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-The Project Gutenberg EBook of La nouvelle Robinsonnette, by
-Edward Andreyevich Granström
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La nouvelle Robinsonnette
- Aventures d'une fillette sur une île déserte
-
-Author: Edward Andreyevich Granström
-
-Translator: Léon Golschmann
- Ernest Jaubert
-
-Release Date: October 8, 2020 [EBook #63409]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NOUVELLE ROBINSONNETTE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
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- E. GRANSTRÖM
-
- La nouvelle
- ROBINSONNETTE
-
- AVENTURES D'UNE FILLETTE
- SUR UNE ILE DÉSERTE
-
- ADAPTÉ DU RUSSE
- AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR
- Par Léon GOLSCHMANN & Ernest JAUBERT
-
-
- PARIS
- LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET Cie
- IMPRIMEURS DE L'INSTITUT, RUE JACOB, 56
-
-
-
-
-_Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y
-compris la Suède et la Norvège._
-
-
-TYPOGRAPHIE: FIRMIN-DIDOT ET Cie.--MESNIL (EURE).
-
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-
-
-[Illustration: Hélène assise au milieu de ses compagnons d'infortune.]
-
-
-
-
-Robinsonnette
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Un vieux loup de mer.--Le départ pour un pays lointain.--La pêche aux
-huîtres.--En plein Océan.--Le Gulf-Stream.
-
-
-Vieux marin, le capitaine S., pendant les quarante années de sa vie
-errante, avait visité presque toutes les mers du globe. Partout on le
-connaissait comme un homme droit, honnête et instruit. Ayant atteint sa
-soixantième année, il résolut de quitter l'élément orageux pour aller
-passer le restant de ses jours dans sa ville natale, à Gothenbourg,
-auprès de sa famille bien-aimée.
-
-Sa femme, bonne et intelligente créature, ressentait pour la mer une
-crainte invincible. Lorsque, autrefois, son mari s'embarquait, elle
-appréhendait toujours de ne plus le revoir. Cette inquiétude continuelle
-avait fini par ébranler fortement sa santé.
-
-Leur fille unique, Hélène, que son père adorait, étudiait dans un
-pensionnat dirigé par une amie de sa mère. Son bon coeur et ses
-excellentes aptitudes la firent bientôt aimer par tout le monde.
-
-La plus grande joie qu'elle donnât à son père, c'était quand elle
-s'asseyait au piano et lui chantait ses chansons favorites. Il
-l'accompagnait souvent de sa voix de basse, à laquelle tant d'années
-d'une vie inquiète et agitée n'avaient rien ôté de son charme et de sa
-douceur.
-
-Hélène venait à peine d'entrer dans sa quinzième année, quand son père
-perdit soudainement la vue. A partir de ce moment, la fillette ne le
-quitta plus: elle allait avec lui à la promenade, lui faisait la lecture
-à haute voix, et s'efforçait, par tous les moyens, d'adoucir le malheur
-qui l'avait frappé. Lui, de son côté, enseignait à sa fille tout ce
-qu'il savait et, grâce à une mémoire excellente, elle apprit de lui,
-dans l'espace d'une année, plusieurs langues européennes.
-
-Le vieux capitaine eut recours à tous les médecins réputés de sa ville,
-mais aucun d'eux ne put lui rendre la vue. Enfin, il se souvint que,
-pendant un séjour en Italie, il avait fait la connaissance d'un célèbre
-oculiste, dont le nom était fameux dans toute l'Europe. Le vieillard
-résolut de s'adresser à lui. Malgré l'amour qu'elle portait à son mari,
-la mère d'Hélène ne put surmonter la crainte que lui inspirait la mer,
-et se décida à laisser partir sa fille avec son père, lequel, de son
-côté, estimait qu'il aurait bien de la peine à se passer d'elle,
-personne ne sachant comme elle lui faire la lecture, se conformer à ses
-habitudes et à ses goûts.
-
-Le voyage lointain qu'elle devait entreprendre enchantait Hélène. Son
-imagination ardente lui retraçait d'avance la joie qu'elle aurait à
-contempler les monuments majestueux et sans prix de l'art italien, à
-admirer les beautés de la nature méridionale.
-
-Le jour du départ arriva. Gaîment elle prit congé de ses amies, qu'elle
-espérait revoir dans une année.
-
-Mais les adieux de sa mère bien-aimée lui causèrent beaucoup de chagrin.
-Ce fut en pleurant qu'elle reçut sa bénédiction, en pleurant qu'elle lui
-promit de soigner le vieillard avec la sollicitude la plus dévouée.
-
-Le père et la fille se rendirent à bord du brick _Le Neptune_, que
-commandait l'un des amis du vieux marin. Un vent favorable les porta
-rapidement en pleine mer et les rives de leur pays natal disparurent
-bientôt derrière l'horizon. A peine la dernière bande de terre se
-fut-elle dérobée à ses regards, que des larmes brillèrent aux paupières
-d'Hélène; il lui sembla que jamais elle ne reverrait sa mère, ses amies,
-sa patrie... L'océan immense lui apparut comme un désert sombre; un
-sentiment d'indicible tristesse s'empara de son âme.
-
-Le troisième jour, Hélène aperçut dans le lointain une flottille
-considérable de petits navires, qui tournaient autour d'une seule et
-même place. Ayant regardé dans la lunette d'approche, elle s'aperçut,
-que ces navires, les voiles déployées, pêchaient quelque chose au fond
-de la mer.
-
---Voyez, voyez! fit-elle en s'adressant au capitaine; quelle multitude
-de pêcheurs, là-bas, sur un seul point! Il est à croire qu'il y a là
-beaucoup de poisson.
-
---Non, Hélène, ce n'est pas du poisson qu'on pêche là-bas, mais des
-huîtres. Ici se trouve une des plus riches huîtrières.
-
---Est-ce qu'on peut les pêcher à l'aide des filets? Les huîtres gisent
-pourtant au fond de la mer.
-
---On emploie pour cette pêche un engin peu compliqué, qui rappelle la
-drague, et que l'on traîne sur le fond de la mer en arrachant ainsi les
-huîtres qui y adhérent.
-
---Mais de cette façon on finira par les détruire toutes?
-
---Non, mon amie, fit observer le père d'Hélène, assis non loin de là.
-Les huîtres se multiplient dans des proportions incroyables. Une seule
-huître reproduit plusieurs millions de ses semblables et pourrait
-remplir de sa postérité plusieurs milliers de tonneaux. Malheureusement,
-elles sont exposées à bien des dangers pendant leur développement. A un
-certain moment, ces petits êtres s'élèvent par myriades, semblables à
-une poussière vivante, au-dessus de leur banc et errent en liberté,
-jusqu'à ce que vienne pour elles le temps de se fixer. Pendant cette
-période, elles périssent en quantité innombrable: les courants marins,
-les flux et les reflux les emportent loin du banc et leur enlèvent ainsi
-la possibilité de trouver le sol nécessaire pour se fixer. Ensuite, les
-poissons en dévorent un grand nombre; les écrevisses guettent l'instant
-où la pauvre huître ouvrira ses valves pour se régaler de sa chair
-savoureuse; les étoiles de mer les sucent avidement, et les limaçons,
-perçant avec leur trompe des trous dans la coquille, se saisissent ainsi
-de leur proie. Si la très sage nature n'avait soin d'augmenter
-continuellement leur nombre, elles auraient bien vite disparu de la
-surface de la terre.
-
-[Illustration: Autour d'eux s'étendait une immense plaine d'eau.]
-
-Tout en écoutant son père, Hélène suivait curieusement du regard la
-petite flottille, jusqu'à ce qu'elle se fût évanouie à l'horizon.
-
-Le temps se maintenait toujours très beau. Le sixième jour de leur
-voyage, les voyageurs entrèrent dans l'Océan Atlantique. Autour d'eux
-s'étendait une immense plaine d'eau. Alors seulement Hélène comprit,
-pour la première fois, ce que c'était qu'une mer bleue: la teinte
-vert-trouble de la mer du Nord faisait place ici à l'azur le plus
-intense. Ce n'était pas seulement une eau colorée légèrement à la
-surface, mais une masse épaisse de saphir également bleue au soleil et à
-l'ombre.
-
---Papa, fit la fillette, en s'adressant à son père assis à ses côtés; je
-n'ai jamais vu la mer d'un bleu aussi beau. Celle de nos côtes est tout
-simplement trouble en comparaison de ce que je vois ici.
-
---Ce bleu, ma petite amie, résulte de la présence du sel dans l'eau de
-la mer; il est particulièrement visible dans l'eau chaude du courant
-équatorial dont font partie le Gulf-Stream et le Currosivo. A ce courant
-bienfaisant, des contrées entières doivent leur existence. Que
-deviendrait sans lui notre Norvège? C'est grâce à lui et à lui seul, que
-notre climat est relativement si doux. A l'extrême nord de notre pays,
-on voit verdir des forêts et fleurir des plaines, tandis que dans
-d'autres contrées, sous la même latitude, toute la végétation
-s'engourdit sous la glace et les gelées. Le Gulf-Stream porte ses dons
-même au lointain Spitzberg, sur les rives duquel on trouve souvent des
-arbres venus des contrées méridionales de l'Amérique et des bords du
-Mississipi. Le Currosivo joue le même rôle à l'égard du littoral
-méridional de l'Alaska, et occidental de l'Amérique du Nord. En sortant
-du chaud Océan Indien, il baigne les rivages de l'Asie orientale et
-s'avance très loin vers le Nord. Les Aléoutiens, qui habitent le
-littoral du nord-est, ne connaissent presque pas d'autres bois que celui
-qui leur est fourni par le Currosivo des côtes de la Chine.
-
-Cependant le vaisseau fendait lentement les ondes, en laissant derrière
-lui un léger sillage, qui semblait, sous les rayons brillants du soleil
-à son déclin, refléter des millions de petites étoiles scintillantes. La
-mer elle-même étincelait et s'ensanglantait de pourpre. Des nuages
-blancs glissaient sur le ciel d'un rose violacé, dessinant les contours
-fantastiques et bizarres d'édifices féeriques, d'animaux et de monstres
-qui lentement disparaissaient pour faire place à d'autres. Hélène se
-tenait sur le pont, ravie de ce spectacle merveilleux.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-Les thons.--Les pêcheurs bourreaux.--Les pétrels.--La tempête.--Le
-corsaire.--Un incendie en mer.--Sauvés!--La destruction du _Neptune_.
-
-
-Depuis trois semaines régnait un temps magnifique.
-
-Le navire se trouvait alors à proximité du détroit de Gibraltar; il
-s'arrêta dans la rade de Lisbonne, où le capitaine avait à débarquer un
-petit chargement de marchandises. Sur le rivage, c'était une activité
-fébrile. Des centaines de canots allaient et venaient dans toutes les
-directions. On apprit qu'on se livrait à la pêche du thon. La pêche de
-ce poisson énorme, qui, comme son père le disait à Hélène, pouvait
-atteindre deux toises de longueur, constitue l'industrie principale de
-la plupart des pêcheurs espagnols, français et italiens. A une certaine
-époque de l'année, ils s'approchent des côtes en grandes troupes, pour
-frayer.
-
-Hélène s'aperçut qu'on tirait sur le bord un énorme filet.
-
---Voulez-vous venir avec moi pour assister à la pêche? lui demanda le
-pilote en chef. A en juger par la mine réjouie des pêcheurs, elle sera
-bonne.
-
---Va, Hélène, fit son père; c'est un spectacle intéressant.
-
-Hélène descendit avec le pilote dans le canot, où se trouvaient déjà
-quatre matelots; et l'embarcation fila vers l'endroit où se trouvaient
-les pêcheurs rangés autour du filet qu'on avait tiré tout près du bord.
-Sur le rivage était massée une foule de spectateurs avec des
-longues-vues. Lorsque le canot arriva auprès des pêcheurs, Hélène
-s'aperçut qu'ils s'étaient déjà préparés pour l'attaque et armés de
-fortes perches au bout desquelles étaient fixées des crochets en fer.
-Tous les canots entouraient la «chambre de mort» qui terminait le filet.
-Le filet s'approchait d'un mouvement lent et égal, aux cris incessants
-des pêcheurs. A mesure que la «chambre de mort» montait vers la surface,
-les canots se rapprochaient les uns des autres; en même temps
-l'agitation croissante annonçait l'approche du poisson.
-
-Mais voilà que retentit enfin le signal du carnage, et les pêcheurs se
-ruèrent sur leurs prisonniers en les massacrant et en les poursuivant.
-Dans ce cercle étroit il s'éleva une telle tempête que les vagues
-commençaient à inonder les bateaux. Les bourreaux travaillaient avec
-acharnement, en s'efforçant, pour la plupart, de tuer les plus gros des
-thons. Si un pêcheur était tombé en ce moment à la mer, personne, à coup
-sûr, ne fût allé à son secours, tant chacun était absorbé par ce
-terrible carnage. L'air tout autour était rempli d'un vacarme si
-assourdissant, qu'il était impossible d'y distinguer une voix humaine.
-L'eau, sur une grande étendue, était teinte du sang des malheureuses
-victimes.
-
-Au bout d'une heure, les vainqueurs se dirigèrent, en triomphe, vers le
-rivage.
-
-Ce massacre cruel fit une impression si pénible sur la jeune fille,
-qu'elle pria le pilote de retourner au plus vite sur le navire.
-
-Dans la journée, le capitaine put décharger ses marchandises et, vers le
-soir, le vaisseau leva de nouveau l'ancre et déploya les voiles.
-
-Mais, le lendemain matin, le vent commença à tomber et bientôt régna le
-calme complet. Les voiles pendaient tristement, dégonflées. Le navire
-s'arrêta, immobile, sur la plaine liquide, unie comme une glace. Un
-silence profond et accablant s'établit. Nulle part on ne voyait aucun
-être vivant. Même les poissons n'apparaissaient plus sur la surface de
-la mer; aussi loin que portât la vue, s'étendaient le ciel et le désert
-immense de l'Océan.
-
-Mais voilà qu'un puissant coup de vent agita la mer: au-dessus de l'eau
-apparurent deux petits oiseaux.
-
---Ce sont des pétrels! fit un des matelots. Ils n'apparaissent qu'à
-l'approche d'une tempête ou pendant la tempête même.
-
-Les hirondelles de mer tantôt s'élevaient dans les airs, tantôt
-descendaient au ras de l'eau et semblaient imiter tous les mouvements
-des ondes. Comme attachées à la vague, elles se maintenaient sur elle
-comme par magie, ou bien, les ailes largement déployées, planaient
-immobiles au-dessus de l'eau.
-
-Hélène jeta dans la mer un morceau de pain. Une des hirondelles, qui
-planait non loin, s'éleva instantanément au-dessus de la vague, fila
-comme un trait jusqu'à l'endroit où il était tombé et, l'ayant saisi, se
-mit de nouveau à se balancer en mesure au-dessus des ondes.
-
-Vers minuit, des nuages noirs apparurent sinistres au ciel; un vent
-impétueux souffla et la mer mugit. Un éclair brilla et immédiatement
-après retentirent les roulements assourdissants du tonnerre. Une tempête
-effroyable éclata. Les vagues gigantesques faisaient rebondir le
-bâtiment comme un copeau; tantôt il s'élevait sur leurs crêtes, tantôt
-il descendait tout d'un coup dans l'abîme, pour reparaître de nouveau
-sur la crête d'un autre flot.
-
-Les vagues s'élevaient de plus en plus haut et menaçaient à chaque
-moment d'engloutir le vaisseau. Hélène tâchait, de tout son pouvoir, de
-surmonter la peur qui s'emparait d'elle, pour ne pas effrayer son père,
-déjà assez inquiet sans cela.
-
-La tempête dura trois jours. Tout le monde redoutait à chaque instant la
-catastrophe. Les matelots étaient à bout de forces et, réduits au
-désespoir, étaient déjà prêts à abandonner les pompes. Heureusement,
-vers le matin, l'ouragan se calma et le danger disparut.
-
-Mais le navire avait été entraîné très loin au sud du détroit de
-Gibraltar. Il fallait revenir en arrière. Le capitaine jugea nécessaire
-de faire escale dans le port le plus proche de l'île de Madère, pour
-réparer les avaries qui s'étaient déclarées.
-
-[Illustration: Hélène faillit perdre connaissance.]
-
-Il se dirigea vers l'île, et il ne s'en trouvait plus qu'à une trentaine
-de milles, quand soudain, du haut d'un mât, retentit la voix du matelot
-de garde: «Un navire en vue!»
-
-Le capitaine monta sur la passerelle, regarda attentivement avec sa
-longue-vue dans la direction indiquée et, ayant reconnu aussitôt un
-corsaire dans le navire, donna ordre de mettre immédiatement à la voile,
-espérant ainsi pouvoir à temps se mettre à l'abri dans le port.
-
-Mais le corsaire s'approchait rapidement. Une heure s'était à peine
-écoulée, que de son bord retentit un coup de canon qui signifiait:
-«carguer les voiles et attendre.» Un instant après sur le mât du
-corsaire s'arborait le pavillon noir.
-
-Le capitaine consulta à la hâte son équipage. Tous, à l'unanimité,
-décidèrent de se défendre et de vendre chèrement leur vie. Les matelots
-préparèrent tout pour une défense désespérée, et chargèrent à gros
-boulets les quatre canons qui se trouvaient à bord.
-
-Cependant le navire continuait à naviguer vers l'île. Le corsaire, d'un
-nouveau coup de canon, lui fit pour la seconde fois le signal de
-s'arrêter; mais voyant que le navire continuait à fuir toutes voiles
-dehors, il ouvrit le feu avec toutes ses pièces.
-
-Une salve effroyable éclata. L'équipage du brick, malgré la supériorité
-de l'adversaire, chargeait rapidement les canons et, sans s'arrêter,
-répondait au feu du pirate, en lui causant à son tour un assez grand
-dommage.
-
-Hélène restait tout le temps dans la cabine et, serrée contre son père,
-essayait de paraître calme, quoique son coeur palpitât d'effroi. Tout à
-coup, un boulet du corsaire brisa la vitre de la cabine et, sifflant
-au-dessus de leurs têtes, alla s'enfoncer profondément dans le mur.
-Hélène faillit perdre connaissance. Ce combat inégal ne pouvait durer
-longtemps. La victoire devait rester au corsaire.
-
-Heureusement apparut dans le lointain un grand vaisseau à trois mâts
-qui, toutes voiles dehors, s'approchait vers le lieu du combat.
-
-En apercevant un adversaire plus fort, le pirate jugea bon d'éviter la
-lutte. Il fit une dernière décharge avec toutes ses pièces et, déployant
-ses voiles énormes, s'éloigna rapidement.
-
-Pourtant, quelques boulets avaient traversé la cale du navire et l'eau
-entrait avec bruit par ces ouvertures. Le capitaine envoya sur-le-champ
-quelques matelots aux pompes pour vider l'eau et les autres en bas, pour
-boucher les ouvertures. Mais cinq minutes s'étaient à peine écoulées que
-les matelots remontèrent sur le pont en déclarant que l'eau montait dans
-la cale avec une rapidité effroyable, et qu'il était impossible
-d'arriver jusqu'aux avaries.
-
-Pour comble de malheur, un incendie éclata dans la cuisine du navire. Le
-feu enveloppa d'abord l'avant du pont et en quelques instants se
-répandit dans les agrès. Les flammes se propagèrent rapidement sur tout
-le navire, et le pont retentit de cris d'horreur. Tout le monde se
-précipita vers les canots. En vain le capitaine essayait-il de rétablir
-l'ordre, personne ne l'écoutait plus. L'un des canots chavira et on ne
-put s'en servir. L'autre pourtant fut mis à la mer; une partie des
-matelots s'y jetèrent avec leurs effets qu'ils avaient traînés en
-attendant sur le pont. Une odeur suffocante de brûlé envahit le navire.
-
-Sur le trois-mâts on s'aperçut à temps du danger qui menaçait le brick.
-Deux canots s'en détachèrent et voguèrent rapidement vers le navire qui
-flambait.
-
-Cependant Hélène, quoique très effrayée, avait gardé sa présence
-d'esprit. Elle descendit promptement dans la cabine, conduisit son père
-sur le pont, puis à grand'peine y porta une de leurs malles, où se
-trouvaient les choses les plus indispensables et les plus précieuses.
-
-A peine les canots arrivaient-ils auprès du brick, que tout le monde s'y
-précipita. Le capitaine descendit le dernier.
-
-Comme les embarcations s'approchaient du trois-mâts, une détonation
-formidable retentit à bord du _Neptune_, et immédiatement après, une
-colonne de flammes l'enveloppa tout entier. Évidemment, le feu avait
-atteint les tonneaux de poudre. Le spectacle était véritablement
-terrifiant. Quelques instants plus tard, toute cette masse enflammée
-commença, en pétillant, à descendre dans la mer et disparut bientôt sous
-les vagues.
-
-Hélène se sentit frissonner à l'idée que son père et elle avaient failli
-succomber à une mort aussi horrible. Il lui semblait que c'était la
-destinée elle-même qui, au dernier moment, leur avait envoyé ce vaisseau
-pour les sauver.
-
-Le capitaine accueillit avec bienveillance ses nouveaux passagers et
-promit de les débarquer au cap de Bonne-Espérance.
-
---Là, vous trouverez facilement un navire qui vous ramènera en Europe,
-conclut-il.
-
-Mais il faut croire qu'une étoile funeste poursuivait Hélène et son
-père. Le capitaine avait eu l'intention de compléter au Cap son
-équipage, mais les matelots du _Neptune_ ayant consenti à entrer à son
-service, il n'avait plus besoin de s'écarter de son chemin direct et il
-persuada à ses hôtes de se rendre avec lui dans l'Inde, où il
-connaissait un oculiste excellent.
-
-Hélène regrettait beaucoup d'être obligée de s'en aller dans l'Inde,
-plutôt que dans la belle Italie, mais son père ne s'effrayait nullement
-de ce voyage et la fillette s'y résigna bientôt; elle commençait même à
-croire que les beautés de la nature indienne, si originale et si riche,
-présentaient un intérêt supérieur à celui que lui offrirait un voyage en
-Italie. Quant à la mer, l'enfant s'était déjà familiarisée avec elle et
-cette longue navigation ne lui faisait pas peur.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-Après le danger.--Cendres, soufre et ténèbres.--Les feux
-Saint-Elme.--Les dauphins.--La mer des Sargasses.--La constellation du
-Centaure.--Un Océan en feu.
-
-
-Le lendemain matin, après une journée aussi pleine d'inquiétude, Hélène
-et son père montèrent tard sur le pont. La matinée était magnifique. Ils
-s'assirent sur l'arrière du pont et se disposèrent à lire.
-
---Et pourtant, papa, dit Hélène, je regrette que nous ne voyions pas le
-Vésuve; il est en éruption maintenant.
-
---Il n'y a rien à regretter, mon enfant. Dans l'Inde et sur les îles de
-l'océan Indien il se trouve beaucoup de volcans. Peut-être aurons-nous
-l'occasion de voir ce phénomène terrible de la nature.
-
---Et toi, père, as-tu vu déjà une éruption de volcan?
-
---Oui, j'en ai vu et plus d'une fois. Mais celle que j'ai surtout
-présente à ma mémoire, c'est l'éruption du Krakatoa.
-
---Raconte-la-moi, père, je t'en prie.
-
---Volontiers, mon enfant. Une nuit, comme nous venions de dépasser les
-îles des Princes, je m'aperçus que la mer autour de nous avait pris une
-teinte blanchâtre qui bientôt devint complètement laiteuse. Le ciel
-était presque sans nuages et étincelait d'une quantité innombrable
-d'étoiles. Mais voilà que, dans la direction du Krakatoa, au nord-est,
-s'éleva un brouillard blanc et argenté et tout le ciel s'éclaira soudain
-d'une faible lueur rougeâtre. A l'aube nous aperçûmes, dans le lointain,
-le Krakatoa. Un énorme nuage noir recouvrait son sommet. Nous prîmes nos
-longues-vues et nous nous mîmes à observer le volcan. Une heure s'était
-à peine écoulée que nous vîmes affluer rapidement vers son sommet des
-nuages innombrables qui s'entassaient les uns sur les autres. Il se
-préparait là, évidemment, quelque chose d'extraordinaire. En effet nous
-entendîmes bientôt un bruit sourd et lointain, suivi de fortes
-détonations et de chocs souterrains. La mer frémit et s'agita en vagues
-irrégulières, comme une chaudière d'eau bouillonnante, en lançant le
-navire de tous les côtés. La secousse était si forte, qu'au premier
-moment, nous crûmes avoir donné contre un écueil. Les matelots
-s'élancèrent pour carguer les voiles. Cependant les détonations du
-volcan se changeaient en un tonnerre tellement formidable, que je me vis
-obligé de transmettre mes ordres à l'aide du porte-voix. A peine les
-voiles furent-elles repliées que le ciel s'obscurcit entièrement et une
-nuit complète s'établit, en même temps que nous étions inondés d'une
-vraie pluie de cendres et de boue liquide, mêlée à des débris de pierre
-ponce. En très peu de temps, la mer autour de nous et le navire lui-même
-se couvrirent d'une épaisse couche de cendres, à travers lesquelles il
-avançait très difficilement. L'air était tellement imprégné de soufre,
-qu'il devenait difficile de respirer. Mais voilà qu'au milieu de ce
-tonnerre retentissant éclatèrent plusieurs coups plus formidables que
-les autres et soudain, des ténèbres si épaisses nous enveloppèrent,
-qu'il était impossible de distinguer sa propre main: au même moment, à
-l'extrémité des mâts, brillèrent les feux rougeâtres de Saint-Elme. Ce
-phénomène imposant dura près d'une heure. Les secousses souterraines et
-les détonations du volcan continuaient avec la même force, quand tout à
-coup éclata une explosion si terrible que le navire craqua dans toutes
-ses jointures et s'arrêta instantanément, comme s'il s'était heurté
-contre un énorme récif. Un moment plus tard, nous vîmes une vague
-gigantesque s'élancer avec une rapidité effroyable vers les îles qui
-apparaissaient au loin. Elle passa au-dessus d'elles, en entraînant tout
-ce qui vivait à leur surface et toujours avec la même impétuosité
-s'élança plus loin. Heureusement, le timonier put virer de bord à temps
-et conjurer ainsi le danger qui nous menaçait. Cependant, les
-détonations et les secousses devenaient plus faibles, mais les cendres
-et les pierres continuaient à pleuvoir sur nous. Nous dûmes faire de
-grands efforts pour sortir de cette espèce de champ flottant qu'elles
-formaient autour de nous. Mais dans quel état se trouvait notre navire!
-les ponts et les côtés étaient comme enduits d'une épaisse couche de
-ciment; les mâts, les agrès et les voiles présentaient le même aspect.
-Heureusement personne ne fut atteint.
-
---D'où viennent donc ces feux de Saint-Elme? demanda Hélène.
-
---Ces jolis feux, répondit le vieux marin, sont dus à un dégagement
-abondant de l'électricité terrestre attirée par celle des nuages
-orageux. Le plus souvent ils apparaissent sur les objets terminés en
-pointe, tels que les extrémités des mâts, les crocs, etc. Mais une fois
-j'ai eu l'occasion de voir ces points lumineux briller sur les oreilles
-des chevaux. Cela m'est arrivé pendant mon séjour en France. Je m'en
-souviens, comme si c'était à présent; je sortais de l'hôtel, pour
-prendre place dans la diligence qui devait me conduire dans la ville
-voisine. Au-dessus de nous était suspendu un nuage orageux, noir comme
-la nuit. Ayant jeté un regard sur les chevaux attelés, j'aperçus, à ma
-vive surprise, des étincelles sur les extrémités de leurs oreilles. Près
-de là stationnait un chariot rempli de paille, dont les pointes
-s'étaient soulevées et paraissaient également enveloppées de flammes. Le
-fouet même du cocher répandait une lumière éclatante. Au premier moment
-j'eus peur, croyant que la paille avait pris feu. Mais bientôt le nuage
-se dispersa et le phénomène disparut.
-
---Il m'est arrivé, à moi aussi, une fois, d'observer ce phénomène, fit
-le capitaine en s'approchant d'eux et en se mêlant à leur conversation.
-Je me promenais un jour sur une terrasse avec des camarades; la chaleur
-était suffocante et nous avions ôté nos chapeaux. Tout à coup, à notre
-grand étonnement, nous reconnûmes que la pointe de nos cheveux brillait
-et quand nous eûmes touché nos têtes, des feux semblables scintillèrent
-aux extrémités de nos doigts.
-
- * * * * *
-
-En ce moment Hélène s'aperçut qu'une troupe de dauphins s'approchait
-rapidement du navire.
-
-Elle ne connaissait ces jolis animaux que par les images et regardait
-maintenant avec une grande curiosité comme ils tournaient gaiement
-autour du navire et avec quelle adresse surprenante ils bondissaient
-hors de l'eau, en arquant leur beau corps brillant. Tous leurs
-mouvements étaient extrêmement rapides et enjoués; ils semblaient rouler
-ou courir sur les vagues plutôt qu'ils ne nageaient. Les matelots
-eux-mêmes se groupèrent près du bord pour voir s'ébattre ces pétulants
-animaux, qui tantôt s'élançaient, tantôt faisaient la culbute, tantôt
-sautaient l'un par-dessus l'autre et se cachaient de nouveau dans l'eau;
-ou bien, s'approchant du navire, ils avançaient leur tête hors de l'eau,
-comme pour mieux examiner l'équipage; puis, plongeant rapidement,
-passaient en dessous du navire pour apparaître du côté opposé, et se
-mettaient à nager en avant. Chaque fois qu'ils émergeaient à la surface,
-ils s'ébrouaient sourdement et laissaient échapper un petit jet d'eau.
-Le dos noir luisant de ces beaux animaux s'irisait au soleil de toutes
-les couleurs de l'arc-en-ciel, tandis que le ventre avait la teinte
-blanche et mate de la porcelaine. Après s'être ainsi divertie à son
-aise, toute la troupe prit soudain une autre direction et disparut hors
-de vue.
-
- * * * * *
-
-Plusieurs jours se passèrent. Une fois, en montant sur le pont, Hélène
-fut surprise de la lenteur avec laquelle le navire s'avançait.
-
---Dites-moi, je vous en prie, fit-elle en s'adressant au capitaine,
-pourquoi le vaisseau marche-t-il si lentement? La brise semble même un
-peu plus fraîche qu'hier et cependant voyez comme il se traîne!
-
---Nous sommes entrés dans la mer des Sargasses, répondit le capitaine;
-le fond en est couvert d'innombrables espèces d'algues, qui occupent ici
-un espace égal à celle de la France entière.
-
---Que dites-vous! s'écria Hélène. La mer est-elle si basse ici que les
-algues arrivent à frôler la coque du navire?
-
---Non, ma fillette chérie, elle est ici d'une très grande profondeur.
-Mais ces algues peuvent atteindre jusqu'à 100 toises de hauteur et leurs
-touffes épaisses s'élèvent jusqu'à la surface. Les marins n'aiment guère
-des endroits pareils, mais pour les animaux du monde sous-marin, cette
-végétation luxuriante a une importance extrême. Sans algues, la mer ne
-serait qu'un steppe nu et désert, incapable de nourrir cette faune
-infiniment riche qui remplit maintenant l'Océan. Ces forêts vierges, ces
-bois et ces plaines sous-marins servent de grenier d'abondance à tous
-les habitants de la mer.
-
-Le navire fendait lentement les flots. Hélène se mit à examiner
-attentivement l'eau transparente de la mer et un spectacle merveilleux
-s'offrit à ses regards: là-bas, en dessous d'elle, vivait et se
-développait tout un monde mystérieux de plantes et d'animaux. Partout
-s'étendaient des tiges et des feuilles allongées qui, semblables à de
-larges rubans vivants, ondoyaient, agitées par l'eau. Au milieu de cette
-forêt sous-marine nageaient une multitude de poissons, d'étoiles de mer,
-de méduses et d'autres animaux ignorés d'elle.
-
---Dites-moi, je vous prie, est-ce qu'il y a longtemps que les marins
-connaissent cette mer des Sargasses? reprit-elle.
-
---Oui, très longtemps. Autant que je sache, les Phéniciens connaissaient
-déjà une mer épaisse au delà des colonnes d'Hercule,--c'est-à-dire du
-détroit de Gibraltar--où s'enlisaient les vaisseaux. Ces mêmes forêts
-d'algues ont suscité beaucoup d'embarras à Colomb: en voyant les navires
-marcher si lentement, ses équipages prirent peur, et exigèrent le retour
-immédiat.
-
-Le temps se maintenait toujours au beau. Quoiqu'on eût tendu une toile
-au-dessus du pont, la chaleur de midi était insupportable. En revanche,
-les nuits étaient splendides. A peine le soleil achevait-il de
-disparaître à l'occident, qu'à l'orient l'horizon se couvrait de
-milliers de points brillants. Immédiatement après tombait la douce nuit
-des tropiques, et à l'oeil ébloui s'ouvrait le panorama majestueux du
-ciel. A une hauteur vertigineuse, comme à travers les ouvertures d'un
-château féerique illuminé, scintillait une multitude d'étoiles de toutes
-les grandeurs. Elles brillaient d'un éclat si merveilleux, qu'Hélène ne
-pouvait détourner ses regards de ce ciel d'un bleu foncé où
-resplendissaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle restait
-ainsi longtemps, absorbée dans la contemplation de ces feux verts, bleus
-et rouges, à reflets changeants, dispersés sur l'immense voûte des
-cieux, jusqu'à ce qu'enfin son regard se noyât dans l'abîme rosé de la
-voie lactée.
-
-Pleine d'enthousiasme, Hélène ne manquait pas de faire part de ses
-impressions à son père. Le capitaine lui indiqua les cinq astres qui
-composaient la constellation de la Croix-du-Sud. Elle regarda longtemps
-ces petites étoiles qui, à première vue, ne se distinguaient presque en
-rien des autres. En comparaison avec les deux énormes étoiles du
-Centaure, elles paraissaient même insignifiantes. Mais plus elle les
-observait et plus elle se trouvait charmée par leur éclat doux et
-caressant. Et depuis lors, en montant le soir sur le pont, elle
-cherchait toujours du regard d'abord la constellation de la Croix-du-Sud
-et, plus tard, après avoir admiré l'éclat des autres astres, elle se
-mettait de nouveau à contempler avec amour ces cinq petites étoiles,
-devenues si chères pour elle.
-
-Dans une de ces soirées, Hélène fut frappée d'un phénomène
-extraordinaire. Le soleil avait disparu dans l'Océan. La splendeur qui
-accompagnait son coucher s'était éteinte. La nuit tombait. Les contours
-du vaisseau s'estompaient, de plus en plus incertains et sombres. La
-mer, de bleue qu'elle était, devint d'abord grise, puis d'un noir
-impénétrable... Tout à coup, une lueur apparut tout autour: soudain,
-toute la mer s'alluma, se mit à flamber et bientôt ne fut plus qu'une
-masse continue de feu. Les crêtes écumeuses des vagues se distinguaient
-par leur éclat particulièrement vif. Mais voilà qu'une pluie fine se mit
-à tomber et tout l'Océan flamboya avec une telle intensité qu'en dépit
-du ciel complètement sombre, on aurait pu distinguer sur le haut du mât
-le plus petit insecte.
-
-Les matelots considéraient avec indifférence ce phénomène qui
-apparemment leur était très familier. Seul un jeune mousse qui, pour la
-première fois, accomplissait une navigation lointaine, s'arrêta,
-stupéfait, près du bord.
-
-Ce spectacle avait tellement frappé Hélène qu'au premier moment elle
-n'en voulut point croire ses propres yeux.
-
---Qu'est-ce que c'est que cela? fit-elle, toute perplexe, au capitaine
-qui se tenait non loin d'elle, en lui montrant la mer.
-
---C'est la mer qui brûle! répondit en souriant le capitaine, comme s'il
-eût voulu prolonger sa surprise. Cette lueur, continua-t-il, vient
-d'animaux microscopiques, qu'on appelle «porte-lumières» et qui, en
-certains endroits de la mer, se rencontrent en une quantité prodigieuse.
-Ils répandent, comme vous voyez, une lueur phosphorescente rougeâtre,
-qui augmente avec le mouvement de l'eau ou la pluie, et devient si vive
-qu'elle permet même de lire un livre imprimé en petits caractères.
-
-Hélène pria le mousse de puiser pour elle de cette eau flamboyante et
-lorsque celui-ci, après avoir fait descendre le seau, se mit à le
-retirer, les gouttes d'eau qui rejaillissaient de toutes parts
-éparpillèrent une vraie pluie de flamme. Dans le seau, l'eau scintillait
-de milliers de petits feux, gros comme une tête d'épingle.
-
---C'est admirablement beau, s'écria la fillette, toute ravie.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-«Un homme à la mer».--Une chasse au requin.--Les protégés d'un brigand
-des mers.--Les aéronautes.--Une pluie d'insectes.--La vitesse du
-vent.--Le cap de Bonne-Espérance.--L'attaque d'un monstre marin.
-
-
-Quelques jours plus tard Hélène, assise avec son père sur le pont, lui
-faisait la lecture. Le vaisseau se balançait lentement en glissant sur
-les flots, poussé par une brise légère.
-
-Tout à coup un cri résonna sur l'avant: «Un homme à la mer!» Tous se
-précipitèrent vers le bord. Le capitaine donna immédiatement l'ordre de
-carguer les voiles et envoya trois matelots au secours de leur camarade
-qui, en attendant, se démenait fort des bras et des jambes et se
-maintenait bravement sur les flots. Les matelots mirent aussitôt un
-canot à la mer et saisirent vigoureusement les rames. Mais en ce même
-moment ils aperçurent avec terreur, au-dessus de l'eau, la tête et la
-nageoire triangulaire d'un requin, qui filait avec une rapidité
-incroyable vers le malheureux. Au bout d'un instant apparut sur l'eau la
-queue puissante du monstre, puis un cri épouvantable déchira l'air et le
-matelot disparut sous les ondes.
-
-A la vue de cet affreux spectacle, le sang se figea dans les veines des
-assistants et l'impression accablante qu'il produisit persista longtemps
-dans leurs esprits.
-
-Enfin les voiles furent déployées de nouveau et le navire continua son
-chemin. Pour venger leur malheureux camarade, les matelots se mirent à
-préparer un hameçon de dimensions énormes. Sur un grand croc en fer,
-fixé à un gros câble, ils avaient piqué un bon morceau de viande grasse
-et ils l'avaient jeté à la mer. Pendant quelque temps, ils observèrent
-avec impatience si le hideux animal n'apparaîtrait pas quelque part;
-puis, fatigués d'attendre, ils se remirent chacun à sa besogne.
-
-Mais voilà que, trois heures environ après le douloureux accident, on
-entendit, près du navire, comme un clapotement et on vit l'eau rejaillir
-de toutes parts. Les matelots se précipitèrent et s'aperçurent que le
-câble était très tendu.
-
---Le requin, le requin! s'écrièrent-ils tout d'une voix.
-
-Et ils se mirent à tirer avec ensemble l'énorme hameçon. A leur grande
-joie, apparut bientôt sur l'eau la tête de ce brigand de mer: le croc
-avait pénétré profondément dans sa gueule.
-
-Le requin se tordait horriblement et se débattait avec une telle rage
-contre le flanc du navire, que les matelots craignaient à tout moment de
-le voir se détacher du croc. Ils purent pourtant, avec de grands
-efforts, le hisser sur le pont. Sa gueule énorme, garnie de plusieurs
-rangées de dents longues et pointues, s'ouvrait et se refermait avec une
-telle force que, quand l'un des matelots y enfonça une grosse bûche,
-elle craqua sous leur morsure. Ses yeux verdâtres de chat brillaient
-d'une fureur impuissante et, de temps en temps, il battait avec sa queue
-le navire, avec une force telle qu'il aurait pu tuer un homme d'un seul
-coup. Afin d'éviter un malheur, un des matelots s'approcha de lui, avec
-précaution, par derrière et, d'un coup de hache adroitement appliqué,
-lui coupa la queue, après quoi l'animal mourut rapidement d'hémorragie.
-
-[Illustration: Un homme à la mer!]
-
-Cependant Hélène s'était aperçue qu'auprès du navire, à la surface de
-l'eau, allaient et venaient deux poissons d'assez petite taille.
-C'étaient les pilotes, amis et compagnons fidèles du requin pris. Hélène
-savait par les livres que ces poissons accompagnent toujours les
-requins, leur trouvent la proie et les amènent vers celle-ci, se
-nourrissant eux-mêmes des miettes que leur laisse leur protecteur
-puissant auprès duquel ils se sentent à l'abri des autres poissons
-carnivores. Sur la prière d'Hélène, un matelot jeta l'hameçon et au bout
-de quelques instants pêcha un pilote. Maintenant Hélène avait l'occasion
-d'examiner de près ce fidèle compagnon du requin. C'était un très joli
-poisson de couleur bleuâtre, au dos foncé et au ventre argenté.
-
- * * * * *
-
-De tous les animaux, dont Hélène avait fait connaissance pendant sa
-navigation, ceux qui l'intéressaient le plus étaient les poissons
-volants. Il arrivait que des troupes entières de ces poissons
-entouraient le navire et s'élevant soudain hors de l'eau à une hauteur
-de deux ou trois toises, parcouraient rapidement dans l'air, avec un
-sifflement particulier, un espace d'une centaine de pas environ et
-disparaissaient de nouveau dans les flots. Souvent ce jeu se répétait
-plusieurs fois de suite.
-
-Hélène apprit de son père que, quand les poissons volants prenaient
-toujours une seule et même direction, c'était un indice qu'ils
-cherchaient à se soustraire à la poursuite des poissons carnivores. Mais
-elle eut aussi souvent l'occasion de constater que ces poissons volaient
-dans des directions différentes, passant l'un par-dessus l'autre,
-s'amusant apparemment à ce jeu. Une fois, ce jeu des poissons volants
-attira quelques pétrels, qui leur donnèrent la chasse. C'était un
-spectacle éminemment curieux. Les poissons voltigeaient avec une
-rapidité incroyable et disparaissaient dans l'eau en un clin d'oeil, de
-sorte que les pétrels, en dépit de leur adresse surprenante, avaient
-grand'peine à en saisir quelques-uns. Cette chasse dura très peu, parce
-que les poissons plongèrent bientôt complètement dans les flots. L'un
-d'eux tomba sur le pont et Hélène put ainsi l'examiner à loisir. Il
-avait le dos d'un très joli roux clair, les flancs d'un rouge tendre à
-reflets argentés et le ventre d'un rose foncé.
-
-Un jour Hélène, selon son habitude, faisait la lecture à son père sur le
-pont; ce soin l'absorbait à ce point qu'elle ne remarqua pas que le
-soleil avait disparu sous un nuage et qu'un vent frais s'était mis à
-souffler. Tout d'un coup elle vit tomber d'en haut, sur la table et le
-livre, des insectes inconnus. Stupéfaite, elle se leva brusquement de la
-table et, sans en croire ses yeux, elle regardait cette grêle d'insectes
-pleuvoir des nuages dans la mer et sur le pont.
-
-[Illustration: Le requin.]
-
---Papa, papa, s'écria-t-elle enfin, il se passe autour de nous quelque
-chose d'extraordinaire. Des insectes vivants tombent d'un nuage! Mais ce
-sont des sauterelles, papa! comment peuvent-elles se trouver ici, au
-milieu de l'Océan?
-
---C'est une pluie d'insectes, mon enfant, répondit le vieux marin,
-tandis que les matelots balayaient les sauterelles dans la mer. Il est
-probable que, quelque part sur le rivage, une trombe marine a rencontré
-une troupe de sauterelles et, l'enveloppant dans son tourbillon, l'a
-élevée dans les nuages où le vent l'a saisie et emportée dans la mer. Tu
-sais, n'est-ce pas, que le vent, dans les couches supérieures de l'air,
-souffle avec plus de force que dans les couches inférieures, ce qui a eu
-souvent pour conséquence que des sauterelles ont été emportées au loin,
-pendant des centaines et des milliers de kilomètres, jusqu'à ce
-qu'enfin, rencontrant un endroit plus calme, elle se soient mises à
-tomber en pluie sur la terre. Et non pas seulement des sauterelles, des
-chenilles et des hannetons, mais mêmes différentes plantes, comme par
-exemple, il y a quelques années, en Espagne, où tout d'un coup on vit
-pleuvoir des graines de froment. Il se trouva que le vent les avait
-apportées là de l'Afrique septentrionale, où la tempête avait balayé
-auparavant plusieurs amas de grains de blé.
-
---C'est surprenant! Je l'entends dire pour la première fois. Mais
-combien doit-elle être grande, la vitesse du vent, pour maintenir
-là-haut un nuage aussi énorme de sauterelles sans le laisser retomber
-sur la terre.
-
---Je crois que cette vitesse doit être de 12 à 14 toises par seconde.
-
---Est-ce que tu sais, papa, quelle est la vitesse du vent en diverses
-circonstances?
-
---Oui, mon enfant, et je te le dirai, si cela t'intéresse. Par exemple,
-la brise légère, qui agite à peine les feuilles sur les arbres, n'a
-qu'une vitesse d'un mètre environ par seconde. Lorsque sa vitesse est de
-7 à 8 toises par seconde, il soulève déjà la poussière et balance les
-arbres. Mais quand il atteint celle de 12 à 14 toises, il se transforme
-en tempête, et à 17 ou 20 toises par seconde, il devient un ouragan
-formidable, qui déracine les arbres et enlève les toits des maisons.
-Heureusement, sa vitesse ne va pas au delà. Si elle pouvait atteindre
-quarante toises par seconde, ce vent balayerait instantanément des
-villes entières, comme des tas de poussière.
-
-Encore une semaine de navigation tranquille se passa. Dans le lointain
-commença à se dessiner l'extrémité méridionale de l'Afrique. La mer, à
-mesure qu'on se rapprochait de la côte devenait, de bleue qu'elle était,
-d'une couleur brune verdâtre.
-
-Quelques heures plus tard, le navire avait atteint le cap de
-Bonne-Espérance où, au dire des marins, le vent mène une lutte éternelle
-contre une montagne gigantesque, où l'ouragan est à demeure. Ce n'est
-pas pour rien que ce cap portait autrefois le nom de cap des Tempêtes.
-
-Cette fois pourtant la mer était calme, à peine agitée d'une houle
-légère.
-
-Hélène se tenait sur le pont avec sa longue-vue et regardait le rivage
-peu hospitalier, sur lequel se dressaient trois montagnes énormes, tout
-à fait différentes d'aspect, et de formes bizarres, comme elle n'en
-avait jamais vu.
-
-A gauche s'élevait une montagne longue, pas trop escarpée, avec un
-enfoncement au milieu et le sommet en pente douce. A côté une autre,
-également large à la base, et le sommet comme tronqué, s'étendait en un
-large plateau. Elle avait l'aspect d'une énorme table ronde. Tout près,
-s'élevait perpendiculairement une troisième, dont la forme rappelait une
-tour inaccessible.
-
---C'est la montagne de la Table? demanda Hélène, en indiquant à un
-matelot qui se tenait auprès d'elle, celle qui se trouvait au milieu.
-
---Oui.
-
---Et comment s'appelle l'autre, à droite?
-
---Le Pic du Diable.
-
---Et à gauche?
-
---La montagne des Lions.
-
-Pareils à trois monstres, ces trois montagnes sombres montaient la garde
-autour du rivage méridional de l'Afrique, le protégeant contre la fureur
-des tempêtes et des ouragans.
-
-La montagne de la Table servait aux habitants du Cap d'indicateur exact
-du temps: lorsque son sommet s'enveloppait de nuages, une tempête était
-imminente.
-
---Regardez donc par là! fit le capitaine en passant auprès d'Hélène, et
-en lui désignant le large.
-
-Hélène regarda en arrière. A quelque distance du navire s'agitaient un
-grand nombre d'étranges animaux qui, semblables à de minuscules batelets
-aux voiles déployées, nageaient avec une grande vitesse. En les
-examinant avec plus d'attention, Hélène reconnut en eux des argonautes.
-Les gracieux mollusques se mouvaient à l'aide d'un petit tube, qui
-rejetait de l'eau; de leurs huit tentacules, deux, les plus larges,
-étaient dressés et gonflés, en guise de voiles. Avec sa longue-vue
-Hélène put examiner à son aise ces élégantes barquettes.
-
-Mais voilà que dans le lointain apparurent quelques pétrels. Les
-argonautes, comme s'ils eussent pressenti le danger, s'alarmèrent,
-replièrent leurs voiles, serrèrent leurs tentacules et, renversant leur
-coquille, disparurent sous l'eau. Tout cela s'effectua d'une manière si
-prompte et si adroite, que le meilleur navire aurait pu être jaloux de
-la rapidité de cette manoeuvre.
-
- * * * * *
-
-Le navire avait déjà presque dépassé le cap de Bonne-Espérance, lorsque
-le capitaine qui, en ce moment, explorait l'horizon avec sa lunette,
-aperçut à un mille à l'avant du navire un énorme animal, qui avançait
-lentement dans la même direction que lui. Tout l'équipage se réunit près
-du bord pour voir ce monstre. Lorsque le navire l'eut atteint, on
-reconnut un poulpe de dimensions extraordinaires, qui continuait à
-naviguer tranquillement en avant, sans faire attention au navire qui
-s'approchait de lui. Hélène tressaillit involontairement à la vue de ce
-monstre marin. Sa longueur était de 18 pieds environ, sans compter les
-huit terribles tentacules, longs de 5 à 6 pieds, et munis d'une grande
-quantité de ventouses. Ses yeux énormes, à fleur de tête, épouvantaient
-par leur vivacité. L'énorme gueule ressemblait à un bec de perroquet. En
-dépit de la grosseur de ce monstre, le capitaine résolut de s'en
-emparer, et donna l'ordre de lui lancer des harpons et de tirer sur lui.
-Mais les balles et les harpons pénétraient dans son corps comme dans une
-gelée. Pour se soustraire aux poursuites, l'animal disparut sous l'eau,
-mais il revint bientôt à la surface de l'autre côté du navire, et les
-matelots se mirent de nouveau à tirer sur lui et à lui lancer des
-harpons. Cela l'obligeait à se replonger dans la mer. Mais il n'y
-restait pas longtemps, et au bout de quelques minutes il reparaissait de
-nouveau et se mettait à fouetter rageusement l'eau avec ses tentacules
-monstrueux. La couleur de l'animal irrité se changea d'un gris clair en
-un rouge éclatant. Mettre à la mer un canot avec des hommes était
-dangereux, parce que le monstre, avec un seul de ses tentacules, pouvait
-le chavirer. Cette chasse se poursuivit ainsi pendant trois heures sans
-aucun résultat. Enfin l'un des matelots réussit à faire au monstre, avec
-son harpon, une blessure profonde d'où jaillit une sorte d'écume
-bouillonnante, mêlée avec du sang, en même temps que se répandait dans
-l'air une forte odeur de musc. Après bien des tentatives infructueuses,
-les matelots parvinrent à jeter un noeud coulant sur le poulpe; mais ce
-noeud glissa sur son corps visqueux et s'enroula autour d'un tentacule.
-Ce fut parmi les matelots une explosion de joie bruyante; ils se mirent
-à tirer en haut ce géant des mers, qui se débattait et frappait
-furieusement avec ses tentacules libres le flanc du navire. Enfin
-émergèrent à la surface d'abord un tentacule, puis une partie du corps
-du poulpe. Les matelots poussaient des hourras et hâlaient de toutes
-leurs forces sur la corde. Mais à peine avaient-ils hissé hors de l'eau
-la moitié de son corps, que le tentacule se détacha, et le mollusque
-gigantesque disparut pour toujours dans l'eau. A en juger par le
-tentacule dont le poids était de 30 livres, on pouvait supposer que
-l'animal entier en pesait 2000.
-
-Pendant trois jours, ce monstre servit de thème inépuisable aux
-conversations de tout l'équipage. A cette occasion on débita, il va sans
-dire, toutes sortes de contes en l'air sur des monstres marins, qui
-auraient enlevé des hommes du pont même des navires et noyé des
-vaisseaux entiers.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-L'île enchantée.--Un nuage sinistre.--Le typhon.--L'équipage abandonne
-le navire.--L'amour filial en face de la mort.--Noyés.
-
-
-Quelques jours plus tard, en montant le matin sur le pont, Hélène
-s'aperçut que le vent s'apaisait et que le navire avançait très
-lentement.
-
-Elle prit sa lunette et jeta un regard sur l'horizon qui l'entourait.
-
---La terre, la terre! s'écria-t-elle, en apercevant soudain au loin une
-étroite bande à peine visible.
-
---Ce n'est pas la terre, c'est un récif de corail, lui dit un matelot
-qui travaillait près de là.
-
---Ces îles sont la terreur de tous les marins, fit de son côté le
-capitaine qui avait entendu l'exclamation de la jeune fille: pendant une
-tempête, il est difficile d'apercevoir cette ceinture étroite, et c'est
-pourquoi très souvent ces récifs deviennent une tombe prématurée pour
-les marins.
-
---Est-il possible que des animaux aussi petits puissent ériger des
-constructions aussi grandioses? demanda la jeune fille étonnée.
-
---Ils habitent à une profondeur insignifiante en colonies très
-nombreuses et, après leur mort, leurs polypiers pétrifiés forment ces
-bancs menaçants de corail. Dans l'Océan Pacifique on rencontre de ces
-vastes récifs qui occupent une étendue de plusieurs kilomètres.
-
-Hélène examinait curieusement cette île, qui avait surgi, comme par
-enchantement, du sein de l'Océan.
-
-Mais voilà que le vent, déjà très faible, tomba tout à fait et le
-vaisseau s'arrêta. Le récif n'était éloigné du navire que de deux milles
-au plus.
-
---Comme je voudrais voir d'un peu près ces constructeurs infatigables de
-la mer! dit Hélène à son père.
-
-Le père exposa le désir de sa fille au capitaine, qui lui offrit
-immédiatement de s'y rendre avec un pilote. Un grand canot fut mis à la
-mer et six matelots se mirent à ramer vigoureusement.
-
-Quand ils furent arrivés près de l'île, le canot fut amarré à un récif
-qui surplombait. Par endroits, l'île était couverte d'une végétation
-tropicale; par ci, par là, on apercevait des palmiers solitaires. L'île
-elle-même présentait l'aspect d'un anneau régulier au milieu duquel se
-trouvait une lagune, unie comme un miroir, qui ressemblait à un port
-tranquille. Le temps était calme et la mer si transparente qu'Hélène put
-examiner à loisir ce jardin sous-marin. Le fond était tapissé de
-centaines, de milliers de polypes de corail qui, pareils à des fleurs
-bizarres, se balançaient sur des arbres et des buissons pétrifiés. Leurs
-intervalles étaient remplis par une mousse bigarrée, dans laquelle, en
-l'observant attentivement, on pouvait distinguer des millions de
-polypes. Ce spectacle était d'autant plus merveilleux que le soleil
-tropical y mêlait son éclat. Des poissons magnifiques, des formes et des
-couleurs les plus étranges, évoluaient autour des coraux, comme des
-colibris autour des plantes équatoriales. Les écrevisses transparentes y
-rampaient aussi en troupes entières avec des crabes bariolés, tandis que
-les rouges étoiles de mer, les noirs oursins et les méduses de toutes
-les formes fourmillaient au milieu d'une quantité innombrable de
-coquillages.
-
-Mais un coup de canon se fit entendre du navire, qui rappelait le canot,
-et Hélène, à son grand regret, dut interrompre ses observations.
-
-En remontant à bord, elle s'aperçut que le capitaine paraissait très
-inquiet. Les matelots couraient de part et d'autre, grimpaient sur les
-mâts et en descendaient avec la rapidité des chats; le capitaine se
-multipliait partout et partout résonnait sa voix forte et impérieuse.
-
-Profitant d'un instant de répit, Hélène l'interrogea sur le motif de
-l'alarme générale. Pour toute réponse, il lui indiqua un petit nuage
-sombre qui s'élevait au bout de l'horizon. Au-dessus d'eux le soleil
-resplendissait, le ciel était serein et le temps magnifique. Il sembla à
-Hélène que les appréhensions du capitaine étaient exagérées.
-
-Moins d'un quart d'heure après, le nuage montait lentement et
-majestueusement, obscurcissait le soleil et bientôt couvrait presque la
-moitié du firmament. Puis un brusque tourbillon s'abattit sur le navire
-et un vent effroyable se déchaîna. Le vaisseau s'inclina sur le côté et
-la mer, un instant avant unie et immobile, s'agita, mugit; les vagues se
-dressèrent menaçantes.
-
-Le nuage sinistre s'avançait rapidement et soudain, en plein jour, une
-nuit noire et impénétrable s'établit.
-
---Le typhon, le typhon! s'écrièrent les matelots pleins de terreur, en
-descendant rapidement des mâts sur lesquels ils repliaient les voiles.
-
-Quelques instants plus tard, les ténèbres s'illuminèrent subitement à la
-lueur éblouissante d'un éclair et tout le ciel s'embrasa. On entendit
-des roulements assourdissants de tonnerre, et les nuages crevèrent en
-une telle averse, qu'il semblait que le navire ne tiendrait pas contre
-ce déluge et coulerait à fond. La mer mugissait tumultueuse.
-
-Le navire n'obéissait plus au gouvernail. Il roulait au milieu des
-vagues qui bouillonnaient comme dans une chaudière, en décrivant sur la
-mer des cercles énormes. Rester sur le pont,--impossible; c'eût été
-s'exposer à une mort certaine. Tous les passagers s'étaient réfugiés
-dans les cabines et, recommandant leurs âmes à la Providence,
-attendaient l'issue fatale.
-
-Brusquement un silence sinistre, un silence de mort s'établit. Tous
-croyaient leur dernière heure venue. L'attente anxieuse de quelque chose
-d'effroyable augmentait encore l'horreur de ce moment. Subitement
-l'ouragan se déchaîna avec une force redoublée. Sur le pont un coup
-formidable retentit qui ébranla tout le navire. Un instant après les
-mâts étaient emportés à la mer.
-
-[Illustration: Le vieillard, plein d'effroi, appelait sa fille.]
-
-Personne ne se rappela comment l'ouragan avait fini. Le capitaine
-remonta le premier et, navré, contemplait le pont dévasté. Heureusement,
-il restait sur le navire trois canots qui au début de la tempête,
-avaient été solidement attachés aux mâts et qui maintenant tenaient
-encore à leurs débris.
-
-La tempête reprit, quoique avec une force moindre.
-
-Le troisième jour, à l'approche du matin, elle se calma; mais vers le
-soir, un vent violent se remettait à souffler et les vagues s'agitaient
-avec une telle fureur, que le navire en craquait dans ses oeuvres vives.
-
-Pour comble de malheur, une voie d'eau se déclara. La catastrophe
-paraissait inévitable, et Hélène considérait chaque moment comme le
-dernier de sa vie. Le capitaine et les matelots étaient à bout de
-forces, mais continuaient pourtant, infatigables, à pomper pour éloigner
-autant que possible la mort.
-
-Encore une nuit effroyable. L'aurore commençait à poindre, quand le
-navire retentit soudain de ces cris: terre, terre!
-
-Hélène se précipita sur le pont. En effet, à quelques milles du brick,
-on apercevait une terre. Les vagues gigantesques et furieuses, chassées
-par le vent, y entraînaient rapidement le navire. Le salut paraissait
-proche.
-
-C'était, à ce que l'on pouvait croire, une île, de deux milles de long à
-peu près. Du navire on apercevait très bien la côte sombre et rocheuse,
-où s'élevaient, de place en place, des palmiers solitaires. Les matelots
-se remirent à pomper avec une énergie décuplée. La vue du rivage si
-proche faisait renaître en eux l'espoir d'un prompt salut.
-
-Mais voici qu'éclate un craquement effroyable, et le navire s'arrête
-instantanément, échoué sur un écueil. Un cri de terreur s'échappa de
-toutes les poitrines. Les matelots se cramponnèrent à ce qu'ils purent,
-pour ne pas être emportés dans la mer par les vagues furieuses, qui
-s'élançaient par-dessus le pont et menaçaient à chaque instant de mettre
-le navire en pièces; puis ils se précipitèrent vers les canots, dans
-l'espoir d'arriver ainsi jusqu'à la terre.
-
-Saisie d'une angoisse effroyable, Hélène accourut sur le pont pour
-apprendre la cause de la terrible secousse éprouvée par le vaisseau, et
-reconnut avec horreur que les embarcations avec les matelots qui se
-sauvaient étaient déjà loin; il ne restait plus à bord que le capitaine
-avec trois matelots qui se préparaient à sauter dans un petit canot.
-
---Au nom du ciel, prenez place au plus vite dans le canot, lui
-cria-t-il, le vaisseau coule à fond.
-
-Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Hélène tendit la main au
-capitaine pour descendre; mais au même instant elle la retira vivement.
-
---Et mon père, mon père! s'écria-t-elle.
-
---C'est trop tard! répondit le capitaine. Descendez, sinon, nous partons
-sans vous. Vous ne sauverez pas votre père et le bateau ne peut contenir
-une personne de plus! Descendez au plus vite!
-
---Sans mon père!... jamais! s'écria la fillette, toute frissonnante à la
-seule idée d'une séparation éternelle d'avec son père.
-
-«Si ma présence peut lui servir de consolation dans ses derniers
-moments, pensait-elle, ma mort n'aura pas été inutile... Non, je ne
-quitterai pas mon père! Je mourrai avec lui si je ne puis le sauver!»
-
---Non, non, je ne partirai pas sans lui! Ayez pitié! emmenez mon père!
-suppliait-elle, en s'efforçant de saisir la main du capitaine.
-
---Que faites-vous, soyez raisonnable, lui cria-t-il. Il sera plus doux à
-votre père de savoir que vous êtes sauvée que de vous sentir mourir à
-côté de lui! Descendez, descendez; chaque instant est précieux.
-
---Non, non, je ne peux pas m'éloigner sans mon père, répondit-elle
-résolument.
-
-Et elle se précipita dans la cabine.
-
-Cependant le vieillard aveugle, plein d'effroi, appelait sa fille, mais
-sa voix se perdait dans le mugissement des ondes. En se sentant
-abandonné, il faillit perdre connaissance; mais en ce même moment,
-Hélène accourut auprès de lui.
-
-Lorsqu'elle fut remontée sur le pont avec son père, le capitaine était
-déjà loin et les autres embarcations ne se voyaient plus.
-
-Une vague énorme fondit sur le bateau du capitaine et l'engloutit pour
-toujours.
-
-Poussant un cri désespéré, Hélène se précipita au cou de son père et
-cacha sa tête sur la poitrine du vieillard.
-
-De tout l'équipage, seuls, le père et la fille erraient encore sur le
-navire brisé, dans ce désert liquide.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Le naufrage.--La vague fatale.--Échappés au péril.--Le reflux.--Sur un
-navire brisé.--La première nuit sur un rivage inconnu.
-
-
-A cette journée terrible succéda une calme soirée. Mais la mer restait
-encore agitée. Le navire brisé, relevé par les flots, errait de nouveau
-au milieu des rochers, risquant à chaque minute de donner encore une
-fois contre un écueil.
-
-Hélène s'était réfugiée avec son père sur le pont et regardait avec une
-terreur mêlée d'espoir le navire les emporter peu à peu vers la terre.
-La seule idée que le vent pouvait changer et les pousser au large, la
-remplissait d'épouvante. En considérant le rivage désolé et rocheux,
-vers lequel voguait lentement le navire, elle se posait involontairement
-une foule de questions:
-
-«Était-il habité, ou non?... Si cette terre était habitée par des
-sauvages!... Quel serait alors le sort de son cher père et le sien?
-Peut-être des supplices, la mort!»
-
-Cette idée la faisait frémir. Mais la vue de son père, tranquillement
-assis à ses côtés, lui redonna du courage et elle se remit, avec
-confiance, à la volonté du sort.
-
-En ce moment, son père interrompit ses tristes pensées.
-
---Mon enfant, surveille d'un oeil vigilant tout ce qui se passe sur le
-navire. Si sa coque ne se brise pas contre les récifs, nous pourrons
-tenir encore assez longtemps sur l'eau, parce que, pour notre bonheur,
-le chargement en est composé de marchandises qui ne coulent pas
-rapidement. Sommes-nous loin du rivage?
-
---Nous n'en sommes pas loin, père, et quoique lentement, nous nous en
-rapprochons toujours. Mais presque toute la cale du navire est remplie
-d'eau.
-
-Le vieux marin était un excellent nageur et, s'il avait encore eu
-l'usage de ses yeux, il fut arrivé aisément jusqu'à la terre en nageant
-avec sa fille, d'autant plus qu'elle aussi savait très bien nager.
-
---Et de quel côté du navire se trouve la terre?
-
---Du côté droit, père.
-
---C'est bien, ma fille. Écoute donc maintenant avec attention ce que je
-vais te dire. Dès que le navire échouera sur un bas-fond, ou donnera
-contre un écueil, conduis-moi tout de suite vers le côté droit et
-descends après moi dans l'eau. Nous gagnerons la terre à la nage.
-Tiens-toi fortement à moi et indique-moi le chemin. Si tu vois venir sur
-nous une grande vague, retiens ton souffle et ferme les yeux, autrement
-tu pourrais te noyer.
-
---Mais peut-être le navire abordera-t-il le rivage? Ne vaudrait-il pas
-mieux attendre?
-
---Attendons, mais il faut que tu saches que, si le navire se heurte
-contre un récif, il ne pourra plus tenir et se brisera infailliblement.
-En outre, nous devons gagner la terre avant le reflux, autrement nous
-serions de nouveau emportés en pleine mer, et alors nous serions perdus.
-
-Deux heures environ s'écoulèrent. Le navire continuait à se rapprocher
-lentement du rivage. Hélène suivait avec une attention fébrile chacun de
-ses mouvements. La côte était si voisine, que même en avançant avec
-cette lenteur le navire devait y arriver en une demi-heure à peu près.
-Le coeur de la jeune fille se mit à palpiter plus fortement à l'idée du
-salut prochain.
-
-Tout à coup un fracas effroyable se fit entendre: c'était la coque qui
-craquait; le navire s'arrêta net.
-
-Le père et la fille se levèrent en sursaut. Hélène conduisit rapidement
-son père vers une petite échelle de corde, qui se trouvait sur le côté
-droit du navire.
-
---Tiens-toi, Hélène, tiens-toi fortement à moi, et indique-moi où il
-faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le vieux marin, en descendant
-dans la mer avec sa fille.
-
-En entrant dans l'eau, Hélène saisit convulsivement d'une main la
-ceinture de son père et de l'autre se mit à l'aider. Dans leur
-précipitation, ils oublièrent de quitter une partie de leurs vêtements
-et cela faillit les perdre.
-
-A peine étaient-ils arrivés à une cinquantaine de mètres du navire,
-qu'une énorme vague les recouvrit complètement. Hélène prévint à temps
-son père et retint elle-même son haleine pendant quelques secondes.
-Bientôt elle remarqua avec effroi que les forces de son père
-faiblissaient, et que ses vêtements trempés l'empêchaient de nager.
-Elle-même sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose l'entraîner
-au fond comme une pierre.
-
-En regardant derrière elle, Hélène s'aperçut qu'une nouvelle vague
-arrivait sur eux; le coeur de la jeune fille se serra et elle avait à
-peine eu le temps de pousser un cri, que le flot les submergea et les
-jeta avec force contre le rivage. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à
-la surface, le vieillard, à bout de forces, se tenait à grand peine sur
-l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'élançait sur eux. Hélène
-sentit que cette vague fatale l'engloutissait. Il est impossible de
-rendre les sensations diverses qui envahirent l'âme de la jeune fille,
-quand elle se retrouva de nouveau sous l'eau.
-
-Voilà que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard rassemblait
-ses suprêmes énergies. Encore quelques minutes de lutte terrible pour la
-vie s'écoulèrent... Enfin il se sentit épuisé et, laissant tomber ses
-bras, il s'abandonna mentalement à la destinée...
-
-Mais à ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds, et remarqua
-que l'eau ne lui allait que jusqu'aux épaules. Il appela Hélène, mais ne
-reçut point de réponse. Le vieillard eut peur. Il craignit que sa fille
-n'eût perdu connaissance. Il sentait que sa main ne le tenait plus que
-faiblement. Ramassant ses dernières forces, il la saisit dans ses bras
-et alla en avant, au hasard.
-
-Après des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage et posa avec
-précaution sa fille sur le sable. Ayant constaté que son coeur battait
-encore, il essaya, plein d'effroi et d'espoir, de la faire revenir à
-elle. Hélène reprit bientôt ses sens. Mais elle éprouvait un grand
-malaise, et tout d'abord ne pouvait se rendre compte de ce qui lui
-arrivait, et dans quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvré
-complètement ses esprits, son père lui raconta en quelques mots comment,
-alors qu'il avait déjà perdu tout espoir de salut, le sort avait eu
-pitié d'eux.
-
-Saisie d'un muet transport, elle embrassa son père, les larmes aux yeux,
-impuissante à trouver des paroles pour rendre les sentiments qui
-l'assaillaient.
-
-S'étant un peu calmée, Hélène regarda autour d'elle. Elle reconnut
-qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux d'un pays florissant, dont la
-végétation ne ressemblait pas du tout à celle de l'Europe. Un sentiment
-de joie ineffable envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la
-terre et respirait avec délices l'air tiède et parfumé. Jetant un regard
-sur la mer agitée, elle s'aperçut que le navire se tenait immobile, loin
-du rivage, fortement couché sur le flanc et qu'autour de lui écumaient
-furieusement les vagues. Hélène n'en croyait presque pas ses yeux:
-«Était-il possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?»
-Elle se souvint du malheureux équipage du navire, du capitaine qu'elle
-avait vu périr sous ses yeux, et elle frissonna.
-
---Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond le vieux marin.
-
-L'idée des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient en
-lui le sentiment de sa joie primitive.
-
-Hélène semblait avoir deviné la pensée de son père.
-
---Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en l'embrassant
-avec effusion. Si cette île est inhabitée, je me mettrai à travailler
-pour toi et le ciel bénira mes efforts. Je vois que la nature est ici
-belle et prodigue, et je suis sûre que nous n'aurons pas de privations à
-subir. Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content!
-
-Cette tendre affection de sa fille émut profondément le vieillard. Il
-l'embrassa avec transport et deux larmes coulèrent de ses paupières
-éteintes.
-
-Le rivage rocheux était recouvert de la végétation éclatante des
-tropiques. Sur les arbres élevés, aux branches puissantes et larges, on
-apercevait par place des fruits bizarres. Quelquefois, ce qui semblait
-de loin une fleur multicolore se mettait tout à coup en mouvement et on
-voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre. Des
-troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient d'un arbre à
-l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient le rivage, se dressaient
-les sommets grêles des palmiers élancés, ornés de feuilles gigantesques.
-
-En dépit de la chaleur de midi, Hélène ressentit un frisson désagréable
-qui lui rappela qu'elle était toute trempée; en même temps elle sentit
-qu'elle avait faim et soif.
-
-Elle emmena son père un peu loin du rivage, sous un grand arbre ombreux,
-ramassa à la hâte de l'herbe sèche et des feuilles et lui prépara ainsi
-une couche molle. Le vieillard fatigué se coucha pour se reposer et,
-bientôt, sa respiration égale lui apprit qu'il s'était endormi. Hélène
-se mit à réfléchir à sa situation sans issue. Des pensées inquiètes se
-succédaient dans son esprit: tantôt il lui semblait que son père et elle
-mourraient de faim ou se verraient astreints à des privations très
-dures, tantôt son imagination agitée lui représentait des sauvages et
-des animaux féroces, sur lesquels elle avait lu tant de récits à la
-maison. Un profond soupir de son père endormi la tira de sa rêverie.
-
-[Illustration: Hélène se dirigea vers le banc de sable.]
-
-Le reflux commençait. La mer s'était apaisée, et seules, de petites
-vagues, déferlant faiblement sur la côte rocheuse, roulaient en arrière
-avec un doux bruit. Non loin de là, se découvrait peu à peu un étroit
-banc de sable qui s'avançait très loin dans la mer. A son extrémité on
-voyait, couché sur le flanc, le navire brisé, enfoncé profondément sur
-l'écueil.
-
-Hélène considérait avec une tristesse muette les restes mutilés du beau
-navire qui, pendant un si grand nombre d'années, bravant dédaigneusement
-les tempêtes et les orages, avait navigué, superbe, sur l'Océan immense.
-Et maintenant ses cabines et ses cales submergées étaient devenues le
-refuge de toute sorte de coquillages marins.
-
-Mais voici que le banc de sable se découvrit tout à fait; seuls,
-quelques coquillages et étoiles de mer, qui n'avaient pas eu le temps de
-disparaître dans la mer avec le reflux, étalaient sur le sable leurs
-formes bizarres, tandis que du rivage arrivaient des troupes d'oiseaux,
-qui s'abattaient sur eux pour s'en régaler.
-
-La vue du navire brisé rappela à Hélène qu'elle devait se procurer des
-vêtements et des chaussures. Elle résolut de mettre immédiatement cette
-idée à exécution et de profiter du reflux, pour traverser le banc de
-sable et atteindre le navire. Elle ne s'effrayait que de la distance qui
-séparait le rivage du navire.
-
-«Que ferai-je, si le flux me surprend au retour?» pensait-elle.
-
-Elle regarda son père endormi, et son aspect si triste lui donna le
-courage de tenter ce voyage assez périlleux. Retroussant sa robe, pour
-pouvoir plus facilement sauter et grimper sur les roches de la côte,
-elle se dirigea vers le banc de sable. Le soleil ardent et le vent
-avaient déjà à ce point séché les rochers, qu'elle pouvait sans danger
-sautiller de l'un à l'autre. Le banc lui-même était tellement sec
-qu'elle put sans trop de fatigue arriver jusqu'au navire qui, à ce qu'il
-semblait, devait être profondément enfoncé sur l'écueil qui se trouvait
-à l'extrémité même du banc de sable. Sur le revêtement du navire elle
-aperçut une foule de coquilles, qui s'y étaient attachées. Hélène se
-souvint de ses compagnons de voyage, et son coeur se serra à l'idée de
-leur perte prématurée. Maintenant, elle voyait clairement qu'en restant
-sur le navire tout le monde aurait été sauvé et aurait gagné
-heureusement le rivage.
-
-Saisissant un bout de câble qui pendait, Hélène grimpa péniblement sur
-le pont. Là, un effroyable spectacle de destruction se présenta à ses
-yeux: sur tout le pont, dans un étrange désordre, s'éparpillaient des
-débris de mâts, des tonneaux, des câbles rompus et une foule d'autres
-objets. A la vue de ce terrible chaos, une crainte indicible envahit le
-coeur de la jeune fille, mais elle la réprima bien vite et descendit
-courageusement dans la cabine. Là, elle retrouva les mêmes terribles
-traces de destruction: la partie supérieure de la poupe avec les
-fenêtres avait disparu. Les murs si élégants autrefois étaient
-complètement démolis. Sur le plancher nageaient dans l'eau des tables,
-des chaises, des coffres et toutes sortes de débris. Tout près de
-l'escalier, dans l'eau, elle aperçut, à sa grande joie, la malle de son
-père, où elle était sûre de trouver tout ce qui leur était indispensable
-à elle et à son père. La saisissant par la poignée, elle la traîna
-jusqu'à l'escalier, puis essaya de la monter sur le pont; mais tous ses
-efforts furent inutiles: l'eau qui avait pénétré dans la malle avait
-triplé son poids. Sans réfléchir plus longtemps, Hélène la plaça sur
-l'un des coffres qui nageaient dans la cabine et l'ouvrit avec la clef
-qu'elle avait sur elle. Tous les objets, quoique trempés, se trouvaient
-dans le même ordre où elle les avait placés. Hélène retira de
-l'intérieur tout ce qui était le plus nécessaire, exprima l'eau du linge
-et des vêtements, et les étala sur le pont pour les faire sécher. Après
-avoir pris une partie du linge et deux couvertures de laine, elle jeta
-tout cela sur le banc de sable et descendit elle-même.
-
-Malgré son lourd fardeau, Hélène se mit à courir joyeusement vers le
-rivage, contente d'avoir trouvé tant de choses utiles. Elle arriva
-auprès son père, et elle avait à peine eu le temps de déposer son paquet
-à terre, qu'il s'éveilla et se mit à l'appeler.
-
-Hélène s'assit à côté de lui et, reprenant haleine, lui raconta le
-succès de sa visite dans le navire. La physionomie du vieux marin
-manifestait une vive inquiétude, mais il l'écouta en silence jusqu'au
-bout.
-
---Cher père, dis, pourquoi as-tu l'air si soucieux? Qu'y a-t-il de
-dangereux dans cette promenade?
-
---Mon enfant, répondit le vieillard, le malheur t'a rendue tout d'un
-coup adulte. Maintenant, tu es obligée de réfléchir toi-même avant de te
-résoudre à une action quelconque. Mais n'oublie pas, Hélène, qu'en
-exposant ta vie, tu risques aussi celle de ton père. C'est pourquoi,
-sois prudente et n'entreprends rien sans m'avoir prévenu; quoique je n'y
-voie pas, mon expérience peut t'être utile dans bien des cas. Je sais,
-Hélène, que tu suis volontiers mes conseils, mais je crains que, par
-amour pour moi, tu n'entreprennes des tâches au-dessus de tes forces. Tu
-es encore trop jeune, et tu n'es pas habituée à un travail pénible. Il
-se peut que nous soyons obligés de rester ici pendant très longtemps, et
-tu dois te munir de courage et d'énergie. Mais rappelle-toi une chose,
-c'est que ma vie dépend de la tienne, et ne l'expose pas inutilement.
-
---Sois tranquille, mon père, je n'oublierai pas tes paroles, fit Hélène.
-Mais maintenant permets-moi de courir encore une fois sur le navire;
-peut-être y trouverai-je du pain. Ne crains rien, je serai de retour
-bien avant le flux.
-
---Dépêche-toi seulement, mon enfant! Ne prends pas trop de choses à la
-fois. Le navire restera bien là jusqu'à demain, et tu pourras en
-rapporter encore bien des objets.
-
-Hélène se dirigea rapidement vers le rivage et arriva bientôt près du
-vaisseau. En examinant le pont, elle jeta un coup d'oeil dans la cuisine
-où se trouvait un placard dans lequel on plaçait généralement les
-provisions du jour. Le placard se trouva fermé, mais Hélène l'eut vite
-ouvert à l'aide d'une hache qu'elle découvrit au milieu des outils de
-menuiserie. A sa grande joie, elle y trouva deux sacs de biscuits, un
-grand morceau de fromage et plusieurs couteaux. Après avoir pris avec
-elle ce que ses forces lui permettaient de porter, elle redescendit sur
-le banc de sable.
-
-Sur le bord, elle aperçut une grande quantité d'huîtres apportées par le
-flux. Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie; elle savait que son
-père aimait beaucoup les huîtres.
-
---Eh bien, Hélène, as-tu trouvé du pain? demanda le vieillard en
-entendant ses pas.
-
---J'ai trouvé deux sacs de biscuits, père, et un grand morceau de
-fromage. Et que d'huîtres j'ai vues sur le rivage! Attends seulement un
-peu, tu verras le bon dîner que je vais te préparer.
-
-Et posant à côté de son père les objets rapportés du navire, elle
-retourna en courant sur le rivage où elle ramassa dans son tablier une
-vingtaine d'huîtres. Non loin de là, Hélène aperçut sur l'un des arbres
-des fruits jaunes, et en s'approchant elle fut très surprise de
-reconnaître des citrons.
-
-Elle en cueillit quelques-uns et revint avec ses trouvailles auprès de
-son père. Cette seconde découverte surprit agréablement le vieux marin.
-
---Eh bien, ma fillette, je vois que ce pays est riche et fertile; il est
-probable que nous n'aurons pas à souffrir des privations. Il faut croire
-qu'on trouve d'autres fruits par ici.
-
---Il y a beaucoup d'arbres qui en sont chargés! Mais peut-on les manger?
-Ne sont-ils pas vénéneux?
-
---Cela, nous le saurons. Tu me les décriras plus tard.
-
-Après qu'ils eurent assouvi leur faim, Hélène se leva, pour aller
-chercher de l'eau. La soif la tourmentait depuis longtemps déjà, et son
-père paraissait en souffrir tout autant. Alors seulement elle s'aperçut
-qu'elle n'avait aucun récipient. Elle se reprochait mentalement son
-manque de prévoyance. Mais il était trop tard pour se rendre sur le
-navire, car le flux devait bientôt arriver. Son regard rencontra par
-hasard les coquilles vides d'huîtres jetées dans l'herbe, et sa
-physionomie s'illumina de joie. C'étaient là des récipients bien petits,
-à la vérité, mais qui néanmoins pouvaient leur rendre service pour le
-moment. Elle prit deux coquilles et se mit à marcher le long du rivage,
-dans l'espoir de découvrir un ruisseau se jetant dans la mer. Bientôt
-elle aperçut au loin une herbe d'un vert très vif, comme on en rencontre
-ordinairement près des sources ou dans les endroits très humides. En
-effet, à peine s'était-elle approchée, qu'elle découvrit avec joie un
-petit ruisseau dont l'onde claire et limpide brillait dans la verdure
-éclatante du gazon. Hélène puisa de l'eau dans les deux coquilles et les
-porta à son père, puis elle revint et, après avoir apaisé sa soif, lava
-avec délices sa figure brûlante avec de l'eau fraîche.
-
-Le soir tomba. La marée commença à monter. Les flots écumeux
-escaladaient avec bruit sur les rochers de la côte. Le soleil baissait
-sur l'horizon et le vent qui soufflait depuis le matin commençait à
-faiblir, annonçant une nuit douce et tranquille.
-
-Voici que le couchant flambloya d'une lueur étincelante, dont les
-rayons, en se reflétant dans la mer, scintillèrent sur les crêtes
-écumeuses des vagues. En même temps retentirent dans les arbres les
-trilles des chanteurs emplumés, qui semblaient envoyer un dernier salut
-au jour qui les quittait.
-
-Appuyée contre un grand arbre, Hélène se tenait assise, dans une
-attitude pensive, auprès de son père qui s'endormait. A la vue du
-spectacle majestueux du couchant, son âme se tourna vers la
-miséricordieuse Destinée par la volonté de laquelle l'astre du jour
-faisait pénétrer la vie dans les forêts et les montagnes, les mers et
-les plaines. Elle savait que par cette volonté très sage les oiseaux qui
-tournoyaient au-dessus du banc de sable trouvaient leur nourriture, et
-elle espérait que sa toute-puissance ne laisserait pas périr un
-vieillard aveugle et une fillette. Ces pensées raffermirent dans le
-coeur de la jeune fille l'espoir d'une prompte délivrance.
-
-Mais la dernière clarté disparut à l'horizon et, presque instantanément,
-sans crépuscule, une nuit noire survint. Sur la haute voûte du ciel
-s'allumèrent d'innombrables étoiles d'un éclat et d'une pureté inconnus
-en Europe. Le chant des oiseaux cessa. Un seul chanteur,--son père lui
-avait dit que c'était le rossignol du Sud,--faisait encore retentir ses
-trilles sonores là-bas, quelque part, au loin sur la montagne.
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Un sommeil agité.--Épouvantes.--Un pays luxuriant.--Les trésors d'un
-navire naufragé.
-
-
-Toute la nuit, Hélène eut des songes alarmants: tantôt elle rêvait
-qu'elle naviguait sur l'Océan à bord d'un navire magnifique, en
-compagnie de ses parents et de ses amis intimes, qu'elle avait laissés
-dans sa patrie; tantôt il lui semblait que, sur les flancs du navire,
-apparaissaient des ailes énormes et que celui-ci, d'abord lentement,
-puis avec une rapidité vertigineuse, était emporté dans les nuages.
-Tantôt elle courait toute seule sur un rocher désert qui s'élevait au
-milieu de l'Océan: pas un brin d'herbe n'y croissait; aucun être vivant;
-seules, les vagues mugissantes en interrompaient le silence de mort.
-Mais voici que, derrière une vague lointaine, émergeait la tête féroce
-d'un sauvage, ornée de plumes. En l'apercevant, le sauvage saisissait
-son arc et au même instant, de tous les côtés, surgissaient des vagues
-d'autres figures terribles toutes pareilles à la première... Ils
-brandissaient leur arme meurtrière et s'approchaient d'elle en
-ricanant...
-
-Hélène se réveilla de ces songes pleine de terreur; elle regarda autour
-d'elle: un brouillard froid et dense l'enveloppait...
-
-Mais voici qu'à l'Orient brilla soudain le premier sillon lumineux de
-l'aube dorée, qui scintilla en larges gerbes de feu sur les vagues
-lointaines: les gais chanteurs des forêts s'éveillèrent et l'air du
-matin résonna de leurs premières roulades. Des rochers de la côte
-s'élevèrent les oiseaux de mer qui semblaient dégourdir avec délices
-leurs ailes dans les rayons roses du soleil levant. Une faible brise
-agitait les sommets des palmiers, et du rivage arrivait le bruit léger
-des vagues se brisant contre les rochers.
-
-Hélène jeta un regard sur son père tranquillement assoupi et se leva
-tout doucement. A deux pas d'elle croissaient plusieurs arbres sveltes à
-larges feuilles, dont les sommets étaient ornés de grands globes d'un
-brun foncé. Elle reconnut immédiatement des noix de coco. Non loin de
-là, dans un petit bois touffu, les fruits dorés des citronniers et des
-orangers tranchaient sur le feuillage d'un vert sombre et au-dessus
-d'eux, comme des sentinelles, se dressaient les palmiers majestueux,
-avec leur panache de feuilles, qui se balançaient dans l'azur.
-
-Au milieu de ce fourré grimpaient les vignes et les lianes, enlaçant de
-leur feuillage sombre les troncs puissants de la forêt vierge, qui
-exhalait au loin le suave parfum des fleurs blanches des citronniers.
-
-Jamais encore Hélène n'avait vu une végétation aussi luxuriante et
-involontairement elle demeura quelque temps absorbée dans la
-contemplation de cette splendide nature.
-
-Elle s'approcha du rivage, mais à peine avait-elle monté sur un des
-rochers, que de dessous ses pieds un oiseau, vivement, prit son vol.
-
-[Illustration: Elle prit les oeufs et courut vers son père.]
-
-Hélène poussa un cri d'effroi: ce cri éveilla son père.
-
---Hélène! appela-t-il.
-
---Je viens, je viens, papa! répondit-elle. Ne t'inquiète pas; c'est un
-oiseau qui m'a fait peur.
-
-Alors seulement elle aperçut un nid sur le rocher. Dans ce nid se
-trouvaient six grands oeufs. Elle en prit trois et courut vers son père.
-
-Après avoir entendu le récit de sa petite aventure, il lui expliqua que
-l'oiseau devait appartenir au genre des canards, à en juger par la
-situation du nid sur un rocher.
-
---Maintenant tu pourras, pendant plusieurs semaines, prendre au nid,
-chaque matin, une couple d'oeufs, fit-il en terminant.
-
---Mais où nous procurer du feu et des ustensiles pour les cuire?
-demanda-t-elle avec perplexité.
-
---La nature elle-même a muni ces oeufs d'un ustensile propre à les
-cuire, répondit en souriant le vieux marin. N'as-tu pas remarqué,
-Hélène, combien leur coquille est dure et solide? Quant au feu, ne t'en
-inquiète pas. Fort heureusement, j'ai dans ma poche un caillou et un
-briquet. Ramasse le plus possible de bois sec, qui ne peut manquer par
-ici. La matinée est assez fraîche et nous nous chaufferons en même temps
-à la flamme.
-
-Hélène ramassa bien vite une brassée de feuilles et de bois sec qu'elle
-mit en tas. Le vieux marin battit le briquet d'une main habile et passa
-à sa fille l'amadou allumé, qu'elle plaça, en soufflant dessus, dans le
-tas de feuilles sèches. Au bout d'un instant, un feu gai flambait devant
-eux.
-
-Pendant que son père se chauffait, Hélène alla cueillir des fruits. Mais
-quel ne fut pas son étonnement, quand elle s'aperçut que certains arbres
-étaient en même temps couverts de fleurs et de fruits mûrs.
-
-Elle revint auprès de son père avec une énorme grappe de raisin et deux
-oranges.
-
---Quel arbre étrange j'ai vu tout près d'ici, papa! fit-elle. Son tronc
-est très haut et ses feuilles sont plus grandes que moi. Sur
-quelques-uns de ces arbres croissent de belles fleurs bleues, tandis que
-sur d'autres, tout à fait semblables, on voit de gros fruits mûrs d'une
-couleur jaune, ayant l'aspect de plusieurs concombres soudés ensemble.
-
---Ce sont des bananes, mon enfant, fit observer le vieux marin, les
-fruits les plus précieux du midi. Dans les contrées tropicales, ils
-jouent un rôle tout aussi important que le blé dans celles du Nord. Les
-indigènes se nourrissent presque exclusivement de ces fruits. Mais ils
-croissent à une hauteur telle, qu'il ne te sera guère facile de les
-atteindre.
-
---Ah! si j'étais plus haute au moins de deux mètres, fit en riant
-Hélène, je te régalerais immédiatement, père, de ces fruits. Leur
-apparence est assez belle et ils doivent être très savoureux.
-
---Ils ne sont pas seulement savoureux, ils sont aussi très nourrissants.
-Mais regarde, Hélène, si notre feu a achevé de brûler. Tu pourras alors
-cuire les oeufs. Tu n'as qu'à faire une ouverture à l'un des bouts et
-poser l'autre dans la cendre: ils seront vite cuits.
-
-Ayant achevé avec son père ce modeste déjeuner, Hélène résolut
-d'apporter aussitôt du navire sur le rivage tout ce que ses forces lui
-permettraient d'enlever.
-
-«Si ce pays est inhabité, se disait-elle, il n'y a pas d'objet qui, un
-jour ou l'autre, ne nous soit d'une grande utilité.»
-
-Elle attendit avec impatience la marée basse, et se hâta vers le navire.
-La mer était parfaitement calme et elle parcourut en sûreté le banc de
-sable presque à sec.
-
-Montée sur le pont, Hélène rassembla tout ce qu'elle espérait de pouvoir
-emporter sur le rivage avant la marée haute. Ayant jeté sur le banc de
-sable, entre autres choses, deux casseroles en fer-blanc, une hache, une
-pelle, des chaussures et des vêtements pris dans les coffres, la
-fillette descendit et commença à transporter ces effets sur le rivage.
-La perspective de se trouver munie d'une foule de choses nécessaires et
-utiles lui donnait du courage et, sans ménager ses forces, elle
-travaillait avec une hâte fébrile.
-
-Vers le soir, il y avait sur le rivage quantité d'objets de toutes
-sortes, et tous paraissaient précieux à Hélène.
-
-Cependant le soleil ardent avait séché tout ce qui était mouillé: Hélène
-prépara pour son père une couchette de feuilles sèches sur lesquelles
-elle étendit une couverture de laine. Avec un sentiment indicible de
-satisfaction et de bonheur, elle embrassa le vieillard et, s'enveloppant
-dans sa molle couverture, se coucha auprès de lui. Ce travail
-inaccoutumé l'avait tellement fatiguée, que, sans presque faire
-attention au beau clair de lune, elle s'endormit instantanément du
-sommeil profond de la jeunesse.
-
-Cependant la lumière argentée de la lune, presque aussi vive que celle
-du jour, brillait d'un éclat si éblouissant, que les oiseaux mêmes y
-furent trompés. Au-dessus de la jeune fille endormie et de son père
-résonnèrent longtemps encore, dans le silence de la nuit, les trilles
-sonores du rossignol du Bengale et d'autres habitants emplumés de l'île
-déserte.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Une nuit terrible.--L'ouragan.--Une trombe dévastatrice.--Appréhensions.
-
-
-Vers minuit, Hélène fut réveillée soudain par un bruit terrible. Autour
-d'elle régnait une obscurité tellement profonde et impénétrable, qu'il
-était impossible de distinguer même les objets les plus proches. Saisie
-de terreur, elle se tourna instinctivement vers son père et, sentant sa
-main dans la sienne, elle se serra, apeurée, contre lui.
-
---Prépare-toi, ma fille, à un spectacle effroyable, fit le vieillard
-d'une voix émue. Nous allons essuyer un ouragan violent.
-
-A ce moment, tout près d'eux, brilla un éclair qui les éblouit, et la
-foudre frappa les rochers du rivage avec une telle force, que des
-étincelles se mirent à pleuvoir de tous les côtés; puis elle tomba avec
-un fracas assourdissant sur la mer agitée. Il semblait que le sol fût
-ébranlé par ce choc terrible dont les échos répétés se répercutèrent
-avec un bruit sourd dans les gorges des montagnes. Immédiatement après
-se fit entendre dans les sommets des arbres un bruit étrange.
-
---C'est la pluie, fit le vieillard, qui n'avait pas vu l'éclair.
-
-Les gouttes étaient si grosses et frappaient avec une telle force contre
-les rochers, qu'on eût dit une pluie de cailloux.
-
-Mais bientôt la situation du père et de la fille sur le rivage devint
-encore plus critique. L'averse avait inondé les gorges des montagnes et
-roulait maintenant en large torrent impétueux vers la mer, submergeant
-tout sur son passage.
-
---Aide-moi à me cramponner à un arbre, Hélène, dit le vieillard, d'une
-voix frissonnante; essayons de nous y tenir pour ne pas être entraînés
-dans la mer.
-
-Les éclairs se succédaient avec un éclat si éblouissant qu'Hélène
-pouvait distinguer, jusque dans les moindres détails, tout ce qui se
-passait autour d'eux.
-
-Cependant les torrents qui descendaient des montagnes inondaient de plus
-en plus le rivage. Avec une rapidité et un bruit formidables, ils
-arrivaient, semblables à des cataractes, et se brisant en écume contre
-les rocs du rivage, entraînaient dans la mer mugissante les arbres
-brisés et les blocs qui roulaient des hauteurs avec un fracas
-épouvantable. Par surcroît de terreur, les éclairs se succédaient avec
-une rapidité telle, que le ciel et la terre semblaient embrasés d'un
-vaste incendie.
-
-Hélène, épouvantée, regardait comme, sous la pression de l'ouragan, les
-hauts palmiers se courbaient jusqu'à terre, tandis que leurs feuilles
-frissonnaient et se tordaient comme dans une agonie mortelle. Il
-semblait que la dernière heure fût venue pour toute la nature.
-
-Voici que dans le lointain, des profondeurs de la mer, se leva,
-semblable à une tête de géant, une vague immense qui, tournoyant et
-écumant, se mit à monter de plus en plus haut, comme si elle eût voulu
-saisir le nuage noir et épais, suspendu au-dessus d'elle. Le nuage
-paraissait également prêt à se mesurer avec l'élément marin, qui avait
-osé entrer en lutte avec le porteur des ouragans célestes:--de son
-milieu commença lentement à descendre, vers la vague qui montait, une
-mince colonne pointue qui ressemblait à une gigantesque main noire; et
-un moment après le ciel et la terre s'étreignirent. Il semblait que ces
-deux éléments eussent, d'un commun accord, résolu de dévaster la terre.
-Avec un fracas formidable, les flots se dressaient contre le nuage qui
-descendait vers eux et, aspirés par lui, formèrent soudain une colonne
-gigantesque, illuminée à tout moment par la lueur sanglante des éclairs.
-
-Le coeur palpitant, tremblante d'effroi, Hélène décrivait à son père ce
-qui se passait, interrompue à chaque parole par la clameur sinistre de
-l'ouragan.
-
---C'est un typhon, mon enfant... Une trombe marine! expliqua le
-vieillard.
-
---Elle s'approche de nous! s'écria Hélène glacée de terreur. Elle
-accourt vers nous... oh! avec quelle rapidité.
-
---O mon enfant! Notre perte est inévitable. Recommandons-nous au sort.
-Il aura pitié de nous, dit le vieillard d'une voix frémissante.
-
-Hélène se serra plus fortement contre la poitrine de son père. L'enfant
-tremblait comme une feuille.
-
-Cependant la trombe marine s'approchait du bord avec un bruit
-terrifiant, en continuant d'aspirer d'énormes masses d'eau. Elle
-atteignit le banc de sable, qu'Hélène avait parcouru il y avait si peu
-de temps, s'avança vers le rivage et, lentement, se retourna vers le
-navire brisé. Au bout de quelques minutes s'élevèrent vers le nuage noir
-des débris de mâts, des poutres, des solives; et un instant plus tard la
-trombe marine courait vers le cap qui s'avançait au loin dans la mer. Le
-danger imminent s'éloignait et la pauvre fillette respira plus
-librement.
-
-Mais elle ne pouvait pas encore vaincre son horreur à la vue de ce
-terrible phénomène de la nature. Avec une attention fébrile, elle
-suivait des yeux la trombe gigantesque qui avait gravi sur le cap et,
-entraînant avec elle des pierres et des débris de rochers, labourait la
-terre, déracinait les arbres et projetait les fiers palmiers haut dans
-les nuages flamboyants. Traversant le cap, la trombe descendit de
-nouveau dans la mer et commença à s'éloigner rapidement du bord. Mais
-voilà qu'elle s'arrêta brusquement et la mer bouillonna autour d'elle.
-Elle trembla, chancela et, comme sous l'influence d'une force invisible,
-se déchira soudainement en deux. Avec un fracas assourdissant, le flot
-gigantesque roula dans la mer, tandis que le nuage qui s'en était séparé
-continuait toujours à chanceler. Le rayon aigu d'un éclair le poignarda
-et le fendit dans toute sa longueur. Avec le même fracas horrible, toute
-cette énorme masse d'eau se précipita subitement sur l'île et pour un
-instant inonda tout le rivage.
-
-Hélène poussa un cri de terreur. Elle crut que cette soudaine inondation
-allait l'emporter avec son père dans la mer. Mais le vieillard
-s'accrocha fortement à l'arbre, sans lâcher sa fille.
-
-Bientôt le danger disparut complètement. Le nuage noir se dissipa, le
-ciel redevint serein et la lune illumina de nouveau de sa douce lueur ce
-lieu de dévastation. Le vent commença à tomber et sur la haute voûte
-céleste brillèrent de nouveau des millions d'étoiles. Le silence régna
-dans l'île: seule, la mer agitée mugissait encore en lançant au pied des
-rochers d'énormes vagues écumantes.
-
-Hélène se mit à chercher des yeux un endroit sec où reposer, mais
-partout son regard rencontrait des traces du terrible orage. Le seul
-point où l'on pût tant soit peu s'abriter, était précisément celui où
-ils se trouvaient.
-
-Avec une douleur inexprimable, la jeune fille contemplait le coin où
-elle avait placé les objets apportés du navire: ils avaient été emportés
-dans la mer--tout son travail était perdu. La tempête les avait privés
-de tout, et les mettait encore une fois dans la même situation critique
-où ils se trouvaient en débarquant.
-
-Cette découverte causa tant de chagrin à Hélène, qu'elle éclata en
-sanglots. En apprenant le motif des larmes de sa fille, le vieillard
-aveugle soupira profondément et l'attira contre lui avec tendresse.
-
---Quand il fera jour, mon enfant, dit-il enfin, emmène-moi loin du
-rivage, derrière les montagnes. Nous ne pouvons pas rester ici!
-
-Hélène était également désireuse de quitter ce rivage maudit.
-
---Peut-être trouverons-nous là-bas une hutte et des gens qui nous
-donneront un abri. Est-ce que tu n'as pas remarqué sur la côte ou sur
-les arbres des traces quelconques de la présence des hommes? demanda le
-vieillard.
-
-Un frisson parcourut le corps de la jeune fille à cette question.
-
---Et s'il y a ici des sauvages! s'écria-t-elle avec terreur. Nous sommes
-perdus alors, ils nous tueront à coup sûr.
-
---N'aie pas peur, ma chère fillette. Les sauvages ne deviennent
-sanguinaires que lorsqu'ils sont irrités ou très affamés: il leur arrive
-alors d'attaquer les étrangers et quelquefois même de les manger. Mais
-tu ne réponds pas à ma question: as-tu aperçu quelques vestiges humains?
-
---Sur l'un des troncs, j'ai reconnu des espèces de marques ou plutôt des
-égratignures, répondit Hélène après un moment de réflexion; mais il me
-semble que c'est plutôt la foudre qu'une main humaine qui les a faites
-sur l'écorce de cet arbre énorme qui, semblable à un fantôme, se tient
-là-bas avec son feuillage sombre et impénétrable.
-
---Si tu n'as pas remarqué d'autres indices, tu peux bien avoir raison.
-Si j'avais seulement mes yeux, soupira amèrement le vieux marin, je
-n'hésiterais pas un instant à préférer une existence dans une île
-inhabitée à toute autre. Nous serions, il est vrai, privés de la société
-des hommes et livrés à nous-mêmes; mais, en revanche, nous n'aurions pas
-à craindre la rencontre de sauvages grossiers et sans frein. Mais
-maintenant, je ne puis t'aider en rien et toi, mon enfant, tu n'as pas
-la force de travailler pour deux. Voilà pourquoi je voudrais rencontrer
-des hommes. J'ai eu plus d'une fois occasion de voir de près des
-peuplades à demi-sauvages, et je sais comment il faut traiter ces
-enfants de la nature. On trouve parmi eux tout autant de braves gens que
-partout ailleurs. Ah! Hélène, qu'il m'est dur de penser que tu auras
-tant à souffrir à cause de moi!
-
-Mais sa fille se hâta de calmer son inquiétude en l'assurant tendrement
-de son amour.
-
---Nous nous trouvons dans un pays si riche et si fertile que nous
-n'avons pas à craindre de manquer de nourriture, et c'est pourquoi je
-désirerais qu'il fût inhabité, conclut-elle.
-
---Laisse là tes désirs et tes rêves, mon enfant, interrompit le
-vieillard. Tiens-toi plutôt prête à tout. D'abord il faut explorer cette
-contrée et s'assurer si elle est habitée ou non; puis nous déciderons ce
-qu'il y a à faire. Tu m'as dit que devant nous se trouvait une montagne
-élevée. Est-elle trop escarpée! Pourras-tu m'y conduire demain matin? De
-là, il te serait facile d'examiner tout le pays.
-
---La montagne n'est pas très escarpée, répondit Hélène, mais il nous
-sera tout de même très difficile de la gravir; toute la pente en est
-couverte de lianes et d'autres plantes grimpantes qui, semblables à un
-réseau, s'entrelacent avec les buissons et les arbres. D'abord,
-j'examinerai le rivage pour voir s'il y est resté quelque chose des
-objets recueillis par moi, puis je te conduirai sur la montagne. Et en
-attendant, père, repose-toi et rassemble tes forces.
-
---Tu as raison, ma fille; après une aussi terrible nuit, nous avons tous
-deux besoin de repos.
-
-Le vieillard s'enveloppa dans sa couverture et se coucha. Hélène suivit
-l'exemple de son père, mais les appréhensions que lui inspirait leur
-avenir l'empêchèrent longtemps de fermer les yeux.
-
-Pourtant le silence majestueux qui régnait autour d'elle, après les
-terreurs de la nuit, respirait une sérénité et une paix si profondes que
-la jeune fille, à son tour, se calma et s'assoupit.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Une trouvaille précieuse.--Première étape.--Sur une île déserte.--Le
-figuier du Bengale.--Au sommet d'une montagne.--Une riante vallée.
-
-
-A peine les premiers rayons du soleil eurent-ils effleuré le visage de
-la jeune fille endormie, qu'elle s'éveilla et regarda avec surprise
-autour d'elle. Il lui semblait presque miraculeux qu'elle eût pu
-survivre à cette nuit, dont les terreurs revenaient maintenant à son
-esprit comme un effroyable cauchemar. Son père dormait d'un sommeil
-profond; sa tête blanche reposait sur la terre et les traits vénérables
-de sa physionomie exprimaient la douceur, le calme, même le
-contentement. On aurait pu croire que devant son âme passaient les rêves
-heureux de la patrie lointaine, de la famille chérie, ou peut-être ses
-yeux fermés à ce monde s'extasiaient-ils à la vue d'images radieuses
-d'un monde différent et supérieur.
-
-Hélène regarda longuement ces traits si chers pour elle, puis elle se
-leva doucement et alla vers le rivage pour voir ce qu'étaient devenus
-ses effets.
-
-Tout le sol était déjà sec et resplendissait d'une verdure fraîche et
-luxuriante. La tempête, à ce qu'il semblait, avait produit un effet
-bienfaisant sur la végétation. Tout autour d'Hélène se répandait le
-parfum vivifiant des fleurs et de la verdure fraîche. Elle pensait avec
-tristesse aux effets emportés par l'eau. Deux grands paquets de
-vêtements avaient disparu sans laisser de traces, mais par bonheur
-quelques objets indispensables étaient demeurés sur le bord: entre
-autres la hache, la pelle et les couteaux.
-
-Hélène prit le chemin qui côtoyait le rivage, dans l'espoir de retrouver
-quelques objets rejetés par la tempête; elle ne se trompait point: non
-loin de là elle découvrit une grande partie du chargement du navire
-brisé. Les coffres, les caisses, la vaisselle en grande partie cassée,
-gisaient dispersés dans un désordre extrême sur le sable. Ce qui lui fit
-le plus de plaisir, ce fut une grande pièce d'étoffe. Heureuse, elle la
-saisit et avec de grands efforts la roula en haut sur le rivage, comme
-si elle eût craint que la mer ne lui enlevât une seconde fois sa
-précieuse trouvaille. Les autres objets lui parurent également si
-inappréciables qu'elle se mit avec ardeur à les hisser sur les rochers
-du bord.
-
-Absorbée par ce travail, elle oubliait complètement le temps. S'étant
-arrêtée pour reprendre haleine, elle pensa à son père et courut vers
-lui.
-
-Il était tranquillement assis sous un arbre, convaincu qu'elle se
-trouvait non loin de lui. Après avoir raconté à son père l'histoire de
-ses précieuses découvertes, elle retourna sur le rivage.
-
-Quand elle s'approcha du nid, dont elle avait retiré la veille plusieurs
-oeufs, elle vit avec tristesse qu'il avait disparu, tandis qu'au-dessus
-du rocher voletait un oiseau solitaire, en poussant des cris plaintifs.
-
-[Illustration: Hélène puisa de l'eau douce à un ruisseau.]
-
-Hélène ramassa quelques huîtres, puisa dans une tasse de l'eau douce à
-un petit ruisseau qui coulait d'une montagne en pente et revint de
-nouveau vers son père.
-
-Après s'être réconfortés avec ce modeste déjeuner, le père et la fille
-commencèrent à gravir la montagne. Le chemin était très fatigant. Toute
-la pente de la montagne était couverte de broussailles et de plantes
-grimpantes qui gênaient la marche. Par endroits, les rochers qui
-faisaient saillie les obligeaient à des détours pénibles; parfois ils se
-trouvaient dans la nécessité de chercher sous les arbres un abri contre
-les rayons ardents du soleil.
-
-Cette traversée leur prit près de deux heures, et presque toute la
-provision d'eau qu'Hélène portait avec elle se trouva épuisée. Malgré la
-soif qui la tourmentait, elle résolut de garder ce qui lui en restait
-pour son père.
-
-Enfin, ils atteignirent le sommet. La vue qui se présenta à la jeune
-fille la consterna: de tous les côtés bleuissait une mer immense, qui se
-confondait à l'horizon lointain avec le ciel.
-
---Père, nous nous trouvons dans une île. Aussi loin que l'oeil peut
-porter, nous sommes entourés par l'eau! s'écria Hélène, avec l'accent
-d'un espoir déçu dans la voix.
-
-L'ardeur insupportable du soleil l'obligea de conduire son père à
-l'ombre d'un arbre immense qui, sur la cime de la montagne, étendait ses
-branches énormes. C'était le figuier de l'Inde ou plutôt du Bengale,
-l'un des représentants les plus grandioses de la végétation tropicale.
-Sous la voûte verdoyante de ces arbres, les Hindous établissent
-ordinairement leurs demeures et leurs pagodes. Les grosses branches
-retombaient, enfonçaient leurs extrémités dans la terre et, poussant des
-racines, formaient autour de lui une rangée de colonnes, qui semblaient
-un temple vivant, élevé par la nature même.
-
---Notre île est bordée d'une chaîne continue de montagnes, disait Hélène
-à son père, et nous nous trouvons maintenant sur l'une des plus hautes.
-En bas, on aperçoit une vallée verdoyante d'une beauté telle que tu ne
-saurais te l'imaginer. Là, au fond de la vallée, je vois un petit lac;
-c'est de là probablement que sort le ruisseau, où tantôt j'ai puisé de
-l'eau sur le rivage.
-
---C'est bien, ma fille. Tes paroles calment mes inquiétudes. Il est
-évident, que nous n'aurons pas à souffrir de la faim: le sol des volcans
-éteints est d'ordinaire très fertile.
-
---Que dis-tu, père! Est-ce que nous sommes maintenant sur un volcan?
-demanda Hélène effrayée.
-
---Oui, mais sur un volcan éteint, fit en souriant le vieillard, en la
-rassurant. Tu viens de dire que dans la vallée se trouve un lac. Et
-quelle en est la végétation? Regarde donc les arbres; y en a-t-il parmi
-eux de grands et de vieux?
-
---Il y a là beaucoup d'arbres élevés, répondit la jeune fille dont
-l'inquiétude s'était dissipée, et à droite on aperçoit une forêt entière
-de palmiers. Je vois même d'ici, à leurs cimes, des noix de coco. Au bas
-du lac, on découvre de grands arbres élevés, apparemment de la même
-espèce que ce figuier, et parmi eux croissent en grande quantité des
-bananiers. Quelle magnifique verdure dans toute la vallée! Oh! papa,
-comme il fait bon ici! Je n'aurais jamais cru qu'il pût exister au monde
-une végétation aussi merveilleuse.
-
---Dis-moi, mon enfant, la vallée est-elle profonde? Les cimes des arbres
-qui y croissent atteignent-elles les sommets des collines?
-
---Non, elles sont beaucoup plus basses.
-
---Et les montagnes? Sont-elles toutes aussi hautes que celle-ci?
-
---Elles paraissent toutes de la même hauteur, mais il est probable que
-nous nous trouvons sur la plus élevée, car on aperçoit d'ici la mer tout
-autour.
-
---Par où peut donc s'écouler l'eau du lac, s'il est entouré de tous les
-côtés par des hauteurs?
-
---Je ne sais, père, répondit Hélène. Il est vrai que d'ici il semble que
-la chaîne de montagnes entoure l'île sans interruption; mais il faut
-bien que le petit ruisseau sur le rivage ait sa source quelque part.
-Peut-être aussi n'a-t-il rien de commun avec le lac. Maintenant, je
-m'aperçois que là, entre les arbres, apparaît une petite bande argentée.
-Il se peut cependant que je me trompe et que ce ne soit autre chose
-qu'une crique du lac.
-
-Le vieux marin devint pensif.
-
---Si nous nous établissions dans la vallée!... fit Hélène, en
-interrompant ses réflexions. Il semble que tout y soit si doux et si
-calme! ajouta-t-elle d'une voix irrésolue, comme si elle craignait que
-son père ne refusât d'accéder à son désir.
-
-Le lac cristallin et la vallée verdoyante avec ses figuiers séculaires
-attiraient invinciblement la jeune fille.
-
---Soyons prudents, mon enfant! répondit le vieillard. Si le lac n'a pas
-d'écoulement, il n'est pas sans danger de nous établir dans son
-voisinage. Nous pouvons être surpris par une inondation et alors que
-deviendrions-nous! Cela peut arriver facilement. Dans cette zone, comme
-tu as pu le voir, il éclate fréquemment des orages qui inondent en
-quelques minutes les lieux bas. D'ailleurs, ce lac peut bien être tout
-bonnement un reste de la terrible averse qui, la nuit dernière, a
-submergé la vallée. S'il en est ainsi, nous devons nous établir sur une
-pente, d'où l'eau s'écoulerait rapidement.
-
-Hélène écouta en silence les arguments de son père. Elle comprenait
-qu'il avait raison, mais elle prévoyait en même temps qu'il lui serait
-très difficile de s'établir avec son père aveugle sur un versant. Dans
-la vallée on voyait verdir des prairies, dans lesquelles, à ce qu'elle
-croyait, elle pourrait se promener souvent avec lui.
-
---Repose-toi un peu, mon enfant, tu dois être bien fatiguée, ajouta le
-vieillard avec sollicitude. Puis, descends dans la vallée et examine-la.
-Nous n'avons pas besoin d'y aller tous les deux: je ne ferais que te
-gêner. Observe avec attention les fruits et les arbres, mais ne goûte à
-aucun fruit avant de me l'avoir décrit. Dans cette zone torride, on
-rencontre beaucoup de produits vénéneux. Mais tout d'abord, sache si le
-lac s'écoule dans la mer ou non.
-
---Il n'est pas grand, et il ne me faudra pas beaucoup de temps pour en
-faire le tour, dit Hélène.
-
---Ne cours pas, ma fille, ne te fatigue pas. Je t'attendrai patiemment.
-Dis-moi seulement, dans combien de temps comptes-tu revenir à peu près?
-
---Dans une heure, tout au plus.
-
---C'est trop peu, mon enfant! fit avec un sourire le vieillard. Tu as
-oublié qu'il nous a fallu plus de deux heures pour gravir la montagne.
-Eh bien, va, ma chérie, je n'attendrai pas ton retour avant trois heures
-d'ici, et je resterai là bien tranquille.
-
-Hélène embrassa son père et se dirigea rapidement vers la vallée.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-Les colibris.--Un berceau étrange.--Les cygnes à col noir.--Les frayeurs
-d'une petite exploratrice.--Les chiffres énigmatiques.--Une grotte
-mystérieuse.
-
-
-Avec une curiosité inquiète, Hélène descendait la pente de la montagne.
-La variété de la végétation tropicale et la vie, le mouvement qui
-régnaient autour d'elle la frappaient de surprise à chaque pas.
-Quoiqu'elle n'eût jusqu'à présent aperçu aucun quadrupède, elle
-tressaillait à chaque bruit qu'elle entendait dans les broussailles et
-regardait attentivement autour d'elle. Elle reconnut que les oiseaux et
-les insectes fourmillaient: d'énormes papillons, des hannetons et des
-milliers d'autres bestioles aux formes les plus bizarres et les plus
-variées resplendissaient au soleil de toutes sortes de couleurs
-étincelantes. Dans le feuillage épais de chaque arbre semblait vivre,
-remuer et frétiller tout un monde d'oiseaux qui faisaient retentir la
-vallée de leurs gazouillements et de leurs cris.
-
-Elle fut particulièrement frappée par la vue de papillons merveilleux
-qui, avec un bourdonnement pareil à celui des abeilles, voltigeaient
-avec une rapidité extraordinaire d'une fleur à une autre, rivalisant
-avec celles-ci d'éclat et de fraîches couleurs. Mais quelle ne fut pas
-sa surprise quand, en regardant de plus près, elle s'aperçut que ce
-n'étaient pas des papillons, mais des oiseaux minuscules. L'un deux
-passa avec la vivacité de l'éclair auprès de sa figure, l'effleurant
-presque de son aile, et l'instant d'après il se balançait déjà au loin
-sur une fleur. Ses plumes veloutées s'irisaient de toutes les couleurs
-du prisme, se teintaient d'or, de topaze, de rubis et d'émeraude; il
-semblait que la nature eût concentré sur ces oiselets toutes les
-richesses qu'elle ne distribuait que séparément aux autres oiseaux.
-
-Hélène comprit immédiatement que c'étaient des colibris. Le vol étrange
-de ces êtres merveilleux la frappa. Ils ne volaient pas du tout comme
-des oiseaux: leurs mouvements étaient inégaux et saccadés et
-ressemblaient au vol des papillons nocturnes. Voilà que l'un d'eux
-s'élança avec la rapidité d'une flèche vers la forêt; mais soudain, il
-s'arrêta, suspendu en l'air devant quelque fleur, en agitant si vivement
-les ailes qu'on ne voyait plus leur mouvement. Un instant plus tard il
-revenait, tournait sur place et tantôt s'élevant, tantôt s'abaissant,
-instantanément, comme lancé, prenait son essor et disparaissait.
-
-Partout autour d'elle Hélène voyait une telle quantité de fruits
-savoureux égayant le feuillage des arbres, que les appréhensions que lui
-inspirait l'avenir se dissipèrent bientôt. Son imagination commençait
-même à lui peindre le tableau d'une vie calme et douce en compagnie de
-son père bien-aimé.
-
-Une fois dans la vallée, elle prit le chemin qui côtoyait le pied de la
-montagne et s'arrêta tout d'un coup, stupéfaite, devant un rocher à pic,
-supportant une treille plantureuse, couverte de grandes grappes mûres de
-raisin blanc et rouge. Quand elle en fut plus près, elle se recula,
-épouvantée: plusieurs ceps se trouvaient retenus par des liens de tiges.
-
-«Cela n'a pu être fait que par un homme», pensa-t-elle.
-
-Et son visage se couvrit instantanément d'une pâleur mortelle. Un moment
-elle demeura figée dans une sorte de stupeur devant ce mur mystérieux;
-mais elle réprima bientôt sa crainte. A peine touché, le lien tomba en
-poussière. Ayant regardé attentivement autour d'elle et ne voyant rien
-qui lui rappelât la présence d'êtres humains, Hélène se rassura. Et un
-instant après elle jugeait même que ce qu'elle avait aperçu n'était
-qu'un jeu de la nature, un simple hasard.
-
-Elle s'approcha du grand figuier qui projetait au loin son ombre épaisse
-sur le bord du lac. Ses grosses branches qui descendaient sur la terre
-étaient entrelacées de plantes grimpantes, formant ainsi de trois côtés
-comme des murs naturels, tandis que le feuillage touffu et impénétrable
-servait de plafond solide à cette légère habitation.
-
-Hélène regarda longtemps ce berceau fleuri et finit par se convaincre
-que la nature seule, sans l'aide de l'homme, n'aurait jamais pu le
-construire avec une telle symétrie.
-
-Une sensation mélangée de peur et de joie l'envahit à cette idée.
-Pensive, elle resta quelques instants devant ce berceau énigmatique,
-puis elle s'approcha du rivage. Sur le lac cristallin nageaient
-lentement et majestueusement plusieurs cygnes à cou noir et autres
-oiseaux aquatiques. Les cygnes attirèrent son attention d'une façon
-toute particulière: elle avait vu de ces oiseaux dans sa patrie et
-savait que dans l'hémisphère Sud il existait des cygnes noirs; mais elle
-n'avait jamais entendu parler des cygnes blancs à cou et à tête noirs.
-
-De ce côté, le rivage était vierge de toute végétation et à travers
-l'eau limpide du lac on pouvait apercevoir le fond uni et pur, couvert
-de sable, tandis que du côté opposé s'élevait toute une forêt de
-roseaux, derrière lesquels, dominant d'autres arbres fruitiers,
-apparaissaient des palmiers majestueux. Évidemment, la végétation la
-plus luxuriante et le sol le plus fertile se trouvaient de l'autre côté
-du lac. Hélène aurait voulu explorer cette forêt magnifique, mais elle
-craignait que cette exploration ne lui prît trop de temps; c'est
-pourquoi elle s'achemina vers le lac pour s'assurer si le ruisseau n'y
-prenait pas sa source.
-
-Quand elle eut atteint la crique, elle put se convaincre qu'en effet le
-petit ruisseau qui tombait dans la mer sortait de là. En cet endroit
-s'ouvrait dans la montagne une gorge profonde à parois perpendiculaires,
-entre lesquelles murmurait et bruissait tout au fond le ruisseau.
-Entouré de broussailles et de rochers moussus, il roulait ses eaux
-limpides sur un fond pur et pierreux et, en serpentant, se perdait dans
-la ravine profonde creusée dans la montagne.
-
-La jeune fille, dont l'âme délicate vibrait profondément devant les
-beautés de la nature, s'absorba involontairement dans la contemplation
-de ce coin pittoresque.
-
-En suivant les sinuosités du ruisseau, elle atteignit bientôt
-l'extrémité de la gorge, d'où se découvrait une vue immense sur la mer.
-En cet endroit, le ruisseau impétueux se transformait en une petite
-cataracte qui, en se précipitant, se brisait avec bruit sur les rochers
-du rivage et se perdait entre eux en écumant. Au-dessus de la cataracte
-croissaient plusieurs palmiers, dont l'ombre épaisse dérobait aux
-regards le cours ultérieur du ruisseau.
-
-Près de la cataracte, dans le rocher à pic, Hélène aperçut tout d'un
-coup une caverne à l'entrée de laquelle se dressaient plusieurs cyprès.
-Elle s'approcha. A la caverne menait un véritable escalier, taillé dans
-le roc. Hélène en montant s'arrêta plusieurs fois et examina, avec
-perplexité, les marches régulières et égales. Elle ne pouvait croire que
-ce fût là un jeu de la nature, il lui fallait admettre enfin qu'elles
-avaient été taillées par la main de l'homme. Et soudain elle s'aperçut
-avec terreur qu'à l'entrée de la caverne, dans le roc, était gravée une
-date: 1729. Sa vue se troubla; ses jambes se dérobèrent sous elle et
-elle dut se retenir à la saillie du roc. Sa mémoire lui retraçait le
-songe terrible qu'elle avait fait sur le bord de la mer...
-
-Saisie d'une terreur inexprimable, elle regardait la caverne,
-s'attendant à chaque instant à voir surgir un sauvage qui, avec un cri
-de triomphe, se précipiterait sur elle.
-
-Quelques minutes se passèrent dans cette attente douloureuse.
-
-Autour d'elle retentissaient le même bruit monotone de la cataracte et
-le murmure des arbres séculaires sur le sommet de la montagne.
-
-Peu à peu, la jeune fille revint à elle et sa physionomie s'illumina
-soudain d'espoir et de joie: elle se souvint que les sauvages
-n'employaient pas les chiffres européens.
-
---Il est probable que des Européens ont vécu ici, fit-elle presque en
-criant. Et elle s'élança rapidement sur l'escalier.
-
-Il n'y avait âme qui vive dans la caverne. La première chose qui frappa
-sa vue fut une table faite avec des pierres superposées et un siège
-pareil. Les parois inégales avaient évidemment été quelque peu nivelées
-par la main de l'homme. Sur la table se trouvaient une ancienne
-longue-vue et une flûte d'une forme particulière. Hélène prit ces objets
-dans sa main et après les avoir examinés, les remit à la même place.
-Elle désirait communiquer au plus vite à son père cette découverte
-importante et le consulter sur ce qu'il y avait à faire. Ayant jeté
-encore un coup d'oeil attentif sur la caverne, elle sortit et, longeant
-de nouveau la rive gauche du ruisseau, se dirigea vers le berceau de
-verdure formé par le figuier. Maintenant elle était complètement
-convaincue que ce berceau avait été façonné par une main d'homme,
-quoique, depuis lors, il se fût écoulé évidemment beaucoup d'années.
-
-Familiarisée avec l'idée qu'elle se trouvait dans un endroit habité
-autrefois par des êtres humains, Hélène en aperçut bientôt d'autres
-vestiges. Dans le tronc du figuier s'ouvrait une cavité, selon toute
-apparence pratiquée au moyen d'une hache, et que le temps avait presque
-complètement recouverte d'écorce.
-
-[Illustration: Il n'y avait âme qui vive dans la caverne.]
-
-Quand, au retour, Hélène s'approcha du rocher couvert de ceps de vigne,
-elle put tout de suite se convaincre que ceux-ci avaient été également
-plantés par un homme.
-
-Après avoir cueilli quelques belles grappes de raisin, elle se remit en
-route et aperçut bientôt, sur le sommet de la montagne, son père qui,
-assis à l'ombre de l'arbre sacré, prêtait l'oreille au moindre bruit.
-Hélène d'une voix joyeuse l'appela de loin et le vit se lever
-brusquement, au premier son de sa voix.
-
---J'espère, papa, que tu ne t'es pas inquiété de moi? fit-elle gaîment,
-en accourant vers lui toute essoufflée.
-
---Non, mon enfant. Je savais que tu suivrais mon conseil et que tu
-serais prudente.
-
-Après avoir entendu le récit détaillé de sa fille, le vieux marin se mit
-à réfléchir.
-
---Tu dis que tout ce qui se trouve là est dans l'abandon? demanda-t-il
-après quelques instants de méditation.
-
---Oui, dans la caverne tout était recouvert d'une couche épaisse de
-poussière et de sable; quant aux marches de l'escalier, elles sont
-complètement dissimulées sous la terre et la mousse. Tout indique
-qu'elles n'ont pas été foulées par le pied depuis un grand nombre
-d'années.
-
---A en juger par la date gravée dans le roc, des hommes ont vécu ici il
-y a plus de cent ans, fit observer le vieux marin. Si quelqu'un
-demeurait ici en ce moment, tu trouverais des traces plus évidentes.
-Peut-être, dans ce temps éloigné, un malheureux avait-il, comme nous,
-fait naufrage sur cette rive et, si ma supposition était vraie, nous
-tirerions beaucoup de profit de son séjour dans cette île. Il est
-probable, que c'est lui qui avait planté le raisin et élevé le berceau
-au bord du lac dont tu m'as parlé.
-
---Qu'il serait bon de nous établir dans le berceau, sous le figuier!
-Tout y respire un calme et un apaisement que rien ne trouble.
-
---Nous verrons, mon enfant. Ce soir, tu m'y conduiras, et demain tu
-exploreras la rive opposée du lac.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-Installation dans la vallée.--Une soirée tropicale.--Une lettre
-étrange.--Pensées inquiètes.
-
-
-Le soleil s'abaissait déjà sur l'horizon, lorsque le père et la fille,
-après un court repos, commencèrent à descendre dans la vallée. Et quand
-ils s'approchèrent du berceau de verdure sous le figuier, les hauts
-palmiers de la vallée jetaient de grandes ombres, à chaque instant
-accrues.
-
-Hélène fit entrer son père dans le berceau, ramassa des feuilles sèches
-et lui fit ainsi une couchette molle, en étendant par-dessus une
-couverture de laine qu'elle avait eu soin d'emporter avec elle. Lorsque
-le vieillard fut couché, elle voulut aller visiter la forêt voisine,
-mais son père lui fit promettre de ne pas s'aventurer trop loin.
-
-La soirée était d'un calme extraordinaire. Aucune brise ne ridait la
-surface unie du lac; pas un souffle n'agitait les cimes des arbres;
-seul, le bruit léger de l'eau que fendaient les cygnes et d'autres
-oiseaux aquatiques, troublait par moments le silence solennel de cette
-soirée tropicale.
-
-Là-haut, sur les montagnes qui entouraient la vallée, se balançaient
-doucement les feuilles gigantesques des palmiers élancés. De loin
-arrivait le murmure cadencé de la cataracte, et sur la rive opposée du
-lac, dans la forêt sombre, retentissait le chant de deux rossignols du
-Bengale qui, dans leurs trilles variés, rivalisaient d'ardeur et
-d'éclat.
-
-La nature entière respirait une paix et un calme absolus. Hélène s'assit
-sur une pierre au bord du lac. A ses pieds gisait une grande feuille de
-palmier: sa verte surface lisse semblait avoir été façonnée pour
-l'écriture par la nature elle-même. Se rappelant que les Hindous
-écrivaient en effet sur ces feuilles, Hélène se mit à tracer au hasard
-des caractères avec une épingle, sur le limbe vert de la feuille. Ces
-traits étaient d'une netteté telle, que l'idée lui vint d'écrire une
-lettre. Elle comprenait très bien que celle-ci ne tomberait jamais dans
-les mains de la destinataire, mais elle ne pouvait néanmoins surmonter
-son désir invincible d'épancher dans ces lignes les sentiments qui
-l'agitaient.
-
-«O ma chère mère--ainsi commençait la lettre--il est probable que la
-nouvelle de notre perte est déjà arrivée jusqu'à toi. En ce moment, tu
-verses des larmes amères sur les morts chers à ton coeur, et dont la
-tombe se trouve dans la profondeur de la mer! Ah! si cette feuille avait
-des ailes, elle te dirait que nous ne sommes pas ensevelis dans l'Océan.
-Pourquoi n'es-tu pas auprès de moi? Ton bon sourire me donnerait du
-courage et m'inspirerait des forces nouvelles. Mais tu es loin. Les
-flots immenses de l'Océan nous séparent.
-
-«Et toi, ma patrie! et vous, mes amis, avec lesquels je partageais mes
-joies et mes douleurs! Vous reverrais-je jamais? Jenny, ma chérie, es-tu
-toujours aussi gaie? Et toi, ma bonne chère Marthe, ne m'as-tu pas
-oubliée? Te souviens-tu de notre amitié, conserves-tu mes lettres? Les
-tiennes reposent au fond de la mer. Je suis loin, bien loin de vous, et
-peut-être suis-je séparée de vous à jamais!»
-
-Les larmes aux yeux, Hélène relut cette épître originale, qui éveilla
-dans son âme tout un monde de souvenirs.
-
-Cependant les dernières lueurs du soleil éclairaient les faîtes des
-montagnes et, comme une brume légère, le crépuscule descendait sur la
-vallée. La nuit tombait.
-
-Hélène ne pouvait se décider à déchirer la feuille où elle avait écrit.
-Il lui semblait que celle-ci servait d'intermédiaire entre elle et sa
-mère et sa patrie. Elle la roula avec précaution, l'enfouit dans le
-sable et mit quelques pierres par-dessus, pour la retrouver plus
-facilement à l'occasion. De retour dans le berceau, elle se coucha non
-loin de son père, qui reposait tranquillement. Malgré sa lassitude,
-Hélène ne put fermer l'oeil de longtemps: elle était très inquiète des
-découvertes de la journée. La supposition de son père, relative au
-séjour de l'homme dans cette île cent ans auparavant, était très
-vraisemblable. Mais il se pouvait que quelqu'un y demeurât encore à
-présent. Qu'arriverait-il alors? Était-ce à un ami ou à un ennemi que
-l'on aurait affaire? Dans tous les cas elle comptait trouver une réponse
-à ces questions dans le bois touffu de l'autre côté du lac, où
-l'habitant de l'île, s'il existait véritablement, devait avoir établi sa
-demeure.
-
-Toutes ces idées se pressaient en foule dans le cerveau de la jeune
-fille, jusqu'à ce qu'enfin, fatiguée de ces réflexions, elle s'endormît
-d'un sommeil agité.
-
-[Illustration: La nature entière respirait un calme et une paix
-absolues.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Examen de la caverne.--Une trouvaille agréable.--Fatigue
-inaccoutumée.--Traces effacées.
-
-
-Hélène fut sur pied dès les premiers rayons du soleil qui illuminèrent
-le berceau de verdure. Pour ne pas réveiller son père, elle sortit avec
-précaution et se dirigea vers le lac, où elle se rafraîchit la figure.
-
-Au retour, trouvant son père debout, elle courut à lui et lui offrit de
-goûter au raisin succulent qu'elle venait de cueillir, mais il refusa et
-demanda seulement un peu d'eau.
-
---Je pense, fit-il, qu'il vaut mieux nous rendre ensemble de l'autre
-côté du lac. Tu me feras part de tout ce que tu apercevras et nous
-déciderons sur place ce qu'il y aurait à faire. Mais je veux d'abord
-visiter la caverne mystérieuse. Conduis-moi là-bas.
-
-Après s'être réconfortés avec un déjeuner frugal, le père et la fille se
-dirigèrent vers la caverne.
-
-Là, Hélène lui décrivit en détail la forme des chiffres, gravés à
-l'entrée ainsi que la situation exacte de l'endroit.
-
-Après quelque temps de réflexion, le vieillard finit par se convaincre
-qu'en ce moment l'île était inhabitée.
-
---Les traces, trouvées par toi, témoignent avec évidence que, dans des
-temps très éloignés, un malheureux a demeuré ici, un malheureux que le
-sort avait jeté dans cette île déserte, fit-il en terminant.
-
-Hélène fit entrer son père dans la caverne et lui remit la lunette et la
-flûte. Le vieux marin tâta et mesura longuement ces objets.
-
---Ce sont des instruments très anciens, dit-il finalement en rendant à
-sa fille la lunette. Je me rappelle en avoir vu de pareils dans ma
-jeunesse.
-
-Il approcha la flûte de ses lèvres et en tira des sons amples et
-agréables.
-
---Quel bel instrument, fit-il. Il me servira de distraction dans mes
-moments de tristesse, et occupera mes loisirs.
-
---Oui, oui, papa, ajouta Hélène. Et quand je m'en irai dans la forêt, tu
-pourras, toujours à l'aide de cet instrument, me rappeler auprès de toi.
-C'est une agréable trouvaille.
-
---Mais il est temps, mon enfant, de continuer notre route, interrompit
-le vieillard: autrement, nous ne pourrons visiter grand'chose avant le
-soir.
-
---Permets-moi seulement de voir d'abord où se jette ce petit ruisseau et
-s'il ne coule pas vers l'endroit où se trouvent nos effets. Repose-toi
-ici, en attendant. Il y fait si bon et si frais.
-
---Va, ma petite, fit le vieillard, mais reviens promptement.
-
-Quelque temps après, Hélène atteignait la cataracte, d'où les eaux du
-ruisseau, en mugissant et en écumant, se précipitaient sur les rochers
-du bord. D'un côté de la cataracte s'ouvrait un sentier pratiqué par la
-nature même, et qui descendait jusque sur le rivage.
-
-En suivant le courant du ruisseau, Hélène arriva bientôt à un endroit où
-il se partageait en deux bras, dont le plus grand se jetait directement
-dans la mer; tandis que l'autre, tournant de côté, coulait tout
-doucement, en serpentant entre les rochers, jusqu'au point où ils
-avaient abordé. Non loin de là gisaient les effets sauvés par elle.
-
-Hélène se mit à marcher le long du rivage et, soudain, s'arrêta,
-stupéfaite, devant des rochers où se trouvaient accrochés presque tous
-les objets et vêtements emportés, quelque temps auparavant, par les
-torrents des montagnes dans la mer.
-
-Craignant que la marée ou la tempête ne la privât de nouveau de ces
-trésors, elle les ramassa et les porta plus haut, vers le pied de la
-montagne. Par surcroît de précaution, elle les attacha même à un arbre
-avec des lianes solides, qui remplaçaient parfaitement les cordes.
-
-Ce travail inaccoutumé fatiguait beaucoup Hélène, de sorte qu'elle se
-voyait obligée de s'arrêter souvent, pour reprendre haleine. Mais aussi
-avec quel plaisir s'assit-elle pour se reposer, une fois sa tâche finie!
-
-De retour dans le berceau, elle trouva son père endormi: il était assis
-près de la table, la tête appuyée contre le mur.
-
-De peur de le déranger, elle se dirigea tout doucement vers la sortie.
-Mais ce bruit léger réveilla le vieillard.
-
---Est-ce qu'il y a longtemps que tu es revenue? demanda-t-il étonné.
-Pourquoi ne m'as-tu pas éveillé?
-
---Ton sommeil paraissait si doux, et tu as tant besoin de repos! Nous
-avons beaucoup à marcher aujourd'hui.
-
-Pour toute réponse, le vieillard embrassa avec reconnaissance sa fille,
-si remplie de sollicitude pour lui.
-
-Ils descendirent dans la vallée et se dirigèrent, en longeant le lac,
-vers le bois mystérieux.
-
-Là, Hélène, à sa vive surprise, aperçut une grande quantité d'arbres,
-disposés dans un ordre remarquable.
-
---La plupart des arbres, dit-elle à son père, sont ordonnés en rangées
-symétriques, qui ont évidemment été plantées par une main d'homme. Les
-uns sont couverts de beaux fruits savoureux, d'autres sont encore en
-fleur!...
-
---Ne vois-tu pas à proximité une habitation quelconque? demanda
-précipitamment le vieillard, en l'interrompant.
-
---Non, papa, mais il y a ici beaucoup de jolis berceaux. Allons les
-visiter.
-
---Attends, mon enfant, explorons d'abord ce bois, puis nous jetterons un
-coup d'oeil dans les berceaux.
-
-Hélène conduisit son père plus loin en lui décrivant, avec les détails
-les plus minutieux, tout ce qu'ils rencontraient. Enfin elle déboucha
-sur une clairière: au milieu se trouvait un champ, couvert d'une
-végétation épaisse.
-
-En s'approchant davantage, Hélène reconnut quelques-unes des plantes.
-
---Papa, papa, s'écria-t-elle soudain, figure-toi,... dans ce champ, au
-milieu d'une foule de mauvaises herbes, il y a des tiges de maïs et des
-haricots... Mais comme ce champ paraît négligé!
-
---C'est une nouvelle preuve que nous nous trouvons seuls dans l'île! fit
-observer le vieux marin.
-
-Enfin ils arrivèrent à l'extrémité du bois et se trouvèrent devant une
-montagne élevée et escarpée.
-
---Nous sommes en face d'un édifice bizarre! murmura craintivement
-Hélène, en s'arrêtant tout d'un coup.
-
---N'aie pas peur, lui dit le vieillard pour la rassurer, conduis-moi.
-
---C'est, je crois, une grotte, dit Hélène quand ils se furent avancés.
-Le toit léger de l'entrée s'appuie contre le roc perpendiculaire, et il
-est soutenu par quatre colonnes. Il y a aussi une inscription au-dessus
-de la grotte, seulement il est difficile de la lire à cette distance.
-
-Hélène s'approcha encore plus de la grotte.
-
---«Albert Neuville, 1729», lut-elle enfin, déchiffrant avec peine
-l'inscription à demi effacée par le temps. C'est la même date, père, qui
-est gravée à l'entrée de la caverne auprès de la cataracte,
-ajouta-t-elle en jetant un regard investigateur autour d'elle. Plus
-loin, là-bas, appuyés contre la paroi de la montagne, je vois encore
-plusieurs édifices semblables. Apparemment ce n'est pas un seul homme
-qui a vécu ici, mais plusieurs.
-
---Conduis-moi, mon enfant, à la grotte la plus voisine. Je veux me
-reposer un peu. Mais ne me quitte pas!
-
-[Illustration: Hélène lut l'inscription.]
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-Un livre vermoulu.--La demeure de l'inconnu.--Découverte d'un
-journal.--Un ennemi emplumé.
-
-
-Ils entrèrent dans la grotte. La voûte et les parois en avaient été
-aplanis par-ci par-là, mais assez négligemment. Il y avait là une table
-de pierre, et par-dessus un grand livre. Frémissante de curiosité,
-Hélène se précipita sur ce livre et l'ouvrit si brusquement que la
-reliure s'en détacha et, à sa grande surprise, lui resta dans les mains.
-Il se trouvait que le temps l'avait rendu tellement fragile, que ses
-feuilles se déchiraient et se détachaient au moindre contact imprudent.
-Hélène conta, avec une expression de regret, cet insuccès à son père.
-
---Ne sois pas aussi impatiente, ma fille, lui dit-il. Tourne les
-feuilles avec précaution et alors on pourra lire le livre. Et voilà une
-preuve de plus, que des êtres humains ne demeurent plus depuis longtemps
-dans l'île. Par la volonté du sort, nous recueillons inopinément leur
-héritage.
-
-Hélène se mit à feuilleter le livre avec précaution et, à sa grande
-joie, s'aperçut que c'était un exemplaire du Robinson Crusoé. Le
-vieillard fut aussi très content de cette trouvaille: aucun livre
-n'aurait pu le charmer davantage que celui-là, à cause des nombreux
-points de ressemblance qu'offrait la destinée de son héros avec la leur
-propre.
-
---Je vois maintenant que tu peux sans danger explorer toute seule les
-environs, fit le vieux marin. Je suis fatigué et je me reposerai ici.
-Toi, si tu veux, poursuis tes investigations, va visiter les autres
-grottes. Laisse-moi seulement la flûte. Quand j'aurai besoin de toi, je
-t'appellerai. Aussi longtemps que je jouerai, tu pourras sans inquiétude
-errer aux alentours. Mais ne t'éloigne pas trop.
-
-Hélène étendit une couverture sur le plancher obstrué de sable, posa une
-tasse remplie d'eau à côté du vieux livre et sortit, en emportant avec
-elle à tout hasard une petite hache.
-
-La grotte qu'elle vit tout d'abord était vide et sans aucune trace de
-travail humain. Il semblait que celui qui habitait l'île autrefois
-n'avait pas eu assez de force pour la débarrasser des blocs de pierre
-qui l'encombraient.
-
-Plus loin, elle rencontra encore deux cavernes sombres et complètement
-obstruées et finalement arriva auprès d'une autre qui sans doute avait
-servi de logis à l'ancien habitant. Dans le coin se trouvait une
-couchette garnie de feuilles qui tombaient en poussière et, à côté, une
-table en pierre, chargée de toutes sortes d'ustensiles qui témoignaient
-du genre de vie modeste et des besoins peu nombreux de celui qui avait
-jadis demeuré là autrefois: haches, pelles, couteaux et autres
-instruments semblables.
-
-Hélène examina attentivement tous les recoins, dans l'espoir de
-découvrir des papiers renfermant des renseignements sur l'existence et
-le sort de l'ancien habitant. Mais elle ne trouva rien de semblable.
-
-Dans une caverne voisine elle aperçut, à sa grande joie, plusieurs
-livres disséminés en désordre sur une grande table de pierre, et, en
-outre, une quantité de feuilles sèches de palmiers. Hélène allait déjà
-les jeter par terre, quand elle reconnut avec surprise qu'elles étaient
-entièrement revêtues de signes bleus. Il se trouva que le malheureux
-habitant de l'île s'était servi du même moyen qu'elle pour exposer ses
-impressions, à cette différence près, qu'il avait enduit son écriture
-avec une espèce de couleur, qui permettait de la lire facilement.
-
-Hélène prit avec précaution la feuille qui se trouvait au-dessus des
-autres et se mit à la déchiffrer. Mais cette sorte de lettre était
-écrite en ancien français et elle avait de la peine à lire. Peut-être
-son excitation entrait-elle pour une bonne part dans cet insuccès. Elle
-décida de remettre cette lecture à un autre moment, et sortit de la
-grotte pour visiter les autres parties du bois.
-
-Sous un figuier colossal, Hélène trouva un petit berceau, dont les
-parois légères étaient faites de perches à demi pourries et couvertes
-d'une luxuriante végétation de plantes grimpantes. Sur le toit était
-étendue une couche épaisse de feuilles sèches. Un des murs et la moitié
-du toit avaient été détruits par le temps. Sur la paroi du fond on
-voyait suspendus un sabre, un fusil, deux pistolets avec la poire à
-poudre et des effets militaires, à ce qu'il semblait. Les armes étaient
-couvertes de rouille et les effets si usés qu'il aurait manifestement
-suffi du moindre contact pour les faire tomber en poussière.
-
-A côté du berceau, entre deux arbres, on remarquait un petit foyer sur
-lequel, au milieu des cendres et du charbon, étaient posés plusieurs
-pots en argile, de fabrication grossière, qui avaient apparemment servi
-pour la préparation de la nourriture.
-
-Plus loin elle trouva encore un berceau à moitié ruiné et s'y arrêta,
-songeuse.
-
---Dans quelle caverne faudra-t-il nous établir? Où mon père serait-il le
-mieux?
-
-Telles étaient les questions qu'elle se posait; enfin elle décida, à
-part soi, que le mieux serait de s'installer dans la vallée, où existait
-déjà une habitation toute faite. La dernière grotte surtout lui
-paraissait le mieux adaptée à ce but, d'autant plus que, devant, se
-trouvait un petit pré, dans lequel son père pourrait se promener tout
-seul.
-
-En ce moment des sons de flûte arrivèrent jusqu'à elle. Hélène
-tressaillit et prêta l'oreille pour s'assurer si son père l'appelait.
-Mais le vieillard jouait un air dont les sons cadencés se mariaient avec
-le joyeux gazouillis des oiseaux.
-
-Hélène résolut d'employer le reste de la journée à la cueillette des
-fruits pour le dîner et à la lecture des notes qu'elle avait découvertes
-et, dès le lendemain, de transporter les effets laissés sur le rivage.
-De la pièce d'étoffe qu'elle avait trouvée elle voulait confectionner
-des habits pour elle et pour son père.
-
-La perspective des travaux qui l'attendaient l'animèrent quelque peu.
-Elle pensait avec joie aux soins, à la tendre sollicitude dont elle
-allait entourer son père âgé et aveugle.
-
-Mais ces plans d'avenir étaient obscurcis par la tristesse que suscitait
-en elle le souvenir de sa mère et de sa patrie lointaine. Son
-imagination lui retraçait le tableau des jours sans nombre qu'elle
-aurait à passer dans cette île déserte.
-
-Mais en même temps une voix mystérieuse lui disait qu'elle ne devait pas
-se laisser aller au découragement et perdre son temps dans des rêves
-inutiles, quand elle avait le devoir sacré de prendre soin de son père
-dont elle était l'unique soutien.
-
-Longtemps elle demeura plongée dans une méditation profonde. Tout à coup
-elle entendit derrière elle un bruit léger. Elle se leva brusquement,
-saisie de peur, et aperçut devant elle, à travers les lianes qui
-couvraient la paroi du berceau, un énorme cygne à cou noir, dont le nid
-se trouvait à l'extérieur du berceau. Il paraissait très irrité. Hélène
-voulut fuir, mais en ce moment l'oiseau se leva précipitamment de son
-nid et fixa sur la jeune fille effrayée des yeux étincelants de fureur.
-Hélène vit que le méchant oiseau avait l'intention de se jeter sur elle
-et se rappela qu'un cygne avait ainsi attaqué autrefois une de ses amies
-et avait failli la tuer.
-
-Elle n'avait pas eu le temps de se reconnaître, que le cygne passait son
-long cou à travers le feuillage, et, la saisissant par sa robe, en
-arrachait un grand morceau.
-
-Hélène fut prise d'une grande peur et s'élança hors du berceau, mais au
-même moment elle sentit que l'oiseau, devenu furieux, avait attrapé le
-volant de sa robe et le tirait fortement à lui. Hélène poussa un cri et,
-sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, prit la petite hache qui se
-trouvait à côté d'elle et en porta un coup sur la tête de son ennemi. Le
-cygne la lâcha immédiatement: il était mort.
-
-Au même instant retentit dans la grotte le cri du vieillard aveugle.
-Hélène se précipita et vit de loin qu'il accourait à son secours, les
-bras étendus, en s'accrochant aux branches et en trébuchant contre les
-racines.
-
-Hélène se hâta de venir à sa rencontre.
-
---C'est encore bien que tout se soit terminé d'une façon si heureuse,
-lui dit-il après qu'elle lui eut conté son aventure. Maintenant tu
-pourras facilement et sans danger apprivoiser les petits.
-
-L'idée suggérée par son père d'élever de jeunes cygnes causa une grande
-joie à la jeune fille.
-
---Et leur pauvre mère!... dit-elle avec un soupir. Elle est morte en
-défendant ses petits.
-
---Que faire, ma fillette? Toi aussi, tu te défendais, lui dit son père
-pour la consoler. Mais maintenant va et enfouis l'oiseau. Dans ce
-climat, il ne faut pas laisser longtemps à l'air les animaux tués: ils
-commencent très vite à se décomposer. Ramène-moi seulement dans la
-grotte avant de repartir.
-
-Après avoir reconduit son père, Hélène revint vers le berceau, d'où
-arrivaient jusqu'à elle les cris inquiets des oisillons, restés
-orphelins. Dans le nid se trouvaient deux de ces petits qui commençaient
-déjà à se couvrir de plumes. Avec des cris plaintifs ils tendaient leurs
-minces cous noirs vers leur mère morte, gisante à côté du nid.
-
-Hélène ressentit une grande compassion pour le cygne tué. Pour calmer
-les petits, elle emporta son corps loin du berceau, cueillit des baies
-et se mit à leur donner la becquée; ils prenaient avidement de ses mains
-les baies mûres et, quand ils furent rassasiés, Hélène creusa avec sa
-pelle une fosse peu profonde où elle enfouit le malheureux cygne.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Journal de l'ancien habitant de l'île.
-
-
-Vers le soir, Hélène avait nettoyé du sable et de la terre la caverne
-qu'elle s'était assignée pour demeure.
-
---Lis-moi maintenant, mon enfant, les notes qui ont été laissées par
-l'inconnu. Je voudrais bien apprendre son sort. Peut-être
-trouverons-nous dans ce journal quelques indications utiles pour nous.
-
-Hélène s'assit à l'entrée de la grotte et, disposant les feuilles de
-palmier suivant les numéros dont elles étaient marquées, se mit en
-devoir de les lire. Ce qu'elle ne pouvait déchiffrer du premier coup,
-elle le mettait de côté.
-
-«Actuellement--ainsi débutaient les notes--je suis seul, perdu, dans
-cette île. J'ai perdu l'espoir de revoir jamais ma chère patrie et ma
-mère bien-aimée, et c'est pourquoi j'ai résolu d'écrire ici ce qui m'est
-arrivé, tant pour occuper mes loisirs, que dans l'espoir que ces notes
-tomberont entre les mains de personnes qui apprendront à ma mère le sort
-dont je fus victime.
-
-«J'avais vingt ans lorsque je résolus de tenter la fortune et partis
-pour de lointains pays, dans l'espoir d'acquérir des richesses et de
-venir ainsi en aide à ma pauvre mère. Elle m'aimait tendrement, et
-m'avait donné une instruction bien au-dessus de ses moyens, ce qui fut
-la cause de sa ruine. Pour moi, j'avais un goût très vif pour les
-sciences mathématiques et la physique. Je m'adonnais surtout
-passionnément à l'architecture.
-
-«Dans ce temps-là, on demandait beaucoup aux Indes Orientales des
-architectes habiles, et je résolus d'y chercher fortune. Pour me
-perfectionner dans cet art, je travaillai pendant deux ans à Toulon,
-sous la direction du célèbre architecte B.
-
-«Survint le jour douloureux où je dus quitter ma mère. Le coeur rempli
-de crainte et versant d'amères larmes, elle laissait partir son fils
-unique pour un pays inconnu et éloigné. Pour m'équiper en vue de ce
-voyage, elle avait dû non seulement contracter des dettes, mais engager
-d'avance pour une année sa petite pension. Après qu'elle m'eut fourni
-tout ce qui m'était nécessaire, il ne lui resta presque rien. Je
-l'embrassai convulsivement et fondant en pleurs, j'allais renoncer à
-l'idée de me séparer d'elle; mais je me souvins qu'alors elle aurait
-bien plus longtemps encore à subir des privations à cause de moi.
-
-«A Marseille, je me présentai à l'amiral Dugagnier, qui était un parent
-de ma mère. Il m'accueillit avec beaucoup de bienveillance, approuva ma
-résolution et promit de me recommander au capitaine Sernette, qui
-commandait le navire où je devais m'embarquer. En outre, il me délivra
-un brevet de lieutenant sur la flotte de Sa Majesté; grâce à ce brevet,
-je pouvais tout de suite occuper une certaine situation dans un pays
-inconnu.
-
-«Plein d'un espoir radieux, je me rendis à bord du navire et, me
-présentant au capitaine Sernette, je lui remis mes papiers. Mais
-c'était, il faut croire, un homme sans coeur et méchant. Après les avoir
-examinés, il me regarda d'un air sévère et malveillant.
-
-«--Est-il possible que vous soyez déjà lieutenant! dit-il, d'une voix
-qui trahissait l'irritation, sans que vous sachiez quoi que ce soit du
-service? Moi et d'autres officiers, nous avons dû acquérir, à l'aide
-d'un labeur infatigable, et parfois même au péril de la vie, cette
-expérience dont les grades et les honneurs sont le prix! Et vous?
-Avez-vous mérité d'une façon quelconque ce grade?
-
-«Je lui répondis que je désirais sincèrement accroître mes
-connaissances, et je le priai en grâce de m'apprendre pendant le voyage
-les règles fondamentales du service maritime.
-
-«--Tous vos ordres seront strictement exécutés! dis-je en terminant.
-
-«--Bien, nous verrons cela, répondit-il.
-
-«Et il m'ordonna de m'installer le jour même sur le navire, qui devait
-prendre la mer le lendemain.
-
-«--Vous devez vous trouver en temps utile à votre poste et prendre
-connaissance des devoirs que vous impose le service maritime!
-conclut-il.
-
-«Quand, le lendemain matin, je m'éveillai dans ma cabine, on me remit
-une lettre de ma mère, une lettre pleine d'amour tendre et d'ardents
-souhaits de bonheur, et en même temps un billet de l'amiral, où il me
-disait qu'il m'envoyait mon nouvel uniforme.
-
-«Après avoir répondu à ma mère et à l'amiral, je revêtis mon beau
-costume pour recevoir en grande tenue le capitaine, qui s'était rendu à
-l'amirauté pour y prendre les instructions nécessaires.
-
-«Il revint bientôt sur le navire et remarqua tout de suite mon uniforme
-neuf. Je constatai qu'en l'apercevant une expression de mécontentement
-se peignit sur sa rude physionomie. Le soir, j'entendis fortuitement les
-matelots, causant à voix basse, se dire:
-
-«--Cet officier prendra fait et cause pour nous si le capitaine Sernette
-est trop sévère.
-
-«Ces paroles m'affectèrent désagréablement, et je résolus de ne plus
-revêtir l'uniforme avant d'avoir quitté le navire.
-
-«Au début, notre voyage fut magnifique. Mais à peine eûmes-nous doublé
-le cap de Bonne-Espérance, qu'une tempête effroyable nous surprit et
-entraîna notre navire bien loin de son chemin direct. Le capitaine,
-toujours d'une sévérité inflexible et même cruel envers ses subordonnés,
-avait cette fois outré sa cruauté au point d'en oublier tout sentiment
-humain. Un jour, j'eus l'audace de lui adresser des reproches au sujet
-des traitements barbares qu'il infligeait aux matelots, mais cela ne fit
-que l'irriter encore plus et devait avoir pour moi les conséquences les
-plus funestes.
-
-«Dans l'Océan Indien, nous eûmes à soutenir plusieurs ouragans très
-violents. Un jour, la tempête venait de s'apaiser; devant nous apparut
-une petite île rocheuse; le capitaine se promenait d'un air sombre sur
-le pont en examinant les avaries. L'un des matelots, qui jusque-là avait
-travaillé avec tant de zèle que le sang lui sortait des ongles, venait
-de se coucher, complètement épuisé, au pied du mât pour reprendre
-haleine. Ce que voyant, le capitaine saisit un bout de câble et, se
-jetant sur le malheureux, se mit à le battre avec une telle violence que
-le sang lui jaillit du nez et de la bouche.
-
-«Le matelot, désespéré, se leva brusquement et se jeta à mes pieds.
-
-«--Vous êtes un officier au service du roi, s'écria-t-il! Je vous en
-conjure, défendez-moi! Votre devoir est de protéger les sujets de Sa
-Majesté contre les violences et la brutalité. Je vous en conjure,
-accomplissez votre devoir!
-
-«Je me troublai et ne savais que faire. Mais à ce moment le capitaine
-s'empara du malheureux, qui s'était cramponné à mes genoux, et donna
-ordre aux matelots de le lier.
-
-«--Si le lieutenant le permet, répondit l'un deux, en me regardant comme
-s'il attendait mes instructions.
-
-«Je me mis à intercéder pour l'infortuné; mais le capitaine Sernette,
-d'un air menaçant, m'intima l'ordre de me taire et de descendre
-immédiatement dans ma cabine.
-
-«Ces paroles grossières me révoltèrent. Je m'emportai, et j'accablai le
-capitaine de reproches pour ses agissements cruels envers ses
-subordonnés.
-
-«A peine avais-je achevé, que retentit l'aigre coup de sifflet du
-capitaine, au son duquel tout l'équipage se rassembla sur le pont.
-
-«Le capitaine donna l'ordre aux matelots de se placer en cercle autour
-de lui et tira son épée.
-
-«--Seules, ma sévérité et ma ponctualité vous ont préservés du naufrage,
-prononça-t-il d'un air solennel. Je suis le commandant de ce navire et
-je ne réponds de mes actes que devant Dieu et devant le roi. Maintenant,
-je veux appliquer dans toute sa rigueur la loi contre la violation de la
-discipline! Ce jeune homme a eu l'audace de me résister alors que je me
-trouvais dans l'exercice de mes fonctions; quoique officier au service
-du roi, il devait savoir que ce crime est passible de mort. Matelots!
-j'ai le droit de le percer de mon épée ici même, sur place. Mais il est
-trop jeune, il ne connaissait pas ses devoirs et c'est pourquoi je lui
-fais grâce de la vie. Pilote, qu'on mette un canot à la mer et qu'on le
-débarque dans l'île.
-
-«J'étais trop indigné pour demander grâce à cet homme sans coeur et je
-résolus de subir fièrement mon sort.
-
-«--Est-ce que cette île est habitée? demandai-je au pilote.
-
-«--Non, répondit-il brièvement.
-
-«--Faites immédiatement vos malles, m'ordonna le capitaine Sernette.
-
-[Illustration: Le navire s'éloigna du rivage.]
-
-«Je laissai sans résistance emporter ma malle et la boîte d'instruments
-que ma mère m'avait donnés au moment de notre séparation. Avec l'argent
-qui me restait, j'achetai aux matelots une paire de fusils, de la
-poudre, des balles et d'autres objets qui me paraissaient nécessaires.
-Le pilote m'aida à cette occasion de ses conseils.
-
-«Le capitaine ne s'était pas opposé à ce trafic, mais il nous pressait
-d'en finir au plus vite.
-
-«Je ne pus me contraindre à dire un seul mot d'adieu au capitaine et je
-descendis silencieusement dans le canot, où se trouvaient déjà une
-douzaine de matelots, sous le commandement du pilote.
-
-«A présent encore je me sens incapable de décrire tous les sentiments
-qui m'agitaient lorsque j'abordai sur ce rivage désert; mais j'eus assez
-de courage pour dissimuler devant les matelots le désespoir qui m'avait
-envahi. Pour la dernière fois, je serrai la main au bon pilote et,
-l'ayant récompensé avec quelques louis, je le priai de saluer ma mère et
-de lui apprendre mon sort.
-
-«--Jeune homme, me dit-il, je vous plains de tout mon coeur; tout autre,
-à la place du capitaine Sernette, vous aurait pardonné votre
-intervention imprudente. Mais notre devoir est d'obéir. Peut-être un
-jour un navire passera-t-il dans ces parages. Alors vous serez sauvé. Et
-maintenant, adieu.
-
-«Me laissant entre autres choses un panier avec des vivres, il me serra
-encore une fois la main et le canot s'éloigna du rivage.
-
-«Cette fois, je ne pus me contenir. Des sanglots sourds s'échappèrent de
-ma poitrine et plein de désespoir je me jetai par terre.
-
-«Tout d'abord je voulais me précipiter du haut du rocher dans la mer et
-de cette façon en finir à la fois avec ma vie et mes souffrances, mais
-la voix de ma conscience me préserva de ce crime et je trouvai la force
-de supporter avec résignation ma destinée.
-
-«Lorsque le navire se fut dérobé à mes regards, je me décidai à faire la
-connaissance de ma nouvelle patrie; contre mon attente je la trouvai
-très belle.
-
-«Je passai les premières semaines de mon séjour ici dans une sorte de
-désespoir muet. Je ne puis préciser avec exactitude combien de temps je
-demeurai dans cet état, car je m'embrouillai bientôt dans le compte des
-jours. Jour et nuit, je restais assis sur le sommet de la montagne, en
-regardant avec tristesse le lointain désert, où la mer se fondait avec
-le ciel; à chaque instant je croyais apercevoir à l'horizon la voile
-désirée, mais mon espoir était vain: devant moi s'étendait toujours la
-même mer déserte et immense.
-
-«Enfin, après avoir longtemps et infructueusement espéré mon salut, la
-vue de cette mer monotone avec son agitation continuelle me devint
-odieuse. Je descendis dans la vallée qui constitue la partie intérieure
-de l'île et je me mis à me construire un berceau sous un énorme figuier.
-
-«Dès que je me fus livré au travail, toute ma tristesse disparut
-instantanément. Le travail a cette admirable vertu de ranimer l'esprit
-et les forces de l'homme.
-
-«Au pied de la montagne se trouvaient plusieurs petites cavernes,
-obstruées de sable et de terre. Je jugeai qu'elles pouvaient me fournir
-un abri plus sûr que le berceau sous le figuier, et sans hésiter je me
-mis à l'ouvrage; au bout de quelques jours je parvins à en approprier
-une pour mon habitation.
-
-«Je n'avais pas à me préoccuper de ma nourriture; la richesse de l'île
-satisfaisait abondamment à mes modestes besoins et c'est pourquoi
-j'employai la plus grande partie de mon temps à orner ma nouvelle
-demeure: je construisais des berceaux, des grottes et plantais des
-arbres dans les bois.
-
-«Une fois, pendant la saison pluvieuse,--c'est déjà la quatrième ou la
-cinquième que je passe ici,--l'idée me vint d'écrire ces notes.
-
-«Je prie celui qui les trouverait de ne pas rejeter ma prière suprême et
-de les remettre à ma chère mère qui probablement verse encore des larmes
-sur le sort de son malheureux fils...»
-
- * * * * *
-
-Ici s'interrompaient les notes de l'inconnu.
-
-Hélène et son père furent profondément touchés de cette confession
-écrite depuis si longtemps. Ils se perdaient en conjectures sur la
-destinée de leur malheureux prédécesseur et finalement ils commencèrent
-à dresser des plans pour leur propre vie future. Hélène espérait qu'avec
-le temps ils s'installeraient commodément et que son père se résignerait
-à sa nouvelle existence.
-
---Mais avant tout, fit le vieux marin, tu dois placer sur le sommet de
-la montagne, dans un endroit bien en vue, un pavillon ou quelque autre
-signal. Si un navire passe devant notre île, ce signal fixera son
-attention et nous serons ainsi ramenés dans la société des hommes.
-
---Et si les sauvages s'en apercevaient? demanda avec inquiétude Hélène.
-Ils découvriraient tout de suite notre refuge et nous serions perdus!
-
-Mais son père la rassura, en certifiant que dans ces parages ne
-naviguaient que des navires européens.
-
-La soirée se passa dans ces conversations et l'élaboration de leurs
-plans à venir. Ils ne s'aperçurent qu'alors que le jour touchait à sa
-fin et que les derniers rayons du soleil commençaient déjà à dorer les
-cimes occidentales des montagnes. Bientôt, au-dessus de la vallée, monta
-lentement la lune, qui répandit sa lumière argentée sur les hautes
-montagnes, les forêts et les plaines. La surface unie du petit lac qui
-reflétait le ciel bleu étoilé ondulait sous une brise légère descendue
-des sommets, attirée, on eût dit, par les émanations parfumées de la
-vallée.
-
-Longtemps Hélène demeura absorbée dans la contemplation de ce tableau
-féerique d'un clair de lune tropical, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil fût
-venu clore ses yeux fatigués.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-Les tortues.--La forêt de bambous.--Le pavillon.--Le lotus.--L'échelle.
-
-
-Son père dormait encore, lorsque Hélène sortit doucement de la caverne,
-avec la hache et un morceau d'étoffe de soie à la main. La matinée était
-calme et sereine. Descendue sur la plage, elle aperçut derrière une
-grosse pierre deux petites tortues, dormant paisiblement sur le banc de
-sable, que l'eau recouvrait à peine. Hélène s'approcha avec précaution
-de l'animal qui se trouvait le plus près d'elle; mais au premier
-mouvement qu'elle fit pour le renverser sur le dos afin de s'en emparer,
-il plongea subitement dans l'eau. La seconde tortue avait eu le temps de
-s'y réfugier plus tôt.
-
-Hélène, quelque peu dépitée de sa maladresse, alla chercher une perche
-pour planter son pavillon. Dans le lointain, près du rivage, on
-apercevait une forêt formée d'arbres très minces et très élancés, dont
-quelques-uns atteignaient jusqu'à cinquante pieds de hauteur.
-
-En s'approchant de cette forêt, Hélène vit à sa grande surprise que ces
-arbres ressemblaient de tout point à la canne en bambou de son père,
-qu'elle avait vue à la maison. Elle n'eût jamais supposé que le roseau
-pût atteindre une aussi énorme hauteur. C'est maintenant seulement
-qu'elle comprit la description d'un voyage en Chine, qu'elle avait lu
-quelque temps auparavant, et où l'on parlait des forêts vierges de
-bambous, dans lesquels des fauves guettent leur proie et dont les
-Chinois, avec une habileté surprenante, fabriquent non seulement du
-papier, des meubles, et une foule d'autres objets, mais construisent
-même des maisons, des ponts, des navires.
-
-Dans le même endroit, à côté du bambou, croissait une autre espèce de
-roseau, plus basse, avec de longues feuilles étroites et de petites
-fleurs violettes, dans laquelle Hélène reconnut la canne à sucre. Après
-avoir coupé quelques perches, elle les débarrassa de leurs branches et
-les porta sur la montagne, d'où se découvrait une large vue sur la mer.
-Quand elle se trouva en haut, un espoir secret s'insinua dans son coeur,
-l'espoir d'apercevoir une voile blanche sur l'Océan. Mais en vain
-dirigeait-elle sa longue-vue sur tous les points de l'horizon, en vain
-explorait-elle l'espace immense, aussi loin que portait sa vue, nulle
-part sur la vaste étendue des eaux on ne découvrait la moindre tache.
-Devant elle s'étalait seule la mer d'un bleu verdâtre, qui se confondait
-au loin avec la voûte azurée du ciel.
-
-En poussant un profond soupir, elle déplia le morceau de soie bleue et
-l'attacha à l'extrémité d'une perche, comptant employer les autres en
-guise de supports. Mais elle chercha en vain sur la montagne une
-crevasse ou tout autre emplacement favorable pour y planter le pavillon.
-Les pierres et les débris des roches, dispersés autour d'elle, lui
-inspirèrent l'idée de les rassembler dans ce but en un tas.
-
-[Illustration: Nulle part on ne découvrait la moindre tache sur la vaste
-étendue des eaux.]
-
-Une heure s'était à peine écoulée que la longue perche était entourée de
-tous les côtés d'un monceau de pierres, au-dessus duquel flottait
-fièrement un grand pavillon.
-
-Hélène considéra encore quelques instants, non sans une certaine
-émotion, ce morceau d'étoffe qui semblait vivre; puis jetant encore un
-coup d'oeil sur l'horizon lointain, elle redescendit, l'espoir dans le
-coeur, sur le banc de sable.
-
-Elle y ramassa une vingtaine d'huîtres et s'en revint: De loin, elle
-aperçut son père qui se tenait à l'entrée de la caverne et avait l'air
-de l'attendre avec inquiétude.
-
-Hélène résolut de se mettre tout de suite à transporter les effets du
-rivage, dans la crainte d'une nouvelle tempête.
-
-Ce travail lui prit toute la journée, pendant laquelle elle eut à peine
-le temps de cueillir quelques fruits pour son père. Un ballot d'étoffe
-imbibé d'eau l'embarrassa particulièrement. A grand'peine elle put le
-rouler le long de la plage. Mais quant à le passer par-dessus les
-rochers, il n'y fallait pas songer. Après un court moment de réflexion,
-elle le déplia, le coupa en grands morceaux, et de cette façon put le
-transporter dans la caverne.
-
-Alors seulement elle pensa à ses petits oisillons, qui étaient restés
-toute la journée sans nourriture et sans doute mouraient de faim, et
-elle se reprocha amèrement sa distraction. En dépit de l'heure tardive,
-elle cueillit rapidement une poignée de baies mûres et courut vers le
-berceau. Quelles ne furent pas sa surprise et sa douleur, quand elle
-trouva le nid vide. La faim avait évidemment poussé les petits à le
-quitter.
-
-Le lendemain elle descendit sur le bord du lac pour chercher de l'eau.
-Au milieu des plantes aquatiques à fleurs blanches elle aperçut, à sa
-grande joie, deux cygnes à peine couverts de plumes, dans lesquels elle
-reconnut tout de suite ses nourrissons. Elle se mit à leur jeter des
-baies; mais les cygnes ne s'approchaient pas d'elle et se tenaient à
-distance. Hélène regretta beaucoup d'avoir laissé passer l'occasion
-d'apprivoiser ces oiseaux intéressants, mais il était trop tard pour
-réparer le mal.
-
-Son attention fut fixée par la belle plante aquatique, autour de
-laquelle nageaient les cygnes. Ses fleurs magnifiques, d'un blanc rosé,
-se dressaient au milieu des grandes feuilles clypéiformes à reflet
-métallique d'argent qui s'étalaient à la surface de l'eau.
-
-Hélène arracha une de ces fleurs avec sa racine et, après avoir puisé de
-l'eau, revint auprès de son père, à qui elle décrivit cette fleur
-remarquable.
-
---C'est le lotus, fit le vieux marin en en palpant la longue tige et la
-racine. J'ai vu cette fleur en Chine, où des centaines, des milliers
-d'hommes se nourrissent avec les racines de cette plante remarquable,
-qui renferment une grande quantité de farine. Mais en outre il faut que
-tu saches, mon enfant, que cette plante a aussi une importance
-historique. Dans les anciens temps, les poètes l'ont chanté et les
-artistes l'ont figuré sur les monuments comme le symbole de la
-fertilité. En Égypte, sur les colonnes des ruines de Karnak, on peut
-encore voir l'image de cette fleur. Te souviens-tu, Hélène, des lectures
-d'Homère, que tu me faisais à la maison? Je me rappelle le passage où ce
-poète parle du lotus comme de la plante nourricière de tout un peuple.
-
-«Quiconque a goûté à la plante du lotus» etc. Cette plante est connue
-depuis un temps immémorial, non seulement en Perse, en Égypte et en
-Chine, elle fleurit même dans toute sa splendeur à l'embouchure du
-Volga. Mais nulle part on ne l'honore autant qu'en Chine. Là, elle jouit
-non seulement de l'amour du peuple, mais elle est considérée comme la
-plante favorite du dieu Bouddha, dont les temples sont toujours ornés de
-ces fleurs, symbole de la beauté et de la pureté! Le peuple croit que
-les âmes des trépassés s'assemblent au jour fixé au milieu des lotus et
-leur prépare un accueil solennel: on fixe aux tiges et aux feuilles un
-grand nombre de petites bougies et on place, tout autour, de la
-nourriture et de la boisson. Tard dans la nuit arrive le dieu Bouddha;
-il s'asseoit sur une feuille et se met à juger les âmes des défunts, les
-récompensant ou les punissant selon ce qu'ils ont mérité.
-
-Après qu'elle eut écouté avec curiosité ce récit si intéressant de son
-père, lui expliquant en quelques mots la croyance de tout un peuple,
-Hélène se mit en devoir de cueillir des fruits et de pêcher des huîtres
-pour le déjeuner.
-
-Aucun souffle n'agitait les hauts palmiers du rivage. Involontairement,
-elle s'arrêta devant ces arbres magnifiques, dont les larges feuilles
-s'élevaient à une hauteur inaccessible, ne laissant passer que de rares
-rayons de soleil. Au milieu de cette sombre verdure on voyait les fruits
-mûrs qui attiraient les regards.
-
-Hélène se prit à songer. Atteindre les cimes des palmiers sans échelle
-était chose impossible. Après quelques instants de réflexion, elle
-courut vers la forêt de bambous et voulut casser quelques perches, mais
-le bambou pliait sans se briser. Elle revint alors chercher la hache
-dans le berceau du Français, et coupa de longues perches. Après les
-avoir ébranchées, elle abattit plusieurs autres bambous, les fendit en
-une trentaine de traverses et se mit à les attacher fortement avec des
-lianes minces, qui remplaçaient très bien les cordes.
-
-Elle était tellement absorbée par la construction de son échelle qu'elle
-ne s'aperçut pas que midi était arrivé. La sueur tombait à grosses
-gouttes de son visage hâlé. Après quelques tentatives infructueuses,
-elle réussit enfin à attacher fortement les traverses, et l'échelle se
-trouva prête. Il n'y avait qu'à l'appuyer contre l'arbre et à cueillir
-les fruits. Mais après quelques efforts inutiles, Hélène dut renoncer à
-cette idée. Quoique l'échelle fût relativement légère, elle ne parvenait
-pas à la soulever et à l'appuyer contre l'arbre.
-
-Dépitée, elle se dirigea vers le banc de sable, prit quelques huîtres et
-rejoignit son père, qui commençait déjà à s'inquiéter de cette longue
-absence.
-
---Ne te chagrine pas, mon enfant, lui dit-il par manière de consolation,
-lorsqu'elle lui eut conté sa tentative infructueuse pour parvenir
-jusqu'aux noix de coco: je t'aiderai à placer l'échelle. Tu as eu tort
-de n'avoir compté que sur tes seules forces. Nous irons ensemble.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-Vue du haut d'un palmier.--La cave.--Le brancard.--Coucher de soleil.
-Les étoiles filantes.
-
-
-Lorsque, trois heures environ plus tard, ils arrivèrent à l'endroit où
-Hélène avait laissé l'échelle, le vieux marin s'assura d'abord de la
-solidité des liens qui retenaient les traverses, puis il se mit en
-mesure d'aider sa fille à appuyer l'échelle contre un palmier. Hélène
-prit la hache et commença à monter avec précaution. L'échelle pliait et
-se balançait sous elle. Enfin, elle arriva jusqu'à la cime. Triomphante,
-elle l'entoura de ses bras et jeta un regard autour d'elle. Au-dessous
-s'étendait, comme dans un panorama, le lac qui miroitait au soleil, le
-petit bois qu'elle connaissait si bien avec ses cavernes et ses berceaux
-et, dans le lointain, la forêt vierge avec son feuillage sombre et
-touffu. A droite, le bois de palmiers ondulait comme une mer. Les
-palmiers solitaires qui s'élevaient sur les rochers escarpés offraient
-un aspect particulièrement beau. Une brise fraîche soufflait du large
-et, comme s'ils causaient entre eux, ces sveltes et puissants palmiers,
-qui contemplaient avec sérénité les eaux immenses de l'Océan,
-inclinaient doucement leurs cimes. Hélène ne comprenait pas comment un
-arbre aussi élancé pouvait résister aux tempêtes et comment les ouragans
-ne le précipitaient pas dans la profondeur des flots.
-
---Hélène, que fais-tu donc là? appela son père, étonné du silence
-prolongé de sa fille.
-
---Rien, papa, je me suis oubliée dans la contemplation du paysage! fit
-en sortant de son rêve la jeune fille.
-
-Elle leva la hache et à peine eut-elle touché la branche flexible, que
-les fruits mûrs qui y étaient suspendus, fendirent l'air en sifflant et
-vinrent frapper la terre en roulant loin de l'arbre.
-
-Au premier moment, le vieillard eut sérieusement peur, lorsque cette
-masse lourde tomba avec fracas à côté de lui, mais en entendant d'en
-haut la voix de sa fille, il se rassura aussitôt.
-
-Après avoir abattu une seconde branche chargée de fruits, Hélène
-redescendit et, avec l'aide de son père, transporta les noix dans la
-caverne.
-
-Pour les empêcher de se gâter, Hélène, sur le conseil de son père,
-résolut de construire une cave. A quelques pas de la caverne qu'ils
-avaient choisie pour leur habitation, il s'en trouvait une autre plus
-petite, encombrée de terre, de sable et de pierres et, par sa situation,
-très appropriée à cet usage. La nettoyer ne présentait pas, à ce que
-l'on pouvait supposer, trop de difficultés, et c'est pourquoi Hélène se
-mit tout de suite à la besogne, espérant d'achever l'installation de la
-cave avant le soir.
-
-Mais cette tâche n'était pas si aisée qu'elle l'avait d'abord imaginé.
-
-Après un travail de deux heures, elle avait à peine réussi à nettoyer
-une partie peu considérable de la caverne. Le transport de la terre dans
-un tablier, par petits tas, lui prenait beaucoup trop de temps. Hélène
-comprit qu'ainsi il lui faudrait consacrer à cette tâche des jours
-nombreux. La difficulté principale consistait dans l'absence de tout
-ustensile qui pût servir au transport de la terre et du sable. Son père
-lui conseilla de fabriquer une sorte de brancard. Sans hésiter
-longtemps, elle courut sur la plage et coupa deux bâtons en bambou,
-d'une toise de longueur à peu près. Revenue auprès de son père, elle
-plia en deux une couverture de laine et en attacha solidement les bouts
-aux bâtons. Le brancard se trouva être solide et commode.
-
-En trois heures de temps, Hélène put, avec l'aide de son père, nettoyer
-à moitié la caverne; mais elle se sentit si fatiguée, qu'elle dut
-consacrer une couple d'heures au repos. Après avoir apaisé à la hâte
-leur faim, le père et la fille se remirent au travail et quelques heures
-plus tard, la caverne était propre. Il ne restait plus qu'à creuser une
-fosse d'un mètre, un mètre et demi de profondeur et la cave serait
-prête. Mais le soir vint. Hélène avait passé la plus grande partie de
-cette journée brûlante à travailler dans la caverne suffocante et
-ressentait maintenant le besoin de prendre un peu le frais. S'étant
-munie de sa lunette, elle se rendit sur la montagne, pour contempler de
-là le tableau majestueux du soleil couchant.
-
-Devant ses regards transportés descendait d'une hauteur inaccessible
-dans l'Océan infini cette source intarissable de feu, qui portait en
-tout lieu la vie et le bonheur. Elle se rappela avec quelle effroyable
-rapidité les rayons du soleil arrivent jusqu'à la terre, franchissant en
-huit minutes 20.682.320 milles géographiques, tandis que le son mettrait
-quatorze ans à parcourir une telle distance. Aucun mortel n'a osé
-jusqu'à présent fixer impunément à l'oeil nu ce globe de feu
-gigantesque; il réveillait dans l'esprit de la jeune fille le souvenir
-de la légende de la malheureuse Sémélé, qui avait voulu contempler
-Jupiter dans toute sa splendeur et que l'éclat divin de son Maître avait
-foudroyée.
-
-Mais le soleil disparut et ses derniers rayons s'éteignirent dans
-l'occident lointain. Hélène descendit. A peine fut-elle en bas, que,
-dans le ciel complètement pur, près de la constellation du Lion, apparut
-tout à coup un grand globe de feu et immédiatement après, d'un petit
-nuage sombre et immobile, partirent des roulements de tonnerre qui
-ressemblaient au bruit de la canonnade et au crépitement des coups de
-fusil. Soudain, tout le ciel s'éclaira et du nuage jaillit une vraie
-pluie de feu. A chaque détonation une vapeur se dégageait du nuage,
-suivie d'une grêle d'étoiles filantes à longues queues phosphorescentes.
-Les unes éclataient en gerbes de feu et se déchiraient en crépitant dans
-l'air, tandis que les autres s'éteignaient lentement. Mais la plupart
-traversaient l'atmosphère avec une vitesse incroyable et disparaissaient
-dans la mer. Ce spectacle majestueux dura un quart d'heure à peu près.
-
-Hélène fut frappée et effrayée en même temps par ce spectacle si rare,
-dont elle n'avait jusqu'ici entendu que des récits très vagues.
-
-A peine avait-elle le temps de rentrer dans la grotte, que son père
-s'informa anxieusement de la cause de ce bruit étrange. Hélène lui
-décrivit le phénomène dont elle venait d'être témoin.
-
-[Illustration: Les derniers rayons du soleil s'éteignirent à
-l'Occident.]
-
---Moi-même, dit le vieux marin, j'ai eu l'occasion, il y a une trentaine
-d'années, d'assister à une chute aussi abondante d'étoiles filantes, et
-ce phénomène m'a beaucoup intéressé. Il n'y a pas très longtemps encore,
-des savants eux-mêmes croyaient que ces étoiles n'étaient autre chose
-que des pierres rejetées par les volcans de la lune. Mais maintenant on
-a fini par reconnaître en elles des débris de planètes, qui ne tombent
-sur la terre que lorsqu'ils s'approchent de sa sphère d'attraction. Il
-est même arrivé que ces aérolithes, en tombant du ciel, aient incendié
-des maisons et tué des gens. Pendant un grand nombre de siècles, les
-hommes ont vu choir du ciel ces glaives flamboyants, sans pouvoir
-expliquer ce phénomène qui jetait la terreur parmi eux. De là, des
-récits superstitieux. Les anciennes chroniques parlent de ces glaives
-qui apparaissaient au ciel pour annoncer l'approche des grandes
-calamités, et une légende irlandaise fait mention des pleurs de feu de
-saint Laurent, qu'il versait tous les ans le 10 août, jour de sa mort.
-Particulièrement poétique est cette tradition populaire de Lithuanie,
-suivant laquelle le fil de la vie de chaque nouveau-né est filé au ciel
-et se termine par une étoile brillante: à la mort de l'enfant, le fil se
-casse et l'étoile, s'éteignant, tombe par terre. Les habitants des îles
-de la Société voient dans ces étoiles les âmes des défunts et leur
-donnent les noms de leurs proches. Selon leur croyance, ces âmes fuient
-les poursuites d'une divinité maligne et cherchent un refuge sur la
-terre parmi leurs parents bien-aimés.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-La forêt vierge.--Les mangeurs d'oiseaux.--Les chèvres.
-
-
-Le lendemain, Hélène se leva dès l'aube. Son père s'éveilla aussi en
-même temps. Elle prit une bêche et s'en alla creuser sa cave. Ce travail
-fut bien plus pénible que le précédent. Hélène se fatiguait bien vite et
-était obligée de se reposer souvent. Enfin, vers midi, elle avait réussi
-à creuser une fosse de 1m,50 de largeur et d'un mètre de profondeur, et
-à en recouvrir les parois avec de grandes feuilles de palmier. Après y
-avoir disposé par couches les noix de coco et les autres fruits cueillis
-par elle, elle recouvrit soigneusement la fosse avec des branches et des
-feuilles.
-
-Hélène se disposait depuis longtemps à pénétrer plus profondément dans
-l'intérieur de l'île, afin de se familiariser avec sa nouvelle patrie,
-mais elle n'en avait jamais eu le temps jusqu'ici. Toujours quelque
-besogne pressante l'avait retenue auprès de la caverne ou sur la plage.
-Cette fois, elle résolut de profiter du temps pendant lequel son père
-reposait et elle se dirigea vers la forêt.
-
-La majesté de la forêt vierge frappa la jeune fille. Au-dessus de tous
-les autres arbres, s'élevaient des palmiers grandioses d'espèces
-variées, chargés de fruits lourds; à côté se dressaient dans toute leur
-beauté des mimosas gigantesques, des figuiers, des bananiers et bien
-d'autres essences des pays tropicaux, dont le feuillage touffu offrait
-toutes les nuances du vert. Autour des troncs puissants s'enroulaient en
-anneaux des lianes à fleurs d'une blancheur virginale et tombant jusqu'à
-terre; elles s'entrelaçaient avec d'autres plantes grimpantes ou
-enfonçaient dans le sol de nouvelles racines, en formant une sorte de
-lacis autour de ces géants de la forêt. Il semblait que, parmi ceux-ci,
-il n'y eût pas de place pour de plus petits qu'eux. Tous, comme à l'envi
-l'un de l'autre, ils se dirigeaient en haut, vers l'astre vivifiant,
-dont les rares rayons éclairaient faiblement les ténèbres perpétuelles,
-qui régnaient dans la forêt. Par terre gisaient, entassés les uns sur
-les autres, des arbres séculaires couverts de mousse, qui servaient
-d'abri à une quantité innombrable d'insectes. Et toute cette forêt
-vivait; toute, elle retentissait des hurlements des singes, des cris des
-perroquets, des gazouillements et des bourdonnements d'un nombre infini
-d'oiseaux et d'insectes. Par endroits la forêt était même tout à fait
-impraticable, de sorte qu'Hélène devait se frayer un chemin avec la
-hache. Afin de ne pas s'égarer au retour, elle pratiquait des incisions
-sur les troncs; elle prenait aussi toutes les précautions possibles,
-pour ne pas marcher sur quelque serpent. Mais cette crainte était vaine:
-elle rencontrait en effet des serpents, mais ceux-ci, à son approche,
-s'éloignaient tranquillement sous les buissons. Elle finit par ne plus
-avoir peur de ces reptiles, et elle passait paisiblement à côté d'eux,
-quand ils se chauffaient au soleil.
-
-[Illustration: Un troupeau de chèvres sauvages passa à côté d'Hélène.]
-
-Dans la crevasse d'un arbre à moitié pourri, Hélène aperçut tout à coup
-une énorme araignée, dont le corps était couvert de poils gris-bruns. A
-côté d'elle traînait une toile épaisse dans laquelle se trouvaient pris
-deux oiseaux-mouches. L'un d'eux était déjà mort, mais le second battait
-encore des ailes entre les pattes du brigand, qui l'enduisait d'une
-sorte de mucosité sale. Mue par une sensation instinctive de dégoût,
-Hélène saisit une branche qui gisait sur l'herbe et, ayant tué
-l'araignée, délivra la malheureuse victime. Mais il se trouva que le
-secours était venu trop tard: au bout de quelques instants, l'oiseau
-était mort.
-
-Cette petite aventure avait quelque peu ému la jeune fille: elle avait
-grand'pitié des pauvres oiselets; elle les enterra et poursuivit son
-chemin. La forêt paraissait monter. Tout à coup arriva à ses oreilles
-une sorte de bruit extraordinaire, et elle s'arrêta, prise de peur.
-Cependant le bruit se rapprochait; bientôt, tout près d'elle, des
-branches craquèrent comme si des centaines d'animaux les brisaient en
-courant, et un instant plus tard passa à côté d'elle un troupeau de
-chèvres sauvages qui disparut dans le fourré opposé. Elle continua
-d'avancer et s'aperçut bientôt que les arbres commençaient à
-s'éclaircir, comme il arrive sur les lisières des forêts. Tournant ses
-pas de ce côté, elle se trouva bientôt au haut d'un talus escarpé,
-au-dessous duquel s'étendait une large plaine verte: là paissait
-paisiblement un troupeau entier de chèvres sauvages. Les unes broutaient
-l'herbe succulente, d'autres se régalaient de leur mets favori, les
-feuilles. La jeune fille regardait curieusement avec quelle adresse
-quelques-uns de ces gracieux animaux bondissaient, et arrachaient des
-arbres les jeunes bourgeons, tandis que les autres, juchés sur un roc
-escarpé, se tenaient sans peur au-dessus de l'abîme, et regardaient
-hardiment au-dessous d'eux.
-
-Mais il était temps de revenir. Le soleil était déjà tout près de son
-déclin, lorsque Hélène sortit enfin de la forêt. Ayant aperçu de loin
-son père qui était assis à l'entrée et paraissait prêter l'oreille avec
-inquiétude au moindre bruit, elle courut à lui et, avec un tendre
-baiser, rassura le vieillard.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-La vie dans l'île.--Un monument énigmatique.--La saison
-pluvieuse.--L'orage.--La maladie.
-
-
-Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi. Rien ne troublait la tranquillité
-du père et de la fille. Leurs jours se passaient les uns après les
-autres dans leurs occupations ordinaires.
-
-Chaque matin, Hélène descendait vers le lac et, après s'être rafraîchie
-la figure avec l'eau limpide, donnait à manger aux jeunes cygnes, qui
-peu à peu s'étaient tellement habitués à elle, qu'en l'apercevant ils
-s'empressaient d'accourir. Puis, elle conduisait son père dans la
-grotte, où ils avaient trouvé le Robinson Crusoé, lisait un chapitre de
-ce livre qui leur rappelait si bien leur propre situation; puis elle se
-mettait à ranger leur logis, à cueillir des fruits, à pêcher des truites
-et à préparer leur modeste dîner.
-
-Pendant la chaleur de midi, Hélène emmenait son père dans le berceau,
-sous l'ombrage du figuier sacré au bord du lac, où soufflait
-ordinairement une brise légère, qui répandait partout la fraîcheur. Ils
-dînaient très souvent là. Dans les heures de l'après-midi, alors que son
-père reposait, elle se rendait avec sa lunette sur le rivage, ou montait
-sur la montagne, ou bien se dirigeait vers la forêt. Au retour, elle
-retrouvait d'habitude son père content et enjoué et s'asseyait avec son
-travail à côté de lui, lui parlant des animaux et des plantes qu'elle
-avait découverts ou rencontrés pendant ses promenades, ou bien encore
-elle lui lisait à haute voix. Le vieillard de son côté lui contait aussi
-ses voyages et ses aventures, en choisissant de préférence celles qui
-avaient trait aux phénomènes de la nature ou à la vie des animaux et des
-plantes. Il décrivait les fruits et les végétaux avec une telle
-exactitude, qu'Hélène était sûre de les reconnaître immédiatement, s'ils
-se trouvaient dans l'île. Il s'arrêtait particulièrement sur les choses
-qui pouvaient leur être utiles dans leur situation actuelle.
-
-Dans une de ses promenades, Hélène arriva par hasard sur le sommet d'une
-montagne, qui s'élevait du côté opposé à l'endroit où ils avaient abordé
-la première fois, et quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle aperçut
-tout d'un coup, au milieu de hauts cyprès antiques, un monument de
-pierre avec cette inscription: «Rosalie Neuville, ma mère.» Tout autour,
-des fleurs avaient été évidemment plantées jadis, à la place desquelles
-ne croissaient maintenant que des mauvaises herbes. Hélène nettoya les
-abords du monument mystérieux et l'orna de fleurs fraîches.
-
-Le destin du Français demeurait pour elle une énigme: ni ses notes, ni
-ses autres vestiges ne lui donnaient aucun espoir de dissiper jamais les
-ténèbres qui cachaient sa fin.
-
-Hélène n'avait jamais pensé qu'un changement quelconque pût survenir
-dans sa vie si uniforme. Il lui semblait que ce printemps éternel et ces
-beaux jours, ces nuits magnifiques devaient durer éternellement.
-
-Mais voilà qu'une fois, à minuit, elle fut éveillée brusquement par un
-bruit étrange. Se soulevant sur son lit elle prêta l'oreille et, tout à
-coup, elle sentit le sol osciller légèrement sous elle. Tout d'abord
-elle crut qu'elle s'était trompée, qu'elle n'avait eu qu'un simple
-vertige. Mais en ce moment résonna dans la caverne la voix de son père:
-
---Hélène, tu ne dors pas?
-
---Non, père!
-
---Sais-tu, mon enfant, que ces légers tremblements de terre annoncent
-l'arrivée de la saison pluvieuse et sont toujours accompagnés de
-violents orages et de tempêtes!
-
-Hélène, apeurée, quitta son lit et s'élança vers la sortie. Le vent
-mugissait avec une force terrible; la nuit était sombre: de temps en
-temps seulement la lune perçait, pour un instant, les nuages noirs qui
-fuyaient dans le ciel au-dessus de la vallée.
-
---Tu auras maintenant beaucoup à faire, fit le vieillard, en
-s'approchant d'elle. Si tu ne t'es pas approvisionnée de vivres,
-dépêche-toi de le faire: la saison pluvieuse qui, dans ces pays,
-survient deux fois par an, va durer presque un mois.
-
-Les paroles de son père alarmèrent la jeune fille, et elle se demanda de
-quelle sorte de fruits elle remplirait sa cave. L'expérience lui avait
-déjà appris que la plupart des fruits se gâtent très vite: plus d'une
-fois, ceux qu'elle avait cueillis la veille n'étaient plus bons à rien
-le lendemain. Elle prit conseil de son père.
-
---Le mieux est de faire provision de noix de coco, de figues et de
-dattes! répondit-il. Ces fruits se conservent très bien, même à l'état
-sec.
-
-Hélène regarda le ciel. Il était entièrement couvert de nuages noirs qui
-cachaient la lune. Bientôt survinrent des ténèbres telles, qu'on ne
-distinguait pas sa propre main. L'ouragan continuait à mugir sur les
-sommets des montagnes, tandis que dans la vallée régnait un calme
-sinistre, interrompu de temps à autre par un coup de vent et les
-gémissements de la tempête.
-
-Mais voici que le ciel noir s'entr'ouvrit et s'illumina soudain d'un
-éclat tellement éblouissant, qu'Hélène faillit pousser un cri et ferma
-involontairement les yeux. Aussitôt après retentirent des roulements de
-tonnerre si violents que l'île entière en parut secouée.
-
---Mon enfant! fit le vieillard, et sa voix tremblait, quelle est cette
-lueur étrange? Quelque chose a passé devant mes yeux aveugles! Il me
-semble que c'était un éclair!
-
---Oui, père; mais calme-toi, je t'en supplie! s'écria Hélène saisie
-d'effroi, en lui prenant la main et en fixant ses regards sur la figure
-pâle du vieillard.
-
---Ce n'est rien! Tout est fini! fit-il d'une voix sourde, au bout d'un
-instant: je ne vois plus rien.
-
-Toute la nuit Hélène, sans fermer les yeux, resta assise à l'entrée de
-la caverne en attendant avec impatience le matin. En dépit des nuages
-noirs, pas une goutte de pluie n'était tombée. Enfin, vers l'aube, la
-tempête commença à s'apaiser, les nuages se dissipèrent et les clartés
-matinales du soleil brillèrent sur les cimes. Mais combien sombre et
-sinistre était ce lever du soleil! Entouré de nuages à reflets de plomb,
-il éclairait la vallée de lueurs bizarres.
-
---Est-ce que la nuit est passée? demanda le vieillard.
-
---Il fait jour, répondit Hélène. Mais je n'ai jamais vu un ciel aussi
-menaçant.
-
---Dépêche-toi, ma fille, de cueillir le plus grand nombre possible de
-fruits. Il faut pouvoir s'approvisionner de tout avant le commencement
-des pluies.
-
-Hélène courut au pied de la montagne afin d'y cueillir du raisin. Elle
-s'aperçut alors que la tempête qui l'avait si fort effrayée lui avait
-rendu un grand service: par terre gisait un grand nombre de noix de coco
-et d'autres fruits que l'orage avait fait tomber des arbres. Elle n'eut
-qu'à les ramasser et à les porter dans la caverne.
-
-Après avoir travaillé jusqu'à midi, elle apaisa à la hâte sa faim et,
-avec un nouveau zèle, se remit à l'oeuvre. Chaque fois qu'elle revenait
-avec sa charge dans la caverne, son père l'encourageait d'un mot tendre
-ou d'une plaisanterie. Cependant le ciel se rasséréna, mais en même
-temps Hélène s'aperçut avec inquiétude que sur l'horizon, semblable à
-une montagne énorme, s'était levé un nuage solitaire qui, en s'étendant,
-avait recouvert d'une sorte de brouillard l'horizon tout entier. Des
-roulements lointains de tonnerre se firent entendre, présageant la
-pluie. Un seul regard sur ce nuage sinistre rappela à la jeune fille
-qu'il fallait se hâter, et malgré sa fatigue, rassemblant toutes ses
-forces, elle courut hors de la caverne.
-
-Une heure ne s'était pas écoulée que le nuage lointain apparut au-dessus
-de la vallée, et un coup de tonnerre éclata, d'une violence telle
-qu'Hélène faillit, de peur, laisser tomber les fruits qu'elle avait
-ramassés dans son tablier. Une pluie torrentielle se mit à tomber.
-Jamais Hélène n'en avait vu de pareille. Les gouttes, grosses comme un
-oeuf de pigeon, se pressaient avec une telle rapidité qu'il semblait
-qu'une colonne d'eau continue ruisselât du ciel. Hélène se réfugia sous
-un arbre à feuillage touffu, espérant d'y trouver un abri contre cette
-épouvantable averse, mais ce fut en vain; le flot continu trouait le
-feuillage épais et l'inondait de la tête aux pieds. Elle saisit
-solidement le bout de son tablier et se mit à courir à la maison avec sa
-charge. Mais à peine eût-elle fait quelque pas, qu'un frisson parcourut
-tout son corps, et elle se sentit tout à coup envahie par une sensation
-désagréable de froid.
-
-Elle réunit toutes ses énergies et s'élança en avant; mais elle reconnut
-bientôt avec terreur qu'elle s'était égarée. La terrible averse
-l'empêchait de reconnaître son chemin. Elle n'avait pas le temps de
-réfléchir. Sans reprendre haleine, elle continuait de courir tout droit
-devant elle, mais elle sentit bientôt que ses jambes se dérobaient sous
-elle et que le froid sinistre paralysait de plus en plus ses membres. Il
-lui semblait que ses forces l'abandonnaient complètement et qu'elle
-allait s'affaisser, épuisée. Faisant un effort surhumain, elle reprit sa
-course en avant.
-
-[Illustration: Hélène, tombant de fatigue, atteignit enfin la caverne.]
-
-Enfin, tombant presque de fatigue, elle atteignit la caverne, où son
-père inquiet l'accueillit avec un cri de joie et les bras ouverts.
-
---Papa, la pluie m'a mouillée d'outre en outre! dit-elle, en se
-dirigeant vers le fond de la caverne pour changer de vêtements.
-
---Change-toi bien vite, mon enfant! fit le vieillard.
-
-Toute tremblante, Hélène posa son fardeau par terre, mit d'autres
-vêtements et voulut s'approcher de son père; mais une faiblesse insolite
-paralysait ses membres: elle sentait qu'elle ne pouvait plus faire un
-pas.
-
---Je suis très fatiguée, fit-elle, en s'efforçant de raffermir sa voix,
-et je vais me coucher pour me reposer.
-
---Ta voix tremble, mon enfant! Où es-tu? Viens, embrasse-moi.
-
---Je me sens seulement un léger frisson après cette averse glacée,
-répondit-elle, mais je me réchaufferai bientôt.
-
-A grand'peine, elle s'approcha de son père et l'embrassa. Le vieillard
-remarqua tout de suite le frisson qui secouait le corps délicat de sa
-fille, et un noir pressentiment envahit son âme. Il lui dit de se
-coucher tout de suite et de s'envelopper chaudement.
-
-Après avoir souhaité bonne nuit à son père, Hélène se traîna en
-chancelant vers sa couchette et s'y laissa presque tomber.
-
-Mais alors, un vertige la prit, ses yeux se troublèrent. Elle vit encore
-que son père l'enveloppait avec soin de sa couverture, et l'entendit lui
-dire doucement:
-
---Comment vas-tu, mon enfant? N'as-tu besoin de rien?
-
-Ici, ses idées s'embrouillèrent. Elle ne vit, n'entendit plus rien.
-Toutes ses sensations furent enveloppées de ténèbres épaisses, où, comme
-dans un rêve, arrivait jusqu'à elle la voix de son père qui, toute la
-nuit, la consolait doucement.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-Réveil.--Un nouveau printemps.
-
-
-Environ trois semaines plus tard, par une belle matinée, Hélène ouvrit
-les yeux et regarda autour d'elle avec étonnement. L'entrée de la
-caverne était éclairée par les rayons dorés du soleil levant. Une brise
-légère soufflait du lac et répandait tout autour les parfums de la forêt
-verdoyante et de la vallée. Le ciel était serein et un clair gazouillis
-d'oiseaux retentissait dans l'air.
-
-A sa vive surprise, elle s'aperçut qu'elle était couchée dans son lit
-sous deux couvertures en laine; à son chevet était assis, la tête
-appuyée contre la main, un inconnu aux traits vieillis.
-
-Pendant quelques instants, Hélène regarda fixement l'inconnu.
-
-«Qui est-ce?... Où suis-je?... Pourquoi est-il là?» se demanda-t-elle.
-
-Tout à coup, comme dans un songe, cette idée lui traversa l'esprit
-qu'elle avait été malade, que cette maladie avait duré longtemps. Dans
-sa mémoire résonnaient confusément les tendres paroles d'amour et de
-consolation que lui adressait son père lorsque ses souffrances
-redoublaient d'intensité.
-
---Oh! murmura-t-elle d'une voix à peine intelligible, j'ai été malade et
-il m'a soignée. Mais comme il est changé et vieilli!
-
-Elle souleva péniblement sa main et l'appliqua sur sa tête.
-
---Oh! comme ma tête est lourde! Oui, à quoi pensais-je donc? Pourquoi
-reste-t-il si immobile? Il dort probablement... Mes idées se
-troublent... Mais où est-il donc? Je veux aussi dormir!...
-
-Un courant frais d'air parfumé entra de nouveau dans la caverne. La
-poitrine de la jeune fille se dilata, ses idées s'éclaircirent. Elle
-rouvrit les yeux et fixa de nouveau son père. Il restait là sans changer
-d'attitude, toujours immobile. Sa figure maigrie, ainsi que sa barbe
-devenue toute blanche, lui donnaient un aspect tellement âgé, qu'il lui
-faisait l'effet d'avoir au moins cent ans.
-
-Puis ses idées se reportèrent involontairement à sa patrie lointaine, à
-sa mère qui l'attendait avec désespoir. Alors seulement elle se rendit
-un compte exact de sa situation; elle se rappela qu'elle se trouvait
-dans une île déserte au milieu de l'Océan et qu'elle aurait bientôt à
-travailler pour son père aveugle, privé de tout soutien. Mais la
-conscience de son devoir et le sentiment de satisfaction qu'elle éprouva
-à cette idée raffermirent ses forces. Elle se leva, non sans peine, sur
-son séant et jeta un regard hors de la grotte.
-
-La vallée resplendissait d'une riante verdure, et les fleurs qui
-s'épanouissaient sur les arbres remplissaient l'air de parfums
-insolites. Le soleil jetait son éclat sur ce nouveau printemps, et ses
-rayons se jouaient et scintillaient sur la surface mouvante du lac qui
-apparaissait, par échappées, entre les arbres.
-
-«Qu'il fait beau là-bas maintenant!» pensa Hélène, en étendant
-involontairement ses mains amaigries vers l'entrée, d'où la nature
-éveillée semblait lui envoyer un salut et l'appeler à une vie nouvelle
-avec son haleine parfumée.
-
-Mais voici que son père fit entendre un profond soupir. Il se leva
-lentement et étendit ses bras, comme pour se rendre compte de l'endroit
-où il se trouvait.
-
---Hélène,... murmura-t-il d'une voix qui exprimait la crainte et une
-tendre sollicitude.
-
---Père, cher père! s'écria-t-elle, en lui saisissant la main qu'elle
-porta à ses lèvres.
-
---Mon enfant! fit-il presque en criant d'émotion. Tu vas mieux? Tu me
-reconnais? Eh bien, te voilà donc sauvée!
-
-Il tomba lentement à genoux devant le lit de sa fille et l'entoura de
-ses bras tremblants. Elle inclina doucement sa tête sur la poitrine de
-son père, et une étreinte chaleureuse réunit ces deux êtres qui avaient
-tant souffert.
-
---Mon enfant, dit enfin le vieillard, j'entends, à ta voix, que tu vas
-mieux, bien mieux qu'auparavant. Le sort m'a rendu ma fille! Dis,
-Hélène, comment te sens-tu?
-
---Cher et bon papa! répondit la jeune fille. Il me semble que j'ai été
-très mal, mais je vais me rétablir bientôt!
-
---Doucement, doucement, ma chérie! interrompit le vieillard. Après une
-telle secousse, les forces ne se rétablissent pas aussi vite. Ne te
-fatigue pas, ne parle plus. Recouche-toi.
-
---Mais est-ce que j'étais bien malade, papa?
-
---Ah! je commençais déjà à perdre tout espoir, fit le vieillard avec un
-profond soupir! Mais le destin a eu pitié de moi et te rend à la vie, si
-triste qu'elle soit.
-
---Que de soucis je t'ai donnés! dit Hélène avec tendresse. Est-ce que
-j'ai été longtemps malade?
-
---Je ne saurais te le dire, répondit le vieillard. Je sais seulement que
-la saison pluvieuse vient de passer, et que tu es restée longtemps dans
-un état inconscient et désespéré. Mais assez, ma fille. Ne te fatigue
-pas à parler. Dis-moi plutôt si tu n'as besoin de rien? Ne veux-tu pas
-boire? J'ai encore de l'eau.
-
---Oui, je voudrais un peu d'eau, dit Hélène. Mais comment te l'es-tu
-procurée?
-
-Il se leva, se dirigea en tâtonnant vers la sortie et revint bientôt
-avec une coquille de noix de coco remplie d'une eau limpide.
-
-La boisson fraîche et parfumée, un peu acide, ranima et fortifia la
-fillette.
-
---C'est de l'eau de pluie avec du citron, lui dit son père. Et
-maintenant, repose-toi, ma fille.
-
-Mais Hélène pria son père de lui permettre de jeter un coup d'oeil au
-dehors de la grotte. Elle voulait contempler le tableau que présentait
-la nature après la saison pluvieuse.
-
-[Illustration: «Hélène, comment te sens-tu?»]
-
---Pourvu que tes forces ne te trahissent pas! lui dit son père. Sois
-prudente. Il le faut, surtout au début de la convalescence.
-
-Hélène se leva, non sans peine, mais elle sentit aussitôt qu'elle ne
-pouvait se tenir sur ses jambes. Pourtant, elle s'efforça de persuader à
-son père qu'à l'air elle se sentirait mieux et que ses forces lui
-reviendraient plus vite. Il se laissa convaincre et la porta presque
-dehors.
-
-Avec quelle volupté ineffable elle aspirait l'air frais du matin! il lui
-semblait que chaque bouffée lui donnât de nouvelles forces. Son père lui
-offrit une datte sèche qu'elle mangea avec plaisir.
-
-Mais elle ne put s'abandonner longtemps à cette volupté. Bientôt une
-grande lassitude la prit et le sommeil la gagna.
-
-Son père la reconduisit dans la grotte où elle se laissa tomber sur son
-lit. Voyant que le vieillard avait également besoin de repos, elle lui
-dit qu'elle ne s'endormirait pas, tant qu'il ne lui en donnerait pas
-l'exemple lui-même.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-Le rétablissement.--La seconde lettre.--Un danger inattendu.--Le mirage
-du bonheur.
-
-
-Le lendemain, Hélène s'éveilla de très bonne heure. Un sommeil calme et
-réparateur avait rétabli ses forces et elle se sentait toute
-ragaillardie. Se levant avec précaution, elle s'approcha du lit de son
-père et le considéra quelques instants avec tendresse; puis elle s'assit
-sans bruit à l'entrée de la grotte, pour respirer l'air frais du matin.
-
-Bientôt, elle entendit derrière elle un bruit léger et vit que son père,
-à son tour, se soulevait sur son séant et se mettait à écouter. Le
-silence absolu qui régnait dans la caverne fit apparaître sur sa
-physionomie une expression d'inquiétude et Hélène s'empressa de lui
-adresser la parole. Alors, selon l'habitude qu'il avait prise pendant la
-maladie d'Hélène, il se dirigea d'un pas assuré vers l'entrée, et
-s'assit à côté d'elle.
-
-Hélène, toute joyeuse, lui dit son intention de se remettre à l'ouvrage,
-et l'accabla de questions sur ce qu'il jugeait le plus pressé.
-
-Le vieillard écoutait, un sourire sur les lèvres, son gai babil; il lui
-donna quelques conseils utiles et pour le reste s'en remit à
-l'intelligence et à la raison de la fillette.
-
-Les forces d'Hélène se rétablissaient très vite: il lui semblait qu'elle
-avait tout à fait changé depuis sa maladie. Elle se sentait plus forte
-qu'auparavant et s'étonnait elle-même de la facilité avec laquelle elle
-exécutait maintenant ses travaux.
-
-Au bout de quelques jours, elle résolut de se rendre sur la plage. Comme
-elle se sentait assez vigoureuse, son père la laissa partir.
-
-Tout prenait un nouvel aspect aux yeux d'Hélène. Elle se mit à errer
-dans la vallée, en écoutant, rêveuse, le gai gazouillement des oiseaux
-qui voltigeaient avec insouciance autour d'elle, et en contemplant avec
-amour la surface miroitante du lac limpide, qui reflétait les cimes des
-palmiers luxuriants:
-
-«Est-il possible que la maladie m'ait changée à ce point?» pensa-t-elle
-en se livrant tout entière au ravissement qui la transportait.
-
-Son regard s'arrêta sur le figuier grandiose de l'autre côté du lac.
-Elle se souvint de la feuille de palmier, sur laquelle elle avait écrit
-le soir où elle était descendue pour la première fois dans la vallée, et
-un désir la prit de relire cette lettre.
-
-A pas rapides, elle se dirigea vers le figuier, souleva la pierre et
-creusant le sable, en tira la feuille qu'elle relut. En ce moment, de la
-rive opposée du lac, arrivèrent jusqu'à elle les doux sons de la flûte.
-Il semblait que son père aveugle eût trouvé l'expression mélodique de
-ses jeunes rêves, et un désir insurmontable d'épancher ses sentiments
-l'envahit. Elle prit une nouvelle feuille de palmier et écrivit:
-
-[Illustration: Un coffre avec toutes sortes de vêtements se trouvait à
-proximité du navire.]
-
-«Autour de moi tout respire l'allégresse et le bonheur! Dans les arbres,
-à côté de leurs nids, voltigent les hôtes de ce royaume verdoyant. Comme
-ils sont heureux! Leur vie se passe sans chagrin ni douleur. Pourquoi
-donc cette peine qui me serre le coeur? Mon père chéri n'est-il pas avec
-moi? Ne suis-je pas sa joie unique comme son unique soutien? Pourquoi
-donc m'abandonner à de vaines rêveries? En mon âme, malgré moi, surgit
-tout un monde de rêves. Dans chaque son qui me parvient de l'autre rive,
-j'entends les idées et les sentiments de mon père bien-aimé. Mais aussi
-la nostalgie de la patrie... O ma mère adorée, te reverrai-je jamais?...
-
-Hélène jeta loin d'elle la feuille de palmier et fondit en larmes
-amères. Plus que jamais elle ressentait la tristesse de son isolement.
-
-Pourtant les larmes la soulagèrent. Elle se calma et se dirigea vers la
-plage. C'était le moment de la marée basse, et Hélène résolut de faire
-une petite promenade sur le banc de sable, afin d'examiner l'endroit où
-était le navire brisé.
-
-Elle arriva bientôt jusqu'au navire dont il ne restait plus que le fond
-profondément enfoncé sur le rocher. A proximité gisaient quantité
-d'objets, à moitié ensablés. Parmi eux, se trouvait un coffre avec toute
-sorte de vêtements.
-
-Hélène se mit à retirer du coffre les objets qui lui paraissaient
-nécessaires et à les déposer sur le banc de sable. Elle était si
-préoccupée de sa besogne, qu'elle ne s'aperçut pas que la marée avait
-commencé à monter. Le bruit croissant des flots attira pourtant son
-attention, et elle reconnut avec terreur que ces flots menaçants
-s'avançaient de plus en plus, et en mugissant inondaient le banc de
-sable qu'ils avaient quitté, il y avait quelques heures à peine. De
-toutes parts la mer écumait et bouillonnait. Les vagues grimpaient avec
-furie sur le banc de sable, comme pour engloutir la jeune fille
-imprudente.
-
-Hélène se mit à courir vers le rivage, mais le flux montait avec une
-telle rapidité et une telle violence qu'il l'eut bientôt atteinte et
-dépassée. Entourée de tous les côtés, elle ne perdit cependant pas la
-tête. Quoique l'eau lui arrivât jusqu'aux genoux, elle courait bravement
-en avant, s'efforçant de ne pas perdre de vue le vrai chemin.
-
-Lorsqu'elle eut atteint heureusement le rivage, elle jeta un regard en
-arrière sur la mer mugissante et elle frissonna. Au-dessus du banc
-qu'elle avait parcouru naguère sans même mouiller ses pieds, écumaient
-et grondaient les flots menaçants.
-
-En partant, elle s'arrêta devant la cataracte, pour jeter encore un coup
-d'oeil sur la mer, et tout à coup elle remarqua, à la limite de
-l'horizon, une petite tache blanche.
-
---Qu'est-ce que je vois? s'écria-t-elle dans un élan de joie, un navire!
-
-Ravie, elle demeura sur place, sans avoir la force de détacher son
-regard de la tache blanche, et tout un monde d'espérances envahit son
-âme. Elle fixa, avec une attention soutenue, ce point blanc; mais n'y
-apercevant aucun changement, elle se hâta de revenir auprès de son père,
-pour lui communiquer la nouvelle merveilleuse.
-
-«Je reviendrai à l'instant même, se dit-elle. Puis, on apercevra bien du
-navire le pavillon qui flotte sur la montagne.»
-
-Elle traversa rapidement la vallée, laissa de côté le lac et arriva,
-tout essoufflée, auprès de la grotte, où elle avait laissé son père.
-
-Mais à peine y eût-elle jeté un regard qu'elle s'arrêta, terrifiée. Le
-vieillard était étendu par terre, la tête penchée sur le Robinson, et
-une pâleur mortelle couvrait ses traits. Hélène se précipita vers lui,
-et lui saisit la main: elle était froide.
-
-Une épouvante indicible s'empara de la jeune fille, et un terrible
-pressentiment s'insinua dans son âme. Ses jambes se dérobèrent sous
-elle, elle perdit connaissance et tomba sur la poitrine de son père.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-Espoir déçu.--Un triste pressentiment.--La mort du père.
-
-
-La faible voix du vieillard, qui l'appelait par son nom, finit par faire
-revenir à elle la jeune fille. Elle reprit ses sens, se leva, et jetant
-un regard autour d'elle, se ressouvint de son sinistre pressentiment. En
-apercevant son père, elle s'élança vers lui et se mit à lui embrasser
-les mains et la tête.
-
-Mais elle reconnut bientôt que la faiblesse de son père était bien plus
-grande qu'elle ne le croyait. Il ne pouvait même pas se soulever sans
-son secours, et il avait dû tomber de faiblesse pendant l'absence de sa
-fille.
-
---Hélène, murmura-t-il, emmène-moi dans la grotte la plus obscure. La
-lumière me fait mal aux yeux.
-
---Oh, père, tu as, avant tout, besoin de repos, objecta avec sollicitude
-la jeune fille. Je vais tout de suite voiler l'entrée avec quelque
-chose, afin que la lumière ne t'importune pas. Et sais-tu? je viens
-d'apercevoir une voile en mer.
-
---Une voile! s'écria presque le vieillard.
-
-Et il se leva brusquement, mais retomba tout aussitôt, épuisé.
-
---Ne te trompes-tu pas?
-
---Il m'a semblé que c'était une voile, quoique je n'en sois pas
-absolument sûre.
-
---Hélène, couvre-moi la tête et retourne au plus vite sur le rivage.
-
---Mais comment te laisser là tout seul? demanda Hélène avec inquiétude.
-
---Je veux me reposer, fit son père. Va, mon enfant.
-
-Hélène recouvrit le visage de son père et se mit à courir vers la
-cataracte, d'où s'ouvrait une vue sur la mer.
-
-Ses regards glissaient avec une inquiétude mêlée d'un espoir secret sur
-la plaine immense des eaux, à la recherche de la tache blanche. Mais
-hélas! partout ils ne rencontraient que le flot uniforme, qui roulait
-dans le lointain infini. Avec une affliction profonde, elle contemplait
-l'horizon, en essuyant les larmes qui troublaient sa vue. Mais ce fut en
-vain. La mer était vide jusqu'au plus loin de la vaste étendue où se
-perdaient ses regards fatigués.
-
-La fillette réprima ses sanglots et, l'âme accablée par son espoir déçu,
-revint auprès de son père.
-
-En s'approchant de la grotte, elle entendit la faible voix du vieillard.
-
---Je comprends, mon enfant, à ta démarche, que tu t'étais trompée.
-
-Pour toute réponse, Hélène soupira profondément.
-
---Tu vas m'emmener hors d'ici! continua le vieillard.
-
---Pourquoi donc, père, ne veux-tu pas rester là? Je tâcherai de boucher
-l'entrée de manière que la lumière ne t'incommode pas!
-
---Non, non, mon enfant! Je veux que tu m'emmènes dans un endroit
-solitaire et obscur, loin de la vallée, du lac et de tous ces sites
-riants, dont tu m'as tant parlé. Je sens que j'ai besoin de respirer un
-peu l'air des montagnes. Penses-tu que je pourrai gravir la montagne où
-tu as trouvé le monument de la mère du Français?
-
---Le chemin qui y mène n'est pas trop rude, répondit Hélène, étonnée par
-ce désir de son père; mais le site est si triste, entre les cyprès
-sombres et les rochers nus!
-
---Bien, ma petite, je vais me reposer d'abord, puis tu me conduiras
-là-bas.
-
-Le vieillard se coucha et commença à sommeiller. Avec une tristesse
-indicible, Hélène considérait son père dont la physionomie pâle et
-fatiguée attestait la souffrance.
-
-Un quart d'heure s'était à peine écoulé, que le vieillard s'éveilla et
-se leva lentement.
-
---Il est temps, ma fille, allons! fit-il en s'appuyant sur le bras de sa
-fille.
-
-Cette insistance de son père surprenait grandement la jeune fille, mais
-elle se soumit en silence à sa volonté.
-
-Ils sortirent de la caverne et se dirigèrent lentement vers la montagne.
-Chemin faisant, le vieillard fit porter la conversation sur la patrie
-lointaine, il parla de la compagne de sa vie et de ses autres proches.
-Puis il conseilla à sa fille de ne pas perdre l'espoir. Il était
-convaincu qu'un navire devait aborder dans un prochain avenir.
-
-Lorsqu'ils firent halte un moment pour se reposer, il se mit à parler de
-l'éternité et de l'immortalité de l'âme humaine. Jamais encore Hélène ne
-l'avait entendu prononcer des discours semblables, et c'est pourquoi ils
-lui firent une impression très douloureuse.
-
-Elle avait peine à contenir ses larmes. Un sentiment vague lui disait
-qu'elle devait s'attendre à une grande douleur.
-
-Ils gravirent la montagne et s'arrêtèrent à l'ombre des cyprès.
-
-Sur la prière de son père, elle lui décrivit l'endroit où ils se
-trouvaient, puis elle lui proposa de se reposer sous ces arbres
-séculaires avant de se remettre en marche pour revenir à la maison. Elle
-ramassa à cet effet, vivement, un tas de feuilles sèches et de mousse et
-le recouvrit de la couverture qu'elle avait emportée avec elle.
-
---Mon enfant, lui dit le vieillard d'une voix faible et tremblante, en
-se laissant tomber sur la couchette ainsi préparée, j'ai choisi à
-dessein cet endroit. Ma dernière heure est arrivée. C'est la couche
-funèbre de ton père que tu as arrangée avec tant de sollicitude!
-
-Hélène poussa un cri et, terrifiée, se précipita vers le vieillard; les
-larmes ruisselaient sur ses joues. Elle lui avait pris les mains et le
-suppliait de ne pas l'abandonner.
-
---Soumettons-nous à la volonté du sort, fit-il avec un profond soupir,
-en posant sa main sur la tête de sa fille.
-
-[Illustration: Hélène resta agenouillée près du corps de son père.]
-
-Des sanglots s'échappèrent de la poitrine d'Hélène. Elle comprit que son
-père allait la quitter pour toujours, et qu'en choisissant cet endroit,
-il lui donnait un dernier témoignage de son amour et de sa prévoyance.
-
---Recueille toutes tes forces, mon enfant, continua le vieillard, et
-écoute ma dernière volonté. Demeure auprès de moi, tant qu'il me restera
-encore un souffle de vie. Puis, ferme-moi les yeux, voile-moi le visage
-et recouvre ma tombe avec de la mousse qui se trouve ici en grande
-quantité. Puis, après m'avoir rendu ce dernier service, va-t'en d'ici.
-Dans ce moment suprême, je te défends de ne plus jamais t'approcher de
-ce lieu. Mais quand tu seras de l'autre côté de la montagne ou dans la
-vallée près du lac, et que ton regard s'arrêtera par hasard sur ces
-cyprès, rappelle-toi que ton père t'a bénie dans son dernier soupir.
-
-A ces dernières paroles, prononcées d'une voix à peine intelligible, la
-tête du vieillard se pencha défaillante sur son chevet. Hélène
-sanglotait: ses larmes amères tombaient sur la main de son père qui
-devenait de plus en plus froide.
-
---Je... te... bénis... mon... enfant!... murmura-t-il faiblement.
-
-Et il rendit le dernier soupir.
-
-Hélène demeura pétrifiée d'épouvante. Agenouillée, elle regarda
-longtemps, sans comprendre, le corps inanimé de son père. Revenue à
-elle, elle tendit avec désespoir ses mains vers le ciel, en le suppliant
-de mettre fin à sa vie.
-
-Longtemps, la malheureuse jeune fille resta plongée dans sa douleur
-profonde et inconsolable. Le soleil se cachait déjà derrière les
-montagnes. Alors seulement elle pensa à la dernière volonté du défunt.
-
-Après avoir recouvert d'une couche épaisse de mousse les restes sacrés
-de son père, elle quitta, le coeur brisé, ce lieu si triste, mais si
-cher pour elle.
-
-Chancelante, les yeux remplis de larmes, elle descendit dans la vallée
-qu'enveloppaient déjà des ténèbres épaisses. Devant cette nuit obscure,
-il lui semblait que toute sa vie future et solitaire se passerait dans
-des ténèbres semblables.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-Désespoir.--Un coup de canon.--Un feu sur la montagne.--Frayeur.--Le
-Terre-Neuve.--Pain et sel.--Fausse alerte.
-
-
-Longtemps, Hélène erra dans la vallée ténébreuse, en proie à un affreux
-désespoir. Elle n'avait pas le courage de revenir dans la caverne où
-autrefois son père l'accueillait avec des caresses. Lorsque enfin ses
-forces l'eurent trahie, elle se coucha sur la rive sablonneuse du lac et
-pleura jusqu'à l'aube.
-
-Le jour parut. Hélène se leva et s'achemina vers la caverne. Vide et
-sombre lui paraissait maintenant tout ce qui autrefois l'intéressait et
-l'enchantait. La vallée splendide, inondée des rayons du soleil matinal,
-lui semblait un triste désert. Autour d'elle, les oiseaux gazouillaient
-joyeusement, mais elle ne les entendait pas. Une brise légère répandait
-mille parfums dans l'atmosphère, mais Hélène ne remarquait rien de tout
-cela.
-
-Longtemps, elle demeura immobile, assise à l'entrée de la grotte, où
-elle passait de si longues, de si douces heures avec son vieux père;
-elle se rémémorait toutes les épreuves qu'ils avaient traversées
-ensemble; puis elle se leva et se dirigea vers la caverne préférée de
-son père, où se trouvait le Robinson. La vue du livre dont elle lui
-avait lu si souvent des pages fit venir les larmes à ses yeux. Elle se
-souvint que, plus d'une fois, elle y avait puisé une consolation et un
-encouragement et, l'ouvrant, elle se mit à le lire, en dépit des larmes
-qui lui montaient aux yeux et troublaient sa vue. Par une naturelle
-association d'idées, elle songea ensuite à l'ancien habitant de l'île et
-se rappela ce passage de ses notes: «Le travail est ce qui apaise le
-mieux tous les chagrins et toutes les douleurs.»
-
-Et elle résolut de suivre son exemple.
-
-Elle pensa à la saison pluvieuse et résolut avant tout de mettre en
-ordre sa case. Elle en enleva les fruits gâtés et s'achemina vers le
-cocotier, contre lequel était appuyée l'échelle. Elle fut très chagrine
-de reconnaître qu'il n'y restait plus beaucoup de fruits. Il ne fallait
-pas songer à poser l'échelle contre d'autres arbres. Elle savait au prix
-de quels efforts, et cela encore grâce à l'aide de son père, elle avait
-réussi à l'appuyer contre ce palmier. Après avoir jeté à bas les
-dernières noix, Hélène s'en vint cueillir des dattes et des figues. Elle
-résolut de faire sécher la plupart de ces provisions pour les empêcher
-de se gâter.
-
-Pendant la cueillette, elle jeta par hasard un regard sur la haute
-montagne au sommet de laquelle flottait le pavillon bleu. La vue de ce
-phare, vivant en quelque sorte, ranima l'espoir dans son âme. Une force
-invisible l'entraînait vers lui: elle n'y tint plus et gravit presque en
-courant la montagne. D'un oeil perçant, elle examina l'horizon lointain.
-Mais hélas, nulle part elle n'aperçut la moindre tache. Devant elle
-s'étendait toujours la même plaine d'eau immense et ondoyante... Elle
-tourna ses yeux vers la montagne opposée où, parmi les cyprès
-séculaires, reposaient les cendres de son père, et, le coeur gros,
-redescendit.
-
-Toute la journée elle erra sans but dans la vallée et le bois, ne
-sachant comment se soustraire au sentiment pénible de son isolement.
-Tandis qu'elle vaguait ainsi sur le bord du lac, elle ne s'apercevait
-même pas que les jeunes cygnes s'approchaient tout près d'elle, dans
-l'attente de leur becquée habituelle. Elle ne put triompher de son
-chagrin et entreprendre un travail quelconque. Si elle se mettait à
-coudre, l'ouvrage lui tombait des mains; si elle s'en allait dans la
-forêt, un désir la prenait de retourner à la caverne. Mais là, chaque
-coin, chaque caillou éveillait en elle tant de souvenirs, chers
-autrefois, douloureux maintenant, qu'elle s'en allait de nouveau dans
-les environs, pour s'oublier un peu, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil et
-la fatigue l'obligeassent de retourner dans la caverne.
-
-Deux jours elle resta dans cet état douloureux. Le troisième elle n'eut
-presque pas à quitter la caverne. L'orage avait grondé toute la journée
-et quoique, vers le soir, la pluie eût cessé, la tempête continuait à
-gémir. Elle sortit seulement pour cueillir quelques fruits. Cette
-nuit-là, elle ne put fermer l'oeil de longtemps. Les images sereines de
-sa mère et de ses amies passaient en esprit devant elle. Elle oubliait
-complètement qu'elle se trouvait dans une île inhabitée et non dans sa
-patrie lointaine, au milieu de ses proches.
-
-Tout à coup, au milieu des mugissements du vent, un fracas étrange
-arriva jusqu'à elle. Elle tressaillit et prêta l'oreille. Au loin
-retentit de nouveau un bruit qui ressemblait à un tonnerre.
-
-«Est-il possible que ce soit un coup de canon? Cela ne se peut pas.
-C'est une illusion,» murmura-t-elle sans vouloir ajouter foi au
-témoignage de ses sens.
-
-Mais au bout de quelques instants, retentirent presque simultanément
-encore deux coups de canon.
-
-«Il n'y a plus de doute, c'est la canonnade.» Cette idée, avec la
-rapidité de l'éclair, lui traversa l'esprit: c'était évidemment un
-navire que la tempête avait poussé contre les écueils et qui faisait des
-signaux de détresse.
-
-Hors d'elle-même, elle s'élança hors de la caverne. La nuit était si
-sombre, qu'elle distinguait à peine son chemin. Tout essoufflée, elle
-gravit en courant la montagne et vit, en ce moment précis, au milieu des
-flots mugissants, briller une lueur. Un coup de canon résonna
-immédiatement après. D'épaisses ténèbres empêchaient d'apercevoir quoi
-que ce fût en mer, mais Hélène savait que c'était là un signal de
-détresse. Elle se souvint que, dans des occasions pareilles, on allumait
-des feux sur le rivage et le coeur palpitant, elle se mit à ramasser
-hâtivement des branches sèches, des brindilles et des feuilles. Au bout
-de quelques instants, au sommet de la montagne, flambait un grand feu;
-le vent en lançait des étincelles de tous les côtés. Hélène examinait
-d'un oeil perçant la mer, essayant de reconnaître la présence du navire
-au milieu des flots. Mais ce fut en vain: autour d'elle régnait une
-obscurité impénétrable. Elle ne pouvait même distinguer le rivage qui se
-trouvait au pied de la montagne.
-
-Elle demeura ainsi quelques instants, dans une attente pleine
-d'angoisse. Et voilà qu'une nouvelle lueur apparut, suivie d'un nouveau
-coup de canon. Hélène tressaillit et, avec une impatience fiévreuse, se
-mit à aviver le feu. De nouvelles lueurs brillèrent au loin,
-accompagnées d'autres coups de canon. Le coeur de la jeune fille
-frémissait d'espoir et de crainte... Mais tout redevint muet: seuls le
-bruit des flots et le hurlement du vent troublaient comme auparavant le
-silence de la nuit.
-
-Longtemps, elle demeura immobile devant le feu qui flambait, mais elle
-ne put saisir le moindre bruit venant du navire. Elle serait
-probablement restée jusqu'au matin sur la montagne, si la pluie qui se
-mit à tomber en abondance ne l'avait obligée de se réfugier dans la
-caverne.
-
-Mais à peine le jour fut-il apparu, qu'Hélène se trouvait de nouveau sur
-la montagne. Le feu était éteint depuis longtemps. Au loin, au milieu
-des écueils, on voyait un vaisseau que les flots mugissants
-recouvraient. Hélène eut beau l'examiner avec sa lunette, elle n'y put
-apercevoir aucun signe de vie.
-
-«Est-il possible qu'aucun des naufragés n'ait pu se sauver? se
-demanda-t-elle. Peut-être quelqu'un d'entre eux se trouve-t-il déjà sur
-ce rivage, non loin de moi, et a-t-il besoin de mon aide.»
-
-Cette idée l'émut profondément. Les mains tremblantes, elle braqua sa
-lunette sur le littoral. Mais partout, à perte de vue, elle n'apercevait
-que cette même plage déserte, dont chaque buisson, chaque arbrisseau lui
-était si familier. Seulement, près de la forêt de bambous, gisaient des
-objets rejetés par la mer.
-
-Hélène se dirigea de ce côté, mais elle ne découvrit rien, que quelques
-planches et quelques débris. La vue de ces témoins muets de la mort
-prématurée de ces malheureux causa à la jeune fille un tel chagrin,
-qu'elle se détourna et s'achemina tristement vers sa demeure.
-
-Elle ne remarqua même pas qu'elle arrivait enfin à la caverne, et ce ne
-fut qu'à son entrée même qu'elle sortit de sa triste rêverie.
-
-Son regard glissait, indifférent, sur le lac, la vallée verte et la
-lisière de la forêt qui apparaissait au loin.
-
-Tout à coup Hélène vit sortir de la forêt un énorme animal velu. Elle
-tressaillit et se précipita dans la caverne. L'animal s'arrêta sur la
-lisière et, baissant la tête, semblait flairer la terre, comme s'il
-cherchait les traces de quelqu'un. C'est alors seulement qu'Hélène
-s'aperçut avec frayeur que l'animal était sorti de la forêt, juste à
-l'endroit par où elle avait l'habitude d'y entrer. L'instant d'après, il
-courait déjà sur ses traces le long du lac et, le dépassant, se jetait
-droit dans la direction de la caverne. Saisie de terreur, la jeune fille
-se réfugia dans le coin le plus éloigné; mais se rappelant qu'elle était
-sans défense, elle courut vers l'entrée où elle avait posé sa hache. A
-la vue de l'animal qui s'était arrêté à quelques pas du seuil, ses yeux
-se troublèrent. Ne se sentant plus de peur, elle leva la hache,
-attendant l'attaque. Mais le terrible animal demeurait sur place et,
-remuant doucement la queue, la regardait, en poussant par moments des
-faibles cris plaintifs.
-
-[Illustration: Au bout de quelques instants flambait un grand feu.]
-
-Se remettant de sa frayeur, Hélène regarda plus attentivement son
-prétendu ennemi et, à sa grande surprise, reconnut que la bête velue qui
-lui avait causé une telle peur était un énorme terre-neuve.
-
-«Il est probable que voilà le seul être qui se soit sauvé du navire
-naufragé,» pensa Hélène, en appelant le chien.
-
-Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement et elle caressa la pauvre
-bête qui, en signe de reconnaissance, se mit à lui lécher les mains et,
-sans détacher d'elle ses yeux bons et intelligents, exprima sa joie par
-des aboiements bruyants. Hélène se sentit très heureuse d'avoir acquis
-un ami fidèle et dévoué, quoique muet. Il lui sembla même qu'elle se
-trouvait moins seule qu'elle ne l'était quelques minutes auparavant.
-
-Cependant l'idée du navire naufragé et de la triste destinée de son
-équipage ne cessait de la tourmenter, et elle se dirigea de nouveau vers
-le rivage en compagnie de son nouveau compagnon. «Petit ami»,--c'est
-ainsi qu'elle surnomma le chien,--courait en avant, se retournant à
-chaque pas pour regarder Hélène, comme s'il voulait avoir la certitude
-qu'elle le suivait.
-
-A peine fut-elle sur la plage que son compagnon, en apercevant dans la
-mer le navire naufragé, se mit à hurler lamentablement. A grand'peine,
-elle réussit à calmer l'animal, et remarquant au loin un objet rond,
-s'achemina de ce côté. C'était un petit tonneau solidement fermé. Hélène
-le retourna avec curiosité, puis elle le défonça. Elle y trouva des
-biscuits de mer, dont une petite partie seulement était un peu mouillée.
-Cette trouvaille causa une grande joie à la jeune fille. Elle croyait
-avoir oublié jusqu'au goût même du pain, et elle dévora un biscuit avec
-un grand plaisir. Elle ne s'aperçut pas que «Petit ami» la regardait
-avec des yeux de convoitise, jusqu'à ce qu'enfin les aboiements eussent
-attiré son attention. Le pauvre terre-neuve devait avoir faim depuis
-longtemps car, dès qu'elle lui eut donné un biscuit, il l'avala
-avidement.
-
-Hélène en mangea plusieurs et trouva qu'ils manquaient de saveur, faute
-de sel. Jusqu'alors, elle ne s'était nourrie que de fruits, et par
-conséquent, n'en avait pas ressenti le besoin; mais le pain sans sel lui
-rappela aussitôt la nécessité de cet assaisonnement. Elle se souvint
-qu'on trouve parfois sur la plage de petites anses ou flaques où, à la
-marée haute, pénètre l'eau de mer, qui en s'évaporant forme un dépôt de
-sel.
-
-Après avoir donné à manger à son ami, Hélène se mit à suivre le rivage.
-Après de longues et vaines recherches, et déjà sur le point de les
-abandonner, elle remarqua sous un rocher une petite flaque, dont le fond
-était recouvert d'une poussière blanche. Ayant goûté un grain de cette
-poudre elle reconnut, à sa vive joie, que c'était du sel. Hélène en
-remplit sa poche et revint vers le tonneau qu'elle roula jusqu'à la
-caverne, toute heureuse de ces trouvailles si précieuses. Mais aussi, en
-arrivant à la grotte, elle pouvait à peine se redresser de fatigue.
-Ayant répandu les biscuits sur l'herbe, elle en retira ceux qui étaient
-mouillés et les mit à sécher au soleil, puis elle replaça le reste dans
-le tonneau qu'elle posa dans la caverne.
-
-[Illustration: Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement.]
-
-Les derniers rayons du couchant venaient de s'éteindre. «Petit ami» ne
-quittait pas un instant sa jeune maîtresse. Lorsqu'elle se coucha, il
-s'étendit à côté d'elle en prêtant l'oreille au moindre bruit. Hélène
-s'assoupissait déjà, quand tout à coup le chien sursauta et s'élança
-hors de la caverne en aboyant. Hélène, inquiète, se leva et jeta un coup
-d'oeil à l'extérieur. Mais on n'entendait que le même sifflement du vent
-et le même bruissement des arbres. Quant au chien, il avait disparu.
-
-«C'est ce bruit qui, probablement, aura induit en erreur «Petit ami»,
-pensa-t-elle, en s'enveloppant de nouveau dans sa couverture.
-
-Tout à coup, au seuil même de la caverne, retentit l'aboiement continu
-du chien. Hélène se précipita vers lui.
-
-Cette fois, c'était une fausse alerte: «Petit ami» se tenait à l'entrée
-et aboyait avec zèle contre la lune. Hélène sourit involontairement.
-Elle se souvint d'avoir vu dans sa patrie nombre de chiens qui ne
-pouvaient considérer la lune avec indifférence. Ayant calmé «Petit ami»,
-elle se recoucha et s'endormit bientôt d'un profond sommeil.
-
-Lorsqu'elle se réveilla, au matin, le soleil était déjà haut dans le
-ciel. «Petit ami» était tranquillement couché à l'entrée; mais en
-entendant du bruit, il s'élança joyeusement vers elle.
-
-Après avoir caressé et fait manger son nouvel ami, Hélène se rendit sur
-la plage pour voir ce qu'était devenu le navire naufragé; mais, ayant
-gravi la montagne, elle ne put, à sa grande surprise, en distinguer
-aucune trace en mer. Triste, elle revint chez elle.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-Les chèvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du chevreau.
-
-
-Hélène désirait déjà depuis longtemps visiter la plage de l'autre côté
-de l'île. Mais il fallait pour cela traverser la forêt vierge où,
-jusqu'à présent, elle n'avait pas osé s'aventurer toute seule. La
-présence du terre-neuve lui donna maintenant le courage de réaliser son
-dessein.
-
-S'étant levée presque avec les premiers rayons du soleil, Hélène pénétra
-dans la forêt. Il y régnait la même demi-obscurité mystérieuse, troublée
-par les cris des singes et les gazouillements des oiseaux.
-
-Cette fois, la jeune fille allait bravement en avant, suivie de son
-compagnon fidèle, qui battait les buissons autour d'elle.
-
-Après deux heures de marche, elle remarqua que la forêt commençait à
-s'éclaircir et laissait filtrer la lumière à travers le feuillage moins
-touffu. S'étant dirigée de ce côté, Hélène se retrouva bientôt près du
-talus d'où elle avait aperçu des chèvres pour la première fois.
-Maintenant encore, là-bas, dans la verte prairie luxuriante, paissait un
-grand troupeau de ces animaux. Parmi eux se trouvaient plusieurs petits
-chevreaux pétulants. Les chèvres broutaient tranquillement l'herbe
-succulente, tandis que les cabris folâtraient autour d'elles et avec une
-agilité et une légèreté surprenantes gravissaient les rochers escarpés.
-Rien n'était si amusant que de les voir, avant de bondir sur le rocher,
-s'en éloigner en courant à petits pas et, comme s'ils voulaient mesurer
-la distance, revenir plusieurs fois à la même place, s'en écarter de
-nouveau et enfin, prenant leur élan, escalader en trois bonds le rocher.
-Ils semblaient ne pas le toucher pour ainsi dire, et voler en haut comme
-une balle qu'on aurait lancée. L'adresse extraordinaire de ces beaux et
-gais animaux ravissait la jeune fille.
-
-Mais voici que soudain les chevreaux s'élancèrent vers le troupeau, et
-les chèvres inquiètes se serrèrent l'une contre contre. Hélène comprit
-bien vite le motif de cette alarme: un aigle avait apparu dans l'air et,
-planant au-dessus du troupeau, y choisissait manifestement une victime.
-
-Les chevreaux se dissimulèrent sous une saillie de roc et les chèvres
-pointèrent bravement leurs cornes contre leur ennemi, en changeant de
-posture suivant que l'ombre projetée par l'aigle leur indiquait où il se
-trouvait. Hélène suivit longtemps les péripéties de cette lutte
-intéressante, jusqu'à ce qu'enfin l'aigle se fût dérobé à ses regards. A
-peine le danger eut-il disparu que les chevreaux s'élancèrent
-joyeusement au-devant des chèvres, qui se mirent à les lécher avec
-tendresse, en bêlant doucement comme pour calmer leurs inquiétudes.
-
-Hélène descendit dans la vallée, afin de gravir le versant opposé, d'où
-elle pouvait poursuivre directement son chemin. A son approche, les
-gracieux animaux, toujours aux aguets, sortirent de leur immobilité; ils
-se mirent à renifler de frayeur et prirent la fuite vers les montagnes.
-Les chevreaux les suivaient avec une vitesse surprenante, et bientôt
-tout le troupeau se trouva hors de vue.
-
-Mais à peine la jeune fille fut-elle arrivée dans la vallée, que «Petit
-ami», en aboyant furieusement, se jeta sous une saillie du roc et
-s'arrêta en grondant. Hélène s'approcha de lui, mais n'aperçut rien de
-suspect. Cependant «Petit ami» continuait à gronder et ne détachait pas
-son regard de cet endroit.
-
-«Il y a quelque chose là-dessous», pensa Hélène, en examinant
-attentivement le roc.
-
-Enfin, elle y découvrit un petit chevreau. Il se tenait coi, l'oreille
-aux aguets et flairant l'air. La couleur grise de son poil se confondait
-à tel point avec celle du rocher qu'Hélène ne se serait jamais aperçue
-de sa présence, si «Petit ami,» avec son flair, n'avait pas découvert
-son refuge.
-
-Le coeur de la jeune fille battit de joie quand elle réussit enfin à
-saisir le chevreau et à le tirer de dessous le rocher. L'animal effrayé
-résistait, ruait et s'efforçait de lui échapper, mais Hélène le tenait
-solidement. Elle espérait pouvoir l'apprivoiser avec le temps, et elle
-résolut de le porter immédiatement dans ses bras jusqu'à la caverne.
-Mais son petit prisonnier faisait de tels efforts pour se dégager,
-qu'elle dut renoncer à l'idée de le porter. Sans le lâcher, elle arracha
-une longue liane et, faisant un noeud, le passa au cou du chevreau,
-comptant l'emmener ainsi chez elle.
-
-Mais à peine l'eut-elle lâché qu'il se mit à gambader de tous les côtés,
-en essayant de se débarrasser du noeud. Ce qui l'effrayait surtout,
-c'était la présence de «Petit ami». Fatigué, enfin, de cette lutte
-inutile, il se coucha et ne bougea plus. En vain, Hélène l'appelait-elle
-doucement en lui jetant de jeunes pousses, il n'y faisait nulle
-attention et, dès que ses forces lui revenaient, se remettait de nouveau
-à gambader. Pour l'obliger de courir en avant, Hélène le fit poursuivre
-par «Petit ami». Ce moyen se trouva être efficace. Pour fuir l'animal
-qui lui causait une si grande peur, le chevreau s'élança en avant avec
-une telle rapidité qu'Hélène eut grand'peine à le suivre. Mais, à la
-longue, le pauvre animal se fatiguait et ralentissait son allure.
-
-De cette façon, Hélène put le conduire dans la caverne la plus proche où
-elle l'attacha. Elle cueillit de jeunes pousses, mit de l'eau dans une
-coquille de noix de coco et posa le tout à l'entrée, devant son petit
-prisonnier qui, à son approche, se fourra dans le coin le plus reculé.
-Par précaution, Hélène barra l'entrée avec des perches de bambous.
-
-Le soir vint. Ce jour-là Hélène, contrairement à son habitude, n'avait
-pas eu le temps de descendre sur la plage, c'est pourquoi elle s'y
-rendit. C'était au moment de la marée basse. Au-dessus du banc de sable
-tournoyaient comme d'ordinaire une foule d'oiseaux qui se régalaient
-d'étoiles de mer, de méduses et de mollusques, que la marée avait portés
-là. Après avoir examiné l'horizon à l'aide de sa longue-vue, Hélène
-ramassa quelques huîtres et rappelant «Petit ami,» qui courait sur le
-banc de sable après les oiseaux, elle revint à la maison.
-
-En passant auprès de la caverne, elle entendit le bêlement plaintif de
-son petit prisonnier et jeta un coup d'oeil dans l'intérieur. Le pauvre
-animal n'avait même pas touché à la nourriture. Ayant barré l'entrée
-avec soin, Hélène revint à son logis.
-
-Quoiqu'elle n'eût pas sommeil du tout, elle fut obligée, comme toujours,
-de se coucher à la tombée de la nuit. Depuis longtemps déjà Hélène
-rêvait à une sorte de lampe, dont la lumière lui permettrait de lire ou
-de coudre pendant les longues soirées sombres, mais elle n'avait pu rien
-trouver jusqu'à présent. Selon son calcul, la saison pluvieuse allait
-revenir dans trois semaines environ, et elle était heureuse de penser
-qu'elle ne resterait plus seule des journées entières dans la caverne.
-Elle espérait que, d'ici là, elle aurait apprivoisé le chevreau, ce qui
-augmenterait encore sa société. Au milieu de ces réflexions elle
-s'endormit enfin.
-
-Vers le matin, elle fut subitement éveillée par l'aboiement de «Petit
-ami». Elle se leva vivement et sortit de la caverne. Devant la saillie
-du roc se tenait le chien qui, par de sonores abois, semblait appeler au
-secours. Elle accourut et aperçut sous le roc le chevreau étendu avec
-une jambe cassée, d'où coulait le sang. Sans doute «Petit ami» l'avait
-surpris dans sa fuite et poursuivi jusque sur le roc, d'où il était
-tombé. Hélène releva le pauvre animal et le porta dans sa caverne, où
-elle lui prépara une couchette d'herbe fraîche; puis apportant de l'eau,
-elle lava soigneusement la plaie et la banda avec un chiffon propre.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-Pauvre chevreau!--Le traîneau.--Un Terre-Neuve attelé.--L'enclos.--Les
-nouveaux prisonniers.
-
-
-Les premiers jours, le prisonnier avait peur de sa jeune maîtresse, mais
-bientôt il en vint à ne plus craindre son approche. Même l'aspect
-menaçant de «Petit ami» ne lui causait plus de frayeur, et dès que le
-chien faisait mine de s'approcher de lui, le chevreau bondissait et
-pointait bravement ses petites cornes. Les soins empressés que lui
-donnait la jeune fille l'eurent bientôt complètement familiarisé avec
-elle: il la laissait tranquillement laver et bander sa blessure, prenait
-de ses mains les jeunes pousses, et non seulement accueillait
-gracieusement ses caresses, mais parfois même frottait son petit museau
-contre les mains d'Hélène.
-
-L'enfant ne pouvait se lasser d'admirer son gentil prisonnier; elle se
-creusa longtemps la tête pour trouver le moyen de l'apprivoiser si bien
-qu'il ne la quittât plus après sa guérison. Le tenir toujours à
-l'attache lui semblait trop cruel. Réflexion faite, Hélène résolut
-d'édifier une sorte de clôture. Tout d'abord elle pensa que des buissons
-à croissance rapide serviraient très bien à cet effet; mais elle ne put
-se souvenir d'avoir jamais vu des plantes semblables dans l'île.
-
-Enfin, son choix s'arrêta sur le bambou dont on pouvait, croyait-elle,
-faire facilement une clôture solide. Amener ces matériaux de la plage ne
-présentait pas non plus de grandes difficultés. Hélène résolut de ne pas
-remettre cet ouvrage à un autre temps, et se rendit immédiatement sur la
-rive. Là, elle coupa une centaine de perches, les unes grosses, pour les
-pieux, les autres minces, pour les traverses. Il n'y avait qu'à traîner
-les perches au lieu de leur destination.
-
-Mais après qu'elle eut apporté les premières perches, elle acquit la
-conviction que ce travail fatigant lui prendrait à peu près trois jours.
-Sans hésiter longtemps, elle se mit en devoir de construire un traîneau.
-Après quelques tentatives infructueuses, elle réussit à attacher
-plusieurs traverses entre deux grosses perches et, au bout de deux
-heures, le traîneau était prêt. Elle posa dessus une vingtaine de pieux
-et les traîna ainsi jusque chez elle. Mais le traîneau était lourd et
-elle dut s'arrêter plus d'une fois, pour reprendre haleine. «Petit ami»
-sautillait tout le temps à ses côtés en aboyant, et ne faisait que la
-déranger dans sa besogne. Arrivée devant une petite colline, elle était
-déjà sur le point de décharger la moitié de ses perches, lorsque l'idée
-lui vint que «Petit ami» pouvait bien lui être utile dans cette
-circonstance. L'ayant appelé auprès d'elle, elle passa à son collier une
-forte liane qu'elle attacha au traîneau et de cette façon, tous deux, en
-réunissant leurs efforts, réussirent à gravir la colline avec leur
-lourde charge.
-
-[Illustration: Le chevreau se laissait panser par Hélène.]
-
-Hélène fut ravie de son auxiliaire qui, sans grand effort, traînait la
-charge comme un bon cheval de trait, en râlant seulement de temps à
-autre, à cause du collier qui lui serrait la gorge. Lorsque la première
-charretée fut apportée, Hélène modifia les harnais. Pliant en quatre un
-morceau d'étoffe assez long, elle le noua sur la poitrine de son ami et
-attacha des lianes à ses extrémités. De cette façon, toute la charge
-portait non sur le cou, mais sur la poitrine du chien. Sous son nouveau
-harnais «Petit ami» marchait encore mieux qu'auparavant. Lorsqu'elle eut
-chargé encore une fois son traîneau, il le tira tout seul avec une telle
-facilité qu'elle n'eut même pas à l'aider.
-
-Vers le soir, la plus grande partie des perches était transportée, et le
-lendemain matin Hélène se mit à élever la clôture. Elle creusa des
-trous, y planta les gros pieux et les recouvrit solidement de terre. Le
-soir tombait quand ce travail fut achevé.
-
-Le lendemain, elle commença à poser les traverses, mais elle vit bientôt
-que ce travail minutieux lui demanderait plusieurs jours. Pourtant elle
-résolut de ne pas s'occuper d'autre chose avant d'avoir achevé cette
-clôture, et de ne consacrer qu'une heure ou deux à la cueillette des
-fruits.
-
-En revenant de la forêt avec les fruits, elle aperçut de loin, auprès de
-son prisonnier, une chèvre avec un autre chevreau. C'était évidemment la
-mère qui avait retrouvé son petit. Hélène se cacha derrière un arbre et
-rappela «Petit ami» auprès d'elle, pour ne pas troubler cette heureuse
-entrevue. La chèvre donnait tendrement à manger au chevreau prisonnier.
-Hélène considéra cette scène touchante en cherchant dans son esprit le
-moyen de s'emparer aussi de la mère, et enfin elle résolut de terminer
-au plus vite la clôture, espérant d'une façon quelconque y surprendre la
-chèvre et lui barrer le passage. Elle était convaincue que cette
-première visite ne serait pas la dernière. Il fallait seulement ne pas
-trop effrayer l'animal et, pour sa prochaine venue, lui préparer en
-guise d'appât la friandise préférée des chèvres, du sel.
-
-Hélène sortit de son embuscade et se dirigea lentement vers la caverne
-pour que la chèvre pût l'apercevoir à temps et s'enfuir. En effet, à
-peine la jeune fille eut-elle fait quelques pas, que la chèvre avec le
-chevreau qu'elle avait amené se jetèrent de côté et disparurent bientôt
-dans le fourré. Le petit blessé qui était attaché, bondit aussi pour les
-suivre. Hélène le calma avec ses caresses et se remit de nouveau à sa
-construction.
-
-Elle travailla ainsi sans relâche pendant quatre jours, et lorsque enfin
-la clôture fut prête, elle y laissa le chevreau en liberté.
-
-Hélène considérait son ouvrage avec un vif sentiment de satisfaction.
-Maintenant son petit pupille avait un coin où il pouvait s'ébattre et
-bondir librement. Mais la jambe du chevreau n'était pas encore tout à
-fait guérie et il boitait fortement. Hélène était ravie de posséder ce
-gentil animal qui la suivait partout comme un petit chien. Quant à
-«Petit ami,» il continuait à le traiter toujours en ennemi.
-
-Cependant Hélène remarqua que la chèvre, en son absence, rendait
-journellement visite à son petit. Le sel qu'elle laissait se trouvait
-toujours mangé.
-
-Le lendemain, en quittant comme d'habitude la caverne, la jeune fille
-enleva d'abord de la clôture deux traverses, dans le but de fournir à la
-chèvre le moyen d'entrer dans l'enceinte, attacha le chevreau tout près
-de la caverne et se cacha elle-même avec «Petit ami» dans les buissons
-du voisinage.
-
-Au bout d'une heure à peu près, sur la lisière du bois apparut la chèvre
-en compagnie de son petit.
-
-L'animal soupçonneux regarda avec inquiétude autour de lui, en reniflant
-l'air, comme s'il pressentait un malheur. Hélène retint son souffle.
-«Petit ami» était couché à côté d'elle, suivant avidement des yeux la
-chèvre, qui demeurait immobile à la même place. Quelques instants se
-passèrent dans cette attente pleine d'angoisse. Enfin la chèvre
-s'approcha avec précaution de la clôture et se mit à chercher l'entrée.
-Hélène vit, de derrière son arbre, que la chèvre se rapprochait d'elle.
-Mais tout à coup, à quelques pas de l'endroit où les traverses étaient
-enlevées, la chèvre s'arrêta et, ayant reniflé de nouveau l'air,
-s'éloigna avec effroi. Elle avait évidemment flairé la proximité
-d'Hélène et de «Petit ami,» et elle se serait sans doute enfuie dans la
-forêt si, en ce moment, le bêlement plaintif du prisonnier ne l'avait
-arrêtée. Le sentiment maternel l'emporta sur sa frayeur; le nez au vent,
-elle se rapprocha lentement de la clôture et, regardant avec inquiétude
-autour d'elle, s'arrêta devant l'entrée. De nouveaux bêlements de son
-petit la décidèrent à courir vers le chevreau, qui immédiatement se mit
-à la téter. Son exemple fut suivi par l'autre chevreau.
-
-Hélène ne voulut point empêcher la chèvre d'apaiser la faim de ses
-petits et demeura sans bouger pendant quelques instants. Puis elle
-sortit brusquement de derrière le buisson et courut vers la clôture. A
-peine la chèvre se fut-elle aperçue du danger, qu'elle se précipita vers
-l'entrée. Encore un moment et elle était en liberté; mais «Petit ami»
-lui barra à temps le chemin. Il s'élança en avant et montrant les dents,
-s'arrêta à l'entrée, tandis que l'animal effrayé se précipitait à la
-recherche d'une autre issue. Pendant ce temps, Hélène put arriver et
-remettre les traverses en place. La chèvre apeurée courait de tous les
-côtés et, ne trouvant pas de sortie, cherchait même à sauter par-dessus
-les pieux; mais tous ses efforts furent inutiles, la clôture était
-solide et trop élevée.
-
-Laissant «Petit ami» en dehors, Hélène détacha le chevreau blessé qui
-courut aussitôt auprès de sa mère. Mais la chèvre ne faisait plus
-attention aux chevreaux qui la suivaient avec des bêlements plaintifs et
-courait, comme une folle, le long de la palissade en cherchant une
-issue.
-
-[Illustration: La chèvre apparut, en compagnie de son petit.]
-
-Hélène plaça auprès de la clôture une coquille de noix de coco remplie
-d'eau, mit du sel à côté et s'assit tranquillement à l'entrée de la
-caverne pour voir ce qui se passerait. La chèvre, après avoir couru
-jusqu'à ce qu'elle fût à bout de forces, se calma enfin, laissa venir à
-elle les chevreaux et même les lécha. Plusieurs fois, elle s'approcha de
-l'eau, la flaira, mais sans oser y toucher; quant au sel, elle n'y
-prêtait nulle attention, et dès qu'Hélène faisait un mouvement, elle se
-remettait de nouveau à courir.
-
-Pour lui laisser le temps de se rassurer et de se familiariser avec son
-nouveau milieu, Hélène résolut de laisser les animaux seuls pendant
-quelques heures; elle se rendit sur la plage et ne revint que vers le
-soir. La chèvre était tranquillement couchée à l'ombre d'un arbre et les
-chevreaux folâtraient joyeusement autour d'elle. En apercevant Hélène,
-elle se leva apeurée et courut se réfugier dans le coin le plus éloigné,
-tandis que le petit chevreau apprivoisé s'approchait bravement de sa
-maîtresse et lui prenait des mains une brassée de pousses fraîches. Le
-second chevreau le suivit avec curiosité, mais il s'arrêta, craintif, à
-quelques pas de la jeune fille. Hélène caressa son pupille et, pour ne
-pas effaroucher la chèvre, rentra dans la caverne, en laissant «Petit
-ami» en dehors de la clôture.
-
-La nuit se passa tranquillement. Par moments arrivaient à l'oreille de
-la jeune fille les bêlements plaintifs de la chèvre.
-
-Le lendemain, Hélène se leva de bonne heure et son premier soin fut de
-porter à ses prisonniers de l'eau fraîche et du fourrage. La vieille
-chèvre manifestait toujours une grande appréhension à son égard, mais
-Hélène faisait semblant de ne pas la voir, et, caressant son chevreau,
-essayait en même temps d'apprivoiser aussi le petit sauvage.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-Un concert dans les airs.--Combat entre singes et fillette.--Les
-fournisseurs quadrumanes.--L'arbre à pain.
-
-
-La construction de la clôture avait pris tant de temps à la jeune fille
-que sa provision de fruits commençait à s'épuiser. Il fallait se
-remettre à la cueillette et remplir la cave vide, car la saison
-pluvieuse était proche.
-
-Appelant «Petit ami», elle se rendit dans la forêt, mais par un chemin
-autre que celui qu'elle prenait d'habitude. Là encore elle reconnut la
-même végétation variée des tropiques, avec ses gigantesques arbres
-séculaires enlacés de plantes grimpantes, les mêmes cris de singes, les
-mêmes chants d'oiseaux. Les cocotiers et les bananiers atteignaient ici
-une hauteur si inaccessible, qu'il ne fallait même pas songer à arriver
-jusqu'aux fruits qui en garnissaient les cimes.
-
-Hélène suivait cette épaisse forêt depuis une heure environ, lorsque,
-non loin d'elle, retentirent des hurlements assourdissants de singes.
-Elle appela «Petit ami» et se dirigea de ce côté. Elle n'avait pas fait
-une centaine de pas qu'elle se trouvait dans une petite clairière. Sur
-l'un des arbres qui l'entouraient, couvert de fruits énormes, était
-assise une troupe de singes, qui exécutaient un concert tellement
-effroyable, qu'on aurait cru entendre des fauves rassemblés là pour une
-lutte mortelle. D'ailleurs, dans ces hurlements sauvages, on remarquait
-pourtant une certaine consonance.
-
-Hélène s'était cachée derrière un arbre et examinait curieusement ces
-chanteurs bizarres. Brusquement toute la société qui siégeait sur
-l'arbre se tut. Mais une minute ne s'était pas écoulée, que l'un des
-chanteurs se mit de nouveau à hurler et, aussitôt après, tout le choeur
-l'accompagna avec un ensemble admirable. Ces sons rappelaient tantôt le
-grognement du cochon, tantôt le rugissement du jaguar. Ces chanteurs à
-longue barbe se tenaient sur l'arbre d'un air si posé et, en se
-regardant l'un l'autre, hurlaient à tue-tête avec une mine si sérieuse,
-qu'Hélène n'y tint plus et éclata de rire.
-
-Instantanément, les chanteurs se turent et examinèrent les nouveaux
-arrivants, mais, une minute après, ne les jugeant plus dignes de leur
-attention, ils se mirent à se régaler avec les fruits qui garnissaient
-l'arbre.
-
-Hélène comprit qu'elle voyait devant elle l'arbre à pain, dont les
-fruits forment presque la seule nourriture des habitants de la plupart
-des pays tropicaux. Cette trouvaille lui causa une vive joie: elle
-savait que la pulpe tendre et sucrée de ces énormes fruits, grillée en
-tranches épaisses, remplace parfaitement le pain. Mais il lui était
-difficile de se les procurer, l'arbre étant très haut. Il y avait, il
-est vrai, par terre quelques fruits trop mûrs, mais ils se trouvaient
-déjà gâtés. Quant à se contenter des restes jetés par les singes, Hélène
-n'en avait nullement envie.
-
-[Illustration: Ces chanteurs se tenaient sur les arbres.]
-
-Avisant un fruit qui pendait assez bas, Hélène prit une grosse branche
-et la jeta en l'air, dans l'espoir de l'abattre. Mais elle n'eut pas
-plus tôt levé la main qu'avec surprise et frayeur, elle vit tomber sur
-elle toute une avalanche de ces fruits énormes. Cela s'effectua d'une
-manière si inattendue, qu'au premier moment Hélène ne sut que résoudre.
-Mais une nouvelle grêle de projectiles la fit reculer en toute hâte. Une
-de ces balles de pain avait atteint «Petit ami» et le pauvre chien se
-jeta de côté en hurlant. Une fois hors de la portée du tir des singes,
-Hélène s'aperçut que toute la société se tenait, avec un calme parfait,
-sur l'arbre, se préparant évidemment à la régaler d'une nouvelle
-décharge.
-
-«Mais c'est un très bon moyen pour se procurer les fruits des arbres
-trop élevés! S'ils voulaient m'en jeter encore une vingtaine!...» disait
-à part soi, en riant, Hélène.
-
-Et elle lança un autre petit rameau aux singes qui, en effet,
-ripostèrent immédiatement, en la lapidant de fruits. En très peu de
-temps, elle en avait devant elle un grand tas. Hélène en prit quatre
-qu'elle emporta à la maison, mais ce fardeau se trouva être très lourd:
-chaque fruit pesait près de dix livres. Pour en rendre le transport plus
-facile, elle fabriqua à la hâte un sac, attela «Petit ami» au traîneau
-et vint ainsi chercher les autres fruits. Lorsqu'elle retourna dans la
-forêt, elle ne retrouva plus les singes sur l'arbre; ils s'étaient
-cachés quelque part.
-
-En quatre fois, Hélène put transporter les fruits chez elle et elle
-alluma tout de suite un feu pour se préparer du pain grillé à la façon
-des sauvages. Lorsque le feu eut achevé de brûler, la jeune fille coupa
-le fruit en grosses tranches et les posa sur les charbons ardents. Au
-bout de quelques instants, elles exhalaient une odeur parfumée de pain
-frais. Hélène retira du feu les tranches noircies, en enleva la croûte
-carbonisée et goûta à ce pain. Le goût en était excellent, et ne
-différait presque en rien de celui du pain de froment.
-
-L'enfant rentra une partie des fruits dans la cave, pour avoir, au moins
-dans les premiers temps, du pain frais, et laissa le reste fermenter au
-soleil. Elle se rappelait ce que son père lui avait raconté à ce sujet
-sur les sauvages, qui préparaient ainsi, avec ces fruits, une pâte
-qu'ils conservaient dans des fosses et dont ils usaient au fur et à
-mesure de leurs besoins.
-
-Cependant Hélène n'oubliait pas ses bêtes. Chaque fois qu'elle revenait
-à la maison, le chevreau apprivoisé courait joyeusement à sa rencontre,
-tandis que le petit sauvage le suivait avec curiosité. Soit qu'elle
-rentrât dans la caverne ou qu'elle en sortît, les chevreaux pétulants
-tournaient toujours autour d'elle. Les choses en vinrent là que même le
-petit sauvage commença à prendre de ses mains les pousses qu'elle lui
-offrait. La vieille chèvre s'était aussi évidemment rassurée et elle
-mangeait son fourrage; mais elle ne se laissait pas encore approcher par
-la jeune fille.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-Exploration de l'île.--Les mimosas.--«L'arbre des voyageurs.»--Les
-scarabées luisants.--Une nuit en pleine forêt vierge.--Le terre-neuve
-conducteur.
-
-
-Durant tout son séjour dans l'île, Hélène n'avait pu encore visiter le
-bord de la mer, dans la partie opposée de l'île, de l'autre côté de la
-forêt. Sachant que dans quelques jours devait commencer la saison
-pluvieuse, pendant laquelle elle ne pourrait plus sortir, elle résolut
-de se mettre en route le lendemain même.
-
-Le matin, l'enfant se leva de bonne heure; mais à peine avait-elle fait
-un pas hors de la caverne qu'elle recula, saisie d'horreur. Devant
-l'entrée même était étendu un gros serpent. Pourtant, en l'examinant
-plus attentivement, Hélène s'aperçut qu'il avait la tête broyée. Sans
-doute il avait voulu, la nuit, ramper dans la caverne et «Petit ami»
-l'avait tué. Elle se souvenait maintenant d'avoir entendu, à travers son
-sommeil, les grondements de «Petit ami.» Hélène souleva le serpent au
-bout d'un bâton, le traîna loin de la caverne et l'enfouit dans le
-sable.
-
-Après avoir donné du fourrage à ses prisonniers et caressé les
-chevreaux, Hélène prit quelques biscuits et se mit en route, accompagnée
-de «Petit ami». Au bout de deux heures de marche, elle se trouva devant
-la «Vallée des chèvres,»--c'est ainsi qu'Hélène avait surnommé la vallée
-où elle avait aperçu pour la première fois ces animaux. Cette fois elle
-était déserte. Hélène gravit la montagne opposée. De là se déroulait une
-large vue sur le pays qui s'étendait à ses pieds. Comme on respirait
-librement au milieu de cet espace découvert, après la sombre forêt!
-Au-dessus d'elle brillait un ciel d'un bleu foncé et une brise légère
-répandait une fraîcheur agréable.
-
-Hélène jeta un regard autour d'elle. En avant, à ses pieds, s'étendait
-une autre forêt vierge, derrière laquelle s'apercevait dans le lointain
-le bord de la mer et, plus loin, une immense plaine d'eau. Jamais encore
-la jeune fille ne s'était aventurée si loin. Pour atteindre le rivage,
-il fallait traverser une partie de la forêt qui s'étendait au pied de la
-montagne.
-
-Hélène se dirigea de ce côté. Là elle retrouva la même végétation
-vierge, dont l'éclatante verdure formait un contraste éclatant avec le
-feuillage sombre des géants séculaires. Chemin faisant, elle rencontra
-divers palmiers, des fougères, des bananiers et des mimosas aux feuilles
-si fines et si élégantes.
-
-Hélène cueillit en passant une fleur de mimosa: mais à peine eut-elle
-touché cette plante si délicate qu'elle se mit à replier pudiquement ses
-feuilles et ses pétales. Quelle ne fut pas sa surprise, en s'apercevant
-que les autres mimosas, même les plus éloignés du premier, avaient,
-comme s'ils s'étaient concertés, suivi son exemple et l'un après l'autre
-replié également leurs feuilles. Par la suite, Hélène eut bien des fois
-l'occasion d'observer comment cette plante sensible dépliait ses
-feuilles aux premiers rayons du soleil et les repliait vers la nuit.
-
-Hélène marcha longtemps dans la forêt. Le soleil déclinait déjà
-lorsqu'elle fit halte pour se reposer. Quand elle et «Petit ami» eurent
-apaisé leur faim, elle regarda autour d'elle, dans l'espoir de
-rencontrer à proximité un cocotier pour en boire le lait excellent.
-
-En route elle n'avait pas rencontré le moindre petit ruisseau. A une
-cinquantaine de pas d'elle se trouvait un groupe de cocotiers, mais, à
-son grand chagrin, les fruits en étaient suspendus trop haut. Elle était
-déjà sur le point de s'éloigner, lorsque son attention fut attirée par
-plusieurs beaux arbres dont les cimes étaient ornées de grandes feuilles
-de deux toises de long disposées en forme d'éventail. Hélène examinait
-curieusement ce bel arbre, en essayant de se rappeler où elle en avait
-vu le dessin.
-
-«L'arbre des voyageurs!» s'écria presque, dans sa joie, la jeune fille,
-en se souvenant que sur le navire encore elle avait lu à son père une
-description de cette espèce. Sachant que dans les grandes feuilles
-enroulées de cet arbre merveilleux s'accumule jour par jour une eau
-excellente, qui plus d'une fois avait apaisé la soif des voyageurs,
-Hélène se mit à la recherche d'un ustensile quelconque. Auprès d'elle,
-gisaient plusieurs noix de coco, brisées et à moitié pourries. Elle
-ramassa un débris de coquille, le vida soigneusement, et la tasse se
-trouva prête. Puis elle coupa une perche fine, en amincit le bout et,
-posant la tasse contre l'arbre, perça à la base le pétiole d'une
-feuille. Un jet d'eau pur et limpide jaillit d'en haut et fit déborder
-la tasse. Hélène colla avidement ses lèvres à la coquille et but avec
-délice de cette eau claire comme du cristal. Il semblait que ces
-feuilles énormes avec leurs longs pétioles servaient de filtre à ce
-réservoir créé par la nature. Ayant apaisé sa soif, Hélène donna à boire
-à «Petit ami» et se remit en marche.
-
-Lorsqu'elle eut enfin atteint le bord de la mer, le jour baissait déjà.
-Des arbres gigantesques encadraient sur une très grande étendue ce
-rivage pittoresque. Mais la mer était toujours le même désert immense se
-confondant à l'horizon avec le ciel bleu. Hélène longea le rivage dans
-l'espoir de doubler un petit promontoire qu'on apercevait là-bas. Mais
-lorsque, après une heure de marche, elle l'eut atteint, elle vit que,
-derrière le cap, le rivage s'étendait très au loin vers la droite. Aller
-de l'avant, et revenir à la maison par le côté opposé à celui qu'elle
-avait pris en partant, c'était chose impossible en un seul jour. Il en
-aurait fallu au moins deux.
-
-Hélène s'aperçut alors avec inquiétude que la nuit était prête à tomber
-et qu'il était temps de s'en retourner. A pas rapides, elle se dirigea
-vers l'endroit de la forêt d'où elle avait débouché sur la plage. En
-s'en approchant, elle fut très alarmée en voyant que le soleil avait
-déjà disparu, et qu'à l'horizon lointain s'éteignaient les dernières
-lueurs du crépuscule, tandis que derrière la forêt mystérieuse les
-ombres s'épaississaient rapidement.
-
-[Illustration: Le jour baissait déjà.]
-
-Hélène s'arrêta à la lisière: un silence sinistre régnait dans le bois.
-Une sensation pénible de peur s'empara de la jeune fille, mais, ne
-pouvant se résoudre à passer là la nuit, elle marcha vivement en avant.
-
-Elle se trouva bientôt au milieu de la plus profonde obscurité. Ces
-ténèbres impénétrables, où elle pouvait marcher sur quelque serpent,
-remplissaient d'effroi le coeur de la jeune fille.
-
-Elle était déjà sur le point de rebrousser chemin et de passer la nuit
-sur le rivage, quand elle vit tout à coup briller à travers les arbres
-de petits feux verts qu'elle connaissait bien et qui illuminaient par ci
-par là les ténèbres. A une cinquantaine de pas d'elle, un buisson entier
-brillait comme enveloppé de flammes. La vue de ces magnifiques insectes
-phosphorescents lui donna l'idée de s'en servir pour éclairer sa route.
-Elle s'approcha avec précaution du buisson illuminé, saisit deux énormes
-scarabées de trois pouces de long environ et, en tenant un dans chaque
-main, se remit bravement en marche. Pourtant cette lumière lui parut
-bientôt insuffisante: elle ne voyait pas bien où poser son pied et c'est
-pourquoi, sans y réfléchir longtemps, elle attacha les deux scarabées à
-ses pieds, puis, en ayant pris encore deux autres, elle les porta dans
-ses mains, en guise de lanternes. Maintenant la lumière était assez
-intense pour lui permettre d'apercevoir le moindre brin d'herbe à ses
-côtés. Hélène pressait le pas et marchait maintenant presque sans
-crainte dans la forêt sombre, en regardant attentivement devant elle et
-surtout sous ses pieds. Un quart d'heure se passa. Rien ne troublait le
-silence de la nuit qui l'entourait.
-
-Mais tout à coup, comme sur un signal, retentit dans la forêt le
-sifflement aigu de quelque oiseau de nuit; immédiatement après, toute la
-forêt se remplit de hurlements tellement effroyables, qu'Hélène
-tressaillit involontairement et s'arrêta. Jamais elle n'avait rien
-entendu de pareil. Il semblait que des milliers de singes-crieurs se
-réveillaient subitement pour remplir de leurs hurlements les halliers de
-la forêt. Au milieu de ces clameurs épouvantables se faisait entendre
-parfois le cri sinistre du hibou. Pour comble de terreur, Hélène
-s'aperçut qu'elle s'était égarée.
-
---«Petit ami», à la maison! A la maison, «Petit ami!» s'avisa-t-elle de
-dire au chien, se fiant à son flair.
-
-L'intelligent animal parut comprendre ce qu'on lui demandait. La tête
-basse, il revint sur ses pas et, ayant apparemment retrouvé le chemin,
-prit de côté et se mit à courir en avant. Hélène pouvait à peine le
-suivre et était obligée de le rappeler de temps en temps.
-
-Cependant le silence se fit dans la forêt, un silence que troublait seul
-le bourdonnement des scarabées et d'autres insectes qui tournoyaient
-autour de la jeune fille; Hélène s'aperçut plusieurs fois que «Petit
-ami» s'élançait en avant en aboyant, et qu'immédiatement après quelque
-chose de long remuait dans l'herbe et disparaissait dans le fourré. Elle
-était convaincue que c'étaient des serpents dont ils avaient troublé le
-repos.
-
-Mais la forêt vierge prit fin, et Hélène revit au-dessus de son front le
-ciel sombre et étoilé. Devant elle se trouvait la montagne du haut de
-laquelle, quelques heures auparavant, elle avait regardé la plage.
-
-A partir de là elle se reconnaissait. Laissant de côté la montagne et la
-vallée, la jeune fille pénétra dans l'autre forêt. Mais celle-ci lui
-était familière, puisqu'elle y était venue plus d'une fois.
-
-Elle la franchit sans encombre et se retrouva auprès du lac, derrière
-lequel on apercevait sa caverne. Le ciel était couvert de sombres
-nuages, de derrière lesquels la lune jetait, de temps en temps, des
-regards furtifs. La jeune fille posa avec précaution à terre les
-scarabées qui lui avaient rendu un service si important, et se hâta de
-revenir à la maison. Devant la clôture, les chevreaux l'accueillirent
-avec des bêlements. La vieille chèvre se tenait à l'entrée de la caverne
-et regardait tranquillement Hélène caresser ses petits. Voyant que les
-pauvres animaux n'avaient plus ni fourrage, ni eau, la jeune fille, en
-dépit de l'heure tardive, leur cueillit de l'herbe et leur apporta de
-l'eau.
-
-Malgré sa grande fatigue, elle fut longtemps à s'endormir. Elle était
-fortement préoccupée de l'idée d'une lampe dont la lueur lui permettrait
-de lire et de coudre pendant les longues soirées de la saison pluvieuse.
-Jusqu'alors elle devait se mettre au lit avec le coucher du soleil.
-Maintenant elle avait la conviction que plusieurs scarabées
-phosphorescents lui tiendraient très bien lieu d'une lampe. Ils ne
-restait plus qu'à trouver pour eux un vase transparent et commode où ils
-seraient à leur aise.
-
-Après avoir longtemps réfléchi, Hélène résolut dès le lendemain
-d'employer à cet effet une courge.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-La cueillette.--Une lampe vivante.--Le serpent et le perroquet.--Un
-prisonnier emplumé.
-
-
-Le lendemain, Hélène en se levant aperçut de gros nuages qui lui
-rappelèrent que la saison pluvieuse arrivait. Sans perdre de temps, elle
-se mit à ramasser de l'herbe et à la sécher au soleil, comme elle avait
-vu faire dans sa patrie; puis elle transporta le foin sec dans la plus
-proche caverne. En travaillant sans relâche, la jeune fille avait pu, le
-soir venu, réunir une provision considérable de fourrage pour ses
-prisonnières les chèvres. Il n'y avait plus qu'à se munir de leur
-friandise préférée, le sel, et à compléter quelque peu ses vivres à elle
-avec des dattes et d'autres fruits. Le soir même elle se rendit sur le
-bord de la mer, y ramassa un sac de sel et, l'ayant placé sur le
-traîneau, le transporta chez elle à l'aide de «Petit ami».
-
-Le même jour, elle trouva une grosse courge, en coupa le haut, en enleva
-la pulpe et y perça plusieurs petits trous pour l'entrée de l'air. Il ne
-restait plus qu'à prendre les flambeaux vivants pour avoir une lampe
-toute prête.
-
-A la nuit, Hélène se rendit sur la lisière de la forêt où elle voyait
-ordinairement une grande quantité d'insectes phosphorescents, et bientôt
-elle revint avec plusieurs gros scarabées.
-
-La lumière de cette lampe originale était si intense que la jeune fille
-y voyait assez, non seulement pour coudre, mais même pour lire. Elle
-était ravie et sautait presque de joie. Son rêve le plus cher se
-trouvait réalisé. Elle ne se préoccupait pas de la nourriture qu'elle
-aurait à fournir à sa lampe, car elle savait que les scarabées n'étaient
-pas difficiles sur le choix de leurs aliments et mangeaient, non
-seulement des fruits, mais même du pain et des débris de bois pourri.
-
-En se levant le lendemain, Hélène s'aperçut avec chagrin qu'il pleuvait
-fortement. Mais en revanche, dès qu'elle eut fait un pas hors de la
-caverne, les chevreaux accoururent au-devant d'elle. Ils eussent depuis
-longtemps sans doute pénétré dans sa caverne, si «Petit ami» n'avait pas
-été couché à l'entrée même. Hélène prit une grosse poignée de sel et
-alla vers la chèvre. Cette fois, la craintive prisonnière l'accueillit
-gracieusement. Non seulement elle la laissa s'approcher d'elle,
-mais-elle lécha même tout le sel dans sa main. Cette première velléité
-de rapprochement causa une grande joie à la jeune fille; elle vit que la
-prisonnière s'apprivoisait, et elle conçut l'espérance de pouvoir
-bientôt user de son lait.
-
-[Illustration: Le serpent allait saisir sa victime.]
-
-Cependant la pluie avait cessé et le soleil se montrait de nouveau de
-derrière les nuages. Hélène voulut profiter de cette accalmie et,
-prenant une longue perche de bambou, se rendit dans la forêt pour
-chercher des dattes et d'autres fruits. Elle était si absorbée par sa
-cueillette, qu'elle ne fit pas attention aux cris aigus d'un perroquet,
-accompagnés des aboiements de «Petit ami»; le chien jappait rageusement,
-la tête levée et les pattes de devant appuyées contre un tronc d'arbre.
-Ayant enfin remarqué cette agitation insolite de «Petit ami», Hélène se
-hâta de s'approcher et vit sur une grosse branche un serpent brillant,
-qui fixait de ses yeux immobiles un petit et très gentil kakatoës:
-celui-ci, les ailes étendues, manifestait par des cris perçants son
-effroi du danger qui le menaçait.
-
-Le serpent était déjà prêt à saisir sa victime, lorsque Hélène lui porta
-vivement un coup sur la tête, en frôlant par mégarde le perroquet
-lui-même qui tomba à ses pieds. Sans s'en apercevoir, elle porta un
-second coup au serpent, et cette fois si bien asséné, que le reptile
-demeura immobile, suspendu à la branche, semblable à une corde qu'on
-aurait lancée par-dessus. C'est alors seulement qu'Hélène remarqua à ses
-pieds le perroquet. «Petit ami» se tenait à côté, sans détacher ses yeux
-de lui, prêt, évidemment, à le saisir à la moindre tentative de fuite,
-tandis que le petit oiseau, les ailes étendues et le bec ouvert, se
-préparait résolûment à la défense.
-
-Profitant d'un moment favorable, la jeune fille saisit le perroquet.
-Mais celui-ci, se voyant pris, se mit à la griffer et lui mordit le
-doigt jusqu'au sang. Hélène était si contente de sa prise, qu'au premier
-moment elle ne sentit même pas la douleur de sa morsure. Un autre de ses
-plus vifs désirs était réalisé: elle possédait maintenant un perroquet,
-auquel elle pouvait apprendre à parler. Mais le prisonnier emplumé
-continuait à se débattre et à mordre les mains de la jeune fille, de
-sorte qu'elle fut obligé de le mettre dans un sac et de le porter
-vivement à sa caverne, où elle l'attacha par le pied.
-
-Hélène retourna dans la forêt pour la cueillette des fruits, et s'y
-livra avec tant de zèle qu'elle ne s'aperçut pas que des nuages orageux
-s'étaient peu à peu amoncelés au-dessus de la vallée. Mais un éclair
-brilla et des roulements de tonnerre retentirent. La jeune fille avait à
-peine regagné son logis, qu'une pluie torrentielle se mit à tomber.
-
-La saison pluvieuse commençait. Mais elle trouva la jeune fille en
-mesure de satisfaire à ses propres besoins et à ceux de ses animaux.
-Elle n'avait qu'à aller chaque jour chercher de l'eau au bord du lac; le
-reste du temps, elle pouvait parfaitement le passer chez elle. Elle
-avait maintenant, il est vrai, moins à travailler, encore ne
-pouvait-elle rester inactive. Ses vêtements étaient complètement usés et
-il fallait en confectionner de neufs. En outre, les soins à donner aux
-chèvres devaient lui réclamer aussi pas mal de temps. Quant aux soirées,
-elle voulut les consacrer au repos et les passer à lire, à la lueur de
-sa nouvelle lampe, les livres laissés par le malheureux Français.
-
-Quand, le jour suivant, Hélène jeta un regard au dehors, il pleuvait à
-verse. Elle tira du coffre le ballot d'étoffe et se mit à en découper
-des vêtements.
-
-Vers midi, la pluie cessa et le ciel se rasséréna quelque peu. Hélène se
-hâta de s'approvisionner d'eau fraîche pour elle et ses animaux. Après
-avoir donné du fourrage à ses chevreaux, elle tendit à la mère une main
-remplie de sel, et se mit à la flatter et à la caresser avec l'autre. A
-la grande joie de la jeune fille, la chèvre non seulement accueillit
-avec calme ses caresses, mais elle lui permit même de la traire un peu.
-Avec quel plaisir Hélène goûta de ce bon lait! Elle avait l'habitude,
-dans sa patrie, d'en boire beaucoup et elle souffrait depuis longtemps
-d'en être privée. Après avoir encore caressé ses chevreaux, elle les
-amena dans sa caverne. Ainsi, dans un court espace de temps, Hélène
-avait réussi à apprivoiser non seulement les chevreaux, mais même la
-vieille chèvre.
-
-Lorsque l'averse recommença, Hélène prit place près du seuil et se remit
-de nouveau à son ouvrage. «Petit ami» s'étendit à ses pieds. D'abord,
-les chèvres le considéraient avec hostilité, mais voyant qu'il ne leur
-accordait pas la moindre attention, elles se calmèrent. Les chevreaux se
-mirent à jouer avec insouciance et la chèvre se coucha paisiblement
-auprès de la jeune fille. Hélène vit avec plaisir que tous ses amis
-commençaient à s'habituer les uns aux autres. Seul, le perroquet
-continuait à témoigner de l'animosité envers tous. Hélène résolut de ne
-lui donner à manger que de ses mains et de le tenir attaché, espérant
-ainsi l'apprivoiser plus vite et lui apprendre à parler.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-Cloîtrée!--Un élève qui fait des progrès.
-
-
-Une longue série de journées tristes et uniformes s'ensuivit. La pluie
-continuait à tomber presque sans interruption. Dans les courts
-intervalles qu'elle laissait, Hélène n'avait que le temps de courir
-chercher de l'eau et elle était obligée de passer le reste de la journée
-dans sa grotte; mais elle s'efforçait de l'employer utilement.
-
-D'ordinaire, elle distribuait son temps de la façon suivante. Le matin,
-elle se levait de bonne heure, se débarbouillait et allait porter du
-fourrage frais et de l'eau à ses chèvres. Puis, elle trayait la mère,
-allumait un feu, sur lequel elle grillait quelques tranches de pain pour
-elle et «Petit ami» et déjeunait avec du lait, du pain et des fruits
-secs. Pendant ce temps, son prisonnier emplumé s'était tellement
-familiarisé avec sa jeune maîtresse, que non seulement il l'accueillait
-par des cris joyeux, mais se perchait volontiers sur son doigt ou sur
-son épaule. En prenant de ses mains les dattes sèches, son mets de
-prédilection, le perroquet semblait écouter chaque mot de la jeune fille
-avec une attention soutenue. Puis Hélène se mettait à coudre des
-vêtements et à confectionner des chaussures, les siennes s'étant, dans
-les derniers temps, complètement usées. Hélène, avait déjà pensé à cette
-partie de sa toilette, avant l'arrivée de la saison pluvieuse, et fait
-provision d'écorces solides d'un des arbres de la vallée; et elle
-commença maintenant à s'en préparer des sandales. Cette chaussure était
-très peu compliquée. Après avoir bien poli un côté du gros morceau
-d'écorce, qui servait de semelle, la jeune fille en arrondissait les
-bords et passait par les trous qu'elle y avait percés des filaments
-d'une plante grimpante flexible. Mais cette chaussure était aussi très
-peu solide et s'usait en quelques jours. C'est pourquoi Hélène en
-confectionna une dizaine de paires; elle devint à la longue si habile
-que ses sandales, malgré leur simplicité, n'étaient pas dépourvues d'une
-certaine élégance.
-
-Tout en travaillant, elle causait souvent avec son «Joli»,--ainsi
-avait-elle nommé le perroquet,--qu'elle tenait toujours attaché à côté
-d'elle, ou bien se divertissait à regarder les gambades amusantes des
-chevreaux qui, dans l'ardeur de leurs jeux, sortaient parfois de la
-caverne, malgré la pluie, mais pour rentrer aussitôt, tandis que la
-vieille chèvre demeurait paisiblement étendue à côté d'elle en mâchant
-le foin parfumé.
-
-Mais quoique Hélène aimât beaucoup ses petites chèvres, elle ne pouvait
-les garder la nuit auprès d'elle, parce qu'elles répandaient une odeur
-désagréable; pour ne pas les priver de leur liberté pendant la nuit,
-elle se garantit contre leurs visites nocturnes par la présence de
-«Petit ami», qu'elle faisait coucher à l'entrée de la caverne. Dans les
-premiers temps, elle entendit plus d'une fois, la nuit, ses chèvres
-s'approcher et l'appeler par leurs bêlements; mais «Petit ami», qui
-avait l'ouïe fine, les chassait en aboyant; par la suite, ces
-intelligents animaux finirent par n'arriver que le matin devant l'entrée
-de la caverne où ils éveillaient leur jeune maîtresse en bêlant.
-
-L'instruction du perroquet se poursuivait avec moins de succès. Le bel
-oiseau ne prononçait pas encore une seule parole et ne faisait entendre
-que des cris aigus.
-
-Mais une fois, de grand matin, Hélène ouït à travers son sommeil les
-bêlements des chèvres, et aussi une voix qui d'abord disait sévèrement:
-«Arrière, Petit ami!» puis, tendrement: «Ah! mes chères petites
-chèvres!» Elle fut saisie de frayeur et se leva brusquement, mais elle
-s'aperçut aussitôt que c'était son jeune élève qui répétait la phrase
-habituelle que prononçait chaque matin sa maîtresse.
-
-Depuis ce jour, le perroquet fit de tels progrès qu'il surprenait
-souvent Hélène par sa facilité de conception. Il était maintenant si
-habitué à la jeune fille qu'elle cessa de le tenir attaché. Elle n'avait
-qu'à tendre la main pour qu'il vînt immédiatement se percher sur son
-doigt, en poussant des cris de joie. Elle le tenait souvent dans cette
-position, en prononçant devant lui, lentement, des paroles auxquelles il
-prêtait une attention soutenue. En dépit de la liberté complète dont il
-jouissait, il ne songeait évidemment pas à la fuite. Il sortait parfois
-de la caverne, se perchait sur un arbre voisin, et de temps en temps
-répétait à haute voix les paroles qu'il avait apprises.
-
-Vers la fin de la saison pluvieuse, «Joli» avait retenu un grand nombre
-de phrases et il les employait, la plupart du temps, à propos. Il aimait
-surtout à causer le matin. Dès qu'Hélène se levait, derrière elle
-retentissait la voix sonore du perroquet: «Bonjour, Hélène!--Bonne nuit,
-Hélène!--Joli veut manger, petit perroquet a faim!--Petit ami!
-silence!--Ah, mes chères petites chèvres!--Bê...ê...ê...ê...!--Mon
-gentil petit perroquet!--Est-ce que les petites chèvres ont faim?--Petit
-ami veut du lolo avec du pain?--Eh bien, bravo, mon perroquet
-intelligent!» s'écriait-il sur tous les tons, en imitant la voix de sa
-maîtresse. Et quand les chevreaux se mettaient à jouer et à s'ébattre
-dans la caverne, il disait avec bonhomie: «Ah! quels polissons vous
-êtes!--Mais vous m'empêchez de travailler!--Petit perroquet veut-il des
-dattes?--Bê...ê...ê...ê...--Maintenant, il est temps de vous en aller.»
-Il continuait à voir «Petit ami» d'un mauvais oeil. En l'entendant
-aboyer, il commençait à aboyer lui-même et, en signe de colère,
-hérissait sa jolie huppe.
-
-Quand Hélène se mettait à table, tous ses compagnons se réunissaient
-autour d'elle. «Petit ami» posait humblement sa tête sur ses genoux,
-«Joli» se perchait sur son épaule droite, et la chèvre examinait
-curieusement le couvert, tandis que les chevreaux gambadaient tout
-autour avec insouciance. En mangeant, Hélène n'oubliait pas de donner de
-temps en temps à chacun d'eux quelque morceau friand. Les chèvres
-étaient particulièrement avides de pain saupoudré de sel, tandis que le
-perroquet adorait les dattes sèches et veillait rigoureusement à ce
-qu'Hélène ne fît aucun passe-droit. S'il remarquait qu'elle l'oubliait
-et donnait à manger deux fois de suite à la chèvre ou à «Petit ami», il
-se mettait à dire: «Joli veut manger», et lui becquetait doucement
-l'oreille. Si, après cela, elle ne le satisfaisait pas immédiatement, il
-criait à tue-tête: «Perroquet veut des dattes», et lui mordait l'oreille
-plus fortement. Quand il avait reçu son dû, il se calmait, tout en
-continuant pourtant sa surveillance.
-
-A la nuit tombante, Hélène emmenait les chèvres dans une autre caverne
-et se mettait à écrire son journal ou à lire à la lumière de sa lampe
-improvisée. Elle lisait avec un grand intérêt les livres de voyages et
-d'histoire naturelle.
-
-Durant ces longues soirées, elle se rappelait son père bien-aimé, qui
-lui expliquait toujours si bien et avec tant de douceur les passages peu
-intelligibles; et souvent ses pensées s'envolaient aussi au loin, vers
-sa patrie, vers sa mère!...
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-Le printemps.--Peur mal fondée.--La caverne du vieux bouc.--Une grotte
-enchantée.--Le coton.
-
-
-Trois semaines plus tard environ, Hélène s'aperçut que les accalmies
-devenaient plus fréquentes et plus longues. Toute la nature semblait
-revivre. Elle comprit que la saison pluvieuse touchait à sa fin.
-
-Au bout de quelques jours encore, en mettant le pied dehors, elle vit
-au-dessus d'elle un ciel presque sans nuages et un soleil éclatant de
-printemps. L'air était embaumé. Hélène promenait ses regards tout autour
-et n'en croyait presque pas ses yeux. Elle voyait revenir dans toute sa
-splendeur le printemps, qu'elle aimait si fort dans sa patrie. Toute la
-terre était gazonnée d'une herbe fraîche et diaprée de fleurs de toutes
-les couleurs.
-
-En s'approchant du lac, où elle allait chercher de l'eau, elle s'arrêta
-frappée de surprise. Il semblait que tous les habitants de cette île
-déserte s'y fussent donné rendez-vous à cette heure matinale. Des
-milliers de perroquets, de colibris chatoyants et d'autres oiseaux,
-d'innombrables singes de toutes sortes s'étaient réunis sur le bord du
-lac pour se rafraîchir à son eau limpide. Un bruit confus semblait
-flotter dans l'air, un bruit fait de tous ces cris, de tous ces chants,
-de tous ces bourdonnements. D'énormes papillons de toutes les nuances
-passaient en tournoyant au-dessus d'elle. Sur le lac nageaient
-joyeusement, plongeant et criant, des oiseaux aquatiques, parmi
-lesquels, lents et majestueux, glissaient les cygnes avec leurs nichées.
-Ravie, Hélène contemplait ce monde bouillonnant de vie. «Petit ami»
-restait immobile à ses côtés et examinait avec des regards avides cette
-société si nombreuse.
-
-Hélène donna un coup d'oeil à la forêt; là aussi, elle se vit plongée
-dans un torrent de parfums. Au milieu de la verdure éclatante des arbres
-et des arbrisseaux, étincelaient toutes sortes de fleurs variées. Des
-perroquets multicolores grimpaient sur les branches en poussant des cris
-joyeux. Les colibris folâtraient dans l'air et voletaient d'une branche
-à une autre. Les oiseaux gazouillaient, les insectes bruissaient, les
-singes en liesse hurlaient. Il semblait que non seulement la forêt même,
-mais tous ses habitants sortaient d'un long sommeil et se ruaient
-joyeusement à une nouvelle existence. Depuis longtemps Hélène s'enivrait
-du parfum des plantes et du chant des oiseaux, quand tout à coup
-au-dessus d'elle retentit la voix sonore d'un perroquet:
-
-«Les petites chèvres veulent manger!--Petit perroquet a faim!»
-
-Hélène aperçut son «Joli», qui, se balançant sur une branche, lui
-rappelait les devoirs qu'elle avait oubliés. En effet elle était
-tellement absorbée par la contemplation de la nature que, contre son
-habitude, elle était sortie de la maison sans avoir donné à manger à ses
-amis.
-
-Elle appela le perroquet, et quand il se fut perché sur son épaule, elle
-se hâta de revenir chez elle. Ses chèvres avaient l'air de l'attendre.
-Hélène caressa les gentils animaux, leur donna du fourrage et reprit ses
-occupations habituelles.
-
-Avec l'arrivée du printemps, elle pouvait de nouveau, sans craindre la
-pluie ou la tempête, errer des journées entières dans la forêt, se
-promener au bord de la mer et monter à son observatoire favori, où
-flottait, comme auparavant, son pavillon bleu.
-
-Munie de sa longue-vue, Hélène gravit de nouveau la haute montagne d'où
-elle était descendue si souvent avec une douloureuse déception. La jeune
-fille s'y rendait maintenant plutôt par habitude que dans l'espérance
-d'apercevoir la voile désirée.
-
-Elle examina l'horizon: comme toujours son oeil n'y découvrit pas la
-moindre tache. Après avoir assujetti la perche qui supportait le
-pavillon et que les dernières pluies avaient un peu inclinée, elle s'en
-fut sur la plage. Au-dessus du banc de sable si familier pour elle
-tournoyaient des oiseaux de mer; alarmés par «Petit ami» qui les
-poursuivait, ils remplissaient la plage de leurs cris perçants.
-
-Hélène porta ses pas vers la vallée. En passant devant un énorme rocher,
-elle vit avec surprise que «Petit ami» s'était arrêté et, comme s'il eût
-trouvé des traces quelconques, se jetait, en grondant sourdement, dans
-les buissons épais qui croissaient au bas du rocher. Il continuait à
-aboyer de loin, et comme du fond d'un souterrain. Hélène rappela à
-plusieurs reprises son chien, qui finit par débucher des buissons et
-accourut vers elle. Mais au bout d'un instant, il disparut de nouveau et
-on l'entendit encore aboyer au loin.
-
-«Qu'est-ce que cela peut bien être? se dit la jeune fille alarmée. Il y
-a là assurément quelque être vivant, autrement «Petit ami» ne gronderait
-pas pendant si longtemps. Avec cela il n'aboie pas d'un air fâché, mais
-juste comme le jour où le petit chevreau tomba du rocher.»
-
-Hélène écarta doucement les buissons et vit devant elle une entrée de
-caverne. Après être restée perplexe un instant, elle ramassa des
-branches sèches et, non sans appréhension, entra en rampant dans la
-grotte où régnaient d'épaisses ténèbres. Quelque part, non loin d'elle,
-elle entendait gronder «Petit ami». Elle tira rapidement de sa poche le
-caillou et le briquet et se préparait déjà à l'allumer, quand tout à
-coup elle vit deux yeux énormes briller dans l'obscurité et perçut
-aussitôt un soupir profond et un gémissement plaintif. Hélène
-tressaillit et faillit laisser tomber, de frayeur, le fagot et le
-briquet, mais elle surmonta sa peur et se mit à battre le briquet.
-
-En ce moment, au fond de la caverne s'exhala encore un gémissement
-profond suivi d'un murmure inintelligible.
-
---Qui est là? s'écria Hélène, remplie de terreur, convaincue qu'un homme
-s'était réfugié dans la grotte.
-
-Elle répéta sa question. Mais le même silence profond continuait à
-régner, troublé uniquement par les grondements de «Petit ami».
-
-Malgré la présence d'un défenseur aussi sûr, une sueur froide inonda le
-front de la jeune fille.
-
-«Est-il possible qu'un sauvage se soit abrité ici? pensa-t-elle. Mais
-que signifie ce gémissement? Il est probablement blessé!»
-
-Le fagot s'enflamma et Hélène aperçut avec surprise, dans un angle de la
-caverne, un énorme vieux bouc. Il était étendu par terre et, accablé de
-vieillesse, luttait évidemment contre la mort. A la vue de la jeune
-fille et de la flamme, il voulut se relever, mais ses forces le
-trahirent et il retomba de nouveau, épuisé. «Petit ami» se tenait auprès
-de lui et ne le quittait pas des yeux. Hélène eut pitié du pauvre
-animal, qui mourait probablement de faim et de soif. Elle sortit
-rapidement et, revenant tout aussi vite dans la caverne avec de l'eau et
-quelques bottes d'herbe, posa le tout devant l'animal. Le pauvre bouc
-mourait en effet de soif, et il se mit à boire avidement l'eau qu'elle
-avait apportée. En jetant un regard autour d'elle, Hélène reconnut
-qu'elle se trouvait dans une petite caverne. Mais elle aperçut, dans un
-coin éloigné, une autre ouverture étroite, à hauteur d'homme à peu près,
-qui évidemment donnait dans une seconde caverne. Là un spectacle
-merveilleux s'offrit aux yeux de la jeune fille. La grotte était vaste
-et haute. La voûte et ses parois scintillaient comme si elles eussent
-été recouvertes de pierres précieuses, et la lumière de la torche s'y
-reflétait en milliers de feux irisés. Hélène demeurait en extase. Jamais
-elle n'avait vu une telle splendeur. Le plafond de la voûte était comme
-poli et le plancher parsemé d'un sable brillant et sec. Nulle part on
-n'apercevait la moindre trace d'animaux ou d'insectes vénéneux. Tout
-était là extraordinairement sec et propre.
-
-Cette grotte si vaste avait tellement charmé Hélène qu'elle eut regret
-de ne pouvoir venir demeurer là. Son inconvénient principal consistait
-en ce que la lumière du jour ne pouvait y pénétrer. Mais en cas de
-danger, cette grotte pouvait parfaitement lui servir de refuge.
-
-Après s'être assurée que le pauvre bouc avait suffisamment de fourrage
-et d'eau, Hélène se rendit chez elle, avec l'intention d'en rapporter
-une provision fraîche le soir.
-
-Mais lorsqu'elle revint dans la caverne, le vieux bouc n'existait plus.
-Elle le traîna au dehors et, après avoir creusé une fosse non loin de
-là, enfouit l'animal.
-
-Quelques semaines se passèrent, durant lesquelles Hélène s'occupait
-activement de son ménage et de ses animaux. Lorsqu'elle avait du temps
-libre, elle se rendait dans la forêt ou sur la plage, ou bien gravissait
-la montagne. Dans l'une de ces promenades, elle cueillit des graines
-d'une plante, à laquelle elle n'avait pas d'abord prêté d'attention.
-Ayant examiné attentivement les flocons de duvet blanc qui recouvraient
-ces graines, elle reconnut le cotonnier.
-
-Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie. Son linge était en fort
-mauvais état par suite des blanchissages fréquents, et plus d'une fois
-elle avait songé avec inquiétude aux moyens de le remplacer, quand il
-serait complètement usé. Avec quelle reconnaissance elle pensa à sa
-chère mère qui lui avait appris à filer!
-
-Sans plus attendre, elle résolut de tenter un essai le jour même et
-cueillit à cet effet plusieurs branches de cotonnier. Le soir, à la
-lueur de la lampe, elle enleva le duvet qui recouvrait les graines,
-l'éplucha, le peigna et se mit à le filer à l'aide d'un petit bâton
-pointu qui lui tenait lieu de fuseau. Comme ce travail lui était
-familier, elle parvint à fabriquer des fils minces, égaux et solides.
-Elle résolut de consacrer à cette besogne une heure par jour et
-d'employer la future saison pluvieuse à la confection de son linge.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-Une araignée extraordinaire.--Les écrevisses géantes.--Victoria
-regia.--Les jaillisseurs.--L'apparition du Brocken.--Le journal d'une
-fillette.
-
-
-Depuis longtemps, Hélène nourrissait le projet de faire le tour de
-l'île, pour achever la connaissance de son royaume. Sachant que cette
-exploration lui prendrait au moins deux jours, elle approvisionna, dès
-la veille, ses chèvres de fourrage et de sel.
-
-Le lendemain, elle se leva dès l'aube, prit pour deux jours de pain et
-de dattes sèches et, accompagné de son inséparable «Petit ami», se
-rendit dans la forêt par le même chemin qu'elle avait pris trois mois
-auparavant pour revenir la nuit, avec les scarabées phosphorescents.
-
-La matinée était splendide. Pas un nuage dans le ciel. Hélène traversa
-la forêt et la Vallée des Chèvres et gravit le versant opposé. Partout
-ses regards rencontraient de grands bois, coupés de petites clairières à
-la verdure fraîche et veloutée.
-
-Elle descendit la montagne et fit halte auprès d'un petit ruisseau pour
-se réconforter avec un déjeuner frugal. A ses pieds était couché «Petit
-ami», qui suivait curieusement du regard les petits oiseaux voltigeant
-au-dessus de la jeune fille.
-
-Tout à coup Hélène vit, à deux pas d'elle, la terre remuer, et une sorte
-de petit couvercle se souleva, d'où émergea une petite araignée.
-
-La jeune fille retint son souffle, sans détacher son regard de ce point.
-Mais l'araignée s'était évidemment aperçue d'un voisinage dangereux;
-elle disparut rapidement et le couvercle de terre retomba sur elle. Ce
-couvercle s'harmonisait si bien avec la couleur du sol que, si Hélène ne
-l'avait pas vu s'ouvrir, elle ne l'aurait jamais remarqué.
-
-Elle essaya de le soulever, mais elle sentit tout de suite que l'animal
-le retenait en dedans. En jetant un regard par dessous, elle vit que
-l'araignée avait saisi avec ses pattes de devant le couvercle recouvert
-d'une toile soyeuse et, avec les autres, s'arcboutait contre les parois
-de sa fosse. Quand Hélène l'ouvrit, l'araignée disparut vivement dans la
-profondeur du trou. Cet insecte intéressa fortement la jeune fille et
-elle résolut d'en explorer l'habitation. Ayant saisi légèrement les
-bords, elle fut très surprise de retirer du trou tout le nid qui avait
-l'aspect d'un sac transparent, au fond duquel était couchée l'araignée.
-Ce sac ressemblait à un bas et était tissé d'une toile solide et
-soyeuse. Après avoir admiré le logis de l'insecte, construit avec tant
-d'art, la jeune fille le replaça avec précaution dans le trou.
-
-Lorsqu'elle eut enfin atteint le rivage, le soleil était déjà haut dans
-le ciel. Elle se dirigea vers le promontoire, où elle était déjà venue
-une fois, en s'efforçant de se tenir tout le temps à l'ombre.
-
-Au delà du promontoire se trouvait une langue de sable, qui s'avançait
-au loin dans la mer. Pour ne pas faire un trop grand détour, Hélène
-résolut de suivre la forêt en ligne droite et d'arriver ainsi à la plage
-qui s'étendait au delà. Mais à peine avait-elle parcouru une centaine de
-pas, qu'elle s'arrêta, frappée de surprise: devant elle, sous un groupe
-de cocotiers, rampaient d'énormes écrevisses, d'une longueur de 0m,80.
-Les unes tenaient dans leurs pinces immenses des noix de coco et, les
-frappant contre une pierre, les brisaient et en mangeaient le contenu.
-D'autres enfonçaient simplement la pointe de la pince dans la petite
-cavité qui est à la base de la noix et l'ouvraient de cette façon.
-Jamais Hélène n'avait vu d'écrevisses d'une taille aussi gigantesque,
-vivant non dans l'eau, mais sur la terre. Elle remarqua que
-quelques-unes d'entre elles entraient à reculons dans leurs trous
-creusés sous les racines d'arbres séculaires.
-
-Mais quelques-uns de ces géants à carapace brune, s'étant évidemment
-aperçus de la présence des nouveaux arrivés, se dirigèrent lentement
-vers eux. «Petit ami» s'élança à leur rencontre, mais Hélène le rappela
-et s'éloigna rapidement, fuyant le voisinage dangereux des écrevisses
-géantes.
-
-Longtemps, elle suivit cette forêt vierge. Les rayons obliques du soleil
-qui y pénétraient annonçaient le soir. Craignant d'avoir à passer la
-nuit dans la forêt sombre, elle pressa le pas, dans l'espoir d'atteindre
-encore de jour quelque clairière.
-
-Là-bas apparut, à travers les arbres, le ciel bleu. Hélène se dirigea de
-ce côté et se trouva bientôt au bord d'un petit lac, dont les eaux
-tranquilles étaient couvertes de plantes aquatiques d'une grosseur
-extraordinaire. Au milieu de feuilles gigantesque apparaissaient
-d'énormes fleurs violettes, blanches et jaunes, qui répandaient un
-parfum délicieux. La beauté et la majesté de ces plantes, dans
-lesquelles elle reconnut immédiatement la «Victoria regia», frappèrent
-d'admiration la jeune fille. Les feuilles, qui ressemblaient à un plat
-démesuré, avaient une longueur d'une toise environ et, légèrement
-recourbées sur leurs bords, étaient soutenues par un pétiole très fort.
-Le dessus était d'un vert éclatant, tandis que la partie inférieure
-avait un reflet rouge. Au loin on apercevait sur une de ces feuilles
-magnifiques un oiseau qui s'y promenait en cherchant des insectes.
-
-Hélène résolut de passer la nuit au bord de ce lac et vivement ramassa
-des brindilles pour griller du pain. Lorsque le feu flamba, elle
-s'achemina de nouveau vers la plante magnifique pour en admirer encore
-la beauté, mais la plupart des fleurs avaient déjà replié leurs pétales
-et quelques-unes même avaient disparu sous l'eau. En les examinant avec
-plus d'attention, elle s'aperçut que peu à peu, toutes les autres fleurs
-se fermaient et l'une après l'autre s'enfonçaient dans le lac.
-
-Après avoir apaisé sa faim et donné à manger à son compagnon fidèle,
-Hélène s'endormit bientôt d'un profond sommeil. Elle savait que «Petit
-ami» garderait jalousement son repos et ne laisserait s'approcher d'elle
-ni un serpent, ni aucun autre animal.
-
-Le matin, elle se leva avec le soleil et la première chose qui frappa
-ses regards, ce furent les splendides fleurs de «Victoria regia» qui,
-émergeant de nouveau sur la surface du lac, l'une après l'autre,
-dépliaient leurs pétales.
-
-En même temps son attention fut attirée par plusieurs petits poissons,
-qui évoluaient tranquillement tout près du bord. Leur dos bleu foncé
-était rayé de bandes argentées et bleu clair qui s'irisaient au soleil.
-Ils pouvaient rivaliser par l'éclat de leurs couleurs avec les oiseaux
-et les insectes les plus brillants. Mais voici qu'un de ces poissons
-aperçut une petite mouche, qui s'était posée sur une plante suspendue
-au-dessus de l'eau: il s'approcha vivement d'elle et, soudain, à une
-distance d'une toise, lui lança quelques gouttes d'eau. Le coup avait
-été dirigé avec tant de justesse, que la mouche tomba immédiatement à
-l'eau, où elle fut avalée par le petit poisson. A cette manoeuvre,
-Hélène reconnut que ces petits poissons appartenaient au genre des
-«jaillisseurs».
-
-Après avoir éteint le feu, elle s'achemina courageusement en avant avec
-son fidèle «Petit ami». Elle rencontrait, de-ci, de-là, des plantes et
-des arbres inconnus, mais elle ne s'arrêtait pas, voulant être de retour
-chez elle au moins vers le soir.
-
-Bientôt elle se trouva sur la lisière d'un bois devant une montagne
-haute et escarpée. La matinée était d'une sérénité délicieuse. Aucune
-brise ne soufflait. A grand'peine Hélène gravit le versant et, tout
-essoufflée, s'arrêta au sommet. Le ciel était parfaitement pur;
-seulement en bas, près du bord, flottait une sorte de brouillard à demi
-transparent. Une vue magnifique se déroulait sur tout le pays avoisinant
-et sur la mer. Là-bas, au milieu des forêts séculaires qui s'étendaient
-sur un grand espace, scintillaient par endroits de petits lacs et des
-ruisseaux qui, semblables à des fils d'argent, serpentaient parmi la
-verdure fraîche des clairières et des forêts.
-
-Tout à coup Hélène faillit crier de peur. Sur le ciel absolument limpide
-se dessinait une silhouette gigantesque de femme, auprès de laquelle se
-tenait un énorme animal. L'apparition mystérieuse planait dans l'air et,
-semblable à un fantôme, s'élevait au-dessus de la montagne. Hélène,
-terrifiée, fit un pas en arrière, mais à sa vive surprise, la géante
-effectua le même mouvement. Revenue de son étonnement et de sa frayeur,
-Hélène se mit à observer curieusement comment cette image colossale
-imitait tous ses gestes: qu'elle levât ou abaissât un bras, qu'elle
-étendît les deux, la géante exécutait les mêmes mouvements. Hélène se
-ressouvint de tout ce qu'elle avait lu ou entendu dire des mirages et
-des phénomènes semblables à celui qui se passait devant elle, et se
-rappela que son père lui avait fait le récit d'une apparition semblable,
-qu'il avait vue en Allemagne, sur la montagne du Brocken. En se
-remémorant les paroles de son père, elle s'aperçut alors qu'elle-même
-tournait le dos au soleil et que la silhouette colossale se trouvait
-au-dessus du léger brouillard qui flottait sur le rivage, et que, par
-suite, c'était sa propre ombre qui se réflétait si extraordinairement
-dans l'air à côté de celle de son chien. Bientôt le brouillard se
-dissipa et l'apparition s'évanouit.
-
-[Illustration: L'apparition mystérieuse planait dans l'air.]
-
-Une fois au bas de la montagne, Hélène s'arrêta à la lisière du bois et
-alluma de nouveau un feu pour griller des tranches de pain; mais à ce
-moment elle s'aperçut que «Petit ami» se tenait devant un arbre qui lui
-était inconnu et léchait avidement la liqueur blanchâtre qui en
-découlait. Voyant avec quelles délices son ami se régalait de cette
-liqueur, Hélène fit d'un autre côté une incision sur le tronc, d'où se
-mit immédiatement à dégoutter une liqueur épaisse, douce et parfumée,
-dont la saveur ne différait presque pas de celle du lait de vache.
-Hélène en remplit une coquille de noix de coco et but avec plaisir cette
-boisson agréable et rafraîchissante, quoique un peu visqueuse. Elle
-devina aussitôt que c'était l'arbre à lait, dont la sève nourrit des
-provinces entières. «Petit ami» trouva cette sève tellement à son goût
-qu'il en savoura plusieurs coquilles que lui avait remplies sa
-maîtresse.
-
-Durant son voyage, Hélène put se convaincre, autant que le lui
-permettait sa longue-vue, qu'il n'existait aucune autre terre à
-proximité de son île. L'île était inhabitée.
-
-En dehors du canton où elle s'était établie, on n'apercevait aucune
-trace de l'homme.
-
-Ce fut seulement vers le soir, lorsque le soleil était à son déclin,
-qu'Hélène atteignit sa vallée.
-
---Bonjour, Hélène! Petit perroquet a faim.
-
-C'était «Joli» qui la saluait ainsi de son cri familier; et un instant
-après son ami emplumé se perchait sur son épaule et, de joie, lui
-becquetait l'oreille et les cheveux.
-
-Devant l'enclos, les petites chèvres coururent à sa rencontre en bêlant
-tendrement.
-
-Cependant le soleil s'était couché. Ses derniers rayons s'éteignirent et
-l'obscurité s'épaissit rapidement autour de la vallée où régnait le
-calme et la paix.
-
-Hélène entra dans la caverne, l'éclaira avec sa lampe et, fatiguée, se
-laissa tomber sur un banc de gazon. Jamais encore elle n'avait si
-profondément senti son isolement. Il lui semblait même qu'elle avait
-désappris de parler et une angoisse l'envahit, un désir intense de se
-retrouver de nouveau dans la société des hommes et d'entendre une voix
-humaine.
-
-Depuis ce moment, l'idée de la patrie ne la quittait plus. Chaque jour,
-matin et soir, elle gravissait la montagne, et chaque fois s'en
-retournait plus triste.
-
-Voulant laisser après elle un souvenir dans l'île, et dans la vague
-espérance de pouvoir un jour, dans sa patrie, rappeler à sa mémoire tout
-ce qu'elle y avait enduré, elle avait résolu de suivre l'exemple du
-malheureux Français et d'écrire son journal.
-
-Elle employait les heures du matin aux occupations ordinaires de ménage
-et consacrait celles de l'après-midi aux promenades et à la lecture.
-Entre temps, elle écrivait dans son journal tout ce qui lui était arrivé
-depuis qu'elle avait quitté sa ville natale.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-La voile désirée.--Les marins.--Les préparatifs de départ.--La
-séparation.--Encore sur l'Océan.--Au pays natal!
-
-
-Deux autres mois s'écoulèrent. Un soir, avant le coucher du soleil,
-Hélène, selon son habitude, monta à son observatoire et braqua sa
-lunette sur l'horizon lointain. Tout à coup elle tressaillit et faillit
-laisser tomber la longue-vue.
-
---Oh!... une voile! s'écria-t-elle dans un élan d'allégresse.
-
-Au loin s'apercevait en effet un point blanc. Hélène sentit ses mains
-trembler et sa vue se troubler. Maîtrisant son émotion, elle regarda de
-nouveau dans sa lunette. Son coeur palpitait à grands coups, et ses
-tempes battaient fièvreusement. Elle revit de nouveau le même point
-blanc qui paraissait immobile. Longtemps elle s'efforça de reconnaître
-dans ce point un navire. Il lui semblait même que ce point s'éloignait,
-s'évanouissait. Mais immédiatement après, elle le revoyait de nouveau.
-
-«Est-il possible que ce soit un navire? se demandait-elle? Non, je suis
-folle, je me trompe... Si pourtant?...»
-
-A cette idée son coeur se mit à battre avec une telle violence, qu'elle
-porta involontairement la main à sa poitrine.
-
-Mais le soleil commençait à décliner sur l'horizon, et ses derniers
-rayons s'éteignirent dans le lointain. Hélène ne se décidait pas à
-revenir dans sa caverne.
-
-«Et si c'est un navire, et qu'il s'en aille dans une autre direction
-pendant la nuit?... pensa-t-elle, tandis qu'un frisson glacé parcourait
-son corps. Non, je vais tout de suite allumer un feu, et je leur ferai
-savoir ainsi que quelqu'un a ici besoin de leur secours»!
-
-Avec une hâte fébrile, elle ramassa des brindilles qu'elle alluma
-rapidement. La mer était depuis longtemps noyée dans les ténèbres, mais
-elle continuait toujours à entretenir le feu. Il flambait avec un tel
-éclat, qu'on devait l'apercevoir même à la distance où se trouvait le
-navire. Avec un espoir mêlé de crainte, Hélène écoutait si un coup de
-canon n'allait pas retentir, en signe que le feu avait été aperçu. Mais
-ce fut en vain. La mer, enveloppée d'obscurité, restait silencieuse et
-seul le bruit léger des vagues qui se brisaient contre le rivage,
-troublait le silence qui régnait autour d'elle. Elle resta longtemps sur
-la montagne dans cette attente douloureuse, puis accablée de fatigue,
-elle revint dans la caverne. Mais elle ne put fermer les yeux. Des idées
-plus alarmantes les unes que les autres se succédaient sans cesse dans
-son esprit: tantôt il lui semblait que le feu s'était éteint et que le
-navire, ne le voyant plus, s'éloignait pour jamais, tantôt elle croyait
-le voir se briser contre les écueils qui entouraient l'île.
-
-Ces idées bouleversaient tellement la jeune fille, qu'elle n'y tint plus
-et se précipita hors de la caverne. Il commençait à faire jour. Sans
-reprendre haleine, elle gravit la montagne et faillit s'évanouir de joie
-et de bonheur. Les premiers rayons du soleil éclairèrent un grand navire
-qui s'approchait de l'île toutes voiles dehors. Muette d'extase, elle
-contemplait cette apparition miraculeuse, les yeux remplis de larmes, de
-larmes d'allégresse...
-
-Cependant le navire s'arrêta à un mille de la côte et, quelques minutes
-plus tard, un canot s'en détacha qui se dirigea vers la grève.
-
-Hélène était tellement émue, qu'elle eut à peine la force de descendre
-sur le rivage pour aller à la rencontre du canot. Un vague sentiment de
-crainte à l'égard de ces inconnus se glissa dans son âme et elle dut
-recueillir toute son énergie pour ne pas s'enfuir dans sa caverne.
-
-[Illustration: Un navire s'approchait de l'île.]
-
-Le premier qui sauta du canot fut un marin à forte carrure, frisant la
-cinquantaine, à la physionomie rude et sévère, évidemment le chef des
-matelots.
-
---Qui êtes-vous? fit-il en s'adressant à Hélène en anglais?
-
-La jeune tille s'était à ce point déshabituée de la vue d'êtres humains,
-qu'elle perdit complètement la tête à cette simple question et ne put
-prononcer un seul mot.
-
---Dites-moi, mademoiselle, comment vous trouvez-vous ici? Êtes-vous
-seule dans cette île? répéta doucement le rude marin, tandis que les
-matelots qui l'accompagnaient entouraient Hélène avec curiosité.
-
-Mais la vue d'un si grand nombre d'hommes intimidait la jeune fille, et
-elle put à peine murmurer en réponse quelques paroles inintelligibles.
-
---Eh, maître! cria le capitaine à l'un des hommes qui l'accompagnaient.
-A l'oeuvre! Donnez des ordres pour qu'on remplisse les tonnes d'eau.
-
-Sur un signe du maître d'équipage, tous les matelots se dirigèrent vers
-le canot, où se trouvaient plusieurs tonnes vides.
-
---Eh bien, mademoiselle, voulez-vous bien me dire maintenant si vous
-êtes seule dans cette île et comment vous y êtes venue?
-
-La voix douce du marin donna du courage à la jeune fille. En quelques
-mots, elle lui conta son histoire simple et douloureuse et finit par le
-prier timidement de l'emmener avec lui et de la rapatrier.
-
-[Illustration: La voix douce du marin donna du courage à la jeune
-fille.]
-
---Soyez tranquille, mon enfant, fit le capitaine en lui frappant
-doucement sur l'épaule. Je vous aiderai à revenir dans votre patrie. Par
-mon entremise, le sort vous délivre de cette captivité! La dernière
-tempête a entraîné notre navire loin de notre route directe et balayé du
-pont presque tous les tonneaux d'eau douce. En apercevant cette petite
-île qui ne se trouve même pas marquée sur la carte marine, j'ai dirigé
-de ce côté mon navire pour l'approvisionner d'eau, et le feu que vous
-avez allumé cette nuit m'a aidé à me guider. Et maintenant, ma chère
-fillette, faites vos préparatifs de départ. Je vois que mes matelots
-terminent leur besogne. Dans une heure, nous levons l'ancre.
-
---Est-ce que vous voudrez bien me permettre d'emmener avec moi «Petit
-ami», «Joli» et mes chèvres? demanda timidement Hélène.
-
---Vous pouvez emmener «Petit ami» et «Joli», mais je vous conseille de
-laisser ici vos chèvres: elles ne supporteraient pas un aussi long
-voyage. Montrez-moi maintenant votre habitation.
-
-Le capitaine donna ordre à l'un de ses matelots de le suivre et se
-rendit avec la jeune fille dans sa caverne.
-
-«Joli» vola de loin à la rencontre de sa maîtresse, tandis que les
-chèvres l'attendaient devant la clôture en bêlant.
-
-Le vieux marin fut très étonné à la vue du ménage d'Hélène, si bien
-organisé et où régnait un ordre et une propreté exemplaires.
-
---Comme il fait bon ici! quel pays bienheureux! s'écria-t-il en
-promenant ses regards sur la colline verdoyante, le lac cristallin et le
-bois luxuriant. Je porterai cette île sur la carte et je conseillerai
-aux émigrants de venir habiter ici. Chez eux ils souffrent du manque
-d'ouvrage et s'en vont par centaines en Amérique, où il devient aussi
-très difficile de gagner son pain quotidien, tandis que, avec de petites
-ressources et relativement très peu de travail, ils peuvent, dans un
-court espace de temps, transformer cette île en un grenier d'abondance,
-qui assurera à tout jamais leur existence... Mais il est temps de nous
-mettre en route. Je retourne sur le navire et vous, mademoiselle, donnez
-vos effets au matelot, il vous aidera à les porter jusqu'au canot. Ne
-tardez pas; tâchez de vous trouver dans une heure sur le rivage où vous
-attendra une embarcation.
-
-A ces mots, le capitaine s'éloigna.
-
-Hélène recueillit soigneusement son journal, emballa le peu d'effets
-qu'elle possédait et expédia le tout sur le rivage avec le matelot en
-lui disant qu'elle allait bientôt le rejoindre.
-
-Tristes furent ces préparatifs et profondément pénibles ses adieux à ces
-lieux chéris où tout lui rappelait si vivement son père. Après avoir
-embrassé à plusieurs reprises ses chèvres, elle ouvrit la clôture et
-leur rendit la liberté. Mais les animaux aimants ne voulaient pas la
-quitter et la suivaient partout. Pour la dernière fois, elle visita, en
-compagnie de ses favorites, ces sites si familiers et gravit la haute
-montagne de l'autre côté de laquelle, semblables à des sentinelles
-silencieuses, se dressaient les sombres cyprès, qui abritaient sous leur
-ombrage les cendres vénérées de son père. Les yeux inondés de larmes,
-elle tomba à genoux et, disant un dernier adieu à cet endroit sacré,
-elle descendit, le coeur gros, sur la grève où l'attendait le canot.
-
-Après avoir, pour la dernière fois, caressé ses chèvres, elle s'embarqua
-dans le canot, où elle fut aussitôt suivie par «Petit ami». «Joli» était
-perché sur son bras. Le canot démarra et se dirigea rapidement vers le
-navire. Hélène regardait avec tristesse ses chèvres qui saluaient son
-départ de bêlements plaintifs.
-
-Elle fut accueillie sur le navire par le capitaine et sa femme, une
-personne d'un certain âge dont la physionomie respirait la bonté.
-
---Eh bien, voilà la jeune fille dont je viens de te parler! fit-il d'un
-ton badin, en présentant Hélène à sa femme.
-
-La bonne dame lui sourit affectueusement et l'emmena dans sa cabine.
-
-Là, tout en lui cherchant un costume plus convenable et des chaussures
-neuves, afin de remplacer ses vêtements usés et ses sandales incommodes,
-elle la pria de lui conter en détail sa vie dans cette île déserte. Avec
-un intérêt profond, elle écouta le récit douloureux de la jeune fille,
-dont les yeux, au souvenir de son père, se mouillèrent plus d'une fois.
-
-Lorsqu'elle eut terminé son récit, la femme du capitaine l'embrassa avec
-effusion et s'efforça de calmer sa douleur en lui prodiguant des paroles
-de réconfort et d'encouragement. Cette sollicitude maternelle et cette
-chaude consolation touchèrent profondément Hélène. Dans un élan de
-reconnaissance, elle embrassa sa mère adoptive et se serra avec
-confiance contre son coeur.
-
---Et maintenant, mon enfant, dit l'excellente dame, j'ai à m'occuper de
-mon ménage. Vous pouvez vous promener, en attendant, sur le pont ou bien
-vous occuper à quelque chose ici. Voilà la chambre qui vous est
-destinée, ajouta-t-elle, en indiquant une porte entr'ouverte qui menait
-dans une petite cabine gentille et proprette.
-
- * * * * *
-
-Cependant le navire avait levé l'ancre et, toutes voiles dehors,
-s'éloignait de l'île. Lorsque Hélène monta sur le pont, elle n'aperçut,
-dans le lointain, qu'une mince bande de terre qui bientôt disparut à son
-tour hors de vue.
-
-Elle se retrouvait de nouveau sur cet océan immense et perfide qui avait
-failli la séparer à tout jamais de sa patrie et de sa mère bien-aimée,
-et qui maintenant la séparait pour toujours du coin de terre où son père
-dormait son dernier sommeil.
-
-Elle se transportait par la pensée dans son pays natal où, à l'extrémité
-de la ville, au milieu d'un jardin fleuri, s'élevait une petite maison
-proprette, sous le toit de laquelle elle avait passé les années
-insouciantes de son enfance. Puis elle se remémorait les belles années
-d'école, les devoirs préparés en compagnie d'amies aimantes, les jeux si
-gais à l'air froid et piquant, les courses en traîneaux, le patinage,
-etc. Puis, elle se rappelait la maladie de son père, leur départ, et des
-larmes roulaient sur ses joues.
-
---Eh bien, pourquoi cette rêverie, mademoiselle? lui dit le capitaine en
-interrompant le cours de ses sombres pensées. Si le temps continue à
-nous être aussi favorable, et que nous n'ayons pas à combattre contre
-les vents contraires, dans cinq semaines nous serons chez nous.
-
-Quelques jours plus tard, un matin, se dessinèrent au loin les contours
-familiers du cap de Bonne-Espérance.
-
-Pendant la route, Hélène passait presque tout le temps sur le pont, sa
-lunette à la main. Ses amis, «Petit ami» et «Joli», devinrent bientôt
-les favoris de tout l'équipage; le dernier surtout amusait tout le monde
-avec son bavardage.
-
-Grâce au vent favorable, le navire atteignit les rivages de l'Angleterre
-en quatre semaines.
-
-Là, le capitaine trouva le jour même un navire qui devait se rendre le
-lendemain dans la ville natale d'Hélène, et dont le capitaine consentit
-volontiers à emmener la jeune fille.
-
-Avec un sentiment de reconnaissance profonde, Hélène prit congé du
-capitaine et de sa femme, qui lui promirent de revenir la voir dès que
-l'occasion s'en présenterait.
-
-Il est impossible de décrire la joie de la pauvre mère qui, d'une façon
-aussi inattendue, revoyait sa fille, qu'elle pleurait depuis si
-longtemps. Mais les premiers élans de joie à peine passés, les larmes
-montèrent aux yeux de la pauvre femme, au souvenir de son cher compagnon
-perdu, dont la tombe était si loin, au milieu des eaux immenses de
-l'océan orageux... La malheureuse femme, qui avait tant souffert, se
-résigna sans murmurer à son sort, et concentra tout son amour sur le
-seul être aimé qui lui restât, sur sa fille chérie.
-
-La mère fut très surprise du changement qui s'était opéré chez Hélène.
-Enfant insouciante au départ, elle revenait jeune fille forte et
-courageuse. Privée pendant un long temps de la société des hommes, elle
-se mit à les aimer maintenant d'un amour réfléchi, et résolut de
-consacrer sa vie au service et au bonheur de son prochain. Se rappelant
-ses propres faiblesses et ses erreurs, elle considérait avec indulgence
-les défauts d'autrui et était prête à secourir chacun en parole et en
-acte. Les privations qu'elle avait endurées et les dangers qu'elle avait
-courus avaient développé son énergie, lui avaient appris à trouver une
-issue à n'importe quelle situation difficile, en l'habituant en même
-temps au travail et à l'esprit d'initiative, tandis que son bon coeur et
-son désir sincère de servir son prochain la faisaient bientôt aimer et
-respecter dans toute la ville, où elle fut connue depuis lors sous le
-nom de «Robinsonnette».
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Chapitre Ier.--Un vieux loup de mer.--Le départ pour un pays
- lointain.--La pêche aux huîtres.--En plein océan.--Le
- bleu-saphir.--Le Gulf-Stream. 1
-
- Chapitre II.--Les maquereaux gigantesques.--Les
- pêcheurs-bourreaux.--Les pétrels.--La tempête.--Le corsaire.
- --Un incendie en mer.--Sauvés!--Destruction du _Neptune_. 9
-
- Chapitre III.--Après le danger.--Cendres, soufre et ténèbres.
- --Les feux Saint-Elme.--Les dauphins.--La mer des Sargasses.
- --Laconstellation du Centaure.--Un océan en feu. 19
-
- Chapitre IV.--«Un homme à la mer!»--Une chasse au requin.--Les
- protégés d'un brigand des mers.--Les aéronautes.--Une pluie
- d'insectes.--La vitesse du vent.--Le cap de Bonne-Espérance.
- --L'attaque d'un monstre marin. 29
-
- Chapitre V.--L'île enchantée.--Un nuage sinistre.--Le typhon.
- --L'équipage abandonne le navire.--L'amour filial en face de
- la mort.--Noyés! 41
-
- Chapitre VI.--Le naufrage.--La vague fatale.--Échappés au péril!
- --Le reflux.--Sur un navire brisé.--La première nuit sur un
- rivage inconnu. 51
-
- Chapitre VII.--Un sommeil agité.--L'effroi.--Un pays luxuriant.
- --Les trésors d'un navire naufragé. 67
-
- Chapitre VIII.--Une nuit terrible.--L'ouragan.--Une trombe
- dévastatrice.--Appréhensions. 75
-
- Chapitre IX.--Une trouvaille précieuse.--La première étape.--Sur
- une île inhabitée.--Le figuier de Bengale.--Sur la cime d'une
- montagne.--Une vallée attrayante. 83
-
- Chapitre X.--Les colibris.--Un berceau étrange.--Les cygnes à
- col noir.--Les frayeurs d'une petite exploratrice.--Les
- chiffres énigmatiques.--Une grotte mystérieuse. 91
-
- Chapitre XI.--Installation dans la vallée.--Une soirée tropicale.
- --Une lettre étrange.--Pensées inquiètes. 101
-
- Chapitre XII.--Examen de la caverne.--Une trouvaille agréable.
- --Fatigue inaccoutumée.--Traces effacées. 107
-
- Chapitre XIII.--Un livre vermoulu.--La demeure de l'inconnu.
- --Découverte d'un journal.--Un ennemi emplumé. 115
-
- Chapitre XIV.--Journal de l'ancien habitant de l'île. 123
-
- Chapitre XV.--Les tortues.--La forêt de bambous.--Le pavillon.
- --Le lotus.--L'échelle. 135
-
- Chapitre XVI.--Vue du haut d'un palmier.--La cave.--Le brancard.
- --Coucher de soleil.--Les étoiles filantes. 143
-
- Chapitre XVII.--La forêt vierge.--Les mangeurs d'oiseaux.--Les
- chèvres. 149
-
- Chapitre XVIII.--La vie dans l'île.--Un monument énigmatique.
- --La saison pluvieuse.--L'orage.--La maladie. 155
-
- Chapitre XIX.--Réveil.--Un nouveau printemps. 165
-
- Chapitre XX.--Le rétablissement.--La seconde lettre.--Un danger
- inattendu.--Le mirage du bonheur. 171
-
- Chapitre XXI.--Espoir déçu.--Un triste pressentiment.--La mort
- du père. 177
-
- Chapitre XXII.--Le désespoir.--Un coup de canon.--Un feu sur la
- montagne.--Frayeur.--Le terre-neuve.--Pain et sel.--Fausse
- alerte. 183
-
- Chapitre XXIII.--Les chèvres.--Un petit prisonnier.--Fuite du
- chevreau. 195
-
- Chapitre XXIV.--Pauvre chevreau!--Le traîneau.--Un terre-neuve
- attelé.--L'enclos.--Les nouveaux prisonniers. 201
-
- Chapitre XXV.--Un concert dans les airs.--Combat entre singes et
- fillette.--Les fournisseurs quadrumanes.--«L'arbre à pain». 209
-
- Chapitre XXVI.--Exploration de l'île.--Les mimosas.--«L'arbre
- des voyageurs».--Les scarabées luisants.--Une nuit en pleine
- forêt vierge.--Le terre-neuve conducteur. 215
-
- Chapitre XXVII.--La cueillette.--Une lampe vivante.--Le serpent
- et le perroquet.--Un prisonnier emplumé. 223
-
- Chapitre XXVIII.--Cloîtrée!--Un élève qui fait des progrès. 229
-
- Chapitre XXIX.--Le printemps.--Peur mal fondée.--La caverne du
- vieux bouc.--Une grotte enchantée.--Le coton. 235
-
- Chapitre XXX.--Une araignée extraordinaire.--Les écrevisses
- géantes.--Victoria regia.--Les jaillisseurs.--L'apparition du
- Brocken.--Le journal d'une fillette. 243
-
- Chapitre XXXI.--La voile désirée.--Les marins.--Les préparatifs
- de départ.--La séparation.--Encore sur l'océan.--Au pays
- natal! 253
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La nouvelle Robinsonnette, by
-Edward Andreyevich Granström
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NOUVELLE ROBINSONNETTE ***
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- The Project Gutenberg eBook of La nouvelle Robinsonnette, by E. Granström.
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-</head>
-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of La nouvelle Robinsonnette, by
-Edward Andreyevich Granström
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: La nouvelle Robinsonnette
- Aventures d'une fillette sur une île déserte
-
-Author: Edward Andreyevich Granström
-
-Translator: Léon Golschmann
- Ernest Jaubert
-
-Release Date: October 8, 2020 [EBook #63409]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NOUVELLE ROBINSONNETTE ***
-
-
-
-
-Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by the
-Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
-http://gallica.bnf.fr)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c">E. GRANSTRÖM</p>
-
-<h1>La nouvelle<br />
-<span class="xlarge red sc">Robinsonnette</span></h1>
-
-<p class="c"><b class="large">AVENTURES D'UNE FILLETTE</b><br />
-<span class="red">SUR UNE ILE DÉSERTE</span></p>
-
-<p class="c small">ADAPTÉ DU RUSSE<br />
-<span class="red">AVEC L'AUTORISATION DE L'AUTEUR</span><br />
-<b>Par Léon GOLSCHMANN &amp; Ernest JAUBERT</b></p>
-
-
-<p class="c gap"><b class="large">PARIS</b><br />
-<span class="small red">LIBRAIRIE DE FIRMIN-DIDOT ET C<sup>IE</sup></span><br />
-<span class="xsmall">IMPRIMEURS DE L'INSTITUT</span>, <span class="xsmall">RUE JACOB</span>, <span class="small">56</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>Droits de reproduction et de traduction réservés
-pour tous les pays,
-y compris la Suède et la Norvège.</i></p>
-
-
-<p class="c gap small">TYPOGRAPHIE: FIRMIN-DIDOT ET C<sup>ie</sup>.&mdash;MESNIL (EURE).</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu1.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Hélène assise au milieu de ses compagnons d'infortune.</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large sc">Robinsonnette</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER</h2>
-
-<p class="d">Un vieux loup de mer.&mdash;Le départ pour un pays lointain.&mdash;La pêche aux
-huîtres.&mdash;En plein Océan.&mdash;Le Gulf-Stream.</p>
-
-
-<p>Vieux marin, le capitaine S., pendant les quarante
-années de sa vie errante, avait visité presque toutes les
-mers du globe. Partout on le connaissait comme un
-homme droit, honnête et instruit. Ayant atteint sa soixantième
-année, il résolut de quitter l'élément orageux pour
-aller passer le restant de ses jours dans sa ville natale,
-à Gothenbourg, auprès de sa famille bien-aimée.</p>
-
-<p>Sa femme, bonne et intelligente créature, ressentait pour
-la mer une crainte invincible. Lorsque, autrefois, son mari
-s'embarquait, elle appréhendait toujours de ne plus le
-revoir. Cette inquiétude continuelle avait fini par ébranler
-fortement sa santé.</p>
-
-<p>Leur fille unique, Hélène, que son père adorait, étudiait
-dans un pensionnat dirigé par une amie de sa mère. Son
-bon c&oelig;ur et ses excellentes aptitudes la firent bientôt aimer
-par tout le monde.</p>
-
-<p>La plus grande joie qu'elle donnât à son père, c'était
-quand elle s'asseyait au piano et lui chantait ses chansons
-favorites. Il l'accompagnait souvent de sa voix de basse,
-à laquelle tant d'années d'une vie inquiète et agitée n'avaient
-rien ôté de son charme et de sa douceur.</p>
-
-<p>Hélène venait à peine d'entrer dans sa quinzième année,
-quand son père perdit soudainement la vue. A partir
-de ce moment, la fillette ne le quitta plus: elle allait
-avec lui à la promenade, lui faisait la lecture à haute voix,
-et s'efforçait, par tous les moyens, d'adoucir le malheur
-qui l'avait frappé. Lui, de son côté, enseignait à sa fille
-tout ce qu'il savait et, grâce à une mémoire excellente,
-elle apprit de lui, dans l'espace d'une année, plusieurs
-langues européennes.</p>
-
-<p>Le vieux capitaine eut recours à tous les médecins réputés
-de sa ville, mais aucun d'eux ne put lui rendre la vue.
-Enfin, il se souvint que, pendant un séjour en Italie, il
-avait fait la connaissance d'un célèbre oculiste, dont le
-nom était fameux dans toute l'Europe. Le vieillard résolut
-de s'adresser à lui. Malgré l'amour qu'elle portait à son
-mari, la mère d'Hélène ne put surmonter la crainte que
-lui inspirait la mer, et se décida à laisser partir sa fille
-avec son père, lequel, de son côté, estimait qu'il aurait
-bien de la peine à se passer d'elle, personne ne sachant
-comme elle lui faire la lecture, se conformer à ses habitudes
-et à ses goûts.</p>
-
-<p>Le voyage lointain qu'elle devait entreprendre enchantait
-Hélène. Son imagination ardente lui retraçait d'avance
-la joie qu'elle aurait à contempler les monuments majestueux
-et sans prix de l'art italien, à admirer les beautés
-de la nature méridionale.</p>
-
-<p>Le jour du départ arriva. Gaîment elle prit congé de
-ses amies, qu'elle espérait revoir dans une année.</p>
-
-<p>Mais les adieux de sa mère bien-aimée lui causèrent
-beaucoup de chagrin. Ce fut en pleurant qu'elle reçut sa
-bénédiction, en pleurant qu'elle lui promit de soigner le
-vieillard avec la sollicitude la plus dévouée.</p>
-
-<p>Le père et la fille se rendirent à bord du brick <i>Le Neptune</i>,
-que commandait l'un des amis du vieux marin. Un
-vent favorable les porta rapidement en pleine mer et les
-rives de leur pays natal disparurent bientôt derrière l'horizon.
-A peine la dernière bande de terre se fut-elle dérobée
-à ses regards, que des larmes brillèrent aux paupières
-d'Hélène; il lui sembla que jamais elle ne reverrait sa
-mère, ses amies, sa patrie&hellip; L'océan immense lui apparut
-comme un désert sombre; un sentiment d'indicible tristesse
-s'empara de son âme.</p>
-
-<p>Le troisième jour, Hélène aperçut dans le lointain une
-flottille considérable de petits navires, qui tournaient autour
-d'une seule et même place. Ayant regardé dans la
-lunette d'approche, elle s'aperçut, que ces navires, les
-voiles déployées, pêchaient quelque chose au fond de la
-mer.</p>
-
-<p>&mdash;Voyez, voyez! fit-elle en s'adressant au capitaine;
-quelle multitude de pêcheurs, là-bas, sur un seul point!
-Il est à croire qu'il y a là beaucoup de poisson.</p>
-
-<p>&mdash;Non, Hélène, ce n'est pas du poisson qu'on pêche
-là-bas, mais des huîtres. Ici se trouve une des plus riches
-huîtrières.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'on peut les pêcher à l'aide des filets? Les
-huîtres gisent pourtant au fond de la mer.</p>
-
-<p>&mdash;On emploie pour cette pêche un engin peu compliqué,
-qui rappelle la drague, et que l'on traîne sur le
-fond de la mer en arrachant ainsi les huîtres qui y adhérent.</p>
-
-<p>&mdash;Mais de cette façon on finira par les détruire toutes?</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon amie, fit observer le père d'Hélène, assis
-non loin de là. Les huîtres se multiplient dans des proportions
-incroyables. Une seule huître reproduit plusieurs
-millions de ses semblables et pourrait remplir de sa
-postérité plusieurs milliers de tonneaux. Malheureusement,
-elles sont exposées à bien des dangers pendant leur
-développement. A un certain moment, ces petits êtres s'élèvent
-par myriades, semblables à une poussière vivante,
-au-dessus de leur banc et errent en liberté, jusqu'à ce
-que vienne pour elles le temps de se fixer. Pendant cette
-période, elles périssent en quantité innombrable: les courants
-marins, les flux et les reflux les emportent loin du
-banc et leur enlèvent ainsi la possibilité de trouver le sol
-nécessaire pour se fixer. Ensuite, les poissons en dévorent
-un grand nombre; les écrevisses guettent l'instant où la
-pauvre huître ouvrira ses valves pour se régaler de sa
-chair savoureuse; les étoiles de mer les sucent avidement,
-et les limaçons, perçant avec leur trompe des trous dans
-la coquille, se saisissent ainsi de leur proie. Si la très
-sage nature n'avait soin d'augmenter continuellement leur
-nombre, elles auraient bien vite disparu de la surface de
-la terre.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu2.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Autour d'eux s'étendait une immense plaine d'eau.</div>
-</div>
-<p>Tout en écoutant son père, Hélène suivait curieusement
-du regard la petite flottille, jusqu'à ce qu'elle se fût évanouie
-à l'horizon.</p>
-
-<p>Le temps se maintenait toujours très beau. Le sixième
-jour de leur voyage, les voyageurs entrèrent dans l'Océan
-Atlantique. Autour d'eux s'étendait une immense plaine
-d'eau. Alors seulement Hélène comprit, pour la première
-fois, ce que c'était qu'une mer bleue: la teinte vert-trouble
-de la mer du Nord faisait place ici à l'azur le plus
-intense. Ce n'était pas seulement une eau colorée légèrement
-à la surface, mais une masse épaisse de saphir également
-bleue au soleil et à l'ombre.</p>
-
-<p>&mdash;Papa, fit la fillette, en s'adressant à son père assis
-à ses côtés; je n'ai jamais vu la mer d'un bleu aussi beau.
-Celle de nos côtes est tout simplement trouble en comparaison
-de ce que je vois ici.</p>
-
-<p>&mdash;Ce bleu, ma petite amie, résulte de la présence du
-sel dans l'eau de la mer; il est particulièrement visible
-dans l'eau chaude du courant équatorial dont font partie
-le Gulf-Stream et le Currosivo. A ce courant bienfaisant,
-des contrées entières doivent leur existence. Que deviendrait
-sans lui notre Norvège? C'est grâce à lui et à lui
-seul, que notre climat est relativement si doux. A l'extrême
-nord de notre pays, on voit verdir des forêts et
-fleurir des plaines, tandis que dans d'autres contrées, sous
-la même latitude, toute la végétation s'engourdit sous la
-glace et les gelées. Le Gulf-Stream porte ses dons même
-au lointain Spitzberg, sur les rives duquel on trouve souvent
-des arbres venus des contrées méridionales de l'Amérique
-et des bords du Mississipi. Le Currosivo joue le
-même rôle à l'égard du littoral méridional de l'Alaska, et
-occidental de l'Amérique du Nord. En sortant du chaud
-Océan Indien, il baigne les rivages de l'Asie orientale et
-s'avance très loin vers le Nord. Les Aléoutiens, qui habitent
-le littoral du nord-est, ne connaissent presque pas d'autres
-bois que celui qui leur est fourni par le Currosivo des côtes
-de la Chine.</p>
-
-<p>Cependant le vaisseau fendait lentement les ondes, en
-laissant derrière lui un léger sillage, qui semblait, sous les
-rayons brillants du soleil à son déclin, refléter des millions
-de petites étoiles scintillantes. La mer elle-même
-étincelait et s'ensanglantait de pourpre. Des nuages blancs
-glissaient sur le ciel d'un rose violacé, dessinant les contours
-fantastiques et bizarres d'édifices féeriques, d'animaux
-et de monstres qui lentement disparaissaient pour
-faire place à d'autres. Hélène se tenait sur le pont, ravie
-de ce spectacle merveilleux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II</h2>
-
-<p class="d">Les thons.&mdash;Les pêcheurs bourreaux.&mdash;Les pétrels.&mdash;La tempête.&mdash;Le
-corsaire.&mdash;Un incendie en mer.&mdash;Sauvés!&mdash;La destruction du <i>Neptune</i>.</p>
-
-
-<p>Depuis trois semaines régnait un temps magnifique.</p>
-
-<p>Le navire se trouvait alors à proximité du détroit de
-Gibraltar; il s'arrêta dans la rade de Lisbonne, où le capitaine
-avait à débarquer un petit chargement de marchandises.
-Sur le rivage, c'était une activité fébrile. Des
-centaines de canots allaient et venaient dans toutes les
-directions. On apprit qu'on se livrait à la pêche du thon.
-La pêche de ce poisson énorme, qui, comme son père le
-disait à Hélène, pouvait atteindre deux toises de longueur,
-constitue l'industrie principale de la plupart des pêcheurs
-espagnols, français et italiens. A une certaine époque de
-l'année, ils s'approchent des côtes en grandes troupes, pour
-frayer.</p>
-
-<p>Hélène s'aperçut qu'on tirait sur le bord un énorme
-filet.</p>
-
-<p>&mdash;Voulez-vous venir avec moi pour assister à la pêche?
-lui demanda le pilote en chef. A en juger par la mine réjouie
-des pêcheurs, elle sera bonne.</p>
-
-<p>&mdash;Va, Hélène, fit son père; c'est un spectacle intéressant.</p>
-
-<p>Hélène descendit avec le pilote dans le canot, où se
-trouvaient déjà quatre matelots; et l'embarcation fila vers
-l'endroit où se trouvaient les pêcheurs rangés autour du
-filet qu'on avait tiré tout près du bord. Sur le rivage était
-massée une foule de spectateurs avec des longues-vues.
-Lorsque le canot arriva auprès des pêcheurs, Hélène s'aperçut
-qu'ils s'étaient déjà préparés pour l'attaque et armés
-de fortes perches au bout desquelles étaient fixées des crochets
-en fer. Tous les canots entouraient la «chambre de
-mort» qui terminait le filet. Le filet s'approchait d'un
-mouvement lent et égal, aux cris incessants des pêcheurs.
-A mesure que la «chambre de mort» montait vers la
-surface, les canots se rapprochaient les uns des autres; en
-même temps l'agitation croissante annonçait l'approche
-du poisson.</p>
-
-<p>Mais voilà que retentit enfin le signal du carnage,
-et les pêcheurs se ruèrent sur leurs prisonniers en
-les massacrant et en les poursuivant. Dans ce cercle étroit
-il s'éleva une telle tempête que les vagues commençaient
-à inonder les bateaux. Les bourreaux travaillaient avec
-acharnement, en s'efforçant, pour la plupart, de tuer les
-plus gros des thons. Si un pêcheur était tombé en ce
-moment à la mer, personne, à coup sûr, ne fût allé à son
-secours, tant chacun était absorbé par ce terrible carnage.
-L'air tout autour était rempli d'un vacarme si
-assourdissant, qu'il était impossible d'y distinguer une
-voix humaine. L'eau, sur une grande étendue, était teinte
-du sang des malheureuses victimes.</p>
-
-<p>Au bout d'une heure, les vainqueurs se dirigèrent, en
-triomphe, vers le rivage.</p>
-
-<p>Ce massacre cruel fit une impression si pénible sur la
-jeune fille, qu'elle pria le pilote de retourner au plus vite
-sur le navire.</p>
-
-<p>Dans la journée, le capitaine put décharger ses marchandises
-et, vers le soir, le vaisseau leva de nouveau
-l'ancre et déploya les voiles.</p>
-
-<p>Mais, le lendemain matin, le vent commença à tomber
-et bientôt régna le calme complet. Les voiles pendaient
-tristement, dégonflées. Le navire s'arrêta, immobile, sur
-la plaine liquide, unie comme une glace. Un silence profond
-et accablant s'établit. Nulle part on ne voyait
-aucun être vivant. Même les poissons n'apparaissaient
-plus sur la surface de la mer; aussi loin que portât la
-vue, s'étendaient le ciel et le désert immense de l'Océan.</p>
-
-<p>Mais voilà qu'un puissant coup de vent agita la mer:
-au-dessus de l'eau apparurent deux petits oiseaux.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des pétrels! fit un des matelots. Ils n'apparaissent
-qu'à l'approche d'une tempête ou pendant la
-tempête même.</p>
-
-<p>Les hirondelles de mer tantôt s'élevaient dans les airs,
-tantôt descendaient au ras de l'eau et semblaient imiter
-tous les mouvements des ondes. Comme attachées à la
-vague, elles se maintenaient sur elle comme par magie,
-ou bien, les ailes largement déployées, planaient immobiles
-au-dessus de l'eau.</p>
-
-<p>Hélène jeta dans la mer un morceau de pain. Une des
-hirondelles, qui planait non loin, s'éleva instantanément
-au-dessus de la vague, fila comme un trait jusqu'à l'endroit
-où il était tombé et, l'ayant saisi, se mit de nouveau
-à se balancer en mesure au-dessus des ondes.</p>
-
-<p>Vers minuit, des nuages noirs apparurent sinistres au
-ciel; un vent impétueux souffla et la mer mugit. Un éclair
-brilla et immédiatement après retentirent les roulements
-assourdissants du tonnerre. Une tempête effroyable éclata.
-Les vagues gigantesques faisaient rebondir le bâtiment
-comme un copeau; tantôt il s'élevait sur leurs crêtes, tantôt
-il descendait tout d'un coup dans l'abîme, pour reparaître
-de nouveau sur la crête d'un autre flot.</p>
-
-<p>Les vagues s'élevaient de plus en plus haut et menaçaient
-à chaque moment d'engloutir le vaisseau. Hélène tâchait,
-de tout son pouvoir, de surmonter la peur qui s'emparait
-d'elle, pour ne pas effrayer son père, déjà assez inquiet
-sans cela.</p>
-
-<p>La tempête dura trois jours. Tout le monde redoutait à
-chaque instant la catastrophe. Les matelots étaient à bout
-de forces et, réduits au désespoir, étaient déjà prêts à abandonner
-les pompes. Heureusement, vers le matin, l'ouragan
-se calma et le danger disparut.</p>
-
-<p>Mais le navire avait été entraîné très loin au sud du détroit
-de Gibraltar. Il fallait revenir en arrière. Le capitaine
-jugea nécessaire de faire escale dans le port le plus proche
-de l'île de Madère, pour réparer les avaries qui s'étaient
-déclarées.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu3.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Hélène faillit perdre connaissance.</div>
-</div>
-<p>Il se dirigea vers l'île, et il ne s'en trouvait plus qu'à
-une trentaine de milles, quand soudain, du haut d'un mât,
-retentit la voix du matelot de garde: «Un navire en
-vue!»</p>
-
-<p>Le capitaine monta sur la passerelle, regarda attentivement
-avec sa longue-vue dans la direction indiquée et,
-ayant reconnu aussitôt un corsaire dans le navire, donna
-ordre de mettre immédiatement à la voile, espérant ainsi
-pouvoir à temps se mettre à l'abri dans le port.</p>
-
-<p>Mais le corsaire s'approchait rapidement. Une heure
-s'était à peine écoulée, que de son bord retentit un coup
-de canon qui signifiait: «carguer les voiles et attendre.»
-Un instant après sur le mât du corsaire s'arborait le pavillon
-noir.</p>
-
-<p>Le capitaine consulta à la hâte son équipage. Tous, à
-l'unanimité, décidèrent de se défendre et de vendre chèrement
-leur vie. Les matelots préparèrent tout pour une
-défense désespérée, et chargèrent à gros boulets les quatre
-canons qui se trouvaient à bord.</p>
-
-<p>Cependant le navire continuait à naviguer vers l'île. Le
-corsaire, d'un nouveau coup de canon, lui fit pour la seconde
-fois le signal de s'arrêter; mais voyant que le navire
-continuait à fuir toutes voiles dehors, il ouvrit le feu
-avec toutes ses pièces.</p>
-
-<p>Une salve effroyable éclata. L'équipage du brick, malgré
-la supériorité de l'adversaire, chargeait rapidement les canons
-et, sans s'arrêter, répondait au feu du pirate, en lui
-causant à son tour un assez grand dommage.</p>
-
-<p>Hélène restait tout le temps dans la cabine et, serrée
-contre son père, essayait de paraître calme, quoique son
-c&oelig;ur palpitât d'effroi. Tout à coup, un boulet du corsaire
-brisa la vitre de la cabine et, sifflant au-dessus de leurs
-têtes, alla s'enfoncer profondément dans le mur. Hélène
-faillit perdre connaissance. Ce combat inégal ne pouvait
-durer longtemps. La victoire devait rester au corsaire.</p>
-
-<p>Heureusement apparut dans le lointain un grand vaisseau
-à trois mâts qui, toutes voiles dehors, s'approchait vers le
-lieu du combat.</p>
-
-<p>En apercevant un adversaire plus fort, le pirate jugea
-bon d'éviter la lutte. Il fit une dernière décharge avec
-toutes ses pièces et, déployant ses voiles énormes, s'éloigna
-rapidement.</p>
-
-<p>Pourtant, quelques boulets avaient traversé la cale du
-navire et l'eau entrait avec bruit par ces ouvertures. Le
-capitaine envoya sur-le-champ quelques matelots aux
-pompes pour vider l'eau et les autres en bas, pour boucher
-les ouvertures. Mais cinq minutes s'étaient à peine
-écoulées que les matelots remontèrent sur le pont en déclarant
-que l'eau montait dans la cale avec une rapidité
-effroyable, et qu'il était impossible d'arriver jusqu'aux
-avaries.</p>
-
-<p>Pour comble de malheur, un incendie éclata dans la
-cuisine du navire. Le feu enveloppa d'abord l'avant du
-pont et en quelques instants se répandit dans les agrès.
-Les flammes se propagèrent rapidement sur tout le navire,
-et le pont retentit de cris d'horreur. Tout le monde
-se précipita vers les canots. En vain le capitaine essayait-il
-de rétablir l'ordre, personne ne l'écoutait plus. L'un des
-canots chavira et on ne put s'en servir. L'autre pourtant fut
-mis à la mer; une partie des matelots s'y jetèrent avec leurs
-effets qu'ils avaient traînés en attendant sur le pont. Une
-odeur suffocante de brûlé envahit le navire.</p>
-
-<p>Sur le trois-mâts on s'aperçut à temps du danger qui
-menaçait le brick. Deux canots s'en détachèrent et voguèrent
-rapidement vers le navire qui flambait.</p>
-
-<p>Cependant Hélène, quoique très effrayée, avait gardé sa
-présence d'esprit. Elle descendit promptement dans la cabine,
-conduisit son père sur le pont, puis à grand'peine y
-porta une de leurs malles, où se trouvaient les choses les
-plus indispensables et les plus précieuses.</p>
-
-<p>A peine les canots arrivaient-ils auprès du brick, que
-tout le monde s'y précipita. Le capitaine descendit le dernier.</p>
-
-<p>Comme les embarcations s'approchaient du trois-mâts,
-une détonation formidable retentit à bord du <i>Neptune</i>,
-et immédiatement après, une colonne de flammes l'enveloppa
-tout entier. Évidemment, le feu avait atteint les tonneaux
-de poudre. Le spectacle était véritablement terrifiant.
-Quelques instants plus tard, toute cette masse enflammée
-commença, en pétillant, à descendre dans la mer et disparut
-bientôt sous les vagues.</p>
-
-<p>Hélène se sentit frissonner à l'idée que son père et elle
-avaient failli succomber à une mort aussi horrible. Il lui
-semblait que c'était la destinée elle-même qui, au dernier
-moment, leur avait envoyé ce vaisseau pour les sauver.</p>
-
-<p>Le capitaine accueillit avec bienveillance ses nouveaux
-passagers et promit de les débarquer au cap de Bonne-Espérance.</p>
-
-<p>&mdash;Là, vous trouverez facilement un navire qui vous ramènera
-en Europe, conclut-il.</p>
-
-<p>Mais il faut croire qu'une étoile funeste poursuivait Hélène
-et son père. Le capitaine avait eu l'intention de compléter
-au Cap son équipage, mais les matelots du <i>Neptune</i>
-ayant consenti à entrer à son service, il n'avait plus besoin
-de s'écarter de son chemin direct et il persuada à ses hôtes
-de se rendre avec lui dans l'Inde, où il connaissait un oculiste
-excellent.</p>
-
-<p>Hélène regrettait beaucoup d'être obligée de s'en aller
-dans l'Inde, plutôt que dans la belle Italie, mais son père
-ne s'effrayait nullement de ce voyage et la fillette s'y résigna
-bientôt; elle commençait même à croire que les beautés
-de la nature indienne, si originale et si riche, présentaient
-un intérêt supérieur à celui que lui offrirait un voyage en
-Italie. Quant à la mer, l'enfant s'était déjà familiarisée
-avec elle et cette longue navigation ne lui faisait pas peur.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III</h2>
-
-<p class="d">Après le danger.&mdash;Cendres, soufre et ténèbres.&mdash;Les feux Saint-Elme.&mdash;Les
-dauphins.&mdash;La mer des Sargasses.&mdash;La constellation du Centaure.&mdash;Un
-Océan en feu.</p>
-
-
-<p>Le lendemain matin, après une journée aussi pleine
-d'inquiétude, Hélène et son père montèrent tard sur le pont.
-La matinée était magnifique. Ils s'assirent sur l'arrière du
-pont et se disposèrent à lire.</p>
-
-<p>&mdash;Et pourtant, papa, dit Hélène, je regrette que nous
-ne voyions pas le Vésuve; il est en éruption maintenant.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y a rien à regretter, mon enfant. Dans l'Inde et
-sur les îles de l'océan Indien il se trouve beaucoup de volcans.
-Peut-être aurons-nous l'occasion de voir ce phénomène
-terrible de la nature.</p>
-
-<p>&mdash;Et toi, père, as-tu vu déjà une éruption de volcan?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, j'en ai vu et plus d'une fois. Mais celle que j'ai
-surtout présente à ma mémoire, c'est l'éruption du Krakatoa.</p>
-
-<p>&mdash;Raconte-la-moi, père, je t'en prie.</p>
-
-<p>&mdash;Volontiers, mon enfant. Une nuit, comme nous venions
-de dépasser les îles des Princes, je m'aperçus que la
-mer autour de nous avait pris une teinte blanchâtre qui
-bientôt devint complètement laiteuse. Le ciel était presque
-sans nuages et étincelait d'une quantité innombrable d'étoiles.
-Mais voilà que, dans la direction du Krakatoa, au
-nord-est, s'éleva un brouillard blanc et argenté et tout le
-ciel s'éclaira soudain d'une faible lueur rougeâtre. A l'aube
-nous aperçûmes, dans le lointain, le Krakatoa. Un énorme
-nuage noir recouvrait son sommet. Nous prîmes nos longues-vues
-et nous nous mîmes à observer le volcan. Une
-heure s'était à peine écoulée que nous vîmes affluer rapidement
-vers son sommet des nuages innombrables qui s'entassaient
-les uns sur les autres. Il se préparait là, évidemment,
-quelque chose d'extraordinaire. En effet nous
-entendîmes bientôt un bruit sourd et lointain, suivi de
-fortes détonations et de chocs souterrains. La mer frémit
-et s'agita en vagues irrégulières, comme une chaudière
-d'eau bouillonnante, en lançant le navire de tous les côtés.
-La secousse était si forte, qu'au premier moment, nous
-crûmes avoir donné contre un écueil. Les matelots s'élancèrent
-pour carguer les voiles. Cependant les détonations
-du volcan se changeaient en un tonnerre tellement formidable,
-que je me vis obligé de transmettre mes ordres à
-l'aide du porte-voix. A peine les voiles furent-elles repliées
-que le ciel s'obscurcit entièrement et une nuit complète
-s'établit, en même temps que nous étions inondés d'une
-vraie pluie de cendres et de boue liquide, mêlée à des débris
-de pierre ponce. En très peu de temps, la mer autour de
-nous et le navire lui-même se couvrirent d'une épaisse
-couche de cendres, à travers lesquelles il avançait très difficilement.
-L'air était tellement imprégné de soufre, qu'il
-devenait difficile de respirer. Mais voilà qu'au milieu de ce
-tonnerre retentissant éclatèrent plusieurs coups plus formidables
-que les autres et soudain, des ténèbres si épaisses
-nous enveloppèrent, qu'il était impossible de distinguer sa
-propre main: au même moment, à l'extrémité des mâts,
-brillèrent les feux rougeâtres de Saint-Elme. Ce phénomène
-imposant dura près d'une heure. Les secousses souterraines
-et les détonations du volcan continuaient avec
-la même force, quand tout à coup éclata une explosion si
-terrible que le navire craqua dans toutes ses jointures et
-s'arrêta instantanément, comme s'il s'était heurté contre
-un énorme récif. Un moment plus tard, nous vîmes une
-vague gigantesque s'élancer avec une rapidité effroyable
-vers les îles qui apparaissaient au loin. Elle passa au-dessus
-d'elles, en entraînant tout ce qui vivait à leur surface et
-toujours avec la même impétuosité s'élança plus loin. Heureusement,
-le timonier put virer de bord à temps et conjurer
-ainsi le danger qui nous menaçait. Cependant, les
-détonations et les secousses devenaient plus faibles, mais
-les cendres et les pierres continuaient à pleuvoir sur nous.
-Nous dûmes faire de grands efforts pour sortir de cette espèce
-de champ flottant qu'elles formaient autour de nous.
-Mais dans quel état se trouvait notre navire! les ponts et
-les côtés étaient comme enduits d'une épaisse couche de
-ciment; les mâts, les agrès et les voiles présentaient le
-même aspect. Heureusement personne ne fut atteint.</p>
-
-<p>&mdash;D'où viennent donc ces feux de Saint-Elme? demanda
-Hélène.</p>
-
-<p>&mdash;Ces jolis feux, répondit le vieux marin, sont dus à
-un dégagement abondant de l'électricité terrestre attirée
-par celle des nuages orageux. Le plus souvent ils apparaissent
-sur les objets terminés en pointe, tels que les
-extrémités des mâts, les crocs, etc. Mais une fois j'ai eu
-l'occasion de voir ces points lumineux briller sur les oreilles
-des chevaux. Cela m'est arrivé pendant mon séjour
-en France. Je m'en souviens, comme si c'était à présent;
-je sortais de l'hôtel, pour prendre place dans la diligence
-qui devait me conduire dans la ville voisine. Au-dessus
-de nous était suspendu un nuage orageux, noir
-comme la nuit. Ayant jeté un regard sur les chevaux attelés,
-j'aperçus, à ma vive surprise, des étincelles sur les
-extrémités de leurs oreilles. Près de là stationnait un chariot
-rempli de paille, dont les pointes s'étaient soulevées et
-paraissaient également enveloppées de flammes. Le fouet
-même du cocher répandait une lumière éclatante. Au
-premier moment j'eus peur, croyant que la paille avait
-pris feu. Mais bientôt le nuage se dispersa et le phénomène
-disparut.</p>
-
-<p>&mdash;Il m'est arrivé, à moi aussi, une fois, d'observer ce
-phénomène, fit le capitaine en s'approchant d'eux et en
-se mêlant à leur conversation. Je me promenais un jour
-sur une terrasse avec des camarades; la chaleur était suffocante
-et nous avions ôté nos chapeaux. Tout à coup, à
-notre grand étonnement, nous reconnûmes que la pointe
-de nos cheveux brillait et quand nous eûmes touché nos
-têtes, des feux semblables scintillèrent aux extrémités de
-nos doigts.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>En ce moment Hélène s'aperçut qu'une troupe de dauphins
-s'approchait rapidement du navire.</p>
-
-<p>Elle ne connaissait ces jolis animaux que par les
-images et regardait maintenant avec une grande curiosité
-comme ils tournaient gaiement autour du navire et avec
-quelle adresse surprenante ils bondissaient hors de l'eau, en
-arquant leur beau corps brillant. Tous leurs mouvements
-étaient extrêmement rapides et enjoués; ils semblaient rouler
-ou courir sur les vagues plutôt qu'ils ne nageaient. Les
-matelots eux-mêmes se groupèrent près du bord pour
-voir s'ébattre ces pétulants animaux, qui tantôt s'élançaient,
-tantôt faisaient la culbute, tantôt sautaient l'un
-par-dessus l'autre et se cachaient de nouveau dans l'eau;
-ou bien, s'approchant du navire, ils avançaient leur tête
-hors de l'eau, comme pour mieux examiner l'équipage;
-puis, plongeant rapidement, passaient en dessous du
-navire pour apparaître du côté opposé, et se mettaient à
-nager en avant. Chaque fois qu'ils émergeaient à la surface,
-ils s'ébrouaient sourdement et laissaient échapper un
-petit jet d'eau. Le dos noir luisant de ces beaux animaux
-s'irisait au soleil de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,
-tandis que le ventre avait la teinte blanche et mate de la
-porcelaine. Après s'être ainsi divertie à son aise, toute la
-troupe prit soudain une autre direction et disparut hors
-de vue.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Plusieurs jours se passèrent. Une fois, en montant sur
-le pont, Hélène fut surprise de la lenteur avec laquelle le
-navire s'avançait.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, je vous en prie, fit-elle en s'adressant au
-capitaine, pourquoi le vaisseau marche-t-il si lentement?
-La brise semble même un peu plus fraîche qu'hier et
-cependant voyez comme il se traîne!</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes entrés dans la mer des Sargasses,
-répondit le capitaine; le fond en est couvert d'innombrables
-espèces d'algues, qui occupent ici un espace égal à
-celle de la France entière.</p>
-
-<p>&mdash;Que dites-vous! s'écria Hélène. La mer est-elle si
-basse ici que les algues arrivent à frôler la coque du navire?</p>
-
-<p>&mdash;Non, ma fillette chérie, elle est ici d'une très grande
-profondeur. Mais ces algues peuvent atteindre jusqu'à
-100 toises de hauteur et leurs touffes épaisses s'élèvent
-jusqu'à la surface. Les marins n'aiment guère des endroits
-pareils, mais pour les animaux du monde sous-marin,
-cette végétation luxuriante a une importance
-extrême. Sans algues, la mer ne serait qu'un steppe nu et
-désert, incapable de nourrir cette faune infiniment riche
-qui remplit maintenant l'Océan. Ces forêts vierges, ces
-bois et ces plaines sous-marins servent de grenier d'abondance
-à tous les habitants de la mer.</p>
-
-<p>Le navire fendait lentement les flots. Hélène se mit à
-examiner attentivement l'eau transparente de la mer et
-un spectacle merveilleux s'offrit à ses regards: là-bas, en
-dessous d'elle, vivait et se développait tout un monde
-mystérieux de plantes et d'animaux. Partout s'étendaient
-des tiges et des feuilles allongées qui, semblables à de
-larges rubans vivants, ondoyaient, agitées par l'eau. Au
-milieu de cette forêt sous-marine nageaient une multitude
-de poissons, d'étoiles de mer, de méduses et d'autres animaux
-ignorés d'elle.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, je vous prie, est-ce qu'il y a longtemps
-que les marins connaissent cette mer des Sargasses?
-reprit-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, très longtemps. Autant que je sache, les Phéniciens
-connaissaient déjà une mer épaisse au delà des
-colonnes d'Hercule,&mdash;c'est-à-dire du détroit de Gibraltar&mdash;où
-s'enlisaient les vaisseaux. Ces mêmes forêts d'algues
-ont suscité beaucoup d'embarras à Colomb: en
-voyant les navires marcher si lentement, ses équipages
-prirent peur, et exigèrent le retour immédiat.</p>
-
-<p>Le temps se maintenait toujours au beau. Quoiqu'on
-eût tendu une toile au-dessus du pont, la chaleur de midi
-était insupportable. En revanche, les nuits étaient splendides.
-A peine le soleil achevait-il de disparaître à l'occident,
-qu'à l'orient l'horizon se couvrait de milliers de
-points brillants. Immédiatement après tombait la douce
-nuit des tropiques, et à l'&oelig;il ébloui s'ouvrait le panorama
-majestueux du ciel. A une hauteur vertigineuse, comme
-à travers les ouvertures d'un château féerique illuminé,
-scintillait une multitude d'étoiles de toutes les grandeurs.
-Elles brillaient d'un éclat si merveilleux, qu'Hélène ne pouvait
-détourner ses regards de ce ciel d'un bleu foncé où
-resplendissaient toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Elle
-restait ainsi longtemps, absorbée dans la contemplation
-de ces feux verts, bleus et rouges, à reflets changeants,
-dispersés sur l'immense voûte des cieux, jusqu'à ce qu'enfin
-son regard se noyât dans l'abîme rosé de la voie lactée.</p>
-
-<p>Pleine d'enthousiasme, Hélène ne manquait pas de faire
-part de ses impressions à son père. Le capitaine lui indiqua
-les cinq astres qui composaient la constellation de
-la Croix-du-Sud. Elle regarda longtemps ces petites
-étoiles qui, à première vue, ne se distinguaient presque
-en rien des autres. En comparaison avec les deux énormes
-étoiles du Centaure, elles paraissaient même insignifiantes.
-Mais plus elle les observait et plus elle se trouvait charmée
-par leur éclat doux et caressant. Et depuis lors, en montant
-le soir sur le pont, elle cherchait toujours du regard
-d'abord la constellation de la Croix-du-Sud et, plus tard,
-après avoir admiré l'éclat des autres astres, elle se mettait
-de nouveau à contempler avec amour ces cinq petites
-étoiles, devenues si chères pour elle.</p>
-
-<p>Dans une de ces soirées, Hélène fut frappée d'un phénomène
-extraordinaire. Le soleil avait disparu dans l'Océan.
-La splendeur qui accompagnait son coucher s'était éteinte.
-La nuit tombait. Les contours du vaisseau s'estompaient,
-de plus en plus incertains et sombres. La mer, de bleue
-qu'elle était, devint d'abord grise, puis d'un noir impénétrable&hellip;
-Tout à coup, une lueur apparut tout autour: soudain,
-toute la mer s'alluma, se mit à flamber et bientôt ne
-fut plus qu'une masse continue de feu. Les crêtes écumeuses
-des vagues se distinguaient par leur éclat particulièrement
-vif. Mais voilà qu'une pluie fine se mit à tomber
-et tout l'Océan flamboya avec une telle intensité qu'en dépit
-du ciel complètement sombre, on aurait pu distinguer sur
-le haut du mât le plus petit insecte.</p>
-
-<p>Les matelots considéraient avec indifférence ce phénomène
-qui apparemment leur était très familier. Seul un
-jeune mousse qui, pour la première fois, accomplissait une
-navigation lointaine, s'arrêta, stupéfait, près du bord.</p>
-
-<p>Ce spectacle avait tellement frappé Hélène qu'au premier
-moment elle n'en voulut point croire ses propres yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que cela? fit-elle, toute perplexe,
-au capitaine qui se tenait non loin d'elle, en lui montrant
-la mer.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la mer qui brûle! répondit en souriant le
-capitaine, comme s'il eût voulu prolonger sa surprise.
-Cette lueur, continua-t-il, vient d'animaux microscopiques,
-qu'on appelle «porte-lumières» et qui, en certains
-endroits de la mer, se rencontrent en une quantité prodigieuse.
-Ils répandent, comme vous voyez, une lueur phosphorescente
-rougeâtre, qui augmente avec le mouvement
-de l'eau ou la pluie, et devient si vive qu'elle permet même
-de lire un livre imprimé en petits caractères.</p>
-
-<p>Hélène pria le mousse de puiser pour elle de cette eau
-flamboyante et lorsque celui-ci, après avoir fait descendre
-le seau, se mit à le retirer, les gouttes d'eau qui rejaillissaient
-de toutes parts éparpillèrent une vraie pluie de
-flamme. Dans le seau, l'eau scintillait de milliers de petits
-feux, gros comme une tête d'épingle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est admirablement beau, s'écria la fillette, toute
-ravie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV</h2>
-
-<p class="d">«Un homme à la mer».&mdash;Une chasse au requin.&mdash;Les protégés d'un
-brigand des mers.&mdash;Les aéronautes.&mdash;Une pluie d'insectes.&mdash;La vitesse
-du vent.&mdash;Le cap de Bonne-Espérance.&mdash;L'attaque d'un monstre marin.</p>
-
-
-<p>Quelques jours plus tard Hélène, assise avec son père
-sur le pont, lui faisait la lecture. Le vaisseau se balançait
-lentement en glissant sur les flots, poussé par une brise
-légère.</p>
-
-<p>Tout à coup un cri résonna sur l'avant: «Un homme à
-la mer!» Tous se précipitèrent vers le bord. Le capitaine
-donna immédiatement l'ordre de carguer les voiles et envoya
-trois matelots au secours de leur camarade qui, en
-attendant, se démenait fort des bras et des jambes et se
-maintenait bravement sur les flots. Les matelots mirent
-aussitôt un canot à la mer et saisirent vigoureusement les
-rames. Mais en ce même moment ils aperçurent avec terreur,
-au-dessus de l'eau, la tête et la nageoire triangulaire
-d'un requin, qui filait avec une rapidité incroyable vers le
-malheureux. Au bout d'un instant apparut sur l'eau la
-queue puissante du monstre, puis un cri épouvantable déchira
-l'air et le matelot disparut sous les ondes.</p>
-
-<p>A la vue de cet affreux spectacle, le sang se figea dans les
-veines des assistants et l'impression accablante qu'il produisit
-persista longtemps dans leurs esprits.</p>
-
-<p>Enfin les voiles furent déployées de nouveau et le navire
-continua son chemin. Pour venger leur malheureux camarade,
-les matelots se mirent à préparer un hameçon de
-dimensions énormes. Sur un grand croc en fer, fixé à un
-gros câble, ils avaient piqué un bon morceau de viande
-grasse et ils l'avaient jeté à la mer. Pendant quelque temps,
-ils observèrent avec impatience si le hideux animal n'apparaîtrait
-pas quelque part; puis, fatigués d'attendre, ils se
-remirent chacun à sa besogne.</p>
-
-<p>Mais voilà que, trois heures environ après le douloureux
-accident, on entendit, près du navire, comme un clapotement
-et on vit l'eau rejaillir de toutes parts. Les matelots
-se précipitèrent et s'aperçurent que le câble était très tendu.</p>
-
-<p>&mdash;Le requin, le requin! s'écrièrent-ils tout d'une voix.</p>
-
-<p>Et ils se mirent à tirer avec ensemble l'énorme hameçon.
-A leur grande joie, apparut bientôt sur l'eau la tête de ce
-brigand de mer: le croc avait pénétré profondément dans
-sa gueule.</p>
-
-<p>Le requin se tordait horriblement et se débattait avec
-une telle rage contre le flanc du navire, que les matelots
-craignaient à tout moment de le voir se détacher du croc.
-Ils purent pourtant, avec de grands efforts, le hisser sur le
-pont. Sa gueule énorme, garnie de plusieurs rangées de
-dents longues et pointues, s'ouvrait et se refermait avec
-une telle force que, quand l'un des matelots y enfonça une
-grosse bûche, elle craqua sous leur morsure. Ses yeux verdâtres
-de chat brillaient d'une fureur impuissante et, de
-temps en temps, il battait avec sa queue le navire, avec
-une force telle qu'il aurait pu tuer un homme d'un seul
-coup. Afin d'éviter un malheur, un des matelots s'approcha
-de lui, avec précaution, par derrière et, d'un coup de hache
-adroitement
-appliqué, lui
-coupa la
-queue, après
-quoi l'animal
-mourut rapidement
-d'hémorragie.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu4.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Un homme à la mer!</div>
-</div>
-<p>Cependant
-Hélène s'était
-aperçue qu'auprès
-du navire, à la surface de l'eau, allaient et venaient deux poissons
-d'assez petite taille. C'étaient les pilotes, amis et compagnons
-fidèles du requin pris. Hélène savait par les livres
-que ces poissons accompagnent toujours les requins, leur
-trouvent la proie et les amènent vers celle-ci, se nourrissant
-eux-mêmes des miettes que leur laisse leur protecteur puissant
-auprès duquel ils se sentent à l'abri des autres poissons
-carnivores. Sur la prière d'Hélène, un matelot jeta
-l'hameçon et au bout de quelques instants pêcha un pilote.
-Maintenant Hélène avait l'occasion d'examiner de près ce
-fidèle compagnon du requin. C'était un très joli poisson
-de couleur bleuâtre, au dos foncé et au ventre argenté.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>De tous les animaux, dont Hélène avait fait connaissance
-pendant sa navigation, ceux qui l'intéressaient le plus
-étaient les poissons volants. Il arrivait que des troupes
-entières de ces poissons entouraient le navire et s'élevant
-soudain hors de l'eau à une hauteur de deux ou trois toises,
-parcouraient rapidement dans l'air, avec un sifflement particulier,
-un espace d'une centaine de pas environ et disparaissaient
-de nouveau dans les flots. Souvent ce jeu se répétait
-plusieurs fois de suite.</p>
-
-<p>Hélène apprit de son père que, quand les poissons volants
-prenaient toujours une seule et même direction,
-c'était un indice qu'ils cherchaient à se soustraire à la
-poursuite des poissons carnivores. Mais elle eut aussi
-souvent l'occasion de constater que ces poissons volaient
-dans des directions différentes, passant l'un par-dessus
-l'autre, s'amusant apparemment à ce jeu. Une fois, ce
-jeu des poissons volants attira quelques pétrels, qui leur
-donnèrent la chasse. C'était un spectacle éminemment
-curieux. Les poissons voltigeaient avec une rapidité incroyable
-et disparaissaient dans l'eau en un clin d'&oelig;il,
-de sorte que les pétrels, en dépit de leur adresse surprenante,
-avaient grand'peine à en saisir quelques-uns. Cette
-chasse dura très peu, parce que les poissons plongèrent
-bientôt complètement dans les flots. L'un d'eux tomba
-sur le pont et Hélène put ainsi l'examiner à loisir. Il avait
-le dos d'un très joli roux clair, les flancs d'un rouge
-tendre à reflets argentés et le ventre d'un rose foncé.</p>
-
-<p>Un jour Hélène, selon son habitude, faisait la lecture
-à son père sur le pont; ce soin l'absorbait à ce point
-qu'elle ne remarqua pas que le soleil avait disparu sous
-un nuage et qu'un vent frais s'était mis à souffler. Tout
-d'un coup elle vit tomber d'en haut, sur la table et le livre,
-des insectes inconnus. Stupéfaite, elle se leva brusquement
-de la table et, sans en croire ses yeux, elle regardait cette
-grêle d'insectes
-pleuvoir
-des nuages
-dans la mer
-et sur le pont.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu5.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Le requin.</div>
-</div>
-<p>&mdash;Papa, papa,
-s'écria-t-elle
-enfin,
-il se passe autour
-de nous
-quelque chose
-d'extraordinaire.
-Des insectes
-vivants
-tombent d'un
-nuage! Mais
-ce sont des
-sauterelles,
-papa! comment
-peuvent-elles se trouver ici, au milieu de l'Océan?</p>
-
-<p>&mdash;C'est une pluie d'insectes, mon enfant, répondit le
-vieux marin, tandis que les matelots balayaient les sauterelles
-dans la mer. Il est probable que, quelque part
-sur le rivage, une trombe marine a rencontré une troupe
-de sauterelles et, l'enveloppant dans son tourbillon, l'a
-élevée dans les nuages où le vent l'a saisie et emportée
-dans la mer. Tu sais, n'est-ce pas, que le vent, dans les couches
-supérieures de l'air, souffle avec plus de force que
-dans les couches inférieures, ce qui a eu souvent pour
-conséquence que des sauterelles ont été emportées au
-loin, pendant des centaines et des milliers de kilomètres,
-jusqu'à ce qu'enfin, rencontrant un endroit plus calme,
-elle se soient mises à tomber en pluie sur la terre. Et
-non pas seulement des sauterelles, des chenilles et des
-hannetons, mais mêmes différentes plantes, comme par
-exemple, il y a quelques années, en Espagne, où tout
-d'un coup on vit pleuvoir des graines de froment. Il se
-trouva que le vent les avait apportées là de l'Afrique septentrionale,
-où la tempête avait balayé auparavant plusieurs
-amas de grains de blé.</p>
-
-<p>&mdash;C'est surprenant! Je l'entends dire pour la première
-fois. Mais combien doit-elle être grande, la vitesse du vent,
-pour maintenir là-haut un nuage aussi énorme de sauterelles
-sans le laisser retomber sur la terre.</p>
-
-<p>&mdash;Je crois que cette vitesse doit être de 12 à 14 toises
-par seconde.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que tu sais, papa, quelle est la vitesse du
-vent en diverses circonstances?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon enfant, et je te le dirai, si cela t'intéresse.
-Par exemple, la brise légère, qui agite à peine les feuilles
-sur les arbres, n'a qu'une vitesse d'un mètre environ par
-seconde. Lorsque sa vitesse est de 7 à 8 toises par seconde,
-il soulève déjà la poussière et balance les arbres.
-Mais quand il atteint celle de 12 à 14 toises, il se transforme
-en tempête, et à 17 ou 20 toises par seconde, il
-devient un ouragan formidable, qui déracine les arbres
-et enlève les toits des maisons. Heureusement, sa vitesse
-ne va pas au delà. Si elle pouvait atteindre quarante
-toises par seconde, ce vent balayerait instantanément des
-villes entières, comme des tas de poussière.</p>
-
-<p>Encore une semaine de navigation tranquille se passa.
-Dans le lointain commença à se dessiner l'extrémité méridionale
-de l'Afrique. La mer, à mesure qu'on se rapprochait
-de la côte devenait, de bleue qu'elle était, d'une
-couleur brune verdâtre.</p>
-
-<p>Quelques heures plus tard, le navire avait atteint le
-cap de Bonne-Espérance où, au dire des marins, le vent
-mène une lutte éternelle contre une montagne gigantesque,
-où l'ouragan est à demeure. Ce n'est pas pour rien
-que ce cap portait autrefois le nom de cap des Tempêtes.</p>
-
-<p>Cette fois pourtant la mer était calme, à peine agitée
-d'une houle légère.</p>
-
-<p>Hélène se tenait sur le pont avec sa longue-vue et regardait
-le rivage peu hospitalier, sur lequel se dressaient
-trois montagnes énormes, tout à fait différentes d'aspect,
-et de formes bizarres, comme elle n'en avait jamais vu.</p>
-
-<p>A gauche s'élevait une montagne longue, pas trop
-escarpée, avec un enfoncement au milieu et le sommet
-en pente douce. A côté une autre, également large à la
-base, et le sommet comme tronqué, s'étendait en un large
-plateau. Elle avait l'aspect d'une énorme table ronde. Tout
-près, s'élevait perpendiculairement une troisième, dont
-la forme rappelait une tour inaccessible.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la montagne de la Table? demanda Hélène,
-en indiquant à un matelot qui se tenait auprès d'elle,
-celle qui se trouvait au milieu.</p>
-
-<p>&mdash;Oui.</p>
-
-<p>&mdash;Et comment s'appelle l'autre, à droite?</p>
-
-<p>&mdash;Le Pic du Diable.</p>
-
-<p>&mdash;Et à gauche?</p>
-
-<p>&mdash;La montagne des Lions.</p>
-
-<p>Pareils à trois monstres, ces trois montagnes sombres
-montaient la garde autour du rivage méridional de l'Afrique,
-le protégeant contre la fureur des tempêtes et des
-ouragans.</p>
-
-<p>La montagne de la Table servait aux habitants du Cap
-d'indicateur exact du temps: lorsque son sommet s'enveloppait
-de nuages, une tempête était imminente.</p>
-
-<p>&mdash;Regardez donc par là! fit le capitaine en passant
-auprès d'Hélène, et en lui désignant le large.</p>
-
-<p>Hélène regarda en arrière. A quelque distance du navire
-s'agitaient un grand nombre d'étranges animaux qui,
-semblables à de minuscules batelets aux voiles déployées,
-nageaient avec une grande vitesse. En les examinant avec
-plus d'attention, Hélène reconnut en eux des argonautes.
-Les gracieux mollusques se mouvaient à l'aide d'un petit
-tube, qui rejetait de l'eau; de leurs huit tentacules,
-deux, les plus larges, étaient dressés et gonflés, en guise
-de voiles. Avec sa longue-vue Hélène put examiner à son
-aise ces élégantes barquettes.</p>
-
-<p>Mais voilà que dans le lointain apparurent quelques pétrels.
-Les argonautes, comme s'ils eussent pressenti le
-danger, s'alarmèrent, replièrent leurs voiles, serrèrent leurs
-tentacules et, renversant leur coquille, disparurent sous
-l'eau. Tout cela s'effectua d'une manière si prompte et si
-adroite, que le meilleur navire aurait pu être jaloux de
-la rapidité de cette man&oelig;uvre.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le navire avait déjà presque dépassé le cap de Bonne-Espérance,
-lorsque le capitaine qui, en ce moment, explorait
-l'horizon avec sa lunette, aperçut à un mille à l'avant du
-navire un énorme animal, qui avançait lentement dans la
-même direction que lui. Tout l'équipage se réunit près du
-bord pour voir ce monstre. Lorsque le navire l'eut atteint,
-on reconnut un poulpe de dimensions extraordinaires,
-qui continuait à naviguer tranquillement en avant, sans
-faire attention au navire qui s'approchait de lui. Hélène
-tressaillit involontairement à la vue de ce monstre marin.
-Sa longueur était de 18 pieds environ, sans compter les
-huit terribles tentacules, longs de 5 à 6 pieds, et munis
-d'une grande quantité de ventouses. Ses yeux énormes,
-à fleur de tête, épouvantaient par leur vivacité. L'énorme
-gueule ressemblait à un bec de perroquet. En dépit de la
-grosseur de ce monstre, le capitaine résolut de s'en emparer,
-et donna l'ordre de lui lancer des harpons et de
-tirer sur lui. Mais les balles et les harpons pénétraient
-dans son corps comme dans une gelée. Pour se soustraire
-aux poursuites, l'animal disparut sous l'eau, mais il revint
-bientôt à la surface de l'autre côté du navire, et les matelots
-se mirent de nouveau à tirer sur lui et à lui lancer
-des harpons. Cela l'obligeait à se replonger dans la mer.
-Mais il n'y restait pas longtemps, et au bout de quelques
-minutes il reparaissait de nouveau et se mettait à fouetter
-rageusement l'eau avec ses tentacules monstrueux. La
-couleur de l'animal irrité se changea d'un gris clair en
-un rouge éclatant. Mettre à la mer un canot avec des
-hommes était dangereux, parce que le monstre, avec un
-seul de ses tentacules, pouvait le chavirer. Cette chasse
-se poursuivit ainsi pendant trois heures sans aucun résultat.
-Enfin l'un des matelots réussit à faire au monstre,
-avec son harpon, une blessure profonde d'où jaillit une
-sorte d'écume bouillonnante, mêlée avec du sang, en même
-temps que se répandait dans l'air une forte odeur de musc.
-Après bien des tentatives infructueuses, les matelots parvinrent
-à jeter un n&oelig;ud coulant sur le poulpe; mais ce
-n&oelig;ud glissa sur son corps visqueux et s'enroula autour
-d'un tentacule. Ce fut parmi les matelots une explosion
-de joie bruyante; ils se mirent à tirer en haut ce géant des
-mers, qui se débattait et frappait furieusement avec ses
-tentacules libres le flanc du navire. Enfin émergèrent à
-la surface d'abord un tentacule, puis une partie du corps
-du poulpe. Les matelots poussaient des hourras et hâlaient
-de toutes leurs forces sur la corde. Mais à peine avaient-ils
-hissé hors de l'eau la moitié de son corps, que le tentacule
-se détacha, et le mollusque gigantesque disparut
-pour toujours dans l'eau. A en juger par le tentacule dont
-le poids était de 30 livres, on pouvait supposer que l'animal
-entier en pesait 2000.</p>
-
-<p>Pendant trois jours, ce monstre servit de thème inépuisable
-aux conversations de tout l'équipage. A cette occasion
-on débita, il va sans dire, toutes sortes de contes en
-l'air sur des monstres marins, qui auraient enlevé des
-hommes du pont même des navires et noyé des vaisseaux
-entiers.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V</h2>
-
-<p class="d">L'île enchantée.&mdash;Un nuage sinistre.&mdash;Le typhon.&mdash;L'équipage abandonne
-le navire.&mdash;L'amour filial en face de la mort.&mdash;Noyés.</p>
-
-
-<p>Quelques jours plus tard, en montant le matin sur le
-pont, Hélène s'aperçut que le vent s'apaisait et que le
-navire avançait très lentement.</p>
-
-<p>Elle prit sa lunette et jeta un regard sur l'horizon qui
-l'entourait.</p>
-
-<p>&mdash;La terre, la terre! s'écria-t-elle, en apercevant soudain
-au loin une étroite bande à peine visible.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas la terre, c'est un récif de corail, lui dit
-un matelot qui travaillait près de là.</p>
-
-<p>&mdash;Ces îles sont la terreur de tous les marins, fit de son
-côté le capitaine qui avait entendu l'exclamation de la
-jeune fille: pendant une tempête, il est difficile d'apercevoir
-cette ceinture étroite, et c'est pourquoi très souvent ces récifs
-deviennent une tombe prématurée pour les marins.</p>
-
-<p>&mdash;Est-il possible que des animaux aussi petits puissent
-ériger des constructions aussi grandioses? demanda la
-jeune fille étonnée.</p>
-
-<p>&mdash;Ils habitent à une profondeur insignifiante en colonies
-très nombreuses et, après leur mort, leurs polypiers
-pétrifiés forment ces bancs menaçants de corail. Dans l'Océan
-Pacifique on rencontre de ces vastes récifs qui occupent
-une étendue de plusieurs kilomètres.</p>
-
-<p>Hélène examinait curieusement cette île, qui avait surgi,
-comme par enchantement, du sein de l'Océan.</p>
-
-<p>Mais voilà que le vent, déjà très faible, tomba tout à fait
-et le vaisseau s'arrêta. Le récif n'était éloigné du navire
-que de deux milles au plus.</p>
-
-<p>&mdash;Comme je voudrais voir d'un peu près ces constructeurs
-infatigables de la mer! dit Hélène à son père.</p>
-
-<p>Le père exposa le désir de sa fille au capitaine, qui lui
-offrit immédiatement de s'y rendre avec un pilote. Un grand
-canot fut mis à la mer et six matelots se mirent à ramer
-vigoureusement.</p>
-
-<p>Quand ils furent arrivés près de l'île, le canot fut amarré
-à un récif qui surplombait. Par endroits, l'île était couverte
-d'une végétation tropicale; par ci, par là, on apercevait
-des palmiers solitaires. L'île elle-même présentait
-l'aspect d'un anneau régulier au milieu duquel se trouvait
-une lagune, unie comme un miroir, qui ressemblait à un
-port tranquille. Le temps était calme et la mer si transparente
-qu'Hélène put examiner à loisir ce jardin sous-marin.
-Le fond était tapissé de centaines, de milliers de polypes
-de corail qui, pareils à des fleurs bizarres, se balançaient
-sur des arbres et des buissons pétrifiés. Leurs intervalles
-étaient remplis par une mousse bigarrée, dans laquelle, en
-l'observant attentivement, on pouvait distinguer des millions
-de polypes. Ce spectacle était d'autant plus merveilleux
-que le soleil tropical y mêlait son éclat. Des poissons
-magnifiques, des formes et des couleurs les plus étranges,
-évoluaient autour des coraux, comme des colibris autour
-des plantes équatoriales. Les écrevisses transparentes y
-rampaient aussi en troupes entières avec des crabes bariolés,
-tandis que les rouges étoiles de mer, les noirs oursins
-et les méduses de toutes les formes fourmillaient au
-milieu d'une quantité innombrable de coquillages.</p>
-
-<p>Mais un coup de canon se fit entendre du navire, qui
-rappelait le canot, et Hélène, à son grand regret, dut interrompre
-ses observations.</p>
-
-<p>En remontant à bord, elle s'aperçut que le capitaine paraissait
-très inquiet. Les matelots couraient de part et d'autre,
-grimpaient sur les mâts et en descendaient avec la
-rapidité des chats; le capitaine se multipliait partout et
-partout résonnait sa voix forte et impérieuse.</p>
-
-<p>Profitant d'un instant de répit, Hélène l'interrogea sur le
-motif de l'alarme générale. Pour toute réponse, il lui indiqua
-un petit nuage sombre qui s'élevait au bout de l'horizon.
-Au-dessus d'eux le soleil resplendissait, le ciel était
-serein et le temps magnifique. Il sembla à Hélène que les
-appréhensions du capitaine étaient exagérées.</p>
-
-<p>Moins d'un quart d'heure après, le nuage montait lentement
-et majestueusement, obscurcissait le soleil et bientôt
-couvrait presque la moitié du firmament. Puis un brusque
-tourbillon s'abattit sur le navire et un vent effroyable se
-déchaîna. Le vaisseau s'inclina sur le côté et la mer, un
-instant avant unie et immobile, s'agita, mugit; les vagues
-se dressèrent menaçantes.</p>
-
-<p>Le nuage sinistre s'avançait rapidement et soudain, en
-plein jour, une nuit noire et impénétrable s'établit.</p>
-
-<p>&mdash;Le typhon, le typhon! s'écrièrent les matelots pleins
-de terreur, en descendant rapidement des mâts sur lesquels
-ils repliaient les voiles.</p>
-
-<p>Quelques instants plus tard, les ténèbres s'illuminèrent
-subitement à la lueur éblouissante d'un éclair et tout le ciel
-s'embrasa. On entendit des roulements assourdissants de
-tonnerre, et les nuages crevèrent en une telle averse, qu'il
-semblait que le navire ne tiendrait pas contre ce déluge et
-coulerait à fond. La mer mugissait tumultueuse.</p>
-
-<p>Le navire n'obéissait plus au gouvernail. Il roulait au
-milieu des vagues qui bouillonnaient comme dans une
-chaudière, en décrivant sur la mer des cercles énormes.
-Rester sur le pont,&mdash;impossible; c'eût été s'exposer à une
-mort certaine. Tous les passagers s'étaient réfugiés dans les
-cabines et, recommandant leurs âmes à la Providence,
-attendaient l'issue fatale.</p>
-
-<p>Brusquement un silence sinistre, un silence de mort s'établit.
-Tous croyaient leur dernière heure venue. L'attente
-anxieuse de quelque chose d'effroyable augmentait encore
-l'horreur de ce moment. Subitement l'ouragan se déchaîna
-avec une force redoublée. Sur le pont un coup formidable
-retentit qui ébranla tout le navire. Un instant après les
-mâts étaient emportés à la mer.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu6.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Le vieillard, plein d'effroi, appelait sa fille.</div>
-</div>
-<p>Personne ne se rappela comment l'ouragan avait fini. Le
-capitaine remonta le premier et, navré, contemplait le pont
-dévasté. Heureusement, il restait sur le navire trois canots
-qui au début de la tempête, avaient été solidement attachés
-aux mâts et qui maintenant tenaient encore à leurs débris.</p>
-
-<p>La tempête reprit, quoique avec une force moindre.</p>
-
-<p>Le troisième jour, à l'approche du matin, elle se calma;
-mais vers le soir, un vent violent se remettait à souffler
-et les vagues s'agitaient avec une telle fureur, que le navire
-en craquait dans ses &oelig;uvres vives.</p>
-
-<p>Pour comble de malheur, une voie d'eau se déclara. La
-catastrophe paraissait inévitable, et Hélène considérait
-chaque moment comme le dernier de sa vie. Le capitaine
-et les matelots étaient à bout de forces, mais continuaient
-pourtant, infatigables, à pomper pour éloigner autant que
-possible la mort.</p>
-
-<p>Encore une nuit effroyable. L'aurore commençait à
-poindre, quand le navire retentit soudain de ces cris: terre,
-terre!</p>
-
-<p>Hélène se précipita sur le pont. En effet, à quelques milles
-du brick, on apercevait une terre. Les vagues gigantesques
-et furieuses, chassées par le vent, y entraînaient rapidement
-le navire. Le salut paraissait proche.</p>
-
-<p>C'était, à ce que l'on pouvait croire, une île, de deux
-milles de long à peu près. Du navire on apercevait très
-bien la côte sombre et rocheuse, où s'élevaient, de place
-en place, des palmiers solitaires. Les matelots se remirent
-à pomper avec une énergie décuplée. La vue du rivage si
-proche faisait renaître en eux l'espoir d'un prompt salut.</p>
-
-<p>Mais voici qu'éclate un craquement effroyable, et le navire
-s'arrête instantanément, échoué sur un écueil. Un cri
-de terreur s'échappa de toutes les poitrines. Les matelots
-se cramponnèrent à ce qu'ils purent, pour ne pas être emportés
-dans la mer par les vagues furieuses, qui s'élançaient
-par-dessus le pont et menaçaient à chaque instant de mettre
-le navire en pièces; puis ils se précipitèrent vers les canots,
-dans l'espoir d'arriver ainsi jusqu'à la terre.</p>
-
-<p>Saisie d'une angoisse effroyable, Hélène accourut sur le
-pont pour apprendre la cause de la terrible secousse éprouvée
-par le vaisseau, et reconnut avec horreur que les embarcations
-avec les matelots qui se sauvaient étaient déjà
-loin; il ne restait plus à bord que le capitaine avec trois
-matelots qui se préparaient à sauter dans un petit canot.</p>
-
-<p>&mdash;Au nom du ciel, prenez place au plus vite dans le canot,
-lui cria-t-il, le vaisseau coule à fond.</p>
-
-<p>Sans se rendre compte de ce qu'elle faisait, Hélène tendit
-la main au capitaine pour descendre; mais au même instant
-elle la retira vivement.</p>
-
-<p>&mdash;Et mon père, mon père! s'écria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash;C'est trop tard! répondit le capitaine. Descendez, sinon,
-nous partons sans vous. Vous ne sauverez pas votre père
-et le bateau ne peut contenir une personne de plus! Descendez
-au plus vite!</p>
-
-<p>&mdash;Sans mon père!&hellip; jamais! s'écria la fillette, toute frissonnante
-à la seule idée d'une séparation éternelle d'avec
-son père.</p>
-
-<p>«Si ma présence peut lui servir de consolation dans ses
-derniers moments, pensait-elle, ma mort n'aura pas été
-inutile&hellip; Non, je ne quitterai pas mon père! Je mourrai
-avec lui si je ne puis le sauver!»</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne partirai pas sans lui! Ayez pitié! emmenez
-mon père! suppliait-elle, en s'efforçant de saisir la
-main du capitaine.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous, soyez raisonnable, lui cria-t-il. Il
-sera plus doux à votre père de savoir que vous êtes sauvée
-que de vous sentir mourir à côté de lui! Descendez, descendez;
-chaque instant est précieux.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, je ne peux pas m'éloigner sans mon père,
-répondit-elle résolument.</p>
-
-<p>Et elle se précipita dans la cabine.</p>
-
-<p>Cependant le vieillard aveugle, plein d'effroi, appelait sa
-fille, mais sa voix se perdait dans le mugissement des ondes.
-En se sentant abandonné, il faillit perdre connaissance;
-mais en ce même moment, Hélène accourut auprès de lui.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle fut remontée sur le pont avec son père, le
-capitaine était déjà loin et les autres embarcations ne se
-voyaient plus.</p>
-
-<p>Une vague énorme fondit sur le bateau du capitaine et
-l'engloutit pour toujours.</p>
-
-<p>Poussant un cri désespéré, Hélène se précipita au cou de
-son père et cacha sa tête sur la poitrine du vieillard.</p>
-
-<p>De tout l'équipage, seuls, le père et la fille erraient encore
-sur le navire brisé, dans ce désert liquide.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI</h2>
-
-<p class="d">Le naufrage.&mdash;La vague fatale.&mdash;Échappés au péril.&mdash;Le reflux.&mdash;Sur un
-navire brisé.&mdash;La première nuit sur un rivage inconnu.</p>
-
-
-<p>A cette journée terrible succéda une calme soirée. Mais
-la mer restait encore agitée. Le navire brisé, relevé par
-les flots, errait de nouveau au milieu des rochers, risquant
-à chaque minute de donner encore une fois contre
-un écueil.</p>
-
-<p>Hélène s'était réfugiée avec son père sur le pont et regardait
-avec une terreur mêlée d'espoir le navire les emporter
-peu à peu vers la terre. La seule idée que le vent pouvait
-changer et les pousser au large, la remplissait d'épouvante.
-En considérant le rivage désolé et rocheux, vers lequel
-voguait lentement le navire, elle se posait involontairement
-une foule de questions:</p>
-
-<p>«Était-il habité, ou non?&hellip; Si cette terre était habitée
-par des sauvages!&hellip; Quel serait alors le sort de son cher
-père et le sien? Peut-être des supplices, la mort!»</p>
-
-<p>Cette idée la faisait frémir. Mais la vue de son père,
-tranquillement assis à ses côtés, lui redonna du courage
-et elle se remit, avec confiance, à la volonté du sort.</p>
-
-<p>En ce moment, son père interrompit ses tristes pensées.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, surveille d'un &oelig;il vigilant tout ce qui se
-passe sur le navire. Si sa coque ne se brise pas contre les
-récifs, nous pourrons tenir encore assez longtemps sur l'eau,
-parce que, pour notre bonheur, le chargement en est composé
-de marchandises qui ne coulent pas rapidement.
-Sommes-nous loin du rivage?</p>
-
-<p>&mdash;Nous n'en sommes pas loin, père, et quoique lentement,
-nous nous en rapprochons toujours. Mais presque
-toute la cale du navire est remplie d'eau.</p>
-
-<p>Le vieux marin était un excellent nageur et, s'il avait
-encore eu l'usage de ses yeux, il fut arrivé aisément jusqu'à
-la terre en nageant avec sa fille, d'autant plus qu'elle
-aussi savait très bien nager.</p>
-
-<p>&mdash;Et de quel côté du navire se trouve la terre?</p>
-
-<p>&mdash;Du côté droit, père.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, ma fille. Écoute donc maintenant avec attention
-ce que je vais te dire. Dès que le navire échouera
-sur un bas-fond, ou donnera contre un écueil, conduis-moi
-tout de suite vers le côté droit et descends après moi
-dans l'eau. Nous gagnerons la terre à la nage. Tiens-toi
-fortement à moi et indique-moi le chemin. Si tu vois venir
-sur nous une grande vague, retiens ton souffle et ferme les
-yeux, autrement tu pourrais te noyer.</p>
-
-<p>&mdash;Mais peut-être le navire abordera-t-il le rivage? Ne
-vaudrait-il pas mieux attendre?</p>
-
-<p>&mdash;Attendons, mais il faut que tu saches que, si le navire
-se heurte contre un récif, il ne pourra plus tenir et se
-brisera infailliblement. En outre, nous devons gagner la
-terre avant le reflux, autrement nous serions de nouveau
-emportés en pleine mer, et alors nous serions perdus.</p>
-
-<p>Deux heures environ s'écoulèrent. Le navire continuait
-à se rapprocher lentement du rivage. Hélène suivait avec
-une attention fébrile chacun de ses mouvements. La côte
-était si voisine, que même en avançant avec cette lenteur
-le navire devait y arriver en une demi-heure à peu près.
-Le c&oelig;ur de la jeune fille se mit à palpiter plus fortement
-à l'idée du salut prochain.</p>
-
-<p>Tout à coup un fracas effroyable se fit entendre: c'était
-la coque qui craquait; le navire s'arrêta net.</p>
-
-<p>Le père et la fille se levèrent en sursaut. Hélène conduisit
-rapidement son père vers une petite échelle de corde,
-qui se trouvait sur le côté droit du navire.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens-toi, Hélène, tiens-toi fortement à moi, et indique-moi
-où il faut aller! N'oublie pas mon conseil, dit le
-vieux marin, en descendant dans la mer avec sa fille.</p>
-
-<p>En entrant dans l'eau, Hélène saisit convulsivement
-d'une main la ceinture de son père et de l'autre se mit à
-l'aider. Dans leur précipitation, ils oublièrent de quitter
-une partie de leurs vêtements et cela faillit les perdre.</p>
-
-<p>A peine étaient-ils arrivés à une cinquantaine de mètres
-du navire, qu'une énorme vague les recouvrit complètement.
-Hélène prévint à temps son père et retint elle-même
-son haleine pendant quelques secondes. Bientôt elle remarqua
-avec effroi que les forces de son père faiblissaient,
-et que ses vêtements trempés l'empêchaient de nager. Elle-même
-sentait sa vigueur l'abandonner et quelque chose
-l'entraîner au fond comme une pierre.</p>
-
-<p>En regardant derrière elle, Hélène s'aperçut qu'une nouvelle
-vague arrivait sur eux; le c&oelig;ur de la jeune fille se
-serra et elle avait à peine eu le temps de pousser un cri,
-que le flot les submergea et les jeta avec force contre le
-rivage. Quand ils se retrouvèrent de nouveau à la surface,
-le vieillard, à bout de forces, se tenait à grand peine sur
-l'eau, tandis qu'une autre vague formidable s'élançait sur
-eux. Hélène sentit que cette vague fatale l'engloutissait.
-Il est impossible de rendre les sensations diverses qui envahirent
-l'âme de la jeune fille, quand elle se retrouva de
-nouveau sous l'eau.</p>
-
-<p>Voilà que le flot fatal passa au-dessus d'eux. Le vieillard
-rassemblait ses suprêmes énergies. Encore quelques
-minutes de lutte terrible pour la vie s'écoulèrent&hellip; Enfin
-il se sentit épuisé et, laissant tomber ses bras, il s'abandonna
-mentalement à la destinée&hellip;</p>
-
-<p>Mais à ce moment il sentit la terre ferme sous ses pieds,
-et remarqua que l'eau ne lui allait que jusqu'aux épaules.
-Il appela Hélène, mais ne reçut point de réponse. Le vieillard
-eut peur. Il craignit que sa fille n'eût perdu connaissance.
-Il sentait que sa main ne le tenait plus que faiblement.
-Ramassant ses dernières forces, il la saisit dans ses
-bras et alla en avant, au hasard.</p>
-
-<p>Après des efforts surhumains, il atteignit enfin le rivage
-et posa avec précaution sa fille sur le sable. Ayant constaté
-que son c&oelig;ur battait encore, il essaya, plein d'effroi et
-d'espoir, de la faire revenir à elle. Hélène reprit bientôt ses
-sens. Mais elle éprouvait un grand malaise, et tout d'abord
-ne pouvait se rendre compte de ce qui lui arrivait, et dans
-quel endroit elle se trouvait. Quand elle eut recouvré complètement
-ses esprits, son père lui raconta en quelques mots
-comment, alors qu'il avait déjà perdu tout espoir de salut,
-le sort avait eu pitié d'eux.</p>
-
-<p>Saisie d'un muet transport, elle embrassa son père,
-les larmes aux yeux, impuissante à trouver des paroles
-pour rendre les sentiments qui l'assaillaient.</p>
-
-<p>S'étant un peu calmée, Hélène regarda autour d'elle.
-Elle reconnut qu'ils se trouvaient sur le rivage rocheux
-d'un pays florissant, dont la végétation ne ressemblait pas
-du tout à celle de l'Europe. Un sentiment de joie ineffable
-envahit la jeune fille. Elle regardait le ciel, la terre et
-respirait avec délices l'air tiède et parfumé. Jetant un
-regard sur la mer agitée, elle s'aperçut que le navire se
-tenait immobile, loin du rivage, fortement couché sur le
-flanc et qu'autour de lui écumaient furieusement les vagues.
-Hélène n'en croyait presque pas ses yeux: «Était-il
-possible qu'ils eussent pu de si loin atteindre le rivage?»
-Elle se souvint du malheureux équipage du navire, du
-capitaine qu'elle avait vu périr sous ses yeux, et elle
-frissonna.</p>
-
-<p>&mdash;Ma pauvre enfant! murmura avec un soupir profond
-le vieux marin.</p>
-
-<p>L'idée des peines et des privations qui l'attendaient obscurcissaient
-en lui le sentiment de sa joie primitive.</p>
-
-<p>Hélène semblait avoir deviné la pensée de son père.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant je ne vivrai que pour toi seul! fit-elle, en
-l'embrassant avec effusion. Si cette île est inhabitée, je
-me mettrai à travailler pour toi et le ciel bénira mes efforts.
-Je vois que la nature est ici belle et prodigue, et je
-suis sûre que nous n'aurons pas de privations à subir.
-Moi, je n'ai besoin de rien, pourvu que tu sois content!</p>
-
-<p>Cette tendre affection de sa fille émut profondément le
-vieillard. Il l'embrassa avec transport et deux larmes coulèrent
-de ses paupières éteintes.</p>
-
-<p>Le rivage rocheux était recouvert de la végétation éclatante
-des tropiques. Sur les arbres élevés, aux branches
-puissantes et larges, on apercevait par place des fruits
-bizarres. Quelquefois, ce qui semblait de loin une fleur
-multicolore se mettait tout à coup en mouvement et on
-voyait un bel oiseau prendre son essor et s'envoler de l'arbre.
-Des troupes de perroquets et d'autres oiseaux passaient
-d'un arbre à l'autre; et sur les montagnes, qui encadraient
-le rivage, se dressaient les sommets grêles des palmiers
-élancés, ornés de feuilles gigantesques.</p>
-
-<p>En dépit de la chaleur de midi, Hélène ressentit un frisson
-désagréable qui lui rappela qu'elle était toute trempée;
-en même temps elle sentit qu'elle avait faim et
-soif.</p>
-
-<p>Elle emmena son père un peu loin du rivage, sous un
-grand arbre ombreux, ramassa à la hâte de l'herbe sèche
-et des feuilles et lui prépara ainsi une couche molle. Le
-vieillard fatigué se coucha pour se reposer et, bientôt, sa
-respiration égale lui apprit qu'il s'était endormi. Hélène
-se mit à réfléchir à sa situation sans issue. Des pensées
-inquiètes se succédaient dans son esprit: tantôt il lui semblait
-que son père et elle mourraient de faim ou se verraient
-astreints à des privations très dures, tantôt son
-imagination agitée lui représentait des sauvages et des
-animaux féroces, sur lesquels elle avait lu tant de récits à
-la maison. Un profond soupir de son père endormi la tira
-de sa rêverie.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu7.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Hélène se dirigea vers le banc de sable.</div>
-</div>
-<p>Le reflux commençait. La mer s'était apaisée, et seules,
-de petites vagues, déferlant faiblement sur la côte rocheuse,
-roulaient en arrière avec un doux bruit. Non loin
-de là, se découvrait peu à peu un étroit banc de sable
-qui s'avançait très loin dans la mer. A son extrémité on
-voyait, couché sur le flanc, le navire brisé, enfoncé profondément
-sur l'écueil.</p>
-
-<p>Hélène considérait avec une tristesse muette les restes
-mutilés du beau navire qui, pendant un si grand nombre
-d'années, bravant dédaigneusement les tempêtes et les
-orages, avait navigué, superbe, sur l'Océan immense. Et
-maintenant ses cabines et ses cales submergées étaient
-devenues le refuge de toute sorte de coquillages marins.</p>
-
-<p>Mais voici que le banc de sable se découvrit tout à fait;
-seuls, quelques coquillages et étoiles de mer, qui n'avaient
-pas eu le temps de disparaître dans la mer avec le reflux,
-étalaient sur le sable leurs formes bizarres, tandis que du
-rivage arrivaient des troupes d'oiseaux, qui s'abattaient
-sur eux pour s'en régaler.</p>
-
-<p>La vue du navire brisé rappela à Hélène qu'elle devait
-se procurer des vêtements et des chaussures. Elle résolut
-de mettre immédiatement cette idée à exécution et de profiter
-du reflux, pour traverser le banc de sable et atteindre
-le navire. Elle ne s'effrayait que de la distance qui séparait
-le rivage du navire.</p>
-
-<p>«Que ferai-je, si le flux me surprend au retour?» pensait-elle.</p>
-
-<p>Elle regarda son père endormi, et son aspect si triste
-lui donna le courage de tenter ce voyage assez périlleux.
-Retroussant sa robe, pour pouvoir plus facilement sauter
-et grimper sur les roches de la côte, elle se dirigea vers
-le banc de sable. Le soleil ardent et le vent avaient déjà
-à ce point séché les rochers, qu'elle pouvait sans danger
-sautiller de l'un à l'autre. Le banc lui-même était tellement
-sec qu'elle put sans trop de fatigue arriver jusqu'au
-navire qui, à ce qu'il semblait, devait être profondément
-enfoncé sur l'écueil qui se trouvait à l'extrémité même du
-banc de sable. Sur le revêtement du navire elle aperçut
-une foule de coquilles, qui s'y étaient attachées. Hélène
-se souvint de ses compagnons de voyage, et son c&oelig;ur se
-serra à l'idée de leur perte prématurée. Maintenant, elle
-voyait clairement qu'en restant sur le navire tout le monde
-aurait été sauvé et aurait gagné heureusement le rivage.</p>
-
-<p>Saisissant un bout de câble qui pendait, Hélène grimpa
-péniblement sur le pont. Là, un effroyable spectacle de
-destruction se présenta à ses yeux: sur tout le pont, dans
-un étrange désordre, s'éparpillaient des débris de mâts,
-des tonneaux, des câbles rompus et une foule d'autres objets.
-A la vue de ce terrible chaos, une crainte indicible
-envahit le c&oelig;ur de la jeune fille, mais elle la réprima
-bien vite et descendit courageusement dans la cabine. Là,
-elle retrouva les mêmes terribles traces de destruction: la
-partie supérieure de la poupe avec les fenêtres avait disparu.
-Les murs si élégants autrefois étaient complètement
-démolis. Sur le plancher nageaient dans l'eau des tables,
-des chaises, des coffres et toutes sortes de débris.
-Tout près de l'escalier, dans l'eau, elle aperçut, à sa grande
-joie, la malle de son père, où elle était sûre de trouver tout
-ce qui leur était indispensable à elle et à son père. La saisissant
-par la poignée, elle la traîna jusqu'à l'escalier,
-puis essaya de la monter sur le pont; mais tous ses
-efforts furent inutiles: l'eau qui avait pénétré dans la
-malle avait triplé son poids. Sans réfléchir plus longtemps,
-Hélène la plaça sur l'un des coffres qui nageaient dans
-la cabine et l'ouvrit avec la clef qu'elle avait sur elle. Tous
-les objets, quoique trempés, se trouvaient dans le même
-ordre où elle les avait placés. Hélène retira de l'intérieur
-tout ce qui était le plus nécessaire, exprima l'eau du linge
-et des vêtements, et les étala sur le pont pour les faire
-sécher. Après avoir pris une partie du linge et deux couvertures
-de laine, elle jeta tout cela sur le banc de sable
-et descendit elle-même.</p>
-
-<p>Malgré son lourd fardeau, Hélène se mit à courir joyeusement
-vers le rivage, contente d'avoir trouvé tant de
-choses utiles. Elle arriva auprès son père, et elle avait
-à peine eu le temps de déposer son paquet à terre, qu'il
-s'éveilla et se mit à l'appeler.</p>
-
-<p>Hélène s'assit à côté de lui et, reprenant haleine, lui
-raconta le succès de sa visite dans le navire. La physionomie
-du vieux marin manifestait une vive inquiétude,
-mais il l'écouta en silence jusqu'au bout.</p>
-
-<p>&mdash;Cher père, dis, pourquoi as-tu l'air si soucieux? Qu'y
-a-t-il de dangereux dans cette promenade?</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, répondit le vieillard, le malheur t'a
-rendue tout d'un coup adulte. Maintenant, tu es obligée de
-réfléchir toi-même avant de te résoudre à une action quelconque.
-Mais n'oublie pas, Hélène, qu'en exposant ta vie,
-tu risques aussi celle de ton père. C'est pourquoi, sois prudente
-et n'entreprends rien sans m'avoir prévenu; quoique
-je n'y voie pas, mon expérience peut t'être utile dans bien
-des cas. Je sais, Hélène, que tu suis volontiers mes conseils,
-mais je crains que, par amour pour moi, tu n'entreprennes
-des tâches au-dessus de tes forces. Tu es encore
-trop jeune, et tu n'es pas habituée à un travail pénible. Il
-se peut que nous soyons obligés de rester ici pendant très
-longtemps, et tu dois te munir de courage et d'énergie.
-Mais rappelle-toi une chose, c'est que ma vie dépend de la
-tienne, et ne l'expose pas inutilement.</p>
-
-<p>&mdash;Sois tranquille, mon père, je n'oublierai pas tes
-paroles, fit Hélène. Mais maintenant permets-moi de courir
-encore une fois sur le navire; peut-être y trouverai-je
-du pain. Ne crains rien, je serai de retour bien avant le
-flux.</p>
-
-<p>&mdash;Dépêche-toi seulement, mon enfant! Ne prends pas
-trop de choses à la fois. Le navire restera bien là jusqu'à
-demain, et tu pourras en rapporter encore bien des objets.</p>
-
-<p>Hélène se dirigea rapidement vers le rivage et arriva
-bientôt près du vaisseau. En examinant le pont, elle jeta un
-coup d'&oelig;il dans la cuisine où se trouvait un placard dans
-lequel on plaçait généralement les provisions du jour. Le
-placard se trouva fermé, mais Hélène l'eut vite ouvert à
-l'aide d'une hache qu'elle découvrit au milieu des outils de
-menuiserie. A sa grande joie, elle y trouva deux sacs de
-biscuits, un grand morceau de fromage et plusieurs couteaux.
-Après avoir pris avec elle ce que ses forces lui
-permettaient de porter, elle redescendit sur le banc de
-sable.</p>
-
-<p>Sur le bord, elle aperçut une grande quantité d'huîtres
-apportées par le flux. Cette trouvaille lui causa beaucoup
-de joie; elle savait que son père aimait beaucoup les
-huîtres.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, Hélène, as-tu trouvé du pain? demanda le
-vieillard en entendant ses pas.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai trouvé deux sacs de biscuits, père, et un grand
-morceau de fromage. Et que d'huîtres j'ai vues sur le rivage!
-Attends seulement un peu, tu verras le bon dîner
-que je vais te préparer.</p>
-
-<p>Et posant à côté de son père les objets rapportés du
-navire, elle retourna en courant sur le rivage où elle ramassa
-dans son tablier une vingtaine d'huîtres. Non loin
-de là, Hélène aperçut sur l'un des arbres des fruits jaunes,
-et en s'approchant elle fut très surprise de reconnaître
-des citrons.</p>
-
-<p>Elle en cueillit quelques-uns et revint avec ses trouvailles
-auprès de son père. Cette seconde découverte surprit agréablement
-le vieux marin.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, ma fillette, je vois que ce pays est riche et
-fertile; il est probable que nous n'aurons pas à souffrir des
-privations. Il faut croire qu'on trouve d'autres fruits par ici.</p>
-
-<p>&mdash;Il y a beaucoup d'arbres qui en sont chargés! Mais
-peut-on les manger? Ne sont-ils pas vénéneux?</p>
-
-<p>&mdash;Cela, nous le saurons. Tu me les décriras plus tard.</p>
-
-<p>Après qu'ils eurent assouvi leur faim, Hélène se leva,
-pour aller chercher de l'eau. La soif la tourmentait depuis
-longtemps déjà, et son père paraissait en souffrir tout autant.
-Alors seulement elle s'aperçut qu'elle n'avait aucun récipient.
-Elle se reprochait mentalement son manque de prévoyance.
-Mais il était trop tard pour se rendre sur le
-navire, car le flux devait bientôt arriver. Son regard rencontra
-par hasard les coquilles vides d'huîtres jetées dans
-l'herbe, et sa physionomie s'illumina de joie. C'étaient là
-des récipients bien petits, à la vérité, mais qui néanmoins
-pouvaient leur rendre service pour le moment. Elle prit
-deux coquilles et se mit à marcher le long du rivage, dans
-l'espoir de découvrir un ruisseau se jetant dans la mer.
-Bientôt elle aperçut au loin une herbe d'un vert très vif,
-comme on en rencontre ordinairement près des sources ou
-dans les endroits très humides. En effet, à peine s'était-elle
-approchée, qu'elle découvrit avec joie un petit ruisseau
-dont l'onde claire et limpide brillait dans la verdure éclatante
-du gazon. Hélène puisa de l'eau dans les deux coquilles
-et les porta à son père, puis elle revint et, après avoir
-apaisé sa soif, lava avec délices sa figure brûlante avec de
-l'eau fraîche.</p>
-
-<p>Le soir tomba. La marée commença à monter. Les flots
-écumeux escaladaient avec bruit sur les rochers de la côte.
-Le soleil baissait sur l'horizon et le vent qui soufflait depuis
-le matin commençait à faiblir, annonçant une nuit douce
-et tranquille.</p>
-
-<p>Voici que le couchant flambloya d'une lueur étincelante,
-dont les rayons, en se reflétant dans la mer, scintillèrent
-sur les crêtes écumeuses des vagues. En même temps retentirent
-dans les arbres les trilles des chanteurs emplumés,
-qui semblaient envoyer un dernier salut au jour qui
-les quittait.</p>
-
-<p>Appuyée contre un grand arbre, Hélène se tenait assise,
-dans une attitude pensive, auprès de son père qui s'endormait.
-A la vue du spectacle majestueux du couchant, son
-âme se tourna vers la miséricordieuse Destinée par la volonté
-de laquelle l'astre du jour faisait pénétrer la vie dans les
-forêts et les montagnes, les mers et les plaines. Elle savait
-que par cette volonté très sage les oiseaux qui tournoyaient
-au-dessus du banc de sable trouvaient leur nourriture, et
-elle espérait que sa toute-puissance ne laisserait pas périr
-un vieillard aveugle et une fillette. Ces pensées raffermirent
-dans le c&oelig;ur de la jeune fille l'espoir d'une prompte
-délivrance.</p>
-
-<p>Mais la dernière clarté disparut à l'horizon et, presque
-instantanément, sans crépuscule, une nuit noire survint.
-Sur la haute voûte du ciel s'allumèrent d'innombrables
-étoiles d'un éclat et d'une pureté inconnus en Europe. Le
-chant des oiseaux cessa. Un seul chanteur,&mdash;son père lui
-avait dit que c'était le rossignol du Sud,&mdash;faisait encore
-retentir ses trilles sonores là-bas, quelque part, au loin sur
-la montagne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII</h2>
-
-<p class="d">Un sommeil agité.&mdash;Épouvantes.&mdash;Un pays luxuriant.&mdash;Les trésors
-d'un navire naufragé.</p>
-
-
-<p>Toute la nuit, Hélène eut des songes alarmants: tantôt
-elle rêvait qu'elle naviguait sur l'Océan à bord d'un navire
-magnifique, en compagnie de ses parents et de ses
-amis intimes, qu'elle avait laissés dans sa patrie; tantôt il
-lui semblait que, sur les flancs du navire, apparaissaient
-des ailes énormes et que celui-ci, d'abord lentement, puis
-avec une rapidité vertigineuse, était emporté dans les
-nuages. Tantôt elle courait toute seule sur un rocher désert
-qui s'élevait au milieu de l'Océan: pas un brin d'herbe
-n'y croissait; aucun être vivant; seules, les vagues
-mugissantes en interrompaient le silence de mort. Mais
-voici que, derrière une vague lointaine, émergeait la tête
-féroce d'un sauvage, ornée de plumes. En l'apercevant, le
-sauvage saisissait son arc et au même instant, de tous les
-côtés, surgissaient des vagues d'autres figures terribles
-toutes pareilles à la première&hellip; Ils brandissaient leur arme
-meurtrière et s'approchaient d'elle en ricanant&hellip;</p>
-
-<p>Hélène se réveilla de ces songes pleine de terreur; elle
-regarda autour d'elle: un brouillard froid et dense l'enveloppait&hellip;</p>
-
-<p>Mais voici qu'à l'Orient brilla soudain le premier sillon
-lumineux de l'aube dorée, qui scintilla en larges gerbes
-de feu sur les vagues lointaines: les gais chanteurs des
-forêts s'éveillèrent et l'air du matin résonna de leurs premières
-roulades. Des rochers de la côte s'élevèrent les
-oiseaux de mer qui semblaient dégourdir avec délices leurs
-ailes dans les rayons roses du soleil levant. Une faible
-brise agitait les sommets des palmiers, et du rivage arrivait
-le bruit léger des vagues se brisant contre les rochers.</p>
-
-<p>Hélène jeta un regard sur son père tranquillement assoupi
-et se leva tout doucement. A deux pas d'elle croissaient
-plusieurs arbres sveltes à larges feuilles, dont les
-sommets étaient ornés de grands globes d'un brun foncé.
-Elle reconnut immédiatement des noix de coco. Non loin
-de là, dans un petit bois touffu, les fruits dorés des citronniers
-et des orangers tranchaient sur le feuillage d'un
-vert sombre et au-dessus d'eux, comme des sentinelles, se
-dressaient les palmiers majestueux, avec leur panache de
-feuilles, qui se balançaient dans l'azur.</p>
-
-<p>Au milieu de ce fourré grimpaient les vignes et les lianes,
-enlaçant de leur feuillage sombre les troncs puissants
-de la forêt vierge, qui exhalait au loin le suave parfum
-des fleurs blanches des citronniers.</p>
-
-<p>Jamais encore Hélène n'avait vu une végétation aussi
-luxuriante et involontairement elle demeura quelque temps
-absorbée dans la contemplation de cette splendide nature.</p>
-
-<p>Elle s'approcha du rivage, mais à peine avait-elle monté
-sur un des rochers, que de dessous ses pieds un oiseau,
-vivement, prit son vol.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu8.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Elle prit les &oelig;ufs et courut vers son père.</div>
-</div>
-<p>Hélène poussa un cri d'effroi: ce cri éveilla son père.</p>
-
-<p>&mdash;Hélène! appela-t-il.</p>
-
-<p>&mdash;Je viens, je viens, papa! répondit-elle. Ne t'inquiète
-pas; c'est un oiseau qui m'a fait peur.</p>
-
-<p>Alors seulement elle aperçut un nid sur le rocher. Dans
-ce nid se trouvaient six grands &oelig;ufs. Elle en prit trois et
-courut vers son père.</p>
-
-<p>Après avoir entendu le récit de sa petite aventure, il
-lui expliqua que l'oiseau devait appartenir au genre des
-canards, à en juger par la situation du nid sur un rocher.</p>
-
-<p>&mdash;Maintenant tu pourras, pendant plusieurs semaines,
-prendre au nid, chaque matin, une couple d'&oelig;ufs, fit-il
-en terminant.</p>
-
-<p>&mdash;Mais où nous procurer du feu et des ustensiles pour
-les cuire? demanda-t-elle avec perplexité.</p>
-
-<p>&mdash;La nature elle-même a muni ces &oelig;ufs d'un ustensile
-propre à les cuire, répondit en souriant le vieux marin.
-N'as-tu pas remarqué, Hélène, combien leur coquille est
-dure et solide? Quant au feu, ne t'en inquiète pas. Fort
-heureusement, j'ai dans ma poche un caillou et un briquet.
-Ramasse le plus possible de bois sec, qui ne peut
-manquer par ici. La matinée est assez fraîche et nous
-nous chaufferons en même temps à la flamme.</p>
-
-<p>Hélène ramassa bien vite une brassée de feuilles et de
-bois sec qu'elle mit en tas. Le vieux marin battit le briquet
-d'une main habile et passa à sa fille l'amadou allumé,
-qu'elle plaça, en soufflant dessus, dans le tas de feuilles
-sèches. Au bout d'un instant, un feu gai flambait devant
-eux.</p>
-
-<p>Pendant que son père se chauffait, Hélène alla cueillir
-des fruits. Mais quel ne fut pas son étonnement, quand
-elle s'aperçut que certains arbres étaient en même temps
-couverts de fleurs et de fruits mûrs.</p>
-
-<p>Elle revint auprès de son père avec une énorme grappe
-de raisin et deux oranges.</p>
-
-<p>&mdash;Quel arbre étrange j'ai vu tout près d'ici, papa! fit-elle.
-Son tronc est très haut et ses feuilles sont plus
-grandes que moi. Sur quelques-uns de ces arbres croissent
-de belles fleurs bleues, tandis que sur d'autres, tout à fait
-semblables, on voit de gros fruits mûrs d'une couleur
-jaune, ayant l'aspect de plusieurs concombres soudés ensemble.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des bananes, mon enfant, fit observer le
-vieux marin, les fruits les plus précieux du midi. Dans
-les contrées tropicales, ils jouent un rôle tout aussi important
-que le blé dans celles du Nord. Les indigènes se
-nourrissent presque exclusivement de ces fruits. Mais ils
-croissent à une hauteur telle, qu'il ne te sera guère facile
-de les atteindre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si j'étais plus haute au moins de deux mètres,
-fit en riant Hélène, je te régalerais immédiatement, père,
-de ces fruits. Leur apparence est assez belle et ils doivent
-être très savoureux.</p>
-
-<p>&mdash;Ils ne sont pas seulement savoureux, ils sont aussi
-très nourrissants. Mais regarde, Hélène, si notre feu a
-achevé de brûler. Tu pourras alors cuire les &oelig;ufs. Tu n'as
-qu'à faire une ouverture à l'un des bouts et poser l'autre
-dans la cendre: ils seront vite cuits.</p>
-
-<p>Ayant achevé avec son père ce modeste déjeuner, Hélène
-résolut d'apporter aussitôt du navire sur le rivage tout ce
-que ses forces lui permettraient d'enlever.</p>
-
-<p>«Si ce pays est inhabité, se disait-elle, il n'y a pas
-d'objet qui, un jour ou l'autre, ne nous soit d'une grande
-utilité.»</p>
-
-<p>Elle attendit avec impatience la marée basse, et se hâta
-vers le navire. La mer était parfaitement calme et elle
-parcourut en sûreté le banc de sable presque à sec.</p>
-
-<p>Montée sur le pont, Hélène rassembla tout ce qu'elle espérait
-de pouvoir emporter sur le rivage avant la marée
-haute. Ayant jeté sur le banc de sable, entre autres choses,
-deux casseroles en fer-blanc, une hache, une pelle, des
-chaussures et des vêtements pris dans les coffres, la fillette
-descendit et commença à transporter ces effets sur le rivage.
-La perspective de se trouver munie d'une foule de
-choses nécessaires et utiles lui donnait du courage et, sans
-ménager ses forces, elle travaillait avec une hâte fébrile.</p>
-
-<p>Vers le soir, il y avait sur le rivage quantité d'objets de
-toutes sortes, et tous paraissaient précieux à Hélène.</p>
-
-<p>Cependant le soleil ardent avait séché tout ce qui était
-mouillé: Hélène prépara pour son père une couchette de
-feuilles sèches sur lesquelles elle étendit une couverture
-de laine. Avec un sentiment indicible de satisfaction et de
-bonheur, elle embrassa le vieillard et, s'enveloppant dans
-sa molle couverture, se coucha auprès de lui. Ce travail
-inaccoutumé l'avait tellement fatiguée, que, sans presque
-faire attention au beau clair de lune, elle s'endormit
-instantanément du sommeil profond de la jeunesse.</p>
-
-<p>Cependant la lumière argentée de la lune, presque aussi
-vive que celle du jour, brillait d'un éclat si éblouissant,
-que les oiseaux mêmes y furent trompés. Au-dessus de la
-jeune fille endormie et de son père résonnèrent longtemps
-encore, dans le silence de la nuit, les trilles sonores du
-rossignol du Bengale et d'autres habitants emplumés de
-l'île déserte.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII</h2>
-
-<p class="d">Une nuit terrible.&mdash;L'ouragan.&mdash;Une trombe dévastatrice.&mdash;Appréhensions.</p>
-
-
-<p>Vers minuit, Hélène fut réveillée soudain par un bruit
-terrible. Autour d'elle régnait une obscurité tellement profonde
-et impénétrable, qu'il était impossible de distinguer
-même les objets les plus proches. Saisie de terreur, elle se
-tourna instinctivement vers son père et, sentant sa main
-dans la sienne, elle se serra, apeurée, contre lui.</p>
-
-<p>&mdash;Prépare-toi, ma fille, à un spectacle effroyable, fit
-le vieillard d'une voix émue. Nous allons essuyer un ouragan
-violent.</p>
-
-<p>A ce moment, tout près d'eux, brilla un éclair qui les
-éblouit, et la foudre frappa les rochers du rivage avec
-une telle force, que des étincelles se mirent à pleuvoir de
-tous les côtés; puis elle tomba avec un fracas assourdissant
-sur la mer agitée. Il semblait que le sol fût ébranlé
-par ce choc terrible dont les échos répétés se répercutèrent
-avec un bruit sourd dans les gorges des montagnes.
-Immédiatement après se fit entendre dans les sommets
-des arbres un bruit étrange.</p>
-
-<p>&mdash;C'est la pluie, fit le vieillard, qui n'avait pas vu l'éclair.</p>
-
-<p>Les gouttes étaient si grosses et frappaient avec une telle
-force contre les rochers, qu'on eût dit une pluie de cailloux.</p>
-
-<p>Mais bientôt la situation du père et de la fille sur le rivage
-devint encore plus critique. L'averse avait inondé
-les gorges des montagnes et roulait maintenant en large
-torrent impétueux vers la mer, submergeant tout sur son
-passage.</p>
-
-<p>&mdash;Aide-moi à me cramponner à un arbre, Hélène, dit
-le vieillard, d'une voix frissonnante; essayons de nous y
-tenir pour ne pas être entraînés dans la mer.</p>
-
-<p>Les éclairs se succédaient avec un éclat si éblouissant
-qu'Hélène pouvait distinguer, jusque dans les moindres
-détails, tout ce qui se passait autour d'eux.</p>
-
-<p>Cependant les torrents qui descendaient des montagnes
-inondaient de plus en plus le rivage. Avec une rapidité
-et un bruit formidables, ils arrivaient, semblables à des
-cataractes, et se brisant en écume contre les rocs du rivage,
-entraînaient dans la mer mugissante les arbres brisés
-et les blocs qui roulaient des hauteurs avec un fracas
-épouvantable. Par surcroît de terreur, les éclairs se succédaient
-avec une rapidité telle, que le ciel et la terre semblaient
-embrasés d'un vaste incendie.</p>
-
-<p>Hélène, épouvantée, regardait comme, sous la pression de
-l'ouragan, les hauts palmiers se courbaient jusqu'à terre,
-tandis que leurs feuilles frissonnaient et se tordaient comme
-dans une agonie mortelle. Il semblait que la dernière
-heure fût venue pour toute la nature.</p>
-
-<p>Voici que dans le lointain, des profondeurs de la mer,
-se leva, semblable à une tête de géant, une vague immense
-qui, tournoyant et écumant, se mit à monter de
-plus en plus haut, comme si elle eût voulu saisir le nuage
-noir et épais, suspendu au-dessus d'elle. Le nuage paraissait
-également prêt à se mesurer avec l'élément marin,
-qui avait osé entrer en lutte avec le porteur des ouragans
-célestes:&mdash;de son milieu commença lentement à descendre,
-vers la vague qui montait, une mince colonne
-pointue qui ressemblait à une gigantesque main noire; et
-un moment après le ciel et la terre s'étreignirent. Il semblait
-que ces deux éléments eussent, d'un commun accord,
-résolu de dévaster la terre. Avec un fracas formidable, les
-flots se dressaient contre le nuage qui descendait vers eux
-et, aspirés par lui, formèrent soudain une colonne gigantesque,
-illuminée à tout moment par la lueur sanglante
-des éclairs.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur palpitant, tremblante d'effroi, Hélène décrivait
-à son père ce qui se passait, interrompue à chaque parole
-par la clameur sinistre de l'ouragan.</p>
-
-<p>&mdash;C'est un typhon, mon enfant&hellip; Une trombe marine!
-expliqua le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Elle s'approche de nous! s'écria Hélène glacée de
-terreur. Elle accourt vers nous&hellip; oh! avec quelle rapidité.</p>
-
-<p>&mdash;O mon enfant! Notre perte est inévitable. Recommandons-nous
-au sort. Il aura pitié de nous, dit le vieillard
-d'une voix frémissante.</p>
-
-<p>Hélène se serra plus fortement contre la poitrine de son
-père. L'enfant tremblait comme une feuille.</p>
-
-<p>Cependant la trombe marine s'approchait du bord avec
-un bruit terrifiant, en continuant d'aspirer d'énormes
-masses d'eau. Elle atteignit le banc de sable, qu'Hélène
-avait parcouru il y avait si peu de temps, s'avança vers
-le rivage et, lentement, se retourna vers le navire brisé. Au
-bout de quelques minutes s'élevèrent vers le nuage noir
-des débris de mâts, des poutres, des solives; et un instant
-plus tard la trombe marine courait vers le cap qui
-s'avançait au loin dans la mer. Le danger imminent s'éloignait
-et la pauvre fillette respira plus librement.</p>
-
-<p>Mais elle ne pouvait pas encore vaincre son horreur à
-la vue de ce terrible phénomène de la nature. Avec une
-attention fébrile, elle suivait des yeux la trombe gigantesque
-qui avait gravi sur le cap et, entraînant avec elle des
-pierres et des débris de rochers, labourait la terre, déracinait
-les arbres et projetait les fiers palmiers haut dans les
-nuages flamboyants. Traversant le cap, la trombe descendit
-de nouveau dans la mer et commença à s'éloigner rapidement
-du bord. Mais voilà qu'elle s'arrêta brusquement
-et la mer bouillonna autour d'elle. Elle trembla, chancela
-et, comme sous l'influence d'une force invisible, se déchira
-soudainement en deux. Avec un fracas assourdissant, le
-flot gigantesque roula dans la mer, tandis que le nuage
-qui s'en était séparé continuait toujours à chanceler. Le
-rayon aigu d'un éclair le poignarda et le fendit dans toute
-sa longueur. Avec le même fracas horrible, toute cette
-énorme masse d'eau se précipita subitement sur l'île et
-pour un instant inonda tout le rivage.</p>
-
-<p>Hélène poussa un cri de terreur. Elle crut que cette soudaine
-inondation allait l'emporter avec son père dans la
-mer. Mais le vieillard s'accrocha fortement à l'arbre, sans
-lâcher sa fille.</p>
-
-<p>Bientôt le danger disparut complètement. Le nuage noir
-se dissipa, le ciel redevint serein et la lune illumina de
-nouveau de sa douce lueur ce lieu de dévastation. Le
-vent commença à tomber et sur la haute voûte céleste
-brillèrent de nouveau des millions d'étoiles. Le silence
-régna dans l'île: seule, la mer agitée mugissait encore
-en lançant au pied des rochers d'énormes vagues écumantes.</p>
-
-<p>Hélène se mit à chercher des yeux un endroit sec où
-reposer, mais partout son regard rencontrait des traces du
-terrible orage. Le seul point où l'on pût tant soit peu
-s'abriter, était précisément celui où ils se trouvaient.</p>
-
-<p>Avec une douleur inexprimable, la jeune fille contemplait
-le coin où elle avait placé les objets apportés du navire:
-ils avaient été emportés dans la mer&mdash;tout son
-travail était perdu. La tempête les avait privés de tout, et
-les mettait encore une fois dans la même situation critique
-où ils se trouvaient en débarquant.</p>
-
-<p>Cette découverte causa tant de chagrin à Hélène, qu'elle
-éclata en sanglots. En apprenant le motif des larmes de
-sa fille, le vieillard aveugle soupira profondément et l'attira
-contre lui avec tendresse.</p>
-
-<p>&mdash;Quand il fera jour, mon enfant, dit-il enfin, emmène-moi
-loin du rivage, derrière les montagnes. Nous
-ne pouvons pas rester ici!</p>
-
-<p>Hélène était également désireuse de quitter ce rivage
-maudit.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-être trouverons-nous là-bas une hutte et des
-gens qui nous donneront un abri. Est-ce que tu n'as pas
-remarqué sur la côte ou sur les arbres des traces quelconques
-de la présence des hommes? demanda le vieillard.</p>
-
-<p>Un frisson parcourut le corps de la jeune fille à cette
-question.</p>
-
-<p>&mdash;Et s'il y a ici des sauvages! s'écria-t-elle avec terreur.
-Nous sommes perdus alors, ils nous tueront à coup
-sûr.</p>
-
-<p>&mdash;N'aie pas peur, ma chère fillette. Les sauvages ne
-deviennent sanguinaires que lorsqu'ils sont irrités ou très
-affamés: il leur arrive alors d'attaquer les étrangers et
-quelquefois même de les manger. Mais tu ne réponds
-pas à ma question: as-tu aperçu quelques vestiges humains?</p>
-
-<p>&mdash;Sur l'un des troncs, j'ai reconnu des espèces de marques
-ou plutôt des égratignures, répondit Hélène après
-un moment de réflexion; mais il me semble que c'est
-plutôt la foudre qu'une main humaine qui les a faites sur
-l'écorce de cet arbre énorme qui, semblable à un fantôme,
-se tient là-bas avec son feuillage sombre et impénétrable.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu n'as pas remarqué d'autres indices, tu peux bien
-avoir raison. Si j'avais seulement mes yeux, soupira amèrement
-le vieux marin, je n'hésiterais pas un instant à
-préférer une existence dans une île inhabitée à toute autre.
-Nous serions, il est vrai, privés de la société des hommes
-et livrés à nous-mêmes; mais, en revanche, nous n'aurions
-pas à craindre la rencontre de sauvages grossiers et sans
-frein. Mais maintenant, je ne puis t'aider en rien et toi,
-mon enfant, tu n'as pas la force de travailler pour deux.
-Voilà pourquoi je voudrais rencontrer des hommes. J'ai eu
-plus d'une fois occasion de voir de près des peuplades à
-demi-sauvages, et je sais comment il faut traiter ces enfants
-de la nature. On trouve parmi eux tout autant de braves
-gens que partout ailleurs. Ah! Hélène, qu'il m'est dur de
-penser que tu auras tant à souffrir à cause de moi!</p>
-
-<p>Mais sa fille se hâta de calmer son inquiétude en l'assurant
-tendrement de son amour.</p>
-
-<p>&mdash;Nous nous trouvons dans un pays si riche et si fertile
-que nous n'avons pas à craindre de manquer de nourriture,
-et c'est pourquoi je désirerais qu'il fût inhabité, conclut-elle.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse là tes désirs et tes rêves, mon enfant, interrompit
-le vieillard. Tiens-toi plutôt prête à tout. D'abord il
-faut explorer cette contrée et s'assurer si elle est habitée ou
-non; puis nous déciderons ce qu'il y a à faire. Tu m'as dit
-que devant nous se trouvait une montagne élevée. Est-elle
-trop escarpée! Pourras-tu m'y conduire demain matin? De
-là, il te serait facile d'examiner tout le pays.</p>
-
-<p>&mdash;La montagne n'est pas très escarpée, répondit Hélène,
-mais il nous sera tout de même très difficile de la gravir;
-toute la pente en est couverte de lianes et d'autres plantes
-grimpantes qui, semblables à un réseau, s'entrelacent avec
-les buissons et les arbres. D'abord, j'examinerai le rivage
-pour voir s'il y est resté quelque chose des objets recueillis
-par moi, puis je te conduirai sur la montagne. Et en attendant,
-père, repose-toi et rassemble tes forces.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, ma fille; après une aussi terrible nuit,
-nous avons tous deux besoin de repos.</p>
-
-<p>Le vieillard s'enveloppa dans sa couverture et se coucha.
-Hélène suivit l'exemple de son père, mais les appréhensions
-que lui inspirait leur avenir l'empêchèrent longtemps de
-fermer les yeux.</p>
-
-<p>Pourtant le silence majestueux qui régnait autour d'elle,
-après les terreurs de la nuit, respirait une sérénité et une
-paix si profondes que la jeune fille, à son tour, se calma et
-s'assoupit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX</h2>
-
-<p class="d">Une trouvaille précieuse.&mdash;Première étape.&mdash;Sur une île déserte.&mdash;Le
-figuier du Bengale.&mdash;Au sommet d'une montagne.&mdash;Une riante vallée.</p>
-
-
-<p>A peine les premiers rayons du soleil eurent-ils effleuré
-le visage de la jeune fille endormie, qu'elle s'éveilla et regarda
-avec surprise autour d'elle. Il lui semblait presque
-miraculeux qu'elle eût pu survivre à cette nuit, dont les
-terreurs revenaient maintenant à son esprit comme un effroyable
-cauchemar. Son père dormait d'un sommeil profond;
-sa tête blanche reposait sur la terre et les traits vénérables
-de sa physionomie exprimaient la douceur, le calme,
-même le contentement. On aurait pu croire que devant son
-âme passaient les rêves heureux de la patrie lointaine, de
-la famille chérie, ou peut-être ses yeux fermés à ce monde
-s'extasiaient-ils à la vue d'images radieuses d'un monde
-différent et supérieur.</p>
-
-<p>Hélène regarda longuement ces traits si chers pour elle,
-puis elle se leva doucement et alla vers le rivage pour voir
-ce qu'étaient devenus ses effets.</p>
-
-<p>Tout le sol était déjà sec et resplendissait d'une verdure
-fraîche et luxuriante. La tempête, à ce qu'il semblait, avait
-produit un effet bienfaisant sur la végétation. Tout autour
-d'Hélène se répandait le parfum vivifiant des fleurs et de
-la verdure fraîche. Elle pensait avec tristesse aux effets
-emportés par l'eau. Deux grands paquets de vêtements
-avaient disparu sans laisser de traces, mais par bonheur
-quelques objets indispensables étaient demeurés sur le bord:
-entre autres la hache, la pelle et les couteaux.</p>
-
-<p>Hélène prit le chemin qui côtoyait le rivage, dans l'espoir
-de retrouver quelques objets rejetés par la tempête;
-elle ne se trompait point: non loin de là elle découvrit une
-grande partie du chargement du navire brisé. Les coffres,
-les caisses, la vaisselle en grande partie cassée, gisaient
-dispersés dans un désordre extrême sur le sable. Ce qui lui
-fit le plus de plaisir, ce fut une grande pièce d'étoffe. Heureuse,
-elle la saisit et avec de grands efforts la roula en haut
-sur le rivage, comme si elle eût craint que la mer ne lui
-enlevât une seconde fois sa précieuse trouvaille. Les autres
-objets lui parurent également si inappréciables qu'elle se
-mit avec ardeur à les hisser sur les rochers du bord.</p>
-
-<p>Absorbée par ce travail, elle oubliait complètement le
-temps. S'étant arrêtée pour reprendre haleine, elle pensa
-à son père et courut vers lui.</p>
-
-<p>Il était tranquillement assis sous un arbre, convaincu
-qu'elle se trouvait non loin de lui. Après avoir raconté à
-son père l'histoire de ses précieuses découvertes, elle retourna
-sur le rivage.</p>
-
-<p>Quand elle s'approcha du nid, dont elle avait retiré la
-veille plusieurs &oelig;ufs, elle vit avec tristesse qu'il avait disparu,
-tandis
-qu'au-dessus
-du rocher
-voletait un
-oiseau solitaire,
-en poussant
-des cris plaintifs.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu9.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Hélène puisa de l'eau douce à un ruisseau.</div>
-</div>
-<p>Hélène ramassa quelques huîtres, puisa dans une tasse
-de l'eau douce à un petit ruisseau qui coulait d'une montagne
-en pente et revint de nouveau vers son père.</p>
-
-<p>Après s'être réconfortés avec ce modeste déjeuner, le père
-et la fille commencèrent à gravir la montagne. Le chemin
-était très fatigant. Toute la pente de la montagne était
-couverte de broussailles et de plantes grimpantes qui gênaient
-la marche. Par endroits, les rochers qui faisaient
-saillie les obligeaient à des détours pénibles; parfois ils se
-trouvaient dans la nécessité de chercher sous les arbres un
-abri contre les rayons ardents du soleil.</p>
-
-<p>Cette traversée leur prit près de deux heures, et presque
-toute la provision d'eau qu'Hélène portait avec elle se
-trouva épuisée. Malgré la soif qui la tourmentait, elle résolut
-de garder ce qui lui en restait pour son père.</p>
-
-<p>Enfin, ils atteignirent le sommet. La vue qui se présenta
-à la jeune fille la consterna: de tous les côtés bleuissait
-une mer immense, qui se confondait à l'horizon lointain
-avec le ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Père, nous nous trouvons dans une île. Aussi loin
-que l'&oelig;il peut porter, nous sommes entourés par l'eau!
-s'écria Hélène, avec l'accent d'un espoir déçu dans la voix.</p>
-
-<p>L'ardeur insupportable du soleil l'obligea de conduire
-son père à l'ombre d'un arbre immense qui, sur la cime
-de la montagne, étendait ses branches énormes. C'était le
-figuier de l'Inde ou plutôt du Bengale, l'un des représentants
-les plus grandioses de la végétation tropicale. Sous
-la voûte verdoyante de ces arbres, les Hindous établissent
-ordinairement leurs demeures et leurs pagodes. Les grosses
-branches retombaient, enfonçaient leurs extrémités dans la
-terre et, poussant des racines, formaient autour de lui
-une rangée de colonnes, qui semblaient un temple vivant,
-élevé par la nature même.</p>
-
-<p>&mdash;Notre île est bordée d'une chaîne continue de montagnes,
-disait Hélène à son père, et nous nous trouvons
-maintenant sur l'une des plus hautes. En bas, on aperçoit
-une vallée verdoyante d'une beauté telle que tu ne saurais
-te l'imaginer. Là, au fond de la vallée, je vois un petit
-lac; c'est de là probablement que sort le ruisseau, où tantôt
-j'ai puisé de l'eau sur le rivage.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, ma fille. Tes paroles calment mes inquiétudes.
-Il est évident, que nous n'aurons pas à souffrir de la
-faim: le sol des volcans éteints est d'ordinaire très fertile.</p>
-
-<p>&mdash;Que dis-tu, père! Est-ce que nous sommes maintenant
-sur un volcan? demanda Hélène effrayée.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mais sur un volcan éteint, fit en souriant le
-vieillard, en la rassurant. Tu viens de dire que dans la
-vallée se trouve un lac. Et quelle en est la végétation?
-Regarde donc les arbres; y en a-t-il parmi eux de grands
-et de vieux?</p>
-
-<p>&mdash;Il y a là beaucoup d'arbres élevés, répondit la jeune
-fille dont l'inquiétude s'était dissipée, et à droite on aperçoit
-une forêt entière de palmiers. Je vois même d'ici, à
-leurs cimes, des noix de coco. Au bas du lac, on découvre
-de grands arbres élevés, apparemment de la même espèce
-que ce figuier, et parmi eux croissent en grande quantité
-des bananiers. Quelle magnifique verdure dans toute la
-vallée! Oh! papa, comme il fait bon ici! Je n'aurais jamais
-cru qu'il pût exister au monde une végétation aussi merveilleuse.</p>
-
-<p>&mdash;Dis-moi, mon enfant, la vallée est-elle profonde?
-Les cimes des arbres qui y croissent atteignent-elles les
-sommets des collines?</p>
-
-<p>&mdash;Non, elles sont beaucoup plus basses.</p>
-
-<p>&mdash;Et les montagnes? Sont-elles toutes aussi hautes que
-celle-ci?</p>
-
-<p>&mdash;Elles paraissent toutes de la même hauteur, mais il
-est probable que nous nous trouvons sur la plus élevée, car
-on aperçoit d'ici la mer tout autour.</p>
-
-<p>&mdash;Par où peut donc s'écouler l'eau du lac, s'il est entouré
-de tous les côtés par des hauteurs?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais, père, répondit Hélène. Il est vrai que d'ici
-il semble que la chaîne de montagnes entoure l'île sans interruption;
-mais il faut bien que le petit ruisseau sur le
-rivage ait sa source quelque part. Peut-être aussi n'a-t-il
-rien de commun avec le lac. Maintenant, je m'aperçois
-que là, entre les arbres, apparaît une petite bande argentée.
-Il se peut cependant que je me trompe et que ce ne soit
-autre chose qu'une crique du lac.</p>
-
-<p>Le vieux marin devint pensif.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous nous établissions dans la vallée!&hellip; fit Hélène,
-en interrompant ses réflexions. Il semble que tout y soit
-si doux et si calme! ajouta-t-elle d'une voix irrésolue,
-comme si elle craignait que son père ne refusât d'accéder
-à son désir.</p>
-
-<p>Le lac cristallin et la vallée verdoyante avec ses figuiers
-séculaires attiraient invinciblement la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Soyons prudents, mon enfant! répondit le vieillard.
-Si le lac n'a pas d'écoulement, il n'est pas sans danger
-de nous établir dans son voisinage. Nous pouvons être surpris
-par une inondation et alors que deviendrions-nous!
-Cela peut arriver facilement. Dans cette zone, comme tu
-as pu le voir, il éclate fréquemment des orages qui inondent
-en quelques minutes les lieux bas. D'ailleurs, ce lac peut
-bien être tout bonnement un reste de la terrible averse qui,
-la nuit dernière, a submergé la vallée. S'il en est ainsi,
-nous devons nous établir sur une pente, d'où l'eau s'écoulerait
-rapidement.</p>
-
-<p>Hélène écouta en silence les arguments de son père. Elle
-comprenait qu'il avait raison, mais elle prévoyait en même
-temps qu'il lui serait très difficile de s'établir avec son
-père aveugle sur un versant. Dans la vallée on voyait verdir
-des prairies, dans lesquelles, à ce qu'elle croyait, elle pourrait
-se promener souvent avec lui.</p>
-
-<p>&mdash;Repose-toi un peu, mon enfant, tu dois être bien
-fatiguée, ajouta le vieillard avec sollicitude. Puis, descends
-dans la vallée et examine-la. Nous n'avons pas besoin
-d'y aller tous les deux: je ne ferais que te gêner.
-Observe avec attention les fruits et les arbres, mais ne
-goûte à aucun fruit avant de me l'avoir décrit. Dans cette
-zone torride, on rencontre beaucoup de produits vénéneux.
-Mais tout d'abord, sache si le lac s'écoule dans la mer ou
-non.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'est pas grand, et il ne me faudra pas beaucoup
-de temps pour en faire le tour, dit Hélène.</p>
-
-<p>&mdash;Ne cours pas, ma fille, ne te fatigue pas. Je t'attendrai
-patiemment. Dis-moi seulement, dans combien de temps
-comptes-tu revenir à peu près?</p>
-
-<p>&mdash;Dans une heure, tout au plus.</p>
-
-<p>&mdash;C'est trop peu, mon enfant! fit avec un sourire le vieillard.
-Tu as oublié qu'il nous a fallu plus de deux heures
-pour gravir la montagne. Eh bien, va, ma chérie, je n'attendrai
-pas ton retour avant trois heures d'ici, et je resterai
-là bien tranquille.</p>
-
-<p>Hélène embrassa son père et se dirigea rapidement vers
-la vallée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X</h2>
-
-<p class="d">Les colibris.&mdash;Un berceau étrange.&mdash;Les cygnes à col noir.&mdash;Les frayeurs
-d'une petite exploratrice.&mdash;Les chiffres énigmatiques.&mdash;Une grotte mystérieuse.</p>
-
-
-<p>Avec une curiosité inquiète, Hélène descendait la pente
-de la montagne. La variété de la végétation tropicale et la
-vie, le mouvement qui régnaient autour d'elle la frappaient
-de surprise à chaque pas. Quoiqu'elle n'eût jusqu'à présent
-aperçu aucun quadrupède, elle tressaillait à chaque bruit
-qu'elle entendait dans les broussailles et regardait attentivement
-autour d'elle. Elle reconnut que les oiseaux et les
-insectes fourmillaient: d'énormes papillons, des hannetons
-et des milliers d'autres bestioles aux formes les plus bizarres
-et les plus variées resplendissaient au soleil de toutes
-sortes de couleurs étincelantes. Dans le feuillage épais de
-chaque arbre semblait vivre, remuer et frétiller tout un
-monde d'oiseaux qui faisaient retentir la vallée de leurs
-gazouillements et de leurs cris.</p>
-
-<p>Elle fut particulièrement frappée par la vue de papillons
-merveilleux qui, avec un bourdonnement pareil à celui des
-abeilles, voltigeaient avec une rapidité extraordinaire d'une
-fleur à une autre, rivalisant avec celles-ci d'éclat et de fraîches
-couleurs. Mais quelle ne fut pas sa surprise quand, en
-regardant de plus près, elle s'aperçut que ce n'étaient pas
-des papillons, mais des oiseaux minuscules. L'un deux
-passa avec la vivacité de l'éclair auprès de sa figure, l'effleurant
-presque de son aile, et l'instant d'après il se balançait
-déjà au loin sur une fleur. Ses plumes veloutées
-s'irisaient de toutes les couleurs du prisme, se teintaient
-d'or, de topaze, de rubis et d'émeraude; il semblait que la
-nature eût concentré sur ces oiselets toutes les richesses
-qu'elle ne distribuait que séparément aux autres oiseaux.</p>
-
-<p>Hélène comprit immédiatement que c'étaient des colibris.
-Le vol étrange de ces êtres merveilleux la frappa. Ils
-ne volaient pas du tout comme des oiseaux: leurs mouvements
-étaient inégaux et saccadés et ressemblaient au
-vol des papillons nocturnes. Voilà que l'un d'eux s'élança
-avec la rapidité d'une flèche vers la forêt; mais soudain, il
-s'arrêta, suspendu en l'air devant quelque fleur, en agitant
-si vivement les ailes qu'on ne voyait plus leur mouvement.
-Un instant plus tard il revenait, tournait sur place
-et tantôt s'élevant, tantôt s'abaissant, instantanément,
-comme lancé, prenait son essor et disparaissait.</p>
-
-<p>Partout autour d'elle Hélène voyait une telle quantité de
-fruits savoureux égayant le feuillage des arbres, que les
-appréhensions que lui inspirait l'avenir se dissipèrent bientôt.
-Son imagination commençait même à lui peindre le
-tableau d'une vie calme et douce en compagnie de son père
-bien-aimé.</p>
-
-<p>Une fois dans la vallée, elle prit le chemin qui côtoyait
-le pied de la montagne et s'arrêta tout d'un coup, stupéfaite,
-devant un rocher à pic, supportant une treille plantureuse,
-couverte de grandes grappes mûres de raisin blanc
-et rouge. Quand elle en fut plus près, elle se recula, épouvantée:
-plusieurs ceps se trouvaient retenus par des liens
-de tiges.</p>
-
-<p>«Cela n'a pu être fait que par un homme», pensa-t-elle.</p>
-
-<p>Et son visage se couvrit instantanément d'une pâleur
-mortelle. Un moment elle demeura figée dans une sorte de
-stupeur devant ce mur mystérieux; mais elle réprima bientôt
-sa crainte. A peine touché, le lien tomba en poussière.
-Ayant regardé attentivement autour d'elle et ne voyant
-rien qui lui rappelât la présence d'êtres humains, Hélène se
-rassura. Et un instant après elle jugeait même que ce
-qu'elle avait aperçu n'était qu'un jeu de la nature, un simple
-hasard.</p>
-
-<p>Elle s'approcha du grand figuier qui projetait au loin
-son ombre épaisse sur le bord du lac. Ses grosses branches
-qui descendaient sur la terre étaient entrelacées de plantes
-grimpantes, formant ainsi de trois côtés comme des murs
-naturels, tandis que le feuillage touffu et impénétrable
-servait de plafond solide à cette légère habitation.</p>
-
-<p>Hélène regarda longtemps ce berceau fleuri et finit par
-se convaincre que la nature seule, sans l'aide de l'homme,
-n'aurait jamais pu le construire avec une telle symétrie.</p>
-
-<p>Une sensation mélangée de peur et de joie l'envahit à
-cette idée. Pensive, elle resta quelques instants devant ce
-berceau énigmatique, puis elle s'approcha du rivage. Sur
-le lac cristallin nageaient lentement et majestueusement
-plusieurs cygnes à cou noir et autres oiseaux aquatiques.
-Les cygnes attirèrent son attention d'une façon toute particulière:
-elle avait vu de ces oiseaux dans sa patrie et
-savait que dans l'hémisphère Sud il existait des cygnes
-noirs; mais elle n'avait jamais entendu parler des cygnes
-blancs à cou et à tête noirs.</p>
-
-<p>De ce côté, le rivage était vierge de toute végétation et
-à travers l'eau limpide du lac on pouvait apercevoir le
-fond uni et pur, couvert de sable, tandis que du côté
-opposé s'élevait toute une forêt de roseaux, derrière lesquels,
-dominant d'autres arbres fruitiers, apparaissaient
-des palmiers majestueux. Évidemment, la végétation la
-plus luxuriante et le sol le plus fertile se trouvaient de l'autre
-côté du lac. Hélène aurait voulu explorer cette forêt
-magnifique, mais elle craignait que cette exploration ne lui
-prît trop de temps; c'est pourquoi elle s'achemina vers
-le lac pour s'assurer si le ruisseau n'y prenait pas sa
-source.</p>
-
-<p>Quand elle eut atteint la crique, elle put se convaincre
-qu'en effet le petit ruisseau qui tombait dans la mer sortait
-de là. En cet endroit s'ouvrait dans la montagne une
-gorge profonde à parois perpendiculaires, entre lesquelles
-murmurait et bruissait tout au fond le ruisseau. Entouré
-de broussailles et de rochers moussus, il roulait ses eaux
-limpides sur un fond pur et pierreux et, en serpentant, se
-perdait dans la ravine profonde creusée dans la montagne.</p>
-
-<p>La jeune fille, dont l'âme délicate vibrait profondément
-devant les beautés de la nature, s'absorba involontairement
-dans la contemplation de ce coin pittoresque.</p>
-
-<p>En suivant les sinuosités du ruisseau, elle atteignit bientôt
-l'extrémité de la gorge, d'où se découvrait une vue
-immense sur la mer. En cet endroit, le ruisseau impétueux
-se transformait en une petite cataracte qui, en se précipitant,
-se brisait avec bruit sur les rochers du rivage et se
-perdait entre eux en écumant. Au-dessus de la cataracte
-croissaient plusieurs palmiers, dont l'ombre épaisse dérobait
-aux regards le cours ultérieur du ruisseau.</p>
-
-<p>Près de la cataracte, dans le rocher à pic, Hélène aperçut
-tout d'un coup une caverne à l'entrée de laquelle se
-dressaient plusieurs cyprès. Elle s'approcha. A la caverne
-menait un véritable escalier, taillé dans le roc. Hélène en
-montant s'arrêta plusieurs fois et examina, avec perplexité,
-les marches régulières et égales. Elle ne pouvait croire que
-ce fût là un jeu de la nature, il lui fallait admettre enfin
-qu'elles avaient été taillées par la main de l'homme. Et soudain
-elle s'aperçut avec terreur qu'à l'entrée de la caverne,
-dans le roc, était gravée une date: 1729. Sa vue se troubla;
-ses jambes se dérobèrent sous elle et elle dut se retenir
-à la saillie du roc. Sa mémoire lui retraçait le songe terrible
-qu'elle avait fait sur le bord de la mer&hellip;</p>
-
-<p>Saisie d'une terreur inexprimable, elle regardait la
-caverne, s'attendant à chaque instant à voir surgir un
-sauvage qui, avec un cri de triomphe, se précipiterait
-sur elle.</p>
-
-<p>Quelques minutes se passèrent dans cette attente douloureuse.</p>
-
-<p>Autour d'elle retentissaient le même bruit monotone de la
-cataracte et le murmure des arbres séculaires sur le sommet
-de la montagne.</p>
-
-<p>Peu à peu, la jeune fille revint à elle et sa physionomie
-s'illumina soudain d'espoir et de joie: elle se souvint que
-les sauvages n'employaient pas les chiffres européens.</p>
-
-<p>&mdash;Il est probable que des Européens ont vécu ici, fit-elle
-presque en criant. Et elle s'élança rapidement sur
-l'escalier.</p>
-
-<p>Il n'y avait âme qui vive dans la caverne. La première
-chose qui frappa sa vue fut une table faite avec des pierres
-superposées et un siège pareil. Les parois inégales avaient
-évidemment été quelque peu nivelées par la main de
-l'homme. Sur la table se trouvaient une ancienne longue-vue
-et une flûte d'une forme particulière. Hélène prit ces
-objets dans sa main et après les avoir examinés, les remit
-à la même place. Elle désirait communiquer au plus vite à
-son père cette découverte importante et le consulter sur ce
-qu'il y avait à faire. Ayant jeté encore un coup d'&oelig;il attentif
-sur la caverne, elle sortit et, longeant de nouveau la rive
-gauche du ruisseau, se dirigea vers le berceau de verdure
-formé par le figuier. Maintenant elle était complètement
-convaincue que ce berceau avait été façonné par une main
-d'homme, quoique, depuis lors, il se fût écoulé évidemment
-beaucoup d'années.</p>
-
-<p>Familiarisée avec l'idée qu'elle se trouvait dans un
-endroit habité autrefois par des êtres humains, Hélène en
-aperçut bientôt d'autres vestiges. Dans le tronc du figuier
-s'ouvrait une cavité, selon toute apparence pratiquée au
-moyen d'une hache, et que le temps avait presque complètement
-recouverte d'écorce.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu10.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Il n'y avait âme qui vive dans la caverne.</div>
-</div>
-<p>Quand, au retour, Hélène s'approcha du rocher couvert
-de ceps de vigne, elle put tout de suite se convaincre que
-ceux-ci avaient été également plantés par un homme.</p>
-
-<p>Après avoir cueilli quelques belles grappes de raisin,
-elle se remit en route et aperçut bientôt, sur le sommet de
-la montagne, son père qui, assis à l'ombre de l'arbre sacré,
-prêtait l'oreille au moindre bruit. Hélène d'une voix joyeuse
-l'appela de loin et le vit se lever brusquement, au premier
-son de sa voix.</p>
-
-<p>&mdash;J'espère, papa, que tu ne t'es pas inquiété de moi?
-fit-elle gaîment, en accourant vers lui toute essoufflée.</p>
-
-<p>&mdash;Non, mon enfant. Je savais que tu suivrais mon
-conseil et que tu serais prudente.</p>
-
-<p>Après avoir entendu le récit détaillé de sa fille, le vieux
-marin se mit à réfléchir.</p>
-
-<p>&mdash;Tu dis que tout ce qui se trouve là est dans l'abandon?
-demanda-t-il après quelques instants de méditation.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, dans la caverne tout était recouvert d'une couche
-épaisse de poussière et de sable; quant aux marches de
-l'escalier, elles sont complètement dissimulées sous la terre
-et la mousse. Tout indique qu'elles n'ont pas été foulées
-par le pied depuis un grand nombre d'années.</p>
-
-<p>&mdash;A en juger par la date gravée dans le roc, des hommes
-ont vécu ici il y a plus de cent ans, fit observer le vieux
-marin. Si quelqu'un demeurait ici en ce moment, tu trouverais
-des traces plus évidentes. Peut-être, dans ce temps
-éloigné, un malheureux avait-il, comme nous, fait naufrage
-sur cette rive et, si ma supposition était vraie, nous tirerions
-beaucoup de profit de son séjour dans cette île. Il est
-probable, que c'est lui qui avait planté le raisin et élevé le
-berceau au bord du lac dont tu m'as parlé.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'il serait bon de nous établir dans le berceau, sous
-le figuier! Tout y respire un calme et un apaisement que
-rien ne trouble.</p>
-
-<p>&mdash;Nous verrons, mon enfant. Ce soir, tu m'y conduiras,
-et demain tu exploreras la rive opposée du lac.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI</h2>
-
-<p class="d">Installation dans la vallée.&mdash;Une soirée tropicale.&mdash;Une lettre
-étrange.&mdash;Pensées inquiètes.</p>
-
-
-<p>Le soleil s'abaissait déjà sur l'horizon, lorsque le père et
-la fille, après un court repos, commencèrent à descendre
-dans la vallée. Et quand ils s'approchèrent du berceau de
-verdure sous le figuier, les hauts palmiers de la vallée
-jetaient de grandes ombres, à chaque instant accrues.</p>
-
-<p>Hélène fit entrer son père dans le berceau, ramassa des
-feuilles sèches et lui fit ainsi une couchette molle, en étendant
-par-dessus une couverture de laine qu'elle avait eu
-soin d'emporter avec elle. Lorsque le vieillard fut couché,
-elle voulut aller visiter la forêt voisine, mais son père lui
-fit promettre de ne pas s'aventurer trop loin.</p>
-
-<p>La soirée était d'un calme extraordinaire. Aucune brise
-ne ridait la surface unie du lac; pas un souffle n'agitait
-les cimes des arbres; seul, le bruit léger de l'eau que fendaient
-les cygnes et d'autres oiseaux aquatiques, troublait
-par moments le silence solennel de cette soirée tropicale.</p>
-
-<p>Là-haut, sur les montagnes qui entouraient la vallée, se
-balançaient doucement les feuilles gigantesques des palmiers
-élancés. De loin arrivait le murmure cadencé de la
-cataracte, et sur la rive opposée du lac, dans la forêt sombre,
-retentissait le chant de deux rossignols du Bengale qui,
-dans leurs trilles variés, rivalisaient d'ardeur et d'éclat.</p>
-
-<p>La nature entière respirait une paix et un calme absolus.
-Hélène s'assit sur une pierre au bord du lac. A ses pieds
-gisait une grande feuille de palmier: sa verte surface lisse
-semblait avoir été façonnée pour l'écriture par la nature
-elle-même. Se rappelant que les Hindous écrivaient en effet
-sur ces feuilles, Hélène se mit à tracer au hasard des caractères
-avec une épingle, sur le limbe vert de la feuille. Ces
-traits étaient d'une netteté telle, que l'idée lui vint d'écrire
-une lettre. Elle comprenait très bien que celle-ci ne
-tomberait jamais dans les mains de la destinataire, mais
-elle ne pouvait néanmoins surmonter son désir invincible
-d'épancher dans ces lignes les sentiments qui l'agitaient.</p>
-
-<p>«O ma chère mère&mdash;ainsi commençait la lettre&mdash;il
-est probable que la nouvelle de notre perte est déjà arrivée
-jusqu'à toi. En ce moment, tu verses des larmes amères
-sur les morts chers à ton c&oelig;ur, et dont la tombe se trouve
-dans la profondeur de la mer! Ah! si cette feuille avait des
-ailes, elle te dirait que nous ne sommes pas ensevelis dans
-l'Océan. Pourquoi n'es-tu pas auprès de moi? Ton bon sourire
-me donnerait du courage et m'inspirerait des forces
-nouvelles. Mais tu es loin. Les flots immenses de l'Océan
-nous séparent.</p>
-
-<p>«Et toi, ma patrie! et vous, mes amis, avec lesquels je
-partageais mes joies et mes douleurs! Vous reverrais-je
-jamais? Jenny, ma chérie, es-tu toujours aussi gaie? Et toi,
-ma bonne chère Marthe, ne m'as-tu pas oubliée? Te souviens-tu
-de notre amitié, conserves-tu mes lettres? Les
-tiennes reposent au fond de la mer. Je suis loin, bien loin
-de vous, et peut-être suis-je séparée de vous à jamais!»</p>
-
-<p>Les larmes aux yeux, Hélène relut cette épître originale,
-qui éveilla dans son âme tout un monde de souvenirs.</p>
-
-<p>Cependant les dernières lueurs du soleil éclairaient les
-faîtes des montagnes et, comme une brume légère, le crépuscule
-descendait sur la vallée. La nuit tombait.</p>
-
-<p>Hélène ne pouvait se décider à déchirer la feuille où elle
-avait écrit. Il lui semblait que celle-ci servait d'intermédiaire
-entre elle et sa mère et sa patrie. Elle la roula avec
-précaution, l'enfouit dans le sable et mit quelques pierres
-par-dessus, pour la retrouver plus facilement à l'occasion.
-De retour dans le berceau, elle se coucha non loin de son
-père, qui reposait tranquillement. Malgré sa lassitude, Hélène
-ne put fermer l'&oelig;il de longtemps: elle était très inquiète
-des découvertes de la journée. La supposition de son
-père, relative au séjour de l'homme dans cette île cent ans
-auparavant, était très vraisemblable. Mais il se pouvait que
-quelqu'un y demeurât encore à présent. Qu'arriverait-il
-alors? Était-ce à un ami ou à un ennemi que l'on aurait
-affaire? Dans tous les cas elle comptait trouver une réponse
-à ces questions dans le bois touffu de l'autre côté du lac,
-où l'habitant de l'île, s'il existait véritablement, devait avoir
-établi sa demeure.</p>
-
-<p>Toutes ces idées se pressaient en foule dans le cerveau
-de la jeune fille, jusqu'à ce qu'enfin, fatiguée de ces réflexions,
-elle s'endormît d'un sommeil agité.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu11.jpg" alt="" />
-<div class="legende">La nature entière respirait un calme et une paix absolues.</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII</h2>
-
-<p class="d">Examen de la caverne.&mdash;Une trouvaille agréable.&mdash;Fatigue
-inaccoutumée.&mdash;Traces effacées.</p>
-
-
-<p>Hélène fut sur pied dès les premiers rayons du soleil qui
-illuminèrent le berceau de verdure. Pour ne pas réveiller
-son père, elle sortit avec précaution et se dirigea vers le lac,
-où elle se rafraîchit la figure.</p>
-
-<p>Au retour, trouvant son père debout, elle courut à lui
-et lui offrit de goûter au raisin succulent qu'elle venait
-de cueillir, mais il refusa et demanda seulement un peu
-d'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Je pense, fit-il, qu'il vaut mieux nous rendre ensemble
-de l'autre côté du lac. Tu me feras part de tout ce que
-tu apercevras et nous déciderons sur place ce qu'il y aurait
-à faire. Mais je veux d'abord visiter la caverne mystérieuse.
-Conduis-moi là-bas.</p>
-
-<p>Après s'être réconfortés avec un déjeuner frugal, le père
-et la fille se dirigèrent vers la caverne.</p>
-
-<p>Là, Hélène lui décrivit en détail la forme des chiffres,
-gravés à l'entrée ainsi que la situation exacte de l'endroit.</p>
-
-<p>Après quelque temps de réflexion, le vieillard finit par
-se convaincre qu'en ce moment l'île était inhabitée.</p>
-
-<p>&mdash;Les traces, trouvées par toi, témoignent avec évidence
-que, dans des temps très éloignés, un malheureux a demeuré
-ici, un malheureux que le sort avait jeté dans cette
-île déserte, fit-il en terminant.</p>
-
-<p>Hélène fit entrer son père dans la caverne et lui remit
-la lunette et la flûte. Le vieux marin tâta et mesura longuement
-ces objets.</p>
-
-<p>&mdash;Ce sont des instruments très anciens, dit-il finalement
-en rendant à sa fille la lunette. Je me rappelle en avoir
-vu de pareils dans ma jeunesse.</p>
-
-<p>Il approcha la flûte de ses lèvres et en tira des sons amples
-et agréables.</p>
-
-<p>&mdash;Quel bel instrument, fit-il. Il me servira de distraction
-dans mes moments de tristesse, et occupera mes
-loisirs.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, oui, papa, ajouta Hélène. Et quand je m'en
-irai dans la forêt, tu pourras, toujours à l'aide de cet instrument,
-me rappeler auprès de toi. C'est une agréable
-trouvaille.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il est temps, mon enfant, de continuer notre route,
-interrompit le vieillard: autrement, nous ne pourrons
-visiter grand'chose avant le soir.</p>
-
-<p>&mdash;Permets-moi seulement de voir d'abord où se jette ce
-petit ruisseau et s'il ne coule pas vers l'endroit où se trouvent
-nos effets. Repose-toi ici, en attendant. Il y fait si bon
-et si frais.</p>
-
-<p>&mdash;Va, ma petite, fit le vieillard, mais reviens promptement.</p>
-
-<p>Quelque temps après, Hélène atteignait la cataracte, d'où
-les eaux du ruisseau, en mugissant et en écumant, se précipitaient
-sur les rochers du bord. D'un côté de la cataracte
-s'ouvrait un sentier pratiqué par la nature même, et qui
-descendait jusque sur le rivage.</p>
-
-<p>En suivant le courant du ruisseau, Hélène arriva bientôt
-à un endroit où il se partageait en deux bras, dont le plus
-grand se jetait directement dans la mer; tandis que l'autre,
-tournant de côté, coulait tout doucement, en serpentant
-entre les rochers, jusqu'au point où ils avaient abordé.
-Non loin de là gisaient les effets sauvés par elle.</p>
-
-<p>Hélène se mit à marcher le long du rivage et, soudain,
-s'arrêta, stupéfaite, devant des rochers où se trouvaient accrochés
-presque tous les objets et vêtements emportés,
-quelque temps auparavant, par les torrents des montagnes
-dans la mer.</p>
-
-<p>Craignant que la marée ou la tempête ne la privât de
-nouveau de ces trésors, elle les ramassa et les porta plus
-haut, vers le pied de la montagne. Par surcroît de précaution,
-elle les attacha même à un arbre avec des lianes
-solides, qui remplaçaient parfaitement les cordes.</p>
-
-<p>Ce travail inaccoutumé fatiguait beaucoup Hélène, de sorte
-qu'elle se voyait obligée de s'arrêter souvent, pour reprendre
-haleine. Mais aussi avec quel plaisir s'assit-elle
-pour se reposer, une fois sa tâche finie!</p>
-
-<p>De retour dans le berceau, elle trouva son père endormi:
-il était assis près de la table, la tête appuyée contre le
-mur.</p>
-
-<p>De peur de le déranger, elle se dirigea tout doucement
-vers la sortie. Mais ce bruit léger réveilla le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce qu'il y a longtemps que tu es revenue? demanda-t-il
-étonné. Pourquoi ne m'as-tu pas éveillé?</p>
-
-<p>&mdash;Ton sommeil paraissait si doux, et tu as tant besoin
-de repos! Nous avons beaucoup à marcher aujourd'hui.</p>
-
-<p>Pour toute réponse, le vieillard embrassa avec reconnaissance
-sa fille, si remplie de sollicitude pour lui.</p>
-
-<p>Ils descendirent dans la vallée et se dirigèrent, en longeant
-le lac, vers le bois mystérieux.</p>
-
-<p>Là, Hélène, à sa vive surprise, aperçut une grande quantité
-d'arbres, disposés dans un ordre remarquable.</p>
-
-<p>&mdash;La plupart des arbres, dit-elle à son père, sont ordonnés
-en rangées symétriques, qui ont évidemment été
-plantées par une main d'homme. Les uns sont couverts
-de beaux fruits savoureux, d'autres sont encore en fleur!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Ne vois-tu pas à proximité une habitation quelconque?
-demanda précipitamment le vieillard, en l'interrompant.</p>
-
-<p>&mdash;Non, papa, mais il y a ici beaucoup de jolis berceaux.
-Allons les visiter.</p>
-
-<p>&mdash;Attends, mon enfant, explorons d'abord ce bois, puis
-nous jetterons un coup d'&oelig;il dans les berceaux.</p>
-
-<p>Hélène conduisit son père plus loin en lui décrivant,
-avec les détails les plus minutieux, tout ce qu'ils rencontraient.
-Enfin elle déboucha sur une clairière: au milieu
-se trouvait un champ, couvert d'une végétation
-épaisse.</p>
-
-<p>En s'approchant davantage, Hélène reconnut quelques-unes
-des plantes.</p>
-
-<p>&mdash;Papa, papa, s'écria-t-elle soudain, figure-toi,&hellip; dans
-ce champ, au milieu d'une foule de mauvaises herbes, il y
-a des tiges de maïs et des haricots&hellip; Mais comme ce champ
-paraît négligé!</p>
-
-<p>&mdash;C'est une nouvelle preuve que nous nous trouvons
-seuls dans l'île! fit observer le vieux marin.</p>
-
-<p>Enfin ils arrivèrent à l'extrémité du bois et se trouvèrent
-devant une montagne élevée et escarpée.</p>
-
-<p>&mdash;Nous sommes en face d'un édifice bizarre! murmura
-craintivement Hélène, en s'arrêtant tout d'un coup.</p>
-
-<p>&mdash;N'aie pas peur, lui dit le vieillard pour la rassurer,
-conduis-moi.</p>
-
-<p>&mdash;C'est, je crois, une grotte, dit Hélène quand ils se
-furent avancés. Le toit léger de l'entrée s'appuie contre le
-roc perpendiculaire, et il est soutenu par quatre colonnes.
-Il y a aussi une inscription au-dessus de la grotte, seulement
-il est difficile de la lire à cette distance.</p>
-
-<p>Hélène s'approcha encore plus de la grotte.</p>
-
-<p>&mdash;«Albert Neuville, 1729», lut-elle enfin, déchiffrant
-avec peine l'inscription à demi effacée par le temps. C'est
-la même date, père, qui est gravée à l'entrée de la caverne
-auprès de la cataracte, ajouta-t-elle en jetant un
-regard investigateur autour d'elle. Plus loin, là-bas, appuyés
-contre la paroi de la montagne, je vois encore plusieurs
-édifices semblables. Apparemment ce n'est pas un
-seul homme qui a vécu ici, mais plusieurs.</p>
-
-<p>&mdash;Conduis-moi, mon enfant, à la grotte la plus voisine.
-Je veux me reposer un peu. Mais ne me quitte pas!</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu12.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Hélène lut l'inscription.</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII</h2>
-
-<p class="d">Un livre vermoulu.&mdash;La demeure de l'inconnu.&mdash;Découverte d'un
-journal.&mdash;Un ennemi emplumé.</p>
-
-
-<p>Ils entrèrent dans la grotte. La voûte et les parois en
-avaient été aplanis par-ci par-là, mais assez négligemment.
-Il y avait là une table de pierre, et par-dessus un grand
-livre. Frémissante de curiosité, Hélène se précipita sur ce
-livre et l'ouvrit si brusquement que la reliure s'en détacha
-et, à sa grande surprise, lui resta dans les mains. Il se trouvait
-que le temps l'avait rendu tellement fragile, que ses
-feuilles se déchiraient et se détachaient au moindre contact
-imprudent. Hélène conta, avec une expression de regret,
-cet insuccès à son père.</p>
-
-<p>&mdash;Ne sois pas aussi impatiente, ma fille, lui dit-il.
-Tourne les feuilles avec précaution et alors on pourra lire
-le livre. Et voilà une preuve de plus, que des êtres humains
-ne demeurent plus depuis longtemps dans l'île.
-Par la volonté du sort, nous recueillons inopinément leur
-héritage.</p>
-
-<p>Hélène se mit à feuilleter le livre avec précaution et, à
-sa grande joie, s'aperçut que c'était un exemplaire du Robinson
-Crusoé. Le vieillard fut aussi très content de cette
-trouvaille: aucun livre n'aurait pu le charmer davantage
-que celui-là, à cause des nombreux points de ressemblance
-qu'offrait la destinée de son héros avec la leur propre.</p>
-
-<p>&mdash;Je vois maintenant que tu peux sans danger explorer
-toute seule les environs, fit le vieux marin. Je suis fatigué
-et je me reposerai ici. Toi, si tu veux, poursuis tes
-investigations, va visiter les autres grottes. Laisse-moi
-seulement la flûte. Quand j'aurai besoin de toi, je t'appellerai.
-Aussi longtemps que je jouerai, tu pourras sans
-inquiétude errer aux alentours. Mais ne t'éloigne pas trop.</p>
-
-<p>Hélène étendit une couverture sur le plancher obstrué
-de sable, posa une tasse remplie d'eau à côté du vieux livre
-et sortit, en emportant avec elle à tout hasard une
-petite hache.</p>
-
-<p>La grotte qu'elle vit tout d'abord était vide et sans aucune
-trace de travail humain. Il semblait que celui qui
-habitait l'île autrefois n'avait pas eu assez de force pour
-la débarrasser des blocs de pierre qui l'encombraient.</p>
-
-<p>Plus loin, elle rencontra encore deux cavernes sombres
-et complètement obstruées et finalement arriva auprès
-d'une autre qui sans doute avait servi de logis à l'ancien
-habitant. Dans le coin se trouvait une couchette garnie
-de feuilles qui tombaient en poussière et, à côté, une table
-en pierre, chargée de toutes sortes d'ustensiles qui témoignaient
-du genre de vie modeste et des besoins peu
-nombreux de celui qui avait jadis demeuré là autrefois:
-haches, pelles, couteaux et autres instruments semblables.</p>
-
-<p>Hélène examina attentivement tous les recoins, dans
-l'espoir de découvrir des papiers renfermant des renseignements
-sur l'existence et le sort de l'ancien habitant.
-Mais elle ne trouva rien de semblable.</p>
-
-<p>Dans une caverne voisine elle aperçut, à sa grande
-joie, plusieurs livres disséminés en désordre sur une
-grande table de pierre, et, en outre, une quantité de feuilles
-sèches de palmiers. Hélène allait déjà les jeter par
-terre, quand elle reconnut avec surprise qu'elles étaient
-entièrement revêtues de signes bleus. Il se trouva que le
-malheureux habitant de l'île s'était servi du même moyen
-qu'elle pour exposer ses impressions, à cette différence
-près, qu'il avait enduit son écriture avec une espèce de
-couleur, qui permettait de la lire facilement.</p>
-
-<p>Hélène prit avec précaution la feuille qui se trouvait
-au-dessus des autres et se mit à la déchiffrer. Mais cette
-sorte de lettre était écrite en ancien français et elle avait
-de la peine à lire. Peut-être son excitation entrait-elle pour
-une bonne part dans cet insuccès. Elle décida de remettre
-cette lecture à un autre moment, et sortit de la grotte pour
-visiter les autres parties du bois.</p>
-
-<p>Sous un figuier colossal, Hélène trouva un petit berceau,
-dont les parois légères étaient faites de perches à
-demi pourries et couvertes d'une luxuriante végétation de
-plantes grimpantes. Sur le toit était étendue une couche
-épaisse de feuilles sèches. Un des murs et la moitié du toit
-avaient été détruits par le temps. Sur la paroi du fond on
-voyait suspendus un sabre, un fusil, deux pistolets avec la
-poire à poudre et des effets militaires, à ce qu'il semblait.
-Les armes étaient couvertes de rouille et les effets si usés
-qu'il aurait manifestement suffi du moindre contact pour
-les faire tomber en poussière.</p>
-
-<p>A côté du berceau, entre deux arbres, on remarquait un
-petit foyer sur lequel, au milieu des cendres et du charbon,
-étaient posés plusieurs pots en argile, de fabrication grossière,
-qui avaient apparemment servi pour la préparation
-de la nourriture.</p>
-
-<p>Plus loin elle trouva encore un berceau à moitié ruiné
-et s'y arrêta, songeuse.</p>
-
-<p>&mdash;Dans quelle caverne faudra-t-il nous établir? Où mon
-père serait-il le mieux?</p>
-
-<p>Telles étaient les questions qu'elle se posait; enfin elle
-décida, à part soi, que le mieux serait de s'installer dans
-la vallée, où existait déjà une habitation toute faite. La dernière
-grotte surtout lui paraissait le mieux adaptée à ce
-but, d'autant plus que, devant, se trouvait un petit pré, dans
-lequel son père pourrait se promener tout seul.</p>
-
-<p>En ce moment des sons de flûte arrivèrent jusqu'à elle.
-Hélène tressaillit et prêta l'oreille pour s'assurer si son
-père l'appelait. Mais le vieillard jouait un air dont les sons
-cadencés se mariaient avec le joyeux gazouillis des oiseaux.</p>
-
-<p>Hélène résolut d'employer le reste de la journée à la
-cueillette des fruits pour le dîner et à la lecture des notes
-qu'elle avait découvertes et, dès le lendemain, de transporter
-les effets laissés sur le rivage. De la pièce d'étoffe
-qu'elle avait trouvée elle voulait confectionner des habits
-pour elle et pour son père.</p>
-
-<p>La perspective des travaux qui l'attendaient l'animèrent
-quelque peu. Elle pensait avec joie aux soins, à la tendre
-sollicitude dont elle allait entourer son père âgé et aveugle.</p>
-
-<p>Mais ces plans d'avenir étaient obscurcis par la tristesse
-que suscitait en elle le souvenir de sa mère et de sa patrie
-lointaine. Son imagination lui retraçait le tableau des jours
-sans nombre qu'elle aurait à passer dans cette île déserte.</p>
-
-<p>Mais en même temps une voix mystérieuse lui disait
-qu'elle ne devait pas se laisser aller au découragement et
-perdre son temps dans des rêves inutiles, quand elle avait
-le devoir sacré de prendre soin de son père dont elle était
-l'unique soutien.</p>
-
-<p>Longtemps elle demeura plongée dans une méditation
-profonde. Tout à coup elle entendit derrière elle un bruit
-léger. Elle se leva brusquement, saisie de peur, et aperçut
-devant elle, à travers les lianes qui couvraient la paroi du
-berceau, un énorme cygne à cou noir, dont le nid se trouvait
-à l'extérieur du berceau. Il paraissait très irrité. Hélène
-voulut fuir, mais en ce moment l'oiseau se leva précipitamment
-de son nid et fixa sur la jeune fille effrayée des
-yeux étincelants de fureur. Hélène vit que le méchant
-oiseau avait l'intention de se jeter sur elle et se rappela
-qu'un cygne avait ainsi attaqué autrefois une de ses amies
-et avait failli la tuer.</p>
-
-<p>Elle n'avait pas eu le temps de se reconnaître, que le
-cygne passait son long cou à travers le feuillage, et, la
-saisissant par sa robe, en arrachait un grand morceau.</p>
-
-<p>Hélène fut prise d'une grande peur et s'élança hors du
-berceau, mais au même moment elle sentit que l'oiseau,
-devenu furieux, avait attrapé le volant de sa robe et le tirait
-fortement à lui. Hélène poussa un cri et, sans se rendre
-compte de ce qu'elle faisait, prit la petite hache qui se trouvait
-à côté d'elle et en porta un coup sur la tête de son
-ennemi. Le cygne la lâcha immédiatement: il était
-mort.</p>
-
-<p>Au même instant retentit dans la grotte le cri du vieillard
-aveugle. Hélène se précipita et vit de loin qu'il accourait à
-son secours, les bras étendus, en s'accrochant aux branches
-et en trébuchant contre les racines.</p>
-
-<p>Hélène se hâta de venir à sa rencontre.</p>
-
-<p>&mdash;C'est encore bien que tout se soit terminé d'une façon
-si heureuse, lui dit-il après qu'elle lui eut conté son aventure.
-Maintenant tu pourras facilement et sans danger
-apprivoiser les petits.</p>
-
-<p>L'idée suggérée par son père d'élever de jeunes cygnes
-causa une grande joie à la jeune fille.</p>
-
-<p>&mdash;Et leur pauvre mère!&hellip; dit-elle avec un soupir. Elle est
-morte en défendant ses petits.</p>
-
-<p>&mdash;Que faire, ma fillette? Toi aussi, tu te défendais, lui
-dit son père pour la consoler. Mais maintenant va et enfouis
-l'oiseau. Dans ce climat, il ne faut pas laisser longtemps à
-l'air les animaux tués: ils commencent très vite à se décomposer.
-Ramène-moi seulement dans la grotte avant de
-repartir.</p>
-
-<p>Après avoir reconduit son père, Hélène revint vers le
-berceau, d'où arrivaient jusqu'à elle les cris inquiets des
-oisillons, restés orphelins. Dans le nid se trouvaient deux
-de ces petits qui commençaient déjà à se couvrir de plumes.
-Avec des cris plaintifs ils tendaient leurs minces cous noirs
-vers leur mère morte, gisante à côté du nid.</p>
-
-<p>Hélène ressentit une grande compassion pour le cygne
-tué. Pour calmer les petits, elle emporta son corps loin du
-berceau, cueillit des baies et se mit à leur donner la becquée;
-ils prenaient avidement de ses mains les baies mûres et,
-quand ils furent rassasiés, Hélène creusa avec sa pelle une
-fosse peu profonde où elle enfouit le malheureux cygne.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV</h2>
-
-<p class="d">Journal de l'ancien habitant de l'île.</p>
-
-
-<p>Vers le soir, Hélène avait nettoyé du sable et de la terre
-la caverne qu'elle s'était assignée pour demeure.</p>
-
-<p>&mdash;Lis-moi maintenant, mon enfant, les notes qui ont
-été laissées par l'inconnu. Je voudrais bien apprendre son
-sort. Peut-être trouverons-nous dans ce journal quelques
-indications utiles pour nous.</p>
-
-<p>Hélène s'assit à l'entrée de la grotte et, disposant les
-feuilles de palmier suivant les numéros dont elles étaient
-marquées, se mit en devoir de les lire. Ce qu'elle ne pouvait
-déchiffrer du premier coup, elle le mettait de côté.</p>
-
-<p>«Actuellement&mdash;ainsi débutaient les notes&mdash;je suis
-seul, perdu, dans cette île. J'ai perdu l'espoir de revoir
-jamais ma chère patrie et ma mère bien-aimée, et c'est
-pourquoi j'ai résolu d'écrire ici ce qui m'est arrivé, tant
-pour occuper mes loisirs, que dans l'espoir que ces notes
-tomberont entre les mains de personnes qui apprendront
-à ma mère le sort dont je fus victime.</p>
-
-<p>«J'avais vingt ans lorsque je résolus de tenter la fortune
-et partis pour de lointains pays, dans l'espoir d'acquérir
-des richesses et de venir ainsi en aide à ma pauvre
-mère. Elle m'aimait tendrement, et m'avait donné une
-instruction bien au-dessus de ses moyens, ce qui fut la
-cause de sa ruine. Pour moi, j'avais un goût très vif pour
-les sciences mathématiques et la physique. Je m'adonnais
-surtout passionnément à l'architecture.</p>
-
-<p>«Dans ce temps-là, on demandait beaucoup aux Indes
-Orientales des architectes habiles, et je résolus d'y chercher
-fortune. Pour me perfectionner dans cet art, je travaillai
-pendant deux ans à Toulon, sous la direction du
-célèbre architecte B.</p>
-
-<p>«Survint le jour douloureux où je dus quitter ma
-mère. Le c&oelig;ur rempli de crainte et versant d'amères
-larmes, elle laissait partir son fils unique pour un pays inconnu
-et éloigné. Pour m'équiper en vue de ce voyage, elle
-avait dû non seulement contracter des dettes, mais engager
-d'avance pour une année sa petite pension. Après
-qu'elle m'eut fourni tout ce qui m'était nécessaire, il ne
-lui resta presque rien. Je l'embrassai convulsivement et
-fondant en pleurs, j'allais renoncer à l'idée de me séparer
-d'elle; mais je me souvins qu'alors elle aurait bien
-plus longtemps encore à subir des privations à cause
-de moi.</p>
-
-<p>«A Marseille, je me présentai à l'amiral Dugagnier,
-qui était un parent de ma mère. Il m'accueillit avec beaucoup
-de bienveillance, approuva ma résolution et promit
-de me recommander au capitaine Sernette, qui commandait
-le navire où je devais m'embarquer. En outre, il me
-délivra un brevet de lieutenant sur la flotte de Sa Majesté;
-grâce à ce brevet, je pouvais tout de suite occuper une certaine
-situation dans un pays inconnu.</p>
-
-<p>«Plein d'un espoir radieux, je me rendis à bord du navire
-et, me présentant au capitaine Sernette, je lui remis
-mes papiers. Mais c'était, il faut croire, un homme sans
-c&oelig;ur et méchant. Après les avoir examinés, il me regarda
-d'un air sévère et malveillant.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-il possible que vous soyez déjà lieutenant! dit-il,
-d'une voix qui trahissait l'irritation, sans que vous sachiez
-quoi que ce soit du service? Moi et d'autres officiers, nous
-avons dû acquérir, à l'aide d'un labeur infatigable, et parfois
-même au péril de la vie, cette expérience dont les
-grades et les honneurs sont le prix! Et vous? Avez-vous
-mérité d'une façon quelconque ce grade?</p>
-
-<p>«Je lui répondis que je désirais sincèrement accroître
-mes connaissances, et je le priai en grâce de m'apprendre
-pendant le voyage les règles fondamentales du service
-maritime.</p>
-
-<p>«&mdash;Tous vos ordres seront strictement exécutés! dis-je
-en terminant.</p>
-
-<p>«&mdash;Bien, nous verrons cela, répondit-il.</p>
-
-<p>«Et il m'ordonna de m'installer le jour même sur le
-navire, qui devait prendre la mer le lendemain.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous devez vous trouver en temps utile à votre poste
-et prendre connaissance des devoirs que vous impose le
-service maritime! conclut-il.</p>
-
-<p>«Quand, le lendemain matin, je m'éveillai dans ma
-cabine, on me remit une lettre de ma mère, une lettre
-pleine d'amour tendre et d'ardents souhaits de bonheur, et
-en même temps un billet de l'amiral, où il me disait qu'il
-m'envoyait mon nouvel uniforme.</p>
-
-<p>«Après avoir répondu à ma mère et à l'amiral, je revêtis
-mon beau costume pour recevoir en grande tenue
-le capitaine, qui s'était rendu à l'amirauté pour y prendre
-les instructions nécessaires.</p>
-
-<p>«Il revint bientôt sur le navire et remarqua tout de
-suite mon uniforme neuf. Je constatai qu'en l'apercevant
-une expression de mécontentement se peignit sur sa rude
-physionomie. Le soir, j'entendis fortuitement les matelots,
-causant à voix basse, se dire:</p>
-
-<p>«&mdash;Cet officier prendra fait et cause pour nous si le capitaine
-Sernette est trop sévère.</p>
-
-<p>«Ces paroles m'affectèrent désagréablement, et je résolus
-de ne plus revêtir l'uniforme avant d'avoir quitté le
-navire.</p>
-
-<p>«Au début, notre voyage fut magnifique. Mais à peine
-eûmes-nous doublé le cap de Bonne-Espérance, qu'une
-tempête effroyable nous surprit et entraîna notre navire
-bien loin de son chemin direct. Le capitaine, toujours d'une
-sévérité inflexible et même cruel envers ses subordonnés,
-avait cette fois outré sa cruauté au point d'en oublier tout
-sentiment humain. Un jour, j'eus l'audace de lui adresser
-des reproches au sujet des traitements barbares qu'il infligeait
-aux matelots, mais cela ne fit que l'irriter encore
-plus et devait avoir pour moi les conséquences les plus
-funestes.</p>
-
-<p>«Dans l'Océan Indien, nous eûmes à soutenir plusieurs
-ouragans très violents. Un jour, la tempête venait de s'apaiser;
-devant nous apparut une petite île rocheuse; le capitaine
-se promenait d'un air sombre sur le pont en examinant
-les avaries. L'un des matelots, qui jusque-là avait
-travaillé avec tant de zèle que le sang lui sortait des ongles,
-venait de se coucher, complètement épuisé, au pied du mât
-pour reprendre haleine. Ce que voyant, le capitaine saisit
-un bout de câble et, se jetant sur le malheureux, se mit à le
-battre avec une telle violence que le sang lui jaillit du
-nez et de la bouche.</p>
-
-<p>«Le matelot, désespéré, se leva brusquement et se jeta
-à mes pieds.</p>
-
-<p>«&mdash;Vous êtes un officier au service du roi, s'écria-t-il!
-Je vous en conjure, défendez-moi! Votre devoir est de protéger
-les sujets de Sa Majesté contre les violences et la
-brutalité. Je vous en conjure, accomplissez votre devoir!</p>
-
-<p>«Je me troublai et ne savais que faire. Mais à ce moment
-le capitaine s'empara du malheureux, qui s'était
-cramponné à mes genoux, et donna ordre aux matelots
-de le lier.</p>
-
-<p>«&mdash;Si le lieutenant le permet, répondit l'un deux, en
-me regardant comme s'il attendait mes instructions.</p>
-
-<p>«Je me mis à intercéder pour l'infortuné; mais le capitaine
-Sernette, d'un air menaçant, m'intima l'ordre de me
-taire et de descendre immédiatement dans ma cabine.</p>
-
-<p>«Ces paroles grossières me révoltèrent. Je m'emportai,
-et j'accablai le capitaine de reproches pour ses agissements
-cruels envers ses subordonnés.</p>
-
-<p>«A peine avais-je achevé, que retentit l'aigre coup de
-sifflet du capitaine, au son duquel tout l'équipage se rassembla
-sur le pont.</p>
-
-<p>«Le capitaine donna l'ordre aux matelots de se placer
-en cercle autour de lui et tira son épée.</p>
-
-<p>«&mdash;Seules, ma sévérité et ma ponctualité vous ont
-préservés du naufrage, prononça-t-il d'un air solennel.
-Je suis le commandant de ce navire et je ne réponds
-de mes actes que devant Dieu et devant le roi. Maintenant,
-je veux appliquer dans toute sa rigueur la loi
-contre la violation de la discipline! Ce jeune homme a
-eu l'audace de me résister alors que je me trouvais
-dans l'exercice de mes fonctions; quoique officier au service
-du roi, il devait savoir que ce crime est passible
-de mort. Matelots! j'ai le droit de le percer de mon épée
-ici même, sur place. Mais il est trop jeune, il ne connaissait
-pas ses devoirs et c'est pourquoi je lui fais grâce
-de la vie. Pilote, qu'on mette un canot à la mer et qu'on
-le débarque dans l'île.</p>
-
-<p>«J'étais trop indigné pour demander grâce à cet homme
-sans c&oelig;ur et je résolus de subir fièrement mon sort.</p>
-
-<p>«&mdash;Est-ce que cette île est habitée? demandai-je au pilote.</p>
-
-<p>«&mdash;Non, répondit-il brièvement.</p>
-
-<p>«&mdash;Faites immédiatement vos malles, m'ordonna le
-capitaine Sernette.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu13.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Le navire s'éloigna du rivage.</div>
-</div>
-<p>«Je laissai sans résistance emporter ma malle et la
-boîte d'instruments que ma mère m'avait donnés au moment
-de notre séparation. Avec l'argent qui me restait,
-j'achetai aux matelots une paire de fusils, de la poudre,
-des balles et d'autres objets qui me paraissaient nécessaires.
-Le pilote m'aida à cette occasion de ses conseils.</p>
-
-<p>«Le capitaine ne s'était pas opposé à ce trafic, mais
-il nous pressait d'en finir au plus vite.</p>
-
-<p>«Je ne pus me contraindre à dire un seul mot d'adieu
-au capitaine et je descendis silencieusement dans
-le canot, où se trouvaient déjà une douzaine de matelots,
-sous le commandement du pilote.</p>
-
-<p>«A présent encore je me sens incapable de décrire
-tous les sentiments qui m'agitaient lorsque j'abordai sur
-ce rivage désert; mais j'eus assez de courage pour dissimuler
-devant les matelots le désespoir qui m'avait envahi.
-Pour la dernière fois, je serrai la main au bon pilote
-et, l'ayant récompensé avec quelques louis, je le priai de
-saluer ma mère et de lui apprendre mon sort.</p>
-
-<p>«&mdash;Jeune homme, me dit-il, je vous plains de tout mon
-c&oelig;ur; tout autre, à la place du capitaine Sernette, vous
-aurait pardonné votre intervention imprudente. Mais notre
-devoir est d'obéir. Peut-être un jour un navire passera-t-il
-dans ces parages. Alors vous serez sauvé. Et maintenant,
-adieu.</p>
-
-<p>«Me laissant entre autres choses un panier avec des
-vivres, il me serra encore une fois la main et le canot
-s'éloigna du rivage.</p>
-
-<p>«Cette fois, je ne pus me contenir. Des sanglots sourds
-s'échappèrent de ma poitrine et plein de désespoir je me
-jetai par terre.</p>
-
-<p>«Tout d'abord je voulais me précipiter du haut du
-rocher dans la mer et de cette façon en finir à la fois avec
-ma vie et mes souffrances, mais la voix de ma conscience
-me préserva de ce crime et je trouvai la force de supporter
-avec résignation ma destinée.</p>
-
-<p>«Lorsque le navire se fut dérobé à mes regards, je
-me décidai à faire la connaissance de ma nouvelle patrie;
-contre mon attente je la trouvai très belle.</p>
-
-<p>«Je passai les premières semaines de mon séjour ici
-dans une sorte de désespoir muet. Je ne puis préciser
-avec exactitude combien de temps je demeurai dans cet
-état, car je m'embrouillai bientôt dans le compte des
-jours. Jour et nuit, je restais assis sur le sommet de la
-montagne, en regardant avec tristesse le lointain désert,
-où la mer se fondait avec le ciel; à chaque instant je
-croyais apercevoir à l'horizon la voile désirée, mais
-mon espoir était vain: devant moi s'étendait toujours la
-même mer déserte et immense.</p>
-
-<p>«Enfin, après avoir longtemps et infructueusement
-espéré mon salut, la vue de cette mer monotone avec son
-agitation continuelle me devint odieuse. Je descendis dans
-la vallée qui constitue la partie intérieure de l'île et je
-me mis à me construire un berceau sous un énorme
-figuier.</p>
-
-<p>«Dès que je me fus livré au travail, toute ma tristesse
-disparut instantanément. Le travail a cette admirable vertu
-de ranimer l'esprit et les forces de l'homme.</p>
-
-<p>«Au pied de la montagne se trouvaient plusieurs petites
-cavernes, obstruées de sable et de terre. Je jugeai
-qu'elles pouvaient me fournir un abri plus sûr que le berceau
-sous le figuier, et sans hésiter je me mis à l'ouvrage;
-au bout de quelques jours je parvins à en approprier une
-pour mon habitation.</p>
-
-<p>«Je n'avais pas à me préoccuper de ma nourriture; la
-richesse de l'île satisfaisait abondamment à mes modestes
-besoins et c'est pourquoi j'employai la plus grande partie
-de mon temps à orner ma nouvelle demeure: je construisais
-des berceaux, des grottes et plantais des arbres
-dans les bois.</p>
-
-<p>«Une fois, pendant la saison pluvieuse,&mdash;c'est déjà la
-quatrième ou la cinquième que je passe ici,&mdash;l'idée me
-vint d'écrire ces notes.</p>
-
-<p>«Je prie celui qui les trouverait de ne pas rejeter ma
-prière suprême et de les remettre à ma chère mère qui
-probablement verse encore des larmes sur le sort de son
-malheureux fils&hellip;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Ici s'interrompaient les notes de l'inconnu.</p>
-
-<p>Hélène et son père furent profondément touchés de cette
-confession écrite depuis si longtemps. Ils se perdaient en
-conjectures sur la destinée de leur malheureux prédécesseur
-et finalement ils commencèrent à dresser des plans
-pour leur propre vie future. Hélène espérait qu'avec le
-temps ils s'installeraient commodément et que son père
-se résignerait à sa nouvelle existence.</p>
-
-<p>&mdash;Mais avant tout, fit le vieux marin, tu dois placer
-sur le sommet de la montagne, dans un endroit bien en
-vue, un pavillon ou quelque autre signal. Si un navire
-passe devant notre île, ce signal fixera son attention et
-nous serons ainsi ramenés dans la société des hommes.</p>
-
-<p>&mdash;Et si les sauvages s'en apercevaient? demanda avec
-inquiétude Hélène. Ils découvriraient tout de suite notre
-refuge et nous serions perdus!</p>
-
-<p>Mais son père la rassura, en certifiant que dans ces parages
-ne naviguaient que des navires européens.</p>
-
-<p>La soirée se passa dans ces conversations et l'élaboration
-de leurs plans à venir. Ils ne s'aperçurent qu'alors que
-le jour touchait à sa fin et que les derniers rayons du soleil
-commençaient déjà à dorer les cimes occidentales des
-montagnes. Bientôt, au-dessus de la vallée, monta lentement
-la lune, qui répandit sa lumière argentée sur les
-hautes montagnes, les forêts et les plaines. La surface
-unie du petit lac qui reflétait le ciel bleu étoilé ondulait
-sous une brise légère descendue des sommets, attirée, on
-eût dit, par les émanations parfumées de la vallée.</p>
-
-<p>Longtemps Hélène demeura absorbée dans la contemplation
-de ce tableau féerique d'un clair de lune tropical,
-jusqu'à ce qu'enfin le sommeil fût venu clore ses yeux fatigués.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV</h2>
-
-<p class="d">Les tortues.&mdash;La forêt de bambous.&mdash;Le pavillon.&mdash;Le lotus.&mdash;L'échelle.</p>
-
-
-<p>Son père dormait encore, lorsque Hélène sortit doucement
-de la caverne, avec la hache et un morceau d'étoffe
-de soie à la main. La matinée était calme et sereine. Descendue
-sur la plage, elle aperçut derrière une grosse pierre
-deux petites tortues, dormant paisiblement sur le banc de
-sable, que l'eau recouvrait à peine. Hélène s'approcha
-avec précaution de l'animal qui se trouvait le plus près
-d'elle; mais au premier mouvement qu'elle fit pour le
-renverser sur le dos afin de s'en emparer, il plongea subitement
-dans l'eau. La seconde tortue avait eu le temps
-de s'y réfugier plus tôt.</p>
-
-<p>Hélène, quelque peu dépitée de sa maladresse, alla chercher
-une perche pour planter son pavillon. Dans le lointain,
-près du rivage, on apercevait une forêt formée d'arbres
-très minces et très élancés, dont quelques-uns atteignaient
-jusqu'à cinquante pieds de hauteur.</p>
-
-<p>En s'approchant de cette forêt, Hélène vit à sa grande
-surprise que ces arbres ressemblaient de tout point à la
-canne en bambou de son père, qu'elle avait vue à la maison.
-Elle n'eût jamais supposé que le roseau pût atteindre
-une aussi énorme hauteur. C'est maintenant seulement
-qu'elle comprit la description d'un voyage en Chine, qu'elle
-avait lu quelque temps auparavant, et où l'on parlait des
-forêts vierges de bambous, dans lesquels des fauves guettent
-leur proie et dont les Chinois, avec une habileté surprenante,
-fabriquent non seulement du papier, des meubles,
-et une foule d'autres objets, mais construisent même des
-maisons, des ponts, des navires.</p>
-
-<p>Dans le même endroit, à côté du bambou, croissait une
-autre espèce de roseau, plus basse, avec de longues feuilles
-étroites et de petites fleurs violettes, dans laquelle Hélène
-reconnut la canne à sucre. Après avoir coupé quelques
-perches, elle les débarrassa de leurs branches et les porta
-sur la montagne, d'où se découvrait une large vue sur la
-mer. Quand elle se trouva en haut, un espoir secret s'insinua
-dans son c&oelig;ur, l'espoir d'apercevoir une voile blanche
-sur l'Océan. Mais en vain dirigeait-elle sa longue-vue sur
-tous les points de l'horizon, en vain explorait-elle l'espace
-immense, aussi loin que portait sa vue, nulle part sur la
-vaste étendue des eaux on ne découvrait la moindre tache.
-Devant elle s'étalait seule la mer d'un bleu verdâtre, qui se
-confondait au loin avec la voûte azurée du ciel.</p>
-
-<p>En poussant un profond soupir, elle déplia le morceau
-de soie bleue et l'attacha à l'extrémité d'une perche, comptant
-employer les autres en guise de supports. Mais elle
-chercha en vain sur la montagne une crevasse ou tout
-autre emplacement favorable pour y planter le pavillon.
-Les pierres et les débris des roches, dispersés autour d'elle,
-lui inspirèrent l'idée de les rassembler dans ce but en un
-tas.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu14.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Nulle part on ne découvrait la moindre tache sur la vaste étendue des eaux.</div>
-</div>
-<p>Une heure s'était à peine écoulée que la longue perche
-était entourée de tous les côtés d'un monceau de pierres,
-au-dessus duquel flottait fièrement un grand pavillon.</p>
-
-<p>Hélène considéra encore quelques instants, non sans une
-certaine émotion, ce morceau d'étoffe qui semblait vivre;
-puis jetant encore un coup d'&oelig;il sur l'horizon lointain, elle
-redescendit, l'espoir dans le c&oelig;ur, sur le banc de sable.</p>
-
-<p>Elle y ramassa une vingtaine d'huîtres et s'en revint:
-De loin, elle aperçut son père qui se tenait à l'entrée de
-la caverne et avait l'air de l'attendre avec inquiétude.</p>
-
-<p>Hélène résolut de se mettre tout de suite à transporter
-les effets du rivage, dans la crainte d'une nouvelle tempête.</p>
-
-<p>Ce travail lui prit toute la journée, pendant laquelle elle
-eut à peine le temps de cueillir quelques fruits pour son
-père. Un ballot d'étoffe imbibé d'eau l'embarrassa particulièrement.
-A grand'peine elle put le rouler le long de la
-plage. Mais quant à le passer par-dessus les rochers, il n'y
-fallait pas songer. Après un court moment de réflexion,
-elle le déplia, le coupa en grands morceaux, et de cette
-façon put le transporter dans la caverne.</p>
-
-<p>Alors seulement elle pensa à ses petits oisillons, qui
-étaient restés toute la journée sans nourriture et sans doute
-mouraient de faim, et elle se reprocha amèrement sa distraction.
-En dépit de l'heure tardive, elle cueillit rapidement
-une poignée de baies mûres et courut vers le berceau.
-Quelles ne furent pas sa surprise et sa douleur, quand elle
-trouva le nid vide. La faim avait évidemment poussé les
-petits à le quitter.</p>
-
-<p>Le lendemain elle descendit sur le bord du lac pour
-chercher de l'eau. Au milieu des plantes aquatiques à fleurs
-blanches elle aperçut, à sa grande joie, deux cygnes à peine
-couverts de plumes, dans lesquels elle reconnut tout de
-suite ses nourrissons. Elle se mit à leur jeter des baies;
-mais les cygnes ne s'approchaient pas d'elle et se tenaient
-à distance. Hélène regretta beaucoup d'avoir laissé passer
-l'occasion d'apprivoiser ces oiseaux intéressants, mais il
-était trop tard pour réparer le mal.</p>
-
-<p>Son attention fut fixée par la belle plante aquatique,
-autour de laquelle nageaient les cygnes. Ses fleurs magnifiques,
-d'un blanc rosé, se dressaient au milieu des grandes
-feuilles clypéiformes à reflet métallique d'argent qui s'étalaient
-à la surface de l'eau.</p>
-
-<p>Hélène arracha une de ces fleurs avec sa racine et, après
-avoir puisé de l'eau, revint auprès de son père, à qui elle
-décrivit cette fleur remarquable.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le lotus, fit le vieux marin en en palpant la
-longue tige et la racine. J'ai vu cette fleur en Chine, où
-des centaines, des milliers d'hommes se nourrissent avec
-les racines de cette plante remarquable, qui renferment
-une grande quantité de farine. Mais en outre il faut que
-tu saches, mon enfant, que cette plante a aussi une importance
-historique. Dans les anciens temps, les poètes
-l'ont chanté et les artistes l'ont figuré sur les monuments
-comme le symbole de la fertilité. En Égypte, sur les colonnes
-des ruines de Karnak, on peut encore voir l'image
-de cette fleur. Te souviens-tu, Hélène, des lectures d'Homère,
-que tu me faisais à la maison? Je me rappelle le
-passage où ce poète parle du lotus comme de la plante
-nourricière de tout un peuple.</p>
-
-<p>«Quiconque a goûté à la plante du lotus» etc. Cette
-plante est connue depuis un temps immémorial, non seulement
-en Perse, en Égypte et en Chine, elle fleurit même
-dans toute sa splendeur à l'embouchure du Volga. Mais
-nulle part on ne l'honore autant qu'en Chine. Là, elle jouit
-non seulement de l'amour du peuple, mais elle est considérée
-comme la plante favorite du dieu Bouddha, dont les
-temples sont toujours ornés de ces fleurs, symbole de la
-beauté et de la pureté! Le peuple croit que les âmes des
-trépassés s'assemblent au jour fixé au milieu des lotus et
-leur prépare un accueil solennel: on fixe aux tiges et aux
-feuilles un grand nombre de petites bougies et on place,
-tout autour, de la nourriture et de la boisson. Tard dans
-la nuit arrive le dieu Bouddha; il s'asseoit sur une feuille
-et se met à juger les âmes des défunts, les récompensant
-ou les punissant selon ce qu'ils ont mérité.</p>
-
-<p>Après qu'elle eut écouté avec curiosité ce récit si intéressant
-de son père, lui expliquant en quelques mots la
-croyance de tout un peuple, Hélène se mit en devoir de
-cueillir des fruits et de pêcher des huîtres pour le déjeuner.</p>
-
-<p>Aucun souffle n'agitait les hauts palmiers du rivage.
-Involontairement, elle s'arrêta devant ces arbres magnifiques,
-dont les larges feuilles s'élevaient à une hauteur
-inaccessible, ne laissant passer que de rares rayons de
-soleil. Au milieu de cette sombre verdure on voyait les
-fruits mûrs qui attiraient les regards.</p>
-
-<p>Hélène se prit à songer. Atteindre les cimes des palmiers
-sans échelle était chose impossible. Après quelques instants
-de réflexion, elle courut vers la forêt de bambous et voulut
-casser quelques perches, mais le bambou pliait sans se
-briser. Elle revint alors chercher la hache dans le berceau
-du Français, et coupa de longues perches. Après les avoir
-ébranchées, elle abattit plusieurs autres bambous, les
-fendit en une trentaine de traverses et se mit à les attacher
-fortement avec des lianes minces, qui remplaçaient très
-bien les cordes.</p>
-
-<p>Elle était tellement absorbée par la construction de son
-échelle qu'elle ne s'aperçut pas que midi était arrivé. La
-sueur tombait à grosses gouttes de son visage hâlé. Après
-quelques tentatives infructueuses, elle réussit enfin à attacher
-fortement les traverses, et l'échelle se trouva prête.
-Il n'y avait qu'à l'appuyer contre l'arbre et à cueillir les
-fruits. Mais après quelques efforts inutiles, Hélène dut renoncer
-à cette idée. Quoique l'échelle fût relativement légère,
-elle ne parvenait pas à la soulever et à l'appuyer
-contre l'arbre.</p>
-
-<p>Dépitée, elle se dirigea vers le banc de sable, prit quelques
-huîtres et rejoignit son père, qui commençait déjà à
-s'inquiéter de cette longue absence.</p>
-
-<p>&mdash;Ne te chagrine pas, mon enfant, lui dit-il par manière
-de consolation, lorsqu'elle lui eut conté sa tentative infructueuse
-pour parvenir jusqu'aux noix de coco: je t'aiderai
-à placer l'échelle. Tu as eu tort de n'avoir compté que sur
-tes seules forces. Nous irons ensemble.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI</h2>
-
-<p class="d">Vue du haut d'un palmier.&mdash;La cave.&mdash;Le brancard.&mdash;Coucher de soleil.
-Les étoiles filantes.</p>
-
-
-<p>Lorsque, trois heures environ plus tard, ils arrivèrent
-à l'endroit où Hélène avait laissé l'échelle, le vieux marin
-s'assura d'abord de la solidité des liens qui retenaient les
-traverses, puis il se mit en mesure d'aider sa fille à appuyer
-l'échelle contre un palmier. Hélène prit la hache et commença
-à monter avec précaution. L'échelle pliait et se balançait
-sous elle. Enfin, elle arriva jusqu'à la cime. Triomphante,
-elle l'entoura de ses bras et jeta un regard autour
-d'elle. Au-dessous s'étendait, comme dans un panorama,
-le lac qui miroitait au soleil, le petit bois qu'elle connaissait
-si bien avec ses cavernes et ses berceaux et, dans
-le lointain, la forêt vierge avec son feuillage sombre et
-touffu. A droite, le bois de palmiers ondulait comme une
-mer. Les palmiers solitaires qui s'élevaient sur les rochers
-escarpés offraient un aspect particulièrement beau. Une
-brise fraîche soufflait du large et, comme s'ils causaient
-entre eux, ces sveltes et puissants palmiers, qui contemplaient
-avec sérénité les eaux immenses de l'Océan, inclinaient
-doucement leurs cimes. Hélène ne comprenait pas
-comment un arbre aussi élancé pouvait résister aux tempêtes
-et comment les ouragans ne le précipitaient pas dans
-la profondeur des flots.</p>
-
-<p>&mdash;Hélène, que fais-tu donc là? appela son père, étonné
-du silence prolongé de sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Rien, papa, je me suis oubliée dans la contemplation
-du paysage! fit en sortant de son rêve la jeune
-fille.</p>
-
-<p>Elle leva la hache et à peine eut-elle touché la branche
-flexible, que les fruits mûrs qui y étaient suspendus, fendirent
-l'air en sifflant et vinrent frapper la terre en roulant
-loin de l'arbre.</p>
-
-<p>Au premier moment, le vieillard eut sérieusement peur,
-lorsque cette masse lourde tomba avec fracas à côté de lui,
-mais en entendant d'en haut la voix de sa fille, il se rassura
-aussitôt.</p>
-
-<p>Après avoir abattu une seconde branche chargée de fruits,
-Hélène redescendit et, avec l'aide de son père, transporta
-les noix dans la caverne.</p>
-
-<p>Pour les empêcher de se gâter, Hélène, sur le conseil de
-son père, résolut de construire une cave. A quelques pas
-de la caverne qu'ils avaient choisie pour leur habitation, il
-s'en trouvait une autre plus petite, encombrée de terre, de
-sable et de pierres et, par sa situation, très appropriée à
-cet usage. La nettoyer ne présentait pas, à ce que l'on pouvait
-supposer, trop de difficultés, et c'est pourquoi Hélène se
-mit tout de suite à la besogne, espérant d'achever l'installation
-de la cave avant le soir.</p>
-
-<p>Mais cette tâche n'était pas si aisée qu'elle l'avait d'abord
-imaginé.</p>
-
-<p>Après un travail de deux heures, elle avait à peine réussi
-à nettoyer une partie peu considérable de la caverne. Le
-transport de la terre dans un tablier, par petits tas, lui
-prenait beaucoup trop de temps. Hélène comprit qu'ainsi
-il lui faudrait consacrer à cette tâche des jours nombreux.
-La difficulté principale consistait dans l'absence de tout
-ustensile qui pût servir au transport de la terre et du sable.
-Son père lui conseilla de fabriquer une sorte de brancard.
-Sans hésiter longtemps, elle courut sur la plage et coupa
-deux bâtons en bambou, d'une toise de longueur à peu
-près. Revenue auprès de son père, elle plia en deux une
-couverture de laine et en attacha solidement les bouts aux
-bâtons. Le brancard se trouva être solide et commode.</p>
-
-<p>En trois heures de temps, Hélène put, avec l'aide de son
-père, nettoyer à moitié la caverne; mais elle se sentit si
-fatiguée, qu'elle dut consacrer une couple d'heures au repos.
-Après avoir apaisé à la hâte leur faim, le père et la
-fille se remirent au travail et quelques heures plus tard,
-la caverne était propre. Il ne restait plus qu'à creuser une
-fosse d'un mètre, un mètre et demi de profondeur et la
-cave serait prête. Mais le soir vint. Hélène avait passé la
-plus grande partie de cette journée brûlante à travailler
-dans la caverne suffocante et ressentait maintenant le besoin
-de prendre un peu le frais. S'étant munie de sa lunette,
-elle se rendit sur la montagne, pour contempler de là le
-tableau majestueux du soleil couchant.</p>
-
-<p>Devant ses regards transportés descendait d'une hauteur
-inaccessible dans l'Océan infini cette source intarissable
-de feu, qui portait en tout lieu la vie et le bonheur. Elle se
-rappela avec quelle effroyable rapidité les rayons du soleil
-arrivent jusqu'à la terre, franchissant en huit minutes
-20.682.320 milles géographiques, tandis que le son mettrait
-quatorze ans à parcourir une telle distance. Aucun
-mortel n'a osé jusqu'à présent fixer impunément à l'&oelig;il nu
-ce globe de feu gigantesque; il réveillait dans l'esprit de
-la jeune fille le souvenir de la légende de la malheureuse
-Sémélé, qui avait voulu contempler Jupiter dans toute sa
-splendeur et que l'éclat divin de son Maître avait foudroyée.</p>
-
-<p>Mais le soleil disparut et ses derniers rayons s'éteignirent
-dans l'occident lointain. Hélène descendit. A peine fut-elle
-en bas, que, dans le ciel complètement pur, près de la constellation
-du Lion, apparut tout à coup un grand globe de
-feu et immédiatement après, d'un petit nuage sombre et
-immobile, partirent des roulements de tonnerre qui ressemblaient
-au bruit de la canonnade et au crépitement des
-coups de fusil. Soudain, tout le ciel s'éclaira et du nuage
-jaillit une vraie pluie de feu. A chaque détonation une
-vapeur se dégageait du nuage, suivie d'une grêle d'étoiles
-filantes à longues queues phosphorescentes. Les unes éclataient
-en gerbes de feu et se déchiraient en crépitant dans
-l'air, tandis que les autres s'éteignaient lentement. Mais
-la plupart traversaient l'atmosphère avec une vitesse incroyable
-et disparaissaient dans la mer. Ce spectacle majestueux
-dura un quart d'heure à peu près.</p>
-
-<p>Hélène fut frappée et effrayée en même temps par ce
-spectacle si rare, dont elle n'avait jusqu'ici entendu que
-des récits très vagues.</p>
-
-<p>A peine avait-elle le temps de rentrer dans la grotte,
-que son père s'informa anxieusement de la cause de ce
-bruit étrange. Hélène lui décrivit le phénomène dont elle
-venait d'être témoin.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu15.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Les derniers rayons du soleil s'éteignirent à l'Occident.</div>
-</div>
-<p>&mdash;Moi-même, dit le vieux marin, j'ai eu l'occasion,
-il y a une trentaine d'années, d'assister à une chute
-aussi abondante d'étoiles filantes, et ce phénomène m'a
-beaucoup intéressé. Il n'y a pas très longtemps encore,
-des savants eux-mêmes croyaient que ces étoiles n'étaient
-autre chose que des pierres rejetées par les volcans de la
-lune. Mais maintenant on a fini par reconnaître en elles
-des débris de planètes, qui ne tombent sur la terre que
-lorsqu'ils s'approchent de sa sphère d'attraction. Il est
-même arrivé que ces aérolithes, en tombant du ciel, aient
-incendié des maisons et tué des gens. Pendant un grand
-nombre de siècles, les hommes ont vu choir du ciel ces
-glaives flamboyants, sans pouvoir expliquer ce phénomène
-qui jetait la terreur parmi eux. De là, des récits superstitieux.
-Les anciennes chroniques parlent de ces glaives
-qui apparaissaient au ciel pour annoncer l'approche des
-grandes calamités, et une légende irlandaise fait mention
-des pleurs de feu de saint Laurent, qu'il versait tous les
-ans le 10 août, jour de sa mort. Particulièrement poétique
-est cette tradition populaire de Lithuanie, suivant laquelle
-le fil de la vie de chaque nouveau-né est filé au ciel et se
-termine par une étoile brillante: à la mort de l'enfant, le
-fil se casse et l'étoile, s'éteignant, tombe par terre. Les
-habitants des îles de la Société voient dans ces étoiles les
-âmes des défunts et leur donnent les noms de leurs proches.
-Selon leur croyance, ces âmes fuient les poursuites
-d'une divinité maligne et cherchent un refuge sur la terre
-parmi leurs parents bien-aimés.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII</h2>
-
-<p class="d">La forêt vierge.&mdash;Les mangeurs d'oiseaux.&mdash;Les chèvres.</p>
-
-
-<p>Le lendemain, Hélène se leva dès l'aube. Son père s'éveilla
-aussi en même temps. Elle prit une bêche et s'en
-alla creuser sa cave. Ce travail fut bien plus pénible que
-le précédent. Hélène se fatiguait bien vite et était obligée
-de se reposer souvent. Enfin, vers midi, elle avait réussi
-à creuser une fosse de 1<sup>m</sup>,50 de largeur et d'un mètre de
-profondeur, et à en recouvrir les parois avec de grandes
-feuilles de palmier. Après y avoir disposé par couches les
-noix de coco et les autres fruits cueillis par elle, elle recouvrit
-soigneusement la fosse avec des branches et des
-feuilles.</p>
-
-<p>Hélène se disposait depuis longtemps à pénétrer plus
-profondément dans l'intérieur de l'île, afin de se familiariser
-avec sa nouvelle patrie, mais elle n'en avait jamais
-eu le temps jusqu'ici. Toujours quelque besogne pressante
-l'avait retenue auprès de la caverne ou sur la plage.
-Cette fois, elle résolut de profiter du temps pendant lequel
-son père reposait et elle se dirigea vers la forêt.</p>
-
-<p>La majesté de la forêt vierge frappa la jeune fille. Au-dessus
-de tous les autres arbres, s'élevaient des palmiers
-grandioses d'espèces variées, chargés de fruits lourds; à
-côté se dressaient dans toute leur beauté des mimosas
-gigantesques, des figuiers, des bananiers et bien d'autres
-essences des pays tropicaux, dont le feuillage touffu
-offrait toutes les nuances du vert. Autour des troncs puissants
-s'enroulaient en anneaux des lianes à fleurs d'une
-blancheur virginale et tombant jusqu'à terre; elles s'entrelaçaient
-avec d'autres plantes grimpantes ou enfonçaient
-dans le sol de nouvelles racines, en formant une
-sorte de lacis autour de ces géants de la forêt. Il semblait
-que, parmi ceux-ci, il n'y eût pas de place pour de plus
-petits qu'eux. Tous, comme à l'envi l'un de l'autre, ils se
-dirigeaient en haut, vers l'astre vivifiant, dont les rares
-rayons éclairaient faiblement les ténèbres perpétuelles,
-qui régnaient dans la forêt. Par terre gisaient, entassés
-les uns sur les autres, des arbres séculaires couverts de
-mousse, qui servaient d'abri à une quantité innombrable
-d'insectes. Et toute cette forêt vivait; toute, elle retentissait
-des hurlements des singes, des cris des perroquets,
-des gazouillements et des bourdonnements d'un nombre
-infini d'oiseaux et d'insectes. Par endroits la forêt était
-même tout à fait impraticable, de sorte qu'Hélène devait
-se frayer un chemin avec la hache. Afin de ne pas s'égarer
-au retour, elle pratiquait des incisions sur les troncs;
-elle prenait aussi toutes les précautions possibles, pour ne
-pas marcher sur quelque serpent. Mais cette crainte était
-vaine: elle rencontrait en effet des serpents, mais ceux-ci,
-à son approche, s'éloignaient tranquillement sous les
-buissons. Elle finit par ne plus avoir peur de ces reptiles,
-et elle passait paisiblement à côté d'eux, quand ils se
-chauffaient au soleil.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu16.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Un troupeau de chèvres sauvages passa à côté d'Hélène.</div>
-</div>
-<p>Dans la crevasse d'un arbre à moitié pourri, Hélène
-aperçut tout à coup une énorme araignée, dont le corps
-était couvert de poils gris-bruns. A côté d'elle traînait une
-toile épaisse dans laquelle se trouvaient pris deux oiseaux-mouches.
-L'un d'eux était déjà mort, mais le second
-battait encore des ailes entre les pattes du brigand, qui
-l'enduisait d'une sorte de mucosité sale. Mue par une
-sensation instinctive de dégoût, Hélène saisit une branche
-qui gisait sur l'herbe et, ayant tué l'araignée, délivra la
-malheureuse victime. Mais il se trouva que le secours
-était venu trop tard: au bout de quelques instants, l'oiseau
-était mort.</p>
-
-<p>Cette petite aventure avait quelque peu ému la jeune
-fille: elle avait grand'pitié des pauvres oiselets; elle les
-enterra et poursuivit son chemin. La forêt paraissait
-monter. Tout à coup arriva à ses oreilles une sorte de
-bruit extraordinaire, et elle s'arrêta, prise de peur. Cependant
-le bruit se rapprochait; bientôt, tout près d'elle, des
-branches craquèrent comme si des centaines d'animaux
-les brisaient en courant, et un instant plus tard passa à
-côté d'elle un troupeau de chèvres sauvages qui disparut
-dans le fourré opposé. Elle continua d'avancer et s'aperçut
-bientôt que les arbres commençaient à s'éclaircir,
-comme il arrive sur les lisières des forêts. Tournant ses
-pas de ce côté, elle se trouva bientôt au haut d'un talus
-escarpé, au-dessous duquel s'étendait une large plaine
-verte: là paissait paisiblement un troupeau entier de chèvres
-sauvages. Les unes broutaient l'herbe succulente,
-d'autres se régalaient de leur mets favori, les feuilles. La
-jeune fille regardait curieusement avec quelle adresse quelques-uns
-de ces gracieux animaux bondissaient, et arrachaient
-des arbres les jeunes bourgeons, tandis que les
-autres, juchés sur un roc escarpé, se tenaient sans peur
-au-dessus de l'abîme, et regardaient hardiment au-dessous
-d'eux.</p>
-
-<p>Mais il était temps de revenir. Le soleil était déjà tout
-près de son déclin, lorsque Hélène sortit enfin de la forêt.
-Ayant aperçu de loin son père qui était assis à l'entrée et
-paraissait prêter l'oreille avec inquiétude au moindre
-bruit, elle courut à lui et, avec un tendre baiser, rassura
-le vieillard.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII</h2>
-
-<p class="d">La vie dans l'île.&mdash;Un monument énigmatique.&mdash;La saison pluvieuse.&mdash;L'orage.&mdash;La
-maladie.</p>
-
-
-<p>Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi. Rien ne troublait
-la tranquillité du père et de la fille. Leurs jours se passaient
-les uns après les autres dans leurs occupations
-ordinaires.</p>
-
-<p>Chaque matin, Hélène descendait vers le lac et, après
-s'être rafraîchie la figure avec l'eau limpide, donnait à
-manger aux jeunes cygnes, qui peu à peu s'étaient tellement
-habitués à elle, qu'en l'apercevant ils s'empressaient
-d'accourir. Puis, elle conduisait son père dans la
-grotte, où ils avaient trouvé le Robinson Crusoé, lisait
-un chapitre de ce livre qui leur rappelait si bien leur
-propre situation; puis elle se mettait à ranger leur logis,
-à cueillir des fruits, à pêcher des truites et à préparer leur
-modeste dîner.</p>
-
-<p>Pendant la chaleur de midi, Hélène emmenait son père
-dans le berceau, sous l'ombrage du figuier sacré au bord
-du lac, où soufflait ordinairement une brise légère, qui répandait
-partout la fraîcheur. Ils dînaient très souvent là.
-Dans les heures de l'après-midi, alors que son père reposait,
-elle se rendait avec sa lunette sur le rivage, ou
-montait sur la montagne, ou bien se dirigeait vers la
-forêt. Au retour, elle retrouvait d'habitude son père content
-et enjoué et s'asseyait avec son travail à côté de lui,
-lui parlant des animaux et des plantes qu'elle avait découverts
-ou rencontrés pendant ses promenades, ou bien
-encore elle lui lisait à haute voix. Le vieillard de son côté
-lui contait aussi ses voyages et ses aventures, en choisissant
-de préférence celles qui avaient trait aux phénomènes
-de la nature ou à la vie des animaux et des
-plantes. Il décrivait les fruits et les végétaux avec une
-telle exactitude, qu'Hélène était sûre de les reconnaître
-immédiatement, s'ils se trouvaient dans l'île. Il s'arrêtait
-particulièrement sur les choses qui pouvaient leur être utiles
-dans leur situation actuelle.</p>
-
-<p>Dans une de ses promenades, Hélène arriva par hasard
-sur le sommet d'une montagne, qui s'élevait du côté opposé
-à l'endroit où ils avaient abordé la première fois, et
-quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'elle aperçut tout d'un
-coup, au milieu de hauts cyprès antiques, un monument
-de pierre avec cette inscription: «Rosalie Neuville, ma
-mère.» Tout autour, des fleurs avaient été évidemment
-plantées jadis, à la place desquelles ne croissaient maintenant
-que des mauvaises herbes. Hélène nettoya les abords
-du monument mystérieux et l'orna de fleurs fraîches.</p>
-
-<p>Le destin du Français demeurait pour elle une énigme:
-ni ses notes, ni ses autres vestiges ne lui donnaient aucun
-espoir de dissiper jamais les ténèbres qui cachaient sa fin.</p>
-
-<p>Hélène n'avait jamais pensé qu'un changement quelconque
-pût survenir dans sa vie si uniforme. Il lui semblait
-que ce printemps éternel et ces beaux jours, ces nuits
-magnifiques devaient durer éternellement.</p>
-
-<p>Mais voilà qu'une fois, à minuit, elle fut éveillée brusquement
-par un bruit étrange. Se soulevant sur son lit
-elle prêta l'oreille et, tout à coup, elle sentit le sol osciller
-légèrement sous elle. Tout d'abord elle crut qu'elle s'était
-trompée, qu'elle n'avait eu qu'un simple vertige. Mais en
-ce moment résonna dans la caverne la voix de son père:</p>
-
-<p>&mdash;Hélène, tu ne dors pas?</p>
-
-<p>&mdash;Non, père!</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu, mon enfant, que ces légers tremblements de
-terre annoncent l'arrivée de la saison pluvieuse et sont
-toujours accompagnés de violents orages et de tempêtes!</p>
-
-<p>Hélène, apeurée, quitta son lit et s'élança vers la sortie.
-Le vent mugissait avec une force terrible; la nuit était
-sombre: de temps en temps seulement la lune perçait,
-pour un instant, les nuages noirs qui fuyaient dans le ciel
-au-dessus de la vallée.</p>
-
-<p>&mdash;Tu auras maintenant beaucoup à faire, fit le vieillard,
-en s'approchant d'elle. Si tu ne t'es pas approvisionnée
-de vivres, dépêche-toi de le faire: la saison pluvieuse
-qui, dans ces pays, survient deux fois par an, va durer
-presque un mois.</p>
-
-<p>Les paroles de son père alarmèrent la jeune fille, et elle
-se demanda de quelle sorte de fruits elle remplirait sa
-cave. L'expérience lui avait déjà appris que la plupart des
-fruits se gâtent très vite: plus d'une fois, ceux qu'elle
-avait cueillis la veille n'étaient plus bons à rien le lendemain.
-Elle prit conseil de son père.</p>
-
-<p>&mdash;Le mieux est de faire provision de noix de coco, de
-figues et de dattes! répondit-il. Ces fruits se conservent très
-bien, même à l'état sec.</p>
-
-<p>Hélène regarda le ciel. Il était entièrement couvert de
-nuages noirs qui cachaient la lune. Bientôt survinrent des
-ténèbres telles, qu'on ne distinguait pas sa propre main.
-L'ouragan continuait à mugir sur les sommets des montagnes,
-tandis que dans la vallée régnait un calme sinistre,
-interrompu de temps à autre par un coup de vent et les
-gémissements de la tempête.</p>
-
-<p>Mais voici que le ciel noir s'entr'ouvrit et s'illumina soudain
-d'un éclat tellement éblouissant, qu'Hélène faillit pousser
-un cri et ferma involontairement les yeux. Aussitôt après
-retentirent des roulements de tonnerre si violents que l'île
-entière en parut secouée.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant! fit le vieillard, et sa voix tremblait,
-quelle est cette lueur étrange? Quelque chose a passé devant
-mes yeux aveugles! Il me semble que c'était un éclair!</p>
-
-<p>&mdash;Oui, père; mais calme-toi, je t'en supplie! s'écria Hélène
-saisie d'effroi, en lui prenant la main et en fixant ses
-regards sur la figure pâle du vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est rien! Tout est fini! fit-il d'une voix sourde,
-au bout d'un instant: je ne vois plus rien.</p>
-
-<p>Toute la nuit Hélène, sans fermer les yeux, resta assise
-à l'entrée de la caverne en attendant avec impatience le
-matin. En dépit des nuages noirs, pas une goutte de pluie
-n'était tombée. Enfin, vers l'aube, la tempête commença
-à s'apaiser, les nuages se dissipèrent et les clartés matinales
-du soleil brillèrent sur les cimes. Mais combien
-sombre et sinistre était ce lever du soleil! Entouré de
-nuages à reflets de plomb, il éclairait la vallée de lueurs
-bizarres.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que la nuit est passée? demanda le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Il fait jour, répondit Hélène. Mais je n'ai jamais vu
-un ciel aussi menaçant.</p>
-
-<p>&mdash;Dépêche-toi, ma fille, de cueillir le plus grand nombre
-possible de fruits. Il faut pouvoir s'approvisionner de
-tout avant le commencement des pluies.</p>
-
-<p>Hélène courut au pied de la montagne afin d'y cueillir
-du raisin. Elle s'aperçut alors que la tempête qui l'avait si
-fort effrayée lui avait rendu un grand service: par terre
-gisait un grand nombre de noix de coco et d'autres fruits
-que l'orage avait fait tomber des arbres. Elle n'eut qu'à
-les ramasser et à les porter dans la caverne.</p>
-
-<p>Après avoir travaillé jusqu'à midi, elle apaisa à la hâte
-sa faim et, avec un nouveau zèle, se remit à l'&oelig;uvre. Chaque
-fois qu'elle revenait avec sa charge dans la caverne,
-son père l'encourageait d'un mot tendre ou d'une plaisanterie.
-Cependant le ciel se rasséréna, mais en même temps
-Hélène s'aperçut avec inquiétude que sur l'horizon, semblable
-à une montagne énorme, s'était levé un nuage solitaire
-qui, en s'étendant, avait recouvert d'une sorte de
-brouillard l'horizon tout entier. Des roulements lointains de
-tonnerre se firent entendre, présageant la pluie. Un seul regard
-sur ce nuage sinistre rappela à la jeune fille qu'il
-fallait se hâter, et malgré sa fatigue, rassemblant toutes
-ses forces, elle courut hors de la caverne.</p>
-
-<p>Une heure ne s'était pas écoulée que le nuage lointain
-apparut au-dessus de la vallée, et un coup de tonnerre
-éclata, d'une violence telle qu'Hélène faillit, de peur, laisser
-tomber les fruits qu'elle avait ramassés dans son tablier.
-Une pluie torrentielle se mit à tomber. Jamais Hélène n'en
-avait vu de pareille. Les gouttes, grosses comme un &oelig;uf
-de pigeon, se pressaient avec une telle rapidité qu'il semblait
-qu'une colonne d'eau continue ruisselât du ciel. Hélène
-se réfugia sous un arbre à feuillage touffu, espérant
-d'y trouver un abri contre cette épouvantable averse, mais
-ce fut en vain; le flot continu trouait le feuillage épais et
-l'inondait de la tête aux pieds. Elle saisit solidement le
-bout de son tablier et se mit à courir à la maison avec sa
-charge. Mais à peine eût-elle fait quelque pas, qu'un frisson
-parcourut tout son corps, et elle se sentit tout à coup
-envahie par une sensation désagréable de froid.</p>
-
-<p>Elle réunit toutes ses énergies et s'élança en avant; mais
-elle reconnut bientôt avec terreur qu'elle s'était égarée. La
-terrible averse l'empêchait de reconnaître son chemin. Elle
-n'avait pas le temps de réfléchir. Sans reprendre haleine,
-elle continuait de courir tout droit devant elle, mais elle
-sentit bientôt que ses jambes se dérobaient sous elle et que
-le froid sinistre paralysait de plus en plus ses membres. Il
-lui semblait que ses forces l'abandonnaient complètement
-et qu'elle allait s'affaisser, épuisée. Faisant un effort surhumain,
-elle reprit sa course en avant.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu17.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Hélène, tombant de fatigue, atteignit enfin la caverne.</div>
-</div>
-<p>Enfin, tombant presque de fatigue, elle atteignit la caverne,
-où son père inquiet l'accueillit avec un cri de joie et
-les bras ouverts.</p>
-
-<p>&mdash;Papa, la pluie m'a mouillée d'outre en outre! dit-elle,
-en se dirigeant vers le fond de la caverne pour changer de
-vêtements.</p>
-
-<p>&mdash;Change-toi bien vite, mon enfant! fit le vieillard.</p>
-
-<p>Toute tremblante, Hélène posa son fardeau par terre, mit
-d'autres vêtements et voulut s'approcher de son père; mais
-une faiblesse insolite paralysait ses membres: elle sentait
-qu'elle ne pouvait plus faire un pas.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis très fatiguée, fit-elle, en s'efforçant de raffermir
-sa voix, et je vais me coucher pour me reposer.</p>
-
-<p>&mdash;Ta voix tremble, mon enfant! Où es-tu? Viens, embrasse-moi.</p>
-
-<p>&mdash;Je me sens seulement un léger frisson après cette
-averse glacée, répondit-elle, mais je me réchaufferai bientôt.</p>
-
-<p>A grand'peine, elle s'approcha de son père et l'embrassa.
-Le vieillard remarqua tout de suite le frisson qui secouait
-le corps délicat de sa fille, et un noir pressentiment envahit
-son âme. Il lui dit de se coucher tout de suite et de
-s'envelopper chaudement.</p>
-
-<p>Après avoir souhaité bonne nuit à son père, Hélène se
-traîna en chancelant vers sa couchette et s'y laissa presque
-tomber.</p>
-
-<p>Mais alors, un vertige la prit, ses yeux se troublèrent.
-Elle vit encore que son père l'enveloppait avec soin de sa
-couverture, et l'entendit lui dire doucement:</p>
-
-<p>&mdash;Comment vas-tu, mon enfant? N'as-tu besoin de rien?</p>
-
-<p>Ici, ses idées s'embrouillèrent. Elle ne vit, n'entendit plus
-rien. Toutes ses sensations furent enveloppées de ténèbres
-épaisses, où, comme dans un rêve, arrivait jusqu'à elle la
-voix de son père qui, toute la nuit, la consolait doucement.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX</h2>
-
-<p class="d">Réveil.&mdash;Un nouveau printemps.</p>
-
-
-<p>Environ trois semaines plus tard, par une belle matinée,
-Hélène ouvrit les yeux et regarda autour d'elle avec étonnement.
-L'entrée de la caverne était éclairée par les rayons
-dorés du soleil levant. Une brise légère soufflait du lac et
-répandait tout autour les parfums de la forêt verdoyante et
-de la vallée. Le ciel était serein et un clair gazouillis d'oiseaux
-retentissait dans l'air.</p>
-
-<p>A sa vive surprise, elle s'aperçut qu'elle était couchée
-dans son lit sous deux couvertures en laine; à son chevet
-était assis, la tête appuyée contre la main, un inconnu aux
-traits vieillis.</p>
-
-<p>Pendant quelques instants, Hélène regarda fixement l'inconnu.</p>
-
-<p>«Qui est-ce?&hellip; Où suis-je?&hellip; Pourquoi est-il là?» se demanda-t-elle.</p>
-
-<p>Tout à coup, comme dans un songe, cette idée lui traversa
-l'esprit qu'elle avait été malade, que cette maladie
-avait duré longtemps. Dans sa mémoire résonnaient confusément
-les tendres paroles d'amour et de consolation que
-lui adressait son père lorsque ses souffrances redoublaient
-d'intensité.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! murmura-t-elle d'une voix à peine intelligible,
-j'ai été malade et il m'a soignée. Mais comme il est
-changé et vieilli!</p>
-
-<p>Elle souleva péniblement sa main et l'appliqua sur sa
-tête.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! comme ma tête est lourde! Oui, à quoi pensais-je
-donc? Pourquoi reste-t-il si immobile? Il dort probablement&hellip;
-Mes idées se troublent&hellip; Mais où est-il donc? Je veux
-aussi dormir!&hellip;</p>
-
-<p>Un courant frais d'air parfumé entra de nouveau dans la
-caverne. La poitrine de la jeune fille se dilata, ses idées
-s'éclaircirent. Elle rouvrit les yeux et fixa de nouveau son
-père. Il restait là sans changer d'attitude, toujours immobile.
-Sa figure maigrie, ainsi que sa barbe devenue toute
-blanche, lui donnaient un aspect tellement âgé, qu'il lui
-faisait l'effet d'avoir au moins cent ans.</p>
-
-<p>Puis ses idées se reportèrent involontairement à sa patrie
-lointaine, à sa mère qui l'attendait avec désespoir. Alors
-seulement elle se rendit un compte exact de sa situation;
-elle se rappela qu'elle se trouvait dans une île déserte au
-milieu de l'Océan et qu'elle aurait bientôt à travailler pour
-son père aveugle, privé de tout soutien. Mais la conscience
-de son devoir et le sentiment de satisfaction qu'elle éprouva
-à cette idée raffermirent ses forces. Elle se leva, non sans
-peine, sur son séant et jeta un regard hors de la grotte.</p>
-
-<p>La vallée resplendissait d'une riante verdure, et les fleurs
-qui s'épanouissaient sur les arbres remplissaient l'air de
-parfums insolites. Le soleil jetait son éclat sur ce nouveau
-printemps, et ses rayons se jouaient et scintillaient sur la
-surface mouvante du lac qui apparaissait, par échappées,
-entre les arbres.</p>
-
-<p>«Qu'il fait beau là-bas maintenant!» pensa Hélène, en
-étendant involontairement ses mains amaigries vers l'entrée,
-d'où la nature éveillée semblait lui envoyer un salut
-et l'appeler à une vie nouvelle avec son haleine parfumée.</p>
-
-<p>Mais voici que son père fit entendre un profond soupir. Il
-se leva lentement et étendit ses bras, comme pour se rendre
-compte de l'endroit où il se trouvait.</p>
-
-<p>&mdash;Hélène,&hellip; murmura-t-il d'une voix qui exprimait la
-crainte et une tendre sollicitude.</p>
-
-<p>&mdash;Père, cher père! s'écria-t-elle, en lui saisissant la main
-qu'elle porta à ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant! fit-il presque en criant d'émotion. Tu
-vas mieux? Tu me reconnais? Eh bien, te voilà donc
-sauvée!</p>
-
-<p>Il tomba lentement à genoux devant le lit de sa fille et
-l'entoura de ses bras tremblants. Elle inclina doucement
-sa tête sur la poitrine de son père, et une étreinte chaleureuse
-réunit ces deux êtres qui avaient tant souffert.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, dit enfin le vieillard, j'entends, à ta
-voix, que tu vas mieux, bien mieux qu'auparavant. Le sort
-m'a rendu ma fille! Dis, Hélène, comment te sens-tu?</p>
-
-<p>&mdash;Cher et bon papa! répondit la jeune fille. Il me
-semble que j'ai été très mal, mais je vais me rétablir
-bientôt!</p>
-
-<p>&mdash;Doucement, doucement, ma chérie! interrompit le
-vieillard. Après une telle secousse, les forces ne se rétablissent
-pas aussi vite. Ne te fatigue pas, ne parle plus. Recouche-toi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais est-ce que j'étais bien malade, papa?</p>
-
-<p>&mdash;Ah! je commençais déjà à perdre tout espoir, fit le
-vieillard avec un profond soupir! Mais le destin a eu pitié
-de moi et te rend à la vie, si triste qu'elle soit.</p>
-
-<p>&mdash;Que de soucis je t'ai donnés! dit Hélène avec tendresse.
-Est-ce que j'ai été longtemps malade?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne saurais te le dire, répondit le vieillard. Je
-sais seulement que la saison pluvieuse vient de passer, et
-que tu es restée longtemps dans un état inconscient et désespéré.
-Mais assez, ma fille. Ne te fatigue pas à parler. Dis-moi
-plutôt si tu n'as besoin de rien? Ne veux-tu pas boire?
-J'ai encore de l'eau.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, je voudrais un peu d'eau, dit Hélène. Mais
-comment te l'es-tu procurée?</p>
-
-<p>Il se leva, se dirigea en tâtonnant vers la sortie et revint
-bientôt avec une coquille de noix de coco remplie d'une
-eau limpide.</p>
-
-<p>La boisson fraîche et parfumée, un peu acide, ranima
-et fortifia la fillette.</p>
-
-<p>&mdash;C'est de l'eau de pluie avec du citron, lui dit son
-père. Et maintenant, repose-toi, ma fille.</p>
-
-<p>Mais Hélène pria son père de lui permettre de jeter un
-coup d'&oelig;il au dehors de la grotte. Elle voulait contempler
-le tableau que présentait la nature après la saison pluvieuse.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu18.jpg" alt="" />
-<div class="legende">«Hélène, comment te sens-tu?»</div>
-</div>
-<p>&mdash;Pourvu que tes forces ne te trahissent pas! lui dit son
-père. Sois prudente. Il le faut, surtout au début de la convalescence.</p>
-
-<p>Hélène se leva, non sans peine, mais elle sentit aussitôt
-qu'elle ne pouvait se tenir sur ses jambes. Pourtant, elle
-s'efforça de persuader à son père qu'à l'air elle se sentirait
-mieux et que ses forces lui reviendraient plus vite. Il se
-laissa convaincre et la porta presque dehors.</p>
-
-<p>Avec quelle volupté ineffable elle aspirait l'air frais du
-matin! il lui semblait que chaque bouffée lui donnât de
-nouvelles forces. Son père lui offrit une datte sèche qu'elle
-mangea avec plaisir.</p>
-
-<p>Mais elle ne put s'abandonner longtemps à cette volupté.
-Bientôt une grande lassitude la prit et le sommeil la
-gagna.</p>
-
-<p>Son père la reconduisit dans la grotte où elle se laissa
-tomber sur son lit. Voyant que le vieillard avait également
-besoin de repos, elle lui dit qu'elle ne s'endormirait pas,
-tant qu'il ne lui en donnerait pas l'exemple lui-même.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX</h2>
-
-<p class="d">Le rétablissement.&mdash;La seconde lettre.&mdash;Un danger inattendu.&mdash;Le mirage
-du bonheur.</p>
-
-
-<p>Le lendemain, Hélène s'éveilla de très bonne heure. Un
-sommeil calme et réparateur avait rétabli ses forces et elle
-se sentait toute ragaillardie. Se levant avec précaution, elle
-s'approcha du lit de son père et le considéra quelques instants
-avec tendresse; puis elle s'assit sans bruit à l'entrée
-de la grotte, pour respirer l'air frais du matin.</p>
-
-<p>Bientôt, elle entendit derrière elle un bruit léger et vit
-que son père, à son tour, se soulevait sur son séant et se
-mettait à écouter. Le silence absolu qui régnait dans la
-caverne fit apparaître sur sa physionomie une expression
-d'inquiétude et Hélène s'empressa de lui adresser la parole.
-Alors, selon l'habitude qu'il avait prise pendant la maladie
-d'Hélène, il se dirigea d'un pas assuré vers l'entrée, et
-s'assit à côté d'elle.</p>
-
-<p>Hélène, toute joyeuse, lui dit son intention de se remettre
-à l'ouvrage, et l'accabla de questions sur ce qu'il jugeait
-le plus pressé.</p>
-
-<p>Le vieillard écoutait, un sourire sur les lèvres, son gai
-babil; il lui donna quelques conseils utiles et pour le reste
-s'en remit à l'intelligence et à la raison de la fillette.</p>
-
-<p>Les forces d'Hélène se rétablissaient très vite: il lui semblait
-qu'elle avait tout à fait changé depuis sa maladie.
-Elle se sentait plus forte qu'auparavant et s'étonnait elle-même
-de la facilité avec laquelle elle exécutait maintenant
-ses travaux.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours, elle résolut de se rendre sur
-la plage. Comme elle se sentait assez vigoureuse, son père
-la laissa partir.</p>
-
-<p>Tout prenait un nouvel aspect aux yeux d'Hélène. Elle
-se mit à errer dans la vallée, en écoutant, rêveuse, le gai
-gazouillement des oiseaux qui voltigeaient avec insouciance
-autour d'elle, et en contemplant avec amour la surface miroitante
-du lac limpide, qui reflétait les cimes des palmiers
-luxuriants:</p>
-
-<p>«Est-il possible que la maladie m'ait changée à ce point?»
-pensa-t-elle en se livrant tout entière au ravissement qui
-la transportait.</p>
-
-<p>Son regard s'arrêta sur le figuier grandiose de l'autre
-côté du lac. Elle se souvint de la feuille de palmier, sur
-laquelle elle avait écrit le soir où elle était descendue pour
-la première fois dans la vallée, et un désir la prit de relire
-cette lettre.</p>
-
-<p>A pas rapides, elle se dirigea vers le figuier, souleva la
-pierre et creusant le sable, en tira la feuille qu'elle relut.
-En ce moment, de la rive opposée du lac, arrivèrent jusqu'à
-elle les doux sons de la flûte. Il semblait que son père
-aveugle eût trouvé l'expression mélodique de ses jeunes
-rêves, et un désir insurmontable d'épancher ses sentiments
-l'envahit. Elle prit une nouvelle feuille de palmier et écrivit:</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu19.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Un coffre avec toutes sortes de vêtements se trouvait à proximité du navire.</div>
-</div>
-<p>«Autour de moi tout respire l'allégresse et le bonheur!
-Dans les arbres, à côté de leurs nids, voltigent les hôtes
-de ce royaume verdoyant. Comme ils sont heureux! Leur
-vie se passe sans chagrin ni douleur. Pourquoi donc cette
-peine qui me serre le c&oelig;ur? Mon père chéri n'est-il pas
-avec moi? Ne suis-je pas sa joie unique comme son unique
-soutien? Pourquoi donc m'abandonner à de vaines rêveries?
-En mon âme, malgré moi, surgit tout un monde de rêves.
-Dans chaque son qui me parvient de l'autre rive, j'entends
-les idées et les sentiments de mon père bien-aimé. Mais
-aussi la nostalgie de la patrie&hellip; O ma mère adorée, te reverrai-je
-jamais?&hellip;</p>
-
-<p>Hélène jeta loin d'elle la feuille de palmier et fondit en
-larmes amères. Plus que jamais elle ressentait la tristesse
-de son isolement.</p>
-
-<p>Pourtant les larmes la soulagèrent. Elle se calma et se
-dirigea vers la plage. C'était le moment de la marée basse,
-et Hélène résolut de faire une petite promenade sur le banc
-de sable, afin d'examiner l'endroit où était le navire brisé.</p>
-
-<p>Elle arriva bientôt jusqu'au navire dont il ne restait plus
-que le fond profondément enfoncé sur le rocher. A proximité
-gisaient quantité d'objets, à moitié ensablés. Parmi
-eux, se trouvait un coffre avec toute sorte de vêtements.</p>
-
-<p>Hélène se mit à retirer du coffre les objets qui lui paraissaient
-nécessaires et à les déposer sur le banc de sable.
-Elle était si préoccupée de sa besogne, qu'elle ne s'aperçut
-pas que la marée avait commencé à monter. Le bruit
-croissant des flots attira pourtant son attention, et elle reconnut
-avec terreur que ces flots menaçants s'avançaient
-de plus en plus, et en mugissant inondaient le banc de
-sable qu'ils avaient quitté, il y avait quelques heures à
-peine. De toutes parts la mer écumait et bouillonnait. Les
-vagues grimpaient avec furie sur le banc de sable, comme
-pour engloutir la jeune fille imprudente.</p>
-
-<p>Hélène se mit à courir vers le rivage, mais le flux montait
-avec une telle rapidité et une telle violence qu'il l'eut
-bientôt atteinte et dépassée. Entourée de tous les côtés, elle
-ne perdit cependant pas la tête. Quoique l'eau lui arrivât
-jusqu'aux genoux, elle courait bravement en avant, s'efforçant
-de ne pas perdre de vue le vrai chemin.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle eut atteint heureusement le rivage, elle jeta
-un regard en arrière sur la mer mugissante et elle frissonna.
-Au-dessus du banc qu'elle avait parcouru naguère
-sans même mouiller ses pieds, écumaient et grondaient
-les flots menaçants.</p>
-
-<p>En partant, elle s'arrêta devant la cataracte, pour jeter
-encore un coup d'&oelig;il sur la mer, et tout à coup elle remarqua,
-à la limite de l'horizon, une petite tache blanche.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que je vois? s'écria-t-elle dans un élan de
-joie, un navire!</p>
-
-<p>Ravie, elle demeura sur place, sans avoir la force de
-détacher son regard de la tache blanche, et tout un monde
-d'espérances envahit son âme. Elle fixa, avec une attention
-soutenue, ce point blanc; mais n'y apercevant aucun changement,
-elle se hâta de revenir auprès de son père, pour
-lui communiquer la nouvelle merveilleuse.</p>
-
-<p>«Je reviendrai à l'instant même, se dit-elle. Puis, on
-apercevra bien du navire le pavillon qui flotte sur la
-montagne.»</p>
-
-<p>Elle traversa rapidement la vallée, laissa de côté le lac
-et arriva, tout essoufflée, auprès de la grotte, où elle avait
-laissé son père.</p>
-
-<p>Mais à peine y eût-elle jeté un regard qu'elle s'arrêta,
-terrifiée. Le vieillard était étendu par terre, la tête penchée
-sur le Robinson, et une pâleur mortelle couvrait ses traits.
-Hélène se précipita vers lui, et lui saisit la main: elle était
-froide.</p>
-
-<p>Une épouvante indicible s'empara de la jeune fille, et
-un terrible pressentiment s'insinua dans son âme. Ses
-jambes se dérobèrent sous elle, elle perdit connaissance
-et tomba sur la poitrine de son père.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI</h2>
-
-<p class="d">Espoir déçu.&mdash;Un triste pressentiment.&mdash;La mort du père.</p>
-
-
-<p>La faible voix du vieillard, qui l'appelait par son nom,
-finit par faire revenir à elle la jeune fille. Elle reprit ses
-sens, se leva, et jetant un regard autour d'elle, se ressouvint
-de son sinistre pressentiment. En apercevant son père, elle
-s'élança vers lui et se mit à lui embrasser les mains et
-la tête.</p>
-
-<p>Mais elle reconnut bientôt que la faiblesse de son
-père était bien plus grande qu'elle ne le croyait. Il ne
-pouvait même pas se soulever sans son secours, et il
-avait dû tomber de faiblesse pendant l'absence de sa fille.</p>
-
-<p>&mdash;Hélène, murmura-t-il, emmène-moi dans la grotte la
-plus obscure. La lumière me fait mal aux yeux.</p>
-
-<p>&mdash;Oh, père, tu as, avant tout, besoin de repos, objecta
-avec sollicitude la jeune fille. Je vais tout de suite voiler
-l'entrée avec quelque chose, afin que la lumière ne t'importune
-pas. Et sais-tu? je viens d'apercevoir une voile en
-mer.</p>
-
-<p>&mdash;Une voile! s'écria presque le vieillard.</p>
-
-<p>Et il se leva brusquement, mais retomba tout aussitôt,
-épuisé.</p>
-
-<p>&mdash;Ne te trompes-tu pas?</p>
-
-<p>&mdash;Il m'a semblé que c'était une voile, quoique je n'en
-sois pas absolument sûre.</p>
-
-<p>&mdash;Hélène, couvre-moi la tête et retourne au plus vite
-sur le rivage.</p>
-
-<p>&mdash;Mais comment te laisser là tout seul? demanda Hélène
-avec inquiétude.</p>
-
-<p>&mdash;Je veux me reposer, fit son père. Va, mon enfant.</p>
-
-<p>Hélène recouvrit le visage de son père et se mit à courir
-vers la cataracte, d'où s'ouvrait une vue sur la mer.</p>
-
-<p>Ses regards glissaient avec une inquiétude mêlée d'un
-espoir secret sur la plaine immense des eaux, à la recherche
-de la tache blanche. Mais hélas! partout ils ne rencontraient
-que le flot uniforme, qui roulait dans le lointain
-infini. Avec une affliction profonde, elle contemplait
-l'horizon, en essuyant les larmes qui troublaient sa vue.
-Mais ce fut en vain. La mer était vide jusqu'au plus loin
-de la vaste étendue où se perdaient ses regards fatigués.</p>
-
-<p>La fillette réprima ses sanglots et, l'âme accablée par son
-espoir déçu, revint auprès de son père.</p>
-
-<p>En s'approchant de la grotte, elle entendit la faible
-voix du vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Je comprends, mon enfant, à ta démarche, que tu
-t'étais trompée.</p>
-
-<p>Pour toute réponse, Hélène soupira profondément.</p>
-
-<p>&mdash;Tu vas m'emmener hors d'ici! continua le vieillard.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi donc, père, ne veux-tu pas rester là? Je
-tâcherai de boucher l'entrée de manière que la lumière ne
-t'incommode pas!</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, mon enfant! Je veux que tu m'emmènes
-dans un endroit solitaire et obscur, loin de la vallée, du
-lac et de tous ces sites riants, dont tu m'as tant parlé. Je
-sens que j'ai besoin de respirer un peu l'air des montagnes.
-Penses-tu que je pourrai gravir la montagne où tu
-as trouvé le monument de la mère du Français?</p>
-
-<p>&mdash;Le chemin qui y mène n'est pas trop rude, répondit
-Hélène, étonnée par ce désir de son père; mais le
-site est si triste, entre les cyprès sombres et les rochers
-nus!</p>
-
-<p>&mdash;Bien, ma petite, je vais me reposer d'abord, puis tu
-me conduiras là-bas.</p>
-
-<p>Le vieillard se coucha et commença à sommeiller. Avec
-une tristesse indicible, Hélène considérait son père dont
-la physionomie pâle et fatiguée attestait la souffrance.</p>
-
-<p>Un quart d'heure s'était à peine écoulé, que le vieillard
-s'éveilla et se leva lentement.</p>
-
-<p>&mdash;Il est temps, ma fille, allons! fit-il en s'appuyant
-sur le bras de sa fille.</p>
-
-<p>Cette insistance de son père surprenait grandement la
-jeune fille, mais elle se soumit en silence à sa volonté.</p>
-
-<p>Ils sortirent de la caverne et se dirigèrent lentement
-vers la montagne. Chemin faisant, le vieillard fit porter
-la conversation sur la patrie lointaine, il parla de la compagne
-de sa vie et de ses autres proches. Puis il conseilla
-à sa fille de ne pas perdre l'espoir. Il était convaincu
-qu'un navire devait aborder dans un prochain avenir.</p>
-
-<p>Lorsqu'ils firent halte un moment pour se reposer, il
-se mit à parler de l'éternité et de l'immortalité de l'âme
-humaine. Jamais encore Hélène ne l'avait entendu prononcer
-des discours semblables, et c'est pourquoi ils lui
-firent une impression très douloureuse.</p>
-
-<p>Elle avait peine à contenir ses larmes. Un sentiment
-vague lui disait qu'elle devait s'attendre à une grande
-douleur.</p>
-
-<p>Ils gravirent la montagne et s'arrêtèrent à l'ombre des
-cyprès.</p>
-
-<p>Sur la prière de son père, elle lui décrivit l'endroit où ils
-se trouvaient, puis elle lui proposa de se reposer sous ces
-arbres séculaires avant de se remettre en marche pour
-revenir à la maison. Elle ramassa à cet effet, vivement, un
-tas de feuilles sèches et de mousse et le recouvrit de la couverture
-qu'elle avait emportée avec elle.</p>
-
-<p>&mdash;Mon enfant, lui dit le vieillard d'une voix faible et
-tremblante, en se laissant tomber sur la couchette ainsi
-préparée, j'ai choisi à dessein cet endroit. Ma dernière heure
-est arrivée. C'est la couche funèbre de ton père que tu as
-arrangée avec tant de sollicitude!</p>
-
-<p>Hélène poussa un cri et, terrifiée, se précipita vers le
-vieillard; les larmes ruisselaient sur ses joues. Elle lui
-avait pris les mains et le suppliait de ne pas l'abandonner.</p>
-
-<p>&mdash;Soumettons-nous à la volonté du sort, fit-il avec un
-profond soupir, en posant sa main sur la tête de sa fille.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu20.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Hélène resta agenouillée près du corps de son père.</div>
-</div>
-<p>Des sanglots s'échappèrent de la poitrine d'Hélène. Elle
-comprit que son père allait la quitter pour toujours, et qu'en
-choisissant cet endroit, il lui donnait un dernier témoignage
-de son amour et de sa prévoyance.</p>
-
-<p>&mdash;Recueille toutes tes forces, mon enfant, continua le
-vieillard, et écoute ma dernière volonté. Demeure auprès de
-moi, tant qu'il me restera encore un souffle de vie. Puis,
-ferme-moi les yeux, voile-moi le visage et recouvre ma
-tombe avec de la mousse qui se trouve ici en grande
-quantité. Puis, après m'avoir rendu ce dernier service,
-va-t'en d'ici. Dans ce moment suprême, je te défends de
-ne plus jamais t'approcher de ce lieu. Mais quand tu seras
-de l'autre côté de la montagne ou dans la vallée près du
-lac, et que ton regard s'arrêtera par hasard sur ces cyprès,
-rappelle-toi que ton père t'a bénie dans son dernier soupir.</p>
-
-<p>A ces dernières paroles, prononcées d'une voix à peine
-intelligible, la tête du vieillard se pencha défaillante sur
-son chevet. Hélène sanglotait: ses larmes amères tombaient
-sur la main de son père qui devenait de plus en plus
-froide.</p>
-
-<p>&mdash;Je&hellip; te&hellip; bénis&hellip; mon&hellip; enfant!&hellip; murmura-t-il faiblement.</p>
-
-<p>Et il rendit le dernier soupir.</p>
-
-<p>Hélène demeura pétrifiée d'épouvante. Agenouillée, elle
-regarda longtemps, sans comprendre, le corps inanimé de
-son père. Revenue à elle, elle tendit avec désespoir ses mains
-vers le ciel, en le suppliant de mettre fin à sa vie.</p>
-
-<p>Longtemps, la malheureuse jeune fille resta plongée dans
-sa douleur profonde et inconsolable. Le soleil se cachait
-déjà derrière les montagnes. Alors seulement elle pensa à
-la dernière volonté du défunt.</p>
-
-<p>Après avoir recouvert d'une couche épaisse de mousse
-les restes sacrés de son père, elle quitta, le c&oelig;ur brisé, ce
-lieu si triste, mais si cher pour elle.</p>
-
-<p>Chancelante, les yeux remplis de larmes, elle descendit
-dans la vallée qu'enveloppaient déjà des ténèbres épaisses.
-Devant cette nuit obscure, il lui semblait que toute sa vie
-future et solitaire se passerait dans des ténèbres semblables.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII</h2>
-
-<p class="d">Désespoir.&mdash;Un coup de canon.&mdash;Un feu sur la montagne.&mdash;Frayeur.&mdash;Le
-Terre-Neuve.&mdash;Pain et sel.&mdash;Fausse alerte.</p>
-
-
-<p>Longtemps, Hélène erra dans la vallée ténébreuse, en
-proie à un affreux désespoir. Elle n'avait pas le courage de
-revenir dans la caverne où autrefois son père l'accueillait
-avec des caresses. Lorsque enfin ses forces l'eurent trahie,
-elle se coucha sur la rive sablonneuse du lac et pleura jusqu'à
-l'aube.</p>
-
-<p>Le jour parut. Hélène se leva et s'achemina vers la
-caverne. Vide et sombre lui paraissait maintenant tout ce
-qui autrefois l'intéressait et l'enchantait. La vallée splendide,
-inondée des rayons du soleil matinal, lui semblait
-un triste désert. Autour d'elle, les oiseaux gazouillaient
-joyeusement, mais elle ne les entendait pas. Une brise
-légère répandait mille parfums dans l'atmosphère, mais
-Hélène ne remarquait rien de tout cela.</p>
-
-<p>Longtemps, elle demeura immobile, assise à l'entrée de
-la grotte, où elle passait de si longues, de si douces heures
-avec son vieux père; elle se rémémorait toutes les épreuves
-qu'ils avaient traversées ensemble; puis elle se leva et se
-dirigea vers la caverne préférée de son père, où se trouvait
-le Robinson. La vue du livre dont elle lui avait lu si souvent
-des pages fit venir les larmes à ses yeux. Elle se souvint
-que, plus d'une fois, elle y avait puisé une consolation
-et un encouragement et, l'ouvrant, elle se mit à le lire, en
-dépit des larmes qui lui montaient aux yeux et troublaient
-sa vue. Par une naturelle association d'idées, elle songea
-ensuite à l'ancien habitant de l'île et se rappela ce passage
-de ses notes: «Le travail est ce qui apaise le mieux tous
-les chagrins et toutes les douleurs.»</p>
-
-<p>Et elle résolut de suivre son exemple.</p>
-
-<p>Elle pensa à la saison pluvieuse et résolut avant tout de
-mettre en ordre sa case. Elle en enleva les fruits gâtés et
-s'achemina vers le cocotier, contre lequel était appuyée l'échelle.
-Elle fut très chagrine de reconnaître qu'il n'y
-restait plus beaucoup de fruits. Il ne fallait pas songer à
-poser l'échelle contre d'autres arbres. Elle savait au prix de
-quels efforts, et cela encore grâce à l'aide de son père, elle
-avait réussi à l'appuyer contre ce palmier. Après avoir
-jeté à bas les dernières noix, Hélène s'en vint cueillir des
-dattes et des figues. Elle résolut de faire sécher la plupart
-de ces provisions pour les empêcher de se gâter.</p>
-
-<p>Pendant la cueillette, elle jeta par hasard un regard sur
-la haute montagne au sommet de laquelle flottait le pavillon
-bleu. La vue de ce phare, vivant en quelque sorte,
-ranima l'espoir dans son âme. Une force invisible l'entraînait
-vers lui: elle n'y tint plus et gravit presque en
-courant la montagne. D'un &oelig;il perçant, elle examina l'horizon
-lointain. Mais hélas, nulle part elle n'aperçut la
-moindre tache. Devant elle s'étendait toujours la même
-plaine d'eau immense et ondoyante&hellip; Elle tourna ses yeux
-vers la montagne opposée où, parmi les cyprès séculaires,
-reposaient les cendres de son père, et, le c&oelig;ur gros, redescendit.</p>
-
-<p>Toute la journée elle erra sans but dans la vallée et le
-bois, ne sachant comment se soustraire au sentiment pénible
-de son isolement. Tandis qu'elle vaguait ainsi sur le
-bord du lac, elle ne s'apercevait même pas que les jeunes
-cygnes s'approchaient tout près d'elle, dans l'attente de
-leur becquée habituelle. Elle ne put triompher de son
-chagrin et entreprendre un travail quelconque. Si elle se
-mettait à coudre, l'ouvrage lui tombait des mains; si elle
-s'en allait dans la forêt, un désir la prenait de retourner
-à la caverne. Mais là, chaque coin, chaque caillou éveillait
-en elle tant de souvenirs, chers autrefois, douloureux maintenant,
-qu'elle s'en allait de nouveau dans les environs,
-pour s'oublier un peu, jusqu'à ce qu'enfin le sommeil et la
-fatigue l'obligeassent de retourner dans la caverne.</p>
-
-<p>Deux jours elle resta dans cet état douloureux. Le troisième
-elle n'eut presque pas à quitter la caverne. L'orage
-avait grondé toute la journée et quoique, vers le soir, la
-pluie eût cessé, la tempête continuait à gémir. Elle sortit
-seulement pour cueillir quelques fruits. Cette nuit-là, elle
-ne put fermer l'&oelig;il de longtemps. Les images sereines de
-sa mère et de ses amies passaient en esprit devant elle.
-Elle oubliait complètement qu'elle se trouvait dans une
-île inhabitée et non dans sa patrie lointaine, au milieu de
-ses proches.</p>
-
-<p>Tout à coup, au milieu des mugissements du vent, un
-fracas étrange arriva jusqu'à elle. Elle tressaillit et prêta
-l'oreille. Au loin retentit de nouveau un bruit qui ressemblait
-à un tonnerre.</p>
-
-<p>«Est-il possible que ce soit un coup de canon? Cela ne
-se peut pas. C'est une illusion,» murmura-t-elle sans
-vouloir ajouter foi au témoignage de ses sens.</p>
-
-<p>Mais au bout de quelques instants, retentirent presque
-simultanément encore deux coups de canon.</p>
-
-<p>«Il n'y a plus de doute, c'est la canonnade.» Cette idée,
-avec la rapidité de l'éclair, lui traversa l'esprit: c'était évidemment
-un navire que la tempête avait poussé contre les
-écueils et qui faisait des signaux de détresse.</p>
-
-<p>Hors d'elle-même, elle s'élança hors de la caverne. La
-nuit était si sombre, qu'elle distinguait à peine son chemin.
-Tout essoufflée, elle gravit en courant la montagne
-et vit, en ce moment précis, au milieu des flots mugissants,
-briller une lueur. Un coup de canon résonna immédiatement
-après. D'épaisses ténèbres empêchaient d'apercevoir
-quoi que ce fût en mer, mais Hélène savait que c'était là
-un signal de détresse. Elle se souvint que, dans des occasions
-pareilles, on allumait des feux sur le rivage et le
-c&oelig;ur palpitant, elle se mit à ramasser hâtivement des
-branches sèches, des brindilles et des feuilles. Au bout de
-quelques instants, au sommet de la montagne, flambait un
-grand feu; le vent en lançait des étincelles de tous les côtés.
-Hélène examinait d'un &oelig;il perçant la mer, essayant de
-reconnaître la présence du navire au milieu des flots.
-Mais ce fut en vain: autour d'elle régnait une obscurité
-impénétrable. Elle ne pouvait même distinguer le rivage
-qui se trouvait au pied de la montagne.</p>
-
-<p>Elle demeura ainsi quelques instants, dans une attente
-pleine d'angoisse. Et voilà qu'une nouvelle lueur apparut,
-suivie d'un nouveau coup de canon. Hélène tressaillit et,
-avec une impatience fiévreuse, se mit à aviver le feu. De nouvelles
-lueurs brillèrent au loin, accompagnées d'autres
-coups de canon. Le c&oelig;ur de la jeune fille frémissait d'espoir
-et de crainte&hellip; Mais tout redevint muet: seuls le bruit des
-flots et le hurlement du vent troublaient comme auparavant
-le silence de la nuit.</p>
-
-<p>Longtemps, elle demeura immobile devant le feu qui
-flambait, mais elle ne put saisir le moindre bruit venant
-du navire. Elle serait probablement restée jusqu'au matin
-sur la montagne, si la pluie qui se mit à tomber en abondance
-ne l'avait obligée de se réfugier dans la caverne.</p>
-
-<p>Mais à peine le jour fut-il apparu, qu'Hélène se trouvait
-de nouveau sur la montagne. Le feu était éteint depuis
-longtemps. Au loin, au milieu des écueils, on voyait un
-vaisseau que les flots mugissants recouvraient. Hélène eut
-beau l'examiner avec sa lunette, elle n'y put apercevoir
-aucun signe de vie.</p>
-
-<p>«Est-il possible qu'aucun des naufragés n'ait pu se sauver?
-se demanda-t-elle. Peut-être quelqu'un d'entre eux
-se trouve-t-il déjà sur ce rivage, non loin de moi, et a-t-il
-besoin de mon aide.»</p>
-
-<p>Cette idée l'émut profondément. Les mains tremblantes,
-elle braqua sa lunette sur le littoral. Mais partout, à perte de
-vue, elle n'apercevait que cette même plage déserte, dont
-chaque buisson, chaque arbrisseau lui était si familier.
-Seulement, près de la forêt de bambous, gisaient des objets
-rejetés par la mer.</p>
-
-<p>Hélène se dirigea de ce côté, mais elle ne découvrit rien,
-que quelques planches et quelques débris. La vue de ces
-témoins muets de la mort prématurée de ces malheureux
-causa à la jeune fille un tel chagrin, qu'elle se détourna
-et s'achemina tristement vers sa demeure.</p>
-
-<p>Elle ne remarqua même pas qu'elle arrivait enfin à la
-caverne, et ce ne fut qu'à son entrée même qu'elle sortit
-de sa triste rêverie.</p>
-
-<p>Son regard glissait, indifférent, sur le lac, la vallée verte
-et la lisière de la forêt qui apparaissait au loin.</p>
-
-<p>Tout à coup Hélène vit sortir de la forêt un énorme animal
-velu. Elle tressaillit et se précipita dans la caverne.
-L'animal s'arrêta sur la lisière et, baissant la tête, semblait
-flairer la terre, comme s'il cherchait les traces de quelqu'un.
-C'est alors seulement qu'Hélène s'aperçut avec frayeur que
-l'animal était sorti de la forêt, juste à l'endroit par où
-elle avait l'habitude d'y entrer. L'instant d'après, il courait
-déjà sur ses traces le long du lac et, le dépassant, se jetait
-droit dans la direction de la caverne. Saisie de terreur, la
-jeune fille se réfugia dans le coin le plus éloigné; mais se
-rappelant qu'elle était sans défense, elle courut vers l'entrée
-où elle avait posé sa hache. A la vue de l'animal qui s'était
-arrêté à quelques pas du seuil, ses yeux se troublèrent. Ne
-se sentant plus de peur, elle leva la hache, attendant l'attaque.
-Mais le terrible animal demeurait sur place et, remuant
-doucement la queue, la regardait, en poussant par
-moments des faibles cris plaintifs.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu21.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Au bout de quelques instants flambait un grand feu.</div>
-</div>
-<p>Se remettant de sa frayeur, Hélène regarda plus attentivement
-son prétendu ennemi et, à sa grande surprise,
-reconnut que la bête velue qui lui avait causé une telle
-peur était un énorme terre-neuve.</p>
-
-<p>«Il est probable que voilà le seul être qui se soit sauvé
-du navire naufragé,» pensa Hélène, en appelant le chien.</p>
-
-<p>Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement et elle caressa
-la pauvre bête qui, en signe de reconnaissance, se
-mit à lui lécher les mains et, sans détacher d'elle ses yeux
-bons et intelligents, exprima sa joie par des aboiements
-bruyants. Hélène se sentit très heureuse d'avoir acquis un
-ami fidèle et dévoué, quoique muet. Il lui sembla même
-qu'elle se trouvait moins seule qu'elle ne l'était quelques
-minutes auparavant.</p>
-
-<p>Cependant l'idée du navire naufragé et de la triste destinée
-de son équipage ne cessait de la tourmenter, et elle se dirigea
-de nouveau vers le rivage en compagnie de son nouveau
-compagnon. «Petit ami»,&mdash;c'est ainsi qu'elle surnomma
-le chien,&mdash;courait en avant, se retournant à chaque pas
-pour regarder Hélène, comme s'il voulait avoir la certitude
-qu'elle le suivait.</p>
-
-<p>A peine fut-elle sur la plage que son compagnon, en
-apercevant dans la mer le navire naufragé, se mit à hurler
-lamentablement. A grand'peine, elle réussit à calmer l'animal,
-et remarquant au loin un objet rond, s'achemina
-de ce côté. C'était un petit tonneau solidement fermé. Hélène
-le retourna avec curiosité, puis elle le défonça. Elle y
-trouva des biscuits de mer, dont une petite partie seulement
-était un peu mouillée. Cette trouvaille causa une
-grande joie à la jeune fille. Elle croyait avoir oublié jusqu'au
-goût même du pain, et elle dévora un biscuit avec
-un grand plaisir. Elle ne s'aperçut pas que «Petit ami»
-la regardait avec des yeux de convoitise, jusqu'à ce qu'enfin
-les aboiements eussent attiré son attention. Le pauvre
-terre-neuve devait avoir faim depuis longtemps car, dès
-qu'elle lui eut donné un biscuit, il l'avala avidement.</p>
-
-<p>Hélène en mangea plusieurs et trouva qu'ils manquaient
-de saveur, faute de sel. Jusqu'alors, elle ne s'était nourrie
-que de fruits, et par conséquent, n'en avait pas ressenti
-le besoin; mais le pain sans sel lui rappela aussitôt la nécessité
-de cet assaisonnement. Elle se souvint qu'on trouve
-parfois sur la plage de petites anses ou flaques où, à la
-marée haute, pénètre l'eau de mer, qui en s'évaporant forme
-un dépôt de sel.</p>
-
-<p>Après avoir donné à manger à son ami, Hélène se mit à
-suivre le rivage. Après de longues et vaines recherches, et
-déjà sur le point de les abandonner, elle remarqua sous
-un rocher une petite flaque, dont le fond était recouvert
-d'une poussière blanche. Ayant goûté un grain de cette
-poudre elle reconnut, à sa vive joie, que c'était du sel.
-Hélène en remplit sa poche et revint vers le tonneau qu'elle
-roula jusqu'à la caverne, toute heureuse de ces trouvailles
-si précieuses. Mais aussi, en arrivant à la grotte, elle pouvait
-à peine se redresser de fatigue. Ayant répandu les
-biscuits sur l'herbe, elle en retira ceux qui étaient mouillés
-et les mit à sécher au soleil, puis elle replaça le reste
-dans le tonneau qu'elle posa dans la caverne.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu22.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Le terre-neuve s'approcha d'elle timidement.</div>
-</div>
-<p>Les derniers rayons du couchant venaient de s'éteindre.
-«Petit ami» ne quittait pas un instant sa jeune maîtresse.
-Lorsqu'elle se coucha, il s'étendit à côté d'elle en prêtant
-l'oreille au moindre bruit. Hélène s'assoupissait déjà, quand
-tout à coup le chien sursauta et s'élança hors de la caverne
-en aboyant. Hélène, inquiète, se leva et jeta un coup d'&oelig;il
-à l'extérieur. Mais on n'entendait que le même sifflement
-du vent et le même bruissement des arbres. Quant au chien,
-il avait disparu.</p>
-
-<p>«C'est ce bruit qui, probablement, aura induit en erreur
-«Petit ami», pensa-t-elle, en s'enveloppant de nouveau
-dans sa couverture.</p>
-
-<p>Tout à coup, au seuil même de la caverne, retentit l'aboiement
-continu du chien. Hélène se précipita vers lui.</p>
-
-<p>Cette fois, c'était une fausse alerte: «Petit ami» se tenait
-à l'entrée et aboyait avec zèle contre la lune. Hélène sourit
-involontairement. Elle se souvint d'avoir vu dans sa
-patrie nombre de chiens qui ne pouvaient considérer la
-lune avec indifférence. Ayant calmé «Petit ami», elle
-se recoucha et s'endormit bientôt d'un profond sommeil.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle se réveilla, au matin, le soleil était déjà haut
-dans le ciel. «Petit ami» était tranquillement couché à
-l'entrée; mais en entendant du bruit, il s'élança joyeusement
-vers elle.</p>
-
-<p>Après avoir caressé et fait manger son nouvel ami,
-Hélène se rendit sur la plage pour voir ce qu'était devenu
-le navire naufragé; mais, ayant gravi la montagne, elle
-ne put, à sa grande surprise, en distinguer aucune trace
-en mer. Triste, elle revint chez elle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII</h2>
-
-<p class="d">Les chèvres.&mdash;Un petit prisonnier.&mdash;Fuite du chevreau.</p>
-
-
-<p>Hélène désirait déjà depuis longtemps visiter la plage de
-l'autre côté de l'île. Mais il fallait pour cela traverser la forêt
-vierge où, jusqu'à présent, elle n'avait pas osé s'aventurer
-toute seule. La présence du terre-neuve lui donna
-maintenant le courage de réaliser son dessein.</p>
-
-<p>S'étant levée presque avec les premiers rayons du soleil,
-Hélène pénétra dans la forêt. Il y régnait la même demi-obscurité
-mystérieuse, troublée par les cris des singes et
-les gazouillements des oiseaux.</p>
-
-<p>Cette fois, la jeune fille allait bravement en avant, suivie
-de son compagnon fidèle, qui battait les buissons autour
-d'elle.</p>
-
-<p>Après deux heures de marche, elle remarqua que la forêt
-commençait à s'éclaircir et laissait filtrer la lumière à
-travers le feuillage moins touffu. S'étant dirigée de ce
-côté, Hélène se retrouva bientôt près du talus d'où elle
-avait aperçu des chèvres pour la première fois. Maintenant
-encore, là-bas, dans la verte prairie luxuriante, paissait
-un grand troupeau de ces animaux. Parmi eux se
-trouvaient plusieurs petits chevreaux pétulants. Les chèvres
-broutaient tranquillement l'herbe succulente, tandis
-que les cabris folâtraient autour d'elles et avec une agilité
-et une légèreté surprenantes gravissaient les rochers
-escarpés. Rien n'était si amusant que de les voir, avant de
-bondir sur le rocher, s'en éloigner en courant à petits pas
-et, comme s'ils voulaient mesurer la distance, revenir plusieurs
-fois à la même place, s'en écarter de nouveau et
-enfin, prenant leur élan, escalader en trois bonds le rocher.
-Ils semblaient ne pas le toucher pour ainsi dire, et
-voler en haut comme une balle qu'on aurait lancée. L'adresse
-extraordinaire de ces beaux et gais animaux ravissait
-la jeune fille.</p>
-
-<p>Mais voici que soudain les chevreaux s'élancèrent vers le
-troupeau, et les chèvres inquiètes se serrèrent l'une contre
-contre. Hélène comprit bien vite le motif de cette alarme:
-un aigle avait apparu dans l'air et, planant au-dessus du
-troupeau, y choisissait manifestement une victime.</p>
-
-<p>Les chevreaux se dissimulèrent sous une saillie de roc et
-les chèvres pointèrent bravement leurs cornes contre leur
-ennemi, en changeant de posture suivant que l'ombre projetée
-par l'aigle leur indiquait où il se trouvait. Hélène suivit
-longtemps les péripéties de cette lutte intéressante, jusqu'à
-ce qu'enfin l'aigle se fût dérobé à ses regards. A peine
-le danger eut-il disparu que les chevreaux s'élancèrent
-joyeusement au-devant des chèvres, qui se mirent à les lécher
-avec tendresse, en bêlant doucement comme pour
-calmer leurs inquiétudes.</p>
-
-<p>Hélène descendit dans la vallée, afin de gravir le versant
-opposé, d'où elle pouvait poursuivre directement son chemin.
-A son approche, les gracieux animaux, toujours aux
-aguets, sortirent de leur immobilité; ils se mirent à renifler
-de frayeur et prirent la fuite vers les montagnes. Les chevreaux
-les suivaient avec une vitesse surprenante, et bientôt
-tout le troupeau se trouva hors de vue.</p>
-
-<p>Mais à peine la jeune fille fut-elle arrivée dans la vallée,
-que «Petit ami», en aboyant furieusement, se jeta sous une
-saillie du roc et s'arrêta en grondant. Hélène s'approcha
-de lui, mais n'aperçut rien de suspect. Cependant «Petit
-ami» continuait à gronder et ne détachait pas son regard
-de cet endroit.</p>
-
-<p>«Il y a quelque chose là-dessous», pensa Hélène, en
-examinant attentivement le roc.</p>
-
-<p>Enfin, elle y découvrit un petit chevreau. Il se tenait
-coi, l'oreille aux aguets et flairant l'air. La couleur grise
-de son poil se confondait à tel point avec celle du rocher
-qu'Hélène ne se serait jamais aperçue de sa présence, si
-«Petit ami,» avec son flair, n'avait pas découvert son
-refuge.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur de la jeune fille battit de joie quand elle réussit
-enfin à saisir le chevreau et à le tirer de dessous le rocher.
-L'animal effrayé résistait, ruait et s'efforçait de lui
-échapper, mais Hélène le tenait solidement. Elle espérait
-pouvoir l'apprivoiser avec le temps, et elle résolut de le porter
-immédiatement dans ses bras jusqu'à la caverne. Mais
-son petit prisonnier faisait de tels efforts pour se dégager,
-qu'elle dut renoncer à l'idée de le porter. Sans le lâcher,
-elle arracha une longue liane et, faisant un n&oelig;ud, le passa
-au cou du chevreau, comptant l'emmener ainsi chez elle.</p>
-
-<p>Mais à peine l'eut-elle lâché qu'il se mit à gambader de
-tous les côtés, en essayant de se débarrasser du n&oelig;ud. Ce
-qui l'effrayait surtout, c'était la présence de «Petit ami».
-Fatigué, enfin, de cette lutte inutile, il se coucha et ne bougea
-plus. En vain, Hélène l'appelait-elle doucement en lui
-jetant de jeunes pousses, il n'y faisait nulle attention et,
-dès que ses forces lui revenaient, se remettait de nouveau
-à gambader. Pour l'obliger de courir en avant, Hélène le
-fit poursuivre par «Petit ami». Ce moyen se trouva être
-efficace. Pour fuir l'animal qui lui causait une si grande
-peur, le chevreau s'élança en avant avec une telle rapidité
-qu'Hélène eut grand'peine à le suivre. Mais, à la longue, le
-pauvre animal se fatiguait et ralentissait son allure.</p>
-
-<p>De cette façon, Hélène put le conduire dans la caverne la
-plus proche où elle l'attacha. Elle cueillit de jeunes pousses,
-mit de l'eau dans une coquille de noix de coco et posa le
-tout à l'entrée, devant son petit prisonnier qui, à son approche,
-se fourra dans le coin le plus reculé. Par précaution,
-Hélène barra l'entrée avec des perches de bambous.</p>
-
-<p>Le soir vint. Ce jour-là Hélène, contrairement à son habitude,
-n'avait pas eu le temps de descendre sur la plage,
-c'est pourquoi elle s'y rendit. C'était au moment de la
-marée basse. Au-dessus du banc de sable tournoyaient
-comme d'ordinaire une foule d'oiseaux qui se régalaient
-d'étoiles de mer, de méduses et de mollusques, que la marée
-avait portés là. Après avoir examiné l'horizon à l'aide
-de sa longue-vue, Hélène ramassa quelques huîtres et rappelant
-«Petit ami,» qui courait sur le banc de sable après
-les oiseaux, elle revint à la maison.</p>
-
-<p>En passant auprès de la caverne, elle entendit le bêlement
-plaintif de son petit prisonnier et jeta un coup d'&oelig;il
-dans l'intérieur. Le pauvre animal n'avait même pas touché
-à la nourriture. Ayant barré l'entrée avec soin, Hélène
-revint à son logis.</p>
-
-<p>Quoiqu'elle n'eût pas sommeil du tout, elle fut obligée,
-comme toujours, de se coucher à la tombée de la nuit.
-Depuis longtemps déjà Hélène rêvait à une sorte de lampe,
-dont la lumière lui permettrait de lire ou de coudre pendant
-les longues soirées sombres, mais elle n'avait pu rien
-trouver jusqu'à présent. Selon son calcul, la saison pluvieuse
-allait revenir dans trois semaines environ, et elle
-était heureuse de penser qu'elle ne resterait plus seule des
-journées entières dans la caverne. Elle espérait que, d'ici
-là, elle aurait apprivoisé le chevreau, ce qui augmenterait
-encore sa société. Au milieu de ces réflexions elle s'endormit
-enfin.</p>
-
-<p>Vers le matin, elle fut subitement éveillée par l'aboiement
-de «Petit ami». Elle se leva vivement et sortit de la
-caverne. Devant la saillie du roc se tenait le chien qui,
-par de sonores abois, semblait appeler au secours. Elle
-accourut et aperçut sous le roc le chevreau étendu avec
-une jambe cassée, d'où coulait le sang. Sans doute «Petit
-ami» l'avait surpris dans sa fuite et poursuivi jusque sur
-le roc, d'où il était tombé. Hélène releva le pauvre animal
-et le porta dans sa caverne, où elle lui prépara une couchette
-d'herbe fraîche; puis apportant de l'eau, elle lava soigneusement
-la plaie et la banda avec un chiffon propre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV</h2>
-
-<p class="d">Pauvre chevreau!&mdash;Le traîneau.&mdash;Un Terre-Neuve attelé.&mdash;L'enclos.&mdash;Les
-nouveaux prisonniers.</p>
-
-
-<p>Les premiers jours, le prisonnier avait peur de sa jeune
-maîtresse, mais bientôt il en vint à ne plus craindre son
-approche. Même l'aspect menaçant de «Petit ami» ne lui
-causait plus de frayeur, et dès que le chien faisait mine de
-s'approcher de lui, le chevreau bondissait et pointait bravement
-ses petites cornes. Les soins empressés que lui donnait
-la jeune fille l'eurent bientôt complètement familiarisé
-avec elle: il la laissait tranquillement laver et bander sa
-blessure, prenait de ses mains les jeunes pousses, et non
-seulement accueillait gracieusement ses caresses, mais parfois
-même frottait son petit museau contre les mains d'Hélène.</p>
-
-<p>L'enfant ne pouvait se lasser d'admirer son gentil prisonnier;
-elle se creusa longtemps la tête pour trouver le
-moyen de l'apprivoiser si bien qu'il ne la quittât plus après
-sa guérison. Le tenir toujours à l'attache lui semblait trop
-cruel. Réflexion faite, Hélène résolut d'édifier une sorte de
-clôture. Tout d'abord elle pensa que des buissons à croissance
-rapide serviraient très bien à cet effet; mais elle ne
-put se souvenir d'avoir jamais vu des plantes semblables
-dans l'île.</p>
-
-<p>Enfin, son choix s'arrêta sur le bambou dont on pouvait,
-croyait-elle, faire facilement une clôture solide. Amener ces
-matériaux de la plage ne présentait pas non plus de grandes
-difficultés. Hélène résolut de ne pas remettre cet ouvrage à
-un autre temps, et se rendit immédiatement sur la rive. Là,
-elle coupa une centaine de perches, les unes grosses, pour
-les pieux, les autres minces, pour les traverses. Il n'y avait
-qu'à traîner les perches au lieu de leur destination.</p>
-
-<p>Mais après qu'elle eut apporté les premières perches, elle
-acquit la conviction que ce travail fatigant lui prendrait
-à peu près trois jours. Sans hésiter longtemps, elle se mit
-en devoir de construire un traîneau. Après quelques tentatives
-infructueuses, elle réussit à attacher plusieurs traverses
-entre deux grosses perches et, au bout de deux heures, le
-traîneau était prêt. Elle posa dessus une vingtaine de pieux
-et les traîna ainsi jusque chez elle. Mais le traîneau était
-lourd et elle dut s'arrêter plus d'une fois, pour reprendre
-haleine. «Petit ami» sautillait tout le temps à ses côtés en
-aboyant, et ne faisait que la déranger dans sa besogne. Arrivée
-devant une petite colline, elle était déjà sur le point
-de décharger la moitié de ses perches, lorsque l'idée lui
-vint que «Petit ami» pouvait bien lui être utile dans cette
-circonstance. L'ayant appelé auprès d'elle, elle passa à son
-collier une forte liane qu'elle attacha au traîneau et de cette
-façon, tous deux, en réunissant leurs efforts, réussirent à
-gravir la colline avec leur lourde charge.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu23.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Le chevreau se laissait panser par Hélène.</div>
-</div>
-<p>Hélène fut ravie de son auxiliaire qui, sans grand effort,
-traînait la charge comme un bon cheval de trait, en râlant
-seulement de temps à autre, à cause du collier qui lui serrait
-la gorge. Lorsque la première charretée fut apportée,
-Hélène modifia les harnais. Pliant en quatre un morceau
-d'étoffe assez long, elle le noua sur la poitrine de son ami
-et attacha des lianes à ses extrémités. De cette façon, toute
-la charge portait non sur le cou, mais sur la poitrine du
-chien. Sous son nouveau harnais «Petit ami» marchait
-encore mieux qu'auparavant. Lorsqu'elle eut chargé encore
-une fois son traîneau, il le tira tout seul avec une telle facilité
-qu'elle n'eut même pas à l'aider.</p>
-
-<p>Vers le soir, la plus grande partie des perches était transportée,
-et le lendemain matin Hélène se mit à élever la
-clôture. Elle creusa des trous, y planta les gros pieux et les
-recouvrit solidement de terre. Le soir tombait quand ce
-travail fut achevé.</p>
-
-<p>Le lendemain, elle commença à poser les traverses, mais
-elle vit bientôt que ce travail minutieux lui demanderait
-plusieurs jours. Pourtant elle résolut de ne pas s'occuper
-d'autre chose avant d'avoir achevé cette clôture, et de ne
-consacrer qu'une heure ou deux à la cueillette des fruits.</p>
-
-<p>En revenant de la forêt avec les fruits, elle aperçut de
-loin, auprès de son prisonnier, une chèvre avec un autre
-chevreau. C'était évidemment la mère qui avait retrouvé son
-petit. Hélène se cacha derrière un arbre et rappela «Petit
-ami» auprès d'elle, pour ne pas troubler cette heureuse
-entrevue. La chèvre donnait tendrement à manger au chevreau
-prisonnier. Hélène considéra cette scène touchante
-en cherchant dans son esprit le moyen de s'emparer aussi
-de la mère, et enfin elle résolut de terminer au plus vite la
-clôture, espérant d'une façon quelconque y surprendre la
-chèvre et lui barrer le passage. Elle était convaincue que
-cette première visite ne serait pas la dernière. Il fallait
-seulement ne pas trop effrayer l'animal et, pour sa prochaine
-venue, lui préparer en guise d'appât la friandise préférée
-des chèvres, du sel.</p>
-
-<p>Hélène sortit de son embuscade et se dirigea lentement
-vers la caverne pour que la chèvre pût l'apercevoir à temps
-et s'enfuir. En effet, à peine la jeune fille eut-elle fait quelques
-pas, que la chèvre avec le chevreau qu'elle avait
-amené se jetèrent de côté et disparurent bientôt dans le
-fourré. Le petit blessé qui était attaché, bondit aussi pour
-les suivre. Hélène le calma avec ses caresses et se remit
-de nouveau à sa construction.</p>
-
-<p>Elle travailla ainsi sans relâche pendant quatre jours,
-et lorsque enfin la clôture fut prête, elle y laissa le chevreau
-en liberté.</p>
-
-<p>Hélène considérait son ouvrage avec un vif sentiment
-de satisfaction. Maintenant son petit pupille avait un coin
-où il pouvait s'ébattre et bondir librement. Mais la jambe
-du chevreau n'était pas encore tout à fait guérie et il boitait
-fortement. Hélène était ravie de posséder ce gentil animal
-qui la suivait partout comme un petit chien. Quant à
-«Petit ami,» il continuait à le traiter toujours en ennemi.</p>
-
-<p>Cependant Hélène remarqua que la chèvre, en son absence,
-rendait journellement visite à son petit. Le sel qu'elle
-laissait se trouvait toujours mangé.</p>
-
-<p>Le lendemain, en quittant comme d'habitude la caverne,
-la jeune fille enleva d'abord de la clôture deux traverses,
-dans le but de fournir à la chèvre le moyen d'entrer dans
-l'enceinte, attacha le chevreau tout près de la caverne et
-se cacha elle-même avec «Petit ami» dans les buissons
-du voisinage.</p>
-
-<p>Au bout d'une heure à peu près, sur la lisière du bois
-apparut la chèvre en compagnie de son petit.</p>
-
-<p>L'animal soupçonneux regarda avec inquiétude autour
-de lui, en reniflant l'air, comme s'il pressentait un malheur.
-Hélène retint son souffle. «Petit ami» était couché
-à côté d'elle, suivant avidement des yeux la chèvre, qui demeurait
-immobile à la même place. Quelques instants se
-passèrent dans cette attente pleine d'angoisse. Enfin la
-chèvre s'approcha avec précaution de la clôture et se mit
-à chercher l'entrée. Hélène vit, de derrière son arbre, que
-la chèvre se rapprochait d'elle. Mais tout à coup, à quelques
-pas de l'endroit où les traverses étaient enlevées, la chèvre
-s'arrêta et, ayant reniflé de nouveau l'air, s'éloigna avec
-effroi. Elle avait évidemment flairé la proximité d'Hélène
-et de «Petit ami,» et elle se serait sans doute enfuie dans
-la forêt si, en ce moment, le bêlement plaintif du prisonnier
-ne l'avait arrêtée. Le sentiment maternel l'emporta sur sa
-frayeur; le nez au vent, elle se rapprocha lentement de la
-clôture et, regardant avec inquiétude autour d'elle, s'arrêta
-devant l'entrée. De nouveaux bêlements de son petit
-la décidèrent à courir vers le chevreau, qui immédiatement
-se mit à la téter. Son exemple fut suivi par l'autre chevreau.</p>
-
-<p>Hélène ne voulut point empêcher la chèvre d'apaiser la
-faim de ses petits et demeura sans bouger pendant quelques
-instants. Puis elle sortit brusquement de derrière le buisson
-et courut vers la clôture. A peine la chèvre se fut-elle
-aperçue du danger, qu'elle se précipita vers l'entrée. Encore
-un moment et elle était en liberté; mais «Petit ami»
-lui barra à temps le chemin. Il s'élança en avant et montrant
-les dents, s'arrêta à l'entrée, tandis que l'animal
-effrayé se précipitait à la recherche d'une autre issue. Pendant
-ce temps, Hélène put arriver et remettre les traverses
-en place. La chèvre apeurée courait de tous les côtés et, ne
-trouvant pas de sortie, cherchait même à sauter par-dessus
-les pieux; mais tous ses efforts furent inutiles, la clôture
-était solide et trop élevée.</p>
-
-<p>Laissant «Petit ami» en dehors, Hélène détacha le chevreau
-blessé qui courut aussitôt auprès de sa mère. Mais
-la chèvre ne faisait plus attention aux chevreaux qui la
-suivaient avec des bêlements plaintifs et courait, comme
-une folle, le long de la palissade en cherchant une issue.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu24.jpg" alt="" />
-<div class="legende">La chèvre apparut, en compagnie de son petit.</div>
-</div>
-<p>Hélène plaça auprès de la clôture une coquille de noix
-de coco remplie d'eau, mit du sel à côté et s'assit tranquillement
-à l'entrée de la caverne pour voir ce qui se passerait.
-La chèvre, après avoir couru jusqu'à ce qu'elle fût à bout de
-forces, se calma enfin, laissa venir à elle les chevreaux et
-même les lécha. Plusieurs fois, elle s'approcha de l'eau, la
-flaira, mais sans oser y toucher; quant au sel, elle n'y
-prêtait nulle attention, et dès qu'Hélène faisait un mouvement,
-elle se remettait de nouveau à courir.</p>
-
-<p>Pour lui laisser le temps de se rassurer et de se familiariser
-avec son nouveau milieu, Hélène résolut de laisser
-les animaux seuls pendant quelques heures; elle se rendit
-sur la plage et ne revint que vers le soir. La chèvre était
-tranquillement couchée à l'ombre d'un arbre et les chevreaux
-folâtraient joyeusement autour d'elle. En apercevant
-Hélène, elle se leva apeurée et courut se réfugier dans le
-coin le plus éloigné, tandis que le petit chevreau apprivoisé
-s'approchait bravement de sa maîtresse et lui prenait des
-mains une brassée de pousses fraîches. Le second chevreau
-le suivit avec curiosité, mais il s'arrêta, craintif, à quelques
-pas de la jeune fille. Hélène caressa son pupille et, pour ne
-pas effaroucher la chèvre, rentra dans la caverne, en laissant
-«Petit ami» en dehors de la clôture.</p>
-
-<p>La nuit se passa tranquillement. Par moments arrivaient
-à l'oreille de la jeune fille les bêlements plaintifs de
-la chèvre.</p>
-
-<p>Le lendemain, Hélène se leva de bonne heure et son premier
-soin fut de porter à ses prisonniers de l'eau fraîche et
-du fourrage. La vieille chèvre manifestait toujours une
-grande appréhension à son égard, mais Hélène faisait semblant
-de ne pas la voir, et, caressant son chevreau, essayait
-en même temps d'apprivoiser aussi le petit sauvage.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV</h2>
-
-<p class="d">Un concert dans les airs.&mdash;Combat entre singes et fillette.&mdash;Les fournisseurs
-quadrumanes.&mdash;L'arbre à pain.</p>
-
-
-<p>La construction de la clôture avait pris tant de temps à
-la jeune fille que sa provision de fruits commençait à s'épuiser.
-Il fallait se remettre à la cueillette et remplir la
-cave vide, car la saison pluvieuse était proche.</p>
-
-<p>Appelant «Petit ami», elle se rendit dans la forêt, mais
-par un chemin autre que celui qu'elle prenait d'habitude.
-Là encore elle reconnut la même végétation variée des tropiques,
-avec ses gigantesques arbres séculaires enlacés de
-plantes grimpantes, les mêmes cris de singes, les mêmes
-chants d'oiseaux. Les cocotiers et les bananiers atteignaient
-ici une hauteur si inaccessible, qu'il ne fallait même pas
-songer à arriver jusqu'aux fruits qui en garnissaient les
-cimes.</p>
-
-<p>Hélène suivait cette épaisse forêt depuis une heure environ,
-lorsque, non loin d'elle, retentirent des hurlements
-assourdissants de singes. Elle appela «Petit ami» et se
-dirigea de ce côté. Elle n'avait pas fait une centaine de pas
-qu'elle se trouvait dans une petite clairière. Sur l'un des
-arbres qui l'entouraient, couvert de fruits énormes, était
-assise une troupe de singes, qui exécutaient un concert tellement
-effroyable, qu'on aurait cru entendre des fauves
-rassemblés là pour une lutte mortelle. D'ailleurs, dans
-ces hurlements sauvages, on remarquait pourtant une certaine
-consonance.</p>
-
-<p>Hélène s'était cachée derrière un arbre et examinait curieusement
-ces chanteurs bizarres. Brusquement toute la
-société qui siégeait sur l'arbre se tut. Mais une minute ne
-s'était pas écoulée, que l'un des chanteurs se mit de nouveau
-à hurler et, aussitôt après, tout le ch&oelig;ur l'accompagna avec
-un ensemble admirable. Ces sons rappelaient tantôt le grognement
-du cochon, tantôt le rugissement du jaguar. Ces
-chanteurs à longue barbe se tenaient sur l'arbre d'un air
-si posé et, en se regardant l'un l'autre, hurlaient à tue-tête
-avec une mine si sérieuse, qu'Hélène n'y tint plus et éclata
-de rire.</p>
-
-<p>Instantanément, les chanteurs se turent et examinèrent
-les nouveaux arrivants, mais, une minute après, ne les
-jugeant plus dignes de leur attention, ils se mirent à se
-régaler avec les fruits qui garnissaient l'arbre.</p>
-
-<p>Hélène comprit qu'elle voyait devant elle l'arbre à pain,
-dont les fruits forment presque la seule nourriture des habitants
-de la plupart des pays tropicaux. Cette trouvaille
-lui causa une vive joie: elle savait que la pulpe tendre et
-sucrée de ces énormes fruits, grillée en tranches épaisses,
-remplace parfaitement le pain. Mais il lui était difficile de
-se les procurer, l'arbre étant très haut. Il y avait, il est
-vrai, par terre
-quelques
-fruits trop
-mûrs, mais
-ils se trouvaient
-déjà
-gâtés. Quant
-à se contenter
-des restes
-jetés par les
-singes, Hélène
-n'en avait
-nullement envie.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu25.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Ces chanteurs se tenaient sur les arbres.</div>
-</div>
-<p>Avisant un
-fruit qui pendait
-assez bas,
-Hélène prit
-une grosse
-branche et la
-jeta en l'air,
-dans l'espoir
-de l'abattre.
-Mais elle n'eut
-pas plus tôt
-levé la main
-qu'avec surprise et frayeur, elle vit tomber sur elle toute
-une avalanche de ces fruits énormes. Cela s'effectua d'une
-manière si inattendue, qu'au premier moment Hélène ne
-sut que résoudre. Mais une nouvelle grêle de projectiles la
-fit reculer en toute hâte. Une de ces balles de pain avait
-atteint «Petit ami» et le pauvre chien se jeta de côté en
-hurlant. Une fois hors de la portée du tir des singes, Hélène
-s'aperçut que toute la société se tenait, avec un calme
-parfait, sur l'arbre, se préparant évidemment à la régaler
-d'une nouvelle décharge.</p>
-
-<p>«Mais c'est un très bon moyen pour se procurer les fruits
-des arbres trop élevés! S'ils voulaient m'en jeter encore
-une vingtaine!&hellip;» disait à part soi, en riant, Hélène.</p>
-
-<p>Et elle lança un autre petit rameau aux singes qui, en
-effet, ripostèrent immédiatement, en la lapidant de fruits.
-En très peu de temps, elle en avait devant elle un grand
-tas. Hélène en prit quatre qu'elle emporta à la maison, mais
-ce fardeau se trouva être très lourd: chaque fruit pesait près
-de dix livres. Pour en rendre le transport plus facile, elle
-fabriqua à la hâte un sac, attela «Petit ami» au traîneau
-et vint ainsi chercher les autres fruits. Lorsqu'elle retourna
-dans la forêt, elle ne retrouva plus les singes sur l'arbre;
-ils s'étaient cachés quelque part.</p>
-
-<p>En quatre fois, Hélène put transporter les fruits chez elle
-et elle alluma tout de suite un feu pour se préparer du pain
-grillé à la façon des sauvages. Lorsque le feu eut achevé de
-brûler, la jeune fille coupa le fruit en grosses tranches et les
-posa sur les charbons ardents. Au bout de quelques instants,
-elles exhalaient une odeur parfumée de pain frais. Hélène
-retira du feu les tranches noircies, en enleva la croûte carbonisée
-et goûta à ce pain. Le goût en était excellent, et ne
-différait presque en rien de celui du pain de froment.</p>
-
-<p>L'enfant rentra une partie des fruits dans la cave, pour
-avoir, au moins dans les premiers temps, du pain frais, et
-laissa le reste fermenter au soleil. Elle se rappelait ce que
-son père lui avait raconté à ce sujet sur les sauvages, qui
-préparaient ainsi, avec ces fruits, une pâte qu'ils conservaient
-dans des fosses et dont ils usaient au fur et à mesure
-de leurs besoins.</p>
-
-<p>Cependant Hélène n'oubliait pas ses bêtes. Chaque fois
-qu'elle revenait à la maison, le chevreau apprivoisé courait
-joyeusement à sa rencontre, tandis que le petit sauvage le
-suivait avec curiosité. Soit qu'elle rentrât dans la caverne
-ou qu'elle en sortît, les chevreaux pétulants tournaient toujours
-autour d'elle. Les choses en vinrent là que même le
-petit sauvage commença à prendre de ses mains les pousses
-qu'elle lui offrait. La vieille chèvre s'était aussi évidemment
-rassurée et elle mangeait son fourrage; mais elle ne se laissait
-pas encore approcher par la jeune fille.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI</h2>
-
-<p class="d">Exploration de l'île.&mdash;Les mimosas.&mdash;«L'arbre des voyageurs.»&mdash;Les
-scarabées luisants.&mdash;Une nuit en pleine forêt vierge.&mdash;Le terre-neuve
-conducteur.</p>
-
-
-<p>Durant tout son séjour dans l'île, Hélène n'avait pu encore
-visiter le bord de la mer, dans la partie opposée de l'île, de
-l'autre côté de la forêt. Sachant que dans quelques jours
-devait commencer la saison pluvieuse, pendant laquelle
-elle ne pourrait plus sortir, elle résolut de se mettre en
-route le lendemain même.</p>
-
-<p>Le matin, l'enfant se leva de bonne heure; mais à peine
-avait-elle fait un pas hors de la caverne qu'elle recula, saisie
-d'horreur. Devant l'entrée même était étendu un gros
-serpent. Pourtant, en l'examinant plus attentivement, Hélène
-s'aperçut qu'il avait la tête broyée. Sans doute il avait
-voulu, la nuit, ramper dans la caverne et «Petit ami» l'avait
-tué. Elle se souvenait maintenant d'avoir entendu, à
-travers son sommeil, les grondements de «Petit ami.» Hélène
-souleva le serpent au bout d'un bâton, le traîna loin
-de la caverne et l'enfouit dans le sable.</p>
-
-<p>Après avoir donné du fourrage à ses prisonniers et caressé
-les chevreaux, Hélène prit quelques biscuits et se mit en
-route, accompagnée de «Petit ami». Au bout de deux heures
-de marche, elle se trouva devant la «Vallée des chèvres,»&mdash;c'est
-ainsi qu'Hélène avait surnommé la vallée où elle
-avait aperçu pour la première fois ces animaux. Cette fois
-elle était déserte. Hélène gravit la montagne opposée. De
-là se déroulait une large vue sur le pays qui s'étendait à ses
-pieds. Comme on respirait librement au milieu de cet espace
-découvert, après la sombre forêt! Au-dessus d'elle brillait
-un ciel d'un bleu foncé et une brise légère répandait une
-fraîcheur agréable.</p>
-
-<p>Hélène jeta un regard autour d'elle. En avant, à ses pieds,
-s'étendait une autre forêt vierge, derrière laquelle s'apercevait
-dans le lointain le bord de la mer et, plus loin, une immense
-plaine d'eau. Jamais encore la jeune fille ne s'était
-aventurée si loin. Pour atteindre le rivage, il fallait traverser
-une partie de la forêt qui s'étendait au pied de la montagne.</p>
-
-<p>Hélène se dirigea de ce côté. Là elle retrouva la même
-végétation vierge, dont l'éclatante verdure formait un contraste
-éclatant avec le feuillage sombre des géants séculaires.
-Chemin faisant, elle rencontra divers palmiers, des fougères,
-des bananiers et des mimosas aux feuilles si fines et
-si élégantes.</p>
-
-<p>Hélène cueillit en passant une fleur de mimosa: mais
-à peine eut-elle touché cette plante si délicate qu'elle se
-mit à replier pudiquement ses feuilles et ses pétales. Quelle
-ne fut pas sa surprise, en s'apercevant que les autres mimosas,
-même les plus éloignés du premier, avaient, comme
-s'ils s'étaient concertés, suivi son exemple et l'un après
-l'autre replié également leurs feuilles. Par la suite, Hélène
-eut bien des fois l'occasion d'observer comment cette plante
-sensible dépliait ses feuilles aux premiers rayons du soleil
-et les repliait vers la nuit.</p>
-
-<p>Hélène marcha longtemps dans la forêt. Le soleil déclinait
-déjà lorsqu'elle fit halte pour se reposer. Quand
-elle et «Petit ami» eurent apaisé leur faim, elle regarda
-autour d'elle, dans l'espoir de rencontrer à proximité un
-cocotier pour en boire le lait excellent.</p>
-
-<p>En route elle n'avait pas rencontré le moindre petit
-ruisseau. A une cinquantaine de pas d'elle se trouvait un
-groupe de cocotiers, mais, à son grand chagrin, les fruits
-en étaient suspendus trop haut. Elle était déjà sur le point
-de s'éloigner, lorsque son attention fut attirée par plusieurs
-beaux arbres dont les cimes étaient ornées de grandes
-feuilles de deux toises de long disposées en forme d'éventail.
-Hélène examinait curieusement ce bel arbre, en essayant
-de se rappeler où elle en avait vu le dessin.</p>
-
-<p>«L'arbre des voyageurs!» s'écria presque, dans sa joie,
-la jeune fille, en se souvenant que sur le navire encore elle
-avait lu à son père une description de cette espèce. Sachant
-que dans les grandes feuilles enroulées de cet arbre merveilleux
-s'accumule jour par jour une eau excellente, qui
-plus d'une fois avait apaisé la soif des voyageurs, Hélène
-se mit à la recherche d'un ustensile quelconque. Auprès
-d'elle, gisaient plusieurs noix de coco, brisées et à moitié
-pourries. Elle ramassa un débris de coquille, le vida soigneusement,
-et la tasse se trouva prête. Puis elle coupa
-une perche fine, en amincit le bout et, posant la tasse contre
-l'arbre, perça à la base le pétiole d'une feuille. Un jet
-d'eau pur et limpide jaillit d'en haut et fit déborder la
-tasse. Hélène colla avidement ses lèvres à la coquille et
-but avec délice de cette eau claire comme du cristal. Il
-semblait que ces feuilles énormes avec leurs longs pétioles
-servaient de filtre à ce réservoir créé par la nature.
-Ayant apaisé sa soif, Hélène donna à boire à «Petit ami»
-et se remit en marche.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle eut enfin atteint le bord de la mer, le jour
-baissait déjà. Des arbres gigantesques encadraient sur une
-très grande étendue ce rivage pittoresque. Mais la mer
-était toujours le même désert immense se confondant à
-l'horizon avec le ciel bleu. Hélène longea le rivage dans
-l'espoir de doubler un petit promontoire qu'on apercevait
-là-bas. Mais lorsque, après une heure de marche, elle l'eut
-atteint, elle vit que, derrière le cap, le rivage s'étendait
-très au loin vers la droite. Aller de l'avant, et revenir à
-la maison par le côté opposé à celui qu'elle avait pris en
-partant, c'était chose impossible en un seul jour. Il en
-aurait fallu au moins deux.</p>
-
-<p>Hélène s'aperçut alors avec inquiétude que la nuit était
-prête à tomber et qu'il était temps de s'en retourner. A pas
-rapides, elle se dirigea vers l'endroit de la forêt d'où elle
-avait débouché sur la plage. En s'en approchant, elle fut
-très alarmée en voyant que le soleil avait déjà disparu,
-et qu'à l'horizon lointain s'éteignaient les dernières lueurs
-du crépuscule, tandis que derrière la forêt mystérieuse
-les ombres s'épaississaient rapidement.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu26.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Le jour baissait déjà.</div>
-</div>
-<p>Hélène s'arrêta à la lisière: un silence sinistre régnait
-dans le bois. Une sensation pénible de peur s'empara de
-la jeune fille, mais, ne pouvant se résoudre à passer là la
-nuit, elle marcha vivement en avant.</p>
-
-<p>Elle se trouva bientôt au milieu de la plus profonde
-obscurité. Ces ténèbres impénétrables, où elle pouvait marcher
-sur quelque serpent, remplissaient d'effroi le c&oelig;ur
-de la jeune fille.</p>
-
-<p>Elle était déjà sur le point de rebrousser chemin et de
-passer la nuit sur le rivage, quand elle vit tout à coup
-briller à travers les arbres de petits feux verts qu'elle
-connaissait bien et qui illuminaient par ci par là les ténèbres.
-A une cinquantaine de pas d'elle, un buisson entier
-brillait comme enveloppé de flammes. La vue de ces
-magnifiques insectes phosphorescents lui donna l'idée de
-s'en servir pour éclairer sa route. Elle s'approcha avec
-précaution du buisson illuminé, saisit deux énormes scarabées
-de trois pouces de long environ et, en tenant un
-dans chaque main, se remit bravement en marche. Pourtant
-cette lumière lui parut bientôt insuffisante: elle ne
-voyait pas bien où poser son pied et c'est pourquoi, sans
-y réfléchir longtemps, elle attacha les deux scarabées à
-ses pieds, puis, en ayant pris encore deux autres, elle
-les porta dans ses mains, en guise de lanternes. Maintenant
-la lumière était assez intense pour lui permettre
-d'apercevoir le moindre brin d'herbe à ses côtés. Hélène
-pressait le pas et marchait maintenant presque sans
-crainte dans la forêt sombre, en regardant attentivement
-devant elle et surtout sous ses pieds. Un quart d'heure se
-passa. Rien ne troublait le silence de la nuit qui l'entourait.</p>
-
-<p>Mais tout à coup, comme sur un signal, retentit dans
-la forêt le sifflement aigu de quelque oiseau de nuit; immédiatement
-après, toute la forêt se remplit de hurlements
-tellement effroyables, qu'Hélène tressaillit involontairement
-et s'arrêta. Jamais elle n'avait rien entendu de
-pareil. Il semblait que des milliers de singes-crieurs se
-réveillaient subitement pour remplir de leurs hurlements
-les halliers de la forêt. Au milieu de ces clameurs épouvantables
-se faisait entendre parfois le cri sinistre du hibou.
-Pour comble de terreur, Hélène s'aperçut qu'elle s'était
-égarée.</p>
-
-<p>&mdash;«Petit ami», à la maison! A la maison, «Petit ami!»
-s'avisa-t-elle de dire au chien, se fiant à son flair.</p>
-
-<p>L'intelligent animal parut comprendre ce qu'on lui demandait.
-La tête basse, il revint sur ses pas et, ayant apparemment
-retrouvé le chemin, prit de côté et se mit à
-courir en avant. Hélène pouvait à peine le suivre et était
-obligée de le rappeler de temps en temps.</p>
-
-<p>Cependant le silence se fit dans la forêt, un silence que
-troublait seul le bourdonnement des scarabées et d'autres
-insectes qui tournoyaient autour de la jeune fille; Hélène
-s'aperçut plusieurs fois que «Petit ami» s'élançait en
-avant en aboyant, et qu'immédiatement après quelque
-chose de long remuait dans l'herbe et disparaissait dans
-le fourré. Elle était convaincue que c'étaient des serpents
-dont ils avaient troublé le repos.</p>
-
-<p>Mais la forêt vierge prit fin, et Hélène revit au-dessus
-de son front le ciel sombre et étoilé. Devant elle se trouvait
-la montagne du haut de laquelle, quelques heures
-auparavant, elle avait regardé la plage.</p>
-
-<p>A partir de là elle se reconnaissait. Laissant de côté
-la montagne et la vallée, la jeune fille pénétra dans l'autre
-forêt. Mais celle-ci lui était familière, puisqu'elle y était
-venue plus d'une fois.</p>
-
-<p>Elle la franchit sans encombre et se retrouva auprès
-du lac, derrière lequel on apercevait sa caverne. Le ciel
-était couvert de sombres nuages, de derrière lesquels la
-lune jetait, de temps en temps, des regards furtifs. La
-jeune fille posa avec précaution à terre les scarabées qui
-lui avaient rendu un service si important, et se hâta de
-revenir à la maison. Devant la clôture, les chevreaux l'accueillirent
-avec des bêlements. La vieille chèvre se tenait
-à l'entrée de la caverne et regardait tranquillement Hélène
-caresser ses petits. Voyant que les pauvres animaux n'avaient
-plus ni fourrage, ni eau, la jeune fille, en dépit de
-l'heure tardive, leur cueillit de l'herbe et leur apporta de
-l'eau.</p>
-
-<p>Malgré sa grande fatigue, elle fut longtemps à s'endormir.
-Elle était fortement préoccupée de l'idée d'une
-lampe dont la lueur lui permettrait de lire et de coudre
-pendant les longues soirées de la saison pluvieuse. Jusqu'alors
-elle devait se mettre au lit avec le coucher du
-soleil. Maintenant elle avait la conviction que plusieurs
-scarabées phosphorescents lui tiendraient très bien lieu
-d'une lampe. Ils ne restait plus qu'à trouver pour eux un
-vase transparent et commode où ils seraient à leur aise.</p>
-
-<p>Après avoir longtemps réfléchi, Hélène résolut dès le
-lendemain d'employer à cet effet une courge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII</h2>
-
-<p class="d">La cueillette.&mdash;Une lampe vivante.&mdash;Le serpent et le perroquet.&mdash;Un
-prisonnier emplumé.</p>
-
-
-<p>Le lendemain, Hélène en se levant aperçut de gros
-nuages qui lui rappelèrent que la saison pluvieuse arrivait.
-Sans perdre de temps, elle se mit à ramasser de
-l'herbe et à la sécher au soleil, comme elle avait vu faire
-dans sa patrie; puis elle transporta le foin sec dans la
-plus proche caverne. En travaillant sans relâche, la jeune
-fille avait pu, le soir venu, réunir une provision considérable
-de fourrage pour ses prisonnières les chèvres. Il n'y
-avait plus qu'à se munir de leur friandise préférée, le sel,
-et à compléter quelque peu ses vivres à elle avec des dattes
-et d'autres fruits. Le soir même elle se rendit sur le
-bord de la mer, y ramassa un sac de sel et, l'ayant placé
-sur le traîneau, le transporta chez elle à l'aide de «Petit
-ami».</p>
-
-<p>Le même jour, elle trouva une grosse courge, en coupa
-le haut, en enleva la pulpe et y perça plusieurs petits
-trous pour l'entrée de l'air. Il ne restait plus qu'à prendre
-les flambeaux vivants pour avoir une lampe toute prête.</p>
-
-<p>A la nuit, Hélène se rendit sur la lisière de la forêt où
-elle voyait ordinairement une grande quantité d'insectes
-phosphorescents, et bientôt elle revint avec plusieurs gros
-scarabées.</p>
-
-<p>La lumière de cette lampe originale était si intense que
-la jeune fille y voyait assez, non seulement pour coudre,
-mais même pour lire. Elle était ravie et sautait presque de
-joie. Son rêve le plus cher se trouvait réalisé. Elle ne se
-préoccupait pas de la nourriture qu'elle aurait à fournir
-à sa lampe, car elle savait que les scarabées n'étaient
-pas difficiles sur le choix de leurs aliments et mangeaient,
-non seulement des fruits, mais même du pain et
-des débris de bois pourri.</p>
-
-<p>En se levant le lendemain, Hélène s'aperçut avec chagrin
-qu'il pleuvait fortement. Mais en revanche, dès qu'elle
-eut fait un pas hors de la caverne, les chevreaux accoururent
-au-devant d'elle. Ils eussent depuis longtemps sans
-doute pénétré dans sa caverne, si «Petit ami» n'avait
-pas été couché à l'entrée même. Hélène prit une
-grosse poignée de sel et alla vers la chèvre. Cette fois, la
-craintive prisonnière l'accueillit gracieusement. Non seulement
-elle la laissa s'approcher d'elle, mais-elle lécha
-même tout le sel dans sa main. Cette première velléité de
-rapprochement causa une grande joie à la jeune fille; elle
-vit que la prisonnière s'apprivoisait, et elle conçut l'espérance
-de pouvoir bientôt user de son lait.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu27.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Le serpent allait saisir sa victime.</div>
-</div>
-<p>Cependant la pluie avait cessé et le soleil se montrait
-de nouveau de derrière les nuages. Hélène voulut profiter
-de cette accalmie et, prenant une longue perche de bambou,
-se rendit dans la forêt pour chercher des dattes et
-d'autres fruits. Elle était si absorbée par sa cueillette,
-qu'elle ne fit pas attention aux cris aigus d'un perroquet,
-accompagnés des aboiements de «Petit ami»; le chien
-jappait rageusement, la tête levée et les pattes de devant
-appuyées contre un tronc d'arbre. Ayant enfin remarqué
-cette agitation insolite de «Petit ami», Hélène se hâta de
-s'approcher et vit sur une grosse branche un serpent brillant,
-qui fixait de ses yeux immobiles un petit et très
-gentil kakatoës: celui-ci, les ailes étendues, manifestait
-par des cris perçants son effroi du danger qui le menaçait.</p>
-
-<p>Le serpent était déjà prêt à saisir sa victime, lorsque
-Hélène lui porta vivement un coup sur la tête, en frôlant
-par mégarde le perroquet lui-même qui tomba à ses pieds.
-Sans s'en apercevoir, elle porta un second coup au serpent,
-et cette fois si bien asséné, que le reptile demeura immobile,
-suspendu à la branche, semblable à une corde qu'on
-aurait lancée par-dessus. C'est alors seulement qu'Hélène
-remarqua à ses pieds le perroquet. «Petit ami» se tenait
-à côté, sans détacher ses yeux de lui, prêt, évidemment, à
-le saisir à la moindre tentative de fuite, tandis que le
-petit oiseau, les ailes étendues et le bec ouvert, se préparait
-résolûment à la défense.</p>
-
-<p>Profitant d'un moment favorable, la jeune fille saisit le
-perroquet. Mais celui-ci, se voyant pris, se mit à la griffer et
-lui mordit le doigt jusqu'au sang. Hélène était si contente
-de sa prise, qu'au premier moment elle ne sentit même
-pas la douleur de sa morsure. Un autre de ses plus vifs désirs
-était réalisé: elle possédait maintenant un perroquet,
-auquel elle pouvait apprendre à parler. Mais le prisonnier
-emplumé continuait à se débattre et à mordre les mains de
-la jeune fille, de sorte qu'elle fut obligé de le mettre dans
-un sac et de le porter vivement à sa caverne, où elle l'attacha
-par le pied.</p>
-
-<p>Hélène retourna dans la forêt pour la cueillette des
-fruits, et s'y livra avec tant de zèle qu'elle ne s'aperçut pas
-que des nuages orageux s'étaient peu à peu amoncelés au-dessus
-de la vallée. Mais un éclair brilla et des roulements
-de tonnerre retentirent. La jeune fille avait à peine regagné
-son logis, qu'une pluie torrentielle se mit à tomber.</p>
-
-<p>La saison pluvieuse commençait. Mais elle trouva la
-jeune fille en mesure de satisfaire à ses propres besoins
-et à ceux de ses animaux. Elle n'avait qu'à aller chaque
-jour chercher de l'eau au bord du lac; le reste du temps,
-elle pouvait parfaitement le passer chez elle. Elle avait
-maintenant, il est vrai, moins à travailler, encore ne
-pouvait-elle rester inactive. Ses vêtements étaient complètement
-usés et il fallait en confectionner de neufs. En
-outre, les soins à donner aux chèvres devaient lui réclamer
-aussi pas mal de temps. Quant aux soirées, elle voulut
-les consacrer au repos et les passer à lire, à la lueur de
-sa nouvelle lampe, les livres laissés par le malheureux
-Français.</p>
-
-<p>Quand, le jour suivant, Hélène jeta un regard au dehors,
-il pleuvait à verse. Elle tira du coffre le ballot d'étoffe et
-se mit à en découper des vêtements.</p>
-
-<p>Vers midi, la pluie cessa et le ciel se rasséréna quelque
-peu. Hélène se hâta de s'approvisionner d'eau fraîche pour
-elle et ses animaux. Après avoir donné du fourrage à ses
-chevreaux, elle tendit à la mère une main remplie de sel,
-et se mit à la flatter et à la caresser avec l'autre. A la grande
-joie de la jeune fille, la chèvre non seulement accueillit
-avec calme ses caresses, mais elle lui permit même de la
-traire un peu. Avec quel plaisir Hélène goûta de ce bon lait!
-Elle avait l'habitude, dans sa patrie, d'en boire beaucoup
-et elle souffrait depuis longtemps d'en être privée. Après
-avoir encore caressé ses chevreaux, elle les amena dans sa
-caverne. Ainsi, dans un court espace de temps, Hélène
-avait réussi à apprivoiser non seulement les chevreaux,
-mais même la vieille chèvre.</p>
-
-<p>Lorsque l'averse recommença, Hélène prit place près du
-seuil et se remit de nouveau à son ouvrage. «Petit ami»
-s'étendit à ses pieds. D'abord, les chèvres le considéraient
-avec hostilité, mais voyant qu'il ne leur accordait pas la
-moindre attention, elles se calmèrent. Les chevreaux se
-mirent à jouer avec insouciance et la chèvre se coucha
-paisiblement auprès de la jeune fille. Hélène vit avec plaisir
-que tous ses amis commençaient à s'habituer les uns
-aux autres. Seul, le perroquet continuait à témoigner de
-l'animosité envers tous. Hélène résolut de ne lui donner à
-manger que de ses mains et de le tenir attaché, espérant
-ainsi l'apprivoiser plus vite et lui apprendre à parler.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII</h2>
-
-<p class="d">Cloîtrée!&mdash;Un élève qui fait des progrès.</p>
-
-
-<p>Une longue série de journées tristes et uniformes s'ensuivit.
-La pluie continuait à tomber presque sans interruption.
-Dans les courts intervalles qu'elle laissait, Hélène
-n'avait que le temps de courir chercher de l'eau et elle
-était obligée de passer le reste de la journée dans sa grotte;
-mais elle s'efforçait de l'employer utilement.</p>
-
-<p>D'ordinaire, elle distribuait son temps de la façon suivante.
-Le matin, elle se levait de bonne heure, se débarbouillait
-et allait porter du fourrage frais et de l'eau à ses
-chèvres. Puis, elle trayait la mère, allumait un feu, sur
-lequel elle grillait quelques tranches de pain pour elle
-et «Petit ami» et déjeunait avec du lait, du pain et des
-fruits secs. Pendant ce temps, son prisonnier emplumé
-s'était tellement familiarisé avec sa jeune maîtresse, que
-non seulement il l'accueillait par des cris joyeux, mais se
-perchait volontiers sur son doigt ou sur son épaule. En
-prenant de ses mains les dattes sèches, son mets de prédilection,
-le perroquet semblait écouter chaque mot de la
-jeune fille avec une attention soutenue. Puis Hélène se
-mettait à coudre des vêtements et à confectionner des chaussures,
-les siennes s'étant, dans les derniers temps, complètement
-usées. Hélène, avait déjà pensé à cette partie de
-sa toilette, avant l'arrivée de la saison pluvieuse, et fait
-provision d'écorces solides d'un des arbres de la vallée; et
-elle commença maintenant à s'en préparer des sandales.
-Cette chaussure était très peu compliquée. Après avoir
-bien poli un côté du gros morceau d'écorce, qui servait de
-semelle, la jeune fille en arrondissait les bords et passait par
-les trous qu'elle y avait percés des filaments d'une plante
-grimpante flexible. Mais cette chaussure était aussi très
-peu solide et s'usait en quelques jours. C'est pourquoi Hélène
-en confectionna une dizaine de paires; elle devint à la
-longue si habile que ses sandales, malgré leur simplicité,
-n'étaient pas dépourvues d'une certaine élégance.</p>
-
-<p>Tout en travaillant, elle causait souvent avec son «Joli»,&mdash;ainsi
-avait-elle nommé le perroquet,&mdash;qu'elle tenait
-toujours attaché à côté d'elle, ou bien se divertissait à regarder
-les gambades amusantes des chevreaux qui, dans
-l'ardeur de leurs jeux, sortaient parfois de la caverne,
-malgré la pluie, mais pour rentrer aussitôt, tandis que la
-vieille chèvre demeurait paisiblement étendue à côté d'elle
-en mâchant le foin parfumé.</p>
-
-<p>Mais quoique Hélène aimât beaucoup ses petites chèvres,
-elle ne pouvait les garder la nuit auprès d'elle, parce qu'elles
-répandaient une odeur désagréable; pour ne pas les priver
-de leur liberté pendant la nuit, elle se garantit contre leurs
-visites nocturnes par la présence de «Petit ami», qu'elle
-faisait coucher à l'entrée de la caverne. Dans les premiers
-temps, elle entendit plus d'une fois, la nuit, ses chèvres
-s'approcher et l'appeler par leurs bêlements; mais «Petit
-ami», qui avait l'ouïe fine, les chassait en aboyant; par la
-suite, ces intelligents animaux finirent par n'arriver que
-le matin devant l'entrée de la caverne où ils éveillaient
-leur jeune maîtresse en bêlant.</p>
-
-<p>L'instruction du perroquet se poursuivait avec moins de
-succès. Le bel oiseau ne prononçait pas encore une seule
-parole et ne faisait entendre que des cris aigus.</p>
-
-<p>Mais une fois, de grand matin, Hélène ouït à travers son
-sommeil les bêlements des chèvres, et aussi une voix qui
-d'abord disait sévèrement: «Arrière, Petit ami!» puis,
-tendrement: «Ah! mes chères petites chèvres!» Elle fut
-saisie de frayeur et se leva brusquement, mais elle s'aperçut
-aussitôt que c'était son jeune élève qui répétait la phrase
-habituelle que prononçait chaque matin sa maîtresse.</p>
-
-<p>Depuis ce jour, le perroquet fit de tels progrès qu'il surprenait
-souvent Hélène par sa facilité de conception. Il était
-maintenant si habitué à la jeune fille qu'elle cessa de le
-tenir attaché. Elle n'avait qu'à tendre la main pour qu'il
-vînt immédiatement se percher sur son doigt, en poussant
-des cris de joie. Elle le tenait souvent dans cette position,
-en prononçant devant lui, lentement, des paroles auxquelles
-il prêtait une attention soutenue. En dépit de la liberté
-complète dont il jouissait, il ne songeait évidemment pas
-à la fuite. Il sortait parfois de la caverne, se perchait sur
-un arbre voisin, et de temps en temps répétait à haute
-voix les paroles qu'il avait apprises.</p>
-
-<p>Vers la fin de la saison pluvieuse, «Joli» avait retenu
-un grand nombre de phrases et il les employait, la plupart
-du temps, à propos. Il aimait surtout à causer le matin.
-Dès qu'Hélène se levait, derrière elle retentissait la
-voix sonore du perroquet: «Bonjour, Hélène!&mdash;Bonne
-nuit, Hélène!&mdash;Joli veut manger, petit perroquet a faim!&mdash;Petit
-ami! silence!&mdash;Ah, mes chères petites chèvres!&mdash;Bê&hellip;ê&hellip;ê&hellip;ê&hellip;!&mdash;Mon
-gentil petit perroquet!&mdash;Est-ce
-que les petites chèvres ont faim?&mdash;Petit ami veut du lolo
-avec du pain?&mdash;Eh bien, bravo, mon perroquet intelligent!»
-s'écriait-il sur tous les tons, en imitant la voix de
-sa maîtresse. Et quand les chevreaux se mettaient à jouer
-et à s'ébattre dans la caverne, il disait avec bonhomie:
-«Ah! quels polissons vous êtes!&mdash;Mais vous m'empêchez
-de travailler!&mdash;Petit perroquet veut-il des dattes?&mdash;Bê&hellip;ê&hellip;ê&hellip;ê&hellip;&mdash;Maintenant,
-il est temps de vous en aller.»
-Il continuait à voir «Petit ami» d'un mauvais &oelig;il.
-En l'entendant aboyer, il commençait à aboyer lui-même
-et, en signe de colère, hérissait sa jolie huppe.</p>
-
-<p>Quand Hélène se mettait à table, tous ses compagnons se
-réunissaient autour d'elle. «Petit ami» posait humblement
-sa tête sur ses genoux, «Joli» se perchait sur son épaule
-droite, et la chèvre examinait curieusement le couvert,
-tandis que les chevreaux gambadaient tout autour avec
-insouciance. En mangeant, Hélène n'oubliait pas de donner
-de temps en temps à chacun d'eux quelque morceau
-friand. Les chèvres étaient particulièrement avides de pain
-saupoudré de sel, tandis que le perroquet adorait les dattes
-sèches et veillait rigoureusement à ce qu'Hélène ne fît
-aucun passe-droit. S'il remarquait qu'elle l'oubliait et
-donnait à manger deux fois de suite à la chèvre ou à
-«Petit ami», il se mettait à dire: «Joli veut manger»,
-et lui becquetait doucement l'oreille. Si, après cela, elle
-ne le satisfaisait pas immédiatement, il criait à tue-tête:
-«Perroquet veut des dattes», et lui mordait l'oreille plus
-fortement. Quand il avait reçu son dû, il se calmait, tout
-en continuant pourtant sa surveillance.</p>
-
-<p>A la nuit tombante, Hélène emmenait les chèvres dans
-une autre caverne et se mettait à écrire son journal ou à
-lire à la lumière de sa lampe improvisée. Elle lisait avec
-un grand intérêt les livres de voyages et d'histoire naturelle.</p>
-
-<p>Durant ces longues soirées, elle se rappelait son père
-bien-aimé, qui lui expliquait toujours si bien et avec tant
-de douceur les passages peu intelligibles; et souvent ses
-pensées s'envolaient aussi au loin, vers sa patrie, vers sa
-mère!&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch29">CHAPITRE XXIX</h2>
-
-<p class="d">Le printemps.&mdash;Peur mal fondée.&mdash;La caverne du vieux bouc.&mdash;Une grotte
-enchantée.&mdash;Le coton.</p>
-
-
-<p>Trois semaines plus tard environ, Hélène s'aperçut que
-les accalmies devenaient plus fréquentes et plus longues.
-Toute la nature semblait revivre. Elle comprit que la saison
-pluvieuse touchait à sa fin.</p>
-
-<p>Au bout de quelques jours encore, en mettant le pied
-dehors, elle vit au-dessus d'elle un ciel presque sans nuages
-et un soleil éclatant de printemps. L'air était embaumé.
-Hélène promenait ses regards tout autour et n'en croyait
-presque pas ses yeux. Elle voyait revenir dans toute sa
-splendeur le printemps, qu'elle aimait si fort dans sa patrie.
-Toute la terre était gazonnée d'une herbe fraîche et
-diaprée de fleurs de toutes les couleurs.</p>
-
-<p>En s'approchant du lac, où elle allait chercher de l'eau,
-elle s'arrêta frappée de surprise. Il semblait que tous les
-habitants de cette île déserte s'y fussent donné rendez-vous
-à cette heure matinale. Des milliers de perroquets, de
-colibris chatoyants et d'autres oiseaux, d'innombrables
-singes de toutes sortes s'étaient réunis sur le bord du lac
-pour se rafraîchir à son eau limpide. Un bruit confus
-semblait flotter dans l'air, un bruit fait de tous ces cris,
-de tous ces chants, de tous ces bourdonnements. D'énormes
-papillons de toutes les nuances passaient en tournoyant
-au-dessus d'elle. Sur le lac nageaient joyeusement,
-plongeant et criant, des oiseaux aquatiques, parmi lesquels,
-lents et majestueux, glissaient les cygnes avec
-leurs nichées. Ravie, Hélène contemplait ce monde bouillonnant
-de vie. «Petit ami» restait immobile à ses côtés
-et examinait avec des regards avides cette société si nombreuse.</p>
-
-<p>Hélène donna un coup d'&oelig;il à la forêt; là aussi, elle se
-vit plongée dans un torrent de parfums. Au milieu de
-la verdure éclatante des arbres et des arbrisseaux, étincelaient
-toutes sortes de fleurs variées. Des perroquets
-multicolores grimpaient sur les branches en poussant des
-cris joyeux. Les colibris folâtraient dans l'air et voletaient
-d'une branche à une autre. Les oiseaux gazouillaient, les
-insectes bruissaient, les singes en liesse hurlaient. Il semblait
-que non seulement la forêt même, mais tous ses habitants
-sortaient d'un long sommeil et se ruaient joyeusement
-à une nouvelle existence. Depuis longtemps Hélène
-s'enivrait du parfum des plantes et du chant des oiseaux,
-quand tout à coup au-dessus d'elle retentit la voix sonore
-d'un perroquet:</p>
-
-<p>«Les petites chèvres veulent manger!&mdash;Petit perroquet
-a faim!»</p>
-
-<p>Hélène aperçut son «Joli», qui, se balançant sur une
-branche, lui rappelait les devoirs qu'elle avait oubliés. En
-effet elle était tellement absorbée par la contemplation de
-la nature que, contre son habitude, elle était sortie de
-la maison sans avoir donné à manger à ses amis.</p>
-
-<p>Elle appela le perroquet, et quand il se fut perché sur
-son épaule, elle se hâta de revenir chez elle. Ses chèvres
-avaient l'air de l'attendre. Hélène caressa les gentils animaux,
-leur donna du fourrage et reprit ses occupations
-habituelles.</p>
-
-<p>Avec l'arrivée du printemps, elle pouvait de nouveau,
-sans craindre la pluie ou la tempête, errer des journées
-entières dans la forêt, se promener au bord de la mer et
-monter à son observatoire favori, où flottait, comme auparavant,
-son pavillon bleu.</p>
-
-<p>Munie de sa longue-vue, Hélène gravit de nouveau la
-haute montagne d'où elle était descendue si souvent avec
-une douloureuse déception. La jeune fille s'y rendait maintenant
-plutôt par habitude que dans l'espérance d'apercevoir
-la voile désirée.</p>
-
-<p>Elle examina l'horizon: comme toujours son &oelig;il n'y
-découvrit pas la moindre tache. Après avoir assujetti
-la perche qui supportait le pavillon et que les dernières
-pluies avaient un peu inclinée, elle s'en fut sur la
-plage. Au-dessus du banc de sable si familier pour elle
-tournoyaient des oiseaux de mer; alarmés par «Petit ami»
-qui les poursuivait, ils remplissaient la plage de leurs
-cris perçants.</p>
-
-<p>Hélène porta ses pas vers la vallée. En passant devant
-un énorme rocher, elle vit avec surprise que «Petit ami»
-s'était arrêté et, comme s'il eût trouvé des traces quelconques,
-se jetait, en grondant sourdement, dans les buissons
-épais qui croissaient au bas du rocher. Il continuait
-à aboyer de loin, et comme du fond d'un souterrain. Hélène
-rappela à plusieurs reprises son chien, qui finit par
-débucher des buissons et accourut vers elle. Mais au bout
-d'un instant, il disparut de nouveau et on l'entendit encore
-aboyer au loin.</p>
-
-<p>«Qu'est-ce que cela peut bien être? se dit la jeune fille
-alarmée. Il y a là assurément quelque être vivant, autrement
-«Petit ami» ne gronderait pas pendant si longtemps.
-Avec cela il n'aboie pas d'un air fâché, mais juste
-comme le jour où le petit chevreau tomba du rocher.»</p>
-
-<p>Hélène écarta doucement les buissons et vit devant elle
-une entrée de caverne. Après être restée perplexe un instant,
-elle ramassa des branches sèches et, non sans appréhension,
-entra en rampant dans la grotte où régnaient
-d'épaisses ténèbres. Quelque part, non loin d'elle, elle entendait
-gronder «Petit ami». Elle tira rapidement de sa
-poche le caillou et le briquet et se préparait déjà à l'allumer,
-quand tout à coup elle vit deux yeux énormes briller
-dans l'obscurité et perçut aussitôt un soupir profond et un
-gémissement plaintif. Hélène tressaillit et faillit laisser
-tomber, de frayeur, le fagot et le briquet, mais elle surmonta
-sa peur et se mit à battre le briquet.</p>
-
-<p>En ce moment, au fond de la caverne s'exhala encore
-un gémissement profond suivi d'un murmure inintelligible.</p>
-
-<p>&mdash;Qui est là? s'écria Hélène, remplie de terreur, convaincue
-qu'un homme s'était réfugié dans la grotte.</p>
-
-<p>Elle répéta sa question. Mais le même silence profond
-continuait à régner, troublé uniquement par les grondements
-de «Petit ami».</p>
-
-<p>Malgré la présence d'un défenseur aussi sûr, une sueur
-froide inonda le front de la jeune fille.</p>
-
-<p>«Est-il possible qu'un sauvage se soit abrité ici? pensa-t-elle.
-Mais que signifie ce gémissement? Il est probablement
-blessé!»</p>
-
-<p>Le fagot s'enflamma et Hélène aperçut avec surprise,
-dans un angle de la caverne, un énorme vieux bouc. Il
-était étendu par terre et, accablé de vieillesse, luttait évidemment
-contre la mort. A la vue de la jeune fille et de
-la flamme, il voulut se relever, mais ses forces le trahirent
-et il retomba de nouveau, épuisé. «Petit ami» se tenait
-auprès de lui et ne le quittait pas des yeux. Hélène eut
-pitié du pauvre animal, qui mourait probablement de faim
-et de soif. Elle sortit rapidement et, revenant tout aussi
-vite dans la caverne avec de l'eau et quelques bottes d'herbe,
-posa le tout devant l'animal. Le pauvre bouc mourait en
-effet de soif, et il se mit à boire avidement l'eau qu'elle
-avait apportée. En jetant un regard autour d'elle, Hélène
-reconnut qu'elle se trouvait dans une petite caverne. Mais
-elle aperçut, dans un coin éloigné, une autre ouverture
-étroite, à hauteur d'homme à peu près, qui évidemment
-donnait dans une seconde caverne. Là un spectacle merveilleux
-s'offrit aux yeux de la jeune fille. La grotte était
-vaste et haute. La voûte et ses parois scintillaient comme
-si elles eussent été recouvertes de pierres précieuses, et la
-lumière de la torche s'y reflétait en milliers de feux irisés.
-Hélène demeurait en extase. Jamais elle n'avait vu une
-telle splendeur. Le plafond de la voûte était comme poli
-et le plancher parsemé d'un sable brillant et sec. Nulle
-part on n'apercevait la moindre trace d'animaux ou d'insectes
-vénéneux. Tout était là extraordinairement sec et
-propre.</p>
-
-<p>Cette grotte si vaste avait tellement charmé Hélène qu'elle
-eut regret de ne pouvoir venir demeurer là. Son inconvénient
-principal consistait en ce que la lumière du jour ne
-pouvait y pénétrer. Mais en cas de danger, cette grotte
-pouvait parfaitement lui servir de refuge.</p>
-
-<p>Après s'être assurée que le pauvre bouc avait suffisamment
-de fourrage et d'eau, Hélène se rendit chez elle, avec
-l'intention d'en rapporter une provision fraîche le soir.</p>
-
-<p>Mais lorsqu'elle revint dans la caverne, le vieux bouc
-n'existait plus. Elle le traîna au dehors et, après avoir
-creusé une fosse non loin de là, enfouit l'animal.</p>
-
-<p>Quelques semaines se passèrent, durant lesquelles Hélène
-s'occupait activement de son ménage et de ses animaux.
-Lorsqu'elle avait du temps libre, elle se rendait dans la
-forêt ou sur la plage, ou bien gravissait la montagne.
-Dans l'une de ces promenades, elle cueillit des graines
-d'une plante, à laquelle elle n'avait pas d'abord prêté d'attention.
-Ayant examiné attentivement les flocons de duvet
-blanc qui recouvraient ces graines, elle reconnut le cotonnier.</p>
-
-<p>Cette trouvaille lui causa beaucoup de joie. Son linge
-était en fort mauvais état par suite des blanchissages fréquents,
-et plus d'une fois elle avait songé avec inquiétude
-aux moyens de le remplacer, quand il serait complètement
-usé. Avec quelle reconnaissance elle pensa à sa chère mère
-qui lui avait appris à filer!</p>
-
-<p>Sans plus attendre, elle résolut de tenter un essai le
-jour même et cueillit à cet effet plusieurs branches de cotonnier.
-Le soir, à la lueur de la lampe, elle enleva le duvet
-qui recouvrait les graines, l'éplucha, le peigna et se mit
-à le filer à l'aide d'un petit bâton pointu qui lui tenait lieu
-de fuseau. Comme ce travail lui était familier, elle parvint
-à fabriquer des fils minces, égaux et solides. Elle résolut
-de consacrer à cette besogne une heure par jour et d'employer
-la future saison pluvieuse à la confection de son
-linge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch30">CHAPITRE XXX</h2>
-
-<p class="d">Une araignée extraordinaire.&mdash;Les écrevisses géantes.&mdash;Victoria regia.&mdash;Les
-jaillisseurs.&mdash;L'apparition du Brocken.&mdash;Le journal d'une fillette.</p>
-
-
-<p>Depuis longtemps, Hélène nourrissait le projet de faire le
-tour de l'île, pour achever la connaissance de son royaume.
-Sachant que cette exploration lui prendrait au moins deux
-jours, elle approvisionna, dès la veille, ses chèvres de fourrage
-et de sel.</p>
-
-<p>Le lendemain, elle se leva dès l'aube, prit pour deux
-jours de pain et de dattes sèches et, accompagné de son
-inséparable «Petit ami», se rendit dans la forêt par le
-même chemin qu'elle avait pris trois mois auparavant
-pour revenir la nuit, avec les scarabées phosphorescents.</p>
-
-<p>La matinée était splendide. Pas un nuage dans le ciel.
-Hélène traversa la forêt et la Vallée des Chèvres et gravit
-le versant opposé. Partout ses regards rencontraient de
-grands bois, coupés de petites clairières à la verdure fraîche
-et veloutée.</p>
-
-<p>Elle descendit la montagne et fit halte auprès d'un petit
-ruisseau pour se réconforter avec un déjeuner frugal. A
-ses pieds était couché «Petit ami», qui suivait curieusement
-du regard les petits oiseaux voltigeant au-dessus de
-la jeune fille.</p>
-
-<p>Tout à coup Hélène vit, à deux pas d'elle, la terre remuer,
-et une sorte de petit couvercle se souleva, d'où émergea
-une petite araignée.</p>
-
-<p>La jeune fille retint son souffle, sans détacher son regard
-de ce point. Mais l'araignée s'était évidemment aperçue d'un
-voisinage dangereux; elle disparut rapidement et le couvercle
-de terre retomba sur elle. Ce couvercle s'harmonisait
-si bien avec la couleur du sol que, si Hélène ne l'avait
-pas vu s'ouvrir, elle ne l'aurait jamais remarqué.</p>
-
-<p>Elle essaya de le soulever, mais elle sentit tout de
-suite que l'animal le retenait en dedans. En jetant un regard
-par dessous, elle vit que l'araignée avait saisi avec
-ses pattes de devant le couvercle recouvert d'une toile
-soyeuse et, avec les autres, s'arcboutait contre les parois
-de sa fosse. Quand Hélène l'ouvrit, l'araignée disparut
-vivement dans la profondeur du trou. Cet insecte intéressa
-fortement la jeune fille et elle résolut d'en explorer l'habitation.
-Ayant saisi légèrement les bords, elle fut très
-surprise de retirer du trou tout le nid qui avait l'aspect
-d'un sac transparent, au fond duquel était couchée l'araignée.
-Ce sac ressemblait à un bas et était tissé d'une toile
-solide et soyeuse. Après avoir admiré le logis de l'insecte,
-construit avec tant d'art, la jeune fille le replaça avec précaution
-dans le trou.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle eut enfin atteint le rivage, le soleil était déjà
-haut dans le ciel. Elle se dirigea vers le promontoire, où
-elle était déjà venue une fois, en s'efforçant de se tenir tout
-le temps à l'ombre.</p>
-
-<p>Au delà du promontoire se trouvait une langue de sable,
-qui s'avançait au loin dans la mer. Pour ne pas faire
-un trop grand détour, Hélène résolut de suivre la forêt en
-ligne droite et d'arriver ainsi à la plage qui s'étendait au
-delà. Mais à peine avait-elle parcouru une centaine de pas,
-qu'elle s'arrêta, frappée de surprise: devant elle, sous un
-groupe de cocotiers, rampaient d'énormes écrevisses, d'une
-longueur de 0<sup>m</sup>,80. Les unes tenaient dans leurs pinces immenses
-des noix de coco et, les frappant contre une pierre,
-les brisaient et en mangeaient le contenu. D'autres enfonçaient
-simplement la pointe de la pince dans la petite cavité
-qui est à la base de la noix et l'ouvraient de cette façon.
-Jamais Hélène n'avait vu d'écrevisses d'une taille aussi gigantesque,
-vivant non dans l'eau, mais sur la terre. Elle
-remarqua que quelques-unes d'entre elles entraient à reculons
-dans leurs trous creusés sous les racines d'arbres
-séculaires.</p>
-
-<p>Mais quelques-uns de ces géants à carapace brune, s'étant
-évidemment aperçus de la présence des nouveaux
-arrivés, se dirigèrent lentement vers eux. «Petit ami»
-s'élança à leur rencontre, mais Hélène le rappela et s'éloigna
-rapidement, fuyant le voisinage dangereux des
-écrevisses géantes.</p>
-
-<p>Longtemps, elle suivit cette forêt vierge. Les rayons
-obliques du soleil qui y pénétraient annonçaient le soir.
-Craignant d'avoir à passer la nuit dans la forêt sombre,
-elle pressa le pas, dans l'espoir d'atteindre encore de jour
-quelque clairière.</p>
-
-<p>Là-bas apparut, à travers les arbres, le ciel bleu. Hélène
-se dirigea de ce côté et se trouva bientôt au bord d'un petit
-lac, dont les eaux tranquilles étaient couvertes de plantes
-aquatiques d'une grosseur extraordinaire. Au milieu de
-feuilles gigantesque apparaissaient d'énormes fleurs violettes,
-blanches et jaunes, qui répandaient un parfum délicieux.
-La beauté et la majesté de ces plantes, dans lesquelles
-elle reconnut immédiatement la «Victoria regia»,
-frappèrent d'admiration la jeune fille. Les feuilles, qui
-ressemblaient à un plat démesuré, avaient une longueur
-d'une toise environ et, légèrement recourbées sur leurs
-bords, étaient soutenues par un pétiole très fort. Le dessus
-était d'un vert éclatant, tandis que la partie inférieure
-avait un reflet rouge. Au loin on apercevait sur une de ces
-feuilles magnifiques un oiseau qui s'y promenait en cherchant
-des insectes.</p>
-
-<p>Hélène résolut de passer la nuit au bord de ce lac et vivement
-ramassa des brindilles pour griller du pain. Lorsque
-le feu flamba, elle s'achemina de nouveau vers la
-plante magnifique pour en admirer encore la beauté, mais
-la plupart des fleurs avaient déjà replié leurs pétales et
-quelques-unes même avaient disparu sous l'eau. En les
-examinant avec plus d'attention, elle s'aperçut que peu à
-peu, toutes les autres fleurs se fermaient et l'une après
-l'autre s'enfonçaient dans le lac.</p>
-
-<p>Après avoir apaisé sa faim et donné à manger à son compagnon
-fidèle, Hélène s'endormit bientôt d'un profond sommeil.
-Elle savait que «Petit ami» garderait jalousement
-son repos et ne laisserait s'approcher d'elle ni un serpent,
-ni aucun autre animal.</p>
-
-<p>Le matin, elle se leva avec le soleil et la première chose
-qui frappa ses regards, ce furent les splendides fleurs de
-«Victoria regia» qui, émergeant de nouveau sur la surface
-du lac, l'une après l'autre, dépliaient leurs pétales.</p>
-
-<p>En même temps son attention fut attirée par plusieurs
-petits poissons, qui évoluaient tranquillement tout près du
-bord. Leur dos bleu foncé était rayé de bandes argentées
-et bleu clair qui s'irisaient au soleil. Ils pouvaient rivaliser
-par l'éclat de leurs couleurs avec les oiseaux et les
-insectes les plus brillants. Mais voici qu'un de ces poissons
-aperçut une petite mouche, qui s'était posée sur une
-plante suspendue au-dessus de l'eau: il s'approcha vivement
-d'elle et, soudain, à une distance d'une toise, lui lança
-quelques gouttes d'eau. Le coup avait été dirigé avec tant
-de justesse, que la mouche tomba immédiatement à l'eau,
-où elle fut avalée par le petit poisson. A cette man&oelig;uvre,
-Hélène reconnut que ces petits poissons appartenaient au
-genre des «jaillisseurs».</p>
-
-<p>Après avoir éteint le feu, elle s'achemina courageusement
-en avant avec son fidèle «Petit ami». Elle rencontrait,
-de-ci, de-là, des plantes et des arbres inconnus, mais elle
-ne s'arrêtait pas, voulant être de retour chez elle au moins
-vers le soir.</p>
-
-<p>Bientôt elle se trouva sur la lisière d'un bois devant une
-montagne haute et escarpée. La matinée était d'une sérénité
-délicieuse. Aucune brise ne soufflait. A grand'peine
-Hélène gravit le versant et, tout essoufflée, s'arrêta au
-sommet. Le ciel était parfaitement pur; seulement en bas,
-près du bord, flottait une sorte de brouillard à demi transparent.
-Une vue magnifique se déroulait sur tout le pays
-avoisinant et sur la mer. Là-bas, au milieu des forêts séculaires
-qui s'étendaient sur un grand espace, scintillaient
-par endroits de petits lacs et des ruisseaux qui, semblables
-à des fils d'argent, serpentaient parmi la verdure fraîche
-des clairières et des forêts.</p>
-
-<p>Tout à coup Hélène faillit crier de peur. Sur le ciel absolument
-limpide se dessinait une silhouette gigantesque de
-femme, auprès de laquelle se tenait un énorme animal.
-L'apparition mystérieuse planait dans l'air et, semblable à
-un fantôme, s'élevait au-dessus de la montagne. Hélène,
-terrifiée, fit un pas en arrière, mais à sa vive surprise, la
-géante effectua le même mouvement. Revenue de son étonnement
-et de sa frayeur, Hélène se mit à observer curieusement
-comment cette image colossale imitait tous ses
-gestes: qu'elle levât ou abaissât un bras, qu'elle étendît les
-deux, la géante exécutait les mêmes mouvements. Hélène
-se ressouvint de tout ce qu'elle avait lu ou entendu dire
-des mirages et des phénomènes semblables à celui qui se
-passait devant elle, et se rappela que son père lui avait fait
-le récit d'une apparition semblable, qu'il avait vue en Allemagne,
-sur la montagne du Brocken. En se remémorant
-les paroles de son père, elle s'aperçut alors qu'elle-même
-tournait le dos
-au soleil et que
-la silhouette
-colossale se
-trouvait au-dessus
-du léger
-brouillard
-qui flottait sur
-le rivage, et
-que, par suite,
-c'était sa propre
-ombre qui
-se réflétait si
-extraordinairement
-dans
-l'air à côté de
-celle de son
-chien. Bientôt
-le brouillard
-se dissipa et
-l'apparition
-s'évanouit.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu28.jpg" alt="" />
-<div class="legende">L'apparition mystérieuse planait dans l'air.</div>
-</div>
-<p>Une fois au
-bas de la montagne,
-Hélène s'arrêta à la lisière du bois et alluma de
-nouveau un feu pour griller des tranches de pain; mais
-à ce moment elle s'aperçut que «Petit ami» se tenait
-devant un arbre qui lui était inconnu et léchait avidement
-la liqueur blanchâtre qui en découlait. Voyant avec quelles
-délices son ami se régalait de cette liqueur, Hélène fit
-d'un autre côté une incision sur le tronc, d'où se mit immédiatement
-à dégoutter une liqueur épaisse, douce et
-parfumée, dont la saveur ne différait presque pas de celle
-du lait de vache. Hélène en remplit une coquille de noix
-de coco et but avec plaisir cette boisson agréable et rafraîchissante,
-quoique un peu visqueuse. Elle devina aussitôt
-que c'était l'arbre à lait, dont la sève nourrit des provinces
-entières. «Petit ami» trouva cette sève tellement à
-son goût qu'il en savoura plusieurs coquilles que lui avait
-remplies sa maîtresse.</p>
-
-<p>Durant son voyage, Hélène put se convaincre, autant
-que le lui permettait sa longue-vue, qu'il n'existait aucune
-autre terre à proximité de son île. L'île était inhabitée.</p>
-
-<p>En dehors du canton où elle s'était établie, on n'apercevait
-aucune trace de l'homme.</p>
-
-<p>Ce fut seulement vers le soir, lorsque le soleil était à
-son déclin, qu'Hélène atteignit sa vallée.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, Hélène! Petit perroquet a faim.</p>
-
-<p>C'était «Joli» qui la saluait ainsi de son cri familier; et
-un instant après son ami emplumé se perchait sur son
-épaule et, de joie, lui becquetait l'oreille et les cheveux.</p>
-
-<p>Devant l'enclos, les petites chèvres coururent à sa rencontre
-en bêlant tendrement.</p>
-
-<p>Cependant le soleil s'était couché. Ses derniers rayons
-s'éteignirent et l'obscurité s'épaissit rapidement autour de
-la vallée où régnait le calme et la paix.</p>
-
-<p>Hélène entra dans la caverne, l'éclaira avec sa lampe
-et, fatiguée, se laissa tomber sur un banc de gazon. Jamais
-encore elle n'avait si profondément senti son isolement. Il
-lui semblait même qu'elle avait désappris de parler et une
-angoisse l'envahit, un désir intense de se retrouver de
-nouveau dans la société des hommes et d'entendre une
-voix humaine.</p>
-
-<p>Depuis ce moment, l'idée de la patrie ne la quittait plus.
-Chaque jour, matin et soir, elle gravissait la montagne,
-et chaque fois s'en retournait plus triste.</p>
-
-<p>Voulant laisser après elle un souvenir dans l'île, et dans
-la vague espérance de pouvoir un jour, dans sa patrie,
-rappeler à sa mémoire tout ce qu'elle y avait enduré, elle
-avait résolu de suivre l'exemple du malheureux Français
-et d'écrire son journal.</p>
-
-<p>Elle employait les heures du matin aux occupations
-ordinaires de ménage et consacrait celles de l'après-midi
-aux promenades et à la lecture. Entre temps, elle écrivait
-dans son journal tout ce qui lui était arrivé depuis qu'elle
-avait quitté sa ville natale.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch31">CHAPITRE XXXI</h2>
-
-<p class="d">La voile désirée.&mdash;Les marins.&mdash;Les préparatifs de départ.&mdash;La séparation.&mdash;Encore
-sur l'Océan.&mdash;Au pays natal!</p>
-
-
-<p>Deux autres mois s'écoulèrent. Un soir, avant le coucher
-du soleil, Hélène, selon son habitude, monta à son observatoire
-et braqua sa lunette sur l'horizon lointain. Tout à
-coup elle tressaillit et faillit laisser tomber la longue-vue.</p>
-
-<p>&mdash;Oh!&hellip; une voile! s'écria-t-elle dans un élan d'allégresse.</p>
-
-<p>Au loin s'apercevait en effet un point blanc. Hélène
-sentit ses mains trembler et sa vue se troubler. Maîtrisant
-son émotion, elle regarda de nouveau dans sa lunette.
-Son c&oelig;ur palpitait à grands coups, et ses tempes battaient
-fièvreusement. Elle revit de nouveau le même point blanc
-qui paraissait immobile. Longtemps elle s'efforça de reconnaître
-dans ce point un navire. Il lui semblait même
-que ce point s'éloignait, s'évanouissait. Mais immédiatement
-après, elle le revoyait de nouveau.</p>
-
-<p>«Est-il possible que ce soit un navire? se demandait-elle?
-Non, je suis folle, je me trompe&hellip; Si pourtant?&hellip;»</p>
-
-<p>A cette idée son c&oelig;ur se mit à battre avec une telle violence,
-qu'elle porta involontairement la main à sa poitrine.</p>
-
-<p>Mais le soleil commençait à décliner sur l'horizon, et
-ses derniers rayons s'éteignirent dans le lointain. Hélène
-ne se décidait pas à revenir dans sa caverne.</p>
-
-<p>«Et si c'est un navire, et qu'il s'en aille dans une autre
-direction pendant la nuit?&hellip; pensa-t-elle, tandis qu'un frisson
-glacé parcourait son corps. Non, je vais tout de suite
-allumer un feu, et je leur ferai savoir ainsi que quelqu'un
-a ici besoin de leur secours»!</p>
-
-<p>Avec une hâte fébrile, elle ramassa des brindilles
-qu'elle alluma rapidement. La mer était depuis longtemps
-noyée dans les ténèbres, mais elle continuait toujours à
-entretenir le feu. Il flambait avec un tel éclat, qu'on
-devait l'apercevoir même à la distance où se trouvait le
-navire. Avec un espoir mêlé de crainte, Hélène écoutait
-si un coup de canon n'allait pas retentir, en signe que le
-feu avait été aperçu. Mais ce fut en vain. La mer, enveloppée
-d'obscurité, restait silencieuse et seul le bruit léger
-des vagues qui se brisaient contre le rivage, troublait le
-silence qui régnait autour d'elle. Elle resta longtemps sur
-la montagne dans cette attente douloureuse, puis accablée
-de fatigue, elle revint dans la caverne. Mais elle ne put
-fermer les yeux. Des idées plus alarmantes les unes que
-les autres se succédaient sans cesse dans son esprit: tantôt
-il lui semblait que le feu s'était éteint et que le navire,
-ne le voyant plus, s'éloignait pour jamais, tantôt elle
-croyait le voir se briser contre les écueils qui entouraient
-l'île.</p>
-
-<p>Ces idées bouleversaient tellement la jeune fille, qu'elle
-n'y tint plus et se précipita hors de la caverne. Il commençait
-à faire jour. Sans reprendre haleine, elle gravit
-la montagne et faillit s'évanouir de joie et de bonheur.
-Les premiers rayons du soleil éclairèrent un grand navire
-qui s'approchait de l'île toutes voiles dehors. Muette d'extase,
-elle contemplait cette apparition miraculeuse, les yeux
-remplis de larmes, de larmes d'allégresse&hellip;</p>
-
-<p>Cependant le navire s'arrêta à un mille de la côte et,
-quelques minutes plus tard, un canot s'en détacha qui
-se dirigea vers la grève.</p>
-
-<p>Hélène était tellement émue, qu'elle eut à peine la force
-de descendre
-sur le rivage
-pour aller à la
-rencontre du
-canot. Un vague
-sentiment
-de crainte à
-l'égard de ces
-inconnus se
-glissa dans
-son âme et elle
-dut recueillir toute son énergie pour ne pas s'enfuir dans
-sa caverne.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu29.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Un navire s'approchait de l'île.</div>
-</div>
-<p>Le premier qui sauta du canot fut un marin à forte carrure,
-frisant la cinquantaine, à la physionomie rude et
-sévère, évidemment le chef des matelots.</p>
-
-<p>&mdash;Qui êtes-vous? fit-il en s'adressant à Hélène en anglais?</p>
-
-<p>La jeune tille s'était à ce point déshabituée de la vue
-d'êtres humains, qu'elle perdit complètement la tête à cette
-simple question et ne put prononcer un seul mot.</p>
-
-<p>&mdash;Dites-moi, mademoiselle, comment vous trouvez-vous
-ici? Êtes-vous seule dans cette île? répéta doucement le
-rude marin, tandis que les matelots qui l'accompagnaient
-entouraient Hélène avec curiosité.</p>
-
-<p>Mais la vue d'un si grand nombre d'hommes intimidait
-la jeune fille, et elle put à peine murmurer en réponse quelques
-paroles inintelligibles.</p>
-
-<p>&mdash;Eh, maître! cria le capitaine à l'un des hommes qui
-l'accompagnaient. A l'&oelig;uvre! Donnez des ordres pour qu'on
-remplisse les tonnes d'eau.</p>
-
-<p>Sur un signe du maître d'équipage, tous les matelots se
-dirigèrent vers le canot, où se trouvaient plusieurs tonnes
-vides.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, mademoiselle, voulez-vous bien me dire
-maintenant si vous êtes seule dans cette île et comment
-vous y êtes venue?</p>
-
-<p>La voix douce du marin donna du courage à la jeune
-fille. En quelques mots, elle lui conta son histoire simple et
-douloureuse et finit par le prier timidement de l'emmener
-avec lui et de la rapatrier.</p>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu30.jpg" alt="" />
-<div class="legende">La voix douce du marin donna du courage à la jeune fille.</div>
-</div>
-<p>&mdash;Soyez tranquille, mon enfant, fit le capitaine en lui
-frappant doucement sur l'épaule. Je vous aiderai à revenir
-dans votre patrie. Par mon entremise, le sort vous délivre de
-cette captivité! La dernière tempête a entraîné notre navire
-loin de notre route directe et balayé du pont presque tous
-les tonneaux d'eau douce. En apercevant cette petite île
-qui ne se trouve même pas marquée sur la carte marine, j'ai
-dirigé de ce côté mon navire pour l'approvisionner d'eau,
-et le feu que vous avez allumé cette nuit m'a aidé à me
-guider. Et maintenant, ma chère fillette, faites vos préparatifs
-de départ. Je vois que mes matelots terminent leur
-besogne. Dans une heure, nous levons l'ancre.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que vous voudrez bien me permettre d'emmener
-avec moi «Petit ami», «Joli» et mes chèvres?
-demanda timidement Hélène.</p>
-
-<p>&mdash;Vous pouvez emmener «Petit ami» et «Joli», mais
-je vous conseille de laisser ici vos chèvres: elles ne supporteraient
-pas un aussi long voyage. Montrez-moi maintenant
-votre habitation.</p>
-
-<p>Le capitaine donna ordre à l'un de ses matelots de le
-suivre et se rendit avec la jeune fille dans sa caverne.</p>
-
-<p>«Joli» vola de loin à la rencontre de sa maîtresse, tandis
-que les chèvres l'attendaient devant la clôture en bêlant.</p>
-
-<p>Le vieux marin fut très étonné à la vue du ménage d'Hélène,
-si bien organisé et où régnait un ordre et une propreté
-exemplaires.</p>
-
-<p>&mdash;Comme il fait bon ici! quel pays bienheureux! s'écria-t-il
-en promenant ses regards sur la colline verdoyante,
-le lac cristallin et le bois luxuriant. Je porterai cette île sur
-la carte et je conseillerai aux émigrants de venir habiter
-ici. Chez eux ils souffrent du manque d'ouvrage et s'en
-vont par centaines en Amérique, où il devient aussi très
-difficile de gagner son pain quotidien, tandis que, avec
-de petites ressources et relativement très peu de travail,
-ils peuvent, dans un court espace de temps, transformer
-cette île en un grenier d'abondance, qui assurera à tout
-jamais leur existence&hellip; Mais il est temps de nous mettre en
-route. Je retourne sur le navire et vous, mademoiselle,
-donnez vos effets au matelot, il vous aidera à les porter
-jusqu'au canot. Ne tardez pas; tâchez de vous trouver dans
-une heure sur le rivage où vous attendra une embarcation.</p>
-
-<p>A ces mots, le capitaine s'éloigna.</p>
-
-<p>Hélène recueillit soigneusement son journal, emballa le
-peu d'effets qu'elle possédait et expédia le tout sur le rivage
-avec le matelot en lui disant qu'elle allait bientôt le
-rejoindre.</p>
-
-<p>Tristes furent ces préparatifs et profondément pénibles
-ses adieux à ces lieux chéris où tout lui rappelait si vivement
-son père. Après avoir embrassé à plusieurs reprises ses
-chèvres, elle ouvrit la clôture et leur rendit la liberté. Mais
-les animaux aimants ne voulaient pas la quitter et la suivaient
-partout. Pour la dernière fois, elle visita, en compagnie
-de ses favorites, ces sites si familiers et gravit la
-haute montagne de l'autre côté de laquelle, semblables à
-des sentinelles silencieuses, se dressaient les sombres
-cyprès, qui abritaient sous leur ombrage les cendres vénérées
-de son père. Les yeux inondés de larmes, elle tomba
-à genoux et, disant un dernier adieu à cet endroit sacré,
-elle descendit, le c&oelig;ur gros, sur la grève où l'attendait le
-canot.</p>
-
-<p>Après avoir, pour la dernière fois, caressé ses chèvres,
-elle s'embarqua dans le canot, où elle fut aussitôt suivie
-par «Petit ami». «Joli» était perché sur son bras. Le
-canot démarra et se dirigea rapidement vers le navire.
-Hélène regardait avec tristesse ses chèvres qui saluaient
-son départ de bêlements plaintifs.</p>
-
-<p>Elle fut accueillie sur le navire par le capitaine et sa
-femme, une personne d'un certain âge dont la physionomie
-respirait la bonté.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, voilà la jeune fille dont je viens de te parler!
-fit-il d'un ton badin, en présentant Hélène à sa femme.</p>
-
-<p>La bonne dame lui sourit affectueusement et l'emmena
-dans sa cabine.</p>
-
-<p>Là, tout en lui cherchant un costume plus convenable
-et des chaussures neuves, afin de remplacer ses vêtements
-usés et ses sandales incommodes, elle la pria de lui
-conter en détail sa vie dans cette île déserte. Avec un
-intérêt profond, elle écouta le récit douloureux de la jeune
-fille, dont les yeux, au souvenir de son père, se mouillèrent
-plus d'une fois.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle eut terminé son récit, la femme du capitaine
-l'embrassa avec effusion et s'efforça de calmer sa douleur
-en lui prodiguant des paroles de réconfort et d'encouragement.
-Cette sollicitude maternelle et cette chaude consolation
-touchèrent profondément Hélène. Dans un élan de
-reconnaissance, elle embrassa sa mère adoptive et se serra
-avec confiance contre son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Et maintenant, mon enfant, dit l'excellente dame,
-j'ai à m'occuper de mon ménage. Vous pouvez vous promener,
-en attendant, sur le pont ou bien vous occuper à
-quelque chose ici. Voilà la chambre qui vous est destinée,
-ajouta-t-elle, en indiquant une porte entr'ouverte qui menait
-dans une petite cabine gentille et proprette.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Cependant le navire avait levé l'ancre et, toutes voiles
-dehors, s'éloignait de l'île. Lorsque Hélène monta sur le
-pont, elle n'aperçut, dans le lointain, qu'une mince bande
-de terre qui bientôt disparut à son tour hors de vue.</p>
-
-<p>Elle se retrouvait de nouveau sur cet océan immense et
-perfide qui avait failli la séparer à tout jamais de sa patrie
-et de sa mère bien-aimée, et qui maintenant la séparait pour
-toujours du coin de terre où son père dormait son dernier
-sommeil.</p>
-
-<p>Elle se transportait par la pensée dans son pays natal
-où, à l'extrémité de la ville, au milieu d'un jardin fleuri,
-s'élevait une petite maison proprette, sous le toit de laquelle
-elle avait passé les années insouciantes de son enfance.
-Puis elle se remémorait les belles années d'école, les devoirs
-préparés en compagnie d'amies aimantes, les jeux si gais
-à l'air froid et piquant, les courses en traîneaux, le patinage,
-etc. Puis, elle se rappelait la maladie de son père,
-leur départ, et des larmes roulaient sur ses joues.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien, pourquoi cette rêverie, mademoiselle? lui dit
-le capitaine en interrompant le cours de ses sombres pensées.
-Si le temps continue à nous être aussi favorable, et que
-nous n'ayons pas à combattre contre les vents contraires,
-dans cinq semaines nous serons chez nous.</p>
-
-<p>Quelques jours plus tard, un matin, se dessinèrent au loin
-les contours familiers du cap de Bonne-Espérance.</p>
-
-<p>Pendant la route, Hélène passait presque tout le temps
-sur le pont, sa lunette à la main. Ses amis, «Petit ami» et
-«Joli», devinrent bientôt les favoris de tout l'équipage; le
-dernier surtout amusait tout le monde avec son bavardage.</p>
-
-<p>Grâce au vent favorable, le navire atteignit les rivages
-de l'Angleterre en quatre semaines.</p>
-
-<p>Là, le capitaine trouva le jour même un navire qui devait
-se rendre le lendemain dans la ville natale d'Hélène, et dont
-le capitaine consentit volontiers à emmener la jeune fille.</p>
-
-<p>Avec un sentiment de reconnaissance profonde, Hélène
-prit congé du capitaine et de sa femme, qui lui promirent
-de revenir la voir dès que l'occasion s'en présenterait.</p>
-
-<p>Il est impossible de décrire la joie de la pauvre mère
-qui, d'une façon aussi inattendue, revoyait sa fille, qu'elle
-pleurait depuis si longtemps. Mais les premiers élans de
-joie à peine passés, les larmes montèrent aux yeux de la
-pauvre femme, au souvenir de son cher compagnon perdu,
-dont la tombe était si loin, au milieu des eaux immenses
-de l'océan orageux&hellip; La malheureuse femme, qui avait tant
-souffert, se résigna sans murmurer à son sort, et concentra
-tout son amour sur le seul être aimé qui lui restât, sur sa
-fille chérie.</p>
-
-<p>La mère fut très surprise du changement qui s'était
-opéré chez Hélène. Enfant insouciante au départ, elle
-revenait jeune fille forte et courageuse. Privée pendant un
-long temps de la société des hommes, elle se mit à les aimer
-maintenant d'un amour réfléchi, et résolut de consacrer
-sa vie au service et au bonheur de son prochain. Se
-rappelant ses propres faiblesses et ses erreurs, elle considérait
-avec indulgence les défauts d'autrui et était prête à
-secourir chacun en parole et en acte. Les privations qu'elle
-avait endurées et les dangers qu'elle avait courus avaient
-développé son énergie, lui avaient appris à trouver une
-issue à n'importe quelle situation difficile, en l'habituant
-en même temps au travail et à l'esprit d'initiative, tandis
-que son bon c&oelig;ur et son désir sincère de servir son
-prochain la faisaient bientôt aimer et respecter dans toute
-la ville, où elle fut connue depuis lors sous le nom de
-«Robinsonnette».</p>
-
-
-<p class="c small gap">FIN.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td> &nbsp;</td> <td class="small">Pages.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> I<sup>er</sup>.&mdash;Un vieux loup de mer.&mdash;Le départ pour un pays lointain.&mdash;La
-pêche aux huîtres.&mdash;En plein océan.&mdash;Le bleu-saphir.&mdash;Le
-Gulf-Stream.</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> II.&mdash;Les maquereaux gigantesques.&mdash;Les pêcheurs-bourreaux.&mdash;Les
-pétrels.&mdash;La tempête.&mdash;Le corsaire.&mdash;Un incendie
-en mer.&mdash;Sauvés!&mdash;Destruction du <i>Neptune</i>.</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">9</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> III.&mdash;Après le danger.&mdash;Cendres, soufre et ténèbres.&mdash;Les
-feux Saint-Elme.&mdash;Les dauphins.&mdash;La mer des Sargasses.&mdash;La
-constellation du Centaure.&mdash;Un océan en feu.</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">19</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> IV.&mdash;«Un homme à la mer!»&mdash;Une chasse au requin.&mdash;Les
-protégés d'un brigand des mers.&mdash;Les aéronautes.&mdash;Une
-pluie d'insectes.&mdash;La vitesse du vent.&mdash;Le cap de Bonne-Espérance.&mdash;L'attaque
-d'un monstre marin.</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">29</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> V.&mdash;L'île enchantée.&mdash;Un nuage sinistre.&mdash;Le typhon.&mdash;L'équipage
-abandonne le navire.&mdash;L'amour filial en face de la
-mort.&mdash;Noyés!</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">41</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> VI.&mdash;Le naufrage.&mdash;La vague fatale.&mdash;Échappés au péril!&mdash;Le
-reflux.&mdash;Sur un navire brisé.&mdash;La première nuit sur un
-rivage inconnu.</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">51</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> VII.&mdash;Un sommeil agité.&mdash;L'effroi.&mdash;Un pays luxuriant.&mdash;Les
-trésors d'un navire naufragé.</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">67</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> VIII.&mdash;Une nuit terrible.&mdash;L'ouragan.&mdash;Une trombe dévastatrice.&mdash;Appréhensions.</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">75</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> IX.&mdash;Une trouvaille précieuse.&mdash;La première étape.&mdash;Sur
-une île inhabitée.&mdash;Le figuier de Bengale.&mdash;Sur la cime d'une
-montagne.&mdash;Une vallée attrayante.</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">83</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> X.&mdash;Les colibris.&mdash;Un berceau étrange.&mdash;Les cygnes à col
-noir.&mdash;Les frayeurs d'une petite exploratrice.&mdash;Les chiffres énigmatiques.&mdash;Une
-grotte mystérieuse.</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">91</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XI.&mdash;Installation dans la vallée.&mdash;Une soirée tropicale.&mdash;Une
-lettre étrange.&mdash;Pensées inquiètes.</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">101</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XII.&mdash;Examen de la caverne.&mdash;Une trouvaille agréable.&mdash;Fatigue
-inaccoutumée.&mdash;Traces effacées.</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">107</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XIII.&mdash;Un livre vermoulu.&mdash;La demeure de l'inconnu.&mdash;Découverte
-d'un journal.&mdash;Un ennemi emplumé.</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">115</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XIV.&mdash;Journal de l'ancien habitant de l'île.</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">123</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XV.&mdash;Les tortues.&mdash;La forêt de bambous.&mdash;Le pavillon.&mdash;Le
-lotus.&mdash;L'échelle.</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">135</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XVI.&mdash;Vue du haut d'un palmier.&mdash;La cave.&mdash;Le brancard.&mdash;Coucher
-de soleil.&mdash;Les étoiles filantes.</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">143</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XVII.&mdash;La forêt vierge.&mdash;Les mangeurs d'oiseaux.&mdash;Les
-chèvres.</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">149</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XVIII.&mdash;La vie dans l'île.&mdash;Un monument énigmatique.&mdash;La
-saison pluvieuse.&mdash;L'orage.&mdash;La maladie.</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">155</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XIX.&mdash;Réveil.&mdash;Un nouveau printemps.</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">165</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XX.&mdash;Le rétablissement.&mdash;La seconde lettre.&mdash;Un danger
-inattendu.&mdash;Le mirage du bonheur.</td>
-<td class="num"><a href="#ch20">171</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXI.&mdash;Espoir déçu.&mdash;Un triste pressentiment.&mdash;La mort
-du père.</td>
-<td class="num"><a href="#ch21">177</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXII.&mdash;Le désespoir.&mdash;Un coup de canon.&mdash;Un feu sur
-la montagne.&mdash;Frayeur.&mdash;Le terre-neuve.&mdash;Pain et sel.&mdash;Fausse
-alerte.</td>
-<td class="num"><a href="#ch22">183</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXIII.&mdash;Les chèvres.&mdash;Un petit prisonnier.&mdash;Fuite du
-chevreau.</td>
-<td class="num"><a href="#ch23">195</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXIV.&mdash;Pauvre chevreau!&mdash;Le traîneau.&mdash;Un terre-neuve
-attelé.&mdash;L'enclos.&mdash;Les nouveaux prisonniers.</td>
-<td class="num"><a href="#ch24">201</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXV.&mdash;Un concert dans les airs.&mdash;Combat entre singes et
-fillette.&mdash;Les fournisseurs quadrumanes.&mdash;«L'arbre à pain».</td>
-<td class="num"><a href="#ch25">209</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXVI.&mdash;Exploration de l'île.&mdash;Les mimosas.&mdash;«L'arbre
-des voyageurs».&mdash;Les scarabées luisants.&mdash;Une nuit en pleine
-forêt vierge.&mdash;Le terre-neuve conducteur.</td>
-<td class="num"><a href="#ch26">215</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXVII.&mdash;La cueillette.&mdash;Une lampe vivante.&mdash;Le serpent
-et le perroquet.&mdash;Un prisonnier emplumé.</td>
-<td class="num"><a href="#ch27">223</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXVIII.&mdash;Cloîtrée!&mdash;Un élève qui fait des progrès.</td>
-<td class="num"><a href="#ch28">229</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXIX.&mdash;Le printemps.&mdash;Peur mal fondée.&mdash;La caverne
-du vieux bouc.&mdash;Une grotte enchantée.&mdash;Le coton.</td>
-<td class="num"><a href="#ch29">235</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXX.&mdash;Une araignée extraordinaire.&mdash;Les écrevisses géantes.&mdash;Victoria
-regia.&mdash;Les jaillisseurs.&mdash;L'apparition du Brocken.&mdash;Le
-journal d'une fillette.</td>
-<td class="num"><a href="#ch30">243</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Chapitre</span> XXXI.&mdash;La voile désirée.&mdash;Les marins.&mdash;Les préparatifs
-de départ.&mdash;La séparation.&mdash;Encore sur l'océan.&mdash;Au pays natal!</td>
-<td class="num"><a href="#ch31">253</a></td></tr>
-</table>
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of La nouvelle Robinsonnette, by
-Edward Andreyevich Granström
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA NOUVELLE ROBINSONNETTE ***
-
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