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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: La nouvelle Robinsonnette - Aventures d'une fillette sur une île déserte - -Author: Edward Andreyevich Granström - -Translator: Léon Golschmann - Ernest Jaubert - -Release Date: October 8, 2020 [EBook #63409] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NOUVELLE ROBINSONNETTE *** - - - - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - - - - - - - - - - - E. GRANSTRÖM - - La nouvelle - ROBINSONNETTE - - AVENTURES D'UNE FILLETTE - SUR UNE ILE DÉSERTE - - ADAPTÉ DU RUSSE - AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR - Par Léon GOLSCHMANN & Ernest JAUBERT - - - PARIS - LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cie - IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56 - - - - -_Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y -compris la Suède et la Norvège._ - - -TYPOGRAPHIE: FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE). - - - - -[Illustration: Hélène assise au milieu de ses compagnons d'infortune.] - - - - -Robinsonnette - - - - -CHAPITRE PREMIER - -Un vieux loup de mer.--Le départ pour un pays lointain.--La pêche aux -huîtres.--En plein Océan.--Le Gulf-Stream. - - -Vieux marin, le capitaine S., pendant les quarante années de sa vie -errante, avait visité presque toutes les mers du globe. Partout on le -connaissait comme un homme droit, honnête et instruit. Ayant atteint sa -soixantième année, il résolut de quitter l'élément orageux pour aller -passer le restant de ses jours dans sa ville natale, à Gothenbourg, -auprès de sa famille bien-aimée. - -Sa femme, bonne et intelligente créature, ressentait pour la mer une -crainte invincible. Lorsque, autrefois, son mari s'embarquait, elle -appréhendait toujours de ne plus le revoir. Cette inquiétude continuelle -avait fini par ébranler fortement sa santé. - -Leur fille unique, Hélène, que son père adorait, étudiait dans un -pensionnat dirigé par une amie de sa mère. Son bon coeur et ses -excellentes aptitudes la firent bientôt aimer par tout le monde. - -La plus grande joie qu'elle donnât à son père, c'était quand elle -s'asseyait au piano et lui chantait ses chansons favorites. Il -l'accompagnait souvent de sa voix de basse, à laquelle tant d'années -d'une vie inquiète et agitée n'avaient rien ôté de son charme et de sa -douceur. - -Hélène venait à peine d'entrer dans sa quinzième année, quand son père -perdit soudainement la vue. A partir de ce moment, la fillette ne le -quitta plus: elle allait avec lui à la promenade, lui faisait la lecture -à haute voix, et s'efforçait, par tous les moyens, d'adoucir le malheur -qui l'avait frappé. Lui, de son côté, enseignait à sa fille tout ce -qu'il savait et, grâce à une mémoire excellente, elle apprit de lui, -dans l'espace d'une année, plusieurs langues européennes. - -Le vieux capitaine eut recours à tous les médecins réputés de sa ville, -mais aucun d'eux ne put lui rendre la vue. Enfin, il se souvint que, -pendant un séjour en Italie, il avait fait la connaissance d'un célèbre -oculiste, dont le nom était fameux dans toute l'Europe. Le vieillard -résolut de s'adresser à lui. Malgré l'amour qu'elle portait à son mari, -la mère d'Hélène ne put surmonter la crainte que lui inspirait la mer, -et se décida à laisser partir sa fille avec son père, lequel, de son -côté, estimait qu'il aurait bien de la peine à se passer d'elle, -personne ne sachant comme elle lui faire la lecture, se conformer à ses -habitudes et à ses goûts. - -Le voyage lointain qu'elle devait entreprendre enchantait Hélène. Son -imagination ardente lui retraçait d'avance la joie qu'elle aurait à -contempler les monuments majestueux et sans prix de l'art italien, à -admirer les beautés de la nature méridionale. - -Le jour du départ arriva. Gaîment elle prit congé de ses amies, qu'elle -espérait revoir dans une année. - -Mais les adieux de sa mère bien-aimée lui causèrent beaucoup de chagrin. -Ce fut en pleurant qu'elle reçut sa bénédiction, en pleurant qu'elle lui -promit de soigner le vieillard avec la sollicitude la plus dévouée. - -Le père et la fille se rendirent à bord du brick _Le Neptune_, que -commandait l'un des amis du vieux marin. Un vent favorable les porta -rapidement en pleine mer et les rives de leur pays natal disparurent -bientôt derrière l'horizon. A peine la dernière bande de terre se -fut-elle dérobée à ses regards, que des larmes brillèrent aux paupières -d'Hélène; il lui sembla que jamais elle ne reverrait sa mère, ses amies, -sa patrie... L'océan immense lui apparut comme un désert sombre; un -sentiment d'indicible tristesse s'empara de son âme. - -Le troisième jour, Hélène aperçut dans le lointain une flottille -considérable de petits navires, qui tournaient autour d'une seule et -même place. Ayant regardé dans la lunette d'approche, elle s'aperçut, -que ces navires, les voiles déployées, pêchaient quelque chose au fond -de la mer. - ---Voyez, voyez! fit-elle en s'adressant au capitaine; quelle multitude -de pêcheurs, là-bas, sur un seul point! Il est à croire qu'il y a là -beaucoup de poisson. - ---Non, Hélène, ce n'est pas du poisson qu'on pêche là-bas, mais des -huîtres. Ici se trouve une des plus riches huîtrières. - ---Est-ce qu'on peut les pêcher à l'aide des filets? Les huîtres gisent -pourtant au fond de la mer. - ---On emploie pour cette pêche un engin peu compliqué, qui rappelle la -drague, et que l'on traîne sur le fond de la mer en arrachant ainsi les -huîtres qui y adhérent. - ---Mais de cette façon on finira par les détruire toutes? - ---Non, mon amie, fit observer le père d'Hélène, assis non loin de là. -Les huîtres se multiplient dans des proportions incroyables. Une seule -huître reproduit plusieurs millions de ses semblables et pourrait -remplir de sa postérité plusieurs milliers de tonneaux. Malheureusement, -elles sont exposées à bien des dangers pendant leur développement. A un -certain moment, ces petits êtres s'élèvent par myriades, semblables à -une poussière vivante, au-dessus de leur banc et errent en liberté, -jusqu'à ce que vienne pour elles le temps de se fixer. Pendant cette -période, elles périssent en quantité innombrable: les courants marins, -les flux et les reflux les emportent loin du banc et leur enlèvent ainsi -la possibilité de trouver le sol nécessaire pour se fixer. Ensuite, les -poissons en dévorent un grand nombre; les écrevisses guettent l'instant -où la pauvre huître ouvrira ses valves pour se régaler de sa chair -savoureuse; les étoiles de mer les sucent avidement, et les limaçons, -perçant avec leur trompe des trous dans la coquille, se saisissent ainsi -de leur proie. Si la très sage nature n'avait soin d'augmenter -continuellement leur nombre, elles auraient bien vite disparu de la -surface de la terre. - -[Illustration: Autour d'eux s'étendait une immense plaine d'eau.] - -Tout en écoutant son père, Hélène suivait curieusement du regard la -petite flottille, jusqu'à ce qu'elle se fût évanouie à l'horizon. - -Le temps se maintenait toujours très beau. Le sixième jour de leur -voyage, les voyageurs entrèrent dans l'Océan Atlantique. Autour d'eux -s'étendait une immense plaine d'eau. Alors seulement Hélène comprit, -pour la première fois, ce que c'était qu'une mer bleue: la teinte -vert-trouble de la mer du Nord faisait place ici à l'azur le plus -intense. Ce n'était pas seulement une eau colorée légèrement à la -surface, mais une masse épaisse de saphir également bleue au soleil et à -l'ombre. - ---Papa, fit la fillette, en s'adressant à son père assis à ses côtés; je -n'ai jamais vu la mer d'un bleu aussi beau. Celle de nos côtes est tout -simplement trouble en comparaison de ce que je vois ici. - ---Ce bleu, ma petite amie, résulte de la présence du sel dans l'eau de -la mer; il est particulièrement visible dans l'eau chaude du courant -équatorial dont font partie le Gulf-Stream et le Currosivo. A ce courant -bienfaisant, des contrées entières doivent leur existence. Que -deviendrait sans lui notre Norvège? C'est grâce à lui et à lui seul, que -notre climat est relativement si doux. A l'extrême nord de notre pays, -on voit verdir des forêts et fleurir des plaines, tandis que dans -d'autres contrées, sous la même latitude, toute la végétation -s'engourdit sous la glace et les gelées. Le Gulf-Stream porte ses dons -même au lointain Spitzberg, sur les rives duquel on trouve souvent des -arbres venus des contrées méridionales de l'Amérique et des bords du -Mississipi. Le Currosivo joue le même rôle à l'égard du littoral -méridional de l'Alaska, et occidental de l'Amérique du Nord. En sortant -du chaud Océan Indien, il baigne les rivages de l'Asie orientale et -s'avance très loin vers le Nord. Les Aléoutiens, qui habitent le -littoral du nord-est, ne connaissent presque pas d'autres bois que celui -qui leur est fourni par le Currosivo des côtes de la Chine. - -Cependant le vaisseau fendait lentement les ondes, en laissant derrière -lui un léger sillage, qui semblait, sous les rayons brillants du soleil -à son déclin, refléter des millions de petites étoiles scintillantes. La -mer elle-même étincelait et s'ensanglantait de pourpre. Des nuages -blancs glissaient sur le ciel d'un rose violacé, dessinant les contours -fantastiques et bizarres d'édifices féeriques, d'animaux et de monstres -qui lentement disparaissaient pour faire place à d'autres. Hélène se -tenait sur le pont, ravie de ce spectacle merveilleux. - - - - -CHAPITRE II - -Les thons.--Les pêcheurs bourreaux.--Les pétrels.--La tempête.--Le -corsaire.--Un incendie en mer.--Sauvés!--La destruction du _Neptune_. - - -Depuis trois semaines régnait un temps magnifique. - -Le navire se trouvait alors à proximité du détroit de Gibraltar; il -s'arrêta dans la rade de Lisbonne, où le capitaine avait à débarquer un -petit chargement de marchandises. Sur le rivage, c'était une activité -fébrile. Des centaines de canots allaient et venaient dans toutes les -directions. On apprit qu'on se livrait à la pêche du thon. La pêche de -ce poisson énorme, qui, comme son père le disait à Hélène, pouvait -atteindre deux toises de longueur, constitue l'industrie principale de -la plupart des pêcheurs espagnols, français et italiens. A une certaine -époque de l'année, ils s'approchent des côtes en grandes troupes, pour -frayer. - -Hélène s'aperçut qu'on tirait sur le bord un énorme filet. - ---Voulez-vous venir avec moi pour assister à la pêche? lui demanda le -pilote en chef. A en juger par la mine réjouie des pêcheurs, elle sera -bonne. - ---Va, Hélène, fit son père; c'est un spectacle intéressant. - -Hélène descendit avec le pilote dans le canot, où se trouvaient déjà -quatre matelots; et l'embarcation fila vers l'endroit où se trouvaient -les pêcheurs rangés autour du filet qu'on avait tiré tout près du bord. -Sur le rivage était massée une foule de spectateurs avec des -longues-vues. Lorsque le canot arriva auprès des pêcheurs, Hélène -s'aperçut qu'ils s'étaient déjà préparés pour l'attaque et armés de -fortes perches au bout desquelles étaient fixées des crochets en fer. -Tous les canots entouraient la «chambre de mort» qui terminait le filet. -Le filet s'approchait d'un mouvement lent et égal, aux cris incessants -des pêcheurs. A mesure que la «chambre de mort» montait vers la surface, -les canots se rapprochaient les uns des autres; en même temps -l'agitation croissante annonçait l'approche du poisson. - -Mais voilà que retentit enfin le signal du carnage, et les pêcheurs se -ruèrent sur leurs prisonniers en les massacrant et en les poursuivant. -Dans ce cercle étroit il s'éleva une telle tempête que les vagues -commençaient à inonder les bateaux. Les bourreaux travaillaient avec -acharnement, en s'efforçant, pour la plupart, de tuer les plus gros des -thons. Si un pêcheur était tombé en ce moment à la mer, personne, à coup -sûr, ne fût allé à son secours, tant chacun était absorbé par ce -terrible carnage. L'air tout autour était rempli d'un vacarme si -assourdissant, qu'il était impossible d'y distinguer une voix humaine. -L'eau, sur une grande étendue, était teinte du sang des malheureuses -victimes. - -Au bout d'une heure, les vainqueurs se dirigèrent, en triomphe, vers le -rivage. - -Ce massacre cruel fit une impression si pénible sur la jeune fille, -qu'elle pria le pilote de retourner au plus vite sur le navire. - -Dans la journée, le capitaine put décharger ses marchandises et, vers le -soir, le vaisseau leva de nouveau l'ancre et déploya les voiles. - -Mais, le lendemain matin, le vent commença à tomber et bientôt régna le -calme complet. Les voiles pendaient tristement, dégonflées. Le navire -s'arrêta, immobile, sur la plaine liquide, unie comme une glace. Un -silence profond et accablant s'établit. Nulle part on ne voyait aucun -être vivant. Même les poissons n'apparaissaient plus sur la surface de -la mer; aussi loin que portât la vue, s'étendaient le ciel et le désert -immense de l'Océan. - -Mais voilà qu'un puissant coup de vent agita la mer: au-dessus de l'eau -apparurent deux petits oiseaux. - ---Ce sont des pétrels! fit un des matelots. Ils n'apparaissent qu'à -l'approche d'une tempête ou pendant la tempête même. - -Les hirondelles de mer tantôt s'élevaient dans les airs, tantôt -descendaient au ras de l'eau et semblaient imiter tous les mouvements -des ondes. Comme attachées à la vague, elles se maintenaient sur elle -comme par magie, ou bien, les ailes largement déployées, planaient -immobiles au-dessus de l'eau. - -Hélène jeta dans la mer un morceau de pain. Une des hirondelles, qui -planait non loin, s'éleva instantanément au-dessus de la vague, fila -comme un trait jusqu'à l'endroit où il était tombé et, l'ayant saisi, se -mit de nouveau à se balancer en mesure au-dessus des ondes. - -Vers minuit, des nuages noirs apparurent sinistres au ciel; un vent -impétueux souffla et la mer mugit. Un éclair brilla et immédiatement -après retentirent les roulements assourdissants du tonnerre. Une tempête -effroyable éclata. Les vagues gigantesques faisaient rebondir le -bâtiment comme un copeau; tantôt il s'élevait sur leurs crêtes, tantôt -il descendait tout d'un coup dans l'abîme, pour reparaître de nouveau -sur la crête d'un autre flot. - -Les vagues s'élevaient de plus en plus haut et menaçaient à chaque -moment d'engloutir le vaisseau. Hélène tâchait, de tout son pouvoir, de -surmonter la peur qui s'emparait d'elle, pour ne pas effrayer son père, -déjà assez inquiet sans cela. - -La tempête dura trois jours. Tout le monde redoutait à chaque instant la -catastrophe. Les matelots étaient à bout de forces et, réduits au -désespoir, étaient déjà prêts à abandonner les pompes. Heureusement, -vers le matin, l'ouragan se calma et le danger disparut. - -Mais le navire avait été entraîné très loin au sud du détroit de -Gibraltar. Il fallait revenir en arrière. Le capitaine jugea nécessaire -de faire escale dans le port le plus proche de l'île de Madère, pour -réparer les avaries qui s'étaient déclarées. - -[Illustration: Hélène faillit perdre connaissance.] - -Il se dirigea vers l'île, et il ne s'en trouvait plus qu'à une trentaine -de milles, quand soudain, du haut d'un mât, retentit la voix du matelot -de garde: «Un navire en vue!» - -Le capitaine monta sur la passerelle, regarda attentivement avec sa -longue-vue dans la direction indiquée et, ayant reconnu aussitôt un -corsaire dans le navire, donna ordre de mettre immédiatement à la voile, -espérant ainsi pouvoir à temps se mettre à l'abri dans le port. - -Mais le corsaire s'approchait rapidement. Une heure s'était à peine -écoulée, que de son bord retentit un coup de canon qui signifiait: -«carguer les voiles et attendre.» Un instant après sur le mât du -corsaire s'arborait le pavillon noir. - -Le capitaine consulta à la hâte son équipage. Tous, à l'unanimité, -décidèrent de se défendre et de vendre chèrement leur vie. Les matelots -préparèrent tout pour une défense désespérée, et chargèrent à gros -boulets les quatre canons qui se trouvaient à bord. - -Cependant le navire continuait à naviguer vers l'île. Le corsaire, d'un -nouveau coup de canon, lui fit pour la seconde fois le signal de -s'arrêter; mais voyant que le navire continuait à fuir toutes voiles -dehors, il ouvrit le feu avec toutes ses pièces. - -Une salve effroyable éclata. L'équipage du brick, malgré la supériorité -de l'adversaire, chargeait rapidement les canons et, sans s'arrêter, -répondait au feu du pirate, en lui causant à son tour un assez grand -dommage. - -Hélène restait tout le temps dans la cabine et, serrée contre son père, -essayait de paraître calme, quoique son coeur palpitât d'effroi. Tout à -coup, un boulet du corsaire brisa la vitre de la cabine et, sifflant -au-dessus de leurs têtes, alla s'enfoncer profondément dans le mur. -Hélène faillit perdre connaissance. Ce combat inégal ne pouvait durer -longtemps. La victoire devait rester au corsaire. - -Heureusement apparut dans le lointain un grand vaisseau à trois mâts -qui, toutes voiles dehors, s'approchait vers le lieu du combat. - -En apercevant un adversaire plus fort, le pirate jugea bon d'éviter la -lutte. Il fit une dernière décharge avec toutes ses pièces et, déployant -ses voiles énormes, s'éloigna rapidement. - -Pourtant, quelques boulets avaient traversé la cale du navire et l'eau -entrait avec bruit par ces ouvertures. Le capitaine envoya sur-le-champ -quelques matelots aux pompes pour vider l'eau et les autres en bas, pour -boucher les ouvertures. Mais cinq minutes s'étaient à peine écoulées que -les matelots remontèrent sur le pont en déclarant que l'eau montait dans -la cale avec une rapidité effroyable, et qu'il était impossible -d'arriver jusqu'aux avaries. - -Pour comble de malheur, un incendie éclata dans la cuisine du navire. Le -feu enveloppa d'abord l'avant du pont et en quelques instants se -répandit dans les agrès. Les flammes se propagèrent rapidement sur tout -le navire, et le pont retentit de cris d'horreur. Tout le monde se -précipita vers les canots. En vain le capitaine essayait-il de rétablir -l'ordre, personne ne l'écoutait plus. L'un des canots chavira et on ne -put s'en servir. L'autre pourtant fut mis à la mer; une partie des -matelots s'y jetèrent avec leurs effets qu'ils avaient traînés en -attendant sur le pont. Une odeur suffocante de brûlé envahit le navire. - -Sur le trois-mâts on s'aperçut à temps du danger qui menaçait le brick. -Deux canots s'en détachèrent et voguèrent rapidement vers le navire qui -flambait. - -Cependant Hélène, quoique très effrayée, avait gardé sa présence -d'esprit. Elle descendit promptement dans la cabine, conduisit son père -sur le pont, puis à grand'peine y porta une de leurs malles, où se -trouvaient les choses les plus indispensables et les plus précieuses. - -A peine les canots arrivaient-ils auprès du brick, que tout le monde s'y -précipita. Le capitaine descendit le dernier. - -Comme les embarcations s'approchaient du trois-mâts, une détonation -formidable retentit à bord du _Neptune_, et immédiatement après, une -colonne de flammes l'enveloppa tout entier. Évidemment, le feu avait -atteint les tonneaux de poudre. Le spectacle était véritablement -terrifiant. Quelques instants plus tard, toute cette masse enflammée -commença, en pétillant, à descendre dans la mer et disparut bientôt sous -les vagues. - -Hélène se sentit frissonner à l'idée que son père et elle avaient failli -succomber à une mort aussi horrible. Il lui semblait que c'était la -destinée elle-même qui, au dernier moment, leur avait envoyé ce vaisseau -pour les sauver. - -Le capitaine accueillit avec bienveillance ses nouveaux passagers et -promit de les débarquer au cap de Bonne-Espérance. - ---Là, vous trouverez facilement un navire qui vous ramènera en Europe, -conclut-il. - -Mais il faut croire qu'une étoile funeste poursuivait Hélène et son -père. Le capitaine avait eu l'intention de compléter au Cap son -équipage, mais les matelots du _Neptune_ ayant consenti à entrer à son -service, il n'avait plus besoin de s'écarter de son chemin direct et il -persuada à ses hôtes de se rendre avec lui dans l'Inde, où il -connaissait un oculiste excellent. - -Hélène regrettait beaucoup d'être obligée de s'en aller dans l'Inde, -plutôt que dans la belle Italie, mais son père ne s'effrayait nullement -de ce voyage et la fillette s'y résigna bientôt; elle commençait même à -croire que les beautés de la nature indienne, si originale et si riche, -présentaient un intérêt supérieur à celui que lui offrirait un voyage en -Italie. Quant à la mer, l'enfant s'était déjà familiarisée avec elle et -cette longue navigation ne lui faisait pas peur. - - - - -CHAPITRE III - -Après le danger.--Cendres, soufre et ténèbres.--Les feux -Saint-Elme.--Les dauphins.--La mer des Sargasses.--La constellation du -Centaure.--Un Océan en feu. - - -Le lendemain matin, après une journée aussi pleine d'inquiétude, Hélène -et son père montèrent tard sur le pont. La matinée était magnifique. Ils -s'assirent sur l'arrière du pont et se disposèrent à lire. - ---Et pourtant, papa, dit Hélène, je regrette que nous ne voyions pas le -Vésuve; il est en éruption maintenant. - ---Il n'y a rien à regretter, mon enfant. Dans l'Inde et sur les îles de -l'océan Indien il se trouve beaucoup de volcans. Peut-être aurons-nous -l'occasion de voir ce phénomène terrible de la nature. - ---Et toi, père, as-tu vu déjà une éruption de volcan? - ---Oui, j'en ai vu et plus d'une fois. Mais celle que j'ai surtout -présente à ma mémoire, c'est l'éruption du Krakatoa. - ---Raconte-la-moi, père, je t'en prie. - ---Volontiers, mon enfant. Une nuit, comme nous venions de dépasser les -îles des Princes, je m'aperçus que la mer autour de nous avait pris une -teinte blanchâtre qui bientôt devint complètement laiteuse. Le ciel -était presque sans nuages et étincelait d'une quantité innombrable -d'étoiles. Mais voilà que, dans la direction du Krakatoa, au nord-est, -s'éleva un brouillard blanc et argenté et tout le ciel s'éclaira soudain -d'une faible lueur rougeâtre. A l'aube nous aperçûmes, dans le lointain, -le Krakatoa. Un énorme nuage noir recouvrait son sommet. Nous prîmes nos -longues-vues et nous nous mîmes à observer le volcan. Une heure s'était -à peine écoulée que nous vîmes affluer rapidement vers son sommet des -nuages innombrables qui s'entassaient les uns sur les autres. Il se -préparait là, évidemment, quelque chose d'extraordinaire. En effet nous -entendîmes bientôt un bruit sourd et lointain, suivi de fortes -détonations et de chocs souterrains. La mer frémit et s'agita en vagues -irrégulières, comme une chaudière d'eau bouillonnante, en lançant le -navire de tous les côtés. La secousse était si forte, qu'au premier -moment, nous crûmes avoir donné contre un écueil. Les matelots -s'élancèrent pour carguer les voiles. Cependant les détonations du -volcan se changeaient en un tonnerre tellement formidable, que je me vis -obligé de transmettre mes ordres à l'aide du porte-voix. A peine les -voiles furent-elles repliées que le ciel s'obscurcit entièrement et une -nuit complète s'établit, en même temps que nous étions inondés d'une -vraie pluie de cendres et de boue liquide, mêlée à des débris de pierre -ponce. En très peu de temps, la mer autour de nous et le navire lui-même -se couvrirent d'une épaisse couche de cendres, à travers lesquelles il -avançait très difficilement. L'air était tellement imprégné de soufre, -qu'il devenait difficile de respirer. Mais voilà qu'au milieu de ce -tonnerre retentissant éclatèrent plusieurs coups plus formidables que -les autres et soudain, des ténèbres si épaisses nous enveloppèrent, -qu'il était impossible de distinguer sa propre main: au même moment, à -l'extrémité des mâts, brillèrent les feux rougeâtres de Saint-Elme. Ce -phénomène imposant dura près d'une heure. Les secousses souterraines et -les détonations du volcan continuaient avec la même force, quand tout à -coup éclata une explosion si terrible que le navire craqua dans toutes -ses jointures et s'arrêta instantanément, comme s'il s'était heurté -contre un énorme récif. Un moment plus tard, nous vîmes une vague -gigantesque s'élancer avec une rapidité effroyable vers les îles qui -apparaissaient au loin. Elle passa au-dessus d'elles, en entraînant tout -ce qui vivait à leur surface et toujours avec la même impétuosité -s'élança plus loin. Heureusement, le timonier put virer de bord à temps -et conjurer ainsi le danger qui nous menaçait. Cependant, les -détonations et les secousses devenaient plus faibles, mais les cendres -et les pierres continuaient à pleuvoir sur nous. Nous dûmes faire de -grands efforts pour sortir de cette espèce de champ flottant qu'elles -formaient autour de nous. Mais dans quel état se trouvait notre navire! -les ponts et les côtés étaient comme enduits d'une épaisse couche de -ciment; les mâts, les agrès et les voiles présentaient le même aspect. -Heureusement personne ne fut atteint. - ---D'où viennent donc ces feux de Saint-Elme? demanda Hélène. - ---Ces jolis feux, répondit le vieux marin, sont dus à un dégagement -abondant de l'électricité terrestre attirée par celle des nuages -orageux. Le plus souvent ils apparaissent sur les objets terminés en -pointe, tels que les extrémités des mâts, les crocs, etc. Mais une fois -j'ai eu l'occasion de voir ces points lumineux briller sur les oreilles -des chevaux. Cela m'est arrivé pendant mon séjour en France. Je m'en -souviens, comme si c'était à présent; je sortais de l'hôtel, pour -prendre place dans la diligence qui devait me conduire dans la ville -voisine. Au-dessus de nous était suspendu un nuage orageux, noir comme -la nuit. Ayant jeté un regard sur les chevaux attelés, j'aperçus, à ma -vive surprise, des étincelles sur les extrémités de leurs oreilles. Près -de là stationnait un chariot rempli de paille, dont les pointes -s'étaient soulevées et paraissaient également enveloppées de flammes. Le -fouet même du cocher répandait une lumière éclatante. Au premier moment -j'eus peur, croyant que la paille avait pris feu. Mais bientôt le nuage -se dispersa et le phénomène disparut. - ---Il m'est arrivé, à moi aussi, une fois, d'observer ce phénomène, fit -le capitaine en s'approchant d'eux et en se mêlant à leur conversation. -Je me promenais un jour sur une terrasse avec des camarades; la chaleur -était suffocante et nous avions ôté nos chapeaux. Tout à coup, à notre -grand étonnement, nous reconnûmes que la pointe de nos cheveux brillait -et quand nous eûmes touché nos têtes, des feux semblables scintillèrent -aux extrémités de nos doigts. - - * * * * * - -En ce moment Hélène s'aperçut qu'une troupe de dauphins s'approchait -rapidement du navire. - -Elle ne connaissait ces jolis animaux que par les images et regardait -maintenant avec une grande curiosité comme ils tournaient gaiement -autour du navire et avec quelle adresse surprenante ils bondissaient -hors de l'eau, en arquant leur beau corps brillant. Tous leurs -mouvements étaient extrêmement rapides et enjoués; ils semblaient rouler -ou courir sur les vagues plutôt qu'ils ne nageaient. Les matelots -eux-mêmes se groupèrent près du bord pour voir s'ébattre ces pétulants -animaux, qui tantôt s'élançaient, tantôt faisaient la culbute, tantôt -sautaient l'un par-dessus l'autre et se cachaient de nouveau dans l'eau; -ou bien, s'approchant du navire, ils avançaient leur tête hors de l'eau, -comme pour mieux examiner l'équipage; puis, plongeant rapidement, -passaient en dessous du navire pour apparaître du côté opposé, et se -mettaient à nager en avant. Chaque fois qu'ils émergeaient à la surface, -ils s'ébrouaient sourdement et laissaient échapper un petit jet d'eau. -Le dos noir luisant de ces beaux animaux s'irisait au soleil de toutes -les couleurs de l'arc-en-ciel, tandis que le ventre avait la teinte -blanche et mate de la porcelaine. Après s'être ainsi divertie à son -aise, toute la troupe prit soudain une autre direction et disparut hors -de vue. - - * * * * * - -Plusieurs jours se passèrent. Une fois, en montant sur le pont, Hélène -fut surprise de la lenteur avec laquelle le navire s'avançait. - ---Dites-moi, je vous en prie, fit-elle en s'adressant au capitaine, -pourquoi le vaisseau marche-t-il si lentement? La brise semble même un -peu plus fraîche qu'hier et cependant voyez comme il se traîne! - ---Nous sommes entrés dans la mer des Sargasses, répondit le capitaine; -le fond en est couvert d'innombrables espèces d'algues, qui occupent ici -un espace égal à celle de la France entière. - ---Que dites-vous! s'écria Hélène. La mer est-elle si basse ici que les -algues arrivent à frôler la coque du navire? - ---Non, ma fillette chérie, elle est ici d'une très grande profondeur. -Mais ces algues peuvent atteindre jusqu'à 100 toises de hauteur et leurs -touffes épaisses s'élèvent jusqu'à la surface. Les marins n'aiment guère -des endroits pareils, mais pour les animaux du monde sous-marin, cette -végétation luxuriante a une importance extrême. Sans algues, la mer ne -serait qu'un steppe nu et désert, incapable de nourrir cette faune -infiniment riche qui remplit maintenant l'Océan. Ces forêts vierges, ces -bois et ces plaines sous-marins servent de grenier d'abondance à tous -les habitants de la mer. - -Le navire fendait lentement les flots. Hélène se mit à examiner -attentivement l'eau transparente de la mer et un spectacle merveilleux -s'offrit à ses regards: là-bas, en dessous d'elle, vivait et se -développait tout un monde mystérieux de plantes et d'animaux. Partout -s'étendaient des tiges et des feuilles allongées qui, semblables à de -larges rubans vivants, ondoyaient, agitées par l'eau. Au milieu de cette -forêt sous-marine nageaient une multitude de poissons, d'étoiles de mer, -de méduses et d'autres animaux ignorés d'elle. - ---Dites-moi, je vous prie, est-ce qu'il y a longtemps que les marins -connaissent cette mer des Sargasses? reprit-elle. - ---Oui, très longtemps. Autant que je sache, les Phéniciens connaissaient -déjà une mer épaisse au delà des colonnes d'Hercule,--c'est-à-dire du -détroit de Gibraltar--où s'enlisaient les vaisseaux. Ces mêmes forêts -d'algues ont suscité beaucoup d'embarras à Colomb: en voyant les navires -marcher si lentement, ses équipages prirent peur, et exigèrent le retour -immédiat. - -Le temps se maintenait toujours au beau. Quoiqu'on eût tendu une toile -au-dessus du pont, la chaleur de midi était insupportable. En revanche, -les nuits étaient splendides. A peine le soleil achevait-il de -disparaître à l'occident, qu'à l'orient l'horizon se couvrait de -milliers de points brillants. Immédiatement après tombait la douce nuit -des tropiques, et à l'oeil ébloui s'ouvrait le panorama majestueux du -ciel. A une hauteur vertigineuse, comme à travers les ouvertures d'un -château féerique illuminé, scintillait une multitude d'étoiles de toutes -les grandeurs. Elles brillaient d'un éclat si merveilleux, qu'Hélène ne -pouvait détourner ses regards de ce ciel d'un bleu foncé où -resplendissaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle restait -ainsi longtemps, absorbée dans la contemplation de ces feux verts, bleus -et rouges, à reflets changeants, dispersés sur l'immense voûte des -cieux, jusqu'à ce qu'enfin son regard se noyât dans l'abîme rosé de la -voie lactée. - -Pleine d'enthousiasme, Hélène ne manquait pas de faire part de ses -impressions à son père. Le capitaine lui indiqua les cinq astres qui -composaient la constellation de la Croix-du-Sud. Elle regarda longtemps -ces petites étoiles qui, à première vue, ne se distinguaient presque en -rien des autres. En comparaison avec les deux énormes étoiles du -Centaure, elles paraissaient même insignifiantes. Mais plus elle les -observait et plus elle se trouvait charmée par leur éclat doux et -caressant. Et depuis lors, en montant le soir sur le pont, elle -cherchait toujours du regard d'abord la constellation de la Croix-du-Sud -et, plus tard, après avoir admiré l'éclat des autres astres, elle se -mettait de nouveau à contempler avec amour ces cinq petites étoiles, -devenues si chères pour elle. - -Dans une de ces soirées, Hélène fut frappée d'un phénomène -extraordinaire. Le soleil avait disparu dans l'Océan. La splendeur qui -accompagnait son coucher s'était éteinte. La nuit tombait. Les contours -du vaisseau s'estompaient, de plus en plus incertains et sombres. La -mer, de bleue qu'elle était, devint d'abord grise, puis d'un noir -impénétrable... Tout à coup, une lueur apparut tout autour: soudain, -toute la mer s'alluma, se mit à flamber et bientôt ne fut plus qu'une -masse continue de feu. Les crêtes écumeuses des vagues se distinguaient -par leur éclat particulièrement vif. Mais voilà qu'une pluie fine se mit -à tomber et tout l'Océan flamboya avec une telle intensité qu'en dépit -du ciel complètement sombre, on aurait pu distinguer sur le haut du mât -le plus petit insecte. - -Les matelots considéraient avec indifférence ce phénomène qui -apparemment leur était très familier. Seul un jeune mousse qui, pour la -première fois, accomplissait une navigation lointaine, s'arrêta, -stupéfait, près du bord. - -Ce spectacle avait tellement frappé Hélène qu'au premier moment elle -n'en voulut point croire ses propres yeux. - ---Qu'est-ce que c'est que cela? fit-elle, toute perplexe, au capitaine -qui se tenait non loin d'elle, en lui montrant la mer. - ---C'est la mer qui brûle! répondit en souriant le capitaine, comme s'il -eût voulu prolonger sa surprise. Cette lueur, continua-t-il, vient -d'animaux microscopiques, qu'on appelle «porte-lumières» et qui, en -certains endroits de la mer, se rencontrent en une quantité prodigieuse. -Ils répandent, comme vous voyez, une lueur phosphorescente rougeâtre, -qui augmente avec le mouvement de l'eau ou la pluie, et devient si vive -qu'elle permet même de lire un livre imprimé en petits caractères. - -Hélène pria le mousse de puiser pour elle de cette eau flamboyante et -lorsque celui-ci, après avoir fait descendre le seau, se mit à le -retirer, les gouttes d'eau qui rejaillissaient de toutes parts -éparpillèrent une vraie pluie de flamme. Dans le seau, l'eau scintillait -de milliers de petits feux, gros comme une tête d'épingle. - ---C'est admirablement beau, s'écria la fillette, toute ravie. - - - - -CHAPITRE IV - -«Un homme à la mer».--Une chasse au requin.--Les protégés d'un brigand -des mers.--Les aéronautes.--Une pluie d'insectes.--La vitesse du -vent.--Le cap de Bonne-Espérance.--L'attaque d'un monstre marin. - - -Quelques jours plus tard Hélène, assise avec son père sur le pont, lui -faisait la lecture. Le vaisseau se balançait lentement en glissant sur -les flots, poussé par une brise légère. - -Tout à coup un cri résonna sur l'avant: «Un homme à la mer!» Tous se -précipitèrent vers le bord. Le capitaine donna immédiatement l'ordre de -carguer les voiles et envoya trois matelots au secours de leur camarade -qui, en attendant, se démenait fort des bras et des jambes et se -maintenait bravement sur les flots. Les matelots mirent aussitôt un -canot à la mer et saisirent vigoureusement les rames. Mais en ce même -moment ils aperçurent avec terreur, au-dessus de l'eau, la tête et la -nageoire triangulaire d'un requin, qui filait avec une rapidité -incroyable vers le malheureux. Au bout d'un instant apparut sur l'eau la -queue puissante du monstre, puis un cri épouvantable déchira l'air et le -matelot disparut sous les ondes. - -A la vue de cet affreux spectacle, le sang se figea dans les veines des -assistants et l'impression accablante qu'il produisit persista longtemps -dans leurs esprits. - -Enfin les voiles furent déployées de nouveau et le navire continua son -chemin. Pour venger leur malheureux camarade, les matelots se mirent à -préparer un hameçon de dimensions énormes. Sur un grand croc en fer, -fixé à un gros câble, ils avaient piqué un bon morceau de viande grasse -et ils l'avaient jeté à la mer. Pendant quelque temps, ils observèrent -avec impatience si le hideux animal n'apparaîtrait pas quelque part; -puis, fatigués d'attendre, ils se remirent chacun à sa besogne. - -Mais voilà que, trois heures environ après le douloureux accident, on -entendit, près du navire, comme un clapotement et on vit l'eau rejaillir -de toutes parts. Les matelots se précipitèrent et s'aperçurent que le -câble était très tendu. - ---Le requin, le requin! s'écrièrent-ils tout d'une voix. - -Et ils se mirent à tirer avec ensemble l'énorme hameçon. A leur grande -joie, apparut bientôt sur l'eau la tête de ce brigand de mer: le croc -avait pénétré profondément dans sa gueule. - -Le requin se tordait horriblement et se débattait avec une telle rage -contre le flanc du navire, que les matelots craignaient à tout moment de -le voir se détacher du croc. Ils purent pourtant, avec de grands -efforts, le hisser sur le pont. Sa gueule énorme, garnie de plusieurs -rangées de dents longues et pointues, s'ouvrait et se refermait avec une -telle force que, quand l'un des matelots y enfonça une grosse bûche, -elle craqua sous leur morsure. Ses yeux verdâtres de chat brillaient -d'une fureur impuissante et, de temps en temps, il battait avec sa queue -le navire, avec une force telle qu'il aurait pu tuer un homme d'un seul -coup. Afin d'éviter un malheur, un des matelots s'approcha de lui, avec -précaution, par derrière et, d'un coup de hache adroitement appliqué, -lui coupa la queue, après quoi l'animal mourut rapidement d'hémorragie. - -[Illustration: Un homme à la mer!] - -Cependant Hélène s'était aperçue qu'auprès du navire, à la surface de -l'eau, allaient et venaient deux poissons d'assez petite taille. -C'étaient les pilotes, amis et compagnons fidèles du requin pris. Hélène -savait par les livres que ces poissons accompagnent toujours les -requins, leur trouvent la proie et les amènent vers celle-ci, se -nourrissant eux-mêmes des miettes que leur laisse leur protecteur -puissant auprès duquel ils se sentent à l'abri des autres poissons -carnivores. Sur la prière d'Hélène, un matelot jeta l'hameçon et au bout -de quelques instants pêcha un pilote. Maintenant Hélène avait l'occasion -d'examiner de près ce fidèle compagnon du requin. C'était un très joli -poisson de couleur bleuâtre, au dos foncé et au ventre argenté. - - * * * * * - -De tous les animaux, dont Hélène avait fait connaissance pendant sa -navigation, ceux qui l'intéressaient le plus étaient les poissons -volants. Il arrivait que des troupes entières de ces poissons -entouraient le navire et s'élevant soudain hors de l'eau à une hauteur -de deux ou trois toises, parcouraient rapidement dans l'air, avec un -sifflement particulier, un espace d'une centaine de pas environ et -disparaissaient de nouveau dans les flots. Souvent ce jeu se répétait -plusieurs fois de suite. - -Hélène apprit de son père que, quand les poissons volants prenaient -toujours une seule et même direction, c'était un indice qu'ils -cherchaient à se soustraire à la poursuite des poissons carnivores. Mais -elle eut aussi souvent l'occasion de constater que ces poissons volaient -dans des directions différentes, passant l'un par-dessus l'autre, -s'amusant apparemment à ce jeu. Une fois, ce jeu des poissons volants -attira quelques pétrels, qui leur donnèrent la chasse. C'était un -spectacle éminemment curieux. Les poissons voltigeaient avec une -rapidité incroyable et disparaissaient dans l'eau en un clin d'oeil, de -sorte que les pétrels, en dépit de leur adresse surprenante, avaient -grand'peine à en saisir quelques-uns. Cette chasse dura très peu, parce -que les poissons plongèrent bientôt complètement dans les flots. L'un -d'eux tomba sur le pont et Hélène put ainsi l'examiner à loisir. Il -avait le dos d'un très joli roux clair, les flancs d'un rouge tendre à -reflets argentés et le ventre d'un rose foncé. - -Un jour Hélène, selon son habitude, faisait la lecture à son père sur le -pont; ce soin l'absorbait à ce point qu'elle ne remarqua pas que le -soleil avait disparu sous un nuage et qu'un vent frais s'était mis à -souffler. Tout d'un coup elle vit tomber d'en haut, sur la table et le -livre, des insectes inconnus. Stupéfaite, elle se leva brusquement de la -table et, sans en croire ses yeux, elle regardait cette grêle d'insectes -pleuvoir des nuages dans la mer et sur le pont. - -[Illustration: Le requin.] - ---Papa, papa, s'écria-t-elle enfin, il se passe autour de nous quelque -chose d'extraordinaire. Des insectes vivants tombent d'un nuage! Mais ce -sont des sauterelles, papa! comment peuvent-elles se trouver ici, au -milieu de l'Océan? - ---C'est une pluie d'insectes, mon enfant, répondit le vieux marin, -tandis que les matelots balayaient les sauterelles dans la mer. Il est -probable que, quelque part sur le rivage, une trombe marine a rencontré -une troupe de sauterelles et, l'enveloppant dans son tourbillon, l'a -élevée dans les nuages où le vent l'a saisie et emportée dans la mer. Tu -sais, n'est-ce pas, que le vent, dans les couches supérieures de l'air, -souffle avec plus de force que dans les couches inférieures, ce qui a eu -souvent pour conséquence que des sauterelles ont été emportées au loin, -pendant des centaines et des milliers de kilomètres, jusqu'à ce -qu'enfin, rencontrant un endroit plus calme, elle se soient mises à -tomber en pluie sur la terre. Et non pas seulement des sauterelles, des -chenilles et des hannetons, mais mêmes différentes plantes, comme par -exemple, il y a quelques années, en Espagne, où tout d'un coup on vit -pleuvoir des graines de froment. Il se trouva que le vent les avait -apportées là de l'Afrique septentrionale, où la tempête avait balayé -auparavant plusieurs amas de grains de blé. - ---C'est surprenant! Je l'entends dire pour la première fois. Mais -combien doit-elle être grande, la vitesse du vent, pour maintenir -là-haut un nuage aussi énorme de sauterelles sans le laisser retomber -sur la terre. - ---Je crois que cette vitesse doit être de 12 à 14 toises par seconde. - ---Est-ce que tu sais, papa, quelle est la vitesse du vent en diverses -circonstances? - ---Oui, mon enfant, et je te le dirai, si cela t'intéresse. Par exemple, -la brise légère, qui agite à peine les feuilles sur les arbres, n'a -qu'une vitesse d'un mètre environ par seconde. Lorsque sa vitesse est de -7 à 8 toises par seconde, il soulève déjà la poussière et balance les -arbres. Mais quand il atteint celle de 12 à 14 toises, il se transforme -en tempête, et à 17 ou 20 toises par seconde, il devient un ouragan -formidable, qui déracine les arbres et enlève les toits des maisons. -Heureusement, sa vitesse ne va pas au delà. Si elle pouvait atteindre -quarante toises par seconde, ce vent balayerait instantanément des -villes entières, comme des tas de poussière. - -Encore une semaine de navigation tranquille se passa. Dans le lointain -commença à se dessiner l'extrémité méridionale de l'Afrique. La mer, à -mesure qu'on se rapprochait de la côte devenait, de bleue qu'elle était, -d'une couleur brune verdâtre. - -Quelques heures plus tard, le navire avait atteint le cap de -Bonne-Espérance où, au dire des marins, le vent mène une lutte éternelle -contre une montagne gigantesque, où l'ouragan est à demeure. Ce n'est -pas pour rien que ce cap portait autrefois le nom de cap des Tempêtes. - -Cette fois pourtant la mer était calme, à peine agitée d'une houle -légère. - -Hélène se tenait sur le pont avec sa longue-vue et regardait le rivage -peu hospitalier, sur lequel se dressaient trois montagnes énormes, tout -à fait différentes d'aspect, et de formes bizarres, comme elle n'en -avait jamais vu. - -A gauche s'élevait une montagne longue, pas trop escarpée, avec un -enfoncement au milieu et le sommet en pente douce. A côté une autre, -également large à la base, et le sommet comme tronqué, s'étendait en un -large plateau. Elle avait l'aspect d'une énorme table ronde. Tout près, -s'élevait perpendiculairement une troisième, dont la forme rappelait une -tour inaccessible. - ---C'est la montagne de la Table? demanda Hélène, en indiquant à un -matelot qui se tenait auprès d'elle, celle qui se trouvait au milieu. - ---Oui. - ---Et comment s'appelle l'autre, à droite? - ---Le Pic du Diable. - ---Et à gauche? - ---La montagne des Lions. - -Pareils à trois monstres, ces trois montagnes sombres montaient la garde -autour du rivage méridional de l'Afrique, le protégeant contre la fureur -des tempêtes et des ouragans. - -La montagne de la Table servait aux habitants du Cap d'indicateur exact -du temps: lorsque son sommet s'enveloppait de nuages, une tempête était -imminente. - ---Regardez donc par là! fit le capitaine en passant auprès d'Hélène, et -en lui désignant le large. - -Hélène regarda en arrière. A quelque distance du navire s'agitaient un -grand nombre d'étranges animaux qui, semblables à de minuscules batelets -aux voiles déployées, nageaient avec une grande vitesse. En les -examinant avec plus d'attention, Hélène reconnut en eux des argonautes. -Les gracieux mollusques se mouvaient à l'aide d'un petit tube, qui -rejetait de l'eau; de leurs huit tentacules, deux, les plus larges, -étaient dressés et gonflés, en guise de voiles. Avec sa longue-vue -Hélène put examiner à son aise ces élégantes barquettes. - -Mais voilà que dans le lointain apparurent quelques pétrels. Les -argonautes, comme s'ils eussent pressenti le danger, s'alarmèrent, -replièrent leurs voiles, serrèrent leurs tentacules et, renversant leur -coquille, disparurent sous l'eau. Tout cela s'effectua d'une manière si -prompte et si adroite, que le meilleur navire aurait pu être jaloux de -la rapidité de cette manoeuvre. - - * * * * * - -Le navire avait déjà presque dépassé le cap de Bonne-Espérance, lorsque -le capitaine qui, en ce moment, explorait l'horizon avec sa lunette, -aperçut à un mille à l'avant du navire un énorme animal, qui avançait -lentement dans la même direction que lui. Tout l'équipage se réunit près -du bord pour voir ce monstre. Lorsque le navire l'eut atteint, on -reconnut un poulpe de dimensions extraordinaires, qui continuait à -naviguer tranquillement en avant, sans faire attention au navire qui -s'approchait de lui. Hélène tressaillit involontairement à la vue de ce -monstre marin. Sa longueur était de 18 pieds environ, sans compter les -huit terribles tentacules, longs de 5 à 6 pieds, et munis d'une grande -quantité de ventouses. Ses yeux énormes, à fleur de tête, épouvantaient -par leur vivacité. L'énorme gueule ressemblait à un bec de perroquet. En -dépit de la grosseur de ce monstre, le capitaine résolut de s'en -emparer, et donna l'ordre de lui lancer des harpons et de tirer sur lui. -Mais les balles et les harpons pénétraient dans son corps comme dans une -gelée. Pour se soustraire aux poursuites, l'animal disparut sous l'eau, -mais il revint bientôt à la surface de l'autre côté du navire, et les -matelots se mirent de nouveau à tirer sur lui et à lui lancer des -harpons. Cela l'obligeait à se replonger dans la mer. Mais il n'y -restait pas longtemps, et au bout de quelques minutes il reparaissait de -nouveau et se mettait à fouetter rageusement l'eau avec ses tentacules -monstrueux. La couleur de l'animal irrité se changea d'un gris clair en -un rouge éclatant. Mettre à la mer un canot avec des hommes était -dangereux, parce que le monstre, avec un seul de ses tentacules, pouvait -le chavirer. Cette chasse se poursuivit ainsi pendant trois heures sans -aucun résultat. Enfin l'un des matelots réussit à faire au monstre, avec -son harpon, une blessure profonde d'où jaillit une sorte d'écume -bouillonnante, mêlée avec du sang, en même temps que se répandait dans -l'air une forte odeur de musc. Après bien des tentatives infructueuses, -les matelots parvinrent à jeter un noeud coulant sur le poulpe; mais ce -noeud glissa sur son corps visqueux et s'enroula autour d'un tentacule. -Ce fut parmi les matelots une explosion de joie bruyante; ils se mirent -à tirer en haut ce géant des mers, qui se débattait et frappait -furieusement avec ses tentacules libres le flanc du navire. Enfin -émergèrent à la surface d'abord un tentacule, puis une partie du corps -du poulpe. Les matelots poussaient des hourras et hâlaient de toutes -leurs forces sur la corde. Mais à peine avaient-ils hissé hors de l'eau -la moitié de son corps, que le tentacule se détacha, et le mollusque -gigantesque disparut pour toujours dans l'eau. A en juger par le -tentacule dont le poids était de 30 livres, on pouvait supposer que -l'animal entier en pesait 2000. - -Pendant trois jours, ce monstre servit de thème inépuisable aux -conversations de tout l'équipage. A cette occasion on débita, il va sans -dire, toutes sortes de contes en l'air sur des monstres marins, qui -auraient enlevé des hommes du pont même des navires et noyé des -vaisseaux entiers. - - - - -CHAPITRE V - -L'île enchantée.--Un nuage sinistre.--Le typhon.--L'équipage abandonne -le navire.--L'amour filial en face de la mort.--Noyés. - - -Quelques jours plus tard, en montant le matin sur le pont, Hélène -s'aperçut que le vent s'apaisait et que le navire avançait très -lentement. - -Elle prit sa lunette et jeta un regard sur l'horizon qui l'entourait. - ---La terre, la terre! s'écria-t-elle, en apercevant soudain au loin une -étroite bande à peine visible. - ---Ce n'est pas la terre, c'est un récif de corail, lui dit un matelot -qui travaillait près de là. - ---Ces îles sont la terreur de tous les marins, fit de son côté le -capitaine qui avait entendu l'exclamation de la jeune fille: pendant une -tempête, il est difficile d'apercevoir cette ceinture étroite, et c'est -pourquoi très souvent ces récifs deviennent une tombe prématurée pour -les marins. - ---Est-il possible que des animaux aussi petits puissent ériger des -constructions aussi grandioses? demanda la jeune fille étonnée. - ---Ils habitent à une profondeur insignifiante en colonies très -nombreuses et, après leur mort, leurs polypiers pétrifiés forment ces -bancs menaçants de corail. Dans l'Océan Pacifique on rencontre de ces -vastes récifs qui occupent une étendue de plusieurs kilomètres. - -Hélène examinait curieusement cette île, qui avait surgi, comme par -enchantement, du sein de l'Océan. - -Mais voilà que le vent, déjà très faible, tomba tout à fait et le -vaisseau s'arrêta. Le récif n'était éloigné du navire que de deux milles -au plus. - ---Comme je voudrais voir d'un peu près ces constructeurs infatigables de -la mer! dit Hélène à son père. - -Le père exposa le désir de sa fille au capitaine, qui lui offrit -immédiatement de s'y rendre avec un pilote. Un grand canot fut mis à la -mer et six matelots se mirent à ramer vigoureusement. - -Quand ils furent arrivés près de l'île, le canot fut amarré à un récif -qui surplombait. Par endroits, l'île était couverte d'une végétation -tropicale; par ci, par là, on apercevait des palmiers solitaires. L'île -elle-même présentait l'aspect d'un anneau régulier au milieu duquel se -trouvait une lagune, unie comme un miroir, qui ressemblait à un port -tranquille. Le temps était calme et la mer si transparente qu'Hélène put -examiner à loisir ce jardin sous-marin. Le fond était tapissé de -centaines, de milliers de polypes de corail qui, pareils à des fleurs -bizarres, se balançaient sur des arbres et des buissons pétrifiés. Leurs -intervalles étaient remplis par une mousse bigarrée, dans laquelle, en -l'observant attentivement, on pouvait distinguer des millions de -polypes. Ce spectacle était d'autant plus merveilleux que le soleil -tropical y mêlait son éclat. Des poissons magnifiques, des formes et des -couleurs les plus étranges, évoluaient autour des coraux, comme des -colibris autour des plantes équatoriales. Les écrevisses transparentes y -rampaient aussi en troupes entières avec des crabes bariolés, tandis que -les rouges étoiles de mer, les noirs oursins et les méduses de toutes -les formes fourmillaient au milieu d'une quantité innombrable de -coquillages. - -Mais un coup de canon se fit entendre du navire, qui rappelait le canot, -et Hélène, à son grand regret, dut interrompre ses observations. - -En remontant à bord, elle s'aperçut que le capitaine paraissait très -inquiet. Les matelots couraient de part et d'autre, grimpaient sur les -mâts et en descendaient avec la rapidité des chats; le capitaine se -multipliait partout et partout résonnait sa voix forte et impérieuse. - -Profitant d'un instant de répit, Hélène l'interrogea sur le motif de -l'alarme générale. Pour toute réponse, il lui indiqua un petit nuage -sombre qui s'élevait au bout de l'horizon. Au-dessus d'eux le soleil -resplendissait, le ciel était serein et le temps magnifique. Il sembla à -Hélène que les appréhensions du capitaine étaient exagérées. - -Moins d'un quart d'heure après, le nuage montait lentement et -majestueusement, obscurcissait le soleil et bientôt couvrait presque la -moitié du firmament. Puis un brusque tourbillon s'abattit sur le navire -et un vent effroyable se déchaîna. Le vaisseau s'inclina sur le côté et -la mer, un instant avant unie et immobile, s'agita, mugit; les vagues se -dressèrent menaçantes. - -Le nuage sinistre s'avançait rapidement et soudain, en plein jour, une -nuit noire et impénétrable s'établit. - ---Le typhon, le typhon! s'écrièrent les matelots pleins de terreur, en -descendant rapidement des mâts sur lesquels ils repliaient les voiles. - -Quelques instants plus tard, les ténèbres s'illuminèrent subitement à la -lueur éblouissante d'un éclair et tout le ciel s'embrasa. On entendit -des roulements assourdissants de tonnerre, et les nuages crevèrent en -une telle averse, qu'il semblait que le navire ne tiendrait pas contre -ce déluge et coulerait à fond. La mer mugissait tumultueuse. - -Le navire n'obéissait plus au gouvernail. Il roulait au milieu des -vagues qui bouillonnaient comme dans une chaudière, en décrivant sur la -mer des cercles énormes. Rester sur le pont,--impossible; c'eût été -s'exposer à une mort certaine. Tous les passagers s'étaient réfugiés -dans les cabines et, recommandant leurs âmes à la Providence, -attendaient l'issue fatale. - -Brusquement un silence sinistre, un silence de mort s'établit. Tous -croyaient leur dernière heure venue. L'attente anxieuse de quelque chose -d'effroyable augmentait encore l'horreur de ce moment. Subitement -l'ouragan se déchaîna avec une force redoublée. Sur le pont un coup -formidable retentit qui ébranla tout le navire. Un instant après les -mâts étaient emportés à la mer. - -[Illustration: Le vieillard, plein d'effroi, appelait sa fille.] - -Personne ne se rappela comment l'ouragan avait fini. Le capitaine -remonta le premier et, navré, contemplait le pont dévasté. Heureusement, -il restait sur le navire trois canots qui au début de la tempête, -avaient été solidement attachés aux mâts et qui maintenant tenaient -encore à leurs débris. - -La tempête reprit, quoique avec une force moindre. - -Le troisième jour, à l'approche du matin, elle se calma; mais vers le -soir, un vent violent se remettait à souffler et les vagues s'agitaient -avec une telle fureur, que le navire en craquait dans ses oeuvres vives. - -Pour comble de malheur, une voie d'eau se déclara. La catastrophe -paraissait inévitable, et Hélène considérait chaque moment comme le -dernier de sa vie. Le capitaine et les matelots étaient à bout de -forces, mais continuaient pourtant, infatigables, à pomper pour éloigner -autant que possible la mort. - -Encore une nuit effroyable. L'aurore commençait à poindre, quand le -navire retentit soudain de ces cris: terre, terre! - -Hélène se précipita sur le pont. En effet, à quelques milles du brick, -on apercevait une terre. Les vagues gigantesques et furieuses, chassées -par le vent, y entraînaient rapidement le navire. Le salut paraissait -proche. - -C'était, à ce que l'on pouvait croire, une île, de deux milles de long à -peu près. Du navire on apercevait très bien la côte sombre et rocheuse, -où s'élevaient, de place en place, des palmiers solitaires. Les matelots -se remirent à pomper avec une énergie décuplée. La vue du rivage si -proche faisait renaître en eux l'espoir d'un prompt salut. - -Mais voici qu'éclate un craquement effroyable, et le navire s'arrête -instantanément, échoué sur un écueil. Un cri de terreur s'échappa de -toutes les poitrines. Les matelots se cramponnèrent à ce qu'ils purent, -pour ne pas être emportés dans la mer par les vagues furieuses, qui -s'élançaient par-dessus le pont et menaçaient à chaque instant de mettre -le navire en pièces; puis ils se précipitèrent vers les canots, dans -l'espoir d'arriver ainsi jusqu'à la terre. - -Saisie d'une angoisse effroyable, Hélène accourut sur le pont pour -apprendre la cause de la terrible secousse éprouvée par le vaisseau, et -reconnut avec horreur que les embarcations avec les matelots qui se -sauvaient étaient déjà loin; il ne restait plus à bord que le capitaine -avec trois matelots qui se préparaient à sauter dans un petit canot. - ---Au nom du ciel, prenez place au plus vite dans le canot, lui -cria-t-il, le vaisseau coule à fond. - -Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Hélène tendit la main au -capitaine pour descendre; mais au même instant elle la retira vivement. - ---Et mon père, mon père! s'écria-t-elle. - ---C'est trop tard! répondit le capitaine. Descendez, sinon, nous partons -sans vous. Vous ne sauverez pas votre père et le bateau ne peut contenir -une personne de plus! Descendez au plus vite! - ---Sans mon père!... jamais! s'écria la fillette, toute frissonnante à la -seule idée d'une séparation éternelle d'avec son père. - -«Si ma présence peut lui servir de consolation dans ses derniers -moments, pensait-elle, ma mort n'aura pas été inutile... Non, je ne -quitterai pas mon père! Je mourrai avec lui si je ne puis le sauver!» - ---Non, non, je ne partirai pas sans lui! Ayez pitié! emmenez mon père! -suppliait-elle, en s'efforçant de saisir la main du capitaine. - ---Que faites-vous, soyez raisonnable, lui cria-t-il. Il sera plus doux à -votre père de savoir que vous êtes sauvée que de vous sentir mourir à -côté de lui! Descendez, descendez; chaque instant est précieux. - ---Non, non, je ne peux pas m'éloigner sans mon père, répondit-elle -résolument. - -Et elle se précipita dans la cabine. - -Cependant le vieillard aveugle, plein d'effroi, appelait sa fille, mais -sa voix se perdait dans le mugissement des ondes. En se sentant -abandonné, il faillit perdre connaissance; mais en ce même moment, -Hélène accourut auprès de lui. - -Lorsqu'elle fut remontée sur le pont avec son père, le capitaine était -déjà loin et les autres embarcations ne se voyaient plus. - -Une vague énorme fondit sur le bateau du capitaine et l'engloutit pour -toujours. - -Poussant un cri désespéré, Hélène se précipita au cou de son père et -cacha sa tête sur la poitrine du vieillard. - -De tout l'équipage, seuls, le père et la fille erraient encore sur le -navire brisé, dans ce désert liquide. - - - - -CHAPITRE VI - -Le naufrage.--La vague fatale.--Échappés au péril.--Le reflux.--Sur un -navire brisé.--La première nuit sur un rivage inconnu. - - -A cette journée terrible succéda une calme soirée. Mais la mer restait -encore agitée. Le navire brisé, relevé par les flots, errait de nouveau -au milieu des rochers, risquant à chaque minute de donner encore une -fois contre un écueil. - -Hélène s'était réfugiée avec son père sur le pont et regardait avec une -terreur mêlée d'espoir le navire les emporter peu à peu vers la terre. -La seule idée que le vent pouvait changer et les pousser au large, la -remplissait d'épouvante. En considérant le rivage désolé et rocheux, -vers lequel voguait lentement le navire, elle se posait involontairement -une foule de questions: - -«Était-il habité, ou non?... Si cette terre était habitée par des -sauvages!... Quel serait alors le sort de son cher père et le sien? -Peut-être des supplices, la mort!» - -Cette idée la faisait frémir. Mais la vue de son père, tranquillement -assis à ses côtés, lui redonna du courage et elle se remit, avec -confiance, à la volonté du sort. - -En ce moment, son père interrompit ses tristes pensées. - ---Mon enfant, surveille d'un oeil vigilant tout ce qui se passe sur le -navire. Si sa coque ne se brise pas contre les récifs, nous pourrons -tenir encore assez longtemps sur l'eau, parce que, pour notre bonheur, -le chargement en est composé de marchandises qui ne coulent pas -rapidement. Sommes-nous loin du rivage? - ---Nous n'en sommes pas loin, père, et quoique lentement, nous nous en -rapprochons toujours. Mais presque toute la cale du navire est remplie -d'eau. - -Le vieux marin était un excellent nageur et, s'il avait encore eu -l'usage de ses yeux, il fut arrivé aisément jusqu'à la terre en nageant -avec sa fille, d'autant plus qu'elle aussi savait très bien nager. - ---Et de quel côté du navire se trouve la terre? - ---Du côté droit, père. - ---C'est bien, ma fille. Écoute donc maintenant avec attention ce que je -vais te dire. Dès que le navire échouera sur un bas-fond, ou donnera -contre un écueil, conduis-moi tout de suite vers le côté droit et -descends après moi dans l'eau. Nous gagnerons la terre à la nage. -Tiens-toi fortement à moi et indique-moi le chemin. Si tu vois venir sur -nous une grande vague, retiens ton souffle et ferme les yeux, autrement -tu pourrais te noyer. - ---Mais peut-être le navire abordera-t-il le rivage? Ne vaudrait-il pas -mieux attendre? - ---Attendons, mais il faut que tu saches que, si le navire se heurte -contre un récif, il ne pourra plus tenir et se brisera infailliblement. -En outre, nous devons gagner la terre avant le reflux, autrement nous -serions de nouveau emportés en pleine mer, et alors nous serions perdus. - -Deux heures environ s'écoulèrent. Le navire continuait à se rapprocher -lentement du rivage. Hélène suivait avec une attention fébrile chacun de -ses mouvements. La côte était si voisine, que même en avançant avec -cette lenteur le navire devait y arriver en une demi-heure à peu près. -Le coeur de la jeune fille se mit à palpiter plus fortement à l'idée du -salut prochain. - -Tout à coup un fracas effroyable se fit entendre: c'était la coque qui -craquait; le navire s'arrêta net. - -Le père et la fille se levèrent en sursaut. Hélène conduisit rapidement -son père vers une petite échelle de corde, qui se trouvait sur le côté -droit du navire. - ---Tiens-toi, Hélène, tiens-toi fortement à moi, et indique-moi où il -faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le vieux marin, en descendant -dans la mer avec sa fille. - -En entrant dans l'eau, Hélène saisit convulsivement d'une main la -ceinture de son père et de l'autre se mit à l'aider. Dans leur -précipitation, ils oublièrent de quitter une partie de leurs vêtements -et cela faillit les perdre. - -A peine étaient-ils arrivés à une cinquantaine de mètres du navire, -qu'une énorme vague les recouvrit complètement. Hélène prévint à temps -son père et retint elle-même son haleine pendant quelques secondes. -Bientôt elle remarqua avec effroi que les forces de son père -faiblissaient, et que ses vêtements trempés l'empêchaient de nager. -Elle-même sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose l'entraîner -au fond comme une pierre. - -En regardant derrière elle, Hélène s'aperçut qu'une nouvelle vague -arrivait sur eux; le coeur de la jeune fille se serra et elle avait à -peine eu le temps de pousser un cri, que le flot les submergea et les -jeta avec force contre le rivage. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à -la surface, le vieillard, à bout de forces, se tenait à grand peine sur -l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'élançait sur eux. Hélène -sentit que cette vague fatale l'engloutissait. Il est impossible de -rendre les sensations diverses qui envahirent l'âme de la jeune fille, -quand elle se retrouva de nouveau sous l'eau. - -Voilà que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard rassemblait -ses suprêmes énergies. Encore quelques minutes de lutte terrible pour la -vie s'écoulèrent... Enfin il se sentit épuisé et, laissant tomber ses -bras, il s'abandonna mentalement à la destinée... - -Mais à ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds, et remarqua -que l'eau ne lui allait que jusqu'aux épaules. Il appela Hélène, mais ne -reçut point de réponse. Le vieillard eut peur. Il craignit que sa fille -n'eût perdu connaissance. Il sentait que sa main ne le tenait plus que -faiblement. Ramassant ses dernières forces, il la saisit dans ses bras -et alla en avant, au hasard. - -Après des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage et posa avec -précaution sa fille sur le sable. Ayant constaté que son coeur battait -encore, il essaya, plein d'effroi et d'espoir, de la faire revenir à -elle. Hélène reprit bientôt ses sens. Mais elle éprouvait un grand -malaise, et tout d'abord ne pouvait se rendre compte de ce qui lui -arrivait, et dans quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvré -complètement ses esprits, son père lui raconta en quelques mots comment, -alors qu'il avait déjà perdu tout espoir de salut, le sort avait eu -pitié d'eux. - -Saisie d'un muet transport, elle embrassa son père, les larmes aux yeux, -impuissante à trouver des paroles pour rendre les sentiments qui -l'assaillaient. - -S'étant un peu calmée, Hélène regarda autour d'elle. Elle reconnut -qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux d'un pays florissant, dont la -végétation ne ressemblait pas du tout à celle de l'Europe. Un sentiment -de joie ineffable envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la -terre et respirait avec délices l'air tiède et parfumé. Jetant un regard -sur la mer agitée, elle s'aperçut que le navire se tenait immobile, loin -du rivage, fortement couché sur le flanc et qu'autour de lui écumaient -furieusement les vagues. Hélène n'en croyait presque pas ses yeux: -«Était-il possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?» -Elle se souvint du malheureux équipage du navire, du capitaine qu'elle -avait vu périr sous ses yeux, et elle frissonna. - ---Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond le vieux marin. - -L'idée des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient en -lui le sentiment de sa joie primitive. - -Hélène semblait avoir deviné la pensée de son père. - ---Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en l'embrassant -avec effusion. Si cette île est inhabitée, je me mettrai à travailler -pour toi et le ciel bénira mes efforts. Je vois que la nature est ici -belle et prodigue, et je suis sûre que nous n'aurons pas de privations à -subir. Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content! - -Cette tendre affection de sa fille émut profondément le vieillard. Il -l'embrassa avec transport et deux larmes coulèrent de ses paupières -éteintes. - -Le rivage rocheux était recouvert de la végétation éclatante des -tropiques. Sur les arbres élevés, aux branches puissantes et larges, on -apercevait par place des fruits bizarres. Quelquefois, ce qui semblait -de loin une fleur multicolore se mettait tout à coup en mouvement et on -voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre. Des -troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient d'un arbre à -l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient le rivage, se dressaient -les sommets grêles des palmiers élancés, ornés de feuilles gigantesques. - -En dépit de la chaleur de midi, Hélène ressentit un frisson désagréable -qui lui rappela qu'elle était toute trempée; en même temps elle sentit -qu'elle avait faim et soif. - -Elle emmena son père un peu loin du rivage, sous un grand arbre ombreux, -ramassa à la hâte de l'herbe sèche et des feuilles et lui prépara ainsi -une couche molle. Le vieillard fatigué se coucha pour se reposer et, -bientôt, sa respiration égale lui apprit qu'il s'était endormi. Hélène -se mit à réfléchir à sa situation sans issue. Des pensées inquiètes se -succédaient dans son esprit: tantôt il lui semblait que son père et elle -mourraient de faim ou se verraient astreints à des privations très -dures, tantôt son imagination agitée lui représentait des sauvages et -des animaux féroces, sur lesquels elle avait lu tant de récits à la -maison. Un profond soupir de son père endormi la tira de sa rêverie. - -[Illustration: Hélène se dirigea vers le banc de sable.] - -Le reflux commençait. La mer s'était apaisée, et seules, de petites -vagues, déferlant faiblement sur la côte rocheuse, roulaient en arrière -avec un doux bruit. Non loin de là, se découvrait peu à peu un étroit -banc de sable qui s'avançait très loin dans la mer. A son extrémité on -voyait, couché sur le flanc, le navire brisé, enfoncé profondément sur -l'écueil. - -Hélène considérait avec une tristesse muette les restes mutilés du beau -navire qui, pendant un si grand nombre d'années, bravant dédaigneusement -les tempêtes et les orages, avait navigué, superbe, sur l'Océan immense. -Et maintenant ses cabines et ses cales submergées étaient devenues le -refuge de toute sorte de coquillages marins. - -Mais voici que le banc de sable se découvrit tout à fait; seuls, -quelques coquillages et étoiles de mer, qui n'avaient pas eu le temps de -disparaître dans la mer avec le reflux, étalaient sur le sable leurs -formes bizarres, tandis que du rivage arrivaient des troupes d'oiseaux, -qui s'abattaient sur eux pour s'en régaler. - -La vue du navire brisé rappela à Hélène qu'elle devait se procurer des -vêtements et des chaussures. Elle résolut de mettre immédiatement cette -idée à exécution et de profiter du reflux, pour traverser le banc de -sable et atteindre le navire. Elle ne s'effrayait que de la distance qui -séparait le rivage du navire. - -«Que ferai-je, si le flux me surprend au retour?» pensait-elle. - -Elle regarda son père endormi, et son aspect si triste lui donna le -courage de tenter ce voyage assez périlleux. Retroussant sa robe, pour -pouvoir plus facilement sauter et grimper sur les roches de la côte, -elle se dirigea vers le banc de sable. Le soleil ardent et le vent -avaient déjà à ce point séché les rochers, qu'elle pouvait sans danger -sautiller de l'un à l'autre. Le banc lui-même était tellement sec -qu'elle put sans trop de fatigue arriver jusqu'au navire qui, à ce qu'il -semblait, devait être profondément enfoncé sur l'écueil qui se trouvait -à l'extrémité même du banc de sable. Sur le revêtement du navire elle -aperçut une foule de coquilles, qui s'y étaient attachées. Hélène se -souvint de ses compagnons de voyage, et son coeur se serra à l'idée de -leur perte prématurée. Maintenant, elle voyait clairement qu'en restant -sur le navire tout le monde aurait été sauvé et aurait gagné -heureusement le rivage. - -Saisissant un bout de câble qui pendait, Hélène grimpa péniblement sur -le pont. Là, un effroyable spectacle de destruction se présenta à ses -yeux: sur tout le pont, dans un étrange désordre, s'éparpillaient des -débris de mâts, des tonneaux, des câbles rompus et une foule d'autres -objets. A la vue de ce terrible chaos, une crainte indicible envahit le -coeur de la jeune fille, mais elle la réprima bien vite et descendit -courageusement dans la cabine. Là, elle retrouva les mêmes terribles -traces de destruction: la partie supérieure de la poupe avec les -fenêtres avait disparu. Les murs si élégants autrefois étaient -complètement démolis. Sur le plancher nageaient dans l'eau des tables, -des chaises, des coffres et toutes sortes de débris. Tout près de -l'escalier, dans l'eau, elle aperçut, à sa grande joie, la malle de son -père, où elle était sûre de trouver tout ce qui leur était indispensable -à elle et à son père. La saisissant par la poignée, elle la traîna -jusqu'à l'escalier, puis essaya de la monter sur le pont; mais tous ses -efforts furent inutiles: l'eau qui avait pénétré dans la malle avait -triplé son poids. Sans réfléchir plus longtemps, Hélène la plaça sur -l'un des coffres qui nageaient dans la cabine et l'ouvrit avec la clef -qu'elle avait sur elle. Tous les objets, quoique trempés, se trouvaient -dans le même ordre où elle les avait placés. Hélène retira de -l'intérieur tout ce qui était le plus nécessaire, exprima l'eau du linge -et des vêtements, et les étala sur le pont pour les faire sécher. Après -avoir pris une partie du linge et deux couvertures de laine, elle jeta -tout cela sur le banc de sable et descendit elle-même. - -Malgré son lourd fardeau, Hélène se mit à courir joyeusement vers le -rivage, contente d'avoir trouvé tant de choses utiles. Elle arriva -auprès son père, et elle avait à peine eu le temps de déposer son paquet -à terre, qu'il s'éveilla et se mit à l'appeler. - -Hélène s'assit à côté de lui et, reprenant haleine, lui raconta le -succès de sa visite dans le navire. La physionomie du vieux marin -manifestait une vive inquiétude, mais il l'écouta en silence jusqu'au -bout. - ---Cher père, dis, pourquoi as-tu l'air si soucieux? Qu'y a-t-il de -dangereux dans cette promenade? - ---Mon enfant, répondit le vieillard, le malheur t'a rendue tout d'un -coup adulte. Maintenant, tu es obligée de réfléchir toi-même avant de te -résoudre à une action quelconque. Mais n'oublie pas, Hélène, qu'en -exposant ta vie, tu risques aussi celle de ton père. C'est pourquoi, -sois prudente et n'entreprends rien sans m'avoir prévenu; quoique je n'y -voie pas, mon expérience peut t'être utile dans bien des cas. Je sais, -Hélène, que tu suis volontiers mes conseils, mais je crains que, par -amour pour moi, tu n'entreprennes des tâches au-dessus de tes forces. Tu -es encore trop jeune, et tu n'es pas habituée à un travail pénible. Il -se peut que nous soyons obligés de rester ici pendant très longtemps, et -tu dois te munir de courage et d'énergie. Mais rappelle-toi une chose, -c'est que ma vie dépend de la tienne, et ne l'expose pas inutilement. - ---Sois tranquille, mon père, je n'oublierai pas tes paroles, fit Hélène. -Mais maintenant permets-moi de courir encore une fois sur le navire; -peut-être y trouverai-je du pain. Ne crains rien, je serai de retour -bien avant le flux. - ---Dépêche-toi seulement, mon enfant! Ne prends pas trop de choses à la -fois. Le navire restera bien là jusqu'à demain, et tu pourras en -rapporter encore bien des objets. - -Hélène se dirigea rapidement vers le rivage et arriva bientôt près du -vaisseau. En examinant le pont, elle jeta un coup d'oeil dans la cuisine -où se trouvait un placard dans lequel on plaçait généralement les -provisions du jour. Le placard se trouva fermé, mais Hélène l'eut vite -ouvert à l'aide d'une hache qu'elle découvrit au milieu des outils de -menuiserie. A sa grande joie, elle y trouva deux sacs de biscuits, un -grand morceau de fromage et plusieurs couteaux. Après avoir pris avec -elle ce que ses forces lui permettaient de porter, elle redescendit sur -le banc de sable. - -Sur le bord, elle aperçut une grande quantité d'huîtres apportées par le -flux. Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie; elle savait que son -père aimait beaucoup les huîtres. - ---Eh bien, Hélène, as-tu trouvé du pain? demanda le vieillard en -entendant ses pas. - ---J'ai trouvé deux sacs de biscuits, père, et un grand morceau de -fromage. Et que d'huîtres j'ai vues sur le rivage! Attends seulement un -peu, tu verras le bon dîner que je vais te préparer. - -Et posant à côté de son père les objets rapportés du navire, elle -retourna en courant sur le rivage où elle ramassa dans son tablier une -vingtaine d'huîtres. Non loin de là, Hélène aperçut sur l'un des arbres -des fruits jaunes, et en s'approchant elle fut très surprise de -reconnaître des citrons. - -Elle en cueillit quelques-uns et revint avec ses trouvailles auprès de -son père. Cette seconde découverte surprit agréablement le vieux marin. - ---Eh bien, ma fillette, je vois que ce pays est riche et fertile; il est -probable que nous n'aurons pas à souffrir des privations. Il faut croire -qu'on trouve d'autres fruits par ici. - ---Il y a beaucoup d'arbres qui en sont chargés! Mais peut-on les manger? -Ne sont-ils pas vénéneux? - ---Cela, nous le saurons. Tu me les décriras plus tard. - -Après qu'ils eurent assouvi leur faim, Hélène se leva, pour aller -chercher de l'eau. La soif la tourmentait depuis longtemps déjà, et son -père paraissait en souffrir tout autant. Alors seulement elle s'aperçut -qu'elle n'avait aucun récipient. Elle se reprochait mentalement son -manque de prévoyance. Mais il était trop tard pour se rendre sur le -navire, car le flux devait bientôt arriver. Son regard rencontra par -hasard les coquilles vides d'huîtres jetées dans l'herbe, et sa -physionomie s'illumina de joie. C'étaient là des récipients bien petits, -à la vérité, mais qui néanmoins pouvaient leur rendre service pour le -moment. Elle prit deux coquilles et se mit à marcher le long du rivage, -dans l'espoir de découvrir un ruisseau se jetant dans la mer. Bientôt -elle aperçut au loin une herbe d'un vert très vif, comme on en rencontre -ordinairement près des sources ou dans les endroits très humides. En -effet, à peine s'était-elle approchée, qu'elle découvrit avec joie un -petit ruisseau dont l'onde claire et limpide brillait dans la verdure -éclatante du gazon. Hélène puisa de l'eau dans les deux coquilles et les -porta à son père, puis elle revint et, après avoir apaisé sa soif, lava -avec délices sa figure brûlante avec de l'eau fraîche. - -Le soir tomba. La marée commença à monter. Les flots écumeux -escaladaient avec bruit sur les rochers de la côte. Le soleil baissait -sur l'horizon et le vent qui soufflait depuis le matin commençait à -faiblir, annonçant une nuit douce et tranquille. - -Voici que le couchant flambloya d'une lueur étincelante, dont les -rayons, en se reflétant dans la mer, scintillèrent sur les crêtes -écumeuses des vagues. En même temps retentirent dans les arbres les -trilles des chanteurs emplumés, qui semblaient envoyer un dernier salut -au jour qui les quittait. - -Appuyée contre un grand arbre, Hélène se tenait assise, dans une -attitude pensive, auprès de son père qui s'endormait. A la vue du -spectacle majestueux du couchant, son âme se tourna vers la -miséricordieuse Destinée par la volonté de laquelle l'astre du jour -faisait pénétrer la vie dans les forêts et les montagnes, les mers et -les plaines. Elle savait que par cette volonté très sage les oiseaux qui -tournoyaient au-dessus du banc de sable trouvaient leur nourriture, et -elle espérait que sa toute-puissance ne laisserait pas périr un -vieillard aveugle et une fillette. Ces pensées raffermirent dans le -coeur de la jeune fille l'espoir d'une prompte délivrance. - -Mais la dernière clarté disparut à l'horizon et, presque instantanément, -sans crépuscule, une nuit noire survint. Sur la haute voûte du ciel -s'allumèrent d'innombrables étoiles d'un éclat et d'une pureté inconnus -en Europe. Le chant des oiseaux cessa. Un seul chanteur,--son père lui -avait dit que c'était le rossignol du Sud,--faisait encore retentir ses -trilles sonores là-bas, quelque part, au loin sur la montagne. - - - - -CHAPITRE VII - -Un sommeil agité.--Épouvantes.--Un pays luxuriant.--Les trésors d'un -navire naufragé. - - -Toute la nuit, Hélène eut des songes alarmants: tantôt elle rêvait -qu'elle naviguait sur l'Océan à bord d'un navire magnifique, en -compagnie de ses parents et de ses amis intimes, qu'elle avait laissés -dans sa patrie; tantôt il lui semblait que, sur les flancs du navire, -apparaissaient des ailes énormes et que celui-ci, d'abord lentement, -puis avec une rapidité vertigineuse, était emporté dans les nuages. -Tantôt elle courait toute seule sur un rocher désert qui s'élevait au -milieu de l'Océan: pas un brin d'herbe n'y croissait; aucun être vivant; -seules, les vagues mugissantes en interrompaient le silence de mort. -Mais voici que, derrière une vague lointaine, émergeait la tête féroce -d'un sauvage, ornée de plumes. En l'apercevant, le sauvage saisissait -son arc et au même instant, de tous les côtés, surgissaient des vagues -d'autres figures terribles toutes pareilles à la première... Ils -brandissaient leur arme meurtrière et s'approchaient d'elle en -ricanant... - -Hélène se réveilla de ces songes pleine de terreur; elle regarda autour -d'elle: un brouillard froid et dense l'enveloppait... - -Mais voici qu'à l'Orient brilla soudain le premier sillon lumineux de -l'aube dorée, qui scintilla en larges gerbes de feu sur les vagues -lointaines: les gais chanteurs des forêts s'éveillèrent et l'air du -matin résonna de leurs premières roulades. Des rochers de la côte -s'élevèrent les oiseaux de mer qui semblaient dégourdir avec délices -leurs ailes dans les rayons roses du soleil levant. Une faible brise -agitait les sommets des palmiers, et du rivage arrivait le bruit léger -des vagues se brisant contre les rochers. - -Hélène jeta un regard sur son père tranquillement assoupi et se leva -tout doucement. A deux pas d'elle croissaient plusieurs arbres sveltes à -larges feuilles, dont les sommets étaient ornés de grands globes d'un -brun foncé. Elle reconnut immédiatement des noix de coco. Non loin de -là, dans un petit bois touffu, les fruits dorés des citronniers et des -orangers tranchaient sur le feuillage d'un vert sombre et au-dessus -d'eux, comme des sentinelles, se dressaient les palmiers majestueux, -avec leur panache de feuilles, qui se balançaient dans l'azur. - -Au milieu de ce fourré grimpaient les vignes et les lianes, enlaçant de -leur feuillage sombre les troncs puissants de la forêt vierge, qui -exhalait au loin le suave parfum des fleurs blanches des citronniers. - -Jamais encore Hélène n'avait vu une végétation aussi luxuriante et -involontairement elle demeura quelque temps absorbée dans la -contemplation de cette splendide nature. - -Elle s'approcha du rivage, mais à peine avait-elle monté sur un des -rochers, que de dessous ses pieds un oiseau, vivement, prit son vol. - -[Illustration: Elle prit les oeufs et courut vers son père.] - -Hélène poussa un cri d'effroi: ce cri éveilla son père. - ---Hélène! appela-t-il. - ---Je viens, je viens, papa! répondit-elle. Ne t'inquiète pas; c'est un -oiseau qui m'a fait peur. - -Alors seulement elle aperçut un nid sur le rocher. Dans ce nid se -trouvaient six grands oeufs. Elle en prit trois et courut vers son père. - -Après avoir entendu le récit de sa petite aventure, il lui expliqua que -l'oiseau devait appartenir au genre des canards, à en juger par la -situation du nid sur un rocher. - ---Maintenant tu pourras, pendant plusieurs semaines, prendre au nid, -chaque matin, une couple d'oeufs, fit-il en terminant. - ---Mais où nous procurer du feu et des ustensiles pour les cuire? -demanda-t-elle avec perplexité. - ---La nature elle-même a muni ces oeufs d'un ustensile propre à les -cuire, répondit en souriant le vieux marin. N'as-tu pas remarqué, -Hélène, combien leur coquille est dure et solide? Quant au feu, ne t'en -inquiète pas. Fort heureusement, j'ai dans ma poche un caillou et un -briquet. Ramasse le plus possible de bois sec, qui ne peut manquer par -ici. La matinée est assez fraîche et nous nous chaufferons en même temps -à la flamme. - -Hélène ramassa bien vite une brassée de feuilles et de bois sec qu'elle -mit en tas. Le vieux marin battit le briquet d'une main habile et passa -à sa fille l'amadou allumé, qu'elle plaça, en soufflant dessus, dans le -tas de feuilles sèches. Au bout d'un instant, un feu gai flambait devant -eux. - -Pendant que son père se chauffait, Hélène alla cueillir des fruits. Mais -quel ne fut pas son étonnement, quand elle s'aperçut que certains arbres -étaient en même temps couverts de fleurs et de fruits mûrs. - -Elle revint auprès de son père avec une énorme grappe de raisin et deux -oranges. - ---Quel arbre étrange j'ai vu tout près d'ici, papa! fit-elle. Son tronc -est très haut et ses feuilles sont plus grandes que moi. Sur -quelques-uns de ces arbres croissent de belles fleurs bleues, tandis que -sur d'autres, tout à fait semblables, on voit de gros fruits mûrs d'une -couleur jaune, ayant l'aspect de plusieurs concombres soudés ensemble. - ---Ce sont des bananes, mon enfant, fit observer le vieux marin, les -fruits les plus précieux du midi. Dans les contrées tropicales, ils -jouent un rôle tout aussi important que le blé dans celles du Nord. Les -indigènes se nourrissent presque exclusivement de ces fruits. Mais ils -croissent à une hauteur telle, qu'il ne te sera guère facile de les -atteindre. - ---Ah! si j'étais plus haute au moins de deux mètres, fit en riant -Hélène, je te régalerais immédiatement, père, de ces fruits. Leur -apparence est assez belle et ils doivent être très savoureux. - ---Ils ne sont pas seulement savoureux, ils sont aussi très nourrissants. -Mais regarde, Hélène, si notre feu a achevé de brûler. Tu pourras alors -cuire les oeufs. Tu n'as qu'à faire une ouverture à l'un des bouts et -poser l'autre dans la cendre: ils seront vite cuits. - -Ayant achevé avec son père ce modeste déjeuner, Hélène résolut -d'apporter aussitôt du navire sur le rivage tout ce que ses forces lui -permettraient d'enlever. - -«Si ce pays est inhabité, se disait-elle, il n'y a pas d'objet qui, un -jour ou l'autre, ne nous soit d'une grande utilité.» - -Elle attendit avec impatience la marée basse, et se hâta vers le navire. -La mer était parfaitement calme et elle parcourut en sûreté le banc de -sable presque à sec. - -Montée sur le pont, Hélène rassembla tout ce qu'elle espérait de pouvoir -emporter sur le rivage avant la marée haute. Ayant jeté sur le banc de -sable, entre autres choses, deux casseroles en fer-blanc, une hache, une -pelle, des chaussures et des vêtements pris dans les coffres, la -fillette descendit et commença à transporter ces effets sur le rivage. -La perspective de se trouver munie d'une foule de choses nécessaires et -utiles lui donnait du courage et, sans ménager ses forces, elle -travaillait avec une hâte fébrile. - -Vers le soir, il y avait sur le rivage quantité d'objets de toutes -sortes, et tous paraissaient précieux à Hélène. - -Cependant le soleil ardent avait séché tout ce qui était mouillé: Hélène -prépara pour son père une couchette de feuilles sèches sur lesquelles -elle étendit une couverture de laine. Avec un sentiment indicible de -satisfaction et de bonheur, elle embrassa le vieillard et, s'enveloppant -dans sa molle couverture, se coucha auprès de lui. Ce travail -inaccoutumé l'avait tellement fatiguée, que, sans presque faire -attention au beau clair de lune, elle s'endormit instantanément du -sommeil profond de la jeunesse. - -Cependant la lumière argentée de la lune, presque aussi vive que celle -du jour, brillait d'un éclat si éblouissant, que les oiseaux mêmes y -furent trompés. Au-dessus de la jeune fille endormie et de son père -résonnèrent longtemps encore, dans le silence de la nuit, les trilles -sonores du rossignol du Bengale et d'autres habitants emplumés de l'île -déserte. - - - - -CHAPITRE VIII - -Une nuit terrible.--L'ouragan.--Une trombe dévastatrice.--Appréhensions. - - -Vers minuit, Hélène fut réveillée soudain par un bruit terrible. Autour -d'elle régnait une obscurité tellement profonde et impénétrable, qu'il -était impossible de distinguer même les objets les plus proches. Saisie -de terreur, elle se tourna instinctivement vers son père et, sentant sa -main dans la sienne, elle se serra, apeurée, contre lui. - ---Prépare-toi, ma fille, à un spectacle effroyable, fit le vieillard -d'une voix émue. Nous allons essuyer un ouragan violent. - -A ce moment, tout près d'eux, brilla un éclair qui les éblouit, et la -foudre frappa les rochers du rivage avec une telle force, que des -étincelles se mirent à pleuvoir de tous les côtés; puis elle tomba avec -un fracas assourdissant sur la mer agitée. Il semblait que le sol fût -ébranlé par ce choc terrible dont les échos répétés se répercutèrent -avec un bruit sourd dans les gorges des montagnes. Immédiatement après -se fit entendre dans les sommets des arbres un bruit étrange. - ---C'est la pluie, fit le vieillard, qui n'avait pas vu l'éclair. - -Les gouttes étaient si grosses et frappaient avec une telle force contre -les rochers, qu'on eût dit une pluie de cailloux. - -Mais bientôt la situation du père et de la fille sur le rivage devint -encore plus critique. L'averse avait inondé les gorges des montagnes et -roulait maintenant en large torrent impétueux vers la mer, submergeant -tout sur son passage. - ---Aide-moi à me cramponner à un arbre, Hélène, dit le vieillard, d'une -voix frissonnante; essayons de nous y tenir pour ne pas être entraînés -dans la mer. - -Les éclairs se succédaient avec un éclat si éblouissant qu'Hélène -pouvait distinguer, jusque dans les moindres détails, tout ce qui se -passait autour d'eux. - -Cependant les torrents qui descendaient des montagnes inondaient de plus -en plus le rivage. Avec une rapidité et un bruit formidables, ils -arrivaient, semblables à des cataractes, et se brisant en écume contre -les rocs du rivage, entraînaient dans la mer mugissante les arbres -brisés et les blocs qui roulaient des hauteurs avec un fracas -épouvantable. Par surcroît de terreur, les éclairs se succédaient avec -une rapidité telle, que le ciel et la terre semblaient embrasés d'un -vaste incendie. - -Hélène, épouvantée, regardait comme, sous la pression de l'ouragan, les -hauts palmiers se courbaient jusqu'à terre, tandis que leurs feuilles -frissonnaient et se tordaient comme dans une agonie mortelle. Il -semblait que la dernière heure fût venue pour toute la nature. - -Voici que dans le lointain, des profondeurs de la mer, se leva, -semblable à une tête de géant, une vague immense qui, tournoyant et -écumant, se mit à monter de plus en plus haut, comme si elle eût voulu -saisir le nuage noir et épais, suspendu au-dessus d'elle. Le nuage -paraissait également prêt à se mesurer avec l'élément marin, qui avait -osé entrer en lutte avec le porteur des ouragans célestes:--de son -milieu commença lentement à descendre, vers la vague qui montait, une -mince colonne pointue qui ressemblait à une gigantesque main noire; et -un moment après le ciel et la terre s'étreignirent. Il semblait que ces -deux éléments eussent, d'un commun accord, résolu de dévaster la terre. -Avec un fracas formidable, les flots se dressaient contre le nuage qui -descendait vers eux et, aspirés par lui, formèrent soudain une colonne -gigantesque, illuminée à tout moment par la lueur sanglante des éclairs. - -Le coeur palpitant, tremblante d'effroi, Hélène décrivait à son père ce -qui se passait, interrompue à chaque parole par la clameur sinistre de -l'ouragan. - ---C'est un typhon, mon enfant... Une trombe marine! expliqua le -vieillard. - ---Elle s'approche de nous! s'écria Hélène glacée de terreur. Elle -accourt vers nous... oh! avec quelle rapidité. - ---O mon enfant! Notre perte est inévitable. Recommandons-nous au sort. -Il aura pitié de nous, dit le vieillard d'une voix frémissante. - -Hélène se serra plus fortement contre la poitrine de son père. L'enfant -tremblait comme une feuille. - -Cependant la trombe marine s'approchait du bord avec un bruit -terrifiant, en continuant d'aspirer d'énormes masses d'eau. Elle -atteignit le banc de sable, qu'Hélène avait parcouru il y avait si peu -de temps, s'avança vers le rivage et, lentement, se retourna vers le -navire brisé. Au bout de quelques minutes s'élevèrent vers le nuage noir -des débris de mâts, des poutres, des solives; et un instant plus tard la -trombe marine courait vers le cap qui s'avançait au loin dans la mer. Le -danger imminent s'éloignait et la pauvre fillette respira plus -librement. - -Mais elle ne pouvait pas encore vaincre son horreur à la vue de ce -terrible phénomène de la nature. Avec une attention fébrile, elle -suivait des yeux la trombe gigantesque qui avait gravi sur le cap et, -entraînant avec elle des pierres et des débris de rochers, labourait la -terre, déracinait les arbres et projetait les fiers palmiers haut dans -les nuages flamboyants. Traversant le cap, la trombe descendit de -nouveau dans la mer et commença à s'éloigner rapidement du bord. Mais -voilà qu'elle s'arrêta brusquement et la mer bouillonna autour d'elle. -Elle trembla, chancela et, comme sous l'influence d'une force invisible, -se déchira soudainement en deux. Avec un fracas assourdissant, le flot -gigantesque roula dans la mer, tandis que le nuage qui s'en était séparé -continuait toujours à chanceler. Le rayon aigu d'un éclair le poignarda -et le fendit dans toute sa longueur. Avec le même fracas horrible, toute -cette énorme masse d'eau se précipita subitement sur l'île et pour un -instant inonda tout le rivage. - -Hélène poussa un cri de terreur. Elle crut que cette soudaine inondation -allait l'emporter avec son père dans la mer. Mais le vieillard -s'accrocha fortement à l'arbre, sans lâcher sa fille. - -Bientôt le danger disparut complètement. Le nuage noir se dissipa, le -ciel redevint serein et la lune illumina de nouveau de sa douce lueur ce -lieu de dévastation. Le vent commença à tomber et sur la haute voûte -céleste brillèrent de nouveau des millions d'étoiles. Le silence régna -dans l'île: seule, la mer agitée mugissait encore en lançant au pied des -rochers d'énormes vagues écumantes. - -Hélène se mit à chercher des yeux un endroit sec où reposer, mais -partout son regard rencontrait des traces du terrible orage. Le seul -point où l'on pût tant soit peu s'abriter, était précisément celui où -ils se trouvaient. - -Avec une douleur inexprimable, la jeune fille contemplait le coin où -elle avait placé les objets apportés du navire: ils avaient été emportés -dans la mer--tout son travail était perdu. La tempête les avait privés -de tout, et les mettait encore une fois dans la même situation critique -où ils se trouvaient en débarquant. - -Cette découverte causa tant de chagrin à Hélène, qu'elle éclata en -sanglots. En apprenant le motif des larmes de sa fille, le vieillard -aveugle soupira profondément et l'attira contre lui avec tendresse. - ---Quand il fera jour, mon enfant, dit-il enfin, emmène-moi loin du -rivage, derrière les montagnes. Nous ne pouvons pas rester ici! - -Hélène était également désireuse de quitter ce rivage maudit. - ---Peut-être trouverons-nous là-bas une hutte et des gens qui nous -donneront un abri. Est-ce que tu n'as pas remarqué sur la côte ou sur -les arbres des traces quelconques de la présence des hommes? demanda le -vieillard. - -Un frisson parcourut le corps de la jeune fille à cette question. - ---Et s'il y a ici des sauvages! s'écria-t-elle avec terreur. Nous sommes -perdus alors, ils nous tueront à coup sûr. - ---N'aie pas peur, ma chère fillette. Les sauvages ne deviennent -sanguinaires que lorsqu'ils sont irrités ou très affamés: il leur arrive -alors d'attaquer les étrangers et quelquefois même de les manger. Mais -tu ne réponds pas à ma question: as-tu aperçu quelques vestiges humains? - ---Sur l'un des troncs, j'ai reconnu des espèces de marques ou plutôt des -égratignures, répondit Hélène après un moment de réflexion; mais il me -semble que c'est plutôt la foudre qu'une main humaine qui les a faites -sur l'écorce de cet arbre énorme qui, semblable à un fantôme, se tient -là-bas avec son feuillage sombre et impénétrable. - ---Si tu n'as pas remarqué d'autres indices, tu peux bien avoir raison. -Si j'avais seulement mes yeux, soupira amèrement le vieux marin, je -n'hésiterais pas un instant à préférer une existence dans une île -inhabitée à toute autre. Nous serions, il est vrai, privés de la société -des hommes et livrés à nous-mêmes; mais, en revanche, nous n'aurions pas -à craindre la rencontre de sauvages grossiers et sans frein. Mais -maintenant, je ne puis t'aider en rien et toi, mon enfant, tu n'as pas -la force de travailler pour deux. Voilà pourquoi je voudrais rencontrer -des hommes. J'ai eu plus d'une fois occasion de voir de près des -peuplades à demi-sauvages, et je sais comment il faut traiter ces -enfants de la nature. On trouve parmi eux tout autant de braves gens que -partout ailleurs. Ah! Hélène, qu'il m'est dur de penser que tu auras -tant à souffrir à cause de moi! - -Mais sa fille se hâta de calmer son inquiétude en l'assurant tendrement -de son amour. - ---Nous nous trouvons dans un pays si riche et si fertile que nous -n'avons pas à craindre de manquer de nourriture, et c'est pourquoi je -désirerais qu'il fût inhabité, conclut-elle. - ---Laisse là tes désirs et tes rêves, mon enfant, interrompit le -vieillard. Tiens-toi plutôt prête à tout. D'abord il faut explorer cette -contrée et s'assurer si elle est habitée ou non; puis nous déciderons ce -qu'il y a à faire. Tu m'as dit que devant nous se trouvait une montagne -élevée. Est-elle trop escarpée! Pourras-tu m'y conduire demain matin? De -là, il te serait facile d'examiner tout le pays. - ---La montagne n'est pas très escarpée, répondit Hélène, mais il nous -sera tout de même très difficile de la gravir; toute la pente en est -couverte de lianes et d'autres plantes grimpantes qui, semblables à un -réseau, s'entrelacent avec les buissons et les arbres. D'abord, -j'examinerai le rivage pour voir s'il y est resté quelque chose des -objets recueillis par moi, puis je te conduirai sur la montagne. Et en -attendant, père, repose-toi et rassemble tes forces. - ---Tu as raison, ma fille; après une aussi terrible nuit, nous avons tous -deux besoin de repos. - -Le vieillard s'enveloppa dans sa couverture et se coucha. Hélène suivit -l'exemple de son père, mais les appréhensions que lui inspirait leur -avenir l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux. - -Pourtant le silence majestueux qui régnait autour d'elle, après les -terreurs de la nuit, respirait une sérénité et une paix si profondes que -la jeune fille, à son tour, se calma et s'assoupit. - - - - -CHAPITRE IX - -Une trouvaille précieuse.--Première étape.--Sur une île déserte.--Le -figuier du Bengale.--Au sommet d'une montagne.--Une riante vallée. - - -A peine les premiers rayons du soleil eurent-ils effleuré le visage de -la jeune fille endormie, qu'elle s'éveilla et regarda avec surprise -autour d'elle. Il lui semblait presque miraculeux qu'elle eût pu -survivre à cette nuit, dont les terreurs revenaient maintenant à son -esprit comme un effroyable cauchemar. Son père dormait d'un sommeil -profond; sa tête blanche reposait sur la terre et les traits vénérables -de sa physionomie exprimaient la douceur, le calme, même le -contentement. On aurait pu croire que devant son âme passaient les rêves -heureux de la patrie lointaine, de la famille chérie, ou peut-être ses -yeux fermés à ce monde s'extasiaient-ils à la vue d'images radieuses -d'un monde différent et supérieur. - -Hélène regarda longuement ces traits si chers pour elle, puis elle se -leva doucement et alla vers le rivage pour voir ce qu'étaient devenus -ses effets. - -Tout le sol était déjà sec et resplendissait d'une verdure fraîche et -luxuriante. La tempête, à ce qu'il semblait, avait produit un effet -bienfaisant sur la végétation. Tout autour d'Hélène se répandait le -parfum vivifiant des fleurs et de la verdure fraîche. Elle pensait avec -tristesse aux effets emportés par l'eau. Deux grands paquets de -vêtements avaient disparu sans laisser de traces, mais par bonheur -quelques objets indispensables étaient demeurés sur le bord: entre -autres la hache, la pelle et les couteaux. - -Hélène prit le chemin qui côtoyait le rivage, dans l'espoir de retrouver -quelques objets rejetés par la tempête; elle ne se trompait point: non -loin de là elle découvrit une grande partie du chargement du navire -brisé. Les coffres, les caisses, la vaisselle en grande partie cassée, -gisaient dispersés dans un désordre extrême sur le sable. Ce qui lui fit -le plus de plaisir, ce fut une grande pièce d'étoffe. Heureuse, elle la -saisit et avec de grands efforts la roula en haut sur le rivage, comme -si elle eût craint que la mer ne lui enlevât une seconde fois sa -précieuse trouvaille. Les autres objets lui parurent également si -inappréciables qu'elle se mit avec ardeur à les hisser sur les rochers -du bord. - -Absorbée par ce travail, elle oubliait complètement le temps. S'étant -arrêtée pour reprendre haleine, elle pensa à son père et courut vers -lui. - -Il était tranquillement assis sous un arbre, convaincu qu'elle se -trouvait non loin de lui. Après avoir raconté à son père l'histoire de -ses précieuses découvertes, elle retourna sur le rivage. - -Quand elle s'approcha du nid, dont elle avait retiré la veille plusieurs -oeufs, elle vit avec tristesse qu'il avait disparu, tandis qu'au-dessus -du rocher voletait un oiseau solitaire, en poussant des cris plaintifs. - -[Illustration: Hélène puisa de l'eau douce à un ruisseau.] - -Hélène ramassa quelques huîtres, puisa dans une tasse de l'eau douce à -un petit ruisseau qui coulait d'une montagne en pente et revint de -nouveau vers son père. - -Après s'être réconfortés avec ce modeste déjeuner, le père et la fille -commencèrent à gravir la montagne. Le chemin était très fatigant. Toute -la pente de la montagne était couverte de broussailles et de plantes -grimpantes qui gênaient la marche. Par endroits, les rochers qui -faisaient saillie les obligeaient à des détours pénibles; parfois ils se -trouvaient dans la nécessité de chercher sous les arbres un abri contre -les rayons ardents du soleil. - -Cette traversée leur prit près de deux heures, et presque toute la -provision d'eau qu'Hélène portait avec elle se trouva épuisée. Malgré la -soif qui la tourmentait, elle résolut de garder ce qui lui en restait -pour son père. - -Enfin, ils atteignirent le sommet. La vue qui se présenta à la jeune -fille la consterna: de tous les côtés bleuissait une mer immense, qui se -confondait à l'horizon lointain avec le ciel. - ---Père, nous nous trouvons dans une île. Aussi loin que l'oeil peut -porter, nous sommes entourés par l'eau! s'écria Hélène, avec l'accent -d'un espoir déçu dans la voix. - -L'ardeur insupportable du soleil l'obligea de conduire son père à -l'ombre d'un arbre immense qui, sur la cime de la montagne, étendait ses -branches énormes. C'était le figuier de l'Inde ou plutôt du Bengale, -l'un des représentants les plus grandioses de la végétation tropicale. -Sous la voûte verdoyante de ces arbres, les Hindous établissent -ordinairement leurs demeures et leurs pagodes. Les grosses branches -retombaient, enfonçaient leurs extrémités dans la terre et, poussant des -racines, formaient autour de lui une rangée de colonnes, qui semblaient -un temple vivant, élevé par la nature même. - ---Notre île est bordée d'une chaîne continue de montagnes, disait Hélène -à son père, et nous nous trouvons maintenant sur l'une des plus hautes. -En bas, on aperçoit une vallée verdoyante d'une beauté telle que tu ne -saurais te l'imaginer. Là, au fond de la vallée, je vois un petit lac; -c'est de là probablement que sort le ruisseau, où tantôt j'ai puisé de -l'eau sur le rivage. - ---C'est bien, ma fille. Tes paroles calment mes inquiétudes. Il est -évident, que nous n'aurons pas à souffrir de la faim: le sol des volcans -éteints est d'ordinaire très fertile. - ---Que dis-tu, père! Est-ce que nous sommes maintenant sur un volcan? -demanda Hélène effrayée. - ---Oui, mais sur un volcan éteint, fit en souriant le vieillard, en la -rassurant. Tu viens de dire que dans la vallée se trouve un lac. Et -quelle en est la végétation? Regarde donc les arbres; y en a-t-il parmi -eux de grands et de vieux? - ---Il y a là beaucoup d'arbres élevés, répondit la jeune fille dont -l'inquiétude s'était dissipée, et à droite on aperçoit une forêt entière -de palmiers. Je vois même d'ici, à leurs cimes, des noix de coco. Au bas -du lac, on découvre de grands arbres élevés, apparemment de la même -espèce que ce figuier, et parmi eux croissent en grande quantité des -bananiers. Quelle magnifique verdure dans toute la vallée! Oh! papa, -comme il fait bon ici! Je n'aurais jamais cru qu'il pût exister au monde -une végétation aussi merveilleuse. - ---Dis-moi, mon enfant, la vallée est-elle profonde? Les cimes des arbres -qui y croissent atteignent-elles les sommets des collines? - ---Non, elles sont beaucoup plus basses. - ---Et les montagnes? Sont-elles toutes aussi hautes que celle-ci? - ---Elles paraissent toutes de la même hauteur, mais il est probable que -nous nous trouvons sur la plus élevée, car on aperçoit d'ici la mer tout -autour. - ---Par où peut donc s'écouler l'eau du lac, s'il est entouré de tous les -côtés par des hauteurs? - ---Je ne sais, père, répondit Hélène. Il est vrai que d'ici il semble que -la chaîne de montagnes entoure l'île sans interruption; mais il faut -bien que le petit ruisseau sur le rivage ait sa source quelque part. -Peut-être aussi n'a-t-il rien de commun avec le lac. Maintenant, je -m'aperçois que là, entre les arbres, apparaît une petite bande argentée. -Il se peut cependant que je me trompe et que ce ne soit autre chose -qu'une crique du lac. - -Le vieux marin devint pensif. - ---Si nous nous établissions dans la vallée!... fit Hélène, en -interrompant ses réflexions. Il semble que tout y soit si doux et si -calme! ajouta-t-elle d'une voix irrésolue, comme si elle craignait que -son père ne refusât d'accéder à son désir. - -Le lac cristallin et la vallée verdoyante avec ses figuiers séculaires -attiraient invinciblement la jeune fille. - ---Soyons prudents, mon enfant! répondit le vieillard. Si le lac n'a pas -d'écoulement, il n'est pas sans danger de nous établir dans son -voisinage. Nous pouvons être surpris par une inondation et alors que -deviendrions-nous! Cela peut arriver facilement. Dans cette zone, comme -tu as pu le voir, il éclate fréquemment des orages qui inondent en -quelques minutes les lieux bas. D'ailleurs, ce lac peut bien être tout -bonnement un reste de la terrible averse qui, la nuit dernière, a -submergé la vallée. S'il en est ainsi, nous devons nous établir sur une -pente, d'où l'eau s'écoulerait rapidement. - -Hélène écouta en silence les arguments de son père. Elle comprenait -qu'il avait raison, mais elle prévoyait en même temps qu'il lui serait -très difficile de s'établir avec son père aveugle sur un versant. Dans -la vallée on voyait verdir des prairies, dans lesquelles, à ce qu'elle -croyait, elle pourrait se promener souvent avec lui. - ---Repose-toi un peu, mon enfant, tu dois être bien fatiguée, ajouta le -vieillard avec sollicitude. Puis, descends dans la vallée et examine-la. -Nous n'avons pas besoin d'y aller tous les deux: je ne ferais que te -gêner. Observe avec attention les fruits et les arbres, mais ne goûte à -aucun fruit avant de me l'avoir décrit. Dans cette zone torride, on -rencontre beaucoup de produits vénéneux. Mais tout d'abord, sache si le -lac s'écoule dans la mer ou non. - ---Il n'est pas grand, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour en -faire le tour, dit Hélène. - ---Ne cours pas, ma fille, ne te fatigue pas. Je t'attendrai patiemment. -Dis-moi seulement, dans combien de temps comptes-tu revenir à peu près? - ---Dans une heure, tout au plus. - ---C'est trop peu, mon enfant! fit avec un sourire le vieillard. Tu as -oublié qu'il nous a fallu plus de deux heures pour gravir la montagne. -Eh bien, va, ma chérie, je n'attendrai pas ton retour avant trois heures -d'ici, et je resterai là bien tranquille. - -Hélène embrassa son père et se dirigea rapidement vers la vallée. - - - - -CHAPITRE X - -Les colibris.--Un berceau étrange.--Les cygnes à col noir.--Les frayeurs -d'une petite exploratrice.--Les chiffres énigmatiques.--Une grotte -mystérieuse. - - -Avec une curiosité inquiète, Hélène descendait la pente de la montagne. -La variété de la végétation tropicale et la vie, le mouvement qui -régnaient autour d'elle la frappaient de surprise à chaque pas. -Quoiqu'elle n'eût jusqu'à présent aperçu aucun quadrupède, elle -tressaillait à chaque bruit qu'elle entendait dans les broussailles et -regardait attentivement autour d'elle. Elle reconnut que les oiseaux et -les insectes fourmillaient: d'énormes papillons, des hannetons et des -milliers d'autres bestioles aux formes les plus bizarres et les plus -variées resplendissaient au soleil de toutes sortes de couleurs -étincelantes. Dans le feuillage épais de chaque arbre semblait vivre, -remuer et frétiller tout un monde d'oiseaux qui faisaient retentir la -vallée de leurs gazouillements et de leurs cris. - -Elle fut particulièrement frappée par la vue de papillons merveilleux -qui, avec un bourdonnement pareil à celui des abeilles, voltigeaient -avec une rapidité extraordinaire d'une fleur à une autre, rivalisant -avec celles-ci d'éclat et de fraîches couleurs. Mais quelle ne fut pas -sa surprise quand, en regardant de plus près, elle s'aperçut que ce -n'étaient pas des papillons, mais des oiseaux minuscules. L'un deux -passa avec la vivacité de l'éclair auprès de sa figure, l'effleurant -presque de son aile, et l'instant d'après il se balançait déjà au loin -sur une fleur. Ses plumes veloutées s'irisaient de toutes les couleurs -du prisme, se teintaient d'or, de topaze, de rubis et d'émeraude; il -semblait que la nature eût concentré sur ces oiselets toutes les -richesses qu'elle ne distribuait que séparément aux autres oiseaux. - -Hélène comprit immédiatement que c'étaient des colibris. Le vol étrange -de ces êtres merveilleux la frappa. Ils ne volaient pas du tout comme -des oiseaux: leurs mouvements étaient inégaux et saccadés et -ressemblaient au vol des papillons nocturnes. Voilà que l'un d'eux -s'élança avec la rapidité d'une flèche vers la forêt; mais soudain, il -s'arrêta, suspendu en l'air devant quelque fleur, en agitant si vivement -les ailes qu'on ne voyait plus leur mouvement. Un instant plus tard il -revenait, tournait sur place et tantôt s'élevant, tantôt s'abaissant, -instantanément, comme lancé, prenait son essor et disparaissait. - -Partout autour d'elle Hélène voyait une telle quantité de fruits -savoureux égayant le feuillage des arbres, que les appréhensions que lui -inspirait l'avenir se dissipèrent bientôt. Son imagination commençait -même à lui peindre le tableau d'une vie calme et douce en compagnie de -son père bien-aimé. - -Une fois dans la vallée, elle prit le chemin qui côtoyait le pied de la -montagne et s'arrêta tout d'un coup, stupéfaite, devant un rocher à pic, -supportant une treille plantureuse, couverte de grandes grappes mûres de -raisin blanc et rouge. Quand elle en fut plus près, elle se recula, -épouvantée: plusieurs ceps se trouvaient retenus par des liens de tiges. - -«Cela n'a pu être fait que par un homme», pensa-t-elle. - -Et son visage se couvrit instantanément d'une pâleur mortelle. Un moment -elle demeura figée dans une sorte de stupeur devant ce mur mystérieux; -mais elle réprima bientôt sa crainte. A peine touché, le lien tomba en -poussière. Ayant regardé attentivement autour d'elle et ne voyant rien -qui lui rappelât la présence d'êtres humains, Hélène se rassura. Et un -instant après elle jugeait même que ce qu'elle avait aperçu n'était -qu'un jeu de la nature, un simple hasard. - -Elle s'approcha du grand figuier qui projetait au loin son ombre épaisse -sur le bord du lac. Ses grosses branches qui descendaient sur la terre -étaient entrelacées de plantes grimpantes, formant ainsi de trois côtés -comme des murs naturels, tandis que le feuillage touffu et impénétrable -servait de plafond solide à cette légère habitation. - -Hélène regarda longtemps ce berceau fleuri et finit par se convaincre -que la nature seule, sans l'aide de l'homme, n'aurait jamais pu le -construire avec une telle symétrie. - -Une sensation mélangée de peur et de joie l'envahit à cette idée. -Pensive, elle resta quelques instants devant ce berceau énigmatique, -puis elle s'approcha du rivage. Sur le lac cristallin nageaient -lentement et majestueusement plusieurs cygnes à cou noir et autres -oiseaux aquatiques. Les cygnes attirèrent son attention d'une façon -toute particulière: elle avait vu de ces oiseaux dans sa patrie et -savait que dans l'hémisphère Sud il existait des cygnes noirs; mais elle -n'avait jamais entendu parler des cygnes blancs à cou et à tête noirs. - -De ce côté, le rivage était vierge de toute végétation et à travers -l'eau limpide du lac on pouvait apercevoir le fond uni et pur, couvert -de sable, tandis que du côté opposé s'élevait toute une forêt de -roseaux, derrière lesquels, dominant d'autres arbres fruitiers, -apparaissaient des palmiers majestueux. Évidemment, la végétation la -plus luxuriante et le sol le plus fertile se trouvaient de l'autre côté -du lac. Hélène aurait voulu explorer cette forêt magnifique, mais elle -craignait que cette exploration ne lui prît trop de temps; c'est -pourquoi elle s'achemina vers le lac pour s'assurer si le ruisseau n'y -prenait pas sa source. - -Quand elle eut atteint la crique, elle put se convaincre qu'en effet le -petit ruisseau qui tombait dans la mer sortait de là. En cet endroit -s'ouvrait dans la montagne une gorge profonde à parois perpendiculaires, -entre lesquelles murmurait et bruissait tout au fond le ruisseau. -Entouré de broussailles et de rochers moussus, il roulait ses eaux -limpides sur un fond pur et pierreux et, en serpentant, se perdait dans -la ravine profonde creusée dans la montagne. - -La jeune fille, dont l'âme délicate vibrait profondément devant les -beautés de la nature, s'absorba involontairement dans la contemplation -de ce coin pittoresque. - -En suivant les sinuosités du ruisseau, elle atteignit bientôt -l'extrémité de la gorge, d'où se découvrait une vue immense sur la mer. -En cet endroit, le ruisseau impétueux se transformait en une petite -cataracte qui, en se précipitant, se brisait avec bruit sur les rochers -du rivage et se perdait entre eux en écumant. Au-dessus de la cataracte -croissaient plusieurs palmiers, dont l'ombre épaisse dérobait aux -regards le cours ultérieur du ruisseau. - -Près de la cataracte, dans le rocher à pic, Hélène aperçut tout d'un -coup une caverne à l'entrée de laquelle se dressaient plusieurs cyprès. -Elle s'approcha. A la caverne menait un véritable escalier, taillé dans -le roc. Hélène en montant s'arrêta plusieurs fois et examina, avec -perplexité, les marches régulières et égales. Elle ne pouvait croire que -ce fût là un jeu de la nature, il lui fallait admettre enfin qu'elles -avaient été taillées par la main de l'homme. Et soudain elle s'aperçut -avec terreur qu'à l'entrée de la caverne, dans le roc, était gravée une -date: 1729. Sa vue se troubla; ses jambes se dérobèrent sous elle et -elle dut se retenir à la saillie du roc. Sa mémoire lui retraçait le -songe terrible qu'elle avait fait sur le bord de la mer... - -Saisie d'une terreur inexprimable, elle regardait la caverne, -s'attendant à chaque instant à voir surgir un sauvage qui, avec un cri -de triomphe, se précipiterait sur elle. - -Quelques minutes se passèrent dans cette attente douloureuse. - -Autour d'elle retentissaient le même bruit monotone de la cataracte et -le murmure des arbres séculaires sur le sommet de la montagne. - -Peu à peu, la jeune fille revint à elle et sa physionomie s'illumina -soudain d'espoir et de joie: elle se souvint que les sauvages -n'employaient pas les chiffres européens. - ---Il est probable que des Européens ont vécu ici, fit-elle presque en -criant. Et elle s'élança rapidement sur l'escalier. - -Il n'y avait âme qui vive dans la caverne. La première chose qui frappa -sa vue fut une table faite avec des pierres superposées et un siège -pareil. Les parois inégales avaient évidemment été quelque peu nivelées -par la main de l'homme. Sur la table se trouvaient une ancienne -longue-vue et une flûte d'une forme particulière. Hélène prit ces objets -dans sa main et après les avoir examinés, les remit à la même place. -Elle désirait communiquer au plus vite à son père cette découverte -importante et le consulter sur ce qu'il y avait à faire. Ayant jeté -encore un coup d'oeil attentif sur la caverne, elle sortit et, longeant -de nouveau la rive gauche du ruisseau, se dirigea vers le berceau de -verdure formé par le figuier. Maintenant elle était complètement -convaincue que ce berceau avait été façonné par une main d'homme, -quoique, depuis lors, il se fût écoulé évidemment beaucoup d'années. - -Familiarisée avec l'idée qu'elle se trouvait dans un endroit habité -autrefois par des êtres humains, Hélène en aperçut bientôt d'autres -vestiges. Dans le tronc du figuier s'ouvrait une cavité, selon toute -apparence pratiquée au moyen d'une hache, et que le temps avait presque -complètement recouverte d'écorce. - -[Illustration: Il n'y avait âme qui vive dans la caverne.] - -Quand, au retour, Hélène s'approcha du rocher couvert de ceps de vigne, -elle put tout de suite se convaincre que ceux-ci avaient été également -plantés par un homme. - -Après avoir cueilli quelques belles grappes de raisin, elle se remit en -route et aperçut bientôt, sur le sommet de la montagne, son père qui, -assis à l'ombre de l'arbre sacré, prêtait l'oreille au moindre bruit. -Hélène d'une voix joyeuse l'appela de loin et le vit se lever -brusquement, au premier son de sa voix. - ---J'espère, papa, que tu ne t'es pas inquiété de moi? fit-elle gaîment, -en accourant vers lui toute essoufflée. - ---Non, mon enfant. Je savais que tu suivrais mon conseil et que tu -serais prudente. - -Après avoir entendu le récit détaillé de sa fille, le vieux marin se mit -à réfléchir. - ---Tu dis que tout ce qui se trouve là est dans l'abandon? demanda-t-il -après quelques instants de méditation. - ---Oui, dans la caverne tout était recouvert d'une couche épaisse de -poussière et de sable; quant aux marches de l'escalier, elles sont -complètement dissimulées sous la terre et la mousse. Tout indique -qu'elles n'ont pas été foulées par le pied depuis un grand nombre -d'années. - ---A en juger par la date gravée dans le roc, des hommes ont vécu ici il -y a plus de cent ans, fit observer le vieux marin. Si quelqu'un -demeurait ici en ce moment, tu trouverais des traces plus évidentes. -Peut-être, dans ce temps éloigné, un malheureux avait-il, comme nous, -fait naufrage sur cette rive et, si ma supposition était vraie, nous -tirerions beaucoup de profit de son séjour dans cette île. Il est -probable, que c'est lui qui avait planté le raisin et élevé le berceau -au bord du lac dont tu m'as parlé. - ---Qu'il serait bon de nous établir dans le berceau, sous le figuier! -Tout y respire un calme et un apaisement que rien ne trouble. - ---Nous verrons, mon enfant. Ce soir, tu m'y conduiras, et demain tu -exploreras la rive opposée du lac. - - - - -CHAPITRE XI - -Installation dans la vallée.--Une soirée tropicale.--Une lettre -étrange.--Pensées inquiètes. - - -Le soleil s'abaissait déjà sur l'horizon, lorsque le père et la fille, -après un court repos, commencèrent à descendre dans la vallée. Et quand -ils s'approchèrent du berceau de verdure sous le figuier, les hauts -palmiers de la vallée jetaient de grandes ombres, à chaque instant -accrues. - -Hélène fit entrer son père dans le berceau, ramassa des feuilles sèches -et lui fit ainsi une couchette molle, en étendant par-dessus une -couverture de laine qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle. Lorsque -le vieillard fut couché, elle voulut aller visiter la forêt voisine, -mais son père lui fit promettre de ne pas s'aventurer trop loin. - -La soirée était d'un calme extraordinaire. Aucune brise ne ridait la -surface unie du lac; pas un souffle n'agitait les cimes des arbres; -seul, le bruit léger de l'eau que fendaient les cygnes et d'autres -oiseaux aquatiques, troublait par moments le silence solennel de cette -soirée tropicale. - -Là-haut, sur les montagnes qui entouraient la vallée, se balançaient -doucement les feuilles gigantesques des palmiers élancés. De loin -arrivait le murmure cadencé de la cataracte, et sur la rive opposée du -lac, dans la forêt sombre, retentissait le chant de deux rossignols du -Bengale qui, dans leurs trilles variés, rivalisaient d'ardeur et -d'éclat. - -La nature entière respirait une paix et un calme absolus. Hélène s'assit -sur une pierre au bord du lac. A ses pieds gisait une grande feuille de -palmier: sa verte surface lisse semblait avoir été façonnée pour -l'écriture par la nature elle-même. Se rappelant que les Hindous -écrivaient en effet sur ces feuilles, Hélène se mit à tracer au hasard -des caractères avec une épingle, sur le limbe vert de la feuille. Ces -traits étaient d'une netteté telle, que l'idée lui vint d'écrire une -lettre. Elle comprenait très bien que celle-ci ne tomberait jamais dans -les mains de la destinataire, mais elle ne pouvait néanmoins surmonter -son désir invincible d'épancher dans ces lignes les sentiments qui -l'agitaient. - -«O ma chère mère--ainsi commençait la lettre--il est probable que la -nouvelle de notre perte est déjà arrivée jusqu'à toi. En ce moment, tu -verses des larmes amères sur les morts chers à ton coeur, et dont la -tombe se trouve dans la profondeur de la mer! Ah! si cette feuille avait -des ailes, elle te dirait que nous ne sommes pas ensevelis dans l'Océan. -Pourquoi n'es-tu pas auprès de moi? Ton bon sourire me donnerait du -courage et m'inspirerait des forces nouvelles. Mais tu es loin. Les -flots immenses de l'Océan nous séparent. - -«Et toi, ma patrie! et vous, mes amis, avec lesquels je partageais mes -joies et mes douleurs! Vous reverrais-je jamais? Jenny, ma chérie, es-tu -toujours aussi gaie? Et toi, ma bonne chère Marthe, ne m'as-tu pas -oubliée? Te souviens-tu de notre amitié, conserves-tu mes lettres? Les -tiennes reposent au fond de la mer. Je suis loin, bien loin de vous, et -peut-être suis-je séparée de vous à jamais!» - -Les larmes aux yeux, Hélène relut cette épître originale, qui éveilla -dans son âme tout un monde de souvenirs. - -Cependant les dernières lueurs du soleil éclairaient les faîtes des -montagnes et, comme une brume légère, le crépuscule descendait sur la -vallée. La nuit tombait. - -Hélène ne pouvait se décider à déchirer la feuille où elle avait écrit. -Il lui semblait que celle-ci servait d'intermédiaire entre elle et sa -mère et sa patrie. Elle la roula avec précaution, l'enfouit dans le -sable et mit quelques pierres par-dessus, pour la retrouver plus -facilement à l'occasion. De retour dans le berceau, elle se coucha non -loin de son père, qui reposait tranquillement. Malgré sa lassitude, -Hélène ne put fermer l'oeil de longtemps: elle était très inquiète des -découvertes de la journée. La supposition de son père, relative au -séjour de l'homme dans cette île cent ans auparavant, était très -vraisemblable. Mais il se pouvait que quelqu'un y demeurât encore à -présent. Qu'arriverait-il alors? Était-ce à un ami ou à un ennemi que -l'on aurait affaire? Dans tous les cas elle comptait trouver une réponse -à ces questions dans le bois touffu de l'autre côté du lac, où -l'habitant de l'île, s'il existait véritablement, devait avoir établi sa -demeure. - -Toutes ces idées se pressaient en foule dans le cerveau de la jeune -fille, jusqu'à ce qu'enfin, fatiguée de ces réflexions, elle s'endormît -d'un sommeil agité. - -[Illustration: La nature entière respirait un calme et une paix -absolues.] - - - - -CHAPITRE XII - -Examen de la caverne.--Une trouvaille agréable.--Fatigue -inaccoutumée.--Traces effacées. - - -Hélène fut sur pied dès les premiers rayons du soleil qui illuminèrent -le berceau de verdure. Pour ne pas réveiller son père, elle sortit avec -précaution et se dirigea vers le lac, où elle se rafraîchit la figure. - -Au retour, trouvant son père debout, elle courut à lui et lui offrit de -goûter au raisin succulent qu'elle venait de cueillir, mais il refusa et -demanda seulement un peu d'eau. - ---Je pense, fit-il, qu'il vaut mieux nous rendre ensemble de l'autre -côté du lac. Tu me feras part de tout ce que tu apercevras et nous -déciderons sur place ce qu'il y aurait à faire. Mais je veux d'abord -visiter la caverne mystérieuse. Conduis-moi là-bas. - -Après s'être réconfortés avec un déjeuner frugal, le père et la fille se -dirigèrent vers la caverne. - -Là, Hélène lui décrivit en détail la forme des chiffres, gravés à -l'entrée ainsi que la situation exacte de l'endroit. - -Après quelque temps de réflexion, le vieillard finit par se convaincre -qu'en ce moment l'île était inhabitée. - ---Les traces, trouvées par toi, témoignent avec évidence que, dans des -temps très éloignés, un malheureux a demeuré ici, un malheureux que le -sort avait jeté dans cette île déserte, fit-il en terminant. - -Hélène fit entrer son père dans la caverne et lui remit la lunette et la -flûte. Le vieux marin tâta et mesura longuement ces objets. - ---Ce sont des instruments très anciens, dit-il finalement en rendant à -sa fille la lunette. Je me rappelle en avoir vu de pareils dans ma -jeunesse. - -Il approcha la flûte de ses lèvres et en tira des sons amples et -agréables. - ---Quel bel instrument, fit-il. Il me servira de distraction dans mes -moments de tristesse, et occupera mes loisirs. - ---Oui, oui, papa, ajouta Hélène. Et quand je m'en irai dans la forêt, tu -pourras, toujours à l'aide de cet instrument, me rappeler auprès de toi. -C'est une agréable trouvaille. - ---Mais il est temps, mon enfant, de continuer notre route, interrompit -le vieillard: autrement, nous ne pourrons visiter grand'chose avant le -soir. - ---Permets-moi seulement de voir d'abord où se jette ce petit ruisseau et -s'il ne coule pas vers l'endroit où se trouvent nos effets. Repose-toi -ici, en attendant. Il y fait si bon et si frais. - ---Va, ma petite, fit le vieillard, mais reviens promptement. - -Quelque temps après, Hélène atteignait la cataracte, d'où les eaux du -ruisseau, en mugissant et en écumant, se précipitaient sur les rochers -du bord. D'un côté de la cataracte s'ouvrait un sentier pratiqué par la -nature même, et qui descendait jusque sur le rivage. - -En suivant le courant du ruisseau, Hélène arriva bientôt à un endroit où -il se partageait en deux bras, dont le plus grand se jetait directement -dans la mer; tandis que l'autre, tournant de côté, coulait tout -doucement, en serpentant entre les rochers, jusqu'au point où ils -avaient abordé. Non loin de là gisaient les effets sauvés par elle. - -Hélène se mit à marcher le long du rivage et, soudain, s'arrêta, -stupéfaite, devant des rochers où se trouvaient accrochés presque tous -les objets et vêtements emportés, quelque temps auparavant, par les -torrents des montagnes dans la mer. - -Craignant que la marée ou la tempête ne la privât de nouveau de ces -trésors, elle les ramassa et les porta plus haut, vers le pied de la -montagne. Par surcroît de précaution, elle les attacha même à un arbre -avec des lianes solides, qui remplaçaient parfaitement les cordes. - -Ce travail inaccoutumé fatiguait beaucoup Hélène, de sorte qu'elle se -voyait obligée de s'arrêter souvent, pour reprendre haleine. Mais aussi -avec quel plaisir s'assit-elle pour se reposer, une fois sa tâche finie! - -De retour dans le berceau, elle trouva son père endormi: il était assis -près de la table, la tête appuyée contre le mur. - -De peur de le déranger, elle se dirigea tout doucement vers la sortie. -Mais ce bruit léger réveilla le vieillard. - ---Est-ce qu'il y a longtemps que tu es revenue? demanda-t-il étonné. -Pourquoi ne m'as-tu pas éveillé? - ---Ton sommeil paraissait si doux, et tu as tant besoin de repos! Nous -avons beaucoup à marcher aujourd'hui. - -Pour toute réponse, le vieillard embrassa avec reconnaissance sa fille, -si remplie de sollicitude pour lui. - -Ils descendirent dans la vallée et se dirigèrent, en longeant le lac, -vers le bois mystérieux. - -Là, Hélène, à sa vive surprise, aperçut une grande quantité d'arbres, -disposés dans un ordre remarquable. - ---La plupart des arbres, dit-elle à son père, sont ordonnés en rangées -symétriques, qui ont évidemment été plantées par une main d'homme. Les -uns sont couverts de beaux fruits savoureux, d'autres sont encore en -fleur!... - ---Ne vois-tu pas à proximité une habitation quelconque? demanda -précipitamment le vieillard, en l'interrompant. - ---Non, papa, mais il y a ici beaucoup de jolis berceaux. Allons les -visiter. - ---Attends, mon enfant, explorons d'abord ce bois, puis nous jetterons un -coup d'oeil dans les berceaux. - -Hélène conduisit son père plus loin en lui décrivant, avec les détails -les plus minutieux, tout ce qu'ils rencontraient. Enfin elle déboucha -sur une clairière: au milieu se trouvait un champ, couvert d'une -végétation épaisse. - -En s'approchant davantage, Hélène reconnut quelques-unes des plantes. - ---Papa, papa, s'écria-t-elle soudain, figure-toi,... dans ce champ, au -milieu d'une foule de mauvaises herbes, il y a des tiges de maïs et des -haricots... Mais comme ce champ paraît négligé! - ---C'est une nouvelle preuve que nous nous trouvons seuls dans l'île! fit -observer le vieux marin. - -Enfin ils arrivèrent à l'extrémité du bois et se trouvèrent devant une -montagne élevée et escarpée. - ---Nous sommes en face d'un édifice bizarre! murmura craintivement -Hélène, en s'arrêtant tout d'un coup. - ---N'aie pas peur, lui dit le vieillard pour la rassurer, conduis-moi. - ---C'est, je crois, une grotte, dit Hélène quand ils se furent avancés. -Le toit léger de l'entrée s'appuie contre le roc perpendiculaire, et il -est soutenu par quatre colonnes. Il y a aussi une inscription au-dessus -de la grotte, seulement il est difficile de la lire à cette distance. - -Hélène s'approcha encore plus de la grotte. - ---«Albert Neuville, 1729», lut-elle enfin, déchiffrant avec peine -l'inscription à demi effacée par le temps. C'est la même date, père, qui -est gravée à l'entrée de la caverne auprès de la cataracte, -ajouta-t-elle en jetant un regard investigateur autour d'elle. Plus -loin, là-bas, appuyés contre la paroi de la montagne, je vois encore -plusieurs édifices semblables. Apparemment ce n'est pas un seul homme -qui a vécu ici, mais plusieurs. - ---Conduis-moi, mon enfant, à la grotte la plus voisine. Je veux me -reposer un peu. Mais ne me quitte pas! - -[Illustration: Hélène lut l'inscription.] - - - - -CHAPITRE XIII - -Un livre vermoulu.--La demeure de l'inconnu.--Découverte d'un -journal.--Un ennemi emplumé. - - -Ils entrèrent dans la grotte. La voûte et les parois en avaient été -aplanis par-ci par-là, mais assez négligemment. Il y avait là une table -de pierre, et par-dessus un grand livre. Frémissante de curiosité, -Hélène se précipita sur ce livre et l'ouvrit si brusquement que la -reliure s'en détacha et, à sa grande surprise, lui resta dans les mains. -Il se trouvait que le temps l'avait rendu tellement fragile, que ses -feuilles se déchiraient et se détachaient au moindre contact imprudent. -Hélène conta, avec une expression de regret, cet insuccès à son père. - ---Ne sois pas aussi impatiente, ma fille, lui dit-il. Tourne les -feuilles avec précaution et alors on pourra lire le livre. Et voilà une -preuve de plus, que des êtres humains ne demeurent plus depuis longtemps -dans l'île. Par la volonté du sort, nous recueillons inopinément leur -héritage. - -Hélène se mit à feuilleter le livre avec précaution et, à sa grande -joie, s'aperçut que c'était un exemplaire du Robinson Crusoé. Le -vieillard fut aussi très content de cette trouvaille: aucun livre -n'aurait pu le charmer davantage que celui-là, à cause des nombreux -points de ressemblance qu'offrait la destinée de son héros avec la leur -propre. - ---Je vois maintenant que tu peux sans danger explorer toute seule les -environs, fit le vieux marin. Je suis fatigué et je me reposerai ici. -Toi, si tu veux, poursuis tes investigations, va visiter les autres -grottes. Laisse-moi seulement la flûte. Quand j'aurai besoin de toi, je -t'appellerai. Aussi longtemps que je jouerai, tu pourras sans inquiétude -errer aux alentours. Mais ne t'éloigne pas trop. - -Hélène étendit une couverture sur le plancher obstrué de sable, posa une -tasse remplie d'eau à côté du vieux livre et sortit, en emportant avec -elle à tout hasard une petite hache. - -La grotte qu'elle vit tout d'abord était vide et sans aucune trace de -travail humain. Il semblait que celui qui habitait l'île autrefois -n'avait pas eu assez de force pour la débarrasser des blocs de pierre -qui l'encombraient. - -Plus loin, elle rencontra encore deux cavernes sombres et complètement -obstruées et finalement arriva auprès d'une autre qui sans doute avait -servi de logis à l'ancien habitant. Dans le coin se trouvait une -couchette garnie de feuilles qui tombaient en poussière et, à côté, une -table en pierre, chargée de toutes sortes d'ustensiles qui témoignaient -du genre de vie modeste et des besoins peu nombreux de celui qui avait -jadis demeuré là autrefois: haches, pelles, couteaux et autres -instruments semblables. - -Hélène examina attentivement tous les recoins, dans l'espoir de -découvrir des papiers renfermant des renseignements sur l'existence et -le sort de l'ancien habitant. Mais elle ne trouva rien de semblable. - -Dans une caverne voisine elle aperçut, à sa grande joie, plusieurs -livres disséminés en désordre sur une grande table de pierre, et, en -outre, une quantité de feuilles sèches de palmiers. Hélène allait déjà -les jeter par terre, quand elle reconnut avec surprise qu'elles étaient -entièrement revêtues de signes bleus. Il se trouva que le malheureux -habitant de l'île s'était servi du même moyen qu'elle pour exposer ses -impressions, à cette différence près, qu'il avait enduit son écriture -avec une espèce de couleur, qui permettait de la lire facilement. - -Hélène prit avec précaution la feuille qui se trouvait au-dessus des -autres et se mit à la déchiffrer. Mais cette sorte de lettre était -écrite en ancien français et elle avait de la peine à lire. Peut-être -son excitation entrait-elle pour une bonne part dans cet insuccès. Elle -décida de remettre cette lecture à un autre moment, et sortit de la -grotte pour visiter les autres parties du bois. - -Sous un figuier colossal, Hélène trouva un petit berceau, dont les -parois légères étaient faites de perches à demi pourries et couvertes -d'une luxuriante végétation de plantes grimpantes. Sur le toit était -étendue une couche épaisse de feuilles sèches. Un des murs et la moitié -du toit avaient été détruits par le temps. Sur la paroi du fond on -voyait suspendus un sabre, un fusil, deux pistolets avec la poire à -poudre et des effets militaires, à ce qu'il semblait. Les armes étaient -couvertes de rouille et les effets si usés qu'il aurait manifestement -suffi du moindre contact pour les faire tomber en poussière. - -A côté du berceau, entre deux arbres, on remarquait un petit foyer sur -lequel, au milieu des cendres et du charbon, étaient posés plusieurs -pots en argile, de fabrication grossière, qui avaient apparemment servi -pour la préparation de la nourriture. - -Plus loin elle trouva encore un berceau à moitié ruiné et s'y arrêta, -songeuse. - ---Dans quelle caverne faudra-t-il nous établir? Où mon père serait-il le -mieux? - -Telles étaient les questions qu'elle se posait; enfin elle décida, à -part soi, que le mieux serait de s'installer dans la vallée, où existait -déjà une habitation toute faite. La dernière grotte surtout lui -paraissait le mieux adaptée à ce but, d'autant plus que, devant, se -trouvait un petit pré, dans lequel son père pourrait se promener tout -seul. - -En ce moment des sons de flûte arrivèrent jusqu'à elle. Hélène -tressaillit et prêta l'oreille pour s'assurer si son père l'appelait. -Mais le vieillard jouait un air dont les sons cadencés se mariaient avec -le joyeux gazouillis des oiseaux. - -Hélène résolut d'employer le reste de la journée à la cueillette des -fruits pour le dîner et à la lecture des notes qu'elle avait découvertes -et, dès le lendemain, de transporter les effets laissés sur le rivage. -De la pièce d'étoffe qu'elle avait trouvée elle voulait confectionner -des habits pour elle et pour son père. - -La perspective des travaux qui l'attendaient l'animèrent quelque peu. -Elle pensait avec joie aux soins, à la tendre sollicitude dont elle -allait entourer son père âgé et aveugle. - -Mais ces plans d'avenir étaient obscurcis par la tristesse que suscitait -en elle le souvenir de sa mère et de sa patrie lointaine. Son -imagination lui retraçait le tableau des jours sans nombre qu'elle -aurait à passer dans cette île déserte. - -Mais en même temps une voix mystérieuse lui disait qu'elle ne devait pas -se laisser aller au découragement et perdre son temps dans des rêves -inutiles, quand elle avait le devoir sacré de prendre soin de son père -dont elle était l'unique soutien. - -Longtemps elle demeura plongée dans une méditation profonde. Tout à coup -elle entendit derrière elle un bruit léger. Elle se leva brusquement, -saisie de peur, et aperçut devant elle, à travers les lianes qui -couvraient la paroi du berceau, un énorme cygne à cou noir, dont le nid -se trouvait à l'extérieur du berceau. Il paraissait très irrité. Hélène -voulut fuir, mais en ce moment l'oiseau se leva précipitamment de son -nid et fixa sur la jeune fille effrayée des yeux étincelants de fureur. -Hélène vit que le méchant oiseau avait l'intention de se jeter sur elle -et se rappela qu'un cygne avait ainsi attaqué autrefois une de ses amies -et avait failli la tuer. - -Elle n'avait pas eu le temps de se reconnaître, que le cygne passait son -long cou à travers le feuillage, et, la saisissant par sa robe, en -arrachait un grand morceau. - -Hélène fut prise d'une grande peur et s'élança hors du berceau, mais au -même moment elle sentit que l'oiseau, devenu furieux, avait attrapé le -volant de sa robe et le tirait fortement à lui. Hélène poussa un cri et, -sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, prit la petite hache qui se -trouvait à côté d'elle et en porta un coup sur la tête de son ennemi. Le -cygne la lâcha immédiatement: il était mort. - -Au même instant retentit dans la grotte le cri du vieillard aveugle. -Hélène se précipita et vit de loin qu'il accourait à son secours, les -bras étendus, en s'accrochant aux branches et en trébuchant contre les -racines. - -Hélène se hâta de venir à sa rencontre. - ---C'est encore bien que tout se soit terminé d'une façon si heureuse, -lui dit-il après qu'elle lui eut conté son aventure. Maintenant tu -pourras facilement et sans danger apprivoiser les petits. - -L'idée suggérée par son père d'élever de jeunes cygnes causa une grande -joie à la jeune fille. - ---Et leur pauvre mère!... dit-elle avec un soupir. Elle est morte en -défendant ses petits. - ---Que faire, ma fillette? Toi aussi, tu te défendais, lui dit son père -pour la consoler. Mais maintenant va et enfouis l'oiseau. Dans ce -climat, il ne faut pas laisser longtemps à l'air les animaux tués: ils -commencent très vite à se décomposer. Ramène-moi seulement dans la -grotte avant de repartir. - -Après avoir reconduit son père, Hélène revint vers le berceau, d'où -arrivaient jusqu'à elle les cris inquiets des oisillons, restés -orphelins. Dans le nid se trouvaient deux de ces petits qui commençaient -déjà à se couvrir de plumes. Avec des cris plaintifs ils tendaient leurs -minces cous noirs vers leur mère morte, gisante à côté du nid. - -Hélène ressentit une grande compassion pour le cygne tué. Pour calmer -les petits, elle emporta son corps loin du berceau, cueillit des baies -et se mit à leur donner la becquée; ils prenaient avidement de ses mains -les baies mûres et, quand ils furent rassasiés, Hélène creusa avec sa -pelle une fosse peu profonde où elle enfouit le malheureux cygne. - - - - -CHAPITRE XIV - -Journal de l'ancien habitant de l'île. - - -Vers le soir, Hélène avait nettoyé du sable et de la terre la caverne -qu'elle s'était assignée pour demeure. - ---Lis-moi maintenant, mon enfant, les notes qui ont été laissées par -l'inconnu. Je voudrais bien apprendre son sort. Peut-être -trouverons-nous dans ce journal quelques indications utiles pour nous. - -Hélène s'assit à l'entrée de la grotte et, disposant les feuilles de -palmier suivant les numéros dont elles étaient marquées, se mit en -devoir de les lire. Ce qu'elle ne pouvait déchiffrer du premier coup, -elle le mettait de côté. - -«Actuellement--ainsi débutaient les notes--je suis seul, perdu, dans -cette île. J'ai perdu l'espoir de revoir jamais ma chère patrie et ma -mère bien-aimée, et c'est pourquoi j'ai résolu d'écrire ici ce qui m'est -arrivé, tant pour occuper mes loisirs, que dans l'espoir que ces notes -tomberont entre les mains de personnes qui apprendront à ma mère le sort -dont je fus victime. - -«J'avais vingt ans lorsque je résolus de tenter la fortune et partis -pour de lointains pays, dans l'espoir d'acquérir des richesses et de -venir ainsi en aide à ma pauvre mère. Elle m'aimait tendrement, et -m'avait donné une instruction bien au-dessus de ses moyens, ce qui fut -la cause de sa ruine. Pour moi, j'avais un goût très vif pour les -sciences mathématiques et la physique. Je m'adonnais surtout -passionnément à l'architecture. - -«Dans ce temps-là, on demandait beaucoup aux Indes Orientales des -architectes habiles, et je résolus d'y chercher fortune. Pour me -perfectionner dans cet art, je travaillai pendant deux ans à Toulon, -sous la direction du célèbre architecte B. - -«Survint le jour douloureux où je dus quitter ma mère. Le coeur rempli -de crainte et versant d'amères larmes, elle laissait partir son fils -unique pour un pays inconnu et éloigné. Pour m'équiper en vue de ce -voyage, elle avait dû non seulement contracter des dettes, mais engager -d'avance pour une année sa petite pension. Après qu'elle m'eut fourni -tout ce qui m'était nécessaire, il ne lui resta presque rien. Je -l'embrassai convulsivement et fondant en pleurs, j'allais renoncer à -l'idée de me séparer d'elle; mais je me souvins qu'alors elle aurait -bien plus longtemps encore à subir des privations à cause de moi. - -«A Marseille, je me présentai à l'amiral Dugagnier, qui était un parent -de ma mère. Il m'accueillit avec beaucoup de bienveillance, approuva ma -résolution et promit de me recommander au capitaine Sernette, qui -commandait le navire où je devais m'embarquer. En outre, il me délivra -un brevet de lieutenant sur la flotte de Sa Majesté; grâce à ce brevet, -je pouvais tout de suite occuper une certaine situation dans un pays -inconnu. - -«Plein d'un espoir radieux, je me rendis à bord du navire et, me -présentant au capitaine Sernette, je lui remis mes papiers. Mais -c'était, il faut croire, un homme sans coeur et méchant. Après les avoir -examinés, il me regarda d'un air sévère et malveillant. - -«--Est-il possible que vous soyez déjà lieutenant! dit-il, d'une voix -qui trahissait l'irritation, sans que vous sachiez quoi que ce soit du -service? Moi et d'autres officiers, nous avons dû acquérir, à l'aide -d'un labeur infatigable, et parfois même au péril de la vie, cette -expérience dont les grades et les honneurs sont le prix! Et vous? -Avez-vous mérité d'une façon quelconque ce grade? - -«Je lui répondis que je désirais sincèrement accroître mes -connaissances, et je le priai en grâce de m'apprendre pendant le voyage -les règles fondamentales du service maritime. - -«--Tous vos ordres seront strictement exécutés! dis-je en terminant. - -«--Bien, nous verrons cela, répondit-il. - -«Et il m'ordonna de m'installer le jour même sur le navire, qui devait -prendre la mer le lendemain. - -«--Vous devez vous trouver en temps utile à votre poste et prendre -connaissance des devoirs que vous impose le service maritime! -conclut-il. - -«Quand, le lendemain matin, je m'éveillai dans ma cabine, on me remit -une lettre de ma mère, une lettre pleine d'amour tendre et d'ardents -souhaits de bonheur, et en même temps un billet de l'amiral, où il me -disait qu'il m'envoyait mon nouvel uniforme. - -«Après avoir répondu à ma mère et à l'amiral, je revêtis mon beau -costume pour recevoir en grande tenue le capitaine, qui s'était rendu à -l'amirauté pour y prendre les instructions nécessaires. - -«Il revint bientôt sur le navire et remarqua tout de suite mon uniforme -neuf. Je constatai qu'en l'apercevant une expression de mécontentement -se peignit sur sa rude physionomie. Le soir, j'entendis fortuitement les -matelots, causant à voix basse, se dire: - -«--Cet officier prendra fait et cause pour nous si le capitaine Sernette -est trop sévère. - -«Ces paroles m'affectèrent désagréablement, et je résolus de ne plus -revêtir l'uniforme avant d'avoir quitté le navire. - -«Au début, notre voyage fut magnifique. Mais à peine eûmes-nous doublé -le cap de Bonne-Espérance, qu'une tempête effroyable nous surprit et -entraîna notre navire bien loin de son chemin direct. Le capitaine, -toujours d'une sévérité inflexible et même cruel envers ses subordonnés, -avait cette fois outré sa cruauté au point d'en oublier tout sentiment -humain. Un jour, j'eus l'audace de lui adresser des reproches au sujet -des traitements barbares qu'il infligeait aux matelots, mais cela ne fit -que l'irriter encore plus et devait avoir pour moi les conséquences les -plus funestes. - -«Dans l'Océan Indien, nous eûmes à soutenir plusieurs ouragans très -violents. Un jour, la tempête venait de s'apaiser; devant nous apparut -une petite île rocheuse; le capitaine se promenait d'un air sombre sur -le pont en examinant les avaries. L'un des matelots, qui jusque-là avait -travaillé avec tant de zèle que le sang lui sortait des ongles, venait -de se coucher, complètement épuisé, au pied du mât pour reprendre -haleine. Ce que voyant, le capitaine saisit un bout de câble et, se -jetant sur le malheureux, se mit à le battre avec une telle violence que -le sang lui jaillit du nez et de la bouche. - -«Le matelot, désespéré, se leva brusquement et se jeta à mes pieds. - -«--Vous êtes un officier au service du roi, s'écria-t-il! Je vous en -conjure, défendez-moi! Votre devoir est de protéger les sujets de Sa -Majesté contre les violences et la brutalité. Je vous en conjure, -accomplissez votre devoir! - -«Je me troublai et ne savais que faire. Mais à ce moment le capitaine -s'empara du malheureux, qui s'était cramponné à mes genoux, et donna -ordre aux matelots de le lier. - -«--Si le lieutenant le permet, répondit l'un deux, en me regardant comme -s'il attendait mes instructions. - -«Je me mis à intercéder pour l'infortuné; mais le capitaine Sernette, -d'un air menaçant, m'intima l'ordre de me taire et de descendre -immédiatement dans ma cabine. - -«Ces paroles grossières me révoltèrent. Je m'emportai, et j'accablai le -capitaine de reproches pour ses agissements cruels envers ses -subordonnés. - -«A peine avais-je achevé, que retentit l'aigre coup de sifflet du -capitaine, au son duquel tout l'équipage se rassembla sur le pont. - -«Le capitaine donna l'ordre aux matelots de se placer en cercle autour -de lui et tira son épée. - -«--Seules, ma sévérité et ma ponctualité vous ont préservés du naufrage, -prononça-t-il d'un air solennel. Je suis le commandant de ce navire et -je ne réponds de mes actes que devant Dieu et devant le roi. Maintenant, -je veux appliquer dans toute sa rigueur la loi contre la violation de la -discipline! Ce jeune homme a eu l'audace de me résister alors que je me -trouvais dans l'exercice de mes fonctions; quoique officier au service -du roi, il devait savoir que ce crime est passible de mort. Matelots! -j'ai le droit de le percer de mon épée ici même, sur place. Mais il est -trop jeune, il ne connaissait pas ses devoirs et c'est pourquoi je lui -fais grâce de la vie. Pilote, qu'on mette un canot à la mer et qu'on le -débarque dans l'île. - -«J'étais trop indigné pour demander grâce à cet homme sans coeur et je -résolus de subir fièrement mon sort. - -«--Est-ce que cette île est habitée? demandai-je au pilote. - -«--Non, répondit-il brièvement. - -«--Faites immédiatement vos malles, m'ordonna le capitaine Sernette. - -[Illustration: Le navire s'éloigna du rivage.] - -«Je laissai sans résistance emporter ma malle et la boîte d'instruments -que ma mère m'avait donnés au moment de notre séparation. Avec l'argent -qui me restait, j'achetai aux matelots une paire de fusils, de la -poudre, des balles et d'autres objets qui me paraissaient nécessaires. -Le pilote m'aida à cette occasion de ses conseils. - -«Le capitaine ne s'était pas opposé à ce trafic, mais il nous pressait -d'en finir au plus vite. - -«Je ne pus me contraindre à dire un seul mot d'adieu au capitaine et je -descendis silencieusement dans le canot, où se trouvaient déjà une -douzaine de matelots, sous le commandement du pilote. - -«A présent encore je me sens incapable de décrire tous les sentiments -qui m'agitaient lorsque j'abordai sur ce rivage désert; mais j'eus assez -de courage pour dissimuler devant les matelots le désespoir qui m'avait -envahi. Pour la dernière fois, je serrai la main au bon pilote et, -l'ayant récompensé avec quelques louis, je le priai de saluer ma mère et -de lui apprendre mon sort. - -«--Jeune homme, me dit-il, je vous plains de tout mon coeur; tout autre, -à la place du capitaine Sernette, vous aurait pardonné votre -intervention imprudente. Mais notre devoir est d'obéir. Peut-être un -jour un navire passera-t-il dans ces parages. Alors vous serez sauvé. Et -maintenant, adieu. - -«Me laissant entre autres choses un panier avec des vivres, il me serra -encore une fois la main et le canot s'éloigna du rivage. - -«Cette fois, je ne pus me contenir. Des sanglots sourds s'échappèrent de -ma poitrine et plein de désespoir je me jetai par terre. - -«Tout d'abord je voulais me précipiter du haut du rocher dans la mer et -de cette façon en finir à la fois avec ma vie et mes souffrances, mais -la voix de ma conscience me préserva de ce crime et je trouvai la force -de supporter avec résignation ma destinée. - -«Lorsque le navire se fut dérobé à mes regards, je me décidai à faire la -connaissance de ma nouvelle patrie; contre mon attente je la trouvai -très belle. - -«Je passai les premières semaines de mon séjour ici dans une sorte de -désespoir muet. Je ne puis préciser avec exactitude combien de temps je -demeurai dans cet état, car je m'embrouillai bientôt dans le compte des -jours. Jour et nuit, je restais assis sur le sommet de la montagne, en -regardant avec tristesse le lointain désert, où la mer se fondait avec -le ciel; à chaque instant je croyais apercevoir à l'horizon la voile -désirée, mais mon espoir était vain: devant moi s'étendait toujours la -même mer déserte et immense. - -«Enfin, après avoir longtemps et infructueusement espéré mon salut, la -vue de cette mer monotone avec son agitation continuelle me devint -odieuse. Je descendis dans la vallée qui constitue la partie intérieure -de l'île et je me mis à me construire un berceau sous un énorme figuier. - -«Dès que je me fus livré au travail, toute ma tristesse disparut -instantanément. Le travail a cette admirable vertu de ranimer l'esprit -et les forces de l'homme. - -«Au pied de la montagne se trouvaient plusieurs petites cavernes, -obstruées de sable et de terre. Je jugeai qu'elles pouvaient me fournir -un abri plus sûr que le berceau sous le figuier, et sans hésiter je me -mis à l'ouvrage; au bout de quelques jours je parvins à en approprier -une pour mon habitation. - -«Je n'avais pas à me préoccuper de ma nourriture; la richesse de l'île -satisfaisait abondamment à mes modestes besoins et c'est pourquoi -j'employai la plus grande partie de mon temps à orner ma nouvelle -demeure: je construisais des berceaux, des grottes et plantais des -arbres dans les bois. - -«Une fois, pendant la saison pluvieuse,--c'est déjà la quatrième ou la -cinquième que je passe ici,--l'idée me vint d'écrire ces notes. - -«Je prie celui qui les trouverait de ne pas rejeter ma prière suprême et -de les remettre à ma chère mère qui probablement verse encore des larmes -sur le sort de son malheureux fils...» - - * * * * * - -Ici s'interrompaient les notes de l'inconnu. - -Hélène et son père furent profondément touchés de cette confession -écrite depuis si longtemps. Ils se perdaient en conjectures sur la -destinée de leur malheureux prédécesseur et finalement ils commencèrent -à dresser des plans pour leur propre vie future. Hélène espérait qu'avec -le temps ils s'installeraient commodément et que son père se résignerait -à sa nouvelle existence. - ---Mais avant tout, fit le vieux marin, tu dois placer sur le sommet de -la montagne, dans un endroit bien en vue, un pavillon ou quelque autre -signal. Si un navire passe devant notre île, ce signal fixera son -attention et nous serons ainsi ramenés dans la société des hommes. - ---Et si les sauvages s'en apercevaient? demanda avec inquiétude Hélène. -Ils découvriraient tout de suite notre refuge et nous serions perdus! - -Mais son père la rassura, en certifiant que dans ces parages ne -naviguaient que des navires européens. - -La soirée se passa dans ces conversations et l'élaboration de leurs -plans à venir. Ils ne s'aperçurent qu'alors que le jour touchait à sa -fin et que les derniers rayons du soleil commençaient déjà à dorer les -cimes occidentales des montagnes. Bientôt, au-dessus de la vallée, monta -lentement la lune, qui répandit sa lumière argentée sur les hautes -montagnes, les forêts et les plaines. La surface unie du petit lac qui -reflétait le ciel bleu étoilé ondulait sous une brise légère descendue -des sommets, attirée, on eût dit, par les émanations parfumées de la -vallée. - -Longtemps Hélène demeura absorbée dans la contemplation de ce tableau -féerique d'un clair de lune tropical, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil fût -venu clore ses yeux fatigués. - - - - -CHAPITRE XV - -Les tortues.--La forêt de bambous.--Le pavillon.--Le lotus.--L'échelle. - - -Son père dormait encore, lorsque Hélène sortit doucement de la caverne, -avec la hache et un morceau d'étoffe de soie à la main. La matinée était -calme et sereine. Descendue sur la plage, elle aperçut derrière une -grosse pierre deux petites tortues, dormant paisiblement sur le banc de -sable, que l'eau recouvrait à peine. Hélène s'approcha avec précaution -de l'animal qui se trouvait le plus près d'elle; mais au premier -mouvement qu'elle fit pour le renverser sur le dos afin de s'en emparer, -il plongea subitement dans l'eau. La seconde tortue avait eu le temps de -s'y réfugier plus tôt. - -Hélène, quelque peu dépitée de sa maladresse, alla chercher une perche -pour planter son pavillon. Dans le lointain, près du rivage, on -apercevait une forêt formée d'arbres très minces et très élancés, dont -quelques-uns atteignaient jusqu'à cinquante pieds de hauteur. - -En s'approchant de cette forêt, Hélène vit à sa grande surprise que ces -arbres ressemblaient de tout point à la canne en bambou de son père, -qu'elle avait vue à la maison. Elle n'eût jamais supposé que le roseau -pût atteindre une aussi énorme hauteur. C'est maintenant seulement -qu'elle comprit la description d'un voyage en Chine, qu'elle avait lu -quelque temps auparavant, et où l'on parlait des forêts vierges de -bambous, dans lesquels des fauves guettent leur proie et dont les -Chinois, avec une habileté surprenante, fabriquent non seulement du -papier, des meubles, et une foule d'autres objets, mais construisent -même des maisons, des ponts, des navires. - -Dans le même endroit, à côté du bambou, croissait une autre espèce de -roseau, plus basse, avec de longues feuilles étroites et de petites -fleurs violettes, dans laquelle Hélène reconnut la canne à sucre. Après -avoir coupé quelques perches, elle les débarrassa de leurs branches et -les porta sur la montagne, d'où se découvrait une large vue sur la mer. -Quand elle se trouva en haut, un espoir secret s'insinua dans son coeur, -l'espoir d'apercevoir une voile blanche sur l'Océan. Mais en vain -dirigeait-elle sa longue-vue sur tous les points de l'horizon, en vain -explorait-elle l'espace immense, aussi loin que portait sa vue, nulle -part sur la vaste étendue des eaux on ne découvrait la moindre tache. -Devant elle s'étalait seule la mer d'un bleu verdâtre, qui se confondait -au loin avec la voûte azurée du ciel. - -En poussant un profond soupir, elle déplia le morceau de soie bleue et -l'attacha à l'extrémité d'une perche, comptant employer les autres en -guise de supports. Mais elle chercha en vain sur la montagne une -crevasse ou tout autre emplacement favorable pour y planter le pavillon. -Les pierres et les débris des roches, dispersés autour d'elle, lui -inspirèrent l'idée de les rassembler dans ce but en un tas. - -[Illustration: Nulle part on ne découvrait la moindre tache sur la vaste -étendue des eaux.] - -Une heure s'était à peine écoulée que la longue perche était entourée de -tous les côtés d'un monceau de pierres, au-dessus duquel flottait -fièrement un grand pavillon. - -Hélène considéra encore quelques instants, non sans une certaine -émotion, ce morceau d'étoffe qui semblait vivre; puis jetant encore un -coup d'oeil sur l'horizon lointain, elle redescendit, l'espoir dans le -coeur, sur le banc de sable. - -Elle y ramassa une vingtaine d'huîtres et s'en revint: De loin, elle -aperçut son père qui se tenait à l'entrée de la caverne et avait l'air -de l'attendre avec inquiétude. - -Hélène résolut de se mettre tout de suite à transporter les effets du -rivage, dans la crainte d'une nouvelle tempête. - -Ce travail lui prit toute la journée, pendant laquelle elle eut à peine -le temps de cueillir quelques fruits pour son père. Un ballot d'étoffe -imbibé d'eau l'embarrassa particulièrement. A grand'peine elle put le -rouler le long de la plage. Mais quant à le passer par-dessus les -rochers, il n'y fallait pas songer. Après un court moment de réflexion, -elle le déplia, le coupa en grands morceaux, et de cette façon put le -transporter dans la caverne. - -Alors seulement elle pensa à ses petits oisillons, qui étaient restés -toute la journée sans nourriture et sans doute mouraient de faim, et -elle se reprocha amèrement sa distraction. En dépit de l'heure tardive, -elle cueillit rapidement une poignée de baies mûres et courut vers le -berceau. Quelles ne furent pas sa surprise et sa douleur, quand elle -trouva le nid vide. La faim avait évidemment poussé les petits à le -quitter. - -Le lendemain elle descendit sur le bord du lac pour chercher de l'eau. -Au milieu des plantes aquatiques à fleurs blanches elle aperçut, à sa -grande joie, deux cygnes à peine couverts de plumes, dans lesquels elle -reconnut tout de suite ses nourrissons. Elle se mit à leur jeter des -baies; mais les cygnes ne s'approchaient pas d'elle et se tenaient à -distance. Hélène regretta beaucoup d'avoir laissé passer l'occasion -d'apprivoiser ces oiseaux intéressants, mais il était trop tard pour -réparer le mal. - -Son attention fut fixée par la belle plante aquatique, autour de -laquelle nageaient les cygnes. Ses fleurs magnifiques, d'un blanc rosé, -se dressaient au milieu des grandes feuilles clypéiformes à reflet -métallique d'argent qui s'étalaient à la surface de l'eau. - -Hélène arracha une de ces fleurs avec sa racine et, après avoir puisé de -l'eau, revint auprès de son père, à qui elle décrivit cette fleur -remarquable. - ---C'est le lotus, fit le vieux marin en en palpant la longue tige et la -racine. J'ai vu cette fleur en Chine, où des centaines, des milliers -d'hommes se nourrissent avec les racines de cette plante remarquable, -qui renferment une grande quantité de farine. Mais en outre il faut que -tu saches, mon enfant, que cette plante a aussi une importance -historique. Dans les anciens temps, les poètes l'ont chanté et les -artistes l'ont figuré sur les monuments comme le symbole de la -fertilité. En Égypte, sur les colonnes des ruines de Karnak, on peut -encore voir l'image de cette fleur. Te souviens-tu, Hélène, des lectures -d'Homère, que tu me faisais à la maison? Je me rappelle le passage où ce -poète parle du lotus comme de la plante nourricière de tout un peuple. - -«Quiconque a goûté à la plante du lotus» etc. Cette plante est connue -depuis un temps immémorial, non seulement en Perse, en Égypte et en -Chine, elle fleurit même dans toute sa splendeur à l'embouchure du -Volga. Mais nulle part on ne l'honore autant qu'en Chine. Là, elle jouit -non seulement de l'amour du peuple, mais elle est considérée comme la -plante favorite du dieu Bouddha, dont les temples sont toujours ornés de -ces fleurs, symbole de la beauté et de la pureté! Le peuple croit que -les âmes des trépassés s'assemblent au jour fixé au milieu des lotus et -leur prépare un accueil solennel: on fixe aux tiges et aux feuilles un -grand nombre de petites bougies et on place, tout autour, de la -nourriture et de la boisson. Tard dans la nuit arrive le dieu Bouddha; -il s'asseoit sur une feuille et se met à juger les âmes des défunts, les -récompensant ou les punissant selon ce qu'ils ont mérité. - -Après qu'elle eut écouté avec curiosité ce récit si intéressant de son -père, lui expliquant en quelques mots la croyance de tout un peuple, -Hélène se mit en devoir de cueillir des fruits et de pêcher des huîtres -pour le déjeuner. - -Aucun souffle n'agitait les hauts palmiers du rivage. Involontairement, -elle s'arrêta devant ces arbres magnifiques, dont les larges feuilles -s'élevaient à une hauteur inaccessible, ne laissant passer que de rares -rayons de soleil. Au milieu de cette sombre verdure on voyait les fruits -mûrs qui attiraient les regards. - -Hélène se prit à songer. Atteindre les cimes des palmiers sans échelle -était chose impossible. Après quelques instants de réflexion, elle -courut vers la forêt de bambous et voulut casser quelques perches, mais -le bambou pliait sans se briser. Elle revint alors chercher la hache -dans le berceau du Français, et coupa de longues perches. Après les -avoir ébranchées, elle abattit plusieurs autres bambous, les fendit en -une trentaine de traverses et se mit à les attacher fortement avec des -lianes minces, qui remplaçaient très bien les cordes. - -Elle était tellement absorbée par la construction de son échelle qu'elle -ne s'aperçut pas que midi était arrivé. La sueur tombait à grosses -gouttes de son visage hâlé. Après quelques tentatives infructueuses, -elle réussit enfin à attacher fortement les traverses, et l'échelle se -trouva prête. Il n'y avait qu'à l'appuyer contre l'arbre et à cueillir -les fruits. Mais après quelques efforts inutiles, Hélène dut renoncer à -cette idée. Quoique l'échelle fût relativement légère, elle ne parvenait -pas à la soulever et à l'appuyer contre l'arbre. - -Dépitée, elle se dirigea vers le banc de sable, prit quelques huîtres et -rejoignit son père, qui commençait déjà à s'inquiéter de cette longue -absence. - ---Ne te chagrine pas, mon enfant, lui dit-il par manière de consolation, -lorsqu'elle lui eut conté sa tentative infructueuse pour parvenir -jusqu'aux noix de coco: je t'aiderai à placer l'échelle. Tu as eu tort -de n'avoir compté que sur tes seules forces. Nous irons ensemble. - - - - -CHAPITRE XVI - -Vue du haut d'un palmier.--La cave.--Le brancard.--Coucher de soleil. -Les étoiles filantes. - - -Lorsque, trois heures environ plus tard, ils arrivèrent à l'endroit où -Hélène avait laissé l'échelle, le vieux marin s'assura d'abord de la -solidité des liens qui retenaient les traverses, puis il se mit en -mesure d'aider sa fille à appuyer l'échelle contre un palmier. Hélène -prit la hache et commença à monter avec précaution. L'échelle pliait et -se balançait sous elle. Enfin, elle arriva jusqu'à la cime. Triomphante, -elle l'entoura de ses bras et jeta un regard autour d'elle. Au-dessous -s'étendait, comme dans un panorama, le lac qui miroitait au soleil, le -petit bois qu'elle connaissait si bien avec ses cavernes et ses berceaux -et, dans le lointain, la forêt vierge avec son feuillage sombre et -touffu. A droite, le bois de palmiers ondulait comme une mer. Les -palmiers solitaires qui s'élevaient sur les rochers escarpés offraient -un aspect particulièrement beau. Une brise fraîche soufflait du large -et, comme s'ils causaient entre eux, ces sveltes et puissants palmiers, -qui contemplaient avec sérénité les eaux immenses de l'Océan, -inclinaient doucement leurs cimes. Hélène ne comprenait pas comment un -arbre aussi élancé pouvait résister aux tempêtes et comment les ouragans -ne le précipitaient pas dans la profondeur des flots. - ---Hélène, que fais-tu donc là? appela son père, étonné du silence -prolongé de sa fille. - ---Rien, papa, je me suis oubliée dans la contemplation du paysage! fit -en sortant de son rêve la jeune fille. - -Elle leva la hache et à peine eut-elle touché la branche flexible, que -les fruits mûrs qui y étaient suspendus, fendirent l'air en sifflant et -vinrent frapper la terre en roulant loin de l'arbre. - -Au premier moment, le vieillard eut sérieusement peur, lorsque cette -masse lourde tomba avec fracas à côté de lui, mais en entendant d'en -haut la voix de sa fille, il se rassura aussitôt. - -Après avoir abattu une seconde branche chargée de fruits, Hélène -redescendit et, avec l'aide de son père, transporta les noix dans la -caverne. - -Pour les empêcher de se gâter, Hélène, sur le conseil de son père, -résolut de construire une cave. A quelques pas de la caverne qu'ils -avaient choisie pour leur habitation, il s'en trouvait une autre plus -petite, encombrée de terre, de sable et de pierres et, par sa situation, -très appropriée à cet usage. La nettoyer ne présentait pas, à ce que -l'on pouvait supposer, trop de difficultés, et c'est pourquoi Hélène se -mit tout de suite à la besogne, espérant d'achever l'installation de la -cave avant le soir. - -Mais cette tâche n'était pas si aisée qu'elle l'avait d'abord imaginé. - -Après un travail de deux heures, elle avait à peine réussi à nettoyer -une partie peu considérable de la caverne. Le transport de la terre dans -un tablier, par petits tas, lui prenait beaucoup trop de temps. Hélène -comprit qu'ainsi il lui faudrait consacrer à cette tâche des jours -nombreux. La difficulté principale consistait dans l'absence de tout -ustensile qui pût servir au transport de la terre et du sable. Son père -lui conseilla de fabriquer une sorte de brancard. Sans hésiter -longtemps, elle courut sur la plage et coupa deux bâtons en bambou, -d'une toise de longueur à peu près. Revenue auprès de son père, elle -plia en deux une couverture de laine et en attacha solidement les bouts -aux bâtons. Le brancard se trouva être solide et commode. - -En trois heures de temps, Hélène put, avec l'aide de son père, nettoyer -à moitié la caverne; mais elle se sentit si fatiguée, qu'elle dut -consacrer une couple d'heures au repos. Après avoir apaisé à la hâte -leur faim, le père et la fille se remirent au travail et quelques heures -plus tard, la caverne était propre. Il ne restait plus qu'à creuser une -fosse d'un mètre, un mètre et demi de profondeur et la cave serait -prête. Mais le soir vint. Hélène avait passé la plus grande partie de -cette journée brûlante à travailler dans la caverne suffocante et -ressentait maintenant le besoin de prendre un peu le frais. S'étant -munie de sa lunette, elle se rendit sur la montagne, pour contempler de -là le tableau majestueux du soleil couchant. - -Devant ses regards transportés descendait d'une hauteur inaccessible -dans l'Océan infini cette source intarissable de feu, qui portait en -tout lieu la vie et le bonheur. Elle se rappela avec quelle effroyable -rapidité les rayons du soleil arrivent jusqu'à la terre, franchissant en -huit minutes 20.682.320 milles géographiques, tandis que le son mettrait -quatorze ans à parcourir une telle distance. Aucun mortel n'a osé -jusqu'à présent fixer impunément à l'oeil nu ce globe de feu -gigantesque; il réveillait dans l'esprit de la jeune fille le souvenir -de la légende de la malheureuse Sémélé, qui avait voulu contempler -Jupiter dans toute sa splendeur et que l'éclat divin de son Maître avait -foudroyée. - -Mais le soleil disparut et ses derniers rayons s'éteignirent dans -l'occident lointain. Hélène descendit. A peine fut-elle en bas, que, -dans le ciel complètement pur, près de la constellation du Lion, apparut -tout à coup un grand globe de feu et immédiatement après, d'un petit -nuage sombre et immobile, partirent des roulements de tonnerre qui -ressemblaient au bruit de la canonnade et au crépitement des coups de -fusil. Soudain, tout le ciel s'éclaira et du nuage jaillit une vraie -pluie de feu. A chaque détonation une vapeur se dégageait du nuage, -suivie d'une grêle d'étoiles filantes à longues queues phosphorescentes. -Les unes éclataient en gerbes de feu et se déchiraient en crépitant dans -l'air, tandis que les autres s'éteignaient lentement. Mais la plupart -traversaient l'atmosphère avec une vitesse incroyable et disparaissaient -dans la mer. Ce spectacle majestueux dura un quart d'heure à peu près. - -Hélène fut frappée et effrayée en même temps par ce spectacle si rare, -dont elle n'avait jusqu'ici entendu que des récits très vagues. - -A peine avait-elle le temps de rentrer dans la grotte, que son père -s'informa anxieusement de la cause de ce bruit étrange. Hélène lui -décrivit le phénomène dont elle venait d'être témoin. - -[Illustration: Les derniers rayons du soleil s'éteignirent à -l'Occident.] - ---Moi-même, dit le vieux marin, j'ai eu l'occasion, il y a une trentaine -d'années, d'assister à une chute aussi abondante d'étoiles filantes, et -ce phénomène m'a beaucoup intéressé. Il n'y a pas très longtemps encore, -des savants eux-mêmes croyaient que ces étoiles n'étaient autre chose -que des pierres rejetées par les volcans de la lune. Mais maintenant on -a fini par reconnaître en elles des débris de planètes, qui ne tombent -sur la terre que lorsqu'ils s'approchent de sa sphère d'attraction. Il -est même arrivé que ces aérolithes, en tombant du ciel, aient incendié -des maisons et tué des gens. Pendant un grand nombre de siècles, les -hommes ont vu choir du ciel ces glaives flamboyants, sans pouvoir -expliquer ce phénomène qui jetait la terreur parmi eux. De là, des -récits superstitieux. Les anciennes chroniques parlent de ces glaives -qui apparaissaient au ciel pour annoncer l'approche des grandes -calamités, et une légende irlandaise fait mention des pleurs de feu de -saint Laurent, qu'il versait tous les ans le 10 août, jour de sa mort. -Particulièrement poétique est cette tradition populaire de Lithuanie, -suivant laquelle le fil de la vie de chaque nouveau-né est filé au ciel -et se termine par une étoile brillante: à la mort de l'enfant, le fil se -casse et l'étoile, s'éteignant, tombe par terre. Les habitants des îles -de la Société voient dans ces étoiles les âmes des défunts et leur -donnent les noms de leurs proches. Selon leur croyance, ces âmes fuient -les poursuites d'une divinité maligne et cherchent un refuge sur la -terre parmi leurs parents bien-aimés. - - - - -CHAPITRE XVII - -La forêt vierge.--Les mangeurs d'oiseaux.--Les chèvres. - - -Le lendemain, Hélène se leva dès l'aube. Son père s'éveilla aussi en -même temps. Elle prit une bêche et s'en alla creuser sa cave. Ce travail -fut bien plus pénible que le précédent. Hélène se fatiguait bien vite et -était obligée de se reposer souvent. Enfin, vers midi, elle avait réussi -à creuser une fosse de 1m,50 de largeur et d'un mètre de profondeur, et -à en recouvrir les parois avec de grandes feuilles de palmier. Après y -avoir disposé par couches les noix de coco et les autres fruits cueillis -par elle, elle recouvrit soigneusement la fosse avec des branches et des -feuilles. - -Hélène se disposait depuis longtemps à pénétrer plus profondément dans -l'intérieur de l'île, afin de se familiariser avec sa nouvelle patrie, -mais elle n'en avait jamais eu le temps jusqu'ici. Toujours quelque -besogne pressante l'avait retenue auprès de la caverne ou sur la plage. -Cette fois, elle résolut de profiter du temps pendant lequel son père -reposait et elle se dirigea vers la forêt. - -La majesté de la forêt vierge frappa la jeune fille. Au-dessus de tous -les autres arbres, s'élevaient des palmiers grandioses d'espèces -variées, chargés de fruits lourds; à côté se dressaient dans toute leur -beauté des mimosas gigantesques, des figuiers, des bananiers et bien -d'autres essences des pays tropicaux, dont le feuillage touffu offrait -toutes les nuances du vert. Autour des troncs puissants s'enroulaient en -anneaux des lianes à fleurs d'une blancheur virginale et tombant jusqu'à -terre; elles s'entrelaçaient avec d'autres plantes grimpantes ou -enfonçaient dans le sol de nouvelles racines, en formant une sorte de -lacis autour de ces géants de la forêt. Il semblait que, parmi ceux-ci, -il n'y eût pas de place pour de plus petits qu'eux. Tous, comme à l'envi -l'un de l'autre, ils se dirigeaient en haut, vers l'astre vivifiant, -dont les rares rayons éclairaient faiblement les ténèbres perpétuelles, -qui régnaient dans la forêt. Par terre gisaient, entassés les uns sur -les autres, des arbres séculaires couverts de mousse, qui servaient -d'abri à une quantité innombrable d'insectes. Et toute cette forêt -vivait; toute, elle retentissait des hurlements des singes, des cris des -perroquets, des gazouillements et des bourdonnements d'un nombre infini -d'oiseaux et d'insectes. Par endroits la forêt était même tout à fait -impraticable, de sorte qu'Hélène devait se frayer un chemin avec la -hache. Afin de ne pas s'égarer au retour, elle pratiquait des incisions -sur les troncs; elle prenait aussi toutes les précautions possibles, -pour ne pas marcher sur quelque serpent. Mais cette crainte était vaine: -elle rencontrait en effet des serpents, mais ceux-ci, à son approche, -s'éloignaient tranquillement sous les buissons. Elle finit par ne plus -avoir peur de ces reptiles, et elle passait paisiblement à côté d'eux, -quand ils se chauffaient au soleil. - -[Illustration: Un troupeau de chèvres sauvages passa à côté d'Hélène.] - -Dans la crevasse d'un arbre à moitié pourri, Hélène aperçut tout à coup -une énorme araignée, dont le corps était couvert de poils gris-bruns. A -côté d'elle traînait une toile épaisse dans laquelle se trouvaient pris -deux oiseaux-mouches. L'un d'eux était déjà mort, mais le second battait -encore des ailes entre les pattes du brigand, qui l'enduisait d'une -sorte de mucosité sale. Mue par une sensation instinctive de dégoût, -Hélène saisit une branche qui gisait sur l'herbe et, ayant tué -l'araignée, délivra la malheureuse victime. Mais il se trouva que le -secours était venu trop tard: au bout de quelques instants, l'oiseau -était mort. - -Cette petite aventure avait quelque peu ému la jeune fille: elle avait -grand'pitié des pauvres oiselets; elle les enterra et poursuivit son -chemin. La forêt paraissait monter. Tout à coup arriva à ses oreilles -une sorte de bruit extraordinaire, et elle s'arrêta, prise de peur. -Cependant le bruit se rapprochait; bientôt, tout près d'elle, des -branches craquèrent comme si des centaines d'animaux les brisaient en -courant, et un instant plus tard passa à côté d'elle un troupeau de -chèvres sauvages qui disparut dans le fourré opposé. Elle continua -d'avancer et s'aperçut bientôt que les arbres commençaient à -s'éclaircir, comme il arrive sur les lisières des forêts. Tournant ses -pas de ce côté, elle se trouva bientôt au haut d'un talus escarpé, -au-dessous duquel s'étendait une large plaine verte: là paissait -paisiblement un troupeau entier de chèvres sauvages. Les unes broutaient -l'herbe succulente, d'autres se régalaient de leur mets favori, les -feuilles. La jeune fille regardait curieusement avec quelle adresse -quelques-uns de ces gracieux animaux bondissaient, et arrachaient des -arbres les jeunes bourgeons, tandis que les autres, juchés sur un roc -escarpé, se tenaient sans peur au-dessus de l'abîme, et regardaient -hardiment au-dessous d'eux. - -Mais il était temps de revenir. Le soleil était déjà tout près de son -déclin, lorsque Hélène sortit enfin de la forêt. Ayant aperçu de loin -son père qui était assis à l'entrée et paraissait prêter l'oreille avec -inquiétude au moindre bruit, elle courut à lui et, avec un tendre -baiser, rassura le vieillard. - - - - -CHAPITRE XVIII - -La vie dans l'île.--Un monument énigmatique.--La saison -pluvieuse.--L'orage.--La maladie. - - -Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi. Rien ne troublait la tranquillité -du père et de la fille. Leurs jours se passaient les uns après les -autres dans leurs occupations ordinaires. - -Chaque matin, Hélène descendait vers le lac et, après s'être rafraîchie -la figure avec l'eau limpide, donnait à manger aux jeunes cygnes, qui -peu à peu s'étaient tellement habitués à elle, qu'en l'apercevant ils -s'empressaient d'accourir. Puis, elle conduisait son père dans la -grotte, où ils avaient trouvé le Robinson Crusoé, lisait un chapitre de -ce livre qui leur rappelait si bien leur propre situation; puis elle se -mettait à ranger leur logis, à cueillir des fruits, à pêcher des truites -et à préparer leur modeste dîner. - -Pendant la chaleur de midi, Hélène emmenait son père dans le berceau, -sous l'ombrage du figuier sacré au bord du lac, où soufflait -ordinairement une brise légère, qui répandait partout la fraîcheur. Ils -dînaient très souvent là. Dans les heures de l'après-midi, alors que son -père reposait, elle se rendait avec sa lunette sur le rivage, ou montait -sur la montagne, ou bien se dirigeait vers la forêt. Au retour, elle -retrouvait d'habitude son père content et enjoué et s'asseyait avec son -travail à côté de lui, lui parlant des animaux et des plantes qu'elle -avait découverts ou rencontrés pendant ses promenades, ou bien encore -elle lui lisait à haute voix. Le vieillard de son côté lui contait aussi -ses voyages et ses aventures, en choisissant de préférence celles qui -avaient trait aux phénomènes de la nature ou à la vie des animaux et des -plantes. Il décrivait les fruits et les végétaux avec une telle -exactitude, qu'Hélène était sûre de les reconnaître immédiatement, s'ils -se trouvaient dans l'île. Il s'arrêtait particulièrement sur les choses -qui pouvaient leur être utiles dans leur situation actuelle. - -Dans une de ses promenades, Hélène arriva par hasard sur le sommet d'une -montagne, qui s'élevait du côté opposé à l'endroit où ils avaient abordé -la première fois, et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle aperçut -tout d'un coup, au milieu de hauts cyprès antiques, un monument de -pierre avec cette inscription: «Rosalie Neuville, ma mère.» Tout autour, -des fleurs avaient été évidemment plantées jadis, à la place desquelles -ne croissaient maintenant que des mauvaises herbes. Hélène nettoya les -abords du monument mystérieux et l'orna de fleurs fraîches. - -Le destin du Français demeurait pour elle une énigme: ni ses notes, ni -ses autres vestiges ne lui donnaient aucun espoir de dissiper jamais les -ténèbres qui cachaient sa fin. - -Hélène n'avait jamais pensé qu'un changement quelconque pût survenir -dans sa vie si uniforme. Il lui semblait que ce printemps éternel et ces -beaux jours, ces nuits magnifiques devaient durer éternellement. - -Mais voilà qu'une fois, à minuit, elle fut éveillée brusquement par un -bruit étrange. Se soulevant sur son lit elle prêta l'oreille et, tout à -coup, elle sentit le sol osciller légèrement sous elle. Tout d'abord -elle crut qu'elle s'était trompée, qu'elle n'avait eu qu'un simple -vertige. Mais en ce moment résonna dans la caverne la voix de son père: - ---Hélène, tu ne dors pas? - ---Non, père! - ---Sais-tu, mon enfant, que ces légers tremblements de terre annoncent -l'arrivée de la saison pluvieuse et sont toujours accompagnés de -violents orages et de tempêtes! - -Hélène, apeurée, quitta son lit et s'élança vers la sortie. Le vent -mugissait avec une force terrible; la nuit était sombre: de temps en -temps seulement la lune perçait, pour un instant, les nuages noirs qui -fuyaient dans le ciel au-dessus de la vallée. - ---Tu auras maintenant beaucoup à faire, fit le vieillard, en -s'approchant d'elle. Si tu ne t'es pas approvisionnée de vivres, -dépêche-toi de le faire: la saison pluvieuse qui, dans ces pays, -survient deux fois par an, va durer presque un mois. - -Les paroles de son père alarmèrent la jeune fille, et elle se demanda de -quelle sorte de fruits elle remplirait sa cave. L'expérience lui avait -déjà appris que la plupart des fruits se gâtent très vite: plus d'une -fois, ceux qu'elle avait cueillis la veille n'étaient plus bons à rien -le lendemain. Elle prit conseil de son père. - ---Le mieux est de faire provision de noix de coco, de figues et de -dattes! répondit-il. Ces fruits se conservent très bien, même à l'état -sec. - -Hélène regarda le ciel. Il était entièrement couvert de nuages noirs qui -cachaient la lune. Bientôt survinrent des ténèbres telles, qu'on ne -distinguait pas sa propre main. L'ouragan continuait à mugir sur les -sommets des montagnes, tandis que dans la vallée régnait un calme -sinistre, interrompu de temps à autre par un coup de vent et les -gémissements de la tempête. - -Mais voici que le ciel noir s'entr'ouvrit et s'illumina soudain d'un -éclat tellement éblouissant, qu'Hélène faillit pousser un cri et ferma -involontairement les yeux. Aussitôt après retentirent des roulements de -tonnerre si violents que l'île entière en parut secouée. - ---Mon enfant! fit le vieillard, et sa voix tremblait, quelle est cette -lueur étrange? Quelque chose a passé devant mes yeux aveugles! Il me -semble que c'était un éclair! - ---Oui, père; mais calme-toi, je t'en supplie! s'écria Hélène saisie -d'effroi, en lui prenant la main et en fixant ses regards sur la figure -pâle du vieillard. - ---Ce n'est rien! Tout est fini! fit-il d'une voix sourde, au bout d'un -instant: je ne vois plus rien. - -Toute la nuit Hélène, sans fermer les yeux, resta assise à l'entrée de -la caverne en attendant avec impatience le matin. En dépit des nuages -noirs, pas une goutte de pluie n'était tombée. Enfin, vers l'aube, la -tempête commença à s'apaiser, les nuages se dissipèrent et les clartés -matinales du soleil brillèrent sur les cimes. Mais combien sombre et -sinistre était ce lever du soleil! Entouré de nuages à reflets de plomb, -il éclairait la vallée de lueurs bizarres. - ---Est-ce que la nuit est passée? demanda le vieillard. - ---Il fait jour, répondit Hélène. Mais je n'ai jamais vu un ciel aussi -menaçant. - ---Dépêche-toi, ma fille, de cueillir le plus grand nombre possible de -fruits. Il faut pouvoir s'approvisionner de tout avant le commencement -des pluies. - -Hélène courut au pied de la montagne afin d'y cueillir du raisin. Elle -s'aperçut alors que la tempête qui l'avait si fort effrayée lui avait -rendu un grand service: par terre gisait un grand nombre de noix de coco -et d'autres fruits que l'orage avait fait tomber des arbres. Elle n'eut -qu'à les ramasser et à les porter dans la caverne. - -Après avoir travaillé jusqu'à midi, elle apaisa à la hâte sa faim et, -avec un nouveau zèle, se remit à l'oeuvre. Chaque fois qu'elle revenait -avec sa charge dans la caverne, son père l'encourageait d'un mot tendre -ou d'une plaisanterie. Cependant le ciel se rasséréna, mais en même -temps Hélène s'aperçut avec inquiétude que sur l'horizon, semblable à -une montagne énorme, s'était levé un nuage solitaire qui, en s'étendant, -avait recouvert d'une sorte de brouillard l'horizon tout entier. Des -roulements lointains de tonnerre se firent entendre, présageant la -pluie. Un seul regard sur ce nuage sinistre rappela à la jeune fille -qu'il fallait se hâter, et malgré sa fatigue, rassemblant toutes ses -forces, elle courut hors de la caverne. - -Une heure ne s'était pas écoulée que le nuage lointain apparut au-dessus -de la vallée, et un coup de tonnerre éclata, d'une violence telle -qu'Hélène faillit, de peur, laisser tomber les fruits qu'elle avait -ramassés dans son tablier. Une pluie torrentielle se mit à tomber. -Jamais Hélène n'en avait vu de pareille. Les gouttes, grosses comme un -oeuf de pigeon, se pressaient avec une telle rapidité qu'il semblait -qu'une colonne d'eau continue ruisselât du ciel. Hélène se réfugia sous -un arbre à feuillage touffu, espérant d'y trouver un abri contre cette -épouvantable averse, mais ce fut en vain; le flot continu trouait le -feuillage épais et l'inondait de la tête aux pieds. Elle saisit -solidement le bout de son tablier et se mit à courir à la maison avec sa -charge. Mais à peine eût-elle fait quelque pas, qu'un frisson parcourut -tout son corps, et elle se sentit tout à coup envahie par une sensation -désagréable de froid. - -Elle réunit toutes ses énergies et s'élança en avant; mais elle reconnut -bientôt avec terreur qu'elle s'était égarée. La terrible averse -l'empêchait de reconnaître son chemin. Elle n'avait pas le temps de -réfléchir. Sans reprendre haleine, elle continuait de courir tout droit -devant elle, mais elle sentit bientôt que ses jambes se dérobaient sous -elle et que le froid sinistre paralysait de plus en plus ses membres. Il -lui semblait que ses forces l'abandonnaient complètement et qu'elle -allait s'affaisser, épuisée. Faisant un effort surhumain, elle reprit sa -course en avant. - -[Illustration: Hélène, tombant de fatigue, atteignit enfin la caverne.] - -Enfin, tombant presque de fatigue, elle atteignit la caverne, où son -père inquiet l'accueillit avec un cri de joie et les bras ouverts. - ---Papa, la pluie m'a mouillée d'outre en outre! dit-elle, en se -dirigeant vers le fond de la caverne pour changer de vêtements. - ---Change-toi bien vite, mon enfant! fit le vieillard. - -Toute tremblante, Hélène posa son fardeau par terre, mit d'autres -vêtements et voulut s'approcher de son père; mais une faiblesse insolite -paralysait ses membres: elle sentait qu'elle ne pouvait plus faire un -pas. - ---Je suis très fatiguée, fit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix, -et je vais me coucher pour me reposer. - ---Ta voix tremble, mon enfant! Où es-tu? Viens, embrasse-moi. - ---Je me sens seulement un léger frisson après cette averse glacée, -répondit-elle, mais je me réchaufferai bientôt. - -A grand'peine, elle s'approcha de son père et l'embrassa. Le vieillard -remarqua tout de suite le frisson qui secouait le corps délicat de sa -fille, et un noir pressentiment envahit son âme. Il lui dit de se -coucher tout de suite et de s'envelopper chaudement. - -Après avoir souhaité bonne nuit à son père, Hélène se traîna en -chancelant vers sa couchette et s'y laissa presque tomber. - -Mais alors, un vertige la prit, ses yeux se troublèrent. Elle vit encore -que son père l'enveloppait avec soin de sa couverture, et l'entendit lui -dire doucement: - ---Comment vas-tu, mon enfant? N'as-tu besoin de rien? - -Ici, ses idées s'embrouillèrent. Elle ne vit, n'entendit plus rien. -Toutes ses sensations furent enveloppées de ténèbres épaisses, où, comme -dans un rêve, arrivait jusqu'à elle la voix de son père qui, toute la -nuit, la consolait doucement. - - - - -CHAPITRE XIX - -Réveil.--Un nouveau printemps. - - -Environ trois semaines plus tard, par une belle matinée, Hélène ouvrit -les yeux et regarda autour d'elle avec étonnement. L'entrée de la -caverne était éclairée par les rayons dorés du soleil levant. Une brise -légère soufflait du lac et répandait tout autour les parfums de la forêt -verdoyante et de la vallée. Le ciel était serein et un clair gazouillis -d'oiseaux retentissait dans l'air. - -A sa vive surprise, elle s'aperçut qu'elle était couchée dans son lit -sous deux couvertures en laine; à son chevet était assis, la tête -appuyée contre la main, un inconnu aux traits vieillis. - -Pendant quelques instants, Hélène regarda fixement l'inconnu. - -«Qui est-ce?... Où suis-je?... Pourquoi est-il là?» se demanda-t-elle. - -Tout à coup, comme dans un songe, cette idée lui traversa l'esprit -qu'elle avait été malade, que cette maladie avait duré longtemps. Dans -sa mémoire résonnaient confusément les tendres paroles d'amour et de -consolation que lui adressait son père lorsque ses souffrances -redoublaient d'intensité. - ---Oh! murmura-t-elle d'une voix à peine intelligible, j'ai été malade et -il m'a soignée. Mais comme il est changé et vieilli! - -Elle souleva péniblement sa main et l'appliqua sur sa tête. - ---Oh! comme ma tête est lourde! Oui, à quoi pensais-je donc? Pourquoi -reste-t-il si immobile? Il dort probablement... Mes idées se -troublent... Mais où est-il donc? Je veux aussi dormir!... - -Un courant frais d'air parfumé entra de nouveau dans la caverne. La -poitrine de la jeune fille se dilata, ses idées s'éclaircirent. Elle -rouvrit les yeux et fixa de nouveau son père. Il restait là sans changer -d'attitude, toujours immobile. Sa figure maigrie, ainsi que sa barbe -devenue toute blanche, lui donnaient un aspect tellement âgé, qu'il lui -faisait l'effet d'avoir au moins cent ans. - -Puis ses idées se reportèrent involontairement à sa patrie lointaine, à -sa mère qui l'attendait avec désespoir. Alors seulement elle se rendit -un compte exact de sa situation; elle se rappela qu'elle se trouvait -dans une île déserte au milieu de l'Océan et qu'elle aurait bientôt à -travailler pour son père aveugle, privé de tout soutien. Mais la -conscience de son devoir et le sentiment de satisfaction qu'elle éprouva -à cette idée raffermirent ses forces. Elle se leva, non sans peine, sur -son séant et jeta un regard hors de la grotte. - -La vallée resplendissait d'une riante verdure, et les fleurs qui -s'épanouissaient sur les arbres remplissaient l'air de parfums -insolites. Le soleil jetait son éclat sur ce nouveau printemps, et ses -rayons se jouaient et scintillaient sur la surface mouvante du lac qui -apparaissait, par échappées, entre les arbres. - -«Qu'il fait beau là-bas maintenant!» pensa Hélène, en étendant -involontairement ses mains amaigries vers l'entrée, d'où la nature -éveillée semblait lui envoyer un salut et l'appeler à une vie nouvelle -avec son haleine parfumée. - -Mais voici que son père fit entendre un profond soupir. Il se leva -lentement et étendit ses bras, comme pour se rendre compte de l'endroit -où il se trouvait. - ---Hélène,... murmura-t-il d'une voix qui exprimait la crainte et une -tendre sollicitude. - ---Père, cher père! s'écria-t-elle, en lui saisissant la main qu'elle -porta à ses lèvres. - ---Mon enfant! fit-il presque en criant d'émotion. Tu vas mieux? Tu me -reconnais? Eh bien, te voilà donc sauvée! - -Il tomba lentement à genoux devant le lit de sa fille et l'entoura de -ses bras tremblants. Elle inclina doucement sa tête sur la poitrine de -son père, et une étreinte chaleureuse réunit ces deux êtres qui avaient -tant souffert. - ---Mon enfant, dit enfin le vieillard, j'entends, à ta voix, que tu vas -mieux, bien mieux qu'auparavant. Le sort m'a rendu ma fille! Dis, -Hélène, comment te sens-tu? - ---Cher et bon papa! répondit la jeune fille. Il me semble que j'ai été -très mal, mais je vais me rétablir bientôt! - ---Doucement, doucement, ma chérie! interrompit le vieillard. Après une -telle secousse, les forces ne se rétablissent pas aussi vite. Ne te -fatigue pas, ne parle plus. Recouche-toi. - ---Mais est-ce que j'étais bien malade, papa? - ---Ah! je commençais déjà à perdre tout espoir, fit le vieillard avec un -profond soupir! Mais le destin a eu pitié de moi et te rend à la vie, si -triste qu'elle soit. - ---Que de soucis je t'ai donnés! dit Hélène avec tendresse. Est-ce que -j'ai été longtemps malade? - ---Je ne saurais te le dire, répondit le vieillard. Je sais seulement que -la saison pluvieuse vient de passer, et que tu es restée longtemps dans -un état inconscient et désespéré. Mais assez, ma fille. Ne te fatigue -pas à parler. Dis-moi plutôt si tu n'as besoin de rien? Ne veux-tu pas -boire? J'ai encore de l'eau. - ---Oui, je voudrais un peu d'eau, dit Hélène. Mais comment te l'es-tu -procurée? - -Il se leva, se dirigea en tâtonnant vers la sortie et revint bientôt -avec une coquille de noix de coco remplie d'une eau limpide. - -La boisson fraîche et parfumée, un peu acide, ranima et fortifia la -fillette. - ---C'est de l'eau de pluie avec du citron, lui dit son père. Et -maintenant, repose-toi, ma fille. - -Mais Hélène pria son père de lui permettre de jeter un coup d'oeil au -dehors de la grotte. Elle voulait contempler le tableau que présentait -la nature après la saison pluvieuse. - -[Illustration: «Hélène, comment te sens-tu?»] - ---Pourvu que tes forces ne te trahissent pas! lui dit son père. Sois -prudente. Il le faut, surtout au début de la convalescence. - -Hélène se leva, non sans peine, mais elle sentit aussitôt qu'elle ne -pouvait se tenir sur ses jambes. Pourtant, elle s'efforça de persuader à -son père qu'à l'air elle se sentirait mieux et que ses forces lui -reviendraient plus vite. Il se laissa convaincre et la porta presque -dehors. - -Avec quelle volupté ineffable elle aspirait l'air frais du matin! il lui -semblait que chaque bouffée lui donnât de nouvelles forces. Son père lui -offrit une datte sèche qu'elle mangea avec plaisir. - -Mais elle ne put s'abandonner longtemps à cette volupté. Bientôt une -grande lassitude la prit et le sommeil la gagna. - -Son père la reconduisit dans la grotte où elle se laissa tomber sur son -lit. Voyant que le vieillard avait également besoin de repos, elle lui -dit qu'elle ne s'endormirait pas, tant qu'il ne lui en donnerait pas -l'exemple lui-même. - - - - -CHAPITRE XX - -Le rétablissement.--La seconde lettre.--Un danger inattendu.--Le mirage -du bonheur. - - -Le lendemain, Hélène s'éveilla de très bonne heure. Un sommeil calme et -réparateur avait rétabli ses forces et elle se sentait toute -ragaillardie. Se levant avec précaution, elle s'approcha du lit de son -père et le considéra quelques instants avec tendresse; puis elle s'assit -sans bruit à l'entrée de la grotte, pour respirer l'air frais du matin. - -Bientôt, elle entendit derrière elle un bruit léger et vit que son père, -à son tour, se soulevait sur son séant et se mettait à écouter. Le -silence absolu qui régnait dans la caverne fit apparaître sur sa -physionomie une expression d'inquiétude et Hélène s'empressa de lui -adresser la parole. Alors, selon l'habitude qu'il avait prise pendant la -maladie d'Hélène, il se dirigea d'un pas assuré vers l'entrée, et -s'assit à côté d'elle. - -Hélène, toute joyeuse, lui dit son intention de se remettre à l'ouvrage, -et l'accabla de questions sur ce qu'il jugeait le plus pressé. - -Le vieillard écoutait, un sourire sur les lèvres, son gai babil; il lui -donna quelques conseils utiles et pour le reste s'en remit à -l'intelligence et à la raison de la fillette. - -Les forces d'Hélène se rétablissaient très vite: il lui semblait qu'elle -avait tout à fait changé depuis sa maladie. Elle se sentait plus forte -qu'auparavant et s'étonnait elle-même de la facilité avec laquelle elle -exécutait maintenant ses travaux. - -Au bout de quelques jours, elle résolut de se rendre sur la plage. Comme -elle se sentait assez vigoureuse, son père la laissa partir. - -Tout prenait un nouvel aspect aux yeux d'Hélène. Elle se mit à errer -dans la vallée, en écoutant, rêveuse, le gai gazouillement des oiseaux -qui voltigeaient avec insouciance autour d'elle, et en contemplant avec -amour la surface miroitante du lac limpide, qui reflétait les cimes des -palmiers luxuriants: - -«Est-il possible que la maladie m'ait changée à ce point?» pensa-t-elle -en se livrant tout entière au ravissement qui la transportait. - -Son regard s'arrêta sur le figuier grandiose de l'autre côté du lac. -Elle se souvint de la feuille de palmier, sur laquelle elle avait écrit -le soir où elle était descendue pour la première fois dans la vallée, et -un désir la prit de relire cette lettre. - -A pas rapides, elle se dirigea vers le figuier, souleva la pierre et -creusant le sable, en tira la feuille qu'elle relut. En ce moment, de la -rive opposée du lac, arrivèrent jusqu'à elle les doux sons de la flûte. -Il semblait que son père aveugle eût trouvé l'expression mélodique de -ses jeunes rêves, et un désir insurmontable d'épancher ses sentiments -l'envahit. Elle prit une nouvelle feuille de palmier et écrivit: - -[Illustration: Un coffre avec toutes sortes de vêtements se trouvait à -proximité du navire.] - -«Autour de moi tout respire l'allégresse et le bonheur! Dans les arbres, -à côté de leurs nids, voltigent les hôtes de ce royaume verdoyant. Comme -ils sont heureux! Leur vie se passe sans chagrin ni douleur. Pourquoi -donc cette peine qui me serre le coeur? Mon père chéri n'est-il pas avec -moi? Ne suis-je pas sa joie unique comme son unique soutien? Pourquoi -donc m'abandonner à de vaines rêveries? En mon âme, malgré moi, surgit -tout un monde de rêves. Dans chaque son qui me parvient de l'autre rive, -j'entends les idées et les sentiments de mon père bien-aimé. Mais aussi -la nostalgie de la patrie... O ma mère adorée, te reverrai-je jamais?... - -Hélène jeta loin d'elle la feuille de palmier et fondit en larmes -amères. Plus que jamais elle ressentait la tristesse de son isolement. - -Pourtant les larmes la soulagèrent. Elle se calma et se dirigea vers la -plage. C'était le moment de la marée basse, et Hélène résolut de faire -une petite promenade sur le banc de sable, afin d'examiner l'endroit où -était le navire brisé. - -Elle arriva bientôt jusqu'au navire dont il ne restait plus que le fond -profondément enfoncé sur le rocher. A proximité gisaient quantité -d'objets, à moitié ensablés. Parmi eux, se trouvait un coffre avec toute -sorte de vêtements. - -Hélène se mit à retirer du coffre les objets qui lui paraissaient -nécessaires et à les déposer sur le banc de sable. Elle était si -préoccupée de sa besogne, qu'elle ne s'aperçut pas que la marée avait -commencé à monter. Le bruit croissant des flots attira pourtant son -attention, et elle reconnut avec terreur que ces flots menaçants -s'avançaient de plus en plus, et en mugissant inondaient le banc de -sable qu'ils avaient quitté, il y avait quelques heures à peine. De -toutes parts la mer écumait et bouillonnait. Les vagues grimpaient avec -furie sur le banc de sable, comme pour engloutir la jeune fille -imprudente. - -Hélène se mit à courir vers le rivage, mais le flux montait avec une -telle rapidité et une telle violence qu'il l'eut bientôt atteinte et -dépassée. Entourée de tous les côtés, elle ne perdit cependant pas la -tête. Quoique l'eau lui arrivât jusqu'aux genoux, elle courait bravement -en avant, s'efforçant de ne pas perdre de vue le vrai chemin. - -Lorsqu'elle eut atteint heureusement le rivage, elle jeta un regard en -arrière sur la mer mugissante et elle frissonna. Au-dessus du banc -qu'elle avait parcouru naguère sans même mouiller ses pieds, écumaient -et grondaient les flots menaçants. - -En partant, elle s'arrêta devant la cataracte, pour jeter encore un coup -d'oeil sur la mer, et tout à coup elle remarqua, à la limite de -l'horizon, une petite tache blanche. - ---Qu'est-ce que je vois? s'écria-t-elle dans un élan de joie, un navire! - -Ravie, elle demeura sur place, sans avoir la force de détacher son -regard de la tache blanche, et tout un monde d'espérances envahit son -âme. Elle fixa, avec une attention soutenue, ce point blanc; mais n'y -apercevant aucun changement, elle se hâta de revenir auprès de son père, -pour lui communiquer la nouvelle merveilleuse. - -«Je reviendrai à l'instant même, se dit-elle. Puis, on apercevra bien du -navire le pavillon qui flotte sur la montagne.» - -Elle traversa rapidement la vallée, laissa de côté le lac et arriva, -tout essoufflée, auprès de la grotte, où elle avait laissé son père. - -Mais à peine y eût-elle jeté un regard qu'elle s'arrêta, terrifiée. Le -vieillard était étendu par terre, la tête penchée sur le Robinson, et -une pâleur mortelle couvrait ses traits. Hélène se précipita vers lui, -et lui saisit la main: elle était froide. - -Une épouvante indicible s'empara de la jeune fille, et un terrible -pressentiment s'insinua dans son âme. Ses jambes se dérobèrent sous -elle, elle perdit connaissance et tomba sur la poitrine de son père. - - - - -CHAPITRE XXI - -Espoir déçu.--Un triste pressentiment.--La mort du père. - - -La faible voix du vieillard, qui l'appelait par son nom, finit par faire -revenir à elle la jeune fille. Elle reprit ses sens, se leva, et jetant -un regard autour d'elle, se ressouvint de son sinistre pressentiment. En -apercevant son père, elle s'élança vers lui et se mit à lui embrasser -les mains et la tête. - -Mais elle reconnut bientôt que la faiblesse de son père était bien plus -grande qu'elle ne le croyait. Il ne pouvait même pas se soulever sans -son secours, et il avait dû tomber de faiblesse pendant l'absence de sa -fille. - ---Hélène, murmura-t-il, emmène-moi dans la grotte la plus obscure. La -lumière me fait mal aux yeux. - ---Oh, père, tu as, avant tout, besoin de repos, objecta avec sollicitude -la jeune fille. Je vais tout de suite voiler l'entrée avec quelque -chose, afin que la lumière ne t'importune pas. Et sais-tu? je viens -d'apercevoir une voile en mer. - ---Une voile! s'écria presque le vieillard. - -Et il se leva brusquement, mais retomba tout aussitôt, épuisé. - ---Ne te trompes-tu pas? - ---Il m'a semblé que c'était une voile, quoique je n'en sois pas -absolument sûre. - ---Hélène, couvre-moi la tête et retourne au plus vite sur le rivage. - ---Mais comment te laisser là tout seul? demanda Hélène avec inquiétude. - ---Je veux me reposer, fit son père. Va, mon enfant. - -Hélène recouvrit le visage de son père et se mit à courir vers la -cataracte, d'où s'ouvrait une vue sur la mer. - -Ses regards glissaient avec une inquiétude mêlée d'un espoir secret sur -la plaine immense des eaux, à la recherche de la tache blanche. Mais -hélas! partout ils ne rencontraient que le flot uniforme, qui roulait -dans le lointain infini. Avec une affliction profonde, elle contemplait -l'horizon, en essuyant les larmes qui troublaient sa vue. Mais ce fut en -vain. La mer était vide jusqu'au plus loin de la vaste étendue où se -perdaient ses regards fatigués. - -La fillette réprima ses sanglots et, l'âme accablée par son espoir déçu, -revint auprès de son père. - -En s'approchant de la grotte, elle entendit la faible voix du vieillard. - ---Je comprends, mon enfant, à ta démarche, que tu t'étais trompée. - -Pour toute réponse, Hélène soupira profondément. - ---Tu vas m'emmener hors d'ici! continua le vieillard. - ---Pourquoi donc, père, ne veux-tu pas rester là? Je tâcherai de boucher -l'entrée de manière que la lumière ne t'incommode pas! - ---Non, non, mon enfant! Je veux que tu m'emmènes dans un endroit -solitaire et obscur, loin de la vallée, du lac et de tous ces sites -riants, dont tu m'as tant parlé. Je sens que j'ai besoin de respirer un -peu l'air des montagnes. Penses-tu que je pourrai gravir la montagne où -tu as trouvé le monument de la mère du Français? - ---Le chemin qui y mène n'est pas trop rude, répondit Hélène, étonnée par -ce désir de son père; mais le site est si triste, entre les cyprès -sombres et les rochers nus! - ---Bien, ma petite, je vais me reposer d'abord, puis tu me conduiras -là-bas. - -Le vieillard se coucha et commença à sommeiller. Avec une tristesse -indicible, Hélène considérait son père dont la physionomie pâle et -fatiguée attestait la souffrance. - -Un quart d'heure s'était à peine écoulé, que le vieillard s'éveilla et -se leva lentement. - ---Il est temps, ma fille, allons! fit-il en s'appuyant sur le bras de sa -fille. - -Cette insistance de son père surprenait grandement la jeune fille, mais -elle se soumit en silence à sa volonté. - -Ils sortirent de la caverne et se dirigèrent lentement vers la montagne. -Chemin faisant, le vieillard fit porter la conversation sur la patrie -lointaine, il parla de la compagne de sa vie et de ses autres proches. -Puis il conseilla à sa fille de ne pas perdre l'espoir. Il était -convaincu qu'un navire devait aborder dans un prochain avenir. - -Lorsqu'ils firent halte un moment pour se reposer, il se mit à parler de -l'éternité et de l'immortalité de l'âme humaine. Jamais encore Hélène ne -l'avait entendu prononcer des discours semblables, et c'est pourquoi ils -lui firent une impression très douloureuse. - -Elle avait peine à contenir ses larmes. Un sentiment vague lui disait -qu'elle devait s'attendre à une grande douleur. - -Ils gravirent la montagne et s'arrêtèrent à l'ombre des cyprès. - -Sur la prière de son père, elle lui décrivit l'endroit où ils se -trouvaient, puis elle lui proposa de se reposer sous ces arbres -séculaires avant de se remettre en marche pour revenir à la maison. Elle -ramassa à cet effet, vivement, un tas de feuilles sèches et de mousse et -le recouvrit de la couverture qu'elle avait emportée avec elle. - ---Mon enfant, lui dit le vieillard d'une voix faible et tremblante, en -se laissant tomber sur la couchette ainsi préparée, j'ai choisi à -dessein cet endroit. Ma dernière heure est arrivée. C'est la couche -funèbre de ton père que tu as arrangée avec tant de sollicitude! - -Hélène poussa un cri et, terrifiée, se précipita vers le vieillard; les -larmes ruisselaient sur ses joues. Elle lui avait pris les mains et le -suppliait de ne pas l'abandonner. - ---Soumettons-nous à la volonté du sort, fit-il avec un profond soupir, -en posant sa main sur la tête de sa fille. - -[Illustration: Hélène resta agenouillée près du corps de son père.] - -Des sanglots s'échappèrent de la poitrine d'Hélène. Elle comprit que son -père allait la quitter pour toujours, et qu'en choisissant cet endroit, -il lui donnait un dernier témoignage de son amour et de sa prévoyance. - ---Recueille toutes tes forces, mon enfant, continua le vieillard, et -écoute ma dernière volonté. Demeure auprès de moi, tant qu'il me restera -encore un souffle de vie. Puis, ferme-moi les yeux, voile-moi le visage -et recouvre ma tombe avec de la mousse qui se trouve ici en grande -quantité. Puis, après m'avoir rendu ce dernier service, va-t'en d'ici. -Dans ce moment suprême, je te défends de ne plus jamais t'approcher de -ce lieu. Mais quand tu seras de l'autre côté de la montagne ou dans la -vallée près du lac, et que ton regard s'arrêtera par hasard sur ces -cyprès, rappelle-toi que ton père t'a bénie dans son dernier soupir. - -A ces dernières paroles, prononcées d'une voix à peine intelligible, la -tête du vieillard se pencha défaillante sur son chevet. Hélène -sanglotait: ses larmes amères tombaient sur la main de son père qui -devenait de plus en plus froide. - ---Je... te... bénis... mon... enfant!... murmura-t-il faiblement. - -Et il rendit le dernier soupir. - -Hélène demeura pétrifiée d'épouvante. Agenouillée, elle regarda -longtemps, sans comprendre, le corps inanimé de son père. Revenue à -elle, elle tendit avec désespoir ses mains vers le ciel, en le suppliant -de mettre fin à sa vie. - -Longtemps, la malheureuse jeune fille resta plongée dans sa douleur -profonde et inconsolable. Le soleil se cachait déjà derrière les -montagnes. Alors seulement elle pensa à la dernière volonté du défunt. - -Après avoir recouvert d'une couche épaisse de mousse les restes sacrés -de son père, elle quitta, le coeur brisé, ce lieu si triste, mais si -cher pour elle. - -Chancelante, les yeux remplis de larmes, elle descendit dans la vallée -qu'enveloppaient déjà des ténèbres épaisses. Devant cette nuit obscure, -il lui semblait que toute sa vie future et solitaire se passerait dans -des ténèbres semblables. - - - - -CHAPITRE XXII - -Désespoir.--Un coup de canon.--Un feu sur la montagne.--Frayeur.--Le -Terre-Neuve.--Pain et sel.--Fausse alerte. - - -Longtemps, Hélène erra dans la vallée ténébreuse, en proie à un affreux -désespoir. Elle n'avait pas le courage de revenir dans la caverne où -autrefois son père l'accueillait avec des caresses. Lorsque enfin ses -forces l'eurent trahie, elle se coucha sur la rive sablonneuse du lac et -pleura jusqu'à l'aube. - -Le jour parut. Hélène se leva et s'achemina vers la caverne. Vide et -sombre lui paraissait maintenant tout ce qui autrefois l'intéressait et -l'enchantait. La vallée splendide, inondée des rayons du soleil matinal, -lui semblait un triste désert. Autour d'elle, les oiseaux gazouillaient -joyeusement, mais elle ne les entendait pas. Une brise légère répandait -mille parfums dans l'atmosphère, mais Hélène ne remarquait rien de tout -cela. - -Longtemps, elle demeura immobile, assise à l'entrée de la grotte, où -elle passait de si longues, de si douces heures avec son vieux père; -elle se rémémorait toutes les épreuves qu'ils avaient traversées -ensemble; puis elle se leva et se dirigea vers la caverne préférée de -son père, où se trouvait le Robinson. La vue du livre dont elle lui -avait lu si souvent des pages fit venir les larmes à ses yeux. Elle se -souvint que, plus d'une fois, elle y avait puisé une consolation et un -encouragement et, l'ouvrant, elle se mit à le lire, en dépit des larmes -qui lui montaient aux yeux et troublaient sa vue. Par une naturelle -association d'idées, elle songea ensuite à l'ancien habitant de l'île et -se rappela ce passage de ses notes: «Le travail est ce qui apaise le -mieux tous les chagrins et toutes les douleurs.» - -Et elle résolut de suivre son exemple. - -Elle pensa à la saison pluvieuse et résolut avant tout de mettre en -ordre sa case. Elle en enleva les fruits gâtés et s'achemina vers le -cocotier, contre lequel était appuyée l'échelle. Elle fut très chagrine -de reconnaître qu'il n'y restait plus beaucoup de fruits. Il ne fallait -pas songer à poser l'échelle contre d'autres arbres. Elle savait au prix -de quels efforts, et cela encore grâce à l'aide de son père, elle avait -réussi à l'appuyer contre ce palmier. Après avoir jeté à bas les -dernières noix, Hélène s'en vint cueillir des dattes et des figues. Elle -résolut de faire sécher la plupart de ces provisions pour les empêcher -de se gâter. - -Pendant la cueillette, elle jeta par hasard un regard sur la haute -montagne au sommet de laquelle flottait le pavillon bleu. La vue de ce -phare, vivant en quelque sorte, ranima l'espoir dans son âme. Une force -invisible l'entraînait vers lui: elle n'y tint plus et gravit presque en -courant la montagne. D'un oeil perçant, elle examina l'horizon lointain. -Mais hélas, nulle part elle n'aperçut la moindre tache. Devant elle -s'étendait toujours la même plaine d'eau immense et ondoyante... Elle -tourna ses yeux vers la montagne opposée où, parmi les cyprès -séculaires, reposaient les cendres de son père, et, le coeur gros, -redescendit. - -Toute la journée elle erra sans but dans la vallée et le bois, ne -sachant comment se soustraire au sentiment pénible de son isolement. -Tandis qu'elle vaguait ainsi sur le bord du lac, elle ne s'apercevait -même pas que les jeunes cygnes s'approchaient tout près d'elle, dans -l'attente de leur becquée habituelle. Elle ne put triompher de son -chagrin et entreprendre un travail quelconque. Si elle se mettait à -coudre, l'ouvrage lui tombait des mains; si elle s'en allait dans la -forêt, un désir la prenait de retourner à la caverne. Mais là, chaque -coin, chaque caillou éveillait en elle tant de souvenirs, chers -autrefois, douloureux maintenant, qu'elle s'en allait de nouveau dans -les environs, pour s'oublier un peu, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil et -la fatigue l'obligeassent de retourner dans la caverne. - -Deux jours elle resta dans cet état douloureux. Le troisième elle n'eut -presque pas à quitter la caverne. L'orage avait grondé toute la journée -et quoique, vers le soir, la pluie eût cessé, la tempête continuait à -gémir. Elle sortit seulement pour cueillir quelques fruits. Cette -nuit-là, elle ne put fermer l'oeil de longtemps. Les images sereines de -sa mère et de ses amies passaient en esprit devant elle. Elle oubliait -complètement qu'elle se trouvait dans une île inhabitée et non dans sa -patrie lointaine, au milieu de ses proches. - -Tout à coup, au milieu des mugissements du vent, un fracas étrange -arriva jusqu'à elle. Elle tressaillit et prêta l'oreille. Au loin -retentit de nouveau un bruit qui ressemblait à un tonnerre. - -«Est-il possible que ce soit un coup de canon? Cela ne se peut pas. -C'est une illusion,» murmura-t-elle sans vouloir ajouter foi au -témoignage de ses sens. - -Mais au bout de quelques instants, retentirent presque simultanément -encore deux coups de canon. - -«Il n'y a plus de doute, c'est la canonnade.» Cette idée, avec la -rapidité de l'éclair, lui traversa l'esprit: c'était évidemment un -navire que la tempête avait poussé contre les écueils et qui faisait des -signaux de détresse. - -Hors d'elle-même, elle s'élança hors de la caverne. La nuit était si -sombre, qu'elle distinguait à peine son chemin. Tout essoufflée, elle -gravit en courant la montagne et vit, en ce moment précis, au milieu des -flots mugissants, briller une lueur. Un coup de canon résonna -immédiatement après. D'épaisses ténèbres empêchaient d'apercevoir quoi -que ce fût en mer, mais Hélène savait que c'était là un signal de -détresse. Elle se souvint que, dans des occasions pareilles, on allumait -des feux sur le rivage et le coeur palpitant, elle se mit à ramasser -hâtivement des branches sèches, des brindilles et des feuilles. Au bout -de quelques instants, au sommet de la montagne, flambait un grand feu; -le vent en lançait des étincelles de tous les côtés. Hélène examinait -d'un oeil perçant la mer, essayant de reconnaître la présence du navire -au milieu des flots. Mais ce fut en vain: autour d'elle régnait une -obscurité impénétrable. Elle ne pouvait même distinguer le rivage qui se -trouvait au pied de la montagne. - -Elle demeura ainsi quelques instants, dans une attente pleine -d'angoisse. Et voilà qu'une nouvelle lueur apparut, suivie d'un nouveau -coup de canon. Hélène tressaillit et, avec une impatience fiévreuse, se -mit à aviver le feu. De nouvelles lueurs brillèrent au loin, -accompagnées d'autres coups de canon. Le coeur de la jeune fille -frémissait d'espoir et de crainte... Mais tout redevint muet: seuls le -bruit des flots et le hurlement du vent troublaient comme auparavant le -silence de la nuit. - -Longtemps, elle demeura immobile devant le feu qui flambait, mais elle -ne put saisir le moindre bruit venant du navire. Elle serait -probablement restée jusqu'au matin sur la montagne, si la pluie qui se -mit à tomber en abondance ne l'avait obligée de se réfugier dans la -caverne. - -Mais à peine le jour fut-il apparu, qu'Hélène se trouvait de nouveau sur -la montagne. Le feu était éteint depuis longtemps. Au loin, au milieu -des écueils, on voyait un vaisseau que les flots mugissants -recouvraient. Hélène eut beau l'examiner avec sa lunette, elle n'y put -apercevoir aucun signe de vie. - -«Est-il possible qu'aucun des naufragés n'ait pu se sauver? se -demanda-t-elle. Peut-être quelqu'un d'entre eux se trouve-t-il déjà sur -ce rivage, non loin de moi, et a-t-il besoin de mon aide.» - -Cette idée l'émut profondément. Les mains tremblantes, elle braqua sa -lunette sur le littoral. Mais partout, à perte de vue, elle n'apercevait -que cette même plage déserte, dont chaque buisson, chaque arbrisseau lui -était si familier. Seulement, près de la forêt de bambous, gisaient des -objets rejetés par la mer. - -Hélène se dirigea de ce côté, mais elle ne découvrit rien, que quelques -planches et quelques débris. La vue de ces témoins muets de la mort -prématurée de ces malheureux causa à la jeune fille un tel chagrin, -qu'elle se détourna et s'achemina tristement vers sa demeure. - -Elle ne remarqua même pas qu'elle arrivait enfin à la caverne, et ce ne -fut qu'à son entrée même qu'elle sortit de sa triste rêverie. - -Son regard glissait, indifférent, sur le lac, la vallée verte et la -lisière de la forêt qui apparaissait au loin. - -Tout à coup Hélène vit sortir de la forêt un énorme animal velu. Elle -tressaillit et se précipita dans la caverne. L'animal s'arrêta sur la -lisière et, baissant la tête, semblait flairer la terre, comme s'il -cherchait les traces de quelqu'un. C'est alors seulement qu'Hélène -s'aperçut avec frayeur que l'animal était sorti de la forêt, juste à -l'endroit par où elle avait l'habitude d'y entrer. L'instant d'après, il -courait déjà sur ses traces le long du lac et, le dépassant, se jetait -droit dans la direction de la caverne. Saisie de terreur, la jeune fille -se réfugia dans le coin le plus éloigné; mais se rappelant qu'elle était -sans défense, elle courut vers l'entrée où elle avait posé sa hache. A -la vue de l'animal qui s'était arrêté à quelques pas du seuil, ses yeux -se troublèrent. Ne se sentant plus de peur, elle leva la hache, -attendant l'attaque. Mais le terrible animal demeurait sur place et, -remuant doucement la queue, la regardait, en poussant par moments des -faibles cris plaintifs. - -[Illustration: Au bout de quelques instants flambait un grand feu.] - -Se remettant de sa frayeur, Hélène regarda plus attentivement son -prétendu ennemi et, à sa grande surprise, reconnut que la bête velue qui -lui avait causé une telle peur était un énorme terre-neuve. - -«Il est probable que voilà le seul être qui se soit sauvé du navire -naufragé,» pensa Hélène, en appelant le chien. - -Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement et elle caressa la pauvre -bête qui, en signe de reconnaissance, se mit à lui lécher les mains et, -sans détacher d'elle ses yeux bons et intelligents, exprima sa joie par -des aboiements bruyants. Hélène se sentit très heureuse d'avoir acquis -un ami fidèle et dévoué, quoique muet. Il lui sembla même qu'elle se -trouvait moins seule qu'elle ne l'était quelques minutes auparavant. - -Cependant l'idée du navire naufragé et de la triste destinée de son -équipage ne cessait de la tourmenter, et elle se dirigea de nouveau vers -le rivage en compagnie de son nouveau compagnon. «Petit ami»,--c'est -ainsi qu'elle surnomma le chien,--courait en avant, se retournant à -chaque pas pour regarder Hélène, comme s'il voulait avoir la certitude -qu'elle le suivait. - -A peine fut-elle sur la plage que son compagnon, en apercevant dans la -mer le navire naufragé, se mit à hurler lamentablement. A grand'peine, -elle réussit à calmer l'animal, et remarquant au loin un objet rond, -s'achemina de ce côté. C'était un petit tonneau solidement fermé. Hélène -le retourna avec curiosité, puis elle le défonça. Elle y trouva des -biscuits de mer, dont une petite partie seulement était un peu mouillée. -Cette trouvaille causa une grande joie à la jeune fille. Elle croyait -avoir oublié jusqu'au goût même du pain, et elle dévora un biscuit avec -un grand plaisir. Elle ne s'aperçut pas que «Petit ami» la regardait -avec des yeux de convoitise, jusqu'à ce qu'enfin les aboiements eussent -attiré son attention. Le pauvre terre-neuve devait avoir faim depuis -longtemps car, dès qu'elle lui eut donné un biscuit, il l'avala -avidement. - -Hélène en mangea plusieurs et trouva qu'ils manquaient de saveur, faute -de sel. Jusqu'alors, elle ne s'était nourrie que de fruits, et par -conséquent, n'en avait pas ressenti le besoin; mais le pain sans sel lui -rappela aussitôt la nécessité de cet assaisonnement. Elle se souvint -qu'on trouve parfois sur la plage de petites anses ou flaques où, à la -marée haute, pénètre l'eau de mer, qui en s'évaporant forme un dépôt de -sel. - -Après avoir donné à manger à son ami, Hélène se mit à suivre le rivage. -Après de longues et vaines recherches, et déjà sur le point de les -abandonner, elle remarqua sous un rocher une petite flaque, dont le fond -était recouvert d'une poussière blanche. Ayant goûté un grain de cette -poudre elle reconnut, à sa vive joie, que c'était du sel. Hélène en -remplit sa poche et revint vers le tonneau qu'elle roula jusqu'à la -caverne, toute heureuse de ces trouvailles si précieuses. Mais aussi, en -arrivant à la grotte, elle pouvait à peine se redresser de fatigue. -Ayant répandu les biscuits sur l'herbe, elle en retira ceux qui étaient -mouillés et les mit à sécher au soleil, puis elle replaça le reste dans -le tonneau qu'elle posa dans la caverne. - -[Illustration: Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement.] - -Les derniers rayons du couchant venaient de s'éteindre. «Petit ami» ne -quittait pas un instant sa jeune maîtresse. Lorsqu'elle se coucha, il -s'étendit à côté d'elle en prêtant l'oreille au moindre bruit. Hélène -s'assoupissait déjà, quand tout à coup le chien sursauta et s'élança -hors de la caverne en aboyant. Hélène, inquiète, se leva et jeta un coup -d'oeil à l'extérieur. Mais on n'entendait que le même sifflement du vent -et le même bruissement des arbres. Quant au chien, il avait disparu. - -«C'est ce bruit qui, probablement, aura induit en erreur «Petit ami», -pensa-t-elle, en s'enveloppant de nouveau dans sa couverture. - -Tout à coup, au seuil même de la caverne, retentit l'aboiement continu -du chien. Hélène se précipita vers lui. - -Cette fois, c'était une fausse alerte: «Petit ami» se tenait à l'entrée -et aboyait avec zèle contre la lune. Hélène sourit involontairement. -Elle se souvint d'avoir vu dans sa patrie nombre de chiens qui ne -pouvaient considérer la lune avec indifférence. Ayant calmé «Petit ami», -elle se recoucha et s'endormit bientôt d'un profond sommeil. - -Lorsqu'elle se réveilla, au matin, le soleil était déjà haut dans le -ciel. «Petit ami» était tranquillement couché à l'entrée; mais en -entendant du bruit, il s'élança joyeusement vers elle. - -Après avoir caressé et fait manger son nouvel ami, Hélène se rendit sur -la plage pour voir ce qu'était devenu le navire naufragé; mais, ayant -gravi la montagne, elle ne put, à sa grande surprise, en distinguer -aucune trace en mer. Triste, elle revint chez elle. - - - - -CHAPITRE XXIII - -Les chèvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du chevreau. - - -Hélène désirait déjà depuis longtemps visiter la plage de l'autre côté -de l'île. Mais il fallait pour cela traverser la forêt vierge où, -jusqu'à présent, elle n'avait pas osé s'aventurer toute seule. La -présence du terre-neuve lui donna maintenant le courage de réaliser son -dessein. - -S'étant levée presque avec les premiers rayons du soleil, Hélène pénétra -dans la forêt. Il y régnait la même demi-obscurité mystérieuse, troublée -par les cris des singes et les gazouillements des oiseaux. - -Cette fois, la jeune fille allait bravement en avant, suivie de son -compagnon fidèle, qui battait les buissons autour d'elle. - -Après deux heures de marche, elle remarqua que la forêt commençait à -s'éclaircir et laissait filtrer la lumière à travers le feuillage moins -touffu. S'étant dirigée de ce côté, Hélène se retrouva bientôt près du -talus d'où elle avait aperçu des chèvres pour la première fois. -Maintenant encore, là-bas, dans la verte prairie luxuriante, paissait un -grand troupeau de ces animaux. Parmi eux se trouvaient plusieurs petits -chevreaux pétulants. Les chèvres broutaient tranquillement l'herbe -succulente, tandis que les cabris folâtraient autour d'elles et avec une -agilité et une légèreté surprenantes gravissaient les rochers escarpés. -Rien n'était si amusant que de les voir, avant de bondir sur le rocher, -s'en éloigner en courant à petits pas et, comme s'ils voulaient mesurer -la distance, revenir plusieurs fois à la même place, s'en écarter de -nouveau et enfin, prenant leur élan, escalader en trois bonds le rocher. -Ils semblaient ne pas le toucher pour ainsi dire, et voler en haut comme -une balle qu'on aurait lancée. L'adresse extraordinaire de ces beaux et -gais animaux ravissait la jeune fille. - -Mais voici que soudain les chevreaux s'élancèrent vers le troupeau, et -les chèvres inquiètes se serrèrent l'une contre contre. Hélène comprit -bien vite le motif de cette alarme: un aigle avait apparu dans l'air et, -planant au-dessus du troupeau, y choisissait manifestement une victime. - -Les chevreaux se dissimulèrent sous une saillie de roc et les chèvres -pointèrent bravement leurs cornes contre leur ennemi, en changeant de -posture suivant que l'ombre projetée par l'aigle leur indiquait où il se -trouvait. Hélène suivit longtemps les péripéties de cette lutte -intéressante, jusqu'à ce qu'enfin l'aigle se fût dérobé à ses regards. A -peine le danger eut-il disparu que les chevreaux s'élancèrent -joyeusement au-devant des chèvres, qui se mirent à les lécher avec -tendresse, en bêlant doucement comme pour calmer leurs inquiétudes. - -Hélène descendit dans la vallée, afin de gravir le versant opposé, d'où -elle pouvait poursuivre directement son chemin. A son approche, les -gracieux animaux, toujours aux aguets, sortirent de leur immobilité; ils -se mirent à renifler de frayeur et prirent la fuite vers les montagnes. -Les chevreaux les suivaient avec une vitesse surprenante, et bientôt -tout le troupeau se trouva hors de vue. - -Mais à peine la jeune fille fut-elle arrivée dans la vallée, que «Petit -ami», en aboyant furieusement, se jeta sous une saillie du roc et -s'arrêta en grondant. Hélène s'approcha de lui, mais n'aperçut rien de -suspect. Cependant «Petit ami» continuait à gronder et ne détachait pas -son regard de cet endroit. - -«Il y a quelque chose là-dessous», pensa Hélène, en examinant -attentivement le roc. - -Enfin, elle y découvrit un petit chevreau. Il se tenait coi, l'oreille -aux aguets et flairant l'air. La couleur grise de son poil se confondait -à tel point avec celle du rocher qu'Hélène ne se serait jamais aperçue -de sa présence, si «Petit ami,» avec son flair, n'avait pas découvert -son refuge. - -Le coeur de la jeune fille battit de joie quand elle réussit enfin à -saisir le chevreau et à le tirer de dessous le rocher. L'animal effrayé -résistait, ruait et s'efforçait de lui échapper, mais Hélène le tenait -solidement. Elle espérait pouvoir l'apprivoiser avec le temps, et elle -résolut de le porter immédiatement dans ses bras jusqu'à la caverne. -Mais son petit prisonnier faisait de tels efforts pour se dégager, -qu'elle dut renoncer à l'idée de le porter. Sans le lâcher, elle arracha -une longue liane et, faisant un noeud, le passa au cou du chevreau, -comptant l'emmener ainsi chez elle. - -Mais à peine l'eut-elle lâché qu'il se mit à gambader de tous les côtés, -en essayant de se débarrasser du noeud. Ce qui l'effrayait surtout, -c'était la présence de «Petit ami». Fatigué, enfin, de cette lutte -inutile, il se coucha et ne bougea plus. En vain, Hélène l'appelait-elle -doucement en lui jetant de jeunes pousses, il n'y faisait nulle -attention et, dès que ses forces lui revenaient, se remettait de nouveau -à gambader. Pour l'obliger de courir en avant, Hélène le fit poursuivre -par «Petit ami». Ce moyen se trouva être efficace. Pour fuir l'animal -qui lui causait une si grande peur, le chevreau s'élança en avant avec -une telle rapidité qu'Hélène eut grand'peine à le suivre. Mais, à la -longue, le pauvre animal se fatiguait et ralentissait son allure. - -De cette façon, Hélène put le conduire dans la caverne la plus proche où -elle l'attacha. Elle cueillit de jeunes pousses, mit de l'eau dans une -coquille de noix de coco et posa le tout à l'entrée, devant son petit -prisonnier qui, à son approche, se fourra dans le coin le plus reculé. -Par précaution, Hélène barra l'entrée avec des perches de bambous. - -Le soir vint. Ce jour-là Hélène, contrairement à son habitude, n'avait -pas eu le temps de descendre sur la plage, c'est pourquoi elle s'y -rendit. C'était au moment de la marée basse. Au-dessus du banc de sable -tournoyaient comme d'ordinaire une foule d'oiseaux qui se régalaient -d'étoiles de mer, de méduses et de mollusques, que la marée avait portés -là. Après avoir examiné l'horizon à l'aide de sa longue-vue, Hélène -ramassa quelques huîtres et rappelant «Petit ami,» qui courait sur le -banc de sable après les oiseaux, elle revint à la maison. - -En passant auprès de la caverne, elle entendit le bêlement plaintif de -son petit prisonnier et jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. Le pauvre -animal n'avait même pas touché à la nourriture. Ayant barré l'entrée -avec soin, Hélène revint à son logis. - -Quoiqu'elle n'eût pas sommeil du tout, elle fut obligée, comme toujours, -de se coucher à la tombée de la nuit. Depuis longtemps déjà Hélène -rêvait à une sorte de lampe, dont la lumière lui permettrait de lire ou -de coudre pendant les longues soirées sombres, mais elle n'avait pu rien -trouver jusqu'à présent. Selon son calcul, la saison pluvieuse allait -revenir dans trois semaines environ, et elle était heureuse de penser -qu'elle ne resterait plus seule des journées entières dans la caverne. -Elle espérait que, d'ici là, elle aurait apprivoisé le chevreau, ce qui -augmenterait encore sa société. Au milieu de ces réflexions elle -s'endormit enfin. - -Vers le matin, elle fut subitement éveillée par l'aboiement de «Petit -ami». Elle se leva vivement et sortit de la caverne. Devant la saillie -du roc se tenait le chien qui, par de sonores abois, semblait appeler au -secours. Elle accourut et aperçut sous le roc le chevreau étendu avec -une jambe cassée, d'où coulait le sang. Sans doute «Petit ami» l'avait -surpris dans sa fuite et poursuivi jusque sur le roc, d'où il était -tombé. Hélène releva le pauvre animal et le porta dans sa caverne, où -elle lui prépara une couchette d'herbe fraîche; puis apportant de l'eau, -elle lava soigneusement la plaie et la banda avec un chiffon propre. - - - - -CHAPITRE XXIV - -Pauvre chevreau!--Le traîneau.--Un Terre-Neuve attelé.--L'enclos.--Les -nouveaux prisonniers. - - -Les premiers jours, le prisonnier avait peur de sa jeune maîtresse, mais -bientôt il en vint à ne plus craindre son approche. Même l'aspect -menaçant de «Petit ami» ne lui causait plus de frayeur, et dès que le -chien faisait mine de s'approcher de lui, le chevreau bondissait et -pointait bravement ses petites cornes. Les soins empressés que lui -donnait la jeune fille l'eurent bientôt complètement familiarisé avec -elle: il la laissait tranquillement laver et bander sa blessure, prenait -de ses mains les jeunes pousses, et non seulement accueillait -gracieusement ses caresses, mais parfois même frottait son petit museau -contre les mains d'Hélène. - -L'enfant ne pouvait se lasser d'admirer son gentil prisonnier; elle se -creusa longtemps la tête pour trouver le moyen de l'apprivoiser si bien -qu'il ne la quittât plus après sa guérison. Le tenir toujours à -l'attache lui semblait trop cruel. Réflexion faite, Hélène résolut -d'édifier une sorte de clôture. Tout d'abord elle pensa que des buissons -à croissance rapide serviraient très bien à cet effet; mais elle ne put -se souvenir d'avoir jamais vu des plantes semblables dans l'île. - -Enfin, son choix s'arrêta sur le bambou dont on pouvait, croyait-elle, -faire facilement une clôture solide. Amener ces matériaux de la plage ne -présentait pas non plus de grandes difficultés. Hélène résolut de ne pas -remettre cet ouvrage à un autre temps, et se rendit immédiatement sur la -rive. Là, elle coupa une centaine de perches, les unes grosses, pour les -pieux, les autres minces, pour les traverses. Il n'y avait qu'à traîner -les perches au lieu de leur destination. - -Mais après qu'elle eut apporté les premières perches, elle acquit la -conviction que ce travail fatigant lui prendrait à peu près trois jours. -Sans hésiter longtemps, elle se mit en devoir de construire un traîneau. -Après quelques tentatives infructueuses, elle réussit à attacher -plusieurs traverses entre deux grosses perches et, au bout de deux -heures, le traîneau était prêt. Elle posa dessus une vingtaine de pieux -et les traîna ainsi jusque chez elle. Mais le traîneau était lourd et -elle dut s'arrêter plus d'une fois, pour reprendre haleine. «Petit ami» -sautillait tout le temps à ses côtés en aboyant, et ne faisait que la -déranger dans sa besogne. Arrivée devant une petite colline, elle était -déjà sur le point de décharger la moitié de ses perches, lorsque l'idée -lui vint que «Petit ami» pouvait bien lui être utile dans cette -circonstance. L'ayant appelé auprès d'elle, elle passa à son collier une -forte liane qu'elle attacha au traîneau et de cette façon, tous deux, en -réunissant leurs efforts, réussirent à gravir la colline avec leur -lourde charge. - -[Illustration: Le chevreau se laissait panser par Hélène.] - -Hélène fut ravie de son auxiliaire qui, sans grand effort, traînait la -charge comme un bon cheval de trait, en râlant seulement de temps à -autre, à cause du collier qui lui serrait la gorge. Lorsque la première -charretée fut apportée, Hélène modifia les harnais. Pliant en quatre un -morceau d'étoffe assez long, elle le noua sur la poitrine de son ami et -attacha des lianes à ses extrémités. De cette façon, toute la charge -portait non sur le cou, mais sur la poitrine du chien. Sous son nouveau -harnais «Petit ami» marchait encore mieux qu'auparavant. Lorsqu'elle eut -chargé encore une fois son traîneau, il le tira tout seul avec une telle -facilité qu'elle n'eut même pas à l'aider. - -Vers le soir, la plus grande partie des perches était transportée, et le -lendemain matin Hélène se mit à élever la clôture. Elle creusa des -trous, y planta les gros pieux et les recouvrit solidement de terre. Le -soir tombait quand ce travail fut achevé. - -Le lendemain, elle commença à poser les traverses, mais elle vit bientôt -que ce travail minutieux lui demanderait plusieurs jours. Pourtant elle -résolut de ne pas s'occuper d'autre chose avant d'avoir achevé cette -clôture, et de ne consacrer qu'une heure ou deux à la cueillette des -fruits. - -En revenant de la forêt avec les fruits, elle aperçut de loin, auprès de -son prisonnier, une chèvre avec un autre chevreau. C'était évidemment la -mère qui avait retrouvé son petit. Hélène se cacha derrière un arbre et -rappela «Petit ami» auprès d'elle, pour ne pas troubler cette heureuse -entrevue. La chèvre donnait tendrement à manger au chevreau prisonnier. -Hélène considéra cette scène touchante en cherchant dans son esprit le -moyen de s'emparer aussi de la mère, et enfin elle résolut de terminer -au plus vite la clôture, espérant d'une façon quelconque y surprendre la -chèvre et lui barrer le passage. Elle était convaincue que cette -première visite ne serait pas la dernière. Il fallait seulement ne pas -trop effrayer l'animal et, pour sa prochaine venue, lui préparer en -guise d'appât la friandise préférée des chèvres, du sel. - -Hélène sortit de son embuscade et se dirigea lentement vers la caverne -pour que la chèvre pût l'apercevoir à temps et s'enfuir. En effet, à -peine la jeune fille eut-elle fait quelques pas, que la chèvre avec le -chevreau qu'elle avait amené se jetèrent de côté et disparurent bientôt -dans le fourré. Le petit blessé qui était attaché, bondit aussi pour les -suivre. Hélène le calma avec ses caresses et se remit de nouveau à sa -construction. - -Elle travailla ainsi sans relâche pendant quatre jours, et lorsque enfin -la clôture fut prête, elle y laissa le chevreau en liberté. - -Hélène considérait son ouvrage avec un vif sentiment de satisfaction. -Maintenant son petit pupille avait un coin où il pouvait s'ébattre et -bondir librement. Mais la jambe du chevreau n'était pas encore tout à -fait guérie et il boitait fortement. Hélène était ravie de posséder ce -gentil animal qui la suivait partout comme un petit chien. Quant à -«Petit ami,» il continuait à le traiter toujours en ennemi. - -Cependant Hélène remarqua que la chèvre, en son absence, rendait -journellement visite à son petit. Le sel qu'elle laissait se trouvait -toujours mangé. - -Le lendemain, en quittant comme d'habitude la caverne, la jeune fille -enleva d'abord de la clôture deux traverses, dans le but de fournir à la -chèvre le moyen d'entrer dans l'enceinte, attacha le chevreau tout près -de la caverne et se cacha elle-même avec «Petit ami» dans les buissons -du voisinage. - -Au bout d'une heure à peu près, sur la lisière du bois apparut la chèvre -en compagnie de son petit. - -L'animal soupçonneux regarda avec inquiétude autour de lui, en reniflant -l'air, comme s'il pressentait un malheur. Hélène retint son souffle. -«Petit ami» était couché à côté d'elle, suivant avidement des yeux la -chèvre, qui demeurait immobile à la même place. Quelques instants se -passèrent dans cette attente pleine d'angoisse. Enfin la chèvre -s'approcha avec précaution de la clôture et se mit à chercher l'entrée. -Hélène vit, de derrière son arbre, que la chèvre se rapprochait d'elle. -Mais tout à coup, à quelques pas de l'endroit où les traverses étaient -enlevées, la chèvre s'arrêta et, ayant reniflé de nouveau l'air, -s'éloigna avec effroi. Elle avait évidemment flairé la proximité -d'Hélène et de «Petit ami,» et elle se serait sans doute enfuie dans la -forêt si, en ce moment, le bêlement plaintif du prisonnier ne l'avait -arrêtée. Le sentiment maternel l'emporta sur sa frayeur; le nez au vent, -elle se rapprocha lentement de la clôture et, regardant avec inquiétude -autour d'elle, s'arrêta devant l'entrée. De nouveaux bêlements de son -petit la décidèrent à courir vers le chevreau, qui immédiatement se mit -à la téter. Son exemple fut suivi par l'autre chevreau. - -Hélène ne voulut point empêcher la chèvre d'apaiser la faim de ses -petits et demeura sans bouger pendant quelques instants. Puis elle -sortit brusquement de derrière le buisson et courut vers la clôture. A -peine la chèvre se fut-elle aperçue du danger, qu'elle se précipita vers -l'entrée. Encore un moment et elle était en liberté; mais «Petit ami» -lui barra à temps le chemin. Il s'élança en avant et montrant les dents, -s'arrêta à l'entrée, tandis que l'animal effrayé se précipitait à la -recherche d'une autre issue. Pendant ce temps, Hélène put arriver et -remettre les traverses en place. La chèvre apeurée courait de tous les -côtés et, ne trouvant pas de sortie, cherchait même à sauter par-dessus -les pieux; mais tous ses efforts furent inutiles, la clôture était -solide et trop élevée. - -Laissant «Petit ami» en dehors, Hélène détacha le chevreau blessé qui -courut aussitôt auprès de sa mère. Mais la chèvre ne faisait plus -attention aux chevreaux qui la suivaient avec des bêlements plaintifs et -courait, comme une folle, le long de la palissade en cherchant une -issue. - -[Illustration: La chèvre apparut, en compagnie de son petit.] - -Hélène plaça auprès de la clôture une coquille de noix de coco remplie -d'eau, mit du sel à côté et s'assit tranquillement à l'entrée de la -caverne pour voir ce qui se passerait. La chèvre, après avoir couru -jusqu'à ce qu'elle fût à bout de forces, se calma enfin, laissa venir à -elle les chevreaux et même les lécha. Plusieurs fois, elle s'approcha de -l'eau, la flaira, mais sans oser y toucher; quant au sel, elle n'y -prêtait nulle attention, et dès qu'Hélène faisait un mouvement, elle se -remettait de nouveau à courir. - -Pour lui laisser le temps de se rassurer et de se familiariser avec son -nouveau milieu, Hélène résolut de laisser les animaux seuls pendant -quelques heures; elle se rendit sur la plage et ne revint que vers le -soir. La chèvre était tranquillement couchée à l'ombre d'un arbre et les -chevreaux folâtraient joyeusement autour d'elle. En apercevant Hélène, -elle se leva apeurée et courut se réfugier dans le coin le plus éloigné, -tandis que le petit chevreau apprivoisé s'approchait bravement de sa -maîtresse et lui prenait des mains une brassée de pousses fraîches. Le -second chevreau le suivit avec curiosité, mais il s'arrêta, craintif, à -quelques pas de la jeune fille. Hélène caressa son pupille et, pour ne -pas effaroucher la chèvre, rentra dans la caverne, en laissant «Petit -ami» en dehors de la clôture. - -La nuit se passa tranquillement. Par moments arrivaient à l'oreille de -la jeune fille les bêlements plaintifs de la chèvre. - -Le lendemain, Hélène se leva de bonne heure et son premier soin fut de -porter à ses prisonniers de l'eau fraîche et du fourrage. La vieille -chèvre manifestait toujours une grande appréhension à son égard, mais -Hélène faisait semblant de ne pas la voir, et, caressant son chevreau, -essayait en même temps d'apprivoiser aussi le petit sauvage. - - - - -CHAPITRE XXV - -Un concert dans les airs.--Combat entre singes et fillette.--Les -fournisseurs quadrumanes.--L'arbre à pain. - - -La construction de la clôture avait pris tant de temps à la jeune fille -que sa provision de fruits commençait à s'épuiser. Il fallait se -remettre à la cueillette et remplir la cave vide, car la saison -pluvieuse était proche. - -Appelant «Petit ami», elle se rendit dans la forêt, mais par un chemin -autre que celui qu'elle prenait d'habitude. Là encore elle reconnut la -même végétation variée des tropiques, avec ses gigantesques arbres -séculaires enlacés de plantes grimpantes, les mêmes cris de singes, les -mêmes chants d'oiseaux. Les cocotiers et les bananiers atteignaient ici -une hauteur si inaccessible, qu'il ne fallait même pas songer à arriver -jusqu'aux fruits qui en garnissaient les cimes. - -Hélène suivait cette épaisse forêt depuis une heure environ, lorsque, -non loin d'elle, retentirent des hurlements assourdissants de singes. -Elle appela «Petit ami» et se dirigea de ce côté. Elle n'avait pas fait -une centaine de pas qu'elle se trouvait dans une petite clairière. Sur -l'un des arbres qui l'entouraient, couvert de fruits énormes, était -assise une troupe de singes, qui exécutaient un concert tellement -effroyable, qu'on aurait cru entendre des fauves rassemblés là pour une -lutte mortelle. D'ailleurs, dans ces hurlements sauvages, on remarquait -pourtant une certaine consonance. - -Hélène s'était cachée derrière un arbre et examinait curieusement ces -chanteurs bizarres. Brusquement toute la société qui siégeait sur -l'arbre se tut. Mais une minute ne s'était pas écoulée, que l'un des -chanteurs se mit de nouveau à hurler et, aussitôt après, tout le choeur -l'accompagna avec un ensemble admirable. Ces sons rappelaient tantôt le -grognement du cochon, tantôt le rugissement du jaguar. Ces chanteurs à -longue barbe se tenaient sur l'arbre d'un air si posé et, en se -regardant l'un l'autre, hurlaient à tue-tête avec une mine si sérieuse, -qu'Hélène n'y tint plus et éclata de rire. - -Instantanément, les chanteurs se turent et examinèrent les nouveaux -arrivants, mais, une minute après, ne les jugeant plus dignes de leur -attention, ils se mirent à se régaler avec les fruits qui garnissaient -l'arbre. - -Hélène comprit qu'elle voyait devant elle l'arbre à pain, dont les -fruits forment presque la seule nourriture des habitants de la plupart -des pays tropicaux. Cette trouvaille lui causa une vive joie: elle -savait que la pulpe tendre et sucrée de ces énormes fruits, grillée en -tranches épaisses, remplace parfaitement le pain. Mais il lui était -difficile de se les procurer, l'arbre étant très haut. Il y avait, il -est vrai, par terre quelques fruits trop mûrs, mais ils se trouvaient -déjà gâtés. Quant à se contenter des restes jetés par les singes, Hélène -n'en avait nullement envie. - -[Illustration: Ces chanteurs se tenaient sur les arbres.] - -Avisant un fruit qui pendait assez bas, Hélène prit une grosse branche -et la jeta en l'air, dans l'espoir de l'abattre. Mais elle n'eut pas -plus tôt levé la main qu'avec surprise et frayeur, elle vit tomber sur -elle toute une avalanche de ces fruits énormes. Cela s'effectua d'une -manière si inattendue, qu'au premier moment Hélène ne sut que résoudre. -Mais une nouvelle grêle de projectiles la fit reculer en toute hâte. Une -de ces balles de pain avait atteint «Petit ami» et le pauvre chien se -jeta de côté en hurlant. Une fois hors de la portée du tir des singes, -Hélène s'aperçut que toute la société se tenait, avec un calme parfait, -sur l'arbre, se préparant évidemment à la régaler d'une nouvelle -décharge. - -«Mais c'est un très bon moyen pour se procurer les fruits des arbres -trop élevés! S'ils voulaient m'en jeter encore une vingtaine!...» disait -à part soi, en riant, Hélène. - -Et elle lança un autre petit rameau aux singes qui, en effet, -ripostèrent immédiatement, en la lapidant de fruits. En très peu de -temps, elle en avait devant elle un grand tas. Hélène en prit quatre -qu'elle emporta à la maison, mais ce fardeau se trouva être très lourd: -chaque fruit pesait près de dix livres. Pour en rendre le transport plus -facile, elle fabriqua à la hâte un sac, attela «Petit ami» au traîneau -et vint ainsi chercher les autres fruits. Lorsqu'elle retourna dans la -forêt, elle ne retrouva plus les singes sur l'arbre; ils s'étaient -cachés quelque part. - -En quatre fois, Hélène put transporter les fruits chez elle et elle -alluma tout de suite un feu pour se préparer du pain grillé à la façon -des sauvages. Lorsque le feu eut achevé de brûler, la jeune fille coupa -le fruit en grosses tranches et les posa sur les charbons ardents. Au -bout de quelques instants, elles exhalaient une odeur parfumée de pain -frais. Hélène retira du feu les tranches noircies, en enleva la croûte -carbonisée et goûta à ce pain. Le goût en était excellent, et ne -différait presque en rien de celui du pain de froment. - -L'enfant rentra une partie des fruits dans la cave, pour avoir, au moins -dans les premiers temps, du pain frais, et laissa le reste fermenter au -soleil. Elle se rappelait ce que son père lui avait raconté à ce sujet -sur les sauvages, qui préparaient ainsi, avec ces fruits, une pâte -qu'ils conservaient dans des fosses et dont ils usaient au fur et à -mesure de leurs besoins. - -Cependant Hélène n'oubliait pas ses bêtes. Chaque fois qu'elle revenait -à la maison, le chevreau apprivoisé courait joyeusement à sa rencontre, -tandis que le petit sauvage le suivait avec curiosité. Soit qu'elle -rentrât dans la caverne ou qu'elle en sortît, les chevreaux pétulants -tournaient toujours autour d'elle. Les choses en vinrent là que même le -petit sauvage commença à prendre de ses mains les pousses qu'elle lui -offrait. La vieille chèvre s'était aussi évidemment rassurée et elle -mangeait son fourrage; mais elle ne se laissait pas encore approcher par -la jeune fille. - - - - -CHAPITRE XXVI - -Exploration de l'île.--Les mimosas.--«L'arbre des voyageurs.»--Les -scarabées luisants.--Une nuit en pleine forêt vierge.--Le terre-neuve -conducteur. - - -Durant tout son séjour dans l'île, Hélène n'avait pu encore visiter le -bord de la mer, dans la partie opposée de l'île, de l'autre côté de la -forêt. Sachant que dans quelques jours devait commencer la saison -pluvieuse, pendant laquelle elle ne pourrait plus sortir, elle résolut -de se mettre en route le lendemain même. - -Le matin, l'enfant se leva de bonne heure; mais à peine avait-elle fait -un pas hors de la caverne qu'elle recula, saisie d'horreur. Devant -l'entrée même était étendu un gros serpent. Pourtant, en l'examinant -plus attentivement, Hélène s'aperçut qu'il avait la tête broyée. Sans -doute il avait voulu, la nuit, ramper dans la caverne et «Petit ami» -l'avait tué. Elle se souvenait maintenant d'avoir entendu, à travers son -sommeil, les grondements de «Petit ami.» Hélène souleva le serpent au -bout d'un bâton, le traîna loin de la caverne et l'enfouit dans le -sable. - -Après avoir donné du fourrage à ses prisonniers et caressé les -chevreaux, Hélène prit quelques biscuits et se mit en route, accompagnée -de «Petit ami». Au bout de deux heures de marche, elle se trouva devant -la «Vallée des chèvres,»--c'est ainsi qu'Hélène avait surnommé la vallée -où elle avait aperçu pour la première fois ces animaux. Cette fois elle -était déserte. Hélène gravit la montagne opposée. De là se déroulait une -large vue sur le pays qui s'étendait à ses pieds. Comme on respirait -librement au milieu de cet espace découvert, après la sombre forêt! -Au-dessus d'elle brillait un ciel d'un bleu foncé et une brise légère -répandait une fraîcheur agréable. - -Hélène jeta un regard autour d'elle. En avant, à ses pieds, s'étendait -une autre forêt vierge, derrière laquelle s'apercevait dans le lointain -le bord de la mer et, plus loin, une immense plaine d'eau. Jamais encore -la jeune fille ne s'était aventurée si loin. Pour atteindre le rivage, -il fallait traverser une partie de la forêt qui s'étendait au pied de la -montagne. - -Hélène se dirigea de ce côté. Là elle retrouva la même végétation -vierge, dont l'éclatante verdure formait un contraste éclatant avec le -feuillage sombre des géants séculaires. Chemin faisant, elle rencontra -divers palmiers, des fougères, des bananiers et des mimosas aux feuilles -si fines et si élégantes. - -Hélène cueillit en passant une fleur de mimosa: mais à peine eut-elle -touché cette plante si délicate qu'elle se mit à replier pudiquement ses -feuilles et ses pétales. Quelle ne fut pas sa surprise, en s'apercevant -que les autres mimosas, même les plus éloignés du premier, avaient, -comme s'ils s'étaient concertés, suivi son exemple et l'un après l'autre -replié également leurs feuilles. Par la suite, Hélène eut bien des fois -l'occasion d'observer comment cette plante sensible dépliait ses -feuilles aux premiers rayons du soleil et les repliait vers la nuit. - -Hélène marcha longtemps dans la forêt. Le soleil déclinait déjà -lorsqu'elle fit halte pour se reposer. Quand elle et «Petit ami» eurent -apaisé leur faim, elle regarda autour d'elle, dans l'espoir de -rencontrer à proximité un cocotier pour en boire le lait excellent. - -En route elle n'avait pas rencontré le moindre petit ruisseau. A une -cinquantaine de pas d'elle se trouvait un groupe de cocotiers, mais, à -son grand chagrin, les fruits en étaient suspendus trop haut. Elle était -déjà sur le point de s'éloigner, lorsque son attention fut attirée par -plusieurs beaux arbres dont les cimes étaient ornées de grandes feuilles -de deux toises de long disposées en forme d'éventail. Hélène examinait -curieusement ce bel arbre, en essayant de se rappeler où elle en avait -vu le dessin. - -«L'arbre des voyageurs!» s'écria presque, dans sa joie, la jeune fille, -en se souvenant que sur le navire encore elle avait lu à son père une -description de cette espèce. Sachant que dans les grandes feuilles -enroulées de cet arbre merveilleux s'accumule jour par jour une eau -excellente, qui plus d'une fois avait apaisé la soif des voyageurs, -Hélène se mit à la recherche d'un ustensile quelconque. Auprès d'elle, -gisaient plusieurs noix de coco, brisées et à moitié pourries. Elle -ramassa un débris de coquille, le vida soigneusement, et la tasse se -trouva prête. Puis elle coupa une perche fine, en amincit le bout et, -posant la tasse contre l'arbre, perça à la base le pétiole d'une -feuille. Un jet d'eau pur et limpide jaillit d'en haut et fit déborder -la tasse. Hélène colla avidement ses lèvres à la coquille et but avec -délice de cette eau claire comme du cristal. Il semblait que ces -feuilles énormes avec leurs longs pétioles servaient de filtre à ce -réservoir créé par la nature. Ayant apaisé sa soif, Hélène donna à boire -à «Petit ami» et se remit en marche. - -Lorsqu'elle eut enfin atteint le bord de la mer, le jour baissait déjà. -Des arbres gigantesques encadraient sur une très grande étendue ce -rivage pittoresque. Mais la mer était toujours le même désert immense se -confondant à l'horizon avec le ciel bleu. Hélène longea le rivage dans -l'espoir de doubler un petit promontoire qu'on apercevait là-bas. Mais -lorsque, après une heure de marche, elle l'eut atteint, elle vit que, -derrière le cap, le rivage s'étendait très au loin vers la droite. Aller -de l'avant, et revenir à la maison par le côté opposé à celui qu'elle -avait pris en partant, c'était chose impossible en un seul jour. Il en -aurait fallu au moins deux. - -Hélène s'aperçut alors avec inquiétude que la nuit était prête à tomber -et qu'il était temps de s'en retourner. A pas rapides, elle se dirigea -vers l'endroit de la forêt d'où elle avait débouché sur la plage. En -s'en approchant, elle fut très alarmée en voyant que le soleil avait -déjà disparu, et qu'à l'horizon lointain s'éteignaient les dernières -lueurs du crépuscule, tandis que derrière la forêt mystérieuse les -ombres s'épaississaient rapidement. - -[Illustration: Le jour baissait déjà.] - -Hélène s'arrêta à la lisière: un silence sinistre régnait dans le bois. -Une sensation pénible de peur s'empara de la jeune fille, mais, ne -pouvant se résoudre à passer là la nuit, elle marcha vivement en avant. - -Elle se trouva bientôt au milieu de la plus profonde obscurité. Ces -ténèbres impénétrables, où elle pouvait marcher sur quelque serpent, -remplissaient d'effroi le coeur de la jeune fille. - -Elle était déjà sur le point de rebrousser chemin et de passer la nuit -sur le rivage, quand elle vit tout à coup briller à travers les arbres -de petits feux verts qu'elle connaissait bien et qui illuminaient par ci -par là les ténèbres. A une cinquantaine de pas d'elle, un buisson entier -brillait comme enveloppé de flammes. La vue de ces magnifiques insectes -phosphorescents lui donna l'idée de s'en servir pour éclairer sa route. -Elle s'approcha avec précaution du buisson illuminé, saisit deux énormes -scarabées de trois pouces de long environ et, en tenant un dans chaque -main, se remit bravement en marche. Pourtant cette lumière lui parut -bientôt insuffisante: elle ne voyait pas bien où poser son pied et c'est -pourquoi, sans y réfléchir longtemps, elle attacha les deux scarabées à -ses pieds, puis, en ayant pris encore deux autres, elle les porta dans -ses mains, en guise de lanternes. Maintenant la lumière était assez -intense pour lui permettre d'apercevoir le moindre brin d'herbe à ses -côtés. Hélène pressait le pas et marchait maintenant presque sans -crainte dans la forêt sombre, en regardant attentivement devant elle et -surtout sous ses pieds. Un quart d'heure se passa. Rien ne troublait le -silence de la nuit qui l'entourait. - -Mais tout à coup, comme sur un signal, retentit dans la forêt le -sifflement aigu de quelque oiseau de nuit; immédiatement après, toute la -forêt se remplit de hurlements tellement effroyables, qu'Hélène -tressaillit involontairement et s'arrêta. Jamais elle n'avait rien -entendu de pareil. Il semblait que des milliers de singes-crieurs se -réveillaient subitement pour remplir de leurs hurlements les halliers de -la forêt. Au milieu de ces clameurs épouvantables se faisait entendre -parfois le cri sinistre du hibou. Pour comble de terreur, Hélène -s'aperçut qu'elle s'était égarée. - ---«Petit ami», à la maison! A la maison, «Petit ami!» s'avisa-t-elle de -dire au chien, se fiant à son flair. - -L'intelligent animal parut comprendre ce qu'on lui demandait. La tête -basse, il revint sur ses pas et, ayant apparemment retrouvé le chemin, -prit de côté et se mit à courir en avant. Hélène pouvait à peine le -suivre et était obligée de le rappeler de temps en temps. - -Cependant le silence se fit dans la forêt, un silence que troublait seul -le bourdonnement des scarabées et d'autres insectes qui tournoyaient -autour de la jeune fille; Hélène s'aperçut plusieurs fois que «Petit -ami» s'élançait en avant en aboyant, et qu'immédiatement après quelque -chose de long remuait dans l'herbe et disparaissait dans le fourré. Elle -était convaincue que c'étaient des serpents dont ils avaient troublé le -repos. - -Mais la forêt vierge prit fin, et Hélène revit au-dessus de son front le -ciel sombre et étoilé. Devant elle se trouvait la montagne du haut de -laquelle, quelques heures auparavant, elle avait regardé la plage. - -A partir de là elle se reconnaissait. Laissant de côté la montagne et la -vallée, la jeune fille pénétra dans l'autre forêt. Mais celle-ci lui -était familière, puisqu'elle y était venue plus d'une fois. - -Elle la franchit sans encombre et se retrouva auprès du lac, derrière -lequel on apercevait sa caverne. Le ciel était couvert de sombres -nuages, de derrière lesquels la lune jetait, de temps en temps, des -regards furtifs. La jeune fille posa avec précaution à terre les -scarabées qui lui avaient rendu un service si important, et se hâta de -revenir à la maison. Devant la clôture, les chevreaux l'accueillirent -avec des bêlements. La vieille chèvre se tenait à l'entrée de la caverne -et regardait tranquillement Hélène caresser ses petits. Voyant que les -pauvres animaux n'avaient plus ni fourrage, ni eau, la jeune fille, en -dépit de l'heure tardive, leur cueillit de l'herbe et leur apporta de -l'eau. - -Malgré sa grande fatigue, elle fut longtemps à s'endormir. Elle était -fortement préoccupée de l'idée d'une lampe dont la lueur lui permettrait -de lire et de coudre pendant les longues soirées de la saison pluvieuse. -Jusqu'alors elle devait se mettre au lit avec le coucher du soleil. -Maintenant elle avait la conviction que plusieurs scarabées -phosphorescents lui tiendraient très bien lieu d'une lampe. Ils ne -restait plus qu'à trouver pour eux un vase transparent et commode où ils -seraient à leur aise. - -Après avoir longtemps réfléchi, Hélène résolut dès le lendemain -d'employer à cet effet une courge. - - - - -CHAPITRE XXVII - -La cueillette.--Une lampe vivante.--Le serpent et le perroquet.--Un -prisonnier emplumé. - - -Le lendemain, Hélène en se levant aperçut de gros nuages qui lui -rappelèrent que la saison pluvieuse arrivait. Sans perdre de temps, elle -se mit à ramasser de l'herbe et à la sécher au soleil, comme elle avait -vu faire dans sa patrie; puis elle transporta le foin sec dans la plus -proche caverne. En travaillant sans relâche, la jeune fille avait pu, le -soir venu, réunir une provision considérable de fourrage pour ses -prisonnières les chèvres. Il n'y avait plus qu'à se munir de leur -friandise préférée, le sel, et à compléter quelque peu ses vivres à elle -avec des dattes et d'autres fruits. Le soir même elle se rendit sur le -bord de la mer, y ramassa un sac de sel et, l'ayant placé sur le -traîneau, le transporta chez elle à l'aide de «Petit ami». - -Le même jour, elle trouva une grosse courge, en coupa le haut, en enleva -la pulpe et y perça plusieurs petits trous pour l'entrée de l'air. Il ne -restait plus qu'à prendre les flambeaux vivants pour avoir une lampe -toute prête. - -A la nuit, Hélène se rendit sur la lisière de la forêt où elle voyait -ordinairement une grande quantité d'insectes phosphorescents, et bientôt -elle revint avec plusieurs gros scarabées. - -La lumière de cette lampe originale était si intense que la jeune fille -y voyait assez, non seulement pour coudre, mais même pour lire. Elle -était ravie et sautait presque de joie. Son rêve le plus cher se -trouvait réalisé. Elle ne se préoccupait pas de la nourriture qu'elle -aurait à fournir à sa lampe, car elle savait que les scarabées n'étaient -pas difficiles sur le choix de leurs aliments et mangeaient, non -seulement des fruits, mais même du pain et des débris de bois pourri. - -En se levant le lendemain, Hélène s'aperçut avec chagrin qu'il pleuvait -fortement. Mais en revanche, dès qu'elle eut fait un pas hors de la -caverne, les chevreaux accoururent au-devant d'elle. Ils eussent depuis -longtemps sans doute pénétré dans sa caverne, si «Petit ami» n'avait pas -été couché à l'entrée même. Hélène prit une grosse poignée de sel et -alla vers la chèvre. Cette fois, la craintive prisonnière l'accueillit -gracieusement. Non seulement elle la laissa s'approcher d'elle, -mais-elle lécha même tout le sel dans sa main. Cette première velléité -de rapprochement causa une grande joie à la jeune fille; elle vit que la -prisonnière s'apprivoisait, et elle conçut l'espérance de pouvoir -bientôt user de son lait. - -[Illustration: Le serpent allait saisir sa victime.] - -Cependant la pluie avait cessé et le soleil se montrait de nouveau de -derrière les nuages. Hélène voulut profiter de cette accalmie et, -prenant une longue perche de bambou, se rendit dans la forêt pour -chercher des dattes et d'autres fruits. Elle était si absorbée par sa -cueillette, qu'elle ne fit pas attention aux cris aigus d'un perroquet, -accompagnés des aboiements de «Petit ami»; le chien jappait rageusement, -la tête levée et les pattes de devant appuyées contre un tronc d'arbre. -Ayant enfin remarqué cette agitation insolite de «Petit ami», Hélène se -hâta de s'approcher et vit sur une grosse branche un serpent brillant, -qui fixait de ses yeux immobiles un petit et très gentil kakatoës: -celui-ci, les ailes étendues, manifestait par des cris perçants son -effroi du danger qui le menaçait. - -Le serpent était déjà prêt à saisir sa victime, lorsque Hélène lui porta -vivement un coup sur la tête, en frôlant par mégarde le perroquet -lui-même qui tomba à ses pieds. Sans s'en apercevoir, elle porta un -second coup au serpent, et cette fois si bien asséné, que le reptile -demeura immobile, suspendu à la branche, semblable à une corde qu'on -aurait lancée par-dessus. C'est alors seulement qu'Hélène remarqua à ses -pieds le perroquet. «Petit ami» se tenait à côté, sans détacher ses yeux -de lui, prêt, évidemment, à le saisir à la moindre tentative de fuite, -tandis que le petit oiseau, les ailes étendues et le bec ouvert, se -préparait résolûment à la défense. - -Profitant d'un moment favorable, la jeune fille saisit le perroquet. -Mais celui-ci, se voyant pris, se mit à la griffer et lui mordit le -doigt jusqu'au sang. Hélène était si contente de sa prise, qu'au premier -moment elle ne sentit même pas la douleur de sa morsure. Un autre de ses -plus vifs désirs était réalisé: elle possédait maintenant un perroquet, -auquel elle pouvait apprendre à parler. Mais le prisonnier emplumé -continuait à se débattre et à mordre les mains de la jeune fille, de -sorte qu'elle fut obligé de le mettre dans un sac et de le porter -vivement à sa caverne, où elle l'attacha par le pied. - -Hélène retourna dans la forêt pour la cueillette des fruits, et s'y -livra avec tant de zèle qu'elle ne s'aperçut pas que des nuages orageux -s'étaient peu à peu amoncelés au-dessus de la vallée. Mais un éclair -brilla et des roulements de tonnerre retentirent. La jeune fille avait à -peine regagné son logis, qu'une pluie torrentielle se mit à tomber. - -La saison pluvieuse commençait. Mais elle trouva la jeune fille en -mesure de satisfaire à ses propres besoins et à ceux de ses animaux. -Elle n'avait qu'à aller chaque jour chercher de l'eau au bord du lac; le -reste du temps, elle pouvait parfaitement le passer chez elle. Elle -avait maintenant, il est vrai, moins à travailler, encore ne -pouvait-elle rester inactive. Ses vêtements étaient complètement usés et -il fallait en confectionner de neufs. En outre, les soins à donner aux -chèvres devaient lui réclamer aussi pas mal de temps. Quant aux soirées, -elle voulut les consacrer au repos et les passer à lire, à la lueur de -sa nouvelle lampe, les livres laissés par le malheureux Français. - -Quand, le jour suivant, Hélène jeta un regard au dehors, il pleuvait à -verse. Elle tira du coffre le ballot d'étoffe et se mit à en découper -des vêtements. - -Vers midi, la pluie cessa et le ciel se rasséréna quelque peu. Hélène se -hâta de s'approvisionner d'eau fraîche pour elle et ses animaux. Après -avoir donné du fourrage à ses chevreaux, elle tendit à la mère une main -remplie de sel, et se mit à la flatter et à la caresser avec l'autre. A -la grande joie de la jeune fille, la chèvre non seulement accueillit -avec calme ses caresses, mais elle lui permit même de la traire un peu. -Avec quel plaisir Hélène goûta de ce bon lait! Elle avait l'habitude, -dans sa patrie, d'en boire beaucoup et elle souffrait depuis longtemps -d'en être privée. Après avoir encore caressé ses chevreaux, elle les -amena dans sa caverne. Ainsi, dans un court espace de temps, Hélène -avait réussi à apprivoiser non seulement les chevreaux, mais même la -vieille chèvre. - -Lorsque l'averse recommença, Hélène prit place près du seuil et se remit -de nouveau à son ouvrage. «Petit ami» s'étendit à ses pieds. D'abord, -les chèvres le considéraient avec hostilité, mais voyant qu'il ne leur -accordait pas la moindre attention, elles se calmèrent. Les chevreaux se -mirent à jouer avec insouciance et la chèvre se coucha paisiblement -auprès de la jeune fille. Hélène vit avec plaisir que tous ses amis -commençaient à s'habituer les uns aux autres. Seul, le perroquet -continuait à témoigner de l'animosité envers tous. Hélène résolut de ne -lui donner à manger que de ses mains et de le tenir attaché, espérant -ainsi l'apprivoiser plus vite et lui apprendre à parler. - - - - -CHAPITRE XXVIII - -Cloîtrée!--Un élève qui fait des progrès. - - -Une longue série de journées tristes et uniformes s'ensuivit. La pluie -continuait à tomber presque sans interruption. Dans les courts -intervalles qu'elle laissait, Hélène n'avait que le temps de courir -chercher de l'eau et elle était obligée de passer le reste de la journée -dans sa grotte; mais elle s'efforçait de l'employer utilement. - -D'ordinaire, elle distribuait son temps de la façon suivante. Le matin, -elle se levait de bonne heure, se débarbouillait et allait porter du -fourrage frais et de l'eau à ses chèvres. Puis, elle trayait la mère, -allumait un feu, sur lequel elle grillait quelques tranches de pain pour -elle et «Petit ami» et déjeunait avec du lait, du pain et des fruits -secs. Pendant ce temps, son prisonnier emplumé s'était tellement -familiarisé avec sa jeune maîtresse, que non seulement il l'accueillait -par des cris joyeux, mais se perchait volontiers sur son doigt ou sur -son épaule. En prenant de ses mains les dattes sèches, son mets de -prédilection, le perroquet semblait écouter chaque mot de la jeune fille -avec une attention soutenue. Puis Hélène se mettait à coudre des -vêtements et à confectionner des chaussures, les siennes s'étant, dans -les derniers temps, complètement usées. Hélène, avait déjà pensé à cette -partie de sa toilette, avant l'arrivée de la saison pluvieuse, et fait -provision d'écorces solides d'un des arbres de la vallée; et elle -commença maintenant à s'en préparer des sandales. Cette chaussure était -très peu compliquée. Après avoir bien poli un côté du gros morceau -d'écorce, qui servait de semelle, la jeune fille en arrondissait les -bords et passait par les trous qu'elle y avait percés des filaments -d'une plante grimpante flexible. Mais cette chaussure était aussi très -peu solide et s'usait en quelques jours. C'est pourquoi Hélène en -confectionna une dizaine de paires; elle devint à la longue si habile -que ses sandales, malgré leur simplicité, n'étaient pas dépourvues d'une -certaine élégance. - -Tout en travaillant, elle causait souvent avec son «Joli»,--ainsi -avait-elle nommé le perroquet,--qu'elle tenait toujours attaché à côté -d'elle, ou bien se divertissait à regarder les gambades amusantes des -chevreaux qui, dans l'ardeur de leurs jeux, sortaient parfois de la -caverne, malgré la pluie, mais pour rentrer aussitôt, tandis que la -vieille chèvre demeurait paisiblement étendue à côté d'elle en mâchant -le foin parfumé. - -Mais quoique Hélène aimât beaucoup ses petites chèvres, elle ne pouvait -les garder la nuit auprès d'elle, parce qu'elles répandaient une odeur -désagréable; pour ne pas les priver de leur liberté pendant la nuit, -elle se garantit contre leurs visites nocturnes par la présence de -«Petit ami», qu'elle faisait coucher à l'entrée de la caverne. Dans les -premiers temps, elle entendit plus d'une fois, la nuit, ses chèvres -s'approcher et l'appeler par leurs bêlements; mais «Petit ami», qui -avait l'ouïe fine, les chassait en aboyant; par la suite, ces -intelligents animaux finirent par n'arriver que le matin devant l'entrée -de la caverne où ils éveillaient leur jeune maîtresse en bêlant. - -L'instruction du perroquet se poursuivait avec moins de succès. Le bel -oiseau ne prononçait pas encore une seule parole et ne faisait entendre -que des cris aigus. - -Mais une fois, de grand matin, Hélène ouït à travers son sommeil les -bêlements des chèvres, et aussi une voix qui d'abord disait sévèrement: -«Arrière, Petit ami!» puis, tendrement: «Ah! mes chères petites -chèvres!» Elle fut saisie de frayeur et se leva brusquement, mais elle -s'aperçut aussitôt que c'était son jeune élève qui répétait la phrase -habituelle que prononçait chaque matin sa maîtresse. - -Depuis ce jour, le perroquet fit de tels progrès qu'il surprenait -souvent Hélène par sa facilité de conception. Il était maintenant si -habitué à la jeune fille qu'elle cessa de le tenir attaché. Elle n'avait -qu'à tendre la main pour qu'il vînt immédiatement se percher sur son -doigt, en poussant des cris de joie. Elle le tenait souvent dans cette -position, en prononçant devant lui, lentement, des paroles auxquelles il -prêtait une attention soutenue. En dépit de la liberté complète dont il -jouissait, il ne songeait évidemment pas à la fuite. Il sortait parfois -de la caverne, se perchait sur un arbre voisin, et de temps en temps -répétait à haute voix les paroles qu'il avait apprises. - -Vers la fin de la saison pluvieuse, «Joli» avait retenu un grand nombre -de phrases et il les employait, la plupart du temps, à propos. Il aimait -surtout à causer le matin. Dès qu'Hélène se levait, derrière elle -retentissait la voix sonore du perroquet: «Bonjour, Hélène!--Bonne nuit, -Hélène!--Joli veut manger, petit perroquet a faim!--Petit ami! -silence!--Ah, mes chères petites chèvres!--Bê...ê...ê...ê...!--Mon -gentil petit perroquet!--Est-ce que les petites chèvres ont faim?--Petit -ami veut du lolo avec du pain?--Eh bien, bravo, mon perroquet -intelligent!» s'écriait-il sur tous les tons, en imitant la voix de sa -maîtresse. Et quand les chevreaux se mettaient à jouer et à s'ébattre -dans la caverne, il disait avec bonhomie: «Ah! quels polissons vous -êtes!--Mais vous m'empêchez de travailler!--Petit perroquet veut-il des -dattes?--Bê...ê...ê...ê...--Maintenant, il est temps de vous en aller.» -Il continuait à voir «Petit ami» d'un mauvais oeil. En l'entendant -aboyer, il commençait à aboyer lui-même et, en signe de colère, -hérissait sa jolie huppe. - -Quand Hélène se mettait à table, tous ses compagnons se réunissaient -autour d'elle. «Petit ami» posait humblement sa tête sur ses genoux, -«Joli» se perchait sur son épaule droite, et la chèvre examinait -curieusement le couvert, tandis que les chevreaux gambadaient tout -autour avec insouciance. En mangeant, Hélène n'oubliait pas de donner de -temps en temps à chacun d'eux quelque morceau friand. Les chèvres -étaient particulièrement avides de pain saupoudré de sel, tandis que le -perroquet adorait les dattes sèches et veillait rigoureusement à ce -qu'Hélène ne fît aucun passe-droit. S'il remarquait qu'elle l'oubliait -et donnait à manger deux fois de suite à la chèvre ou à «Petit ami», il -se mettait à dire: «Joli veut manger», et lui becquetait doucement -l'oreille. Si, après cela, elle ne le satisfaisait pas immédiatement, il -criait à tue-tête: «Perroquet veut des dattes», et lui mordait l'oreille -plus fortement. Quand il avait reçu son dû, il se calmait, tout en -continuant pourtant sa surveillance. - -A la nuit tombante, Hélène emmenait les chèvres dans une autre caverne -et se mettait à écrire son journal ou à lire à la lumière de sa lampe -improvisée. Elle lisait avec un grand intérêt les livres de voyages et -d'histoire naturelle. - -Durant ces longues soirées, elle se rappelait son père bien-aimé, qui -lui expliquait toujours si bien et avec tant de douceur les passages peu -intelligibles; et souvent ses pensées s'envolaient aussi au loin, vers -sa patrie, vers sa mère!... - - - - -CHAPITRE XXIX - -Le printemps.--Peur mal fondée.--La caverne du vieux bouc.--Une grotte -enchantée.--Le coton. - - -Trois semaines plus tard environ, Hélène s'aperçut que les accalmies -devenaient plus fréquentes et plus longues. Toute la nature semblait -revivre. Elle comprit que la saison pluvieuse touchait à sa fin. - -Au bout de quelques jours encore, en mettant le pied dehors, elle vit -au-dessus d'elle un ciel presque sans nuages et un soleil éclatant de -printemps. L'air était embaumé. Hélène promenait ses regards tout autour -et n'en croyait presque pas ses yeux. Elle voyait revenir dans toute sa -splendeur le printemps, qu'elle aimait si fort dans sa patrie. Toute la -terre était gazonnée d'une herbe fraîche et diaprée de fleurs de toutes -les couleurs. - -En s'approchant du lac, où elle allait chercher de l'eau, elle s'arrêta -frappée de surprise. Il semblait que tous les habitants de cette île -déserte s'y fussent donné rendez-vous à cette heure matinale. Des -milliers de perroquets, de colibris chatoyants et d'autres oiseaux, -d'innombrables singes de toutes sortes s'étaient réunis sur le bord du -lac pour se rafraîchir à son eau limpide. Un bruit confus semblait -flotter dans l'air, un bruit fait de tous ces cris, de tous ces chants, -de tous ces bourdonnements. D'énormes papillons de toutes les nuances -passaient en tournoyant au-dessus d'elle. Sur le lac nageaient -joyeusement, plongeant et criant, des oiseaux aquatiques, parmi -lesquels, lents et majestueux, glissaient les cygnes avec leurs nichées. -Ravie, Hélène contemplait ce monde bouillonnant de vie. «Petit ami» -restait immobile à ses côtés et examinait avec des regards avides cette -société si nombreuse. - -Hélène donna un coup d'oeil à la forêt; là aussi, elle se vit plongée -dans un torrent de parfums. Au milieu de la verdure éclatante des arbres -et des arbrisseaux, étincelaient toutes sortes de fleurs variées. Des -perroquets multicolores grimpaient sur les branches en poussant des cris -joyeux. Les colibris folâtraient dans l'air et voletaient d'une branche -à une autre. Les oiseaux gazouillaient, les insectes bruissaient, les -singes en liesse hurlaient. Il semblait que non seulement la forêt même, -mais tous ses habitants sortaient d'un long sommeil et se ruaient -joyeusement à une nouvelle existence. Depuis longtemps Hélène s'enivrait -du parfum des plantes et du chant des oiseaux, quand tout à coup -au-dessus d'elle retentit la voix sonore d'un perroquet: - -«Les petites chèvres veulent manger!--Petit perroquet a faim!» - -Hélène aperçut son «Joli», qui, se balançant sur une branche, lui -rappelait les devoirs qu'elle avait oubliés. En effet elle était -tellement absorbée par la contemplation de la nature que, contre son -habitude, elle était sortie de la maison sans avoir donné à manger à ses -amis. - -Elle appela le perroquet, et quand il se fut perché sur son épaule, elle -se hâta de revenir chez elle. Ses chèvres avaient l'air de l'attendre. -Hélène caressa les gentils animaux, leur donna du fourrage et reprit ses -occupations habituelles. - -Avec l'arrivée du printemps, elle pouvait de nouveau, sans craindre la -pluie ou la tempête, errer des journées entières dans la forêt, se -promener au bord de la mer et monter à son observatoire favori, où -flottait, comme auparavant, son pavillon bleu. - -Munie de sa longue-vue, Hélène gravit de nouveau la haute montagne d'où -elle était descendue si souvent avec une douloureuse déception. La jeune -fille s'y rendait maintenant plutôt par habitude que dans l'espérance -d'apercevoir la voile désirée. - -Elle examina l'horizon: comme toujours son oeil n'y découvrit pas la -moindre tache. Après avoir assujetti la perche qui supportait le -pavillon et que les dernières pluies avaient un peu inclinée, elle s'en -fut sur la plage. Au-dessus du banc de sable si familier pour elle -tournoyaient des oiseaux de mer; alarmés par «Petit ami» qui les -poursuivait, ils remplissaient la plage de leurs cris perçants. - -Hélène porta ses pas vers la vallée. En passant devant un énorme rocher, -elle vit avec surprise que «Petit ami» s'était arrêté et, comme s'il eût -trouvé des traces quelconques, se jetait, en grondant sourdement, dans -les buissons épais qui croissaient au bas du rocher. Il continuait à -aboyer de loin, et comme du fond d'un souterrain. Hélène rappela à -plusieurs reprises son chien, qui finit par débucher des buissons et -accourut vers elle. Mais au bout d'un instant, il disparut de nouveau et -on l'entendit encore aboyer au loin. - -«Qu'est-ce que cela peut bien être? se dit la jeune fille alarmée. Il y -a là assurément quelque être vivant, autrement «Petit ami» ne gronderait -pas pendant si longtemps. Avec cela il n'aboie pas d'un air fâché, mais -juste comme le jour où le petit chevreau tomba du rocher.» - -Hélène écarta doucement les buissons et vit devant elle une entrée de -caverne. Après être restée perplexe un instant, elle ramassa des -branches sèches et, non sans appréhension, entra en rampant dans la -grotte où régnaient d'épaisses ténèbres. Quelque part, non loin d'elle, -elle entendait gronder «Petit ami». Elle tira rapidement de sa poche le -caillou et le briquet et se préparait déjà à l'allumer, quand tout à -coup elle vit deux yeux énormes briller dans l'obscurité et perçut -aussitôt un soupir profond et un gémissement plaintif. Hélène -tressaillit et faillit laisser tomber, de frayeur, le fagot et le -briquet, mais elle surmonta sa peur et se mit à battre le briquet. - -En ce moment, au fond de la caverne s'exhala encore un gémissement -profond suivi d'un murmure inintelligible. - ---Qui est là? s'écria Hélène, remplie de terreur, convaincue qu'un homme -s'était réfugié dans la grotte. - -Elle répéta sa question. Mais le même silence profond continuait à -régner, troublé uniquement par les grondements de «Petit ami». - -Malgré la présence d'un défenseur aussi sûr, une sueur froide inonda le -front de la jeune fille. - -«Est-il possible qu'un sauvage se soit abrité ici? pensa-t-elle. Mais -que signifie ce gémissement? Il est probablement blessé!» - -Le fagot s'enflamma et Hélène aperçut avec surprise, dans un angle de la -caverne, un énorme vieux bouc. Il était étendu par terre et, accablé de -vieillesse, luttait évidemment contre la mort. A la vue de la jeune -fille et de la flamme, il voulut se relever, mais ses forces le -trahirent et il retomba de nouveau, épuisé. «Petit ami» se tenait auprès -de lui et ne le quittait pas des yeux. Hélène eut pitié du pauvre -animal, qui mourait probablement de faim et de soif. Elle sortit -rapidement et, revenant tout aussi vite dans la caverne avec de l'eau et -quelques bottes d'herbe, posa le tout devant l'animal. Le pauvre bouc -mourait en effet de soif, et il se mit à boire avidement l'eau qu'elle -avait apportée. En jetant un regard autour d'elle, Hélène reconnut -qu'elle se trouvait dans une petite caverne. Mais elle aperçut, dans un -coin éloigné, une autre ouverture étroite, à hauteur d'homme à peu près, -qui évidemment donnait dans une seconde caverne. Là un spectacle -merveilleux s'offrit aux yeux de la jeune fille. La grotte était vaste -et haute. La voûte et ses parois scintillaient comme si elles eussent -été recouvertes de pierres précieuses, et la lumière de la torche s'y -reflétait en milliers de feux irisés. Hélène demeurait en extase. Jamais -elle n'avait vu une telle splendeur. Le plafond de la voûte était comme -poli et le plancher parsemé d'un sable brillant et sec. Nulle part on -n'apercevait la moindre trace d'animaux ou d'insectes vénéneux. Tout -était là extraordinairement sec et propre. - -Cette grotte si vaste avait tellement charmé Hélène qu'elle eut regret -de ne pouvoir venir demeurer là. Son inconvénient principal consistait -en ce que la lumière du jour ne pouvait y pénétrer. Mais en cas de -danger, cette grotte pouvait parfaitement lui servir de refuge. - -Après s'être assurée que le pauvre bouc avait suffisamment de fourrage -et d'eau, Hélène se rendit chez elle, avec l'intention d'en rapporter -une provision fraîche le soir. - -Mais lorsqu'elle revint dans la caverne, le vieux bouc n'existait plus. -Elle le traîna au dehors et, après avoir creusé une fosse non loin de -là, enfouit l'animal. - -Quelques semaines se passèrent, durant lesquelles Hélène s'occupait -activement de son ménage et de ses animaux. Lorsqu'elle avait du temps -libre, elle se rendait dans la forêt ou sur la plage, ou bien gravissait -la montagne. Dans l'une de ces promenades, elle cueillit des graines -d'une plante, à laquelle elle n'avait pas d'abord prêté d'attention. -Ayant examiné attentivement les flocons de duvet blanc qui recouvraient -ces graines, elle reconnut le cotonnier. - -Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie. Son linge était en fort -mauvais état par suite des blanchissages fréquents, et plus d'une fois -elle avait songé avec inquiétude aux moyens de le remplacer, quand il -serait complètement usé. Avec quelle reconnaissance elle pensa à sa -chère mère qui lui avait appris à filer! - -Sans plus attendre, elle résolut de tenter un essai le jour même et -cueillit à cet effet plusieurs branches de cotonnier. Le soir, à la -lueur de la lampe, elle enleva le duvet qui recouvrait les graines, -l'éplucha, le peigna et se mit à le filer à l'aide d'un petit bâton -pointu qui lui tenait lieu de fuseau. Comme ce travail lui était -familier, elle parvint à fabriquer des fils minces, égaux et solides. -Elle résolut de consacrer à cette besogne une heure par jour et -d'employer la future saison pluvieuse à la confection de son linge. - - - - -CHAPITRE XXX - -Une araignée extraordinaire.--Les écrevisses géantes.--Victoria -regia.--Les jaillisseurs.--L'apparition du Brocken.--Le journal d'une -fillette. - - -Depuis longtemps, Hélène nourrissait le projet de faire le tour de -l'île, pour achever la connaissance de son royaume. Sachant que cette -exploration lui prendrait au moins deux jours, elle approvisionna, dès -la veille, ses chèvres de fourrage et de sel. - -Le lendemain, elle se leva dès l'aube, prit pour deux jours de pain et -de dattes sèches et, accompagné de son inséparable «Petit ami», se -rendit dans la forêt par le même chemin qu'elle avait pris trois mois -auparavant pour revenir la nuit, avec les scarabées phosphorescents. - -La matinée était splendide. Pas un nuage dans le ciel. Hélène traversa -la forêt et la Vallée des Chèvres et gravit le versant opposé. Partout -ses regards rencontraient de grands bois, coupés de petites clairières à -la verdure fraîche et veloutée. - -Elle descendit la montagne et fit halte auprès d'un petit ruisseau pour -se réconforter avec un déjeuner frugal. A ses pieds était couché «Petit -ami», qui suivait curieusement du regard les petits oiseaux voltigeant -au-dessus de la jeune fille. - -Tout à coup Hélène vit, à deux pas d'elle, la terre remuer, et une sorte -de petit couvercle se souleva, d'où émergea une petite araignée. - -La jeune fille retint son souffle, sans détacher son regard de ce point. -Mais l'araignée s'était évidemment aperçue d'un voisinage dangereux; -elle disparut rapidement et le couvercle de terre retomba sur elle. Ce -couvercle s'harmonisait si bien avec la couleur du sol que, si Hélène ne -l'avait pas vu s'ouvrir, elle ne l'aurait jamais remarqué. - -Elle essaya de le soulever, mais elle sentit tout de suite que l'animal -le retenait en dedans. En jetant un regard par dessous, elle vit que -l'araignée avait saisi avec ses pattes de devant le couvercle recouvert -d'une toile soyeuse et, avec les autres, s'arcboutait contre les parois -de sa fosse. Quand Hélène l'ouvrit, l'araignée disparut vivement dans la -profondeur du trou. Cet insecte intéressa fortement la jeune fille et -elle résolut d'en explorer l'habitation. Ayant saisi légèrement les -bords, elle fut très surprise de retirer du trou tout le nid qui avait -l'aspect d'un sac transparent, au fond duquel était couchée l'araignée. -Ce sac ressemblait à un bas et était tissé d'une toile solide et -soyeuse. Après avoir admiré le logis de l'insecte, construit avec tant -d'art, la jeune fille le replaça avec précaution dans le trou. - -Lorsqu'elle eut enfin atteint le rivage, le soleil était déjà haut dans -le ciel. Elle se dirigea vers le promontoire, où elle était déjà venue -une fois, en s'efforçant de se tenir tout le temps à l'ombre. - -Au delà du promontoire se trouvait une langue de sable, qui s'avançait -au loin dans la mer. Pour ne pas faire un trop grand détour, Hélène -résolut de suivre la forêt en ligne droite et d'arriver ainsi à la plage -qui s'étendait au delà. Mais à peine avait-elle parcouru une centaine de -pas, qu'elle s'arrêta, frappée de surprise: devant elle, sous un groupe -de cocotiers, rampaient d'énormes écrevisses, d'une longueur de 0m,80. -Les unes tenaient dans leurs pinces immenses des noix de coco et, les -frappant contre une pierre, les brisaient et en mangeaient le contenu. -D'autres enfonçaient simplement la pointe de la pince dans la petite -cavité qui est à la base de la noix et l'ouvraient de cette façon. -Jamais Hélène n'avait vu d'écrevisses d'une taille aussi gigantesque, -vivant non dans l'eau, mais sur la terre. Elle remarqua que -quelques-unes d'entre elles entraient à reculons dans leurs trous -creusés sous les racines d'arbres séculaires. - -Mais quelques-uns de ces géants à carapace brune, s'étant évidemment -aperçus de la présence des nouveaux arrivés, se dirigèrent lentement -vers eux. «Petit ami» s'élança à leur rencontre, mais Hélène le rappela -et s'éloigna rapidement, fuyant le voisinage dangereux des écrevisses -géantes. - -Longtemps, elle suivit cette forêt vierge. Les rayons obliques du soleil -qui y pénétraient annonçaient le soir. Craignant d'avoir à passer la -nuit dans la forêt sombre, elle pressa le pas, dans l'espoir d'atteindre -encore de jour quelque clairière. - -Là-bas apparut, à travers les arbres, le ciel bleu. Hélène se dirigea de -ce côté et se trouva bientôt au bord d'un petit lac, dont les eaux -tranquilles étaient couvertes de plantes aquatiques d'une grosseur -extraordinaire. Au milieu de feuilles gigantesque apparaissaient -d'énormes fleurs violettes, blanches et jaunes, qui répandaient un -parfum délicieux. La beauté et la majesté de ces plantes, dans -lesquelles elle reconnut immédiatement la «Victoria regia», frappèrent -d'admiration la jeune fille. Les feuilles, qui ressemblaient à un plat -démesuré, avaient une longueur d'une toise environ et, légèrement -recourbées sur leurs bords, étaient soutenues par un pétiole très fort. -Le dessus était d'un vert éclatant, tandis que la partie inférieure -avait un reflet rouge. Au loin on apercevait sur une de ces feuilles -magnifiques un oiseau qui s'y promenait en cherchant des insectes. - -Hélène résolut de passer la nuit au bord de ce lac et vivement ramassa -des brindilles pour griller du pain. Lorsque le feu flamba, elle -s'achemina de nouveau vers la plante magnifique pour en admirer encore -la beauté, mais la plupart des fleurs avaient déjà replié leurs pétales -et quelques-unes même avaient disparu sous l'eau. En les examinant avec -plus d'attention, elle s'aperçut que peu à peu, toutes les autres fleurs -se fermaient et l'une après l'autre s'enfonçaient dans le lac. - -Après avoir apaisé sa faim et donné à manger à son compagnon fidèle, -Hélène s'endormit bientôt d'un profond sommeil. Elle savait que «Petit -ami» garderait jalousement son repos et ne laisserait s'approcher d'elle -ni un serpent, ni aucun autre animal. - -Le matin, elle se leva avec le soleil et la première chose qui frappa -ses regards, ce furent les splendides fleurs de «Victoria regia» qui, -émergeant de nouveau sur la surface du lac, l'une après l'autre, -dépliaient leurs pétales. - -En même temps son attention fut attirée par plusieurs petits poissons, -qui évoluaient tranquillement tout près du bord. Leur dos bleu foncé -était rayé de bandes argentées et bleu clair qui s'irisaient au soleil. -Ils pouvaient rivaliser par l'éclat de leurs couleurs avec les oiseaux -et les insectes les plus brillants. Mais voici qu'un de ces poissons -aperçut une petite mouche, qui s'était posée sur une plante suspendue -au-dessus de l'eau: il s'approcha vivement d'elle et, soudain, à une -distance d'une toise, lui lança quelques gouttes d'eau. Le coup avait -été dirigé avec tant de justesse, que la mouche tomba immédiatement à -l'eau, où elle fut avalée par le petit poisson. A cette manoeuvre, -Hélène reconnut que ces petits poissons appartenaient au genre des -«jaillisseurs». - -Après avoir éteint le feu, elle s'achemina courageusement en avant avec -son fidèle «Petit ami». Elle rencontrait, de-ci, de-là, des plantes et -des arbres inconnus, mais elle ne s'arrêtait pas, voulant être de retour -chez elle au moins vers le soir. - -Bientôt elle se trouva sur la lisière d'un bois devant une montagne -haute et escarpée. La matinée était d'une sérénité délicieuse. Aucune -brise ne soufflait. A grand'peine Hélène gravit le versant et, tout -essoufflée, s'arrêta au sommet. Le ciel était parfaitement pur; -seulement en bas, près du bord, flottait une sorte de brouillard à demi -transparent. Une vue magnifique se déroulait sur tout le pays avoisinant -et sur la mer. Là-bas, au milieu des forêts séculaires qui s'étendaient -sur un grand espace, scintillaient par endroits de petits lacs et des -ruisseaux qui, semblables à des fils d'argent, serpentaient parmi la -verdure fraîche des clairières et des forêts. - -Tout à coup Hélène faillit crier de peur. Sur le ciel absolument limpide -se dessinait une silhouette gigantesque de femme, auprès de laquelle se -tenait un énorme animal. L'apparition mystérieuse planait dans l'air et, -semblable à un fantôme, s'élevait au-dessus de la montagne. Hélène, -terrifiée, fit un pas en arrière, mais à sa vive surprise, la géante -effectua le même mouvement. Revenue de son étonnement et de sa frayeur, -Hélène se mit à observer curieusement comment cette image colossale -imitait tous ses gestes: qu'elle levât ou abaissât un bras, qu'elle -étendît les deux, la géante exécutait les mêmes mouvements. Hélène se -ressouvint de tout ce qu'elle avait lu ou entendu dire des mirages et -des phénomènes semblables à celui qui se passait devant elle, et se -rappela que son père lui avait fait le récit d'une apparition semblable, -qu'il avait vue en Allemagne, sur la montagne du Brocken. En se -remémorant les paroles de son père, elle s'aperçut alors qu'elle-même -tournait le dos au soleil et que la silhouette colossale se trouvait -au-dessus du léger brouillard qui flottait sur le rivage, et que, par -suite, c'était sa propre ombre qui se réflétait si extraordinairement -dans l'air à côté de celle de son chien. Bientôt le brouillard se -dissipa et l'apparition s'évanouit. - -[Illustration: L'apparition mystérieuse planait dans l'air.] - -Une fois au bas de la montagne, Hélène s'arrêta à la lisière du bois et -alluma de nouveau un feu pour griller des tranches de pain; mais à ce -moment elle s'aperçut que «Petit ami» se tenait devant un arbre qui lui -était inconnu et léchait avidement la liqueur blanchâtre qui en -découlait. Voyant avec quelles délices son ami se régalait de cette -liqueur, Hélène fit d'un autre côté une incision sur le tronc, d'où se -mit immédiatement à dégoutter une liqueur épaisse, douce et parfumée, -dont la saveur ne différait presque pas de celle du lait de vache. -Hélène en remplit une coquille de noix de coco et but avec plaisir cette -boisson agréable et rafraîchissante, quoique un peu visqueuse. Elle -devina aussitôt que c'était l'arbre à lait, dont la sève nourrit des -provinces entières. «Petit ami» trouva cette sève tellement à son goût -qu'il en savoura plusieurs coquilles que lui avait remplies sa -maîtresse. - -Durant son voyage, Hélène put se convaincre, autant que le lui -permettait sa longue-vue, qu'il n'existait aucune autre terre à -proximité de son île. L'île était inhabitée. - -En dehors du canton où elle s'était établie, on n'apercevait aucune -trace de l'homme. - -Ce fut seulement vers le soir, lorsque le soleil était à son déclin, -qu'Hélène atteignit sa vallée. - ---Bonjour, Hélène! Petit perroquet a faim. - -C'était «Joli» qui la saluait ainsi de son cri familier; et un instant -après son ami emplumé se perchait sur son épaule et, de joie, lui -becquetait l'oreille et les cheveux. - -Devant l'enclos, les petites chèvres coururent à sa rencontre en bêlant -tendrement. - -Cependant le soleil s'était couché. Ses derniers rayons s'éteignirent et -l'obscurité s'épaissit rapidement autour de la vallée où régnait le -calme et la paix. - -Hélène entra dans la caverne, l'éclaira avec sa lampe et, fatiguée, se -laissa tomber sur un banc de gazon. Jamais encore elle n'avait si -profondément senti son isolement. Il lui semblait même qu'elle avait -désappris de parler et une angoisse l'envahit, un désir intense de se -retrouver de nouveau dans la société des hommes et d'entendre une voix -humaine. - -Depuis ce moment, l'idée de la patrie ne la quittait plus. Chaque jour, -matin et soir, elle gravissait la montagne, et chaque fois s'en -retournait plus triste. - -Voulant laisser après elle un souvenir dans l'île, et dans la vague -espérance de pouvoir un jour, dans sa patrie, rappeler à sa mémoire tout -ce qu'elle y avait enduré, elle avait résolu de suivre l'exemple du -malheureux Français et d'écrire son journal. - -Elle employait les heures du matin aux occupations ordinaires de ménage -et consacrait celles de l'après-midi aux promenades et à la lecture. -Entre temps, elle écrivait dans son journal tout ce qui lui était arrivé -depuis qu'elle avait quitté sa ville natale. - - - - -CHAPITRE XXXI - -La voile désirée.--Les marins.--Les préparatifs de départ.--La -séparation.--Encore sur l'Océan.--Au pays natal! - - -Deux autres mois s'écoulèrent. Un soir, avant le coucher du soleil, -Hélène, selon son habitude, monta à son observatoire et braqua sa -lunette sur l'horizon lointain. Tout à coup elle tressaillit et faillit -laisser tomber la longue-vue. - ---Oh!... une voile! s'écria-t-elle dans un élan d'allégresse. - -Au loin s'apercevait en effet un point blanc. Hélène sentit ses mains -trembler et sa vue se troubler. Maîtrisant son émotion, elle regarda de -nouveau dans sa lunette. Son coeur palpitait à grands coups, et ses -tempes battaient fièvreusement. Elle revit de nouveau le même point -blanc qui paraissait immobile. Longtemps elle s'efforça de reconnaître -dans ce point un navire. Il lui semblait même que ce point s'éloignait, -s'évanouissait. Mais immédiatement après, elle le revoyait de nouveau. - -«Est-il possible que ce soit un navire? se demandait-elle? Non, je suis -folle, je me trompe... Si pourtant?...» - -A cette idée son coeur se mit à battre avec une telle violence, qu'elle -porta involontairement la main à sa poitrine. - -Mais le soleil commençait à décliner sur l'horizon, et ses derniers -rayons s'éteignirent dans le lointain. Hélène ne se décidait pas à -revenir dans sa caverne. - -«Et si c'est un navire, et qu'il s'en aille dans une autre direction -pendant la nuit?... pensa-t-elle, tandis qu'un frisson glacé parcourait -son corps. Non, je vais tout de suite allumer un feu, et je leur ferai -savoir ainsi que quelqu'un a ici besoin de leur secours»! - -Avec une hâte fébrile, elle ramassa des brindilles qu'elle alluma -rapidement. La mer était depuis longtemps noyée dans les ténèbres, mais -elle continuait toujours à entretenir le feu. Il flambait avec un tel -éclat, qu'on devait l'apercevoir même à la distance où se trouvait le -navire. Avec un espoir mêlé de crainte, Hélène écoutait si un coup de -canon n'allait pas retentir, en signe que le feu avait été aperçu. Mais -ce fut en vain. La mer, enveloppée d'obscurité, restait silencieuse et -seul le bruit léger des vagues qui se brisaient contre le rivage, -troublait le silence qui régnait autour d'elle. Elle resta longtemps sur -la montagne dans cette attente douloureuse, puis accablée de fatigue, -elle revint dans la caverne. Mais elle ne put fermer les yeux. Des idées -plus alarmantes les unes que les autres se succédaient sans cesse dans -son esprit: tantôt il lui semblait que le feu s'était éteint et que le -navire, ne le voyant plus, s'éloignait pour jamais, tantôt elle croyait -le voir se briser contre les écueils qui entouraient l'île. - -Ces idées bouleversaient tellement la jeune fille, qu'elle n'y tint plus -et se précipita hors de la caverne. Il commençait à faire jour. Sans -reprendre haleine, elle gravit la montagne et faillit s'évanouir de joie -et de bonheur. Les premiers rayons du soleil éclairèrent un grand navire -qui s'approchait de l'île toutes voiles dehors. Muette d'extase, elle -contemplait cette apparition miraculeuse, les yeux remplis de larmes, de -larmes d'allégresse... - -Cependant le navire s'arrêta à un mille de la côte et, quelques minutes -plus tard, un canot s'en détacha qui se dirigea vers la grève. - -Hélène était tellement émue, qu'elle eut à peine la force de descendre -sur le rivage pour aller à la rencontre du canot. Un vague sentiment de -crainte à l'égard de ces inconnus se glissa dans son âme et elle dut -recueillir toute son énergie pour ne pas s'enfuir dans sa caverne. - -[Illustration: Un navire s'approchait de l'île.] - -Le premier qui sauta du canot fut un marin à forte carrure, frisant la -cinquantaine, à la physionomie rude et sévère, évidemment le chef des -matelots. - ---Qui êtes-vous? fit-il en s'adressant à Hélène en anglais? - -La jeune tille s'était à ce point déshabituée de la vue d'êtres humains, -qu'elle perdit complètement la tête à cette simple question et ne put -prononcer un seul mot. - ---Dites-moi, mademoiselle, comment vous trouvez-vous ici? Êtes-vous -seule dans cette île? répéta doucement le rude marin, tandis que les -matelots qui l'accompagnaient entouraient Hélène avec curiosité. - -Mais la vue d'un si grand nombre d'hommes intimidait la jeune fille, et -elle put à peine murmurer en réponse quelques paroles inintelligibles. - ---Eh, maître! cria le capitaine à l'un des hommes qui l'accompagnaient. -A l'oeuvre! Donnez des ordres pour qu'on remplisse les tonnes d'eau. - -Sur un signe du maître d'équipage, tous les matelots se dirigèrent vers -le canot, où se trouvaient plusieurs tonnes vides. - ---Eh bien, mademoiselle, voulez-vous bien me dire maintenant si vous -êtes seule dans cette île et comment vous y êtes venue? - -La voix douce du marin donna du courage à la jeune fille. En quelques -mots, elle lui conta son histoire simple et douloureuse et finit par le -prier timidement de l'emmener avec lui et de la rapatrier. - -[Illustration: La voix douce du marin donna du courage à la jeune -fille.] - ---Soyez tranquille, mon enfant, fit le capitaine en lui frappant -doucement sur l'épaule. Je vous aiderai à revenir dans votre patrie. Par -mon entremise, le sort vous délivre de cette captivité! La dernière -tempête a entraîné notre navire loin de notre route directe et balayé du -pont presque tous les tonneaux d'eau douce. En apercevant cette petite -île qui ne se trouve même pas marquée sur la carte marine, j'ai dirigé -de ce côté mon navire pour l'approvisionner d'eau, et le feu que vous -avez allumé cette nuit m'a aidé à me guider. Et maintenant, ma chère -fillette, faites vos préparatifs de départ. Je vois que mes matelots -terminent leur besogne. Dans une heure, nous levons l'ancre. - ---Est-ce que vous voudrez bien me permettre d'emmener avec moi «Petit -ami», «Joli» et mes chèvres? demanda timidement Hélène. - ---Vous pouvez emmener «Petit ami» et «Joli», mais je vous conseille de -laisser ici vos chèvres: elles ne supporteraient pas un aussi long -voyage. Montrez-moi maintenant votre habitation. - -Le capitaine donna ordre à l'un de ses matelots de le suivre et se -rendit avec la jeune fille dans sa caverne. - -«Joli» vola de loin à la rencontre de sa maîtresse, tandis que les -chèvres l'attendaient devant la clôture en bêlant. - -Le vieux marin fut très étonné à la vue du ménage d'Hélène, si bien -organisé et où régnait un ordre et une propreté exemplaires. - ---Comme il fait bon ici! quel pays bienheureux! s'écria-t-il en -promenant ses regards sur la colline verdoyante, le lac cristallin et le -bois luxuriant. Je porterai cette île sur la carte et je conseillerai -aux émigrants de venir habiter ici. Chez eux ils souffrent du manque -d'ouvrage et s'en vont par centaines en Amérique, où il devient aussi -très difficile de gagner son pain quotidien, tandis que, avec de petites -ressources et relativement très peu de travail, ils peuvent, dans un -court espace de temps, transformer cette île en un grenier d'abondance, -qui assurera à tout jamais leur existence... Mais il est temps de nous -mettre en route. Je retourne sur le navire et vous, mademoiselle, donnez -vos effets au matelot, il vous aidera à les porter jusqu'au canot. Ne -tardez pas; tâchez de vous trouver dans une heure sur le rivage où vous -attendra une embarcation. - -A ces mots, le capitaine s'éloigna. - -Hélène recueillit soigneusement son journal, emballa le peu d'effets -qu'elle possédait et expédia le tout sur le rivage avec le matelot en -lui disant qu'elle allait bientôt le rejoindre. - -Tristes furent ces préparatifs et profondément pénibles ses adieux à ces -lieux chéris où tout lui rappelait si vivement son père. Après avoir -embrassé à plusieurs reprises ses chèvres, elle ouvrit la clôture et -leur rendit la liberté. Mais les animaux aimants ne voulaient pas la -quitter et la suivaient partout. Pour la dernière fois, elle visita, en -compagnie de ses favorites, ces sites si familiers et gravit la haute -montagne de l'autre côté de laquelle, semblables à des sentinelles -silencieuses, se dressaient les sombres cyprès, qui abritaient sous leur -ombrage les cendres vénérées de son père. Les yeux inondés de larmes, -elle tomba à genoux et, disant un dernier adieu à cet endroit sacré, -elle descendit, le coeur gros, sur la grève où l'attendait le canot. - -Après avoir, pour la dernière fois, caressé ses chèvres, elle s'embarqua -dans le canot, où elle fut aussitôt suivie par «Petit ami». «Joli» était -perché sur son bras. Le canot démarra et se dirigea rapidement vers le -navire. Hélène regardait avec tristesse ses chèvres qui saluaient son -départ de bêlements plaintifs. - -Elle fut accueillie sur le navire par le capitaine et sa femme, une -personne d'un certain âge dont la physionomie respirait la bonté. - ---Eh bien, voilà la jeune fille dont je viens de te parler! fit-il d'un -ton badin, en présentant Hélène à sa femme. - -La bonne dame lui sourit affectueusement et l'emmena dans sa cabine. - -Là, tout en lui cherchant un costume plus convenable et des chaussures -neuves, afin de remplacer ses vêtements usés et ses sandales incommodes, -elle la pria de lui conter en détail sa vie dans cette île déserte. Avec -un intérêt profond, elle écouta le récit douloureux de la jeune fille, -dont les yeux, au souvenir de son père, se mouillèrent plus d'une fois. - -Lorsqu'elle eut terminé son récit, la femme du capitaine l'embrassa avec -effusion et s'efforça de calmer sa douleur en lui prodiguant des paroles -de réconfort et d'encouragement. Cette sollicitude maternelle et cette -chaude consolation touchèrent profondément Hélène. Dans un élan de -reconnaissance, elle embrassa sa mère adoptive et se serra avec -confiance contre son coeur. - ---Et maintenant, mon enfant, dit l'excellente dame, j'ai à m'occuper de -mon ménage. Vous pouvez vous promener, en attendant, sur le pont ou bien -vous occuper à quelque chose ici. Voilà la chambre qui vous est -destinée, ajouta-t-elle, en indiquant une porte entr'ouverte qui menait -dans une petite cabine gentille et proprette. - - * * * * * - -Cependant le navire avait levé l'ancre et, toutes voiles dehors, -s'éloignait de l'île. Lorsque Hélène monta sur le pont, elle n'aperçut, -dans le lointain, qu'une mince bande de terre qui bientôt disparut à son -tour hors de vue. - -Elle se retrouvait de nouveau sur cet océan immense et perfide qui avait -failli la séparer à tout jamais de sa patrie et de sa mère bien-aimée, -et qui maintenant la séparait pour toujours du coin de terre où son père -dormait son dernier sommeil. - -Elle se transportait par la pensée dans son pays natal où, à l'extrémité -de la ville, au milieu d'un jardin fleuri, s'élevait une petite maison -proprette, sous le toit de laquelle elle avait passé les années -insouciantes de son enfance. Puis elle se remémorait les belles années -d'école, les devoirs préparés en compagnie d'amies aimantes, les jeux si -gais à l'air froid et piquant, les courses en traîneaux, le patinage, -etc. Puis, elle se rappelait la maladie de son père, leur départ, et des -larmes roulaient sur ses joues. - ---Eh bien, pourquoi cette rêverie, mademoiselle? lui dit le capitaine en -interrompant le cours de ses sombres pensées. Si le temps continue à -nous être aussi favorable, et que nous n'ayons pas à combattre contre -les vents contraires, dans cinq semaines nous serons chez nous. - -Quelques jours plus tard, un matin, se dessinèrent au loin les contours -familiers du cap de Bonne-Espérance. - -Pendant la route, Hélène passait presque tout le temps sur le pont, sa -lunette à la main. Ses amis, «Petit ami» et «Joli», devinrent bientôt -les favoris de tout l'équipage; le dernier surtout amusait tout le monde -avec son bavardage. - -Grâce au vent favorable, le navire atteignit les rivages de l'Angleterre -en quatre semaines. - -Là, le capitaine trouva le jour même un navire qui devait se rendre le -lendemain dans la ville natale d'Hélène, et dont le capitaine consentit -volontiers à emmener la jeune fille. - -Avec un sentiment de reconnaissance profonde, Hélène prit congé du -capitaine et de sa femme, qui lui promirent de revenir la voir dès que -l'occasion s'en présenterait. - -Il est impossible de décrire la joie de la pauvre mère qui, d'une façon -aussi inattendue, revoyait sa fille, qu'elle pleurait depuis si -longtemps. Mais les premiers élans de joie à peine passés, les larmes -montèrent aux yeux de la pauvre femme, au souvenir de son cher compagnon -perdu, dont la tombe était si loin, au milieu des eaux immenses de -l'océan orageux... La malheureuse femme, qui avait tant souffert, se -résigna sans murmurer à son sort, et concentra tout son amour sur le -seul être aimé qui lui restât, sur sa fille chérie. - -La mère fut très surprise du changement qui s'était opéré chez Hélène. -Enfant insouciante au départ, elle revenait jeune fille forte et -courageuse. Privée pendant un long temps de la société des hommes, elle -se mit à les aimer maintenant d'un amour réfléchi, et résolut de -consacrer sa vie au service et au bonheur de son prochain. Se rappelant -ses propres faiblesses et ses erreurs, elle considérait avec indulgence -les défauts d'autrui et était prête à secourir chacun en parole et en -acte. Les privations qu'elle avait endurées et les dangers qu'elle avait -courus avaient développé son énergie, lui avaient appris à trouver une -issue à n'importe quelle situation difficile, en l'habituant en même -temps au travail et à l'esprit d'initiative, tandis que son bon coeur et -son désir sincère de servir son prochain la faisaient bientôt aimer et -respecter dans toute la ville, où elle fut connue depuis lors sous le -nom de «Robinsonnette». - - -FIN. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Chapitre Ier.--Un vieux loup de mer.--Le départ pour un pays - lointain.--La pêche aux huîtres.--En plein océan.--Le - bleu-saphir.--Le Gulf-Stream. 1 - - Chapitre II.--Les maquereaux gigantesques.--Les - pêcheurs-bourreaux.--Les pétrels.--La tempête.--Le corsaire. - --Un incendie en mer.--Sauvés!--Destruction du _Neptune_. 9 - - Chapitre III.--Après le danger.--Cendres, soufre et ténèbres. - --Les feux Saint-Elme.--Les dauphins.--La mer des Sargasses. - --Laconstellation du Centaure.--Un océan en feu. 19 - - Chapitre IV.--«Un homme à la mer!»--Une chasse au requin.--Les - protégés d'un brigand des mers.--Les aéronautes.--Une pluie - d'insectes.--La vitesse du vent.--Le cap de Bonne-Espérance. - --L'attaque d'un monstre marin. 29 - - Chapitre V.--L'île enchantée.--Un nuage sinistre.--Le typhon. - --L'équipage abandonne le navire.--L'amour filial en face de - la mort.--Noyés! 41 - - Chapitre VI.--Le naufrage.--La vague fatale.--Échappés au péril! - --Le reflux.--Sur un navire brisé.--La première nuit sur un - rivage inconnu. 51 - - Chapitre VII.--Un sommeil agité.--L'effroi.--Un pays luxuriant. - --Les trésors d'un navire naufragé. 67 - - Chapitre VIII.--Une nuit terrible.--L'ouragan.--Une trombe - dévastatrice.--Appréhensions. 75 - - Chapitre IX.--Une trouvaille précieuse.--La première étape.--Sur - une île inhabitée.--Le figuier de Bengale.--Sur la cime d'une - montagne.--Une vallée attrayante. 83 - - Chapitre X.--Les colibris.--Un berceau étrange.--Les cygnes à - col noir.--Les frayeurs d'une petite exploratrice.--Les - chiffres énigmatiques.--Une grotte mystérieuse. 91 - - Chapitre XI.--Installation dans la vallée.--Une soirée tropicale. - --Une lettre étrange.--Pensées inquiètes. 101 - - Chapitre XII.--Examen de la caverne.--Une trouvaille agréable. - --Fatigue inaccoutumée.--Traces effacées. 107 - - Chapitre XIII.--Un livre vermoulu.--La demeure de l'inconnu. - --Découverte d'un journal.--Un ennemi emplumé. 115 - - Chapitre XIV.--Journal de l'ancien habitant de l'île. 123 - - Chapitre XV.--Les tortues.--La forêt de bambous.--Le pavillon. - --Le lotus.--L'échelle. 135 - - Chapitre XVI.--Vue du haut d'un palmier.--La cave.--Le brancard. - --Coucher de soleil.--Les étoiles filantes. 143 - - Chapitre XVII.--La forêt vierge.--Les mangeurs d'oiseaux.--Les - chèvres. 149 - - Chapitre XVIII.--La vie dans l'île.--Un monument énigmatique. - --La saison pluvieuse.--L'orage.--La maladie. 155 - - Chapitre XIX.--Réveil.--Un nouveau printemps. 165 - - Chapitre XX.--Le rétablissement.--La seconde lettre.--Un danger - inattendu.--Le mirage du bonheur. 171 - - Chapitre XXI.--Espoir déçu.--Un triste pressentiment.--La mort - du père. 177 - - Chapitre XXII.--Le désespoir.--Un coup de canon.--Un feu sur la - montagne.--Frayeur.--Le terre-neuve.--Pain et sel.--Fausse - alerte. 183 - - Chapitre XXIII.--Les chèvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du - chevreau. 195 - - Chapitre XXIV.--Pauvre chevreau!--Le traîneau.--Un terre-neuve - attelé.--L'enclos.--Les nouveaux prisonniers. 201 - - Chapitre XXV.--Un concert dans les airs.--Combat entre singes et - fillette.--Les fournisseurs quadrumanes.--«L'arbre à pain». 209 - - Chapitre XXVI.--Exploration de l'île.--Les mimosas.--«L'arbre - des voyageurs».--Les scarabées luisants.--Une nuit en pleine - forêt vierge.--Le terre-neuve conducteur. 215 - - Chapitre XXVII.--La cueillette.--Une lampe vivante.--Le serpent - et le perroquet.--Un prisonnier emplumé. 223 - - Chapitre XXVIII.--Cloîtrée!--Un élève qui fait des progrès. 229 - - Chapitre XXIX.--Le printemps.--Peur mal fondée.--La caverne du - vieux bouc.--Une grotte enchantée.--Le coton. 235 - - Chapitre XXX.--Une araignée extraordinaire.--Les écrevisses - géantes.--Victoria regia.--Les jaillisseurs.--L'apparition du - Brocken.--Le journal d'une fillette. 243 - - Chapitre XXXI.--La voile désirée.--Les marins.--Les préparatifs - de départ.--La séparation.--Encore sur l'océan.--Au pays - natal! 253 - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of La nouvelle Robinsonnette, by -Edward Andreyevich Granström - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NOUVELLE ROBINSONNETTE *** - -***** This file should be named 63409-8.txt or 63409-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/4/0/63409/ - -Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by the -Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at -http://gallica.bnf.fr) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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