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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) - Félicia ou mes fredaines - -Author: André-Robert Andréa de Nerciat - -Editor: Guillaume Apollinaire - -Release Date: September 28, 2020 [EBook #63329] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 *** - - - - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries) - - - - - - - - - - LES MAITRES DE L'AMOUR - - L'OEUVRE - du Chevalier - Andrea de Nerciat - - Deuxième Partie - FÉLICIA OU MES FREDAINES - - _texte intégral d'après l'exemplaire de l'édition de Londres (Liège), - 1778, conservé à la Bibliothèque de Cassel_ - - INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE - PAR - GUILLAUME APOLLINAIRE - - Ouvrage orné d'une Gravure hors texte - - PARIS - BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX - 4, RUE DE FURSTENBERG, 4 - - MCMXXI - - - - - ===Il a été tiré de cet ouvrage=== - 10 exemplaires sur Japon Impérial - =============1 à 10=============== - 25 exemplaires sur papier d'Arches - ===========(11 à 35)============== - - - Droits de reproduction réservés - pour tous pays, y compris la - Suède, la Norvège et le Danemark. - - - - -[Illustration: FRONTISPICE DE «FÉLICIA» _(Édition Cazin)_] - - - - -INTRODUCTION - - -Mon Introduction au premier tome de l'_OEuvre du chevalier Andrea de -Nerciat_[1] contenait la première biographie un peu étendue du charmant -écrivain dijonnais, en même temps qu'une bibliographie raisonnée de ses -ouvrages. Depuis la publication de ce livre, quelques documents sont -venus ajouter des faits nouveaux propres à éclairer l'existence d'un -écrivain si peu connu; d'autres ont modifié mon opinion touchant -certains détails d'une vie très mouvementée. Je les consigne tous ici, -souhaitant qu'on me sache gré d'étudier cette figure sémillante, frivole -et un peu équivoque, ce personnage singulier et délicieux qui semble -danser un pas oublié, à travers les dernières années du dix-huitième -siècle, à travers toute l'Europe, à travers Paris même, au moment de la -Révolution et jusqu'au seuil du XIXe siècle qu'il ne devait pas -connaître, ayant été lui-même le représentant le plus caractéristique de -ces Français internationaux dont la grâce civilisa les deux Mondes sous -les règnes du Bien-Aimé et de Louis XVI. - - [1] L'_OEuvre du chevalier Andrea de Nerciat_ contenant une oeuvre - entière, des documents nouveaux et des pièces inédites concernant la - vie d'Andrea de Nerciat. Paris, Bibliothèque des Curieux, MCMX, 1 - vol. in-8º, 7 50. - - * - - * * - -La Note placée à la page 15 de ma première Introduction et relative à -l'arrivée du chevalier André-Robert Andrea de Nerciat à Cassel, en 1780, -était ainsi conçue: - -«Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme mourut -probablement en couches, en 1782. Quoi qu'il en soit, le chevalier se -remaria en 1788.» - -Il y a un mystère que je n'ai pu pénétrer touchant le mariage de -Nerciat. Peut-être s'est-il marié deux fois, il est plus probable qu'il -avait enlevé sa femme. Étant sa maîtresse, elle lui donna un fils à -Cassel en 1782; peut-être encore était-il en Allemagne avec une -maîtresse qu'il y laissa. En tout cas, il se maria l'année suivante, -1783, à Paris, en l'église Saint-Eustache, et, pensé-je, avec celle qui -avait été sa compagne en Allemagne. - - * - - * * - -Page 29, je citais un document manuscrit conservé à la _Landes -Bibliothek_ de Cassel et qui relate la naissance et le baptême d'un fils -du chevalier Andrea de Nerciat: Auguste, qui entra dans la carrière -diplomatique. Je mentionnais quelques notes ajoutées par lui à un -travail inséré dans le _Recueil de voyages et de mémoires publié par la -Société de Géographie_. Il y a aussi du même Auguste Andrea de Nerciat -une brochure intitulée: _Examen critique du voyage de M. le Colonel -Gaspard Drouville Dans les années 1812 et 1813; Par M. Le baron de -NERCIAT_. Le texte commence sous cet Intitulé. La brochure a seize -pages, et, à la fin on trouve: _Aug. Andrea, baron de Nerciat, Chevalier -Baron de l'Ordre du Soleil de Perse, de deuxième classe, ancien -Interprète de l'Ambassadeur Perse attaché au Ministère des Affaires -étrangères, membre de la Société de Géographie et membre de la Société -Asiatique_; puis on lit l'indication suivante: _De l'Imprimerie -d'Everat, rue du Cadran, nº 16_. - - * - - * * - -L'auteur de _Félicia_ émigra, ce semble, dès le début de la Révolution. -Il alla prendre du service en Prusse. C'est ainsi qu'en 1792 nous -trouvons Nerciat colonel dans l'armée prussienne, et le duc de Brunswick -le chargea d'une mission importante à Paris. Les historiens n'ont pas eu -connaissance de cet épisode intimement lié à celui de la mort de Louis -XVI; on en trouvera la trace dans une lettre du fils de Nerciat adressée -à Beuchot qui avait rédigé une notice sur Nerciat pour la Biographie -Michaud. Il faut ajouter toutefois que Beuchot n'a pas fait usage des -renseignements contenus dans cette lettre qui se trouve actuellement à -la Bib. Nat. mss. _Nouv. acq. frses_, 5203. En voici le texte[2]: - - [2] Cette lettre me fait penser qu'en 1782 Andrea de Nerciat arriva - sans doute à Cassel avec Mlle Condamin de Chaussau, la même jeune - femme qu'il épousa l'année suivante à Paris. Cet épisode romanesque - ne déparerait point la vie de Chevalier, et son fils, né à Cassel, - parlant dans la lettre qui suit de la veuve de l'Auteur de - _Félicia_, dit: _ma mère_. - - Paris, ce 6 décembre 1821. - - MONSIEUR, - - J'ai rendu compte à ma mère de la note biographique que vous avez eu - la bonté de me communiquer hier. Une circonstance assez importante de - la vie de mon père, paraît ne pas avoir été portée à votre - connaissance. En 1792, le Duc de Brunswick, Généralissime des Armées - Prussiennes contre la France, reçut l'ordre de sa cour d'envoyer un - Officier à Paris pour tâcher d'obtenir des garanties sur la vie de - l'infortuné Louis XVI que les Anarchistes avaient incarcéré. Ce fut le - Baron de Nerciat, alors Colonel, qui accepta cette honorable et déjà - périlleuse mission. Il ne put arriver qu'auprès du Ministre Lebrun, - qui, au bout de très peu de tems, lui donna des sauf-conduits pour - retourner auprès de Son Altesse Royale, avec des promesses qui - devaient avoir si peu d'effet. Si pour compenser quelques écarts - d'imagination aux yeux des bons esprits, vous jugiez à propos de - consigner dans la notice qui concerne mon père, cet acte de généreux - dévouement; et d'ajouter--que malgré des écrits trop libres, il n'en - fut pas moins le meilleur des époux et des pères, le plus solide ami, - l'un des esprits les plus sémillans, et l'un des hommes les plus - aimables de son tems; et qu'il fut en outre de plusieurs sociétés - savantes de l'Europe, de l'Allemagne particulièrement, où plusieurs - Princes protecteurs des Lettres l'honoraient de leur amitié; tout en - n'ayant été que juste et véridique, vous vous serez acquis, Monsieur, - les droits les plus sacrés à la reconnaissance de sa famille. Moins - rempli d'estime pour vous, Monsieur, je ne vous aurais peut-être pas - soumis ces observations.--Veuillez les considérer comme une humble - prière que vous pouvez exaucer, l'article n'étant pas encore imprimé. - Les productions qui nous affligent furent d'ailleurs les essais de sa - jeunesse.--C'est avec un profond respect que j'ai l'honneur d'être - Votre très humble et très obéissant serviteur. - - Augte ANDRÉA DE NERCIAT. - -On notera l'orthographe du nom de famille _Andréa_, qui s'écrit -indifféremment avec ou sans accent aigu sur l'_e_. Notons encore qu'à -cette époque la veuve d'Andrea de Nerciat était veuve en secondes noces -de M. de Guiraudet, Préfet de la Côte-d'Or. - - * - - * * - -On sait que Poulet-Malassis annonça plusieurs fois la publication de la -correspondance de Nerciat avec divers gens de lettres comme -Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Grimod de la Reynière, Pelleport, -etc... Ces lettres appartenaient à M. Bégis, le bibliophile célèbre pour -ses démêlés avec la Bibliothèque Nationale, et on ne sait ce qu'elles -sont devenues. La notice suivante, due à Paul Lacroix (le bibliophile -Jacob) et publiée dans le _Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire_ -du libraire Techener, 16e série (1863), page 310, concerne un petit -roman dont je n'ai pu retrouver aucun exemplaire. - -L'auteur semble être au courant des relations entre le marquis de Sade -et Andrea de Nerciat. D'ailleurs voici cette Notice qui est curieuse: - - JAVOTTE, OU LA JOLIE VIELLEUSE PARVENUE, MANUSCRIT TROUVÉ AU BOIS DE - BOULOGNE, CHEZ LAGRANGE, RUE GEOFFROIS-LASNIER, Nº 6250, AN VIII; - IN-12 DE 140 PP., FIG. GRAVÉE PAR BONIVET, D'APRÈS CHAILLOU, DEMI V. - F., NON ROGNÉ. (ÉLÉG. REL. DE HARDY.) - - Voici encore un de ces petits romans érotiques du Directoire, que les - bibliographes n'ont pas sauvé du naufrage de tant de livres - aujourd'hui disparus. Celui-ci n'est pas même mentionné dans les - Bibliographies romancières de Marc et de Pigoreau. On peut donc - annoncer, avant tout et à coup sûr, qu'il est fort rare, nous l'avons - lu avec plaisir et nous lui délivrons volontiers une lettre de marque, - pour qu'il fasse son chemin à travers l'océan des livres et qu'il - s'empare, en vrai pirate, des sympathies de l'amateur qui veut être - amusé et égayé, sans faire mine de se scandaliser. Nous ignorons quel - est l'auteur de ces histoires gaillardes plutôt que galantes. Ce - devait être un comédien, car il parle _ex professo_ de la condition - des troupes en province. Le titre de l'ouvrage se rapporte seulement à - la première anecdote que raconte une belle aventurière nommée - Donamour, laquelle habitait, avec son amant le chevalier de S***, un - délicieux château situé sur les bords de la Seine. Ce chevalier de - S*** ne serait-il pas le fameux marquis de Sade? On pourrait le croire - en voyant paraître le comte de N*** (Nerciat), envoyé de Naples, parmi - les héros de l'aventure. Ce comte, auteur de tant de mauvais livres, - admire un tableau du célèbre B*** (Boucher), représentant Léda et le - cygne, et il déclare «qu'on ne pouvait regarder sans jalousie le divin - cygne qui la possédait.--Les louanges que vous donnez au pinceau, - reprit le peintre, ne sont dues qu'au modèle: ce tableau est d'après - une jeune fille qui vient ici tous les jours pour un écu». Cette jeune - fille était une petite Savoyarde, qui se fit connaître à Paris en - jouant de la vielle et en montrant sa marmotte, avant de faire - fortune. Une chanson courut alors, qui se chantait avec accompagnement - de guitare et dont le refrain était: - - Donnez quelque chose à Javotte - Pour sa marmotte en vie! - - Il y a des scènes très plaisantes dans ce roman; une d'elles est - reproduite avec beaucoup d'esprit dans le dessin de Chaillou, qui - avait dans ce temps-là le monopole des vignettes pour l'ornement des - _nouveautés_ qu'on vendait aux étalages des galeries du Palais-Royal, - entre _Justine_ et _Le Portier des Chartreux_. - - P. L. - - * - - * * - -J'ai trouvé des renseignements touchant le lieu où fut imprimée la bonne -édition de _Félicia_ (Londres, 1778), dont Nerciat donna un exemplaire à -la bibliothèque de Cassel et dont il dit dans l'_Extrait_ qui ouvre le -roman de _Monrose_: - -«La moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux -parties et divisées en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse -d'Allemagne. - -«On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage.» - -Allemagne signifie ici Liège, qui était alors dans les Pays-Bas -autrichiens, où Nerciat avait été fort bien accueilli par le prince de -Ligne, et l'ouvrage fut imprimé très probablement aux dépens de -l'imprimeur-libraire F.-J. Desoer, C'est sans doute dans la même -officine liégeoise que furent imprimés les _Contes Nouveaux_ (1777), la -1re édition (1792) de _Monrose_, la 1re édition (1798) des _Aphrodites_ -et des _Contes saugrenus_... (1799). - - * - - * * - -A propos de ce dernier ouvrage, j'ai réformé les erreurs où j'étais à -son endroit. Je n'ai pas vu l'édition originale de cet ouvrage. Elle est -ornée de six eaux-fortes et elle est fort rare. Je donne plus loin la -description de la réimpression que j'ai lue et, aucun doute, le style -est de Nerciat. L'éditeur Dur..ge qui fit faire la réimpression -possédait un exemplaire de l'édition originale qu'il vendit après la -réimpression. Il ne faut pas confondre ces contes de Nerciat avec un -ouvrage paru antérieurement: _Contes saugrenus_. _Bussora. M. D. C. C. -LXXXIX_. Il y en aurait deux éditions (1787 et 1789). J'en ai vu un -exemplaire de l'édition 1789 et une réimpression du XIXe siècle. Ce -livre n'a rien à voir avec l'ouvrage de Nerciat, qui, au demeurant, -parut plus de dix années après. Ces contes, au nombre de neuf, ont été -attribués à Sylvain Maréchal, auquel le chevalier de Nerciat aurait pris -un titre. Au demeurant, il n'y a peut-être là qu'une coïncidence. -Nerciat pouvait ignorer qu'il y eût des _Contes saugrenus_ antérieurs -aux siens. Les _Contes saugrenus_ de Nerciat ont été réimprimés sous -l'intitulé suivant: - -_Andréa de Nerciat, Contes polissons (Contes saugrenus). Ouvrage orné de -6 jolies illustrations (Paris 1891), réimpression conforme comme texte -et gravures à l'édition originale de 1799._ - -Gr. in-4º carré tiré à 300 exemplaires, 88 pages et 6 illustrations hors -texte, en couleurs, d'après celles de l'édition originale, couverture -rouge imprimée. - - * - - * * - -J'ai encore trouvé des renseignements concernant _L'Urne de Zoroastre ou -la Clef de la science des mages_, ouvrage inconnu des bibliophiles. -D'après les souvenirs de la veuve de Nerciat en 1821, ce livre, qui est -un petit traité de l'art cabalistique, a été imprimé à Neuwied, en 1791. -Un exemplaire, envoyé par l'auteur à sa famille, fut confié par M. -Ducaurroy, ami de la famille, à une personne dont la trace se perdit -vers 1813, 1814 ou 1815. - - * - - * * - -Les vers placés en tête de _Félicia_ sont reproduits de façon erronée -dans la plupart des éditions. On les donne plus loin (comme le texte -entier de _Félicia_) d'après l'édition de 1778, la seule approuvée par -l'auteur. J'ajoute qu'après la publication de _Félicia_, plusieurs geais -essayèrent de se parer des plumes du paon, et Nerciat s'en plaint -vivement par une Note à l'_Avertissement de l'éditeur_ qui se trouve -dans l'édition de 1792, bonne édition, imprimée à Liège, chez Desoer, -comme celle de 1778. Voici cette note: - - L'auteur: «non pas le Chevalier de Bé...ille, qui n'a pas plus fait - _Monrose_ que _Félicia_, dont il a trouvé bon de se vanter, mais le - baron de N..., qui ne s'attribue les écrits de personne, ne signe - aucun Roman, attendu que le Public n'a que faire du nom des Auteurs - quand leurs productions ne sont pas essentiellement utiles.» - - G. A. - - - - -Essai touchant les diverses éditions de «Félicia». - - -_Félicia ou mes Fredaines, avec l'épigraphe: La faute en est aux Dieux -qui me firent si folle. Londres, 1775._ - -4 vol. in-18; 12 gravures libres par Borel (non signées)[3]. D'après ce -qu'en dit Nerciat dans _Monrose_, cette édition aurait paru en Belgique. - - [3] _Félicia_ a été traduit en anglais et publié dans le tome II de - _The Exquisite_. A collection of tales, histories and fancy essays, - London, M. Smith.--S. d. (1842-1844), 3 vol. gr. in-4º, 45 numéros - avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait - d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez - libres. La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du - français. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., 1776._ - -4 vol. in-18; 12 gravures. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Londres, MDCCLXXVL._ - -4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1778._ - -4 vol. in-18, 12 grav. Cette édition est celle que Nerciat donna à la -Bibliothèque de Cassel, où il était sous-bibliothécaire. Et dans -l'_Extrait_ placé en tête de _Monrose_, l'auteur dit à propos de -_Félicia_ que «la moins mauvaise édition est celle en deux volumes, -chacun de deux parties, et divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 -d'une presse d'Allemagne. On la reconnaît au titre gravé et placé dans -un ovale de feuillage». A Liège, qui était alors dans les Pays-Bas -autrichiens, et aux dépens du libraire Desoer. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1782._ - -4 vol. in-18; 24 fig. par Borel, d'après Eisen (non signées). Onze fig. -sont libres. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV._ - -Sans lieu d'impression, Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par -Borel, d'après Eisen (non signées), onze sont libres. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV._ - -4 vol. petit in-18 avec les figures d'après Eisen. Les figures sont -retournées, sauf le frontispice, et la huitième (avec le clair de lune) -est couverte. - - -_Félicia ou mes Fredaines, ornée de figures en taille-douce, etc., à -Londres.--(S. d.)_ - -4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette sur le titre (panier -fleuri) (figures libres). - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1780._ - -2 vol. pet. in-8º. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam._ - -4 parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8º, 2 ff. liminaires, -216 pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, MDCCLXXXV._ - -2 tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices. - -Les vers - - Voici mon très cher ouvrage, - Etc., - -se lisent au verso du titre du tome deuxième. Contrefaçons des éditions -Cazin. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1786._ - -2 tomes pet. in-8º. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1792._ - -2 tomes pet. in-8º. - - -_Félicia ou mes Fredaines. La faute en est aux Dieux qui me firent si -folle. Tome premier. [Second. Troisième. Quatrième.] 1792._ - -In-8º VII, 112, 136, 151, 147 pp. Sur le tome premier, comme marque: un -médaillon avec une tête dorée; sur les titres des autres tomes, une urne -avec une guirlande de fleurs. Cette édition (s. l.), qui est bonne, a -été faite d'après celle de 78 et sort de la même imprimerie de Liège. Au -tome premier, _Avertissement de l'Éditeur_ et une note nouvelle dont il -a été parlé dans notre introduction. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1793._ - -2 tomes petit in-8º. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam aux dépens de la Société -Typographique, 1794._ - -4 parties en 2 vol. in-18. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam, 1795._ - -2 tomes pet. in-8º. - - -_Félicia ou mes Fredaines, avec figures. Paris, chez les marchands de -nouveautés, 1795._ - -4 vol. pet. in-12, avec les fig. d'après Eisen. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, an III, 1795._ - -4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris 1797._ - -4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, 1798._ - -4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1812._ - -(Bruxelles), 4 vol. in-18, avec 24 fig. d'après Eisen. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1834._ - -(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 199, 198 et 179 pp. - - -_Félicia ou mes Fredaines, par Andrea de Nerciat, Londres, 1869._ - -(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard (qui imprimait), 4 tomes en 2 -vol. in-12, avec 24 fig. d'après Eisen. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc. (s. l.) 1869._ - -(Bruxelles), Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après -celles d'Eisen. - - -_Félicia ou mes Fredaines, etc._ - -(Bruxelles, Kistemakers, 1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte. - - - - -PRÉFACE DE L'AUTEUR - - - Voici, mon très cher ouvrage, - Tout ce qui t'arrivera: - Tu ne vaux rien, c'est dommage; - N'importe, on t'achètera. - Plus d'une femme t'aura, - Jusqu'au bout avec courage. - Lira: - La plus catin (c'est l'usage), - Au feu te condamnera; - Mais la plus sage... - Rira. - - - - -PREMIÈRE PARTIE - - -CHAPITRE PREMIER - -Échantillon de la pièce. - -Quoi! c'est tout de bon, me disait, il y a quelque temps, un de mes -anciens favoris, vous écrivez vos aventures et vous vous proposez de les -publier!--Hélas, oui, mon cher: cela m'a pris tout d'un coup comme bien -d'autres vertiges, et vous savez que je ne m'amuse guère à me -contrarier. Il faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me -font plaisir.--Vous en avez donc beaucoup à composer votre -roman?--Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies en parade, avec -la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un -jour de revue; ou, si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse -les espèces d'un remboursement dont il vient de donner quittance.--C'est -beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en écrivant?--De -m'amuser.--Et de scandaliser l'univers!--Les gens trop susceptibles -n'auront qu'à ne pas me lire.--Ils y seront forcés, car votre petite -vie...--Courage, monsieur, dites-moi des injures... Mais vous avez beau -me blâmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise -humeur...--Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?--Un petit présent; -c'est à vous que je dédierai mon livre, à vous; bien entendu qu'il y -aura au frontispice, en toutes lettres, votre nom et vos qualités.--Le -tout serait noir... Mais je me rétracte, belle Félicia. Oui, j'avais -tort. Il est bien maladroit à moi de n'avoir pas senti d'abord toute -l'utilité d'un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.--A la bonne -heure, présentement je suis contente de vous.--Et puis-je me flatter que -voudrez bien le dédier à quelque autre?... - -Sa frayeur était amusante: il me vint une idée qui me fit rire de bon -coeur. Le rire est contagieux pour tout le monde; les larmes le sont -pour les femmes en particulier; mon marquis (c'en était un) rit donc -avec moi sans savoir encore à quoi je devais mes joyeuses convulsions; -il fallut ensuite le lui apprendre.--Je pensais, lui dis-je, que si -j'étais dans le cas d'user de ressources, pour ne pas manquer de... vous -m'entendez? il y aurait moyen de rançonner tous les hommes de ma -connaissance, en les menaçant, comme vous, d'une dédicace. Pour en être -à l'abri, l'un serait taxé à dix corvées, l'autre à vingt, tel à plus, -tel à moins, selon mon caprice ou les facultés de chacun. Ce serait, -comme tout à l'heure avec vous, à qui ne serait pas le mécène de mon -ouvrage. Hein! Vous sentez où cela va? Qu'en pensez-vous? Ne ferais-je -pas une belle récolte?--La spéculation est admirable. Les pauvres gens! -Je vous connais, vous ne manquerez pas d'exécuter l'heureux projet dont -votre imagination vient d'accoucher. Nous serons tous rançonnés.--En -serez-vous fâché, marquis?--Bien au contraire, et pour vous le prouver, -je vais me racheter sur-le-champ... Il le fit.--Mais, lui dis-je -ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour que mon idée bizarre pût -me devenir bonne à quelque chose, il faudrait que je ne fusse plus ni -jeune ni belle, car maintenant, Dieu merci, je n'en suis pas encore à -prendre les gens au collet.--Il s'en faut tout.--Eh bien donc si j'étais -vieille et laide, ceux à qui je serais dans le cas de dédier auraient -aussi vieilli, et je n'aurais plus à tirer que sur des infirmes la -plupart insolvables.--En effet, et à qui dédierez-vous donc.--A la -galante jeunesse, aux amateurs des folies dont vous me connaissez -l'amour; et je recevrai tous les hommages de reconnaissance qu'on voudra -bien m'offrir.--De mieux en mieux. Voilà ce qui s'appelle aller au -solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et vous allez trouver bon -que je dépose un acompte du prix de ma souscription. Il le fit. - -Combien d'auteurs envieront mon sort! on me paie d'avance, et les -pauvres diables ont, les trois quarts du temps, bien de la peine à -retirer quelque faible rétribution de leurs ouvrages, après y avoir mis -la dernière main. - - -CHAPITRE II - -Qui dit beaucoup en peu de mots. - -Les romans ont coutume de débuter par les portraits de leurs héros. -Comme, malgré la sincérité avec laquelle je me propose d'écrire, ceci ne -laissera pas d'avoir l'air d'un roman, je me conforme à l'usage et vais -donner aux lecteurs une idée de ma personne. - -Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je laisse parler à ma -place ceux qui me connaissent, qui m'adorent et ne cessent de me louer. -Tous s'accordent à me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon -siècle. Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je -consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est -prouvé que des traits aussi réguliers que les miens et aussi gracieux en -même temps, sont la chose du monde la plus rare; que j'ai seule la -taille svelte d'une belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie -Française, le maintien noble d'une princesse espagnole et les allures -agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux -grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d'amour les hommes les -plus froids et captive les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques -pour la longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur ne -se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel émail, -merveilleusement rangées; mais on redoute leurs morsures incurables. Les -connaisseurs les plus difficiles prétendent que c'est tout au plus si la -robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge aussi -ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi blanche; tout le -reste à proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas à -m'enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d'un hasard -heureux. Je serai peut-être fondée à tirer plus de vanité de beaucoup -d'autres perfections que je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins -très bien, je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse -comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque rarement une -perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents que je dois mon -bonheur?... Il en est un dans lequel la nature perfectionnée par -l'art... Chut! j'allais presque dire une sottise. - - -CHAPITRE III - -Préliminaires indispensables. - -Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble beaucoup à cette -déesse par les charmes et les inclinations, je suis aussi née en plein -océan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mère -accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les -horreurs d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur qui, -dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du sein maternel, -pour me livrer à l'infortune dans l'une de ces maisons cruellement -charitables où l'on reçoit les fruits anonymes de l'amour. Il importe -peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance; je fais même -grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus -une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point le bon sens -dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante, -travail grossier, auquel ma délicatesse ne s'accoutumait point; telles -étaient alors mes disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'oeil, en -dépit d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture. - -Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais -néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l'événement -le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment: - -Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et éperdument amoureux -de la fille d'un nouvel ennobli, s'était fait aimer d'elle avec la même -passion; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont -assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des -familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens -bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la -nécessité de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au -désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec -succès d'heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile -peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En -effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient -exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée d'affaire, -conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir -plus donner la vie. - -Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un -grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la -complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s'était -courageusement défendue d'entrer en religion, devint héritière -universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la -persécuter: il lui rendit presque en même temps son amant, qu'elle -croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent -avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur bonheur que -de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait été conduit dès sa -naissance au même hôpital que moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer, -il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je -leur fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet enfant, -dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte irréparable. Je ne -tenais à rien, on me relâcha volontiers; je suivis les nouveaux époux, -qui s'attachèrent sincèrement à moi et me devinrent aussi chers que si -je leur eusse dû la vie. - - -CHAPITRE IV - -Émigration. - -Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand jour est déplacé -dans une petite ville de province. Un peintre y est l'inférieur non -seulement de M. le juge, de M. l'écuyer qui vient y passer ses hivers, -mais aussi du petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l'avocat, -du notaire, du contrôleur des actes, et même du procureur. Il est rangé, -en un mot, à côté du barbouilleur qui met en couleur les portes et les -volets des édifices que le maître maçon du lieu fait élever sans goût et -à grands frais. - -Sylvino (c'est le nom que mon oncle adoptif avait pris en Italie et -qu'il eut la singularité de ne point quitter, quoiqu'il fût devenu, par -son mariage, seigneur d'une fort belle terre: je dis _mon oncle_, parce -qu'étant déjà grande pour mon âge et Sylvino n'ayant que trente ans, sa -femme vingt-quatre, ils trouvèrent que je les vieillissais moins nièce -que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientôt à sa moitié d'aller fixer -leur résidence à Paris. Elle y consentit d'autant plus volontiers que, -quoiqu'elle mît beaucoup du sien dans les sociétés, elle ne laissait pas -d'essuyer de temps en temps des mortifications auxquelles elle était -fort sensible. Par exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre -ses visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait d'éloigner -les demoiselles; allait-on la voir, on n'en amenait jamais. Quelquefois -on se laissait apercevoir à dessein, après avoir fait dire qu'on n'était -pas au logis. Et tout cela à cause de ce maudit enfant fait avant le -mariage; car, dans les petites villes de province, l'honneur est -extrêmement délicat: il l'est aux dépens des connaissances, des grâces, -des talents, du goût et de la politesse, qui n'y sont pas, à beaucoup -près, aussi perfectionnés. - -On fut prompt à tout disposer pour notre déplacement. Sylvino, quoique -peu versé dans les affaires, ne laissa pas de donner aux siennes une -forme passable. Nous partîmes, regrettant aussi peu nos sots concitoyens -que nous pouvions nous-mêmes en être regrettés. - - -CHAPITRE V - -Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer. - -Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout seul, pour voir -Paris et s'en faire une juste idée en quelques mois de temps, soutient, -lorsqu'il s'en retourne, que cette capitale est un séjour fort ennuyeux. -Je ne persuaderais pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée, -tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement, que je m'habituai -sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que -les promenades publiques m'auraient paru des jardins et des palais -enchantés si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies -extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et qui désirait -que sa femme en acquît, nous faisait connaître tout ce qu'il y avait -d'intéressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi -instructives qu'amusantes, en nous faisant toujours accompagner de -différents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en -voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps, -notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour ceux qui peuvent -l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et -bons à voir; qu'ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre -eux que MM. les auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui -ennuient ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie, et -que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont toutes -intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au bon coin. - -N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles au goût qui -m'était naturel, je me trouvai propre à tout ce qu'on l'on exigea de -moi: j'avais dès lors le bon sens de sentir l'utilité d'une bonne -éducation. On me donna mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de -l'italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au -clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m'avait -favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès rapides -enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s'applaudir d'avoir -fait un sort à l'aimable _Félicia_ (c'est ainsi qu'il leur avait plu de -me nommer; et s'il n'eût tenu qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie -un nom dont tout semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie). - - -CHAPITRE VI - -Vérité.--Conduite à la mode.--Travers du vieux temps. - -Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait pour rendre -continuellement heureux par le même objet. Enfant, tu ne peux jamais -devenir homme; ton destin est de mourir et de renaître. Depuis une -infinité de siècles, l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi -facilement qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne -sur certains coeurs, qui paraissent ne point changer, ce n'est qu'à la -faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent de l'ennui, du dégoût -qui te succèdent et à qui tu permets d'usurper ton nom. - -C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore doutée, -lorsqu'elle avait formé les noeuds du mariage. On ne doit pas s'en -étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle durée d'une passion. Là -cette chimère vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein -des plaisirs, environnée de distractions, agacée par des hommes -aimables, Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois des -efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on croit adorer. Son -mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, n'avait garde de se raidir -contre son penchant à l'inconstance. Époux de sa bien-aimée, il put -l'adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment -nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement assoupi dans -son coeur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des amies charmantes, peu -capables de rigueur (à Paris elles ne sont plus de mode), des modèles -attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu'il vît et -méditât les beautés, alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa -petite femme. Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait -ce que les gens à préjugés ont la sottise de nommer _des affronts_. Il -semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses épisodes, -qu'il prît à tâche d'engager son épouse à s'en permettre. Mais il fallut -bien du temps à celle-ci pour se résoudre à profiter de cette espèce de -conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles -quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux, -était devenue dévote; et, rendue au monde malgré l'inclination la plus -décidée pour les plaisirs de toute espèce, elle s'occupait encore plus -de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de -gens excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur -accorder un certain degré de confiance. Celui de Sylvina était consommé -dans l'art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tôt ou tard les -pénitentes à son profit. Il éloignait celle-ci de tout objet mondain, -afin de l'occuper seul et de profiter du moment heureux où le -tempérament devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un -corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le reste -des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, fraîche, tendre, -mécontente d'un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point -d'enfants; Sylvina, enfin, au point où le sournois se proposait de -l'amener, le friand morceau pour un saint homme! - ---Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans cesse. Le -monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris est la capitale de -l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, exposée aux embûches du -démon. Elles y sont cachées sous mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours -perfides... Offrez au Tout-Puissant les infidélités de votre coupable -époux... Que vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir -tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de -la religion?--Non, par malheur, répondit Sylvina, c'est à Rome même que -l'aveugle s'est accoutumé à la braver. Il méprise toutes pratiques -pieuses, quiconque y est adonné.--L'impie! l'athée! répliquait le -cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses -caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer avec ce -réprouvé.--Hélas! il est cependant bien dur pour moi... Je l'aime.--Et -votre âme, malheureuse! - - -CHAPITRE VII - -Où l'on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina - -A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà quelques marques -d'attention quand elle est jolie. A cet âge, si j'avais eu la clef des -propos flatteurs qu'on commençait à me tenir, j'y aurais aisément -reconnu l'hommage du désir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce -qu'il me fallait apprendre, autant j'étais bornée relativement à la -galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je répondais bonnement que -_j'aimais aussi_; mais sans me douter des plus intéressantes acceptions -d'_aimer_, ce mot si commun! Bref, je ne savais rien, rien du tout; et -sans des hasards heureux qui m'éclairèrent tout à coup, j'aurais -peut-être croupi longtemps dans ma déplorable ignorance. - -Au bout d'un an, Sylvino fut obligé de retourner en province pour -quelques affaires d'intérêt. Nous ne fûmes pas plus tôt seules que sa -femme se mit à vivre tout à fait différemment de ce qu'elle avait -coutume. Plus de spectacles, plus de promenades, plus de parure. Elle -arbora les grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle -s'éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes plus des -églises: comme je m'y ennuyais! M. Béatin, prêtre-docteur et confesseur -de ma tante, vint d'abord de temps en temps à la maison...; puis il vint -un peu plus souvent..., puis tous les jours..., puis il obtint qu'on -renvoyât tout le monde quand il était là. J'étais aussi de trop; je me -retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de savoir à quoi -pouvaient s'occuper, avec tant de mystère, ma tante et le modeste -Béatin, je vins heureusement à détourner un petit morceau de fer qui -bouchait de mon côté le trou de la serrure, et je fus transportée de -voir mes gens aussi distinctement que si j'eusse été dans la même -chambre... Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur, aux genoux -de sa pénitente, avait le teint animé, l'oeil étincelant... en tout, une -physionomie absolument différente de celle que je lui avais connue -jusqu'alors. Je crus rêver quand je le vis baiser avec passion une main -qu'on lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très -instamment... je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui paraissait -fort vive, était accompagnée de gestes encore plus pressants; il -glissait une main hardie sous le fichu..., l'autre encore plus insolente -se fourra brusquement... plus bas. - ---Monstre! s'écria tout à coup un homme qui sortit de l'alcôve, furieux -et tirant l'épée; c'est pousser trop loin l'infamie et abuser trop -indignement de sa crédulité. Tu vas périr, scélérat! - -Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne laissa pas de -se contraindre! la belle pénitente avait déjà perdu l'usage de ses sens. -Le terrible trouble-fête était un nommé Lambert, sculpteur, intime de -Sylvino, courtisan assidu de ma tante, et l'un de ceux à qui Béatin -faisait défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là, -s'était introduit, je ne sais comment, dans la maison; cependant -l'évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un homme délicat est plus -pressé de secourir sa maîtresse que de tuer un rival. Mais Lambert, en -donnant des soins à son amie, ne laissait pas d'enjoindre au traître, en -termes fort cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait -disputer la place: alors deux larges soufflets détachés avec vigueur sur -ses joues potelées lui firent sentir la nécessité de ne point opposer -ses faibles raisons à qui en avait d'aussi convaincantes. - -Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, je le -devançai dans l'escalier, pour jouir à mon aise de sa confusion; mais -inutilement, le drôle avait déjà repris son masque; il me salua -bénignement et avec l'apparence d'autant de sang-froid que s'il ne lui -fût rien arrivé. - -De retour à mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement. Sylvina -pleurait, disait des injures; Lambert, à ses pieds, parlait avec émotion -et tâchait de fléchir ce ressentiment injuste. L'entretien fut long et -finit par un faible raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser -une main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien encore lui -présenter les deux joues. On était ensemble couci-couci quand on se -sépara. - - -CHAPITRE VIII - -Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera bien de lire. - -Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête que je ne pus -fermer l'oeil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises -du téméraire Béatin devaient aboutir à quelque chose; mais je me -tourmentai vainement pour deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir -à le voir souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La -porte allait probablement lui être interdite à son tour; et j'étais -désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir -aux prises avec ma tante. - -Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, j'avisai quelque -chose qui me parut un moyen infaillible d'apprendre ce que je brûlais de -savoir. Mon maître de danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une -douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval, -avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes épanchements -et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât d'une manière satisfaisante quels -pouvaient avoir été les desseins du docteur. Le pis-aller était de rire -ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser. - -Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina, -témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le fut précisément point de -celle de Belval. Elle avait à écrire, à Béatin peut-être. D'ailleurs -Belval, coquet personnage, faisait une espèce de cour, qu'on tolérait, -malgré la dévotion; il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi -qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls. - -Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la main, j'entrai -en matière, non sans beaucoup rire d'avance de certaines particularités -qui se retraçaient vivement à mon imagination. Cependant Belval, à qui -je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au -contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.--Quoi donc, -monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous paraît pas tout à -fait plaisante?--Je vous demande pardon, mademoiselle... Elle est des -plus singulières.--Savez-vous qu'il était à peindre aux genoux de ma -tante?--Oh! je le crois: ces animaux-là... sont très gauches... oui! -cela devait être fort risible.--Mais vous ne riez cependant pas de bien -bon coeur?--C'est que je pensais... continuez... cela devait faire un -bel effet.--Rien de plus original.--Il était, dites-vous, à genoux? -Comme me voilà?--Précisément.--Mme votre tante assise?--Voilà comme elle -était (et je m'assis).--Bon, et vous dites qu'il avait une main... là? -sur sa gorge, le fripon.--Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation -n'est peut-être pas nécessaire.--Bon! vous n'y pensez pas, rien de plus -innocent; et l'autre main du docteur... ici?--Ah! Belval, qu'osez-vous? - -C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme un éclair, pris -la même route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m'étais pas -attendue à cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais -encore main d'homme n'avait approché... Je me préparais à quereller; -mais la bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne... une -langue! un doigt!... L'ivresse d'une sensation inconnue s'empara de tous -mes sens... Dieu! quel instant! et de quel autre il allait être suivi, -si la sonnette de ma tante!... Belval, à l'instant debout et rajusté, -fut obligé de me pousser plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je -commençai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon -corps abandonné de ses esprits; un rouge foncé colorait mon visage. -Sylvina, qui survint aussitôt, n'aida pas à me calmer; la contenance du -maître n'était pas non plus fort assurée... Ma tante envoya le lendemain -chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions -été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que des semi-preuves -évidentes, ou plus occupée de ses propres affaires que des miennes, -Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques -jours après, un nouveau maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il -était pour le coup sans conséquence. - - -CHAPITRE IX - -Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile. - -Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina le voyait -tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup près, avec cette -satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces -deux hommes n'étaient pas à comparer. Béatin avait la physionomie d'un -prêtre, le maintien, les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à -la vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert était -vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient au mieux, il -souriait agréablement, ses yeux pétillaient d'une vivacité tendre; en un -mot, la femme de Sylvino, l'un des plus beaux cavaliers de Paris, était -impardonnable de lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter -Lambert, c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher des -bégueules les plus austères et les plus froides. Pouvait-il manquer -d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina? - -On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais à dessein. -Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée; cependant elle se fit à mes -absences. Je la voyais s'humaniser par degrés avec Lambert, plus -délicat, mais non moins empressé que le directeur. De jour en jour les -situations devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de -temps un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina -d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter dans un petit -cabinet, dont son ami venait de lui faire une espèce de boudoir. Ce -déplacement me fit perdre ce qui manquait à mon instruction. J'essayai -vainement de voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus -inconsolable. - -Cependant, depuis qu'au lieu de _porte-soutane_, nous avions sans cesse -avec nous l'amusant Lambert, ma tante n'était plus la même. Elle se -coiffait, se parait; sa physionomie n'était plus sombre, elle avait -recouvré son enjouement. Nous n'entendions plus autant de messes; -bientôt nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les -connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il fallut -supposer des indispositions continuelles: _demandez à ma nièce_; et je -protestai avec beaucoup d'effronterie que ma tante avait été très -malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reçoit les -justifications, pour peu qu'elles vaillent, avec beaucoup d'indulgence. -Il n'est plus d'usage qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a -plu de vivre quelque temps séparés de la société. - -Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l'_ami de la -maison_. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle humeur ni d'un -commerce aussi facile. - -Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont immenses, tes -sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens différents tous -ceux qui consentent à le devenir par toi; cependant, la plupart sont des -ingrats qui te maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement! -Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se -comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur d'être -enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde d'en prendre de -l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses soufflets, fit bientôt naître -une occasion délicate... mais ce fut alors que l'admirable époux signala -son esprit... sa générosité... O Sylvino! que vous étiez un galant -homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre -éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon sens de vous -imiter. - - -CHAPITRE X - -Plus vrai que vraisemblable. - -Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement arrivés d'Italie et à -l'ami Lambert. On était de la plus grande gaîté. Ma tante et moi, devant -qui l'on oubliait un peu de se gêner, riions aux larmes de milles -saillies très vives qui échappaient à ces messieurs. Nous fûmes -interrompues par l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire: -elle était pour mon oncle. - -«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la tête en -lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle regarde, madame, -voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant; cependant certaine mine, en -remettant le papier, était de mauvais augure. Sylvina tremblait -d'avance... elle ne put lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses -mains; une pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on -s'empressa de la secourir.--Cela ne sera rien, disait mon oncle, la -délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux globes divins aux yeux -connaisseurs de ses confrères. L'un donnait un flacon, l'autre frappait -dans les mains; Lambert seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à -cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec -malignité. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser -et quelques mots fort tendres de la part de son époux achevèrent de la -rassurer. On se remit à table. La malade se rétablit en avalant quelques -rasades de Champagne; après quoi Sylvino, pour la tranquilliser et -mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs, -doit vous paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que -l'ami Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit; -voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l'aime, je n'en -suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en suis encore amoureux. Il -faut que pendant mon absence elle ait mécontenté quelque adorateur; il -cherche maintenant à se venger en m'écrivant des choses... assez graves -pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens ainsi -susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis bien éloigné -d'avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami très amoureux -a beaucoup fréquenté ma femme; que, pour répondre plus librement à cette -passion, elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir; -qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi qu'on le -désigne) n'ait poussé les choses au dernier période. On crie au -scandale: on me conseille de punir ma femme... on... mais, dites-moi, -messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis -importants?...»--Je pense, dit l'un des étrangers, que madame est -incapable d'avoir donné matière à d'indignes soupçons...--Cela est -honnête, interrompit Sylvino.--Et vous? en s'adressant au second.--Je -pense de même que monsieur.--Et l'ami Lambert?--Tiens, mon cher Sylvino, -je t'entends à merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise -ordinaire? C'est moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton -impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu ta femme -pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord par ton ordre. Or -penses-tu que j'eusse voulu la suborner?--Il ne s'agit pas de cela, mon -ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce -qu'il t'aura plu: ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne -m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. Achève.--Eh -bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous -les jours une femme charmante, j'avais pu servir au fond du coeur -quelque chose de plus que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant -ton ami au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner -aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons n'ont -pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t'aime de tout son coeur; -je te suis entièrement attaché, et si je puis te conseiller dans une -affaire qu'on veut me rendre personnelle, je serais d'avis que ta -vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant -de déshonneur; qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un -ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.--Touche là, mon cher -Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m'as deviné. Ah! si -nous avons jamais le bonheur de de vous happer, _Monsieur le -scandalisé_, nous vous apprendrons à ne pas espérer qu'un honnête homme -prenne des partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma femme -va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.--Son écriture le -trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse -voir cette lettre.--Dis-nous donc sans hésiter qui il est? où le -trouver? Il faut qu'il soit châtié, que tu sois vengée! Tu connais -heureusement l'écriture?--J'avoue que j'avais eu l'imprudence de -recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant -pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait, et...--Un homme -bien peu fait, interrompit Lambert. J'y suis peut-être! Ne serait-ce pas -pas par hasard le vénérable docteur Béatin?--Lui-même.--M. Béatin, ton -directeur? s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous -me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu l'honneur de me -connaître, disait l'autre. Puis il raconta comment il avait surpris un -jour le drôle _usant de violence_, et comment, à la prière de Sylvina, -il l'avait mis à la porte avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il -convenait d'exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous -verrez, dit-il, que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot -essaie aujourd'hui de vous calomnier!--C'est cela, mon cher.--Ah! le -coquin! le malheureux!--Voilà bien les prêtres! Chacun disait son mot. -Ensuite il fut décidé d'une voix unanime que le scélérat devait être -puni de sa double trahison, sévèrement et sans délai. - - -CHAPITRE XI - -Conjuration. - -Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, sur ma -parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait que je suis furieux, -que je viens de la traiter en époux sûr de son déshonneur; qu'elle ne -peut soupçonner de l'avoir compromise ce brutal de Lambert, _ce -garnement_ sans respect pour les ministres de la sainte religion; que -quoique lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la -cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet égard elle -ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant point oublié; -qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, qu'elle craint de nouveaux -tours de la part du donneur de soufflets; que dans l'embarras extrême où -elle se trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour -ressource; qu'elle le prie donc de se trouver... quelque part, bien -secrètement, pour conférer ensemble et déterminer le parti qu'il -convient de prendre dans des conjonctures aussi fâcheuses. Si ma femme, -dis-je, écrivait toutes ces choses au docteur, je pense qu'il donnerait, -tête baissée, dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa -pénitente aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un -rendez-vous, elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces -conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.--L'idée fut -généralement applaudie.--Il faut, ma chère, ajouta Sylvino, que tu nous -secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intéressée à te venger de -l'odieux Béatin. Quand nous le tiendrons... nous faisons notre affaire -du reste.--Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais tous ces -exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de leur accorder la -moindre confiance. Que j'étais malheureuse! mais c'est bien ma faute. -Qu'avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux -plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément -choisi!--N'y pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; que -ceci te rende plus sage à l'avenir. - -Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. Le ressentiment de -Sylvina était fondé: le désir de se venger qui inspire toujours si bien -les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si séduisantes, que -le plus rusé _porte-calotte_ n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un -piège. Béatin se prit comme un sot à celui-ci. - -On le priait de se trouver _au pont-tournant_, pour être conduit de là, -par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous avions une petite maison; il -accepta... Sa réponse était si passionnée qu'on le voyait assuré -d'avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux. - -Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit indiqué. Il était -en habit de campagne; frais rasé, un peu mieux coiffé que de coutume; -car il n'était pas de ces ecclésiastiques élégants qui souvent plus -recherchés dans leur ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que -par des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit, était un -_prêtre_: c'est assez le définir. - -Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint les plus vifs -empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques -jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain à Chaillot, s'il n'y a -rien de mieux à faire. C'est alors que les transports du satyre n'ont -plus de bornes. Ses yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est -au troisième ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites -béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée et le -fortuné directeur introduit bien mystérieusement dans notre maison. - -Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant -qu'il était si fort en faveur? Comment! elle était, avant le départ de -Sylvino, le théâtre de ses escapades secrètes; et sa femme ne fut mise -dans la confidence qu'à l'occasion de la conjuration projetée contre -Béatin. Si vous vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous -auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et sans -doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme tout change! Vous le -faites aujourd'hui sous de sinistres auspices. Vous courez à votre -châtiment... Mais je ne vous plains pas, vous l'avez bien mérité. - - -CHAPITRE XII - -Suite du précédent.--Disgrâce de Béatin. - -Pendant que d'un côté la convoitise et la haine faisaient chacune un -calcul, de l'autre, le mépris et la malignité, d'accord, préparaient -leurs batteries pour accabler le vieux Béatin. Sylvino, Lambert, les -deux étrangers et moi, qui voulus absolument être des leurs, suivîmes de -près à Chaillot les acteurs principaux et entrâmes par une porte de -derrière. Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes sans bruit -au premier. - -Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte et de se -procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès de nous et l'on se -concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait Béatin pendant quelque -temps, ferait semblant d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des -scrupules et se montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle -devait surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions que -l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, et la prudence -exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât, de peur que la partie ne vînt à -être découverte. Tout cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup -d'adresse et de perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit, -consentit d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! Triompher de -la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est pas assurément le plus petit -de tes miracles. - -Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut la -ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se réservait -pourtant, par ménagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de -lumière dans l'endroit où se consommerait l'ouvrage de leur bonheur: -l'adultère, disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte -nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos de se -ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît de -volupté.--L'amoureux Béatin se rendit et, plein de confiance, suivit à -tâtons Sylvina dans une chambre haute. - -Il est enfin dans ce lit fortuné... Il brûle, il est consumé... Sa -pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses bras... Mais quel -revers!... Dieu!... Où se cachera le couple Béatin? Cinq personnes -paraissent tout à coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la -lumière à plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert -font briller leurs épées; la maison retentit de leurs imprécations! - ---Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! mettant la -pointe de son fer près du sein de sa femme.--Venge-toi, criait à son -tour l'ami Lambert, je vais en même temps te délivrer du scélérat qui te -déshonore et me calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans -ton propre lit!--Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant échapper -sa femme qui commençait à perdre le sérieux nécessaire à son rôle; -arrête, je ne puis te céder le plaisir de verser le sang du perfide... - -Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de décrire pour -pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je manque d'expression -pour peindre l'effroi de Béatin et la révolution prodigieuse que -souffrirent à la fois son corps et son esprit. Historienne fidèle, je ne -puis me dispenser d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le -malheureux docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino. -Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient grâce et -désarmeraient les amis irrités. Mais ils ouvrirent en même temps un avis -fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c'était de le mettre hors -d'état de jamais faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien, -prétendait pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure, -ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A cette -condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus tuer, arrachèrent du -lit le sujet plus mort que vif et le portèrent dans une autre pièce, -sous prétexte de l'opérer. C'est là qu'il reçut l'outrage le plus -pénible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant, -elle voulut bien intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la -mienne se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut encore -commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte de tout moyennant -une copieuse flagellation: cette sentence était pour le coup en dernier -ressort. En conséquence, _le suborneur de pénitentes_, _l'écrivain -anonyme_, fut lié par les pieds, les poings et les reins contre une -colonne du salon, nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de -fesses. Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté bonne -provision de verges; elles furent usées jusqu'au dernier brin sur le -râble du pécheur qui, menacé du prétendu chirurgien, subit son exécution -sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste -du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du -bonheur de la vie? - -M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. Ses vêtements -lui furent rendus, sans oublier la chemise très maculée et qu'il fallut -rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu'à la rue, chacun tenant un -flambeau et lui témoignant les plus respectueux égards. - - -CHAPITRE XIII - -Qui annonce quelque chose. - -On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas fort sévères -à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme -une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu'ils -pouvaient avoir conçues en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et -son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il me -tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je -suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes étroites de mon -imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la -maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle -d'une attention envers son mari!... d'une prévenance, d'une aménité pour -les maîtresses et les modèles!... On ne peut le répéter assez: _heureux -les cocus._ - -Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que -pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous -excellents; son genre était l'histoire, et rarement il peignait le -portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et -beaucoup d'usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais -encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis -particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être -aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, de n'inspirer -que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et -médiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter à l'agrément de la -maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces -physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en -ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions -nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut -avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des -retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui; -c'étaient là des procédés! Mais ses bouffées d'amour s'évanouissaient -bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces -retraites conjugales par de piquantes infidélités. - -Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus était si -dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les -conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des -esquisses libres, que j'épiais soigneusement, tout aidait à la nature. -J'étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait -exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre. -C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina, -entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus -aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que -des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient -encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en -galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou -quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer -les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne -cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et -commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle. -Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part d'aucune -attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je -n'y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'était pour persifler -cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne -laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle -d'aimer, et je rejette tous les voeux qui me sont offerts! Je ne compte -qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant Belval... -Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.--Je m'étais -fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m'avait -fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de -Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune qui satisfît -le désir indéfini de ma voluptueuse imagination. - - -CHAPITRE XIV - -Événement intéressant. - -Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un orage affreux de -tonnerre et de grêle. Je n'avais pu fermer l'oeil; l'excès de la chaleur -m'avait fait jeter mes couvertures et quitter ma chemise trempée de -sueur. Vers le jour, le temps devint calme; alors je voulus me -dédommager de ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me -procurer des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux -exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console tant de -veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc... Dans un moment où je -revenais à peine à moi-même, j'entendis ouvrir doucement ma porte, qui -faisait face au pied de mon lit. J'avais pour lors une attitude si -singulière que je n'en pouvais changer sans donner matière à quelque -soupçon. J'eus donc la présence d'esprit de feindre de dormir et de -n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait entrer ainsi chez -moi si matin: c'était Sylvino lui-même. Le premier mouvement qu'il fit -en me voyant peignit la plus délicieuse surprise. J'étais dans l'état où -les trois déesses s'offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête -appuyée contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à moitié -mon visage; mes jambes, l'une à peu près étendue, l'autre écartée, le -genou un peu plié, trahissaient le plus secret de mes charmes; et la -main qui venait de le si bien fêter gisait mollement à côté de la -cuisse... Après avoir contemplé quelques moments de la porte cette -position, qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino -vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m'oblige pour le coup à -fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas qu'il pût douter de mon -sommeil. Il vient tout près de moi: _Qu'elle est belle!_ dit-il; et en -même temps je sentis un baiser sur certain duvet qui commençait à -cotonner. Je ne m'attendais pas à cette singulière caresse. Je -frissonnai, un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture; -Sylvino se trouva forcé de me parler. - ---Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je suis fâché -d'avoir troublé ton repos; mais j'étais venu pour savoir comment tu te -trouvais après ce terrible orage, et si tu n'en as pas été incommodée. -Puis te voyant dans un désordre qui t'exposait à prendre quelque -maladie, j'ai cru devoir m'approcher... Il faut te recouvrir.--En effet, -il rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse -maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais beaucoup de -reconnaissance: son empressement officieux alla jusqu'à me passer -lui-même une chemise; complaisance qui lui valut encore quelques jolis -larcins, dont je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans -ses yeux... Ah! s'il m'eût aussi bien devinée!... Mais il ne hasarda -qu'un baiser, un peu libre à la vérité pour un oncle; je le rendis, je -crois, un peu libéralement pour une nièce... Il s'en allait... Il -hésita... J'espérais... Il s'en alla tout de bon. - - -CHAPITRE XV - -Où j'avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers. -Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille à bien des femmes de -faire leur profit. - -Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais qui de vous ne -sait pas que le tempérament et la curiosité sont des ennemis bien -dangereux pour l'honneur prétendu des femmes! Par eux, la plus sage -n'est-elle pas quelquefois égarée et jetée dans les bras de l'homme le -moins fait pour plaire? - -Combien d'aventures étonnantes dans ce genre que l'on sait! et combien -que l'on ignore! Quant à moi, je ne me piquais pas de sagesse. Toute à -la nature, et brûlant de connaître à fond ses secrets, je n'aurais pu -résister aux entreprises de Sylvino; j'étais, au contraire, fâchée qu'il -n'eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce n'était pas à -lui qu'il était réservé de me défaire de mon onéreuse virginité. - -Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux instances d'un -seigneur anglais, grand amateur des arts et son intime ami, qui le -pressait de commencer avec lui un voyage de deux ou trois ans, par tous -les pays de l'Europe où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour -des artistes. - -Sylvina eut l'air d'être fort affligée: son mari la consola de son mieux -et la recommanda à ses connaissances. Quant à moi, il me prit un jour en -particulier; et voici à peu près le discours qu'il me tint: «Je te -quitte, ma chère Félicia, sans craindre que mon absence te devienne -préjudiciable. A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de -l'esprit et des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur: -c'est à toi de t'y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en a -beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir de la passion -pour aucun. Le parfait amour est une chimère. Il n'y a de réel que -l'amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment. -L'amour est l'un et l'autre réunis dans un coeur pour le même objet, -mais ils ne veulent jamais être liés. Le désir est ordinairement -inconstant et s'éteint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le -retenir, le rallumer, l'amitié ne peut qu'en souffrir. Le désir est -comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est à son point de -maturité. Une fois tombé de l'arbre, on ne l'y rattache plus. -Défends-toi des sentiments violents; ils rendent à coup sûr malheureux. -Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront naître -un luxe modéré, les arts, et des goûts réciproques que tu auras la -liberté de satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême -est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas; déjà son -égale, tu te verras bientôt au-dessus d'elle, par les avantages de ton -printemps, de tes talents, de ton esprit. Conduis-toi bien avec elle: ne -perds jamais de vue les grandes obligations que tu lui as, ainsi qu'à -moi; mais l'ingratitude est, je crois, un vice étranger à ton coeur, et -contre lequel je n'ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t'engage -jamais au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le -dégoût; et, puisqu'en galanterie, pour n'être pas malheureuse ou -ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, ménage-toi -des illusions flatteuses; n'approfondis jamais rien de propre à te -causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux -de ceux dont l'éclat de tes changements pourrait occasionner le malheur. -Je te parle comme il serait à souhaiter qu'on parlât de bonne heure à -tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour ne pas abuser de ces -principes. Les femmes semblent n'être nées que pour aimer et être -aimées: cependant jamais on ne leur dit les vérités qui sont du ressort -de leur état. On exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes, -une résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les beaux jours -s'écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes à l'âge de la -galanterie, galantes quand elles n'ont plus de charmes, et consumées de -regrets le reste de leur vie, la plupart des femmes n'ont point eu une -véritable existence. En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs. -Varie-les avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas -oublier d'amasser, pendant tes belles années, des ressources pour les -années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils sont faciles à -suivre, et si tu veux en faire la base de ta conduite, je te prédis que -tu seras une des plus heureuses femmes de ton siècle. M'as-tu bien -compris?--A merveille, mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes -caresses combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je, -de trouver dans vos idées tant d'analogies avec celles qui me sont -naturelles... Il m'interrompit pour me dire que, sans la disproportion -de nos âges et le préjugé sérieux de ses rapports avec moi, il aurait -brigué l'honneur d'être le premier à qui je dusse la _première leçon_ du -plaisir de l'amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorité et -l'obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais à -peine de profiter de la bonne volonté que tu pourrais faire l'effort -d'avoir pour moi. Tu dois à l'amour le premier bouton de ton printemps.» -Je faillis répliquer: «Je le dois à l'estime, à la reconnaissance et à -vous.» Mais Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m'en -imposait... Je ne dis rien. - - -CHAPITRE XVI - -Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prélat à la mode. - -Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de -leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l'indigence -dans leurs maisons, où vous êtes entrés vous-mêmes indigents, et peu -dignes de cesser jamais de l'être, apprenez de l'équitable et délicat -Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout à sa -femme. - -Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement se -départit de toute son autorité et la mit à la tête des affaires -d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit présent de mille -louis que son compagnon de voyage lui avançait pour le dédommager de son -déplacement. Cette libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de -l'artiste, n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes -lecteurs. - -Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient munis des plus -grandes ressources; nous étions de la sorte tous à peu près contents -quand la séparation se fit. - -Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une maison. -Cependant, malgré la prudente économie avec laquelle la dépense se -faisait dans la nôtre, le ton sur lequel nous débutâmes nous eût bientôt -ruinées, si Sylvina ne se fût résignée à faire entrer pour quelque chose -l'opulence et la libéralité de certains amants dans la considération des -motifs qui déterminaient son choix en leur faveur. - -Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour elle des folies -excessives pendant trois mois, nous étions encore éloignées de déchoir, -lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de... qui -n'était connu dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à -Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très -particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient à une -mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce prix, en est-il qui -n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut sortir d'une province bien -barbare pour faire la triste sottise de s'en affubler! - -Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès, -vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content, -agréable et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune -qu'il n'était. En effet, amateur universel, poésies, lettres, -spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était -de son ressort. La réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait -procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre -l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux accents de son -gosier, déjà l'un des mieux exercés de la capitale. Bientôt il devint -notre inséparable. - -Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l'ami -Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son -règne fini, il sut se mettre honnêtement à sa place. Plus rare, sans -négligence, plus réservé, sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina, -dont le retour était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une -conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la jalousie. -D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, partageait une grande -partie de nos plaisirs, et qui sait encore s'il ne glanait pas -quelquefois après monseigneur. - -Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière un goût très -vif et très dispendieux pour la séduisante Sylvina, eut l'air de sortir -tout à coup à mon occasion d'une distraction profonde, et de regretter -de n'avoir pas fait plus tôt cette attention au joli rejeton qui -croissait à côté de l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses -délices. - - -CHAPITRE XVII - -Bonne volonté de Sa Grandeur.--Contre-temps. - -«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour qu'il me trouva -seule, vous n'êtes plus ici à votre place. Maintenant la belle tante -vous nuit; mais bientôt, friponne, vous allez lui nuire à votre tour. Il -faut que je me mêle un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l'homme -de confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du bien. Je -veux vous dépayser. Qu'en dites-vous? Je dois bientôt subir un exil de -quelques mois dans mon diocèse; la ville, à ce qu'il m'a paru, manque de -ressources pour les plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert -passable: voudriez-vous, pour m'obliger, en être la première chanteuse? -On ne vous donnera point des appointements dignes de vos talents et de -ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les talents du monde, mais -je me charge d'y suppléer et de vous faire trouver, dans cette -_Sibérie_, à peu près l'aisance et l'équivalent de vos plaisirs de -Paris... Vous souriez? Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma -bonne volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance je -désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance, belle Félicia, -vous n'êtes plus une enfant... Je ne vois rien qui puisse vous empêcher -de bien traiter un ami solide... qui... ne vous prierait de rien que -d'agréable... de rien qui durât plus longtemps; que vous ne pourriez -vous-même vous en faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet -vous en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est homme -là-dessous... tout de même que sous l'habit le plus galant de vos jolis -danseurs de l'Opéra... Si... vous saviez... comment un homme est fait... -on pourrait... vous convaincre... qu'il n'y a entre les gens du monde et -nous... aucune différence.» - -Ce discours, un peu fort pour mon peu d'expérience, me mettait d'autant -plus mal à mon aise qu'il était accompagné de gestes vifs et hardis... -Je savais confusément qu'il eût été décent d'opposer une belle -résistance... Mais je craignais si fort de m'acquitter gauchement d'un -rôle qui ne m'était pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains, -d'empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais que -détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les doigts sacrés... -Mais qui ne les aurait pas bravées pour arriver aux beautés les plus -fraîches et les plus neuves? Mon agresseur entendait le badinage à -merveille, et, loin de se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire, -il continuait avec beaucoup d'enjouement et s'établissait partout où -cela pouvait l'amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite -personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en riant pourtant, -de le dire à ma tante, aussitôt qu'elle rentrerait.--Ah! ah! la tante -est admirable, dit-il, en éclatant de rire... puis il prit un baiser -très cavalier sur ma bouche entr'ouverte pour rire aussi. - -Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant -l'événement même? Avouons ingénument que Sa Grandeur me fit éprouver -avec la dernière vivacité ce que j'avais dû à Belval en pareille -occurrence. Les choses allèrent même cette fois-ci beaucoup plus loin. -Comme j'avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct, -j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus favorable, -monseigneur en profitait: déjà quelque chose de très ferme me causait un -certain mal... Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans -l'antichambre fit lâcher prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps -de se rajuster... - -Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait avec du monde et -qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter aux apparences, se fût très -aisément doutée que nous n'étions pas à propos de rien, monseigneur et -moi, dans une aussi violente agitation. - - -CHAPITRE XVIII - -Caprices amoureux. - -Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit des -fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître... -«Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames? -dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme -d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le -jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de la dernière, il -avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec -Sylvina, et qu'à la suite d'une promenade on voulait bien lui donner à -souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être -des nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée -d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme -d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi -nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions... nous nous -cherchions sans savoir que nous dire... A table, placés l'un vis-à-vis -de l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des -pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au -visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait -avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi... Ah! -monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau -des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu -m'était apparu! - -Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient -parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint -aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu'on imagine un front -dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d'une chevelure -unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de -grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes; -une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une idée -imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier -d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents! -Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin, -combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne -peuvent exprimer! - -Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse d'Orville, qui, -quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à -but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant. -Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que -parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et qu'en -attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à -lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à ses moindres fantaisies. -Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de -manège. Elle vit d'un coup d'oeil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait -déjà pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui -lançait à tous moments des oeillades passionnées, méditait également -d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d'Orville prit -le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le -chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à -monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur -qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif -empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus -violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de -manière à lui faire espérer d'être bientôt heureux. - - -CHAPITRE XIX - -Où l'on voit ce qui n'arriva pas.--Songe. - -A combien de grands événements notre situation peu commune aurait-elle -pu donner lieu, si nous avions été les uns ou les autres sujets à ces -transports au cerveau, qu'heureusement les gens du monde ne connaissent -plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par -le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme -trahie, justement irritée contre un ingrat, ne pouvait-elle pas -l'accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le -poison, et finir peut-être par se poignarder! Un prélat offensé par une -infidèle que ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui -lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines -particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier -l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son inconduite, et se -procurer la dernière par mille moyens, surtout familiers aux gens de son -état? Ma tante, indignée de la préférence qu'on me donnait, ne -pouvait-elle pas me renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir -dans mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de moi? -D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son oncle, obsédé par -Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les -plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela -n'arriva: monseigneur, avant de se séparer de sa nouvelle conquête, -savait à quoi s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier -s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir -bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger l'occasion qu'on lui -fournissait de revenir bientôt à la maison. Cette disposition me -convenait tout à fait, je ne doutai pas qu'à son retour l'aimable -chevalier ne trouvât le moment de m'entretenir ou de me glisser quelque -tendre billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des -facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des formalités -ennuyeuses. - -Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche parée -de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d'abeilles fort -singulières. Elle étaient faites précisément comme un certain objet dont -monseigneur pendant sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait -fait toucher à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus -conséquent... Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure, -devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, se présentant tour -à tour à l'étroite entrée de la ruche, firent longtemps d'inutiles -efforts pour y pénétrer. Cependant une abeille aux ailes violettes était -sur le point de s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge -argent, profitant du moment où la première soulevait tant soit peu, -s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltigé -quelques instants, l'abandonna tout de suite à l'essaim empressé qui -s'en empara. - - -CHAPITRE XX - -Où le beau Chevalier se montre à son avantage. - -Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa l'espérance de -Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain dès midi. Sylvina -était encore au lit: je prenais dans ma chambre une leçon de clavecin. - -Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière; mais la -présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel -point l'attention que la pièce exigeait, que je m'embrouillai et mis le -maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le -talent de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un -excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon. -«Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner et -vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» A peine il tint le violon -que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit -des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite -dans les organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout entière -à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais -aussi bien touché: d'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une -expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu'il me -mettait hors de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans -ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur lui la même -impression: je l'entendais de temps en temps soupirer: le délire de son -âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à -sa figure. - -Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint -nous trouver dans cet aimable désordre qu'inventa la coquetterie pour -piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du -chignon, flottait sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché -laissait voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne -pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient sans -gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe... des -cuisses... de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe -la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l'étais et avoir un -peu d'avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l'objet de nos -communs désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle méritait. -Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi; des yeux, que -je n'ai vus qu'à lui, me disaient le plus tendrement du monde: «C'est à -vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s'adressent; avec votre -tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon coeur.» - -Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne manqua pas de -lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on était -satisfait de la première. On lui prodigua mille louanges délicates sur -son talent pour la musique: le maître assurait que nous avions le -bonheur de connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne -nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel ami de nous -donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se -lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner, -dans la parfaite intelligence de notre exécution, une image de celle de -nos âmes, qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement que -nos accords. - -D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que ma tante -n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même; c'est pourquoi, soit -coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui -donner une sorte de préférence. Je n'aurais su comment prendre la chose -si, de temps en temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que -tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet que de -lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà dans ma poche un -certain billet, et la possession de cet écrit important me promettait -d'avance tout ce que je désirais y trouver à l'ouverture. - - -CHAPITRE XXI - -Arrangements.--Obstacles.--Alarmes. - -Nous quittâmes enfin la table; je courus m'enfermer chez moi. Là, le -coeur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, je rompis le -cachet de la précieuse lettre... Elle contenait en six lignes tout ce -que l'amour peut dicter de plus passionné. Il n'y manquait que ce -serment d'une ardeur éternelle que pour la première fois de ma vie -j'avais le bonheur de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui -mit le comble à la bonne opinion que j'avais de mon amant. Je griffonnai -tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à votre charmant billet que -mes yeux ne vous aient déjà cent fois répété? Oui, chevalier, j'accepte -avec transport le don que vous me faites et je ne pourrai vous prouver -assez tôt à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans que -ma tante s'en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un moment qu'elle -passa dans un cabinet, le chevalier eut encore le temps de me prier de -permettre qu'au lieu de sortir de la maison il se glissât dans ma -chambre et dans une armoire qu'il avait remarquée, où je viendrais -aussitôt après l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'étais -ensorcelée. - -Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d'aller juger une pièce -nouvelle faillit faire échouer notre charmant projet; mais l'ingénieux -d'Aiglemont fit naître un prétexte pour ne pas nous accompagner. Son -grand négligé n'était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne -s'habillait pas et n'allait qu'en loge grillée; mais il supposa tout de -suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait d'aller promptement -faire un bout de toilette. Puis, saisissant le moment où la femme de -chambre passait une petite robe à Sylvina, il n'eut pas de peine à -s'introduire chez moi et dans l'armoire qui n'était pas absolument -incommode. Je le suivis; cependant je répugnais à l'emprisonner ainsi! -Je craignais qu'il ne manquât d'air et n'étouffât. Mais il aimait trop -pour entrer dans mes vues timides; le désir lui fit trouver mille -expressions propres à me rassurer. Quelques baisers tels que je n'en -avais jamais reçus ni donnés furent l'heureux prélude des délices que -nous nous ménagions pour la nuit... Je l'enfermai. - -Je maudis de bien bon coeur l'éternité du spectacle. J'étais furieuse -que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur que nous -trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui nous pressa de venir -souper chez elle, avec des gens fort du goût de Sylvina. J'aurais -volontiers battu la fâcheuse architricline. Nous la suivîmes pourtant. A -minuit, nouveau malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un -brelan; mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie, qu'on m'avait -reprochée, et la mauvaise mine que j'avais faite au souper, je me -plaignis d'un mal de tête si violent que la bonne Sylvina ne joua point -et voulut bien me ramener. - -J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant la nuit, dès que -ma migraine viendrait à diminuer. On porte dans ma chambre une volaille, -du vin, du fruit! je me fais coiffer pour la nuit, quatre minutes me -débarrassent de la femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes -verrous et vole à l'armoire... Mais quelle est ma douleur! Le chevalier -évanoui! d'une pâleur qui pendant un instant me donne l'horreur de le -croire sans vie!... Mon coeur se comprime; deux torrents coulent de mes -yeux! Je presse ce cher amant contre mon sein; je porte sur son visage -le feu du mien et mes larmes... Il revient enfin, reprenant à plusieurs -fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent -faiblement... Il me reconnaît à peine... Où suis-je? dit-il d'une voix -mourante... C'est vous, ajouta-t-il avec passion, c'est vous! Il me -serre à son tour dans ses bras et me couvre des plus ardents baisers. -Nous demeurons un instant confondus dans une extase ravissante, -inexprimable. Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un léger -repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour achèvent de le -ranimer; de belles roses reparaissent enfin sur son visage à la place -des lis mortels que je venais d'y voir avec tant d'effroi. - - -CHAPITRE XXII - -Dont je ne sais comment Je me tirerai. - -Prendrai-je ici sur moi de faire à mes lecteurs une friponnerie en -faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la description d'une nuit -dont Ovide lui-même peindrait difficilement les peines et les plaisirs? -Non, je suis trop de bonne foi pour user de cette supercherie triviale. -Je ne donnerai point à mon éditeur l'embarras de dire qu'ici se trouve -une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je vais conter, -bien imparfaitement sans doute, comment fut prise enfin une petite place -très mal défendue depuis un an par les seuls contretemps, pendant que le -tempérament, gouverneur, était d'intelligence avec l'ennemi. - -Quoique le moment auquel je touchais eût été l'objet des plus impatients -désirs, je ne sais quelle sombre inquiétude s'empara tout à coup de moi. -D'Aiglemont se pressait pour me déshabiller. Comme il était habile! -Qu'il m'eut bientôt débarrassée de tout ce qui pouvait le gêner! Quelle -grêle de baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant j'étais -immobile... Je n'éprouvais encore ni peine ni plaisir. Les facultés de -mon âme me semblaient suspendues... J'existais dans un moment qui -n'était pas encore et que je redoutais malgré moi... Je perdais la -jouissance d'une infinité de gradations que mon voluptueux amant -savourait avec le dernier transport... Il m'entraîna doucement, je me -trouvai sur l'autel où Vénus attendait que je lui fusse immolée. Dieu! -où puisait-il les éloges passionnés qu'il prodiguait à la moindre -beauté? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le chatouillement exquis de -tant de baisers réveille mes sens engourdis. Je suis embrasée... Mon âme -cherche celle qui s'apprête à s'exhaler en moi. Une tendre fureur... -Mais quel obstacle s'élève? Des douleurs aiguës troublent les plus -parfaites délices! Les désirs s'irritent... En vain, notre bonheur ne -peut s'achever... Un mouvement machinal portant ma main sur l'instrument -de mon martyre, je frémis, il me semble que nous avons entrepris une -chose impossible... Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable à -ces infortunés qu'on vient d'estropier dans un combat, j'ai beau -supplier mon vainqueur de m'achever... trois fois il veut m'obéir... -trois fois je brave le plus affreux tourment... autant de fois il faut -renoncer à la consommation du sacrifice. - -O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes. Je les suçais -sur tes beaux yeux où la tristesse éclipsait, dans ce moment, le feu du -désir qui venait d'y briller; et toi, tu recueillais mon sang, me jurant -de conserver à jamais un trophée de ta plus chère victoire! et de quel -soulagement, alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire part!... Je -l'aurais agréé pour toute autre blessure, mais celle-ci... Tu m'appris -par la suite à vaincre un léger scrupule, et je découvris une source -féconde de voluptés. - -Cependant nous étions au désespoir.--C'en est donc fait, te dis-je, cela -ne sera donc jamais?--Et je versais des larmes abondantes... Mais les -douleurs deviennent moins vives; après quelques moments de repos, je -t'invite moi-même à de nouveaux efforts. J'avais éprouvé qu'à tant de -souffrances se mêlaient au moins quelques douceurs; leur attrait me -prête le plus ferme courage.--Viens cher amant, m'écriai-je, transporté -d'une rage voluptueuse. Viens... Encore un essai; fais-moi mourir, s'il -le faut, mais soyons unis...--Alors un mouvement concerté, dont l'amour -règle la force et la précision, brise les barrières... Tu parais expirer -de plaisir, j'expire de douleur. - -Eh! des faiseurs d'épithalames, qui n'ont jamais donné les premières -leçons du plaisir, chanteront avec enthousiasme les ravissements d'une -première jouissance! Une pauvre fille mariée sans amour, impitoyablement -labourée par un automate, qui s'est fait un point d'honneur de remplir -un cruel devoir, sera persiflée le lendemain par des parents imbéciles! -Ah! si tous ces gens savaient ce que l'on souffre... (tant pis du moins -pour le couple entre qui les choses se passent autrement) si l'on -savait, dis-je... on ne se permettrait pas, assurément, toutes ces -mauvaises plaisanteries, tous ces compliments ridicules! Certes, le jour -de la mort d'un pucelage, on ne peut encore faire à celle qui l'a perdu -que des compliments de condoléance. - - -CHAPITRE XXIII - -Suite du précédent. - -Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d'Aiglemont, aussitôt que le -relâchement des douleurs me permit de parler, c'est donc à faire ce mal -affreux que tendaient les voeux d'un amant? Il me ferma la bouche par un -baiser de flamme, et se maintenant dans le poste dont la conquête venait -de lui coûter des travaux si pénibles, il entreprit de me prouver que -dans ma position le plaisir succédait bientôt aux souffrances. Je le -crus un instant; mais cette agréable illusion dura peu. Cependant -j'aimais trop l'heureux athlète pour le vouloir priver d'une seconde -couronne qu'il s'empressait de mériter. J'endurai jusqu'au bout ses -cruelles prouesses... La douceur de lui donner du plaisir me -dédommageait bien faiblement de n'en point avoir et de beaucoup -souffrir. Bientôt des efforts redoublés, des soupirs brûlants, des -morsures passionnées, m'annoncèrent que le chevalier touchait derechef -au moment du suprême bonheur... Un torrent de feu coula... me consuma... -Mais j'entrevis à peine l'éclair du plaisir... Mon supplice finit enfin, -avec la vigueur de celui qui venait de l'occasionner. Le pauvre -chevalier n'était plus à craindre, il paraissait anéanti; alors, -m'entrelaçant avec plus de confiance autour de lui et le pressant contre -mon sein, je recueillis avec délices jusqu'au moindre sanglot de sa -voluptueuse agonie. Déjà tout ce que j'avais souffert était oublié: je -jouissais réellement, sentant que je possédais celui qui m'était si -cher, et qu'après avoir payé le bizarre tribut auquel la nature a voulu -soumettre notre sexe infortuné, j'allais moissonner à mon aise dans le -vaste champ des voluptés... Mes mains parcouraient avec admiration le -corps parfait de mou amant, je lui rendais bien sincèrement toute celle -qu'il m'avait prodiguée... Il revint bientôt lui-même; un entretien fort -tendre remplit encore quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous -livrer à des songes flatteurs, et Morphée prit plaisir à nous assoupir -dans l'heureuse attitude où Vénus nous avait laissés. - -Deux fois cette bonne déesse daigna, pendant que je dormais, me rendre -les biens qu'elle m'avait refusés pendant la sanglante cérémonie de ma -consécration. Le chevalier, dont le repos avait peu duré, s'était occupé -de me ménager ces doux instants par de légères titillations propres à -m'émouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil. Bientôt, encouragé -par le succès de ce galant badinage, il tenta de devenir une troisième -fois heureux... Mais à peine essayait-il qu'un soupir de douleur annonça -mon réveil; je me dérobai, le grondant et l'accusant de barbarie!... -Mais, hélas! j'avais pitié de lui. Je ne pouvais douter de l'excès de -ses désirs... Ses soupirs me touchaient... Je sentais avec pitié son -coeur palpiter violemment sous une de mes mains, tandis que dans l'autre -certaine partie révoltée brûlait et s'agitait.--Chère Félicia, disait-il -avec une tristesse intéressante, ne me reproche pas d'être barbare... Tu -l'es plus que moi.--Je tachais de l'apaiser par de tendres caresses; ma -main, qui d'abord ne pensait qu'à prévenir des entreprises dont je -m'effrayais, s'aperçut bientôt qu'elle devenait une espèce de remède... -Elle se prêta doucement à certain mouvement qui la remplissait... et fit -ainsi de plein gré d'elle-même ce dont on eût été trop délicat pour la -prier. Je venais ainsi de faire une nouvelle découverte.--Pardon, mon -cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier plus calme et -s'empressant de purifier cette main bienfaisante; pardon, tu viens de me -sauver la vie. Je ne pus m'empêcher de rire de l'importance que je -voyais attacher à un service qui m'avait si peu coûté. Je m'en prévalus -néanmoins pour faire mes conditions, et j'obtins que de toute la nuit il -ne serait plus question de rien: nous dormîmes. Quand je m'éveillai, je -ne trouvai plus à mes côtés mon cher d'Aiglemont, vers qui mon premier -mouvement avait cependant été d'étendre le bras, disposée pour lors à le -défier. Quel effet du désir! Quelle inconséquence! J'eus de l'humeur de -voir mon espérance trompée et d'être ainsi la dupe de mes conventions, -sans lesquelles sans doute le plus caressant des hommes ne m'eût point -quittée avant de m'avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion. -J'eus recours à mon ancienne ressource; je fatiguai mes désirs et me -rendormis. - - -CHAPITRE XXIV - -Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans les maisons -où ils couchent. - -On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui venait à dix -heures. Je vis sans inquiétude que pendant mon sommeil on avait mis un -peu d'ordre dans mon appartement, enlevé les restes de notre collation -et serré les hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris -deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais pas -assez la physionomie pour y découvrir des nuages. Nous dînâmes encore -tête à tête, sans qu'elle me laissât rien soupçonner de ce qu'elle me -préparait. Mais aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui -vis un visage, des regards...--Petite malheureuse, me dit-elle, -s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi -ce que vous avez fait cette nuit.--Un coup de foudre n'aurait pas été -plus terrible pour moi. Je pâlis... je faillis à me trouver -mal.--«Parlez sans détour: je veux être instruite; avouez sur-le-champ -votre équipée, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous -aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je -n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon -imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai les genoux de -Sylvina et les baignai de larmes.--Hélas! ma chère tante, dis-je, -pénétrée de douleur et pouvant à peine articuler, si vous savez de -quelle faute je puis être coupable, épargnez-moi la honte de vous -l'avouer.--Ce n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle -n'est que trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne -complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A qui appartient -cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée au dossier d'un lit -écroulé et tout souillé de votre infamie?... Serait-ce par hasard ce -petit gredin de Belval que je soupçonnais dès longtemps, et qui -enfin...--M. Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela d'un -ton piqué, qui voulait presque dire: _M. Belval n'est pas mon -fait_...)--Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience et de colère et -martyrisait mon bras).--Eh bien, ma tante...--Eh bien?--M. le -chevalier.--M. d'Aiglemont?--Oui, ma tante.--Les indignes! En même -temps, je suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la montre -est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise -longue, où, la tête inclinée et les poings fermés contre les yeux, elle -demeure quelques minutes sans proférer une parole... - -J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de larmes, à qui -je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant ce qui pouvait -m'arriver quand ma tante sortirait de ses sombres réflexions. La porte -s'ouvrit, on annonça M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près -qu'à peine son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait -attention à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et -surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à propos -dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait que de l'étrange -distraction de ma tante qui, sans bouger de son siège et n'ayant qu'à -peine tourné la tête avec une mine foudroyante, avait repris sa première -attitude. A la fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un -mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de la montre: -il fut au fait.--Qu'attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se -tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous pour vous retirer d'un -lieu où tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous êtes de -trop? Venez-vous insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du -spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne -vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l'avez-vous pas rendue fort -heureuse?--D'Aiglemont était trop homme du monde pour répondre à cette -sortie par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux torts -également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos amours par son -étourderie, l'autre, plus grand encore, d'avoir irrité peut-être pour -jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas -en entier sur ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en -reproches et joua tout au mieux l'humilité, le contrit... Cependant je -m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant que, tout en -grondant, on le contemplait avec des yeux... qui déjà n'exprimaient plus -la colère. Il se surpassait ce jour-là: un habit riche et d'un goût -exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à -sa belle figure mille grâces nouvelles... Il saisit habilement un jour -favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua seul -coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de manière à -persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé au moment qu'il y -songeait le moins, il eût su se procurer pendant notre absence un poste -bien plus propice à ses véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin -que j'avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son -cachot, s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré par -la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement pour parvenir -à certain but... que j'ignorais absolument, et dont je ne m'étais doutée -que lorsqu'il n'était plus temps de me défendre ou d'appeler du secours. -Il ne tint ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était -arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le désir de se -tromper elle-même désarmaient insensiblement sa colère; elle oubliait de -retirer des mains du coupable une des siennes qu'il couvrait de baisers; -elle écoutait deux fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de -vérité: _Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule -cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre; et je ne -suis déjà que trop malheureux de n'avoir pas réussi._ - - -CHAPITRE XXV - -Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation. - -Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait plus que -monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On n'avait point fermé -la porte après l'entrée du chevalier; jamais on n'annonçait son oncle, -qui, leste, marchant toujours sur la pointe d'un petit pied, on ne peut -pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser -malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d'en être vu -lui-même, il eut le temps de les considérer et de me faire un petit -signe d'intelligence. J'étais si troublée que je n'avais fait, en le -voyant paraître, aucun mouvement de civilité. Ce qui fit que les autres -ne le surent là que lorsqu'il prit la peine de leur parler. - ---A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous -fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le -fripon ne s'y prend pas mal, sur mon âme.--Excepté Sa Grandeur qui se -donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais je n'y -comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, définissez-moi -donc ce que veulent dire vos trois visages? Répète-t-on ici quelque -tragédie? Là, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon -neveu... Ma foi, je me donne au diable si je saisis l'esprit de son -rôle. Il n'a pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme -qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait d'éclaicir le -mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l'histoire -fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son -espiègle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous -la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait -autant.--Assurément.--Comment, monseigneur, se cacher dans une maison -honnête?...--J'en conviens, oui, cela est un peu écolier.--Voyez -l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour elle seule, la -cruelle, que j'avais risqué cette démarche.--Ah! madame, voilà un -terrible argument contre votre colère.--Eh! fi donc, monsieur le -chevalier, quand un galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour -elle de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?...--Mille -moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce... Mais quoi! maintenant la -pauvre Félicia va se trouver seule dans l'embarras. Je vois bien, mes -enfants, que c'est à moi de vous mettre tous d'accord. Fermons un peu -cette porte et faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce, -ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur ses genoux. -Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce qui est arrivé. M. -d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son âme, est -enchanté de tout ceci. A bon compte il a volé ce que toutes les -jérémiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure. -L'heureux étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une -fleur... digne d'être la récompense des soins les plus suivis, des plus -tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu ses saintes épaules...) -Malgré mon embarras, je ne pus m'empêcher de décocher à Sa Grandeur -certaine oeillade qui voulait dire: _«Monseigneur, je ne pensais pas que -votre système fût que les premières faveurs doivent être le prix des -soins suivis, des longues assiduités...»_ Il continua: - -«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre à votre aise. Vous -êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu'on ne le chasse pas -de bon coeur quand il se présente! Vous le savez? Eh bien, la petite est -pardonnable. La voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas -permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa charmante -figure, elle pourrait se passer de vos secours: n'a-t-elle pas la clef -de tous les trésors de l'univers? Ce ne serait pas la punir que de -l'éloigner de vous. D'ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi, -croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut -ci-devant entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et -laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse... Là... De bon coeur... -Encore plus cordialement... A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas -mieux que de s'arracher les yeux, comme on pensait à le faire quand je -suis arrivé? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous -qu'il aime, madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans votre -appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur est bien fait pour -vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont quelque dédommagement: -croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bontés pour lui; -faudra-t-il vous en prier bien fort?--Ah! mon oncle! Ah! madame, -s'écriait le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur et -Sylvina.--Un moment, mon neveu, laissez-moi finir... Puisque vous en -avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu'elle -n'était d'accord de rien; qu'après que vous l'avez violée sans nul égard -pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur, -puisque d'ailleurs, il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour -la gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on pourrait -lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un et l'autre, que je -la prenne pour moi... Nous allons vivre comme deux couples de tendres -tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content, -et cet arrangement, au surplus, durera... ce qu'il pourra.» - - -CHAPITRE XXVI - -Suite du précédent.--Monseigneur est récompensé. - -Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de -parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les yeux fixes et la bouche -béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier -consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se -déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: _Que je vais être heureux!_ à -son oncle: _Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin_; et à moi: -_Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons_. J'arrêtais à -mon tour des regards curieux sur la face riante de _monseigneur_; mais -je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui, -l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le -chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le -neveu, l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus -qu'un homme ordinaire. - -Il se fit un assez long silence... Ce fut encore monseigneur qui le -rompit.--Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.--Mon cher -oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mérite à -souscrire aveuglément à vos propositions, j'adore madame.--Et malgré le -respect qu'il devait au grave caractère du médiateur, il se permit -d'appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina, -qui:--_Doucement_, monsieur (s'étant cependant laissé faire), j'espère -que monseigneur ne prétend pas...--Vous voudrez bien observer, madame -que je ne _prétends rien_; je conseille...--Mais, enfin, que -penseriez-vous?...--Je penserais que le pendard est charmant; que sans -doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai -bientôt folle de lui.--Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le -chevalier... n'est pas sans avoir des arrangements... et Mme -d'Orville...--Oh! pour celle-là, je vous garantis qu'elle n'aura -désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire; -elle a déjà pour lui l'aversion la mieux conditionnée...--Serait-il -possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son -transport...--Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre -chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au -mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.--En -même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le -dos à l'autre couple, voici ce qu'il me dit à peu près: - ---«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce -hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes -plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je -ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais -avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans -toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me -dédommager?» J'étais très embarrassée. J'abrège: malgré ma répugnance à -tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable -envers monseigneur, pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je -ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès -qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance -qui pourraient lui faire plaisir. - -Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette -faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour -vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me -moquer. - -Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper -fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien -auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j'en fus tant soit peu -jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il -dut être content. - -Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en -acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu'il parut, le plus -grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout -paraissait excédée de musique et parla d'aller reposer. On était chez -moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un -peu de tristesse et d'humeur. - -Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore endormie, -j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de -nuit, je vis que c'était monseigneur, qui, s'étant introduit avec -beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition -ne me fut point agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des -dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles -douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y résigner -avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes -engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le -prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart -d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce. -Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l'adresse -de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes -m'avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à -craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa -bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses -morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda -l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs -dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, j'étais tout à fait -au pouvoir de l'amoureux prélat; je fus agréablement surprise de -n'éprouver qu'une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation -la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour -lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser, -effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent, -quelque heureux qu'eût été monseigneur, il ne pouvait l'avoir été plus -que moi. - - -CHAPITRE XXVII - -Réflexions qu'on pourrait omettre sans perdre le fil de l'histoire. - -On se fait aisément un système quand l'expérience vient de bonne heure à -l'appui des principes dont on inclinait à le composer. Me trouvant, dès -mon début, à même de mettre en pratique les sages conseils de Sylvino, -je reconnaissais qu'en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à -tous les événements qu'occasionne la multiplicité des ressorts qui -meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement quelqu'un, ou -l'on en était soi-même froissé. - -Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification de sa -maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je seule que je tombai dans -une rêverie profonde et je me dis à moi-même: «Où en serais-je -maintenant, si ma passion pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait -pas d'endurer le supplice de le savoir à l'heure même dans les bras de -Sylvina? Et quel rôle pitoyable n'aurais-je pas joué vis-à-vis de Sa -Grandeur si, après lui avoir permis ce qu'il faisait il y a deux jours, -j'avais fait aujourd'hui la bégueule, pour avoir vu depuis un beau -cavalier dont je suis devenue folle? Ou bien, qu'aurais-je gagné à me -défendre avec celui-ci de la plus charmante tentation, parce que -j'aurais eu quelques arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je -donc maintenant bien à plaindre? J'ai satisfait hier un désir immense en -me livrant au plus aimable des hommes: je viens de goûter des vrais -plaisirs avec un autre qui n'est pas sans agréments. La nature a trouvé -son compte à ce partage, que condamnent à la vérité les préjugés et le -code rigoureux de la _délicatesse_ sentimentale. Il y a donc -nécessairement un vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce -code est composé.» Puis je suivais dans l'avenir les deux chaînes -d'événements qui devaient résulter de deux partis différents dont sans -doute j'avais choisi le meilleur. En résistant, ce qui était bien loin -de ma pensée, je ne voyais qu'obstacles, haines, jalousies, remords; en -cédant, comme j'avais fait, je voyais au contraire la plus riante -perspective: au lieu de me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à -Sylvina, je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-même. En tout, -j'étais très contente de moi... Des autres?... à peu près; car je -n'étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait certaine -inquiétude jalouse... Je me représentais trop vivement mon beau -chevalier dans les bras d'une rivale aimable... Passe encore si Sa -Grandeur me fût demeurée... Elle m'eût sans doute aidée à chasser une -image qui m'obsédait, Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et -vint y mettre fin. - - -CHAPITRE XXVIII - -Sacrifice.--Explication.--Plaisirs. - -Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix qui me fit -tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: _Vous dormez, belle -Félicia?_ Des mains angéliques pressaient avec amour deux demi-globes -naissants... En un mot, c'était l'aimable chevalier qui, sortant de chez -ma tante, venait savoir où il en était encore avec moi. J'eus beau -m'armer d'indifférence, elle ne tint point contre le charme de ses -caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le plus réel. J'étais -bien éloignée d'en avoir contre cet aimable inconstant, qui ne l'était, -en effet, devenu que par une fatale nécessité.--Que venez-vous chercher -ici? lui dis-je pourtant, ne voulant pas lui paraître assez résignée à -son arrangement avec Sylvina, pour qu'il se crût dispensé de m'être fort -attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous féliciter d'en -avoir eu dans l'autre appartement de moins pénibles que ceux de la nuit -dernière?--Cher amour, me répondit-il, touché jusqu'aux larmes, peux-tu -m'accabler aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu -daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse être -sensible quand, devenu par toi le plus heureux des hommes, je vois -troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute autre femme que Sylvina -eût pu disposer d'un amant que tu venais d'agréer, qui ne vit que pour -toi, qui met tout son honneur à conserver tes précieux sentiments? ma -Félicia! sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu'un -sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d'assurer ton repos -et de me ménager, dans cette maison, un accès, qu'autrement je ne -pouvais manquer de perdre.» Ensuite, il me conta qu'aussitôt que son -oncle s'était retiré, Sylvina lui avait fait, sans façon, l'aveu de sa -passion la plus vive; qu'en conséquence, il n'y avait pas eu moyen -d'éviter de passer la nuit avec elle. Qu'à la vérité, par la fraîcheur -de ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque n'aurait -pas de l'amour pour Félicia; mais que sans les ressources infinies de -son heureux âge et l'essor de sa voluptueuse imagination si fraîchement -frappée des délices de ma jouissance, il aurait couru de grands risques -avec une femme qui s'attendait à des prodiges. Que cependant il avait eu -le bonheur de tenir un milieu difficile entre la honte de mal faire et -le danger de faire trop bien. Qu'en un mot, il s'était beaucoup ménagé, -tant pour pouvoir prendre sa revanche avec moi que pour ne pas -accoutumer une femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine -tenue de complaisances qu'il ne se sentait en état d'avoir que pour moi -seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai; d'avance, mon -amour avait justifié mon aimable infidèle. Je fus transportée de voir -que je lui étais toujours aussi chère. Je répondis à ses tendres -caresses avec une vivacité qui dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai -de lui faire place à mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce -dont il avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous -les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes accablés d'une -fatigue délicieuse, après nous être promis mutuellement de mettre à -profit les moindres moments pour nous livrer à de ravissantes folies -dont je connaissais désormais tout le prix. - - -CHAPITRE XXIX - -Galanterie de monseigneur.--Singulière conversation qui laisse les -choses au même point. - -J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait de sincères -confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans doute que je lui en -fisse au sujet de son oncle, et je n'avais rien dit! Serait-ce que les -femmes qui se piquent de l'être le moins le sont toujours par quelque -endroit, et que la dissimulation est chez elles un défaut privilégié, -qui s'y tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres -petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans que je -lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J'étais à -délibérer si je l'en instruirais ou non, quand je reçus de la part du -prélat une lettre accompagnée d'un paquet assez lourd. C'était, outre -une petite bonbonnière d'un goût exquis, une montre magnifique. Il -m'avait, disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était -rentré chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand -scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. Pressé du -remords de sa méchante action, il me faisait restitution, non pas à la -vérité de ma mauvaise montre, mais d'une autre plus exacte, qui -préviendrait tous les contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge -qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et -un neveu mandés à des heures différentes, mais dont, faute d'une bonne -montre, on aurait su régler, avec assez de précision, le départ de l'un -et l'arrivée de l'autre. La lettre était d'un bout à l'autre -extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il -allait passer une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner -pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte qu'il nous -avait donnés. La montre était un bijou du plus grand prix. L'émail -n'avait rien d'égal pour l'esprit et le fini du sujet. L'entourage de -brillants, l'ouvroir et le piston qui étaient deux assez gros diamants, -et la chaîne où tenait encore une très belle bague, donnaient à ce -présent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie. -Je fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque façon voulu -payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme la récompense d'un -service. - -Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé de monseigneur si -d'elle-même elle n'eût fait une démarche qui me mit à mon aise et dans -le cas d'exhiber le cadeau. - -«--Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la subordination -et trompé ma vigilance? Elle serait désormais inutile. Tu vas vivre à ta -guise, tâche de n'en pas mésuser; entre nous, je suis fort aise de me -trouver débarrassée d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais -inspirée pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point liées -par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume assez bien de ton -coeur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutumée à toi, privée -de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais -il s'offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir -des droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, vivons -ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons -de côté l'une et l'autre la dépendance et l'autorité. Je n'exige de toi -qu'une amitié sincère et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à -présent une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je fis -éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme et qu'elle ne -devint sérieuse que lorsque tu m'appris que c'était précisément avec le -chevalier que tu t'étais oubliée. Tu sauras que je l'aime autant qu'il -paraît m'aimer. Il t'a eue par un malentendu bien malheureux pour moi. -Je craignais que cette partie, si fatale à mon coeur, n'eût été -concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans un coeur que je -brûlais de m'attacher. Je te demande une grâce, mon enfant, c'est de me -laisser mon beau chevalier. Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le -hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes -désormais que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts -que je ferai pour le captiver.» - -Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je me tirai -d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je souhaitais fort son -bonheur avec le chevalier; que sûrement je n'aurais point d'autres vues -que les siennes, et que je n'avais pas pour lui plus d'amour que -lui-même n'en avait pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on -désire. Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit -des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations -d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de peur de la mortifier; -cependant j'avais le plaisir de lui dire énigmatiquement que j'étais -folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en -plus qu'il m'était indifférent. Son dernier mot fut que je devais -m'attacher à l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.--Je -connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme solide dont -l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.--Il est aussi très -généreux, interrompis-je; voyez comment son amour s'annonce.--Je montrai -son cadeau. Sylvina fut émerveillée... Eh bien! ajouta-t-elle, -monseigneur est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre -heureux. - -On annonça Mme d'Orville... Sylvina pâlit, l'autre se présenta avec -l'air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu'elle venait -sans façon nous demander à dîner. - - -CHAPITRE XXX - -Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier verront qu'il est beaucoup -parlé de lui. - -D'où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à celle-ci Mme -d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que de coutume. Quoi donc? -Un joli freluquet doit-il nous brouiller? Faut-il que tu me boudes avant -de savoir si je refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la -gaieté; je t'apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de -toute mon âme l'honneur d'être ruinée et trahie à ton tour par -l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi ton monseigneur, -qui daignait jeter sur moi quelques regards d'intérêt, et que j'ai eu -peut-être pendant quelques moments la maligne envie de t'enlever. Mais -tu le méritais. Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être -tondu par des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile -troupeau d'ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour qu'on le -trompe; cependant, j'y serais forcée, vu mon épuisement actuel, et je -dois lui préférer un prince russe qui vient de me faire faire les plus -séduisantes propositions. Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de -faire des façons et de m'arranger avec quelqu'un, moitié raison, moitié -caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un monseigneur que tu n'as -pas mal pressuré ne me convenait que pour la passade et, ne t'en -déplaise, ce n'est plus chose à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on -ici feu mon chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète -Félicia...--La discrète Félicia devenait du plus beau rouge et crevait -de dépit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que s'amuser, plaisanta -sans méchanceté sur les coups de sympathie, sur le singulier de -certaines rivalités, et convint, pour nous mettre à notre aise, que -d'Aiglemont, moins fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain défaut -d'aimer à faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne -pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail, comment -ils s'étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait se croire adorée -d'un homme tel que lui); comment, pour jouir de ce rare mortel, il avait -fallu lui rendre la santé et la liberté dont le mauvais état de ses -affaires le privait également depuis quelque temps. Je suis persuadée, -ajouta-t-elle, que le chevalier est homme d'honneur, très reconnaissant -au fond du coeur des services qu'on peut lui rendre, et point assez fat -pour imaginer qu'une femme qu'il ruine fait beaucoup plus pour elle-même -que pour lui; peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se -proposer de rendre un jour tout ce qu'il a pu coûter; mais en attendant, -il puise à pleines mains et sans considérer qu'un bienfait en vaut un -autre; il ne tient à rien; il est à la merci du premier caprice; il -enchaîne à son char autant de folles qu'il peut s'en présenter, et, mes -enfants, sans cesse il s'en présente. Consommé dans l'art perfide de -feindre les plus vives passions et secondé d'une constitution unique, -qui fait qu'il tient coup à des excès auxquels quatre hommes ordinaires -ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec une incroyable rapidité -son infatigable tempérament; il sème, avec la dernière assurance, des -faussetés dont il connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès -inouïs, il court aveuglément vers des précipices inévitables avec des -passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais avant-hier, -ma chère Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre l'aura demain. Heureuse -qui le gardera moins longtemps que moi. - -Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et je me disais -à moi-même;--Si M. d'Aiglemont est tel qu'on vient de le dépeindre, il -n'est pas malheureux pour moi d'être aussi peu susceptible que je le -suis d'un attachement exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant -que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment avant que je -n'aie à m'en plaindre. - - -CHAPITRE XXXI - -Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle l'esprit -de conciliation. - -Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais Mme d'Orville craignit que s'il -venait à la savoir avec nous, il ne voulût pas entrer. Elle pria donc -Sylvina de faire dire, quand il paraîtrait, qu'il n'y avait aucune -personne étrangère et qu'il était attendu. - -Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus grand -dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprévue de Mme -d'Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d'une beauté -plus qu'humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois -déesses rivales, qui le jetèrent dans un étrange embarras. Celui du -chevalier n'était pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question -que de disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire; il eût -partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune l'eût cru équitable -envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il -s'agissait de disposer de lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une -ou l'autre? - -Mme d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos -yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il -donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme -d'Orville, lorsqu'elle lui déclara qu'elle venait de lui donner un -successeur; il protesta que c'était de tout son coeur qu'il la voyait -passer à de nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi -grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer qu'il n'avait -pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint très -courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d'amant en titre; il était -aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des -sentiments qu'on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le -démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de -séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les -comprenais à merveille, mais je n'osais plus me fier à leur éloquence. -Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transportée de -trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez -un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait -parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. Il me -disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tête -à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son -coeur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un -pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans -m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du présent et à -rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de -Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins de partager; mais je me -consolais en espérant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du -chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup -mieux qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le -chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle. - - -CHAPITRE XXXII - -Suite du précédent.--Départ pour la province. - -Comment purent donc s'arranger des intérêts de coeur aussi embrouillés? -A qui restait-il, enfin, ce boute-feu dangereux, ce précieux objet de -tant d'amoureux désirs? Il continua d'appartenir à toutes trois, ou -n'appartint à aucune; cela revient au même. Il força Mme d'Orville à lui -croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il la supplia -de ne point lui interdire sa maison et d'agréer l'hommage d'une amitié -qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai su depuis que le fripon, qui ne -voulait pas qu'il fût dit qu'on l'avait éliminé, avait encore obtenu des -faveurs malgré le traité qu'on venait de signer avec le prince russe. -D'un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à son nouvel amant -aucun don de conséquence, ne fut plus aussi sûre d'être aimée. Mais, à -bon compte, elle ne renonça point à d'Aiglemont, qui ne demanda pas -mieux, afin de se conserver dans la maison un accès qu'à moins de -certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; Sylvina était -d'ailleurs bonne à ménager à cause de l'oncle, à qui l'on avait -précisément dans ce temps-là de fortes raisons pour bien faire sa cour. -Quant à moi, je me rendais justice, et connaissant mes avantages, je me -tenais pour dit que je l'emportais sur mes rivales. J'étais en effet la -favorite, et j'aurais été très exigeante si je n'avais pas trouvé qu'on -me le prouvait assez. Tel qu'un autre Antée, d'Aiglemont trouvait -toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina avait, la nuit, en -beaucoup de temps, peu de chose; et moi, le jour, beaucoup en peu de -moments imprévus, dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre -bonheur. - -Ainsi s'écoulèrent quelques semaines que monseigneur fut obligé de -passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un jour, enfin, il me manda -que, sur sa proposition, l'on me donnait chez lui la place de première -chanteuse du concert avec d'assez bons appointements; qu'il me -conseillait de ne pas négliger une occasion agréable de changer pour -quelque temps de séjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son exil, -de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi d'engager l'ami -Lambert à nous accompagner, tant pour être chargé là-bas de quelques -embellissements qu'on se proposait de faire à la cathédrale et au palais -épiscopal que pour donner plus de considération à la maison que nous -tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous obliger, le -charmant neveu. C'était ce que celui-ci avait extrêmement à coeur, non -seulement parce qu'il m'aimait autant qu'il était en son pouvoir -d'aimer, mais encore parce qu'il espérait de rentrer en grâce avec sa -famille, lorsqu'elle le verrait hors de Paris et sous les yeux de son -oncle, homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui -l'étourdi ne pouvait manquer de se former. - -Ma tante et moi n'avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni Lambert à -Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup d'inclination. -Nous promîmes donc à monseigneur de nous rendre tous ensemble au lieu de -sa résidence. Il partit. Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique -chacun de nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous -faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez agréables, -nous ne laissâmes pas d'entreprendre le voyage avec plaisir, et nous le -fîmes si gaiement qu'une assez longue route ne me fit éprouver ni ennui -ni fatigue. - - -_Fin de la première partie._ - - - - -DEUXIÈME PARTIE - - -CHAPITRE PREMIER - -Dont on saura le contenu si l'on prend la peine de le lire. - ---J'en suis fâché, me dit le censeur dont il est fait mention au -commencement de cet ouvrage, et à qui j'en communiquai les deux -premières parties avant d'entreprendre celles-ci, j'en suis fâché, cela -ne prendra point. Vous ne savez donc pas que vous n'intéresserez -personne? que vous vous peignez telle que vous êtes, avec une franchise -qui vous fera le plus grand tort? Qu'on n'aime point à voir une jeune -fille courir effrontément au-devant des moindres occasions, de raconter -les folies d'autrui et d'en faire elle-même? Qu'il est reçu que votre -sexe doit combattre, et tout au plus se rendre à la dernière extrémité? -Que les gens qui seraient le moins capables de filer le parfait amour -soutiennent cependant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'il a -coûté de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent à la -jouissance un véritable prix?--Taisez-vous, mon cher marquis, -répondis-je avec toute l'impatience d'un auteur dont on critique les -chères productions, vous voyez mon ouvrage du mauvais côté, Je ne me -propose point d'intéresser.--Tant pis.--Je ne quête pas non plus des -éloges; ma conduite n'en mérite point: quand j'ai réussi à me rendre -heureuse de moment en moment, j'ai tiré tout le fruit que je pouvais -attendre de mon système. Je ne cherche point à faire secte.--On croirait -que vous y visez.--Il y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j'en -ai de contemporaines; la postérité n'en manquera pas. Être plainte n'est -pas non plus mon objet: le destin m'a constamment favorisée.--Il est -vrai.--Pour gagner de l'argent, enfin? Si j'en avais besoin, n'ai-je pas -à mon âge, et faite comme je suis, des ressources plus agréables, plus -sûres que celles de mettre du noir sur le blanc?--Tout cela est bel et -bon; mais alors pourquoi prendre la peine d'écrire?--La peine! Je vous -ai déjà dit que c'était un plaisir pour moi. Je me plais à garantir de -l'oubli des folies dont le souvenir m'est cher. Si, par occasion, -quelqu'un peut en être amusé, si quelque femme de mon caractère, mais -trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et tranche les -difficultés; si quelque autre, attaquée par des Béatins, apprend à s'en -méfier et à les berner; si quelque mari, prêt à se formaliser pour une -aigrette, rougit d'avoir donné quelque importance à cet accident et se -pique d'imiter le sage Sylvino; si quelque Céladon renonce _aux grands -sentiments_ et se soustrait au ridicule des passions, prenant pour -modèle certain chevalier, dont vous ne devriez pas condamner le système; -si enfin quelque aimable bénéficier apprend de mon prélat que, malgré -l'habit ecclésiastique, on peut aimer les femmes et s'arranger avec -elles sans se compromettre dans l'esprit des honnêtes gens, ce seront -autant d'accessoires agréables à la satisfaction que je m'étais promise -de mon griffonnage. Au surplus, qu'il scandalise les prudes et les -dévots, on croit qu'il n'ait pas assez de gros sel pour certains -débauchés crapuleux, c'est de quoi je ne me soucie guère. Quant aux -lecteurs avides de ces romans enchevêtrés, qui ne peuvent souvent se -dénouer que par des miracles, qu'ils retournent à la Clélie et aux -ouvrages du même genre que l'on a faits depuis; il ne faut pas que ces -gens-là s'amusent à lire des histoires véritables. On ne sut que me -répondre: c'est que j'avais raison, - - -CHAPITRE II - -Où et chez quelles gens nous arrivons.--Portraits. - -Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant d'arriver à notre -destination, nous trouvâmes quelqu'un d'aposté de la part de -monseigneur, pour nous conduire à une maison de campagne peu éloignée, -où Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire -connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service -dans notre nouveau séjour. - -La maison où nous allions était celle d'un vieux président, qui, toute -sa vie, avait fait profession de protéger les arts et les artistes. Nous -jugeâmes le personnage au premier coup d'oeil, lorsqu'il se présenta sur -le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait -galamment à Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes -_chorus_ de nos regards, pour nous dire: _Voici d'abord un original._ - -Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur, -qui lui dit mille choses honnêtes sur sa complaisance et sur les -avantages qu'on ne manquerait pas d'en retirer. Lambert, tout en -répondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des -regards étonnés sur une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus -mauvais goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. En -effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris bien de la -peine pour construire un fort laid édifice. Nous traversâmes deux pièces -où nous vîmes beaucoup d'hommes, et parvînmes enfin à celle où les dames -nous attendaient. A notre aspect, Mme la présidente fut assez heureuse -pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle -retomba lourdement dans sa bergère. Une grande demoiselle, que le -président nomma _ma fille Éléonore_, nous fit un compliment précieux. -Monseigneur présenta Lambert et dit le premier des choses passables; car -ni Mme la présidente qui balbutiait, ni Mlle Éléonore qui déclamait, ni -M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrassée, ni -le chevalier et moi qui mourions d'envie de rire, ni quelques -spectateurs qui semblaient émerveillés de voir _des jolies femmes de -Paris_, n'avaient encore commencé de lier un entretien raisonnable. - -Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce fut le tour du -chevalier; Mme la présidente lui fit un accueil infiniment gracieux et -minauda même avec assez de succès. Quant à _ma fille Éléonore_, elle -eut, en lui parlant, les yeux baissés, les deux mains réunies devant -elle sur un bout d'ouvrage, et les reins à moitié pliés pour se rasseoir -aussitôt que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en même -temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux très ouverts sur -Mlle Éléonore, semblait s'appliquer à peser ses paroles. Quand elle fut -assise et le chevalier à sa place, cet homme respira; je conjecturai que -la réserve outrée avec laquelle on venait de parler au chevalier avait -son objet, et que c'était sans doute un sacrifice que Mlle Éléonore -venait de faire à l'écouteur. - -Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, qui conduit à la -prolixité. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle -Éléonore. C'était une belle fille; un peu brune à la vérité, mais -pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus -de la médiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et -déplaisante, quoique régulièrement bien formée. La taille était ce qu'on -avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en diminuait -l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces femmes dont on dit: -_Pourquoi ne plaît-elle pas?_ - -Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. Cet -homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait -beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés -de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux; une bouche -plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de -ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle, -mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant -dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût -accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur. - - -CHAPITRE III - -Ridicules. - -Quoiqu'il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les jours étant alors -les plus courts de l'année), à peine eûmes-nous respiré un quart d'heure -que le président, pressé de faire admirer à Lambert sa belle maison, -traîna cruellement cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres -assistants, par tous les appartements, caves, greniers, remises, -écuries, jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d'une -heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa voiture et fut -coucher à la ville. On nous retint jusqu'au lendemain. En attendant le -souper, il fallut jouer. - -Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; Mme la présidente, qui -se piquait d'être une femme au-dessus des femmes, se mêlait de tout ce -qui suppose un esprit solide et de combinaison. Elle regardait les arts -en général comme d'agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu'on -pût s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président. -Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les choses abstraites, -se mêlait de mathématiques et même d'astronomie. Par une suite de ces -idées, elle ne jouait que l'ombre, le trictrac et les échecs, parce -qu'ils sont savants et sérieux; tous les autres étaient au-dessous -d'elle et ne pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que -c'était ordinairement M. le président lui-même ou le grand garçon que -j'ai vu _respirer_, qui faisait la grande partie de Mme la présidente; -mais comme on aime à faire diversion quand l'occasion s'en présente, -Lambert, qui à propos d'échecs était maladroitement convenu qu'il y -savait jouer, eut pour cette soirée l'honneur et l'ennui d'être préféré. -Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet _à cul -levé_. Je fus d'un vingt-un avec Mlle Éléonore, Sylvina, le chevalier et -l'homme qui respirait. Nous apprîmes pendant la partie que celui-ci -s'appelait M. Caffardot et qu'il était gentilhomme braconnier; car Mlle -Éléonore lui fit beaucoup de questions relatives à la chasse; _cet -amusement noble_, disait-elle, _ce délassement des héros_, qui cependant -n'était pour M. Caffardot que celui d'un imbécile. On vit clairement que -ce maussade personnage était très amoureux de Mlle Éléonore et que -celle-ci voulait le bien traiter. Elle ne parlait qu'à lui, ne nous -adressant la parole que lorsque le jeu l'exigeait indispensablement. -C'était surtout du chevalier qu'elle ne faisait aucune mention; il ne -fut pas assez heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté, -tant que dura la partie. - -Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets surannés, des -vins médiocres, un fruit mal rangé, tel était le repas que le bon -président offrait, cependant assez agréablement pour qu'on lui sût gré: -Mme la présidente servait avec les grâces dont son embonpoint la rendait -susceptible. Éléonore, assise près du chevalier, avait l'air d'être en -pénitence. M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus que si -j'eusse été un basilic. Le président faisait assaut de connaissances -avec Lambert; je dis mal: celui-ci n'ouvrait pas la bouche. C'était le -premier qui parlait seul, à tort, à travers; architecture, sculpture, -peinture, musique surtout, était son grand cheval de bataille: il avait -été l'une des plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un -chanteur distingué. C'était à lui que Mlle Éléonore devait le talent du -chant qu'elle possédait au suprême degré. - -«Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis un amateur juré -et n'ai point les petitesses de ceux qui ne le sont qu'à demi; je sais -que nous avons le bonheur d'avoir avec nous une chanteuse incomparable, -et je m'en rapporte bien au goût éclairé de monseigneur qui nous l'a -choisie; mais n'importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu'Éléonore, -et je vais la faire chanter, comme s'il n'y avait ici personne qui -l'effaçât; elle a d'abord le mérite de ne se faire jamais prier.» - -Cette complaisante demoiselle, _qui ne se faisait jamais prier_, ne prit -pourtant qu'au bout d'un quart d'heure la peine de chanter... _Eh quoi! -Pourquoi me refuser le plaisir de le voir?_ etc., ce superbe morceau -tant admiré des partisans du _beau genre français_, cette pierre de -touche du vrai talent du chant... Le premier cri d'Éléonore nous fit -faire à tous un mouvement sur nos sièges. Le président, nous croyant -déjà saisis d'admiration, nous disait d'une mine: Eh bien! vous ne vous -attendiez pas à des sons comme ceux-là?--Assurément, monsieur le -président, personne ne s'y attendait. Le récit traînant était encore -enrichi de stations, de développements de voix, que le cher papa, -transporté, prenait soin d'encourager en ouvrant la bouche, ou de -prolonger en appuyant un doigt sur la table... L'impression que me -faisait le fatal morceau, et surtout la manière de l'exécuter, faillit -dix fois me faire quitter la place... Quel triomphe c'eût été pour -l'inimitable cantatrice! J'y pensai à propos; autrement j'aurais pu -faire, pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse... -Le chevalier, pour marquer plus de recueillement dans cette importante -occasion, cachait son visage dans sa serviette. Lambert avait l'air de -souffrir d'un grand mal de tête. Sylvina se composait un peu mieux. Le -détestable air finit enfin. Alors tout le monde se ruina en -applaudissements; quant à moi, soulagée enfin, j'eus autant que personne -l'air d'être fort contente. Le président ne tarit plus sur la musique et -sur l'indulgence des gens à vrais talents, etc., etc. Heureusement il ne -lui vint pas dans l'idée de me demander un échantillon du mien. - -Aussi fatigués du bavardage du père que nous venions d'être excédés du -chant de la fille, nous nous tordions la figure pour contraindre des -bâillements dont nous sentions l'incivilité. Mme la présidente, qui s'en -aperçut, les attribua, par bonheur, au besoin de se reposer. Elle -interrompit les belles choses que nous débitait son époux et dit qu'il -était temps de laisser aux voyageurs la liberté de se retirer, attention -dont nous lui sûmes, pour plus d'une raison, un gré infini. - - -CHAPITRE IV - -De Thérèse et des confidences quelle me fit. - -La maison de plaisance de M. le président pouvait être un chef-d'oeuvre -d'architecture; mais elle était si peu logeable qu'après un appartement -somptueusement mal décoré, qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus -que celui de mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait -faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment que j'en -valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna -d'étranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands événements -dérivent souvent des plus petites causes. - -Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la garde de -quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement qu'on me cédait. -Notre femme de chambre devait occuper le second. Thérèse, c'est ainsi -qu'elle se nommait. était entrée chez nous quelques jours avant notre -départ: c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active -et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de -monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant de -revoir sa famille et sachant notre prochain départ, elle s'était fait -recommander par Sa Grandeur elle-même; ce visage-là nous avait plu -d'abord. On voyait bien que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait -même l'air de quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était -égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec beaucoup -de goût et de propreté. - ---«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris -malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-là ne -ressemblent à rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de -venir exprès de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y -répondis qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être pas, -mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? J'ai servi trois -ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me -trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous réjouiraient à -coup sûr... Mais pourrait-on se fier à mademoiselle? elle est si jeune, -et il y a si peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.--Va ton -chemin, Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu -voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui regarde ces originaux; -compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien -divertissantes à me conter de ces gens-là?--Mademoiselle, vous allez en -convenir. - -«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y a déjà cinq -ans), j'étais encore fort jeune: M. le président m'avait tirée d'une -boutique de modes, où j'étais apprentie. Ma maîtresse me persuada que je -serais fort heureuse; en effet, M. le président me combla d'amitiés. -Bientôt il fit plus, il me parla d'amour; il me donna bien de -l'embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la -fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a toujours -quelque petit laquais mignon... Mais qu'il s'arrange. Il ne faudra -pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-être dans ce -que je vous dirai des choses...--Dis, ma chère Thérèse, je suis très -difficile à scandaliser. Poursuis.--De tout mon coeur. Pendant que M. le -président était comme un diable après moi et se faisait abhorrer, je -gagnais insensiblement les bonnes grâces de Mlle Éléonore, et je lui -devins attachée de si bon coeur que, malgré les persécutions de son -insupportable père, je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle. -Nous devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les affaires -les plus secrètes et entre autres que, depuis près d'un an, elle -soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon -de femme de charge, préposée pour veiller de près sur Mlle Éléonore, -gênait extraordinairement leur amour. Je fus priée de m'y intéresser. -Mais vous allez voir à quel point Mlle Éléonore a l'esprit faux. Ce -qu'elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination -de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant même -des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prêter quelquefois -mon petit réduit. Cet amant devait épouser quelque jour; mais ce ne -pouvait être qu'après la mort d'un oncle, qui n'avait encore que -cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus -militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes à son cher -neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le mariage à la fille d'un -président de province. - -«Sans vouloir dépriser Mlle Éléonore, je puis croire que je la vaux, -tout au moins pour la figure; j'étais plus jeune, car, entre nous soit -dit, elle a six bonnes années de plus que moi et elle est parfois -quinteuse et maussade. Son officier, qui n'était pas amoureux à en -perdre la tête, finit par s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait -souvent occasion de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui -suis d'une humeur tout à fait opposée à celle de Mlle Éléonore. Il était -joli, frais, entreprenant. Le président, me rabattant sans cesse les -oreilles du doux plaisir qu'on goûte en faisant des heureux, fortifiait -en moi le désir d'éprouver, mais avec tout autre que lui, si c'était en -effet quelque chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de -s'apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s'il n'osait -m'avouer qu'il me désirait aussi, c'est qu'il craignait que je ne le -trahisse auprès de Mlle Éléonore. Qu'il était novice! Il ne savait donc -pas que jamais une femme ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne -manque d'en jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le -feu prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave -infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes si bien l'un -et l'autre que nous convînmes de nous occuper sérieusement des moyens de -tromper ma rivale; ce qui n'était pas absolument difficile, vu la -tournure romanesque de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait -d'amour-propre.» - - -CHAPITRE V - -Suites des confidences de Thérèse. - -«Il y a des femmes que l'indifférence rebute et qui ont assez de -sentiment pour rompre aussitôt qu'elles ont lieu de croire qu'on ne les -aime plus. Mais malgré toute sa dignité postiche, Mlle Éléonore n'est -pas de ces femmes-là. Il semblait que plus son officier la dédaignait, -plus elle s'acharnait après lui. Il est vrai que le fripon avait poussé -les choses un peu loin. La dot d'Éléonore n'étant pas un objet à -dédaigner, il avait tâché de s'assurer la possession de sa conquête par -le seul moyen que lui laissait le caractère de l'oncle _antirobin_. En -un mot, il avait engrossé Mlle Éléonore. Mais une chose fort malhonnête -de la part de cet étourdi, c'est qu'il me mit dans le même cas, moi qui -n'avais point de dot et qu'il aurait dû ménager pour son propre intérêt. -Ma maîtresse n'avait qu'un mois d'avance sur moi. Je commençais à peine -à être sûre de mon fâcheux état que notre faiseur d'enfants fut obligé -de rejoindre son régiment, qui s'embarquait pour l'Amérique. Il était en -retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais son excessive -diligence lui valut une pleurésie dont il mourut. - -«Imaginez, mademoiselle, l'embarras des deux veuves! Nous nous le -cachâmes cependant réciproquement et songeâmes chacune de notre côté à -nous tirer d'affaire. J'avais une ressource assurée, c'était de lâcher -un peu la bride à M. le président, qui n'aurait pas manqué de donner -tête baissée dans le panneau. Mais ce vilain homme me répugnait si fort -que je ne pus prendre sur moi de me donner à lui. Ce M. Caffardot avec -qui vous avez soupé faisait depuis longtemps une cour respectueuse à ma -maîtresse. Il avait tâché de me mettre dans ses intérêts par des petits -présents mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre -arrangement avec l'officier. Il y avait donc entre nous un commerce -d'amitié. Si ce grand flandrin-là n'était pas si bête, et s'il n'avait -pas reçu une éducation bigote, qui fait qu'à son âge il est plus novice -qu'un enfant de sept ans, vous verriez, mademoiselle, qu'il ferait mieux -que bien d'autres; il est assez bien bâti, n'est-ce pas? Ses traits sont -passables, et cela paraît avoir de la santé. Je crus celui-ci de -beaucoup préférable à M. le président pour l'exécution de mon projet. -J'imaginais que quelques avances suffiraient pour m'attirer de la part -du nigaud des propositions que j'aurais bien vite agréées; alors il eût -bien fallu qu'il se chargeât de mon posthume; mais si Mlle Éléonore, qui -s'en proposait autant, ne put faire enfreindre à Caffardot son voeu -rigoureux de chasteté, quoiqu'il fût très épris et que par mes soins il -passât toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut pas -s'étonner de ce qu'il ne voulut jamais répondre à mes agaceries. Vous -l'avouerai-je, mademoiselle, cette résistance convertit en véritables -désirs ce qui d'abord n'était que dessein de convenance. Je fus piquée -de me voir traitée avec indifférence par un sot, pour qui je faisais -beaucoup, car il m'arrivait souvent de le reconduire presque nue et de -m'envelopper en cet état dans son manteau, sous prétexte du froid, mais -en effet pour lui faire sentir de bien près la douce chaleur et la -fermeté de mon embonpoint. Je lui parlais sans cesse du bonheur qu'avait -Mlle Éléonore de posséder un cavalier aussi aimable.--Que faites-vous -donc pendant de si longs moments que vous passez ensemble? lui dis-je -une nuit que je le retenais sous prétexte de laisser un peu tourner la -lune, dont les rayons donnaient précisément sur la porte par laquelle il -devait se retirer. Vous faites sans doute bien des folies avec ma -maîtresse?--Moi! Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de -jouir légitimement de Mlle Éléonore, quand elle se livrerait à moi, ce -qui est très éloigné de ses sentiments chrétiens, je ne voudrais -assurément pas profiter de sa faiblesse.--Mais si elle vous tenait des -propos bien tendres... qu'elle vous embrassât... comme cela, en vous -disant: Mon cher Caffardot, je meurs d'amour pour toi, tu es -adorable...--Finissez donc, mademoiselle Thérèse. Fi! embrasse-t-on -ainsi les garçons?--Puis il crachait et essuyait ses lèvres avec un air -d'humeur. Ma foi, mademoiselle, après cette première démarche, je -n'avais plus rien à ménager: faisant donc semblant de poursuivre un rôle -de comédie et parlant toujours au nom d'Éléonore, je poussai l'égarement -jusqu'à défaire deux boutons..., mais contre mon attente, trouvant là -quelque chose d'inanimé, je vis échouer mes chères espérances.--En -vérité, mademoiselle Thérèse, interrompis-je, vous étiez une grande -coquine.--Que voulez-vous, mademoiselle, répliqua-t-elle sans trop se -déconcerter, une pauvre fille qui est dans le cas de placer un enfant et -qui meurt d'envie de ce qui en fait faire perd aisément la tête. C'est -la misère qui fait voler sur les grands chemins. - -«Enfin donc, je ne vins à bout de rien: je vis l'instant où mon vilain -crierait à la violence et me donnerait des coups de poing. Je voulus -alors changer de rôle et lui dis, afin de le radoucir, que je rendrais -compte à Mlle Éléonore de sa fidélité, dont j'avais seulement voulu -m'assurer pour savoir si je pouvais me mêler honnêtement de leur -intrigue. Mais le butor prit la chose tout à fait du mauvais côté: il ne -manqua pas de conter mon entreprise à Mlle Éléonore, qui, sous un -prétexte frivole, me fit mettre honteusement à la porte. - -«Pour me venger, j'appris par une lettre à M. le président tout ce que -je savais et de l'intrigue avec l'officier et de celle avec Caffardot. -Mais il y a grande apparence que le père, qui n'est pas fort délicat sur -l'honneur, et qui fait bien, car il est rare dans sa maison, je pense, -dis-je, que ma lettre força Mlle Éléonore de tout avouer à son écervelé -de père, qui la seconda de son mieux pour que leur honte demeurât -secrète. Heureusement, j'ignorais alors que Mlle Éléonore fût grosse; -sans quoi, je n'aurais pas manqué d'augmenter de cette grave -circonstance ce que je me plaisais de publier partout. Je me rendis si -odieuse par mes médisances que, menacée d'être renfermée à la -sollicitation du président, et devant d'ailleurs songer à mes couches, -je m'en fus à Paris, où je savais qu'une jolie fille trouve aisément des -ressources et de l'appui contre les tentations des petits persécuteurs.» - - -CHAPITRE VI - -Méprise de M. Caffardot. - -Quoique je ne haïsse pas les médisances, parce que pour l'ordinaire -elles amusent, néanmoins celles de Thérèse me choquèrent un peu; sa -hardiesse m'étonnait. Je lui demandai comment elle avait osé venir dans -une maison où elle ne devait point être à son aise, tandis qu'il eût -dépendu d'elle de pousser jusqu'à la ville, où, sachant ses raisons, on -lui aurait volontiers permis d'aller nous attendre.--Moi! mademoiselle, -répondit-elle avec vivacité, j'aurais manqué cette occasion de voir et -d'embarrasser ces vilaines gens! Tout mon chagrin est de n'en pas avoir -été remarquée et de penser qu'ils ignorent peut-être encore qu'ils -donnent l'hospitalité, cette nuit, à leur plus mortelle ennemie. Je leur -en veux à tous. Soyez assurée, mademoiselle, que je me vengerai tôt ou -tard d'Éléonore, et surtout de ce plat imbécile de Caffardot: il passera -par mes mains, je vous le jure... et il s'en repentira. Ce singulier -entretien nous conduisit jusqu'au moment d'éteindre les lumières: nous -nous mîmes au lit. - -Je commençais à m'endormir quand Thérèse, debout, vint me tirer -doucement par le bras et me dit:--Voulez-vous, mademoiselle, être témoin -d'une bonne scène? Levez-vous, s'il vous plaît; enveloppez-vous -chaudement et suivez-moi près de la fenêtre: le tendre Caffardot est -dans le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans -doute sa chère Éléonore dans cet appartement. Il faut nous divertir aux -dépens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et venez nous écouter. - -Une espièglerie de cette nature avait pour moi trop d'attraits et le -ridicule du personnage promettait trop, pour que la crainte d'un peu de -froid me fît rejeter la proposition. Je m'arrangeai de mon mieux et sus -me placer. Thérèse entr'ouvrit la croisée, puis il y eut entre elle et -Caffardot l'entretien que je vais rapporter. - ---Est-ce vous, adorable Éléonore?--Oui, mon cher Caffardot, c'est moi. -C'est votre amante qui vous défend de lui donner jamais aux dépens de -votre santé des témoignages d'un amour... dont elle a déjà reçu tant de -preuves, que son sensible coeur en est à jamais pénétré de -reconnaissance.--Ah! ma belle demoiselle, que cet aveu m'enchante!... -Mais, dites-moi, n'avons-nous rien à craindre de la part de votre femme -de chambre? Est-elle bien endormie?--Oui, mon cher ami, elle est déjà -profondément ensevelie dans le néant du sommeil, et si je n'y suis pas -encore moi-même, c'est que je pensais à l'amant que j'adore, et qu'un -doux pressentiment de sa galanterie suspendait sans doute l'époque de -mon assoupissement... - -Le galimatias de Thérèse, imitation nécessaire à la vraisemblance du -rôle qu'elle avait à soutenir, manqua de me faire éclater. La fausse -Éléonore me serra la main: je me contraignis. - -Elle ajouta:--Puis-je proposer à mon tendre ami de monter, au lieu de se -morfondre au jardin? J'ai peine moi-même à supporter les injures d'une -bise irritée... Venez, mon cher tout, venez avec assurance...--Oh! mais, -mademoiselle!--Vous hésitez? cette retenue m'afflige à l'excès. Mon bon -ami peut-il, après tant de semblables entrevues, pousser plus loin que -moi-même la crainte de me compromettre?--J'entends bien, mademoiselle... -Mais...--Serais-je digne d'un amant délicat, si par quelque imprudence -j'exposais ma vertu, ma réputation à la moindre souillure?--Je ne dis -pas que cela soit, mademoiselle... Mais... c'est que voyez-vous... la -jeunesse... Et moi... au bout du compte... qui sens bien... car, je suis -de chair comme un autre, et... quand le diable tente!... Mais si vous -voulez absolument... Mais si vous permettiez...--Allez, amant sans -estime, je reconnais à vos indignes soupçons le peu de fond que vous -faites sur l'honneur d'Éléonore. Oubliez-la; ses yeux se dessillent. -Elle retire sa foi, reprenez la vôtre, et que toute liaison cesse entre -nous. - -Après ce congé burlesque, donné avec la dignité ridicule d'une mauvaise -actrice de tragédie, la feinte Éléonore referma la croisée, sans daigner -écouter ce qu'on put lui répliquer. Nous rîmes comme des folles en -rentrant dans nos lits. Je crus qu'il n'y avait plus qu'à me rendormir. - -Mais point du tout. Peu de moments après, Caffardot, inquiet de sa -disgrâce, prit sur lui, malgré le danger qu'il pouvait courir, de venir -trouver la fausse Éléonore. Il frappa doucement.--«L'entendez-vous, -mademoiselle, dit aussitôt Thérèse en se levant, mademoiseile, le -voilà... Le laisserons-nous entrer... mademoiselle?...» Je fus sourde. -En conséquence, Thérèse me crut endormie et fut ouvrir la porte mal -graissée qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut introduit. Un moment -après, pour les mettre à leur aise et pouvoir jouir de ce qui allait se -passer, je fis semblant de ronfler à petit bruit. - -Je supprime de peur d'ennuyer, un long entretien préparatoire où la -fausse Éléonore s'arrangeait tout au mieux pour faillir sans perdre -l'estime de l'amoureux Caffardot, et celui-ci pour ne point faillir, et -conserver toutefois les bonnes grâces de sa maîtresse. La pudeur se -montrait d'un côté bien lasse et de l'autre terriblement sur ses gardes. -Le rôle de Thérèse était difficile. Caffardot ne demandait à la -véritable Éléonore que de la voir presser leur mariage: il y avait un -obstacle. La mère du futur, qui savait l'aventure de l'enfant, avait -fait avertir secrètement Mlle Éléonore que, si elle persistait à vouloir -épouser son fils, elle publierait cette honteuse affaire, de manière à -ne lui laisser de la vie l'espérance d'épouser qui que ce fût. Éléonore, -retenue par là, tâchait de traîner les choses en longueur, jusqu'à ce -que la mère, qui était infirme et vieille, pût mourir ou que les -principes du fils se relâchassent enfin assez pour qu'il se trouvât -quelque jour dans le cas d'être pris sur certain fait et forcé -d'épouser. Mais la vieille s'obstinait à vivre, et Caffardot, de marbre, -ou soutenu de la grâce, avait sauvé jusqu'alors sa précieuse innocence -des pièges du diable et de Mlle Éléonore. - -Thérèse, au fait de toutes ces circonstances, était obligée, pour ne se -point trahir, de régler là-dessus ses paroles et ses actions. - - -CHAPITRE VII - -Vengeance de Thérèse. - -Préparez-vous, ami lecteur, à voir ici quelque chose d'incroyable... -Mais pourquoi vous priver du plaisir de la surprise? Lisez, et vous -croirez si vous pouvez. Quant à moi, si je n'avais pas été témoin, -j'aurais bien eu de la peine à me persuader la possibilité de ce que je -vais vous apprendre. _Le vrai peut quelquefois n'être pas -vraisemblable._ - -Il y avait déjà quelque temps que mes gens argumentaient assez haut pour -que je ne perdisse pas un mot de leur entretien, quand enfin la fausse -Éléonore avança ce délicat et captieux raisonnement:--Cessez, dit-elle, -de vous plaindre du retard que j'apporte à votre bonheur, mon cher -Caffardot: il ne tient qu'à moi, je vous l'avoue, d'engager mon père à -couronner dès demain, de son consentement, le voeu qui lie déjà nos -destinées; mais l'extrême passion qui me possède ne s'accorde point avec -le froid dénouement de ne devoir qu'au mariage la possession du plus -aimable des mortels. L'hymen sera donc pour nous, comme pour le -vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que ne suis-je assez heureuse -pour trouver dans mon amant... ces élans passionnés... qui m'élèvent -quelquefois au-dessus de ces chimères qu'on nomme devoir, honneur, -vertu!--Ah! que dites-vous là, mademoiselle Éléonore! quel oubli de ce -que prescrit la sainte religion!--Eh! laisse un moment à part ta _sainte -religion_, mon coeur, et réponds à cette simple question: si tu avais -attaqué ma pudeur et que je t'eusse cédé, me mépriserais-tu?... -Refuserais-tu de m'épouser?--Mais... non. Si j'avais promis... il -faudrait bien que je tinsse parole... le parjure est un grand péché.--Eh -bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l'ennemie du parjure: j'ai -juré, dans mon amour excessif, de ne me lier indissolublement à toi que -lorsque ta passion et la mienne auraient subi la plus forte des -épreuves, lorsque je me serais assurée qu'après avoir joui de ton -amante, tu sauras encore en connaître le prix, et que de même, après -t'avoir possédé, j'en conserverai le désir, au point de souhaiter que -nous soyons l'un à l'autre le reste de nos jours. Où en serions-nous, -dis-moi, si après quelques mois de mariage, dégoûtés réciproquement, -nous venions à détester nos liens? Or, si ce dégoût peut naître de la -jouissance, ne vaut-il pas mieux en courir les risques avant les -sacrements? Quelles délices, au contraire, si lorsque j'aurais fait pour -toi ce qui, dit-on, déshonore une femme, je te vois rechercher avec le -même empressement le bonheur de m'épouser! Quel rempart pour ma -tendresse que la reconnaissance infinie dont je me sentirais redevable -envers le plus généreux des amants!...» - -Cela était trop subtil et trop pressant pour notre Joseph; il ne sut -qu'y répondre... A quoi bon faire attendre plus longtemps le dénouement -imprévu de cette singulière scène? L'amour... la nature... l'imbécillité -elle-même, réunies contre les préjugés, remportèrent sur eux un complet -avantage. Après plusieurs _si, mais, cependant_, le sot, que la fausse -Éléonore comblait de caresses perfides, chancela... s'oublia... partagea -le lit de la lubrique Thérèse... On peut s'en rapporter pour le reste à -l'expérience et à l'avidité de cette actrice passionnée. - -L'effronterie avec laquelle la soubrette me manquait dans cette occasion -excita d'abord une colère que j'eus peine à réprimer; mais bientôt les -doux accents de ces ravissements m'intéressèrent, et je fus au-devant de -tout ce qui pouvait la justifier. Je compris que, comptant sur mon -sommeil et trouvant une occasion aussi favorable de se venger, elle -était excusable de l'avoir saisie. La part que je l'entendais prendre -aux travaux de l'heureux prosélyte allumait en moi mille feux. -Caffardot, qui, dans ses ravissements, laissait échapper quelques -_Sainte-Vierge, Saint-Esprit, Ah! doux Jésus!_ me divertissait au -possible. En un mot, j'unis mon intention à ce couple fortuné, l'écho de -leurs plaisirs retentit plusieurs fois en moi. Je m'endormis au plus -doux murmure de leurs voluptueuses caresses et dans l'étonnement que me -causait la durée de ces débats. Voilà les fruits de la sagesse; heureux -qui commence tard à jouir! - - -CHAPITRE VIII - -De la culotte de M. Caffardot. - -O dévots! que ce qui arriva de sinistre à M. Caffardot pour s'être ainsi -laissé corrompre vous effraie et vous apprenne à résister courageusement -aux pernicieuses impulsions de la chair. Le châtiment suit de près le -crime. Les mortels privilégiés qui entretiennent une correspondance -quotidienne avec le ciel en sont remarqués dans leurs moindres -peccadilles, tandis que les pécheurs endurcis, méconnus à la cour -céleste, se livrent sans trouble à leurs coupables excès. Mais aussi, -gare le jour des vengeances! c'est alors que ceux qui auront amassé sur -leurs têtes des monceaux d'iniquités en verront avec effroi l'énorme -liste offerte à leurs yeux par l'ange exterminateur: ceux, au contraire, -qui auront été châtiés dès cette vie et que cela aura beaucoup aidés à -se repentir trouveront pour eux la fatale balance en équilibre et -monteront d'emblée au séjour de l'éternelle félicité. Heureux, trop -heureux Caffardot, à qui la bonté divine ménagea des punitions aussitôt -qu'il eut failli! - -Je venais de m'éveiller, une pendule sonna cinq heures. Les amants -fatigués dormaient à leur tour, j'en fus assurée par le bruit distinct -de deux ronflements, dont le mâle surtout annonçait le plus profond -sommeil.--Je ne vois pas, me dis-je alors, que ce M. Caffardot, qu'il -s'agissait de mortifier, soit trop la dupe de cette aventure: il couche -avec une très jolie fille, il se croit possesseur de l'objet dont son -coeur est rempli; s'il fait, selon ses idées, une grande perte _pour -l'autre vie_, du moins il trouve la clef de ce qui fait l'unique bonheur -de celle-ci; où donc est sa disgrâce? Mademoiselle Thérèse, l'objet est -manqué. Le tempérament a trahi la colère, et Caffardot a tout l'avantage -du stratagème que vous aviez imaginé contre lui. Je pouvais ne pas -raisonner juste; et l'on verra en temps et lieu que je me trompais; je -raisonnais, du moins, selon les apparences. Mais, ajoutais-je à mes -réflexions, si Thérèse s'est oubliée, rien ne m'oblige, moi, qui ne -goûte point M. Caffardot, à le laisser jouir paisiblement de son -bonheur. Ménageons à cet idiot quelque sujet de se repentir de sa -faiblesse...--Cependant j'avais beau chercher dans ma tête, je n'y -trouvais rien qui répondît à la malignité de mon intention... Lui donner -l'alarme d'être surpris! Il en était quitte pour s'évader; la fausse -Éléonore, qui n'était point prévenue, pouvait me seconder mal. Je ne vis -rien de mieux à faire que de détourner quelque pièce essentielle des -vêtements du coupable. La culotte fut la première chose qui me tomba -sous la main. Je m'en emparai, ayant préalablement ôté une bourse, une -montre et des clefs que je remis dans les poches du justaucorps. -J'attendis ensuite dans mon lit ce qui pourrait arriver de cette -importante soustraction. - -Mais les ronflements ne finissaient point: je perdis enfin patience, et -fus tirailler Thérèse, que j'appelai plusieurs fois tout bas Mlle -Éléonore. Elle eut à son tour bientôt éveillé Caffardot, qui, supposant -leur aventure découverte par la femme de chambre, se crut perdu, sortit -du lit, rassembla maladroitement ses habits, chercha longtemps sa -culotte, mais en vain, partit cependant, traînant avec assez de bruit -les boucles de ses souliers sur le parquet, et ferma la porte qui se -plaignit encore beaucoup. Le pauvre diable craignait apparemment que la -duègne d'Éléonore ne se mît à ses trousses. Ce ne pouvait être qu'elle -qu'il venait d'entendre parler! Quel embarras! que va-t-il arriver à sa -chère Éléonore? et comment ravoir sa culotte? - -Thérèse, de son côté, n'était pas sans inquiétude, elle m'avait manqué -trop essentiellement pour ne pas s'attendre à quelque réprimande sévère -et peut-être à recevoir son congé, mais heureusement pour elle, je -manquai de dignité dans cette occasion. Glissant donc légèrement sur les -reproches que méritait son audace et ne prenant pas même le temps -d'écouter ses excuses, je passai déjà vite à la confidence de mon -espièglerie. Elle venait déjà d'avoir un effet si plaisant que je ne -pouvais contenir mon envie de rire, loin qu'il me restât la moindre -humeur, Thérèse, rassurée, trouva le tour admirable; nous n'osions -cependant laisser éclater notre joie sur ce que Caffardot, qui n'avait -pas ses culottes, resterait jusqu'à nouvel ordre dans le corridor. -L'ingénieuse soubrette eut bientôt levé cet obstacle. Elle alla dire -tout bas par la serrure à son bon ami, qui en effet y avait l'oreille -collée, que la femme de chambre, qui s'était trouvée mal et n'avait -appelé que pour demander du secours, ne se doutait probablement de rien, -qu'au surplus la culotte, qui ne se trouvait point encore, ne pourrait -lui être rendue par la porte, à cause du bruit qu'elle faisait au -moindre mouvement; mais que s'il voulait aller au jardin, on la lui -jetterait par la fenêtre dès que la femme de chambre dormirait. - -Ainsi débarrassées du témoin incommode, enchantées de le savoir cul nu -dans le jardin, où la bise soufflait avec fureur, nous ne contraignîmes -plus nos ris: puis nous tînmes conseil, résolues de bien employer, pour -notre amusement et pour le tourment de Caffardot, l'insigne preuve que -nous avions de son incontinence. Le résultat de nos délibérations fut -que Thérèse qui connaissait parfaitement la maison, irait sans bruit -suspendre la culotte à la porte de la chambre où couchait la véritable -Éléonore. _Tel fut notre bon plaisir._ Thérèse s'habilla tout à fait, -parce qu'il faisait très froid: puis s'enfonçant dans les ténèbres du -corridor, elle alla bravement exécuter notre risible arrêt. - - -CHAPITRE IX - -Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver qu'elle ne mentait -pas. - -La téméraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps que je ne m'y -attendais, et j'étais déjà fort inquiète de son retard, quand je -l'entendis enfin rire dans le corridor et parler; je crus qu'elle était -avec quelqu'un: cependant elle rentra seule. Pressée de la plus vive -curiosité, je lui fis cent questions. Mais, sans y répondre et riant par -éclats, la folle ne cessait de répéter: _Ah! la plaisante aventure! la -bonne folie! le drôle de corps!_ Je perdais patience. A la fin pourtant, -j'appris que ces ris immodérés étaient occasionnés par la plus -singulière scène du monde, qui se passait à l'heure même dans la chambre -d'Éléonore, et dont la porteuse de culotte venait d'entendre une -partie.--«M. le chevalier, dit l'évaporée, s'interrompant à chaque mot -pour éclater de rire, M. le chevalier est là-haut... chez la divine -Éléonore, à qui il tient, je ne sais sous quel prétexte, les propos les -plus originaux. Je défie l'homme le mieux ivre, le plus facétieux -histrion, d'imaginer un amphigouri pareil à celui qu'il débite. Il a -cependant passé la nuit avec la chère demoiselle, rien n'est plus -évident... Tout ce qu'il dit y a rapport. Ils ont couché ensemble, -mademoiselle! Cela est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui -diable ne rirait pas d'une découverte pareille?»--Mais, interrompis-je, -êtes-vous bien sûre, Thérèse...--Tout à fait sûre, mademoiselle.--Que ce -soit le chevalier?»--Ah! c'est bien lui-même; peut-on méconnaître son -joli son de voix? il traite Mlle Éléonore d'épouse chérie, d'adorable -déité.»--Vous extravaguez, ma mie Thérèse, dis-je un peu piquée, mais ne -pouvant encore croire un conte qui, selon moi, n'avait pas la moindre -vraisemblance.--Eh! parbleu, mademoiselle, répliqua-t-elle en continuant -ses ris, si vous doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la -peine de vous lever et de me suivre, vous verrez...--Non, il y aurait un -autre moyen... - -Je n'eus pas le temps d'achever. Thérèse avait de l'esprit, elle devina -ce que j'hésitais à lui proposer, partit et ne reparut plus; ce fut le -chevalier qui revint à sa place, riant aussi de tout son coeur. - -Piquée contre le volage adorateur, déjà coupable de plusieurs -infidélités, quoique nous ne vécussions ensemble qu'à peine depuis un -mois, je le laissai chercher à tâtons mon lit, sans daigner le guider -d'une seule parole. Mais il sut bien me trouver. Je perdis tout à coup -la moitié de ma colère quand je sentis les belles mains de l'inconstant -toucher mon sein et sa bouche angélique surprendre la mienne au moment -où je délibérais si je voulais la détourner. J'eus cependant le courage -de lui dire, avec une aigreur apparente, qu'il me laissât et retournât -vers son _épouse chérie, vers l'aimable déité_. Ce reproche ne le fâcha -point; et sans perdre du temps à se justifier, il eut recours au remède -infaillible... Je m'apaisai. - -«Encore, mon cher amour» (soupirai-je, en ressuscitant pour la seconde -fois)... mais je me repentis de cette prière indiscrète quand j'eus -touché quelque chose qui se trouvait pour lors dans l'impossibilité de -me complaire.--Hélas! dit tristement le pauvre chevalier, voilà le vrai -châtiment de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement puni! -mais Vénus n'abandonne pas pour longtemps ses fidèles adorateurs. Avant -que je n'aie fini de te raconter la rare aventure qui vient de -m'arriver, je serai désenchanté; et tu es trop généreuse pour me refuser -ma revanche.» Un baiser de flamme fut le sûr garant de ma bonne volonté; -nous demeurâmes voluptueusement groupés; et ce fut dans l'attitude la -plus propre à opérer un prompt désenchantement que le chevalier se mit à -me raconter ce qu'on va lire dans le chapitre suivant. - - -CHAPITRE X - -C'est le chevalier qui parle. - -«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de sa -maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions été un détachement -de maréchaussée, commandé pour y déterrer quelque malfaiteur, avait -annoncé la pièce où nous sommes maintenant comme l'appartement de sa -fille, et celle d'en haut, où je suis venu m'égarer, comme l'une des -chambres qu'il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit en -état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de l'autre côté. -Ayant bien mis cette distribution dans ma tête, assuré d'ailleurs que -Sylvina devait occuper au-dessous le bel appartement et présumant en -conséquence que tu coucherais nécessairement dans une chambre où il n'y -aurait qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au -bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour le quartier -des femmes, dès que j'ai présumé que tout le monde pouvait à peu près -dormir. J'ai porté la main sur plusieurs serrures; enfin j'ai trouvé la -clef dans l'une, j'ai ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai -fait, on s'est éveillé... J'hésitais.--_Entre donc, Saint-Jean_, a dit -très distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite pour celle -d'Éléonore; alors il m'est venu l'idée la plus folle. La répugnance de -passer pour Saint-Jean et la curiosité de voir quel micmac allait naître -de ma visite m'ont fait commencer sur l'heure le rôle de somnambule, et -sans répondre à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.--Jardin -délicieux où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la rose et au -jasmin le prix de la fraîcheur... Lieux enchantés où le serment d'un -amour à l'épreuve des siècles précéda le voeu que nous prononçâmes au -pied des autels... (Je me suis assis). Fontaine plus limpide que celle -de Vaucluse! Cristal, où mon épouse chérie...--Ah çà, Saint-Jean, a -interrompu la voix, voilà qui est très bien, mais c'est assez de ces -gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard...--Le hasard n'eut point -de part à mon choix, il fut forcé dès que je vis sa prunelle plus -éclatante que l'étoile du matin.--Ah! ah! monsieur Saint-Jean, vous -faites votre agréable! où donc avez-vous puisé tant d'esprit?--Personne -n'en a comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se couvre -d'un nuage pâle dès qu'elle ouvre la bouche... Adorable épouse! divine -Cloé...»--Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont, dis-je à l'aimable fou, dont -le poids délicieux gênait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: _le -soleil qui s'obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à -parler!_ Cela est trop extravagant... mais que veux-tu faire? oui, je -sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant, pour ta -pénitence, tu patienteras jusqu'à ce que tu m'aies achevé ton récit, -nous verrons après; sois sage et conte. - -«--Mis au fait par l'apostrophe d'Éléonore à Saint-Jean, tu penses bien -que je me suis mis à mon aise. J'ai profité de la première invitation, -qui est encore échappée à la belle, pour courir à son lit, disant: -Qu'entends-je? Elle est déjà sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons -de sa voix mélodieuse ont frappé mon oreille!... Ah! chère épouse!... -C'est toi!... C'est elle-même... Hélas! après une si longue absence... -tes bras se refusent à ceux d'un époux chéri!... O amour, ô hyménée! -venez éclairer de vos brillants flambeaux les yeux de Cloé, qui -méconnaissent le plus tendre des époux. - -«Soit qu'Éléonore ait eu l'esprit assez présent pour sentir tout le -parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit qu'un tempérament dominant -ne lui ait pas permis de refuser une occasion, peut-être dangereuse, -elle n'a fait aucun effort pour m'empêcher de partager son lit. -Cependant il n'était plus possible qu'elle me prît pour Saint-Jean, dont -elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais point la mienne. -J'ai fait les choses en galant homme; et ne voulant pas mettre la belle -à mal sans être assuré de son parfait consentement, j'ai débuté, au lit, -par tourner le dos, comme pour dormir. Quelques minutes après, j'ai fait -semblant de ronfler. Bientôt Éléonore s'est levée. Je m'apprêtais à -m'esquiver, craignant qu'elle n'allât appeler du secours, mais prudente, -ennemie de l'éclat, elle ne voulait que fermer la porte et mettre les -verrous, de peur sans doute qu'il ne vînt plus de monde qu'il ne lui en -fallait. Après cette sage précaution, elle s'est recouchée, et voici ce -que j'ai jugé à propos d'ajouter à mes folies:--Cesse de t'abuser, -divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l'incomparable Éléonore, rien -ne peut combattre dans mon coeur ton image adorée; en vain cette auguste -princesse est la rivale de Minerve et de Diane, toi seule as le prix... -Je ne disconviens pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée... Tu -surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis coupable... Mais -que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes divins détruisent une -illusion passagère... Permets-moi seulement de répéter une dernière fois -que si je n'étais l'amant et l'époux de Cloé, je ne pourrais vivre que -pour Éléonore.» - -Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour soulager notre -envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il s'était payé deux fois -de ses éloges et qu'Éléonore avait fait très savamment la Cloé. -Qu'ensuite, comme il faisait de nouveau semblant de dormir, elle l'avait -tiraillé doucement, afin de se défaire de lui, s'il était possible, sans -l'éveiller; qu'il s'était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de -vraisemblance le rôle de somnambule, et qu'on l'avait enfin attiré vers -la porte. Thérèse s'était trouvée là précisément comme Éléonore ouvrait. -Le chevalier, par pure malice, avait recommencé ses monologues, sans -rentrer, sans sortir, le tout pour prolonger l'embarras de la divine -Cloé. Thérèse avait profité d'un moment favorable pour se glisser dans -la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du lit. Puis, -laissant le chevalier continuer sa comédie, elle était revenue vers moi; -par bonheur, lorsqu'elle était retournée, le somnambule n'avait pas -encore pris le parti de la retraite. Celui-ci, sentant qu'une main -féminine s'emparait de lui dans les ténèbres, s'était laissé conduire. -Thérèse l'avait mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de -la chambre, elle s'en était allée, par discrétion, attendre le jour -quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une maison où elle -avait servi. - - -CHAPITRE XI - -Aubades. Fâcheux réveil d'Éléonore. - -Le lecteur peut être impatient d'apprendre ce qui arriva de la culotte -de Caffardot, si méchamment installée chez l'innocente Éléonore; je -supprime, pour le satisfaire, les détails de ce qui put encore se passer -entre le somnambule et moi. - -Nous fûmes d'avis qu'il fallait attirer, sans affectation, le plus de -monde que l'on pourrait à l'appartement de la belle avant qu'il y fît -jour. A l'ouverture des volets, une culotte rouge, vue de tous les yeux, -devait produire un effet admirable. Il ne s'agissait, pour amener ce -grand coup de théâtre, que d'éveiller de bonne heure M. le président et -de lui proposer de surprendre agréablement les dames par de petites -aubades à leurs portes. Le chevalier jouant du violon et le président de -la basse de viole, le galant vieillard ne pouvait manquer de goûter -l'heureuse idée de cet _éveil_ romanesque. - -En conséquence, d'Aiglemont se rendit de bonne heure chez notre hôte -avec son violon; la triste basse de viole fut tirée de son étui -poudreux: on répéta quelques vaudevilles surannés et l'on se mit en -marche. Sylvina fut gratifiée la première d'une _forlane_, d'une -_gavotte_ et de deux _courantes_, le tout avec des sourdines, par -respect pour le sommeil de la grave présidente, dont l'appartement était -contigu. Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s'était aussitôt levée, -vinrent à ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le temps -qu'il fallait pour ne point paraître prévenue. Je grossis bientôt leur -bande avec Lambert, qui, se mêlant aussi de musique et jouant -passablement de la flûte, venait se joindre aux concertants. Bientôt -toute la maison fut à notre suite, excepté la présidente, Éléonore et -Caffardot; en un mot, nous étions très nombreux quand nous nous -présentâmes à la porte de la chambre où reposait la tendre amante de -Saint-Jean, _la divine Cloé_. - -Arrivés sans bruit, nous débutâmes par le fameux air _des Sauvages_, sur -lequel je savais par bonheur un _amphigouri_, qui répondait -merveilleusement à l'envie que j'avais de berner la chère Éléonore, et -non de la divertir. L'honnête président, admirateur de l'artiste à qui -l'on doit le sublime morceau que nous exécutions, était seul de bonne -foi: possédant cette pièce à fond, il raclait littéralement la basse -continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitôt que l'air fut -achevé, le chevalier ouvrit, criant à tue-tête: _Forêts paisibles_; à -quoi le cher père ne manqua pas de répliquer par une partie du choeur. -Quant à moi, je continuais à chanter mes paroles burlesques, Lambert -s'époumonnait en soufflant dans sa flûte; le tout faisait un charivari -qui m'aurait considérablement amusée si je n'avais pas eu la perspective -d'un amusement encore plus intéressant. - -Ce fut le président lui même qui courut aux volets et fit jour. Les -chants cessèrent subitement à l'aspect de la culotte; le chevalier et -moi jouâmes à ravir l'étonnement; je tournai le dos, d'Aiglemont toussa, -Sylvina parut stupéfaite, ainsi que Lambert et les autres spectateurs. -Le président était à peindre, ayant passé tout à coup d'un enjouement, -un peu fou pour son âge, à la colère la plus terrible. Tous les yeux, -fixés à la fois sur la culotte, guidèrent sur ce fatal objet ceux de la -malheureuse Éléonore. Sa confusion ne peut se décrire. Nous nous hâtâmes -de sortir à travers une foule de curieux, parmi lesquels la perfide -Thérèse, se comportant à merveille, n'avait pas l'air d'avoir la moindre -part à l'événement. Le chevalier emmena le président demi-mort, ferma la -porte et s'empara de la clef, pour empêcher ce père irrité de revenir -sur ses pas faire quelque mauvais traitement à sa coupable fille. -Cependant la culotte était demeurée, et celui à qui elle manquait ne -passait pas lui-même des instants moins cruels qu'Éléonore, que ce -trophée de libertinage venait de compromettre si publiquement. - - -CHAPITRE XII - -Trait d'esprit et de charité de la part du chevalier. - -D'Aiglemont était un espiègle, mais il avait le coeur excellent. Il ne -vit donc point sans émotion le désespoir de notre hôte; et sur l'heure -il forma le projet de réparer, autant que cela se pourrait, le mal qui -résultait de notre folle plaisanterie.--«Ne vous affligez pas, monsieur, -dit-il au président, j'entrevois de tout ceci de la fourberie, et je -gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgré les -apparences qui semblent déposer contre sa vertu. Laissant à part la -prévention où tout le monde doit être en faveur d'une personne bien née -et élevée par des parents respectables, je m'attache au fait seul, et je -soutiens que cette culotte égarée chez elle ne peut s'y trouver que par -quelque perfide manoeuvre de la part, sans doute, de celui à qui elle -appartient. Un homme à bonnes fortunes, quelque distrait qu'il soit, -n'oublie jamais sa culotte. Encore une fois, monsieur, il y a là-dessous -quelque noirceur; et si vous m'en donnez la permission, je me fais fort -d'éclaicir ce mystère d'iniquité. Souffrez que j'entretienne un moment -en particulier Mlle Éléonore... mais non, soyez vous-même témoin de -notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientôt vous serez -tranquillisé et vengé.» - -Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre; mais je n'en -étais pas moins étonnée de son effronterie, et je ne concevais pas -comment il osait se mêler d'arranger une affaire où lui même avait les -plus grands torts. Cependant, ayant un but, il vint à bout d'y conduire -heureusement sa difficile entreprise. - -Les éclaircissements entre lui, le président, Éléonore et Caffardot se -passèrent sans témoins; mais voici le compte qu'il nous en rendit dans -la voiture, lorsque nous eûmes pris congé de la ridicule famille. C'est -encore le chevalier qui va parler. - ---«Nous sommes retournés, le cher père et moi, chez la malheureuse -Éléonore, que nous avons trouvée en larmes.--Rassurez-vous, -mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante douceur, soyez persuadée -que monsieur votre père est trop judicieux pour prendre le change: il ne -doute nullement de votre innocence, et de même, loin de vous accuser le -moins du monde, toute la maison se plaint et crie vengeance contre un -scélérat qui vous a fait l'injure la plus atroce. Reposez-vous sur moi -du soin de vous faire la réparation solennelle qui vous est due; mais -expliquez-vous, décidez sur-le-champ du sort de l'imposteur: doit il -expirer sous nos coups, ou prenez-vous assez d'intérêt à lui pour que -vous daigniez le sauver en l'élevant au rang de votre époux?--Ni l'un ni -l'autre, monsieur, a répondu l'indolente Éléonore, qui, m'ayant -attentivement regardé pendant que je parlais, s'était un peu rassurée, -sentant que je lui fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur, -une punition proportionnée à la perfidie de Caffardot ne manquerait pas -d'ajouter au scandale. Sait-on d'ailleurs, après l'indigne manière dont -il vient de se venger de n'avoir pu me séduire, à quel excès il pourrait -encore se porter, plus irrité? Qu'il vive!... Mais j'en jure devant mon -père, devant vous, monsieur, de qui je reçois dans ce moment des preuves -d'intérêt qui me permettent de vous nommer notre véritable ami, je jure, -dis-je, que jamais l'infâme Caffardot ne sera mon époux; hélas! je n'ai -qu'une faute à déplorer: c'est d'avoir caché trop longtemps à mes -tendres parents les vues abominables que le suborneur couvrait du voile -hypocrite de la dévotion. Depuis plus d'une année il ne cessait de me -tendre des pièges. J'espérais toujours que, cédant enfin à ses propres -remords et corrigé par l'exemple de l'honneur que lui donnait ma -résistance, il renoncerait enfin à ses damnables projets; mais je me -suis abusée!... et qu'il m'en coûte cher aujourd'hui!--Nouveau torrent -de larmes... délire de douleur. - -«Je voyais le bon papa prêt à fondre en larmes; j'ai pensé que les -miennes, ou du moins le semblant d'en répandre, produirait un admirable -effet dans cette importante conjoncture. J'ai donc détourné la tête, et -tirant mon mouchoir, j'ai caché mon visage, riant d'aussi bon coeur que -les autres pouvaient me soupçonner de pleurer et pleuraient réellement -eux-mêmes. Le sensible président serrait dans ses bras sa vertueuse -progéniture; Éléonore jouait son rôle avec beaucoup de majesté. Je n'y -tenais plus; je me suis emparé de la culotte, et sortant brusquement de -la chambre j'ai feint un emportement qui pouvait signifier que j'allais -confondre Caffardot et le punir de sa lâche imposture.--Arrêtez-le, mon -père, s'est écriée la généreuse Éléonore, courez, empêchez le sang de -couler...--Mais je suis alerte; en deux sauts j'étais loin du président, -et je me suis rendu sans obstacle à la chambre du dévot suborneur.» - - -CHAPITRE XIII - -A quel prix Caffardot retrouve sa culotte. - -Sylvina et Lambert écoutaient le chevalier avec beaucoup d'intérêt; mais -si cette histoire pouvait les amuser, elle était surtout délicieuse pour -moi. Je jouissais seule de tout le comique du rôle du chevalier et du -parfait ridicule du rôle d'Éléonore. Je mourais d'envie de mettre les -autres un peu plus au fait; mais d'Aiglemont, d'un coup d'oeil fin, -m'imposa silence et continua:--«J'ai paru chez Caffardot avec un visage -triste et courroucé. Il était au lit. Au bruit que j'ai fait en entrant, -il a détourné ses rideaux; l'aspect de la terrible culotte l'a fait -frémir; une pâleur mortelle a défiguré son visage, ç'a été bien pis -quand le président est survenu, transporté de fureur, faisant en -conséquence des grimaces d'énergumène. J'avais discrètement attendu -celui-ci pour parler; immobile, je m'étais contenté d'exposer la culotte -aux yeux de l'accusé, comme une autre tête de Méduse. - -«Aussitôt, le président, dont la rage redoublait à la vue de l'auteur -prétendu de sa honte, a pris une canne et s'est mis à frapper de toute -sa force sur le pauvre Caffardot, qui, malgré les couvertures, devait -très bien sentir les coups; je ne me suis point exposé à cette première -explosion, parce que je connais le coeur humain et que je sais que, -lorsqu'on s'est livré sans contrainte à ces sortes de transports, le -moment qui les suit est celui de la clémence et des accommodements. -Cependant, suffoqué de colère et las de battre, le président s'est jeté -dans un fauteuil, déplorant avec beaucoup de galimatias _son malheur, sa -confiance abusée, sa fille perdue de réputation et privée sans doute -pour jamais de l'espoir d'un honorable établissement._ - ---Pardonnez-moi, monsieur, s'est à son tour écrié le chrétien Caffardot, -tombant du lit à genoux et se traînant dans cette posture jusqu'aux -pieds du père outragé. Pardonnez: soyez assuré qu'épouser Mlle Éléonore -a toujours été mon unique désir et que si j'ai été assez faible pour -succomber à la tentation d'en jouir...--A la tentation d'en jouir, -malheureux! a riposté le père redevenu furieux... Tu as encore l'audace -de m'insulter, scélérat, et de calomnier ma fille! tu en as -joui...--Mais puisque vous le savez, monsieur, il faut bien qu'Éléonore -ait tout avoué...--Alors un coup de bâton, pour lequel le vieux -président a retrouvé toute la vigueur de la première jeunesse, a coupé -la parole de Caffardot. Le ver, dit le proverbe, se redresse lorsqu'il -sent qu'on l'écrase; j'ai vu de même notre reptile frémir et mesurer -d'un coup d'oeil plein de rage la figure décrépite du père d'Éléonore. -Cependant, afin de prévenir quelque acte de violence de la part du -sournois Caffardot, je me suis mêlé de la querelle et, me joignant au -président, j'ai traité l'autre de _garnement_: je l'ai menacé d'appeler -des valets pour le lier et le conduire à la ville, où l'on saurait bien -le forcer à justifier une fille aussi estimable que celle qu'il osait -noircir par la plus exécrable des calomnies. - -«Un dévot, dans de semblables occasions, a des ressources qui manquent -au commun des hommes. Le malheureux, se prosternant la face contre -terre, a offert à Dieu sa fatale disgrâce et entonné le _Miserere_ d'un -ton que le prophète lui-même avait sans doute à peine, quelque affligé -qu'il pût être, quand il le composa. Mais je n'ai pas laissé le temps à -notre David d'achever sa ridicule prière; je l'ai fait habiller à la -hâte; vous l'avez tous vu sortir de sa chambre, noyé de honte, écrasé de -l'injustice de ses accusateurs, de la gravité des circonstances qui -concouraient à le faire passer pour le faussaire le plus abominable; je -l'ai conduit hors des cours comme un banni. Il retourne à sa -gentilhommerie à pied; le président m'adore; je suis son ami, son -vengeur: à la ville, je dois être sa plus intime société; je suis chargé -de vous faire à tous des excuses infinies et de vous prouver comment la -belle Éléonore est l'innocence même. Je vous propose de le croire; -cependant, si vous vous y refusez, je n'ai pas promis d'user de violence -pour tâcher de vous en convaincre. Au reste, il n'y aura point de -procès, à moins que Caffardot ne juge à propos d'en intenter. Mais il -n'en fera rien. Excepté celui-ci, tout ce monde affligé nous rejoindra -demain à la ville; les gens ne manqueront pas d'y ébruiter la fatale -histoire de la culotte, et les bavardages extraordinaires auxquels tout -ceci va donner lieu nous fourniront d'amples ressources contre l'ennui -de notre nouveau séjour.» - - -CHAPITRE XIV - -Conclusion des aventures précédentes. - -«Voilà qui est bel et bon, chevalier, dit Sylvina quand il eut cessé de -parler, mais je ne vois pas encore bien clair dans tout ce que vous -venez de nous apprendre. Cette culotte, par quel hasard enfin se -trouvait-elle chez Éléonore? M. Caffardot l'y avait-il réellement -oubliée après un tendre entretien? ou bien était-il coupable du tour -infâme de l'y avoir introduite à l'insu de la demoiselle, par quelque -motif de vengeance ou de passion?--C'est sur quoi l'on ne peut pas vous -donner des éclaircissements bien positifs, répondit finement le -chevalier. Le crime du sournois Caffardot est une énigme dont le -caractère indéchiffrable du personnage rend la solution fort difficile. -Peut-être avec le temps serons-nous mieux instruits; mais faisons des -gageures. Quoiqu'il y ait gros à parier qu'Éléonore n'est point -innocente, je veux bien néanmoins risquer dix louis, et je dis _qu'elle -n'a pas couché avec Caffardot_.--Monsieur le chevalier, interrompit -Lambert, je tiendrais vos dix louis s'il était permis de parier à jeu -sûr. Je n'ai pas laissé de m'instruire pendant cette fameuse nuit. -Apprenez à votre tour les découvertes que j'ai faites. Quelle diable de -raison que celle de ce M. le président! - -«Le vin frelaté que nous avons bu à souper m'incommodait. J'ai eu besoin -de sortir de mon appartement, et à force d'aller et de venir, j'ai enfin -trouvé ce que je cherchais.»... - -Lambert descendu... Sylvina devenue rouge, cela donnait à penser quelque -chose. A la bonne heure, tant mieux pour eux, si ce que nous devinions -était la vérité; nous ne témoignâmes rien et le laissâmes poursuivre. - -«J'allais remonter, lorsque j'ai entendu marcher dans l'obscurité -quelqu'un qui retenait sa respiration et se coulait avec beaucoup de -précaution le long des murs. Tout près de moi, ce noctambule a ouvert -avec assez de bruit une porte, qui, autant que je me le rappelais, -devait être celle de la chambre à coucher de Mme la présidente. Je n'en -ai plus douté lorsque j'ai pris la peine de venir jusqu'à cette porte, -qu'on n'avait pas jugé à propos de refermer. J'aime les scènes de nuit; -je me suis donc glissé dans la chambre. Le noctambule, attendu par notre -galante hôtesse, a été tutoyé familièrement et reçu sans façon dans le -lit. Je n'avais pas envie d'écouter en chemise les peu intéressants -ébats de ce couple amoureux; mais j'ai pensé qu'il serait aussi bon de -veiller là qu'ailleurs; et, retourné chez moi pour me chauffer et -endosser une redingote, je suis revenu tout de suite dans l'intention de -recueillir quelque chose de divertissant, ou du moins de lutiner un peu -les délinquants, s'ils ne me fournissaient pas quelque meilleur moyen de -récréation. Moins adroit que la première fois, j'ai touché tant soit peu -la porte qui s'en est plainte aigrement. La présidente a dit avec -effroi: Mon Dieu! Saint-Jean, que viens-je d'entendre?--Ce n'est rien, -lui a-t-on répondu, c'est le vent ou quelque chat. (La bonne présidente -s'est un peu rassurée...) Mais de quoi riez-vous donc, VOUS -autres?--Continuez, mon cher Lambert répliqua le chevalier, c'est ce nom -de Saint-Jean qui me divertit.--Saint-Jean ne m'a point étonné, riposta -Lambert. Eh! qui diable, autre qu'un valet bien payé, pourrait se -hasarder à fêter les immenses appas dont nous parlons!... - -«Quand je m'introduisis, c'était fait: un entretien familier remplissait -les moments de relâche.--Je suis très mécontente de toi, disait la -présidente, sans prendre la peine de parler bas: tu es, je le vois bien, -un petit volage; ton indolence actuelle m'en convaincrait assez, quand -je n'aurais pas d'ailleurs assez de quoi fonder certains -soupçons...--Saint-Jean n'était pas orateur. Il se défendait mal; madame -s'est animée par degrés; et après avoir récapitulé tout ce qu'elle avait -fait pour ce domestique ingrat, elle a mis le comble à ma surprise en -disant que si elle avait eu la bonté de tolérer quelques infidélités en -faveur des femmes de chambre, sa passion ne tiendrait pas contre la -honte et le désespoir d'avoir sa propre fille comme rivale; qu'elle -croyait avoir surpris entre celle-ci et M. Saint-Jean quelques signes -d'intelligence; mais que si elle venait jamais à avoir des certitudes, -elle ferait prendre le suborneur et renfermer l'effrontée pour le reste -de ses jours. Saint-Jean s'est _donné au diable_, que rien n'était plus -faux que ce goût prétendu pour Mlle Éléonore: écoutez bien ceci, mes -amis:--C'est bien plutôt, a-t-il dit, sur ce vilain visage de Caffardot -que madame devrait jeter ses soupçons. On ne dirait pas que le grivois y -touche; mais il rôde jour et nuit en dehors et en dedans; et, tout à -l'heure encore, au jardin... mais enfin... on verra. Si l'on ne marie -pas bientôt ces deux amoureux, il arrivera sûrement quelque malheur... -Eh bien, monsieur d'Aiglemont, avez-vous encore envie de parier?--Je ne -me dédis pas, mon cher Lambert; mais continuez votre histoire.--Elle est -finie: l'envie de rire, le froid et certain bruit que la présidente a -fait dans sa table de nuit m'ont chassé de l'appartement; j'ai regagné -le mien... ou celui de Sylvina, consolé de mon indigestion (en avait-il -une?) et de la perte de quelques heures de sommeil.» (Nous le crûmes -bien payé d'avoir veillé.) - -Nous rîmes beaucoup de cette nouvelle scène; et raisonnant à perte de -vue sur tant d'événements étonnants nous arrivâmes sans nous être -aperçus du trajet. Un laquais de monseigneur nous attendait aux portes -de la ville, pour nous conduire à notre logement. La situation, la -distribution et les meubles répondaient à l'idée que nous devions avoir -du bon goût et de l'amitié de notre protecteur. Quand nous fûmes -installées, le chevalier nous quitta pour aller embrasser son oncle, que -nous le priâmes d'amener, le plus tôt possible, auprès de nous. - - -CHAPITRE XV - -Où l'on fait une nouvelle connaissance. Arrangements raisonnables. - -Nous logions chez une jeune veuve, d'une figure charmante et mieux -élevée que ne le sont ordinairement les petites bourgeoises de province. -Mme Dupré, c'est ainsi qu'elle se nommait, parut aussitôt que nous eûmes -mis pied à terre et nous invita de la meilleure grâce du monde à prendre -chez elle un dîner qu'elle avait eu l'attention de nous tenir prêt. - -Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que, née de parents -assez pauvres, elle avait eu le bonheur de plaire à un vieux caissier, -autrefois amoureux de sa mère, et qui, devenu dévot et infirme, s'était -retiré de la capitale pour finir ses jours dans sa province. L'honnête -financier, à qui le grand nombre de ses confrères ne se pique pas de -ressembler, avait épousé, par reconnaissance, la fille de son ancienne -amie et lui avait donné tout son bien. Les scrupules, l'âge, la maladie, -enfin toutes les raisons possibles ayant empêché le dévot personnage de -vivre en mari avec sa jolie épouse, elle n'avait été que sa compagne; au -bout d'un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En conséquence, Mme -Dupré portait son deuil et jouissait de dix mille livres de rente et -d'un riche mobilier. La vieille mère, pour lors malade, et qui ne dînait -point avec nous, vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le -rez-de-chaussée: nous disposions du reste de la maison et nous pouvions -être chez nous aussi isolées que bon nous semblerait, mais on nous -priait, avec la politesse la plus engageante, de ne pas user à la -rigueur de cette facilité; ce que nous promîmes de bien bon coeur, car -Mme Dupré nous avait tous charmés dès le premier abord. - -La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait de la sorte au -fait de ses affaires n'avait pas uniquement pour objet de satisfaire le -besoin de jaser, si naturel aux femmes; l'attention qu'elle faisait -particulièrement à Lambert, pendant ses récits, et l'air de chercher à -lire dans les yeux de cet artiste l'impression que ce qu'elle disait -pouvait faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible Mme -Dupré le regardait déjà comme quelqu'un qui pouvait devenir pour elle un -parti. Le coeur d'une jeune veuve qui n'a connu ni les plaisirs ni les -peines du mariage est ardent à convoler. J'ai dit que notre compagnon -était de belle figure; le trait était décoché et le coeur de l'hôtesse -blessé au plus vif. Lambert sentait lui-même tout le prix d'une conquête -qui lui offrait à la fois l'agréable et l'utile. Nous achevâmes de lui -prouver qu'on avait sur lui des vues positives. Sylvina, trop honnête -pour qu'un intérêt de coquetterie pût balancer en elle le devoir d'une -sincère amitié, fut la première à presser Lambert de faire assidûment sa -cour. Monseigneur, que nous vîmes le soir avec son neveu, fut enchanté -du bonheur de notre ami. Quant à nous, après le tumulte du caprice, il -était temps d'écouter la raison. Elle assignait la tante à l'oncle, et -la nièce au neveu; nous nous arrangeâmes en conséquence et fûmes tous -quatre fort contents. - - -CHAPITRE XVI - -Comment l'objet de mon voyage est manqué. - -Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille que nous -eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le maître de musique du -concert, artiste sexagénaire, dont la vaste perruque à la grenadière, -annonçait l'antique talent. Ce grand personnage était suivi d'un -_ex-enfant de choeur_ qui succombait sous le poids d'une douzaine -d'_in-folio_ de musique. C'étaient tous les vieux opéras français et -d'admirables _cantates_ de différents maîtres. Je pâlis à la vue de ce -grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais mon unique étude, -afin d'être bientôt en état d'enchanter mes auditeurs. Il ne s'agissait -plus ici de ce qui pouvait m'être familier: la musique italienne n'avait -aucun accès dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de -_frédons_, de _papillotage_; on niait qu'elle _fût chantante_, qu'elle -_pût peindre, émouvoir_. On n'y avait pas plus d'indulgence pour cette -musique bâtarde, à la mode depuis quelques années, qui prend aussi le -nom d'_italienne_ à la faveur de quelques plumes arrachées au paon et -dont ce geai maussade essaie maladroitement de se revêtir. Cette -sévérité propre à garantir de la contagion du mauvais goût m'aurait paru -raisonnable si la prévention des amateurs avait été fondée sur des -connaissances éclairées; mais comme elle ne l'était que sur un respect -fanatique pour le genre prétendu national, je méprisai fort leur -entêtement et j'eus un pressentiment sûr du peu de succès qu'aurait mon -talent dans une ville où la musique française était une espèce de -religion. - -En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux roulades, aux -traits saillants et légers, je ne vins point à bout de saisir les -beautés du genre établi. J'étais sottement fidèle à la mesure; je -n'avais pas assez de _timbre_, j'éclatais de rire au milieu d'un _ah!_ - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils m'excédaient; -je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur survint pendant -qu'on me persécutait pour me faire brailler _Ah! que ma voix me devient -chère_, etc., tandis que je maudissais le malheur d'en avoir une qui -m'exposait à tant d'ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique -française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte, lava la -tête au président, lui soutint que mon chant était fait pour plaire -partout ailleurs que dans une ville barbare, digne patrie de l'ignorance -et du mauvais goût, et conclut en assurant qu'il ne souffrirait pas que -je débutasse au concert, dût-il payer le dédit de mon engagement, ou -faire venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des choeurs -de l'Opéra. - - -CHAPITRE XVII - -Peu intéressant, mais nécessaire. - -Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la musique française, à qui -je venais de jurer une haine immortelle. A peine avais-je essuyé des -disgrâces à son occasion, qu'elle reçut un violent échec, dans cette -même ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses -retranchements. - -La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie: il passa une -troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant d'Angleterre et -retournant dans leur pays, se trouvèrent à manquer d'argent; le -directeur eut le bon sens et la hardiesse de les engager. On cria -d'abord _à l'horreur, à la profanation_; cependant, on voulut les -entendre, quelques-uns par curiosité, le plus grand nombre avec -l'intention de les trouver pitoyables et de les écraser sous le poids -d'une puissante critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale -que beaucoup de spectateurs furent d'abord entraînés par cette nouvelle -musique, vive, pittoresque, et que la faction qui se proposait de la -siffler perdit beaucoup de ses membres. On était étonné de ne rien -perdre de ce que rendaient des gens dont on n'entendait pas la langue. -Tout était peint; les chants séduisaient; une exécution nette, -moelleuse, soutenait l'attention et faisait craindre la fin des -morceaux. Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles -fugues déchurent de moitié. L'amour de la vérité me force à dire -qu'ayant mis en parallèle les croquis de musique du répertoire des -Italiens avec les tableaux surchargés de nos grands maîtres, quelques -personnes raisonnables osèrent donner la préférence aux premiers. Le -président tomba malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il -s'était donnés pour empêcher le schisme. Mlle Éléonore, qui cessait -d'être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse de l'univers, -fit de cette injustice le prétexte de ses mortels ennuis. - -La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier s'en -servit et mit sur pied un concert qui aurait fait tomber à plat celui de -M. Criardet, si l'on se fût soucié d'enrôler tous les transfuges. Mais -il y avait un choix à faire. On se garda bien de s'associer une foule -d'imbéciles qui s'offraient, les uns par air, d'autres avec des -intentions suspectes. On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon -sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le goût et qui -ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes. Il est vrai que -ces honnêtes gens déchirés, tympanisés, haïs de la demi-bonne compagnie, -étaient peu répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les -vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre en souci, -tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements. - -L'oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le suffrage -unanime dont elle honora mon talent, répara bientôt le tort que pouvait -m'avoir fait le jugement partial de Criardet et du président. Je fus -accueillie partout, et en dépit des gens qui disaient avec dédain: -_Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir?_ -nous étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs. - -Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier l'était de -certains hommes; Lambert de certains autres et monseigneur de toute la -dévotion. Cependant, il était impossible d'entamer ce prélat. Rigoureux -observateur des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions, -grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous les dehors -que les gens en place doivent au public, le peuple le prenait pour un -saint; mais les cafards enrageaient de ne pouvoir ni le gouverner, ni se -plaindre de lui. Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le -quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours dans -monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable; et il était en effet -l'homme adoré. - - -CHAPITRE XVIII - -Intrigues, conversation singulière. - -Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n'étions gens à nous priver -longtemps du doux plaisir d'être infidèles; on agaçait la première, elle -ne savait pas résister. Monseigneur avait bien peu de temps à lui donner -pour les plaisirs solides, et il en fallait absolument à Sylvina. -D'Aiglemont pouvait jeter partout le mouchoir. Il n'y avait pas une -femme un peu passable dont il ne fût plus ou moins agacé. Je n'éclairais -point sa conduite tant qu'il parut à peu près le même à mon égard. Quant -à moi, j'étais excédé des fadeurs, des lorgnements, quelquefois offensée -des offres utiles qu'on hasardait de me faire; comme le beau chevalier -était visiblement sur mon compte, on ne concevait pas la possibilité de -m'avoir autrement qu'à force d'or. Cependant, ces grossiers spéculateurs -étaient bien éloignés de deviner juste. J'adorais d'Aiglemont; mais un -instinct indéfinissable me faisait penser malgré moi-même à lui donner -bientôt des successeurs. Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir -avec beaucoup de délicatesse en mettant de la sorte mon amant dans le -cas de profiter des bonnes fortunes qui lui étaient offertes. - -Je le voyais presque d'accord avec la signora Camilla Fiorelli, qui -joignait à beaucoup d'autres talents ceux de chanter à ravir et d'être -une excellente actrice. Argentine, sa soeur, moins habile peut-être, -mais bien plus séduisante, faisait tout son possible pour avoir la -préférence. De mon côté, je commençais à sentir un goût très vif pour le -jeune Géronimo Fiorelli, leur frère, qui ne leur était inférieur ni par -la figure, ni par les talents. - -Sylvina et moi devions donc être éternellement en rivalité! Aussi -connaisseuse que moi, le mérite de Géronimo l'avait également frappée; -sans que je m'en doutasse, elle avait pris l'avance, et le beau jeune -homme était déjà dans ses filets. J'en eus un jour des preuves -accablantes. J'avais oublié quelque chose en sortant; je rentrai, et je -vis... ce qu'il est cruel de voir quand on aime... Cette fatale -découverte acheva d'éclairer mon coeur. Le serpent de la jalousie le -mordit; mes jours furent empoisonnés. Je devins triste, rêveuse; je fis -mauvaise mine à mes amis, à monseigneur et presque au charmant -chevalier. J'étais impatientée de l'air de bonheur qu'avait tout le -monde, jusqu'à Lambert et Mlle Dupré. - -Je songeais jour et nuit au moyen d'arracher à Sylvina l'aimable -Fiorelli. Sans cesse, il était chez nous, mais on le gardait pour ainsi -dire à vue. Bientôt, je fus sûre que le soir, faisant semblant de se -retirer, il rentrait et partageait le lit de mon heureuse rivale. Je -n'avais pas aussi régulièrement le chevalier. Il imaginait mille -mensonges pour me dérober la connaissance de ses perfidies. Tantôt un -souper, tantôt une partie de jeu poussée trop avant la nuit, tantôt le -soin de sa santé, de la mienne, l'avait empêché de se rendre auprès de -moi. Ses caresses étaient languissantes. Je ne pouvais me dissimuler -qu'il était épuisé, ou, ce qui me faisait encore plus de peine, qu'il se -ménageait peut-être avec moi pour briller ailleurs. - -Thérèse m'aimait: elle avait de l'esprit, de l'imagination; tout ce qui -concernait l'amour était pour elle une affaire sérieuse, dont elle était -toujours prête à se mêler. Je crus pouvoir lui confier mes peines et -leur cause, et je fis bien. Je reçus, en effet, de cette bonne fille -tous les secours dont je pouvais avoir besoin. - -«--Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n'est rien moins qu'insensible, -je vous l'assure; et madame votre tante ne le tient pas si fort en son -pouvoir que vous ne puissiez vous-même bientôt le posséder. Vous piquez -ma générosité, mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers -retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n'est point amoureux -de madame.» Mon sang recommençait à circuler; mon coeur se dilatait; -Thérèse me rendait la vie. «Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidité -déplacée a pu empêcher le jeune objet de votre amour de vous déclarer -tout celui qu'il a pour vous. Sans doute il mesure la difficulté de vous -intéresser au désir qu'il aurait d'y réussir. Quoi qu'il en soit, M. -Géronimo vous aime, il me l'a dit; et n'osant vous l'avouer à vous-même, -il m'avait souvent sollicitée de vous pressentir.» - -Je grondai Thérèse d'avoir refusé de rendre un service, qui, par -contre-coup, m'aurait beaucoup obligée; mais elle m'avoua franchement -que, trouvant aussi Géronimo fort à son gré et se croyant assez jolie -pour mériter quelque attention de sa part, elle n'avait travaillé -jusque-là que pour elle-même, essayant de persuader au modeste Italien -qu'il serait impossible de m'enlever au chevalier dont j'étais idolâtre. -«Et vous faites sans doute tout ce qu'il faut, mademoiselle Thérèse, -pour prouver à Fiorelli combien il serait plus avantageux pour lui -que ses voeux s'adressassent à vous?--Ah! si j'avais pu, -mademoiselle!--Comment? _Si vous l'aviez pu!_--Sans doute, ce n'est pas -un Caffardot, celui-ci! il eût été plus traitable. Mais...--Mais! -achevez.--Je vous dirai tout, mademoiselle... Cependant, soyez -tranquille: je me sacrifie... et d'ailleurs que m'en reviendra-t-il?... -Non, cela n'est pas possible... vous l'aurez, ma chère maîtresse, je le -dois pour vous, pour lui, pour moi-même...» Puis elle s'échappa les yeux -noyés de larmes, et me laissa fort étonnée, et surtout très satisfaite -de notre singulier entretien. - - -CHAPITRE XIX - -Prompte négociation de Thérèse.--Entrevue. - -La joie du captif qui voit compter l'argent de sa rançon et détacher ses -fers; celle du marin, lorsque, menacé du naufrage, il voit tout à coup -les vents s'apaiser et les vagues s'aplanir, approche à peine de ce que -l'importante promesse de Thérèse venait de me faire éprouver. J'étais -encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s'égarait avec délices -dans les riantes perspectives de l'espérance, quand l'objet de ma -passion me fut annoncé. - -Sylvina n'était point à la maison: le mal-être dont je me plaignais -depuis quelques jours m'avait servi de prétexte pour ne pas -l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour parler à Thérèse de mon -amour jaloux et malheureux... Elle amenait le charmant Géronimo, qui -d'abord scrupuleux et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris -que je serais bien aise de le recevoir, il s'était hâté de saisir une -occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait empêcher de -renaître. - -Mon trouble fut extrême; l'Italien était à peindre dans ce charmant -embarras, qui donne un air gauche aux plus charmantes figures; -contrainte qui me sied, mais qui est cependant si intéressante pour qui -l'occasionne qu'on en est flatté, dans ces moments précieux à -l'amour-propre, de voir l'âme de l'objet qu'on aime tout entière dans -ses yeux, et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant -pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s'assit maladroitement, demeura -muet... et si l'adroite Thérèse n'eût frayé bientôt une route à la -conversation, de longtemps notre malaise stupide n'eût apparemment fini. -«Nous sommes plus heureux que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous -osez aimer, j'ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous -n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre témérité. Je -vous laisse et vais me mettre aux aguets.» - -Après ces mots, si Thérèse ne s'était pas envolée, j'aurais peut-être -jugé à propos de faire quelques façons; mais Géronimo, tombant à mes -genoux, m'ôta tout à fait cette présence d'esprit avec laquelle une -femme se défend ordinairement, lorsqu'un tiers la fait aller plus vite -qu'elle ne se l'était proposé. Assommée de l'indiscrétion de Thérèse, -émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie par mes propres -feux, je perdis absolument la carte. Jamais je n'avais rien vu de si -désirable que Géronimo, dans l'intéressante posture d'un amant -suppliant: je ne tenais plus contre l'impétuosité de ses caresses, -contre l'éloquence de ses expressions, qu'un organe agréable et l'accent -italien rendaient encore plus touchantes. L'amour qui pétillait dans ses -yeux, dans les vives couleurs de son charmant visage; le délire -pathétique de ses sens se communiquait aux miens; j'étais à mon tour -muette, immobile; mes mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers. -Le plaisir concentré dans mon âme n'éclatait au dehors que par la -rougeur de mon visage et les oscillations précipitées de mon sein. S'il -eût osé... - -A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés; Fiorelli me -conta que, dès la première fois qu'il m'avait vue, je l'avais embrasé du -plus violent amour: «Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant -amoureuse d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont m'efface, il -est vrai, par la naissance, par mille belles qualités; mais, divine -Félicia, me permettez-vous de me mettre à certains égards au-dessus de -mon illustre rival et de prétendre seul à la couronne que mérite le plus -sensible, le plus passionné de vos adorateurs? J'avais eu de légères -inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma première -passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la violence de mon amour!... -Que de voeux, que de projets déjà formés!... mais surtout quel supplice -que de me taire et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois -dans cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs d'une -autre femme que celle dont on est épris! Que j'ai maudit souvent mon -étoile qui me condamnait si tyranniquement à servir celle qui était -précisément le plus puissant obstacle entre vous et moi! Vous -l'avouerai-je? Un sombre désespoir s'emparait déjà de mon coeur et me -dictait de m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amitié peu -commune entre parents, savait seule à quel point j'étais à plaindre et -prenait pitié de mon état. Elle m'avait promis de mettre en usage tout -ce que la nature a pu lui accorder de charmes et d'esprit pour détourner -de votre amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence. Mais la -jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, avait déjà couché votre -chevalier sur la liste des hommes qu'elle se propose d'immoler dans -cette ville à son insatiable coquetterie. Et pendant que l'insensible -s'enorgueillit d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les -dames lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se -consume pour lui. J'avais donc à la fois et le mortel ennui d'aimer sans -espérance et la douleur de voir ma chère Argentine malheureuse pour -avoir voulu me servir...» - -Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer. -Mais Thérèse, accourant, nous annonça le retour de Sylvina, suivie de -notre hôtesse et de l'ami Lambert. Nous nous mîmes au clavecin et -commençâmes un duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de -nous, avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien -difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner qu'il -venait de se passer une scène si préjudiciable à son amour. - - -CHAPITRE XX - -Qui prépare à des choses intéressantes. - -Monseigneur était attentif à saisir les moindres occasions d'obliger ses -amis. Mon état languissant lui causait de vives inquiétudes; j'étais -depuis quelque temps si différente de ce qu'il m'avait toujours vue -qu'il craignait que je n'eusse des vapeurs ou que je ne fusse menacée de -quelque grande maladie. En conséquence, voulant essayer de me distraire, -il m'avait ménagé pour ce même jour la surprise agréable de quelques -amusements qui devaient remplir la soirée. D'Aiglemont avait reçu de -Paris de la musique admirable, nouvelle et destinée aux plaisirs des -petits comités. Il s'agissait de me la faire entendre. Le chevalier, -deux jeunes officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait -connaissance, et Géronimo, qui jouait supérieurement de la basse, -suffisaient pour l'exécution. Ces pièces devaient être mêlées de -quelques ariettes, chantées par Argentine et Camille. Après ce petit -concert, nous soupions. Le projet était de beaucoup rire et boire. - -Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les acteurs arriver -à la file. Monseigneur vint l'un des premiers; les soeurs amenèrent avec -elles une _signora_, jolie, assez aimable, dont on avait besoin pour que -le nombre des femmes fût égal à celui des hommes. Nous devions être en -tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre hôtesse et moi, monseigneur, -son neveu, les deux officiers, Lambert et le charmant Géronimo. - -La musique fut trouvée délicieuse. Les concertants se signalaient à -l'envi, animés du génie de l'auteur et par la présence des femmes. Les -Fiorelli briguaient avec prétention la gloire de se surpasser -mutuellement. Camille, malgré la supériorité de son art, avait peine à -l'emporter sur le naturel pathétique et le son de voix insinuant de sa -soeur. J'étais moi-même pénétrée de leur chant, et j'avais la bonne foi -d'avouer au dedans de moi que j'étais encore bien éloignée d'égaler ces -séduisantes sirènes. Guidées chacune par les mouvements de son caractère -et de ses passions, dans le choix des morceaux, ceux que chantait -Camille étaient fiers, éclatants, propres à développer une voix étendue, -à faire briller un gosier exercé. Une netteté, une précision unique dans -les passages de gorge, de la force de la mollesse tour à tour et à -propos, des tremblements d'un fini parfait, nous forçaient à l'admirer. -Argentine soupirait mollement des chants simples, mais pleins d'effets, -qui peignaient avec magie, soit les élans passionnés d'une âme amoureuse -vers l'objet dont elle était remplie, soit les peines intéressantes d'un -coeur dévoré d'une jalousie secrète. Malheur aux insensibles à qui cette -inimitable chanteuse n'aurait pu communiquer l'enthousiasme dont elle -était elle-même transportée, et qui lui aurait préféré les tours de -force de l'artificieuse Camille! - -La musique nous avait mis de la plus agréable humeur. On voyait sur tous -les visages une nuance de désir et de volupté. Le souper eût été -charmant s'il n'eût pas pris fantaisie au père Fiorelli, suivi de -certain jaloux, mari de cette signora qu'elles avaient amenée, de venir -subitement chercher leur monde, qui s'était engagé sans permission. Ce -contre-temps nous désespérait. On tint conseil; monseigneur fut d'avis -de retenir plutôt ces importuns que de nous laisser enlever nos dames; -et quoique ce parti fût désagréable, il passa néanmoins à la pluralité -des voix. Mme Dupré, qui n'aimait pas les assemblées nombreuses et -n'avait d'abord consenti que par complaisance à être des nôtres, -disparut au moment de se mettre à table; la partie se détraquait -d'autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain de grand matin -pour une emplette de marbres, déclarait aussi qu'il se retirerait à -minuit. Tout cela fut cause qu'il arriva des choses fort extraordinaires -et qui valent bien la peine d'occuper un chapitre. - - -CHAPITRE XXI - -Orgie. - -Quand monseigneur se mettait d'une partie, on était sûr d'y trouver tout -ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: il avait tout prévu. En un -mot, tout était exécuté: son génie de fêtes faisait surtout des prodiges -à l'occasion de l'impromptu dont il nous régalait. La chère était -exquise. Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et -la curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution pour -nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table des fleurs et des -fruits, étonnés de s'y rencontrer. - -Ce que la présence incommode des deux Italiens nous ôtait de liberté -tournant au profit de la gourmandise, on donna de bon appétit sur les -services; on but à proportion. Le père Fiorelli, sans éducation et -vorace, pâturait, humait du vin avec indécence; son camarade, plus jeune -et très plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais -devenant d'une liberté téméraire à mesure que les rasades s'accumulaient -dans son estomac, il donna bientôt à la compagnie plus d'inquiétude que -de plaisir. Lambert buvait fort. Les Italiennes, à l'exception -d'Argentine, s'en acquittaient assez bien pour des femmes: Sylvina -semblait se faire une gloire d'enchérir sur elles: le chevalier et ses -deux amis _trinquaient_ et se conduisaient comme des Suisses aux -Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant quelquefois, et -lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout fort mal à son aise la -signora, dont le mari sourcilleux était présent. Monseigneur, Géronimo -et moi, tous trois embarrassés, buvions avec modération; cependant, à -force de goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de -légères fumées; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier s'en tint -aussi à n'être que demi-ivre. Sylvina pouvait passer pour être plus que -grise. On soutint Lambert sous les bras pour le conduire à son -appartement à l'heure convenue. Quant au père Fiorelli et au bouffon, -ils poussèrent les choses à la dernière extrémité. L'Italienne, voyant -son époux hors d'état de veiller sur sa conduite, acheva de s'échauffer -la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile, elle commença la -première à donner lieu aux folies excessives qui suivirent le repas. - -Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches et les tétons -avaient essuyé maints hoquets amoureux, quand on se leva de table. On y -laissa les deux Italiens, qui ne voulurent point la quitter. Le peu de -signes de vie qu'ils donnaient encore n'était que pour demander à boire -et pour jurer qu'ils ne bougeraient point de là tant qu'il y aurait une -goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda son ivrogne de -père et fit demeurer un valet pour le secourir en cas d'accident. Tout -le reste de la compagnie, à l'exception du chevalier qui venait de -disparaître, passa de la salle à manger au salon, dont les deux battants -demeurèrent ouverts... - -O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se livrent à la fois -la guerre! Mais est-il absolument impossible que tu leur résistes? Ou -n'es-tu pas plutôt charmée de ce que la puissance connue de leurs forces -justifie ton heureuse défaite? - -J'y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous mis le pied dans le -salon que l'un de nos officiers, défié par les regards lascifs de -Sylvina et perdant toute retenue, l'entraîna vers l'ottomane et se mit à -fourrager ses appas les plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientôt -l'agresseur, enhardi par l'heureux succès de son début, s'oublia jusqu'à -manquer tout à fait de respect à l'assemblée. Sa partenaire, égarée, -transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de recueillement. -Déjà l'Italienne mariée suivait son exemple à deux pas de là, dans les -bras de l'autre officier, non moins effronté que son camarade. Argentine -courait se cacher dans les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces -groupes obscènes; monseigneur l'y suivait par décence et par -tempérament. Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon nouvel -amant et moi, qui demeurions _médusés_ au milieu du salon... Un regard -expressif fut le signal de notre fuite. Ma main tomba tremblante dans -celle du beau Fiorelli. Nous volâmes à mon appartement, où je -m'enfermai, bien résolue de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il -arrivât, qu'après avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je -venais de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité. - - -CHAPITRE XXII - -Plaisirs d'une autre espèce. - -Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous languissions l'un -et l'autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez -seul en apprécier les charmes, lecteurs délicats, pour qui de semblables -instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste, -multitude libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne -présidèrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vénales, -lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers. - -Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants des feux -du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur! qu'il avait de grâces à -mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant à -peine combler ses voeux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite -eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser: ses mains -semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils -étaient consumés. Sa bouche tenait la mienne fermée, comme s'il eût -craint d'entendre révoquer la permission qu'il avait de devenir heureux. -Nous n'allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son -but; mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, la mèche -brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables suspendaient -l'explosion des flammes dont nous étions intérieurement embrasés. Le -premier instant où nos âmes se confondirent fut un éclair. La foudre du -plaisir nous anéantit... - -Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs dont nous venions de -nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous jouîmes en nous possédant -et que nous pûmes apprécier les expressions flatteuses dont nous nous -caressions réciproquement pendant que nos âmes se préparaient à une -seconde réunion. Le même instant nous priva derechef de toutes les -facultés de notre être. Déjà les plaies de nos coeurs étaient guéries. -Parfaitement contents l'un de l'autre, nous prononcions dans l'ivresse -de notre félicité le serment de nous aimer toujours... - -Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trésor dont -l'amour venait de le rendre maître. Lorsque, les yeux éblouis du soleil, -on passe tout à coup dans un lieu sombre, on n'y distingue d'abord aucun -objet; tel, revenu de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec -surprise et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la -première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient à -ses regards. - -L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle fureur. Il venait -de pousser les miens à l'excès par de voluptueux préludes. Nous nous -unîmes avec les transports les plus passionnés... Nos transports ne -peuvent se décrire... Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un -de l'autre... L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin à -d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma porte à coups -redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: il fallut cesser... -répondre... ouvrir... - - -CHAPITRE XXIII - -Qui frappait, et des belles choses que je vis. - -C'était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant: «Tout est -perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve un peu de raison et de bon -sens dans ce moment critique et ne prévient le malheur dont nous sommes -menacés. Une foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs -heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui se passe et -parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se fait du haut en bas -un tintamarre affreux. On a entendu des cris chez Mme Dupré. C'est cet -enragé de M. d'Aiglemont qui s'est fourré chez elle: Dieu sait ce qu'il -y fait. On était collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre -dame a été maltraitée, d'autres ricanent et présument qu'au contraire -elle a très bien passé son temps: même tapage en haut. Ce gros cochon de -Fiorelli (je demande pardon à monsieur) jure comme un diable après une -de ses filles, qui se refuse à certains caprices... Près de là, l'on -entend rire, pleurer, crier, ronfler... On ne sait ce que tout cela veut -dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques n'osent -rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent point. Il n'y a pas -moyen d'éveiller M. Lambert à cause des sottises que M. le chevalier -fait à sa bonne amie. Ce serait bien pis s'il y allait avoir guerre en -dedans. Rentrez donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le -salon; engagez ces messieurs à faire plus d'attention à ce qui se passe -au dehors, et faites sentir à monseigneur de quelle conséquence il est -pour lui-même de n'être point vu dans cette maison, si la multitude qui -l'afflige avait l'audace de s'y introduire violemment.» - -Ce rapport nous alarma beaucoup: Géronimo, qui ne ressemblait à Mars que -dans les bras de Vénus, pâlissait et demeurait dans l'inaction. Plus -brave, j'allai préparer les moyens de nous défendre. De retour au salon, -j'y trouvai monseigneur, suant à grosses gouttes et luttant -vigoureusement avec Argentine, qui se défendait de même, non moins -échauffée, et les cheveux épars. De l'or répandu sur le parquet -témoignait que le prélat avait essayé d'acheter ce qu'il n'avait pu -obtenir ni de bonne amitié, ni par force. Ma présence délivra la -délicate Argentine, qui vint aussitôt se jeter dans mes bras. L'ottomane -était occupée par la lubrique signora, qui y remplaçait la non moins -lubrique Sylvina. Ces dames ayant troqué d'officier, la dernière s'était -retirée tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre à -coucher. - -L'Italienne dormait, un pied à terre, l'autre sur le siège du meuble; -son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait aussi, coiffé des jupes -et ayant une cuisse de la dame pour oreiller. Une porte ouverte laissait -voir à découvert l'autre couple ronflant dans la posture où le plaisir -l'avait laissé. Plus loin, le père Fiorelli, rappelant ce fameux -Sodomiste échappé au désastre de sa patrie par une faveur particulière -d'en haut, bien due sans doute à ses rares vertus, martyrisait la pauvre -Camille, pour l'obliger à rendre quelque service à certain membre usé -qu'il étalait, et dont il espérait la résurrection, brûlant d'imiter en -tous points l'antique patriarche à qui nous venons de le comparer. Le -bouffon, de même en rut, en plus bel état que Fiorelli, et plus civil, -était humblement aux pieds d'un valet et recevait sans se fâcher de -bonnes taloches qu'il s'attirait par ses déclarations passionnées et les -efforts indécents dont il hasardait de les accompagner. - - -CHAPITRE XXIV - -Comment se termina la partie de plaisir. - -J'eus bien de la peine à ressusciter nos jeunes gens; cependant je les -arrachai d'auprès des femmes qui ne s'en aperçurent point. Déjà le -chevalier, armé d'un bâton, avait ouvert et frappait de grands coups; -ses deux amis parurent à propos pour rompre un cercle dans lequel on -commençait à l'enfermer avec les plus méchantes intentions. Ce renfort -puissant effraya les assiégeants, ils gagnèrent au pied; les plus lestes -furent les moins battus. - -Le vieux président, retardé dans sa course par le poids énorme de madame -son épouse, fut un des traîneurs, et ce couple nous demeura pour otages. -On les avait reconnus et ménagés: on les fit même entrer en leur -témoignant beaucoup d'égards. Mme la présidente, pour lors en sûreté, -pensa qu'il n'était pas hors de propos de s'évanouir; elle perdit -connaissance avec beaucoup de grâce; le président marquait les plus -vives inquiétudes au sujet de sa fille Éléonore, dont le conducteur -avait été l'un des rossés. Cependant on se renferma. Un officier se mit -en sentinelle devant la porte, dont personne n'osa plus approcher. La -lourde présidente reprit, au bout d'un temps convenable, l'usage de ses -sens. On parla, on s'entendit. C'était chez Mme Dupré; nous étions, le -président, la femme, le chevalier, un officier, Thérèse et moi; le reste -de la compagnie tremblait, dormait ou vomissait en haut: bientôt les -deux soeurs nous rejoignirent; leur frère descendit le dernier, plus -mort que vif. Il n'y eut que monseigneur qui ne parut point, à cause du -président, et qui fit bien. - -Nos prisonniers de guerre nous contèrent que plusieurs amateurs, et -eux-mêmes, nous sachant réunis, s'attendaient à quelque musique après le -souper et s'étaient ainsi rassemblés, malgré la rigueur de la saison. -Cependant, au lieu d'un concert, on n'avait entendu qu'un vacarme -affreux, et conformément au bon esprit de la province, on avait -clablaudé, chacun avait hasardé des conjectures et donné son avis: le -président, sans la moindre humeur, et de très bonne foi, soutenait que -tout ceci ne manquerait pas d'occasionner un gros procès criminel. Mais -nos jeunes gens s'en moquaient et prétendaient que les citadins étaient -trop heureux de s'être tirés de la bagarre avec leurs bras et leurs -jambes. Les curieux étaient, en effet, dans leur tort, ayant menacé -d'enfoncer les portes. - -Personne ne s'effraya donc des suites que pourraient avoir les nombreux -coups de bâton qui venaient de se distribuer. Les nôtres ne s'étaient -pas servis d'épées, quoique quelques combattants de l'autre parti -eussent courageusement les leurs en fuyant. - -Dès que l'on ne vit plus personne dans la rue et que le président et -madame se furent retirés, escortés d'un de nos officiers, on mit la -police dans l'intérieur: les crapuleux Italiens furent conduits par des -valets, qui les portèrent chez eux. La signora, qui avait fait cocu son -jaloux avec tant d'effronterie, redevenue de sang-froid et confuse, -demandait humblement le secret; on le lui promit. Monseigneur, -accompagné de son neveu, reprit le chemin du palais épiscopal à pied, en -manteau bleu et en chapeau bordé. Géronimo se chargea de ses soeurs. Mme -Dupré, très mécontente, à ce qu'il paraissait, se barricada chez elle. -Je fis déshabiller et coucher Sylvina, qui n'était pas encore tout à -fait quitte de ses vapeurs. Thérèse vint ensuite réparer le désordre de -mon lit; je m'y mis non sans nécessité, recevant de la part de ma rivale -subalterne des compliments badins qui me parurent assez sincères. - - -CHAPITRE XXV - -Méchants confondus.--Inconvénients de la charité, qui cependant ne -doivent pas rebuter les bons coeurs. - -Le commandant était de la bonne société: toute la satisfaction qu'il -donna le lendemain aux principaux battus qui recoururent à lui fut de -faire prier nos jeunes gens de venir s'expliquer avec eux en sa -présence; mais les accusateurs, loin d'être vengés, reçurent au -contraire une sévère réprimande, quand les accusés eurent assuré qu'il -avait été question d'enfoncer les portes. D'ailleurs, personne des gens -de la maison ne se plaignait, quoiqu'on fût venu de grand matin supplier -Me Dupré de porter ses plaintes en justice, pour peu qu'elle en eût -sujet. Mais cette femme était bonne; dans cette affaire, surtout, elle -devait pour elle-même ne point séparer ses intérêts des nôtres: -d'ailleurs, elle nous aimait, et l'on n'avait pas voulu lui faire du -mal. Elle avait donc fort mal reçu les députés de nos ennemis. En vain -le chef de la police bourgeoise, qui était de la clique des sots, voulut -remuer de son côté; il ne vint à bout de rien. La haine et l'envie -n'eurent qu'une bruyante, mais inutile explosion. Et les désoeuvrés, qui -attendent toujours l'événement pour juger, se moquèrent encore du parti -qui avait reçu des coups. - -Lambert était parti de grand matin sans avoir appris un mot de notre -aventure. Il y était pourtant pour quelque chose; nous nous en doutions. -Mme Dupré, qui monta d'abord après son dîner, nous mit plus au fait. -Voici ce qui lui était arrivé: - -Le chevalier, sentant un besoin au sortir de table, était descendu. Sa -tête, comme l'on sait, n'était pas bien nette. En revenant, le pied lui -manqua dans l'escalier, il tomba, son flambeau fit grand bruit. Mme -Dupré se couchait alors et quittait sa dernière jupe. Effrayée de la -chute, elle ouvrit, et voyant que c'était le chevalier, pour qui elle -avait beaucoup d'amitié, elle fut à son secours. Il avait une écorchure -à la jambe. La serviable veuve s'affligea beaucoup, offrit du taffetas -d'Angleterre et reçut, sans aucune méfiance, le dangereux blessé dans -son appartement. - -Elle en était là de son histoire, quand le chevalier nous fut annoncé. -La belle veuve rougit. On vit sur son visage un mélange de honte, de -colère, et pourtant une nuance d'intérêt. D'Aiglemont n'avait pas sa -sérénité ordinaire. Sylvina, fatiguée et se reprochant ses excès de la -veille, ne paraissait pas à son aise: moi seule, sans remords, dont les -autres ignoraient absolument l'escapade, j'étais calme et n'éprouvais -rien qui pût troubler le plaisir qu'attendait impatiemment ma curiosité. - -On gardait le silence: le chevalier le rompit à l'occasion des larmes -qui s'échappaient des beaux yeux de Mme Dupré, malgré les efforts qu'on -lui voyait faire pour les retenir. - ---«Se peut-il, belle dame, lui dit d'Aiglemont avec attendrissement, et -lui serrant les mains, se peut-il que les misères qui se sont passées -cette nuit vous affligent et me forcent à des remords qui me déchirent -le coeur?--Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, vous m'avez outragée, -vous m'avez rendue malheureuse pour le reste de mes jours.--En vérité, -ma belle dame Dupré, c'est pousser trop loin la délicatesse, et tout -cela ne mérite pas...--Chacun a sa façon de penser, monsieur! La -mienne--A la bonne heure; mais un malheur, un cas extraordinaire, -daignez donc lever les yeux sur moi...--Perfide, laissez-moi, comptez -pour jamais sur mon mépris et ma haine. Il n'y a donc rien de sacré pour -vous, si vous ne savez respecter ni l'hospitalité, ni la faiblesse d'une -femme et les sentiments que vous lui connaissez pour un galant homme, -qui est de vos amis?--J'avoue tous mes torts, je suis un monstre (le -fripon était à genoux avec ces grâces séduisantes que nous lui -connaissions si bien); très charmante madame Dupré, je me suis conduit -bien indignement; mais que sert-il de déplorer un mal auquel il n'y a -plus de remède? Voulez-vous l'empirer? lui donner des suites -affreuses?--Comment, interrompit Sylvina, témoignant un grand intérêt, -il s'agit, à ce que je vois, de choses bien graves. (L'accusé restait à -genoux, humblement contrit, à peindre.) Dispensez-moi, madame, répondit -la veuve, dispensez-moi de vous conter mon opprobre.--Je vais vous -épargner la peine de conter, interrompit le coupable chevalier. J'ai été -assez malheureux, mesdames, pour perdre hier la raison; c'est la -première fois de ma vie que cela m'est arrivé... je...--Nous savons -tout, jusqu'au taffetas d'Angleterre, dit Sylvina. Le chevalier sourit -involontairement et continua:--Eh bien donc, madame en cherchait: elle -avait tant à coeur de me procurer du soulagement qu'elle oubliait de -dérober à mes regards une gorge admirable... des yeux charmants me -brûlaient à travers la dentelle d'une coiffe de nuit mise le plus -galamment du monde; un corps parfait, habillé d'une simple chemise et -d'un corset à peine attaché!... des jambes... uniques et nues, dont je -voyais la moitié!... Je vous demande un peu quel homme eût pu résister à -tant de charmes, dans un moment d'ivresse? Maintenant, de sang-froid et -le coeur navré, je n'y pense pas sans transport!» Mme Dupré se -radoucissait en dépit d'elle-même, disant cependant, par décence: -«Passez, passez, monsieur; ces éloges ne peuvent me flatter; il m'en -coûte trop cher d'avoir eu le malheur de vous paraître désirable.--Je -poursuis, mesdames; il est vrai que je fus insolent. J'osais porter sur -ce que j'admirais une main trop hardie... Tant de fermeté, un satin si -blanc, si fin, si doux, acheva de me mettre hors de moi... Je m'en -déteste... mais cette ivresse maudite... J'épargne la pudeur de madame -et vais en finir en deux mots. Oui, je m'y suis pris brutalement: elle -n'était point sur ses gardes. Mes premiers mouvements, quoique déjà trop -libres, ne l'avaient encore que légèrement effrayée... Je la saisis... -elle crie... Je fais certaines tentatives; elle crie plus haut; mais je -ne me possède plus. Le lit se trouve là par malheur, madame y tombe dans -l'attitude la plus avantageuse pour moi... J'en profite: elle n'a plus -la force de crier, et...--Fort bien, dit Sylvina après avoir écouté très -attentivement cette confession intéressante. Voulez-vous, mes amis, -continua-t-elle, que je vous dise mon avis de tout ceci? Mme Dupré ne -s'en fâchera-t-elle pas?--Il faudra voir, madame», dit honteusement la -nouvelle Lucrèce. «Je m'en rapporterai entièrement à Mme Sylvina», dit -l'intéressant Tarquin. Nous attendions tous, avec beaucoup d'impatience, -ce qu'allait dire Sylvina, qui se préparait avec un air d'importance. -Elle fit, avant de parler, une pause, comme un orateur après l'exode de -son discours. Je vais aussi reprendre haleine. - - -CHAPITRE XXVI - -Suite du précédent.--Aveu de Mme Dupré.--Raccommodement. - -Ainsi parla Sylvina: «Je vous avoue, tout net, ma chère dame Dupré, que -si je ne donne pas raison au chevalier d'après ce qu'il vient de -raconter, cela ne m'empêche pas de désapprouver beaucoup la manière dont -vous vous êtes conduite vous-même. Au fond, il n'y a de grave, dans -toute votre affaire, que les cris qui vous ont mal à propos échappé. -Qu'en espériez-vous? des secours? De qui? des femmes? qu'auraient-elles -pu? De nos jeunes insensés? loin de se mêler de réparer les torts du -chevalier, ils ne songeaient au contraire qu'à en avoir eux-mêmes -d'aussi grands. Comptiez-vous sur Lambert? il eût été cruel de mettre -pour un badinage votre amant et votre ami dans le cas de s'égorger. -Quant à votre réputation, si c'était pour elle que vous craigniez, soyez -sûre que vous vous compromettiez mille fois plus, en donnant, comme vous -l'avez fait, à soupçonner que vous étiez aux prises avec quelqu'un, ne -se fût-il passé rien de sérieux, que vous ne l'eussiez été si vous aviez -fait sans bruit et de bonne amitié des folies avec un galant homme, qui -n'aurait point été les publier. Vous aimez Lambert: voilà qui est mieux. -Ces liaisons de coeur peuvent être fort respectables, mais l'occasion et -le tempérament ont leurs droits, que toutes les prétentions du sentiment -ne peuvent altérer. D'ailleurs, vous ne devez rien à un homme qui n'est -pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un excellent parti -pour l'ami Lambert, qui n'a pour tout bien que son mérite et ses -talents. C'est à lui seul que vous feriez tort, si par votre faute il -venait à savoir ce qui vous est arrivé; il se trouverait alors réduit à -la fâcheuse alternative ou de faire une bassesse, en vous épousant avec -une tache avouée de vous-même, ou de renoncer, par une délicatesse mal -entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et son bonheur. Votre -état de veuve vous dispense de lui apporter en dot le rare joyau d'un -pucelage... Vous n'avez, il est vrai, que trop publié que vous étiez -dans le cas de faire ce présent à un second mari...--Madame Dupré, -interrompit le chevalier, soyez franche, dites la vérité... là... en -conscience. (La pauvre dame Dupré rougit excessivement.) _Primo_, -continua le chevalier, j'avoue que l'homme le plus connaisseur peut se -tromper en matière de pucelage. Pourtant... je sens que malgré toute -l'envie que j'ai de ménager madame, il me sera difficile de mettre, sans -impolitesse, certaine idée au jour... Entre nous, ma charmante dame -Dupré, vous le prendrez comme il vous plaira, mais il m'a semblé... et -je crois pouvoir assurer en homme d'honneur...--Ah! j'entends, -interrompit Sylvino. Pour le coup, ceci change entièrement de thèse. -Mais maintenant rien de plus clair que votre affaire: nous nous -alarmions inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien: il -épousera; d'ici à son retour, madame aura fait ses réflexions et sera -consolée. _Pures misères!_ En effet, le chevalier avait raison de le -dire. Rendez-lui justice, belle dame. Là, un peu de préjugé? un peu de -sentiments romanesques? un peu de rouille provinciale? Voilà d'où -viennent vos scrupules. On vous en guérira. Le futur est précisément -l'homme qu'il vous faut. Il ne s'agit plus de ce que ce démon-là vous a -fait. Vous êtes encore au même point; et ce n'est plus son escapade qui -doit vous embarrasser vis-à-vis de l'ami Lambert... - -La jolie veuve, ainsi scrutée, n'avait pas grand'chose à répliquer. Elle -se vit forcée de se justifier d'un mensonge inutile, dont nous -commencions de la soupçonner, car elle avait en effet voulu se faire -passer pour vierge. - ---Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir réduite à vous avouer -une grande faute plutôt que de vous laisser penser que je suis une -menteuse, une bégueule; ce qui me rendrait bien plus méprisable à vos -yeux qu'une tendre faiblesse. Non, mesdames, je ne songe point à nier ce -que le chevalier, par trop connaisseur, vient de donner à entendre. -Hélas! j'en conviens, je n'étais plus hier ce que je me glorifiais -d'être quand vous arrivâtes ici. Mais... sachez que c'est M. Lambert... -et quand? l'avant-veille!... Il faut avoir bien du guignon, lui de -recevoir si tôt une injure, moi de la lui avoir faite, lorsque j'y -songeais si peu. - -Les réflexions _sentimentales_ où se jetait la belle affligée nous -firent beaucoup rire: le chevalier était redevenu sémillant, caressant; -nous parvînmes à rassurer la dame, et obtînmes qu'elle embrassât sans -rancune son aimable ennemi; celui-ci, rentrant malgré lui, dans son -véritable caractère, sut nous apprendre fort adroitement que si l'on -avait crié pour la première sottise, les autres n'avaient cependant -souffert aucune difficulté; Mme Dupré convenait de tout, s'excusant sur -ce qu'elle avait perdu la tête. Nous savions par expérience combien il -était difficile de la conserver avec notre Adonis. - -La conversation se fixa sur la matière agitée; Mme Dupré montrait, par -son attention, son sourire et ses questions ingénues, qu'elle avait les -plus heureuses dispositions de devenir bientôt une femme de plaisir. -Aussi facile à consoler que prompte à s'affliger, elle ne voyait déjà -plus dans ce fripon de chevalier, si détestable un quart d'heure -auparavant, qu'un homme charmant, avec qui les femmes qu'il attrapait ne -pouvaient encore que s'applaudir d'avoir fait de voluptueuses -extravagances. - - -CHAPITRE XXVII - -Jalousie des soeurs Fiorelli.--Malheur dont Argentine et le chevalier -sont menacés. - -Les lecteurs, accoutumés à mon exactitude, m'accuseraient peut-être d'en -manquer ici si j'omettais de les mettre au fait des motifs qu'avaient -eus les soeurs Fiorelli de se conduire si sagement à notre partie, -tandis que les autres acteurs s'étaient livrés, chacun à sa manière, à -toute la fougue de leur tempérament. Ces demoiselles, dira-t-on, furent -bien réservées pour des Italiennes et pour des actrices. Comment la -contagion de l'exemple ne les gagna-t-elle pas? Camille remplit -pieusement un devoir filial, s'expose à des persécutions, les endure -patiemment; Argentine ne cède ni aux vapeurs du vin, ni à l'éloquence -persuasive, ni même à l'art d'un prélat aimable et vigoureux; les scènes -lascives qui se succèdent rapidement autour d'elle n'allument point ses -désirs? Quelle invraisemblance!... Un moment. - -Vous vous souvenez sans doute que Géronimo m'avait parlé des vues que -ses soeurs avaient toutes deux sur le beau chevalier. Quand, au sortir -de table, celui-ci s'éclipsa, les rivales durent penser qu'il ne -tarderait pas à reparaître. Camille, en conséquence, s'était, à dessein, -emparée du poste avantageux de l'antichambre; il y devait passer, elle -serait vue la première; il sentirait que c'était pour lui seul qu'elle -se séparait ainsi de la tumultueuse assemblée. Argentine avait fait -aussi des calculs. Depuis quelques jours, elle était en faveur, et -Camille perdait de son empire. La présence d'un père et la mauvaise -odeur de l'antichambre devaient empêcher d'Aiglemont de s'y arrêter: il -venait droit au salon, on obtenait le mouchoir. L'une ou l'autre aurait -sans doute réussi sans les obstacles qui retinrent le chevalier. -Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur entrât dans les -vues de décence dont elle lui donnait finement l'exemple, lorsqu'on -commençait à se culbuter dans le salon. Elle s'était, comme on sait, -modestement enveloppée dans les rideaux; un prélat ne devait pas être -plus difficile à scandaliser qu'une cantatrice: il était à présumer -qu'il se retirerait sur-le-champ d'un endroit où la dignité de son -caractère se trouvait si grièvement compromise. Et point du tout!... -Voilà comment ces dames, qui n'étaient d'ailleurs rien moins -qu'intraitables, furent si sages ce jour-là. - -Argentine et Camille, ayant des caractères fort opposés, ne vivaient -point bien ensemble: ce fut pis que jamais à l'occasion du beau -d'Aiglemont. Il adoucissait enfin les peines de l'amoureuse Argentine; -Camille, absolument abandonnée, s'aperçut trop du bonheur de sa rivale, -car le chevalier n'était pas homme à mettre du mystère dans ses amours. -Les Italiennes ne supportent pas avec autant de résignation que nous -autres françaises l'affront humiliant de l'infidélité. Je n'avais eu -qu'un peu d'humeur de me voir supplantée par ces étrangers; mais Camille -se désespérait et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison. -Inutilement: Argentine avait tant de passion et de charmes que les -intrigues de sa soeur ne prévalurent point. Bientôt celle-ci, poussée au -dernier degré de la jalousie, ne respira plus que le désir de se venger -d'un couple odieux. - -Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme surannée, sans coeur, -sans moeurs, ancienne concubine du père, sa digne émule dans les plus -crapuleuses débauches, espèce de duègne, protectrice de l'avide Camille, -dont elle arrangeait les parties, et tyran acharné de la délicate -Argentine, qui ne voulait avoir que son coeur pour intendant de ses -plaisirs. - -Ce fut dans le sein de ce monstre, déjà coupable de plusieurs crimes, -que Camille répandit ses fatales confidences. L'infernale duègne fut -enchantée de trouver une occasion aussi favorable pour se venger des -mépris dont Argentine, soutenue de Géronimo, ne cessait de l'accabler. -Cette forcenée n'avait jamais eu d'humanité. Elle ne vit point d'autre -remède aux maux de sa pupille chérie que la mort de ceux qui les -occasionnaient. Elle conclut donc de se défaire au plus tôt d'Argentine -et du chevalier. Camille frémit d'abord; mais l'infâme conseillère sut -si bien exciter son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions -où, se trouvant déjà rivales, Argentine avait eu la préférence, elle -prouva si bien que ce pourrait être de même à l'avenir, qu'enfin, -entraînée par la Thysiphone, Camille souscrivit; la duègne se chargea de -lui procurer bientôt le doux plaisir d'une sûre et cruelle vengeance. - - -CHAPITRE XXVIII - -Repentir de Camille.--Fin tragique de la duègne. - -Le chevalier s'était mis sur le pied de venir familièrement et à toute -heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement avec Camille, favorisée -de la duègne, qui gouvernait absolument le père. Les soins du galant -ayant changé d'objet, on eût bien désiré de l'éliminer, mais sous quel -prétexte? On devait des égards à sa naissance, à son état: il était -homme à faire un mauvais traitement à qui se fût opposé à ses -assiduités; cependant, la jalouse Camille avait d'abord beaucoup -souffert des entrées libres du chevalier; elles devenaient désormais -nécessaires à l'exécution du fatal projet. La vengeresse était toujours -pourvue de poisons subtils: il ne s'agissait plus que de trouver -occasion d'en faire usage. - -Le hasard voulut que d'Aiglemont, se trouvant le lendemain de bonne -heure chez les Fiorelli, Argentine l'invitât à prendre du chocolat en -famille. La soeur et le frère unirent leurs invitations: d'Aiglemont -accepta. - -Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné d'interpréter -la perfide joie, qui se chargea de donner les ordres nécessaires. Elle -alla trouver l'exécrable duègne, qui se mit aussitôt à l'ouvrage. On -convint d'apporter le chocolat tout versé dans quatre tasses: deux -blanches empoisonnées, dont Camille aurait soin de présenter, l'une au -chevalier et l'autre à sa soeur; et deux coloriées, naturelles, dont une -serait pour le frère et l'autre pour Camille elle-même. Le père Fiorelli -était déjà depuis longtemps à la taverne. Le crime ainsi concerté, -Camille rejoignit la compagnie... - -Mais à peine fut-elle rentrée qu'un frisson violent agita tous ses -membres; son visage devint pâle, livide... elle s'évanouit. On -s'empressa de la secourir, on lui fit respirer des sels: elle revint... -«--Ah! mes amis, que je suis heureuse», s'écria-t-elle avec une espèce -de transport, voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, «mes -chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va paraître... -il y va de tes jours, ma pauvre Argentine... et des vôtres, cruels, -tendant en même temps les mains à sa soeur et au charmant chevalier. - -Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son abominable -confidente l'avait excitée au fatal projet, comment elle avait eu la -faiblesse de s'y prêter. Sa confession était mêlée des épithètes les -plus outrageantes pour elle-même... On entendit enfin le pas de -l'exécrable exécutrice. Camille pria qu'on se contraignît. La duègne -parut avec un front assuré, portant les quatre tasses sur un plateau. -Elle vanta beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu'elle avait de -le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second voyage pour -apporter des échaudés, elle vit avec joie que chacun avait devant soi la -tasse qui lui était destinée: on paraissait attendre, pour déjeuner, que -la boisson, qu'on transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu -refroidie. Cependant Géronimo dit qu'il ne se sentait point d'appétit et -remit une des tasses coloriées sur le plateau. L'infâme empoisonneuse, -trompée par la couleur, demanda cette tasse, et de là, forte, donna -d'elle-même dans le piège qui venait de lui être tendu. Pendant qu'elle -avait été dehors, on s'était hâté de substituer proprement au chocolat -naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée, celui que -devait avaler l'un des deux proscrits. Géronimo, cruel comme tous les -lâches, ne put être dissuadé de venger ainsi sa chère Argentine. Le -chevalier, effrayé de tout ce qui se passait, n'osa avertir la perfide -duègne. Géronimo avait prévu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le -chocolat, il la suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose -qu'il demandait, mais en effet pour empêcher qu'elle ne partageât avec -quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la satisfaction de la lui -voir avaler avec sensualité. - -L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonçaient presque -sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler des docteurs; mais ce -fut en vain: la duègne, vomissant mille imprécations, voulut noircir en -mourant la coupable et repentante Camille: la scélérate, heureusement, -ne savait pas un mot de français: ses dépositions décousues ne furent -comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il était évident -qu'elle-même avait préparé le chocolat. Celui qui existait encore, et -qu'on avait mêlé, constatait quelque dessein criminel; mais ce secret -demeurait entre les intéressés et ne pouvait se découvrir. La duègne -venait d'exhaler son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime -de son amie fut regardé comme un acte de démence et n'eut aucune suite. - - -CHAPITRE XXIX - -Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur et de son neveu. - -D'Aiglemont vint nous voir aussitôt qu'il sortit de la maison fatale. Le -récit de son aventure nous glaça d'effroi. Que je sentis bien dans cette -occasion importante combien j'aimais ce charmant infidèle! j'étais si -frappée du danger qu'il avait couru que je doutais encore si c'était -bien lui qui me parlait; je le touchais pour m'en assurer. Tour à tour, -je versais des larmes et je témoignais une joie extravagante. Sylvina -n'était pas moins affectée. Notre sensible hôtesse, malgré les griefs, -donnait aussi de la meilleure foi du monde des marques d'un vif intérêt. -D'Aiglemont nous rendait avec des charmants transports nos caresses -empressées. Nous lui fîmes jurer de ne plus fréquenter les dangereuses -Italiennes. Ses regards passionnés m'assuraient le plus éloquemment du -monde que j'allais être dorénavant l'unique objet de ses hommages. Je -méritais en effet cette préférence. Je valais assurément mieux que les -soeurs, quoiqu'elles fussent très bien: j'avais la première fraîcheur du -plus beau printemps; susceptible de les égaler un jour dans leurs -talents, j'en avais beaucoup d'autres qui leur manquaient: mon éducation -était plus cultivée, j'avais plus l'usage du monde, j'étais surtout plus -aisée à vivre; en un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d'être -autant au-dessus d'Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus de sa -soeur, quoique au premier coup d'oeil il ne fût peut-être pas aisé de -marquer entre nous une si grande différence. - -Le chevalier, devenu sage, se borna donc à me faire la cour. Je n'aimais -plus Géronimo. Le moment où l'on se souvint qu'il avait montré de la -faiblesse avait été celui de ma guérison. Les femmes détestent les -poltrons: eussent-ils d'ailleurs tout ce qui peut nous séduire, les -braves leur sont toujours préférés avec moitié moins d'agréments. A plus -forte raison, quand d'Aiglemont, aussi brave qu'aimable, voulait bien -rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli n'était-il pas fait -pour en conserver? - -Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement bien de -notre nouvel arrangement, il dura peu. Monseigneur, qui connaissait -l'impétuosité de son neveu, sa fragilité, sa confiance trop généreuse, -n'était pas sans inquiétude. Il tremblait que l'aimable fou ne se -rapprochât des Italiennes ou que leur frère disgracié ne leur jouât -quelque tour ultramontain. On murmurait d'ailleurs certains complots de -la part des bourgeois qui avaient été si bien battus. Toute la ville en -voulait au chevalier; il était surtout abhorré chez le président, -quoiqu'on ne parlât pas ouvertement des véritables griefs que cette -famille pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa propre -tranquillité, pria son neveu de se rendre promptement à la maison -paternelle et promit de le ramener à Paris sous peu, devant y retourner -lui-même, pour remercier la cour d'une abbaye de vingt mille livres de -rente dont elle venait d'augmenter ses bénéfices. Une courte absence fut -la seule condition que le meilleur des oncles mit à l'engagement qu'il -prit, de son propre mouvement, de payer toutes les dettes de son neveu -et de lui donner par an deux mille écus. Cette convention était trop -avantageuse pour mon bel ami, pour que je voulusse le retenir auprès de -moi; je fus la première à solliciter son éloignement. Il paraissait -désespéré de me quitter. Je n'étais pas moins affligée. Nos adieux -furent tristes et touchants. Il partit. - -Dès lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d'Aiglemont en était -l'âme. Il en eût fait naître dans un désert. En vain, les deux -officiers, conservés par Sylvina sur un pied d'égalité qui me donna -mauvaise opinion de leur délicatesse, commençaient d'avoir quelque -lustre, n'étant plus éclipsés par d'Aiglemont; ce que Sylvina trouvait -excellent pour elle, ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes -eurent beau me solliciter tous deux très vivement, ils ne réussirent -point, et ce fut à leur grand étonnement que je leur préférai notre -charmant prélat, qui, mécontent des écarts de Sylvina et plus épris de -moi que jamais, à ce qu'il disait, s'était remis à me faire sa cour. - - -CHAPITRE XXX - -Dénouement des grands événements de cette seconde partie et leur -conclusion. - -Le carnaval approchait: j'estimais monseigneur, je trouvais du plaisir à -le favoriser, mais je n'en étais pas amoureuse. Sylvina ne tenait à ses -officiers que par les besoins excessifs de son tempérament. Nous nous -ennuyions à périr, depuis le départ de d'Aiglemont. Nous n'avions donc -rien de mieux à faire que de retourner au plus tôt à Paris. - -Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre départ au -lendemain des noces de Lambert et de Mme Dupré, qui se concluait à peu -de jours de là, non sans nécessité; car, depuis que le futur était _du -dernier bien_, la jolie veuve (sans compter la passade du chevalier), -elle ressentait tous les petits maux qui caractérisent une grossesse. -Ils se mariaient donc, nous en étions fort aises; mais c'était pour nous -une raison de plus pour partir. - -En même temps, comme si le sort eût pris à tâche de ne pas nous laisser -emporter de cette ville même un regret de curiosité, nous apprîmes que -la sublime Éléonore, malgré ses serments, épousait enfin le seigneur de -la Caffardière, car, à l'occasion de son grand mariage, on obligeait -notre dévot d'ennoblir son nom, dont la résonnance était ci-devant par -trop roturière, pour un homme dont le grand-père avait été secrétaire du -roi. M. de la Caffardière, donc, épousait, parce que la féconde Éléonore -se trouvait, de même que la Dupré, dans un cas fâcheux. L'épouseur, -malgré les remontrances de sa mère et les secrets importants qu'elle lui -avait enfin révélés, s'exécutait par déférence pour un confesseur -fanatique qui l'ordonnait ainsi. Il y avait d'autant plus de résignation -entière dans le fait du pauvre Caffardière, qu'il n'avait jamais pu -savoir si c'était, en effet, dans les bras de sa chère Éléonore qu'il -avait souillé son âme, et que, pour surcroît, il se trouvait réduit à -expier dans le purgatoire de saint Corne une souillure très physique -dont il était redevable... à qui? à Mlle Thérèse. Ç'avait été le point -de vengeance de cette belle irritée. C'était à cela que se portaient ces -mots mystérieux que j'ai cités au chapitre sixième de cette partie: _Il -passera par mes mains... et s'en repentira_. Cette découverte nous donna -aussi la solution de ce qu'elle avait dit d'obscur relativement à -Géronimo. _Ah! si j'avais pu_, etc. On n'avait pas voulu traiter -celui-ci, qu'on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on avait à se -plaindre; cependant, la pauvre Thérèse demeurait à même de bien faire du -mal à ses ennemis: ses amis étaient au moins fort heureux qu'elle eût -encore plus de probité que de tempérament, mais elle pouvait déroger. -Nous l'aimions, nous en étions parfaitement servies. La pitié que son -état nous inspirait ajoutait encore à l'empressement que nous avions de -nous rendre à la capitale. Monseigneur devait y revenir d'abord après -l'ennuyeuse quinzaine de Pâques. Il consentit enfin à nous voir nous -éloigner. - -Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour donner mille -marques d'estime et de libéralité aux nouveaux époux. Ils nous -accompagnèrent avec les officiers de Sylvina jusqu'à un château peu -distant, et qui dépendait de l'évêché. Monseigneur, qui avait les -devants, nous y reçut à merveille. Enfin, après trois jours consacrés à -fêter l'hymen, nous nous séparâmes, Sa Grandeur promettant de nous -rejoindre bientôt, et le couple fortuné de soutenir dans tous les temps -avec nous les liaisons d'une étroite amitié. - - -_Fin de la seconde partie_ - - - - -TROISIÈME PARTIE - - -CHAPITRE PREMIER - -Accident.--Fâcheuse rencontre. - -Pour se rendre du château de monseigneur à la première station, il y -avait une lieue de mauvais terrain à traverser par des chemins -détestables. On avait fait boire les postillons plus que de raison, ils -nous embourbèrent à cent pas de la grande route. La berline était -pesante. Les chevaux ne purent la dégager. Le laquais était en avant. -Beaucoup d'humeur de notre part. Force jurements des postillons. Trois -femmes ne leur en imposaient guère. Nous ne fûmes quittes de leurs -mauvais propos qu'à l'occasion d'un débat qui survint entre eux au sujet -d'un supplément de chevaux qu'il fallait que l'un des deux allât -chercher. Le moins brutal se mit enfin à la raison et partit. - -Nous eûmes le malheur de voir arriver un moment après six sacripants, en -uniforme, avec lesquels était un joli jeune homme, vêtu bourgeoisement -et qui ne leur ressemblait en aucune façon. Cette troupe nous était -adressée à bonne intention, par le postillon qui venait de se détacher. -Tous ces drôles, excepté le bel adolescent, paraissaient ivres, et -l'effrayante conversation qu'ils tenaient en avançant nous donna la plus -mauvaise opinion de leur honnêteté. Nous ne leur faisions pas injure. - ---«Eh bien! mille dieux, dit en nous abordant celui qui paraissait être -le chef de la bande, voyons; qu'y a-t-il ici de nouveau? Mort, non pas -d'un diable, continua-t-il en se tournant du côté de ses compagnons, -c'est une charretée de gibier! Heureusement, elles sont jolies. -Ventre-bleu, la belle aubaine! Daubons là-dessus comme il faut, et que -chacun de nous ait à m'imiter.--Je promets deux culbutes à chacune, -répliqua l'un. Je suis, moi, homme à faire ma demi-douzaine, ripostait -un autre.--Donnez-vous-en tant que vous voudrez, ajoutait un troisième, -en se servant du mot propre, quant à moi, le cotillon me pue et je vais -au solide. Or çà, larronnesses, fichez-moi le camp de là-dedans; allons, -preste, ou l'on vous en fera dénicher de la bonne manière... - -Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous en aurions eu -jusqu'au ventre.--Pas de ça, interrompit l'un des drôles, il ne sera pas -dit que je le fasse à des culs crottés, venez, mes princesses, -grimpez-moi dessus; à charge de revanche, sus, houp là...--La pauvre -Sylvina plus morte que vive, se laissa descendre la première. Des -épaules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du sergent, -qui, remettant un court brûle-gueule dans la corne de son chapeau, se -mit en devoir de lui appuyer un baiser enfumé; elle jeta les hauts cris. -On lui détacha un grand coup de pied au cul pour lui apprendre à faire -la cruelle. - -Un autre retint Thérèse par ses jupons, comme elle allait s'élancer par -la portière opposée; la beauté des appas que ce mouvement mit en -évidence produisit une grande sensation. Certain air qu'elle avait, et -dont j'ai déjà fait mention ailleurs, réunissait d'avance en sa faveur -les suffrages des spadassins. Il n'y eut qu'un cri: A moi celle-ci. Je -la veux.--A moi.--A moi. Elle se laissa mettre à terre sans résistance, -et, tournant à son profit le coup de pied dont Sylvina venait d'être -régalée, elle ne dit mot. Quant à moi, j'avais plus de colère que de -peur. Mon tour venait, j'avais tiré tout doucement un couteau de ma -poche et me tapissant dans mon coin, je menaçais de poignarder le -premier qui aurait l'insolence de mettre la main sur moi. Ce trait -d'assurance fut fort au goût de ces messieurs. Ils rirent et jugèrent -que puisque j'avais du courage, il ne me serait rien fait, pourvu -toutefois que je voulusse bien ne pas m'opposer à ce qu'on visitât la -voiture et qu'on emportât de quoi se soutenir de nous; mais je refusai -de capituler, et, sautant adroitement au delà de la boue, je me ruai sur -l'un des soldats que je blessai légèrement avec mon couteau. Pendant ce -temps-là, notre postillon qui avait hasardé des représentations, -recevait des coups: on l'attachait à un arbre. Thérèse qui s'enfonçait -dans un taillis, y était poursuivie par l'un des bandits. Sylvina, -prosternée, demandait grâce; on la parcourait du haut en bas sans -l'écouter. Celui que j'avais frappé me liait les mains et promettait de -me pousser dans l'instant une botte mieux fournie que celle qu'il venait -de recevoir de ma façon... - -Alors le beau jeune homme, qui n'avait fait jusque-là que s'opposer de -son mieux aux violences, parut en fureur. Il saisit une épée, qu'on -avait quittée pour commencer d'être à son aise, et se mettant bravement -en garde, il menaça de charger tous ces gueux à la fois, résolut de -périr plutôt que de nous voir devenir les victimes de leur brutalité; on -allait risposter cruellement à son défi généreux, lorsque deux hommes à -cheval, accourant à toute bride, firent tout à coup diversion. - - -CHAPITRE II - -Dénouement tragigue de l'aventure du bourbier. Bravoure d'un Anglais et -du joli jeune homme. - -Les cavaliers, voyant des épées nues, s'arrêtèrent court et délibérèrent -un moment s'ils s'avanceraient jusqu'à nous. Cependant le plus -déterminé, donnant l'exemple, son camarade le suivit; ils piquèrent de -notre côté, le pistolet à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et -à l'habillement de ces honnêtes gens qu'ils étaient Anglais. L'aspect -des armes à feu ne laissa pas d'en imposer à nos ennemis, qui n'avaient -que des sabres et des bâtons. Nous courûmes au-devant de nos défenseurs -et nous nous retranchâmes derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme, -qui par bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui venait -d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de vouloir charger. Au -même moment une chaise parut. C'était celle du maître des courriers; il -les avait suivis des yeux et ayant entendu du tumulte, il s'était -détourné comme eux, pour venir à notre secours. - -Nous vîmes à l'instant s'élancer hors de la voiture, encore roulante, un -très bel homme, armé d'un large coutelas dont il frappa d'estoc et de -taille avant d'avoir pris la peine de faire la moindre question. A -l'instant, tous les coquins, à l'exception de celui qui s'était mis aux -trousses de Thérèse, firent front et s'escrimèrent. Le beau jeune homme, -à côté de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine -eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent hors de combat, -percés, balafrés et fracassés de quatre coups de pistolet que la -cavalerie venait de tirer. Le bruit de cette décharge ayant fait fuir -l'agresseur de Thérèse, elle reparut sans coiffure, échevelée, les -tétons à l'air et soutenant comme elle pouvait ses jupes, dont les -cordons étaient coupés. - -Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent quartier, -on dédaigna de continuer à leur faire la guerre. Le brave Anglais eut -même la générosité de faire visiter et bander leurs plaies par un de ses -gens qui était bon chirurgien. - -Tandis que d'un côté l'on prenait ce soin charitable, de l'autre, nos -chevaliers secouraient Sylvina qui s'était évanouie pendant la bataille, -puis on ajouta pour un moment à notre voiture les chevaux de selle de -l'Anglais. Celui-ci, le beau jeune homme, un valet et notre postillon -unissant leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout -commençait à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais sentit enfin -qu'il avait lui-même une blessure. Heureusement elle était légère. Il y -fit mettre ce qu'il fallait et remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le -beau jeune homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous -remîmes en route. - -Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais qui revenaient -accompagnés d'une foule de villageois, de quelques hommes bleus et d'un -noir. Nous demandâmes ce que signifiait cet attroupement; le postillon -nous dit que les soldats qu'il avait envoyés venant de commettre -plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu'ils ne manqueraient -pas de nous insulter, qu'en conséquence, il amenait main-forte et la -justice en cas de malheur; mais ce secours fût venu trop tard sans -l'heureuse apparition des Anglais. Nous contâmes ce que nous venions -d'essuyer: nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la -troupe poussa jusqu'au lieu du délit, après que l'homme noir eut reçu -nos dépositions. - -En effet, tout le monde était en alarme dans le village où nous prîmes -des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret, battu l'hôte et mis -les servantes à mal. Le nombre en avait imposé. Ils s'étaient retirés -sans obstacles. - -Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt répandu que -l'on accourut de toutes parts. Nos voitures furent investies. Le curé -vint nous féliciter fort platement. Un petit gentilhomme désolé, qui -revenait de la chasse, s'empressa beaucoup et nous persécuta pour nous -engager à mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait, _foi -de capitaine de milice_, que s'il eût été au château avec _la Fleur_ et -_Jacques_, ses fidèles serviteurs, les choses ne se seraient pas passées -si tranquillement; puis il fallut endurer l'histoire fastidieuse de -vingt bagarres de village où ce vaillant hobereau devait avoir fait des -prodiges. L'Anglais se tirait d'affaire à merveille, feignant de ne pas -entendre le français: c'est donc sur nous que tombait en entier l'ennui -des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina se ruinait en politesses et -remerciements; j'avais de l'humeur. Thérèse rechignait encore mieux, -honteuse du désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il -lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune homme était à -peindre, transporté, répondant de tous côtés avec une gaieté vive, -délicieuse; cependant nous ne savions ni qui il était, ni ce que nous -ferions de lui. Il n'était pas plus au fait de ce qui nous regardait; -mais il n'en avait pas moins l'air d'avoir passé toute sa vie avec nous. - -Enfin, les voitures furent attelées. L'Anglais fit un présent au -cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en reconnaissance de -l'intérêt qu'il paraissait prendre à notre aventure. Nous partîmes à -travers une huée de voeux et de bénédictions. - - -CHAPITRE III - -Histoire de Monrose.--Ses singuliers malheurs. - -Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant jouvenceau -que le hasard nous faisait enlever. Il alla de lui-même au-devant de -notre curiosité, et montrant beaucoup d'assurance, toutefois sans -effronterie, il s'ouvrit à nous à peu près dans ces termes: - -«--Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames, que je me sois ainsi -faufilé sans avoir l'honneur d'être connu de vous; et quoique vous -m'ayez surpris en si mauvaise compagnie, je vous prie cependant de -croire que je ne ressemble en rien aux scélérats avec qui je me -trouvais. Je suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis -gentilhomme, mais livré dès l'enfance à des mains mercenaires, sorti de -chez un misérable grammairien pour rentrer dans un collège, je n'ai -jamais vu qui que ce soit de ma famille. On a payé pour moi -régulièrement une modique pension. J'ai été mal entretenu, mal enseigné, -humilié, battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon -existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je n'ai cependant -que quatorze ans; mais une vie dure m'a rendu précoce et je parais plus -formé qu'on n'a coutume de l'être à mon âge. En effet, il y a déjà -quelque temps que je raisonne, que je pense, et je me sens même capable -de me faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le peu de -ressources que je tirais de mes parents inconnus. On me nomme Monrose, -mais ce n'est qu'un surnom: le principal du collège me l'a dit. Il a mes -papiers et sait, lui seul, à qui j'appartiens et comment je devrais -m'appeler.» - -L'intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes absolument -savoir par quel hasard il s'était trouvé dans la compagnie de ces -soldats et ce qu'il se proposait alors de devenir. - -«--Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis échappé de mon -collège, et, sur mon honneur, aucune puissance ne m'y fera jamais -rentrer. Je n'ai rien de plus à dire. Le secret de ma fuite est de -nature à ne pouvoir être révélé.» Notre impatience redoublait: nous -pressâmes Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant enfin -à nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et changeant plusieurs -fois de couleur: - -«--Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un état plus malheureux que -celui d'un enfant éloigné de ses père et mère et livré aux pédants. Ces -bourreaux, à l'aspect farouche, au coeur dur, à l'âme vile, n'ont cessé -de me persécuter; né fier, emporté, j'ai eu plus à souffrir qu'un autre. -Ajouter à la fatigue et à l'ennui de mes exercices, retrancher de ma -nourriture et de mon sommeil, me priver des récréations et de la société -de mes camarades, ont été les injustices journalières de ces monstres -que j'abhorre; heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer à mon -tour et si la fatalité de mon étoile ne m'avait pas fait trouver dans -leur attachement même le plus insupportable supplice. - -«Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher à quelqu'un me fit -distinguer un de mes camarades, à qui de brillants succès dans les -études avaient mérité la faveur de tous nos supérieurs. Je me sentais -beaucoup d'estime et d'amitié pour Carvel, c'est ainsi que se nommait -l'écolier; et je me proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien -venu, l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-là, n'avaient cessé de me -déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier avec Carvel -sembla me ramener le principal: il parut voir avec plaisir notre bonne -intelligence. Nous étions de la même classe; je partageai bientôt avec -lui les bonnes grâces du régent, et je crus un moment que j'allais -cesser d'être malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part -de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du régent -m'alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me louait, on me caressait; -je pressentis qu'il se tramait quelque chose contre moi. Je découvris -bientôt que Carvel devait une partie de sa faveur à des manières de -faire sa cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter... - -«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent était l'intime -ami du principal, Carvel l'était de tous deux. On fermait assez les yeux -sur notre conduite pour que nous trouvassions le moyen de coucher -souvent ensemble. Carvel, libertin et plus âgé que moi, devenait -familier, m'apprenait des polissonneries que je saisissais assez bien et -auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois, mesdames, que mon -ingénuité me nuit: vous vous moquez de moi? (Nous souriions en -effet.)--Non, mon bel ami, répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous -nous amusez, vous êtes charmant. Poursuivez.--Insensiblement, il poussa -plus loin le zèle de ses leçons... Une nuit, enfin, il me vanta fort -éloquemment l'excellence de certains plaisirs... Mais l'image seule me -causait d'abord une répugnance affreuse... En vain, il voulut essayer de -me faire goûter le conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fâchai -tout de bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais nous -convînmes qu'il ne serait plus question du dégoûtant article, quoiqu'il -assurât, pour se justifier et me séduire, que c'était le principal et le -régent eux-mêmes qui l'avaient instruit, et que ce que ces graves -personnages lui faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui -permettre aussi. - -«Il est inutile, mesdames, d'allonger les détails. Vous saurez que -Carvel n'agissait que par le conseil des supérieurs. Il leur était voué, -il avait ordre de me débaucher pour me faire servir ensuite à leurs -infâmes plaisirs. Caresses, prières, menaces, violences, tout a été -tenté depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt divisés -par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imaginé que je lui -préférais son rival; et je n'ai cessé d'être la victime des fureurs de -l'un ou de l'autre. Je me suis brouillé à mort avec le méprisable -Carvel... (Sylvina, ravie: Il est délicieux.) - -«Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa chambre à -l'heure du coucher, sous prétexte de faire avec moi la paix, m'a serré -dans ses bras et m'a prié d'oublier le passé. Je le promettais. Il m'a -comblé de caresses et a servi des fruits, des confitures, du vin muscat, -j'en ai goûté sans méfiance. Nous avons causé familièrement plus d'une -heure... mais l'odieux principal, quittant tout à coup son visage -hypocrite, s'est rué sur moi comme un loup enragé et, mettant en usage -toute la vigueur d'un corps masculin et colossal, il a tenté de -m'arracher ces prétendues faveurs... - -«Déjà sa robe m'enveloppait la tête, et j'étais renversé sur le lit la -face contre les couvertes, pouvant à peine respirer. Une jambe passée -autour des miennes les tenait fortement arrêtées; déjà le monstre, de la -main qu'il avait libre, avait coupé l'aiguillette de mon haut-de-chausse -et découvert... Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui -probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la porte en -dedans, malgré les verrous, et m'a tiré, non sans peine, des mains du -forcené, qui, dans l'égarement de sa passion, ne pouvait lâcher prise; -je me suis évadé pendant que ces animaux féroces s'accrochaient avec la -dernière fureur. Dans l'instant, toute la maison a été sur pied. Je -visais à m'échapper, j'ai eu ce bonheur à la faveur de la confusion -générale, les portes s'étant trouvées par hasard ouvertes. - -«Je suis aussitôt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien que ce que -vous voyez sur mon corps et quelques sous que j'ai dépensés à ma -première halte. Après avoir fait ensuite une longue marche sans -reprendre haleine, j'ai rencontré ces soldats qui tenaient la même route -que moi; nous avons fait connaissance: ils m'ont proposé de servir. La -misère me pressait, je n'ai point hésité. Nous avions déjà bu ensemble à -la santé du roi; et, le soir, je devais signer un engagement.» - - -CHAPITRE IV - -Beau procédé de Sylvina. - -Sans doute il était mal à nous de rire d'une histoire aussi malheureuse, -mais ce principal et ce régent, entêtés pour l'amour de notre Ganimède, -nous avaient paru si comiques que nous n'avions pu contenir nos éclats. -Le pauvre petit, déconcerté, la larme à l'oeil, se taisait et n'osait -plus nous regarder; nous soutînmes toute l'étendue de notre -impertinence. J'allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la -parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant la main -d'un air caressant, pardonnez un moment de folie qui n'a rien de commun -avec l'intérêt dont vos aventures sont faites pour pénétrer toutes les -âmes sensibles. Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos -aventures font naître de si bizarres idées que vous devez excuser s'il -se mêle un peu d'envie de rire à beaucoup d'attendrissement. Nous vous -avons les plus grandes obligations; quand cela ne serait pas, tout ce -qui se fait remarquer d'aimable en vous, au premier abord, n'eût pas -manqué de nous inspirer les plus favorables sentiments; maintenant nous -vous les devons, et j'espère de réussir à vous convaincre bientôt de -leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour nous, vous ne -pouvez pas nous refuser la satisfaction de vous devenir à notre tour, -bonnement, quelque chose. Rien ne vous empêche de nous suivre à Paris. -Nous tâcherons de vous y dédommager de l'infortune où vous avez vécu -jusqu'à présent. Elle n'était pas faite pour vous; on peut prophétiser -hardiment du bonheur, sur une physionomie telle que la vôtre et d'après -les preuves que vous avez données d'une aussi belle âme. Vous savez déjà -que votre naissance est noble; je suis persuadée qu'un jour, lorsque -vous connaîtrez vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la -fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces grands mystères -se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et partagez l'aisance dont nous -jouissons; quoi que nous puissions faire pour vous, il nous sera -toujours impossible de nous acquitter.» - -Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la couvrit de -baisers plus éloquents que les plus belles paroles. Nous n'étions pas -moins émues... Ce bel enfant, qui avait toutes les grâces du corps, -toutes les qualités du coeur, tout l'esprit d'une personne faite qui en -a beaucoup, sut nous occuper avec tant d'agrément que nous fûmes -étonnées de nous trouver sitôt rendues à l'endroit où nous étions -convenues de passer la nuit. - - -CHAPITRE V - -Comment l'Anglais se montra aussi aimable qu'il était vaillant. - -Jusque-là, nous avions à peine vu notre brave Anglais, qui paraissait -attacher très peu d'importance au service qu'il nous avait rendu, et, ne -bougeant de sa chaise, il avait évité de se trouver à portée de nos -remerciements. Cependant il nous donna la main pour descendre de voiture -et nous demanda la permission de souper avec nous. - -Si cet homme généreux n'avait pas l'air d'empressement qu'aurait pu se -donner un galant Français, après une aventure aussi romanesque, ayant un -droit puissant à la reconnaissance de très jolies femmes, il était -peut-être encore plus flatteur pour nous de voir combien l'intention de -ce bienfaiteur était de nous mettre à notre aise. Pas un mot qui pût -faire tomber la conversation sur l'affaire du bourbier. S'il nous -arrivait d'en laisser échapper quelque chose, il nous priait, en -souriant, de ne pas nous rappeler un moment désagréable.--L'art du -bonheur, disait-il, consiste à chasser au plus tôt de la mémoire ce qui -a fait de la peine et à conserver précieusement le souvenir de ce qui a -fait plaisir. - -Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et sérieux, déploya -bientôt, sans la moindre prétention, une éloquence facile, intéressante. -Philosophe, il n'avait que des principes modérés, consolants: ses yeux, -qui n'étaient d'abord que majestueux, devenaient tendres dès qu'il -parlait: un sourire charmant inspirait de la confiance; en un mot, plus -on le contemplait, plus on était frappé de la symétrie parfaite de ses -traits et de la dignité de sa physionomie. Agé d'environ quarante ans, -il avait la fraîcheur et la vivacité du plus jeune homme. Sa voix, -quoique mâle, était douce; sa taille, aussi souple que noble, était -dégagée de cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre de -ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir, d'écouter, -d'admirer le chevalier Sydney. C'est ainsi qu'un de ses gens nous apprit -qu'il se nommait. - -Avec quelle bonté, surtout, il traitait l'aimable Monrose!--Mon ami, lui -disait-il, en lui frappant amicalement sur l'épaule, heureux les -guerriers qui ont par devers eux, au bout de leur carrière, un seul -trait qui vaille celui que tu viens de donner au début de la tienne! -sois conséquent, et tu seras le modèle des hommes braves et -généreux.--Le modeste Monrose répondait de son mieux, par ses caresses, -à tout ce que le chevalier lui disait d'obligeant. - -Cet Anglais, si différent en apparence des gens que nous avions coutume -de voir, nous aurait peut-être beaucoup moins plu, malgré ses belles -qualités, si nous ne lui avions pas été aussi redevables. Il en imposait -surtout à Sylvina, qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et -de la cérémonie. Quant à moi, je ne savais quel penchant m'entraînait -vers sir Sydney; et lui-même, malgré le partage à peu près égal de ses -attentions, me paraissait profondément occupé de moi: ses yeux y -revenaient sans cesse; mais je ne pouvais comprendre pourquoi je les -voyais s'attrister en me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite -tout à fait différente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne -le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il détournait -la vue, pourvu qu'il y songeât; car, lorsque le plaisir de me contempler -lui faisait oublier la convention qu'il pouvait avoir faite avec -lui-même de s'en abstenir, le fripon se déridait, son visage pétillait, -j'y lisais qu'il mourait d'envie de se jeter à mon cou. - -Nous devions arriver à Paris le soir du lendemain. Le chevalier ayant -ordonné au laquais, qui le servait à table, de repartir bientôt, afin -d'avoir le temps de lui trouver un logement convenable, nous lui en -offrîmes un chez nous, en attendant; mais il n'accepta point et se -contenta de prendre notre adresse, après avoir demandé la permission de -nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre en route de -meilleure heure que nous. Avant de nous quitter, il trouva le moment de -donner à Sylvina, pour le jeune Monrose, vingt-cinq louis qu'elle ne put -refuser, sir Sydney l'assurant qu'il tiendrait à honneur que ce brave -enfant voulût bien agréer cette légère marque de son estime. - - -CHAPITRE VI - -Où l'on ne verra rien d'étonnant. - -Le reste du voyage fut très heureux. Mon coeur palpita lorsque nous -approchâmes de la capitale; mais ma joie n'avait rien de comparable à -celle du beau Monrose. Il dévorait des yeux les moindres objets, non -avec la stupide admiration des sots, mais avec ce désir vif, si naturel -à un jeune homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une -prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous arrivâmes -enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec -celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements étaient préparés; -on logea Monrose dans une pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à -coucher de Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne. -Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions personne qui -pût trouver à redire à cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie -qu'il ait eu lieu. - -Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il eût appris de -son laquais, instruit par le nôtre, que nous étions à peu près de ces -femmes qu'on nomme du monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous -eûmes tout lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au -spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent -de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au -Français, que nous avions préféré: nous le priâmes d'accepter au retour -notre souper; ce qu'il fit. - -Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser -qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans l'oeil du bel Anglais: ce -qui fortifia beaucoup mes soupçons fut que je la vis s'étudier à ne -faire aucune attention à Monrose, qu'elle avait cependant -perpétuellement caressé le matin, au point de le faire asseoir sur elle -et de lui donner sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans -conséquence quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On -avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse qu'on -pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et Sylvina trop -sujette à s'enflammer pour que toute cette belle amitié ne me parût pas -quelque chose de plus. Je me rappelais d'Aiglemont, Géronimo, et je -disais en dedans de moi: «Voici donc encore un larcin que Sylvina -voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est -mon lot, à moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet -de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait -impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les yeux ouverts sur la -conduite de Sylvina. Elle était femme à faire les démarches les plus -hardies. Je résolus de la prévenir et de me jeter plutôt à la tête du -bel enfant que de ne pas l'avoir la première, si la fatalité de mon -étoile me condamnait à toujours partager. - -Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant -plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser de sortir; autrement -j'aurais dû rester à la maison avec Monrose qui, n'étant pas vêtu, -n'aurait pu l'accompagner: c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle -redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle -donna tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment, lui donna -des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une beauté ravissante -dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu'il eût -sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien aisé et noble qui n'est pas -toujours le fruit assuré d'une longue éducation. - -Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à vue, pendant -près d'un mois, n'allant que furtivement au spectacle ou choisissant -quelques promenades écartées; évitant surtout de rencontrer nos -connaissances, qui n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous -rejeter plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des -sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que nous vissions. -Il devait être bien étonné de notre retenue, sachant que nous étions des -femmes de plaisir. Il était surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant -pût être la cause de notre réforme apparente. - -Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance; mes talents le -captivaient, nous lui devenions nécessaires, il ne nous quittait presque -plus. Mais je retrouvais toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui -m'avait frappée dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son -amour. Je voyais clairement que sans la différence des âges, il n'aurait -pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule m'en imposait un -peu. Cependant je m'interrogeais. Loin d'avoir de la répugnance pour ce -respectable Anglais, je me sentais plutôt prévenue en sa faveur. -J'aimais Monrose, mais il y avait plus de caprice et de vanité que de -passion dans mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas à de grandes -ressources d'aucune espèce de la part d'un amant si jeune et si neuf. En -un mot, ni l'une ni l'autre de ces conquêtes ne me semblait capable de -me dédommager du charmant d'Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour -l'amour, les absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon -parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne me -paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais très bien calculé. - - -CHAPITRE VII - -Où l'on retrouve des gens de connaissance. - -Cependant je ne m'étais encore arrangée avec aucun des deux quand -monseigneur et son neveu vinrent, tout à coup, nous surprendre. Sa -Grandeur nous avait écrit à l'occasion de notre malheureuse aventure; -depuis notre réponse, nous n'avions plus reçu de ses nouvelles, et nous -étions bien éloignées de le supposer sitôt de retour à Paris. Nous -philosophions assez sérieusement avec Sir Sydney lorsque ces aimables -gens tombèrent pour nous des nues. Quand le laquais les annnonça, nous -lui fîmes répéter deux fois ces noms si connus, que nous ne pouvions -encore nous persuader d'avoir bien entendus. - -La présence de l'Anglais obligea monseigneur à paraître moins familier -qu'il n'eût pu se le permettre si nous eussions été seules. D'Aiglemont -suivit son exemple, et l'entrevue se passa le plus décemment du monde. -Ces messieurs eurent bientôt fait connaissance, quand nous eûmes conté -aux derniers venus qu'ils voyaient dans Sydney et Monrose nos -libérateurs, et à ceux-ci que nous sortions de chez Sa Grandeur quand -nous avions eu le malheur d'être attaquées. Monrose fut fort caressé de -l'oncle et du neveu et se tira très bien d'affaire. D'Aiglemont, -toujours prêt à persifler, lui dit qu'il ne pouvait avoir obligé des -personnes plus reconnaissantes et plus faites pour encourager une belle -âme à rendre des services. J'eus un secret dépit de me voir si justement -soupçonnée, et cela m'affermit dans le projet de récompenser le cher -Monrose. Mon air piqué fut, sans doute, remarqué de d'Aiglemont, que je -vis sourire malignement. - -Sir Sydney, depuis qu'il vivait avec nous, s'étant conduit de manière à -ne pas laisser à Sylvina l'espérance de le prendre dans ses filets, elle -se rabattit ouvertement sur Monseigneur; je crus lire dans la -physionomie de l'Anglais que cette préférence lui faisait plus de -plaisir que de peine. Le prélat, ayant désormais à redouter la -concurrence de son neveu, n'espérait apparemment plus de continuer à -m'intéresser. Il se trouvait flatté de l'emporter sur Sydney, qui -paraissait très aimable. Quant à d'Aiglemont, bien sûr de ne pas manquer -de femmes, il se souciait peut-être assez peu d'être bien ou mal traité -de ma part, et je ne m'aperçus pas qu'il fît de grands efforts pour me -témoigner le désir d'être encore ensemble sur le même pied qu'en -province. Cette indifférence ajoutait à mes griefs; et tout cela ne -laissait pas d'avancer beaucoup les affaires du charmant Monrose. - - -CHAPITRE VIII - -Le bien vient quelquefois en dormant. - -Il n'y avait pas de temps à perdre; je savais que si je laissais à -Sylvina celui de styler mon bel enfant, il était perdu pour moi: voici -ce que l'amour m'inspira. - -La nuit même du jour où nous avions vu monseigneur et son neveu, je me -levai doucement et fus éveiller Monrose, qui dormait le plus -paisiblement du monde. Cependant j'entrepris de lui persuader que je -l'avais entendu ronfler d'une manière effrayante et que j'accourais, -craignant qu'il n'étouffât. La brusque interruption de son sommeil lui -causait, en effet, un peu d'agitation. Je prétendais que c'était une -suite de l'état où il venait de se trouver en dormant; j'avais passé mes -bras autour de lui; je le serrais contre mon sein, avec les -démonstrations de la plus vive inquiétude. L'adolescent me comblait de -remerciements; ses lèvres s'allongeaient pour baiser machinalement deux -globes entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une -admirable maîtresse! - -Bientôt je sentis deux bras caressants qui s'entrelaçaient autour de moi -et faisaient en tremblant quelques efforts pour m'attirer.--Monrose, -dis-je alors, pénétrée d'une voluptueuse émotion, si vous craigniez de -vous trouver mal une seconde fois... je resterais auprès de vous. -Seriez-vous scandalisé? si... Mais vous m'inquiétez... Je ne vous -abandonnerai pas dans un état aussi critique...--Vous êtes bien bonne, -ma belle demoiselle, répondit-il, hors de lui, je me porte fort bien, -mais je voudrais être malade pour avoir besoin de secours si -chers.--Parlez franchement, Monrose, vous faisiez tout au moins quelque -mauvais songe?--Non, en vérité, je songeais, au contraire... je n'ose -vous le dire, cela est trop bête...--Dites, dites, mon bon ami. Je veux -absolument savoir...--Eh bien!... je rêvais que... vous étiez le père -principal du collège, charmante, malgré la robe noire et le bonnet -carré... vous... me demandiez... ce que vous savez, mais avec tant de -grâce que je n'avais pas le courage de vous le refuser. Loin de m'en -offenser, j'ai été au désespoir de m'éveiller... imaginez quelle a été -ma surprise en me trouvant dans vos bras. - -Je n'avais ni robe ni bonnet carré, et mon but n'était pas précisément -le même que celui du père principal; du reste, Monrose avait songé -l'exacte vérité. Je ris comme une folle et ne pus m'empêcher de lui -donner plusieurs baisers. J'étais à moitié couchée sur le lit, je me -glissai peu à peu sous la couverture et me trouvai enfin à côté du -charmant jouvenceau. - -Je m'aperçus d'abord qu'il était bon à quelque chose. La qualité -réparait chez lui ce qu'il avait à désirer pour la quantité. Monrose ne -fut pas étonné de sentir mes mains le parcourir; son ami Carvel l'avait -instruit même au delà des mystères du plaisir, mais il n'était pas -encore fort avancé, je le connus au prompt mouvement que fit sa main -pour se retirer, quand elle sentit une conformation différente, -l'absence de ce qu'il croyait apparemment commun aux deux sexes. Je la -retins comme elle fuyait, cette main trop timide, et la ramenai sur la -place.--Tu vois bien, mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec -transport, tu vois que je ne suis pas le père principal.--Je n'y suis -plus, répondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses mains -visitait curieusement ce nouveau pays et les environs qui lui étaient -moins étrangers, l'autre prenait plaisir à manier le satin de ma -gorge... Il haletait, consumé de désirs dont il ignorait encore l'objet -et le remède... Ses nouvelles découvertes l'avaient absolument -désorienté. - -Je jouissais à mon aise de son délicieux étonnement.--Eh bien, Monrose, -lui dis-je, il n'y a rien à craindre avec moi. Je ne te ferai point de -sottises.--Hélas non, répondit-il en soupirant: mais si Carvel eût été -vous, ou si vous étiez tout de bon le père principal, je sens que je ne -pourrais résister au désir d'en faire et de m'en laisser faire, car je -sais que nous avons l'un et l'autre avantage.--Eh bien, dis-je au comble -de l'égarement, puisque je suis malheureusement dans l'impuissance de -tirer parti de ta volonté, fais du moins ce que tu voudras. - -Le pauvre Monrose fut encore plus embarrassé; il n'avait qu'un objet; -encore en était-il à la simple spéculation. Je le désespérais surtout -par une attitude aussi contraire à ses vues que favorables aux -miennes.--Viens dans mes bras, lui dis-je, peut-être se fera-t-il -quelque miracle en notre faveur. - - -CHAPITRE IX - -Fin du noviciat de Monrose. - -Il obéit avec transport. J'étais aux cieux, sentant sur mon corps -embrasé le poids léger de celui de mon jeune amant. Il tremblait. Il ne -savait comment se soutenir. Je le tins longtemps serré contre mon sein, -le dévorant de mes baisers, suçant avec délire sa belle bouche et lui -prodiguant les aveux les plus passionnés. L'aimable prosélyte me laisait -faire, attendant en silence à quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne me -possédais plus. J'allais... mais un obstacle s'éleva. Le trouble du -pauvre petit agit cruellement sur l'aiguillon de l'amour qui se glaça -dans ma main... Ce terrible contre-temps poussa mes désirs jusqu'à la -fureur, je mis en usage tout ce que je pouvais connaître de -ressources... Le désenchantement fut prompt, je me hâtai de le mettre à -profit. J'appliquai le remède après lequel je languissais. Le docile -Monrose reçut la dernière leçon. Je le pressai fortement contre moi par -ces coussins potelés dont les charmes font oublier les vues honteuses de -la nature; des mouvements délicieux achevèrent d'éclairer l'heureux -Monrose. Je sentis l'instant où Vénus recevait sa première offrande. Le -plaisir nous anéantit en même temps. - -Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique Sylvina, que je -la frustrai d'une fleur précieuse qu'elle était sur le point de cueillir -et que je me vengeai d'avoir partagé d'Aiglemont et Fiorelli, des grâces -dont je conservais un dépit, qui, peut-être, eût été jusqu'à la haine, -sans les bontés infinies dont cette rivale me comblait depuis si -longtemps et dont j'étais pénétrée de reconnaissance. Je ne crains point -d'avouer mes petitesses; les femmes s'y reconnaîtront: les hommes ne me -sauront pas mauvais gré d'une façon de penser qui prouve quelle -importance nous voulons bien attacher à leur conquête. - -J'éprouvais les plus délicieuses sensations et m'étonnais de la -prodigieuse distance qu'il y a du bonheur d'un homme qui change une -fille en femme à celui d'une femme qui reçoit les prémices d'un candidat -d'amour. Je venais de goûter avec Monrose des voluptés ravissantes; et -quelle nuit, au contraire, le pauvre d'Aiglemont avait-il passée la -première fois avec moi! - -Monrose, dans l'ivresse d'une sensation si nouvelle pour lui, n'osait -troubler mon amoureuse méditation. Il demeurait dans la voluptueuse -situation où je l'avais placé. J'eus besoin de lui parler pour l'engager -à rompre le silence.--Que t'en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui -donnant un baiser...--Laissez-moi, répondit-il, le temps de chercher des -expressions, s'il en est, qui puissent rendre ce que je viens de -sentir.--Monrose, es-tu fâché, maintenant que je sois venue troubler ton -sommeil?--Ah! mademoiselle, s'écria-t-il avec mille caresses -passionnées, pourriez-vous me croire assez ingrat?...--Tout de bon? Tu -ne me voudras pas autant de mal qu'à ton ami Carvel? qu'au père -principal?--Quelle méchanceté? vous me persiflez, et j'en meurs de -honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise. Il n'est pas -possible que ces plaisirs, dont l'impur Carvel m'entretenait sans cesse, -fussent les mêmes que ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi -n'y sentais-je pas le même attrait? Pourquoi, dans nos badinages -nocturnes, n'était-ce souvent qu'à force d'art que Carvel venait à bout -de faire éclore, faiblement encore, ces désirs que la première de vos -caresses avait allumés à l'excès. Je crois le bonheur qu'il me vantait -autant au-dessous de celui-ci qu'il est indifférent pour la forme.» - -Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommençais insensiblement -à tirer parti de sa position. Mes baisers lui fermèrent la bouche. Il -s'y prenait déjà mieux, et j'admirais son intelligence. Cependant, pour -vouloir trop bien faire, il fit mal, et je fus obligée de le remettre -sur les voies. Pour lors, j'en fus parfaitement contente, et il dut -l'être de moi. Filant son bonheur avec toute l'adresse dont mon -expérience me rendait susceptible, je ne m'abandonnai au plaisir que -lorsque je le vis toucher lui-même au moment décisif. - -Ainsi les talents en amour n'étaient pas moins précoces chez l'aimable -Monrose que la bravoure et l'esprit. Après s'être tiré si bien de sa -nouvelle épreuve, il me devenait encore plus cher. Nous nous jurâmes le -secret; et, de peur qu'un long sommeil ne nous mît dans le cas d'être -surpris ensemble, je regagnai mon lit. Je m'endormis profondément dans -le calme de la plus parfaite félicité. - - -CHAPITRE X - -Intrigues dont le beau Monrose est l'objet. - -Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable élève. Ses yeux -battus peignaient la douce langueur de la volupté: il était ravissant. -Je lui conseillai cependant de se plaindre de quelque indisposition, -afin de prévenir tout soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet, -l'altération visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle -en témoignait la plus vive inquiétude. J'en fis autant, et nous nous -tirâmes d'affaire. - -Je me reprochais néanmoins d'avoir initié sitôt un enfant à qui les -lumières qu'il venait d'acquérir pouvaient devenir fatales. Il était -ardent; je craignais pour lui le tempérament d'une femme incapable de le -ménager, à qui pourtant il ne pouvait éviter d'accorder des -complaisances. Je lisais dans l'avenir que, complice lui-même de sa -ruine, il donnerait bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son -mérite lui procureraient la facilité. Je m'affligeais en pensant que -cette belle plante allait se dessécher et périr avant sa maturité; que, -pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose se livrerait aux passions -et tromperait sans doute les grands desseins que la nature semblait -avoir sur une créature aussi parfaite; afin donc d'arrêter les progrès -d'un mal dont j'aurais été l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose -qu'il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence, je le -pressentis dès le lendemain, et feignant d'attacher la plus grande -importance à ce qui s'est passé, voici ce que je lui dis, après l'avoir -préparé par quelques sophismes préliminaires: - ---Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas présidé seul aux liens -qui viennent de se former entre nous et que tu ne répugnes pas à penser -qu'une forte sympathie nous avait destinés de tout temps l'un à l'autre, -tu as envers moi des devoirs à remplir dont tu n'es pas affranchi, -quoique, par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé par où -les autres ont coutume de se dénouer. L'une des premières lois de -l'amour est de ne se point partager. Tu es à moi; tu me dois le -sacrifice de tout ce que l'on pourra t'offrir de plaisir. Ce sera à moi -de te permettre ou défendre à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu -dois de même trouver bon que j'agrée ou refuse à ma volonté les désirs -dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour mériter les -faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que je pourrai t'accorder, -quand elles seront le prix de tes soins et le gage de ma satisfaction. - -Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme ingénue était -pénétrée de cette première ferveur qui rend incapable d'égoïsme et de -méfiance. Il ne fit pas attention qu'en lui prescrivant des engagements, -je ne m'en imposais aucuns, il prononça mille voeux à mes genoux, avec -l'enthousiasme de la passion et du respect. - -Beautés qui pouvez être jalouses d'une pure adoration, c'est à l'âge de -Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment -cet encens délicat. Un moment, entendez-vous? Car bientôt ces coeurs si -francs, si sensibles, participent à la contagion générale: alors vous -devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse -d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs s'enfuient en -se moquant. Vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule. - -Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais fort peu d'être -adorée. Cela ne m'a jamais flattée: j'ai toujours souhaité court amour -et longue amitié. Mais j'ai dit mes raisons. Toutes les femmes qui se -proposent de tromper n'en ont pas d'aussi délicates. Revenons à notre -sujet. - -Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences à me faire. Il -ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne fît quelque forte -agacerie. Elle s'était mise sur le pied de le caresser de la manière la -plus libre et de ne se gêner avec lui, non plus que s'il eût été du même -sexe. Le piège favori était de le faire appeler le matin, pour lire à -son chevet. Alors c'était un bras, un téton qu'on laissait voir: puis, -l'on avait chaud, l'on se découvrait, ou bien il s'agissait de quelque -puce incommode; on employait l'officieux Monrose à lui donner la chasse. -C'était ici, c'était là, et l'insecte rusé ne se trouvait jamais, -surtout s'il avait le bonheur de se retrancher dans quelques postes -favorables pour lesquels le timide chasseur avait du respect. - -Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux devait avoir fait -rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit de sa lecture. Après s'être -fait longtemps poursuivre, la maligne bête s'était fourrée... où vous -savez... et le pauvre petit avait la simplicité de croire à ce lieu -commun!--Mais cela n'est-il pas singulier? Monrose?... là... précisément -là!--Puis on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on choisit le -plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre cruelle. Ce doigt, -guidé sur un point très sensible, fut mis en train et mérita bientôt -d'être applaudi de sa dextérité.--A merveille, disait Sylvine, en se -pâmant..., je sens, je sens que tu la tues... encore... encore un peu... -que la maudite bête ne revienne jamais. - -J'étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente scène. Me -méfiant des lectures, et voulant savoir où en était Monrose, s'il me -trompait ou non, je m'étais glissée par le cabinet de toilette, dans ce -petit dégagement aveugle qu'il est maintenant à la mode de pratiquer -autour de presque tous les lits recherchés; invention qu'on ne peut -assez louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agréable et prévenir -de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance de cette -fameuse chasse. Je ne quittai la place que pour aller éclater de rire -quelque part; après quoi, craignant que les choses n'allassent plus -loin, vu la commodité de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de -faire grand jour; ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur à -Sylvina, quoiqu'il fût déjà plus tard que l'heure ordinaire de son -lever. - - -CHAPITRE XI - -Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière façon. - -L'honnêteté de Monrose se montra dans son empressement à venir me faire -part de sa nouvelle aventure. Non seulement son récit fut fidèle; mais -il eut encore la bonne foi de m'avouer qu'il s'était senti de violentes -tentations et que, sans les serments qu'il m'avait faits, il n'aurait pu -supporter une épreuve aussi difficile sans demander du soulagement. -J'avais différé jusque-là de rendre heureux une seconde fois ce bel -enfant, quoiqu'il ne cessât de m'en solliciter. Je vis qu'il était temps -de le favoriser et lui donner comme récompense méritée, un rendez-vous -pour la nuit. Il fut si transporté que je crus qu'il avait perdu -l'esprit. - -Ce fut chez moi, pour lors, que se passèrent nos voluptueux ébats. Deux -fois je fis goûter au passionné Monrose les suprêmes délices et fus -beaucoup plus souvent heureuse... - -Nous employâmes le reste du temps à combiner la conduite qu'il tiendrait -dorénavant avec Sylvina. Il fallait absolument qu'elle passât son envie; -je fus d'avis que ce fût plus tôt que plus tard, et voici ce que je -prescrivis au bel enfant: - -Le lendemain matin, il devait aller de lui-même offrir ses services pour -une lecture. On acceptait sûrement. Pour lors, il lisait avec -distraction... il soupirait... on l'interrogeait... il tergiversait un -peu... Enfin il lui échappait une déclaration de désir (d'amour ce -n'était pas la peine), il se plaignait... On l'entendait à demi-mot... -On lui demandait s'il concevait comment il serait possible de le -soulager, il priait ingénument qu'on le lui apprît... et l'on ne -demandait pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se tirait -mal d'affaire; c'en était probablement assez pour qu'on se dégoûtât de -lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit joyeusement à ce projet. -Ses intentions étaient si franches qu'avant de me quitter il voulait -absolument se mettre hors d'état de me laisser des doutes, mais je crus -qu'il fallait à tout hasard lui laisser du moins de quoi faire -contenance. Nous nous séparâmes plus contents que jamais l'un de -l'autre. Je trouvai néanmoins plaisant qu'au rebours des autres amants -qui se font en pareil cas mille protestations de fidélité, nous -concertassions précisément le contraire, et que ce qui est réputé pour -l'offense la plus grave en amour, je l'exigeasse et l'obtinsse à titre -de sacrifice. - -Je ne manquai pas de me cacher au même endroit que la veille: tout se -passa comme je l'avais prévu. Sylvina reçut avec transport et la -déclaration et la requête. Elle pria Monrose de pousser les verrous et -l'ayant fait déshabiller, elle le reçut dans son lit. - ---Pauvre petit, dit-elle, sans doute à l'aspect de ce qu'elle allait -mettre à l'épreuve, hélas! voilà bien peu de chose! Tu veux donc manger -ton blé en herbe?... Voyons pourtant... baise-moi... viens prendre place -sur mon sein... Mais je ne vois pas la possibilité... Ne t'arrive-t-il -jamais d'être autrement?... Je t'avoue que cela n'est pas flatteur... -Allons, essayons... Ma foi, mon ami, je commence à désespérer... -Rassure-toi..., ta timidité te fait tort... Est-ce dans un moment où je -me rends si traitable que je puis encore t'inspirer du respect? Tiens... -que je suce cette belle bouche... Sens-tu mon âme s'exhaler dans ce -baiser?... Non, je n'y renonce pas... Je veux que mes désirs forcent la -nature à t'accorder une vigueur qu'elle te refuse trop injustement... je -meurs si j'ai la honte de ne réussir. - -Tout cela voulait dire que M. Monrose n'était encore bon à rien: -cependant un moment après, je reconnus que les choses commençaient à -prendre une meilleure tournure.--Enfin, dit-elle, ce n'est pas sans -peine... passe encore, tiens, bijou, le reste est facile. - -Dès lors, je n'entendis plus que les mouvements passionnés de la -lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire tout l'ouvrage. «C'est -forcer nature, dit-elle, après l'affaire. Vous voyez bien, Monrose, que -vous n'êtes pas encore propre à l'amour. Je rougis de ma complaisance, -dont j'espère qu'un secret inviolable éteindra le souvenir; et je me -flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille chose, ce ne sera -plus par un simple mouvement de curiosité. Laissez-moi, j'ai besoin d'un -peu de sommeil.» - -Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon appartement où -j'étais retournée, riant aux larmes de ce qui venait de se passer. Son -air humilié redoubla mes éclats. Ils le mirent au désespoir. Cependant -sa tendresse pour moi, surmontant bientôt la petite peine de -l'amour-propre, il rit lui-même de son aventure; nous nous applaudîmes -beaucoup d'avoir détruit, par notre ingénieux stratagème, un obstacle -qui serait devenu fatal à nos plaisirs. - - -CHAPITRE XII - -Qui contient des choses dont les coquettes pourront faire leur profit. - -Monrose, ci-devant soumis à des bourreaux, se trouvait trop heureux -d'obéir à un objet aimé qui ne voulait que son bonheur. Il ne faisait -rien sans mon attache, il n'avait pas une pensée sans m'en faire part. -J'étais le centre de ses idées: tous ses désirs se bornaient à vivre et -mourir avec moi; voué sans réserve à mes moindres volontés, je réglais -ses occupations et ses plaisirs. Je l'aimais de toute mon âme; mais je -respectais sa jeunesse et j'exigeais qu'il fût sage malgré lui; je -m'appliquai surtout à lui faire abjurer certaine ressource dont ce -vilain Carvel l'avait mis au fait et dont je craignais qu'il ne fît un -pis-aller quand je refusais de lui accorder des faveurs. Je lui peignis -avec des couleurs si effrayantes les dangers de cette habitude -scholastique qu'il jura d'y renoncer à jamais. Je savais d'ailleurs -quels pouvaient être ses besoins et j'avais soin qu'il ne fût pas -incommodé. - -Mes arrangements ainsi pris avec Monrose, je ne m'occupai plus que des -moyens de bien envelopper le chevalier Sydney dans mes filets. Je ne -comptais plus sur monseigneur. Quant à d'Aiglemont, je me réservais d'en -tirer le meilleur parti possible. Il me fallait un intermédiaire entre -Sydney, un peu âgé pour moi, et Monrose trop jeune. J'avais besoin enfin -(je suis de meilleure foi que bien des femmes qui ne conviendraient -jamais de pareille chose), j'avais besoin, dis-je, d'un bon acteur. Je -ne sais pas ce que pouvait être sir Sydney; Monrose devait valoir -quelque chose un jour, mais combien fallait-il attendre? - -Je voyais avec plaisir que, quoique l'Anglais devînt de plus en plus -amoureux et que je dusse m'attendre à le voir bientôt se déclarer, il -n'était cependant pas gênant. Rien n'annonçait qu'il fût enclin à la -jalousie. Le beau d'Aiglemont, qui venait fréquemment à la maison, ne -lui portait point ombrage. Monseigneur, encore plus assidu, ne -l'inquiétait pas plus. Il est vrai que le prélat se déclarait -ouvertement à Sylvina, à qui tout de bon il se montrait plus que jamais -amoureux et prodigue. J'eus pourtant, malgré tout, quelque tête-à-tête -impromptu avec Sa Grandeur: il est si doux d'escamoter de temps en temps -quelque chose à une rivale qui en a fait autant! Je trouvais réellement -mes passades avec Sa Grandeur délicieuses, et j'avais eu pour le moins -autant de part que lui-même à faire naître les occasions. Au reste, nous -n'étions plus sur le pied de nous appartenir réciproquement. Ce n'était -pas même avec d'Aiglemont. Celui-ci, quoique très coquet, très aimable, -n'avait pourtant sur sa longue liste de ses conquêtes aucune femme qui -me valût; et malgré l'indifférence qu'il avait marquée à son retour, il -reconnut bientôt que ce qu'il pouvait faire de mieux était de me -conserver. Nous nous trouvâmes l'un et l'autre parfaitement bien. - -Vaut-il mieux avoir une grande et belle passion, aux risques de tout le -bien et le mal qui peuvent en résulter, que plusieurs goûts agréables -qui, rapportant chacun une certaine dose de plaisir, composent une somme -de bonheur? Je laisse à décider à d'autres cette importante question. -Quant à moi, je prétends qu'on joue plus agréablement quand on n'a pas -tout son argent sur une carte. Au surplus, qui réussit a bien fait. J'ai -été heureuse par la multiplication des petites aventures; tant pis pour -moi si les grandes ont des délices extraordinaires que je n'ai pas eu le -bonheur de connaître. Quand on est bien, on peut se passer du mieux. -Cela me paraît sage. - - -CHAPITRE XIII - -Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde. - -Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientôt le voir dans une -superbe campagne qu'il venait de se procurer. La société qu'il y -rassemblait était composée de monseigneur et de d'Aiglemont (nous avions -fort lié notre Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord -Kinston; d'une très belle femme, dont celui-ci prenait soin, et qui se -nommait Soligny; de Monrose, de Mme d'Orville, que nous voyions beaucoup -et dont sir Sydney faisait cas; enfin de Sylvina et de moi. Il -s'agissait d'inaugurer gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer -là tant ou si peu que bon nous semblerait. - -Sydney nous avait précédés, accompagné de cuisiniers, d'officiers, de -musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait contribuer à nous faire -passer des jours agréables. Thérèse, qui, dès notre retour à Paris, -avait commencé les remèdes, se trouvait en état de nous suivre; nous -l'amenions, parce l'air de la campagne devait lui être salutaire. Elle -était devenue plus fraîche et plus jolie que jamais. Nos compagnes de -voyage avaient chacune un laquais. Les hommes n'amenaient de même que -très peu de monde. Quand on se propose de s'amuser, il vaut mieux être -un peu moins bien servis et plus libres. La colonie partit au jour -indiqué. - -Un guide nous attendait près d'un monument remarquable qui touchait la -grande route et servait de limite aux possessions de sir Sydney. Ce -monument était un groupe composé de deux statues de main de maître, -placées sur un large piédestal et qui se tournaient le dos, l'une -regardant du côté par lequel nous arrivions et qu'on prenait d'abord -pour une Diane, représentait la Défiance. Elle était debout, élancée, -l'oeil furieux, menaçant, prête à décocher un trait ajusté sur un arc; à -côté d'elle, un dogue furieux semblait vouloir se ruer sur les passants. -On avait gravé sur la table du piédestal: _Odi profanam vulgus_. L'autre -figure, qu'on ne voyait en face qu'en revenant de chez sir Sydney, était -assise et représentait l'Amitié, témoignant par son regard et son geste -le déplaisir qu'elle avait de voir les amis de Sydney quitter sa -campagne. Un épagneul placé sur les genoux de l'Amitié marquait par des -mouvements très expressifs qu'il connaissait les gens et voulait -descendre pour les aller caresser. Au bas, on lisait: _Redite cari_. - -On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement -entretenue que l'allée d'un jardin, mais étroite, tortueuse, souvent -partagée en plusieurs branches qui se détournaient, se croisaient, et -l'on se trouvait à quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n'avait -d'abord que l'apparence d'un ancien château-fort. Mais à peine était-on -en dedans des murs que tout changeait absolument de caractère aux yeux -des arrivants. Au bout d'une vaste cour, on en découvrait une seconde -beaucoup plus petite entre trois pavillons de la plus moderne élégance. -Le principal, situé en face, avait un péristyle d'une architecture -simple et noble, les deux autres formant deux espèces d'ailes -subordonnées et proportionnées dans leur genre à la richesse du milieu. - -On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient pas moins -agréablement. Des jardins dignes du pays des fées conduisaient par une -pente douce jusqu'à la Seine. Là, d'une longue terrasse dont les murs -étaient baignés, l'oeil s'égarait à droite et à gauche dans les espaces -immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on jouissait -d'un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout ce que la campagne -peut offrir de plus intéressant. - -Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme de génie, très -opulent, avait employé jadis de grandes sommes à tirer parti d'un lieu -si favorisé de la nature; le fils et le petit-fils avaient mis la -dernière main à l'exécution des projets; celui-ci jouissait à peine du -fruit de ses travaux qu'une mort prématurée l'avait enlevé. Les -héritiers cédèrent à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une -somme proportionnée à la réputation qu'ont MM. les Anglais d'être -inépuisables. - - -CHAPITRE XIV - -Plus aride encore que le précédent. - -Le pavillon principal avait au delà d'un magnifique vestibule un salon -enchanté de forme ovale, terminé en coupole et dont une partie avançait -sur le jardin. De chaque côté, deux appartements de femmes, élégamment -décorés, et, plus haut, quatre appartements d'hommes ménagés dans une -attique. La distribution était telle que chacun, isolé dans le haut, -pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous les autres ou les recevoir -chez soi sans qu'on s'en aperçût: je dirai bientôt comment cela se -pratiquait. On s'était appliqué à favoriser dans ce délicieux séjour la -liberté, la misère et le plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il -était consacré. - -Nous étions justement le monde qu'il fallait pour remplir la maison. Mme -d'Orville logea Thérèse qui devait également la servir. Sylvine voulait -être tout à fait libre chez elle, à cause de monseigneur. Sydney, ayant -aussi des vues, était aussi bien aise que personne ne fût auprès de moi. -Monrose, qu'on regardait encore comme sans conséquence, fut logé près de -la maîtresse du seigneur anglais, à la place de la femme de chambre qui -manquait; Monseigneur, son neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre -hôte avait, outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai -mention ailleurs. - -Je suis forcée d'entrer dans ces détails minutieux, parce qu'ils -deviennent nécessaires à l'intelligence des faits dont je dois rendre -compte. Au surplus, le lecteur, averti désormais que je détaille trop, -est le maître de passer outre, lorsqu'il se verra menacé de l'ennui que -pourra lui procurer ma scrupuleuse ponctualité. - -Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatéraux logaient tous -les subalternes dont on n'avait pas indispensablement besoin auprès de -soi. - - -CHAPITRE XV - -Qui en annonce d'autres plus intéressants. - -Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne pouvant garder, -pour babiller, Thérèse dont les soins devaient être partagés entre -plusieurs femmes, je lui dis de m'apporter, d'une petite bibliothèque -dont chacun de nos appartements était pourvu, le premier livre qui lui -tomberait sous la main. Ce fut précisément _Thérèse philosophe_. Cette -lecture m'eut bientôt mise en feu. Pour lors je m'affligeai de ma -solitude et du guignon de demeurer en proie aux désirs, tandis que -j'avais sous le même toit mon Monrose, mon prélat, mon chevalier et -Sydney. Je m'asseyais sur mon lit; j'y rentrais, je soupirais... je -prêtais attentivement l'oreille, mais un profond silence me désespérait; -on eût entendu le vol d'une mouche dans le calme insupportable qui -régnait autour de moi. Une faible ressource, que je mettais en usage, ne -trompait que pour quelques instants mon ennui. - -Je me trouvais réellement à plaindre, quand le doux murmure d'une harpe -se fit entendre si près de moi que d'abord je la crus dans ma chambre et -contre mon lit. Il n'y avait cependant personne. Après un charmant -prélude, une voix faible, mais touchante, mêla ses accents à ceux de -l'instrument et peignit, dans plusieurs couplets dignes d'Anacréon, la -vive inquiétude d'une passion encore ignorée de son objet, et le souci -d'un amant que sa flamme prive du sommeil. Cette musique me parut -ravissante, et ne doutant pas qu'elle ne vînt de la pièce voisine, j'y -allai avec un flambeau, mais je m'étais trompée. Ce fut avec aussi peu -de fruit que je parcourus successivement toutes les pièces de -l'appartement. Je n'étais jamais plus près des sons que lorsque je -revenais à mon lit: j'allai m'y mettre après m'être assurée à plusieurs -reprises de l'inutilité de mes recherches... Mais quel fut mon -étonnement quand je vis sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par -où s'était-il introduit? Je le grondai et me couchai. - ---Belle Félicia, me dit-il avec un respect timide, malgré la colère où -je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez sûre que je n'aurais pas -eu la témérité de me rendre auprès de vous si je n'avais pas été certain -que vous ne dormiez pas.--Quoi donc! répliquai-je avec un peu d'humeur, -vous étiez caché? L'on n'est donc pas en sûreté chez vous, sir Sydney? -Je me croyais seule; et cependant...--Pardonnez, aimable Félicia, -pardonnez à un homme qui vous adore une curiosité qui n'a rien -d'offensant pour vous. Le propriétaire de cette maison peut pénétrer -secrètement dans les appartements de tous ceux qu'il reçoit; mais je -suis généreux et ne veux point abuser avec vous de cet avantage; et me -suis permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me défendez, le -plaisir de voir votre toilette de nuit. J'attendais que vous vous -endormissiez, mais vous avez veillé, et j'ai cru m'apercevoir...--Allez, -sir Sydney, dis-je en m'enfonçant sous mes couvertures, vous êtes un -homme affreux, vous m'avez fait un tour... que je ne vous pardonnerai de -ma vie.--Je mériterai mon pardon, belle Félicia, dit-il, s'agenouillant -près du lit et serrant une de mes mains qu'il baisait avec transport. -Cependant je ne me sentais guère disposée à lui pardonner d'avoir vu mes -folies; cette idée me donna autant de colère que de confusion.--Je m'y -suis bien mal pris, ajouta-t-il d'un ton peiné, si je me suis attiré -votre ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis que j'ai -le bonheur de vous connaître, n'avaient pour objet que de concilier -votre attachement et votre estime. Je m'attendris enfin.--Mais, lui -dis-je, cette musique que je viens d'entendre!...--C'est moi, -répondit-il, qui vous avais ménagé ce moment de plaisir. Il y a sous -tous ces appartements une espèce d'entresol ignoré, dont mon véritable -logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs petits réduits -d'où l'on se rend à des espaces pratiqués dans l'épaisseur des murs: de -là on peut entendre, au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en -passe un à votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel -était le musicien, que j'avais placé moi-même, donne dans mon entresol -et finit tout près de votre oreille, à la soupape que vous voyez. C'est -ce qui vous a fait croire que vous étiez si près de l'instrument et de -la voix. - -Je vis, en effet, la soupape que l'on pouvait ouvrir et fermer à son -gré. Sir Sydney me mit de même au fait du danger de certain trumeau -placé entre les deux croisées et en face de mon lit. Derrière la glace, -il y avait, creusé dans l'épaisseur du mur, une niche commode où l'on -arrivait du bas; je dirai bientôt comment. De ce poste l'on battait en -ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu remarquables, -dont une partie d'ornements du cadre était criblée. Il y avait dans -l'intérieur de la chambre, et à l'usage de la personne qui y demeurait, -de quoi condamner les trous et rendre la niche inaccessible: à l'autre -face de la pièce, un moyen à peu près semblable ouvrait et fermait à -volonté certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par laquelle -sir Sydney s'était introduit. Je fus enchantée du sacrifice qu'il me -faisait de ces ressources secrètes, et je lui fis grâce en faveur de sa -bonne foi. - - -CHAPITRE XVI - -Singulière conversation et comment elle se termina. - -On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt pardonné qu'on -se plaît à nous offenser plus grièvement. C'est ainsi qu'en usent avec -nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d'honnêteté. -Sydney, homme du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à -l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait. Voici -cependant comment, avant d'en venir là, nous nous pressentîmes -réciproquement, semblables à deux maîtres d'escrime qui se font des -appels, avant de se porter des bottes.--J'ai trop bonne opinion de vous, -belle Félicia, dit Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que -vous veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous déclarer mes -tendres sentiments. Une femme s'offense volontiers de voir qu'on lui -refuse l'hommage dont elle voit que ses charmes ont inspiré la loi. Tout -a dû vous annoncer que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes -doutée de ce qui me forçait au silence?--Sir Sydney, lui répondis-je, -une femme ne peut être que très flattée de se voir aimée d'un homme tel -que vous; mais s'il est vrai que vous avez quelque attention à mon peu -de charmes, je crois connaître assez votre délicatesse pour imaginer que -les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher de vous -déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, vous avez craint sans -doute de ne pouvoir jamais être assuré si le retour que je pouvais vous -accorder ne serait pas autant l'effet de la reconnaissance que celui -d'une inclination réciproque?--Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu -que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai pas imaginé -que de faibles services pussent mériter que vous vous fissiez violence -pour les récompenser. D'autres motifs me forçaient au silence... Pensez -donc, jeune et belle Félicia, que je touche à ma quarantième année et -que vous sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour -réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la classe où -vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je cherche à qui -m'attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m'ont fait perdre -cet enjouement qui rapproche tous les âges. Je suis Anglais, penseur et -malheureux, tout cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune -Française, vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis -douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui sans doute -qu'appartient ce coeur...--Entendons-nous, sir Sydney; je tremble -qu'aimer n'ait pour vous et pour moi des acceptions bien différentes. Je -vais prévenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels -nous pourrions nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.--Je -n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de vous plaire, en -me conformant à tout ce que vous pourrez exiger de moi.--Eh bien! sir, -faites-moi la grâce de m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis -enchantée. Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je -vous dirai de tout mon coeur: oui. Si je regarde la disproportion de nos -âges comme un obstacle au retour que vous êtes fait pour vous promettre? -Non. Il n'est pas question d'âge quand on est ce que vous êtes et que -l'on pense comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée? -Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et moi pourrions -bientôt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais à certains -égards que d'Aiglemont aime d'autres femmes, comme il vous sera permis -d'en faire autant... en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun -sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons être d'accord. -Je ne vous cache point que si votre façon de penser et d'aimer peut -s'accommoder de mon système, dont j'avoue la bizarrerie, je suis prête à -vous témoigner combien votre conquête me flatte, combien vous êtes -éloigné de me paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au -faible bonheur de m'intéresser... Vous souriez, sir Sydney?--Pardonnez, -charmante philosophe, vous m'étonnez et vous m'enchantez également par -des raisonnements auxquels on ne devrait guère s'attendre de la part -d'une Française de seize ans...--Voilà, sir, une injure anglaise. Vous -semble-t-il donc que femme française et jeune soient des titres qui -excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que partout -notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y mettait la plupart -du temps obstacle, par une mauvaise éducation, à laquelle j'ai eu le -bonheur d'échapper. Mais c'est assez raisonné, mon cher Sydney, -retournez sur vous-même et voyez s'il est possible que vous ne soyez -point aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve -toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant une façon de penser, -de votre aveu très singulière, mais qui nous rend seul l'arbitre du -succès de votre amour. - -En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l'intéressais -et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près d'un but dont il -craignait modestement d'être encore fort éloigné. «Vous êtes plus sage -que moi, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, vous avez deviné -tout ce que je pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle -est la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, vous -me rendez plus heureux que je ne le désirais moi-même. Sans vous, -j'allais peut-être me préparer bien des tourments.» - -Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se -taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit -et fit voir une belle place à l'amoureux Sydney. La Philosophie, -contente de s'être mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir, -tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un nouveau -rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de quelque perte du -côté du moral, il fallait que le physique n'en eût souffert aucune; il -n'est pas possible d'imaginer des talents en amour supérieurs à ceux -dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et -si je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore été plus -loin, sans reprendre haleine. - - -CHAPITRE XVII - -Peu différent de celui qu'on vient de lire. - ---Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je à sir Sydney, qui -tout hors de lui, voulait ne tenir aucun compte de ma résistance. Vous -voyez bien, ajoutai-je, qu'il serait ridicule à moi de prétendre à la -durée d'un amour de cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le -bonheur de le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être -long.--Encore de la philosophie, répondit-il en riant.--Eh bien! sir, -prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous épuisiez; vous ne -voulez pas que je philosophe? Dormons. - -Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que les premiers, -parce que les désirs de sir Sydney étaient moins impétueux et que je me -trouvais déjà plus à mon aise avec lui. Il se leva de bon matin, -m'assurant que son bonheur surpassait tout ce que son imagination avait -pu lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais -d'être aimée de lui et que je ne serais pas la première à rompre les -liens que nous venions de serrer.--Mais de l'amitié, sir Sydney; carte -blanche pour tout le reste, autrement je ne répondrais pas de vous -tromper. J'avais, avant de vous connaître, des principes dont je me suis -parfaitement bien trouvée, rien ne m'y fera renoncer. Je ne vous demande -qu'une grâce, c'est de ne pas me mépriser quand vous me désirerez -moins...--Je ne pourrai ni l'un ni l'autre, adorable Félicia, -répondit-il en me donnant mille baisers.--Il se retira comme il était -venu, et je me livrai paisiblement au sommeil. - -La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire carillon à ma -porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour les suivre sous un -ombrage frais, où l'on avait fait partie de déjeuner; après quoi nous -nous dispersâmes: les uns furent à leur toilette, d'autres ailleurs. - -J'allai m'égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel -était une fontaine rustiquement décorée et près de laquelle un lit de -gazon offrait un théâtre commode aux ébats des amants. En approchant de -ce réduit enchanté, on ne pouvait se défendre d'éprouver une vive -émotion. Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil -d'archal extrêmement délié renfermant un espace fort étendu tenait -prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espèce qui donnaient -l'exemple et l'envie de faire l'amour. La fleur d'orange, le jasmin, le -chèvrefeuille, prodigués avec l'apparence du désordre, répandaient leurs -parfums. Une eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui -servait d'abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur la fraise; -d'autres fruits attendaient, çà et là, l'honneur d'être cueillis par des -mains amoureuses et de rafraîchir des palais desséchés par les feux du -plaisir. J'étais émerveillée; l'incarnat du désir se répandait sur mon -visage et n'échappait point au pénétrant Sydney... Notre bonheur n'eut -pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les dérobaient -aux rayons curieux de l'astre du jour. - -Il est des amants pour qui les délices de la jouissance sont -immédiatement suivies de l'ennui et du besoin de se séparer. Nous -n'étions pas du nombre de ces êtres infortunés. Nous trouvions l'un avec -l'autre de quoi nous garantir de cette sécheresse si funeste à l'amour. -Sydney me conta les plus singulières aventures. Sa vie était un roman -prodigieux. Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait adorée, -perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin, était pour lui -la source d'un chagrin qui n'avait pu s'affaiblir ni par les voyages ni -par l'amour ou les faveurs de plusieurs autres femmes. Je n'exagère pas -quand je dis que sir Sydney était d'une beauté plus qu'humaine; son âme -répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse et les grâces -de son maintien et dans la douce fierté de ses regards. En un mot, dans -un autre genre, il égalait d'Aiglemont, ayant d'ailleurs un caractère -bien plus estimable. Je contemplais Sydney avec admiration et ne -concevais pas comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que -j'étais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus -ressemblant à cette femme dont le souvenir l'obsédait.--Mais, hélas! -ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours si bien à ce qu'on a aimé -que peut-être cette conformité n'existe-t-elle que dans mon imagination! -Quoi qu'il en soit, adorable Félicia, c'est vous qui désormais me -tiendrez lieu de cet objet si cher. J'adopte en tout votre système; trop -heureux de vous être quelque chose, quelques conditions qu'il vous ait -plu d'y attacher! - -Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements de nos âmes -annonçaient la durée future de notre attachement mutuel. On nous -demandait de tous côtés quand nous repartîmes; nous fûmes agréablement -persiflés. Mais Sydney, qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la -connaissance d'un lieu si favorable à notre amour et qui avait paru me -plaire, ne dit pas d'où nous venions. La délicieuse solitude était -close; l'entrée, peu remarquable à dessein, n'avait pas de quoi piquer -la curiosité. Je sus à Sydney un gré infini de ce qu'il ne parla pas du -labyrinthe. Les femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions -qu'on peut leur témoigner. - - -CHAPITRE XVIII - -Où le beau Monrose reparaît. - -La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut contribuer à faire -passer le temps agréablement. Voitures, chevaux de main, équipage de -chasse, bateaux, filets, jeu de paume, billard, théâtres, livres, -instruments, chère exquise; tout ce que les gens sensuels et -connaisseurs peuvent désirer, toutes les bagatelles qui peuvent amuser -les femmes, du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice. -Par-dessus tout cela, une union parfaite; jour et nuit de l'amour et de -la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées. - -Je n'étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné de -nouveaux présents pendant notre heureux voyage. Monrose, qui, les -premiers jours, avait paru un peu triste, commençait à se dérider: il me -cherchait, et ne voulant pas le désobliger je fis naître l'occasion de -me trouver en particulier avec lui.--Ma chère Félicia, me dit-il, vous -devenez inaccessible pour moi. J'ai tenté plusieurs fois de me rendre -auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours impitoyablement -barricadée, cela est bien cruel!--Cher Monrose, répondis-je avec un peu -de fausseté, je ne puis vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement -que je le faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons des -égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête...--Quel -conte, ma bonne amie! Toutes nos dames ne sont pas aussi scrupuleuses... -et je vous dirai que, si je pouvais vous être infidèle, je saurais bien -avec qui passer des nuits que je trouve d'une longueur insupportable -depuis que nous sommes ici, etc. - -Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait de si bonne grâce -d'adoucir ses peines!... j'avais le coeur trop bon pour le lui refuser. -Le pauvre enfant usa de ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le -taxai point. Cette précaution devenait inutile, puisqu'il -prenait fantaisie à quelque autre femme d'essayer du charmant -jouvenceau.--Puis-je savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de qui tu -es ainsi recherché?--Devinez.--De Sylvina?--Non.--De notre ami -Dorville?--Point du tout.--Ce sera Mlle Thérèse!--Encore moins. Mais ma -voisine, Mme de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? Elle -est charmante, et vous conviendrez que cela serait bien commode. - -A la vérité, il ne m'était pas venu dans l'idée de soupçonner cette -belle, qui, m'ayant l'air d'être d'un gros tempérament et fort -libertine, ne semblait pas devoir jeter son dévolu sur un enfant. Mais -en amour tout n'est-il pas caprice? - -Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait volontiers le -soir; et, à l'heure de se retirer, il avait ordinairement plus besoin de -dormir que de caresser sa maîtresse; elle était donc souvent exposée à -coucher seule. Les hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se -mettaient pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer, ne lui -proposaient rien. Monrose couchait, comme on le sait, très près d'elle. -Il valait mieux que rien. On voulait le mettre à l'épreuve; on se -flattait qu'il avait des prémices à donner, et les femmes sont à cet -égard à peu près du même goût que les hommes, quoique cela soit fort -différent pour elles, comme je crois en avoir déjà fait mention -ailleurs. - -En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d'avance à Monrose. Le soir -on le faisait causer; on lui demandait mille petits services, qu'il -rendait de bon coeur; on l'employait presque en manière de valet de -chambre. Ses appointements étaient force de choses flatteuses, force -indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois c'était son -tour d'être servi. On prenait la peine de rouler ses cheveux qu'il avait -de la plus grande beauté; on le voyait se mettre au lit; on le veillait -jusqu'à ce qu'il eût les yeux fermés. La porte de communication -demeurait ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il -s'éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus les -confidences de Monrose.--Mon bon ami, lui dis-je, je ne veux pas mésuser -de ta tendresse et de tes serments pour t'interdire des plaisirs que je -ne conçois pas que tu puisses refuser sans des efforts trop pénibles. Tu -deviendrais aux yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t'en -ferais-tu haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives. Je -te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré et n'oublie pas -de te ménager pour moi, qui ne t'aime pas uniquement pour mes plaisirs, -mais qui prends le plus tendre intérêt à ta conservation. - -Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que le fripon était -ravi de la permission, et que si je la lui eusse refusée, il n'en eût -sans doute été ni plus ni moins. - - -CHAPITRE XIX - -Qu'on n'a pas pu rendre plus clair. - -Sydney ajouta bientôt à mes plaisirs celui de me faire connaître les -moyens secrets qui le mettaient à même de savoir tout ce qui se passait -chez ses hôtes. Jadis le seigneur Cléophas-Léandre-Pérez-Zambulo vit de -fort belles choses, à l'aide d'un diable, bon humain, qui le promenait -de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me rompre le -cou, je devins maîtresse de pénétrer partout, de tout voir. C'était -vraiment un plaisir de femme. Je tins le plus grand compte à sir Sydney -de la complaisance avec laquelle il me le procurait. - ---Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs; chacun -d'eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement de chez lui chez la -femme avec laquelle il vit. Si par la suite il est à propos que je -distribue assez de clefs pour que tout soit commun, je le ferai. -Cependant, quand il n'y a ni père, ni mère, ni maris, il n'est pas fort -nécessaire d'user de précautions. - -Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de me mettre au -fait par mes yeux, comment chaque homme pouvait ainsi se rendre de son -appartement à ceux de toutes les femmes sans être vu ni rencontré?--Rien -de plus aisé, me répondit-il. De quatre points différents de chaque -antichambre des appartements d'homme, on descend par une machine dans un -entresol aveugle, ménagé entre les deux étages. Alors on suit un -corridor serré, large de deux pieds et demi, sur six de hauteur et -matelassé de toutes parts, qui conduit droit à une machine pareille à -celle par laquelle on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout à -l'heure de semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et -descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez elle l'homme -qui lui convient, elle est à même d'interdire l'entrée à ceux qui -pourraient survenir par les autres routes. De cette façon il est -impossible que rien ne se découvre. En vain une belle serait-elle -enfermée à triple serrure, en vain le galant avec qui elle serait -d'intelligence logerait-il à l'autre extrémité du pavillon, un jaloux ne -pourrait ni les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu'il -pût seulement lui venir un soupçon. Quant à moi, tout m'est connu. J'ai -dans mon entresol des moyens tout semblables à ceux d'en haut, moins -compliqués seulement et dont personne ne peut se douter. Vous allez -juger de l'excellence de ces inventions. - -En effet, rien de plus simple. Des portes déguisées cachaient de petits -enfoncements où était pratiquée une machine commode sur laquelle on se -plaçait. Alors, la personne et le siège se trouvant à peu près en -équilibre avec un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans -l'épaisseur du mur, on montait et redescendait sans peine à la faveur -d'une corde perpendiculaire et fortement tendue; Sydney n'avait que six -pieds à monter pour voir ce qui se passait chez les femmes, par les -trous des trumeaux dont j'ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs -était faite avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d'issue -s'ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même parfaitement -finis. - -Rien n'eût été aussi perfide que ces machines ingénieuses si elles -n'eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me proposais d'en donner -les figures, de même que le plan de toute la maison qui m'appartient -maintenant; mais, outre que mon architecte m'a prié de n'en rien faire, -de peur qu'on ne vînt à contrefaire ce qui lui a coûté tant de peine à -imaginer, j'ai pensé qu'il était inutile de dévoiler ces secrets à des -gens qui pourraient en faire un mauvais usage et pour qui je n'ai pas -intention d'écrire. Les voluptueux qui sont assez riches pour se -procurer ces superfluités recherchées trouveront aisément des artistes -qui rempliront le même objet, peut-être mieux qu'il ne l'est chez moi. -(N'oublions cependant pas que la maison appartient encore à sir Sydney.) - - -CHAPITRE XX - -Courses nocturnes.--Apparition d'un lutin chez le Chevalier d'Aiglemont. - -Les heures de la première soirée où je fus en possession de mes -observatoires coulaient trop lentement à mou gré. Je mourais -d'impatience d'apprendre comment vivaient tous nos gens. Voir faire ce -qu'on aime à faire soi-même ne laisse pas d'être un grand plaisir. - -Je commençai d'abord mes visites par l'appartement de la Soligny, -voulant savoir comment se comportait avec elle M. Monrose, qui avait -déjà sa permission depuis trois jours. Le mieux du monde. Je leur vis -faire d'abord quantité de folies préliminaires qui me divertirent au -possible. Après quoi ils dansèrent, nus, une allemande, à laquelle -Soligny, qui était à l'Opéra une des plus aimables prêtresses de -Terpsichore, accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait à -Monrose qui, rempli d'intelligence, s'appliquait aux leçons et ne -demandait pas mieux que de s'exercer. Il était ravissant en état de pure -nature, aussi blanc que sa danseuse et se rapprochant, par la mollesse -de ses formes, des beautés de Soligny, dont le corps était un vrai -chef-d'oeuvre. Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de -développer quelque grâce particulière, d'aiguillonner le désir de -quelque baiser lascif, de varier à l'infini les simulacres de l'union à -laquelle aboutissent tous les préludes voluptueux. A certain signal de -mains, Monrose passait et repassait fort adroitement sous la cuisse de -Soligny, qui sautillait en tournant sur la pointe du pied, sans perdre -la mesure. Cette danse extravagante dura tant qu'il eurent de forces; -puis ils furent tomber sur l'ottomane dans les bras l'un de l'autre et -reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit qui suivirent de -près. Je me retirai quand on alluma la lampe de nuit. - -J'allai ensuite épier Mme Dorville, chez qui je fus charmée de voir -aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec d'Aiglemont; mais je -vis, à mon grand étonnement, sur un fauteuil, la livrée et le chapeau du -laquais de la dame. Les rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien -voir pour cette fois. - -Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez Sylvina; et -monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le pauvre homme! J'eus un -moment envie d'aller le trouver. Je voulais cependant voir ce qu'on -faisait chez Sylvina. Mais c'était bien Sa Grandeur elle-même qui lui -tenait compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, groupés -voluptueusement et découverts à cause de la chaleur. - -Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être d'Aiglemont. -Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de mes nouvelles possessions, -n'était pas venu, comme à l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hésitai -point, et tirant à moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon -appartement à celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez lui et -parvins à son antichambre. La porte de la chambre à coucher n'était -point fermée. J'entrai à la faveur des ténèbres. En tâtonnant autour de -son lit, je mis la main sur la tête d'une femme qui s'éveilla et fit un -cri dont le sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C'était la -chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs fois: -«Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha de son mieux le -joyeux lutin et passa si près de moi, comme j'allais m'échapper, que je -me trouvai à portée de lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat -de ma main; en même temps je poussai la porte et, tournant la clef, je -les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient, l'un fort surpris, -l'autre fort effrayée, je regagnai tranquillement ma chambre et me mis -au lit. - - -CHAPITRE XXI - -Conversation moins obscène pour le lecteur que pour les interlocuteurs -eux-mêmes. - -La malice d'enfermer d'un côté le couple libertin n'ayant eu pour objet -que de favoriser ma retraite, Thérèse put à son tour s'esquiver sans -peine par le dégagement de la garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup -question de l'aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre -d'avoir été lutiné et claqué, on le traita de visionnaire. Il n'eût tenu -qu'à lui de faire appuyer sa narration par un témoin, mais il n'en fit -rien. Personne n'y ajoutait foi. Sylvina seule inclinait à croire qu'il -pouvait y avoir des revenants.--Pour moi, dit Soligny, je n'ai pas peur. -J'ai près de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la guerre, -je n'hésiterai pas de l'appeler à mon secours.--Je ne suis pas non plus -fort peureuse, disait Mme Dorville; nous ne sommes pourtant que deux -femmes dans l'appartement.--Et moi donc, qui suis seule, interrompit -Sylvina, je n'oserai plus me coucher.--Monseigneur souriait, Sydney -faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie ne fût un de -mes tours. Je vins cependant à bout de le rassurer, ayant trouvé le -moyen de lui apprendre pourquoi j'avais fait la folie d'aller chez le -chevalier, et comment il n'était pas seul.--Vous verrez, mesdames, -disait d'Aiglemont, qu'on sera forcé de faire venir ici garnison pour -vous garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment de nous -fatiguer.--Non, pas moi, dit aussitôt la Dorville; venez, venez, -chevalier, je vous prendrai volontiers.--Quant à moi, je m'en tiens à -mon petit voisin, répliqua Soligny; il est cependant dormeur, et malgré -toute la bonne volonté que je lui suppose, il serait possible qu'on -m'enlevât sans qu'il s'en aperçût. Cela était dit pour le gros Kinston, -à qui il fallait donner à entendre en passant que le voisinage de -Monrose était tout à fait sans conséquence.--Mon état, dit monseigneur, -m'empêche de demander du service. On voit peu d'évêques en -sentinelle.--Peste, répliqua Sylvina, vous êtes sans contredit la plus -sûre garde en cas de lutins. D'un mot d'exorcisme vous en dissiperiez -une armée. C'est vous, prélat, que je retiens pour me garder... - -Tous ces propos étaient fort réjouissants pour moi: je ne disais rien, -on m'agaça.--Notre espiègle de Félicia, dit le chevalier, ne nous dit -pas si elle est sujette à la peur. Cependant, si messieurs les revenants -ont un peu de bon sens, ils ne l'oublieront pas sans doute.--J'en serais -bien fâchée, dis-je d'un ton badin; et Sydney venant de nous quitter -pour un moment, j'ajoutai que je ne demanderais pas mieux qu'il m'en -arrivât autant qu'à d'Aiglemont.--A la bonne heure, répliqua celui-ci, -mais, s'il vous arrive d'être visitée par le lutin, priez-le de ne pas -frapper si fort; il touche tout de bon, je vous jure, quoiqu'il paraisse -un diable de fort bonne humeur.--Vous faisiez peut-être quelque sottise, -chevalier, si vous aviez mérité d'être fessé?--Je ne me rendis pas assez -maîtresse de ma physionomie. Il vit bien que j'entendais finesse à ce -qui venait de m'échapper, et commençant à me soupçonner d'être le lutin, -il me fit du doigt une menace badine... Mais déjà la conversation avait -changé de sujet. Nous ne poussâmes pas la galanterie plus loin, nous -réservant _in petto_ de reprendre l'entretien en temps et lieu. - - -CHAPITRE XXII - -Dont la plus grande partie peint des caprices qui ne sont pas du goût de -tout le monde. - -J'allais tous les jours au délicieux labyrinthe avec sir Sydney, qui ne -se rendait pas moins cher à mon esprit par les charmes du sien qu'à mes -sens par la vivacité et la suite de ses transports amoureux. Plus nous -vivions ensemble, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Les rapports -croissaient, la disproportion des âges disparaissait; en un mot, nous -étions parfaitement heureux de nous aimer. Il m'avouait que désespérant, -avant de me connaître, de devenir jamais heureux, je le guérissais -néanmoins de la sombre mélancolie. Je lui prouvais, en effet, par des -raisonnements assez justes, qu'il reste des ressources dans les -situations les plus cruelles, dès qu'on a pu sauver du premier moment du -malheur sa raison et sa santé. Quant à la passion que sir Sydney me -témoignait, j'avais grand soin d'y donner des entraves, en répétant sans -cesse que je ne pouvais agréer ni rendre un amour exclusif. Cependant, -malgré ma façon de penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand -ascendant sur l'esprit de sir Sydney, qui s'y accoutumait et manquait -d'arguments pour la combattre. Mais le système de la pluralité des goûts -n'est-il pas autant à l'avantage des hommes qu'au nôtre? Heureusement il -devient à la mode. En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur, -entichés d'un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de fous, de -dépravés ceux qui embrassent la nouvelle secte. Ces heureux prosélytes -me semblent au contraire les seuls philosophes, et leurs détracteurs ne -font que radoter: laissons-les blâmer, gémir, et jouissons. - -On se souvient que d'Aiglemont me soupçonnait d'être le lutin qui -l'avait claqué la nuit. J'en convins quand nous nous trouvâmes à portée -de nous éclaircir à cet égard. Mais je le mis au désespoir en refusant -de lui apprendre comment j'étais venue à bout de pénétrer dans son -appartement, dont il était sûr d'avoir bien fermé la première pièce.--Tu -ne m'aimes plus, Félicia, me disait-il tristement; te voilà affublée -d'un amant qui pourrait être ton père et qui va gâter ton esprit par le -sérieux du sien. Si tu lâches une fois la bride aux goûts bizarres, tu -es un sujet perdu pour le plaisir. Ne t'amuse pas à penser, crois-moi: -n'éloigne pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des -sacrifices à un homme qui ne saurait lui-même en faire assez pour -mériter quelques faveurs de ta part. C'est moi qu'on éloigne! et c'est -par belle passion pour sir Sydney, notre doyen! Et qui fait cette -insigne sottise? La plus jeune de nos folles, la méconnaissable -Félicia!--Tout cela est fort bien dit, chevalier, lui répondis-je; mais -il n'en sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par où je suis -venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je ne suis pas une -bégueule, suivez-moi. - -Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas moins frappé que -je l'avais été moi-même des beautés de ce lieu champêtre; il y éprouva -de même que moi de combien les plaisirs de l'amour y étaient plus -piquants. Il y avait quelque temps que nous n'avions offert ensemble de -sacrifices à la bonne déesse, nous trouvâmes dans notre jouissance tous -les charmes de la nouveauté. Puis nous nous contâmes réciproquement -comment nous nous arrangions depuis que nous étions chez sir Sydney. Je -ne lui cachai point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui; -mais je ne dis rien des machines d'en haut ni de l'usage que j'en avais -déjà fait.--Quant à moi, dit le chevalier, malgré mes plaisirs variés -dont on jouit ici, je commençais à m'y déplaire, quand heureusement je -me suis avisé que la jolie Thérèse pouvait m'y faire passer des nuits -agréables. Mme Sylvina est si fort à mon oncle, elle a d'ailleurs une si -mince opinion de mes talents, qu'il n'y avait rien à faire de ce -côté-là. J'avais donc débuté par traiter assez bien mon ancienne -connaissance, Mme Dorville; mais je ne suffisais pas, j'avais pour -lieutenant un grand coquin de laquais. L'autre jour, venant chez elle, -sans penser à rien, je le vis de l'antichambre dans une glace qui -répétait leur image: le drôle rendait, portes ouvertes, un service -impromptu sur le pied du lit à son affamée maîtresse; j'eus la constance -d'attendre jusqu'à la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector ne -referma point le ferme outil de sa bonne fortune sans que la -reconnaissante dame y eût appuyé le baiser le plus passionné. Mme -Dorville peut prendre un grand laquais de plus et se passer de moi. -Piqué de cette découverte, je me rabattis sur milady Kinston. Mais la -bizarrerie des goûts de cette belle me força bientôt à la retraite. Ce -qu'il est de plus naturel de faire aux femmes est précisément ce dont -elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantôt elle veut -qu'on la traite comme un mignon, tantôt qu'on lui fasse... ce que tu me -refusais si cruellement la première nuit de nos folies... quelquefois sa -bouche est jalouse de l'offrande que...--Fi, la vilaine», -interrompis-je, dégoûtée de cette image.--Vous avez raison, répliqua le -chevalier, cela vous révolte; cependant, apprenez, ma chère Félicia, que -la passion convertit souvent en plaisirs sublimes des goûts monstrueux -auxquels on ne peut d'abord songer sans horreur. J'ai fait avec des -femmes très ordinaires, mais pour qui j'avais des instants de délire, -des folies dont j'étais étonné moi-même en m'y livrant avec délices. Je -n'aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrégularités m'ont ravi, ni -l'entêtement de soutenir qu'elles soient par elles-mêmes de véritables -moyens de jouir. Tout cela gît dans l'imagination. C'est elle qui nous -entraîne, qui vient aisément à bout de nous faire faire les choses qui -répugnent le plus à la raison et même à la nature; le caprice bouleverse -tout; mais ce désordre tourne au profit du plaisir... - -Il avait raison; je l'ai souvent éprouvé depuis. D'Aiglemont ajouta que, -s'il avait eu plus de goût pour Soligny, ses prodigieux caprices ne -l'auraient point rebuté et qu'il avait eu d'abord la complaisance de s'y -prêter, mais que, bientôt obsédé et trouvant d'ailleurs peu de -ressources dans l'esprit de cette bacchante, il l'avait quittée pour la -gentille Thérèse. Celle-ci était, selon lui, le plus friand morceau dont -un vrai connaisseur pût goûter. Sa fraîcheur, sa fermeté, rétablies -depuis les remèdes, lui donnaient tous les attraits d'une femme neuve; -sa jouissance avait mille délices qu'il loua jusqu'à me donner un peu -d'humeur. On sait que Thérèse n'était pas sotte; elle aimait le plaisir -à la fureur et savait rendre au centuple celui qu'on lui procurait. Le -chevalier prétendait qu'il ne manquait à cette rare soubrette que -d'appartenir à quelque homme à la mode qui lui donnât de la célébrité. -Il se proposait de lui rendre ce service dès que nous serions de retour -à Paris. - - -CHAPITRE XXIII - -Absence de sir Sydney.--Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi -par son étoile. - -J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même avec Monrose, -quelques entrevues secrètes, sans que sir Sydney s'en doutât le moins du -monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions -des lieux écartés où nous ne pouvions être surpris. - -Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles -intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa -maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour. -Sa confiance en moi était sans bornes; il m'abandonna en partant toutes -ses clefs et ne mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire. - -Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont, qui apprit -enfin comment et par où nos appartements communiquaient. Adieu les -plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le -chevalier, qu'elle adorait tout de bon. J'eus un plaisir malin à jouir -des tendres inquiétudes de la pauvre fille qui passait une partie de la -nuit à rôder autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point -comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que jamais elle le -vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la fin son parti et ne rôda -plus. Le chevalier fut enchanté quand je lui dévoilai tous les mystères -des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de -posséder une maison si commode; il regrettait de n'être pas un grand -seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une semblable. - -Nous nous promenions certain après-souper. Le gros Kinston parlait très -en particulier à la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crûmes -distinguer le nom de Monrose. Leur ton était si sérieux, ils -paraissaient si occupés que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur -le tapis des projets où le beau jeune homme était pour quelque chose. -Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston. La niche aux -espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais le chevalier usa de la -communication de son appartement et fut à même de voir tout aussi bien -au moyen de la coulisse imperceptiblement entr'ouverte. - -Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant -Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris -beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exercé et très -accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait désirer de lui sa lubrique -institutrice. - -Nous le vîmes la fêter savamment dans une position inverse, qui -satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier m'avait parlé; -le couple paraissait s'en trouver à merveille. Soligny surtout semblait -ne pouvoir démordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la -chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le -mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A l'incertitude -qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était enfin d'abord -familiarisé avec ceux dont son ancien ami Carvel n'avait pu lui faire -agréer l'essai. Il semblait même vouloir donner dans ce moment la -préférence à la jonction prohibée; mais Soligny demanda d'être servie -plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serré -fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par cette position -à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous -doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect, -Monrose voulut se dégager, se croyant sur le point d'être châtié de sa -témérité; mais il s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout -uniment à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de tous les -amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être violé. - -Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et étouffant presque -le beau Ganimède, faisait beau jeu à milord; en vain celui-ci, menaçait, -promettant, priant, mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien -graissé. Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir, -Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston et le fit -choir sur le parquet d'autant plus malheureusement que, voulant -s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur lui et faillit en être -moulu. Monrose se dégagea lestement, courut à sa chambre aussitôt; -l'épée à la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny -se jeta vite entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut, -pendant que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire le -Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui fut reprochée -avec aigreur, moins durement cependant qu'elle ne devait s'y attendre. -L'offensé ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui. -Nous l'entendîmes aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à -double tour. - -Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de cette -tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats les feux dévorants -dont ce spectacle lascif venait de nous embraser. - -Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez -comment, une fois lancé dans la facile carrière du libertinage, on y -galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, naguère si tendre, si -réservé, le voilà déjà au niveau des plus grands débauchés. Déjà une -maîtresse dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une -répugnance qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu'avec -une femme qui a vécu, il y a quelque chose à gagner de l'autre façon -pour un jeune homme qui n'a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un -mot, si Monrose, agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant -de résignation que le seigneur Anselme au château du More, que s'en -faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins adroitement, et -qu'avec les gens d'honneur la violence ne vient à bout de rien. - - -CHAPITRE XXIV - -Où l'on verra des choses intéressantes. - -Peu de jours après l'aventure que je viens de décrire, nous apprîmes -qu'il était arrivé de grands changements dans les affaires de sir -Sydney. Il devenait lord par la mort d'un oncle, et voyait tripler sa -fortune. Son projet était de nous donner encore un ou deux jours et de -se rendre tout de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que -le séjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter cette -terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le chagrin de -refuser un don que l'augmentation de ses biens rendait, selon lui, de -peu de conséquence. Cependant, outre les bâtiments, les meubles, il y -avait encore d'assez gros revenus attachés à la terre. Je répondis que, -n'acceptant ni la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas -la jouissance du château, mais à condition que je serais libre d'en -disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me semblerait: mon intention -était de remettre tout cela aux enfants de sir Sydney, que le soin de -conserver dans sa famille un titre qui se serait éteint après lui -mettait dans l'obligation de se marier. - -Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière, dont il était -impossible que nous prévissions alors les conséquences importantes. Que -le sort est bizarre dans ses projets! Souvent nous voyons naître d'une -circonstance qui d'abord paraît tout à fait indifférente une chaîne -d'événements qui donnent une nouvelle face à notre existence. - -La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement d'une partie -de chasse, et devions passer près de ces statues dont on se souvient que -j'ai parlé: tout à coup le cheval d'un piqueur, qui était un peu en -avant, s'effaroucha, recula et ne voulut point passer outre. Celui du -chevalier, qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé, -entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous arrivâmes en même -temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et Monrose, qui étaient à cheval à -côté de moi, de descendre et de venir examiner avec lui si ce qu'on -découvrait était un homme mort ou endormi: c'était un infortuné percé de -plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui respirait encore. - ---Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que vous soyez, vos -soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la seule consolation...--Un -sanglot douloureux lui coupa la parole, nous le crûmes sans vie. - -Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite calèche, la cédèrent -et furent reçus dans une autre fort spacieuse, où le gros milord tenait -compagnie à Mme d'Orville et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au -château. Le dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien -de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils apportaient de la -lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de distance du château, la -calèche du blessé dans laquelle il était sans connaissance, entre les -bras de d'Aiglemont; les blessures furent visitées sur-le-champ: elles -étaient profondes et douloureuses. On mit l'appareil. - -Nous avions ramassé l'arme fatale avec laquelle le malheureux s'était -frappé, et un bracelet de cheveux auquel tenait un portrait de femme, -dont le cristal terni, humide et portant l'empreinte de deux lèvres -témoignait que le suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous -l'avions rencontré. Elle fut portée à l'excès lorsque sir Sydney, de -retour le lendemain, parut frappé comme d'un coup de foudre à la vue du -portrait. C'était celui de cette femme dont il m'avait parlé. Il avait -toujours soutenu qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le -coup tout le monde à témoin, et l'on fut, en effet, forcé d'en convenir. -C'étaient tous mes traits, et surtout parfaitement ma physionomie. -Cependant le malade demeurait au même état, prêt à tout moment de rendre -l'âme. Sydney ne pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de -faire copier le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas -de commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien épargner -pour tâcher de sauver les jours d'un homme dont l'histoire devait -nécessairement avoir les plus grandes liaisons avec la sienne propre. - -Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente à soigner notre -malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et en état de parler que -quinze jours après le départ du nouveau lord. - -Pendant ce temps d'alarmes et de pitié, mon âme demeura fermée aux -plaisirs. Je ne m'intéressai pas plus à ceux des autres. Uniquement -occupée de mon malade, je ne le quittais presque jamais; l'ennui fit -déserter Mme d'Orville, milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en -Angleterre. Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût, -lui serait devenue funeste. J'avais prié Sydney de l'amener. Le pauvre -petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais Sylvina elle-même -ayant sollicité son exil, il avait été forcé de s'éloigner. - - -CHAPITRE XXV - -Hors-d'oeuvre à peu de chose près. - -Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque aussitôt qu'il put -parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin parmi des êtres sensibles, -moi qui depuis si longtemps... Je vis!... et c'est vous... vous que je -ne connais point, mais qui êtes pour moi l'objet du plus étrange -étonnement!--Je vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouvé près -de vous... certaine ressemblance...--Elle est frappante. Mais vous avez -un coeur compatissant et la cruelle de Kerlandec...--Un chirurgien -habile que Sydney avait envoyé de Paris, et qui ne bougeait d'auprès du -blessé, remarqua que cet entretien causait trop d'émotion au malade. Il -me pria de m'éloigner.--Je ne doute plus, Félicia, me dit le chevalier, -que je rencontrai en sortant, et qui ne prenait pas fortement à coeur -l'état de notre infortuné, je ne doute plus qu'après avoir guéri cet -aventurier, il ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà -concentrée dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de l'air -malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons bientôt la douleur de -vous voir l'être à votre tour. Quelque fièvre opiniâtre, ou tout au -moins quelques sombres vapeurs seront le fatal salaire de vos -empressements charitables. Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli -de la nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez devenir de -bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais jusqu'à l'oubli de -vous-même exclusivement. - -Il est vrai que les facultés d'aimer, de jouir étaient totalement -suspendues en moi, mais chez nous autres femmes de plaisir, ces -révolutions sont de peu de durée et ne tirent point à conséquence. Je -prouvai bientôt au charmant chevalier que je ne prétendais pas -m'oublier. Et même la santé de notre convalescent exigeant que je le -visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement ses malheurs, -je me rendis à la société et me retrouvai bientôt au courant de mes -habitudes. Mille plaisirs assaisonnés de toutes les variétés que nous -savions pouvoir seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux -moments. - -Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries n'était pas -le moins amusant de mes passe-temps. Il lui était arrivé des aventures -si plaisantes, il les contait avec tant d'agréments et de feu, que le -plaisir de l'écouter ne manquait jamais de conduire à celui de réaliser -ce qu'il savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup -mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter sur le papier son -histoire; mes lecteurs m'auraient su un gré infini de la leur avoir -transmise. Mais paresseux et peu jaloux d'être célébré, il a refusé -cruellement de me donner un d'_Aiglemontana_. Bien loin de vouloir -écrire, il trouve mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce -censeur dont j'ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader -d'écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me laisse -faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je recule. -D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'être lui-même le plus -entêté. Mais finissons cette digression par le récit d'une aventure -presque incroyable arrivée à ce héros, et qui fera voir combien l'on -perd à n'avoir pas une collection de ses folies: c'est lui qui va -parler. - -«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu j'ai eu le -courage d'aller passer quelque temps chez moi, pour complaire à mon -oncle. L'honnête ville qui m'a donné le jour a pour habitants des gens à -peu près de la force de ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés, -mêmes ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, malgré -l'étalage pompeux des plus grands sentiments. - -«J'étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il pouvait y avoir -de passable était à peu près à mes ordres, mais je ne voyais rien qui -pût m'amuser à certain point. Je répugnais d'avoir à partager avec des -maris maussades, à corrompre d'imbéciles Argus, à me contraindre avec -des mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à rien, sinon -à la femme d'un quidam revêtu depuis peu d'un emploi lucratif, mais qui, -malgré ses avances, avait toutes les peines du monde à se faufiler avec -la soi-disant bonne compagnie: la dame était très jolie, fraîche, -parfaitement bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui -devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait, visait à -l'élégance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais ayant le travers -d'une grande intrigue avec certain officier, un de ces hommes qui ont -puisé leur perfection dans les romans, pour qui le bonheur suprême est -d'être montrés au doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses, -d'être canonisés par d'antiques femmes à passions, et révérés des -apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement ridicule à -cet égard, et d'autant mieux dans son jour que, de son côté, l'époux -avait la manie de jouer le philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de -n'agir que par ses conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si -préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je négligeasse de -faire naître les moyens. Je répugnais cependant beaucoup à me mettre aux -petits soins auprès de ces bourgeois; je m'épouvantais des obstacles -qu'allait rencontrer ma fantaisie; mais voici comment le hasard me -servit.» - - -CHAPITRE XXVI - -Suite du précédent. - -«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que j'avais de lui faire -ma cour. La permission de me présenter fut accordée et le jour pris: -c'était celui de certaine assemblée; nous devions nous rendre une heure -avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me -rencontrer. Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire imprévue -retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il ne pourra pas -m'accompagner; mais il me conseille d'aller seul. La dame était prévenue -et peu faite d'ailleurs pour qu'un homme comme moi se piquât avec elle -d'une bien rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que -sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me dit que madame -est visible; l'escalier est faiblement éclairé: dans les deux premières -pièces, point de lumière et personne; mais tout est ouvert; je vois plus -loin une femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant un -flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même, se plaignant un -peu bourgeoisement de la négligence et de la désertion de ses gens, -ciel! c'est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!...--le -pied lui manque en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté, -elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite, mais quel -singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux -m'empresser à secourir la dame, ma main rencontre une gorge d'une -fermeté... ma charité s'oublie. On veut se relever, j'embrasse, on -retombe: les ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des -attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin, -potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux bijou... je -l'agace... on crie tout bas:--Ah! monsieur!... quelle horreur!... si mes -gens... mon mari... si quelqu'un...--Je sentais déjà la nécessité -d'abréger. Cependant, trahie par la nature, déjà la belle donnait des -preuves non équivoques de l'impression que je faisais sur ses sens; je -pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du lieu; on -résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur... Mais quelle -surprise! que ne peuvent pas le tempérament et l'occasion? on me rend -mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà -toute ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi qui -seul commence à craindre que nous ne soyons surpris... Mais bientôt on -me repousse violemment, on se dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit -en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y -conçois plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, et -retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me plains de n'avoir -trouvé dans les appartements ni lumière, ni domestique pour annoncer. A -force d'appeler, de crier, il fait paraître un lourdaud, dont le visage -est enfariné et qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque -trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. Pour lors, la -dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me -reçoit l'oeil humide, le visage encore animé d'un incarnat expressif. Le -laquais, grondé et menacé d'être mis à la porte, va tristement éclairer -les pièces dont l'obscurité venait de m'être si favorable. - -«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations outrées de la part -de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionnés. Nous -nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du -raccommodement que tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes -suites, et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le -méritant Sigisbé...--Non madame, s'écrie celui-ci, sortant d'un cabinet -de toilette où il s'était caché par jalousie, effrayé de ma réputation, -et voulant savoir comment se passerait cette première entrevue avec sa -maîtresse. Il n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors -séparant du cabinet celle où notre passade s'était faite.--Non, dit-il, -ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n'y ferai -point un obstacle... Perfide! monstre d'inconstance et de -libertinage!...--Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqué de la liberté -qu'on prenait de s'emporter en ma présence, songez à ce que vous devez à -madame et à moi, que ces vociférations offensent...--Quoi, monsieur? -pensez-vous...--Vous imposer silence, monsieur.--A moi, monsieur!... - -«Cependant, confuse de son aventure, assommée de l'apparition subite du -Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le -soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et, -avant d'être vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival -outragé fit pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque -aussitôt. Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid -le devoir d'un homme de coeur. Je le ménageais; il brisa son épée contre -la garde de la mienne, qui le blessa légèrement au bras. Je le -reconduisis chez lui. Nous nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave -garçon que d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à filer -si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, selon lui, de fort -malheureux dans son aventure, c'est qu'il devait partir incessamment, -son congé touchant à sa fin. Il eût bien désiré d'emporter dans son -coeur la pensée de son amante aussi pure et le souvenir de son -demi-bonheur sans mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de -lui prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au -contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il allait savoir à -quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relevé de -ses serments, il ne tiendrait qu'à lui de se mettre avec une nouvelle -maîtresse sur un meilleur pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la -dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la -mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son aimable époux. Le -trop crédule amant n'avait pas osé devenir heureux à pareil prix, -sottise de part et d'autre; voilà à quoi aboutissent toutes ces belles -chimères. Une femme a du tempérament; elle le nie à son amant, à -elle-même. Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme des -sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, ceux-ci se -révoltent à la première occasion. Un écumeur survient, qui moissonne -dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine à mettre en -valeur.» - ---«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera rendu si jamais -vous vous mariez--Si jamais? Ce sera bientôt, je vous jure. J'y suis -condamné par l'invalidité d'un benêt d'aîné qui, végétant dans les -drogues et tout à l'étude des anciens, me laissera probablement bientôt -l'espérance d'un bel héritage. Mais je compte bien que ma femme ne sera -pas une bégueule. Je veux qu'elle soit heureuse et libre; qu'elle soit -l'amie de mes amis, comme je le serai des siens: et pourvu que personne -ne s'érige en maître chez moi, où je voudrai qu'elle seule et moi -commandions, pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands connus sous -le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois, ni des pédants -affamés, tout ce qu'elle fera sera bien fait, et je ne refuserai à ses -plaisirs ni complaisance ni argent.» - -Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent autrement que -lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs femmes honneur, vertu, vos -devoirs, mon autorité, valent-ils mieux? Décidez, lecteur. - - -CHAPITRE XXVII - -Qui traite de je ne sais quoi. - -Milord Sydney m'écrivait souvent: toujours sur le ton de l'amour; mais -cependant fort occupé de notre aventurier et du portrait. Il me priait -de m'informer si l'original de cette peinture existait encore; en quel -lieu? et par quel hasard elle se trouvait entre les mains de notre -infortuné. Enfin, qui il était lui-même? Il mandait au sujet de Monrose -les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune homme, propre à -tout et plein de bonne volonté, lui donnait toute la satisfaction -imaginable; qu'il plaisait universellement et se conduisait avec -beaucoup plus de sagesse qu'on ne devait l'espérer de son âge et de la -vivacité de ses passions.--Je sais, belle Félicia, m'ajoutait Sydney -dans une de ses lettres, que si j'ai été assez heureux pour amuser -quelques instants tes sens, ce règne usurpé sur ton printemps par mon -automne doit être fini sans retour; mais l'estime et l'amitié, ces -sentiments délicieux qui confondent tous les âges; ces fruits exquis que -n'engendrent pas toujours la fleur fragile de l'amour, vont former entre -nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.--Je vous -entends, milord, lui répondis-je à peu près. Vous aviez besoin d'aimer, -il vous a paru que je vous convenais; mais ce portrait... certaines -espérances vagues... rien de plus juste. Je vous rends à votre chimère; -puisse-t-elle faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera plus -sincèrement que moi! Autrement, songez que je serai toujours la même. Il -n'y a dans un coeur tendre qu'un espace imperceptible entre les -sentiments dont vous parlez et l'amour... Vous êtes musicien, vous -entendrez une comparaison musicale. Je ne suis pas un de ces instruments -bornés, sur lesquels on peut moduler sans changer l'accord. Je suis -montée à la convenance de tous les tons et formée précisément pour les -transitions. Mais je ne me laisse toucher que par d'habiles maîtres. -Vous savez, milord, qu'entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous -l'éprouverez encore quand et aussi longtemps qu'il pourra vous plaire. -Adieu. - -Mais on va m'accabler d'injures? me traiter de folle et d'effrontée? Que -m'importe. Je l'ai déjà dit ailleurs, mon bonheur me venge du blâme et -du mépris des rigoristes, et je vais prouver... Non, ce qui prouve mieux -que tous les raisonnements du monde que, sans doute, mon système est -passablement bon, c'est que malgré ma légèreté, je n'ai perdu aucun de -mes adorateurs. Ils sont toujours demeurés mes amis. Il est vrai que je -n'ai jamais fait de mauvais choix. Je ne parle pas des songes qu'on -nomme passades. - -Me voici maintenant élevée, par l'amour et la volupté, à un certain rang -parmi les protégées de Vénus; mes traits et ma taille touchent au -dernier degré de leur perfection, et mes talents à leur maturité. Je me -vois indépendante et si je veux y consentir, propriétaire d'un bien -solide qui me met pour jamais à l'abri de certaines disgrâces, dont la -seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments d'une jolie femme -qui fonde ses ressources sur des charmes et sur les passions qu'ils -peuvent inspirer. C'est un grand point; car surtout pour les femmes de -plaisirs, c'est l'aisance seule qui fixe le bonheur et même le mérite. -Telle qui, dans une situation brillante, a de l'esprit et des manières -nobles, et reçoit, pour ainsi dire, un nouveau lustre des propres effets -de sa perfection, peut, après un revers de fortune ou de figure -(celui-ci entraîne nécessairement le premier), elle peut, dis-je, ne se -ressembler plus. L'esprit tarit, l'âme se rétrécit, des sentiments vils -remplacent ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus heureux. -Écrasée enfin sous le poids de la misère et de la honte, on la voit -quelquefois s'abaisser au plus dur esclavage auprès de quelque nouvelle -nymphe que le caprice vient de jeter dans la carrière. Je suis -compatissante. Combien de fois mon coeur n'a-t-il pas saigné de voir, à -l'issue d'une petite vérole, ou de quelque chose de pis, telle femme, -que tout Paris avait adorée, devenir tout à coup méconnaissable, et, -dans le costume du plus bas peuple, servir quelque créature vulgaire, -recruter pour celle-ci des gens sur lesquels autrefois elle n'eût pas -daigné laisser tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes -yeux s'y étaient rarement arrêtés; les bontés de Sylvina et de son -époux, et la perspective de succéder un jour à leur fortune -m'épargnèrent l'horreur de craindre l'indigence. Cependant je ne -laissais pas de sentir combien un sort assuré devait être agréable, et -sans un excès de délicatesse, où, sans doute, il entrait beaucoup -d'amour-propre, j'aurais accepté tout de bon les offres de milord -Sydney... Mais on verra par la suite comment mes scrupules furent -levés... Je pense un peu tard que voilà sans contredit un ennuyeux -chapitre; que du moins il ne soit pas plus long. - - -CHAPITRE XXVIII - -De l'étranger.--Son histoire. - -A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de sauver les jours de -notre infortuné réussit à peu près.--Mais, nous dit le docteur, ses -blessures sont de nature à lui laisser pour la vie des incommodités -fâcheuses; le sujet est d'ailleurs usé par les passions et détérioré au -point que je ne réponds pas qu'il vive longtemps. Il sera même plus -heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore peut-être un -an ou deux, au bout desquels il faudra toujours qu'il périsse.--Le -malade lui-même ne faisait point de cas de la vie. On était obligé de le -garder à vue, et ce n'avait été qu'à force de prières et par le charme -de ma ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnément que -j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce qu'on lui -prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.--Il est cruel de vous -obéir, me répondait-il, soyez assurée, madame, que vous ne me forceriez -point à vivre si je pouvais désormais mourir sans être méprisé de -vous... de vous, l'être le plus adorable, l'être qui réunit à tout ce -que la divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui manque, -un coeur généreux et sensible!--Je n'y tiens plus, lui dis-je, quelle -est donc cette fameuse Kerlandec?--Vous voulez apprendre ma funeste -histoire? Croyez-moi, madame, cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas, -par une communication dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la -paix dont votre âme douce est faite pour jouir.--Je l'assurai que je -brûlais d'entendre conter ses malheurs, et que la part que j'y prendrais -ne serait pas une affliction pour moi si j'étais assez heureuse pour lui -procurer quelques consolations. Il se recueillit un moment, puis, -laissant échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il raconta ce -qui suit. C'est lui qui va parler. - -«Je me nomme le comte de... Paris m'a vu naître il y a vingt-six ans, et -je suis fils du marquis de... que le mauvais état de sa fortune avait -obligé d'épouser la fille d'un banquier opulent. Mon père était un homme -de la vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant -les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, las d'être pauvre, -il avait fait la sottise de se mésallier. Beaucoup de seigneurs qui en -font autant s'en trouvent bien. Mais mon père, plus malheureux dans son -choix ou moins propre que les autres à se plier aux désagréments que -peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de détester ses -engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue par des parents -insolents, à qui les faveurs de la fortune faisaient perdre de vue leur -vile origine, à peine oubliée, elle osait reprocher à son mari le -prétendu bonheur qu'il avait d'être son époux. S'il portait des plaintes -à l'impertinente famille, il n'était pas mieux reçu; cependant, il -s'armait de patience. Les injures des gens qu'on méprise n'offensent pas -à certain point. D'ailleurs, ma mère était belle; les travers, les -caprices, le peu de sensibilité de cette femme hautaine trouvaient grâce -en faveur de sa charmante figure. M'ayant mis au monde, elle devint -encore plus chère. A cette époque, mon père pardonna tout. - -«Il était le dernier mâle d'une famille assez illustre. N'ayant pas eu -d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux assorti; ma naissance ranimait -du moins l'espoir de la propagation de son nom. Je devenais un héritier -précieux. Tous les biens des parents de ma mère devaient un jour être -réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent bientôt -détruites. Mon grand-père essuya d'énormes banqueroutes qui altérèrent -son crédit, quelques paiements retardés effrayant ses correspondants, il -fut soupçonné, discuté et ruiné; tout cela fut très prompt. - -«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y rejoindre, déplorer -avec elle la perte de ses biens, et l'assurer que si elle voulait se -conformer à ce que les circonstances allaient désormais exiger, il la -chérirait également et ne la rendrait pas moins heureuse... Mais quel -désespoir pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point -annoncé son arrivée... Il vole à l'appartement de sa femme... Elle -dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, perce l'infidèle -de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite, échappe à la mort, -donne l'alarme. Mon père, à peine regardé comme le maître, se voit -bientôt environné de ses propres gens armés contre lui. Un seul valet de -chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son -courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à lui. Ils défont -sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient, emportant quelque -argent et les diamants de ma coupable mère. - -«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse -tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris au lit: on accusa -mon père de s'être vengé, par un infâme assassinat, d'avoir vu échouer -de grandes vues d'intérêt... Pardon, madame, souffrez que je -m'interrompe un moment... Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur -sur tant d'injustices... Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la -vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des hommes...--Hélas! -mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mêle on ne peut moins de nos -misérables affaires, mais...--Il ne m'écoutait pas. Sa tête était -penchée sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plongé dans une -rêverie profonde... Il se remit enfin et continua son intéressante -narration. - - -CHAPITRE XXIX - -Suite de l'histoire du comte. - -«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. Homme de grand -mérite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre -l'accabla. Le peu de bien qu'il avait fut confisqué. Un honnête curé eut -pitié de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne -éducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis -au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. Mon père était -mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans -biens, sans appui, forcé de saisir la première occasion que le hasard -pourrait m'offrir de me procurer les moyens de subsister. J'étais encore -trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait -laissé quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai pour -les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie. - -«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas d'intelligence, je -me rendis nécessaire à bord, et m'étant acquitté de diverses fonctions -avec succès, je gagnai l'estime et la confiance des officiers. - -«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec -une assez bonne somme, formé, instruit, et à même de pousser ma fortune; -mais le destin devait s'y opposer: il me préparait, sous un tapis de -fleurs, un piège où je devais me précipiter, pour être à jamais -malheureux. - -«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le projet d'y -placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était possible, la mémoire -de mon père et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de -félicité dans la satisfaction de l'honneur consolé. - -«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs canots ornés de -banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de -musiciens. On revenait d'une partie de plaisir dans la rade, et l'on -côtoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir -le débarquement. - -«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait remarquer -par une beauté, par une taille, un maintien, des grâces, une physionomie -qui lui donnaient l'air d'une divinité... Je fus frappé... Je m'informai -d'elle; on m'apprit qu'elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari -était capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour très -longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre congé d'un de ses -amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle, -dont on le disait adoré. - -Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation cruelle -qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître la violence de l'amour et -de la jalousie. Il me vint aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais -une funeste prédestination m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je -rentrai chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui j'étais -intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant de servir la passion -insensée dont je venais de le faire confident. - -«Je n'avais encore rien aimé. Tout ce qu'une imagination ardente peut -offrir de romanesque à un coeur neuf m'assaillait à la fois; dans mon -transport, je mettais au jour mes idées tout haut, devant mon ami. Il -venait de m'échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse vivre -et mourir près de l'adorable Kerlandec.--Que ceux qui la servent sont -heureux! dis-je; quelle fortune plus digne d'envie...--Quoi, Robert, -interrompit mon ami (Robert était le nom que j'avais pris pendant mes -voyages), quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de -Kerlandec?--Moi, mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me flatter d'un -si grand bonheur!...--D'un si grand bonheur que celui de devenir laquais -de cette belle dame? Ah! parbleu, si tu es homme à faire cette -extravagance, je me fais fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi -vite cette épée, endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me -suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec, il me veut -quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes parents, que tu te -trouves sans ressource, forcé par des raisons d'intérêt à ne pas -t'éloigner du pays; je lui demanderai qu'il te reçoive au nombre de ses -domestiques, en attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me -charge de tout. Que risqué-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu -de jours. C'est à toi de t'arranger comme tu pourras avec la dame et à -tirer parti de la différence qu'il y a de M. Robert à un laquais -ordinaire. - -«Je manquai d'étouffer dans mes bras l'officieux pilote. Il me semblait -qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le hasard nous servit au delà -de nos espérances. On avait réformé le même jour un laquais mutin, dont -M. de Kerlandec ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie -pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie douce, un -maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même pressa sa femme de m'agréer. -Le lendemain, il partit.» - - -CHAPITRE XXX - -Continuation. - -«C'était à Paris, chez son beau-père, que Mme de Kerlandec devait -attendre le retour éloigné de son époux. Nous partîmes de suite. J'étais -un domestique si zélé, si attentif; heureux dans mon état, je le -remplissais avec tant d'exactitude, que bientôt ma belle maîtresse me -témoigna combien elle était contente de mes services. Elle daignait -quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je -m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de -l'antichambre; on m'y trouvait toujours occcupé à lire ou à cultiver -quelques dispositions que j'avais pour le dessin. Est-il rien de plus -naturel pour un amant que de s'exercer dans un art qui se lie avec les -sentiments de son coeur, qui a pour but de reproduire sous mille formes -différentes l'objet dont il est occupé? - -«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, mais journalier -et suffisant à mon espérance), dans le plaisir de voir sans cesse celle -que j'aimais, de sentir qu'elle prenait à moi tout l'intérêt auquel mon -état pouvait me permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers -passionnés, où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom d'Aminte. -Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi, qui en avais alors vingt -et un, elle méritait mille fois au delà des louanges que je pouvais -donner à ses charmes, à sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la -nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne -en un mot, Aminte, était un chef-d'oeuvre que notre climat étonné -semblait respecter... Aminte (ce nom sera plus doux à votre oreille que -celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois -elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l'auteur, et de -me transmettre les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les -cercles. - -«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence: les seuls -plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les spectacles, la société d'un -petit nombre d'amies choisies, et d'amis dont aucun ne semblait -prétendre au titre d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le coeur était -sourdement miné par les feux les plus terribles, je me croyais presque -raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le devoir à son mari, mais -d'ailleurs froide, inaccessible à l'amour. Je bornais donc mes plaisirs -à la contempler, à l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais -que j'étais éloigné de me connaître! - -«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais derrière sa -voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient; un embarras arrête -la marche des deux files... Un cri d'étonnement part d'un carrosse qui -faisait face au nôtre, il échappe en même temps à ma maîtresse un cri -plus fort, elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se -précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; mais il se -contraint et joint ses empressements aux miens, à ceux d'une foule -curieuse, dont nous sommes à l'instant entourés. Les yeux d'Aminte se -rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-même, -elle s'écrie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez, -Madame, comment à Paris le moindre événement attire sur-le-champ -l'attention d'une multitude de désoeuvrés et celle de la police. Déjà -nous sommes investis de peuple et d'alguazils. Un bas officier fend la -presse, et ridiculement important se met à interroger. L'inconnu, sans -daigner lui répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu, -déconcerté, ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte, -déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant de la reconduire -chez elle, met fin à toutes les questions. La garde fait faire place à -notre voiture. Celle de l'inconnu suit à vide: nous quittons les -boulevards. - -«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus tôt paru si -troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé mon sang. Quel -était cet homme? quelles relations si particulières pouvait-il avoir -avec ma maîtresse?... Il passa plus d'une heure à la maison. - -«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire mit bientôt ma -vie en danger. Alors le dur beau-père me renvoya de l'hôtel, malgré les -efforts que fit ma maîtresse pour obtenir qu'on m'y gardât. J'allais -être transféré à l'hôpital si je n'avais pas eu de quoi me procurer un -asile plus doux. Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors... -Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le -dessus, j'eus le malheur de me rétablir.» - -Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse à ce qu'il me -racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins de remettre la -suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l'esprit pendant la nuit, et -dès qu'il fut jour chez lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et -je le trouvai en état de me continuer le récit de ses aventures. - - -CHAPITRE XXXI - -Toujours la même histoire. - -«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai conté jusqu'ici -n'est que fleurs en comparaison de ce que vous allez entendre!... -Armez-vous de courage. - -«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez Aminte. Mais -j'étais remplacé. J'en demandai les raisons; pendant longtemps on ne -voulut m'en donner aucune: à la fin, on me dit que je devais bien savoir -pourquoi. J'eus beau prier qu'on me laissât parler à Madame, il n'y eut -pas moyen. Je pris enfin la liberté d'écrire. Le beau-père, entre les -mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement par le suisse -que si j'osais désormais paraître à la porte de l'hôtel, il me ferait -expirer sous le bâton. J'avais trop de fierté pour souffrir patiemment -cet outrage, d'autant plus mortifiant que le bilieux portier y mettait -du sien par le choix des expressions. Je le régalai lui-même d'une ample -volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes peu -respectueuses pour le maître, à qui j'avais intention qu'on les -rapportât. Il m'échappa que j'étais homme à châtier le vieillard -hautain, et que s'il savait qui j'étais, il n'oserait pas me faire -menacer d'un traitement peu fait pour moi. C'était sans doute commettre -une grande imprudence. Je donnais dès lors à penser que j'étais un homme -suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais un amour qui ne -s'était déjà que trop trahi dans les transports de la fièvre; je rendais -public qu'Aminte avait eu pendant un an, pour laquais, un amant déguisé. -Je faillis d'être arrêté sur l'heure; mais heureusement pour moi, -quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse et -satisfaits de la fermeté que j'avais fait paraître embarrassèrent le -guet et me firent jour. Je m'esquivai. - -«Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais osé sortir, je -retirai mon argent et partis pour l'Italie, espérant d'amortir ma fatale -passion en m'éloignant de son objet. Mais bientôt, consumé d'ennui, je -revins à Paris.--Du moins, disais-je, je pourrai l'épier, la voir toutes -les fois qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin -d'elle, je meurs mille fois par jour. - -«Je m'établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait d'un peu loin sur -le jardin de l'hôtel et sur l'appartement même de Mme de Kerlandec. Là, -ignoré de l'univers, je passai les jours entiers à observer, à l'aide -d'un télescope, les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je -voyais souvent auprès d'elle le redoutable inconnu, dont la rencontre -avait été l'époque de son malheur. La jalousie me dévorait. Cent fois -j'avais été sur le point de m'arracher la vie... Mais quelle est la -folie d'une passion amoureuse! Plus on est malheureux, plus il semble -qu'on prenne à tâche de le devenir. Ce n'était pas assez pour moi d'être -à peu près sûr que l'étranger était du dernier bien avec Aminte, je -voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce qu'un scélérat ne -hasarde qu'avec la certitude du gain, je l'entrepris sans autre but que -celui de mettre le comble à mon désespoir. Je descendis, avec des peines -incroyables, de mon réduit sur d'autres maisons, d'où je parvins (non -sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins, dis-je, -aux fenils de l'hôtel, et je m'y tins caché un jour entier. Puis, vers -la nuit, m'exposant à de nouveaux périls, je me glissai dans la chambre -à coucher et jusque sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que -j'éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, où autrefois -j'allais et venais librement, où j'avais souvent occupé les loisirs de -la divine Aminte par quelques lectures amusantes? Maintenant je m'y -exposais au déshonneur, à la mort. - -«J'étais à peine arrangé sous le lit que Mme de Kerlandec rentra et se -fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme de chambre, elle feuilleta -des papiers, reçut des lettres et enfin écrivit. Bientôt elle fut -interrompue. Un laquais effrayé venait l'avertir que le vieux beau-père -avait dans ce moment un violent accès de certaine colique à laquelle il -était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors de mon -embuscade, au hasard d'être surpris, je cours au secrétaire, je trouve -une lettre commencée, je m'en saisis. Une boîte est à côté. Dieu! que -vois-je? le portrait d'Aminte! quelle fortune! mais c'est un bijou -enrichi de diamants; n'importe, je n'ai pas le temps d'en séparer la -peinture. Je m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers. -Il n'était plus possible de demeurer, j'ouvre une croisée, je me laisse -couler dans le jardin. Je franchis un mur et m'échappai par la maison du -voisin. Qu'il me tardait d'être chez moi pour y jouir tranquillement du -fruit de ma téméraire expédition! Le portrait était d'une ressemblance -achevée. C'est celui que je possède encore. Le bracelet de cheveux était -dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux et les lettres; quant à -la boîte et aux diamants, je les fis remettre dès le lendemain avec des -mesures si adroites que je n'ai jamais été découvert. - -«Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquiétudes? Rien, -sinon de nouveaux malheurs; la plupart des lettres étaient anglaises, le -peu de françaises qui y étaient mêlées m'apprenaient qu'Aminte et -l'inconnu s'adoraient et que leur connaissance était antérieure au -mariage de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commencée -exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:--Et demain -l'original veut te prouver encore mieux...--Je fus transporté de -rage...» - -J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces lettres, il y en -avait de signées, et s'il se souvenait du cachet. Il répondit que la -plupart étaient signées d'une S, que le cachet était un chiffre S Z et -que son rival donnait partout à Mme de Kerlandec le nom de Zéila. - - -CHAPITRE XXXII - -Conclusion de l'histoire du malheureux comte. - -«Je tombai, continua-t-il, dans une si profonde mélancolie qu'au bout de -deux mois je ressemblais tout à fait à une momie. Je voyais la mort -arriver à grands pas, et j'en étais charmé. Mais je ne supportais pas le -tourment de penser que je laisserais après moi mon rival, possédant -paisiblement l'objet de mon funeste amour.--Mais quoi! pensai-je tout à -coup. Pourquoi ne troublai-je pas ses plaisirs! Pourquoi faudra-t-il que -quelqu'un aime la belle Kerlandec et soit heureux, tandis que la même -passion causera mon supplice! Oui, trop fortuné rival, tu sentiras à ton -tour le poids du malheur, tu périras sous mes coups, si tu es aussi -heureux à te battre qu'à faire l'amour, si tu me fais mourir une -dernière fois, du moins le soin de ta liberté te forcera de fuir et tu -ne verras plus ton amante... Oui, ce parti est mon unique ressource. Je -suis étonné de n'y avoir pas pensé plus tôt. - -«En conséquence, le même soir je me mets en embuscade, j'attends mon -homme jusqu'à deux heures, il quitte sa voiture à vingt pas et s'avance, -je vais au-devant de lui.--Vous ne passerez pas cette nuit avec Mme de -Kerlandec, lui dis-je en mettant l'épée à la main.--Il saute en arrière, -se défend, me perce de part en part et s'évade. - -«Je fus ramassé sur-le-champ par quelqu'un qui sortit de l'hôtel de -Kerlandec et qui peut-être attendait le moment d'introduire mon heureux -ennemi. Je fus vu du beau-père, d'Aminte elle-même, le désordre, le -désespoir se répandirent dans cette maison. Cependant le vieux -Kerlandec, malgré sa fureur, se conduisit assez bien.--J'en vois assez, -me dit-il, pour comprendre que ma belle-fille me déshonorait; les yeux -d'un rival sont plus clairvoyants que ceux d'un père. Mais, si vous avez -de l'honneur, aidez-nous à cacher notre honte; gardez le secret et -comptez sur moi, malgré mes mécontentements; rétablissez-vous et ne -craignez pas que jamais je me venge... Vous n'étiez qu'un extravagant, -un autre était plus coupable... - -«J'indiquai ma demeure; on m'y transporta. Cependant je m'applaudissais -secrètement de mon combat: je me consolais de ma blessure, en pensant -que du moins j'avais rompu la fatale intrigue. On me faisait espérer une -prompte guérison, je reprenais goût à la vie. En effet, je me tirais -d'affaire en assez peu de temps. - -«Dès que je fus rétabli, je me remis à m'informer de Mme de Kerlandec; -mais j'appris que le lendemain de mon aventure, son beau-père l'avait -emmenée dans ses terres au fond de la basse Bretagne. J'y courus. Le -vieillard, qui le sut aussitôt, craignant de ne pouvoir se défaire assez -promptement de moi par la voie du ministère, préféra de me tromper, en -me faisant prévenir adroitement que sa belle-fille était allée rejoindre -son mari; celui-ci était pour lors à Saint-Domingue. Je m'embarquai sur -le premier bâtiment qui fut prêt pour cette île. J'y trouvai M. de -Kerlandec, mais seul et sur le point de retourner en Europe. J'épiai son -départ, et m'arrangeai pour repasser à bord du vaisseau qu'il montait, -il ne m'avait vu qu'un moment; j'étais fort changé, il ne me reconnut -point. Pendant la traversée, je trouvai le moyen de former quelque -liaison avec lui et de le faire souvent parler de sa femme. Il l'aimait -à la folie; mais il ne paraissait pas aussi persuadé qu'elle eût pour -lui les mêmes sentiments: et, sans s'ouvrir absolument à moi, il -laissait souvent échapper qu'il n'était pas heureux. Je me gardai bien -de compromettre dans son esprit celle qui m'était si chère. - -«Nous arrivâmes enfin à Bordeaux. Le lendemain du débarquement, comme -nous allions visiter ensemble quelques endroits curieux, nous fûmes -accostés, dans une rue détournée et peu passagère, par deux hommes, dont -l'un, que je reconnus aussitôt, était mon heureux rival. Ce fut lui qui -porta la parole; furieux et tirant en même temps l'épée:--M. de -Kerlandec, dit-il, se remet sans doute où et comment nous nous sommes -vus il y a seize ans?--Kerlandec pâlit, son adversaire le chargea, le -combat fut terrible. Il fallut de même me défendre contre le compagnon -de mon rival; notre parti fut malheureux. M. de Kerlandec fut tué. Je -reçus une blessure profonde, les vainqueurs eurent le bonheur de -s'esquiver sans être vus. - -«Cependant quelqu'un survint; la justice se mêla de cette affaire. Je ne -songeai point à prendre un autre nom que celui de Robert, que j'avais -coutume de porter. Je fus soigné et détenu. On fit part de la procédure -à Mme de Kerlandec, qui, sortie après la mort de son beau-père d'un -couvent où celui-ci l'avait renfermée, était retournée chez elle à -Paris. Son étonnement fut extrême d'apprendre que je m'étais trouvé avec -son époux à Bordeaux, et qu'on m'avait relevé blessé en même temps que -lui mort. Elle manda que ce Robert lui était suspect et que, si j'étais -le même qu'une ridicule passion avait déjà rendu coupable de plusieurs -actions violentes, je pourrais bien avoir suscité la fatale aventure à -son mari, ou m'être battu moi-même contre lui. J'eus beau faire serment -de la vérité, désigner le meurtrier de M. de Kerlandec, on procéda -contre moi. Cependant je guéris, et l'on me transféra enfin à Paris pour -y être confronté. J'eus horreur de paraître en criminel devant une femme -à qui, moins malheureux, je n'aurais pas fait déshonneur comme époux. -Pendant la route, je séduisis mes conducteurs et m'échappai. - -«Depuis ce temps, errant, dévoré de chagrins et d'inquiétudes, j'ai -parcouru toute la France; j'allai enfin à Paris, voulant y mourir après -avoir vu une dernière fois Mme de Kerlandec. Mais, le jour même de mon -dernier acte de désespoir, je la rencontrai sur la grande route. Elle -s'était arrêtée dans une auberge. Je reconnus devant la porte ses armes -sur le panneau de la voiture. J'entrai sans me faire voir. Je la vis à -mon aise, un peu défaite, mais toujours la plus belle femme de -l'univers. Je ne sais où elle allait, je ne m'en suis pas même informé. -Mon dernier désir satisfait, je voulais mourir. - -«Le reste vous est connu, madame, vous rendez encore une fois à la vie -un homme que le sort semble ne conserver que pour avoir le plaisir de le -persécuter. Si vous aviez su tout ce que je viens de vous révéler, -auriez-vous eu la cruelle bonté de faire prendre soin d'un reste de -funestes jours?» - - -_Fin de la troisième partie._ - - - - -QUATRIÈME PARTIE - - -CHAPITRE PREMIER - -Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais pu ne pas l'écrire. - -Le chevalier d'Aiglemont (qui depuis a changé de titre et qui, comme on -sait, était ce rigide censeur dont il est fait mention au commencement -des deux premières parties de cet ouvrage), d'Aiglemont se remit à me -chicaner quand il eut vu la troisième.--Madame, me dit-il, je n'avais -pas voulu critiquer votre seconde partie, parce qu'il y aurait eu de -l'humeur de ma part: vous m'y faites jouer un trop beau rôle...--Et vous -n'êtes pas aussi content, mon cher, de celui que vous jouez dans la -première? (Il sourit.)--Je ne dis pas cela, mais enfin... il est -beaucoup plus question de moi dans la seconde partie, elle méritait donc -mon indulgence, mais cette troisième! Convenez qu'elle est de ma -compétence et que je puis la censurer sans ingratitude?--A la bonne -heure, monsieur, qu'y condamnez-vous donc? Voyons?--Bien des -choses.--Encore?--Vos descriptions, qu'on n'entendra point à moins -d'être un peu mécanicien.--Eh bien, on s'imaginera lire un conte de -fées.--Cela est sans réplique.--Passez donc à vos autres observations et -faites vite; un auteur supporte impatiemment d'être tenu sur la -sellette.--Oui? Eh bien donc: votre comte, toujours fou, toujours -malheureux, je vous dirai franchement que je le trouve fort maussade et -que, lorsqu'au bout du conte, on verra ce que vous en faites, il sera -encore plus déplaisant.--Fort bien. Vous voudriez que, pour donner un -air de roman à des mémoires, jusqu'ici très véritables, je supprimasse -ou mutilasse des détails essentiels?--Vous feriez bien, surtout s'ils -doivent paraître à tout le monde aussi...--Aussi ennuyeux qu'à vous? Ne -vous gênez pas, marquis.--Ennuyeux, non, mais c'est que ce -comte...--Taisez-vous, d'Aiglemont, il y a plus de partialité que vous -ne pensez dans votre jugement... Vous n'aimâtes jamais la personne du -comte, vous n'accordez pas plus de faveur à son histoire. Cependant je -fais beaucoup de fond sur le pouvoir de la vérité. J'ai dit, très -sèchement peut-être, tout ce qui concernait ce fou malheureux; je sais -très bien que son ton mélancolique doit nuire au peu d'agrément que des -folies d'un autre genre pouvaient avoir répandu sur le reste de -l'ouvrage, mais, si beaucoup de lecteurs se trouvent refroidis après -m'avoir suivie au chevet du comte, du moins ceux dont l'âme n'est pas -blessée ne continueront leur attention; je ne désespère pas même d'en -ramener encore quelques autres s'ils ont la patience de lire ce qui -suit. Ils me pardonneront l'aridité d'une demi-douzaine de chapitres en -faveur de la nécessité absolue... Car vous savez...--Oui, je sais que -vous ne pouviez vous dispenser de parler de ce mélancolique personnage; -que sans lui vous étiez, ainsi que vos parents et amis, condamnés à -ignorer toute votre vie les choses qu'il vous importait le plus de -savoir.--Eh bien donc?--Eh bien, je ne refuse pas de convenir que vos -journaux pourront être fort intéressants, pour vous et vos -connaissances... Mais pour le public?... c'est une autre affaire, et je -n'en conviendrai que si, quelque jour, vous vous trouvez dans le cas de -faire une seconde édition. - -Il eut beau dire, je continuai de griffonner, rassurée par le sort d'une -multitude d'écrits plus tristes, plus secs, aussi inutiles que le mien -et qui, faute d'être aussi vrais, ne sont pas, à beaucoup près, aussi -vraisemblables. - - -CHAPITRE II - -Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long. - -Je me hâtai de faire part à milord Sydney des aventures du comte, qu'il -avait tant d'impatience de savoir. J'avais prévu sa réponse, il était en -effet ce rival heureux si constamment fatal à notre étranger. Il croyait -l'avoir tué à Paris et, comme leur combat s'était passé de nuit, il ne -l'avait point reconnu à Bordeaux; il était charmé que le comte vécût -encore: quant à M. de Kerlandec, il ne se faisait aucun reproche de lui -avoir ôté la vie. Cet homme féroce l'avait bien mérité. Sydney me -promettait de m'apprendre bientôt comment.--Mais, ajoutait-il, quelle -est ma bizarrerie, chère Félicia! définissez-la-moi, si vous le pouvez. -Concevrez-vous qu'ayant conservé si longtemps pour Zéila une passion, -aussi vive dans un autre genre que celle du comte lui-même, je puisse me -trouver aujourd'hui presque indifférent pour cette femme? J'entrevois -cependant qu'il ne serait pas impossible de la retrouver. J'ai eu d'elle -deux enfants, l'un avant que le cruel Kerlandec me l'eût ravie; elle -était grosse du second quand ce forcené de Robert me chercha querelle. -Quelques mois plus tôt, je me serais cru bien heureux de la savoir -libre!... Après avoir témoigné tant d'amour pour moi et tant de haine -pour son mari, refuserait-elle de me pardonner d'avoir tué Kerlandec en -brave, quand moi-même j'avais pardonné la faiblesse qu'elle avait eue -d'épouser celui... qui... - -Mais je ne veux pas anticiper. Qu'on sache seulement que milord Sydney -ne devait pas faire horreur à Mme de Kerlandec. Il était fort excusable, -c'est ce que je ferai voir en temps et lieu. Cependant il n'aimait plus -Zéila, ou plutôt il croyait ne plus l'aimer, et c'était moi, disait-il, -qui l'avais guéri de cette passion. Au surplus, il me priait de ne rien -épargner pour découvrir, par moi-même et avec l'aide du comte, ce -qu'était devenue cette Indienne, née pour avoir et pour occasionner de -si singulières aventures. Mais il me semblait cruel d'employer le pauvre -Robert à des recherches qui n'auraient pas manqué de rouvrir les plaies -de son coeur. Je promis donc à Sydney seulement de lui faire part des -découvertes que je devrais au hasard et aux démarches involontaires de -notre infortuné. - -Celui-ci se soutenait, sans cependant guérir. D'Aiglemont me tenait -compagnie et faisait les frais de mes plaisirs. Monseigneur continuait -ses assiduités auprès de Sylvina. On venait nous voir: nous retenions -les amis, nous nous débarrassions poliment des importuns. La mauvaise -saison approchait. Nous retournâmes à Paris et emmenâmes le pauvre -comte, à qui nous fîmes promettre de ne nous quitter que lorsqu'il -n'aurait plus rien à craindre des suites de ses blessures ni du mauvais -état de ses affaires. Il fut facile à milord Sydney, qui était très ami -du ministre de sa nation, de terminer l'affaire de Bordeaux à l'avantage -du comte injustement accusé. Quant aux injustices commises envers le -père de celui-ci, milord et monseigneur promettaient de faire tout ce -qui dépendrait d'eux pour qu'elles fussent un jour réparées; mais il s'y -trouvait alors de grandes difficultés. Cependant l'espérance donnait un -peu de courage au convalescent; si sa santé ne devenait pas meilleure, -du moins elle n'empirait pas, c'était le point essentiel; car il ne -paraissait pas qu'il lui fût désormais possible de se rétablir. - - -CHAPITRE III - -Qui traite de choses moins tristes. - -Nous eûmes la visite de milord Kinston le lendemain de notre arrivée. La -belle Soligny venait de le quitter pour suivre, au fond de la Gascogne, -un militaire haut de six pieds, à qui elle sacrifiait Paris, l'Opéra, un -grand bien-être dont milord la faisait jouir, enfin ses diamants, ses -effets, dont cet escogriffe avait dirigé la vente, ne lui laissant que -ce qu'il lui fallait pour soutenir dignement, au pied des Pyrénées, le -titre de marquise qu'elle avait pris à la barrière. - -Milord n'avait pas des besoins bien importants, mais il lui fallait une -femme, c'était son habitude. Il périssait d'ennui s'il n'avait pas -quelqu'un qui l'amusât et l'aidât à manger ses immenses revenus. Soligny -valait un trésor pour cet Anglais blasé, et la perte qu'il faisait était -difficile à réparer; je crus cependant lire sur la physionomie de -Sylvina qu'elle calculait avec elle-même à quel point il lui serait -possible de dédommager milord. Il cherchait de son côté à trouver dans -mes yeux quelques dispositions... Mais je dus lui faire sentir que je -n'étais pas son fait; d'ailleurs honnête et intime ami de milord Sydney, -dont il n'ignorait ni les sentiments ni les bienfaits, il glissa sur un -moment de tentation et s'attacha plus sérieusement à faire naître chez -Sylvina quelque envie de se charger de lui.--Je suis las des folles, -disait-il, elles ne me conviennent plus. Je voudrais une femme qui ne -fût ni trop, ni trop peu connue: l'âge n'y ferait rien. Je ne fais pas -toujours l'amour. J'aime la table; il est ennuyeux d'y être longtemps -vis-à-vis d'une femme qui n'est bien qu'au lit. Je veux qu'on pense, -qu'on parle; nos morveuses ont rarement des idées et de la conversation. -Je ne trouverais pas mauvais qu'on eût des amants, pourvu qu'ils fussent -aimables et bons à voir; on sait bien qu'une femme qui aime le plaisir -n'en aurait pas assez avec un homme tel que moi; je trouverais donc tout -très bon, pourvu que je ne visse rien; je ne serais pas jaloux, mais je -voudrais être ménagé. En un mot, je pense sur l'infidélité comme on -pensait sur le vol à Lacédémone. Au surplus, j'aime à répandre l'or; je -mépriserais une maîtresse dont le génie étroit n'imaginerait pas mille -moyens d'en dépenser; je...--Mais, milord, vous dites là, sans vous en -apercevoir, que vous êtes le plus aimable des hommes, et cela n'est pas -modeste.--Ah! parbleu, belle dame, répliqua le gros Kinston souriant et -peint du vermillon du désir, il ne tiendra qu'à vous de me mettre à -l'épreuve. Pour vous, surtout, il n'y a rien à rabattre de ce que je -viens d'avancer... mais à propos, en supposant que cela pût s'arranger, -que dirait certain prélat?--Oh! rien du tout. Je vous l'assure. Je viens -de le tenir un peu longtemps en esclavage, il n'y demeurait que par bon -procédé. Et sur la fin je ne pouvais me dissimuler son ennui...--_Brava, -cara_: rendez-moi ce galant homme à la société et souffrez que je le -remplace. Cela vaudra d'autant mieux que l'ami Sydney a d'excellentes -intentions pour la belle nièce. Nous ferons maison anglaise: ce sera la -meilleure affaire de ce genre que j'aurai conclue de ma vie.--Sylvina ne -disait ni oui, ni non, mais il était visible qu'elle pensait oui. Je vis -l'instant où le gros milord, qui la devinait aussi bien que moi, allait -bondir de joie; heureusement il n'en fit que la démonstration: il prit -pour arrhes quelques baisers, puis gaillard, épanoui, sémillant, il nous -quitta, presque avec la légèreté d'un Français petit maître, en assurant -que nous ne tarderions pas à le revoir. - ---Mais je suis folle, me dit Sylvina quand il fut sorti.--Pas tant, pas -tant.--Comment, je vais m'affubler de ce gros amant...--Quoi! déjà vous -vous repentez! Cependant vous connaissez milord Kinston, il ne vous -vendait pas chat en poche, et d'ailleurs il ne disait tout à l'heure que -des choses vagues.--D'accord, mais il est bien gros.--L'objection était -plaisante, et j'en ris de bon coeur. - -Cependant ils s'arrangèrent d'autant plus facilement que, le même jour, -monseigneur écrivit de Versailles qu'après avoir fait encore quelque -temps sa cour, il irait en province avec son neveu, dont le frère -touchait à ses derniers moments; on n'attendait que la mort de celui-ci -pour marier le chevalier. Son oncle avait en vue une riche héritière. Il -allait lui ménager cet établissement. La retraite de monseigneur mit en -pied le gros Kinston. - -C'est ainsi que le destin manifeste ses volontés. Veut-il qu'un -événement arrive? Il en fait naître d'autres afin de déterminer le choix -des aveugles humains, qui, sans cela, pourraient bien ne pas entrer dans -ses vues. C'est une belle chose que la prédestination. - - -CHAPITRE IV - -Suite du précédent. - -Milord Kinston vint sur le soir, la tête pleine de mille beaux projets, -dont la moitié me concernait, étant sûr, disait-il, de n'être point -désapprouvé de milord Sydney. D'abord il était d'avis que nous -quittassions notre logement, trop étroit et que nous prissions un hôtel -entier. Il en avait déjà un en vue. Puis nos meubles ne convenaient -plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmené de ma terre six -chevaux anglais parfaitement appareillés, mais notre voiture de ville -était trop simple et déjà un peu ancienne: milord voulait que nous -eussions chacune la nôtre et qu'elles fussent du dernier goût. Il savait -où les prendre dès le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en avait -peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand connaisseur, priait -qu'on lui laissât le soin de faire cette emplette. En un mot, tout ce -que les fées peuvent opérer par leur baguette enchanteresse, milord en -venait à bout avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces -charmants projets causaient à Sylvina. Je les trouvais moi-même fort de -mon goût. Peut-on être femme et ne pas aimer la magnificence? - -Bientôt nous jouîmes de tout ce que milord Kinston nous avait annoncé. -Nous laissâmes au comte, toujours infirme, notre logement avec nos -meubles, et fûmes prendre possession de notre nouvel hôtel. Loin que -rien y manquât, nous fûmes au contraire un peu honteuses de la -prodigalité de milord. Chaque jour nous voyions arriver de sa part de -nouveaux dons, de nouvelles superfluités. A peine nous laissait-il le -plaisir de les désirer. Aidé dans l'exécution de ses idées de faste par -Mme Dorville, qui se mêlait des emplettes autant par curiosité de femme -que par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement bien. -J'épargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu'il imagine tout -d'un coup le plus grand train, la meilleure table, le _nec plus ultra_ -de l'aisance et de l'élégance, il aura une idée de notre situation. Tout -cela avait surtout un grand air de décence, parce que nous n'avions -jamais été sur le ton de femmes du monde; que Sylvina était connue -précédemment pour avoir de la fortune, et que nous affections -d'ailleurs, dans la manière d'être mises et de paraître en public, une -honnêteté qui nous séparait absolument de la classe des femmes -entretenues. - -Milord Kinston, au goût près de quelques grossiers plaisirs, était un -homme admirable. Il avait peu d'esprit, mais un sens solide, de la -dignité, et surtout un usage consommé du monde. En un mot, dire que -milord Sydney, infiniment supérieur à tous égards, le trouvait digne -d'être son ami, c'est faire assez son éloge. Sylvina s'apprivoisait à -merveille avec lui, et c'était si naturellement qu'elle le traitait on -ne peut mieux que j'étais tentée de croire que, malgré son lard, il -était parvenu à se faire adorer tout de bon. Voilà ce que l'on gagne -avec des femmes accoutumées à la pluralité; si elles partagent leurs -inclinations et leurs faveurs, du moins est-on sûr d'être récompensé de -ce qu'on fait pour elles, et qu'elles n'ont pas l'ingratitude de ces -fausses délicates qui, ne dédaignant pas de ruiner l'amant utile, le -mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de l'amant agréable. -Sylvina, toujours la même, toujours coquette, et disposée à se livrer au -moindre caprice, trompant à tout moment son lourd Crésus, qui lui-même -faisait naître les occasions, par la manie qu'il avait de vouloir que -nous vécussions dans des distractions perpétuelles, Sylvina, dis-je, -savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On trouverait encore des -Sylvina, mais les Kinston sont d'une rareté dont gémit, avec raison, la -nombreuse armée des prêtresses de Vénus. - - -CHAPITRE V - -Malheur imprévu. - -Jouets du destin, nous ne nous croyons pas plus tôt heureux qu'il se -plaît à troubler notre félicité. - -Nous jouissions paisiblement de l'état le plus agréable, quand tout à -coup nos coeurs reçurent une blessure cruelle, qui nous fit perdre à -tous le fruit des bontés de nos généreux Anglais. - -Kinston, qui ne manquait jamais de nous amener ses connaissances, nous -parlait depuis quelque temps d'un de ses amis, homme d'un rare mérite, -grand amateur des arts, grand voyageur, grand observateur, qui serait -bientôt de retour à Paris et que nous trouverions au-dessus de tous les -cavaliers qu'il nous avait fait connaître jusqu'alors. Nous attendions -assez tranquillement cet homme si vanté. - -Cependant un après-midi, comme nous sortions de table, on annonça les -lords Kinston et Bentley.--Bentley? milord Bentley? répétons-nous toutes -deux en môme temps. Ces messieurs paraissent. Milord Bentley était ce -seigneur anglais dont il est parlé dans la première partie de ces -mémoires, et qui avait emmené Sylvino en Italie. A l'aspect de Bentley, -nous sommes frappées comme d'un coup de foudre. Il recule, non moins -surpris, en nous reconnaissant; puis il détourne la vue, et se penchant -sur l'épaule de son ami, nous lui voyons répandre un torrent de larmes. - -«Ah! milord, s'écrie aussitôt Sylvina, prévoyant comme moi que les -larmes du sensible Anglais annonçaient quelque chose de funeste, milord, -qu'avez-vous fait de mon cher Sylvino? Grands dieux! l'aurais-je -perdu?... Vous vous taisez!... Sylvino, mon cher époux, tu n'es donc -plus?» - -Des sanglots douloureux suffoquaient milord Bentley. Il s'assit loin de -nous, Sylvina s'évanouit dans mes bras. Le gros Kinston se trouvait dans -un fâcheux embarras. Mais c'était uniquement sa faute; à la vérité, -Sylvina s'était fait passer pour veuve. Il ignorait qu'elle ne le fût -pas: cependant, s'il n'eût pas fait, très inutilement, un mystère de nos -noms à milord Bentley, et à nous de celui de son ami, il aurait prévenu -le coup dont nous étions tous assommés; j'eus à peine assez de force et -de présence d'esprit pour le mettre au fait. - -Sylvina, quoique légère et livrée absolument à ses plaisirs, avait -néanmoins un grands fonds de tendresse pour son mari. Il avait négligé -depuis longtemps de se rappeler à notre souvenir, et j'avoue, de bonne -foi que nous songions rarement à lui; mais nous lui avions de si grandes -obligations, il avait été si bon ami, si bon mari, que sa perte était -pour nous le plus grand des malheurs. - -Le pauvre homme avait fini misérablement. Voici ce que milord Bentley -nous raconta: Sylvino, peu de temps avant de revenir de son premier -voyage, avait allumé la plus violente passion dans le coeur d'une jeune -Romaine de haute naissance et d'une grande beauté. Ravi de son bonheur, -mais peu amoureux lui-même, il avait mis fin à sa brillante aventure; -cependant, colorant bientôt son indifférence de prétextes spécieux et -ayant effrayé son amante des dangers d'un amour si mal assorti, il -s'était éloigné et n'avait entretenu depuis, avec cette belle, aucune -correspondance. De retour à Rome, il fut curieux de savoir ce qu'elle -était devenue: il apprit que toujours fameuse par ses attraits, elle -avait épousé l'un des plus grands seigneurs de l'Italie. L'amour-propre -de Sylvino réveilla ses désirs. Il rechercha la dame, et fut assez -heureux pour recouvrer son ancienne faveur. Mais bientôt épris d'une -cantatrice, ses feux excités se ralentirent, il ne fut plus maître de sa -nouvelle passion. Il manqua de soins ou de fourberie auprès de la dame -en question; son infidélité fut soupçonnée. En pareil cas les Italiennes -n'épargnent rien pour s'éclaircir et se venger. La cantatrice aimait -Sylvino. Souvent il passait la nuit chez elle. Un matin, comme il en -sortait, il fut assassiné. - -Ainsi périt l'aimable Sylvino, tour à tour heureux et malheureux par -l'amour. Croyez-moi, galants Français, si vous avez assez de mérite pour -tourner des têtes femelles, demeurez dans votre heureux pays, où les -amours les plus sérieuses ont rarement des dénoûments tragiques. Surtout -n'allez pas exercer vos talents au delà des Alpes. Que l'aventure du -pauvre Sylvino et tant d'autres dans le même genre vous rendent -prudents. Là-bas, l'infidélité peut coûter la vie; ici, elle est la -source de mille plaisirs. A cet égard nous pouvons nous regarder comme -les vrais sages de l'univers. - - -CHAPITRE VI - -Fin du règne de Sylvina. Le plus beau moment du mien. - -Je n'aime point à manier les crayons noirs; cependant je ne puis omettre -de rendre compte des tristes effets que produisit brusquement la mort de -Sylvino. Sa veuve tomba dangereusement malade et fut à la mort. La -fièvre et les saignées l'ayant bientôt épuisée et changée, elle se -laissa dominer par une sombre mélancolie, dont rien ne put la distraire, -et qui ressuscita ses anciens préjugés. Au bout de quelque temps, -Kinston, rebuté, fut porter ailleurs son hommage et ses trésors. Il ne -nous vit plus que sur le pied d'ancien ami. La nouvelle Artémise reprit -enfin un peu de force et de beauté. Mais alors elle voulut absolument se -séparer de moi, et se jetant dans la Réforme avec le même enthousiasme -qui l'avait fait donner précédemment dans ces excès opposés, elle se -prépara de nouveaux malheurs. Pensionnaire dans un couvent, ensevelie -sous des vêtements sérieux et difformes, et devenue l'un des membres les -plus zélés d'une confrérie de femelles vouées au service des malades, -Sylvina gagna bientôt une petite vérole confluente, qui mit de nouveaux -ses jours en danger, faillit de la priver d'un de ses beaux yeux et -laissa enfin pour la vie sur son visage des vestiges profonds de sa -malignité. - -Depuis qu'il avait plu à ma malheureuse amie de se séparer de moi, nous -nous étions très peu vues, et lasses enfin toutes deux, moi de la -persécution qu'elle me faisait essuyer pour m'engager à renoncer au -monde, elle du peu de fruit de ses prédications, nous étions à peu près -brouillées quand elle tomba malade de la petite vérole. Mais l'état -fâcheux où j'appris qu'elle se trouvait lui rendit sur-le-champ toute -mon amitié. Je volai vers elle et contribuai sans doute beaucoup à lui -sauver la vie. Je remarquais avec indignation que les sottes gens dont -elle était entourée regardaient sa situation douloureuse comme un effet -de la colère du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient très mal: -tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je prévoyais les -suites, j'étais furieuse d'entendre parler sans cesse autour de nous des -effets heureux qui devaient en résulter, tant pour cette vie que pour -l'autre. Que j'existais désagréablement alors! Ne quittant la pauvre -Sylvina qu'à l'heure où je ne pouvais plus demeurer auprès d'elle, y -revenant dès le matin, je passais tristement mes jours dans une cellule -empoisonnée vis-à-vis des médecins ignorants et pédants, des prêtres -hypocrites et impérieux, des tourières acariâtres et imbéciles. Et toute -cette canaille semblait me dédaigner, quoique j'eusse l'attention de ne -point l'effaroucher par un extérieur mondain, que j'eusse la -complaisance de ne me servir que d'un carrosse de louage, afin de ne -scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de ma livrée; qu'enfin -je fusse toujours en grand négligé, sans diamants et sans rouge! - -C'est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des _antimondains_ se -venge, quand elle peut, de ses antagonistes. Quiconque n'a pas le don de -plaire ou manque d'agréments, de talents, de fortune ou sort mal formé -des mains de ses instituteurs, et veut cependant être compté pour -quelque chose; un tel être, dis-je, se voit forcé de s'enrôler sous les -drapeaux _de la réforme_: ces _mécontents_, colorant leur mauvaise -humeur et leur méchanceté du prétexte spécieux des intérêts de la -religion, livrent une guerre perpétuelle aux _heureux du siècle_. S'il -arrive, par malheur, que quelqu'un de l'un ou de l'autre parti se trouve -jeté parmi ses ennemis, il est vraiment à plaindre. Béatin en avait fait -l'épreuve, comme on sait. Je donnais presque la revanche à son parti. Si -l'on n'osait pas m'insulter ouvertement, du moins on en marquait -l'intention avec si peu de ménagement, qu'il n'eût souvent tenu qu'à moi -d'engager des querelles sérieuses. Mais je m'armai de patience et de -mépris; j'usurpais malgré la malice de mes agresseurs, toute l'autorité -dont j'avais besoin pour être utile à mon amie. Elle ne fut pas plus tôt -hors d'affaire que, reconnaissant toute l'étendue de sa sottise et tout -le prix de mon attachement, elle revint à moi et me pria d'oublier -toutes ses injustices. Elles étaient pardonnées d'avance, je la rappelai -par degrés à la raison, en lui faisant des remontrances dont la -modération la faisait rougir de la dure importunité qu'elle avait mise -dans les siennes. Elle se repentit, se proposa d'abjurer de nouveau la -fatale dévotion; mais il était arrivé un malheur que je la flattais en -vain de voir un jour réparé. Elle était défigurée. Cependant je la tirai -de son maudit couvent. On lui rendit à cette occasion tout ce qu'elle -m'avait prêté. Dix fois elle fut sur le point de se replonger dans le -précipice, mais le naturel et mes instances prévalurent. Je la ramenai -chez moi. Nous vécûmes mieux que jamais ensemble. Sa santé se rétablit. -Ses idées noires s'évanouirent peu à peu. Je plaçai près d'elle le -malheureux comte, toujours mourant, toujours mélancolique, mais assez -aimable. Il ne la quittait pas. Quant à moi, je recommençai de _vivre_ -comme de coutume. Milord Sydney continuait de m'aimer, de m'écrire et -d'entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais quelquefois les -lords Kinston et Bentley. J'étais de tous les plaisirs. En un mot, -j'avais atteint le plus haut degré de bonheur et de célébrité auquel une -femme de mon état puisse prétendre. Ces deux avantages sont rarement -séparés. Le bonheur, l'opulence seule assure aux femmes une grande -réputation. Combien n'en voit-on pas demeurer dans l'oubli, parce -qu'elles n'ont que des talents et des charmes? - - -CHAPITRE VII - -Oh je recule un peu sur mes pas. - -J'avais envie de dérober à mes lecteurs la connaissance d'une aventure -qui m'humilia beaucoup dans le temps. C'était pour cela que j'avais -tâché de détourner leur attention en les occupant de la pauvre Sylvina; -et parvenue enfin à l'époque des malheurs de celle-ci, je me trouvais au -delà des événements dont je me proposais de ne point rendre compte; mais -j'ai trop de bonne foi pour persister plus longtemps dans le dessein de -faire cette petite tromperie, et je préviens les questions -embarrassantes qu'on pourrait me faire au sujet d'un vide dont on -s'apercevrait aisément. - -J'ai dit que milord Kinston, pendant son règne, exigeait que nous -fissions de nos moments une chaîne continuelle de plaisirs. Notre -inclination nous portant à ne point le désobliger à cet égard, nous ne -manquâmes pas de paraître avec le plus grand éclat, pendant le carnaval, -aux bals publics et particuliers. - -J'étais, une nuit, à celui de l'Opéra, habillée en sultane, -magnifiquement vêtue et couverte de diamants. J'avais ôté mon masque et -je donnais le bras à milord Kinston. Pendant que nous nous promenions, -Sylvina tenait compagnie dans une loge au pauvre comte qui avait bien -voulu nous sacrifier cette nuit, quoique _veiller_ fût une des choses -que le médecin lui avait le plus sévèrement défendues. Les masques, -attroupés autour de moi, me disaient les choses les plus galantes, les -plus flatteuses pour l'amour-propre; je les savourais avec délices, mais -je ne voulais pas paraître y prendre part, lors même que l'on piquait ma -curiosité par des propos qui prouvaient que l'on était de ma -connaissance. - -Cependant, certain domino noir parvint, à force de me suivre, de -m'agacer, de me citer des particularités qui remontaient un peu loin, ce -masque, dis-je, réussit enfin à m'intriguer. Il parlait avec agrément: -il montrait, outre de l'esprit et de l'usage du monde, des sentiments -pour moi qui tenaient beaucoup de la passion. Il témoignait de grands -regrets: «il avait eu des espérances, il n'en avait plus; il me voyait -souvent, je ne le voyais jamais; il pensait à moi jour et nuit, et -peut-être y avait-il un siècle que je ne m'étais occupée de lui.» -J'écoutais, je cherchais à deviner qui pouvait être ce cavalier si bien -au fait d'une infinité de choses qui me concernaient. Milord Kinston -s'amusait beaucoup de notre conversation. Tiraillé par plusieurs de ces -femmes, qui ont toujours quelque chose à dire aux Anglais opulents, il -en avait congédié brusquement une demi-douzaine pour n'être point -distrait d'entendre les folies de mon domino noir. Cependant à son tour -intrigué par une femme d'une taille distinguée, qui s'obstinait à -l'agacer, milord demanda la permission de la suivre un moment, et me -laissa sous la garde du masque amoureux qui fit éclater sa joie dans les -transports les plus passionnés. - -Bientôt ma curiosité devint excessive. Le feu de mon aimable conducteur -animait ses discours, se communiquait à mes sens et faisait des progrès -d'autant plus rapides que personne ne m'ayant encore paru digne de -remplacer le beau d'Aiglemont qui me négligeait depuis quelque temps, -j'étais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse. J'éprouvais -donc une charmante tentation, je prêtais mille qualités au nouvel objet -de mon caprice, je n'étais plus maîtresse de mon imagination. -L'impression devenait de plus en plus profonde et j'avais du dépit de -sentir que ma physionomie, trop ponctuelle à exprimer les moindres -mouvements de mon âme, devait me trahir aux yeux de mon pressant -agresseur, tandis que le masque le mettait à l'abri de rien perdre de -ses avantages. La foule nous gênait également, nous en sortîmes, et -placés à l'écart, notre entretien devint encore plus intéressant. Je ne -voyais pas le visage de mon causeur. Il refusait opiniâtrement de se -démasquer, s'excusant sur une laideur qu'il disait capable de -m'effrayer, mais tirait avantage d'une jambe bien tournée et d'assez -belles mains, dont une était ornée d'un gros brillant. - -Je n'y tenais plus: le feu de mon visage, quelques monosyllabes... cet -air distrait, que caractérise si bien la violence des désirs, -annonçaient à mon cher masque combien il avait su me plaire et qu'il -pouvait devenir encore plus heureux. Il n'hésita pas à m'en proposer les -moyens.--Que risqué-je à l'abri de ce masque? dit-il, en se rendant -aussi familier que le lieu pouvait le permettre. Que risqué-je? si vous -me refusez, je suis honteux, et vous ignorerez à qui vous avez fait un -affront... que l'excès de la passion me rendrait mille fois plus -sensible; mais si je suis assez fortuné... Ah! belle Félicia!... -quittons cette salle!... Osez.--Comment, vous n'y pensez pas! avec -qui?... Cruel! vous exigez de moi cet excès de complaisance et vous me -refusez... Je ne puis... Où voulez-vous donc?... Non, je demeure... Vous -m'entraînez!... Voilà le comble de l'extravagance.--Nous sortions. - -Il me dit bien bas, en descendant, qu'au lieu de nous servir de mon -carrosse ou du sien, je ferais bien de m'esquiver furtivement dans une -brouette, qui me conduirait jusqu'à la première place de voitures, et -que de là nous nous rendrions chez lui. Il fallait que j'eusse perdu la -tête: je consentis à tout, ou plutôt je n'eus pas la présence d'esprit -de m'opposer à rien. - - -CHAPITRE VIII - -Aventures nocturnes. - -Nous eûmes bien de la peine à trouver une voiture. Celle qui nous échut -était peut-être la plus désagréable de toutes celles de cette espèce; le -cocher était ivre, les chevaux se soutenaient à peine. Nous montâmes -cependant, je fus fort étonnée d'entendre ordonner qu'on nous conduisît -au Marais. Alors je commençai à me repentir de mon étourderie. Le Marais -m'éloignait trop du bal pour que Sylvina et milord Kinston ne -s'aperçussent de pas mon évasion. J'aurais dû revenir, mais j'étais -apparemment ensorcelée. Cependant les jurements et le fouet du cocher -avaient enfin décidé les chevaux: nous changions de place. Mon -ravisseur, à mes genoux, et redoublant ses serments, s'était enfin -démasqué. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace à notre sale -équipage, étaient haussées, et la crainte de prendre du froid -l'emportait sur le désir de voir les traits de mon nouvel amant à la -faveur de la lumière des rues. D'ailleurs, je n'étais plus à moi-même. -Je laissais dérober mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes -encore plus secrets étaient la proie du téméraire. La part que je -prenais à ses transports, mes répliques involontaires à ses caresses -passionnées... le dispensaient de toute retenue. J'allais moi-même -au-devant de ma défaite... Il profita du désir de l'illusion et du -tempérament... nous fûmes heureux. - -Le moment de la première jouissance ne fut qu'un éclair. Une seconde, à -laquelle nous concourûmes avec une égale vivacité, nous procura de -nouveaux plaisirs, moins rapides et mieux savourés. - -Cependant, grâce à la faiblesse des chevaux et au verglas, nous étions -encore loin d'arriver; notre phaéton se battait les flancs pour se -réchauffer, maudissait en termes énergiques l'heure indue, le mauvais -temps et l'amour; car il paraissait fort au fait de ce qui venait de se -passer. Nous avions sans doute négligé, dans notre ivresse, de nous -contraindre, et nos exclamations, nos sanglots, avaient affiché nos -ébats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa mauvaise humeur, -des expressions un peu cavalières, mon séducteur s'en offense, fait jour -par devant et menace l'impertiment cocher d'une correction. Celui-ci -réplique insolemment, l'autre se précipite hors de la voiture et cingle -le dos du maraud d'une douzaine de coups de plat d'épée. Je reconnus -alors l'heureux mortel avec qui je venais de m'oublier, pour Belval, ce -même Belval dont on se souvient que j'ai parlé, ce petit maître de danse -qui... - -Quelle méprise! J'avais compté sur une conquête moins vulgaire. -Cependant Belval, dont l'épée vient de se casser, reçoit force coups de -fouet. J'ai le courage de m'élancer hors du carrosse et de l'arracher à -la fureur de son adversaire, qui abuse cruellement de son avantage. Déjà -quelques jeunes gens du quartier ont ouvert leur fenêtre. Une escouade -du guet s'avance et n'est plus qu'à six pas. Une porte s'ouvre par -bonheur. Je me jette dans la maison: on referme aussitôt. Je devais ce -secours aussi salutaire qu'imprévu à un jeune homme de bonne mine, que -le bruit de la querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumière -et son épée. Il me prie de la meilleure grâce du monde, de monter chez -lui, en attendant que la scène de la rue fût finie, et m'assure que je -ne serais point compromise, et qu'il se fait fort de me mettre à l'abri -de tout dans l'asile qu'il a le bonheur de m'offrir. En effet, les -alguazils, après s'être emparés de Belval et du cocher, frappèrent -violemment à la porte; mais mon libérateur leur parle fort civilement du -balcon, prend sur lui de dire qu'il me connaissait pour une dame très -honnête, qui ne doit pas souffrir des démêlés d'un jeune homme emporté -et d'un cocher ivre. Au surplus, il se nomme et permet qu'on vienne chez -lui le lendemain s'informer de ce qui pourrait me concerner. La garde se -retire, conduisant les délinquants chez un commissaire. Je demeure tête -à tête avec mon généreux marquis: mon hôte s'étant donné ce titre en se -nommant. - - -CHAPITRE IX - -Comment tout allait mal cette nuit-là. - ---Pourrais-je, belle dame, me dit-il, après qu'un peu de repos et -quelques rafraîchissements eurent calmé mes esprits, pourrais-je, sans -indiscrétion, vous demander par quelle aventure vous vous trouvez si -tard et avec cette parure à la merci d'un cocher de place et d'un -polisson. Permettez-moi la liberté de qualifier ainsi l'étourdi qui vous -accompagnait. - -Cette question me causa beaucoup d'embarras et de confusion.--Vous ne me -paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour courir la nuit dans un fiacre. Ce -riche habillement, ces diamants, tant de charmes et de grâces, tout -annonce que vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire. -Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens. Ordonnez: mon -laquais va courir et...--Non, Monsieur, ma voiture et mes gens sont à la -porte du bal de l'Opéra, où j'étais moi-même, et où j'ai laissé ma -compagnie. Tout ceci est la suite d'une intrigue de masque. Je n'ai pas -dans ce moment l'esprit assez tranquille pour vous faire des détails, -qui d'ailleurs seraient peu intéressants pour vous; mais je vous prie, -en attendant, de ne pas porter trop loin vos soupçons sur mon compte -et...--Moi des soupçons. Madame! Vous méprendriez-vous vous-même, et -vous paraîtrai-je assez incivil? - -Il parlait avec distraction, les yeux fixés sur une de mes oreilles; j'y -portai ma main: la girandole manquait. Nouveau malheur! Nous descendîmes -promptement, et à l'aide d'une torche que le marquis fit allumer nous -retrouvâmes dans la boue ma girandole, mais brisée: une roue avait passé -dessus. J'étais désespérée de tant de disgrâces. Il ne fallait rien -moins que les attentions de notre hôte pour faire diversion à mon dépit, -à ma colère. Être la dupe de ce petit gredin de Belval! avoir été sur le -point de tomber entre les mains du guet, de paraître chez un -commissaire! perdre un bijou de prix, et tout cela pour m'être servie -d'un maudit fiacre par le conseil d'un sot, qui ne voulait pas me -laisser soupçonner qu'il fût venu au bal à pied. - -Cependant je me contraignais à cause de mon aimable marquis.--Belle -dame, me dit-il, je n'ai pas un carrosse à vous offrir, mais on prépare -mon cabriolet, et vous me permettez de vous reconduire? J'acceptai; -cependant j'étais un peu surprise de me voir traitée avec tant de -respect et de désintéressement par un homme très jeune, qui devait être -sensible et qui paraissait se connaître en beauté.--Quelle différence, -disais-je en moi-même, du marquis à ce petit faquin de Belval! Celui-ci, -prétendant audacieusement à mes faveurs sans aucun titre pour les -mériter, a brusqué l'événement! il m'a eu presque malgré moi: du moins -il ne m'a pas laissé le temps de réfléchir; et ce pauvre marquis n'ose -rien demander! il ne témoigne pas même le plus léger désir, quand tout -est fait pour l'enhardir, quand il pourrait impunément faire semblant de -me prendre pour une de ces femmes à qui il sied mal de montrer de la -rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!... Mais c'était -précisément ce qui me mettait en sûreté... En sûreté! je dis mal; -j'avoue, de bonne foi, que j'étais fâchée d'y être. Félicia, qui venait -de favoriser deux fois un jeune polisson (le marquis l'avait bien dit), -Félicia, souillée par un petit coureur de cachet, était trop humiliée -dans ce moment pour qu'elle eût osé jouer la dignité vis-à-vis d'un -homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand service. - -Cependant rien ne me fut proposé. Le cabriolet fut prêt, nous y -montâmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait finir. Nous ne -trouvâmes plus que milord Kinston. Sylvina et le comte s'étaient fait -ramener de bonne heure. Nous nous retirâmes à notre tour. J'indiquai ma -demeure au marquis, le priant de venir me voir le même jour; je désirais -bien vivement que son exactitude m'assurât qu'il faisait cas de ma -connaissance et qu'il désirait la cultiver. - - -CHAPITRE X - -De pis en pis. - -Remise entre les mains de milord Kinston, je n'étais pas encore à la fin -de mes déplaisirs. Il n'avait été qu'un quart d'heure avec la femme dont -j'ai fait mention, puis, m'ayant cherchée, et ne me retrouvant ni dans -la salle ni auprès de Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses -inquiétudes. Un masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait -Belval et qui nous avait vus partir, s'était fait un plaisir malin de -leur raconter mon escapade, égayant son récit de quelques épigrammes. -Milord Kinston, qui n'entendait point raillerie, avait menacé le masque -indiscret: celui-ci s'était fâché. Tout cela avait donné lieu à une -espèce de scène dont milord conservait encore un reste d'humeur. Il me -gronda sérieusement en me ramenant et me parla même d'écrire à milord -Sydney. Je fus d'abord un peu déconcertée; mais, retrouvant bientôt ma -fierté naturelle, j'eus le courage de hausser le ton; cela me réussit, -et milord crut devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me -tira d'affaire avec Sylvina, contre qui j'avais d'ailleurs de puissants -motifs de récrimination. Je n'eus donc plus de reproches à essuyer que -de moi-même; mais ils n'étaient pas les moins cruels; et quoique je -fusse accablée de lassitude, je ne pus fermer l'oeil. - -A midi je sonnai. L'on me remit deux billets, l'un de l'officieux -marquis; l'autre de ce petit fat de Belval... Le premier me mandait d'un -style froid, qui me déplut excessivement, que des affaires -indispensables le priveraient du plaisir de me voir pendant le cours de -la journée, comme il me l'avait promis; il ne disait pas quand il -viendrait s'acquitter de sa parole; j'en eus un dépit qui m'indisposa -davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au feu son -billet; cependant je fus curieuse d'en savoir le contenu... Dieu! quel -nouveau sujet de douleur! «Je suis au désespoir, belle Félicia, -m'écrivait l'insolent, je suis un monstre, abhorrez-moi, je le mérite... -mais vous étiez si belle!... et j'étais si amoureux!... songez à votre -santé... Je vous venge en m'imposant un exil involontaire: je quitte -Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés et de mes -remords non moins funestes.» - -Ma rage ne peut se décrire. J'effrayai tout le monde de mes transports -et de mes imprécations. Cependant, après le premier essai de mes -fureurs, je pris un parti sage, et mettant la seule Thérèse dans ma -confidence, je la chargeai de m'amener un docteur dont j'avais ouï -vanter les talents et qui m'agréait d'autant plus qu'humain et tout à -son art, il dédaignait d'en imposer par ce verbiage effronté, par ce -luxe ridicule à l'abri desquels nos charlatans à la mode signalent -impunément leur ignorance et leur cruauté. - -L'Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait. Il ne chercha -point à me flatter; mais il m'ordonna des remèdes, un régime, insistant -surtout sur la nécessité d'être sage. Ce fut bien à regret que je le -promis. Dans la première fureur de mon goût pour le marquis, j'avais -peine à satisfaire de chères espérances. Ce temps que j'allais perdre me -semblait une éternité... - -Cependant l'honnête docteur ne tarda pas à me rassurer: il avait su -prévenir les accidents, je n'avais plus rien à craindre. Le marquis -venait de temps en temps chez moi; mais dès les premiers jours il -m'avait désolée en m'apprenant que, retenu à Paris par des affaires -importantes, il brûlait de retourner en province, auprès d'une dame dont -il était passionnément amoureux et qui lui accordait du retour. Il -n'avait donc pour moi qu'une amitié tendre, fondée surtout sur ce besoin -si pressant chez les personnes préoccupées de parler de ce qui les -intéresse. Je croyais avoir du plaisir à entendre mon ami m'entretenir -de ses amours; cependant, j'éprouvais une secrète jalousie, et je me -remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à mettre la fidélité -du marquis à de fortes épreuves. En un mot, j'avais juré qu'il me -délivrerait de mon importun caprice. Je touchais à ce but heureux, quand -nous apprîmes la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une -absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins; ensuite les maladies, les -extravagances, les malheurs de Sylvina, tout cela me fit passer des -jours bien maussades. La pauvre Thérèse, qui m'aimait tendrement, était, -pendant ce temps d'infortune, mon unique consolation. J'avais pris -surtout les hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi. -Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m'aimer comme un -amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant un libre essor aux -feux libertins de cette soubrette passionnée, je trouvais un soulagement -bizarre, dont mes sens, moins refroidis que mon âme, me faisaient -éprouver le besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits. - -O vérité! quels pénibles sacrifices tu viens d'arracher à mon -amour-propre! - - -CHAPITRE XI - -Événements intéressants. - -La saison était belle: le comte se faisait quelquefois porter au -Luxembourg, dont notre hôtel était voisin. Il en revint un jour, fort -agité, et même avec de la fièvre.--Je suis perdu, me dit-il, je viens de -revoir Mme de Kerlandec. C'est elle, je n'en puis douter; je l'ai -reconnue, et je me suis fort trompé si elle ne m'a pas aussi reconnu. -J'ai fait remarquer à Dupuis cette beauté dangereuse; il a ordre de ne -point la perdre de vue et de s'informer avec soin de sa demeure -actuelle. - -Je ne savais si je devais féliciter le comte ou le plaindre. Sa passion -se rallumait; mais elle ne pouvait devenir heureuse, puisqu'en supposant -que Mme de Kerlandec pût enfin consentir à épouser cet infortuné, il -perdrait néanmoins tout le fruit de ce bonheur; ses infirmités, sa -faiblesse, lui interdisant, sous peine de mourir, les doux plaisirs du -mariage. - -Cependant Dupuis revint fort instruit. Mme de Kerlandec habitait -toujours le même hôtel et se fixait à Paris; elle était de retour depuis -peu d'un voyage, qui avait eu pour objet de retrouver plusieurs -personnes auxquelles elle prenait le plus vif intérêt, mais dont elle -n'avait rapporté aucunes nouvelles. - -L'émissaire avait tiré fort adroitement tous ces détails du suisse, -vieux babillard, toujours prêt à mettre le premier venu au fait de ce -qu'il pouvait savoir des affaires de ses maîtres. - -Dupuis fut fort applaudi du succès de son premier message et n'eut dès -lors plus rien à faire qu'à servir l'insatiable curiosité du comte. -Dupuis, afin d'être à même de mieux remplir son emploi, me demanda la -permission d'entrer pour quelque temps au service de Mme de Kerlandec, -fit débaucher un de ses domestiques, et risqua de se faire proposer par -le suisse, dont il s'était concilié la faveur en payant plusieurs fois -bouteille. Tout cela lui réussit. Dupuis se disait sortant de chez -milady Sydney, chez qui l'on pourrait s'informer de ses moeurs et de sa -capacité. - -Milady Sydney! Ce nom piqua la curiosité de Mme de Kerlandec, elle -voulut entretenir Dupuis. Il connaissait assez milord Sydney, pour -pouvoir le dépeindre à ne pas s'y méprendre. Il savait tout l'intérêt -que ce seigneur prenait à moi, mais il savait en même temps que je -n'étais point sa femme. Cependant il s'était flatté que, dans cette -occasion importante, je ne le démentirais pas. Je l'avais en effet -promis. Nous ne prévoyions, ni l'un ni l'autre, les grandes conséquences -que devait bientôt avoir ce mensonge léger. - -Dupuis répondit en homme d'esprit à mille questions que lui fit la belle -veuve, mais il la mit au désespoir en lui faisant un roman fort -vraisemblable, dont il n'y avait cependant de vrai que mon portrait et -le tendre attachement de milord Sydney.--C'est assez, mon ami, dit-elle, -outrée d'apprendre que Sydney n'était plus libre; c'en est assez, -j'écrirai un mot à milady Sydney, et pour peu qu'elle me rende bon -compte de vous... ou plutôt dites à mon cocher de se tenir prêt et vous -me ferez conduire sur l'heure chez milady. - -C'était le matin. Je ne pouvais m'attendre à semblable visite. J'étais -sortie avec le comte pour des emplettes. Sylvina reçut Mme de Kerlandec. -Dupuis n'était qu'un prétexte. La belle veuve brûlait de s'assurer par -elle-même si mes charmes étaient aussi dangereux que Dupuis les lui -avait dépeints. Elle ne put cacher le déplaisir qu'elle avait de ne -point me rencontrer. L'entretien languissait; elle avait les yeux fixés, -avec un intérêt frappant, sur deux portraits, dont l'un était le mien, -peint avec la dernière vérité par Sylvino, peu de temps avant son -départ, et l'autre celui de Monrose, aussi de la main d'un habile homme -et qui servait de pendant au mien. Sylvina crut obliger Mme de -Kerlandec, en lui apprenant que cette jeune personne, dont les traits -paraissaient l'intéresser, était milady Sydney elle-même, et l'autre -image celle d'un parent pour qui milord Sydney avait beaucoup -d'attachement. Les yeux de la belle veuve retenaient, depuis quelques -moments, un torrent de larmes, qui prit enfin son cours. Elle demanda -pardon et voulut se retirer. Mais Sylvina s'efforça de la retenir -jusqu'à ce qu'elle se fût un peu remise.--Vous voyez, madame, lui dit la -belle Géorgienne, vous voyez une femme que le malheur poursuit partout. -Je ne puis faire un pas sans que les choses les plus indifférentes -portent à mon coeur des atteintes mortelles. Puis tirant une boîte de sa -poche, elle ajouta: Voyez, Madame, si le portrait de ce jeune homme, -dont j'admirais la beauté, ne ressemble pas régulièrement à cette -miniature.--(Sylvina fut forcée d'en convenir). Eh bien, madame, -continua la veuve éplorée, ce cavalier fut mon époux. Il n'est plus; -j'ai mille raisons de ne me consoler jamais de sa mort... - -Cependant Sylvina la consolait et voulait la retenir jusqu'à mon retour. -Mais mon portrait ne lui en ayant que trop appris, elle résista et se -retira suivie de Dupuis, admis à son service. - - -CHAPITRE XII - -Comment on se retrouve au moment qu'on y pense le moins. - -C'était la matinée des aventures. S'il était arrivé à Sylvina celle de -la visite de Mme de Kerlandec, j'avais eu à mon tour celle de -rencontrer... qui? le vieux président et son grand imbécile de gendre, -M. de la Caffardière. La remise qui voiturait ces illustres provinciaux -allait s'arrêter précisément devant ma porte comme je sortais. Mon -cocher rendait la main, mes chevaux s'élançaient avec feu; les -haridelles de l'autre voiture, manquant de bouche et ne pouvant être -reculées assez tôt, la flèche de mon carrosse les prit en flanc, toutes -deux furent abattues du coup. Heureusement mes chevaux ne se blessèrent -point; cela n'empêcha pas que mon cocher ne fît grand bruit, et si, -mettant les uns et les autres la tête aux portières, nous n'avions pas -fait des exclamations de reconnaissance, le conducteur de ces messieurs -aurait, sans doute, essuyé quelques bons coups de fouet. - -Je ne voulais point de mal au ridicule président. Il m'avait à la vérité -beaucoup ennuyée; mais je rendais justice à sa bonhomie et je me -souvenais qu'il m'avait témoigné de l'attachement. Je lui souris donc et -lui demandai, pendant qu'on mettait sur pied ses rosses, par quel hasard -il se trouvait à Paris et si près de chez moi;--Nous venions, ma belle -dame, dit-il, en grimaçant galamment, nous venions, la Caffardière et -moi, vous présenter nos respectueux hommages, et vous donner des -nouvelles de vos amis: nous avons une infinité de choses à vous dire; -mais vous sortez et à moins que Mme Sylvina ne veuille bien nous -recevoir.--Président (interrompis-je), il n'est pas encore jour pour -Sylvina; quant à moi, je vous avoue sans façon que je sors pour des -affaires qui ne peuvent se remettre; mais, messieurs, si vous n'avez -rien de mieux à faire, trouvez-vous à deux heures au Palais-Royal, je -vous y joindrai et nous dînerons ensemble; Sylvina sera, sans doute, -aussi enchantée que moi de vous revoir. Ils acceptèrent. Je partis. -Exacte au rendez-vous, je trouvai mes originaux dans la grande allée. -Ils m'attendaient assis et entourés d'une jeunesse désoeuvrée, qui se -divertissait de la manière remarquable dont ils étaient accoutrés. Le -beau-père avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre -à paniers, orné d'une multitude de boutons et de boutonnières de -clinquant d'argent; cette parure devait avoir été dans son temps du plus -grand effet; la veste était d'une riche étoffe, or et argent, dont le -fond crasseux et les bouquets débrochés trahissaient le grand âge; la -culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve; des bas roulés, de -vastes souliers, la perruque à la brigadière, le grand chapeau brodé -d'argent, sous le bras; l'épée imperceptible et la longue canne à bec de -corbin complétaient le costume du bon président. - -Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur d'être mis plus -bizarrement: ayant perdu presque tous ses cheveux, et pour cause, il -était coiffé d'une fausse grecque, huppée, placée de travers, et de deux -boucles empâtées, dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse, -dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée, tenait -diagonalement à quelques cheveux qui meublaient encore le derrière de la -tête. L'habit était de camelot bleu de ciel, enrichi d'un large galon -d'argent, mal festonné; la veste d'un très beau bazin un peu sale, ornée -d'une longue frange à graine d'épinards, battait sur les genoux; la -culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les -souliers plats, décorés d'une antique boucle d'argent, dont l'éclat -éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le bras portait un -plumet crasseux. Quant à l'épée, elle réparait par son excessive -longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces -messieurs étaient à montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi -d'avancer jusqu'à eux, mais rencontrant heureusement une personne de ma -connaissance que j'abordai, je leur détachai le comte: celui-ci voulut -bien se charger d'amener mes hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu -l'imbécillité de renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus -donc la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d'honnêtes gens, qui -se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche Caffardière cassa la -glace de devant, en se plaçant, son énorme épée n'ayant pas trouvé en -dedans l'espace qui lui était nécessaire. J'étais furieuse; le président -gronda fort et longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot. -Enfin, nous arrivâmes. - -Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui avait été l'objet -de leur voyage: on se souvient que la vindicative Thérèse avait fait un -don fatal au seigneur Caffardot. Il s'était mis en conséquence entre les -mains du plus habile chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de -trois lieues à la ronde et qui avait fait en tout genre _des cures -incurables_; aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement -guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s'était déclaré de -nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant les remèdes. La Caffardière -l'avait communiqué à la tendre Éléonore; celle-ci à Saint-Jean, -Saint-Jean à Mme la présidente, et Mme la présidente (voyez la noirceur) -au pauvre président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle, -mais qu'elle avait cru devoir reprendre à l'occasion de son -indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme avait toujours -par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes; il s'agissait de -lui persuader qu'on tenait de lui ce qu'au contraire on lui donnait. En -un mot, toute la maison se trouvait infectée; on s'était rendu à Paris -pour se faire guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un -hôtel garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse, n'avait -eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière étaient, comme -l'on voit, hors d'affaire. Le premier en était quitte pour le reste de -ses dents et de ses facultés viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni -gras de jambe, mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne -jouissaient pas encore d'une bien bonne santé. Le mal faisait surtout de -grands ravages chez Mme la présidente, comme on voit le feu prendre avec -fureur dans une vieille cheminée où la suie s'est amassée pendant un -demi-siècle. Il fut parlé de tous ces accidents sous les noms décents de -goutte et de rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes -pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation fâcheuse de -ces dames nous préservait du malheur de les recevoir souvent: nous -n'avions garde de le prévenir. - -Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient parfaitement -ensemble et s'amusaient à faire des enfants. Mais, à cet égard, on ne -nous apprenait rien de nouveau. Nous recevions, de temps en temps, des -nouvelles de ces époux que nous chérissions et qui nous étaient -sincèrement attachés. - - -CHAPITRE XIII - -Qui n'est pas le moins intéressant du livre. - -Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions pas trouvés à la -maison lorsque Mme de Kerlandec y avait paru; il lui tardait de savoir -ce que cette dame pouvait penser de lui et ce qu'elle éprouverait en -retrouvant un homme d'autant plus fait pour intéresser à la fin qu'elle -était cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers lui de grandes -injustices à réparer. Cependant, il ne savait comment s'y prendre pour -se découvrir. Nous n'osions nous mêler de son affaire, à cause de milord -Sydney, qui nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir -des projets auxquels il était à craindre que nos démarches en faveur du -comte ne nuisissent. Avant donc de prendre un parti, avant même de -consulter milord Sydney, nous lui mandâmes que nous avions vu Mme de -Kerlandec; que celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié, -avait paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte, nous -demandions quelle conduite il était à propos de tenir avec cet homme -passionné. Milord Sydney répondit qu'il se disposait à nous rejoindre -sous peu; il ajoutait: J'ai peine à vous définir, belle Félicia, ce qui -se passe maintenant dans mon coeur. Je vous aime; mais si vous saviez de -quelle force les liens qui m'attachent depuis si longtemps à la belle -Zéila... je ne vous l'ai point caché; faite pour être adorée par -vous-même, vous ne m'aviez peut-être charmé que par une ressemblance -étonnante avec une femme que je ne cessais de regretter. Je croyais -avoir à me plaindre d'elle; je n'avais qu'à me louer de vous; je m'étais -donc persuadé qu'attaché désormais exclusivement à vous, je pourrais -revoir Zéila sans amour et lui connaître sans jalousie de nouveaux -engagements; mais je crois sentir maintenant que je m'abusais: -heureusement votre propre système vient à mon aide. Vous m'avez appris à -penser que le coeur ne doit pas se piquer d'une constance forcée et -l'objet auquel on avait accordé beaucoup d'amour n'était point offensé -quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et solide amitié. La mienne -pour vous, belle Félicia, ne finira qu'avec ma vie. - -Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l'histoire de -ses amours avec Mme de Kerlandec. Elle se nommait Zéila, lorsqu'il en -devint amoureux en Géorgie, où elle était née. Il l'amenait en Europe, -sur une frégate anglaise, dont il était, à l'âge de vingt-quatre ans, -déjà commandant, étant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance -dans la marine. Nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, La -frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau français que -commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat opiniâtre et longtemps -douteux. Zéila, presque au terme d'une première grossesse, et que -l'horreur de mourir oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu'elle se -retirât, empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et les -mourants. Car déjà le commandant français, en faveur de qui la victoire -se décidait, s'était élancé sur le bâtiment anglais, avec les plus -déterminés de ses gens. Quoique ternie par l'effroi, le sens et les -douleurs, la rare beauté de Zéila ne laissa pas de frapper le dur -Kerlandec et de porter à son coeur une atteinte profonde. Il ordonna -qu'on transportât cette belle femme sur son bord; mais Sydney, furieux, -s'opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle rage et donna le -temps aux siens de descendre Zéila de la frégate, qui commençait à -s'embraser, dans une chaloupe qui devenait la dernière ressource des -vaincus. Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit d'un -oeil tranquille la frégate s'engloutir, et avec elle le malheureux -Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner; au même instant, une vague -culbuta la chaloupe; mais on eut la bonté de retirer de la mer Zéila, -qu'un brave matelot, qui avait veillé jusqu'au dernier moment à sa -conservation, avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des -couvertures; on laissa périr sans secours tout le reste de l'équipage. - -Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à faire voile. -Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha à quelques débris de la -frégate; il est rencontré le lendemain par un bâtiment hollandais, qui -le sauve, comme par un miracle... Il ne croit pas que sa chère Zéila -puisse avoir évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit -longtemps. Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que Sydney ne -l'était d'elle, et ne pouvant douter de la mort de ce malheureux amant, -se trouvant d'ailleurs au pouvoir d'un vainqueur passionnément épris de -sa belle figure et aussi tendre pour elle qu'il s'était montré cruel -envers ses ennemis; Zéila, d'un côté, sans appui, sans ressources pour -elle-même et pour son enfant; de l'autre, séduite par les appâts d'une -fortune et d'un rang honorable qui lui sont offerts; Zéila, dis-je, -cédant à tant de considérations, épouse en arrivant en France l'amoureux -Kerlandec. - -On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il s'en fit aimer de -nouveau, et comment, prenant enfin sa revanche à Bordeaux, il punit -Kerlandec de son inhumanité. - - -CHAPITRE XIV - -Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes. - -Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval m'avait procuré la -connaissance, l'insensible marquis enfin de retour à Paris, vint -aussitôt nous voir. Il s'était formé des liaisons assez étroites entre -le malheureux comte et lui: leurs familles étaient de la même province. -Le marquis devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui rendre -là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le comte désirait de -savoir ce qu'étaient devenus des parents éloignés qu'il espérait -d'intéresser encore en sa faveur; ce que ses parents pensaient de son -père, s'ils soupçonnaient celui-ci d'avoir, en effet, commis le lâche -assassinat dont on l'avait accusé. Le marquis n'ayant rien épargné pour -bien remplir la commission dont il s'était chargé, rapportait les -nouvelles les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait causé le -déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même à son dernier moment -avait fait appeler ces parents en question et il leur avait déclaré ses -crimes. Cependant, ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant -obscurément à la campagne, s'étaient contentés de faire recevoir par -deux notaires les aveux du malheureux nègre et n'avaient pas jugé à -propos de les rendre publics ni d'entreprendre à leurs frais de faire -réhabiliter la mémoire de leur parent. Ils ignoraient surtout que son -fils existât encore; mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement -se réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient -posséder au devoir d'aider l'infortuné rejeton à justifier son digne -père. - -La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui annonçât sans -précautions d'aussi importantes nouvelles. Nous tînmes donc conseil et -fûmes d'avis qu'il était d'autant plus nécessaire de ne les lui -apprendre que par degrés, que l'excès de sa passion pour Mme de -Kerlandec pourrait augmenter au point de lui devenir funeste dès qu'il -se connaîtrait des titres suffisants pour prétendre à l'épouser. - -Cependant, si le marquis avait fait à merveille les affaires du comte, -il avait en revanche tout à fait gâté les siennes. Sa dame de province -n'aimait apparemment pas les inter-règnes; elle avait pris, en attendant -qu'il revînt, un représentant, ne laissant pas de soutenir dans ses -lettres au marquis le rôle de l'amante la plus fidèle et d'entretenir de -la sorte l'amour dont il brûlait de la meilleure foi du monde. Il -espérait de la surprendre agréablement en arrivant, sans l'avoir -prévenue. Un ami, seul confident de son retour, vint au-devant de lui et -voulut le préparer à la disgrâce que la découverte d'un rival heureux -allait lui faire essuyer. L'amoureux marquis se refusa d'abord de -croire; mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel amant -passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide des coquettes. Le -marquis, outré, fit un éclat, blessa son rival et fit que le mari -déshonoré relégua sa femme au couvent. Ces expéditions faites et ses -affaires terminées, il revenait à Paris, tâchant d'effacer de son coeur -jusqu'à la moindre trace de son malheureux amour. - -Qu'il arrivait à propos! je perdais aussi milord Sydney (autant valait -du moins); j'avais grand besoin de consolations. Le marquis me parut -mille fois plus aimable, étant devenu plus facile à captiver et surtout -m'ayant prouvé, à l'occasion du pauvre comte, qu'il avait l'âme belle et -le coeur bienfaisant. D'ailleurs son nouvel état de liberté ajoutait -beaucoup à ses grâces naturelles. Un homme fort amoureux est -ordinairement tout entier à l'objet qu'il aime. Le peu d'intérêt qu'il -prend au reste de la société fait qu'il ne se donne point de peine de -chercher à lui plaire; isolé, concentré dans son amour, il ne songe pas -à tirer parti de ce qu'il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup à -ce portrait quand nous avions fait connaissance, mais il n'était plus le -même. Je m'abandonnais entièrement au plaisir de l'aimer. Je vis avec -joie qu'il n'était plus retenu de m'offrir son hommage que par la -crainte de m'avoir déplu précédemment, quand ayant fait très ouvertement -ce qu'il fallait pour lui prouver que je lui voulais du bien, il avait -négligé à répondre; il craignait, je l'ai su depuis, que, me prévalant -de ce qu'il n'avait plus de maîtresse, je ne voulusse le désespérer à -mon tour, en lui tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont -l'amour-propre serait offensé. Mais que j'étais éloignée de ce dessein! -Devinant les soupçons du marquis, je le traitais mieux que jamais, et -j'eus enfin la satisfaction de recevoir de sa bouche des aveux d'autant -plus passionnés qu'il avait résisté plus longtemps au besoin de leur -donner l'essor. - - -CHAPITRE XV - -Fin de mes peines.--Comment j'en suis enfin dédommagée. - -Mon nouvel amant ne ressemblait que par les beaux côtés à ceux qui -m'avaient fait leur cour jusqu'alors: aussi bien de taille et de figure -que d'Aiglemont; aussi caressant que Monrose, il n'était ni aussi léger -que l'oncle et le neveu, ni aussi grave que l'Anglais, ni aussi neuf que -mon jeune élève. Le marquis était doux, tendre, sans amour-propre, -craignait toujours de déplaire, et ne faisant cependant rien qui ne fût -à propos; empressé, capable des plus petits soins, et amusant; il -possédait encore mille talents agréables. - -Cependant, quelque vif que fût mon goût pour cet homme charmant, je ne -tardai pas à m'apercevoir qu'il me témoignait beaucoup plus d'amour -qu'il n'était à mon pouvoir de le lui rendre. Il me faisait regretter de -n'être pas assez sensible; je remettais en question: «s'il est plus -heureux d'aimer légèrement, de changer souvent de goût et de plaisir, ou -de n'exister que pour un seul objet, de lui vouer toutes les facultés de -son être.» J'avais été partisan du changement, je souhaitais maintenant -pouvoir me fixer; mais, réfléchissant sérieusement aux motifs secrets de -ce nouveau désir, je reconnaissais avec douleur qu'il n'était lui-même -qu'une modification de l'amour de la variété. Je me persuadai donc que, -née pour voltiger de caprice en caprice, pour tout effleurer, sans -m'attacher à rien, je ferais d'inutiles efforts pour répondre à la -passion d'un jeune marquis par une passion aussi forte, aussi exclusive. -Je me flattais, au reste, que puisqu'il s'était assez facilement consolé -de la perfidie de sa belle provinciale, il pourrait en être de même -lorsque je ne serais plus maîtresse de lui demeurer attachée. J'avais -fait toutes ces réflexions avant de rendre le marquis heureux, je puis -dire avant de le devenir moi-même. - -La maladie de Sylvina, en l'enlaidissant, l'avait changée à bien -d'autres égards: elle était devenue scrupuleuse; elle ne se souvenait -plus de s'être livrée, sans la moindre circonspection, à tous les écarts -de son tempérament; elle conservait un reste de pruderie, vestige -malheureux de sa sotte dévotion, fruit amer de sa disgrâce présente. En -conséquence, je n'étais plus moi-même aussi libre. Sa bégueulerie se -serait furieusement effarouchée si je m'étais conduite sous ses yeux, -avec le marquis, comme j'avais fait autrefois avec d'Aiglemont et mes -autres amants. Mais cette gêne, devenue d'autant plus nécessaire que la -présence du comte, qui demeurait avec nous, exigeait des égards; ce -mystère, dis-je, ajoutait à nos plaisirs. Le marquis vivait -clandestinement avec moi. L'amie Thérèse était seule confidente de nos -amours. On voyait chaque fois le marquis faire retraite; mais il -rentrait aussitôt par la petite porte du jardin, dont il avait une clef, -et je le recevais dans mon lit. - -J'aurais trop à dire si j'entreprenais de décrire tous les charmes de -nos heureuses nuits. Mon amant, dont aucun excès n'avait affaibli la -vigueur, dont aucun dérèglement du coeur n'avait altéré la délicatesse, -était l'homme le plus fait pour combler les désirs d'une femme -voluptueuse. Toujours propre à donner du plaisir, cet objet était le -seul qu'il eût en vue en jouissant. C'était pour me procurer mille morts -délicieuses qu'il ménageait avec art ce baume précieux qui donne la vie. -Il en était quelquefois avare, jusque dans les moments où, ne supportant -plus l'excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui -seul pouvait les éteindre; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le -comble à notre félicité que lorsque l'amortissement de mes sens lui -annonçait la fin prochaine de mes désirs; alors l'ardeur des siens -savait les faire renaître; il me faisait goûter de nouveaux -ravissements, dont j'aurais été privée, s'il eût partagé jusque-là tous -mes plaisirs. - -Que les hommes aussi délicats sont rares! le plus grand nombre, au -contraire, nous regardant comme des machines destinées à les amuser un -moment, se hâtent de remplir un objet grossier et refroidi; repus nous -laissent en proie à des flammes dévorantes; d'autres, se piquant d'une -inutile vigueur, tirant vanité de leur force, nous fatiguent, mais -ignorent l'art enchanteur de donner du plaisir; souvent aussi, ces -sylphes délicats qui savent enflammer, suspendre, par mille charmants -préludes, le moment de la jouissance, manquent tout à fait lorsqu'il est -temps enfin de réaliser, ou finissent très mal ce qu'ils ont très bien -commencé. Ceux enfin qui, semblables à d'Aiglemont, ont à la vérité le -solide et l'agréable, mais font un métier d'amuser toutes les femmes; -ces hommes _banaux_ ne valent point encore mon aimable marquis, dont -l'âme appartenait tout entière à qui possédait la personne. J'avais tout -avec lui; j'étais assurée qu'il ne sortait point de mes bras pour voler -dans ceux de la première femme qui lui aurait fait quelque agacerie, je -n'avais à craindre ni partage, ni indiscrétion. J'étais, en un mot, -parfaitement heureuse, et, pour la première fois, sans doute, j'aimais -tout de bon. - - -CHAPITRE XVI - -Négociations de Dupuis.--Ce qui en arriva. Lettre de Mme de Kerlandec. - -Cependant, l'intrigant Dupuis avait tâché de servir le comte auprès de -Mme de Kerlandec. Ce domestique, doué d'un esprit liant, avait réussi -sans peine à gagner la confiance de sa maîtresse. Affable, populaire, -ainsi que le comte me l'avait dépeinte, elle s'était bientôt accoutumée -à causer avec Dupuis, parce qu'il connaissait milord Sydney. Elle lui -avait fait part d'une partie des aventures auxquelles cet Anglais avait -donné lieu. L'affaire de Bordeaux n'avait pas été oubliée; il avait été -nécessairement question de Robert, Dupuis, à qui son rôle était dicté, -fit alors semblant de former des conjectures, et, comparant les noms, -les époques... les circonstances, se trouve tout à coup--qu'il avait -connu ce M. Robert... N'était-ce pas un homme de telle figure, de tel -maintien? de tel caractère? il avait fait ceci? il avait été là? C'était -un fou passionnément amoureux de certaine belle... et cette belle, -c'était donc Madame; dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que -l'homme en question. Cependant, ce même Robert n'était pas, comme madame -le disait, un homme de rien. Il était très bon gentilhomme, titré même: -Dupuis en était sûr. Comment donc! ce M. Robert devait être très connu -dans Paris, et si madame souhaitait d'en avoir des nouvelles, on se -faisait fort de lui en donner sous peu, de positives... En effet, le -seigneur avait été accusé de la mort d'un officier de marine, du mari de -madame, par conséquent. Mais c'était pure calomnie. M. Robert s'était -lavé de cette odieuse accusation; au contraire, il avait failli d'être -tué lui-même, se battant en second pour ce même officier, et contre qui? -contre le second du milord même Sydney. - -Ici, Dupuis avait été interrompu. On lui avait dit que l'affaire de -Bordeaux, à propos de laquelle on avait d'abord sévi contre Robert, -s'était trouvée tout à coup terminée par l'autorité du ministère. Mme de -Kerlandec avait ajouté qu'informée par un avis secret de la cour que -Sydney s'avouait lui-même l'auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle -avait eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vérité de -tous ces faits était encore pour elle une énigme fort difficile à -résoudre. Cependant, si c'était en effet de la main de Sydney que -Kerlandec eût péri, elle paraissait regarder cette mort «comme un -châtiment mérité», et les accusations contre Robert, «comme des -injustices qui méritaient la réparation la plus authentique et les plus -forts dédommagements». C'était à ce point que Dupuis voulait amener sa -maîtresse.--Madame, dit-il, je ne vois qu'un moyen de dédommager un -homme tel que M. Robert, s'il aimait encore madame, après qu'elle aurait -attiré sur lui les plus grands malheurs.--Et ce moyen, Dupuis, -serait...?--Ce serait, madame, d'épouser ce gentilhomme; il est fait, -soyez-en sûre, pour prétendre à cet honneur, d'autant plus que milord -Sydney...--Que milord Sydney est un ingrat, qui s'est marié pour achever -de me faire tout le mal qui dépendait de lui... - -Dupuis s'était troublé; il avait manqué d'effronterie pour soutenir avec -assez de vraisemblance un mensonge dont les suites pouvaient devenir de -conséquence pour lui. Mme de Kerlandec commença dès lors à se méfier de -ce confident; puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle -découvrit bientôt que je n'étais que la maîtresse de milord Sydney; que -Dupuis avait chez moi de fréquentes habitudes, et que j'avais dans ma -maison certain étranger qui, sur le portrait qu'on lui en faisait, -pouvait bien être ce Robert lui-même... Elle se souvint d'avoir vu au -Luxembourg un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en effet, -avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain laquais qui -l'avait suivie avec affectation jusqu'à son carrosse, il lui sembla que -la livrée de ce curieux était la mienne. Ces soupçons devinrent des -certitudes, lorsque, ayant congédié Dupuis, qu'elle faisait épier -soigneusement, elle s'assura qu'il était rentré à mon service. Dès lors, -son inquiétude et sa curiosité crûrent à l'excès, et, brûlant enfin -d'être éclaircie, elle m'écrivit la lettre suivante, à l'adresse de -milady Sydney, sous enveloppe à Mme Sylvina: - -«Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a quelque temps, -un léger prétexte pour aller vous voir et ne vous rencontra point. -Aujourd'hui, je vais au fait et vous fais part des motifs qui me -faisaient désirer d'avoir l'honneur de vous entretenir. J'avais pris à -mon service le nommé Dupuis, qui quittait le vôtre et qui vient d'y -rentrer; ce garçon est fort au fait de tout ce qui regarde vous, milady, -milord Sydney (avec qui mon étrange destinée me fit autrefois d'intimes -liaisons), et enfin un certain Robert, à qui je suis aussi dans le cas -de prendre beaucoup d'intérêt. Dupuis m'a fait entrevoir bien des -choses; mais c'est de vous seule, milady, que je veux apprendre la -vérité de plusieurs faits dont vous êtes immanquablement instruite. Je -me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure d'entretien. Si, -par hasard vous savez que j'ai connu milord Sydney, et sur quel pied, -que cela ne soit point un obstacle à notre entrevue. Je ne suis plus -faite pour avoir des prétentions, dès que vous avez des droits sacrés... -Mais... non, je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage. -Voyons-nous, milady, et si, comme je n'en doute pas, vous mettez autant -de bonne foi que moi dans la conférence que nous aurons ensemble, nous -ne nous quitterons pas sans être contentes l'une de l'autre. Comme je ne -crains pas d'avoir des témoins quand nous nous entretiendrons, vous -pourrez admettre en tiers la dame qui m'a reçue chez vous. J'attends -votre réponse avec impatience, me préparant d'avance à vous apporter un -esprit d'accommodement, et d'après le bien infini qu'on m'a dit de vous, -milady, des dispositions sincères à beaucoup d'estime et d'attachement. -Je suis, etc. - -«Zéila de Kerlandec.» - - -CHAPITRE XVII - -Où l'on verra des gens bien embarrassés. - -Je cherchais ce qu'il y avait à répondre, quand le valet de chambre de -milord Sydney parut et m'annonça que son maître, arrivé depuis un -moment, se proposait de se rendre chez moi le soir; mais j'avais besoin -de le voir plus tôt; je lui écrivis donc par son émissaire de venir sur -l'heure, ayant à lui communiquer des choses de la dernière importance. - -Puis, répondant à Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient -rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu'elle me demandait. - -Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La peine que me -faisait éprouver le retour subit de milord m'apprenait trop combien le -marquis m'était cher... Comment allais-je me comporter?... que dire?... -Quel arrangement prendre, dont l'un et l'autre de mes amants fût -satisfait? J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais -j'aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais pas capable de -le sacrifier... Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me -décider, je fus prête à rendre la terre, les bijoux, les équipages, -plutôt que de renoncer à ma nouvelle conquête... Cependant, la dernière -lettre de milord me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse, -il allait, sans doute, me laisser libre... Mais, alors, que devenait le -pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts de son amour? -Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartînt jamais?... Il -m'intéressait; il méritait d'être heureux, d'être dédommagé de tout ce -qu'il avait souffert pour cette beauté constamment fatale à ceux qui -l'avaient aimée... - -Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire de questions au -sujet de l'aisance dont je jouissais. Son silence à cet égard prouvait -qu'il me supposait une fortune indépendante, et qu'il ignorait que -quelqu'un fît les frais de mon excessive dépense. Il n'était pas riche -lui-même à proportion de sa naissance et de son état de guidon d'un -corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et -dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de lui dire: «Marquis, ta -maîtresse ne peut plus disposer d'elle même: elle appartient à quelqu'un -qui, dans ce moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce -bien-être dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée; mais je -n'hésite pas: tout à l'amour, je donne la préférence à ses faveurs sur -celle de la fortune.» J'étais sûre que de ces deux partis, l'un ou -l'autre affligerait également mon cher marquis, sensible, généreux: s'il -eût possédé tous les biens dont la noblesse de sa façon de penser le -rendait digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus grands -sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilité de me rien offrir... - -Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. A son aspect, je -ne pus retenir mes larmes.--Qu'est-ce donc, adorable Félicia? dit-il, -avec un transport mêlé d'amour et de crainte, vous pleurez! quel malheur -imprévu?...--Le plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous -prêt à le partager?--Vous me glacez d'effroi! Nous allons être -séparés... - -A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque sans -connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi, accourut avec son -empressement ordinaire; il fut étonné de l'état violent où nous nous -trouvions: son amitié fut vivement alarmée... Cependant, d'un regard -expressif, j'appris au marquis que je souhaitais qu'il gardât le -silence; et prenant la parole, je dis au comte que je m'affligais avec -son ami d'une nouvelle fâcheuse qu'il venait de recevoir. Cette -confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le comte aurait pu -former. Il plaignit le marquis et demanda d'être instruit plus en -détail; mais ce sujet fut encore éloigné par l'apparition de Sylvina, -qui, informée de l'arrivée de milord, venait faire éclater dans mon -appartement une indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant -avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin que ce -malheur, auquel je venais de le préparer, était le retour de Sydney... -Nous nous taisions: le marquis s'accusant de la gêne où il nous voyait -tous, sortit. Je n'osai lui faire des signes d'intelligence, de peur de -trahir nos secrets; mais j'étais sûre qu'il reviendrait à l'heure -ordinaire: jamais le besoin de le revoir ne s'était fait sentir aussi -vivement. - - -CHAPITRE XVIII - -Comment j'appris au comte ce que nous étions convenus de lui cacher -encore.--Ce qui nous arriva.--Ma première entrevue avec milord Sydney. - ---Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes plus que nous -trois, enfin je touche au moment fatal qui va décider de ma vie ou de ma -mort! Il est de retour, ce funeste étranger, cet éternel obstacle à mon -bonheur! Je ne puis me dissimuler l'amour que Mme de Kerlandec a pour -lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney devrait -préférer à tout ce qui existe, si vous n'usez de tout ce pouvoir de vos -charmes et de votre esprit pour le détourner de renouveler ses liaisons -avec Mme de Kerlandec, je suis sûr que le seul bonheur, dont l'espérance -me donnait le courage de vivre, va m'échapper une dernière fois... - -Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée firent couler -abondamment les nôtres.--Cher comte, lui dis-je à mon tour, avec tout -l'intérêt d'un coeur qui lui était tendrement attaché, le bonheur -chimérique de posséder Mme de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment -le principal objet de vos désirs: fermez votre âme aux chagrins, à la -jalousie. C'est par une faveur bien préférable à la conquête d'une femme -insensible que le sort veut aujourd'hui réparer toutes ses injustices à -votre égard. (Il m'écoutait avec une attention avide.)--Quoi donc? quel -bonheur, dites-vous? Madame! ne différez plus... Mais, de quelle -espérance peut-on me flatter?... Que peut-il désormais m'arriver -d'heureux à moi? Non, chère Félicia, je ne prends point le change; je ne -puis être heureux que par...--Vous le serez, mon cher comte, par -l'événement le plus avantageux pour vous, et s'il fallait choisir entre -la main de l'insensible Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis -vous prédire...--Achevez, mon impatience est au comble... hâtez-vous -d'annoncer ce bonheur à celui qui n'a peut-être plus que quelques jours -à vivre...--Vous vivrez. Votre digne père...--Mon père?--Cet homme, -aussi vertueux que malheureux, est justifié par l'aveu même de ceux qui -l'avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre à sa -mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même de votre -état et de reprendre votre rang dans la société... - -Ce que nous avions craint ne manqua point d'arriver. La révolution que -cette ouverture fit éprouver au comte le priva subitement de l'usage de -ses sens; toute la maison était occupée à le secourir. Je le fis -transporter à son appartement. Cependant je ne croyais pas avoir à me -reprocher ma précipitation; il était impossible qu'il ne vît milord -Sydney, ou, du moins, qu'il ne le sût chez moi dans quelques moments. -J'avais lieu de craindre les excès auxquels le comte était sujet à se -laisser porter par ses passions; il pouvait se détruire; il pouvait -attaquer milord Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur -nous les plus grands malheurs. J'avais donc cru devoir verser en son âme -une source d'espérances et de consolation. Son trouble était l'ouvrage -du premier moment. Celui qui devait lui succéder allait être heureux. Je -détournais son imagination, ses idées, des objets funestes qui -commençaient à l'assaillir; je prévenais les dangereux effets de la -jalousie; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina. L'homme de -confiance du comte accourut et lui fit une légère saignée qui fut -bientôt suivie d'un sommeil assez calme. - -Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras avec les -expressions de la plus vive tendresse; mais j'y répondis d'autant plus -froidement que je craignais d'avoir ensuite à rougir de ma perfidie si -je faisais des efforts pour rendre mes caresses plus empressées. En un -mot, je ne reçus pas milord Sydney même aussi bien que l'aurait permis, -sans mes réflexions, le sincère attachement que j'avais pour lui. - -Cependant il n'avait pas été maître de dissimuler la surprise que lui -causait le prodigieux changement du visage de Sylvina; le mouvement -qu'il fit quand notre amie s'approcha pour l'embrasser n'échappa point à -celle-ci:--Avouez, milord, dit-elle, en faisant des efforts pour -paraître sereine et même assez gaie, avouez qu'ailleurs que chez moi -vous ne m'auriez point reconnue?--Puis cette naïveté qui se concilie si -singulièrement chez les femmes avec leur dissimulation naturelle lui fit -ajouter:--Que cette petite folle est heureuse d'avoir payé dès son -enfance, et à si bon marché, le tribut fatal qui m'a tout enlevé! - -Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me prouvait que, malgré -l'amitié la plus sincère, une femme enlaidie ne pardonne point à celle -qui conserve de la beauté. - - -CHAPITRE XIX - -Court, mais intéressant. - -Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu'il eut avec moi -m'eut bientôt rassurée: je me remis à mon aise par degrés. Nous parlâmes -librement de toutes nos affaires et même de la dernière lettre qu'il -m'avait écrite.--Je vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre -que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère Félicia, que -vous m'estimez trop pour imaginer que, retrouvant Zéila, je cesse de -vous être attaché. J'ai beau l'aimer, j'éviterais de la revoir si le -bonheur de vivre avec elle était attaché au chagrin de n'être plus votre -ami. Je me charge du soin de votre fortune. La mienne me met à même de -soutenir dans tous les temps votre maison sur le plus excellent ton, -et...--Milord, interrompis-je, si vous voulez tout de bon que nous -demeurions amis, je vous prie de ne jamais toucher cette dernière corde. -Il est inutile que je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait -qu'à me faire participer au mépris dont le public accable les femmes qui -doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu céder par une -imprudente vanité de jeune fille au désir de briller quelques moments; -mais cet éclat, ce faste, n'est point essentiel à mon bonheur. Une vie -paisible, une société choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans -fracas: voilà tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous m'avez -fait accepter la jouissance sera ma demeure. La vente d'un riche -superflu me fera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me -faire passer agréablement le reste de mes jours...--D'ailleurs, milord, -interrompit Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les -regrets jaloux, Félicia doit s'attendre à jouir un jour de ce qui -m'appartient: elle sera fort à son aise alors... - -En un mot, il fut très sérieusement question d'intérêt. Mais milord ne -voulut point entendre parler de réforme; et brisant sur un sujet qu'il -se proposait de traiter dans un autre moment, il fit tourner la -conversation sur le chapitre de son malheureux rival. Quand nous l'eûmes -instruit de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette -infortune ne pouvait être un obstacle au dessein qu'il avait lui-même -d'épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle deux enfants, dont -il ignorait à la vérité le destin; il était aimé. Lord, opulent et de -belle figure, il jouissait d'une parfaite santé. Il s'agissait -d'entendre le surlendemain ce que dirait Mme de Kerlandec. - -A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille que j'avais été -agitée au commencement de sa visite. Mon coeur était soulagé de tout ce -qui le bouleversait depuis quelque temps. J'attendais impatiemment le -marquis; je brûlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir -s'opposer à notre bonheur n'avait été qu'un faible brouillard, après -lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure: je ne fus pas -longtemps seule dans mon appartement. J'avais à peine commencé ma -toilette de nuit que le plus tendre des amants y parut, mais avec des -yeux éteints, défait comme s'il eût relevé d'une longue maladie. Thérèse -ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis. Cette nouvelle -preuve de son amour mit le comble à la satisfaction du mien. Mais si -j'avais poussé son chagrin à l'excès, que je sus bien réparer ma faute! -Par quelles caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les -heures malheureuses qui venaient de s'écouler! Il semblait renaître, en -écoutant ce que je disais de propre à le rassurer et que j'accompagnais -des caresses les plus passionnées. Nous demeurâmes plus d'un quart -d'heure étroitement embrassés, répandant en silence de délicieuses -larmes. Thérèse sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux -moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore plus -ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus heureuses de ma -vie. - - -CHAPITRE XX - -Argent qui circule.--Thérèse fait fortune. Par quel enchaînement -d'aventures. - -Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un sac de mille -louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire, quoiqu'on le lui eût fait -promettre, que cette somme avait été rapportée avec une balle de -colifichets charmants, dans lesquels était égarée une boîte d'or du -dernier goût, décorée du portrait de milord Sydney, où la ressemblance -était saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant ordonné -à la confidente indiscrète de ne m'avouer que la balle, et de cacher -l'argent quelque part, où j'eusse pu le trouver sous ma main, en -cherchant autre chose. Mais elle crut augmenter ma satisfaction. Je -rougis, au contraire, de penser que pendant que milord me faisait des -dons aussi magnifiques, je me rendais coupable envers lui de -l'infidélité la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la -somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon nouveau choix. -J'eus cependant le bon sens de ne point céder à cette tentation bizarre, -et je fis bien. Il m'en prit une autre qui ne tendait pas à d'aussi -dangereuses conséquences et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de -faire passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le -savais à l'étroit. Ses gens avaient eu l'indiscrétion de dire aux miens -que leur maître devait et négligeait depuis quelque temps la plupart des -maisons qu'il fréquentait précédemment, faute de pouvoir continuer d'y -jouer: il perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et, -contrefaisant avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui mandai -qu'une personne qui regrettait de le voir devenir plus rare dans leur -société supposait que c'était la constance de son malheur au jeu qui -l'éloignait ainsi, qu'en conséquence, on le priait de reparaître et de -se servir de la somme jointe à la lettre comme d'une ressource dont on -partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se réservant de se -faire connaître avec le temps. On exigeait pour le moment que le marquis -ne fît aucune démarche pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger -service, qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au -plus solide attachement. - -Le lendemain, cet amant délicat, usant d'un stratagème imité du mien, et -auquel le tirage d'une loterie donnait lieu, le marquis, dis-je, -m'écrivit le lendemain qu'ayant pris quelques billets avec intention que -nous fussions de moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de -mille louis et qu'en conséquence il me priait d'agréer les cinq cents -qui m'appartenaient. Cette tournure ingénieuse me mit d'autant plus dans -l'impossibilité de refuser qu'il avait pris toutes les mesures -nécessaires pour soutenir, avec une parfaite vraisemblance, son mensonge -galant. - -Cependant, si le gros lot du marquis n'était qu'une honnête imposture, -il n'en fut pas de même quelques jours après d'un gros lot gagné par Mme -Thérèse... Je ne parle pas de quelque lot perfide, tel que celui dont -elle avait fait part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu'elle -gagna très sérieusement un terne à la loterie de l'École militaire. -Voici comment: - -O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne immense où tu puises -au hasard! Comment un grand malheur est souvent la cause d'un bonheur -plus grand encore!... Comment... Mais y pensé-je? à quoi bon ces -déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons à -Thérèse. - -On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées en partant de -chez monseigneur, par des bandits, dont les uns cherchaient à -détrousser, les autres à trousser seulement, l'un de ceux-ci poursuivit -Thérèse, que sa frayeur chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au -premier coup d'oeil, l'air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement -tous ces messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt à la -lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut perdus de vue. - -Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du soldat et lui -demanda la vie.--La vie? rien de plus juste, répondit celui-ci, mais à -votre tour, poulette, vous ne me refuserez pas une grâce qui n'est pas, -à beaucoup près, d'une aussi grande importance.--Puis aussitôt les mains -vont, les tétons sont brusqués; d'autres charmes...--Surtout, ne criez -pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon...--Pour Dieu, monsieur... vous -avez l'air d'un galant homme...--Oui, très galant, mais -dépêchons-nous...--Quoi! vous aurez le courage!...--Ah! pardieu, vous en -voyez la preuve; cela n'a pas peur.--Fi! cachez... finissez... -Qu'allez-vous faire?... (Les jupes gênaient; il coupait les -ceintures.)--Là, cela ira mieux maintenant.--Grand Dieu! tuez-moi -plutôt... Ah! ah! vous me blessez... malheureux... arrêtez... ah!... -vous vous perdez... cessez... vous ne savez pas...--Ma foi, vogue la -galère.--Monsieur!... mon ami... ah!... j'en suis... j'en suis au -désespoir... mais... quel entêtement!... Eh bien... retirez-vous donc... -malheureux; ô...ô...ôtez...--Un moment...--Je me meurs. - -Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains babillards, qui -vous racontent avec les circonstances les plus minutieuses des faits -arrivés il y a mille ans, j'aie pris dans mon imagination les détails de -la scène dont je viens de vous faire part. Un moment, s'il vous plaît, -vous saurez comment j'ai pu être instruite de ces particularités, si -bien faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant, reprenons le -fil de notre aventure. - - -CHAPITRE XXI - -Suite et conclusion des grands événements arrivés à Thérèse. - -Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant pas nécessaire -de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de -plaisir. La facilité d'une seconde jouissance mit l'effronté militaire -en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle -poussa le ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus le -drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, mais -qu'au contraire, elle se prêta de tout son coeur à l'empoisonner et se -donna toute l'action qui pouvait contribuer à bien inoculer au débauché -le venin dangereux qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en -le mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te jure... -va... bon courage... tiens, tu l'as voulu... Eh bien!... tiens... tiens, -si tu ne l'as pas...» - -Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de Sydney frappa -dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second -impromptu d'amour venait de se consommer. Le soldat se débattait pour -s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié frayeur, moitié -tempérament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups -de pistolet et les cris des blessés signifiaient que nous avions reçu du -secours, et que l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de -Thérèse, saisi subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez -ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à travers le -bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès lors son parti fut pris. -Il n'alla plus au régiment, et prenant une route détournée, il courut se -cacher chez des parents qu'il avait dans un village éloigné d'une -demi-journée du lieu de la catastrophe. - -Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se trouvait -malheureusement compromis dans une affaire où il y avait eu du monde de -tué (il s'en doutait; d'ailleurs, peu de jours après, le bruit de cette -bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses -parents, obtint qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père. -Celui-ci était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part que le -polisson eût mis la main sur une somme et se fût fait soldat après -l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se trouvait englobé dans -une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui était un fermier -assez protégé, sacrifia de l'argent, accommoda les affaires de son fils, -et obtint son congé. - -Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme voyait croître de -jour en jour un vilain mal qui se déclarait à la fois sous toutes les -formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tôt arrivés -que, craignant les effets d'un nouveau ressentiment de la part de son -père, il repartit et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit -à la barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que Vénus a -trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de guérir. -Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux -président, venu dans le même lieu, pour la même cause, dérivant de la -même source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire, -s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et les ayant -quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois faufilé avec mes -laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir présenter un ami. M. Le -Franc, c'était le nom du sien, fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne -retrouva pas sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était -resté à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait que, -malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de l'âme une sorte -de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thérèse avait mis beaucoup -d'honnêteté dans ses procédés et que, d'après ce qu'elle lui avait dit, -il n'eût tenu qu'à lui d'être moins imprudent. Elle lui avait paru -d'ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir -incomparable qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique -soubrette, il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé. -Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, certaine manière de -faire les choses... Les esprits ainsi disposés, la première rencontre -décida de leur sympathie: ils devinrent éperdument amoureux l'un de -l'autre et s'arrangèrent au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le -marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. Un jour leur -bon génie leur inspira de prendre de moitié un terne sec d'un louis à la -loterie de l'École militaire; le billet réussit et fit leur fortune. Peu -de temps après, le couple amoureux s'unit tout de bon par le noeud -solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon -plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure du bois, -dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la moindre -circonstance. - - -CHAPITRE XXII - -Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec. - -Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement l'histoire de -Thérèse, j'ai parlé de cette fille et me trouve au delà de plusieurs -événements sur lesquels il est maintenant nécessaire que je recule. Le -lecteur voudra bien se souvenir que j'avais donné rendez-vous à Mme de -Kerlandec pour le troisième jour après l'arrivée de milord Sydney. Ce -fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya la balle et les -mille louis; le soir du même jour que je fis passer cette somme au -marquis, et le lendemain matin, jour du rendez-vous avec Mme de -Kerlandec, que le marquis me renvoya la moitié de l'argent. Cependant il -s'était passé bien des choses depuis la lettre de Mme de Kerlandec et ma -réponse. - -Quoiqu'elle m'eût annoncé des dispositions à la conciliation et à -l'amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant, par des mouvements -d'impatience, un trouble secret, une humeur que nous devions nous -attendre à voir bientôt éclater. Nous étions dans le salon de compagnie; -milord Sydney, derrière le rideau d'une porte de glaces, était à portée -de tout entendre, - ---Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement la belle -Kerlandec, aussitôt que nous l'eûmes saluée, nous avons à parler de -choses importantes: les moments sont précieux. (Puis s'adressant à -moi):--Puis-je savoir, madame, par quel hasard vous avez connu milord -Sydney? depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez épousé... Vous -rougissez, madame!... Fort bien. Je crois déjà voir clair sur cet -article. Elle chercha dans son portefeuille une lettre et lut ce qui -suit: «Madame, je me félicite... (je reçus hier cette lettre, mesdames): -je me félicite d'avoir été enfin assez heureux pour découvrir ce -qu'était devenu Monsieur votre fils, ce cher fils si digne devons et -d'un père...» (etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Écoutez -maintenant, mesdames): «Il s'échappa du collège pendant que tout y était -en désordre: c'était un abominable homme que ce père Principal!... -(Passons... Ah! voici enfin.) J'ai su, madame, et je suis en état de -prouver que le jeune M. de Kerlandec, manquant de tout et poussé -d'ailleurs par un sentiment bien digne de sa belle âme, s'était joint à -quelques soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent quelques -excès en route et furent, les uns tués, les autres dispersés. L'affaire -s'était engagée à propos de quelques femmes de mauvaise vie: un galant -homme qui voyageait délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils -leur ayant plu, elles l'enlevèrent et l'emmenèrent à Paris. Il a vécu -quelque temps chez elles, où probablement il était gardé à vue: peu -après, ce beau jeune homme a disparu. Ce qu'on peut supposer de plus -modéré, c'est que ces malheureuses l'auront fait partir pour quelqu'une -de nos colonies...» - -Je me levai furieuse.--Quel insolent a pu vous écrire cette lettre, -madame? et vous-même, quelle audace peut vous porter à nous faire la -lecture d'un écrit où vous ne doutez pas qu'on ait voulu nous -désigner?--Mme de Kerlandec. un peu déconcertée: Parlons tranquillement, -s'il se peut, madame.--Non, madame, tout le monde n'a pas ce sang-froid -avec lequel vous prenez à tâche de nous outrager; apprenez, -madame...--Entendons-nous, madame; est-ce à vous que l'aventure avec ces -soldats est arrivée? est-ce à vous que mon fils...--Oui, madame, M. -Monrose, votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui -l'avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous rendre service -d'une manière qui lui faisait tout l'honneur possible; il était avec des -scélérats; nous l'arrachâmes à cette détestable compagnie, il nous -suivit de son plein gré...--Et qu'est devenu ce cher fils?...--Il est -heureux, madame, il est protégé de milord Sydney.--Juste Ciel! mon fils -au pouvoir du meurtrier de son père!--Elle s'évanouit. - ---Quel coup mortel pour un coeur tel que le mien, dit milord Sydney -sortant du cabinet et joignant ses secours à ceux que nous prodiguions à -la méfiante veuve. Elle ouvrit enfin les yeux; mais apercevant milord, -elle fit un cri perçant, et voulut s'échapper.--Cessez, cruelle Zéila, -dit-il, la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller -dans ce moment la tendresse et la générosité de son coeur, cessez de -m'insulter, en détournant vos regards. Je ne fus jamais un homme vil; je -suis incapable...--Mon fils! Où est mon cher fils?--Zéila, votre fils -est en sûreté. Accourant à Paris avec un empressement dont vous étiez -l'objet, j'ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le -reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même qu'il se trouvait -heureux de vivre avec moi.--Milord... je dois vous croire.--Vous -m'insulteriez si vous aviez des doutes.--Mais où suis-je? je ne vois -donc autour de moi que des personnes à qui j'ai donné des sujets de -plainte... Mesdames!... - ---L'exécrable homme! m'écriai-je tout à coup, lisant involontairement le -nom de Béatin au bas de la lettre dont Mme de Kerlandec venait de nous -faire part, et que je ramassais pour la lui rendre.--Qu'est-ce donc? dit -Sylvina troublée. Quel étonnement!...--L'infâme Béatin, ajoutai-je... - -Mme de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux; mais il -n'était plus temps.--Apprenez, dis-je à mon tour à Mme de Kerlandec, -apprenez, madame, que le monstre qui vous écrit...--Celui qui m'écrit, -madame, est un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le -collège...--Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations aux -miennes, interrompirent Mme de Kerlandec.--Zéila, lui dit milord, ce -scélérat vous abusait et c'est bien injustement que vous venez d'accuser -ces dames. Votre fils leur a les plus grandes obligations. Ce régent, -digne du dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, par -ses duretés, par son abominable passion, par l'éclat de son infâme -jalousie.--Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle éplorée et nous tendant -les bras. - -Elle nous pénétrait d'attendrissement. Les alarmes d'une mère déclamante -excusaient l'outrage sanglant qu'elle venait de nous faire essuyer. Nous -le pardonnions à son égarement. - - -CHAPITRE XXIII - -Conversation intéressante. - -Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant son fils et -son amant, renaissait. On voyait reparaître sur son adorable physionomie -la douceur qui en était le caractère très naturel. Le ton civil de -milord, l'amitié, la considération qu'il nous témoignait l'assuraient -assez que nous n'étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à -tâche de nous humilier, autant elle s'appliquait à nous flatter, à se -concilier notre attention. - -On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude. Mme de -Kerlandec restait avec nous. Milord avait mille éclaircissements à lui -demander, mille questions à à lui faire; il répétait souvent à Zéila -qu'elle pouvait s'expliquer librement devant nous, qu'il nous accordait -toute sa confiance et que nous étions incapables d'abuser des secrets -que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les femmes étant -naturellement dissimulées et Mme de Kerlandec devant peut-être à ses -malheurs d'être plus défiante qu'une autre, elle s'expliquait avec -contrainte. Sydney venait difficilement à bout de lui arracher ce qu'il -désirait savoir; il s'agissait principalement des détails relatifs au -temps qui s'était écoulé entre le combat avec Robert à Paris et -l'affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait trouvé la mort; Zéila ne -paraissait pas conserver de cet époux un souvenir bien cher. Il avait -été plus amoureux qu'aimable, il n'eût pas été regretté s'il eût péri -sous des coups portés par une autre main. L'obstacle que sir Sydney -avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée paraissait -insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point délicat fut agité.--Ma -chère Zéila, disait milord, je prends à témoin ces dames de la constance -du voeu que j'avais fait de vous aimer toujours et de me conserver pour -vous; mais je me crus, je l'avoue, effacé de votre souvenir. Je -préférais de craindre ce malheur à craindre que vous n'existiez plus. -Votre silence...--Sydney! pouvais-je imaginer moi-même qu'après votre -combat avec ce forcené de Robert, que vous deviez soupçonner de n'avoir -pas osé vous disputer ma conquête, sans avoir quelques droits...--Non, -Zéila, je ne vous soupçonnais point. Je n'accusais de ce malheur que mon -étoile funeste, je vous respectai.--Mon père me confina dans le fond de -la basse Bretagne. Vous savez en quel état j'étais alors: nos malheurs -furent fatals à l'enfant que je portais. Il était sans vie quand je le -mis au monde. Mon beau-père m'ayant ensuite gardée à vue jusqu'à sa -mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, quand même -bravant les préjugés les plus forts...--Eh! cruelle, lorsque vous -épousâtes ce tigre, qui s'était fait à vos yeux un jouet de ma vie, -songeâtes-vous à les respecter ces préjugés fanatiques?...--J'en rougis, -Sydney... Mais... Vous avez été cruellement vengé.--Ah! si du moins le -sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières amours? Ce -lien puissant et antérieur à de vains obstacles... Que vois-je, Zéila? -vos yeux se mouillent... votre embarras... Ciel! quel nouvel aveu va me -déchirer le coeur ou me transporter de joie? Zéila, quelque chose -d'intéressant vous presse!... n'hésitez plus.--Sydney!--Ma chère -Zéila!--Je vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que notre -fille ne vivait plus.--Dieu! quelle heureuse espérance! elle vit! en -quel lieu?--Modérez une joie que le même instant va détruire. J'avais -allaité pendant la traversée ma fille, heureusement douée d'une -constitution robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva -dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de me persuader -que la petite était morte à la campagne, chez d'honnêtes laboureurs qui -s'en étaient chargés. Cependant le refus de me nommer ces villageois et -le lieu qu'ils habitaient me fit douter que le rapport de mon mari fût -véritable. Je m'informai soigneusement auprès des domestiques et les -gagnai par des présents. Un seul avait connaissance du sort de ma fille; -il voulut bien m'en éclaircir, à condition que je me contenterais de ce -qu'il croirait pouvoir me confier et que je n'exigerais rien de plus. Je -promis, je jurai. Il m'apprit que cette chère enfant avait été -transférée, par lui-même, dans un hôpital d'orphelins sans aveu, mais il -me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant il me -tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit qu'il continuât de servir -chez moi, soit qu'il changeât de condition, il aurait soin de me donner, -au moins une fois l'année, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait -point de vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu'envers M. -de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable sur le -séjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des nouvelles pendant douze -années consécutives. Depuis ce temps, je n'ai plus su ce qu'était devenu -mon homme. Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais encore -supposer que notre fille existait; mais épouse de M. de Kerlandec encore -vivant... - - -CHAPITRE XXIV - -L'un des plus intéressants de l'ouvrage. - -Ce récit ballottait continuellement Sydney entre l'espérance et la -crainte: nous écoutions avec le plus vif intérêt. «Enfin, ajouta Mme de -Kerlandec, quelque temps après la mort dé mon mari, j'eus le bonheur de -trouver dans ses papiers la note du lieu qui avait recelé si longtemps -l'objet de ma tendresse et de mon inquiétude. C'était à P...» - -Elle nommait l'endroit où j'avais été nourrie: je tressaillis. Sylvina -fit de même un mouvement de surprise; mais les autres n'y firent pas -attention.--Je partis sur-le-champ, continua Mme de Kerlandec; mais, -admirez mon malheur, il y avait quatre ans que ma fille n'habitait plus -ce séjour. C'était depuis ce temps que mon ancien serviteur ne -m'écrivait plus. Je découvris avec chagrin qu'il n'avait jamais rien -remis de ce que je lui faisais passer pour le soulagement de mon -infortunée. La conduite de ce confident était un mélange singulier de -bassesse et d'honnêteté. Je fus au désespoir. On me conta que l'enfant -que je réclamais s'étant montrée difficile à élever, on l'avait cédée à -d'honnêtes gens qui l'avaient demandée pour en prendre soin. - -Mon coeur se gonflait. Sylvina brûlait de parler. Ses gestes, le jeu de -sa physionomie annonçaient qu'elle avait quelque chose d'intéressant à -mettre au jour... ma propre émotion... Sydney en fut frappé.--Ah! -madame, vous la voyez, c'est Félicia, dit Sylvina au comble de la joie. -Ce fut moi qui, venant réclamer dans le même hôpital un enfant que je ne -trouvai plus... Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui désirai de l'avoir -auprès de moi... Mon mari, ne voulant pas être exposé par la suite à des -recherches, donna le faux nom de Neuville...--Neuville, le voilà -précisément ce nom que je détestais, comme celui du ravisseur de ce que -j'avais de plus précieux... Ah! ma fille! Sydney! quelle félicité! - -Un mouvement plus prompt que l'éclair m'avait jetée dans les bras de ma -charmante mère: elle ne pouvait se rassasier de me baiser, et de -m'arroser de ses larmes. Milord, les coudes appuyés sur la table, eut -quelques instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout à -coup de sa profonde méditation, il me prodigua les plus tendres -caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler dans ceux de Sylvina, -la cause première de mon bonheur. Mes chers parents ne lui témoignaient -pas moins de reconnaissance que moi-même; ils la nommaient leur -bienfaitrice, l'artisane de leur félicité. - -Tous nos coeurs nageaient dans les délices de la joie et de l'amour. -Toute la sensibilité de ma tendre mère ne suffisait pas au bonheur de -retrouver à la fois son amant et ses deux enfants. Elle oubliait que -j'avais excité sa jalousie; que j'avais eu avec milord Sydney des -rapports trop intimes. Cette corde délicate ne fut point touchée, elle -ne l'a jamais été depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de -Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur l'heure son -valet de chambre, écrivait à son jeune ami de venir en diligence -embrasser sa mère et sa soeur. - -Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention du comte. Ma -mère se doutait bien qu'il était cet étranger qui demeurait avec nous. -Elle devait être impatiente de savoir par quel hasard étonnant tous les -êtres qui l'intéressaient pouvaient se trouver ainsi réunis. Cependant -ces éclaircissements furent différés. Ma mère, en nous quittant, nous -fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin, pour passer -ensemble le jour entier. Mon père la reconduisit. - -Demeurée seule avec Sylvina, nous raisonnâmes à perte de vue sur la -bizarrerie de mes aventures.--Milord Sydney, ton père!... Monrose ton -frère!... disait-elle, mais je n'en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y -a dans tout ceci bien du bonheur et du malheur mêlés.--Félicia! tu te -repentiras de n'avoir point de religion, de ne croire rien. Tu as commis -de grandes fautes, heureusement que tu es jeune et tu as le loisir de -les réparer... Crois-moi; voici des événements qui font voir la main de -la Providence étendue sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs; -crains que bientôt elle ne te frappe.... - -Je bâillais; l'heure de mon cher marquis approchait; je mis fin à -l'ennuyeux sermon et me retirant dans ma chambre j'y fis une méditation -délicieuse, en attendant qu'un amant adoré vînt couronner, par ses -charmants transports, le plus beau jour de ma vie. - - -CHAPITRE XXV - -Indéfinissable. - -Je jouissais d'avance de la délicieuse surprise que j'allais causer au -marquis en lui annonçant ce qui m'était arrivé d'heureux. Il parut -enfin; mille baisers passionnés furent le prélude des confidences -intéressantes que j'avais à lui faire. La joie dont elles le -transportaient ne se décrit point. Je ne risquais rien d'avancer que -bientôt, sans doute, milord Sydney légitimerait ma naissance, en -épousant sa chère Zéila... Quoi! le meurtrier de son mari! s'écrieront -ici nos sentimenteurs modernes!... Mais non, ils n'auront pas lu cet -ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons humains, beaucoup -moins délicats, mais plus indulgents, qui auront supporté jusqu'ici la -lecture de ces folies, ne seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je -l'avoue, avait manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être -d'honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait noyé son amant; -mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins -autant que peut être justifié le coeur d'une esclave, telle qu'elle -était quand elle connut Sydney pour la première fois, ayant perdu cet -amant, qu'elle regardait plutôt comme un maître qui l'avait achetée pour -ses plaisirs. Elle s'était vue forcée de choisir entre deux extrêmes, M. -de Kerlandec ou la misère et la mort. Depuis ce temps, l'éducation, -l'expérience, l'usage du monde avaient mis ses sentiments et ses -principes à l'unisson de nos moeurs; mais retrouvant un bien qu'on lui -avait inhumainement ravi, n'ayant jamais été attachée à son époux qui -l'avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle à la mémoire de -cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais -heureuse, quand l'occasion s'offrait de réparer toutes ses pertes, de -guérir toutes les plaies de son coeur? Il est des cas particuliers qui -font naître des exceptions aux lois générales, aux principes établis. -Telle était la position réciproque de Zéila et de milord Sydney. Telle -était (j'en dis un mot ici pour n'en plus parler), telle était la -position de Sydney à mon égard. Qui pourra me prouver que nos liaisons, -effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, -fussent des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés d'un -même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux noeuds qui me -liaient à mon père, à mon frère? Mais laissons cette thèse délicate; je -ne prétends pas prouver que tout était bien; tout était du moins -réparable. Il était donc inutile de se désoler, de se juger avec -rigueur, de se rendre malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté? - -Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet article. Il se -trouvait enfin à même de me parler sans contrainte au sujet de milord -Sydney.--Ma chère Félicia, me dit-il, je t'avoue que le retour de milord -m'assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus -l'alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop -âgé pour toi, puisqu'il est en effet ton père, est d'ailleurs très -aimable, je le sais... Pouvais-je manquer de m'en informer?--N'y pensons -plus, mon cher.--Tu l'as aimé?--Je ne m'en défends pas. Peut-être la -force du sang prépara-t-elle un penchant que le tempérament -détermina.--Et ton frère! ce beau Monrose?--Marquis, vous m'étonnez! Qui -peut vous en avoir tant appris?--Toi-même; dans les premiers temps de -notre connaissance, un jour que tu m'avais permis d'écrire un billet à -côté de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne -disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien -d'infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d'Angleterre! Sois -sage. Si tu ne devais pas l'être là-bas plus qu'ici, ce n'aurait pas été -la peine de se priver de toi.--Nigaud! je disais cela pour m'assurer, -pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de -glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur à désespérer les -gens.»--Ah, friponne! je ne prends pas le change, je sais...--Allons, -monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, sentant qu'il ne l'était -guère. Non, je ne le veux pas... je vous boude... vous deviez du moins -faire semblant d'ignorer... - -Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me serrait dans ses -bras... Déjà les miens le pressaient avec transport... le même désir... -il me faisait respirer son âme... je lui rendais la mienne. Nous -n'étions plus... Nous ressuscitâmes un moment... pour mourir de -nouveau... Dieux!... quelle nuit!... quel homme!... quel amour!... - - -CHAPITRE XXVI - -Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment le docteur -Béatin se trouva dans un étrange embarras. - -Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m'eussent laissé que quelques -heures de sommeil, je m'éveillai plus tôt qu'à l'ordinaire et me levai -tout de suite. Impatiente de revoir mon aimable mère, je fis à la hâte -une toilette du matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était -devenu l'un des plus grands plaisirs de la vie. Il n'était pas encore -jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue. Qu'elle -était belle dans son lit! quel incarnat! Qu'une de nos femmes à rouge, à -blanc, à pommades, eût paru hideuse à côté de Zéila! A mon âge, je lui -disputais à peine le prix de la fraîcheur! Quelles grâces donnait à son -sourire la satisfaction dont on voyait qu'elle jouissait intérieurement! -Je prévenais son envie. Elle avait oublié, la veille, de me demander un -moment d'entretien particulier; elle était sur le point de m'envoyer -chercher. - ---Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un bras d'albâtre, -avec lequel elle m'attira pour me donner un baiser.--Viens, prends place -sur mon lit, chère petite, et causons, non pas comme mère et fille, mais -comme deux amies désormais inséparables.--Que cette familiarité me -plaisait! Cependant je ne pouvais pas me défendre de certaine timidité. -Je craignais que ma mère, ayant peut-être connaissance de ma vie -mondaine, ne voulût me faire des reproches, exiger le sacrifice de ma -liberté, de mes habitudes. Naturellement indépendante, accoutumée à ne -rien refuser, à ne penser, à n'agir que d'après moi-même, je ne me -sentais pas capable de me soumettre à la gêne... Cependant je me -trouvais sous puissance de père et de mère! Qu'allaient-ils exiger de -moi? Mais cette inquiétude fut de peu de durée. - -Ma mère voulait d'abord savoir d'où nous connaissions Robert, et par -quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui fis un abrégé succinct des -malheurs du comte. Elle était bien éloignée, malgré les insinuations de -Dupuis, de le croire d'une naissance aussi distinguée et même de lui -supposer une âme honnête: toutes les apparences avaient déposé contre -lui. Mon récit la désabusait. Elle donnait des larmes aux aventures -tragiques, où la violence de sa passion et le désespoir avaient mis si -souvent en danger les jours de l'infortuné Robert... - -Un laquais vint demander s'il devait introduire un ecclésiastique qui -disait avoir les plus importantes nouvelles à communiquer.--Maman, -m'écriai-je, si ce pouvait être le docteur Béatin!--Je n'en doute pas, -répondit-elle.--C'est un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis -avant-hier une lettre au portier...--Ah! c'est lui, c'est Béatin, -dîmes-nous à la fois; qu'on le fasse entrer. - -Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume seulement n'était -plus le même; au lieu de l'habit ecclésiastique ordinaire qu'il avait -autrefois, il portait maintenant celui de prêtre de l'Oratoire. C'est du -moins ce qu'il nous apprit, quand je lui fis demander par Zéila ce que -signifiaient certain collet blanc et des manches étroites. D'ailleurs le -maintien du drôle était encore plus hypocrite, ses yeux plus pénitents, -plus faux, ses reins plus souples, plus exercés aux courbettes. Il fut -un peu surpris de trouver une femme auprès de ma mère, qu'il espérait -entretenir seule. J'avais une calèche dont la gaze abaissée me cachait -au cafard défiant que je voyais s'efforcer de démêler mes traits; -peut-être m'eût-il reconnue, quoiqu'il y eût déjà longtemps que nous -n'eussions eu l'honneur de nous voir.--Quelles nouveautés intéressantes -m'amènent si matin, monsieur le docteur? dit ma mère d'un ton sec, dont -l'oratorien parut interdit.--Tous m'excuserez, madame... Mais, d'après -ce que j'ai pris la liberté de faire savoir à madame... si les choses... -que j'aurais peut-être à y ajouter y ressemblaient... madame concevrait -sans doute la nécessité de ne pas différer notre entretien...--Non, non, -monsieur. Je déteste tous ces mystères. Madame est ma meilleure amie; je -n'ai rien de caché pour elle. Vos secrets regardent mon fils; madame le -connaît. Expliquez-vous, et surtout ne mentez pas. (Béatin rougit.)--Ce -que j'aurais à dire à madame ne regarde plus monsieur son fils...--Et de -quoi s'agit-il donc?--De milord Sydney, madame.--De milord Sydney?... Je -le vis hier, je le compte voir ce matin. Mais, voyons, monsieur, vous -vous plaisez donc à nous distiller des calomnies? Mon fils perdu, mon -fils parti pour les colonies? Il est retrouvé, ce cher fils; je le -reverrai sous peu de jours, et j'ai les plus grandes obligations aux -personnes honnêtes qui ont bien voulu prendre soin de lui (le traître -souriait ironiquement).--Dans ce cas, madame, je n'ai plus rien à -dire... je m'y perds... Puisque madame est mieux instruite que je ne le -suis moi-même, il est inutile que je demeure.--Vous resterez, monsieur, -dis-je avec vivacité, me levant et le retenant par le bras, comme il -faisait un mouvement pour se retirer... Ma mère sonna.--Qu'il y ait -quelqu'un à ma porte, dit-elle, et qu'on reçoive tout le monde... Nous -entendîmes siffler; l'instant d'après, on annonça Madame Sylvina et -milord Sydney. - - -CHAPITRE XXVII - -Qui n'étonnera point ceux qui se connaissent en Béatin.--Comment le même -projet se formait en même temps en deux endroits. - -Un loup tombé dans un piège, entouré de bergers et de chiens, dont les -abois lui annoncent une mort prochaine; un voleur pris sur le fait par -un commissaire, accompagné de ses sbires, n'est pas plus consterné que -le fut l'indigne Béatin, entendant prononcer des noms si foudroyants -pour lui. Je quittai ma calèche et fus me jeter au col de milord Sydney, -en le nommant mon père. Sylvina frémit à l'aspect de l'odieux oratorien. -Milord, à qui je venais de le présenter, le couvrait d'un regard -d'indignation. On se plaça; le noir Béatin, debout et tremblant, -s'attendait à quelque orage. - -Ce fut mon père qui porta la parole.--Vous mériteriez, homme de bien, -lui dit-il, que, vous faisant connaître de vos supérieurs, nous -attirassions sur vous des châtiments dignes de toutes vos noirceurs. -Vous vous jouez donc tour à tour de la religion et de la confiance des -hommes? Vous avez toutes les passions, elles font naître quelquefois des -vertus; chez vous, elles n'ont engendré que des vices abominables! -Laissez-nous; tâchez de devenir honnête homme, et songez, surtout, que -si jamais vous nous donnez le moindre sujet de plainte... rien ne pourra -vous soustraire aux effets de notre ressentiment. Sortez! - -Quoique le moine dût s'estimer trop heureux d'en être quitte à si bon -marché, l'orgueil, la fureur l'égarèrent. Non seulement il foula -cruellement la petite chienne de ma mère, en feignant une maladresse, -mais encore, il balbutia quelques injures, en traversant l'antichambre. -Un laquais, ayant distingué quelque chose, lui barra le passage et le -repoussa d'un coup de poing: mon père, entendant du bruit, parut. -Béatin, accusé par plusieurs témoins, se prosterne.--Qu'on le laisse -passer, dit mon père, avec un sang-froid qui n'appartient qu'aux grandes -âmes, qu'il se retire et qu'on se garde de lui faire la moindre -violence. Allez, monsieur. - -Béatin fut oublié. Nous ne nous occupâmes plus que de nous. Mon père -insistait pour que sa chère Zéila l'épousât sans délai.--Nous devons, -disait-il, assurer le sort de la chère Félicia. Nous ne sommes -d'ailleurs comptables de notre conduite qu'à nous-mêmes. Nous irons en -Angleterre. Monrose aura la fortune de son père: j'y joindrai de quoi le -soutenir sur un pied convenable. Je suis sûr qu'il saura se faire -honneur de nos bienfaits... Quant au comte... j'aurais un projet pour -lui; il doit la vie à Félicia, et par l'enchaînement des circonstances, -il lui doit encore l'honneur. Qu'il l'épouse! Il est absolument sans -biens: je me charge d'y pourvoir et de terminer avantageusement toutes -ses affaires et de lui composer une fortune convenable à sa naissance. - -Cette idée, qui plût beaucoup à ma mère et à Sylvina, me fit trembler au -premier moment: moi! m'engager... Cependant, devenir comtesse!... Ah! -que n'était-ce plutôt marquise!... Mais non, ce n'était pas la même -chose. Ce que le comte pouvait, ce qu'il devait peut-être, le marquis ne -le pouvait pas. J'éloignai bien vite une mauvaise pensée... Cependant, -me marier au comte, n'était-ce pas demeurer libre?... Il ne pouvait -vivre longtemps... Mais mourant ami ou mari, mes regrets n'étaient-ils -pas les mêmes? Toutes ces pensées se présentèrent à la fois à mon -esprit; on me pressait de consentir que Sylvina, qui s'offrait, fît -auprès du comte les premières démarches. Elle n'en eut pas la peine. -Voici ce qu'il nous écrivait de son lit, tandis que nous nous occupions -du projet singulier d'en faire mon époux. «De la part de l'infortuné -comte de L... à tout ce qu'il a de cher au monde, réuni chez Mme de -Kerlandec, et à milord Sydney, salut. - -«Mes amis, je sais tout: ce que les obstacles n'auraient jamais pu, -l'amitié, la reconnaissance le peuvent, l'ordonnent aujourd'hui. Je ne -prétends plus au bonheur inestimable de posséder la belle Zéila; le -Ciel, qui daigne me rendre ce que l'iniquité des hommes m'avait enlevé, -m'apprend à restituer à chacun ce qui lui appartient. Que milord Sydney -soit heureux. Mais, mes amis, puis-je espérer de l'être à mon tour -pendant le peu de jours qui me restent encore?... Serais-je digne de -donner mon nom à l'aimable Félicia, ma bienfaitrice, à qui tout ce que -je possède au monde et ma vie même appartiennent plus qu'à moi? Milord, -faites un fils de celui qui, tour à tour, voulut répandre votre sang et -versa le sien à cause de vous. Félicia, fille de Zéila, ne me dédaignez -pas par cette mince raison, qui fait que je vous suis plus attaché. -Venez tous; que je ne sois plus pour vous un objet de haine. Comblez mes -voeux, et je cesserai d'être un objet de pitié... Zéila! milord Sydney! -je pourrai vous voir. Oui, je le sens... je vous attends avec -l'empressement et l'amour d'un fils qui ne sentit jamais rien faiblement -et qui, cessant de vous craindre, ne peut plus que vous chérir. Adieu.» - -Cette lettre exaltée nous fit beaucoup de plaisir, mais un peu de peine -en même temps. Le style du comte prouvait qu'il avait écrit dans le -moment du choc de plusieurs sentiments difficiles à concilier. L'effet -que le physique pouvait en avoir ressenti nous donnait de l'inquiétude. -Nous répondîmes et promîmes pour le soir, pourvu que le chirurgien, -qu'on devait consulter avant de remettre notre billet, jugeât le malade -en état de supporter la révolution que notre visite ne pouvait manquer -de lui occasionner. - - -CHAPITRE XXVIII - -Espèce d'épisode. - -En effet, une heure après, on vint nous avertir qu'il était inutile de -nous rendre chez le comte. Il avait de la fièvre, le repos lui était -nécessaire. - -On m'apportait en même temps une lettre du fameux d'Aiglemont. Les -lecteurs qui auront pris quelque intérêt à cet aimable fou seront sans -doute charmés d'en entendre parler encore une fois et d'apprendre ce -qu'il devint après s'être séparé de nous. Je vais copier sa lettre: je -trouve cela plus commode que d'en faire l'extrait: - -«Enfin donc, chère Félicia, je suis pris et très pris (cela ne veut pas -dire que je suis amoureux, c'est bien pis). Je suis marié. Riche -héritier et marquis, à la bonne heure, mais marié! sentez-vous bien -toute la force de cette expression? Mon oncle, qui s'entend -merveilleusement à manier les esprits, a su prouver à d'excellentes -têtes de ce pays-ci que l'on ferait un coup de partie si l'on me donnait -pour femme certaine jeune personne qui doit réunir un jour tous leurs -héritages. Il a fallu passer l'affaire, car mon oncle assurait que -j'étais à l'enchère à Paris, et pour peu qu'on hésitât, on risquait de -me manquer. Imaginez, ma chère Félicia, toutes les angoisses auxquelles -un pauvre humain peut être en butte; dès lors, je les éprouve sans -exception. Présenté chez tous les parents, à la ville, à la campagne; -trouvé par l'un aimable, par l'autre fou; par celle-ci petit-maître, par -celle-là fier et dédaigneux; jugé par chacun au gré du caprice et des -intérêts particuliers... Puis les hostilités sournoises des concurrents -cachés, les délations anonymes, des éclaircissements, quelques-uns très -vrais, d'autres outrés, sur ma manière de faire travailler l'argent; -puis, mes contremines, mes insinuations auprès des uns, mon courage -vis-à-vis des autres... On ferait un poème épique de tous mes combats, -de toutes mes craintes, de toutes mes victoires. Enfin, quand tout fut -d'accord, il ne me manquait plus que d'avoir vu la future. - -«Je ne m'attendais pas à tant de charmes et d'agréments: élevée dans un -couvent par une tante sévère, et dévote (qui fait pénitence depuis dix -ans d'avoir constamment déplu par sa laideur et d'avoir incommodé la -société par beaucoup de mauvaise humeur et d'orgueil), ma prétendue me -semblait devoir être une petite bégueule sauvage et peu faite pour -m'intéresser. Mais point du tout. Douée d'un caractère heureux, une -longue communication avec une hétéroclite ne l'a point gâtée. J'ai fait -comme César: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Le mariage a été -bientôt conclu; ç'a justement été le vilain esprit de la tante qui m'a -porté bonheur. Elle était si contraire à mes prétentions; elle voulait -qu'on me fît subir des examens si rigoureux, qu'on réunît sur mon compte -tant d'instructions, que pour la narguer, on a brusqué les affaires, et -cela n'a pas été malheureux pour moi. La petite marquise a de l'esprit -et des talents; elle danse, elle sait la musique. Elle a lu; mais -surtout, elle a toutes les dispositions possibles à devenir bientôt, -avec l'aide d'un talent merveilleux que j'ai pour former les femmes, -l'une des plus aimables et des plus propres à faire honneur à un époux à -ses risques et périls. - -«Tout de bon, je trouve que c'est une assez jolie chose que le mariage. -Ma petite femme, toute prête à adorer le premier objet que se -présenterait, n'a rien eu de plus pressé que de m'adorer, et je crois, -ne vous en déplaise, que je l'adore aussi. Nous rions, nous faisons des -folies d'enfants, et surtout beaucoup d'autres folies; car, à certains -égards, je suis parfaitement bien tombé. Que j'aime une femme attachée à -ses devoirs! Puisse ma chère moitié remplir ceux qui se succéderont par -la suite, dans la carrière du mariage, aussi bien qu'elle s'efforce -maintenant de remplir les premiers, Aussi, suis-je d'une fidélité... Je -vois tous les jours, sans l'ombre d'une tentation, une fille charmante -qui la sert et deux ou trois parentes angéliques, chez qui la première -faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne demanderaient -sans doute pas mieux que de se distraire un peu d'une ennuyeuse -monogamie. Concevez-vous cette conversion? n'est-elle pas digne -d'occuper les deux trompettes de la Renommée?» - -D'Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et de celles de -Sylvina. Je ne lui avais presque point écrit; il ignorait une partie de -ce qui nous était arrivé. Il s'informait aussi du comte, dont il avait -toujours souhaité la fin, craignant que ce personnage mélancolique ne me -gâtât l'esprit, etc. - -Monseigneur, qui avait joint quelque chose à la lettre de son neveu, -m'écrivait plus gravement. Il me contait comment on avait eu toutes les -peines du monde à marier son étourdi: lui, oncle, payait les dettes et -faisait, pour le nouveau marquis, une pension de deux cents louis à Mme -Dorville. Ce revenu venait bien à propos à celle-ci, qui avait au -suprême degré le défaut de l'inconduite et de ne savoir jamais sacrifier -l'agréable à l'utile. Le bienfaiteur le plus solide était renvoyé de -chez elle, en faveur du premier joli museau dont elle pouvait avoir -envie. Sans cette rente viagère, Dorville aurait pu mourir quelque jour -à l'hôpital. - - -CHAPITRE XXIX - -Conclusion. - -Quel froid me saisit? Hymen, la léthargie de mon esprit est-elle un -effet de tes fatales influences? je n'ai plus le courage d'écrire... Ah! -c'est que je viens de parler de toi... Vous bâillez aussi, lecteur; il -est temps que je finisse. - -Le marquis m'aimait beaucoup; mais voyant ce qui venait d'arriver, soit -prudence, soit délicatesse, soit enfin tout ce qui peut occasionner un -changement dans l'esprit d'un être à deux pieds sans plumes, il supposa -tout à coup un voyage à faire dans ses terres, et partit, me livrant au -tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il m'écrivit -souvent, toujours avec beaucoup de tendresse; nous demeurâmes amis. - -Monrose arriva bientôt sur les ailes de l'amour filial et de l'amitié. -Il était devenu grand et avait embelli. J'eus un secret dépit de ce -qu'il était mon frère. On peut juger de l'accueil que lui fit ma -charmante mère, par la connaissance que j'ai donnée de la tendresse de -son coeur. Monrose, instruit enfin de l'affaire de Bordeaux, fit bien -voir qu'il avait du bon sens. Doué d'une vraie sensibilité, loin de -quitter la nature pour son ombre, il ne voulut connaître de père que -celui qui lui en montrait les sentiments et en exerçait envers lui les -devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires. Il est maintenant capitaine -de cavalerie, en attendant mieux. - -Bientôt Sydney épousa sa chère Zéila. Les lords Kinston et Bentley -furent avec nous les seuls témoins du bonheur de ce couple aimable. - -Le comte se rétablit un peu. Nous nous épousâmes pour la forme -seulement; aucun des deux n'en désirait davantage. - -Le vieux président et son gendre, qui surent nos mariages, vinrent -adroitement nous complimenter en grand deuil, en pleureuses: Mme la -présidente était morte, quelques jours auparavant, de ce qu'on sait. - -Sylvina, avec un reste de physionomie qui agaçait encore, se mit en son -particulier et devint une espèce de quiétiste, moitié dévote, moite -galante; elle recevait des prêtres, des femmes retirées du monde, et -surtout beaucoup de ces célibataires obscurs qui s'accommodent -volontiers des femmes qu'on peut avoir sans beaucoup de soins et de -mérite. - -Les affaires de mon mari l'appelaient en province. Mon père voulut bien -l'accompagner; ils réussirent dans tout ce qui avait été l'objet de leur -voyage. De là le pauvre comte fut prendre les eaux, mais elles ne lui -firent aucun bien: il mourut peu de temps après son retour, mêlant à ses -derniers soupirs le nom mille fois répété de Mme Kerlandec. Sa manie, -jusque-là combattue par la raison, renaissait de la faiblesse de -celle-ci. - -Milady Sydney mit au monde, avant la fin de l'année, un fils qui combla -les voeux du couple le plus digne des faveurs du destin. - -J'avais suivi en Angleterre les chers auteurs de mes jours. Au bout d'un -certain temps je les quittai pour voyager. Je m'arrêtai en Italie, où le -goût des arts me fit trouver mille agréments. Peut-être ferai-je la -folie de donner quelque jour au public l'histoire des aventures qui me -sont arrivées dans ce charmant séjour. Mais si je n'écris plus, vous -saurez, mes chers lecteurs, que pensant comme un homme doué d'une assez -bonne tête et sentant comme une femme très fragile, je consacre mes -jours aux études agréables, aux plaisirs d'une société choisie, et mes -nuits aux délices de la volupté, dont je me suis fait un art que j'ai -poussé plus loin qu'aucune femme. Constante en amitié, mais volage en -amour, je suis heureuse et me flatte de n'avoir jamais fait le malheur -de personne. - -Si quelqu'un de ces gens sévères qui aiment qu'on fasse une fin me -remontrait ici que, sortie d'un état équivoque dans lequel j'étais -peut-être excusable de me conduire mal, j'aurais dû me réformer et vivre -plus honnêtement, je lui répondrais que je n'y pensais pas dans le -temps, et que d'ailleurs j'aurais peut-être fait des efforts inutiles. -Car un homme de génie, qui connaît le coeur humain, a dit pour ma -consolation et pour celle de beaucoup d'autres: «N'est pas toujours -femme de bien qui veut». - - -_Fin de la quatrième et dernière partie._ - - - - -TABLE - - - Pages - Introduction 1 - Essai bibliographique 7 - -PREMIÈRE PARTIE - - Chapitre I.--Échantillon de la pièce 13 - II.--Qui dit beaucoup en peu de mots 15 - III.--Préliminaires indispensables 16 - IV.--Émigration 18 - V.--Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il - pourra ennuyer 19 - VI.--Vérité.--Conduite à la mode.--Travers du - vieux temps 21 - VII.--Où l'on fait connaissance avec le directeur et - un ami de Sylvina 23 - VIII.--Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera - pourtant bien de lire 25 - IX.--Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile 27 - X.--Plus vrai que vraisemblable 29 - XI.--Conjuration 32 - XII.--Suite du précédent.--Disgrâce de Béatin. 34 - XIII.--Qui annonce quelque chose 37 - XIV.--Événement intéressant 39 - XV.--Où j'avoue des choses dont notre sexe ne - convient pas volontiers.--Singuliers discours - de Sylvina, dont je conseille à bien des femmes - de faire leur profit 41 - XVI.--Bel exemple qui n'est pas assez suivi.--Croquis - d'un prélat à la mode 44 - XVII.--Bonne volonté de Sa Grandeur.--Contretemps 46 - XVIII.--Caprices amoureux 48 - XIX.--Où l'on voit ce qui n'arriva pas.--Songe 50 - XX.--Où le beau chevalier se montre à son avantage 51 - XXI.--Arrangements.--Obstacles.--Alarmes. 53 - XXII.--Dont je ne sais comment je me tirerai 56 - XXIII.--Suite du précédent 58 - XXIV.--Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien - oublier dans les maisons où ils couchent 60 - XXV.--Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de - conciliation 63 - XXVI.--Suite du précédent.--Monseigneur est récompensé 66 - XXVII.--Réflexions qu'on pourrait omettre de lire sans - perdre le fil de l'histoire 69 - XXVIII.--Surprise.--Explication.--Plaisirs 71 - XXIX.--Galanterie de monseigneur.--Singulière - conversation qui laisse les choses au même point 72 - XXX.--Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier - verront qu'il est beaucoup parlé de lui 75 - XXXI.--Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins - que son oncle l'esprit de conciliation 77 - XXXII.--Suite du précédent.--Départ pour la province 79 - -SECONDE PARTIE - - Chapitre I.--Dont on saura le contenu, si l'on prend la peine - de le lire 83 - II.--Où et chez quelles gens nous arrivons.--Portraits 85 - III.--Ridicules 87 - IV.--De Thérèse et des confidences qu'elle me fit 90 - V.--Suite des confidences de Thérèse 93 - VI.--Méprise de M. Caffardot 96 - VII.--Vengeance de Thérèse 100 - VIII.--De la culotte de M. Caffardot 102 - IX.--Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver - qu'elle ne mentait pas 105 - X.--C'est le chevalier qui parle 107 - XI.--Aubades.--Fâcheux réveil d'Éléonore 110 - XII.--Trait d'esprit et de charité de la part du - chevalier 112 - XIII.--A quel prix Caffardot retrouve sa culotte 115 - XIV.--Conclusion des aventures précédentes 117 - XV.--Où l'on fait une nouvelle connaissance.-- - Arrangements raisonnables 120 - XVI.--Comment l'objet de mon voyage est manqué 122 - XVII.--Peu intéressant, mais nécessaire 123 - XVIII.--Intrigues, conversation singulière 125 - XIX.--Prompte négociation de Thérèse.--Entrevue 128 - XX.--Qui prépare à des choses intéressantes 131 - XXI.--Orgie 133 - XXII.--Plaisirs d'une autre espèce 135 - XXIII.--Qui frappait.--Des belles choses que je vis 137 - XXIV.--Comment se termina la partie de plaisir 139 - XXV.--Méchants confondus.--Inconvénients de la charité, - qui ne doivent cependant pas rebuter les bons - coeurs 141 - XXVI.--Suite du précédent.--Aveu de Mme Dupré.-- - Raccommodement 144 - XXVII.--Jalousie des soeurs Fiorelli; malheur dont - Argentine et le chevalier sont menacés 147 - XXVIII.--Repentir de Camille.--Fin tragique de la duègne 149 - XXIX.--Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur - et de son neveu 152 - XXX.--Dénouement des grands événements de cette - seconde partie et leur conclusion 154 - -TROISIÈME PARTIE - - Chapitre I.--Accident.--Fâcheuse rencontre 157 - II.--Dénouement tragique de l'aventure du - bourbier.--Bravoure d'un Anglais et d'un joli - jeune homme 159 - III.--Histoire de Monrose.--Ses singuliers malheurs 162 - IV.--Beau procédé de Sylvina 166 - V.--Comment l'Anglais se montre aussi aimable qu'il - était vaillant 168 - VI.--Où l'on ne verra rien d'étonnant 170 - VII.--Où l'on retrouvera des gens de connaissance 173 - VIII.--Le bien vient quelquefois en dormant 174 - IX.--Fin du noviciat de Monrose 176 - X.--Intrigues dont le beau Monrose est l'objet 179 - XI.--Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière - façon 182 - XII.--Qui contient des choses dont les coquettes - pourront faire leur profit 184 - XIII.--Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde 186 - XIV.--Plus aride encore que le précédent 189 - XV.--Qui en annonce d'autres plus intéressants 190 - XVI.--Singulière conversation et comment elle se - termina 192 - XVII.--Peu différent de celui qu'on vient de lire 195 - XVIII.--Où le beau Monrose reparaît 198 - XIX.--Qu'on n'a pas pu rendre plus clair 201 - XX.--Courses nocturnes.--Apparition d'un lutin chez - le chevalier d'Aiglemont 203 - XXI.--Conversation moins obscure pour le lecteur que - pour les interlocuteurs eux-mêmes 205 - XXII.--Dont la plus grande partie peint des caprices - qui ne sont pas du goût de tout le monde 207 - XXIII.--Absence de Sydney.--Comment le beau Monrose est - de nouveau poursuivi par son étoile 210 - XXIV.--Où l'on verra des choses intéressantes 213 - XXV.--Hors-d'oeuvre, à peu de chose près 216 - XXVI.--Suite du précédent 219 - XXVII.--Qui traite de je ne sais quoi 222 - XXVIII.--De l'étranger.--Son histoire 225 - XXIX.--Suite de l'histoire du comte 228 - XXX.--Continuation 230 - XXXI.--Toujours la même histoire 233 - XXXII.--Conclusion de l'histoire du malheureux comte 236 - -QUATRIÈME PARTIE - - Chapitre I.--Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais - pu ne pas l'écrire 241 - II.--Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long 243 - III.--Qui contient des choses moins tristes 245 - IV.--Suite du précédent 247 - V.--Malheur imprévu 249 - VI.--Fin du règne de Sylvina.--Le plus beau moment - du mien 252 - VII.--Où je recule un peu sur mes pas 255 - VIII.--Aventures nocturnes 257 - IX.--Comment tout allait mal cette nuit-là 260 - X.--De pis en pis 262 - XI.--Événements intéressants 264 - XII.--Comment on se retrouve au moment qu'on y pense - le moins 267 - XIII.--Qui n'est pas le moins intéressant du livre 271 - XIV.--Heureux changement dans les affaires du comte - et dans les miennes 278 - XV.--Fin de mes peines.--Comment j'en suis enfin - dédommagée 276 - XVI.--Négociations de Dupuis et ce qui en arriva. - Lettre de Mme de Kerlandec 278 - XVII.--Où l'on verra des gens bien embarrassés 281 - XVIII.--Comment j'appris au comte ce que nous étions - convenus de lui cacher encore et ce qui nous - arriva.--Ma première visite avec milord Sydney 284 - XIX.--Court, mais intéressant 286 - XX.--Argent qui circule.--Thérèse fait fortune.--Par - quel enchaînement d'aventures 288 - XXI.--Suite et conclusion des grands événements - arrivés à Thérèse 291 - XXII.--Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec 298 - XXIII.--Conversation intéressante 297 - XXIV.--L'un des plus intéressants de l'ouvrage 299 - XXV.--Indéfinissable 302 - XXVI.--Comment se passa la seconde entrevue avec ma - mère et comment le docteur Béatin se trouva - dans un étrange embarras 304 - XXVII.--Qui n'étonnera point ceux qui se connaissent - en Béatins.--Comment le même projet se formait - en même temps en deux endroits 307 - XXVIII.--Espèce d'épisode 309 - XXIX.--Conclusion 312 - - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de -Nerciat (2/2), by André-Robert Andréa de Nerciat - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 *** - -***** This file should be named 63329-8.txt or 63329-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/2/63329/ - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the works from public domain print editions means that no -one owns a United States copyright in these works, so the Foundation -(and you!) can copy and distribute it in the United States without -permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or -re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included -with this eBook or online at www.gutenberg.org/license - - -Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) - Félicia ou mes fredaines - -Author: André-Robert Andréa de Nerciat - -Editor: Guillaume Apollinaire - -Release Date: September 28, 2020 [EBook #63329] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 *** - - - - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c">LES MAITRES DE L'AMOUR</p> - -<h1 class="nobreak">L'ŒUVRE<br /> -<span class="small">du Chevalier</span><br /> -<b class="large">Andrea de Nerciat</b></h1> - -<p class="c">Deuxième Partie</p> - -<p class="c"><span class="large">FÉLICIA OU MES FREDAINES</span></p> - -<p class="c"><i>texte intégral d'après l'exemplaire de l'édition de Londres (Liège), 1778, -conservé à la Bibliothèque de Cassel</i></p> - -<p class="c"><span class="small">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE<br /> -PAR</span><br /> -<b>GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p> - -<p class="c">Ouvrage orné d'une Gravure hors texte</p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -<b>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b><br /> -4, <span class="small">RUE DE FURSTENBERG</span>, 4</p> - -<p class="c"><span class="small">MCMXXI</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="cleft top4em"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br /> -<b>10 exemplaires sur Japon Impérial</b><br /> -1 à 10<br /> -<b>25 exemplaires sur papier d'Arches</b><br /> -(11 à 35)</p> - -<p class="narrowright gap">Droits de reproduction réservés -pour tous pays, y compris la -Suède, la Norvège et le Danemark.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c top4em"> -<img src="images/frontis.jpg" alt="" /> -<div class="c"><span class="small">FRONTISPICE DE «FÉLICIA»</span><br /> -<i>(Édition Cazin)</i></div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 id="intro">INTRODUCTION</h2> - - -<p>Mon Introduction au premier tome de l'<cite>Œuvre du chevalier -Andrea de Nerciat</cite><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> contenait la première biographie un -peu étendue du charmant écrivain dijonnais, en même temps -qu'une bibliographie raisonnée de ses ouvrages. Depuis la -publication de ce livre, quelques documents sont venus ajouter -des faits nouveaux propres à éclairer l'existence d'un écrivain -si peu connu; d'autres ont modifié mon opinion touchant -certains détails d'une vie très mouvementée. Je les consigne -tous ici, souhaitant qu'on me sache gré d'étudier cette figure -sémillante, frivole et un peu équivoque, ce personnage singulier -et délicieux qui semble danser un pas oublié, à travers les -dernières années du dix-huitième siècle, à travers toute l'Europe, -à travers Paris même, au moment de la Révolution et jusqu'au -seuil du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle -qu'il ne devait pas connaître, ayant été lui-même -le représentant le plus caractéristique de ces Français -internationaux dont la grâce civilisa les deux Mondes sous les -règnes du Bien-Aimé et de Louis XVI.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> L'<cite>Œuvre du chevalier Andrea de Nerciat</cite> -contenant une œuvre -entière, des documents nouveaux et des pièces inédites concernant -la vie d'Andrea de Nerciat. Paris, Bibliothèque des Curieux, MCMX, -1 vol. in-8<sup>o</sup>, 7 50.</p> -</div> -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>La Note placée à la page 15 de ma première Introduction et -relative à l'arrivée du chevalier André-Robert Andrea de -Nerciat à Cassel, en 1780, était ainsi conçue:</p> - -<p>«Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa -femme mourut probablement en couches, en 1782. Quoi qu'il -en soit, le chevalier se remaria en 1788.»</p> - -<p>Il y a un mystère que je n'ai pu pénétrer touchant le mariage -de Nerciat. Peut-être s'est-il marié deux fois, il est plus probable -qu'il avait enlevé sa femme. Étant sa maîtresse, elle lui -donna un fils à Cassel en 1782; peut-être encore était-il en -Allemagne avec une maîtresse qu'il y laissa. En tout cas, il se -maria l'année suivante, 1783, à Paris, en l'église Saint-Eustache, -et, pensé-je, avec celle qui avait été sa compagne en -Allemagne.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Page 29, je citais un document manuscrit conservé à la -<i lang="de" xml:lang="de">Landes Bibliothek</i> de Cassel et qui relate la naissance et le -baptême d'un fils du chevalier Andrea de Nerciat: Auguste, -qui entra dans la carrière diplomatique. Je mentionnais quelques -notes ajoutées par lui à un travail inséré dans le <cite>Recueil -de voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie</cite>. -Il y a aussi du même Auguste Andrea de Nerciat une brochure -intitulée: <cite>Examen critique du voyage de M. le Colonel -Gaspard Drouville Dans les années 1812 et 1813; Par M. Le -baron de N<span class="small">ERCIAT</span></cite>. -Le texte commence sous cet Intitulé. La brochure -a seize pages, et, à la fin on trouve: <i>Aug. Andrea, baron -de Nerciat, Chevalier Baron de l'Ordre du Soleil de Perse, -de deuxième classe, ancien Interprète de l'Ambassadeur -Perse attaché au Ministère des Affaires étrangères, membre -de la Société de Géographie et membre de la Société Asiatique</i>; -puis on lit l'indication suivante: <i>De l'Imprimerie -d'Everat, rue du Cadran, n<sup>o</sup> 16</i>.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>L'auteur de <cite>Félicia</cite> émigra, ce semble, dès le début de la -Révolution. Il alla prendre du service en Prusse. C'est ainsi -qu'en 1792 nous trouvons Nerciat colonel dans l'armée prussienne, -et le duc de Brunswick le chargea d'une mission -importante à Paris. Les historiens n'ont pas eu connaissance -de cet épisode intimement lié à celui de la mort de Louis XVI; -on en trouvera la trace dans une lettre du fils de Nerciat -adressée à Beuchot qui avait rédigé une notice sur Nerciat pour -la Biographie Michaud. Il faut ajouter toutefois que Beuchot -n'a pas fait usage des renseignements contenus dans cette -lettre qui se trouve actuellement à la Bib. Nat. mss. <i>Nouv. acq. -frses</i>, 5203. En voici le texte<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>:</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Cette lettre me fait penser qu'en 1782 Andrea de Nerciat arriva -sans doute à Cassel avec M<sup>lle</sup> Condamin de Chaussau, la même jeune -femme qu'il épousa l'année suivante à Paris. Cet épisode romanesque -ne déparerait point la vie de Chevalier, et son fils, né à -Cassel, parlant dans la lettre qui suit de la veuve de l'Auteur de -<cite>Félicia</cite>, dit: <i>ma mère</i>.</p> -</div> -<blockquote> -<p class="date">Paris, ce 6 décembre 1821.</p> - -<p class="ind"><span class="sc">Monsieur</span>,</p> - -<p>J'ai rendu compte à ma mère de la note biographique -que vous avez eu la bonté de me communiquer hier. Une -circonstance assez importante de la vie de mon père, paraît -ne pas avoir été portée à votre connaissance. En 1792, le -Duc de Brunswick, Généralissime des Armées Prussiennes -contre la France, reçut l'ordre de sa cour d'envoyer un -Officier à Paris pour tâcher d'obtenir des garanties sur la -vie de l'infortuné Louis XVI que les Anarchistes avaient -incarcéré. Ce fut le Baron de Nerciat, alors Colonel, qui -accepta cette honorable et déjà périlleuse mission. Il ne put -arriver qu'auprès du Ministre Lebrun, qui, au bout de très -peu de tems, lui donna des sauf-conduits pour retourner -auprès de Son Altesse Royale, avec des promesses qui -devaient avoir si peu d'effet. Si pour compenser quelques -écarts d'imagination aux yeux des bons esprits, vous jugiez -à propos de consigner dans la notice qui concerne mon -père, cet acte de généreux dévouement; et d'ajouter—que -malgré des écrits trop libres, il n'en fut pas moins le meilleur -des époux et des pères, le plus solide ami, l'un des -esprits les plus sémillans, et l'un des hommes les plus -aimables de son tems; et qu'il fut en outre de plusieurs -sociétés savantes de l'Europe, de l'Allemagne particulièrement, -où plusieurs Princes protecteurs des Lettres l'honoraient -de leur amitié; tout en n'ayant été que juste et véridique, -vous vous serez acquis, Monsieur, les droits les plus -sacrés à la reconnaissance de sa famille. Moins rempli -d'estime pour vous, Monsieur, je ne vous aurais peut-être -pas soumis ces observations.—Veuillez les considérer -comme une humble prière que vous pouvez exaucer, l'article -n'étant pas encore imprimé. Les productions qui nous -affligent furent d'ailleurs les essais de sa jeunesse.—C'est -avec un profond respect que j'ai l'honneur d'être Votre très -humble et très obéissant serviteur.</p> - -<p class="sign">Aug<sup>te</sup> <span class="sc">Andréa de Nerciat</span>.</p> -</blockquote> - -<p>On notera l'orthographe du nom de famille <i>Andréa</i>, qui -s'écrit indifféremment avec ou sans accent aigu sur l'<i>e</i>. Notons -encore qu'à cette époque la veuve d'Andrea de Nerciat était -veuve en secondes noces de M. de Guiraudet, Préfet de la Côte-d'Or.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>On sait que Poulet-Malassis annonça plusieurs fois la publication -de la correspondance de Nerciat avec divers gens de -lettres comme Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Grimod de -la Reynière, Pelleport, etc… Ces lettres appartenaient à M. Bégis, -le bibliophile célèbre pour ses démêlés avec la Bibliothèque -Nationale, et on ne sait ce qu'elles sont devenues. La notice -suivante, due à Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) et publiée -dans le <cite>Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire</cite> du libraire -Techener, 16<sup>e</sup> série (1863), page 310, concerne un petit roman -dont je n'ai pu retrouver aucun exemplaire.</p> - -<p>L'auteur semble être au courant des relations entre le marquis -de Sade et Andrea de Nerciat. D'ailleurs voici cette Notice -qui est curieuse:</p> - -<blockquote> -<p><span class="sc">Javotte, ou la Jolie Vielleuse parvenue, Manuscrit -trouvé au bois de Boulogne, chez Lagrange, rue Geoffrois-Lasnier, -n<sup>o</sup> 6250, an VIII; in-12 de 140 pp., fig. gravée par -Bonivet, d'après Chaillou, demi v. f., non rogné. (Élég. -rel. de Hardy.)</span></p> - -<p>Voici encore un de ces petits romans érotiques du Directoire, que -les bibliographes n'ont pas sauvé du naufrage de tant de livres -aujourd'hui disparus. Celui-ci n'est pas même mentionné dans les -Bibliographies romancières de Marc et de Pigoreau. On peut donc -annoncer, avant tout et à coup sûr, qu'il est fort rare, nous l'avons -lu avec plaisir et nous lui délivrons volontiers une lettre de marque, -pour qu'il fasse son chemin à travers l'océan des livres et qu'il -s'empare, en vrai pirate, des sympathies de l'amateur qui veut être -amusé et égayé, sans faire mine de se scandaliser. Nous ignorons -quel est l'auteur de ces histoires gaillardes plutôt que galantes. Ce -devait être un comédien, car il parle <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i> de la condition -des troupes en province. Le titre de l'ouvrage se rapporte seulement -à la première anecdote que raconte une belle aventurière nommée -Donamour, laquelle habitait, avec son amant le chevalier de S***, un -délicieux château situé sur les bords de la Seine. Ce chevalier de S*** -ne serait-il pas le fameux marquis de Sade? On pourrait le croire -en voyant paraître le comte de N*** (Nerciat), envoyé de Naples, -parmi les héros de l'aventure. Ce comte, auteur de tant de mauvais -livres, admire un tableau du célèbre B*** (Boucher), représentant -Léda et le cygne, et il déclare «qu'on ne pouvait regarder sans -jalousie le divin cygne qui la possédait.—Les louanges que vous donnez -au pinceau, reprit le peintre, ne sont dues qu'au modèle: ce -tableau est d'après une jeune fille qui vient ici tous les jours pour -un écu». Cette jeune fille était une petite Savoyarde, qui se fit connaître -à Paris en jouant de la vielle et en montrant sa marmotte, -avant de faire fortune. Une chanson courut alors, qui se chantait -avec accompagnement de guitare et dont le refrain était:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Donnez quelque chose à Javotte</div> -<div class="verse i1">Pour sa marmotte en vie!</div> -</div> - -<p>Il y a des scènes très plaisantes dans ce roman; une d'elles est -reproduite avec beaucoup d'esprit dans le dessin de Chaillou, qui -avait dans ce temps-là le monopole des vignettes pour l'ornement -des <i>nouveautés</i> qu'on vendait aux étalages des galeries du Palais-Royal, -entre <cite>Justine</cite> et <cite>Le Portier des Chartreux</cite>.</p> - -<p class="sign">P. L.</p> -</blockquote> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J'ai trouvé des renseignements touchant le lieu où fut -imprimée la bonne édition de <cite>Félicia</cite> (Londres, 1778), dont -Nerciat donna un exemplaire à la bibliothèque de Cassel et -dont il dit dans l'<i>Extrait</i> qui ouvre le roman de <cite>Monrose</cite>:</p> - -<p>«La moins mauvaise édition est celle en deux volumes, -chacun de deux parties et divisées en chapitres, qui est sortie -en 1778 d'une presse d'Allemagne.</p> - -<p>«On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de -feuillage.»</p> - -<p>Allemagne signifie ici Liège, qui était alors dans les Pays-Bas -autrichiens, où Nerciat avait été fort bien accueilli par le -prince de Ligne, et l'ouvrage fut imprimé très probablement -aux dépens de l'imprimeur-libraire F.-J. Desoer, C'est sans doute -dans la même officine liégeoise que furent imprimés les <cite>Contes -Nouveaux</cite> (1777), la 1<sup>re</sup> édition (1792) de <cite>Monrose</cite>, -la 1<sup>re</sup> édition -(1798) des <cite>Aphrodites</cite> et des <cite>Contes saugrenus</cite>… (1799).</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>A propos de ce dernier ouvrage, j'ai réformé les erreurs où -j'étais à son endroit. Je n'ai pas vu l'édition originale de cet -ouvrage. Elle est ornée de six eaux-fortes et elle est fort rare. -Je donne plus loin la description de la réimpression que j'ai -lue et, aucun doute, le style est de Nerciat. L'éditeur Dur..ge -qui fit faire la réimpression possédait un exemplaire de l'édition -originale qu'il vendit après la réimpression. Il ne faut pas -confondre ces contes de Nerciat avec un ouvrage paru antérieurement: -<cite>Contes saugrenus</cite>. <i>Bussora. M. D. C. C. -LXXXIX</i>. Il y en aurait deux éditions (1787 et 1789). J'en ai -vu un exemplaire de l'édition 1789 et une réimpression du -<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle. -Ce livre n'a rien à voir avec l'ouvrage de Nerciat, -qui, au demeurant, parut plus de dix années après. Ces contes, -au nombre de neuf, ont été attribués à Sylvain Maréchal, auquel -le chevalier de Nerciat aurait pris un titre. Au demeurant, il -n'y a peut-être là qu'une coïncidence. Nerciat pouvait ignorer -qu'il y eût des <cite>Contes saugrenus</cite> antérieurs aux siens. Les -<cite>Contes saugrenus</cite> de Nerciat ont été réimprimés sous l'intitulé -suivant:</p> - -<p><i>Andréa de Nerciat, Contes polissons (Contes saugrenus). -Ouvrage orné de 6 jolies illustrations (Paris 1891), réimpression -conforme comme texte et gravures à l'édition originale -de 1799.</i></p> - -<p>Gr. in-4<sup>o</sup> carré tiré à 300 exemplaires, 88 pages et 6 illustrations -hors texte, en couleurs, d'après celles de l'édition originale, -couverture rouge imprimée.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>J'ai encore trouvé des renseignements concernant <cite>L'Urne de -Zoroastre ou la Clef de la science des mages</cite>, ouvrage -inconnu des bibliophiles. D'après les souvenirs de la veuve de -Nerciat en 1821, ce livre, qui est un petit traité de l'art cabalistique, -a été imprimé à Neuwied, en 1791. Un exemplaire, -envoyé par l'auteur à sa famille, fut confié par M. Ducaurroy, -ami de la famille, à une personne dont la trace se perdit -vers 1813, 1814 ou 1815.</p> - -<div class="asterism">*<br />* *</div> -<p>Les vers placés en tête de <cite>Félicia</cite> sont reproduits de façon -erronée dans la plupart des éditions. On les donne plus loin -(comme le texte entier de <cite>Félicia</cite>) d'après l'édition de 1778, la -seule approuvée par l'auteur. J'ajoute qu'après la publication -de <cite>Félicia</cite>, plusieurs geais essayèrent de se parer des plumes -du paon, et Nerciat s'en plaint vivement par une Note à l'<i>Avertissement -de l'éditeur</i> qui se trouve dans l'édition de 1792, -bonne édition, imprimée à Liège, chez Desoer, comme celle -de 1778. Voici cette note:</p> - -<blockquote> -<p>L'auteur: «non pas le Chevalier de Bé…ille, qui n'a pas plus fait -<cite>Monrose</cite> que <cite>Félicia</cite>, -dont il a trouvé bon de se vanter, mais le -baron de N…, qui ne s'attribue les écrits de personne, ne signe aucun -Roman, attendu que le Public n'a que faire du nom des Auteurs -quand leurs productions ne sont pas essentiellement utiles.»</p> - -<p class="sign">G. A.</p> -</blockquote> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 id="essai">Essai touchant les diverses éditions de «Félicia».</h2> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, avec l'épigraphe: La faute en est -aux Dieux qui me firent si folle. Londres, 1775.</i></p> - -<p>4 vol. in-18; 12 gravures libres par Borel (non signées)<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. D'après -ce qu'en dit Nerciat dans <cite>Monrose</cite>, cette édition aurait paru en -Belgique.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <cite>Félicia</cite> a été traduit en anglais et publié dans le tome II de -<cite lang="en" xml:lang="en">The Exquisite</cite>. -<span lang="en" xml:lang="en">A collection of tales, histories and fancy essays, -London, M. Smith</span>.—S. d. (1842–1844), 3 vol. gr. in-4<sup>o</sup>, 45 numéros -avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait -d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez libres. -La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du français.</p> -</div> - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., 1776.</i></p> - -<p>4 vol. in-18; 12 gravures.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Londres, MDCCLXXVL.</i></p> - -<p>4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1778.</i></p> - -<p>4 vol. in-18, 12 grav. Cette édition est celle que Nerciat donna à la -Bibliothèque de Cassel, où il était sous-bibliothécaire. Et dans l'<i>Extrait</i> -placé en tête de <cite>Monrose</cite>, l'auteur dit à propos de <cite>Félicia</cite> que -«la moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de -deux parties, et divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une -presse d'Allemagne. On la reconnaît au titre gravé et placé dans un -ovale de feuillage». A Liège, qui était alors dans les Pays-Bas -autrichiens, et aux dépens du libraire Desoer.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1782.</i></p> - -<p>4 vol. in-18; 24 fig. par Borel, d'après Eisen (non signées). Onze -fig. sont libres.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV.</i></p> - -<p>Sans lieu d'impression, Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par -Borel, d'après Eisen (non signées), onze sont libres.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV.</i></p> - -<p>4 vol. petit in-18 avec les figures d'après Eisen. Les figures sont -retournées, sauf le frontispice, et la huitième (avec le clair de lune) -est couverte.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, ornée de figures en taille-douce, -etc., à Londres.—(S. d.)</i></p> - -<p>4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette sur le titre -(panier fleuri) (figures libres).</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1780.</i></p> - -<p>2 vol. pet. in-8<sup>o</sup>.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam.</i></p> - -<p>4 parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 2 ff. liminaires, -216 pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, MDCCLXXXV.</i></p> - -<p>2 tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.</p> - -<p>Les vers</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voici mon très cher ouvrage,</div> -<div class="verse">Etc.,</div> -</div> - -<p class="noindent">se lisent au verso du titre du tome deuxième. Contrefaçons des -éditions Cazin.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1786.</i></p> - -<p>2 tomes pet. in-8<sup>o</sup>.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1792.</i></p> - -<p>2 tomes pet. in-8<sup>o</sup>.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines. La faute en est aux Dieux qui me -firent si folle. Tome premier. [Second. Troisième. Quatrième.] -1792.</i></p> - -<p>In-8<sup>o</sup> <small>VII</small>, 112, 136, 151, 147 pp. Sur le tome premier, comme marque: -un médaillon avec une tête dorée; sur les titres des autres tomes, -une urne avec une guirlande de fleurs. Cette édition (s. l.), qui est -bonne, a été faite d'après celle de 78 et sort de la même imprimerie -de Liège. Au tome premier, <i>Avertissement de l'Éditeur</i> et une note -nouvelle dont il a été parlé dans notre introduction.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1793.</i></p> - -<p>2 tomes petit in-8<sup>o</sup>.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam aux dépens de -la Société Typographique, 1794.</i></p> - -<p>4 parties en 2 vol. in-18.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam, 1795.</i></p> - -<p>2 tomes pet. in-8<sup>o</sup>.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, avec figures. Paris, chez les marchands -de nouveautés, 1795.</i></p> - -<p>4 vol. pet. in-12, avec les fig. d'après Eisen.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, an III, 1795.</i></p> - -<p>4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris 1797.</i></p> - -<p>4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, 1798.</i></p> - -<p>4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1812.</i></p> - -<p>(Bruxelles), 4 vol. in-18, avec 24 fig. d'après Eisen.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1834.</i></p> - -<p>(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 199, 198 et 179 pp.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, par Andrea de Nerciat, Londres, -1869.</i></p> - -<p>(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard (qui imprimait), 4 tomes -en 2 vol. in-12, avec 24 fig. d'après Eisen.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. (s. l.) 1869.</i></p> - -<p>(Bruxelles), Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après celles -d'Eisen.</p> - - -<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc.</i></p> - -<p>(Bruxelles, Kistemakers, 1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">PRÉFACE DE L'AUTEUR</h2> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Voici, mon très cher ouvrage,</div> -<div class="verse">Tout ce qui t'arrivera:</div> -<div class="verse">Tu ne vaux rien, c'est dommage;</div> -<div class="verse">N'importe, on t'achètera.</div> -<div class="verse">Plus d'une femme t'aura,</div> -<div class="verse">Jusqu'au bout avec courage.</div> -<div class="verse i3">Lira:</div> -<div class="verse">La plus catin (c'est l'usage),</div> -<div class="verse">Au feu te condamnera;</div> -<div class="verse">Mais la plus sage…</div> -<div class="verse i3">Rira.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2> - - -<h3 id="l1c1">CHAPITRE PREMIER<br /> -Échantillon de la pièce.</h3> - -<p>Quoi! c'est tout de bon, me disait, il y a quelque temps, -un de mes anciens favoris, vous écrivez vos aventures et -vous vous proposez de les publier!—Hélas, oui, mon cher: -cela m'a pris tout d'un coup comme bien d'autres vertiges, -et vous savez que je ne m'amuse guère à me contrarier. Il -faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me font -plaisir.—Vous en avez donc beaucoup à composer votre -roman?—Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies -en parade, avec la satisfaction d'un nouveau colonel qui -fait défiler son régiment un jour de revue; ou, si vous voulez, -d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un -remboursement dont il vient de donner quittance.—C'est -beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en -écrivant?—De m'amuser.—Et de scandaliser l'univers!—Les -gens trop susceptibles n'auront qu'à ne pas me lire.—Ils -y seront forcés, car votre petite vie…—Courage, -monsieur, dites-moi des injures… Mais vous avez beau me -blâmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise -humeur…—Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?—Un -petit présent; c'est à vous que je dédierai mon livre, -à vous; bien entendu qu'il y aura au frontispice, en toutes -lettres, votre nom et vos qualités.—Le tout serait noir… -Mais je me rétracte, belle Félicia. Oui, j'avais tort. Il est bien -maladroit à moi de n'avoir pas senti d'abord toute l'utilité -d'un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.—A la -bonne heure, présentement je suis contente de vous.—Et -puis-je me flatter que voudrez bien le dédier à quelque -autre?…</p> - -<p>Sa frayeur était amusante: il me vint une idée qui me fit -rire de bon cœur. Le rire est contagieux pour tout le monde; -les larmes le sont pour les femmes en particulier; mon -marquis (c'en était un) rit donc avec moi sans savoir encore -à quoi je devais mes joyeuses convulsions; il fallut ensuite -le lui apprendre.—Je pensais, lui dis-je, que si j'étais dans -le cas d'user de ressources, pour ne pas manquer de… vous -m'entendez? il y aurait moyen de rançonner tous les hommes -de ma connaissance, en les menaçant, comme vous, d'une -dédicace. Pour en être à l'abri, l'un serait taxé à dix corvées, -l'autre à vingt, tel à plus, tel à moins, selon mon caprice ou -les facultés de chacun. Ce serait, comme tout à l'heure avec -vous, à qui ne serait pas le mécène de mon ouvrage. Hein! -Vous sentez où cela va? Qu'en pensez-vous? Ne ferais-je pas -une belle récolte?—La spéculation est admirable. Les -pauvres gens! Je vous connais, vous ne manquerez pas -d'exécuter l'heureux projet dont votre imagination vient -d'accoucher. Nous serons tous rançonnés.—En serez-vous -fâché, marquis?—Bien au contraire, et pour vous le prouver, -je vais me racheter sur-le-champ… Il le fit.—Mais, -lui dis-je ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour -que mon idée bizarre pût me devenir bonne à quelque chose, -il faudrait que je ne fusse plus ni jeune ni belle, car maintenant, -Dieu merci, je n'en suis pas encore à prendre les -gens au collet.—Il s'en faut tout.—Eh bien donc si j'étais -vieille et laide, ceux à qui je serais dans le cas de dédier -auraient aussi vieilli, et je n'aurais plus à tirer que sur -des infirmes la plupart insolvables.—En effet, et à qui -dédierez-vous donc.—A la galante jeunesse, aux amateurs -des folies dont vous me connaissez l'amour; et je recevrai -tous les hommages de reconnaissance qu'on voudra bien -m'offrir.—De mieux en mieux. Voilà ce qui s'appelle -aller au solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et -vous allez trouver bon que je dépose un acompte du prix de -ma souscription. Il le fit.</p> - -<p>Combien d'auteurs envieront mon sort! on me paie -d'avance, et les pauvres diables ont, les trois quarts du -temps, bien de la peine à retirer quelque faible rétribution -de leurs ouvrages, après y avoir mis la dernière main.</p> - - -<h3 id="l1c2">CHAPITRE II<br /> -Qui dit beaucoup en peu de mots.</h3> - -<p>Les romans ont coutume de débuter par les portraits de -leurs héros. Comme, malgré la sincérité avec laquelle je -me propose d'écrire, ceci ne laissera pas d'avoir l'air d'un -roman, je me conforme à l'usage et vais donner aux lecteurs -une idée de ma personne.</p> - -<p>Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je -laisse parler à ma place ceux qui me connaissent, qui -m'adorent et ne cessent de me louer. Tous s'accordent à me -juger la plus belle et la plus jolie femme de mon siècle. -Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je -consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au -reste, il est prouvé que des traits aussi réguliers que les -miens et aussi gracieux en même temps, sont la chose du -monde la plus rare; que j'ai seule la taille svelte d'une -belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie Française, le -maintien noble d'une princesse espagnole et les allures -agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait -que mes yeux grands et noirs ont un charme puissant -qui enivre d'amour les hommes les plus froids et captive -les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques pour la -longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur -ne se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont -du plus bel émail, merveilleusement rangées; mais on -redoute leurs morsures incurables. Les connaisseurs les plus -difficiles prétendent que c'est tout au plus si la robuste -Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge -aussi ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi -blanche; tout le reste à proportion tout au moins. Cependant -je ne pense pas à m'enorgueillir de ces rares avantages, -simples effets d'un hasard heureux. Je serai peut-être fondée -à tirer plus de vanité de beaucoup d'autres perfections que -je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins très bien, -je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse -comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque -rarement une perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents -que je dois mon bonheur?… Il en est un dans lequel la -nature perfectionnée par l'art… Chut! j'allais presque dire -une sottise.</p> - - -<h3 id="l1c3">CHAPITRE III<br /> -Préliminaires indispensables.</h3> - -<p>Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble -beaucoup à cette déesse par les charmes et les inclinations, -je suis aussi née en plein océan, mais mes premiers instants -ne furent point un triomphe. Ma mère accoucha de moi sur -un monceau de morts et de mourants, parmi les horreurs -d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur -qui, dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du -sein maternel, pour me livrer à l'infortune dans l'une de -ces maisons cruellement charitables où l'on reçoit les fruits -anonymes de l'amour. Il importe peu de savoir le nom du -lieu qui vit élever mon enfance; je fais même grâce de -douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus -une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point -le bon sens dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel, -dépendance humiliante, travail grossier, auquel ma -délicatesse ne s'accoutumait point; telles étaient alors mes -disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'œil, en dépit -d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture.</p> - -<p>Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je -commençais néanmoins à trouver cette existence insupportable, -lorsque l'événement le plus heureux me procura tout -à coup la liberté. Voici comment:</p> - -<p>Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et -éperdument amoureux de la fille d'un nouvel ennobli, -s'était fait aimer d'elle avec la même passion; il en résultait -un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont assez souvent -recours, quand ils craignent des obstacles de la part des -familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens -bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point -ensemble de la nécessité de les marier. On mit la fille au -couvent; le galant, au désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin -à Rome, où, cultivant avec succès d'heureuses dispositions, -il devint en peu de temps un habile peintre. On lui avait -mandé que son amie était morte en couches. En effet, elle -en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient -exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée -d'affaire, conservant, pour toutes suites, la commode -imperfection de ne pouvoir plus donner la vie.</p> - -<p>Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, -et bientôt un grand benêt de fils, seul soutien de leur -nouvelle noblesse, eut la complaisance de les suivre au -monument. La recluse, qui s'était courageusement défendue -d'entrer en religion, devint héritière universelle et reparut -dans le monde. Le sort était las de la persécuter: il lui -rendit presque en même temps son amant, qu'elle croyait -perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent -avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur -bonheur que de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il -avait été conduit dès sa naissance au même hôpital que -moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer, il ne vivait plus. -Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je leur -fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet -enfant, dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte -irréparable. Je ne tenais à rien, on me relâcha volontiers; -je suivis les nouveaux époux, qui s'attachèrent sincèrement -à moi et me devinrent aussi chers que si je leur eusse dû la -vie.</p> - - -<h3 id="l1c4">CHAPITRE IV<br /> -Émigration.</h3> - -<p>Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand -jour est déplacé dans une petite ville de province. Un -peintre y est l'inférieur non seulement de M. le juge, de -M. l'écuyer qui vient y passer ses hivers, mais aussi du -petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l'avocat, du -notaire, du contrôleur des actes, et même du procureur. Il -est rangé, en un mot, à côté du barbouilleur qui met en -couleur les portes et les volets des édifices que le maître -maçon du lieu fait élever sans goût et à grands frais.</p> - -<p>Sylvino (c'est le nom que mon oncle adoptif avait pris en -Italie et qu'il eut la singularité de ne point quitter, quoiqu'il -fût devenu, par son mariage, seigneur d'une fort belle -terre: je dis <i>mon oncle</i>, parce qu'étant déjà grande pour -mon âge et Sylvino n'ayant que trente ans, sa femme -vingt-quatre, ils trouvèrent que je les vieillissais moins -nièce que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientôt à sa moitié -d'aller fixer leur résidence à Paris. Elle y consentit d'autant -plus volontiers que, quoiqu'elle mît beaucoup du sien dans -les sociétés, elle ne laissait pas d'essuyer de temps en temps -des mortifications auxquelles elle était fort sensible. Par -exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre ses -visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait -d'éloigner les demoiselles; allait-on la voir, on n'en -amenait jamais. Quelquefois on se laissait apercevoir à -dessein, après avoir fait dire qu'on n'était pas au logis. Et -tout cela à cause de ce maudit enfant fait avant le mariage; -car, dans les petites villes de province, l'honneur est extrêmement -délicat: il l'est aux dépens des connaissances, des -grâces, des talents, du goût et de la politesse, qui n'y sont -pas, à beaucoup près, aussi perfectionnés.</p> - -<p>On fut prompt à tout disposer pour notre déplacement. -Sylvino, quoique peu versé dans les affaires, ne laissa pas -de donner aux siennes une forme passable. Nous partîmes, -regrettant aussi peu nos sots concitoyens que nous pouvions -nous-mêmes en être regrettés.</p> - - -<h3 id="l1c5">CHAPITRE V<br /> -Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer.</h3> - -<p>Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout -seul, pour voir Paris et s'en faire une juste idée en -quelques mois de temps, soutient, lorsqu'il s'en retourne, -que cette capitale est un séjour fort ennuyeux. Je ne persuaderais -pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée, -tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement, -que je m'habituai sans peine au mouvement, au tumulte, -que les spectacles me ravirent; que les promenades -publiques m'auraient paru des jardins et des palais enchantés -si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies -extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et -qui désirait que sa femme en acquît, nous faisait connaître -tout ce qu'il y avait d'intéressant dans tous les genres. Il -rendait nos courses aussi instructives qu'amusantes, en -nous faisant toujours accompagner de différents artistes, -dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en voyions -beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque -temps, notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour -ceux qui peuvent l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour -la plupart, sociables et bons à voir; qu'ils vivent, par -exemple, incomparablement mieux entre eux que MM. les -auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui ennuient -ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie, -et que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont -toutes intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au -bon coin.</p> - -<p>N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles -au goût qui m'était naturel, je me trouvai propre -à tout ce qu'on l'on exigea de moi: j'avais dès lors le bon -sens de sentir l'utilité d'une bonne éducation. On me donna -mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de l'italien, -que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au -clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature -m'avait favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès -rapides enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient -de s'applaudir d'avoir fait un sort à l'aimable <i>Félicia</i> (c'est -ainsi qu'il leur avait plu de me nommer; et s'il n'eût tenu -qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie un nom dont tout -semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie).</p> - - -<h3 id="l1c6">CHAPITRE VI<br /> -Vérité.—Conduite à la mode.—Travers du vieux temps.</h3> - -<p>Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait -pour rendre continuellement heureux par le même objet. -Enfant, tu ne peux jamais devenir homme; ton destin est -de mourir et de renaître. Depuis une infinité de siècles, -l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi facilement -qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne -sur certains cœurs, qui paraissent ne point changer, ce -n'est qu'à la faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent -de l'ennui, du dégoût qui te succèdent et à qui tu permets -d'usurper ton nom.</p> - -<p>C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore -doutée, lorsqu'elle avait formé les nœuds du mariage. On -ne doit pas s'en étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle -durée d'une passion. Là cette chimère vaut encore -mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein des plaisirs, -environnée de distractions, agacée par des hommes aimables, -Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois -des efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on -croit adorer. Son mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, -n'avait garde de se raidir contre son penchant à l'inconstance. -Époux de sa bien-aimée, il put l'adorer quelque -temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment -nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement -assoupi dans son cœur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des -amies charmantes, peu capables de rigueur (à Paris elles ne -sont plus de mode), des modèles attrayants, dont la profession -de Sylvino comportait qu'il vît et méditât les beautés, -alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa petite femme. -Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait ce -que les gens à préjugés ont la sottise de nommer <i>des -affronts</i>. Il semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de -cacher ses épisodes, qu'il prît à tâche d'engager son épouse -à s'en permettre. Mais il fallut bien du temps à celle-ci -pour se résoudre à profiter de cette espèce de conseil; en -voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles -quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, -faute de mieux, était devenue dévote; et, rendue au monde -malgré l'inclination la plus décidée pour les plaisirs de -toute espèce, elle s'occupait encore plus de son salut; en un -mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de gens -excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise -de leur accorder un certain degré de confiance. Celui de -Sylvina était consommé dans l'art de tyranniser au nom de -Dieu et de confisquer tôt ou tard les pénitentes à son profit. -Il éloignait celle-ci de tout objet mondain, afin de l'occuper -seul et de profiter du moment heureux où le tempérament -devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un corrupteur -spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le -reste des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, -fraîche, tendre, mécontente d'un mari volage, peu connue, -et qui ne faisait point d'enfants; Sylvina, enfin, au point -où le sournois se proposait de l'amener, le friand morceau -pour un saint homme!</p> - -<p>—Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans -cesse. Le monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris -est la capitale de l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, -exposée aux embûches du démon. Elles y sont cachées sous -mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours perfides… Offrez au -Tout-Puissant les infidélités de votre coupable époux… Que -vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir -tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il -du moins de la religion?—Non, par malheur, répondit -Sylvina, c'est à Rome même que l'aveugle s'est accoutumé -à la braver. Il méprise toutes pratiques pieuses, quiconque -y est adonné.—L'impie! l'athée! répliquait le cafard, -gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses -caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer -avec ce réprouvé.—Hélas! il est cependant bien dur -pour moi… Je l'aime.—Et votre âme, malheureuse!</p> - - -<h3 id="l1c7">CHAPITRE VII<br /> -Où l'on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina</h3> - -<p>A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà -quelques marques d'attention quand elle est jolie. A cet -âge, si j'avais eu la clef des propos flatteurs qu'on commençait -à me tenir, j'y aurais aisément reconnu l'hommage du -désir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce qu'il me -fallait apprendre, autant j'étais bornée relativement à la -galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je répondais -bonnement que <i>j'aimais aussi</i>; mais sans me douter des -plus intéressantes acceptions d'<i>aimer</i>, ce mot si commun! -Bref, je ne savais rien, rien du tout; et sans des hasards -heureux qui m'éclairèrent tout à coup, j'aurais peut-être -croupi longtemps dans ma déplorable ignorance.</p> - -<p>Au bout d'un an, Sylvino fut obligé de retourner en province -pour quelques affaires d'intérêt. Nous ne fûmes pas -plus tôt seules que sa femme se mit à vivre tout à fait -différemment de ce qu'elle avait coutume. Plus de spectacles, -plus de promenades, plus de parure. Elle arbora les -grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle -s'éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes -plus des églises: comme je m'y ennuyais! M. Béatin, -prêtre-docteur et confesseur de ma tante, vint d'abord de -temps en temps à la maison…; puis il vint un peu plus -souvent…, puis tous les jours…, puis il obtint qu'on renvoyât -tout le monde quand il était là. J'étais aussi de trop; -je me retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de -savoir à quoi pouvaient s'occuper, avec tant de mystère, ma -tante et le modeste Béatin, je vins heureusement à détourner -un petit morceau de fer qui bouchait de mon côté le -trou de la serrure, et je fus transportée de voir mes gens -aussi distinctement que si j'eusse été dans la même -chambre… Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur, -aux genoux de sa pénitente, avait le teint animé, l'œil -étincelant… en tout, une physionomie absolument différente -de celle que je lui avais connue jusqu'alors. Je crus -rêver quand je le vis baiser avec passion une main qu'on -lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très -instamment… je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui -paraissait fort vive, était accompagnée de gestes encore plus -pressants; il glissait une main hardie sous le fichu…, -l'autre encore plus insolente se fourra brusquement… plus -bas.</p> - -<p>—Monstre! s'écria tout à coup un homme qui sortit de -l'alcôve, furieux et tirant l'épée; c'est pousser trop loin -l'infamie et abuser trop indignement de sa crédulité. Tu -vas périr, scélérat!</p> - -<p>Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne -laissa pas de se contraindre! la belle pénitente avait déjà -perdu l'usage de ses sens. Le terrible trouble-fête était un -nommé Lambert, sculpteur, intime de Sylvino, courtisan -assidu de ma tante, et l'un de ceux à qui Béatin faisait -défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là, -s'était introduit, je ne sais comment, dans la maison; -cependant l'évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un -homme délicat est plus pressé de secourir sa maîtresse que -de tuer un rival. Mais Lambert, en donnant des soins à son -amie, ne laissait pas d'enjoindre au traître, en termes fort -cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait disputer -la place: alors deux larges soufflets détachés avec -vigueur sur ses joues potelées lui firent sentir la nécessité -de ne point opposer ses faibles raisons à qui en avait d'aussi -convaincantes.</p> - -<p>Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, -je le devançai dans l'escalier, pour jouir à mon aise -de sa confusion; mais inutilement, le drôle avait déjà -repris son masque; il me salua bénignement et avec l'apparence -d'autant de sang-froid que s'il ne lui fût rien arrivé.</p> - -<p>De retour à mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement. -Sylvina pleurait, disait des injures; Lambert, à ses -pieds, parlait avec émotion et tâchait de fléchir ce ressentiment -injuste. L'entretien fut long et finit par un faible -raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser une -main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien -encore lui présenter les deux joues. On était ensemble -couci-couci quand on se sépara.</p> - - -<h3 id="l1c8">CHAPITRE VIII<br /> -Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera bien de lire.</h3> - -<p>Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête -que je ne pus fermer l'œil de toute la nuit. Il me semblait -bien que les entreprises du téméraire Béatin devaient aboutir -à quelque chose; mais je me tourmentai vainement pour -deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir à le voir -souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La -porte allait probablement lui être interdite à son tour; et -j'étais désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles -occasions de le voir aux prises avec ma tante.</p> - -<p>Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, -j'avisai quelque chose qui me parut un moyen infaillible -d'apprendre ce que je brûlais de savoir. Mon maître de -danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une douceur charmante, -et qui me traitait avec un tendre respect, Belval, -avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir -mes épanchements et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât -d'une manière satisfaisante quels pouvaient avoir été les -desseins du docteur. Le pis-aller était de rire ensemble -des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.</p> - -<p>Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; -Sylvina, témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le -fut précisément point de celle de Belval. Elle avait à écrire, -à Béatin peut-être. D'ailleurs Belval, coquet personnage, -faisait une espèce de cour, qu'on tolérait, malgré la dévotion; -il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi -qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.</p> - -<p>Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la -main, j'entrai en matière, non sans beaucoup rire d'avance -de certaines particularités qui se retraçaient vivement à -mon imagination. Cependant Belval, à qui je croyais faire -partager ma joie, ne riait point! Je voyais au contraire sa -physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.—Quoi -donc, monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous -paraît pas tout à fait plaisante?—Je vous demande -pardon, mademoiselle… Elle est des plus singulières.—Savez-vous -qu'il était à peindre aux genoux de ma tante?—Oh! -je le crois: ces animaux-là… sont très gauches… -oui! cela devait être fort risible.—Mais vous ne riez -cependant pas de bien bon cœur?—C'est que je pensais… -continuez… cela devait faire un bel effet.—Rien de plus -original.—Il était, dites-vous, à genoux? Comme me -voilà?—Précisément.—M<sup>me</sup> votre tante assise?—Voilà -comme elle était (et je m'assis).—Bon, et vous dites qu'il -avait une main… là? sur sa gorge, le fripon.—Oui. Mais -monsieur Belval, cette imitation n'est peut-être pas nécessaire.—Bon! -vous n'y pensez pas, rien de plus innocent; -et l'autre main du docteur… ici?—Ah! Belval, qu'osez-vous?</p> - -<p>C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme -un éclair, pris la même route que celle du docteur avec -Sylvina. Je ne m'étais pas attendue à cette licence; il parcourait -sans obstacle ce dont jamais encore main d'homme -n'avait approché… Je me préparais à quereller; mais la -bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne… -une langue! un doigt!… L'ivresse d'une sensation inconnue -s'empara de tous mes sens… Dieu! quel instant! et de quel -autre il allait être suivi, si la sonnette de ma tante!… -Belval, à l'instant debout et rajusté, fut obligé de me pousser -plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je commençai -un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le -poids de mon corps abandonné de ses esprits; un rouge -foncé colorait mon visage. Sylvina, qui survint aussitôt, -n'aida pas à me calmer; la contenance du maître n'était pas -non plus fort assurée… Ma tante envoya le lendemain chez -lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous -avions été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que -des semi-preuves évidentes, ou plus occupée de ses propres -affaires que des miennes, Sylvina ne me fit ni reproches ni -questions. Elle me donna, quelques jours après, un nouveau -maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il était pour -le coup sans conséquence.</p> - - -<h3 id="l1c9">CHAPITRE IX<br /> -Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile.</h3> - -<p>Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina -le voyait tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup -près, avec cette satisfaction que lui causaient les visites du -docteur. Cependant ces deux hommes n'étaient pas à comparer. -Béatin avait la physionomie d'un prêtre, le maintien, -les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à la -vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert -était vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient -au mieux, il souriait agréablement, ses yeux pétillaient -d'une vivacité tendre; en un mot, la femme de Sylvino, l'un -des plus beaux cavaliers de Paris, était impardonnable de -lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter Lambert, -c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher -des bégueules les plus austères et les plus froides. -Pouvait-il manquer d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina?</p> - -<p>On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais -à dessein. Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée; -cependant elle se fit à mes absences. Je la voyais s'humaniser -par degrés avec Lambert, plus délicat, mais non moins -empressé que le directeur. De jour en jour les situations -devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de temps -un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina -d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter -dans un petit cabinet, dont son ami venait de lui -faire une espèce de boudoir. Ce déplacement me fit perdre -ce qui manquait à mon instruction. J'essayai vainement de -voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus inconsolable.</p> - -<p>Cependant, depuis qu'au lieu de <i>porte-soutane</i>, nous -avions sans cesse avec nous l'amusant Lambert, ma tante -n'était plus la même. Elle se coiffait, se parait; sa physionomie -n'était plus sombre, elle avait recouvré son enjouement. -Nous n'entendions plus autant de messes; bientôt -nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les -connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il -fallut supposer des indispositions continuelles: <i>demandez à -ma nièce</i>; et je protestai avec beaucoup d'effronterie que ma -tante avait été très malade. On le croyait ou non. Mais -maintenant, on reçoit les justifications, pour peu qu'elles -vaillent, avec beaucoup d'indulgence. Il n'est plus d'usage -qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a plu de vivre -quelque temps séparés de la société.</p> - -<p>Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut -l'<i>ami de la maison</i>. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle -humeur ni d'un commerce aussi facile.</p> - -<p>Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont -immenses, tes sujets innombrables; tu rends heureux par -mille moyens différents tous ceux qui consentent à le devenir -par toi; cependant, la plupart sont des ingrats qui te -maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement! Sylvino -te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se -comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur -d'être enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde -d'en prendre de l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses -soufflets, fit bientôt naître une occasion délicate… mais ce -fut alors que l'admirable époux signala son esprit… sa générosité… -O Sylvino! que vous étiez un galant homme! que -vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre -éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon -sens de vous imiter.</p> - - -<h3 id="l1c10">CHAPITRE X<br /> -Plus vrai que vraisemblable.</h3> - -<p>Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement -arrivés d'Italie et à l'ami Lambert. On était de la plus grande -gaîté. Ma tante et moi, devant qui l'on oubliait un peu de -se gêner, riions aux larmes de milles saillies très vives qui -échappaient à ces messieurs. Nous fûmes interrompues par -l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire: elle -était pour mon oncle.</p> - -<p>«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la -tête en lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle -regarde, madame, voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant; -cependant certaine mine, en remettant le papier, était de -mauvais augure. Sylvina tremblait d'avance… elle ne put -lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses mains; une -pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on -s'empressa de la secourir.—Cela ne sera rien, disait mon -oncle, la délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux -globes divins aux yeux connaisseurs de ses confrères. L'un -donnait un flacon, l'autre frappait dans les mains; Lambert -seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à cet accident, -demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec malignité. -Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser -et quelques mots fort tendres de la part de son époux -achevèrent de la rassurer. On se remit à table. La malade se -rétablit en avalant quelques rasades de Champagne; après -quoi Sylvino, pour la tranquilliser et mettre ses amis au -fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs, doit vous -paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que l'ami -Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit; -voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on -l'aime, je n'en suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en -suis encore amoureux. Il faut que pendant mon absence -elle ait mécontenté quelque adorateur; il cherche maintenant -à se venger en m'écrivant des choses… assez graves -pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens -ainsi susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis -bien éloigné d'avoir leurs petitesses. On me mande donc -que certain ami très amoureux a beaucoup fréquenté ma -femme; que, pour répondre plus librement à cette passion, -elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir; -qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi -qu'on le désigne) n'ait poussé les choses au dernier période. -On crie au scandale: on me conseille de punir ma femme… -on… mais, dites-moi, messieurs, quel cas pensez-vous que -je doive faire de ces avis importants?…»—Je pense, dit -l'un des étrangers, que madame est incapable d'avoir donné -matière à d'indignes soupçons…—Cela est honnête, interrompit -Sylvino.—Et vous? en s'adressant au second.—Je -pense de même que monsieur.—Et l'ami Lambert?—Tiens, -mon cher Sylvino, je t'entends à merveille: mais -veux-tu que je te parle avec ma franchise ordinaire? C'est -moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton impertinent -anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu -ta femme pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord -par ton ordre. Or penses-tu que j'eusse voulu la suborner?—Il -ne s'agit pas de cela, mon ami. Chacun dans ce monde -se conduit comme il peut; tu auras fait ce qu'il t'aura plu: -ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne -m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. -Achève.—Eh bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant -au danger de voir tous les jours une femme charmante, -j'avais pu servir au fond du cœur quelque chose de plus -que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant ton ami -au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner -aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons -n'ont pour fondement que sa basse jalousie: ta femme -t'aime de tout son cœur; je te suis entièrement attaché, et -si je puis te conseiller dans une affaire qu'on veut me rendre -personnelle, je serais d'avis que ta vengeance tombe uniquement -sur celui qui a pu te manquer en te parlant de déshonneur; -qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un -ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.—Touche -là, mon cher Lambert, tu viens de parler comme un sage, -et tu m'as deviné. Ah! si nous avons jamais le bonheur de -de vous happer, <i>Monsieur le scandalisé</i>, nous vous apprendrons -à ne pas espérer qu'un honnête homme prenne des -partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma -femme va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.—Son -écriture le trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, -que je dusse voir cette lettre.—Dis-nous -donc sans hésiter qui il est? où le trouver? Il faut qu'il soit -châtié, que tu sois vengée! Tu connais heureusement l'écriture?—J'avoue -que j'avais eu l'imprudence de recevoir -quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant -pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait, -et…—Un homme bien peu fait, interrompit Lambert. J'y -suis peut-être! Ne serait-ce pas pas par hasard le vénérable -docteur Béatin?—Lui-même.—M. Béatin, ton directeur? -s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! -vous me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu -l'honneur de me connaître, disait l'autre. Puis il raconta -comment il avait surpris un jour le drôle <i>usant de violence</i>, -et comment, à la prière de Sylvina, il l'avait mis à la porte -avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il convenait d'exposer -le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous verrez, dit-il, -que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot -essaie aujourd'hui de vous calomnier!—C'est cela, mon -cher.—Ah! le coquin! le malheureux!—Voilà bien les -prêtres! Chacun disait son mot. Ensuite il fut décidé d'une -voix unanime que le scélérat devait être puni de sa double -trahison, sévèrement et sans délai.</p> - - -<h3 id="l1c11">CHAPITRE XI<br /> -Conjuration.</h3> - -<p>Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, -sur ma parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait -que je suis furieux, que je viens de la traiter en époux sûr -de son déshonneur; qu'elle ne peut soupçonner de l'avoir -compromise ce brutal de Lambert, <i>ce garnement</i> sans respect -pour les ministres de la sainte religion; que quoique -lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la -cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet -égard elle ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant -point oublié; qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, -qu'elle craint de nouveaux tours de la part du donneur -de soufflets; que dans l'embarras extrême où elle se -trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour -ressource; qu'elle le prie donc de se trouver… quelque -part, bien secrètement, pour conférer ensemble et déterminer -le parti qu'il convient de prendre dans des conjonctures -aussi fâcheuses. Si ma femme, dis-je, écrivait toutes ces -choses au docteur, je pense qu'il donnerait, tête baissée, -dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa pénitente -aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un rendez-vous, -elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces -conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.—L'idée -fut généralement applaudie.—Il faut, ma chère, -ajouta Sylvino, que tu nous secondes bien dans tout ceci; -tu es la plus intéressée à te venger de l'odieux Béatin. -Quand nous le tiendrons… nous faisons notre affaire du -reste.—Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais -tous ces exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de -leur accorder la moindre confiance. Que j'étais malheureuse! -mais c'est bien ma faute. Qu'avais-je besoin, ici, de -me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux plus innocents -plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément choisi!—N'y -pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; -que ceci te rende plus sage à l'avenir.</p> - -<p>Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. -Le ressentiment de Sylvina était fondé: le désir de se venger -qui inspire toujours si bien les femmes, lui dicta des expressions -si naturelles, si séduisantes, que le plus rusé <i>porte-calotte</i> -n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un piège. -Béatin se prit comme un sot à celui-ci.</p> - -<p>On le priait de se trouver <i>au pont-tournant</i>, pour être -conduit de là, par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous -avions une petite maison; il accepta… Sa réponse était si -passionnée qu'on le voyait assuré d'avance que Sylvina allait -enfin le rendre heureux.</p> - -<p>Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit -indiqué. Il était en habit de campagne; frais rasé, un peu -mieux coiffé que de coutume; car il n'était pas de ces ecclésiastiques -élégants qui souvent plus recherchés dans leur -ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que par -des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit, -était un <i>prêtre</i>: c'est assez le définir.</p> - -<p>Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint -les plus vifs empressements et conte que, son mari venant de -partir pour quelques jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain -à Chaillot, s'il n'y a rien de mieux à faire. C'est -alors que les transports du satyre n'ont plus de bornes. Ses -yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est au troisième -ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites -béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée -et le fortuné directeur introduit bien mystérieusement -dans notre maison.</p> - -<p>Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette -retraite pendant qu'il était si fort en faveur? Comment! elle -était, avant le départ de Sylvino, le théâtre de ses escapades -secrètes; et sa femme ne fut mise dans la confidence qu'à -l'occasion de la conjuration projetée contre Béatin. Si vous -vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous -auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et -sans doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme -tout change! Vous le faites aujourd'hui sous de sinistres -auspices. Vous courez à votre châtiment… Mais je ne vous -plains pas, vous l'avez bien mérité.</p> - - -<h3 id="l1c12">CHAPITRE XII<br /> -Suite du précédent.—Disgrâce de Béatin.</h3> - -<p>Pendant que d'un côté la convoitise et la haine faisaient -chacune un calcul, de l'autre, le mépris et la malignité, -d'accord, préparaient leurs batteries pour accabler le vieux -Béatin. Sylvino, Lambert, les deux étrangers et moi, qui -voulus absolument être des leurs, suivîmes de près à Chaillot -les acteurs principaux et entrâmes par une porte de derrière. -Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes -sans bruit au premier.</p> - -<p>Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte -et de se procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès -de nous et l'on se concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait -Béatin pendant quelque temps, ferait semblant -d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des scrupules et se -montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle devait -surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions -que l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, -et la prudence exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât, -de peur que la partie ne vînt à être découverte. Tout -cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup d'adresse et de -perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit, consentit -d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! -Triompher de la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est -pas assurément le plus petit de tes miracles.</p> - -<p>Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut -la ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. -Elle se réservait pourtant, par ménagement pour sa pudeur -expirante, de ne point avoir de lumière dans l'endroit où -se consommerait l'ouvrage de leur bonheur: l'adultère, -disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte -nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos -de se ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît -de volupté.—L'amoureux Béatin se rendit et, plein -de confiance, suivit à tâtons Sylvina dans une chambre -haute.</p> - -<p>Il est enfin dans ce lit fortuné… Il brûle, il est consumé… -Sa pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses -bras… Mais quel revers!… Dieu!… Où se cachera le couple -Béatin? Cinq personnes paraissent tout à coup! Une -lanterne sourde fournit en un moment de la lumière à plusieurs -flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert -font briller leurs épées; la maison retentit de leurs -imprécations!</p> - -<p>—Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! -mettant la pointe de son fer près du sein de sa femme.—Venge-toi, -criait à son tour l'ami Lambert, je vais en même -temps te délivrer du scélérat qui te déshonore et me -calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans ton -propre lit!—Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant -échapper sa femme qui commençait à perdre le sérieux -nécessaire à son rôle; arrête, je ne puis te céder le plaisir -de verser le sang du perfide…</p> - -<p>Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de -décrire pour pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je -manque d'expression pour peindre l'effroi de Béatin et la -révolution prodigieuse que souffrirent à la fois son corps et -son esprit. Historienne fidèle, je ne puis me dispenser -d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le malheureux -docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino. -Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient -grâce et désarmeraient les amis irrités. Mais ils -ouvrirent en même temps un avis fait pour rassurer le coupable -sur sa vie; c'était de le mettre hors d'état de jamais -faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien, prétendait -pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure, -ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A -cette condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus -tuer, arrachèrent du lit le sujet plus mort que vif et le portèrent -dans une autre pièce, sous prétexte de l'opérer. C'est -là qu'il reçut l'outrage le plus pénible, trouvant la perfide -Sylvina qui riait aux larmes. Cependant, elle voulut bien -intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la mienne -se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut -encore commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte -de tout moyennant une copieuse flagellation: cette sentence -était pour le coup en dernier ressort. En conséquence, <i>le -suborneur de pénitentes</i>, <i>l'écrivain anonyme</i>, fut lié par les -pieds, les poings et les reins contre une colonne du salon, -nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de fesses. -Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté -bonne provision de verges; elles furent usées jusqu'au -dernier brin sur le râble du pécheur qui, menacé du prétendu -chirurgien, subit son exécution sans oser jeter un cri; -eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste du corps, -pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du bonheur -de la vie?</p> - -<p>M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. -Ses vêtements lui furent rendus, sans oublier la chemise -très maculée et qu'il fallut rendosser. Puis, on le reconduisit -jusqu'à la rue, chacun tenant un flambeau et lui -témoignant les plus respectueux égards.</p> - - -<h3 id="l1c13">CHAPITRE XIII<br /> -Qui annonce quelque chose.</h3> - -<p>On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas -fort sévères à mon égard et que je ne les gênais plus; ils -me traitaient déjà comme une personne formée. Je surpassais, -en effet, les espérances qu'ils pouvaient avoir conçues -en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et son mari -n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il -me tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des -choses; je suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes -étroites de mon imparfaite théorie. Les amis, et Lambert -en chef, ne bougeaient de la maison. Sylvina faisait par-ci -par-là des heureux; aussi, était-elle d'une attention envers -son mari!… d'une prévenance, d'une aménité pour les maîtresses -et les modèles!… On ne peut le répéter assez: <i>heureux -les cocus.</i></p> - -<p>Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de -ne travailler que pour la réputation, faisait peu de tableaux, -mais ils étaient tous excellents; son genre était l'histoire, et -rarement il peignait le portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un -esprit fécond et cultivé et beaucoup d'usage du monde, il -était non seulement chéri des femmes, mais encore recherché -des hommes. Il comptait même au rang de ses amis particuliers -plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et -être aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, -de n'inspirer que du respect et de la crainte. Sylvina, -quoique un peu bornée et médiocrement instruite, ne laissait -pas d'ajouter à l'agrément de la maison. Elle était gaie, -toujours égale. Elle avait une de ces physionomies singulières -qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en ait, qui -importunent, qui allument à tous moments des passions -nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance -peut avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois -pour elle des retours étonnants. Alors, elle se réservait -entièrement pour lui; c'étaient là des procédés! Mais ses -bouffées d'amour s'évanouissaient bien vite, et chacun de -son côté se désennuyait de la monotonie de ces retraites -conjugales par de piquantes infidélités.</p> - -<p>Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus -était si dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les -amis, les conversations, les événements soupçonnés, entrevus; -des tableaux, des esquisses libres, que j'épiais soigneusement, -tout aidait à la nature. J'étais déjà savante et résignée -à tout ce que mon bon génie pourrait exiger de moi; -je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre. -C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. -Sylvina, entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, -choisissait parmi les plus aimables cavaliers de la capitale; -et moi, pauvrette, je ne recevais que des hommages, ou trop -légers de la part de ceux qui me regardaient encore comme -une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en -galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate -déclaration ou quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps -le bon esprit d'abhorrer les passions langoureuses, leurs productions -et leur langage. Je ne cessais de me retracer mon -gentil Belval, allant sensément au fait, et commençant par -où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle. -Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part -d'aucune attention. Quant aux écritures, je les recevais par -vanité; mais, ou je n'y répondais pas, ou, si je prenais cette -peine, c'était pour persifler cruellement les nigauds qui les -avaient risquées. Cependant, je ne laissais pas de me dire -quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle d'aimer, et je -rejette tous les vœux qui me sont offerts! Je ne compte -qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant -Belval… Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce -petit danseur.—Je m'étais fait une douce habitude du -plaisir que son heureuse témérité m'avait fait connaître. -Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de -Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune -qui satisfît le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.</p> - - -<h3 id="l1c14">CHAPITRE XIV<br /> -Événement intéressant.</h3> - -<p>Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un -orage affreux de tonnerre et de grêle. Je n'avais pu fermer -l'œil; l'excès de la chaleur m'avait fait jeter mes couvertures -et quitter ma chemise trempée de sueur. Vers le jour, -le temps devint calme; alors je voulus me dédommager de -ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me procurer -des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux -exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console -tant de veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc… -Dans un moment où je revenais à peine à moi-même, j'entendis -ouvrir doucement ma porte, qui faisait face au pied -de mon lit. J'avais pour lors une attitude si singulière que -je n'en pouvais changer sans donner matière à quelque -soupçon. J'eus donc la présence d'esprit de feindre de dormir -et de n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait -entrer ainsi chez moi si matin: c'était Sylvino lui-même. -Le premier mouvement qu'il fit en me voyant peignit la -plus délicieuse surprise. J'étais dans l'état où les trois déesses -s'offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête appuyée -contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à -moitié mon visage; mes jambes, l'une à peu près étendue, -l'autre écartée, le genou un peu plié, trahissaient le plus -secret de mes charmes; et la main qui venait de le si bien -fêter gisait mollement à côté de la cuisse… Après avoir -contemplé quelques moments de la porte cette position, -qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino -vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m'oblige -pour le coup à fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas -qu'il pût douter de mon sommeil. Il vient tout près de -moi: <i>Qu'elle est belle!</i> dit-il; et en même temps je sentis -un baiser sur certain duvet qui commençait à cotonner. Je -ne m'attendais pas à cette singulière caresse. Je frissonnai, -un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture; -Sylvino se trouva forcé de me parler.</p> - -<p>—Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je -suis fâché d'avoir troublé ton repos; mais j'étais venu pour -savoir comment tu te trouvais après ce terrible orage, et si -tu n'en as pas été incommodée. Puis te voyant dans un -désordre qui t'exposait à prendre quelque maladie, j'ai cru -devoir m'approcher… Il faut te recouvrir.—En effet, il -rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse -maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais -beaucoup de reconnaissance: son empressement officieux -alla jusqu'à me passer lui-même une chemise; complaisance -qui lui valut encore quelques jolis larcins, dont -je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans -ses yeux… Ah! s'il m'eût aussi bien devinée!… Mais il ne -hasarda qu'un baiser, un peu libre à la vérité pour un -oncle; je le rendis, je crois, un peu libéralement pour une -nièce… Il s'en allait… Il hésita… J'espérais… Il s'en alla -tout de bon.</p> - - -<h3 id="l1c15">CHAPITRE XV<br /> -Où j'avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers. -Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille à -bien des femmes de faire leur profit.</h3> - -<p>Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais -qui de vous ne sait pas que le tempérament et la curiosité -sont des ennemis bien dangereux pour l'honneur prétendu -des femmes! Par eux, la plus sage n'est-elle pas quelquefois -égarée et jetée dans les bras de l'homme le moins fait -pour plaire?</p> - -<p>Combien d'aventures étonnantes dans ce genre que l'on -sait! et combien que l'on ignore! Quant à moi, je ne me -piquais pas de sagesse. Toute à la nature, et brûlant de -connaître à fond ses secrets, je n'aurais pu résister aux -entreprises de Sylvino; j'étais, au contraire, fâchée qu'il -n'eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce -n'était pas à lui qu'il était réservé de me défaire de mon -onéreuse virginité.</p> - -<p>Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux -instances d'un seigneur anglais, grand amateur des arts et -son intime ami, qui le pressait de commencer avec lui un -voyage de deux ou trois ans, par tous les pays de l'Europe -où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour des -artistes.</p> - -<p>Sylvina eut l'air d'être fort affligée: son mari la consola -de son mieux et la recommanda à ses connaissances. Quant -à moi, il me prit un jour en particulier; et voici à peu près -le discours qu'il me tint: «Je te quitte, ma chère Félicia, -sans craindre que mon absence te devienne préjudiciable. -A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de l'esprit et -des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur: c'est -à toi de t'y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en -a beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir -de la passion pour aucun. Le parfait amour est une chimère. -Il n'y a de réel que l'amitié, qui est de tous les temps, -et le désir, qui est du moment. L'amour est l'un et l'autre -réunis dans un cœur pour le même objet, mais ils ne veulent -jamais être liés. Le désir est ordinairement inconstant -et s'éteint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le retenir, -le rallumer, l'amitié ne peut qu'en souffrir. Le désir -est comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est à son -point de maturité. Une fois tombé de l'arbre, on ne l'y rattache -plus. Défends-toi des sentiments violents; ils rendent -à coup sûr malheureux. Vis mollement dans un cercle de -plaisirs tranquilles, que feront naître un luxe modéré, les -arts, et des goûts réciproques que tu auras la liberté de -satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême -est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas; -déjà son égale, tu te verras bientôt au-dessus d'elle, par les -avantages de ton printemps, de tes talents, de ton esprit. -Conduis-toi bien avec elle: ne perds jamais de vue les grandes -obligations que tu lui as, ainsi qu'à moi; mais l'ingratitude -est, je crois, un vice étranger à ton cœur, et contre lequel -je n'ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t'engage jamais -au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le -dégoût; et, puisqu'en galanterie, pour n'être pas malheureuse -ou ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les -autres, ménage-toi des illusions flatteuses; n'approfondis -jamais rien de propre à te causer des mortifications et sauve -adroitement les apparences, aux yeux de ceux dont l'éclat -de tes changements pourrait occasionner le malheur. Je te -parle comme il serait à souhaiter qu'on parlât de bonne -heure à tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour -ne pas abuser de ces principes. Les femmes semblent n'être -nées que pour aimer et être aimées: cependant jamais on -ne leur dit les vérités qui sont du ressort de leur état. On -exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes, une -résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les -beaux jours s'écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes -à l'âge de la galanterie, galantes quand elles n'ont plus de -charmes, et consumées de regrets le reste de leur vie, la -plupart des femmes n'ont point eu une véritable existence. -En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs. Varie-les -avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas -oublier d'amasser, pendant tes belles années, des ressources -pour les années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils -sont faciles à suivre, et si tu veux en faire la base de ta -conduite, je te prédis que tu seras une des plus heureuses -femmes de ton siècle. M'as-tu bien compris?—A merveille, -mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes caresses -combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je, -de trouver dans vos idées tant d'analogies avec celles -qui me sont naturelles… Il m'interrompit pour me dire -que, sans la disproportion de nos âges et le préjugé sérieux -de ses rapports avec moi, il aurait brigué l'honneur d'être -le premier à qui je dusse la <i>première leçon</i> du plaisir de -l'amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorité et -l'obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais -à peine de profiter de la bonne volonté que tu -pourrais faire l'effort d'avoir pour moi. Tu dois à l'amour -le premier bouton de ton printemps.» Je faillis répliquer: -«Je le dois à l'estime, à la reconnaissance et à vous.» Mais -Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m'en imposait… -Je ne dis rien.</p> - - -<h3 id="l1c16">CHAPITRE XVI<br /> -Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prélat à la mode.</h3> - -<p>Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne -rougissez pas de leur faire souffrir des privations, qui leur -faites trouver l'indigence dans leurs maisons, où vous êtes -entrés vous-mêmes indigents, et peu dignes de cesser jamais -de l'être, apprenez de l'équitable et délicat Sylvino comment -un galant homme se conduit quand il doit tout à sa femme.</p> - -<p>Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement -se départit de toute son autorité et la mit à la tête -des affaires d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui -fit présent de mille louis que son compagnon de voyage lui -avançait pour le dédommager de son déplacement. Cette -libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de l'artiste, -n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes -lecteurs.</p> - -<p>Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient -munis des plus grandes ressources; nous étions de -la sorte tous à peu près contents quand la séparation se fit.</p> - -<p>Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une -maison. Cependant, malgré la prudente économie avec -laquelle la dépense se faisait dans la nôtre, le ton sur lequel -nous débutâmes nous eût bientôt ruinées, si Sylvina ne se -fût résignée à faire entrer pour quelque chose l'opulence et -la libéralité de certains amants dans la considération des -motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.</p> - -<p>Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour -elle des folies excessives pendant trois mois, nous étions -encore éloignées de déchoir, lorsque notre char rapide -accrocha brusquement monseigneur de… qui n'était connu -dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à -Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très -particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient -à une mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce -prix, en est-il qui n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut -sortir d'une province bien barbare pour faire la triste sottise -de s'en affubler!</p> - -<p>Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître -à l'excès, vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, -toujours gai, content, agréable et bouillant d'esprit; il -paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. En effet, -amateur universel, poésies, lettres, spectacles, arts, sciences, -talents, plaisirs, modes, folies, tout était de son ressort. La -réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait -procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme -du peintre l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux -accents de son gosier, déjà l'un des mieux exercés de -la capitale. Bientôt il devint notre inséparable.</p> - -<p>Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta -l'ami Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne -point se brouiller. Son règne fini, il sut se mettre honnêtement -à sa place. Plus rare, sans négligence, plus réservé, -sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina, dont le retour -était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une -conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la -jalousie. D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, -partageait une grande partie de nos plaisirs, et qui sait -encore s'il ne glanait pas quelquefois après monseigneur.</p> - -<p>Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière -un goût très vif et très dispendieux pour la séduisante -Sylvina, eut l'air de sortir tout à coup à mon occasion d'une -distraction profonde, et de regretter de n'avoir pas fait plus -tôt cette attention au joli rejeton qui croissait à côté de -l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses délices.</p> - - -<h3 id="l1c17">CHAPITRE XVII<br /> -Bonne volonté de Sa Grandeur.—Contre-temps.</h3> - -<p>«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour -qu'il me trouva seule, vous n'êtes plus ici à votre place. -Maintenant la belle tante vous nuit; mais bientôt, friponne, -vous allez lui nuire à votre tour. Il faut que je me mêle -un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l'homme de -confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du -bien. Je veux vous dépayser. Qu'en dites-vous? Je dois -bientôt subir un exil de quelques mois dans mon diocèse; -la ville, à ce qu'il m'a paru, manque de ressources pour les -plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert passable: voudriez-vous, -pour m'obliger, en être la première chanteuse? On ne -vous donnera point des appointements dignes de vos talents -et de ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les -talents du monde, mais je me charge d'y suppléer et de -vous faire trouver, dans cette <i>Sibérie</i>, à peu près l'aisance -et l'équivalent de vos plaisirs de Paris… Vous souriez? -Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma bonne -volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance -je désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance, -belle Félicia, vous n'êtes plus une enfant… Je ne vois rien qui -puisse vous empêcher de bien traiter un ami solide… qui… -ne vous prierait de rien que d'agréable… de rien qui durât -plus longtemps; que vous ne pourriez vous-même vous en -faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet vous -en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est -homme là-dessous… tout de même que sous l'habit le plus -galant de vos jolis danseurs de l'Opéra… Si… vous saviez… -comment un homme est fait… on pourrait… vous convaincre… -qu'il n'y a entre les gens du monde et nous… -aucune différence.»</p> - -<p>Ce discours, un peu fort pour mon peu d'expérience, me -mettait d'autant plus mal à mon aise qu'il était accompagné -de gestes vifs et hardis… Je savais confusément qu'il -eût été décent d'opposer une belle résistance… Mais je craignais -si fort de m'acquitter gauchement d'un rôle qui ne -m'était pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains, -d'empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais -que détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les -doigts sacrés… Mais qui ne les aurait pas bravées pour -arriver aux beautés les plus fraîches et les plus neuves? -Mon agresseur entendait le badinage à merveille, et, loin de -se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire, il continuait -avec beaucoup d'enjouement et s'établissait partout où cela -pouvait l'amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite -personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en -riant pourtant, de le dire à ma tante, aussitôt qu'elle rentrerait.—Ah! -ah! la tante est admirable, dit-il, en éclatant -de rire… puis il prit un baiser très cavalier sur ma bouche -entr'ouverte pour rire aussi.</p> - -<p>Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le -fus pendant l'événement même? Avouons ingénument que -Sa Grandeur me fit éprouver avec la dernière vivacité ce que -j'avais dû à Belval en pareille occurrence. Les choses allèrent -même cette fois-ci beaucoup plus loin. Comme j'avais un -peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct, -j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus -favorable, monseigneur en profitait: déjà quelque chose de -très ferme me causait un certain mal… Mais un bruit -soudain qui se fit entendre dans l'antichambre fit lâcher -prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps de se rajuster…</p> - -<p>Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait -avec du monde et qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter -aux apparences, se fût très aisément doutée que nous -n'étions pas à propos de rien, monseigneur et moi, dans -une aussi violente agitation.</p> - - -<h3 id="l1c18">CHAPITRE XVIII<br /> -Caprices amoureux.</h3> - -<p>Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit -des fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit -paraître… «Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous -vois-je ici avec ces dames? dit-il à un charmant cavalier -dont étaient accompagnées Sylvina et M<sup>me</sup> d'Orville (une -nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le -jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de -la dernière, il avait été assez heureux pour faire connaissance -ce jour même avec Sylvina, et qu'à la suite d'une -promenade on voulait bien lui donner à souper. Le gentil -évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être des -nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la -soirée d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants -contes, dont M<sup>me</sup> d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. -Quant au jeune homme et à moi nous fûmes sérieux, -distraits; nous nous regardions… nous nous cherchions -sans savoir que nous dire… A table, placés l'un vis-à-vis de -l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous -des pieds qui cherchaient à lier conversation avec -les miens. Je souriais au visage à qui ces pieds agaçants -appartenaient: ce visage me regardait avec une expression -passionnée qui me mettait hors de moi… Ah! monseigneur, -vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le -plus beau des mortels, que vous étiez changé depuis que -votre adorable neveu m'était apparu!</p> - -<p>Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les -traits étaient parfaits, la physionomie noble, le regard vif -et doux, et dont le teint aurait fait honneur à la plus jolie -femme. Qu'on imagine un front dessiné par les Grâces et -merveilleusement accompagné d'une chevelure unique, du -plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de -grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier -aux gardes; une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne -encore qu'une idée imparfaite du rare neveu de monseigneur, -de l'incomparable chevalier d'Aiglemont; c'est ainsi -qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents! Quel sourire! -Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin, -combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, -le pinceau ne peuvent exprimer!</p> - -<p>Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse -d'Orville, qui, quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à -tous égards, pour aimer à but, ne laissait pas de faire des -folies pour captiver son volage amant. Celui-ci ne daignait -demeurer depuis quelques mois sur son compte que parce -qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et -qu'en attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur -tardait à lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à -ses moindres fantaisies. Cependant elle ne manquait, ni de -délicatesse, ni de pénétration, ni de manège. Elle vit d'un -coup d'œil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait déjà pour -mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui -lançait à tous moments des œillades passionnées, méditait -également d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout -cela, M<sup>me</sup> d'Orville prit le parti de se venger sur l'heure, en -se rabattant sur monseigneur. Le chevalier ne faisant aucune -attention à sa maîtresse, ni Sylvina à monseigneur, d'Orville -eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur qui la nouveauté -avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif empressement -aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant -plus violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait -néanmoins de manière à lui faire espérer d'être bientôt -heureux.</p> - - -<h3 id="l1c19">CHAPITRE XIX<br /> -Où l'on voit ce qui n'arriva pas.—Songe.</h3> - -<p>A combien de grands événements notre situation peu -commune aurait-elle pu donner lieu, si nous avions été les -uns ou les autres sujets à ces transports au cerveau, qu'heureusement -les gens du monde ne connaissent plus! combien -de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par -le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! -Une femme trahie, justement irritée contre un -ingrat, ne pouvait-elle pas l'accabler des plus sanglants -reproches; se venger par le fer, le poison, et finir peut-être -par se poignarder! Un prélat offensé par une infidèle que -ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui -lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines -particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas -humilier l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son -inconduite, et se procurer la dernière par mille moyens, -surtout familiers aux gens de son état? Ma tante, indignée -de la préférence qu'on me donnait, ne pouvait-elle pas me -renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir dans -mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de -moi? D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son -oncle, obsédé par Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas -dans le cas de commettre les plus indignes extravagances? -Heureusement que rien de tout cela n'arriva: monseigneur, -avant de se séparer de sa nouvelle conquête, savait à quoi -s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier -s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de -vouloir bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger -l'occasion qu'on lui fournissait de revenir bientôt à la -maison. Cette disposition me convenait tout à fait, je ne -doutai pas qu'à son retour l'aimable chevalier ne trouvât le -moment de m'entretenir ou de me glisser quelque tendre -billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des -facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des -formalités ennuyeuses.</p> - -<p>Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une -ruche parée de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un -essaim d'abeilles fort singulières. Elle étaient faites précisément -comme un certain objet dont monseigneur pendant -sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait fait toucher -à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus conséquent… -Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure, -devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, -se présentant tour à tour à l'étroite entrée de la ruche, -firent longtemps d'inutiles efforts pour y pénétrer. Cependant -une abeille aux ailes violettes était sur le point de -s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge argent, -profitant du moment où la première soulevait tant soit peu, -s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant -voltigé quelques instants, l'abandonna tout de suite à -l'essaim empressé qui s'en empara.</p> - - -<h3 id="l1c20">CHAPITRE XX<br /> -Où le beau Chevalier se montre à son avantage.</h3> - -<p>Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa -l'espérance de Sylvina et la mienne. Il parut chez nous -le lendemain dès midi. Sylvina était encore au lit: je prenais -dans ma chambre une leçon de clavecin.</p> - -<p>Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière; -mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble -si grand, je perdis à tel point l'attention que la pièce exigeait, -que je m'embrouillai et mis le maître de fort mauvaise -humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le talent -de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un -excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de -violon. «Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais -accompagner et vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» -A peine il tint le violon que cet instrument, qui criait un -peu sous les doigts du maître, rendit des sons délicieux. -Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite dans les -organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout -entière à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; -jamais je n'avais aussi bien touché: d'Aiglemont -accompagnait avec une justesse, une expression si analogue -au genre, une imitation si parfaite, qu'il me mettait hors -de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans -ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur -lui la même impression: je l'entendais de temps en temps -soupirer: le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés -à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.</p> - -<p>Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt -debout et vint nous trouver dans cet aimable désordre -qu'inventa la coquetterie pour piquer les désirs. Une partie -de ses beaux cheveux blonds, échappée du chignon, flottait -sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché laissait -voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne -pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient -sans gants, une simple jupe, courte et collante, caressait -une croupe… des cuisses… de la plus séduisante proportion -et laissait briller la jambe la mieux tournée. Il fallait être -aussi jolie que je l'étais et avoir un peu d'avance pour pouvoir, -dans ce moment, lui disputer l'objet de nos communs -désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle -méritait. Mais tous les échos de ses compliments étaient -pour moi; des yeux, que je n'ai vus qu'à lui, me disaient le -plus tendrement du monde: «C'est à vous, adorable Félicia, -que tous mes hommages s'adressent; avec votre -tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon -cœur.»</p> - -<p>Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne -manqua pas de lui en donner une nouvelle, afin de lui -prouver combien on était satisfait de la première. On lui -prodigua mille louanges délicates sur son talent pour la -musique: le maître assurait que nous avions le bonheur de -connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne -nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel -ami de nous donner tous les moments dont il pourrait -disposer. Ma tante ne se lassait point de nous entendre; -nous, de concerter et de nous donner, dans la parfaite intelligence -de notre exécution, une image de celle de nos âmes, -qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement -que nos accords.</p> - -<p>D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que -ma tante n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même; -c'est pourquoi, soit coquetterie, soit adresse, il affecta pendant -tout le repas de lui donner une sorte de préférence. Je -n'aurais su comment prendre la chose si, de temps en -temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que -tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet -que de lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà -dans ma poche un certain billet, et la possession de cet écrit -important me promettait d'avance tout ce que je désirais y -trouver à l'ouverture.</p> - - -<h3 id="l1c21">CHAPITRE XXI<br /> -Arrangements.—Obstacles.—Alarmes.</h3> - -<p>Nous quittâmes enfin la table; je courus m'enfermer chez -moi. Là, le cœur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, -je rompis le cachet de la précieuse lettre… Elle contenait -en six lignes tout ce que l'amour peut dicter de plus -passionné. Il n'y manquait que ce serment d'une ardeur -éternelle que pour la première fois de ma vie j'avais le bonheur -de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui -mit le comble à la bonne opinion que j'avais de mon amant. -Je griffonnai tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à -votre charmant billet que mes yeux ne vous aient déjà cent -fois répété? Oui, chevalier, j'accepte avec transport le don -que vous me faites et je ne pourrai vous prouver assez tôt -à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans -que ma tante s'en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un -moment qu'elle passa dans un cabinet, le chevalier eut -encore le temps de me prier de permettre qu'au lieu de -sortir de la maison il se glissât dans ma chambre et dans -une armoire qu'il avait remarquée, où je viendrais aussitôt -après l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'étais -ensorcelée.</p> - -<p>Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d'aller -juger une pièce nouvelle faillit faire échouer notre charmant -projet; mais l'ingénieux d'Aiglemont fit naître un -prétexte pour ne pas nous accompagner. Son grand négligé -n'était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne -s'habillait pas et n'allait qu'en loge grillée; mais il supposa -tout de suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait -d'aller promptement faire un bout de toilette. Puis, saisissant -le moment où la femme de chambre passait une petite -robe à Sylvina, il n'eut pas de peine à s'introduire chez moi -et dans l'armoire qui n'était pas absolument incommode. -Je le suivis; cependant je répugnais à l'emprisonner ainsi! -Je craignais qu'il ne manquât d'air et n'étouffât. Mais il -aimait trop pour entrer dans mes vues timides; le désir lui -fit trouver mille expressions propres à me rassurer. -Quelques baisers tels que je n'en avais jamais reçus ni donnés -furent l'heureux prélude des délices que nous nous -ménagions pour la nuit… Je l'enfermai.</p> - -<p>Je maudis de bien bon cœur l'éternité du spectacle. J'étais -furieuse que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur -que nous trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui -nous pressa de venir souper chez elle, avec des gens fort du -goût de Sylvina. J'aurais volontiers battu la fâcheuse architricline. -Nous la suivîmes pourtant. A minuit, nouveau -malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un brelan; -mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie, -qu'on m'avait reprochée, et la mauvaise mine que j'avais -faite au souper, je me plaignis d'un mal de tête si violent -que la bonne Sylvina ne joua point et voulut bien me -ramener.</p> - -<p>J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant -la nuit, dès que ma migraine viendrait à diminuer. On porte -dans ma chambre une volaille, du vin, du fruit! je me fais -coiffer pour la nuit, quatre minutes me débarrassent de la -femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes -verrous et vole à l'armoire… Mais quelle est ma douleur! -Le chevalier évanoui! d'une pâleur qui pendant un instant -me donne l'horreur de le croire sans vie!… Mon cœur se -comprime; deux torrents coulent de mes yeux! Je presse ce -cher amant contre mon sein; je porte sur son visage le feu du -mien et mes larmes… Il revient enfin, reprenant à plusieurs -fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent -faiblement… Il me reconnaît à peine… Où suis-je? dit-il -d'une voix mourante… C'est vous, ajouta-t-il avec passion, -c'est vous! Il me serre à son tour dans ses bras et me -couvre des plus ardents baisers. Nous demeurons un instant -confondus dans une extase ravissante, inexprimable. -Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un léger -repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour -achèvent de le ranimer; de belles roses reparaissent enfin -sur son visage à la place des lis mortels que je venais d'y -voir avec tant d'effroi.</p> - - -<h3 id="l1c22">CHAPITRE XXII<br /> -Dont je ne sais comment Je me tirerai.</h3> - -<p>Prendrai-je ici sur moi de faire à mes lecteurs une friponnerie -en faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la -description d'une nuit dont Ovide lui-même peindrait difficilement -les peines et les plaisirs? Non, je suis trop de -bonne foi pour user de cette supercherie triviale. Je ne donnerai -point à mon éditeur l'embarras de dire qu'ici se trouve -une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je -vais conter, bien imparfaitement sans doute, comment fut -prise enfin une petite place très mal défendue depuis un -an par les seuls contretemps, pendant que le tempérament, -gouverneur, était d'intelligence avec l'ennemi.</p> - -<p>Quoique le moment auquel je touchais eût été l'objet des -plus impatients désirs, je ne sais quelle sombre inquiétude -s'empara tout à coup de moi. D'Aiglemont se pressait pour -me déshabiller. Comme il était habile! Qu'il m'eut bientôt -débarrassée de tout ce qui pouvait le gêner! Quelle grêle de -baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant -j'étais immobile… Je n'éprouvais encore ni peine ni plaisir. -Les facultés de mon âme me semblaient suspendues… -J'existais dans un moment qui n'était pas encore et que je -redoutais malgré moi… Je perdais la jouissance d'une infinité -de gradations que mon voluptueux amant savourait avec -le dernier transport… Il m'entraîna doucement, je me trouvai -sur l'autel où Vénus attendait que je lui fusse immolée. -Dieu! où puisait-il les éloges passionnés qu'il prodiguait à -la moindre beauté? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le -chatouillement exquis de tant de baisers réveille mes sens -engourdis. Je suis embrasée… Mon âme cherche celle qui -s'apprête à s'exhaler en moi. Une tendre fureur… Mais quel -obstacle s'élève? Des douleurs aiguës troublent les plus parfaites -délices! Les désirs s'irritent… En vain, notre bonheur -ne peut s'achever… Un mouvement machinal portant ma -main sur l'instrument de mon martyre, je frémis, il me -semble que nous avons entrepris une chose impossible… -Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable à ces -infortunés qu'on vient d'estropier dans un combat, j'ai -beau supplier mon vainqueur de m'achever… trois fois il -veut m'obéir… trois fois je brave le plus affreux tourment… -autant de fois il faut renoncer à la consommation du sacrifice.</p> - -<p>O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes. -Je les suçais sur tes beaux yeux où la tristesse éclipsait, -dans ce moment, le feu du désir qui venait d'y briller; et -toi, tu recueillais mon sang, me jurant de conserver à -jamais un trophée de ta plus chère victoire! et de quel soulagement, -alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire -part!… Je l'aurais agréé pour toute autre blessure, mais -celle-ci… Tu m'appris par la suite à vaincre un léger scrupule, -et je découvris une source féconde de voluptés.</p> - -<p>Cependant nous étions au désespoir.—C'en est donc fait, -te dis-je, cela ne sera donc jamais?—Et je versais des -larmes abondantes… Mais les douleurs deviennent moins -vives; après quelques moments de repos, je t'invite moi-même -à de nouveaux efforts. J'avais éprouvé qu'à tant de -souffrances se mêlaient au moins quelques douceurs; leur -attrait me prête le plus ferme courage.—Viens cher amant, -m'écriai-je, transporté d'une rage voluptueuse. Viens… -Encore un essai; fais-moi mourir, s'il le faut, mais soyons -unis…—Alors un mouvement concerté, dont l'amour règle -la force et la précision, brise les barrières… Tu parais expirer -de plaisir, j'expire de douleur.</p> - -<p>Eh! des faiseurs d'épithalames, qui n'ont jamais donné -les premières leçons du plaisir, chanteront avec enthousiasme -les ravissements d'une première jouissance! Une -pauvre fille mariée sans amour, impitoyablement labourée -par un automate, qui s'est fait un point d'honneur de remplir -un cruel devoir, sera persiflée le lendemain par des -parents imbéciles! Ah! si tous ces gens savaient ce que l'on -souffre… (tant pis du moins pour le couple entre qui les -choses se passent autrement) si l'on savait, dis-je… on ne se -permettrait pas, assurément, toutes ces mauvaises plaisanteries, -tous ces compliments ridicules! Certes, le jour de la -mort d'un pucelage, on ne peut encore faire à celle qui l'a -perdu que des compliments de condoléance.</p> - - -<h3 id="l1c23">CHAPITRE XXIII<br /> -Suite du précédent.</h3> - -<p>Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d'Aiglemont, aussitôt -que le relâchement des douleurs me permit de parler, -c'est donc à faire ce mal affreux que tendaient les vœux -d'un amant? Il me ferma la bouche par un baiser de flamme, -et se maintenant dans le poste dont la conquête venait de -lui coûter des travaux si pénibles, il entreprit de me prouver -que dans ma position le plaisir succédait bientôt aux souffrances. -Je le crus un instant; mais cette agréable illusion -dura peu. Cependant j'aimais trop l'heureux athlète pour le -vouloir priver d'une seconde couronne qu'il s'empressait -de mériter. J'endurai jusqu'au bout ses cruelles prouesses… -La douceur de lui donner du plaisir me dédommageait bien -faiblement de n'en point avoir et de beaucoup souffrir. -Bientôt des efforts redoublés, des soupirs brûlants, des -morsures passionnées, m'annoncèrent que le chevalier touchait -derechef au moment du suprême bonheur… Un torrent -de feu coula… me consuma… Mais j'entrevis à peine -l'éclair du plaisir… Mon supplice finit enfin, avec la vigueur -de celui qui venait de l'occasionner. Le pauvre chevalier -n'était plus à craindre, il paraissait anéanti; alors, m'entrelaçant -avec plus de confiance autour de lui et le pressant -contre mon sein, je recueillis avec délices jusqu'au moindre -sanglot de sa voluptueuse agonie. Déjà tout ce que j'avais souffert -était oublié: je jouissais réellement, sentant que je possédais -celui qui m'était si cher, et qu'après avoir payé le -bizarre tribut auquel la nature a voulu soumettre notre sexe -infortuné, j'allais moissonner à mon aise dans le vaste -champ des voluptés… Mes mains parcouraient avec admiration -le corps parfait de mou amant, je lui rendais bien -sincèrement toute celle qu'il m'avait prodiguée… Il revint -bientôt lui-même; un entretien fort tendre remplit encore -quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous livrer à -des songes flatteurs, et Morphée prit plaisir à nous assoupir -dans l'heureuse attitude où Vénus nous avait laissés.</p> - -<p>Deux fois cette bonne déesse daigna, pendant que je dormais, -me rendre les biens qu'elle m'avait refusés pendant -la sanglante cérémonie de ma consécration. Le chevalier, -dont le repos avait peu duré, s'était occupé de me ménager -ces doux instants par de légères titillations propres à -m'émouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil. -Bientôt, encouragé par le succès de ce galant badinage, il -tenta de devenir une troisième fois heureux… Mais à peine -essayait-il qu'un soupir de douleur annonça mon réveil; je -me dérobai, le grondant et l'accusant de barbarie!… Mais, -hélas! j'avais pitié de lui. Je ne pouvais douter de l'excès de -ses désirs… Ses soupirs me touchaient… Je sentais avec -pitié son cœur palpiter violemment sous une de mes mains, -tandis que dans l'autre certaine partie révoltée brûlait et -s'agitait.—Chère Félicia, disait-il avec une tristesse intéressante, -ne me reproche pas d'être barbare… Tu l'es plus -que moi.—Je tachais de l'apaiser par de tendres caresses; -ma main, qui d'abord ne pensait qu'à prévenir des entreprises -dont je m'effrayais, s'aperçut bientôt qu'elle devenait -une espèce de remède… Elle se prêta doucement à certain -mouvement qui la remplissait… et fit ainsi de plein gré -d'elle-même ce dont on eût été trop délicat pour la prier. -Je venais ainsi de faire une nouvelle découverte.—Pardon, -mon cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier -plus calme et s'empressant de purifier cette main bienfaisante; -pardon, tu viens de me sauver la vie. Je ne pus -m'empêcher de rire de l'importance que je voyais attacher -à un service qui m'avait si peu coûté. Je m'en prévalus -néanmoins pour faire mes conditions, et j'obtins que de -toute la nuit il ne serait plus question de rien: nous dormîmes. -Quand je m'éveillai, je ne trouvai plus à mes côtés -mon cher d'Aiglemont, vers qui mon premier mouvement -avait cependant été d'étendre le bras, disposée pour lors à -le défier. Quel effet du désir! Quelle inconséquence! J'eus -de l'humeur de voir mon espérance trompée et d'être ainsi -la dupe de mes conventions, sans lesquelles sans doute le -plus caressant des hommes ne m'eût point quittée avant de -m'avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion. J'eus -recours à mon ancienne ressource; je fatiguai mes désirs et -me rendormis.</p> - - -<h3 id="l1c24">CHAPITRE XXIV<br /> -Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans -les maisons où ils couchent.</h3> - -<p>On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui -venait à dix heures. Je vis sans inquiétude que pendant -mon sommeil on avait mis un peu d'ordre dans mon appartement, -enlevé les restes de notre collation et serré les -hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris -deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais -pas assez la physionomie pour y découvrir des -nuages. Nous dînâmes encore tête à tête, sans qu'elle me -laissât rien soupçonner de ce qu'elle me préparait. Mais -aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui vis un -visage, des regards…—Petite malheureuse, me dit-elle, -s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, -venez, dites-moi ce que vous avez fait cette nuit.—Un -coup de foudre n'aurait pas été plus terrible pour moi. Je -pâlis… je faillis à me trouver mal.—«Parlez sans détour: -je veux être instruite; avouez sur-le-champ votre équipée, -sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous -aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je -n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon -imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai -les genoux de Sylvina et les baignai de larmes.—Hélas! -ma chère tante, dis-je, pénétrée de douleur et pouvant à -peine articuler, si vous savez de quelle faute je puis être -coupable, épargnez-moi la honte de vous l'avouer.—Ce -n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle n'est que -trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne -complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A -qui appartient cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée -au dossier d'un lit écroulé et tout souillé de votre -infamie?… Serait-ce par hasard ce petit gredin de Belval -que je soupçonnais dès longtemps, et qui enfin…—M. -Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela -d'un ton piqué, qui voulait presque dire: <i>M. Belval n'est -pas mon fait</i>…)—Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience -et de colère et martyrisait mon bras).—Eh bien, ma -tante…—Eh bien?—M. le chevalier.—M. d'Aiglemont?—Oui, -ma tante.—Les indignes! En même temps, je -suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la -montre est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse -dans une chaise longue, où, la tête inclinée et les poings -fermés contre les yeux, elle demeure quelques minutes -sans proférer une parole…</p> - -<p>J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de -larmes, à qui je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant -ce qui pouvait m'arriver quand ma tante sortirait de -ses sombres réflexions. La porte s'ouvrit, on annonça -M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près qu'à peine -son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait attention -à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et -surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à -propos dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait -que de l'étrange distraction de ma tante qui, sans bouger -de son siège et n'ayant qu'à peine tourné la tête avec une -mine foudroyante, avait repris sa première attitude. A la -fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un -mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de -la montre: il fut au fait.—Qu'attendez-vous, monsieur, dit -alors Sylvina, se tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous -pour vous retirer d'un lieu où tout ce que vous -voyez doit vous apprendre que vous êtes de trop? Venez-vous -insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du spectacle -de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos -plaisirs! Ne vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne -l'avez-vous pas rendue fort heureuse?—D'Aiglemont -était trop homme du monde pour répondre à cette sortie -par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux -torts également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos -amours par son étourderie, l'autre, plus grand encore, -d'avoir irrité peut-être pour jamais une femme dont il -sentait bien que le ressentiment ne portait pas en entier sur -ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en reproches -et joua tout au mieux l'humilité, le contrit… Cependant je -m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant -que, tout en grondant, on le contemplait avec des yeux… -qui déjà n'exprimaient plus la colère. Il se surpassait ce -jour-là: un habit riche et d'un goût exquis, une coiffure -merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à sa belle -figure mille grâces nouvelles… Il saisit habilement un jour -favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua -seul coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de -manière à persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé -au moment qu'il y songeait le moins, il eût su se procurer -pendant notre absence un poste bien plus propice à ses -véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin que j'avais eu -de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son cachot, -s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré -par la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement -pour parvenir à certain but… que j'ignorais absolument, -et dont je ne m'étais doutée que lorsqu'il n'était plus -temps de me défendre ou d'appeler du secours. Il ne tint -ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était -arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le -désir de se tromper elle-même désarmaient insensiblement -sa colère; elle oubliait de retirer des mains du coupable -une des siennes qu'il couvrait de baisers; elle écoutait deux -fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de vérité: -<i>Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule -cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre; -et je ne suis déjà que trop malheureux de n'avoir -pas réussi.</i></p> - - -<h3 id="l1c25">CHAPITRE XXV<br /> -Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit -de conciliation.</h3> - -<p>Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait -plus que monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On -n'avait point fermé la porte après l'entrée du chevalier; -jamais on n'annonçait son oncle, qui, leste, marchant toujours -sur la pointe d'un petit pied, on ne peut pas moins -bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser -malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant -d'en être vu lui-même, il eut le temps de les considérer et -de me faire un petit signe d'intelligence. J'étais si troublée -que je n'avais fait, en le voyant paraître, aucun mouvement -de civilité. Ce qui fit que les autres ne le surent là que lorsqu'il -prit la peine de leur parler.</p> - -<p>—A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la -moindre humeur, je vous fais mon compliment; madame, -vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le fripon ne s'y -prend pas mal, sur mon âme.—Excepté Sa Grandeur qui -se donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais -je n'y comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, -définissez-moi donc ce que veulent dire vos trois -visages? Répète-t-on ici quelque tragédie? Là, on pleure! -Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon neveu… Ma foi, -je me donne au diable si je saisis l'esprit de son rôle. Il n'a -pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme -qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait -d'éclaicir le mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne -pas trouver l'histoire fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, -disait avec hypocrisie son espiègle de neveu, je ne disconviens -pas du fait, mais vous la voyez, elle si belle! A ma -place, vous en eussiez fait autant.—Assurément.—Comment, -monseigneur, se cacher dans une maison honnête?…—J'en -conviens, oui, cela est un peu écolier.—Voyez -l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour -elle seule, la cruelle, que j'avais risqué cette démarche.—Ah! -madame, voilà un terrible argument contre votre -colère.—Eh! fi donc, monsieur le chevalier, quand un -galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour elle -de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?…—Mille -moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce… Mais -quoi! maintenant la pauvre Félicia va se trouver seule dans -l'embarras. Je vois bien, mes enfants, que c'est à moi de -vous mettre tous d'accord. Fermons un peu cette porte et -faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce, -ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur -ses genoux. Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce -qui est arrivé. M. d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, -dans le fond de son âme, est enchanté de tout ceci. A bon -compte il a volé ce que toutes les jérémiades possibles -ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure. L'heureux -étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, -une fleur… digne d'être la récompense des soins les plus -suivis, des plus tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu -ses saintes épaules…) Malgré mon embarras, je ne pus -m'empêcher de décocher à Sa Grandeur certaine œillade -qui voulait dire: <i>«Monseigneur, je ne pensais pas que votre -système fût que les premières faveurs doivent être le prix des -soins suivis, des longues assiduités…»</i> Il continua:</p> - -<p>«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre -à votre aise. Vous êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous -savez qu'on ne le chasse pas de bon cœur quand il se présente! -Vous le savez? Eh bien, la petite est pardonnable. La -voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas -permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa -charmante figure, elle pourrait se passer de vos secours: -n'a-t-elle pas la clef de tous les trésors de l'univers? Ce ne -serait pas la punir que de l'éloigner de vous. D'ailleurs, -je la prends sous ma protection. Ainsi, croyez-moi, pardonnez-lui, -faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut ci-devant -entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. -Vivez et laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse… Là… De -bon cœur… Encore plus cordialement… A merveille! Eh -bien, cela ne vaut-il pas mieux que de s'arracher les yeux, -comme on pensait à le faire quand je suis arrivé? Il faut -maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous qu'il aime, -madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans -votre appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur -est bien fait pour vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont -quelque dédommagement: croyez-moi, laissez-vous -attendrir, ayez des bontés pour lui; faudra-t-il vous en -prier bien fort?—Ah! mon oncle! Ah! madame, s'écriait -le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur -et Sylvina.—Un moment, mon neveu, laissez-moi finir… -Puisque vous en avez fait avec la petite plus que vous ne -vous le proposiez; qu'elle n'était d'accord de rien; qu'après -que vous l'avez violée sans nul égard pour sa faiblesse et son -ignorance, elle doit vous avoir en horreur, puisque d'ailleurs, -il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour la -gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on -pourrait lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un -et l'autre, que je la prenne pour moi… Nous allons vivre -comme deux couples de tendres tourtereaux. Je ferai de -mon mieux pour que tout le monde soit content, et cet -arrangement, au surplus, durera… ce qu'il pourra.»</p> - - -<h3 id="l1c26">CHAPITRE XXVI<br /> -Suite du précédent.—Monseigneur est récompensé.</h3> - -<p>Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur -eut cessé de parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les -yeux fixes et la bouche béante, semblait demander si elle -avait bien entendu. Le chevalier consultait tour à tour les -visages pour deviner à quoi le sien devait se déterminer. -Ses yeux disaient à Sylvina: <i>Que je vais être heureux!</i> à son -oncle: <i>Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin</i>; et à -moi: <i>Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons</i>. -J'arrêtais à mon tour des regards curieux sur la face -riante de <i>monseigneur</i>; mais je ne me trouvai plus pour lui -cette prévention favorable, à qui, l'avant-veille, il avait -eu l'obligation de commencer ce que le chevalier avait -achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le neveu, -l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus -qu'un homme ordinaire.</p> - -<p>Il se fit un assez long silence… Ce fut encore monseigneur -qui le rompit.—Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? -Voyons.—Mon cher oncle, reprit sur-le-champ l'habile -fourbe, je n'ai point de mérite à souscrire aveuglément à vos -propositions, j'adore madame.—Et malgré le respect qu'il -devait au grave caractère du médiateur, il se permit d'appuyer -un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina, -qui:—<i>Doucement</i>, monsieur (s'étant cependant laissé faire), -j'espère que monseigneur ne prétend pas…—Vous voudrez -bien observer, madame que je ne <i>prétends rien</i>; je conseille…—Mais, -enfin, que penseriez-vous?…—Je penserais -que le pendard est charmant; que sans doute il vous -aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai -bientôt folle de lui.—Mais, enfin, un cavalier du mérite -de M. le chevalier… n'est pas sans avoir des arrangements… -et M<sup>me</sup> d'Orville…—Oh! pour celle-là, je vous garantis -qu'elle n'aura désormais aucune envie de vous le disputer. -Vous pouvez m'en croire; elle a déjà pour lui l'aversion la -mieux conditionnée…—Serait-il possible? interrompit Sylvina, -se trahissant par la vivacité de son transport…—Bon, -répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre chemin, -monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au -mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.—En -même temps, il fit glisser son fauteuil sur -le parquet et, tournant le dos à l'autre couple, voici ce qu'il -me dit à peu près:</p> - -<p>—«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point -la dupe de ce hasard auquel vous imputez votre aventure -avec mon neveu. Vous vous êtes plu réciproquement et -vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je ne dis -mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais -avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu -lésé dans toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous -faire pour me dédommager?» J'étais très embarrassée. -J'abrège: malgré ma répugnance à tromper sitôt un amant -adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable envers monseigneur, -pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je ne -pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui -donner, dès qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les -preuves de reconnaissance qui pourraient lui faire plaisir.</p> - -<p>Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi -cette faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je -vous pardonne à mon tour vos pitoyables scrupules, dont -je me contente de vous plaindre et de me moquer.</p> - -<p>Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la -soirée. Le souper fut des plus gais; on but pas mal, M. le -chevalier s'acquitta si bien auprès de Sylvina de son nouveau -rôle, que j'en fus tant soit peu jalouse; ce qui fit bien -pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il dut être -content.</p> - -<p>Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous -nous en acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce -qu'il parut, le plus grand plaisir. Cependant, il bâillait de -temps en temps; Sylvina surtout paraissait excédée de -musique et parla d'aller reposer. On était chez moi. On m'y -laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un -peu de tristesse et d'humeur.</p> - -<p>Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore -endormie, j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la -faveur de ma lampe de nuit, je vis que c'était monseigneur, -qui, s'étant introduit avec beaucoup de mystère, refermait -et repoussait les verrous. Son apparition ne me fut point -agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des dispositions -voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles -douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y -résigner avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on -me rappela mes engagements. Je me rassurai néanmoins -tant soit peu quand je vis que le prélat ne se déshabillait -pas et ne demandait probablement qu'un quart d'heure de -complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne -grâce. Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. -Il eut l'adresse de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. -Déjà, de légers préludes m'avaient mise en feu; mes yeux -se fermèrent, et loin de continuer à craindre, je commençai -tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa bouche contre -la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses morsures; -déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir -précéda l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers -les douceurs dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, -j'étais tout à fait au pouvoir de l'amoureux -prélat; je fus agréablement surprise de n'éprouver qu'une -très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation la plus -délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. -Pour lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser -pour baiser, effort pour effort; et quand nos ravissantes -fureurs se ralentirent, quelque heureux qu'eût été monseigneur, -il ne pouvait l'avoir été plus que moi.</p> - - -<h3 id="l1c27">CHAPITRE XXVII<br /> -Réflexions qu'on pourrait omettre sans perdre -le fil de l'histoire.</h3> - -<p>On se fait aisément un système quand l'expérience vient -de bonne heure à l'appui des principes dont on inclinait à -le composer. Me trouvant, dès mon début, à même de -mettre en pratique les sages conseils de Sylvino, je reconnaissais -qu'en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à -tous les événements qu'occasionne la multiplicité des ressorts -qui meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement -quelqu'un, ou l'on en était soi-même froissé.</p> - -<p>Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification -de sa maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je -seule que je tombai dans une rêverie profonde et je me -dis à moi-même: «Où en serais-je maintenant, si ma passion -pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait pas d'endurer -le supplice de le savoir à l'heure même dans les bras de -Sylvina? Et quel rôle pitoyable n'aurais-je pas joué vis-à-vis -de Sa Grandeur si, après lui avoir permis ce qu'il faisait il -y a deux jours, j'avais fait aujourd'hui la bégueule, pour -avoir vu depuis un beau cavalier dont je suis devenue folle? -Ou bien, qu'aurais-je gagné à me défendre avec celui-ci de -la plus charmante tentation, parce que j'aurais eu quelques -arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je donc -maintenant bien à plaindre? J'ai satisfait hier un désir -immense en me livrant au plus aimable des hommes: je -viens de goûter des vrais plaisirs avec un autre qui n'est pas -sans agréments. La nature a trouvé son compte à ce partage, -que condamnent à la vérité les préjugés et le code rigoureux -de la <i>délicatesse</i> sentimentale. Il y a donc nécessairement un -vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce code -est composé.» Puis je suivais dans l'avenir les deux chaînes -d'événements qui devaient résulter de deux partis différents -dont sans doute j'avais choisi le meilleur. En résistant, ce -qui était bien loin de ma pensée, je ne voyais qu'obstacles, -haines, jalousies, remords; en cédant, comme j'avais fait, -je voyais au contraire la plus riante perspective: au lieu de -me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à Sylvina, -je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-même. En tout, -j'étais très contente de moi… Des autres?… à peu près; car -je n'étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait -certaine inquiétude jalouse… Je me représentais trop vivement -mon beau chevalier dans les bras d'une rivale -aimable… Passe encore si Sa Grandeur me fût demeurée… -Elle m'eût sans doute aidée à chasser une image qui m'obsédait, -Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et -vint y mettre fin.</p> - - -<h3 id="l1c28">CHAPITRE XXVIII<br /> -Sacrifice.—Explication.—Plaisirs.</h3> - -<p>Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix -qui me fit tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: -<i>Vous dormez, belle Félicia?</i> Des mains angéliques pressaient -avec amour deux demi-globes naissants… En un mot, -c'était l'aimable chevalier qui, sortant de chez ma tante, -venait savoir où il en était encore avec moi. J'eus beau -m'armer d'indifférence, elle ne tint point contre le charme -de ses caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le -plus réel. J'étais bien éloignée d'en avoir contre cet aimable -inconstant, qui ne l'était, en effet, devenu que par une fatale -nécessité.—Que venez-vous chercher ici? lui dis-je pourtant, -ne voulant pas lui paraître assez résignée à son arrangement -avec Sylvina, pour qu'il se crût dispensé de m'être -fort attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous -féliciter d'en avoir eu dans l'autre appartement de moins -pénibles que ceux de la nuit dernière?—Cher amour, me -répondit-il, touché jusqu'aux larmes, peux-tu m'accabler -aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu -daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse -être sensible quand, devenu par toi le plus heureux des -hommes, je vois troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute -autre femme que Sylvina eût pu disposer d'un amant que -tu venais d'agréer, qui ne vit que pour toi, qui met tout son -honneur à conserver tes précieux sentiments? ma Félicia! -sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu'un -sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d'assurer -ton repos et de me ménager, dans cette maison, un accès, -qu'autrement je ne pouvais manquer de perdre.» Ensuite, -il me conta qu'aussitôt que son oncle s'était retiré, Sylvina -lui avait fait, sans façon, l'aveu de sa passion la plus vive; -qu'en conséquence, il n'y avait pas eu moyen d'éviter de -passer la nuit avec elle. Qu'à la vérité, par la fraîcheur de -ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque -n'aurait pas de l'amour pour Félicia; mais que sans les -ressources infinies de son heureux âge et l'essor de sa -voluptueuse imagination si fraîchement frappée des délices -de ma jouissance, il aurait couru de grands risques avec -une femme qui s'attendait à des prodiges. Que cependant il -avait eu le bonheur de tenir un milieu difficile entre la -honte de mal faire et le danger de faire trop bien. Qu'en un -mot, il s'était beaucoup ménagé, tant pour pouvoir prendre -sa revanche avec moi que pour ne pas accoutumer une -femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine tenue -de complaisances qu'il ne se sentait en état d'avoir que pour -moi seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai; -d'avance, mon amour avait justifié mon aimable infidèle. Je -fus transportée de voir que je lui étais toujours aussi chère. -Je répondis à ses tendres caresses avec une vivacité qui -dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai de lui faire place à -mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce dont il -avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous -les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes -accablés d'une fatigue délicieuse, après nous être promis -mutuellement de mettre à profit les moindres moments -pour nous livrer à de ravissantes folies dont je connaissais -désormais tout le prix.</p> - - -<h3 id="l1c29">CHAPITRE XXIX<br /> -Galanterie de monseigneur.—Singulière conversation -qui laisse les choses au même point.</h3> - -<p>J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait -de sincères confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans -doute que je lui en fisse au sujet de son oncle, et je n'avais -rien dit! Serait-ce que les femmes qui se piquent de l'être -le moins le sont toujours par quelque endroit, et que la -dissimulation est chez elles un défaut privilégié, qui s'y -tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres -petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans -que je lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. -J'étais à délibérer si je l'en instruirais ou non, quand -je reçus de la part du prélat une lettre accompagnée d'un -paquet assez lourd. C'était, outre une petite bonbonnière -d'un goût exquis, une montre magnifique. Il m'avait, -disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était rentré -chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand -scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. -Pressé du remords de sa méchante action, il me faisait -restitution, non pas à la vérité de ma mauvaise montre, -mais d'une autre plus exacte, qui préviendrait tous les -contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge qui va -mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un -oncle et un neveu mandés à des heures différentes, mais -dont, faute d'une bonne montre, on aurait su régler, avec -assez de précision, le départ de l'un et l'arrivée de l'autre. -La lettre était d'un bout à l'autre extravagance et persiflage. -Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il allait passer -une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner -pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte -qu'il nous avait donnés. La montre était un bijou du plus -grand prix. L'émail n'avait rien d'égal pour l'esprit et le -fini du sujet. L'entourage de brillants, l'ouvroir et le piston -qui étaient deux assez gros diamants, et la chaîne où tenait -encore une très belle bague, donnaient à ce présent une -valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie. Je -fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque -façon voulu payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme -la récompense d'un service.</p> - -<p>Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé -de monseigneur si d'elle-même elle n'eût fait une -démarche qui me mit à mon aise et dans le cas d'exhiber le -cadeau.</p> - -<p>«—Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la -subordination et trompé ma vigilance? Elle serait désormais -inutile. Tu vas vivre à ta guise, tâche de n'en pas mésuser; -entre nous, je suis fort aise de me trouver débarrassée -d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais inspirée -pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point -liées par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume -assez bien de ton cœur pour penser que tu ne nous quitteras -pas. Accoutumée à toi, privée de Sylvino, tu me serais un -vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais il s'offre pour -toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir des -droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, -vivons ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des -vraies amies et mettons de côté l'une et l'autre la dépendance -et l'autorité. Je n'exige de toi qu'une amitié sincère -et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à présent -une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je -fis éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme -et qu'elle ne devint sérieuse que lorsque tu m'appris que -c'était précisément avec le chevalier que tu t'étais oubliée. -Tu sauras que je l'aime autant qu'il paraît m'aimer. Il t'a -eue par un malentendu bien malheureux pour moi. Je -craignais que cette partie, si fatale à mon cœur, n'eût été -concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans -un cœur que je brûlais de m'attacher. Je te demande une -grâce, mon enfant, c'est de me laisser mon beau chevalier. -Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le hasard lui a fait -obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes désormais -que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts que -je ferai pour le captiver.»</p> - -<p>Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je -me tirai d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je -souhaitais fort son bonheur avec le chevalier; que sûrement -je n'aurais point d'autres vues que les siennes, et que je -n'avais pas pour lui plus d'amour que lui-même n'en avait -pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on désire. -Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit -des remerciements infinis et me renouvela les plus vives -protestations d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de -peur de la mortifier; cependant j'avais le plaisir de lui dire -énigmatiquement que j'étais folle du chevalier; mais loin -de me comprendre, elle croyait de plus en plus qu'il m'était -indifférent. Son dernier mot fut que je devais m'attacher à -l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.—Je -connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme -solide dont l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.—Il -est aussi très généreux, interrompis-je; voyez -comment son amour s'annonce.—Je montrai son cadeau. -Sylvina fut émerveillée… Eh bien! ajouta-t-elle, monseigneur -est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre -heureux.</p> - -<p>On annonça M<sup>me</sup> d'Orville… Sylvina pâlit, l'autre se présenta -avec l'air du monde le plus serein et le plus amical et -dit qu'elle venait sans façon nous demander à dîner.</p> - - -<h3 id="l1c30">CHAPITRE XXX<br /> -Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier verront -qu'il est beaucoup parlé de lui.</h3> - -<p>D'où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à -celle-ci M<sup>me</sup> d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que -de coutume. Quoi donc? Un joli freluquet doit-il nous -brouiller? Faut-il que tu me boudes avant de savoir si je -refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la gaieté; je -t'apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de -toute mon âme l'honneur d'être ruinée et trahie à ton tour -par l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi -ton monseigneur, qui daignait jeter sur moi quelques -regards d'intérêt, et que j'ai eu peut-être pendant quelques -moments la maligne envie de t'enlever. Mais tu le méritais. -Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être tondu par -des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile -troupeau d'ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour -qu'on le trompe; cependant, j'y serais forcée, vu mon -épuisement actuel, et je dois lui préférer un prince russe -qui vient de me faire faire les plus séduisantes propositions. -Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de faire des -façons et de m'arranger avec quelqu'un, moitié raison, -moitié caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un -monseigneur que tu n'as pas mal pressuré ne me convenait -que pour la passade et, ne t'en déplaise, ce n'est plus chose -à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on ici feu mon -chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète -Félicia…—La discrète Félicia devenait du plus beau rouge -et crevait de dépit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que -s'amuser, plaisanta sans méchanceté sur les coups de sympathie, -sur le singulier de certaines rivalités, et convint, -pour nous mettre à notre aise, que d'Aiglemont, moins -fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain défaut d'aimer à -faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne -pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail, -comment ils s'étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait -se croire adorée d'un homme tel que lui); comment, -pour jouir de ce rare mortel, il avait fallu lui rendre la santé -et la liberté dont le mauvais état de ses affaires le privait -également depuis quelque temps. Je suis persuadée, ajouta-t-elle, -que le chevalier est homme d'honneur, très reconnaissant -au fond du cœur des services qu'on peut lui -rendre, et point assez fat pour imaginer qu'une femme qu'il -ruine fait beaucoup plus pour elle-même que pour lui; -peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se proposer -de rendre un jour tout ce qu'il a pu coûter; mais en attendant, -il puise à pleines mains et sans considérer qu'un -bienfait en vaut un autre; il ne tient à rien; il est à la -merci du premier caprice; il enchaîne à son char autant de -folles qu'il peut s'en présenter, et, mes enfants, sans cesse -il s'en présente. Consommé dans l'art perfide de feindre les -plus vives passions et secondé d'une constitution unique, qui -fait qu'il tient coup à des excès auxquels quatre hommes -ordinaires ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec -une incroyable rapidité son infatigable tempérament; il -sème, avec la dernière assurance, des faussetés dont il -connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès inouïs, il -court aveuglément vers des précipices inévitables avec des -passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais -avant-hier, ma chère Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre -l'aura demain. Heureuse qui le gardera moins longtemps -que moi.</p> - -<p>Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et -je me disais à moi-même;—Si M. d'Aiglemont est tel -qu'on vient de le dépeindre, il n'est pas malheureux pour -moi d'être aussi peu susceptible que je le suis d'un attachement -exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant -que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment -avant que je n'aie à m'en plaindre.</p> - - -<h3 id="l1c31">CHAPITRE XXXI<br /> -Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle -l'esprit de conciliation.</h3> - -<p>Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais M<sup>me</sup> d'Orville -craignit que s'il venait à la savoir avec nous, il ne voulût -pas entrer. Elle pria donc Sylvina de faire dire, quand il -paraîtrait, qu'il n'y avait aucune personne étrangère et -qu'il était attendu.</p> - -<p>Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus -grand dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre -imprévue de M<sup>me</sup> d'Orville lui fit monter au visage, acheva -de le rendre d'une beauté plus qu'humaine. Le beau fils de -Priam se trouva jadis avec trois déesses rivales, qui le jetèrent -dans un étrange embarras. Celui du chevalier n'était -pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question que de -disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire; -il eût partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune -l'eût cru équitable envers elle seule et simplement poli -envers ses concurrentes. Mais il s'agissait de disposer de -lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une ou l'autre?</p> - -<p>M<sup>me</sup> d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: -nos yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler -à laquelle des trois il donnait une véritable préférence. Il se -conduisit tout au mieux avec M<sup>me</sup> d'Orville, lorsqu'elle lui -déclara qu'elle venait de lui donner un successeur; il protesta -que c'était de tout son cœur qu'il la voyait passer à de -nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi -grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer -qu'il n'avait pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour -lui. Puis il soutint très courageusement, auprès de Sylvina, -le rôle d'amant en titre; il était aisé de voir que celle-ci ne -doutait en aucune façon de la sincérité des sentiments qu'on -lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le -démon mit en usage les dernières ressources de son grand -talent de séduire. Que de choses ne me disaient pas ses -beaux yeux! Je les comprenais à merveille, mais je n'osais -plus me fier à leur éloquence. Cependant je l'aimais toujours -avec passion. Je fus transportée de trouver dans un -petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez un -peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait -parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. -Il me disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience -de m'entretenir tête à tête. Pouvait-il en avoir autant -que moi? Je ne comptais plus sur son cœur depuis qu'on -m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un pour -aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et -sans m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du -présent et à rendre le moins désavantageuses que je pourrais -les prétentions de Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins -de partager; mais je me consolais en espérant que les -propos de d'Orville, le peu d'ardeur du chevalier, et le retour -de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup mieux -qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder -le chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.</p> - - -<h3 id="l1c32">CHAPITRE XXXII<br /> -Suite du précédent.—Départ pour la province.</h3> - -<p>Comment purent donc s'arranger des intérêts de cœur -aussi embrouillés? A qui restait-il, enfin, ce boute-feu -dangereux, ce précieux objet de tant d'amoureux désirs? -Il continua d'appartenir à toutes trois, ou n'appartint à -aucune; cela revient au même. Il força M<sup>me</sup> d'Orville à lui -croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il -la supplia de ne point lui interdire sa maison et d'agréer -l'hommage d'une amitié qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai -su depuis que le fripon, qui ne voulait pas qu'il fût dit -qu'on l'avait éliminé, avait encore obtenu des faveurs -malgré le traité qu'on venait de signer avec le prince -russe. D'un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à -son nouvel amant aucun don de conséquence, ne fut plus -aussi sûre d'être aimée. Mais, à bon compte, elle ne -renonça point à d'Aiglemont, qui ne demanda pas mieux, -afin de se conserver dans la maison un accès qu'à moins de -certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; -Sylvina était d'ailleurs bonne à ménager à cause de l'oncle, -à qui l'on avait précisément dans ce temps-là de fortes raisons -pour bien faire sa cour. Quant à moi, je me rendais -justice, et connaissant mes avantages, je me tenais pour dit -que je l'emportais sur mes rivales. J'étais en effet la favorite, -et j'aurais été très exigeante si je n'avais pas trouvé -qu'on me le prouvait assez. Tel qu'un autre Antée, d'Aiglemont -trouvait toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina -avait, la nuit, en beaucoup de temps, peu de chose; -et moi, le jour, beaucoup en peu de moments imprévus, -dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre bonheur.</p> - -<p>Ainsi s'écoulèrent quelques semaines que monseigneur -fut obligé de passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un -jour, enfin, il me manda que, sur sa proposition, l'on me -donnait chez lui la place de première chanteuse du concert -avec d'assez bons appointements; qu'il me conseillait de ne -pas négliger une occasion agréable de changer pour quelque -temps de séjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son -exil, de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi -d'engager l'ami Lambert à nous accompagner, tant pour -être chargé là-bas de quelques embellissements qu'on se -proposait de faire à la cathédrale et au palais épiscopal que -pour donner plus de considération à la maison que nous -tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous -obliger, le charmant neveu. C'était ce que celui-ci avait -extrêmement à cœur, non seulement parce qu'il m'aimait -autant qu'il était en son pouvoir d'aimer, mais encore parce -qu'il espérait de rentrer en grâce avec sa famille, lorsqu'elle -le verrait hors de Paris et sous les yeux de son oncle, -homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui -l'étourdi ne pouvait manquer de se former.</p> - -<p>Ma tante et moi n'avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni -Lambert à Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup -d'inclination. Nous promîmes donc à monseigneur de -nous rendre tous ensemble au lieu de sa résidence. Il partit. -Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique chacun de -nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous -faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez -agréables, nous ne laissâmes pas d'entreprendre le voyage -avec plaisir, et nous le fîmes si gaiement qu'une assez -longue route ne me fit éprouver ni ennui ni fatigue.</p> - - -<p class="c gap"><i>Fin de la première partie.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2> - - -<h3 id="l2c1">CHAPITRE PREMIER<br /> -Dont on saura le contenu si l'on prend la peine -de le lire.</h3> - -<p>—J'en suis fâché, me dit le censeur dont il est fait mention -au commencement de cet ouvrage, et à qui j'en communiquai -les deux premières parties avant d'entreprendre -celles-ci, j'en suis fâché, cela ne prendra point. Vous ne -savez donc pas que vous n'intéresserez personne? que vous -vous peignez telle que vous êtes, avec une franchise qui -vous fera le plus grand tort? Qu'on n'aime point à voir une -jeune fille courir effrontément au-devant des moindres -occasions, de raconter les folies d'autrui et d'en faire elle-même? -Qu'il est reçu que votre sexe doit combattre, et tout -au plus se rendre à la dernière extrémité? Que les gens qui -seraient le moins capables de filer le parfait amour soutiennent -cependant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'il a -coûté de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent -à la jouissance un véritable prix?—Taisez-vous, mon -cher marquis, répondis-je avec toute l'impatience d'un -auteur dont on critique les chères productions, vous voyez -mon ouvrage du mauvais côté, Je ne me propose point -d'intéresser.—Tant pis.—Je ne quête pas non plus des -éloges; ma conduite n'en mérite point: quand j'ai réussi à -me rendre heureuse de moment en moment, j'ai tiré tout -le fruit que je pouvais attendre de mon système. Je ne -cherche point à faire secte.—On croirait que vous y visez.—Il -y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j'en -ai de contemporaines; la postérité n'en manquera pas. Être -plainte n'est pas non plus mon objet: le destin m'a constamment -favorisée.—Il est vrai.—Pour gagner de l'argent, -enfin? Si j'en avais besoin, n'ai-je pas à mon âge, et -faite comme je suis, des ressources plus agréables, plus -sûres que celles de mettre du noir sur le blanc?—Tout cela -est bel et bon; mais alors pourquoi prendre la peine -d'écrire?—La peine! Je vous ai déjà dit que c'était un plaisir -pour moi. Je me plais à garantir de l'oubli des folies -dont le souvenir m'est cher. Si, par occasion, quelqu'un -peut en être amusé, si quelque femme de mon caractère, -mais trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et -tranche les difficultés; si quelque autre, attaquée par des -Béatins, apprend à s'en méfier et à les berner; si quelque -mari, prêt à se formaliser pour une aigrette, rougit d'avoir -donné quelque importance à cet accident et se pique d'imiter -le sage Sylvino; si quelque Céladon renonce <i>aux grands -sentiments</i> et se soustrait au ridicule des passions, prenant -pour modèle certain chevalier, dont vous ne devriez pas -condamner le système; si enfin quelque aimable bénéficier -apprend de mon prélat que, malgré l'habit ecclésiastique, -on peut aimer les femmes et s'arranger avec elles sans se -compromettre dans l'esprit des honnêtes gens, ce seront -autant d'accessoires agréables à la satisfaction que je m'étais -promise de mon griffonnage. Au surplus, qu'il scandalise -les prudes et les dévots, on croit qu'il n'ait pas assez de -gros sel pour certains débauchés crapuleux, c'est de quoi je -ne me soucie guère. Quant aux lecteurs avides de ces -romans enchevêtrés, qui ne peuvent souvent se dénouer que -par des miracles, qu'ils retournent à la Clélie et aux -ouvrages du même genre que l'on a faits depuis; il ne faut -pas que ces gens-là s'amusent à lire des histoires véritables. -On ne sut que me répondre: c'est que j'avais raison,</p> - - -<h3 id="l2c2">CHAPITRE II<br /> -Où et chez quelles gens nous arrivons.—Portraits.</h3> - -<p>Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant -d'arriver à notre destination, nous trouvâmes quelqu'un -d'aposté de la part de monseigneur, pour nous conduire à -une maison de campagne peu éloignée, où Sa Grandeur nous -attendait. Il est question de nous faire faire connaissance -avec quelques personnes qui devaient nous rendre service -dans notre nouveau séjour.</p> - -<p>La maison où nous allions était celle d'un vieux président, -qui, toute sa vie, avait fait profession de protéger les arts et -les artistes. Nous jugeâmes le personnage au premier coup -d'œil, lorsqu'il se présenta sur le perron de son vestibule -pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait galamment à -Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes -<i>chorus</i> de nos regards, pour nous dire: <i>Voici d'abord un -original.</i></p> - -<p>Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli -par monseigneur, qui lui dit mille choses honnêtes sur sa -complaisance et sur les avantages qu'on ne manquerait pas -d'en retirer. Lambert, tout en répondant avec beaucoup de -politesse, ne laissait pas de jeter des regards étonnés sur -une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus mauvais -goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. -En effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris -bien de la peine pour construire un fort laid édifice. Nous -traversâmes deux pièces où nous vîmes beaucoup d'hommes, -et parvînmes enfin à celle où les dames nous attendaient. A -notre aspect, M<sup>me</sup> la présidente fut assez heureuse pour -mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; -puis elle retomba lourdement dans sa bergère. Une grande -demoiselle, que le président nomma <i>ma fille Éléonore</i>, nous -fit un compliment précieux. Monseigneur présenta Lambert -et dit le premier des choses passables; car ni M<sup>me</sup> la présidente -qui balbutiait, ni M<sup>lle</sup> Éléonore qui déclamait, ni -M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu -embarrassée, ni le chevalier et moi qui mourions d'envie de -rire, ni quelques spectateurs qui semblaient émerveillés de -voir <i>des jolies femmes de Paris</i>, n'avaient encore commencé -de lier un entretien raisonnable.</p> - -<p>Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce -fut le tour du chevalier; M<sup>me</sup> la présidente lui fit un accueil -infiniment gracieux et minauda même avec assez de succès. -Quant à <i>ma fille Éléonore</i>, elle eut, en lui parlant, les yeux -baissés, les deux mains réunies devant elle sur un bout d'ouvrage, -et les reins à moitié pliés pour se rasseoir aussitôt -que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en -même temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux -très ouverts sur M<sup>lle</sup> Éléonore, semblait s'appliquer à peser -ses paroles. Quand elle fut assise et le chevalier à sa place, -cet homme respira; je conjecturai que la réserve outrée avec -laquelle on venait de parler au chevalier avait son objet, et -que c'était sans doute un sacrifice que M<sup>lle</sup> Éléonore venait -de faire à l'écouteur.</p> - -<p>Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, -qui conduit à la prolixité. Il faut que je trace le portrait de -cette demoiselle Éléonore. C'était une belle fille; un peu -brune à la vérité, mais pourvue des attraits que comporte -cette couleur. Une stature au-dessus de la médiocre, des -yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et déplaisante, -quoique régulièrement bien formée. La taille était ce -qu'on avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en -diminuait l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces -femmes dont on dit: <i>Pourquoi ne plaît-elle pas?</i></p> - -<p>Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. -Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif -avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée -à la française. De grands traits chargés de gros yeux brusques, -saillants, bordés de fossés creux; une bouche plate, -un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter -de ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une -physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne; -et sans un ridicule frappant dont cet honnête président était -verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à -sa pittoresque laideur.</p> - - -<h3 id="l2c3">CHAPITRE III<br /> -Ridicules.</h3> - -<p>Quoiqu'il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les -jours étant alors les plus courts de l'année), à peine eûmes-nous -respiré un quart d'heure que le président, pressé de -faire admirer à Lambert sa belle maison, traîna cruellement -cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres assistants, -par tous les appartements, caves, greniers, remises, écuries, -jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d'une -heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa -voiture et fut coucher à la ville. On nous retint jusqu'au -lendemain. En attendant le souper, il fallut jouer.</p> - -<p>Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; M<sup>me</sup> la -présidente, qui se piquait d'être une femme au-dessus des -femmes, se mêlait de tout ce qui suppose un esprit solide -et de combinaison. Elle regardait les arts en général comme -d'agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu'on pût -s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président. -Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les -choses abstraites, se mêlait de mathématiques et même -d'astronomie. Par une suite de ces idées, elle ne jouait que -l'ombre, le trictrac et les échecs, parce qu'ils sont savants -et sérieux; tous les autres étaient au-dessous d'elle et ne -pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que -c'était ordinairement M. le président lui-même ou le grand -garçon que j'ai vu <i>respirer</i>, qui faisait la grande partie de -M<sup>me</sup> la présidente; mais comme on aime à faire diversion -quand l'occasion s'en présente, Lambert, qui à propos -d'échecs était maladroitement convenu qu'il y savait jouer, -eut pour cette soirée l'honneur et l'ennui d'être préféré. -Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet -<i>à cul levé</i>. Je fus d'un vingt-un avec M<sup>lle</sup> Éléonore, Sylvina, -le chevalier et l'homme qui respirait. Nous apprîmes pendant -la partie que celui-ci s'appelait M. Caffardot et qu'il -était gentilhomme braconnier; car M<sup>lle</sup> Éléonore lui fit beaucoup -de questions relatives à la chasse; <i>cet amusement -noble</i>, disait-elle, <i>ce délassement des héros</i>, qui cependant -n'était pour M. Caffardot que celui d'un imbécile. On vit -clairement que ce maussade personnage était très amoureux -de M<sup>lle</sup> Éléonore et que celle-ci voulait le bien traiter. Elle -ne parlait qu'à lui, ne nous adressant la parole que lorsque -le jeu l'exigeait indispensablement. C'était surtout du chevalier -qu'elle ne faisait aucune mention; il ne fut pas assez -heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté, -tant que dura la partie.</p> - -<p>Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets -surannés, des vins médiocres, un fruit mal rangé, tel était -le repas que le bon président offrait, cependant assez agréablement -pour qu'on lui sût gré: M<sup>me</sup> la présidente servait -avec les grâces dont son embonpoint la rendait susceptible. -Éléonore, assise près du chevalier, avait l'air d'être en pénitence. -M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus -que si j'eusse été un basilic. Le président faisait assaut de -connaissances avec Lambert; je dis mal: celui-ci n'ouvrait -pas la bouche. C'était le premier qui parlait seul, à tort, à -travers; architecture, sculpture, peinture, musique surtout, -était son grand cheval de bataille: il avait été l'une des -plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un -chanteur distingué. C'était à lui que M<sup>lle</sup> Éléonore devait le -talent du chant qu'elle possédait au suprême degré.</p> - -<p>«Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis -un amateur juré et n'ai point les petitesses de ceux qui ne -le sont qu'à demi; je sais que nous avons le bonheur d'avoir -avec nous une chanteuse incomparable, et je m'en rapporte -bien au goût éclairé de monseigneur qui nous l'a choisie; -mais n'importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu'Éléonore, -et je vais la faire chanter, comme s'il n'y avait ici -personne qui l'effaçât; elle a d'abord le mérite de ne se faire -jamais prier.»</p> - -<p>Cette complaisante demoiselle, <i>qui ne se faisait jamais -prier</i>, ne prit pourtant qu'au bout d'un quart d'heure la -peine de chanter… <i>Eh quoi! Pourquoi me refuser le plaisir -de le voir?</i> etc., ce superbe morceau tant admiré des partisans -du <i>beau genre français</i>, cette pierre de touche du vrai -talent du chant… Le premier cri d'Éléonore nous fit faire à -tous un mouvement sur nos sièges. Le président, nous -croyant déjà saisis d'admiration, nous disait d'une mine: -Eh bien! vous ne vous attendiez pas à des sons comme -ceux-là?—Assurément, monsieur le président, personne -ne s'y attendait. Le récit traînant était encore enrichi de -stations, de développements de voix, que le cher papa, -transporté, prenait soin d'encourager en ouvrant la bouche, -ou de prolonger en appuyant un doigt sur la table… L'impression -que me faisait le fatal morceau, et surtout la -manière de l'exécuter, faillit dix fois me faire quitter la -place… Quel triomphe c'eût été pour l'inimitable cantatrice! -J'y pensai à propos; autrement j'aurais pu faire, -pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse… -Le chevalier, pour marquer plus de recueillement -dans cette importante occasion, cachait son visage dans sa -serviette. Lambert avait l'air de souffrir d'un grand mal de -tête. Sylvina se composait un peu mieux. Le détestable air -finit enfin. Alors tout le monde se ruina en applaudissements; -quant à moi, soulagée enfin, j'eus autant que personne -l'air d'être fort contente. Le président ne tarit plus -sur la musique et sur l'indulgence des gens à vrais talents, -etc., etc. Heureusement il ne lui vint pas dans l'idée de me -demander un échantillon du mien.</p> - -<p>Aussi fatigués du bavardage du père que nous venions -d'être excédés du chant de la fille, nous nous tordions la -figure pour contraindre des bâillements dont nous sentions -l'incivilité. M<sup>me</sup> la présidente, qui s'en aperçut, les attribua, -par bonheur, au besoin de se reposer. Elle interrompit les -belles choses que nous débitait son époux et dit qu'il était -temps de laisser aux voyageurs la liberté de se retirer, -attention dont nous lui sûmes, pour plus d'une raison, un -gré infini.</p> - - -<h3 id="l2c4">CHAPITRE IV<br /> -De Thérèse et des confidences quelle me fit.</h3> - -<p>La maison de plaisance de M. le président pouvait être un -chef-d'œuvre d'architecture; mais elle était si peu logeable -qu'après un appartement somptueusement mal décoré, -qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus que celui de -mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait -faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment -que j'en valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; -ce qui occasionna d'étranges quiproquos. On dit bien vrai -que les plus grands événements dérivent souvent des plus -petites causes.</p> - -<p>Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la -garde de quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement -qu'on me cédait. Notre femme de chambre devait -occuper le second. Thérèse, c'est ainsi qu'elle se nommait. -était entrée chez nous quelques jours avant notre départ: -c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active -et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre -de monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant -de revoir sa famille et sachant notre prochain -départ, elle s'était fait recommander par Sa Grandeur elle-même; -ce visage-là nous avait plu d'abord. On voyait bien -que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait même l'air de -quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était -égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec -beaucoup de goût et de propreté.</p> - -<p>—«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me -dit-elle avec un ris malin et en me coiffant de nuit. Ne -trouvez-vous pas que ces gens-là ne ressemblent à rien et -que le plaisir de les voir vaut bien la peine de venir exprès -de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y répondis -qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être -pas, mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? -J'ai servi trois ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez -me promettre de ne me trahir jamais, je vous conterais -des histoires qui vous réjouiraient à coup sûr… Mais pourrait-on -se fier à mademoiselle? elle est si jeune, et il y a si -peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.—Va ton chemin, -Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout -ce que tu voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui -regarde ces originaux; compte sur un secret inviolable; tu -as donc des choses bien divertissantes à me conter de ces -gens-là?—Mademoiselle, vous allez en convenir.</p> - -<p>«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y -a déjà cinq ans), j'étais encore fort jeune: M. le président -m'avait tirée d'une boutique de modes, où j'étais apprentie. -Ma maîtresse me persuada que je serais fort heureuse; en -effet, M. le président me combla d'amitiés. Bientôt il fit -plus, il me parla d'amour; il me donna bien de l'embarras, -car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la -fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a -toujours quelque petit laquais mignon… Mais qu'il s'arrange. -Il ne faudra pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; -il y aura peut-être dans ce que je vous dirai des -choses…—Dis, ma chère Thérèse, je suis très difficile à -scandaliser. Poursuis.—De tout mon cœur. Pendant que -M. le président était comme un diable après moi et se faisait -abhorrer, je gagnais insensiblement les bonnes grâces -de M<sup>lle</sup> Éléonore, et je lui devins attachée de si bon cœur -que, malgré les persécutions de son insupportable père, -je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle. Nous -devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les -affaires les plus secrètes et entre autres que, depuis près -d'un an, elle soutenait une intrigue avec certain jeune officier. -Une vieille guenon de femme de charge, préposée pour -veiller de près sur M<sup>lle</sup> Éléonore, gênait extraordinairement -leur amour. Je fus priée de m'y intéresser. Mais vous allez -voir à quel point M<sup>lle</sup> Éléonore a l'esprit faux. Ce qu'elle -imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination -de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et -lui faisant même des agaceries; de le recevoir en un mot, -et de lui prêter quelquefois mon petit réduit. Cet amant -devait épouser quelque jour; mais ce ne pouvait être qu'après -la mort d'un oncle, qui n'avait encore que cinquante-cinq -ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus -militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes -à son cher neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le -mariage à la fille d'un président de province.</p> - -<p>«Sans vouloir dépriser M<sup>lle</sup> Éléonore, je puis croire que -je la vaux, tout au moins pour la figure; j'étais plus jeune, -car, entre nous soit dit, elle a six bonnes années de plus -que moi et elle est parfois quinteuse et maussade. Son officier, -qui n'était pas amoureux à en perdre la tête, finit par -s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait souvent occasion -de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui -suis d'une humeur tout à fait opposée à celle de M<sup>lle</sup> Éléonore. -Il était joli, frais, entreprenant. Le président, me -rabattant sans cesse les oreilles du doux plaisir qu'on goûte -en faisant des heureux, fortifiait en moi le désir d'éprouver, -mais avec tout autre que lui, si c'était en effet quelque -chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de -s'apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s'il -n'osait m'avouer qu'il me désirait aussi, c'est qu'il craignait -que je ne le trahisse auprès de M<sup>lle</sup> Éléonore. Qu'il -était novice! Il ne savait donc pas que jamais une femme -ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne manque d'en -jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le feu -prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave -infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes -si bien l'un et l'autre que nous convînmes de nous occuper -sérieusement des moyens de tromper ma rivale; ce qui -n'était pas absolument difficile, vu la tournure romanesque -de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait d'amour-propre.»</p> - - -<h3 id="l2c5">CHAPITRE V<br /> -Suites des confidences de Thérèse.</h3> - -<p>«Il y a des femmes que l'indifférence rebute et qui ont -assez de sentiment pour rompre aussitôt qu'elles ont lieu -de croire qu'on ne les aime plus. Mais malgré toute sa -dignité postiche, M<sup>lle</sup> Éléonore n'est pas de ces femmes-là. -Il semblait que plus son officier la dédaignait, plus elle -s'acharnait après lui. Il est vrai que le fripon avait poussé -les choses un peu loin. La dot d'Éléonore n'étant pas un -objet à dédaigner, il avait tâché de s'assurer la possession -de sa conquête par le seul moyen que lui laissait le caractère -de l'oncle <i>antirobin</i>. En un mot, il avait engrossé -M<sup>lle</sup> Éléonore. Mais une chose fort malhonnête de la part de -cet étourdi, c'est qu'il me mit dans le même cas, moi qui -n'avais point de dot et qu'il aurait dû ménager pour son -propre intérêt. Ma maîtresse n'avait qu'un mois d'avance -sur moi. Je commençais à peine à être sûre de mon fâcheux -état que notre faiseur d'enfants fut obligé de rejoindre son -régiment, qui s'embarquait pour l'Amérique. Il était en -retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais -son excessive diligence lui valut une pleurésie dont il -mourut.</p> - -<p>«Imaginez, mademoiselle, l'embarras des deux veuves! -Nous nous le cachâmes cependant réciproquement et songeâmes -chacune de notre côté à nous tirer d'affaire. J'avais -une ressource assurée, c'était de lâcher un peu la bride à -M. le président, qui n'aurait pas manqué de donner tête -baissée dans le panneau. Mais ce vilain homme me répugnait -si fort que je ne pus prendre sur moi de me donner à -lui. Ce M. Caffardot avec qui vous avez soupé faisait depuis -longtemps une cour respectueuse à ma maîtresse. Il avait -tâché de me mettre dans ses intérêts par des petits présents -mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre arrangement -avec l'officier. Il y avait donc entre nous un commerce -d'amitié. Si ce grand flandrin-là n'était pas si bête, et -s'il n'avait pas reçu une éducation bigote, qui fait qu'à son -âge il est plus novice qu'un enfant de sept ans, vous verriez, -mademoiselle, qu'il ferait mieux que bien d'autres; il est -assez bien bâti, n'est-ce pas? Ses traits sont passables, et -cela paraît avoir de la santé. Je crus celui-ci de beaucoup -préférable à M. le président pour l'exécution de mon projet. -J'imaginais que quelques avances suffiraient pour m'attirer -de la part du nigaud des propositions que j'aurais bien vite -agréées; alors il eût bien fallu qu'il se chargeât de mon -posthume; mais si M<sup>lle</sup> Éléonore, qui s'en proposait autant, -ne put faire enfreindre à Caffardot son vœu rigoureux de -chasteté, quoiqu'il fût très épris et que par mes soins il -passât toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut -pas s'étonner de ce qu'il ne voulut jamais répondre à mes -agaceries. Vous l'avouerai-je, mademoiselle, cette résistance -convertit en véritables désirs ce qui d'abord n'était que -dessein de convenance. Je fus piquée de me voir traitée -avec indifférence par un sot, pour qui je faisais beaucoup, -car il m'arrivait souvent de le reconduire presque nue et de -m'envelopper en cet état dans son manteau, sous prétexte -du froid, mais en effet pour lui faire sentir de bien près la -douce chaleur et la fermeté de mon embonpoint. Je lui parlais -sans cesse du bonheur qu'avait M<sup>lle</sup> Éléonore de posséder -un cavalier aussi aimable.—Que faites-vous donc -pendant de si longs moments que vous passez ensemble? -lui dis-je une nuit que je le retenais sous prétexte de laisser -un peu tourner la lune, dont les rayons donnaient précisément -sur la porte par laquelle il devait se retirer. Vous -faites sans doute bien des folies avec ma maîtresse?—Moi! -Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de -jouir légitimement de M<sup>lle</sup> Éléonore, quand elle se livrerait -à moi, ce qui est très éloigné de ses sentiments chrétiens, -je ne voudrais assurément pas profiter de sa faiblesse.—Mais -si elle vous tenait des propos bien tendres… qu'elle -vous embrassât… comme cela, en vous disant: Mon cher -Caffardot, je meurs d'amour pour toi, tu es adorable…—Finissez -donc, mademoiselle Thérèse. Fi! embrasse-t-on -ainsi les garçons?—Puis il crachait et essuyait ses lèvres -avec un air d'humeur. Ma foi, mademoiselle, après cette -première démarche, je n'avais plus rien à ménager: faisant -donc semblant de poursuivre un rôle de comédie et parlant -toujours au nom d'Éléonore, je poussai l'égarement jusqu'à -défaire deux boutons…, mais contre mon attente, trouvant -là quelque chose d'inanimé, je vis échouer mes chères espérances.—En -vérité, mademoiselle Thérèse, interrompis-je, -vous étiez une grande coquine.—Que voulez-vous, mademoiselle, -répliqua-t-elle sans trop se déconcerter, une pauvre -fille qui est dans le cas de placer un enfant et qui meurt -d'envie de ce qui en fait faire perd aisément la tête. C'est la -misère qui fait voler sur les grands chemins.</p> - -<p>«Enfin donc, je ne vins à bout de rien: je vis l'instant -où mon vilain crierait à la violence et me donnerait des -coups de poing. Je voulus alors changer de rôle et lui dis, -afin de le radoucir, que je rendrais compte à M<sup>lle</sup> Éléonore -de sa fidélité, dont j'avais seulement voulu m'assurer pour -savoir si je pouvais me mêler honnêtement de leur intrigue. -Mais le butor prit la chose tout à fait du mauvais côté: -il ne manqua pas de conter mon entreprise à M<sup>lle</sup> Éléonore, -qui, sous un prétexte frivole, me fit mettre honteusement à -la porte.</p> - -<p>«Pour me venger, j'appris par une lettre à M. le président -tout ce que je savais et de l'intrigue avec l'officier et -de celle avec Caffardot. Mais il y a grande apparence que -le père, qui n'est pas fort délicat sur l'honneur, et qui fait -bien, car il est rare dans sa maison, je pense, dis-je, que -ma lettre força M<sup>lle</sup> Éléonore de tout avouer à son écervelé -de père, qui la seconda de son mieux pour que leur honte -demeurât secrète. Heureusement, j'ignorais alors que -M<sup>lle</sup> Éléonore fût grosse; sans quoi, je n'aurais pas manqué -d'augmenter de cette grave circonstance ce que je me -plaisais de publier partout. Je me rendis si odieuse par mes -médisances que, menacée d'être renfermée à la sollicitation -du président, et devant d'ailleurs songer à mes couches, je -m'en fus à Paris, où je savais qu'une jolie fille trouve aisément -des ressources et de l'appui contre les tentations des -petits persécuteurs.»</p> - - -<h3 id="l2c6">CHAPITRE VI<br /> -Méprise de M. Caffardot.</h3> - -<p>Quoique je ne haïsse pas les médisances, parce que pour -l'ordinaire elles amusent, néanmoins celles de Thérèse me -choquèrent un peu; sa hardiesse m'étonnait. Je lui demandai -comment elle avait osé venir dans une maison où elle -ne devait point être à son aise, tandis qu'il eût dépendu -d'elle de pousser jusqu'à la ville, où, sachant ses raisons, -on lui aurait volontiers permis d'aller nous attendre.—Moi! -mademoiselle, répondit-elle avec vivacité, j'aurais manqué -cette occasion de voir et d'embarrasser ces vilaines gens! -Tout mon chagrin est de n'en pas avoir été remarquée et -de penser qu'ils ignorent peut-être encore qu'ils donnent -l'hospitalité, cette nuit, à leur plus mortelle ennemie. Je -leur en veux à tous. Soyez assurée, mademoiselle, que je -me vengerai tôt ou tard d'Éléonore, et surtout de ce plat -imbécile de Caffardot: il passera par mes mains, je vous le -jure… et il s'en repentira. Ce singulier entretien nous conduisit -jusqu'au moment d'éteindre les lumières: nous nous -mîmes au lit.</p> - -<p>Je commençais à m'endormir quand Thérèse, debout, -vint me tirer doucement par le bras et me dit:—Voulez-vous, -mademoiselle, être témoin d'une bonne scène? -Levez-vous, s'il vous plaît; enveloppez-vous chaudement -et suivez-moi près de la fenêtre: le tendre Caffardot est dans -le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans -doute sa chère Éléonore dans cet appartement. Il faut nous -divertir aux dépens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et -venez nous écouter.</p> - -<p>Une espièglerie de cette nature avait pour moi trop -d'attraits et le ridicule du personnage promettait trop, pour -que la crainte d'un peu de froid me fît rejeter la proposition. -Je m'arrangeai de mon mieux et sus me placer. -Thérèse entr'ouvrit la croisée, puis il y eut entre elle et -Caffardot l'entretien que je vais rapporter.</p> - -<p>—Est-ce vous, adorable Éléonore?—Oui, mon cher -Caffardot, c'est moi. C'est votre amante qui vous défend de -lui donner jamais aux dépens de votre santé des témoignages -d'un amour… dont elle a déjà reçu tant de preuves, -que son sensible cœur en est à jamais pénétré de reconnaissance.—Ah! -ma belle demoiselle, que cet aveu -m'enchante!… Mais, dites-moi, n'avons-nous rien à -craindre de la part de votre femme de chambre? Est-elle -bien endormie?—Oui, mon cher ami, elle est déjà profondément -ensevelie dans le néant du sommeil, et si je n'y suis -pas encore moi-même, c'est que je pensais à l'amant que -j'adore, et qu'un doux pressentiment de sa galanterie -suspendait sans doute l'époque de mon assoupissement…</p> - -<p>Le galimatias de Thérèse, imitation nécessaire à la vraisemblance -du rôle qu'elle avait à soutenir, manqua de me -faire éclater. La fausse Éléonore me serra la main: je me -contraignis.</p> - -<p>Elle ajouta:—Puis-je proposer à mon tendre ami de -monter, au lieu de se morfondre au jardin? J'ai peine moi-même -à supporter les injures d'une bise irritée… Venez, -mon cher tout, venez avec assurance…—Oh! mais, mademoiselle!—Vous -hésitez? cette retenue m'afflige à l'excès. -Mon bon ami peut-il, après tant de semblables entrevues, -pousser plus loin que moi-même la crainte de me compromettre?—J'entends -bien, mademoiselle… Mais…—Serais-je -digne d'un amant délicat, si par quelque imprudence -j'exposais ma vertu, ma réputation à la moindre souillure?—Je -ne dis pas que cela soit, mademoiselle… Mais… c'est -que voyez-vous… la jeunesse… Et moi… au bout du compte… -qui sens bien… car, je suis de chair comme un autre, et… -quand le diable tente!… Mais si vous voulez absolument… -Mais si vous permettiez…—Allez, amant sans estime, je -reconnais à vos indignes soupçons le peu de fond que vous -faites sur l'honneur d'Éléonore. Oubliez-la; ses yeux se -dessillent. Elle retire sa foi, reprenez la vôtre, et que toute -liaison cesse entre nous.</p> - -<p>Après ce congé burlesque, donné avec la dignité ridicule -d'une mauvaise actrice de tragédie, la feinte Éléonore -referma la croisée, sans daigner écouter ce qu'on put lui -répliquer. Nous rîmes comme des folles en rentrant dans -nos lits. Je crus qu'il n'y avait plus qu'à me rendormir.</p> - -<p>Mais point du tout. Peu de moments après, Caffardot, -inquiet de sa disgrâce, prit sur lui, malgré le danger qu'il -pouvait courir, de venir trouver la fausse Éléonore. Il -frappa doucement.—«L'entendez-vous, mademoiselle, dit -aussitôt Thérèse en se levant, mademoiseile, le voilà… Le -laisserons-nous entrer… mademoiselle?…» Je fus sourde. -En conséquence, Thérèse me crut endormie et fut ouvrir la -porte mal graissée qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut -introduit. Un moment après, pour les mettre à leur aise et -pouvoir jouir de ce qui allait se passer, je fis semblant de -ronfler à petit bruit.</p> - -<p>Je supprime de peur d'ennuyer, un long entretien préparatoire -où la fausse Éléonore s'arrangeait tout au mieux -pour faillir sans perdre l'estime de l'amoureux Caffardot, et -celui-ci pour ne point faillir, et conserver toutefois les -bonnes grâces de sa maîtresse. La pudeur se montrait d'un -côté bien lasse et de l'autre terriblement sur ses gardes. Le -rôle de Thérèse était difficile. Caffardot ne demandait à la -véritable Éléonore que de la voir presser leur mariage: il y -avait un obstacle. La mère du futur, qui savait l'aventure -de l'enfant, avait fait avertir secrètement M<sup>lle</sup> Éléonore que, -si elle persistait à vouloir épouser son fils, elle publierait -cette honteuse affaire, de manière à ne lui laisser de la vie -l'espérance d'épouser qui que ce fût. Éléonore, retenue par -là, tâchait de traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que -la mère, qui était infirme et vieille, pût mourir ou que les -principes du fils se relâchassent enfin assez pour qu'il se -trouvât quelque jour dans le cas d'être pris sur certain fait -et forcé d'épouser. Mais la vieille s'obstinait à vivre, et -Caffardot, de marbre, ou soutenu de la grâce, avait sauvé -jusqu'alors sa précieuse innocence des pièges du diable et -de M<sup>lle</sup> Éléonore.</p> - -<p>Thérèse, au fait de toutes ces circonstances, était obligée, -pour ne se point trahir, de régler là-dessus ses paroles et -ses actions.</p> - - -<h3 id="l2c7">CHAPITRE VII<br /> -Vengeance de Thérèse.</h3> - -<p>Préparez-vous, ami lecteur, à voir ici quelque chose -d'incroyable… Mais pourquoi vous priver du plaisir de la -surprise? Lisez, et vous croirez si vous pouvez. Quant à -moi, si je n'avais pas été témoin, j'aurais bien eu de la -peine à me persuader la possibilité de ce que je vais vous -apprendre. <i>Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.</i></p> - -<p>Il y avait déjà quelque temps que mes gens argumentaient -assez haut pour que je ne perdisse pas un mot de -leur entretien, quand enfin la fausse Éléonore avança ce -délicat et captieux raisonnement:—Cessez, dit-elle, de -vous plaindre du retard que j'apporte à votre bonheur, mon -cher Caffardot: il ne tient qu'à moi, je vous l'avoue, d'engager -mon père à couronner dès demain, de son consentement, -le vœu qui lie déjà nos destinées; mais l'extrême -passion qui me possède ne s'accorde point avec le froid -dénouement de ne devoir qu'au mariage la possession du -plus aimable des mortels. L'hymen sera donc pour nous, -comme pour le vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que -ne suis-je assez heureuse pour trouver dans mon amant… -ces élans passionnés… qui m'élèvent quelquefois au-dessus -de ces chimères qu'on nomme devoir, honneur, vertu!—Ah! -que dites-vous là, mademoiselle Éléonore! quel -oubli de ce que prescrit la sainte religion!—Eh! laisse un -moment à part ta <i>sainte religion</i>, mon cœur, et réponds à -cette simple question: si tu avais attaqué ma pudeur et que -je t'eusse cédé, me mépriserais-tu?… Refuserais-tu de -m'épouser?—Mais… non. Si j'avais promis… il faudrait -bien que je tinsse parole… le parjure est un grand péché.—Eh -bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l'ennemie -du parjure: j'ai juré, dans mon amour excessif, de ne me -lier indissolublement à toi que lorsque ta passion et la -mienne auraient subi la plus forte des épreuves, lorsque je -me serais assurée qu'après avoir joui de ton amante, tu sauras -encore en connaître le prix, et que de même, après t'avoir -possédé, j'en conserverai le désir, au point de souhaiter que -nous soyons l'un à l'autre le reste de nos jours. Où en -serions-nous, dis-moi, si après quelques mois de mariage, -dégoûtés réciproquement, nous venions à détester nos liens? -Or, si ce dégoût peut naître de la jouissance, ne vaut-il pas -mieux en courir les risques avant les sacrements? Quelles -délices, au contraire, si lorsque j'aurais fait pour toi ce qui, -dit-on, déshonore une femme, je te vois rechercher avec le -même empressement le bonheur de m'épouser! Quel rempart -pour ma tendresse que la reconnaissance infinie dont -je me sentirais redevable envers le plus généreux des -amants!…»</p> - -<p>Cela était trop subtil et trop pressant pour notre Joseph; -il ne sut qu'y répondre… A quoi bon faire attendre plus -longtemps le dénouement imprévu de cette singulière scène? -L'amour… la nature… l'imbécillité elle-même, réunies contre -les préjugés, remportèrent sur eux un complet avantage. -Après plusieurs <i>si, mais, cependant</i>, le sot, que la fausse -Éléonore comblait de caresses perfides, chancela… s'oublia… -partagea le lit de la lubrique Thérèse… On peut s'en rapporter -pour le reste à l'expérience et à l'avidité de cette -actrice passionnée.</p> - -<p>L'effronterie avec laquelle la soubrette me manquait dans -cette occasion excita d'abord une colère que j'eus peine à -réprimer; mais bientôt les doux accents de ces ravissements -m'intéressèrent, et je fus au-devant de tout ce qui pouvait -la justifier. Je compris que, comptant sur mon sommeil et -trouvant une occasion aussi favorable de se venger, elle était -excusable de l'avoir saisie. La part que je l'entendais prendre -aux travaux de l'heureux prosélyte allumait en moi mille -feux. Caffardot, qui, dans ses ravissements, laissait échapper -quelques <i>Sainte-Vierge, Saint-Esprit, Ah! doux Jésus!</i> -me divertissait au possible. En un mot, j'unis mon intention -à ce couple fortuné, l'écho de leurs plaisirs retentit plusieurs -fois en moi. Je m'endormis au plus doux murmure de leurs -voluptueuses caresses et dans l'étonnement que me causait -la durée de ces débats. Voilà les fruits de la sagesse; heureux -qui commence tard à jouir!</p> - - -<h3 id="l2c8">CHAPITRE VIII<br /> -De la culotte de M. Caffardot.</h3> - -<p>O dévots! que ce qui arriva de sinistre à M. Caffardot -pour s'être ainsi laissé corrompre vous effraie et vous -apprenne à résister courageusement aux pernicieuses impulsions -de la chair. Le châtiment suit de près le crime. Les -mortels privilégiés qui entretiennent une correspondance -quotidienne avec le ciel en sont remarqués dans leurs -moindres peccadilles, tandis que les pécheurs endurcis, -méconnus à la cour céleste, se livrent sans trouble à leurs -coupables excès. Mais aussi, gare le jour des vengeances! -c'est alors que ceux qui auront amassé sur leurs têtes des -monceaux d'iniquités en verront avec effroi l'énorme liste -offerte à leurs yeux par l'ange exterminateur: ceux, au -contraire, qui auront été châtiés dès cette vie et que cela -aura beaucoup aidés à se repentir trouveront pour eux la -fatale balance en équilibre et monteront d'emblée au séjour -de l'éternelle félicité. Heureux, trop heureux Caffardot, à -qui la bonté divine ménagea des punitions aussitôt qu'il eut -failli!</p> - -<p>Je venais de m'éveiller, une pendule sonna cinq heures. -Les amants fatigués dormaient à leur tour, j'en fus assurée -par le bruit distinct de deux ronflements, dont le mâle -surtout annonçait le plus profond sommeil.—Je ne vois -pas, me dis-je alors, que ce M. Caffardot, qu'il s'agissait -de mortifier, soit trop la dupe de cette aventure: il couche -avec une très jolie fille, il se croit possesseur de l'objet dont -son cœur est rempli; s'il fait, selon ses idées, une grande -perte <i>pour l'autre vie</i>, du moins il trouve la clef de ce qui -fait l'unique bonheur de celle-ci; où donc est sa disgrâce? -Mademoiselle Thérèse, l'objet est manqué. Le tempérament -a trahi la colère, et Caffardot a tout l'avantage du stratagème -que vous aviez imaginé contre lui. Je pouvais ne pas -raisonner juste; et l'on verra en temps et lieu que je me -trompais; je raisonnais, du moins, selon les apparences. -Mais, ajoutais-je à mes réflexions, si Thérèse s'est oubliée, -rien ne m'oblige, moi, qui ne goûte point M. Caffardot, à le -laisser jouir paisiblement de son bonheur. Ménageons à cet -idiot quelque sujet de se repentir de sa faiblesse…—Cependant -j'avais beau chercher dans ma tête, je n'y trouvais rien -qui répondît à la malignité de mon intention… Lui donner -l'alarme d'être surpris! Il en était quitte pour s'évader; la -fausse Éléonore, qui n'était point prévenue, pouvait me -seconder mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de -détourner quelque pièce essentielle des vêtements du coupable. -La culotte fut la première chose qui me tomba sous -la main. Je m'en emparai, ayant préalablement ôté une -bourse, une montre et des clefs que je remis dans les poches -du justaucorps. J'attendis ensuite dans mon lit ce qui pourrait -arriver de cette importante soustraction.</p> - -<p>Mais les ronflements ne finissaient point: je perdis enfin -patience, et fus tirailler Thérèse, que j'appelai plusieurs -fois tout bas M<sup>lle</sup> Éléonore. Elle eut à son tour bientôt -éveillé Caffardot, qui, supposant leur aventure découverte -par la femme de chambre, se crut perdu, sortit du lit, -rassembla maladroitement ses habits, chercha longtemps sa -culotte, mais en vain, partit cependant, traînant avec assez -de bruit les boucles de ses souliers sur le parquet, et ferma -la porte qui se plaignit encore beaucoup. Le pauvre diable -craignait apparemment que la duègne d'Éléonore ne se mît -à ses trousses. Ce ne pouvait être qu'elle qu'il venait d'entendre -parler! Quel embarras! que va-t-il arriver à sa chère -Éléonore? et comment ravoir sa culotte?</p> - -<p>Thérèse, de son côté, n'était pas sans inquiétude, elle -m'avait manqué trop essentiellement pour ne pas s'attendre -à quelque réprimande sévère et peut-être à recevoir son -congé, mais heureusement pour elle, je manquai de dignité -dans cette occasion. Glissant donc légèrement sur les -reproches que méritait son audace et ne prenant pas même -le temps d'écouter ses excuses, je passai déjà vite à la confidence -de mon espièglerie. Elle venait déjà d'avoir un effet -si plaisant que je ne pouvais contenir mon envie de rire, -loin qu'il me restât la moindre humeur, Thérèse, rassurée, -trouva le tour admirable; nous n'osions cependant laisser -éclater notre joie sur ce que Caffardot, qui n'avait pas ses -culottes, resterait jusqu'à nouvel ordre dans le corridor. -L'ingénieuse soubrette eut bientôt levé cet obstacle. Elle -alla dire tout bas par la serrure à son bon ami, qui en effet -y avait l'oreille collée, que la femme de chambre, qui -s'était trouvée mal et n'avait appelé que pour demander du -secours, ne se doutait probablement de rien, qu'au surplus -la culotte, qui ne se trouvait point encore, ne pourrait lui -être rendue par la porte, à cause du bruit qu'elle faisait au -moindre mouvement; mais que s'il voulait aller au jardin, -on la lui jetterait par la fenêtre dès que la femme de -chambre dormirait.</p> - -<p>Ainsi débarrassées du témoin incommode, enchantées de le -savoir cul nu dans le jardin, où la bise soufflait avec fureur, -nous ne contraignîmes plus nos ris: puis nous tînmes -conseil, résolues de bien employer, pour notre amusement -et pour le tourment de Caffardot, l'insigne preuve que nous -avions de son incontinence. Le résultat de nos délibérations -fut que Thérèse qui connaissait parfaitement la maison, -irait sans bruit suspendre la culotte à la porte de la chambre -où couchait la véritable Éléonore. <i>Tel fut notre bon plaisir.</i> -Thérèse s'habilla tout à fait, parce qu'il faisait très froid: -puis s'enfonçant dans les ténèbres du corridor, elle alla bravement -exécuter notre risible arrêt.</p> - - -<h3 id="l2c9">CHAPITRE IX<br /> -Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver -qu'elle ne mentait pas.</h3> - -<p>La téméraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps -que je ne m'y attendais, et j'étais déjà fort inquiète de -son retard, quand je l'entendis enfin rire dans le corridor -et parler; je crus qu'elle était avec quelqu'un: cependant -elle rentra seule. Pressée de la plus vive curiosité, je lui fis -cent questions. Mais, sans y répondre et riant par éclats, la -folle ne cessait de répéter: <i>Ah! la plaisante aventure! la -bonne folie! le drôle de corps!</i> Je perdais patience. A la fin -pourtant, j'appris que ces ris immodérés étaient occasionnés -par la plus singulière scène du monde, qui se passait à -l'heure même dans la chambre d'Éléonore, et dont la porteuse -de culotte venait d'entendre une partie.—«M. le -chevalier, dit l'évaporée, s'interrompant à chaque mot pour -éclater de rire, M. le chevalier est là-haut… chez la divine -Éléonore, à qui il tient, je ne sais sous quel prétexte, les -propos les plus originaux. Je défie l'homme le mieux ivre, -le plus facétieux histrion, d'imaginer un amphigouri pareil -à celui qu'il débite. Il a cependant passé la nuit avec la -chère demoiselle, rien n'est plus évident… Tout ce qu'il dit -y a rapport. Ils ont couché ensemble, mademoiselle! Cela -est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui diable ne -rirait pas d'une découverte pareille?»—Mais, interrompis-je, -êtes-vous bien sûre, Thérèse…—Tout à fait sûre, -mademoiselle.—Que ce soit le chevalier?»—Ah! c'est -bien lui-même; peut-on méconnaître son joli son de voix? -il traite M<sup>lle</sup> Éléonore d'épouse chérie, d'adorable déité.»—Vous -extravaguez, ma mie Thérèse, dis-je un peu piquée, -mais ne pouvant encore croire un conte qui, selon moi, -n'avait pas la moindre vraisemblance.—Eh! parbleu, -mademoiselle, répliqua-t-elle en continuant ses ris, si vous -doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la peine de -vous lever et de me suivre, vous verrez…—Non, il y aurait -un autre moyen…</p> - -<p>Je n'eus pas le temps d'achever. Thérèse avait de l'esprit, -elle devina ce que j'hésitais à lui proposer, partit et ne -reparut plus; ce fut le chevalier qui revint à sa place, riant -aussi de tout son cœur.</p> - -<p>Piquée contre le volage adorateur, déjà coupable de plusieurs -infidélités, quoique nous ne vécussions ensemble -qu'à peine depuis un mois, je le laissai chercher à tâtons -mon lit, sans daigner le guider d'une seule parole. Mais il -sut bien me trouver. Je perdis tout à coup la moitié de ma -colère quand je sentis les belles mains de l'inconstant toucher -mon sein et sa bouche angélique surprendre la mienne -au moment où je délibérais si je voulais la détourner. -J'eus cependant le courage de lui dire, avec une aigreur -apparente, qu'il me laissât et retournât vers son <i>épouse chérie, -vers l'aimable déité</i>. Ce reproche ne le fâcha point; et -sans perdre du temps à se justifier, il eut recours au remède -infaillible… Je m'apaisai.</p> - -<p>«Encore, mon cher amour» (soupirai-je, en ressuscitant -pour la seconde fois)… mais je me repentis de cette prière -indiscrète quand j'eus touché quelque chose qui se trouvait -pour lors dans l'impossibilité de me complaire.—Hélas! -dit tristement le pauvre chevalier, voilà le vrai châtiment -de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement -puni! mais Vénus n'abandonne pas pour longtemps ses -fidèles adorateurs. Avant que je n'aie fini de te raconter la -rare aventure qui vient de m'arriver, je serai désenchanté; -et tu es trop généreuse pour me refuser ma revanche.» Un -baiser de flamme fut le sûr garant de ma bonne volonté; -nous demeurâmes voluptueusement groupés; et ce fut dans -l'attitude la plus propre à opérer un prompt désenchantement -que le chevalier se mit à me raconter ce qu'on va lire -dans le chapitre suivant.</p> - - -<h3 id="l2c10">CHAPITRE X<br /> -C'est le chevalier qui parle.</h3> - -<p>«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de -sa maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions été -un détachement de maréchaussée, commandé pour y déterrer -quelque malfaiteur, avait annoncé la pièce où nous sommes -maintenant comme l'appartement de sa fille, et celle d'en -haut, où je suis venu m'égarer, comme l'une des chambres -qu'il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit -en état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de -l'autre côté. Ayant bien mis cette distribution dans ma tête, -assuré d'ailleurs que Sylvina devait occuper au-dessous le -bel appartement et présumant en conséquence que tu coucherais -nécessairement dans une chambre où il n'y aurait -qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au -bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour -le quartier des femmes, dès que j'ai présumé que tout le -monde pouvait à peu près dormir. J'ai porté la main sur -plusieurs serrures; enfin j'ai trouvé la clef dans l'une, j'ai -ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai fait, on -s'est éveillé… J'hésitais.—<i>Entre donc, Saint-Jean</i>, a dit -très distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite -pour celle d'Éléonore; alors il m'est venu l'idée la plus folle. -La répugnance de passer pour Saint-Jean et la curiosité de -voir quel micmac allait naître de ma visite m'ont fait commencer -sur l'heure le rôle de somnambule, et sans répondre -à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.—Jardin délicieux -où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la -rose et au jasmin le prix de la fraîcheur… Lieux enchantés -où le serment d'un amour à l'épreuve des siècles précéda le -vœu que nous prononçâmes au pied des autels… (Je me suis -assis). Fontaine plus limpide que celle de Vaucluse! Cristal, -où mon épouse chérie…—Ah çà, Saint-Jean, a interrompu -la voix, voilà qui est très bien, mais c'est assez de -ces gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard…—Le -hasard n'eut point de part à mon choix, il fut forcé dès que -je vis sa prunelle plus éclatante que l'étoile du matin.—Ah! -ah! monsieur Saint-Jean, vous faites votre agréable! -où donc avez-vous puisé tant d'esprit?—Personne n'en a -comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se -couvre d'un nuage pâle dès qu'elle ouvre la bouche… Adorable -épouse! divine Cloé…»—Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont, -dis-je à l'aimable fou, dont le poids délicieux -gênait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: <i>le soleil qui -s'obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à parler!</i> -Cela est trop extravagant… mais que veux-tu faire? -oui, je sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant, -pour ta pénitence, tu patienteras jusqu'à ce que tu -m'aies achevé ton récit, nous verrons après; sois sage et -conte.</p> - -<p>«—Mis au fait par l'apostrophe d'Éléonore à Saint-Jean, -tu penses bien que je me suis mis à mon aise. J'ai profité de -la première invitation, qui est encore échappée à la belle, -pour courir à son lit, disant: Qu'entends-je? Elle est déjà -sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons de sa voix mélodieuse -ont frappé mon oreille!… Ah! chère épouse!… C'est -toi!… C'est elle-même… Hélas! après une si longue -absence… tes bras se refusent à ceux d'un époux chéri!… -O amour, ô hyménée! venez éclairer de vos brillants flambeaux -les yeux de Cloé, qui méconnaissent le plus tendre -des époux.</p> - -<p>«Soit qu'Éléonore ait eu l'esprit assez présent pour sentir -tout le parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit -qu'un tempérament dominant ne lui ait pas permis de -refuser une occasion, peut-être dangereuse, elle n'a fait -aucun effort pour m'empêcher de partager son lit. Cependant -il n'était plus possible qu'elle me prît pour Saint-Jean, -dont elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais -point la mienne. J'ai fait les choses en galant homme; et ne -voulant pas mettre la belle à mal sans être assuré de son parfait -consentement, j'ai débuté, au lit, par tourner le dos, -comme pour dormir. Quelques minutes après, j'ai fait semblant -de ronfler. Bientôt Éléonore s'est levée. Je m'apprêtais -à m'esquiver, craignant qu'elle n'allât appeler du -secours, mais prudente, ennemie de l'éclat, elle ne voulait -que fermer la porte et mettre les verrous, de peur sans -doute qu'il ne vînt plus de monde qu'il ne lui en fallait. -Après cette sage précaution, elle s'est recouchée, et voici ce -que j'ai jugé à propos d'ajouter à mes folies:—Cesse de -t'abuser, divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l'incomparable -Éléonore, rien ne peut combattre dans mon cœur ton -image adorée; en vain cette auguste princesse est la rivale -de Minerve et de Diane, toi seule as le prix… Je ne disconviens -pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée… -Tu surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis -coupable… Mais que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes -divins détruisent une illusion passagère… Permets-moi seulement -de répéter une dernière fois que si je n'étais l'amant -et l'époux de Cloé, je ne pourrais vivre que pour Éléonore.»</p> - -<p>Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour -soulager notre envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il -s'était payé deux fois de ses éloges et qu'Éléonore avait fait -très savamment la Cloé. Qu'ensuite, comme il faisait de -nouveau semblant de dormir, elle l'avait tiraillé doucement, -afin de se défaire de lui, s'il était possible, sans l'éveiller; -qu'il s'était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de vraisemblance -le rôle de somnambule, et qu'on l'avait enfin -attiré vers la porte. Thérèse s'était trouvée là précisément -comme Éléonore ouvrait. Le chevalier, par pure malice, -avait recommencé ses monologues, sans rentrer, sans sortir, -le tout pour prolonger l'embarras de la divine Cloé. -Thérèse avait profité d'un moment favorable pour se glisser -dans la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du -lit. Puis, laissant le chevalier continuer sa comédie, elle -était revenue vers moi; par bonheur, lorsqu'elle était retournée, -le somnambule n'avait pas encore pris le parti de la -retraite. Celui-ci, sentant qu'une main féminine s'emparait -de lui dans les ténèbres, s'était laissé conduire. Thérèse l'avait -mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de la -chambre, elle s'en était allée, par discrétion, attendre le jour -quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une -maison où elle avait servi.</p> - - -<h3 id="l2c11">CHAPITRE XI<br /> -Aubades. Fâcheux réveil d'Éléonore.</h3> - -<p>Le lecteur peut être impatient d'apprendre ce qui arriva -de la culotte de Caffardot, si méchamment installée chez -l'innocente Éléonore; je supprime, pour le satisfaire, les -détails de ce qui put encore se passer entre le somnambule -et moi.</p> - -<p>Nous fûmes d'avis qu'il fallait attirer, sans affectation, -le plus de monde que l'on pourrait à l'appartement de la -belle avant qu'il y fît jour. A l'ouverture des volets, une -culotte rouge, vue de tous les yeux, devait produire un effet -admirable. Il ne s'agissait, pour amener ce grand coup de -théâtre, que d'éveiller de bonne heure M. le président et de -lui proposer de surprendre agréablement les dames par de -petites aubades à leurs portes. Le chevalier jouant du violon -et le président de la basse de viole, le galant vieillard ne -pouvait manquer de goûter l'heureuse idée de cet <i>éveil</i> -romanesque.</p> - -<p>En conséquence, d'Aiglemont se rendit de bonne heure -chez notre hôte avec son violon; la triste basse de viole fut -tirée de son étui poudreux: on répéta quelques vaudevilles -surannés et l'on se mit en marche. Sylvina fut gratifiée la -première d'une <i>forlane</i>, d'une <i>gavotte</i> et de deux <i>courantes</i>, -le tout avec des sourdines, par respect pour le sommeil de -la grave présidente, dont l'appartement était contigu. -Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s'était aussitôt levée, -vinrent à ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le -temps qu'il fallait pour ne point paraître prévenue. Je -grossis bientôt leur bande avec Lambert, qui, se mêlant -aussi de musique et jouant passablement de la flûte, venait -se joindre aux concertants. Bientôt toute la maison fut à -notre suite, excepté la présidente, Éléonore et Caffardot; en -un mot, nous étions très nombreux quand nous nous présentâmes -à la porte de la chambre où reposait la tendre -amante de Saint-Jean, <i>la divine Cloé</i>.</p> - -<p>Arrivés sans bruit, nous débutâmes par le fameux air -<i>des Sauvages</i>, sur lequel je savais par bonheur un <i>amphigouri</i>, -qui répondait merveilleusement à l'envie que j'avais -de berner la chère Éléonore, et non de la divertir. L'honnête -président, admirateur de l'artiste à qui l'on doit le -sublime morceau que nous exécutions, était seul de bonne -foi: possédant cette pièce à fond, il raclait littéralement la -basse continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitôt -que l'air fut achevé, le chevalier ouvrit, criant à tue-tête: -<i>Forêts paisibles</i>; à quoi le cher père ne manqua pas de -répliquer par une partie du chœur. Quant à moi, je continuais -à chanter mes paroles burlesques, Lambert s'époumonnait -en soufflant dans sa flûte; le tout faisait un charivari -qui m'aurait considérablement amusée si je n'avais pas -eu la perspective d'un amusement encore plus intéressant.</p> - -<p>Ce fut le président lui même qui courut aux volets et fit -jour. Les chants cessèrent subitement à l'aspect de la -culotte; le chevalier et moi jouâmes à ravir l'étonnement; -je tournai le dos, d'Aiglemont toussa, Sylvina parut stupéfaite, -ainsi que Lambert et les autres spectateurs. Le président -était à peindre, ayant passé tout à coup d'un enjouement, -un peu fou pour son âge, à la colère la plus terrible. -Tous les yeux, fixés à la fois sur la culotte, guidèrent sur ce -fatal objet ceux de la malheureuse Éléonore. Sa confusion -ne peut se décrire. Nous nous hâtâmes de sortir à travers -une foule de curieux, parmi lesquels la perfide Thérèse, se -comportant à merveille, n'avait pas l'air d'avoir la moindre -part à l'événement. Le chevalier emmena le président demi-mort, -ferma la porte et s'empara de la clef, pour empêcher -ce père irrité de revenir sur ses pas faire quelque mauvais -traitement à sa coupable fille. Cependant la culotte était -demeurée, et celui à qui elle manquait ne passait pas lui-même -des instants moins cruels qu'Éléonore, que ce trophée -de libertinage venait de compromettre si publiquement.</p> - - -<h3 id="l2c12">CHAPITRE XII<br /> -Trait d'esprit et de charité de la part du chevalier.</h3> - -<p>D'Aiglemont était un espiègle, mais il avait le cœur -excellent. Il ne vit donc point sans émotion le désespoir de -notre hôte; et sur l'heure il forma le projet de réparer, -autant que cela se pourrait, le mal qui résultait de notre -folle plaisanterie.—«Ne vous affligez pas, monsieur, dit-il -au président, j'entrevois de tout ceci de la fourberie, et je -gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgré -les apparences qui semblent déposer contre sa vertu. Laissant -à part la prévention où tout le monde doit être en -faveur d'une personne bien née et élevée par des parents -respectables, je m'attache au fait seul, et je soutiens que -cette culotte égarée chez elle ne peut s'y trouver que par -quelque perfide manœuvre de la part, sans doute, de celui -à qui elle appartient. Un homme à bonnes fortunes, -quelque distrait qu'il soit, n'oublie jamais sa culotte. Encore -une fois, monsieur, il y a là-dessous quelque noirceur; et -si vous m'en donnez la permission, je me fais fort d'éclaicir -ce mystère d'iniquité. Souffrez que j'entretienne un moment -en particulier M<sup>lle</sup> Éléonore… mais non, soyez vous-même -témoin de notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientôt -vous serez tranquillisé et vengé.»</p> - -<p>Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre; -mais je n'en étais pas moins étonnée de son effronterie, -et je ne concevais pas comment il osait se mêler -d'arranger une affaire où lui même avait les plus grands -torts. Cependant, ayant un but, il vint à bout d'y conduire -heureusement sa difficile entreprise.</p> - -<p>Les éclaircissements entre lui, le président, Éléonore et -Caffardot se passèrent sans témoins; mais voici le compte -qu'il nous en rendit dans la voiture, lorsque nous eûmes -pris congé de la ridicule famille. C'est encore le chevalier -qui va parler.</p> - -<p>—«Nous sommes retournés, le cher père et moi, chez la -malheureuse Éléonore, que nous avons trouvée en larmes.—Rassurez-vous, -mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante -douceur, soyez persuadée que monsieur votre père -est trop judicieux pour prendre le change: il ne doute nullement -de votre innocence, et de même, loin de vous accuser -le moins du monde, toute la maison se plaint et crie -vengeance contre un scélérat qui vous a fait l'injure la plus -atroce. Reposez-vous sur moi du soin de vous faire la réparation -solennelle qui vous est due; mais expliquez-vous, -décidez sur-le-champ du sort de l'imposteur: doit il expirer -sous nos coups, ou prenez-vous assez d'intérêt à lui pour -que vous daigniez le sauver en l'élevant au rang de votre -époux?—Ni l'un ni l'autre, monsieur, a répondu l'indolente -Éléonore, qui, m'ayant attentivement regardé pendant -que je parlais, s'était un peu rassurée, sentant que je lui -fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur, une -punition proportionnée à la perfidie de Caffardot ne manquerait -pas d'ajouter au scandale. Sait-on d'ailleurs, après -l'indigne manière dont il vient de se venger de n'avoir pu -me séduire, à quel excès il pourrait encore se porter, plus -irrité? Qu'il vive!… Mais j'en jure devant mon père, devant -vous, monsieur, de qui je reçois dans ce moment des -preuves d'intérêt qui me permettent de vous nommer notre -véritable ami, je jure, dis-je, que jamais l'infâme Caffardot -ne sera mon époux; hélas! je n'ai qu'une faute à déplorer: -c'est d'avoir caché trop longtemps à mes tendres parents -les vues abominables que le suborneur couvrait du voile -hypocrite de la dévotion. Depuis plus d'une année il ne -cessait de me tendre des pièges. J'espérais toujours que, -cédant enfin à ses propres remords et corrigé par l'exemple -de l'honneur que lui donnait ma résistance, il renoncerait -enfin à ses damnables projets; mais je me suis abusée!… -et qu'il m'en coûte cher aujourd'hui!—Nouveau torrent de -larmes… délire de douleur.</p> - -<p>«Je voyais le bon papa prêt à fondre en larmes; j'ai -pensé que les miennes, ou du moins le semblant d'en -répandre, produirait un admirable effet dans cette importante -conjoncture. J'ai donc détourné la tête, et tirant mon -mouchoir, j'ai caché mon visage, riant d'aussi bon cœur -que les autres pouvaient me soupçonner de pleurer et pleuraient -réellement eux-mêmes. Le sensible président serrait -dans ses bras sa vertueuse progéniture; Éléonore jouait son -rôle avec beaucoup de majesté. Je n'y tenais plus; je me -suis emparé de la culotte, et sortant brusquement de la -chambre j'ai feint un emportement qui pouvait signifier -que j'allais confondre Caffardot et le punir de sa lâche -imposture.—Arrêtez-le, mon père, s'est écriée la généreuse -Éléonore, courez, empêchez le sang de couler…—Mais je -suis alerte; en deux sauts j'étais loin du président, et je me -suis rendu sans obstacle à la chambre du dévot suborneur.»</p> - - -<h3 id="l2c13">CHAPITRE XIII<br /> -A quel prix Caffardot retrouve sa culotte.</h3> - -<p>Sylvina et Lambert écoutaient le chevalier avec beaucoup -d'intérêt; mais si cette histoire pouvait les amuser, elle -était surtout délicieuse pour moi. Je jouissais seule de tout -le comique du rôle du chevalier et du parfait ridicule du -rôle d'Éléonore. Je mourais d'envie de mettre les autres un -peu plus au fait; mais d'Aiglemont, d'un coup d'œil fin, -m'imposa silence et continua:—«J'ai paru chez Caffardot -avec un visage triste et courroucé. Il était au lit. Au bruit -que j'ai fait en entrant, il a détourné ses rideaux; l'aspect -de la terrible culotte l'a fait frémir; une pâleur mortelle a -défiguré son visage, ç'a été bien pis quand le président est -survenu, transporté de fureur, faisant en conséquence des -grimaces d'énergumène. J'avais discrètement attendu celui-ci -pour parler; immobile, je m'étais contenté d'exposer la -culotte aux yeux de l'accusé, comme une autre tête de -Méduse.</p> - -<p>«Aussitôt, le président, dont la rage redoublait à la vue -de l'auteur prétendu de sa honte, a pris une canne et s'est -mis à frapper de toute sa force sur le pauvre Caffardot, qui, -malgré les couvertures, devait très bien sentir les coups; je -ne me suis point exposé à cette première explosion, parce -que je connais le cœur humain et que je sais que, lorsqu'on -s'est livré sans contrainte à ces sortes de transports, le -moment qui les suit est celui de la clémence et des accommodements. -Cependant, suffoqué de colère et las de battre, -le président s'est jeté dans un fauteuil, déplorant avec beaucoup -de galimatias <i>son malheur, sa confiance abusée, sa fille -perdue de réputation et privée sans doute pour jamais de -l'espoir d'un honorable établissement.</i></p> - -<p>—Pardonnez-moi, monsieur, s'est à son tour écrié le -chrétien Caffardot, tombant du lit à genoux et se traînant -dans cette posture jusqu'aux pieds du père outragé. Pardonnez: -soyez assuré qu'épouser M<sup>lle</sup> Éléonore a toujours -été mon unique désir et que si j'ai été assez faible pour succomber -à la tentation d'en jouir…—A la tentation d'en -jouir, malheureux! a riposté le père redevenu furieux… Tu -as encore l'audace de m'insulter, scélérat, et de calomnier -ma fille! tu en as joui…—Mais puisque vous le savez, -monsieur, il faut bien qu'Éléonore ait tout avoué…—Alors -un coup de bâton, pour lequel le vieux président -a retrouvé toute la vigueur de la première jeunesse, a -coupé la parole de Caffardot. Le ver, dit le proverbe, se -redresse lorsqu'il sent qu'on l'écrase; j'ai vu de même notre -reptile frémir et mesurer d'un coup d'œil plein de rage la -figure décrépite du père d'Éléonore. Cependant, afin de -prévenir quelque acte de violence de la part du sournois -Caffardot, je me suis mêlé de la querelle et, me joignant au -président, j'ai traité l'autre de <i>garnement</i>: je l'ai menacé -d'appeler des valets pour le lier et le conduire à la ville, où -l'on saurait bien le forcer à justifier une fille aussi estimable -que celle qu'il osait noircir par la plus exécrable des calomnies.</p> - -<p>«Un dévot, dans de semblables occasions, a des ressources -qui manquent au commun des hommes. Le malheureux, -se prosternant la face contre terre, a offert à Dieu -sa fatale disgrâce et entonné le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> d'un ton que le -prophète lui-même avait sans doute à peine, quelque -affligé qu'il pût être, quand il le composa. Mais je n'ai pas -laissé le temps à notre David d'achever sa ridicule prière; -je l'ai fait habiller à la hâte; vous l'avez tous vu sortir de -sa chambre, noyé de honte, écrasé de l'injustice de ses -accusateurs, de la gravité des circonstances qui concouraient -à le faire passer pour le faussaire le plus abominable; -je l'ai conduit hors des cours comme un banni. Il -retourne à sa gentilhommerie à pied; le président m'adore; -je suis son ami, son vengeur: à la ville, je dois être sa plus -intime société; je suis chargé de vous faire à tous des -excuses infinies et de vous prouver comment la belle Éléonore -est l'innocence même. Je vous propose de le croire; -cependant, si vous vous y refusez, je n'ai pas promis d'user -de violence pour tâcher de vous en convaincre. Au reste, il -n'y aura point de procès, à moins que Caffardot ne juge à -propos d'en intenter. Mais il n'en fera rien. Excepté celui-ci, -tout ce monde affligé nous rejoindra demain à la ville; les -gens ne manqueront pas d'y ébruiter la fatale histoire de la -culotte, et les bavardages extraordinaires auxquels tout ceci -va donner lieu nous fourniront d'amples ressources contre -l'ennui de notre nouveau séjour.»</p> - - -<h3 id="l2c14">CHAPITRE XIV<br /> -Conclusion des aventures précédentes.</h3> - -<p>«Voilà qui est bel et bon, chevalier, dit Sylvina quand -il eut cessé de parler, mais je ne vois pas encore bien clair -dans tout ce que vous venez de nous apprendre. Cette -culotte, par quel hasard enfin se trouvait-elle chez Éléonore? -M. Caffardot l'y avait-il réellement oubliée après un -tendre entretien? ou bien était-il coupable du tour infâme -de l'y avoir introduite à l'insu de la demoiselle, par quelque -motif de vengeance ou de passion?—C'est sur quoi -l'on ne peut pas vous donner des éclaircissements bien -positifs, répondit finement le chevalier. Le crime du sournois -Caffardot est une énigme dont le caractère indéchiffrable -du personnage rend la solution fort difficile. Peut-être -avec le temps serons-nous mieux instruits; mais -faisons des gageures. Quoiqu'il y ait gros à parier qu'Éléonore -n'est point innocente, je veux bien néanmoins risquer -dix louis, et je dis <i>qu'elle n'a pas couché avec Caffardot</i>.—Monsieur -le chevalier, interrompit Lambert, je tiendrais -vos dix louis s'il était permis de parier à jeu sûr. Je n'ai -pas laissé de m'instruire pendant cette fameuse nuit. -Apprenez à votre tour les découvertes que j'ai faites. Quelle -diable de raison que celle de ce M. le président!</p> - -<p>«Le vin frelaté que nous avons bu à souper m'incommodait. -J'ai eu besoin de sortir de mon appartement, et à -force d'aller et de venir, j'ai enfin trouvé ce que je cherchais.»…</p> - -<p>Lambert descendu… Sylvina devenue rouge, cela donnait -à penser quelque chose. A la bonne heure, tant mieux pour -eux, si ce que nous devinions était la vérité; nous ne témoignâmes -rien et le laissâmes poursuivre.</p> - -<p>«J'allais remonter, lorsque j'ai entendu marcher dans -l'obscurité quelqu'un qui retenait sa respiration et se coulait -avec beaucoup de précaution le long des murs. Tout -près de moi, ce noctambule a ouvert avec assez de bruit -une porte, qui, autant que je me le rappelais, devait être -celle de la chambre à coucher de M<sup>me</sup> la présidente. Je n'en -ai plus douté lorsque j'ai pris la peine de venir jusqu'à -cette porte, qu'on n'avait pas jugé à propos de refermer. -J'aime les scènes de nuit; je me suis donc glissé dans la -chambre. Le noctambule, attendu par notre galante -hôtesse, a été tutoyé familièrement et reçu sans façon dans -le lit. Je n'avais pas envie d'écouter en chemise les peu -intéressants ébats de ce couple amoureux; mais j'ai pensé -qu'il serait aussi bon de veiller là qu'ailleurs; et, retourné -chez moi pour me chauffer et endosser une redingote, je -suis revenu tout de suite dans l'intention de recueillir -quelque chose de divertissant, ou du moins de lutiner un -peu les délinquants, s'ils ne me fournissaient pas quelque -meilleur moyen de récréation. Moins adroit que la première -fois, j'ai touché tant soit peu la porte qui s'en est plainte -aigrement. La présidente a dit avec effroi: Mon Dieu! -Saint-Jean, que viens-je d'entendre?—Ce n'est rien, lui -a-t-on répondu, c'est le vent ou quelque chat. (La bonne -présidente s'est un peu rassurée…) Mais de quoi riez-vous -donc, VOUS autres?—Continuez, mon cher Lambert -répliqua le chevalier, c'est ce nom de Saint-Jean qui me -divertit.—Saint-Jean ne m'a point étonné, riposta Lambert. -Eh! qui diable, autre qu'un valet bien payé, pourrait -se hasarder à fêter les immenses appas dont nous parlons!…</p> - -<p>«Quand je m'introduisis, c'était fait: un entretien familier -remplissait les moments de relâche.—Je suis très -mécontente de toi, disait la présidente, sans prendre la -peine de parler bas: tu es, je le vois bien, un petit volage; -ton indolence actuelle m'en convaincrait assez, quand je -n'aurais pas d'ailleurs assez de quoi fonder certains soupçons…—Saint-Jean -n'était pas orateur. Il se défendait mal; -madame s'est animée par degrés; et après avoir récapitulé -tout ce qu'elle avait fait pour ce domestique ingrat, elle a -mis le comble à ma surprise en disant que si elle avait eu la -bonté de tolérer quelques infidélités en faveur des femmes -de chambre, sa passion ne tiendrait pas contre la honte et -le désespoir d'avoir sa propre fille comme rivale; qu'elle -croyait avoir surpris entre celle-ci et M. Saint-Jean -quelques signes d'intelligence; mais que si elle venait -jamais à avoir des certitudes, elle ferait prendre le suborneur -et renfermer l'effrontée pour le reste de ses jours. -Saint-Jean s'est <i>donné au diable</i>, que rien n'était plus faux -que ce goût prétendu pour M<sup>lle</sup> Éléonore: écoutez bien ceci, -mes amis:—C'est bien plutôt, a-t-il dit, sur ce vilain -visage de Caffardot que madame devrait jeter ses soupçons. -On ne dirait pas que le grivois y touche; mais il rôde jour -et nuit en dehors et en dedans; et, tout à l'heure encore, -au jardin… mais enfin… on verra. Si l'on ne marie pas -bientôt ces deux amoureux, il arrivera sûrement quelque -malheur… Eh bien, monsieur d'Aiglemont, avez-vous -encore envie de parier?—Je ne me dédis pas, mon cher -Lambert; mais continuez votre histoire.—Elle est finie: -l'envie de rire, le froid et certain bruit que la présidente a -fait dans sa table de nuit m'ont chassé de l'appartement; -j'ai regagné le mien… ou celui de Sylvina, consolé de mon -indigestion (en avait-il une?) et de la perte de quelques -heures de sommeil.» (Nous le crûmes bien payé d'avoir -veillé.)</p> - -<p>Nous rîmes beaucoup de cette nouvelle scène; et raisonnant -à perte de vue sur tant d'événements étonnants nous -arrivâmes sans nous être aperçus du trajet. Un laquais de -monseigneur nous attendait aux portes de la ville, pour -nous conduire à notre logement. La situation, la distribution -et les meubles répondaient à l'idée que nous devions -avoir du bon goût et de l'amitié de notre protecteur. Quand -nous fûmes installées, le chevalier nous quitta pour aller -embrasser son oncle, que nous le priâmes d'amener, le -plus tôt possible, auprès de nous.</p> - - -<h3 id="l2c15">CHAPITRE XV<br /> -Où l'on fait une nouvelle connaissance. -Arrangements raisonnables.</h3> - -<p>Nous logions chez une jeune veuve, d'une figure charmante -et mieux élevée que ne le sont ordinairement les -petites bourgeoises de province. M<sup>me</sup> Dupré, c'est ainsi -qu'elle se nommait, parut aussitôt que nous eûmes mis -pied à terre et nous invita de la meilleure grâce du monde -à prendre chez elle un dîner qu'elle avait eu l'attention de -nous tenir prêt.</p> - -<p>Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que, -née de parents assez pauvres, elle avait eu le bonheur de -plaire à un vieux caissier, autrefois amoureux de sa mère, -et qui, devenu dévot et infirme, s'était retiré de la capitale -pour finir ses jours dans sa province. L'honnête financier, à -qui le grand nombre de ses confrères ne se pique pas de -ressembler, avait épousé, par reconnaissance, la fille de son -ancienne amie et lui avait donné tout son bien. Les scrupules, -l'âge, la maladie, enfin toutes les raisons possibles -ayant empêché le dévot personnage de vivre en mari avec -sa jolie épouse, elle n'avait été que sa compagne; au bout -d'un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En conséquence, -M<sup>me</sup> Dupré portait son deuil et jouissait de -dix mille livres de rente et d'un riche mobilier. La vieille -mère, pour lors malade, et qui ne dînait point avec nous, -vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le rez-de-chaussée: -nous disposions du reste de la maison et nous pouvions -être chez nous aussi isolées que bon nous semblerait, -mais on nous priait, avec la politesse la plus engageante, -de ne pas user à la rigueur de cette facilité; ce que nous -promîmes de bien bon cœur, car M<sup>me</sup> Dupré nous avait tous -charmés dès le premier abord.</p> - -<p>La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait -de la sorte au fait de ses affaires n'avait pas uniquement -pour objet de satisfaire le besoin de jaser, si naturel aux -femmes; l'attention qu'elle faisait particulièrement à Lambert, -pendant ses récits, et l'air de chercher à lire dans les -yeux de cet artiste l'impression que ce qu'elle disait pouvait -faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible -M<sup>me</sup> Dupré le regardait déjà comme quelqu'un qui -pouvait devenir pour elle un parti. Le cœur d'une jeune -veuve qui n'a connu ni les plaisirs ni les peines du mariage -est ardent à convoler. J'ai dit que notre compagnon était -de belle figure; le trait était décoché et le cœur de l'hôtesse -blessé au plus vif. Lambert sentait lui-même tout le prix -d'une conquête qui lui offrait à la fois l'agréable et l'utile. -Nous achevâmes de lui prouver qu'on avait sur lui des vues -positives. Sylvina, trop honnête pour qu'un intérêt de -coquetterie pût balancer en elle le devoir d'une sincère -amitié, fut la première à presser Lambert de faire assidûment -sa cour. Monseigneur, que nous vîmes le soir avec son -neveu, fut enchanté du bonheur de notre ami. Quant à -nous, après le tumulte du caprice, il était temps d'écouter -la raison. Elle assignait la tante à l'oncle, et la nièce au -neveu; nous nous arrangeâmes en conséquence et fûmes -tous quatre fort contents.</p> - - -<h3 id="l2c16">CHAPITRE XVI<br /> -Comment l'objet de mon voyage est manqué.</h3> - -<p>Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille -que nous eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le -maître de musique du concert, artiste sexagénaire, dont la -vaste perruque à la grenadière, annonçait l'antique talent. -Ce grand personnage était suivi d'un <i>ex-enfant de chœur</i> qui -succombait sous le poids d'une douzaine d'<i>in-folio</i> de -musique. C'étaient tous les vieux opéras français et d'admirables -<i>cantates</i> de différents maîtres. Je pâlis à la vue de -ce grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais -mon unique étude, afin d'être bientôt en état d'enchanter -mes auditeurs. Il ne s'agissait plus ici de ce qui pouvait -m'être familier: la musique italienne n'avait aucun accès -dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de -<i>frédons</i>, de <i>papillotage</i>; on niait qu'elle <i>fût chantante</i>, -qu'elle <i>pût peindre, émouvoir</i>. On n'y avait pas plus d'indulgence -pour cette musique bâtarde, à la mode depuis quelques -années, qui prend aussi le nom d'<i>italienne</i> à la faveur -de quelques plumes arrachées au paon et dont ce geai maussade -essaie maladroitement de se revêtir. Cette sévérité -propre à garantir de la contagion du mauvais goût m'aurait -paru raisonnable si la prévention des amateurs avait été -fondée sur des connaissances éclairées; mais comme elle ne -l'était que sur un respect fanatique pour le genre prétendu -national, je méprisai fort leur entêtement et j'eus un pressentiment -sûr du peu de succès qu'aurait mon talent dans -une ville où la musique française était une espèce de religion.</p> - -<p>En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux -roulades, aux traits saillants et légers, je ne vins point à -bout de saisir les beautés du genre établi. J'étais sottement -fidèle à la mesure; je n'avais pas assez de <i>timbre</i>, j'éclatais -de rire au milieu d'un <i>ah!</i></p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils -m'excédaient; je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur -survint pendant qu'on me persécutait pour me -faire brailler <i>Ah! que ma voix me devient chère</i>, etc., tandis -que je maudissais le malheur d'en avoir une qui m'exposait -à tant d'ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique -française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte, -lava la tête au président, lui soutint que mon chant était -fait pour plaire partout ailleurs que dans une ville barbare, -digne patrie de l'ignorance et du mauvais goût, et conclut -en assurant qu'il ne souffrirait pas que je débutasse au concert, -dût-il payer le dédit de mon engagement, ou faire -venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des -chœurs de l'Opéra.</p> - - -<h3 id="l2c17">CHAPITRE XVII<br /> -Peu intéressant, mais nécessaire.</h3> - -<p>Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la -musique française, à qui je venais de jurer une haine -immortelle. A peine avais-je essuyé des disgrâces à son -occasion, qu'elle reçut un violent échec, dans cette même -ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses -retranchements.</p> - -<p>La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie: -il passa une troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant -d'Angleterre et retournant dans leur pays, se trouvèrent -à manquer d'argent; le directeur eut le bon sens et la hardiesse -de les engager. On cria d'abord <i>à l'horreur, à la profanation</i>; -cependant, on voulut les entendre, quelques-uns -par curiosité, le plus grand nombre avec l'intention de les -trouver pitoyables et de les écraser sous le poids d'une puissante -critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale -que beaucoup de spectateurs furent d'abord entraînés par -cette nouvelle musique, vive, pittoresque, et que la faction -qui se proposait de la siffler perdit beaucoup de ses -membres. On était étonné de ne rien perdre de ce que rendaient -des gens dont on n'entendait pas la langue. Tout était -peint; les chants séduisaient; une exécution nette, moelleuse, -soutenait l'attention et faisait craindre la fin des morceaux. -Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles -fugues déchurent de moitié. L'amour de la vérité me force -à dire qu'ayant mis en parallèle les croquis de musique du -répertoire des Italiens avec les tableaux surchargés de nos -grands maîtres, quelques personnes raisonnables osèrent -donner la préférence aux premiers. Le président tomba -malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il s'était -donnés pour empêcher le schisme. M<sup>lle</sup> Éléonore, qui cessait -d'être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse -de l'univers, fit de cette injustice le prétexte de ses mortels -ennuis.</p> - -<p>La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier -s'en servit et mit sur pied un concert qui aurait fait -tomber à plat celui de M. Criardet, si l'on se fût soucié d'enrôler -tous les transfuges. Mais il y avait un choix à faire. On -se garda bien de s'associer une foule d'imbéciles qui s'offraient, -les uns par air, d'autres avec des intentions suspectes. -On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon -sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le -goût et qui ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes. -Il est vrai que ces honnêtes gens déchirés, tympanisés, -haïs de la demi-bonne compagnie, étaient peu -répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les -vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre -en souci, tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.</p> - -<p>L'oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le -suffrage unanime dont elle honora mon talent, répara -bientôt le tort que pouvait m'avoir fait le jugement partial -de Criardet et du président. Je fus accueillie partout, et en -dépit des gens qui disaient avec dédain: <i>Qu'est-ce que c'est -que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir?</i> nous -étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.</p> - -<p>Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier -l'était de certains hommes; Lambert de certains -autres et monseigneur de toute la dévotion. Cependant, il -était impossible d'entamer ce prélat. Rigoureux observateur -des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions, -grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous -les dehors que les gens en place doivent au public, le -peuple le prenait pour un saint; mais les cafards enrageaient -de ne pouvoir ni le gouverner, ni se plaindre de lui. -Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le -quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours -dans monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable; -et il était en effet l'homme adoré.</p> - - -<h3 id="l2c18">CHAPITRE XVIII<br /> -Intrigues, conversation singulière.</h3> - -<p>Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n'étions gens à nous -priver longtemps du doux plaisir d'être infidèles; on agaçait -la première, elle ne savait pas résister. Monseigneur avait -bien peu de temps à lui donner pour les plaisirs solides, et -il en fallait absolument à Sylvina. D'Aiglemont pouvait -jeter partout le mouchoir. Il n'y avait pas une femme un -peu passable dont il ne fût plus ou moins agacé. Je n'éclairais -point sa conduite tant qu'il parut à peu près le même à -mon égard. Quant à moi, j'étais excédé des fadeurs, des lorgnements, -quelquefois offensée des offres utiles qu'on hasardait -de me faire; comme le beau chevalier était visiblement -sur mon compte, on ne concevait pas la possibilité de -m'avoir autrement qu'à force d'or. Cependant, ces grossiers -spéculateurs étaient bien éloignés de deviner juste. J'adorais -d'Aiglemont; mais un instinct indéfinissable me faisait -penser malgré moi-même à lui donner bientôt des successeurs. -Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir avec -beaucoup de délicatesse en mettant de la sorte mon amant -dans le cas de profiter des bonnes fortunes qui lui étaient -offertes.</p> - -<p>Je le voyais presque d'accord avec la signora Camilla Fiorelli, -qui joignait à beaucoup d'autres talents ceux de -chanter à ravir et d'être une excellente actrice. Argentine, -sa sœur, moins habile peut-être, mais bien plus séduisante, -faisait tout son possible pour avoir la préférence. De mon -côté, je commençais à sentir un goût très vif pour le jeune -Géronimo Fiorelli, leur frère, qui ne leur était inférieur ni -par la figure, ni par les talents.</p> - -<p>Sylvina et moi devions donc être éternellement en rivalité! -Aussi connaisseuse que moi, le mérite de Géronimo -l'avait également frappée; sans que je m'en doutasse, elle -avait pris l'avance, et le beau jeune homme était déjà dans -ses filets. J'en eus un jour des preuves accablantes. J'avais -oublié quelque chose en sortant; je rentrai, et je vis… ce -qu'il est cruel de voir quand on aime… Cette fatale découverte -acheva d'éclairer mon cœur. Le serpent de la jalousie -le mordit; mes jours furent empoisonnés. Je devins triste, -rêveuse; je fis mauvaise mine à mes amis, à monseigneur -et presque au charmant chevalier. J'étais impatientée de -l'air de bonheur qu'avait tout le monde, jusqu'à Lambert et -M<sup>lle</sup> Dupré.</p> - -<p>Je songeais jour et nuit au moyen d'arracher à Sylvina -l'aimable Fiorelli. Sans cesse, il était chez nous, mais on le -gardait pour ainsi dire à vue. Bientôt, je fus sûre que le -soir, faisant semblant de se retirer, il rentrait et partageait -le lit de mon heureuse rivale. Je n'avais pas aussi régulièrement -le chevalier. Il imaginait mille mensonges pour me -dérober la connaissance de ses perfidies. Tantôt un souper, -tantôt une partie de jeu poussée trop avant la nuit, tantôt le -soin de sa santé, de la mienne, l'avait empêché de se rendre -auprès de moi. Ses caresses étaient languissantes. Je ne pouvais -me dissimuler qu'il était épuisé, ou, ce qui me faisait -encore plus de peine, qu'il se ménageait peut-être avec moi -pour briller ailleurs.</p> - -<p>Thérèse m'aimait: elle avait de l'esprit, de l'imagination; -tout ce qui concernait l'amour était pour elle une -affaire sérieuse, dont elle était toujours prête à se mêler. Je -crus pouvoir lui confier mes peines et leur cause, et je fis -bien. Je reçus, en effet, de cette bonne fille tous les secours -dont je pouvais avoir besoin.</p> - -<p>«—Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n'est rien moins -qu'insensible, je vous l'assure; et madame votre tante ne le -tient pas si fort en son pouvoir que vous ne puissiez vous-même -bientôt le posséder. Vous piquez ma générosité, -mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers -retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n'est -point amoureux de madame.» Mon sang recommençait à -circuler; mon cœur se dilatait; Thérèse me rendait la vie. -«Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidité déplacée a pu -empêcher le jeune objet de votre amour de vous déclarer -tout celui qu'il a pour vous. Sans doute il mesure la difficulté -de vous intéresser au désir qu'il aurait d'y réussir. -Quoi qu'il en soit, M. Géronimo vous aime, il me l'a dit; et -n'osant vous l'avouer à vous-même, il m'avait souvent sollicitée -de vous pressentir.»</p> - -<p>Je grondai Thérèse d'avoir refusé de rendre un service, -qui, par contre-coup, m'aurait beaucoup obligée; mais elle -m'avoua franchement que, trouvant aussi Géronimo fort à -son gré et se croyant assez jolie pour mériter quelque attention -de sa part, elle n'avait travaillé jusque-là que pour -elle-même, essayant de persuader au modeste Italien qu'il -serait impossible de m'enlever au chevalier dont j'étais -idolâtre. «Et vous faites sans doute tout ce qu'il faut, -mademoiselle Thérèse, pour prouver à Fiorelli combien il -serait plus avantageux pour lui que ses vœux s'adressassent -à vous?—Ah! si j'avais pu, mademoiselle!—Comment? -<i>Si vous l'aviez pu!</i>—Sans doute, ce n'est pas un Caffardot, -celui-ci! il eût été plus traitable. Mais…—Mais! achevez.—Je -vous dirai tout, mademoiselle… Cependant, soyez -tranquille: je me sacrifie… et d'ailleurs que m'en reviendra-t-il?… -Non, cela n'est pas possible… vous l'aurez, ma -chère maîtresse, je le dois pour vous, pour lui, pour moi-même…» -Puis elle s'échappa les yeux noyés de larmes, et -me laissa fort étonnée, et surtout très satisfaite de notre -singulier entretien.</p> - - -<h3 id="l2c19">CHAPITRE XIX<br /> -Prompte négociation de Thérèse.—Entrevue.</h3> - -<p>La joie du captif qui voit compter l'argent de sa rançon -et détacher ses fers; celle du marin, lorsque, menacé du -naufrage, il voit tout à coup les vents s'apaiser et les vagues -s'aplanir, approche à peine de ce que l'importante promesse -de Thérèse venait de me faire éprouver. J'étais -encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s'égarait -avec délices dans les riantes perspectives de l'espérance, -quand l'objet de ma passion me fut annoncé.</p> - -<p>Sylvina n'était point à la maison: le mal-être dont je me -plaignais depuis quelques jours m'avait servi de prétexte -pour ne pas l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour -parler à Thérèse de mon amour jaloux et malheureux… -Elle amenait le charmant Géronimo, qui d'abord scrupuleux -et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris -que je serais bien aise de le recevoir, il s'était hâté de saisir -une occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait -empêcher de renaître.</p> - -<p>Mon trouble fut extrême; l'Italien était à peindre dans ce -charmant embarras, qui donne un air gauche aux plus -charmantes figures; contrainte qui me sied, mais qui est -cependant si intéressante pour qui l'occasionne qu'on en -est flatté, dans ces moments précieux à l'amour-propre, de -voir l'âme de l'objet qu'on aime tout entière dans ses yeux, -et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant -pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s'assit maladroitement, -demeura muet… et si l'adroite Thérèse n'eût frayé bientôt -une route à la conversation, de longtemps notre malaise -stupide n'eût apparemment fini. «Nous sommes plus heureux -que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous osez -aimer, j'ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous -n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre -témérité. Je vous laisse et vais me mettre aux aguets.»</p> - -<p>Après ces mots, si Thérèse ne s'était pas envolée, j'aurais -peut-être jugé à propos de faire quelques façons; mais -Géronimo, tombant à mes genoux, m'ôta tout à fait cette -présence d'esprit avec laquelle une femme se défend ordinairement, -lorsqu'un tiers la fait aller plus vite qu'elle ne -se l'était proposé. Assommée de l'indiscrétion de Thérèse, -émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie -par mes propres feux, je perdis absolument la carte. Jamais -je n'avais rien vu de si désirable que Géronimo, dans l'intéressante -posture d'un amant suppliant: je ne tenais plus -contre l'impétuosité de ses caresses, contre l'éloquence de -ses expressions, qu'un organe agréable et l'accent italien -rendaient encore plus touchantes. L'amour qui pétillait -dans ses yeux, dans les vives couleurs de son charmant -visage; le délire pathétique de ses sens se communiquait -aux miens; j'étais à mon tour muette, immobile; mes -mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers. Le -plaisir concentré dans mon âme n'éclatait au dehors que -par la rougeur de mon visage et les oscillations précipitées -de mon sein. S'il eût osé…</p> - -<p>A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés; -Fiorelli me conta que, dès la première fois qu'il -m'avait vue, je l'avais embrasé du plus violent amour: -«Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant amoureuse -d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont -m'efface, il est vrai, par la naissance, par mille belles qualités; -mais, divine Félicia, me permettez-vous de me mettre -à certains égards au-dessus de mon illustre rival et de prétendre -seul à la couronne que mérite le plus sensible, le -plus passionné de vos adorateurs? J'avais eu de légères -inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma -première passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la -violence de mon amour!… Que de vœux, que de projets -déjà formés!… mais surtout quel supplice que de me taire -et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois dans -cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs -d'une autre femme que celle dont on est épris! Que j'ai -maudit souvent mon étoile qui me condamnait si tyranniquement -à servir celle qui était précisément le plus puissant -obstacle entre vous et moi! Vous l'avouerai-je? Un sombre -désespoir s'emparait déjà de mon cœur et me dictait de -m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amitié -peu commune entre parents, savait seule à quel point -j'étais à plaindre et prenait pitié de mon état. Elle m'avait -promis de mettre en usage tout ce que la nature a pu lui -accorder de charmes et d'esprit pour détourner de votre -amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence. -Mais la jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, -avait déjà couché votre chevalier sur la liste des hommes -qu'elle se propose d'immoler dans cette ville à son insatiable -coquetterie. Et pendant que l'insensible s'enorgueillit -d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les dames -lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se -consume pour lui. J'avais donc à la fois et le mortel ennui -d'aimer sans espérance et la douleur de voir ma chère -Argentine malheureuse pour avoir voulu me servir…»</p> - -<p>Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable, -allait continuer. Mais Thérèse, accourant, nous annonça le -retour de Sylvina, suivie de notre hôtesse et de l'ami Lambert. -Nous nous mîmes au clavecin et commençâmes un -duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de nous, -avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien -difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner -qu'il venait de se passer une scène si préjudiciable à -son amour.</p> - - -<h3 id="l2c20">CHAPITRE XX<br /> -Qui prépare à des choses intéressantes.</h3> - -<p>Monseigneur était attentif à saisir les moindres occasions -d'obliger ses amis. Mon état languissant lui causait de vives -inquiétudes; j'étais depuis quelque temps si différente de -ce qu'il m'avait toujours vue qu'il craignait que je n'eusse -des vapeurs ou que je ne fusse menacée de quelque grande -maladie. En conséquence, voulant essayer de me distraire, -il m'avait ménagé pour ce même jour la surprise agréable -de quelques amusements qui devaient remplir la soirée. -D'Aiglemont avait reçu de Paris de la musique admirable, -nouvelle et destinée aux plaisirs des petits comités. Il -s'agissait de me la faire entendre. Le chevalier, deux jeunes -officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait connaissance, -et Géronimo, qui jouait supérieurement de la basse, -suffisaient pour l'exécution. Ces pièces devaient être mêlées -de quelques ariettes, chantées par Argentine et Camille. -Après ce petit concert, nous soupions. Le projet était de -beaucoup rire et boire.</p> - -<p>Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les -acteurs arriver à la file. Monseigneur vint l'un des premiers; -les sœurs amenèrent avec elles une <i>signora</i>, jolie, assez -aimable, dont on avait besoin pour que le nombre des -femmes fût égal à celui des hommes. Nous devions être en -tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre hôtesse et moi, -monseigneur, son neveu, les deux officiers, Lambert et le -charmant Géronimo.</p> - -<p>La musique fut trouvée délicieuse. Les concertants se -signalaient à l'envi, animés du génie de l'auteur et par la -présence des femmes. Les Fiorelli briguaient avec prétention -la gloire de se surpasser mutuellement. Camille, malgré -la supériorité de son art, avait peine à l'emporter sur le -naturel pathétique et le son de voix insinuant de sa sœur. -J'étais moi-même pénétrée de leur chant, et j'avais la bonne -foi d'avouer au dedans de moi que j'étais encore bien éloignée -d'égaler ces séduisantes sirènes. Guidées chacune par -les mouvements de son caractère et de ses passions, dans le -choix des morceaux, ceux que chantait Camille étaient fiers, -éclatants, propres à développer une voix étendue, à faire -briller un gosier exercé. Une netteté, une précision unique -dans les passages de gorge, de la force de la mollesse tour -à tour et à propos, des tremblements d'un fini parfait, nous -forçaient à l'admirer. Argentine soupirait mollement des -chants simples, mais pleins d'effets, qui peignaient avec -magie, soit les élans passionnés d'une âme amoureuse vers -l'objet dont elle était remplie, soit les peines intéressantes -d'un cœur dévoré d'une jalousie secrète. Malheur aux insensibles -à qui cette inimitable chanteuse n'aurait pu communiquer -l'enthousiasme dont elle était elle-même transportée, -et qui lui aurait préféré les tours de force de l'artificieuse -Camille!</p> - -<p>La musique nous avait mis de la plus agréable humeur. -On voyait sur tous les visages une nuance de désir et de -volupté. Le souper eût été charmant s'il n'eût pas pris fantaisie -au père Fiorelli, suivi de certain jaloux, mari de cette -signora qu'elles avaient amenée, de venir subitement chercher -leur monde, qui s'était engagé sans permission. Ce -contre-temps nous désespérait. On tint conseil; monseigneur -fut d'avis de retenir plutôt ces importuns que de nous -laisser enlever nos dames; et quoique ce parti fût désagréable, -il passa néanmoins à la pluralité des voix. M<sup>me</sup> Dupré, qui -n'aimait pas les assemblées nombreuses et n'avait d'abord -consenti que par complaisance à être des nôtres, disparut -au moment de se mettre à table; la partie se détraquait -d'autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain -de grand matin pour une emplette de marbres, déclarait -aussi qu'il se retirerait à minuit. Tout cela fut cause qu'il -arriva des choses fort extraordinaires et qui valent bien la -peine d'occuper un chapitre.</p> - - -<h3 id="l2c21">CHAPITRE XXI<br /> -Orgie.</h3> - -<p>Quand monseigneur se mettait d'une partie, on était sûr -d'y trouver tout ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: -il avait tout prévu. En un mot, tout était exécuté: son -génie de fêtes faisait surtout des prodiges à l'occasion de -l'impromptu dont il nous régalait. La chère était exquise. -Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et la -curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution -pour nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table -des fleurs et des fruits, étonnés de s'y rencontrer.</p> - -<p>Ce que la présence incommode des deux Italiens nous -ôtait de liberté tournant au profit de la gourmandise, on -donna de bon appétit sur les services; on but à proportion. -Le père Fiorelli, sans éducation et vorace, pâturait, humait -du vin avec indécence; son camarade, plus jeune et très -plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais -devenant d'une liberté téméraire à mesure que les rasades -s'accumulaient dans son estomac, il donna bientôt à la -compagnie plus d'inquiétude que de plaisir. Lambert buvait -fort. Les Italiennes, à l'exception d'Argentine, s'en acquittaient -assez bien pour des femmes: Sylvina semblait se -faire une gloire d'enchérir sur elles: le chevalier et ses -deux amis <i>trinquaient</i> et se conduisaient comme des Suisses -aux Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant -quelquefois, et lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout -fort mal à son aise la signora, dont le mari sourcilleux était -présent. Monseigneur, Géronimo et moi, tous trois embarrassés, -buvions avec modération; cependant, à force de -goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de -légères fumées; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier -s'en tint aussi à n'être que demi-ivre. Sylvina pouvait -passer pour être plus que grise. On soutint Lambert sous -les bras pour le conduire à son appartement à l'heure convenue. -Quant au père Fiorelli et au bouffon, ils poussèrent -les choses à la dernière extrémité. L'Italienne, voyant son -époux hors d'état de veiller sur sa conduite, acheva de -s'échauffer la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile, -elle commença la première à donner lieu aux folies excessives -qui suivirent le repas.</p> - -<p>Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches -et les tétons avaient essuyé maints hoquets amoureux, -quand on se leva de table. On y laissa les deux Italiens, qui -ne voulurent point la quitter. Le peu de signes de vie qu'ils -donnaient encore n'était que pour demander à boire et pour -jurer qu'ils ne bougeraient point de là tant qu'il y aurait -une goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda -son ivrogne de père et fit demeurer un valet pour le secourir -en cas d'accident. Tout le reste de la compagnie, à l'exception -du chevalier qui venait de disparaître, passa de la salle -à manger au salon, dont les deux battants demeurèrent -ouverts…</p> - -<p>O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se -livrent à la fois la guerre! Mais est-il absolument impossible -que tu leur résistes? Ou n'es-tu pas plutôt charmée de -ce que la puissance connue de leurs forces justifie ton heureuse -défaite?</p> - -<p>J'y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous -mis le pied dans le salon que l'un de nos officiers, défié par -les regards lascifs de Sylvina et perdant toute retenue, l'entraîna -vers l'ottomane et se mit à fourrager ses appas les -plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientôt l'agresseur, -enhardi par l'heureux succès de son début, s'oublia jusqu'à -manquer tout à fait de respect à l'assemblée. Sa partenaire, -égarée, transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de -recueillement. Déjà l'Italienne mariée suivait son exemple à -deux pas de là, dans les bras de l'autre officier, non moins -effronté que son camarade. Argentine courait se cacher dans -les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces groupes -obscènes; monseigneur l'y suivait par décence et par tempérament. -Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon -nouvel amant et moi, qui demeurions <i>médusés</i> au milieu du -salon… Un regard expressif fut le signal de notre fuite. Ma -main tomba tremblante dans celle du beau Fiorelli. Nous -volâmes à mon appartement, où je m'enfermai, bien résolue -de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il arrivât, qu'après -avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je venais -de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité.</p> - - -<h3 id="l2c22">CHAPITRE XXII<br /> -Plaisirs d'une autre espèce.</h3> - -<p>Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous -languissions l'un et l'autre depuis si longtemps, faute de -nous entendre. Vous pourrez seul en apprécier les charmes, -lecteurs délicats, pour qui de semblables instants ont eu -lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste, multitude -libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne présidèrent -jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs -vénales, lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens -grossiers.</p> - -<p>Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants -des feux du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur! -qu'il avait de grâces à mes pieds, serrant contre mes -genoux sa poitrine palpitante, osant à peine combler ses -vœux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite -eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser: -ses mains semblaient respecter encore mes appas ou redouter -le feu dont ils étaient consumés. Sa bouche tenait la -mienne fermée, comme s'il eût craint d'entendre révoquer -la permission qu'il avait de devenir heureux. Nous n'allions -pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son but; -mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, -la mèche brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables -suspendaient l'explosion des flammes dont nous étions -intérieurement embrasés. Le premier instant où nos âmes -se confondirent fut un éclair. La foudre du plaisir nous -anéantit…</p> - -<p>Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs -dont nous venions de nous ouvrir la source. Ce fut alors -que nous jouîmes en nous possédant et que nous pûmes -apprécier les expressions flatteuses dont nous nous caressions -réciproquement pendant que nos âmes se préparaient -à une seconde réunion. Le même instant nous priva derechef -de toutes les facultés de notre être. Déjà les plaies de -nos cœurs étaient guéries. Parfaitement contents l'un de -l'autre, nous prononcions dans l'ivresse de notre félicité le -serment de nous aimer toujours…</p> - -<p>Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession -du trésor dont l'amour venait de le rendre maître. Lorsque, -les yeux éblouis du soleil, on passe tout à coup dans un lieu -sombre, on n'y distingue d'abord aucun objet; tel, revenu -de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec surprise -et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la -première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient -à ses regards.</p> - -<p>L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle -fureur. Il venait de pousser les miens à l'excès par de -voluptueux préludes. Nous nous unîmes avec les transports -les plus passionnés… Nos transports ne peuvent se décrire… -Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un de -l'autre… L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin -à d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma -porte à coups redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: -il fallut cesser… répondre… ouvrir…</p> - - -<h3 id="l2c23">CHAPITRE XXIII<br /> -Qui frappait, et des belles choses que je vis.</h3> - -<p>C'était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant: -«Tout est perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve -un peu de raison et de bon sens dans ce moment critique -et ne prévient le malheur dont nous sommes menacés. Une -foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs -heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui -se passe et parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se -fait du haut en bas un tintamarre affreux. On a entendu des -cris chez M<sup>me</sup> Dupré. C'est cet enragé de M. d'Aiglemont -qui s'est fourré chez elle: Dieu sait ce qu'il y fait. On était -collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre dame -a été maltraitée, d'autres ricanent et présument qu'au contraire -elle a très bien passé son temps: même tapage en -haut. Ce gros cochon de Fiorelli (je demande pardon à -monsieur) jure comme un diable après une de ses filles, qui -se refuse à certains caprices… Près de là, l'on entend rire, -pleurer, crier, ronfler… On ne sait ce que tout cela veut -dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques -n'osent rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent -point. Il n'y a pas moyen d'éveiller M. Lambert à cause -des sottises que M. le chevalier fait à sa bonne amie. Ce -serait bien pis s'il y allait avoir guerre en dedans. Rentrez -donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le -salon; engagez ces messieurs à faire plus d'attention à ce -qui se passe au dehors, et faites sentir à monseigneur de -quelle conséquence il est pour lui-même de n'être point vu -dans cette maison, si la multitude qui l'afflige avait l'audace -de s'y introduire violemment.»</p> - -<p>Ce rapport nous alarma beaucoup: Géronimo, qui ne -ressemblait à Mars que dans les bras de Vénus, pâlissait -et demeurait dans l'inaction. Plus brave, j'allai préparer les -moyens de nous défendre. De retour au salon, j'y trouvai -monseigneur, suant à grosses gouttes et luttant vigoureusement -avec Argentine, qui se défendait de même, non moins -échauffée, et les cheveux épars. De l'or répandu sur le parquet -témoignait que le prélat avait essayé d'acheter ce qu'il -n'avait pu obtenir ni de bonne amitié, ni par force. Ma présence -délivra la délicate Argentine, qui vint aussitôt se jeter -dans mes bras. L'ottomane était occupée par la lubrique -signora, qui y remplaçait la non moins lubrique Sylvina. -Ces dames ayant troqué d'officier, la dernière s'était retirée -tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre à -coucher.</p> - -<p>L'Italienne dormait, un pied à terre, l'autre sur le siège -du meuble; son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait -aussi, coiffé des jupes et ayant une cuisse de la dame -pour oreiller. Une porte ouverte laissait voir à découvert -l'autre couple ronflant dans la posture où le plaisir l'avait -laissé. Plus loin, le père Fiorelli, rappelant ce fameux Sodomiste -échappé au désastre de sa patrie par une faveur particulière -d'en haut, bien due sans doute à ses rares vertus, -martyrisait la pauvre Camille, pour l'obliger à rendre -quelque service à certain membre usé qu'il étalait, et dont -il espérait la résurrection, brûlant d'imiter en tous points -l'antique patriarche à qui nous venons de le comparer. Le -bouffon, de même en rut, en plus bel état que Fiorelli, et -plus civil, était humblement aux pieds d'un valet et recevait -sans se fâcher de bonnes taloches qu'il s'attirait par ses -déclarations passionnées et les efforts indécents dont il -hasardait de les accompagner.</p> - - -<h3 id="l2c24">CHAPITRE XXIV<br /> -Comment se termina la partie de plaisir.</h3> - -<p>J'eus bien de la peine à ressusciter nos jeunes gens; -cependant je les arrachai d'auprès des femmes qui ne s'en -aperçurent point. Déjà le chevalier, armé d'un bâton, avait -ouvert et frappait de grands coups; ses deux amis parurent -à propos pour rompre un cercle dans lequel on commençait -à l'enfermer avec les plus méchantes intentions. Ce renfort -puissant effraya les assiégeants, ils gagnèrent au pied; les -plus lestes furent les moins battus.</p> - -<p>Le vieux président, retardé dans sa course par le poids -énorme de madame son épouse, fut un des traîneurs, et ce -couple nous demeura pour otages. On les avait reconnus et -ménagés: on les fit même entrer en leur témoignant beaucoup -d'égards. M<sup>me</sup> la présidente, pour lors en sûreté, pensa -qu'il n'était pas hors de propos de s'évanouir; elle perdit -connaissance avec beaucoup de grâce; le président marquait -les plus vives inquiétudes au sujet de sa fille Éléonore, -dont le conducteur avait été l'un des rossés. Cependant on -se renferma. Un officier se mit en sentinelle devant la porte, -dont personne n'osa plus approcher. La lourde présidente -reprit, au bout d'un temps convenable, l'usage de ses sens. -On parla, on s'entendit. C'était chez M<sup>me</sup> Dupré; nous -étions, le président, la femme, le chevalier, un officier, -Thérèse et moi; le reste de la compagnie tremblait, dormait -ou vomissait en haut: bientôt les deux sœurs nous -rejoignirent; leur frère descendit le dernier, plus mort que -vif. Il n'y eut que monseigneur qui ne parut point, à cause -du président, et qui fit bien.</p> - -<p>Nos prisonniers de guerre nous contèrent que plusieurs -amateurs, et eux-mêmes, nous sachant réunis, s'attendaient -à quelque musique après le souper et s'étaient ainsi rassemblés, -malgré la rigueur de la saison. Cependant, au lieu -d'un concert, on n'avait entendu qu'un vacarme affreux, et -conformément au bon esprit de la province, on avait clablaudé, -chacun avait hasardé des conjectures et donné son -avis: le président, sans la moindre humeur, et de très -bonne foi, soutenait que tout ceci ne manquerait pas d'occasionner -un gros procès criminel. Mais nos jeunes gens s'en -moquaient et prétendaient que les citadins étaient trop heureux -de s'être tirés de la bagarre avec leurs bras et leurs -jambes. Les curieux étaient, en effet, dans leur tort, ayant -menacé d'enfoncer les portes.</p> - -<p>Personne ne s'effraya donc des suites que pourraient avoir -les nombreux coups de bâton qui venaient de se distribuer. -Les nôtres ne s'étaient pas servis d'épées, quoique quelques -combattants de l'autre parti eussent courageusement les -leurs en fuyant.</p> - -<p>Dès que l'on ne vit plus personne dans la rue et que le président -et madame se furent retirés, escortés d'un de nos officiers, -on mit la police dans l'intérieur: les crapuleux Italiens -furent conduits par des valets, qui les portèrent chez -eux. La signora, qui avait fait cocu son jaloux avec tant -d'effronterie, redevenue de sang-froid et confuse, demandait -humblement le secret; on le lui promit. Monseigneur, -accompagné de son neveu, reprit le chemin du palais épiscopal -à pied, en manteau bleu et en chapeau bordé. Géronimo -se chargea de ses sœurs. M<sup>me</sup> Dupré, très mécontente, -à ce qu'il paraissait, se barricada chez elle. Je fis déshabiller -et coucher Sylvina, qui n'était pas encore tout à fait quitte -de ses vapeurs. Thérèse vint ensuite réparer le désordre de -mon lit; je m'y mis non sans nécessité, recevant de la part -de ma rivale subalterne des compliments badins qui me -parurent assez sincères.</p> - - -<h3 id="l2c25">CHAPITRE XXV<br /> -Méchants confondus.—Inconvénients de la charité, qui -cependant ne doivent pas rebuter les bons cœurs.</h3> - -<p>Le commandant était de la bonne société: toute la satisfaction -qu'il donna le lendemain aux principaux battus qui -recoururent à lui fut de faire prier nos jeunes gens de venir -s'expliquer avec eux en sa présence; mais les accusateurs, -loin d'être vengés, reçurent au contraire une sévère réprimande, -quand les accusés eurent assuré qu'il avait été question -d'enfoncer les portes. D'ailleurs, personne des gens de -la maison ne se plaignait, quoiqu'on fût venu de grand -matin supplier M<sup>e</sup> Dupré de porter ses plaintes en justice, -pour peu qu'elle en eût sujet. Mais cette femme était bonne; -dans cette affaire, surtout, elle devait pour elle-même ne -point séparer ses intérêts des nôtres: d'ailleurs, elle nous -aimait, et l'on n'avait pas voulu lui faire du mal. Elle avait -donc fort mal reçu les députés de nos ennemis. En vain le -chef de la police bourgeoise, qui était de la clique des -sots, voulut remuer de son côté; il ne vint à bout de rien. -La haine et l'envie n'eurent qu'une bruyante, mais inutile -explosion. Et les désœuvrés, qui attendent toujours l'événement -pour juger, se moquèrent encore du parti qui avait -reçu des coups.</p> - -<p>Lambert était parti de grand matin sans avoir appris un -mot de notre aventure. Il y était pourtant pour quelque -chose; nous nous en doutions. M<sup>me</sup> Dupré, qui monta -d'abord après son dîner, nous mit plus au fait. Voici ce qui -lui était arrivé:</p> - -<p>Le chevalier, sentant un besoin au sortir de table, était -descendu. Sa tête, comme l'on sait, n'était pas bien nette. -En revenant, le pied lui manqua dans l'escalier, il tomba, -son flambeau fit grand bruit. M<sup>me</sup> Dupré se couchait alors et -quittait sa dernière jupe. Effrayée de la chute, elle ouvrit, -et voyant que c'était le chevalier, pour qui elle avait beaucoup -d'amitié, elle fut à son secours. Il avait une écorchure -à la jambe. La serviable veuve s'affligea beaucoup, offrit du -taffetas d'Angleterre et reçut, sans aucune méfiance, le dangereux -blessé dans son appartement.</p> - -<p>Elle en était là de son histoire, quand le chevalier nous -fut annoncé. La belle veuve rougit. On vit sur son visage un -mélange de honte, de colère, et pourtant une nuance d'intérêt. -D'Aiglemont n'avait pas sa sérénité ordinaire. Sylvina, -fatiguée et se reprochant ses excès de la veille, ne paraissait -pas à son aise: moi seule, sans remords, dont les autres -ignoraient absolument l'escapade, j'étais calme et n'éprouvais -rien qui pût troubler le plaisir qu'attendait impatiemment -ma curiosité.</p> - -<p>On gardait le silence: le chevalier le rompit à l'occasion -des larmes qui s'échappaient des beaux yeux de M<sup>me</sup> Dupré, -malgré les efforts qu'on lui voyait faire pour les retenir.</p> - -<p>—«Se peut-il, belle dame, lui dit d'Aiglemont avec -attendrissement, et lui serrant les mains, se peut-il que les -misères qui se sont passées cette nuit vous affligent et me -forcent à des remords qui me déchirent le cœur?—Laissez-moi, -monsieur, laissez-moi, vous m'avez outragée, vous -m'avez rendue malheureuse pour le reste de mes jours.—En -vérité, ma belle dame Dupré, c'est pousser trop loin la -délicatesse, et tout cela ne mérite pas…—Chacun a sa -façon de penser, monsieur! La mienne—A la bonne -heure; mais un malheur, un cas extraordinaire, daignez -donc lever les yeux sur moi…—Perfide, laissez-moi, -comptez pour jamais sur mon mépris et ma haine. Il n'y a -donc rien de sacré pour vous, si vous ne savez respecter ni -l'hospitalité, ni la faiblesse d'une femme et les sentiments -que vous lui connaissez pour un galant homme, qui est de -vos amis?—J'avoue tous mes torts, je suis un monstre (le -fripon était à genoux avec ces grâces séduisantes que nous -lui connaissions si bien); très charmante madame Dupré, -je me suis conduit bien indignement; mais que sert-il de -déplorer un mal auquel il n'y a plus de remède? Voulez-vous -l'empirer? lui donner des suites affreuses?—Comment, -interrompit Sylvina, témoignant un grand intérêt, il -s'agit, à ce que je vois, de choses bien graves. (L'accusé restait -à genoux, humblement contrit, à peindre.) Dispensez-moi, -madame, répondit la veuve, dispensez-moi de vous -conter mon opprobre.—Je vais vous épargner la peine de -conter, interrompit le coupable chevalier. J'ai été assez malheureux, -mesdames, pour perdre hier la raison; c'est la -première fois de ma vie que cela m'est arrivé… je…—Nous -savons tout, jusqu'au taffetas d'Angleterre, dit Sylvina. Le -chevalier sourit involontairement et continua:—Eh bien -donc, madame en cherchait: elle avait tant à cœur de me -procurer du soulagement qu'elle oubliait de dérober à mes -regards une gorge admirable… des yeux charmants me brûlaient -à travers la dentelle d'une coiffe de nuit mise le plus -galamment du monde; un corps parfait, habillé d'une -simple chemise et d'un corset à peine attaché!… des -jambes… uniques et nues, dont je voyais la moitié!… Je -vous demande un peu quel homme eût pu résister à tant de -charmes, dans un moment d'ivresse? Maintenant, de sang-froid -et le cœur navré, je n'y pense pas sans transport!» -M<sup>me</sup> Dupré se radoucissait en dépit d'elle-même, disant -cependant, par décence: «Passez, passez, monsieur; ces -éloges ne peuvent me flatter; il m'en coûte trop cher d'avoir -eu le malheur de vous paraître désirable.—Je poursuis, -mesdames; il est vrai que je fus insolent. J'osais porter sur -ce que j'admirais une main trop hardie… Tant de fermeté, -un satin si blanc, si fin, si doux, acheva de me mettre hors -de moi… Je m'en déteste… mais cette ivresse maudite… -J'épargne la pudeur de madame et vais en finir en deux -mots. Oui, je m'y suis pris brutalement: elle n'était point -sur ses gardes. Mes premiers mouvements, quoique déjà -trop libres, ne l'avaient encore que légèrement effrayée… -Je la saisis… elle crie… Je fais certaines tentatives; elle crie -plus haut; mais je ne me possède plus. Le lit se trouve là -par malheur, madame y tombe dans l'attitude la plus avantageuse -pour moi… J'en profite: elle n'a plus la force de -crier, et…—Fort bien, dit Sylvina après avoir écouté très -attentivement cette confession intéressante. Voulez-vous, -mes amis, continua-t-elle, que je vous dise mon avis de -tout ceci? M<sup>me</sup> Dupré ne s'en fâchera-t-elle pas?—Il faudra -voir, madame», dit honteusement la nouvelle Lucrèce. «Je -m'en rapporterai entièrement à M<sup>me</sup> Sylvina», dit l'intéressant -Tarquin. Nous attendions tous, avec beaucoup d'impatience, -ce qu'allait dire Sylvina, qui se préparait avec un -air d'importance. Elle fit, avant de parler, une pause, -comme un orateur après l'exode de son discours. Je vais -aussi reprendre haleine.</p> - - -<h3 id="l2c26">CHAPITRE XXVI<br /> -Suite du précédent.—Aveu de M<sup>me</sup> Dupré.—Raccommodement.</h3> - -<p>Ainsi parla Sylvina: «Je vous avoue, tout net, ma chère -dame Dupré, que si je ne donne pas raison au chevalier -d'après ce qu'il vient de raconter, cela ne m'empêche pas de -désapprouver beaucoup la manière dont vous vous êtes conduite -vous-même. Au fond, il n'y a de grave, dans toute -votre affaire, que les cris qui vous ont mal à propos échappé. -Qu'en espériez-vous? des secours? De qui? des femmes? -qu'auraient-elles pu? De nos jeunes insensés? loin de se -mêler de réparer les torts du chevalier, ils ne songeaient au -contraire qu'à en avoir eux-mêmes d'aussi grands. Comptiez-vous -sur Lambert? il eût été cruel de mettre pour un -badinage votre amant et votre ami dans le cas de s'égorger. -Quant à votre réputation, si c'était pour elle que vous craigniez, -soyez sûre que vous vous compromettiez mille fois -plus, en donnant, comme vous l'avez fait, à soupçonner que -vous étiez aux prises avec quelqu'un, ne se fût-il passé rien -de sérieux, que vous ne l'eussiez été si vous aviez fait sans -bruit et de bonne amitié des folies avec un galant homme, -qui n'aurait point été les publier. Vous aimez Lambert: -voilà qui est mieux. Ces liaisons de cœur peuvent être fort -respectables, mais l'occasion et le tempérament ont leurs -droits, que toutes les prétentions du sentiment ne peuvent -altérer. D'ailleurs, vous ne devez rien à un homme qui n'est -pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un -excellent parti pour l'ami Lambert, qui n'a pour tout bien -que son mérite et ses talents. C'est à lui seul que vous feriez -tort, si par votre faute il venait à savoir ce qui vous est -arrivé; il se trouverait alors réduit à la fâcheuse alternative -ou de faire une bassesse, en vous épousant avec une tache -avouée de vous-même, ou de renoncer, par une délicatesse -mal entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et -son bonheur. Votre état de veuve vous dispense de lui -apporter en dot le rare joyau d'un pucelage… Vous n'avez, -il est vrai, que trop publié que vous étiez dans le cas -de faire ce présent à un second mari…—Madame -Dupré, interrompit le chevalier, soyez franche, dites la -vérité… là… en conscience. (La pauvre dame Dupré rougit -excessivement.) <i>Primo</i>, continua le chevalier, j'avoue que -l'homme le plus connaisseur peut se tromper en matière de -pucelage. Pourtant… je sens que malgré toute l'envie que -j'ai de ménager madame, il me sera difficile de mettre, sans -impolitesse, certaine idée au jour… Entre nous, ma charmante -dame Dupré, vous le prendrez comme il vous plaira, -mais il m'a semblé… et je crois pouvoir assurer en homme -d'honneur…—Ah! j'entends, interrompit Sylvino. Pour le -coup, ceci change entièrement de thèse. Mais maintenant -rien de plus clair que votre affaire: nous nous alarmions -inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien: -il épousera; d'ici à son retour, madame aura fait ses -réflexions et sera consolée. <i>Pures misères!</i> En effet, le chevalier -avait raison de le dire. Rendez-lui justice, belle dame. -Là, un peu de préjugé? un peu de sentiments romanesques? -un peu de rouille provinciale? Voilà d'où viennent vos scrupules. -On vous en guérira. Le futur est précisément -l'homme qu'il vous faut. Il ne s'agit plus de ce que ce -démon-là vous a fait. Vous êtes encore au même point; et -ce n'est plus son escapade qui doit vous embarrasser vis-à-vis -de l'ami Lambert…</p> - -<p>La jolie veuve, ainsi scrutée, n'avait pas grand'chose à -répliquer. Elle se vit forcée de se justifier d'un mensonge -inutile, dont nous commencions de la soupçonner, car elle -avait en effet voulu se faire passer pour vierge.</p> - -<p>—Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir réduite -à vous avouer une grande faute plutôt que de vous laisser -penser que je suis une menteuse, une bégueule; ce qui me -rendrait bien plus méprisable à vos yeux qu'une tendre faiblesse. -Non, mesdames, je ne songe point à nier ce que le -chevalier, par trop connaisseur, vient de donner à entendre. -Hélas! j'en conviens, je n'étais plus hier ce que je me glorifiais -d'être quand vous arrivâtes ici. Mais… sachez que c'est -M. Lambert… et quand? l'avant-veille!… Il faut avoir bien -du guignon, lui de recevoir si tôt une injure, moi de la lui -avoir faite, lorsque j'y songeais si peu.</p> - -<p>Les réflexions <i>sentimentales</i> où se jetait la belle affligée -nous firent beaucoup rire: le chevalier était redevenu sémillant, -caressant; nous parvînmes à rassurer la dame, et -obtînmes qu'elle embrassât sans rancune son aimable -ennemi; celui-ci, rentrant malgré lui, dans son véritable -caractère, sut nous apprendre fort adroitement que si l'on -avait crié pour la première sottise, les autres n'avaient -cependant souffert aucune difficulté; M<sup>me</sup> Dupré convenait -de tout, s'excusant sur ce qu'elle avait perdu la tête. Nous -savions par expérience combien il était difficile de la conserver -avec notre Adonis.</p> - -<p>La conversation se fixa sur la matière agitée; M<sup>me</sup> Dupré -montrait, par son attention, son sourire et ses questions -ingénues, qu'elle avait les plus heureuses dispositions de -devenir bientôt une femme de plaisir. Aussi facile à consoler -que prompte à s'affliger, elle ne voyait déjà plus dans ce -fripon de chevalier, si détestable un quart d'heure auparavant, -qu'un homme charmant, avec qui les femmes qu'il -attrapait ne pouvaient encore que s'applaudir d'avoir fait -de voluptueuses extravagances.</p> - - -<h3 id="l2c27">CHAPITRE XXVII<br /> -Jalousie des sœurs Fiorelli.—Malheur dont Argentine -et le chevalier sont menacés.</h3> - -<p>Les lecteurs, accoutumés à mon exactitude, m'accuseraient -peut-être d'en manquer ici si j'omettais de les mettre -au fait des motifs qu'avaient eus les sœurs Fiorelli de se -conduire si sagement à notre partie, tandis que les autres -acteurs s'étaient livrés, chacun à sa manière, à toute la -fougue de leur tempérament. Ces demoiselles, dira-t-on, -furent bien réservées pour des Italiennes et pour des actrices. -Comment la contagion de l'exemple ne les gagna-t-elle pas? -Camille remplit pieusement un devoir filial, s'expose à des -persécutions, les endure patiemment; Argentine ne cède ni -aux vapeurs du vin, ni à l'éloquence persuasive, ni même à -l'art d'un prélat aimable et vigoureux; les scènes lascives -qui se succèdent rapidement autour d'elle n'allument point -ses désirs? Quelle invraisemblance!… Un moment.</p> - -<p>Vous vous souvenez sans doute que Géronimo m'avait -parlé des vues que ses sœurs avaient toutes deux sur le beau -chevalier. Quand, au sortir de table, celui-ci s'éclipsa, les -rivales durent penser qu'il ne tarderait pas à reparaître. -Camille, en conséquence, s'était, à dessein, emparée du -poste avantageux de l'antichambre; il y devait passer, elle -serait vue la première; il sentirait que c'était pour lui seul -qu'elle se séparait ainsi de la tumultueuse assemblée. Argentine -avait fait aussi des calculs. Depuis quelques jours, -elle était en faveur, et Camille perdait de son empire. La -présence d'un père et la mauvaise odeur de l'antichambre -devaient empêcher d'Aiglemont de s'y arrêter: il venait droit -au salon, on obtenait le mouchoir. L'une ou l'autre aurait -sans doute réussi sans les obstacles qui retinrent le chevalier. -Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur -entrât dans les vues de décence dont elle lui donnait -finement l'exemple, lorsqu'on commençait à se culbuter -dans le salon. Elle s'était, comme on sait, modestement -enveloppée dans les rideaux; un prélat ne devait pas être -plus difficile à scandaliser qu'une cantatrice: il était à -présumer qu'il se retirerait sur-le-champ d'un endroit où la -dignité de son caractère se trouvait si grièvement compromise. -Et point du tout!… Voilà comment ces dames, qui -n'étaient d'ailleurs rien moins qu'intraitables, furent si -sages ce jour-là.</p> - -<p>Argentine et Camille, ayant des caractères fort opposés, -ne vivaient point bien ensemble: ce fut pis que jamais à -l'occasion du beau d'Aiglemont. Il adoucissait enfin les -peines de l'amoureuse Argentine; Camille, absolument -abandonnée, s'aperçut trop du bonheur de sa rivale, car le -chevalier n'était pas homme à mettre du mystère dans ses -amours. Les Italiennes ne supportent pas avec autant de -résignation que nous autres françaises l'affront humiliant -de l'infidélité. Je n'avais eu qu'un peu d'humeur de me voir -supplantée par ces étrangers; mais Camille se désespérait -et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison. Inutilement: -Argentine avait tant de passion et de charmes que -les intrigues de sa sœur ne prévalurent point. Bientôt celle-ci, -poussée au dernier degré de la jalousie, ne respira plus -que le désir de se venger d'un couple odieux.</p> - -<p>Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme surannée, -sans cœur, sans mœurs, ancienne concubine du père, sa -digne émule dans les plus crapuleuses débauches, espèce de -duègne, protectrice de l'avide Camille, dont elle arrangeait -les parties, et tyran acharné de la délicate Argentine, qui ne -voulait avoir que son cœur pour intendant de ses plaisirs.</p> - -<p>Ce fut dans le sein de ce monstre, déjà coupable de plusieurs -crimes, que Camille répandit ses fatales confidences. -L'infernale duègne fut enchantée de trouver une occasion -aussi favorable pour se venger des mépris dont Argentine, -soutenue de Géronimo, ne cessait de l'accabler. Cette -forcenée n'avait jamais eu d'humanité. Elle ne vit point -d'autre remède aux maux de sa pupille chérie que la mort -de ceux qui les occasionnaient. Elle conclut donc de se -défaire au plus tôt d'Argentine et du chevalier. Camille -frémit d'abord; mais l'infâme conseillère sut si bien exciter -son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions où, -se trouvant déjà rivales, Argentine avait eu la préférence, -elle prouva si bien que ce pourrait être de même à l'avenir, -qu'enfin, entraînée par la Thysiphone, Camille souscrivit; -la duègne se chargea de lui procurer bientôt le doux plaisir -d'une sûre et cruelle vengeance.</p> - - -<h3 id="l2c28">CHAPITRE XXVIII<br /> -Repentir de Camille.—Fin tragique de la duègne.</h3> - -<p>Le chevalier s'était mis sur le pied de venir familièrement -et à toute heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement -avec Camille, favorisée de la duègne, qui gouvernait absolument -le père. Les soins du galant ayant changé d'objet, -on eût bien désiré de l'éliminer, mais sous quel prétexte? -On devait des égards à sa naissance, à son état: il était -homme à faire un mauvais traitement à qui se fût opposé à -ses assiduités; cependant, la jalouse Camille avait d'abord -beaucoup souffert des entrées libres du chevalier; elles devenaient -désormais nécessaires à l'exécution du fatal projet. -La vengeresse était toujours pourvue de poisons subtils: il -ne s'agissait plus que de trouver occasion d'en faire usage.</p> - -<p>Le hasard voulut que d'Aiglemont, se trouvant le lendemain -de bonne heure chez les Fiorelli, Argentine l'invitât à -prendre du chocolat en famille. La sœur et le frère unirent -leurs invitations: d'Aiglemont accepta.</p> - -<p>Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné -d'interpréter la perfide joie, qui se chargea de donner les -ordres nécessaires. Elle alla trouver l'exécrable duègne, qui -se mit aussitôt à l'ouvrage. On convint d'apporter le chocolat -tout versé dans quatre tasses: deux blanches empoisonnées, -dont Camille aurait soin de présenter, l'une au chevalier et -l'autre à sa sœur; et deux coloriées, naturelles, dont une -serait pour le frère et l'autre pour Camille elle-même. Le -père Fiorelli était déjà depuis longtemps à la taverne. Le -crime ainsi concerté, Camille rejoignit la compagnie…</p> - -<p>Mais à peine fut-elle rentrée qu'un frisson violent agita -tous ses membres; son visage devint pâle, livide… elle -s'évanouit. On s'empressa de la secourir, on lui fit respirer -des sels: elle revint… «—Ah! mes amis, que je suis -heureuse», s'écria-t-elle avec une espèce de transport, -voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, «mes -chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va -paraître… il y va de tes jours, ma pauvre Argentine… et -des vôtres, cruels, tendant en même temps les mains à sa -sœur et au charmant chevalier.</p> - -<p>Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son -abominable confidente l'avait excitée au fatal projet, comment -elle avait eu la faiblesse de s'y prêter. Sa confession était -mêlée des épithètes les plus outrageantes pour elle-même… -On entendit enfin le pas de l'exécrable exécutrice. Camille -pria qu'on se contraignît. La duègne parut avec un front -assuré, portant les quatre tasses sur un plateau. Elle vanta -beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu'elle avait de -le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second -voyage pour apporter des échaudés, elle vit avec joie que -chacun avait devant soi la tasse qui lui était destinée: on -paraissait attendre, pour déjeuner, que la boisson, qu'on -transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu -refroidie. Cependant Géronimo dit qu'il ne se sentait point -d'appétit et remit une des tasses coloriées sur le plateau. -L'infâme empoisonneuse, trompée par la couleur, demanda -cette tasse, et de là, forte, donna d'elle-même dans le piège -qui venait de lui être tendu. Pendant qu'elle avait été -dehors, on s'était hâté de substituer proprement au chocolat -naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée, -celui que devait avaler l'un des deux proscrits. Géronimo, -cruel comme tous les lâches, ne put être dissuadé de venger -ainsi sa chère Argentine. Le chevalier, effrayé de tout ce qui -se passait, n'osa avertir la perfide duègne. Géronimo avait -prévu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le chocolat, il la -suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose qu'il -demandait, mais en effet pour empêcher qu'elle ne partageât -avec quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la -satisfaction de la lui voir avaler avec sensualité.</p> - -<p>L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonçaient -presque sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler -des docteurs; mais ce fut en vain: la duègne, vomissant -mille imprécations, voulut noircir en mourant la coupable -et repentante Camille: la scélérate, heureusement, ne savait -pas un mot de français: ses dépositions décousues ne -furent comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il -était évident qu'elle-même avait préparé le chocolat. Celui -qui existait encore, et qu'on avait mêlé, constatait quelque -dessein criminel; mais ce secret demeurait entre les intéressés -et ne pouvait se découvrir. La duègne venait d'exhaler -son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime de -son amie fut regardé comme un acte de démence et n'eut -aucune suite.</p> - - -<h3 id="l2c29">CHAPITRE XXIX<br /> -Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur -et de son neveu.</h3> - -<p>D'Aiglemont vint nous voir aussitôt qu'il sortit de la -maison fatale. Le récit de son aventure nous glaça d'effroi. -Que je sentis bien dans cette occasion importante combien -j'aimais ce charmant infidèle! j'étais si frappée du danger -qu'il avait couru que je doutais encore si c'était bien lui -qui me parlait; je le touchais pour m'en assurer. Tour à -tour, je versais des larmes et je témoignais une joie extravagante. -Sylvina n'était pas moins affectée. Notre sensible -hôtesse, malgré les griefs, donnait aussi de la meilleure foi -du monde des marques d'un vif intérêt. D'Aiglemont nous -rendait avec des charmants transports nos caresses empressées. -Nous lui fîmes jurer de ne plus fréquenter les dangereuses -Italiennes. Ses regards passionnés m'assuraient le -plus éloquemment du monde que j'allais être dorénavant -l'unique objet de ses hommages. Je méritais en effet cette -préférence. Je valais assurément mieux que les sœurs, quoiqu'elles -fussent très bien: j'avais la première fraîcheur du -plus beau printemps; susceptible de les égaler un jour dans -leurs talents, j'en avais beaucoup d'autres qui leur manquaient: -mon éducation était plus cultivée, j'avais plus -l'usage du monde, j'étais surtout plus aisée à vivre; en -un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d'être autant -au-dessus d'Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus -de sa sœur, quoique au premier coup d'œil il ne fût peut-être -pas aisé de marquer entre nous une si grande différence.</p> - -<p>Le chevalier, devenu sage, se borna donc à me faire la -cour. Je n'aimais plus Géronimo. Le moment où l'on se -souvint qu'il avait montré de la faiblesse avait été celui de -ma guérison. Les femmes détestent les poltrons: eussent-ils -d'ailleurs tout ce qui peut nous séduire, les braves leur sont -toujours préférés avec moitié moins d'agréments. A plus -forte raison, quand d'Aiglemont, aussi brave qu'aimable, -voulait bien rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli -n'était-il pas fait pour en conserver?</p> - -<p>Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement -bien de notre nouvel arrangement, il dura peu. -Monseigneur, qui connaissait l'impétuosité de son neveu, -sa fragilité, sa confiance trop généreuse, n'était pas sans -inquiétude. Il tremblait que l'aimable fou ne se rapprochât -des Italiennes ou que leur frère disgracié ne leur jouât -quelque tour ultramontain. On murmurait d'ailleurs certains -complots de la part des bourgeois qui avaient été si -bien battus. Toute la ville en voulait au chevalier; il était -surtout abhorré chez le président, quoiqu'on ne parlât -pas ouvertement des véritables griefs que cette famille -pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa -propre tranquillité, pria son neveu de se rendre promptement -à la maison paternelle et promit de le ramener à Paris -sous peu, devant y retourner lui-même, pour remercier la -cour d'une abbaye de vingt mille livres de rente dont elle -venait d'augmenter ses bénéfices. Une courte absence fut la -seule condition que le meilleur des oncles mit à l'engagement -qu'il prit, de son propre mouvement, de payer toutes -les dettes de son neveu et de lui donner par an deux mille -écus. Cette convention était trop avantageuse pour mon bel -ami, pour que je voulusse le retenir auprès de moi; je fus -la première à solliciter son éloignement. Il paraissait désespéré -de me quitter. Je n'étais pas moins affligée. Nos adieux -furent tristes et touchants. Il partit.</p> - -<p>Dès lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d'Aiglemont -en était l'âme. Il en eût fait naître dans un désert. En vain, -les deux officiers, conservés par Sylvina sur un pied d'égalité -qui me donna mauvaise opinion de leur délicatesse, -commençaient d'avoir quelque lustre, n'étant plus éclipsés -par d'Aiglemont; ce que Sylvina trouvait excellent pour elle, -ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes eurent -beau me solliciter tous deux très vivement, ils ne réussirent -point, et ce fut à leur grand étonnement que je leur préférai -notre charmant prélat, qui, mécontent des écarts de -Sylvina et plus épris de moi que jamais, à ce qu'il disait, -s'était remis à me faire sa cour.</p> - - -<h3 id="l2c30">CHAPITRE XXX<br /> -Dénouement des grands événements de cette seconde partie -et leur conclusion.</h3> - -<p>Le carnaval approchait: j'estimais monseigneur, je trouvais -du plaisir à le favoriser, mais je n'en étais pas amoureuse. -Sylvina ne tenait à ses officiers que par les besoins -excessifs de son tempérament. Nous nous ennuyions à périr, -depuis le départ de d'Aiglemont. Nous n'avions donc rien de -mieux à faire que de retourner au plus tôt à Paris.</p> - -<p>Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre -départ au lendemain des noces de Lambert et de M<sup>me</sup> Dupré, -qui se concluait à peu de jours de là, non sans nécessité; -car, depuis que le futur était <i>du dernier bien</i>, la jolie veuve -(sans compter la passade du chevalier), elle ressentait tous -les petits maux qui caractérisent une grossesse. Ils se -mariaient donc, nous en étions fort aises; mais c'était pour -nous une raison de plus pour partir.</p> - -<p>En même temps, comme si le sort eût pris à tâche de ne -pas nous laisser emporter de cette ville même un regret de -curiosité, nous apprîmes que la sublime Éléonore, malgré -ses serments, épousait enfin le seigneur de la Caffardière, -car, à l'occasion de son grand mariage, on obligeait notre -dévot d'ennoblir son nom, dont la résonnance était ci-devant -par trop roturière, pour un homme dont le grand-père -avait été secrétaire du roi. M. de la Caffardière, donc, -épousait, parce que la féconde Éléonore se trouvait, de -même que la Dupré, dans un cas fâcheux. L'épouseur, -malgré les remontrances de sa mère et les secrets importants -qu'elle lui avait enfin révélés, s'exécutait par déférence pour -un confesseur fanatique qui l'ordonnait ainsi. Il y avait -d'autant plus de résignation entière dans le fait du pauvre -Caffardière, qu'il n'avait jamais pu savoir si c'était, en effet, -dans les bras de sa chère Éléonore qu'il avait souillé son -âme, et que, pour surcroît, il se trouvait réduit à expier -dans le purgatoire de saint Corne une souillure très physique -dont il était redevable… à qui? à M<sup>lle</sup> Thérèse. Ç'avait -été le point de vengeance de cette belle irritée. C'était à -cela que se portaient ces mots mystérieux que j'ai cités au -chapitre sixième de cette partie: <i>Il passera par mes mains… -et s'en repentira</i>. Cette découverte nous donna aussi la solution -de ce qu'elle avait dit d'obscur relativement à Géronimo. -<i>Ah! si j'avais pu</i>, etc. On n'avait pas voulu traiter -celui-ci, qu'on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on -avait à se plaindre; cependant, la pauvre Thérèse demeurait -à même de bien faire du mal à ses ennemis: ses amis -étaient au moins fort heureux qu'elle eût encore plus de probité -que de tempérament, mais elle pouvait déroger. Nous -l'aimions, nous en étions parfaitement servies. La pitié que -son état nous inspirait ajoutait encore à l'empressement -que nous avions de nous rendre à la capitale. Monseigneur -devait y revenir d'abord après l'ennuyeuse quinzaine -de Pâques. Il consentit enfin à nous voir nous éloigner.</p> - -<p>Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour -donner mille marques d'estime et de libéralité aux nouveaux -époux. Ils nous accompagnèrent avec les officiers de -Sylvina jusqu'à un château peu distant, et qui dépendait de -l'évêché. Monseigneur, qui avait les devants, nous y reçut à -merveille. Enfin, après trois jours consacrés à fêter l'hymen, -nous nous séparâmes, Sa Grandeur promettant de nous -rejoindre bientôt, et le couple fortuné de soutenir dans tous -les temps avec nous les liaisons d'une étroite amitié.</p> - - -<p class="cgap"><i>Fin de la seconde partie</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2> - - -<h3 id="l3c1">CHAPITRE PREMIER<br /> -Accident.—Fâcheuse rencontre.</h3> - -<p>Pour se rendre du château de monseigneur à la première -station, il y avait une lieue de mauvais terrain à traverser -par des chemins détestables. On avait fait boire les postillons -plus que de raison, ils nous embourbèrent à cent pas de la -grande route. La berline était pesante. Les chevaux ne purent -la dégager. Le laquais était en avant. Beaucoup d'humeur de -notre part. Force jurements des postillons. Trois femmes ne -leur en imposaient guère. Nous ne fûmes quittes de leurs -mauvais propos qu'à l'occasion d'un débat qui survint entre -eux au sujet d'un supplément de chevaux qu'il fallait que -l'un des deux allât chercher. Le moins brutal se mit enfin à -la raison et partit.</p> - -<p>Nous eûmes le malheur de voir arriver un moment après -six sacripants, en uniforme, avec lesquels était un joli -jeune homme, vêtu bourgeoisement et qui ne leur ressemblait -en aucune façon. Cette troupe nous était adressée à -bonne intention, par le postillon qui venait de se détacher. -Tous ces drôles, excepté le bel adolescent, paraissaient -ivres, et l'effrayante conversation qu'ils tenaient en avançant -nous donna la plus mauvaise opinion de leur honnêteté. -Nous ne leur faisions pas injure.</p> - -<p>—«Eh bien! mille dieux, dit en nous abordant celui qui -paraissait être le chef de la bande, voyons; qu'y a-t-il ici de -nouveau? Mort, non pas d'un diable, continua-t-il en se -tournant du côté de ses compagnons, c'est une charretée de -gibier! Heureusement, elles sont jolies. Ventre-bleu, la -belle aubaine! Daubons là-dessus comme il faut, et que -chacun de nous ait à m'imiter.—Je promets deux culbutes -à chacune, répliqua l'un. Je suis, moi, homme à faire ma -demi-douzaine, ripostait un autre.—Donnez-vous-en tant -que vous voudrez, ajoutait un troisième, en se servant du -mot propre, quant à moi, le cotillon me pue et je vais au -solide. Or çà, larronnesses, fichez-moi le camp de là-dedans; -allons, preste, ou l'on vous en fera dénicher de la bonne -manière…</p> - -<p>Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous -en aurions eu jusqu'au ventre.—Pas de ça, interrompit l'un -des drôles, il ne sera pas dit que je le fasse à des culs -crottés, venez, mes princesses, grimpez-moi dessus; à -charge de revanche, sus, houp là…—La pauvre Sylvina -plus morte que vive, se laissa descendre la première. Des -épaules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du -sergent, qui, remettant un court brûle-gueule dans la corne -de son chapeau, se mit en devoir de lui appuyer un baiser -enfumé; elle jeta les hauts cris. On lui détacha un grand -coup de pied au cul pour lui apprendre à faire la cruelle.</p> - -<p>Un autre retint Thérèse par ses jupons, comme elle allait -s'élancer par la portière opposée; la beauté des appas que -ce mouvement mit en évidence produisit une grande sensation. -Certain air qu'elle avait, et dont j'ai déjà fait mention -ailleurs, réunissait d'avance en sa faveur les suffrages des -spadassins. Il n'y eut qu'un cri: A moi celle-ci. Je la veux.—A -moi.—A moi. Elle se laissa mettre à terre sans résistance, -et, tournant à son profit le coup de pied dont Sylvina -venait d'être régalée, elle ne dit mot. Quant à moi, j'avais -plus de colère que de peur. Mon tour venait, j'avais tiré -tout doucement un couteau de ma poche et me tapissant -dans mon coin, je menaçais de poignarder le premier qui -aurait l'insolence de mettre la main sur moi. Ce trait d'assurance -fut fort au goût de ces messieurs. Ils rirent et -jugèrent que puisque j'avais du courage, il ne me serait rien -fait, pourvu toutefois que je voulusse bien ne pas m'opposer -à ce qu'on visitât la voiture et qu'on emportât de quoi se -soutenir de nous; mais je refusai de capituler, et, sautant -adroitement au delà de la boue, je me ruai sur l'un des soldats -que je blessai légèrement avec mon couteau. Pendant -ce temps-là, notre postillon qui avait hasardé des représentations, -recevait des coups: on l'attachait à un arbre. Thérèse -qui s'enfonçait dans un taillis, y était poursuivie par -l'un des bandits. Sylvina, prosternée, demandait grâce; on -la parcourait du haut en bas sans l'écouter. Celui que j'avais -frappé me liait les mains et promettait de me pousser dans -l'instant une botte mieux fournie que celle qu'il venait de -recevoir de ma façon…</p> - -<p>Alors le beau jeune homme, qui n'avait fait jusque-là que -s'opposer de son mieux aux violences, parut en fureur. Il -saisit une épée, qu'on avait quittée pour commencer d'être -à son aise, et se mettant bravement en garde, il menaça de -charger tous ces gueux à la fois, résolut de périr plutôt que -de nous voir devenir les victimes de leur brutalité; on allait -risposter cruellement à son défi généreux, lorsque deux -hommes à cheval, accourant à toute bride, firent tout à -coup diversion.</p> - - -<h3 id="l3c2">CHAPITRE II<br /> -Dénouement tragigue de l'aventure du bourbier. -Bravoure d'un Anglais et du joli jeune homme.</h3> - -<p>Les cavaliers, voyant des épées nues, s'arrêtèrent court et -délibérèrent un moment s'ils s'avanceraient jusqu'à nous. -Cependant le plus déterminé, donnant l'exemple, son -camarade le suivit; ils piquèrent de notre côté, le pistolet -à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et à l'habillement -de ces honnêtes gens qu'ils étaient Anglais. L'aspect -des armes à feu ne laissa pas d'en imposer à nos ennemis, -qui n'avaient que des sabres et des bâtons. Nous courûmes -au-devant de nos défenseurs et nous nous retranchâmes -derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme, qui par -bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui -venait d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de -vouloir charger. Au même moment une chaise parut. -C'était celle du maître des courriers; il les avait suivis des -yeux et ayant entendu du tumulte, il s'était détourné -comme eux, pour venir à notre secours.</p> - -<p>Nous vîmes à l'instant s'élancer hors de la voiture, encore -roulante, un très bel homme, armé d'un large coutelas -dont il frappa d'estoc et de taille avant d'avoir pris la peine -de faire la moindre question. A l'instant, tous les coquins, -à l'exception de celui qui s'était mis aux trousses de Thérèse, -firent front et s'escrimèrent. Le beau jeune homme, à côté -de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine -eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent -hors de combat, percés, balafrés et fracassés de quatre -coups de pistolet que la cavalerie venait de tirer. Le bruit -de cette décharge ayant fait fuir l'agresseur de Thérèse, elle -reparut sans coiffure, échevelée, les tétons à l'air et soutenant -comme elle pouvait ses jupes, dont les cordons étaient -coupés.</p> - -<p>Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent -quartier, on dédaigna de continuer à leur faire la -guerre. Le brave Anglais eut même la générosité de faire -visiter et bander leurs plaies par un de ses gens qui était -bon chirurgien.</p> - -<p>Tandis que d'un côté l'on prenait ce soin charitable, de -l'autre, nos chevaliers secouraient Sylvina qui s'était évanouie -pendant la bataille, puis on ajouta pour un moment -à notre voiture les chevaux de selle de l'Anglais. Celui-ci, -le beau jeune homme, un valet et notre postillon unissant -leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout commençait -à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais -sentit enfin qu'il avait lui-même une blessure. Heureusement -elle était légère. Il y fit mettre ce qu'il fallait et -remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le beau jeune -homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous -remîmes en route.</p> - -<p>Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais -qui revenaient accompagnés d'une foule de villageois, de -quelques hommes bleus et d'un noir. Nous demandâmes -ce que signifiait cet attroupement; le postillon nous dit -que les soldats qu'il avait envoyés venant de commettre -plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu'ils ne -manqueraient pas de nous insulter, qu'en conséquence, il -amenait main-forte et la justice en cas de malheur; mais -ce secours fût venu trop tard sans l'heureuse apparition des -Anglais. Nous contâmes ce que nous venions d'essuyer: -nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la -troupe poussa jusqu'au lieu du délit, après que l'homme -noir eut reçu nos dépositions.</p> - -<p>En effet, tout le monde était en alarme dans le village où -nous prîmes des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret, -battu l'hôte et mis les servantes à mal. Le nombre en -avait imposé. Ils s'étaient retirés sans obstacles.</p> - -<p>Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt -répandu que l'on accourut de toutes parts. Nos voitures -furent investies. Le curé vint nous féliciter fort platement. -Un petit gentilhomme désolé, qui revenait de la chasse, -s'empressa beaucoup et nous persécuta pour nous engager à -mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait, -<i>foi de capitaine de milice</i>, que s'il eût été au château avec <i>la -Fleur</i> et <i>Jacques</i>, ses fidèles serviteurs, les choses ne se -seraient pas passées si tranquillement; puis il fallut -endurer l'histoire fastidieuse de vingt bagarres de village -où ce vaillant hobereau devait avoir fait des prodiges. -L'Anglais se tirait d'affaire à merveille, feignant de ne pas -entendre le français: c'est donc sur nous que tombait en -entier l'ennui des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina -se ruinait en politesses et remerciements; j'avais de -l'humeur. Thérèse rechignait encore mieux, honteuse du -désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il -lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune -homme était à peindre, transporté, répondant de tous côtés -avec une gaieté vive, délicieuse; cependant nous ne savions -ni qui il était, ni ce que nous ferions de lui. Il n'était pas -plus au fait de ce qui nous regardait; mais il n'en avait pas -moins l'air d'avoir passé toute sa vie avec nous.</p> - -<p>Enfin, les voitures furent attelées. L'Anglais fit un présent -au cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en -reconnaissance de l'intérêt qu'il paraissait prendre à notre -aventure. Nous partîmes à travers une huée de vœux et de -bénédictions.</p> - - -<h3 id="l3c3">CHAPITRE III<br /> -Histoire de Monrose.—Ses singuliers malheurs.</h3> - -<p>Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant -jouvenceau que le hasard nous faisait enlever. Il alla -de lui-même au-devant de notre curiosité, et montrant -beaucoup d'assurance, toutefois sans effronterie, il s'ouvrit -à nous à peu près dans ces termes:</p> - -<p>«—Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames, -que je me sois ainsi faufilé sans avoir l'honneur d'être -connu de vous; et quoique vous m'ayez surpris en si mauvaise -compagnie, je vous prie cependant de croire que je ne -ressemble en rien aux scélérats avec qui je me trouvais. Je -suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis gentilhomme, -mais livré dès l'enfance à des mains mercenaires, -sorti de chez un misérable grammairien pour rentrer -dans un collège, je n'ai jamais vu qui que ce soit de ma -famille. On a payé pour moi régulièrement une modique -pension. J'ai été mal entretenu, mal enseigné, humilié, -battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon -existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je -n'ai cependant que quatorze ans; mais une vie dure m'a -rendu précoce et je parais plus formé qu'on n'a coutume de -l'être à mon âge. En effet, il y a déjà quelque temps que je -raisonne, que je pense, et je me sens même capable de me -faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le -peu de ressources que je tirais de mes parents inconnus. On -me nomme Monrose, mais ce n'est qu'un surnom: le principal -du collège me l'a dit. Il a mes papiers et sait, lui -seul, à qui j'appartiens et comment je devrais m'appeler.»</p> - -<p>L'intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes -absolument savoir par quel hasard il s'était trouvé -dans la compagnie de ces soldats et ce qu'il se proposait -alors de devenir.</p> - -<p>«—Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis -échappé de mon collège, et, sur mon honneur, aucune -puissance ne m'y fera jamais rentrer. Je n'ai rien de plus à -dire. Le secret de ma fuite est de nature à ne pouvoir être -révélé.» Notre impatience redoublait: nous pressâmes -Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant -enfin à nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et -changeant plusieurs fois de couleur:</p> - -<p>«—Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un état plus -malheureux que celui d'un enfant éloigné de ses père et -mère et livré aux pédants. Ces bourreaux, à l'aspect -farouche, au cœur dur, à l'âme vile, n'ont cessé de me persécuter; -né fier, emporté, j'ai eu plus à souffrir qu'un -autre. Ajouter à la fatigue et à l'ennui de mes exercices, -retrancher de ma nourriture et de mon sommeil, me priver -des récréations et de la société de mes camarades, ont été -les injustices journalières de ces monstres que j'abhorre; -heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer à mon -tour et si la fatalité de mon étoile ne m'avait pas fait -trouver dans leur attachement même le plus insupportable -supplice.</p> - -<p>«Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher à quelqu'un -me fit distinguer un de mes camarades, à qui de brillants -succès dans les études avaient mérité la faveur de tous -nos supérieurs. Je me sentais beaucoup d'estime et d'amitié -pour Carvel, c'est ainsi que se nommait l'écolier; et je me -proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien venu, -l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-là, n'avaient cessé de -me déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier -avec Carvel sembla me ramener le principal: il parut voir -avec plaisir notre bonne intelligence. Nous étions de la -même classe; je partageai bientôt avec lui les bonnes grâces -du régent, et je crus un moment que j'allais cesser d'être -malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part -de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du -régent m'alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me -louait, on me caressait; je pressentis qu'il se tramait -quelque chose contre moi. Je découvris bientôt que Carvel -devait une partie de sa faveur à des manières de faire sa -cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter…</p> - -<p>«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent -était l'intime ami du principal, Carvel l'était de tous deux. -On fermait assez les yeux sur notre conduite pour que nous -trouvassions le moyen de coucher souvent ensemble. Carvel, -libertin et plus âgé que moi, devenait familier, m'apprenait -des polissonneries que je saisissais assez bien et -auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois, -mesdames, que mon ingénuité me nuit: vous vous moquez -de moi? (Nous souriions en effet.)—Non, mon bel ami, -répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous nous amusez, -vous êtes charmant. Poursuivez.—Insensiblement, il -poussa plus loin le zèle de ses leçons… Une nuit, enfin, il -me vanta fort éloquemment l'excellence de certains plaisirs… -Mais l'image seule me causait d'abord une répugnance -affreuse… En vain, il voulut essayer de me faire goûter le -conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fâchai tout de -bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais -nous convînmes qu'il ne serait plus question du dégoûtant -article, quoiqu'il assurât, pour se justifier et me séduire, -que c'était le principal et le régent eux-mêmes qui -l'avaient instruit, et que ce que ces graves personnages lui -faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui permettre -aussi.</p> - -<p>«Il est inutile, mesdames, d'allonger les détails. Vous -saurez que Carvel n'agissait que par le conseil des supérieurs. -Il leur était voué, il avait ordre de me débaucher -pour me faire servir ensuite à leurs infâmes plaisirs. -Caresses, prières, menaces, violences, tout a été tenté -depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt -divisés par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imaginé -que je lui préférais son rival; et je n'ai cessé d'être la -victime des fureurs de l'un ou de l'autre. Je me suis brouillé -à mort avec le méprisable Carvel… (Sylvina, ravie: Il est -délicieux.)</p> - -<p>«Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa -chambre à l'heure du coucher, sous prétexte de faire avec -moi la paix, m'a serré dans ses bras et m'a prié d'oublier le -passé. Je le promettais. Il m'a comblé de caresses et a servi -des fruits, des confitures, du vin muscat, j'en ai goûté sans -méfiance. Nous avons causé familièrement plus d'une -heure… mais l'odieux principal, quittant tout à coup son -visage hypocrite, s'est rué sur moi comme un loup enragé -et, mettant en usage toute la vigueur d'un corps masculin -et colossal, il a tenté de m'arracher ces prétendues -faveurs…</p> - -<p>«Déjà sa robe m'enveloppait la tête, et j'étais renversé -sur le lit la face contre les couvertes, pouvant à peine respirer. -Une jambe passée autour des miennes les tenait fortement -arrêtées; déjà le monstre, de la main qu'il avait -libre, avait coupé l'aiguillette de mon haut-de-chausse et -découvert… Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui -probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la -porte en dedans, malgré les verrous, et m'a tiré, non sans -peine, des mains du forcené, qui, dans l'égarement de sa -passion, ne pouvait lâcher prise; je me suis évadé pendant -que ces animaux féroces s'accrochaient avec la dernière -fureur. Dans l'instant, toute la maison a été sur pied. Je -visais à m'échapper, j'ai eu ce bonheur à la faveur de la -confusion générale, les portes s'étant trouvées par hasard -ouvertes.</p> - -<p>«Je suis aussitôt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien -que ce que vous voyez sur mon corps et quelques sous que -j'ai dépensés à ma première halte. Après avoir fait ensuite -une longue marche sans reprendre haleine, j'ai rencontré -ces soldats qui tenaient la même route que moi; nous avons -fait connaissance: ils m'ont proposé de servir. La misère -me pressait, je n'ai point hésité. Nous avions déjà bu -ensemble à la santé du roi; et, le soir, je devais signer un -engagement.»</p> - - -<h3 id="l3c4">CHAPITRE IV<br /> -Beau procédé de Sylvina.</h3> - -<p>Sans doute il était mal à nous de rire d'une histoire aussi -malheureuse, mais ce principal et ce régent, entêtés pour -l'amour de notre Ganimède, nous avaient paru si comiques -que nous n'avions pu contenir nos éclats. Le pauvre petit, -déconcerté, la larme à l'œil, se taisait et n'osait plus nous -regarder; nous soutînmes toute l'étendue de notre impertinence. -J'allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la -parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant -la main d'un air caressant, pardonnez un moment de -folie qui n'a rien de commun avec l'intérêt dont vos aventures -sont faites pour pénétrer toutes les âmes sensibles. -Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos aventures -font naître de si bizarres idées que vous devez excuser -s'il se mêle un peu d'envie de rire à beaucoup d'attendrissement. -Nous vous avons les plus grandes obligations; quand -cela ne serait pas, tout ce qui se fait remarquer d'aimable -en vous, au premier abord, n'eût pas manqué de nous inspirer -les plus favorables sentiments; maintenant nous vous -les devons, et j'espère de réussir à vous convaincre bientôt -de leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour -nous, vous ne pouvez pas nous refuser la satisfaction de -vous devenir à notre tour, bonnement, quelque chose. Rien -ne vous empêche de nous suivre à Paris. Nous tâcherons de -vous y dédommager de l'infortune où vous avez vécu jusqu'à -présent. Elle n'était pas faite pour vous; on peut prophétiser -hardiment du bonheur, sur une physionomie telle -que la vôtre et d'après les preuves que vous avez données -d'une aussi belle âme. Vous savez déjà que votre naissance -est noble; je suis persuadée qu'un jour, lorsque vous connaîtrez -vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la -fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces -grands mystères se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et -partagez l'aisance dont nous jouissons; quoi que nous puissions -faire pour vous, il nous sera toujours impossible de -nous acquitter.»</p> - -<p>Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la -couvrit de baisers plus éloquents que les plus belles paroles. -Nous n'étions pas moins émues… Ce bel enfant, qui avait -toutes les grâces du corps, toutes les qualités du cœur, tout -l'esprit d'une personne faite qui en a beaucoup, sut nous -occuper avec tant d'agrément que nous fûmes étonnées de -nous trouver sitôt rendues à l'endroit où nous étions convenues -de passer la nuit.</p> - - -<h3 id="l3c5">CHAPITRE V<br /> -Comment l'Anglais se montra aussi aimable -qu'il était vaillant.</h3> - -<p>Jusque-là, nous avions à peine vu notre brave Anglais, -qui paraissait attacher très peu d'importance au service -qu'il nous avait rendu, et, ne bougeant de sa chaise, il avait -évité de se trouver à portée de nos remerciements. Cependant -il nous donna la main pour descendre de voiture et -nous demanda la permission de souper avec nous.</p> - -<p>Si cet homme généreux n'avait pas l'air d'empressement -qu'aurait pu se donner un galant Français, après une aventure -aussi romanesque, ayant un droit puissant à la reconnaissance -de très jolies femmes, il était peut-être encore -plus flatteur pour nous de voir combien l'intention de ce -bienfaiteur était de nous mettre à notre aise. Pas un mot -qui pût faire tomber la conversation sur l'affaire du bourbier. -S'il nous arrivait d'en laisser échapper quelque chose, -il nous priait, en souriant, de ne pas nous rappeler un -moment désagréable.—L'art du bonheur, disait-il, consiste -à chasser au plus tôt de la mémoire ce qui a fait de la peine -et à conserver précieusement le souvenir de ce qui a fait -plaisir.</p> - -<p>Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et -sérieux, déploya bientôt, sans la moindre prétention, une -éloquence facile, intéressante. Philosophe, il n'avait que des -principes modérés, consolants: ses yeux, qui n'étaient -d'abord que majestueux, devenaient tendres dès qu'il parlait: -un sourire charmant inspirait de la confiance; en un -mot, plus on le contemplait, plus on était frappé de la symétrie -parfaite de ses traits et de la dignité de sa physionomie. -Agé d'environ quarante ans, il avait la fraîcheur et la vivacité -du plus jeune homme. Sa voix, quoique mâle, était -douce; sa taille, aussi souple que noble, était dégagée de -cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre -de ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir, -d'écouter, d'admirer le chevalier Sydney. C'est ainsi qu'un -de ses gens nous apprit qu'il se nommait.</p> - -<p>Avec quelle bonté, surtout, il traitait l'aimable Monrose!—Mon -ami, lui disait-il, en lui frappant amicalement sur -l'épaule, heureux les guerriers qui ont par devers eux, au -bout de leur carrière, un seul trait qui vaille celui que tu -viens de donner au début de la tienne! sois conséquent, et -tu seras le modèle des hommes braves et généreux.—Le -modeste Monrose répondait de son mieux, par ses caresses, -à tout ce que le chevalier lui disait d'obligeant.</p> - -<p>Cet Anglais, si différent en apparence des gens que nous -avions coutume de voir, nous aurait peut-être beaucoup -moins plu, malgré ses belles qualités, si nous ne lui avions -pas été aussi redevables. Il en imposait surtout à Sylvina, -qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et de la -cérémonie. Quant à moi, je ne savais quel penchant m'entraînait -vers sir Sydney; et lui-même, malgré le partage à -peu près égal de ses attentions, me paraissait profondément -occupé de moi: ses yeux y revenaient sans cesse; mais je -ne pouvais comprendre pourquoi je les voyais s'attrister en -me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite tout à -fait différente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne -le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il -détournait la vue, pourvu qu'il y songeât; car, lorsque le -plaisir de me contempler lui faisait oublier la convention -qu'il pouvait avoir faite avec lui-même de s'en abstenir, le -fripon se déridait, son visage pétillait, j'y lisais qu'il mourait -d'envie de se jeter à mon cou.</p> - -<p>Nous devions arriver à Paris le soir du lendemain. Le -chevalier ayant ordonné au laquais, qui le servait à table, -de repartir bientôt, afin d'avoir le temps de lui trouver un -logement convenable, nous lui en offrîmes un chez nous, -en attendant; mais il n'accepta point et se contenta de -prendre notre adresse, après avoir demandé la permission -de nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre -en route de meilleure heure que nous. Avant de nous quitter, -il trouva le moment de donner à Sylvina, pour le jeune -Monrose, vingt-cinq louis qu'elle ne put refuser, sir Sydney -l'assurant qu'il tiendrait à honneur que ce brave enfant -voulût bien agréer cette légère marque de son estime.</p> - - -<h3 id="l3c6">CHAPITRE VI<br /> -Où l'on ne verra rien d'étonnant.</h3> - -<p>Le reste du voyage fut très heureux. Mon cœur palpita -lorsque nous approchâmes de la capitale; mais ma joie -n'avait rien de comparable à celle du beau Monrose. Il dévorait -des yeux les moindres objets, non avec la stupide admiration -des sots, mais avec ce désir vif, si naturel à un jeune -homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une -prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous -arrivâmes enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir -pendant la nuit avec celui de sir Sydney, nous attendait; les -appartements étaient préparés; on logea Monrose dans une -pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à coucher de -Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne. -Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions -personne qui pût trouver à redire à cet arrangement; et je -ne me suis jamais repentie qu'il ait eu lieu.</p> - -<p>Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il -eût appris de son laquais, instruit par le nôtre, que -nous étions à peu près de ces femmes qu'on nomme du -monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous eûmes tout -lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au -spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens -qui viennent de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit -de nous accompagner au Français, que nous avions préféré: -nous le priâmes d'accepter au retour notre souper; ce -qu'il fit.</p> - -<p>Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me -firent aviser qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans -l'œil du bel Anglais: ce qui fortifia beaucoup mes soupçons -fut que je la vis s'étudier à ne faire aucune attention à -Monrose, qu'elle avait cependant perpétuellement caressé -le matin, au point de le faire asseoir sur elle et de lui donner -sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans conséquence -quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On -avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse -qu'on pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et -Sylvina trop sujette à s'enflammer pour que toute cette belle -amitié ne me parût pas quelque chose de plus. Je me rappelais -d'Aiglemont, Géronimo, et je disais en dedans de moi: -«Voici donc encore un larcin que Sylvina voudrait me faire; -pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est mon lot, à -moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le -projet de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui -eusse fait impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les -yeux ouverts sur la conduite de Sylvina. Elle était femme à -faire les démarches les plus hardies. Je résolus de la prévenir -et de me jeter plutôt à la tête du bel enfant que de ne pas -l'avoir la première, si la fatalité de mon étoile me condamnait -à toujours partager.</p> - -<p>Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit -pendant plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser -de sortir; autrement j'aurais dû rester à la maison -avec Monrose qui, n'étant pas vêtu, n'aurait pu l'accompagner: -c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle redoutait; -elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle donna -tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment, -lui donna des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une -beauté ravissante dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions -surprenant qu'il eût sur-le-champ cette bonne mine, -ce maintien aisé et noble qui n'est pas toujours le fruit -assuré d'une longue éducation.</p> - -<p>Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à -vue, pendant près d'un mois, n'allant que furtivement au -spectacle ou choisissant quelques promenades écartées; -évitant surtout de rencontrer nos connaissances, qui -n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous rejeter -plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant -des sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que -nous vissions. Il devait être bien étonné de notre retenue, -sachant que nous étions des femmes de plaisir. Il était -surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant pût être la -cause de notre réforme apparente.</p> - -<p>Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance; -mes talents le captivaient, nous lui devenions nécessaires, -il ne nous quittait presque plus. Mais je retrouvais -toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui m'avait frappée -dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son amour. -Je voyais clairement que sans la différence des âges, il -n'aurait pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule -m'en imposait un peu. Cependant je m'interrogeais. Loin -d'avoir de la répugnance pour ce respectable Anglais, je me -sentais plutôt prévenue en sa faveur. J'aimais Monrose, mais -il y avait plus de caprice et de vanité que de passion dans -mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas à de grandes -ressources d'aucune espèce de la part d'un amant si jeune -et si neuf. En un mot, ni l'une ni l'autre de ces conquêtes -ne me semblait capable de me dédommager du charmant -d'Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour l'amour, les -absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon -parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne -me paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais très bien -calculé.</p> - - -<h3 id="l3c7">CHAPITRE VII<br /> -Où l'on retrouve des gens de connaissance.</h3> - -<p>Cependant je ne m'étais encore arrangée avec aucun des -deux quand monseigneur et son neveu vinrent, tout à coup, -nous surprendre. Sa Grandeur nous avait écrit à l'occasion -de notre malheureuse aventure; depuis notre réponse, nous -n'avions plus reçu de ses nouvelles, et nous étions bien éloignées -de le supposer sitôt de retour à Paris. Nous philosophions -assez sérieusement avec Sir Sydney lorsque ces -aimables gens tombèrent pour nous des nues. Quand le -laquais les annnonça, nous lui fîmes répéter deux fois ces -noms si connus, que nous ne pouvions encore nous persuader -d'avoir bien entendus.</p> - -<p>La présence de l'Anglais obligea monseigneur à paraître -moins familier qu'il n'eût pu se le permettre si nous eussions -été seules. D'Aiglemont suivit son exemple, et l'entrevue se -passa le plus décemment du monde. Ces messieurs eurent -bientôt fait connaissance, quand nous eûmes conté aux -derniers venus qu'ils voyaient dans Sydney et Monrose nos -libérateurs, et à ceux-ci que nous sortions de chez Sa -Grandeur quand nous avions eu le malheur d'être attaquées. -Monrose fut fort caressé de l'oncle et du neveu et se tira très -bien d'affaire. D'Aiglemont, toujours prêt à persifler, lui dit -qu'il ne pouvait avoir obligé des personnes plus reconnaissantes -et plus faites pour encourager une belle âme à rendre -des services. J'eus un secret dépit de me voir si justement -soupçonnée, et cela m'affermit dans le projet de récompenser -le cher Monrose. Mon air piqué fut, sans doute, -remarqué de d'Aiglemont, que je vis sourire malignement.</p> - -<p>Sir Sydney, depuis qu'il vivait avec nous, s'étant conduit -de manière à ne pas laisser à Sylvina l'espérance de le -prendre dans ses filets, elle se rabattit ouvertement sur -Monseigneur; je crus lire dans la physionomie de l'Anglais -que cette préférence lui faisait plus de plaisir que de peine. -Le prélat, ayant désormais à redouter la concurrence de son -neveu, n'espérait apparemment plus de continuer à m'intéresser. -Il se trouvait flatté de l'emporter sur Sydney, qui -paraissait très aimable. Quant à d'Aiglemont, bien sûr de -ne pas manquer de femmes, il se souciait peut-être assez -peu d'être bien ou mal traité de ma part, et je ne m'aperçus -pas qu'il fît de grands efforts pour me témoigner le désir -d'être encore ensemble sur le même pied qu'en province. -Cette indifférence ajoutait à mes griefs; et tout cela ne -laissait pas d'avancer beaucoup les affaires du charmant -Monrose.</p> - - -<h3 id="l3c8">CHAPITRE VIII<br /> -Le bien vient quelquefois en dormant.</h3> - -<p>Il n'y avait pas de temps à perdre; je savais que si je -laissais à Sylvina celui de styler mon bel enfant, il était -perdu pour moi: voici ce que l'amour m'inspira.</p> - -<p>La nuit même du jour où nous avions vu monseigneur et -son neveu, je me levai doucement et fus éveiller Monrose, -qui dormait le plus paisiblement du monde. Cependant -j'entrepris de lui persuader que je l'avais entendu ronfler -d'une manière effrayante et que j'accourais, craignant qu'il -n'étouffât. La brusque interruption de son sommeil lui -causait, en effet, un peu d'agitation. Je prétendais que c'était -une suite de l'état où il venait de se trouver en dormant; -j'avais passé mes bras autour de lui; je le serrais contre -mon sein, avec les démonstrations de la plus vive inquiétude. -L'adolescent me comblait de remerciements; ses -lèvres s'allongeaient pour baiser machinalement deux globes -entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une -admirable maîtresse!</p> - -<p>Bientôt je sentis deux bras caressants qui s'entrelaçaient -autour de moi et faisaient en tremblant quelques efforts -pour m'attirer.—Monrose, dis-je alors, pénétrée d'une -voluptueuse émotion, si vous craigniez de vous trouver mal -une seconde fois… je resterais auprès de vous. Seriez-vous -scandalisé? si… Mais vous m'inquiétez… Je ne vous abandonnerai -pas dans un état aussi critique…—Vous êtes bien -bonne, ma belle demoiselle, répondit-il, hors de lui, je me -porte fort bien, mais je voudrais être malade pour avoir -besoin de secours si chers.—Parlez franchement, Monrose, -vous faisiez tout au moins quelque mauvais songe?—Non, -en vérité, je songeais, au contraire… je n'ose vous le dire, -cela est trop bête…—Dites, dites, mon bon ami. Je veux -absolument savoir…—Eh bien!… je rêvais que… vous -étiez le père principal du collège, charmante, malgré la -robe noire et le bonnet carré… vous… me demandiez… ce -que vous savez, mais avec tant de grâce que je n'avais pas -le courage de vous le refuser. Loin de m'en offenser, j'ai été -au désespoir de m'éveiller… imaginez quelle a été ma -surprise en me trouvant dans vos bras.</p> - -<p>Je n'avais ni robe ni bonnet carré, et mon but n'était pas -précisément le même que celui du père principal; du reste, -Monrose avait songé l'exacte vérité. Je ris comme une folle -et ne pus m'empêcher de lui donner plusieurs baisers. -J'étais à moitié couchée sur le lit, je me glissai peu à peu -sous la couverture et me trouvai enfin à côté du charmant -jouvenceau.</p> - -<p>Je m'aperçus d'abord qu'il était bon à quelque chose. La -qualité réparait chez lui ce qu'il avait à désirer pour la -quantité. Monrose ne fut pas étonné de sentir mes mains le -parcourir; son ami Carvel l'avait instruit même au delà -des mystères du plaisir, mais il n'était pas encore fort -avancé, je le connus au prompt mouvement que fit sa main -pour se retirer, quand elle sentit une conformation différente, -l'absence de ce qu'il croyait apparemment commun -aux deux sexes. Je la retins comme elle fuyait, cette main -trop timide, et la ramenai sur la place.—Tu vois bien, -mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec transport, tu -vois que je ne suis pas le père principal.—Je n'y suis plus, -répondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses -mains visitait curieusement ce nouveau pays et les environs -qui lui étaient moins étrangers, l'autre prenait plaisir à -manier le satin de ma gorge… Il haletait, consumé de désirs -dont il ignorait encore l'objet et le remède… Ses nouvelles -découvertes l'avaient absolument désorienté.</p> - -<p>Je jouissais à mon aise de son délicieux étonnement.—Eh -bien, Monrose, lui dis-je, il n'y a rien à craindre avec -moi. Je ne te ferai point de sottises.—Hélas non, répondit-il -en soupirant: mais si Carvel eût été vous, ou si vous étiez -tout de bon le père principal, je sens que je ne pourrais résister -au désir d'en faire et de m'en laisser faire, car je sais que -nous avons l'un et l'autre avantage.—Eh bien, dis-je au -comble de l'égarement, puisque je suis malheureusement -dans l'impuissance de tirer parti de ta volonté, fais du -moins ce que tu voudras.</p> - -<p>Le pauvre Monrose fut encore plus embarrassé; il n'avait -qu'un objet; encore en était-il à la simple spéculation. Je le -désespérais surtout par une attitude aussi contraire à ses -vues que favorables aux miennes.—Viens dans mes bras, -lui dis-je, peut-être se fera-t-il quelque miracle en notre -faveur.</p> - - -<h3 id="l3c9">CHAPITRE IX<br /> -Fin du noviciat de Monrose.</h3> - -<p>Il obéit avec transport. J'étais aux cieux, sentant sur mon -corps embrasé le poids léger de celui de mon jeune amant. -Il tremblait. Il ne savait comment se soutenir. Je le tins -longtemps serré contre mon sein, le dévorant de mes baisers, -suçant avec délire sa belle bouche et lui prodiguant les aveux -les plus passionnés. L'aimable prosélyte me laisait faire, -attendant en silence à quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne -me possédais plus. J'allais… mais un obstacle s'éleva. Le -trouble du pauvre petit agit cruellement sur l'aiguillon de -l'amour qui se glaça dans ma main… Ce terrible contre-temps -poussa mes désirs jusqu'à la fureur, je mis en usage tout ce -que je pouvais connaître de ressources… Le désenchantement -fut prompt, je me hâtai de le mettre à profit. J'appliquai le -remède après lequel je languissais. Le docile Monrose reçut -la dernière leçon. Je le pressai fortement contre moi par ces -coussins potelés dont les charmes font oublier les vues honteuses -de la nature; des mouvements délicieux achevèrent -d'éclairer l'heureux Monrose. Je sentis l'instant où Vénus -recevait sa première offrande. Le plaisir nous anéantit en -même temps.</p> - -<p>Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique -Sylvina, que je la frustrai d'une fleur précieuse qu'elle était -sur le point de cueillir et que je me vengeai d'avoir partagé -d'Aiglemont et Fiorelli, des grâces dont je conservais un -dépit, qui, peut-être, eût été jusqu'à la haine, sans les -bontés infinies dont cette rivale me comblait depuis si longtemps -et dont j'étais pénétrée de reconnaissance. Je ne crains -point d'avouer mes petitesses; les femmes s'y reconnaîtront: -les hommes ne me sauront pas mauvais gré d'une -façon de penser qui prouve quelle importance nous voulons -bien attacher à leur conquête.</p> - -<p>J'éprouvais les plus délicieuses sensations et m'étonnais -de la prodigieuse distance qu'il y a du bonheur d'un homme -qui change une fille en femme à celui d'une femme qui -reçoit les prémices d'un candidat d'amour. Je venais de -goûter avec Monrose des voluptés ravissantes; et quelle -nuit, au contraire, le pauvre d'Aiglemont avait-il passée la -première fois avec moi!</p> - -<p>Monrose, dans l'ivresse d'une sensation si nouvelle pour -lui, n'osait troubler mon amoureuse méditation. Il demeurait -dans la voluptueuse situation où je l'avais placé. J'eus -besoin de lui parler pour l'engager à rompre le silence.—Que -t'en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui donnant -un baiser…—Laissez-moi, répondit-il, le temps de chercher -des expressions, s'il en est, qui puissent rendre ce que -je viens de sentir.—Monrose, es-tu fâché, maintenant que -je sois venue troubler ton sommeil?—Ah! mademoiselle, -s'écria-t-il avec mille caresses passionnées, pourriez-vous -me croire assez ingrat?…—Tout de bon? Tu ne me -voudras pas autant de mal qu'à ton ami Carvel? qu'au père -principal?—Quelle méchanceté? vous me persiflez, et j'en -meurs de honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise. -Il n'est pas possible que ces plaisirs, dont l'impur -Carvel m'entretenait sans cesse, fussent les mêmes que -ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi n'y sentais-je -pas le même attrait? Pourquoi, dans nos badinages -nocturnes, n'était-ce souvent qu'à force d'art que Carvel -venait à bout de faire éclore, faiblement encore, ces désirs -que la première de vos caresses avait allumés à l'excès. -Je crois le bonheur qu'il me vantait autant au-dessous de -celui-ci qu'il est indifférent pour la forme.»</p> - -<p>Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommençais -insensiblement à tirer parti de sa position. Mes baisers -lui fermèrent la bouche. Il s'y prenait déjà mieux, et j'admirais -son intelligence. Cependant, pour vouloir trop bien -faire, il fit mal, et je fus obligée de le remettre sur les voies. -Pour lors, j'en fus parfaitement contente, et il dut l'être de -moi. Filant son bonheur avec toute l'adresse dont mon expérience -me rendait susceptible, je ne m'abandonnai au plaisir -que lorsque je le vis toucher lui-même au moment décisif.</p> - -<p>Ainsi les talents en amour n'étaient pas moins précoces -chez l'aimable Monrose que la bravoure et l'esprit. Après -s'être tiré si bien de sa nouvelle épreuve, il me devenait -encore plus cher. Nous nous jurâmes le secret; et, de peur -qu'un long sommeil ne nous mît dans le cas d'être surpris -ensemble, je regagnai mon lit. Je m'endormis profondément -dans le calme de la plus parfaite félicité.</p> - - -<h3 id="l3c10">CHAPITRE X<br /> -Intrigues dont le beau Monrose est l'objet.</h3> - -<p>Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable -élève. Ses yeux battus peignaient la douce langueur de la -volupté: il était ravissant. Je lui conseillai cependant de se -plaindre de quelque indisposition, afin de prévenir tout -soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet, l'altération -visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle en -témoignait la plus vive inquiétude. J'en fis autant, et nous -nous tirâmes d'affaire.</p> - -<p>Je me reprochais néanmoins d'avoir initié sitôt un enfant -à qui les lumières qu'il venait d'acquérir pouvaient devenir -fatales. Il était ardent; je craignais pour lui le tempérament -d'une femme incapable de le ménager, à qui pourtant -il ne pouvait éviter d'accorder des complaisances. Je lisais -dans l'avenir que, complice lui-même de sa ruine, il donnerait -bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son -mérite lui procureraient la facilité. Je m'affligeais en pensant -que cette belle plante allait se dessécher et périr avant -sa maturité; que, pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose -se livrerait aux passions et tromperait sans doute les -grands desseins que la nature semblait avoir sur une créature -aussi parfaite; afin donc d'arrêter les progrès d'un mal -dont j'aurais été l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose -qu'il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence, -je le pressentis dès le lendemain, et feignant d'attacher -la plus grande importance à ce qui s'est passé, voici -ce que je lui dis, après l'avoir préparé par quelques -sophismes préliminaires:</p> - -<p>—Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas présidé -seul aux liens qui viennent de se former entre nous et que -tu ne répugnes pas à penser qu'une forte sympathie nous -avait destinés de tout temps l'un à l'autre, tu as envers moi -des devoirs à remplir dont tu n'es pas affranchi, quoique, -par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé -par où les autres ont coutume de se dénouer. L'une des -premières lois de l'amour est de ne se point partager. Tu es -à moi; tu me dois le sacrifice de tout ce que l'on pourra -t'offrir de plaisir. Ce sera à moi de te permettre ou défendre -à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu dois de même -trouver bon que j'agrée ou refuse à ma volonté les désirs -dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour -mériter les faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que -je pourrai t'accorder, quand elles seront le prix de tes soins -et le gage de ma satisfaction.</p> - -<p>Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme -ingénue était pénétrée de cette première ferveur qui rend -incapable d'égoïsme et de méfiance. Il ne fit pas attention -qu'en lui prescrivant des engagements, je ne m'en imposais -aucuns, il prononça mille vœux à mes genoux, avec l'enthousiasme -de la passion et du respect.</p> - -<p>Beautés qui pouvez être jalouses d'une pure adoration, -c'est à l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, si -vous voulez respirer un moment cet encens délicat. Un -moment, entendez-vous? Car bientôt ces cœurs si francs, si -sensibles, participent à la contagion générale: alors vous -devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se -lasse d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs -s'enfuient en se moquant. Vous demeurez rongées de regrets -et couvertes de ridicule.</p> - -<p>Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais -fort peu d'être adorée. Cela ne m'a jamais flattée: j'ai toujours -souhaité court amour et longue amitié. Mais j'ai dit -mes raisons. Toutes les femmes qui se proposent de -tromper n'en ont pas d'aussi délicates. Revenons à notre -sujet.</p> - -<p>Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences -à me faire. Il ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne -fît quelque forte agacerie. Elle s'était mise sur le pied de le -caresser de la manière la plus libre et de ne se gêner avec -lui, non plus que s'il eût été du même sexe. Le piège favori -était de le faire appeler le matin, pour lire à son chevet. -Alors c'était un bras, un téton qu'on laissait voir: puis, l'on -avait chaud, l'on se découvrait, ou bien il s'agissait de quelque -puce incommode; on employait l'officieux Monrose à -lui donner la chasse. C'était ici, c'était là, et l'insecte rusé ne -se trouvait jamais, surtout s'il avait le bonheur de se -retrancher dans quelques postes favorables pour lesquels le -timide chasseur avait du respect.</p> - -<p>Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux -devait avoir fait rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit -de sa lecture. Après s'être fait longtemps poursuivre, la -maligne bête s'était fourrée… où vous savez… et le pauvre -petit avait la simplicité de croire à ce lieu commun!—Mais -cela n'est-il pas singulier? Monrose?… là… précisément là!—Puis -on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on -choisit le plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre -cruelle. Ce doigt, guidé sur un point très sensible, fut mis -en train et mérita bientôt d'être applaudi de sa dextérité.—A -merveille, disait Sylvine, en se pâmant…, je sens, je -sens que tu la tues… encore… encore un peu… que la maudite -bête ne revienne jamais.</p> - -<p>J'étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente -scène. Me méfiant des lectures, et voulant savoir où en -était Monrose, s'il me trompait ou non, je m'étais glissée -par le cabinet de toilette, dans ce petit dégagement aveugle -qu'il est maintenant à la mode de pratiquer autour de presque -tous les lits recherchés; invention qu'on ne peut assez -louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agréable et prévenir -de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance -de cette fameuse chasse. Je ne quittai la place que -pour aller éclater de rire quelque part; après quoi, craignant -que les choses n'allassent plus loin, vu la commodité -de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de faire grand jour; -ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur à Sylvina, -quoiqu'il fût déjà plus tard que l'heure ordinaire de -son lever.</p> - - -<h3 id="l3c11">CHAPITRE XI<br /> -Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière façon.</h3> - -<p>L'honnêteté de Monrose se montra dans son empressement -à venir me faire part de sa nouvelle aventure. Non -seulement son récit fut fidèle; mais il eut encore la bonne -foi de m'avouer qu'il s'était senti de violentes tentations et -que, sans les serments qu'il m'avait faits, il n'aurait pu supporter -une épreuve aussi difficile sans demander du soulagement. -J'avais différé jusque-là de rendre heureux une -seconde fois ce bel enfant, quoiqu'il ne cessât de m'en solliciter. -Je vis qu'il était temps de le favoriser et lui donner -comme récompense méritée, un rendez-vous pour la nuit. Il -fut si transporté que je crus qu'il avait perdu l'esprit.</p> - -<p>Ce fut chez moi, pour lors, que se passèrent nos voluptueux -ébats. Deux fois je fis goûter au passionné Monrose -les suprêmes délices et fus beaucoup plus souvent -heureuse…</p> - -<p>Nous employâmes le reste du temps à combiner la conduite -qu'il tiendrait dorénavant avec Sylvina. Il fallait absolument -qu'elle passât son envie; je fus d'avis que ce fût -plus tôt que plus tard, et voici ce que je prescrivis au bel -enfant:</p> - -<p>Le lendemain matin, il devait aller de lui-même offrir -ses services pour une lecture. On acceptait sûrement. Pour -lors, il lisait avec distraction… il soupirait… on l'interrogeait… -il tergiversait un peu… Enfin il lui échappait une -déclaration de désir (d'amour ce n'était pas la peine), il se -plaignait… On l'entendait à demi-mot… On lui demandait -s'il concevait comment il serait possible de le soulager, il -priait ingénument qu'on le lui apprît… et l'on ne demandait -pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se -tirait mal d'affaire; c'en était probablement assez pour qu'on -se dégoûtât de lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit -joyeusement à ce projet. Ses intentions étaient si -franches qu'avant de me quitter il voulait absolument se -mettre hors d'état de me laisser des doutes, mais je crus qu'il -fallait à tout hasard lui laisser du moins de quoi faire contenance. -Nous nous séparâmes plus contents que jamais -l'un de l'autre. Je trouvai néanmoins plaisant qu'au rebours -des autres amants qui se font en pareil cas mille protestations -de fidélité, nous concertassions précisément le contraire, -et que ce qui est réputé pour l'offense la plus grave -en amour, je l'exigeasse et l'obtinsse à titre de sacrifice.</p> - -<p>Je ne manquai pas de me cacher au même endroit que la -veille: tout se passa comme je l'avais prévu. Sylvina reçut -avec transport et la déclaration et la requête. Elle pria -Monrose de pousser les verrous et l'ayant fait déshabiller, -elle le reçut dans son lit.</p> - -<p>—Pauvre petit, dit-elle, sans doute à l'aspect de ce -qu'elle allait mettre à l'épreuve, hélas! voilà bien peu de -chose! Tu veux donc manger ton blé en herbe?… Voyons -pourtant… baise-moi… viens prendre place sur mon -sein… Mais je ne vois pas la possibilité… Ne t'arrive-t-il -jamais d'être autrement?… Je t'avoue que cela n'est pas -flatteur… Allons, essayons… Ma foi, mon ami, je commence -à désespérer… Rassure-toi…, ta timidité te fait -tort… Est-ce dans un moment où je me rends si traitable -que je puis encore t'inspirer du respect? Tiens… que je -suce cette belle bouche… Sens-tu mon âme s'exhaler dans -ce baiser?… Non, je n'y renonce pas… Je veux que mes -désirs forcent la nature à t'accorder une vigueur qu'elle te -refuse trop injustement… je meurs si j'ai la honte de ne -réussir.</p> - -<p>Tout cela voulait dire que M. Monrose n'était encore bon -à rien: cependant un moment après, je reconnus que les -choses commençaient à prendre une meilleure tournure.—Enfin, -dit-elle, ce n'est pas sans peine… passe encore, tiens, -bijou, le reste est facile.</p> - -<p>Dès lors, je n'entendis plus que les mouvements passionnés -de la lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire -tout l'ouvrage. «C'est forcer nature, dit-elle, après l'affaire. -Vous voyez bien, Monrose, que vous n'êtes pas encore -propre à l'amour. Je rougis de ma complaisance, dont -j'espère qu'un secret inviolable éteindra le souvenir; et je -me flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille -chose, ce ne sera plus par un simple mouvement de curiosité. -Laissez-moi, j'ai besoin d'un peu de sommeil.»</p> - -<p>Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon -appartement où j'étais retournée, riant aux larmes de ce -qui venait de se passer. Son air humilié redoubla mes -éclats. Ils le mirent au désespoir. Cependant sa tendresse -pour moi, surmontant bientôt la petite peine de l'amour-propre, -il rit lui-même de son aventure; nous nous applaudîmes -beaucoup d'avoir détruit, par notre ingénieux stratagème, -un obstacle qui serait devenu fatal à nos plaisirs.</p> - - -<h3 id="l3c12">CHAPITRE XII<br /> -Qui contient des choses dont les coquettes pourront -faire leur profit.</h3> - -<p>Monrose, ci-devant soumis à des bourreaux, se trouvait -trop heureux d'obéir à un objet aimé qui ne voulait que -son bonheur. Il ne faisait rien sans mon attache, il n'avait -pas une pensée sans m'en faire part. J'étais le centre de ses -idées: tous ses désirs se bornaient à vivre et mourir avec -moi; voué sans réserve à mes moindres volontés, je réglais -ses occupations et ses plaisirs. Je l'aimais de toute mon -âme; mais je respectais sa jeunesse et j'exigeais qu'il fût -sage malgré lui; je m'appliquai surtout à lui faire abjurer -certaine ressource dont ce vilain Carvel l'avait mis au fait -et dont je craignais qu'il ne fît un pis-aller quand je refusais -de lui accorder des faveurs. Je lui peignis avec des -couleurs si effrayantes les dangers de cette habitude scholastique -qu'il jura d'y renoncer à jamais. Je savais d'ailleurs -quels pouvaient être ses besoins et j'avais soin qu'il -ne fût pas incommodé.</p> - -<p>Mes arrangements ainsi pris avec Monrose, je ne m'occupai -plus que des moyens de bien envelopper le chevalier -Sydney dans mes filets. Je ne comptais plus sur monseigneur. -Quant à d'Aiglemont, je me réservais d'en tirer -le meilleur parti possible. Il me fallait un intermédiaire -entre Sydney, un peu âgé pour moi, et Monrose trop jeune. -J'avais besoin enfin (je suis de meilleure foi que bien des -femmes qui ne conviendraient jamais de pareille chose), -j'avais besoin, dis-je, d'un bon acteur. Je ne sais pas ce que -pouvait être sir Sydney; Monrose devait valoir quelque -chose un jour, mais combien fallait-il attendre?</p> - -<p>Je voyais avec plaisir que, quoique l'Anglais devînt de -plus en plus amoureux et que je dusse m'attendre à le voir -bientôt se déclarer, il n'était cependant pas gênant. Rien -n'annonçait qu'il fût enclin à la jalousie. Le beau d'Aiglemont, -qui venait fréquemment à la maison, ne lui portait -point ombrage. Monseigneur, encore plus assidu, ne l'inquiétait -pas plus. Il est vrai que le prélat se déclarait -ouvertement à Sylvina, à qui tout de bon il se montrait -plus que jamais amoureux et prodigue. J'eus pourtant, -malgré tout, quelque tête-à-tête impromptu avec Sa Grandeur: -il est si doux d'escamoter de temps en temps -quelque chose à une rivale qui en a fait autant! Je trouvais -réellement mes passades avec Sa Grandeur délicieuses, et -j'avais eu pour le moins autant de part que lui-même à -faire naître les occasions. Au reste, nous n'étions plus sur -le pied de nous appartenir réciproquement. Ce n'était pas -même avec d'Aiglemont. Celui-ci, quoique très coquet, très -aimable, n'avait pourtant sur sa longue liste de ses conquêtes -aucune femme qui me valût; et malgré l'indifférence -qu'il avait marquée à son retour, il reconnut bientôt -que ce qu'il pouvait faire de mieux était de me conserver. -Nous nous trouvâmes l'un et l'autre parfaitement bien.</p> - -<p>Vaut-il mieux avoir une grande et belle passion, aux -risques de tout le bien et le mal qui peuvent en résulter, -que plusieurs goûts agréables qui, rapportant chacun une -certaine dose de plaisir, composent une somme de -bonheur? Je laisse à décider à d'autres cette importante -question. Quant à moi, je prétends qu'on joue plus agréablement -quand on n'a pas tout son argent sur une carte. -Au surplus, qui réussit a bien fait. J'ai été heureuse par la -multiplication des petites aventures; tant pis pour moi si -les grandes ont des délices extraordinaires que je n'ai pas -eu le bonheur de connaître. Quand on est bien, on peut se -passer du mieux. Cela me paraît sage.</p> - - -<h3 id="l3c13">CHAPITRE XIII<br /> -Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde.</h3> - -<p>Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientôt -le voir dans une superbe campagne qu'il venait de se procurer. -La société qu'il y rassemblait était composée de -monseigneur et de d'Aiglemont (nous avions fort lié notre -Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord -Kinston; d'une très belle femme, dont celui-ci prenait -soin, et qui se nommait Soligny; de Monrose, de M<sup>me</sup> d'Orville, -que nous voyions beaucoup et dont sir Sydney faisait -cas; enfin de Sylvina et de moi. Il s'agissait d'inaugurer -gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer là tant ou -si peu que bon nous semblerait.</p> - -<p>Sydney nous avait précédés, accompagné de cuisiniers, -d'officiers, de musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait -contribuer à nous faire passer des jours agréables. Thérèse, -qui, dès notre retour à Paris, avait commencé les remèdes, -se trouvait en état de nous suivre; nous l'amenions, parce -l'air de la campagne devait lui être salutaire. Elle était -devenue plus fraîche et plus jolie que jamais. Nos compagnes -de voyage avaient chacune un laquais. Les hommes -n'amenaient de même que très peu de monde. Quand on se -propose de s'amuser, il vaut mieux être un peu moins bien -servis et plus libres. La colonie partit au jour indiqué.</p> - -<p>Un guide nous attendait près d'un monument remarquable -qui touchait la grande route et servait de limite aux possessions -de sir Sydney. Ce monument était un groupe composé -de deux statues de main de maître, placées sur un large -piédestal et qui se tournaient le dos, l'une regardant du -côté par lequel nous arrivions et qu'on prenait d'abord pour -une Diane, représentait la Défiance. Elle était debout, -élancée, l'œil furieux, menaçant, prête à décocher un trait -ajusté sur un arc; à côté d'elle, un dogue furieux semblait -vouloir se ruer sur les passants. On avait gravé sur la table -du piédestal: <i lang="la" xml:lang="la">Odi profanam vulgus</i>. L'autre figure, qu'on ne -voyait en face qu'en revenant de chez sir Sydney, était assise -et représentait l'Amitié, témoignant par son regard et son -geste le déplaisir qu'elle avait de voir les amis de Sydney -quitter sa campagne. Un épagneul placé sur les genoux de -l'Amitié marquait par des mouvements très expressifs qu'il -connaissait les gens et voulait descendre pour les aller -caresser. Au bas, on lisait: <i lang="la" xml:lang="la">Redite cari</i>.</p> - -<p>On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement -entretenue que l'allée d'un jardin, mais -étroite, tortueuse, souvent partagée en plusieurs branches -qui se détournaient, se croisaient, et l'on se trouvait à -quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n'avait -d'abord que l'apparence d'un ancien château-fort. Mais à -peine était-on en dedans des murs que tout changeait -absolument de caractère aux yeux des arrivants. Au bout -d'une vaste cour, on en découvrait une seconde beaucoup -plus petite entre trois pavillons de la plus moderne élégance. -Le principal, situé en face, avait un péristyle d'une -architecture simple et noble, les deux autres formant deux -espèces d'ailes subordonnées et proportionnées dans leur -genre à la richesse du milieu.</p> - -<p>On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient -pas moins agréablement. Des jardins dignes du pays -des fées conduisaient par une pente douce jusqu'à la Seine. -Là, d'une longue terrasse dont les murs étaient baignés, -l'œil s'égarait à droite et à gauche dans les espaces -immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on -jouissait d'un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout -ce que la campagne peut offrir de plus intéressant.</p> - -<p>Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme -de génie, très opulent, avait employé jadis de grandes -sommes à tirer parti d'un lieu si favorisé de la nature; le -fils et le petit-fils avaient mis la dernière main à l'exécution -des projets; celui-ci jouissait à peine du fruit de ses travaux -qu'une mort prématurée l'avait enlevé. Les héritiers cédèrent -à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une -somme proportionnée à la réputation qu'ont MM. les Anglais -d'être inépuisables.</p> - - -<h3 id="l3c14">CHAPITRE XIV<br /> -Plus aride encore que le précédent.</h3> - -<p>Le pavillon principal avait au delà d'un magnifique vestibule -un salon enchanté de forme ovale, terminé en coupole -et dont une partie avançait sur le jardin. De chaque -côté, deux appartements de femmes, élégamment décorés, -et, plus haut, quatre appartements d'hommes ménagés dans -une attique. La distribution était telle que chacun, isolé -dans le haut, pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous -les autres ou les recevoir chez soi sans qu'on s'en aperçût: je -dirai bientôt comment cela se pratiquait. On s'était appliqué -à favoriser dans ce délicieux séjour la liberté, la misère et le -plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il était consacré.</p> - -<p>Nous étions justement le monde qu'il fallait pour remplir -la maison. M<sup>me</sup> d'Orville logea Thérèse qui devait également -la servir. Sylvine voulait être tout à fait libre chez -elle, à cause de monseigneur. Sydney, ayant aussi des vues, -était aussi bien aise que personne ne fût auprès de moi. -Monrose, qu'on regardait encore comme sans conséquence, -fut logé près de la maîtresse du seigneur anglais, à la place -de la femme de chambre qui manquait; Monseigneur, son -neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre hôte avait, -outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai mention -ailleurs.</p> - -<p>Je suis forcée d'entrer dans ces détails minutieux, parce -qu'ils deviennent nécessaires à l'intelligence des faits dont -je dois rendre compte. Au surplus, le lecteur, averti désormais -que je détaille trop, est le maître de passer outre, lorsqu'il -se verra menacé de l'ennui que pourra lui procurer ma scrupuleuse -ponctualité.</p> - -<p>Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatéraux -logaient tous les subalternes dont on n'avait pas indispensablement -besoin auprès de soi.</p> - - -<h3 id="l3c15">CHAPITRE XV<br /> -Qui en annonce d'autres plus intéressants.</h3> - -<p>Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne -pouvant garder, pour babiller, Thérèse dont les soins -devaient être partagés entre plusieurs femmes, je lui dis de -m'apporter, d'une petite bibliothèque dont chacun de nos -appartements était pourvu, le premier livre qui lui tomberait -sous la main. Ce fut précisément <cite>Thérèse philosophe</cite>. -Cette lecture m'eut bientôt mise en feu. Pour lors je m'affligeai -de ma solitude et du guignon de demeurer en proie -aux désirs, tandis que j'avais sous le même toit mon Monrose, -mon prélat, mon chevalier et Sydney. Je m'asseyais -sur mon lit; j'y rentrais, je soupirais… je prêtais attentivement -l'oreille, mais un profond silence me désespérait; -on eût entendu le vol d'une mouche dans le calme insupportable -qui régnait autour de moi. Une faible ressource, que -je mettais en usage, ne trompait que pour quelques instants -mon ennui.</p> - -<p>Je me trouvais réellement à plaindre, quand le doux murmure -d'une harpe se fit entendre si près de moi que d'abord -je la crus dans ma chambre et contre mon lit. Il n'y avait -cependant personne. Après un charmant prélude, une voix -faible, mais touchante, mêla ses accents à ceux de l'instrument -et peignit, dans plusieurs couplets dignes d'Anacréon, -la vive inquiétude d'une passion encore ignorée de son -objet, et le souci d'un amant que sa flamme prive du sommeil. -Cette musique me parut ravissante, et ne doutant pas -qu'elle ne vînt de la pièce voisine, j'y allai avec un flambeau, -mais je m'étais trompée. Ce fut avec aussi peu de -fruit que je parcourus successivement toutes les pièces de -l'appartement. Je n'étais jamais plus près des sons que -lorsque je revenais à mon lit: j'allai m'y mettre après -m'être assurée à plusieurs reprises de l'inutilité de mes -recherches… Mais quel fut mon étonnement quand je vis -sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par où -s'était-il introduit? Je le grondai et me couchai.</p> - -<p>—Belle Félicia, me dit-il avec un respect timide, malgré -la colère où je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez -sûre que je n'aurais pas eu la témérité de me rendre auprès -de vous si je n'avais pas été certain que vous ne dormiez -pas.—Quoi donc! répliquai-je avec un peu d'humeur, vous -étiez caché? L'on n'est donc pas en sûreté chez vous, sir -Sydney? Je me croyais seule; et cependant…—Pardonnez, -aimable Félicia, pardonnez à un homme qui vous adore une -curiosité qui n'a rien d'offensant pour vous. Le propriétaire -de cette maison peut pénétrer secrètement dans les appartements -de tous ceux qu'il reçoit; mais je suis généreux et ne -veux point abuser avec vous de cet avantage; et me suis -permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me défendez, -le plaisir de voir votre toilette de nuit. J'attendais que vous -vous endormissiez, mais vous avez veillé, et j'ai cru m'apercevoir…—Allez, -sir Sydney, dis-je en m'enfonçant sous -mes couvertures, vous êtes un homme affreux, vous m'avez -fait un tour… que je ne vous pardonnerai de ma vie.—Je -mériterai mon pardon, belle Félicia, dit-il, s'agenouillant -près du lit et serrant une de mes mains qu'il baisait avec -transport. Cependant je ne me sentais guère disposée à lui -pardonner d'avoir vu mes folies; cette idée me donna -autant de colère que de confusion.—Je m'y suis bien mal -pris, ajouta-t-il d'un ton peiné, si je me suis attiré votre -ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis -que j'ai le bonheur de vous connaître, n'avaient pour objet -que de concilier votre attachement et votre estime. Je m'attendris -enfin.—Mais, lui dis-je, cette musique que je -viens d'entendre!…—C'est moi, répondit-il, qui vous -avais ménagé ce moment de plaisir. Il y a sous tous ces -appartements une espèce d'entresol ignoré, dont mon véritable -logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs -petits réduits d'où l'on se rend à des espaces pratiqués -dans l'épaisseur des murs: de là on peut entendre, -au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en passe un à -votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel -était le musicien, que j'avais placé moi-même, donne dans -mon entresol et finit tout près de votre oreille, à la soupape -que vous voyez. C'est ce qui vous a fait croire que -vous étiez si près de l'instrument et de la voix.</p> - -<p>Je vis, en effet, la soupape que l'on pouvait ouvrir et fermer -à son gré. Sir Sydney me mit de même au fait du -danger de certain trumeau placé entre les deux croisées et -en face de mon lit. Derrière la glace, il y avait, creusé dans -l'épaisseur du mur, une niche commode où l'on arrivait du -bas; je dirai bientôt comment. De ce poste l'on battait en -ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu -remarquables, dont une partie d'ornements du cadre était -criblée. Il y avait dans l'intérieur de la chambre, et à l'usage -de la personne qui y demeurait, de quoi condamner les -trous et rendre la niche inaccessible: à l'autre face de la -pièce, un moyen à peu près semblable ouvrait et fermait à -volonté certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par -laquelle sir Sydney s'était introduit. Je fus enchantée du -sacrifice qu'il me faisait de ces ressources secrètes, et je lui -fis grâce en faveur de sa bonne foi.</p> - - -<h3 id="l3c16">CHAPITRE XVI<br /> -Singulière conversation et comment elle se termina.</h3> - -<p>On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt -pardonné qu'on se plaît à nous offenser plus grièvement. -C'est ainsi qu'en usent avec nous, pour notre bien, les -hommes qui se piquent le plus d'honnêteté. Sydney, homme -du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à -l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait. -Voici cependant comment, avant d'en venir là, nous nous -pressentîmes réciproquement, semblables à deux maîtres -d'escrime qui se font des appels, avant de se porter des -bottes.—J'ai trop bonne opinion de vous, belle Félicia, dit -Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que vous -veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous -déclarer mes tendres sentiments. Une femme s'offense -volontiers de voir qu'on lui refuse l'hommage dont elle voit -que ses charmes ont inspiré la loi. Tout a dû vous annoncer -que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes -doutée de ce qui me forçait au silence?—Sir Sydney, lui -répondis-je, une femme ne peut être que très flattée de se -voir aimée d'un homme tel que vous; mais s'il est vrai que -vous avez quelque attention à mon peu de charmes, je crois -connaître assez votre délicatesse pour imaginer que les -obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher -de vous déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, -vous avez craint sans doute de ne pouvoir jamais être assuré -si le retour que je pouvais vous accorder ne serait pas -autant l'effet de la reconnaissance que celui d'une inclination -réciproque?—Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu -que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai -pas imaginé que de faibles services pussent mériter que -vous vous fissiez violence pour les récompenser. D'autres -motifs me forçaient au silence… Pensez donc, jeune et belle -Félicia, que je touche à ma quarantième année et que vous -sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour -réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la -classe où vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je -cherche à qui m'attacher. De longs voyages, des malheurs -singuliers m'ont fait perdre cet enjouement qui rapproche -tous les âges. Je suis Anglais, penseur et malheureux, tout -cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune Française, -vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis -douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui -sans doute qu'appartient ce cœur…—Entendons-nous, sir -Sydney; je tremble qu'aimer n'ait pour vous et pour moi -des acceptions bien différentes. Je vais prévenir en deux -mots tous les faux raisonnements dans lesquels nous pourrions -nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.—Je -n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de -vous plaire, en me conformant à tout ce que vous pourrez -exiger de moi.—Eh bien! sir, faites-moi la grâce de -m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis enchantée. -Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je -vous dirai de tout mon cœur: oui. Si je regarde la disproportion -de nos âges comme un obstacle au retour que vous -êtes fait pour vous promettre? Non. Il n'est pas question -d'âge quand on est ce que vous êtes et que l'on pense -comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée? -Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et -moi pourrions bientôt aussi nous aimer; comme je ne -trouve pas mauvais à certains égards que d'Aiglemont aime -d'autres femmes, comme il vous sera permis d'en faire -autant… en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun -sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons -être d'accord. Je ne vous cache point que si votre façon de -penser et d'aimer peut s'accommoder de mon système, dont -j'avoue la bizarrerie, je suis prête à vous témoigner combien -votre conquête me flatte, combien vous êtes éloigné de me -paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au faible -bonheur de m'intéresser… Vous souriez, sir Sydney?—Pardonnez, -charmante philosophe, vous m'étonnez et vous -m'enchantez également par des raisonnements auxquels on -ne devrait guère s'attendre de la part d'une Française de -seize ans…—Voilà, sir, une injure anglaise. Vous semble-t-il -donc que femme française et jeune soient des titres qui -excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que -partout notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y -mettait la plupart du temps obstacle, par une mauvaise -éducation, à laquelle j'ai eu le bonheur d'échapper. Mais -c'est assez raisonné, mon cher Sydney, retournez sur vous-même -et voyez s'il est possible que vous ne soyez point -aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous -prouve toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant -une façon de penser, de votre aveu très singulière, mais qui -nous rend seul l'arbitre du succès de votre amour.</p> - -<p>En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je -l'intéressais et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près -d'un but dont il craignait modestement d'être encore fort -éloigné. «Vous êtes plus sage que moi, répliqua-t-il, après -un moment de réflexion, vous avez deviné tout ce que je -pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle est -la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, -vous me rendez plus heureux que je ne le désirais -moi-même. Sans vous, j'allais peut-être me préparer bien -des tourments.»</p> - -<p>Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que -balbutier ou se taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me -poussa dans un coin de mon lit et fit voir une belle place à -l'amoureux Sydney. La Philosophie, contente de s'être -mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir, tira les -rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un -nouveau rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de -quelque perte du côté du moral, il fallait que le physique -n'en eût souffert aucune; il n'est pas possible d'imaginer -des talents en amour supérieurs à ceux dont il me faisait -part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et si -je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore -été plus loin, sans reprendre haleine.</p> - - -<h3 id="l3c17">CHAPITRE XVII<br /> -Peu différent de celui qu'on vient de lire.</h3> - -<p>—Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je -à sir Sydney, qui tout hors de lui, voulait ne tenir aucun -compte de ma résistance. Vous voyez bien, ajoutai-je, qu'il -serait ridicule à moi de prétendre à la durée d'un amour de -cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le bonheur de -le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être long.—Encore -de la philosophie, répondit-il en riant.—Eh bien! -sir, prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous -épuisiez; vous ne voulez pas que je philosophe? Dormons.</p> - -<p>Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que -les premiers, parce que les désirs de sir Sydney étaient -moins impétueux et que je me trouvais déjà plus à mon -aise avec lui. Il se leva de bon matin, m'assurant que son -bonheur surpassait tout ce que son imagination avait pu -lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais -d'être aimée de lui et que je ne serais pas la première -à rompre les liens que nous venions de serrer.—Mais de -l'amitié, sir Sydney; carte blanche pour tout le reste, -autrement je ne répondrais pas de vous tromper. J'avais, -avant de vous connaître, des principes dont je me suis parfaitement -bien trouvée, rien ne m'y fera renoncer. Je ne -vous demande qu'une grâce, c'est de ne pas me mépriser -quand vous me désirerez moins…—Je ne pourrai ni l'un -ni l'autre, adorable Félicia, répondit-il en me donnant -mille baisers.—Il se retira comme il était venu, et je me -livrai paisiblement au sommeil.</p> - -<p>La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire -carillon à ma porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour -les suivre sous un ombrage frais, où l'on avait fait partie -de déjeuner; après quoi nous nous dispersâmes: les uns -furent à leur toilette, d'autres ailleurs.</p> - -<p>J'allai m'égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, -au centre duquel était une fontaine rustiquement décorée et -près de laquelle un lit de gazon offrait un théâtre commode -aux ébats des amants. En approchant de ce réduit enchanté, -on ne pouvait se défendre d'éprouver une vive émotion. -Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil d'archal -extrêmement délié renfermant un espace fort étendu -tenait prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espèce -qui donnaient l'exemple et l'envie de faire l'amour. La -fleur d'orange, le jasmin, le chèvrefeuille, prodigués avec -l'apparence du désordre, répandaient leurs parfums. Une -eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui servait -d'abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur -la fraise; d'autres fruits attendaient, çà et là, l'honneur -d'être cueillis par des mains amoureuses et de rafraîchir -des palais desséchés par les feux du plaisir. J'étais émerveillée; -l'incarnat du désir se répandait sur mon visage et -n'échappait point au pénétrant Sydney… Notre bonheur -n'eut pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui -les dérobaient aux rayons curieux de l'astre du jour.</p> - -<p>Il est des amants pour qui les délices de la jouissance -sont immédiatement suivies de l'ennui et du besoin de se -séparer. Nous n'étions pas du nombre de ces êtres infortunés. -Nous trouvions l'un avec l'autre de quoi nous garantir -de cette sécheresse si funeste à l'amour. Sydney me conta -les plus singulières aventures. Sa vie était un roman prodigieux. -Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait -adorée, perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin, -était pour lui la source d'un chagrin qui n'avait pu -s'affaiblir ni par les voyages ni par l'amour ou les faveurs -de plusieurs autres femmes. Je n'exagère pas quand je dis -que sir Sydney était d'une beauté plus qu'humaine; son -âme répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse -et les grâces de son maintien et dans la douce fierté de ses -regards. En un mot, dans un autre genre, il égalait d'Aiglemont, -ayant d'ailleurs un caractère bien plus estimable. Je -contemplais Sydney avec admiration et ne concevais pas -comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que -j'étais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus -ressemblant à cette femme dont le souvenir l'obsédait.—Mais, -hélas! ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours -si bien à ce qu'on a aimé que peut-être cette conformité -n'existe-t-elle que dans mon imagination! Quoi qu'il en soit, -adorable Félicia, c'est vous qui désormais me tiendrez lieu -de cet objet si cher. J'adopte en tout votre système; trop -heureux de vous être quelque chose, quelques conditions -qu'il vous ait plu d'y attacher!</p> - -<p>Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements -de nos âmes annonçaient la durée future de notre attachement -mutuel. On nous demandait de tous côtés quand nous -repartîmes; nous fûmes agréablement persiflés. Mais Sydney, -qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la connaissance -d'un lieu si favorable à notre amour et qui avait -paru me plaire, ne dit pas d'où nous venions. La délicieuse -solitude était close; l'entrée, peu remarquable à dessein, -n'avait pas de quoi piquer la curiosité. Je sus à Sydney un -gré infini de ce qu'il ne parla pas du labyrinthe. Les -femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions qu'on -peut leur témoigner.</p> - - -<h3 id="l3c18">CHAPITRE XVIII<br /> -Où le beau Monrose reparaît.</h3> - -<p>La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut -contribuer à faire passer le temps agréablement. Voitures, -chevaux de main, équipage de chasse, bateaux, filets, jeu de -paume, billard, théâtres, livres, instruments, chère exquise; -tout ce que les gens sensuels et connaisseurs peuvent désirer, -toutes les bagatelles qui peuvent amuser les femmes, -du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice. Par-dessus -tout cela, une union parfaite; jour et nuit de -l'amour et de la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées.</p> - -<p>Je n'étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné -de nouveaux présents pendant notre heureux voyage. -Monrose, qui, les premiers jours, avait paru un peu triste, -commençait à se dérider: il me cherchait, et ne voulant -pas le désobliger je fis naître l'occasion de me trouver en -particulier avec lui.—Ma chère Félicia, me dit-il, vous -devenez inaccessible pour moi. J'ai tenté plusieurs fois de -me rendre auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours -impitoyablement barricadée, cela est bien cruel!—Cher -Monrose, répondis-je avec un peu de fausseté, je ne puis -vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement que je le -faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons -des égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête…—Quel -conte, ma bonne amie! Toutes nos dames -ne sont pas aussi scrupuleuses… et je vous dirai que, si je -pouvais vous être infidèle, je saurais bien avec qui passer -des nuits que je trouve d'une longueur insupportable depuis -que nous sommes ici, etc.</p> - -<p>Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait -de si bonne grâce d'adoucir ses peines!… j'avais le -cœur trop bon pour le lui refuser. Le pauvre enfant usa de -ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le taxai point. -Cette précaution devenait inutile, puisqu'il prenait fantaisie -à quelque autre femme d'essayer du charmant jouvenceau.—Puis-je -savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de -qui tu es ainsi recherché?—Devinez.—De Sylvina?—Non.—De -notre ami Dorville?—Point du tout.—Ce -sera M<sup>lle</sup> Thérèse!—Encore moins. Mais ma voisine, -M<sup>me</sup> de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? -Elle est charmante, et vous conviendrez que cela serait -bien commode.</p> - -<p>A la vérité, il ne m'était pas venu dans l'idée de soupçonner -cette belle, qui, m'ayant l'air d'être d'un gros tempérament -et fort libertine, ne semblait pas devoir jeter son -dévolu sur un enfant. Mais en amour tout n'est-il pas -caprice?</p> - -<p>Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait -volontiers le soir; et, à l'heure de se retirer, il avait ordinairement -plus besoin de dormir que de caresser sa maîtresse; -elle était donc souvent exposée à coucher seule. Les -hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se mettaient -pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer, -ne lui proposaient rien. Monrose couchait, comme on le -sait, très près d'elle. Il valait mieux que rien. On voulait le -mettre à l'épreuve; on se flattait qu'il avait des prémices à -donner, et les femmes sont à cet égard à peu près du même -goût que les hommes, quoique cela soit fort différent pour -elles, comme je crois en avoir déjà fait mention ailleurs.</p> - -<p>En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d'avance à -Monrose. Le soir on le faisait causer; on lui demandait -mille petits services, qu'il rendait de bon cœur; on l'employait -presque en manière de valet de chambre. Ses -appointements étaient force de choses flatteuses, force -indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois -c'était son tour d'être servi. On prenait la peine de rouler -ses cheveux qu'il avait de la plus grande beauté; on le -voyait se mettre au lit; on le veillait jusqu'à ce qu'il eût -les yeux fermés. La porte de communication demeurait -ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il -s'éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus -les confidences de Monrose.—Mon bon ami, lui dis-je, je -ne veux pas mésuser de ta tendresse et de tes serments pour -t'interdire des plaisirs que je ne conçois pas que tu puisses -refuser sans des efforts trop pénibles. Tu deviendrais aux -yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t'en ferais-tu -haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives. -Je te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré -et n'oublie pas de te ménager pour moi, qui ne t'aime pas -uniquement pour mes plaisirs, mais qui prends le plus -tendre intérêt à ta conservation.</p> - -<p>Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que -le fripon était ravi de la permission, et que si je la lui eusse -refusée, il n'en eût sans doute été ni plus ni moins.</p> - - -<h3 id="l3c19">CHAPITRE XIX<br /> -Qu'on n'a pas pu rendre plus clair.</h3> - -<p>Sydney ajouta bientôt à mes plaisirs celui de me faire -connaître les moyens secrets qui le mettaient à même de -savoir tout ce qui se passait chez ses hôtes. Jadis le seigneur -Cléophas-Léandre-Pérez-Zambulo vit de fort belles -choses, à l'aide d'un diable, bon humain, qui le promenait -de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me -rompre le cou, je devins maîtresse de pénétrer partout, -de tout voir. C'était vraiment un plaisir de femme. Je tins -le plus grand compte à sir Sydney de la complaisance avec -laquelle il me le procurait.</p> - -<p>—Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs; -chacun d'eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement -de chez lui chez la femme avec laquelle il vit. Si -par la suite il est à propos que je distribue assez de clefs -pour que tout soit commun, je le ferai. Cependant, quand -il n'y a ni père, ni mère, ni maris, il n'est pas fort nécessaire -d'user de précautions.</p> - -<p>Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de -me mettre au fait par mes yeux, comment chaque homme -pouvait ainsi se rendre de son appartement à ceux de toutes -les femmes sans être vu ni rencontré?—Rien de plus aisé, -me répondit-il. De quatre points différents de chaque antichambre -des appartements d'homme, on descend par une -machine dans un entresol aveugle, ménagé entre les deux -étages. Alors on suit un corridor serré, large de deux pieds -et demi, sur six de hauteur et matelassé de toutes parts, -qui conduit droit à une machine pareille à celle par laquelle -on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout à l'heure de -semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et -descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez -elle l'homme qui lui convient, elle est à même d'interdire -l'entrée à ceux qui pourraient survenir par les autres routes. -De cette façon il est impossible que rien ne se découvre. -En vain une belle serait-elle enfermée à triple serrure, en -vain le galant avec qui elle serait d'intelligence logerait-il -à l'autre extrémité du pavillon, un jaloux ne pourrait ni -les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu'il -pût seulement lui venir un soupçon. Quant à moi, tout m'est -connu. J'ai dans mon entresol des moyens tout semblables -à ceux d'en haut, moins compliqués seulement et dont -personne ne peut se douter. Vous allez juger de l'excellence -de ces inventions.</p> - -<p>En effet, rien de plus simple. Des portes déguisées -cachaient de petits enfoncements où était pratiquée une -machine commode sur laquelle on se plaçait. Alors, la personne -et le siège se trouvant à peu près en équilibre avec -un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans l'épaisseur -du mur, on montait et redescendait sans peine à la -faveur d'une corde perpendiculaire et fortement tendue; -Sydney n'avait que six pieds à monter pour voir ce qui se -passait chez les femmes, par les trous des trumeaux dont -j'ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs était faite -avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d'issue -s'ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même -parfaitement finis.</p> - -<p>Rien n'eût été aussi perfide que ces machines ingénieuses -si elles n'eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me -proposais d'en donner les figures, de même que le plan -de toute la maison qui m'appartient maintenant; mais, -outre que mon architecte m'a prié de n'en rien faire, de -peur qu'on ne vînt à contrefaire ce qui lui a coûté tant de -peine à imaginer, j'ai pensé qu'il était inutile de dévoiler -ces secrets à des gens qui pourraient en faire un mauvais usage -et pour qui je n'ai pas intention d'écrire. Les voluptueux -qui sont assez riches pour se procurer ces superfluités -recherchées trouveront aisément des artistes qui rempliront -le même objet, peut-être mieux qu'il ne l'est chez moi. -(N'oublions cependant pas que la maison appartient encore -à sir Sydney.)</p> - - -<h3 id="l3c20">CHAPITRE XX<br /> -Courses nocturnes.—Apparition d'un lutin chez le -Chevalier d'Aiglemont.</h3> - -<p>Les heures de la première soirée où je fus en possession -de mes observatoires coulaient trop lentement à mou gré. -Je mourais d'impatience d'apprendre comment vivaient -tous nos gens. Voir faire ce qu'on aime à faire soi-même ne -laisse pas d'être un grand plaisir.</p> - -<p>Je commençai d'abord mes visites par l'appartement de -la Soligny, voulant savoir comment se comportait avec elle -M. Monrose, qui avait déjà sa permission depuis trois jours. -Le mieux du monde. Je leur vis faire d'abord quantité de -folies préliminaires qui me divertirent au possible. Après -quoi ils dansèrent, nus, une allemande, à laquelle Soligny, qui -était à l'Opéra une des plus aimables prêtresses de Terpsichore, -accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait -à Monrose qui, rempli d'intelligence, s'appliquait aux -leçons et ne demandait pas mieux que de s'exercer. Il était -ravissant en état de pure nature, aussi blanc que sa danseuse -et se rapprochant, par la mollesse de ses formes, des -beautés de Soligny, dont le corps était un vrai chef-d'œuvre. -Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de développer -quelque grâce particulière, d'aiguillonner le désir de -quelque baiser lascif, de varier à l'infini les simulacres de -l'union à laquelle aboutissent tous les préludes voluptueux. -A certain signal de mains, Monrose passait et repassait fort -adroitement sous la cuisse de Soligny, qui sautillait en -tournant sur la pointe du pied, sans perdre la mesure. -Cette danse extravagante dura tant qu'il eurent de forces; -puis ils furent tomber sur l'ottomane dans les bras l'un de -l'autre et reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit -qui suivirent de près. Je me retirai quand on alluma la -lampe de nuit.</p> - -<p>J'allai ensuite épier M<sup>me</sup> Dorville, chez qui je fus charmée -de voir aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec -d'Aiglemont; mais je vis, à mon grand étonnement, sur un -fauteuil, la livrée et le chapeau du laquais de la dame. Les -rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien voir pour cette -fois.</p> - -<p>Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez -Sylvina; et monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le -pauvre homme! J'eus un moment envie d'aller le trouver. -Je voulais cependant voir ce qu'on faisait chez Sylvina. -Mais c'était bien Sa Grandeur elle-même qui lui tenait -compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, -groupés voluptueusement et découverts à cause de la chaleur.</p> - -<p>Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être -d'Aiglemont. Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de -mes nouvelles possessions, n'était pas venu, comme à -l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hésitai point, et tirant à -moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon -appartement à celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez -lui et parvins à son antichambre. La porte de la chambre à -coucher n'était point fermée. J'entrai à la faveur des -ténèbres. En tâtonnant autour de son lit, je mis la main -sur la tête d'une femme qui s'éveilla et fit un cri dont le -sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C'était la -chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs -fois: «Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha -de son mieux le joyeux lutin et passa si près de moi, -comme j'allais m'échapper, que je me trouvai à portée de -lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat de ma -main; en même temps je poussai la porte et, tournant la -clef, je les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient, -l'un fort surpris, l'autre fort effrayée, je regagnai tranquillement -ma chambre et me mis au lit.</p> - - -<h3 id="l3c21">CHAPITRE XXI<br /> -Conversation moins obscène pour le lecteur que pour les -interlocuteurs eux-mêmes.</h3> - -<p>La malice d'enfermer d'un côté le couple libertin n'ayant -eu pour objet que de favoriser ma retraite, Thérèse put à -son tour s'esquiver sans peine par le dégagement de la -garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup question de -l'aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre -d'avoir été lutiné et claqué, on le traita de visionnaire. Il -n'eût tenu qu'à lui de faire appuyer sa narration par un -témoin, mais il n'en fit rien. Personne n'y ajoutait foi. -Sylvina seule inclinait à croire qu'il pouvait y avoir des -revenants.—Pour moi, dit Soligny, je n'ai pas peur. J'ai -près de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la -guerre, je n'hésiterai pas de l'appeler à mon secours.—Je -ne suis pas non plus fort peureuse, disait M<sup>me</sup> Dorville; -nous ne sommes pourtant que deux femmes dans l'appartement.—Et -moi donc, qui suis seule, interrompit Sylvina, -je n'oserai plus me coucher.—Monseigneur souriait, Sydney -faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie -ne fût un de mes tours. Je vins cependant à bout de le -rassurer, ayant trouvé le moyen de lui apprendre pourquoi -j'avais fait la folie d'aller chez le chevalier, et comment il -n'était pas seul.—Vous verrez, mesdames, disait d'Aiglemont, -qu'on sera forcé de faire venir ici garnison pour vous -garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment -de nous fatiguer.—Non, pas moi, dit aussitôt la Dorville; -venez, venez, chevalier, je vous prendrai volontiers.—Quant -à moi, je m'en tiens à mon petit voisin, répliqua -Soligny; il est cependant dormeur, et malgré toute la bonne -volonté que je lui suppose, il serait possible qu'on m'enlevât -sans qu'il s'en aperçût. Cela était dit pour le gros Kinston, -à qui il fallait donner à entendre en passant que le -voisinage de Monrose était tout à fait sans conséquence.—Mon -état, dit monseigneur, m'empêche de demander du -service. On voit peu d'évêques en sentinelle.—Peste, répliqua -Sylvina, vous êtes sans contredit la plus sûre garde en -cas de lutins. D'un mot d'exorcisme vous en dissiperiez -une armée. C'est vous, prélat, que je retiens pour me garder…</p> - -<p>Tous ces propos étaient fort réjouissants pour moi: je ne -disais rien, on m'agaça.—Notre espiègle de Félicia, dit le -chevalier, ne nous dit pas si elle est sujette à la peur. Cependant, -si messieurs les revenants ont un peu de bon sens, ils -ne l'oublieront pas sans doute.—J'en serais bien fâchée, -dis-je d'un ton badin; et Sydney venant de nous quitter -pour un moment, j'ajoutai que je ne demanderais pas -mieux qu'il m'en arrivât autant qu'à d'Aiglemont.—A la -bonne heure, répliqua celui-ci, mais, s'il vous arrive d'être -visitée par le lutin, priez-le de ne pas frapper si fort; il -touche tout de bon, je vous jure, quoiqu'il paraisse un -diable de fort bonne humeur.—Vous faisiez peut-être -quelque sottise, chevalier, si vous aviez mérité d'être fessé?—Je -ne me rendis pas assez maîtresse de ma physionomie. -Il vit bien que j'entendais finesse à ce qui venait de -m'échapper, et commençant à me soupçonner d'être le -lutin, il me fit du doigt une menace badine… Mais déjà la -conversation avait changé de sujet. Nous ne poussâmes pas -la galanterie plus loin, nous réservant <i>in petto</i> de reprendre -l'entretien en temps et lieu.</p> - - -<h3 id="l3c22">CHAPITRE XXII<br /> -Dont la plus grande partie peint des caprices -qui ne sont pas du goût de tout le monde.</h3> - -<p>J'allais tous les jours au délicieux labyrinthe avec sir -Sydney, qui ne se rendait pas moins cher à mon esprit par -les charmes du sien qu'à mes sens par la vivacité et la suite -de ses transports amoureux. Plus nous vivions ensemble, -plus nous nous attachions l'un à l'autre. Les rapports croissaient, -la disproportion des âges disparaissait; en un mot, -nous étions parfaitement heureux de nous aimer. Il -m'avouait que désespérant, avant de me connaître, de devenir -jamais heureux, je le guérissais néanmoins de la sombre -mélancolie. Je lui prouvais, en effet, par des raisonnements -assez justes, qu'il reste des ressources dans les situations -les plus cruelles, dès qu'on a pu sauver du premier moment -du malheur sa raison et sa santé. Quant à la passion que -sir Sydney me témoignait, j'avais grand soin d'y donner des -entraves, en répétant sans cesse que je ne pouvais agréer ni -rendre un amour exclusif. Cependant, malgré ma façon de -penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand ascendant -sur l'esprit de sir Sydney, qui s'y accoutumait et manquait -d'arguments pour la combattre. Mais le système de la -pluralité des goûts n'est-il pas autant à l'avantage des -hommes qu'au nôtre? Heureusement il devient à la mode. -En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur, entichés -d'un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de -fous, de dépravés ceux qui embrassent la nouvelle secte. -Ces heureux prosélytes me semblent au contraire les seuls -philosophes, et leurs détracteurs ne font que radoter: laissons-les -blâmer, gémir, et jouissons.</p> - -<p>On se souvient que d'Aiglemont me soupçonnait d'être le -lutin qui l'avait claqué la nuit. J'en convins quand nous -nous trouvâmes à portée de nous éclaircir à cet égard. Mais -je le mis au désespoir en refusant de lui apprendre comment -j'étais venue à bout de pénétrer dans son appartement, -dont il était sûr d'avoir bien fermé la première pièce.—Tu -ne m'aimes plus, Félicia, me disait-il tristement; te -voilà affublée d'un amant qui pourrait être ton père et qui -va gâter ton esprit par le sérieux du sien. Si tu lâches une -fois la bride aux goûts bizarres, tu es un sujet perdu pour -le plaisir. Ne t'amuse pas à penser, crois-moi: n'éloigne -pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des -sacrifices à un homme qui ne saurait lui-même en faire -assez pour mériter quelques faveurs de ta part. C'est moi -qu'on éloigne! et c'est par belle passion pour sir Sydney, -notre doyen! Et qui fait cette insigne sottise? La plus -jeune de nos folles, la méconnaissable Félicia!—Tout cela -est fort bien dit, chevalier, lui répondis-je; mais il n'en -sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par où je -suis venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je -ne suis pas une bégueule, suivez-moi.</p> - -<p>Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas -moins frappé que je l'avais été moi-même des beautés de ce -lieu champêtre; il y éprouva de même que moi de combien -les plaisirs de l'amour y étaient plus piquants. Il y avait -quelque temps que nous n'avions offert ensemble de sacrifices -à la bonne déesse, nous trouvâmes dans notre jouissance -tous les charmes de la nouveauté. Puis nous nous -contâmes réciproquement comment nous nous arrangions -depuis que nous étions chez sir Sydney. Je ne lui cachai -point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui; mais -je ne dis rien des machines d'en haut ni de l'usage que j'en -avais déjà fait.—Quant à moi, dit le chevalier, malgré -mes plaisirs variés dont on jouit ici, je commençais à m'y -déplaire, quand heureusement je me suis avisé que la jolie -Thérèse pouvait m'y faire passer des nuits agréables. -M<sup>me</sup> Sylvina est si fort à mon oncle, elle a d'ailleurs une si -mince opinion de mes talents, qu'il n'y avait rien à faire de -ce côté-là. J'avais donc débuté par traiter assez bien mon -ancienne connaissance, M<sup>me</sup> Dorville; mais je ne suffisais -pas, j'avais pour lieutenant un grand coquin de laquais. -L'autre jour, venant chez elle, sans penser à rien, je le vis -de l'antichambre dans une glace qui répétait leur image: le -drôle rendait, portes ouvertes, un service impromptu sur le -pied du lit à son affamée maîtresse; j'eus la constance d'attendre -jusqu'à la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector -ne referma point le ferme outil de sa bonne fortune -sans que la reconnaissante dame y eût appuyé le baiser le -plus passionné. M<sup>me</sup> Dorville peut prendre un grand laquais -de plus et se passer de moi. Piqué de cette découverte, je -me rabattis sur milady Kinston. Mais la bizarrerie des goûts -de cette belle me força bientôt à la retraite. Ce qu'il est de -plus naturel de faire aux femmes est précisément ce dont -elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantôt -elle veut qu'on la traite comme un mignon, tantôt qu'on lui -fasse… ce que tu me refusais si cruellement la première -nuit de nos folies… quelquefois sa bouche est jalouse de -l'offrande que…—Fi, la vilaine», interrompis-je, dégoûtée -de cette image.—Vous avez raison, répliqua le chevalier, -cela vous révolte; cependant, apprenez, ma chère -Félicia, que la passion convertit souvent en plaisirs -sublimes des goûts monstrueux auxquels on ne peut -d'abord songer sans horreur. J'ai fait avec des femmes très -ordinaires, mais pour qui j'avais des instants de délire, des -folies dont j'étais étonné moi-même en m'y livrant avec -délices. Je n'aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrégularités -m'ont ravi, ni l'entêtement de soutenir qu'elles -soient par elles-mêmes de véritables moyens de jouir. Tout -cela gît dans l'imagination. C'est elle qui nous entraîne, qui -vient aisément à bout de nous faire faire les choses qui -répugnent le plus à la raison et même à la nature; le -caprice bouleverse tout; mais ce désordre tourne au profit -du plaisir…</p> - -<p>Il avait raison; je l'ai souvent éprouvé depuis. D'Aiglemont -ajouta que, s'il avait eu plus de goût pour Soligny, -ses prodigieux caprices ne l'auraient point rebuté et qu'il -avait eu d'abord la complaisance de s'y prêter, mais que, -bientôt obsédé et trouvant d'ailleurs peu de ressources dans -l'esprit de cette bacchante, il l'avait quittée pour la gentille -Thérèse. Celle-ci était, selon lui, le plus friand morceau -dont un vrai connaisseur pût goûter. Sa fraîcheur, sa fermeté, -rétablies depuis les remèdes, lui donnaient tous les -attraits d'une femme neuve; sa jouissance avait mille -délices qu'il loua jusqu'à me donner un peu d'humeur. On -sait que Thérèse n'était pas sotte; elle aimait le plaisir à la -fureur et savait rendre au centuple celui qu'on lui procurait. -Le chevalier prétendait qu'il ne manquait à cette rare -soubrette que d'appartenir à quelque homme à la mode qui -lui donnât de la célébrité. Il se proposait de lui rendre ce -service dès que nous serions de retour à Paris.</p> - - -<h3 id="l3c23">CHAPITRE XXIII<br /> -Absence de sir Sydney.—Comment le beau Monrose -est de nouveau poursuivi par son étoile.</h3> - -<p>J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même -avec Monrose, quelques entrevues secrètes, sans que sir -Sydney s'en doutât le moins du monde; nos passades ne se -faisaient jamais chez moi, nous choisissions des lieux écartés -où nous ne pouvions être surpris.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles -intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; -il nous laissa maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie -en attendant son retour. Sa confiance en moi était sans -bornes; il m'abandonna en partant toutes ses clefs et ne -mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire.</p> - -<p>Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont, -qui apprit enfin comment et par où nos appartements communiquaient. -Adieu les plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai -pour le coup sans retour le chevalier, qu'elle adorait tout de -bon. J'eus un plaisir malin à jouir des tendres inquiétudes -de la pauvre fille qui passait une partie de la nuit à rôder -autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point -comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que -jamais elle le vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la -fin son parti et ne rôda plus. Le chevalier fut enchanté -quand je lui dévoilai tous les mystères des deux entresols. -Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de posséder -une maison si commode; il regrettait de n'être pas un -grand seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une -semblable.</p> - -<p>Nous nous promenions certain après-souper. Le gros -Kinston parlait très en particulier à la Soligny. A travers -leur chuchotement, nous crûmes distinguer le nom de Monrose. -Leur ton était si sérieux, ils paraissaient si occupés -que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur le tapis -des projets où le beau jeune homme était pour quelque -chose. Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston. -La niche aux espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais -le chevalier usa de la communication de son appartement -et fut à même de voir tout aussi bien au moyen de la coulisse -imperceptiblement entr'ouverte.</p> - -<p>Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant -Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle -avait appris beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort -exercé et très accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait -désirer de lui sa lubrique institutrice.</p> - -<p>Nous le vîmes la fêter savamment dans une position -inverse, qui satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier -m'avait parlé; le couple paraissait s'en trouver à -merveille. Soligny surtout semblait ne pouvoir démordre. -Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la chambre du -sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le -mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A -l'incertitude qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était -enfin d'abord familiarisé avec ceux dont son ancien ami -Carvel n'avait pu lui faire agréer l'essai. Il semblait même -vouloir donner dans ce moment la préférence à la jonction -prohibée; mais Soligny demanda d'être servie plus naturellement. -A peine le jeune homme fut-il en situation, serré -fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par -cette position à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, -dont nous ne nous doutions pas, parut et grimpa lestement -sur le lit. A son aspect, Monrose voulut se dégager, se -croyant sur le point d'être châtié de sa témérité; mais il -s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout uniment -à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de -tous les amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être -violé.</p> - -<p>Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et -étouffant presque le beau Ganimède, faisait beau jeu à -milord; en vain celui-ci, menaçait, promettant, priant, -mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien graissé. -Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir, -Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston -et le fit choir sur le parquet d'autant plus malheureusement -que, voulant s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur -lui et faillit en être moulu. Monrose se dégagea lestement, -courut à sa chambre aussitôt; l'épée à la main, il vint -fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny se jeta vite -entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut, pendant -que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire -le Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui -fut reprochée avec aigreur, moins durement cependant -qu'elle ne devait s'y attendre. L'offensé ne voulut point faire -la paix et rentra brusquement chez lui. Nous l'entendîmes -aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à double tour.</p> - -<p>Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de -cette tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats -les feux dévorants dont ce spectacle lascif venait de nous -embraser.</p> - -<p>Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. -Voyez comment, une fois lancé dans la facile carrière -du libertinage, on y galope sans pouvoir se retenir. Ce -Monrose, naguère si tendre, si réservé, le voilà déjà au -niveau des plus grands débauchés. Déjà une maîtresse -dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une répugnance -qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai -qu'avec une femme qui a vécu, il y a quelque chose à -gagner de l'autre façon pour un jeune homme qui n'a pas -de quoi remplir les espaces. Mais, en un mot, si Monrose, -agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant de -résignation que le seigneur Anselme au château du More, -que s'en faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins -adroitement, et qu'avec les gens d'honneur la violence ne -vient à bout de rien.</p> - - -<h3 id="l3c24">CHAPITRE XXIV<br /> -Où l'on verra des choses intéressantes.</h3> - -<p>Peu de jours après l'aventure que je viens de décrire, -nous apprîmes qu'il était arrivé de grands changements -dans les affaires de sir Sydney. Il devenait lord par la mort -d'un oncle, et voyait tripler sa fortune. Son projet était de -nous donner encore un ou deux jours et de se rendre tout -de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que le -séjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter -cette terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le -chagrin de refuser un don que l'augmentation de ses biens -rendait, selon lui, de peu de conséquence. Cependant, outre -les bâtiments, les meubles, il y avait encore d'assez gros -revenus attachés à la terre. Je répondis que, n'acceptant ni -la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas la -jouissance du château, mais à condition que je serais libre -d'en disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me -semblerait: mon intention était de remettre tout cela aux -enfants de sir Sydney, que le soin de conserver dans sa -famille un titre qui se serait éteint après lui mettait dans -l'obligation de se marier.</p> - -<p>Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière, -dont il était impossible que nous prévissions alors les conséquences -importantes. Que le sort est bizarre dans ses projets! -Souvent nous voyons naître d'une circonstance qui -d'abord paraît tout à fait indifférente une chaîne d'événements -qui donnent une nouvelle face à notre existence.</p> - -<p>La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement -d'une partie de chasse, et devions passer près de ces -statues dont on se souvient que j'ai parlé: tout à coup le -cheval d'un piqueur, qui était un peu en avant, s'effaroucha, -recula et ne voulut point passer outre. Celui du chevalier, -qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé, -entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous -arrivâmes en même temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et -Monrose, qui étaient à cheval à côté de moi, de descendre et -de venir examiner avec lui si ce qu'on découvrait était un -homme mort ou endormi: c'était un infortuné percé de -plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui -respirait encore.</p> - -<p>—Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que -vous soyez, vos soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la -seule consolation…—Un sanglot douloureux lui coupa la -parole, nous le crûmes sans vie.</p> - -<p>Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite -calèche, la cédèrent et furent reçus dans une autre fort spacieuse, -où le gros milord tenait compagnie à M<sup>me</sup> d'Orville -et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au château. Le -dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien -de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils -apportaient de la lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de -distance du château, la calèche du blessé dans laquelle il -était sans connaissance, entre les bras de d'Aiglemont; les -blessures furent visitées sur-le-champ: elles étaient profondes -et douloureuses. On mit l'appareil.</p> - -<p>Nous avions ramassé l'arme fatale avec laquelle le -malheureux s'était frappé, et un bracelet de cheveux auquel -tenait un portrait de femme, dont le cristal terni, humide -et portant l'empreinte de deux lèvres témoignait que le -suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous -l'avions rencontré. Elle fut portée à l'excès lorsque -sir Sydney, de retour le lendemain, parut frappé comme -d'un coup de foudre à la vue du portrait. C'était celui de -cette femme dont il m'avait parlé. Il avait toujours soutenu -qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le coup -tout le monde à témoin, et l'on fut, en effet, forcé d'en -convenir. C'étaient tous mes traits, et surtout parfaitement -ma physionomie. Cependant le malade demeurait au même -état, prêt à tout moment de rendre l'âme. Sydney ne -pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de faire copier -le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas de -commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien -épargner pour tâcher de sauver les jours d'un homme dont -l'histoire devait nécessairement avoir les plus grandes liaisons -avec la sienne propre.</p> - -<p>Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente à -soigner notre malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et -en état de parler que quinze jours après le départ du nouveau -lord.</p> - -<p>Pendant ce temps d'alarmes et de pitié, mon âme -demeura fermée aux plaisirs. Je ne m'intéressai pas plus à -ceux des autres. Uniquement occupée de mon malade, je ne -le quittais presque jamais; l'ennui fit déserter M<sup>me</sup> d'Orville, -milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en Angleterre. -Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût, -lui serait devenue funeste. J'avais prié Sydney de l'amener. -Le pauvre petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais -Sylvina elle-même ayant sollicité son exil, il avait été forcé -de s'éloigner.</p> - - -<h3 id="l3c25">CHAPITRE XXV<br /> -Hors-d'œuvre à peu de chose près.</h3> - -<p>Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque -aussitôt qu'il put parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin -parmi des êtres sensibles, moi qui depuis si longtemps… -Je vis!… et c'est vous… vous que je ne connais point, mais -qui êtes pour moi l'objet du plus étrange étonnement!—Je -vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouvé près -de vous… certaine ressemblance…—Elle est frappante. -Mais vous avez un cœur compatissant et la cruelle de -Kerlandec…—Un chirurgien habile que Sydney avait -envoyé de Paris, et qui ne bougeait d'auprès du blessé, -remarqua que cet entretien causait trop d'émotion au -malade. Il me pria de m'éloigner.—Je ne doute plus, -Félicia, me dit le chevalier, que je rencontrai en sortant, et -qui ne prenait pas fortement à cœur l'état de notre infortuné, -je ne doute plus qu'après avoir guéri cet aventurier, il -ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà concentrée -dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de -l'air malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons -bientôt la douleur de vous voir l'être à votre tour. Quelque -fièvre opiniâtre, ou tout au moins quelques sombres -vapeurs seront le fatal salaire de vos empressements charitables. -Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli de la -nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez -devenir de bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais -jusqu'à l'oubli de vous-même exclusivement.</p> - -<p>Il est vrai que les facultés d'aimer, de jouir étaient -totalement suspendues en moi, mais chez nous autres -femmes de plaisir, ces révolutions sont de peu de durée et -ne tirent point à conséquence. Je prouvai bientôt au charmant -chevalier que je ne prétendais pas m'oublier. Et -même la santé de notre convalescent exigeant que je le -visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement -ses malheurs, je me rendis à la société et me retrouvai -bientôt au courant de mes habitudes. Mille plaisirs assaisonnés -de toutes les variétés que nous savions pouvoir -seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux -moments.</p> - -<p>Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries -n'était pas le moins amusant de mes passe-temps. Il -lui était arrivé des aventures si plaisantes, il les contait avec -tant d'agréments et de feu, que le plaisir de l'écouter ne -manquait jamais de conduire à celui de réaliser ce qu'il -savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup -mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter -sur le papier son histoire; mes lecteurs m'auraient su un -gré infini de la leur avoir transmise. Mais paresseux et peu -jaloux d'être célébré, il a refusé cruellement de me donner -un d'<i>Aiglemontana</i>. Bien loin de vouloir écrire, il trouve -mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce censeur -dont j'ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader -d'écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me -laisse faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je -recule. D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'être lui-même -le plus entêté. Mais finissons cette digression par le -récit d'une aventure presque incroyable arrivée à ce héros, -et qui fera voir combien l'on perd à n'avoir pas une collection -de ses folies: c'est lui qui va parler.</p> - -<p>«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu -j'ai eu le courage d'aller passer quelque temps chez moi, -pour complaire à mon oncle. L'honnête ville qui m'a donné -le jour a pour habitants des gens à peu près de la force de -ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés, mêmes -ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, -malgré l'étalage pompeux des plus grands sentiments.</p> - -<p>«J'étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il -pouvait y avoir de passable était à peu près à mes ordres, -mais je ne voyais rien qui pût m'amuser à certain point. Je -répugnais d'avoir à partager avec des maris maussades, à -corrompre d'imbéciles Argus, à me contraindre avec des -mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à -rien, sinon à la femme d'un quidam revêtu depuis peu d'un -emploi lucratif, mais qui, malgré ses avances, avait toutes -les peines du monde à se faufiler avec la soi-disant bonne -compagnie: la dame était très jolie, fraîche, parfaitement -bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui -devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait, -visait à l'élégance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais -ayant le travers d'une grande intrigue avec certain officier, -un de ces hommes qui ont puisé leur perfection dans les -romans, pour qui le bonheur suprême est d'être montrés au -doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses, -d'être canonisés par d'antiques femmes à passions, et révérés -des apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement -ridicule à cet égard, et d'autant mieux dans son -jour que, de son côté, l'époux avait la manie de jouer le -philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de n'agir que par ses -conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si -préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je -négligeasse de faire naître les moyens. Je répugnais cependant -beaucoup à me mettre aux petits soins auprès de ces -bourgeois; je m'épouvantais des obstacles qu'allait rencontrer -ma fantaisie; mais voici comment le hasard me -servit.»</p> - - -<h3 id="l3c26">CHAPITRE XXVI<br /> -Suite du précédent.</h3> - -<p>«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que -j'avais de lui faire ma cour. La permission de me présenter -fut accordée et le jour pris: c'était celui de certaine assemblée; -nous devions nous rendre une heure avant celle de la -coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me rencontrer. -Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire -imprévue retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il -ne pourra pas m'accompagner; mais il me conseille d'aller -seul. La dame était prévenue et peu faite d'ailleurs pour -qu'un homme comme moi se piquât avec elle d'une bien -rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que -sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me -dit que madame est visible; l'escalier est faiblement -éclairé: dans les deux premières pièces, point de lumière -et personne; mais tout est ouvert; je vois plus loin une -femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant -un flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même, -se plaignant un peu bourgeoisement de la négligence et de -la désertion de ses gens, ciel! c'est vous, monsieur le -chevalier! que je suis honteuse!…—le pied lui manque -en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté, -elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite, -mais quel singulier hasard! tandis que de la meilleure foi -du monde je veux m'empresser à secourir la dame, ma -main rencontre une gorge d'une fermeté… ma charité s'oublie. -On veut se relever, j'embrasse, on retombe: les -ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des attitudes -me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de -satin, potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux -bijou… je l'agace… on crie tout bas:—Ah! monsieur!… -quelle horreur!… si mes gens… mon mari… si quelqu'un…—Je -sentais déjà la nécessité d'abréger. Cependant, trahie -par la nature, déjà la belle donnait des preuves non équivoques -de l'impression que je faisais sur ses sens; je -pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du -lieu; on résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur… -Mais quelle surprise! que ne peuvent pas le tempérament -et l'occasion? on me rend mes baisers; on me -presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà toute -ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi -qui seul commence à craindre que nous ne soyons surpris… -Mais bientôt on me repousse violemment, on se -dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit en marmottant -quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y conçois -plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, -et retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me -plains de n'avoir trouvé dans les appartements ni lumière, -ni domestique pour annoncer. A force d'appeler, de crier, -il fait paraître un lourdaud, dont le visage est enfariné et -qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque -trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. -Pour lors, la dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez -elle deux bougies, me reçoit l'œil humide, le visage encore -animé d'un incarnat expressif. Le laquais, grondé et menacé -d'être mis à la porte, va tristement éclairer les pièces dont -l'obscurité venait de m'être si favorable.</p> - -<p>«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations -outrées de la part de la dame; de la mienne, humble -repentir, serments passionnés. Nous nous arrangeons pour -le secret. On exige pour condition du raccommodement que -tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes suites, -et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le -méritant Sigisbé…—Non madame, s'écrie celui-ci, sortant -d'un cabinet de toilette où il s'était caché par jalousie, -effrayé de ma réputation, et voulant savoir comment se -passerait cette première entrevue avec sa maîtresse. Il -n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors séparant -du cabinet celle où notre passade s'était faite.—Non, -dit-il, ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, -je n'y ferai point un obstacle… Perfide! monstre -d'inconstance et de libertinage!…—Monsieur! monsieur, -interrompis-je, piqué de la liberté qu'on prenait de s'emporter -en ma présence, songez à ce que vous devez à -madame et à moi, que ces vociférations offensent…—Quoi, -monsieur? pensez-vous…—Vous imposer silence, -monsieur.—A moi, monsieur!…</p> - -<p>«Cependant, confuse de son aventure, assommée de -l'apparition subite du Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle, -la dame se trouva mal. Le soin de la secourir suspendit -nos propos. Je tirai la sonnette, et, avant d'être vu des -gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival outragé fit -pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque aussitôt. -Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de -sang-froid le devoir d'un homme de cœur. Je le ménageais; -il brisa son épée contre la garde de la mienne, qui le -blessa légèrement au bras. Je le reconduisis chez lui. Nous -nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave garçon que -d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à -filer si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, -selon lui, de fort malheureux dans son aventure, c'est qu'il -devait partir incessamment, son congé touchant à sa fin. Il -eût bien désiré d'emporter dans son cœur la pensée de son -amante aussi pure et le souvenir de son demi-bonheur sans -mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de lui -prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au -contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il -allait savoir à quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et -que, se trouvant relevé de ses serments, il ne tiendrait qu'à -lui de se mettre avec une nouvelle maîtresse sur un meilleur -pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la dame qui -le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la -mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son -aimable époux. Le trop crédule amant n'avait pas osé devenir -heureux à pareil prix, sottise de part et d'autre; voilà à -quoi aboutissent toutes ces belles chimères. Une femme a -du tempérament; elle le nie à son amant, à elle-même. -Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme -des sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, -ceux-ci se révoltent à la première occasion. Un écumeur -survient, qui moissonne dans le champ que le cultivateur -timide a pris tant de peine à mettre en valeur.»</p> - -<p>—«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera -rendu si jamais vous vous mariez—Si jamais? Ce sera -bientôt, je vous jure. J'y suis condamné par l'invalidité -d'un benêt d'aîné qui, végétant dans les drogues et tout à -l'étude des anciens, me laissera probablement bientôt l'espérance -d'un bel héritage. Mais je compte bien que ma -femme ne sera pas une bégueule. Je veux qu'elle soit heureuse -et libre; qu'elle soit l'amie de mes amis, comme je le -serai des siens: et pourvu que personne ne s'érige en -maître chez moi, où je voudrai qu'elle seule et moi commandions, -pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands -connus sous le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois, -ni des pédants affamés, tout ce qu'elle fera sera bien -fait, et je ne refuserai à ses plaisirs ni complaisance ni -argent.»</p> - -<p>Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent -autrement que lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs -femmes honneur, vertu, vos devoirs, mon autorité, valent-ils -mieux? Décidez, lecteur.</p> - - -<h3 id="l3c27">CHAPITRE XXVII<br /> -Qui traite de je ne sais quoi.</h3> - -<p>Milord Sydney m'écrivait souvent: toujours sur le ton de -l'amour; mais cependant fort occupé de notre aventurier et -du portrait. Il me priait de m'informer si l'original de -cette peinture existait encore; en quel lieu? et par quel -hasard elle se trouvait entre les mains de notre infortuné. -Enfin, qui il était lui-même? Il mandait au sujet de Monrose -les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune -homme, propre à tout et plein de bonne volonté, lui donnait -toute la satisfaction imaginable; qu'il plaisait universellement -et se conduisait avec beaucoup plus de sagesse -qu'on ne devait l'espérer de son âge et de la vivacité de ses -passions.—Je sais, belle Félicia, m'ajoutait Sydney dans -une de ses lettres, que si j'ai été assez heureux pour amuser -quelques instants tes sens, ce règne usurpé sur ton -printemps par mon automne doit être fini sans retour; -mais l'estime et l'amitié, ces sentiments délicieux qui confondent -tous les âges; ces fruits exquis que n'engendrent -pas toujours la fleur fragile de l'amour, vont former entre -nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.—Je -vous entends, milord, lui répondis-je à peu près. -Vous aviez besoin d'aimer, il vous a paru que je vous convenais; -mais ce portrait… certaines espérances vagues… -rien de plus juste. Je vous rends à votre chimère; puisse-t-elle -faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera -plus sincèrement que moi! Autrement, songez que je serai -toujours la même. Il n'y a dans un cœur tendre qu'un -espace imperceptible entre les sentiments dont vous parlez -et l'amour… Vous êtes musicien, vous entendrez une comparaison -musicale. Je ne suis pas un de ces instruments -bornés, sur lesquels on peut moduler sans changer l'accord. -Je suis montée à la convenance de tous les tons et -formée précisément pour les transitions. Mais je ne me -laisse toucher que par d'habiles maîtres. Vous savez, -milord, qu'entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous -l'éprouverez encore quand et aussi longtemps qu'il pourra -vous plaire. Adieu.</p> - -<p>Mais on va m'accabler d'injures? me traiter de folle et -d'effrontée? Que m'importe. Je l'ai déjà dit ailleurs, mon -bonheur me venge du blâme et du mépris des rigoristes, et -je vais prouver… Non, ce qui prouve mieux que tous les -raisonnements du monde que, sans doute, mon système est -passablement bon, c'est que malgré ma légèreté, je n'ai -perdu aucun de mes adorateurs. Ils sont toujours demeurés -mes amis. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mauvais -choix. Je ne parle pas des songes qu'on nomme passades.</p> - -<p>Me voici maintenant élevée, par l'amour et la volupté, à -un certain rang parmi les protégées de Vénus; mes traits -et ma taille touchent au dernier degré de leur perfection, -et mes talents à leur maturité. Je me vois indépendante et -si je veux y consentir, propriétaire d'un bien solide qui me -met pour jamais à l'abri de certaines disgrâces, dont la -seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments -d'une jolie femme qui fonde ses ressources sur des charmes -et sur les passions qu'ils peuvent inspirer. C'est un grand -point; car surtout pour les femmes de plaisirs, c'est l'aisance -seule qui fixe le bonheur et même le mérite. Telle -qui, dans une situation brillante, a de l'esprit et des -manières nobles, et reçoit, pour ainsi dire, un nouveau -lustre des propres effets de sa perfection, peut, après un -revers de fortune ou de figure (celui-ci entraîne nécessairement -le premier), elle peut, dis-je, ne se ressembler plus. -L'esprit tarit, l'âme se rétrécit, des sentiments vils remplacent -ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus -heureux. Écrasée enfin sous le poids de la misère et de la -honte, on la voit quelquefois s'abaisser au plus dur esclavage -auprès de quelque nouvelle nymphe que le caprice -vient de jeter dans la carrière. Je suis compatissante. Combien -de fois mon cœur n'a-t-il pas saigné de voir, à l'issue -d'une petite vérole, ou de quelque chose de pis, telle -femme, que tout Paris avait adorée, devenir tout à coup -méconnaissable, et, dans le costume du plus bas peuple, -servir quelque créature vulgaire, recruter pour celle-ci des -gens sur lesquels autrefois elle n'eût pas daigné laisser -tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes -yeux s'y étaient rarement arrêtés; les bontés de Sylvina et -de son époux, et la perspective de succéder un jour à leur -fortune m'épargnèrent l'horreur de craindre l'indigence. -Cependant je ne laissais pas de sentir combien un sort -assuré devait être agréable, et sans un excès de délicatesse, -où, sans doute, il entrait beaucoup d'amour-propre, j'aurais -accepté tout de bon les offres de milord Sydney… Mais -on verra par la suite comment mes scrupules furent levés… -Je pense un peu tard que voilà sans contredit un ennuyeux -chapitre; que du moins il ne soit pas plus long.</p> - - -<h3 id="l3c28">CHAPITRE XXVIII<br /> -De l'étranger.—Son histoire.</h3> - -<p>A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de -sauver les jours de notre infortuné réussit à peu près.—Mais, -nous dit le docteur, ses blessures sont de nature à lui -laisser pour la vie des incommodités fâcheuses; le sujet est -d'ailleurs usé par les passions et détérioré au point que je -ne réponds pas qu'il vive longtemps. Il sera même plus -heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore -peut-être un an ou deux, au bout desquels il faudra toujours -qu'il périsse.—Le malade lui-même ne faisait point -de cas de la vie. On était obligé de le garder à vue, et ce -n'avait été qu'à force de prières et par le charme de ma -ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnément -que j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce -qu'on lui prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.—Il -est cruel de vous obéir, me répondait-il, soyez assurée, -madame, que vous ne me forceriez point à vivre si je pouvais -désormais mourir sans être méprisé de vous… de vous, -l'être le plus adorable, l'être qui réunit à tout ce que la -divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui -manque, un cœur généreux et sensible!—Je n'y tiens plus, -lui dis-je, quelle est donc cette fameuse Kerlandec?—Vous -voulez apprendre ma funeste histoire? Croyez-moi, madame, -cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas, par une communication -dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la -paix dont votre âme douce est faite pour jouir.—Je l'assurai -que je brûlais d'entendre conter ses malheurs, et que -la part que j'y prendrais ne serait pas une affliction pour -moi si j'étais assez heureuse pour lui procurer quelques -consolations. Il se recueillit un moment, puis, laissant -échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il -raconta ce qui suit. C'est lui qui va parler.</p> - -<p>«Je me nomme le comte de… Paris m'a vu naître il -y a vingt-six ans, et je suis fils du marquis de… que le -mauvais état de sa fortune avait obligé d'épouser la fille -d'un banquier opulent. Mon père était un homme de la -vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant -les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, -las d'être pauvre, il avait fait la sottise de se mésallier. -Beaucoup de seigneurs qui en font autant s'en trouvent -bien. Mais mon père, plus malheureux dans son choix ou -moins propre que les autres à se plier aux désagréments -que peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de -détester ses engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue -par des parents insolents, à qui les faveurs de la fortune -faisaient perdre de vue leur vile origine, à peine -oubliée, elle osait reprocher à son mari le prétendu bonheur -qu'il avait d'être son époux. S'il portait des plaintes à l'impertinente -famille, il n'était pas mieux reçu; cependant, il -s'armait de patience. Les injures des gens qu'on méprise -n'offensent pas à certain point. D'ailleurs, ma mère était -belle; les travers, les caprices, le peu de sensibilité de cette -femme hautaine trouvaient grâce en faveur de sa charmante -figure. M'ayant mis au monde, elle devint encore plus -chère. A cette époque, mon père pardonna tout.</p> - -<p>«Il était le dernier mâle d'une famille assez illustre. -N'ayant pas eu d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux -assorti; ma naissance ranimait du moins l'espoir de la propagation -de son nom. Je devenais un héritier précieux. Tous -les biens des parents de ma mère devaient un jour être -réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent -bientôt détruites. Mon grand-père essuya d'énormes banqueroutes -qui altérèrent son crédit, quelques paiements -retardés effrayant ses correspondants, il fut soupçonné, discuté -et ruiné; tout cela fut très prompt.</p> - -<p>«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y -rejoindre, déplorer avec elle la perte de ses biens, et l'assurer -que si elle voulait se conformer à ce que les circonstances -allaient désormais exiger, il la chérirait également et -ne la rendrait pas moins heureuse… Mais quel désespoir -pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point -annoncé son arrivée… Il vole à l'appartement de sa femme… -Elle dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, -perce l'infidèle de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite, -échappe à la mort, donne l'alarme. Mon père, à peine -regardé comme le maître, se voit bientôt environné de ses -propres gens armés contre lui. Un seul valet de chambre, -ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par -son courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à -lui. Ils défont sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient, -emportant quelque argent et les diamants de ma -coupable mère.</p> - -<p>«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus -odieuse tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris -au lit: on accusa mon père de s'être vengé, par un -infâme assassinat, d'avoir vu échouer de grandes vues d'intérêt… -Pardon, madame, souffrez que je m'interrompe un -moment… Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur -sur tant d'injustices… Se peut-il que le Ciel ne se charge pas -de la vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des -hommes…—Hélas! mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se -mêle on ne peut moins de nos misérables affaires, mais…—Il -ne m'écoutait pas. Sa tête était penchée sur sa poitrine. -Il demeura quelque temps plongé dans une rêverie -profonde… Il se remit enfin et continua son intéressante -narration.</p> - - -<h3 id="l3c29">CHAPITRE XXIX<br /> -Suite de l'histoire du comte.</h3> - -<p>«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. -Homme de grand mérite et peu courtisan, il avait de puissants -ennemis; leur nombre l'accabla. Le peu de bien qu'il -avait fut confisqué. Un honnête curé eut pitié de moi, me -prit dans sa maison et me donna une aussi bonne éducation -que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis -au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. -Mon père était mort peu de temps auparavant en Russie. Je -demeurai donc seul, sans biens, sans appui, forcé de saisir -la première occasion que le hasard pourrait m'offrir de me -procurer les moyens de subsister. J'étais encore trop jeune -et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait laissé -quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai -pour les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une -odieuse patrie.</p> - -<p>«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas -d'intelligence, je me rendis nécessaire à bord, et m'étant -acquitté de diverses fonctions avec succès, je gagnai l'estime -et la confiance des officiers.</p> - -<p>«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, -je revins avec une assez bonne somme, formé, instruit, et à -même de pousser ma fortune; mais le destin devait s'y -opposer: il me préparait, sous un tapis de fleurs, un -piège où je devais me précipiter, pour être à jamais malheureux.</p> - -<p>«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le -projet d'y placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était -possible, la mémoire de mon père et de le venger; de -trouver, en un mot, une sorte de félicité dans la satisfaction -de l'honneur consolé.</p> - -<p>«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs -canots ornés de banderolles et de guirlandes, portant une -compagnie joyeuse de musiciens. On revenait d'une partie -de plaisir dans la rade, et l'on côtoyait le rivage avant -de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir le débarquement.</p> - -<p>«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait -remarquer par une beauté, par une taille, un maintien, -des grâces, une physionomie qui lui donnaient l'air d'une -divinité… Je fus frappé… Je m'informai d'elle; on m'apprit -qu'elle se nommait M<sup>me</sup> de Kerlandec, que son mari était -capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour -très longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre -congé d'un de ses amis et se distraire un peu du chagrin -de quitter une femme si belle, dont on le disait adoré.</p> - -<p>Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation -cruelle qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître -la violence de l'amour et de la jalousie. Il me vint -aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais une funeste prédestination -m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je rentrai -chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui -j'étais intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant -de servir la passion insensée dont je venais de le faire confident.</p> - -<p>«Je n'avais encore rien aimé. Tout ce qu'une imagination -ardente peut offrir de romanesque à un cœur neuf m'assaillait -à la fois; dans mon transport, je mettais au jour -mes idées tout haut, devant mon ami. Il venait de -m'échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse -vivre et mourir près de l'adorable Kerlandec.—Que ceux -qui la servent sont heureux! dis-je; quelle fortune plus -digne d'envie…—Quoi, Robert, interrompit mon ami -(Robert était le nom que j'avais pris pendant mes voyages), -quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de Kerlandec?—Moi, -mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me -flatter d'un si grand bonheur!…—D'un si grand bonheur -que celui de devenir laquais de cette belle dame? Ah! parbleu, -si tu es homme à faire cette extravagance, je me fais -fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi vite cette épée, -endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me -suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec, -il me veut quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes -parents, que tu te trouves sans ressource, forcé par des raisons -d'intérêt à ne pas t'éloigner du pays; je lui demanderai -qu'il te reçoive au nombre de ses domestiques, en -attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me charge de -tout. Que risqué-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu -de jours. C'est à toi de t'arranger comme tu pourras avec la -dame et à tirer parti de la différence qu'il y a de M. Robert -à un laquais ordinaire.</p> - -<p>«Je manquai d'étouffer dans mes bras l'officieux pilote. -Il me semblait qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le -hasard nous servit au delà de nos espérances. On avait -réformé le même jour un laquais mutin, dont M. de Kerlandec -ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie -pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie -douce, un maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même -pressa sa femme de m'agréer. Le lendemain, il -partit.»</p> - - -<h3 id="l3c30">CHAPITRE XXX<br /> -Continuation.</h3> - -<p>«C'était à Paris, chez son beau-père, que M<sup>me</sup> de Kerlandec -devait attendre le retour éloigné de son époux. Nous -partîmes de suite. J'étais un domestique si zélé, si attentif; -heureux dans mon état, je le remplissais avec tant d'exactitude, -que bientôt ma belle maîtresse me témoigna combien -elle était contente de mes services. Elle daignait quelquefois -causer avec moi et me faire compliment de ce que je -m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne -bougeais de l'antichambre; on m'y trouvait toujours -occcupé à lire ou à cultiver quelques dispositions que j'avais -pour le dessin. Est-il rien de plus naturel pour un amant -que de s'exercer dans un art qui se lie avec les sentiments -de son cœur, qui a pour but de reproduire sous mille -formes différentes l'objet dont il est occupé?</p> - -<p>«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, -mais journalier et suffisant à mon espérance), dans le plaisir -de voir sans cesse celle que j'aimais, de sentir qu'elle -prenait à moi tout l'intérêt auquel mon état pouvait me -permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers passionnés, -où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom -d'Aminte. Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi, -qui en avais alors vingt et un, elle méritait mille fois au -delà des louanges que je pouvais donner à ses charmes, à -sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la nature est -si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne -en un mot, Aminte, était un chef-d'œuvre que notre climat -étonné semblait respecter… Aminte (ce nom sera plus doux -à votre oreille que celui de Kerlandec), la divine Aminte -accueillait mes vers; quelquefois elle avait la complaisance -de les montrer, sans nommer l'auteur, et de me transmettre -les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les -cercles.</p> - -<p>«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence: -les seuls plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les -spectacles, la société d'un petit nombre d'amies choisies, -et d'amis dont aucun ne semblait prétendre au titre -d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le cœur était sourdement -miné par les feux les plus terribles, je me croyais -presque raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le -devoir à son mari, mais d'ailleurs froide, inaccessible à -l'amour. Je bornais donc mes plaisirs à la contempler, à -l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais que j'étais -éloigné de me connaître!</p> - -<p>«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais -derrière sa voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient; -un embarras arrête la marche des deux files… Un -cri d'étonnement part d'un carrosse qui faisait face au nôtre, -il échappe en même temps à ma maîtresse un cri plus fort, -elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se -précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; -mais il se contraint et joint ses empressements aux miens, -à ceux d'une foule curieuse, dont nous sommes à l'instant -entourés. Les yeux d'Aminte se rouvrent un moment: mais -se voyant dans les bras de cet homme lui-même, elle s'écrie -une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez, -Madame, comment à Paris le moindre événement attire -sur-le-champ l'attention d'une multitude de désœuvrés et -celle de la police. Déjà nous sommes investis de peuple et -d'alguazils. Un bas officier fend la presse, et ridiculement -important se met à interroger. L'inconnu, sans daigner lui -répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu, déconcerté, -ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. -Aminte, déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant -de la reconduire chez elle, met fin à toutes les questions. -La garde fait faire place à notre voiture. Celle de l'inconnu -suit à vide: nous quittons les boulevards.</p> - -<p>«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus -tôt paru si troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé -mon sang. Quel était cet homme? quelles relations si -particulières pouvait-il avoir avec ma maîtresse?… Il passa -plus d'une heure à la maison.</p> - -<p>«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire -mit bientôt ma vie en danger. Alors le dur beau-père me -renvoya de l'hôtel, malgré les efforts que fit ma maîtresse pour -obtenir qu'on m'y gardât. J'allais être transféré à l'hôpital -si je n'avais pas eu de quoi me procurer un asile plus doux. -Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors… Je -fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature -prit le dessus, j'eus le malheur de me rétablir.»</p> - -<p>Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse -à ce qu'il me racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins -de remettre la suite au lendemain. Il ne me sortit -pas de l'esprit pendant la nuit, et dès qu'il fut jour chez -lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et je le trouvai en -état de me continuer le récit de ses aventures.</p> - - -<h3 id="l3c31">CHAPITRE XXXI<br /> -Toujours la même histoire.</h3> - -<p>«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai -conté jusqu'ici n'est que fleurs en comparaison de ce que -vous allez entendre!… Armez-vous de courage.</p> - -<p>«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez -Aminte. Mais j'étais remplacé. J'en demandai les raisons; -pendant longtemps on ne voulut m'en donner aucune: à la -fin, on me dit que je devais bien savoir pourquoi. J'eus -beau prier qu'on me laissât parler à Madame, il n'y eut pas -moyen. Je pris enfin la liberté d'écrire. Le beau-père, entre -les mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement -par le suisse que si j'osais désormais paraître à la porte de -l'hôtel, il me ferait expirer sous le bâton. J'avais trop de -fierté pour souffrir patiemment cet outrage, d'autant plus -mortifiant que le bilieux portier y mettait du sien par le -choix des expressions. Je le régalai lui-même d'une ample -volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes -peu respectueuses pour le maître, à qui j'avais -intention qu'on les rapportât. Il m'échappa que j'étais -homme à châtier le vieillard hautain, et que s'il savait qui -j'étais, il n'oserait pas me faire menacer d'un traitement -peu fait pour moi. C'était sans doute commettre une grande -imprudence. Je donnais dès lors à penser que j'étais un -homme suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais -un amour qui ne s'était déjà que trop trahi dans les transports -de la fièvre; je rendais public qu'Aminte avait eu -pendant un an, pour laquais, un amant déguisé. Je faillis -d'être arrêté sur l'heure; mais heureusement pour moi, -quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse -et satisfaits de la fermeté que j'avais fait paraître embarrassèrent -le guet et me firent jour. Je m'esquivai.</p> - -<p>«Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais osé -sortir, je retirai mon argent et partis pour l'Italie, espérant -d'amortir ma fatale passion en m'éloignant de son objet. -Mais bientôt, consumé d'ennui, je revins à Paris.—Du -moins, disais-je, je pourrai l'épier, la voir toutes les fois -qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin -d'elle, je meurs mille fois par jour.</p> - -<p>«Je m'établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait -d'un peu loin sur le jardin de l'hôtel et sur l'appartement -même de M<sup>me</sup> de Kerlandec. Là, ignoré de l'univers, je -passai les jours entiers à observer, à l'aide d'un télescope, -les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je -voyais souvent auprès d'elle le redoutable inconnu, dont la -rencontre avait été l'époque de son malheur. La jalousie me -dévorait. Cent fois j'avais été sur le point de m'arracher la -vie… Mais quelle est la folie d'une passion amoureuse! -Plus on est malheureux, plus il semble qu'on prenne à -tâche de le devenir. Ce n'était pas assez pour moi d'être à -peu près sûr que l'étranger était du dernier bien avec -Aminte, je voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce -qu'un scélérat ne hasarde qu'avec la certitude du gain, je -l'entrepris sans autre but que celui de mettre le comble à -mon désespoir. Je descendis, avec des peines incroyables, -de mon réduit sur d'autres maisons, d'où je parvins (non -sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins, -dis-je, aux fenils de l'hôtel, et je m'y tins caché un -jour entier. Puis, vers la nuit, m'exposant à de nouveaux -périls, je me glissai dans la chambre à coucher et jusque -sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que -j'éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, -où autrefois j'allais et venais librement, où j'avais -souvent occupé les loisirs de la divine Aminte par quelques -lectures amusantes? Maintenant je m'y exposais au déshonneur, -à la mort.</p> - -<p>«J'étais à peine arrangé sous le lit que M<sup>me</sup> de Kerlandec -rentra et se fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme -de chambre, elle feuilleta des papiers, reçut des lettres et -enfin écrivit. Bientôt elle fut interrompue. Un laquais -effrayé venait l'avertir que le vieux beau-père avait dans ce -moment un violent accès de certaine colique à laquelle il -était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors -de mon embuscade, au hasard d'être surpris, je cours au -secrétaire, je trouve une lettre commencée, je m'en saisis. -Une boîte est à côté. Dieu! que vois-je? le portrait d'Aminte! -quelle fortune! mais c'est un bijou enrichi de diamants; -n'importe, je n'ai pas le temps d'en séparer la peinture. Je -m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers. -Il n'était plus possible de demeurer, j'ouvre une croisée, je -me laisse couler dans le jardin. Je franchis un mur et -m'échappai par la maison du voisin. Qu'il me tardait d'être -chez moi pour y jouir tranquillement du fruit de ma téméraire -expédition! Le portrait était d'une ressemblance -achevée. C'est celui que je possède encore. Le bracelet de -cheveux était dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux -et les lettres; quant à la boîte et aux diamants, je les fis -remettre dès le lendemain avec des mesures si adroites que -je n'ai jamais été découvert.</p> - -<p>«Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquiétudes? -Rien, sinon de nouveaux malheurs; la plupart -des lettres étaient anglaises, le peu de françaises qui y -étaient mêlées m'apprenaient qu'Aminte et l'inconnu s'adoraient -et que leur connaissance était antérieure au mariage -de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commencée -exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:—Et -demain l'original veut te prouver encore mieux…—Je -fus transporté de rage…»</p> - -<p>J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces -lettres, il y en avait de signées, et s'il se souvenait du -cachet. Il répondit que la plupart étaient signées d'une S, -que le cachet était un chiffre S Z et que son rival donnait -partout à M<sup>me</sup> de Kerlandec le nom de Zéila.</p> - - -<h3 id="l3c32">CHAPITRE XXXII<br /> -Conclusion de l'histoire du malheureux comte.</h3> - -<p>«Je tombai, continua-t-il, dans une si profonde mélancolie -qu'au bout de deux mois je ressemblais tout à fait à -une momie. Je voyais la mort arriver à grands pas, et j'en -étais charmé. Mais je ne supportais pas le tourment de -penser que je laisserais après moi mon rival, possédant -paisiblement l'objet de mon funeste amour.—Mais quoi! -pensai-je tout à coup. Pourquoi ne troublai-je pas ses -plaisirs! Pourquoi faudra-t-il que quelqu'un aime la belle -Kerlandec et soit heureux, tandis que la même passion -causera mon supplice! Oui, trop fortuné rival, tu sentiras -à ton tour le poids du malheur, tu périras sous mes coups, -si tu es aussi heureux à te battre qu'à faire l'amour, si tu -me fais mourir une dernière fois, du moins le soin de ta -liberté te forcera de fuir et tu ne verras plus ton amante… -Oui, ce parti est mon unique ressource. Je suis étonné de -n'y avoir pas pensé plus tôt.</p> - -<p>«En conséquence, le même soir je me mets en embuscade, -j'attends mon homme jusqu'à deux heures, il quitte -sa voiture à vingt pas et s'avance, je vais au-devant de lui.—Vous -ne passerez pas cette nuit avec M<sup>me</sup> de Kerlandec, -lui dis-je en mettant l'épée à la main.—Il saute en arrière, -se défend, me perce de part en part et s'évade.</p> - -<p>«Je fus ramassé sur-le-champ par quelqu'un qui sortit -de l'hôtel de Kerlandec et qui peut-être attendait le moment -d'introduire mon heureux ennemi. Je fus vu du beau-père, -d'Aminte elle-même, le désordre, le désespoir se répandirent -dans cette maison. Cependant le vieux Kerlandec, malgré -sa fureur, se conduisit assez bien.—J'en vois assez, me -dit-il, pour comprendre que ma belle-fille me déshonorait; -les yeux d'un rival sont plus clairvoyants que ceux d'un -père. Mais, si vous avez de l'honneur, aidez-nous à cacher -notre honte; gardez le secret et comptez sur moi, malgré -mes mécontentements; rétablissez-vous et ne craignez pas -que jamais je me venge… Vous n'étiez qu'un extravagant, -un autre était plus coupable…</p> - -<p>«J'indiquai ma demeure; on m'y transporta. Cependant -je m'applaudissais secrètement de mon combat: je me consolais -de ma blessure, en pensant que du moins j'avais -rompu la fatale intrigue. On me faisait espérer une prompte -guérison, je reprenais goût à la vie. En effet, je me tirais -d'affaire en assez peu de temps.</p> - -<p>«Dès que je fus rétabli, je me remis à m'informer de -M<sup>me</sup> de Kerlandec; mais j'appris que le lendemain de mon -aventure, son beau-père l'avait emmenée dans ses terres au -fond de la basse Bretagne. J'y courus. Le vieillard, qui le sut -aussitôt, craignant de ne pouvoir se défaire assez promptement -de moi par la voie du ministère, préféra de me tromper, -en me faisant prévenir adroitement que sa belle-fille -était allée rejoindre son mari; celui-ci était pour lors à Saint-Domingue. -Je m'embarquai sur le premier bâtiment qui -fut prêt pour cette île. J'y trouvai M. de Kerlandec, mais -seul et sur le point de retourner en Europe. J'épiai son -départ, et m'arrangeai pour repasser à bord du vaisseau -qu'il montait, il ne m'avait vu qu'un moment; j'étais fort -changé, il ne me reconnut point. Pendant la traversée, je -trouvai le moyen de former quelque liaison avec lui et de le -faire souvent parler de sa femme. Il l'aimait à la folie; mais -il ne paraissait pas aussi persuadé qu'elle eût pour lui les -mêmes sentiments: et, sans s'ouvrir absolument à moi, il -laissait souvent échapper qu'il n'était pas heureux. Je me -gardai bien de compromettre dans son esprit celle qui -m'était si chère.</p> - -<p>«Nous arrivâmes enfin à Bordeaux. Le lendemain du -débarquement, comme nous allions visiter ensemble -quelques endroits curieux, nous fûmes accostés, dans une -rue détournée et peu passagère, par deux hommes, dont -l'un, que je reconnus aussitôt, était mon heureux rival. Ce -fut lui qui porta la parole; furieux et tirant en même -temps l'épée:—M. de Kerlandec, dit-il, se remet sans -doute où et comment nous nous sommes vus il y a seize -ans?—Kerlandec pâlit, son adversaire le chargea, le combat -fut terrible. Il fallut de même me défendre contre le -compagnon de mon rival; notre parti fut malheureux. -M. de Kerlandec fut tué. Je reçus une blessure profonde, -les vainqueurs eurent le bonheur de s'esquiver sans être -vus.</p> - -<p>«Cependant quelqu'un survint; la justice se mêla de -cette affaire. Je ne songeai point à prendre un autre nom -que celui de Robert, que j'avais coutume de porter. Je fus -soigné et détenu. On fit part de la procédure à M<sup>me</sup> de Kerlandec, -qui, sortie après la mort de son beau-père d'un -couvent où celui-ci l'avait renfermée, était retournée chez -elle à Paris. Son étonnement fut extrême d'apprendre que -je m'étais trouvé avec son époux à Bordeaux, et qu'on -m'avait relevé blessé en même temps que lui mort. Elle -manda que ce Robert lui était suspect et que, si j'étais le -même qu'une ridicule passion avait déjà rendu coupable -de plusieurs actions violentes, je pourrais bien avoir suscité -la fatale aventure à son mari, ou m'être battu moi-même -contre lui. J'eus beau faire serment de la vérité, désigner le -meurtrier de M. de Kerlandec, on procéda contre moi. -Cependant je guéris, et l'on me transféra enfin à Paris pour -y être confronté. J'eus horreur de paraître en criminel -devant une femme à qui, moins malheureux, je n'aurais -pas fait déshonneur comme époux. Pendant la route, je -séduisis mes conducteurs et m'échappai.</p> - -<p>«Depuis ce temps, errant, dévoré de chagrins et d'inquiétudes, -j'ai parcouru toute la France; j'allai enfin à -Paris, voulant y mourir après avoir vu une dernière fois -M<sup>me</sup> de Kerlandec. Mais, le jour même de mon dernier acte -de désespoir, je la rencontrai sur la grande route. Elle -s'était arrêtée dans une auberge. Je reconnus devant la -porte ses armes sur le panneau de la voiture. J'entrai sans -me faire voir. Je la vis à mon aise, un peu défaite, mais -toujours la plus belle femme de l'univers. Je ne sais où elle -allait, je ne m'en suis pas même informé. Mon dernier désir -satisfait, je voulais mourir.</p> - -<p>«Le reste vous est connu, madame, vous rendez encore -une fois à la vie un homme que le sort semble ne conserver -que pour avoir le plaisir de le persécuter. Si vous aviez su -tout ce que je viens de vous révéler, auriez-vous eu la -cruelle bonté de faire prendre soin d'un reste de funestes -jours?»</p> - - -<p class="cgap"><i>Fin de la troisième partie.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">QUATRIÈME PARTIE</h2> - - -<h3 id="l4c1">CHAPITRE PREMIER<br /> -Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais pu -ne pas l'écrire.</h3> - -<p>Le chevalier d'Aiglemont (qui depuis a changé de titre et -qui, comme on sait, était ce rigide censeur dont il est fait -mention au commencement des deux premières parties de -cet ouvrage), d'Aiglemont se remit à me chicaner quand il -eut vu la troisième.—Madame, me dit-il, je n'avais pas -voulu critiquer votre seconde partie, parce qu'il y aurait eu -de l'humeur de ma part: vous m'y faites jouer un trop -beau rôle…—Et vous n'êtes pas aussi content, mon cher, -de celui que vous jouez dans la première? (Il sourit.)—Je -ne dis pas cela, mais enfin… il est beaucoup plus question -de moi dans la seconde partie, elle méritait donc mon -indulgence, mais cette troisième! Convenez qu'elle est de -ma compétence et que je puis la censurer sans ingratitude?—A -la bonne heure, monsieur, qu'y condamnez-vous donc? -Voyons?—Bien des choses.—Encore?—Vos descriptions, -qu'on n'entendra point à moins d'être un peu mécanicien.—Eh -bien, on s'imaginera lire un conte de fées.—Cela -est sans réplique.—Passez donc à vos autres observations -et faites vite; un auteur supporte impatiemment -d'être tenu sur la sellette.—Oui? Eh bien donc: votre -comte, toujours fou, toujours malheureux, je vous dirai -franchement que je le trouve fort maussade et que, lorsqu'au -bout du conte, on verra ce que vous en faites, il sera -encore plus déplaisant.—Fort bien. Vous voudriez que, -pour donner un air de roman à des mémoires, jusqu'ici -très véritables, je supprimasse ou mutilasse des détails -essentiels?—Vous feriez bien, surtout s'ils doivent -paraître à tout le monde aussi…—Aussi ennuyeux qu'à -vous? Ne vous gênez pas, marquis.—Ennuyeux, non, -mais c'est que ce comte…—Taisez-vous, d'Aiglemont, il -y a plus de partialité que vous ne pensez dans votre jugement… -Vous n'aimâtes jamais la personne du comte, vous -n'accordez pas plus de faveur à son histoire. Cependant je -fais beaucoup de fond sur le pouvoir de la vérité. J'ai dit, -très sèchement peut-être, tout ce qui concernait ce fou -malheureux; je sais très bien que son ton mélancolique -doit nuire au peu d'agrément que des folies d'un autre genre -pouvaient avoir répandu sur le reste de l'ouvrage, mais, si -beaucoup de lecteurs se trouvent refroidis après m'avoir -suivie au chevet du comte, du moins ceux dont l'âme n'est -pas blessée ne continueront leur attention; je ne désespère -pas même d'en ramener encore quelques autres s'ils ont la -patience de lire ce qui suit. Ils me pardonneront l'aridité -d'une demi-douzaine de chapitres en faveur de la nécessité -absolue… Car vous savez…—Oui, je sais que vous ne pouviez -vous dispenser de parler de ce mélancolique personnage; -que sans lui vous étiez, ainsi que vos parents et -amis, condamnés à ignorer toute votre vie les choses qu'il -vous importait le plus de savoir.—Eh bien donc?—Eh -bien, je ne refuse pas de convenir que vos journaux pourront -être fort intéressants, pour vous et vos connaissances… -Mais pour le public?… c'est une autre affaire, et je n'en -conviendrai que si, quelque jour, vous vous trouvez dans le -cas de faire une seconde édition.</p> - -<p>Il eut beau dire, je continuai de griffonner, rassurée par -le sort d'une multitude d'écrits plus tristes, plus secs, -aussi inutiles que le mien et qui, faute d'être aussi vrais, -ne sont pas, à beaucoup près, aussi vraisemblables.</p> - - -<h3 id="l4c2">CHAPITRE II<br /> -Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long.</h3> - -<p>Je me hâtai de faire part à milord Sydney des aventures -du comte, qu'il avait tant d'impatience de savoir. J'avais -prévu sa réponse, il était en effet ce rival heureux si constamment -fatal à notre étranger. Il croyait l'avoir tué à Paris -et, comme leur combat s'était passé de nuit, il ne l'avait -point reconnu à Bordeaux; il était charmé que le comte -vécût encore: quant à M. de Kerlandec, il ne se faisait -aucun reproche de lui avoir ôté la vie. Cet homme féroce -l'avait bien mérité. Sydney me promettait de m'apprendre -bientôt comment.—Mais, ajoutait-il, quelle est ma bizarrerie, -chère Félicia! définissez-la-moi, si vous le pouvez. -Concevrez-vous qu'ayant conservé si longtemps pour Zéila -une passion, aussi vive dans un autre genre que celle du -comte lui-même, je puisse me trouver aujourd'hui presque -indifférent pour cette femme? J'entrevois cependant qu'il ne -serait pas impossible de la retrouver. J'ai eu d'elle deux -enfants, l'un avant que le cruel Kerlandec me l'eût ravie; -elle était grosse du second quand ce forcené de Robert me -chercha querelle. Quelques mois plus tôt, je me serais cru -bien heureux de la savoir libre!… Après avoir témoigné -tant d'amour pour moi et tant de haine pour son mari, -refuserait-elle de me pardonner d'avoir tué Kerlandec en -brave, quand moi-même j'avais pardonné la faiblesse qu'elle -avait eue d'épouser celui… qui…</p> - -<p>Mais je ne veux pas anticiper. Qu'on sache seulement que -milord Sydney ne devait pas faire horreur à M<sup>me</sup> de Kerlandec. -Il était fort excusable, c'est ce que je ferai voir en -temps et lieu. Cependant il n'aimait plus Zéila, ou plutôt il -croyait ne plus l'aimer, et c'était moi, disait-il, qui l'avais -guéri de cette passion. Au surplus, il me priait de ne rien -épargner pour découvrir, par moi-même et avec l'aide du -comte, ce qu'était devenue cette Indienne, née pour avoir et -pour occasionner de si singulières aventures. Mais il me -semblait cruel d'employer le pauvre Robert à des recherches -qui n'auraient pas manqué de rouvrir les plaies de son -cœur. Je promis donc à Sydney seulement de lui faire part -des découvertes que je devrais au hasard et aux démarches -involontaires de notre infortuné.</p> - -<p>Celui-ci se soutenait, sans cependant guérir. D'Aiglemont -me tenait compagnie et faisait les frais de mes plaisirs. -Monseigneur continuait ses assiduités auprès de Sylvina. On -venait nous voir: nous retenions les amis, nous nous débarrassions -poliment des importuns. La mauvaise saison approchait. -Nous retournâmes à Paris et emmenâmes le pauvre -comte, à qui nous fîmes promettre de ne nous quitter que -lorsqu'il n'aurait plus rien à craindre des suites de ses blessures -ni du mauvais état de ses affaires. Il fut facile à -milord Sydney, qui était très ami du ministre de sa nation, -de terminer l'affaire de Bordeaux à l'avantage du comte -injustement accusé. Quant aux injustices commises envers -le père de celui-ci, milord et monseigneur promettaient de -faire tout ce qui dépendrait d'eux pour qu'elles fussent un -jour réparées; mais il s'y trouvait alors de grandes difficultés. -Cependant l'espérance donnait un peu de courage au -convalescent; si sa santé ne devenait pas meilleure, du -moins elle n'empirait pas, c'était le point essentiel; car il -ne paraissait pas qu'il lui fût désormais possible de se rétablir.</p> - - -<h3 id="l4c3">CHAPITRE III<br /> -Qui traite de choses moins tristes.</h3> - -<p>Nous eûmes la visite de milord Kinston le lendemain de -notre arrivée. La belle Soligny venait de le quitter pour -suivre, au fond de la Gascogne, un militaire haut de six -pieds, à qui elle sacrifiait Paris, l'Opéra, un grand bien-être -dont milord la faisait jouir, enfin ses diamants, ses effets, -dont cet escogriffe avait dirigé la vente, ne lui laissant que -ce qu'il lui fallait pour soutenir dignement, au pied des -Pyrénées, le titre de marquise qu'elle avait pris à la -barrière.</p> - -<p>Milord n'avait pas des besoins bien importants, mais il -lui fallait une femme, c'était son habitude. Il périssait -d'ennui s'il n'avait pas quelqu'un qui l'amusât et l'aidât à -manger ses immenses revenus. Soligny valait un trésor -pour cet Anglais blasé, et la perte qu'il faisait était difficile -à réparer; je crus cependant lire sur la physionomie de -Sylvina qu'elle calculait avec elle-même à quel point il lui -serait possible de dédommager milord. Il cherchait de son -côté à trouver dans mes yeux quelques dispositions… Mais -je dus lui faire sentir que je n'étais pas son fait; d'ailleurs -honnête et intime ami de milord Sydney, dont il n'ignorait -ni les sentiments ni les bienfaits, il glissa sur un moment -de tentation et s'attacha plus sérieusement à faire naître -chez Sylvina quelque envie de se charger de lui.—Je suis -las des folles, disait-il, elles ne me conviennent plus. Je -voudrais une femme qui ne fût ni trop, ni trop peu -connue: l'âge n'y ferait rien. Je ne fais pas toujours l'amour. -J'aime la table; il est ennuyeux d'y être longtemps vis-à-vis -d'une femme qui n'est bien qu'au lit. Je veux qu'on pense, -qu'on parle; nos morveuses ont rarement des idées et de la -conversation. Je ne trouverais pas mauvais qu'on eût des -amants, pourvu qu'ils fussent aimables et bons à voir; on -sait bien qu'une femme qui aime le plaisir n'en aurait pas -assez avec un homme tel que moi; je trouverais donc tout -très bon, pourvu que je ne visse rien; je ne serais pas -jaloux, mais je voudrais être ménagé. En un mot, je pense -sur l'infidélité comme on pensait sur le vol à Lacédémone. -Au surplus, j'aime à répandre l'or; je mépriserais une -maîtresse dont le génie étroit n'imaginerait pas mille -moyens d'en dépenser; je…—Mais, milord, vous dites là, -sans vous en apercevoir, que vous êtes le plus aimable des -hommes, et cela n'est pas modeste.—Ah! parbleu, belle -dame, répliqua le gros Kinston souriant et peint du vermillon -du désir, il ne tiendra qu'à vous de me mettre à -l'épreuve. Pour vous, surtout, il n'y a rien à rabattre de ce -que je viens d'avancer… mais à propos, en supposant que -cela pût s'arranger, que dirait certain prélat?—Oh! rien -du tout. Je vous l'assure. Je viens de le tenir un peu longtemps -en esclavage, il n'y demeurait que par bon procédé. -Et sur la fin je ne pouvais me dissimuler son ennui…—<i lang="it" xml:lang="it">Brava, -cara</i>: rendez-moi ce galant homme à la société et -souffrez que je le remplace. Cela vaudra d'autant mieux que -l'ami Sydney a d'excellentes intentions pour la belle nièce. -Nous ferons maison anglaise: ce sera la meilleure affaire de -ce genre que j'aurai conclue de ma vie.—Sylvina ne disait -ni oui, ni non, mais il était visible qu'elle pensait oui. Je -vis l'instant où le gros milord, qui la devinait aussi bien -que moi, allait bondir de joie; heureusement il n'en fit que -la démonstration: il prit pour arrhes quelques baisers, puis -gaillard, épanoui, sémillant, il nous quitta, presque avec la -légèreté d'un Français petit maître, en assurant que nous -ne tarderions pas à le revoir.</p> - -<p>—Mais je suis folle, me dit Sylvina quand il fut sorti.—Pas -tant, pas tant.—Comment, je vais m'affubler -de ce gros amant…—Quoi! déjà vous vous repentez! -Cependant vous connaissez milord Kinston, il ne vous -vendait pas chat en poche, et d'ailleurs il ne disait tout -à l'heure que des choses vagues.—D'accord, mais il -est bien gros.—L'objection était plaisante, et j'en ris -de bon cœur.</p> - -<p>Cependant ils s'arrangèrent d'autant plus facilement que, -le même jour, monseigneur écrivit de Versailles qu'après -avoir fait encore quelque temps sa cour, il irait en province -avec son neveu, dont le frère touchait à ses derniers -moments; on n'attendait que la mort de celui-ci pour -marier le chevalier. Son oncle avait en vue une riche héritière. -Il allait lui ménager cet établissement. La retraite de -monseigneur mit en pied le gros Kinston.</p> - -<p>C'est ainsi que le destin manifeste ses volontés. Veut-il -qu'un événement arrive? Il en fait naître d'autres afin de -déterminer le choix des aveugles humains, qui, sans cela, -pourraient bien ne pas entrer dans ses vues. C'est une belle -chose que la prédestination.</p> - - -<h3 id="l4c4">CHAPITRE IV<br /> -Suite du précédent.</h3> - -<p>Milord Kinston vint sur le soir, la tête pleine de mille -beaux projets, dont la moitié me concernait, étant sûr, -disait-il, de n'être point désapprouvé de milord Sydney. -D'abord il était d'avis que nous quittassions notre logement, -trop étroit et que nous prissions un hôtel entier. Il -en avait déjà un en vue. Puis nos meubles ne convenaient -plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmené de ma -terre six chevaux anglais parfaitement appareillés, mais -notre voiture de ville était trop simple et déjà un peu -ancienne: milord voulait que nous eussions chacune la -nôtre et qu'elles fussent du dernier goût. Il savait où les -prendre dès le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en -avait peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand -connaisseur, priait qu'on lui laissât le soin de faire cette -emplette. En un mot, tout ce que les fées peuvent opérer -par leur baguette enchanteresse, milord en venait à bout -avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces charmants -projets causaient à Sylvina. Je les trouvais moi-même fort -de mon goût. Peut-on être femme et ne pas aimer la magnificence?</p> - -<p>Bientôt nous jouîmes de tout ce que milord Kinston -nous avait annoncé. Nous laissâmes au comte, toujours -infirme, notre logement avec nos meubles, et fûmes prendre -possession de notre nouvel hôtel. Loin que rien y -manquât, nous fûmes au contraire un peu honteuses de la -prodigalité de milord. Chaque jour nous voyions arriver de -sa part de nouveaux dons, de nouvelles superfluités. A -peine nous laissait-il le plaisir de les désirer. Aidé dans -l'exécution de ses idées de faste par M<sup>me</sup> Dorville, qui se -mêlait des emplettes autant par curiosité de femme que -par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement -bien. J'épargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu'il -imagine tout d'un coup le plus grand train, la meilleure -table, le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus ultra</i> de l'aisance et de l'élégance, il aura -une idée de notre situation. Tout cela avait surtout un -grand air de décence, parce que nous n'avions jamais été -sur le ton de femmes du monde; que Sylvina était connue -précédemment pour avoir de la fortune, et que nous affections -d'ailleurs, dans la manière d'être mises et de paraître -en public, une honnêteté qui nous séparait absolument de -la classe des femmes entretenues.</p> - -<p>Milord Kinston, au goût près de quelques grossiers -plaisirs, était un homme admirable. Il avait peu d'esprit, -mais un sens solide, de la dignité, et surtout un usage consommé -du monde. En un mot, dire que milord Sydney, -infiniment supérieur à tous égards, le trouvait digne d'être -son ami, c'est faire assez son éloge. Sylvina s'apprivoisait à -merveille avec lui, et c'était si naturellement qu'elle le -traitait on ne peut mieux que j'étais tentée de croire que, -malgré son lard, il était parvenu à se faire adorer tout de -bon. Voilà ce que l'on gagne avec des femmes accoutumées -à la pluralité; si elles partagent leurs inclinations et leurs -faveurs, du moins est-on sûr d'être récompensé de ce qu'on -fait pour elles, et qu'elles n'ont pas l'ingratitude de ces -fausses délicates qui, ne dédaignant pas de ruiner l'amant -utile, le mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de -l'amant agréable. Sylvina, toujours la même, toujours -coquette, et disposée à se livrer au moindre caprice, trompant -à tout moment son lourd Crésus, qui lui-même faisait -naître les occasions, par la manie qu'il avait de vouloir que -nous vécussions dans des distractions perpétuelles, Sylvina, -dis-je, savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On -trouverait encore des Sylvina, mais les Kinston sont d'une -rareté dont gémit, avec raison, la nombreuse armée des -prêtresses de Vénus.</p> - - -<h3 id="l4c5">CHAPITRE V<br /> -Malheur imprévu.</h3> - -<p>Jouets du destin, nous ne nous croyons pas plus tôt heureux -qu'il se plaît à troubler notre félicité.</p> - -<p>Nous jouissions paisiblement de l'état le plus agréable, -quand tout à coup nos cœurs reçurent une blessure -cruelle, qui nous fit perdre à tous le fruit des bontés de -nos généreux Anglais.</p> - -<p>Kinston, qui ne manquait jamais de nous amener ses -connaissances, nous parlait depuis quelque temps d'un de -ses amis, homme d'un rare mérite, grand amateur des -arts, grand voyageur, grand observateur, qui serait bientôt -de retour à Paris et que nous trouverions au-dessus de tous -les cavaliers qu'il nous avait fait connaître jusqu'alors. -Nous attendions assez tranquillement cet homme si -vanté.</p> - -<p>Cependant un après-midi, comme nous sortions de table, -on annonça les lords Kinston et Bentley.—Bentley? milord -Bentley? répétons-nous toutes deux en môme temps. Ces -messieurs paraissent. Milord Bentley était ce seigneur -anglais dont il est parlé dans la première partie de ces -mémoires, et qui avait emmené Sylvino en Italie. A l'aspect -de Bentley, nous sommes frappées comme d'un coup de -foudre. Il recule, non moins surpris, en nous reconnaissant; -puis il détourne la vue, et se penchant sur l'épaule de -son ami, nous lui voyons répandre un torrent de larmes.</p> - -<p>«Ah! milord, s'écrie aussitôt Sylvina, prévoyant comme -moi que les larmes du sensible Anglais annonçaient -quelque chose de funeste, milord, qu'avez-vous fait de mon -cher Sylvino? Grands dieux! l'aurais-je perdu?… Vous vous -taisez!… Sylvino, mon cher époux, tu n'es donc plus?»</p> - -<p>Des sanglots douloureux suffoquaient milord Bentley. Il -s'assit loin de nous, Sylvina s'évanouit dans mes bras. Le -gros Kinston se trouvait dans un fâcheux embarras. Mais -c'était uniquement sa faute; à la vérité, Sylvina s'était fait -passer pour veuve. Il ignorait qu'elle ne le fût pas: cependant, -s'il n'eût pas fait, très inutilement, un mystère de nos -noms à milord Bentley, et à nous de celui de son ami, il -aurait prévenu le coup dont nous étions tous assommés; -j'eus à peine assez de force et de présence d'esprit pour le -mettre au fait.</p> - -<p>Sylvina, quoique légère et livrée absolument à ses plaisirs, -avait néanmoins un grands fonds de tendresse pour -son mari. Il avait négligé depuis longtemps de se rappeler -à notre souvenir, et j'avoue, de bonne foi que nous songions -rarement à lui; mais nous lui avions de si grandes obligations, -il avait été si bon ami, si bon mari, que sa perte était -pour nous le plus grand des malheurs.</p> - -<p>Le pauvre homme avait fini misérablement. Voici ce que -milord Bentley nous raconta: Sylvino, peu de temps avant -de revenir de son premier voyage, avait allumé la plus violente -passion dans le cœur d'une jeune Romaine de haute -naissance et d'une grande beauté. Ravi de son bonheur, -mais peu amoureux lui-même, il avait mis fin à sa brillante -aventure; cependant, colorant bientôt son indifférence de -prétextes spécieux et ayant effrayé son amante des dangers -d'un amour si mal assorti, il s'était éloigné et n'avait entretenu -depuis, avec cette belle, aucune correspondance. De -retour à Rome, il fut curieux de savoir ce qu'elle était -devenue: il apprit que toujours fameuse par ses attraits, -elle avait épousé l'un des plus grands seigneurs de l'Italie. -L'amour-propre de Sylvino réveilla ses désirs. Il rechercha -la dame, et fut assez heureux pour recouvrer son ancienne -faveur. Mais bientôt épris d'une cantatrice, ses feux excités -se ralentirent, il ne fut plus maître de sa nouvelle passion. -Il manqua de soins ou de fourberie auprès de la dame en -question; son infidélité fut soupçonnée. En pareil cas les -Italiennes n'épargnent rien pour s'éclaircir et se venger. La -cantatrice aimait Sylvino. Souvent il passait la nuit chez -elle. Un matin, comme il en sortait, il fut assassiné.</p> - -<p>Ainsi périt l'aimable Sylvino, tour à tour heureux et -malheureux par l'amour. Croyez-moi, galants Français, si -vous avez assez de mérite pour tourner des têtes femelles, -demeurez dans votre heureux pays, où les amours les plus -sérieuses ont rarement des dénoûments tragiques. Surtout -n'allez pas exercer vos talents au delà des Alpes. Que l'aventure -du pauvre Sylvino et tant d'autres dans le même genre -vous rendent prudents. Là-bas, l'infidélité peut coûter la -vie; ici, elle est la source de mille plaisirs. A cet égard -nous pouvons nous regarder comme les vrais sages de -l'univers.</p> - - -<h3 id="l4c6">CHAPITRE VI<br /> -Fin du règne de Sylvina. Le plus beau moment du mien.</h3> - -<p>Je n'aime point à manier les crayons noirs; cependant je -ne puis omettre de rendre compte des tristes effets que produisit -brusquement la mort de Sylvino. Sa veuve tomba -dangereusement malade et fut à la mort. La fièvre et les -saignées l'ayant bientôt épuisée et changée, elle se laissa -dominer par une sombre mélancolie, dont rien ne put la -distraire, et qui ressuscita ses anciens préjugés. Au bout de -quelque temps, Kinston, rebuté, fut porter ailleurs son -hommage et ses trésors. Il ne nous vit plus que sur le pied -d'ancien ami. La nouvelle Artémise reprit enfin un peu de -force et de beauté. Mais alors elle voulut absolument se -séparer de moi, et se jetant dans la Réforme avec le même -enthousiasme qui l'avait fait donner précédemment dans -ces excès opposés, elle se prépara de nouveaux malheurs. -Pensionnaire dans un couvent, ensevelie sous des vêtements -sérieux et difformes, et devenue l'un des membres les plus -zélés d'une confrérie de femelles vouées au service des -malades, Sylvina gagna bientôt une petite vérole confluente, -qui mit de nouveaux ses jours en danger, faillit de la priver -d'un de ses beaux yeux et laissa enfin pour la vie sur son -visage des vestiges profonds de sa malignité.</p> - -<p>Depuis qu'il avait plu à ma malheureuse amie de se -séparer de moi, nous nous étions très peu vues, et lasses -enfin toutes deux, moi de la persécution qu'elle me faisait -essuyer pour m'engager à renoncer au monde, elle du peu -de fruit de ses prédications, nous étions à peu près brouillées -quand elle tomba malade de la petite vérole. Mais l'état -fâcheux où j'appris qu'elle se trouvait lui rendit sur-le-champ -toute mon amitié. Je volai vers elle et contribuai -sans doute beaucoup à lui sauver la vie. Je remarquais avec -indignation que les sottes gens dont elle était entourée -regardaient sa situation douloureuse comme un effet de la -colère du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient très -mal: tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je -prévoyais les suites, j'étais furieuse d'entendre parler sans -cesse autour de nous des effets heureux qui devaient en -résulter, tant pour cette vie que pour l'autre. Que j'existais -désagréablement alors! Ne quittant la pauvre Sylvina qu'à -l'heure où je ne pouvais plus demeurer auprès d'elle, y -revenant dès le matin, je passais tristement mes jours dans -une cellule empoisonnée vis-à-vis des médecins ignorants -et pédants, des prêtres hypocrites et impérieux, des tourières -acariâtres et imbéciles. Et toute cette canaille semblait -me dédaigner, quoique j'eusse l'attention de ne point -l'effaroucher par un extérieur mondain, que j'eusse la complaisance -de ne me servir que d'un carrosse de louage, afin -de ne scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de -ma livrée; qu'enfin je fusse toujours en grand négligé, sans -diamants et sans rouge!</p> - -<p>C'est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des <i>antimondains</i> -se venge, quand elle peut, de ses antagonistes. -Quiconque n'a pas le don de plaire ou manque d'agréments, -de talents, de fortune ou sort mal formé des mains de ses -instituteurs, et veut cependant être compté pour quelque -chose; un tel être, dis-je, se voit forcé de s'enrôler sous les -drapeaux <i>de la réforme</i>: ces <i>mécontents</i>, colorant leur mauvaise -humeur et leur méchanceté du prétexte spécieux des -intérêts de la religion, livrent une guerre perpétuelle aux <i>heureux -du siècle</i>. S'il arrive, par malheur, que quelqu'un de -l'un ou de l'autre parti se trouve jeté parmi ses ennemis, il est -vraiment à plaindre. Béatin en avait fait l'épreuve, comme -on sait. Je donnais presque la revanche à son parti. Si l'on -n'osait pas m'insulter ouvertement, du moins on en marquait -l'intention avec si peu de ménagement, qu'il n'eût -souvent tenu qu'à moi d'engager des querelles sérieuses. -Mais je m'armai de patience et de mépris; j'usurpais malgré -la malice de mes agresseurs, toute l'autorité dont j'avais -besoin pour être utile à mon amie. Elle ne fut pas plus tôt -hors d'affaire que, reconnaissant toute l'étendue de sa sottise -et tout le prix de mon attachement, elle revint à moi et -me pria d'oublier toutes ses injustices. Elles étaient pardonnées -d'avance, je la rappelai par degrés à la raison, en lui -faisant des remontrances dont la modération la faisait -rougir de la dure importunité qu'elle avait mise dans les -siennes. Elle se repentit, se proposa d'abjurer de nouveau la -fatale dévotion; mais il était arrivé un malheur que je la -flattais en vain de voir un jour réparé. Elle était défigurée. -Cependant je la tirai de son maudit couvent. On lui rendit -à cette occasion tout ce qu'elle m'avait prêté. Dix fois elle -fut sur le point de se replonger dans le précipice, mais le -naturel et mes instances prévalurent. Je la ramenai chez -moi. Nous vécûmes mieux que jamais ensemble. Sa santé -se rétablit. Ses idées noires s'évanouirent peu à peu. Je plaçai -près d'elle le malheureux comte, toujours mourant, -toujours mélancolique, mais assez aimable. Il ne la quittait -pas. Quant à moi, je recommençai de <i>vivre</i> comme de -coutume. Milord Sydney continuait de m'aimer, de m'écrire -et d'entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais -quelquefois les lords Kinston et Bentley. J'étais de tous les -plaisirs. En un mot, j'avais atteint le plus haut degré de -bonheur et de célébrité auquel une femme de mon état -puisse prétendre. Ces deux avantages sont rarement séparés. -Le bonheur, l'opulence seule assure aux femmes une -grande réputation. Combien n'en voit-on pas demeurer -dans l'oubli, parce qu'elles n'ont que des talents et des -charmes?</p> - - -<h3 id="l4c7">CHAPITRE VII<br /> -Oh je recule un peu sur mes pas.</h3> - -<p>J'avais envie de dérober à mes lecteurs la connaissance -d'une aventure qui m'humilia beaucoup dans le temps. -C'était pour cela que j'avais tâché de détourner leur attention -en les occupant de la pauvre Sylvina; et parvenue enfin -à l'époque des malheurs de celle-ci, je me trouvais au delà -des événements dont je me proposais de ne point rendre -compte; mais j'ai trop de bonne foi pour persister plus -longtemps dans le dessein de faire cette petite tromperie, -et je préviens les questions embarrassantes qu'on pourrait -me faire au sujet d'un vide dont on s'apercevrait aisément.</p> - -<p>J'ai dit que milord Kinston, pendant son règne, exigeait -que nous fissions de nos moments une chaîne continuelle -de plaisirs. Notre inclination nous portant à ne point le -désobliger à cet égard, nous ne manquâmes pas de paraître -avec le plus grand éclat, pendant le carnaval, aux bals -publics et particuliers.</p> - -<p>J'étais, une nuit, à celui de l'Opéra, habillée en sultane, -magnifiquement vêtue et couverte de diamants. J'avais ôté -mon masque et je donnais le bras à milord Kinston. -Pendant que nous nous promenions, Sylvina tenait compagnie -dans une loge au pauvre comte qui avait bien voulu -nous sacrifier cette nuit, quoique <i>veiller</i> fût une des choses -que le médecin lui avait le plus sévèrement défendues. Les -masques, attroupés autour de moi, me disaient les choses -les plus galantes, les plus flatteuses pour l'amour-propre; je -les savourais avec délices, mais je ne voulais pas paraître y -prendre part, lors même que l'on piquait ma curiosité par -des propos qui prouvaient que l'on était de ma connaissance.</p> - -<p>Cependant, certain domino noir parvint, à force de me -suivre, de m'agacer, de me citer des particularités qui -remontaient un peu loin, ce masque, dis-je, réussit enfin à -m'intriguer. Il parlait avec agrément: il montrait, outre de -l'esprit et de l'usage du monde, des sentiments pour moi -qui tenaient beaucoup de la passion. Il témoignait de -grands regrets: «il avait eu des espérances, il n'en avait -plus; il me voyait souvent, je ne le voyais jamais; il -pensait à moi jour et nuit, et peut-être y avait-il un -siècle que je ne m'étais occupée de lui.» J'écoutais, je -cherchais à deviner qui pouvait être ce cavalier si bien au fait -d'une infinité de choses qui me concernaient. Milord Kinston -s'amusait beaucoup de notre conversation. Tiraillé par -plusieurs de ces femmes, qui ont toujours quelque chose à -dire aux Anglais opulents, il en avait congédié brusquement -une demi-douzaine pour n'être point distrait d'entendre -les folies de mon domino noir. Cependant à son tour -intrigué par une femme d'une taille distinguée, qui s'obstinait -à l'agacer, milord demanda la permission de la -suivre un moment, et me laissa sous la garde du masque -amoureux qui fit éclater sa joie dans les transports les plus -passionnés.</p> - -<p>Bientôt ma curiosité devint excessive. Le feu de mon -aimable conducteur animait ses discours, se communiquait -à mes sens et faisait des progrès d'autant plus rapides que -personne ne m'ayant encore paru digne de remplacer le -beau d'Aiglemont qui me négligeait depuis quelque temps, -j'étais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse. -J'éprouvais donc une charmante tentation, je prêtais mille -qualités au nouvel objet de mon caprice, je n'étais plus -maîtresse de mon imagination. L'impression devenait de -plus en plus profonde et j'avais du dépit de sentir que ma -physionomie, trop ponctuelle à exprimer les moindres -mouvements de mon âme, devait me trahir aux yeux de -mon pressant agresseur, tandis que le masque le mettait à -l'abri de rien perdre de ses avantages. La foule nous gênait -également, nous en sortîmes, et placés à l'écart, notre -entretien devint encore plus intéressant. Je ne voyais pas le -visage de mon causeur. Il refusait opiniâtrement de se -démasquer, s'excusant sur une laideur qu'il disait capable de -m'effrayer, mais tirait avantage d'une jambe bien tournée et -d'assez belles mains, dont une était ornée d'un gros brillant.</p> - -<p>Je n'y tenais plus: le feu de mon visage, quelques -monosyllabes… cet air distrait, que caractérise si bien la -violence des désirs, annonçaient à mon cher masque -combien il avait su me plaire et qu'il pouvait devenir encore -plus heureux. Il n'hésita pas à m'en proposer les moyens.—Que -risqué-je à l'abri de ce masque? dit-il, en se rendant -aussi familier que le lieu pouvait le permettre. Que -risqué-je? si vous me refusez, je suis honteux, et vous -ignorerez à qui vous avez fait un affront… que l'excès de la -passion me rendrait mille fois plus sensible; mais si je suis -assez fortuné… Ah! belle Félicia!… quittons cette salle!… -Osez.—Comment, vous n'y pensez pas! avec qui?… Cruel! -vous exigez de moi cet excès de complaisance et vous me -refusez… Je ne puis… Où voulez-vous donc?… Non, je -demeure… Vous m'entraînez!… Voilà le comble de l'extravagance.—Nous -sortions.</p> - -<p>Il me dit bien bas, en descendant, qu'au lieu de nous -servir de mon carrosse ou du sien, je ferais bien de m'esquiver -furtivement dans une brouette, qui me conduirait -jusqu'à la première place de voitures, et que de là nous -nous rendrions chez lui. Il fallait que j'eusse perdu la tête: -je consentis à tout, ou plutôt je n'eus pas la présence d'esprit -de m'opposer à rien.</p> - - -<h3 id="l4c8">CHAPITRE VIII<br /> -Aventures nocturnes.</h3> - -<p>Nous eûmes bien de la peine à trouver une voiture. Celle -qui nous échut était peut-être la plus désagréable de toutes -celles de cette espèce; le cocher était ivre, les chevaux se -soutenaient à peine. Nous montâmes cependant, je fus fort -étonnée d'entendre ordonner qu'on nous conduisît au -Marais. Alors je commençai à me repentir de mon étourderie. -Le Marais m'éloignait trop du bal pour que Sylvina et -milord Kinston ne s'aperçussent de pas mon évasion. J'aurais -dû revenir, mais j'étais apparemment ensorcelée. Cependant -les jurements et le fouet du cocher avaient enfin décidé -les chevaux: nous changions de place. Mon ravisseur, à -mes genoux, et redoublant ses serments, s'était enfin -démasqué. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace à -notre sale équipage, étaient haussées, et la crainte de -prendre du froid l'emportait sur le désir de voir les traits -de mon nouvel amant à la faveur de la lumière des rues. -D'ailleurs, je n'étais plus à moi-même. Je laissais dérober -mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes -encore plus secrets étaient la proie du téméraire. La part -que je prenais à ses transports, mes répliques involontaires -à ses caresses passionnées… le dispensaient de toute -retenue. J'allais moi-même au-devant de ma défaite… Il -profita du désir de l'illusion et du tempérament… nous -fûmes heureux.</p> - -<p>Le moment de la première jouissance ne fut qu'un éclair. -Une seconde, à laquelle nous concourûmes avec une égale -vivacité, nous procura de nouveaux plaisirs, moins rapides -et mieux savourés.</p> - -<p>Cependant, grâce à la faiblesse des chevaux et au verglas, -nous étions encore loin d'arriver; notre phaéton se battait -les flancs pour se réchauffer, maudissait en termes énergiques -l'heure indue, le mauvais temps et l'amour; car il -paraissait fort au fait de ce qui venait de se passer. Nous -avions sans doute négligé, dans notre ivresse, de nous contraindre, -et nos exclamations, nos sanglots, avaient affiché -nos ébats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa -mauvaise humeur, des expressions un peu cavalières, mon -séducteur s'en offense, fait jour par devant et menace l'impertiment -cocher d'une correction. Celui-ci réplique insolemment, -l'autre se précipite hors de la voiture et cingle le -dos du maraud d'une douzaine de coups de plat d'épée. Je -reconnus alors l'heureux mortel avec qui je venais de -m'oublier, pour Belval, ce même Belval dont on se souvient -que j'ai parlé, ce petit maître de danse qui…</p> - -<p>Quelle méprise! J'avais compté sur une conquête moins -vulgaire. Cependant Belval, dont l'épée vient de se casser, -reçoit force coups de fouet. J'ai le courage de m'élancer -hors du carrosse et de l'arracher à la fureur de son adversaire, -qui abuse cruellement de son avantage. Déjà quelques -jeunes gens du quartier ont ouvert leur fenêtre. Une -escouade du guet s'avance et n'est plus qu'à six pas. Une -porte s'ouvre par bonheur. Je me jette dans la maison: on -referme aussitôt. Je devais ce secours aussi salutaire qu'imprévu -à un jeune homme de bonne mine, que le bruit de la -querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumière et -son épée. Il me prie de la meilleure grâce du monde, de -monter chez lui, en attendant que la scène de la rue fût -finie, et m'assure que je ne serais point compromise, et -qu'il se fait fort de me mettre à l'abri de tout dans l'asile -qu'il a le bonheur de m'offrir. En effet, les alguazils, après -s'être emparés de Belval et du cocher, frappèrent violemment -à la porte; mais mon libérateur leur parle fort civilement -du balcon, prend sur lui de dire qu'il me connaissait -pour une dame très honnête, qui ne doit pas souffrir des -démêlés d'un jeune homme emporté et d'un cocher ivre. -Au surplus, il se nomme et permet qu'on vienne chez lui -le lendemain s'informer de ce qui pourrait me concerner. -La garde se retire, conduisant les délinquants chez un -commissaire. Je demeure tête à tête avec mon généreux -marquis: mon hôte s'étant donné ce titre en se nommant.</p> - - -<h3 id="l4c9">CHAPITRE IX<br /> -Comment tout allait mal cette nuit-là.</h3> - -<p>—Pourrais-je, belle dame, me dit-il, après qu'un peu -de repos et quelques rafraîchissements eurent calmé mes -esprits, pourrais-je, sans indiscrétion, vous demander par -quelle aventure vous vous trouvez si tard et avec cette -parure à la merci d'un cocher de place et d'un polisson. -Permettez-moi la liberté de qualifier ainsi l'étourdi qui -vous accompagnait.</p> - -<p>Cette question me causa beaucoup d'embarras et de confusion.—Vous -ne me paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour -courir la nuit dans un fiacre. Ce riche habillement, ces diamants, -tant de charmes et de grâces, tout annonce que -vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire. -Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens. -Ordonnez: mon laquais va courir et…—Non, Monsieur, -ma voiture et mes gens sont à la porte du bal de l'Opéra, -où j'étais moi-même, et où j'ai laissé ma compagnie. Tout -ceci est la suite d'une intrigue de masque. Je n'ai pas dans -ce moment l'esprit assez tranquille pour vous faire des -détails, qui d'ailleurs seraient peu intéressants pour vous; -mais je vous prie, en attendant, de ne pas porter trop loin -vos soupçons sur mon compte et…—Moi des soupçons. -Madame! Vous méprendriez-vous vous-même, et vous -paraîtrai-je assez incivil?</p> - -<p>Il parlait avec distraction, les yeux fixés sur une de mes -oreilles; j'y portai ma main: la girandole manquait. Nouveau -malheur! Nous descendîmes promptement, et à l'aide -d'une torche que le marquis fit allumer nous retrouvâmes -dans la boue ma girandole, mais brisée: une roue avait -passé dessus. J'étais désespérée de tant de disgrâces. Il ne -fallait rien moins que les attentions de notre hôte pour faire -diversion à mon dépit, à ma colère. Être la dupe de ce -petit gredin de Belval! avoir été sur le point de tomber -entre les mains du guet, de paraître chez un commissaire! -perdre un bijou de prix, et tout cela pour m'être servie -d'un maudit fiacre par le conseil d'un sot, qui ne voulait -pas me laisser soupçonner qu'il fût venu au bal à pied.</p> - -<p>Cependant je me contraignais à cause de mon aimable -marquis.—Belle dame, me dit-il, je n'ai pas un carrosse à -vous offrir, mais on prépare mon cabriolet, et vous me -permettez de vous reconduire? J'acceptai; cependant j'étais -un peu surprise de me voir traitée avec tant de respect et -de désintéressement par un homme très jeune, qui devait -être sensible et qui paraissait se connaître en beauté.—Quelle -différence, disais-je en moi-même, du marquis à ce -petit faquin de Belval! Celui-ci, prétendant audacieusement -à mes faveurs sans aucun titre pour les mériter, a brusqué -l'événement! il m'a eu presque malgré moi: du moins il -ne m'a pas laissé le temps de réfléchir; et ce pauvre marquis -n'ose rien demander! il ne témoigne pas même le -plus léger désir, quand tout est fait pour l'enhardir, quand -il pourrait impunément faire semblant de me prendre pour -une de ces femmes à qui il sied mal de montrer de la -rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!… Mais -c'était précisément ce qui me mettait en sûreté… En -sûreté! je dis mal; j'avoue, de bonne foi, que j'étais fâchée -d'y être. Félicia, qui venait de favoriser deux fois un jeune -polisson (le marquis l'avait bien dit), Félicia, souillée par -un petit coureur de cachet, était trop humiliée dans ce -moment pour qu'elle eût osé jouer la dignité vis-à-vis d'un -homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand -service.</p> - -<p>Cependant rien ne me fut proposé. Le cabriolet fut prêt, -nous y montâmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait -finir. Nous ne trouvâmes plus que milord Kinston. Sylvina -et le comte s'étaient fait ramener de bonne heure. Nous nous -retirâmes à notre tour. J'indiquai ma demeure au marquis, -le priant de venir me voir le même jour; je désirais bien -vivement que son exactitude m'assurât qu'il faisait cas de -ma connaissance et qu'il désirait la cultiver.</p> - - -<h3 id="l4c10">CHAPITRE X<br /> -De pis en pis.</h3> - -<p>Remise entre les mains de milord Kinston, je n'étais pas -encore à la fin de mes déplaisirs. Il n'avait été qu'un quart -d'heure avec la femme dont j'ai fait mention, puis, m'ayant -cherchée, et ne me retrouvant ni dans la salle ni auprès de -Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses inquiétudes. Un -masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait -Belval et qui nous avait vus partir, s'était fait un plaisir -malin de leur raconter mon escapade, égayant son récit de -quelques épigrammes. Milord Kinston, qui n'entendait -point raillerie, avait menacé le masque indiscret: celui-ci -s'était fâché. Tout cela avait donné lieu à une espèce de -scène dont milord conservait encore un reste d'humeur. Il -me gronda sérieusement en me ramenant et me parla même -d'écrire à milord Sydney. Je fus d'abord un peu déconcertée; -mais, retrouvant bientôt ma fierté naturelle, j'eus le -courage de hausser le ton; cela me réussit, et milord crut -devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me tira -d'affaire avec Sylvina, contre qui j'avais d'ailleurs de puissants -motifs de récrimination. Je n'eus donc plus de -reproches à essuyer que de moi-même; mais ils n'étaient -pas les moins cruels; et quoique je fusse accablée de lassitude, -je ne pus fermer l'œil.</p> - -<p>A midi je sonnai. L'on me remit deux billets, l'un de -l'officieux marquis; l'autre de ce petit fat de Belval… Le -premier me mandait d'un style froid, qui me déplut excessivement, -que des affaires indispensables le priveraient du -plaisir de me voir pendant le cours de la journée, comme il -me l'avait promis; il ne disait pas quand il viendrait s'acquitter -de sa parole; j'en eus un dépit qui m'indisposa -davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au -feu son billet; cependant je fus curieuse d'en savoir le contenu… -Dieu! quel nouveau sujet de douleur! «Je suis au -désespoir, belle Félicia, m'écrivait l'insolent, je suis un -monstre, abhorrez-moi, je le mérite… mais vous étiez si -belle!… et j'étais si amoureux!… songez à votre santé… Je -vous venge en m'imposant un exil involontaire: je quitte -Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés -et de mes remords non moins funestes.»</p> - -<p>Ma rage ne peut se décrire. J'effrayai tout le monde de -mes transports et de mes imprécations. Cependant, après le -premier essai de mes fureurs, je pris un parti sage, et mettant -la seule Thérèse dans ma confidence, je la chargeai de -m'amener un docteur dont j'avais ouï vanter les talents et -qui m'agréait d'autant plus qu'humain et tout à son art, il -dédaignait d'en imposer par ce verbiage effronté, par ce -luxe ridicule à l'abri desquels nos charlatans à la mode -signalent impunément leur ignorance et leur cruauté.</p> - -<p>L'Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait. -Il ne chercha point à me flatter; mais il m'ordonna des -remèdes, un régime, insistant surtout sur la nécessité d'être -sage. Ce fut bien à regret que je le promis. Dans la première -fureur de mon goût pour le marquis, j'avais peine à -satisfaire de chères espérances. Ce temps que j'allais perdre -me semblait une éternité…</p> - -<p>Cependant l'honnête docteur ne tarda pas à me rassurer: -il avait su prévenir les accidents, je n'avais plus rien à -craindre. Le marquis venait de temps en temps chez moi; -mais dès les premiers jours il m'avait désolée en m'apprenant -que, retenu à Paris par des affaires importantes, il -brûlait de retourner en province, auprès d'une dame dont il -était passionnément amoureux et qui lui accordait du -retour. Il n'avait donc pour moi qu'une amitié tendre, -fondée surtout sur ce besoin si pressant chez les personnes -préoccupées de parler de ce qui les intéresse. Je croyais -avoir du plaisir à entendre mon ami m'entretenir de ses -amours; cependant, j'éprouvais une secrète jalousie, et je -me remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à -mettre la fidélité du marquis à de fortes épreuves. En un -mot, j'avais juré qu'il me délivrerait de mon importun -caprice. Je touchais à ce but heureux, quand nous apprîmes -la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une -absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins; ensuite les -maladies, les extravagances, les malheurs de Sylvina, tout -cela me fit passer des jours bien maussades. La pauvre -Thérèse, qui m'aimait tendrement, était, pendant ce temps -d'infortune, mon unique consolation. J'avais pris surtout les -hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi. -Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m'aimer -comme un amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant -un libre essor aux feux libertins de cette soubrette passionnée, -je trouvais un soulagement bizarre, dont mes sens, -moins refroidis que mon âme, me faisaient éprouver le -besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits.</p> - -<p>O vérité! quels pénibles sacrifices tu viens d'arracher à -mon amour-propre!</p> - - -<h3 id="l4c11">CHAPITRE XI<br /> -Événements intéressants.</h3> - -<p>La saison était belle: le comte se faisait quelquefois porter -au Luxembourg, dont notre hôtel était voisin. Il en -revint un jour, fort agité, et même avec de la fièvre.—Je -suis perdu, me dit-il, je viens de revoir M<sup>me</sup> de Kerlandec. -C'est elle, je n'en puis douter; je l'ai reconnue, et je me -suis fort trompé si elle ne m'a pas aussi reconnu. J'ai fait -remarquer à Dupuis cette beauté dangereuse; il a ordre de -ne point la perdre de vue et de s'informer avec soin de sa -demeure actuelle.</p> - -<p>Je ne savais si je devais féliciter le comte ou le plaindre. -Sa passion se rallumait; mais elle ne pouvait devenir heureuse, -puisqu'en supposant que M<sup>me</sup> de Kerlandec pût enfin -consentir à épouser cet infortuné, il perdrait néanmoins -tout le fruit de ce bonheur; ses infirmités, sa faiblesse, lui -interdisant, sous peine de mourir, les doux plaisirs du -mariage.</p> - -<p>Cependant Dupuis revint fort instruit. M<sup>me</sup> de Kerlandec -habitait toujours le même hôtel et se fixait à Paris; elle -était de retour depuis peu d'un voyage, qui avait eu pour -objet de retrouver plusieurs personnes auxquelles elle -prenait le plus vif intérêt, mais dont elle n'avait rapporté -aucunes nouvelles.</p> - -<p>L'émissaire avait tiré fort adroitement tous ces détails -du suisse, vieux babillard, toujours prêt à mettre le premier -venu au fait de ce qu'il pouvait savoir des affaires de ses -maîtres.</p> - -<p>Dupuis fut fort applaudi du succès de son premier -message et n'eut dès lors plus rien à faire qu'à servir l'insatiable -curiosité du comte. Dupuis, afin d'être à même de -mieux remplir son emploi, me demanda la permission -d'entrer pour quelque temps au service de M<sup>me</sup> de Kerlandec, -fit débaucher un de ses domestiques, et risqua de se faire -proposer par le suisse, dont il s'était concilié la faveur en -payant plusieurs fois bouteille. Tout cela lui réussit. -Dupuis se disait sortant de chez milady Sydney, chez qui -l'on pourrait s'informer de ses mœurs et de sa capacité.</p> - -<p>Milady Sydney! Ce nom piqua la curiosité de M<sup>me</sup> de Kerlandec, -elle voulut entretenir Dupuis. Il connaissait assez -milord Sydney, pour pouvoir le dépeindre à ne pas s'y -méprendre. Il savait tout l'intérêt que ce seigneur prenait à -moi, mais il savait en même temps que je n'étais point sa -femme. Cependant il s'était flatté que, dans cette occasion -importante, je ne le démentirais pas. Je l'avais en effet promis. -Nous ne prévoyions, ni l'un ni l'autre, les grandes -conséquences que devait bientôt avoir ce mensonge léger.</p> - -<p>Dupuis répondit en homme d'esprit à mille questions -que lui fit la belle veuve, mais il la mit au désespoir en lui -faisant un roman fort vraisemblable, dont il n'y avait -cependant de vrai que mon portrait et le tendre attachement -de milord Sydney.—C'est assez, mon ami, dit-elle, outrée -d'apprendre que Sydney n'était plus libre; c'en est assez, -j'écrirai un mot à milady Sydney, et pour peu qu'elle me -rende bon compte de vous… ou plutôt dites à mon cocher -de se tenir prêt et vous me ferez conduire sur l'heure chez -milady.</p> - -<p>C'était le matin. Je ne pouvais m'attendre à semblable -visite. J'étais sortie avec le comte pour des emplettes. -Sylvina reçut M<sup>me</sup> de Kerlandec. Dupuis n'était qu'un prétexte. -La belle veuve brûlait de s'assurer par elle-même si -mes charmes étaient aussi dangereux que Dupuis les lui -avait dépeints. Elle ne put cacher le déplaisir qu'elle avait -de ne point me rencontrer. L'entretien languissait; elle -avait les yeux fixés, avec un intérêt frappant, sur deux portraits, -dont l'un était le mien, peint avec la dernière vérité -par Sylvino, peu de temps avant son départ, et l'autre celui -de Monrose, aussi de la main d'un habile homme et qui -servait de pendant au mien. Sylvina crut obliger -M<sup>me</sup> de Kerlandec, en lui apprenant que cette jeune personne, -dont les traits paraissaient l'intéresser, était milady -Sydney elle-même, et l'autre image celle d'un parent pour -qui milord Sydney avait beaucoup d'attachement. Les yeux -de la belle veuve retenaient, depuis quelques moments, un -torrent de larmes, qui prit enfin son cours. Elle demanda -pardon et voulut se retirer. Mais Sylvina s'efforça de la -retenir jusqu'à ce qu'elle se fût un peu remise.—Vous -voyez, madame, lui dit la belle Géorgienne, vous voyez une -femme que le malheur poursuit partout. Je ne puis faire un -pas sans que les choses les plus indifférentes portent à mon -cœur des atteintes mortelles. Puis tirant une boîte de sa -poche, elle ajouta: Voyez, Madame, si le portrait de ce -jeune homme, dont j'admirais la beauté, ne ressemble pas -régulièrement à cette miniature.—(Sylvina fut forcée d'en -convenir). Eh bien, madame, continua la veuve éplorée, ce -cavalier fut mon époux. Il n'est plus; j'ai mille raisons de -ne me consoler jamais de sa mort…</p> - -<p>Cependant Sylvina la consolait et voulait la retenir -jusqu'à mon retour. Mais mon portrait ne lui en ayant que -trop appris, elle résista et se retira suivie de Dupuis, admis -à son service.</p> - - -<h3 id="l4c12">CHAPITRE XII<br /> -Comment on se retrouve au moment qu'on y pense -le moins.</h3> - -<p>C'était la matinée des aventures. S'il était arrivé à -Sylvina celle de la visite de M<sup>me</sup> de Kerlandec, j'avais eu à mon -tour celle de rencontrer… qui? le vieux président et son -grand imbécile de gendre, M. de la Caffardière. La remise -qui voiturait ces illustres provinciaux allait s'arrêter précisément -devant ma porte comme je sortais. Mon cocher -rendait la main, mes chevaux s'élançaient avec feu; les -haridelles de l'autre voiture, manquant de bouche et ne -pouvant être reculées assez tôt, la flèche de mon carrosse -les prit en flanc, toutes deux furent abattues du coup. -Heureusement mes chevaux ne se blessèrent point; cela -n'empêcha pas que mon cocher ne fît grand bruit, et si, -mettant les uns et les autres la tête aux portières, nous -n'avions pas fait des exclamations de reconnaissance, le -conducteur de ces messieurs aurait, sans doute, essuyé -quelques bons coups de fouet.</p> - -<p>Je ne voulais point de mal au ridicule président. Il -m'avait à la vérité beaucoup ennuyée; mais je rendais -justice à sa bonhomie et je me souvenais qu'il m'avait -témoigné de l'attachement. Je lui souris donc et lui -demandai, pendant qu'on mettait sur pied ses rosses, par -quel hasard il se trouvait à Paris et si près de chez moi;—Nous -venions, ma belle dame, dit-il, en grimaçant galamment, -nous venions, la Caffardière et moi, vous présenter -nos respectueux hommages, et vous donner des nouvelles -de vos amis: nous avons une infinité de choses à vous dire; -mais vous sortez et à moins que M<sup>me</sup> Sylvina ne veuille bien -nous recevoir.—Président (interrompis-je), il n'est pas -encore jour pour Sylvina; quant à moi, je vous avoue sans -façon que je sors pour des affaires qui ne peuvent se -remettre; mais, messieurs, si vous n'avez rien de mieux à -faire, trouvez-vous à deux heures au Palais-Royal, je vous -y joindrai et nous dînerons ensemble; Sylvina sera, sans -doute, aussi enchantée que moi de vous revoir. Ils -acceptèrent. Je partis. Exacte au rendez-vous, je trouvai -mes originaux dans la grande allée. Ils m'attendaient assis -et entourés d'une jeunesse désœuvrée, qui se divertissait de -la manière remarquable dont ils étaient accoutrés. Le beau-père -avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap -pourpre à paniers, orné d'une multitude de boutons et de -boutonnières de clinquant d'argent; cette parure devait -avoir été dans son temps du plus grand effet; la veste était -d'une riche étoffe, or et argent, dont le fond crasseux et les -bouquets débrochés trahissaient le grand âge; la culotte, -pareille à l'habit, était un peu plus neuve; des bas roulés, -de vastes souliers, la perruque à la brigadière, le grand -chapeau brodé d'argent, sous le bras; l'épée imperceptible -et la longue canne à bec de corbin complétaient le costume -du bon président.</p> - -<p>Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur -d'être mis plus bizarrement: ayant perdu presque tous ses -cheveux, et pour cause, il était coiffé d'une fausse grecque, -huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées, -dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse, dont -le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée, -tenait diagonalement à quelques cheveux qui meublaient -encore le derrière de la tête. L'habit était de camelot bleu -de ciel, enrichi d'un large galon d'argent, mal festonné; la -veste d'un très beau bazin un peu sale, ornée d'une longue -frange à graine d'épinards, battait sur les genoux; la culotte -de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les souliers -plats, décorés d'une antique boucle d'argent, dont -l'éclat éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le -bras portait un plumet crasseux. Quant à l'épée, elle -réparait par son excessive longueur l'extrême petitesse de -celle du beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à -montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi -d'avancer jusqu'à eux, mais rencontrant heureusement une -personne de ma connaissance que j'abordai, je leur détachai -le comte: celui-ci voulut bien se charger d'amener mes -hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu l'imbécillité de -renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus donc -la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d'honnêtes -gens, qui se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche -Caffardière cassa la glace de devant, en se plaçant, son -énorme épée n'ayant pas trouvé en dedans l'espace qui lui -était nécessaire. J'étais furieuse; le président gronda fort et -longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot. Enfin, -nous arrivâmes.</p> - -<p>Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui -avait été l'objet de leur voyage: on se souvient que la vindicative -Thérèse avait fait un don fatal au seigneur Caffardot. -Il s'était mis en conséquence entre les mains du plus habile -chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de trois lieues -à la ronde et qui avait fait en tout genre <i>des cures incurables</i>; -aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement -guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s'était -déclaré de nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant -les remèdes. La Caffardière l'avait communiqué à la tendre -Éléonore; celle-ci à Saint-Jean, Saint-Jean à M<sup>me</sup> la présidente, -et M<sup>me</sup> la présidente (voyez la noirceur) au pauvre -président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle, -mais qu'elle avait cru devoir reprendre à l'occasion de son -indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme -avait toujours par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes; -il s'agissait de lui persuader qu'on tenait de lui ce -qu'au contraire on lui donnait. En un mot, toute la maison -se trouvait infectée; on s'était rendu à Paris pour se faire -guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un hôtel -garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse, -n'avait eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière -étaient, comme l'on voit, hors d'affaire. Le premier en -était quitte pour le reste de ses dents et de ses facultés -viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni gras de jambe, -mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne jouissaient -pas encore d'une bien bonne santé. Le mal faisait -surtout de grands ravages chez M<sup>me</sup> la présidente, comme on -voit le feu prendre avec fureur dans une vieille cheminée -où la suie s'est amassée pendant un demi-siècle. Il fut parlé -de tous ces accidents sous les noms décents de goutte et de -rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes -pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation -fâcheuse de ces dames nous préservait du malheur de les -recevoir souvent: nous n'avions garde de le prévenir.</p> - -<p>Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient -parfaitement ensemble et s'amusaient à faire des enfants. -Mais, à cet égard, on ne nous apprenait rien de nouveau. -Nous recevions, de temps en temps, des nouvelles de ces -époux que nous chérissions et qui nous étaient sincèrement -attachés.</p> - - -<h3 id="l4c13">CHAPITRE XIII<br /> -Qui n'est pas le moins intéressant du livre.</h3> - -<p>Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions -pas trouvés à la maison lorsque M<sup>me</sup> de Kerlandec y avait -paru; il lui tardait de savoir ce que cette dame pouvait -penser de lui et ce qu'elle éprouverait en retrouvant un -homme d'autant plus fait pour intéresser à la fin qu'elle -était cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers -lui de grandes injustices à réparer. Cependant, il ne savait -comment s'y prendre pour se découvrir. Nous n'osions -nous mêler de son affaire, à cause de milord Sydney, qui -nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir -des projets auxquels il était à craindre que nos démarches -en faveur du comte ne nuisissent. Avant donc de prendre -un parti, avant même de consulter milord Sydney, nous lui -mandâmes que nous avions vu M<sup>me</sup> de Kerlandec; que -celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié, avait -paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte, -nous demandions quelle conduite il était à propos de tenir -avec cet homme passionné. Milord Sydney répondit qu'il se -disposait à nous rejoindre sous peu; il ajoutait: J'ai peine -à vous définir, belle Félicia, ce qui se passe maintenant -dans mon cœur. Je vous aime; mais si vous saviez de quelle -force les liens qui m'attachent depuis si longtemps à la -belle Zéila… je ne vous l'ai point caché; faite pour être -adorée par vous-même, vous ne m'aviez peut-être charmé -que par une ressemblance étonnante avec une femme que -je ne cessais de regretter. Je croyais avoir à me plaindre -d'elle; je n'avais qu'à me louer de vous; je m'étais donc -persuadé qu'attaché désormais exclusivement à vous, je -pourrais revoir Zéila sans amour et lui connaître sans -jalousie de nouveaux engagements; mais je crois sentir -maintenant que je m'abusais: heureusement votre propre -système vient à mon aide. Vous m'avez appris à penser -que le cœur ne doit pas se piquer d'une constance forcée et -l'objet auquel on avait accordé beaucoup d'amour n'était -point offensé quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et -solide amitié. La mienne pour vous, belle Félicia, ne finira -qu'avec ma vie.</p> - -<p>Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l'histoire -de ses amours avec M<sup>me</sup> de Kerlandec. Elle se nommait -Zéila, lorsqu'il en devint amoureux en Géorgie, où elle était -née. Il l'amenait en Europe, sur une frégate anglaise, dont -il était, à l'âge de vingt-quatre ans, déjà commandant, -étant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance dans la -marine. Nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, La -frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau -français que commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat -opiniâtre et longtemps douteux. Zéila, presque au terme -d'une première grossesse, et que l'horreur de mourir -oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu'elle se retirât, -empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et -les mourants. Car déjà le commandant français, en faveur -de qui la victoire se décidait, s'était élancé sur le bâtiment -anglais, avec les plus déterminés de ses gens. Quoique ternie -par l'effroi, le sens et les douleurs, la rare beauté de -Zéila ne laissa pas de frapper le dur Kerlandec et de porter -à son cœur une atteinte profonde. Il ordonna qu'on transportât -cette belle femme sur son bord; mais Sydney, -furieux, s'opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle -rage et donna le temps aux siens de descendre Zéila -de la frégate, qui commençait à s'embraser, dans une chaloupe -qui devenait la dernière ressource des vaincus. -Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit -d'un œil tranquille la frégate s'engloutir, et avec elle le -malheureux Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner; -au même instant, une vague culbuta la chaloupe; mais on -eut la bonté de retirer de la mer Zéila, qu'un brave matelot, -qui avait veillé jusqu'au dernier moment à sa conservation, -avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des couvertures; -on laissa périr sans secours tout le reste de l'équipage.</p> - -<p>Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à -faire voile. Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha à -quelques débris de la frégate; il est rencontré le lendemain -par un bâtiment hollandais, qui le sauve, comme par un -miracle… Il ne croit pas que sa chère Zéila puisse avoir -évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit longtemps. -Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que -Sydney ne l'était d'elle, et ne pouvant douter de la mort de -ce malheureux amant, se trouvant d'ailleurs au pouvoir -d'un vainqueur passionnément épris de sa belle figure et -aussi tendre pour elle qu'il s'était montré cruel envers ses -ennemis; Zéila, d'un côté, sans appui, sans ressources -pour elle-même et pour son enfant; de l'autre, séduite par -les appâts d'une fortune et d'un rang honorable qui lui sont -offerts; Zéila, dis-je, cédant à tant de considérations, épouse -en arrivant en France l'amoureux Kerlandec.</p> - -<p>On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il -s'en fit aimer de nouveau, et comment, prenant enfin sa -revanche à Bordeaux, il punit Kerlandec de son inhumanité.</p> - - -<h3 id="l4c14">CHAPITRE XIV<br /> -Heureux changement dans les affaires du comte -et dans les miennes.</h3> - -<p>Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval -m'avait procuré la connaissance, l'insensible marquis enfin -de retour à Paris, vint aussitôt nous voir. Il s'était formé -des liaisons assez étroites entre le malheureux comte et lui: -leurs familles étaient de la même province. Le marquis -devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui -rendre là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le -comte désirait de savoir ce qu'étaient devenus des parents -éloignés qu'il espérait d'intéresser encore en sa faveur; ce -que ses parents pensaient de son père, s'ils soupçonnaient -celui-ci d'avoir, en effet, commis le lâche assassinat dont on -l'avait accusé. Le marquis n'ayant rien épargné pour bien remplir -la commission dont il s'était chargé, rapportait les nouvelles -les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait -causé le déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même -à son dernier moment avait fait appeler ces parents -en question et il leur avait déclaré ses crimes. Cependant, -ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant obscurément -à la campagne, s'étaient contentés de faire recevoir -par deux notaires les aveux du malheureux nègre et -n'avaient pas jugé à propos de les rendre publics ni d'entreprendre -à leurs frais de faire réhabiliter la mémoire de leur -parent. Ils ignoraient surtout que son fils existât encore; -mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement se -réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient -posséder au devoir d'aider l'infortuné rejeton à justifier -son digne père.</p> - -<p>La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui -annonçât sans précautions d'aussi importantes nouvelles. -Nous tînmes donc conseil et fûmes d'avis qu'il était d'autant -plus nécessaire de ne les lui apprendre que par degrés, -que l'excès de sa passion pour M<sup>me</sup> de Kerlandec pourrait -augmenter au point de lui devenir funeste dès qu'il se connaîtrait -des titres suffisants pour prétendre à l'épouser.</p> - -<p>Cependant, si le marquis avait fait à merveille les affaires -du comte, il avait en revanche tout à fait gâté les siennes. -Sa dame de province n'aimait apparemment pas les inter-règnes; -elle avait pris, en attendant qu'il revînt, un représentant, -ne laissant pas de soutenir dans ses lettres au -marquis le rôle de l'amante la plus fidèle et d'entretenir de -la sorte l'amour dont il brûlait de la meilleure foi du -monde. Il espérait de la surprendre agréablement en arrivant, -sans l'avoir prévenue. Un ami, seul confident de son -retour, vint au-devant de lui et voulut le préparer à la disgrâce -que la découverte d'un rival heureux allait lui faire -essuyer. L'amoureux marquis se refusa d'abord de croire; -mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel -amant passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide -des coquettes. Le marquis, outré, fit un éclat, blessa son -rival et fit que le mari déshonoré relégua sa femme au couvent. -Ces expéditions faites et ses affaires terminées, il -revenait à Paris, tâchant d'effacer de son cœur jusqu'à la -moindre trace de son malheureux amour.</p> - -<p>Qu'il arrivait à propos! je perdais aussi milord Sydney -(autant valait du moins); j'avais grand besoin de consolations. -Le marquis me parut mille fois plus aimable, étant -devenu plus facile à captiver et surtout m'ayant prouvé, à -l'occasion du pauvre comte, qu'il avait l'âme belle et le -cœur bienfaisant. D'ailleurs son nouvel état de liberté ajoutait -beaucoup à ses grâces naturelles. Un homme fort -amoureux est ordinairement tout entier à l'objet qu'il -aime. Le peu d'intérêt qu'il prend au reste de la société fait -qu'il ne se donne point de peine de chercher à lui plaire; -isolé, concentré dans son amour, il ne songe pas à tirer -parti de ce qu'il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup -à ce portrait quand nous avions fait connaissance, -mais il n'était plus le même. Je m'abandonnais entièrement -au plaisir de l'aimer. Je vis avec joie qu'il n'était plus -retenu de m'offrir son hommage que par la crainte de -m'avoir déplu précédemment, quand ayant fait très ouvertement -ce qu'il fallait pour lui prouver que je lui voulais -du bien, il avait négligé à répondre; il craignait, je l'ai su -depuis, que, me prévalant de ce qu'il n'avait plus de maîtresse, -je ne voulusse le désespérer à mon tour, en lui -tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont -l'amour-propre serait offensé. Mais que j'étais éloignée de -ce dessein! Devinant les soupçons du marquis, je le traitais -mieux que jamais, et j'eus enfin la satisfaction de recevoir -de sa bouche des aveux d'autant plus passionnés qu'il -avait résisté plus longtemps au besoin de leur donner -l'essor.</p> - - -<h3 id="l4c15">CHAPITRE XV<br /> -Fin de mes peines.—Comment j'en suis enfin -dédommagée.</h3> - -<p>Mon nouvel amant ne ressemblait que par les beaux -côtés à ceux qui m'avaient fait leur cour jusqu'alors: aussi -bien de taille et de figure que d'Aiglemont; aussi caressant -que Monrose, il n'était ni aussi léger que l'oncle et le neveu, -ni aussi grave que l'Anglais, ni aussi neuf que mon jeune -élève. Le marquis était doux, tendre, sans amour-propre, -craignait toujours de déplaire, et ne faisant cependant rien -qui ne fût à propos; empressé, capable des plus petits soins, -et amusant; il possédait encore mille talents agréables.</p> - -<p>Cependant, quelque vif que fût mon goût pour cet -homme charmant, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il me -témoignait beaucoup plus d'amour qu'il n'était à mon pouvoir -de le lui rendre. Il me faisait regretter de n'être pas -assez sensible; je remettais en question: «s'il est plus heureux -d'aimer légèrement, de changer souvent de goût et de -plaisir, ou de n'exister que pour un seul objet, de lui vouer -toutes les facultés de son être.» J'avais été partisan du -changement, je souhaitais maintenant pouvoir me fixer; -mais, réfléchissant sérieusement aux motifs secrets de ce -nouveau désir, je reconnaissais avec douleur qu'il n'était -lui-même qu'une modification de l'amour de la variété. Je -me persuadai donc que, née pour voltiger de caprice en -caprice, pour tout effleurer, sans m'attacher à rien, je ferais -d'inutiles efforts pour répondre à la passion d'un jeune -marquis par une passion aussi forte, aussi exclusive. Je me -flattais, au reste, que puisqu'il s'était assez facilement consolé -de la perfidie de sa belle provinciale, il pourrait en être -de même lorsque je ne serais plus maîtresse de lui demeurer -attachée. J'avais fait toutes ces réflexions avant de -rendre le marquis heureux, je puis dire avant de le devenir -moi-même.</p> - -<p>La maladie de Sylvina, en l'enlaidissant, l'avait changée à -bien d'autres égards: elle était devenue scrupuleuse; elle -ne se souvenait plus de s'être livrée, sans la moindre circonspection, -à tous les écarts de son tempérament; elle conservait -un reste de pruderie, vestige malheureux de sa sotte -dévotion, fruit amer de sa disgrâce présente. En conséquence, -je n'étais plus moi-même aussi libre. Sa bégueulerie -se serait furieusement effarouchée si je m'étais conduite -sous ses yeux, avec le marquis, comme j'avais fait -autrefois avec d'Aiglemont et mes autres amants. Mais cette -gêne, devenue d'autant plus nécessaire que la présence du -comte, qui demeurait avec nous, exigeait des égards; ce -mystère, dis-je, ajoutait à nos plaisirs. Le marquis vivait -clandestinement avec moi. L'amie Thérèse était seule confidente -de nos amours. On voyait chaque fois le marquis -faire retraite; mais il rentrait aussitôt par la petite porte du -jardin, dont il avait une clef, et je le recevais dans mon -lit.</p> - -<p>J'aurais trop à dire si j'entreprenais de décrire tous les -charmes de nos heureuses nuits. Mon amant, dont aucun -excès n'avait affaibli la vigueur, dont aucun dérèglement du -cœur n'avait altéré la délicatesse, était l'homme le plus fait -pour combler les désirs d'une femme voluptueuse. Toujours -propre à donner du plaisir, cet objet était le seul qu'il eût -en vue en jouissant. C'était pour me procurer mille morts -délicieuses qu'il ménageait avec art ce baume précieux qui -donne la vie. Il en était quelquefois avare, jusque dans les -moments où, ne supportant plus l'excessive ardeur de mes -feux, je le priais de me prodiguer ce qui seul pouvait les -éteindre; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le comble -à notre félicité que lorsque l'amortissement de mes sens lui -annonçait la fin prochaine de mes désirs; alors l'ardeur des -siens savait les faire renaître; il me faisait goûter de nouveaux -ravissements, dont j'aurais été privée, s'il eût partagé -jusque-là tous mes plaisirs.</p> - -<p>Que les hommes aussi délicats sont rares! le plus grand -nombre, au contraire, nous regardant comme des machines -destinées à les amuser un moment, se hâtent de remplir un -objet grossier et refroidi; repus nous laissent en proie à des -flammes dévorantes; d'autres, se piquant d'une inutile -vigueur, tirant vanité de leur force, nous fatiguent, mais -ignorent l'art enchanteur de donner du plaisir; souvent -aussi, ces sylphes délicats qui savent enflammer, suspendre, -par mille charmants préludes, le moment de la -jouissance, manquent tout à fait lorsqu'il est temps enfin -de réaliser, ou finissent très mal ce qu'ils ont très bien commencé. -Ceux enfin qui, semblables à d'Aiglemont, ont à la -vérité le solide et l'agréable, mais font un métier d'amuser -toutes les femmes; ces hommes <i>banaux</i> ne valent point -encore mon aimable marquis, dont l'âme appartenait tout -entière à qui possédait la personne. J'avais tout avec lui; -j'étais assurée qu'il ne sortait point de mes bras pour voler -dans ceux de la première femme qui lui aurait fait quelque -agacerie, je n'avais à craindre ni partage, ni indiscrétion. -J'étais, en un mot, parfaitement heureuse, et, pour la première -fois, sans doute, j'aimais tout de bon.</p> - - -<h3 id="l4c16">CHAPITRE XVI<br /> -Négociations de Dupuis.—Ce qui en arriva. -Lettre de M<sup>me</sup> de Kerlandec.</h3> - -<p>Cependant, l'intrigant Dupuis avait tâché de servir le -comte auprès de M<sup>me</sup> de Kerlandec. Ce domestique, doué -d'un esprit liant, avait réussi sans peine à gagner la confiance -de sa maîtresse. Affable, populaire, ainsi que le -comte me l'avait dépeinte, elle s'était bientôt accoutumée -à causer avec Dupuis, parce qu'il connaissait milord -Sydney. Elle lui avait fait part d'une partie des aventures -auxquelles cet Anglais avait donné lieu. L'affaire de Bordeaux -n'avait pas été oubliée; il avait été nécessairement -question de Robert, Dupuis, à qui son rôle était dicté, fit -alors semblant de former des conjectures, et, comparant les -noms, les époques… les circonstances, se trouve tout à coup—qu'il -avait connu ce M. Robert… N'était-ce pas un homme -de telle figure, de tel maintien? de tel caractère? il avait fait -ceci? il avait été là? C'était un fou passionnément amoureux -de certaine belle… et cette belle, c'était donc Madame; -dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que l'homme -en question. Cependant, ce même Robert n'était pas, comme -madame le disait, un homme de rien. Il était très bon gentilhomme, -titré même: Dupuis en était sûr. Comment -donc! ce M. Robert devait être très connu dans Paris, et si -madame souhaitait d'en avoir des nouvelles, on se faisait -fort de lui en donner sous peu, de positives… En effet, le -seigneur avait été accusé de la mort d'un officier de marine, -du mari de madame, par conséquent. Mais c'était pure -calomnie. M. Robert s'était lavé de cette odieuse accusation; -au contraire, il avait failli d'être tué lui-même, se battant -en second pour ce même officier, et contre qui? contre le -second du milord même Sydney.</p> - -<p>Ici, Dupuis avait été interrompu. On lui avait dit que l'affaire -de Bordeaux, à propos de laquelle on avait d'abord -sévi contre Robert, s'était trouvée tout à coup terminée par -l'autorité du ministère. M<sup>me</sup> de Kerlandec avait ajouté qu'informée -par un avis secret de la cour que Sydney s'avouait -lui-même l'auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle avait -eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vérité -de tous ces faits était encore pour elle une énigme fort difficile -à résoudre. Cependant, si c'était en effet de la main de -Sydney que Kerlandec eût péri, elle paraissait regarder cette -mort «comme un châtiment mérité», et les accusations -contre Robert, «comme des injustices qui méritaient la -réparation la plus authentique et les plus forts dédommagements». -C'était à ce point que Dupuis voulait amener sa -maîtresse.—Madame, dit-il, je ne vois qu'un moyen de -dédommager un homme tel que M. Robert, s'il aimait -encore madame, après qu'elle aurait attiré sur lui les plus -grands malheurs.—Et ce moyen, Dupuis, serait…?—Ce -serait, madame, d'épouser ce gentilhomme; il est fait, -soyez-en sûre, pour prétendre à cet honneur, d'autant plus -que milord Sydney…—Que milord Sydney est un ingrat, -qui s'est marié pour achever de me faire tout le mal qui -dépendait de lui…</p> - -<p>Dupuis s'était troublé; il avait manqué d'effronterie pour -soutenir avec assez de vraisemblance un mensonge dont les -suites pouvaient devenir de conséquence pour lui. M<sup>me</sup> de -Kerlandec commença dès lors à se méfier de ce confident; -puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle découvrit -bientôt que je n'étais que la maîtresse de milord -Sydney; que Dupuis avait chez moi de fréquentes habitudes, -et que j'avais dans ma maison certain étranger qui, -sur le portrait qu'on lui en faisait, pouvait bien être ce -Robert lui-même… Elle se souvint d'avoir vu au Luxembourg -un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en -effet, avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain -laquais qui l'avait suivie avec affectation jusqu'à son -carrosse, il lui sembla que la livrée de ce curieux était la -mienne. Ces soupçons devinrent des certitudes, lorsque, -ayant congédié Dupuis, qu'elle faisait épier soigneusement, -elle s'assura qu'il était rentré à mon service. Dès lors, son -inquiétude et sa curiosité crûrent à l'excès, et, brûlant enfin -d'être éclaircie, elle m'écrivit la lettre suivante, à l'adresse -de milady Sydney, sous enveloppe à M<sup>me</sup> Sylvina:</p> - -<p>«Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a -quelque temps, un léger prétexte pour aller vous voir et ne -vous rencontra point. Aujourd'hui, je vais au fait et vous -fais part des motifs qui me faisaient désirer d'avoir l'honneur -de vous entretenir. J'avais pris à mon service le -nommé Dupuis, qui quittait le vôtre et qui vient d'y rentrer; -ce garçon est fort au fait de tout ce qui regarde vous, -milady, milord Sydney (avec qui mon étrange destinée me -fit autrefois d'intimes liaisons), et enfin un certain Robert, -à qui je suis aussi dans le cas de prendre beaucoup d'intérêt. -Dupuis m'a fait entrevoir bien des choses; mais c'est -de vous seule, milady, que je veux apprendre la vérité de -plusieurs faits dont vous êtes immanquablement instruite. -Je me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure -d'entretien. Si, par hasard vous savez que j'ai connu milord -Sydney, et sur quel pied, que cela ne soit point un obstacle -à notre entrevue. Je ne suis plus faite pour avoir des prétentions, -dès que vous avez des droits sacrés… Mais… non, -je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage. Voyons-nous, -milady, et si, comme je n'en doute pas, vous mettez -autant de bonne foi que moi dans la conférence que nous -aurons ensemble, nous ne nous quitterons pas sans être -contentes l'une de l'autre. Comme je ne crains pas d'avoir -des témoins quand nous nous entretiendrons, vous pourrez -admettre en tiers la dame qui m'a reçue chez vous. J'attends -votre réponse avec impatience, me préparant d'avance à -vous apporter un esprit d'accommodement, et d'après le bien -infini qu'on m'a dit de vous, milady, des dispositions sincères -à beaucoup d'estime et d'attachement. Je suis, etc.</p> - -<p class="sign">«Zéila de Kerlandec.»</p> - - -<h3 id="l4c17">CHAPITRE XVII<br /> -Où l'on verra des gens bien embarrassés.</h3> - -<p>Je cherchais ce qu'il y avait à répondre, quand le valet de -chambre de milord Sydney parut et m'annonça que son -maître, arrivé depuis un moment, se proposait de se rendre -chez moi le soir; mais j'avais besoin de le voir plus tôt; je -lui écrivis donc par son émissaire de venir sur l'heure, ayant -à lui communiquer des choses de la dernière importance.</p> - -<p>Puis, répondant à M<sup>me</sup> de Kerlandec en deux mots, qui ne -signifiaient rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous -qu'elle me demandait.</p> - -<p>Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La -peine que me faisait éprouver le retour subit de milord -m'apprenait trop combien le marquis m'était cher… Comment -allais-je me comporter?… que dire?… Quel arrangement -prendre, dont l'un et l'autre de mes amants fût satisfait? -J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais -j'aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais -pas capable de le sacrifier… Je n'eus pas besoin de réfléchir -longtemps pour me décider, je fus prête à rendre la terre, -les bijoux, les équipages, plutôt que de renoncer à ma nouvelle -conquête… Cependant, la dernière lettre de milord -me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse, il -allait, sans doute, me laisser libre… Mais, alors, que devenait -le pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts -de son amour? Allais-je souhaiter que M<sup>me</sup> de Kerlandec ne -lui appartînt jamais?… Il m'intéressait; il méritait d'être -heureux, d'être dédommagé de tout ce qu'il avait souffert -pour cette beauté constamment fatale à ceux qui l'avaient -aimée…</p> - -<p>Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire -de questions au sujet de l'aisance dont je jouissais. Son -silence à cet égard prouvait qu'il me supposait une fortune -indépendante, et qu'il ignorait que quelqu'un fît les frais de -mon excessive dépense. Il n'était pas riche lui-même à proportion -de sa naissance et de son état de guidon d'un corps -de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma -position et dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de -lui dire: «Marquis, ta maîtresse ne peut plus disposer -d'elle même: elle appartient à quelqu'un qui, dans ce -moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce bien-être -dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée; -mais je n'hésite pas: tout à l'amour, je donne la préférence -à ses faveurs sur celle de la fortune.» J'étais sûre -que de ces deux partis, l'un ou l'autre affligerait également -mon cher marquis, sensible, généreux: s'il eût possédé tous -les biens dont la noblesse de sa façon de penser le rendait -digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus -grands sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilité de -me rien offrir…</p> - -<p>Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. A -son aspect, je ne pus retenir mes larmes.—Qu'est-ce donc, -adorable Félicia? dit-il, avec un transport mêlé d'amour et -de crainte, vous pleurez! quel malheur imprévu?…—Le -plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous prêt -à le partager?—Vous me glacez d'effroi! Nous allons être -séparés…</p> - -<p>A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque -sans connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi, -accourut avec son empressement ordinaire; il fut étonné de -l'état violent où nous nous trouvions: son amitié fut vivement -alarmée… Cependant, d'un regard expressif, j'appris -au marquis que je souhaitais qu'il gardât le silence; et prenant -la parole, je dis au comte que je m'affligais avec son -ami d'une nouvelle fâcheuse qu'il venait de recevoir. Cette -confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le -comte aurait pu former. Il plaignit le marquis et demanda -d'être instruit plus en détail; mais ce sujet fut encore éloigné -par l'apparition de Sylvina, qui, informée de l'arrivée -de milord, venait faire éclater dans mon appartement une -indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant -avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin -que ce malheur, auquel je venais de le préparer, était le -retour de Sydney… Nous nous taisions: le marquis s'accusant -de la gêne où il nous voyait tous, sortit. Je n'osai lui -faire des signes d'intelligence, de peur de trahir nos secrets; -mais j'étais sûre qu'il reviendrait à l'heure ordinaire: -jamais le besoin de le revoir ne s'était fait sentir aussi vivement.</p> - - -<h3 id="l4c18">CHAPITRE XVIII<br /> -Comment j'appris au comte ce que nous étions convenus de -lui cacher encore.—Ce qui nous arriva.—Ma première -entrevue avec milord Sydney.</h3> - -<p>—Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes -plus que nous trois, enfin je touche au moment fatal qui va -décider de ma vie ou de ma mort! Il est de retour, ce -funeste étranger, cet éternel obstacle à mon bonheur! Je ne -puis me dissimuler l'amour que M<sup>me</sup> de Kerlandec a pour -lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney -devrait préférer à tout ce qui existe, si vous n'usez de -tout ce pouvoir de vos charmes et de votre esprit pour le -détourner de renouveler ses liaisons avec M<sup>me</sup> de Kerlandec, -je suis sûr que le seul bonheur, dont l'espérance me donnait -le courage de vivre, va m'échapper une dernière fois…</p> - -<p>Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée -firent couler abondamment les nôtres.—Cher comte, -lui dis-je à mon tour, avec tout l'intérêt d'un cœur qui lui -était tendrement attaché, le bonheur chimérique de posséder -M<sup>me</sup> de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment le -principal objet de vos désirs: fermez votre âme aux chagrins, -à la jalousie. C'est par une faveur bien préférable à la -conquête d'une femme insensible que le sort veut aujourd'hui -réparer toutes ses injustices à votre égard. (Il m'écoutait -avec une attention avide.)—Quoi donc? quel bonheur, -dites-vous? Madame! ne différez plus… Mais, de quelle -espérance peut-on me flatter?… Que peut-il désormais -m'arriver d'heureux à moi? Non, chère Félicia, je ne prends -point le change; je ne puis être heureux que par…—Vous -le serez, mon cher comte, par l'événement le plus avantageux -pour vous, et s'il fallait choisir entre la main de l'insensible -Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis -vous prédire…—Achevez, mon impatience est au comble… -hâtez-vous d'annoncer ce bonheur à celui qui n'a peut-être -plus que quelques jours à vivre…—Vous vivrez. Votre -digne père…—Mon père?—Cet homme, aussi vertueux -que malheureux, est justifié par l'aveu même de ceux qui -l'avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre -à sa mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même -de votre état et de reprendre votre rang dans la -société…</p> - -<p>Ce que nous avions craint ne manqua point d'arriver. La -révolution que cette ouverture fit éprouver au comte le -priva subitement de l'usage de ses sens; toute la maison -était occupée à le secourir. Je le fis transporter à son appartement. -Cependant je ne croyais pas avoir à me reprocher -ma précipitation; il était impossible qu'il ne vît milord -Sydney, ou, du moins, qu'il ne le sût chez moi dans -quelques moments. J'avais lieu de craindre les excès auxquels -le comte était sujet à se laisser porter par ses passions; -il pouvait se détruire; il pouvait attaquer milord -Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur -nous les plus grands malheurs. J'avais donc cru devoir verser -en son âme une source d'espérances et de consolation. -Son trouble était l'ouvrage du premier moment. Celui qui -devait lui succéder allait être heureux. Je détournais son -imagination, ses idées, des objets funestes qui commençaient -à l'assaillir; je prévenais les dangereux effets de la -jalousie; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina. -L'homme de confiance du comte accourut et lui fit une légère -saignée qui fut bientôt suivie d'un sommeil assez calme.</p> - -<p>Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras -avec les expressions de la plus vive tendresse; mais j'y -répondis d'autant plus froidement que je craignais d'avoir -ensuite à rougir de ma perfidie si je faisais des efforts pour -rendre mes caresses plus empressées. En un mot, je ne -reçus pas milord Sydney même aussi bien que l'aurait permis, -sans mes réflexions, le sincère attachement que j'avais -pour lui.</p> - -<p>Cependant il n'avait pas été maître de dissimuler la surprise -que lui causait le prodigieux changement du visage -de Sylvina; le mouvement qu'il fit quand notre amie s'approcha -pour l'embrasser n'échappa point à celle-ci:—Avouez, -milord, dit-elle, en faisant des efforts pour paraître -sereine et même assez gaie, avouez qu'ailleurs que chez -moi vous ne m'auriez point reconnue?—Puis cette naïveté -qui se concilie si singulièrement chez les femmes avec leur -dissimulation naturelle lui fit ajouter:—Que cette petite -folle est heureuse d'avoir payé dès son enfance, et à si bon -marché, le tribut fatal qui m'a tout enlevé!</p> - -<p>Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me -prouvait que, malgré l'amitié la plus sincère, une femme -enlaidie ne pardonne point à celle qui conserve de la -beauté.</p> - - -<h3 id="l4c19">CHAPITRE XIX<br /> -Court, mais intéressant.</h3> - -<p>Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu'il -eut avec moi m'eut bientôt rassurée: je me remis à mon -aise par degrés. Nous parlâmes librement de toutes nos -affaires et même de la dernière lettre qu'il m'avait écrite.—Je -vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre -que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère -Félicia, que vous m'estimez trop pour imaginer que, -retrouvant Zéila, je cesse de vous être attaché. J'ai beau -l'aimer, j'éviterais de la revoir si le bonheur de vivre avec -elle était attaché au chagrin de n'être plus votre ami. Je me -charge du soin de votre fortune. La mienne me met à -même de soutenir dans tous les temps votre maison sur le -plus excellent ton, et…—Milord, interrompis-je, si vous -voulez tout de bon que nous demeurions amis, je vous prie -de ne jamais toucher cette dernière corde. Il est inutile que -je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait qu'à me -faire participer au mépris dont le public accable les femmes -qui doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu -céder par une imprudente vanité de jeune fille au désir de -briller quelques moments; mais cet éclat, ce faste, n'est -point essentiel à mon bonheur. Une vie paisible, une société -choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans fracas: -voilà tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous -m'avez fait accepter la jouissance sera ma demeure. La -vente d'un riche superflu me fera un fonds dont le revenu -sera plus que suffisant pour me faire passer agréablement -le reste de mes jours…—D'ailleurs, milord, interrompit -Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les -regrets jaloux, Félicia doit s'attendre à jouir un jour de ce -qui m'appartient: elle sera fort à son aise alors…</p> - -<p>En un mot, il fut très sérieusement question d'intérêt. -Mais milord ne voulut point entendre parler de réforme; et -brisant sur un sujet qu'il se proposait de traiter dans un -autre moment, il fit tourner la conversation sur le chapitre -de son malheureux rival. Quand nous l'eûmes instruit -de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette infortune -ne pouvait être un obstacle au dessein qu'il avait lui-même -d'épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle -deux enfants, dont il ignorait à la vérité le destin; il était -aimé. Lord, opulent et de belle figure, il jouissait d'une -parfaite santé. Il s'agissait d'entendre le surlendemain ce -que dirait M<sup>me</sup> de Kerlandec.</p> - -<p>A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille -que j'avais été agitée au commencement de sa visite. Mon -cœur était soulagé de tout ce qui le bouleversait depuis -quelque temps. J'attendais impatiemment le marquis; je -brûlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir -s'opposer à notre bonheur n'avait été qu'un faible brouillard, -après lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure: -je ne fus pas longtemps seule dans mon appartement. -J'avais à peine commencé ma toilette de nuit que le plus -tendre des amants y parut, mais avec des yeux éteints, -défait comme s'il eût relevé d'une longue maladie. Thérèse -ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis. -Cette nouvelle preuve de son amour mit le comble à la -satisfaction du mien. Mais si j'avais poussé son chagrin à -l'excès, que je sus bien réparer ma faute! Par quelles -caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les -heures malheureuses qui venaient de s'écouler! Il semblait -renaître, en écoutant ce que je disais de propre à le rassurer -et que j'accompagnais des caresses les plus passionnées. -Nous demeurâmes plus d'un quart d'heure étroitement -embrassés, répandant en silence de délicieuses larmes. Thérèse -sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux -moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore -plus ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus -heureuses de ma vie.</p> - - -<h3 id="l4c20">CHAPITRE XX<br /> -Argent qui circule.—Thérèse fait fortune. -Par quel enchaînement d'aventures.</h3> - -<p>Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un -sac de mille louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire, -quoiqu'on le lui eût fait promettre, que cette somme avait -été rapportée avec une balle de colifichets charmants, dans -lesquels était égarée une boîte d'or du dernier goût, décorée -du portrait de milord Sydney, où la ressemblance était -saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant -ordonné à la confidente indiscrète de ne m'avouer que la -balle, et de cacher l'argent quelque part, où j'eusse pu le -trouver sous ma main, en cherchant autre chose. Mais elle -crut augmenter ma satisfaction. Je rougis, au contraire, de -penser que pendant que milord me faisait des dons aussi -magnifiques, je me rendais coupable envers lui de l'infidélité -la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la -somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon -nouveau choix. J'eus cependant le bon sens de ne point -céder à cette tentation bizarre, et je fis bien. Il m'en prit -une autre qui ne tendait pas à d'aussi dangereuses conséquences -et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de faire -passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le -savais à l'étroit. Ses gens avaient eu l'indiscrétion de dire -aux miens que leur maître devait et négligeait depuis -quelque temps la plupart des maisons qu'il fréquentait -précédemment, faute de pouvoir continuer d'y jouer: il -perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et, contrefaisant -avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui -mandai qu'une personne qui regrettait de le voir devenir -plus rare dans leur société supposait que c'était la constance -de son malheur au jeu qui l'éloignait ainsi, qu'en -conséquence, on le priait de reparaître et de se servir de la -somme jointe à la lettre comme d'une ressource dont on -partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se -réservant de se faire connaître avec le temps. On exigeait -pour le moment que le marquis ne fît aucune démarche -pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger service, -qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au -plus solide attachement.</p> - -<p>Le lendemain, cet amant délicat, usant d'un stratagème -imité du mien, et auquel le tirage d'une loterie donnait -lieu, le marquis, dis-je, m'écrivit le lendemain qu'ayant -pris quelques billets avec intention que nous fussions de -moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de -mille louis et qu'en conséquence il me priait d'agréer les -cinq cents qui m'appartenaient. Cette tournure ingénieuse -me mit d'autant plus dans l'impossibilité de refuser qu'il -avait pris toutes les mesures nécessaires pour soutenir, -avec une parfaite vraisemblance, son mensonge galant.</p> - -<p>Cependant, si le gros lot du marquis n'était qu'une honnête -imposture, il n'en fut pas de même quelques jours -après d'un gros lot gagné par M<sup>me</sup> Thérèse… Je ne parle -pas de quelque lot perfide, tel que celui dont elle avait fait -part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu'elle gagna -très sérieusement un terne à la loterie de l'École militaire. -Voici comment:</p> - -<p>O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne -immense où tu puises au hasard! Comment un grand malheur -est souvent la cause d'un bonheur plus grand -encore!… Comment… Mais y pensé-je? à quoi bon ces -déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons -à Thérèse.</p> - -<p>On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées -en partant de chez monseigneur, par des bandits, dont -les uns cherchaient à détrousser, les autres à trousser seulement, -l'un de ceux-ci poursuivit Thérèse, que sa frayeur -chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au premier coup d'œil, -l'air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement tous ces -messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt -à la lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut -perdus de vue.</p> - -<p>Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du -soldat et lui demanda la vie.—La vie? rien de plus juste, -répondit celui-ci, mais à votre tour, poulette, vous ne me -refuserez pas une grâce qui n'est pas, à beaucoup près, -d'une aussi grande importance.—Puis aussitôt les mains -vont, les tétons sont brusqués; d'autres charmes…—Surtout, -ne criez pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon…—Pour -Dieu, monsieur… vous avez l'air d'un galant homme…—Oui, -très galant, mais dépêchons-nous…—Quoi! vous -aurez le courage!…—Ah! pardieu, vous en voyez la -preuve; cela n'a pas peur.—Fi! cachez… finissez… Qu'allez-vous -faire?… (Les jupes gênaient; il coupait les ceintures.)—Là, -cela ira mieux maintenant.—Grand Dieu! -tuez-moi plutôt… Ah! ah! vous me blessez… malheureux… -arrêtez… ah!… vous vous perdez… cessez… vous ne savez -pas…—Ma foi, vogue la galère.—Monsieur!… mon -ami… ah!… j'en suis… j'en suis au désespoir… mais… -quel entêtement!… Eh bien… retirez-vous donc… malheureux; -ô…ô…ôtez…—Un moment…—Je me meurs.</p> - -<p>Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains -babillards, qui vous racontent avec les circonstances les plus -minutieuses des faits arrivés il y a mille ans, j'aie pris dans -mon imagination les détails de la scène dont je viens de -vous faire part. Un moment, s'il vous plaît, vous saurez -comment j'ai pu être instruite de ces particularités, si bien -faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant, -reprenons le fil de notre aventure.</p> - - -<h3 id="l4c21">CHAPITRE XXI<br /> -Suite et conclusion des grands événements -arrivés à Thérèse.</h3> - -<p>Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant -pas nécessaire de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante -de frayeur et de plaisir. La facilité d'une seconde -jouissance mit l'effronté militaire en humeur de lui faire -une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle poussa le -ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus -le drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première -fois, mais qu'au contraire, elle se prêta de tout son -cœur à l'empoisonner et se donna toute l'action qui pouvait -contribuer à bien inoculer au débauché le venin dangereux -qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en le -mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te -jure… va… bon courage… tiens, tu l'as voulu… Eh bien!… -tiens… tiens, si tu ne l'as pas…»</p> - -<p>Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de -Sydney frappa dans ce beau moment les organes distraits -du couple heureux. Leur second impromptu d'amour -venait de se consommer. Le soldat se débattait pour -s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié -frayeur, moitié tempérament, le pressait fortement contre -son sein. Cependant les coups de pistolet et les cris des -blessés signifiaient que nous avions reçu du secours, et que -l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de Thérèse, saisi -subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez -ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à -travers le bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès -lors son parti fut pris. Il n'alla plus au régiment, et prenant -une route détournée, il courut se cacher chez des -parents qu'il avait dans un village éloigné d'une demi-journée -du lieu de la catastrophe.</p> - -<p>Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se -trouvait malheureusement compromis dans une affaire où -il y avait eu du monde de tué (il s'en doutait; d'ailleurs, -peu de jours après, le bruit de cette bagarre devint public), -notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses parents, obtint -qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père. Celui-ci -était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part -que le polisson eût mis la main sur une somme et se fût -fait soldat après l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se -trouvait englobé dans une affaire criminelle. Cependant ce -bourgeois, qui était un fermier assez protégé, sacrifia de l'argent, -accommoda les affaires de son fils, et obtint son congé.</p> - -<p>Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme -voyait croître de jour en jour un vilain mal qui se déclarait -à la fois sous toutes les formes possibles. Les papiers attendus -ne furent pas plus tôt arrivés que, craignant les effets -d'un nouveau ressentiment de la part de son père, il repartit -et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit à la -barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que -Vénus a trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement -et de guérir. Convalescent, il avait fait connaissance -avec le Saint-Jean du vieux président, venu dans le même -lieu, pour la même cause, dérivant de la même source. Les -nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire, -s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et -les ayant quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois -faufilé avec mes laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir -présenter un ami. M. Le Franc, c'était le nom du sien, -fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne retrouva pas -sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était resté -à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait -que, malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de -l'âme une sorte de bien. Le Franc se rappelait que la belle -Thérèse avait mis beaucoup d'honnêteté dans ses procédés -et que, d'après ce qu'elle lui avait dit, il n'eût tenu qu'à lui -d'être moins imprudent. Elle lui avait paru d'ailleurs une -excellente jouissance, et en faveur du plaisir incomparable -qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique soubrette, -il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé. -Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, -certaine manière de faire les choses… Les esprits ainsi disposés, -la première rencontre décida de leur sympathie: ils -devinrent éperdument amoureux l'un de l'autre et s'arrangèrent -au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le -marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. -Un jour leur bon génie leur inspira de prendre de moitié -un terne sec d'un louis à la loterie de l'École militaire; le -billet réussit et fit leur fortune. Peu de temps après, le -couple amoureux s'unit tout de bon par le nœud solide du -mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon -plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure -du bois, dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la -moindre circonstance.</p> - - -<h3 id="l4c22">CHAPITRE XXII<br /> -Entrevue orageuse avec M<sup>me</sup> de Kerlandec.</h3> - -<p>Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement -l'histoire de Thérèse, j'ai parlé de cette fille et me -trouve au delà de plusieurs événements sur lesquels il est -maintenant nécessaire que je recule. Le lecteur voudra bien -se souvenir que j'avais donné rendez-vous à M<sup>me</sup> de Kerlandec -pour le troisième jour après l'arrivée de milord Sydney. -Ce fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya -la balle et les mille louis; le soir du même jour que je -fis passer cette somme au marquis, et le lendemain matin, -jour du rendez-vous avec M<sup>me</sup> de Kerlandec, que le marquis -me renvoya la moitié de l'argent. Cependant il s'était passé -bien des choses depuis la lettre de M<sup>me</sup> de Kerlandec et ma -réponse.</p> - -<p>Quoiqu'elle m'eût annoncé des dispositions à la conciliation -et à l'amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant, -par des mouvements d'impatience, un trouble secret, une -humeur que nous devions nous attendre à voir bientôt -éclater. Nous étions dans le salon de compagnie; milord -Sydney, derrière le rideau d'une porte de glaces, était à -portée de tout entendre,</p> - -<p>—Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement -la belle Kerlandec, aussitôt que nous l'eûmes saluée, -nous avons à parler de choses importantes: les moments -sont précieux. (Puis s'adressant à moi):—Puis-je savoir, -madame, par quel hasard vous avez connu milord Sydney? -depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez épousé… -Vous rougissez, madame!… Fort bien. Je crois déjà voir -clair sur cet article. Elle chercha dans son portefeuille une -lettre et lut ce qui suit: «Madame, je me félicite… (je -reçus hier cette lettre, mesdames): je me félicite d'avoir été -enfin assez heureux pour découvrir ce qu'était devenu Monsieur -votre fils, ce cher fils si digne devons et d'un père…» -(etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit… Écoutez maintenant, -mesdames): «Il s'échappa du collège pendant que tout y -était en désordre: c'était un abominable homme que ce -père Principal!… (Passons… Ah! voici enfin.) J'ai su, -madame, et je suis en état de prouver que le jeune M. de -Kerlandec, manquant de tout et poussé d'ailleurs par un -sentiment bien digne de sa belle âme, s'était joint à quelques -soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent -quelques excès en route et furent, les uns tués, les autres -dispersés. L'affaire s'était engagée à propos de quelques -femmes de mauvaise vie: un galant homme qui voyageait -délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils leur -ayant plu, elles l'enlevèrent et l'emmenèrent à Paris. Il a -vécu quelque temps chez elles, où probablement il était -gardé à vue: peu après, ce beau jeune homme a disparu. -Ce qu'on peut supposer de plus modéré, c'est que ces malheureuses -l'auront fait partir pour quelqu'une de nos colonies…»</p> - -<p>Je me levai furieuse.—Quel insolent a pu vous écrire -cette lettre, madame? et vous-même, quelle audace peut -vous porter à nous faire la lecture d'un écrit où vous ne -doutez pas qu'on ait voulu nous désigner?—M<sup>me</sup> de Kerlandec. -un peu déconcertée: Parlons tranquillement, s'il -se peut, madame.—Non, madame, tout le monde n'a pas -ce sang-froid avec lequel vous prenez à tâche de nous -outrager; apprenez, madame…—Entendons-nous, madame; -est-ce à vous que l'aventure avec ces soldats est arrivée? -est-ce à vous que mon fils…—Oui, madame, M. Monrose, -votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui -l'avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous -rendre service d'une manière qui lui faisait tout l'honneur -possible; il était avec des scélérats; nous l'arrachâmes à -cette détestable compagnie, il nous suivit de son plein gré…—Et -qu'est devenu ce cher fils?…—Il est heureux, -madame, il est protégé de milord Sydney.—Juste Ciel! -mon fils au pouvoir du meurtrier de son père!—Elle -s'évanouit.</p> - -<p>—Quel coup mortel pour un cœur tel que le mien, dit -milord Sydney sortant du cabinet et joignant ses secours à -ceux que nous prodiguions à la méfiante veuve. Elle ouvrit -enfin les yeux; mais apercevant milord, elle fit un cri -perçant, et voulut s'échapper.—Cessez, cruelle Zéila, dit-il, -la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller -dans ce moment la tendresse et la générosité de son cœur, -cessez de m'insulter, en détournant vos regards. Je ne fus -jamais un homme vil; je suis incapable…—Mon fils! Où -est mon cher fils?—Zéila, votre fils est en sûreté. Accourant -à Paris avec un empressement dont vous étiez l'objet, -j'ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le -reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même -qu'il se trouvait heureux de vivre avec moi.—Milord… je -dois vous croire.—Vous m'insulteriez si vous aviez des -doutes.—Mais où suis-je? je ne vois donc autour de moi -que des personnes à qui j'ai donné des sujets de plainte… -Mesdames!…</p> - -<p>—L'exécrable homme! m'écriai-je tout à coup, lisant -involontairement le nom de Béatin au bas de la lettre dont -M<sup>me</sup> de Kerlandec venait de nous faire part, et que je -ramassais pour la lui rendre.—Qu'est-ce donc? dit Sylvina -troublée. Quel étonnement!…—L'infâme Béatin, -ajoutai-je…</p> - -<p>M<sup>me</sup> de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux; -mais il n'était plus temps.—Apprenez, dis-je à -mon tour à M<sup>me</sup> de Kerlandec, apprenez, madame, que le -monstre qui vous écrit…—Celui qui m'écrit, madame, est -un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le -collège…—Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations -aux miennes, interrompirent M<sup>me</sup> de Kerlandec.—Zéila, -lui dit milord, ce scélérat vous abusait et c'est bien -injustement que vous venez d'accuser ces dames. Votre fils -leur a les plus grandes obligations. Ce régent, digne du -dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, -par ses duretés, par son abominable passion, par l'éclat de -son infâme jalousie.—Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle -éplorée et nous tendant les bras.</p> - -<p>Elle nous pénétrait d'attendrissement. Les alarmes d'une -mère déclamante excusaient l'outrage sanglant qu'elle -venait de nous faire essuyer. Nous le pardonnions à son -égarement.</p> - - -<h3 id="l4c23">CHAPITRE XXIII<br /> -Conversation intéressante.</h3> - -<p>Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant -son fils et son amant, renaissait. On voyait reparaître sur -son adorable physionomie la douceur qui en était le -caractère très naturel. Le ton civil de milord, l'amitié, la -considération qu'il nous témoignait l'assuraient assez que -nous n'étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à -tâche de nous humilier, autant elle s'appliquait à nous -flatter, à se concilier notre attention.</p> - -<p>On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude. -M<sup>me</sup> de Kerlandec restait avec nous. Milord avait -mille éclaircissements à lui demander, mille questions à -à lui faire; il répétait souvent à Zéila qu'elle pouvait s'expliquer -librement devant nous, qu'il nous accordait toute sa -confiance et que nous étions incapables d'abuser des secrets -que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les -femmes étant naturellement dissimulées et M<sup>me</sup> de Kerlandec -devant peut-être à ses malheurs d'être plus défiante -qu'une autre, elle s'expliquait avec contrainte. Sydney -venait difficilement à bout de lui arracher ce qu'il désirait -savoir; il s'agissait principalement des détails relatifs au -temps qui s'était écoulé entre le combat avec Robert à -Paris et l'affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait -trouvé la mort; Zéila ne paraissait pas conserver de cet -époux un souvenir bien cher. Il avait été plus amoureux -qu'aimable, il n'eût pas été regretté s'il eût péri sous des -coups portés par une autre main. L'obstacle que sir Sydney -avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée -paraissait insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point -délicat fut agité.—Ma chère Zéila, disait milord, je prends -à témoin ces dames de la constance du vœu que j'avais fait -de vous aimer toujours et de me conserver pour vous; mais -je me crus, je l'avoue, effacé de votre souvenir. Je préférais -de craindre ce malheur à craindre que vous n'existiez plus. -Votre silence…—Sydney! pouvais-je imaginer moi-même -qu'après votre combat avec ce forcené de Robert, que vous -deviez soupçonner de n'avoir pas osé vous disputer ma conquête, -sans avoir quelques droits…—Non, Zéila, je ne -vous soupçonnais point. Je n'accusais de ce malheur que -mon étoile funeste, je vous respectai.—Mon père me -confina dans le fond de la basse Bretagne. Vous savez en -quel état j'étais alors: nos malheurs furent fatals à l'enfant -que je portais. Il était sans vie quand je le mis au monde. -Mon beau-père m'ayant ensuite gardée à vue jusqu'à sa -mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, -quand même bravant les préjugés les plus forts…—Eh! -cruelle, lorsque vous épousâtes ce tigre, qui s'était fait à -vos yeux un jouet de ma vie, songeâtes-vous à les respecter -ces préjugés fanatiques?…—J'en rougis, Sydney… Mais… -Vous avez été cruellement vengé.—Ah! si du moins le -sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières -amours? Ce lien puissant et antérieur à de vains obstacles… -Que vois-je, Zéila? vos yeux se mouillent… votre embarras… -Ciel! quel nouvel aveu va me déchirer le cœur ou me transporter -de joie? Zéila, quelque chose d'intéressant vous -presse!… n'hésitez plus.—Sydney!—Ma chère Zéila!—Je -vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que -notre fille ne vivait plus.—Dieu! quelle heureuse espérance! -elle vit! en quel lieu?—Modérez une joie que le -même instant va détruire. J'avais allaité pendant la traversée -ma fille, heureusement douée d'une constitution -robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva -dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de -me persuader que la petite était morte à la campagne, chez -d'honnêtes laboureurs qui s'en étaient chargés. Cependant -le refus de me nommer ces villageois et le lieu qu'ils habitaient -me fit douter que le rapport de mon mari fût véritable. -Je m'informai soigneusement auprès des domestiques -et les gagnai par des présents. Un seul avait connaissance -du sort de ma fille; il voulut bien m'en éclaircir, à condition -que je me contenterais de ce qu'il croirait pouvoir me -confier et que je n'exigerais rien de plus. Je promis, je -jurai. Il m'apprit que cette chère enfant avait été transférée, -par lui-même, dans un hôpital d'orphelins sans aveu, mais -il me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant -il me tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit -qu'il continuât de servir chez moi, soit qu'il changeât de -condition, il aurait soin de me donner, au moins une fois -l'année, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait point de -vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu'envers -M. de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable -sur le séjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des -nouvelles pendant douze années consécutives. Depuis ce -temps, je n'ai plus su ce qu'était devenu mon homme. -Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais -encore supposer que notre fille existait; mais épouse de -M. de Kerlandec encore vivant…</p> - - -<h3 id="l4c24">CHAPITRE XXIV<br /> -L'un des plus intéressants de l'ouvrage.</h3> - -<p>Ce récit ballottait continuellement Sydney entre l'espérance -et la crainte: nous écoutions avec le plus vif intérêt. -«Enfin, ajouta M<sup>me</sup> de Kerlandec, quelque temps après la -mort dé mon mari, j'eus le bonheur de trouver dans ses -papiers la note du lieu qui avait recelé si longtemps l'objet -de ma tendresse et de mon inquiétude. C'était à P…»</p> - -<p>Elle nommait l'endroit où j'avais été nourrie: je tressaillis. -Sylvina fit de même un mouvement de surprise; -mais les autres n'y firent pas attention.—Je partis sur-le-champ, -continua M<sup>me</sup> de Kerlandec; mais, admirez mon -malheur, il y avait quatre ans que ma fille n'habitait plus ce -séjour. C'était depuis ce temps que mon ancien serviteur ne -m'écrivait plus. Je découvris avec chagrin qu'il n'avait -jamais rien remis de ce que je lui faisais passer pour le -soulagement de mon infortunée. La conduite de ce confident -était un mélange singulier de bassesse et d'honnêteté. -Je fus au désespoir. On me conta que l'enfant que je réclamais -s'étant montrée difficile à élever, on l'avait cédée à -d'honnêtes gens qui l'avaient demandée pour en prendre -soin.</p> - -<p>Mon cœur se gonflait. Sylvina brûlait de parler. Ses -gestes, le jeu de sa physionomie annonçaient qu'elle avait -quelque chose d'intéressant à mettre au jour… ma propre -émotion… Sydney en fut frappé.—Ah! madame, vous la -voyez, c'est Félicia, dit Sylvina au comble de la joie. Ce fut -moi qui, venant réclamer dans le même hôpital un enfant -que je ne trouvai plus… Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui -désirai de l'avoir auprès de moi… Mon mari, ne voulant pas -être exposé par la suite à des recherches, donna le faux nom -de Neuville…—Neuville, le voilà précisément ce nom que -je détestais, comme celui du ravisseur de ce que j'avais de -plus précieux… Ah! ma fille! Sydney! quelle félicité!</p> - -<p>Un mouvement plus prompt que l'éclair m'avait jetée -dans les bras de ma charmante mère: elle ne pouvait se -rassasier de me baiser, et de m'arroser de ses larmes. -Milord, les coudes appuyés sur la table, eut quelques -instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout à -coup de sa profonde méditation, il me prodigua les plus -tendres caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler -dans ceux de Sylvina, la cause première de mon bonheur. -Mes chers parents ne lui témoignaient pas moins de reconnaissance -que moi-même; ils la nommaient leur bienfaitrice, -l'artisane de leur félicité.</p> - -<p>Tous nos cœurs nageaient dans les délices de la joie et de -l'amour. Toute la sensibilité de ma tendre mère ne suffisait -pas au bonheur de retrouver à la fois son amant et ses deux -enfants. Elle oubliait que j'avais excité sa jalousie; que -j'avais eu avec milord Sydney des rapports trop intimes. -Cette corde délicate ne fut point touchée, elle ne l'a jamais -été depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de -Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur -l'heure son valet de chambre, écrivait à son jeune ami de -venir en diligence embrasser sa mère et sa sœur.</p> - -<p>Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention -du comte. Ma mère se doutait bien qu'il était cet étranger -qui demeurait avec nous. Elle devait être impatiente de -savoir par quel hasard étonnant tous les êtres qui l'intéressaient -pouvaient se trouver ainsi réunis. Cependant ces -éclaircissements furent différés. Ma mère, en nous quittant, -nous fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin, -pour passer ensemble le jour entier. Mon père la reconduisit.</p> - -<p>Demeurée seule avec Sylvina, nous raisonnâmes à perte -de vue sur la bizarrerie de mes aventures.—Milord -Sydney, ton père!… Monrose ton frère!… disait-elle, mais -je n'en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y a dans tout ceci -bien du bonheur et du malheur mêlés.—Félicia! tu te -repentiras de n'avoir point de religion, de ne croire rien. -Tu as commis de grandes fautes, heureusement que tu es -jeune et tu as le loisir de les réparer… Crois-moi; voici des -événements qui font voir la main de la Providence étendue -sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs; crains que -bientôt elle ne te frappe….</p> - -<p>Je bâillais; l'heure de mon cher marquis approchait; je -mis fin à l'ennuyeux sermon et me retirant dans ma -chambre j'y fis une méditation délicieuse, en attendant -qu'un amant adoré vînt couronner, par ses charmants transports, -le plus beau jour de ma vie.</p> - - -<h3 id="l4c25">CHAPITRE XXV<br /> -Indéfinissable.</h3> - -<p>Je jouissais d'avance de la délicieuse surprise que j'allais -causer au marquis en lui annonçant ce qui m'était arrivé -d'heureux. Il parut enfin; mille baisers passionnés furent -le prélude des confidences intéressantes que j'avais à lui -faire. La joie dont elles le transportaient ne se décrit point. -Je ne risquais rien d'avancer que bientôt, sans doute, milord -Sydney légitimerait ma naissance, en épousant sa chère -Zéila… Quoi! le meurtrier de son mari! s'écrieront ici nos -sentimenteurs modernes!… Mais non, ils n'auront pas lu -cet ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons -humains, beaucoup moins délicats, mais plus indulgents, -qui auront supporté jusqu'ici la lecture de ces folies, ne -seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je l'avoue, avait -manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être -d'honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait -noyé son amant; mais je crois en avoir dit ailleurs assez -pour la justifier, du moins autant que peut être justifié le -cœur d'une esclave, telle qu'elle était quand elle connut -Sydney pour la première fois, ayant perdu cet amant, -qu'elle regardait plutôt comme un maître qui l'avait -achetée pour ses plaisirs. Elle s'était vue forcée de choisir -entre deux extrêmes, M. de Kerlandec ou la misère et la -mort. Depuis ce temps, l'éducation, l'expérience, l'usage du -monde avaient mis ses sentiments et ses principes à l'unisson -de nos mœurs; mais retrouvant un bien qu'on lui avait -inhumainement ravi, n'ayant jamais été attachée à son -époux qui l'avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle -à la mémoire de cet homme dur, on peut dire de cet -ennemi, de ne devenir jamais heureuse, quand l'occasion -s'offrait de réparer toutes ses pertes, de guérir toutes les -plaies de son cœur? Il est des cas particuliers qui font -naître des exceptions aux lois générales, aux principes -établis. Telle était la position réciproque de Zéila et de -milord Sydney. Telle était (j'en dis un mot ici pour n'en -plus parler), telle était la position de Sydney à mon égard. -Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des -circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent -des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés -d'un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux -nœuds qui me liaient à mon père, à mon frère? Mais -laissons cette thèse délicate; je ne prétends pas prouver que -tout était bien; tout était du moins réparable. Il était donc -inutile de se désoler, de se juger avec rigueur, de se rendre -malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté?</p> - -<p>Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet -article. Il se trouvait enfin à même de me parler sans contrainte -au sujet de milord Sydney.—Ma chère Félicia, me -dit-il, je t'avoue que le retour de milord m'assassinait. Je -ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus l'alternative -de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement -trop âgé pour toi, puisqu'il est en effet ton père, est -d'ailleurs très aimable, je le sais… Pouvais-je manquer de -m'en informer?—N'y pensons plus, mon cher.—Tu l'as -aimé?—Je ne m'en défends pas. Peut-être la force du sang -prépara-t-elle un penchant que le tempérament détermina.—Et -ton frère! ce beau Monrose?—Marquis, vous -m'étonnez! Qui peut vous en avoir tant appris?—Toi-même; -dans les premiers temps de notre connaissance, un -jour que tu m'avais permis d'écrire un billet à côté de toi, -ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne -disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien -d'infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d'Angleterre! -Sois sage. Si tu ne devais pas l'être là-bas plus -qu'ici, ce n'aurait pas été la peine de se priver de toi.—Nigaud! -je disais cela pour m'assurer, pour vous donner -un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de glace, -aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur à désespérer -les gens.»—Ah, friponne! je ne prends pas le change, -je sais…—Allons, monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, -sentant qu'il ne l'était guère. Non, je ne le veux -pas… je vous boude… vous deviez du moins faire semblant -d'ignorer…</p> - -<p>Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me -serrait dans ses bras… Déjà les miens le pressaient avec -transport… le même désir… il me faisait respirer son -âme… je lui rendais la mienne. Nous n'étions plus… Nous -ressuscitâmes un moment… pour mourir de nouveau… -Dieux!… quelle nuit!… quel homme!… quel amour!…</p> - - -<h3 id="l4c26">CHAPITRE XXVI<br /> -Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment -le docteur Béatin se trouva dans un étrange embarras.</h3> - -<p>Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m'eussent -laissé que quelques heures de sommeil, je m'éveillai plus -tôt qu'à l'ordinaire et me levai tout de suite. Impatiente de -revoir mon aimable mère, je fis à la hâte une toilette du -matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était devenu -l'un des plus grands plaisirs de la vie. Il n'était pas encore -jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue. -Qu'elle était belle dans son lit! quel incarnat! Qu'une de -nos femmes à rouge, à blanc, à pommades, eût paru -hideuse à côté de Zéila! A mon âge, je lui disputais à -peine le prix de la fraîcheur! Quelles grâces donnait -à son sourire la satisfaction dont on voyait qu'elle jouissait -intérieurement! Je prévenais son envie. Elle avait oublié, -la veille, de me demander un moment d'entretien particulier; -elle était sur le point de m'envoyer chercher.</p> - -<p>—Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un -bras d'albâtre, avec lequel elle m'attira pour me donner un -baiser.—Viens, prends place sur mon lit, chère petite, et -causons, non pas comme mère et fille, mais comme deux -amies désormais inséparables.—Que cette familiarité me -plaisait! Cependant je ne pouvais pas me défendre de -certaine timidité. Je craignais que ma mère, ayant peut-être -connaissance de ma vie mondaine, ne voulût me faire des -reproches, exiger le sacrifice de ma liberté, de mes habitudes. -Naturellement indépendante, accoutumée à ne rien -refuser, à ne penser, à n'agir que d'après moi-même, je ne -me sentais pas capable de me soumettre à la gêne… Cependant -je me trouvais sous puissance de père et de mère! -Qu'allaient-ils exiger de moi? Mais cette inquiétude fut de -peu de durée.</p> - -<p>Ma mère voulait d'abord savoir d'où nous connaissions -Robert, et par quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui -fis un abrégé succinct des malheurs du comte. Elle était -bien éloignée, malgré les insinuations de Dupuis, de le -croire d'une naissance aussi distinguée et même de lui -supposer une âme honnête: toutes les apparences avaient -déposé contre lui. Mon récit la désabusait. Elle donnait des -larmes aux aventures tragiques, où la violence de sa passion -et le désespoir avaient mis si souvent en danger les jours -de l'infortuné Robert…</p> - -<p>Un laquais vint demander s'il devait introduire un ecclésiastique -qui disait avoir les plus importantes nouvelles à -communiquer.—Maman, m'écriai-je, si ce pouvait être le -docteur Béatin!—Je n'en doute pas, répondit-elle.—C'est -un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis -avant-hier une lettre au portier…—Ah! c'est lui, c'est -Béatin, dîmes-nous à la fois; qu'on le fasse entrer.</p> - -<p>Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume -seulement n'était plus le même; au lieu de l'habit ecclésiastique -ordinaire qu'il avait autrefois, il portait maintenant -celui de prêtre de l'Oratoire. C'est du moins ce qu'il -nous apprit, quand je lui fis demander par Zéila ce que -signifiaient certain collet blanc et des manches étroites. -D'ailleurs le maintien du drôle était encore plus hypocrite, -ses yeux plus pénitents, plus faux, ses reins plus souples, -plus exercés aux courbettes. Il fut un peu surpris de -trouver une femme auprès de ma mère, qu'il espérait entretenir -seule. J'avais une calèche dont la gaze abaissée me -cachait au cafard défiant que je voyais s'efforcer de démêler -mes traits; peut-être m'eût-il reconnue, quoiqu'il y eût déjà -longtemps que nous n'eussions eu l'honneur de nous voir.—Quelles -nouveautés intéressantes m'amènent si matin, -monsieur le docteur? dit ma mère d'un ton sec, dont l'oratorien -parut interdit.—Tous m'excuserez, madame… -Mais, d'après ce que j'ai pris la liberté de faire savoir à -madame… si les choses… que j'aurais peut-être à y ajouter -y ressemblaient… madame concevrait sans doute la nécessité -de ne pas différer notre entretien…—Non, non, -monsieur. Je déteste tous ces mystères. Madame est ma -meilleure amie; je n'ai rien de caché pour elle. Vos secrets -regardent mon fils; madame le connaît. Expliquez-vous, et -surtout ne mentez pas. (Béatin rougit.)—Ce que j'aurais à -dire à madame ne regarde plus monsieur son fils…—Et de -quoi s'agit-il donc?—De milord Sydney, madame.—De -milord Sydney?… Je le vis hier, je le compte voir ce -matin. Mais, voyons, monsieur, vous vous plaisez donc à -nous distiller des calomnies? Mon fils perdu, mon fils parti -pour les colonies? Il est retrouvé, ce cher fils; je le reverrai -sous peu de jours, et j'ai les plus grandes obligations aux -personnes honnêtes qui ont bien voulu prendre soin de lui -(le traître souriait ironiquement).—Dans ce cas, madame, -je n'ai plus rien à dire… je m'y perds… Puisque madame -est mieux instruite que je ne le suis moi-même, il est -inutile que je demeure.—Vous resterez, monsieur, dis-je -avec vivacité, me levant et le retenant par le bras, comme -il faisait un mouvement pour se retirer… Ma mère sonna.—Qu'il -y ait quelqu'un à ma porte, dit-elle, et qu'on -reçoive tout le monde… Nous entendîmes siffler; l'instant -d'après, on annonça Madame Sylvina et milord Sydney.</p> - - -<h3 id="l4c27">CHAPITRE XXVII<br /> -Qui n'étonnera point ceux qui se connaissent en Béatin.—Comment -le même projet se formait en même temps en deux -endroits.</h3> - -<p>Un loup tombé dans un piège, entouré de bergers et de -chiens, dont les abois lui annoncent une mort prochaine; -un voleur pris sur le fait par un commissaire, accompagné -de ses sbires, n'est pas plus consterné que le fut l'indigne -Béatin, entendant prononcer des noms si foudroyants pour -lui. Je quittai ma calèche et fus me jeter au col de milord -Sydney, en le nommant mon père. Sylvina frémit à l'aspect -de l'odieux oratorien. Milord, à qui je venais de le présenter, -le couvrait d'un regard d'indignation. On se plaça; le noir -Béatin, debout et tremblant, s'attendait à quelque orage.</p> - -<p>Ce fut mon père qui porta la parole.—Vous mériteriez, -homme de bien, lui dit-il, que, vous faisant connaître de -vos supérieurs, nous attirassions sur vous des châtiments -dignes de toutes vos noirceurs. Vous vous jouez donc tour -à tour de la religion et de la confiance des hommes? Vous -avez toutes les passions, elles font naître quelquefois des -vertus; chez vous, elles n'ont engendré que des vices abominables! -Laissez-nous; tâchez de devenir honnête homme, -et songez, surtout, que si jamais vous nous donnez le -moindre sujet de plainte… rien ne pourra vous soustraire -aux effets de notre ressentiment. Sortez!</p> - -<p>Quoique le moine dût s'estimer trop heureux d'en être -quitte à si bon marché, l'orgueil, la fureur l'égarèrent. Non -seulement il foula cruellement la petite chienne de ma -mère, en feignant une maladresse, mais encore, il balbutia -quelques injures, en traversant l'antichambre. Un laquais, -ayant distingué quelque chose, lui barra le passage et le -repoussa d'un coup de poing: mon père, entendant du -bruit, parut. Béatin, accusé par plusieurs témoins, se prosterne.—Qu'on -le laisse passer, dit mon père, avec un -sang-froid qui n'appartient qu'aux grandes âmes, qu'il se -retire et qu'on se garde de lui faire la moindre violence. -Allez, monsieur.</p> - -<p>Béatin fut oublié. Nous ne nous occupâmes plus que de -nous. Mon père insistait pour que sa chère Zéila l'épousât -sans délai.—Nous devons, disait-il, assurer le sort de la -chère Félicia. Nous ne sommes d'ailleurs comptables de -notre conduite qu'à nous-mêmes. Nous irons en Angleterre. -Monrose aura la fortune de son père: j'y joindrai de quoi le -soutenir sur un pied convenable. Je suis sûr qu'il saura se -faire honneur de nos bienfaits… Quant au comte… j'aurais -un projet pour lui; il doit la vie à Félicia, et par l'enchaînement -des circonstances, il lui doit encore l'honneur. Qu'il -l'épouse! Il est absolument sans biens: je me charge d'y -pourvoir et de terminer avantageusement toutes ses affaires -et de lui composer une fortune convenable à sa naissance.</p> - -<p>Cette idée, qui plût beaucoup à ma mère et à Sylvina, me -fit trembler au premier moment: moi! m'engager… Cependant, -devenir comtesse!… Ah! que n'était-ce plutôt marquise!… -Mais non, ce n'était pas la même chose. Ce que le -comte pouvait, ce qu'il devait peut-être, le marquis ne le -pouvait pas. J'éloignai bien vite une mauvaise pensée… -Cependant, me marier au comte, n'était-ce pas demeurer -libre?… Il ne pouvait vivre longtemps… Mais mourant ami -ou mari, mes regrets n'étaient-ils pas les mêmes? Toutes ces -pensées se présentèrent à la fois à mon esprit; on me pressait -de consentir que Sylvina, qui s'offrait, fît auprès du -comte les premières démarches. Elle n'en eut pas la peine. -Voici ce qu'il nous écrivait de son lit, tandis que nous nous -occupions du projet singulier d'en faire mon époux. «De la -part de l'infortuné comte de L… à tout ce qu'il a de cher au -monde, réuni chez M<sup>me</sup> de Kerlandec, et à milord Sydney, -salut.</p> - -<p>«Mes amis, je sais tout: ce que les obstacles n'auraient -jamais pu, l'amitié, la reconnaissance le peuvent, l'ordonnent -aujourd'hui. Je ne prétends plus au bonheur inestimable de -posséder la belle Zéila; le Ciel, qui daigne me rendre ce -que l'iniquité des hommes m'avait enlevé, m'apprend à restituer -à chacun ce qui lui appartient. Que milord Sydney -soit heureux. Mais, mes amis, puis-je espérer de l'être à -mon tour pendant le peu de jours qui me restent encore?… -Serais-je digne de donner mon nom à l'aimable Félicia, ma -bienfaitrice, à qui tout ce que je possède au monde et ma vie -même appartiennent plus qu'à moi? Milord, faites un fils de -celui qui, tour à tour, voulut répandre votre sang et versa le -sien à cause de vous. Félicia, fille de Zéila, ne me dédaignez -pas par cette mince raison, qui fait que je vous suis plus -attaché. Venez tous; que je ne sois plus pour vous un objet -de haine. Comblez mes vœux, et je cesserai d'être un objet -de pitié… Zéila! milord Sydney! je pourrai vous voir. Oui, -je le sens… je vous attends avec l'empressement et l'amour -d'un fils qui ne sentit jamais rien faiblement et qui, cessant -de vous craindre, ne peut plus que vous chérir. Adieu.»</p> - -<p>Cette lettre exaltée nous fit beaucoup de plaisir, mais un -peu de peine en même temps. Le style du comte prouvait -qu'il avait écrit dans le moment du choc de plusieurs sentiments -difficiles à concilier. L'effet que le physique pouvait -en avoir ressenti nous donnait de l'inquiétude. Nous répondîmes -et promîmes pour le soir, pourvu que le chirurgien, -qu'on devait consulter avant de remettre notre billet, jugeât -le malade en état de supporter la révolution que notre visite -ne pouvait manquer de lui occasionner.</p> - - -<h3 id="l4c28">CHAPITRE XXVIII<br /> -Espèce d'épisode.</h3> - -<p>En effet, une heure après, on vint nous avertir qu'il était -inutile de nous rendre chez le comte. Il avait de la fièvre, -le repos lui était nécessaire.</p> - -<p>On m'apportait en même temps une lettre du fameux -d'Aiglemont. Les lecteurs qui auront pris quelque intérêt à -cet aimable fou seront sans doute charmés d'en entendre -parler encore une fois et d'apprendre ce qu'il devint après -s'être séparé de nous. Je vais copier sa lettre: je trouve cela -plus commode que d'en faire l'extrait:</p> - -<p>«Enfin donc, chère Félicia, je suis pris et très pris (cela -ne veut pas dire que je suis amoureux, c'est bien pis). Je -suis marié. Riche héritier et marquis, à la bonne heure, -mais marié! sentez-vous bien toute la force de cette expression? -Mon oncle, qui s'entend merveilleusement à manier -les esprits, a su prouver à d'excellentes têtes de ce pays-ci que -l'on ferait un coup de partie si l'on me donnait pour femme -certaine jeune personne qui doit réunir un jour tous leurs héritages. -Il a fallu passer l'affaire, car mon oncle assurait que -j'étais à l'enchère à Paris, et pour peu qu'on hésitât, on risquait -de me manquer. Imaginez, ma chère Félicia, toutes -les angoisses auxquelles un pauvre humain peut être en -butte; dès lors, je les éprouve sans exception. Présenté chez -tous les parents, à la ville, à la campagne; trouvé par l'un -aimable, par l'autre fou; par celle-ci petit-maître, par celle-là -fier et dédaigneux; jugé par chacun au gré du caprice et -des intérêts particuliers… Puis les hostilités sournoises des -concurrents cachés, les délations anonymes, des éclaircissements, -quelques-uns très vrais, d'autres outrés, sur ma -manière de faire travailler l'argent; puis, mes contremines, -mes insinuations auprès des uns, mon courage vis-à-vis des -autres… On ferait un poème épique de tous mes combats, -de toutes mes craintes, de toutes mes victoires. Enfin, -quand tout fut d'accord, il ne me manquait plus que d'avoir -vu la future.</p> - -<p>«Je ne m'attendais pas à tant de charmes et d'agréments: -élevée dans un couvent par une tante sévère, et dévote (qui -fait pénitence depuis dix ans d'avoir constamment déplu -par sa laideur et d'avoir incommodé la société par beaucoup -de mauvaise humeur et d'orgueil), ma prétendue me semblait -devoir être une petite bégueule sauvage et peu faite -pour m'intéresser. Mais point du tout. Douée d'un caractère -heureux, une longue communication avec une hétéroclite -ne l'a point gâtée. J'ai fait comme César: je suis venu, j'ai -vu, j'ai vaincu. Le mariage a été bientôt conclu; ç'a justement -été le vilain esprit de la tante qui m'a porté bonheur. -Elle était si contraire à mes prétentions; elle voulait qu'on -me fît subir des examens si rigoureux, qu'on réunît sur -mon compte tant d'instructions, que pour la narguer, on a -brusqué les affaires, et cela n'a pas été malheureux pour -moi. La petite marquise a de l'esprit et des talents; elle -danse, elle sait la musique. Elle a lu; mais surtout, elle -a toutes les dispositions possibles à devenir bientôt, avec -l'aide d'un talent merveilleux que j'ai pour former les -femmes, l'une des plus aimables et des plus propres à faire -honneur à un époux à ses risques et périls.</p> - -<p>«Tout de bon, je trouve que c'est une assez jolie chose que -le mariage. Ma petite femme, toute prête à adorer le premier -objet que se présenterait, n'a rien eu de plus pressé que de -m'adorer, et je crois, ne vous en déplaise, que je l'adore -aussi. Nous rions, nous faisons des folies d'enfants, et surtout -beaucoup d'autres folies; car, à certains égards, je suis -parfaitement bien tombé. Que j'aime une femme attachée à -ses devoirs! Puisse ma chère moitié remplir ceux qui se -succéderont par la suite, dans la carrière du mariage, aussi -bien qu'elle s'efforce maintenant de remplir les premiers, -Aussi, suis-je d'une fidélité… Je vois tous les jours, sans -l'ombre d'une tentation, une fille charmante qui la sert et -deux ou trois parentes angéliques, chez qui la première -faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne -demanderaient sans doute pas mieux que de se distraire un -peu d'une ennuyeuse monogamie. Concevez-vous cette conversion? -n'est-elle pas digne d'occuper les deux trompettes -de la Renommée?»</p> - -<p>D'Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et -de celles de Sylvina. Je ne lui avais presque point écrit; il -ignorait une partie de ce qui nous était arrivé. Il s'informait -aussi du comte, dont il avait toujours souhaité la fin, -craignant que ce personnage mélancolique ne me gâtât l'esprit, -etc.</p> - -<p>Monseigneur, qui avait joint quelque chose à la lettre de -son neveu, m'écrivait plus gravement. Il me contait comment -on avait eu toutes les peines du monde à marier son -étourdi: lui, oncle, payait les dettes et faisait, pour le nouveau -marquis, une pension de deux cents louis à M<sup>me</sup> Dorville. -Ce revenu venait bien à propos à celle-ci, qui avait au -suprême degré le défaut de l'inconduite et de ne savoir -jamais sacrifier l'agréable à l'utile. Le bienfaiteur le plus -solide était renvoyé de chez elle, en faveur du premier joli -museau dont elle pouvait avoir envie. Sans cette rente viagère, -Dorville aurait pu mourir quelque jour à l'hôpital.</p> - - -<h3 id="l4c29">CHAPITRE XXIX<br /> -Conclusion.</h3> - -<p>Quel froid me saisit? Hymen, la léthargie de mon esprit -est-elle un effet de tes fatales influences? je n'ai plus le courage -d'écrire… Ah! c'est que je viens de parler de toi… Vous -bâillez aussi, lecteur; il est temps que je finisse.</p> - -<p>Le marquis m'aimait beaucoup; mais voyant ce qui -venait d'arriver, soit prudence, soit délicatesse, soit enfin -tout ce qui peut occasionner un changement dans l'esprit -d'un être à deux pieds sans plumes, il supposa tout à coup -un voyage à faire dans ses terres, et partit, me livrant au -tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il -m'écrivit souvent, toujours avec beaucoup de tendresse; -nous demeurâmes amis.</p> - -<p>Monrose arriva bientôt sur les ailes de l'amour filial et de -l'amitié. Il était devenu grand et avait embelli. J'eus un -secret dépit de ce qu'il était mon frère. On peut juger de -l'accueil que lui fit ma charmante mère, par la connaissance -que j'ai donnée de la tendresse de son cœur. Monrose, instruit -enfin de l'affaire de Bordeaux, fit bien voir qu'il avait -du bon sens. Doué d'une vraie sensibilité, loin de quitter -la nature pour son ombre, il ne voulut connaître de père -que celui qui lui en montrait les sentiments et en exerçait -envers lui les devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires. -Il est maintenant capitaine de cavalerie, en attendant -mieux.</p> - -<p>Bientôt Sydney épousa sa chère Zéila. Les lords Kinston -et Bentley furent avec nous les seuls témoins du bonheur de -ce couple aimable.</p> - -<p>Le comte se rétablit un peu. Nous nous épousâmes pour -la forme seulement; aucun des deux n'en désirait davantage.</p> - -<p>Le vieux président et son gendre, qui surent nos mariages, -vinrent adroitement nous complimenter en grand deuil, en -pleureuses: M<sup>me</sup> la présidente était morte, quelques jours -auparavant, de ce qu'on sait.</p> - -<p>Sylvina, avec un reste de physionomie qui agaçait -encore, se mit en son particulier et devint une espèce de -quiétiste, moitié dévote, moite galante; elle recevait des -prêtres, des femmes retirées du monde, et surtout beaucoup -de ces célibataires obscurs qui s'accommodent volontiers -des femmes qu'on peut avoir sans beaucoup de soins -et de mérite.</p> - -<p>Les affaires de mon mari l'appelaient en province. Mon -père voulut bien l'accompagner; ils réussirent dans tout ce -qui avait été l'objet de leur voyage. De là le pauvre comte -fut prendre les eaux, mais elles ne lui firent aucun bien: il -mourut peu de temps après son retour, mêlant à ses derniers -soupirs le nom mille fois répété de M<sup>me</sup> Kerlandec. Sa -manie, jusque-là combattue par la raison, renaissait de la -faiblesse de celle-ci.</p> - -<p>Milady Sydney mit au monde, avant la fin de l'année, un -fils qui combla les vœux du couple le plus digne des -faveurs du destin.</p> - -<p>J'avais suivi en Angleterre les chers auteurs de mes jours. -Au bout d'un certain temps je les quittai pour voyager. Je -m'arrêtai en Italie, où le goût des arts me fit trouver mille -agréments. Peut-être ferai-je la folie de donner quelque -jour au public l'histoire des aventures qui me sont arrivées -dans ce charmant séjour. Mais si je n'écris plus, vous saurez, -mes chers lecteurs, que pensant comme un homme -doué d'une assez bonne tête et sentant comme une femme -très fragile, je consacre mes jours aux études agréables, aux -plaisirs d'une société choisie, et mes nuits aux délices de la -volupté, dont je me suis fait un art que j'ai poussé plus -loin qu'aucune femme. Constante en amitié, mais volage en -amour, je suis heureuse et me flatte de n'avoir jamais fait le -malheur de personne.</p> - -<p>Si quelqu'un de ces gens sévères qui aiment qu'on fasse -une fin me remontrait ici que, sortie d'un état équivoque -dans lequel j'étais peut-être excusable de me conduire mal, -j'aurais dû me réformer et vivre plus honnêtement, je lui -répondrais que je n'y pensais pas dans le temps, et que -d'ailleurs j'aurais peut-être fait des efforts inutiles. Car un -homme de génie, qui connaît le cœur humain, a dit pour -ma consolation et pour celle de beaucoup d'autres: «N'est -pas toujours femme de bien qui veut».</p> - - -<p class="cgap"><i>Fin de la quatrième et dernière partie.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary="table des matières"> -<tr> -<td colspan="3"> </td> -<td class="num"><span class="small">Pages</span></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="3">Introduction</td> -<td class="num"><a href="#intro">1</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="3">Essai bibliographique</td> -<td class="num"><a href="#essai">7</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="4" class="c">PREMIÈRE PARTIE</td> -</tr> -<tr> -<td class="topr"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td> <td>—</td> -<td>Échantillon de la pièce</td> -<td class="num"><a href="#l1c1">13</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">II.</td> <td>—</td> -<td>Qui dit beaucoup en peu de mots</td> -<td class="num"><a href="#l1c2">15</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">III.</td> <td>—</td> -<td>Préliminaires indispensables</td> -<td class="num"><a href="#l1c3">16</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">IV.</td> <td>—</td> -<td>Émigration</td> -<td class="num"><a href="#l1c4">18</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">V.</td> <td>—</td> -<td>Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il -pourra ennuyer</td> -<td class="num"><a href="#l1c5">19</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VI.</td> <td>—</td> -<td>Vérité.—Conduite à la mode.—Travers du -vieux temps</td> -<td class="num"><a href="#l1c6">21</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VII.</td> <td>—</td> -<td>Où l'on fait connaissance avec le directeur et -un ami de Sylvina</td> -<td class="num"><a href="#l1c7">23</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VIII.</td> <td>—</td> -<td>Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera -pourtant bien de lire</td> -<td class="num"><a href="#l1c8">25</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">IX.</td> <td>—</td> -<td>Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile</td> -<td class="num"><a href="#l1c9">27</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">X.</td> <td>—</td> -<td>Plus vrai que vraisemblable</td> -<td class="num"><a href="#l1c10">29</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XI.</td> <td>—</td> -<td>Conjuration</td> -<td class="num"><a href="#l1c11">32</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XII.</td> <td>—</td> -<td>Suite du précédent.—Disgrâce de Béatin.</td> -<td class="num"><a href="#l1c12">34</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIII.</td> <td>—</td> -<td>Qui annonce quelque chose</td> -<td class="num"><a href="#l1c13">37</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIV.</td> <td>—</td> -<td>Événement intéressant</td> -<td class="num"><a href="#l1c14">39</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XV.</td> <td>—</td> -<td>Où j'avoue des choses dont notre sexe ne -convient pas volontiers.—Singuliers discours -de Sylvina, dont je conseille à bien des femmes -de faire leur profit</td> -<td class="num"><a href="#l1c15">41</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVI.</td> <td>—</td> -<td>Bel exemple qui n'est pas assez suivi.—Croquis -d'un prélat à la mode</td> -<td class="num"><a href="#l1c16">44</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVII.</td> <td>—</td> -<td>Bonne volonté de Sa Grandeur.—Contretemps</td> -<td class="num"><a href="#l1c17">46</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVIII.</td> <td>—</td> -<td>Caprices amoureux</td> -<td class="num"><a href="#l1c18">48</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIX.</td> <td>—</td> -<td>Où l'on voit ce qui n'arriva pas.—Songe</td> -<td class="num"><a href="#l1c19">50</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XX.</td> <td>—</td> -<td>Où le beau chevalier se montre à son avantage</td> -<td class="num"><a href="#l1c20">51</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXI.</td> <td>—</td> -<td>Arrangements.—Obstacles.—Alarmes.</td> -<td class="num"><a href="#l1c21">53</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXII.</td> <td>—</td> -<td>Dont je ne sais comment je me tirerai</td> -<td class="num"><a href="#l1c22">56</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIII.</td> <td>—</td> -<td>Suite du précédent</td> -<td class="num"><a href="#l1c23">58</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIV.</td> <td>—</td> -<td>Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien -oublier dans les maisons où ils couchent</td> -<td class="num"><a href="#l1c24">60</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXV.</td> <td>—</td> -<td>Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de -conciliation</td> -<td class="num"><a href="#l1c25">63</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVI.</td> <td>—</td> -<td>Suite du précédent.—Monseigneur est récompensé</td> -<td class="num"><a href="#l1c26">66</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVII.</td> <td>—</td> -<td>Réflexions qu'on pourrait omettre de lire sans -perdre le fil de l'histoire</td> -<td class="num"><a href="#l1c27">69</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVIII.</td> <td>—</td> -<td>Surprise.—Explication.—Plaisirs</td> -<td class="num"><a href="#l1c28">71</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIX.</td> <td>—</td> -<td>Galanterie de monseigneur.—Singulière -conversation qui laisse les choses au même point</td> -<td class="num"><a href="#l1c29">72</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXX.</td> <td>—</td> -<td>Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier -verront qu'il est beaucoup parlé de lui</td> -<td class="num"><a href="#l1c30">75</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXXI.</td> <td>—</td> -<td>Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins -que son oncle l'esprit de conciliation</td> -<td class="num"><a href="#l1c31">77</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXXII.</td> <td>—</td> -<td>Suite du précédent.—Départ pour la province</td> -<td class="num"><a href="#l1c32">79</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="4" class="c">SECONDE PARTIE</td> -</tr> -<tr> -<td class="topr"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td> <td>—</td> -<td>Dont on saura le contenu, si l'on prend la peine -de le lire</td> -<td class="num"><a href="#l2c1">83</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">II.</td> <td>—</td> -<td>Où et chez quelles gens nous arrivons.—Portraits</td> -<td class="num"><a href="#l2c2">85</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">III.</td> <td>—</td> -<td>Ridicules</td> -<td class="num"><a href="#l2c3">87</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">IV.</td> <td>—</td> -<td>De Thérèse et des confidences qu'elle me fit</td> -<td class="num"><a href="#l2c4">90</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">V.</td> <td>—</td> -<td>Suite des confidences de Thérèse</td> -<td class="num"><a href="#l2c5">93</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VI.</td> <td>—</td> -<td>Méprise de M. Caffardot</td> -<td class="num"><a href="#l2c6">96</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VII.</td> <td>—</td> -<td>Vengeance de Thérèse</td> -<td class="num"><a href="#l2c7">100</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VIII.</td> <td>—</td> -<td>De la culotte de M. Caffardot</td> -<td class="num"><a href="#l2c8">102</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">IX.</td> <td>—</td> -<td>Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver -qu'elle ne mentait pas</td> -<td class="num"><a href="#l2c9">105</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">X.</td> <td>—</td> -<td>C'est le chevalier qui parle</td> -<td class="num"><a href="#l2c10">107</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XI.</td> <td>—</td> -<td>Aubades.—Fâcheux réveil d'Éléonore</td> -<td class="num"><a href="#l2c11">110</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XII.</td> <td>—</td> -<td>Trait d'esprit et de charité de la part du -chevalier</td> -<td class="num"><a href="#l2c12">112</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIII.</td> <td>—</td> -<td>A quel prix Caffardot retrouve sa culotte</td> -<td class="num"><a href="#l2c13">115</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIV.</td> <td>—</td> -<td>Conclusion des aventures précédentes</td> -<td class="num"><a href="#l2c14">117</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XV.</td> <td>—</td> -<td>Où l'on fait une nouvelle connaissance.—Arrangements -raisonnables</td> -<td class="num"><a href="#l2c15">120</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVI.</td> <td>—</td> -<td>Comment l'objet de mon voyage est manqué</td> -<td class="num"><a href="#l2c16">122</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVII.</td> <td>—</td> -<td>Peu intéressant, mais nécessaire</td> -<td class="num"><a href="#l2c17">123</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVIII.</td> <td>—</td> -<td>Intrigues, conversation singulière</td> -<td class="num"><a href="#l2c18">125</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIX.</td> <td>—</td> -<td>Prompte négociation de Thérèse.—Entrevue</td> -<td class="num"><a href="#l2c19">128</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XX.</td> <td>—</td> -<td>Qui prépare à des choses intéressantes</td> -<td class="num"><a href="#l2c20">131</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXI.</td> <td>—</td> -<td>Orgie</td> -<td class="num"><a href="#l2c21">133</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXII.</td> <td>—</td> -<td>Plaisirs d'une autre espèce</td> -<td class="num"><a href="#l2c22">135</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIII.</td> <td>—</td> -<td>Qui frappait.—Des belles choses que je vis</td> -<td class="num"><a href="#l2c23">137</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIV.</td> <td>—</td> -<td>Comment se termina la partie de plaisir</td> -<td class="num"><a href="#l2c24">139</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXV.</td> <td>—</td> -<td>Méchants confondus.—Inconvénients de la charité, -qui ne doivent cependant pas rebuter les bons -cœurs</td> -<td class="num"><a href="#l2c25">141</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVI.</td> <td>—</td> -<td>Suite du précédent.—Aveu de M<sup>me</sup> Dupré.—Raccommodement</td> -<td class="num"><a href="#l2c26">144</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVII.</td> <td>—</td> -<td>Jalousie des sœurs Fiorelli; malheur dont -Argentine et le chevalier sont menacés</td> -<td class="num"><a href="#l2c27">147</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVIII.</td> <td>—</td> -<td>Repentir de Camille.—Fin tragique de la duègne</td> -<td class="num"><a href="#l2c28">149</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIX.</td> <td>—</td> -<td>Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur -et de son neveu</td> -<td class="num"><a href="#l2c29">152</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXX.</td> <td>—</td> -<td>Dénouement des grands événements de cette -seconde partie et leur conclusion</td> -<td class="num"><a href="#l2c30">154</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="4" class="c">TROISIÈME PARTIE</td> -</tr> -<tr> -<td class="topr"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td> <td>—</td> -<td>Accident.—Fâcheuse rencontre</td> -<td class="num"><a href="#l3c1">157</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">II.</td> <td>—</td> -<td>Dénouement tragique de l'aventure du -bourbier.—Bravoure d'un Anglais et d'un joli -jeune homme</td> -<td class="num"><a href="#l3c2">159</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">III.</td> <td>—</td> -<td>Histoire de Monrose.—Ses singuliers malheurs</td> -<td class="num"><a href="#l3c3">162</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">IV.</td> <td>—</td> -<td>Beau procédé de Sylvina</td> -<td class="num"><a href="#l3c4">166</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">V.</td> <td>—</td> -<td>Comment l'Anglais se montre aussi aimable qu'il -était vaillant</td> -<td class="num"><a href="#l3c5">168</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VI.</td> <td>—</td> -<td>Où l'on ne verra rien d'étonnant</td> -<td class="num"><a href="#l3c6">170</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VII.</td> <td>—</td> -<td>Où l'on retrouvera des gens de connaissance</td> -<td class="num"><a href="#l3c7">173</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VIII.</td> <td>—</td> -<td>Le bien vient quelquefois en dormant</td> -<td class="num"><a href="#l3c8">174</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">IX.</td> <td>—</td> -<td>Fin du noviciat de Monrose</td> -<td class="num"><a href="#l3c9">176</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">X.</td> <td>—</td> -<td>Intrigues dont le beau Monrose est l'objet</td> -<td class="num"><a href="#l3c10">179</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XI.</td> <td>—</td> -<td>Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière -façon</td> -<td class="num"><a href="#l3c11">182</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XII.</td> <td>—</td> -<td>Qui contient des choses dont les coquettes -pourront faire leur profit</td> -<td class="num"><a href="#l3c12">184</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIII.</td> <td>—</td> -<td>Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde</td> -<td class="num"><a href="#l3c13">186</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIV.</td> <td>—</td> -<td>Plus aride encore que le précédent</td> -<td class="num"><a href="#l3c14">189</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XV.</td> <td>—</td> -<td>Qui en annonce d'autres plus intéressants</td> -<td class="num"><a href="#l3c15">190</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVI.</td> <td>—</td> -<td>Singulière conversation et comment elle se -termina</td> -<td class="num"><a href="#l3c16">192</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVII.</td> <td>—</td> -<td>Peu différent de celui qu'on vient de lire</td> -<td class="num"><a href="#l3c17">195</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVIII.</td> <td>—</td> -<td>Où le beau Monrose reparaît</td> -<td class="num"><a href="#l3c18">198</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIX.</td> <td>—</td> -<td>Qu'on n'a pas pu rendre plus clair</td> -<td class="num"><a href="#l3c19">201</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XX.</td> <td>—</td> -<td>Courses nocturnes.—Apparition d'un lutin chez -le chevalier d'Aiglemont</td> -<td class="num"><a href="#l3c20">203</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXI.</td> <td>—</td> -<td>Conversation moins obscure pour le lecteur que -pour les interlocuteurs eux-mêmes</td> -<td class="num"><a href="#l3c21">205</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXII.</td> <td>—</td> -<td>Dont la plus grande partie peint des caprices -qui ne sont pas du goût de tout le monde</td> -<td class="num"><a href="#l3c22">207</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIII.</td> <td>—</td> -<td>Absence de Sydney.—Comment le beau Monrose est -de nouveau poursuivi par son étoile</td> -<td class="num"><a href="#l3c23">210</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIV.</td> <td>—</td> -<td>Où l'on verra des choses intéressantes</td> -<td class="num"><a href="#l3c24">213</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXV.</td> <td>—</td> -<td>Hors-d'œuvre, à peu de chose près</td> -<td class="num"><a href="#l3c25">216</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVI.</td> <td>—</td> -<td>Suite du précédent</td> -<td class="num"><a href="#l3c26">219</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVII.</td> <td>—</td> -<td>Qui traite de je ne sais quoi</td> -<td class="num"><a href="#l3c27">222</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVIII.</td> <td>—</td> -<td>De l'étranger.—Son histoire</td> -<td class="num"><a href="#l3c28">225</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIX.</td> <td>—</td> -<td>Suite de l'histoire du comte</td> -<td class="num"><a href="#l3c29">228</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXX.</td> <td>—</td> -<td>Continuation</td> -<td class="num"><a href="#l3c30">230</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXXI.</td> <td>—</td> -<td>Toujours la même histoire</td> -<td class="num"><a href="#l3c31">233</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXXII.</td> <td>—</td> -<td>Conclusion de l'histoire du malheureux comte</td> -<td class="num"><a href="#l3c32">236</a></td> -</tr> -<tr> -<td colspan="4" class="c">QUATRIÈME PARTIE</td> -</tr> -<tr> -<td class="topr"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td> <td>—</td> -<td>Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais -pu ne pas l'écrire</td> -<td class="num"><a href="#l4c1">241</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">II.</td> <td>—</td> -<td>Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long</td> -<td class="num"><a href="#l4c2">243</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">III.</td> <td>—</td> -<td>Qui contient des choses moins tristes</td> -<td class="num"><a href="#l4c3">245</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">IV.</td> <td>—</td> -<td>Suite du précédent</td> -<td class="num"><a href="#l4c4">247</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">V.</td> <td>—</td> -<td>Malheur imprévu</td> -<td class="num"><a href="#l4c5">249</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VI.</td> <td>—</td> -<td>Fin du règne de Sylvina.—Le plus beau moment -du mien</td> -<td class="num"><a href="#l4c6">252</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VII.</td> <td>—</td> -<td>Où je recule un peu sur mes pas</td> -<td class="num"><a href="#l4c7">255</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">VIII.</td> <td>—</td> -<td>Aventures nocturnes</td> -<td class="num"><a href="#l4c8">257</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">IX.</td> <td>—</td> -<td>Comment tout allait mal cette nuit-là</td> -<td class="num"><a href="#l4c9">260</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">X.</td> <td>—</td> -<td>De pis en pis</td> -<td class="num"><a href="#l4c10">262</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XI.</td> <td>—</td> -<td>Événements intéressants</td> -<td class="num"><a href="#l4c11">264</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XII.</td> <td>—</td> -<td>Comment on se retrouve au moment qu'on y pense -le moins</td> -<td class="num"><a href="#l4c12">267</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIII.</td> <td>—</td> -<td>Qui n'est pas le moins intéressant du livre</td> -<td class="num"><a href="#l4c13">271</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIV.</td> <td>—</td> -<td>Heureux changement dans les affaires du comte -et dans les miennes</td> -<td class="num"><a href="#l4c14">278</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XV.</td> <td>—</td> -<td>Fin de mes peines.—Comment j'en suis enfin -dédommagée</td> -<td class="num"><a href="#l4c15">276</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVI.</td> <td>—</td> -<td>Négociations de Dupuis et ce qui en arriva. -Lettre de M<sup>me</sup> de Kerlandec</td> -<td class="num"><a href="#l4c16">278</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVII.</td> <td>—</td> -<td>Où l'on verra des gens bien embarrassés</td> -<td class="num"><a href="#l4c17">281</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XVIII.</td> <td>—</td> -<td>Comment j'appris au comte ce que nous étions -convenus de lui cacher encore et ce qui nous -arriva.—Ma première visite avec milord Sydney</td> -<td class="num"><a href="#l4c18">284</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XIX.</td> <td>—</td> -<td>Court, mais intéressant</td> -<td class="num"><a href="#l4c19">286</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XX.</td> <td>—</td> -<td>Argent qui circule.—Thérèse fait fortune.—Par -quel enchaînement d'aventures</td> -<td class="num"><a href="#l4c20">288</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXI.</td> <td>—</td> -<td>Suite et conclusion des grands événements -arrivés à Thérèse</td> -<td class="num"><a href="#l4c21">291</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXII.</td> <td>—</td> -<td>Entrevue orageuse avec M<sup>me</sup> de Kerlandec</td> -<td class="num"><a href="#l4c22">298</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIII.</td> <td>—</td> -<td>Conversation intéressante</td> -<td class="num"><a href="#l4c23">297</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIV.</td> <td>—</td> -<td>L'un des plus intéressants de l'ouvrage</td> -<td class="num"><a href="#l4c24">299</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXV.</td> <td>—</td> -<td>Indéfinissable</td> -<td class="num"><a href="#l4c25">302</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVI.</td> <td>—</td> -<td>Comment se passa la seconde entrevue avec ma -mère et comment le docteur Béatin se trouva -dans un étrange embarras</td> -<td class="num"><a href="#l4c26">304</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVII.</td> <td>—</td> -<td>Qui n'étonnera point ceux qui se connaissent -en Béatins.—Comment le même projet se formait -en même temps en deux endroits</td> -<td class="num"><a href="#l4c27">307</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXVIII.</td> <td>—</td> -<td>Espèce d'épisode</td> -<td class="num"><a href="#l4c28">309</a></td> -</tr> -<tr> -<td class="topr">XXIX.</td> <td>—</td> -<td>Conclusion</td> -<td class="num"><a href="#l4c29">312</a></td> -</tr> -</table> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de -Nerciat (2/2), by André-Robert Andréa de Nerciat - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 *** - -***** This file should be named 63329-h.htm or 63329-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/3/2/63329/ - -Produced by René Galluvot (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries) - - -Updated editions will replace the previous one--the old editions -will be renamed. - -Creating the 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It exists -because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from -people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. -To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 -and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive -Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at -http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent -permitted by U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. -Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered -throughout numerous locations. Its business office is located at -809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email -business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact -information can be found at the Foundation's web site and official -page at http://pglaf.org - -For additional contact information: - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To -SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any -particular state visit http://pglaf.org - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. 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Thus, we do not necessarily -keep eBooks in compliance with any particular paper edition. - - -Most people start at our Web site which has the main PG search facility: - - http://www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/63329-h/images/cover.jpg b/old/63329-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 9b44385..0000000 --- a/old/63329-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/63329-h/images/frontis.jpg b/old/63329-h/images/frontis.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 139c565..0000000 --- a/old/63329-h/images/frontis.jpg +++ /dev/null |
