Condorcet
-et la Rochefoucauld se brouillèrent, le philosophe aurait réclamé très
-vivement cette somme à son ancien ami.
-
- [83] Il faut constater que cette imputation, maintenue, malgré
- les protestations de la famille, dans les premières éditions,
- ne figura plus, du vivant même de Lamartine, dans les derniers
- tirages de cette _Histoire des Girondins_.
-
-Arago, dans les pages qui suivent sa biographie de Condorcet[84],
-réfute ainsi l’allégation du poète-historien:
-
- [84] Elles sont intitulées: _Remarques sur divers passages de
- l’Histoire des Girondins, relatifs à Condorcet_.
-
- «Deux voies s’offraient à moi; je pouvais consulter des
- contemporains et amis désintéressés du fils de la respectable
- duchesse d’Anville et recourir ensuite à des documents écrits. M.
- Feuillet, bibliothécaire de l’Institut et membre de l’Académie des
- sciences morales et politiques, avait été secrétaire intime du duc
- de La Rochefoucauld jusqu’à la catastrophe effroyable qui enleva
- ce bon citoyen à la France. Au moment ou j’écrivais la biographie
- de Condorcet, je demandai à M. Feuillet de vouloir bien m’éclairer
- sur les bruits relatifs à la pension et à la demande du capital qui
- étaient aussi venus à mes oreilles. Il me répondit sans hésiter qu’il
- n’en avait personnellement aucune connaissance. Ce renseignement
- négatif et du plus haut prix est corroboré par l’examen minutieux
- que j’ai fait du compte de tutelle de Mme O’Connor. Je trouve là
- des détails très circonstanciés sur le passif et sur l’actif de la
- succession à diverses époques, sur la vente opérée par Condorcet au
- moment de son mariage d’une petite propriété située près de Mantes,
- nommée Denmont; sur l’acquisition qu’il fit, avec une partie du prix
- de la vente, de fermes près Guise provenant de l’abbaye de Corbie.
- Il est mention dans ce compte, à l’article du passif, de mémoires
- très peu importants de menuiserie, de serrurerie, etc. Je cite cette
- circonstance pour montrer avec quel scrupule, avec quelle minutie
- cet acte est rédigé. J’y trouve aussi, dans l’actif, l’origine, je
- dirais presque la filiation de petites rentes de 3, 4 et 5 francs.
-
- «Je n’y vois, au contraire, aucune trace d’une augmentation de
- revenus correspondant à 1786, année du mariage de Condorcet, ni rien
- qui puisse faire croire à une augmentation de capital de 100.000
- francs qui aurait eu lieu à l’époque de la rupture de Condorcet et du
- duc de La Rochefoucauld.
-
- «Il faudrait renoncer à toute logique pour supposer qu’après cette
- simple remarque il restera quelque chose de l’horrible calomnie qu’on
- a voulu faire peser sur la mémoire de Condorcet.»
-
-M. Isambert qui fut avocat à la cour de cassation et qui joua un
-rôle actif dans les partages de famille entre les petits enfants de
-Condorcet, n’est pas moins affirmatif qu’Arago. Il a examiné tous les
-actes, notamment la liquidation du 2 juillet 1807[85], et il affirme
-que la fortune de Condorcet ne reçut aucun accroissement soit à
-l’époque de son mariage, soit depuis.
-
- [85] A l’occasion du mariage d’Elisa de Condorcet avec le
- général O’Connor, la succession de Condorcet, restée jusque-là
- indivise entre sa femme et sa fille, fut liquidée.
-
-Michelet, dans son livre sur les _Femmes de la Révolution_, a parlé
-d’un roman d’amour, antérieur au mariage du 28 décembre 1786 et dont
-Sophie aurait été l’héroïne; les noms de la Rochefoucauld, de La
-Fayette, de l’abbé Fauchet, d’Anacharsis Clootz ont été prononcés;
-Sophie aurait prévenu loyalement son mari que son cœur n’était pas
-libre et elle n’aurait aimé réellement Condorcet qu’après trois ans
-de mariage et lorsque le philosophe aurait conquis son cœur par ses
-enthousiasmes généreux, au lendemain de la prise de la Bastille.
-
-Sans insister sur l’impossibilité où les pamphlétaires se sont trouvés
-de préciser leurs accusations, qu’on dise donc si la vie de Villette,
-dont nous avons minutieusement retracé tous les détails, se prêtait à
-une pareille intrigue; qu’on dise aussi, quelque opinion sévère que
-l’on puisse professer à son égard, si Condorcet aurait été homme à
-supporter de pareilles conditions!
-
-Il vaut mieux en croire ce que les apparences criaient aux yeux de
-tous. Charlotte de Grouchy, qui avait assisté aux préliminaires et à la
-cérémonie du mariage, écrivait à sa tante Dupaty, au moment où elle se
-préparait à partir pour le chapitre de Neuville[86]:
-
- [86] De Villette, vendredi. Archives du Paty de Clam. Charlotte
- resta à Neuville jusqu’à 1789.
-
- «Je vois dans l’union de Sophie, dans l’amitié de M. de Condorcet un
- nouvel appui précieux pour mon âme trop sensible et pour ma vie qui
- va avoir un si grand besoin d’appui. Un sentiment douloureux va me
- suivre encore à Neuville; celui que je laisse le bonheur derrière moi
- et que je n’en aurai, là, d’autre que l’espérance.»
-
-Le jeune ménage s’installa, de suite, à l’Hôtel des Monnaies, quai de
-Conti. Condorcet y habitait déjà et il y avait logé sa mère et un de
-ses oncles maternels, tous deux morts à cette date de 1786. Ses revenus
-s’élevaient à environ 18.000 livres de rentes qui se décomposaient
-ainsi: 5.000 livres d’appointements comme inspecteur des monnaies,
-11.000 livres en terres, provenant pour les deux tiers de l’héritage
-de son oncle, et 2.000 livres en rentes viagères, qui venaient de la
-succession du père de Condorcet.
-
-Le brave Cardot gérait cette petite fortune, dont le savant ne
-s’occupait guère.
-
-Le salon de l’Hôtel des Monnaies, à cette époque où l’esprit de société
-tenait une si grande place en France, ne tarda pas à devenir le
-rendez-vous des philosophes, des savants et des littérateurs. Et non
-seulement les Français illustres s’y réunissaient, mais la demeure de
-Sophie, qui s’ouvrait en même temps que le salon de Mme de Staël, était
-rapidement devenue le centre de l’Europe éclairée.
-
-La grande génération du XVIIIe siècle se faisait chaque jour de
-plus en plus rare; les Voltaire, les Diderot, les d’Alembert, les
-Helvétius étaient morts: leurs héritiers s’appelaient Dupaty, Chamfort,
-Beaumarchais, Roucher, Garat et tant d’autres moins illustres, mais
-célèbres cependant, qui aimaient à se grouper autour du dernier des
-grands survivants, dans le salon qu’y tenait sa femme, maîtresse de
-maison exquise de bonté, charmante de jeunesse, rayonnante de grâce et
-d’amabilité.
-
-Aux admirables perfections d’un corps superbe, la marquise de Condorcet
-joignait une figure malicieuse et spirituelle qui restera curieuse
-et fine, alors même que les grands chagrins l’auront voilée d’une
-douceur mélancolique; des sourcils accentués, indice d’une volonté
-puissante; des yeux grands et noirs; un menton gracieux; un nez
-légèrement retroussé, aux ailes frémissantes; une bouche un peu grande,
-mais habituée au sourire; le visage ovale, cher aux grands artistes,
-qu’encadrait une chevelure abondante et fine; au repos, l’air rêveur
-des femmes qui ont cueilli la pervenche avec Jean-Jacques; dans la
-conversation, l’étincelle qui jaillit et qui traduit dans un regard
-tout l’esprit de Voltaire, résumant ainsi dans une même physionomie ce
-double caractère, si rarement réuni, qui personnifie le XVIIIe siècle;
-telle était Sophie qui, calme et victorieuse, a pris place dans le
-cortège des beautés éternelles, chers et doux fantômes, ombres légères
-et insaisissables, qui ont gardé le privilège d’être aimées d’amour à
-travers les âges.
-
-Cette femme délicieuse allait présider, pendant plusieurs années, les
-dernières assises de l’esprit français.
-
-Son mari était timide, ombrageux, sauvage; elle lui donna le goût
-du monde et de ses fêtes. Chez son oncle Fréteau, elle avait connu
-les deux Trudaine: elle voulut les recevoir à son tour et ceux-ci
-amenèrent, à l’Hôtel des Monnaies, le plus sublime des poètes, alors
-dans tout le charme de sa jeunesse, le divin Chénier.
-
-Roucher, un de ses hôtes les plus assidus, ne se séparait guère de
-Cabanis, et le jeune docteur était entré, à son tour, dans ce salon, en
-attendant qu’il devînt le beau-frère de la marquise.
-
-Que d’autres illustrations se donnaient rendez-vous au quai Conti!
-et Morellet, et La Fayette, et Volney, et Charles de Constant, et
-les Suard, «le petit ménage,» comme on disait, tandis que Condorcet,
-aveugle comme tous les idéologues, définissait ainsi celle qui devait
-le trahir un jour et le faire mourir[87]: «Je donnerais la moitié de
-ma géométrie pour le talent que possède Mme Suard, sans le savoir:
-elle est éloquente dès qu’elle est émue, dès qu’on blesse son cœur
-ou son goût. Aussi, je remarque que les femmes dont l’adresse modère
-l’amour-propre évitent de la blesser.»
-
- [87] _Mémoires historiques sur la vie de M. Suard_, etc., _et
- sur le XVIIIe siècle_ par D.-J. Garat. Paris, 1820, 2 vol.
- in-8º.
-
-Les étrangers de passage à Paris sollicitaient l’honneur d’être
-présentés à Condorcet et à la femme qui savait si bien faire les
-honneurs de sa maison. C’est ainsi que la marquise fut saluée, pendant
-ces années, par les souverains et les hommes d’État de toute l’Europe
-et de l’Amérique: par Christian VII, roi de Danemarck, disciple de
-Rousseau, esprit déjà faible et qui devait finir dans la déchéance
-physique la plus cruelle; par ce baron de Gleichen, ancien ambassadeur
-du monarque danois, mais qui chez Mmes Geoffrin, de Graffigny et
-Helvétius, avait conquis ses grandes lettres de naturalisation
-française; par Adam Smith, qui avait connu autrefois Condorcet chez
-Turgot et qui, à ce second voyage, venait admirer celle qui devait,
-après sa mort, traduire si éloquemment sa _Théorie des sentiments
-moraux_. Grimm ne vient-il pas chercher chez Sophie de nouveaux
-matériaux pour ses inépuisables correspondances? Voici Alfieri, le
-tragique, qui va épouser la comtesse d’Albany, veuve du dernier des
-Stuarts; il salue la France, «terre de la Liberté,» en attendant
-qu’effrayé il la maudisse dans son pamphlet le _misogallo_. Celui-ci
-c’est Mackintosh, tout jeune alors, pas encore marié, préludant déjà
-aux enthousiasmes futurs par ses doctrines libérales que la Révolution
-fera éclore.
-
-Dans ce coin, c’est Dumont, le pasteur genevois, demain l’ami et le
-conseil de Mirabeau; il cause avec Jean-Baptiste Clootz, baron du
-Val-de-Grâce, prussien riche de 100.000 livres de rentes, parent des
-Montesquiou-Fezensac, reçu dans les meilleures sociétés, lui qui fut
-l’ami des Diderot, des d’Alembert, des Jean-Jacques et des Franklin.
-Ce promeneur mélancolique, c’est Beccaria qui ne peut se distraire de
-cette épouse qu’il adore et qu’il brûle d’aller rejoindre à Milan, où
-elle l’attend avec tant d’impatience.
-
-Thomas Payne, le héros de la guerre d’Indépendance, expose bruyamment
-des idées et des inventions qui, en Angleterre, lui vaudront la prison
-et ruine.
-
-Cet original, c’est David Williams qui a fondé à Chelsea une chapelle
-desservie par les prêtres de la nature et qui, à ce premier voyage, est
-tout entier aux Condorcet, tandis que, dans quelques années, il viendra
-travailler, chez Mme Roland, à la constitution définitive rêvée par les
-Girondins.
-
-Voici encore les lords Stormon et Stanhope, Mylord Dear,
-Bache-Franklin, Jefferson et tant d’autres, qui, «après avoir reçu
-les théories de la France, viennent, dans le salon de Condorcet, en
-chercher, en discuter les applications[88]».
-
- [88] Michelet. _Les Femmes de la Révolution._
-
-C’est qu’en effet bien que l’heure fatidique de 1789 n’ait pas encore
-sonné, la Révolution est commencée dans les faits et dans les esprits.
-Sophie prend sa large part du mouvement; elle pousse Condorcet à
-l’assaut de la vieille société; Dupaty la suit. Fréteau résiste et
-s’effraye. «J’envoie quelques lignes à Mme de Condorcet, écrit-il de
-Troyes où il est en exil[89], mais je ne puis partager sa joie sur les
-changements.»
-
- [89] 31 août 1787, à sa femme. Archives Fréteau de Pény.
-
-Le secrétaire perpétuel de l’Académie des Sciences s’est, en effet,
-mis en avant, sans hésitation, dans toutes les questions politiques.
-Le public s’inquiète de sa manière de voir et cherche à connaître le
-fond de ses pensées. Rien ne dut plus étonner Dupaty que cette lettre
-que lui écrivait un de ses amis, Midy d’Andé, et où un véritable
-questionnaire était dressé[90]: «Dites-moi, je vous prie, _et pour
-cause_, qu’est-ce que M. de Condorcet? C’est un homme d’esprit, de
-l’Académie française, etc. Je sais tout cela. Mais ce n’est pas cela
-que je demande. Est-ce un homme? un homme d’honneur, sur la parole
-duquel on puisse compter? Est-il bon citoyen? Ne fronde-t-il pas les
-opérations du ministre principal? J’ai la bonhomie de penser qu’il vaut
-mieux être gouverné par un seul que par plusieurs et qu’un bon citoyen
-ne doit rien faire ni dire qui puisse nuire aux projets généreux du
-ministre, en vue du bien public. Il a déjà assez à faire pour vaincre
-les obstacles naturels, sans qu’on en jette de nouveaux sur son chemin.
-En deux mots, j’ai besoin de savoir si M. de Condorcet est partisan ou
-détracteur des intentions connues de M. de Toulouse? Votre réponse sera
-entre nous deux, vous pouvez y compter.»
-
- [90] Rouen, 25 décembre 1787. Archives du Paty de Clam.
-
-Le 17 septembre 1788, le président Dupaty, dont la santé était
-chancelante depuis longtemps, mourait presque subitement à Paris. Ce
-fut un deuil cruel pour Sophie et pour toute la famille de Grouchy.
-Charlotte, alors à Neuville, s’exprime ainsi dans une lettre à son
-cousin Charles[91]: «Charles, mon cher Charles, est-ce vrai? Est-il
-vrai que ton père n’est plus? Est-il vrai que tu l’as perdu, que ta
-jeunesse est sans guide, que sa gloire ne t’éclairera plus, que tu ne
-seras plus l’espoir de son cœur, l’objet de sa complaisance et de ses
-projets?... Fais-moi voir ton cœur, ton cœur qui lui promettait tant!
-Que je revoie une fois cet esprit, cette plume vivante et énergique,
-cette âme immortelle en toi. Quel plus touchant hommage à sa mémoire
-que son fils le rappelant, que son fils vivant pour celle qui lui a
-donné la vie!»
-
- [91] 15 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-On trouva dans les dossiers du Président la note suivante:
-
- «_Tous mes papiers seront remis, sans exception, après ma mort, à Mme
- la marquise de Condorcet qui en disposera à son gré. Ce 14 septembre
- 1787. Le président Dupaty._»
-
-Ce legs de conscience ne fut pas exécuté; mais la faute n’en doit être
-imputée ni à Mme de Condorcet, ni à son mari. La présidente Dupaty, mal
-conseillée, prétendit que son devoir de tutrice ne lui permettait pas
-de souscrire à un pareil désir. Ce fut en vain que Condorcet écrivit
-à Fréteau[92]: «Mon cher oncle, j’ignore quelle est la valeur légale
-de la disposition de M. Dupaty; mais je sais que dans toutes les
-familles honnêtes ces sortes de dispositions sont respectées jusqu’au
-scrupule. J’en ignorais l’existence jusqu’à mon retour à Paris où ma
-femme, en rangeant quelques fragments que son oncle lui avait confiés,
-a trouvé enveloppé et non cacheté le papier dont je vous ai envoyé
-l’exacte copie. Le sens m’en paraît très clair, c’est évidemment une
-disposition de confiance et, par conséquent, aucun billet, aucun titre
-de propriété, d’aucune espèce, ne peut y être compris... Rien de plus
-simple qu’une telle disposition; il est naturel de laisser ses papiers
-à une personne de ses amies qu’aucune des relations qu’on a pu avoir
-ne peut offenser et qui verra tout avec l’indulgence de l’amitié. Il
-est naturel encore qu’un homme occupé toute sa vie de littérature et
-de philosophie, laissant des ouvrages commencés, en rende dépositaire
-un homme de sa famille qui a toujours cultivé les lettres et la
-philosophie, surtout lui connaissant des opinions assez conformes aux
-siennes et une grande tolérance pour celles qui y sont contraires.
-Si cette disposition faite en faveur d’une jeune femme peut paraître
-extraordinaire à des esprits difficiles, l’usage qu’elle en fait en la
-remettant à un mari de mon âge doit dissiper tous les nuages. J’ose
-croire aussi ma réputation assez bien établie pour être sûr qu’aucun
-créancier ne me supposera l’intention de lui dérober une partie de son
-gage et que, si quelqu’un d’eux témoignait de la défiance, elle ne
-serait pas sincère, d’autant plus que la disproportion très grande de
-la masse des dettes et de celle des biens ne peut leur laisser aucun
-motif raisonnable d’inquiétude.
-
- [92] Villette, 13 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-«Mme Dupaty connaît mon amitié pour elle et pour ses enfants. Nous
-avons été assez heureux pour lui donner des preuves de notre zèle pour
-la gloire ou les intérêts de son mari et pour ceux de ses enfants et,
-sûrement, elle a une âme naturellement trop sensible et trop bonne, un
-cœur naturellement trop droit et trop pur pour nous faire l’injure de
-voir avec regret ce dépôt passer dans nos mains. Elle sait bien que
-nous n’en ferons jamais qu’un usage auquel sa tendresse maternelle et
-son attachement pour la mémoire de son mari puisse applaudir. Elle doit
-penser que nous prendrons les précautions nécessaires pour que ces
-papiers retournent à leur source en cas d’accident et cette assurance
-doit lui ôter la seule inquiétude qu’elle puisse avoir.
-
-«M. Dupaty a fait cette disposition en partant pour aller achever à
-Rouen la noble et courageuse action qui lui assure l’immortalité[93].
-Je n’y vois point de trace de précipitation, mais seulement peut-être
-le manque de ces précautions multipliées qu’inspire la défiance,
-lorsqu’on a le malheur de ne pouvoir compter après soi sur l’amitié et
-les égards de sa famille, malheur que M. Dupaty était éloigné d’avoir
-à craindre...
-
- [93] En allant plaider la cause des trois hommes injustement
- condamnés à la roue, il les sauva.
-
-«Voilà, mon cher oncle, ce que je pense sur l’objet dont vous
-m’avez parlé. J’espère que la manière un peu différente dont nous
-l’envisageons n’altérera point ni vos bontés, ni votre amitié. Je vous
-abandonnerais volontiers mon opinion par déférence pour vos lumières
-comme par le désir de ne rien faire qui ne vous soit agréable, s’il
-était en mon pouvoir de consentir à sacrifier la confiance d’un homme
-qui n’est plus.
-
-«Adieu, mon très cher oncle, nous vous prions tous deux d’agréer les
-assurances de notre tendre et inviolable attachement.»
-
-C’était là le langage de la raison et du respect pour la volonté des
-morts. Cependant Fréteau n’en fut guère touché[94]: «Je sais, mon
-cher neveu, répond-il à Condorcet, et je reconnais que M. Dupaty
-partageait quelques-unes de vos opinions; mais, d’une part, il ne
-les avait pas toutes, à beaucoup près; par exemple vos idées sur la
-parfaite sécurité où doivent être toutes les nations de l’Europe
-à l’égard des entreprises du despotisme et sur le danger imminent
-qu’elles doivent apercevoir, au contraire, dans les aristocraties,
-l’affectaient douloureusement. Il en pleurait dans mon sein, il n’y
-a pas trois mois, en me remettant les écrits où vous publiiez ces
-aperçus pendant que la magistrature était réduite au silence et une
-foule des membres de la noblesse renfermés dans les châteaux. Au
-surplus, il savait aussi que ma nièce usait encore quelquefois de la
-liberté que vous vouliez bien lui laisser de ne pas partager toutes vos
-opinions et il a pu croire qu’en la choisissant personnellement pour
-dépositaire et pour arbitre de l’usage à faire de ses compositions,
-il ne lui interdisait pas le droit de déférer sur ce point à ses
-propres lumières, à celles d’une veuve si bien méritante, à celles
-de ses tantes, de ses oncles, concurremment avec les vôtres, quoique
-d’une manière toujours subordonnée à vos idées. Si ma nièce en usait
-ainsi, si même elle s’arrêtait à ce que l’écrit en question peut avoir
-d’irrégulier dans la tournure pour laisser à sa tante la disposition
-des papiers de confiance, comme elle fera de ceux d’affaires, elle ne
-paraîtrait à personne _avoir exposé cette confiance du testateur à être
-compromise ou troublée_. Peut-être même louerait-on (au moins quelques
-esprits assez droits le pensent ainsi), peut-être louerait-on cette
-réunion de sa part à des cœurs dont l’attachement si ancien n’est point
-équivoque et auquel on ne croirait point que vous eussiez fait à tort
-le _sacrifice de la confiance exclusive d’un homme qui n’est plus_.
-Quand je dis «vous», mon cher neveu, c’est que je ne vous sépare pas de
-ma nièce qui n’est aux yeux de personne ce que vous appelez une jeune
-femme et qui ne pense pas, sans doute, que j’aie supposé le besoin
-d’aucun appui extérieur à une raison aussi ferme et aussi exercée que
-la sienne.»
-
- [94] 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-Dans une lettre qu’elle adressait à de Sèze, son conseil[95], la
-présidente Dupaty laissait parfaitement voir les motifs de sa
-résolution et le fond de sa pensée: «Ma nièce et son mari, homme de
-lettres et philosophe connu par des maximes fort opposées à celles de
-la magistrature, ou leurs héritiers peuvent, soit en ce moment, soit
-à quelque autre époque voisine de l’établissement de mes enfants,
-disposer de ces papiers d’une manière qui compromette la mémoire de
-leur père, déjà si fortement attaquée par l’envie, la prévention ou
-la malignité et qui, par là, nuise à mes enfants... Malgré tout mon
-respect pour les volontés du défunt qui, depuis trois ans environ,
-était l’ami très intime de ma nièce et jusqu’à un certain point de son
-mari, je crois ne pas devoir obéir à cette loi de rigueur qui semble un
-peu pénible pour moi après une union de dix-neuf ans qu’autant que le
-titre en est valable...»
-
- [95] 8 novembre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-En réalité, la Présidente très pieuse n’avait confiance ni en
-Condorcet, ni en Sophie. Elle l’avait bien montré, dès le lendemain de
-la mort du Président, en rappelant auprès d’elle sa fille Eléonore[96]
-que Dupaty, au contraire, s’il avait vécu, aurait voulu laisser sous la
-direction de Mme de Condorcet le plus longtemps possible.
-
- [96] Eléonore Dupaty épousa, en 1797, Armand Elie de Beaumont,
- fils du grand avocat et père de l’illustre savant.
-
-Sophie s’en était montrée très affectée. Cette jeune fille l’aimait,
-pourquoi la séparer d’elle? «Comment voulez-vous, écrivait-elle à
-sa tante[97], qu’elle ait pour vous la confiance, l’attrait qu’elle
-avait pour son père? Comment voulez-vous entrer dans son cœur pour la
-diriger, pour y faire germer la piété, pour gouverner le développement
-de sa sensibilité? Comment voulez-vous la rendre heureuse et devenir
-son amie en l’éloignant de celle qu’elle a déjà, en lui demandant
-après la perte qu’elle a faite de s’imposer à elle-même une seconde
-perte? Ah! permettez que je m’arrête ici et que je parle à votre cœur.
-De bonne foi, peut-il se flatter d’obtenir par de pareils moyens la
-confiance et l’amour?
-
- [97] Septembre 1788.--Archives du Paty de Clam.
-
-«Vous manquez absolument le but essentiel de mon oncle. En attirant
-à lui cette enfant, ce but était aussi chrétien que raisonnable.
-Il voulait: 1º développer sa sensibilité, persuadé qu’un être très
-sensible et surtout une femme ne pouvait manquer d’avoir, un jour, la
-douceur, la bonté, le besoin du bonheur de tout ce qui dépend d’elle,
-enfin toutes les qualités aimables et toutes les vertus domestiques,
-nécessaires au sexe; 2º il voulait surtout s’emparer en quelque sorte
-de cette sensibilité, l’occuper par la confiance, par l’amitié, par
-l’étude, de manière à ce qu’Eléonore pût arriver à l’âge d’être mariée
-sans que son cœur eût fait de choix et en faire, d’accord avec elle, un
-qui pût lui convenir et lui assurer à la fois le bonheur si rarement
-réuni de l’amour et de la vertu, du penchant et du devoir... Il est une
-réponse secrète que vous faites tout bas, que vous ne m’articulerez
-point et à laquelle je ne refuserai point de répondre. Vous me craignez
-sous le rapport de la religion. Vous craignez mon influence et celle
-de M. de Condorcet. Quant à cette dernière, vous auriez raison de la
-craindre si le caractère de M. de Condorcet, son amitié pour vous, son
-respect pour l’enfance, pour l’opinion d’un chacun et son indifférence
-extrême sur cet objet ne vous assuraient qu’il ne le traitera jamais
-d’aucune manière devant aucun de vos enfants. Quant à moi, je puis vous
-répondre et que vous n’avez point à craindre la contrariété de mes
-opinions avec vos principes et que, dans les détails, les différences
-qui s’y trouvent ne seront jamais l’objet de ma critique. Vous avez pu
-voir que, depuis que je suis ici, je n’ai rien conseillé à Eléonore
-sans vous en parler et je vous promets encore cette déférence quelque
-mal reconnue qu’elle soit par votre méfiance. Loin de jamais l’éloigner
-des grandes vues de la religion et de l’influence qu’elle doit avoir
-sur la conduite, je l’y entretiendrai toujours, non pas à la vérité par
-les mêmes moyens, mais par des motifs que je crois plus touchants et
-plus efficaces.»
-
-Pour en revenir au legs des papiers du Président, disons que Mme de
-Grouchy avait pris énergiquement vis-à-vis de sa sœur, la défense de
-sa fille et de son gendre. «Cette disposition, disait-elle[98], est
-aussi sacrée que naturelle. Elle est sacrée puisqu’elle est celle de
-ton mari et qu’elle porte sur l’objet dont la propriété était celle de
-son être même; ce sont ses ouvrages. Elle est naturelle, puisqu’il les
-remet aux personnes auxquelles il les communiquait tous les jours, qui
-par l’analogie de leurs pensées _et des siennes_ en faisaient le plus
-de cas, de qui il agréait les conseils et qui se faisaient un devoir de
-lui faire adopter _les tiens_... Quel prix n’attachait-il pas à ses
-pensées et à ceux qui en tenaient pour ainsi dire le fil?
-
- [98] Villette, 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-«Permets-moi d’appeler un moment, ici, ce trop malheureux ami. Que ne
-souffrirait-il pas en voyant ce gage d’estime et de confiance menacé
-d’être pesé au poids de la loi? De quel œil te verrait-il y soumettre
-ses intentions les plus chères?... N’hésite pas sur une volonté qui
-ne peut souffrir de doutes sérieux, mais dont il serait réellement
-trop offensant pour sa mémoire et pour nous que l’exécution ne fût
-pas immédiatement _due à ta propre adhésion_. C’est ton cœur même
-que j’atteste: je le connais trop pour douter que la volonté de ton
-mari et ton estime pour mes enfants n’y triomphent d’un scrupule que
-la réflexion détruit et que la raison et le sentiment proscrivent
-également.»
-
-En vain, le 22 décembre, Mme de Grouchy revenait à la charge: «S’il
-était, dit-elle[99], une loi assez absurde pour priver un homme de la
-liberté si naturelle, du droit si légitime de disposer de ses ouvrages
-parce qu’il laisse femme et enfants, il serait inouï que ce fût la
-veuve du magistrat qui a le plus sauvé d’hommes de l’injustice ou de
-l’abus des lois, qui invoquât contre lui l’une des plus oppressives
-et des plus tyranniques, puisque c’est le cœur, l’esprit, l’âme de
-l’homme qu’elle opprime!»
-
- [99] 22 décembre 1788. Archives du Paty de Clam.
-
-Malgré toutes ces raisons la présidente Dupaty s’obstina dans
-sa résolution, motivée, disait-elle, par des droits anciens et
-imprescriptibles. Mme de Condorcet en fut profondément affligée; mais
-comme, avec elle, le cœur l’emportait toujours, ce fut elle qui se
-soumit en écrivant que son affection pour la Présidente et ses enfants
-n’en serait nullement changée[100]: «Tout ce que nous pouvons avoir
-d’amis et de moyens de vous servir ainsi que vos enfants n’en est pas
-moins à vous, ma chère tante, et quoique notre zèle attende à l’avenir
-que vous l’avertissiez, vous le trouverez également actif lorsque vous
-le réclamerez.»
-
- [100] Archives du Paty de Clam.
-
-C’est ainsi que se termina, sans conséquences fâcheuses, et grâce à la
-générosité de Sophie, cette affaire qui aurait pu troubler et séparer à
-jamais une famille aussi unie.
-
-
-Au commencement de 1786, quelques amateurs de lettres ayant à leur
-tête Monsieur, le comte d’Artois, MM. de Montmorin et de Montesquiou
-avaient créé, au coin des rues Saint-Honoré et de Valois, un centre de
-réunions littéraires et savantes qui prit le nom de _Lycée_.
-
-La Harpe et Condorcet, bien que brouillés depuis la mort de
-Voltaire[101], étaient les deux hommes remarquables du nouvel
-établissement.
-
- [101] La Harpe, au lendemain de la mort de Voltaire, s’était
- montré plus que sévère pour le philosophe qui n’avait eu (c’est
- Voltaire lui-même qui parle) «que des entrailles paternelles
- émues de tendresse pour chacun des succès» du critique;
- c’était, au moins, de mauvais goût; mais c’était bien dans les
- habitudes de la Harpe. Condorcet s’emporta et, dans le _Journal
- de Paris_, dénonça la mauvaise action du critique; celui-ci en
- perdit la direction du _Mercure_.
-
-Les cours de la Harpe, admirablement faits, avaient lieu l’après-midi à
-deux heures; ses leçons de littérature devinrent rapidement des leçons
-d’enthousiasme révolutionnaire.
-
-En même temps, Garat et Marmontel enseignaient l’histoire; Condorcet
-et Lacroix, les mathématiques; Fourcroy, la chimie et l’histoire
-naturelle; De Parcieux, la physique. «Pour la première fois, en France,
-dit Sainte-Beuve, l’enseignement tout à fait littéraire commençait et
-se mettait en frais d’agrément.»
-
-Au bout de bien peu de temps et la mode s’en mêlant, le Lycée obtint un
-succès prodigieux[102]. On y compta bientôt plus de 700 souscripteurs,
-et de ce nombre, dit Grimm, «les femmes les plus distinguées de la
-cour et de la ville». C’était, avec l’élite des jeunes dames, des gens
-d’esprit, des littérateurs, tout ce qu’il y avait de plus brillant à
-cette florissante époque de Louis XVI.
-
- [102] Il ne fallut pas moins que la Révolution pour fixer
- les idées ailleurs.--Les cours furent interrompus en 1793
- et ne furent repris qu’après la Terreur, sans que le Lycée
- ait pu retrouver, dans cette deuxième période, son antique
- splendeur.--Il y eut des scènes terribles, en 1792 et 1793,
- et sans parler des cours faits par La Harpe, en bonnet rouge,
- qu’il soit permis de rappeler qu’un nommé Varlet vint lire à la
- tribune du Lycée un poème sur l’odieux Marat.
-
-Sophie de Condorcet, qu’un de ses admirateurs[103] avait salué du
-titre de _Vénus Lycéenne_, devint parmi les jeunes auditrices, la plus
-assidue et la plus remarquée.
-
- [103] Anacharsis Clootz.
-
-Elle venait écouter son mari proclamant à l’ouverture de son cours
-de mathématiques que «toutes les prétentions naissent également de
-l’ignorance de l’homme et de l’ignorance plus grande qu’il suppose à
-ceux devant lesquels il les montre».
-
-Sophie retrouvait au Lycée tous ceux qui se pressaient, le soir, dans
-ses salons: Garat, Grimm, Ginguené, Chénier, Lemercier. Elle y tenait
-une véritable cour. Aussi, l’on ne manqua pas de la chansonner, elle et
-les jolies femmes qui l’imitaient:
-
- La Grèce n’eut qu’une Aspasie
- Qui chérit la philosophie
- Jusqu’au tombeau.
- Qu’il était pauvre ce Lycée!
- Sa gloire sera surpassée
- Par le nouveau.
-
- Non, le Français n’est plus frivole:
- On démontre dans cette école
- L’attraction.
- Là, tout le beau sexe s’amuse
- Du carré de l’hypothénuse
- Et de Newton.
-
- Jadis une belle, en physique,
- Ne connaissait qu’un point unique,
- Vrai jeu d’enfant;
- Mais à présent elle compose
- Et va remonter à la cause
- Du mouvement.
-
- Je vois ces femmes de génie
- Etudier l’anatomie
- En vrai savant.
- Puis dans l’usage de la vie
- En appliquer la théorie
- En pratiquant.
-
- Voulez-vous savoir la chimie,
- Approfondir l’astronomie
- Et vous pousser?
- Allez aux écoles nouvelles,
- Vous apprendrez ces bagatelles
- Sans y penser.
-
- Voyez Dunois, voyez Pompée,
- Voilà David, voici Poppée
- Et Childebrand.
- Passons à la guerre Punique...
- La lanterne qu’on dit magique
- Instruit autant.
-
- Si jamais, maître en l’art d’Homère,
- Je peins la reine de Cythère
- Et ses attraits,
- Dans ce salon, plein de modèles,
- D’après Longin, d’après vos belles,
- Je la peindrais.
-
- Craignons qu’une jalouse fée
- Bornant les sages du Lycée
- Dans leurs projets,
- Hors du giron de la science
- Ne les change par sa puissance
- En perroquets!
-
-Dans la belle saison, Sophie quittait l’hôtel des Monnaies soit pour
-retourner à Villette, où elle avait laissé tant de souvenirs, soit
-pour aller passer quelques jours à Auteuil, chez une femme illustre et
-bonne, qui devait l’aimer bientôt comme une seconde mère.
-
-Condorcet, plusieurs années avant son mariage, avait été conduit par
-Turgot, chez Mme Helvétius, dans cette petite maison d’Auteuil «où
-l’on fêtait encore les saints de l’_Encyclopédie_». Dupaty, Roucher,
-Franklin s’y donnaient rendez-vous et, dans cette calme retraite,
-Condorcet avait goûté, avec les joies de l’amitié, la douceur des
-longues causeries dans un milieu sympathique où sa timidité n’avait
-rien à redouter.
-
-Anne Catherine de Ligniville, d’une de ces quatre familles illustres
-qu’on appelait les _Grands chevaux de Lorraine_, était née en 1719;
-sans fortune et comme elle avait vingt frères ou sœurs, ses parents
-avaient accepté avec empressement la proposition de Mme de Graffigny,
-tante de l’enfant, qui ne demandait qu’à l’adopter en se chargeant de
-son éducation et de sa présentation dans le monde. En 1740, la tante et
-la nièce, celle-ci dans toute la splendeur de ses vingt ans, arrivaient
-à Paris. Logées rue d’Enfer, elles recevaient, parmi beaucoup de beaux
-esprits, Turgot et Helvétius; celui-ci déjà riche et célèbre, celui-là
-petit abbé en Sorbonne.
-
-Frappé de la beauté de Mlle de Ligniville, Helvétius la demanda en
-mariage: l’union fut célébrée le 17 août 1751.
-
-Les jeunes époux partagèrent leur temps entre les terres de Voré et de
-Lumigny et l’hôtel de la rue Sainte-Anne qui s’ouvrait tous les mardis
-aux gens de lettres et aux philosophes.
-
-Devenue veuve, après avoir marié ses deux filles et réglé ses affaires,
-Mme Helvétius s’établit à Auteuil dans une maison qu’elle venait
-d’acheter à Quentin de la Tour, le fameux pastelliste.
-
-Elle aimait la retraite, mais détestait la solitude. Aussi, dans sa
-maison ensoleillée, remplie d’oiseaux et des plus beaux angoras du
-monde, voulut-elle avoir auprès d’elle, à demeure, deux vieux amis de
-son mari, les abbés Lefebvre de la Roche et Morellet.
-
-Il y avait aussi une chambre toujours prête pour le jeune ménage
-du poète Roucher et pour la petite Eulalie que Mme Helvétius avait
-rebaptisée du joli surnom de Minette qu’elle avait porté, elle-même,
-dans sa jeunesse.
-
-Roucher conduisit à Auteuil Dupaty et Cabanis; celui-ci ne tarda pas
-à devenir, comme La Roche et Morellet, le commensal ordinaire de la
-maison.
-
-Enfin, au printemps de 1777, Franklin, qui demeurait à Passy, était
-entré en relations avec sa voisine par l’intermédiaire de Turgot et de
-Malesherbes.
-
-Le patriarche, bientôt l’intime ami de celle qu’il appelait si
-joliment _Notre-Dame d’Auteuil_, y avait rencontré les deux filles de
-Mme Helvétius, Mmes de Mun et d’Andlau et il les avait nommées _les
-Étoiles_. Comme Turgot, il avait demandé la main de sa nouvelle amie;
-mais, pas plus que le ministre, il n’avait pu rompre le veuvage de Mme
-Helvétius. On connaît la lettre charmante qu’il lui écrivit à cette
-occasion[104]; on sait moins qu’ayant voulu s’expliquer les causes
-de l’influence exercée par Mme Helvétius sur les hommes d’État, les
-poètes, les savants qu’elle recevait et charmait, il se répondit en lui
-écrivant à elle-même.
-
- [104] V. _Le Salon de Mme Helvétius_, p. 43 et seq.
-
- «Ce n’est pas que vous affichiez des prétentions à aucune de leurs
- sciences, et, quand vous le feriez, la ressemblance des études ne
- fait pas toujours que les gens s’entr’aiment. Ce n’est pas que
- vous preniez quelque peine pour les engager; une simplicité sans
- art est la partie frappante de votre caractère. Je n’essaierai
- pas d’expliquer la chose par l’histoire de cet ancien à qui l’on
- demandait pourquoi les philosophes recherchaient la connaissance des
- rois, tandis que les rois ne recherchent point celle des philosophes,
- et qui répondit que les philosophes savaient ce qui leur manquait
- et non pas toujours les rois. Cependant, la comparaison est bonne
- en ceci, que nous trouvons dans votre douce société cette charmante
- bienveillance, cette aimable attention à obliger, cette disposition
- à plaire et à se plaire que nous ne trouvons pas toujours dans
- notre société les uns les autres. Ce charme sort de vous; il a son
- influence sur nous tous, et, dans votre compagnie, nous ne nous
- plaisons pas seulement avec vous, nous nous plaisons mieux les uns
- les autres, nous nous plaisons à nous-mêmes.»
-
-Le départ de Franklin, en 1785, laissa un grand vide chez Mme
-Helvétius. Le patriarche n’oublia ni sa vieille amie, ni les membres de
-l’«Académie des belles-lettres d’Auteuil» et, de Philadelphie, en 1788,
-il écrivait à Morellet «Toutes les fois que, dans mes rêves, je me
-transporte en France pour y visiter mes amis, c’est d’abord à Auteuil
-que je vais.»
-
-Ces amis, c’étaient La Rochefoucauld, Lavoisier, Le Veillard[105],
-Chamfort, Cabanis, Roucher, Le Ray de Chaumont[106], Mme Brillon, «la
-Brillante,» comme disait Franklin qui lui dédia quelques-uns de ses
-petits traités de morale, véritables chefs-d’œuvre de bon sens et de
-philosophie pratique.
-
- [105] Savant, propriétaire des eaux de Passy, premier maire
- de ce village pendant la Révolution, Le Veillard est surtout
- célèbre par les soins filiaux qu’il prodigua à Franklin,
- pendant son séjour en France.
-
- [106] Le Ray de Chaumont, ancien directeur de l’Hôtel des
- Invalides, grand ami des Américains, logea, chez lui, à Passy,
- Franklin sans vouloir rien accepter en échange.
-
-Tel était le milieu hospitalier où Mme de Condorcet fut reçue à partir
-de 1787; accueillie d’abord en considération de l’estime affectueuse
-qu’on avait pour son mari, elle sut bientôt conquérir pour elle-même
-les sympathies les plus vives.
-
-Bien que tout près de la grande ville, on en était assez loin cependant
-pour sentir l’influence pacifique des larges horizons dans des
-campagnes boisées.
-
-Aussi, dans l’intervalle des agitations qui précédèrent la grande
-tourmente, Sophie vint jouir plusieurs fois, et toujours avec délices,
-de ce calme précieux; elle en garda pour l’humble village une sincère
-reconnaissance et quand les événements l’obligèrent à quitter Paris,
-ce fut à Auteuil qu’elle vint se fixer, assurée d’y rencontrer de bons
-amis et d’y retrouver, croyait-elle, une tranquillité, qu’hélas! elle
-ne devait plus connaître.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
-
- Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se séparent de
- leurs anciens amis.--Naissance d’une fille.--Pamphlets contre
- le marquis et sa femme.--Les Girondins chez Condorcet et chez
- Julie Talma.--Etablissement à Auteuil avec Jean Debry auprès de
- Cabanis.--_Lettres sur la Sympathie._--Mort de la marquise de
- Grouchy chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet.
-
-
-Condorcet ne s’était pas présenté aux États généraux; mais la situation
-qu’il occupait, ses relations dans le monde philosophique, ses travaux
-appréciés de l’Europe savante, tout contribuait à lui créer une place à
-part, dans le mouvement général qui entraînait les esprits.
-
-Attaché, pour quelques mois seulement, au groupe constitutionnel ou
-_Société de 89_, il servait les idées nouvelles dans le _Journal de
-Paris_ et dans la _Feuille villageoise_.
-
-Mais c’était surtout sa maison, devenue bien vite un foyer politique,
-qui lui assurait une influence prépondérante; Mme de Staël semblait
-destinée à présider les salons de la Constituante; chez Mme de
-Condorcet, on sentait, sans pouvoir préciser comment, qu’on dépasserait
-rapidement les timides réformes pour se lancer à corps perdu dans les
-rêves généreux et dans les entreprises les plus aventureuses. Et de
-fait, pendant la Législative et les premiers mois de la Convention, la
-royauté de Sophie alla tous les jours grandissante.
-
-Condorcet, après avoir contemplé son admirable épouse, aurait voulu
-que toutes les femmes fussent admises au droit de cité. Il invoquait
-les exemples d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie-Thérèse, de Catherine
-de Russie et ajoutait[107]: «La princesse des Ursins ne valait-elle
-pas un peu mieux que Chamillart? Croit-on que la marquise du Châtelet
-n’eût pas écrit une dépêche aussi bien que M. Rouillé? Mme de Lambert
-aurait-elle fait des lois aussi absurdes et aussi barbares que celles
-du garde des sceaux d’Armenonville contre les protestants, les voleurs
-domestiques, les contrebandiers et les nègres?»
-
- [107] _Journal de la Société de 89._
-
-Du reste, dans la famille, tout le monde se mettait à l’unisson de
-Condorcet et de sa femme; le vieux marquis de Grouchy s’était fait
-nommer avec Berthier, alors major de la garde nationale de Versailles,
-un des deux commissaires recenseurs des citoyens actifs des
-villages[108]; c’était une mission difficile, ingrate même, sans grand
-honneur et sans aucun profit. Mais, on s’occupait de la chose publique
-et rien ne semblait plus enviable à cette époque d’enthousiasme et
-d’illusions.
-
- [108] Archives du vicomte de Grouchy.
-
-Il n’y avait pas jusqu’à la sage Mme Fréteau qui ne fût prise, elle
-aussi, de l’envie des réformes. Elle ne voulait plus que le roi
-conservât sa maison militaire, et il fallait que son neveu, le futur
-maréchal, la rassurât par cette lettre scellée d’un cachet étrangement
-prophétique. (Il représentait un nœud avec cette légende: _Dénouera
-qui pourra_)[109]: «Vous avez donc bien envie, ma chère tante, que ce
-pauvre roi n’aie plus de maison militaire. En vérité, vous n’êtes pas
-brave; je serais même tenté de me moquer un peu de vous. Une ombre
-vous fait peur. Sept ou huit cents gardes du corps, dangereux dans un
-pays où il y a quatre à cinq millions de gardes nationales! Enfin, sur
-la perte de son état, comme sur celle de sa fortune, il faudra bien
-prendre son parti. C’est en cultivant mon esprit et mon cœur que je
-chercherai à me mettre au-dessus des privations qu’impose le malaise
-actuel.»
-
- [109] Pontécoulant, 27 novembre 1789. Archives Fréteau de Pény.
-
-Bien qu’il ne fût pas député à l’Assemblée constituante, Condorcet y
-passait de longues heures, dans les couloirs, et sa femme, pendant ce
-temps-là, suivait, dans une loge, les séances intéressantes.
-
-La marquise de Créquy,--dont les _Mémoires_, on le sait, sont
-loin d’être authentiques,--a raconté, à propos de Sophie, cette
-anecdote, certainement arrangée et dont il faut lui laisser toute la
-responsabilité: «Je me trouvais, dit-elle, dans une tribune placée
-près de la porte; arrive une espèce de tricoteuse, en gants de
-soie[110], qui riait à grande bouche en causant avec un jouvenceau,
-couleur de rose et blond, qu’elle endoctrinait en philosophisme et qui
-rougissait quelquefois, le cher enfant! Les voilà qui s’asseyent et
-la conversation continue. J’entends qu’il est question de l’Ecriture
-sainte et la dame se met à dire, avec un air de malice et d’enjouement
-séducteur, que si la chaste Suzanne avait été une vieille femme, entre
-deux jeunes gens, elle aurait eu plus de mérite.» Mme de Créquy affecta
-de ne pas la connaître et quitta la loge sans saluer. «On vint me dire
-ensuite, ajoute-t-elle, que c’était Mme de Condorcet.»
-
- [110] Les tricoteuses n’avaient pas encore fait leur apparition
- au temps de la Constituante et qu’est-ce qu’une tricoteuse en
- gants de soie?
-
-Un décret royal du 13 août 1790 supprima la place d’inspecteur des
-monnaies; mais Condorcet gardait son logement du quai Conti, où il
-devait habiter encore plusieurs mois.
-
-Ainsi dégagé de toute fonction officielle, il se fit aussitôt nommer
-membre de la municipalité parisienne; il connaissait les services
-qu’on pouvait rendre dans cette place modeste, mais honorée de la
-considération publique. C’est ainsi qu’à Auteuil, Lefebvre de la Roche
-avait été nommé maire, et Cabanis, premier officier municipal. Leurs
-concitoyens, sans nul doute, avaient voulu les remercier de leur
-bienfaisance inépuisable et de la part que tous deux avaient prise à la
-rédaction des _cahiers de 1789 pour la paroisse d’Auteuil_. N’a-t-on
-pas le droit de croire aussi que ce témoignage de confiance s’adressait
-plus encore à la généreuse châtelaine qui les abritait sous son toit?
-
-Au mois de mai 1790, Mme de Condorcet donnait le jour à une fille
-Alexandrine-Louise-Sophie, qui fut appelée toute sa vie du nom d’Elisa
-qu’elle n’avait pas reçu.
-
-Au commencement de 1791, Condorcet, nommé commissaire de la Trésorerie,
-dut résigner ses fonctions municipales.
-
-Deux mois après la mort de Mirabeau, qui venait d’être emporté par un
-mal que Cabanis, dévoué comme le meilleur des fils, n’avait pu vaincre,
-le roi, affolé, avait tenté cette fuite, si piteusement échouée dans
-l’auberge de Varennes, et son arrestation avait amené, dans les idées
-de Condorcet, un changement considérable.
-
-Le philosophe s’était aussitôt prononcé pour la République; il avait
-donné sa démission de commissaire de la Trésorerie et quitté l’hôtel
-des Monnaies pour aller loger rue de Lille, numéro 50, au coin de la
-rue de Bellechasse.
-
-C’est de là que, le dimanche 17 juillet 1791, Mme de Condorcet partit,
-accompagnée de sa fille, à peine âgée d’un an, pour se rendre au
-Champ-de-Mars; le peuple s’y était donné rendez-vous pour signer une
-pétition qui demandait la déchéance du roi. Les constitutionnels
-formaient encore la majorité dans l’Assemblée constituante et ils
-décidèrent que la Fayette et Bailly se mettraient à la tête de la Garde
-nationale et des troupes pour marcher contre les manifestants. La
-foule, inoffensive et calme, était composée de beaucoup de femmes et
-d’enfants; à côté de Mme de Condorcet, on voyait Mme Roland. Par quelle
-fatalité des coups de fusil furent-ils tirés? Bailly dut proclamer la
-loi martiale et une décharge de mousqueterie laissa de nombreux morts
-sur le terrain. La Fayette n’évita de plus grands malheurs qu’en se
-précipitant, au galop de son cheval, à la gueule des canons chargés
-à mitraille. Cet acte d’inutile énergie coûta la vie, d’après les
-historiens les plus modérés, à plus de quatre cents personnes et acheva
-de détruire la popularité de La Fayette, de Bailly et de l’Assemblée.
-
-Condorcet garda de cette journée une impression inoubliable et,
-pendant sa proscription, dans une sorte de justification de sa
-conduite politique antérieure, il s’écriait, en arrivant au récit de
-cet événement: «Ma fille unique, âgée d’un an, manqua d’être victime
-de cette atrocité, et cette circonstance augmentant encore mon
-indignation, je la montrai assez hautement pour m’attirer la haine de
-tout ce qui avait alors quelque pouvoir.»
-
-Avant de se séparer, l’Assemblée nationale voulut indiquer à Louis
-XVI un certain nombre d’hommes parmi lesquels le roi devait choisir
-le précepteur du prince royal. Condorcet fut désigné malgré lui[111]
-et mis sur la liste qui portait déjà les noms de Roucher, Bernardin
-de Saint-Pierre, Berquin, Sieyès, Ducis, Lacépède, Lacretelle,
-Malesherbes, Necker et Robespierre lui-même qui avait intéressé à sa
-cause Mme de Lamballe, sans pouvoir emporter la place qui fut donnée,
-le 18 avril 1792, à M. de Fleurieu. En même temps, on avait proposé
-à Mme de Condorcet d’être gouvernante du jeune prince tandis que
-son mari aurait été premier précepteur. Tous deux refusèrent presque
-dans les mêmes termes, quoiqu’ils ne se fussent pas entretenus de ces
-propositions[112].
-
- [111] Notice manuscrite de Mme O’Connor sur Mme de Condorcet.
- (Bibliothèque de l’Institut.)
-
- [112] Notice manuscrite sur Mme de Condorcet.
-
-Condorcet et sa femme avaient toujours refusé de se rendre à la
-cour[113]; leurs idées avancées leur avaient fermé bien des salons;
-La Rochefoucauld et les membres de la _Société de 89_ ne pardonnaient
-pas au philosophe ses idées républicaines; Malesherbes eut même un mot
-sanglant: «Si je tenais en mon pouvoir M. de Condorcet, dit-il, je ne
-me ferais aucun scrupule de l’assassiner.» Il y eut des séparations
-cruelles. Comment pouvait-il en être autrement quand des amis intimes,
-comme Cabanis et Roucher, en arrivaient à ne plus même s’adresser la
-parole!
-
- [113] _Ibidem._
-
-Le débordement d’injures fut à son comble lorsque Condorcet se présenta
-aux suffrages des électeurs chargés de nommer les députés à l’Assemblée
-législative. On lui reprocha, entre autres choses, d’avoir fréquenté
-secrètement la cour et particulièrement Monsieur, au moment même où
-il attaquait le plus violemment la famille royale dans ses écrits. La
-chose vint à ses oreilles; il fit une enquête et il établit facilement
-que le visiteur mystérieux était le comte d’Orsay, premier maréchal
-des logis de la maison de Monsieur.
-
-Puis, on fit courir sur son compte et sur celui de Mme de Condorcet des
-vers qui furent l’origine des calomnies qui ont été répétées depuis:
-
- Chéri des gens de bien comme le fut Cartouche,
- Mais n’ayant ses vertus, car il est lâche et bas,
- Rampant avec les grands et haut avec les plats,
- De sa femme approuvant les feux illégitimes,
- Car, par or ou par place, il se fait bien payer,
- Lorsque pour parvenir il la vend au premier,
- Enfin, c’est un salmis de vices et de crimes.
-
-Les pamphlets, partis d’abord du monde royaliste, avaient été repris
-par Marat. Lamartine et Michelet s’en firent l’écho; M. A. G. de
-Cassagnac, dans son _Histoire des Girondins_, les aggrava encore: «Mme
-de Condorcet, dit-il, n’aimait pas son mari qui n’avait pas de passion
-pour elle; mais il y avait des degrés entre cette situation domestique
-et des efforts _tentés en commun_ pour que la jeune mariée devînt la
-favorite du vieux roi (Louis XV). Les contemporains racontent cette
-odieuse aventure avec des détails si précis qu’il serait bien difficile
-de les rejeter entièrement.» Qu’il nous suffise de faire remarquer que
-Mme de Condorcet avait à peine dix ans à la mort de Louis XV!
-
-Honte à ceux qui inventent de pareilles atrocités! leur conduite
-toutefois trouve sinon une excuse, du moins une explication dans
-les passions terribles de l’époque où ils vécurent. Mais, que penser
-de ceux qui vont rallumer des cendres éteintes et, sans critique
-historique, répéter de semblables absurdités?
-
-Quoi qu’il en soit de ces attaques, Condorcet fut élu par les Parisiens
-et, le 1er octobre 1791, il entrait comme député à l’Assemblée
-législative. Un rôle important l’y attendait: c’est ainsi qu’il
-rédigea la déclaration du 29 décembre 1791 adressée aux gouvernements
-qui menaçaient la France; ainsi que le 20 avril 1792, jour de la
-déclaration de guerre à l’Autriche, il déposa sur le bureau de
-l’Assemblée ce célèbre rapport sur l’instruction publique qui restera
-son principal titre de gloire politique[114].
-
- [114] Ce fameux plan créait les Ecoles primaires,--les Ecoles
- Secondaires,--les Instituts (ou Collèges),--les Lycées (ou
- Facultés) et la Société nationale des sciences et arts
- (véritable embryon de l’Institut de France), chargée de la
- Direction générale de l’Enseignement public.--Il est facile de
- voir ce que la Convention et l’Empire surtout ont pris dans le
- projet de Condorcet pour leurs organisations de l’Instruction
- publique et de l’Université impériale.
-
-Mme de Condorcet continuait à l’aider et à le soutenir; dans une fête
-qu’elle donna rue de Lille, entre le 20 juin et le 10 août, elle reçut
-quatre cents Marseillais, dont elle fit si bien la conquête qu’elle
-aurait pu, si sa parole avait été écoutée dans les conseils de la
-Gironde, sauver, par eux, la Patrie et la Liberté.
-
-On sait la place occupée par Condorcet dans les événements qui
-suivirent le 10 août; sa recommandation en faveur de Danton qu’il
-réussit à faire nommer ministre; son _Exposé_ tendant à la convocation
-d’une Convention nationale et à la suspension de la dignité royale.
-
-Il était devenu populaire et cinq départements l’envoyèrent à la
-Convention[115], qui, au bruit du canon victorieux de Valmy, allait
-proclamer cette République que depuis longtemps il rêvait de donner à
-son pays.
-
- [115] Il opta pour le département de l’Aisne, où il avait des
- intérêts.
-
-Comme s’il eût éprouvé le besoin de se reposer et de marquer une
-étape dans sa vie, ce fut le moment que Condorcet choisit pour aller
-s’établir définitivement, avec sa femme et sa fille, dans ce joli
-village d’Auteuil où il avait goûté jusqu’alors tant d’instants
-délicieux.
-
-Déjà le 5 août, il y avait assisté avec Mme de Condorcet, à
-l’inauguration de la nouvelle maison commune; tous deux avaient suivi
-ce cortège de jeunes filles, escortées des gardes nationales voisines,
-qui étaient venues couronner les bustes de Voltaire et de Rousseau et
-quand on arriva à celui d’Helvétius, quand la musique joua l’air
-
- Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?
-
-M. et Mme de Condorcet furent de ceux, parents et amis du philosophe,
-qui, après avoir orné de fleurs la statue, s’embrassèrent devant la
-foule émue.
-
-Le 10 août, ils étaient encore chez Mme Helvétius.
-
- «On sonne le tocsin, dit Condorcet dans son _Fragment de
- justification_, j’étais à Auteuil. Je me rendis à Paris. J’arrivai
- à l’Assemblée quelques moments avant le roi. Je la trouvai plus
- inquiète qu’effrayée, courageuse mais sans dignité. Je n’étais point
- dans la confidence et seulement un peu après la canonnade un de mes
- amis vint me dire que l’Assemblée serait respectée.»
-
-Condorcet avait amené avec lui, à Auteuil, sa femme, sa fille, sa
-belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte. D’après les registres
-de la municipalité, Condorcet avait deux chevaux et un carrosse. On se
-logea chez la citoyenne Pignon, au nº 2 de la grande rue du village
-dans une maison qu’habitait déjà le législateur Jean Debry. Mlle de
-Grouchy occupait, moyennant deux cents livres par an, deux chambres
-qui avaient vue sur la grande rue et sur la cour. Son mobilier était
-succinct: une table ronde en acajou, à dessus de marbre blanc, avec
-couvercle en maroquin et drap vert, une baignoire en cuivre en sabot,
-une bergère de vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques
-fauteuils et quelques chaises[116].
-
- [116] Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy,
- majeure, devant la municipalité, de son intention d’être
- imposée séparément de ses sœur et beau-frère, 4 janvier 1794.
-
-C’est dans cette maison où Condorcet espérait trouver la sécurité et le
-calme que se passèrent ses dernières heures de joie.
-
-Si «le foyer de la République», comme a dit un contemporain, était
-dans le salon de Mme de Condorcet, soit à l’hôtel des Monnaies, soit
-rue de Lille, il y avait encore, dans Paris, d’autres maisons où se
-réunissaient les Girondins; Condorcet, bien que retiré maintenant à
-Auteuil, au moins pendant la belle saison, car il retourna rue de Lille
-pendant l’hiver de 1792-1793, ne pouvait pas cependant abandonner
-ses amis et souvent il dut venir à Paris pour les voir, pour causer
-et s’entretenir avec eux de la conduite politique à suivre dans les
-circonstances difficiles que l’on traversait.
-
-Il y avait bien le salon de Mme Roland; mais Condorcet ne s’y sentait
-guère attiré; il goûtait peu la femme du ministre et celle-ci le lui
-rendait bien. N’avait-elle pas écrit à Bancal des Issarts: «Condorcet
-n’est pas sans mérite; mais c’est un intrigant.»
-
-Il y avait aussi les maisons de Mmes Lameth et Mathieu Dumas; mais
-on y rencontrait trop de montagnards que ces dames cherchaient,
-infructueusement du reste, à ramener aux idées modérées.
-
-Chez Mme Robert, née de Kéralio, les partisans de la faction d’Orléans
-étaient les maîtres.
-
-Mlles Théroigne de Méricourt et Lacombe ne savaient que remuer les
-foules et recevaient une Société trop mélangée.
-
-Il ne restait donc que la maison de Julie Talma, où la Gironde était
-sûre de trouver un accueil sympathique et sincère.
-
-Là, rue Chantereine, dans un petit hôtel que Bonaparte victorieux
-devait acheter un jour, Julie Carreau, devenue en 1790 Mme Talma[117],
-aimait à recevoir les littérateurs, les artistes et les hommes
-politiques.
-
- [117] Ce mariage, célébré au civil le 30 avril 1790, ne le fut
- à l’église que le 19 avril 1791. Talma avait dû en appeler
- à l’Assemblée nationale du refus du curé de Saint-Sulpice
- (_Moniteur universel_, 1790, p. 796). Julie avait sept ans de
- plus que Talma et possédait une grande fortune.--De ce mariage
- naquirent Tell, Castor et Pollux, tous trois morts en bas âge.
-
-Elève médiocre de Vestris, elle n’avait jamais pu s’élever au-dessus
-des _danseuses doubles_[118]; mais femme spirituelle et gracieuse,
-pleine de charme et de décence, elle avait su attirer et conserver
-chez elle Chamfort, David, Mirabeau, Vergniaud, Ducos, Condorcet,
-Guadet, Lavoisier, Marie-Joseph Chénier, successeurs des Ségur et des
-Narbonne, ses amis d’avant 1789.
-
- [118] Etats de l’Opéra de 1773 à 1776, communiqués avec une
- bonne grâce charmante par M. Nuitter.
-
- «C’est au milieu de ces hommes, disait Talma à M. Audibert, que j’ai
- puisé une lumière nouvelle, que j’ai entrevu la régénération de mon
- art. Je travaillais à monter sur la scène, non plus un mannequin
- monté sur des échasses, mais un Romain réel, un César homme,
- s’entretenant de sa ville avec ce naturel qu’on met à parler de ses
- propres affaires; car, à tout prendre, les affaires de Rome étaient
- un peu celles de César.»
-
-La conversation se prolongeait souvent jusqu’à la nuit et alors les
-invités couchaient rue Chantereine. «Quelles soirées charmantes j’ai
-passées dans cette douce société!» disait Arnault[119].
-
- [119] _Souvenirs d’un sexagénaire_, t. II, p. 133.
-
-C’est que la maîtresse de la maison savait s’effacer et faire valoir
-les autres autant qu’elle-même. «Cette femme, a dit Benjamin Constant
-qui l’a bien connue[120], dont la logique était précise et serrée
-lorsqu’elle parlait sur les grands sujets qui intéressent les droits
-et la dignité de l’espèce humaine, avait la gaîté la plus piquante,
-la plaisanterie la plus légère; elle ne disait pas souvent des mots
-isolés qu’on pût retenir et citer et c’était encore là, selon moi,
-l’un de ses charmes. Les mots de ce genre, frappants en eux-mêmes,
-ont l’inconvénient de tuer la conversation; ce sont pour ainsi dire
-des coups de fusil qu’on tire sur les idées des autres et qui les
-abattent... Telle n’était pas la manière de Julie. C’était pour les
-autres, autant que pour elle, qu’elle discutait ou plaisantait. Ses
-expressions n’étaient jamais recherchées; elle saisissait admirablement
-le véritable point de toutes les questions sérieuses ou frivoles.
-Elle disait toujours ce qu’il fallait dire et l’on s’apercevait avec
-elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à la plaisanterie
-qu’elle peut l’être à la raison.»
-
- [120] _Lettre sur Julie_ imprimée à la suite des _Mélanges de
- Littérature_.
-
-Le 16 octobre 1792, Julie offrit au général Dumouriez une fête qui est
-restée célèbre par le rôle désagréable et inattendu que vint y jouer
-l’odieux Marat[121]. On avait construit dans le jardin un pavillon
-qui prolongeait les salons du rez-de-chaussée. La compagnie était
-brillante et plus nombreuse que d’habitude. Soudain Marat, accompagné
-des citoyens Monteau, Bentabolle, Dubuisson et Proly, entre comme un
-furieux et s’adressant à Dumouriez: «Nous ne devions pas nous attendre
-à te rencontrer dans une semblable maison, au milieu d’un ramas de
-concubines et de contre-révolutionnaires.» Talma s’avance et dit:
-«Citoyen Marat, de quel droit viens-tu chez moi insulter nos femmes et
-nos sœurs?»--«Ne puis-je, ajoute Dumouriez, me reposer des fatigues de
-la guerre au milieu des arts et de mes amis, sans les entendre outrager
-par des épithètes indécentes?» Et il tourna le dos à l’énergumène.
-«Cette maison est un foyer de contre-révolutionnaires,» hurle Marat qui
-sort en proférant mille menaces, tandis que Dugazon le suit en jetant
-des parfums sur une pelle rougie au feu, «afin de purifier, dit-il,
-l’air que ce monstre infectait par sa présence».
-
- [121] M. Thiers a raconté que cette scène s’était passée chez
- Mlle Candeille; c’est une erreur, Mlle Candeille était chez
- Julie, ce soir-là, et elle était au piano, quand arriva Marat.
- Celui-ci est formel sur ce point. Vergniaud et Lasource ne
- le furent pas moins dans leurs interrogatoires au Tribunal
- révolutionnaire.--Sur Julie, consulter le dictionnaire de Jal
- au mot TALMA; _les Souvenirs d’une actrice_ (Louise Fusil);
- _les Souvenirs d’un sexagénaire_, par Arnault; l’ouvrage de
- C. Vatel sur _Vergniaud_; enfin, et surtout, les articles
- très remarquables de M. Victor du Bled sur _les Comédiens
- français pendant la Révolution et l’Empire_, dans la _Revue des
- Deux-Mondes_ des 15 avril, 1er août et 15 novembre 1894.
-
-La fête s’acheva gaiement, mais le lendemain on criait dans les
-rues «les détails de la fête donnée au traître Dumouriez par les
-aristocrates chez l’acteur Talma, avec les noms des conspirateurs qui
-s’étaient proposés d’assassiner l’Ami du peuple[122]».
-
- [122] Voir le _Journal des Débats de la Société des Jacobins_,
- nº 285, 19 octobre 1792.--C’est la version donnée par Marat
- lui-même de sa conduite dans cette soirée.
-
-Le général, héros involontaire de cette aventure, a été injustement
-sévère pour Mme de Condorcet dans ses _Mémoires_[123]. Après avoir
-parlé de Mme Roland, il ajoute: «Plusieurs autres femmes se sont
-montrées sur les tréteaux de la Révolution, mais d’une manière moins
-décente et moins noble que Mme Roland, excepté Mme Necker qui peut,
-seule, lui être comparée mais qui, vu son âge et son expérience, était
-plus utile à son mari et moins agréable à ses entours. Toutes les
-autres, à commencer par Mlle La Brousse, la prophétesse du Chartreux
-Don Gerle, Mmes de Staël, Condorcet, Coigny, Théroigne, etc., ont
-joué le rôle commun d’intrigantes comme les femmes de la cour ou de
-forcenées comme les poissardes.»
-
- [123] Tome III, p. 375.
-
-Il est impossible de comprendre le sentiment qui a pu inspirer une
-telle alliance de noms étonnés de se trouver ensemble; les éditeurs
-des _Mémoires_ le reconnaissent eux-mêmes dans une note. Dumouriez
-a méconnu à la fois les devoirs de l’historien et les convenances
-sociales.
-
-Le conventionnel Pierre Choudieu était plus juste quand il écrivait, le
-5 novembre 1833[124]: «La marquise de Condorcet, beaucoup plus modeste
-que Mme Roland, avait le bon esprit de ne pas chercher à amoindrir
-le mérite de son mari. Sans paraître avoir aucune prétention, elle
-a eu peut-être plus d’influence qu’aucune autre femme sur tous les
-Girondins qui, seuls, formaient sa société, car Sieyès n’y a paru, à ma
-connaissance, qu’une seule fois pour déterminer les Girondins à voter
-la mort du roi.»
-
- [124] _Revue Blanche_, 15 mai 1896, p. 452.
-
-La mémoire de Condorcet est pure de cette tache; car il se prononça
-pour la peine la plus grave qui ne serait pas la mort[125].
-
- [125] _Le Dictionnaire de la Conversation_, à l’article
- CONDORCET, raconte, d’après un témoin oculaire, dit-il, que
- Condorcet, membre du Comité de la Commune, ayant assisté à un
- conseil sur les subsistances, conseil présidé par Louis XVI,
- aurait été frappé des connaissances du roi en cette matière et
- de la sagesse des mesures qu’il avait proposées. «Après l’avoir
- écouté, nous nous sommes tous regardés avec étonnement et nous
- n’avons réellement rien trouvé de mieux à faire que d’adopter
- ses vues.» Tout cela est parfaitement possible; mais il est
- bien difficile d’admettre, comme Aubert-Vitry voudrait le faire
- croire, que Condorcet ait remporté de cette séance,--en dehors
- du cas particulier en discussion,--l’impression que Louis XVI
- était un prince très éclairé, très instruit et plein de sens.
-
- C’est chez Mme Dupaty qu’Aubert-Vitry aurait recueilli cette
- anecdote de la bouche même de Condorcet!
-
-Il jouissait encore d’une grande influence à la Convention; le
-16 février 1793, il avait présenté un projet de constitution qui
-paraissait favorablement accueilli et, le 26 mars, il était nommé
-membre du premier comité de Salut public. C’est en cette qualité qu’il
-eut à recommander son ami La Chèze, consul de France, au delà des
-Alpes[126].
-
- [126] Tilly, chargé d’affaires à Gênes, agent royaliste,
- écrivait le 27 juillet 1793 (sa lettre est évidemment très
- postérieure aux faits qu’elle relate, car, en juillet 1793,
- Condorcet était proscrit): «Pendant que Belleville avait
- harangué le roi des Lazzaroni en faveur de ses compatriotes,
- le marquis et la marquise de Condorcet avaient harangué
- le ministre de la marine en faveur de La Chèze (consul).»
- (Archives des affaires étrangères. Gênes, 1793, fº 178.) La
- Chèze, député de Brive à la Constituante, s’était établi, grâce
- à son amitié avec Cabanis, chez Mme Helvétius, en 1789. Il fut
- cause de la brouille de Cabanis avec Morellet et du départ de
- celui-ci. (Voir les _Mémoires_ de Morellet et _le Salon de Mme
- Helvétius_.) Mme de Condorcet et les O’Connor conservèrent des
- relations avec La Chèze et, en juillet 1810, une lettre du
- général O’Connor à Parent-Réal (collection Fréd. Masson) montre
- que le gendre de Condorcet s’occupait encore, à cette date, des
- intérêts pécuniaires de Mme La Chèze.
-
-En revanche, cette nomination au comité de Salut public fut mal
-interprétée à l’étranger; aussi, Condorcet ne tarda-t-il pas à
-apprendre que les Académies de Berlin et de Pétersbourg l’avaient rayé
-de la liste de leurs membres.
-
-Mais les événements se précipitaient. Les journées des 31 mai et 2
-juin, contre lesquelles il protesta, fermèrent à Condorcet les portes
-de la Convention. Moralement enveloppé dans la ruine des Girondins, il
-voulut cependant défendre encore une fois son projet de constitution
-que l’Assemblée venait de repousser. En écrivant son _Appel aux
-citoyens français sur le projet de la nouvelle Constitution_, il
-signait sa condamnation.
-
-Au mois de septembre 1792, il avait pu servir encore utilement les
-Fréteau, en faisant relâcher son neveu injustement arrêté[127];
-maintenant, il ne pouvait plus rien en faveur du marquis de Grouchy ou
-du futur maréchal: l’un, inquiété par les autorités locales de Villette
-en attendant son emprisonnement à Sainte-Pélagie; l’autre, menacé de
-révocation et devant fournir à tout propos des certificats constatant
-qu’il n’avait pas quitté son poste à l’armée[128].
-
- [127] Emmanuel Jean-Baptiste Fréteau, né le 5 novembre
- 1775, allait atteindre sa dix-septième année quand, après
- les journées de septembre, il fut réquisitionné comme tous
- ceux qui avaient plus de seize ans. On l’envoya à Caen avec
- son précepteur; mais tous deux furent arrêtés à Houdan. Ils
- songèrent à se recommander de Condorcet qui obtint leur mise en
- liberté.--14 septembre 1792, Mme Fréteau à son fils: «Tu auras
- sans doute rendu grâces, ainsi que nous, à celui qui a protégé
- ton innocence et sans l’appui et le secours duquel tu aurais pu
- courir de grands dangers. Sans doute vous aurez écrit à M. de
- Condorcet pour le remercier.» Archives Fréteau de Pény.
-
- [128] Voir, sur toute cette période, _les Mémoires du Maréchal
- de Grouchy_, 23 avril: «La santé de ton respectable père, dit
- Mme de Grouchy à son fils, est troublée par la persévérance des
- calomnies que l’évidence même ne peut désarmer.»
-
-Quant à lui, Condorcet se sentait personnellement menacé; mais il
-refusait d’écouter les conseils de ses amis. «Mme Suard, dit Mme
-O’Connor[129], insinue que mon père avait pensé à émigrer; ma mère et
-mon oncle Cabanis m’ont toujours dit qu’il ne voulut jamais en entendre
-parler pour lui, bien qu’il ait prévu et prédit à ses amis le règne de
-la Terreur.»
-
- [129] 8 mars 1842. Lettre à Isambert (Bibliothèque de
- l’Institut).
-
-Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu des siens, avec Cabanis
-et Jean Debry.
-
-Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse, n’était ni
-sans charmes, ni sans douceur. Cabanis, que l’on a pu sans blasphème
-comparer à Fénelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions les
-plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent cependant lorsqu’il s’agissait
-de défendre ses idées, connaissait toute la générosité du cœur de
-Sophie et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure, sinon
-les moyens de sauver le philosophe, du moins un secours assuré pour
-les jours où les circonstances deviendraient plus difficiles et plus
-dangereuses.
-
-L’énergie ingénieuse de Mme de Condorcet complétait à merveille la
-bienveillance un peu mélancolique de Cabanis. Aussi, la pure sympathie,
-née avant 1789 entre ces deux âmes d’élite, grandissait-elle chaque
-jour au contact des événements.
-
-Sophie, loin de s’en cacher s’en montrait fière et heureuse; elle
-trouvait dans son intimité la muse inspiratrice de ces _lettres_
-immortelles, dédiées à Cabanis et si peu connues aujourd’hui. «Elles
-furent achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets,
-d’ombres aimées. Elles parlent bas ces lettres; la sourdine est mise
-aux cordes sensibles[130].»
-
- [130] Michelet. _Les Femmes de la Révolution_, p. 87.
-
-Lorsqu’elles parurent, pour la première fois, en l’an VI, elles
-accompagnaient la traduction par Mme de Condorcet de la _Théorie
-des sentiments moraux_ d’Adam Smith; elles purent être légèrement
-retouchées à cette époque, mais la vraie date, celle qui les explique,
-est l’année 1793, où elles furent composées. La première de ces lettres
-débute ainsi:
-
- «L’homme ne me paraît point avoir de plus intéressant objet de
- méditation que l’homme, mon cher Cabanis. Est-il, en effet, une
- occupation plus satisfaisante et plus douce que celle de tourner les
- regards de notre âme sur elle-même, d’en étudier les opérations,
- d’en tracer les mouvements, d’employer nos facultés à s’observer et
- à se deviner réciproquement, de chercher à reconnaître et à saisir
- les lois fugitives et cachées que suivent notre intelligence et
- notre sensibilité? Aussi, vivre souvent avec soi me semble la vie la
- plus douce, comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances que
- donnent les sentiments vifs et profonds les jouissances de la sagesse
- et de la philosophie...»
-
-On sent, dans ces lettres, les longues conversations avec Cabanis sur
-l’origine et la nature de la douleur physique. Sophie en arrive même
-à parler des maladies imaginaires et elle cite l’exemple d’une femme
-qu’elle avait connue qui, pour avoir lu un article sur la _Pulmonie_,
-se croyait atteinte de cette maladie.
-
- «De pareils exemples, ajoute-t-elle, ne sont pas rares, surtout dans
- cette classe d’individus auxquels la mollesse et l’oisiveté de leur
- vie laissent peu de moyens pour se soustraire aux égarements d’une
- imagination trop active.»
-
-Elève de Rousseau,--on verra tout à l’heure combien elle le préférait
-à Voltaire,--Mme de Condorcet lui empruntait et ses doctrines et
-les formes du langage: «L’école de la douleur et de l’adversité,
-disait-elle, est efficace pour rendre les hommes plus compatissants
-et plus humains. Que cette école vous serait nécessaire, riches
-et puissants qui êtes séparés de l’idée même de la misère et de
-l’infortune par la barrière presque insurmontable de la richesse, de
-l’égoïsme et de l’habitude du pouvoir!» Pour elle, la sensibilité
-commençait la sympathie, la réflexion la complétait et la sympathie
-était la source de tous les bonheurs de l’homme, parce qu’elle
-engendrait la vertu: «Vous voyez, mon cher Cabanis, que si la nature
-nous a environnés d’une foule de maux, elle les a, en quelque sorte,
-compensés en faisant quelquefois de nos douleurs mêmes la source la
-plus profonde de nos jouissances. Bénissons ce rapport sublime qui se
-trouve entre les besoins moraux de quelques hommes et les besoins
-physiques des autres, entre les malheurs auxquels la nature et nos
-vices nous soumettent et les penchants de la vertu qui n’est heureuse
-qu’en les soulageant.»
-
-Quand elle parle des sympathies individuelles, qui ne sont autre chose
-que l’amitié, Mme de Condorcet est heureuse, on le sent, de s’adresser
-à son «cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans effort à ses
-travaux et à ses affections, est peut-être par le sentiment habituel
-de la raison et de la vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs
-erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes racines», et
-elle lui dit:
-
- «Elles (ces sympathies naturelles) sont plus intimes entre ces âmes
- mélancoliques et réfléchies qui se plaisent à se nourrir de leurs
- sentiments, à les goûter dans le recueillement, qui ne voient dans
- la vie que ce qui les y a attachées et qui restent concentrées
- dans leurs affections, sans pouvoir désirer au delà, car, quelque
- insatiable que soit le cœur humain, il n’épuise jamais le vrai
- bonheur quand il veut s’y arrêter.»
-
-S’agit-il de la beauté et de l’amour, son langage n’est pas moins
-éloquent, sa philosophie moins saine ou moins élevée:
-
- «La beauté, dit-elle, inspire, à sa seule vue, un sentiment agréable.
- Une belle personne est, à tous les yeux, un être doué du pouvoir de
- contribuer au bonheur de tout ce qui a quelque rapport avec elle...
- On ne peut guère douter que la beauté ou, du moins, quelque agrément
- et quelque intérêt dans la figure ne soit nécessaire à l’amour. Les
- exceptions en sont assez rares parmi les hommes et le goût du plaisir
- en est presque toujours la cause. Si elles le sont moins parmi les
- femmes, cela vient des idées morales de pudeur et de devoir qui les
- accoutument, dès l’enfance, à veiller leurs premières impressions,
- à ne pas se déterminer par les avantages de la figure et à leur
- préférer presque toujours certaines qualités et quelquefois certaines
- convenances morales. L’amour peut avoir des causes très différentes
- et il est d’autant plus grand qu’il en a davantage. Quelquefois,
- c’est un seul charme, une seule qualité qui touche notre sensibilité
- et qui la soumet; souvent (et trop souvent!) c’est à des dons
- étrangers au cœur qu’elle se prend; plus délicate et plus éclairée,
- elle ne s’attache qu’à la réunion de ce qui peut la satisfaire et par
- un tact aussi sûr que celui de la raison et de la prudence, elle ne
- cède à l’amour que lorsqu’il est l’empire même de tout ce qui mérite
- d’être aimé. Alors, l’amour devient une véritable passion, même
- dans les âmes les plus pures, même dans les êtres qui sont le moins
- esclaves des impressions et des besoins des sens.
-
- «Alors, d’innocentes caresses peuvent longtemps lui suffire et ne
- perdent rien de leur charme et de leur prix quand on les a passées;
- alors, le bonheur d’être aimé est la jouissance la plus nécessaire,
- la plus désirée; alors, toutes les idées du bonheur et de la volupté
- ne naissent que d’un seul objet, en dépendent toujours et sont
- anéanties à l’égard de tout autre.»
-
-Mais, qu’il y a loin de cet amour idéal à certains mariages qui ne
-sont que «des conventions et des marchés de fortune dont la conclusion
-rapide ne permet de reconnaître que longtemps après si les convenances
-personnelles s’y rencontrent et où le prix de l’amour, commandé plutôt
-qu’obtenu, est adjugé en même temps que la dot, avant que l’on sache
-si l’on peut aimer et surtout s’aimer... C’est donc la société qui,
-en mettant trop longtemps des entraves aux unions qu’un goût mutuel
-eût formées, en établissant entre les deux sexes (sous prétexte de
-maintenir la vertu) des barrières qui rendaient presque impraticable
-cette connaissance mutuelle des esprits et des cœurs, nécessaire
-cependant pour former des unions vertueuses et durables, en excitant
-et en intéressant la vanité des hommes à la corruption des femmes, en
-rendant plus difficiles les plaisirs accompagnés de quelque sentiment,
-en étendant la honte au delà de ce qui la mérite réellement, comme
-l’incertitude de l’état des enfants, la violation d’une promesse
-formelle, des complaisances avilissantes, une facilité qui annonce la
-faiblesse et le défaut d’empire sur soi-même; ce sont, dis-je, tous ces
-abus de la société qui ont donné naissance aux passions dangereuses
-et corrompues qui ne sont pas l’amour et qui l’ont rendu si rare.»
-Mais si la Société est coupable,--c’est, on le sait, la thèse chère à
-Rousseau,--la Nature ne l’est pas: «Cessons donc, mon cher Cabanis, de
-reprocher à la Nature d’être avare de grands hommes; cessons de nous
-étonner de ce que les lois générales de la nature même soient encore si
-peu connues. Combien de fois, dans un siècle, l’éducation achève-t-elle
-de donner à l’esprit la force et la rectitude nécessaires pour arriver
-aux idées abstraites?»
-
-Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son siècle, Sophie de
-Condorcet, s’il est permis de continuer cette image, préférait
-secrètement son professeur à son père; on le sent, à travers toutes les
-réticences, et de telle façon qu’on ne s’y peut tromper:
-
- «Rousseau a parlé davantage à la conscience, Voltaire à la raison.
- Rousseau a établi ses opinions par la force de sa sensibilité et de
- sa logique, Voltaire par les charmes piquants de son esprit. L’un a
- instruit les hommes en les touchant, l’autre en les éclairant et les
- amusant à la fois. Le premier, en portant trop loin quelques-uns de
- ses principes, a donné le goût de l’exagération et de la singularité;
- le second, se contentant trop souvent de combattre les plus funestes
- abus avec l’arme du ridicule, n’a pas assez généralement excité
- contre eux cette indignation salutaire qui, moins efficace que
- le mépris pour châtier le vice, est cependant plus active à le
- combattre. La morale de Rousseau est attachante quoique sévère et
- entraîne le cœur même en le réprimant; celle de Voltaire, plus
- indulgente, touche plus faiblement peut-être parce qu’imposant moins
- de sacrifice, elle nous donne une moins haute idée de nos forces et
- de la perfection à laquelle nous pouvons atteindre; Rousseau a parlé
- de la vertu avec autant de charme que Fénelon et avec l’empire de la
- vertu même; Voltaire a combattu les préjugés religieux avec autant
- de zèle que s’ils eussent été les seuls ennemis de notre félicité;
- le premier renouvellera d’âge en âge l’enthousiasme de la liberté et
- de la vertu; le second éveillera tous les siècles sur les funestes
- effets du fanatisme et de la crédulité. Cependant, comme les passions
- dureront autant que les hommes, l’empire de Rousseau sur les âmes
- servira encore longtemps les mœurs quand celui de Voltaire sur les
- esprits aura détruit les préjugés qui s’opposaient au bonheur des
- sociétés.»
-
-L’éloquente conclusion de la dernière lettre, tout en affirmant le
-pouvoir de la morale et de la vertu, trahit bien l’irrémédiable regret
-jusqu’au sein des spéculations de la philosophie:
-
- «On ne trouve la douceur de la vie que dans la bienfaisance, la bonne
- foi, la bonté et en faisant ainsi de ses dieux pénates un asile où
- le bonheur force l’homme à goûter avec délices sa propre existence.
- Jouissances intimes et consolantes, attachées à la paix et aux vertus
- cachées! Plaisirs vrais et touchants qui ne quittez jamais le cœur
- que vous avez une fois attendri! Vous dont le sceptre tyrannique de
- la vanité nous éloigne sans cesse! Malheur à qui vous dédaigne et
- vous abandonne! Malheur surtout à ce sexe comblé un moment des dons
- les plus brillants de la Nature et pour lequel elle est ensuite si
- longtemps marâtre, s’il vous néglige ou s’il vous ignore! Car c’est
- avec vous qu’il doit passer la moitié de sa vie et oublier, s’il est
- possible, cette coupe enchantée que la main du temps renverse pour
- lui au milieu de sa carrière.»
-
-Mme de Condorcet n’allait pas tarder à faire par elle-même l’expérience
-cruelle de la douleur.
-
-Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba subitement malade chez
-elle. Le 8, Fréteau écrivait à sa femme[131]:
-
- «Le mauvais temps et l’absence des voitures de toutes les places ne
- m’ont permis d’arriver à Auteuil que tout au soir. Ma sœur était
- aux abois. Les médecins Cabanis et Portail avaient cru l’émétique
- nécessaire. (La malade avait la gangrène à la jambe...) Elle n’a
- plus que des élans vers les objets de son affection. Notre enfant,
- tes filles, les siennes, ta tendresse, voilà ce qui lui a fourni les
- choses les plus touchantes à me dire, mais par demi-phrases. Je suis
- pénétré de cet affreux spectacle.»
-
- [131] Archives Fréteau de Pény.
-
-Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait dans les bras de sa fille
-dont la douleur fut déchirante. Deux jours après, Mlle Fréteau en
-rendait compte ainsi à son frère[132]: «Ma prédiction ne s’est trouvée
-que trop vraie, mon cher ami. Ma tante n’est plus. Elle est morte
-lundi, à 4 heures après midi. Papa nous a mandé que sa fille (Mme de
-Condorcet) est tombée dans des convulsions telles qu’il n’en a jamais
-vu de semblables. Si on ne l’eût jetée à l’instant dans le bain, elle
-serait expirée. Juge de sa douleur, mon cher ami. Ce qu’il y a de
-plus chagrinant, mon frère, c’est que les instances de papa tendant
-à procurer à ma tante des consolations spirituelles ont été vaines.
-Quelle circonstance alarmante! Gémissons, prions pour elle. Voilà les
-services que nous pouvons lui rendre. Acquittons-nous-en, mon cher ami,
-voilà le retour que nous devons à sa tendresse[133].»
-
- [132] 12 juin 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives
- Fréteau de Pény.
-
- [133] Il paraît bien que l’influence de Condorcet fut, ici,
- toute-puissante. M. Louis Amiable, dans une brochure sur
- _Lalande franc-maçon_ (Paris, Charavay frères, 1889), dit,
- à trois reprises, pages 30 et 31, que Condorcet appartint
- comme franc-maçon à la loge des IX sœurs. J’ai eu entre
- les mains presque tous les papiers de cette loge dont mon
- arrière-grand-père, le poète Roucher, fut orateur et premier
- secrétaire et je puis affirmer que Condorcet ne figure dans
- aucun des tableaux de la Loge et, notamment, dans celui de
- 1784, où il serait inscrit certainement.
-
- Condorcet fit-il partie d’une autre Loge ou n’appartint-il
- jamais à la franc-maçonnerie, comme c’est mon opinion
- personnelle, c’est là une question intéressante, compliquée
- d’un fait difficilement explicable, je le reconnais; mais elle
- n’est encore résolue ni dans un sens, ni dans l’autre.
-
-Condorcet et les autres parents, disent les registres de la paroisse
-d’Auteuil, assistèrent à la cérémonie et à l’inhumation qui fut faite
-au cimetière du village[134].
-
- [134] Premier registre de la paroisse d’Auteuil, folio 5.
-
-Pendant ce temps, le marquis de Grouchy était à Villette, très
-malade lui-même. Aussitôt les derniers devoirs rendus à sa mère,
-Mme de Condorcet partit avec Charlotte pour rejoindre, dans le
-manoir paternel, son frère Emmanuel qui venait d’être privé de son
-commandement en Normandie[135].
-
- [135] 23 juin 1793.--Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives
- Fréteau de Pény. Ce ne fut que quelque temps après que le
- marquis de Grouchy fut arrêté et enfermé à Sainte-Pélagie.
-
-Mais elle ne resta que peu de jours à Villette, ayant été rappelée à
-Auteuil par la situation de son mari qui s’aggravait tous les jours.
-
-Condorcet, bien qu’il fût encore en liberté, ne se faisait plus
-d’illusions et il se préparait à tout événement comme en témoigne ce
-billet de son ami: «A Auteuil, ce jourd’huy, 30 juin 1793, à minuit,
-Condorcet proscrit par l’exécrable faction du 31 mai dernier, avant de
-se dérober au poignard des assassins, a partagé avec moi, comme don de
-l’amitié qui nous unit, le poison qu’il conserve pour demeurer en tout
-événement seul maître de sa personne. JEAN DEBRY.»
-
-En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet 1793, Condorcet
-était décrété d’accusation à cause de son écrit _Aux Français, sur le
-projet de la nouvelle Constitution_.
-
-Les scellés furent mis sur ses papiers rue de Lille et à Auteuil. La
-Roche n’avait pu éviter cette formalité, mais il avait, du moins,
-prévenu Condorcet qui s’échappa.
-
-Le philosophe trouva asile, la première nuit, chez Mme Helvétius.
-Mais comme il était dangereux de rester plus longtemps dans la maison
-même du maire chargé de procéder contre lui, il se rendit le lendemain
-chez Garat, qui n’hésita pas à recevoir le proscrit à l’hôtel même du
-ministère.
-
-
-
-
-LIVRE III
-
-LES ANNÉES DOULOUREUSES
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET. RUINE DE SOPHIE
-
- La maison de la rue Servandoni.--Mme Vernet.--Derniers jours de
- Condorcet.--Visites de Sophie au proscrit.--Testament du philosophe
- et conseils à sa fille.--Mort de Condorcet.--Sophie fait des
- portraits et vend de la lingerie.--Ses biens confisqués.--Elle
- élève sa fille et soutient sa sœur.--Belle lettre à propos de la
- mort de Fréteau.--Sophie traduit la _Théorie des sentiments moraux_
- d’Adam Smith et publie ses _Lettres sur la Sympathie_ ainsi que les
- œuvres de son mari.--Union de Charlotte de Grouchy avec Cabanis.
-
-
-Le 21 juillet 1793, Félicité Fréteau écrivait à son frère
-Emmanuel[136]: «Tu sais que ma cousine Sophie vient d’éprouver un
-nouveau malheur en se voyant obligée d’être séparée d’une personne qui
-lui était aussi chère. Elle a supporté cet événement avec autant de
-courage que le premier et elle est toujours à sa maison de campagne
-d’Auteuil.»
-
- [136] Archives Fréteau de Pény.
-
-Sur les instances de Cabanis, deux jeunes médecins, Pinel et Boyer,
-avaient découvert, au nº 21 de la rue des Fossoyeurs, tout près du
-Luxembourg et de l’église Saint-Sulpice, un appartement où Condorcet
-pouvait demeurer sans avoir à redouter les perquisitions et les visites
-domiciliaires. La maison était modeste d’apparence; assez grande
-cependant, puisque, divisée en plusieurs petites chambres louées
-ordinairement à des étudiants en médecine, elle rapportait un revenu de
-2 500 francs[137].
-
- [137] Cette maison porte aujourd’hui le nº 15 de la rue
- Servandoni. Elle est restée extérieurement et intérieurement, à
- peu près dans le même état qu’en 1794. Elle conserva son nº 21
- jusqu’en 1841; c’est de là, évidemment, qu’est venue l’erreur
- du docteur Robinet qui, dans son _Condorcet_, dit que la maison
- où le philosophe vécut en 1793-1794 est la maison portant le
- nº 21 actuel de la rue Servandoni. Le même auteur dit que
- Mme Vernet était née Marie-Rose Boucher; c’est Rose-Marie
- Brichet que l’on trouve dans les actes que le propriétaire
- actuel, M. Saunière, a bien voulu me communiquer. Cette maison
- porte une plaque commémorative très peu apparente, à cause de
- l’étroitesse de la rue, du manque de recul et de la hauteur où
- on l’a placée.
-
- La rue Servandoni n’a pris ce nom qu’en 1807; jusque-là, elle
- s’appelait rue des Fossoyeurs. C’est donc pour être très
- précis, au nº 21 de la rue des Fossoyeurs que Condorcet habita.
-
-La propriétaire s’appelait Rose-Marie Brichet; elle était veuve de
-Louis-François Vernet, sculpteur, proche parent des grands peintres.
-Comme son mari, Mme Vernet était née en Provence, dans les environs de
-Marseille; elle avait le cœur chaud, l’imagination vive, le caractère
-franc et ouvert. Sa bienfaisance touchait à l’exaltation.
-
-Agée d’environ quarante-cinq ans, simple de manières, Mme Vernet
-était très énergique. De taille moyenne, elle avait des traits fins
-et réguliers et une physionomie mobile. D’abord, on lui cacha le nom
-de l’hôte nouveau qu’elle allait recevoir. «Est-il honnête homme,
-dit-elle? Est-il vertueux?--Oui, madame.--En ce cas, qu’il vienne!»
-
-Et ce fut ainsi que Condorcet pénétra dans cette maison où il allait se
-tenir caché pendant près de dix mois.
-
-Mme Vernet, «la bonne maman Vernet,» comme disait Jean Debry, ne
-voulut rien recevoir, pas même de cadeau, pour prix de l’hospitalité
-dangereuse qu’elle allait accorder au philosophe[138].
-
- [138] Mme O’Connor, dans une courte notice sur Mme Vernet,
- dit qu’elle avait dû être très jolie. «Jamais on ne sut
- son âge, mais, à son décès, en mars 1832, elle avait plus
- de quatre-vingts ans.» En manuscrit à la bibliothèque de
- l’Institut.--Voici comment les papiers de Condorcet se trouvent
- dans ce riche dépôt; ils furent d’abord conservés par Mme de
- Condorcet, puis transmis par elle à sa fille, Mme O’Connor,
- qui les donna à François Arago, au moment où l’illustre
- astronome se chargea d’écrire l’éloge de Condorcet et de donner
- une édition de ses œuvres. Mme Laugier, nièce de François
- Arago, remit à son tour ces papiers à M. Ludovic Lalanne,
- bibliothécaire de l’Institut, avec mission de les offrir à la
- bibliothèque qu’il dirige avec tant de science et d’amabilité.
-
-Dans la même maison demeuraient J.-B. Sarret, cousin de Mme Vernet
-avec laquelle il était marié secrètement; Marcoz, le conventionnel,
-qui, non seulement ne dénonça jamais Condorcet, mais qui s’ingéniait
-à lui procurer des journaux et des nouvelles; un inconnu, grand ennemi
-de la Révolution, qui s’effrayait des moindres bruits de la rue et
-quitta sa retraite après le 9 thermidor. Mme Vernet, même en 1830, ne
-consentit jamais à satisfaire la curiosité légitime de la famille de
-Condorcet sur le compte de ce compagnon de captivité. L’excellente
-femme ne répondait que par de vagues généralités et elle ajoutait avec
-un sourire un peu triste: «Depuis cette époque, je ne l’ai pas revu.
-Comment voulez-vous que je me rappelle son nom?»
-
-Un autre commensal de Condorcet, qui avait joué un rôle dans l’histoire
-de la Révolution, était l’abbé Lambert, aumônier en 1789 de la garde
-nationale parisienne. Il avait été sous-diacre à la messe patriotique
-du 14 juillet 1790 et l’évêque Gobel devait l’envoyer pour assister,
-inutilement du reste, Marie-Antoinette et le duc d’Orléans au pied
-de l’échafaud. Ce fut aussi l’abbé Lambert qui reçut les confidences
-suprêmes de quelques-uns des Girondins. Peu de jours après, le prêtre
-avait dû quitter le costume ecclésiastique et se réfugier à son tour
-chez Mme Vernet. Quels durent être ses entretiens avec le philosophe!
-
-Une bonne, Manon, faisait le service des proscrits.
-
-Pendant cette captivité volontaire, l’emploi de chaque heure, était
-prévu avec une régularité presque monacale.
-
-Condorcet travaillait dans son lit jusqu’à midi; puis, il se levait et
-dînait. La journée, jusqu’à 7 ou 8 heures du soir, était occupée par
-les lectures et les conversations; à 8 heures, le philosophe soupait,
-puis se remettait au travail jusqu’à 10 heures.
-
-La soirée se terminait par de nouveaux entretiens auxquels prenaient
-part Mme Vernet et le bon Sarret.
-
-Le 3 octobre, Condorcet avait été compris dans le décret qui renvoyait
-devant le tribunal révolutionnaire quarante et un membres de la
-Convention. Déclaré contumace, il avait été mis hors la loi et ses
-biens avaient été confisqués.
-
-La femme d’un homme déclaré hors la loi ne pouvait pas coucher dans la
-capitale. Sophie, deux fois par semaine, déguisée en paysanne, venait
-donc, à pied, d’Auteuil à Paris, avec l’espoir, trop souvent déçu, de
-passer quelques instants auprès du proscrit.
-
-Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule qui allait voir la
-guillotine et, afin de ne pas être remarquée, elle accompagnait cette
-foule jusqu’à la place de la Révolution.
-
-Quelle joie lorsqu’un avis secret la prévenait qu’elle pouvait aller
-rejoindre son mari pendant quelques heures! Comme elle cherchait à le
-consoler! Avec quel amour elle prodiguait au captif, devenu subitement
-un vieillard, les soins du corps et de l’âme[139]!
-
- [139] Parfois les anciens serviteurs de Condorcet purent aussi
- pénétrer auprès de lui et lui apporter, avec des nouvelles des
- siens, leurs soins dévoués et affectueux.
-
-Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité, ne
-connaissait plus de limites; Condorcet était froid et timide, elle
-en avait fait un homme plein de sensibilité et de chaleur. Comme il
-s’épuisait à rédiger une justification de sa conduite politique, Sophie
-remarqua bien vite combien ce travail le faisait souffrir moralement et
-physiquement et, obtenant du philosophe qu’il y renoncerait, elle lui
-fit entreprendre cette _Esquisse des progrès de l’esprit humain_ qui
-est restée un des plus beaux titres philosophiques et littéraires de
-l’illustre rêveur[140].
-
- [140] Sur le manuscrit autographe de la _Justification_,
- Sophie a écrit: «Quitté à ma prière pour écrire l’_Esquisse
- des progrès de l’esprit humain_.» Condorcet fit plusieurs fois
- passer, sous le voile de l’anonyme, des mémoires patriotiques
- au comité de Salut public. A propos du livre de Condorcet,
- imprimé en l’an VII, et intitulé: _Moyen d’apprendre à compter
- sûrement et avec facilité_, il y eut un regrettable débat entre
- Mme de Condorcet et J.-B. Sarret qui avait publié, à la même
- époque, une arithmétique élémentaire. Celui-ci fut injustement
- accusé de s’être approprié le manuscrit de Condorcet pour le
- publier sous son nom. Un verdict de l’Institut, choisi comme
- arbitre, innocenta complètement Sarret de tout soupçon de
- plagiat. Celui-ci ne conserva de cette affaire aucun mauvais
- souvenir puisqu’il donna, à quelque temps de là, une notice
- très bienveillante sur Condorcet. Pendant les huit mois de
- la captivité du philosophe, Sarret n’avait cessé, disait-il,
- d’admirer sa douceur, sa patience, le calme de son âme,
- sa résignation à un sort immérité, «je pourrais dire son
- indifférence pour lui-même, car les objets de ses plus vives
- sollicitudes étaient la République, sa femme, son enfant et ses
- amis.»
-
-Puis, comme l’a dit Cabanis, «descendant des plus hautes régions
-du calcul et de la philosophie, il ne dédaignait pas de rédiger des
-leçons d’arithmétique pour les instituteurs et les enfants des classes
-indigentes de la société».
-
-Mais le travail ne pouvait plus l’arracher à ses tristes pensées.
-L’idée de la mort ne le quittait pas, et il interrompit son labeur pour
-écrire ces _avis d’un proscrit_ et ces _conseils à sa fille_, où l’on
-retrouve le cœur, la générosité, et la haute raison de son admirable
-épouse.
-
-C’est pour son Elisa qu’il écrivait ces _Avis d’un proscrit_, admirable
-testament qui honore à jamais sa mémoire et qui commence par ces lignes
-sublimes: «Mon enfant, si mes caresses, si mes soins ont pu, dans ta
-première enfance, te consoler quelquefois, si ton cœur en a gardé le
-souvenir, puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être reçus de
-toi avec une douce confiance et contribuer à ton bonheur.
-
-«Dans quelque situation que tu sois, quand tu liras ces lignes que je
-trace loin de toi, indifférent à ma destinée, mais occupé de la tienne
-et de celle de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.»
-
-«Prends l’habitude du travail...» Et après avoir insisté sur cette
-source de bonheur, Condorcet cherchait à détourner sa fille de la
-personnalité et de l’égoïsme; il lui parlait de «l’habitude des actions
-de bonté» et il lui traçait pour ainsi dire tout un code merveilleux de
-générosité et de bienfaisance.
-
-Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs, lui dictait des
-vers où il exprimait les mêmes sentiments d’amour et de regret pour les
-deux êtres qui lui étaient si chers.
-
-Au mois de décembre 1793, il avait adressé à sa femme une pièce qu’il
-avait intitulée _Le Polonais exilé en Sibérie_:
-
- Pour la septième fois renaît cette journée
- Qui vit à tes beaux jours unir ma destinée...
- Je n’ai point par des vers célébré mon bonheur,...
- Mais on aime à parler sitôt qu’on est à plaindre.
-
-Sa fille se rappellerait-elle de lui? C’était là sa grande
-préoccupation:
-
- Crois-tu que notre enfant puisse encor retenir
- De son père proscrit un faible souvenir?
- Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image?
- Dis-lui que je l’aimais...
-
-Ailleurs, il défendait sa mémoire:
-
- Ils m’ont dit: choisis d’être oppresseur ou victime,
- J’embrassai le malheur et leur laissai le crime...
-
-Et revenant à sa délicieuse Sophie:
-
- J’ai servi mon pays, j’ai possédé ton cœur,
- Je n’aurai point vécu sans goûter le bonheur.
-
-Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait[141]: «Je ne puis
-regretter la vie que pour ma femme et mon Elisa; elles en auraient
-embelli les derniers instants. Ma vie pouvait leur être utile; elle
-était chère à Sophie. Je périrai comme Socrate et Sidney pour avoir
-servi la liberté de mon pays.»
-
- [141] Fragment (mars 1794) qui était resté entre les mains de
- Mme Vernet.
-
-Le lendemain du jour où il traçait ces lignes, il inscrivait ces
-pensées sur la feuille de garde d’une histoire d’Espagne[142]:
-
- [142] Testament (mars 1794).
-
-«Les conseils que j’ai écrits pour Elisa, des Lettres de sa mère sur la
-Sympathie, serviront à son éducation morale. D’autres fragments de sa
-mère donneront sur le même objet des vues très utiles[143].»
-
- [143] Cet ouvrage est, malheureusement, non seulement inédit,
- mais très probablement perdu pour toujours. Malgré toutes mes
- recherches dans les papiers de famille, je n’ai rien pu trouver
- à ce sujet. Quant aux _Mémoires de Condorcet_, en 2 vol. in-8º
- parus en 1824, ai-je besoin de dire qu’ils sont absolument
- apocryphes et, par conséquent, indignes de toute confiance.
-
-Il était persuadé que non seulement il n’échapperait pas à la mort,
-mais que Sophie elle-même ne tarderait pas à le suivre sur l’échafaud.
-Aussi, ce testament, adressé à Mme Vernet, débutait-il ainsi: «Si ma
-fille est destinée à tout perdre, je prie sa seconde mère (Mme Vernet)
-d’écouter ces derniers désirs d’un père innocent et malheureux... Je
-recommande de lui parler souvent de nous; d’entretenir le souvenir
-qu’elle en conserve; de lui faire lire, quand il en sera temps, nos
-instructions dans les originaux mêmes.
-
- «... Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d’apprendre à Elisa à
- connaître, à aimer sa seconde mère. Je prie celle-ci de lui parler de
- la tendresse de sa mère pour moi et de son courage pendant tout le
- temps de cette longue persécution. Je ne dis rien de mes sentiments
- pour la généreuse amie à qui cet écrit est destiné; en interrogeant
- son cœur, en se mettant à ma place, elle les connaîtra tous.»
-
-Le philosophe terminait en recommandant qu’on éloignât de sa fille tout
-sentiment de vengeance; «c’est au nom de son père que ce sacrifice sera
-réclamé». Puis, il conseillait à Elisa d’apprendre l’anglais, parce que
-si Mme Vernet venait à lui manquer, elle devrait passer en Angleterre,
-chez milord Stanhope ou, en Amérique, chez Bache, petit-fils de
-Franklin, ou chez Jefferson.
-
-Ces trois hommes excellents, on se le rappelle, étaient des hôtes
-assidus et choyés du salon de l’Hôtel des Monnaies.
-
-L’heure fatale, dont le philosophe avait depuis plusieurs mois le
-terrible pressentiment, approchait. Le 5 germinal an II (25 mars
-1794), Condorcet apprit qu’une visite domiciliaire serait faite le
-lendemain chez Mme Vernet et il résolut aussitôt de quitter sa retraite
-pour aller se cacher dans les environs de Paris. Il prévint de sa
-détermination sa bienfaitrice, et, comme celle-ci se récriait, il
-ajouta: «Plus j’admire votre courage, plus mon devoir d’honnête homme
-m’impose de ne point en abuser. La loi est positive. Vous êtes hors la
-loi puisque vous me cachez. Si on me découvrait chez vous, vous auriez
-la même fin triste que moi. Je ne puis plus rester.» Et cette femme
-sublime de répondre: «La Convention, Monsieur, a le droit de mettre
-hors la loi. Elle n’a pas le pouvoir de mettre hors de l’humanité. Vous
-resterez.»
-
-Mais l’idée de Condorcet était irrévocable et il était bien décidé
-à quitter,--ce sont ses propres expressions,--«le réduit que le
-dévouement sans bornes de son ange tutélaire avait transformé en
-paradis».
-
-Il dut employer la ruse pour tromper la sublime surveillance de
-Mme Vernet. Le philosophe était descendu, le matin du 25 mars, au
-rez-de-chaussée de la maison; il causait avec Sarret et mêlait du latin
-à sa conversation, comme pour en détourner sa bienfaitrice. Celle-ci,
-cependant, résistait. Alors, il déclara avoir oublié sa tabatière et
-pendant que Mme Vernet montait au second étage pour aller la chercher,
-il s’élança dans la rue, vêtu d’une veste d’ouvrier et d’un gros bonnet
-de laine. Il était 10 heures du matin. Sarret se précipita sur ses
-pas, tandis que Mme Vernet, prévenue par un cri de la domestique, se
-trouvait mal sans pouvoir tenter un dernier effort pour le retenir.
-
-Tout le monde connaît cette cruelle odyssée, la visite chez Suard, la
-démarche de Garat, le passeport donné par Cabanis, la porte de Suard
-fermée alors qu’il avait promis de la laisser ouverte[144], la nuit
-passée dans les carrières de Clamart; enfin, le 27 mars, l’arrestation,
-à Bourg-la-Reine, du philosophe qui avait pris le nom de Pierre Simon,
-heureux présage, disait-il, parce que c’était celui du père nourricier
-de sa fille. A 4 heures du soir, le surlendemain, le geôlier le trouva
-étendu à terre et sans vie. Un médecin déclara que le prisonnier avait
-succombé à une attaque d’apoplexie sanguine; en réalité, il s’était
-empoisonné.
-
- [144] Sarret ne voulut quitter le philosophe qu’à la porte
- de Suard, à Fontenay-aux-Roses. Suard reçut Condorcet en lui
- disant de revenir le soir par une porte dérobée: il lui prêta
- un volume d’Horace et consentit à recevoir le portrait d’Elisa
- que Condorcet avait sur lui et qu’il voulait faire parvenir par
- cette voie à Mme de Condorcet. Le soir, à l’heure convenue,
- la porte était fermée. Voilà comment Suard reconnaissait
- l’hospitalité qu’il avait reçue autrefois à la Monnaie, où
- Condorcet l’avait logé avant son mariage! On a cherché à laver
- la mémoire de Suard de ce forfait. Je crois qu’on l’a fait
- inutilement. Ce n’était un mystère pour personne qu’avant le
- mariage de Mme Suard, Condorcet en avait été éperdument épris;
- Suard le savait et ne le pardonna jamais à Condorcet. De plus,
- tous ceux qui ont connu Mme O’Connor savent à quel point elle
- était persuadée de ce crime. On ne pouvait pas, me dit un de
- ses vieux amis, prononcer le nom de Suard devant elle. Mme
- Vernet, écrivant vers 1825, à Mme O’Connor, disait: «Ce monstre
- de Suard.» (Bibliothèque de l’Institut.)
-
- La même Mme Vernet, dans des vers adressés à la mémoire de
- Condorcet, s’exprimait ainsi:
-
- Toi qui vivais tant pour Sophie,
- Pour ton enfant, pour son bonheur,
- Viens m’inspirer, ombre chérie...
- Porte tes accents dans mon cœur.
- Viens effacer de ma pensée
- L’affreux souvenir d’un Suard,
- Qui mit ta belle destinée
- Entre les aléas du hasard...
-
-La question de savoir si Condorcet avait avancé sa fin ou s’il était
-mort naturellement a été fort discutée. Le billet de Jean Debry, du 30
-juin 1793, serait à lui seul une preuve concluante. De plus, Cabanis
-a toujours déclaré que Condorcet s’était empoisonné. Il y a, dans les
-archives de l’Institut, une lettre que M. Fayolle écrivait à Arago,
-le 28 février 1842, qui n’est pas moins concluante: «C’est de Garat,
-dit-il, que j’ai appris que Cabanis avait remis à plusieurs personnes
-de ses amis, en 1793, ce poison (l’opium combiné avec le stramonium),
-qu’il appelait _le pain des frères_. Comme Bonaparte, à une certaine
-époque, voyait Cabanis chez Mme Helvétius, à Auteuil, ce médecin
-lui donna du poison en question sous la forme de bâtons de sucre
-d’orge[145]. Je tiens tous ces détails de Garat et M. Feuillet[146]
-doit les connaître.»
-
- [145] Depuis 1808, Napoléon portait sur lui, dans un sachet,
- le poison préparé par Cabanis. En 1812, il reçut d’Yvan, son
- chirurgien, un poison d’une formule différente. (Frédéric
- Masson. _Revue de famille_, 1er mars 1893.)
-
- [146] Bibliothécaire de l’Institut en 1842.
-
-On trouva sur «Pierre Simon, natif de Ribemont, district de
-Saint-Quentin, âgé de cinquante ans, ayant demeuré rue de Lille,... une
-montre en argent à aiguilles d’or, marquant heure et minutes, secondes,
-quantième et semaine, boîte marquée d’un G[147], un livre d’Horace en
-latin, un petit cachet d’acier, un porte-crayon en argent, un rasoir à
-manche d’ivoire, un couteau à manche de corne et son tire-bouchon, une
-petite paire de ciseaux».
-
- [147] Ce sont les termes du procès-verbal d’arrestation. Ce
- détail permit de reconnaître l’identité du philosophe. Il
- avait échangé sa montre, en avril 1792, contre celle de son
- beau-frère, le général de Grouchy.
-
-Pendant plusieurs mois, on ignora la mort de Condorcet. Sa famille le
-croyait passé en Suisse, tandis que ses biens étaient vendus comme
-propriétés d’émigré.
-
-Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à Villette, auprès de
-son père. Un passeport délivré par la municipalité d’Auteuil en fait
-foi; mais elle s’était bien vite ravisée, en songeant que son devoir
-était de rester aussi près que possible du proscrit.
-
-Après avoir rendu la liberté à chacun de ses domestiques, renvoyé sa
-femme de chambre et la gouvernante anglaise de sa fille, elle restait
-seule pour subvenir au service et aux besoins de trois personnes:
-Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de Grouchy, sa sœur, toujours
-malade, et Mme Beauvais, la vieille gouvernante que nous connaissons
-depuis Neuville et qui était devenue incapable du moindre travail.
-
-Du peu d’argent qui lui restait, Mme de Condorcet acheta, au nº 352
-de la rue Saint-Honoré, tout près de la maison de Robespierre, une
-petite boutique de lingerie où elle établit Auguste Cardot, le jeune
-frère du secrétaire de son mari. A l’entresol, au-dessus de la porte
-cochère, elle avait un petit atelier où elle peignait des tableaux,
-des miniatures et des camées. Quelquefois aussi, elle pénétrait dans
-les retraites où se cachaient les proscrits et dans les cachots pour
-reproduire les traits des malheureux condamnés qui n’avaient plus
-que ce souvenir à léguer à leur famille. Souvent pour gagner la
-bienveillance des geôliers, des soldats ou des municipaux, elle dut
-peindre, dans la fumée des corps de garde, ces brutes avinées qui
-n’avaient aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni pour ses
-malheurs d’épouse.
-
-Des paroles cruelles qui retentirent alors à ses oreilles, Sophie
-conserva toute sa vie un douloureux et terrible souvenir!
-
-Jusqu’au 9 thermidor, elle crut, chaque jour, qu’elle serait arrêtée
-à son tour. Elle eut de fréquentes visites du comité révolutionnaire
-d’Auteuil. Un jour, il y eut une perquisition chez elle; on lui dit
-même de préparer son paquet pour aller en prison. Mais elle s’en tira
-encore une fois en faisant le portrait de chacun des membres du comité.
-
-Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauvegarder, s’il était
-possible, la fortune de sa fille, l’obligèrent à faire une démarche qui
-lui fut très pénible.
-
-Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la municipalité d’Auteuil
-pour lui faire connaître son intention de divorcer et de continuer
-à vivre dans la commune «comme une artiste qui cherche à subsister
-paisiblement par ses travaux[148]».
-
- [148] Le divorce fut prononcé le 18 mai, c’est-à-dire plus
- de six semaines après la mort ignorée de Condorcet «pour
- cause de séparation de fait depuis plus de six mois, la dame
- Grouchy étant domiciliée dans la commune depuis deux ans et
- demi et ledit Condorcet étant séparé d’elle depuis plus de
- dix mois par son évasion». Signé: «P.-J.-G. Cabanis, médecin,
- trente-six ans, domicilié à Auteuil, témoin et Benoît,
- officier public.»--Le divorce fut une précaution que prirent, à
- cette époque, beaucoup de femmes d’émigrés. Mme de La Fayette
- n’agit pas ainsi. Elle revendiqua toujours très haut son titre
- de _Citoyenne La Fayette_, et le général, plus tard, s’en
- montrait fier. (Voir dans ses _Mémoires_, t. V, sa lettre à M.
- de Maubourg.)
-
-C’est que Mme de Condorcet avait des ennemis redoutables. Aux Jacobins,
-le 27 novembre 1793, Hébert l’avait dénoncée personnellement. Voici
-comment il s’était exprimé[149]: «Il en est un autre aussi que les
-femmes veulent sauver parce que,--et il faut en convenir,--il est joli;
-c’est celui que Marat appelait _le furet de la Gironde_, car on sent
-que celui qui, dans une affaire aussi astucieuse, aussi compliquée,
-celui qui faisait le métier de furet ne jouait pas le rôle le moins
-important. Ses liaisons avec Mme de Condorcet lui garantissent le parti
-de toutes les femmes de sa clique. C’est Ducos, c’est celui-là que les
-femmes ont pris sous leur sauvegarde.
-
- [149] _Journal des Débats et de la Correspondance de la Société
- des Jacobins, amis de la Constitution de 1793, séante aux
- Jacobins à Paris_, nº 524, 9e jour, 2e mois de l’an second.
- (Séance du septidi brumaire.)--Ducos fut condamné à mort le 9
- brumaire an II.
-
- «Il est bien singulier que jamais on n’ait voulu comprendre dans une
- affaire tous ceux qui y ont trempé.»
-
-De même que, dans la bonne fortune, elle n’avait jamais laissé entendre
-un seul mot intéressé, Sophie, en réponse à ces odieuses accusations,
-n’eut jamais une parole de haine ou de sévérité.
-
-On n’en est que plus libre pour juger d’anciens amis comme Morellet
-qui disait d’elle[150]: «La femme de Condorcet, une des plus belles,
-des plus spirituelles et des plus instruites qui aient jamais brillé
-parmi son sexe, retirée à Auteuil, est réduite à faire de petits
-portraits pour vivre, et à peine peut-on la plaindre quand on sait
-que, non seulement elle a partagé les fautes de son mari, mais qu’elle
-l’a poussé aux plus grandes de celles qu’il a faites, s’il est permis
-d’employer un terme aussi faible que celui de _faute_ pour qualifier
-tout ce qu’on peut reprocher à Condorcet.»
-
- [150] _Mémoires_, t. II, p. 106.
-
-En revanche, Sophie avait gardé quelques amis dévoués et vigilants:
-Garat, Laplace, Lacroix[151], La Roche et, avant tous les autres,
-l’excellent Cabanis.
-
- [151] Elle conservait même une influence pour le bien. C’est
- ainsi qu’en novembre 1793, elle recommandait son neveu Fréteau
- à Laplace et à Lacroix, alors professeur d’artillerie à
- Besançon. Archives Fréteau de Pény.
-
-Hélas! combien ils étaient plus nombreux, ceux qui, hôtes autrefois du
-Salon des Monnaies, avaient disparu dans la tourmente: prisonniers de
-la Nation ou, déjà, morts sur l’échafaud!
-
-La persécution frappait surtout le talent et la vertu. En prison,
-Malesherbes qui expie dans les cachots son amour ancien de la Liberté
-et son héroïsme récent! A Saint-Lazare, le vertueux Roucher qui attend
-l’échafaud en dirigeant l’éducation de son Eulalie, devenue la plus
-charmante et la plus instruite des jeunes filles!
-
-Et Volney, et Daunou, en prison, eux aussi!
-
-Chamfort, moins courageux, devance l’heure fatale, en se frappant d’un
-rasoir sous les yeux de ses gardiens.
-
-Le sensible Ginguené, élève enthousiaste de Rousseau, va rejoindre
-Roucher sous les verrous de Saint-Lazare. Il a épousé une amie de
-Sophie; il l’appelle sa Nancy[152], et échange avec elle, pendant sa
-captivité, une correspondance touchante.
-
- [152] Nancy est l’abréviation anglaise de Suzanne, nom alors
- fort à la mode. La belle-sœur de Brissot s’appelait Nancy
- Dupont. Les extraits de la correspondance de Ginguené que nous
- donnons ici sont inédits. Ils ont été recueillis par l’auteur,
- dans les papiers de Ginguené gracieusement communiqués par M.
- Parry, fils de James Parry, fils adoptif de Ginguené et de sa
- femme.
-
-Ginguené, pour se préparer à la mort, traduisait le dialogue de Platon
-sur l’immortalité de l’âme; il disait à Nancy: «Le tableau simple et
-touchant de la mort de l’homme juste, résigné à son sort et consolant
-lui-même ses inconsolables amis, est une des plus belles choses que
-l’antiquité nous ait laissées. Puisque nul n’est à l’abri de la ciguë,
-il importe à tout le monde d’apprendre comment un sage doit la boire.»
-
-Le 8 messidor[153]: «N’oublie pas que c’est de ton courage que dépend
-celui que je puis avoir; que mon parti est pris depuis longtemps sur
-tout ce qui me regarde, mais que je ne puis supporter l’idée de tes
-souffrances et que si je viens une fois à penser que tu ne peux les
-supporter toi-même, ce sera bientôt fait de moi. Adieu, chère et unique
-amie, tu m’occupes à tous les instants du jour et je te dirais que tu
-m’empêches de songer à mes peines si l’idée des tiennes ne m’était
-mille fois plus difficile à supporter. Reçois les tristes embrassements
-de ton pauvre Pierre.»
-
- [153] Ces lettres sont écrites sur de petits morceaux de
- papier que Ginguené cachait dans un ourlet du linge sale qu’il
- renvoyait. Sur la note ostensible du linge, il soulignait la
- première lettre de la pièce où se trouvait le billet. C’est à
- peu près le système qu’employait André Chénier pour envoyer aux
- siens ses immortelles poésies.
-
-Le malheureux captif avait d’autres préoccupations que celle de sa
-propre sécurité. Le 30 messidor, il avait aperçu Nancy et il l’avait
-trouvée malade. Il faut lui laisser la parole: «O ma tendre amie, d’où
-est donc venue l’impression de tristesse qui s’est répandue tout à coup
-sur cette entrevue où je ne me promettais que joie et délices? Je t’ai
-vue là comme une ombre désolée ou plutôt comme la veuve de ton pauvre
-ami. Ah! rassure-moi. J’en ai besoin. Dis-moi que, sous tes voiles, si
-j’avais pu lire dans tes yeux, j’y aurais vu l’expression du plaisir.
-La fatigue, sans doute, peut-être l’attente... Ah! mon cœur ne pouvait
-y suffire. J’aurais voulu m’élancer, voler à toi, te serrer dans mes
-bras. Par malheur, un homme était auprès de moi et cet homme, surtout
-dans le moment où nous sommes, m’est infiniment suspect. Je n’ai pu
-qu’agiter mon mouchoir avec le moins d’affectation que j’ai pu. Je
-te dévorais des yeux, mais ta démarche pénible! la lenteur de tes
-mouvements! O mon amie! La tendresse de ton pauvre Pierre s’est-elle
-alarmée sans raison? Je l’espère. Je voyais aux fenêtres et à la porte
-de la maison neuve quelques personnes qui t’observaient. J’ai craint
-que tu ne fusses trop remarquée. Je t’ai fait un geste que tu as
-entendu! Tu es rentrée dans la petite rue. Tu t’es retournée. Je t’ai
-envoyé le baiser d’adieu. Tu te soutenais à peine. Chère, ô mille fois
-chère Nancy, tout mon cœur s’est brisé quand je t’ai vue t’éloigner
-tristement et partir. Avant de te voir, je ne m’étais, dans mon
-agitation, livré qu’au bonheur dont j’allais jouir. Depuis que tu as
-disparu, je ne me suis plus occupé que des dangers et des fatigues où
-tu venais de t’exposer. Trois lieues par cette chaleur excessive! Trois
-autres lieues pour le retour! Il y a de quoi en être malade et tout
-cela pour voir quelques instants l’infortuné captif! Ah! tout l’excès
-de sa tendresse pourra-t-il jamais payer de telles preuves d’amour?
-Oh! si j’avais encore la liberté d’écrire dont nous avons joui quelque
-temps, que de choses j’aurais à dire! Comme mon cœur est plein! Que de
-larmes ont coulé de mes yeux sans le soulager! Le tien est habitué à
-l’entendre. Ma Nancy, ma chère Nancy! que les paroles sont de froids
-interprètes!... Quel pressant besoin j’ai de savoir de tes nouvelles!
-Jusque-là je n’aurai pas un instant de repos. Hélas! je n’en ai plus,
-je n’en aurai plus que nous ne soyons réunis. Que d’obstacles nous
-séparent encore!... (Il faut rassembler des pièces qui convaincront de
-l’innocence de Ginguené...) Alors, tous les jours la robe blanche[154],
-alors les tendres soins, les sollicitations de mon ami. Alors, le
-pauvre Pierre pourra se livrer à l’espérance de se revoir dans tes
-bras!...»
-
- [154] C’est ainsi que s’habillait Mme Ginguené quand elle
- allait devant la prison pour chercher à apercevoir le captif.
- Elle était ainsi plus reconnaissable.
-
-Avec les premiers jours de thermidor, l’espérance qui, chez Roucher
-et Chénier, disparaissait vaincue par la cruelle réalité, l’espérance
-renaissait dans le cœur de Ginguené. Il connaissait, certainement,
-tandis que d’autres l’ignoraient, le complot libérateur, pressenti et
-attendu pour le 9 thermidor. C’est ainsi qu’il écrivait, le 3:
-
- «Adieu, tendre et chère amie, conserve, comme moi, beaucoup
- d’espérance. Ne fais plus rien dire à personne puisque tous sont
- avertis et aux aguets... _Je fais des vœux pour que cette décade
- finisse, et surtout pour qu’elle finisse heureusement pour nous._
- Mais nos vœux ne font rien sur la lenteur, ni la rapidité du temps,
- ni sur les événements qu’il amène. Chère et unique amie, adieu!»
-
- Et le lendemain: «Que tous nos amis veillent et surtout auprès du
- comité de sûreté générale, mais sans rien demander, même sans rien
- dire. Être tout à fait oublié, ce sera tout gagner. Si je ne l’étais
- pas, il faut tâcher de le savoir et d’y porter vite remède. Il s’agit
- désormais de peu de jours; ainsi, que tous les bons anges soient,
- nuit et jour, sous les armes... Inaction surveillante, voilà le mot.»
-
-A Auteuil même, la tyrannie se faisait sentir. Deux amis intimes de
-Cabanis, l’excellent La Roche et Destutt de Tracy étaient arrêtés et
-menacés, eux aussi, de l’échafaud.
-
-Parmi les accusations portées contre le maire d’Auteuil figurait, en
-bonne place, celle d’avoir favorisé l’évasion de Condorcet.
-
-Des Girondins qui se rencontraient autrefois chez Julie Talma,
-quelques-uns à peine survivaient et ils étaient traqués comme des bêtes
-fauves! On ignorait leur sort. C’est ainsi que Mme de Condorcet avait
-pu rester aussi longtemps dans l’ignorance de celui de son mari.
-
-Quand elle n’eut plus aucun doute, quand, des indices rapprochés, elle
-tira la preuve du décès du philosophe, sa douleur fut horrible.
-
-Cabanis fit des prodiges et la sauva; mais elle était frappée pour la
-vie, et ni le travail, ni la misère, ni l’éducation de sa fille ne
-purent la distraire de son malheur.
-
- «Ce qu’elle avait souffert en 1793 et 1794, dit Mme O’Connor[155],
- avait profondément altéré sa santé. Elle n’en pouvait parler sans une
- émotion extrême qui la rendait toujours malade.»
-
- [155] Dans la notice manuscrite déjà citée qui se trouve à la
- bibliothèque de l’Institut.
-
-Bien des années après, une fille de Cabanis, Mme Joubert écrivait[156]:
-«La conversation tombait fréquemment, cela se conçoit, sur les
-Girondins; mais on n’en parlait jamais devant ma tante (Mme de
-Condorcet). Ces souvenirs étaient trop cruels!»
-
- [156] _Vergniaud_ par C. Vatel, t. I, p. LXVIII.
-
-Un écho des douleurs de Sophie se retrouve dans cette admirable lettre
-qu’elle écrivait, le 26 octobre 1794, à sa tante, Mme Fréteau, qui
-avait, elle aussi, perdu son mari dans la tourmente[157]:
-
- [157] Archives Fréteau de Pény. Cette lettre est scellée d’un
- cachet de cire rouge portant ces mots: _La Vérité_.
-
- «Quoique je doive une réponse à Félicité[158], ma chère tante, c’est
- à vous que je veux écrire et je l’aurais fait depuis un mois si je
- n’eusse été malade et surchargée d’affaires. J’avais besoin de vous
- dire combien j’ai souffert avec vous, comme je pense que vous avez
- souffert avec moi, et ne pouvant m’étendre sur les inexprimables
- douleurs qui nous sont communes, je voulais vous parler de vos
- enfants qui en sont l’unique consolation. Je les ai trouvés tous
- deux dignes du respectable nom qu’ils portent et aussi bons, aussi
- raisonnables, aussi instruits que la mère la plus tendre et la plus
- difficile le peut désirer. J’ai joui bien profondément pour vous de
- les voir répondre aussi complètement à leur éducation et à vos vœux.
- Jouissez-en vous-même. Je sais par ma douloureuse expérience que le
- sentiment maternel est le seul baume de nos douleurs, et si peut-être
- vous éprouvez quelque inquiétude sur les ressources nécessaires à
- sept enfants, du moins votre cœur n’éprouve pas le mortel effroi qui
- saisit quelquefois le mien en n’en ayant qu’un seul à serrer entre
- mes bras.
-
- [158] Félicité Fréteau, qui devint la vicomtesse de Mazancourt.
-
- «Le comité de sûreté générale m’a réintégrée dans mon ancien domicile
- en vertu du décret qui défend les poursuites contre les députés hors
- la loi.
-
- «Ensuite, le comité des finances, à ma requête, a suspendu la vente
- des biens qui, heureusement, n’était qu’au quart et non entamée pour
- le mobilier de Paris. Maintenant, je fais devant et par les tribunaux
- rectifier l’extrait mortuaire de mon malheureux mari qui, lorsqu’il
- fut pris, ne déguisa que son nom et donna d’ailleurs tous les moyens
- d’être reconnu[159]. Ensuite, je redemanderai au nom de ma fille et
- au mien son héritage et, comme on a rendu complètement à d’autres mis
- aussi hors la loi et n’ayant pas subi de jugement, j’espère qu’on
- nous rendra de même. Je ne vois malheureusement dans tout cela et la
- position de vos enfants rien de commun que l’innocence des pères.
- Peut-être le temps leur sera-t-il plus favorable?
-
- [159] Cette rectification fut prononcée par jugement du 12
- ventôse an III. Le 21 pluviôse an III, dans le «procès-verbal
- des déclarations reçues pour la rectification» apparaissent
- comme témoins Cabanis et Joseph-François Baudelaire, demeurant
- à Auteuil. Acte dressé par Jean Libert, juge de paix du canton
- de Passy.--Ce Baudelaire, allié aux Condorcet, était le père du
- poète.
-
- «J’ai chargé Emmanuel[160] de vous dire que, du moment où j’aurais
- recouvré notre fortune, je prierais vos enfants de me regarder comme
- leur seconde mère, de croire que tout ce qui est à moi et à ma
- fille est à eux. Je ne puis jouir de rentrer dans l’aisance qu’en
- adoucissant les malheurs semblables aux miens. Mon intention est
- d’élever Clémentine, la seconde fille de mon frère[161] et, sans
- doute, vous ne me refuserez pas le bonheur d’offrir quelquefois à vos
- enfants des ressources que leur père et vous m’eussiez sans doute
- offertes dans le cas où la fortune vous eût été plus favorable qu’à
- moi. J’ai prié Emmanuel, quoique mon dîner soit toujours un fort
- mauvais dîner, de venir le partager avec moi du moment que votre
- chère maman[162] sera retournée et j’espère qu’il aura assez d’amitié
- pour moi pour ne trouver que du plaisir à me procurer ce plaisir-là.
- Adieu, ma chère tante, embrassez pour moi vos chères petites. La
- mienne se souvient de Félicité et est toujours bien portante. Vos
- petites jumelles[163] vont-elles toujours bien?»
-
- [160] Emmanuel Fréteau, qui fut élève d’artillerie, aide
- de camp de Menou et quitta l’armée pour entrer dans la
- magistrature.
-
- [161] Mariée à M. Filleul de Fosse. Elle devint presque folle;
- un jour, on la trouva morte dans un fossé en Normandie.
-
- [162] Mme Colin de Plancy.
-
- [163] Nées après la mort de M. Fréteau.
-
-La levée des scellés et la rentrée en possession des diverses
-propriétés deviennent à cette époque, dans toutes les familles, une
-des grosses préoccupations. Les formalités sont interminables; mais
-on entrevoit, cependant, une éclaircie et ce rayon suffit pour rendre
-quelque espoir. Mme de Condorcet est soumise à la règle commune.
-
-Le 12 novembre 1794, Félicité Fréteau écrivait à sa mère[164]: «Sophie
-est venue à moitié chemin d’Auteuil à Chaillot au-devant de moi. Elle
-m’a témoigné la plus vive sensibilité et nous nous sommes embrassées
-avec la plus douce émotion. Elle m’a appris que sa position était la
-même que la nôtre et que son mari est mort de la manière la plus
-malheureuse il y a environ six mois. Elle est pleine de courage et de
-résignation. C’est nous qui lui avons appris qu’on allait lever les
-scellés chez elle. Elle n’avait pas encore fait la moindre démarche. Il
-me paraît qu’elle est mal conseillée. Je lui ai indiqué la marche que
-nous avons tenue et elle m’a prié de la conduire demain chez le citoyen
-qui nous a été si utile. Je lui ai promis et je vais la prendre demain
-à 8 heures. Elisa est infiniment jolie, mais très mignonne. Elles m’ont
-toutes deux prié de vous parler d’elles et de leur tendre intérêt.
-Elles m’ont fait mille instances pour rester deux jours avec elles;
-mais je n’ai pas cru devoir y consentir et je suis revenue le soir.»
-
- [164] Archives Fréteau de Pény.
-
-Et, le lendemain, la même correspondante écrivait encore à Mme
-Fréteau[165]: «La pauvre Sophie est bien à plaindre. Elle a perdu
-hier son portefeuille qui contenait 600 livres, fruit de son travail.
-Depuis trois mois, du reste, elle a beaucoup à se louer de nous avoir
-vues. Elle va recouvrer son mobilier et ses tableaux. Elle est aussi
-bonne et plus belle que jamais. Elle vous dit mille choses tendres. Son
-enfant est charmante et des plus aimables. Dites à Octavie qu’elle a
-cinq ans, qu’elle épelle et travaille supérieurement..... J’oubliais de
-vous prier de dire à mon frère que le jour où j’ai vu Sophie elle se
-disposait à faire le voyage de Paris exprès pour le voir ayant appris
-qu’il était malade.»
-
- [165] Archives Fréteau de Pény.
-
-Le 22 novembre[166]: «Les fermes de Sophie sont en vente et peut-être
-même vendues. Elle est vraiment sans ressources.»
-
- [166] Archives Fréteau de Pény. Le 8 messidor an IV, le conseil
- des Cinq-Cents déclarait: «Considérant qu’après avoir coopéré
- à établir la liberté et à fonder la République, ils l’ont
- scellée de leur sang et sont morts victimes de leur dévouement
- à la Patrie et de leur respect pour les droits de la nation,»
- c’est le préambule du décret qui accordait un secours annuel
- de 2.000 francs aux veuves des Girondins Valazé, Pétion,
- Carra, Buzot, Gorsas, Brissot, Salle et Gardien, _réduites à
- l’indigence_. Mme de Condorcet ne reçut rien.--Les Archives
- nationales renferment certains documents relatifs aux scellés
- de Condorcet, à leur levée, etc. F{7}. 4652. 27 pluviôse:
- Le Comité de sûreté générale ordonne que les scellés soient
- mis sur les papiers de Condorcet. 21 frimaire an III: levée
- desdits scellés.--Sans date: Marie-Louise Sophie Grouchy,
- veuve Condorcet, expose qu’on a levé les scellés, mais pas le
- séquestre des biens à cause de la communauté entre elle et
- son mari.--Sans date: Grouchy, général de brigade, réclame la
- levée des scellés sur les effets de Cardot pour en extraire les
- contrats de rente à lui confiés pour en toucher les arrérages.
- 6 nivôse 1793: Le Comité de sûreté générale fait droit à cette
- réclamation et Cardot est extrait de prison pour assister à
- la levée des scellés.--Sans date: Le citoyen Cardot informe
- le Comité que s’étant présenté à la section le 21 fructidor
- lors de l’Assemblée primaire, il en fut rejeté comme désarmé
- et ayant voulu représenter qu’un décret de la Convention l’y
- autorisait, le citoyen Rossignol l’a mis à la porte en le
- maltraitant et l’a consigné au corps de garde.--Sans date:
- Cardot, négociant, rue Saint-Denis, 28, section des Amis de la
- Patrie, renouvelle sa plainte.
-
-Enfin, au mois de janvier 1795, Mme de Condorcet obtenait une partie de
-la justice qui lui était due. Emmanuel Fréteau écrivait à sa mère[167]:
-
- «M. Lemor[168] a été hier à Auteuil. Sophie est réintégrée dans ses
- biens. Quant à la partie vendue, la Nation lui rendra ce qu’elle a
- reçu du prix et elle recevra le reste de l’acheteur. Tout cela se
- fait à muchepot. Les députés ne veulent pas être importunés.»
-
- [167] 5 janvier 1795. Archives Fréteau de Pény.
-
- [168] Précepteur des enfants Fréteau. En effet, en nivôse de
- l’an III, le département de l’Aisne reçut un arrêté ordonnant
- de surseoir à la vente des biens de Condorcet.
-
-Sophie n’avait pas encore recouvré toute sa fortune; elle allait
-demander à sa plume de nouvelles ressources pour assurer son existence
-et celle des siens. Cependant puisqu’elle retrouvait une modique partie
-de son ancienne aisance, elle se décida aussitôt à régler ce qu’elle
-considérait comme des dettes sacrées. C’est ainsi qu’elle reprit,
-jusqu’à leur mort, le paiement des 300 livres de rente annuelle que
-son mari servait aux domestiques de d’Alembert; puis elle distribua
-16.000 livres, payables à sa volonté, mais avec intérêt à 5 p. 100,
-à ses propres serviteurs. «C’est moins, dit-elle[169], de son propre
-mouvement qu’elle a contracté ces obligations qu’en exécution des
-intentions de M. de Condorcet; ces rentes et donations, quoique
-disproportionnées à la fortune qu’il a laissée, sont de faibles marques
-de reconnaissance relativement aux preuves courageuses d’attachement
-qu’il a reçues des personnes ci-dessus dénommées qui, tandis que M. de
-Condorcet était hors la loi, sollicitaient à l’envi d’être chargées de
-prendre pour lui les soins nécessaires qui les mettaient dans le même
-péril que lui.»
-
- [169] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
-
-Ces affaires réglées, Mme de Condorcet, tout en conservant à Auteuil
-son principal établissement, meubla, à Paris, un petit appartement rue
-de Matignon[170].
-
- [170] Il est impossible de comprendre comment Tallien put dire
- aux Cinq-Cents: «Il y a quatre jours que la veuve de Condorcet
- est inscrite sur la liste des émigrés.» _Journal de Paris_, nº
- 162, 12 ventôse an VI, p. 672.
-
-Elle retrouva bien vite quelques-unes de ses anciennes relations.
-Sa famille recommençait à avoir en elle une protectrice d’une bonté
-inépuisable[171].
-
- [171] «Sophie m’a donné hier soir une lettre pour Garat.»
- Emmanuel Fréteau à sa mère, 23 novembre 1794.--«Je dois me
- trouver ce soir chez Sophie où il y aura quelques personnes
- qui peuvent m’être fort utiles.» Le même à la même, 30
- novembre 1794.--«Je dîne aujourd’hui avec Sophie chez un des
- commissaires de l’Instruction publique.» Id., 24 février 1795.
- Archives Fréteau de Pény.
-
-Quant à Julie Talma, dont le salon, après le 9 thermidor, avait eu
-encore quelque éclat[172], elle venait de se brouiller avec le grand
-acteur. Après lui avoir renvoyé ses costumes, ses casques et ses
-armures, elle vint demander à Mme de Condorcet, rue de Matignon, une
-hospitalité que la veuve du philosophe s’empressa de lui accorder[173].
-
- [172] _Correspondance inédite de Mallet du Pan avec la cour de
- Vienne_ (Edition André, 1884), I, 269, note. De Turin, août
- 1795: «Le parti dominant Girondin Républicain tient sa cabale
- principale chez Julie Talma. Sieyès, Chénier, Louvet, Guyomard,
- Bailleul décident là le destin de l’Etat.» Même renseignement,
- p. 272, Berne, 2 août 1795.
-
- [173] Séparés de fait depuis 1795, Julie et Talma ne furent
- officiellement divorcés que le 6 février 1801.
-
-La société française se reprenait à la vie et, au lendemain de la
-Terreur, il semblait que chacun éprouvât le besoin d’affirmer sa
-jeunesse et sa joie. On respirait enfin; et de suite, passant de
-l’extrême douleur à une joie excessive, on vit, dans tous les mondes,
-comme un renouveau et une résurrection. Le _bal des victimes_ fut une
-des manifestations les plus significatives de ce nouvel état de choses;
-il faut reconnaître que les historiens n’ont pas exagéré; mais leurs
-jugements seraient moins sévères peut-être s’ils s’étaient bien rendu
-compte de l’état des esprits à cette époque.
-
-A Auteuil, malgré la tristesse de Mme Helvétius qui ne put jamais
-oublier ses amis disparus, la joie fut grande quand on vit revenir La
-Roche, Tracy et Ginguené, qui s’établit dans la grande rue du village
-pour être plus près de ses amis[174].
-
- [174] 3 brumaire an II. Déclaration de contribution aux
- charges de la Commune. Le village, d’ailleurs, n’est pas
- heureux. D’un rapport de police du 11 nivôse an III, j’extrais
- ceci: «Un officier de paix a entendu dire, ce matin, au café
- de la Régence, par une blanchisseuse demeurant à Auteuil,
- que sept personnes traversant hier la glace de la Seine,
- près de Longchamps ont été englouties avec le pain qu’elles
- apportaient à leurs familles; que, dans ces cantons, des
- malheureux passaient quelquefois deux jours sans pain.»
- Nécessité de s’occuper de cette disette qui pourrait amener
- des rassemblements aux barrières. (_Tableaux de la Révolution
- française_, par A. Schmidt, Leipzig, 1867-1870, t. II, p. 257.)
-
-Sophie subit, malgré elle, l’influence de ces joyeuses réunions:
-Isabey faisait, en même temps le portrait d’Elisa et celui de Mme
-Tallien[175]; de là, dans son atelier, des rencontres qui forçaient Mme
-de Condorcet, pour quelques instants du moins, à se distraire.
-
- [175] Je dois à M. Elie de Beaumont, ancien magistrat, la
- très gracieuse communication de ses papiers de famille. C’est
- là que j’ai trouvé ces détails sur les occupations et la vie
- mondaine de Sophie de 1795 à 1797. Les lettres sont échangées
- entre Pauline Le Couteulx de Canteleu, qui devint vicomtesse
- de Noailles, et son amie Eléonore Dupaty qui épousa le fils du
- grand Elie de Beaumont.
-
-Puis c’étaient des journées passées chez Mmes de Boufflers dont le parc
-s’étendait sous les fenêtres de Mme Helvétius; des courses au bord de
-la Seine, pour assister aux fêtes données par les enfants de l’école de
-Mars; des promenades au Ranelagh; toutes les inutiles occupations de
-l’oisiveté mondaine.
-
-Quand Sophie s’arrachait à ces distractions, c’était pour retrouver
-dans l’intimité Cabanis, Jean Debry, Baudelaire et Mailla-Garat qui,
-tous deux, lui inspirèrent de tendres sentiments[176].
-
- [176] Baudelaire habitait Auteuil; c’était un ancien prêtre
- devenu voltairien.
-
-On retrouve comme un écho de cette vie familiale dans la correspondance
-de Nancy Ginguené; le 20 thermidor de l’an III, elle écrivait à Mme
-Guadet[177]: «Mon mari a eu l’occasion de voir Jean Debry. Ils ont
-parlé de vous, mon aimable amie, et vous pouvez penser de quelle
-manière. Il conserve bien chèrement le portrait de votre ami[178]...
-Mme de Condorcet que je vis hier et qui me trouva à vous écrire me pria
-de la rappeler à votre souvenir. Elle est toujours belle malgré tous
-les chagrins qu’elle a éprouvés. La petite Elisa est aussi charmante.»
-
- [177] Cette lettre justifie le mot de Vatel que «la
- correspondance de Mme Ginguené était remarquable par le naturel
- et par l’agrément du style».
-
- [178] Les Girondins avaient échangé leurs portraits. Jean Debry
- avait celui de Guadet, tandis que celui-ci avait reçu l’image
- de Jean Debry. C’est ainsi que le portrait de ce conventionnel
- se trouve aujourd’hui entre les mains de Mme Lacombe-Guadet.
-
-Cependant, la Convention rappelait dans son sein Isnard, Louvet,
-Pontécoulant, Larivière, La Revellière-Lépeaux, tous les proscrits de
-la Terreur, et Marie-Joseph Chénier s’écriait, dans une improvisation
-sublime qui répondait déjà aux atroces calomnies: «Pourquoi ne s’est-il
-pas trouvé de cavernes assez profondes pour soustraire aux bourreaux
-l’éloquence de Vergniaud et le génie de Condorcet?»
-
-En vertu d’une loi historique fatale, le pouvoir appartenait maintenant
-aux vaincus et aux opprimés de la veille. Les Idéologues,--c’est
-eux-mêmes qui se donnèrent ce nom,--arrivaient au Gouvernement dans
-les conditions les plus difficiles. Tout était à reconstruire. Ces
-honnêtes gens qui sortirent de la Révolution avec un renom d’intégrité
-incontestée ont été victime de cette iniquité qui traitait de
-_sensualistes_ des gens comme Daunou, Tracy et Cabanis, la sobriété
-même. En réalité, les Idéologues tiraient tout de la réflexion et
-de l’analyse; l’intellectuel et l’abstrait étaient leurs seuls
-domaines. Cette débauche d’abstraction et cet excès de métaphysique ne
-convenaient pas au caractère national.
-
-Certes, l’idée était généreuse qui voulait installer dans le
-gouvernement des hommes la raison à la place de la force, la générosité
-et l’initiative au lieu de l’égoïsme et de la routine. Mais cette
-théorie qui trouva sa forme dans la philosophie et dans la littérature
-républicaines de l’an III ne faisait qu’augmenter la méfiance qui a
-séparé de tous temps les théoriciens des hommes d’action. La pensée
-pure, qui éclate d’autant plus qu’on la comprime, survit à l’œuvre
-des politiques, mais ses fidèles doivent savoir d’avance qu’incompris
-de leurs contemporains, ils sembleront toujours les adversaires des
-régimes mêmes qu’ils auront fondés.
-
-La constitution de l’an III fut l’œuvre de Daunou et la Charte des
-Idéologues. Ces aimables rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa
-durée; mais auraient-ils dans la pratique du pouvoir les qualités
-indispensables de science, de force et d’énergie? Des Chénier
-pourraient-ils organiser une Université française et des Ginguené ou
-des Garat occuper des ambassades? Et les Grouchy, les Moreau, les
-Joubert pourraient-ils lutter victorieusement avec le génie même de la
-Guerre?
-
-Le 18 brumaire répondit à toutes ces questions et l’enthousiasme qu’il
-provoqua, surtout chez les philosophes d’Auteuil, est la preuve même de
-l’impuissance des théories humaines aux prises avec les événements.
-
-En l’an III, l’ombre de Condorcet planait sur l’Assemblée[179];
-elle était aux Ecoles Normales, à l’Institut, dans les conseils du
-gouvernement; elle inspirait la _Décade_, où le monde nouveau cherchait
-un évangile.
-
- [179] Sur la proposition de Daunou, la Convention souscrivit
- à 3.000 exemplaires de l’_Esquisse des progrès de l’esprit
- humain_ et ordonna la distribution de cet ouvrage de Condorcet
- dans toute l’étendue de la République.--Archives de l’Arsenal:
- 1er pluviôse an VI: Le ministre de l’intérieur Letourneur
- autorise la remise à la veuve de Condorcet de 540 exemplaires
- confisqués de l’_Essai sur l’application de l’analyse à la
- probabilité des décisions_. 2 ventôse: Mme de Condorcet
- reconnaît avoir reçu ces volumes.
-
-Mme de Condorcet le comprit et elle apporta elle-même sa part dans
-l’héritage en publiant ses _Lettres sur la Sympathie_[180] et en
-donnant une première édition des œuvres du philosophe.
-
- [180] Elles parurent à la suite de sa traduction de la _Théorie
- des sentiments moraux_, d’Adam Smith.
-
-En tête de l’_Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit
-humain_[181], Sophie s’exprimait ainsi:
-
- [181] An III (1795).
-
- «Condorcet proscrit voulut un moment adresser à ses concitoyens
- un exposé de ses principes et de sa conduite comme homme public.
- Il traça quelques lignes; mais prêt à rappeler trente années de
- travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la Révolution, on
- l’avait vu attaquer constamment toutes les institutions contraires
- à la liberté, il renonça à une justification inutile. Etranger à
- toutes les passions, il ne voulut pas même souiller sa pensée par
- le souvenir de ses persécuteurs et, dans une sublime et continuelle
- absence de lui-même, il consacra à un ouvrage d’une utilité générale
- et durable le court intervalle qui le séparait de la mort...
-
- «Puisse ce déplorable exemple des talents perdus pour la Patrie, pour
- la cause de la Liberté, pour les progrès des lumières, pour leurs
- applications bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé, exciter
- des regrets utiles à la chose publique! Puisse cette mort qui ne
- servira pas peu dans l’histoire à caractériser l’époque où elle est
- arrivée, inspirer un attachement inébranlable aux droits dont elle
- fut la violation! C’est le seul hommage digne du sage, qui, sous le
- glaive de la mort, méditait en paix l’amélioration de ses semblables;
- c’est la seule consolation que puissent éprouver ceux qui ont été
- l’objet de ses affections et qui ont connu toute sa vertu!»
-
-L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières et de ses plus
-grandes joies.
-
-Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans être inquiété et menacé
-chaque jour d’arrestation, et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour
-des habitants d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur médecin et
-leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait ainsi le 9 thermidor[182]: «Que
-de bénédictions pour la Convention nationale! Et que de jouissances
-pour ceux de ses membres qui contribuent plus directement à ces
-actes humains et justes! Oui, c’est maintenant que la République est
-impérissable!» Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité
-de Grouchy, sœur de Mme de Condorcet. Il la connaissait depuis de
-longues années et savait tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour
-et de fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit, elle
-disait[183]: «La musique est une amie de l’âme et il est difficile
-d’en trouver d’aussi intimes parmi les choses inanimées. Le vallon de
-Villette en présente aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature
-est si belle qu’elle ne permet point de tristesse. On est forcé de
-rester à la mélancolie... La santé de maman est toujours bien faible
-et son âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir d’en reposer
-l’activité et d’en distraire les peines par ma présence qu’elle chérit
-et qu’elle goûte bien.»
-
- [182] 24 thermidor. Lettre à Jean Debry.
-
- [183] Villette, 4 juillet 1789, à son cousin Charles Dupaty.
- Archives du Paty de Clam.
-
-Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de Condorcet pour ne pas
-partager toutes ses opinions philosophiques. C’étaient aussi les idées
-de Cabanis et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux qui se
-marièrent le 25 floréal de l’an IV[184] et se fixèrent aussitôt chez
-Mme Helvétius dans un pavillon au fond du parc.
-
- [184] 14 mai 1796. Xe arrondissement. Témoins: Mailla-Garat et
- Dominique Garat, tous deux hommes de lettres.
-
-A ce moment même, le général Bonaparte remportait, en Italie,
-ses premières victoires. Au printemps de 1795, Volney et La
-Revellière-Lépeaux l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de
-sa fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas étrangers.
-Ils continuèrent quelque temps encore à l’observer avec un curieux et
-bienveillant intérêt. «Depuis le débarquement de Bonaparte, disait
-Eymar[185], il y a une pyramide de plus en Egypte.» A l’Institut,
-Chénier célébrait le héros «à qui la France devait l’éclat de ses
-triomphes et la grandeur de ses destinées»; Garat le dépeignait «comme
-un philosophe qui aurait paru un instant à la tête des armées».
-
- [185] Eymar qui appartenait à la noblesse avait adopté les
- idées nouvelles. On le voyait souvent à Auteuil. Il mourut
- préfet de Genève en 1800.
-
-Bonaparte, en retour, donnait des gages à l’Idéologie. Sieyès, Cabanis,
-Volney lui-même étaient gagnés.
-
-Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve: Mmes Helvétius et de
-Condorcet.
-
-La première, recevant un jour à Auteuil la visite du jeune triomphateur
-qui s’étonnait de la petitesse de son parc, lui répondit: «Vous ne
-savez pas, général, tout le bonheur qu’on peut trouver dans trois
-arpents de terre!»
-
-La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime pas que les femmes se mêlent
-de politique,» répliquait par cette spirituelle parole: «Vous avez
-raison, général; mais, dans un pays où on leur coupe la tête, il est
-naturel qu’elles aient envie de savoir pourquoi.»
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LA MAISONNETTE ET PARIS
-
-MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET
-
- Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le Muséum.--Rencontre de
- Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat et l’Empire.--L’opposition
- se donne rendez-vous chez Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de
- Condorcet avec le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de
- la Maisonnette.--Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.--Le
- procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa sœur.--La
- marquise de Condorcet se retire du monde.--Rentrée à Paris.--Ses
- bonnes œuvres.--Sa mort.
-
-
-La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes filles, les jeunes
-femmes, les savants et quelques-uns de ces oisifs qui ne méprisent
-pas les choses de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons de
-botanique du Muséum et aux herborisations dans la plaine de Gentilly.
-Ce retour au culte de la nature était un dernier hommage, pacifique
-celui-là, rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques Rousseau.
-
-C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de 1801 Fauriel avait
-rencontré Mme de Condorcet. Bientôt, s’était établie entre eux une
-de ces liaisons discrètes que le XVIIIe siècle admettait, sans
-penser à les critiquer. On les considérait comme une sorte de mariage
-morganatique. Malgré la Révolution, les préjugés étaient encore
-tenaces; le vieux marquis de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais
-œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et il n’était guère
-disposé à supporter une nouvelle mésalliance. Mme de Condorcet, de son
-côté, tout en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait pas, du
-moins, changer le nom illustre de son mari, contre celui d’un homme qui
-n’était encore connu que par des fonctions remplies à la police, sous
-la direction de Fouché.
-
-A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au crayon de Mme
-de Condorcet[186], on ne comprend guère la passion qu’une femme,
-admirablement belle et remarquablement intelligente, pouvait éprouver
-pour cet homme, aux cheveux frisés et presque crépus, qui n’avait
-dans son extérieur aucune apparence de distinction; l’œil est rêveur
-et méditatif peut-être, mais il y manque la flamme qui anime et qui
-embellit les physionomies, même les plus vulgaires.
-
- [186] Il se trouve aujourd’hui dans la salle principale de la
- bibliothèque de l’Institut.
-
-Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et instruit, dut
-à cette bonne fortune l’honneur d’être introduit dans la société
-d’Auteuil. Cabanis, toujours excellent, fut charmé des dispositions
-laborieuses de ce nouvel ami et il se donna tout entier, tandis que
-Fauriel semblait se réserver et attendre.
-
-Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait de Villette[187]:
-
- «Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés admirables, notre
- verdure aussi riche que fraîche et riante. Les insectes qui
- bourdonnent ici appellent la rêverie et invitent à un calme heureux;
- ceux qui carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours le même
- effet; je n’en excepte pas même les journalistes dont vous me parlez.
- M. de Grouchy vous destine une chambre à côté de la mienne. Vous
- savez combien ce voisinage me sera précieux.»
-
- [187] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
-
-Et à quelques jours de là[188]:
-
- «Nous vous attendons après-demain ou dimanche au plus tard avec
- Mme de Condorcet. Vous trouverez la campagne superbe, et paisible,
- et douce, ce qui arrive rarement au superbe. C’est dans ce genre
- d’impressions et dans les beautés poétiques ou littéraires qu’il
- faut chercher la source de cet enthousiasme et de ce sentiment élevé
- de la nature humaine, dont les hommes qui ne sont pas rapetissés
- et énervés, comme le dit Longin, ont besoin pour passer la vie
- heureusement; on ne les trouve point ailleurs. La culture de la
- vertu, l’amitié, les lettres, la campagne: voilà les vrais biens et
- plus on avance vers le terme de cette courte vie, plus on sent que
- les passions factices de la société et les tableaux qu’on y a sans
- cesse sous les yeux sont peu propres à satisfaire le cœur. Je vous
- avouerai même que les travaux philosophiques me ramènent trop vers
- ce monde moral si mal arrangé: j’ai porté ici un manuscrit que je me
- suis hâté de rempaqueter, après y avoir jeté un coup d’œil. J’ai, de
- même, repoussé Tacite que j’avais pris avec moi pour le relire: il me
- reportait trop à Rome. C’est Homère, c’est Virgile, c’est la Bible,
- ce sont enfin des poètes et quelques écrivains de prose qui s’en
- approchent pour la perfection, auxquels j’ai promis et voué tout le
- temps que je serai ici. Vous voyez que nous sommes à l’unisson.
-
- «Venez donc au plus tôt: ma femme et moi nous vous embrassons
- tendrement; nous vous prions aussi d’offrir mille amitiés de notre
- part à Sophie. Elisa a écrit une lettre charmante à son grand papa:
- elle l’était surtout parce qu’elle annonçait votre arrivée prochaine
- à nous tous.»
-
- [188] Manuscrit à la bibliothèque d’Avignon (Musée Calvet).
- Collection Requien.
-
-Ces harmonies de la campagne, évoquées avec tant de grâce mélancolique,
-cette retraite méditative et studieuse partagée entre les livres et
-la nature, allaient saisir victorieusement Fauriel et l’arracher à la
-société de Mme de Staël, qu’il avait beaucoup fréquentée jusque-là.
-Elle s’en plaignait en lui reprochant son «amitié paresseuse» et sa
-quasi-indifférence: «Cette amitié, lui écrivait-elle, qui ne s’excuse
-de rien que de son empressement, qui est beaucoup plutôt insistante que
-négligente, celle qui se retient d’écrire au lieu de s’exciter, cette
-amitié-là est beaucoup plus aimable et je vous l’ai crue pour moi; mais
-à présent, j’en doute et j’ai raison d’en douter. Ce qui fait donc
-que si nous parlons sérieusement, solidement, comme deux bons vieux
-hommes, je suis très reconnaissante de ce que vous êtes pour moi; mais,
-si je reviens à ma nature de femme encore jeune et toujours un peu
-romanesque, même en amitié, j’ai un nuage sur votre souvenir, que vos
-arguments ne dissiperont pas.»
-
-Mme de Condorcet n’avait eu qu’à se montrer pour être victorieuse: il
-en était aujourd’hui comme au temps de la Constituante. La rivalité
-qui régnait entre ces deux femmes supérieures et le malaise qui en
-résultait ne pouvait donc étonner personne.
-
-Il y avait d’ailleurs bien des motifs de brouille et de séparation.
-Mme de Staël était une chrétienne, parfois militante; Mme de
-Condorcet, Cabanis et Tracy étaient dans de tout autres idées. Ils
-ne pouvaient se comprendre. Cette lettre de Mme de Staël à Tracy en
-est la preuve: «Vous me dites, Monsieur, que vous ne me suivez pas
-dans le Ciel, ni dans les tombeaux. Il me semble qu’un esprit aussi
-supérieur que le vôtre et détaché de tout ce qui est matériel par la
-nature de ses travaux, doit se plaire dans les idées religieuses, car
-elles complètent tout ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui
-est sensible et, sans cet espoir, il me prendrait je ne sais quelle
-invincible terreur de la vie et de la mort.»
-
-Une autre source de mauvaise entente entre le monde d’Auteuil et Mme de
-Staël, c’était la rancune mal dissimulée que la fille de Necker avait
-vouée à Condorcet et à sa mémoire.
-
-Dès l’année 1776, le philosophe avait écrit à Voltaire pour lui
-dire tout ce qu’il pensait de la médiocrité et de l’insuffisance du
-Genevois. Depuis, Condorcet n’avait cessé d’être un juge inexorable
-pour l’étranger qui avait supplanté Turgot au ministère. Lors du second
-passage de Necker aux affaires, cet avènement n’avait pas été sans
-rapports avec la disgrâce qui avait retiré à Condorcet la place qu’il
-occupait à l’hôtel des Monnaies.
-
-Mme de Staël n’ignorait aucun de ces détails. Elle se plaisait à
-dire que le philosophe offrait, au plus haut degré, les caractères
-de l’esprit de parti. Elle cherchait depuis longtemps l’occasion de
-venger son père et crut la trouver en publiant, dans son livre _de la
-Littérature_, quelques lignes sur «un homme diversement célèbre», qui
-n’était autre que Condorcet. Talleyrand avait senti l’inconvenance du
-procédé, puisqu’il écrivait à son ancienne amie, le 18 février 1797:
-«Votre ouvrage est superbe... Les Condorcet[189] sont à la campagne;
-ils n’en reviennent que dans huit jours. Je n’ai vu personne qui ait
-pu me dire ce que le _diversement célèbre_ avait fait sur eux. Il est
-probable qu’ils ne se portent pas pour choqués; car il sortira un bon
-extrait de la maison Helvétius qui est un écho de Condorcet[190].»
-
- [189] Les Condorcet, c’est-à-dire Mme de Condorcet, Cabanis et
- sa femme; car Elisa était trop jeune pour qu’on se préoccupât
- de son jugement.
-
- [190] Talleyrand, à son retour, s’était établi à Auteuil,
- chez Mme de Boufflers, d’abord, et, ensuite, au château de la
- Thuilerie, chez son ami le général d’Arçon. Mme de Staël vint,
- plusieurs fois, y visiter l’ancien évêque d’Autun: elle y
- rencontrait Daunou, Cabanis et Tracy. Mais, ce ne fut là qu’une
- époque très courte pendant laquelle les idéologues et la fille
- de Necker suivirent la même ligne politique.--Sur ce séjour
- de Talleyrand, à Auteuil, on trouve des renseignements du
- plus haut intérêt dans un ouvrage rare: _Souvenirs d’histoire
- contemporaine; Episodes militaires et politiques_, par le baron
- Paul de Bourgoing, sénateur, ancien ambassadeur, ancien pair de
- France. Paris, Dentu, 1864, in-8º. Page 50 et suivantes, M. de
- Bourgoing raconte que son père chargé de mission à Copenhague,
- vit en Scanie le roi de Suède Gustave IV qui, hostile d’abord
- à la France, puis subjugué par le génie du premier consul, fit
- des ouvertures à Bourgoing père et lui parla même, comme au
- nom de plusieurs autres souverains, de la possibilité de voir
- un jour Bonaparte monter sur le trône. Bourgoing, sans rien
- répondre de positif, fit part, dans ses lettres particulières,
- de ces ouvertures à Talleyrand: «C’est à Auteuil que lui fut
- adressée cette partie confidentielle de la correspondance
- du ministre en Danemark. Ma mère et mes sœurs avaient passé
- quelques semaines de la belle saison dans cette maison de
- campagne de l’habile ministre. M. de Talleyrand s’empressa de
- porter à Malmaison l’information de ces instances indirectes.»
-
- Bourgoing ayant été nommé ministre en Suède prononça, lors de
- sa réception à la cour, un discours où l’on crut voir l’annonce
- de l’Empire. Le premier consul se mit en colère et disgracia
- Bourgoing d’autant que, dans l’intervalle, Gustave IV avait
- changé d’avis sur le premier consul et sur la France.
-
- On voit combien, dans ces années, Auteuil était un centre
- politique où tout se traitait, affaires extérieures ou
- intérieures: presque tous les événements graves de l’époque
- furent préparés ou discutés dans ce petit village.
-
-Il ne sortit aucun bon extrait. Faut-il s’en étonner?
-
-Mais, au contraire, Chénier répondit: «Condorcet fut sans doute et
-restera diversement célèbre, puisqu’il était à la fois habile dans
-les sciences mathématiques, profond dans les sciences morales et
-politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué, philosophe
-illustre et grand citoyen; il est bien vrai qu’il aimait les vertus,
-le génie, les opinions de Turgot; qu’il admirait son administration
-et qu’il n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes sentiments pour un
-ministre dont le nom n’est pas sans célébrité[191]. A cet égard,
-les panégyriques exagérés peuvent convenir à l’amour filial; mais
-entre-t-il aussi dans ses droits d’inculper gravement et sans motifs
-admissibles un des premiers hommes du XVIIIe siècle?»
-
- [191] Necker.
-
-Malgré tout, Mme de Staël rendait justice à sa rivale et, à l’occasion
-des _Lettres sur la Sympathie_, elle lui écrivait ces lignes
-remarquables[192]:
-
- [192] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
-
- «Canton Léman, Coppet,
- ce 20 mai. 1er prairial.
-
- «Je viens de lire, Madame, les huit lettres que vous avez ajoutées à
- la traduction de Smith, et elles m’ont fait un si grand plaisir que
- j’ai besoin de vous en parler.
-
- «Vous êtes une personne insensible à la louange, mais vous ne le
- serez pas à atteindre le but que vous vous êtes proposé: Convaincre
- et toucher. Vous me savez trop facile à l’émotion pour compter comme
- un succès celle que j’ai éprouvée, mais mon père est moins mobile
- et, dans la lecture que je viens de lui faire de votre ouvrage, il
- n’a cessé de remarquer et les pensées réfléchies et les sentiments
- heureusement exprimés. Vous serez plus obligée que jamais de me
- passer mon impression de respect en vous voyant. Il y a, dans ces
- lettres, une autorité de raison, une sensibilité vraie, mais dominée
- qui fait de vous une femme à part. Je me crois du talent et de
- l’esprit, mais je ne gouverne rien de ce que je possède. J’appartiens
- à mes facultés, mais je n’en puis garder l’usage. Enfin, je vous
- ai admirée, et dans vous, et par un retour sur moi. Et comme j’ai
- la bonne nature de n’être point jalouse, je n’ai eu que du plaisir
- en pensant que je connaissais et que j’aimais une personne si rare.
- Si j’avais en moi la possibilité du bonheur, elles (les fameuses
- lettres) l’auraient développée; c’est du calme sans froideur, de la
- raison sans sécheresse. C’est ce qui compose dans toute la nature
- l’idéal du bien et du beau, la réunion de quelques contraires. Oh!
- que nous sommes loin de toutes ces institutions sociales qui doivent
- former l’homme tel que vous le voulez. J’ai un besoin extrême de
- causer avec vous.
-
- «Parlez-moi de vos lettres quand je vous reverrai. Votre caractère
- vous les a inspirées, et elles doivent confirmer votre caractère.
- Que vous dirais-je de ce pays? Il est couvert de malheureux comme le
- reste de la terre. Pour moi, je suis tout à fait ruinée. Notre revenu
- entier était en dîmes. Ne me disiez-vous pas qu’on parlait de moi
- parce que j’étais riche? J’ai droit au silence actuellement. Je mène
- depuis quatre mois une vie de courage, mais j’étais où mon devoir
- marquait ma place. A présent, je voudrais retrouver du bonheur.
- _Mais, déjà, la coupe n’est-elle pas renversée?_ Enfin, quoi qu’il
- m’arrive, vous m’avez fait retrouver un plaisir depuis longtemps
- perdu, l’émotion et l’admiration que le cœur et la vertu font
- éprouver.
-
- «Parlez de moi, je vous prie, à Gallois et à Cabanis. Notre famille
- poétique[193] est toujours loin de vous!»
-
- [193] Le groupe Chateaubriand, Fontanes, Joubert, etc.
-
-Le 25 mars 1800, naissait à Auteuil, dans la maison de Mme Helvétius,
-Annette Paméla Cabanis qui eut pour parrain Destutt de Tracy. Mais
-cette année, qui avait commencé sous d’heureux auspices, devait
-bientôt se continuer dans les larmes. Mme Helvétius, parvenue à l’âge
-de quatre-vingt-un ans, avait conservé l’habitude de se lever de très
-bonne heure. A la fin de l’hiver, elle contracta un catarrhe dont ne
-purent la guérir les soins empressés de Cabanis et de Roussel.
-
-Elle avait auprès d’elle, dans ses derniers jours, Cabanis et sa femme,
-La Roche et Gallois, le tribun, qui habitait chez elle depuis 1793.
-Ces fidèles amis ne la quittèrent pas un instant. Le 13 août, l’agonie
-commença dans la matinée. Mourante, elle pressait encore sur son cœur
-déjà glacé les mains de Cabanis qui, comme d’habitude, l’appelait sa
-bonne mère. «Je la suis toujours,» murmura-t-elle; ce fut son dernier
-mot.
-
-Suivant ses dernières volontés, elle fut enterrée au bout de son parc,
-dans un caveau qu’elle avait fait construire, à l’extrémité droite du
-pavillon où Cabanis avait passé les premiers temps de son mariage.
-
-Celui-ci était inconsolable de cette perte et, le 16 fructidor, il
-écrivait à Gérando: «Mon cher ami, je n’ai point répondu à votre lettre
-amicale parce que, d’après son contenu, je vous attendais d’un moment
-à l’autre. Mais, comme vous ne venez point, je ne veux pas que vous
-puissiez me croire indifférent aux témoignages touchants de votre
-amitié; j’y suis, au contraire, infiniment sensible et j’attache un
-très grand prix aux sentiments qui les ont dictés.
-
-«Vous ne pouvez pas savoir à quel point est irréparable la perte
-que j’ai faite; mais votre excellent cœur, en s’associant à mes
-regrets, m’offre le seul genre de consolations qui puisse me toucher
-véritablement. Recevez-en ma sincère et éternelle reconnaissance.»
-
-Bien que Mme Helvétius eût laissé, en mourant, la jouissance de sa
-maison à La Roche et à Cabanis, ceux-ci, cependant, n’eurent pas le
-courage de continuer à y vivre comme par le passé.
-
-La Roche, qui fit partie du Corps législatif jusqu’en 1803, quitta
-Auteuil à cette date et se retira à Orville, dans le Pas-de-Calais, où
-il mourut en 1806.
-
-Cabanis, de son côté, ne fit plus que de rares apparitions dans cette
-propriété où il avait connu toutes les extrémités des joies et des
-douleurs humaines. Il se rendit à Villette, auprès de son beau-père, en
-attendant qu’il s’installât séparément au château de Rueil, situé tout
-près de la terre des Grouchy.
-
-Depuis 1798, Mme de Condorcet, tout en gardant son pied à terre
-d’Auteuil[194], était devenue propriétaire d’une maison sur le coteau
-qui domine Meulan et les bords de la Seine; jusqu’en 1800, elle n’y
-vint qu’en passant, mais, après la mort de Mme Helvétius, elle s’y fixa
-presque toute l’année, ne conservant plus à Paris qu’un appartement
-qu’elle habitait pendant les quelques mois de la mauvaise saison.
-
- [194] A cause de la présence de Mme Cabanis et de son mari,
- Mme de Condorcet venait encore par moments à Auteuil; mais ce
- village lui rappelait de trop tristes souvenirs et, dès qu’elle
- eut recouvré sa fortune, elle chercha une nouvelle habitation.
- La proximité fatigante de Paris fut aussi pour quelque chose
- dans la résolution qu’elle prit de se transporter à la
- Maisonnette.--Le 28 septembre 1806, Mme de Rémusat écrivait
- à son mari, alors à Mayence: «Je pense à toi dans cette
- petite retraite d’Auteuil qui me plairait si elle était plus
- solitaire. Mais il faut convenir que ma mère a raison et que
- les oisifs de Paris ont trop beau jeu pour y venir importuner
- à tous les moments du jour. On nous accable de visites et nous
- nous réfugierons à Paris pour y vivre plus seules et plus
- économiquement.» La même correspondante, le 4 octobre, donnait
- la contre-partie: «Ce que j’aime d’Auteuil, c’est que la vérité
- seule y arrive et qu’on ne vous raconte les faux bruits que
- lorsqu’ils sont démentis.» _Lettres de Mme de Rémusat_ (II, p.
- 19 et 26).
-
-Toute la famille se trouvait donc réunie autour de Villette, dans
-ce petit coin de terre béni où la nature embellissait encore les
-affections et les joies de la famille.
-
-La Maisonnette,--c’est ainsi que Mme de Condorcet baptisa son riant
-ermitage,--est construite auprès des ruines de l’ancien château fort
-de Meulan. En 1638, la reine Anne d’Autriche y avait fondé un couvent,
-dirigé par les Annonciades jusqu’en 1793, époque où il fut vendu comme
-bien national[195]. Dans une partie des bâtiments, conservée par
-l’acquéreur de la Nation, fut prise la maison actuelle qui est restée,
-à l’extérieur comme à l’intérieur, ce qu’elle était à la fin du siècle
-dernier.
-
- [195] La propriété appartint donc successivement aux rois
- de France, aux Annonciades, à la Nation, à la municipalité
- de Meulan et à Chévremont, acquéreur de la Nation. Entre
- celui-ci et Mme de Condorcet se placent cinq acquéreurs. Le 9
- juillet 1823, Mme O’Connor la vendit à M. Loiselet pour 22.000
- francs. Depuis 1860, elle est dans la famille de M. Roger,
- le propriétaire actuel. Mme de Condorcet, les 6 prairial et
- 25 fructidor de l’an VI, acheta la plus grande partie de la
- propriété pour 8.600 livres. Elle compléta par l’acquisition
- de la chapelle Sainte-Avoie avec un terrain de 30 ares, 62
- centiares, le 5 août 1807, moyennant 2.400 francs.
-
- Ces renseignements sont dus à l’obligeance du propriétaire
- actuel, M. Roger, que je suis heureux de remercier ici
- pour ses communications si précises.--Une histoire locale
- raconte que les _Mémoires d’Outre-Tombe_ furent rédigés à la
- Maisonnette. Jusqu’au mois de novembre 1817, ils sont datés
- de la Vallée-aux-Loups. Après cette date et tant que vécut
- Mme de Condorcet, Chateaubriand ne vint pas à la Maisonnette.
- Postérieurement à 1823, je n’ai rien trouvé qui confirme, ni
- qui infirme l’allégation de l’historien.
-
-Un cloître, au rez-de-chaussée dont il dessert toutes les pièces,
-occupait tout le fond de la maison. Le salon et la salle à manger,
-boisés, s’ouvraient sur un jardin planté d’arbres élevés et de massifs
-de verdure[196]; un grand escalier et un autre plus petit, conduisaient
-au premier étage où se trouvent les chambres à coucher. «La maison,
-point trop petite, dit Guizot, était modeste et modestement arrangée...
-Sur les derrières et au-dessus de la maison, un jardin planté sans
-art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau et bordées
-de fleurs. Au haut du jardin, un petit pavillon, bon pour lire seul
-ou pour causer à deux. Au delà de l’enceinte, toujours en montant,
-des bois, des champs. D’autres maisons de campagne, d’autres jardins
-dispersés sur un terrain inégal. Dès le premier moment, le séjour de la
-Maisonnette me plut.»
-
- [196] Guizot, dans les _Mémoires pour servir à l’histoire
- de mon temps_, t. I, ch. VII, a donné une description de la
- Maisonnette au temps de Mme de Condorcet. Cette description est
- encore vraie aujourd’hui tant les choses ont peu changé.
-
-Dans l’intérieur de la propriété se trouve une chapelle, construite
-au Xe siècle et dédiée à sainte Avoie. Sophie y laissait venir en
-pèlerinage les paysans des environs.
-
-Enfin, un souterrain voûté qui part de la maison conduit dans la
-campagne.
-
-Mais le joyau de la Maisonnette est la terrasse d’où l’œil contemple
-une vue admirable. Au premier plan, Meulan et ses deux églises; dans
-la vallée, la Seine coulant au milieu de vertes prairies; l’Ile-Belle
-entourée de grands peupliers; et, au loin, quelques hauteurs, dernière
-ceinture de la vallée de la Seine, qui se dessinent à l’horizon.
-
-C’était la demeure du Sage; une halte heureuse dans la vie.
-
-Mme de Condorcet avait rêvé d’y passer ses dernières années dans
-l’intimité de Mailla-Garat, avec lequel elle était liée depuis 1798. Au
-printemps de 1800, pendant un voyage que le tribun fit à Villiers et à
-Paris, elle lui écrivait[197]:
-
- [197] Inédit. Cette lettre et les suivantes font partie de la
- collection de l’auteur.
-
- «Ce 10, soir (de Meulan).
-
- «Tu auras un bien beau temps pour cette fête qui n’est pas la
- mienne, mon Mail. Puisses-tu, en jouissant, cette nuit, de la beauté
- de ce ciel prêt à se parer de mille feux, en regardant cette lune
- argentée, en respirant cet air frais qui s’élève pour moi des bords
- de la Seine, penser à ta Sophie qui, seule, loin de toi, sacrifie
- de bon cœur le bonheur de te voir (cependant si nécessaire) aux
- plaisirs de distraction et d’amitié que tu as été chercher. Puisse
- l’image de ton amie, moins agréable sans doute que celles que cette
- fête t’aura offertes, s’embellir à tes yeux par d’assez touchants
- souvenirs pour rester la seule image qui se soit offerte à ton
- réveil et qui ait charmé ton goût et tes pensées. Les miennes sont
- bien mélancoliques aujourd’hui, ainsi que je l’avais prévu, et cette
- horloge qui sonne si vite les heures de notre union ici les amène
- aujourd’hui plus lentement, ce me semble, qu’à l’ordinaire... (Elle
- s’occupe à embellir la Maisonnette.) La dépense s’élevât-elle au
- plus haut degré, jamais rien ne nous rapportera tant de bonheur et
- jamais rien n’aura ajouté un charme plus nécessaire aux charmes
- divers de cette retraite. Je t’écris à cette fenêtre où la Seine
- se découvre parée des fraîches saulaies de l’Ile-Belle; en voyant
- couler paisiblement ces eaux dont les bords suivent des courbes si
- douces au regard, j’espère que notre vie coulera paisiblement, ici,
- comme ces eaux, et que le charme de cette nature, si riante et si
- belle, s’unira toujours à toutes les impressions heureuses et faciles
- que nous éprouverons dans ce séjour. Cher ami, reviens-y bien vite
- m’ôter cette vague anxiété que je ressens toujours loin de toi, que
- l’occupation ne saurait charmer et que l’espérance même ne suspend
- qu’à demi... Adieu, mon âme; je vais m’endormir en pensant à toi
- aussi tendrement que si tu pensais beaucoup à moi à Villiers. Tu
- devrais bien prononcer mon nom aux hôtes du lieu, afin que ta petite
- femme ne soit pas un être inconnu aux personnes pour lesquelles tu
- peux la quitter quelques moments. Adieu encore, toi que le cœur le
- moins passionné ne pouvait, ce me semble, aimer sans passion. Adieu,
- être attirant qui as su charmer une vie flétrie par tous les malheurs
- et que j’espère n’avoir aimé d’abord avec trouble que pour sentir
- davantage le bonheur de l’aimer avec confiance et avec paix.»
-
-Et, quelques jours après cette première lettre, pendant la même
-absence, elle lui écrivait encore:
-
- «Je viens de recevoir ta lettre, mon Mail. Quoique bien tendre, elle
- ne me rend pas cette présence si chère et si nécessaire et qui me
- manque tant! Pourquoi mon Mail ne me parle-t-il pas de ce qu’il fait,
- de ce qu’il voit, comme je lui parle de ce que je fais, de ce que je
- vois et de ma manière de sentir tout ce qui n’est pas lui? Serait-il
- possible qu’en te conjurant de m’aimer je t’éloignasse de la première
- base de tout sentiment, de cette confiance intime qui, seule, prouve
- le besoin que l’on a de ce qu’on aime? Ah! cruel, quel mauvais
- moyen tu as pris pour rendre la paix à mon pauvre cœur et pour lui
- persuader que des _enfantillages_ peuvent inspirer l’accent des
- sentiments les plus tendres et les plus profonds! Un peu de sincérité
- coûte donc trop à ton sexe!
-
- «Laissons ces douleurs que tu ne veux pas seulement adoucir. Crois,
- mon Mail, que l’espoir toujours renaissant, bien malgré moi, de lire
- enfin dans ton âme est la seule cause du vœu inutile et certainement
- importun que je t’exprime trop souvent à cet égard. Je t’aime bien
- plus pour ton bonheur que tu ne crois, et si je n’étais persuadée que
- ton cœur et ta vie absolument à moi seraient bien plus complètement
- au travail et à cette gloire que ton imagination rêve si souvent et
- dont tu as tous les moyens, sois sûr que par une justice rigoureuse
- sur moi-même, comme par une résignation facile à l’amour, je subirais
- sans murmure les pertes que j’ai faites et les privations de ta
- présence avec tous les risques qu’elles font courir à mon bonheur.
-
- «Je ferme les yeux de ce côté pour te dire que nos prairies
- verdissent, que nos arbustes de la Maisonnette promettent bien des
- fleurs, que l’air est plein de ces parfums légers du printemps qui
- portent dans l’âme l’attendrissement et la sérénité. Où es-tu, mon
- cher bonheur, et pourquoi ne respirai-je pas à côté de toi toutes ces
- impressions délicieuses de la nature renaissante? Puisse, du moins,
- cette lettre arriver dans un moment où tu les regrettes et surtout
- où la fatigue d’autres impressions ne soit pas la seule cause qui
- te les fasse regretter! Il est si différent de goûter les plaisirs
- vrais par ce que d’autres ont épuisé et étourdi! Cher Mail, penses-tu
- un peu à moi dans ces rues, dans ces salons, dans ces jeux, dans
- ces spectacles? Va, si jamais était là un être plus capable que moi
- de faire ton bonheur, estime-moi assez pour me le dire. Mais s’il
- n’y a là que le bruit, que de l’étourdissement, reviens, reviens
- tout à fait à celle qui t’adore et qui t’aime trop pour pouvoir te
- l’exprimer!»
-
-Sophie avait comme le pressentiment de la nouvelle douleur qui la
-menaçait. Pendant ce voyage, en effet, Mailla-Garat avait fait la
-connaissance de Mme de Coigny, et il s’était laissé prendre aux charmes
-de celle qu’André Chénier avait immortalisée sous le nom de _la Jeune
-Captive_.
-
-Ce fut pour Mme de Condorcet une cruelle rupture; mais elle avait l’âme
-trop haute pour récriminer et, de la Ferrière, où elle avait été passer
-quelques jours chez son frère, le général, elle écrivait à l’infidèle
-ce touchant billet:
-
- «... Mon tendre ami, tu me garderas la petite part que la tendresse
- peut avoir à côté de l’amour. Puisses-tu être heureux! Ménage ta
- santé et conserve quelques forces pour le travail sans lequel je suis
- persuadée que tu ne seras jamais heureux. Adieu, je te presse contre
- mon cœur. Le tien peut se reposer sur l’idée de ne jamais perdre une
- amie.»
-
-
-Enfin, le 30 fructidor 1800, dans une lettre scellée de son cachet
-ordinaire, qui portait ces mots _La Vérité_, elle s’exprimait ainsi:
-
- «... Cher Mailla, tu me fais sur mon silence envers Mme de Coigny
- des reproches inouïs. Mon cœur est vis-à-vis d’elle au-dessus des
- faiblesses ordinaires, et certes, s’il n’y était pas, je ne t’aurais
- pas averti qu’un acquéreur se présentait pour la maison que tu
- désirais qu’elle habite; mais, si ces faiblesses ordinaires à presque
- toutes les femmes dans ma situation étaient dans mon cœur et dans
- ma conduite, devrais-tu les traiter avec cette sèche rigueur? Tu me
- demandes de t’écrire un mot chaque jour. Cher ami, c’est pour ne pas
- faire passer les impressions qui accablent ma santé dans ta vie que
- je ne t’écris pas tous les jours et retarde la douceur de te voir.
- Ingrat! L’amour étouffe dans ton cœur jusqu’à cette tendresse qui
- devait, disais-tu, être à l’abri de tout, et c’est le mien seul,
- que tu dépouilles successivement de tous les biens que tu lui avais
- donnés, qui te conserve la réalité de celui-là.»
-
-C’est dans l’année qui avait suivi cette séparation que Mme de
-Condorcet avait rencontré Fauriel. Elle reprit avec lui le rêve
-ébauché.
-
-On avait, au printemps de 1802, proposé à Fauriel de quitter la France
-pour aller occuper un poste diplomatique, il se hâta de refuser.
-
-Personne ne l’en blâma et, le 9 mai, de Vitteaux, Benjamin Constant lui
-écrivait: «Il y a une complication de destinée qu’il est impossible de
-débrouiller et avec laquelle on roule en souffrant sans jamais prendre
-terre pour regarder autour de soi. Peut-être au reste, le bonheur
-est-il presque impossible, du moins à moi, puisque je ne le trouve
-pas auprès de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes[198].
-Je m’aperçois que le superlatif est malhonnête et je le rétracte pour
-l’habitante de la Maisonnette.
-
- [198] Mme de Charrière.
-
- «Je veux cesser mes tristes exclamations et vous parler de vous
- qui êtes heureux et qui, au milieu des nuages de toute espèce qui
- couvrent notre horizon, m’offrez un point de vue consolant et doux.
- Oh! soignez bien cette plante rare qu’on nomme le bonheur! C’est si
- difficile à acquérir et c’est peut-être impossible à retrouver!»
-
-L’hiver, à Paris, dans son appartement de la Grande Rue Verte[199],
-tout près de la maison de Lucien Bonaparte, Mme de Condorcet avait
-rouvert un salon plus intime que celui de l’hôtel des Monnaies ou de la
-rue de Lille, mais où les étrangers cependant se rencontraient avec le
-monde politique qui prenait son mot d’ordre au Tribunat ou à l’Institut.
-
- [199] La Grande Rue Verte est devenue, par ordonnance du 4
- novembre 1846, rue de Penthièvre, mais a repris son ancien
- nom de 1848 à 1852. En 1690, on l’appelait chemin des Marais;
- en 1734, il n’y avait encore aucune construction; en 1750,
- elle s’appelle rue du Chemin-Vert, puis Grande Rue Verte. La
- Petite Rue Verte est devenue rue de Matignon. Mme de Condorcet
- demeura quelque temps, en 1805, au nº 2 de cette rue, chez
- Mailla-Garat. Elle habita aussi rue de Marigny. Dans une lettre
- de 1806, elle donne cette adresse: Grande Rue Verte, près de
- la Caserne. Enfin, à l’_Annuaire du Commerce_ de 1812, je la
- vois inscrite: Grande Rue Verte, nº 30. Elle quitta le faubourg
- Saint-Honoré à la fin de sa vie, puisqu’elle mourut, 68, rue de
- Seine.
-
-C’est ainsi que Fauriel, au mois de décembre 1801, avait amené rue
-Verte le philologue Hase, qui allait donner à Sophie des leçons
-d’allemand[200]: «C’était le 18 frimaire 1801, écrit Hase à son ami
-Erdmann; cherche ce jour et marque-le, c’est un des plus importants
-dans la vie de ton ami. Car, je te l’avoue, le sens droit de cette
-admirable femme, sa joie des progrès tout-puissants que fait le
-génie de l’Humanité vers un beau but, sa connaissance des grands
-événements de la Révolution où elle a joué elle-même un rôle nullement
-insignifiant (la veille du 10 août, Condorcet, son mari, reçut chez lui
-quatre cents Marseillais et elle fut la reine de la fête), peut-être
-aussi son amabilité, toutes ces choses n’ont point manqué d’exercer
-leur influence sur moi.»
-
- [200] _Deutsche Rundschau_ de décembre 1881. Hase naquit
- en 1780, se fixa en France où il fut attaché d’abord à la
- Bibliothèque nationale, puis devint professeur de langues
- orientales et membre de l’Institut.
-
-Les idéologues avaient pris, eux aussi, l’habitude de se retrouver
-chez Mme de Condorcet, lorsqu’elle était à Paris. Et non seulement les
-philosophes d’Auteuil comme Garat, Tracy, Cabanis, Volney, Le Couteulx
-de Canteleu, tous compris dans la première liste des sénateurs, mais
-encore les amis de Mme de Staël, comme Benjamin Constant, qui, dans
-ses voyages en France, ne manquait jamais de venir saluer la veuve du
-philosophe. Vers novembre 1804, Constant écrivait[201]: «J’ai rencontré
-à dîner Gallois et O’Connor. Celui-ci est un esprit fin, ayant dans ses
-plaisanteries plus de légèreté que les étrangers n’en ont d’ordinaire
-et par cela même ayant un peu du défaut français de plaisanter sur ses
-propres opinions. Plus ambitieux qu’ami de la liberté, mais ami de la
-liberté parce que c’est le refuge des ambitieux sans succès. Je passe
-la soirée chez Mme de Condorcet.»
-
- [201] _Journal intime de Benjamin Constant et lettres à sa
- famille et à ses amis_, précédés d’une introduction par
- Melegari. Paris, Ollendorff, 1895, p. 93, 102 et 107.
-
-Et, à la même époque à peu près: «Je fais visite à Mme de Condorcet
-chez qui je rencontre Baggesen, avec qui j’entre en conversation.»
-
-Si les adversaires de Napoléon aimaient à se retrouver chez Mme de
-Condorcet, c’est qu’elle était restée fidèle aux opinions politiques
-de son mari. Le Premier Consul l’ignorait si peu que, lors de la
-publication du _Parallèle entre César, Cromwell et Bonaparte_, ayant
-eu au conseil d’Etat une discussion avec l’amiral Truguet, vieux
-républicain, Napoléon conclut ainsi: «Tout cela est bon à dire chez Mme
-de Condorcet ou chez Mailla-Garat[202].»
-
- [202] _Mémoires sur le Consulat_ (par Thibaudeau), p. 34.
-
-Sophie, quand elle voyait ses amis, effrayés et découragés, cherchait à
-les consoler, et c’est ainsi qu’elle écrivait à l’un d’eux[203]:
-
- «... Je désire vivement que tes nouvelles ne soient pas, comme
- ta dernière lettre, une suite d’impressions aussi extrêmes que
- douloureuses; car, quand il serait vrai que la chose publique irait
- aussi mal, c’est se mettre dans une mauvaise disposition pour la
- défendre que de se laisser aller à tant de lamentations, à tant
- d’abattement et surtout à l’idée absurde qu’un revers de la liberté
- en France anéantirait toute liberté sur notre globe...
-
- «... Adieu, mon Mail; tu m’as attristée par-dessus la tristesse de
- l’absence. Je t’embrasse de toute mon âme.»
-
- [203] Mailla-Garat. Lettre inédite, de la collection de
- l’auteur.
-
-Les Idéologues, cependant, avaient approuvé le 18 brumaire;
-quelques-uns, comme Cabanis, y avaient pris une part considérable. Tous
-avaient accepté des places au Sénat, au Tribunat ou au Conseil d’Etat;
-La Fayette, d’ailleurs, sans rien vouloir pour lui-même, y avait poussé
-les héritiers de la Gironde[204].
-
- [204] Les Mémoires du général La Fayette, et spécialement
- le Ve volume qui comprend (p. 148 et suivantes), une notice
- intitulée: _Mes rapports avec le Premier Consul_, sont à
- consulter avec fruit sur ce rôle unique joué par La Fayette
- dans l’opposition. Ses relations avec Cabanis y sont analysées
- avec finesse et bienveillance.
-
-Mais, ces amis incorrigibles de la liberté n’avaient pas tardé à
-s’apercevoir du sort réservé à leur idole; et ils n’avaient pas été
-plutôt installés dans leurs nouvelles fonctions qu’ils avaient commencé
-à conspirer.
-
-Bonaparte, il est vrai, n’était pas homme à rester inactif en face
-d’eux. Avec la promptitude du génie, il vit aussitôt quels étaient
-les plus dangereux de ses adversaires et, comme à l’armée, il frappa
-promptement et au bon endroit.
-
-Un jour, il s’écria devant ses intimes[205]: «Ils sont douze ou quinze
-métaphysiciens bons à jeter à l’eau; c’est une vermine que j’ai sur mes
-habits; mais je ne me laisserai pas traiter comme Louis XVI. Ils sont
-comme de petits chiens qui attaquent la citadelle de Strasbourg. Il
-n’est pas nécessaire d’avoir cent hommes pour discuter des lois faites
-par trente.»
-
- [205] _Mémoires sur le Consulat_ par Thibaudeau. Napoléon
- regardait tous les philosophes comme des _boudeurs d’Auteuil_
- (le mot est de lui), mûrs pour le Sénat, et il pensait
- volontiers, comme Chateaubriand, que l’Institut était une
- «tanière de philosophes».
-
-Le lendemain, vingt tribuns étaient éliminés; ils se nommaient
-Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant, Andrieux, Daunou, Ginguené,
-Desrenaudes, Laromiguière, le moins bruyant des tribuns, Chénier,
-qui l’était le plus, Parent-Réal, Mailla-Garat[206], Isnard, «tous
-les restes encore vivaces des pouvoirs civils[207]». «Les autres,
-dit Thiers, moins connus, gens de lettres ou d’affaires, anciens
-conventionnels, anciens prêtres, n’avaient eu d’autre titre pour entrer
-au Tribunat que l’amitié de Sieyès et de son parti. Le même titre les
-en fit sortir.»
-
- [206] Il habitait Auteuil en 1796 et avait alors vingt-huit
- ans. Il était neveu de Dominique Garat. Lors de sa nomination
- au Tribunat, on avait dit:
-
- Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?
- C’est que ce petit homme a son oncle au Sénat.
-
- Mailla-Garat fut, dans la suite, employé par Daunou, aux
- Archives; ami de Mme de Coigny, il demeurait chez elle.
-
- [207] Daunou.
-
-La classe des sciences morales et politiques à l’Institut, autre
-refuge de l’idéologie, était supprimée par prétérition lors de la
-réorganisation du 24 janvier 1803; ses anciens membres furent dispersés
-dans les autres classes.
-
-La mutilation du Tribunat et la suppression de la classe des sciences
-morales eurent leur contre-coup au Luxembourg et se traduisirent par la
-fameuse conspiration de 1802, appelée aussi complot du Sénat.
-
-Sous le Directoire, Garat, Cabanis, Tracy, Thurot, Gallois, Jacquemont,
-Le Breton, Laromiguière, Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin
-Constant et Daunou se réunissaient, le tridi de chaque décade, chez un
-restaurateur de la rue du Bac sous prétexte d’y dîner; mais en réalité,
-pour y parler politique et philosophie[208]. Ces réunions s’étaient
-continuées pendant le Consulat. Naturellement, on y épargnait peu le
-Premier Consul. Jacquemont, parent de La Fayette, avait été éliminé du
-Tribunat, en même temps que Daunou, Ginguené, Chénier, etc. Il était
-chef du bureau des sciences au ministère de l’Intérieur et connaissait
-intimement Moreau, Pichegru et les chefs du parti royaliste. Daunou
-était souvent appelé au ministère sous prétexte d’affaires, mais, en
-réalité, pour s’entretenir du complot dont le but était le renversement
-de Bonaparte[209]. Bernadotte en était l’âme; Mmes de Staël et Récamier
-s’y trouvaient naturellement mêlées.
-
- [208] Taillandier p. 121-122.
-
- [209] Taillandier avoue ces entretiens. V. aussi les _Mémoires_
- de Rovigo, de Thibaudeau et de Fouché, l’_Histoire de France_
- de Bignon, _Dix ans d’exil_, par Mme de Staël, et les _Mémoires
- d’outre-tombe_.
-
-Cabanis et Tracy furent-ils gagnés à cette cause qui était celle des
-Bourbons? On l’a dit, sans en fournir aucune preuve. Fauriel, dans
-les _Derniers jours du Consulat_[210], prétend que Fouché, aidé par
-ce triste intrigant qui s’appelait Méhée de la Touche, eut l’idée de
-compromettre, dans la conspiration de Moreau, les quelques membres
-du Sénat qui s’étaient fait remarquer par leur opposition au Premier
-Consul. Mais aucun ne prêta l’oreille aux insinuations du ministre de
-la Police: «Soit qu’ils eussent, ajoute Fauriel, des informations qui
-les fissent se tenir en garde, soit qu’ils fussent résolus à s’abstenir
-de toute détermination qui eût exigé de leur part du dévouement et
-du courage, ils écartèrent les émissaires de Fouché et restèrent
-paisibles.» Fauriel, qui n’avait pas destiné ces pages à la publicité,
-parlait de ses meilleurs amis avec un ton qui montre bien quelle était
-la fausseté instinctive de son caractère; mais, du moins, en découvrant
-le rôle provocateur de Fouché, dont il fut l’ami et le secrétaire, il
-se garde d’avouer la culpabilité des sénateurs. Que Ginguené et Daunou
-soient entrés dans la conjuration, que Volney, dont le dévouement aux
-Bourbons est hors de doute, y ait trempé aussi, que Garat, qui l’a
-avoué[211], ait pris part au complot, la chose est certaine. Mais les
-sentiments républicains de Cabanis et de Tracy auraient dû suffire à
-les protéger contre cette imputation calomnieuse.
-
- [210] Nous employons ce titre très ingénieux donné par M.
- Lalanne et non par Fauriel au curieux manuscrit trouvé dans les
- archives de l’Institut.
-
- [211] Garat, avec sa belle inconscience, écrivait dans son
- ouvrage sur Moreau: «A cette époque, il fallait tout le courage
- des conspirations pour oser seulement se communiquer ses
- pensées. Moreau, que je ne connaissais guère que par sa gloire,
- et moi qui ne lui étais connu que par quelques lignes écrites,
- _garantie si peu sûre des vrais sentiments d’un homme_, nous
- ouvrîmes nos âmes tout entières l’un à l’autre. Sans cesse
- occupés de la chose publique, nous avions sans cesse le besoin
- de nous voir. Nous nous réunissions à l’une des barrières
- de Paris, chez un ami commun, dans un appartement à la fois
- chambre à coucher, bibliothèque et salon d’un homme de lettres.
- C’est là que, seul, couvert d’une redingote et à pied, se
- rendait le vainqueur de Hohenlinden.»
-
-Quoi qu’il en soit, Fouché fit savoir que le complot était découvert; à
-partir de ce jour, les dîners du Tridi cessèrent et les Idéologues ne
-se virent plus que chez Cabanis ou chez Mme de Condorcet, tandis que
-les royalistes que Daunou accompagnait[212] retournèrent chez Mathieu
-de Montmorency et chez Mme de Staël.
-
- [212] Taillandier, p. 117 et 118.
-
-C’est qu’en effet les deux oppositions ne se ressemblaient guère, ni
-dans leur personnel, ni dans leurs moyens d’action, ni dans le but
-poursuivi.
-
-Celle qui se groupait autour de Mme de Staël était plutôt
-internationale et royaliste; on le vit bien en 1814. Elle comptait,
-dans ses rangs, des préfets comme MM. de Barante, de Castellane et
-Rougier de la Bergerie.
-
-L’autre, celle qui avait son centre chez Mme de Condorcet, était
-composée des débris vaincus de la Révolution, elle était philosophique,
-mais purement française. On y voyait d’anciens conventionnels, comme
-Riouffe[213] ou comme Jean Debry, préfet du Jura, qui ne se servait
-de son influence que pour protéger des littérateurs comme Charles
-Nodier ou pour placer des amis de Sophie et de Mme Vernet. «Au souvenir
-des derniers jours de M. de Condorcet se trouve tellement joint le
-vôtre, lui écrivait en 1811[214] Mme de Condorcet, que je viens vous
-recommander un ami de Mme Vernet, Emeric. Pourriez-vous le placer dans
-votre département ou le recommander à Quinette.»
-
- [213] Préfet, légionnaire et baron, Honoré Riouffe, dit
- Toussaint, était né à Rouen, le 1er avril 1764. Il avait
- fréquenté, autrefois, chez Julie Talma et avait même
- correspondu avec elle, à l’époque où il était acteur au Théâtre
- de la République à Rouen.
-
- [214] Je dois communication de cette lettre à M. le professeur
- Pingaud dont les travaux sur la Révolution sont si remarqués.
- Dans les papiers de Jean Debry, il a trouvé quatre lettres de
- Mme de Condorcet: celle que nous venons de donner en partie;
- deux autres lettres de 1811, toujours relatives à Emeric;
- et une lettre datée de Meulan, an VII, dans laquelle Mme
- de Condorcet félicite Jean Debry du mariage de sa fille et
- l’invite à venir la voir dans sa nouvelle propriété.
-
-Quant à Gérando, il avait traversé le monde d’Auteuil; il s’y était
-heurté aux idées antireligieuses des Idéologues et, voulant rester
-dans l’opposition était passé dans le camp de Mme de Staël.
-
-En dehors de ces hommes politiques, Mme de Condorcet et Fauriel
-recevaient encore des amis de Cabanis, médecins comme lui, quelques-uns
-savants distingués, tous gens d’esprit et littérateurs qui savaient
-causer et plaire, quel que fût leur auditoire.
-
-Ils se nommaient Pinel, Boyer, Alibert, Richerand, Roussel et avaient
-pour interprète le plus éloquent, après Cabanis, cet excellent Pariset
-qui, en 1803, dans une lettre à Fauriel, traçait la ligne de conduite
-à suivre dans les circonstances que l’on traversait[215]. Il y parlait
-de cette doctrine secrète qu’il faut réserver pour soi et pour le
-petit nombre, viatique nécessaire qui aide à passer la vie sans jamais
-sacrifier l’honneur ni la vérité.
-
- [215] Cette lettre, véritable profession de foi, a été donnée
- dans le _Salon de Mme Helvétius_, p. 180, 181 et 182.
-
-La dernière intervention des amis de Mme de Condorcet, dans le domaine
-de la politique active, s’exerça au moment du procès de Moreau[216];
-quelques jours après, l’Empire était proclamé.
-
- [216] Sur le procès de Moreau et le rôle qu’y jouèrent les
- Idéologues, voir l’ouvrage cité dans la note précédente aux
- pages 186 et 187.
-
-Mais la veuve du philosophe était trop intelligente pour se contenter
-d’une opposition stérile et bavarde; elle n’y donnait pour ainsi dire
-que ses loisirs et consacrait la plus importante partie de sa vie à la
-lecture et aux travaux de l’esprit.
-
-C’était l’époque où Cabanis publiait son livre sur les _Rapports du
-physique et du moral de l’homme_. Il y travaillait, depuis plusieurs
-années, sous les yeux bienveillants, mais attentifs de sa belle-sœur.
-Cet ouvrage eut un immense succès. Benjamin Constant en disait à
-Fauriel[217]: «Je lis, autant que mon impuissance de méditation me le
-permet, le livre de Cabanis et j’en suis enchanté. Il y a une netteté
-dans les idées, une clarté dans les expressions, une fierté contenue
-dans le style, un calme dans la marche de l’ouvrage qui en font, selon
-moi, une des plus belles productions du siècle. Le fond du système
-a toujours été ce qui m’a paru le plus probable, mais j’avoue que
-je n’ai pas une grande envie que cela me soit démontré. J’ai besoin
-d’en appeler à l’avenir contre le présent et surtout à une époque
-où toutes les pensées qui sont recueillies dans les têtes éclairées
-n’osent en sortir, je répugne à croire que le monde étant brisé tout
-ce qu’il contient serait détruit. Je pense avec Cabanis qu’on ne peut
-rien faire des idées de ce genre comme institutions. Je ne les crois
-pas même nécessaires à la morale. Je suis convaincu que ceux qui s’en
-servent sont le plus souvent des fourbes et que ceux qui ne sont pas
-des fourbes jouent le jeu de ces derniers et préparent leur triomphe.
-Mais il y a une partie mystérieuse de la nature que j’aime à conserver
-comme le domaine de mes conjectures, de mes espérances et même de mes
-imprécations contre quelques hommes.»
-
- [217] Genève, 3 frimaire an XI.
-
-Le livre souleva des tempêtes. Mais, dans tous les camps, on se plut
-à reconnaître l’élégance du style, l’imagination riche et féconde, la
-raison supérieure qui faisaient de Cabanis le premier des écrivains de
-son époque.
-
-A cette date de 1802, on trouve dans les papiers de Mme de
-Condorcet[218] quelques pensées détachées qui rappellent bien l’auteur
-des _Lettres sur la Sympathie_.
-
- [218] Archives du Paty de Clam. De 1801 à 1804, Mme de
- Condorcet s’occupe aussi, avec Cabanis et Garat, de la
- publication des œuvres complètes de son mari.
-
-«Le génie et la naïveté parlent la même langue,» disait-elle.
-
-Ou bien:
-
- «Les véritables auteurs sont ceux qu’on peut méditer. Fort loin de
- là, il en est beaucoup aujourd’hui qu’on ne peut que chercher à
- comprendre.»
-
-Et encore, cette règle de conduite:
-
- «N’avoir d’autre caractère que son âme.»
-
-Cette habitude d’écrire ainsi ses pensées était devenue pour bien
-des jeunes filles et des jeunes femmes, une mode à laquelle elles
-sacrifiaient. Témoin Mlle de Meulan, et aussi Eulalie Roucher, mariée
-depuis quelques années, avec un collègue de Fauriel dans les bureaux
-de Fouché[219]. Mme de Condorcet avait connu Eulalie à Villette et à
-Auteuil; plus âgée qu’elle de dix ans, elle s’était souvent occupée
-de la fille du poète avec cette délicatesse qui est, dans la première
-jeunesse, comme le prélude de ce sentiment qui sera un jour l’amour
-maternel. Jeunes femmes, toutes deux s’étaient retrouvées au cours
-de botanique de Desfontaines et aux excursions dans la campagne de
-Gentilly.
-
- [219] Marc-François Guillois, rédacteur au _Moniteur_, connu
- par des travaux littéraires, dont quelques-uns furent entrepris
- en collaboration avec le père de Paul de Saint-Victor.
-
-Eulalie qui, à seize ans, parlait et écrivait l’italien, l’anglais et
-le latin, avec une pureté qui émerveillait les amis de son père[220],
-était digne par l’esprit comme par le cœur de Mme de Condorcet;
-l’ancienne amitié avait bien vite reconquis tous ses droits, et Eulalie
-était reçue à Auteuil ou à la Maisonnette, comme la meilleure et la
-plus aimée des compagnes.
-
- [220] V. _Pendant la Terreur: Le poète Roucher_.
-
-Cabanis avait envoyé à Eulalie un exemplaire de son livre, et comme
-celle-ci l’en avait remercié en rappelant l’ancienne liaison de
-Roucher et de Cabanis, le médecin-philosophe lui répondait[221]:
-
- «Oui, Madame, le souvenir de votre père me sera toujours cher!
- Ses grands talents, ses malheurs, l’amitié dont il m’avait honoré
- autrefois, me feront toujours prendre un vif intérêt à tout ce qui
- lui a appartenu et je n’oublierai jamais les années de votre enfance
- où j’ai eu l’avantage d’observer les premières lueurs de cet esprit
- si distingué que vous avez déployé depuis. Votre suffrage, madame, et
- celui de vos amis, est une digne récompense de travaux entrepris pour
- éclairer les hommes.»
-
- [221] A Mme Guillois, Auteuil, 11 germinal an XIII.
-
-Dans ces charmantes réunions de deux femmes si bien faites pour se
-comprendre, Eulalie avait soumis à son amie quelques-unes de ses
-pensées et Mme de Condorcet s’en était montrée enchantée. C’est que,
-sous bien des rapports, leur destinée, d’abord heureuse, puis traversée
-par d’affreux malheurs, se ressemblait.
-
-Il y avait quelque chose des désillusions que toutes deux avaient
-éprouvées dans cette pensée d’Eulalie[222]:
-
- «L’âme, après de longs chagrins ou de grandes passions ressemble à
- un vase rempli d’une eau trouble. Parvient-on à l’éclaircir, il faut
- bien prendre garde de la remuer et de l’agiter encore. Le bonheur de
- notre vie peut dépendre de cette précaution.»
-
- [222] Papiers de famille de l’auteur.--Voici encore
- quelques-unes de ces pensées d’Eulalie: «Je ne connais point
- de remède au défaut de tact. C’est un vice de l’organisation
- du cœur. Si ce premier avertissement plus prompt que la pensée
- ne la devance pas, tout est dit.»--«Quel dommage qu’il y ait
- pour l’homme que son génie inspire des lendemains comme pour le
- vulgaire. Un aujourd’hui de plusieurs jours ferait naître des
- chefs-d’œuvre que sa vie ne produira jamais. L’âme et l’esprit
- ont leurs crises comme la nature. Tous les grands mouvements
- sont rares; leur fait est d’enfanter toujours quelque chose
- d’extraordinaire.»--«Enthousiasme, confiance, bonté exquise,
- délicatesse de cœur, vivacité de tout, beau idéal, fraîcheur de
- sentiments, tous fruits impossibles à conserver sur un arbre
- que les orages du monde ont battu et souvent renversé pour
- toujours.»--N’est-ce pas la pensée et presque la phrase de
- Sophie sur «la coupe enchantée que la main du temps renverse
- pour la femme au milieu de sa carrière»?
-
-Et comme ici on reconnaît bien la jeune femme, élevée, avec Sophie, à
-l’école du XVIIIe siècle:
-
- «La mémoire du cœur est assurément la moins périssable puisqu’elle
- s’exerce par nos sensations. Une odeur, un souffle, un aspect
- ramènent la vivacité des événements passés avec une force
- inconcevable qui ne pouvait se retrouver que là et peut-être une
- seule fois dans la vie. C’était le dépôt de ce souvenir.»
-
-
-Mais il ne faudrait pas croire que les soucis de la politique ou les
-spéculations plus hautes de la pensée aient détourné Sophie de ce
-qu’elle regardait, dans le fond de son âme, comme le plus doux et le
-plus précieux des devoirs.
-
-Jamais Mme de Condorcet n’avait quitté sa fille, ni confié à personne
-le soin de son éducation. Après avoir assuré le sort matériel d’Elisa,
-elle n’avait plus eu qu’un seul but: élever Mlle de Condorcet de
-manière à la rendre digne de son nom et telle que son père l’aurait
-voulu voir s’il avait vécu.
-
-Depuis longtemps, elle connaissait et recevait chez elle un Irlandais
-réfugié en France, le général O’Connor. C’était un des meilleurs amis
-de Cabanis, estimé de tous ceux qui le connaissaient[223]; il avait mis
-son épée à la disposition de la France et de l’Empereur, croyant par
-là servir la liberté. A la fin de 1804, il commandait une division à
-l’armée de Brest où Cabanis lui écrivait[224]:
-
- [223] On a vu, plus haut, ce que pensait de lui
- Benjamin Constant.
-
- [224] Auteuil, 21 brumaire an XIII. Bibliothèque de l’Institut.
-
- «On croit ici, généralement, que l’expédition va partir et que vous
- allez, enfin, en Irlande.
-
- «Vous savez combien j’ai à cœur le succès de cette entreprise,
- indépendamment de la gloire des armées françaises dont il est bien
- naturel que je sois très jaloux. Combien n’ai-je pas besoin de vous
- voir mettre à fin le noble plan de liberté de votre pays auquel vous
- avez consacré toute votre vie et toutes vos facultés!...
-
- «Adieu, mon excellent et digne ami, ma femme et tous nos amis communs
- vous font mille tendres compliments et quant à moi vous savez que je
- vous suis dévoué pour toujours, c’est-à-dire pour la vie.»
-
-En 1807, rentré à Paris et ayant définitivement quitté l’armée,
-O’Connor demanda et obtint la main de Mlle de Condorcet. Le mariage
-eut lieu au mois de juillet. Elisa n’avait que dix-sept ans; mais la
-maturité précoce de son esprit la rapprochait de l’homme distingué
-qu’elle allait épouser. Sa physionomie et ses allures évoquaient
-invinciblement le souvenir de son père; elle était dans toute la
-fraîcheur de la jeunesse, mais rien dans sa personne et dans sa
-figure un peu masculine ne rappelait l’admirable beauté de Mme de
-Condorcet[225].
-
- [225] Mme O’Connor eut cinq garçons qu’elle allaita tous; les
- trois premiers moururent jeunes. Elle mourut subitement en
- 1859; son mari était mort le 26 avril 1852. Il fut inhumé dans
- le parc du Bignon.--Une lettre d’O’Connor à Parent-Réal, en
- juillet 1810 (collection Frédéric Masson), dans laquelle le
- général s’occupe des intérêts de Mme Lachèze, est écrite sur
- le papier des armées républicaines et orné du bonnet phrygien.
- Tout O’Connor est dans ce détail.--Je dois aux recherches si
- heureuses de M. le vicomte de Grouchy la communication de
- diverses pièces concernant les intérêts d’Elisa: 6 brumaire an
- VI (27 octobre 1797): Mme de Condorcet, agissant comme tutrice,
- demande à vendre des biens dans l’Aisne, près de Saint-Quentin,
- pour 25.000 francs.--12 thermidor an VI: Mme de Condorcet
- demande qu’on fixe le montant de l’éducation de sa fille.
- Le revenu net des terres situées dans l’Aisne, dans l’Orne
- et à Ribemont, déduction faite d’une rente de 3.800 francs,
- étant de 9.900 francs, la dépense de la mineure Condorcet est
- fixée à 4.000 francs.--28 mai 1803, nomination d’une tutrice
- (Mme de Condorcet) et d’un subrogé tuteur (Larroque, homme de
- lois); membres du conseil de famille: des Forges de Beaussé,
- messager d’État; Lachèze, juge au tribunal de cassation;
- Grouchy, général de division et Laromiguière.--26 juillet
- 1806 (Archives nationales, AA, 45, nº 1349). Lettre de Mme de
- Condorcet, relativement à des biens dans l’Orne qui lui ont été
- repris et qui, d’après les intentions de l’Empereur, doivent
- être échangés contre d’autres domaines et non pas contre de
- l’argent.
-
-Le jeune ménage s’établit d’abord à Auteuil dans l’ancienne maison de
-Mme Helvétius; mais, il ne tarda pas à quitter le village et partagea
-désormais son temps entre la Maisonnette, Villette et les propriétés du
-général.
-
-Par une véritable et cruelle fatalité, jamais un événement heureux ne
-se produisit dans la vie de Mme de Condorcet sans qu’il fût presque
-aussitôt suivi d’une revanche du sort.
-
-Depuis longtemps, la faible santé de Cabanis préoccupait les siens.
-Lui-même savait que les heures lui étaient comptées; aussi se hâtait-il
-d’écrire à Fauriel cette _Lettre sur les causes premières_, qu’il ne
-voulait plus retarder, disait-il à Ginguené[226] «parce qu’il sentait
-qu’il n’avait plus un moment à perdre».
-
- [226] 23 janvier 1807.
-
-Cette dernière œuvre marquait un retour sensible aux doctrines
-spiritualistes; Cabanis y admettait «dans les forces actives de
-l’Univers une intelligence et une volonté»; il parlait d’un
-«ordonnateur suprême» et prêchait, avec Platon, la confiance dans la
-mort «qui ne peut rien apporter que d’heureux». Les stoïciens avaient
-en lui un adversaire respectueux, mais convaincu; nul philosophe n’a
-mieux que lui mis en lumière les contradictions de leur cœur et de
-leur esprit: «Si la douleur n’était point un mal, disait-il, elle ne
-le serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes. Nous devrions
-la compter pour rien dans eux comme dans nous... O Caton! Pourquoi te
-vois-je quitter ta monture, y placer ton familier malade et poursuivre
-à pied, sous le soleil ardent de la Sicile, une route longue et
-montueuse? O Brutus! pourquoi, dans les rigueurs d’une nuit glaciale,
-sous la toile d’une tente mal fermée, dépouilles-tu le manteau qui te
-garantit à peine du froid pour couvrir ton esclave frissonnant de la
-fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables, vos vertus elles-mêmes
-démentent ces opinions exagérées, contraires à la nature, à cet ordre
-éternel que vous avez toujours regardé comme la source de toutes les
-idées saines, comme l’oracle de l’homme sage et vertueux, le guide sûr
-de toutes nos actions.»
-
-Le mercredi, 22 avril 1807, Cabanis se promenait dans son jardin
-d’Auteuil, avec Richerand, lorsqu’il fut pris subitement d’une
-congestion cérébrale. Il ne tarda pas à reprendre connaissance; mais il
-fallait quitter, au plus vite, le voisinage de Paris et, après un court
-séjour à la Maisonnette, puis à Villette, il alla se fixer tout près
-de là, à Rueil, sur le territoire de la commune de Seraincourt[227].
-Restant ainsi dans le centre de ses affections et auprès des pauvres
-qu’il aimait et qu’il connaissait tous, il put encore faire quelques
-sorties. Cependant, il dépérissait et s’entretenait de sa fin avec une
-parfaite sérénité, répétant cette sentence d’Hoffmann que «l’apoplexie
-nerveuse est la récompense accordée par la nature aux longs travaux de
-l’esprit».
-
- [227] Le marquis de Grouchy était très âgé et lui-même
- gravement malade. Cabanis craignit de le fatiguer par sa
- présence; de là, son établissement à Rueil. M. de Grouchy,
- d’ailleurs, ne tarda pas à mourir; il s’éteignit, le 23 avril
- 1808, à 8 heures du matin, âgé de quatre-vingt-treize ans et
- demi.
-
-Au mois de novembre 1807, Ginguené se rendit à Rueil pour y passer
-quelques jours auprès de son ami. Il a raconté, lui-même, dans son
-journal intime[228], cette visite:
-
- [228] Dont quelques extraits ont été donnés, pour la première
- fois, par l’auteur dans le _Salon de Mme Helvétius_.
-
- «Cabanis était hors d’état de travailler. Obligé de vivre de régime,
- il y mettait surtout son esprit; c’est ce qu’il y a de plus pénible
- pour quelqu’un qui fait un si grand et un si bon usage du sien...
- Je trouvai Cabanis mieux que je ne m’y attendais, mangeant de bon
- appétit, dormant paisiblement, chassant tous les jours pendant
- quelques heures, causant comme à son ordinaire, pourvu que la
- conversation ne devînt pas trop animée, ce que ses amis avaient
- soin d’éviter; mais ne pouvant écrire même une lettre, sans fatigue
- et sans étourdissements. Sa femme était un ange de vigilance, de
- patience et de tendresse; son neveu Georges Montagu en était un
- autre. La petite Annette mettait, au milieu de ce tableau, du
- mouvement et de la gaieté: Aminthe était à Paris, en pension. Mme de
- Condorcet et Fauriel étaient à la Maisonnette, près Meulan. Rueil est
- à une lieue dans les terres. Ils y venaient souvent. Cela formait
- une société pleine d’intérêt et de charme, dont Cabanis était l’âme,
- tout malade qu’il était. Je fus reçu à bras ouverts et m’établis là
- pour six jours, comme si c’eût été pour la vie. Ils passèrent bien
- rapidement. Le matin, levé de bonne heure, je travaillais jusqu’au
- déjeuner. La causerie, la promenade et une ou deux heures de travail
- remplissaient le reste de la matinée; le soir, on me faisait lire des
- fables et elles reçurent des approbations et des encouragements bien
- faits pour me donner quelque confiance.
-
- «Je quittai Rueil avec beaucoup de regret et de tristesse. Je
- sentis un grand serrement de cœur en embrassant mon cher Cabanis.
- Je l’embrassais pour la dernière fois. J’allai coucher le soir à la
- Maisonnette pour partir de Meulan le lendemain matin de bonne heure.
- Je revins avec la bonne Mme Vernet, cette généreuse provençale, qui
- s’est immortalisée en donnant, pendant plusieurs mois, l’hospitalité
- au malheureux Condorcet. Je l’avais trouvée à la Maisonnette. Mme de
- Condorcet continue de lui témoigner toute la reconnaissance et tous
- les égards qu’elle mérite. Elle était avec son triste visage qui ne
- la quitte point. Je la reconduisis chez elle en voiture, rue des
- Fossoyeurs. Je l’ai revue quelquefois depuis avec plaisir. C’est tout
- le feu, toute la franchise et toute la cordialité provençales.»
-
-Au printemps de 1808, un nouveau mieux se produisit; Cabanis se reprit
-à la vie et écrivit ou plutôt dicta, le 22 février, cette lettre
-touchante pour son ami Ginguené[229]:
-
- [229] Papiers de famille de l’auteur.
-
- «Qu’il y a de temps, mon cher et excellent ami, que nous n’avons reçu
- de vos nouvelles et que nous avons de reproches à nous faire d’avoir
- pu être si longtemps sans vous en demander, ainsi que de celles de
- Mme Ginguené, que nous comprenons toujours sous ce mot vous. Nous
- avons su que vous aviez été incommodé, mais nous espérons que cela
- n’est rien. Les articles que vous mettez dans le _Mercure_ sont d’un
- homme bien portant, et vous paraissez d’autant plus vigoureux que
- d’autres morceaux, placés à côté, ont des caractères maladifs assez
- remarquables. Dites-nous pourtant au vrai ce qu’il en est.
-
- «Voilà de bien beaux jours; quoique froids encore, ils annoncent
- déjà le printemps, et cette annonce m’est doublement et triplement
- précieuse, en ce qu’elle nous donne l’espoir prochain de vous revoir
- à Rueil. Vous nous l’avez promis, et vous n’êtes pas homme à ne pas
- tenir votre promesse. Commencez donc, je vous prie, à faire sur cela
- vos projets et vos calculs d’amitié; tous nos vœux seraient remplis,
- si Mme Ginguené voulait bien être de moitié dans cette partie.
-
- «Je compte, d’ici à peu de temps, faire une petite course à Auteuil,
- et vous devez être bien sûr que je n’oublierai pas la rue du
- Cherche-Midi, et surtout les excellents amis qui l’habitent. Mais
- cette course sera extrêmement courte et elle ne sera que pour mes
- amis les plus intimes; car je me trouve trop bien du séjour de la
- campagne pour ne pas vouloir en compléter les effets; je reviendrai
- aussitôt retrouver notre bon air et nos eaux parfaites. Si vous
- étiez homme à me suivre, vous seriez bien aimable.
-
- «Mme de Condorcet et Fauriel viennent de passer avec nous une partie
- assez considérable de l’hiver; ils nous l’ont rendu extrêmement
- agréable. Mme de Condorcet a pourtant été et elle est encore assez
- incommodée d’une bouffée rhumatismale qui s’est terminée par une
- éruption très démangeante. Nous avons parlé bien souvent de vous
- ainsi que de Mme Ginguené. Vos charmantes fables et l’espoir de
- les voir bientôt publiées ont été plus d’une fois le sujet de ces
- entretiens...
-
- «Je ne vous dis pas, mon bon ami, tout ce que ma femme me charge de
- vous dire. Sachez uniquement que tout Rueil vous est dévoué de cœur,
- moi en particulier qui vous aime, comme je vous estime, c’est-à-dire
- du fond de mon âme. Parlez de nous, je vous en prie, à Mme Ginguené.
- Dites pour moi un mot d’amitié à Garat. Adieu, mon cher et bon ami,
- je suis tout à vous pour la vie et par delà, s’il y a un par-delà.»
-
-Le 5 mai, après une promenade avec sa femme, Cabanis se mit
-tranquillement au lit, dormit quelques heures et fut saisi, vers
-minuit, d’une nouvelle attaque qui l’emporta, malgré les secours les
-plus prompts.
-
-Une cérémonie religieuse eut lieu à Auteuil, le 14 mai, puis le
-corps du grand médecin fut transporté au Panthéon, en présence des
-députations du Sénat, de l’Institut et de l’Ecole de médecine. Les
-pompes de la douleur officielle ne furent rien à côté du chagrin de sa
-famille, de ses amis et des pauvres d’Auteuil et de Villette, qui le
-pleurèrent comme un père tendrement aimé.
-
-Le cœur de Cabanis manque sous les tristes voûtes du Panthéon; il
-repose à Auteuil, dans un coin de verdure, auprès du corps de Mme
-Cabanis et tout à côté des restes de Mme Helvétius.
-
-Après cette mort, les dernières années silencieuses de l’Empire ne
-furent guère marquées pour Mme de Condorcet que par les visites, rares
-mais choisies, qu’elle recevait à la Maisonnette.
-
-Tantôt, c’était Manzoni qui venait avec sa mère, fille de Beccaria,
-passer plusieurs étés chez la veuve du philosophe. Alors, dans les
-promenades sur la terrasse ou le long du coteau de Sainte-Avoie,
-Manzoni célébrait devant ses hôtes les immortelles beautés de la
-poésie et de l’art, ou bien, il leur déclamait, avant de les écrire,
-ses beaux vers sur la mort d’Imbonati. Il y avait cependant un terrain
-où le poète ne pouvait pas s’entendre avec ses amis; c’était quand la
-conversation tombait sur le maître de l’Europe pour lequel Manzoni
-n’avait pas assez d’admiration[230].
-
- [230] Chateaubriand, dans les _Mémoires d’outre-tombe_, a cité
- un fragment d’une des belles pièces de Manzoni sur Napoléon:
- «Il éprouva tout: la gloire plus grande après le péril, la
- fuite et la victoire, la royauté et le triste exil, deux fois
- dans la poudre, deux fois sur l’autel. Il se nomma. Deux
- siècles, l’un contre l’autre armés, se tournèrent vers lui,
- comme attendant leur sort. Il fit silence et s’établit arbitre
- entre eux.»
-
-Après son mariage, en 1808, il vint revoir la Maisonnette et demanda à
-Fauriel d’être le parrain de son premier enfant[231].
-
- [231] Ce fut une fille, Juliette-Claudine, du nom de Fauriel
- qui s’appelait Claude.
-
-Tantôt, Fauriel introduisait chez son amie Baggesen, ce Danois à
-l’esprit si original, au cœur toujours inquiet des moindres choses de
-la vie. L’auteur de la _Parthénéide_ s’était logé près de Marly et il
-avait baptisé son habitation du nom de _Violette_; les lettres de ses
-correspondants ne lui parvenaient pas et il s’en plaignait à Fauriel:
-
- «Le nom de Violette n’y fait rien; c’est Marly-la-Machine qui décide,
- qui depuis longtemps ne s’appelle plus Marly-le-Roi et qui n’est
- pas encore appelé Marly-l’Empereur. Continuez toutefois d’omettre
- la Violette pour l’avenir; ce n’était naturellement qu’un badinage
- de ma part de vous donner cette adresse, une mauvaise plaisanterie,
- si vous voulez, en pensant à Villette, d’où je m’imaginais que vous
- pourriez, de temps en temps, dater vos lettres... Pour ce qui
- regarde ma Violette, j’y renonce dès à présent dans tous les actes
- publics, mais rien au monde ne m’y fera renoncer dans les cas privés.
- Je dirai là-dessus comme disait certain évêque: «En public, Madame,
- vous serez obligée de m’appeler Monsieur, mais, en particulier,
- vous pouvez m’appeler Monseigneur.» N’ai-je pas fait planter une
- quantité innombrable de violettes au pied de la butte que je viens de
- faire moi-même dans le jardin, uniquement pour justifier ce nom? Et
- n’ai-je pas daté toutes les lettres que j’ai écrites depuis un mois
- de Violette par cette même raison? Il est vrai que, jusqu’à présent,
- il n’y a que vous, Mme de Condorcet, ma femme et moi qui sachions
- ce nom; mais mes trois fils grandissent et le sauront un jour, mon
- meilleur ami M... le saura et puis la postérité. C’est tout ce qu’il
- me faut. Les violettes craignent le grand jour; c’est au sein de
- l’amour, de l’amitié et de la poésie qu’elles se cachent.»
-
-Une autre fois, c’était Guizot qui venait à la Maisonnette pour y
-travailler sans distractions et qui, à chacun de ses voyages, apportait
-avec lui six ou sept cents volumes[232].
-
- [232] Il y passa tout l’été et l’automne de 1820, pendant que
- Mme de Condorcet était retenue à Paris par sa santé.
-
-Puis, Sismondi qu’une communauté de goûts et d’études amenait en 1813
-chez Fauriel et chez Guizot.
-
-Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant venait à la Maisonnette
-à chacun de ses voyages en France; c’était l’une des plus vieilles
-relations de Mme de Condorcet; il avait suivi auprès d’elle les cours
-du Lycée, fréquenté chez Suard et chez Mme Necker et conspiré avec
-Bernadotte, dans les environs du 18 brumaire.
-
-En 1806, Mme de Staël était à Acosta, chez les Castellane; elle
-terminait _Corinne_ et cherchait à régler des affaires d’intérêt assez
-embrouillées. Elle appela auprès d’elle pour l’y aider Fauriel et
-Benjamin; le premier arriva de la Maisonnette qui était toute proche:
-on se rappela les entretiens d’autrefois, mais le charme était rompu
-et la séparation fut sans amertume. Le second avait traversé toute
-la France; un orage de cœur éclata et l’ancien ami de Mme de Staël
-ne trouva autre chose à faire que de se sauver. Rentré à Paris, il
-écrivait[233]: «Je passe une soirée _très douce_ chez Mme de Condorcet
-avec Cabanis et Fauriel.»
-
- [233] _Journal intime_ de Benjamin Constant. Ollendorff, 1895,
- p. 118. Le lendemain, il se rencontre encore avec Fauriel chez
- Mme Récamier.
-
-En 1809, Sophie vint passer quelques jours à Paris. Elle quittait
-rarement Fauriel; les deux lettres qu’elle lui écrivit dans cette
-circonstance méritent donc d’être données[234]:
-
- [234] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Ces deux
- billets sont écrits sur un papier dans le filigrane duquel
- on voit le profil de Napoléon, empereur des Français et roi
- d’Italie.
-
- «Je suis arrivée ici accompagnée par le soleil et j’y ai trouvé
- le feu bien établi en bas et dans ma chambre. Du reste, des soins
- simples pour moi qui m’y laissent presque aussi libre que si j’étais
- seule. Ma belle-sœur venait de recevoir une lettre de mon frère (le
- général de Grouchy) d’Als, du 19; Alphonse (fils du général), pris
- par Châtelet, s’est échappé au bout de dix jours et a rejoint le
- général Zusca qui l’a envoyé à l’Empereur lui rendre compte de l’Etat
- du Tyrol. L’Empereur l’a bien reçu et lui a dit qu’il n’avait pas
- son père avec lui parce qu’il se confiait plus à lui qu’à personne
- pour mener sa cavalerie et qu’il n’en savait pas moins qu’il avait
- pris un bidet de poste pour arriver à temps à la bataille de Piave,
- etc., etc... Mon frère ajoute: «On s’occupe à prendre Raab, place
- fortifiée qui nécessiterait des pièces de siège dont nous manquons.
- Les affaires avancent peu. La sanglante et glorieuse bataille du 14
- n’a pas eu autant de résultats qu’il eût été à désirer. Enfin, ce
- n’est que dans un avenir terriblement éloigné qu’on peut entrevoir
- la fin de cette guerre, à moins que les Russes n’y prennent une part
- active.»
-
- «J’ai trouvé le cabinet occupé par de la musique et du dessin, le
- tout assez passable pour me mettre en train, si j’avais la force de
- l’être. L’air d’ici me semble bon, mais un affreux bouillon m’a fait
- passer une affreuse nuit.
-
- «Adieu. Désirer de te voir vient si fort après désirer qu’il ne te
- coûte pas un moment de gêne que je te répète: Ne viens pas. Mille
- choses à nos amis.»
-
-Et une autre fois:
-
- «Bon sommeil et néanmoins douleurs cruelles pour quatre lignes. J’ai
- envoyé les clefs hier. A jeudi, _Nâfsi_[235], et n’oublie pas de
- faire envoyer une paire de draps bons jeudi...--_P.-S._ Salut, douce
- retraite, parfum des fleurs, aimables ombrages, paix pour le travail
- et tout ce dont il double le charme.»
-
- [235] Mot arabe qui signifie: _ma chère âme ou mon cher cœur_.
- Fauriel avait appris quelques mots de cette langue à Mme de
- Condorcet.
-
-Paris, on le voit, ne lui faisait pas oublier la maison bénie où, dans
-l’amour et l’étude, elle avait presque retrouvé le calme heureux de son
-enfance.
-
-L’affaire Malet, en 1812, fut un premier coup de tonnerre dans le ciel,
-déjà chargé d’orage, de l’Empire. Napoléon, dans un discours fameux,
-reprocha aux amis de Mme de Condorcet une conspiration à laquelle ils
-n’avaient certainement pas pris part[236].
-
- [236] Voir cette sortie contre l’Idéologie dans le _Moniteur_
- du 21 décembre 1812 ou dans la _Correspondance de Napoléon_,
- XXIV, p.398-399.
-
-Ils n’en restèrent pas moins patriotes et français au moment des
-désastres. Mais la Restauration ne leur en sut aucun gré. Les restes
-déjà décimés des Idéologues furent les premières victimes des Bourbons;
-on les chassa de l’Institut, de l’Université[237]; tous ceux qui
-tenaient une plume indépendante furent condamnés à l’exil.
-
- [237] Ou du conseil d’État, comme Guizot.
-
-Eulalie se rendit chez le préfet de police Anglès pour demander la
-grâce de son mari qui subvenait aux besoins de cinq enfants en bas
-âge et comme le fonctionnaire lui répondait: «Pas de pitié pour lui,
-madame.»--«Oh! monsieur, s’écria la fille de Roucher, vous me faites
-frémir. Je crois entendre encore les assassins de mon père!»
-
-Mme de Condorcet et sa sœur furent dénoncées, traquées par la
-police. On représentait Mme Cabanis comme «une jacobine déterminée
-qui détestait et tournait en ridicule le roi et la famille royale».
-On voulut la priver de la pension qu’elle touchait comme veuve de
-sénateur[238].
-
- [238] Archives nationales. F. 7. 6788. 20 octobre 1815.
- «Le sieur Bontemps est arrêté pour loger chez lui la sœur
- du général Grouchy. Bontemps, employé au ministère de la
- marine, rue des Vieilles-Tuileries, ayant loué partie de sa
- maison à la dame Cabanis, sœur du général Grouchy, qui reçoit
- habituellement chez elle sa belle-sœur. Cette dernière a avoué
- à un sieur Boutard, demeurant en face, qu’elle était inquiète
- de son mari jusqu’à ce qu’il fût arrivé à destination. Il y a
- huit ans que Mme Cabanis demeure rue des Vieilles-Tuileries,
- nº 47. La somme de 6.000 livres de sa pension pourrait être
- mieux employée. La rue des Vieilles-Tuileries, faubourg
- Saint-Germain, est extrêmement mal habitée. Tous les soirs, on
- chante des horreurs contre la famille de Bourbon.»
-
-Mais ce fut sur le maréchal de Grouchy que retomba toute la haine du
-nouveau gouvernement.
-
-La cause principale qui détermina la mise du nom de Grouchy sur la
-liste de proscription et de mort du 24 juillet 1815 fut sa nomination
-de maréchal à la suite de la capture du duc d’Angoulême[239].
-
- [239] Voir aux pièces annexes l’explication donnée par Grouchy
- de sa conduite dans ces circonstances.
-
-Traduit, le 19 octobre 1816, devant le premier conseil de guerre de
-la première division militaire, sous l’inculpation de trahison, crime
-qui entraînait la mort, Grouchy, en fuite, fut déclaré contumace. On
-procéda néanmoins au jugement. A l’audience assistaient Mme de Grouchy,
-le colonel et le vicomte de Grouchy, ses deux fils, Mme la marquise de
-Condorcet, sa sœur.
-
-Le colonel défendit son père en ces termes[240]:
-
- [240] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 14 et seq.
-
- «A qui fera-t-on croire que, pour prétendre à cette récompense (le
- grade de maréchal de France), il eut besoin de nouveaux titres, celui
- qui, maréchal de camp en 1792, lieutenant général en 1793, général
- en chef en 1795, a, pendant vingt-cinq ans, commandé des divisions,
- des corps d’armée et, dans quelques campagnes, l’arme entière de
- la cavalerie; celui qui s’est trouvé à soixante batailles, à plus
- de cent combats où la victoire fut, dans presque tous, arrosée de
- son sang; celui qui disait au chef du gouvernement, fatigué de ses
- réclamations en faveur des émigrés: «Je ne vous ai pas encore demandé
- autant de radiations que j’ai reçu de blessures pour la patrie et
- vous me faites souvenir que j’en compte vingt et une.»
-
- «Quand mon père gémit sous le poids d’une accusation terrible,
- interdirait-on à la piété filiale de lui rendre une justice que
- lui rendra l’équitable postérité? Elle dira de lui, messieurs,
- qu’étranger à toute faction, uniquement dévoué à sa patrie, la
- seule prérogative qu’il réclama jamais fut celle de se présenter le
- premier sur tous les champs de bataille et qu’au milieu des souvenirs
- honorables qu’il emporte dans son exil, le plus cher à son cœur fut
- d’avoir ramené des bords de la Dyle, à travers 200.000 ennemis,
- 40.000 Français invaincus jusque sous les murs de la capitale.»
-
-Après ces paroles, il fut donné lecture d’une consultation que Mme de
-Condorcet avait obtenue de MM. Chaix d’Est-Ange, Delavigne, Billecocq
-et Tripier et qui concluait à l’incompétence du conseil de guerre, le
-maréchal de Grouchy, en sa qualité de colonel général des chasseurs,
-étant devenu grand-officier d’Empire et, dès lors, justiciable de la
-Chambre des Pairs.
-
-L’incompétence fut prononcée; mais le lendemain, 20 octobre 1816, le
-capitaine rapporteur remplissant les fonctions de procureur du roi se
-pourvut devant un conseil de revision qui renvoya Grouchy devant un
-nouveau conseil de guerre. Celui-ci se déclara incompétent à son tour.
-
-Dès le début de 1816, le maréchal était passé en Amérique; c’est de là
-qu’il donna l’ordre de vendre Villette et ses dépendances. Mais, tandis
-que Mme de Condorcet ne cessait de s’occuper de lui, en retour Grouchy
-écrivait des lettres pleines du nom de Sophie et du souvenir le plus
-touchant pour cette sœur dévouée[241].
-
- [241] _Mémoires du maréchal de Grouchy_, t. V, p. 46 et _circà_.
-
-A partir de 1817, Mme de Condorcet vécut très retirée et ne s’occupa
-plus que d’œuvres de bienfaisance et de charité. Elle ne faisait plus à
-la Maisonnette que de courtes apparitions et s’était établie à Paris au
-nº 68 de la rue de Seine.
-
-Les douleurs aiguës et presque continuelles d’une névralgie qui avait
-son siège dans la tête n’avaient atteint ni sa beauté, ni son esprit,
-et Firmin Didot, comme aux beaux jours du Consulat, lui offrait un
-volume des _Bucoliques_ sur lequel il avait écrit ces vers[242]:
-
- De la main d’un pasteur accepte avec bonté
- Ce fruit de son jardin peut-être un peu sauvage.
- Il ne te vit jamais sans songer à l’hommage
- Qu’un pasteur autrefois offrit à la beauté.
-
- [242] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.
-
-Mme de Condorcet avait eu la joie de revoir son frère le maréchal
-dont l’exil avait cessé. Mais un nouveau chagrin avait suivi ce court
-bonheur; elle en faisait part, en ces termes, à son neveu Ernest de
-Grouchy, alors élève à la pension Hix[243]:
-
- «Mardi, 29 janvier 1822.
-
- «La nuit du départ de mon frère, le feu a pris au bâtiment de la
- Ferrière[244], à 2 heures du matin et à 4 il ne restait plus que les
- murs. Meubles, linge, bibliothèque, papiers relatifs à ses campagnes,
- tout son ménage d’Amérique, tout ce qu’il avait rapporté d’effets
- curieux ou précieux des quatre coins de l’Europe où il a fait la
- guerre, ses habits, ses armes, tout a été consumé.
-
- «Dis-le à M. Hix et prends le temps d’écrire à ce sujet à ton oncle
- ce que ton cœur t’inspirera, où se trouvera sûrement le regret de
- n’avoir aucun sacrifice à lui offrir.
-
- «Je t’embrasse, cher enfant.»
-
- [243] Lettre communiquée par M. le vicomte de Grouchy. La
- pension Hix, alors située 10, rue de Matignon, et plus tard, 5,
- rue de Berri, avait une réputation considérable; en dehors des
- jeunes de Grouchy, elle compta comme élèves Alfred de Vigny et
- les enfants de Barante, de Ségur, de Wagram, de Valmy, Tascher
- de la Pagerie, etc. Cette pension suivait les cours du collège
- Bonaparte, aujourd’hui Lycée Condorcet. Ernest de Grouchy,
- ancien préfet, ancien député, officier de la Légion d’honneur,
- est mort en 1879. Il était le beau-père du général de Miribel.
-
- [244] Propriété du maréchal de Grouchy, en Normandie. On voit,
- par la suite de cette lettre, que Mme de Condorcet continuait à
- exercer son influence douce, mais pénétrante et très réelle sur
- tous ceux qui l’approchaient.
-
-Dans les premiers jours de septembre 1822, la maladie prit un
-caractère des plus graves; au milieu de ses cruelles souffrances, Mme
-de Condorcet ne retrouvait quelque force que pour s’entretenir des
-besoins et du sort futur de ceux qu’elle avait coutume de secourir, et
-lorsque sa langue devint embarrassée, ce furent encore les noms de ces
-personnes qu’elle prononça le mieux et qu’elle répéta le plus souvent.
-
-Le 8 septembre, elle s’éteignit, après avoir demandé pour ses
-funérailles la plus grande simplicité.
-
-Quelques jours après, Mme Ginguené écrivait sur le cahier où elle
-notait ses pensées[245]:
-
- «La veuve de l’illustre Condorcet vient de mourir. Toutes les
- ressources de l’art le plus habile n’ont pu que prolonger de quelques
- moments cette existence précieuse à ceux qui l’ont connue. Mme de
- Condorcet fut peut-être la plus belle femme de son époque; elle fut
- certainement une des plus spirituelles et des meilleures de son
- temps. Elle eut toutes les vertus sans un seul préjugé.
-
- «Mme de Condorcet est morte le dimanche 8 septembre. Elle demanda à
- être enterrée avec les pauvres et sans cérémonie religieuse. Huit ou
- dix parents et amis ont accompagné les restes de cette excellente
- femme au Père-Lachaise. Sa tombe est près l’avenue où repose mon
- pauvre ami[246].»
-
- [245] Sur Mme Ginguené, en dehors de ce qui a été dit d’elle,
- soit dans ce volume, soit dans le _Salon de Mme Helvétius_, je
- signalerai l’ouvrage de Lady Morgan, intitulé France, 1817,
- au t. II, p. 276 à 282, il est longuement question de Nancy
- Ginguené; signalons toutefois l’erreur qui place à Eaubonne une
- propriété qui, effectivement, était située à Saint-Prix. A part
- ce détail, la description est parfaitement exacte.
-
- [246] Ginguené était mort le 16 novembre 1816; sa femme
- mourut le 14 octobre 1832. La tombe de Mme de Condorcet est
- des plus simples: «Ici repose Marie-Louise-Sophie Grouchy,
- veuve Condorcet, décédée à Paris, le 8 septembre 1822.»
- Elle est placée tout près de Nicolo, Cherubini, Bellini,
- Boïeldieu, Chopin, Lakanal, Lesueur, Denon, Regnault de
- Saint-Jean-d’Angély, Delille, Target, Saint-Lambert, Elzéar de
- Sabran et Suard!
-
-Guizot, le 12 septembre, écrivait à Fauriel[247]:
-
- «Mon pauvre ami, je n’ai su qu’hier soir le coup qui vous a frappé;
- je vous ai cherché chez vous. J’étais loin de m’attendre à ce
- malheur; depuis quelques jours au contraire, j’étais tranquille.
- Aussi, n’envoyions-nous plus, tous les matins, savoir des
- nouvelles... Ma femme partage tous mes sentiments et veut que je vous
- le répète bien. Adieu, mon pauvre ami, je vous embrasse, le cœur bien
- serré.»
-
- [247] Préface par M. Lud. Lalanne des _Derniers jours du
- Consulat_, p. v.
-
-De son côté, Emmanuel de Grouchy, de Fribourg, le 6 octobre 1822,
-s’adressait au même correspondant[248]:
-
- «Quelque douloureuse que dût être notre entrevue, je la désirais
- vivement; quelque amères qu’eussent été les larmes que nous
- aurions versées ensemble, j’aurais souhaité avoir l’occasion de
- vous témoigner tous mes sentiments d’estime et d’affection. C’est
- en obéissant religieusement aux vœux constants de l’amie dont la
- perte est irréparable pour nous, vœux toujours partagés par vous
- et qui tendaient à ce que je devinsse un homme digne de ce nom que
- je tâcherai de vous prouver ces sentiments et qu’en même temps je
- mériterai votre intérêt que je réclame au nom et en la mémoire
- de notre amie. Le neveu et l’objet constant des soins de Mme de
- Condorcet ne saurait vous être indifférent.»
-
- [248] Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Emmanuel de
- Grouchy, chargé d’affaires de France à Turin, officier de la
- Légion d’honneur, est mort en 1839. Il était le père de M. le
- vicomte de Grouchy.
-
-Immense fut la douleur de Mme O’Connor qui consacra à la mémoire de sa
-mère quelques pages touchantes.
-
-Quant à Mme Cabanis, elle écrivait le 3 septembre 1823, à son frère
-Henri, que nous avons connu chevalier de Malte avant 1789[249]: «Le 8
-de ce mois, il y aura un an que nous avons perdu cette chère Sophie de
-Condorcet; je la regrette sans cesse. Après mon mari et mes enfants,
-elle était ce que j’aimais le plus au monde. Elle aurait, ainsi que mon
-mari, bien aimé le mariage qu’Annette vient de faire...»
-
- [249] Lettre communiquée par Mme la générale de Miribel,
- petite-nièce de Mme de Condorcet. Cette lettre annonce le
- mariage d’Annette Cabanis avec son cousin Charles Dupaty, le
- sculpteur, membre de l’Institut. Henri de Grouchy demeurait, à
- cette époque, à Vigny, près de Meulan: toujours le même joli
- coin!
-
-Faut-il ajouter, hélas! que Fauriel, qui avait dû à Sophie le bonheur
-et l’aisance de la vie, fut le moins affligé de tous ceux qui l’avaient
-connue. Son testament, en date du 19 octobre 1823[250], montre qu’il
-n’avait pas attendu longtemps pour se consoler. Pas un souvenir
-n’était laissé, pas un mot n’était dit pour la fille ou pour les
-petits-enfants de Mme de Condorcet[251].
-
- [250] En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Il ne
- mourut qu’en 1844.
-
- [251] Et cependant, Mme O’Connor jeune fille s’intéressait
- aux moindres indispositions de Fauriel qu’elle appelait le
- _Gentleman_; plus tard et jusqu’en 1822, les enfants O’Connor
- écrivaient à Fauriel comme au plus aimé des grands-pères. Les
- lettres manuscrites qui sont à l’Institut en font foi.
-
-Il semble même qu’on l’importunait en lui rappelant des souvenirs qui
-auraient dû lui être bien chers. Le 30 mars 1842, Mme Cabanis, qui,
-elle, n’oubliait pas, lui renvoyait des objets qui avaient appartenu à
-Sophie et lui écrivait:
-
- «Mon ami, voici encore une restitution que je vous fais. Des livres
- à vous qui remplissent ce panier et d’autres livres, encore à vous,
- qui sont en liasse. Quoique ces envois réveillent dans votre âme des
- souvenirs qui ont un côté douloureux, ils y remuent aussi, _j’en suis
- sûre_, une masse de tendresse imperturbable et qui doit être profonde
- et douce jusqu’à votre dernier jour.»
-
-Déjà, le 20 octobre 1838, elle lui disait: «Quelques relations avec
-vous m’auraient conservé quelques parcelles de ces richesses dont,
-autrefois, mon âme et mon esprit se sont nourris.»
-
-L’ingratitude de Fauriel, triste exemple de la faiblesse humaine, est
-restée unique; elle ne peut atteindre que lui.
-
-Le souvenir aimé de Mme de Condorcet, gardé comme un culte par tous
-ceux qui l’ont approchée, vivra au contraire.
-
-C’est que, à l’éternelle beauté dont elle fut l’un des types les plus
-parfaits, elle sut joindre la douceur qui charme, l’esprit qui pénètre
-et la charité qui purifie.
-
-
-
-
-PIÈCES ANNEXES
-
-JUSTIFICATION DE LA CONDUITE DU MARÉCHAL DE GROUCHY EN MARS 1815[252]
-
- [252] Cette pièce et la suivante ont été communiquées à
- l’auteur par M. le vicomte de Grouchy.
-
-
-I.--AU MARÉCHAL GOUVION-SAINT-CYR
-
- Mon cher Maréchal,
-
-J’apprends avec bien du plaisir votre nomination: elle m’est un sûr
-garant que le sort de chacun de nous sera le moins défavorable possible.
-
-Jusques à ce moment, j’ai pensé qu’il ne convenait point que je
-fisse de démarches directes près de S. M. Maintenant, je réclame de
-l’attachement que vous m’avez toujours témoigné de me guider à cet
-égard.
-
-Voici un exposé de ma conduite depuis le mois de mars dernier. Je vous
-demande instamment d’engager le Roi à y jeter les yeux: il y verra que
-mon expédition du Midi m’a donné l’apparence de torts qui, dans leur
-réalité, sont moins graves qu’on ne l’imagine. Il y verra aussi comme
-je me suis conduit, dans ces dernières circonstances.
-
-Si on doit licencier l’armée, je ne saurais croire que S. M. laisse
-sans traitement celui qui, entré au service en 1779, est arrivé au
-premier grade militaire, sans avoir acquis d’autre fortune que son état.
-
-Si on conserve l’armée, je vous demande de me faire confirmer dans
-mon grade par S. M. Les sentiments que j’ai partagés avec le reste
-ou, du moins, la majorité de l’armée, ne sauraient, ce me semble, me
-dépouiller des titres que j’ai acquis par tant de campagnes et de
-blessures.
-
-Comme je présume qu’on ne m’emploiera pas, dans ces premiers moments,
-je me retirerai à la campagne, pendant quelques mois. Quoi qu’il en
-soit, mon cher Maréchal, comme j’ai bien à cœur de causer avec vous,
-sur ma position, et cela, en particulier, faites-moi dire par mon aide
-de camp si vous pouvez me recevoir, un de ces soirs, et si vous trouvez
-bon que j’aille chez vous, en frac.
-
-Agréez, mon cher Maréchal, le renouvellement de mes affectueux
-sentiments.
-
- Le Maréchal Comte DE GROUCHY,
- rue Ville-Lévêque, nº 26.
-
- Le 10 juillet 1815.
-
-
-II.--EXPOSÉ DE LA CONDUITE QUE J’AI TENUE DEPUIS LE MOIS DE MARS DERNIER
-
-J’étais à soixante lieues de Paris lors du débarquement de Napoléon:
-aussitôt que j’en fus informé, je me rendis en poste dans la capitale,
-et j’allai prendre les ordres de M. le duc de Berri qui commandait
-l’armée. Il me reprocha publiquement, dans les termes les plus durs,
-d’avoir tardé à venir, et m’annonça qu’il n’avait point de fonctions à
-me donner.
-
-J’écrivis à S. M. pour me plaindre des reproches injustes que me
-faisait M. le duc de Berri et pour demander à être employé: ma lettre
-resta sans réponse. Alors, je me déterminai à voir Monsieur en audience
-particulière; je lui témoignai combien j’étais douloureusement affecté
-de l’injure gratuite que m’avait faite M. le duc de Berri, mais
-j’ajoutai que je n’en étais pas moins désireux de servir la cause du
-Roi.
-
-Cette dernière démarche fut encore inutile; on me laissa sans ordres et
-sans fonctions à Paris.
-
-Napoléon y arriva. Je n’avais point été au-devant de lui: il m’envoya
-chercher, me demanda si je ne partageais pas l’opinion du reste de
-l’armée, et m’engagea à ne pas me séparer de mes compagnons d’armes. Le
-Roi avait quitté la France, renvoyé les généraux qui l’accompagnaient,
-licencié sa maison. La nation paraissait, comme l’armée, prononcée dans
-le vœu de reconnaître Napoléon; il n’existait d’autre gouvernement que
-le sien; je n’avais jamais été employé par le Roi; il ne m’avait confié
-ni commandement de troupes, ni celui d’aucune province; je n’avais
-prêté d’autre serment depuis son retour que celui pour la Croix de
-Saint-Louis; mes demandes de servir récidivées à diverses époques et
-au moment même du départ du Roi, avaient été rejetées: j’ai donc pu me
-croire libre, et j’ai suivi l’impulsion générale.
-
-Des troubles éclatèrent dans le Midi: Napoléon me donna ordre de m’y
-rendre pour les apaiser et y faire déployer les couleurs arborées
-alors dans le reste de la France. Je témoignai de la répugnance à me
-charger de cette mission, sachant que M. le duc d’Angoulême était
-encore dans cette partie du royaume.
-
-Napoléon exigea que je partisse; je ne le fis que lorsqu’il m’eût
-donné l’assurance que si le sort des armes mettait à même d’empêcher
-M. le duc d’Angoulême de s’embarquer, il le renverrait; et qu’il m’eût
-dit que son intention était de faire contraster la générosité de sa
-conduite envers ce prince avec le sort que les alliés annonçaient
-vouloir lui réserver. Il ajouta seulement que peut-être il le garderait
-comme gage du retour de l’impératrice Marie-Louise. Je partis le cœur
-navré, mais il fallait ou renoncer à mon état ou obéir.
-
-Les ordres successifs que m’adressa Napoléon réitéraient tous
-l’injonction d’empêcher le prince de sortir de France, et il envoya
-près de moi un de ses aides de camp pour assurer l’exécution de ses
-ordres, si je balançais à y obtempérer.
-
-Le lieutenant général Gilly ayant conclu sans ma participation avec
-M. le duc d’Angoulême la capitulation de la Pallud, j’en fus informé
-en entrant au village de la Douzère, distant de trois lieues de la
-Pallud. Mes instructions ne me permettant pas de ratifier la principale
-clause de cette capitulation qui était le départ du prince, je me
-vis obligé de me rendre au Saint-Esprit où il devait passer, afin de
-m’opposer à son départ. Mais, au lieu d’y aller directement par terre,
-je m’embarquai sur le Rhône, avec un vent contraire, afin que le prince
-eût le temps de partir pour Cette avant que je fusse au Saint-Esprit.
-J’arrivai dans cette ville dix heures plus tard que je n’aurais dû
-y être, malheureusement le prince avait tardé à se mettre en marche:
-il était encore à la Pallud quand j’arrivai au Saint-Esprit; j’étais
-accompagné de l’aide de camp de Napoléon qui ne me quittait pas et
-qui eût rompu la capitulation si je l’eusse ratifiée. Je fus donc,
-malgré moi, forcé de retenir le prince jusqu’à ce que j’eusse reçu
-l’autorisation de le laisser aller, autorisation que je demandai avec
-instance et en rappelant ce qui m’avait été dit à cet égard. En outre,
-je donnai à M. de Damas, aide de camp du prince, la positive assurance
-que si, contre toutes les apparences, la politique de Napoléon pouvait
-être changée, je ferais moi-même évader le prince et j’ajoutai que je
-dévouerais ma tête pour sauver la sienne. M. de Damas, avec lequel
-je m’abouchai tous les jours pendant le temps que je passai au
-Saint-Esprit, fut témoin de ce que je souffrais, fut dépositaire de mes
-résolutions et connut tous mes sentiments. J’invoque avec confiance son
-témoignage.
-
-Je quittai le Saint-Esprit pour marcher contre Marseille. Pendant la
-durée de ma mission dans le Midi, pas une arrestation ne fut faite par
-mes ordres, pas une goutte de sang ne fut versée. Napoléon, en rendant
-compte des événements, mutila ou altéra mes rapports, me prêta des
-expressions injurieuses que je ne m’étais pas permises et me donna des
-torts que je n’ai pas eus.
-
-Rappelé du Midi, j’ai d’abord commandé l’armée des Alpes; à Fleurus,
-l’aile droite de l’armée du Nord et, depuis, j’ai été placé à la tête
-de cette armée. Des ouvertures m’ont été faites à Soissons pour lui
-faire prendre la cocarde blanche; j’ai répondu que la disposition des
-esprits ne permettait pas de penser que le chef de l’armée pût lui
-faire quitter les couleurs nationales.
-
-Arrivé sous Paris après une retraite glorieuse, je me suis hâté de
-résigner le commandement, afin de donner l’exemple de la soumission
-et pour n’avoir point à me reprocher d’avoir coopéré à des événements
-dont le résultat pouvait être que le Roi ne rentrât dans la capitale
-que sur des monceaux de cadavres et après une bataille dont l’issue
-eût probablement amené l’incendie et le sac de Paris. Mon abandon du
-commandement est un des mobiles de l’état actuel des choses; j’ai fait
-tout ce qu’il était en mon pouvoir de faire pour que l’autorité royale
-fût reconnue de l’armée, en lui faisant envisager que le salut de la
-France se trouvait dépendre maintenant du retour de S. M. MM. Fouché,
-de Vitrolles, Oudinot ont connaissance de ces faits et les déclareront
-s’ils sont interpellés à cet égard.
-
-Ayant commandé les armées françaises comme Maréchal, n’étant point un
-des fauteurs du retour de Napoléon, ne pouvant être grevé d’aucune
-culpabilité quant à l’expédition du Midi, suite inévitable de la
-position dans laquelle j’étais et qui m’a été commune avec la plupart
-des chefs de l’armée, j’ose espérer que Sa Majesté me laissera le titre
-que trente-cinq années de services m’ont fait obtenir, qu’elle me
-conservera mon état qui est ma seule fortune et, si la France est dans
-le cas de combattre pour son indépendance, je forme le vœu d’être placé
-de nouveau à la tête des armées; j’y servirai avec autant de fidélité
-que de zèle. Dans ce premier moment, je crois devoir donner une marque
-de déférence en me retirant à la campagne et je réitère ici au Roi les
-assurances de la soumission la plus absolue et du plus profond respect.
-
- Le Maréchal Comte DE GROUCHY.
-
- Le 12 juillet 1815.
-
-
-
-
-INDEX ALPHABÉTIQUE
-
-
- Albany (comtesse d’), 76.
- Alembert (d’), 8, 62, 65, 74, 77, 162.
- Alfieri, 76.
- Alibert, 204.
- Amiable (M. Louis), 130.
- Andlau (Mme d’), née Helvétius, 96.
- Andrieux, 199, 200.
- Anglès, 225.
- Angoulême (duc d’), 226, 240, 241.
- Anne d’Autriche, 186.
- Anville (duchesse d’), 24, 66, 70.
- Arago (François), 69 à 71, 135, 145.
- Arbouville (marquis d’), 7, 24, 68.
- Arbouville (Félicité-Fréteau, marquise d’), 7, 24, 68.
- Arçon (le général d’), 179.
- Armenonville (d’), 100.
- Arnault, 113.
- Artois (comte d’), 90.
- Aspasie, 92.
- Aubert-Vitry, 117.
- Audibert, 113.
-
- Bache-Franklin, 78, 142.
- Baggesen, 196, 220, 221.
- Bailleul, 163.
- Bailly, 104, 105.
- Bancal des Issarts, 111.
- Barante (de), 203.
- Barante (famille de), 229.
- Barras, 171.
- Barre (le chevalier de la), 63.
- Baudelaire (J.-F.), 158, 165.
- Beaumarchais, 8, 57, 59, 60, 74.
- Beaurepaire (Mme Marie-Gabrielle de), 34, 35.
- Beauvais (Mme), 36, 43, 147.
- Beccaria, 77, 219.
- Belleville, 118.
- Bellini, 231.
- Benoît, 148.
- Benoît (saint), 33.
- Bentabolle, 115.
- Bernadotte, 200, 222.
- Bernardin de Saint-Pierre, 105.
- Bernis (le cardinal de), 34, 61.
- Berquin, 105.
- Berry (duc de), 239.
- Berthier, 100.
- Billecocq, 228.
- Bled (M. Victor du), 114.
- Boïeldieu, 231.
- Bonaparte, 112, 145, 171, 172, 180, 200.
- Bontemps, 225, 226.
- Boufflers (Mmes de), 165, 179.
- Bourbon (famille de), 201, 225, 226.
- Bourgoing (famille de), 179, 180.
- Boutard, 226.
- Boyer, 134, 204.
- Bradier, 68.
- Breuil (la chanoinesse du), 35.
- Brillon (Mme), 98.
- Brissot, 151.
- Brissot (Mme), 161.
- Buffévant (la chanoinesse de), 35, 36, 44, 47.
- Buzot (Mme), 161.
-
- Cabanis, préf., 59, 75, 96, 98, 103, 106, 118 à 123, 126, 129, 134,
- 139, 144 à 146, 148, 150, 155, 156, 158, 165, 166, 170, 171, 172,
- 174 à 177, 179, 183 à 185, 196, 198, 200 à 202, 204 à 208, 210,
- 212 à 219, 222.
- Cabanis (Félicité-Charlotte de Grouchy, Mme), 10 à 12, 16, 17, 20,
- 24, 25, 30, 39, 40, 44, 49, 52, 58, 66, 67, 72, 73, 79, 110, 111,
- 130, 147, 170, 171, 176, 179, 183, 185, 219, 225, 226, 233, 234.
- Candeille (Mlle), 114.
- Cardot (Louis), 68, 73, 161.
- Cardot (Auguste), 147.
- Carra (Mme), 161.
- Carrel (M. l’abbé P.), 32.
- Cassagnac (A. G. de), 107.
- Castelbajac (de Thermes, comtesse de), 3.
- Castellane (de), 203, 222.
- Catherine (sainte), 33.
- Catherine (impératrice), 100.
- Caton, 213.
- César, 113.
- Chabanon (de), 39.
- Chabot, 131.
- Chaix d’Est-Ange, 228.
- Chamfort, 74, 98, 113, 151.
- Chamillart, 100.
- Charbonnier-Crangeac (Marie-Gabrielle-Josèphe de), 34.
- Charrière (Mme de), 194.
- Chastenay-Lenty (Marie-Louise-Charlotte de), 34.
- Chastenay (la chanoinesse Victorine de), 36, 37.
- Chateaubriand, 183, 186, 198, 220.
- Chateaubriand (Lucile de), 29.
- Châtelet (marquise du), 100.
- Châtelet, 223.
- Chazeron (la chanoinesse de), 35.
- Chénier (André), 75, 151, 154, 192.
- Chénier (Marie-Joseph), 92, 113, 163, 166, 168, 172, 180, 199, 200.
- Cherubini, 231.
- Chevigné (la chanoinesse de), 35.
- Chévremont, 186.
- Childebrand, 93.
- Chopin de Seraincourt, 59.
- Chopin, 231.
- Choudieu, 116.
- Christian VII, 76.
- Claye (de), 47 à 49.
- Clayette (la chanoinesse de la), 35.
- Clootz (Anacharsis), 72, 77, 92.
- Coigny (Mme de), 116, 192, 193, 199.
- Colin de Plancy (Mme), 159.
- Condillac, 40.
- Condorcet (famille de), 61, 68, 73.
- Condorcet (Antoine de Caritat, marquis de), préf., 8, 47, 54, 60,
- 61 à 87, 91, 92, 94, 98, 99, 100, 102 à 113, 117 à 119, 130, 131,
- 134 à 146, 148, 149, 150, 155, 158, 159, 162, 166, 168 à 171, 174,
- 178 à 180, 195, 203, 206, 211, 216, 231.
- Condorcet (Sophie de Grouchy, marquise de).--Le présent livre
- étant entièrement consacré à Mme de Condorcet, son nom se trouve
- mentionné à toutes les pages du volume.
- Constant (Benjamin), 113, 114, 194, 196, 199, 200, 205, 210, 222.
- Constant (Charles de), 75.
- Créquy (Mme de), 102.
-
- Damas (la chanoinesse de), 35.
- Damas (de), 241.
- Danton, 109.
- Daunou, 150, 167, 168, 179, 199 à 202.
- David (le roi), 93.
- David (le peintre), 113.
- Dear (Mylord), 78.
- Debry (Jean), 110, 119, 131, 135, 145, 165, 166, 170, 203.
- Delavigne, 228.
- Delille, 231.
- Démosthène, 57.
- Denon, 231.
- Desfontaines, 207.
- Desrenaudes, 199.
- Destutt de Tracy, 155, 164, 167, 178, 179, 183, 196, 200 à 202.
- Diderot, 74, 77.
- Didot (Firmin), 229.
- Dionis du Séjour, 66.
- Dubuisson, 115.
- Ducis, 105.
- Ducos, 113, 149.
- Dudon (le chevalier), 60.
- Dugazon, 115.
- Dumas (Mme Mathieu), 112.
- Dumont, 77.
- Dumouriez, 114 à 116.
- Dunois, 93.
- Dupaty (le président), 2, 5, 7 à 12, 15, 16, 17, 20, 22, 24, 25, 38
- à 45, 47, 48, 50 à 61, 63, 64, 68, 69, 74, 78 à 90, 94, 96.
- Dupaty (Adélaïde Fréteau, présidente), 2, 6, 7, 9, 10, 13, 20, 22,
- 24, 25, 38 à 43, 46 à 48, 50, 51, 55, 57 à 59, 67, 68, 72, 74, 80
- à 82, 85 à 90, 117.
- Dupaty (Charles, fils des précédents), 54 à 57, 59 à 61, 63, 64,
- 79, 80, 170, 233.
- Dupont (Nancy), 151.
- Durfort (la chanoinesse de), 35.
- Dussaulx, 7, 24.
-
- Elie de Beaumont (Eléonore Dupaty, Mme Armand), 86 à 88, 165.
- Elie de Beaumont (M.), 165.
- Elisabeth d’Angleterre, 100.
- Emeric, 203.
- Erdmann, 195.
- Etang (de l’), 51.
- Expilly (d’), 27.
- Eymar (d’), 172.
-
- Farges, 24.
- Fauchet (l’abbé), 72.
- Fauriel, 173 à 177, 193 à 195, 201, 204, 205, 207, 212, 215, 218,
- 220, 222 à 224, 231 à 234.
- Fayolle, 145.
- Fénelon, 26, 53, 120.
- Fénelon (le vicomte de), 39.
- Fénelon (les chanoinesses de), 35, 39.
- Feuillet, 70, 146.
- Filleul de Fosse (Clémentine de Grouchy, Mme), 158.
- Fleurieu (de), 105.
- Fontanes, 183.
- Fontenoy (la chanoinesse de), 35.
- Forbin (la chanoinesse de), 35.
- Forges de Beaussé (des), 212.
- Fouché, 171, 201, 202, 207, 242.
- Foudras (Mme de), 35.
- Fourcroy, 91.
- Franklin, 77, 94, 96 à 98.
- Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes, 6, 9.
- Fréteau de Saint-Just (née Lambert, Mme), 7.
- Fréteau, conseiller au Parlement de Paris, 4, 6, 7, 15, 17, 18, 21,
- 25, 61, 63, 64, 68, 75, 78, 80 à 85, 118, 129, 130, 156 à 158.
- Fréteau (née Colin de Plancy, Mme), 5, 21, 63, 68, 78, 101, 118,
- 119, 129, 156 à 161, 163.
- Fréteau (Emmanuel), 118, 119, 129 à 133, 150, 158, 159, 161, 163.
- Fréteau de Pény (M. l’abbé), 18.
- Fréteau de Pény (M. le baron), préf.
-
- Gallois, 183, 196, 200.
- Garat, 74, 91, 92, 132, 144 à 146, 150, 163, 168, 171, 172, 196,
- 199, 200, 202, 206, 218.
- Gardien (Mme), 161.
- Geoffrin (Mme), 76.
- Gérando (de), 184, 203.
- Gerle (Don), 116.
- Gilly, 240.
- Ginguené, 92, 151 à 155, 164, 166, 199, 200, 201, 212, 214 à 218,
- 231.
- Ginguené (Marie-Anne Poulet, Mme Nancy), 151 à 155, 165, 166, 216 à
- 218, 231.
- Glajeux (M. des), 18.
- Gleichen (le baron de), 76.
- Gobel (l’évêque), 136.
- Goëry (saint), 37.
- Gorsas (Mme), 161.
- Gouvion-Saint-Cyr (le maréchal), 237, 238.
- Graffigny (Mme de), 76, 94, 95.
- Grimm, 62, 76, 91, 92.
- Grouchy (famille de), 3, 4, 35, 43, 79, 185, 226, 229.
- Grouchy (François-Jacques, marquis de), préf., 2 à 9, 11, 14, 16,
- 23, 26, 35, 48, 50, 51, 53, 57, 58, 60, 61, 64, 66, 68, 100, 119,
- 130, 131, 146, 174 à 176, 214.
- Grouchy (Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, marquise de), 2, 4 à 9,
- 11 à 17, 20 à 26, 39, 43, 46, 48 à 54, 59 à 61, 64, 68, 88 à 90,
- 110, 119, 128 à 130.
- Grouchy (le maréchal de), 3, 4, 8, 10 à 12, 16 à 20, 22, 26, 49,
- 50, 52, 55, 58, 67, 101, 119, 130, 131, 146, 161, 168, 192, 212,
- 223, 225 à 229, 237 à 243.
- Grouchy (de Pontécoulant, maréchale de), 49 à 52, 58, 223, 226.
- Grouchy (le chevalier de), 16 à 20, 24, 55, 233.
- Grouchy (Alphonse de), 223, 226.
- Grouchy (Ernest de), 229, 230.
- Grouchy (Emmanuel de), 232.
- Grouchy (M. le vicomte de), Déd. Préf. 4, 101, 211, 229, 232, 237.
- Guadet, 113, 166.
- Guadet (Mme), 166.
- Guillin (l’abbé), 67.
- Guillois (Eulalie Roucher, Mme), 95, 96, 150, 207 à 209, 225.
- Guillois (F.-M.), 207, 225.
- Guizot, 187, 221, 222, 225, 231.
- Gustave IV, 179.
- Guyomard, 163.
-
- Hase, 195.
- Hébert, 149.
- Helvétius, 74, 95, 109.
- Helvétius (Mme), 76, 94 à 98, 103, 110, 118, 132, 145, 164, 165,
- 171, 172, 179, 183 à 185, 212, 219.
- Hix, 229, 230.
- Hoffmann, 214.
- Homère, 2, 93, 176.
- Horace, 144, 146.
-
- Imbonati, 219.
- Isabey, 165.
- Isambert, 8, 19, 71, 119.
- Isnard, 166, 199.
-
- Jacquemont, 200.
- Jefferson, 78, 142.
- Joubert (le général), 168.
- Joubert (le philosophe), 183.
- Joubert (Annette Cabanis, en premières noces Mme Ch. Dupaty, et en
- deuxièmes Mme), 156, 183, 215, 233.
-
- La Brousse (Mlle), 116.
- Lacépède, 105.
- La Chèze, 117, 118, 212.
- La Chèze (Mme), 118, 211.
- Lacombe (Mlle), 112.
- Lacombe-Guadet (Mme), 166.
- Lacretelle, 105.
- Lacroix, 91, 150.
- La Fayette (le général de), 68, 72, 75, 104, 105, 148, 198, 200.
- La Fayette (Mme de), 148.
- Lagrange, 65.
- Laharpe, 91.
- Lakanal, 231.
- Lalande, 61, 130.
- Lalanne (M. Lud.), 135.
- Lally-Tollendal, 63.
- Lamartine, 69, 107.
- Lamballe (la princesse de), 105.
- Lambert (Mme de), 100.
- Lambert (l’abbé), 136.
- Lameth (Mme de), 111.
- Laplace, 150.
- La Revellière-Lépeaux, 166, 171.
- Lardoise, 68.
- Larivière, 166.
- Laromiguière, 199, 200, 212.
- Larroque, 212.
- Lasource, 114.
- Laugier (Mme), 135.
- Lauraguais (comte de), 57.
- Lavoisier, 98, 113.
- Le Breton, 200.
- Le Couteulx de Canteleu, 196.
- Lefebvre de la Roche (l’abbé), 95, 96, 103, 131, 150, 155, 164,
- 183, 184.
- Lemercier, 92.
- Lemor, 161.
- Le Ray de Chaumont, 98.
- Le Sueur, 231.
- Letourneur, 168.
- Le Veillard, 98.
- Lévis-Mirepoix (la chanoinesse de), 35.
- Libert, 158.
- Loiselet, 186.
- Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, 79.
- Longin, 93, 176.
- Lope, 7, 24.
- Louis XV, 18, 33, 36, 107.
- Louis XVI, 92, 101, 103, 105, 110, 117, 198.
- Louis XVII, 105, 106.
- Louis XVIII, 237 à 243.
- Louvet, 163, 166.
- Lucien Bonaparte, 194, 195.
-
- Mackintosh, 77.
- Mademoiselle (la Grande), 31.
- Mailla-Garat, 165, 171, 188 à 193, 197, 199.
- Malesherbes (de), 96, 105, 106, 150.
- Malet, 224.
- Mallet du Pan, 163.
- Manon, domestique de Mme Vernet, 136, 144.
- Manzoni (Beccaria, Mme), 219.
- Manzoni, Préf. 219, 220.
- Manzoni (Mlle), 220.
- Marat, 91, 107, 114, 115, 149.
- Marc-Aurèle, 26, 53.
- Marcoz, 135, 136.
- Marie-Antoinette, 24, 136.
- Marie-Louise (l’Impératrice), 240.
- Marie-Thérèse, 100.
- Marmontel, 91.
- Marsy (M. le comte de), 4.
- Masson (M. Frédéric), 34, 118, 146, 211.
- Maubourg (de), 148.
- Mazancourt (Félicité Fréteau, vicomtesse de), 129 à 131, 133, 156,
- 159 à 161.
- Méhée de la Touche, 201.
- Menthon (Mme de), 35.
- Meulan (Mlle de), 207.
- Michelet, 69, 71, 72, 107, 120.
- Midy d’Andé, 78.
- Mirabeau, 77, 103, 113.
- Miribel (le général de), 229.
- Miribel (Mme de), 233.
- Molière, 57.
- Monestay (la chanoinesse de), 35.
- Monsieur (plus tard Louis XVIII), 90, 106.
- Montagu, 215.
- Monteau, 115.
- Montesquieu, 44.
- Montesquiou-Fezensac (famille de), 77.
- Montesquiou (de), 90.
- Montmorency (Mathieu de), 202.
- Montmorin (de), 90.
- Moreau (le général), 168, 200 à 202, 204.
- Morellet, 75, 95 à 97, 118, 149.
- Moriceau, 63.
- Mun (Helvétius, comtesse de), 96.
-
- Napoléon, 146, 196 à 198, 210, 212, 220, 223 à 225, 238 à 242.
- Narbonne (de), 113.
- Necker, 178 à 181.
- Necker (Mme), 116, 222.
- Newton, 93, 105.
- Nicolo, 231.
- Noailles (Pauline Le Couteulx de Canteleu, vicomtesse de), 165.
- Nodier (Charles), 203.
- Nuitter (M. Ch.), 112.
-
- O’Connor (le général), 8, 62, 71, 118, 196, 210 à 212.
- O’Connor (Elisa de Condorcet, Mme), 8, 12, 16, 54, 61, 62, 70, 71,
- 103 à 106, 110, 118, 119, 135, 139 à 142, 144, 145, 147, 148, 156
- à 160, 165, 166, 176, 179, 186, 210 à 212, 233.
- Orléans (le duc d’), 112, 136.
- Orsay (le comte d’), 107.
- Orval (Aminthe Cabanis, Mme d’), 215.
- Orval (M. Fernand Hecquet d’), Préf.
- Oudinot, 242.
-
- Parcieux (de), 91.
- Parent-Réal, 118, 199, 211.
- Pariset, 204.
- Parry (M.), 151.
- Parry (James), 151.
- Paty de Clam (M. le marquis du), Préf.
- Payne (Thomas), 77.
- Pétion (Mme), 161.
- Petitval (famille de), 24.
- Pichegru, 200.
- Pignon (Mme), 110.
- Pinel, 134, 204.
- Pingaud (M.), 203.
- Platon, 151, 213.
- Polignac (Mme de), 35.
- Pompée, 93.
- Pontécoulant (famille de), 49 à 52, 58, 68.
- Pontécoulant (le conventionnel de), 166.
- Portail, 129.
- Proly, 115.
- Puisié (abbé de), 17 à 19, 23.
- Puy-Montbrun (la chanoinesse Julie du), 34.
- Puy-Montbrun (marquis du), 68.
-
- Quinette, 203.
-
- Récamier (Mme), 200, 222.
- Regnault de Saint-Jean-d’Angély, 231.
- Rémusat (M. et Mme de), 185.
- Richerand, 204, 213.
- Ringuet, 63.
- Riouffe, 203.
- Ris (l’abbé de), 24.
- Rivière (Mme de la), 35.
- Robert (de Kéralio, Mme), 112.
- Robespierre, 105, 147.
- Robinet (M. le docteur), 8, 19, 134.
- Rochefoucauld (duc de la), 69 à 72, 98, 106.
- Roger (M.), 186.
- Rohan (duchesse de), 24.
- Roland (Mme), 62, 77, 104, 111, 116.
- Romain (saint), 32.
- Roucher, 7, 24, 25, 74, 75, 94 à 96, 98, 105, 106, 130, 150, 151,
- 154, 207, 208, 225.
- Rougier de la Bergerie, 203.
- Rouillé, 100.
- Rousseau (J.-Jacques), 39, 53, 74, 76, 77, 109, 122, 126, 127, 151,
- 173.
- Roussel, 183, 204.
-
- Sabatier (l’abbé), 8.
- Sabatier (le chirurgien), 60.
- Sabran (Elzéar de), 231.
- Sainte-Beuve, 91.
- Saint-Lambert, 231.
- Saint-Phalle (Mme de), 35.
- Saint-Victor (Paul de), 207.
- Salle (Mme), 161.
- Sarret (J.-B.), 135, 137 à 139, 143, 144.
- Saunière (M.), 134.
- Saxe de Lusace (la chanoinesse de), 35.
- Say (J.-B.), 199.
- Ségur (de), 113.
- Ségur (famille de), 229.
- Sévigné (Mme de), 23, 43.
- Sèze (de), 85.
- Sidney, 141.
- Sieyès, 105, 117, 163, 172, 199.
- Simon (Pierre), 144, 146.
- Sismondi (de), 221.
- Smith (Adam), 76, 121, 168, 181.
- Socrate, 141.
- Staël (Mme de), 73, 99, 116, 177 à 182, 196, 200, 202, 204, 222.
- Stanhope (lord), 78, 142.
- Stormon (lord), 78.
- Suard, 75, 144, 145, 222, 231.
- Suard (Mme), 47, 75, 76, 119, 144.
-
- Tacite, 176.
- Taine, 37.
- Talleyrand, 179, 180.
- Tallien, 163.
- Tallien (Mme), 165.
- Talma, 112, 113, 115, 163, 164.
- Talma (Julie Carreau, Mme), 112 à 114, 155, 163, 164, 203.
- Target, 62, 231.
- Tascher de la Pagerie (famille), 229.
- Tasse (Le), 38.
- Théroigne de Méricourt (Mlle), 112, 116.
- Thiers, 114, 199.
- Thurot, 200.
- Tilly, 117, 118.
- Tour (Quentin de la), 95.
- Tripier, 228.
- Trudaine (les frères), 75.
- Truguet (l’amiral), 197.
- Turgot, 8, 63, 76, 94 à 96, 178, 180.
-
- Ursins (princesse des), 100.
-
- Valazé (Mme), 161.
- Valmy (famille de), 229.
- Varenne (la chanoinesse de), 35.
- Varlet, 91.
- Vatel, 166.
- Vergniaud, 113, 114, 166.
- Vernet (Rose-Marie Brichet, Mme), 134 à 137, 141 à 145, 203, 216.
- Vigny (Alfred de), 229.
- Vincent de Paul (saint), 31.
- Virgile, 176.
- Vitrolles (de), 242.
- Vollet (M. le pasteur E.-H.), 28, 33.
- Volney, 75, 150, 171, 172, 196, 201.
- Voltaire, 39, 53, 74, 91, 109, 122, 126, 127, 178.
-
- Wagram (famille de), 229.
- Williams (David), 77.
-
- Young, 38.
- Yse de Saléon (Mgr d’), 61.
- Yvan (le baron), 146.
-
- Zusca, 223.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- A M. le vicomte de Grouchy I
-
- PRÉFACE III
-
- LIVRE PREMIER
- LA CHANOINESSE
-
- CHAPITRE PREMIER
- ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY
-
- Le château de Villette.--Les Grouchy.--Le marquis
- et sa femme.--Vie patriarcale à la campagne.--Les
- hôtes littéraires à Paris.--Rue Gaillon et rue Royale.--Les
- Fréteau, Dupaty et d’Arbouville.--Enfance de Sophie.--Son
- frère Emmanuel.--Sa sœur Charlotte.--Le chevalier
- de Grouchy.--Grave maladie en 1775.--Lectures
- et travaux de Sophie. 1
-
- CHAPITRE II
- LA CHANOINESSE DE NEUVILLE
-
- Les chapitres nobles de Dames.--Le prieuré de
- Neuville-en-Bresse.--Sophie y est envoyée.--Ses occupations.
- --Sa correspondance.--Sophie reçoit la visite du président
- Dupaty.--Son retour à Paris et à Villette.--On cherche
- à la marier.--Rencontre du marquis de Condorcet, chez
- Dupaty. 27
-
- LIVRE II
- LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES
-
- CHAPITRE PREMIER
- PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET
-
- Le mariage.--Les calomnies de Lamartine et de Michelet.
- --Installation à l’Hôtel des Monnaies.--Revenus
- de Condorcet.--Les hôtes du Salon.--Mort de Dupaty.--Le
- Président laisse ses papiers à Sophie.--Fondation
- du _Lycée_.--Condorcet y professe les mathématiques.--Sophie
- assiste aux leçons.--La maison de Mme Helvétius
- à Auteuil. 65
-
- CHAPITRE II
- LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION
-
- Le foyer de la République.--Condorcet et sa femme se
- séparent de leurs anciens amis.--Naissance d’une fille.
- --Pamphlets contre le marquis et sa femme.--Les
- Girondins chez Condorcet et chez Julie Talma.--Etablissement
- à Auteuil avec Jean Debry auprès de Cabanis.--_Lettres
- sur la sympathie._--Mort de la marquise de Grouchy
- chez Condorcet.--Mise en arrestation de Condorcet. 99
-
- LIVRE III
- LES ANNÉES DOULOUREUSES
-
- CHAPITRE PREMIER
- PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET.--RUINE DE SOPHIE
-
- La maison de la rue Servandoni.--Mme Vernet.--Derniers
- jours de Condorcet.--Visites de Sophie au proscrit.
- --Testament du philosophe et conseils à sa fille.--Mort
- de Condorcet.--Sophie fait des portraits et vend de
- la lingerie.--Ses biens confisqués.--Elle élève sa fille
- et soutient sa sœur.--Belle lettre à propos de la mort de
- Fréteau.--Sophie traduit la _théorie des sentiments moraux_
- d’Adam Smith et publie ses _lettres sur la sympathie_
- ainsi que les œuvres de son mari.--Union de Charlotte
- de Grouchy avec Cabanis. 133
-
- CHAPITRE II
- LA MAISONNETTE ET PARIS.--MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET
-
- Mme de Condorcet recouvre ses biens.--Le muséum.--Rencontre
- de Fauriel.--La Maisonnette.--Le Consulat
- et l’Empire.--L’opposition se donne rendez-vous chez
- Mme de Condorcet.--Mariage d’Elisa de Condorcet avec
- le général O’Connor.--Mort de Cabanis.--Les hôtes de
- la Maisonnette: Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené,
- Guizot.--Le procès du maréchal de Grouchy en 1816:
- rôle de sa sœur.--La marquise de Condorcet se retire du
- monde.--Rentrée à Paris.--Ses bonnes œuvres.--Sa
- mort. 173
-
- PIÈCES ANNEXES. 237
-
- INDEX ALPHABÉTIQUE. 245
-
-
-ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY
-
-
- * * * * *
-
-
- Corrections.
-
- Page 47: «tout-puis-puissant» remplacé par «tout-puissant» (Il sera
- tout-puissant si vous le faites valoir).
- Page 89: «ce ce» remplacé par «ce» (ici, ce trop malheureux ami).
- Page 92: «cet» remplacé par «cette» (à cette florissante époque de
- Louis XVI).
- Page 93: «Popée» remplacé par «Poppée» (Voilà David, voici Poppée ).
- Page 118: «Pétersboug» remplacé par «Pétersbourg» (de Berlin et de
- Pétersbourg ).
- Page 119: «ne ne» remplacé par «ne» (m’ont toujours dit qu’il ne
- voulut jamais en entendre parler).
- Page 162: «réintégée» remplacé par «réintégrée» (Sophie est
- réintégrée dans ses biens).
- Page 195: «de» remplacé par «des» (celui de l’hôtel des Monnaies).
- Page 241: «demanda» remplacé par «demandai» (autorisation que je
- demandai avec instance).
- Page 253: «partriarcale» remplacé par «patriarcale» (Vie
- patriarcale à la campagne).
-
-
-
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La marquise de Condorcet, by Antoine Guillois
-
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- <title>La marquise de Condorcet,
- by Antoine Guillois&mdash;A Project Gutenberg eBook</title>
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-/* Liens */
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La marquise de Condorcet, by Antoine Guillois
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La marquise de Condorcet
- Sa Famille, son Salon, ses Amis, 1764-1822
-
-Author: Antoine Guillois
-
-Release Date: October 10, 2020 [EBook #63435]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE CONDORCET ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Hans Pieterse and the Online
-Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
-file was produced from images generously made available
-by The Internet Archive/Canadian Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-
-<hr class="full" />
-
-<p class="ssrf nobreak"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
-
-<p class="ssrf"><a href="#ndx">Index</a></p>
-
-<p class="ssrf"><a href="#toc">Table des matières</a></p>
-
-<div class="screenonly">
-<div class="figcenter" style="margin: 3em auto;">
- <img src="images/couverture.jpg" alt="" title="" width="432" height="600" />
- <p class="cent cs6 ssrf">L’image de couverture a été réalisée pour cette édition
- électronique.<br />Elle appartient au domaine public.</p>
-</div>
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<p class="cent esp lh3"><span class="cs12">LA MARQUISE</span><br />
-<span class="cs6">DE</span><br />
-<span class="cs20">CONDORCET</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<p class="cent esp">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<ul class="lsoff">
- <li><b>Napoléon</b>: <span class="smcap">L’Homme, le Politique, l’Orateur.</span> (Librairie académique.)
-1889. 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</li>
-
- <li><b>Pendant la Terreur</b>: <span class="smcap">Le Poète Roucher</span>. (C. Lévy.) 1890. 1 vol.
-in-18. 2<sup>e</sup> édition.</li>
-
-<li><b>Le Salon de Madame Helvétius</b>: <span class="smcap">Cabanis et les Idéologues</span>.
-(C. Lévy.) 1894. 1 vol. in-18. 2<sup>e</sup> édition.<br />
-<span style="padding-left: 2em;">(<i>Ouvrage couronné par l’Académie française</i>).</span></li>
-
-<li><b>Les Boufflers à Auteuil.</b> (Publication de la <i>Société historique d’Auteuil
-et de Passy</i>.) 1895.</li>
-</ul>
-
-<p class="sep2 cent"><i>En préparation</i>:</p>
-
-<ul class="lsoff">
- <li><b>Une Famille parlementaire</b>: <span class="smcap">Le Président Dupaty et le
-Conseiller Fréteau</span>.</li>
-
- <li><b>Les Oppositions pendant le Consulat et l’Empire</b>: <span class="smcap">Coppet. La
-Vallée aux Loups. Le Muséum. Le Corps législatif.</span></li>
-</ul>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="cs8">Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</p>
-
-<p class="cs8">S’adresser, pour traiter, à <span class="smcap">M. Paul Ollendorff</span>, éditeur, 28 <i>bis</i>, rue de
-Richelieu, Paris.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" style="width: 90%; padding: 2em; border: solid 3px #999;
- max-width: 24em;">
-
-<p class="cent cs12 esp">ANTOINE GUILLOIS</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<h1><span class="cs8">LA MARQUISE</span><br />
-<span class="cs5" style="position: relative; bottom: 0.3em;">DE</span><br />
-<span class="cs16">CONDORCET</span></h1>
-
-<p class="sep1 cs12 cent wesp"><i>Sa Famille, son Salon, ses Amis</i></p>
-
-<p class="sep1 cent esp">1764-1822</p>
-
-<hr class="hr10" />
-
-<p class="cent cs8 esp">TROISIÈME ÉDITION</p>
-
-<div class="figcenter">
- <img src="images/logo.png" alt="PO" width="123" height="150" />
-</div>
-
-<p class="cs12 cent">PARIS</p>
-
-<p class="esp cent">PAUL OLLENDORFF, ÉDITEUR<br />
-<span class="cs8">28 <i>bis</i>, RUE DE RICHELIEU, 28 <i>bis</i></span></p>
-
-<hr class="hr5" />
-
-<p class="cent esp">1897</p>
-
-<p class="cent cs6">Tous droits réservés.</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<p class="cent lh2">IL A ÉTÉ TIRÉ<br />
-<i>Dix exemplaires sur papier de Hollande</i><br />
-<span class="cs8">Numérotés à la presse</span></p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_I">
-
-<p class="cent lh2"><span class="esp smcap">A Monsieur le Vicomte de GROUCHY</span><br />
-<span class="cs6">MINISTRE PLÉNIPOTENTIAIRE<br />
-PETIT-NEVEU DE MADAME DE CONDORCET</span></p>
-
-<p class="sep2"><i>Si vous ne m’aviez soutenu par vos encouragements
-de tous les jours, aidé par vos découvertes si
-heureuses, ce livre, mon cher ami, n’aurait sans
-doute jamais été publié.</i></p>
-
-<p><i>J’aimerais écrire votre nom auprès du mien et
-consacrer par là cette collaboration précieuse; afin
-de laisser à l’historien une liberté plus grande et
-une impartialité qui ne saurait être soupçonnée,
-vous ne l’avez pas voulu.</i></p>
-
-<p><i>Du moins, laissez-moi mettre ces pages sous vos
-auspices; ce ne sera qu’un bien modeste hommage
-d’affection et de reconnaissance.</i></p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_III" style="padding-top: 2em;">
-
-<p>Femme supérieure qui savait charmer et dominer
-les réunions les plus diverses; sœur par le
-cœur, la parenté et le génie de celui que Manzoni
-appelait «l’angélique Cabanis»; épouse de l’un
-des savants les plus illustres que l’humanité ait
-produits; exemple sublime, aux heures douloureuses,
-de dévouement conjugal et d’amour maternel,
-la marquise de Condorcet synthétise et rappelle
-une époque qui marquera, en dépit de bien
-des fautes, une des étapes glorieuses de l’Histoire.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Condorcet avait été élevée dans une
-famille noble, mais ouverte aux idées philosophiques,
-et sa jeunesse avait commencé avec ces
-années délicieuses dont on a pu dire que ceux qui
-<span class="pagenum" id="Page_IV">[p. <em>IV</em>]</span>
-ne les ont pas vécues ont ignoré ce que c’était
-que la douceur de vivre. Au milieu d’une société
-qui, sous les apparences les plus légères, agitait
-les problèmes les plus graves, à Villette et dans le
-salon de l’hôtel des Monnaies, la fille du marquis
-de Grouchy représentait, à la fois, les grâces délicates
-et les pensées sérieuses.</p>
-
-<p>Sans doute, son imagination et son cœur s’égarèrent
-dans les utopies et les rêves qui agitaient
-alors le monde nouveau; mais ses erreurs, toujours
-désintéressées, ne furent que des illusions généreuses
-et, au lendemain des malheurs les plus terribles,
-elle ne renia, du moins, jamais les convictions
-de sa jeunesse.</p>
-
-<p>Depuis le Consulat jusqu’à sa mort, conformant
-sa conduite à ses principes et montrant une dignité
-que beaucoup de ses amis avaient trop oubliée,
-M<sup>me</sup> de Condorcet resta ce qu’elle était à l’aurore
-de 1789.</p>
-
-<p>Cette unité de sa vie en fait la véritable gloire.</p>
-
-<p>Si les existences cruellement agitées par des
-événements tragiques inspirent déjà l’intérêt, combien
-plus l’attention de l’Histoire n’est-elle pas sollicitée
-quand les acteurs de ces époques troublées
-<span class="pagenum" id="Page_V">[p. <em>V</em>]</span>
-se sont fait remarquer par l’énergie de leur caractère
-ou les qualités de leur âme.</p>
-
-<p>De cette pensée est né ce livre.</p>
-
-<p class="ldate">Bellevue, 16 avril 1896.</p>
-
-<p class="sep2">Qu’il me soit permis de remercier ici mon excellent
-ami, le marquis du Paty de Clam et M. le
-baron Fréteau de Pény qui m’ont laissé puiser,
-avec tant de générosité, dans leurs archives de
-famille.</p>
-
-<p>J’exprime aussi toute ma gratitude à M. Fernand
-d’Orval, à qui je dois communication du portrait
-de M<sup>me</sup> de Condorcet, sa grand’tante.</p>
-
-<hr class="hr22" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_1">
-
-<p class="cent lh3"><span class="cs12">LA</span><br />
-<span class="cs20">MARQUISE DE CONDORCET</span></p>
-
-<hr />
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE PREMIER<br />
-LA CHANOINESSE</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<h3><span class="cs13">CHAPITRE PREMIER</span><br />
-ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY</h3>
-
-<p class="hang">Le château de Villette.—Les Grouchy.—Le marquis et sa
-femme.—Vie patriarcale à la campagne.—Les hôtes littéraires
-à Paris.—Rue Gaillon et rue Royale.—Les Fréteau,
-Dupaty et d’Arbouville.—Enfance de Sophie.—Son frère
-Emmanuel.—Sa sœur Charlotte.—Le chevalier de Grouchy.—Grave
-maladie en 1775.—Lectures et travaux de
-Sophie.</p>
-
-<p>Sur les confins de la Normandie et de l’Ile-de-France,
-dans une fertile vallée, à quelques kilomètres
-de Meulan, s’élève le château de Villette.</p>
-
-<p>Ce n’est pas une ancienne forteresse féodale,
-mais bien plutôt la maison, large et confortable,
-d’une de ces familles parlementaires qui arrivaient
-à l’apogée de leur fortune à la veille de la Révolution.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_2">[p. 2]</span>
-Une allée de vieux tilleuls conduit, par une
-pente douce, à la cour d’honneur dont le château,
-avec ses deux ailes qui s’avancent en demi-cercle,
-forme le fond. A droite et reliée au château par
-une galerie qui ressemble à un cloître, c’est la chapelle.
-A gauche, les communs.</p>
-
-<p>On entre dans la maison par un double escalier
-en fer à cheval et l’on se trouve dans une pièce
-immense, ronde et fermée par un dôme élevé. C’est
-là que donnent les différentes pièces du rez-de-chaussée:
-salon à six fenêtres s’ouvrant sur le
-parc; salle à manger ornée de grottes en rocailles
-et dessus de portes peints en camaïeu; voici une
-autre grande pièce qui servait autrefois de bibliothèque,
-puis quelques petits appartements, qui se
-retrouveront, plus nombreux, au premier étage.</p>
-
-<p>L’escalier qui y conduit part aussi de l’immense
-vestibule tandis que, dans une niche faisant face
-au visiteur, se dresse le buste en marbre blanc du
-vieil Homère.</p>
-
-<p>Une terrasse domine le parc et les rivières, qui
-sont le véritable joyau de cette demeure seigneuriale.</p>
-
-<p>Le marquis de Grouchy, qui l’habitait avec sa
-femme dans la seconde moitié du <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle, l’embellissait
-tous les jours; il en avait fait un lieu de
-délices, et M<sup>lle</sup> Fréteau, fiancée du président
-<span class="pagenum" id="Page_3">[p. 3]</span>
-Dupaty, pouvait lui écrire: «Il semble que Flore,
-Cérès et Neptune se soient plu à embellir cette
-demeure, dont les propriétaires sont parvenus à
-faire un petit paradis terrestre.» Villette l’était
-bien, en effet, et, comme les visiteurs, les animaux
-eux-mêmes y trouvaient une hospitalité sympathique.
-Un jour, un essaim d’abeilles vint se fixer
-dans un des angles du château; les domestiques
-et les enfants reçurent l’ordre de le respecter et il
-semble bien que ces bêtes intelligentes en conçurent
-quelque reconnaissance, car on n’eut jamais
-aucun accident à déplorer. Aujourd’hui encore, la
-troupe bourdonnante est attachée aux flancs du
-château comme pour rappeler que de l’ancienne
-demeure tous les vieux habitants n’ont pas encore
-disparu<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>.</p>
-
-<p>La terre de Villette était entrée dans la famille
-de Grouchy, au commencement du règne de
-Louis XV par le mariage de Nicolas-Pierre de
-Grouchy, capitaine des vaisseaux du Roi, avec
-Nicole-Ursule-Elisabeth Cousin qui apportait en
-dot le château et ses dépendances.</p>
-
-<p>On trouve la famille de Grouchy, qui est d’origine
-<span class="pagenum" id="Page_4">[p. 4]</span>
-normande, parmi celles qui suivirent Guillaume
-le Conquérant en Angleterre. En 1248, Robert
-et Henri de Grouchy prirent part à la croisade
-de saint Louis. Leurs descendants s’illustrèrent
-dans les lettres et aux armées.</p>
-
-<p>Nicolas de Grouchy, savant humaniste, fut précepteur
-de Montaigne, tandis que François de
-Grouchy, capitaine de cavalerie sous le duc d’Alençon,
-se montrait un des partisans les plus dévoués
-d’Henri IV, qu’il reçut à Dieppe avant la bataille
-d’Arques<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>.</p>
-
-<p>François-Jacques, seigneur de Robertot, marquis
-de Grouchy, ancien page de Louis XV et cornette
-de cavalerie, avait épousé<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> à l’automne de 1760,
-Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, sœur du conseiller
-au Parlement de Paris.</p>
-
-<p>Il avait quarante-six ans<a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, tandis que sa femme
-était toute jeune; mais la différence d’âge ne
-<span class="pagenum" id="Page_5">[p. 5]</span>
-semblait pas aussi grande et un des amis de la famille
-écrivait, le 30 octobre 1760, à M<sup>me</sup> Fréteau, mère
-de la jeune femme<a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>:</p>
-
-<p>«Transpire-t-il quelque chose de plus du culte
-intérieur de M. de Grouchy? Il cherche à cacher
-sa dévotion, mais je crois que l’on peut décider
-qu’il en tient à présent tout plein et tout à travers
-le cœur. Il me semble qu’il rappelle assez le philosophe
-marié qui n’ose avouer son amour et que
-ce même amour trahit sans cesse. Au reste, sa
-méthode n’est pas mauvaise, car plus on est
-recueilli plus on a de ferveur et le feu concentré
-n’en est que plus ardent.»</p>
-
-<p>Sous l’éloge, même dans l’agrément de ces premiers
-jours, on sent une certaine réserve; le marquis
-était froid et renfermé. Son caractère était
-parfois difficile et sa charmante femme ne pouvait
-pas toujours dissimuler, sinon son chagrin, du
-moins son ennui.</p>
-
-<p>En parlant de la mère du président Dupaty, elle
-laissait échapper cette confidence qu’on saisit à
-travers l’allusion<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>:</p>
-
-<p>«Je suis de votre avis, disait-elle à son beau-frère
-le président, sur les moyens qui auraient pu
-<span class="pagenum" id="Page_6">[p. 6]</span>
-la rendre toujours aussi aimable qu’intéressante.
-La froideur est aux agréments, quelquefois même
-aux vertus, ce que l’hiver est à la nature. Ses
-richesses sont resserrées dans son sein, mais son
-extérieur est sec et aride. Il gèle sur l’écorce.
-Vous voyez d’où je prends cela. (Et devenant plus
-explicite, parlant directement de son mari)... Je
-voudrais qu’il fût destiné à vivre longtemps. Je
-prends sa vie en masse et je vois que, plus que
-d’autres, il l’a passée à labourer. Il est vrai qu’il a
-souvent changé la rosée en brouillard. Qu’importe!
-je ne lui en suis pas moins attachée.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Grouchy, au contraire, était délicieuse.
-On ne tarissait pas d’éloges sur son compte. Son
-père<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, quand il parlait d’elle, ne l’appelait que
-<i>la sublime Grouchy</i>; et son frère, le conseiller, la
-dépeignait ainsi<a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>: «Femme incomparable par
-l’élévation de son esprit, femme avec l’âme de
-laquelle je changerais la mienne, s’il était en mon
-pouvoir.»</p>
-
-<p>En la quittant, après un séjour à Villette, sa
-jeune sœur Adélaïde,—celle qui sera M<sup>me</sup> Dupaty,—disait<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>:
-«L’habitante de ces lieux ne contribue
-pas peu à en rendre le séjour agréable. Elle
-<span class="pagenum" id="Page_7">[p. 7]</span>
-m’a fait passer les jours les plus heureux. On ne
-peut la quitter quand une fois on la possède. Pour
-moi, je ne pouvais m’y résoudre. Jugez combien
-j’ai été sensible à notre séparation.»</p>
-
-<p>La chasse, la promenade à pied et en bateau,
-la lecture<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a> étaient presque les seules occupations
-des châtelains de Villette qui, dans ces premières
-années, avant la naissance de leurs enfants, n’avaient
-d’autre distraction, à la campagne, que d’y
-recevoir leurs parents et quelques amis intimes
-comme Lope, Dussaulx et Roucher.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Grouchy avait deux sœurs: l’une, Félicité,
-mariée au marquis d’Arbouville, habitait Versailles;
-l’autre, Adélaïde, avait épousé Dupaty et
-partageait son temps entre Bordeaux, où son mari
-était président à mortier, Paris et les nombreux
-exils auxquels l’esprit aventureux du magistrat
-l’avait fait condamner.</p>
-
-<p>Nous savons aussi qu’elle avait un frère, le conseiller
-Fréteau, qui demeurait tantôt à Vaux, près
-de Melun, tantôt à Paris, rue Gaillon, n<sup>o</sup> 15.</p>
-
-<p>C’est là qu’en hiver toute la famille se réunissait<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a>,
-dans cet hôtel qui vit passer les hommes les plus
-<span class="pagenum" id="Page_8">[p. 8]</span>
-remarquables de l’époque: Turgot, d’Alembert, et
-plus tard Beaumarchais et Condorcet. Là, qu’un
-jour, l’abbé Sabatier, membre de l’Académie française,
-fut condamné à faire, comme gage, une
-description de la femme et qu’il s’en tira par ces
-vers spirituels:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">A moi vous demandez ce que c’est que la femme,</div>
- <div class="vers">A moi dont le destin est d’ignorer l’amour!</div>
- <div class="vers">A l’aveugle éploré vous déchirerez l’âme</div>
- <div class="vers">Si vous lui demandez ce que c’est qu’un beau jour.</div>
-</div>
-
-<p>Au printemps de 1764, le marquis de Grouchy
-et sa femme se hâtèrent de gagner Villette, et,
-quelques jours après leur arrivée, la marquise donnait
-le jour à une fille qui fut appelée Marie-Louise-Sophie<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>.</p>
-
-<p>Cette enfant, dont l’existence devait être si
-agitée, montra, dès ses premières années, en
-même temps qu’un extérieur gracieux une âme peu
-commune. La «jolie Grouchette», comme on
-<span class="pagenum" id="Page_9">[p. 9]</span>
-l’appelait dans sa famille, savait lire et écrire à l’âge
-de six ans. «Pour te donner une idée de la petite
-de Grouchy, écrivait la Présidente à son mari<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a>, je
-t’envoie deux petites lettres qu’elle a écrites d’elle-même
-à sa mère pendant sa dernière absence. Il
-est aisé de deviner quel germe a donné naissance
-à un être aussi intéressant. C’est un personnage.
-Ce sera le portrait de sa mère.»</p>
-
-<p>Et la même M<sup>me</sup> Dupaty, le 2 octobre 1770, écrivait
-à son père<a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>: «Notre sœur sublime est toujours
-aussi aimable et aimante; son aînée se décore
-et emprunte chaque jour quelque trait de l’âme de
-sa tendre mère. Elle n’acquiert que trop de ressemblance
-avec elle, car sa santé est, à mon gré,
-bien délicate et en bien mauvais état. Pour moi, je
-n’en dis rien, mais elle m’inquiète. Un jaune universel
-répandu sur tout son corps me fait appréhender
-pour elle une jaunisse. Les yeux battus,
-des lassitudes dans les jambes sembleraient l’annoncer.
-Elle est encore gaie, cependant, mais
-mange fort peu. Les autres sont bien gentils et
-bien portants.»</p>
-
-<p>«Les autres», c’est qu’en effet depuis 1764
-M. et M<sup>me</sup> de Grouchy avaient eu deux nouveaux
-<span class="pagenum" id="Page_10">[p. 10]</span>
-enfants; un fils, Emmanuel, qui naquit le 23 octobre
-1766 et qui deviendra maréchal d’Empire et
-une seconde fille, Félicité-Charlotte, venue au
-monde au mois de mars 1768 et le 27 du même
-mois, tenue sur les fonts baptismaux par son oncle,
-le président Dupaty.</p>
-
-<p>Naturellement, dans cette branche de la famille,
-la filleule du magistrat tiendra désormais une
-grande place dans les préoccupations et dans la
-correspondance; mais on n’oubliera pas, cependant,
-Sophie, «la jolie petite nymphe aux yeux noirs,»
-comme disait le Président, et, malgré les titres de
-la cadette à une préférence qui aurait été légitime,
-c’est l’aînée qui, en secret, restera la plus chérie
-de toute la famille. Quand il venait à Paris<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a>, le
-Président déclarait que Sophie avait une bonne
-part dans son impatience et dans ses désirs de
-retrouver les siens.</p>
-
-<p>Cependant, il n’est pas possible de séparer ce
-que la nature avait si bien uni; et la peinture de
-la vie patriarcale qu’on menait à Villette ne serait
-plus exacte si l’on négligeait de rappeler tous ceux
-qui vivaient dans cet intérieur charmant.</p>
-
-<p>Le 25 mai 1769, la Présidente écrivait à son
-mari<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>: «Votre filleule devient gentille à manger.
-<span class="pagenum" id="Page_11">[p. 11]</span>
-Elle court toute seule. Il ne lui manque que la parole.
-Son esprit voudrait se manifester et trouver
-une porte de sortie. Il étincelle dans ses grands
-yeux, dans ses petits mouvements. Mais il faut
-attendre la nature... Son petit frère est beau comme
-un ange. C’est un amour aux yeux bleus. Il est
-doux et avisé à plaisir. Pour votre petite Grouchette,
-elle est toute prête à monter en graine.»</p>
-
-<p>Mais il faut laisser la parole à la mère elle-même.
-On y verra mieux que dans tous les récits
-sa bonté, son esprit et son cœur<a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>: «Il ne me reste
-d’existence, écrivait-elle au Président, que ce qu’il
-en faut pour l’éducation de mes enfants. Il commence
-à entrer de l’esprit et du sentiment dans
-l’âme de ma fille dont les dispositions sont heureuses;
-mon fils m’astreint par sa jeunesse à ce
-que l’éducation a de plus sec et de plus aride. Mais
-il me laisse entrevoir de la sensibilité et l’espoir de
-l’intelligence.</p>
-
-<p>«Charlotte est un vrai petit bijou pour le
-caractère; rien de plus caressant, de plus gai,
-de plus drôle. Ce petit peuple me prend bien des
-moments que je lui consacre avec plaisir. M. de
-Grouchy les aime éperdument, vient souvent les
-voir chez moi et jette un coup d’œil de complaisance
-et de satisfaction sur les soins que je leur donne.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_12">[p. 12]</span>
-Et, une autre fois, elle écrit encore au même
-correspondant<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>:</p>
-
-<p>«Je vais te parler des miens en bref. D’abord,
-le bouquet, c’est Charlotte: il est moins frais que
-de coutume. Un rhume, un mal d’estomac l’ont un
-peu défleurie; ce n’est rien. La rose blanche,—c’est
-ma Grouchette,—croît assez et reste sensible
-aux charmes des arts, de l’esprit et de la vertu.
-L’Emmanuel mord à la grappe que lui présente son
-jeune mentor qui a trouvé le chemin du cœur.»</p>
-
-<p>Mais il n’est pas dans l’ordre des choses qu’un
-pareil bonheur puisse durer longtemps. Au mois
-de septembre 1775, Sophie fut atteinte d’une petite
-vérole des plus graves; tous les médecins la condamnèrent.
-Elle y survécut cependant et cette
-crise terrible fut, pour elle, salutaire. De cette maladie
-date une transfiguration physique qui l’ayant
-trouvée laide, engoncée, de petite taille, la rendit
-grande, élancée, superbe, douée de cette beauté
-qu’elle garda jusqu’à ses derniers jours et qui était
-tellement établie, qu’on ne l’appelait jamais, même
-parmi ses ennemis, que la belle Sophie de Grouchy
-et, plus tard, la belle M<sup>me</sup> de Condorcet<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_13">[p. 13]</span>
-Aimante comme nous la connaissons, M<sup>me</sup> de
-Grouchy fut bouleversée par la maladie de sa fille.
-Les lettres où elle en parle sont trop touchantes
-pour ne pas être données ici<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a>; le 13 octobre 1775,
-de Villette, elle écrivait à sa sœur, M<sup>me</sup> Dupaty:</p>
-
-<p>«Le savez-vous, ma chère amie, que je viens
-d’être menacée du plus terrible sacrifice que la
-Providence pût m’imposer? Ma fille vient d’avoir
-la petite vérole de la plus mauvaise qualité et compliquée
-d’un venin affreux... Jugez de ma situation
-pendant treize jours, mais surtout pendant une
-semaine que, l’arrêt prononcé, je n’attendais plus
-sa vie que d’un miracle. Il n’y a point de termes
-pour rendre ce déchirement, quand les liens du
-sang, ces liens brûlants de la maternité, vont être
-rompus! Hélas! vous l’avez éprouvé, tendre mère,
-mais l’objet que vous perdiez, quelque intéressant
-qu’il fût, ne pouvait vous être ce que m’est cette
-enfant; un attachement de dix années, dont toutes
-les heures me liaient par des soins et des espérances,
-un cœur vraiment tendre, sensible et reconnaissant,
-sentant les besoins de l’amitié et
-s’élevant à tout par l’action du sentiment et de la
-raison, développant pendant cette maladie qui a
-<span class="pagenum" id="Page_14">[p. 14]</span>
-été un supplice infernal par sa nature et par celle
-des remèdes, un courage bien supérieur à tout ce
-que je pouvais présumer, voilà ce qu’il fallait perdre
-et voilà ce qui m’a été rendu. Je n’ai pas d’expressions
-pour dire ma joie, mais tu peux la mesurer
-sur mes alarmes qui ont été portées au dernier
-point. Le ciel a entendu nos vœux. Il nous a rendu
-ma fille. Hélas! que serais-je devenue s’il m’avait
-fallu voir tomber cette fleur? La plaie se serait
-agrandie tous les jours. Les temps, les lieux, les
-personnes, les secours, la triste nécessité de vivre
-pour des devoirs aussi sacrés et que je n’entrevoyais
-plus qu’avec un affreux dégoût, tout m’eût
-rappelé ma perte, tout aurait enfoncé le poignard.
-Je ne puis rendre compte, ma chère amie, de tout
-ce que j’ai ressenti; le souvenir de mille pensées
-depuis six mois prenait l’apparence de funestes
-pressentiments. L’idée désespérante de sa perte
-s’était présentée à moi depuis que je la voyais
-confirmer de plus en plus les promesses de son
-bon naturel; j’en avais été poursuivie et je croyais
-y lire mon cruel destin. Que le cœur d’une mère
-est neuf à cette vérité si frappante que nos vies ne
-tiennent à rien! Avec quelle amertume j’en dévorais
-l’expérience! Je ne finirais pas, chère amie,
-de te peindre ma douleur. Tout l’accroissait. M. de
-Grouchy était dans le désespoir du père le plus
-<span class="pagenum" id="Page_15">[p. 15]</span>
-tendre. Son état m’effrayait. Il me prouvait que
-tout ce que j’avais attendu, projeté, désiré de cette
-enfant s’était réalisé pour être impitoyablement
-brisé... Nous voilà sur la route de la convalescence...»</p>
-
-<p>Quinze jours après, le 28 octobre, M<sup>me</sup> de Grouchy
-écrivait à Dupaty<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>:</p>
-
-<p>«Tu as vu l’abîme dont j’ai mesuré en frémissant
-la profondeur. Je n’y voyais point de fond en
-vérité. On ignore comme on aime jusqu’au moment
-où on est menacé de perdre l’objet de son amour
-et, dans cet instant, on croit n’avoir pas encore
-commencé de l’aimer. Quelle tempête dans l’âme
-de ta pauvre sœur! Elle a vraiment passé des horreurs
-du désespoir à une joie ravissante, mouvement
-inconnu à qui n’a pas éprouvé le contraste
-de voir engloutir ou d’arracher aux flots conjurés
-une tête chérie.</p>
-
-<p>«Hélas! mon ami, j’ai reconnu peut-être trop,
-(puisque la vie ne tient qu’à un fil), combien ma
-fille est nécessaire à mon bonheur. Je me rappelle
-maintenant dans quel vide je serais si je l’avais
-perdue. C’est te dire combien son cœur et son
-esprit sont déjà de niveau aux miens. Tu pardonnes
-<span class="pagenum" id="Page_16">[p. 16]</span>
-ce langage à une mère qui croit, au moins, pouvoir
-avouer son courage et sa sensibilité. Nous avançons
-dans cette convalescence qui a été si laborieuse
-qu’après les premiers transports de la résurrection,
-c’était pour moi un nouveau supplice. Elle
-commence à marcher et à agir seule... Elle sera
-peu ou point marquée. Il n’y a pas longtemps que
-je jouis de cette faveur tant l’effroi d’un grand
-malheur éclipse la peur d’un moindre. Reçois, cher
-ami, toute la reconnaissance de cette chère enfant.
-La voilà bien plus liée à la vie que devant. Le
-tendre intérêt de tant de bons parents échauffe
-cette jeune âme qui, j’espère, sera toujours susceptible
-de s’enflammer à l’amour des siens... Mes
-fleurs sont en bon état. La Charlotte est toujours
-gentille; mon cadet<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a> est plein de vivacité et de
-santé. Mon grand fils se développe assez bien.
-Tout cela fait mon ciel; mais il y a des nuages,
-comme tu vois, même des orages. Mon mari les
-sent aussi fortement que moi.»</p>
-
-<p>Cette année-là, les Grouchy passèrent à Villette
-la mauvaise saison<a name="FNanchor_23" id="FNanchor_23" href="#Footnote_23" class="fnanchor">[23]</a>. Le 8 décembre, la marquise
-écrivait au Président:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_17">[p. 17]</span>
-«Je t’ai laissé sur la convalescence de ma fille
-qui jouit enfin de toutes ses forces. Il ne lui reste
-que des traces légères, de rares douleurs de nerfs
-et un peu de faiblesse dans la vue. Mes trois autres
-sont assez bien de tous points, à la maigreur près
-pour Charlotte, quoique avec un assez bon fonds.
-Mon fils se fortifie bien et se développe assez pour
-me faire beaucoup espérer sur son compte. La
-tournure de son Mentor<a name="FNanchor_24" id="FNanchor_24" href="#Footnote_24" class="fnanchor">[24]</a>, qui a vraiment infiniment
-des qualités désirables pour ses importantes fonctions,
-apprivoise son âme plus concentrée, plus
-froide dans l’origine que celle de ses sœurs. Elle
-acquiert du tact et de la sensibilité. Il annonce
-une grande raison, du jugement et l’heureux pronostic
-de la curiosité. Je suis donc fort contente
-sur ce point.»</p>
-
-<p>Au printemps de 1776, on envoya Sophie à
-Vaux-le-Pénil, dans la propriété qui appartenait à
-son oncle, le conseiller Fréteau. «Bâtie à mi-côte,
-sous un voile discret de verdure, avec la Seine à
-ses pieds, Melun tout proche et les masses lointaines
-de la forêt de Fontainebleau fuyant à l’horizon,
-sa façade à rotonde indiquait la demeure d’un
-grand seigneur du <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle, ami des Muses et
-des arts plus encore que magistrat; les toitures
-<span class="pagenum" id="Page_18">[p. 18]</span>
-mêmes étaient remplacées par des terrasses à
-l’Italienne qui faisaient fureur depuis Versailles<a name="FNanchor_25" id="FNanchor_25" href="#Footnote_25" class="fnanchor">[25]</a>.»
-Louis XV n’aimait pas cette forme de toits et l’on
-raconte dans la famille qu’un jour où les carrosses
-de la cour traversaient les ponts de Melun, le roi
-avait dit en montrant le château de Vaux: «Voici
-le coffre à avoine de M. Fréteau.»</p>
-
-<p>Là, Sophie sut conquérir de nouvelles affections
-et parfaire, grâce à son charme personnel, la
-bonne opinion qu’elle n’avait donnée, jusque-là,
-que par ses lettres ou dans les rapides entrevues
-de Villette.</p>
-
-<p>Après cette maladie et la longue convalescence
-qui l’avait suivie, Sophie se remit à l’étude, au dessin
-et à la musique, sous la haute direction de sa
-mère qui s’occupait de son moral, tandis que l’abbé
-de Puisié, précepteur d’Emmanuel et du Chevalier,
-se chargeait de donner quelques leçons techniques
-à la sœur aînée en même temps qu’à ses élèves.</p>
-
-<p>Sophie était même devenue l’aide et parfois la
-remplaçante du professeur. Dans un journal personnel
-qu’elle avait intitulé <i>Gazette et Affiches du
-Château de Villette</i>, elle racontait toutes les péripéties
-de l’éducation de ses frères. En parlant du
-cours de Droit naturel, elle disait: «Les écoliers
-<span class="pagenum" id="Page_19">[p. 19]</span>
-attendent impatiemment leur maître. Le plus âgé
-(c’était elle) a gagné une bonne altération de voix
-à répéter la seconde partie du droit en trois heures
-d’horloge. Un professeur qui, sans être vieux,
-n’est pas pour l’âge au n<sup>o</sup> 19, peut donc avoir la
-poitrine fatiguée, sans qu’inquiétude doive s’en
-suivre, mais seulement précautions et ménagements<a name="FNanchor_26" id="FNanchor_26" href="#Footnote_26" class="fnanchor">[26]</a>.
-Quand (<i>sic</i>) aux rêves creux, ils ne peuvent
-convenir à quelqu’un qui est censé savoir bien
-diriger ses idées, puisqu’il apprend aux autres à
-se diriger eux-mêmes.»</p>
-
-<p>Et ailleurs: «Avis à ceux qui s’intéressent à
-M. le chevalier de Grouchy (le plus jeune des deux
-frères):</p>
-
-<p>«Je soussignée reconnais que ledit chevalier de
-Grouchy, en l’absence de son Mentor, m’a répété
-des époques et leçons d’histoire ancienne et qu’il
-s’est légalement acquitté de ses devoirs.»</p>
-
-<p>Il y a aussi, sur la vie à Villette, quelques anecdotes
-dont on ne peut saisir toutes les allusions.</p>
-
-<p>«Température du dit lieu et santé des habitants:</p>
-
-<p>«Ce dernier article n’a point éprouvé de changement
-depuis jeudi dernier. Le temps a été
-<span class="pagenum" id="Page_20">[p. 20]</span>
-sombre et mauvais. Borée s’est déchaîné dans les
-airs et les tristes sifflements de ce gros joufflu ont
-jeté les esprits dans une sombre mélancolie. Gog
-et Magog et leur docte mère assurent qu’un certain
-départ de vendredi dernier y a contribué; mais ce
-n’est qu’un dicton, car y a-t-il matière à regret?</p>
-
-<p>«Spectacles:</p>
-
-<p>—«Arrêt de la basse-cour qui a jugé, condamné
-et fait exécuter trois gros rats par la main
-de M. le chevalier de Grouchy, exécuteur ordinaire
-de la dite engeance. Ils ont été pendus aux applaudissements
-de la volaille, en place de poulailler.»</p>
-
-<p>Ce n’étaient là que les distractions enfantines
-d’une grande sœur voulant se mettre à la portée
-de ses jeunes frères.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Grouchy, dans son inlassable bonté, en
-avait trouvé d’autres, plus utiles<a name="FNanchor_27" id="FNanchor_27" href="#Footnote_27" class="fnanchor">[27]</a>:</p>
-
-<p>«Il y a, depuis deux jours, un intérêt qui amuse
-les enfants à la récréation. C’est d’aller faire des
-fagots de bois pour les porter ensuite chez les pauvres
-de Villette. Les bénédictions qu’on leur a
-données hier les ont encouragés et tu aurais été
-touché de voir partir cette petite horde, Charlotte
-en tête, chacun armé d’un fagot.»</p>
-
-<p>D’autres fois, on faisait un pain de l’invention
-<span class="pagenum" id="Page_21">[p. 21]</span>
-de M<sup>me</sup> de Grouchy; il y entrait près de moitié de
-pommes de terre et ce mélange donnait une nourriture
-excellente. «C’est un grand allègement,
-disait Fréteau<a name="FNanchor_28" id="FNanchor_28" href="#Footnote_28" class="fnanchor">[28]</a>, pour les dépenses charitables.
-Celles-ci ne ruinent jamais et attirent les bénédictions
-du ciel sur les familles.»</p>
-
-<p>Sophie avait conservé de ces louables habitudes
-un souvenir charmant et doux, et, bien des années
-après, dans ses <i>Lettres sur la Sympathie</i>, dont nous
-aurons à parler longuement, elle disait en évoquant
-les charités qu’on pratiquait à Villette:</p>
-
-<p>«Vous me l’avez appris, respectable mère, dont
-j’ai tant de fois suivi les pas sous le toit délabré
-des malheureux, combattant l’indigence et la douleur!
-Recevez pour toute ma vie l’hommage que je
-vous devrai, toutes les fois que je ferai du bien,
-toutes les fois que j’en aurai l’inspiration et la
-douce joie. Oui, c’est en voyant vos mains soulager
-à la fois la misère et la maladie; c’est en
-voyant les regards souffrants du pauvre se tourner
-vers vous et s’attendrir en vous bénissant que j’ai
-senti tout mon cœur et que le vrai bien de la vie
-sociale, expliqué à mes yeux, m’a paru le bonheur
-d’aimer les hommes et de les servir.»</p>
-
-<p>Cette vie, si occupée et si charitable, était devenue
-<span class="pagenum" id="Page_22">[p. 22]</span>
-un modèle pour toute la famille. Au milieu de
-ce <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle qu’on se représente d’habitude tout
-autrement, c’est ainsi que les vertus privées avaient
-joint au parfum le plus délicat le plus généreux
-des exemples.</p>
-
-<p>«C’est de notre chère Grouchy et de tous les
-siens, écrivait Dupaty à sa femme<a name="FNanchor_29" id="FNanchor_29" href="#Footnote_29" class="fnanchor">[29]</a>, que je vais
-aujourd’hui, ma chère amie, entretenir et intéresser
-ton cœur. Enfin, je l’ai revue cette chère ressuscitée
-et ton cœur lui-même aurait de la peine à
-te peindre avec quelle émotion, quelle joie! Oui,
-c’est elle, elle encore, toujours elle... Elle a toujours
-cette heureuse physionomie remplie de son
-cœur, de son âme, de son esprit qui, sans cesse,
-s’élancent pour ainsi dire à vous tout à la fois. Tu
-es toujours aussi vive dans ses entrailles, dans son
-souvenir. Il y a deux jours que je suis ici et il ne
-me semble pas qu’il y ait une heure. Il m’est délicieux
-de me reposer un moment, dans le sein de la
-nature, de l’amitié et de toutes les vertus, de l’agitation
-du grand tourbillon qu’on appelle Paris. Je
-suis enchanté de ses enfants. Leur santé est parfaite.
-Le fils aîné est plein de raison, de justesse
-d’esprit, de bons sentiments. Il est vraiment tel
-que je désirerais mon fils à son âge. Mais aussi
-<span class="pagenum" id="Page_23">[p. 23]</span>
-quelle éducation, quelle culture, quels soins!
-Ils ont un excellent mentor qui s’est ouvert une
-nouvelle route, qui s’occupe des sensations avant
-de s’occuper des idées, c’est-à-dire des fondements
-avant le toit. Tout ce qui se fait dans cette aimable
-demeure est une éducation continuelle. M. et M<sup>me</sup> de
-Grouchy n’ont pas d’autre occupation, ni d’autres
-plaisirs. Ils mènent la vie patriarcale. On ne peut
-peindre le tableau; il faut le voir avec attention et
-souhaiter d’en faire un pareil dans le sein de sa
-famille ou regretter amèrement de ne pouvoir le
-faire. Mais, dans les villes, il n’y a pas moyen.
-Aussi, c’est un deuil ici que de quitter la campagne;
-c’est pour eux quitter la nature. Mais il
-faut qu’une demoiselle sache danser et jouer pendant
-vingt-quatre heures du clavecin. Les lettres
-de M<sup>lle</sup> de Grouchy sont des infidèles; elle est tout
-autre que ce qu’elles en disent. Elle a infiniment
-de raison et même d’esprit. J’ai vu des choses
-écrites par elle avec confiance et liberté que
-M<sup>me</sup> de Sévigné n’eût pas désavouées. C’est à la
-lettre. Sa mère est parfaitement contente; elle doit
-l’être. Sans être précisément jolie, sa physionomie
-est assez agréable et le développement de la jeunesse
-peut encore faire épanouir quelque bouton
-caché sous les feuilles. Une taille de nymphe, un
-air de noblesse et d’élévation répandu dans toute
-<span class="pagenum" id="Page_24">[p. 24]</span>
-la personne; on ne peut être mieux à quatorze
-ans. Mais la perle des perles, la rose des roses, la
-grâce des grâces, c’est la charmante Charlotte. On
-ne dit pas tant de choses spirituelles et aimables
-avec des paroles qu’elle en dit avec son regard et
-son sourire. Le petit dernier est la douceur des
-anges. Heureuse mère! heureux enfants! Spectacle
-enchanteur pour qui sait le goûter et comment
-ne pas le goûter pour peu qu’on ait un cœur. Tout
-cela me comble de tendresses, de caresses.»</p>
-
-<p>On me pardonnera, j’en suis sûr, d’avoir donné
-cette longue et jolie lettre qui nous introduit si
-avant dans l’intimité de cette famille charmante.</p>
-
-<p>Les étrangers subissaient le charme, comme les
-parents ou les amis. Et si Dupaty s’exprimait
-comme nous venons de le voir, si le poète Roucher,
-qui était presque de la famille, disait de
-M<sup>me</sup> de Grouchy à son ami le Président<a name="FNanchor_30" id="FNanchor_30" href="#Footnote_30" class="fnanchor">[30]</a>: «N’ai-je
-pas vu combien elle est aimable? Ne m’a-t-elle
-<span class="pagenum" id="Page_25">[p. 25]</span>
-point accueilli avec une bonté pleine de grâce?
-Est-ce que je ne sais point que, pendant ses douleurs,
-elle s’est souvenue de mon poème et a témoigné
-quelque regret de ne l’avoir point entendu
-en entier?» des indifférents, comme un doctrinaire
-qui venait de passer quelques jours à Villette, pouvaient
-dire eux aussi<a name="FNanchor_31" id="FNanchor_31" href="#Footnote_31" class="fnanchor">[31]</a>: «J’y ai vécu quinze jours.
-Un paysage délicieux, une société charmante, tous
-les talents réunis à la beauté dans la personne des
-nièces de M<sup>me</sup> Dupaty, la musique, la peinture, le
-latin, le grec, toutes les langues, toutes les
-sciences.»</p>
-
-<p>Mais revenons à Sophie de Grouchy et voyons ce
-que sa mère elle-même en disait au conseiller Fréteau,
-son frère<a name="FNanchor_32" id="FNanchor_32" href="#Footnote_32" class="fnanchor">[32]</a>: «Mes deux filles me font une société,
-je dirais presque divine, parce qu’elle porte
-sur une harmonie et un attrait réciproque bien
-établi et que, chaque jour, néanmoins, semble
-fortifier. L’aînée a des ressources personnelles infinies,
-la plus essentielle de toutes, la religion
-<span class="pagenum" id="Page_26">[p. 26]</span>
-comme étude. Ce sentiment y tient le premier rang
-et devient entre elle et moi un lien et un rapport
-intimes... J’ai du labeur ce qu’il en faut et des
-jouissances bien précieuses. Nous tâchons, ma
-fille et moi, d’aider M. de Grouchy dans quelques
-travaux de terrier; je voudrais même qu’il nous
-mît plus en état de lui être utiles sur cet objet. Cette
-vie est tout à fait douce et heureuse.»</p>
-
-<p>En dehors de ces occupations et des études que
-nous lui connaissons, Sophie faisait quelques lectures
-pieuses, analysait Télémaque ou les pensées
-de Marc-Aurèle.</p>
-
-<p>Mais la famille n’allait pas tarder à se séparer;
-le fils grandissant était parti pour le service et
-Sophie allait, elle aussi, quitter pour de longs mois
-cette délicieuse maison de Villette, où elle avait
-goûté un bonheur qu’elle ne devait plus retrouver.</p>
-
-<hr class="hr22" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_27">
-
-<h3><span class="cs13">CHAPITRE II</span><br />
-LA CHANOINESSE DE NEUVILLE</h3>
-
-<p class="hang">Les chapitres nobles de Dames.—Le prieuré de Neuville-en-Bresse.—Sophie
-y est envoyée.—Ses occupations.—Sa
-correspondance.—Sophie reçoit la visite du président
-Dupaty.—Son retour à Paris et à Villette.—On cherche à
-la marier.—Rencontre du marquis de Condorcet chez
-Dupaty.</p>
-
-<p>Il y avait en France, au moment où éclata la
-Révolution, dans la considérable hiérarchie des
-ordres religieux, une institution qui remontait à
-une très haute antiquité et qu’on appelait les chapitres
-nobles de dames ou de chanoinesses.</p>
-
-<p>Ceux-ci se subdivisaient en chapitres proprement
-dits comme celui de Remiremont, en abbayes
-comme à Maubeuge et en prieurés, comme à Neuville,
-dans le diocèse de Lyon.</p>
-
-<p>On comptait pour la France vingt-six chapitres
-qui contenaient six cents chanoinesses et accusaient
-un revenu de 700,000 livres<a name="FNanchor_33" id="FNanchor_33" href="#Footnote_33" class="fnanchor">[33]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_28">[p. 28]</span>
-Dans les maisons les moins difficiles, il fallait
-quatre quartiers de noblesse du côté paternel et
-autant du côté maternel; d’autres chapitres en
-exigeaient huit, quelques-uns seize. A Remiremont,
-la noblesse devait toujours remonter au delà
-de deux cents ans et l’abbesse ne pouvait être choisie
-que parmi les princesses de sang royal. A
-Maubeuge, la preuve à faire était de huit générations
-ascendantes d’une noblesse militaire et chevaleresque,
-dont l’origine devait se perdre sans
-interruption dans la nuit des temps. A Bourbourg,
-dans l’Artois, où la Reine était première chanoinesse,
-on devait prouver sa noblesse depuis
-l’an 1400 et produire un acte du <em>XIV<sup>e</sup></em> siècle.</p>
-
-<p>Les chanoinesses qui avaient le titre de Madame,
-faisaient partie de l’état ecclésiastique sans prononcer
-aucun vœu et conservaient le droit de se
-marier; elles chantaient l’office au chœur, revêtues
-<span class="pagenum" id="Page_29">[p. 29]</span>
-de l’aumusse et d’un habit qui ressemblait à celui
-des chanoines. En dehors des exercices conventuels,
-elles portaient un costume souvent très élégant
-et qui n’accusait son côté religieux que par
-une croix d’or suspendue par un ruban de moire.
-Dans la maison du chapitre, chaque dame avait
-son habitation séparée; outre la jouissance de ses
-biens propres, elle recevait une portion distincte
-des revenus de la communauté.</p>
-
-<p>Après les dignitaires et les chanoinesses titulaires,
-il y avait dans chaque chapitre des chanoinesses
-non prébendées ou postulantes qu’on appelait
-<i>les nièces</i>; et qui, en attendant une vacance,
-étaient adoptées par une chanoinesse qui devait
-leur laisser sa prébende soit à sa mort, soit à sa
-sortie du chapitre.</p>
-
-<p>Dans la réalité des faits et à une époque où toute
-la fortune était réservée pour le fils aîné, ce titre
-de chanoinesse appartenait comme un droit à certaines
-grandes familles qui trouvaient là un moyen
-de doter leurs filles ou, du moins, de leur assurer
-pendant quelques années les revenus d’un canonicat.</p>
-
-<p>C’est ainsi que Lucile de Chateaubriand était
-entrée au chapitre de L’Argentière d’abord, puis à
-celui de Remiremont<a name="FNanchor_34" id="FNanchor_34" href="#Footnote_34" class="fnanchor">[34]</a>; ainsi que Sophie de Grouchy,
-<span class="pagenum" id="Page_30">[p. 30]</span>
-qui devait y être remplacée par sa sœur
-Charlotte, était partie pour Neuville-en-Bresse, où
-elle allait passer quelques mois qui ne devaient pas
-être sans influence sur la destinée de son esprit.</p>
-
-<p>Ce fut là, du reste, le seul voyage sérieux qu’elle
-ait jamais entrepris.</p>
-
-<p>Neuville-les-Dames ou Neuville-en-Bresse<a name="FNanchor_35" id="FNanchor_35" href="#Footnote_35" class="fnanchor">[35]</a> était
-alors un bourg d’un millier d’habitants, construit
-sur le coteau qui domine la rive droite du Renom;
-il se trouvait sur la grande route de Lyon à
-Bourg.</p>
-
-<p>Placé sur les confins du pays de Dombes, au
-centre d’un triangle formé par les trois villes de
-Mâcon, de Lyon et de Bourg, Neuville est à
-55 kilomètres de la seconde de ces deux villes et à
-20 kilomètres de la troisième.</p>
-
-<p>Le pays est étrange, légèrement vallonné; les
-habitants y sont rares, les bois maigres et chétifs;
-on est encore dans la Bresse, mais la région ressemble
-déjà à la plaine de Dombes. Le terrain est
-<span class="pagenum" id="Page_31">[p. 31]</span>
-sillonné de petits cours d’eau qui forment une
-quantité considérable d’étangs. Le Renom qui
-passe à Neuville, avant de se jeter dans la Veyle,
-parcourt ainsi plus de 40 kilomètres. Quant à la
-route qui passe dans le bourg, elle monte et descend
-tour à tour, traversant tantôt de grands bois
-de chênes et tantôt la chaussée des étangs.</p>
-
-<p>Dans cette plaine triste et marécageuse où la
-température est toujours fraîche, humide et capricieuse,
-les yeux ne trouvent pour se reposer que
-les bois de Tanay et ceux de l’allée de Romans.
-C’était un but de promenade pour les chanoinesses
-qui avaient encore, pour se distraire, les visites
-aux châtelains de Longe et de Châtenay, dont les
-gentilhommières se dressaient à quelques kilomètres
-seulement de la petite ville.</p>
-
-<p>Enfin, quand on voulait faire de plus longues
-excursions, ces dames avaient à choisir entre Châtillon-sur-Chalaronne,
-tout plein encore des souvenirs
-de saint Vincent de Paul<a name="FNanchor_36" id="FNanchor_36" href="#Footnote_36" class="fnanchor">[36]</a>, et Thoissey,
-ancienne dépendance de l’abbaye de Cluny, où la
-Grande Mademoiselle avait fondé, en 1680, un
-collège, qui, au <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle, était à l’apogée de sa
-réputation<a name="FNanchor_37" id="FNanchor_37" href="#Footnote_37" class="fnanchor">[37]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_32">[p. 32]</span>
-Au centre du bourg, s’élevait le monastère qui
-ressemblait aux béguinages des Flandres. Les
-maisons des chanoinesses, dont la plupart subsistent
-aujourd’hui, entouraient une place fermée
-qu’on appelle encore le Chapitre. Il y a quelques
-années, on y voyait les traces des allées carrelées
-qui, partant du seuil de chacune des maisons,
-venaient aboutir à l’entrée de la chapelle construite
-au milieu de la place. Cette chapelle fut détruite en
-1793, en même temps que les dernières chanoinesses
-étaient brutalement chassées de leurs
-demeures.</p>
-
-<p>La salle des archives ne renferme plus rien.
-Quant aux maisons qui, toutes, extérieurement,
-ont la même forme, quelques-unes présentent
-encore des restes de leur ancienne splendeur: ce
-sont des salons aux cheminées antiques, des salles
-aux lambris sculptés, des rampes d’escalier en bois
-travaillé<a name="FNanchor_38" id="FNanchor_38" href="#Footnote_38" class="fnanchor">[38]</a>.</p>
-
-<p>Les origines du chapitre noble de Neuville sont
-assez obscures. On a voulu les faire remonter jusqu’au
-<em>V<sup>e</sup></em> siècle où saint Romain, abbé de Condat,
-y aurait établi une règle sous laquelle les religieuses
-auraient vécu jusqu’à l’époque où elles
-<span class="pagenum" id="Page_33">[p. 33]</span>
-prirent celle de saint Benoist<a name="FNanchor_39" id="FNanchor_39" href="#Footnote_39" class="fnanchor">[39]</a>. Quoiqu’il en soit, il
-est établi qu’en l’an 1050, il y avait à Neuville un
-prieuré de Bénédictines, enrichi déjà par des dons
-superbes et nombreux. Ces dames étaient vêtues
-comme des femmes en deuil; en 1751, le chapitre
-fut sécularisé et, quatre ans après, le roi Louis XV
-accorda aux chanoinesses le titre de comtesses, les
-autorisant à porter, comme marque distinctive,
-une croix, attachée à un cordon bleu liséré de
-rouge, mis en écharpe; la croix représentait d’un
-côté sainte Catherine, patronne du chapitre, avec
-cette légende: <i lang="la" xml:lang="la">Genus, Decus et Virtus</i> et, de
-l’autre côté, la sainte Vierge.</p>
-
-<p>Au chœur, ces dames portaient un manteau à
-traîne, bordé d’hermine tout autour.</p>
-
-<p>Pour être admise comme chanoinesse titulaire
-ou comme chanoinesse d’honneur, il fallait prouver
-<span class="pagenum" id="Page_34">[p. 34]</span>
-neuf générations de noms et d’armes du côté
-paternel, non compris la présentée, et trois générations
-du côté maternel. On exigeait, de plus,
-que la preuve fût faite d’une façon très régulière
-par devant les comtes de Lyon, commissaires-nés
-du chapitre de Neuville.</p>
-
-<p>Celui-ci comptait quatre dignitaires qui devaient
-être âgées de plus de trente ans et qui recevaient,
-outre leur prébende, un préciput attaché à leur
-dignité.</p>
-
-<p>La doyenne, élue par le chapitre, faisait, seule,
-des vœux; c’était, au moment de l’arrivée de
-Sophie de Grouchy, M<sup>me</sup> Marie-Gabrielle de Beaurepaire.</p>
-
-<p>La grande chantre, nommée alternativement
-par l’archevêque de Lyon et par l’abbesse de Saint-Pierre,
-était, en 1785, Marie-Gabrielle-Josèphe de
-Charbonnier-Crangeac.</p>
-
-<p>La secrète, à la nomination alternative de la
-doyenne et de l’abbé d’Ambournay, s’appelait
-Marie-Louise-Charlotte de Chastenay-Lenty.</p>
-
-<p>Enfin la grande aumônière, nommée par le roi,
-était une seconde dame de Charbonnier-Crangeac.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_35">[p. 35]</span>
-Il y avait, en outre, seize chanoinesses-comtesses
-prébendées, parmi lesquelles M<sup>mes</sup> du Breuil,
-de Buffévant, de Varenne, de Chazeron.</p>
-
-<p>Parmi les vingt-six chanoinesses non prébendées,
-on voyait les noms de M<sup>mes</sup> de Damas, de Fontenoy,
-de Durfort, de Grouchy, de Fénelon, de Saxe
-de Lusace, de Monestay, de Forbin, de Lévis de
-Mirepoix, de la Clayette, etc.</p>
-
-<p>Etaient reçues en expectative ou figuraient
-parmi les chanoinesses d’honneur, M<sup>mes</sup> de Foudras,
-de Menthon, de Polignac, de la Rivière, de
-Chevigné et de Saint-Phalle.</p>
-
-<p>Toutes ces dames n’étaient pas ensemble à Neuville;
-et le chapitre, composé en tout de cinquante-six
-personnes, n’était guère en réalité que de quarante
-chanoinesses ou postulantes.</p>
-
-<p>Le marquis de Grouchy avait dû adresser à
-M<sup>me</sup> de Beaurepaire la demande d’admission et les
-titres originaux de noblesse et de filiation, sans
-compter 400 livres pour les frais de la première
-preuve, 800 livres par an pour les dépenses de la
-demoiselle et 900 livres pour sa table, jusqu’à ce
-qu’elle entrât en ménage, c’est-à-dire jusqu’à ce
-qu’elle eût sa maison particulière où, alors, elle
-vivrait à son compte. C’est à ce moment que la chanoinesse
-devenait prébendée; on arrivait à cette
-dignité par rang d’ancienneté, mais il fallait,
-<span class="pagenum" id="Page_36">[p. 36]</span>
-auparavant, faire encore de nouveaux frais, 2 000 livres
-environ, pour la réception et les preuves<a name="FNanchor_40" id="FNanchor_40" href="#Footnote_40" class="fnanchor">[40]</a>.</p>
-
-<p>Au mois de septembre 1784, Sophie accompagnée
-de sa gouvernante, M<sup>me</sup> Beauvais, arriva à
-Neuville. Elle était attendue par M<sup>me</sup> de Buffévant
-qui allait être, pour elle, pendant tout son séjour
-au chapitre, comme une seconde mère.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Victorine de Chastenay, dans ses <i>Mémoires</i><a name="FNanchor_41" id="FNanchor_41" href="#Footnote_41" class="fnanchor">[41]</a>,
-a raconté comment elle fut reçue au chapitre noble
-d’Epinal; sauf quelques détails insignifiants, la
-cérémonie d’introduction de Sophie de Grouchy
-fut la même: «Elle tenait, à la fois, de la chevalerie
-et de l’institution monastique. Les preuves de
-noblesse étaient discutées et admises par les généalogistes
-du chapitre; elles étaient jurées et publiées
-à la cérémonie par trois chevaliers dont les noms
-avaient été prouvés dans les admissions de leurs
-parentes. La nouvelle reçue leur présentait, en
-reconnaissance, un nœud d’épée. Je me souviens
-qu’à l’heure de vêpres, tout le chapitre (ces dames
-étaient vingt en tout) se rendit à la maison de ma
-<span class="pagenum" id="Page_37">[p. 37]</span>
-tante pour m’y prendre; j’avais une robe noire.
-L’un des chevaliers me donna la main; la musique
-de la garnison précédait. Quand nous fûmes dans
-le chœur de l’église, on me fit mettre à genoux;
-l’abbesse me dit: «Que me demandez-vous, ma
-fille?—Le pain et le vin de saint Goëry (patron
-du chapitre), pour servir Dieu et la sainte Vierge.»
-On me fit manger d’un biscuit, mouiller mes lèvres
-dans une coupe; on me passa le grand cordon avec
-la croix au bout, le long manteau bordé d’hermine,
-l’aumusse, le voile noir. Tout me fut remis en un
-instant. On chanta le <i>Te Deum</i>, puis le cortège
-revint dans le même ordre et un bal s’ouvrit chez
-ma tante.»</p>
-
-<p>C’était là une des distractions ordinaires de ces
-couvents mondains<a name="FNanchor_42" id="FNanchor_42" href="#Footnote_42" class="fnanchor">[42]</a>. «On danse au chapitre
-d’Ottmarsheim, en Alsace. Au chapitre d’Alix, près
-de Lyon, les chanoinesses vont au chœur en
-paniers, habillées comme dans le monde, sauf que
-leur robe est de soie noire et que leur manteau est
-doublé d’hermine. Près de Sarrelouis, les chanoinesses
-de Loutre dînent avec des officiers et ne
-sont rien moins que prudes... Les vingt-cinq chapitres
-nobles de femmes sont autant de salons
-permanents et de rendez-vous incessants de belle
-<span class="pagenum" id="Page_38">[p. 38]</span>
-compagnie qu’une mince barrière ecclésiastique
-sépare à peine du grand monde où ils se sont
-recrutés.»</p>
-
-<p>Sophie prit sa large part des fêtes qu’on donnait
-à Neuville et, après six semaines de bals ininterrompus,
-au mois de juin 1785, elle tomba sérieusement
-malade. On craignit pour sa vue, d’autant
-plus qu’à la folie du plaisir, elle joignait une furie
-de travail qui s’accommode peu, d’ordinaire, avec
-les distractions excessives. «La chanoinesse, écrivait
-M<sup>me</sup> Dupaty au Président<a name="FNanchor_43" id="FNanchor_43" href="#Footnote_43" class="fnanchor">[43]</a>, exerce toujours
-tous ses talents, en dépit du mal aux yeux. Elle
-traduit, seule, du Tasse et le sublime Young. Ses
-yeux font son tourment. On n’y voit d’autre remède
-que le repos et comment obtenir l’oisiveté des âmes
-ardentes et actives comme ma nièce.» Et une
-autre fois<a name="FNanchor_44" id="FNanchor_44" href="#Footnote_44" class="fnanchor">[44]</a>: «On a des nouvelles de Sophie qui
-me peinent. Ses yeux gonflent tous les soirs d’une
-manière à faire craindre que ce ne soient des
-symptômes de goutte sereine. Il est affreux de
-n’acquérir presque jamais à ce degré qu’aux
-dépens du physique. Elle s’est forcée, cette jeune
-personne, et on se ressent tôt ou tard de ces excès
-de travail.»</p>
-
-<p>En dehors de la littérature, Sophie s’adonnait à
-<span class="pagenum" id="Page_39">[p. 39]</span>
-la philosophie et elle lisait, avec délices, les
-œuvres de Voltaire et de Jean-Jacques. La règle de
-Neuville, on le voit, n’était guère sévère, et les
-chanoinesses pouvaient, sans crainte des observations,
-demander les objets les plus coquets ou les
-livres les moins pieux. Sophie réclamait à sa tante
-Dupaty<a name="FNanchor_45" id="FNanchor_45" href="#Footnote_45" class="fnanchor">[45]</a>, mais en recommandant bien qu’on n’en
-parlât pas à M<sup>me</sup> de Grouchy, des velours noirs,
-des boucles, des gants en tricot blanc fourré et
-«une paire d’anneaux d’oreilles, en perles,
-comme ceux que nous a proposés, un jour, un
-garçon de la boutique de la Perle, rue du Petit-Lion.
-Ces anneaux ne sont que des perles enfilées
-dans un fil d’or ou à peu près. Ils coûtent 6 livres.»</p>
-
-<p>De son côté, Charlotte, qui, en 1787, avait pris
-à Neuville la place de Sophie, demandait qu’on
-profitât d’un voyage du vicomte de Fénelon, père
-des chanoinesses, pour lui envoyer des bottines en
-peau verte, comme il était à la mode d’en porter<a name="FNanchor_46" id="FNanchor_46" href="#Footnote_46" class="fnanchor">[46]</a>.
-«Ne pourriez-vous pas, chère petite tante, joindre
-à votre envoi un volume d’œuvres de M. de Chabanon
-dont j’ai vu l’analyse dans un des derniers
-<i>Mercures</i>. Je désire bien cette nouveauté qui doit
-être agréable comme l’esprit de l’auteur. Il me
-semble qu’il est connu du petit oncle.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_40">[p. 40]</span>
-On est confondu de la nature des études et des
-réflexions de ces jeunes filles<a name="FNanchor_47" id="FNanchor_47" href="#Footnote_47" class="fnanchor">[47]</a>: «Je lis Condillac,
-écrivait une autre fois Charlotte à son oncle le
-Président. Il a une raison bien lumineuse et cette
-sage pénétration du cœur des hommes qui fait
-trouver toutes les causes des événements et ne
-laisse au hasard, au merveilleux et à la fausse
-gloire que l’intrinsèque, c’est-à-dire bien peu. Il
-cherche tout dans la vertu, la providence et l’enchaînement
-des circonstances, causes bien plus
-sûres et par lesquelles on juge du prix de chaque
-chose.»</p>
-
-<p>Au mois de mars 1785, le président Dupaty
-était parti pour l’Italie, d’où il devait rapporter ces
-<i>Lettres</i> qui ont obtenu un si grand succès au moment
-de leur apparition et qui, aujourd’hui, sont
-trop oubliées.</p>
-
-<p>A son retour, au mois d’août, il passa par Lyon
-et fit un léger détour pour aller embrasser sa
-charmante nièce. «Elle espère que tu te reposeras
-un peu chez elle, lui écrivait la présidente<a name="FNanchor_48" id="FNanchor_48" href="#Footnote_48" class="fnanchor">[48]</a>.
-Elle a bien des choses à verser dans ton cœur. La
-solitude où elle me sait fait qu’elle s’est un peu
-épanchée dans le mien.» Et le 25 août<a name="FNanchor_49" id="FNanchor_49" href="#Footnote_49" class="fnanchor">[49]</a>: «Je ne
-<span class="pagenum" id="Page_41">[p. 41]</span>
-veux pas troubler ton joli comité avec ma nièce.
-Dis-lui bien tous nos cœurs et nos pensées pour
-elle et embrasse-la à la manière de l’amitié.»</p>
-
-<p>Sophie, de son côté, écrivait à sa tante<a name="FNanchor_50" id="FNanchor_50" href="#Footnote_50" class="fnanchor">[50]</a>:
-«J’espère le petit oncle dans le courant de ce
-mois. Je voudrais bien qu’il me donnât deux ou
-trois jours; une solitaire exilée en mérite bien
-autant que quelques rares édifices ou quelques
-chefs-d’œuvre de peinture.»</p>
-
-<p>La réunion de l’oncle et de la nièce fut touchante.
-Dupaty trouvait, dans cette rencontre, un
-avant-goût des douceurs familiales dont il était
-privé depuis près de six mois. Il s’abandonna aux
-sentiments les plus doux, admira les progrès de
-Sophie et conçut, dès lors, pour elle une affection
-qui devait subsister jusqu’à sa mort et se traduire
-même dans ses dernières volontés.</p>
-
-<p>Le 26 août 1785, il était à Neuville, d’où il
-écrivait à la Présidente<a name="FNanchor_51" id="FNanchor_51" href="#Footnote_51" class="fnanchor">[51]</a>:</p>
-
-<p>«Voilà encore un pas vers toi, ma chère amie.
-J’espère qu’avant peu je n’en ferai plus. Il ne faut
-pas moins que cette espérance pour me faire continuer
-ma route. Car, comme je suis bien ici!
-Quelle aimable retraite! Quelles charmantes conversations
-pleines de toi, de ta sœur, de nos
-<span class="pagenum" id="Page_42">[p. 42]</span>
-enfants, de tout ce que nous aimons l’un et l’autre,
-de tout ce que nous aimons en même temps! Mon
-cœur commence à s’ouvrir et à renaître. Il semble
-qu’en entrant dans l’Italie, il s’était fermé, du
-moins pour ses plaisirs, pour ses doux plaisirs,
-car il est resté toujours ouvert pour ses peines,
-pour les peines de l’absence qui vont finir. J’ai
-trouvé ta nièce plus intéressante que jamais. Il n’y
-a rien à ajouter à sa raison que, peut-être, d’en
-retrancher quelque chose; car, elle s’occupe trop.
-C’est toujours la solitude, la retraite, les livres,
-toutes les connaissances et, à travers tout cela,
-Villette, les siens, les nôtres; enfin, son cœur et
-nos cœurs. Je t’en parlerai plus en détail, quand
-je serai à côté de toi. A présent, j’aime mieux
-que nous parlions de toi, ce ne sera pas pour
-longtemps encore. J’attends demain mon compagnon
-de voyage qui me conduira à Dijon où je le
-déposerai... Je compte arriver à Paris mercredi
-prochain, au plus tard jeudi. Compte sur tes doigts,
-tandis que je compterai dans mon cœur. Comme
-il bat! Il me semble que tu es déjà là avec nos
-chers enfants. Je ne peux concevoir que je ne
-reçoive pas de tes nouvelles. Il me semble que j’ai
-passé tout ce mois dans l’autre monde. Ouvre
-donc bien tes bras au pauvre revenant... Mon
-ange, je suis bien ici; je mange, je dors, je démaigris,
-<span class="pagenum" id="Page_43">[p. 43]</span>
-je me repose, j’aime et l’on m’aime et, peut-être
-même, je plais un peu. Du moins, ces dames
-veulent bien me le faire croire. Ta nièce est aimée,
-considérée, honorée; elle est unique ici, tu m’entends.
-Adieu, mon ange. Il n’y aura plus de moi
-pour toi que moi-même. Je ne t’écrirai plus.</p>
-
-<p>«J’ai revu avec plaisir M<sup>me</sup> Beauvais<a name="FNanchor_52" id="FNanchor_52" href="#Footnote_52" class="fnanchor">[52]</a>; elle est
-toujours la même pour ta nièce. C’est un trésor.
-C’est un grand repos pour le cœur maternel.»</p>
-
-<p>De son côté, Sophie nous a gardé le témoignage
-des sentiments que cette visite du président avait
-laissés dans son cœur. Deux jours après le départ
-de son oncle, elle lui écrivait avec cette facilité et
-cette grâce qui la rapprochaient, disait Dupaty, de
-M<sup>me</sup> de Sévigné<a name="FNanchor_53" id="FNanchor_53" href="#Footnote_53" class="fnanchor">[53]</a>:</p>
-
-<p>«Voici, cher petit oncle, un paquet que vous
-deviez recevoir ici, qui venait vous y chercher et
-qui vous y trouve, car j’y suis encore. Je ne vous
-parlerai point de l’impression que m’ont fait votre
-passage ici, vos conversations, votre confiance,
-votre intérêt, votre départ. J’espère que vous en
-trouverez aisément l’idée dans votre cœur et je
-sens que j’aurais peine à vous la rendre. Vous
-m’avez rendu l’absence plus douloureuse que
-<span class="pagenum" id="Page_44">[p. 44]</span>
-jamais. Je ne peux me reposer que dans l’idée
-que vous parlez de moi, que vous reportez au
-milieu de ma famille un cœur tout plein d’elle et
-de besoin d’elle, un cœur que l’usage enivrant de
-la liberté n’a point éloigné, n’a point distrait des
-jouissances qui l’ont précédée. Charlotte me
-mande votre arrivée. Si ce tableau de joie universelle
-ne me portait au jour de mon retour, il serrerait
-mon âme au lieu de l’épanouir. J’ai, au
-moins, acquis une grande jouissance; c’est de
-pouvoir parler avec M<sup>me</sup> de Buffévant, la seule ici à
-qui mon cœur parle, d’un des objets qui l’attachent.
-Je ne dirai pas qu’elle vous connaît, mais
-elle a assez retenu de vous pour se plaire comme
-moi à en parler. Concevez-vous comment ces conversations
-si pleines et si intéressantes se sont
-passées, cher petit oncle? Pour moi, j’y touche
-encore et j’y toucherai longtemps, car jamais je
-n’ai goûté d’un mélange aussi délicieux d’âme,
-d’esprit, de goût, de philosophie et de littérature.
-J’aime encore davantage Montesquieu depuis que
-je vous l’ai entendu lire, sans doute parce que
-vous le lisez comme il se lisait lui-même...</p>
-
-<p>«Quel plaisir j’aurai à parcourir l’Italie avec des
-yeux comme les vôtres, c’est-à-dire les yeux de
-l’âme et du goût! Charlotte me mande que vous
-n’avez pas été fatigué de votre route; nous nous
-<span class="pagenum" id="Page_45">[p. 45]</span>
-flattons d’y avoir contribué en vous faisant assez
-aimer la station de Neuville pour y prendre quelque
-repos et quelque plaisir. Je vous laisse à penser si
-c’est une ou plusieurs qui se flattent ainsi. Adieu,
-cher petit oncle. Embrassez pour moi tout ce que
-vous aimez qui est aussi tout ce que j’aime. Je vois
-d’ici tous les petits génies plus radieux que jamais.
-Je vois... Ah! je vois trop et pas assez. Faites-moi
-voir, au moins, que vous aimez toujours
-Sophie et que l’absence ne lui enlèvera rien de
-l’intérêt et de la confiance à laquelle vous l’avez si
-promptement et si heureusement habituée.»</p>
-
-<p>Malgré ses travaux, ses lectures, ses distractions
-mêmes, Sophie ne pouvait vaincre la sérieuse mélancolie
-qui s’était emparée de son esprit. «Songez,
-disait-elle<a name="FNanchor_54" id="FNanchor_54" href="#Footnote_54" class="fnanchor">[54]</a>, à cette affreuse solitude d’une
-absence qui s’étend sur tous les objets que l’on
-chérit. Songez combien, après les lettres, il me
-reste de sensibilité, de désirs, de besoins à satisfaire.
-Songez à ce cabinet solitaire où vous pouvez
-dire avoir vu dans quelques papiers et quelques
-livres les seuls objets qui occupent et charment,
-ici, ma vie.»</p>
-
-<p>Mais, n’y avait-il que la solitude ou n’étaient-ce
-pas aussi la fatigue des plaisirs mondains, l’austérité
-<span class="pagenum" id="Page_46">[p. 46]</span>
-des réflexions, l’inactivité du corps et l’effet
-des lectures philosophiques qui, à défaut des
-cruelles expériences de la vie, avaient hâté l’éclosion
-de cette crise morale qui prend la jeune fille
-dans toute sa grâce un peu légère pour en faire
-une femme sérieuse, charmante toujours, mais
-déjà désillusionnée et comme envahie par la connaissance
-prématurée de la vie et de ses angoisses.</p>
-
-<p>Ses grands yeux, hier insouciants, aujourd’hui
-interrogateurs et curieux, révélaient le changement
-qui s’était produit dans cette âme d’élite, et sa
-physionomie, du jour au lendemain, devint si différente
-qu’à son retour à Villette ce fut à peine si
-M<sup>me</sup> de Grouchy put reconnaître sa fille chérie.</p>
-
-<p>Dans cette disposition d’esprit, la moindre cause
-amène des tristesses incompréhensibles ou des
-rêveries interminables; la lourdeur des jours
-d’orage ou la neige qui couvre la terre, les plaintes
-du vent dans les arbres de la forêt et surtout les
-jours sombres et courts de l’hiver, tout devient
-sujet de mélancolie et source de larmes.</p>
-
-<p>Sophie le disait avec éloquence<a name="FNanchor_55" id="FNanchor_55" href="#Footnote_55" class="fnanchor">[55]</a>:</p>
-
-<p>«Je trouve bien heureux les gens sur lesquels
-l’hiver ne fait aucune impression. Quant à moi, ce
-jour sombre, ce froid qui resserre tous les corps,
-<span class="pagenum" id="Page_47">[p. 47]</span>
-ce deuil de la nature me jettent dans une mélancolie
-et un absorbement affreux. Il ne fait qu’augmenter
-au milieu des plaisirs qui occupent ici le grand
-nombre. Je ne me plains pas de ne pas m’y plaire,
-mais de n’y trouver rien de ce qui me plaît. Rien
-ne remplit ce vide affreux où se perd le sentiment
-de toute jouissance. Si le cœur pouvait changer
-aisément d’objet, M<sup>me</sup> de Buffévant me le ferait
-éprouver. Elle commence à m’aimer comme j’aime
-ceux que je regrette, ou plutôt, comme ils m’aiment,
-car, comme eux, elle me voit au delà de ce que je
-suis.» Et elle termine par ce mot qui fait réfléchir
-quand on songe à la conduite que M<sup>me</sup> Suard devait
-tenir un jour envers Condorcet: «N’est-il pas bien
-téméraire d’espérer que vous ne m’oubliez pas
-auprès de vos amis, chère tante? Je n’oublie point
-les bontés de M<sup>me</sup> Suard. Sentir ce qui est aimable
-est mon seul titre auprès d’elle. Il sera <ins id="cor_1" title="tout-puis-puissant">tout-puissant</ins>
-si vous le faites valoir.»</p>
-
-<p>Pendant que Sophie était à Neuville, des amis
-avaient songé à la marier avec un capitaine
-aux gardes, veuf depuis dix-huit ans, très riche,
-âgé de cinquante ans, «mais frais, ingambe,
-figure honnête, belles dents<a name="FNanchor_56" id="FNanchor_56" href="#Footnote_56" class="fnanchor">[56]</a>». M. de Claye,
-qui avait 30.000 livres de rentes en bonnes terres,
-<span class="pagenum" id="Page_48">[p. 48]</span>
-sans compter sa place et un logement aux Tuileries,
-promettait d’avantager sa femme de presque
-toute cette fortune s’il n’avait point d’enfants;
-dans le cas contraire, il lui assurait un douaire
-de 6.000 livres. En retour, il n’exigeait que
-80.000 livres de dot. Ce projet d’union plaisait au
-marquis de Grouchy qui permit à sa femme de
-disposer, en faveur de Sophie, d’une partie de sa
-propre fortune.</p>
-
-<p>Mais le président et sa femme et aussi M<sup>me</sup> de
-Grouchy s’inquiétaient de la grande différence des
-âges. M<sup>me</sup> Dupaty faisait remarquer à son mari
-l’extérieur froid et triste du futur. «Que sont la
-fortune et l’aisance, disait-elle<a name="FNanchor_57" id="FNanchor_57" href="#Footnote_57" class="fnanchor">[57]</a>, sans le contentement
-du cœur et la confiance mutuelle?» Et de son
-côté, le Président écrivait<a name="FNanchor_58" id="FNanchor_58" href="#Footnote_58" class="fnanchor">[58]</a>: «Il est bien difficile
-que Sophie puisse trouver non pas le bonheur,
-mais même un état neutre dans une union pareille,
-avec son goût pour l’étude, son aversion pour les
-gênes du monde, sa manière de penser si solide à
-plusieurs égards et surtout la fermeté et l’indépendance
-absolues de son caractère.»</p>
-
-<p>Quant à M<sup>me</sup> de Grouchy, pour gagner du temps,
-elle exigea d’abord que Sophie fût reçue chanoinesse,
-ce qui demandait encore cinq mois. «Il est
-<span class="pagenum" id="Page_49">[p. 49]</span>
-absolument essentiel, disait-elle<a name="FNanchor_59" id="FNanchor_59" href="#Footnote_59" class="fnanchor">[59]</a>, que Sophie ne
-quitte pas Neuville sans son état. Si elle partait
-avant que son stage soit fini, elle perdrait l’avantage
-d’y rentrer, si cette affaire-ci ne réussissait pas,
-et ma fille se trouverait ainsi sans état. Il faut aussi
-que rien ne se termine avant que les prétendus
-aient fait connaissance l’un de l’autre.»</p>
-
-<p>On n’avait pas cru pouvoir cacher à Sophie le
-projet qui la regardait si directement, mais sa mère,
-son oncle et sa tante avaient présenté, en même
-temps, toutes les sages réflexions si naturelles en
-pareil cas. Elle ne refusa pas de suite, mais, après
-avoir demandé à réfléchir afin de bien voir le «fort
-et le faible de cette affaire», elle se rendit aux raisons
-de sa famille et abandonna d’autant plus volontiers
-ce projet que le prétendu, qui cherchait la fortune,
-ne montrait de son côté aucune impatience
-d’aboutir.</p>
-
-<p>Emmanuel, en revanche, avait épousé M<sup>lle</sup> de
-Pontécoulant, au mois de mai 1785. La cérémonie
-avait eu lieu à Villette; mais Sophie, alors à Neuville,
-et Charlotte, qui était malade, n’y avaient
-pas assisté.</p>
-
-<p>Comme une des conditions du mariage était
-que le jeune officier, toutes les fois qu’il ne serait
-<span class="pagenum" id="Page_50">[p. 50]</span>
-pas au service, vivrait à Pontécoulant, Sophie,
-dans ses lettres, déplorait cet éloignement. Le
-10 août 1785, elle écrivait à M<sup>me</sup> Dupaty<a name="FNanchor_60" id="FNanchor_60" href="#Footnote_60" class="fnanchor">[60]</a>:</p>
-
-<p>«Pour un moment de solitude (c’est-à-dire, je
-pense, pour un moment, ma chère tante, où vous
-n’aurez rien de mieux à faire que de me lire): l’on
-a beau dire, l’idée du bonheur de ceux qu’on aime
-ne tient lieu qu’à demi de leur présence. Je ne
-vois rien qui puisse remplacer la vie et la sérénité
-que son établissement au milieu de nous aurait
-répandus dans l’existence générale. On jouit faiblement
-de ce qu’on a, on est vivement frappé et
-occupé de ce qui manque et, en général, on est
-difficile à rendre heureux.»</p>
-
-<p>Le jeune ménage avait quitté Villette dès le lendemain
-de la cérémonie; mais Emmanuel avait
-promis de revenir passer quelques semaines auprès
-de ses parents. Cette visite, annoncée pour le mois
-de septembre, avait entraîné quelques embellissements,
-quelques réparations dans la demeure familiale.
-Le 4 juillet, M<sup>me</sup> Dupaty qui se trouvait à
-cette date chez sa sœur, écrivait au Président<a name="FNanchor_61" id="FNanchor_61" href="#Footnote_61" class="fnanchor">[61]</a>:</p>
-
-<p>«Je ne suis pas contente de la santé de M. de
-Grouchy. Il s’affaiblit et souffre. On n’atteint pas
-impunément soixante-dix ans en menant la vie qu’il
-<span class="pagenum" id="Page_51">[p. 51]</span>
-mène, car il est le premier piqueur de sa maison.
-Il nous a fait des promenades délicieuses pour la
-marche et dans le bosquet gauche tu trouveras de
-quoi égarer complètement ta rêverie. En m’y promenant
-avec lui, je lui dis que sa jeune belle-fille
-serait bien flattée des jouissances qu’il lui avait
-préparées. Il me répondit que ce n était pas pour
-elle, mais pour nous qui aimions Villette. Je répondis
-tout ce qu’on peut répondre à cela.»</p>
-
-<p>Le Président, à son retour d’Italie, s’était rencontré
-à Villette avec le futur maréchal et sa jeune
-femme; avec eux, le 3 décembre 1785, il avait
-quitté «l’aimable vallon». Il racontait ainsi à sa
-femme ce petit voyage<a name="FNanchor_62" id="FNanchor_62" href="#Footnote_62" class="fnanchor">[62]</a>:</p>
-
-<p>«Nous sommes arrivés hier à deux heures et
-demie. J’ai dîné chez M. de l’Etang. Le ménage a
-dîné à <i>la casa</i>. J’ai été enchanté de lui pendant la
-route et dans la petite heure que nous avons passée,
-tous trois, à Saint-Germain, en attendant le
-déballage. Je conterai cela au cœur maternel. Il y a
-bien du bon sous les ailes de ce joli zéphir. Il faut
-que jeunesse s’use et se passe et que l’expérience,
-le grand maître de tous les hommes, achève ou
-plutôt commence notre éducation civile. On a
-<span class="pagenum" id="Page_52">[p. 52]</span>
-découvert ses défauts, on en gémit, on veut les
-corriger. Quoi de mieux que de les corriger? J’ai
-dit, je crois, ce qu’il fallait dire et la petite couleuvre
-m’a non seulement embrassé, elle m’a baisé
-la main. Lui, a dit: «Mon oncle aime réellement
-notre bonheur. Aimons-le donc bien.» La petite
-couleuvre a été mieux que vous ne l’avez vue tous.
-Sa timidité qui est extrême, soyez-en sûrs, a laissé
-percer plusieurs rayons de son âme et de son
-esprit qui m’ont charmé.»</p>
-
-<p>Cependant, les mois d’exil avançaient et l’on
-songeait à rappeler de Neuville la triste Sophie<a name="FNanchor_63" id="FNanchor_63" href="#Footnote_63" class="fnanchor">[63]</a>;
-«Ma fille aînée, écrivait M<sup>me</sup> de Grouchy au Président,
-me coûte 9.000 livres depuis vingt mois;
-non pas du fond de son état, mais des accessoires,
-y compris son trousseau. Il faut que la seconde en
-coûte autant à peu près dans le même espace. Je
-ne suis pas en état d’en faire le quart. On promet
-du secours. Je veux avoir la foi malgré des promesses
-qui n’ont pas eu un denier d’effet pour l’aînée.</p>
-
-<p>«Quelle angoisse pour la cadette de manquer ce
-décorum, cette apparence d’état et d’existence!
-Quelle tête assez mûre à cet âge pour ne pas croire
-quelque bien dans une sphère nouvelle! Et aussi
-<span class="pagenum" id="Page_53">[p. 53]</span>
-de quel droit lui ferions-nous manquer l’avantage
-très éloigné, mais certain, d’une prébende dans un
-âge où l’aisance est nécessaire. Et, en vérité, la
-situation de mes filles est telle et elle peut devenir
-si fâcheuse, si le meilleur ordre de choses possible
-n’arrive pas, que cette vue n’est rien moins qu’à
-négliger.»</p>
-
-<p>Enfin, le 18 avril, la date du retour de Sophie
-est fixée<a name="FNanchor_64" id="FNanchor_64" href="#Footnote_64" class="fnanchor">[64]</a>: «M. de Grouchy en parle tous les jours.
-Il voulait qu’elle ne fût que trois jours à Paris. Je
-lui ai fait entendre qu’il lui en fallait plus afin qu’elle
-pût aller à Versailles. On voit qu’il la désire. Il est
-vrai qu’il y a peu de pères comme lui. Si elle
-ménage bien l’impression du retour,—et je n’en
-doute pas,—elle en verra les fruits. Je ne suis
-point fâchée de jouir d’abord de ma fille seule. Il
-y a assez longtemps que j’en suis privée.»</p>
-
-<p>Voici donc Sophie de Grouchy revenue à Villette.
-Mais que de changements dans ces vingt mois!
-En partant pour Neuville, elle avait la foi; elle n’avait
-lu que des livres de piété, Télémaque et Marc-Aurèle.
-A son retour, elle ne croyait plus; Voltaire
-et Jean-Jacques étaient devenus ses auteurs préférés.
-Elle se plaignait du grand nombre des damnés
-et de la faible quantité des élus, ce qui était inconciliable,
-<span class="pagenum" id="Page_54">[p. 54]</span>
-disait-elle, avec l’existence d’un Dieu plein
-de bonté! Cependant, durant six mois, elle supplia
-ce Dieu de lui rendre la foi; mais ce fut en
-vain<a name="FNanchor_65" id="FNanchor_65" href="#Footnote_65" class="fnanchor">[65]</a>.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Grouchy, qui était très pieuse, brûla les
-livres rapportés de Neuville; c’était inutile, car
-Sophie en connaissait à fond le contenu. Du reste,
-avec le temps, les rôles changeront: celle qui avait
-déjà pris une si grande influence sur un des magistrats
-les plus éclairés de son temps, celle qui
-devancera Condorcet lui-même par les audaces de
-son esprit, saura convertir sa mère à ses idées et
-dicter sa conduite à ses derniers moments!</p>
-
-<p>Quelques mois seulement devaient s’écouler
-entre le retour de Sophie et son mariage. Cette
-période fut remplie par les œuvres de charité et
-par les soins donnés à l’éducation de Charles
-Dupaty, fils aîné du Président.</p>
-
-<p>Elle retourna chez les pauvres qu’elle avait
-l’habitude de visiter avant son départ, leur apportant,
-avec les secours matériels, les consolations
-morales plus précieuses encore.</p>
-
-<p>Un jour, comme un des gardes du château
-s’était empoisonné en mangeant des champignons,
-elle se rendit chez lui en grande hâte et ne quitta
-<span class="pagenum" id="Page_55">[p. 55]</span>
-la maison qu’après cinq heures de soins intelligents
-qui sauvèrent le pauvre garçon<a name="FNanchor_66" id="FNanchor_66" href="#Footnote_66" class="fnanchor">[66]</a>.</p>
-
-<p>C’est ainsi que la charité survécut, jusqu’à son
-dernier jour, aux sentiments pieux à jamais disparus.</p>
-
-<p>En dehors des instants qu’elle donnait à ces
-généreuses occupations, presque tous ses moments
-étaient pris par les leçons de Charles Dupaty;
-Sophie recommençait avec lui ce qu’elle avait fait
-pour ses deux frères, tant l’instruction était devenue
-chez elle comme une véritable vocation.</p>
-
-<p>Il faut l’entendre raisonner sur ces matières de
-pédagogie; elle saura dissimuler la mauvaise
-humeur paternelle, «l’enfant ayant plus besoin
-d’être encouragé que grondé<a name="FNanchor_67" id="FNanchor_67" href="#Footnote_67" class="fnanchor">[67]</a>».</p>
-
-<p>«Je vous ai promis, écrivait-elle au Président<a name="FNanchor_68" id="FNanchor_68" href="#Footnote_68" class="fnanchor">[68]</a>,
-de m’occuper de Charles, cher petit oncle, et du
-soin touchant de préparer son âme à l’activité
-constante qui peut, seule, lui faire tirer parti de sa
-position, de son âge, de ses talents et de votre
-exemple. Je me suis acquittée de mes promesses
-avec ce doux plaisir qu’on trouve à servir un être
-qu’on aime et des sentiments qu’on partage. Je
-<span class="pagenum" id="Page_56">[p. 56]</span>
-suis très contente de Charles. Le voilà, je crois,
-disposé à prendre le genre de vie le plus propre à
-vous assurer un fils digne de vous et à lui la gloire
-de soutenir le nom que vous lui donnez... Il s’habituera
-à la règle si nécessaire dans l’âge où le
-développement de tous les besoins jette bien de
-l’incertitude dans la volonté; il ploiera son caractère
-à une nécessité et se liera insensiblement au
-besoin de la vie de la pensée, si utile à tous les
-âges et à toutes les positions. Voilà ce que je lui
-ai fait sentir et ce qu’il a saisi avec l’avidité d’une
-âme qui sent sa voie... La sensibilité, quand on
-lui parle de vous, annonce un sentiment profond
-de vénération et d’attachement. Je crois que vous
-enflammerez aisément son âme en lui montrant ce
-que vous espérez, en lui parlant du bonheur d’avoir
-un fils qui puisse flatter votre tendresse et mériter
-un jour que, confondant les noms, les vertus et
-le mérite dans une douce erreur, on flotte et on
-hésite... (puis, elle conseillait que, pour favoriser
-son goût de la lecture, on lui donnât souvent les
-moyens de se former une petite bibliothèque).
-C’est la première propriété que doit chérir et désirer
-un jeune homme dont l’âme se développe...
-Quel charme j’éprouverais, cher petit oncle, si,
-dans ces moments pénibles, je pouvais servir réellement
-votre tendresse et contribuer à former une
-<span class="pagenum" id="Page_57">[p. 57]</span>
-âme digne de la vôtre, c’est-à-dire une âme qui lui
-ressemblât.»</p>
-
-<p>Dupaty traversait, en effet, une de ces époques
-cruelles dont son existence de magistrat fut semée
-et Sophie l’aidait, par ses encouragements, dans
-ces terribles heures. Beaumarchais, qui l’aimait,
-le lui disait<a name="FNanchor_69" id="FNanchor_69" href="#Footnote_69" class="fnanchor">[69]</a>: «J’irai vous voir après-demain
-matin et nous arrangerons ensemble un dîner
-d’amitié. Le comte de Lauraguais mérite d’en être;
-malgré les écarts de son imagination, il a un vrai
-génie et un excellent cœur. Il vous estime, il vous
-aime. <i>Il admire aussi la belle chanoinesse que le ciel
-vous a envoyée pour vous inspirer dans vos ouvrages
-et vous soutenir dans les persécutions.</i> Adieu, mon
-ami; l’apprenti de Molière embrasse l’égal de
-Démosthène.»</p>
-
-<p>Avec Sophie, la joie et la gaieté étaient rentrées
-à Villette. Les enfants du Président ne voulaient
-pas quitter leur grande cousine: «Papa s’occupe
-tous les jours de leurs plaisirs ici, écrivait-elle<a name="FNanchor_70" id="FNanchor_70" href="#Footnote_70" class="fnanchor">[70]</a>, et
-du moment où l’aimable petite tante pourra respirer
-l’air embaumé de ses bosquets. Il en a fait de
-charmants. Dans les uns, il vous offrira le parfum
-des fleurs; dans ceux-ci, un ombrage épais; dans
-<span class="pagenum" id="Page_58">[p. 58]</span>
-d’autres, mille jeunes arbustes dont la végétation
-rapide nous rappelle, sans cesse, ce que fait, tous
-les jours, près de vous, la nature pour le plaisir de
-vos yeux et le charme de votre cœur.»</p>
-
-<p>Cette vie tranquille n’était traversée que par les
-visites des amis ou des parents; dans la même
-lettre, Sophie racontait à son oncle le passage de
-son frère Emmanuel à Meulan: «Nous avons été
-les attendre. Voici le détail de notre entrevue avec
-les âmes du Nord qui occupaient le fond de la
-voiture; mine froncée de la part de la dame;
-le père de descendre de la voiture dans la cuisine
-de l’auberge et d’accorder quelques paroles
-à miss Charlotte. Quant à Sophie, elle s’en est
-passée et a été, pendant les cinq minutes de la
-rencontre, sous le nuage qui, comme vous le pensez,
-n’a pas distillé de rosée, mais a, du moins, été
-moins ténébreux que le premier aspect ne l’avait
-fait imaginer. Nous ne les avons pas retardés d’une
-minute. Mon frère, que j’ai à peine embrassé, a
-donné un regard de sentiment et de regret à ces
-premiers lieux où il a vécu, à ces premiers êtres
-qui l’ont aimé et qui l’aimeront peut-être plus que
-tous ceux qu’il rencontrera dans sa vie. Le fouet
-a claqué. Sophie a regardé Charlotte et, sérieusement,
-nous avons regagné le vallon et, pour
-y entrer sereins, nous avons parlé de l’heureux
-<span class="pagenum" id="Page_59">[p. 59]</span>
-jour où cette chère petite tante qui nous a tant
-inquiétés y reviendra elle-même. Ce ne sera pas
-pour le coup des âmes du Nord que nous irons
-attendre.»</p>
-
-<p>Un jour, cependant, le 22 août 1786, il y eut,
-à Villette, une terrible alarme. Un chien qui s’était
-échappé du château de Rueil<a name="FNanchor_71" id="FNanchor_71" href="#Footnote_71" class="fnanchor">[71]</a>, situé dans les
-environs, vint se réfugier dans les communs du
-château. Il mordit Charles Dupaty, malgré les
-efforts courageux de Sophie qui s’était exposée
-bravement en voulant éloigner l’animal que l’on
-croyait enragé. On renvoya, de suite, l’enfant à
-Paris, non sans conseiller au Président un traitement
-qui fait sourire aujourd’hui<a name="FNanchor_72" id="FNanchor_72" href="#Footnote_72" class="fnanchor">[72]</a>, c’est-à-dire
-d’envoyer l’enfant à la mer, «précaution efficace
-dans les trois fois vingt-quatre heures et à laquelle
-on fera succéder la médication par le mercure».</p>
-
-<p>Cet accident, qui n’entraîna, d’ailleurs, aucune
-suite fâcheuse, eut un grand retentissement, car
-Beaumarchais, de Saint-Lubin, le 1<sup>er</sup> septembre,
-écrivait au Président<a name="FNanchor_73" id="FNanchor_73" href="#Footnote_73" class="fnanchor">[73]</a>: «J’ai reçu, mon ami, avec
-un serrement de cœur horrible, l’affreuse nouvelle
-du malheur de votre fils. De consolations, je n’en
-<span class="pagenum" id="Page_60">[p. 60]</span>
-ai point à vous donner là-dessus. Heureux encore
-si vous pouvez pleurer! Je prie le chevalier Dudon
-de m’envoyer des détails sur son état. Il m’a
-mandé qu’on espérait que le chien n’était qu’en
-colère. S’est-on emparé de l’animal? C’est là, je
-l’avoue, une bien triste façon d’intéresser la nation
-et de réchauffer son ardeur pour votre vengeance.
-Mais si l’art de M. Sabatier vous rend votre cher
-enfant, je crois connaître assez les Français pour
-vous assurer que vous leur êtes devenu doublement
-précieux par ce double malheur et qu’on
-n’apprendrait pas, sans un cri général d’indignation,
-qu’on vous eût refusé au conseil la fière
-justice qui vous est due. Je vous porte dans mon
-cœur et vous prie de me mettre aux pieds de la
-mère désolée de votre fils.»</p>
-
-<p>Le courage dont Sophie avait fait preuve ce
-jour-là avait eu pour témoin le marquis de Condorcet
-qui, depuis quelques semaines, était souvent
-l’hôte de M. et M<sup>me</sup> de Grouchy. Après avoir
-admiré la beauté, les manières distinguées, l’esprit
-brillant et cultivé de Sophie, il n’avait pas tardé à
-découvrir en elle un caractère élevé, un cœur droit
-et une âme forte. La première rencontre avait eu
-lieu, à Paris, rue de Gaillon, dans le salon où
-Dupaty aimait à réunir les littérateurs, les philosophes
-et les savants. Là, M. et M<sup>me</sup> de Grouchy
-<span class="pagenum" id="Page_61">[p. 61]</span>
-avaient invité Condorcet à venir les voir à Villette
-aussi souvent qu’il voudrait.</p>
-
-<p>Condorcet définissait le monde «une dissipation
-sans plaisir, une vanité sans motif, une oisiveté
-sans repos». S’il fréquentait chez Dupaty et chez
-les Grouchy, c’est parce qu’il savait bien que chez
-eux, il ne perdrait pas son temps<a name="FNanchor_74" id="FNanchor_74" href="#Footnote_74" class="fnanchor">[74]</a>.</p>
-
-<p>La famille de Condorcet était originaire du Dauphiné;
-ses armes étaient: <i>d’azur, au dragon volant
-d’or, armé et lampassé de sable à la bordure du
-même</i>.</p>
-
-<p>Son père était capitaine de cavalerie, et son
-oncle occupait le siège de Lisieux, après avoir été
-successivement évêque de Gap et d’Auxerre. Sa
-mère, une demoiselle de Gaudry, était d’une dévotion
-ardente.</p>
-
-<p>De plus, Condorcet était allié au cardinal de
-Bernis et à M<sup>gr</sup> d’Yse de Saléon, archevêque de
-Vienne.</p>
-
-<p>Sous des apparences froides, timides et même
-<span class="pagenum" id="Page_62">[p. 62]</span>
-embarrassées, Condorcet était avec ses amis d’une
-gaieté douce et spirituelle; malgré l’audace et la
-sévérité de ses doctrines, il était bon et affectueux.
-D’Alembert mourant le choisit parmi tous
-ses amis pour lui léguer la mission de pourvoir
-aux besoins de ses deux domestiques, et ce legs
-fut scrupuleusement exécuté par Condorcet lui-même,
-par Sophie et, plus tard, par le général et
-par M<sup>me</sup> O’Connor.</p>
-
-<p>«La bonté brillait dans ses yeux, dit Grimm, et
-il aurait eu plus de tort qu’un autre de n’être pas
-honnête homme, parce qu’il aurait trompé davantage
-par sa physionomie qui annonçait les qualités
-les plus paisibles et les plus douces.»</p>
-
-<p>Il répandait autour de lui le parfum des vertus
-sérieuses, à ce point qu’on a pu dire de son intelligence<a name="FNanchor_75" id="FNanchor_75" href="#Footnote_75" class="fnanchor">[75]</a>,
-«en rapport avec sa personne, que
-c’était une liqueur fine, imbibée dans du coton».</p>
-
-<p>Cependant, Condorcet était susceptible de haines
-vigoureuses, et cet homme, qui allait entrer dans
-une famille dont les attaches parlementaires étaient
-nombreuses, ne détestait rien plus que les parlements
-et particulièrement celui de Paris. «J’ai
-parcouru la liste des assassinats juridiques commis
-par le parlement de Paris,» écrivait-il à Target,
-<span class="pagenum" id="Page_63">[p. 63]</span>
-en avril 1775; et il disait à Turgot, en octobre ou
-novembre 1774, lors du rappel de l’ancien parlement:
-«On dit qu’il va revenir sans conditions,
-c’est-à-dire avec son insolence, ses prétentions et
-ses préjugés. Quelque corrompu que soit le nouveau
-parlement<a name="FNanchor_76" id="FNanchor_76" href="#Footnote_76" class="fnanchor">[76]</a>, cependant, à ce qu’il me semble,
-ce qu’il y a de plus contraire au bien public, c’est
-de confier le droit de juger de la vie des citoyens
-à une troupe d’assassins. Or, ces assassins ont
-assassiné le chevalier de la Barre, l’huissier Moriceau,
-le prêtre Ringuet. Ils ont assassiné Lally
-pour avoir le plaisir d’humilier la noblesse militaire,
-et tous ces assassinats juridiques ont été
-commis en moins de vingt ans, et ils n’en ont pas
-eu un remords! Ils n’ont pas perdu un degré
-d’insolence!»</p>
-
-<p>Dans cette haine, le marquis de Condorcet se
-rencontrait avec Sophie de Grouchy. N’avait-elle
-pas inspiré à Charles Dupaty, au cours de ses
-leçons, le mépris de la magistrature? Les Fréteau,
-qui ne partageaient pas ces sentiments, ne pouvaient
-s’y habituer; aussi, au moment où Dupaty
-remportait, dans l’affaire des Roués, un succès si
-retentissant, le conseiller Fréteau, son beau-frère
-et son ami, lui écrivait<a name="FNanchor_77" id="FNanchor_77" href="#Footnote_77" class="fnanchor">[77]</a>: «Le bruit de ton
-<span class="pagenum" id="Page_64">[p. 64]</span>
-triomphe n’a-t-il pas enflammé Charles? Ne l’a-t-il
-pas réconcilié avec nos devoirs et notre état? J’ai
-regretté qu’il ne t’ait pas suivi à Rouen et qu’il
-n’ait pas mêlé ses larmes à celles de tes admirateurs.»</p>
-
-<p>Il y avait donc bien des idées communes entre
-Condorcet et Sophie; bien des passions aussi, bien
-des générosités de cœur et des enthousiasmes
-d’esprit. Le philosophe s’en rendit compte plus
-vite que la jeune fille et vivement épris par ses
-grâces et ses qualités sérieuses, il chargea Dupaty
-de la demander pour lui en mariage à ses parents.</p>
-
-<p>M. et M<sup>me</sup> de Grouchy y consentirent avec bonheur.</p>
-
-<hr class="hr22" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_65">
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE II<br />
-LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<h3><span class="cs13">CHAPITRE PREMIER</span><br />
-PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET</h3>
-
-<p class="hang">Le mariage.—Les calomnies de Lamartine et de Michelet.—Installation
-à l’Hôtel des Monnaies.—Revenus de Condorcet.—Les
-hôtes du salon.—Mort de Dupaty.—Le Président
-laisse ses papiers à Sophie.—Fondation du <i>Lycée</i>.—Condorcet
-y professe les mathématiques.—Sophie assiste
-aux leçons.—La maison de M<sup>me</sup> Helvétius à Auteuil.</p>
-
-<p>Dans le monde, on s’étonna beaucoup de ce
-mariage. Le futur avait quarante-trois ans et la
-jeune fille n’en avait que vingt-deux. Mais ce n’était
-pas là cependant le motif de la surprise générale.</p>
-
-<p>Un géomètre qui se mariait semblait enfreindre
-un principe de droit.</p>
-
-<p>D’Alembert, à la nouvelle du mariage de Lagrange,
-ne lui avait-il pas écrit, le 21 septembre
-1767: «J’apprends que vous avez fait ce
-qu’entre nous, philosophes, on appelle <i>le saut
-<span class="pagenum" id="Page_66">[p. 66]</span>
-périlleux</i>... Un grand mathématicien doit, avant
-toutes choses, savoir calculer son bonheur. Je ne
-doute donc pas qu’après avoir fait ce calcul vous
-n’ayez trouvé comme solution <i>le mariage</i>.»</p>
-
-<p>Mais la beauté, la grâce et l’esprit de Sophie de
-Grouchy vainquirent les préjugés mondains, et la
-duchesse d’Anville, mère du duc de la Rochefoucauld,
-vint dire à Condorcet: «Nous vous pardonnons<a name="FNanchor_78" id="FNanchor_78" href="#Footnote_78" class="fnanchor">[78]</a>.»</p>
-
-<p>Emporté par la passion, le savant ne demanda
-aucune dot et se contenta d’un simple contrat
-verbal. Ce ne fut que par un acte postérieur que
-le marquis de Grouchy fit don à sa fille, par avancement
-d’hoirie, d’une somme de 30.000 livres.</p>
-
-<p>D’ailleurs, la générosité de Condorcet se montrait
-dans les plus petits détails; il voulut donner
-à Charlotte, sa jeune belle-sœur, une bague de 25
-<span class="pagenum" id="Page_67">[p. 67]</span>
-louis, somme énorme à cette époque. Sophie écrivait
-à ce propos à sa tante Dupaty<a name="FNanchor_79" id="FNanchor_79" href="#Footnote_79" class="fnanchor">[79]</a>: «Je suis bien
-touchée de cette nouvelle attention de M. de Condorcet
-et en jouis encore plus que celle qui en sera
-l’objet... Je fais une réflexion à laquelle je vous
-prie de vous arrêter, chère petite tante, et que je
-ferai certainement agréer à M. de Condorcet. C’est
-qu’il faut absolument partager par la moitié le
-cadeau qu’il veut faire à ma sœur et employer
-l’autre à en faire un à mon frère. Il n’y aurait
-aucune raison recevable aux yeux de son amour-propre
-et même de son amitié pour que Charlotte
-reçût un cadeau de vingt-cinq louis et qu’on n’eût
-point songé à lui... Je suis sûre qu’à la réflexion
-M. de Condorcet goûtera cet arrangement dont sa
-reconnaissance pour Charlotte (qu’il a su m’avoir
-poussée à ce mariage) lui a dérobé la convenance
-en ne portant ses idées que vers elle. Adieu, chère
-tante, il est minuit et il faut se lever demain.
-Sûrement, vous serez une des premières pensées
-de ma reconnaissance et de mon amitié.»</p>
-
-<p>La bénédiction nuptiale fut donnée le 28 décembre
-1786, aux jeunes époux, dans la chapelle
-du château de Villette, par le curé de Condécourt<a name="FNanchor_80" id="FNanchor_80" href="#Footnote_80" class="fnanchor">[80]</a>;
-<span class="pagenum" id="Page_68">[p. 68]</span>
-le marquis de La Fayette, maréchal de camp, major
-général au service des États-Unis, demeurant à
-Paris, rue Bourbon et le marquis du Puy-Montbrun,
-brigadier des armées du roi, grand-croix honoraire
-de l’ordre de Malte, étaient les témoins du
-mari; du côté de la jeune fille, son oncle Dupaty,
-président à mortier au parlement de Bordeaux,
-remplissait le même office.</p>
-
-<p>Au milieu des signatures où les Dupaty se rencontraient
-avec les Fréteau, les Grouchy, les Pontécoulant,
-les Condorcet et les d’Arbouville, il en
-est une touchante, c’est celle d’un modeste secrétaire
-de Condorcet, Louis Cardot<a name="FNanchor_81" id="FNanchor_81" href="#Footnote_81" class="fnanchor">[81]</a>, dont le nom
-brillera d’un doux éclat aux époques douloureuses
-prochaines.</p>
-
-<p>Se conformant à ses habitudes généreuses, la
-nouvelle mariée voulut que ce jour de fête fût
-embelli par une bonne action, et elle prit à son
-service le fils de Bradier, l’un des trois Roués que
-Dupaty venait d’arracher à la mort<a name="FNanchor_82" id="FNanchor_82" href="#Footnote_82" class="fnanchor">[82]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_69">[p. 69]</span>
-La calomnie des pamphlétaires, négligeant le désintéressement
-dont Condorcet avait fait preuve au
-moment de son mariage, s’est attaquée à la mémoire
-du savant et, par contre-coup, elle a cherché à
-atteindre aussi l’honorabilité de M<sup>me</sup> de Condorcet.</p>
-
-<p>Ces récits ne mériteraient aucune créance et,
-depuis longtemps, seraient oubliés si Lamartine et
-Michelet ne les avaient repris pour leur compte,
-leur donnant ainsi une importance telle que l’histoire,
-aujourd’hui, est contrainte de les réfuter.</p>
-
-<p>Dans l’<i>Histoire des Girondins</i><a name="FNanchor_83" id="FNanchor_83" href="#Footnote_83" class="fnanchor">[83]</a>, Lamartine a raconté
-que le duc de la Rochefoucauld, à l’occasion du
-mariage de Sophie, avait donné 100.000 francs à
-Condorcet ou, du moins, qu’il en servait la rente,
-soit 5.000 livres, au jeune ménage. Après Varennes,
-lorsque Condorcet et la Rochefoucauld se
-brouillèrent, le philosophe aurait réclamé très
-vivement cette somme à son ancien ami.</p>
-
-<p>Arago, dans les pages qui suivent sa biographie
-de Condorcet<a name="FNanchor_84" id="FNanchor_84" href="#Footnote_84" class="fnanchor">[84]</a>, réfute ainsi l’allégation du poète-historien:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_70">[p. 70]</span>
-«Deux voies s’offraient à moi; je pouvais consulter
-des contemporains et amis désintéressés du
-fils de la respectable duchesse d’Anville et recourir
-ensuite à des documents écrits. M. Feuillet, bibliothécaire
-de l’Institut et membre de l’Académie des
-sciences morales et politiques, avait été secrétaire
-intime du duc de La Rochefoucauld jusqu’à la
-catastrophe effroyable qui enleva ce bon citoyen à
-la France. Au moment ou j’écrivais la biographie
-de Condorcet, je demandai à M. Feuillet de vouloir
-bien m’éclairer sur les bruits relatifs à la
-pension et à la demande du capital qui étaient
-aussi venus à mes oreilles. Il me répondit sans
-hésiter qu’il n’en avait personnellement aucune
-connaissance. Ce renseignement négatif et du plus
-haut prix est corroboré par l’examen minutieux
-que j’ai fait du compte de tutelle de M<sup>me</sup> O’Connor.
-Je trouve là des détails très circonstanciés sur le
-passif et sur l’actif de la succession à diverses
-époques, sur la vente opérée par Condorcet au
-moment de son mariage d’une petite propriété
-située près de Mantes, nommée Denmont; sur
-l’acquisition qu’il fit, avec une partie du prix de la
-vente, de fermes près Guise provenant de l’abbaye
-de Corbie. Il est mention dans ce compte, à l’article
-du passif, de mémoires très peu importants
-de menuiserie, de serrurerie, etc. Je cite cette
-<span class="pagenum" id="Page_71">[p. 71]</span>
-circonstance pour montrer avec quel scrupule, avec
-quelle minutie cet acte est rédigé. J’y trouve aussi,
-dans l’actif, l’origine, je dirais presque la filiation
-de petites rentes de 3, 4 et 5 francs.</p>
-
-<p>«Je n’y vois, au contraire, aucune trace d’une
-augmentation de revenus correspondant à 1786,
-année du mariage de Condorcet, ni rien qui puisse
-faire croire à une augmentation de capital de
-100.000 francs qui aurait eu lieu à l’époque de la
-rupture de Condorcet et du duc de La Rochefoucauld.</p>
-
-<p>«Il faudrait renoncer à toute logique pour supposer
-qu’après cette simple remarque il restera
-quelque chose de l’horrible calomnie qu’on a voulu
-faire peser sur la mémoire de Condorcet.»</p>
-
-<p>M. Isambert qui fut avocat à la cour de cassation
-et qui joua un rôle actif dans les partages de famille
-entre les petits enfants de Condorcet, n’est pas
-moins affirmatif qu’Arago. Il a examiné tous les
-actes, notamment la liquidation du 2 juillet 1807<a name="FNanchor_85" id="FNanchor_85" href="#Footnote_85" class="fnanchor">[85]</a>,
-et il affirme que la fortune de Condorcet ne reçut
-aucun accroissement soit à l’époque de son mariage,
-soit depuis.</p>
-
-<p>Michelet, dans son livre sur les <i>Femmes de la
-<span class="pagenum" id="Page_72">[p. 72]</span>
-Révolution</i>, a parlé d’un roman d’amour, antérieur
-au mariage du 28 décembre 1786 et dont Sophie
-aurait été l’héroïne; les noms de la Rochefoucauld,
-de La Fayette, de l’abbé Fauchet, d’Anacharsis
-Clootz ont été prononcés; Sophie aurait prévenu
-loyalement son mari que son cœur n’était pas libre
-et elle n’aurait aimé réellement Condorcet qu’après
-trois ans de mariage et lorsque le philosophe aurait
-conquis son cœur par ses enthousiasmes généreux,
-au lendemain de la prise de la Bastille.</p>
-
-<p>Sans insister sur l’impossibilité où les pamphlétaires
-se sont trouvés de préciser leurs accusations,
-qu’on dise donc si la vie de Villette, dont nous
-avons minutieusement retracé tous les détails, se
-prêtait à une pareille intrigue; qu’on dise aussi,
-quelque opinion sévère que l’on puisse professer à
-son égard, si Condorcet aurait été homme à supporter
-de pareilles conditions!</p>
-
-<p>Il vaut mieux en croire ce que les apparences
-criaient aux yeux de tous. Charlotte de Grouchy,
-qui avait assisté aux préliminaires et à la cérémonie
-du mariage, écrivait à sa tante Dupaty, au moment
-où elle se préparait à partir pour le chapitre de
-Neuville<a name="FNanchor_86" id="FNanchor_86" href="#Footnote_86" class="fnanchor">[86]</a>:</p>
-
-<p>«Je vois dans l’union de Sophie, dans l’amitié
-<span class="pagenum" id="Page_73">[p. 73]</span>
-de M. de Condorcet un nouvel appui précieux pour
-mon âme trop sensible et pour ma vie qui va avoir
-un si grand besoin d’appui. Un sentiment douloureux
-va me suivre encore à Neuville; celui que je
-laisse le bonheur derrière moi et que je n’en aurai,
-là, d’autre que l’espérance.»</p>
-
-<p>Le jeune ménage s’installa, de suite, à l’Hôtel
-des Monnaies, quai de Conti. Condorcet y habitait
-déjà et il y avait logé sa mère et un de ses oncles
-maternels, tous deux morts à cette date de 1786.
-Ses revenus s’élevaient à environ 18.000 livres de
-rentes qui se décomposaient ainsi: 5.000 livres
-d’appointements comme inspecteur des monnaies,
-11.000 livres en terres, provenant pour les deux
-tiers de l’héritage de son oncle, et 2.000 livres en
-rentes viagères, qui venaient de la succession du
-père de Condorcet.</p>
-
-<p>Le brave Cardot gérait cette petite fortune, dont
-le savant ne s’occupait guère.</p>
-
-<p>Le salon de l’Hôtel des Monnaies, à cette époque
-où l’esprit de société tenait une si grande place en
-France, ne tarda pas à devenir le rendez-vous des
-philosophes, des savants et des littérateurs. Et
-non seulement les Français illustres s’y réunissaient,
-mais la demeure de Sophie, qui s’ouvrait en
-même temps que le salon de M<sup>me</sup> de Staël, était
-rapidement devenue le centre de l’Europe éclairée.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_74">[p. 74]</span>
-La grande génération du <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle se faisait
-chaque jour de plus en plus rare; les Voltaire, les
-Diderot, les d’Alembert, les Helvétius étaient
-morts: leurs héritiers s’appelaient Dupaty, Chamfort,
-Beaumarchais, Roucher, Garat et tant d’autres
-moins illustres, mais célèbres cependant, qui
-aimaient à se grouper autour du dernier des grands
-survivants, dans le salon qu’y tenait sa femme,
-maîtresse de maison exquise de bonté, charmante
-de jeunesse, rayonnante de grâce et d’amabilité.</p>
-
-<p>Aux admirables perfections d’un corps superbe,
-la marquise de Condorcet joignait une figure malicieuse
-et spirituelle qui restera curieuse et fine,
-alors même que les grands chagrins l’auront voilée
-d’une douceur mélancolique; des sourcils accentués,
-indice d’une volonté puissante; des yeux
-grands et noirs; un menton gracieux; un nez
-légèrement retroussé, aux ailes frémissantes; une
-bouche un peu grande, mais habituée au sourire;
-le visage ovale, cher aux grands artistes, qu’encadrait
-une chevelure abondante et fine; au repos,
-l’air rêveur des femmes qui ont cueilli la pervenche
-avec Jean-Jacques; dans la conversation, l’étincelle
-qui jaillit et qui traduit dans un regard tout
-l’esprit de Voltaire, résumant ainsi dans une même
-physionomie ce double caractère, si rarement réuni,
-qui personnifie le <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle; telle était Sophie
-<span class="pagenum" id="Page_75">[p. 75]</span>
-qui, calme et victorieuse, a pris place dans le cortège
-des beautés éternelles, chers et doux fantômes,
-ombres légères et insaisissables, qui ont gardé le
-privilège d’être aimées d’amour à travers les âges.</p>
-
-<p>Cette femme délicieuse allait présider, pendant
-plusieurs années, les dernières assises de l’esprit
-français.</p>
-
-<p>Son mari était timide, ombrageux, sauvage;
-elle lui donna le goût du monde et de ses fêtes.
-Chez son oncle Fréteau, elle avait connu les deux
-Trudaine: elle voulut les recevoir à son tour et
-ceux-ci amenèrent, à l’Hôtel des Monnaies, le
-plus sublime des poètes, alors dans tout le charme
-de sa jeunesse, le divin Chénier.</p>
-
-<p>Roucher, un de ses hôtes les plus assidus, ne se
-séparait guère de Cabanis, et le jeune docteur était
-entré, à son tour, dans ce salon, en attendant qu’il
-devînt le beau-frère de la marquise.</p>
-
-<p>Que d’autres illustrations se donnaient rendez-vous
-au quai Conti! et Morellet, et La Fayette,
-et Volney, et Charles de Constant, et les Suard,
-«le petit ménage,» comme on disait, tandis que
-Condorcet, aveugle comme tous les idéologues,
-définissait ainsi celle qui devait le trahir un jour
-et le faire mourir<a name="FNanchor_87" id="FNanchor_87" href="#Footnote_87" class="fnanchor">[87]</a>: «Je donnerais la moitié de ma
-<span class="pagenum" id="Page_76">[p. 76]</span>
-géométrie pour le talent que possède M<sup>me</sup> Suard,
-sans le savoir: elle est éloquente dès qu’elle est
-émue, dès qu’on blesse son cœur ou son goût.
-Aussi, je remarque que les femmes dont l’adresse
-modère l’amour-propre évitent de la blesser.»</p>
-
-<p>Les étrangers de passage à Paris sollicitaient
-l’honneur d’être présentés à Condorcet et à la
-femme qui savait si bien faire les honneurs de sa
-maison. C’est ainsi que la marquise fut saluée,
-pendant ces années, par les souverains et les
-hommes d’État de toute l’Europe et de l’Amérique:
-par Christian VII, roi de Danemarck, disciple de
-Rousseau, esprit déjà faible et qui devait finir dans
-la déchéance physique la plus cruelle; par ce baron
-de Gleichen, ancien ambassadeur du monarque
-danois, mais qui chez M<sup>mes</sup> Geoffrin, de Graffigny
-et Helvétius, avait conquis ses grandes lettres de
-naturalisation française; par Adam Smith, qui
-avait connu autrefois Condorcet chez Turgot et
-qui, à ce second voyage, venait admirer celle qui
-devait, après sa mort, traduire si éloquemment sa
-<i>Théorie des sentiments moraux</i>. Grimm ne vient-il
-pas chercher chez Sophie de nouveaux matériaux
-pour ses inépuisables correspondances? Voici Alfieri,
-le tragique, qui va épouser la comtesse d’Albany,
-veuve du dernier des Stuarts; il salue la
-France, «terre de la Liberté,» en attendant
-<span class="pagenum" id="Page_77">[p. 77]</span>
-qu’effrayé il la maudisse dans son pamphlet le <i>misogallo</i>.
-Celui-ci c’est Mackintosh, tout jeune alors,
-pas encore marié, préludant déjà aux enthousiasmes
-futurs par ses doctrines libérales que la Révolution
-fera éclore.</p>
-
-<p>Dans ce coin, c’est Dumont, le pasteur genevois,
-demain l’ami et le conseil de Mirabeau; il cause
-avec Jean-Baptiste Clootz, baron du Val-de-Grâce,
-prussien riche de 100.000 livres de rentes, parent
-des Montesquiou-Fezensac, reçu dans les meilleures
-sociétés, lui qui fut l’ami des Diderot, des d’Alembert,
-des Jean-Jacques et des Franklin. Ce promeneur
-mélancolique, c’est Beccaria qui ne peut se
-distraire de cette épouse qu’il adore et qu’il brûle
-d’aller rejoindre à Milan, où elle l’attend avec
-tant d’impatience.</p>
-
-<p>Thomas Payne, le héros de la guerre d’Indépendance,
-expose bruyamment des idées et des inventions
-qui, en Angleterre, lui vaudront la prison et
-ruine.</p>
-
-<p>Cet original, c’est David Williams qui a fondé à
-Chelsea une chapelle desservie par les prêtres de
-la nature et qui, à ce premier voyage, est tout
-entier aux Condorcet, tandis que, dans quelques
-années, il viendra travailler, chez M<sup>me</sup> Roland, à la
-constitution définitive rêvée par les Girondins.</p>
-
-<p>Voici encore les lords Stormon et Stanhope,
-<span class="pagenum" id="Page_78">[p. 78]</span>
-Mylord Dear, Bache-Franklin, Jefferson et tant
-d’autres, qui, «après avoir reçu les théories de la
-France, viennent, dans le salon de Condorcet, en
-chercher, en discuter les applications<a name="FNanchor_88" id="FNanchor_88" href="#Footnote_88" class="fnanchor">[88]</a>».</p>
-
-<p>C’est qu’en effet bien que l’heure fatidique de
-1789 n’ait pas encore sonné, la Révolution est commencée
-dans les faits et dans les esprits. Sophie
-prend sa large part du mouvement; elle pousse
-Condorcet à l’assaut de la vieille société; Dupaty
-la suit. Fréteau résiste et s’effraye. «J’envoie quelques
-lignes à M<sup>me</sup> de Condorcet, écrit-il de Troyes
-où il est en exil<a name="FNanchor_89" id="FNanchor_89" href="#Footnote_89" class="fnanchor">[89]</a>, mais je ne puis partager sa joie
-sur les changements.»</p>
-
-<p>Le secrétaire perpétuel de l’Académie des
-Sciences s’est, en effet, mis en avant, sans hésitation,
-dans toutes les questions politiques. Le public
-s’inquiète de sa manière de voir et cherche à connaître
-le fond de ses pensées. Rien ne dut plus
-étonner Dupaty que cette lettre que lui écrivait un
-de ses amis, Midy d’Andé, et où un véritable questionnaire
-était dressé<a name="FNanchor_90" id="FNanchor_90" href="#Footnote_90" class="fnanchor">[90]</a>: «Dites-moi, je vous prie,
-<i>et pour cause</i>, qu’est-ce que M. de Condorcet? C’est
-un homme d’esprit, de l’Académie française, etc.
-Je sais tout cela. Mais ce n’est pas cela que je
-<span class="pagenum" id="Page_79">[p. 79]</span>
-demande. Est-ce un homme? un homme d’honneur,
-sur la parole duquel on puisse compter?
-Est-il bon citoyen? Ne fronde-t-il pas les opérations
-du ministre principal? J’ai la bonhomie de
-penser qu’il vaut mieux être gouverné par un seul
-que par plusieurs et qu’un bon citoyen ne doit rien
-faire ni dire qui puisse nuire aux projets généreux
-du ministre, en vue du bien public. Il a déjà assez
-à faire pour vaincre les obstacles naturels, sans
-qu’on en jette de nouveaux sur son chemin. En
-deux mots, j’ai besoin de savoir si M. de Condorcet
-est partisan ou détracteur des intentions connues
-de M. de Toulouse? Votre réponse sera entre
-nous deux, vous pouvez y compter.»</p>
-
-<p>Le 17 septembre 1788, le président Dupaty,
-dont la santé était chancelante depuis longtemps,
-mourait presque subitement à Paris. Ce fut un
-deuil cruel pour Sophie et pour toute la famille de
-Grouchy. Charlotte, alors à Neuville, s’exprime
-ainsi dans une lettre à son cousin Charles<a name="FNanchor_91" id="FNanchor_91" href="#Footnote_91" class="fnanchor">[91]</a>:
-«Charles, mon cher Charles, est-ce vrai? Est-il
-vrai que ton père n’est plus? Est-il vrai que tu
-l’as perdu, que ta jeunesse est sans guide, que sa
-gloire ne t’éclairera plus, que tu ne seras plus l’espoir
-de son cœur, l’objet de sa complaisance et de
-<span class="pagenum" id="Page_80">[p. 80]</span>
-ses projets?... Fais-moi voir ton cœur, ton cœur
-qui lui promettait tant! Que je revoie une fois cet
-esprit, cette plume vivante et énergique, cette âme
-immortelle en toi. Quel plus touchant hommage à
-sa mémoire que son fils le rappelant, que son fils
-vivant pour celle qui lui a donné la vie!»</p>
-
-<p>On trouva dans les dossiers du Président la note
-suivante:</p>
-
-<p class="manuscr">«<i>Tous mes papiers seront remis, sans exception,
-après ma mort, à M<sup>me</sup> la marquise de Condorcet qui
-en disposera à son gré. Ce 14 septembre 1787. Le
-président Dupaty.</i>»</p>
-
-<p>Ce legs de conscience ne fut pas exécuté; mais
-la faute n’en doit être imputée ni à M<sup>me</sup> de Condorcet,
-ni à son mari. La présidente Dupaty, mal conseillée,
-prétendit que son devoir de tutrice ne lui
-permettait pas de souscrire à un pareil désir. Ce
-fut en vain que Condorcet écrivit à Fréteau<a name="FNanchor_92" id="FNanchor_92" href="#Footnote_92" class="fnanchor">[92]</a>: «Mon
-cher oncle, j’ignore quelle est la valeur légale de
-la disposition de M. Dupaty; mais je sais que dans
-toutes les familles honnêtes ces sortes de dispositions
-sont respectées jusqu’au scrupule. J’en ignorais
-l’existence jusqu’à mon retour à Paris où ma
-femme, en rangeant quelques fragments que son
-<span class="pagenum" id="Page_81">[p. 81]</span>
-oncle lui avait confiés, a trouvé enveloppé et non
-cacheté le papier dont je vous ai envoyé l’exacte
-copie. Le sens m’en paraît très clair, c’est évidemment
-une disposition de confiance et, par conséquent,
-aucun billet, aucun titre de propriété, d’aucune
-espèce, ne peut y être compris... Rien de
-plus simple qu’une telle disposition; il est naturel
-de laisser ses papiers à une personne de ses amies
-qu’aucune des relations qu’on a pu avoir ne peut
-offenser et qui verra tout avec l’indulgence de
-l’amitié. Il est naturel encore qu’un homme occupé
-toute sa vie de littérature et de philosophie, laissant
-des ouvrages commencés, en rende dépositaire
-un homme de sa famille qui a toujours
-cultivé les lettres et la philosophie, surtout lui connaissant
-des opinions assez conformes aux siennes
-et une grande tolérance pour celles qui y sont contraires.
-Si cette disposition faite en faveur d’une
-jeune femme peut paraître extraordinaire à des
-esprits difficiles, l’usage qu’elle en fait en la remettant
-à un mari de mon âge doit dissiper tous les
-nuages. J’ose croire aussi ma réputation assez bien
-établie pour être sûr qu’aucun créancier ne me
-supposera l’intention de lui dérober une partie de
-son gage et que, si quelqu’un d’eux témoignait de
-la défiance, elle ne serait pas sincère, d’autant plus
-que la disproportion très grande de la masse des
-<span class="pagenum" id="Page_82">[p. 82]</span>
-dettes et de celle des biens ne peut leur laisser
-aucun motif raisonnable d’inquiétude.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> Dupaty connaît mon amitié pour elle et
-pour ses enfants. Nous avons été assez heureux
-pour lui donner des preuves de notre zèle pour la
-gloire ou les intérêts de son mari et pour ceux de
-ses enfants et, sûrement, elle a une âme naturellement
-trop sensible et trop bonne, un cœur naturellement
-trop droit et trop pur pour nous faire
-l’injure de voir avec regret ce dépôt passer dans
-nos mains. Elle sait bien que nous n’en ferons
-jamais qu’un usage auquel sa tendresse maternelle
-et son attachement pour la mémoire de son mari
-puisse applaudir. Elle doit penser que nous prendrons
-les précautions nécessaires pour que ces
-papiers retournent à leur source en cas d’accident
-et cette assurance doit lui ôter la seule inquiétude
-qu’elle puisse avoir.</p>
-
-<p>«M. Dupaty a fait cette disposition en partant
-pour aller achever à Rouen la noble et courageuse
-action qui lui assure l’immortalité<a name="FNanchor_93" id="FNanchor_93" href="#Footnote_93" class="fnanchor">[93]</a>. Je n’y vois
-point de trace de précipitation, mais seulement
-peut-être le manque de ces précautions multipliées
-qu’inspire la défiance, lorsqu’on a le malheur de
-ne pouvoir compter après soi sur l’amitié et les
-<span class="pagenum" id="Page_83">[p. 83]</span>
-égards de sa famille, malheur que M. Dupaty était
-éloigné d’avoir à craindre...</p>
-
-<p>«Voilà, mon cher oncle, ce que je pense sur
-l’objet dont vous m’avez parlé. J’espère que la
-manière un peu différente dont nous l’envisageons
-n’altérera point ni vos bontés, ni votre amitié. Je
-vous abandonnerais volontiers mon opinion par
-déférence pour vos lumières comme par le désir de
-ne rien faire qui ne vous soit agréable, s’il était en
-mon pouvoir de consentir à sacrifier la confiance
-d’un homme qui n’est plus.</p>
-
-<p>«Adieu, mon très cher oncle, nous vous prions
-tous deux d’agréer les assurances de notre tendre
-et inviolable attachement.»</p>
-
-<p>C’était là le langage de la raison et du respect
-pour la volonté des morts. Cependant Fréteau n’en
-fut guère touché<a name="FNanchor_94" id="FNanchor_94" href="#Footnote_94" class="fnanchor">[94]</a>: «Je sais, mon cher neveu, répond-il
-à Condorcet, et je reconnais que M. Dupaty
-partageait quelques-unes de vos opinions; mais,
-d’une part, il ne les avait pas toutes, à beaucoup
-près; par exemple vos idées sur la parfaite sécurité
-où doivent être toutes les nations de l’Europe à
-l’égard des entreprises du despotisme et sur le
-danger imminent qu’elles doivent apercevoir, au
-contraire, dans les aristocraties, l’affectaient
-<span class="pagenum" id="Page_84">[p. 84]</span>
-douloureusement. Il en pleurait dans mon sein, il n’y
-a pas trois mois, en me remettant les écrits où
-vous publiiez ces aperçus pendant que la magistrature
-était réduite au silence et une foule des membres
-de la noblesse renfermés dans les châteaux. Au
-surplus, il savait aussi que ma nièce usait encore
-quelquefois de la liberté que vous vouliez bien lui
-laisser de ne pas partager toutes vos opinions et il
-a pu croire qu’en la choisissant personnellement
-pour dépositaire et pour arbitre de l’usage à faire
-de ses compositions, il ne lui interdisait pas le droit
-de déférer sur ce point à ses propres lumières, à
-celles d’une veuve si bien méritante, à celles de
-ses tantes, de ses oncles, concurremment avec les
-vôtres, quoique d’une manière toujours subordonnée
-à vos idées. Si ma nièce en usait ainsi, si
-même elle s’arrêtait à ce que l’écrit en question
-peut avoir d’irrégulier dans la tournure pour laisser
-à sa tante la disposition des papiers de confiance,
-comme elle fera de ceux d’affaires, elle ne paraîtrait
-à personne <i>avoir exposé cette confiance du testateur
-à être compromise ou troublée</i>. Peut-être même
-louerait-on (au moins quelques esprits assez droits
-le pensent ainsi), peut-être louerait-on cette réunion
-de sa part à des cœurs dont l’attachement si ancien
-n’est point équivoque et auquel on ne croirait
-point que vous eussiez fait à tort le <i>sacrifice de la
-<span class="pagenum" id="Page_85">[p. 85]</span>
-confiance exclusive d’un homme qui n’est plus</i>. Quand
-je dis «vous», mon cher neveu, c’est que je ne
-vous sépare pas de ma nièce qui n’est aux yeux de
-personne ce que vous appelez une jeune femme et
-qui ne pense pas, sans doute, que j’aie supposé le
-besoin d’aucun appui extérieur à une raison aussi
-ferme et aussi exercée que la sienne.»</p>
-
-<p>Dans une lettre qu’elle adressait à de Sèze, son
-conseil<a name="FNanchor_95" id="FNanchor_95" href="#Footnote_95" class="fnanchor">[95]</a>, la présidente Dupaty laissait parfaitement
-voir les motifs de sa résolution et le fond de sa
-pensée: «Ma nièce et son mari, homme de lettres
-et philosophe connu par des maximes fort opposées
-à celles de la magistrature, ou leurs héritiers
-peuvent, soit en ce moment, soit à quelque autre
-époque voisine de l’établissement de mes enfants,
-disposer de ces papiers d’une manière qui compromette
-la mémoire de leur père, déjà si fortement
-attaquée par l’envie, la prévention ou la malignité
-et qui, par là, nuise à mes enfants... Malgré tout
-mon respect pour les volontés du défunt qui, depuis
-trois ans environ, était l’ami très intime de ma
-nièce et jusqu’à un certain point de son mari, je
-crois ne pas devoir obéir à cette loi de rigueur qui
-semble un peu pénible pour moi après une union de
-dix-neuf ans qu’autant que le titre en est valable...»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_86">[p. 86]</span>
-En réalité, la Présidente très pieuse n’avait confiance
-ni en Condorcet, ni en Sophie. Elle l’avait
-bien montré, dès le lendemain de la mort du Président,
-en rappelant auprès d’elle sa fille Eléonore<a name="FNanchor_96" id="FNanchor_96" href="#Footnote_96" class="fnanchor">[96]</a>
-que Dupaty, au contraire, s’il avait vécu, aurait
-voulu laisser sous la direction de M<sup>me</sup> de Condorcet
-le plus longtemps possible.</p>
-
-<p>Sophie s’en était montrée très affectée. Cette
-jeune fille l’aimait, pourquoi la séparer d’elle?
-«Comment voulez-vous, écrivait-elle à sa tante<a name="FNanchor_97" id="FNanchor_97" href="#Footnote_97" class="fnanchor">[97]</a>,
-qu’elle ait pour vous la confiance, l’attrait qu’elle
-avait pour son père? Comment voulez-vous entrer
-dans son cœur pour la diriger, pour y faire germer
-la piété, pour gouverner le développement de sa
-sensibilité? Comment voulez-vous la rendre heureuse
-et devenir son amie en l’éloignant de celle
-qu’elle a déjà, en lui demandant après la perte
-qu’elle a faite de s’imposer à elle-même une
-seconde perte? Ah! permettez que je m’arrête ici
-et que je parle à votre cœur. De bonne foi, peut-il
-se flatter d’obtenir par de pareils moyens la confiance
-et l’amour?</p>
-
-<p>«Vous manquez absolument le but essentiel de
-mon oncle. En attirant à lui cette enfant, ce but
-<span class="pagenum" id="Page_87">[p. 87]</span>
-était aussi chrétien que raisonnable. Il voulait:
-1<sup>o</sup> développer sa sensibilité, persuadé qu’un être
-très sensible et surtout une femme ne pouvait
-manquer d’avoir, un jour, la douceur, la bonté, le
-besoin du bonheur de tout ce qui dépend d’elle,
-enfin toutes les qualités aimables et toutes les
-vertus domestiques, nécessaires au sexe; 2<sup>o</sup> il voulait
-surtout s’emparer en quelque sorte de cette
-sensibilité, l’occuper par la confiance, par l’amitié,
-par l’étude, de manière à ce qu’Eléonore pût arriver
-à l’âge d’être mariée sans que son cœur eût
-fait de choix et en faire, d’accord avec elle, un
-qui pût lui convenir et lui assurer à la fois le bonheur
-si rarement réuni de l’amour et de la vertu,
-du penchant et du devoir... Il est une réponse secrète
-que vous faites tout bas, que vous ne m’articulerez
-point et à laquelle je ne refuserai point de
-répondre. Vous me craignez sous le rapport de la
-religion. Vous craignez mon influence et celle de
-M. de Condorcet. Quant à cette dernière, vous
-auriez raison de la craindre si le caractère de M. de
-Condorcet, son amitié pour vous, son respect
-pour l’enfance, pour l’opinion d’un chacun et son
-indifférence extrême sur cet objet ne vous assuraient
-qu’il ne le traitera jamais d’aucune manière
-devant aucun de vos enfants. Quant à moi, je puis
-vous répondre et que vous n’avez point à craindre
-<span class="pagenum" id="Page_88">[p. 88]</span>
-la contrariété de mes opinions avec vos principes
-et que, dans les détails, les différences qui s’y trouvent
-ne seront jamais l’objet de ma critique. Vous
-avez pu voir que, depuis que je suis ici, je n’ai
-rien conseillé à Eléonore sans vous en parler et je
-vous promets encore cette déférence quelque mal
-reconnue qu’elle soit par votre méfiance. Loin de
-jamais l’éloigner des grandes vues de la religion et
-de l’influence qu’elle doit avoir sur la conduite, je
-l’y entretiendrai toujours, non pas à la vérité par
-les mêmes moyens, mais par des motifs que je
-crois plus touchants et plus efficaces.»</p>
-
-<p>Pour en revenir au legs des papiers du Président,
-disons que M<sup>me</sup> de Grouchy avait pris énergiquement
-vis-à-vis de sa sœur, la défense de sa
-fille et de son gendre. «Cette disposition, disait-elle<a name="FNanchor_98" id="FNanchor_98" href="#Footnote_98" class="fnanchor">[98]</a>,
-est aussi sacrée que naturelle. Elle est sacrée
-puisqu’elle est celle de ton mari et qu’elle porte
-sur l’objet dont la propriété était celle de son être
-même; ce sont ses ouvrages. Elle est naturelle,
-puisqu’il les remet aux personnes auxquelles il les
-communiquait tous les jours, qui par l’analogie de
-leurs pensées <i>et des siennes</i> en faisaient le plus de
-cas, de qui il agréait les conseils et qui se faisaient
-un devoir de lui faire adopter <i>les tiens</i>... Quel prix
-<span class="pagenum" id="Page_89">[p. 89]</span>
-n’attachait-il pas à ses pensées et à ceux qui en tenaient
-pour ainsi dire le fil?</p>
-
-<p>«Permets-moi d’appeler un moment, ici,
-<ins id="cor_2" title="ce ce">ce</ins> trop malheureux ami. Que ne souffrirait-il pas
-en voyant ce gage d’estime et de confiance menacé
-d’être pesé au poids de la loi? De quel œil te verrait-il
-y soumettre ses intentions les plus chères?...
-N’hésite pas sur une volonté qui ne peut souffrir
-de doutes sérieux, mais dont il serait réellement
-trop offensant pour sa mémoire et pour nous que
-l’exécution ne fût pas immédiatement <i>due à ta
-propre adhésion</i>. C’est ton cœur même que j’atteste:
-je le connais trop pour douter que la volonté de
-ton mari et ton estime pour mes enfants n’y triomphent
-d’un scrupule que la réflexion détruit et
-que la raison et le sentiment proscrivent également.»</p>
-
-<p>En vain, le 22 décembre, M<sup>me</sup> de Grouchy revenait
-à la charge: «S’il était, dit-elle<a name="FNanchor_99" id="FNanchor_99" href="#Footnote_99" class="fnanchor">[99]</a>, une loi assez
-absurde pour priver un homme de la liberté si naturelle,
-du droit si légitime de disposer de ses ouvrages
-parce qu’il laisse femme et enfants, il serait
-inouï que ce fût la veuve du magistrat qui a le plus
-sauvé d’hommes de l’injustice ou de l’abus des lois,
-qui invoquât contre lui l’une des plus oppressives et
-<span class="pagenum" id="Page_90">[p. 90]</span>
-des plus tyranniques, puisque c’est le cœur, l’esprit,
-l’âme de l’homme qu’elle opprime!»</p>
-
-<p>Malgré toutes ces raisons la présidente Dupaty
-s’obstina dans sa résolution, motivée, disait-elle, par
-des droits anciens et imprescriptibles. M<sup>me</sup> de Condorcet
-en fut profondément affligée; mais comme,
-avec elle, le cœur l’emportait toujours, ce fut elle qui
-se soumit en écrivant que son affection pour la Présidente
-et ses enfants n’en serait nullement changée<a name="FNanchor_100" id="FNanchor_100" href="#Footnote_100" class="fnanchor">[100]</a>:
-«Tout ce que nous pouvons avoir d’amis et de moyens
-de vous servir ainsi que vos enfants n’en est pas
-moins à vous, ma chère tante, et quoique notre zèle
-attende à l’avenir que vous l’avertissiez, vous le trouverez
-également actif lorsque vous le réclamerez.»</p>
-
-<p>C’est ainsi que se termina, sans conséquences
-fâcheuses, et grâce à la générosité de Sophie,
-cette affaire qui aurait pu troubler et séparer à
-jamais une famille aussi unie.</p>
-
-<p class="sep2">Au commencement de 1786, quelques amateurs
-de lettres ayant à leur tête Monsieur, le comte
-d’Artois, MM. de Montmorin et de Montesquiou
-avaient créé, au coin des rues Saint-Honoré et de
-Valois, un centre de réunions littéraires et savantes
-qui prit le nom de <i>Lycée</i>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_91">[p. 91]</span>
-La Harpe et Condorcet, bien que brouillés
-depuis la mort de Voltaire<a name="FNanchor_101" id="FNanchor_101" href="#Footnote_101" class="fnanchor">[101]</a>, étaient les deux
-hommes remarquables du nouvel établissement.</p>
-
-<p>Les cours de la Harpe, admirablement faits,
-avaient lieu l’après-midi à deux heures; ses leçons
-de littérature devinrent rapidement des leçons d’enthousiasme
-révolutionnaire.</p>
-
-<p>En même temps, Garat et Marmontel enseignaient
-l’histoire; Condorcet et Lacroix, les mathématiques;
-Fourcroy, la chimie et l’histoire
-naturelle; De Parcieux, la physique. «Pour la
-première fois, en France, dit Sainte-Beuve, l’enseignement
-tout à fait littéraire commençait et se
-mettait en frais d’agrément.»</p>
-
-<p>Au bout de bien peu de temps et la mode s’en
-mêlant, le Lycée obtint un succès prodigieux<a name="FNanchor_102" id="FNanchor_102" href="#Footnote_102" class="fnanchor">[102]</a>. On
-y compta bientôt plus de 700 souscripteurs, et de
-ce nombre, dit Grimm, «les femmes les plus
-<span class="pagenum" id="Page_92">[p. 92]</span>
-distinguées de la cour et de la ville». C’était, avec
-l’élite des jeunes dames, des gens d’esprit, des littérateurs,
-tout ce qu’il y avait de plus brillant à <ins id="cor_3" title="cet">cette</ins>
-florissante époque de Louis XVI.</p>
-
-<p>Sophie de Condorcet, qu’un de ses admirateurs<a name="FNanchor_103" id="FNanchor_103" href="#Footnote_103" class="fnanchor">[103]</a>
-avait salué du titre de <i>Vénus Lycéenne</i>, devint
-parmi les jeunes auditrices, la plus assidue et la
-plus remarquée.</p>
-
-<p>Elle venait écouter son mari proclamant à l’ouverture
-de son cours de mathématiques que «toutes
-les prétentions naissent également de l’ignorance
-de l’homme et de l’ignorance plus grande qu’il
-suppose à ceux devant lesquels il les montre».</p>
-
-<p>Sophie retrouvait au Lycée tous ceux qui se
-pressaient, le soir, dans ses salons: Garat, Grimm,
-Ginguené, Chénier, Lemercier. Elle y tenait une
-véritable cour. Aussi, l’on ne manqua pas de la
-chansonner, elle et les jolies femmes qui l’imitaient:</p>
-
-<div class="poem">
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">La Grèce n’eut qu’une Aspasie</div>
- <div class="vers8">Qui chérit la philosophie</div>
- <div class="vers4">Jusqu’au tombeau.</div>
- <div class="vers8">Qu’il était pauvre ce Lycée!</div>
- <div class="vers8">Sa gloire sera surpassée</div>
- <div class="vers4">Par le nouveau.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Non, le Français n’est plus frivole:</div>
- <div class="vers8">On démontre dans cette école</div>
- <div class="vers4">L’attraction.</div>
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_93">[p. 93]</span>
- Là, tout le beau sexe s’amuse</div>
- <div class="vers8">Du carré de l’hypothénuse</div>
- <div class="vers4">Et de Newton.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Jadis une belle, en physique,</div>
- <div class="vers8">Ne connaissait qu’un point unique,</div>
- <div class="vers4">Vrai jeu d’enfant;</div>
- <div class="vers8">Mais à présent elle compose</div>
- <div class="vers8">Et va remonter à la cause</div>
- <div class="vers4">Du mouvement.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Je vois ces femmes de génie</div>
- <div class="vers8">Etudier l’anatomie</div>
- <div class="vers4">En vrai savant.</div>
- <div class="vers8">Puis dans l’usage de la vie</div>
- <div class="vers8">En appliquer la théorie</div>
- <div class="vers4">En pratiquant.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Voulez-vous savoir la chimie,</div>
- <div class="vers8">Approfondir l’astronomie</div>
- <div class="vers4">Et vous pousser?</div>
- <div class="vers8">Allez aux écoles nouvelles,</div>
- <div class="vers8">Vous apprendrez ces bagatelles</div>
- <div class="vers4">Sans y penser.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Voyez Dunois, voyez Pompée,</div>
- <div class="vers8">Voilà David, voici <ins id="cor_4" title="Popée">Poppée</ins></div>
- <div class="vers4">Et Childebrand.</div>
- <div class="vers8">Passons à la guerre Punique...</div>
- <div class="vers8">La lanterne qu’on dit magique</div>
- <div class="vers4">Instruit autant.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8">Si jamais, maître en l’art d’Homère,</div>
- <div class="vers8">Je peins la reine de Cythère</div>
- <div class="vers4">Et ses attraits,</div>
- <div class="vers8">Dans ce salon, plein de modèles,</div>
- <div class="vers8">D’après Longin, d’après vos belles,</div>
- <div class="vers4">Je la peindrais.</div>
-</div>
-<div class="stanza">
- <div class="vers8"><span class="pagenum" id="Page_94">[p. 94]</span>
- Craignons qu’une jalouse fée</div>
- <div class="vers8">Bornant les sages du Lycée</div>
- <div class="vers4">Dans leurs projets,</div>
- <div class="vers8">Hors du giron de la science</div>
- <div class="vers8">Ne les change par sa puissance</div>
- <div class="vers4">En perroquets!</div>
-</div>
-</div>
-
-<p>Dans la belle saison, Sophie quittait l’hôtel des
-Monnaies soit pour retourner à Villette, où elle
-avait laissé tant de souvenirs, soit pour aller passer
-quelques jours à Auteuil, chez une femme
-illustre et bonne, qui devait l’aimer bientôt comme
-une seconde mère.</p>
-
-<p>Condorcet, plusieurs années avant son mariage,
-avait été conduit par Turgot, chez M<sup>me</sup> Helvétius,
-dans cette petite maison d’Auteuil «où l’on fêtait
-encore les saints de l’<i>Encyclopédie</i>». Dupaty, Roucher,
-Franklin s’y donnaient rendez-vous et, dans
-cette calme retraite, Condorcet avait goûté, avec
-les joies de l’amitié, la douceur des longues causeries
-dans un milieu sympathique où sa timidité
-n’avait rien à redouter.</p>
-
-<p>Anne Catherine de Ligniville, d’une de ces
-quatre familles illustres qu’on appelait les <i>Grands
-chevaux de Lorraine</i>, était née en 1719; sans fortune
-et comme elle avait vingt frères ou sœurs,
-ses parents avaient accepté avec empressement la
-proposition de M<sup>me</sup> de Graffigny, tante de l’enfant,
-qui ne demandait qu’à l’adopter en se chargeant
-<span class="pagenum" id="Page_95">[p. 95]</span>
-de son éducation et de sa présentation dans le
-monde. En 1740, la tante et la nièce, celle-ci dans
-toute la splendeur de ses vingt ans, arrivaient à
-Paris. Logées rue d’Enfer, elles recevaient, parmi
-beaucoup de beaux esprits, Turgot et Helvétius;
-celui-ci déjà riche et célèbre, celui-là petit abbé
-en Sorbonne.</p>
-
-<p>Frappé de la beauté de M<sup>lle</sup> de Ligniville, Helvétius
-la demanda en mariage: l’union fut célébrée
-le 17 août 1751.</p>
-
-<p>Les jeunes époux partagèrent leur temps entre
-les terres de Voré et de Lumigny et l’hôtel de la
-rue Sainte-Anne qui s’ouvrait tous les mardis aux
-gens de lettres et aux philosophes.</p>
-
-<p>Devenue veuve, après avoir marié ses deux filles
-et réglé ses affaires, M<sup>me</sup> Helvétius s’établit à
-Auteuil dans une maison qu’elle venait d’acheter à
-Quentin de la Tour, le fameux pastelliste.</p>
-
-<p>Elle aimait la retraite, mais détestait la solitude.
-Aussi, dans sa maison ensoleillée, remplie d’oiseaux
-et des plus beaux angoras du monde, voulut-elle
-avoir auprès d’elle, à demeure, deux vieux
-amis de son mari, les abbés Lefebvre de la Roche
-et Morellet.</p>
-
-<p>Il y avait aussi une chambre toujours prête
-pour le jeune ménage du poète Roucher et pour
-la petite Eulalie que M<sup>me</sup> Helvétius avait rebaptisée
-<span class="pagenum" id="Page_96">[p. 96]</span>
-du joli surnom de Minette qu’elle avait porté,
-elle-même, dans sa jeunesse.</p>
-
-<p>Roucher conduisit à Auteuil Dupaty et Cabanis;
-celui-ci ne tarda pas à devenir, comme La Roche
-et Morellet, le commensal ordinaire de la maison.</p>
-
-<p>Enfin, au printemps de 1777, Franklin, qui
-demeurait à Passy, était entré en relations avec sa
-voisine par l’intermédiaire de Turgot et de Malesherbes.</p>
-
-<p>Le patriarche, bientôt l’intime ami de celle
-qu’il appelait si joliment <i>Notre-Dame d’Auteuil</i>,
-y avait rencontré les deux filles de M<sup>me</sup> Helvétius,
-M<sup>mes</sup> de Mun et d’Andlau et il les avait nommées
-<i>les Étoiles</i>. Comme Turgot, il avait demandé la
-main de sa nouvelle amie; mais, pas plus que le
-ministre, il n’avait pu rompre le veuvage de
-M<sup>me</sup> Helvétius. On connaît la lettre charmante
-qu’il lui écrivit à cette occasion<a name="FNanchor_104" id="FNanchor_104" href="#Footnote_104" class="fnanchor">[104]</a>; on sait moins
-qu’ayant voulu s’expliquer les causes de l’influence
-exercée par M<sup>me</sup> Helvétius sur les hommes
-d’État, les poètes, les savants qu’elle recevait et
-charmait, il se répondit en lui écrivant à elle-même.</p>
-
-<p>«Ce n’est pas que vous affichiez des prétentions
-à aucune de leurs sciences, et, quand vous le
-feriez, la ressemblance des études ne fait pas
-<span class="pagenum" id="Page_97">[p. 97]</span>
-toujours que les gens s’entr’aiment. Ce n’est pas que
-vous preniez quelque peine pour les engager; une
-simplicité sans art est la partie frappante de votre
-caractère. Je n’essaierai pas d’expliquer la chose
-par l’histoire de cet ancien à qui l’on demandait
-pourquoi les philosophes recherchaient la connaissance
-des rois, tandis que les rois ne recherchent
-point celle des philosophes, et qui répondit que
-les philosophes savaient ce qui leur manquait et
-non pas toujours les rois. Cependant, la comparaison
-est bonne en ceci, que nous trouvons dans
-votre douce société cette charmante bienveillance,
-cette aimable attention à obliger, cette disposition
-à plaire et à se plaire que nous ne trouvons pas
-toujours dans notre société les uns les autres. Ce
-charme sort de vous; il a son influence sur nous
-tous, et, dans votre compagnie, nous ne nous plaisons
-pas seulement avec vous, nous nous plaisons
-mieux les uns les autres, nous nous plaisons à
-nous-mêmes.»</p>
-
-<p>Le départ de Franklin, en 1785, laissa un grand
-vide chez M<sup>me</sup> Helvétius. Le patriarche n’oublia ni sa
-vieille amie, ni les membres de l’«Académie des
-belles-lettres d’Auteuil» et, de Philadelphie, en 1788,
-il écrivait à Morellet «Toutes les fois que, dans
-mes rêves, je me transporte en France pour y visiter
-mes amis, c’est d’abord à Auteuil que je vais.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_98">[p. 98]</span>
-Ces amis, c’étaient La Rochefoucauld, Lavoisier,
-Le Veillard<a name="FNanchor_105" id="FNanchor_105" href="#Footnote_105" class="fnanchor">[105]</a>, Chamfort, Cabanis, Roucher, Le Ray
-de Chaumont<a name="FNanchor_106" id="FNanchor_106" href="#Footnote_106" class="fnanchor">[106]</a>, M<sup>me</sup> Brillon, «la Brillante,» comme
-disait Franklin qui lui dédia quelques-uns de ses
-petits traités de morale, véritables chefs-d’œuvre
-de bon sens et de philosophie pratique.</p>
-
-<p>Tel était le milieu hospitalier où M<sup>me</sup> de Condorcet
-fut reçue à partir de 1787; accueillie d’abord
-en considération de l’estime affectueuse qu’on avait
-pour son mari, elle sut bientôt conquérir pour elle-même
-les sympathies les plus vives.</p>
-
-<p>Bien que tout près de la grande ville, on en était
-assez loin cependant pour sentir l’influence pacifique
-des larges horizons dans des campagnes boisées.</p>
-
-<p>Aussi, dans l’intervalle des agitations qui précédèrent
-la grande tourmente, Sophie vint jouir plusieurs
-fois, et toujours avec délices, de ce calme
-précieux; elle en garda pour l’humble village une
-sincère reconnaissance et quand les événements
-l’obligèrent à quitter Paris, ce fut à Auteuil qu’elle
-vint se fixer, assurée d’y rencontrer de bons amis
-et d’y retrouver, croyait-elle, une tranquillité,
-qu’hélas! elle ne devait plus connaître.</p>
-
-<hr class="hr22" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_99">
-
-<h3><span class="cs13">CHAPITRE II</span><br />
-LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION</h3>
-
-<p class="hang">Le foyer de la République.—Condorcet et sa femme se séparent
-de leurs anciens amis.—Naissance d’une fille.—Pamphlets
-contre le marquis et sa femme.—Les Girondins
-chez Condorcet et chez Julie Talma.—Etablissement à
-Auteuil avec Jean Debry auprès de Cabanis.—<i>Lettres sur la
-Sympathie.</i>—Mort de la marquise de Grouchy chez Condorcet.—Mise
-en arrestation de Condorcet.</p>
-
-<p>Condorcet ne s’était pas présenté aux États
-généraux; mais la situation qu’il occupait, ses relations
-dans le monde philosophique, ses travaux
-appréciés de l’Europe savante, tout contribuait à
-lui créer une place à part, dans le mouvement
-général qui entraînait les esprits.</p>
-
-<p>Attaché, pour quelques mois seulement, au
-groupe constitutionnel ou <i>Société de 89</i>, il servait
-les idées nouvelles dans le <i>Journal de Paris</i> et dans
-la <i>Feuille villageoise</i>.</p>
-
-<p>Mais c’était surtout sa maison, devenue bien
-vite un foyer politique, qui lui assurait une
-influence prépondérante; M<sup>me</sup> de Staël semblait
-destinée à présider les salons de la Constituante;
-<span class="pagenum" id="Page_100">[p. 100]</span>
-chez M<sup>me</sup> de Condorcet, on sentait, sans pouvoir
-préciser comment, qu’on dépasserait rapidement les
-timides réformes pour se lancer à corps perdu dans
-les rêves généreux et dans les entreprises les plus
-aventureuses. Et de fait, pendant la Législative et
-les premiers mois de la Convention, la royauté de
-Sophie alla tous les jours grandissante.</p>
-
-<p>Condorcet, après avoir contemplé son admirable
-épouse, aurait voulu que toutes les femmes fussent
-admises au droit de cité. Il invoquait les exemples
-d’Elisabeth d’Angleterre, de Marie-Thérèse, de
-Catherine de Russie et ajoutait<a name="FNanchor_107" id="FNanchor_107" href="#Footnote_107" class="fnanchor">[107]</a>: «La princesse
-des Ursins ne valait-elle pas un peu mieux que Chamillart?
-Croit-on que la marquise du Châtelet n’eût
-pas écrit une dépêche aussi bien que M. Rouillé?
-M<sup>me</sup> de Lambert aurait-elle fait des lois aussi
-absurdes et aussi barbares que celles du garde
-des sceaux d’Armenonville contre les protestants,
-les voleurs domestiques, les contrebandiers et les
-nègres?»</p>
-
-<p>Du reste, dans la famille, tout le monde se
-mettait à l’unisson de Condorcet et de sa femme;
-le vieux marquis de Grouchy s’était fait nommer
-avec Berthier, alors major de la garde nationale
-de Versailles, un des deux commissaires recenseurs
-<span class="pagenum" id="Page_101">[p. 101]</span>
-des citoyens actifs des villages<a name="FNanchor_108" id="FNanchor_108" href="#Footnote_108" class="fnanchor">[108]</a>; c’était une mission
-difficile, ingrate même, sans grand honneur
-et sans aucun profit. Mais, on s’occupait de la
-chose publique et rien ne semblait plus enviable à
-cette époque d’enthousiasme et d’illusions.</p>
-
-<p>Il n’y avait pas jusqu’à la sage M<sup>me</sup> Fréteau qui
-ne fût prise, elle aussi, de l’envie des réformes.
-Elle ne voulait plus que le roi conservât sa maison
-militaire, et il fallait que son neveu, le futur maréchal,
-la rassurât par cette lettre scellée d’un
-cachet étrangement prophétique. (Il représentait
-un nœud avec cette légende: <i>Dénouera qui
-pourra</i>)<a name="FNanchor_109" id="FNanchor_109" href="#Footnote_109" class="fnanchor">[109]</a>: «Vous avez donc bien envie, ma chère
-tante, que ce pauvre roi n’aie plus de maison militaire.
-En vérité, vous n’êtes pas brave; je serais
-même tenté de me moquer un peu de vous. Une
-ombre vous fait peur. Sept ou huit cents gardes
-du corps, dangereux dans un pays où il y a quatre
-à cinq millions de gardes nationales! Enfin, sur la
-perte de son état, comme sur celle de sa fortune,
-il faudra bien prendre son parti. C’est en cultivant
-mon esprit et mon cœur que je chercherai à me
-mettre au-dessus des privations qu’impose le
-malaise actuel.»</p>
-
-<p>Bien qu’il ne fût pas député à l’Assemblée
-<span class="pagenum" id="Page_102">[p. 102]</span>
-constituante, Condorcet y passait de longues
-heures, dans les couloirs, et sa femme, pendant
-ce temps-là, suivait, dans une loge, les séances
-intéressantes.</p>
-
-<p>La marquise de Créquy,—dont les <i>Mémoires</i>,
-on le sait, sont loin d’être authentiques,—a
-raconté, à propos de Sophie, cette anecdote, certainement
-arrangée et dont il faut lui laisser toute la
-responsabilité: «Je me trouvais, dit-elle, dans une
-tribune placée près de la porte; arrive une espèce
-de tricoteuse, en gants de soie<a name="FNanchor_110" id="FNanchor_110" href="#Footnote_110" class="fnanchor">[110]</a>, qui riait à grande
-bouche en causant avec un jouvenceau, couleur de
-rose et blond, qu’elle endoctrinait en philosophisme
-et qui rougissait quelquefois, le cher enfant! Les
-voilà qui s’asseyent et la conversation continue.
-J’entends qu’il est question de l’Ecriture sainte et
-la dame se met à dire, avec un air de malice et
-d’enjouement séducteur, que si la chaste Suzanne
-avait été une vieille femme, entre deux jeunes gens,
-elle aurait eu plus de mérite.» M<sup>me</sup> de Créquy
-affecta de ne pas la connaître et quitta la loge
-sans saluer. «On vint me dire ensuite, ajoute-t-elle,
-que c’était M<sup>me</sup> de Condorcet.»</p>
-
-<p>Un décret royal du 13 août 1790 supprima la
-place d’inspecteur des monnaies; mais Condorcet
-<span class="pagenum" id="Page_103">[p. 103]</span>
-gardait son logement du quai Conti, où il devait
-habiter encore plusieurs mois.</p>
-
-<p>Ainsi dégagé de toute fonction officielle, il se fit
-aussitôt nommer membre de la municipalité parisienne;
-il connaissait les services qu’on pouvait
-rendre dans cette place modeste, mais honorée de
-la considération publique. C’est ainsi qu’à Auteuil,
-Lefebvre de la Roche avait été nommé maire, et
-Cabanis, premier officier municipal. Leurs concitoyens,
-sans nul doute, avaient voulu les remercier
-de leur bienfaisance inépuisable et de la part que
-tous deux avaient prise à la rédaction des <i>cahiers
-de 1789 pour la paroisse d’Auteuil</i>. N’a-t-on pas le
-droit de croire aussi que ce témoignage de confiance
-s’adressait plus encore à la généreuse châtelaine
-qui les abritait sous son toit?</p>
-
-<p>Au mois de mai 1790, M<sup>me</sup> de Condorcet donnait
-le jour à une fille Alexandrine-Louise-Sophie,
-qui fut appelée toute sa vie du nom d’Elisa qu’elle
-n’avait pas reçu.</p>
-
-<p>Au commencement de 1791, Condorcet, nommé
-commissaire de la Trésorerie, dut résigner ses
-fonctions municipales.</p>
-
-<p>Deux mois après la mort de Mirabeau, qui venait
-d’être emporté par un mal que Cabanis, dévoué
-comme le meilleur des fils, n’avait pu vaincre, le
-roi, affolé, avait tenté cette fuite, si piteusement
-<span class="pagenum" id="Page_104">[p. 104]</span>
-échouée dans l’auberge de Varennes, et son arrestation
-avait amené, dans les idées de Condorcet, un
-changement considérable.</p>
-
-<p>Le philosophe s’était aussitôt prononcé pour la
-République; il avait donné sa démission de commissaire
-de la Trésorerie et quitté l’hôtel des Monnaies
-pour aller loger rue de Lille, numéro 50, au
-coin de la rue de Bellechasse.</p>
-
-<p>C’est de là que, le dimanche 17 juillet 1791,
-M<sup>me</sup> de Condorcet partit, accompagnée de sa fille,
-à peine âgée d’un an, pour se rendre au Champ-de-Mars;
-le peuple s’y était donné rendez-vous
-pour signer une pétition qui demandait la déchéance
-du roi. Les constitutionnels formaient encore la
-majorité dans l’Assemblée constituante et ils décidèrent
-que la Fayette et Bailly se mettraient à la
-tête de la Garde nationale et des troupes pour
-marcher contre les manifestants. La foule, inoffensive
-et calme, était composée de beaucoup de
-femmes et d’enfants; à côté de M<sup>me</sup> de Condorcet,
-on voyait M<sup>me</sup> Roland. Par quelle fatalité des
-coups de fusil furent-ils tirés? Bailly dut proclamer
-la loi martiale et une décharge de mousqueterie
-laissa de nombreux morts sur le terrain. La
-Fayette n’évita de plus grands malheurs qu’en se
-précipitant, au galop de son cheval, à la gueule
-des canons chargés à mitraille. Cet acte d’inutile
-<span class="pagenum" id="Page_105">[p. 105]</span>
-énergie coûta la vie, d’après les historiens les plus
-modérés, à plus de quatre cents personnes et
-acheva de détruire la popularité de La Fayette, de
-Bailly et de l’Assemblée.</p>
-
-<p>Condorcet garda de cette journée une impression
-inoubliable et, pendant sa proscription, dans une
-sorte de justification de sa conduite politique antérieure,
-il s’écriait, en arrivant au récit de cet événement:
-«Ma fille unique, âgée d’un an, manqua
-d’être victime de cette atrocité, et cette circonstance
-augmentant encore mon indignation, je la
-montrai assez hautement pour m’attirer la haine
-de tout ce qui avait alors quelque pouvoir.»</p>
-
-<p>Avant de se séparer, l’Assemblée nationale
-voulut indiquer à Louis XVI un certain nombre
-d’hommes parmi lesquels le roi devait choisir le
-précepteur du prince royal. Condorcet fut désigné
-malgré lui<a name="FNanchor_111" id="FNanchor_111" href="#Footnote_111" class="fnanchor">[111]</a> et mis sur la liste qui portait déjà les
-noms de Roucher, Bernardin de Saint-Pierre, Berquin,
-Sieyès, Ducis, Lacépède, Lacretelle, Malesherbes,
-Necker et Robespierre lui-même qui avait
-intéressé à sa cause M<sup>me</sup> de Lamballe, sans pouvoir
-emporter la place qui fut donnée, le 18 avril 1792,
-à M. de Fleurieu. En même temps, on avait proposé
-à M<sup>me</sup> de Condorcet d’être gouvernante du
-<span class="pagenum" id="Page_106">[p. 106]</span>
-jeune prince tandis que son mari aurait été premier
-précepteur. Tous deux refusèrent presque dans les
-mêmes termes, quoiqu’ils ne se fussent pas entretenus
-de ces propositions<a name="FNanchor_112" id="FNanchor_112" href="#Footnote_112" class="fnanchor">[112]</a>.</p>
-
-<p>Condorcet et sa femme avaient toujours refusé
-de se rendre à la cour<a name="FNanchor_113" id="FNanchor_113" href="#Footnote_113" class="fnanchor">[113]</a>; leurs idées avancées leur
-avaient fermé bien des salons; La Rochefoucauld
-et les membres de la <i>Société de 89</i> ne pardonnaient
-pas au philosophe ses idées républicaines; Malesherbes
-eut même un mot sanglant: «Si je tenais
-en mon pouvoir M. de Condorcet, dit-il, je ne me
-ferais aucun scrupule de l’assassiner.» Il y eut des
-séparations cruelles. Comment pouvait-il en être
-autrement quand des amis intimes, comme Cabanis
-et Roucher, en arrivaient à ne plus même s’adresser
-la parole!</p>
-
-<p>Le débordement d’injures fut à son comble
-lorsque Condorcet se présenta aux suffrages des
-électeurs chargés de nommer les députés à l’Assemblée
-législative. On lui reprocha, entre autres
-choses, d’avoir fréquenté secrètement la cour et
-particulièrement Monsieur, au moment même où
-il attaquait le plus violemment la famille royale
-dans ses écrits. La chose vint à ses oreilles; il fit
-une enquête et il établit facilement que le visiteur
-<span class="pagenum" id="Page_107">[p. 107]</span>
-mystérieux était le comte d’Orsay, premier maréchal
-des logis de la maison de Monsieur.</p>
-
-<p>Puis, on fit courir sur son compte et sur celui
-de M<sup>me</sup> de Condorcet des vers qui furent l’origine
-des calomnies qui ont été répétées depuis:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Chéri des gens de bien comme le fut Cartouche,</div>
- <div class="vers">Mais n’ayant ses vertus, car il est lâche et bas,</div>
- <div class="vers">Rampant avec les grands et haut avec les plats,</div>
- <div class="vers">De sa femme approuvant les feux illégitimes,</div>
- <div class="vers">Car, par or ou par place, il se fait bien payer,</div>
- <div class="vers">Lorsque pour parvenir il la vend au premier,</div>
- <div class="vers">Enfin, c’est un salmis de vices et de crimes.</div>
-</div>
-
-<p>Les pamphlets, partis d’abord du monde royaliste,
-avaient été repris par Marat. Lamartine et
-Michelet s’en firent l’écho; M. A. G. de Cassagnac,
-dans son <i>Histoire des Girondins</i>, les aggrava encore:
-«M<sup>me</sup> de Condorcet, dit-il, n’aimait pas son
-mari qui n’avait pas de passion pour elle; mais il
-y avait des degrés entre cette situation domestique
-et des efforts <i>tentés en commun</i> pour que la jeune
-mariée devînt la favorite du vieux roi (Louis XV).
-Les contemporains racontent cette odieuse aventure
-avec des détails si précis qu’il serait bien difficile
-de les rejeter entièrement.» Qu’il nous suffise de
-faire remarquer que M<sup>me</sup> de Condorcet avait à peine
-dix ans à la mort de Louis XV!</p>
-
-<p>Honte à ceux qui inventent de pareilles atrocités!
-leur conduite toutefois trouve sinon une excuse,
-<span class="pagenum" id="Page_108">[p. 108]</span>
-du moins une explication dans les passions terribles
-de l’époque où ils vécurent. Mais, que penser de ceux
-qui vont rallumer des cendres éteintes et, sans critique
-historique, répéter de semblables absurdités?</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit de ces attaques, Condorcet fut
-élu par les Parisiens et, le 1<sup>er</sup> octobre 1791, il entrait
-comme député à l’Assemblée législative. Un
-rôle important l’y attendait: c’est ainsi qu’il rédigea
-la déclaration du 29 décembre 1791 adressée
-aux gouvernements qui menaçaient la France;
-ainsi que le 20 avril 1792, jour de la déclaration
-de guerre à l’Autriche, il déposa sur le bureau de
-l’Assemblée ce célèbre rapport sur l’instruction
-publique qui restera son principal titre de gloire
-politique<a name="FNanchor_114" id="FNanchor_114" href="#Footnote_114" class="fnanchor">[114]</a>.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Condorcet continuait à l’aider et à le soutenir;
-dans une fête qu’elle donna rue de Lille,
-entre le 20 juin et le 10 août, elle reçut quatre
-cents Marseillais, dont elle fit si bien la conquête
-qu’elle aurait pu, si sa parole avait été écoutée dans
-les conseils de la Gironde, sauver, par eux, la
-Patrie et la Liberté.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_109">[p. 109]</span>
-On sait la place occupée par Condorcet dans les
-événements qui suivirent le 10 août; sa recommandation
-en faveur de Danton qu’il réussit à faire
-nommer ministre; son <i>Exposé</i> tendant à la convocation
-d’une Convention nationale et à la suspension
-de la dignité royale.</p>
-
-<p>Il était devenu populaire et cinq départements
-l’envoyèrent à la Convention<a name="FNanchor_115" id="FNanchor_115" href="#Footnote_115" class="fnanchor">[115]</a>, qui, au bruit du
-canon victorieux de Valmy, allait proclamer cette
-République que depuis longtemps il rêvait de donner
-à son pays.</p>
-
-<p>Comme s’il eût éprouvé le besoin de se reposer
-et de marquer une étape dans sa vie, ce fut le moment
-que Condorcet choisit pour aller s’établir définitivement,
-avec sa femme et sa fille, dans ce joli
-village d’Auteuil où il avait goûté jusqu’alors tant
-d’instants délicieux.</p>
-
-<p>Déjà le 5 août, il y avait assisté avec M<sup>me</sup> de Condorcet,
-à l’inauguration de la nouvelle maison
-commune; tous deux avaient suivi ce cortège de
-jeunes filles, escortées des gardes nationales voisines,
-qui étaient venues couronner les bustes de
-Voltaire et de Rousseau et quand on arriva à celui
-d’Helvétius, quand la musique joua l’air</p>
-
-<p class="verseul">Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille?</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_110">[p. 110]</span>
-M. et M<sup>me</sup> de Condorcet furent de ceux, parents
-et amis du philosophe, qui, après avoir orné de
-fleurs la statue, s’embrassèrent devant la foule
-émue.</p>
-
-<p>Le 10 août, ils étaient encore chez M<sup>me</sup> Helvétius.</p>
-
-<p>«On sonne le tocsin, dit Condorcet dans son
-<i>Fragment de justification</i>, j’étais à Auteuil. Je me
-rendis à Paris. J’arrivai à l’Assemblée quelques
-moments avant le roi. Je la trouvai plus inquiète
-qu’effrayée, courageuse mais sans dignité. Je
-n’étais point dans la confidence et seulement un
-peu après la canonnade un de mes amis vint me
-dire que l’Assemblée serait respectée.»</p>
-
-<p>Condorcet avait amené avec lui, à Auteuil, sa
-femme, sa fille, sa belle-mère et sa belle-sœur, Félicité-Charlotte.
-D’après les registres de la municipalité,
-Condorcet avait deux chevaux et un carrosse.
-On se logea chez la citoyenne Pignon, au
-n<sup>o</sup> 2 de la grande rue du village dans une maison
-qu’habitait déjà le législateur Jean Debry. M<sup>lle</sup> de
-Grouchy occupait, moyennant deux cents livres
-par an, deux chambres qui avaient vue sur la grande
-rue et sur la cour. Son mobilier était succinct:
-une table ronde en acajou, à dessus de marbre
-blanc, avec couvercle en maroquin et drap vert,
-une baignoire en cuivre en sabot, une bergère de
-<span class="pagenum" id="Page_111">[p. 111]</span>
-vieux damas vert et sa housse, un lit, quelques
-fauteuils et quelques chaises<a name="FNanchor_116" id="FNanchor_116" href="#Footnote_116" class="fnanchor">[116]</a>.</p>
-
-<p>C’est dans cette maison où Condorcet espérait
-trouver la sécurité et le calme que se passèrent
-ses dernières heures de joie.</p>
-
-<p>Si «le foyer de la République», comme a dit
-un contemporain, était dans le salon de M<sup>me</sup> de Condorcet,
-soit à l’hôtel des Monnaies, soit rue de
-Lille, il y avait encore, dans Paris, d’autres maisons
-où se réunissaient les Girondins; Condorcet, bien
-que retiré maintenant à Auteuil, au moins pendant
-la belle saison, car il retourna rue de Lille pendant
-l’hiver de 1792-1793, ne pouvait pas cependant
-abandonner ses amis et souvent il dut venir à Paris
-pour les voir, pour causer et s’entretenir avec
-eux de la conduite politique à suivre dans les circonstances
-difficiles que l’on traversait.</p>
-
-<p>Il y avait bien le salon de M<sup>me</sup> Roland; mais
-Condorcet ne s’y sentait guère attiré; il goûtait
-peu la femme du ministre et celle-ci le lui rendait
-bien. N’avait-elle pas écrit à Bancal des Issarts:
-«Condorcet n’est pas sans mérite; mais c’est un
-intrigant.»</p>
-
-<p>Il y avait aussi les maisons de M<sup>mes</sup> Lameth et
-<span class="pagenum" id="Page_112">[p. 112]</span>
-Mathieu Dumas; mais on y rencontrait trop de
-montagnards que ces dames cherchaient, infructueusement
-du reste, à ramener aux idées modérées.</p>
-
-<p>Chez M<sup>me</sup> Robert, née de Kéralio, les partisans
-de la faction d’Orléans étaient les maîtres.</p>
-
-<p>M<sup>lles</sup> Théroigne de Méricourt et Lacombe ne savaient
-que remuer les foules et recevaient une
-Société trop mélangée.</p>
-
-<p>Il ne restait donc que la maison de Julie Talma,
-où la Gironde était sûre de trouver un accueil sympathique
-et sincère.</p>
-
-<p>Là, rue Chantereine, dans un petit hôtel que
-Bonaparte victorieux devait acheter un jour, Julie
-Carreau, devenue en 1790 M<sup>me</sup> Talma<a name="FNanchor_117" id="FNanchor_117" href="#Footnote_117" class="fnanchor">[117]</a>, aimait à
-recevoir les littérateurs, les artistes et les hommes
-politiques.</p>
-
-<p>Elève médiocre de Vestris, elle n’avait jamais
-pu s’élever au-dessus des <i>danseuses doubles</i><a name="FNanchor_118" id="FNanchor_118" href="#Footnote_118" class="fnanchor">[118]</a>; mais
-femme spirituelle et gracieuse, pleine de charme
-et de décence, elle avait su attirer et conserver
-<span class="pagenum" id="Page_113">[p. 113]</span>
-chez elle Chamfort, David, Mirabeau, Vergniaud,
-Ducos, Condorcet, Guadet, Lavoisier, Marie-Joseph
-Chénier, successeurs des Ségur et des Narbonne,
-ses amis d’avant 1789.</p>
-
-<p>«C’est au milieu de ces hommes, disait Talma
-à M. Audibert, que j’ai puisé une lumière nouvelle,
-que j’ai entrevu la régénération de mon art. Je
-travaillais à monter sur la scène, non plus un mannequin
-monté sur des échasses, mais un Romain
-réel, un César homme, s’entretenant de sa ville
-avec ce naturel qu’on met à parler de ses propres
-affaires; car, à tout prendre, les affaires de Rome
-étaient un peu celles de César.»</p>
-
-<p>La conversation se prolongeait souvent jusqu’à
-la nuit et alors les invités couchaient rue Chantereine.
-«Quelles soirées charmantes j’ai passées
-dans cette douce société!» disait Arnault<a name="FNanchor_119" id="FNanchor_119" href="#Footnote_119" class="fnanchor">[119]</a>.</p>
-
-<p>C’est que la maîtresse de la maison savait s’effacer
-et faire valoir les autres autant qu’elle-même.
-«Cette femme, a dit Benjamin Constant qui l’a
-bien connue<a name="FNanchor_120" id="FNanchor_120" href="#Footnote_120" class="fnanchor">[120]</a>, dont la logique était précise et serrée
-lorsqu’elle parlait sur les grands sujets qui intéressent
-les droits et la dignité de l’espèce humaine,
-avait la gaîté la plus piquante, la plaisanterie la
-plus légère; elle ne disait pas souvent des mots
-<span class="pagenum" id="Page_114">[p. 114]</span>
-isolés qu’on pût retenir et citer et c’était encore
-là, selon moi, l’un de ses charmes. Les mots de ce
-genre, frappants en eux-mêmes, ont l’inconvénient
-de tuer la conversation; ce sont pour ainsi dire
-des coups de fusil qu’on tire sur les idées des
-autres et qui les abattent... Telle n’était pas la
-manière de Julie. C’était pour les autres, autant
-que pour elle, qu’elle discutait ou plaisantait. Ses
-expressions n’étaient jamais recherchées; elle saisissait
-admirablement le véritable point de toutes
-les questions sérieuses ou frivoles. Elle disait toujours
-ce qu’il fallait dire et l’on s’apercevait avec
-elle que la justesse des idées est aussi nécessaire à
-la plaisanterie qu’elle peut l’être à la raison.»</p>
-
-<p>Le 16 octobre 1792, Julie offrit au général Dumouriez
-une fête qui est restée célèbre par le rôle
-désagréable et inattendu que vint y jouer l’odieux
-Marat<a name="FNanchor_121" id="FNanchor_121" href="#Footnote_121" class="fnanchor">[121]</a>. On avait construit dans le jardin un pavillon
-qui prolongeait les salons du rez-de-chaussée.
-La compagnie était brillante et plus nombreuse
-<span class="pagenum" id="Page_115">[p. 115]</span>
-que d’habitude. Soudain Marat, accompagné des
-citoyens Monteau, Bentabolle, Dubuisson et Proly,
-entre comme un furieux et s’adressant à Dumouriez:
-«Nous ne devions pas nous attendre à te
-rencontrer dans une semblable maison, au milieu
-d’un ramas de concubines et de contre-révolutionnaires.»
-Talma s’avance et dit: «Citoyen Marat,
-de quel droit viens-tu chez moi insulter nos
-femmes et nos sœurs?»—«Ne puis-je, ajoute
-Dumouriez, me reposer des fatigues de la guerre
-au milieu des arts et de mes amis, sans les
-entendre outrager par des épithètes indécentes?»
-Et il tourna le dos à l’énergumène. «Cette maison
-est un foyer de contre-révolutionnaires,» hurle
-Marat qui sort en proférant mille menaces, tandis
-que Dugazon le suit en jetant des parfums sur une
-pelle rougie au feu, «afin de purifier, dit-il, l’air
-que ce monstre infectait par sa présence».</p>
-
-<p>La fête s’acheva gaiement, mais le lendemain on
-criait dans les rues «les détails de la fête donnée
-au traître Dumouriez par les aristocrates chez l’acteur
-Talma, avec les noms des conspirateurs qui
-s’étaient proposés d’assassiner l’Ami du peuple<a name="FNanchor_122" id="FNanchor_122" href="#Footnote_122" class="fnanchor">[122]</a>».</p>
-
-<p>Le général, héros involontaire de cette aventure,
-<span class="pagenum" id="Page_116">[p. 116]</span>
-a été injustement sévère pour M<sup>me</sup> de Condorcet
-dans ses <i>Mémoires</i><a name="FNanchor_123" id="FNanchor_123" href="#Footnote_123" class="fnanchor">[123]</a>. Après avoir parlé de
-M<sup>me</sup> Roland, il ajoute: «Plusieurs autres femmes
-se sont montrées sur les tréteaux de la Révolution,
-mais d’une manière moins décente et moins noble
-que M<sup>me</sup> Roland, excepté M<sup>me</sup> Necker qui peut,
-seule, lui être comparée mais qui, vu son âge et
-son expérience, était plus utile à son mari et moins
-agréable à ses entours. Toutes les autres, à commencer
-par M<sup>lle</sup> La Brousse, la prophétesse du
-Chartreux Don Gerle, M<sup>mes</sup> de Staël, Condorcet,
-Coigny, Théroigne, etc., ont joué le rôle commun
-d’intrigantes comme les femmes de la cour ou de
-forcenées comme les poissardes.»</p>
-
-<p>Il est impossible de comprendre le sentiment
-qui a pu inspirer une telle alliance de noms étonnés
-de se trouver ensemble; les éditeurs des
-<i>Mémoires</i> le reconnaissent eux-mêmes dans une
-note. Dumouriez a méconnu à la fois les devoirs
-de l’historien et les convenances sociales.</p>
-
-<p>Le conventionnel Pierre Choudieu était plus
-juste quand il écrivait, le 5 novembre 1833<a name="FNanchor_124" id="FNanchor_124" href="#Footnote_124" class="fnanchor">[124]</a>: «La
-marquise de Condorcet, beaucoup plus modeste que
-M<sup>me</sup> Roland, avait le bon esprit de ne pas chercher
-à amoindrir le mérite de son mari. Sans paraître
-<span class="pagenum" id="Page_117">[p. 117]</span>
-avoir aucune prétention, elle a eu peut-être plus
-d’influence qu’aucune autre femme sur tous les
-Girondins qui, seuls, formaient sa société, car
-Sieyès n’y a paru, à ma connaissance, qu’une seule
-fois pour déterminer les Girondins à voter la mort
-du roi.»</p>
-
-<p>La mémoire de Condorcet est pure de cette
-tache; car il se prononça pour la peine la plus
-grave qui ne serait pas la mort<a name="FNanchor_125" id="FNanchor_125" href="#Footnote_125" class="fnanchor">[125]</a>.</p>
-
-<p>Il jouissait encore d’une grande influence à la
-Convention; le 16 février 1793, il avait présenté
-un projet de constitution qui paraissait favorablement
-accueilli et, le 26 mars, il était nommé
-membre du premier comité de Salut public. C’est
-en cette qualité qu’il eut à recommander son ami
-La Chèze, consul de France, au delà des Alpes<a name="FNanchor_126" id="FNanchor_126" href="#Footnote_126" class="fnanchor">[126]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_118">[p. 118]</span>
-En revanche, cette nomination au comité de Salut
-public fut mal interprétée à l’étranger; aussi,
-Condorcet ne tarda-t-il pas à apprendre que les
-Académies de Berlin et de <ins id="cor_5" title="Pétersboug">Pétersbourg</ins> l’avaient
-rayé de la liste de leurs membres.</p>
-
-<p>Mais les événements se précipitaient. Les journées
-des 31 mai et 2 juin, contre lesquelles il protesta,
-fermèrent à Condorcet les portes de la Convention.
-Moralement enveloppé dans la ruine des
-Girondins, il voulut cependant défendre encore
-une fois son projet de constitution que l’Assemblée
-venait de repousser. En écrivant son <i>Appel aux
-citoyens français sur le projet de la nouvelle Constitution</i>,
-il signait sa condamnation.</p>
-
-<p>Au mois de septembre 1792, il avait pu servir
-encore utilement les Fréteau, en faisant relâcher
-son neveu injustement arrêté<a name="FNanchor_127" id="FNanchor_127" href="#Footnote_127" class="fnanchor">[127]</a>; maintenant, il ne
-<span class="pagenum" id="Page_119">[p. 119]</span>
-pouvait plus rien en faveur du marquis de Grouchy
-ou du futur maréchal: l’un, inquiété par les
-autorités locales de Villette en attendant son emprisonnement
-à Sainte-Pélagie; l’autre, menacé de
-révocation et devant fournir à tout propos des
-certificats constatant qu’il n’avait pas quitté son
-poste à l’armée<a name="FNanchor_128" id="FNanchor_128" href="#Footnote_128" class="fnanchor">[128]</a>.</p>
-
-<p>Quant à lui, Condorcet se sentait personnellement
-menacé; mais il refusait d’écouter les conseils de
-ses amis. «M<sup>me</sup> Suard, dit M<sup>me</sup> O’Connor<a name="FNanchor_129" id="FNanchor_129" href="#Footnote_129" class="fnanchor">[129]</a>, insinue
-que mon père avait pensé à émigrer; ma mère
-et mon oncle Cabanis m’ont toujours dit qu’il <ins id="cor_6" title="ne ne">ne</ins>
-voulut jamais en entendre parler pour lui, bien
-qu’il ait prévu et prédit à ses amis le règne de la
-Terreur.»</p>
-
-<p>Il passait tout son temps à Auteuil, au milieu
-des siens, avec Cabanis et Jean Debry.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_120">[p. 120]</span>
-Cette tranquille intimité, dans une retraite studieuse,
-n’était ni sans charmes, ni sans douceur.
-Cabanis, que l’on a pu sans blasphème comparer
-à Fénelon, trouvait, dans sa bonté infinie, les attentions
-les plus délicates. Ce tendre rêveur, ardent
-cependant lorsqu’il s’agissait de défendre ses idées,
-connaissait toute la générosité du cœur de Sophie
-et il voyait, dans le courage de cette femme supérieure,
-sinon les moyens de sauver le philosophe,
-du moins un secours assuré pour les jours où les
-circonstances deviendraient plus difficiles et plus
-dangereuses.</p>
-
-<p>L’énergie ingénieuse de M<sup>me</sup> de Condorcet complétait
-à merveille la bienveillance un peu mélancolique
-de Cabanis. Aussi, la pure sympathie, née
-avant 1789 entre ces deux âmes d’élite, grandissait-elle
-chaque jour au contact des événements.</p>
-
-<p>Sophie, loin de s’en cacher s’en montrait fière et
-heureuse; elle trouvait dans son intimité la muse
-inspiratrice de ces <i>lettres</i> immortelles, dédiées à Cabanis
-et si peu connues aujourd’hui. «Elles furent
-achevées dans ce pâle Elysée d’Auteuil, plein de regrets,
-d’ombres aimées. Elles parlent bas ces lettres;
-la sourdine est mise aux cordes sensibles<a name="FNanchor_130" id="FNanchor_130" href="#Footnote_130" class="fnanchor">[130]</a>.»</p>
-
-<p>Lorsqu’elles parurent, pour la première fois, en
-<span class="pagenum" id="Page_121">[p. 121]</span>
-l’an VI, elles accompagnaient la traduction par
-M<sup>me</sup> de Condorcet de la <i>Théorie des sentiments moraux</i>
-d’Adam Smith; elles purent être légèrement
-retouchées à cette époque, mais la vraie date, celle
-qui les explique, est l’année 1793, où elles furent
-composées. La première de ces lettres débute
-ainsi:</p>
-
-<p>«L’homme ne me paraît point avoir de plus intéressant
-objet de méditation que l’homme, mon
-cher Cabanis. Est-il, en effet, une occupation plus
-satisfaisante et plus douce que celle de tourner les
-regards de notre âme sur elle-même, d’en étudier
-les opérations, d’en tracer les mouvements, d’employer
-nos facultés à s’observer et à se deviner
-réciproquement, de chercher à reconnaître et à
-saisir les lois fugitives et cachées que suivent notre
-intelligence et notre sensibilité? Aussi, vivre souvent
-avec soi me semble la vie la plus douce,
-comme la plus sage; elle peut mêler aux jouissances
-que donnent les sentiments vifs et profonds
-les jouissances de la sagesse et de la philosophie...»</p>
-
-<p>On sent, dans ces lettres, les longues conversations
-avec Cabanis sur l’origine et la nature de la
-douleur physique. Sophie en arrive même à parler
-des maladies imaginaires et elle cite l’exemple
-d’une femme qu’elle avait connue qui, pour avoir
-<span class="pagenum" id="Page_122">[p. 122]</span>
-lu un article sur la <i>Pulmonie</i>, se croyait atteinte
-de cette maladie.</p>
-
-<p>«De pareils exemples, ajoute-t-elle, ne sont pas
-rares, surtout dans cette classe d’individus auxquels
-la mollesse et l’oisiveté de leur vie laissent
-peu de moyens pour se soustraire aux égarements
-d’une imagination trop active.»</p>
-
-<p>Elève de Rousseau,—on verra tout à l’heure
-combien elle le préférait à Voltaire,—M<sup>me</sup> de Condorcet
-lui empruntait et ses doctrines et les formes
-du langage: «L’école de la douleur et de l’adversité,
-disait-elle, est efficace pour rendre les hommes
-plus compatissants et plus humains. Que cette école
-vous serait nécessaire, riches et puissants qui êtes
-séparés de l’idée même de la misère et de l’infortune
-par la barrière presque insurmontable de la
-richesse, de l’égoïsme et de l’habitude du pouvoir!»
-Pour elle, la sensibilité commençait la sympathie,
-la réflexion la complétait et la sympathie était la
-source de tous les bonheurs de l’homme, parce
-qu’elle engendrait la vertu: «Vous voyez, mon
-cher Cabanis, que si la nature nous a environnés
-d’une foule de maux, elle les a, en quelque sorte,
-compensés en faisant quelquefois de nos douleurs
-mêmes la source la plus profonde de nos jouissances.
-Bénissons ce rapport sublime qui se trouve
-entre les besoins moraux de quelques hommes et
-<span class="pagenum" id="Page_123">[p. 123]</span>
-les besoins physiques des autres, entre les malheurs
-auxquels la nature et nos vices nous soumettent
-et les penchants de la vertu qui n’est heureuse
-qu’en les soulageant.»</p>
-
-<p>Quand elle parle des sympathies individuelles,
-qui ne sont autre chose que l’amitié, M<sup>me</sup> de Condorcet
-est heureuse, on le sent, de s’adresser à son
-«cher Cabanis, qui, dévoué sans choix et sans
-effort à ses travaux et à ses affections, est peut-être
-par le sentiment habituel de la raison et de la
-vertu trop loin des hommes pour apercevoir leurs
-erreurs, ou, du moins, pour en discerner les profondes
-racines», et elle lui dit:</p>
-
-<p>«Elles (ces sympathies naturelles) sont plus
-intimes entre ces âmes mélancoliques et réfléchies
-qui se plaisent à se nourrir de leurs sentiments, à
-les goûter dans le recueillement, qui ne voient
-dans la vie que ce qui les y a attachées et qui restent
-concentrées dans leurs affections, sans pouvoir
-désirer au delà, car, quelque insatiable que
-soit le cœur humain, il n’épuise jamais le vrai bonheur
-quand il veut s’y arrêter.»</p>
-
-<p>S’agit-il de la beauté et de l’amour, son langage
-n’est pas moins éloquent, sa philosophie moins
-saine ou moins élevée:</p>
-
-<p>«La beauté, dit-elle, inspire, à sa seule vue, un
-sentiment agréable. Une belle personne est, à tous
-<span class="pagenum" id="Page_124">[p. 124]</span>
-les yeux, un être doué du pouvoir de contribuer
-au bonheur de tout ce qui a quelque rapport avec
-elle... On ne peut guère douter que la beauté ou,
-du moins, quelque agrément et quelque intérêt
-dans la figure ne soit nécessaire à l’amour. Les
-exceptions en sont assez rares parmi les hommes
-et le goût du plaisir en est presque toujours la
-cause. Si elles le sont moins parmi les femmes,
-cela vient des idées morales de pudeur et de devoir
-qui les accoutument, dès l’enfance, à veiller leurs
-premières impressions, à ne pas se déterminer par
-les avantages de la figure et à leur préférer presque
-toujours certaines qualités et quelquefois certaines
-convenances morales. L’amour peut avoir des
-causes très différentes et il est d’autant plus grand
-qu’il en a davantage. Quelquefois, c’est un seul
-charme, une seule qualité qui touche notre sensibilité
-et qui la soumet; souvent (et trop souvent!)
-c’est à des dons étrangers au cœur qu’elle se prend;
-plus délicate et plus éclairée, elle ne s’attache qu’à
-la réunion de ce qui peut la satisfaire et par un tact
-aussi sûr que celui de la raison et de la prudence,
-elle ne cède à l’amour que lorsqu’il est l’empire même
-de tout ce qui mérite d’être aimé. Alors, l’amour devient
-une véritable passion, même dans les âmes
-les plus pures, même dans les êtres qui sont le moins
-esclaves des impressions et des besoins des sens.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_125">[p. 125]</span>
-«Alors, d’innocentes caresses peuvent longtemps
-lui suffire et ne perdent rien de leur charme et de
-leur prix quand on les a passées; alors, le bonheur
-d’être aimé est la jouissance la plus nécessaire, la
-plus désirée; alors, toutes les idées du bonheur et
-de la volupté ne naissent que d’un seul objet, en
-dépendent toujours et sont anéanties à l’égard de
-tout autre.»</p>
-
-<p>Mais, qu’il y a loin de cet amour idéal à certains
-mariages qui ne sont que «des conventions et des
-marchés de fortune dont la conclusion rapide ne
-permet de reconnaître que longtemps après si les
-convenances personnelles s’y rencontrent et où le
-prix de l’amour, commandé plutôt qu’obtenu, est
-adjugé en même temps que la dot, avant que l’on
-sache si l’on peut aimer et surtout s’aimer... C’est
-donc la société qui, en mettant trop longtemps des
-entraves aux unions qu’un goût mutuel eût formées,
-en établissant entre les deux sexes (sous prétexte
-de maintenir la vertu) des barrières qui rendaient
-presque impraticable cette connaissance mutuelle
-des esprits et des cœurs, nécessaire cependant
-pour former des unions vertueuses et durables, en
-excitant et en intéressant la vanité des hommes à
-la corruption des femmes, en rendant plus difficiles
-les plaisirs accompagnés de quelque sentiment, en
-étendant la honte au delà de ce qui la mérite
-<span class="pagenum" id="Page_126">[p. 126]</span>
-réellement, comme l’incertitude de l’état des enfants,
-la violation d’une promesse formelle, des complaisances
-avilissantes, une facilité qui annonce la faiblesse
-et le défaut d’empire sur soi-même; ce sont,
-dis-je, tous ces abus de la société qui ont donné
-naissance aux passions dangereuses et corrompues
-qui ne sont pas l’amour et qui l’ont rendu si rare.»
-Mais si la Société est coupable,—c’est, on le sait,
-la thèse chère à Rousseau,—la Nature ne l’est
-pas: «Cessons donc, mon cher Cabanis, de reprocher
-à la Nature d’être avare de grands hommes;
-cessons de nous étonner de ce que les lois générales
-de la nature même soient encore si peu connues.
-Combien de fois, dans un siècle, l’éducation
-achève-t-elle de donner à l’esprit la force et la rectitude
-nécessaires pour arriver aux idées abstraites?»</p>
-
-<p>Elève de Rousseau, fille de Voltaire et de son
-siècle, Sophie de Condorcet, s’il est permis de
-continuer cette image, préférait secrètement son
-professeur à son père; on le sent, à travers toutes
-les réticences, et de telle façon qu’on ne s’y peut
-tromper:</p>
-
-<p>«Rousseau a parlé davantage à la conscience,
-Voltaire à la raison. Rousseau a établi ses opinions
-par la force de sa sensibilité et de sa logique, Voltaire
-par les charmes piquants de son esprit. L’un
-<span class="pagenum" id="Page_127">[p. 127]</span>
-a instruit les hommes en les touchant, l’autre en
-les éclairant et les amusant à la fois. Le premier,
-en portant trop loin quelques-uns de ses principes,
-a donné le goût de l’exagération et de la singularité;
-le second, se contentant trop souvent de combattre
-les plus funestes abus avec l’arme du ridicule,
-n’a pas assez généralement excité contre eux
-cette indignation salutaire qui, moins efficace que
-le mépris pour châtier le vice, est cependant plus
-active à le combattre. La morale de Rousseau est
-attachante quoique sévère et entraîne le cœur même
-en le réprimant; celle de Voltaire, plus indulgente,
-touche plus faiblement peut-être parce qu’imposant
-moins de sacrifice, elle nous donne une
-moins haute idée de nos forces et de la perfection
-à laquelle nous pouvons atteindre; Rousseau a
-parlé de la vertu avec autant de charme que Fénelon
-et avec l’empire de la vertu même; Voltaire a
-combattu les préjugés religieux avec autant de zèle
-que s’ils eussent été les seuls ennemis de notre félicité;
-le premier renouvellera d’âge en âge l’enthousiasme
-de la liberté et de la vertu; le second
-éveillera tous les siècles sur les funestes effets du
-fanatisme et de la crédulité. Cependant, comme
-les passions dureront autant que les hommes,
-l’empire de Rousseau sur les âmes servira encore
-longtemps les mœurs quand celui de Voltaire sur
-<span class="pagenum" id="Page_128">[p. 128]</span>
-les esprits aura détruit les préjugés qui s’opposaient
-au bonheur des sociétés.»</p>
-
-<p>L’éloquente conclusion de la dernière lettre, tout
-en affirmant le pouvoir de la morale et de la vertu,
-trahit bien l’irrémédiable regret jusqu’au sein des
-spéculations de la philosophie:</p>
-
-<p>«On ne trouve la douceur de la vie que dans la
-bienfaisance, la bonne foi, la bonté et en faisant
-ainsi de ses dieux pénates un asile où le bonheur
-force l’homme à goûter avec délices sa propre
-existence. Jouissances intimes et consolantes, attachées
-à la paix et aux vertus cachées! Plaisirs vrais
-et touchants qui ne quittez jamais le cœur que vous
-avez une fois attendri! Vous dont le sceptre tyrannique
-de la vanité nous éloigne sans cesse!
-Malheur à qui vous dédaigne et vous abandonne!
-Malheur surtout à ce sexe comblé un moment des
-dons les plus brillants de la Nature et pour lequel
-elle est ensuite si longtemps marâtre, s’il vous
-néglige ou s’il vous ignore! Car c’est avec vous
-qu’il doit passer la moitié de sa vie et oublier,
-s’il est possible, cette coupe enchantée que la
-main du temps renverse pour lui au milieu de sa
-carrière.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Condorcet n’allait pas tarder à faire par
-elle-même l’expérience cruelle de la douleur.</p>
-
-<p>Dans les premiers jours de juin, sa mère tomba
-<span class="pagenum" id="Page_129">[p. 129]</span>
-subitement malade chez elle. Le 8, Fréteau écrivait
-à sa femme<a name="FNanchor_131" id="FNanchor_131" href="#Footnote_131" class="fnanchor">[131]</a>:</p>
-
-<p>«Le mauvais temps et l’absence des voitures de
-toutes les places ne m’ont permis d’arriver à Auteuil
-que tout au soir. Ma sœur était aux abois. Les
-médecins Cabanis et Portail avaient cru l’émétique
-nécessaire. (La malade avait la gangrène à la
-jambe...) Elle n’a plus que des élans vers les objets
-de son affection. Notre enfant, tes filles, les
-siennes, ta tendresse, voilà ce qui lui a fourni
-les choses les plus touchantes à me dire, mais par
-demi-phrases. Je suis pénétré de cet affreux spectacle.»</p>
-
-<p>Le 10 juin, la marquise de Grouchy expirait
-dans les bras de sa fille dont la douleur fut déchirante.
-Deux jours après, M<sup>lle</sup> Fréteau en rendait
-compte ainsi à son frère<a name="FNanchor_132" id="FNanchor_132" href="#Footnote_132" class="fnanchor">[132]</a>: «Ma prédiction ne s’est
-trouvée que trop vraie, mon cher ami. Ma tante
-n’est plus. Elle est morte lundi, à 4 heures après
-midi. Papa nous a mandé que sa fille (M<sup>me</sup> de
-Condorcet) est tombée dans des convulsions telles
-qu’il n’en a jamais vu de semblables. Si on ne
-l’eût jetée à l’instant dans le bain, elle serait
-expirée. Juge de sa douleur, mon cher ami. Ce
-<span class="pagenum" id="Page_130">[p. 130]</span>
-qu’il y a de plus chagrinant, mon frère, c’est
-que les instances de papa tendant à procurer
-à ma tante des consolations spirituelles ont été
-vaines. Quelle circonstance alarmante! Gémissons,
-prions pour elle. Voilà les services que nous pouvons
-lui rendre. Acquittons-nous-en, mon cher
-ami, voilà le retour que nous devons à sa tendresse<a name="FNanchor_133" id="FNanchor_133" href="#Footnote_133" class="fnanchor">[133]</a>.»</p>
-
-<p>Condorcet et les autres parents, disent les registres
-de la paroisse d’Auteuil, assistèrent à la
-cérémonie et à l’inhumation qui fut faite au cimetière
-du village<a name="FNanchor_134" id="FNanchor_134" href="#Footnote_134" class="fnanchor">[134]</a>.</p>
-
-<p>Pendant ce temps, le marquis de Grouchy
-était à Villette, très malade lui-même. Aussitôt
-les derniers devoirs rendus à sa mère, M<sup>me</sup> de
-Condorcet partit avec Charlotte pour rejoindre,
-dans le manoir paternel, son frère Emmanuel qui
-<span class="pagenum" id="Page_131">[p. 131]</span>
-venait d’être privé de son commandement en Normandie<a name="FNanchor_135" id="FNanchor_135" href="#Footnote_135" class="fnanchor">[135]</a>.</p>
-
-<p>Mais elle ne resta que peu de jours à Villette,
-ayant été rappelée à Auteuil par la situation de son
-mari qui s’aggravait tous les jours.</p>
-
-<p>Condorcet, bien qu’il fût encore en liberté, ne
-se faisait plus d’illusions et il se préparait à tout
-événement comme en témoigne ce billet de son
-ami: «A Auteuil, ce jourd’huy, 30 juin 1793, à
-minuit, Condorcet proscrit par l’exécrable faction
-du 31 mai dernier, avant de se dérober au poignard
-des assassins, a partagé avec moi, comme don
-de l’amitié qui nous unit, le poison qu’il conserve
-pour demeurer en tout événement seul maître de
-sa personne. <span class="smcap">Jean Debry.</span>»</p>
-
-<p>En effet, sur la dénonciation de Chabot, le 8 juillet
-1793, Condorcet était décrété d’accusation à
-cause de son écrit <i>Aux Français, sur le projet de
-la nouvelle Constitution</i>.</p>
-
-<p>Les scellés furent mis sur ses papiers rue de
-Lille et à Auteuil. La Roche n’avait pu éviter cette
-formalité, mais il avait, du moins, prévenu Condorcet
-qui s’échappa.</p>
-
-<p>Le philosophe trouva asile, la première nuit,
-<span class="pagenum" id="Page_132">[p. 132]</span>
-chez M<sup>me</sup> Helvétius. Mais comme il était dangereux
-de rester plus longtemps dans la maison
-même du maire chargé de procéder contre lui,
-il se rendit le lendemain chez Garat, qui n’hésita
-pas à recevoir le proscrit à l’hôtel même du ministère.</p>
-
-<hr class="hr22" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_133">
-
-<h2 class="nobreak">LIVRE III<br />
-LES ANNÉES DOULOUREUSES</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<h3><span class="cs13">CHAPITRE PREMIER</span><br />
-<span style="position: relative; top: 0.2em;">PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET</span><br />
-RUINE DE SOPHIE</h3>
-
-<p class="hang">La maison de la rue Servandoni.—M<sup>me</sup> Vernet.—Derniers
-jours de Condorcet.—Visites de Sophie au proscrit.—Testament
-du philosophe et conseils à sa fille.—Mort de Condorcet.—Sophie
-fait des portraits et vend de la lingerie.—Ses
-biens confisqués.—Elle élève sa fille et soutient sa sœur.—Belle
-lettre à propos de la mort de Fréteau.—Sophie
-traduit la <i>Théorie des sentiments moraux</i> d’Adam Smith et
-publie ses <i>Lettres sur la Sympathie</i> ainsi que les œuvres de
-son mari.—Union de Charlotte de Grouchy avec Cabanis.</p>
-
-<p>Le 21 juillet 1793, Félicité Fréteau écrivait à
-son frère Emmanuel<a name="FNanchor_136" id="FNanchor_136" href="#Footnote_136" class="fnanchor">[136]</a>: «Tu sais que ma cousine
-Sophie vient d’éprouver un nouveau malheur en se
-voyant obligée d’être séparée d’une personne qui
-lui était aussi chère. Elle a supporté cet événement
-avec autant de courage que le premier et elle
-est toujours à sa maison de campagne d’Auteuil.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_134">[p. 134]</span>
-Sur les instances de Cabanis, deux jeunes médecins, Pinel et Boyer,
-avaient découvert, au n<sup>o</sup> 21 de la rue des Fossoyeurs, tout près du
-Luxembourg et de l’église Saint-Sulpice, un appartement où Condorcet
-pouvait demeurer sans avoir à redouter les perquisitions et les visites
-domiciliaires. La maison était modeste d’apparence; assez grande
-cependant, puisque, divisée en plusieurs petites chambres louées
-ordinairement à des étudiants en médecine, elle rapportait un revenu de
-2 500 francs<a name="FNanchor_137" id="FNanchor_137" href="#Footnote_137" class="fnanchor">[137]</a>.</p>
-
-<p>La propriétaire s’appelait Rose-Marie Brichet;
-elle était veuve de Louis-François Vernet, sculpteur,
-proche parent des grands peintres. Comme
-son mari, M<sup>me</sup> Vernet était née en Provence, dans
-les environs de Marseille; elle avait le cœur chaud,
-l’imagination vive, le caractère franc et ouvert.
-Sa bienfaisance touchait à l’exaltation.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_135">[p. 135]</span>
-Agée d’environ quarante-cinq ans, simple de
-manières, M<sup>me</sup> Vernet était très énergique. De
-taille moyenne, elle avait des traits fins et réguliers
-et une physionomie mobile. D’abord, on lui
-cacha le nom de l’hôte nouveau qu’elle allait recevoir.
-«Est-il honnête homme, dit-elle? Est-il
-vertueux?—Oui, madame.—En ce cas, qu’il
-vienne!»</p>
-
-<p>Et ce fut ainsi que Condorcet pénétra dans cette
-maison où il allait se tenir caché pendant près de
-dix mois.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Vernet, «la bonne maman Vernet,» comme
-disait Jean Debry, ne voulut rien recevoir, pas
-même de cadeau, pour prix de l’hospitalité dangereuse
-qu’elle allait accorder au philosophe<a name="FNanchor_138" id="FNanchor_138" href="#Footnote_138" class="fnanchor">[138]</a>.</p>
-
-<p>Dans la même maison demeuraient J.-B. Sarret,
-cousin de M<sup>me</sup> Vernet avec laquelle il était marié
-secrètement; Marcoz, le conventionnel, qui, non
-seulement ne dénonça jamais Condorcet, mais qui
-<span class="pagenum" id="Page_136">[p. 136]</span>
-s’ingéniait à lui procurer des journaux et des nouvelles;
-un inconnu, grand ennemi de la Révolution,
-qui s’effrayait des moindres bruits de la rue et
-quitta sa retraite après le 9 thermidor. M<sup>me</sup> Vernet,
-même en 1830, ne consentit jamais à satisfaire la
-curiosité légitime de la famille de Condorcet sur le
-compte de ce compagnon de captivité. L’excellente
-femme ne répondait que par de vagues généralités
-et elle ajoutait avec un sourire un peu triste:
-«Depuis cette époque, je ne l’ai pas revu. Comment
-voulez-vous que je me rappelle son nom?»</p>
-
-<p>Un autre commensal de Condorcet, qui avait
-joué un rôle dans l’histoire de la Révolution, était
-l’abbé Lambert, aumônier en 1789 de la garde
-nationale parisienne. Il avait été sous-diacre à la
-messe patriotique du 14 juillet 1790 et l’évêque
-Gobel devait l’envoyer pour assister, inutilement
-du reste, Marie-Antoinette et le duc d’Orléans au
-pied de l’échafaud. Ce fut aussi l’abbé Lambert
-qui reçut les confidences suprêmes de quelques-uns
-des Girondins. Peu de jours après, le prêtre
-avait dû quitter le costume ecclésiastique et se
-réfugier à son tour chez M<sup>me</sup> Vernet. Quels durent
-être ses entretiens avec le philosophe!</p>
-
-<p>Une bonne, Manon, faisait le service des proscrits.</p>
-
-<p>Pendant cette captivité volontaire, l’emploi de
-<span class="pagenum" id="Page_137">[p. 137]</span>
-chaque heure, était prévu avec une régularité
-presque monacale.</p>
-
-<p>Condorcet travaillait dans son lit jusqu’à midi;
-puis, il se levait et dînait. La journée, jusqu’à 7 ou
-8 heures du soir, était occupée par les lectures et
-les conversations; à 8 heures, le philosophe soupait,
-puis se remettait au travail jusqu’à 10 heures.</p>
-
-<p>La soirée se terminait par de nouveaux entretiens
-auxquels prenaient part M<sup>me</sup> Vernet et le bon
-Sarret.</p>
-
-<p>Le 3 octobre, Condorcet avait été compris dans
-le décret qui renvoyait devant le tribunal révolutionnaire
-quarante et un membres de la Convention.
-Déclaré contumace, il avait été mis hors la loi
-et ses biens avaient été confisqués.</p>
-
-<p>La femme d’un homme déclaré hors la loi ne
-pouvait pas coucher dans la capitale. Sophie, deux
-fois par semaine, déguisée en paysanne, venait
-donc, à pied, d’Auteuil à Paris, avec l’espoir, trop
-souvent déçu, de passer quelques instants auprès
-du proscrit.</p>
-
-<p>Pour franchir la barrière, elle se mêlait à la foule
-qui allait voir la guillotine et, afin de ne pas être
-remarquée, elle accompagnait cette foule jusqu’à
-la place de la Révolution.</p>
-
-<p>Quelle joie lorsqu’un avis secret la prévenait
-qu’elle pouvait aller rejoindre son mari pendant
-<span class="pagenum" id="Page_138">[p. 138]</span>
-quelques heures! Comme elle cherchait à le consoler!
-Avec quel amour elle prodiguait au captif,
-devenu subitement un vieillard, les soins du corps
-et de l’âme<a name="FNanchor_139" id="FNanchor_139" href="#Footnote_139" class="fnanchor">[139]</a>!</p>
-
-<p>Son influence, déjà si grande aux jours de la prospérité,
-ne connaissait plus de limites; Condorcet
-était froid et timide, elle en avait fait un homme
-plein de sensibilité et de chaleur. Comme il s’épuisait
-à rédiger une justification de sa conduite politique,
-Sophie remarqua bien vite combien ce travail
-le faisait souffrir moralement et physiquement
-et, obtenant du philosophe qu’il y renoncerait,
-elle lui fit entreprendre cette <i>Esquisse des progrès
-de l’esprit humain</i> qui est restée un des plus beaux
-titres philosophiques et littéraires de l’illustre
-rêveur<a name="FNanchor_140" id="FNanchor_140" href="#Footnote_140" class="fnanchor">[140]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_139">[p. 139]</span>
-Puis, comme l’a dit Cabanis, «descendant des
-plus hautes régions du calcul et de la philosophie,
-il ne dédaignait pas de rédiger des leçons d’arithmétique
-pour les instituteurs et les enfants des
-classes indigentes de la société».</p>
-
-<p>Mais le travail ne pouvait plus l’arracher à ses
-tristes pensées. L’idée de la mort ne le quittait pas,
-et il interrompit son labeur pour écrire ces <i>avis
-d’un proscrit</i> et ces <i>conseils à sa fille</i>, où l’on
-retrouve le cœur, la générosité, et la haute raison
-de son admirable épouse.</p>
-
-<p>C’est pour son Elisa qu’il écrivait ces <i>Avis d’un
-proscrit</i>, admirable testament qui honore à jamais
-sa mémoire et qui commence par ces lignes
-sublimes: «Mon enfant, si mes caresses, si mes
-soins ont pu, dans ta première enfance, te consoler
-quelquefois, si ton cœur en a gardé le souvenir,
-puissent ces conseils, dictés par ma tendresse, être
-reçus de toi avec une douce confiance et contribuer
-à ton bonheur.</p>
-
-<p>«Dans quelque situation que tu sois, quand tu
-liras ces lignes que je trace loin de toi, indifférent
-à ma destinée, mais occupé de la tienne et de celle
-<span class="pagenum" id="Page_140">[p. 140]</span>
-de ta mère, songe que rien ne t’en garantit la durée.»</p>
-
-<p>«Prends l’habitude du travail...» Et après avoir
-insisté sur cette source de bonheur, Condorcet
-cherchait à détourner sa fille de la personnalité et
-de l’égoïsme; il lui parlait de «l’habitude des
-actions de bonté» et il lui traçait pour ainsi dire
-tout un code merveilleux de générosité et de bienfaisance.</p>
-
-<p>Quelquefois la poésie, ce cri des grandes douleurs,
-lui dictait des vers où il exprimait les mêmes
-sentiments d’amour et de regret pour les deux êtres
-qui lui étaient si chers.</p>
-
-<p>Au mois de décembre 1793, il avait adressé à
-sa femme une pièce qu’il avait intitulée <i>Le Polonais
-exilé en Sibérie</i>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Pour la septième fois renaît cette journée</div>
- <div class="vers">Qui vit à tes beaux jours unir ma destinée...</div>
- <div class="vers">Je n’ai point par des vers célébré mon bonheur,...</div>
- <div class="vers">Mais on aime à parler sitôt qu’on est à plaindre.</div>
-</div>
-
-<p>Sa fille se rappellerait-elle de lui? C’était là sa
-grande préoccupation:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Crois-tu que notre enfant puisse encor retenir</div>
- <div class="vers">De son père proscrit un faible souvenir?</div>
- <div class="vers">Que son cœur de mes traits ait gardé quelque image?</div>
- <div class="vers">Dis-lui que je l’aimais...</div>
-</div>
-
-<p>Ailleurs, il défendait sa mémoire:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Ils m’ont dit: choisis d’être oppresseur ou victime,</div>
- <div class="vers">J’embrassai le malheur et leur laissai le crime...</div>
-</div>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_141">[p. 141]</span>
-Et revenant à sa délicieuse Sophie:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">J’ai servi mon pays, j’ai possédé ton cœur,</div>
- <div class="vers">Je n’aurai point vécu sans goûter le bonheur.</div>
-</div>
-
-<p>Tenant déjà dans sa main la coupe fatale, il écrivait<a name="FNanchor_141" id="FNanchor_141" href="#Footnote_141" class="fnanchor">[141]</a>:
-«Je ne puis regretter la vie que pour ma
-femme et mon Elisa; elles en auraient embelli les
-derniers instants. Ma vie pouvait leur être utile;
-elle était chère à Sophie. Je périrai comme Socrate
-et Sidney pour avoir servi la liberté de mon pays.»</p>
-
-<p>Le lendemain du jour où il traçait ces lignes, il
-inscrivait ces pensées sur la feuille de garde d’une
-histoire d’Espagne<a name="FNanchor_142" id="FNanchor_142" href="#Footnote_142" class="fnanchor">[142]</a>:</p>
-
-<p>«Les conseils que j’ai écrits pour Elisa, des
-Lettres de sa mère sur la Sympathie, serviront à
-son éducation morale. D’autres fragments de sa
-mère donneront sur le même objet des vues très
-utiles<a name="FNanchor_143" id="FNanchor_143" href="#Footnote_143" class="fnanchor">[143]</a>.»</p>
-
-<p>Il était persuadé que non seulement il n’échapperait
-pas à la mort, mais que Sophie elle-même
-ne tarderait pas à le suivre sur l’échafaud. Aussi,
-<span class="pagenum" id="Page_142">[p. 142]</span>
-ce testament, adressé à M<sup>me</sup> Vernet, débutait-il
-ainsi: «Si ma fille est destinée à tout perdre, je
-prie sa seconde mère (M<sup>me</sup> Vernet) d’écouter ces
-derniers désirs d’un père innocent et malheureux...
-Je recommande de lui parler souvent de nous;
-d’entretenir le souvenir qu’elle en conserve; de lui
-faire lire, quand il en sera temps, nos instructions
-dans les originaux mêmes.</p>
-
-<p>«... Si elle conserve Sophie, je prie celle-ci d’apprendre
-à Elisa à connaître, à aimer sa seconde
-mère. Je prie celle-ci de lui parler de la tendresse
-de sa mère pour moi et de son courage pendant
-tout le temps de cette longue persécution. Je ne dis
-rien de mes sentiments pour la généreuse amie à
-qui cet écrit est destiné; en interrogeant son cœur,
-en se mettant à ma place, elle les connaîtra tous.»</p>
-
-<p>Le philosophe terminait en recommandant qu’on
-éloignât de sa fille tout sentiment de vengeance;
-«c’est au nom de son père que ce sacrifice sera
-réclamé». Puis, il conseillait à Elisa d’apprendre
-l’anglais, parce que si M<sup>me</sup> Vernet venait à lui manquer,
-elle devrait passer en Angleterre, chez milord
-Stanhope ou, en Amérique, chez Bache, petit-fils
-de Franklin, ou chez Jefferson.</p>
-
-<p>Ces trois hommes excellents, on se le rappelle,
-étaient des hôtes assidus et choyés du salon de
-l’Hôtel des Monnaies.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_143">[p. 143]</span>
-L’heure fatale, dont le philosophe avait depuis
-plusieurs mois le terrible pressentiment, approchait.
-Le 5 germinal an II (25 mars 1794), Condorcet
-apprit qu’une visite domiciliaire serait faite le
-lendemain chez M<sup>me</sup> Vernet et il résolut aussitôt de
-quitter sa retraite pour aller se cacher dans les
-environs de Paris. Il prévint de sa détermination
-sa bienfaitrice, et, comme celle-ci se récriait, il
-ajouta: «Plus j’admire votre courage, plus mon
-devoir d’honnête homme m’impose de ne point en
-abuser. La loi est positive. Vous êtes hors la loi
-puisque vous me cachez. Si on me découvrait chez
-vous, vous auriez la même fin triste que moi. Je
-ne puis plus rester.» Et cette femme sublime de
-répondre: «La Convention, Monsieur, a le droit
-de mettre hors la loi. Elle n’a pas le pouvoir de
-mettre hors de l’humanité. Vous resterez.»</p>
-
-<p>Mais l’idée de Condorcet était irrévocable et il
-était bien décidé à quitter,—ce sont ses propres
-expressions,—«le réduit que le dévouement sans
-bornes de son ange tutélaire avait transformé en
-paradis».</p>
-
-<p>Il dut employer la ruse pour tromper la sublime
-surveillance de M<sup>me</sup> Vernet. Le philosophe était
-descendu, le matin du 25 mars, au rez-de-chaussée
-de la maison; il causait avec Sarret et mêlait
-du latin à sa conversation, comme pour en détourner
-<span class="pagenum" id="Page_144">[p. 144]</span>
-sa bienfaitrice. Celle-ci, cependant, résistait.
-Alors, il déclara avoir oublié sa tabatière et pendant
-que M<sup>me</sup> Vernet montait au second étage pour
-aller la chercher, il s’élança dans la rue, vêtu
-d’une veste d’ouvrier et d’un gros bonnet de laine.
-Il était 10 heures du matin. Sarret se précipita sur
-ses pas, tandis que M<sup>me</sup> Vernet, prévenue par un
-cri de la domestique, se trouvait mal sans pouvoir
-tenter un dernier effort pour le retenir.</p>
-
-<p>Tout le monde connaît cette cruelle odyssée, la
-visite chez Suard, la démarche de Garat, le passeport
-donné par Cabanis, la porte de Suard fermée
-alors qu’il avait promis de la laisser ouverte<a name="FNanchor_144" id="FNanchor_144" href="#Footnote_144" class="fnanchor">[144]</a>, la
-nuit passée dans les carrières de Clamart; enfin, le
-27 mars, l’arrestation, à Bourg-la-Reine, du philosophe
-qui avait pris le nom de Pierre Simon,
-heureux présage, disait-il, parce que c’était celui
-du père nourricier de sa fille. A 4 heures du
-<span class="pagenum" id="Page_145">[p. 145]</span>
-soir, le surlendemain, le geôlier le trouva étendu à
-terre et sans vie. Un médecin déclara que le prisonnier
-avait succombé à une attaque d’apoplexie
-sanguine; en réalité, il s’était empoisonné.</p>
-
-<p>La question de savoir si Condorcet avait avancé
-sa fin ou s’il était mort naturellement a été fort
-discutée. Le billet de Jean Debry, du 30 juin 1793,
-serait à lui seul une preuve concluante. De plus,
-Cabanis a toujours déclaré que Condorcet s’était
-empoisonné. Il y a, dans les archives de l’Institut,
-une lettre que M. Fayolle écrivait à Arago, le
-28 février 1842, qui n’est pas moins concluante:
-«C’est de Garat, dit-il, que j’ai appris que Cabanis
-avait remis à plusieurs personnes de ses amis,
-en 1793, ce poison (l’opium combiné avec le stramonium),
-qu’il appelait <i>le pain des frères</i>. Comme
-Bonaparte, à une certaine époque, voyait Cabanis
-chez M<sup>me</sup> Helvétius, à Auteuil, ce médecin lui
-donna du poison en question sous la forme de
-<span class="pagenum" id="Page_146">[p. 146]</span>
-bâtons de sucre d’orge<a name="FNanchor_145" id="FNanchor_145" href="#Footnote_145" class="fnanchor">[145]</a>. Je tiens tous ces détails
-de Garat et M. Feuillet<a name="FNanchor_146" id="FNanchor_146" href="#Footnote_146" class="fnanchor">[146]</a> doit les connaître.»</p>
-
-<p>On trouva sur «Pierre Simon, natif de Ribemont,
-district de Saint-Quentin, âgé de cinquante
-ans, ayant demeuré rue de Lille,... une
-montre en argent à aiguilles d’or, marquant heure
-et minutes, secondes, quantième et semaine, boîte
-marquée d’un G<a name="FNanchor_147" id="FNanchor_147" href="#Footnote_147" class="fnanchor">[147]</a>, un livre d’Horace en latin, un
-petit cachet d’acier, un porte-crayon en argent, un
-rasoir à manche d’ivoire, un couteau à manche de
-corne et son tire-bouchon, une petite paire de
-ciseaux».</p>
-
-<p>Pendant plusieurs mois, on ignora la mort de
-Condorcet. Sa famille le croyait passé en Suisse,
-tandis que ses biens étaient vendus comme propriétés
-d’émigré.</p>
-
-<p>Sophie, ruinée, avait d’abord songé à se rendre à
-Villette, auprès de son père. Un passeport délivré
-par la municipalité d’Auteuil en fait foi; mais elle
-s’était bien vite ravisée, en songeant que son devoir
-était de rester aussi près que possible du proscrit.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_147">[p. 147]</span>
-Après avoir rendu la liberté à chacun de ses
-domestiques, renvoyé sa femme de chambre et la
-gouvernante anglaise de sa fille, elle restait seule
-pour subvenir au service et aux besoins de trois
-personnes: Elisa, âgée de trois ans; Charlotte de
-Grouchy, sa sœur, toujours malade, et M<sup>me</sup> Beauvais,
-la vieille gouvernante que nous connaissons
-depuis Neuville et qui était devenue incapable du
-moindre travail.</p>
-
-<p>Du peu d’argent qui lui restait, M<sup>me</sup> de Condorcet
-acheta, au n<sup>o</sup> 352 de la rue Saint-Honoré, tout
-près de la maison de Robespierre, une petite boutique
-de lingerie où elle établit Auguste Cardot, le
-jeune frère du secrétaire de son mari. A l’entresol,
-au-dessus de la porte cochère, elle avait un petit
-atelier où elle peignait des tableaux, des miniatures
-et des camées. Quelquefois aussi, elle pénétrait
-dans les retraites où se cachaient les proscrits
-et dans les cachots pour reproduire les traits des
-malheureux condamnés qui n’avaient plus que ce
-souvenir à léguer à leur famille. Souvent pour
-gagner la bienveillance des geôliers, des soldats ou
-des municipaux, elle dut peindre, dans la fumée des
-corps de garde, ces brutes avinées qui n’avaient
-aucun respect pour ses délicatesses de femme, ni
-pour ses malheurs d’épouse.</p>
-
-<p>Des paroles cruelles qui retentirent alors à ses
-<span class="pagenum" id="Page_148">[p. 148]</span>
-oreilles, Sophie conserva toute sa vie un douloureux
-et terrible souvenir!</p>
-
-<p>Jusqu’au 9 thermidor, elle crut, chaque jour,
-qu’elle serait arrêtée à son tour. Elle eut de fréquentes
-visites du comité révolutionnaire d’Auteuil.
-Un jour, il y eut une perquisition chez elle; on lui
-dit même de préparer son paquet pour aller en prison.
-Mais elle s’en tira encore une fois en faisant le
-portrait de chacun des membres du comité.</p>
-
-<p>Enfin, le soin de sa sûreté et le désir de sauvegarder,
-s’il était possible, la fortune de sa fille,
-l’obligèrent à faire une démarche qui lui fut très
-pénible.</p>
-
-<p>Le 14 janvier 1794, elle se présenta devant la
-municipalité d’Auteuil pour lui faire connaître son
-intention de divorcer et de continuer à vivre dans
-la commune «comme une artiste qui cherche à
-subsister paisiblement par ses travaux<a name="FNanchor_148" id="FNanchor_148" href="#Footnote_148" class="fnanchor">[148]</a>».</p>
-
-<p>C’est que M<sup>me</sup> de Condorcet avait des ennemis
-redoutables. Aux Jacobins, le 27 novembre 1793,
-<span class="pagenum" id="Page_149">[p. 149]</span>
-Hébert l’avait dénoncée personnellement. Voici
-comment il s’était exprimé<a name="FNanchor_149" id="FNanchor_149" href="#Footnote_149" class="fnanchor">[149]</a>: «Il en est un autre
-aussi que les femmes veulent sauver parce que,—et
-il faut en convenir,—il est joli; c’est celui
-que Marat appelait <i>le furet de la Gironde</i>, car on
-sent que celui qui, dans une affaire aussi astucieuse,
-aussi compliquée, celui qui faisait le métier
-de furet ne jouait pas le rôle le moins important.
-Ses liaisons avec M<sup>me</sup> de Condorcet lui garantissent
-le parti de toutes les femmes de sa clique.
-C’est Ducos, c’est celui-là que les femmes ont pris
-sous leur sauvegarde.</p>
-
-<p>«Il est bien singulier que jamais on n’ait voulu
-comprendre dans une affaire tous ceux qui y ont
-trempé.»</p>
-
-<p>De même que, dans la bonne fortune, elle
-n’avait jamais laissé entendre un seul mot intéressé,
-Sophie, en réponse à ces odieuses accusations,
-n’eut jamais une parole de haine ou de sévérité.</p>
-
-<p>On n’en est que plus libre pour juger d’anciens
-amis comme Morellet qui disait d’elle<a name="FNanchor_150" id="FNanchor_150" href="#Footnote_150" class="fnanchor">[150]</a>: «La
-femme de Condorcet, une des plus belles, des plus
-<span class="pagenum" id="Page_150">[p. 150]</span>
-spirituelles et des plus instruites qui aient jamais
-brillé parmi son sexe, retirée à Auteuil, est réduite
-à faire de petits portraits pour vivre, et à peine
-peut-on la plaindre quand on sait que, non seulement
-elle a partagé les fautes de son mari, mais
-qu’elle l’a poussé aux plus grandes de celles qu’il
-a faites, s’il est permis d’employer un terme aussi
-faible que celui de <i>faute</i> pour qualifier tout ce qu’on
-peut reprocher à Condorcet.»</p>
-
-<p>En revanche, Sophie avait gardé quelques amis
-dévoués et vigilants: Garat, Laplace, Lacroix<a name="FNanchor_151" id="FNanchor_151" href="#Footnote_151" class="fnanchor">[151]</a>, La
-Roche et, avant tous les autres, l’excellent Cabanis.</p>
-
-<p>Hélas! combien ils étaient plus nombreux, ceux
-qui, hôtes autrefois du Salon des Monnaies, avaient
-disparu dans la tourmente: prisonniers de la
-Nation ou, déjà, morts sur l’échafaud!</p>
-
-<p>La persécution frappait surtout le talent et la
-vertu. En prison, Malesherbes qui expie dans les
-cachots son amour ancien de la Liberté et son
-héroïsme récent! A Saint-Lazare, le vertueux Roucher
-qui attend l’échafaud en dirigeant l’éducation
-de son Eulalie, devenue la plus charmante et la
-plus instruite des jeunes filles!</p>
-
-<p>Et Volney, et Daunou, en prison, eux aussi!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_151">[p. 151]</span>
-Chamfort, moins courageux, devance l’heure fatale,
-en se frappant d’un rasoir sous les yeux de ses gardiens.</p>
-
-<p>Le sensible Ginguené, élève enthousiaste de
-Rousseau, va rejoindre Roucher sous les verrous
-de Saint-Lazare. Il a épousé une amie de Sophie;
-il l’appelle sa Nancy<a name="FNanchor_152" id="FNanchor_152" href="#Footnote_152" class="fnanchor">[152]</a>, et échange avec elle,
-pendant sa captivité, une correspondance touchante.</p>
-
-<p>Ginguené, pour se préparer à la mort, traduisait
-le dialogue de Platon sur l’immortalité de
-l’âme; il disait à Nancy: «Le tableau simple et
-touchant de la mort de l’homme juste, résigné à
-son sort et consolant lui-même ses inconsolables
-amis, est une des plus belles choses que l’antiquité
-nous ait laissées. Puisque nul n’est à l’abri de la
-ciguë, il importe à tout le monde d’apprendre comment
-un sage doit la boire.»</p>
-
-<p>Le 8 messidor<a name="FNanchor_153" id="FNanchor_153" href="#Footnote_153" class="fnanchor">[153]</a>: «N’oublie pas que c’est de
-ton courage que dépend celui que je puis avoir;
-<span class="pagenum" id="Page_152">[p. 152]</span>
-que mon parti est pris depuis longtemps sur tout
-ce qui me regarde, mais que je ne puis supporter
-l’idée de tes souffrances et que si je viens une fois
-à penser que tu ne peux les supporter toi-même,
-ce sera bientôt fait de moi. Adieu, chère et unique
-amie, tu m’occupes à tous les instants du jour et
-je te dirais que tu m’empêches de songer à mes
-peines si l’idée des tiennes ne m’était mille fois
-plus difficile à supporter. Reçois les tristes embrassements
-de ton pauvre Pierre.»</p>
-
-<p>Le malheureux captif avait d’autres préoccupations
-que celle de sa propre sécurité. Le 30 messidor,
-il avait aperçu Nancy et il l’avait trouvée
-malade. Il faut lui laisser la parole: «O ma tendre
-amie, d’où est donc venue l’impression de tristesse
-qui s’est répandue tout à coup sur cette entrevue
-où je ne me promettais que joie et délices? Je t’ai
-vue là comme une ombre désolée ou plutôt comme
-la veuve de ton pauvre ami. Ah! rassure-moi. J’en
-ai besoin. Dis-moi que, sous tes voiles, si j’avais
-pu lire dans tes yeux, j’y aurais vu l’expression du
-plaisir. La fatigue, sans doute, peut-être l’attente...
-Ah! mon cœur ne pouvait y suffire. J’aurais voulu
-m’élancer, voler à toi, te serrer dans mes bras.
-Par malheur, un homme était auprès de moi et
-cet homme, surtout dans le moment où nous
-sommes, m’est infiniment suspect. Je n’ai pu
-<span class="pagenum" id="Page_153">[p. 153]</span>
-qu’agiter mon mouchoir avec le moins d’affectation que
-j’ai pu. Je te dévorais des yeux, mais ta démarche
-pénible! la lenteur de tes mouvements! O mon
-amie! La tendresse de ton pauvre Pierre s’est-elle
-alarmée sans raison? Je l’espère. Je voyais aux
-fenêtres et à la porte de la maison neuve quelques
-personnes qui t’observaient. J’ai craint que tu ne
-fusses trop remarquée. Je t’ai fait un geste que tu
-as entendu! Tu es rentrée dans la petite rue. Tu
-t’es retournée. Je t’ai envoyé le baiser d’adieu. Tu
-te soutenais à peine. Chère, ô mille fois chère
-Nancy, tout mon cœur s’est brisé quand je t’ai vue
-t’éloigner tristement et partir. Avant de te voir,
-je ne m’étais, dans mon agitation, livré qu’au bonheur
-dont j’allais jouir. Depuis que tu as disparu,
-je ne me suis plus occupé que des dangers et des
-fatigues où tu venais de t’exposer. Trois lieues
-par cette chaleur excessive! Trois autres lieues
-pour le retour! Il y a de quoi en être malade et
-tout cela pour voir quelques instants l’infortuné
-captif! Ah! tout l’excès de sa tendresse pourra-t-il
-jamais payer de telles preuves d’amour? Oh! si
-j’avais encore la liberté d’écrire dont nous avons
-joui quelque temps, que de choses j’aurais à dire!
-Comme mon cœur est plein! Que de larmes ont
-coulé de mes yeux sans le soulager! Le tien est
-habitué à l’entendre. Ma Nancy, ma chère Nancy!
-<span class="pagenum" id="Page_154">[p. 154]</span>
-que les paroles sont de froids interprètes!...
-Quel pressant besoin j’ai de savoir de tes nouvelles!
-Jusque-là je n’aurai pas un instant de repos.
-Hélas! je n’en ai plus, je n’en aurai plus que nous
-ne soyons réunis. Que d’obstacles nous séparent
-encore!... (Il faut rassembler des pièces qui convaincront
-de l’innocence de Ginguené...) Alors,
-tous les jours la robe blanche<a name="FNanchor_154" id="FNanchor_154" href="#Footnote_154" class="fnanchor">[154]</a>, alors les tendres
-soins, les sollicitations de mon ami. Alors, le
-pauvre Pierre pourra se livrer à l’espérance de se
-revoir dans tes bras!...»</p>
-
-<p>Avec les premiers jours de thermidor, l’espérance
-qui, chez Roucher et Chénier, disparaissait
-vaincue par la cruelle réalité, l’espérance renaissait
-dans le cœur de Ginguené. Il connaissait, certainement,
-tandis que d’autres l’ignoraient, le complot
-libérateur, pressenti et attendu pour le 9 thermidor.
-C’est ainsi qu’il écrivait, le 3:</p>
-
-<p>«Adieu, tendre et chère amie, conserve, comme
-moi, beaucoup d’espérance. Ne fais plus rien dire
-à personne puisque tous sont avertis et aux
-aguets... <i>Je fais des vœux pour que cette décade
-finisse, et surtout pour qu’elle finisse heureusement
-pour nous.</i> Mais nos vœux ne font rien sur la lenteur,
-<span class="pagenum" id="Page_155">[p. 155]</span>
-ni la rapidité du temps, ni sur les événements
-qu’il amène. Chère et unique amie, adieu!»</p>
-
-<p>Et le lendemain: «Que tous nos amis veillent
-et surtout auprès du comité de sûreté générale,
-mais sans rien demander, même sans rien dire.
-Être tout à fait oublié, ce sera tout gagner. Si je
-ne l’étais pas, il faut tâcher de le savoir et d’y porter
-vite remède. Il s’agit désormais de peu de
-jours; ainsi, que tous les bons anges soient, nuit et
-jour, sous les armes... Inaction surveillante, voilà
-le mot.»</p>
-
-<p>A Auteuil même, la tyrannie se faisait sentir.
-Deux amis intimes de Cabanis, l’excellent La Roche
-et Destutt de Tracy étaient arrêtés et menacés, eux
-aussi, de l’échafaud.</p>
-
-<p>Parmi les accusations portées contre le maire
-d’Auteuil figurait, en bonne place, celle d’avoir
-favorisé l’évasion de Condorcet.</p>
-
-<p>Des Girondins qui se rencontraient autrefois
-chez Julie Talma, quelques-uns à peine survivaient
-et ils étaient traqués comme des bêtes fauves! On
-ignorait leur sort. C’est ainsi que M<sup>me</sup> de Condorcet
-avait pu rester aussi longtemps dans l’ignorance
-de celui de son mari.</p>
-
-<p>Quand elle n’eut plus aucun doute, quand, des
-indices rapprochés, elle tira la preuve du décès du
-philosophe, sa douleur fut horrible.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_156">[p. 156]</span>
-Cabanis fit des prodiges et la sauva; mais elle
-était frappée pour la vie, et ni le travail, ni la misère,
-ni l’éducation de sa fille ne purent la distraire de
-son malheur.</p>
-
-<p>«Ce qu’elle avait souffert en 1793 et 1794, dit
-M<sup>me</sup> O’Connor<a name="FNanchor_155" id="FNanchor_155" href="#Footnote_155" class="fnanchor">[155]</a>, avait profondément altéré sa santé.
-Elle n’en pouvait parler sans une émotion extrême
-qui la rendait toujours malade.»</p>
-
-<p>Bien des années après, une fille de Cabanis,
-M<sup>me</sup> Joubert écrivait<a name="FNanchor_156" id="FNanchor_156" href="#Footnote_156" class="fnanchor">[156]</a>: «La conversation tombait
-fréquemment, cela se conçoit, sur les Girondins;
-mais on n’en parlait jamais devant ma tante
-(M<sup>me</sup> de Condorcet). Ces souvenirs étaient trop
-cruels!»</p>
-
-<p>Un écho des douleurs de Sophie se retrouve
-dans cette admirable lettre qu’elle écrivait, le
-26 octobre 1794, à sa tante, M<sup>me</sup> Fréteau, qui avait,
-elle aussi, perdu son mari dans la tourmente<a name="FNanchor_157" id="FNanchor_157" href="#Footnote_157" class="fnanchor">[157]</a>:</p>
-
-<p>«Quoique je doive une réponse à Félicité<a name="FNanchor_158" id="FNanchor_158" href="#Footnote_158" class="fnanchor">[158]</a>, ma
-chère tante, c’est à vous que je veux écrire et je
-l’aurais fait depuis un mois si je n’eusse été
-malade et surchargée d’affaires. J’avais besoin de
-<span class="pagenum" id="Page_157">[p. 157]</span>
-vous dire combien j’ai souffert avec vous, comme
-je pense que vous avez souffert avec moi, et ne
-pouvant m’étendre sur les inexprimables douleurs
-qui nous sont communes, je voulais vous parler de
-vos enfants qui en sont l’unique consolation. Je
-les ai trouvés tous deux dignes du respectable
-nom qu’ils portent et aussi bons, aussi raisonnables,
-aussi instruits que la mère la plus tendre et la plus
-difficile le peut désirer. J’ai joui bien profondément
-pour vous de les voir répondre aussi complètement
-à leur éducation et à vos vœux. Jouissez-en vous-même.
-Je sais par ma douloureuse expérience que
-le sentiment maternel est le seul baume de nos
-douleurs, et si peut-être vous éprouvez quelque
-inquiétude sur les ressources nécessaires à sept
-enfants, du moins votre cœur n’éprouve pas le
-mortel effroi qui saisit quelquefois le mien en n’en
-ayant qu’un seul à serrer entre mes bras.</p>
-
-<p>«Le comité de sûreté générale m’a réintégrée
-dans mon ancien domicile en vertu du décret qui
-défend les poursuites contre les députés hors la loi.</p>
-
-<p>«Ensuite, le comité des finances, à ma requête,
-a suspendu la vente des biens qui, heureusement,
-n’était qu’au quart et non entamée pour le mobilier
-de Paris. Maintenant, je fais devant et par les tribunaux
-rectifier l’extrait mortuaire de mon malheureux
-mari qui, lorsqu’il fut pris, ne déguisa que
-<span class="pagenum" id="Page_158">[p. 158]</span>
-son nom et donna d’ailleurs tous les moyens d’être
-reconnu<a name="FNanchor_159" id="FNanchor_159" href="#Footnote_159" class="fnanchor">[159]</a>. Ensuite, je redemanderai au nom de ma
-fille et au mien son héritage et, comme on a rendu
-complètement à d’autres mis aussi hors la loi
-et n’ayant pas subi de jugement, j’espère qu’on
-nous rendra de même. Je ne vois malheureusement
-dans tout cela et la position de vos enfants
-rien de commun que l’innocence des pères. Peut-être
-le temps leur sera-t-il plus favorable?</p>
-
-<p>«J’ai chargé Emmanuel<a name="FNanchor_160" id="FNanchor_160" href="#Footnote_160" class="fnanchor">[160]</a> de vous dire que, du
-moment où j’aurais recouvré notre fortune, je prierais
-vos enfants de me regarder comme leur seconde
-mère, de croire que tout ce qui est à moi et à ma
-fille est à eux. Je ne puis jouir de rentrer dans
-l’aisance qu’en adoucissant les malheurs semblables
-aux miens. Mon intention est d’élever Clémentine,
-la seconde fille de mon frère<a name="FNanchor_161" id="FNanchor_161" href="#Footnote_161" class="fnanchor">[161]</a> et, sans doute, vous
-ne me refuserez pas le bonheur d’offrir quelquefois
-à vos enfants des ressources que leur père et vous
-m’eussiez sans doute offertes dans le cas où la
-<span class="pagenum" id="Page_159">[p. 159]</span>
-fortune vous eût été plus favorable qu’à moi. J’ai
-prié Emmanuel, quoique mon dîner soit toujours
-un fort mauvais dîner, de venir le partager avec
-moi du moment que votre chère maman<a name="FNanchor_162" id="FNanchor_162" href="#Footnote_162" class="fnanchor">[162]</a> sera
-retournée et j’espère qu’il aura assez d’amitié pour
-moi pour ne trouver que du plaisir à me procurer
-ce plaisir-là. Adieu, ma chère tante, embrassez
-pour moi vos chères petites. La mienne se souvient
-de Félicité et est toujours bien portante. Vos
-petites jumelles<a name="FNanchor_163" id="FNanchor_163" href="#Footnote_163" class="fnanchor">[163]</a> vont-elles toujours bien?»</p>
-
-<p>La levée des scellés et la rentrée en possession
-des diverses propriétés deviennent à cette époque,
-dans toutes les familles, une des grosses préoccupations.
-Les formalités sont interminables; mais on
-entrevoit, cependant, une éclaircie et ce rayon
-suffit pour rendre quelque espoir. M<sup>me</sup> de Condorcet
-est soumise à la règle commune.</p>
-
-<p>Le 12 novembre 1794, Félicité Fréteau écrivait
-à sa mère<a name="FNanchor_164" id="FNanchor_164" href="#Footnote_164" class="fnanchor">[164]</a>: «Sophie est venue à moitié chemin
-d’Auteuil à Chaillot au-devant de moi. Elle m’a
-témoigné la plus vive sensibilité et nous nous
-sommes embrassées avec la plus douce émotion.
-Elle m’a appris que sa position était la même que
-la nôtre et que son mari est mort de la manière la
-<span class="pagenum" id="Page_160">[p. 160]</span>
-plus malheureuse il y a environ six mois. Elle est
-pleine de courage et de résignation. C’est nous qui
-lui avons appris qu’on allait lever les scellés chez
-elle. Elle n’avait pas encore fait la moindre démarche.
-Il me paraît qu’elle est mal conseillée. Je
-lui ai indiqué la marche que nous avons tenue et
-elle m’a prié de la conduire demain chez le citoyen
-qui nous a été si utile. Je lui ai promis et je vais
-la prendre demain à 8 heures. Elisa est infiniment
-jolie, mais très mignonne. Elles m’ont toutes deux
-prié de vous parler d’elles et de leur tendre intérêt.
-Elles m’ont fait mille instances pour rester deux
-jours avec elles; mais je n’ai pas cru devoir y consentir
-et je suis revenue le soir.»</p>
-
-<p>Et, le lendemain, la même correspondante écrivait
-encore à M<sup>me</sup> Fréteau<a name="FNanchor_165" id="FNanchor_165" href="#Footnote_165" class="fnanchor">[165]</a>: «La pauvre Sophie
-est bien à plaindre. Elle a perdu hier son portefeuille
-qui contenait 600 livres, fruit de son travail.
-Depuis trois mois, du reste, elle a beaucoup à se
-louer de nous avoir vues. Elle va recouvrer son
-mobilier et ses tableaux. Elle est aussi bonne et plus
-belle que jamais. Elle vous dit mille choses tendres.
-Son enfant est charmante et des plus aimables.
-Dites à Octavie qu’elle a cinq ans, qu’elle épelle et
-travaille supérieurement..... J’oubliais de vous
-<span class="pagenum" id="Page_161">[p. 161]</span>
-prier de dire à mon frère que le jour où j’ai vu
-Sophie elle se disposait à faire le voyage de Paris
-exprès pour le voir ayant appris qu’il était malade.»</p>
-
-<p>Le 22 novembre<a name="FNanchor_166" id="FNanchor_166" href="#Footnote_166" class="fnanchor">[166]</a>: «Les fermes de Sophie sont
-en vente et peut-être même vendues. Elle est
-vraiment sans ressources.»</p>
-
-<p>Enfin, au mois de janvier 1795, M<sup>me</sup> de Condorcet
-obtenait une partie de la justice qui lui était
-due. Emmanuel Fréteau écrivait à sa mère<a name="FNanchor_167" id="FNanchor_167" href="#Footnote_167" class="fnanchor">[167]</a>:</p>
-
-<p>«M. Lemor<a name="FNanchor_168" id="FNanchor_168" href="#Footnote_168" class="fnanchor">[168]</a> a été hier à Auteuil. Sophie est
-<span class="pagenum" id="Page_162">[p. 162]</span>
-<ins id="cor_7" title="réintégée">réintégrée</ins> dans ses biens. Quant à la partie vendue,
-la Nation lui rendra ce qu’elle a reçu du prix et
-elle recevra le reste de l’acheteur. Tout cela se fait
-à muchepot. Les députés ne veulent pas être importunés.»</p>
-
-<p>Sophie n’avait pas encore recouvré toute sa
-fortune; elle allait demander à sa plume de nouvelles
-ressources pour assurer son existence et
-celle des siens. Cependant puisqu’elle retrouvait
-une modique partie de son ancienne aisance, elle
-se décida aussitôt à régler ce qu’elle considérait
-comme des dettes sacrées. C’est ainsi qu’elle reprit,
-jusqu’à leur mort, le paiement des 300 livres de
-rente annuelle que son mari servait aux domestiques
-de d’Alembert; puis elle distribua 16.000
-livres, payables à sa volonté, mais avec intérêt à
-5 p. 100, à ses propres serviteurs. «C’est moins,
-dit-elle<a name="FNanchor_169" id="FNanchor_169" href="#Footnote_169" class="fnanchor">[169]</a>, de son propre mouvement qu’elle a contracté
-ces obligations qu’en exécution des intentions
-de M. de Condorcet; ces rentes et donations,
-quoique disproportionnées à la fortune qu’il a laissée,
-sont de faibles marques de reconnaissance
-relativement aux preuves courageuses d’attachement
-qu’il a reçues des personnes ci-dessus dénommées
-<span class="pagenum" id="Page_163">[p. 163]</span>
-qui, tandis que M. de Condorcet était hors la
-loi, sollicitaient à l’envi d’être chargées de prendre
-pour lui les soins nécessaires qui les mettaient dans
-le même péril que lui.»</p>
-
-<p>Ces affaires réglées, M<sup>me</sup> de Condorcet, tout en
-conservant à Auteuil son principal établissement,
-meubla, à Paris, un petit appartement rue de
-Matignon<a name="FNanchor_170" id="FNanchor_170" href="#Footnote_170" class="fnanchor">[170]</a>.</p>
-
-<p>Elle retrouva bien vite quelques-unes de ses
-anciennes relations. Sa famille recommençait à
-avoir en elle une protectrice d’une bonté inépuisable<a name="FNanchor_171" id="FNanchor_171" href="#Footnote_171" class="fnanchor">[171]</a>.</p>
-
-<p>Quant à Julie Talma, dont le salon, après le
-9 thermidor, avait eu encore quelque éclat<a name="FNanchor_172" id="FNanchor_172" href="#Footnote_172" class="fnanchor">[172]</a>, elle
-venait de se brouiller avec le grand acteur. Après
-lui avoir renvoyé ses costumes, ses casques et ses
-armures, elle vint demander à M<sup>me</sup> de Condorcet,
-<span class="pagenum" id="Page_164">[p. 164]</span>
-rue de Matignon, une hospitalité que la veuve du
-philosophe s’empressa de lui accorder<a name="FNanchor_173" id="FNanchor_173" href="#Footnote_173" class="fnanchor">[173]</a>.</p>
-
-<p>La société française se reprenait à la vie et, au
-lendemain de la Terreur, il semblait que chacun
-éprouvât le besoin d’affirmer sa jeunesse et sa joie.
-On respirait enfin; et de suite, passant de l’extrême
-douleur à une joie excessive, on vit, dans tous les
-mondes, comme un renouveau et une résurrection.
-Le <i>bal des victimes</i> fut une des manifestations
-les plus significatives de ce nouvel état de choses;
-il faut reconnaître que les historiens n’ont pas exagéré;
-mais leurs jugements seraient moins sévères
-peut-être s’ils s’étaient bien rendu compte de l’état
-des esprits à cette époque.</p>
-
-<p>A Auteuil, malgré la tristesse de M<sup>me</sup> Helvétius
-qui ne put jamais oublier ses amis disparus, la joie
-fut grande quand on vit revenir La Roche, Tracy
-et Ginguené, qui s’établit dans la grande rue du
-village pour être plus près de ses amis<a name="FNanchor_174" id="FNanchor_174" href="#Footnote_174" class="fnanchor">[174]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_165">[p. 165]</span>
-Sophie subit, malgré elle, l’influence de ces
-joyeuses réunions: Isabey faisait, en même temps
-le portrait d’Elisa et celui de M<sup>me</sup> Tallien<a name="FNanchor_175" id="FNanchor_175" href="#Footnote_175" class="fnanchor">[175]</a>; de là,
-dans son atelier, des rencontres qui forçaient
-M<sup>me</sup> de Condorcet, pour quelques instants du
-moins, à se distraire.</p>
-
-<p>Puis c’étaient des journées passées chez M<sup>mes</sup> de
-Boufflers dont le parc s’étendait sous les fenêtres
-de M<sup>me</sup> Helvétius; des courses au bord de la Seine,
-pour assister aux fêtes données par les enfants de
-l’école de Mars; des promenades au Ranelagh;
-toutes les inutiles occupations de l’oisiveté mondaine.</p>
-
-<p>Quand Sophie s’arrachait à ces distractions,
-c’était pour retrouver dans l’intimité Cabanis, Jean
-Debry, Baudelaire et Mailla-Garat qui, tous deux,
-lui inspirèrent de tendres sentiments<a name="FNanchor_176" id="FNanchor_176" href="#Footnote_176" class="fnanchor">[176]</a>.</p>
-
-<p>On retrouve comme un écho de cette vie familiale
-dans la correspondance de Nancy Ginguené;
-le 20 thermidor de l’an III, elle écrivait à
-<span class="pagenum" id="Page_166">[p. 166]</span>
-M<sup>me</sup> Guadet<a name="FNanchor_177" id="FNanchor_177" href="#Footnote_177" class="fnanchor">[177]</a>: «Mon mari a eu l’occasion de voir
-Jean Debry. Ils ont parlé de vous, mon aimable
-amie, et vous pouvez penser de quelle manière. Il
-conserve bien chèrement le portrait de votre
-ami<a name="FNanchor_178" id="FNanchor_178" href="#Footnote_178" class="fnanchor">[178]</a>... M<sup>me</sup> de Condorcet que je vis hier et qui me
-trouva à vous écrire me pria de la rappeler à votre
-souvenir. Elle est toujours belle malgré tous les
-chagrins qu’elle a éprouvés. La petite Elisa est aussi
-charmante.»</p>
-
-<p>Cependant, la Convention rappelait dans son
-sein Isnard, Louvet, Pontécoulant, Larivière, La
-Revellière-Lépeaux, tous les proscrits de la Terreur,
-et Marie-Joseph Chénier s’écriait, dans une
-improvisation sublime qui répondait déjà aux
-atroces calomnies: «Pourquoi ne s’est-il pas
-trouvé de cavernes assez profondes pour soustraire
-aux bourreaux l’éloquence de Vergniaud et le génie
-de Condorcet?»</p>
-
-<p>En vertu d’une loi historique fatale, le pouvoir
-appartenait maintenant aux vaincus et aux opprimés
-de la veille. Les Idéologues,—c’est eux-mêmes
-qui se donnèrent ce nom,—arrivaient au
-<span class="pagenum" id="Page_167">[p. 167]</span>
-Gouvernement dans les conditions les plus difficiles.
-Tout était à reconstruire. Ces honnêtes gens
-qui sortirent de la Révolution avec un renom d’intégrité
-incontestée ont été victime de cette iniquité
-qui traitait de <i>sensualistes</i> des gens comme Daunou,
-Tracy et Cabanis, la sobriété même. En réalité,
-les Idéologues tiraient tout de la réflexion et
-de l’analyse; l’intellectuel et l’abstrait étaient leurs
-seuls domaines. Cette débauche d’abstraction et cet
-excès de métaphysique ne convenaient pas au caractère
-national.</p>
-
-<p>Certes, l’idée était généreuse qui voulait installer
-dans le gouvernement des hommes la raison à
-la place de la force, la générosité et l’initiative au
-lieu de l’égoïsme et de la routine. Mais cette théorie
-qui trouva sa forme dans la philosophie et dans
-la littérature républicaines de l’an III ne faisait
-qu’augmenter la méfiance qui a séparé de tous
-temps les théoriciens des hommes d’action. La
-pensée pure, qui éclate d’autant plus qu’on la comprime,
-survit à l’œuvre des politiques, mais ses
-fidèles doivent savoir d’avance qu’incompris de leurs
-contemporains, ils sembleront toujours les adversaires
-des régimes mêmes qu’ils auront fondés.</p>
-
-<p>La constitution de l’an III fut l’œuvre de Daunou
-et la Charte des Idéologues. Ces aimables
-rêveurs pouvaient croire de bonne foi à sa durée;
-<span class="pagenum" id="Page_168">[p. 168]</span>
-mais auraient-ils dans la pratique du pouvoir les
-qualités indispensables de science, de force et
-d’énergie? Des Chénier pourraient-ils organiser
-une Université française et des Ginguené ou des
-Garat occuper des ambassades? Et les Grouchy, les
-Moreau, les Joubert pourraient-ils lutter victorieusement
-avec le génie même de la Guerre?</p>
-
-<p>Le 18 brumaire répondit à toutes ces questions
-et l’enthousiasme qu’il provoqua, surtout chez les
-philosophes d’Auteuil, est la preuve même de l’impuissance
-des théories humaines aux prises avec
-les événements.</p>
-
-<p>En l’an III, l’ombre de Condorcet planait sur l’Assemblée<a name="FNanchor_179" id="FNanchor_179" href="#Footnote_179" class="fnanchor">[179]</a>;
-elle était aux Ecoles Normales, à l’Institut,
-dans les conseils du gouvernement; elle inspirait la
-<i>Décade</i>, où le monde nouveau cherchait un évangile.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Condorcet le comprit et elle apporta elle-même
-sa part dans l’héritage en publiant ses <i>Lettres
-sur la Sympathie</i><a name="FNanchor_180" id="FNanchor_180" href="#Footnote_180" class="fnanchor">[180]</a> et en donnant une première édition
-des œuvres du philosophe.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_169">[p. 169]</span>
-En tête de l’<i>Esquisse d’un tableau historique des
-progrès de l’esprit humain</i><a name="FNanchor_181" id="FNanchor_181" href="#Footnote_181" class="fnanchor">[181]</a>, Sophie s’exprimait
-ainsi:</p>
-
-<p>«Condorcet proscrit voulut un moment adresser
-à ses concitoyens un exposé de ses principes et de
-sa conduite comme homme public. Il traça quelques
-lignes; mais prêt à rappeler trente années de
-travaux utiles et cette foule d’écrits où, depuis la
-Révolution, on l’avait vu attaquer constamment
-toutes les institutions contraires à la liberté, il
-renonça à une justification inutile. Etranger à
-toutes les passions, il ne voulut pas même souiller
-sa pensée par le souvenir de ses persécuteurs et,
-dans une sublime et continuelle absence de lui-même,
-il consacra à un ouvrage d’une utilité générale
-et durable le court intervalle qui le séparait de
-la mort...</p>
-
-<p>«Puisse ce déplorable exemple des talents perdus
-pour la Patrie, pour la cause de la Liberté,
-pour les progrès des lumières, pour leurs applications
-bienfaisantes aux besoins de l’homme civilisé,
-exciter des regrets utiles à la chose publique!
-Puisse cette mort qui ne servira pas peu dans l’histoire
-à caractériser l’époque où elle est arrivée, inspirer
-un attachement inébranlable aux droits dont
-<span class="pagenum" id="Page_170">[p. 170]</span>
-elle fut la violation! C’est le seul hommage digne
-du sage, qui, sous le glaive de la mort, méditait
-en paix l’amélioration de ses semblables; c’est la
-seule consolation que puissent éprouver ceux qui
-ont été l’objet de ses affections et qui ont connu
-toute sa vertu!»</p>
-
-<p>L’année 1796 réservait à Sophie une de ses dernières
-et de ses plus grandes joies.</p>
-
-<p>Cabanis qui avait traversé la Terreur, non sans
-être inquiété et menacé chaque jour d’arrestation,
-et qui n’avait dû la liberté qu’à l’amour des habitants
-d’Auteuil pour celui qui était à la fois leur
-médecin et leur bienfaiteur; Cabanis qui saluait
-ainsi le 9 thermidor<a name="FNanchor_182" id="FNanchor_182" href="#Footnote_182" class="fnanchor">[182]</a>: «Que de bénédictions pour
-la Convention nationale! Et que de jouissances pour
-ceux de ses membres qui contribuent plus directement
-à ces actes humains et justes! Oui, c’est
-maintenant que la République est impérissable!»
-Cabanis venait de demander la main de Charlotte-Félicité
-de Grouchy, sœur de M<sup>me</sup> de Condorcet. Il
-la connaissait depuis de longues années et savait
-tout ce qu’il pourrait trouver en elle d’amour et de
-fidélité. Eprise des arts et des choses de l’esprit,
-elle disait<a name="FNanchor_183" id="FNanchor_183" href="#Footnote_183" class="fnanchor">[183]</a>: «La musique est une amie de l’âme
-<span class="pagenum" id="Page_171">[p. 171]</span>
-et il est difficile d’en trouver d’aussi intimes parmi
-les choses inanimées. Le vallon de Villette en présente
-aussi à la paresse et à la rêverie. Mais la nature
-est si belle qu’elle ne permet point de tristesse.
-On est forcé de rester à la mélancolie... La
-santé de maman est toujours bien faible et son
-âme bien vive et bien bonne. Je me fais un plaisir
-d’en reposer l’activité et d’en distraire les peines
-par ma présence qu’elle chérit et qu’elle goûte
-bien.»</p>
-
-<p>Charlotte avait vécu trop longtemps auprès de
-Condorcet pour ne pas partager toutes ses opinions
-philosophiques. C’étaient aussi les idées de Cabanis
-et aucun nuage ne pouvait séparer les jeunes époux
-qui se marièrent le 25 floréal de l’an IV<a name="FNanchor_184" id="FNanchor_184" href="#Footnote_184" class="fnanchor">[184]</a> et se fixèrent
-aussitôt chez M<sup>me</sup> Helvétius dans un pavillon
-au fond du parc.</p>
-
-<p>A ce moment même, le général Bonaparte remportait,
-en Italie, ses premières victoires. Au printemps
-de 1795, Volney et La Revellière-Lépeaux
-l’avaient présenté à Barras; ce fut l’origine de sa
-fortune et les Idéologues, on le voit, n’y furent pas
-étrangers. Ils continuèrent quelque temps encore
-à l’observer avec un curieux et bienveillant intérêt.
-«Depuis le débarquement de Bonaparte, disait
-<span class="pagenum" id="Page_172">[p. 172]</span>
-Eymar<a name="FNanchor_185" id="FNanchor_185" href="#Footnote_185" class="fnanchor">[185]</a>, il y a une pyramide de plus en Egypte.»
-A l’Institut, Chénier célébrait le héros «à qui la
-France devait l’éclat de ses triomphes et la grandeur
-de ses destinées»; Garat le dépeignait
-«comme un philosophe qui aurait paru un instant
-à la tête des armées».</p>
-
-<p>Bonaparte, en retour, donnait des gages à
-l’Idéologie. Sieyès, Cabanis, Volney lui-même
-étaient gagnés.</p>
-
-<p>Deux femmes, seules, restèrent sur la réserve:
-M<sup>mes</sup> Helvétius et de Condorcet.</p>
-
-<p>La première, recevant un jour à Auteuil la visite
-du jeune triomphateur qui s’étonnait de la petitesse
-de son parc, lui répondit: «Vous ne savez pas, général,
-tout le bonheur qu’on peut trouver dans
-trois arpents de terre!»</p>
-
-<p>La seconde, à ce mot du consul: «Je n’aime
-pas que les femmes se mêlent de politique,» répliquait
-par cette spirituelle parole: «Vous avez
-raison, général; mais, dans un pays où on leur
-coupe la tête, il est naturel qu’elles aient envie de
-savoir pourquoi.»</p>
-
-<hr class="hr22" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_173">
-
-<h3><span class="cs13">CHAPITRE II</span><br />
-<span style="position: relative; top: 0.2em;">LA MAISONNETTE ET PARIS</span><br />
-MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET</h3>
-
-<p class="hang">M<sup>me</sup> de Condorcet recouvre ses biens.—Le Muséum.—Rencontre
-de Fauriel.—La Maisonnette.—Le Consulat et
-l’Empire.—L’opposition se donne rendez-vous chez M<sup>me</sup> de
-Condorcet.—Mariage d’Elisa de Condorcet avec le général
-O’Connor.—Mort de Cabanis.—Les hôtes de la Maisonnette.—Benjamin
-Constant, Manzoni, Ginguené, Guizot.—Le
-procès du maréchal de Grouchy en 1816: rôle de sa
-sœur.—La marquise de Condorcet se retire du monde.—Rentrée
-à Paris.—Ses bonnes œuvres.—Sa mort.</p>
-
-<p>La mode n’était plus d’aller au Lycée; les jeunes
-filles, les jeunes femmes, les savants et quelques-uns
-de ces oisifs qui ne méprisent pas les choses
-de l’esprit se rencontraient maintenant aux leçons
-de botanique du Muséum et aux herborisations
-dans la plaine de Gentilly. Ce retour au culte de la
-nature était un dernier hommage, pacifique celui-là,
-rendu par la Révolution finissante à Jean-Jacques
-Rousseau.</p>
-
-<p>C’est au Muséum qu’un matin de l’automne de
-1801 Fauriel avait rencontré M<sup>me</sup> de Condorcet.
-Bientôt, s’était établie entre eux une de ces liaisons
-<span class="pagenum" id="Page_174">[p. 174]</span>
-discrètes que le <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle admettait, sans penser
-à les critiquer. On les considérait comme une sorte
-de mariage morganatique. Malgré la Révolution,
-les préjugés étaient encore tenaces; le vieux marquis
-de Grouchy avait déjà vu d’un assez mauvais
-œil le mariage de sa seconde fille avec Cabanis et
-il n’était guère disposé à supporter une nouvelle
-mésalliance. M<sup>me</sup> de Condorcet, de son côté, tout
-en ne tenant pas à son titre de marquise, ne voulait
-pas, du moins, changer le nom illustre de son mari,
-contre celui d’un homme qui n’était encore connu
-que par des fonctions remplies à la police, sous la
-direction de Fouché.</p>
-
-<p>A ne voir que le grand portrait de Fauriel dû au
-crayon de M<sup>me</sup> de Condorcet<a name="FNanchor_186" id="FNanchor_186" href="#Footnote_186" class="fnanchor">[186]</a>, on ne comprend guère
-la passion qu’une femme, admirablement belle et
-remarquablement intelligente, pouvait éprouver
-pour cet homme, aux cheveux frisés et presque
-crépus, qui n’avait dans son extérieur aucune
-apparence de distinction; l’œil est rêveur et méditatif
-peut-être, mais il y manque la flamme qui
-anime et qui embellit les physionomies, même les
-plus vulgaires.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, Fauriel, qui était intelligent et
-instruit, dut à cette bonne fortune l’honneur d’être
-<span class="pagenum" id="Page_175">[p. 175]</span>
-introduit dans la société d’Auteuil. Cabanis, toujours
-excellent, fut charmé des dispositions laborieuses
-de ce nouvel ami et il se donna tout entier,
-tandis que Fauriel semblait se réserver et attendre.</p>
-
-<p>Au printemps, le médecin-philosophe lui écrivait
-de Villette<a name="FNanchor_187" id="FNanchor_187" href="#Footnote_187" class="fnanchor">[187]</a>:</p>
-
-<p>«Oui, venez voir nos riches prairies, nos blés
-admirables, notre verdure aussi riche que fraîche
-et riante. Les insectes qui bourdonnent ici appellent
-la rêverie et invitent à un calme heureux; ceux qui
-carillonnent, ailleurs, ne produisent pas toujours
-le même effet; je n’en excepte pas même les journalistes
-dont vous me parlez. M. de Grouchy vous
-destine une chambre à côté de la mienne. Vous
-savez combien ce voisinage me sera précieux.»</p>
-
-<p>Et à quelques jours de là<a name="FNanchor_188" id="FNanchor_188" href="#Footnote_188" class="fnanchor">[188]</a>:</p>
-
-<p>«Nous vous attendons après-demain ou dimanche
-au plus tard avec M<sup>me</sup> de Condorcet. Vous trouverez
-la campagne superbe, et paisible, et douce,
-ce qui arrive rarement au superbe. C’est dans ce
-genre d’impressions et dans les beautés poétiques
-ou littéraires qu’il faut chercher la source de cet
-enthousiasme et de ce sentiment élevé de la nature
-humaine, dont les hommes qui ne sont pas
-<span class="pagenum" id="Page_176">[p. 176]</span>
-rapetissés et énervés, comme le dit Longin, ont besoin
-pour passer la vie heureusement; on ne les trouve
-point ailleurs. La culture de la vertu, l’amitié, les
-lettres, la campagne: voilà les vrais biens et plus
-on avance vers le terme de cette courte vie, plus
-on sent que les passions factices de la société
-et les tableaux qu’on y a sans cesse sous les yeux
-sont peu propres à satisfaire le cœur. Je vous
-avouerai même que les travaux philosophiques me
-ramènent trop vers ce monde moral si mal arrangé:
-j’ai porté ici un manuscrit que je me suis hâté de
-rempaqueter, après y avoir jeté un coup d’œil. J’ai,
-de même, repoussé Tacite que j’avais pris avec
-moi pour le relire: il me reportait trop à Rome.
-C’est Homère, c’est Virgile, c’est la Bible, ce sont
-enfin des poètes et quelques écrivains de prose qui
-s’en approchent pour la perfection, auxquels j’ai
-promis et voué tout le temps que je serai ici.
-Vous voyez que nous sommes à l’unisson.</p>
-
-<p>«Venez donc au plus tôt: ma femme et moi
-nous vous embrassons tendrement; nous vous
-prions aussi d’offrir mille amitiés de notre part à
-Sophie. Elisa a écrit une lettre charmante à son
-grand papa: elle l’était surtout parce qu’elle
-annonçait votre arrivée prochaine à nous tous.»</p>
-
-<p>Ces harmonies de la campagne, évoquées avec
-tant de grâce mélancolique, cette retraite
-<span class="pagenum" id="Page_177">[p. 177]</span>
-méditative et studieuse partagée entre les livres et la
-nature, allaient saisir victorieusement Fauriel et
-l’arracher à la société de M<sup>me</sup> de Staël, qu’il avait
-beaucoup fréquentée jusque-là. Elle s’en plaignait
-en lui reprochant son «amitié paresseuse» et sa
-quasi-indifférence: «Cette amitié, lui écrivait-elle,
-qui ne s’excuse de rien que de son empressement,
-qui est beaucoup plutôt insistante que négligente,
-celle qui se retient d’écrire au lieu de s’exciter, cette
-amitié-là est beaucoup plus aimable et je vous l’ai
-crue pour moi; mais à présent, j’en doute et j’ai
-raison d’en douter. Ce qui fait donc que si nous
-parlons sérieusement, solidement, comme deux bons
-vieux hommes, je suis très reconnaissante de ce
-que vous êtes pour moi; mais, si je reviens à ma
-nature de femme encore jeune et toujours un peu
-romanesque, même en amitié, j’ai un nuage sur
-votre souvenir, que vos arguments ne dissiperont
-pas.»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Condorcet n’avait eu qu’à se montrer
-pour être victorieuse: il en était aujourd’hui comme
-au temps de la Constituante. La rivalité qui régnait
-entre ces deux femmes supérieures et le malaise
-qui en résultait ne pouvait donc étonner personne.</p>
-
-<p>Il y avait d’ailleurs bien des motifs de brouille et
-de séparation. M<sup>me</sup> de Staël était une chrétienne,
-parfois militante; M<sup>me</sup> de Condorcet, Cabanis et
-<span class="pagenum" id="Page_178">[p. 178]</span>
-Tracy étaient dans de tout autres idées. Ils ne pouvaient
-se comprendre. Cette lettre de M<sup>me</sup> de Staël
-à Tracy en est la preuve: «Vous me dites, Monsieur,
-que vous ne me suivez pas dans le Ciel, ni
-dans les tombeaux. Il me semble qu’un esprit aussi
-supérieur que le vôtre et détaché de tout ce qui est
-matériel par la nature de ses travaux, doit se plaire
-dans les idées religieuses, car elles complètent tout
-ce qui est grand, elles apaisent tout ce qui est
-sensible et, sans cet espoir, il me prendrait je ne
-sais quelle invincible terreur de la vie et de la
-mort.»</p>
-
-<p>Une autre source de mauvaise entente entre le
-monde d’Auteuil et M<sup>me</sup> de Staël, c’était la rancune
-mal dissimulée que la fille de Necker avait vouée à
-Condorcet et à sa mémoire.</p>
-
-<p>Dès l’année 1776, le philosophe avait écrit à
-Voltaire pour lui dire tout ce qu’il pensait de la
-médiocrité et de l’insuffisance du Genevois. Depuis,
-Condorcet n’avait cessé d’être un juge inexorable
-pour l’étranger qui avait supplanté Turgot au
-ministère. Lors du second passage de Necker aux
-affaires, cet avènement n’avait pas été sans rapports
-avec la disgrâce qui avait retiré à Condorcet la
-place qu’il occupait à l’hôtel des Monnaies.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Staël n’ignorait aucun de ces détails.
-Elle se plaisait à dire que le philosophe offrait, au
-<span class="pagenum" id="Page_179">[p. 179]</span>
-plus haut degré, les caractères de l’esprit de parti.
-Elle cherchait depuis longtemps l’occasion de venger
-son père et crut la trouver en publiant, dans son
-livre <i>de la Littérature</i>, quelques lignes sur «un
-homme diversement célèbre», qui n’était autre que
-Condorcet. Talleyrand avait senti l’inconvenance
-du procédé, puisqu’il écrivait à son ancienne amie,
-le 18 février 1797: «Votre ouvrage est superbe...
-Les Condorcet<a name="FNanchor_189" id="FNanchor_189" href="#Footnote_189" class="fnanchor">[189]</a> sont à la campagne; ils n’en reviennent
-que dans huit jours. Je n’ai vu personne qui
-ait pu me dire ce que le <i>diversement célèbre</i> avait
-fait sur eux. Il est probable qu’ils ne se portent pas
-pour choqués; car il sortira un bon extrait de la
-maison Helvétius qui est un écho de Condorcet<a name="FNanchor_190" id="FNanchor_190" href="#Footnote_190" class="fnanchor">[190]</a>.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_180">[p. 180]</span>
-Il ne sortit aucun bon extrait. Faut-il s’en
-étonner?</p>
-
-<p>Mais, au contraire, Chénier répondit: «Condorcet
-fut sans doute et restera diversement célèbre,
-puisqu’il était à la fois habile dans les sciences
-mathématiques, profond dans les sciences morales
-et politiques, éclairé en littérature, écrivain distingué,
-philosophe illustre et grand citoyen; il est
-bien vrai qu’il aimait les vertus, le génie, les opinions
-de Turgot; qu’il admirait son administration
-et qu’il n’avait pas, à beaucoup près, les mêmes
-sentiments pour un ministre dont le nom n’est pas
-sans célébrité<a name="FNanchor_191" id="FNanchor_191" href="#Footnote_191" class="fnanchor">[191]</a>. A cet égard, les panégyriques
-exagérés peuvent convenir à l’amour filial; mais
-entre-t-il aussi dans ses droits d’inculper gravement
-et sans motifs admissibles un des premiers
-hommes du <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle?»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_181">[p. 181]</span>
-Malgré tout, M<sup>me</sup> de Staël rendait justice à sa
-rivale et, à l’occasion des <i>Lettres sur la Sympathie</i>,
-elle lui écrivait ces lignes remarquables<a name="FNanchor_192" id="FNanchor_192" href="#Footnote_192" class="fnanchor">[192]</a>:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="rdate">«Canton Léman, Coppet,<br />
-<span style="padding-right: 2em;">ce 20 mai. 1<sup>er</sup> prairial.</span></p>
-
-<p>«Je viens de lire, Madame, les huit lettres que
-vous avez ajoutées à la traduction de Smith, et elles
-m’ont fait un si grand plaisir que j’ai besoin de
-vous en parler.</p>
-
-<p>«Vous êtes une personne insensible à la louange,
-mais vous ne le serez pas à atteindre le but que
-vous vous êtes proposé: Convaincre et toucher.
-Vous me savez trop facile à l’émotion pour compter
-comme un succès celle que j’ai éprouvée, mais
-mon père est moins mobile et, dans la lecture que
-je viens de lui faire de votre ouvrage, il n’a cessé
-de remarquer et les pensées réfléchies et les sentiments
-heureusement exprimés. Vous serez plus
-obligée que jamais de me passer mon impression
-de respect en vous voyant. Il y a, dans ces lettres,
-une autorité de raison, une sensibilité vraie, mais
-dominée qui fait de vous une femme à part. Je me
-crois du talent et de l’esprit, mais je ne gouverne
-rien de ce que je possède. J’appartiens à mes
-<span class="pagenum" id="Page_182">[p. 182]</span>
-facultés, mais je n’en puis garder l’usage. Enfin,
-je vous ai admirée, et dans vous, et par un retour
-sur moi. Et comme j’ai la bonne nature de n’être
-point jalouse, je n’ai eu que du plaisir en pensant
-que je connaissais et que j’aimais une personne si
-rare. Si j’avais en moi la possibilité du bonheur,
-elles (les fameuses lettres) l’auraient développée;
-c’est du calme sans froideur, de la raison sans
-sécheresse. C’est ce qui compose dans toute la
-nature l’idéal du bien et du beau, la réunion de
-quelques contraires. Oh! que nous sommes loin
-de toutes ces institutions sociales qui doivent former
-l’homme tel que vous le voulez. J’ai un besoin
-extrême de causer avec vous.</p>
-
-<p>«Parlez-moi de vos lettres quand je vous reverrai.
-Votre caractère vous les a inspirées, et elles doivent
-confirmer votre caractère. Que vous dirais-je
-de ce pays? Il est couvert de malheureux comme
-le reste de la terre. Pour moi, je suis tout à fait
-ruinée. Notre revenu entier était en dîmes. Ne me
-disiez-vous pas qu’on parlait de moi parce que
-j’étais riche? J’ai droit au silence actuellement. Je
-mène depuis quatre mois une vie de courage, mais
-j’étais où mon devoir marquait ma place. A présent,
-je voudrais retrouver du bonheur. <i>Mais, déjà,
-la coupe n’est-elle pas renversée?</i> Enfin, quoi qu’il
-m’arrive, vous m’avez fait retrouver un plaisir
-<span class="pagenum" id="Page_183">[p. 183]</span>
-depuis longtemps perdu, l’émotion et l’admiration
-que le cœur et la vertu font éprouver.</p>
-
-<p>«Parlez de moi, je vous prie, à Gallois et à Cabanis.
-Notre famille poétique<a name="FNanchor_193" id="FNanchor_193" href="#Footnote_193" class="fnanchor">[193]</a> est toujours loin de
-vous!»</p>
-</div>
-
-<p>Le 25 mars 1800, naissait à Auteuil, dans la
-maison de M<sup>me</sup> Helvétius, Annette Paméla Cabanis
-qui eut pour parrain Destutt de Tracy. Mais cette
-année, qui avait commencé sous d’heureux auspices,
-devait bientôt se continuer dans les larmes.
-M<sup>me</sup> Helvétius, parvenue à l’âge de quatre-vingt-un
-ans, avait conservé l’habitude de se lever de très
-bonne heure. A la fin de l’hiver, elle contracta un
-catarrhe dont ne purent la guérir les soins empressés
-de Cabanis et de Roussel.</p>
-
-<p>Elle avait auprès d’elle, dans ses derniers jours,
-Cabanis et sa femme, La Roche et Gallois, le tribun,
-qui habitait chez elle depuis 1793. Ces fidèles
-amis ne la quittèrent pas un instant. Le 13 août,
-l’agonie commença dans la matinée. Mourante, elle
-pressait encore sur son cœur déjà glacé les mains
-de Cabanis qui, comme d’habitude, l’appelait sa
-bonne mère. «Je la suis toujours,» murmura-t-elle;
-ce fut son dernier mot.</p>
-
-<p>Suivant ses dernières volontés, elle fut enterrée
-<span class="pagenum" id="Page_184">[p. 184]</span>
-au bout de son parc, dans un caveau qu’elle
-avait fait construire, à l’extrémité droite du pavillon
-où Cabanis avait passé les premiers temps
-de son mariage.</p>
-
-<p>Celui-ci était inconsolable de cette perte et, le
-16 fructidor, il écrivait à Gérando: «Mon cher
-ami, je n’ai point répondu à votre lettre amicale
-parce que, d’après son contenu, je vous attendais
-d’un moment à l’autre. Mais, comme vous ne
-venez point, je ne veux pas que vous puissiez me
-croire indifférent aux témoignages touchants de
-votre amitié; j’y suis, au contraire, infiniment
-sensible et j’attache un très grand prix aux sentiments
-qui les ont dictés.</p>
-
-<p>«Vous ne pouvez pas savoir à quel point est
-irréparable la perte que j’ai faite; mais votre excellent
-cœur, en s’associant à mes regrets, m’offre le
-seul genre de consolations qui puisse me toucher
-véritablement. Recevez-en ma sincère et éternelle
-reconnaissance.»</p>
-
-<p>Bien que M<sup>me</sup> Helvétius eût laissé, en mourant,
-la jouissance de sa maison à La Roche et à Cabanis,
-ceux-ci, cependant, n’eurent pas le courage
-de continuer à y vivre comme par le passé.</p>
-
-<p>La Roche, qui fit partie du Corps législatif jusqu’en
-1803, quitta Auteuil à cette date et se retira à
-Orville, dans le Pas-de-Calais, où il mourut en 1806.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_185">[p. 185]</span>
-Cabanis, de son côté, ne fit plus que de rares
-apparitions dans cette propriété où il avait connu
-toutes les extrémités des joies et des douleurs
-humaines. Il se rendit à Villette, auprès de son
-beau-père, en attendant qu’il s’installât séparément
-au château de Rueil, situé tout près de la terre des
-Grouchy.</p>
-
-<p>Depuis 1798, M<sup>me</sup> de Condorcet, tout en gardant
-son pied à terre d’Auteuil<a name="FNanchor_194" id="FNanchor_194" href="#Footnote_194" class="fnanchor">[194]</a>, était devenue propriétaire
-d’une maison sur le coteau qui domine Meulan
-et les bords de la Seine; jusqu’en 1800, elle
-n’y vint qu’en passant, mais, après la mort de
-M<sup>me</sup> Helvétius, elle s’y fixa presque toute l’année,
-ne conservant plus à Paris qu’un appartement
-qu’elle habitait pendant les quelques mois de la
-mauvaise saison.</p>
-
-<p>Toute la famille se trouvait donc réunie autour
-<span class="pagenum" id="Page_186">[p. 186]</span>
-de Villette, dans ce petit coin de terre béni où la
-nature embellissait encore les affections et les joies
-de la famille.</p>
-
-<p>La Maisonnette,—c’est ainsi que M<sup>me</sup> de Condorcet
-baptisa son riant ermitage,—est construite
-auprès des ruines de l’ancien château fort de
-Meulan. En 1638, la reine Anne d’Autriche y
-avait fondé un couvent, dirigé par les Annonciades
-jusqu’en 1793, époque où il fut vendu comme bien
-national<a name="FNanchor_195" id="FNanchor_195" href="#Footnote_195" class="fnanchor">[195]</a>. Dans une partie des bâtiments, conservée
-par l’acquéreur de la Nation, fut prise la maison
-actuelle qui est restée, à l’extérieur comme à
-l’intérieur, ce qu’elle était à la fin du siècle dernier.</p>
-
-<p>Un cloître, au rez-de-chaussée dont il dessert
-toutes les pièces, occupait tout le fond de la maison.
-Le salon et la salle à manger, boisés,
-<span class="pagenum" id="Page_187">[p. 187]</span>
-s’ouvraient sur un jardin planté d’arbres élevés et de
-massifs de verdure<a name="FNanchor_196" id="FNanchor_196" href="#Footnote_196" class="fnanchor">[196]</a>; un grand escalier et un autre
-plus petit, conduisaient au premier étage où se
-trouvent les chambres à coucher. «La maison,
-point trop petite, dit Guizot, était modeste et
-modestement arrangée... Sur les derrières et au-dessus
-de la maison, un jardin planté sans art,
-mais coupé par des allées montantes le long du
-coteau et bordées de fleurs. Au haut du jardin, un
-petit pavillon, bon pour lire seul ou pour causer à
-deux. Au delà de l’enceinte, toujours en montant,
-des bois, des champs. D’autres maisons de campagne,
-d’autres jardins dispersés sur un terrain
-inégal. Dès le premier moment, le séjour de la
-Maisonnette me plut.»</p>
-
-<p>Dans l’intérieur de la propriété se trouve une
-chapelle, construite au <em>X<sup>e</sup></em> siècle et dédiée à sainte
-Avoie. Sophie y laissait venir en pèlerinage les
-paysans des environs.</p>
-
-<p>Enfin, un souterrain voûté qui part de la maison
-conduit dans la campagne.</p>
-
-<p>Mais le joyau de la Maisonnette est la terrasse
-d’où l’œil contemple une vue admirable. Au premier
-plan, Meulan et ses deux églises; dans la
-<span class="pagenum" id="Page_188">[p. 188]</span>
-vallée, la Seine coulant au milieu de vertes prairies;
-l’Ile-Belle entourée de grands peupliers; et, au
-loin, quelques hauteurs, dernière ceinture de la
-vallée de la Seine, qui se dessinent à l’horizon.</p>
-
-<p>C’était la demeure du Sage; une halte heureuse
-dans la vie.</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Condorcet avait rêvé d’y passer ses dernières
-années dans l’intimité de Mailla-Garat, avec
-lequel elle était liée depuis 1798. Au printemps de
-1800, pendant un voyage que le tribun fit à Villiers
-et à Paris, elle lui écrivait<a name="FNanchor_197" id="FNanchor_197" href="#Footnote_197" class="fnanchor">[197]</a>:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="rdate">«Ce 10, soir (de Meulan).</p>
-
-<p>«Tu auras un bien beau temps pour cette fête
-qui n’est pas la mienne, mon Mail. Puisses-tu, en
-jouissant, cette nuit, de la beauté de ce ciel prêt à
-se parer de mille feux, en regardant cette lune argentée,
-en respirant cet air frais qui s’élève pour
-moi des bords de la Seine, penser à ta Sophie qui,
-seule, loin de toi, sacrifie de bon cœur le bonheur
-de te voir (cependant si nécessaire) aux plaisirs de
-distraction et d’amitié que tu as été chercher.
-Puisse l’image de ton amie, moins agréable sans
-doute que celles que cette fête t’aura offertes, s’embellir
-à tes yeux par d’assez touchants souvenirs
-<span class="pagenum" id="Page_189">[p. 189]</span>
-pour rester la seule image qui se soit offerte à ton
-réveil et qui ait charmé ton goût et tes pensées.
-Les miennes sont bien mélancoliques aujourd’hui,
-ainsi que je l’avais prévu, et cette horloge qui
-sonne si vite les heures de notre union ici les amène
-aujourd’hui plus lentement, ce me semble, qu’à
-l’ordinaire... (Elle s’occupe à embellir la Maisonnette.)
-La dépense s’élevât-elle au plus haut degré,
-jamais rien ne nous rapportera tant de bonheur et
-jamais rien n’aura ajouté un charme plus nécessaire
-aux charmes divers de cette retraite. Je t’écris à
-cette fenêtre où la Seine se découvre parée des
-fraîches saulaies de l’Ile-Belle; en voyant couler
-paisiblement ces eaux dont les bords suivent des
-courbes si douces au regard, j’espère que notre vie
-coulera paisiblement, ici, comme ces eaux, et que
-le charme de cette nature, si riante et si belle,
-s’unira toujours à toutes les impressions heureuses
-et faciles que nous éprouverons dans ce séjour.
-Cher ami, reviens-y bien vite m’ôter cette vague
-anxiété que je ressens toujours loin de toi, que
-l’occupation ne saurait charmer et que l’espérance
-même ne suspend qu’à demi... Adieu, mon âme;
-je vais m’endormir en pensant à toi aussi tendrement
-que si tu pensais beaucoup à moi à Villiers.
-Tu devrais bien prononcer mon nom aux hôtes du
-lieu, afin que ta petite femme ne soit pas un être
-<span class="pagenum" id="Page_190">[p. 190]</span>
-inconnu aux personnes pour lesquelles tu peux la
-quitter quelques moments. Adieu encore, toi que
-le cœur le moins passionné ne pouvait, ce me
-semble, aimer sans passion. Adieu, être attirant
-qui as su charmer une vie flétrie par tous les malheurs
-et que j’espère n’avoir aimé d’abord avec
-trouble que pour sentir davantage le bonheur de
-l’aimer avec confiance et avec paix.»</p>
-</div>
-
-<p>Et, quelques jours après cette première lettre,
-pendant la même absence, elle lui écrivait encore:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«Je viens de recevoir ta lettre, mon Mail.
-Quoique bien tendre, elle ne me rend pas cette
-présence si chère et si nécessaire et qui me manque
-tant! Pourquoi mon Mail ne me parle-t-il pas de
-ce qu’il fait, de ce qu’il voit, comme je lui parle
-de ce que je fais, de ce que je vois et de ma manière
-de sentir tout ce qui n’est pas lui? Serait-il
-possible qu’en te conjurant de m’aimer je t’éloignasse
-de la première base de tout sentiment, de
-cette confiance intime qui, seule, prouve le besoin
-que l’on a de ce qu’on aime? Ah! cruel, quel mauvais
-moyen tu as pris pour rendre la paix à mon
-pauvre cœur et pour lui persuader que des <i>enfantillages</i>
-peuvent inspirer l’accent des sentiments les
-plus tendres et les plus profonds! Un peu de sincérité
-coûte donc trop à ton sexe!</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_191">[p. 191]</span>
-«Laissons ces douleurs que tu ne veux pas seulement
-adoucir. Crois, mon Mail, que l’espoir toujours
-renaissant, bien malgré moi, de lire enfin dans
-ton âme est la seule cause du vœu inutile et certainement
-importun que je t’exprime trop souvent à
-cet égard. Je t’aime bien plus pour ton bonheur
-que tu ne crois, et si je n’étais persuadée que ton
-cœur et ta vie absolument à moi seraient bien plus
-complètement au travail et à cette gloire que ton
-imagination rêve si souvent et dont tu as tous les
-moyens, sois sûr que par une justice rigoureuse
-sur moi-même, comme par une résignation facile
-à l’amour, je subirais sans murmure les pertes
-que j’ai faites et les privations de ta présence avec
-tous les risques qu’elles font courir à mon bonheur.</p>
-
-<p>«Je ferme les yeux de ce côté pour te dire que
-nos prairies verdissent, que nos arbustes de la
-Maisonnette promettent bien des fleurs, que l’air
-est plein de ces parfums légers du printemps qui
-portent dans l’âme l’attendrissement et la sérénité.
-Où es-tu, mon cher bonheur, et pourquoi ne respirai-je
-pas à côté de toi toutes ces impressions
-délicieuses de la nature renaissante? Puisse, du
-moins, cette lettre arriver dans un moment où tu
-les regrettes et surtout où la fatigue d’autres impressions
-ne soit pas la seule cause qui te les fasse
-<span class="pagenum" id="Page_192">[p. 192]</span>
-regretter! Il est si différent de goûter les plaisirs
-vrais par ce que d’autres ont épuisé et étourdi! Cher
-Mail, penses-tu un peu à moi dans ces rues, dans
-ces salons, dans ces jeux, dans ces spectacles? Va,
-si jamais était là un être plus capable que moi de
-faire ton bonheur, estime-moi assez pour me le
-dire. Mais s’il n’y a là que le bruit, que de l’étourdissement,
-reviens, reviens tout à fait à celle qui
-t’adore et qui t’aime trop pour pouvoir te l’exprimer!»</p>
-</div>
-
-<p>Sophie avait comme le pressentiment de la nouvelle
-douleur qui la menaçait. Pendant ce voyage,
-en effet, Mailla-Garat avait fait la connaissance de
-M<sup>me</sup> de Coigny, et il s’était laissé prendre aux
-charmes de celle qu’André Chénier avait immortalisée
-sous le nom de <i>la Jeune Captive</i>.</p>
-
-<p>Ce fut pour M<sup>me</sup> de Condorcet une cruelle rupture;
-mais elle avait l’âme trop haute pour récriminer
-et, de la Ferrière, où elle avait été passer quelques
-jours chez son frère, le général, elle écrivait
-à l’infidèle ce touchant billet:</p>
-
-<p>«... Mon tendre ami, tu me garderas la petite
-part que la tendresse peut avoir à côté de l’amour.
-Puisses-tu être heureux! Ménage ta santé et conserve
-quelques forces pour le travail sans lequel je
-suis persuadée que tu ne seras jamais heureux.
-Adieu, je te presse contre mon cœur. Le tien peut
-<span class="pagenum" id="Page_193">[p. 193]</span>
-se reposer sur l’idée de ne jamais perdre une
-amie.»</p>
-
-<p class="sep2">Enfin, le 30 fructidor 1800, dans une lettre scellée
-de son cachet ordinaire, qui portait ces mots
-<i>La Vérité</i>, elle s’exprimait ainsi:</p>
-
-<p>«... Cher Mailla, tu me fais sur mon silence
-envers M<sup>me</sup> de Coigny des reproches inouïs. Mon
-cœur est vis-à-vis d’elle au-dessus des faiblesses
-ordinaires, et certes, s’il n’y était pas, je ne t’aurais
-pas averti qu’un acquéreur se présentait pour
-la maison que tu désirais qu’elle habite; mais, si
-ces faiblesses ordinaires à presque toutes les femmes
-dans ma situation étaient dans mon cœur et dans
-ma conduite, devrais-tu les traiter avec cette sèche
-rigueur? Tu me demandes de t’écrire un mot chaque
-jour. Cher ami, c’est pour ne pas faire passer les
-impressions qui accablent ma santé dans ta vie que
-je ne t’écris pas tous les jours et retarde la douceur
-de te voir. Ingrat! L’amour étouffe dans ton cœur
-jusqu’à cette tendresse qui devait, disais-tu, être à
-l’abri de tout, et c’est le mien seul, que tu dépouilles
-successivement de tous les biens que tu lui avais
-donnés, qui te conserve la réalité de celui-là.»</p>
-
-<p>C’est dans l’année qui avait suivi cette séparation
-que M<sup>me</sup> de Condorcet avait rencontré Fauriel. Elle
-reprit avec lui le rêve ébauché.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_194">[p. 194]</span>
-On avait, au printemps de 1802, proposé à Fauriel
-de quitter la France pour aller occuper un
-poste diplomatique, il se hâta de refuser.</p>
-
-<p>Personne ne l’en blâma et, le 9 mai, de Vitteaux,
-Benjamin Constant lui écrivait: «Il y a une complication
-de destinée qu’il est impossible de débrouiller
-et avec laquelle on roule en souffrant sans jamais
-prendre terre pour regarder autour de soi. Peut-être
-au reste, le bonheur est-il presque impossible, du
-moins à moi, puisque je ne le trouve pas auprès
-de la meilleure et de la plus spirituelle des femmes<a name="FNanchor_198" id="FNanchor_198" href="#Footnote_198" class="fnanchor">[198]</a>.
-Je m’aperçois que le superlatif est malhonnête et je
-le rétracte pour l’habitante de la Maisonnette.</p>
-
-<p>«Je veux cesser mes tristes exclamations et
-vous parler de vous qui êtes heureux et qui, au
-milieu des nuages de toute espèce qui couvrent
-notre horizon, m’offrez un point de vue consolant
-et doux. Oh! soignez bien cette plante rare qu’on
-nomme le bonheur! C’est si difficile à acquérir et
-c’est peut-être impossible à retrouver!»</p>
-
-<p>L’hiver, à Paris, dans son appartement de la
-Grande Rue Verte<a name="FNanchor_199" id="FNanchor_199" href="#Footnote_199" class="fnanchor">[199]</a>, tout près de la maison de Lucien
-<span class="pagenum" id="Page_195">[p. 195]</span>
-Bonaparte, M<sup>me</sup> de Condorcet avait rouvert un salon
-plus intime que celui de l’hôtel <ins id="cor_8" title="de">des</ins> Monnaies ou de
-la rue de Lille, mais où les étrangers cependant se
-rencontraient avec le monde politique qui prenait
-son mot d’ordre au Tribunat ou à l’Institut.</p>
-
-<p>C’est ainsi que Fauriel, au mois de décembre
-1801, avait amené rue Verte le philologue Hase,
-qui allait donner à Sophie des leçons d’allemand<a name="FNanchor_200" id="FNanchor_200" href="#Footnote_200" class="fnanchor">[200]</a>:
-«C’était le 18 frimaire 1801, écrit Hase à son ami
-Erdmann; cherche ce jour et marque-le, c’est un
-des plus importants dans la vie de ton ami. Car, je
-te l’avoue, le sens droit de cette admirable femme,
-sa joie des progrès tout-puissants que fait le génie
-de l’Humanité vers un beau but, sa connaissance
-des grands événements de la Révolution où elle a
-joué elle-même un rôle nullement insignifiant (la
-veille du 10 août, Condorcet, son mari, reçut chez
-lui quatre cents Marseillais et elle fut la reine de la
-fête), peut-être aussi son amabilité, toutes ces choses
-<span class="pagenum" id="Page_196">[p. 196]</span>
-n’ont point manqué d’exercer leur influence sur
-moi.»</p>
-
-<p>Les idéologues avaient pris, eux aussi, l’habitude
-de se retrouver chez M<sup>me</sup> de Condorcet, lorsqu’elle
-était à Paris. Et non seulement les philosophes
-d’Auteuil comme Garat, Tracy, Cabanis, Volney,
-Le Couteulx de Canteleu, tous compris dans la
-première liste des sénateurs, mais encore les amis
-de M<sup>me</sup> de Staël, comme Benjamin Constant, qui,
-dans ses voyages en France, ne manquait jamais
-de venir saluer la veuve du philosophe. Vers novembre
-1804, Constant écrivait<a name="FNanchor_201" id="FNanchor_201" href="#Footnote_201" class="fnanchor">[201]</a>: «J’ai rencontré
-à dîner Gallois et O’Connor. Celui-ci est un esprit
-fin, ayant dans ses plaisanteries plus de légèreté
-que les étrangers n’en ont d’ordinaire et par cela
-même ayant un peu du défaut français de plaisanter
-sur ses propres opinions. Plus ambitieux qu’ami
-de la liberté, mais ami de la liberté parce que
-c’est le refuge des ambitieux sans succès. Je passe
-la soirée chez M<sup>me</sup> de Condorcet.»</p>
-
-<p>Et, à la même époque à peu près: «Je fais visite
-à M<sup>me</sup> de Condorcet chez qui je rencontre Baggesen,
-avec qui j’entre en conversation.»</p>
-
-<p>Si les adversaires de Napoléon aimaient à se
-<span class="pagenum" id="Page_197">[p. 197]</span>
-retrouver chez M<sup>me</sup> de Condorcet, c’est qu’elle
-était restée fidèle aux opinions politiques de son
-mari. Le Premier Consul l’ignorait si peu que, lors
-de la publication du <i>Parallèle entre César, Cromwell
-et Bonaparte</i>, ayant eu au conseil d’Etat une discussion
-avec l’amiral Truguet, vieux républicain,
-Napoléon conclut ainsi: «Tout cela est bon à dire
-chez M<sup>me</sup> de Condorcet ou chez Mailla-Garat<a name="FNanchor_202" id="FNanchor_202" href="#Footnote_202" class="fnanchor">[202]</a>.»</p>
-
-<p>Sophie, quand elle voyait ses amis, effrayés et
-découragés, cherchait à les consoler, et c’est ainsi
-qu’elle écrivait à l’un d’eux<a name="FNanchor_203" id="FNanchor_203" href="#Footnote_203" class="fnanchor">[203]</a>:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p>«... Je désire vivement que tes nouvelles ne
-soient pas, comme ta dernière lettre, une suite
-d’impressions aussi extrêmes que douloureuses;
-car, quand il serait vrai que la chose publique irait
-aussi mal, c’est se mettre dans une mauvaise disposition
-pour la défendre que de se laisser aller à
-tant de lamentations, à tant d’abattement et surtout
-à l’idée absurde qu’un revers de la liberté en
-France anéantirait toute liberté sur notre globe...</p>
-
-<p>«... Adieu, mon Mail; tu m’as attristée par-dessus
-la tristesse de l’absence. Je t’embrasse de toute
-mon âme.»</p>
-</div>
-
-<p>Les Idéologues, cependant, avaient approuvé le
-<span class="pagenum" id="Page_198">[p. 198]</span>
-18 brumaire; quelques-uns, comme Cabanis, y
-avaient pris une part considérable. Tous avaient
-accepté des places au Sénat, au Tribunat ou au
-Conseil d’Etat; La Fayette, d’ailleurs, sans rien
-vouloir pour lui-même, y avait poussé les héritiers
-de la Gironde<a name="FNanchor_204" id="FNanchor_204" href="#Footnote_204" class="fnanchor">[204]</a>.</p>
-
-<p>Mais, ces amis incorrigibles de la liberté n’avaient
-pas tardé à s’apercevoir du sort réservé à leur idole;
-et ils n’avaient pas été plutôt installés dans leurs
-nouvelles fonctions qu’ils avaient commencé à
-conspirer.</p>
-
-<p>Bonaparte, il est vrai, n’était pas homme à rester
-inactif en face d’eux. Avec la promptitude du
-génie, il vit aussitôt quels étaient les plus dangereux
-de ses adversaires et, comme à l’armée, il
-frappa promptement et au bon endroit.</p>
-
-<p>Un jour, il s’écria devant ses intimes<a name="FNanchor_205" id="FNanchor_205" href="#Footnote_205" class="fnanchor">[205]</a>: «Ils sont
-douze ou quinze métaphysiciens bons à jeter à l’eau;
-c’est une vermine que j’ai sur mes habits; mais je
-ne me laisserai pas traiter comme Louis XVI. Ils
-<span class="pagenum" id="Page_199">[p. 199]</span>
-sont comme de petits chiens qui attaquent la citadelle
-de Strasbourg. Il n’est pas nécessaire d’avoir
-cent hommes pour discuter des lois faites par
-trente.»</p>
-
-<p>Le lendemain, vingt tribuns étaient éliminés; ils
-se nommaient Jean-Baptiste Say, Benjamin Constant,
-Andrieux, Daunou, Ginguené, Desrenaudes,
-Laromiguière, le moins bruyant des tribuns, Chénier,
-qui l’était le plus, Parent-Réal, Mailla-Garat<a name="FNanchor_206" id="FNanchor_206" href="#Footnote_206" class="fnanchor">[206]</a>,
-Isnard, «tous les restes encore vivaces des pouvoirs
-civils<a name="FNanchor_207" id="FNanchor_207" href="#Footnote_207" class="fnanchor">[207]</a>». «Les autres, dit Thiers, moins connus,
-gens de lettres ou d’affaires, anciens conventionnels,
-anciens prêtres, n’avaient eu d’autre titre
-pour entrer au Tribunat que l’amitié de Sieyès et
-de son parti. Le même titre les en fit sortir.»</p>
-
-<p>La classe des sciences morales et politiques à
-l’Institut, autre refuge de l’idéologie, était supprimée
-par prétérition lors de la réorganisation du
-24 janvier 1803; ses anciens membres furent dispersés
-dans les autres classes.</p>
-
-<p>La mutilation du Tribunat et la suppression de
-<span class="pagenum" id="Page_200">[p. 200]</span>
-la classe des sciences morales eurent leur contre-coup
-au Luxembourg et se traduisirent par la
-fameuse conspiration de 1802, appelée aussi complot
-du Sénat.</p>
-
-<p>Sous le Directoire, Garat, Cabanis, Tracy, Thurot,
-Gallois, Jacquemont, Le Breton, Laromiguière,
-Chénier, Andrieux, Ginguené, Benjamin Constant
-et Daunou se réunissaient, le tridi de chaque décade,
-chez un restaurateur de la rue du Bac sous prétexte
-d’y dîner; mais en réalité, pour y parler politique
-et philosophie<a name="FNanchor_208" id="FNanchor_208" href="#Footnote_208" class="fnanchor">[208]</a>. Ces réunions s’étaient continuées
-pendant le Consulat. Naturellement, on y épargnait
-peu le Premier Consul. Jacquemont, parent de La
-Fayette, avait été éliminé du Tribunat, en même
-temps que Daunou, Ginguené, Chénier, etc. Il
-était chef du bureau des sciences au ministère de
-l’Intérieur et connaissait intimement Moreau, Pichegru
-et les chefs du parti royaliste. Daunou était
-souvent appelé au ministère sous prétexte d’affaires,
-mais, en réalité, pour s’entretenir du complot dont
-le but était le renversement de Bonaparte<a name="FNanchor_209" id="FNanchor_209" href="#Footnote_209" class="fnanchor">[209]</a>. Bernadotte
-en était l’âme; M<sup>mes</sup> de Staël et Récamier s’y
-trouvaient naturellement mêlées.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_201">[p. 201]</span>
-Cabanis et Tracy furent-ils gagnés à cette cause
-qui était celle des Bourbons? On l’a dit, sans en
-fournir aucune preuve. Fauriel, dans les <i>Derniers
-jours du Consulat</i><a name="FNanchor_210" id="FNanchor_210" href="#Footnote_210" class="fnanchor">[210]</a>, prétend que Fouché, aidé par
-ce triste intrigant qui s’appelait Méhée de la Touche,
-eut l’idée de compromettre, dans la conspiration
-de Moreau, les quelques membres du Sénat qui
-s’étaient fait remarquer par leur opposition au Premier
-Consul. Mais aucun ne prêta l’oreille aux insinuations
-du ministre de la Police: «Soit qu’ils
-eussent, ajoute Fauriel, des informations qui les
-fissent se tenir en garde, soit qu’ils fussent résolus
-à s’abstenir de toute détermination qui eût exigé
-de leur part du dévouement et du courage, ils écartèrent
-les émissaires de Fouché et restèrent paisibles.»
-Fauriel, qui n’avait pas destiné ces pages
-à la publicité, parlait de ses meilleurs amis avec
-un ton qui montre bien quelle était la fausseté
-instinctive de son caractère; mais, du moins, en
-découvrant le rôle provocateur de Fouché, dont il
-fut l’ami et le secrétaire, il se garde d’avouer la
-culpabilité des sénateurs. Que Ginguené et Daunou
-soient entrés dans la conjuration, que Volney, dont
-le dévouement aux Bourbons est hors de doute,
-<span class="pagenum" id="Page_202">[p. 202]</span>
-y ait trempé aussi, que Garat, qui l’a avoué<a name="FNanchor_211" id="FNanchor_211" href="#Footnote_211" class="fnanchor">[211]</a>, ait
-pris part au complot, la chose est certaine. Mais
-les sentiments républicains de Cabanis et de Tracy
-auraient dû suffire à les protéger contre cette imputation
-calomnieuse.</p>
-
-<p>Quoi qu’il en soit, Fouché fit savoir que le complot
-était découvert; à partir de ce jour, les dîners
-du Tridi cessèrent et les Idéologues ne se virent
-plus que chez Cabanis ou chez M<sup>me</sup> de Condorcet,
-tandis que les royalistes que Daunou accompagnait<a name="FNanchor_212" id="FNanchor_212" href="#Footnote_212" class="fnanchor">[212]</a>
-retournèrent chez Mathieu de Montmorency et
-chez M<sup>me</sup> de Staël.</p>
-
-<p>C’est qu’en effet les deux oppositions ne se ressemblaient
-guère, ni dans leur personnel, ni
-dans leurs moyens d’action, ni dans le but poursuivi.</p>
-
-<p>Celle qui se groupait autour de M<sup>me</sup> de Staël était
-plutôt internationale et royaliste; on le vit bien en
-<span class="pagenum" id="Page_203">[p. 203]</span>
-1814. Elle comptait, dans ses rangs, des préfets
-comme MM. de Barante, de Castellane et Rougier
-de la Bergerie.</p>
-
-<p>L’autre, celle qui avait son centre chez M<sup>me</sup> de
-Condorcet, était composée des débris vaincus de la
-Révolution, elle était philosophique, mais purement
-française. On y voyait d’anciens conventionnels,
-comme Riouffe<a name="FNanchor_213" id="FNanchor_213" href="#Footnote_213" class="fnanchor">[213]</a> ou comme Jean Debry, préfet du
-Jura, qui ne se servait de son influence que pour
-protéger des littérateurs comme Charles Nodier ou
-pour placer des amis de Sophie et de M<sup>me</sup> Vernet.
-«Au souvenir des derniers jours de M. de Condorcet
-se trouve tellement joint le vôtre, lui écrivait
-en 1811<a name="FNanchor_214" id="FNanchor_214" href="#Footnote_214" class="fnanchor">[214]</a> M<sup>me</sup> de Condorcet, que je viens vous
-recommander un ami de M<sup>me</sup> Vernet, Emeric.
-Pourriez-vous le placer dans votre département ou
-le recommander à Quinette.»</p>
-
-<p>Quant à Gérando, il avait traversé le monde
-d’Auteuil; il s’y était heurté aux idées antireligieuses
-<span class="pagenum" id="Page_204">[p. 204]</span>
-des Idéologues et, voulant rester dans l’opposition
-était passé dans le camp de M<sup>me</sup> de Staël.</p>
-
-<p>En dehors de ces hommes politiques, M<sup>me</sup> de
-Condorcet et Fauriel recevaient encore des amis
-de Cabanis, médecins comme lui, quelques-uns
-savants distingués, tous gens d’esprit et littérateurs
-qui savaient causer et plaire, quel que fût leur
-auditoire.</p>
-
-<p>Ils se nommaient Pinel, Boyer, Alibert, Richerand,
-Roussel et avaient pour interprète le plus éloquent,
-après Cabanis, cet excellent Pariset qui, en
-1803, dans une lettre à Fauriel, traçait la ligne de
-conduite à suivre dans les circonstances que l’on
-traversait<a name="FNanchor_215" id="FNanchor_215" href="#Footnote_215" class="fnanchor">[215]</a>. Il y parlait de cette doctrine secrète
-qu’il faut réserver pour soi et pour le petit nombre,
-viatique nécessaire qui aide à passer la vie sans
-jamais sacrifier l’honneur ni la vérité.</p>
-
-<p>La dernière intervention des amis de M<sup>me</sup> de
-Condorcet, dans le domaine de la politique active,
-s’exerça au moment du procès de Moreau<a name="FNanchor_216" id="FNanchor_216" href="#Footnote_216" class="fnanchor">[216]</a>; quelques
-jours après, l’Empire était proclamé.</p>
-
-<p>Mais la veuve du philosophe était trop intelligente
-pour se contenter d’une opposition stérile et
-bavarde; elle n’y donnait pour ainsi dire que ses
-<span class="pagenum" id="Page_205">[p. 205]</span>
-loisirs et consacrait la plus importante partie de sa
-vie à la lecture et aux travaux de l’esprit.</p>
-
-<p id="ref_1">C’était l’époque où Cabanis publiait son livre
-sur les <i>Rapports du physique et du moral de l’homme</i>.
-Il y travaillait, depuis plusieurs années, sous les
-yeux bienveillants, mais attentifs de sa belle-sœur.
-Cet ouvrage eut un immense succès. Benjamin
-Constant en disait à Fauriel<a name="FNanchor_217" id="FNanchor_217" href="#Footnote_217" class="fnanchor">[217]</a>: «Je lis, autant que
-mon impuissance de méditation me le permet, le
-livre de Cabanis et j’en suis enchanté. Il y a une
-netteté dans les idées, une clarté dans les expressions,
-une fierté contenue dans le style, un calme
-dans la marche de l’ouvrage qui en font, selon moi,
-une des plus belles productions du siècle. Le fond
-du système a toujours été ce qui m’a paru le plus
-probable, mais j’avoue que je n’ai pas une grande
-envie que cela me soit démontré. J’ai besoin d’en
-appeler à l’avenir contre le présent et surtout à une
-époque où toutes les pensées qui sont recueillies
-dans les têtes éclairées n’osent en sortir, je répugne
-à croire que le monde étant brisé tout ce qu’il
-contient serait détruit. Je pense avec Cabanis qu’on
-ne peut rien faire des idées de ce genre comme institutions.
-Je ne les crois pas même nécessaires à
-la morale. Je suis convaincu que ceux qui s’en
-<span class="pagenum" id="Page_206">[p. 206]</span>
-servent sont le plus souvent des fourbes et que
-ceux qui ne sont pas des fourbes jouent le jeu de
-ces derniers et préparent leur triomphe. Mais il y
-a une partie mystérieuse de la nature que j’aime à
-conserver comme le domaine de mes conjectures,
-de mes espérances et même de mes imprécations
-contre quelques hommes.»</p>
-
-<p>Le livre souleva des tempêtes. Mais, dans tous
-les camps, on se plut à reconnaître l’élégance du
-style, l’imagination riche et féconde, la raison supérieure
-qui faisaient de Cabanis le premier des écrivains
-de son époque.</p>
-
-<p>A cette date de 1802, on trouve dans les papiers
-de M<sup>me</sup> de Condorcet<a name="FNanchor_218" id="FNanchor_218" href="#Footnote_218" class="fnanchor">[218]</a> quelques pensées détachées
-qui rappellent bien l’auteur des <i>Lettres sur la Sympathie</i>.</p>
-
-<p>«Le génie et la naïveté parlent la même langue,»
-disait-elle.</p>
-
-<p>Ou bien:</p>
-
-<p>«Les véritables auteurs sont ceux qu’on peut
-méditer. Fort loin de là, il en est beaucoup aujourd’hui
-qu’on ne peut que chercher à comprendre.»</p>
-
-<p>Et encore, cette règle de conduite:</p>
-
-<p>«N’avoir d’autre caractère que son âme.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_207">[p. 207]</span>
-Cette habitude d’écrire ainsi ses pensées était
-devenue pour bien des jeunes filles et des jeunes
-femmes, une mode à laquelle elles sacrifiaient.
-Témoin M<sup>lle</sup> de Meulan, et aussi Eulalie Roucher,
-mariée depuis quelques années, avec un collègue de
-Fauriel dans les bureaux de Fouché<a name="FNanchor_219" id="FNanchor_219" href="#Footnote_219" class="fnanchor">[219]</a>. M<sup>me</sup> de Condorcet
-avait connu Eulalie à Villette et à Auteuil;
-plus âgée qu’elle de dix ans, elle s’était souvent
-occupée de la fille du poète avec cette délicatesse
-qui est, dans la première jeunesse, comme le prélude
-de ce sentiment qui sera un jour l’amour maternel.
-Jeunes femmes, toutes deux s’étaient retrouvées
-au cours de botanique de Desfontaines et
-aux excursions dans la campagne de Gentilly.</p>
-
-<p>Eulalie qui, à seize ans, parlait et écrivait l’italien,
-l’anglais et le latin, avec une pureté qui émerveillait
-les amis de son père<a name="FNanchor_220" id="FNanchor_220" href="#Footnote_220" class="fnanchor">[220]</a>, était digne par l’esprit
-comme par le cœur de M<sup>me</sup> de Condorcet;
-l’ancienne amitié avait bien vite reconquis tous ses
-droits, et Eulalie était reçue à Auteuil ou à la Maisonnette,
-comme la meilleure et la plus aimée des
-compagnes.</p>
-
-<p>Cabanis avait envoyé à Eulalie un exemplaire de
-son livre, et comme celle-ci l’en avait remercié en
-<span class="pagenum" id="Page_208">[p. 208]</span>
-rappelant l’ancienne liaison de Roucher et de Cabanis,
-le médecin-philosophe lui répondait<a name="FNanchor_221" id="FNanchor_221" href="#Footnote_221" class="fnanchor">[221]</a>:</p>
-
-<p>«Oui, Madame, le souvenir de votre père me
-sera toujours cher! Ses grands talents, ses malheurs,
-l’amitié dont il m’avait honoré autrefois, me
-feront toujours prendre un vif intérêt à tout ce
-qui lui a appartenu et je n’oublierai jamais les
-années de votre enfance où j’ai eu l’avantage d’observer
-les premières lueurs de cet esprit si distingué
-que vous avez déployé depuis. Votre suffrage,
-madame, et celui de vos amis, est une digne récompense
-de travaux entrepris pour éclairer les
-hommes.»</p>
-
-<p>Dans ces charmantes réunions de deux femmes
-si bien faites pour se comprendre, Eulalie avait
-soumis à son amie quelques-unes de ses pensées
-et M<sup>me</sup> de Condorcet s’en était montrée enchantée.
-C’est que, sous bien des rapports, leur destinée,
-d’abord heureuse, puis traversée par d’affreux malheurs,
-se ressemblait.</p>
-
-<p>Il y avait quelque chose des désillusions que
-toutes deux avaient éprouvées dans cette pensée
-d’Eulalie<a name="FNanchor_222" id="FNanchor_222" href="#Footnote_222" class="fnanchor">[222]</a>:</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_209">[p. 209]</span>
-«L’âme, après de longs chagrins ou de grandes
-passions ressemble à un vase rempli d’une eau
-trouble. Parvient-on à l’éclaircir, il faut bien prendre
-garde de la remuer et de l’agiter encore. Le
-bonheur de notre vie peut dépendre de cette précaution.»</p>
-
-<p>Et comme ici on reconnaît bien la jeune femme,
-élevée, avec Sophie, à l’école du <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle:</p>
-
-<p>«La mémoire du cœur est assurément la moins
-périssable puisqu’elle s’exerce par nos sensations.
-Une odeur, un souffle, un aspect ramènent la vivacité
-des événements passés avec une force inconcevable
-qui ne pouvait se retrouver que là et peut-être
-une seule fois dans la vie. C’était le dépôt de
-ce souvenir.»</p>
-
-<p class="sep2">Mais il ne faudrait pas croire que les soucis de
-la politique ou les spéculations plus hautes de la
-pensée aient détourné Sophie de ce qu’elle regardait,
-<span class="pagenum" id="Page_210">[p. 210]</span>
-dans le fond de son âme, comme le plus doux
-et le plus précieux des devoirs.</p>
-
-<p>Jamais M<sup>me</sup> de Condorcet n’avait quitté sa fille,
-ni confié à personne le soin de son éducation.
-Après avoir assuré le sort matériel d’Elisa, elle
-n’avait plus eu qu’un seul but: élever M<sup>lle</sup> de Condorcet
-de manière à la rendre digne de son nom
-et telle que son père l’aurait voulu voir s’il avait
-vécu.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, elle connaissait et recevait
-chez elle un Irlandais réfugié en France, le général
-O’Connor. C’était un des meilleurs amis de Cabanis,
-estimé de tous ceux qui le connaissaient<a name="FNanchor_223" id="FNanchor_223" href="#Footnote_223" class="fnanchor">[223]</a>; il
-avait mis son épée à la disposition de la France et
-de l’Empereur, croyant par là servir la liberté. A
-la fin de 1804, il commandait une division à l’armée
-de Brest où Cabanis lui écrivait<a name="FNanchor_224" id="FNanchor_224" href="#Footnote_224" class="fnanchor">[224]</a>:</p>
-
-<p>«On croit ici, généralement, que l’expédition va
-partir et que vous allez, enfin, en Irlande.</p>
-
-<p>«Vous savez combien j’ai à cœur le succès de
-cette entreprise, indépendamment de la gloire des
-armées françaises dont il est bien naturel que je
-sois très jaloux. Combien n’ai-je pas besoin de
-vous voir mettre à fin le noble plan de liberté de
-<span class="pagenum" id="Page_211">[p. 211]</span>
-votre pays auquel vous avez consacré toute votre
-vie et toutes vos facultés!...</p>
-
-<p>«Adieu, mon excellent et digne ami, ma femme
-et tous nos amis communs vous font mille tendres
-compliments et quant à moi vous savez que je
-vous suis dévoué pour toujours, c’est-à-dire pour
-la vie.»</p>
-
-<p>En 1807, rentré à Paris et ayant définitivement
-quitté l’armée, O’Connor demanda et obtint la main
-de M<sup>lle</sup> de Condorcet. Le mariage eut lieu au mois
-de juillet. Elisa n’avait que dix-sept ans; mais la
-maturité précoce de son esprit la rapprochait de
-l’homme distingué qu’elle allait épouser. Sa physionomie
-et ses allures évoquaient invinciblement le
-souvenir de son père; elle était dans toute la fraîcheur
-de la jeunesse, mais rien dans sa personne
-et dans sa figure un peu masculine ne rappelait
-l’admirable beauté de M<sup>me</sup> de Condorcet<a name="FNanchor_225" id="FNanchor_225" href="#Footnote_225" class="fnanchor">[225]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_212">[p. 212]</span>
-Le jeune ménage s’établit d’abord à Auteuil dans
-l’ancienne maison de M<sup>me</sup> Helvétius; mais, il ne
-tarda pas à quitter le village et partagea désormais
-son temps entre la Maisonnette, Villette et les propriétés
-du général.</p>
-
-<p>Par une véritable et cruelle fatalité, jamais un
-événement heureux ne se produisit dans la vie de
-M<sup>me</sup> de Condorcet sans qu’il fût presque aussitôt
-suivi d’une revanche du sort.</p>
-
-<p>Depuis longtemps, la faible santé de Cabanis
-préoccupait les siens. Lui-même savait que les
-heures lui étaient comptées; aussi se hâtait-il
-d’écrire à Fauriel cette <i>Lettre sur les causes premières</i>,
-qu’il ne voulait plus retarder, disait-il à
-Ginguené<a name="FNanchor_226" id="FNanchor_226" href="#Footnote_226" class="fnanchor">[226]</a> «parce qu’il sentait qu’il n’avait plus
-un moment à perdre».</p>
-
-<p>Cette dernière œuvre marquait un retour sensible
-aux doctrines spiritualistes; Cabanis y admettait
-«dans les forces actives de l’Univers une
-<span class="pagenum" id="Page_213">[p. 213]</span>
-intelligence et une volonté»; il parlait d’un
-«ordonnateur suprême» et prêchait, avec Platon,
-la confiance dans la mort «qui ne peut rien apporter
-que d’heureux». Les stoïciens avaient en lui
-un adversaire respectueux, mais convaincu; nul
-philosophe n’a mieux que lui mis en lumière les
-contradictions de leur cœur et de leur esprit: «Si
-la douleur n’était point un mal, disait-il, elle ne le
-serait pas plus pour les autres que pour nous-mêmes.
-Nous devrions la compter pour rien dans
-eux comme dans nous... O Caton! Pourquoi te
-vois-je quitter ta monture, y placer ton familier
-malade et poursuivre à pied, sous le soleil ardent
-de la Sicile, une route longue et montueuse? O
-Brutus! pourquoi, dans les rigueurs d’une nuit
-glaciale, sous la toile d’une tente mal fermée,
-dépouilles-tu le manteau qui te garantit à peine du
-froid pour couvrir ton esclave frissonnant de la
-fièvre à tes côtés? Ames sublimes et adorables,
-vos vertus elles-mêmes démentent ces opinions
-exagérées, contraires à la nature, à cet ordre éternel
-que vous avez toujours regardé comme la
-source de toutes les idées saines, comme l’oracle
-de l’homme sage et vertueux, le guide sûr de
-toutes nos actions.»</p>
-
-<p>Le mercredi, 22 avril 1807, Cabanis se promenait
-dans son jardin d’Auteuil, avec Richerand,
-<span class="pagenum" id="Page_214">[p. 214]</span>
-lorsqu’il fut pris subitement d’une congestion cérébrale.
-Il ne tarda pas à reprendre connaissance;
-mais il fallait quitter, au plus vite, le voisinage de
-Paris et, après un court séjour à la Maisonnette,
-puis à Villette, il alla se fixer tout près de là, à
-Rueil, sur le territoire de la commune de Seraincourt<a name="FNanchor_227" id="FNanchor_227" href="#Footnote_227" class="fnanchor">[227]</a>.
-Restant ainsi dans le centre de ses affections
-et auprès des pauvres qu’il aimait et qu’il connaissait
-tous, il put encore faire quelques sorties.
-Cependant, il dépérissait et s’entretenait de sa fin
-avec une parfaite sérénité, répétant cette sentence
-d’Hoffmann que «l’apoplexie nerveuse est la
-récompense accordée par la nature aux longs travaux
-de l’esprit».</p>
-
-<p>Au mois de novembre 1807, Ginguené se rendit
-à Rueil pour y passer quelques jours auprès de son
-ami. Il a raconté, lui-même, dans son journal
-intime<a name="FNanchor_228" id="FNanchor_228" href="#Footnote_228" class="fnanchor">[228]</a>, cette visite:</p>
-
-<p>«Cabanis était hors d’état de travailler. Obligé
-de vivre de régime, il y mettait surtout son esprit;
-c’est ce qu’il y a de plus pénible pour quelqu’un
-qui fait un si grand et un si bon usage du sien... Je
-<span class="pagenum" id="Page_215">[p. 215]</span>
-trouvai Cabanis mieux que je ne m’y attendais,
-mangeant de bon appétit, dormant paisiblement,
-chassant tous les jours pendant quelques heures,
-causant comme à son ordinaire, pourvu que la conversation
-ne devînt pas trop animée, ce que ses
-amis avaient soin d’éviter; mais ne pouvant écrire
-même une lettre, sans fatigue et sans étourdissements.
-Sa femme était un ange de vigilance, de
-patience et de tendresse; son neveu Georges Montagu
-en était un autre. La petite Annette mettait,
-au milieu de ce tableau, du mouvement et de la
-gaieté: Aminthe était à Paris, en pension.
-M<sup>me</sup> de Condorcet et Fauriel étaient à la Maisonnette,
-près Meulan. Rueil est à une lieue dans les
-terres. Ils y venaient souvent. Cela formait une
-société pleine d’intérêt et de charme, dont Cabanis
-était l’âme, tout malade qu’il était. Je fus reçu à
-bras ouverts et m’établis là pour six jours, comme
-si c’eût été pour la vie. Ils passèrent bien rapidement.
-Le matin, levé de bonne heure, je travaillais
-jusqu’au déjeuner. La causerie, la promenade et
-une ou deux heures de travail remplissaient le reste
-de la matinée; le soir, on me faisait lire des fables
-et elles reçurent des approbations et des encouragements
-bien faits pour me donner quelque confiance.</p>
-
-<p>«Je quittai Rueil avec beaucoup de regret et de
-<span class="pagenum" id="Page_216">[p. 216]</span>
-tristesse. Je sentis un grand serrement de cœur en
-embrassant mon cher Cabanis. Je l’embrassais
-pour la dernière fois. J’allai coucher le soir à la
-Maisonnette pour partir de Meulan le lendemain
-matin de bonne heure. Je revins avec la bonne
-M<sup>me</sup> Vernet, cette généreuse provençale, qui s’est
-immortalisée en donnant, pendant plusieurs mois,
-l’hospitalité au malheureux Condorcet. Je l’avais
-trouvée à la Maisonnette. M<sup>me</sup> de Condorcet continue
-de lui témoigner toute la reconnaissance et tous
-les égards qu’elle mérite. Elle était avec son triste
-visage qui ne la quitte point. Je la reconduisis chez
-elle en voiture, rue des Fossoyeurs. Je l’ai revue
-quelquefois depuis avec plaisir. C’est tout le feu,
-toute la franchise et toute la cordialité provençales.»</p>
-
-<p>Au printemps de 1808, un nouveau mieux se
-produisit; Cabanis se reprit à la vie et écrivit ou
-plutôt dicta, le 22 février, cette lettre touchante
-pour son ami Ginguené<a name="FNanchor_229" id="FNanchor_229" href="#Footnote_229" class="fnanchor">[229]</a>:</p>
-
-<p>«Qu’il y a de temps, mon cher et excellent ami,
-que nous n’avons reçu de vos nouvelles et que
-nous avons de reproches à nous faire d’avoir pu
-être si longtemps sans vous en demander, ainsi
-que de celles de M<sup>me</sup> Ginguené, que nous comprenons
-<span class="pagenum" id="Page_217">[p. 217]</span>
-toujours sous ce mot vous. Nous avons su
-que vous aviez été incommodé, mais nous espérons
-que cela n’est rien. Les articles que vous mettez
-dans le <i>Mercure</i> sont d’un homme bien portant,
-et vous paraissez d’autant plus vigoureux que
-d’autres morceaux, placés à côté, ont des caractères
-maladifs assez remarquables. Dites-nous
-pourtant au vrai ce qu’il en est.</p>
-
-<p>«Voilà de bien beaux jours; quoique froids
-encore, ils annoncent déjà le printemps, et cette
-annonce m’est doublement et triplement précieuse,
-en ce qu’elle nous donne l’espoir prochain de vous
-revoir à Rueil. Vous nous l’avez promis, et vous
-n’êtes pas homme à ne pas tenir votre promesse.
-Commencez donc, je vous prie, à faire sur cela vos
-projets et vos calculs d’amitié; tous nos vœux seraient
-remplis, si M<sup>me</sup> Ginguené voulait bien être
-de moitié dans cette partie.</p>
-
-<p>«Je compte, d’ici à peu de temps, faire une petite
-course à Auteuil, et vous devez être bien sûr que
-je n’oublierai pas la rue du Cherche-Midi, et surtout
-les excellents amis qui l’habitent. Mais cette
-course sera extrêmement courte et elle ne sera que
-pour mes amis les plus intimes; car je me trouve
-trop bien du séjour de la campagne pour ne pas
-vouloir en compléter les effets; je reviendrai aussitôt
-retrouver notre bon air et nos eaux parfaites.
-<span class="pagenum" id="Page_218">[p. 218]</span>
-Si vous étiez homme à me suivre, vous seriez bien
-aimable.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Condorcet et Fauriel viennent de passer
-avec nous une partie assez considérable de l’hiver;
-ils nous l’ont rendu extrêmement agréable. M<sup>me</sup> de
-Condorcet a pourtant été et elle est encore assez
-incommodée d’une bouffée rhumatismale qui s’est
-terminée par une éruption très démangeante. Nous
-avons parlé bien souvent de vous ainsi que de
-M<sup>me</sup> Ginguené. Vos charmantes fables et l’espoir
-de les voir bientôt publiées ont été plus d’une fois
-le sujet de ces entretiens...</p>
-
-<p>«Je ne vous dis pas, mon bon ami, tout ce que ma
-femme me charge de vous dire. Sachez uniquement
-que tout Rueil vous est dévoué de cœur, moi en
-particulier qui vous aime, comme je vous estime,
-c’est-à-dire du fond de mon âme. Parlez de nous,
-je vous en prie, à M<sup>me</sup> Ginguené. Dites pour moi
-un mot d’amitié à Garat. Adieu, mon cher et bon
-ami, je suis tout à vous pour la vie et par delà, s’il
-y a un par-delà.»</p>
-
-<p>Le 5 mai, après une promenade avec sa femme,
-Cabanis se mit tranquillement au lit, dormit quelques
-heures et fut saisi, vers minuit, d’une nouvelle
-attaque qui l’emporta, malgré les secours les
-plus prompts.</p>
-
-<p>Une cérémonie religieuse eut lieu à Auteuil,
-<span class="pagenum" id="Page_219">[p. 219]</span>
-le 14 mai, puis le corps du grand médecin fut
-transporté au Panthéon, en présence des députations
-du Sénat, de l’Institut et de l’Ecole de
-médecine. Les pompes de la douleur officielle
-ne furent rien à côté du chagrin de sa famille,
-de ses amis et des pauvres d’Auteuil et de Villette,
-qui le pleurèrent comme un père tendrement
-aimé.</p>
-
-<p>Le cœur de Cabanis manque sous les tristes
-voûtes du Panthéon; il repose à Auteuil, dans un
-coin de verdure, auprès du corps de M<sup>me</sup> Cabanis
-et tout à côté des restes de M<sup>me</sup> Helvétius.</p>
-
-<p>Après cette mort, les dernières années silencieuses
-de l’Empire ne furent guère marquées pour
-M<sup>me</sup> de Condorcet que par les visites, rares mais
-choisies, qu’elle recevait à la Maisonnette.</p>
-
-<p>Tantôt, c’était Manzoni qui venait avec sa mère,
-fille de Beccaria, passer plusieurs étés chez la veuve
-du philosophe. Alors, dans les promenades sur la
-terrasse ou le long du coteau de Sainte-Avoie, Manzoni
-célébrait devant ses hôtes les immortelles
-beautés de la poésie et de l’art, ou bien, il leur
-déclamait, avant de les écrire, ses beaux vers sur
-la mort d’Imbonati. Il y avait cependant un terrain
-où le poète ne pouvait pas s’entendre avec ses
-amis; c’était quand la conversation tombait sur le
-<span class="pagenum" id="Page_220">[p. 220]</span>
-maître de l’Europe pour lequel Manzoni n’avait pas
-assez d’admiration<a name="FNanchor_230" id="FNanchor_230" href="#Footnote_230" class="fnanchor">[230]</a>.</p>
-
-<p>Après son mariage, en 1808, il vint revoir la
-Maisonnette et demanda à Fauriel d’être le parrain
-de son premier enfant<a name="FNanchor_231" id="FNanchor_231" href="#Footnote_231" class="fnanchor">[231]</a>.</p>
-
-<p>Tantôt, Fauriel introduisait chez son amie Baggesen,
-ce Danois à l’esprit si original, au cœur toujours
-inquiet des moindres choses de la vie. L’auteur
-de la <i>Parthénéide</i> s’était logé près de Marly
-et il avait baptisé son habitation du nom de <i>Violette</i>;
-les lettres de ses correspondants ne lui parvenaient
-pas et il s’en plaignait à Fauriel:</p>
-
-<p>«Le nom de Violette n’y fait rien; c’est Marly-la-Machine
-qui décide, qui depuis longtemps ne
-s’appelle plus Marly-le-Roi et qui n’est pas encore
-appelé Marly-l’Empereur. Continuez toutefois d’omettre
-la Violette pour l’avenir; ce n’était naturellement
-qu’un badinage de ma part de vous donner
-cette adresse, une mauvaise plaisanterie, si
-vous voulez, en pensant à Villette, d’où je m’imaginais
-que vous pourriez, de temps en temps, dater
-<span class="pagenum" id="Page_221">[p. 221]</span>
-vos lettres... Pour ce qui regarde ma Violette, j’y
-renonce dès à présent dans tous les actes publics,
-mais rien au monde ne m’y fera renoncer dans les
-cas privés. Je dirai là-dessus comme disait certain
-évêque: «En public, Madame, vous serez obligée
-de m’appeler Monsieur, mais, en particulier, vous
-pouvez m’appeler Monseigneur.» N’ai-je pas fait
-planter une quantité innombrable de violettes au
-pied de la butte que je viens de faire moi-même
-dans le jardin, uniquement pour justifier ce nom?
-Et n’ai-je pas daté toutes les lettres que j’ai écrites
-depuis un mois de Violette par cette même raison?
-Il est vrai que, jusqu’à présent, il n’y a que
-vous, M<sup>me</sup> de Condorcet, ma femme et moi qui
-sachions ce nom; mais mes trois fils grandissent
-et le sauront un jour, mon meilleur ami M... le
-saura et puis la postérité. C’est tout ce qu’il me
-faut. Les violettes craignent le grand jour; c’est
-au sein de l’amour, de l’amitié et de la poésie
-qu’elles se cachent.»</p>
-
-<p>Une autre fois, c’était Guizot qui venait à la Maisonnette
-pour y travailler sans distractions et qui,
-à chacun de ses voyages, apportait avec lui six ou
-sept cents volumes<a name="FNanchor_232" id="FNanchor_232" href="#Footnote_232" class="fnanchor">[232]</a>.</p>
-
-<p>Puis, Sismondi qu’une communauté de goûts
-<span class="pagenum" id="Page_222">[p. 222]</span>
-et d’études amenait en 1813 chez Fauriel et chez
-Guizot.</p>
-
-<p>Enfin, un autre commensal, Benjamin Constant
-venait à la Maisonnette à chacun de ses voyages
-en France; c’était l’une des plus vieilles relations
-de M<sup>me</sup> de Condorcet; il avait suivi auprès d’elle
-les cours du Lycée, fréquenté chez Suard et chez
-M<sup>me</sup> Necker et conspiré avec Bernadotte, dans les
-environs du 18 brumaire.</p>
-
-<p>En 1806, M<sup>me</sup> de Staël était à Acosta, chez les
-Castellane; elle terminait <i>Corinne</i> et cherchait à
-régler des affaires d’intérêt assez embrouillées. Elle
-appela auprès d’elle pour l’y aider Fauriel et Benjamin;
-le premier arriva de la Maisonnette qui
-était toute proche: on se rappela les entretiens
-d’autrefois, mais le charme était rompu et la séparation
-fut sans amertume. Le second avait traversé
-toute la France; un orage de cœur éclata et l’ancien
-ami de M<sup>me</sup> de Staël ne trouva autre chose à
-faire que de se sauver. Rentré à Paris, il écrivait<a name="FNanchor_233" id="FNanchor_233" href="#Footnote_233" class="fnanchor">[233]</a>:
-«Je passe une soirée <i>très douce</i> chez M<sup>me</sup> de Condorcet
-avec Cabanis et Fauriel.»</p>
-
-<p>En 1809, Sophie vint passer quelques jours à
-Paris. Elle quittait rarement Fauriel; les deux
-<span class="pagenum" id="Page_223">[p. 223]</span>
-lettres qu’elle lui écrivit dans cette circonstance
-méritent donc d’être données<a name="FNanchor_234" id="FNanchor_234" href="#Footnote_234" class="fnanchor">[234]</a>:</p>
-
-<p>«Je suis arrivée ici accompagnée par le soleil et
-j’y ai trouvé le feu bien établi en bas et dans ma
-chambre. Du reste, des soins simples pour moi
-qui m’y laissent presque aussi libre que si j’étais
-seule. Ma belle-sœur venait de recevoir une lettre
-de mon frère (le général de Grouchy) d’Als, du 19;
-Alphonse (fils du général), pris par Châtelet, s’est
-échappé au bout de dix jours et a rejoint le général
-Zusca qui l’a envoyé à l’Empereur lui rendre compte
-de l’Etat du Tyrol. L’Empereur l’a bien reçu et lui
-a dit qu’il n’avait pas son père avec lui parce qu’il
-se confiait plus à lui qu’à personne pour mener sa
-cavalerie et qu’il n’en savait pas moins qu’il avait
-pris un bidet de poste pour arriver à temps à la
-bataille de Piave, etc., etc... Mon frère ajoute: «On
-s’occupe à prendre Raab, place fortifiée qui
-nécessiterait des pièces de siège dont nous manquons.
-Les affaires avancent peu. La sanglante
-et glorieuse bataille du 14 n’a pas eu autant de
-résultats qu’il eût été à désirer. Enfin, ce n’est
-que dans un avenir terriblement éloigné qu’on
-peut entrevoir la fin de cette guerre, à moins
-que les Russes n’y prennent une part active.»</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_224">[p. 224]</span>
-«J’ai trouvé le cabinet occupé par de la musique
-et du dessin, le tout assez passable pour me mettre
-en train, si j’avais la force de l’être. L’air d’ici me
-semble bon, mais un affreux bouillon m’a fait passer
-une affreuse nuit.</p>
-
-<p>«Adieu. Désirer de te voir vient si fort après
-désirer qu’il ne te coûte pas un moment de gêne
-que je te répète: Ne viens pas. Mille choses à nos
-amis.»</p>
-
-<p>Et une autre fois:</p>
-
-<p>«Bon sommeil et néanmoins douleurs cruelles
-pour quatre lignes. J’ai envoyé les clefs hier. A
-jeudi, <i>Nâfsi</i><a name="FNanchor_235" id="FNanchor_235" href="#Footnote_235" class="fnanchor">[235]</a>, et n’oublie pas de faire envoyer une
-paire de draps bons jeudi...—<i>P.-S.</i> Salut, douce
-retraite, parfum des fleurs, aimables ombrages,
-paix pour le travail et tout ce dont il double le
-charme.»</p>
-
-<p>Paris, on le voit, ne lui faisait pas oublier la
-maison bénie où, dans l’amour et l’étude, elle avait
-presque retrouvé le calme heureux de son enfance.</p>
-
-<p>L’affaire Malet, en 1812, fut un premier coup de
-tonnerre dans le ciel, déjà chargé d’orage, de
-l’Empire. Napoléon, dans un discours fameux,
-reprocha aux amis de M<sup>me</sup> de Condorcet une conspiration
-<span class="pagenum" id="Page_225">[p. 225]</span>
-à laquelle ils n’avaient certainement pas pris
-part<a name="FNanchor_236" id="FNanchor_236" href="#Footnote_236" class="fnanchor">[236]</a>.</p>
-
-<p>Ils n’en restèrent pas moins patriotes et français
-au moment des désastres. Mais la Restauration ne
-leur en sut aucun gré. Les restes déjà décimés des
-Idéologues furent les premières victimes des Bourbons;
-on les chassa de l’Institut, de l’Université<a name="FNanchor_237" id="FNanchor_237" href="#Footnote_237" class="fnanchor">[237]</a>;
-tous ceux qui tenaient une plume indépendante
-furent condamnés à l’exil.</p>
-
-<p>Eulalie se rendit chez le préfet de police Anglès
-pour demander la grâce de son mari qui subvenait
-aux besoins de cinq enfants en bas âge et comme
-le fonctionnaire lui répondait: «Pas de pitié pour
-lui, madame.»—«Oh! monsieur, s’écria la fille de
-Roucher, vous me faites frémir. Je crois entendre
-encore les assassins de mon père!»</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Condorcet et sa sœur furent dénoncées,
-traquées par la police. On représentait M<sup>me</sup> Cabanis
-comme «une jacobine déterminée qui détestait et
-tournait en ridicule le roi et la famille royale». On
-voulut la priver de la pension qu’elle touchait
-comme veuve de sénateur<a name="FNanchor_238" id="FNanchor_238" href="#Footnote_238" class="fnanchor">[238]</a>.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_226">[p. 226]</span>
-Mais ce fut sur le maréchal de Grouchy que
-retomba toute la haine du nouveau gouvernement.</p>
-
-<p>La cause principale qui détermina la mise du
-nom de Grouchy sur la liste de proscription et de
-mort du 24 juillet 1815 fut sa nomination de maréchal
-à la suite de la capture du duc d’Angoulême<a name="FNanchor_239" id="FNanchor_239" href="#Footnote_239" class="fnanchor">[239]</a>.</p>
-
-<p>Traduit, le 19 octobre 1816, devant le premier
-conseil de guerre de la première division militaire,
-sous l’inculpation de trahison, crime qui entraînait
-la mort, Grouchy, en fuite, fut déclaré contumace.
-On procéda néanmoins au jugement. A l’audience
-assistaient M<sup>me</sup> de Grouchy, le colonel et le vicomte
-de Grouchy, ses deux fils, M<sup>me</sup> la marquise de
-Condorcet, sa sœur.</p>
-
-<p>Le colonel défendit son père en ces termes<a name="FNanchor_240" id="FNanchor_240" href="#Footnote_240" class="fnanchor">[240]</a>:</p>
-
-<p>«A qui fera-t-on croire que, pour prétendre à
-<span class="pagenum" id="Page_227">[p. 227]</span>
-cette récompense (le grade de maréchal de France),
-il eut besoin de nouveaux titres, celui qui, maréchal
-de camp en 1792, lieutenant général en 1793,
-général en chef en 1795, a, pendant vingt-cinq ans,
-commandé des divisions, des corps d’armée et,
-dans quelques campagnes, l’arme entière de la
-cavalerie; celui qui s’est trouvé à soixante batailles,
-à plus de cent combats où la victoire fut, dans
-presque tous, arrosée de son sang; celui qui disait
-au chef du gouvernement, fatigué de ses réclamations
-en faveur des émigrés: «Je ne vous ai pas
-encore demandé autant de radiations que j’ai
-reçu de blessures pour la patrie et vous me faites
-souvenir que j’en compte vingt et une.»</p>
-
-<p>«Quand mon père gémit sous le poids d’une
-accusation terrible, interdirait-on à la piété filiale
-de lui rendre une justice que lui rendra l’équitable
-postérité? Elle dira de lui, messieurs, qu’étranger
-à toute faction, uniquement dévoué à sa patrie, la
-seule prérogative qu’il réclama jamais fut celle de
-se présenter le premier sur tous les champs de
-bataille et qu’au milieu des souvenirs honorables
-qu’il emporte dans son exil, le plus cher à son cœur
-fut d’avoir ramené des bords de la Dyle, à travers
-200.000 ennemis, 40.000 Français invaincus jusque
-sous les murs de la capitale.»</p>
-
-<p>Après ces paroles, il fut donné lecture d’une
-<span class="pagenum" id="Page_228">[p. 228]</span>
-consultation que M<sup>me</sup> de Condorcet avait obtenue
-de MM. Chaix d’Est-Ange, Delavigne, Billecocq
-et Tripier et qui concluait à l’incompétence du
-conseil de guerre, le maréchal de Grouchy, en sa
-qualité de colonel général des chasseurs, étant
-devenu grand-officier d’Empire et, dès lors, justiciable
-de la Chambre des Pairs.</p>
-
-<p>L’incompétence fut prononcée; mais le lendemain,
-20 octobre 1816, le capitaine rapporteur
-remplissant les fonctions de procureur du roi se
-pourvut devant un conseil de revision qui renvoya
-Grouchy devant un nouveau conseil de guerre.
-Celui-ci se déclara incompétent à son tour.</p>
-
-<p>Dès le début de 1816, le maréchal était passé en
-Amérique; c’est de là qu’il donna l’ordre de vendre
-Villette et ses dépendances. Mais, tandis que M<sup>me</sup> de
-Condorcet ne cessait de s’occuper de lui, en retour
-Grouchy écrivait des lettres pleines du nom de
-Sophie et du souvenir le plus touchant pour cette
-sœur dévouée<a name="FNanchor_241" id="FNanchor_241" href="#Footnote_241" class="fnanchor">[241]</a>.</p>
-
-<p>A partir de 1817, M<sup>me</sup> de Condorcet vécut très
-retirée et ne s’occupa plus que d’œuvres de bienfaisance
-et de charité. Elle ne faisait plus à la Maisonnette
-que de courtes apparitions et s’était établie
-à Paris au n<sup>o</sup> 68 de la rue de Seine.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_229">[p. 229]</span>
-Les douleurs aiguës et presque continuelles
-d’une névralgie qui avait son siège dans la tête
-n’avaient atteint ni sa beauté, ni son esprit, et Firmin
-Didot, comme aux beaux jours du Consulat,
-lui offrait un volume des <i>Bucoliques</i> sur lequel il
-avait écrit ces vers<a name="FNanchor_242" id="FNanchor_242" href="#Footnote_242" class="fnanchor">[242]</a>:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">De la main d’un pasteur accepte avec bonté</div>
- <div class="vers">Ce fruit de son jardin peut-être un peu sauvage.</div>
- <div class="vers">Il ne te vit jamais sans songer à l’hommage</div>
- <div class="vers">Qu’un pasteur autrefois offrit à la beauté.</div>
-</div>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Condorcet avait eu la joie de revoir son
-frère le maréchal dont l’exil avait cessé. Mais un
-nouveau chagrin avait suivi ce court bonheur; elle
-en faisait part, en ces termes, à son neveu Ernest
-de Grouchy, alors élève à la pension Hix<a name="FNanchor_243" id="FNanchor_243" href="#Footnote_243" class="fnanchor">[243]</a>:</p>
-
-<div class="manuscr">
-<p class="rdate">«Mardi, 29 janvier 1822.</p>
-
-<p>«La nuit du départ de mon frère, le feu a pris
-au bâtiment de la Ferrière<a name="FNanchor_244" id="FNanchor_244" href="#Footnote_244" class="fnanchor">[244]</a>, à 2 heures du matin et
-<span class="pagenum" id="Page_230">[p. 230]</span>
-à 4 il ne restait plus que les murs. Meubles, linge,
-bibliothèque, papiers relatifs à ses campagnes, tout
-son ménage d’Amérique, tout ce qu’il avait rapporté
-d’effets curieux ou précieux des quatre coins
-de l’Europe où il a fait la guerre, ses habits, ses
-armes, tout a été consumé.</p>
-
-<p>«Dis-le à M. Hix et prends le temps d’écrire à
-ce sujet à ton oncle ce que ton cœur t’inspirera,
-où se trouvera sûrement le regret de n’avoir aucun
-sacrifice à lui offrir.</p>
-
-<p>«Je t’embrasse, cher enfant.»</p>
-</div>
-
-<p>Dans les premiers jours de septembre 1822, la
-maladie prit un caractère des plus graves; au milieu
-de ses cruelles souffrances, M<sup>me</sup> de Condorcet ne
-retrouvait quelque force que pour s’entretenir des
-besoins et du sort futur de ceux qu’elle avait coutume
-de secourir, et lorsque sa langue devint embarrassée,
-ce furent encore les noms de ces personnes
-qu’elle prononça le mieux et qu’elle répéta
-le plus souvent.</p>
-
-<p>Le 8 septembre, elle s’éteignit, après avoir demandé
-pour ses funérailles la plus grande simplicité.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_231">[p. 231]</span>
-Quelques jours après, M<sup>me</sup> Ginguené écrivait sur
-le cahier où elle notait ses pensées<a name="FNanchor_245" id="FNanchor_245" href="#Footnote_245" class="fnanchor">[245]</a>:</p>
-
-<p>«La veuve de l’illustre Condorcet vient de mourir.
-Toutes les ressources de l’art le plus habile
-n’ont pu que prolonger de quelques moments cette
-existence précieuse à ceux qui l’ont connue. M<sup>me</sup> de
-Condorcet fut peut-être la plus belle femme de son
-époque; elle fut certainement une des plus spirituelles
-et des meilleures de son temps. Elle eut
-toutes les vertus sans un seul préjugé.</p>
-
-<p>«M<sup>me</sup> de Condorcet est morte le dimanche
-8 septembre. Elle demanda à être enterrée avec les
-pauvres et sans cérémonie religieuse. Huit ou dix
-parents et amis ont accompagné les restes de cette
-excellente femme au Père-Lachaise. Sa tombe est
-près l’avenue où repose mon pauvre ami<a name="FNanchor_246" id="FNanchor_246" href="#Footnote_246" class="fnanchor">[246]</a>.»</p>
-
-<p>Guizot, le 12 septembre, écrivait à Fauriel<a name="FNanchor_247" id="FNanchor_247" href="#Footnote_247" class="fnanchor">[247]</a>:
-<span class="pagenum" id="Page_232">[p. 232]</span>
-«Mon pauvre ami, je n’ai su qu’hier soir le coup
-qui vous a frappé; je vous ai cherché chez vous.
-J’étais loin de m’attendre à ce malheur; depuis
-quelques jours au contraire, j’étais tranquille.
-Aussi, n’envoyions-nous plus, tous les matins,
-savoir des nouvelles... Ma femme partage tous mes
-sentiments et veut que je vous le répète bien.
-Adieu, mon pauvre ami, je vous embrasse, le cœur
-bien serré.»</p>
-
-<p>De son côté, Emmanuel de Grouchy, de Fribourg,
-le 6 octobre 1822, s’adressait au même
-correspondant<a name="FNanchor_248" id="FNanchor_248" href="#Footnote_248" class="fnanchor">[248]</a>:</p>
-
-<p>«Quelque douloureuse que dût être notre entrevue,
-je la désirais vivement; quelque amères
-qu’eussent été les larmes que nous aurions versées
-ensemble, j’aurais souhaité avoir l’occasion de
-vous témoigner tous mes sentiments d’estime et
-d’affection. C’est en obéissant religieusement aux
-vœux constants de l’amie dont la perte est irréparable
-pour nous, vœux toujours partagés par vous
-et qui tendaient à ce que je devinsse un homme
-digne de ce nom que je tâcherai de vous prouver
-ces sentiments et qu’en même temps je mériterai
-<span class="pagenum" id="Page_233">[p. 233]</span>
-votre intérêt que je réclame au nom et en la mémoire
-de notre amie. Le neveu et l’objet constant
-des soins de M<sup>me</sup> de Condorcet ne saurait vous être
-indifférent.»</p>
-
-<p>Immense fut la douleur de M<sup>me</sup> O’Connor qui
-consacra à la mémoire de sa mère quelques pages
-touchantes.</p>
-
-<p>Quant à M<sup>me</sup> Cabanis, elle écrivait le 3 septembre
-1823, à son frère Henri, que nous avons
-connu chevalier de Malte avant 1789<a name="FNanchor_249" id="FNanchor_249" href="#Footnote_249" class="fnanchor">[249]</a>: «Le 8 de ce
-mois, il y aura un an que nous avons perdu cette
-chère Sophie de Condorcet; je la regrette sans
-cesse. Après mon mari et mes enfants, elle était ce
-que j’aimais le plus au monde. Elle aurait, ainsi que
-mon mari, bien aimé le mariage qu’Annette vient
-de faire...»</p>
-
-<p>Faut-il ajouter, hélas! que Fauriel, qui avait dû
-à Sophie le bonheur et l’aisance de la vie, fut le
-moins affligé de tous ceux qui l’avaient connue.
-Son testament, en date du 19 octobre 1823<a name="FNanchor_250" id="FNanchor_250" href="#Footnote_250" class="fnanchor">[250]</a>, montre
-qu’il n’avait pas attendu longtemps pour se consoler.
-Pas un souvenir n’était laissé, pas un mot
-<span class="pagenum" id="Page_234">[p. 234]</span>
-n’était dit pour la fille ou pour les petits-enfants de
-M<sup>me</sup> de Condorcet<a name="FNanchor_251" id="FNanchor_251" href="#Footnote_251" class="fnanchor">[251]</a>.</p>
-
-<p>Il semble même qu’on l’importunait en lui rappelant
-des souvenirs qui auraient dû lui être bien
-chers. Le 30 mars 1842, M<sup>me</sup> Cabanis, qui, elle,
-n’oubliait pas, lui renvoyait des objets qui avaient
-appartenu à Sophie et lui écrivait:</p>
-
-<p>«Mon ami, voici encore une restitution que je
-vous fais. Des livres à vous qui remplissent ce
-panier et d’autres livres, encore à vous, qui sont
-en liasse. Quoique ces envois réveillent dans votre
-âme des souvenirs qui ont un côté douloureux, ils
-y remuent aussi, <i>j’en suis sûre</i>, une masse de tendresse
-imperturbable et qui doit être profonde et
-douce jusqu’à votre dernier jour.»</p>
-
-<p>Déjà, le 20 octobre 1838, elle lui disait: «Quelques
-relations avec vous m’auraient conservé quelques
-parcelles de ces richesses dont, autrefois,
-mon âme et mon esprit se sont nourris.»</p>
-
-<p>L’ingratitude de Fauriel, triste exemple de la
-faiblesse humaine, est restée unique; elle ne peut
-atteindre que lui.</p>
-
-<p>Le souvenir aimé de M<sup>me</sup> de Condorcet, gardé
-<span class="pagenum" id="Page_235">[p. 235]</span>
-comme un culte par tous ceux qui l’ont approchée,
-vivra au contraire.</p>
-
-<p>C’est que, à l’éternelle beauté dont elle fut l’un
-des types les plus parfaits, elle sut joindre la douceur
-qui charme, l’esprit qui pénètre et la charité
-qui purifie.</p>
-
-<hr class="hr22" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_237">
-
-<h3><span class="cs16">PIÈCES ANNEXES</span></h3>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<p class="sep2 cent cs12 wesp">JUSTIFICATION DE LA&nbsp;CONDUITE<br />
-DU&nbsp;MARÉCHAL DE&nbsp;GROUCHY EN MARS&nbsp;1815<a name="FNanchor_252" id="FNanchor_252" href="#Footnote_252" class="fnanchor">[252]</a></p>
-
-<h4>I.—AU MARÉCHAL GOUVION-SAINT-CYR</h4>
-
-<p class="addr">Mon cher Maréchal,</p>
-
-<p>J’apprends avec bien du plaisir votre nomination:
-elle m’est un sûr garant que le sort de chacun de nous
-sera le moins défavorable possible.</p>
-
-<p>Jusques à ce moment, j’ai pensé qu’il ne convenait
-point que je fisse de démarches directes près de S. M.
-Maintenant, je réclame de l’attachement que vous
-m’avez toujours témoigné de me guider à cet égard.</p>
-
-<p>Voici un exposé de ma conduite depuis le mois de
-mars dernier. Je vous demande instamment d’engager
-le Roi à y jeter les yeux: il y verra que mon expédition
-du Midi m’a donné l’apparence de torts qui, dans
-leur réalité, sont moins graves qu’on ne l’imagine. Il
-y verra aussi comme je me suis conduit, dans ces
-dernières circonstances.</p>
-
-<p><span class="pagenum" id="Page_238">[p. 238]</span>
-Si on doit licencier l’armée, je ne saurais croire que
-S. M. laisse sans traitement celui qui, entré au service
-en 1779, est arrivé au premier grade militaire, sans
-avoir acquis d’autre fortune que son état.</p>
-
-<p>Si on conserve l’armée, je vous demande de me
-faire confirmer dans mon grade par S. M. Les sentiments
-que j’ai partagés avec le reste ou, du moins, la
-majorité de l’armée, ne sauraient, ce me semble, me
-dépouiller des titres que j’ai acquis par tant de campagnes
-et de blessures.</p>
-
-<p>Comme je présume qu’on ne m’emploiera pas, dans
-ces premiers moments, je me retirerai à la campagne,
-pendant quelques mois. Quoi qu’il en soit, mon cher
-Maréchal, comme j’ai bien à cœur de causer avec vous,
-sur ma position, et cela, en particulier, faites-moi dire
-par mon aide de camp si vous pouvez me recevoir,
-un de ces soirs, et si vous trouvez bon que j’aille chez
-vous, en frac.</p>
-
-<p>Agréez, mon cher Maréchal, le renouvellement de
-mes affectueux sentiments.</p>
-
-<p class="rsign">Le Maréchal Comte <span class="smcap">de Grouchy</span>,<br />
-<span class="csm" style="padding-right: 2em;">rue Ville-Lévêque, n<sup>o</sup> 26.</span></p>
-
-<p class="ldate">Le 10 juillet 1815.</p>
-
-<h4>II.—EXPOSÉ DE LA&nbsp;CONDUITE QUE J’AI&nbsp;TENUE
-DEPUIS LE MOIS&nbsp;DE&nbsp;MARS DERNIER</h4>
-
-<p>J’étais à soixante lieues de Paris lors du débarquement
-de Napoléon: aussitôt que j’en fus informé, je
-me rendis en poste dans la capitale, et j’allai prendre
-<span class="pagenum" id="Page_239">[p. 239]</span>
-les ordres de M. le duc de Berri qui commandait
-l’armée. Il me reprocha publiquement, dans les termes
-les plus durs, d’avoir tardé à venir, et m’annonça qu’il
-n’avait point de fonctions à me donner.</p>
-
-<p>J’écrivis à S. M. pour me plaindre des reproches
-injustes que me faisait M. le duc de Berri et pour
-demander à être employé: ma lettre resta sans réponse.
-Alors, je me déterminai à voir Monsieur en audience
-particulière; je lui témoignai combien j’étais douloureusement
-affecté de l’injure gratuite que m’avait
-faite M. le duc de Berri, mais j’ajoutai que je n’en
-étais pas moins désireux de servir la cause du Roi.</p>
-
-<p>Cette dernière démarche fut encore inutile; on me
-laissa sans ordres et sans fonctions à Paris.</p>
-
-<p>Napoléon y arriva. Je n’avais point été au-devant de
-lui: il m’envoya chercher, me demanda si je ne partageais
-pas l’opinion du reste de l’armée, et m’engagea à
-ne pas me séparer de mes compagnons d’armes. Le
-Roi avait quitté la France, renvoyé les généraux qui
-l’accompagnaient, licencié sa maison. La nation paraissait,
-comme l’armée, prononcée dans le vœu de
-reconnaître Napoléon; il n’existait d’autre gouvernement
-que le sien; je n’avais jamais été employé par le
-Roi; il ne m’avait confié ni commandement de troupes,
-ni celui d’aucune province; je n’avais prêté d’autre
-serment depuis son retour que celui pour la Croix de
-Saint-Louis; mes demandes de servir récidivées à
-diverses époques et au moment même du départ du
-Roi, avaient été rejetées: j’ai donc pu me croire libre,
-et j’ai suivi l’impulsion générale.</p>
-
-<p>Des troubles éclatèrent dans le Midi: Napoléon me
-donna ordre de m’y rendre pour les apaiser et y faire
-<span class="pagenum" id="Page_240">[p. 240]</span>
-déployer les couleurs arborées alors dans le reste de
-la France. Je témoignai de la répugnance à me charger
-de cette mission, sachant que M. le duc d’Angoulême
-était encore dans cette partie du royaume.</p>
-
-<p>Napoléon exigea que je partisse; je ne le fis que
-lorsqu’il m’eût donné l’assurance que si le sort des
-armes mettait à même d’empêcher M. le duc d’Angoulême
-de s’embarquer, il le renverrait; et qu’il m’eût
-dit que son intention était de faire contraster la générosité
-de sa conduite envers ce prince avec le sort que
-les alliés annonçaient vouloir lui réserver. Il ajouta
-seulement que peut-être il le garderait comme gage du
-retour de l’impératrice Marie-Louise. Je partis le cœur
-navré, mais il fallait ou renoncer à mon état ou
-obéir.</p>
-
-<p>Les ordres successifs que m’adressa Napoléon réitéraient
-tous l’injonction d’empêcher le prince de sortir
-de France, et il envoya près de moi un de ses aides de
-camp pour assurer l’exécution de ses ordres, si je
-balançais à y obtempérer.</p>
-
-<p>Le lieutenant général Gilly ayant conclu sans ma
-participation avec M. le duc d’Angoulême la capitulation
-de la Pallud, j’en fus informé en entrant au village
-de la Douzère, distant de trois lieues de la Pallud. Mes
-instructions ne me permettant pas de ratifier la principale
-clause de cette capitulation qui était le départ du
-prince, je me vis obligé de me rendre au Saint-Esprit
-où il devait passer, afin de m’opposer à son départ.
-Mais, au lieu d’y aller directement par terre, je m’embarquai
-sur le Rhône, avec un vent contraire, afin que
-le prince eût le temps de partir pour Cette avant que
-je fusse au Saint-Esprit. J’arrivai dans cette ville dix
-<span class="pagenum" id="Page_241">[p. 241]</span>
-heures plus tard que je n’aurais dû y être, malheureusement
-le prince avait tardé à se mettre en marche: il
-était encore à la Pallud quand j’arrivai au Saint-Esprit;
-j’étais accompagné de l’aide de camp de Napoléon qui
-ne me quittait pas et qui eût rompu la capitulation si
-je l’eusse ratifiée. Je fus donc, malgré moi, forcé de
-retenir le prince jusqu’à ce que j’eusse reçu l’autorisation
-de le laisser aller, autorisation que je <ins id="cor_9" title="demanda">demandai</ins>
-avec instance et en rappelant ce qui m’avait été dit à
-cet égard. En outre, je donnai à M. de Damas, aide de
-camp du prince, la positive assurance que si, contre
-toutes les apparences, la politique de Napoléon pouvait
-être changée, je ferais moi-même évader le prince et
-j’ajoutai que je dévouerais ma tête pour sauver la
-sienne. M. de Damas, avec lequel je m’abouchai tous
-les jours pendant le temps que je passai au Saint-Esprit,
-fut témoin de ce que je souffrais, fut dépositaire de
-mes résolutions et connut tous mes sentiments. J’invoque
-avec confiance son témoignage.</p>
-
-<p>Je quittai le Saint-Esprit pour marcher contre Marseille.
-Pendant la durée de ma mission dans le Midi,
-pas une arrestation ne fut faite par mes ordres, pas une
-goutte de sang ne fut versée. Napoléon, en rendant
-compte des événements, mutila ou altéra mes rapports,
-me prêta des expressions injurieuses que je ne
-m’étais pas permises et me donna des torts que je n’ai
-pas eus.</p>
-
-<p>Rappelé du Midi, j’ai d’abord commandé l’armée des
-Alpes; à Fleurus, l’aile droite de l’armée du Nord et,
-depuis, j’ai été placé à la tête de cette armée. Des
-ouvertures m’ont été faites à Soissons pour lui faire
-prendre la cocarde blanche; j’ai répondu que la disposition
-<span class="pagenum" id="Page_242">[p. 242]</span>
-des esprits ne permettait pas de penser que
-le chef de l’armée pût lui faire quitter les couleurs
-nationales.</p>
-
-<p>Arrivé sous Paris après une retraite glorieuse, je
-me suis hâté de résigner le commandement, afin de
-donner l’exemple de la soumission et pour n’avoir
-point à me reprocher d’avoir coopéré à des événements
-dont le résultat pouvait être que le Roi ne rentrât dans
-la capitale que sur des monceaux de cadavres et après
-une bataille dont l’issue eût probablement amené l’incendie
-et le sac de Paris. Mon abandon du commandement
-est un des mobiles de l’état actuel des choses;
-j’ai fait tout ce qu’il était en mon pouvoir de faire
-pour que l’autorité royale fût reconnue de l’armée,
-en lui faisant envisager que le salut de la France se
-trouvait dépendre maintenant du retour de S. M.
-MM. Fouché, de Vitrolles, Oudinot ont connaissance de
-ces faits et les déclareront s’ils sont interpellés à cet
-égard.</p>
-
-<p>Ayant commandé les armées françaises comme
-Maréchal, n’étant point un des fauteurs du retour de
-Napoléon, ne pouvant être grevé d’aucune culpabilité
-quant à l’expédition du Midi, suite inévitable de la
-position dans laquelle j’étais et qui m’a été commune
-avec la plupart des chefs de l’armée, j’ose espérer que
-Sa Majesté me laissera le titre que trente-cinq années
-de services m’ont fait obtenir, qu’elle me conservera
-mon état qui est ma seule fortune et, si la France
-est dans le cas de combattre pour son indépendance,
-je forme le vœu d’être placé de nouveau à la tête
-des armées; j’y servirai avec autant de fidélité que
-de zèle. Dans ce premier moment, je crois devoir
-<span class="pagenum" id="Page_243">[p. 243]</span>
-donner une marque de déférence en me retirant à la
-campagne et je réitère ici au Roi les assurances
-de la soumission la plus absolue et du plus profond
-respect.</p>
-
-<p class="rsign">Le Maréchal Comte <span class="smcap">de Grouchy</span>.</p>
-
-<p class="ldate">Le 12 juillet 1815.</p>
-
-<hr class="hr20" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_245">
-
-<h2 class="nobreak" id="ndx">INDEX ALPHABÉTIQUE</h2>
-
-<hr />
-
-<p class="cent ssrf cs8"><b><a href="#let_a">A</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_b">B</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_c">C</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_d">D</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_e">E</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_f">F</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_g">G</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_h">H</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_i">I</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_j">J</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_l">L</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_m">M</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_n">N</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_o">O</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_p">P</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_q">Q</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_r">R</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_s">S</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_t">T</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_u">U</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_v">V</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_w">W</a>&nbsp; &nbsp;<a href="#let_y">Y</a>&nbsp;
- &nbsp;<a href="#let_z">Z</a></b></p>
-
-<hr />
-
-<ul class="lsoff">
- <li id="let_a">Albany (comtesse d’), <a href="#Page_76">76</a>.</li>
-
- <li>Alembert (d’), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_62">62</a>,
- <a href="#Page_65">65</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_77">77</a>,
- <a href="#Page_162">162</a>.</li>
-
- <li>Alfieri, <a href="#Page_76">76</a>.</li>
-
- <li>Alibert, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
-
- <li>Amiable (M. Louis), <a href="#Page_130">130</a>.</li>
-
- <li>Andlau (M<sup>me</sup> d’), née Helvétius, <a href="#Page_96">96</a>.</li>
-
- <li>Andrieux, <a href="#Page_199">199</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>Anglès, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-
- <li>Angoulême (duc d’), <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_240">240</a>,
- <a href="#Page_241">241</a>.</li>
-
- <li>Anne d’Autriche, <a href="#Page_186">186</a>.</li>
-
- <li>Anville (duchesse d’), <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_66">66</a>,
- <a href="#Page_70">70</a>.</li>
-
- <li>Arago (François), <a href="#Page_69">69 à 71</a>, <a href="#Page_135">135</a>,
- <a href="#Page_145">145</a>.</li>
-
- <li>Arbouville (marquis d’), <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_24">24</a>,
- <a href="#Page_68">68</a>.</li>
-
- <li>Arbouville (Félicité-Fréteau, marquise d’), <a href="#Page_7">7</a>,
- <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_68">68</a>.</li>
-
- <li>Arçon (le général d’), <a href="#Page_179">179</a>.</li>
-
- <li>Armenonville (d’), <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Arnault, <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-
- <li>Artois (comte d’), <a href="#Page_90">90</a>.</li>
-
- <li>Aspasie, <a href="#Page_92">92</a>.</li>
-
- <li>Aubert-Vitry, <a href="#Page_117">117</a>.</li>
-
- <li>Audibert, <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_b">Bache-Franklin, <a href="#Page_78">78</a>,
- <a href="#Page_142">142</a>.</li>
-
- <li>Baggesen, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_220">220</a>,
- <a href="#Page_221">221</a>.</li>
-
- <li>Bailleul, <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-
- <li>Bailly, <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li>Bancal des Issarts, <a href="#Page_111">111</a>.</li>
-
- <li>Barante (de), <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Barante (famille de), <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Barras, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
-
- <li>Barre (le chevalier de la), <a href="#Page_63">63</a>.</li>
-
- <li>Baudelaire (J.-F.), <a href="#Page_158">158</a>, <a href="#Page_165">165</a>.</li>
-
- <li>Beaumarchais, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_57">57</a>,
- <a href="#Page_59">59</a>, <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_74">74</a>.</li>
-
- <li>Beaurepaire (M<sup>me</sup> Marie-Gabrielle de), <a href="#Page_34">34</a>,
- <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Beauvais (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_43">43</a>,
- <a href="#Page_147">147</a>.</li>
-
- <li>Beccaria, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_219">219</a>.</li>
-
- <li>Belleville, <a href="#Page_118">118</a>.</li>
-
- <li>Bellini, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Benoît, <a href="#Page_148">148</a>.</li>
-
- <li>Benoît (saint), <a href="#Page_33">33</a>.</li>
-
- <li>Bentabolle, <a href="#Page_115">115</a>.</li>
-
- <li>Bernadotte, <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li>
-
- <li>Bernardin de Saint-Pierre, <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li>Bernis (le cardinal de), <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_61">61</a>.</li>
-
- <li>Berquin, <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li>Berry (duc de), <a href="#Page_239">239</a>.</li>
-
- <li>Berthier, <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Billecocq, <a href="#Page_228">228</a>.</li>
-
- <li>Bled (M. Victor du), <a href="#Page_114">114</a>.</li>
-
- <li>Boïeldieu, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Bonaparte, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_145">145</a>,
- <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_180">180</a>,
- <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>Bontemps, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_226">226</a>.</li>
-
- <li>Boufflers (M<sup>mes</sup> de), <a href="#Page_165">165</a>,
- <a href="#Page_179">179</a>.</li>
-
- <li>Bourbon (famille de), <a href="#Page_201">201</a>, <a href="#Page_225">225</a>,
- <a href="#Page_226">226</a>.</li>
-
- <li>Bourgoing (famille de), <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_180">180</a>.</li>
-
- <li><span class="pagenum" id="Page_246">[p. 246]</span> Boutard,
- <a href="#Page_226">226</a>.</li>
-
- <li>Boyer, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
-
- <li>Bradier, <a href="#Page_68">68</a>.</li>
-
- <li>Breuil (la chanoinesse du), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Brillon (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_98">98</a>.</li>
-
- <li>Brissot, <a href="#Page_151">151</a>.</li>
-
- <li>Brissot (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Buffévant (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>,
- <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_47">47</a>.</li>
-
- <li>Buzot (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_c">Cabanis, préf., <a href="#Page_59">59</a>,
- <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_98">98</a>,
- <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_118">118
- à 123</a>, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_129">129</a>,
- <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_139">139</a>, <a href="#Page_144">144
- à 146</a>, <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_150">150</a>,
- <a href="#Page_155">155</a>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_158">158</a>,
- <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_166">166</a>,
- <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>,
- <a href="#Page_174">174 à 177</a>, <a href="#Page_179">179</a>,
- <a href="#Page_183">183 à 185</a>, <a href="#Page_196">196</a>,
- <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_200">200 à 202</a>, <a href="#Page_204">204
- à 208</a>, <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_212">212 à 219</a>,
- <a href="#Page_222">222</a>.</li>
-
- <li>Cabanis (Félicité-Charlotte de Grouchy, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_10">10
- à 12</a>, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_17">17</a>,
- <a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_25">25</a>,
- <a href="#Page_30">30</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_40">40</a>,
- <a href="#Page_44">44</a>, <a href="#Page_49">49</a>, <a href="#Page_52">52</a>,
- <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_67">67</a>,
- <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_79">79</a>,
- <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_130">130</a>,
- <a href="#Page_147">147</a>, <a href="#Page_170">170</a>,
- <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_176">176</a>, <a href="#Page_179">179</a>,
- <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_185">185</a>,
- <a href="#Page_219">219</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_226">226</a>,
- <a href="#Page_233">233</a>, <a href="#Page_234">234</a>.</li>
-
- <li>Candeille (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_114">114</a>.</li>
-
- <li>Cardot (Louis), <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_73">73</a>,
- <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Cardot (Auguste), <a href="#Page_147">147</a>.</li>
-
- <li>Carra (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Carrel (M. l’abbé P.), <a href="#Page_32">32</a>.</li>
-
- <li>Cassagnac (A. G. de), <a href="#Page_107">107</a>.</li>
-
- <li>Castelbajac (de Thermes, comtesse de), <a href="#Page_3">3</a>.</li>
-
- <li>Castellane (de), <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li>
-
- <li>Catherine (sainte), <a href="#Page_33">33</a>.</li>
-
- <li>Catherine (impératrice), <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Caton, <a href="#Page_213">213</a>.</li>
-
- <li>César, <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-
- <li>Chabanon (de), <a href="#Page_39">39</a>.</li>
-
- <li>Chabot, <a href="#Page_131">131</a>.</li>
-
- <li>Chaix d’Est-Ange, <a href="#Page_228">228</a>.</li>
-
- <li>Chamfort, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_98">98</a>,
- <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_151">151</a>.</li>
-
- <li>Chamillart, <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Charbonnier-Crangeac (Marie-Gabrielle-Josèphe de), <a href="#Page_34">34</a>.</li>
-
- <li>Charrière (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_194">194</a>.</li>
-
- <li>Chastenay-Lenty (Marie-Louise-Charlotte de), <a href="#Page_34">34</a>.</li>
-
- <li>Chastenay (la chanoinesse Victorine de), <a href="#Page_36">36</a>,
- <a href="#Page_37">37</a>.</li>
-
- <li>Chateaubriand, <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_186">186</a>,
- <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_220">220</a>.</li>
-
- <li>Chateaubriand (Lucile de), <a href="#Page_29">29</a>.</li>
-
- <li>Châtelet (marquise du), <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Châtelet, <a href="#Page_223">223</a>.</li>
-
- <li>Chazeron (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Chénier (André), <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_151">151</a>,
- <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_192">192</a>.</li>
-
- <li>Chénier (Marie-Joseph), <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_113">113</a>,
- <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_166">166</a>,
- <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_180">180</a>,
- <a href="#Page_199">199</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>Cherubini, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Chevigné (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Chévremont, <a href="#Page_186">186</a>.</li>
-
- <li>Childebrand, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
-
- <li>Chopin de Seraincourt, <a href="#Page_59">59</a>.</li>
-
- <li>Chopin, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Choudieu, <a href="#Page_116">116</a>.</li>
-
- <li>Christian VII, <a href="#Page_76">76</a>.</li>
-
- <li>Claye (de), <a href="#Page_47">47</a> à 49.</li>
-
- <li>Clayette (la chanoinesse de la), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Clootz (Anacharsis), <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_77">77</a>,
- <a href="#Page_92">92</a>.</li>
-
- <li>Coigny (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_116">116</a>,
- <a href="#Page_192">192</a>, <a href="#Page_193">193</a>, <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-
- <li>Colin de Plancy (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_159">159</a>.</li>
-
- <li>Condillac, <a href="#Page_40">40</a>.</li>
-
- <li>Condorcet (famille de), <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_68">68</a>,
- <a href="#Page_73">73</a>.</li>
-
- <li>Condorcet (Antoine de Caritat, marquis de), préf., <a href="#Page_8">8</a>,
- <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_54">54</a>, <a href="#Page_60">60</a>,
- <a href="#Page_61">61 à 87</a>, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_92">92</a>,
- <a href="#Page_94">94</a>, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_99">99</a>,
- <a href="#Page_100">100</a>, <a href="#Page_102">102 à 113</a>, <a href="#Page_117">117
- à 119</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_131">131</a>,
- <a href="#Page_134">134 à 146</a>, <a href="#Page_148">148</a>,
- <a href="#Page_149">149</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_155">155</a>,
- <a href="#Page_158">158</a>, <a href="#Page_159">159</a>,
- <a href="#Page_162">162</a>, <a href="#Page_166">166</a>, <a href="#Page_168">168
- à 171</a>, <a href="#Page_174">174</a>, <a href="#Page_178">178 à 180</a>,
- <a href="#Page_195">195</a>, <a href="#Page_203">203</a>, <a href="#Page_206">206</a>,
- <a href="#Page_211">211</a>, <a href="#Page_216">216</a>, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Condorcet (Sophie de Grouchy, marquise de).—Le présent livre étant entièrement
- consacré à M<sup>me</sup> de Condorcet, son nom se trouve mentionné à toutes les
- pages du volume.</li>
-
- <li>Constant (Benjamin), <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_114">114</a>,
- <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_199">199</a>,
- <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_205">205</a>,
- <a href="#Page_210">210</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li>
-
- <li>Constant (Charles de), <a href="#Page_75">75</a>.</li>
-
- <li>Créquy (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_102">102</a>.</li>
-
- <li id="let_d"><span class="pagenum" id="Page_247">[p. 247]</span> Damas (la chanoinesse de),
- <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Damas (de), <a href="#Page_241">241</a>.</li>
-
- <li>Danton, <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-
- <li>Daunou, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_167">167</a>,
- <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_199">199 à
- 202</a>.</li>
-
- <li>David (le roi), <a href="#Page_93">93</a>.</li>
-
- <li>David (le peintre), <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-
- <li>Dear (Mylord), <a href="#Page_78">78</a>.</li>
-
- <li>Debry (Jean), <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_119">119</a>,
- <a href="#Page_131">131</a>, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_145">145</a>,
- <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_166">166</a>,
- <a href="#Page_170">170</a>, <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Delavigne, <a href="#Page_228">228</a>.</li>
-
- <li>Delille, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Démosthène, <a href="#Page_57">57</a>.</li>
-
- <li>Denon, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Desfontaines, <a href="#Page_207">207</a>.</li>
-
- <li>Desrenaudes, <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-
- <li>Destutt de Tracy, <a href="#Page_155">155</a>, <a href="#Page_164">164</a>,
- <a href="#Page_167">167</a>, <a href="#Page_178">178</a>, <a href="#Page_179">179</a>,
- <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_200">200 à
- 202</a>.</li>
-
- <li>Diderot, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_77">77</a>.</li>
-
- <li>Didot (Firmin), <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Dionis du Séjour, <a href="#Page_66">66</a>.</li>
-
- <li>Dubuisson, <a href="#Page_115">115</a>.</li>
-
- <li>Ducis, <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li>Ducos, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_149">149</a>.</li>
-
- <li>Dudon (le chevalier), <a href="#Page_60">60</a>.</li>
-
- <li>Dugazon, <a href="#Page_115">115</a>.</li>
-
- <li>Dumas (M<sup>me</sup> Mathieu), <a href="#Page_112">112</a>.</li>
-
- <li>Dumont, <a href="#Page_77">77</a>.</li>
-
- <li>Dumouriez, <a href="#Page_114">114 à 116</a>.</li>
-
- <li>Dunois, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
-
- <li>Dupaty (le président), <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_5">5</a>,
- <a href="#Page_7">7 à 12</a>, <a href="#Page_15">15</a>, <a href="#Page_16">16</a>,
- <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_20">20</a>, <a href="#Page_22">22</a>,
- <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_38">38 à 45</a>,
- <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_48">48</a>, <a href="#Page_50">50 à 61</a>,
- <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_64">64</a>, <a href="#Page_68">68</a>,
- <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_78">78 à 90</a>,
- <a href="#Page_94">94</a>, <a href="#Page_96">96</a>.</li>
-
- <li>Dupaty (Adélaïde Fréteau, présidente), <a href="#Page_2">2</a>,
- <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_9">9</a>,
- <a href="#Page_10">10</a>, <a href="#Page_13">13</a>, <a href="#Page_20">20</a>,
- <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_25">25</a>,
- <a href="#Page_38">38 à 43</a>, <a href="#Page_46">46 à 48</a>,
- <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_51">51</a>, <a href="#Page_55">55</a>,
- <a href="#Page_57">57 à 59</a>, <a href="#Page_67">67</a>, <a href="#Page_68">68</a>,
- <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_80">80 à 82</a>,
- <a href="#Page_85">85 à 90</a>, <a href="#Page_117">117</a>.</li>
-
- <li>Dupaty (Charles, fils des précédents), <a href="#Page_54">54 à 57</a>,
- <a href="#Page_59">59 à 61</a>, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_64">64</a>,
- <a href="#Page_79">79</a>, <a href="#Page_80">80</a>, <a href="#Page_170">170</a>,
- <a href="#Page_233">233</a>.</li>
-
- <li>Dupont (Nancy), <a href="#Page_151">151</a>.</li>
-
- <li>Durfort (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Dussaulx, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_24">24</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_e">Elie de Beaumont (Eléonore Dupaty, M<sup>me</sup> Armand),
- <a href="#Page_86">86 à 88</a>, <a href="#Page_165">165</a>.</li>
-
- <li>Elie de Beaumont (M.), <a href="#Page_165">165</a>.</li>
-
- <li>Elisabeth d’Angleterre, <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Emeric, <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Erdmann, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
-
- <li>Etang (de l’), <a href="#Page_51">51</a>.</li>
-
- <li>Expilly (d’), <a href="#Page_27">27</a>.</li>
-
- <li>Eymar (d’), <a href="#Page_172">172</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_f">Farges, <a href="#Page_24">24</a>.</li>
-
- <li>Fauchet (l’abbé), <a href="#Page_72">72</a>.</li>
-
- <li>Fauriel, <a href="#Page_173">173 à 177</a>, <a href="#Page_193">193 à 195</a>,
- <a href="#Page_201">201</a>, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_205">205</a>,
- <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_212">212</a>,
- <a href="#Page_215">215</a>, <a href="#Page_218">218</a>, <a href="#Page_220">220</a>,
- <a href="#Page_222">222 à 224</a>, <a href="#Page_231">231 à 234</a>.</li>
-
- <li>Fayolle, <a href="#Page_145">145</a>.</li>
-
- <li>Fénelon, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_53">53</a>,
- <a href="#Page_120">120</a>.</li>
-
- <li>Fénelon (le vicomte de), <a href="#Page_39">39</a>.</li>
-
- <li>Fénelon (les chanoinesses de), <a href="#Page_35">35</a>,
- <a href="#Page_39">39</a>.</li>
-
- <li>Feuillet, <a href="#Page_70">70</a>, <a href="#Page_146">146</a>.</li>
-
- <li>Filleul de Fosse (Clémentine de Grouchy, M<sup>me</sup>),
- <a href="#Page_158">158</a>.</li>
-
- <li>Fleurieu (de), <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li>Fontanes, <a href="#Page_183">183</a>.</li>
-
- <li>Fontenoy (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Forbin (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Forges de Beaussé (des), <a href="#Page_212">212</a>.</li>
-
- <li>Fouché, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_201">201</a>,
- <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_242">242</a>.</li>
-
- <li>Foudras (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Fourcroy, <a href="#Page_91">91</a>.</li>
-
- <li>Franklin, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_94">94</a>,
- <a href="#Page_96">96 à 98</a>.</li>
-
- <li>Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes, <a href="#Page_6">6</a>,
- <a href="#Page_9">9</a>.</li>
-
- <li>Fréteau de Saint-Just (née Lambert, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_7">7</a>.</li>
-
- <li>Fréteau, conseiller au Parlement de Paris, <a href="#Page_4">4</a>,
- <a href="#Page_6">6</a>, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_15">15</a>,
- <a href="#Page_17">17</a>, <a href="#Page_18">18</a>, <a href="#Page_21">21</a>,
- <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_63">63</a>,
- <a href="#Page_64">64</a>, <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_75">75</a>,
- <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_80">80 à 85</a>, <a href="#Page_118">118</a>,
- <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_156">156 à
- 158</a>.</li>
-
- <li>Fréteau (née Colin de Plancy, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_5">5</a>,
- <a href="#Page_21">21</a>, <a href="#Page_63">63</a>, <a href="#Page_68">68</a>,
- <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_118">118</a>,
- <a href="#Page_119">119</a>, <a href="#Page_129">129</a>, <a href="#Page_156">156 à
- 161</a>, <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-
- <li>Fréteau (Emmanuel), <a href="#Page_118">118</a>, <a href="#Page_119">119</a>,
- <a href="#Page_129">129 à 133</a>, <a href="#Page_150">150</a>,
- <a href="#Page_158">158</a>, <a href="#Page_159">159</a>, <a href="#Page_161">161</a>,
- <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-
- <li><span class="pagenum" id="Page_248">[p. 248]</span> Fréteau de Pény (M.
- l’abbé), <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-
- <li>Fréteau de Pény (M. le baron), préf.</li>
-
- <li class="xh" id="let_g">Gallois, <a href="#Page_183">183</a>,
- <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>Garat, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_91">91</a>,
- <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_144">144
- à 146</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_163">163</a>,
- <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>,
- <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_199">199</a>,
- <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_202">202</a>, <a href="#Page_206">206</a>,
- <a href="#Page_218">218</a>.</li>
-
- <li>Gardien (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Geoffrin (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_76">76</a>.</li>
-
- <li>Gérando (de), <a href="#Page_184">184</a>, <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Gerle (Don), <a href="#Page_116">116</a>.</li>
-
- <li>Gilly, <a href="#Page_240">240</a>.</li>
-
- <li>Ginguené, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_151">151 à
- 155</a>, <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_166">166</a>,
- <a href="#Page_199">199</a>, <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_201">201</a>,
- <a href="#Page_212">212</a>, <a href="#Page_214">214 à 218</a>,
- <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Ginguené (Marie-Anne Poulet, M<sup>me</sup> Nancy), <a href="#Page_151">151
- à 155</a>, <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_166">166</a>,
- <a href="#Page_216">216 à 218</a>, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Glajeux (M. des), <a href="#Page_18">18</a>.</li>
-
- <li>Gleichen (le baron de), <a href="#Page_76">76</a>.</li>
-
- <li>Gobel (l’évêque), <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-
- <li>Goëry (saint), <a href="#Page_37">37</a>.</li>
-
- <li>Gorsas (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Gouvion-Saint-Cyr (le maréchal), <a href="#Page_237">237</a>,
- <a href="#Page_238">238</a>.</li>
-
- <li>Graffigny (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_76">76</a>,
- <a href="#Page_94">94</a>, <a href="#Page_95">95</a>.</li>
-
- <li>Grimm, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_76">76</a>,
- <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_92">92</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (famille de), <a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_4">4</a>,
- <a href="#Page_35">35</a>, <a href="#Page_43">43</a>, <a href="#Page_79">79</a>,
- <a href="#Page_185">185</a>, <a href="#Page_226">226</a>, <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (François-Jacques, marquis de), préf., <a href="#Page_2">2 à 9</a>,
- <a href="#Page_11">11</a>, <a href="#Page_14">14</a>, <a href="#Page_16">16</a>,
- <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_35">35</a>,
- <a href="#Page_48">48</a>, <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_51">51</a>,
- <a href="#Page_53">53</a>, <a href="#Page_57">57</a>, <a href="#Page_58">58</a>,
- <a href="#Page_60">60</a>, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_64">64</a>,
- <a href="#Page_66">66</a>, <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_100">100</a>,
- <a href="#Page_119">119</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_131">131</a>,
- <a href="#Page_146">146</a>, <a href="#Page_174">174 à 176</a>,
- <a href="#Page_214">214</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (Marie-Gilberte-Henriette Fréteau, marquise de), <a href="#Page_2">2</a>,
- <a href="#Page_4">4 à 9</a>, <a href="#Page_11">11 à 17</a>, <a href="#Page_20">20
- à 26</a>, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_43">43</a>,
- <a href="#Page_46">46</a>, <a href="#Page_48">48 à 54</a>, <a href="#Page_59">59 à
- 61</a>, <a href="#Page_64">64</a>, <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_88">88
- à 90</a>, <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_119">119</a>,
- <a href="#Page_128">128 à 130</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (le maréchal de), <a href="#Page_3">3</a>, <a href="#Page_4">4</a>,
- <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_10">10 à 12</a>, <a href="#Page_16">16 à 20</a>,
- <a href="#Page_22">22</a>, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_49">49</a>,
- <a href="#Page_50">50</a>, <a href="#Page_52">52</a>, <a href="#Page_55">55</a>,
- <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_67">67</a>, <a href="#Page_101">101</a>,
- <a href="#Page_119">119</a>, <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_131">131</a>,
- <a href="#Page_146">146</a>, <a href="#Page_161">161</a>,
- <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_192">192</a>, <a href="#Page_212">212</a>,
- <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_225">225 à 229</a>,
- <a href="#Page_237">237 à 243</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (de Pontécoulant, maréchale de), <a href="#Page_49">49 à 52</a>,
- <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_226">226</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (le chevalier de), <a href="#Page_16">16 à 20</a>,
- <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_55">55</a>, <a href="#Page_233">233</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (Alphonse de), <a href="#Page_223">223</a>, <a href="#Page_226">226</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (Ernest de), <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_230">230</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (Emmanuel de), <a href="#Page_232">232</a>.</li>
-
- <li>Grouchy (M. le vicomte de), Déd. Préf. <a href="#Page_4">4</a>,
- <a href="#Page_101">101</a>, <a href="#Page_211">211</a>, <a href="#Page_229">229</a>,
- <a href="#Page_232">232</a>, <a href="#Page_237">237</a>.</li>
-
- <li>Guadet, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_166">166</a>.</li>
-
- <li>Guadet (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_166">166</a>.</li>
-
- <li>Guillin (l’abbé), <a href="#Page_67">67</a>.</li>
-
- <li>Guillois (Eulalie Roucher, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_95">95</a>,
- <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_207">207 à
- 209</a>, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-
- <li>Guillois (F.-M.), <a href="#Page_207">207</a>, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-
- <li>Guizot, <a href="#Page_187">187</a>, <a href="#Page_221">221</a>,
- <a href="#Page_222">222</a>, <a href="#Page_225">225</a>, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Gustave IV, <a href="#Page_179">179</a>.</li>
-
- <li>Guyomard, <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_h">Hase, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
-
- <li>Hébert, <a href="#Page_149">149</a>.</li>
-
- <li>Helvétius, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_95">95</a>,
- <a href="#Page_109">109</a>.</li>
-
- <li>Helvétius (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_94">94
- à 98</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_110">110</a>,
- <a href="#Page_118">118</a>, <a href="#Page_132">132</a>, <a href="#Page_145">145</a>,
- <a href="#Page_164">164</a>, <a href="#Page_165">165</a>,
- <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_179">179</a>,
- <a href="#Page_183">183 à 185</a>, <a href="#Page_212">212</a>,
- <a href="#Page_219">219</a>.</li>
-
- <li>Hix, <a href="#Page_229">229</a>, <a href="#Page_230">230</a>.</li>
-
- <li>Hoffmann, <a href="#Page_214">214</a>.</li>
-
- <li>Homère, <a href="#Page_2">2</a>, <a href="#Page_93">93</a>,
- <a href="#Page_176">176</a>.</li>
-
- <li>Horace, <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_146">146</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_i">Imbonati, <a href="#Page_219">219</a>.</li>
-
- <li>Isabey, <a href="#Page_165">165</a>.</li>
-
- <li>Isambert, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_19">19</a>,
- <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_119">119</a>.</li>
-
- <li>Isnard, <a href="#Page_166">166</a>, <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_j">Jacquemont, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>Jefferson, <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_142">142</a>.</li>
-
- <li>Joubert (le général), <a href="#Page_168">168</a>.</li>
-
- <li>Joubert (le philosophe), <a href="#Page_183">183</a>.</li>
-
- <li>Joubert (Annette Cabanis, en premières noces M<sup>me</sup> Ch. Dupaty, et en
- deuxièmes M<sup>me</sup>), <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_183">183</a>,
- <a href="#Page_215">215</a>, <a href="#Page_233">233</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_l">La Brousse (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_116">116</a>.</li>
-
- <li>Lacépède, <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li><span class="pagenum" id="Page_249">[p. 249]</span> La Chèze,
- <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_118">118</a>, <a href="#Page_212">212</a>.</li>
-
- <li>La Chèze (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_118">118</a>,
- <a href="#Page_211">211</a>.</li>
-
- <li>Lacombe (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_112">112</a>.</li>
-
- <li>Lacombe-Guadet (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_166">166</a>.</li>
-
- <li>Lacretelle, <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li>Lacroix, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_150">150</a>.</li>
-
- <li>La Fayette (le général de), <a href="#Page_68">68</a>, <a href="#Page_72">72</a>,
- <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_105">105</a>,
- <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_198">198</a>, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>La Fayette (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_148">148</a>.</li>
-
- <li>Lagrange, <a href="#Page_65">65</a>.</li>
-
- <li>Laharpe, <a href="#Page_91">91</a>.</li>
-
- <li>Lakanal, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Lalande, <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_130">130</a>.</li>
-
- <li>Lalanne (M. Lud.), <a href="#Page_135">135</a>.</li>
-
- <li>Lally-Tollendal, <a href="#Page_63">63</a>.</li>
-
- <li>Lamartine, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_107">107</a>.</li>
-
- <li>Lamballe (la princesse de), <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li>Lambert (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Lambert (l’abbé), <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-
- <li>Lameth (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_111">111</a>.</li>
-
- <li>Laplace, <a href="#Page_150">150</a>.</li>
-
- <li>La Revellière-Lépeaux, <a href="#Page_166">166</a>, <a href="#Page_171">171</a>.</li>
-
- <li>Lardoise, <a href="#Page_68">68</a>.</li>
-
- <li>Larivière, <a href="#Page_166">166</a>.</li>
-
- <li>Laromiguière, <a href="#Page_199">199</a>, <a href="#Page_200">200</a>,
- <a href="#Page_212">212</a>.</li>
-
- <li>Larroque, <a href="#Page_212">212</a>.</li>
-
- <li>Lasource, <a href="#Page_114">114</a>.</li>
-
- <li>Laugier (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_135">135</a>.</li>
-
- <li>Lauraguais (comte de), <a href="#Page_57">57</a>.</li>
-
- <li>Lavoisier, <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-
- <li>Le Breton, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>Le Couteulx de Canteleu, <a href="#Page_196">196</a>.</li>
-
- <li>Lefebvre de la Roche (l’abbé), <a href="#Page_95">95</a>,
- <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_131">131</a>,
- <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_155">155</a>, <a href="#Page_164">164</a>,
- <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_184">184</a>.</li>
-
- <li>Lemercier, <a href="#Page_92">92</a>.</li>
-
- <li>Lemor, <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Le Ray de Chaumont, <a href="#Page_98">98</a>.</li>
-
- <li>Le Sueur, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Letourneur, <a href="#Page_168">168</a>.</li>
-
- <li>Le Veillard, <a href="#Page_98">98</a>.</li>
-
- <li>Lévis-Mirepoix (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Libert, <a href="#Page_158">158</a>.</li>
-
- <li>Loiselet, <a href="#Page_186">186</a>.</li>
-
- <li>Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse, <a href="#Page_79">79</a>.</li>
-
- <li>Longin, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_176">176</a>.</li>
-
- <li>Lope, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_24">24</a>.</li>
-
- <li>Louis XV, <a href="#Page_18">18</a>, <a href="#Page_33">33</a>,
- <a href="#Page_36">36</a>, <a href="#Page_107">107</a>.</li>
-
- <li>Louis XVI, <a href="#Page_92">92</a>, <a href="#Page_101">101</a>,
- <a href="#Page_103">103</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_110">110</a>,
- <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_198">198</a>.</li>
-
- <li>Louis XVII, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_106">106</a>.</li>
-
- <li>Louis XVIII, <a href="#Page_237">237 à 243</a>.</li>
-
- <li>Louvet, <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_166">166</a>.</li>
-
- <li>Lucien Bonaparte, <a href="#Page_194">194</a>, <a href="#Page_195">195</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_m">Mackintosh, <a href="#Page_77">77</a>.</li>
-
- <li>Mademoiselle (la Grande), <a href="#Page_31">31</a>.</li>
-
- <li>Mailla-Garat, <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_171">171</a>,
- <a href="#Page_188">188 à 193</a>, <a href="#Page_197">197</a>,
- <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-
- <li>Malesherbes (de), <a href="#Page_96">96</a>, <a href="#Page_105">105</a>,
- <a href="#Page_106">106</a>, <a href="#Page_150">150</a>.</li>
-
- <li>Malet, <a href="#Page_224">224</a>.</li>
-
- <li>Mallet du Pan, <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-
- <li>Manon, domestique de M<sup>me</sup> Vernet, <a href="#Page_136">136</a>,
- <a href="#Page_144">144</a>.</li>
-
- <li>Manzoni (Beccaria, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_219">219</a>.</li>
-
- <li>Manzoni, Préf. <a href="#Page_219">219</a>, <a href="#Page_220">220</a>.</li>
-
- <li>Manzoni (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_220">220</a>.</li>
-
- <li>Marat, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_107">107</a>,
- <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_149">149</a>.</li>
-
- <li>Marc-Aurèle, <a href="#Page_26">26</a>, <a href="#Page_53">53</a>.</li>
-
- <li>Marcoz, <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-
- <li>Marie-Antoinette, <a href="#Page_24">24</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-
- <li>Marie-Louise (l’Impératrice), <a href="#Page_240">240</a>.</li>
-
- <li>Marie-Thérèse, <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Marmontel, <a href="#Page_91">91</a>.</li>
-
- <li>Marsy (M. le comte de), <a href="#Page_4">4</a>.</li>
-
- <li>Masson (M. Frédéric), <a href="#Page_34">34</a>, <a href="#Page_118">118</a>,
- <a href="#Page_146">146</a>, <a href="#Page_211">211</a>.</li>
-
- <li>Maubourg (de), <a href="#Page_148">148</a>.</li>
-
- <li>Mazancourt (Félicité Fréteau, vicomtesse de), <a href="#Page_129">129 à 131</a>,
- <a href="#Page_133">133</a>, <a href="#Page_156">156</a>, <a href="#Page_159">159 à
- 161</a>.</li>
-
- <li>Méhée de la Touche, <a href="#Page_201">201</a>.</li>
-
- <li>Menthon (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Meulan (M<sup>lle</sup> de), <a href="#Page_207">207</a>.</li>
-
- <li>Michelet, <a href="#Page_69">69</a>, <a href="#Page_71">71</a>,
- <a href="#Page_72">72</a>, <a href="#Page_107">107</a>, <a href="#Page_120">120</a>.</li>
-
- <li>Midy d’Andé, <a href="#Page_78">78</a>.</li>
-
- <li>Mirabeau, <a href="#Page_77">77</a>, <a href="#Page_103">103</a>,
- <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-
- <li>Miribel (le général de), <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Miribel (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_233">233</a>.</li>
-
- <li>Molière, <a href="#Page_57">57</a>.</li>
-
- <li>Monestay (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li><span class="pagenum" id="Page_250">[p. 250]</span> Monsieur (plus tard Louis
- XVIII), <a href="#Page_90">90</a>, <a href="#Page_106">106</a>.</li>
-
- <li>Montagu, <a href="#Page_215">215</a>.</li>
-
- <li>Monteau, <a href="#Page_115">115</a>.</li>
-
- <li>Montesquieu, <a href="#Page_44">44</a>.</li>
-
- <li>Montesquiou-Fezensac (famille de), <a href="#Page_77">77</a>.</li>
-
- <li>Montesquiou (de), <a href="#Page_90">90</a>.</li>
-
- <li>Montmorency (Mathieu de), <a href="#Page_202">202</a>.</li>
-
- <li>Montmorin (de), <a href="#Page_90">90</a>.</li>
-
- <li>Moreau (le général), <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_200">200 à
- 202</a>, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
-
- <li>Morellet, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_95">95 à 97</a>,
- <a href="#Page_118">118</a>, <a href="#Page_149">149</a>.</li>
-
- <li>Moriceau, <a href="#Page_63">63</a>.</li>
-
- <li>Mun (Helvétius, comtesse de), <a href="#Page_96">96</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_n">Napoléon, <a href="#Page_146">146</a>,
- <a href="#Page_196">196 à 198</a>, <a href="#Page_210">210</a>,
- <a href="#Page_212">212</a>, <a href="#Page_220">220</a>, <a href="#Page_223">223 à
- 225</a>, <a href="#Page_238">238 à 242</a>.</li>
-
- <li>Narbonne (de), <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-
- <li>Necker, <a href="#Page_178">178 à 181</a>.</li>
-
- <li>Necker (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_116">116</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li>
-
- <li>Newton, <a href="#Page_93">93</a>, <a href="#Page_105">105</a>.</li>
-
- <li>Nicolo, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Noailles (Pauline Le Couteulx de Canteleu, vicomtesse de),
- <a href="#Page_165">165</a>.</li>
-
- <li>Nodier (Charles), <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Nuitter (M. Ch.), <a href="#Page_112">112</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_o">O’Connor (le général), <a href="#Page_8">8</a>,
- <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_118">118</a>,
- <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_210">210 à 212</a>.</li>
-
- <li>O’Connor (Elisa de Condorcet, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_8">8</a>,
- <a href="#Page_12">12</a>, <a href="#Page_16">16</a>, <a href="#Page_54">54</a>,
- <a href="#Page_61">61</a>, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_70">70</a>,
- <a href="#Page_71">71</a>, <a href="#Page_103">103 à 106</a>,
- <a href="#Page_110">110</a>, <a href="#Page_118">118</a>, <a href="#Page_119">119</a>,
- <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_139">139 à 142</a>,
- <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_147">147</a>,
- <a href="#Page_148">148</a>, <a href="#Page_156">156 à 160</a>,
- <a href="#Page_165">165</a>, <a href="#Page_166">166</a>, <a href="#Page_176">176</a>,
- <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_186">186</a>, <a href="#Page_210">210 à
- 212</a>, <a href="#Page_233">233</a>.</li>
-
- <li>Orléans (le duc d’), <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_136">136</a>.</li>
-
- <li>Orsay (le comte d’), <a href="#Page_107">107</a>.</li>
-
- <li>Orval (Aminthe Cabanis, M<sup>me</sup> d’), <a href="#Page_215">215</a>.</li>
-
- <li>Orval (M. Fernand Hecquet d’), Préf.</li>
-
- <li>Oudinot, <a href="#Page_242">242</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_p">Parcieux (de), <a href="#Page_91">91</a>.</li>
-
- <li>Parent-Réal, <a href="#Page_118">118</a>, <a href="#Page_199">199</a>,
- <a href="#Page_211">211</a>.</li>
-
- <li>Pariset, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
-
- <li>Parry (M.), <a href="#Page_151">151</a>.</li>
-
- <li>Parry (James), <a href="#Page_151">151</a>.</li>
-
- <li>Paty de Clam (M. le marquis du), Préf.</li>
-
- <li>Payne (Thomas), <a href="#Page_77">77</a>.</li>
-
- <li>Pétion (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Petitval (famille de), <a href="#Page_24">24</a>.</li>
-
- <li>Pichegru, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>Pignon (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_110">110</a>.</li>
-
- <li>Pinel, <a href="#Page_134">134</a>, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
-
- <li>Pingaud (M.), <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Platon, <a href="#Page_151">151</a>, <a href="#Page_213">213</a>.</li>
-
- <li>Polignac (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Pompée, <a href="#Page_93">93</a>.</li>
-
- <li>Pontécoulant (famille de), <a href="#Page_49">49 à 52</a>,
- <a href="#Page_58">58</a>, <a href="#Page_68">68</a>.</li>
-
- <li>Pontécoulant (le conventionnel de), <a href="#Page_166">166</a>.</li>
-
- <li>Portail, <a href="#Page_129">129</a>.</li>
-
- <li>Proly, <a href="#Page_115">115</a>.</li>
-
- <li>Puisié (abbé de), <a href="#Page_17">17 à 19</a>, <a href="#Page_23">23</a>.</li>
-
- <li>Puy-Montbrun (la chanoinesse Julie du), <a href="#Page_34">34</a>.</li>
-
- <li>Puy-Montbrun (marquis du), <a href="#Page_68">68</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_q">Quinette, <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_r">Récamier (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_200">200</a>,
- <a href="#Page_222">222</a>.</li>
-
- <li>Regnault de Saint-Jean-d’Angély, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Rémusat (M. et M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_185">185</a>.</li>
-
- <li>Richerand, <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_213">213</a>.</li>
-
- <li>Ringuet, <a href="#Page_63">63</a>.</li>
-
- <li>Riouffe, <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Ris (l’abbé de), <a href="#Page_24">24</a>.</li>
-
- <li>Rivière (M<sup>me</sup> de la), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Robert (de Kéralio, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_112">112</a>.</li>
-
- <li>Robespierre, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_147">147</a>.</li>
-
- <li>Robinet (M. le docteur), <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_19">19</a>,
- <a href="#Page_134">134</a>.</li>
-
- <li>Rochefoucauld (duc de la), <a href="#Page_69">69 à 72</a>,
- <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_106">106</a>.</li>
-
- <li>Roger (M.), <a href="#Page_186">186</a>.</li>
-
- <li>Rohan (duchesse de), <a href="#Page_24">24</a>.</li>
-
- <li>Roland (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_77">77</a>,
- <a href="#Page_104">104</a>, <a href="#Page_111">111</a>, <a href="#Page_116">116</a>.</li>
-
- <li>Romain (saint), <a href="#Page_32">32</a>.</li>
-
- <li>Roucher, <a href="#Page_7">7</a>, <a href="#Page_24">24</a>,
- <a href="#Page_25">25</a>, <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_75">75</a>,
- <a href="#Page_94">94 à 96</a>, <span class="pagenum" id="Page_251">[p. 251]</span>
- <a href="#Page_98">98</a>, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_106">106</a>,
- <a href="#Page_130">130</a>, <a href="#Page_150">150</a>, <a href="#Page_151">151</a>,
- <a href="#Page_154">154</a>, <a href="#Page_207">207</a>,
- <a href="#Page_208">208</a>, <a href="#Page_225">225</a>.</li>
-
- <li>Rougier de la Bergerie, <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Rouillé, <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li>Rousseau (J.-Jacques), <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_53">53</a>,
- <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_77">77</a>,
- <a href="#Page_109">109</a>, <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_126">126</a>,
- <a href="#Page_127">127</a>, <a href="#Page_151">151</a>, <a href="#Page_173">173</a>.</li>
-
- <li>Roussel, <a href="#Page_183">183</a>, <a href="#Page_204">204</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_s">Sabatier (l’abbé), <a href="#Page_8">8</a>.</li>
-
- <li>Sabatier (le chirurgien), <a href="#Page_60">60</a>.</li>
-
- <li>Sabran (Elzéar de), <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Sainte-Beuve, <a href="#Page_91">91</a>.</li>
-
- <li>Saint-Lambert, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Saint-Phalle (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Saint-Victor (Paul de), <a href="#Page_207">207</a>.</li>
-
- <li>Salle (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Sarret (J.-B.), <a href="#Page_135">135</a>, <a href="#Page_137">137 à 139</a>,
- <a href="#Page_143">143</a>, <a href="#Page_144">144</a>.</li>
-
- <li>Saunière (M.), <a href="#Page_134">134</a>.</li>
-
- <li>Saxe de Lusace (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Say (J.-B.), <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-
- <li>Ségur (de), <a href="#Page_113">113</a>.</li>
-
- <li>Ségur (famille de), <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Sévigné (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_23">23</a>, <a href="#Page_43">43</a>.</li>
-
- <li>Sèze (de), <a href="#Page_85">85</a>.</li>
-
- <li>Sidney, <a href="#Page_141">141</a>.</li>
-
- <li>Sieyès, <a href="#Page_105">105</a>, <a href="#Page_117">117</a>,
- <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-
- <li>Simon (Pierre), <a href="#Page_144">144</a>, <a href="#Page_146">146</a>.</li>
-
- <li>Sismondi (de), <a href="#Page_221">221</a>.</li>
-
- <li>Smith (Adam), <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_121">121</a>,
- <a href="#Page_168">168</a>, <a href="#Page_181">181</a>.</li>
-
- <li>Socrate, <a href="#Page_141">141</a>.</li>
-
- <li>Staël (M<sup>me</sup> de), <a href="#Page_73">73</a>, <a href="#Page_99">99</a>,
- <a href="#Page_116">116</a>, <a href="#Page_177">177 à 182</a>,
- <a href="#Page_196">196</a>, <a href="#Page_200">200</a>, <a href="#Page_202">202</a>,
- <a href="#Page_204">204</a>, <a href="#Page_222">222</a>.</li>
-
- <li>Stanhope (lord), <a href="#Page_78">78</a>, <a href="#Page_142">142</a>.</li>
-
- <li>Stormon (lord), <a href="#Page_78">78</a>.</li>
-
- <li>Suard, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_144">144</a>,
- <a href="#Page_145">145</a>, <a href="#Page_222">222</a>, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Suard (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_47">47</a>, <a href="#Page_75">75</a>,
- <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_119">119</a>, <a href="#Page_144">144</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_t">Tacite, <a href="#Page_176">176</a>.</li>
-
- <li>Taine, <a href="#Page_37">37</a>.</li>
-
- <li>Talleyrand, <a href="#Page_179">179</a>, <a href="#Page_180">180</a>.</li>
-
- <li>Tallien, <a href="#Page_163">163</a>.</li>
-
- <li>Tallien (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_165">165</a>.</li>
-
- <li>Talma, <a href="#Page_112">112</a>, <a href="#Page_113">113</a>,
- <a href="#Page_115">115</a>, <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_164">164</a>.</li>
-
- <li>Talma (Julie Carreau, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_112">112 à 114</a>,
- <a href="#Page_155">155</a>, <a href="#Page_163">163</a>, <a href="#Page_164">164</a>,
- <a href="#Page_203">203</a>.</li>
-
- <li>Target, <a href="#Page_62">62</a>, <a href="#Page_231">231</a>.</li>
-
- <li>Tascher de la Pagerie (famille), <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Tasse (Le), <a href="#Page_38">38</a>.</li>
-
- <li>Théroigne de Méricourt (M<sup>lle</sup>), <a href="#Page_112">112</a>,
- <a href="#Page_116">116</a>.</li>
-
- <li>Thiers, <a href="#Page_114">114</a>, <a href="#Page_199">199</a>.</li>
-
- <li>Thurot, <a href="#Page_200">200</a>.</li>
-
- <li>Tilly, <a href="#Page_117">117</a>, <a href="#Page_118">118</a>.</li>
-
- <li>Tour (Quentin de la), <a href="#Page_95">95</a>.</li>
-
- <li>Tripier, <a href="#Page_228">228</a>.</li>
-
- <li>Trudaine (les frères), <a href="#Page_75">75</a>.</li>
-
- <li>Truguet (l’amiral), <a href="#Page_197">197</a>.</li>
-
- <li>Turgot, <a href="#Page_8">8</a>, <a href="#Page_63">63</a>,
- <a href="#Page_76">76</a>, <a href="#Page_94">94 à 96</a>, <a href="#Page_178">178</a>,
- <a href="#Page_180">180</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_u">Ursins (princesse des), <a href="#Page_100">100</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_v">Valazé (M<sup>me</sup>), <a href="#Page_161">161</a>.</li>
-
- <li>Valmy (famille de), <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Varenne (la chanoinesse de), <a href="#Page_35">35</a>.</li>
-
- <li>Varlet, <a href="#Page_91">91</a>.</li>
-
- <li>Vatel, <a href="#Page_166">166</a>.</li>
-
- <li>Vergniaud, <a href="#Page_113">113</a>, <a href="#Page_114">114</a>,
- <a href="#Page_166">166</a>.</li>
-
- <li>Vernet (Rose-Marie Brichet, M<sup>me</sup>), <a href="#Page_134">134 à
- 137</a>, <a href="#Page_141">141 à 145</a>, <a href="#Page_203">203</a>,
- <a href="#Page_216">216</a>.</li>
-
- <li>Vigny (Alfred de), <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Vincent de Paul (saint), <a href="#Page_31">31</a>.</li>
-
- <li>Virgile, <a href="#Page_176">176</a>.</li>
-
- <li>Vitrolles (de), <a href="#Page_242">242</a>.</li>
-
- <li>Vollet (M. le pasteur E.-H.), <a href="#Page_28">28</a>,
- <a href="#Page_33">33</a>.</li>
-
- <li>Volney, <a href="#Page_75">75</a>, <a href="#Page_150">150</a>,
- <a href="#Page_171">171</a>, <a href="#Page_172">172</a>, <a href="#Page_196">196</a>,
- <a href="#Page_201">201</a>.</li>
-
- <li>Voltaire, <a href="#Page_39">39</a>, <a href="#Page_53">53</a>,
- <a href="#Page_74">74</a>, <a href="#Page_91">91</a>, <a href="#Page_109">109</a>,
- <a href="#Page_122">122</a>, <a href="#Page_126">126</a>, <a href="#Page_127">127</a>,
- <a href="#Page_178">178</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_w">Wagram (famille de), <a href="#Page_229">229</a>.</li>
-
- <li>Williams (David), <a href="#Page_77">77</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_y">Young, <a href="#Page_38">38</a>.</li>
-
- <li>Yse de Saléon (M<sup>gr</sup> d’), <a href="#Page_61">61</a>.</li>
-
- <li>Yvan (le baron), <a href="#Page_146">146</a>.</li>
-
- <li class="xh" id="let_z">Zusca, <a href="#Page_223">223</a>.</li>
-</ul>
-
-<hr class="hr20" />
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="notes">
-
-<h3>NOTES</h3>
-
-<div class="fnotes">
-<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>
-Le château de Villette qui, après la mort du marquis de
-Grouchy, devint la propriété du maréchal fut vendu par celui-ci,
-sous la Restauration, à l’époque de son exil en Amérique. Il était,
-récemment encore, la propriété de M<sup>me</sup> la comtesse de Castelbajac,
-née de Thermes.</p>
-
-<p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a>
-Les Grouchy possédaient les fiefs de Monterollier, de Robertot,
-de la Chaussée, etc. Ils portaient <i>d’or fretté de six pièces d’azur, en
-cœur, sur le tout d’argent à trois trèfles de sinople</i> (lettres patentes
-de décembre 1671);—sur la généalogie de cette famille, voir les
-<i>Mémoires du Maréchal de Grouchy</i>, Dentu, Paris, 1873, t. I, p. <em>IV</em>
-et seq.; mais consulter surtout à la bibliothèque nationale, au
-département des Manuscrits, fonds latins 17803, n<sup>o</sup> 60 et, au cabinet
-des Titres, n<sup>o</sup> 1397, un travail très important de M. le vicomte de
-Grouchy. Celui-ci est encore l’auteur des Vies de Nicolas de Grouchy
-(Caen 1878) et de Thomas de Grouchy, sieur de Robertot; cette dernière
-en collaboration avec le comte de Marsy (Gand, 1886).</p>
-
-<p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a>
-En secondes noces. De son premier mariage, il n’avait pas eu
-d’enfants.</p>
-
-<p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a>
-Il était né en octobre 1714.</p>
-
-<p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a>
-Les lettres que je donne sont toutes, sauf mention contraire,
-inédites. Celle-ci provient des archives Fréteau de Pény. A l’avenir
-je me bornerai à indiquer la source.</p>
-
-<p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a>
-Fréteau de Saint-Just, conseiller maître des comptes, décédé le
-30 août 1771.</p>
-
-<p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a>
-Villette, 27 avril 1762. Fréteau à sa mère, née Lambert.—Archives
-Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a>
-Les Grouchy demeuraient bien rue Royale, mais ils passaient
-presque toutes leurs soirées rue Gaillon où la maison était plus
-grande et plus commode pour les réceptions.</p>
-
-<p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a>
-Le docteur Robinet, dans <i>Condorcet: sa vie, son œuvre</i> (Paris,
-May et Motteroz, p. 80) dit que Sophie de Grouchy naquit «au mois
-de septembre 1766, et non pas en 1764, comme dit Isambert».
-C’est là une erreur. D’abord, M. Isambert, ami très intime de la
-famille O’Connor ne pouvait pas se tromper sur un point aussi
-sérieux. De plus, le maréchal qui fut le second enfant du marquis de
-Grouchy, naquit le 23 octobre 1766, ce qui rend impossible la naissance
-de Sophie au mois de septembre de la même année. Enfin,
-M<sup>me</sup> de Grouchy, dans une lettre datée de 1775, dit qu’elle jouit de
-la présence de sa fille depuis dix ans; et Dupaty, en décembre 1777,
-disait que sa nièce avait près de quatorze ans. Le doute n’est donc
-pas possible.</p>
-
-<p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a>
-Sans autre date que «Jeudi, 22, 1770». Archives du Paty de
-Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a>
-De Bussac, 2 novembre 1774. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a>
-Archives du Paty de Clam. Sans date.</p>
-
-<p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a>
-Archives du Paty de Clam. 10 avril 1775.</p>
-
-<p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a>
-M<sup>me</sup> O’Connor, fille de M<sup>me</sup> de Condorcet, a laissé sur sa mère
-une notice manuscrite qui est aujourd’hui à la bibliothèque de
-l’Institut. Il résulte de ce document que la maladie de Sophie serait
-arrivée au couvent de Neuville. Il est certain que M<sup>lle</sup> de Grouchy
-fut malade à Neuville, après quelques excès de fatigue. Mais la
-crise qui la transforma est de 1775, et les lettres, toutes datées, que
-nous donnons sont formelles sur ce point.</p>
-
-<p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a>
-Toutes trois sont extraites des Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a>
-M<sup>me</sup> de Grouchy tutoyait le Président, ami intime de son frère
-et qu’elle avait beaucoup vu, chez ses parents, quand il était au
-collège avec Fréteau.</p>
-
-<p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a>
-Henri-François, qui naquit à Villette en 1773 et qui, destiné à
-l’ordre de Malte, fut connu dans la famille sous le nom de chevalier
-de Grouchy. Il fut baptisé à Condécourt le 21 juillet 1773.</p>
-
-<p><a name="Footnote_23" id="Footnote_23" href="#FNanchor_23"><span class="label">[23]</span></a>
-Ils le faisaient assez souvent depuis la naissance des enfants,
-car Sophie, jusqu’à dix-huit ans, ne passa que trois hivers à Paris.
-(Notice de M<sup>me</sup> O’Connor.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_24" id="Footnote_24" href="#FNanchor_24"><span class="label">[24]</span></a>
-L’abbé de Puisié, dont il sera question un peu plus loin.</p>
-
-<p><a name="Footnote_25" id="Footnote_25" href="#FNanchor_25"><span class="label">[25]</span></a>
-Notice sur M. l’abbé Fréteau de Pény, par M. des Glajeux.</p>
-
-<p><a name="Footnote_26" id="Footnote_26" href="#FNanchor_26"><span class="label">[26]</span></a>
-Cette phrase a été donnée par M. Isambert dans sa biographie
-de M<sup>me</sup> de Condorcet (Hoefer-Didot). Ce qui suit a été copié sur
-l’original par M. le docteur Robinet qui a bien voulu me le communiquer
-et à qui je suis heureux d’adresser ici tous mes remerciements.</p>
-
-<p><a name="Footnote_27" id="Footnote_27" href="#FNanchor_27"><span class="label">[27]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.—La présidente à son mari, 13 novembre
-1784.</p>
-
-<p><a name="Footnote_28" id="Footnote_28" href="#FNanchor_28"><span class="label">[28]</span></a>
-A sa femme, 23 juin 1787. Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_29" id="Footnote_29" href="#FNanchor_29"><span class="label">[29]</span></a>
-Villette, 26 décembre 1777. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_30" id="Footnote_30" href="#FNanchor_30"><span class="label">[30]</span></a>
-Montfort-l’Amaury, 18 janvier 1777. Archives du Paty de Clam.—Roucher
-terminait ainsi: «Je viens dans mon dernier voyage à
-Paris de renouveler l’enthousiasme que j’y excitai il y a deux ans.
-C’est mon nouveau <i>mois</i> de mars qui m’a valu ce dangereux honneur.
-La reine veut m’entendre et je paraîtrai dans cet incompréhensible
-pays au commencement du carême.»—Le 17 mars 1774,
-M<sup>me</sup> de Grouchy écrit à Dupaty: «Ecoute mon infortune. J’avais
-demain à dîner Farges, l’abbé de Ris, Dussaulx, Lope et autres, les
-Petitval, d’Arbouville, enfin mille oreilles, pour entendre Roucher
-sur sa promesse et voilà que son crachement de sang le travaille
-de sorte que les duchesses d’Anville, de Rohan et moi, sommes au
-filet. Cela me fâche d’autant que le fond est triste pour le faillant.
-Je n’aime point cette habitude de cracher du sang. J’espère qu’il va
-enrayer sur le débit...»</p>
-
-<p>Et le 24 mars 1775, la même correspondante écrit au Président:
-«Hier, Roucher m’acquitta un peu ses promesses. Nous étions douze.
-Hélas! Il ne voulut nous dire qu’un chant, celui de Septembre,
-étonnant comme les autres, mais qui nous laisse trop affamés de
-beautés. Il part demain pour fuir la fatigue. Il est tué.»</p>
-
-<p><a name="Footnote_31" id="Footnote_31" href="#FNanchor_31"><span class="label">[31]</span></a>
-C’était un ancien précepteur de la famille. Sa lettre sans date et
-sans signature fait partie des archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_32" id="Footnote_32" href="#FNanchor_32"><span class="label">[32]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény. Villette, 26 décembre 1780.</p>
-
-<p><a name="Footnote_33" id="Footnote_33" href="#FNanchor_33"><span class="label">[33]</span></a>
-D’Expilly ne comptait que vingt-quatre chapitres, avec six cents
-sujets et 350.000 L. seulement de revenus.—V. dans la <i>Grande Encyclopédie</i>
-(publiée sous la direction de M. Berthelot), aux mots
-<i>Chanoinesses</i> et <i>France ecclésiastique</i>, les deux articles si documentés
-de M. le pasteur E.-H. Vollet.—Voir encore <i>Les chapitres nobles de
-Dames, recherches historiques, généalogiques</i>, etc., par Ducas (Paris,
-1843, 1 vol. in-8<sup>o</sup>, extrait du tome XXI du <i>Nobiliaire universel de
-France</i>, de Saint-Allais); le <i>Dictionnaire des ordres religieux</i> (collection
-Migne, Paris, 1847-1859, 4 vol. in-8<sup>o</sup>); <i>la France chevaleresque et
-chapitrale</i>, par le vicomte de G. (Gabrielly), Paris, 1786, in-12; les
-<i>mémoires historiques</i> d’Amelot de la Houssaye (Amsterdam 1722, t. I);
-pour chaque province, consulter aussi le <i>Catalogue des Gentilshommes
-ayant pris part aux assemblées pour les élections aux Etats-Généraux
-de 1789</i>, publié par Ed. de Barthélemy et L. de Laroque
-(Paris, Dentu, 1865, 2 vol. in-8<sup>o</sup>). Enfin sur les chapitres de Pontsay
-et de Remiremont, voir aux Archives départementales des Vosges,
-série G.</p>
-
-<p><a name="Footnote_34" id="Footnote_34" href="#FNanchor_34"><span class="label">[34]</span></a>
-<i>Lucile de Chateaubriand</i>, par M. Anatole France, p. <em>XIX</em>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_35" id="Footnote_35" href="#FNanchor_35"><span class="label">[35]</span></a>
-Ou Neuville-sur-Renom. Cette commune compte aujourd’hui
-1.643 habitants; elle fait partie de l’arrondissement de Trévoux et
-du canton de Châtillon-sur-Chalaronne (département de l’Ain). Dans
-la région, sillonnée de canaux, de petites rivières et d’étangs, la
-culture, il y a quelques années encore, était intermittente; pendant
-deux ans, on labourait; puis, la troisième année, on laissait inonder
-le terrain qui rapportait alors un poisson renommé. Il en résultait
-que la topographie extérieure changeait constamment dans cette
-plaine élevée, en moyenne, de 250 mètres au-dessus du niveau de la
-mer. Aujourd’hui, les assèchements progressifs ont diminué considérablement
-le nombre des étangs et assaini le pays.</p>
-
-<p><a name="Footnote_36" id="Footnote_36" href="#FNanchor_36"><span class="label">[36]</span></a>
-Il avait été curé du pays en 1617.</p>
-
-<p><a name="Footnote_37" id="Footnote_37" href="#FNanchor_37"><span class="label">[37]</span></a>
-Supprimé en 1791, il fut rétabli en 1824 et existe encore aujourd’hui
-à l’état d’institution libre. Thoissey est à 17 kilomètres de Neuville,
-Châtillon, à six seulement.</p>
-
-<p><a name="Footnote_38" id="Footnote_38" href="#FNanchor_38"><span class="label">[38]</span></a>
-La plus grande partie de ces renseignements sur l’état actuel du
-chapitre de Neuville est due à M. P. Carrel, curé de Neuville-aux-Dames,
-qui a bien voulu répondre aux questions de l’auteur avec
-une obligeance inépuisable.</p>
-
-<p><a name="Footnote_39" id="Footnote_39" href="#FNanchor_39"><span class="label">[39]</span></a>
-Sur l’histoire du chapitre noble de Neuville, consulter une brochure
-de M. Henri Bouchot (Bourg, imprimerie Villefranche) et une
-notice de M. l’abbé Gourmand, ancien curé de Neuville.—Voir
-aussi les archives de Bourg, de Dijon, de Chambéry et de Turin
-(jusqu’en 1601, la Bresse a appartenu aux ducs de Savoie); le
-<i>Catalogue des Gentilshommes</i>, etc., publié par E. de Barthélemy et
-L. de Laroque (Livraison Bourgogne); <i>Le Nobiliaire Universel de
-France</i>, par Ducas et Saint-Allais (Paris, 1843, t. XXI, p. 455); enfin,
-<i>La France ecclésiastique pour l’année 1789</i> par Duchesne (Paris, 1788,
-p. 177 à 179). M. le pasteur E.-H. Vollet, qu’on ne consulte jamais
-qu’avec tant de profit sur ces questions d’histoire religieuse, a fait
-remarquer à l’auteur, qui est heureux de remercier ici son savant
-correspondant, que les renseignements contenus dans la <i>France
-ecclésiastique pour 1789</i>, sont inexacts en ce qui concerne l’antiquité
-du chapitre de Neuville, mais que, pour le reste, ils ont une
-réelle valeur. Dans <i>Le Cardinal de Bernis depuis son ministère</i>,
-M. Frédéric Masson a parlé, page 475, d’une des chanoinesses de
-Neuville, Julie du Puy-Montbrun, nièce du cardinal de Bernis. Or,
-le chapitre de Neuville dépendait du diocèse de Lyon dont le cardinal
-était chanoine.</p>
-
-<p><a name="Footnote_40" id="Footnote_40" href="#FNanchor_40"><span class="label">[40]</span></a>
-Avant l’époque où le Roi, par la réunion de l’abbaye de Tournus
-(1781), rendit les frais beaucoup moins onéreux pour les familles, il
-en coûtait de 30 à 40.000 livres de plus: il fallait, en effet, acquérir
-une adoption ou un emplacement dans le chapitre. Les adoptions
-coûtaient de 20 à 30.000 livres et si l’on était obligé de faire
-bâtir sur un emplacement, la dépense pouvait aller à 40.000 livres.</p>
-
-<p><a name="Footnote_41" id="Footnote_41" href="#FNanchor_41"><span class="label">[41]</span></a>
-<i>Correspondant</i> du 25 février 1896, p. 674. Louise-Marie-Victoire
-de Chastenay, née en 1771, au château d’Essarois, près de Châtillon-sur-Seine.</p>
-
-<p><a name="Footnote_42" id="Footnote_42" href="#FNanchor_42"><span class="label">[42]</span></a>
-Taine. <i>L’ancien Régime.</i></p>
-
-<p><a name="Footnote_43" id="Footnote_43" href="#FNanchor_43"><span class="label">[43]</span></a>
-4 août 1785. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_44" id="Footnote_44" href="#FNanchor_44"><span class="label">[44]</span></a>
-8 juin 1785. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_45" id="Footnote_45" href="#FNanchor_45"><span class="label">[45]</span></a>
-3 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_46" id="Footnote_46" href="#FNanchor_46"><span class="label">[46]</span></a>
-1<sup>er</sup> avril 1788. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_47" id="Footnote_47" href="#FNanchor_47"><span class="label">[47]</span></a>
-9 octobre 1787. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_48" id="Footnote_48" href="#FNanchor_48"><span class="label">[48]</span></a>
-10 août 1785. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_49" id="Footnote_49" href="#FNanchor_49"><span class="label">[49]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_50" id="Footnote_50" href="#FNanchor_50"><span class="label">[50]</span></a>
-Archives du Paty de Clam. 10 août 1785.</p>
-
-<p><a name="Footnote_51" id="Footnote_51" href="#FNanchor_51"><span class="label">[51]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_52" id="Footnote_52" href="#FNanchor_52"><span class="label">[52]</span></a>
-Gouvernante de Sophie; femme de confiance de la famille de
-Grouchy, passée, depuis, au service de la marquise de Condorcet.</p>
-
-<p><a name="Footnote_53" id="Footnote_53" href="#FNanchor_53"><span class="label">[53]</span></a>
-Neuville, 4 septembre 1785. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_54" id="Footnote_54" href="#FNanchor_54"><span class="label">[54]</span></a>
-Même lettre.</p>
-
-<p><a name="Footnote_55" id="Footnote_55" href="#FNanchor_55"><span class="label">[55]</span></a>
-3 décembre 1785, De Neuville, à la présidente Dupaty. Archives
-du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_56" id="Footnote_56" href="#FNanchor_56"><span class="label">[56]</span></a>
-4 mars 1785. La présidente à son mari. Archives du Paty de
-Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_57" id="Footnote_57" href="#FNanchor_57"><span class="label">[57]</span></a>
-10 mars 1785. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_58" id="Footnote_58" href="#FNanchor_58"><span class="label">[58]</span></a>
-17 mars 1785. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_59" id="Footnote_59" href="#FNanchor_59"><span class="label">[59]</span></a>
-28 mars et 5 avril 1785. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_60" id="Footnote_60" href="#FNanchor_60"><span class="label">[60]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_61" id="Footnote_61" href="#FNanchor_61"><span class="label">[61]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_62" id="Footnote_62" href="#FNanchor_62"><span class="label">[62]</span></a>
-4 décembre 1785. Archives du Paty de Clam.—On verra plus
-loin que Sophie ne partageait pas l’enthousiasme du Président
-pour sa belle-sœur.</p>
-
-<p><a name="Footnote_63" id="Footnote_63" href="#FNanchor_63"><span class="label">[63]</span></a>
-10 ou 11 avril 1786. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_64" id="Footnote_64" href="#FNanchor_64"><span class="label">[64]</span></a>
-18 avril 1786. M<sup>me</sup> de Grouchy au Président. Archives du Paty
-de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_65" id="Footnote_65" href="#FNanchor_65"><span class="label">[65]</span></a>
-Détail donné par M<sup>me</sup> O’Connor dans sa notice sur sa mère (Bibliothèque
-de l’Institut).</p>
-
-<p><a name="Footnote_66" id="Footnote_66" href="#FNanchor_66"><span class="label">[66]</span></a>
-12 octobre 1786. La Présidente à son mari. Archives du Paty de
-Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_67" id="Footnote_67" href="#FNanchor_67"><span class="label">[67]</span></a>
-La Présidente à son mari, s. d. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_68" id="Footnote_68" href="#FNanchor_68"><span class="label">[68]</span></a>
-Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_69" id="Footnote_69" href="#FNanchor_69"><span class="label">[69]</span></a>
-Beaumarchais à Dupaty, Paris, 29 novembre (1786). Archives du
-Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_70" id="Footnote_70" href="#FNanchor_70"><span class="label">[70]</span></a>
-Sophie au Président, s. d. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_71" id="Footnote_71" href="#FNanchor_71"><span class="label">[71]</span></a>
-C’était la propriété de M. Chopin de Seraincourt. C’est là que
-Cabanis mourut le 6 mai 1808.</p>
-
-<p><a name="Footnote_72" id="Footnote_72" href="#FNanchor_72"><span class="label">[72]</span></a>
-22 août 1786. M<sup>me</sup> de Grouchy au Président. Archives du Paty de
-Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_73" id="Footnote_73" href="#FNanchor_73"><span class="label">[73]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_74" id="Footnote_74" href="#FNanchor_74"><span class="label">[74]</span></a>
-M<sup>me</sup> O’Connor, dans sa Notice sur sa mère, dit que Dupaty invita
-Sophie à venir passer un automne chez lui à la campagne et que
-c’est là que Condorcet fit sa connaissance. Il y a là une légère
-erreur. Jamais Dupaty n’eut de campagne à lui aux environs de
-Paris. Particulièrement pendant l’été et l’automne de 1786, il resta
-à Paris, rue de Gaillon, ne faisant que de rares apparitions soit à
-Villette, soit à Vaux, chez ses beaux-frères.—Jérôme Lalande est
-plus dans la vérité quand il prétend que c’est en voyant Sophie prodiguer
-les soins les plus touchants au jeune fils de Dupaty, mordu
-par un chien enragé, que Condorcet s’éprit d’elle.</p>
-
-<p><a name="Footnote_75" id="Footnote_75" href="#FNanchor_75"><span class="label">[75]</span></a>
-C’est M<sup>me</sup> Roland qui le définissait ainsi.</p>
-
-<p><a name="Footnote_76" id="Footnote_76" href="#FNanchor_76"><span class="label">[76]</span></a>
-Le Parlement Maupeou.</p>
-
-<p><a name="Footnote_77" id="Footnote_77" href="#FNanchor_77"><span class="label">[77]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_78" id="Footnote_78" href="#FNanchor_78"><span class="label">[78]</span></a>
-Tout le monde cependant ne fut pas aussi bienveillant; car les
-<i>Mémoires de Bachaumont</i>, à la date du 28 décembre 1786, s’expriment
-ainsi: «Il en était amoureux depuis quelque temps et voilà la
-cause du zèle avec lequel il a défendu les trois Roués et les deux
-magistrats leurs protecteurs.</p>
-
-<p>«La semaine dernière, l’Académie des Sciences, suivant l’usage,
-reçoit notification de ce mariage. On nomme des députés pour aller
-féliciter Condorcet. On en prenait dans la classe de géométrie, dans
-celle d’Astronomie. «Messieurs,—s’écrie Dionis du Séjour, le farceur
-de la compagnie,—ce n’est pas parmi ces Messieurs qu’il faut
-choisir; c’est tout ce qu’il y a de mieux et de plus fort en anatomie
-qu’il faut envoyer à notre confrère.» Plaisanterie qui a d’autant plus
-fait rire que Condorcet a trente ans de plus que la demoiselle, jeune,
-jolie, bien découplée et morceau de dure digestion pour ce nouvel
-époux.»</p>
-
-<p><a name="Footnote_79" id="Footnote_79" href="#FNanchor_79"><span class="label">[79]</span></a>
-De Villette, s. d. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_80" id="Footnote_80" href="#FNanchor_80"><span class="label">[80]</span></a>
-Guillin, curé. Les bans avaient été publiés à Saint-André-des-Arcs.</p>
-
-<p><a name="Footnote_81" id="Footnote_81" href="#FNanchor_81"><span class="label">[81]</span></a>
-Cardot était, en même temps, commis au contrôle général. Il
-travaillait pour Condorcet le dimanche toute la journée, et tous les
-jours, de 6 heures à 11 heures du soir.</p>
-
-<p><a name="Footnote_82" id="Footnote_82" href="#FNanchor_82"><span class="label">[82]</span></a>
-Le jour même, ce jeune homme remit ces vers à son bienfaiteur:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Après quatre ans entiers de crainte et de douleur</div>
- <div class="vers8">Aux pieds du sauveur de mon père</div>
- <div class="vers">Conduit par l’amitié, dans un jour de bonheur,</div>
- <div class="vers8">Je verrai mon Dieu tutélaire;</div>
- <div class="vers">Par mille infortunés, je l’entendrai bénir,</div>
- <div class="vers">S’il oublie aisément tout le bien qu’il sait faire,</div>
- <div class="vers">Mes regards et mes pleurs l’en feront souvenir.</div>
-</div>
-
-<p>Lardoise, un des trois Roués, reçut, lui aussi, de la part de
-Condorcet, des preuves d’intérêt; il donna bien des ennuis à son sauveur
-et à la famille de Dupaty, après la mort du Président.</p>
-
-<p><a name="Footnote_83" id="Footnote_83" href="#FNanchor_83"><span class="label">[83]</span></a>
-Il faut constater que cette imputation, maintenue, malgré les
-protestations de la famille, dans les premières éditions, ne figura
-plus, du vivant même de Lamartine, dans les derniers tirages de
-cette <i>Histoire des Girondins</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_84" id="Footnote_84" href="#FNanchor_84"><span class="label">[84]</span></a>
-Elles sont intitulées: <i>Remarques sur divers passages de l’Histoire
-des Girondins, relatifs à Condorcet</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_85" id="Footnote_85" href="#FNanchor_85"><span class="label">[85]</span></a>
-A l’occasion du mariage d’Elisa de Condorcet avec le général
-O’Connor, la succession de Condorcet, restée jusque-là indivise entre
-sa femme et sa fille, fut liquidée.</p>
-
-<p><a name="Footnote_86" id="Footnote_86" href="#FNanchor_86"><span class="label">[86]</span></a>
-De Villette, vendredi. Archives du Paty de Clam. Charlotte resta
-à Neuville jusqu’à 1789.</p>
-
-<p><a name="Footnote_87" id="Footnote_87" href="#FNanchor_87"><span class="label">[87]</span></a>
-<i>Mémoires historiques sur la vie de M. Suard</i>, etc., <i>et sur le <em>XVIII<sup>e</sup></em> siècle</i>
-par D.-J. Garat. Paris, 1820, 2 vol. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_88" id="Footnote_88" href="#FNanchor_88"><span class="label">[88]</span></a>
-Michelet. <i>Les Femmes de la Révolution.</i></p>
-
-<p><a name="Footnote_89" id="Footnote_89" href="#FNanchor_89"><span class="label">[89]</span></a>
-31 août 1787, à sa femme. Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_90" id="Footnote_90" href="#FNanchor_90"><span class="label">[90]</span></a>
-Rouen, 25 décembre 1787. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_91" id="Footnote_91" href="#FNanchor_91"><span class="label">[91]</span></a>
-15 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_92" id="Footnote_92" href="#FNanchor_92"><span class="label">[92]</span></a>
-Villette, 13 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_93" id="Footnote_93" href="#FNanchor_93"><span class="label">[93]</span></a>
-En allant plaider la cause des trois hommes injustement condamnés
-à la roue, il les sauva.</p>
-
-<p><a name="Footnote_94" id="Footnote_94" href="#FNanchor_94"><span class="label">[94]</span></a>
-25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_95" id="Footnote_95" href="#FNanchor_95"><span class="label">[95]</span></a>
-8 novembre 1788. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_96" id="Footnote_96" href="#FNanchor_96"><span class="label">[96]</span></a>
-Eléonore Dupaty épousa, en 1797, Armand Elie de Beaumont, fils
-du grand avocat et père de l’illustre savant.</p>
-
-<p><a name="Footnote_97" id="Footnote_97" href="#FNanchor_97"><span class="label">[97]</span></a>
-Septembre 1788.—Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_98" id="Footnote_98" href="#FNanchor_98"><span class="label">[98]</span></a>
-Villette, 25 octobre 1788. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_99" id="Footnote_99" href="#FNanchor_99"><span class="label">[99]</span></a>
-22 décembre 1788. Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_100" id="Footnote_100" href="#FNanchor_100"><span class="label">[100]</span></a>
-Archives du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_101" id="Footnote_101" href="#FNanchor_101"><span class="label">[101]</span></a>
-La Harpe, au lendemain de la mort de Voltaire, s’était montré
-plus que sévère pour le philosophe qui n’avait eu (c’est Voltaire lui-même
-qui parle) «que des entrailles paternelles émues de tendresse
-pour chacun des succès» du critique; c’était, au moins, de mauvais
-goût; mais c’était bien dans les habitudes de la Harpe. Condorcet
-s’emporta et, dans le <i>Journal de Paris</i>, dénonça la mauvaise action
-du critique; celui-ci en perdit la direction du <i>Mercure</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_102" id="Footnote_102" href="#FNanchor_102"><span class="label">[102]</span></a>
-Il ne fallut pas moins que la Révolution pour fixer les idées
-ailleurs.—Les cours furent interrompus en 1793 et ne furent repris
-qu’après la Terreur, sans que le Lycée ait pu retrouver, dans cette
-deuxième période, son antique splendeur.—Il y eut des scènes terribles,
-en 1792 et 1793, et sans parler des cours faits par La Harpe,
-en bonnet rouge, qu’il soit permis de rappeler qu’un nommé Varlet
-vint lire à la tribune du Lycée un poème sur l’odieux Marat.</p>
-
-<p><a name="Footnote_103" id="Footnote_103" href="#FNanchor_103"><span class="label">[103]</span></a>
-Anacharsis Clootz.</p>
-
-<p><a name="Footnote_104" id="Footnote_104" href="#FNanchor_104"><span class="label">[104]</span></a>
-V. <i>Le Salon de M<sup>me</sup> Helvétius</i>, p. 43 et seq.</p>
-
-<p><a name="Footnote_105" id="Footnote_105" href="#FNanchor_105"><span class="label">[105]</span></a>
-Savant, propriétaire des eaux de Passy, premier maire de ce village
-pendant la Révolution, Le Veillard est surtout célèbre par les soins
-filiaux qu’il prodigua à Franklin, pendant son séjour en France.</p>
-
-<p><a name="Footnote_106" id="Footnote_106" href="#FNanchor_106"><span class="label">[106]</span></a>
-Le Ray de Chaumont, ancien directeur de l’Hôtel des Invalides,
-grand ami des Américains, logea, chez lui, à Passy, Franklin sans
-vouloir rien accepter en échange.</p>
-
-<p><a name="Footnote_107" id="Footnote_107" href="#FNanchor_107"><span class="label">[107]</span></a>
-<i>Journal de la Société de 89.</i></p>
-
-<p><a name="Footnote_108" id="Footnote_108" href="#FNanchor_108"><span class="label">[108]</span></a>
-Archives du vicomte de Grouchy.</p>
-
-<p><a name="Footnote_109" id="Footnote_109" href="#FNanchor_109"><span class="label">[109]</span></a>
-Pontécoulant, 27 novembre 1789. Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_110" id="Footnote_110" href="#FNanchor_110"><span class="label">[110]</span></a>
-Les tricoteuses n’avaient pas encore fait leur apparition au temps
-de la Constituante et qu’est-ce qu’une tricoteuse en gants de soie?</p>
-
-<p><a name="Footnote_111" id="Footnote_111" href="#FNanchor_111"><span class="label">[111]</span></a>
-Notice manuscrite de M<sup>me</sup> O’Connor sur M<sup>me</sup> de Condorcet. (Bibliothèque
-de l’Institut.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_112" id="Footnote_112" href="#FNanchor_112"><span class="label">[112]</span></a>
-Notice manuscrite sur M<sup>me</sup> de Condorcet.</p>
-
-<p><a name="Footnote_113" id="Footnote_113" href="#FNanchor_113"><span class="label">[113]</span></a>
-<i>Ibidem.</i></p>
-
-<p><a name="Footnote_114" id="Footnote_114" href="#FNanchor_114"><span class="label">[114]</span></a>
-Ce fameux plan créait les Ecoles primaires,—les Ecoles Secondaires,—les
-Instituts (ou Collèges),—les Lycées (ou Facultés) et
-la Société nationale des sciences et arts (véritable embryon de l’Institut
-de France), chargée de la Direction générale de l’Enseignement
-public.—Il est facile de voir ce que la Convention et l’Empire
-surtout ont pris dans le projet de Condorcet pour leurs organisations
-de l’Instruction publique et de l’Université impériale.</p>
-
-<p><a name="Footnote_115" id="Footnote_115" href="#FNanchor_115"><span class="label">[115]</span></a>
-Il opta pour le département de l’Aisne, où il avait des intérêts.</p>
-
-<p><a name="Footnote_116" id="Footnote_116" href="#FNanchor_116"><span class="label">[116]</span></a>
-Déclaration par la citoyenne Félicité-Charlotte Grouchy, majeure,
-devant la municipalité, de son intention d’être imposée séparément
-de ses sœur et beau-frère, 4 janvier 1794.</p>
-
-<p><a name="Footnote_117" id="Footnote_117" href="#FNanchor_117"><span class="label">[117]</span></a>
-Ce mariage, célébré au civil le 30 avril 1790, ne le fut à l’église
-que le 19 avril 1791. Talma avait dû en appeler à l’Assemblée nationale
-du refus du curé de Saint-Sulpice (<i>Moniteur universel</i>, 1790,
-p. 796). Julie avait sept ans de plus que Talma et possédait une
-grande fortune.—De ce mariage naquirent Tell, Castor et Pollux,
-tous trois morts en bas âge.</p>
-
-<p><a name="Footnote_118" id="Footnote_118" href="#FNanchor_118"><span class="label">[118]</span></a>
-Etats de l’Opéra de 1773 à 1776, communiqués avec une bonne
-grâce charmante par M. Nuitter.</p>
-
-<p><a name="Footnote_119" id="Footnote_119" href="#FNanchor_119"><span class="label">[119]</span></a>
-<i>Souvenirs d’un sexagénaire</i>, t. II, p. 133.</p>
-
-<p><a name="Footnote_120" id="Footnote_120" href="#FNanchor_120"><span class="label">[120]</span></a>
-<i>Lettre sur Julie</i> imprimée à la suite des <i>Mélanges de Littérature</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_121" id="Footnote_121" href="#FNanchor_121"><span class="label">[121]</span></a>
-M. Thiers a raconté que cette scène s’était passée chez M<sup>lle</sup> Candeille;
-c’est une erreur, M<sup>lle</sup> Candeille était chez Julie, ce soir-là, et
-elle était au piano, quand arriva Marat. Celui-ci est formel sur ce
-point. Vergniaud et Lasource ne le furent pas moins dans leurs
-interrogatoires au Tribunal révolutionnaire.—Sur Julie, consulter
-le dictionnaire de Jal au mot <span class="smcap">Talma</span>; <i>les Souvenirs d’une actrice</i> (Louise
-Fusil); <i>les Souvenirs d’un sexagénaire</i>, par Arnault; l’ouvrage de
-C. Vatel sur <i>Vergniaud</i>; enfin, et surtout, les articles très remarquables
-de M. Victor du Bled sur <i>les Comédiens français pendant la
-Révolution et l’Empire</i>, dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i> des 15 avril,
-1<sup>er</sup> août et 15 novembre 1894.</p>
-
-<p><a name="Footnote_122" id="Footnote_122" href="#FNanchor_122"><span class="label">[122]</span></a>
-Voir le <i>Journal des Débats de la Société des Jacobins</i>, n<sup>o</sup> 285,
-19 octobre 1792.—C’est la version donnée par Marat lui-même de
-sa conduite dans cette soirée.</p>
-
-<p><a name="Footnote_123" id="Footnote_123" href="#FNanchor_123"><span class="label">[123]</span></a>
-Tome III, p. 375.</p>
-
-<p><a name="Footnote_124" id="Footnote_124" href="#FNanchor_124"><span class="label">[124]</span></a>
-<i>Revue Blanche</i>, 15 mai 1896, p. 452.</p>
-
-<p><a name="Footnote_125" id="Footnote_125" href="#FNanchor_125"><span class="label">[125]</span></a>
-<i>Le Dictionnaire de la Conversation</i>, à l’article <span class="smcap">Condorcet</span>, raconte,
-d’après un témoin oculaire, dit-il, que Condorcet, membre du
-Comité de la Commune, ayant assisté à un conseil sur les subsistances,
-conseil présidé par Louis XVI, aurait été frappé des connaissances
-du roi en cette matière et de la sagesse des mesures qu’il
-avait proposées. «Après l’avoir écouté, nous nous sommes tous regardés
-avec étonnement et nous n’avons réellement rien trouvé de
-mieux à faire que d’adopter ses vues.» Tout cela est parfaitement
-possible; mais il est bien difficile d’admettre, comme Aubert-Vitry
-voudrait le faire croire, que Condorcet ait remporté de cette
-séance,—en dehors du cas particulier en discussion,—l’impression
-que Louis XVI était un prince très éclairé, très instruit et plein
-de sens.</p>
-
-<p>C’est chez M<sup>me</sup> Dupaty qu’Aubert-Vitry aurait recueilli cette anecdote
-de la bouche même de Condorcet!</p>
-
-<p><a name="Footnote_126" id="Footnote_126" href="#FNanchor_126"><span class="label">[126]</span></a>
-Tilly, chargé d’affaires à Gênes, agent royaliste, écrivait le
-27 juillet 1793 (sa lettre est évidemment très postérieure aux faits
-qu’elle relate, car, en juillet 1793, Condorcet était proscrit): «Pendant
-que Belleville avait harangué le roi des Lazzaroni en faveur
-de ses compatriotes, le marquis et la marquise de Condorcet avaient
-harangué le ministre de la marine en faveur de La Chèze (consul).»
-(Archives des affaires étrangères. Gênes, 1793, f<sup>o</sup> 178.) La Chèze,
-député de Brive à la Constituante, s’était établi, grâce à son amitié
-avec Cabanis, chez M<sup>me</sup> Helvétius, en 1789. Il fut cause de la brouille
-de Cabanis avec Morellet et du départ de celui-ci. (Voir les <i>Mémoires</i>
-de Morellet et <i>le Salon de M<sup>me</sup> Helvétius</i>.) M<sup>me</sup> de Condorcet et les
-O’Connor conservèrent des relations avec La Chèze et, en juillet 1810,
-une lettre du général O’Connor à Parent-Réal (collection Fréd.
-Masson) montre que le gendre de Condorcet s’occupait encore, à
-cette date, des intérêts pécuniaires de M<sup>me</sup> La Chèze.</p>
-
-<p><a name="Footnote_127" id="Footnote_127" href="#FNanchor_127"><span class="label">[127]</span></a>
-Emmanuel Jean-Baptiste Fréteau, né le 5 novembre 1775, allait
-atteindre sa dix-septième année quand, après les journées de
-septembre, il fut réquisitionné comme tous ceux qui avaient plus de
-seize ans. On l’envoya à Caen avec son précepteur; mais tous deux
-furent arrêtés à Houdan. Ils songèrent à se recommander de Condorcet
-qui obtint leur mise en liberté.—14 septembre 1792, M<sup>me</sup> Fréteau
-à son fils: «Tu auras sans doute rendu grâces, ainsi que
-nous, à celui qui a protégé ton innocence et sans l’appui et le
-secours duquel tu aurais pu courir de grands dangers. Sans doute
-vous aurez écrit à M. de Condorcet pour le remercier.» Archives
-Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_128" id="Footnote_128" href="#FNanchor_128"><span class="label">[128]</span></a>
-Voir, sur toute cette période, <i>les Mémoires du Maréchal de Grouchy</i>,
-23 avril: «La santé de ton respectable père, dit M<sup>me</sup> de Grouchy à
-son fils, est troublée par la persévérance des calomnies que l’évidence
-même ne peut désarmer.»</p>
-
-<p><a name="Footnote_129" id="Footnote_129" href="#FNanchor_129"><span class="label">[129]</span></a>
-8 mars 1842. Lettre à Isambert (Bibliothèque de l’Institut).</p>
-
-<p><a name="Footnote_130" id="Footnote_130" href="#FNanchor_130"><span class="label">[130]</span></a>
-Michelet. <i>Les Femmes de la Révolution</i>, p. 87.</p>
-
-<p><a name="Footnote_131" id="Footnote_131" href="#FNanchor_131"><span class="label">[131]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_132" id="Footnote_132" href="#FNanchor_132"><span class="label">[132]</span></a>
-12 juin 1793. Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives Fréteau de
-Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_133" id="Footnote_133" href="#FNanchor_133"><span class="label">[133]</span></a>
-Il paraît bien que l’influence de Condorcet fut, ici, toute-puissante.
-M. Louis Amiable, dans une brochure sur <i>Lalande franc-maçon</i>
-(Paris, Charavay frères, 1889), dit, à trois reprises, pages 30
-et 31, que Condorcet appartint comme franc-maçon à la loge des
-IX sœurs. J’ai eu entre les mains presque tous les papiers de cette loge
-dont mon arrière-grand-père, le poète Roucher, fut orateur et premier
-secrétaire et je puis affirmer que Condorcet ne figure dans aucun
-des tableaux de la Loge et, notamment, dans celui de 1784, où il
-serait inscrit certainement.</p>
-
-<p>Condorcet fit-il partie d’une autre Loge ou n’appartint-il jamais
-à la franc-maçonnerie, comme c’est mon opinion personnelle, c’est
-là une question intéressante, compliquée d’un fait difficilement explicable,
-je le reconnais; mais elle n’est encore résolue ni dans un
-sens, ni dans l’autre.</p>
-
-<p><a name="Footnote_134" id="Footnote_134" href="#FNanchor_134"><span class="label">[134]</span></a>
-Premier registre de la paroisse d’Auteuil, folio 5.</p>
-
-<p><a name="Footnote_135" id="Footnote_135" href="#FNanchor_135"><span class="label">[135]</span></a>
-23 juin 1793.—Félicité à Emmanuel Fréteau. Archives Fréteau
-de Pény. Ce ne fut que quelque temps après que le marquis de
-Grouchy fut arrêté et enfermé à Sainte-Pélagie.</p>
-
-<p><a name="Footnote_136" id="Footnote_136" href="#FNanchor_136"><span class="label">[136]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_137" id="Footnote_137" href="#FNanchor_137"><span class="label">[137]</span></a>
-Cette maison porte aujourd’hui le n<sup>o</sup> 15 de la rue Servandoni.
-Elle est restée extérieurement et intérieurement, à peu près dans le
-même état qu’en 1794. Elle conserva son n<sup>o</sup> 21 jusqu’en 1841; c’est
-de là, évidemment, qu’est venue l’erreur du docteur Robinet qui,
-dans son <i>Condorcet</i>, dit que la maison où le philosophe vécut en
-1793-1794 est la maison portant le n<sup>o</sup> 21 actuel de la rue Servandoni.
-Le même auteur dit que M<sup>me</sup> Vernet était née Marie-Rose Boucher;
-c’est Rose-Marie Brichet que l’on trouve dans les actes que le propriétaire
-actuel, M. Saunière, a bien voulu me communiquer. Cette maison
-porte une plaque commémorative très peu apparente, à cause de l’étroitesse
-de la rue, du manque de recul et de la hauteur où on l’a placée.</p>
-
-<p>La rue Servandoni n’a pris ce nom qu’en 1807; jusque-là, elle
-s’appelait rue des Fossoyeurs. C’est donc pour être très précis, au
-n<sup>o</sup> 21 de la rue des Fossoyeurs que Condorcet habita.</p>
-
-<p><a name="Footnote_138" id="Footnote_138" href="#FNanchor_138"><span class="label">[138]</span></a>
-M<sup>me</sup> O’Connor, dans une courte notice sur M<sup>me</sup> Vernet, dit qu’elle
-avait dû être très jolie. «Jamais on ne sut son âge, mais, à son
-décès, en mars 1832, elle avait plus de quatre-vingts ans.» En
-manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.—Voici comment les papiers
-de Condorcet se trouvent dans ce riche dépôt; ils furent d’abord
-conservés par M<sup>me</sup> de Condorcet, puis transmis par elle à sa fille,
-M<sup>me</sup> O’Connor, qui les donna à François Arago, au moment où l’illustre
-astronome se chargea d’écrire l’éloge de Condorcet et de donner
-une édition de ses œuvres. M<sup>me</sup> Laugier, nièce de François Arago,
-remit à son tour ces papiers à M. Ludovic Lalanne, bibliothécaire
-de l’Institut, avec mission de les offrir à la bibliothèque qu’il dirige
-avec tant de science et d’amabilité.</p>
-
-<p><a name="Footnote_139" id="Footnote_139" href="#FNanchor_139"><span class="label">[139]</span></a>
-Parfois les anciens serviteurs de Condorcet purent aussi pénétrer
-auprès de lui et lui apporter, avec des nouvelles des siens, leurs
-soins dévoués et affectueux.</p>
-
-<p><a name="Footnote_140" id="Footnote_140" href="#FNanchor_140"><span class="label">[140]</span></a>
-Sur le manuscrit autographe de la <i>Justification</i>, Sophie a écrit:
-«Quitté à ma prière pour écrire l’<i>Esquisse des progrès de l’esprit
-humain</i>.» Condorcet fit plusieurs fois passer, sous le voile de l’anonyme,
-des mémoires patriotiques au comité de Salut public. A propos
-du livre de Condorcet, imprimé en l’an VII, et intitulé: <i>Moyen
-d’apprendre à compter sûrement et avec facilité</i>, il y eut un regrettable
-débat entre M<sup>me</sup> de Condorcet et J.-B. Sarret qui avait publié,
-à la même époque, une arithmétique élémentaire. Celui-ci fut injustement
-accusé de s’être approprié le manuscrit de Condorcet pour
-le publier sous son nom. Un verdict de l’Institut, choisi comme
-arbitre, innocenta complètement Sarret de tout soupçon de plagiat.
-Celui-ci ne conserva de cette affaire aucun mauvais souvenir puisqu’il
-donna, à quelque temps de là, une notice très bienveillante sur
-Condorcet. Pendant les huit mois de la captivité du philosophe,
-Sarret n’avait cessé, disait-il, d’admirer sa douceur, sa patience,
-le calme de son âme, sa résignation à un sort immérité, «je pourrais
-dire son indifférence pour lui-même, car les objets de ses plus
-vives sollicitudes étaient la République, sa femme, son enfant et
-ses amis.»</p>
-
-<p><a name="Footnote_141" id="Footnote_141" href="#FNanchor_141"><span class="label">[141]</span></a>
-Fragment (mars 1794) qui était resté entre les mains de M<sup>me</sup> Vernet.</p>
-
-<p><a name="Footnote_142" id="Footnote_142" href="#FNanchor_142"><span class="label">[142]</span></a>
-Testament (mars 1794).</p>
-
-<p><a name="Footnote_143" id="Footnote_143" href="#FNanchor_143"><span class="label">[143]</span></a>
-Cet ouvrage est, malheureusement, non seulement inédit, mais
-très probablement perdu pour toujours. Malgré toutes mes recherches
-dans les papiers de famille, je n’ai rien pu trouver à ce sujet.
-Quant aux <i>Mémoires de Condorcet</i>, en 2 vol. in-8<sup>o</sup> parus en 1824,
-ai-je besoin de dire qu’ils sont absolument apocryphes et, par conséquent,
-indignes de toute confiance.</p>
-
-<p><a name="Footnote_144" id="Footnote_144" href="#FNanchor_144"><span class="label">[144]</span></a>
-Sarret ne voulut quitter le philosophe qu’à la porte de Suard, à
-Fontenay-aux-Roses. Suard reçut Condorcet en lui disant de revenir
-le soir par une porte dérobée: il lui prêta un volume d’Horace
-et consentit à recevoir le portrait d’Elisa que Condorcet avait sur
-lui et qu’il voulait faire parvenir par cette voie à M<sup>me</sup> de Condorcet.
-Le soir, à l’heure convenue, la porte était fermée. Voilà comment
-Suard reconnaissait l’hospitalité qu’il avait reçue autrefois à la
-Monnaie, où Condorcet l’avait logé avant son mariage! On a cherché
-à laver la mémoire de Suard de ce forfait. Je crois qu’on l’a
-fait inutilement. Ce n’était un mystère pour personne qu’avant le
-mariage de M<sup>me</sup> Suard, Condorcet en avait été éperdument épris;
-Suard le savait et ne le pardonna jamais à Condorcet. De plus, tous
-ceux qui ont connu M<sup>me</sup> O’Connor savent à quel point elle était
-persuadée de ce crime. On ne pouvait pas, me dit un de ses vieux
-amis, prononcer le nom de Suard devant elle. M<sup>me</sup> Vernet, écrivant
-vers 1825, à M<sup>me</sup> O’Connor, disait: «Ce monstre de Suard.»
-(Bibliothèque de l’Institut.)</p>
-
-<p>La même M<sup>me</sup> Vernet, dans des vers adressés à la mémoire de
-Condorcet, s’exprimait ainsi:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers8">Toi qui vivais tant pour Sophie,</div>
- <div class="vers8">Pour ton enfant, pour son bonheur,</div>
- <div class="vers8">Viens m’inspirer, ombre chérie...</div>
- <div class="vers8">Porte tes accents dans mon cœur.</div>
- <div class="vers8">Viens effacer de ma pensée</div>
- <div class="vers8">L’affreux souvenir d’un Suard,</div>
- <div class="vers8">Qui mit ta belle destinée</div>
- <div class="vers8">Entre les aléas du hasard...</div>
-</div>
-
-<p><a name="Footnote_145" id="Footnote_145" href="#FNanchor_145"><span class="label">[145]</span></a>
-Depuis 1808, Napoléon portait sur lui, dans un sachet, le poison
-préparé par Cabanis. En 1812, il reçut d’Yvan, son chirurgien, un
-poison d’une formule différente. (Frédéric Masson. <i>Revue de famille</i>,
-1<sup>er</sup> mars 1893.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_146" id="Footnote_146" href="#FNanchor_146"><span class="label">[146]</span></a>
-Bibliothécaire de l’Institut en 1842.</p>
-
-<p><a name="Footnote_147" id="Footnote_147" href="#FNanchor_147"><span class="label">[147]</span></a>
-Ce sont les termes du procès-verbal d’arrestation. Ce détail permit
-de reconnaître l’identité du philosophe. Il avait échangé sa montre,
-en avril 1792, contre celle de son beau-frère, le général de Grouchy.</p>
-
-<p><a name="Footnote_148" id="Footnote_148" href="#FNanchor_148"><span class="label">[148]</span></a>
-Le divorce fut prononcé le 18 mai, c’est-à-dire plus de six
-semaines après la mort ignorée de Condorcet «pour cause de séparation
-de fait depuis plus de six mois, la dame Grouchy étant domiciliée
-dans la commune depuis deux ans et demi et ledit Condorcet
-étant séparé d’elle depuis plus de dix mois par son évasion». Signé:
-«P.-J.-G. Cabanis, médecin, trente-six ans, domicilié à Auteuil, témoin
-et Benoît, officier public.»—Le divorce fut une précaution
-que prirent, à cette époque, beaucoup de femmes d’émigrés. M<sup>me</sup> de
-La Fayette n’agit pas ainsi. Elle revendiqua toujours très haut son
-titre de <i>Citoyenne La Fayette</i>, et le général, plus tard, s’en montrait
-fier. (Voir dans ses <i>Mémoires</i>, t. V, sa lettre à M. de Maubourg.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_149" id="Footnote_149" href="#FNanchor_149"><span class="label">[149]</span></a>
-<i>Journal des Débats et de la Correspondance de la Société des Jacobins,
-amis de la Constitution de 1793, séante aux Jacobins à Paris</i>,
-n<sup>o</sup> 524, 9<sup>e</sup> jour, 2<sup>e</sup> mois de l’an second. (Séance du septidi brumaire.)—Ducos
-fut condamné à mort le 9 brumaire an II.</p>
-
-<p><a name="Footnote_150" id="Footnote_150" href="#FNanchor_150"><span class="label">[150]</span></a>
-<i>Mémoires</i>, t. II, p. 106.</p>
-
-<p><a name="Footnote_151" id="Footnote_151" href="#FNanchor_151"><span class="label">[151]</span></a>
-Elle conservait même une influence pour le bien. C’est ainsi
-qu’en novembre 1793, elle recommandait son neveu Fréteau à
-Laplace et à Lacroix, alors professeur d’artillerie à Besançon.
-Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_152" id="Footnote_152" href="#FNanchor_152"><span class="label">[152]</span></a>
-Nancy est l’abréviation anglaise de Suzanne, nom alors fort à la
-mode. La belle-sœur de Brissot s’appelait Nancy Dupont. Les extraits
-de la correspondance de Ginguené que nous donnons ici sont inédits.
-Ils ont été recueillis par l’auteur, dans les papiers de Ginguené
-gracieusement communiqués par M. Parry, fils de James Parry, fils
-adoptif de Ginguené et de sa femme.</p>
-
-<p><a name="Footnote_153" id="Footnote_153" href="#FNanchor_153"><span class="label">[153]</span></a>
-Ces lettres sont écrites sur de petits morceaux de papier que
-Ginguené cachait dans un ourlet du linge sale qu’il renvoyait. Sur
-la note ostensible du linge, il soulignait la première lettre de la pièce
-où se trouvait le billet. C’est à peu près le système qu’employait
-André Chénier pour envoyer aux siens ses immortelles poésies.</p>
-
-<p><a name="Footnote_154" id="Footnote_154" href="#FNanchor_154"><span class="label">[154]</span></a>
-C’est ainsi que s’habillait M<sup>me</sup> Ginguené quand elle allait devant
-la prison pour chercher à apercevoir le captif. Elle était ainsi plus
-reconnaissable.</p>
-
-<p><a name="Footnote_155" id="Footnote_155" href="#FNanchor_155"><span class="label">[155]</span></a>
-Dans la notice manuscrite déjà citée qui se trouve à la bibliothèque
-de l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_156" id="Footnote_156" href="#FNanchor_156"><span class="label">[156]</span></a>
-<i>Vergniaud</i> par C. Vatel, t. I, p. <em>LXVIII</em>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_157" id="Footnote_157" href="#FNanchor_157"><span class="label">[157]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény. Cette lettre est scellée d’un cachet
-de cire rouge portant ces mots: <i>La Vérité</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_158" id="Footnote_158" href="#FNanchor_158"><span class="label">[158]</span></a>
-Félicité Fréteau, qui devint la vicomtesse de Mazancourt.</p>
-
-<p><a name="Footnote_159" id="Footnote_159" href="#FNanchor_159"><span class="label">[159]</span></a>
-Cette rectification fut prononcée par jugement du 12 ventôse
-an III. Le 21 pluviôse an III, dans le «procès-verbal des déclarations
-reçues pour la rectification» apparaissent comme témoins
-Cabanis et Joseph-François Baudelaire, demeurant à Auteuil. Acte
-dressé par Jean Libert, juge de paix du canton de Passy.—Ce Baudelaire,
-allié aux Condorcet, était le père du poète.</p>
-
-<p><a name="Footnote_160" id="Footnote_160" href="#FNanchor_160"><span class="label">[160]</span></a>
-Emmanuel Fréteau, qui fut élève d’artillerie, aide de camp de
-Menou et quitta l’armée pour entrer dans la magistrature.</p>
-
-<p><a name="Footnote_161" id="Footnote_161" href="#FNanchor_161"><span class="label">[161]</span></a>
-Mariée à M. Filleul de Fosse. Elle devint presque folle; un jour,
-on la trouva morte dans un fossé en Normandie.</p>
-
-<p><a name="Footnote_162" id="Footnote_162" href="#FNanchor_162"><span class="label">[162]</span></a>
-M<sup>me</sup> Colin de Plancy.</p>
-
-<p><a name="Footnote_163" id="Footnote_163" href="#FNanchor_163"><span class="label">[163]</span></a>
-Nées après la mort de M. Fréteau.</p>
-
-<p><a name="Footnote_164" id="Footnote_164" href="#FNanchor_164"><span class="label">[164]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_165" id="Footnote_165" href="#FNanchor_165"><span class="label">[165]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_166" id="Footnote_166" href="#FNanchor_166"><span class="label">[166]</span></a>
-Archives Fréteau de Pény. Le 8 messidor an IV, le conseil des
-Cinq-Cents déclarait: «Considérant qu’après avoir coopéré à établir
-la liberté et à fonder la République, ils l’ont scellée de leur sang
-et sont morts victimes de leur dévouement à la Patrie et de leur
-respect pour les droits de la nation,» c’est le préambule du décret
-qui accordait un secours annuel de 2.000 francs aux veuves des
-Girondins Valazé, Pétion, Carra, Buzot, Gorsas, Brissot, Salle et Gardien,
-<i>réduites à l’indigence</i>. M<sup>me</sup> de Condorcet ne reçut rien.—Les
-Archives nationales renferment certains documents relatifs aux scellés
-de Condorcet, à leur levée, etc. F<sup>7</sup>. 4652. 27 pluviôse: Le
-Comité de sûreté générale ordonne que les scellés soient mis sur
-les papiers de Condorcet. 21 frimaire an III: levée desdits scellés.—Sans
-date: Marie-Louise Sophie Grouchy, veuve Condorcet, expose
-qu’on a levé les scellés, mais pas le séquestre des biens à cause de
-la communauté entre elle et son mari.—Sans date: Grouchy, général
-de brigade, réclame la levée des scellés sur les effets de Cardot
-pour en extraire les contrats de rente à lui confiés pour en toucher
-les arrérages. 6 nivôse 1793: Le Comité de sûreté générale fait
-droit à cette réclamation et Cardot est extrait de prison pour assister
-à la levée des scellés.—Sans date: Le citoyen Cardot informe
-le Comité que s’étant présenté à la section le 21 fructidor lors de
-l’Assemblée primaire, il en fut rejeté comme désarmé et ayant
-voulu représenter qu’un décret de la Convention l’y autorisait, le
-citoyen Rossignol l’a mis à la porte en le maltraitant et l’a consigné
-au corps de garde.—Sans date: Cardot, négociant, rue Saint-Denis,
-28, section des Amis de la Patrie, renouvelle sa plainte.</p>
-
-<p><a name="Footnote_167" id="Footnote_167" href="#FNanchor_167"><span class="label">[167]</span></a>
-5 janvier 1795. Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_168" id="Footnote_168" href="#FNanchor_168"><span class="label">[168]</span></a>
-Précepteur des enfants Fréteau. En effet, en nivôse de l’an III, le
-département de l’Aisne reçut un arrêté ordonnant de surseoir à la
-vente des biens de Condorcet.</p>
-
-<p><a name="Footnote_169" id="Footnote_169" href="#FNanchor_169"><span class="label">[169]</span></a>
-En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_170" id="Footnote_170" href="#FNanchor_170"><span class="label">[170]</span></a>
-Il est impossible de comprendre comment Tallien put dire aux
-Cinq-Cents: «Il y a quatre jours que la veuve de Condorcet est
-inscrite sur la liste des émigrés.» <i>Journal de Paris</i>, n<sup>o</sup> 162, 12 ventôse
-an VI, p. 672.</p>
-
-<p><a name="Footnote_171" id="Footnote_171" href="#FNanchor_171"><span class="label">[171]</span></a>
-«Sophie m’a donné hier soir une lettre pour Garat.» Emmanuel
-Fréteau à sa mère, 23 novembre 1794.—«Je dois me trouver ce soir
-chez Sophie où il y aura quelques personnes qui peuvent m’être
-fort utiles.» Le même à la même, 30 novembre 1794.—«Je dîne
-aujourd’hui avec Sophie chez un des commissaires de l’Instruction
-publique.» Id., 24 février 1795. Archives Fréteau de Pény.</p>
-
-<p><a name="Footnote_172" id="Footnote_172" href="#FNanchor_172"><span class="label">[172]</span></a>
-<i>Correspondance inédite de Mallet du Pan avec la cour de Vienne</i>
-(Edition André, 1884), I, 269, note. De Turin, août 1795: «Le parti
-dominant Girondin Républicain tient sa cabale principale chez
-Julie Talma. Sieyès, Chénier, Louvet, Guyomard, Bailleul décident là
-le destin de l’Etat.» Même renseignement, p. 272, Berne, 2 août 1795.</p>
-
-<p><a name="Footnote_173" id="Footnote_173" href="#FNanchor_173"><span class="label">[173]</span></a>
-Séparés de fait depuis 1795, Julie et Talma ne furent officiellement
-divorcés que le 6 février 1801.</p>
-
-<p><a name="Footnote_174" id="Footnote_174" href="#FNanchor_174"><span class="label">[174]</span></a>
-3 brumaire an II. Déclaration de contribution aux charges de
-la Commune. Le village, d’ailleurs, n’est pas heureux. D’un rapport
-de police du 11 nivôse an III, j’extrais ceci: «Un officier de paix a
-entendu dire, ce matin, au café de la Régence, par une blanchisseuse
-demeurant à Auteuil, que sept personnes traversant hier la
-glace de la Seine, près de Longchamps ont été englouties avec le
-pain qu’elles apportaient à leurs familles; que, dans ces cantons,
-des malheureux passaient quelquefois deux jours sans pain.» Nécessité
-de s’occuper de cette disette qui pourrait amener des
-rassemblements aux barrières. (<i>Tableaux de la Révolution française</i>, par
-A. Schmidt, Leipzig, 1867-1870, t. II, p. 257.)</p>
-
-<p><a name="Footnote_175" id="Footnote_175" href="#FNanchor_175"><span class="label">[175]</span></a>
-Je dois à M. Elie de Beaumont, ancien magistrat, la très gracieuse
-communication de ses papiers de famille. C’est là que j’ai trouvé
-ces détails sur les occupations et la vie mondaine de Sophie de
-1795 à 1797. Les lettres sont échangées entre Pauline Le Couteulx
-de Canteleu, qui devint vicomtesse de Noailles, et son amie Eléonore
-Dupaty qui épousa le fils du grand Elie de Beaumont.</p>
-
-<p><a name="Footnote_176" id="Footnote_176" href="#FNanchor_176"><span class="label">[176]</span></a>
-Baudelaire habitait Auteuil; c’était un ancien prêtre devenu
-voltairien.</p>
-
-<p><a name="Footnote_177" id="Footnote_177" href="#FNanchor_177"><span class="label">[177]</span></a>
-Cette lettre justifie le mot de Vatel que «la correspondance de
-M<sup>me</sup> Ginguené était remarquable par le naturel et par l’agrément
-du style».</p>
-
-<p><a name="Footnote_178" id="Footnote_178" href="#FNanchor_178"><span class="label">[178]</span></a>
-Les Girondins avaient échangé leurs portraits. Jean Debry avait
-celui de Guadet, tandis que celui-ci avait reçu l’image de Jean
-Debry. C’est ainsi que le portrait de ce conventionnel se trouve
-aujourd’hui entre les mains de M<sup>me</sup> Lacombe-Guadet.</p>
-
-<p><a name="Footnote_179" id="Footnote_179" href="#FNanchor_179"><span class="label">[179]</span></a>
-Sur la proposition de Daunou, la Convention souscrivit à
-3.000 exemplaires de l’<i>Esquisse des progrès de l’esprit humain</i> et
-ordonna la distribution de cet ouvrage de Condorcet dans toute
-l’étendue de la République.—Archives de l’Arsenal: 1<sup>er</sup> pluviôse
-an VI: Le ministre de l’intérieur Letourneur autorise la remise à la
-veuve de Condorcet de 540 exemplaires confisqués de l’<i>Essai sur l’application
-de l’analyse à la probabilité des décisions</i>. 2 ventôse: M<sup>me</sup> de
-Condorcet reconnaît avoir reçu ces volumes.</p>
-
-<p><a name="Footnote_180" id="Footnote_180" href="#FNanchor_180"><span class="label">[180]</span></a>
-Elles parurent à la suite de sa traduction de la <i>Théorie des sentiments
-moraux</i>, d’Adam Smith.</p>
-
-<p><a name="Footnote_181" id="Footnote_181" href="#FNanchor_181"><span class="label">[181]</span></a>
-An III (1795).</p>
-
-<p><a name="Footnote_182" id="Footnote_182" href="#FNanchor_182"><span class="label">[182]</span></a>
-24 thermidor. Lettre à Jean Debry.</p>
-
-<p><a name="Footnote_183" id="Footnote_183" href="#FNanchor_183"><span class="label">[183]</span></a>
-Villette, 4 juillet 1789, à son cousin Charles Dupaty. Archives
-du Paty de Clam.</p>
-
-<p><a name="Footnote_184" id="Footnote_184" href="#FNanchor_184"><span class="label">[184]</span></a>
-14 mai 1796. X<sup>e</sup> arrondissement. Témoins: Mailla-Garat et Dominique
-Garat, tous deux hommes de lettres.</p>
-
-<p><a name="Footnote_185" id="Footnote_185" href="#FNanchor_185"><span class="label">[185]</span></a>
-Eymar qui appartenait à la noblesse avait adopté les idées nouvelles.
-On le voyait souvent à Auteuil. Il mourut préfet de Genève
-en 1800.</p>
-
-<p><a name="Footnote_186" id="Footnote_186" href="#FNanchor_186"><span class="label">[186]</span></a>
-Il se trouve aujourd’hui dans la salle principale de la bibliothèque
-de l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_187" id="Footnote_187" href="#FNanchor_187"><span class="label">[187]</span></a>
-Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_188" id="Footnote_188" href="#FNanchor_188"><span class="label">[188]</span></a>
-Manuscrit à la bibliothèque d’Avignon (Musée Calvet). Collection
-Requien.</p>
-
-<p><a name="Footnote_189" id="Footnote_189" href="#FNanchor_189"><span class="label">[189]</span></a>
-Les Condorcet, c’est-à-dire M<sup>me</sup> de Condorcet, Cabanis et sa
-femme; car Elisa était trop jeune pour qu’on se préoccupât de son
-jugement.</p>
-
-<p><a name="Footnote_190" id="Footnote_190" href="#FNanchor_190"><span class="label">[190]</span></a>
-Talleyrand, à son retour, s’était établi à Auteuil, chez M<sup>me</sup> de
-Boufflers, d’abord, et, ensuite, au château de la Thuilerie, chez son
-ami le général d’Arçon. M<sup>me</sup> de Staël vint, plusieurs fois, y visiter
-l’ancien évêque d’Autun: elle y rencontrait Daunou, Cabanis et
-Tracy. Mais, ce ne fut là qu’une époque très courte pendant
-laquelle les idéologues et la fille de Necker suivirent la même ligne
-politique.—Sur ce séjour de Talleyrand, à Auteuil, on trouve des
-renseignements du plus haut intérêt dans un ouvrage rare: <i>Souvenirs
-d’histoire contemporaine; Episodes militaires et politiques</i>, par
-le baron Paul de Bourgoing, sénateur, ancien ambassadeur, ancien
-pair de France. Paris, Dentu, 1864, in-8<sup>o</sup>. Page 50 et suivantes,
-M. de Bourgoing raconte que son père chargé de mission à
-Copenhague, vit en Scanie le roi de Suède Gustave IV qui, hostile
-d’abord à la France, puis subjugué par le génie du premier consul,
-fit des ouvertures à Bourgoing père et lui parla même, comme au
-nom de plusieurs autres souverains, de la possibilité de voir un
-jour Bonaparte monter sur le trône. Bourgoing, sans rien répondre
-de positif, fit part, dans ses lettres particulières, de ces ouvertures
-à Talleyrand: «C’est à Auteuil que lui fut adressée cette partie confidentielle
-de la correspondance du ministre en Danemark. Ma mère
-et mes sœurs avaient passé quelques semaines de la belle saison
-dans cette maison de campagne de l’habile ministre. M. de Talleyrand
-s’empressa de porter à Malmaison l’information de ces instances
-indirectes.»</p>
-
-<p>Bourgoing ayant été nommé ministre en Suède prononça, lors de
-sa réception à la cour, un discours où l’on crut voir l’annonce de
-l’Empire. Le premier consul se mit en colère et disgracia Bourgoing
-d’autant que, dans l’intervalle, Gustave IV avait changé d’avis sur
-le premier consul et sur la France.</p>
-
-<p>On voit combien, dans ces années, Auteuil était un centre politique
-où tout se traitait, affaires extérieures ou intérieures:
-presque tous les événements graves de l’époque furent préparés ou
-discutés dans ce petit village.</p>
-
-<p><a name="Footnote_191" id="Footnote_191" href="#FNanchor_191"><span class="label">[191]</span></a>
-Necker.</p>
-
-<p><a name="Footnote_192" id="Footnote_192" href="#FNanchor_192"><span class="label">[192]</span></a>
-Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_193" id="Footnote_193" href="#FNanchor_193"><span class="label">[193]</span></a>
-Le groupe Chateaubriand, Fontanes, Joubert, etc.</p>
-
-<p><a name="Footnote_194" id="Footnote_194" href="#FNanchor_194"><span class="label">[194]</span></a>
-A cause de la présence de M<sup>me</sup> Cabanis et de son mari, M<sup>me</sup> de
-Condorcet venait encore par moments à Auteuil; mais ce village
-lui rappelait de trop tristes souvenirs et, dès qu’elle eut recouvré sa
-fortune, elle chercha une nouvelle habitation. La proximité fatigante
-de Paris fut aussi pour quelque chose dans la résolution qu’elle
-prit de se transporter à la Maisonnette.—Le 28 septembre 1806,
-M<sup>me</sup> de Rémusat écrivait à son mari, alors à Mayence: «Je pense à
-toi dans cette petite retraite d’Auteuil qui me plairait si elle était
-plus solitaire. Mais il faut convenir que ma mère a raison et que les
-oisifs de Paris ont trop beau jeu pour y venir importuner à tous les
-moments du jour. On nous accable de visites et nous nous réfugierons
-à Paris pour y vivre plus seules et plus économiquement.»
-La même correspondante, le 4 octobre, donnait la contre-partie:
-«Ce que j’aime d’Auteuil, c’est que la vérité seule y arrive et qu’on
-ne vous raconte les faux bruits que lorsqu’ils sont démentis.»
-<i>Lettres de M<sup>me</sup> de Rémusat</i> (II, p. 19 et 26).</p>
-
-<p><a name="Footnote_195" id="Footnote_195" href="#FNanchor_195"><span class="label">[195]</span></a>
-La propriété appartint donc successivement aux rois de France,
-aux Annonciades, à la Nation, à la municipalité de Meulan et à Chévremont,
-acquéreur de la Nation. Entre celui-ci et M<sup>me</sup> de Condorcet
-se placent cinq acquéreurs. Le 9 juillet 1823, M<sup>me</sup> O’Connor la
-vendit à M. Loiselet pour 22.000 francs. Depuis 1860, elle est dans
-la famille de M. Roger, le propriétaire actuel. M<sup>me</sup> de Condorcet, les
-6 prairial et 25 fructidor de l’an VI, acheta la plus grande partie de
-la propriété pour 8.600 livres. Elle compléta par l’acquisition de la
-chapelle Sainte-Avoie avec un terrain de 30 ares, 62 centiares, le
-5 août 1807, moyennant 2.400 francs.</p>
-
-<p>Ces renseignements sont dus à l’obligeance du propriétaire actuel,
-M. Roger, que je suis heureux de remercier ici pour ses communications
-si précises.—Une histoire locale raconte que les <i>Mémoires
-d’Outre-Tombe</i> furent rédigés à la Maisonnette. Jusqu’au mois de
-novembre 1817, ils sont datés de la Vallée-aux-Loups. Après cette
-date et tant que vécut M<sup>me</sup> de Condorcet, Chateaubriand ne vint pas
-à la Maisonnette. Postérieurement à 1823, je n’ai rien trouvé qui
-confirme, ni qui infirme l’allégation de l’historien.</p>
-
-<p><a name="Footnote_196" id="Footnote_196" href="#FNanchor_196"><span class="label">[196]</span></a>
-Guizot, dans les <i>Mémoires pour servir à l’histoire de mon temps</i>,
-t. I, ch. <em>VII</em>, a donné une description de la Maisonnette au temps de
-M<sup>me</sup> de Condorcet. Cette description est encore vraie aujourd’hui
-tant les choses ont peu changé.</p>
-
-<p><a name="Footnote_197" id="Footnote_197" href="#FNanchor_197"><span class="label">[197]</span></a>
-Inédit. Cette lettre et les suivantes font partie de la collection de
-l’auteur.</p>
-
-<p><a name="Footnote_198" id="Footnote_198" href="#FNanchor_198"><span class="label">[198]</span></a>
-M<sup>me</sup> de Charrière.</p>
-
-<p><a name="Footnote_199" id="Footnote_199" href="#FNanchor_199"><span class="label">[199]</span></a>
-La Grande Rue Verte est devenue, par ordonnance du 4 novembre
-1846, rue de Penthièvre, mais a repris son ancien nom de
-1848 à 1852. En 1690, on l’appelait chemin des Marais; en 1734, il
-n’y avait encore aucune construction; en 1750, elle s’appelle rue du
-Chemin-Vert, puis Grande Rue Verte. La Petite Rue Verte est devenue
-rue de Matignon. M<sup>me</sup> de Condorcet demeura quelque temps, en
-1805, au n<sup>o</sup> 2 de cette rue, chez Mailla-Garat. Elle habita aussi rue
-de Marigny. Dans une lettre de 1806, elle donne cette adresse:
-Grande Rue Verte, près de la Caserne. Enfin, à l’<i>Annuaire du Commerce</i>
-de 1812, je la vois inscrite: Grande Rue Verte, n<sup>o</sup> 30. Elle
-quitta le faubourg Saint-Honoré à la fin de sa vie, puisqu’elle mourut,
-68, rue de Seine.</p>
-
-<p><a name="Footnote_200" id="Footnote_200" href="#FNanchor_200"><span class="label">[200]</span></a>
-<i lang="de" xml:lang="de">Deutsche Rundschau</i> de décembre 1881. Hase naquit en 1780,
-se fixa en France où il fut attaché d’abord à la Bibliothèque nationale,
-puis devint professeur de langues orientales et membre de
-l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_201" id="Footnote_201" href="#FNanchor_201"><span class="label">[201]</span></a>
-<i>Journal intime de Benjamin Constant et lettres à sa famille et à
-ses amis</i>, précédés d’une introduction par Melegari. Paris, Ollendorff,
-1895, p. 93, 102 et 107.</p>
-
-<p><a name="Footnote_202" id="Footnote_202" href="#FNanchor_202"><span class="label">[202]</span></a>
-<i>Mémoires sur le Consulat</i> (par Thibaudeau), p. 34.</p>
-
-<p><a name="Footnote_203" id="Footnote_203" href="#FNanchor_203"><span class="label">[203]</span></a>
-Mailla-Garat. Lettre inédite, de la collection de l’auteur.</p>
-
-<p><a name="Footnote_204" id="Footnote_204" href="#FNanchor_204"><span class="label">[204]</span></a>
-Les Mémoires du général La Fayette, et spécialement le V<sup>e</sup> volume
-qui comprend (p. 148 et suivantes), une notice intitulée:
-<i>Mes rapports avec le Premier Consul</i>, sont à consulter avec fruit sur
-ce rôle unique joué par La Fayette dans l’opposition. Ses relations
-avec Cabanis y sont analysées avec finesse et bienveillance.</p>
-
-<p><a name="Footnote_205" id="Footnote_205" href="#FNanchor_205"><span class="label">[205]</span></a>
-<i>Mémoires sur le Consulat</i> par Thibaudeau. Napoléon regardait
-tous les philosophes comme des <i>boudeurs d’Auteuil</i> (le mot est de
-lui), mûrs pour le Sénat, et il pensait volontiers, comme Chateaubriand,
-que l’Institut était une «tanière de philosophes».</p>
-
-<p><a name="Footnote_206" id="Footnote_206" href="#FNanchor_206"><span class="label">[206]</span></a>
-Il habitait Auteuil en 1796 et avait alors vingt-huit ans. Il était
-neveu de Dominique Garat. Lors de sa nomination au Tribunat, on
-avait dit:</p>
-
-<div class="poem">
- <div class="vers">Pourquoi ce petit homme est-il au Tribunat?</div>
- <div class="vers">C’est que ce petit homme a son oncle au Sénat.</div>
-</div>
-
-<p>Mailla-Garat fut, dans la suite, employé par Daunou, aux Archives;
-ami de M<sup>me</sup> de Coigny, il demeurait chez elle.</p>
-
-<p><a name="Footnote_207" id="Footnote_207" href="#FNanchor_207"><span class="label">[207]</span></a>
-Daunou.</p>
-
-<p><a name="Footnote_208" id="Footnote_208" href="#FNanchor_208"><span class="label">[208]</span></a>
-Taillandier p. 121-122.</p>
-
-<p><a name="Footnote_209" id="Footnote_209" href="#FNanchor_209"><span class="label">[209]</span></a>
-Taillandier avoue ces entretiens. V. aussi les <i>Mémoires</i> de
-Rovigo, de Thibaudeau et de Fouché, l’<i>Histoire de France</i> de Bignon,
-<i>Dix ans d’exil</i>, par M<sup>me</sup> de Staël, et les <i>Mémoires d’outre-tombe</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_210" id="Footnote_210" href="#FNanchor_210"><span class="label">[210]</span></a>
-Nous employons ce titre très ingénieux donné par M. Lalanne et
-non par Fauriel au curieux manuscrit trouvé dans les archives de
-l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_211" id="Footnote_211" href="#FNanchor_211"><span class="label">[211]</span></a>
-Garat, avec sa belle inconscience, écrivait dans son ouvrage
-sur Moreau: «A cette époque, il fallait tout le courage des conspirations
-pour oser seulement se communiquer ses pensées.
-Moreau, que je ne connaissais guère que par sa gloire, et moi qui
-ne lui étais connu que par quelques lignes écrites, <i>garantie si peu
-sûre des vrais sentiments d’un homme</i>, nous ouvrîmes nos âmes
-tout entières l’un à l’autre. Sans cesse occupés de la chose publique,
-nous avions sans cesse le besoin de nous voir. Nous nous réunissions
-à l’une des barrières de Paris, chez un ami commun, dans
-un appartement à la fois chambre à coucher, bibliothèque et salon
-d’un homme de lettres. C’est là que, seul, couvert d’une redingote
-et à pied, se rendait le vainqueur de Hohenlinden.»</p>
-
-<p><a name="Footnote_212" id="Footnote_212" href="#FNanchor_212"><span class="label">[212]</span></a>
-Taillandier, p. 117 et 118.</p>
-
-<p><a name="Footnote_213" id="Footnote_213" href="#FNanchor_213"><span class="label">[213]</span></a>
-Préfet, légionnaire et baron, Honoré Riouffe, dit Toussaint, était
-né à Rouen, le 1<sup>er</sup> avril 1764. Il avait fréquenté, autrefois, chez
-Julie Talma et avait même correspondu avec elle, à l’époque où il
-était acteur au Théâtre de la République à Rouen.</p>
-
-<p><a name="Footnote_214" id="Footnote_214" href="#FNanchor_214"><span class="label">[214]</span></a>
-Je dois communication de cette lettre à M. le professeur Pingaud
-dont les travaux sur la Révolution sont si remarqués. Dans
-les papiers de Jean Debry, il a trouvé quatre lettres de M<sup>me</sup> de Condorcet:
-celle que nous venons de donner en partie; deux autres
-lettres de 1811, toujours relatives à Emeric; et une lettre datée de
-Meulan, an VII, dans laquelle M<sup>me</sup> de Condorcet félicite Jean Debry
-du mariage de sa fille et l’invite à venir la voir dans sa nouvelle
-propriété.</p>
-
-<p><a name="Footnote_215" id="Footnote_215" href="#FNanchor_215"><span class="label">[215]</span></a>
-Cette lettre, véritable profession de foi, a été donnée dans le
-<i>Salon de M<sup>me</sup> Helvétius</i>, p. 180, 181 et 182.</p>
-
-<p><a name="Footnote_216" id="Footnote_216" href="#FNanchor_216"><span class="label">[216]</span></a>
-Sur le procès de Moreau et le rôle qu’y jouèrent les Idéologues,
-voir l’ouvrage cité dans la note précédente aux pages 186 et 187.</p>
-
-<p><a name="Footnote_217" id="Footnote_217" href="#FNanchor_217"><span class="label">[217]</span></a>
-Genève, 3 frimaire an XI.</p>
-
-<p><a name="Footnote_218" id="Footnote_218" href="#FNanchor_218"><span class="label">[218]</span></a>
-Archives du Paty de Clam. De 1801 à 1804, M<sup>me</sup> de Condorcet
-s’occupe aussi, avec Cabanis et Garat, de la publication des œuvres
-complètes de son mari.</p>
-
-<p><a name="Footnote_219" id="Footnote_219" href="#FNanchor_219"><span class="label">[219]</span></a>
-Marc-François Guillois, rédacteur au <i>Moniteur</i>, connu par des
-travaux littéraires, dont quelques-uns furent entrepris en collaboration
-avec le père de Paul de Saint-Victor.</p>
-
-<p><a name="Footnote_220" id="Footnote_220" href="#FNanchor_220"><span class="label">[220]</span></a>
-V. <i>Pendant la Terreur: Le poète Roucher</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_221" id="Footnote_221" href="#FNanchor_221"><span class="label">[221]</span></a>
-A M<sup>me</sup> Guillois, Auteuil, 11 germinal an XIII.</p>
-
-<p><a name="Footnote_222" id="Footnote_222" href="#FNanchor_222"><span class="label">[222]</span></a>
-Papiers de famille de l’auteur.—Voici encore quelques-unes de
-ces pensées d’Eulalie: «Je ne connais point de remède au défaut
-de tact. C’est un vice de l’organisation du cœur. Si ce premier
-avertissement plus prompt que la pensée ne la devance pas, tout
-est dit.»—«Quel dommage qu’il y ait pour l’homme que son génie
-inspire des lendemains comme pour le vulgaire. Un aujourd’hui de
-plusieurs jours ferait naître des chefs-d’œuvre que sa vie ne produira
-jamais. L’âme et l’esprit ont leurs crises comme la nature.
-Tous les grands mouvements sont rares; leur fait est d’enfanter
-toujours quelque chose d’extraordinaire.»—«Enthousiasme, confiance,
-bonté exquise, délicatesse de cœur, vivacité de tout, beau
-idéal, fraîcheur de sentiments, tous fruits impossibles à conserver
-sur un arbre que les orages du monde ont battu et souvent renversé
-pour toujours.»—N’est-ce pas la pensée et presque la phrase
-de Sophie sur «la coupe enchantée que la main du temps renverse
-pour la femme au milieu de sa carrière»?</p>
-
-<p><a name="Footnote_223" id="Footnote_223" href="#FNanchor_223"><span class="label">[223]</span></a>
-On a vu, <a href="#ref_1">plus haut</a>, ce que pensait de lui Benjamin Constant.</p>
-
-<p><a name="Footnote_224" id="Footnote_224" href="#FNanchor_224"><span class="label">[224]</span></a>
-Auteuil, 21 brumaire an XIII. Bibliothèque de l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_225" id="Footnote_225" href="#FNanchor_225"><span class="label">[225]</span></a>
-M<sup>me</sup> O’Connor eut cinq garçons qu’elle allaita tous; les trois
-premiers moururent jeunes. Elle mourut subitement en 1859; son
-mari était mort le 26 avril 1852. Il fut inhumé dans le parc du
-Bignon.—Une lettre d’O’Connor à Parent-Réal, en juillet 1810 (collection
-Frédéric Masson), dans laquelle le général s’occupe des intérêts
-de M<sup>me</sup> Lachèze, est écrite sur le papier des armées républicaines
-et orné du bonnet phrygien. Tout O’Connor est dans ce
-détail.—Je dois aux recherches si heureuses de M. le vicomte de
-Grouchy la communication de diverses pièces concernant les intérêts
-d’Elisa: 6 brumaire an VI (27 octobre 1797): M<sup>me</sup> de Condorcet,
-agissant comme tutrice, demande à vendre des biens dans l’Aisne,
-près de Saint-Quentin, pour 25.000 francs.—12 thermidor an VI:
-M<sup>me</sup> de Condorcet demande qu’on fixe le montant de l’éducation de
-sa fille. Le revenu net des terres situées dans l’Aisne, dans l’Orne et
-à Ribemont, déduction faite d’une rente de 3.800 francs, étant de
-9.900 francs, la dépense de la mineure Condorcet est fixée à
-4.000 francs.—28 mai 1803, nomination d’une tutrice (M<sup>me</sup> de Condorcet)
-et d’un subrogé tuteur (Larroque, homme de lois); membres
-du conseil de famille: des Forges de Beaussé, messager d’État;
-Lachèze, juge au tribunal de cassation; Grouchy, général de division
-et Laromiguière.—26 juillet 1806 (Archives nationales, AA, 45,
-n<sup>o</sup> 1349). Lettre de M<sup>me</sup> de Condorcet, relativement à des biens dans
-l’Orne qui lui ont été repris et qui, d’après les intentions de l’Empereur,
-doivent être échangés contre d’autres domaines et non pas
-contre de l’argent.</p>
-
-<p><a name="Footnote_226" id="Footnote_226" href="#FNanchor_226"><span class="label">[226]</span></a>
-23 janvier 1807.</p>
-
-<p><a name="Footnote_227" id="Footnote_227" href="#FNanchor_227"><span class="label">[227]</span></a>
-Le marquis de Grouchy était très âgé et lui-même gravement
-malade. Cabanis craignit de le fatiguer par sa présence; de là, son
-établissement à Rueil. M. de Grouchy, d’ailleurs, ne tarda pas à
-mourir; il s’éteignit, le 23 avril 1808, à 8 heures du matin, âgé de
-quatre-vingt-treize ans et demi.</p>
-
-<p><a name="Footnote_228" id="Footnote_228" href="#FNanchor_228"><span class="label">[228]</span></a>
-Dont quelques extraits ont été donnés, pour la première fois,
-par l’auteur dans le <i>Salon de M<sup>me</sup> Helvétius</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_229" id="Footnote_229" href="#FNanchor_229"><span class="label">[229]</span></a>
-Papiers de famille de l’auteur.</p>
-
-<p><a name="Footnote_230" id="Footnote_230" href="#FNanchor_230"><span class="label">[230]</span></a>
-Chateaubriand, dans les <i>Mémoires d’outre-tombe</i>, a cité un fragment
-d’une des belles pièces de Manzoni sur Napoléon: «Il éprouva
-tout: la gloire plus grande après le péril, la fuite et la victoire, la
-royauté et le triste exil, deux fois dans la poudre, deux fois sur
-l’autel. Il se nomma. Deux siècles, l’un contre l’autre armés, se
-tournèrent vers lui, comme attendant leur sort. Il fit silence et
-s’établit arbitre entre eux.»</p>
-
-<p><a name="Footnote_231" id="Footnote_231" href="#FNanchor_231"><span class="label">[231]</span></a>
-Ce fut une fille, Juliette-Claudine, du nom de Fauriel qui s’appelait
-Claude.</p>
-
-<p><a name="Footnote_232" id="Footnote_232" href="#FNanchor_232"><span class="label">[232]</span></a>
-Il y passa tout l’été et l’automne de 1820, pendant que M<sup>me</sup> de
-Condorcet était retenue à Paris par sa santé.</p>
-
-<p><a name="Footnote_233" id="Footnote_233" href="#FNanchor_233"><span class="label">[233]</span></a>
-<i>Journal intime</i> de Benjamin Constant. Ollendorff, 1895, p. 118.
-Le lendemain, il se rencontre encore avec Fauriel chez M<sup>me</sup> Récamier.</p>
-
-<p><a name="Footnote_234" id="Footnote_234" href="#FNanchor_234"><span class="label">[234]</span></a>
-En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Ces deux billets
-sont écrits sur un papier dans le filigrane duquel on voit le profil
-de Napoléon, empereur des Français et roi d’Italie.</p>
-
-<p><a name="Footnote_235" id="Footnote_235" href="#FNanchor_235"><span class="label">[235]</span></a>
-Mot arabe qui signifie: <i>ma chère âme ou mon cher cœur</i>. Fauriel
-avait appris quelques mots de cette langue à M<sup>me</sup> de Condorcet.</p>
-
-<p><a name="Footnote_236" id="Footnote_236" href="#FNanchor_236"><span class="label">[236]</span></a>
-Voir cette sortie contre l’Idéologie dans le <i>Moniteur</i> du 21 décembre
-1812 ou dans la <i>Correspondance de Napoléon</i>, XXIV, p.398-399.</p>
-
-<p><a name="Footnote_237" id="Footnote_237" href="#FNanchor_237"><span class="label">[237]</span></a>
-Ou du conseil d’État, comme Guizot.</p>
-
-<p><a name="Footnote_238" id="Footnote_238" href="#FNanchor_238"><span class="label">[238]</span></a>
-Archives nationales. F. 7. 6788. 20 octobre 1815. «Le sieur Bontemps
-est arrêté pour loger chez lui la sœur du général Grouchy.
-Bontemps, employé au ministère de la marine, rue des Vieilles-Tuileries,
-ayant loué partie de sa maison à la dame Cabanis, sœur
-du général Grouchy, qui reçoit habituellement chez elle sa belle-sœur.
-Cette dernière a avoué à un sieur Boutard, demeurant en
-face, qu’elle était inquiète de son mari jusqu’à ce qu’il fût arrivé à
-destination. Il y a huit ans que M<sup>me</sup> Cabanis demeure rue des
-Vieilles-Tuileries, n<sup>o</sup> 47. La somme de 6.000 livres de sa pension
-pourrait être mieux employée. La rue des Vieilles-Tuileries, faubourg
-Saint-Germain, est extrêmement mal habitée. Tous les soirs,
-on chante des horreurs contre la famille de Bourbon.»</p>
-
-<p><a name="Footnote_239" id="Footnote_239" href="#FNanchor_239"><span class="label">[239]</span></a>
-Voir aux <a href="#Page_237">pièces annexes</a> l’explication donnée par Grouchy de sa
-conduite dans ces circonstances.</p>
-
-<p><a name="Footnote_240" id="Footnote_240" href="#FNanchor_240"><span class="label">[240]</span></a>
-<i>Mémoires du maréchal de Grouchy</i>, t. V, p. 14 et seq.</p>
-
-<p><a name="Footnote_241" id="Footnote_241" href="#FNanchor_241"><span class="label">[241]</span></a>
-<i>Mémoires du maréchal de Grouchy</i>, t. V, p. 46 et <i>circà</i>.</p>
-
-<p><a name="Footnote_242" id="Footnote_242" href="#FNanchor_242"><span class="label">[242]</span></a>
-Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut.</p>
-
-<p><a name="Footnote_243" id="Footnote_243" href="#FNanchor_243"><span class="label">[243]</span></a>
-Lettre communiquée par M. le vicomte de Grouchy. La pension
-Hix, alors située 10, rue de Matignon, et plus tard, 5, rue de Berri,
-avait une réputation considérable; en dehors des jeunes de Grouchy,
-elle compta comme élèves Alfred de Vigny et les enfants de
-Barante, de Ségur, de Wagram, de Valmy, Tascher de la Pagerie, etc.
-Cette pension suivait les cours du collège Bonaparte, aujourd’hui
-Lycée Condorcet. Ernest de Grouchy, ancien préfet, ancien député,
-officier de la Légion d’honneur, est mort en 1879. Il était le beau-père
-du général de Miribel.</p>
-
-<p><a name="Footnote_244" id="Footnote_244" href="#FNanchor_244"><span class="label">[244]</span></a>
-Propriété du maréchal de Grouchy, en Normandie. On voit, par
-la suite de cette lettre, que M<sup>me</sup> de Condorcet continuait à exercer
-son influence douce, mais pénétrante et très réelle sur tous ceux
-qui l’approchaient.</p>
-
-<p><a name="Footnote_245" id="Footnote_245" href="#FNanchor_245"><span class="label">[245]</span></a>
-Sur M<sup>me</sup> Ginguené, en dehors de ce qui a été dit d’elle, soit dans
-ce volume, soit dans le <i>Salon de M<sup>me</sup> Helvétius</i>, je signalerai l’ouvrage
-de Lady Morgan, intitulé France, 1817, au t. II, p. 276 à 282,
-il est longuement question de Nancy Ginguené; signalons toutefois
-l’erreur qui place à Eaubonne une propriété qui, effectivement,
-était située à Saint-Prix. A part ce détail, la description est parfaitement
-exacte.</p>
-
-<p><a name="Footnote_246" id="Footnote_246" href="#FNanchor_246"><span class="label">[246]</span></a>
-Ginguené était mort le 16 novembre 1816; sa femme mourut le
-14 octobre 1832. La tombe de M<sup>me</sup> de Condorcet est des plus simples:
-«Ici repose Marie-Louise-Sophie Grouchy, veuve Condorcet, décédée
-à Paris, le 8 septembre 1822.» Elle est placée tout près de Nicolo,
-Cherubini, Bellini, Boïeldieu, Chopin, Lakanal, Lesueur, Denon,
-Regnault de Saint-Jean-d’Angély, Delille, Target, Saint-Lambert,
-Elzéar de Sabran et Suard!</p>
-
-<p><a name="Footnote_247" id="Footnote_247" href="#FNanchor_247"><span class="label">[247]</span></a>
-Préface par M. Lud. Lalanne des <i>Derniers jours du Consulat</i>, p. v.</p>
-
-<p><a name="Footnote_248" id="Footnote_248" href="#FNanchor_248"><span class="label">[248]</span></a>
-Manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Emmanuel de Grouchy,
-chargé d’affaires de France à Turin, officier de la Légion
-d’honneur, est mort en 1839. Il était le père de M. le vicomte de
-Grouchy.</p>
-
-<p><a name="Footnote_249" id="Footnote_249" href="#FNanchor_249"><span class="label">[249]</span></a>
-Lettre communiquée par M<sup>me</sup> la générale de Miribel, petite-nièce
-de M<sup>me</sup> de Condorcet. Cette lettre annonce le mariage d’Annette
-Cabanis avec son cousin Charles Dupaty, le sculpteur, membre
-de l’Institut. Henri de Grouchy demeurait, à cette époque, à Vigny,
-près de Meulan: toujours le même joli coin!</p>
-
-<p><a name="Footnote_250" id="Footnote_250" href="#FNanchor_250"><span class="label">[250]</span></a>
-En manuscrit à la bibliothèque de l’Institut. Il ne mourut qu’en
-1844.</p>
-
-<p><a name="Footnote_251" id="Footnote_251" href="#FNanchor_251"><span class="label">[251]</span></a>
-Et cependant, M<sup>me</sup> O’Connor jeune fille s’intéressait aux moindres
-indispositions de Fauriel qu’elle appelait le <i lang="en" xml:lang="en">Gentleman</i>; plus tard et
-jusqu’en 1822, les enfants O’Connor écrivaient à Fauriel comme au
-plus aimé des grands-pères. Les lettres manuscrites qui sont à
-l’Institut en font foi.</p>
-
-<p><a name="Footnote_252" id="Footnote_252" href="#FNanchor_252"><span class="label">[252]</span></a>
-Cette pièce et la suivante ont été communiquées à l’auteur par
-M. le vicomte de Grouchy.</p>
-</div>
-
-</div>
-
-<div class="chptr" id="Page_253">
-
-<h2 class="nobreak" id="toc">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-<hr class="hr20" />
-
-<table summary="Table des matières">
-<tr>
- <td class="tdl">A M. le vicomte de Grouchy</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_I"><em>I</em></a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl"><span class="smcap">Préface</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_III"><em>III</em></a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc cs12" colspan="2">LIVRE PREMIER<br />
- <em>LA CHANOINESSE</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">CHAPITRE PREMIER<br />
- <em>ENFANCE DE SOPHIE DE GROUCHY</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le château de Villette. — Les Grouchy. — Le marquis
-et sa femme. — Vie <ins id="cor_10" title="partriarcale">patriarcale</ins> à la campagne. — Les
-hôtes littéraires à Paris. — Rue Gaillon et rue Royale. — Les
-Fréteau, Dupaty et d’Arbouville. — Enfance de Sophie. — Son
-frère Emmanuel. — Sa sœur Charlotte. — Le chevalier
-de Grouchy. — Grave maladie en 1775. — Lectures
-et travaux de Sophie.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_1">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">CHAPITRE II<br />
- <em>LA CHANOINESSE DE NEUVILLE</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Les chapitres nobles de Dames. — Le prieuré de Neuville-en-Bresse. — Sophie
-y est envoyée. — Ses occupations. — Sa
-correspondance. — Sophie reçoit la visite du président
-Dupaty. — Son retour à Paris et à Villette. — On cherche
-à la marier. — Rencontre du marquis de Condorcet, chez
-Dupaty.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_27">27</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc cs12" colspan="2"><span class="pagenum" id="Page_254">[p. 254]</span>
- LIVRE II<br />
- <em>LE SALON DE L’HÔTEL DES MONNAIES</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">CHAPITRE PREMIER<br />
- <em>PREMIÈRES ANNÉES DU MARIAGE DE CONDORCET</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le mariage. — Les calomnies de Lamartine et de Michelet. — Installation
-à l’Hôtel des Monnaies. — Revenus
-de Condorcet. — Les hôtes du Salon. — Mort de Dupaty. — Le
-Président laisse ses papiers à Sophie. — Fondation
-du <i>Lycée</i>. — Condorcet y professe les mathématiques. — Sophie
-assiste aux leçons. — La maison de M<sup>me</sup> Helvétius
-à Auteuil.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_65">65</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">CHAPITRE II<br />
- <em>LE SALON DE SOPHIE AU DÉBUT DE LA RÉVOLUTION</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">Le foyer de la République. — Condorcet et sa femme se
-séparent de leurs anciens amis. — Naissance d’une fille. — Pamphlets
-contre le marquis et sa femme. — Les
-Girondins chez Condorcet et chez Julie Talma. — Etablissement
-à Auteuil avec Jean Debry auprès de Cabanis. — <i>Lettres
-sur la sympathie.</i> — Mort de la marquise de Grouchy
-chez Condorcet. — Mise en arrestation de Condorcet.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_99">99</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc cs12" colspan="2">LIVRE III<br />
- <em>LES ANNÉES DOULOUREUSES</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">CHAPITRE PREMIER<br />
- <em>PROSCRIPTION ET MORT DE CONDORCET. — RUINE DE SOPHIE</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">La maison de la rue Servandoni. — M<sup>me</sup> Vernet. — Derniers
-jours de Condorcet. — Visites de Sophie au proscrit. — Testament
-du philosophe et conseils à sa fille. — Mort
-de Condorcet. — Sophie fait des portraits et vend de
-<span class="pagenum" id="Page_255">[p. 255]</span>
-la lingerie. — Ses biens confisqués. — Elle élève sa fille
-et soutient sa sœur. — Belle lettre à propos de la mort de
-Fréteau. — Sophie traduit la <i>théorie des sentiments moraux</i>
-d’Adam Smith et publie ses <i>lettres sur la sympathie</i>
-ainsi que les œuvres de son mari. — Union de Charlotte
-de Grouchy avec Cabanis.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_133">133</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdc" colspan="2">CHAPITRE II<br />
- <em>LA MAISONNETTE ET PARIS. — MORT DE LA MARQUISE DE CONDORCET</em></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdl">M<sup>me</sup> de Condorcet recouvre ses biens. — Le muséum. — Rencontre
-de Fauriel. — La Maisonnette. — Le Consulat
-et l’Empire. — L’opposition se donne rendez-vous chez
-M<sup>me</sup> de Condorcet. — Mariage d’Elisa de Condorcet avec
-le général O’Connor. — Mort de Cabanis. — Les hôtes de
-la Maisonnette: Benjamin Constant, Manzoni, Ginguené,
-Guizot. — Le procès du maréchal de Grouchy en 1816:
-rôle de sa sœur. — La marquise de Condorcet se retire du
-monde. — Rentrée à Paris. — Ses bonnes œuvres. — Sa
-mort.</td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_173">173</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdm"><span class="smcap">Pièces annexes.</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_237">237</a></td>
-</tr>
-<tr>
- <td class="tdm"><span class="smcap">Index alphabétique.</span></td>
- <td class="tdr"><a href="#Page_245">245</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-<hr style="width: 10em; margin: 3em auto 0 auto;" />
-<p class="cent cs8">ÉVREUX, IMPRIMERIE DE CHARLES HÉRISSEY</p>
-
-</div>
-
-<div class="chptr">
-
-<div class="box" id="note">
-
-<p class="ssrf">Au lecteur.</p>
-
-<p>L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée,
-mais quelques erreurs clairement introduites par le typographe ou à
-l'impression ont été corrigées. Ces corrections sont soulignées <ins
-title="comme ceci">en pointillés</ins> dans le texte. Placez le curseur
-sur le mot pour voir l'orthographe originale.</p>
-
-<p>La ponctuation a été tacitement corrigée à quelques endroits.</p>
-
-</div>
-
-</div>
-
-<hr class="full" />
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of Project Gutenberg's La marquise de Condorcet, by Antoine Guillois
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA MARQUISE DE CONDORCET ***
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