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-The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat
-(2/2), by André-Robert Andréa de Nerciat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2)
- Félicia ou mes fredaines
-
-Author: André-Robert Andréa de Nerciat
-
-Editor: Guillaume Apollinaire
-
-Release Date: September 28, 2020 [EBook #63329]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 ***
-
-
-
-
-Produced by René Galluvot (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries)
-
-
-
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-
-
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-
- LES MAITRES DE L'AMOUR
-
- L'OEUVRE
- du Chevalier
- Andrea de Nerciat
-
- Deuxième Partie
- FÉLICIA OU MES FREDAINES
-
- _texte intégral d'après l'exemplaire de l'édition de Londres (Liège),
- 1778, conservé à la Bibliothèque de Cassel_
-
- INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE
- PAR
- GUILLAUME APOLLINAIRE
-
- Ouvrage orné d'une Gravure hors texte
-
- PARIS
- BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX
- 4, RUE DE FURSTENBERG, 4
-
- MCMXXI
-
-
-
-
- ===Il a été tiré de cet ouvrage===
- 10 exemplaires sur Japon Impérial
- =============1 à 10===============
- 25 exemplaires sur papier d'Arches
- ===========(11 à 35)==============
-
-
- Droits de reproduction réservés
- pour tous pays, y compris la
- Suède, la Norvège et le Danemark.
-
-
-
-
-[Illustration: FRONTISPICE DE «FÉLICIA» _(Édition Cazin)_]
-
-
-
-
-INTRODUCTION
-
-
-Mon Introduction au premier tome de l'_OEuvre du chevalier Andrea de
-Nerciat_[1] contenait la première biographie un peu étendue du charmant
-écrivain dijonnais, en même temps qu'une bibliographie raisonnée de ses
-ouvrages. Depuis la publication de ce livre, quelques documents sont
-venus ajouter des faits nouveaux propres à éclairer l'existence d'un
-écrivain si peu connu; d'autres ont modifié mon opinion touchant
-certains détails d'une vie très mouvementée. Je les consigne tous ici,
-souhaitant qu'on me sache gré d'étudier cette figure sémillante, frivole
-et un peu équivoque, ce personnage singulier et délicieux qui semble
-danser un pas oublié, à travers les dernières années du dix-huitième
-siècle, à travers toute l'Europe, à travers Paris même, au moment de la
-Révolution et jusqu'au seuil du XIXe siècle qu'il ne devait pas
-connaître, ayant été lui-même le représentant le plus caractéristique de
-ces Français internationaux dont la grâce civilisa les deux Mondes sous
-les règnes du Bien-Aimé et de Louis XVI.
-
- [1] L'_OEuvre du chevalier Andrea de Nerciat_ contenant une oeuvre
- entière, des documents nouveaux et des pièces inédites concernant la
- vie d'Andrea de Nerciat. Paris, Bibliothèque des Curieux, MCMX, 1
- vol. in-8º, 7 50.
-
- *
-
- * *
-
-La Note placée à la page 15 de ma première Introduction et relative à
-l'arrivée du chevalier André-Robert Andrea de Nerciat à Cassel, en 1780,
-était ainsi conçue:
-
-«Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa femme mourut
-probablement en couches, en 1782. Quoi qu'il en soit, le chevalier se
-remaria en 1788.»
-
-Il y a un mystère que je n'ai pu pénétrer touchant le mariage de
-Nerciat. Peut-être s'est-il marié deux fois, il est plus probable qu'il
-avait enlevé sa femme. Étant sa maîtresse, elle lui donna un fils à
-Cassel en 1782; peut-être encore était-il en Allemagne avec une
-maîtresse qu'il y laissa. En tout cas, il se maria l'année suivante,
-1783, à Paris, en l'église Saint-Eustache, et, pensé-je, avec celle qui
-avait été sa compagne en Allemagne.
-
- *
-
- * *
-
-Page 29, je citais un document manuscrit conservé à la _Landes
-Bibliothek_ de Cassel et qui relate la naissance et le baptême d'un fils
-du chevalier Andrea de Nerciat: Auguste, qui entra dans la carrière
-diplomatique. Je mentionnais quelques notes ajoutées par lui à un
-travail inséré dans le _Recueil de voyages et de mémoires publié par la
-Société de Géographie_. Il y a aussi du même Auguste Andrea de Nerciat
-une brochure intitulée: _Examen critique du voyage de M. le Colonel
-Gaspard Drouville Dans les années 1812 et 1813; Par M. Le baron de
-NERCIAT_. Le texte commence sous cet Intitulé. La brochure a seize
-pages, et, à la fin on trouve: _Aug. Andrea, baron de Nerciat, Chevalier
-Baron de l'Ordre du Soleil de Perse, de deuxième classe, ancien
-Interprète de l'Ambassadeur Perse attaché au Ministère des Affaires
-étrangères, membre de la Société de Géographie et membre de la Société
-Asiatique_; puis on lit l'indication suivante: _De l'Imprimerie
-d'Everat, rue du Cadran, nº 16_.
-
- *
-
- * *
-
-L'auteur de _Félicia_ émigra, ce semble, dès le début de la Révolution.
-Il alla prendre du service en Prusse. C'est ainsi qu'en 1792 nous
-trouvons Nerciat colonel dans l'armée prussienne, et le duc de Brunswick
-le chargea d'une mission importante à Paris. Les historiens n'ont pas eu
-connaissance de cet épisode intimement lié à celui de la mort de Louis
-XVI; on en trouvera la trace dans une lettre du fils de Nerciat adressée
-à Beuchot qui avait rédigé une notice sur Nerciat pour la Biographie
-Michaud. Il faut ajouter toutefois que Beuchot n'a pas fait usage des
-renseignements contenus dans cette lettre qui se trouve actuellement à
-la Bib. Nat. mss. _Nouv. acq. frses_, 5203. En voici le texte[2]:
-
- [2] Cette lettre me fait penser qu'en 1782 Andrea de Nerciat arriva
- sans doute à Cassel avec Mlle Condamin de Chaussau, la même jeune
- femme qu'il épousa l'année suivante à Paris. Cet épisode romanesque
- ne déparerait point la vie de Chevalier, et son fils, né à Cassel,
- parlant dans la lettre qui suit de la veuve de l'Auteur de
- _Félicia_, dit: _ma mère_.
-
- Paris, ce 6 décembre 1821.
-
- MONSIEUR,
-
- J'ai rendu compte à ma mère de la note biographique que vous avez eu
- la bonté de me communiquer hier. Une circonstance assez importante de
- la vie de mon père, paraît ne pas avoir été portée à votre
- connaissance. En 1792, le Duc de Brunswick, Généralissime des Armées
- Prussiennes contre la France, reçut l'ordre de sa cour d'envoyer un
- Officier à Paris pour tâcher d'obtenir des garanties sur la vie de
- l'infortuné Louis XVI que les Anarchistes avaient incarcéré. Ce fut le
- Baron de Nerciat, alors Colonel, qui accepta cette honorable et déjà
- périlleuse mission. Il ne put arriver qu'auprès du Ministre Lebrun,
- qui, au bout de très peu de tems, lui donna des sauf-conduits pour
- retourner auprès de Son Altesse Royale, avec des promesses qui
- devaient avoir si peu d'effet. Si pour compenser quelques écarts
- d'imagination aux yeux des bons esprits, vous jugiez à propos de
- consigner dans la notice qui concerne mon père, cet acte de généreux
- dévouement; et d'ajouter--que malgré des écrits trop libres, il n'en
- fut pas moins le meilleur des époux et des pères, le plus solide ami,
- l'un des esprits les plus sémillans, et l'un des hommes les plus
- aimables de son tems; et qu'il fut en outre de plusieurs sociétés
- savantes de l'Europe, de l'Allemagne particulièrement, où plusieurs
- Princes protecteurs des Lettres l'honoraient de leur amitié; tout en
- n'ayant été que juste et véridique, vous vous serez acquis, Monsieur,
- les droits les plus sacrés à la reconnaissance de sa famille. Moins
- rempli d'estime pour vous, Monsieur, je ne vous aurais peut-être pas
- soumis ces observations.--Veuillez les considérer comme une humble
- prière que vous pouvez exaucer, l'article n'étant pas encore imprimé.
- Les productions qui nous affligent furent d'ailleurs les essais de sa
- jeunesse.--C'est avec un profond respect que j'ai l'honneur d'être
- Votre très humble et très obéissant serviteur.
-
- Augte ANDRÉA DE NERCIAT.
-
-On notera l'orthographe du nom de famille _Andréa_, qui s'écrit
-indifféremment avec ou sans accent aigu sur l'_e_. Notons encore qu'à
-cette époque la veuve d'Andrea de Nerciat était veuve en secondes noces
-de M. de Guiraudet, Préfet de la Côte-d'Or.
-
- *
-
- * *
-
-On sait que Poulet-Malassis annonça plusieurs fois la publication de la
-correspondance de Nerciat avec divers gens de lettres comme
-Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Grimod de la Reynière, Pelleport,
-etc... Ces lettres appartenaient à M. Bégis, le bibliophile célèbre pour
-ses démêlés avec la Bibliothèque Nationale, et on ne sait ce qu'elles
-sont devenues. La notice suivante, due à Paul Lacroix (le bibliophile
-Jacob) et publiée dans le _Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire_
-du libraire Techener, 16e série (1863), page 310, concerne un petit
-roman dont je n'ai pu retrouver aucun exemplaire.
-
-L'auteur semble être au courant des relations entre le marquis de Sade
-et Andrea de Nerciat. D'ailleurs voici cette Notice qui est curieuse:
-
- JAVOTTE, OU LA JOLIE VIELLEUSE PARVENUE, MANUSCRIT TROUVÉ AU BOIS DE
- BOULOGNE, CHEZ LAGRANGE, RUE GEOFFROIS-LASNIER, Nº 6250, AN VIII;
- IN-12 DE 140 PP., FIG. GRAVÉE PAR BONIVET, D'APRÈS CHAILLOU, DEMI V.
- F., NON ROGNÉ. (ÉLÉG. REL. DE HARDY.)
-
- Voici encore un de ces petits romans érotiques du Directoire, que les
- bibliographes n'ont pas sauvé du naufrage de tant de livres
- aujourd'hui disparus. Celui-ci n'est pas même mentionné dans les
- Bibliographies romancières de Marc et de Pigoreau. On peut donc
- annoncer, avant tout et à coup sûr, qu'il est fort rare, nous l'avons
- lu avec plaisir et nous lui délivrons volontiers une lettre de marque,
- pour qu'il fasse son chemin à travers l'océan des livres et qu'il
- s'empare, en vrai pirate, des sympathies de l'amateur qui veut être
- amusé et égayé, sans faire mine de se scandaliser. Nous ignorons quel
- est l'auteur de ces histoires gaillardes plutôt que galantes. Ce
- devait être un comédien, car il parle _ex professo_ de la condition
- des troupes en province. Le titre de l'ouvrage se rapporte seulement à
- la première anecdote que raconte une belle aventurière nommée
- Donamour, laquelle habitait, avec son amant le chevalier de S***, un
- délicieux château situé sur les bords de la Seine. Ce chevalier de
- S*** ne serait-il pas le fameux marquis de Sade? On pourrait le croire
- en voyant paraître le comte de N*** (Nerciat), envoyé de Naples, parmi
- les héros de l'aventure. Ce comte, auteur de tant de mauvais livres,
- admire un tableau du célèbre B*** (Boucher), représentant Léda et le
- cygne, et il déclare «qu'on ne pouvait regarder sans jalousie le divin
- cygne qui la possédait.--Les louanges que vous donnez au pinceau,
- reprit le peintre, ne sont dues qu'au modèle: ce tableau est d'après
- une jeune fille qui vient ici tous les jours pour un écu». Cette jeune
- fille était une petite Savoyarde, qui se fit connaître à Paris en
- jouant de la vielle et en montrant sa marmotte, avant de faire
- fortune. Une chanson courut alors, qui se chantait avec accompagnement
- de guitare et dont le refrain était:
-
- Donnez quelque chose à Javotte
- Pour sa marmotte en vie!
-
- Il y a des scènes très plaisantes dans ce roman; une d'elles est
- reproduite avec beaucoup d'esprit dans le dessin de Chaillou, qui
- avait dans ce temps-là le monopole des vignettes pour l'ornement des
- _nouveautés_ qu'on vendait aux étalages des galeries du Palais-Royal,
- entre _Justine_ et _Le Portier des Chartreux_.
-
- P. L.
-
- *
-
- * *
-
-J'ai trouvé des renseignements touchant le lieu où fut imprimée la bonne
-édition de _Félicia_ (Londres, 1778), dont Nerciat donna un exemplaire à
-la bibliothèque de Cassel et dont il dit dans l'_Extrait_ qui ouvre le
-roman de _Monrose_:
-
-«La moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de deux
-parties et divisées en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une presse
-d'Allemagne.
-
-«On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de feuillage.»
-
-Allemagne signifie ici Liège, qui était alors dans les Pays-Bas
-autrichiens, où Nerciat avait été fort bien accueilli par le prince de
-Ligne, et l'ouvrage fut imprimé très probablement aux dépens de
-l'imprimeur-libraire F.-J. Desoer, C'est sans doute dans la même
-officine liégeoise que furent imprimés les _Contes Nouveaux_ (1777), la
-1re édition (1792) de _Monrose_, la 1re édition (1798) des _Aphrodites_
-et des _Contes saugrenus_... (1799).
-
- *
-
- * *
-
-A propos de ce dernier ouvrage, j'ai réformé les erreurs où j'étais à
-son endroit. Je n'ai pas vu l'édition originale de cet ouvrage. Elle est
-ornée de six eaux-fortes et elle est fort rare. Je donne plus loin la
-description de la réimpression que j'ai lue et, aucun doute, le style
-est de Nerciat. L'éditeur Dur..ge qui fit faire la réimpression
-possédait un exemplaire de l'édition originale qu'il vendit après la
-réimpression. Il ne faut pas confondre ces contes de Nerciat avec un
-ouvrage paru antérieurement: _Contes saugrenus_. _Bussora. M. D. C. C.
-LXXXIX_. Il y en aurait deux éditions (1787 et 1789). J'en ai vu un
-exemplaire de l'édition 1789 et une réimpression du XIXe siècle. Ce
-livre n'a rien à voir avec l'ouvrage de Nerciat, qui, au demeurant,
-parut plus de dix années après. Ces contes, au nombre de neuf, ont été
-attribués à Sylvain Maréchal, auquel le chevalier de Nerciat aurait pris
-un titre. Au demeurant, il n'y a peut-être là qu'une coïncidence.
-Nerciat pouvait ignorer qu'il y eût des _Contes saugrenus_ antérieurs
-aux siens. Les _Contes saugrenus_ de Nerciat ont été réimprimés sous
-l'intitulé suivant:
-
-_Andréa de Nerciat, Contes polissons (Contes saugrenus). Ouvrage orné de
-6 jolies illustrations (Paris 1891), réimpression conforme comme texte
-et gravures à l'édition originale de 1799._
-
-Gr. in-4º carré tiré à 300 exemplaires, 88 pages et 6 illustrations hors
-texte, en couleurs, d'après celles de l'édition originale, couverture
-rouge imprimée.
-
- *
-
- * *
-
-J'ai encore trouvé des renseignements concernant _L'Urne de Zoroastre ou
-la Clef de la science des mages_, ouvrage inconnu des bibliophiles.
-D'après les souvenirs de la veuve de Nerciat en 1821, ce livre, qui est
-un petit traité de l'art cabalistique, a été imprimé à Neuwied, en 1791.
-Un exemplaire, envoyé par l'auteur à sa famille, fut confié par M.
-Ducaurroy, ami de la famille, à une personne dont la trace se perdit
-vers 1813, 1814 ou 1815.
-
- *
-
- * *
-
-Les vers placés en tête de _Félicia_ sont reproduits de façon erronée
-dans la plupart des éditions. On les donne plus loin (comme le texte
-entier de _Félicia_) d'après l'édition de 1778, la seule approuvée par
-l'auteur. J'ajoute qu'après la publication de _Félicia_, plusieurs geais
-essayèrent de se parer des plumes du paon, et Nerciat s'en plaint
-vivement par une Note à l'_Avertissement de l'éditeur_ qui se trouve
-dans l'édition de 1792, bonne édition, imprimée à Liège, chez Desoer,
-comme celle de 1778. Voici cette note:
-
- L'auteur: «non pas le Chevalier de Bé...ille, qui n'a pas plus fait
- _Monrose_ que _Félicia_, dont il a trouvé bon de se vanter, mais le
- baron de N..., qui ne s'attribue les écrits de personne, ne signe
- aucun Roman, attendu que le Public n'a que faire du nom des Auteurs
- quand leurs productions ne sont pas essentiellement utiles.»
-
- G. A.
-
-
-
-
-Essai touchant les diverses éditions de «Félicia».
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, avec l'épigraphe: La faute en est aux Dieux
-qui me firent si folle. Londres, 1775._
-
-4 vol. in-18; 12 gravures libres par Borel (non signées)[3]. D'après ce
-qu'en dit Nerciat dans _Monrose_, cette édition aurait paru en Belgique.
-
- [3] _Félicia_ a été traduit en anglais et publié dans le tome II de
- _The Exquisite_. A collection of tales, histories and fancy essays,
- London, M. Smith.--S. d. (1842-1844), 3 vol. gr. in-4º, 45 numéros
- avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait
- d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez
- libres. La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du
- français.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., 1776._
-
-4 vol. in-18; 12 gravures.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Londres, MDCCLXXVL._
-
-4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1778._
-
-4 vol. in-18, 12 grav. Cette édition est celle que Nerciat donna à la
-Bibliothèque de Cassel, où il était sous-bibliothécaire. Et dans
-l'_Extrait_ placé en tête de _Monrose_, l'auteur dit à propos de
-_Félicia_ que «la moins mauvaise édition est celle en deux volumes,
-chacun de deux parties, et divisée en chapitres, qui est sortie en 1778
-d'une presse d'Allemagne. On la reconnaît au titre gravé et placé dans
-un ovale de feuillage». A Liège, qui était alors dans les Pays-Bas
-autrichiens, et aux dépens du libraire Desoer.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1782._
-
-4 vol. in-18; 24 fig. par Borel, d'après Eisen (non signées). Onze fig.
-sont libres.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV._
-
-Sans lieu d'impression, Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par
-Borel, d'après Eisen (non signées), onze sont libres.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV._
-
-4 vol. petit in-18 avec les figures d'après Eisen. Les figures sont
-retournées, sauf le frontispice, et la huitième (avec le clair de lune)
-est couverte.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, ornée de figures en taille-douce, etc., à
-Londres.--(S. d.)_
-
-4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette sur le titre (panier
-fleuri) (figures libres).
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1780._
-
-2 vol. pet. in-8º.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam._
-
-4 parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8º, 2 ff. liminaires,
-216 pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, MDCCLXXXV._
-
-2 tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.
-
-Les vers
-
- Voici mon très cher ouvrage,
- Etc.,
-
-se lisent au verso du titre du tome deuxième. Contrefaçons des éditions
-Cazin.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1786._
-
-2 tomes pet. in-8º.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1792._
-
-2 tomes pet. in-8º.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines. La faute en est aux Dieux qui me firent si
-folle. Tome premier. [Second. Troisième. Quatrième.] 1792._
-
-In-8º VII, 112, 136, 151, 147 pp. Sur le tome premier, comme marque: un
-médaillon avec une tête dorée; sur les titres des autres tomes, une urne
-avec une guirlande de fleurs. Cette édition (s. l.), qui est bonne, a
-été faite d'après celle de 78 et sort de la même imprimerie de Liège. Au
-tome premier, _Avertissement de l'Éditeur_ et une note nouvelle dont il
-a été parlé dans notre introduction.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1793._
-
-2 tomes petit in-8º.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam aux dépens de la Société
-Typographique, 1794._
-
-4 parties en 2 vol. in-18.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam, 1795._
-
-2 tomes pet. in-8º.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, avec figures. Paris, chez les marchands de
-nouveautés, 1795._
-
-4 vol. pet. in-12, avec les fig. d'après Eisen.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, an III, 1795._
-
-4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris 1797._
-
-4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, 1798._
-
-4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1812._
-
-(Bruxelles), 4 vol. in-18, avec 24 fig. d'après Eisen.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1834._
-
-(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 199, 198 et 179 pp.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, par Andrea de Nerciat, Londres, 1869._
-
-(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard (qui imprimait), 4 tomes en 2
-vol. in-12, avec 24 fig. d'après Eisen.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc. (s. l.) 1869._
-
-(Bruxelles), Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après
-celles d'Eisen.
-
-
-_Félicia ou mes Fredaines, etc._
-
-(Bruxelles, Kistemakers, 1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.
-
-
-
-
-PRÉFACE DE L'AUTEUR
-
-
- Voici, mon très cher ouvrage,
- Tout ce qui t'arrivera:
- Tu ne vaux rien, c'est dommage;
- N'importe, on t'achètera.
- Plus d'une femme t'aura,
- Jusqu'au bout avec courage.
- Lira:
- La plus catin (c'est l'usage),
- Au feu te condamnera;
- Mais la plus sage...
- Rira.
-
-
-
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Échantillon de la pièce.
-
-Quoi! c'est tout de bon, me disait, il y a quelque temps, un de mes
-anciens favoris, vous écrivez vos aventures et vous vous proposez de les
-publier!--Hélas, oui, mon cher: cela m'a pris tout d'un coup comme bien
-d'autres vertiges, et vous savez que je ne m'amuse guère à me
-contrarier. Il faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me
-font plaisir.--Vous en avez donc beaucoup à composer votre
-roman?--Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies en parade, avec
-la satisfaction d'un nouveau colonel qui fait défiler son régiment un
-jour de revue; ou, si vous voulez, d'un vieil avare qui compte et pèse
-les espèces d'un remboursement dont il vient de donner quittance.--C'est
-beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en écrivant?--De
-m'amuser.--Et de scandaliser l'univers!--Les gens trop susceptibles
-n'auront qu'à ne pas me lire.--Ils y seront forcés, car votre petite
-vie...--Courage, monsieur, dites-moi des injures... Mais vous avez beau
-me blâmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise
-humeur...--Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?--Un petit présent;
-c'est à vous que je dédierai mon livre, à vous; bien entendu qu'il y
-aura au frontispice, en toutes lettres, votre nom et vos qualités.--Le
-tout serait noir... Mais je me rétracte, belle Félicia. Oui, j'avais
-tort. Il est bien maladroit à moi de n'avoir pas senti d'abord toute
-l'utilité d'un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.--A la bonne
-heure, présentement je suis contente de vous.--Et puis-je me flatter que
-voudrez bien le dédier à quelque autre?...
-
-Sa frayeur était amusante: il me vint une idée qui me fit rire de bon
-coeur. Le rire est contagieux pour tout le monde; les larmes le sont
-pour les femmes en particulier; mon marquis (c'en était un) rit donc
-avec moi sans savoir encore à quoi je devais mes joyeuses convulsions;
-il fallut ensuite le lui apprendre.--Je pensais, lui dis-je, que si
-j'étais dans le cas d'user de ressources, pour ne pas manquer de... vous
-m'entendez? il y aurait moyen de rançonner tous les hommes de ma
-connaissance, en les menaçant, comme vous, d'une dédicace. Pour en être
-à l'abri, l'un serait taxé à dix corvées, l'autre à vingt, tel à plus,
-tel à moins, selon mon caprice ou les facultés de chacun. Ce serait,
-comme tout à l'heure avec vous, à qui ne serait pas le mécène de mon
-ouvrage. Hein! Vous sentez où cela va? Qu'en pensez-vous? Ne ferais-je
-pas une belle récolte?--La spéculation est admirable. Les pauvres gens!
-Je vous connais, vous ne manquerez pas d'exécuter l'heureux projet dont
-votre imagination vient d'accoucher. Nous serons tous rançonnés.--En
-serez-vous fâché, marquis?--Bien au contraire, et pour vous le prouver,
-je vais me racheter sur-le-champ... Il le fit.--Mais, lui dis-je
-ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour que mon idée bizarre pût
-me devenir bonne à quelque chose, il faudrait que je ne fusse plus ni
-jeune ni belle, car maintenant, Dieu merci, je n'en suis pas encore à
-prendre les gens au collet.--Il s'en faut tout.--Eh bien donc si j'étais
-vieille et laide, ceux à qui je serais dans le cas de dédier auraient
-aussi vieilli, et je n'aurais plus à tirer que sur des infirmes la
-plupart insolvables.--En effet, et à qui dédierez-vous donc.--A la
-galante jeunesse, aux amateurs des folies dont vous me connaissez
-l'amour; et je recevrai tous les hommages de reconnaissance qu'on voudra
-bien m'offrir.--De mieux en mieux. Voilà ce qui s'appelle aller au
-solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et vous allez trouver bon
-que je dépose un acompte du prix de ma souscription. Il le fit.
-
-Combien d'auteurs envieront mon sort! on me paie d'avance, et les
-pauvres diables ont, les trois quarts du temps, bien de la peine à
-retirer quelque faible rétribution de leurs ouvrages, après y avoir mis
-la dernière main.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Qui dit beaucoup en peu de mots.
-
-Les romans ont coutume de débuter par les portraits de leurs héros.
-Comme, malgré la sincérité avec laquelle je me propose d'écrire, ceci ne
-laissera pas d'avoir l'air d'un roman, je me conforme à l'usage et vais
-donner aux lecteurs une idée de ma personne.
-
-Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je laisse parler à ma
-place ceux qui me connaissent, qui m'adorent et ne cessent de me louer.
-Tous s'accordent à me juger la plus belle et la plus jolie femme de mon
-siècle. Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je
-consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au reste, il est
-prouvé que des traits aussi réguliers que les miens et aussi gracieux en
-même temps, sont la chose du monde la plus rare; que j'ai seule la
-taille svelte d'une belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie
-Française, le maintien noble d'une princesse espagnole et les allures
-agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait que mes yeux
-grands et noirs ont un charme puissant qui enivre d'amour les hommes les
-plus froids et captive les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques
-pour la longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur ne
-se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont du plus bel émail,
-merveilleusement rangées; mais on redoute leurs morsures incurables. Les
-connaisseurs les plus difficiles prétendent que c'est tout au plus si la
-robuste Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge aussi
-ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi blanche; tout le
-reste à proportion tout au moins. Cependant je ne pense pas à
-m'enorgueillir de ces rares avantages, simples effets d'un hasard
-heureux. Je serai peut-être fondée à tirer plus de vanité de beaucoup
-d'autres perfections que je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins
-très bien, je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse
-comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque rarement une
-perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents que je dois mon
-bonheur?... Il en est un dans lequel la nature perfectionnée par
-l'art... Chut! j'allais presque dire une sottise.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Préliminaires indispensables.
-
-Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble beaucoup à cette
-déesse par les charmes et les inclinations, je suis aussi née en plein
-océan, mais mes premiers instants ne furent point un triomphe. Ma mère
-accoucha de moi sur un monceau de morts et de mourants, parmi les
-horreurs d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur qui,
-dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du sein maternel,
-pour me livrer à l'infortune dans l'une de ces maisons cruellement
-charitables où l'on reçoit les fruits anonymes de l'amour. Il importe
-peu de savoir le nom du lieu qui vit élever mon enfance; je fais même
-grâce de douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus
-une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point le bon sens
-dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel, dépendance humiliante,
-travail grossier, auquel ma délicatesse ne s'accoutumait point; telles
-étaient alors mes disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'oeil, en
-dépit d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture.
-
-Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je commençais
-néanmoins à trouver cette existence insupportable, lorsque l'événement
-le plus heureux me procura tout à coup la liberté. Voici comment:
-
-Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et éperdument amoureux
-de la fille d'un nouvel ennobli, s'était fait aimer d'elle avec la même
-passion; il en résultait un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont
-assez souvent recours, quand ils craignent des obstacles de la part des
-familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens
-bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point ensemble de la
-nécessité de les marier. On mit la fille au couvent; le galant, au
-désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin à Rome, où, cultivant avec
-succès d'heureuses dispositions, il devint en peu de temps un habile
-peintre. On lui avait mandé que son amie était morte en couches. En
-effet, elle en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient
-exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée d'affaire,
-conservant, pour toutes suites, la commode imperfection de ne pouvoir
-plus donner la vie.
-
-Cependant les père et mère de la demoiselle moururent, et bientôt un
-grand benêt de fils, seul soutien de leur nouvelle noblesse, eut la
-complaisance de les suivre au monument. La recluse, qui s'était
-courageusement défendue d'entrer en religion, devint héritière
-universelle et reparut dans le monde. Le sort était las de la
-persécuter: il lui rendit presque en même temps son amant, qu'elle
-croyait perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent
-avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur bonheur que
-de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il avait été conduit dès sa
-naissance au même hôpital que moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer,
-il ne vivait plus. Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je
-leur fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet enfant,
-dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte irréparable. Je ne
-tenais à rien, on me relâcha volontiers; je suivis les nouveaux époux,
-qui s'attachèrent sincèrement à moi et me devinrent aussi chers que si
-je leur eusse dû la vie.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Émigration.
-
-Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand jour est déplacé
-dans une petite ville de province. Un peintre y est l'inférieur non
-seulement de M. le juge, de M. l'écuyer qui vient y passer ses hivers,
-mais aussi du petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l'avocat,
-du notaire, du contrôleur des actes, et même du procureur. Il est rangé,
-en un mot, à côté du barbouilleur qui met en couleur les portes et les
-volets des édifices que le maître maçon du lieu fait élever sans goût et
-à grands frais.
-
-Sylvino (c'est le nom que mon oncle adoptif avait pris en Italie et
-qu'il eut la singularité de ne point quitter, quoiqu'il fût devenu, par
-son mariage, seigneur d'une fort belle terre: je dis _mon oncle_, parce
-qu'étant déjà grande pour mon âge et Sylvino n'ayant que trente ans, sa
-femme vingt-quatre, ils trouvèrent que je les vieillissais moins nièce
-que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientôt à sa moitié d'aller fixer
-leur résidence à Paris. Elle y consentit d'autant plus volontiers que,
-quoiqu'elle mît beaucoup du sien dans les sociétés, elle ne laissait pas
-d'essuyer de temps en temps des mortifications auxquelles elle était
-fort sensible. Par exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre
-ses visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait d'éloigner
-les demoiselles; allait-on la voir, on n'en amenait jamais. Quelquefois
-on se laissait apercevoir à dessein, après avoir fait dire qu'on n'était
-pas au logis. Et tout cela à cause de ce maudit enfant fait avant le
-mariage; car, dans les petites villes de province, l'honneur est
-extrêmement délicat: il l'est aux dépens des connaissances, des grâces,
-des talents, du goût et de la politesse, qui n'y sont pas, à beaucoup
-près, aussi perfectionnés.
-
-On fut prompt à tout disposer pour notre déplacement. Sylvino, quoique
-peu versé dans les affaires, ne laissa pas de donner aux siennes une
-forme passable. Nous partîmes, regrettant aussi peu nos sots concitoyens
-que nous pouvions nous-mêmes en être regrettés.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer.
-
-Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout seul, pour voir
-Paris et s'en faire une juste idée en quelques mois de temps, soutient,
-lorsqu'il s'en retourne, que cette capitale est un séjour fort ennuyeux.
-Je ne persuaderais pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée,
-tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement, que je m'habituai
-sans peine au mouvement, au tumulte, que les spectacles me ravirent; que
-les promenades publiques m'auraient paru des jardins et des palais
-enchantés si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies
-extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et qui désirait
-que sa femme en acquît, nous faisait connaître tout ce qu'il y avait
-d'intéressant dans tous les genres. Il rendait nos courses aussi
-instructives qu'amusantes, en nous faisant toujours accompagner de
-différents artistes, dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en
-voyions beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque temps,
-notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour ceux qui peuvent
-l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour la plupart, sociables et
-bons à voir; qu'ils vivent, par exemple, incomparablement mieux entre
-eux que MM. les auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui
-ennuient ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie, et
-que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont toutes
-intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au bon coin.
-
-N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles au goût qui
-m'était naturel, je me trouvai propre à tout ce qu'on l'on exigea de
-moi: j'avais dès lors le bon sens de sentir l'utilité d'une bonne
-éducation. On me donna mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de
-l'italien, que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au
-clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature m'avait
-favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès rapides
-enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient de s'applaudir d'avoir
-fait un sort à l'aimable _Félicia_ (c'est ainsi qu'il leur avait plu de
-me nommer; et s'il n'eût tenu qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie
-un nom dont tout semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie).
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Vérité.--Conduite à la mode.--Travers du vieux temps.
-
-Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait pour rendre
-continuellement heureux par le même objet. Enfant, tu ne peux jamais
-devenir homme; ton destin est de mourir et de renaître. Depuis une
-infinité de siècles, l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi
-facilement qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne
-sur certains coeurs, qui paraissent ne point changer, ce n'est qu'à la
-faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent de l'ennui, du dégoût
-qui te succèdent et à qui tu permets d'usurper ton nom.
-
-C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore doutée,
-lorsqu'elle avait formé les noeuds du mariage. On ne doit pas s'en
-étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle durée d'une passion. Là
-cette chimère vaut encore mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein
-des plaisirs, environnée de distractions, agacée par des hommes
-aimables, Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois des
-efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on croit adorer. Son
-mari, plus au fait de l'humaine faiblesse, n'avait garde de se raidir
-contre son penchant à l'inconstance. Époux de sa bien-aimée, il put
-l'adorer quelque temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment
-nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement assoupi dans
-son coeur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des amies charmantes, peu
-capables de rigueur (à Paris elles ne sont plus de mode), des modèles
-attrayants, dont la profession de Sylvino comportait qu'il vît et
-méditât les beautés, alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa
-petite femme. Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait
-ce que les gens à préjugés ont la sottise de nommer _des affronts_. Il
-semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de cacher ses épisodes,
-qu'il prît à tâche d'engager son épouse à s'en permettre. Mais il fallut
-bien du temps à celle-ci pour se résoudre à profiter de cette espèce de
-conseil; en voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles
-quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent, faute de mieux,
-était devenue dévote; et, rendue au monde malgré l'inclination la plus
-décidée pour les plaisirs de toute espèce, elle s'occupait encore plus
-de son salut; en un mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de
-gens excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise de leur
-accorder un certain degré de confiance. Celui de Sylvina était consommé
-dans l'art de tyranniser au nom de Dieu et de confisquer tôt ou tard les
-pénitentes à son profit. Il éloignait celle-ci de tout objet mondain,
-afin de l'occuper seul et de profiter du moment heureux où le
-tempérament devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un
-corrupteur spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le reste
-des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie, fraîche, tendre,
-mécontente d'un mari volage, peu connue, et qui ne faisait point
-d'enfants; Sylvina, enfin, au point où le sournois se proposait de
-l'amener, le friand morceau pour un saint homme!
-
---Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans cesse. Le
-monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris est la capitale de
-l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas, exposée aux embûches du
-démon. Elles y sont cachées sous mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours
-perfides... Offrez au Tout-Puissant les infidélités de votre coupable
-époux... Que vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir
-tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il du moins de
-la religion?--Non, par malheur, répondit Sylvina, c'est à Rome même que
-l'aveugle s'est accoutumé à la braver. Il méprise toutes pratiques
-pieuses, quiconque y est adonné.--L'impie! l'athée! répliquait le
-cafard, gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses
-caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer avec ce
-réprouvé.--Hélas! il est cependant bien dur pour moi... Je l'aime.--Et
-votre âme, malheureuse!
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Où l'on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina
-
-A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà quelques marques
-d'attention quand elle est jolie. A cet âge, si j'avais eu la clef des
-propos flatteurs qu'on commençait à me tenir, j'y aurais aisément
-reconnu l'hommage du désir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce
-qu'il me fallait apprendre, autant j'étais bornée relativement à la
-galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je répondais bonnement que
-_j'aimais aussi_; mais sans me douter des plus intéressantes acceptions
-d'_aimer_, ce mot si commun! Bref, je ne savais rien, rien du tout; et
-sans des hasards heureux qui m'éclairèrent tout à coup, j'aurais
-peut-être croupi longtemps dans ma déplorable ignorance.
-
-Au bout d'un an, Sylvino fut obligé de retourner en province pour
-quelques affaires d'intérêt. Nous ne fûmes pas plus tôt seules que sa
-femme se mit à vivre tout à fait différemment de ce qu'elle avait
-coutume. Plus de spectacles, plus de promenades, plus de parure. Elle
-arbora les grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle
-s'éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes plus des
-églises: comme je m'y ennuyais! M. Béatin, prêtre-docteur et confesseur
-de ma tante, vint d'abord de temps en temps à la maison...; puis il vint
-un peu plus souvent..., puis tous les jours..., puis il obtint qu'on
-renvoyât tout le monde quand il était là. J'étais aussi de trop; je me
-retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de savoir à quoi
-pouvaient s'occuper, avec tant de mystère, ma tante et le modeste
-Béatin, je vins heureusement à détourner un petit morceau de fer qui
-bouchait de mon côté le trou de la serrure, et je fus transportée de
-voir mes gens aussi distinctement que si j'eusse été dans la même
-chambre... Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur, aux genoux
-de sa pénitente, avait le teint animé, l'oeil étincelant... en tout, une
-physionomie absolument différente de celle que je lui avais connue
-jusqu'alors. Je crus rêver quand je le vis baiser avec passion une main
-qu'on lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très
-instamment... je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui paraissait
-fort vive, était accompagnée de gestes encore plus pressants; il
-glissait une main hardie sous le fichu..., l'autre encore plus insolente
-se fourra brusquement... plus bas.
-
---Monstre! s'écria tout à coup un homme qui sortit de l'alcôve, furieux
-et tirant l'épée; c'est pousser trop loin l'infamie et abuser trop
-indignement de sa crédulité. Tu vas périr, scélérat!
-
-Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne laissa pas de
-se contraindre! la belle pénitente avait déjà perdu l'usage de ses sens.
-Le terrible trouble-fête était un nommé Lambert, sculpteur, intime de
-Sylvino, courtisan assidu de ma tante, et l'un de ceux à qui Béatin
-faisait défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là,
-s'était introduit, je ne sais comment, dans la maison; cependant
-l'évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un homme délicat est plus
-pressé de secourir sa maîtresse que de tuer un rival. Mais Lambert, en
-donnant des soins à son amie, ne laissait pas d'enjoindre au traître, en
-termes fort cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait
-disputer la place: alors deux larges soufflets détachés avec vigueur sur
-ses joues potelées lui firent sentir la nécessité de ne point opposer
-ses faibles raisons à qui en avait d'aussi convaincantes.
-
-Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau, je le
-devançai dans l'escalier, pour jouir à mon aise de sa confusion; mais
-inutilement, le drôle avait déjà repris son masque; il me salua
-bénignement et avec l'apparence d'autant de sang-froid que s'il ne lui
-fût rien arrivé.
-
-De retour à mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement. Sylvina
-pleurait, disait des injures; Lambert, à ses pieds, parlait avec émotion
-et tâchait de fléchir ce ressentiment injuste. L'entretien fut long et
-finit par un faible raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser
-une main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien encore lui
-présenter les deux joues. On était ensemble couci-couci quand on se
-sépara.
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera bien de lire.
-
-Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête que je ne pus
-fermer l'oeil de toute la nuit. Il me semblait bien que les entreprises
-du téméraire Béatin devaient aboutir à quelque chose; mais je me
-tourmentai vainement pour deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir
-à le voir souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La
-porte allait probablement lui être interdite à son tour; et j'étais
-désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles occasions de le voir
-aux prises avec ma tante.
-
-Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit, j'avisai quelque
-chose qui me parut un moyen infaillible d'apprendre ce que je brûlais de
-savoir. Mon maître de danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une
-douceur charmante, et qui me traitait avec un tendre respect, Belval,
-avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir mes épanchements
-et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât d'une manière satisfaisante quels
-pouvaient avoir été les desseins du docteur. Le pis-aller était de rire
-ensemble des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.
-
-Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage; Sylvina,
-témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le fut précisément point de
-celle de Belval. Elle avait à écrire, à Béatin peut-être. D'ailleurs
-Belval, coquet personnage, faisait une espèce de cour, qu'on tolérait,
-malgré la dévotion; il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi
-qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.
-
-Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la main, j'entrai
-en matière, non sans beaucoup rire d'avance de certaines particularités
-qui se retraçaient vivement à mon imagination. Cependant Belval, à qui
-je croyais faire partager ma joie, ne riait point! Je voyais au
-contraire sa physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.--Quoi donc,
-monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous paraît pas tout à
-fait plaisante?--Je vous demande pardon, mademoiselle... Elle est des
-plus singulières.--Savez-vous qu'il était à peindre aux genoux de ma
-tante?--Oh! je le crois: ces animaux-là... sont très gauches... oui!
-cela devait être fort risible.--Mais vous ne riez cependant pas de bien
-bon coeur?--C'est que je pensais... continuez... cela devait faire un
-bel effet.--Rien de plus original.--Il était, dites-vous, à genoux?
-Comme me voilà?--Précisément.--Mme votre tante assise?--Voilà comme elle
-était (et je m'assis).--Bon, et vous dites qu'il avait une main... là?
-sur sa gorge, le fripon.--Oui. Mais monsieur Belval, cette imitation
-n'est peut-être pas nécessaire.--Bon! vous n'y pensez pas, rien de plus
-innocent; et l'autre main du docteur... ici?--Ah! Belval, qu'osez-vous?
-
-C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme un éclair, pris
-la même route que celle du docteur avec Sylvina. Je ne m'étais pas
-attendue à cette licence; il parcourait sans obstacle ce dont jamais
-encore main d'homme n'avait approché... Je me préparais à quereller;
-mais la bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne... une
-langue! un doigt!... L'ivresse d'une sensation inconnue s'empara de tous
-mes sens... Dieu! quel instant! et de quel autre il allait être suivi,
-si la sonnette de ma tante!... Belval, à l'instant debout et rajusté,
-fut obligé de me pousser plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je
-commençai un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le poids de mon
-corps abandonné de ses esprits; un rouge foncé colorait mon visage.
-Sylvina, qui survint aussitôt, n'aida pas à me calmer; la contenance du
-maître n'était pas non plus fort assurée... Ma tante envoya le lendemain
-chez lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous avions
-été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que des semi-preuves
-évidentes, ou plus occupée de ses propres affaires que des miennes,
-Sylvina ne me fit ni reproches ni questions. Elle me donna, quelques
-jours après, un nouveau maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il
-était pour le coup sans conséquence.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile.
-
-Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina le voyait
-tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup près, avec cette
-satisfaction que lui causaient les visites du docteur. Cependant ces
-deux hommes n'étaient pas à comparer. Béatin avait la physionomie d'un
-prêtre, le maintien, les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à
-la vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert était
-vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient au mieux, il
-souriait agréablement, ses yeux pétillaient d'une vivacité tendre; en un
-mot, la femme de Sylvino, l'un des plus beaux cavaliers de Paris, était
-impardonnable de lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter
-Lambert, c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher des
-bégueules les plus austères et les plus froides. Pouvait-il manquer
-d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina?
-
-On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais à dessein.
-Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée; cependant elle se fit à mes
-absences. Je la voyais s'humaniser par degrés avec Lambert, plus
-délicat, mais non moins empressé que le directeur. De jour en jour les
-situations devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de
-temps un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina
-d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter dans un petit
-cabinet, dont son ami venait de lui faire une espèce de boudoir. Ce
-déplacement me fit perdre ce qui manquait à mon instruction. J'essayai
-vainement de voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus
-inconsolable.
-
-Cependant, depuis qu'au lieu de _porte-soutane_, nous avions sans cesse
-avec nous l'amusant Lambert, ma tante n'était plus la même. Elle se
-coiffait, se parait; sa physionomie n'était plus sombre, elle avait
-recouvré son enjouement. Nous n'entendions plus autant de messes;
-bientôt nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les
-connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il fallut
-supposer des indispositions continuelles: _demandez à ma nièce_; et je
-protestai avec beaucoup d'effronterie que ma tante avait été très
-malade. On le croyait ou non. Mais maintenant, on reçoit les
-justifications, pour peu qu'elles vaillent, avec beaucoup d'indulgence.
-Il n'est plus d'usage qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a
-plu de vivre quelque temps séparés de la société.
-
-Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut l'_ami de la
-maison_. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle humeur ni d'un
-commerce aussi facile.
-
-Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont immenses, tes
-sujets innombrables; tu rends heureux par mille moyens différents tous
-ceux qui consentent à le devenir par toi; cependant, la plupart sont des
-ingrats qui te maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement!
-Sylvino te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se
-comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur d'être
-enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde d'en prendre de
-l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses soufflets, fit bientôt naître
-une occasion délicate... mais ce fut alors que l'admirable époux signala
-son esprit... sa générosité... O Sylvino! que vous étiez un galant
-homme! que vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre
-éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon sens de vous
-imiter.
-
-
-CHAPITRE X
-
-Plus vrai que vraisemblable.
-
-Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement arrivés d'Italie et à
-l'ami Lambert. On était de la plus grande gaîté. Ma tante et moi, devant
-qui l'on oubliait un peu de se gêner, riions aux larmes de milles
-saillies très vives qui échappaient à ces messieurs. Nous fûmes
-interrompues par l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire:
-elle était pour mon oncle.
-
-«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la tête en
-lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle regarde, madame,
-voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant; cependant certaine mine, en
-remettant le papier, était de mauvais augure. Sylvina tremblait
-d'avance... elle ne put lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses
-mains; une pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on
-s'empressa de la secourir.--Cela ne sera rien, disait mon oncle, la
-délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux globes divins aux yeux
-connaisseurs de ses confrères. L'un donnait un flacon, l'autre frappait
-dans les mains; Lambert seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à
-cet accident, demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec
-malignité. Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser
-et quelques mots fort tendres de la part de son époux achevèrent de la
-rassurer. On se remit à table. La malade se rétablit en avalant quelques
-rasades de Champagne; après quoi Sylvino, pour la tranquilliser et
-mettre ses amis au fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs,
-doit vous paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que
-l'ami Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit;
-voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on l'aime, je n'en
-suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en suis encore amoureux. Il
-faut que pendant mon absence elle ait mécontenté quelque adorateur; il
-cherche maintenant à se venger en m'écrivant des choses... assez graves
-pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens ainsi
-susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis bien éloigné
-d'avoir leurs petitesses. On me mande donc que certain ami très amoureux
-a beaucoup fréquenté ma femme; que, pour répondre plus librement à cette
-passion, elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir;
-qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi qu'on le
-désigne) n'ait poussé les choses au dernier période. On crie au
-scandale: on me conseille de punir ma femme... on... mais, dites-moi,
-messieurs, quel cas pensez-vous que je doive faire de ces avis
-importants?...»--Je pense, dit l'un des étrangers, que madame est
-incapable d'avoir donné matière à d'indignes soupçons...--Cela est
-honnête, interrompit Sylvino.--Et vous? en s'adressant au second.--Je
-pense de même que monsieur.--Et l'ami Lambert?--Tiens, mon cher Sylvino,
-je t'entends à merveille: mais veux-tu que je te parle avec ma franchise
-ordinaire? C'est moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton
-impertinent anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu ta femme
-pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord par ton ordre. Or
-penses-tu que j'eusse voulu la suborner?--Il ne s'agit pas de cela, mon
-ami. Chacun dans ce monde se conduit comme il peut; tu auras fait ce
-qu'il t'aura plu: ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne
-m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire. Achève.--Eh
-bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant au danger de voir tous
-les jours une femme charmante, j'avais pu servir au fond du coeur
-quelque chose de plus que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant
-ton ami au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner
-aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons n'ont
-pour fondement que sa basse jalousie: ta femme t'aime de tout son coeur;
-je te suis entièrement attaché, et si je puis te conseiller dans une
-affaire qu'on veut me rendre personnelle, je serais d'avis que ta
-vengeance tombe uniquement sur celui qui a pu te manquer en te parlant
-de déshonneur; qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un
-ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.--Touche là, mon cher
-Lambert, tu viens de parler comme un sage, et tu m'as deviné. Ah! si
-nous avons jamais le bonheur de de vous happer, _Monsieur le
-scandalisé_, nous vous apprendrons à ne pas espérer qu'un honnête homme
-prenne des partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma femme
-va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.--Son écriture le
-trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement, que je dusse
-voir cette lettre.--Dis-nous donc sans hésiter qui il est? où le
-trouver? Il faut qu'il soit châtié, que tu sois vengée! Tu connais
-heureusement l'écriture?--J'avoue que j'avais eu l'imprudence de
-recevoir quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant
-pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait, et...--Un homme
-bien peu fait, interrompit Lambert. J'y suis peut-être! Ne serait-ce pas
-pas par hasard le vénérable docteur Béatin?--Lui-même.--M. Béatin, ton
-directeur? s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu! vous
-me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu l'honneur de me
-connaître, disait l'autre. Puis il raconta comment il avait surpris un
-jour le drôle _usant de violence_, et comment, à la prière de Sylvina,
-il l'avait mis à la porte avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il
-convenait d'exposer le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous
-verrez, dit-il, que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot
-essaie aujourd'hui de vous calomnier!--C'est cela, mon cher.--Ah! le
-coquin! le malheureux!--Voilà bien les prêtres! Chacun disait son mot.
-Ensuite il fut décidé d'une voix unanime que le scélérat devait être
-puni de sa double trahison, sévèrement et sans délai.
-
-
-CHAPITRE XI
-
-Conjuration.
-
-Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin, sur ma
-parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait que je suis furieux,
-que je viens de la traiter en époux sûr de son déshonneur; qu'elle ne
-peut soupçonner de l'avoir compromise ce brutal de Lambert, _ce
-garnement_ sans respect pour les ministres de la sainte religion; que
-quoique lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la
-cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet égard elle
-ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant point oublié;
-qu'elle ne peut plus vivre sans le voir, qu'elle craint de nouveaux
-tours de la part du donneur de soufflets; que dans l'embarras extrême où
-elle se trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour
-ressource; qu'elle le prie donc de se trouver... quelque part, bien
-secrètement, pour conférer ensemble et déterminer le parti qu'il
-convient de prendre dans des conjonctures aussi fâcheuses. Si ma femme,
-dis-je, écrivait toutes ces choses au docteur, je pense qu'il donnerait,
-tête baissée, dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa
-pénitente aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un
-rendez-vous, elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces
-conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.--L'idée fut
-généralement applaudie.--Il faut, ma chère, ajouta Sylvino, que tu nous
-secondes bien dans tout ceci; tu es la plus intéressée à te venger de
-l'odieux Béatin. Quand nous le tiendrons... nous faisons notre affaire
-du reste.--Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais tous ces
-exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de leur accorder la
-moindre confiance. Que j'étais malheureuse! mais c'est bien ma faute.
-Qu'avais-je besoin, ici, de me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux
-plus innocents plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément
-choisi!--N'y pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino; que
-ceci te rende plus sage à l'avenir.
-
-Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ. Le ressentiment de
-Sylvina était fondé: le désir de se venger qui inspire toujours si bien
-les femmes, lui dicta des expressions si naturelles, si séduisantes, que
-le plus rusé _porte-calotte_ n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un
-piège. Béatin se prit comme un sot à celui-ci.
-
-On le priait de se trouver _au pont-tournant_, pour être conduit de là,
-par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous avions une petite maison; il
-accepta... Sa réponse était si passionnée qu'on le voyait assuré
-d'avance que Sylvina allait enfin le rendre heureux.
-
-Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit indiqué. Il était
-en habit de campagne; frais rasé, un peu mieux coiffé que de coutume;
-car il n'était pas de ces ecclésiastiques élégants qui souvent plus
-recherchés dans leur ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que
-par des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit, était un
-_prêtre_: c'est assez le définir.
-
-Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint les plus vifs
-empressements et conte que, son mari venant de partir pour quelques
-jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain à Chaillot, s'il n'y a
-rien de mieux à faire. C'est alors que les transports du satyre n'ont
-plus de bornes. Ses yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est
-au troisième ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites
-béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée et le
-fortuné directeur introduit bien mystérieusement dans notre maison.
-
-Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette retraite pendant
-qu'il était si fort en faveur? Comment! elle était, avant le départ de
-Sylvino, le théâtre de ses escapades secrètes; et sa femme ne fut mise
-dans la confidence qu'à l'occasion de la conjuration projetée contre
-Béatin. Si vous vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous
-auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et sans
-doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme tout change! Vous le
-faites aujourd'hui sous de sinistres auspices. Vous courez à votre
-châtiment... Mais je ne vous plains pas, vous l'avez bien mérité.
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Suite du précédent.--Disgrâce de Béatin.
-
-Pendant que d'un côté la convoitise et la haine faisaient chacune un
-calcul, de l'autre, le mépris et la malignité, d'accord, préparaient
-leurs batteries pour accabler le vieux Béatin. Sylvino, Lambert, les
-deux étrangers et moi, qui voulus absolument être des leurs, suivîmes de
-près à Chaillot les acteurs principaux et entrâmes par une porte de
-derrière. Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes sans bruit
-au premier.
-
-Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte et de se
-procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès de nous et l'on se
-concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait Béatin pendant quelque
-temps, ferait semblant d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des
-scrupules et se montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle
-devait surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions que
-l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées, et la prudence
-exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât, de peur que la partie ne vînt à
-être découverte. Tout cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup
-d'adresse et de perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit,
-consentit d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir! Triompher de
-la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est pas assurément le plus petit
-de tes miracles.
-
-Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut la
-ravissante permission de partager un lit avec Sylvina. Elle se réservait
-pourtant, par ménagement pour sa pudeur expirante, de ne point avoir de
-lumière dans l'endroit où se consommerait l'ouvrage de leur bonheur:
-l'adultère, disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte
-nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos de se
-ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît de
-volupté.--L'amoureux Béatin se rendit et, plein de confiance, suivit à
-tâtons Sylvina dans une chambre haute.
-
-Il est enfin dans ce lit fortuné... Il brûle, il est consumé... Sa
-pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses bras... Mais quel
-revers!... Dieu!... Où se cachera le couple Béatin? Cinq personnes
-paraissent tout à coup! Une lanterne sourde fournit en un moment de la
-lumière à plusieurs flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert
-font briller leurs épées; la maison retentit de leurs imprécations!
-
---Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari! mettant la
-pointe de son fer près du sein de sa femme.--Venge-toi, criait à son
-tour l'ami Lambert, je vais en même temps te délivrer du scélérat qui te
-déshonore et me calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans
-ton propre lit!--Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant échapper
-sa femme qui commençait à perdre le sérieux nécessaire à son rôle;
-arrête, je ne puis te céder le plaisir de verser le sang du perfide...
-
-Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de décrire pour
-pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je manque d'expression
-pour peindre l'effroi de Béatin et la révolution prodigieuse que
-souffrirent à la fois son corps et son esprit. Historienne fidèle, je ne
-puis me dispenser d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le
-malheureux docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino.
-Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient grâce et
-désarmeraient les amis irrités. Mais ils ouvrirent en même temps un avis
-fait pour rassurer le coupable sur sa vie; c'était de le mettre hors
-d'état de jamais faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien,
-prétendait pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure,
-ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A cette
-condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus tuer, arrachèrent du
-lit le sujet plus mort que vif et le portèrent dans une autre pièce,
-sous prétexte de l'opérer. C'est là qu'il reçut l'outrage le plus
-pénible, trouvant la perfide Sylvina qui riait aux larmes. Cependant,
-elle voulut bien intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la
-mienne se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut encore
-commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte de tout moyennant
-une copieuse flagellation: cette sentence était pour le coup en dernier
-ressort. En conséquence, _le suborneur de pénitentes_, _l'écrivain
-anonyme_, fut lié par les pieds, les poings et les reins contre une
-colonne du salon, nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de
-fesses. Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté bonne
-provision de verges; elles furent usées jusqu'au dernier brin sur le
-râble du pécheur qui, menacé du prétendu chirurgien, subit son exécution
-sans oser jeter un cri; eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste
-du corps, pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du
-bonheur de la vie?
-
-M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé. Ses vêtements
-lui furent rendus, sans oublier la chemise très maculée et qu'il fallut
-rendosser. Puis, on le reconduisit jusqu'à la rue, chacun tenant un
-flambeau et lui témoignant les plus respectueux égards.
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-Qui annonce quelque chose.
-
-On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas fort sévères
-à mon égard et que je ne les gênais plus; ils me traitaient déjà comme
-une personne formée. Je surpassais, en effet, les espérances qu'ils
-pouvaient avoir conçues en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et
-son mari n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il me
-tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des choses; je
-suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes étroites de mon
-imparfaite théorie. Les amis, et Lambert en chef, ne bougeaient de la
-maison. Sylvina faisait par-ci par-là des heureux; aussi, était-elle
-d'une attention envers son mari!... d'une prévenance, d'une aménité pour
-les maîtresses et les modèles!... On ne peut le répéter assez: _heureux
-les cocus._
-
-Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de ne travailler que
-pour la réputation, faisait peu de tableaux, mais ils étaient tous
-excellents; son genre était l'histoire, et rarement il peignait le
-portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un esprit fécond et cultivé et
-beaucoup d'usage du monde, il était non seulement chéri des femmes, mais
-encore recherché des hommes. Il comptait même au rang de ses amis
-particuliers plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et être
-aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié, de n'inspirer
-que du respect et de la crainte. Sylvina, quoique un peu bornée et
-médiocrement instruite, ne laissait pas d'ajouter à l'agrément de la
-maison. Elle était gaie, toujours égale. Elle avait une de ces
-physionomies singulières qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en
-ait, qui importunent, qui allument à tous moments des passions
-nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance peut
-avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois pour elle des
-retours étonnants. Alors, elle se réservait entièrement pour lui;
-c'étaient là des procédés! Mais ses bouffées d'amour s'évanouissaient
-bien vite, et chacun de son côté se désennuyait de la monotonie de ces
-retraites conjugales par de piquantes infidélités.
-
-Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus était si
-dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les amis, les
-conversations, les événements soupçonnés, entrevus; des tableaux, des
-esquisses libres, que j'épiais soigneusement, tout aidait à la nature.
-J'étais déjà savante et résignée à tout ce que mon bon génie pourrait
-exiger de moi; je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre.
-C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence. Sylvina,
-entourée d'amants, arbitre de leur bonheur, choisissait parmi les plus
-aimables cavaliers de la capitale; et moi, pauvrette, je ne recevais que
-des hommages, ou trop légers de la part de ceux qui me regardaient
-encore comme une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en
-galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate déclaration ou
-quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps le bon esprit d'abhorrer
-les passions langoureuses, leurs productions et leur langage. Je ne
-cessais de me retracer mon gentil Belval, allant sensément au fait, et
-commençant par où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle.
-Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part d'aucune
-attention. Quant aux écritures, je les recevais par vanité; mais, ou je
-n'y répondais pas, ou, si je prenais cette peine, c'était pour persifler
-cruellement les nigauds qui les avaient risquées. Cependant, je ne
-laissais pas de me dire quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle
-d'aimer, et je rejette tous les voeux qui me sont offerts! Je ne compte
-qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant Belval...
-Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce petit danseur.--Je m'étais
-fait une douce habitude du plaisir que son heureuse témérité m'avait
-fait connaître. Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de
-Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune qui satisfît
-le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Événement intéressant.
-
-Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un orage affreux de
-tonnerre et de grêle. Je n'avais pu fermer l'oeil; l'excès de la chaleur
-m'avait fait jeter mes couvertures et quitter ma chemise trempée de
-sueur. Vers le jour, le temps devint calme; alors je voulus me
-dédommager de ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me
-procurer des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux
-exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console tant de
-veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc... Dans un moment où je
-revenais à peine à moi-même, j'entendis ouvrir doucement ma porte, qui
-faisait face au pied de mon lit. J'avais pour lors une attitude si
-singulière que je n'en pouvais changer sans donner matière à quelque
-soupçon. J'eus donc la présence d'esprit de feindre de dormir et de
-n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait entrer ainsi chez
-moi si matin: c'était Sylvino lui-même. Le premier mouvement qu'il fit
-en me voyant peignit la plus délicieuse surprise. J'étais dans l'état où
-les trois déesses s'offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête
-appuyée contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à moitié
-mon visage; mes jambes, l'une à peu près étendue, l'autre écartée, le
-genou un peu plié, trahissaient le plus secret de mes charmes; et la
-main qui venait de le si bien fêter gisait mollement à côté de la
-cuisse... Après avoir contemplé quelques moments de la porte cette
-position, qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino
-vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m'oblige pour le coup à
-fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas qu'il pût douter de mon
-sommeil. Il vient tout près de moi: _Qu'elle est belle!_ dit-il; et en
-même temps je sentis un baiser sur certain duvet qui commençait à
-cotonner. Je ne m'attendais pas à cette singulière caresse. Je
-frissonnai, un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture;
-Sylvino se trouva forcé de me parler.
-
---Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je suis fâché
-d'avoir troublé ton repos; mais j'étais venu pour savoir comment tu te
-trouvais après ce terrible orage, et si tu n'en as pas été incommodée.
-Puis te voyant dans un désordre qui t'exposait à prendre quelque
-maladie, j'ai cru devoir m'approcher... Il faut te recouvrir.--En effet,
-il rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse
-maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais beaucoup de
-reconnaissance: son empressement officieux alla jusqu'à me passer
-lui-même une chemise; complaisance qui lui valut encore quelques jolis
-larcins, dont je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans
-ses yeux... Ah! s'il m'eût aussi bien devinée!... Mais il ne hasarda
-qu'un baiser, un peu libre à la vérité pour un oncle; je le rendis, je
-crois, un peu libéralement pour une nièce... Il s'en allait... Il
-hésita... J'espérais... Il s'en alla tout de bon.
-
-
-CHAPITRE XV
-
-Où j'avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers.
-Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille à bien des femmes de
-faire leur profit.
-
-Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais qui de vous ne
-sait pas que le tempérament et la curiosité sont des ennemis bien
-dangereux pour l'honneur prétendu des femmes! Par eux, la plus sage
-n'est-elle pas quelquefois égarée et jetée dans les bras de l'homme le
-moins fait pour plaire?
-
-Combien d'aventures étonnantes dans ce genre que l'on sait! et combien
-que l'on ignore! Quant à moi, je ne me piquais pas de sagesse. Toute à
-la nature, et brûlant de connaître à fond ses secrets, je n'aurais pu
-résister aux entreprises de Sylvino; j'étais, au contraire, fâchée qu'il
-n'eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce n'était pas à
-lui qu'il était réservé de me défaire de mon onéreuse virginité.
-
-Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux instances d'un
-seigneur anglais, grand amateur des arts et son intime ami, qui le
-pressait de commencer avec lui un voyage de deux ou trois ans, par tous
-les pays de l'Europe où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour
-des artistes.
-
-Sylvina eut l'air d'être fort affligée: son mari la consola de son mieux
-et la recommanda à ses connaissances. Quant à moi, il me prit un jour en
-particulier; et voici à peu près le discours qu'il me tint: «Je te
-quitte, ma chère Félicia, sans craindre que mon absence te devienne
-préjudiciable. A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de
-l'esprit et des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur:
-c'est à toi de t'y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en a
-beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir de la passion
-pour aucun. Le parfait amour est une chimère. Il n'y a de réel que
-l'amitié, qui est de tous les temps, et le désir, qui est du moment.
-L'amour est l'un et l'autre réunis dans un coeur pour le même objet,
-mais ils ne veulent jamais être liés. Le désir est ordinairement
-inconstant et s'éteint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le
-retenir, le rallumer, l'amitié ne peut qu'en souffrir. Le désir est
-comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est à son point de
-maturité. Une fois tombé de l'arbre, on ne l'y rattache plus.
-Défends-toi des sentiments violents; ils rendent à coup sûr malheureux.
-Vis mollement dans un cercle de plaisirs tranquilles, que feront naître
-un luxe modéré, les arts, et des goûts réciproques que tu auras la
-liberté de satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême
-est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas; déjà son
-égale, tu te verras bientôt au-dessus d'elle, par les avantages de ton
-printemps, de tes talents, de ton esprit. Conduis-toi bien avec elle: ne
-perds jamais de vue les grandes obligations que tu lui as, ainsi qu'à
-moi; mais l'ingratitude est, je crois, un vice étranger à ton coeur, et
-contre lequel je n'ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t'engage
-jamais au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le
-dégoût; et, puisqu'en galanterie, pour n'être pas malheureuse ou
-ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les autres, ménage-toi
-des illusions flatteuses; n'approfondis jamais rien de propre à te
-causer des mortifications et sauve adroitement les apparences, aux yeux
-de ceux dont l'éclat de tes changements pourrait occasionner le malheur.
-Je te parle comme il serait à souhaiter qu'on parlât de bonne heure à
-tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour ne pas abuser de ces
-principes. Les femmes semblent n'être nées que pour aimer et être
-aimées: cependant jamais on ne leur dit les vérités qui sont du ressort
-de leur état. On exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes,
-une résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les beaux jours
-s'écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes à l'âge de la
-galanterie, galantes quand elles n'ont plus de charmes, et consumées de
-regrets le reste de leur vie, la plupart des femmes n'ont point eu une
-véritable existence. En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs.
-Varie-les avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas
-oublier d'amasser, pendant tes belles années, des ressources pour les
-années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils sont faciles à
-suivre, et si tu veux en faire la base de ta conduite, je te prédis que
-tu seras une des plus heureuses femmes de ton siècle. M'as-tu bien
-compris?--A merveille, mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes
-caresses combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je,
-de trouver dans vos idées tant d'analogies avec celles qui me sont
-naturelles... Il m'interrompit pour me dire que, sans la disproportion
-de nos âges et le préjugé sérieux de ses rapports avec moi, il aurait
-brigué l'honneur d'être le premier à qui je dusse la _première leçon_ du
-plaisir de l'amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorité et
-l'obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais à
-peine de profiter de la bonne volonté que tu pourrais faire l'effort
-d'avoir pour moi. Tu dois à l'amour le premier bouton de ton printemps.»
-Je faillis répliquer: «Je le dois à l'estime, à la reconnaissance et à
-vous.» Mais Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m'en
-imposait... Je ne dis rien.
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prélat à la mode.
-
-Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne rougissez pas de
-leur faire souffrir des privations, qui leur faites trouver l'indigence
-dans leurs maisons, où vous êtes entrés vous-mêmes indigents, et peu
-dignes de cesser jamais de l'être, apprenez de l'équitable et délicat
-Sylvino comment un galant homme se conduit quand il doit tout à sa
-femme.
-
-Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement se
-départit de toute son autorité et la mit à la tête des affaires
-d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui fit présent de mille
-louis que son compagnon de voyage lui avançait pour le dédommager de son
-déplacement. Cette libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de
-l'artiste, n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes
-lecteurs.
-
-Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient munis des plus
-grandes ressources; nous étions de la sorte tous à peu près contents
-quand la séparation se fit.
-
-Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une maison.
-Cependant, malgré la prudente économie avec laquelle la dépense se
-faisait dans la nôtre, le ton sur lequel nous débutâmes nous eût bientôt
-ruinées, si Sylvina ne se fût résignée à faire entrer pour quelque chose
-l'opulence et la libéralité de certains amants dans la considération des
-motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.
-
-Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour elle des folies
-excessives pendant trois mois, nous étions encore éloignées de déchoir,
-lorsque notre char rapide accrocha brusquement monseigneur de... qui
-n'était connu dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à
-Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très
-particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient à une
-mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce prix, en est-il qui
-n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut sortir d'une province bien
-barbare pour faire la triste sottise de s'en affubler!
-
-Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître à l'excès,
-vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier, toujours gai, content,
-agréable et bouillant d'esprit; il paraissait de dix ans plus jeune
-qu'il n'était. En effet, amateur universel, poésies, lettres,
-spectacles, arts, sciences, talents, plaisirs, modes, folies, tout était
-de son ressort. La réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait
-procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme du peintre
-l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux accents de son
-gosier, déjà l'un des mieux exercés de la capitale. Bientôt il devint
-notre inséparable.
-
-Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta l'ami
-Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne point se brouiller. Son
-règne fini, il sut se mettre honnêtement à sa place. Plus rare, sans
-négligence, plus réservé, sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina,
-dont le retour était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une
-conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la jalousie.
-D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge, partageait une grande
-partie de nos plaisirs, et qui sait encore s'il ne glanait pas
-quelquefois après monseigneur.
-
-Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière un goût très
-vif et très dispendieux pour la séduisante Sylvina, eut l'air de sortir
-tout à coup à mon occasion d'une distraction profonde, et de regretter
-de n'avoir pas fait plus tôt cette attention au joli rejeton qui
-croissait à côté de l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses
-délices.
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-Bonne volonté de Sa Grandeur.--Contre-temps.
-
-«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour qu'il me trouva
-seule, vous n'êtes plus ici à votre place. Maintenant la belle tante
-vous nuit; mais bientôt, friponne, vous allez lui nuire à votre tour. Il
-faut que je me mêle un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l'homme
-de confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du bien. Je
-veux vous dépayser. Qu'en dites-vous? Je dois bientôt subir un exil de
-quelques mois dans mon diocèse; la ville, à ce qu'il m'a paru, manque de
-ressources pour les plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert
-passable: voudriez-vous, pour m'obliger, en être la première chanteuse?
-On ne vous donnera point des appointements dignes de vos talents et de
-ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les talents du monde, mais
-je me charge d'y suppléer et de vous faire trouver, dans cette
-_Sibérie_, à peu près l'aisance et l'équivalent de vos plaisirs de
-Paris... Vous souriez? Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma
-bonne volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance je
-désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance, belle Félicia,
-vous n'êtes plus une enfant... Je ne vois rien qui puisse vous empêcher
-de bien traiter un ami solide... qui... ne vous prierait de rien que
-d'agréable... de rien qui durât plus longtemps; que vous ne pourriez
-vous-même vous en faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet
-vous en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est homme
-là-dessous... tout de même que sous l'habit le plus galant de vos jolis
-danseurs de l'Opéra... Si... vous saviez... comment un homme est fait...
-on pourrait... vous convaincre... qu'il n'y a entre les gens du monde et
-nous... aucune différence.»
-
-Ce discours, un peu fort pour mon peu d'expérience, me mettait d'autant
-plus mal à mon aise qu'il était accompagné de gestes vifs et hardis...
-Je savais confusément qu'il eût été décent d'opposer une belle
-résistance... Mais je craignais si fort de m'acquitter gauchement d'un
-rôle qui ne m'était pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains,
-d'empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais que
-détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les doigts sacrés...
-Mais qui ne les aurait pas bravées pour arriver aux beautés les plus
-fraîches et les plus neuves? Mon agresseur entendait le badinage à
-merveille, et, loin de se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire,
-il continuait avec beaucoup d'enjouement et s'établissait partout où
-cela pouvait l'amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite
-personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en riant pourtant,
-de le dire à ma tante, aussitôt qu'elle rentrerait.--Ah! ah! la tante
-est admirable, dit-il, en éclatant de rire... puis il prit un baiser
-très cavalier sur ma bouche entr'ouverte pour rire aussi.
-
-Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le fus pendant
-l'événement même? Avouons ingénument que Sa Grandeur me fit éprouver
-avec la dernière vivacité ce que j'avais dû à Belval en pareille
-occurrence. Les choses allèrent même cette fois-ci beaucoup plus loin.
-Comme j'avais un peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct,
-j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus favorable,
-monseigneur en profitait: déjà quelque chose de très ferme me causait un
-certain mal... Mais un bruit soudain qui se fit entendre dans
-l'antichambre fit lâcher prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps
-de se rajuster...
-
-Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait avec du monde et
-qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter aux apparences, se fût très
-aisément doutée que nous n'étions pas à propos de rien, monseigneur et
-moi, dans une aussi violente agitation.
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-Caprices amoureux.
-
-Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit des
-fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit paraître...
-«Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous vois-je ici avec ces dames?
-dit-il à un charmant cavalier dont étaient accompagnées Sylvina et Mme
-d'Orville (une nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le
-jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de la dernière, il
-avait été assez heureux pour faire connaissance ce jour même avec
-Sylvina, et qu'à la suite d'une promenade on voulait bien lui donner à
-souper. Le gentil évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être
-des nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la soirée
-d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants contes, dont Mme
-d'Orville et Sylvina rirent aux larmes. Quant au jeune homme et à moi
-nous fûmes sérieux, distraits; nous nous regardions... nous nous
-cherchions sans savoir que nous dire... A table, placés l'un vis-à-vis
-de l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous des
-pieds qui cherchaient à lier conversation avec les miens. Je souriais au
-visage à qui ces pieds agaçants appartenaient: ce visage me regardait
-avec une expression passionnée qui me mettait hors de moi... Ah!
-monseigneur, vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le plus beau
-des mortels, que vous étiez changé depuis que votre adorable neveu
-m'était apparu!
-
-Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les traits étaient
-parfaits, la physionomie noble, le regard vif et doux, et dont le teint
-aurait fait honneur à la plus jolie femme. Qu'on imagine un front
-dessiné par les Grâces et merveilleusement accompagné d'une chevelure
-unique, du plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de
-grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier aux gardes;
-une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne encore qu'une idée
-imparfaite du rare neveu de monseigneur, de l'incomparable chevalier
-d'Aiglemont; c'est ainsi qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents!
-Quel sourire! Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin,
-combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume, le pinceau ne
-peuvent exprimer!
-
-Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse d'Orville, qui,
-quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à tous égards, pour aimer à
-but, ne laissait pas de faire des folies pour captiver son volage amant.
-Celui-ci ne daignait demeurer depuis quelques mois sur son compte que
-parce qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et qu'en
-attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur tardait à
-lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à ses moindres fantaisies.
-Cependant elle ne manquait, ni de délicatesse, ni de pénétration, ni de
-manège. Elle vit d'un coup d'oeil que l'inflammable d'Aiglemont brûlait
-déjà pour mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui
-lançait à tous moments des oeillades passionnées, méditait également
-d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout cela, Mme d'Orville prit
-le parti de se venger sur l'heure, en se rabattant sur monseigneur. Le
-chevalier ne faisant aucune attention à sa maîtresse, ni Sylvina à
-monseigneur, d'Orville eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur
-qui la nouveauté avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif
-empressement aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant plus
-violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait néanmoins de
-manière à lui faire espérer d'être bientôt heureux.
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-Où l'on voit ce qui n'arriva pas.--Songe.
-
-A combien de grands événements notre situation peu commune aurait-elle
-pu donner lieu, si nous avions été les uns ou les autres sujets à ces
-transports au cerveau, qu'heureusement les gens du monde ne connaissent
-plus! combien de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par
-le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement! Une femme
-trahie, justement irritée contre un ingrat, ne pouvait-elle pas
-l'accabler des plus sanglants reproches; se venger par le fer, le
-poison, et finir peut-être par se poignarder! Un prélat offensé par une
-infidèle que ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui
-lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines
-particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas humilier
-l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son inconduite, et se
-procurer la dernière par mille moyens, surtout familiers aux gens de son
-état? Ma tante, indignée de la préférence qu'on me donnait, ne
-pouvait-elle pas me renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir
-dans mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de moi?
-D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son oncle, obsédé par
-Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas dans le cas de commettre les
-plus indignes extravagances? Heureusement que rien de tout cela
-n'arriva: monseigneur, avant de se séparer de sa nouvelle conquête,
-savait à quoi s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier
-s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de vouloir
-bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger l'occasion qu'on lui
-fournissait de revenir bientôt à la maison. Cette disposition me
-convenait tout à fait, je ne doutai pas qu'à son retour l'aimable
-chevalier ne trouvât le moment de m'entretenir ou de me glisser quelque
-tendre billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des
-facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des formalités
-ennuyeuses.
-
-Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une ruche parée
-de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un essaim d'abeilles fort
-singulières. Elle étaient faites précisément comme un certain objet dont
-monseigneur pendant sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait
-fait toucher à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus
-conséquent... Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure,
-devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et, se présentant tour
-à tour à l'étroite entrée de la ruche, firent longtemps d'inutiles
-efforts pour y pénétrer. Cependant une abeille aux ailes violettes était
-sur le point de s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge
-argent, profitant du moment où la première soulevait tant soit peu,
-s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant voltigé
-quelques instants, l'abandonna tout de suite à l'essaim empressé qui
-s'en empara.
-
-
-CHAPITRE XX
-
-Où le beau Chevalier se montre à son avantage.
-
-Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa l'espérance de
-Sylvina et la mienne. Il parut chez nous le lendemain dès midi. Sylvina
-était encore au lit: je prenais dans ma chambre une leçon de clavecin.
-
-Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière; mais la
-présence du chevalier me jeta dans un trouble si grand, je perdis à tel
-point l'attention que la pièce exigeait, que je m'embrouillai et mis le
-maître de fort mauvaise humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le
-talent de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un
-excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de violon.
-«Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais accompagner et
-vous aiderez à mademoiselle à se remettre.» A peine il tint le violon
-que cet instrument, qui criait un peu sous les doigts du maître, rendit
-des sons délicieux. Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite
-dans les organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout entière
-à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement; jamais je n'avais
-aussi bien touché: d'Aiglemont accompagnait avec une justesse, une
-expression si analogue au genre, une imitation si parfaite, qu'il me
-mettait hors de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans
-ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur lui la même
-impression: je l'entendais de temps en temps soupirer: le délire de son
-âme prêtait de nouvelles beautés à son exécution, de nouvelles grâces à
-sa figure.
-
-Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt debout et vint
-nous trouver dans cet aimable désordre qu'inventa la coquetterie pour
-piquer les désirs. Une partie de ses beaux cheveux blonds, échappée du
-chignon, flottait sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché
-laissait voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne
-pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient sans
-gants, une simple jupe, courte et collante, caressait une croupe... des
-cuisses... de la plus séduisante proportion et laissait briller la jambe
-la mieux tournée. Il fallait être aussi jolie que je l'étais et avoir un
-peu d'avance pour pouvoir, dans ce moment, lui disputer l'objet de nos
-communs désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle méritait.
-Mais tous les échos de ses compliments étaient pour moi; des yeux, que
-je n'ai vus qu'à lui, me disaient le plus tendrement du monde: «C'est à
-vous, adorable Félicia, que tous mes hommages s'adressent; avec votre
-tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon coeur.»
-
-Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne manqua pas de
-lui en donner une nouvelle, afin de lui prouver combien on était
-satisfait de la première. On lui prodigua mille louanges délicates sur
-son talent pour la musique: le maître assurait que nous avions le
-bonheur de connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne
-nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel ami de nous
-donner tous les moments dont il pourrait disposer. Ma tante ne se
-lassait point de nous entendre; nous, de concerter et de nous donner,
-dans la parfaite intelligence de notre exécution, une image de celle de
-nos âmes, qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement que
-nos accords.
-
-D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que ma tante
-n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même; c'est pourquoi, soit
-coquetterie, soit adresse, il affecta pendant tout le repas de lui
-donner une sorte de préférence. Je n'aurais su comment prendre la chose
-si, de temps en temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que
-tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet que de
-lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà dans ma poche un
-certain billet, et la possession de cet écrit important me promettait
-d'avance tout ce que je désirais y trouver à l'ouverture.
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-Arrangements.--Obstacles.--Alarmes.
-
-Nous quittâmes enfin la table; je courus m'enfermer chez moi. Là, le
-coeur palpitant, le visage en feu, la main tremblante, je rompis le
-cachet de la précieuse lettre... Elle contenait en six lignes tout ce
-que l'amour peut dicter de plus passionné. Il n'y manquait que ce
-serment d'une ardeur éternelle que pour la première fois de ma vie
-j'avais le bonheur de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui
-mit le comble à la bonne opinion que j'avais de mon amant. Je griffonnai
-tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à votre charmant billet que
-mes yeux ne vous aient déjà cent fois répété? Oui, chevalier, j'accepte
-avec transport le don que vous me faites et je ne pourrai vous prouver
-assez tôt à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans que
-ma tante s'en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un moment qu'elle
-passa dans un cabinet, le chevalier eut encore le temps de me prier de
-permettre qu'au lieu de sortir de la maison il se glissât dans ma
-chambre et dans une armoire qu'il avait remarquée, où je viendrais
-aussitôt après l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'étais
-ensorcelée.
-
-Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d'aller juger une pièce
-nouvelle faillit faire échouer notre charmant projet; mais l'ingénieux
-d'Aiglemont fit naître un prétexte pour ne pas nous accompagner. Son
-grand négligé n'était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne
-s'habillait pas et n'allait qu'en loge grillée; mais il supposa tout de
-suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait d'aller promptement
-faire un bout de toilette. Puis, saisissant le moment où la femme de
-chambre passait une petite robe à Sylvina, il n'eut pas de peine à
-s'introduire chez moi et dans l'armoire qui n'était pas absolument
-incommode. Je le suivis; cependant je répugnais à l'emprisonner ainsi!
-Je craignais qu'il ne manquât d'air et n'étouffât. Mais il aimait trop
-pour entrer dans mes vues timides; le désir lui fit trouver mille
-expressions propres à me rassurer. Quelques baisers tels que je n'en
-avais jamais reçus ni donnés furent l'heureux prélude des délices que
-nous nous ménagions pour la nuit... Je l'enfermai.
-
-Je maudis de bien bon coeur l'éternité du spectacle. J'étais furieuse
-que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur que nous
-trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui nous pressa de venir
-souper chez elle, avec des gens fort du goût de Sylvina. J'aurais
-volontiers battu la fâcheuse architricline. Nous la suivîmes pourtant. A
-minuit, nouveau malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un
-brelan; mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie, qu'on m'avait
-reprochée, et la mauvaise mine que j'avais faite au souper, je me
-plaignis d'un mal de tête si violent que la bonne Sylvina ne joua point
-et voulut bien me ramener.
-
-J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant la nuit, dès que
-ma migraine viendrait à diminuer. On porte dans ma chambre une volaille,
-du vin, du fruit! je me fais coiffer pour la nuit, quatre minutes me
-débarrassent de la femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes
-verrous et vole à l'armoire... Mais quelle est ma douleur! Le chevalier
-évanoui! d'une pâleur qui pendant un instant me donne l'horreur de le
-croire sans vie!... Mon coeur se comprime; deux torrents coulent de mes
-yeux! Je presse ce cher amant contre mon sein; je porte sur son visage
-le feu du mien et mes larmes... Il revient enfin, reprenant à plusieurs
-fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent
-faiblement... Il me reconnaît à peine... Où suis-je? dit-il d'une voix
-mourante... C'est vous, ajouta-t-il avec passion, c'est vous! Il me
-serre à son tour dans ses bras et me couvre des plus ardents baisers.
-Nous demeurons un instant confondus dans une extase ravissante,
-inexprimable. Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un léger
-repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour achèvent de le
-ranimer; de belles roses reparaissent enfin sur son visage à la place
-des lis mortels que je venais d'y voir avec tant d'effroi.
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-Dont je ne sais comment Je me tirerai.
-
-Prendrai-je ici sur moi de faire à mes lecteurs une friponnerie en
-faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la description d'une nuit
-dont Ovide lui-même peindrait difficilement les peines et les plaisirs?
-Non, je suis trop de bonne foi pour user de cette supercherie triviale.
-Je ne donnerai point à mon éditeur l'embarras de dire qu'ici se trouve
-une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je vais conter,
-bien imparfaitement sans doute, comment fut prise enfin une petite place
-très mal défendue depuis un an par les seuls contretemps, pendant que le
-tempérament, gouverneur, était d'intelligence avec l'ennemi.
-
-Quoique le moment auquel je touchais eût été l'objet des plus impatients
-désirs, je ne sais quelle sombre inquiétude s'empara tout à coup de moi.
-D'Aiglemont se pressait pour me déshabiller. Comme il était habile!
-Qu'il m'eut bientôt débarrassée de tout ce qui pouvait le gêner! Quelle
-grêle de baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant j'étais
-immobile... Je n'éprouvais encore ni peine ni plaisir. Les facultés de
-mon âme me semblaient suspendues... J'existais dans un moment qui
-n'était pas encore et que je redoutais malgré moi... Je perdais la
-jouissance d'une infinité de gradations que mon voluptueux amant
-savourait avec le dernier transport... Il m'entraîna doucement, je me
-trouvai sur l'autel où Vénus attendait que je lui fusse immolée. Dieu!
-où puisait-il les éloges passionnés qu'il prodiguait à la moindre
-beauté? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le chatouillement exquis de
-tant de baisers réveille mes sens engourdis. Je suis embrasée... Mon âme
-cherche celle qui s'apprête à s'exhaler en moi. Une tendre fureur...
-Mais quel obstacle s'élève? Des douleurs aiguës troublent les plus
-parfaites délices! Les désirs s'irritent... En vain, notre bonheur ne
-peut s'achever... Un mouvement machinal portant ma main sur l'instrument
-de mon martyre, je frémis, il me semble que nous avons entrepris une
-chose impossible... Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable à
-ces infortunés qu'on vient d'estropier dans un combat, j'ai beau
-supplier mon vainqueur de m'achever... trois fois il veut m'obéir...
-trois fois je brave le plus affreux tourment... autant de fois il faut
-renoncer à la consommation du sacrifice.
-
-O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes. Je les suçais
-sur tes beaux yeux où la tristesse éclipsait, dans ce moment, le feu du
-désir qui venait d'y briller; et toi, tu recueillais mon sang, me jurant
-de conserver à jamais un trophée de ta plus chère victoire! et de quel
-soulagement, alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire part!... Je
-l'aurais agréé pour toute autre blessure, mais celle-ci... Tu m'appris
-par la suite à vaincre un léger scrupule, et je découvris une source
-féconde de voluptés.
-
-Cependant nous étions au désespoir.--C'en est donc fait, te dis-je, cela
-ne sera donc jamais?--Et je versais des larmes abondantes... Mais les
-douleurs deviennent moins vives; après quelques moments de repos, je
-t'invite moi-même à de nouveaux efforts. J'avais éprouvé qu'à tant de
-souffrances se mêlaient au moins quelques douceurs; leur attrait me
-prête le plus ferme courage.--Viens cher amant, m'écriai-je, transporté
-d'une rage voluptueuse. Viens... Encore un essai; fais-moi mourir, s'il
-le faut, mais soyons unis...--Alors un mouvement concerté, dont l'amour
-règle la force et la précision, brise les barrières... Tu parais expirer
-de plaisir, j'expire de douleur.
-
-Eh! des faiseurs d'épithalames, qui n'ont jamais donné les premières
-leçons du plaisir, chanteront avec enthousiasme les ravissements d'une
-première jouissance! Une pauvre fille mariée sans amour, impitoyablement
-labourée par un automate, qui s'est fait un point d'honneur de remplir
-un cruel devoir, sera persiflée le lendemain par des parents imbéciles!
-Ah! si tous ces gens savaient ce que l'on souffre... (tant pis du moins
-pour le couple entre qui les choses se passent autrement) si l'on
-savait, dis-je... on ne se permettrait pas, assurément, toutes ces
-mauvaises plaisanteries, tous ces compliments ridicules! Certes, le jour
-de la mort d'un pucelage, on ne peut encore faire à celle qui l'a perdu
-que des compliments de condoléance.
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-Suite du précédent.
-
-Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d'Aiglemont, aussitôt que le
-relâchement des douleurs me permit de parler, c'est donc à faire ce mal
-affreux que tendaient les voeux d'un amant? Il me ferma la bouche par un
-baiser de flamme, et se maintenant dans le poste dont la conquête venait
-de lui coûter des travaux si pénibles, il entreprit de me prouver que
-dans ma position le plaisir succédait bientôt aux souffrances. Je le
-crus un instant; mais cette agréable illusion dura peu. Cependant
-j'aimais trop l'heureux athlète pour le vouloir priver d'une seconde
-couronne qu'il s'empressait de mériter. J'endurai jusqu'au bout ses
-cruelles prouesses... La douceur de lui donner du plaisir me
-dédommageait bien faiblement de n'en point avoir et de beaucoup
-souffrir. Bientôt des efforts redoublés, des soupirs brûlants, des
-morsures passionnées, m'annoncèrent que le chevalier touchait derechef
-au moment du suprême bonheur... Un torrent de feu coula... me consuma...
-Mais j'entrevis à peine l'éclair du plaisir... Mon supplice finit enfin,
-avec la vigueur de celui qui venait de l'occasionner. Le pauvre
-chevalier n'était plus à craindre, il paraissait anéanti; alors,
-m'entrelaçant avec plus de confiance autour de lui et le pressant contre
-mon sein, je recueillis avec délices jusqu'au moindre sanglot de sa
-voluptueuse agonie. Déjà tout ce que j'avais souffert était oublié: je
-jouissais réellement, sentant que je possédais celui qui m'était si
-cher, et qu'après avoir payé le bizarre tribut auquel la nature a voulu
-soumettre notre sexe infortuné, j'allais moissonner à mon aise dans le
-vaste champ des voluptés... Mes mains parcouraient avec admiration le
-corps parfait de mou amant, je lui rendais bien sincèrement toute celle
-qu'il m'avait prodiguée... Il revint bientôt lui-même; un entretien fort
-tendre remplit encore quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous
-livrer à des songes flatteurs, et Morphée prit plaisir à nous assoupir
-dans l'heureuse attitude où Vénus nous avait laissés.
-
-Deux fois cette bonne déesse daigna, pendant que je dormais, me rendre
-les biens qu'elle m'avait refusés pendant la sanglante cérémonie de ma
-consécration. Le chevalier, dont le repos avait peu duré, s'était occupé
-de me ménager ces doux instants par de légères titillations propres à
-m'émouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil. Bientôt, encouragé
-par le succès de ce galant badinage, il tenta de devenir une troisième
-fois heureux... Mais à peine essayait-il qu'un soupir de douleur annonça
-mon réveil; je me dérobai, le grondant et l'accusant de barbarie!...
-Mais, hélas! j'avais pitié de lui. Je ne pouvais douter de l'excès de
-ses désirs... Ses soupirs me touchaient... Je sentais avec pitié son
-coeur palpiter violemment sous une de mes mains, tandis que dans l'autre
-certaine partie révoltée brûlait et s'agitait.--Chère Félicia, disait-il
-avec une tristesse intéressante, ne me reproche pas d'être barbare... Tu
-l'es plus que moi.--Je tachais de l'apaiser par de tendres caresses; ma
-main, qui d'abord ne pensait qu'à prévenir des entreprises dont je
-m'effrayais, s'aperçut bientôt qu'elle devenait une espèce de remède...
-Elle se prêta doucement à certain mouvement qui la remplissait... et fit
-ainsi de plein gré d'elle-même ce dont on eût été trop délicat pour la
-prier. Je venais ainsi de faire une nouvelle découverte.--Pardon, mon
-cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier plus calme et
-s'empressant de purifier cette main bienfaisante; pardon, tu viens de me
-sauver la vie. Je ne pus m'empêcher de rire de l'importance que je
-voyais attacher à un service qui m'avait si peu coûté. Je m'en prévalus
-néanmoins pour faire mes conditions, et j'obtins que de toute la nuit il
-ne serait plus question de rien: nous dormîmes. Quand je m'éveillai, je
-ne trouvai plus à mes côtés mon cher d'Aiglemont, vers qui mon premier
-mouvement avait cependant été d'étendre le bras, disposée pour lors à le
-défier. Quel effet du désir! Quelle inconséquence! J'eus de l'humeur de
-voir mon espérance trompée et d'être ainsi la dupe de mes conventions,
-sans lesquelles sans doute le plus caressant des hommes ne m'eût point
-quittée avant de m'avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion.
-J'eus recours à mon ancienne ressource; je fatiguai mes désirs et me
-rendormis.
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans les maisons
-où ils couchent.
-
-On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui venait à dix
-heures. Je vis sans inquiétude que pendant mon sommeil on avait mis un
-peu d'ordre dans mon appartement, enlevé les restes de notre collation
-et serré les hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris
-deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais pas
-assez la physionomie pour y découvrir des nuages. Nous dînâmes encore
-tête à tête, sans qu'elle me laissât rien soupçonner de ce qu'elle me
-préparait. Mais aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui
-vis un visage, des regards...--Petite malheureuse, me dit-elle,
-s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur, venez, dites-moi
-ce que vous avez fait cette nuit.--Un coup de foudre n'aurait pas été
-plus terrible pour moi. Je pâlis... je faillis à me trouver
-mal.--«Parlez sans détour: je veux être instruite; avouez sur-le-champ
-votre équipée, sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous
-aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je
-n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon
-imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai les genoux de
-Sylvina et les baignai de larmes.--Hélas! ma chère tante, dis-je,
-pénétrée de douleur et pouvant à peine articuler, si vous savez de
-quelle faute je puis être coupable, épargnez-moi la honte de vous
-l'avouer.--Ce n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle
-n'est que trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne
-complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A qui appartient
-cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée au dossier d'un lit
-écroulé et tout souillé de votre infamie?... Serait-ce par hasard ce
-petit gredin de Belval que je soupçonnais dès longtemps, et qui
-enfin...--M. Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela d'un
-ton piqué, qui voulait presque dire: _M. Belval n'est pas mon
-fait_...)--Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience et de colère et
-martyrisait mon bras).--Eh bien, ma tante...--Eh bien?--M. le
-chevalier.--M. d'Aiglemont?--Oui, ma tante.--Les indignes! En même
-temps, je suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la montre
-est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse dans une chaise
-longue, où, la tête inclinée et les poings fermés contre les yeux, elle
-demeure quelques minutes sans proférer une parole...
-
-J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de larmes, à qui
-je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant ce qui pouvait
-m'arriver quand ma tante sortirait de ses sombres réflexions. La porte
-s'ouvrit, on annonça M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près
-qu'à peine son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait
-attention à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et
-surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à propos
-dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait que de l'étrange
-distraction de ma tante qui, sans bouger de son siège et n'ayant qu'à
-peine tourné la tête avec une mine foudroyante, avait repris sa première
-attitude. A la fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un
-mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de la montre:
-il fut au fait.--Qu'attendez-vous, monsieur, dit alors Sylvina, se
-tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous pour vous retirer d'un
-lieu où tout ce que vous voyez doit vous apprendre que vous êtes de
-trop? Venez-vous insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du
-spectacle de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos plaisirs! Ne
-vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne l'avez-vous pas rendue fort
-heureuse?--D'Aiglemont était trop homme du monde pour répondre à cette
-sortie par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux torts
-également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos amours par son
-étourderie, l'autre, plus grand encore, d'avoir irrité peut-être pour
-jamais une femme dont il sentait bien que le ressentiment ne portait pas
-en entier sur ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en
-reproches et joua tout au mieux l'humilité, le contrit... Cependant je
-m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant que, tout en
-grondant, on le contemplait avec des yeux... qui déjà n'exprimaient plus
-la colère. Il se surpassait ce jour-là: un habit riche et d'un goût
-exquis, une coiffure merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à
-sa belle figure mille grâces nouvelles... Il saisit habilement un jour
-favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua seul
-coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de manière à
-persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé au moment qu'il y
-songeait le moins, il eût su se procurer pendant notre absence un poste
-bien plus propice à ses véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin
-que j'avais eu de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son
-cachot, s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré par
-la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement pour parvenir
-à certain but... que j'ignorais absolument, et dont je ne m'étais doutée
-que lorsqu'il n'était plus temps de me défendre ou d'appeler du secours.
-Il ne tint ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était
-arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le désir de se
-tromper elle-même désarmaient insensiblement sa colère; elle oubliait de
-retirer des mains du coupable une des siennes qu'il couvrait de baisers;
-elle écoutait deux fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de
-vérité: _Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule
-cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre; et je ne
-suis déjà que trop malheureux de n'avoir pas réussi._
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de conciliation.
-
-Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait plus que
-monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On n'avait point fermé
-la porte après l'entrée du chevalier; jamais on n'annonçait son oncle,
-qui, leste, marchant toujours sur la pointe d'un petit pied, on ne peut
-pas moins bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser
-malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant d'en être vu
-lui-même, il eut le temps de les considérer et de me faire un petit
-signe d'intelligence. J'étais si troublée que je n'avais fait, en le
-voyant paraître, aucun mouvement de civilité. Ce qui fit que les autres
-ne le surent là que lorsqu'il prit la peine de leur parler.
-
---A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la moindre humeur, je vous
-fais mon compliment; madame, vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le
-fripon ne s'y prend pas mal, sur mon âme.--Excepté Sa Grandeur qui se
-donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais je n'y
-comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil, définissez-moi
-donc ce que veulent dire vos trois visages? Répète-t-on ici quelque
-tragédie? Là, on pleure! Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon
-neveu... Ma foi, je me donne au diable si je saisis l'esprit de son
-rôle. Il n'a pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme
-qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait d'éclaicir le
-mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne pas trouver l'histoire
-fort plaisante. «Oui, mon cher oncle, disait avec hypocrisie son
-espiègle de neveu, je ne disconviens pas du fait, mais vous
-la voyez, elle si belle! A ma place, vous en eussiez fait
-autant.--Assurément.--Comment, monseigneur, se cacher dans une maison
-honnête?...--J'en conviens, oui, cela est un peu écolier.--Voyez
-l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour elle seule, la
-cruelle, que j'avais risqué cette démarche.--Ah! madame, voilà un
-terrible argument contre votre colère.--Eh! fi donc, monsieur le
-chevalier, quand un galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour
-elle de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?...--Mille
-moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce... Mais quoi! maintenant la
-pauvre Félicia va se trouver seule dans l'embarras. Je vois bien, mes
-enfants, que c'est à moi de vous mettre tous d'accord. Fermons un peu
-cette porte et faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce,
-ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur ses genoux.
-Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce qui est arrivé. M.
-d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui, dans le fond de son âme, est
-enchanté de tout ceci. A bon compte il a volé ce que toutes les
-jérémiades possibles ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure.
-L'heureux étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit, une
-fleur... digne d'être la récompense des soins les plus suivis, des plus
-tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu ses saintes épaules...)
-Malgré mon embarras, je ne pus m'empêcher de décocher à Sa Grandeur
-certaine oeillade qui voulait dire: _«Monseigneur, je ne pensais pas que
-votre système fût que les premières faveurs doivent être le prix des
-soins suivis, des longues assiduités...»_ Il continua:
-
-«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre à votre aise. Vous
-êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous savez qu'on ne le chasse pas
-de bon coeur quand il se présente! Vous le savez? Eh bien, la petite est
-pardonnable. La voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas
-permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa charmante
-figure, elle pourrait se passer de vos secours: n'a-t-elle pas la clef
-de tous les trésors de l'univers? Ce ne serait pas la punir que de
-l'éloigner de vous. D'ailleurs, je la prends sous ma protection. Ainsi,
-croyez-moi, pardonnez-lui, faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut
-ci-devant entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez. Vivez et
-laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse... Là... De bon coeur...
-Encore plus cordialement... A merveille! Eh bien, cela ne vaut-il pas
-mieux que de s'arracher les yeux, comme on pensait à le faire quand je
-suis arrivé? Il faut maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous
-qu'il aime, madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans votre
-appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur est bien fait pour
-vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont quelque dédommagement:
-croyez-moi, laissez-vous attendrir, ayez des bontés pour lui;
-faudra-t-il vous en prier bien fort?--Ah! mon oncle! Ah! madame,
-s'écriait le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur et
-Sylvina.--Un moment, mon neveu, laissez-moi finir... Puisque vous en
-avez fait avec la petite plus que vous ne vous le proposiez; qu'elle
-n'était d'accord de rien; qu'après que vous l'avez violée sans nul égard
-pour sa faiblesse et son ignorance, elle doit vous avoir en horreur,
-puisque d'ailleurs, il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour
-la gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on pourrait
-lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un et l'autre, que je
-la prenne pour moi... Nous allons vivre comme deux couples de tendres
-tourtereaux. Je ferai de mon mieux pour que tout le monde soit content,
-et cet arrangement, au surplus, durera... ce qu'il pourra.»
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-Suite du précédent.--Monseigneur est récompensé.
-
-Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur eut cessé de
-parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les yeux fixes et la bouche
-béante, semblait demander si elle avait bien entendu. Le chevalier
-consultait tour à tour les visages pour deviner à quoi le sien devait se
-déterminer. Ses yeux disaient à Sylvina: _Que je vais être heureux!_ à
-son oncle: _Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin_; et à moi:
-_Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons_. J'arrêtais à
-mon tour des regards curieux sur la face riante de _monseigneur_; mais
-je ne me trouvai plus pour lui cette prévention favorable, à qui,
-l'avant-veille, il avait eu l'obligation de commencer ce que le
-chevalier avait achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le
-neveu, l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus
-qu'un homme ordinaire.
-
-Il se fit un assez long silence... Ce fut encore monseigneur qui le
-rompit.--Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous? Voyons.--Mon cher
-oncle, reprit sur-le-champ l'habile fourbe, je n'ai point de mérite à
-souscrire aveuglément à vos propositions, j'adore madame.--Et malgré le
-respect qu'il devait au grave caractère du médiateur, il se permit
-d'appuyer un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina,
-qui:--_Doucement_, monsieur (s'étant cependant laissé faire), j'espère
-que monseigneur ne prétend pas...--Vous voudrez bien observer, madame
-que je ne _prétends rien_; je conseille...--Mais, enfin, que
-penseriez-vous?...--Je penserais que le pendard est charmant; que sans
-doute il vous aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai
-bientôt folle de lui.--Mais, enfin, un cavalier du mérite de M. le
-chevalier... n'est pas sans avoir des arrangements... et Mme
-d'Orville...--Oh! pour celle-là, je vous garantis qu'elle n'aura
-désormais aucune envie de vous le disputer. Vous pouvez m'en croire;
-elle a déjà pour lui l'aversion la mieux conditionnée...--Serait-il
-possible? interrompit Sylvina, se trahissant par la vivacité de son
-transport...--Bon, répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre
-chemin, monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au
-mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.--En
-même temps, il fit glisser son fauteuil sur le parquet et, tournant le
-dos à l'autre couple, voici ce qu'il me dit à peu près:
-
---«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point la dupe de ce
-hasard auquel vous imputez votre aventure avec mon neveu. Vous vous êtes
-plu réciproquement et vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je
-ne dis mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais
-avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu lésé dans
-toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous faire pour me
-dédommager?» J'étais très embarrassée. J'abrège: malgré ma répugnance à
-tromper sitôt un amant adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable
-envers monseigneur, pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je
-ne pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui donner, dès
-qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les preuves de reconnaissance
-qui pourraient lui faire plaisir.
-
-Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi cette
-faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je vous pardonne à mon tour
-vos pitoyables scrupules, dont je me contente de vous plaindre et de me
-moquer.
-
-Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la soirée. Le souper
-fut des plus gais; on but pas mal, M. le chevalier s'acquitta si bien
-auprès de Sylvina de son nouveau rôle, que j'en fus tant soit peu
-jalouse; ce qui fit bien pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il
-dut être content.
-
-Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous nous en
-acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce qu'il parut, le plus
-grand plaisir. Cependant, il bâillait de temps en temps; Sylvina surtout
-paraissait excédée de musique et parla d'aller reposer. On était chez
-moi. On m'y laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un
-peu de tristesse et d'humeur.
-
-Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore endormie,
-j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la faveur de ma lampe de
-nuit, je vis que c'était monseigneur, qui, s'étant introduit avec
-beaucoup de mystère, refermait et repoussait les verrous. Son apparition
-ne me fut point agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des
-dispositions voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles
-douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y résigner
-avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on me rappela mes
-engagements. Je me rassurai néanmoins tant soit peu quand je vis que le
-prélat ne se déshabillait pas et ne demandait probablement qu'un quart
-d'heure de complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne grâce.
-Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle. Il eut l'adresse
-de rien exiger et peu à peu de tout obtenir. Déjà, de légers préludes
-m'avaient mise en feu; mes yeux se fermèrent, et loin de continuer à
-craindre, je commençai tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa
-bouche contre la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses
-morsures; déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir précéda
-l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers les douceurs
-dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance, j'étais tout à fait
-au pouvoir de l'amoureux prélat; je fus agréablement surprise de
-n'éprouver qu'une très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation
-la plus délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi. Pour
-lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser pour baiser,
-effort pour effort; et quand nos ravissantes fureurs se ralentirent,
-quelque heureux qu'eût été monseigneur, il ne pouvait l'avoir été plus
-que moi.
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-Réflexions qu'on pourrait omettre sans perdre le fil de l'histoire.
-
-On se fait aisément un système quand l'expérience vient de bonne heure à
-l'appui des principes dont on inclinait à le composer. Me trouvant, dès
-mon début, à même de mettre en pratique les sages conseils de Sylvino,
-je reconnaissais qu'en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à
-tous les événements qu'occasionne la multiplicité des ressorts qui
-meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement quelqu'un, ou
-l'on en était soi-même froissé.
-
-Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification de sa
-maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je seule que je tombai dans
-une rêverie profonde et je me dis à moi-même: «Où en serais-je
-maintenant, si ma passion pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait
-pas d'endurer le supplice de le savoir à l'heure même dans les bras de
-Sylvina? Et quel rôle pitoyable n'aurais-je pas joué vis-à-vis de Sa
-Grandeur si, après lui avoir permis ce qu'il faisait il y a deux jours,
-j'avais fait aujourd'hui la bégueule, pour avoir vu depuis un beau
-cavalier dont je suis devenue folle? Ou bien, qu'aurais-je gagné à me
-défendre avec celui-ci de la plus charmante tentation, parce que
-j'aurais eu quelques arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je
-donc maintenant bien à plaindre? J'ai satisfait hier un désir immense en
-me livrant au plus aimable des hommes: je viens de goûter des vrais
-plaisirs avec un autre qui n'est pas sans agréments. La nature a trouvé
-son compte à ce partage, que condamnent à la vérité les préjugés et le
-code rigoureux de la _délicatesse_ sentimentale. Il y a donc
-nécessairement un vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce
-code est composé.» Puis je suivais dans l'avenir les deux chaînes
-d'événements qui devaient résulter de deux partis différents dont sans
-doute j'avais choisi le meilleur. En résistant, ce qui était bien loin
-de ma pensée, je ne voyais qu'obstacles, haines, jalousies, remords; en
-cédant, comme j'avais fait, je voyais au contraire la plus riante
-perspective: au lieu de me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à
-Sylvina, je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-même. En tout,
-j'étais très contente de moi... Des autres?... à peu près; car je
-n'étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait certaine
-inquiétude jalouse... Je me représentais trop vivement mon beau
-chevalier dans les bras d'une rivale aimable... Passe encore si Sa
-Grandeur me fût demeurée... Elle m'eût sans doute aidée à chasser une
-image qui m'obsédait, Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et
-vint y mettre fin.
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-Sacrifice.--Explication.--Plaisirs.
-
-Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix qui me fit
-tressaillir de plaisir me disait sur la bouche: _Vous dormez, belle
-Félicia?_ Des mains angéliques pressaient avec amour deux demi-globes
-naissants... En un mot, c'était l'aimable chevalier qui, sortant de chez
-ma tante, venait savoir où il en était encore avec moi. J'eus beau
-m'armer d'indifférence, elle ne tint point contre le charme de ses
-caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le plus réel. J'étais
-bien éloignée d'en avoir contre cet aimable inconstant, qui ne l'était,
-en effet, devenu que par une fatale nécessité.--Que venez-vous chercher
-ici? lui dis-je pourtant, ne voulant pas lui paraître assez résignée à
-son arrangement avec Sylvina, pour qu'il se crût dispensé de m'être fort
-attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous féliciter d'en
-avoir eu dans l'autre appartement de moins pénibles que ceux de la nuit
-dernière?--Cher amour, me répondit-il, touché jusqu'aux larmes, peux-tu
-m'accabler aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu
-daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse être
-sensible quand, devenu par toi le plus heureux des hommes, je vois
-troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute autre femme que Sylvina
-eût pu disposer d'un amant que tu venais d'agréer, qui ne vit que pour
-toi, qui met tout son honneur à conserver tes précieux sentiments? ma
-Félicia! sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu'un
-sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d'assurer ton repos
-et de me ménager, dans cette maison, un accès, qu'autrement je ne
-pouvais manquer de perdre.» Ensuite, il me conta qu'aussitôt que son
-oncle s'était retiré, Sylvina lui avait fait, sans façon, l'aveu de sa
-passion la plus vive; qu'en conséquence, il n'y avait pas eu moyen
-d'éviter de passer la nuit avec elle. Qu'à la vérité, par la fraîcheur
-de ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque n'aurait
-pas de l'amour pour Félicia; mais que sans les ressources infinies de
-son heureux âge et l'essor de sa voluptueuse imagination si fraîchement
-frappée des délices de ma jouissance, il aurait couru de grands risques
-avec une femme qui s'attendait à des prodiges. Que cependant il avait eu
-le bonheur de tenir un milieu difficile entre la honte de mal faire et
-le danger de faire trop bien. Qu'en un mot, il s'était beaucoup ménagé,
-tant pour pouvoir prendre sa revanche avec moi que pour ne pas
-accoutumer une femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine
-tenue de complaisances qu'il ne se sentait en état d'avoir que pour moi
-seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai; d'avance, mon
-amour avait justifié mon aimable infidèle. Je fus transportée de voir
-que je lui étais toujours aussi chère. Je répondis à ses tendres
-caresses avec une vivacité qui dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai
-de lui faire place à mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce
-dont il avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous
-les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes accablés d'une
-fatigue délicieuse, après nous être promis mutuellement de mettre à
-profit les moindres moments pour nous livrer à de ravissantes folies
-dont je connaissais désormais tout le prix.
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-Galanterie de monseigneur.--Singulière conversation qui laisse les
-choses au même point.
-
-J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait de sincères
-confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans doute que je lui en
-fisse au sujet de son oncle, et je n'avais rien dit! Serait-ce que les
-femmes qui se piquent de l'être le moins le sont toujours par quelque
-endroit, et que la dissimulation est chez elles un défaut privilégié,
-qui s'y tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres
-petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans que je
-lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur. J'étais à
-délibérer si je l'en instruirais ou non, quand je reçus de la part du
-prélat une lettre accompagnée d'un paquet assez lourd. C'était, outre
-une petite bonbonnière d'un goût exquis, une montre magnifique. Il
-m'avait, disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était
-rentré chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand
-scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité. Pressé du
-remords de sa méchante action, il me faisait restitution, non pas à la
-vérité de ma mauvaise montre, mais d'une autre plus exacte, qui
-préviendrait tous les contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge
-qui va mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un oncle et
-un neveu mandés à des heures différentes, mais dont, faute d'une bonne
-montre, on aurait su régler, avec assez de précision, le départ de l'un
-et l'arrivée de l'autre. La lettre était d'un bout à l'autre
-extravagance et persiflage. Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il
-allait passer une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner
-pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte qu'il nous
-avait donnés. La montre était un bijou du plus grand prix. L'émail
-n'avait rien d'égal pour l'esprit et le fini du sujet. L'entourage de
-brillants, l'ouvroir et le piston qui étaient deux assez gros diamants,
-et la chaîne où tenait encore une très belle bague, donnaient à ce
-présent une valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie.
-Je fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque façon voulu
-payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme la récompense d'un
-service.
-
-Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé de monseigneur si
-d'elle-même elle n'eût fait une démarche qui me mit à mon aise et dans
-le cas d'exhiber le cadeau.
-
-«--Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la subordination
-et trompé ma vigilance? Elle serait désormais inutile. Tu vas vivre à ta
-guise, tâche de n'en pas mésuser; entre nous, je suis fort aise de me
-trouver débarrassée d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais
-inspirée pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point liées
-par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume assez bien de ton
-coeur pour penser que tu ne nous quitteras pas. Accoutumée à toi, privée
-de Sylvino, tu me serais un vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais
-il s'offre pour toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir
-des droits que me donne mon attachement: mais jusque-là, vivons
-ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des vraies amies et mettons
-de côté l'une et l'autre la dépendance et l'autorité. Je n'exige de toi
-qu'une amitié sincère et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à
-présent une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je fis
-éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme et qu'elle ne
-devint sérieuse que lorsque tu m'appris que c'était précisément avec le
-chevalier que tu t'étais oubliée. Tu sauras que je l'aime autant qu'il
-paraît m'aimer. Il t'a eue par un malentendu bien malheureux pour moi.
-Je craignais que cette partie, si fatale à mon coeur, n'eût été
-concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans un coeur que je
-brûlais de m'attacher. Je te demande une grâce, mon enfant, c'est de me
-laisser mon beau chevalier. Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le
-hasard lui a fait obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes
-désormais que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts
-que je ferai pour le captiver.»
-
-Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je me tirai
-d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je souhaitais fort son
-bonheur avec le chevalier; que sûrement je n'aurais point d'autres vues
-que les siennes, et que je n'avais pas pour lui plus d'amour que
-lui-même n'en avait pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on
-désire. Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit
-des remerciements infinis et me renouvela les plus vives protestations
-d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de peur de la mortifier;
-cependant j'avais le plaisir de lui dire énigmatiquement que j'étais
-folle du chevalier; mais loin de me comprendre, elle croyait de plus en
-plus qu'il m'était indifférent. Son dernier mot fut que je devais
-m'attacher à l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.--Je
-connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme solide dont
-l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.--Il est aussi très
-généreux, interrompis-je; voyez comment son amour s'annonce.--Je montrai
-son cadeau. Sylvina fut émerveillée... Eh bien! ajouta-t-elle,
-monseigneur est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre
-heureux.
-
-On annonça Mme d'Orville... Sylvina pâlit, l'autre se présenta avec
-l'air du monde le plus serein et le plus amical et dit qu'elle venait
-sans façon nous demander à dîner.
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier verront qu'il est beaucoup
-parlé de lui.
-
-D'où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à celle-ci Mme
-d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que de coutume. Quoi donc?
-Un joli freluquet doit-il nous brouiller? Faut-il que tu me boudes avant
-de savoir si je refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la
-gaieté; je t'apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de
-toute mon âme l'honneur d'être ruinée et trahie à ton tour par
-l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi ton monseigneur,
-qui daignait jeter sur moi quelques regards d'intérêt, et que j'ai eu
-peut-être pendant quelques moments la maligne envie de t'enlever. Mais
-tu le méritais. Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être
-tondu par des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile
-troupeau d'ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour qu'on le
-trompe; cependant, j'y serais forcée, vu mon épuisement actuel, et je
-dois lui préférer un prince russe qui vient de me faire faire les plus
-séduisantes propositions. Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de
-faire des façons et de m'arranger avec quelqu'un, moitié raison, moitié
-caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un monseigneur que tu n'as
-pas mal pressuré ne me convenait que pour la passade et, ne t'en
-déplaise, ce n'est plus chose à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on
-ici feu mon chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète
-Félicia...--La discrète Félicia devenait du plus beau rouge et crevait
-de dépit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que s'amuser, plaisanta
-sans méchanceté sur les coups de sympathie, sur le singulier de
-certaines rivalités, et convint, pour nous mettre à notre aise, que
-d'Aiglemont, moins fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain défaut
-d'aimer à faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne
-pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail, comment
-ils s'étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait se croire adorée
-d'un homme tel que lui); comment, pour jouir de ce rare mortel, il avait
-fallu lui rendre la santé et la liberté dont le mauvais état de ses
-affaires le privait également depuis quelque temps. Je suis persuadée,
-ajouta-t-elle, que le chevalier est homme d'honneur, très reconnaissant
-au fond du coeur des services qu'on peut lui rendre, et point assez fat
-pour imaginer qu'une femme qu'il ruine fait beaucoup plus pour elle-même
-que pour lui; peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se
-proposer de rendre un jour tout ce qu'il a pu coûter; mais en attendant,
-il puise à pleines mains et sans considérer qu'un bienfait en vaut un
-autre; il ne tient à rien; il est à la merci du premier caprice; il
-enchaîne à son char autant de folles qu'il peut s'en présenter, et, mes
-enfants, sans cesse il s'en présente. Consommé dans l'art perfide de
-feindre les plus vives passions et secondé d'une constitution unique,
-qui fait qu'il tient coup à des excès auxquels quatre hommes ordinaires
-ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec une incroyable rapidité
-son infatigable tempérament; il sème, avec la dernière assurance, des
-faussetés dont il connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès
-inouïs, il court aveuglément vers des précipices inévitables avec des
-passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais avant-hier,
-ma chère Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre l'aura demain. Heureuse
-qui le gardera moins longtemps que moi.
-
-Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et je me disais
-à moi-même;--Si M. d'Aiglemont est tel qu'on vient de le dépeindre, il
-n'est pas malheureux pour moi d'être aussi peu susceptible que je le
-suis d'un attachement exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant
-que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment avant que je
-n'aie à m'en plaindre.
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle l'esprit
-de conciliation.
-
-Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais Mme d'Orville craignit que s'il
-venait à la savoir avec nous, il ne voulût pas entrer. Elle pria donc
-Sylvina de faire dire, quand il paraîtrait, qu'il n'y avait aucune
-personne étrangère et qu'il était attendu.
-
-Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus grand
-dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre imprévue de Mme
-d'Orville lui fit monter au visage, acheva de le rendre d'une beauté
-plus qu'humaine. Le beau fils de Priam se trouva jadis avec trois
-déesses rivales, qui le jetèrent dans un étrange embarras. Celui du
-chevalier n'était pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question
-que de disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire; il eût
-partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune l'eût cru équitable
-envers elle seule et simplement poli envers ses concurrentes. Mais il
-s'agissait de disposer de lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une
-ou l'autre?
-
-Mme d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime: nos
-yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler à laquelle des trois il
-donnait une véritable préférence. Il se conduisit tout au mieux avec Mme
-d'Orville, lorsqu'elle lui déclara qu'elle venait de lui donner un
-successeur; il protesta que c'était de tout son coeur qu'il la voyait
-passer à de nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi
-grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer qu'il n'avait
-pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour lui. Puis il soutint très
-courageusement, auprès de Sylvina, le rôle d'amant en titre; il était
-aisé de voir que celle-ci ne doutait en aucune façon de la sincérité des
-sentiments qu'on lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le
-démon mit en usage les dernières ressources de son grand talent de
-séduire. Que de choses ne me disaient pas ses beaux yeux! Je les
-comprenais à merveille, mais je n'osais plus me fier à leur éloquence.
-Cependant je l'aimais toujours avec passion. Je fus transportée de
-trouver dans un petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez
-un peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait
-parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible. Il me
-disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience de m'entretenir tête
-à tête. Pouvait-il en avoir autant que moi? Je ne comptais plus sur son
-coeur depuis qu'on m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un
-pour aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et sans
-m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du présent et à
-rendre le moins désavantageuses que je pourrais les prétentions de
-Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins de partager; mais je me
-consolais en espérant que les propos de d'Orville, le peu d'ardeur du
-chevalier, et le retour de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup
-mieux qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder le
-chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-Suite du précédent.--Départ pour la province.
-
-Comment purent donc s'arranger des intérêts de coeur aussi embrouillés?
-A qui restait-il, enfin, ce boute-feu dangereux, ce précieux objet de
-tant d'amoureux désirs? Il continua d'appartenir à toutes trois, ou
-n'appartint à aucune; cela revient au même. Il força Mme d'Orville à lui
-croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il la supplia
-de ne point lui interdire sa maison et d'agréer l'hommage d'une amitié
-qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai su depuis que le fripon, qui ne
-voulait pas qu'il fût dit qu'on l'avait éliminé, avait encore obtenu des
-faveurs malgré le traité qu'on venait de signer avec le prince russe.
-D'un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à son nouvel amant
-aucun don de conséquence, ne fut plus aussi sûre d'être aimée. Mais, à
-bon compte, elle ne renonça point à d'Aiglemont, qui ne demanda pas
-mieux, afin de se conserver dans la maison un accès qu'à moins de
-certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu; Sylvina était
-d'ailleurs bonne à ménager à cause de l'oncle, à qui l'on avait
-précisément dans ce temps-là de fortes raisons pour bien faire sa cour.
-Quant à moi, je me rendais justice, et connaissant mes avantages, je me
-tenais pour dit que je l'emportais sur mes rivales. J'étais en effet la
-favorite, et j'aurais été très exigeante si je n'avais pas trouvé qu'on
-me le prouvait assez. Tel qu'un autre Antée, d'Aiglemont trouvait
-toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina avait, la nuit, en
-beaucoup de temps, peu de chose; et moi, le jour, beaucoup en peu de
-moments imprévus, dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre
-bonheur.
-
-Ainsi s'écoulèrent quelques semaines que monseigneur fut obligé de
-passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un jour, enfin, il me manda
-que, sur sa proposition, l'on me donnait chez lui la place de première
-chanteuse du concert avec d'assez bons appointements; qu'il me
-conseillait de ne pas négliger une occasion agréable de changer pour
-quelque temps de séjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son exil,
-de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi d'engager l'ami
-Lambert à nous accompagner, tant pour être chargé là-bas de quelques
-embellissements qu'on se proposait de faire à la cathédrale et au palais
-épiscopal que pour donner plus de considération à la maison que nous
-tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous obliger, le
-charmant neveu. C'était ce que celui-ci avait extrêmement à coeur, non
-seulement parce qu'il m'aimait autant qu'il était en son pouvoir
-d'aimer, mais encore parce qu'il espérait de rentrer en grâce avec sa
-famille, lorsqu'elle le verrait hors de Paris et sous les yeux de son
-oncle, homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui
-l'étourdi ne pouvait manquer de se former.
-
-Ma tante et moi n'avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni Lambert à
-Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup d'inclination.
-Nous promîmes donc à monseigneur de nous rendre tous ensemble au lieu de
-sa résidence. Il partit. Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique
-chacun de nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous
-faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez agréables,
-nous ne laissâmes pas d'entreprendre le voyage avec plaisir, et nous le
-fîmes si gaiement qu'une assez longue route ne me fit éprouver ni ennui
-ni fatigue.
-
-
-_Fin de la première partie._
-
-
-
-
-DEUXIÈME PARTIE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Dont on saura le contenu si l'on prend la peine de le lire.
-
---J'en suis fâché, me dit le censeur dont il est fait mention au
-commencement de cet ouvrage, et à qui j'en communiquai les deux
-premières parties avant d'entreprendre celles-ci, j'en suis fâché, cela
-ne prendra point. Vous ne savez donc pas que vous n'intéresserez
-personne? que vous vous peignez telle que vous êtes, avec une franchise
-qui vous fera le plus grand tort? Qu'on n'aime point à voir une jeune
-fille courir effrontément au-devant des moindres occasions, de raconter
-les folies d'autrui et d'en faire elle-même? Qu'il est reçu que votre
-sexe doit combattre, et tout au plus se rendre à la dernière extrémité?
-Que les gens qui seraient le moins capables de filer le parfait amour
-soutiennent cependant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'il a
-coûté de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent à la
-jouissance un véritable prix?--Taisez-vous, mon cher marquis,
-répondis-je avec toute l'impatience d'un auteur dont on critique les
-chères productions, vous voyez mon ouvrage du mauvais côté, Je ne me
-propose point d'intéresser.--Tant pis.--Je ne quête pas non plus des
-éloges; ma conduite n'en mérite point: quand j'ai réussi à me rendre
-heureuse de moment en moment, j'ai tiré tout le fruit que je pouvais
-attendre de mon système. Je ne cherche point à faire secte.--On croirait
-que vous y visez.--Il y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j'en
-ai de contemporaines; la postérité n'en manquera pas. Être plainte n'est
-pas non plus mon objet: le destin m'a constamment favorisée.--Il est
-vrai.--Pour gagner de l'argent, enfin? Si j'en avais besoin, n'ai-je pas
-à mon âge, et faite comme je suis, des ressources plus agréables, plus
-sûres que celles de mettre du noir sur le blanc?--Tout cela est bel et
-bon; mais alors pourquoi prendre la peine d'écrire?--La peine! Je vous
-ai déjà dit que c'était un plaisir pour moi. Je me plais à garantir de
-l'oubli des folies dont le souvenir m'est cher. Si, par occasion,
-quelqu'un peut en être amusé, si quelque femme de mon caractère, mais
-trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et tranche les
-difficultés; si quelque autre, attaquée par des Béatins, apprend à s'en
-méfier et à les berner; si quelque mari, prêt à se formaliser pour une
-aigrette, rougit d'avoir donné quelque importance à cet accident et se
-pique d'imiter le sage Sylvino; si quelque Céladon renonce _aux grands
-sentiments_ et se soustrait au ridicule des passions, prenant pour
-modèle certain chevalier, dont vous ne devriez pas condamner le système;
-si enfin quelque aimable bénéficier apprend de mon prélat que, malgré
-l'habit ecclésiastique, on peut aimer les femmes et s'arranger avec
-elles sans se compromettre dans l'esprit des honnêtes gens, ce seront
-autant d'accessoires agréables à la satisfaction que je m'étais promise
-de mon griffonnage. Au surplus, qu'il scandalise les prudes et les
-dévots, on croit qu'il n'ait pas assez de gros sel pour certains
-débauchés crapuleux, c'est de quoi je ne me soucie guère. Quant aux
-lecteurs avides de ces romans enchevêtrés, qui ne peuvent souvent se
-dénouer que par des miracles, qu'ils retournent à la Clélie et aux
-ouvrages du même genre que l'on a faits depuis; il ne faut pas que ces
-gens-là s'amusent à lire des histoires véritables. On ne sut que me
-répondre: c'est que j'avais raison,
-
-
-CHAPITRE II
-
-Où et chez quelles gens nous arrivons.--Portraits.
-
-Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant d'arriver à notre
-destination, nous trouvâmes quelqu'un d'aposté de la part de
-monseigneur, pour nous conduire à une maison de campagne peu éloignée,
-où Sa Grandeur nous attendait. Il est question de nous faire faire
-connaissance avec quelques personnes qui devaient nous rendre service
-dans notre nouveau séjour.
-
-La maison où nous allions était celle d'un vieux président, qui, toute
-sa vie, avait fait profession de protéger les arts et les artistes. Nous
-jugeâmes le personnage au premier coup d'oeil, lorsqu'il se présenta sur
-le perron de son vestibule pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait
-galamment à Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes
-_chorus_ de nos regards, pour nous dire: _Voici d'abord un original._
-
-Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli par monseigneur,
-qui lui dit mille choses honnêtes sur sa complaisance et sur les
-avantages qu'on ne manquerait pas d'en retirer. Lambert, tout en
-répondant avec beaucoup de politesse, ne laissait pas de jeter des
-regards étonnés sur une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus
-mauvais goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste. En
-effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris bien de la
-peine pour construire un fort laid édifice. Nous traversâmes deux pièces
-où nous vîmes beaucoup d'hommes, et parvînmes enfin à celle où les dames
-nous attendaient. A notre aspect, Mme la présidente fut assez heureuse
-pour mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse; puis elle
-retomba lourdement dans sa bergère. Une grande demoiselle, que le
-président nomma _ma fille Éléonore_, nous fit un compliment précieux.
-Monseigneur présenta Lambert et dit le premier des choses passables; car
-ni Mme la présidente qui balbutiait, ni Mlle Éléonore qui déclamait, ni
-M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu embarrassée, ni
-le chevalier et moi qui mourions d'envie de rire, ni quelques
-spectateurs qui semblaient émerveillés de voir _des jolies femmes de
-Paris_, n'avaient encore commencé de lier un entretien raisonnable.
-
-Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce fut le tour du
-chevalier; Mme la présidente lui fit un accueil infiniment gracieux et
-minauda même avec assez de succès. Quant à _ma fille Éléonore_, elle
-eut, en lui parlant, les yeux baissés, les deux mains réunies devant
-elle sur un bout d'ouvrage, et les reins à moitié pliés pour se rasseoir
-aussitôt que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en même
-temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux très ouverts sur
-Mlle Éléonore, semblait s'appliquer à peser ses paroles. Quand elle fut
-assise et le chevalier à sa place, cet homme respira; je conjecturai que
-la réserve outrée avec laquelle on venait de parler au chevalier avait
-son objet, et que c'était sans doute un sacrifice que Mlle Éléonore
-venait de faire à l'écouteur.
-
-Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut, qui conduit à la
-prolixité. Il faut que je trace le portrait de cette demoiselle
-Éléonore. C'était une belle fille; un peu brune à la vérité, mais
-pourvue des attraits que comporte cette couleur. Une stature au-dessus
-de la médiocre, des yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et
-déplaisante, quoique régulièrement bien formée. La taille était ce qu'on
-avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en diminuait
-l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces femmes dont on dit:
-_Pourquoi ne plaît-elle pas?_
-
-Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président. Cet
-homme, que le feu d'un demi-génie fort actif avait desséché, ressemblait
-beaucoup à une momie habillée à la française. De grands traits chargés
-de gros yeux brusques, saillants, bordés de fossés creux; une bouche
-plate, un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter de
-ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une physionomie folle,
-mais spirituelle et passablement bonne; et sans un ridicule frappant
-dont cet honnête président était verni de la tête aux pieds, on se fût
-accoutumé volontiers à sa pittoresque laideur.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Ridicules.
-
-Quoiqu'il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les jours étant alors
-les plus courts de l'année), à peine eûmes-nous respiré un quart d'heure
-que le président, pressé de faire admirer à Lambert sa belle maison,
-traîna cruellement cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres
-assistants, par tous les appartements, caves, greniers, remises,
-écuries, jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d'une
-heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa voiture et fut
-coucher à la ville. On nous retint jusqu'au lendemain. En attendant le
-souper, il fallut jouer.
-
-Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; Mme la présidente, qui
-se piquait d'être une femme au-dessus des femmes, se mêlait de tout ce
-qui suppose un esprit solide et de combinaison. Elle regardait les arts
-en général comme d'agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu'on
-pût s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président.
-Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les choses abstraites,
-se mêlait de mathématiques et même d'astronomie. Par une suite de ces
-idées, elle ne jouait que l'ombre, le trictrac et les échecs, parce
-qu'ils sont savants et sérieux; tous les autres étaient au-dessous
-d'elle et ne pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que
-c'était ordinairement M. le président lui-même ou le grand garçon que
-j'ai vu _respirer_, qui faisait la grande partie de Mme la présidente;
-mais comme on aime à faire diversion quand l'occasion s'en présente,
-Lambert, qui à propos d'échecs était maladroitement convenu qu'il y
-savait jouer, eut pour cette soirée l'honneur et l'ennui d'être préféré.
-Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet _à cul
-levé_. Je fus d'un vingt-un avec Mlle Éléonore, Sylvina, le chevalier et
-l'homme qui respirait. Nous apprîmes pendant la partie que celui-ci
-s'appelait M. Caffardot et qu'il était gentilhomme braconnier; car Mlle
-Éléonore lui fit beaucoup de questions relatives à la chasse; _cet
-amusement noble_, disait-elle, _ce délassement des héros_, qui cependant
-n'était pour M. Caffardot que celui d'un imbécile. On vit clairement que
-ce maussade personnage était très amoureux de Mlle Éléonore et que
-celle-ci voulait le bien traiter. Elle ne parlait qu'à lui, ne nous
-adressant la parole que lorsque le jeu l'exigeait indispensablement.
-C'était surtout du chevalier qu'elle ne faisait aucune mention; il ne
-fut pas assez heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté,
-tant que dura la partie.
-
-Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets surannés, des
-vins médiocres, un fruit mal rangé, tel était le repas que le bon
-président offrait, cependant assez agréablement pour qu'on lui sût gré:
-Mme la présidente servait avec les grâces dont son embonpoint la rendait
-susceptible. Éléonore, assise près du chevalier, avait l'air d'être en
-pénitence. M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus que si
-j'eusse été un basilic. Le président faisait assaut de connaissances
-avec Lambert; je dis mal: celui-ci n'ouvrait pas la bouche. C'était le
-premier qui parlait seul, à tort, à travers; architecture, sculpture,
-peinture, musique surtout, était son grand cheval de bataille: il avait
-été l'une des plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un
-chanteur distingué. C'était à lui que Mlle Éléonore devait le talent du
-chant qu'elle possédait au suprême degré.
-
-«Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis un amateur juré
-et n'ai point les petitesses de ceux qui ne le sont qu'à demi; je sais
-que nous avons le bonheur d'avoir avec nous une chanteuse incomparable,
-et je m'en rapporte bien au goût éclairé de monseigneur qui nous l'a
-choisie; mais n'importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu'Éléonore,
-et je vais la faire chanter, comme s'il n'y avait ici personne qui
-l'effaçât; elle a d'abord le mérite de ne se faire jamais prier.»
-
-Cette complaisante demoiselle, _qui ne se faisait jamais prier_, ne prit
-pourtant qu'au bout d'un quart d'heure la peine de chanter... _Eh quoi!
-Pourquoi me refuser le plaisir de le voir?_ etc., ce superbe morceau
-tant admiré des partisans du _beau genre français_, cette pierre de
-touche du vrai talent du chant... Le premier cri d'Éléonore nous fit
-faire à tous un mouvement sur nos sièges. Le président, nous croyant
-déjà saisis d'admiration, nous disait d'une mine: Eh bien! vous ne vous
-attendiez pas à des sons comme ceux-là?--Assurément, monsieur le
-président, personne ne s'y attendait. Le récit traînant était encore
-enrichi de stations, de développements de voix, que le cher papa,
-transporté, prenait soin d'encourager en ouvrant la bouche, ou de
-prolonger en appuyant un doigt sur la table... L'impression que me
-faisait le fatal morceau, et surtout la manière de l'exécuter, faillit
-dix fois me faire quitter la place... Quel triomphe c'eût été pour
-l'inimitable cantatrice! J'y pensai à propos; autrement j'aurais pu
-faire, pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse...
-Le chevalier, pour marquer plus de recueillement dans cette importante
-occasion, cachait son visage dans sa serviette. Lambert avait l'air de
-souffrir d'un grand mal de tête. Sylvina se composait un peu mieux. Le
-détestable air finit enfin. Alors tout le monde se ruina en
-applaudissements; quant à moi, soulagée enfin, j'eus autant que personne
-l'air d'être fort contente. Le président ne tarit plus sur la musique et
-sur l'indulgence des gens à vrais talents, etc., etc. Heureusement il ne
-lui vint pas dans l'idée de me demander un échantillon du mien.
-
-Aussi fatigués du bavardage du père que nous venions d'être excédés du
-chant de la fille, nous nous tordions la figure pour contraindre des
-bâillements dont nous sentions l'incivilité. Mme la présidente, qui s'en
-aperçut, les attribua, par bonheur, au besoin de se reposer. Elle
-interrompit les belles choses que nous débitait son époux et dit qu'il
-était temps de laisser aux voyageurs la liberté de se retirer, attention
-dont nous lui sûmes, pour plus d'une raison, un gré infini.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-De Thérèse et des confidences quelle me fit.
-
-La maison de plaisance de M. le président pouvait être un chef-d'oeuvre
-d'architecture; mais elle était si peu logeable qu'après un appartement
-somptueusement mal décoré, qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus
-que celui de mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait
-faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment que j'en
-valais la peine, délogea sa fille en ma faveur; ce qui occasionna
-d'étranges quiproquos. On dit bien vrai que les plus grands événements
-dérivent souvent des plus petites causes.
-
-Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la garde de
-quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement qu'on me cédait.
-Notre femme de chambre devait occuper le second. Thérèse, c'est ainsi
-qu'elle se nommait. était entrée chez nous quelques jours avant notre
-départ: c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active
-et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre de
-monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant de
-revoir sa famille et sachant notre prochain départ, elle s'était fait
-recommander par Sa Grandeur elle-même; ce visage-là nous avait plu
-d'abord. On voyait bien que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait
-même l'air de quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était
-égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec beaucoup
-de goût et de propreté.
-
---«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me dit-elle avec un ris
-malin et en me coiffant de nuit. Ne trouvez-vous pas que ces gens-là ne
-ressemblent à rien et que le plaisir de les voir vaut bien la peine de
-venir exprès de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y
-répondis qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être pas,
-mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance? J'ai servi trois
-ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez me promettre de ne me
-trahir jamais, je vous conterais des histoires qui vous réjouiraient à
-coup sûr... Mais pourrait-on se fier à mademoiselle? elle est si jeune,
-et il y a si peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.--Va ton
-chemin, Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout ce que tu
-voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui regarde ces originaux;
-compte sur un secret inviolable; tu as donc des choses bien
-divertissantes à me conter de ces gens-là?--Mademoiselle, vous allez en
-convenir.
-
-«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y a déjà cinq
-ans), j'étais encore fort jeune: M. le président m'avait tirée d'une
-boutique de modes, où j'étais apprentie. Ma maîtresse me persuada que je
-serais fort heureuse; en effet, M. le président me combla d'amitiés.
-Bientôt il fit plus, il me parla d'amour; il me donna bien de
-l'embarras, car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la
-fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a toujours
-quelque petit laquais mignon... Mais qu'il s'arrange. Il ne faudra
-pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle; il y aura peut-être dans ce
-que je vous dirai des choses...--Dis, ma chère Thérèse, je suis très
-difficile à scandaliser. Poursuis.--De tout mon coeur. Pendant que M. le
-président était comme un diable après moi et se faisait abhorrer, je
-gagnais insensiblement les bonnes grâces de Mlle Éléonore, et je lui
-devins attachée de si bon coeur que, malgré les persécutions de son
-insupportable père, je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle.
-Nous devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les affaires
-les plus secrètes et entre autres que, depuis près d'un an, elle
-soutenait une intrigue avec certain jeune officier. Une vieille guenon
-de femme de charge, préposée pour veiller de près sur Mlle Éléonore,
-gênait extraordinairement leur amour. Je fus priée de m'y intéresser.
-Mais vous allez voir à quel point Mlle Éléonore a l'esprit faux. Ce
-qu'elle imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination
-de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et lui faisant même
-des agaceries; de le recevoir en un mot, et de lui prêter quelquefois
-mon petit réduit. Cet amant devait épouser quelque jour; mais ce ne
-pouvait être qu'après la mort d'un oncle, qui n'avait encore que
-cinquante-cinq ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus
-militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes à son cher
-neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le mariage à la fille d'un
-président de province.
-
-«Sans vouloir dépriser Mlle Éléonore, je puis croire que je la vaux,
-tout au moins pour la figure; j'étais plus jeune, car, entre nous soit
-dit, elle a six bonnes années de plus que moi et elle est parfois
-quinteuse et maussade. Son officier, qui n'était pas amoureux à en
-perdre la tête, finit par s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait
-souvent occasion de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui
-suis d'une humeur tout à fait opposée à celle de Mlle Éléonore. Il était
-joli, frais, entreprenant. Le président, me rabattant sans cesse les
-oreilles du doux plaisir qu'on goûte en faisant des heureux, fortifiait
-en moi le désir d'éprouver, mais avec tout autre que lui, si c'était en
-effet quelque chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de
-s'apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s'il n'osait
-m'avouer qu'il me désirait aussi, c'est qu'il craignait que je ne le
-trahisse auprès de Mlle Éléonore. Qu'il était novice! Il ne savait donc
-pas que jamais une femme ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne
-manque d'en jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le
-feu prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave
-infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes si bien l'un
-et l'autre que nous convînmes de nous occuper sérieusement des moyens de
-tromper ma rivale; ce qui n'était pas absolument difficile, vu la
-tournure romanesque de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait
-d'amour-propre.»
-
-
-CHAPITRE V
-
-Suites des confidences de Thérèse.
-
-«Il y a des femmes que l'indifférence rebute et qui ont assez de
-sentiment pour rompre aussitôt qu'elles ont lieu de croire qu'on ne les
-aime plus. Mais malgré toute sa dignité postiche, Mlle Éléonore n'est
-pas de ces femmes-là. Il semblait que plus son officier la dédaignait,
-plus elle s'acharnait après lui. Il est vrai que le fripon avait poussé
-les choses un peu loin. La dot d'Éléonore n'étant pas un objet à
-dédaigner, il avait tâché de s'assurer la possession de sa conquête par
-le seul moyen que lui laissait le caractère de l'oncle _antirobin_. En
-un mot, il avait engrossé Mlle Éléonore. Mais une chose fort malhonnête
-de la part de cet étourdi, c'est qu'il me mit dans le même cas, moi qui
-n'avais point de dot et qu'il aurait dû ménager pour son propre intérêt.
-Ma maîtresse n'avait qu'un mois d'avance sur moi. Je commençais à peine
-à être sûre de mon fâcheux état que notre faiseur d'enfants fut obligé
-de rejoindre son régiment, qui s'embarquait pour l'Amérique. Il était en
-retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais son excessive
-diligence lui valut une pleurésie dont il mourut.
-
-«Imaginez, mademoiselle, l'embarras des deux veuves! Nous nous le
-cachâmes cependant réciproquement et songeâmes chacune de notre côté à
-nous tirer d'affaire. J'avais une ressource assurée, c'était de lâcher
-un peu la bride à M. le président, qui n'aurait pas manqué de donner
-tête baissée dans le panneau. Mais ce vilain homme me répugnait si fort
-que je ne pus prendre sur moi de me donner à lui. Ce M. Caffardot avec
-qui vous avez soupé faisait depuis longtemps une cour respectueuse à ma
-maîtresse. Il avait tâché de me mettre dans ses intérêts par des petits
-présents mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre
-arrangement avec l'officier. Il y avait donc entre nous un commerce
-d'amitié. Si ce grand flandrin-là n'était pas si bête, et s'il n'avait
-pas reçu une éducation bigote, qui fait qu'à son âge il est plus novice
-qu'un enfant de sept ans, vous verriez, mademoiselle, qu'il ferait mieux
-que bien d'autres; il est assez bien bâti, n'est-ce pas? Ses traits sont
-passables, et cela paraît avoir de la santé. Je crus celui-ci de
-beaucoup préférable à M. le président pour l'exécution de mon projet.
-J'imaginais que quelques avances suffiraient pour m'attirer de la part
-du nigaud des propositions que j'aurais bien vite agréées; alors il eût
-bien fallu qu'il se chargeât de mon posthume; mais si Mlle Éléonore, qui
-s'en proposait autant, ne put faire enfreindre à Caffardot son voeu
-rigoureux de chasteté, quoiqu'il fût très épris et que par mes soins il
-passât toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut pas
-s'étonner de ce qu'il ne voulut jamais répondre à mes agaceries. Vous
-l'avouerai-je, mademoiselle, cette résistance convertit en véritables
-désirs ce qui d'abord n'était que dessein de convenance. Je fus piquée
-de me voir traitée avec indifférence par un sot, pour qui je faisais
-beaucoup, car il m'arrivait souvent de le reconduire presque nue et de
-m'envelopper en cet état dans son manteau, sous prétexte du froid, mais
-en effet pour lui faire sentir de bien près la douce chaleur et la
-fermeté de mon embonpoint. Je lui parlais sans cesse du bonheur qu'avait
-Mlle Éléonore de posséder un cavalier aussi aimable.--Que faites-vous
-donc pendant de si longs moments que vous passez ensemble? lui dis-je
-une nuit que je le retenais sous prétexte de laisser un peu tourner la
-lune, dont les rayons donnaient précisément sur la porte par laquelle il
-devait se retirer. Vous faites sans doute bien des folies avec ma
-maîtresse?--Moi! Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de
-jouir légitimement de Mlle Éléonore, quand elle se livrerait à moi, ce
-qui est très éloigné de ses sentiments chrétiens, je ne voudrais
-assurément pas profiter de sa faiblesse.--Mais si elle vous tenait des
-propos bien tendres... qu'elle vous embrassât... comme cela, en vous
-disant: Mon cher Caffardot, je meurs d'amour pour toi, tu es
-adorable...--Finissez donc, mademoiselle Thérèse. Fi! embrasse-t-on
-ainsi les garçons?--Puis il crachait et essuyait ses lèvres avec un air
-d'humeur. Ma foi, mademoiselle, après cette première démarche, je
-n'avais plus rien à ménager: faisant donc semblant de poursuivre un rôle
-de comédie et parlant toujours au nom d'Éléonore, je poussai l'égarement
-jusqu'à défaire deux boutons..., mais contre mon attente, trouvant là
-quelque chose d'inanimé, je vis échouer mes chères espérances.--En
-vérité, mademoiselle Thérèse, interrompis-je, vous étiez une grande
-coquine.--Que voulez-vous, mademoiselle, répliqua-t-elle sans trop se
-déconcerter, une pauvre fille qui est dans le cas de placer un enfant et
-qui meurt d'envie de ce qui en fait faire perd aisément la tête. C'est
-la misère qui fait voler sur les grands chemins.
-
-«Enfin donc, je ne vins à bout de rien: je vis l'instant où mon vilain
-crierait à la violence et me donnerait des coups de poing. Je voulus
-alors changer de rôle et lui dis, afin de le radoucir, que je rendrais
-compte à Mlle Éléonore de sa fidélité, dont j'avais seulement voulu
-m'assurer pour savoir si je pouvais me mêler honnêtement de leur
-intrigue. Mais le butor prit la chose tout à fait du mauvais côté: il ne
-manqua pas de conter mon entreprise à Mlle Éléonore, qui, sous un
-prétexte frivole, me fit mettre honteusement à la porte.
-
-«Pour me venger, j'appris par une lettre à M. le président tout ce que
-je savais et de l'intrigue avec l'officier et de celle avec Caffardot.
-Mais il y a grande apparence que le père, qui n'est pas fort délicat sur
-l'honneur, et qui fait bien, car il est rare dans sa maison, je pense,
-dis-je, que ma lettre força Mlle Éléonore de tout avouer à son écervelé
-de père, qui la seconda de son mieux pour que leur honte demeurât
-secrète. Heureusement, j'ignorais alors que Mlle Éléonore fût grosse;
-sans quoi, je n'aurais pas manqué d'augmenter de cette grave
-circonstance ce que je me plaisais de publier partout. Je me rendis si
-odieuse par mes médisances que, menacée d'être renfermée à la
-sollicitation du président, et devant d'ailleurs songer à mes couches,
-je m'en fus à Paris, où je savais qu'une jolie fille trouve aisément des
-ressources et de l'appui contre les tentations des petits persécuteurs.»
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Méprise de M. Caffardot.
-
-Quoique je ne haïsse pas les médisances, parce que pour l'ordinaire
-elles amusent, néanmoins celles de Thérèse me choquèrent un peu; sa
-hardiesse m'étonnait. Je lui demandai comment elle avait osé venir dans
-une maison où elle ne devait point être à son aise, tandis qu'il eût
-dépendu d'elle de pousser jusqu'à la ville, où, sachant ses raisons, on
-lui aurait volontiers permis d'aller nous attendre.--Moi! mademoiselle,
-répondit-elle avec vivacité, j'aurais manqué cette occasion de voir et
-d'embarrasser ces vilaines gens! Tout mon chagrin est de n'en pas avoir
-été remarquée et de penser qu'ils ignorent peut-être encore qu'ils
-donnent l'hospitalité, cette nuit, à leur plus mortelle ennemie. Je leur
-en veux à tous. Soyez assurée, mademoiselle, que je me vengerai tôt ou
-tard d'Éléonore, et surtout de ce plat imbécile de Caffardot: il passera
-par mes mains, je vous le jure... et il s'en repentira. Ce singulier
-entretien nous conduisit jusqu'au moment d'éteindre les lumières: nous
-nous mîmes au lit.
-
-Je commençais à m'endormir quand Thérèse, debout, vint me tirer
-doucement par le bras et me dit:--Voulez-vous, mademoiselle, être témoin
-d'une bonne scène? Levez-vous, s'il vous plaît; enveloppez-vous
-chaudement et suivez-moi près de la fenêtre: le tendre Caffardot est
-dans le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans
-doute sa chère Éléonore dans cet appartement. Il faut nous divertir aux
-dépens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et venez nous écouter.
-
-Une espièglerie de cette nature avait pour moi trop d'attraits et le
-ridicule du personnage promettait trop, pour que la crainte d'un peu de
-froid me fît rejeter la proposition. Je m'arrangeai de mon mieux et sus
-me placer. Thérèse entr'ouvrit la croisée, puis il y eut entre elle et
-Caffardot l'entretien que je vais rapporter.
-
---Est-ce vous, adorable Éléonore?--Oui, mon cher Caffardot, c'est moi.
-C'est votre amante qui vous défend de lui donner jamais aux dépens de
-votre santé des témoignages d'un amour... dont elle a déjà reçu tant de
-preuves, que son sensible coeur en est à jamais pénétré de
-reconnaissance.--Ah! ma belle demoiselle, que cet aveu m'enchante!...
-Mais, dites-moi, n'avons-nous rien à craindre de la part de votre femme
-de chambre? Est-elle bien endormie?--Oui, mon cher ami, elle est déjà
-profondément ensevelie dans le néant du sommeil, et si je n'y suis pas
-encore moi-même, c'est que je pensais à l'amant que j'adore, et qu'un
-doux pressentiment de sa galanterie suspendait sans doute l'époque de
-mon assoupissement...
-
-Le galimatias de Thérèse, imitation nécessaire à la vraisemblance du
-rôle qu'elle avait à soutenir, manqua de me faire éclater. La fausse
-Éléonore me serra la main: je me contraignis.
-
-Elle ajouta:--Puis-je proposer à mon tendre ami de monter, au lieu de se
-morfondre au jardin? J'ai peine moi-même à supporter les injures d'une
-bise irritée... Venez, mon cher tout, venez avec assurance...--Oh! mais,
-mademoiselle!--Vous hésitez? cette retenue m'afflige à l'excès. Mon bon
-ami peut-il, après tant de semblables entrevues, pousser plus loin que
-moi-même la crainte de me compromettre?--J'entends bien, mademoiselle...
-Mais...--Serais-je digne d'un amant délicat, si par quelque imprudence
-j'exposais ma vertu, ma réputation à la moindre souillure?--Je ne dis
-pas que cela soit, mademoiselle... Mais... c'est que voyez-vous... la
-jeunesse... Et moi... au bout du compte... qui sens bien... car, je suis
-de chair comme un autre, et... quand le diable tente!... Mais si vous
-voulez absolument... Mais si vous permettiez...--Allez, amant sans
-estime, je reconnais à vos indignes soupçons le peu de fond que vous
-faites sur l'honneur d'Éléonore. Oubliez-la; ses yeux se dessillent.
-Elle retire sa foi, reprenez la vôtre, et que toute liaison cesse entre
-nous.
-
-Après ce congé burlesque, donné avec la dignité ridicule d'une mauvaise
-actrice de tragédie, la feinte Éléonore referma la croisée, sans daigner
-écouter ce qu'on put lui répliquer. Nous rîmes comme des folles en
-rentrant dans nos lits. Je crus qu'il n'y avait plus qu'à me rendormir.
-
-Mais point du tout. Peu de moments après, Caffardot, inquiet de sa
-disgrâce, prit sur lui, malgré le danger qu'il pouvait courir, de venir
-trouver la fausse Éléonore. Il frappa doucement.--«L'entendez-vous,
-mademoiselle, dit aussitôt Thérèse en se levant, mademoiseile, le
-voilà... Le laisserons-nous entrer... mademoiselle?...» Je fus sourde.
-En conséquence, Thérèse me crut endormie et fut ouvrir la porte mal
-graissée qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut introduit. Un moment
-après, pour les mettre à leur aise et pouvoir jouir de ce qui allait se
-passer, je fis semblant de ronfler à petit bruit.
-
-Je supprime de peur d'ennuyer, un long entretien préparatoire où la
-fausse Éléonore s'arrangeait tout au mieux pour faillir sans perdre
-l'estime de l'amoureux Caffardot, et celui-ci pour ne point faillir, et
-conserver toutefois les bonnes grâces de sa maîtresse. La pudeur se
-montrait d'un côté bien lasse et de l'autre terriblement sur ses gardes.
-Le rôle de Thérèse était difficile. Caffardot ne demandait à la
-véritable Éléonore que de la voir presser leur mariage: il y avait un
-obstacle. La mère du futur, qui savait l'aventure de l'enfant, avait
-fait avertir secrètement Mlle Éléonore que, si elle persistait à vouloir
-épouser son fils, elle publierait cette honteuse affaire, de manière à
-ne lui laisser de la vie l'espérance d'épouser qui que ce fût. Éléonore,
-retenue par là, tâchait de traîner les choses en longueur, jusqu'à ce
-que la mère, qui était infirme et vieille, pût mourir ou que les
-principes du fils se relâchassent enfin assez pour qu'il se trouvât
-quelque jour dans le cas d'être pris sur certain fait et forcé
-d'épouser. Mais la vieille s'obstinait à vivre, et Caffardot, de marbre,
-ou soutenu de la grâce, avait sauvé jusqu'alors sa précieuse innocence
-des pièges du diable et de Mlle Éléonore.
-
-Thérèse, au fait de toutes ces circonstances, était obligée, pour ne se
-point trahir, de régler là-dessus ses paroles et ses actions.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Vengeance de Thérèse.
-
-Préparez-vous, ami lecteur, à voir ici quelque chose d'incroyable...
-Mais pourquoi vous priver du plaisir de la surprise? Lisez, et vous
-croirez si vous pouvez. Quant à moi, si je n'avais pas été témoin,
-j'aurais bien eu de la peine à me persuader la possibilité de ce que je
-vais vous apprendre. _Le vrai peut quelquefois n'être pas
-vraisemblable._
-
-Il y avait déjà quelque temps que mes gens argumentaient assez haut pour
-que je ne perdisse pas un mot de leur entretien, quand enfin la fausse
-Éléonore avança ce délicat et captieux raisonnement:--Cessez, dit-elle,
-de vous plaindre du retard que j'apporte à votre bonheur, mon cher
-Caffardot: il ne tient qu'à moi, je vous l'avoue, d'engager mon père à
-couronner dès demain, de son consentement, le voeu qui lie déjà nos
-destinées; mais l'extrême passion qui me possède ne s'accorde point avec
-le froid dénouement de ne devoir qu'au mariage la possession du plus
-aimable des mortels. L'hymen sera donc pour nous, comme pour le
-vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que ne suis-je assez heureuse
-pour trouver dans mon amant... ces élans passionnés... qui m'élèvent
-quelquefois au-dessus de ces chimères qu'on nomme devoir, honneur,
-vertu!--Ah! que dites-vous là, mademoiselle Éléonore! quel oubli de ce
-que prescrit la sainte religion!--Eh! laisse un moment à part ta _sainte
-religion_, mon coeur, et réponds à cette simple question: si tu avais
-attaqué ma pudeur et que je t'eusse cédé, me mépriserais-tu?...
-Refuserais-tu de m'épouser?--Mais... non. Si j'avais promis... il
-faudrait bien que je tinsse parole... le parjure est un grand péché.--Eh
-bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l'ennemie du parjure: j'ai
-juré, dans mon amour excessif, de ne me lier indissolublement à toi que
-lorsque ta passion et la mienne auraient subi la plus forte des
-épreuves, lorsque je me serais assurée qu'après avoir joui de ton
-amante, tu sauras encore en connaître le prix, et que de même, après
-t'avoir possédé, j'en conserverai le désir, au point de souhaiter que
-nous soyons l'un à l'autre le reste de nos jours. Où en serions-nous,
-dis-moi, si après quelques mois de mariage, dégoûtés réciproquement,
-nous venions à détester nos liens? Or, si ce dégoût peut naître de la
-jouissance, ne vaut-il pas mieux en courir les risques avant les
-sacrements? Quelles délices, au contraire, si lorsque j'aurais fait pour
-toi ce qui, dit-on, déshonore une femme, je te vois rechercher avec le
-même empressement le bonheur de m'épouser! Quel rempart pour ma
-tendresse que la reconnaissance infinie dont je me sentirais redevable
-envers le plus généreux des amants!...»
-
-Cela était trop subtil et trop pressant pour notre Joseph; il ne sut
-qu'y répondre... A quoi bon faire attendre plus longtemps le dénouement
-imprévu de cette singulière scène? L'amour... la nature... l'imbécillité
-elle-même, réunies contre les préjugés, remportèrent sur eux un complet
-avantage. Après plusieurs _si, mais, cependant_, le sot, que la fausse
-Éléonore comblait de caresses perfides, chancela... s'oublia... partagea
-le lit de la lubrique Thérèse... On peut s'en rapporter pour le reste à
-l'expérience et à l'avidité de cette actrice passionnée.
-
-L'effronterie avec laquelle la soubrette me manquait dans cette occasion
-excita d'abord une colère que j'eus peine à réprimer; mais bientôt les
-doux accents de ces ravissements m'intéressèrent, et je fus au-devant de
-tout ce qui pouvait la justifier. Je compris que, comptant sur mon
-sommeil et trouvant une occasion aussi favorable de se venger, elle
-était excusable de l'avoir saisie. La part que je l'entendais prendre
-aux travaux de l'heureux prosélyte allumait en moi mille feux.
-Caffardot, qui, dans ses ravissements, laissait échapper quelques
-_Sainte-Vierge, Saint-Esprit, Ah! doux Jésus!_ me divertissait au
-possible. En un mot, j'unis mon intention à ce couple fortuné, l'écho de
-leurs plaisirs retentit plusieurs fois en moi. Je m'endormis au plus
-doux murmure de leurs voluptueuses caresses et dans l'étonnement que me
-causait la durée de ces débats. Voilà les fruits de la sagesse; heureux
-qui commence tard à jouir!
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-De la culotte de M. Caffardot.
-
-O dévots! que ce qui arriva de sinistre à M. Caffardot pour s'être ainsi
-laissé corrompre vous effraie et vous apprenne à résister courageusement
-aux pernicieuses impulsions de la chair. Le châtiment suit de près le
-crime. Les mortels privilégiés qui entretiennent une correspondance
-quotidienne avec le ciel en sont remarqués dans leurs moindres
-peccadilles, tandis que les pécheurs endurcis, méconnus à la cour
-céleste, se livrent sans trouble à leurs coupables excès. Mais aussi,
-gare le jour des vengeances! c'est alors que ceux qui auront amassé sur
-leurs têtes des monceaux d'iniquités en verront avec effroi l'énorme
-liste offerte à leurs yeux par l'ange exterminateur: ceux, au contraire,
-qui auront été châtiés dès cette vie et que cela aura beaucoup aidés à
-se repentir trouveront pour eux la fatale balance en équilibre et
-monteront d'emblée au séjour de l'éternelle félicité. Heureux, trop
-heureux Caffardot, à qui la bonté divine ménagea des punitions aussitôt
-qu'il eut failli!
-
-Je venais de m'éveiller, une pendule sonna cinq heures. Les amants
-fatigués dormaient à leur tour, j'en fus assurée par le bruit distinct
-de deux ronflements, dont le mâle surtout annonçait le plus profond
-sommeil.--Je ne vois pas, me dis-je alors, que ce M. Caffardot, qu'il
-s'agissait de mortifier, soit trop la dupe de cette aventure: il couche
-avec une très jolie fille, il se croit possesseur de l'objet dont son
-coeur est rempli; s'il fait, selon ses idées, une grande perte _pour
-l'autre vie_, du moins il trouve la clef de ce qui fait l'unique bonheur
-de celle-ci; où donc est sa disgrâce? Mademoiselle Thérèse, l'objet est
-manqué. Le tempérament a trahi la colère, et Caffardot a tout l'avantage
-du stratagème que vous aviez imaginé contre lui. Je pouvais ne pas
-raisonner juste; et l'on verra en temps et lieu que je me trompais; je
-raisonnais, du moins, selon les apparences. Mais, ajoutais-je à mes
-réflexions, si Thérèse s'est oubliée, rien ne m'oblige, moi, qui ne
-goûte point M. Caffardot, à le laisser jouir paisiblement de son
-bonheur. Ménageons à cet idiot quelque sujet de se repentir de sa
-faiblesse...--Cependant j'avais beau chercher dans ma tête, je n'y
-trouvais rien qui répondît à la malignité de mon intention... Lui donner
-l'alarme d'être surpris! Il en était quitte pour s'évader; la fausse
-Éléonore, qui n'était point prévenue, pouvait me seconder mal. Je ne vis
-rien de mieux à faire que de détourner quelque pièce essentielle des
-vêtements du coupable. La culotte fut la première chose qui me tomba
-sous la main. Je m'en emparai, ayant préalablement ôté une bourse, une
-montre et des clefs que je remis dans les poches du justaucorps.
-J'attendis ensuite dans mon lit ce qui pourrait arriver de cette
-importante soustraction.
-
-Mais les ronflements ne finissaient point: je perdis enfin patience, et
-fus tirailler Thérèse, que j'appelai plusieurs fois tout bas Mlle
-Éléonore. Elle eut à son tour bientôt éveillé Caffardot, qui, supposant
-leur aventure découverte par la femme de chambre, se crut perdu, sortit
-du lit, rassembla maladroitement ses habits, chercha longtemps sa
-culotte, mais en vain, partit cependant, traînant avec assez de bruit
-les boucles de ses souliers sur le parquet, et ferma la porte qui se
-plaignit encore beaucoup. Le pauvre diable craignait apparemment que la
-duègne d'Éléonore ne se mît à ses trousses. Ce ne pouvait être qu'elle
-qu'il venait d'entendre parler! Quel embarras! que va-t-il arriver à sa
-chère Éléonore? et comment ravoir sa culotte?
-
-Thérèse, de son côté, n'était pas sans inquiétude, elle m'avait manqué
-trop essentiellement pour ne pas s'attendre à quelque réprimande sévère
-et peut-être à recevoir son congé, mais heureusement pour elle, je
-manquai de dignité dans cette occasion. Glissant donc légèrement sur les
-reproches que méritait son audace et ne prenant pas même le temps
-d'écouter ses excuses, je passai déjà vite à la confidence de mon
-espièglerie. Elle venait déjà d'avoir un effet si plaisant que je ne
-pouvais contenir mon envie de rire, loin qu'il me restât la moindre
-humeur, Thérèse, rassurée, trouva le tour admirable; nous n'osions
-cependant laisser éclater notre joie sur ce que Caffardot, qui n'avait
-pas ses culottes, resterait jusqu'à nouvel ordre dans le corridor.
-L'ingénieuse soubrette eut bientôt levé cet obstacle. Elle alla dire
-tout bas par la serrure à son bon ami, qui en effet y avait l'oreille
-collée, que la femme de chambre, qui s'était trouvée mal et n'avait
-appelé que pour demander du secours, ne se doutait probablement de rien,
-qu'au surplus la culotte, qui ne se trouvait point encore, ne pourrait
-lui être rendue par la porte, à cause du bruit qu'elle faisait au
-moindre mouvement; mais que s'il voulait aller au jardin, on la lui
-jetterait par la fenêtre dès que la femme de chambre dormirait.
-
-Ainsi débarrassées du témoin incommode, enchantées de le savoir cul nu
-dans le jardin, où la bise soufflait avec fureur, nous ne contraignîmes
-plus nos ris: puis nous tînmes conseil, résolues de bien employer, pour
-notre amusement et pour le tourment de Caffardot, l'insigne preuve que
-nous avions de son incontinence. Le résultat de nos délibérations fut
-que Thérèse qui connaissait parfaitement la maison, irait sans bruit
-suspendre la culotte à la porte de la chambre où couchait la véritable
-Éléonore. _Tel fut notre bon plaisir._ Thérèse s'habilla tout à fait,
-parce qu'il faisait très froid: puis s'enfonçant dans les ténèbres du
-corridor, elle alla bravement exécuter notre risible arrêt.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver qu'elle ne mentait
-pas.
-
-La téméraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps que je ne m'y
-attendais, et j'étais déjà fort inquiète de son retard, quand je
-l'entendis enfin rire dans le corridor et parler; je crus qu'elle était
-avec quelqu'un: cependant elle rentra seule. Pressée de la plus vive
-curiosité, je lui fis cent questions. Mais, sans y répondre et riant par
-éclats, la folle ne cessait de répéter: _Ah! la plaisante aventure! la
-bonne folie! le drôle de corps!_ Je perdais patience. A la fin pourtant,
-j'appris que ces ris immodérés étaient occasionnés par la plus
-singulière scène du monde, qui se passait à l'heure même dans la chambre
-d'Éléonore, et dont la porteuse de culotte venait d'entendre une
-partie.--«M. le chevalier, dit l'évaporée, s'interrompant à chaque mot
-pour éclater de rire, M. le chevalier est là-haut... chez la divine
-Éléonore, à qui il tient, je ne sais sous quel prétexte, les propos les
-plus originaux. Je défie l'homme le mieux ivre, le plus facétieux
-histrion, d'imaginer un amphigouri pareil à celui qu'il débite. Il a
-cependant passé la nuit avec la chère demoiselle, rien n'est plus
-évident... Tout ce qu'il dit y a rapport. Ils ont couché ensemble,
-mademoiselle! Cela est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui
-diable ne rirait pas d'une découverte pareille?»--Mais, interrompis-je,
-êtes-vous bien sûre, Thérèse...--Tout à fait sûre, mademoiselle.--Que ce
-soit le chevalier?»--Ah! c'est bien lui-même; peut-on méconnaître son
-joli son de voix? il traite Mlle Éléonore d'épouse chérie, d'adorable
-déité.»--Vous extravaguez, ma mie Thérèse, dis-je un peu piquée, mais ne
-pouvant encore croire un conte qui, selon moi, n'avait pas la moindre
-vraisemblance.--Eh! parbleu, mademoiselle, répliqua-t-elle en continuant
-ses ris, si vous doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la
-peine de vous lever et de me suivre, vous verrez...--Non, il y aurait un
-autre moyen...
-
-Je n'eus pas le temps d'achever. Thérèse avait de l'esprit, elle devina
-ce que j'hésitais à lui proposer, partit et ne reparut plus; ce fut le
-chevalier qui revint à sa place, riant aussi de tout son coeur.
-
-Piquée contre le volage adorateur, déjà coupable de plusieurs
-infidélités, quoique nous ne vécussions ensemble qu'à peine depuis un
-mois, je le laissai chercher à tâtons mon lit, sans daigner le guider
-d'une seule parole. Mais il sut bien me trouver. Je perdis tout à coup
-la moitié de ma colère quand je sentis les belles mains de l'inconstant
-toucher mon sein et sa bouche angélique surprendre la mienne au moment
-où je délibérais si je voulais la détourner. J'eus cependant le courage
-de lui dire, avec une aigreur apparente, qu'il me laissât et retournât
-vers son _épouse chérie, vers l'aimable déité_. Ce reproche ne le fâcha
-point; et sans perdre du temps à se justifier, il eut recours au remède
-infaillible... Je m'apaisai.
-
-«Encore, mon cher amour» (soupirai-je, en ressuscitant pour la seconde
-fois)... mais je me repentis de cette prière indiscrète quand j'eus
-touché quelque chose qui se trouvait pour lors dans l'impossibilité de
-me complaire.--Hélas! dit tristement le pauvre chevalier, voilà le vrai
-châtiment de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement puni!
-mais Vénus n'abandonne pas pour longtemps ses fidèles adorateurs. Avant
-que je n'aie fini de te raconter la rare aventure qui vient de
-m'arriver, je serai désenchanté; et tu es trop généreuse pour me refuser
-ma revanche.» Un baiser de flamme fut le sûr garant de ma bonne volonté;
-nous demeurâmes voluptueusement groupés; et ce fut dans l'attitude la
-plus propre à opérer un prompt désenchantement que le chevalier se mit à
-me raconter ce qu'on va lire dans le chapitre suivant.
-
-
-CHAPITRE X
-
-C'est le chevalier qui parle.
-
-«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de sa
-maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions été un détachement
-de maréchaussée, commandé pour y déterrer quelque malfaiteur, avait
-annoncé la pièce où nous sommes maintenant comme l'appartement de sa
-fille, et celle d'en haut, où je suis venu m'égarer, comme l'une des
-chambres qu'il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit en
-état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de l'autre côté.
-Ayant bien mis cette distribution dans ma tête, assuré d'ailleurs que
-Sylvina devait occuper au-dessous le bel appartement et présumant en
-conséquence que tu coucherais nécessairement dans une chambre où il n'y
-aurait qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au
-bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour le quartier
-des femmes, dès que j'ai présumé que tout le monde pouvait à peu près
-dormir. J'ai porté la main sur plusieurs serrures; enfin j'ai trouvé la
-clef dans l'une, j'ai ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai
-fait, on s'est éveillé... J'hésitais.--_Entre donc, Saint-Jean_, a dit
-très distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite pour celle
-d'Éléonore; alors il m'est venu l'idée la plus folle. La répugnance de
-passer pour Saint-Jean et la curiosité de voir quel micmac allait naître
-de ma visite m'ont fait commencer sur l'heure le rôle de somnambule, et
-sans répondre à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.--Jardin
-délicieux où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la rose et au
-jasmin le prix de la fraîcheur... Lieux enchantés où le serment d'un
-amour à l'épreuve des siècles précéda le voeu que nous prononçâmes au
-pied des autels... (Je me suis assis). Fontaine plus limpide que celle
-de Vaucluse! Cristal, où mon épouse chérie...--Ah çà, Saint-Jean, a
-interrompu la voix, voilà qui est très bien, mais c'est assez de ces
-gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard...--Le hasard n'eut point
-de part à mon choix, il fut forcé dès que je vis sa prunelle plus
-éclatante que l'étoile du matin.--Ah! ah! monsieur Saint-Jean, vous
-faites votre agréable! où donc avez-vous puisé tant d'esprit?--Personne
-n'en a comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se couvre
-d'un nuage pâle dès qu'elle ouvre la bouche... Adorable épouse! divine
-Cloé...»--Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont, dis-je à l'aimable fou, dont
-le poids délicieux gênait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: _le
-soleil qui s'obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à
-parler!_ Cela est trop extravagant... mais que veux-tu faire? oui, je
-sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant, pour ta
-pénitence, tu patienteras jusqu'à ce que tu m'aies achevé ton récit,
-nous verrons après; sois sage et conte.
-
-«--Mis au fait par l'apostrophe d'Éléonore à Saint-Jean, tu penses bien
-que je me suis mis à mon aise. J'ai profité de la première invitation,
-qui est encore échappée à la belle, pour courir à son lit, disant:
-Qu'entends-je? Elle est déjà sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons
-de sa voix mélodieuse ont frappé mon oreille!... Ah! chère épouse!...
-C'est toi!... C'est elle-même... Hélas! après une si longue absence...
-tes bras se refusent à ceux d'un époux chéri!... O amour, ô hyménée!
-venez éclairer de vos brillants flambeaux les yeux de Cloé, qui
-méconnaissent le plus tendre des époux.
-
-«Soit qu'Éléonore ait eu l'esprit assez présent pour sentir tout le
-parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit qu'un tempérament dominant
-ne lui ait pas permis de refuser une occasion, peut-être dangereuse,
-elle n'a fait aucun effort pour m'empêcher de partager son lit.
-Cependant il n'était plus possible qu'elle me prît pour Saint-Jean, dont
-elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais point la mienne.
-J'ai fait les choses en galant homme; et ne voulant pas mettre la belle
-à mal sans être assuré de son parfait consentement, j'ai débuté, au lit,
-par tourner le dos, comme pour dormir. Quelques minutes après, j'ai fait
-semblant de ronfler. Bientôt Éléonore s'est levée. Je m'apprêtais à
-m'esquiver, craignant qu'elle n'allât appeler du secours, mais prudente,
-ennemie de l'éclat, elle ne voulait que fermer la porte et mettre les
-verrous, de peur sans doute qu'il ne vînt plus de monde qu'il ne lui en
-fallait. Après cette sage précaution, elle s'est recouchée, et voici ce
-que j'ai jugé à propos d'ajouter à mes folies:--Cesse de t'abuser,
-divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l'incomparable Éléonore, rien
-ne peut combattre dans mon coeur ton image adorée; en vain cette auguste
-princesse est la rivale de Minerve et de Diane, toi seule as le prix...
-Je ne disconviens pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée... Tu
-surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis coupable... Mais
-que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes divins détruisent une
-illusion passagère... Permets-moi seulement de répéter une dernière fois
-que si je n'étais l'amant et l'époux de Cloé, je ne pourrais vivre que
-pour Éléonore.»
-
-Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour soulager notre
-envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il s'était payé deux fois
-de ses éloges et qu'Éléonore avait fait très savamment la Cloé.
-Qu'ensuite, comme il faisait de nouveau semblant de dormir, elle l'avait
-tiraillé doucement, afin de se défaire de lui, s'il était possible, sans
-l'éveiller; qu'il s'était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de
-vraisemblance le rôle de somnambule, et qu'on l'avait enfin attiré vers
-la porte. Thérèse s'était trouvée là précisément comme Éléonore ouvrait.
-Le chevalier, par pure malice, avait recommencé ses monologues, sans
-rentrer, sans sortir, le tout pour prolonger l'embarras de la divine
-Cloé. Thérèse avait profité d'un moment favorable pour se glisser dans
-la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du lit. Puis,
-laissant le chevalier continuer sa comédie, elle était revenue vers moi;
-par bonheur, lorsqu'elle était retournée, le somnambule n'avait pas
-encore pris le parti de la retraite. Celui-ci, sentant qu'une main
-féminine s'emparait de lui dans les ténèbres, s'était laissé conduire.
-Thérèse l'avait mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de
-la chambre, elle s'en était allée, par discrétion, attendre le jour
-quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une maison où elle
-avait servi.
-
-
-CHAPITRE XI
-
-Aubades. Fâcheux réveil d'Éléonore.
-
-Le lecteur peut être impatient d'apprendre ce qui arriva de la culotte
-de Caffardot, si méchamment installée chez l'innocente Éléonore; je
-supprime, pour le satisfaire, les détails de ce qui put encore se passer
-entre le somnambule et moi.
-
-Nous fûmes d'avis qu'il fallait attirer, sans affectation, le plus de
-monde que l'on pourrait à l'appartement de la belle avant qu'il y fît
-jour. A l'ouverture des volets, une culotte rouge, vue de tous les yeux,
-devait produire un effet admirable. Il ne s'agissait, pour amener ce
-grand coup de théâtre, que d'éveiller de bonne heure M. le président et
-de lui proposer de surprendre agréablement les dames par de petites
-aubades à leurs portes. Le chevalier jouant du violon et le président de
-la basse de viole, le galant vieillard ne pouvait manquer de goûter
-l'heureuse idée de cet _éveil_ romanesque.
-
-En conséquence, d'Aiglemont se rendit de bonne heure chez notre hôte
-avec son violon; la triste basse de viole fut tirée de son étui
-poudreux: on répéta quelques vaudevilles surannés et l'on se mit en
-marche. Sylvina fut gratifiée la première d'une _forlane_, d'une
-_gavotte_ et de deux _courantes_, le tout avec des sourdines, par
-respect pour le sommeil de la grave présidente, dont l'appartement était
-contigu. Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s'était aussitôt levée,
-vinrent à ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le temps
-qu'il fallait pour ne point paraître prévenue. Je grossis bientôt leur
-bande avec Lambert, qui, se mêlant aussi de musique et jouant
-passablement de la flûte, venait se joindre aux concertants. Bientôt
-toute la maison fut à notre suite, excepté la présidente, Éléonore et
-Caffardot; en un mot, nous étions très nombreux quand nous nous
-présentâmes à la porte de la chambre où reposait la tendre amante de
-Saint-Jean, _la divine Cloé_.
-
-Arrivés sans bruit, nous débutâmes par le fameux air _des Sauvages_, sur
-lequel je savais par bonheur un _amphigouri_, qui répondait
-merveilleusement à l'envie que j'avais de berner la chère Éléonore, et
-non de la divertir. L'honnête président, admirateur de l'artiste à qui
-l'on doit le sublime morceau que nous exécutions, était seul de bonne
-foi: possédant cette pièce à fond, il raclait littéralement la basse
-continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitôt que l'air fut
-achevé, le chevalier ouvrit, criant à tue-tête: _Forêts paisibles_; à
-quoi le cher père ne manqua pas de répliquer par une partie du choeur.
-Quant à moi, je continuais à chanter mes paroles burlesques, Lambert
-s'époumonnait en soufflant dans sa flûte; le tout faisait un charivari
-qui m'aurait considérablement amusée si je n'avais pas eu la perspective
-d'un amusement encore plus intéressant.
-
-Ce fut le président lui même qui courut aux volets et fit jour. Les
-chants cessèrent subitement à l'aspect de la culotte; le chevalier et
-moi jouâmes à ravir l'étonnement; je tournai le dos, d'Aiglemont toussa,
-Sylvina parut stupéfaite, ainsi que Lambert et les autres spectateurs.
-Le président était à peindre, ayant passé tout à coup d'un enjouement,
-un peu fou pour son âge, à la colère la plus terrible. Tous les yeux,
-fixés à la fois sur la culotte, guidèrent sur ce fatal objet ceux de la
-malheureuse Éléonore. Sa confusion ne peut se décrire. Nous nous hâtâmes
-de sortir à travers une foule de curieux, parmi lesquels la perfide
-Thérèse, se comportant à merveille, n'avait pas l'air d'avoir la moindre
-part à l'événement. Le chevalier emmena le président demi-mort, ferma la
-porte et s'empara de la clef, pour empêcher ce père irrité de revenir
-sur ses pas faire quelque mauvais traitement à sa coupable fille.
-Cependant la culotte était demeurée, et celui à qui elle manquait ne
-passait pas lui-même des instants moins cruels qu'Éléonore, que ce
-trophée de libertinage venait de compromettre si publiquement.
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Trait d'esprit et de charité de la part du chevalier.
-
-D'Aiglemont était un espiègle, mais il avait le coeur excellent. Il ne
-vit donc point sans émotion le désespoir de notre hôte; et sur l'heure
-il forma le projet de réparer, autant que cela se pourrait, le mal qui
-résultait de notre folle plaisanterie.--«Ne vous affligez pas, monsieur,
-dit-il au président, j'entrevois de tout ceci de la fourberie, et je
-gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgré les
-apparences qui semblent déposer contre sa vertu. Laissant à part la
-prévention où tout le monde doit être en faveur d'une personne bien née
-et élevée par des parents respectables, je m'attache au fait seul, et je
-soutiens que cette culotte égarée chez elle ne peut s'y trouver que par
-quelque perfide manoeuvre de la part, sans doute, de celui à qui elle
-appartient. Un homme à bonnes fortunes, quelque distrait qu'il soit,
-n'oublie jamais sa culotte. Encore une fois, monsieur, il y a là-dessous
-quelque noirceur; et si vous m'en donnez la permission, je me fais fort
-d'éclaicir ce mystère d'iniquité. Souffrez que j'entretienne un moment
-en particulier Mlle Éléonore... mais non, soyez vous-même témoin de
-notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientôt vous serez
-tranquillisé et vengé.»
-
-Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre; mais je n'en
-étais pas moins étonnée de son effronterie, et je ne concevais pas
-comment il osait se mêler d'arranger une affaire où lui même avait les
-plus grands torts. Cependant, ayant un but, il vint à bout d'y conduire
-heureusement sa difficile entreprise.
-
-Les éclaircissements entre lui, le président, Éléonore et Caffardot se
-passèrent sans témoins; mais voici le compte qu'il nous en rendit dans
-la voiture, lorsque nous eûmes pris congé de la ridicule famille. C'est
-encore le chevalier qui va parler.
-
---«Nous sommes retournés, le cher père et moi, chez la malheureuse
-Éléonore, que nous avons trouvée en larmes.--Rassurez-vous,
-mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante douceur, soyez persuadée
-que monsieur votre père est trop judicieux pour prendre le change: il ne
-doute nullement de votre innocence, et de même, loin de vous accuser le
-moins du monde, toute la maison se plaint et crie vengeance contre un
-scélérat qui vous a fait l'injure la plus atroce. Reposez-vous sur moi
-du soin de vous faire la réparation solennelle qui vous est due; mais
-expliquez-vous, décidez sur-le-champ du sort de l'imposteur: doit il
-expirer sous nos coups, ou prenez-vous assez d'intérêt à lui pour que
-vous daigniez le sauver en l'élevant au rang de votre époux?--Ni l'un ni
-l'autre, monsieur, a répondu l'indolente Éléonore, qui, m'ayant
-attentivement regardé pendant que je parlais, s'était un peu rassurée,
-sentant que je lui fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur,
-une punition proportionnée à la perfidie de Caffardot ne manquerait pas
-d'ajouter au scandale. Sait-on d'ailleurs, après l'indigne manière dont
-il vient de se venger de n'avoir pu me séduire, à quel excès il pourrait
-encore se porter, plus irrité? Qu'il vive!... Mais j'en jure devant mon
-père, devant vous, monsieur, de qui je reçois dans ce moment des preuves
-d'intérêt qui me permettent de vous nommer notre véritable ami, je jure,
-dis-je, que jamais l'infâme Caffardot ne sera mon époux; hélas! je n'ai
-qu'une faute à déplorer: c'est d'avoir caché trop longtemps à mes
-tendres parents les vues abominables que le suborneur couvrait du voile
-hypocrite de la dévotion. Depuis plus d'une année il ne cessait de me
-tendre des pièges. J'espérais toujours que, cédant enfin à ses propres
-remords et corrigé par l'exemple de l'honneur que lui donnait ma
-résistance, il renoncerait enfin à ses damnables projets; mais je me
-suis abusée!... et qu'il m'en coûte cher aujourd'hui!--Nouveau torrent
-de larmes... délire de douleur.
-
-«Je voyais le bon papa prêt à fondre en larmes; j'ai pensé que les
-miennes, ou du moins le semblant d'en répandre, produirait un admirable
-effet dans cette importante conjoncture. J'ai donc détourné la tête, et
-tirant mon mouchoir, j'ai caché mon visage, riant d'aussi bon coeur que
-les autres pouvaient me soupçonner de pleurer et pleuraient réellement
-eux-mêmes. Le sensible président serrait dans ses bras sa vertueuse
-progéniture; Éléonore jouait son rôle avec beaucoup de majesté. Je n'y
-tenais plus; je me suis emparé de la culotte, et sortant brusquement de
-la chambre j'ai feint un emportement qui pouvait signifier que j'allais
-confondre Caffardot et le punir de sa lâche imposture.--Arrêtez-le, mon
-père, s'est écriée la généreuse Éléonore, courez, empêchez le sang de
-couler...--Mais je suis alerte; en deux sauts j'étais loin du président,
-et je me suis rendu sans obstacle à la chambre du dévot suborneur.»
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-A quel prix Caffardot retrouve sa culotte.
-
-Sylvina et Lambert écoutaient le chevalier avec beaucoup d'intérêt; mais
-si cette histoire pouvait les amuser, elle était surtout délicieuse pour
-moi. Je jouissais seule de tout le comique du rôle du chevalier et du
-parfait ridicule du rôle d'Éléonore. Je mourais d'envie de mettre les
-autres un peu plus au fait; mais d'Aiglemont, d'un coup d'oeil fin,
-m'imposa silence et continua:--«J'ai paru chez Caffardot avec un visage
-triste et courroucé. Il était au lit. Au bruit que j'ai fait en entrant,
-il a détourné ses rideaux; l'aspect de la terrible culotte l'a fait
-frémir; une pâleur mortelle a défiguré son visage, ç'a été bien pis
-quand le président est survenu, transporté de fureur, faisant en
-conséquence des grimaces d'énergumène. J'avais discrètement attendu
-celui-ci pour parler; immobile, je m'étais contenté d'exposer la culotte
-aux yeux de l'accusé, comme une autre tête de Méduse.
-
-«Aussitôt, le président, dont la rage redoublait à la vue de l'auteur
-prétendu de sa honte, a pris une canne et s'est mis à frapper de toute
-sa force sur le pauvre Caffardot, qui, malgré les couvertures, devait
-très bien sentir les coups; je ne me suis point exposé à cette première
-explosion, parce que je connais le coeur humain et que je sais que,
-lorsqu'on s'est livré sans contrainte à ces sortes de transports, le
-moment qui les suit est celui de la clémence et des accommodements.
-Cependant, suffoqué de colère et las de battre, le président s'est jeté
-dans un fauteuil, déplorant avec beaucoup de galimatias _son malheur, sa
-confiance abusée, sa fille perdue de réputation et privée sans doute
-pour jamais de l'espoir d'un honorable établissement._
-
---Pardonnez-moi, monsieur, s'est à son tour écrié le chrétien Caffardot,
-tombant du lit à genoux et se traînant dans cette posture jusqu'aux
-pieds du père outragé. Pardonnez: soyez assuré qu'épouser Mlle Éléonore
-a toujours été mon unique désir et que si j'ai été assez faible pour
-succomber à la tentation d'en jouir...--A la tentation d'en jouir,
-malheureux! a riposté le père redevenu furieux... Tu as encore l'audace
-de m'insulter, scélérat, et de calomnier ma fille! tu en as
-joui...--Mais puisque vous le savez, monsieur, il faut bien qu'Éléonore
-ait tout avoué...--Alors un coup de bâton, pour lequel le vieux
-président a retrouvé toute la vigueur de la première jeunesse, a coupé
-la parole de Caffardot. Le ver, dit le proverbe, se redresse lorsqu'il
-sent qu'on l'écrase; j'ai vu de même notre reptile frémir et mesurer
-d'un coup d'oeil plein de rage la figure décrépite du père d'Éléonore.
-Cependant, afin de prévenir quelque acte de violence de la part du
-sournois Caffardot, je me suis mêlé de la querelle et, me joignant au
-président, j'ai traité l'autre de _garnement_: je l'ai menacé d'appeler
-des valets pour le lier et le conduire à la ville, où l'on saurait bien
-le forcer à justifier une fille aussi estimable que celle qu'il osait
-noircir par la plus exécrable des calomnies.
-
-«Un dévot, dans de semblables occasions, a des ressources qui manquent
-au commun des hommes. Le malheureux, se prosternant la face contre
-terre, a offert à Dieu sa fatale disgrâce et entonné le _Miserere_ d'un
-ton que le prophète lui-même avait sans doute à peine, quelque affligé
-qu'il pût être, quand il le composa. Mais je n'ai pas laissé le temps à
-notre David d'achever sa ridicule prière; je l'ai fait habiller à la
-hâte; vous l'avez tous vu sortir de sa chambre, noyé de honte, écrasé de
-l'injustice de ses accusateurs, de la gravité des circonstances qui
-concouraient à le faire passer pour le faussaire le plus abominable; je
-l'ai conduit hors des cours comme un banni. Il retourne à sa
-gentilhommerie à pied; le président m'adore; je suis son ami, son
-vengeur: à la ville, je dois être sa plus intime société; je suis chargé
-de vous faire à tous des excuses infinies et de vous prouver comment la
-belle Éléonore est l'innocence même. Je vous propose de le croire;
-cependant, si vous vous y refusez, je n'ai pas promis d'user de violence
-pour tâcher de vous en convaincre. Au reste, il n'y aura point de
-procès, à moins que Caffardot ne juge à propos d'en intenter. Mais il
-n'en fera rien. Excepté celui-ci, tout ce monde affligé nous rejoindra
-demain à la ville; les gens ne manqueront pas d'y ébruiter la fatale
-histoire de la culotte, et les bavardages extraordinaires auxquels tout
-ceci va donner lieu nous fourniront d'amples ressources contre l'ennui
-de notre nouveau séjour.»
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Conclusion des aventures précédentes.
-
-«Voilà qui est bel et bon, chevalier, dit Sylvina quand il eut cessé de
-parler, mais je ne vois pas encore bien clair dans tout ce que vous
-venez de nous apprendre. Cette culotte, par quel hasard enfin se
-trouvait-elle chez Éléonore? M. Caffardot l'y avait-il réellement
-oubliée après un tendre entretien? ou bien était-il coupable du tour
-infâme de l'y avoir introduite à l'insu de la demoiselle, par quelque
-motif de vengeance ou de passion?--C'est sur quoi l'on ne peut pas vous
-donner des éclaircissements bien positifs, répondit finement le
-chevalier. Le crime du sournois Caffardot est une énigme dont le
-caractère indéchiffrable du personnage rend la solution fort difficile.
-Peut-être avec le temps serons-nous mieux instruits; mais faisons des
-gageures. Quoiqu'il y ait gros à parier qu'Éléonore n'est point
-innocente, je veux bien néanmoins risquer dix louis, et je dis _qu'elle
-n'a pas couché avec Caffardot_.--Monsieur le chevalier, interrompit
-Lambert, je tiendrais vos dix louis s'il était permis de parier à jeu
-sûr. Je n'ai pas laissé de m'instruire pendant cette fameuse nuit.
-Apprenez à votre tour les découvertes que j'ai faites. Quelle diable de
-raison que celle de ce M. le président!
-
-«Le vin frelaté que nous avons bu à souper m'incommodait. J'ai eu besoin
-de sortir de mon appartement, et à force d'aller et de venir, j'ai enfin
-trouvé ce que je cherchais.»...
-
-Lambert descendu... Sylvina devenue rouge, cela donnait à penser quelque
-chose. A la bonne heure, tant mieux pour eux, si ce que nous devinions
-était la vérité; nous ne témoignâmes rien et le laissâmes poursuivre.
-
-«J'allais remonter, lorsque j'ai entendu marcher dans l'obscurité
-quelqu'un qui retenait sa respiration et se coulait avec beaucoup de
-précaution le long des murs. Tout près de moi, ce noctambule a ouvert
-avec assez de bruit une porte, qui, autant que je me le rappelais,
-devait être celle de la chambre à coucher de Mme la présidente. Je n'en
-ai plus douté lorsque j'ai pris la peine de venir jusqu'à cette porte,
-qu'on n'avait pas jugé à propos de refermer. J'aime les scènes de nuit;
-je me suis donc glissé dans la chambre. Le noctambule, attendu par notre
-galante hôtesse, a été tutoyé familièrement et reçu sans façon dans le
-lit. Je n'avais pas envie d'écouter en chemise les peu intéressants
-ébats de ce couple amoureux; mais j'ai pensé qu'il serait aussi bon de
-veiller là qu'ailleurs; et, retourné chez moi pour me chauffer et
-endosser une redingote, je suis revenu tout de suite dans l'intention de
-recueillir quelque chose de divertissant, ou du moins de lutiner un peu
-les délinquants, s'ils ne me fournissaient pas quelque meilleur moyen de
-récréation. Moins adroit que la première fois, j'ai touché tant soit peu
-la porte qui s'en est plainte aigrement. La présidente a dit avec
-effroi: Mon Dieu! Saint-Jean, que viens-je d'entendre?--Ce n'est rien,
-lui a-t-on répondu, c'est le vent ou quelque chat. (La bonne présidente
-s'est un peu rassurée...) Mais de quoi riez-vous donc, VOUS
-autres?--Continuez, mon cher Lambert répliqua le chevalier, c'est ce nom
-de Saint-Jean qui me divertit.--Saint-Jean ne m'a point étonné, riposta
-Lambert. Eh! qui diable, autre qu'un valet bien payé, pourrait se
-hasarder à fêter les immenses appas dont nous parlons!...
-
-«Quand je m'introduisis, c'était fait: un entretien familier remplissait
-les moments de relâche.--Je suis très mécontente de toi, disait la
-présidente, sans prendre la peine de parler bas: tu es, je le vois bien,
-un petit volage; ton indolence actuelle m'en convaincrait assez, quand
-je n'aurais pas d'ailleurs assez de quoi fonder certains
-soupçons...--Saint-Jean n'était pas orateur. Il se défendait mal; madame
-s'est animée par degrés; et après avoir récapitulé tout ce qu'elle avait
-fait pour ce domestique ingrat, elle a mis le comble à ma surprise en
-disant que si elle avait eu la bonté de tolérer quelques infidélités en
-faveur des femmes de chambre, sa passion ne tiendrait pas contre la
-honte et le désespoir d'avoir sa propre fille comme rivale; qu'elle
-croyait avoir surpris entre celle-ci et M. Saint-Jean quelques signes
-d'intelligence; mais que si elle venait jamais à avoir des certitudes,
-elle ferait prendre le suborneur et renfermer l'effrontée pour le reste
-de ses jours. Saint-Jean s'est _donné au diable_, que rien n'était plus
-faux que ce goût prétendu pour Mlle Éléonore: écoutez bien ceci, mes
-amis:--C'est bien plutôt, a-t-il dit, sur ce vilain visage de Caffardot
-que madame devrait jeter ses soupçons. On ne dirait pas que le grivois y
-touche; mais il rôde jour et nuit en dehors et en dedans; et, tout à
-l'heure encore, au jardin... mais enfin... on verra. Si l'on ne marie
-pas bientôt ces deux amoureux, il arrivera sûrement quelque malheur...
-Eh bien, monsieur d'Aiglemont, avez-vous encore envie de parier?--Je ne
-me dédis pas, mon cher Lambert; mais continuez votre histoire.--Elle est
-finie: l'envie de rire, le froid et certain bruit que la présidente a
-fait dans sa table de nuit m'ont chassé de l'appartement; j'ai regagné
-le mien... ou celui de Sylvina, consolé de mon indigestion (en avait-il
-une?) et de la perte de quelques heures de sommeil.» (Nous le crûmes
-bien payé d'avoir veillé.)
-
-Nous rîmes beaucoup de cette nouvelle scène; et raisonnant à perte de
-vue sur tant d'événements étonnants nous arrivâmes sans nous être
-aperçus du trajet. Un laquais de monseigneur nous attendait aux portes
-de la ville, pour nous conduire à notre logement. La situation, la
-distribution et les meubles répondaient à l'idée que nous devions avoir
-du bon goût et de l'amitié de notre protecteur. Quand nous fûmes
-installées, le chevalier nous quitta pour aller embrasser son oncle, que
-nous le priâmes d'amener, le plus tôt possible, auprès de nous.
-
-
-CHAPITRE XV
-
-Où l'on fait une nouvelle connaissance. Arrangements raisonnables.
-
-Nous logions chez une jeune veuve, d'une figure charmante et mieux
-élevée que ne le sont ordinairement les petites bourgeoises de province.
-Mme Dupré, c'est ainsi qu'elle se nommait, parut aussitôt que nous eûmes
-mis pied à terre et nous invita de la meilleure grâce du monde à prendre
-chez elle un dîner qu'elle avait eu l'attention de nous tenir prêt.
-
-Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que, née de parents
-assez pauvres, elle avait eu le bonheur de plaire à un vieux caissier,
-autrefois amoureux de sa mère, et qui, devenu dévot et infirme, s'était
-retiré de la capitale pour finir ses jours dans sa province. L'honnête
-financier, à qui le grand nombre de ses confrères ne se pique pas de
-ressembler, avait épousé, par reconnaissance, la fille de son ancienne
-amie et lui avait donné tout son bien. Les scrupules, l'âge, la maladie,
-enfin toutes les raisons possibles ayant empêché le dévot personnage de
-vivre en mari avec sa jolie épouse, elle n'avait été que sa compagne; au
-bout d'un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En conséquence, Mme
-Dupré portait son deuil et jouissait de dix mille livres de rente et
-d'un riche mobilier. La vieille mère, pour lors malade, et qui ne dînait
-point avec nous, vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le
-rez-de-chaussée: nous disposions du reste de la maison et nous pouvions
-être chez nous aussi isolées que bon nous semblerait, mais on nous
-priait, avec la politesse la plus engageante, de ne pas user à la
-rigueur de cette facilité; ce que nous promîmes de bien bon coeur, car
-Mme Dupré nous avait tous charmés dès le premier abord.
-
-La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait de la sorte au
-fait de ses affaires n'avait pas uniquement pour objet de satisfaire le
-besoin de jaser, si naturel aux femmes; l'attention qu'elle faisait
-particulièrement à Lambert, pendant ses récits, et l'air de chercher à
-lire dans les yeux de cet artiste l'impression que ce qu'elle disait
-pouvait faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible Mme
-Dupré le regardait déjà comme quelqu'un qui pouvait devenir pour elle un
-parti. Le coeur d'une jeune veuve qui n'a connu ni les plaisirs ni les
-peines du mariage est ardent à convoler. J'ai dit que notre compagnon
-était de belle figure; le trait était décoché et le coeur de l'hôtesse
-blessé au plus vif. Lambert sentait lui-même tout le prix d'une conquête
-qui lui offrait à la fois l'agréable et l'utile. Nous achevâmes de lui
-prouver qu'on avait sur lui des vues positives. Sylvina, trop honnête
-pour qu'un intérêt de coquetterie pût balancer en elle le devoir d'une
-sincère amitié, fut la première à presser Lambert de faire assidûment sa
-cour. Monseigneur, que nous vîmes le soir avec son neveu, fut enchanté
-du bonheur de notre ami. Quant à nous, après le tumulte du caprice, il
-était temps d'écouter la raison. Elle assignait la tante à l'oncle, et
-la nièce au neveu; nous nous arrangeâmes en conséquence et fûmes tous
-quatre fort contents.
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-Comment l'objet de mon voyage est manqué.
-
-Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille que nous
-eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le maître de musique du
-concert, artiste sexagénaire, dont la vaste perruque à la grenadière,
-annonçait l'antique talent. Ce grand personnage était suivi d'un
-_ex-enfant de choeur_ qui succombait sous le poids d'une douzaine
-d'_in-folio_ de musique. C'étaient tous les vieux opéras français et
-d'admirables _cantates_ de différents maîtres. Je pâlis à la vue de ce
-grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais mon unique étude,
-afin d'être bientôt en état d'enchanter mes auditeurs. Il ne s'agissait
-plus ici de ce qui pouvait m'être familier: la musique italienne n'avait
-aucun accès dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de
-_frédons_, de _papillotage_; on niait qu'elle _fût chantante_, qu'elle
-_pût peindre, émouvoir_. On n'y avait pas plus d'indulgence pour cette
-musique bâtarde, à la mode depuis quelques années, qui prend aussi le
-nom d'_italienne_ à la faveur de quelques plumes arrachées au paon et
-dont ce geai maussade essaie maladroitement de se revêtir. Cette
-sévérité propre à garantir de la contagion du mauvais goût m'aurait paru
-raisonnable si la prévention des amateurs avait été fondée sur des
-connaissances éclairées; mais comme elle ne l'était que sur un respect
-fanatique pour le genre prétendu national, je méprisai fort leur
-entêtement et j'eus un pressentiment sûr du peu de succès qu'aurait mon
-talent dans une ville où la musique française était une espèce de
-religion.
-
-En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux roulades, aux
-traits saillants et légers, je ne vins point à bout de saisir les
-beautés du genre établi. J'étais sottement fidèle à la mesure; je
-n'avais pas assez de _timbre_, j'éclatais de rire au milieu d'un _ah!_
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils m'excédaient;
-je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur survint pendant
-qu'on me persécutait pour me faire brailler _Ah! que ma voix me devient
-chère_, etc., tandis que je maudissais le malheur d'en avoir une qui
-m'exposait à tant d'ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique
-française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte, lava la
-tête au président, lui soutint que mon chant était fait pour plaire
-partout ailleurs que dans une ville barbare, digne patrie de l'ignorance
-et du mauvais goût, et conclut en assurant qu'il ne souffrirait pas que
-je débutasse au concert, dût-il payer le dédit de mon engagement, ou
-faire venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des choeurs
-de l'Opéra.
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-Peu intéressant, mais nécessaire.
-
-Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la musique française, à qui
-je venais de jurer une haine immortelle. A peine avais-je essuyé des
-disgrâces à son occasion, qu'elle reçut un violent échec, dans cette
-même ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses
-retranchements.
-
-La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie: il passa une
-troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant d'Angleterre et
-retournant dans leur pays, se trouvèrent à manquer d'argent; le
-directeur eut le bon sens et la hardiesse de les engager. On cria
-d'abord _à l'horreur, à la profanation_; cependant, on voulut les
-entendre, quelques-uns par curiosité, le plus grand nombre avec
-l'intention de les trouver pitoyables et de les écraser sous le poids
-d'une puissante critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale
-que beaucoup de spectateurs furent d'abord entraînés par cette nouvelle
-musique, vive, pittoresque, et que la faction qui se proposait de la
-siffler perdit beaucoup de ses membres. On était étonné de ne rien
-perdre de ce que rendaient des gens dont on n'entendait pas la langue.
-Tout était peint; les chants séduisaient; une exécution nette,
-moelleuse, soutenait l'attention et faisait craindre la fin des
-morceaux. Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles
-fugues déchurent de moitié. L'amour de la vérité me force à dire
-qu'ayant mis en parallèle les croquis de musique du répertoire des
-Italiens avec les tableaux surchargés de nos grands maîtres, quelques
-personnes raisonnables osèrent donner la préférence aux premiers. Le
-président tomba malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il
-s'était donnés pour empêcher le schisme. Mlle Éléonore, qui cessait
-d'être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse de l'univers,
-fit de cette injustice le prétexte de ses mortels ennuis.
-
-La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier s'en
-servit et mit sur pied un concert qui aurait fait tomber à plat celui de
-M. Criardet, si l'on se fût soucié d'enrôler tous les transfuges. Mais
-il y avait un choix à faire. On se garda bien de s'associer une foule
-d'imbéciles qui s'offraient, les uns par air, d'autres avec des
-intentions suspectes. On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon
-sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le goût et qui
-ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes. Il est vrai que
-ces honnêtes gens déchirés, tympanisés, haïs de la demi-bonne compagnie,
-étaient peu répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les
-vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre en souci,
-tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.
-
-L'oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le suffrage
-unanime dont elle honora mon talent, répara bientôt le tort que pouvait
-m'avoir fait le jugement partial de Criardet et du président. Je fus
-accueillie partout, et en dépit des gens qui disaient avec dédain:
-_Qu'est-ce que c'est que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir?_
-nous étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.
-
-Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier l'était de
-certains hommes; Lambert de certains autres et monseigneur de toute la
-dévotion. Cependant, il était impossible d'entamer ce prélat. Rigoureux
-observateur des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions,
-grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous les dehors
-que les gens en place doivent au public, le peuple le prenait pour un
-saint; mais les cafards enrageaient de ne pouvoir ni le gouverner, ni se
-plaindre de lui. Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le
-quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours dans
-monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable; et il était en effet
-l'homme adoré.
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-Intrigues, conversation singulière.
-
-Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n'étions gens à nous priver
-longtemps du doux plaisir d'être infidèles; on agaçait la première, elle
-ne savait pas résister. Monseigneur avait bien peu de temps à lui donner
-pour les plaisirs solides, et il en fallait absolument à Sylvina.
-D'Aiglemont pouvait jeter partout le mouchoir. Il n'y avait pas une
-femme un peu passable dont il ne fût plus ou moins agacé. Je n'éclairais
-point sa conduite tant qu'il parut à peu près le même à mon égard. Quant
-à moi, j'étais excédé des fadeurs, des lorgnements, quelquefois offensée
-des offres utiles qu'on hasardait de me faire; comme le beau chevalier
-était visiblement sur mon compte, on ne concevait pas la possibilité de
-m'avoir autrement qu'à force d'or. Cependant, ces grossiers spéculateurs
-étaient bien éloignés de deviner juste. J'adorais d'Aiglemont; mais un
-instinct indéfinissable me faisait penser malgré moi-même à lui donner
-bientôt des successeurs. Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir
-avec beaucoup de délicatesse en mettant de la sorte mon amant dans le
-cas de profiter des bonnes fortunes qui lui étaient offertes.
-
-Je le voyais presque d'accord avec la signora Camilla Fiorelli, qui
-joignait à beaucoup d'autres talents ceux de chanter à ravir et d'être
-une excellente actrice. Argentine, sa soeur, moins habile peut-être,
-mais bien plus séduisante, faisait tout son possible pour avoir la
-préférence. De mon côté, je commençais à sentir un goût très vif pour le
-jeune Géronimo Fiorelli, leur frère, qui ne leur était inférieur ni par
-la figure, ni par les talents.
-
-Sylvina et moi devions donc être éternellement en rivalité! Aussi
-connaisseuse que moi, le mérite de Géronimo l'avait également frappée;
-sans que je m'en doutasse, elle avait pris l'avance, et le beau jeune
-homme était déjà dans ses filets. J'en eus un jour des preuves
-accablantes. J'avais oublié quelque chose en sortant; je rentrai, et je
-vis... ce qu'il est cruel de voir quand on aime... Cette fatale
-découverte acheva d'éclairer mon coeur. Le serpent de la jalousie le
-mordit; mes jours furent empoisonnés. Je devins triste, rêveuse; je fis
-mauvaise mine à mes amis, à monseigneur et presque au charmant
-chevalier. J'étais impatientée de l'air de bonheur qu'avait tout le
-monde, jusqu'à Lambert et Mlle Dupré.
-
-Je songeais jour et nuit au moyen d'arracher à Sylvina l'aimable
-Fiorelli. Sans cesse, il était chez nous, mais on le gardait pour ainsi
-dire à vue. Bientôt, je fus sûre que le soir, faisant semblant de se
-retirer, il rentrait et partageait le lit de mon heureuse rivale. Je
-n'avais pas aussi régulièrement le chevalier. Il imaginait mille
-mensonges pour me dérober la connaissance de ses perfidies. Tantôt un
-souper, tantôt une partie de jeu poussée trop avant la nuit, tantôt le
-soin de sa santé, de la mienne, l'avait empêché de se rendre auprès de
-moi. Ses caresses étaient languissantes. Je ne pouvais me dissimuler
-qu'il était épuisé, ou, ce qui me faisait encore plus de peine, qu'il se
-ménageait peut-être avec moi pour briller ailleurs.
-
-Thérèse m'aimait: elle avait de l'esprit, de l'imagination; tout ce qui
-concernait l'amour était pour elle une affaire sérieuse, dont elle était
-toujours prête à se mêler. Je crus pouvoir lui confier mes peines et
-leur cause, et je fis bien. Je reçus, en effet, de cette bonne fille
-tous les secours dont je pouvais avoir besoin.
-
-«--Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n'est rien moins qu'insensible,
-je vous l'assure; et madame votre tante ne le tient pas si fort en son
-pouvoir que vous ne puissiez vous-même bientôt le posséder. Vous piquez
-ma générosité, mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers
-retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n'est point amoureux
-de madame.» Mon sang recommençait à circuler; mon coeur se dilatait;
-Thérèse me rendait la vie. «Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidité
-déplacée a pu empêcher le jeune objet de votre amour de vous déclarer
-tout celui qu'il a pour vous. Sans doute il mesure la difficulté de vous
-intéresser au désir qu'il aurait d'y réussir. Quoi qu'il en soit, M.
-Géronimo vous aime, il me l'a dit; et n'osant vous l'avouer à vous-même,
-il m'avait souvent sollicitée de vous pressentir.»
-
-Je grondai Thérèse d'avoir refusé de rendre un service, qui, par
-contre-coup, m'aurait beaucoup obligée; mais elle m'avoua franchement
-que, trouvant aussi Géronimo fort à son gré et se croyant assez jolie
-pour mériter quelque attention de sa part, elle n'avait travaillé
-jusque-là que pour elle-même, essayant de persuader au modeste Italien
-qu'il serait impossible de m'enlever au chevalier dont j'étais idolâtre.
-«Et vous faites sans doute tout ce qu'il faut, mademoiselle Thérèse,
-pour prouver à Fiorelli combien il serait plus avantageux pour lui
-que ses voeux s'adressassent à vous?--Ah! si j'avais pu,
-mademoiselle!--Comment? _Si vous l'aviez pu!_--Sans doute, ce n'est pas
-un Caffardot, celui-ci! il eût été plus traitable. Mais...--Mais!
-achevez.--Je vous dirai tout, mademoiselle... Cependant, soyez
-tranquille: je me sacrifie... et d'ailleurs que m'en reviendra-t-il?...
-Non, cela n'est pas possible... vous l'aurez, ma chère maîtresse, je le
-dois pour vous, pour lui, pour moi-même...» Puis elle s'échappa les yeux
-noyés de larmes, et me laissa fort étonnée, et surtout très satisfaite
-de notre singulier entretien.
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-Prompte négociation de Thérèse.--Entrevue.
-
-La joie du captif qui voit compter l'argent de sa rançon et détacher ses
-fers; celle du marin, lorsque, menacé du naufrage, il voit tout à coup
-les vents s'apaiser et les vagues s'aplanir, approche à peine de ce que
-l'importante promesse de Thérèse venait de me faire éprouver. J'étais
-encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s'égarait avec délices
-dans les riantes perspectives de l'espérance, quand l'objet de ma
-passion me fut annoncé.
-
-Sylvina n'était point à la maison: le mal-être dont je me plaignais
-depuis quelques jours m'avait servi de prétexte pour ne pas
-l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour parler à Thérèse de mon
-amour jaloux et malheureux... Elle amenait le charmant Géronimo, qui
-d'abord scrupuleux et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris
-que je serais bien aise de le recevoir, il s'était hâté de saisir une
-occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait empêcher de
-renaître.
-
-Mon trouble fut extrême; l'Italien était à peindre dans ce charmant
-embarras, qui donne un air gauche aux plus charmantes figures;
-contrainte qui me sied, mais qui est cependant si intéressante pour qui
-l'occasionne qu'on en est flatté, dans ces moments précieux à
-l'amour-propre, de voir l'âme de l'objet qu'on aime tout entière dans
-ses yeux, et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant
-pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s'assit maladroitement, demeura
-muet... et si l'adroite Thérèse n'eût frayé bientôt une route à la
-conversation, de longtemps notre malaise stupide n'eût apparemment fini.
-«Nous sommes plus heureux que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous
-osez aimer, j'ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous
-n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre témérité. Je
-vous laisse et vais me mettre aux aguets.»
-
-Après ces mots, si Thérèse ne s'était pas envolée, j'aurais peut-être
-jugé à propos de faire quelques façons; mais Géronimo, tombant à mes
-genoux, m'ôta tout à fait cette présence d'esprit avec laquelle une
-femme se défend ordinairement, lorsqu'un tiers la fait aller plus vite
-qu'elle ne se l'était proposé. Assommée de l'indiscrétion de Thérèse,
-émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie par mes propres
-feux, je perdis absolument la carte. Jamais je n'avais rien vu de si
-désirable que Géronimo, dans l'intéressante posture d'un amant
-suppliant: je ne tenais plus contre l'impétuosité de ses caresses,
-contre l'éloquence de ses expressions, qu'un organe agréable et l'accent
-italien rendaient encore plus touchantes. L'amour qui pétillait dans ses
-yeux, dans les vives couleurs de son charmant visage; le délire
-pathétique de ses sens se communiquait aux miens; j'étais à mon tour
-muette, immobile; mes mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers.
-Le plaisir concentré dans mon âme n'éclatait au dehors que par la
-rougeur de mon visage et les oscillations précipitées de mon sein. S'il
-eût osé...
-
-A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés; Fiorelli me
-conta que, dès la première fois qu'il m'avait vue, je l'avais embrasé du
-plus violent amour: «Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant
-amoureuse d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont m'efface, il
-est vrai, par la naissance, par mille belles qualités; mais, divine
-Félicia, me permettez-vous de me mettre à certains égards au-dessus de
-mon illustre rival et de prétendre seul à la couronne que mérite le plus
-sensible, le plus passionné de vos adorateurs? J'avais eu de légères
-inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma première
-passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la violence de mon amour!...
-Que de voeux, que de projets déjà formés!... mais surtout quel supplice
-que de me taire et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois
-dans cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs d'une
-autre femme que celle dont on est épris! Que j'ai maudit souvent mon
-étoile qui me condamnait si tyranniquement à servir celle qui était
-précisément le plus puissant obstacle entre vous et moi! Vous
-l'avouerai-je? Un sombre désespoir s'emparait déjà de mon coeur et me
-dictait de m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amitié peu
-commune entre parents, savait seule à quel point j'étais à plaindre et
-prenait pitié de mon état. Elle m'avait promis de mettre en usage tout
-ce que la nature a pu lui accorder de charmes et d'esprit pour détourner
-de votre amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence. Mais la
-jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement, avait déjà couché votre
-chevalier sur la liste des hommes qu'elle se propose d'immoler dans
-cette ville à son insatiable coquetterie. Et pendant que l'insensible
-s'enorgueillit d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les
-dames lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se
-consume pour lui. J'avais donc à la fois et le mortel ennui d'aimer sans
-espérance et la douleur de voir ma chère Argentine malheureuse pour
-avoir voulu me servir...»
-
-Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable, allait continuer.
-Mais Thérèse, accourant, nous annonça le retour de Sylvina, suivie de
-notre hôtesse et de l'ami Lambert. Nous nous mîmes au clavecin et
-commençâmes un duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de
-nous, avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien
-difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner qu'il
-venait de se passer une scène si préjudiciable à son amour.
-
-
-CHAPITRE XX
-
-Qui prépare à des choses intéressantes.
-
-Monseigneur était attentif à saisir les moindres occasions d'obliger ses
-amis. Mon état languissant lui causait de vives inquiétudes; j'étais
-depuis quelque temps si différente de ce qu'il m'avait toujours vue
-qu'il craignait que je n'eusse des vapeurs ou que je ne fusse menacée de
-quelque grande maladie. En conséquence, voulant essayer de me distraire,
-il m'avait ménagé pour ce même jour la surprise agréable de quelques
-amusements qui devaient remplir la soirée. D'Aiglemont avait reçu de
-Paris de la musique admirable, nouvelle et destinée aux plaisirs des
-petits comités. Il s'agissait de me la faire entendre. Le chevalier,
-deux jeunes officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait
-connaissance, et Géronimo, qui jouait supérieurement de la basse,
-suffisaient pour l'exécution. Ces pièces devaient être mêlées de
-quelques ariettes, chantées par Argentine et Camille. Après ce petit
-concert, nous soupions. Le projet était de beaucoup rire et boire.
-
-Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les acteurs arriver
-à la file. Monseigneur vint l'un des premiers; les soeurs amenèrent avec
-elles une _signora_, jolie, assez aimable, dont on avait besoin pour que
-le nombre des femmes fût égal à celui des hommes. Nous devions être en
-tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre hôtesse et moi, monseigneur,
-son neveu, les deux officiers, Lambert et le charmant Géronimo.
-
-La musique fut trouvée délicieuse. Les concertants se signalaient à
-l'envi, animés du génie de l'auteur et par la présence des femmes. Les
-Fiorelli briguaient avec prétention la gloire de se surpasser
-mutuellement. Camille, malgré la supériorité de son art, avait peine à
-l'emporter sur le naturel pathétique et le son de voix insinuant de sa
-soeur. J'étais moi-même pénétrée de leur chant, et j'avais la bonne foi
-d'avouer au dedans de moi que j'étais encore bien éloignée d'égaler ces
-séduisantes sirènes. Guidées chacune par les mouvements de son caractère
-et de ses passions, dans le choix des morceaux, ceux que chantait
-Camille étaient fiers, éclatants, propres à développer une voix étendue,
-à faire briller un gosier exercé. Une netteté, une précision unique dans
-les passages de gorge, de la force de la mollesse tour à tour et à
-propos, des tremblements d'un fini parfait, nous forçaient à l'admirer.
-Argentine soupirait mollement des chants simples, mais pleins d'effets,
-qui peignaient avec magie, soit les élans passionnés d'une âme amoureuse
-vers l'objet dont elle était remplie, soit les peines intéressantes d'un
-coeur dévoré d'une jalousie secrète. Malheur aux insensibles à qui cette
-inimitable chanteuse n'aurait pu communiquer l'enthousiasme dont elle
-était elle-même transportée, et qui lui aurait préféré les tours de
-force de l'artificieuse Camille!
-
-La musique nous avait mis de la plus agréable humeur. On voyait sur tous
-les visages une nuance de désir et de volupté. Le souper eût été
-charmant s'il n'eût pas pris fantaisie au père Fiorelli, suivi de
-certain jaloux, mari de cette signora qu'elles avaient amenée, de venir
-subitement chercher leur monde, qui s'était engagé sans permission. Ce
-contre-temps nous désespérait. On tint conseil; monseigneur fut d'avis
-de retenir plutôt ces importuns que de nous laisser enlever nos dames;
-et quoique ce parti fût désagréable, il passa néanmoins à la pluralité
-des voix. Mme Dupré, qui n'aimait pas les assemblées nombreuses et
-n'avait d'abord consenti que par complaisance à être des nôtres,
-disparut au moment de se mettre à table; la partie se détraquait
-d'autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain de grand matin
-pour une emplette de marbres, déclarait aussi qu'il se retirerait à
-minuit. Tout cela fut cause qu'il arriva des choses fort extraordinaires
-et qui valent bien la peine d'occuper un chapitre.
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-Orgie.
-
-Quand monseigneur se mettait d'une partie, on était sûr d'y trouver tout
-ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens: il avait tout prévu. En un
-mot, tout était exécuté: son génie de fêtes faisait surtout des prodiges
-à l'occasion de l'impromptu dont il nous régalait. La chère était
-exquise. Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et
-la curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution pour
-nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table des fleurs et des
-fruits, étonnés de s'y rencontrer.
-
-Ce que la présence incommode des deux Italiens nous ôtait de liberté
-tournant au profit de la gourmandise, on donna de bon appétit sur les
-services; on but à proportion. Le père Fiorelli, sans éducation et
-vorace, pâturait, humait du vin avec indécence; son camarade, plus jeune
-et très plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais
-devenant d'une liberté téméraire à mesure que les rasades s'accumulaient
-dans son estomac, il donna bientôt à la compagnie plus d'inquiétude que
-de plaisir. Lambert buvait fort. Les Italiennes, à l'exception
-d'Argentine, s'en acquittaient assez bien pour des femmes: Sylvina
-semblait se faire une gloire d'enchérir sur elles: le chevalier et ses
-deux amis _trinquaient_ et se conduisaient comme des Suisses aux
-Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant quelquefois, et
-lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout fort mal à son aise la
-signora, dont le mari sourcilleux était présent. Monseigneur, Géronimo
-et moi, tous trois embarrassés, buvions avec modération; cependant, à
-force de goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de
-légères fumées; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier s'en tint
-aussi à n'être que demi-ivre. Sylvina pouvait passer pour être plus que
-grise. On soutint Lambert sous les bras pour le conduire à son
-appartement à l'heure convenue. Quant au père Fiorelli et au bouffon,
-ils poussèrent les choses à la dernière extrémité. L'Italienne, voyant
-son époux hors d'état de veiller sur sa conduite, acheva de s'échauffer
-la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile, elle commença la
-première à donner lieu aux folies excessives qui suivirent le repas.
-
-Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches et les tétons
-avaient essuyé maints hoquets amoureux, quand on se leva de table. On y
-laissa les deux Italiens, qui ne voulurent point la quitter. Le peu de
-signes de vie qu'ils donnaient encore n'était que pour demander à boire
-et pour jurer qu'ils ne bougeraient point de là tant qu'il y aurait une
-goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda son ivrogne de
-père et fit demeurer un valet pour le secourir en cas d'accident. Tout
-le reste de la compagnie, à l'exception du chevalier qui venait de
-disparaître, passa de la salle à manger au salon, dont les deux battants
-demeurèrent ouverts...
-
-O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se livrent à la fois
-la guerre! Mais est-il absolument impossible que tu leur résistes? Ou
-n'es-tu pas plutôt charmée de ce que la puissance connue de leurs forces
-justifie ton heureuse défaite?
-
-J'y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous mis le pied dans le
-salon que l'un de nos officiers, défié par les regards lascifs de
-Sylvina et perdant toute retenue, l'entraîna vers l'ottomane et se mit à
-fourrager ses appas les plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientôt
-l'agresseur, enhardi par l'heureux succès de son début, s'oublia jusqu'à
-manquer tout à fait de respect à l'assemblée. Sa partenaire, égarée,
-transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de recueillement.
-Déjà l'Italienne mariée suivait son exemple à deux pas de là, dans les
-bras de l'autre officier, non moins effronté que son camarade. Argentine
-courait se cacher dans les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces
-groupes obscènes; monseigneur l'y suivait par décence et par
-tempérament. Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon nouvel
-amant et moi, qui demeurions _médusés_ au milieu du salon... Un regard
-expressif fut le signal de notre fuite. Ma main tomba tremblante dans
-celle du beau Fiorelli. Nous volâmes à mon appartement, où je
-m'enfermai, bien résolue de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il
-arrivât, qu'après avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je
-venais de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité.
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-Plaisirs d'une autre espèce.
-
-Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous languissions l'un
-et l'autre depuis si longtemps, faute de nous entendre. Vous pourrez
-seul en apprécier les charmes, lecteurs délicats, pour qui de semblables
-instants ont eu lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste,
-multitude libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne
-présidèrent jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs vénales,
-lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens grossiers.
-
-Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants des feux
-du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur! qu'il avait de grâces à
-mes pieds, serrant contre mes genoux sa poitrine palpitante, osant à
-peine combler ses voeux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite
-eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser: ses mains
-semblaient respecter encore mes appas ou redouter le feu dont ils
-étaient consumés. Sa bouche tenait la mienne fermée, comme s'il eût
-craint d'entendre révoquer la permission qu'il avait de devenir heureux.
-Nous n'allions pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son
-but; mille gradations délicates nous y conduisaient lentement, la mèche
-brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables suspendaient
-l'explosion des flammes dont nous étions intérieurement embrasés. Le
-premier instant où nos âmes se confondirent fut un éclair. La foudre du
-plaisir nous anéantit...
-
-Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs dont nous venions de
-nous ouvrir la source. Ce fut alors que nous jouîmes en nous possédant
-et que nous pûmes apprécier les expressions flatteuses dont nous nous
-caressions réciproquement pendant que nos âmes se préparaient à une
-seconde réunion. Le même instant nous priva derechef de toutes les
-facultés de notre être. Déjà les plaies de nos coeurs étaient guéries.
-Parfaitement contents l'un de l'autre, nous prononcions dans l'ivresse
-de notre félicité le serment de nous aimer toujours...
-
-Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession du trésor dont
-l'amour venait de le rendre maître. Lorsque, les yeux éblouis du soleil,
-on passe tout à coup dans un lieu sombre, on n'y distingue d'abord aucun
-objet; tel, revenu de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec
-surprise et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la
-première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient à
-ses regards.
-
-L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle fureur. Il venait
-de pousser les miens à l'excès par de voluptueux préludes. Nous nous
-unîmes avec les transports les plus passionnés... Nos transports ne
-peuvent se décrire... Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un
-de l'autre... L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin à
-d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma porte à coups
-redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur: il fallut cesser...
-répondre... ouvrir...
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-Qui frappait, et des belles choses que je vis.
-
-C'était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant: «Tout est
-perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve un peu de raison et de bon
-sens dans ce moment critique et ne prévient le malheur dont nous sommes
-menacés. Une foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs
-heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui se passe et
-parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se fait du haut en bas
-un tintamarre affreux. On a entendu des cris chez Mme Dupré. C'est cet
-enragé de M. d'Aiglemont qui s'est fourré chez elle: Dieu sait ce qu'il
-y fait. On était collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre
-dame a été maltraitée, d'autres ricanent et présument qu'au contraire
-elle a très bien passé son temps: même tapage en haut. Ce gros cochon de
-Fiorelli (je demande pardon à monsieur) jure comme un diable après une
-de ses filles, qui se refuse à certains caprices... Près de là, l'on
-entend rire, pleurer, crier, ronfler... On ne sait ce que tout cela veut
-dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques n'osent
-rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent point. Il n'y a pas
-moyen d'éveiller M. Lambert à cause des sottises que M. le chevalier
-fait à sa bonne amie. Ce serait bien pis s'il y allait avoir guerre en
-dedans. Rentrez donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le
-salon; engagez ces messieurs à faire plus d'attention à ce qui se passe
-au dehors, et faites sentir à monseigneur de quelle conséquence il est
-pour lui-même de n'être point vu dans cette maison, si la multitude qui
-l'afflige avait l'audace de s'y introduire violemment.»
-
-Ce rapport nous alarma beaucoup: Géronimo, qui ne ressemblait à Mars que
-dans les bras de Vénus, pâlissait et demeurait dans l'inaction. Plus
-brave, j'allai préparer les moyens de nous défendre. De retour au salon,
-j'y trouvai monseigneur, suant à grosses gouttes et luttant
-vigoureusement avec Argentine, qui se défendait de même, non moins
-échauffée, et les cheveux épars. De l'or répandu sur le parquet
-témoignait que le prélat avait essayé d'acheter ce qu'il n'avait pu
-obtenir ni de bonne amitié, ni par force. Ma présence délivra la
-délicate Argentine, qui vint aussitôt se jeter dans mes bras. L'ottomane
-était occupée par la lubrique signora, qui y remplaçait la non moins
-lubrique Sylvina. Ces dames ayant troqué d'officier, la dernière s'était
-retirée tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre à
-coucher.
-
-L'Italienne dormait, un pied à terre, l'autre sur le siège du meuble;
-son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait aussi, coiffé des jupes
-et ayant une cuisse de la dame pour oreiller. Une porte ouverte laissait
-voir à découvert l'autre couple ronflant dans la posture où le plaisir
-l'avait laissé. Plus loin, le père Fiorelli, rappelant ce fameux
-Sodomiste échappé au désastre de sa patrie par une faveur particulière
-d'en haut, bien due sans doute à ses rares vertus, martyrisait la pauvre
-Camille, pour l'obliger à rendre quelque service à certain membre usé
-qu'il étalait, et dont il espérait la résurrection, brûlant d'imiter en
-tous points l'antique patriarche à qui nous venons de le comparer. Le
-bouffon, de même en rut, en plus bel état que Fiorelli, et plus civil,
-était humblement aux pieds d'un valet et recevait sans se fâcher de
-bonnes taloches qu'il s'attirait par ses déclarations passionnées et les
-efforts indécents dont il hasardait de les accompagner.
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-Comment se termina la partie de plaisir.
-
-J'eus bien de la peine à ressusciter nos jeunes gens; cependant je les
-arrachai d'auprès des femmes qui ne s'en aperçurent point. Déjà le
-chevalier, armé d'un bâton, avait ouvert et frappait de grands coups;
-ses deux amis parurent à propos pour rompre un cercle dans lequel on
-commençait à l'enfermer avec les plus méchantes intentions. Ce renfort
-puissant effraya les assiégeants, ils gagnèrent au pied; les plus lestes
-furent les moins battus.
-
-Le vieux président, retardé dans sa course par le poids énorme de madame
-son épouse, fut un des traîneurs, et ce couple nous demeura pour otages.
-On les avait reconnus et ménagés: on les fit même entrer en leur
-témoignant beaucoup d'égards. Mme la présidente, pour lors en sûreté,
-pensa qu'il n'était pas hors de propos de s'évanouir; elle perdit
-connaissance avec beaucoup de grâce; le président marquait les plus
-vives inquiétudes au sujet de sa fille Éléonore, dont le conducteur
-avait été l'un des rossés. Cependant on se renferma. Un officier se mit
-en sentinelle devant la porte, dont personne n'osa plus approcher. La
-lourde présidente reprit, au bout d'un temps convenable, l'usage de ses
-sens. On parla, on s'entendit. C'était chez Mme Dupré; nous étions, le
-président, la femme, le chevalier, un officier, Thérèse et moi; le reste
-de la compagnie tremblait, dormait ou vomissait en haut: bientôt les
-deux soeurs nous rejoignirent; leur frère descendit le dernier, plus
-mort que vif. Il n'y eut que monseigneur qui ne parut point, à cause du
-président, et qui fit bien.
-
-Nos prisonniers de guerre nous contèrent que plusieurs amateurs, et
-eux-mêmes, nous sachant réunis, s'attendaient à quelque musique après le
-souper et s'étaient ainsi rassemblés, malgré la rigueur de la saison.
-Cependant, au lieu d'un concert, on n'avait entendu qu'un vacarme
-affreux, et conformément au bon esprit de la province, on avait
-clablaudé, chacun avait hasardé des conjectures et donné son avis: le
-président, sans la moindre humeur, et de très bonne foi, soutenait que
-tout ceci ne manquerait pas d'occasionner un gros procès criminel. Mais
-nos jeunes gens s'en moquaient et prétendaient que les citadins étaient
-trop heureux de s'être tirés de la bagarre avec leurs bras et leurs
-jambes. Les curieux étaient, en effet, dans leur tort, ayant menacé
-d'enfoncer les portes.
-
-Personne ne s'effraya donc des suites que pourraient avoir les nombreux
-coups de bâton qui venaient de se distribuer. Les nôtres ne s'étaient
-pas servis d'épées, quoique quelques combattants de l'autre parti
-eussent courageusement les leurs en fuyant.
-
-Dès que l'on ne vit plus personne dans la rue et que le président et
-madame se furent retirés, escortés d'un de nos officiers, on mit la
-police dans l'intérieur: les crapuleux Italiens furent conduits par des
-valets, qui les portèrent chez eux. La signora, qui avait fait cocu son
-jaloux avec tant d'effronterie, redevenue de sang-froid et confuse,
-demandait humblement le secret; on le lui promit. Monseigneur,
-accompagné de son neveu, reprit le chemin du palais épiscopal à pied, en
-manteau bleu et en chapeau bordé. Géronimo se chargea de ses soeurs. Mme
-Dupré, très mécontente, à ce qu'il paraissait, se barricada chez elle.
-Je fis déshabiller et coucher Sylvina, qui n'était pas encore tout à
-fait quitte de ses vapeurs. Thérèse vint ensuite réparer le désordre de
-mon lit; je m'y mis non sans nécessité, recevant de la part de ma rivale
-subalterne des compliments badins qui me parurent assez sincères.
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-Méchants confondus.--Inconvénients de la charité, qui cependant ne
-doivent pas rebuter les bons coeurs.
-
-Le commandant était de la bonne société: toute la satisfaction qu'il
-donna le lendemain aux principaux battus qui recoururent à lui fut de
-faire prier nos jeunes gens de venir s'expliquer avec eux en sa
-présence; mais les accusateurs, loin d'être vengés, reçurent au
-contraire une sévère réprimande, quand les accusés eurent assuré qu'il
-avait été question d'enfoncer les portes. D'ailleurs, personne des gens
-de la maison ne se plaignait, quoiqu'on fût venu de grand matin supplier
-Me Dupré de porter ses plaintes en justice, pour peu qu'elle en eût
-sujet. Mais cette femme était bonne; dans cette affaire, surtout, elle
-devait pour elle-même ne point séparer ses intérêts des nôtres:
-d'ailleurs, elle nous aimait, et l'on n'avait pas voulu lui faire du
-mal. Elle avait donc fort mal reçu les députés de nos ennemis. En vain
-le chef de la police bourgeoise, qui était de la clique des sots, voulut
-remuer de son côté; il ne vint à bout de rien. La haine et l'envie
-n'eurent qu'une bruyante, mais inutile explosion. Et les désoeuvrés, qui
-attendent toujours l'événement pour juger, se moquèrent encore du parti
-qui avait reçu des coups.
-
-Lambert était parti de grand matin sans avoir appris un mot de notre
-aventure. Il y était pourtant pour quelque chose; nous nous en doutions.
-Mme Dupré, qui monta d'abord après son dîner, nous mit plus au fait.
-Voici ce qui lui était arrivé:
-
-Le chevalier, sentant un besoin au sortir de table, était descendu. Sa
-tête, comme l'on sait, n'était pas bien nette. En revenant, le pied lui
-manqua dans l'escalier, il tomba, son flambeau fit grand bruit. Mme
-Dupré se couchait alors et quittait sa dernière jupe. Effrayée de la
-chute, elle ouvrit, et voyant que c'était le chevalier, pour qui elle
-avait beaucoup d'amitié, elle fut à son secours. Il avait une écorchure
-à la jambe. La serviable veuve s'affligea beaucoup, offrit du taffetas
-d'Angleterre et reçut, sans aucune méfiance, le dangereux blessé dans
-son appartement.
-
-Elle en était là de son histoire, quand le chevalier nous fut annoncé.
-La belle veuve rougit. On vit sur son visage un mélange de honte, de
-colère, et pourtant une nuance d'intérêt. D'Aiglemont n'avait pas sa
-sérénité ordinaire. Sylvina, fatiguée et se reprochant ses excès de la
-veille, ne paraissait pas à son aise: moi seule, sans remords, dont les
-autres ignoraient absolument l'escapade, j'étais calme et n'éprouvais
-rien qui pût troubler le plaisir qu'attendait impatiemment ma curiosité.
-
-On gardait le silence: le chevalier le rompit à l'occasion des larmes
-qui s'échappaient des beaux yeux de Mme Dupré, malgré les efforts qu'on
-lui voyait faire pour les retenir.
-
---«Se peut-il, belle dame, lui dit d'Aiglemont avec attendrissement, et
-lui serrant les mains, se peut-il que les misères qui se sont passées
-cette nuit vous affligent et me forcent à des remords qui me déchirent
-le coeur?--Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, vous m'avez outragée,
-vous m'avez rendue malheureuse pour le reste de mes jours.--En vérité,
-ma belle dame Dupré, c'est pousser trop loin la délicatesse, et tout
-cela ne mérite pas...--Chacun a sa façon de penser, monsieur! La
-mienne--A la bonne heure; mais un malheur, un cas extraordinaire,
-daignez donc lever les yeux sur moi...--Perfide, laissez-moi, comptez
-pour jamais sur mon mépris et ma haine. Il n'y a donc rien de sacré pour
-vous, si vous ne savez respecter ni l'hospitalité, ni la faiblesse d'une
-femme et les sentiments que vous lui connaissez pour un galant homme,
-qui est de vos amis?--J'avoue tous mes torts, je suis un monstre (le
-fripon était à genoux avec ces grâces séduisantes que nous lui
-connaissions si bien); très charmante madame Dupré, je me suis conduit
-bien indignement; mais que sert-il de déplorer un mal auquel il n'y a
-plus de remède? Voulez-vous l'empirer? lui donner des suites
-affreuses?--Comment, interrompit Sylvina, témoignant un grand intérêt,
-il s'agit, à ce que je vois, de choses bien graves. (L'accusé restait à
-genoux, humblement contrit, à peindre.) Dispensez-moi, madame, répondit
-la veuve, dispensez-moi de vous conter mon opprobre.--Je vais vous
-épargner la peine de conter, interrompit le coupable chevalier. J'ai été
-assez malheureux, mesdames, pour perdre hier la raison; c'est la
-première fois de ma vie que cela m'est arrivé... je...--Nous savons
-tout, jusqu'au taffetas d'Angleterre, dit Sylvina. Le chevalier sourit
-involontairement et continua:--Eh bien donc, madame en cherchait: elle
-avait tant à coeur de me procurer du soulagement qu'elle oubliait de
-dérober à mes regards une gorge admirable... des yeux charmants me
-brûlaient à travers la dentelle d'une coiffe de nuit mise le plus
-galamment du monde; un corps parfait, habillé d'une simple chemise et
-d'un corset à peine attaché!... des jambes... uniques et nues, dont je
-voyais la moitié!... Je vous demande un peu quel homme eût pu résister à
-tant de charmes, dans un moment d'ivresse? Maintenant, de sang-froid et
-le coeur navré, je n'y pense pas sans transport!» Mme Dupré se
-radoucissait en dépit d'elle-même, disant cependant, par décence:
-«Passez, passez, monsieur; ces éloges ne peuvent me flatter; il m'en
-coûte trop cher d'avoir eu le malheur de vous paraître désirable.--Je
-poursuis, mesdames; il est vrai que je fus insolent. J'osais porter sur
-ce que j'admirais une main trop hardie... Tant de fermeté, un satin si
-blanc, si fin, si doux, acheva de me mettre hors de moi... Je m'en
-déteste... mais cette ivresse maudite... J'épargne la pudeur de madame
-et vais en finir en deux mots. Oui, je m'y suis pris brutalement: elle
-n'était point sur ses gardes. Mes premiers mouvements, quoique déjà trop
-libres, ne l'avaient encore que légèrement effrayée... Je la saisis...
-elle crie... Je fais certaines tentatives; elle crie plus haut; mais je
-ne me possède plus. Le lit se trouve là par malheur, madame y tombe dans
-l'attitude la plus avantageuse pour moi... J'en profite: elle n'a plus
-la force de crier, et...--Fort bien, dit Sylvina après avoir écouté très
-attentivement cette confession intéressante. Voulez-vous, mes amis,
-continua-t-elle, que je vous dise mon avis de tout ceci? Mme Dupré ne
-s'en fâchera-t-elle pas?--Il faudra voir, madame», dit honteusement la
-nouvelle Lucrèce. «Je m'en rapporterai entièrement à Mme Sylvina», dit
-l'intéressant Tarquin. Nous attendions tous, avec beaucoup d'impatience,
-ce qu'allait dire Sylvina, qui se préparait avec un air d'importance.
-Elle fit, avant de parler, une pause, comme un orateur après l'exode de
-son discours. Je vais aussi reprendre haleine.
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-Suite du précédent.--Aveu de Mme Dupré.--Raccommodement.
-
-Ainsi parla Sylvina: «Je vous avoue, tout net, ma chère dame Dupré, que
-si je ne donne pas raison au chevalier d'après ce qu'il vient de
-raconter, cela ne m'empêche pas de désapprouver beaucoup la manière dont
-vous vous êtes conduite vous-même. Au fond, il n'y a de grave, dans
-toute votre affaire, que les cris qui vous ont mal à propos échappé.
-Qu'en espériez-vous? des secours? De qui? des femmes? qu'auraient-elles
-pu? De nos jeunes insensés? loin de se mêler de réparer les torts du
-chevalier, ils ne songeaient au contraire qu'à en avoir eux-mêmes
-d'aussi grands. Comptiez-vous sur Lambert? il eût été cruel de mettre
-pour un badinage votre amant et votre ami dans le cas de s'égorger.
-Quant à votre réputation, si c'était pour elle que vous craigniez, soyez
-sûre que vous vous compromettiez mille fois plus, en donnant, comme vous
-l'avez fait, à soupçonner que vous étiez aux prises avec quelqu'un, ne
-se fût-il passé rien de sérieux, que vous ne l'eussiez été si vous aviez
-fait sans bruit et de bonne amitié des folies avec un galant homme, qui
-n'aurait point été les publier. Vous aimez Lambert: voilà qui est mieux.
-Ces liaisons de coeur peuvent être fort respectables, mais l'occasion et
-le tempérament ont leurs droits, que toutes les prétentions du sentiment
-ne peuvent altérer. D'ailleurs, vous ne devez rien à un homme qui n'est
-pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un excellent parti
-pour l'ami Lambert, qui n'a pour tout bien que son mérite et ses
-talents. C'est à lui seul que vous feriez tort, si par votre faute il
-venait à savoir ce qui vous est arrivé; il se trouverait alors réduit à
-la fâcheuse alternative ou de faire une bassesse, en vous épousant avec
-une tache avouée de vous-même, ou de renoncer, par une délicatesse mal
-entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et son bonheur. Votre
-état de veuve vous dispense de lui apporter en dot le rare joyau d'un
-pucelage... Vous n'avez, il est vrai, que trop publié que vous étiez
-dans le cas de faire ce présent à un second mari...--Madame Dupré,
-interrompit le chevalier, soyez franche, dites la vérité... là... en
-conscience. (La pauvre dame Dupré rougit excessivement.) _Primo_,
-continua le chevalier, j'avoue que l'homme le plus connaisseur peut se
-tromper en matière de pucelage. Pourtant... je sens que malgré toute
-l'envie que j'ai de ménager madame, il me sera difficile de mettre, sans
-impolitesse, certaine idée au jour... Entre nous, ma charmante dame
-Dupré, vous le prendrez comme il vous plaira, mais il m'a semblé... et
-je crois pouvoir assurer en homme d'honneur...--Ah! j'entends,
-interrompit Sylvino. Pour le coup, ceci change entièrement de thèse.
-Mais maintenant rien de plus clair que votre affaire: nous nous
-alarmions inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien: il
-épousera; d'ici à son retour, madame aura fait ses réflexions et sera
-consolée. _Pures misères!_ En effet, le chevalier avait raison de le
-dire. Rendez-lui justice, belle dame. Là, un peu de préjugé? un peu de
-sentiments romanesques? un peu de rouille provinciale? Voilà d'où
-viennent vos scrupules. On vous en guérira. Le futur est précisément
-l'homme qu'il vous faut. Il ne s'agit plus de ce que ce démon-là vous a
-fait. Vous êtes encore au même point; et ce n'est plus son escapade qui
-doit vous embarrasser vis-à-vis de l'ami Lambert...
-
-La jolie veuve, ainsi scrutée, n'avait pas grand'chose à répliquer. Elle
-se vit forcée de se justifier d'un mensonge inutile, dont nous
-commencions de la soupçonner, car elle avait en effet voulu se faire
-passer pour vierge.
-
---Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir réduite à vous avouer
-une grande faute plutôt que de vous laisser penser que je suis une
-menteuse, une bégueule; ce qui me rendrait bien plus méprisable à vos
-yeux qu'une tendre faiblesse. Non, mesdames, je ne songe point à nier ce
-que le chevalier, par trop connaisseur, vient de donner à entendre.
-Hélas! j'en conviens, je n'étais plus hier ce que je me glorifiais
-d'être quand vous arrivâtes ici. Mais... sachez que c'est M. Lambert...
-et quand? l'avant-veille!... Il faut avoir bien du guignon, lui de
-recevoir si tôt une injure, moi de la lui avoir faite, lorsque j'y
-songeais si peu.
-
-Les réflexions _sentimentales_ où se jetait la belle affligée nous
-firent beaucoup rire: le chevalier était redevenu sémillant, caressant;
-nous parvînmes à rassurer la dame, et obtînmes qu'elle embrassât sans
-rancune son aimable ennemi; celui-ci, rentrant malgré lui, dans son
-véritable caractère, sut nous apprendre fort adroitement que si l'on
-avait crié pour la première sottise, les autres n'avaient cependant
-souffert aucune difficulté; Mme Dupré convenait de tout, s'excusant sur
-ce qu'elle avait perdu la tête. Nous savions par expérience combien il
-était difficile de la conserver avec notre Adonis.
-
-La conversation se fixa sur la matière agitée; Mme Dupré montrait, par
-son attention, son sourire et ses questions ingénues, qu'elle avait les
-plus heureuses dispositions de devenir bientôt une femme de plaisir.
-Aussi facile à consoler que prompte à s'affliger, elle ne voyait déjà
-plus dans ce fripon de chevalier, si détestable un quart d'heure
-auparavant, qu'un homme charmant, avec qui les femmes qu'il attrapait ne
-pouvaient encore que s'applaudir d'avoir fait de voluptueuses
-extravagances.
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-Jalousie des soeurs Fiorelli.--Malheur dont Argentine et le chevalier
-sont menacés.
-
-Les lecteurs, accoutumés à mon exactitude, m'accuseraient peut-être d'en
-manquer ici si j'omettais de les mettre au fait des motifs qu'avaient
-eus les soeurs Fiorelli de se conduire si sagement à notre partie,
-tandis que les autres acteurs s'étaient livrés, chacun à sa manière, à
-toute la fougue de leur tempérament. Ces demoiselles, dira-t-on, furent
-bien réservées pour des Italiennes et pour des actrices. Comment la
-contagion de l'exemple ne les gagna-t-elle pas? Camille remplit
-pieusement un devoir filial, s'expose à des persécutions, les endure
-patiemment; Argentine ne cède ni aux vapeurs du vin, ni à l'éloquence
-persuasive, ni même à l'art d'un prélat aimable et vigoureux; les scènes
-lascives qui se succèdent rapidement autour d'elle n'allument point ses
-désirs? Quelle invraisemblance!... Un moment.
-
-Vous vous souvenez sans doute que Géronimo m'avait parlé des vues que
-ses soeurs avaient toutes deux sur le beau chevalier. Quand, au sortir
-de table, celui-ci s'éclipsa, les rivales durent penser qu'il ne
-tarderait pas à reparaître. Camille, en conséquence, s'était, à dessein,
-emparée du poste avantageux de l'antichambre; il y devait passer, elle
-serait vue la première; il sentirait que c'était pour lui seul qu'elle
-se séparait ainsi de la tumultueuse assemblée. Argentine avait fait
-aussi des calculs. Depuis quelques jours, elle était en faveur, et
-Camille perdait de son empire. La présence d'un père et la mauvaise
-odeur de l'antichambre devaient empêcher d'Aiglemont de s'y arrêter: il
-venait droit au salon, on obtenait le mouchoir. L'une ou l'autre aurait
-sans doute réussi sans les obstacles qui retinrent le chevalier.
-Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur entrât dans les
-vues de décence dont elle lui donnait finement l'exemple, lorsqu'on
-commençait à se culbuter dans le salon. Elle s'était, comme on sait,
-modestement enveloppée dans les rideaux; un prélat ne devait pas être
-plus difficile à scandaliser qu'une cantatrice: il était à présumer
-qu'il se retirerait sur-le-champ d'un endroit où la dignité de son
-caractère se trouvait si grièvement compromise. Et point du tout!...
-Voilà comment ces dames, qui n'étaient d'ailleurs rien moins
-qu'intraitables, furent si sages ce jour-là.
-
-Argentine et Camille, ayant des caractères fort opposés, ne vivaient
-point bien ensemble: ce fut pis que jamais à l'occasion du beau
-d'Aiglemont. Il adoucissait enfin les peines de l'amoureuse Argentine;
-Camille, absolument abandonnée, s'aperçut trop du bonheur de sa rivale,
-car le chevalier n'était pas homme à mettre du mystère dans ses amours.
-Les Italiennes ne supportent pas avec autant de résignation que nous
-autres françaises l'affront humiliant de l'infidélité. Je n'avais eu
-qu'un peu d'humeur de me voir supplantée par ces étrangers; mais Camille
-se désespérait et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison.
-Inutilement: Argentine avait tant de passion et de charmes que les
-intrigues de sa soeur ne prévalurent point. Bientôt celle-ci, poussée au
-dernier degré de la jalousie, ne respira plus que le désir de se venger
-d'un couple odieux.
-
-Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme surannée, sans coeur,
-sans moeurs, ancienne concubine du père, sa digne émule dans les plus
-crapuleuses débauches, espèce de duègne, protectrice de l'avide Camille,
-dont elle arrangeait les parties, et tyran acharné de la délicate
-Argentine, qui ne voulait avoir que son coeur pour intendant de ses
-plaisirs.
-
-Ce fut dans le sein de ce monstre, déjà coupable de plusieurs crimes,
-que Camille répandit ses fatales confidences. L'infernale duègne fut
-enchantée de trouver une occasion aussi favorable pour se venger des
-mépris dont Argentine, soutenue de Géronimo, ne cessait de l'accabler.
-Cette forcenée n'avait jamais eu d'humanité. Elle ne vit point d'autre
-remède aux maux de sa pupille chérie que la mort de ceux qui les
-occasionnaient. Elle conclut donc de se défaire au plus tôt d'Argentine
-et du chevalier. Camille frémit d'abord; mais l'infâme conseillère sut
-si bien exciter son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions
-où, se trouvant déjà rivales, Argentine avait eu la préférence, elle
-prouva si bien que ce pourrait être de même à l'avenir, qu'enfin,
-entraînée par la Thysiphone, Camille souscrivit; la duègne se chargea de
-lui procurer bientôt le doux plaisir d'une sûre et cruelle vengeance.
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-Repentir de Camille.--Fin tragique de la duègne.
-
-Le chevalier s'était mis sur le pied de venir familièrement et à toute
-heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement avec Camille, favorisée
-de la duègne, qui gouvernait absolument le père. Les soins du galant
-ayant changé d'objet, on eût bien désiré de l'éliminer, mais sous quel
-prétexte? On devait des égards à sa naissance, à son état: il était
-homme à faire un mauvais traitement à qui se fût opposé à ses
-assiduités; cependant, la jalouse Camille avait d'abord beaucoup
-souffert des entrées libres du chevalier; elles devenaient désormais
-nécessaires à l'exécution du fatal projet. La vengeresse était toujours
-pourvue de poisons subtils: il ne s'agissait plus que de trouver
-occasion d'en faire usage.
-
-Le hasard voulut que d'Aiglemont, se trouvant le lendemain de bonne
-heure chez les Fiorelli, Argentine l'invitât à prendre du chocolat en
-famille. La soeur et le frère unirent leurs invitations: d'Aiglemont
-accepta.
-
-Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné d'interpréter
-la perfide joie, qui se chargea de donner les ordres nécessaires. Elle
-alla trouver l'exécrable duègne, qui se mit aussitôt à l'ouvrage. On
-convint d'apporter le chocolat tout versé dans quatre tasses: deux
-blanches empoisonnées, dont Camille aurait soin de présenter, l'une au
-chevalier et l'autre à sa soeur; et deux coloriées, naturelles, dont une
-serait pour le frère et l'autre pour Camille elle-même. Le père Fiorelli
-était déjà depuis longtemps à la taverne. Le crime ainsi concerté,
-Camille rejoignit la compagnie...
-
-Mais à peine fut-elle rentrée qu'un frisson violent agita tous ses
-membres; son visage devint pâle, livide... elle s'évanouit. On
-s'empressa de la secourir, on lui fit respirer des sels: elle revint...
-«--Ah! mes amis, que je suis heureuse», s'écria-t-elle avec une espèce
-de transport, voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, «mes
-chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va paraître...
-il y va de tes jours, ma pauvre Argentine... et des vôtres, cruels,
-tendant en même temps les mains à sa soeur et au charmant chevalier.
-
-Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son abominable
-confidente l'avait excitée au fatal projet, comment elle avait eu la
-faiblesse de s'y prêter. Sa confession était mêlée des épithètes les
-plus outrageantes pour elle-même... On entendit enfin le pas de
-l'exécrable exécutrice. Camille pria qu'on se contraignît. La duègne
-parut avec un front assuré, portant les quatre tasses sur un plateau.
-Elle vanta beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu'elle avait de
-le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second voyage pour
-apporter des échaudés, elle vit avec joie que chacun avait devant soi la
-tasse qui lui était destinée: on paraissait attendre, pour déjeuner, que
-la boisson, qu'on transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu
-refroidie. Cependant Géronimo dit qu'il ne se sentait point d'appétit et
-remit une des tasses coloriées sur le plateau. L'infâme empoisonneuse,
-trompée par la couleur, demanda cette tasse, et de là, forte, donna
-d'elle-même dans le piège qui venait de lui être tendu. Pendant qu'elle
-avait été dehors, on s'était hâté de substituer proprement au chocolat
-naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée, celui que
-devait avaler l'un des deux proscrits. Géronimo, cruel comme tous les
-lâches, ne put être dissuadé de venger ainsi sa chère Argentine. Le
-chevalier, effrayé de tout ce qui se passait, n'osa avertir la perfide
-duègne. Géronimo avait prévu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le
-chocolat, il la suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose
-qu'il demandait, mais en effet pour empêcher qu'elle ne partageât avec
-quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la satisfaction de la lui
-voir avaler avec sensualité.
-
-L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonçaient presque
-sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler des docteurs; mais ce
-fut en vain: la duègne, vomissant mille imprécations, voulut noircir en
-mourant la coupable et repentante Camille: la scélérate, heureusement,
-ne savait pas un mot de français: ses dépositions décousues ne furent
-comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il était évident
-qu'elle-même avait préparé le chocolat. Celui qui existait encore, et
-qu'on avait mêlé, constatait quelque dessein criminel; mais ce secret
-demeurait entre les intéressés et ne pouvait se découvrir. La duègne
-venait d'exhaler son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime
-de son amie fut regardé comme un acte de démence et n'eut aucune suite.
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur et de son neveu.
-
-D'Aiglemont vint nous voir aussitôt qu'il sortit de la maison fatale. Le
-récit de son aventure nous glaça d'effroi. Que je sentis bien dans cette
-occasion importante combien j'aimais ce charmant infidèle! j'étais si
-frappée du danger qu'il avait couru que je doutais encore si c'était
-bien lui qui me parlait; je le touchais pour m'en assurer. Tour à tour,
-je versais des larmes et je témoignais une joie extravagante. Sylvina
-n'était pas moins affectée. Notre sensible hôtesse, malgré les griefs,
-donnait aussi de la meilleure foi du monde des marques d'un vif intérêt.
-D'Aiglemont nous rendait avec des charmants transports nos caresses
-empressées. Nous lui fîmes jurer de ne plus fréquenter les dangereuses
-Italiennes. Ses regards passionnés m'assuraient le plus éloquemment du
-monde que j'allais être dorénavant l'unique objet de ses hommages. Je
-méritais en effet cette préférence. Je valais assurément mieux que les
-soeurs, quoiqu'elles fussent très bien: j'avais la première fraîcheur du
-plus beau printemps; susceptible de les égaler un jour dans leurs
-talents, j'en avais beaucoup d'autres qui leur manquaient: mon éducation
-était plus cultivée, j'avais plus l'usage du monde, j'étais surtout plus
-aisée à vivre; en un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d'être
-autant au-dessus d'Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus de sa
-soeur, quoique au premier coup d'oeil il ne fût peut-être pas aisé de
-marquer entre nous une si grande différence.
-
-Le chevalier, devenu sage, se borna donc à me faire la cour. Je n'aimais
-plus Géronimo. Le moment où l'on se souvint qu'il avait montré de la
-faiblesse avait été celui de ma guérison. Les femmes détestent les
-poltrons: eussent-ils d'ailleurs tout ce qui peut nous séduire, les
-braves leur sont toujours préférés avec moitié moins d'agréments. A plus
-forte raison, quand d'Aiglemont, aussi brave qu'aimable, voulait bien
-rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli n'était-il pas fait
-pour en conserver?
-
-Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement bien de
-notre nouvel arrangement, il dura peu. Monseigneur, qui connaissait
-l'impétuosité de son neveu, sa fragilité, sa confiance trop généreuse,
-n'était pas sans inquiétude. Il tremblait que l'aimable fou ne se
-rapprochât des Italiennes ou que leur frère disgracié ne leur jouât
-quelque tour ultramontain. On murmurait d'ailleurs certains complots de
-la part des bourgeois qui avaient été si bien battus. Toute la ville en
-voulait au chevalier; il était surtout abhorré chez le président,
-quoiqu'on ne parlât pas ouvertement des véritables griefs que cette
-famille pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa propre
-tranquillité, pria son neveu de se rendre promptement à la maison
-paternelle et promit de le ramener à Paris sous peu, devant y retourner
-lui-même, pour remercier la cour d'une abbaye de vingt mille livres de
-rente dont elle venait d'augmenter ses bénéfices. Une courte absence fut
-la seule condition que le meilleur des oncles mit à l'engagement qu'il
-prit, de son propre mouvement, de payer toutes les dettes de son neveu
-et de lui donner par an deux mille écus. Cette convention était trop
-avantageuse pour mon bel ami, pour que je voulusse le retenir auprès de
-moi; je fus la première à solliciter son éloignement. Il paraissait
-désespéré de me quitter. Je n'étais pas moins affligée. Nos adieux
-furent tristes et touchants. Il partit.
-
-Dès lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d'Aiglemont en était
-l'âme. Il en eût fait naître dans un désert. En vain, les deux
-officiers, conservés par Sylvina sur un pied d'égalité qui me donna
-mauvaise opinion de leur délicatesse, commençaient d'avoir quelque
-lustre, n'étant plus éclipsés par d'Aiglemont; ce que Sylvina trouvait
-excellent pour elle, ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes
-eurent beau me solliciter tous deux très vivement, ils ne réussirent
-point, et ce fut à leur grand étonnement que je leur préférai notre
-charmant prélat, qui, mécontent des écarts de Sylvina et plus épris de
-moi que jamais, à ce qu'il disait, s'était remis à me faire sa cour.
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-Dénouement des grands événements de cette seconde partie et leur
-conclusion.
-
-Le carnaval approchait: j'estimais monseigneur, je trouvais du plaisir à
-le favoriser, mais je n'en étais pas amoureuse. Sylvina ne tenait à ses
-officiers que par les besoins excessifs de son tempérament. Nous nous
-ennuyions à périr, depuis le départ de d'Aiglemont. Nous n'avions donc
-rien de mieux à faire que de retourner au plus tôt à Paris.
-
-Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre départ au
-lendemain des noces de Lambert et de Mme Dupré, qui se concluait à peu
-de jours de là, non sans nécessité; car, depuis que le futur était _du
-dernier bien_, la jolie veuve (sans compter la passade du chevalier),
-elle ressentait tous les petits maux qui caractérisent une grossesse.
-Ils se mariaient donc, nous en étions fort aises; mais c'était pour nous
-une raison de plus pour partir.
-
-En même temps, comme si le sort eût pris à tâche de ne pas nous laisser
-emporter de cette ville même un regret de curiosité, nous apprîmes que
-la sublime Éléonore, malgré ses serments, épousait enfin le seigneur de
-la Caffardière, car, à l'occasion de son grand mariage, on obligeait
-notre dévot d'ennoblir son nom, dont la résonnance était ci-devant par
-trop roturière, pour un homme dont le grand-père avait été secrétaire du
-roi. M. de la Caffardière, donc, épousait, parce que la féconde Éléonore
-se trouvait, de même que la Dupré, dans un cas fâcheux. L'épouseur,
-malgré les remontrances de sa mère et les secrets importants qu'elle lui
-avait enfin révélés, s'exécutait par déférence pour un confesseur
-fanatique qui l'ordonnait ainsi. Il y avait d'autant plus de résignation
-entière dans le fait du pauvre Caffardière, qu'il n'avait jamais pu
-savoir si c'était, en effet, dans les bras de sa chère Éléonore qu'il
-avait souillé son âme, et que, pour surcroît, il se trouvait réduit à
-expier dans le purgatoire de saint Corne une souillure très physique
-dont il était redevable... à qui? à Mlle Thérèse. Ç'avait été le point
-de vengeance de cette belle irritée. C'était à cela que se portaient ces
-mots mystérieux que j'ai cités au chapitre sixième de cette partie: _Il
-passera par mes mains... et s'en repentira_. Cette découverte nous donna
-aussi la solution de ce qu'elle avait dit d'obscur relativement à
-Géronimo. _Ah! si j'avais pu_, etc. On n'avait pas voulu traiter
-celui-ci, qu'on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on avait à se
-plaindre; cependant, la pauvre Thérèse demeurait à même de bien faire du
-mal à ses ennemis: ses amis étaient au moins fort heureux qu'elle eût
-encore plus de probité que de tempérament, mais elle pouvait déroger.
-Nous l'aimions, nous en étions parfaitement servies. La pitié que son
-état nous inspirait ajoutait encore à l'empressement que nous avions de
-nous rendre à la capitale. Monseigneur devait y revenir d'abord après
-l'ennuyeuse quinzaine de Pâques. Il consentit enfin à nous voir nous
-éloigner.
-
-Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour donner mille
-marques d'estime et de libéralité aux nouveaux époux. Ils nous
-accompagnèrent avec les officiers de Sylvina jusqu'à un château peu
-distant, et qui dépendait de l'évêché. Monseigneur, qui avait les
-devants, nous y reçut à merveille. Enfin, après trois jours consacrés à
-fêter l'hymen, nous nous séparâmes, Sa Grandeur promettant de nous
-rejoindre bientôt, et le couple fortuné de soutenir dans tous les temps
-avec nous les liaisons d'une étroite amitié.
-
-
-_Fin de la seconde partie_
-
-
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-TROISIÈME PARTIE
-
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-CHAPITRE PREMIER
-
-Accident.--Fâcheuse rencontre.
-
-Pour se rendre du château de monseigneur à la première station, il y
-avait une lieue de mauvais terrain à traverser par des chemins
-détestables. On avait fait boire les postillons plus que de raison, ils
-nous embourbèrent à cent pas de la grande route. La berline était
-pesante. Les chevaux ne purent la dégager. Le laquais était en avant.
-Beaucoup d'humeur de notre part. Force jurements des postillons. Trois
-femmes ne leur en imposaient guère. Nous ne fûmes quittes de leurs
-mauvais propos qu'à l'occasion d'un débat qui survint entre eux au sujet
-d'un supplément de chevaux qu'il fallait que l'un des deux allât
-chercher. Le moins brutal se mit enfin à la raison et partit.
-
-Nous eûmes le malheur de voir arriver un moment après six sacripants, en
-uniforme, avec lesquels était un joli jeune homme, vêtu bourgeoisement
-et qui ne leur ressemblait en aucune façon. Cette troupe nous était
-adressée à bonne intention, par le postillon qui venait de se détacher.
-Tous ces drôles, excepté le bel adolescent, paraissaient ivres, et
-l'effrayante conversation qu'ils tenaient en avançant nous donna la plus
-mauvaise opinion de leur honnêteté. Nous ne leur faisions pas injure.
-
---«Eh bien! mille dieux, dit en nous abordant celui qui paraissait être
-le chef de la bande, voyons; qu'y a-t-il ici de nouveau? Mort, non pas
-d'un diable, continua-t-il en se tournant du côté de ses compagnons,
-c'est une charretée de gibier! Heureusement, elles sont jolies.
-Ventre-bleu, la belle aubaine! Daubons là-dessus comme il faut, et que
-chacun de nous ait à m'imiter.--Je promets deux culbutes à chacune,
-répliqua l'un. Je suis, moi, homme à faire ma demi-douzaine, ripostait
-un autre.--Donnez-vous-en tant que vous voudrez, ajoutait un troisième,
-en se servant du mot propre, quant à moi, le cotillon me pue et je vais
-au solide. Or çà, larronnesses, fichez-moi le camp de là-dedans; allons,
-preste, ou l'on vous en fera dénicher de la bonne manière...
-
-Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous en aurions eu
-jusqu'au ventre.--Pas de ça, interrompit l'un des drôles, il ne sera pas
-dit que je le fasse à des culs crottés, venez, mes princesses,
-grimpez-moi dessus; à charge de revanche, sus, houp là...--La pauvre
-Sylvina plus morte que vive, se laissa descendre la première. Des
-épaules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du sergent,
-qui, remettant un court brûle-gueule dans la corne de son chapeau, se
-mit en devoir de lui appuyer un baiser enfumé; elle jeta les hauts cris.
-On lui détacha un grand coup de pied au cul pour lui apprendre à faire
-la cruelle.
-
-Un autre retint Thérèse par ses jupons, comme elle allait s'élancer par
-la portière opposée; la beauté des appas que ce mouvement mit en
-évidence produisit une grande sensation. Certain air qu'elle avait, et
-dont j'ai déjà fait mention ailleurs, réunissait d'avance en sa faveur
-les suffrages des spadassins. Il n'y eut qu'un cri: A moi celle-ci. Je
-la veux.--A moi.--A moi. Elle se laissa mettre à terre sans résistance,
-et, tournant à son profit le coup de pied dont Sylvina venait d'être
-régalée, elle ne dit mot. Quant à moi, j'avais plus de colère que de
-peur. Mon tour venait, j'avais tiré tout doucement un couteau de ma
-poche et me tapissant dans mon coin, je menaçais de poignarder le
-premier qui aurait l'insolence de mettre la main sur moi. Ce trait
-d'assurance fut fort au goût de ces messieurs. Ils rirent et jugèrent
-que puisque j'avais du courage, il ne me serait rien fait, pourvu
-toutefois que je voulusse bien ne pas m'opposer à ce qu'on visitât la
-voiture et qu'on emportât de quoi se soutenir de nous; mais je refusai
-de capituler, et, sautant adroitement au delà de la boue, je me ruai sur
-l'un des soldats que je blessai légèrement avec mon couteau. Pendant ce
-temps-là, notre postillon qui avait hasardé des représentations,
-recevait des coups: on l'attachait à un arbre. Thérèse qui s'enfonçait
-dans un taillis, y était poursuivie par l'un des bandits. Sylvina,
-prosternée, demandait grâce; on la parcourait du haut en bas sans
-l'écouter. Celui que j'avais frappé me liait les mains et promettait de
-me pousser dans l'instant une botte mieux fournie que celle qu'il venait
-de recevoir de ma façon...
-
-Alors le beau jeune homme, qui n'avait fait jusque-là que s'opposer de
-son mieux aux violences, parut en fureur. Il saisit une épée, qu'on
-avait quittée pour commencer d'être à son aise, et se mettant bravement
-en garde, il menaça de charger tous ces gueux à la fois, résolut de
-périr plutôt que de nous voir devenir les victimes de leur brutalité; on
-allait risposter cruellement à son défi généreux, lorsque deux hommes à
-cheval, accourant à toute bride, firent tout à coup diversion.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Dénouement tragigue de l'aventure du bourbier. Bravoure d'un Anglais et
-du joli jeune homme.
-
-Les cavaliers, voyant des épées nues, s'arrêtèrent court et délibérèrent
-un moment s'ils s'avanceraient jusqu'à nous. Cependant le plus
-déterminé, donnant l'exemple, son camarade le suivit; ils piquèrent de
-notre côté, le pistolet à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et
-à l'habillement de ces honnêtes gens qu'ils étaient Anglais. L'aspect
-des armes à feu ne laissa pas d'en imposer à nos ennemis, qui n'avaient
-que des sabres et des bâtons. Nous courûmes au-devant de nos défenseurs
-et nous nous retranchâmes derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme,
-qui par bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui venait
-d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de vouloir charger. Au
-même moment une chaise parut. C'était celle du maître des courriers; il
-les avait suivis des yeux et ayant entendu du tumulte, il s'était
-détourné comme eux, pour venir à notre secours.
-
-Nous vîmes à l'instant s'élancer hors de la voiture, encore roulante, un
-très bel homme, armé d'un large coutelas dont il frappa d'estoc et de
-taille avant d'avoir pris la peine de faire la moindre question. A
-l'instant, tous les coquins, à l'exception de celui qui s'était mis aux
-trousses de Thérèse, firent front et s'escrimèrent. Le beau jeune homme,
-à côté de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine
-eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent hors de combat,
-percés, balafrés et fracassés de quatre coups de pistolet que la
-cavalerie venait de tirer. Le bruit de cette décharge ayant fait fuir
-l'agresseur de Thérèse, elle reparut sans coiffure, échevelée, les
-tétons à l'air et soutenant comme elle pouvait ses jupes, dont les
-cordons étaient coupés.
-
-Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent quartier,
-on dédaigna de continuer à leur faire la guerre. Le brave Anglais eut
-même la générosité de faire visiter et bander leurs plaies par un de ses
-gens qui était bon chirurgien.
-
-Tandis que d'un côté l'on prenait ce soin charitable, de l'autre, nos
-chevaliers secouraient Sylvina qui s'était évanouie pendant la bataille,
-puis on ajouta pour un moment à notre voiture les chevaux de selle de
-l'Anglais. Celui-ci, le beau jeune homme, un valet et notre postillon
-unissant leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout
-commençait à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais sentit enfin
-qu'il avait lui-même une blessure. Heureusement elle était légère. Il y
-fit mettre ce qu'il fallait et remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le
-beau jeune homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous
-remîmes en route.
-
-Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais qui revenaient
-accompagnés d'une foule de villageois, de quelques hommes bleus et d'un
-noir. Nous demandâmes ce que signifiait cet attroupement; le postillon
-nous dit que les soldats qu'il avait envoyés venant de commettre
-plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu'ils ne manqueraient
-pas de nous insulter, qu'en conséquence, il amenait main-forte et la
-justice en cas de malheur; mais ce secours fût venu trop tard sans
-l'heureuse apparition des Anglais. Nous contâmes ce que nous venions
-d'essuyer: nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la
-troupe poussa jusqu'au lieu du délit, après que l'homme noir eut reçu
-nos dépositions.
-
-En effet, tout le monde était en alarme dans le village où nous prîmes
-des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret, battu l'hôte et mis
-les servantes à mal. Le nombre en avait imposé. Ils s'étaient retirés
-sans obstacles.
-
-Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt répandu que
-l'on accourut de toutes parts. Nos voitures furent investies. Le curé
-vint nous féliciter fort platement. Un petit gentilhomme désolé, qui
-revenait de la chasse, s'empressa beaucoup et nous persécuta pour nous
-engager à mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait, _foi
-de capitaine de milice_, que s'il eût été au château avec _la Fleur_ et
-_Jacques_, ses fidèles serviteurs, les choses ne se seraient pas passées
-si tranquillement; puis il fallut endurer l'histoire fastidieuse de
-vingt bagarres de village où ce vaillant hobereau devait avoir fait des
-prodiges. L'Anglais se tirait d'affaire à merveille, feignant de ne pas
-entendre le français: c'est donc sur nous que tombait en entier l'ennui
-des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina se ruinait en politesses et
-remerciements; j'avais de l'humeur. Thérèse rechignait encore mieux,
-honteuse du désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il
-lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune homme était à
-peindre, transporté, répondant de tous côtés avec une gaieté vive,
-délicieuse; cependant nous ne savions ni qui il était, ni ce que nous
-ferions de lui. Il n'était pas plus au fait de ce qui nous regardait;
-mais il n'en avait pas moins l'air d'avoir passé toute sa vie avec nous.
-
-Enfin, les voitures furent attelées. L'Anglais fit un présent au
-cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en reconnaissance de
-l'intérêt qu'il paraissait prendre à notre aventure. Nous partîmes à
-travers une huée de voeux et de bénédictions.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Histoire de Monrose.--Ses singuliers malheurs.
-
-Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant jouvenceau
-que le hasard nous faisait enlever. Il alla de lui-même au-devant de
-notre curiosité, et montrant beaucoup d'assurance, toutefois sans
-effronterie, il s'ouvrit à nous à peu près dans ces termes:
-
-«--Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames, que je me sois ainsi
-faufilé sans avoir l'honneur d'être connu de vous; et quoique vous
-m'ayez surpris en si mauvaise compagnie, je vous prie cependant de
-croire que je ne ressemble en rien aux scélérats avec qui je me
-trouvais. Je suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis
-gentilhomme, mais livré dès l'enfance à des mains mercenaires, sorti de
-chez un misérable grammairien pour rentrer dans un collège, je n'ai
-jamais vu qui que ce soit de ma famille. On a payé pour moi
-régulièrement une modique pension. J'ai été mal entretenu, mal enseigné,
-humilié, battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon
-existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je n'ai cependant
-que quatorze ans; mais une vie dure m'a rendu précoce et je parais plus
-formé qu'on n'a coutume de l'être à mon âge. En effet, il y a déjà
-quelque temps que je raisonne, que je pense, et je me sens même capable
-de me faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le peu de
-ressources que je tirais de mes parents inconnus. On me nomme Monrose,
-mais ce n'est qu'un surnom: le principal du collège me l'a dit. Il a mes
-papiers et sait, lui seul, à qui j'appartiens et comment je devrais
-m'appeler.»
-
-L'intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes absolument
-savoir par quel hasard il s'était trouvé dans la compagnie de ces
-soldats et ce qu'il se proposait alors de devenir.
-
-«--Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis échappé de mon
-collège, et, sur mon honneur, aucune puissance ne m'y fera jamais
-rentrer. Je n'ai rien de plus à dire. Le secret de ma fuite est de
-nature à ne pouvoir être révélé.» Notre impatience redoublait: nous
-pressâmes Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant enfin
-à nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et changeant plusieurs
-fois de couleur:
-
-«--Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un état plus malheureux que
-celui d'un enfant éloigné de ses père et mère et livré aux pédants. Ces
-bourreaux, à l'aspect farouche, au coeur dur, à l'âme vile, n'ont cessé
-de me persécuter; né fier, emporté, j'ai eu plus à souffrir qu'un autre.
-Ajouter à la fatigue et à l'ennui de mes exercices, retrancher de ma
-nourriture et de mon sommeil, me priver des récréations et de la société
-de mes camarades, ont été les injustices journalières de ces monstres
-que j'abhorre; heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer à mon
-tour et si la fatalité de mon étoile ne m'avait pas fait trouver dans
-leur attachement même le plus insupportable supplice.
-
-«Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher à quelqu'un me fit
-distinguer un de mes camarades, à qui de brillants succès dans les
-études avaient mérité la faveur de tous nos supérieurs. Je me sentais
-beaucoup d'estime et d'amitié pour Carvel, c'est ainsi que se nommait
-l'écolier; et je me proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien
-venu, l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-là, n'avaient cessé de me
-déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier avec Carvel
-sembla me ramener le principal: il parut voir avec plaisir notre bonne
-intelligence. Nous étions de la même classe; je partageai bientôt avec
-lui les bonnes grâces du régent, et je crus un moment que j'allais
-cesser d'être malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part
-de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du régent
-m'alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me louait, on me caressait;
-je pressentis qu'il se tramait quelque chose contre moi. Je découvris
-bientôt que Carvel devait une partie de sa faveur à des manières de
-faire sa cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter...
-
-«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent était l'intime
-ami du principal, Carvel l'était de tous deux. On fermait assez les yeux
-sur notre conduite pour que nous trouvassions le moyen de coucher
-souvent ensemble. Carvel, libertin et plus âgé que moi, devenait
-familier, m'apprenait des polissonneries que je saisissais assez bien et
-auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois, mesdames, que mon
-ingénuité me nuit: vous vous moquez de moi? (Nous souriions en
-effet.)--Non, mon bel ami, répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous
-nous amusez, vous êtes charmant. Poursuivez.--Insensiblement, il poussa
-plus loin le zèle de ses leçons... Une nuit, enfin, il me vanta fort
-éloquemment l'excellence de certains plaisirs... Mais l'image seule me
-causait d'abord une répugnance affreuse... En vain, il voulut essayer de
-me faire goûter le conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fâchai
-tout de bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais nous
-convînmes qu'il ne serait plus question du dégoûtant article, quoiqu'il
-assurât, pour se justifier et me séduire, que c'était le principal et le
-régent eux-mêmes qui l'avaient instruit, et que ce que ces graves
-personnages lui faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui
-permettre aussi.
-
-«Il est inutile, mesdames, d'allonger les détails. Vous saurez que
-Carvel n'agissait que par le conseil des supérieurs. Il leur était voué,
-il avait ordre de me débaucher pour me faire servir ensuite à leurs
-infâmes plaisirs. Caresses, prières, menaces, violences, tout a été
-tenté depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt divisés
-par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imaginé que je lui
-préférais son rival; et je n'ai cessé d'être la victime des fureurs de
-l'un ou de l'autre. Je me suis brouillé à mort avec le méprisable
-Carvel... (Sylvina, ravie: Il est délicieux.)
-
-«Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa chambre à
-l'heure du coucher, sous prétexte de faire avec moi la paix, m'a serré
-dans ses bras et m'a prié d'oublier le passé. Je le promettais. Il m'a
-comblé de caresses et a servi des fruits, des confitures, du vin muscat,
-j'en ai goûté sans méfiance. Nous avons causé familièrement plus d'une
-heure... mais l'odieux principal, quittant tout à coup son visage
-hypocrite, s'est rué sur moi comme un loup enragé et, mettant en usage
-toute la vigueur d'un corps masculin et colossal, il a tenté de
-m'arracher ces prétendues faveurs...
-
-«Déjà sa robe m'enveloppait la tête, et j'étais renversé sur le lit la
-face contre les couvertes, pouvant à peine respirer. Une jambe passée
-autour des miennes les tenait fortement arrêtées; déjà le monstre, de la
-main qu'il avait libre, avait coupé l'aiguillette de mon haut-de-chausse
-et découvert... Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui
-probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la porte en
-dedans, malgré les verrous, et m'a tiré, non sans peine, des mains du
-forcené, qui, dans l'égarement de sa passion, ne pouvait lâcher prise;
-je me suis évadé pendant que ces animaux féroces s'accrochaient avec la
-dernière fureur. Dans l'instant, toute la maison a été sur pied. Je
-visais à m'échapper, j'ai eu ce bonheur à la faveur de la confusion
-générale, les portes s'étant trouvées par hasard ouvertes.
-
-«Je suis aussitôt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien que ce que
-vous voyez sur mon corps et quelques sous que j'ai dépensés à ma
-première halte. Après avoir fait ensuite une longue marche sans
-reprendre haleine, j'ai rencontré ces soldats qui tenaient la même route
-que moi; nous avons fait connaissance: ils m'ont proposé de servir. La
-misère me pressait, je n'ai point hésité. Nous avions déjà bu ensemble à
-la santé du roi; et, le soir, je devais signer un engagement.»
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Beau procédé de Sylvina.
-
-Sans doute il était mal à nous de rire d'une histoire aussi malheureuse,
-mais ce principal et ce régent, entêtés pour l'amour de notre Ganimède,
-nous avaient paru si comiques que nous n'avions pu contenir nos éclats.
-Le pauvre petit, déconcerté, la larme à l'oeil, se taisait et n'osait
-plus nous regarder; nous soutînmes toute l'étendue de notre
-impertinence. J'allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la
-parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant la main
-d'un air caressant, pardonnez un moment de folie qui n'a rien de commun
-avec l'intérêt dont vos aventures sont faites pour pénétrer toutes les
-âmes sensibles. Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos
-aventures font naître de si bizarres idées que vous devez excuser s'il
-se mêle un peu d'envie de rire à beaucoup d'attendrissement. Nous vous
-avons les plus grandes obligations; quand cela ne serait pas, tout ce
-qui se fait remarquer d'aimable en vous, au premier abord, n'eût pas
-manqué de nous inspirer les plus favorables sentiments; maintenant nous
-vous les devons, et j'espère de réussir à vous convaincre bientôt de
-leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour nous, vous ne
-pouvez pas nous refuser la satisfaction de vous devenir à notre tour,
-bonnement, quelque chose. Rien ne vous empêche de nous suivre à Paris.
-Nous tâcherons de vous y dédommager de l'infortune où vous avez vécu
-jusqu'à présent. Elle n'était pas faite pour vous; on peut prophétiser
-hardiment du bonheur, sur une physionomie telle que la vôtre et d'après
-les preuves que vous avez données d'une aussi belle âme. Vous savez déjà
-que votre naissance est noble; je suis persuadée qu'un jour, lorsque
-vous connaîtrez vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la
-fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces grands mystères
-se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et partagez l'aisance dont nous
-jouissons; quoi que nous puissions faire pour vous, il nous sera
-toujours impossible de nous acquitter.»
-
-Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la couvrit de
-baisers plus éloquents que les plus belles paroles. Nous n'étions pas
-moins émues... Ce bel enfant, qui avait toutes les grâces du corps,
-toutes les qualités du coeur, tout l'esprit d'une personne faite qui en
-a beaucoup, sut nous occuper avec tant d'agrément que nous fûmes
-étonnées de nous trouver sitôt rendues à l'endroit où nous étions
-convenues de passer la nuit.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Comment l'Anglais se montra aussi aimable qu'il était vaillant.
-
-Jusque-là, nous avions à peine vu notre brave Anglais, qui paraissait
-attacher très peu d'importance au service qu'il nous avait rendu, et, ne
-bougeant de sa chaise, il avait évité de se trouver à portée de nos
-remerciements. Cependant il nous donna la main pour descendre de voiture
-et nous demanda la permission de souper avec nous.
-
-Si cet homme généreux n'avait pas l'air d'empressement qu'aurait pu se
-donner un galant Français, après une aventure aussi romanesque, ayant un
-droit puissant à la reconnaissance de très jolies femmes, il était
-peut-être encore plus flatteur pour nous de voir combien l'intention de
-ce bienfaiteur était de nous mettre à notre aise. Pas un mot qui pût
-faire tomber la conversation sur l'affaire du bourbier. S'il nous
-arrivait d'en laisser échapper quelque chose, il nous priait, en
-souriant, de ne pas nous rappeler un moment désagréable.--L'art du
-bonheur, disait-il, consiste à chasser au plus tôt de la mémoire ce qui
-a fait de la peine et à conserver précieusement le souvenir de ce qui a
-fait plaisir.
-
-Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et sérieux, déploya
-bientôt, sans la moindre prétention, une éloquence facile, intéressante.
-Philosophe, il n'avait que des principes modérés, consolants: ses yeux,
-qui n'étaient d'abord que majestueux, devenaient tendres dès qu'il
-parlait: un sourire charmant inspirait de la confiance; en un mot, plus
-on le contemplait, plus on était frappé de la symétrie parfaite de ses
-traits et de la dignité de sa physionomie. Agé d'environ quarante ans,
-il avait la fraîcheur et la vivacité du plus jeune homme. Sa voix,
-quoique mâle, était douce; sa taille, aussi souple que noble, était
-dégagée de cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre de
-ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir, d'écouter,
-d'admirer le chevalier Sydney. C'est ainsi qu'un de ses gens nous apprit
-qu'il se nommait.
-
-Avec quelle bonté, surtout, il traitait l'aimable Monrose!--Mon ami, lui
-disait-il, en lui frappant amicalement sur l'épaule, heureux les
-guerriers qui ont par devers eux, au bout de leur carrière, un seul
-trait qui vaille celui que tu viens de donner au début de la tienne!
-sois conséquent, et tu seras le modèle des hommes braves et
-généreux.--Le modeste Monrose répondait de son mieux, par ses caresses,
-à tout ce que le chevalier lui disait d'obligeant.
-
-Cet Anglais, si différent en apparence des gens que nous avions coutume
-de voir, nous aurait peut-être beaucoup moins plu, malgré ses belles
-qualités, si nous ne lui avions pas été aussi redevables. Il en imposait
-surtout à Sylvina, qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et
-de la cérémonie. Quant à moi, je ne savais quel penchant m'entraînait
-vers sir Sydney; et lui-même, malgré le partage à peu près égal de ses
-attentions, me paraissait profondément occupé de moi: ses yeux y
-revenaient sans cesse; mais je ne pouvais comprendre pourquoi je les
-voyais s'attrister en me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite
-tout à fait différente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne
-le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il détournait
-la vue, pourvu qu'il y songeât; car, lorsque le plaisir de me contempler
-lui faisait oublier la convention qu'il pouvait avoir faite avec
-lui-même de s'en abstenir, le fripon se déridait, son visage pétillait,
-j'y lisais qu'il mourait d'envie de se jeter à mon cou.
-
-Nous devions arriver à Paris le soir du lendemain. Le chevalier ayant
-ordonné au laquais, qui le servait à table, de repartir bientôt, afin
-d'avoir le temps de lui trouver un logement convenable, nous lui en
-offrîmes un chez nous, en attendant; mais il n'accepta point et se
-contenta de prendre notre adresse, après avoir demandé la permission de
-nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre en route de
-meilleure heure que nous. Avant de nous quitter, il trouva le moment de
-donner à Sylvina, pour le jeune Monrose, vingt-cinq louis qu'elle ne put
-refuser, sir Sydney l'assurant qu'il tiendrait à honneur que ce brave
-enfant voulût bien agréer cette légère marque de son estime.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Où l'on ne verra rien d'étonnant.
-
-Le reste du voyage fut très heureux. Mon coeur palpita lorsque nous
-approchâmes de la capitale; mais ma joie n'avait rien de comparable à
-celle du beau Monrose. Il dévorait des yeux les moindres objets, non
-avec la stupide admiration des sots, mais avec ce désir vif, si naturel
-à un jeune homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une
-prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous arrivâmes
-enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir pendant la nuit avec
-celui de sir Sydney, nous attendait; les appartements étaient préparés;
-on logea Monrose dans une pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à
-coucher de Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne.
-Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions personne qui
-pût trouver à redire à cet arrangement; et je ne me suis jamais repentie
-qu'il ait eu lieu.
-
-Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il eût appris de
-son laquais, instruit par le nôtre, que nous étions à peu près de ces
-femmes qu'on nomme du monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous
-eûmes tout lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au
-spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens qui viennent
-de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit de nous accompagner au
-Français, que nous avions préféré: nous le priâmes d'accepter au retour
-notre souper; ce qu'il fit.
-
-Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me firent aviser
-qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans l'oeil du bel Anglais: ce
-qui fortifia beaucoup mes soupçons fut que je la vis s'étudier à ne
-faire aucune attention à Monrose, qu'elle avait cependant
-perpétuellement caressé le matin, au point de le faire asseoir sur elle
-et de lui donner sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans
-conséquence quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On
-avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse qu'on
-pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et Sylvina trop
-sujette à s'enflammer pour que toute cette belle amitié ne me parût pas
-quelque chose de plus. Je me rappelais d'Aiglemont, Géronimo, et je
-disais en dedans de moi: «Voici donc encore un larcin que Sylvina
-voudrait me faire; pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est
-mon lot, à moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le projet
-de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui eusse fait
-impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les yeux ouverts sur la
-conduite de Sylvina. Elle était femme à faire les démarches les plus
-hardies. Je résolus de la prévenir et de me jeter plutôt à la tête du
-bel enfant que de ne pas l'avoir la première, si la fatalité de mon
-étoile me condamnait à toujours partager.
-
-Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit pendant
-plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser de sortir; autrement
-j'aurais dû rester à la maison avec Monrose qui, n'étant pas vêtu,
-n'aurait pu l'accompagner: c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle
-redoutait; elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle
-donna tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment, lui donna
-des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une beauté ravissante
-dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions surprenant qu'il eût
-sur-le-champ cette bonne mine, ce maintien aisé et noble qui n'est pas
-toujours le fruit assuré d'une longue éducation.
-
-Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à vue, pendant
-près d'un mois, n'allant que furtivement au spectacle ou choisissant
-quelques promenades écartées; évitant surtout de rencontrer nos
-connaissances, qui n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous
-rejeter plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant des
-sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que nous vissions.
-Il devait être bien étonné de notre retenue, sachant que nous étions des
-femmes de plaisir. Il était surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant
-pût être la cause de notre réforme apparente.
-
-Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance; mes talents le
-captivaient, nous lui devenions nécessaires, il ne nous quittait presque
-plus. Mais je retrouvais toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui
-m'avait frappée dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son
-amour. Je voyais clairement que sans la différence des âges, il n'aurait
-pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule m'en imposait un
-peu. Cependant je m'interrogeais. Loin d'avoir de la répugnance pour ce
-respectable Anglais, je me sentais plutôt prévenue en sa faveur.
-J'aimais Monrose, mais il y avait plus de caprice et de vanité que de
-passion dans mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas à de grandes
-ressources d'aucune espèce de la part d'un amant si jeune et si neuf. En
-un mot, ni l'une ni l'autre de ces conquêtes ne me semblait capable de
-me dédommager du charmant d'Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour
-l'amour, les absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon
-parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne me
-paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais très bien calculé.
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Où l'on retrouve des gens de connaissance.
-
-Cependant je ne m'étais encore arrangée avec aucun des deux quand
-monseigneur et son neveu vinrent, tout à coup, nous surprendre. Sa
-Grandeur nous avait écrit à l'occasion de notre malheureuse aventure;
-depuis notre réponse, nous n'avions plus reçu de ses nouvelles, et nous
-étions bien éloignées de le supposer sitôt de retour à Paris. Nous
-philosophions assez sérieusement avec Sir Sydney lorsque ces aimables
-gens tombèrent pour nous des nues. Quand le laquais les annnonça, nous
-lui fîmes répéter deux fois ces noms si connus, que nous ne pouvions
-encore nous persuader d'avoir bien entendus.
-
-La présence de l'Anglais obligea monseigneur à paraître moins familier
-qu'il n'eût pu se le permettre si nous eussions été seules. D'Aiglemont
-suivit son exemple, et l'entrevue se passa le plus décemment du monde.
-Ces messieurs eurent bientôt fait connaissance, quand nous eûmes conté
-aux derniers venus qu'ils voyaient dans Sydney et Monrose nos
-libérateurs, et à ceux-ci que nous sortions de chez Sa Grandeur quand
-nous avions eu le malheur d'être attaquées. Monrose fut fort caressé de
-l'oncle et du neveu et se tira très bien d'affaire. D'Aiglemont,
-toujours prêt à persifler, lui dit qu'il ne pouvait avoir obligé des
-personnes plus reconnaissantes et plus faites pour encourager une belle
-âme à rendre des services. J'eus un secret dépit de me voir si justement
-soupçonnée, et cela m'affermit dans le projet de récompenser le cher
-Monrose. Mon air piqué fut, sans doute, remarqué de d'Aiglemont, que je
-vis sourire malignement.
-
-Sir Sydney, depuis qu'il vivait avec nous, s'étant conduit de manière à
-ne pas laisser à Sylvina l'espérance de le prendre dans ses filets, elle
-se rabattit ouvertement sur Monseigneur; je crus lire dans la
-physionomie de l'Anglais que cette préférence lui faisait plus de
-plaisir que de peine. Le prélat, ayant désormais à redouter la
-concurrence de son neveu, n'espérait apparemment plus de continuer à
-m'intéresser. Il se trouvait flatté de l'emporter sur Sydney, qui
-paraissait très aimable. Quant à d'Aiglemont, bien sûr de ne pas manquer
-de femmes, il se souciait peut-être assez peu d'être bien ou mal traité
-de ma part, et je ne m'aperçus pas qu'il fît de grands efforts pour me
-témoigner le désir d'être encore ensemble sur le même pied qu'en
-province. Cette indifférence ajoutait à mes griefs; et tout cela ne
-laissait pas d'avancer beaucoup les affaires du charmant Monrose.
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Le bien vient quelquefois en dormant.
-
-Il n'y avait pas de temps à perdre; je savais que si je laissais à
-Sylvina celui de styler mon bel enfant, il était perdu pour moi: voici
-ce que l'amour m'inspira.
-
-La nuit même du jour où nous avions vu monseigneur et son neveu, je me
-levai doucement et fus éveiller Monrose, qui dormait le plus
-paisiblement du monde. Cependant j'entrepris de lui persuader que je
-l'avais entendu ronfler d'une manière effrayante et que j'accourais,
-craignant qu'il n'étouffât. La brusque interruption de son sommeil lui
-causait, en effet, un peu d'agitation. Je prétendais que c'était une
-suite de l'état où il venait de se trouver en dormant; j'avais passé mes
-bras autour de lui; je le serrais contre mon sein, avec les
-démonstrations de la plus vive inquiétude. L'adolescent me comblait de
-remerciements; ses lèvres s'allongeaient pour baiser machinalement deux
-globes entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une
-admirable maîtresse!
-
-Bientôt je sentis deux bras caressants qui s'entrelaçaient autour de moi
-et faisaient en tremblant quelques efforts pour m'attirer.--Monrose,
-dis-je alors, pénétrée d'une voluptueuse émotion, si vous craigniez de
-vous trouver mal une seconde fois... je resterais auprès de vous.
-Seriez-vous scandalisé? si... Mais vous m'inquiétez... Je ne vous
-abandonnerai pas dans un état aussi critique...--Vous êtes bien bonne,
-ma belle demoiselle, répondit-il, hors de lui, je me porte fort bien,
-mais je voudrais être malade pour avoir besoin de secours si
-chers.--Parlez franchement, Monrose, vous faisiez tout au moins quelque
-mauvais songe?--Non, en vérité, je songeais, au contraire... je n'ose
-vous le dire, cela est trop bête...--Dites, dites, mon bon ami. Je veux
-absolument savoir...--Eh bien!... je rêvais que... vous étiez le père
-principal du collège, charmante, malgré la robe noire et le bonnet
-carré... vous... me demandiez... ce que vous savez, mais avec tant de
-grâce que je n'avais pas le courage de vous le refuser. Loin de m'en
-offenser, j'ai été au désespoir de m'éveiller... imaginez quelle a été
-ma surprise en me trouvant dans vos bras.
-
-Je n'avais ni robe ni bonnet carré, et mon but n'était pas précisément
-le même que celui du père principal; du reste, Monrose avait songé
-l'exacte vérité. Je ris comme une folle et ne pus m'empêcher de lui
-donner plusieurs baisers. J'étais à moitié couchée sur le lit, je me
-glissai peu à peu sous la couverture et me trouvai enfin à côté du
-charmant jouvenceau.
-
-Je m'aperçus d'abord qu'il était bon à quelque chose. La qualité
-réparait chez lui ce qu'il avait à désirer pour la quantité. Monrose ne
-fut pas étonné de sentir mes mains le parcourir; son ami Carvel l'avait
-instruit même au delà des mystères du plaisir, mais il n'était pas
-encore fort avancé, je le connus au prompt mouvement que fit sa main
-pour se retirer, quand elle sentit une conformation différente,
-l'absence de ce qu'il croyait apparemment commun aux deux sexes. Je la
-retins comme elle fuyait, cette main trop timide, et la ramenai sur la
-place.--Tu vois bien, mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec
-transport, tu vois que je ne suis pas le père principal.--Je n'y suis
-plus, répondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses mains
-visitait curieusement ce nouveau pays et les environs qui lui étaient
-moins étrangers, l'autre prenait plaisir à manier le satin de ma
-gorge... Il haletait, consumé de désirs dont il ignorait encore l'objet
-et le remède... Ses nouvelles découvertes l'avaient absolument
-désorienté.
-
-Je jouissais à mon aise de son délicieux étonnement.--Eh bien, Monrose,
-lui dis-je, il n'y a rien à craindre avec moi. Je ne te ferai point de
-sottises.--Hélas non, répondit-il en soupirant: mais si Carvel eût été
-vous, ou si vous étiez tout de bon le père principal, je sens que je ne
-pourrais résister au désir d'en faire et de m'en laisser faire, car je
-sais que nous avons l'un et l'autre avantage.--Eh bien, dis-je au comble
-de l'égarement, puisque je suis malheureusement dans l'impuissance de
-tirer parti de ta volonté, fais du moins ce que tu voudras.
-
-Le pauvre Monrose fut encore plus embarrassé; il n'avait qu'un objet;
-encore en était-il à la simple spéculation. Je le désespérais surtout
-par une attitude aussi contraire à ses vues que favorables aux
-miennes.--Viens dans mes bras, lui dis-je, peut-être se fera-t-il
-quelque miracle en notre faveur.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Fin du noviciat de Monrose.
-
-Il obéit avec transport. J'étais aux cieux, sentant sur mon corps
-embrasé le poids léger de celui de mon jeune amant. Il tremblait. Il ne
-savait comment se soutenir. Je le tins longtemps serré contre mon sein,
-le dévorant de mes baisers, suçant avec délire sa belle bouche et lui
-prodiguant les aveux les plus passionnés. L'aimable prosélyte me laisait
-faire, attendant en silence à quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne me
-possédais plus. J'allais... mais un obstacle s'éleva. Le trouble du
-pauvre petit agit cruellement sur l'aiguillon de l'amour qui se glaça
-dans ma main... Ce terrible contre-temps poussa mes désirs jusqu'à la
-fureur, je mis en usage tout ce que je pouvais connaître de
-ressources... Le désenchantement fut prompt, je me hâtai de le mettre à
-profit. J'appliquai le remède après lequel je languissais. Le docile
-Monrose reçut la dernière leçon. Je le pressai fortement contre moi par
-ces coussins potelés dont les charmes font oublier les vues honteuses de
-la nature; des mouvements délicieux achevèrent d'éclairer l'heureux
-Monrose. Je sentis l'instant où Vénus recevait sa première offrande. Le
-plaisir nous anéantit en même temps.
-
-Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique Sylvina, que je
-la frustrai d'une fleur précieuse qu'elle était sur le point de cueillir
-et que je me vengeai d'avoir partagé d'Aiglemont et Fiorelli, des grâces
-dont je conservais un dépit, qui, peut-être, eût été jusqu'à la haine,
-sans les bontés infinies dont cette rivale me comblait depuis si
-longtemps et dont j'étais pénétrée de reconnaissance. Je ne crains point
-d'avouer mes petitesses; les femmes s'y reconnaîtront: les hommes ne me
-sauront pas mauvais gré d'une façon de penser qui prouve quelle
-importance nous voulons bien attacher à leur conquête.
-
-J'éprouvais les plus délicieuses sensations et m'étonnais de la
-prodigieuse distance qu'il y a du bonheur d'un homme qui change une
-fille en femme à celui d'une femme qui reçoit les prémices d'un candidat
-d'amour. Je venais de goûter avec Monrose des voluptés ravissantes; et
-quelle nuit, au contraire, le pauvre d'Aiglemont avait-il passée la
-première fois avec moi!
-
-Monrose, dans l'ivresse d'une sensation si nouvelle pour lui, n'osait
-troubler mon amoureuse méditation. Il demeurait dans la voluptueuse
-situation où je l'avais placé. J'eus besoin de lui parler pour l'engager
-à rompre le silence.--Que t'en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui
-donnant un baiser...--Laissez-moi, répondit-il, le temps de chercher des
-expressions, s'il en est, qui puissent rendre ce que je viens de
-sentir.--Monrose, es-tu fâché, maintenant que je sois venue troubler ton
-sommeil?--Ah! mademoiselle, s'écria-t-il avec mille caresses
-passionnées, pourriez-vous me croire assez ingrat?...--Tout de bon? Tu
-ne me voudras pas autant de mal qu'à ton ami Carvel? qu'au père
-principal?--Quelle méchanceté? vous me persiflez, et j'en meurs de
-honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise. Il n'est pas
-possible que ces plaisirs, dont l'impur Carvel m'entretenait sans cesse,
-fussent les mêmes que ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi
-n'y sentais-je pas le même attrait? Pourquoi, dans nos badinages
-nocturnes, n'était-ce souvent qu'à force d'art que Carvel venait à bout
-de faire éclore, faiblement encore, ces désirs que la première de vos
-caresses avait allumés à l'excès. Je crois le bonheur qu'il me vantait
-autant au-dessous de celui-ci qu'il est indifférent pour la forme.»
-
-Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommençais insensiblement
-à tirer parti de sa position. Mes baisers lui fermèrent la bouche. Il
-s'y prenait déjà mieux, et j'admirais son intelligence. Cependant, pour
-vouloir trop bien faire, il fit mal, et je fus obligée de le remettre
-sur les voies. Pour lors, j'en fus parfaitement contente, et il dut
-l'être de moi. Filant son bonheur avec toute l'adresse dont mon
-expérience me rendait susceptible, je ne m'abandonnai au plaisir que
-lorsque je le vis toucher lui-même au moment décisif.
-
-Ainsi les talents en amour n'étaient pas moins précoces chez l'aimable
-Monrose que la bravoure et l'esprit. Après s'être tiré si bien de sa
-nouvelle épreuve, il me devenait encore plus cher. Nous nous jurâmes le
-secret; et, de peur qu'un long sommeil ne nous mît dans le cas d'être
-surpris ensemble, je regagnai mon lit. Je m'endormis profondément dans
-le calme de la plus parfaite félicité.
-
-
-CHAPITRE X
-
-Intrigues dont le beau Monrose est l'objet.
-
-Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable élève. Ses yeux
-battus peignaient la douce langueur de la volupté: il était ravissant.
-Je lui conseillai cependant de se plaindre de quelque indisposition,
-afin de prévenir tout soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet,
-l'altération visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle
-en témoignait la plus vive inquiétude. J'en fis autant, et nous nous
-tirâmes d'affaire.
-
-Je me reprochais néanmoins d'avoir initié sitôt un enfant à qui les
-lumières qu'il venait d'acquérir pouvaient devenir fatales. Il était
-ardent; je craignais pour lui le tempérament d'une femme incapable de le
-ménager, à qui pourtant il ne pouvait éviter d'accorder des
-complaisances. Je lisais dans l'avenir que, complice lui-même de sa
-ruine, il donnerait bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son
-mérite lui procureraient la facilité. Je m'affligeais en pensant que
-cette belle plante allait se dessécher et périr avant sa maturité; que,
-pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose se livrerait aux passions
-et tromperait sans doute les grands desseins que la nature semblait
-avoir sur une créature aussi parfaite; afin donc d'arrêter les progrès
-d'un mal dont j'aurais été l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose
-qu'il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence, je le
-pressentis dès le lendemain, et feignant d'attacher la plus grande
-importance à ce qui s'est passé, voici ce que je lui dis, après l'avoir
-préparé par quelques sophismes préliminaires:
-
---Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas présidé seul aux liens
-qui viennent de se former entre nous et que tu ne répugnes pas à penser
-qu'une forte sympathie nous avait destinés de tout temps l'un à l'autre,
-tu as envers moi des devoirs à remplir dont tu n'es pas affranchi,
-quoique, par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé par où
-les autres ont coutume de se dénouer. L'une des premières lois de
-l'amour est de ne se point partager. Tu es à moi; tu me dois le
-sacrifice de tout ce que l'on pourra t'offrir de plaisir. Ce sera à moi
-de te permettre ou défendre à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu
-dois de même trouver bon que j'agrée ou refuse à ma volonté les désirs
-dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour mériter les
-faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que je pourrai t'accorder,
-quand elles seront le prix de tes soins et le gage de ma satisfaction.
-
-Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme ingénue était
-pénétrée de cette première ferveur qui rend incapable d'égoïsme et de
-méfiance. Il ne fit pas attention qu'en lui prescrivant des engagements,
-je ne m'en imposais aucuns, il prononça mille voeux à mes genoux, avec
-l'enthousiasme de la passion et du respect.
-
-Beautés qui pouvez être jalouses d'une pure adoration, c'est à l'âge de
-Monrose qu'il faut prendre les hommes, si vous voulez respirer un moment
-cet encens délicat. Un moment, entendez-vous? Car bientôt ces coeurs si
-francs, si sensibles, participent à la contagion générale: alors vous
-devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se lasse
-d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs s'enfuient en
-se moquant. Vous demeurez rongées de regrets et couvertes de ridicule.
-
-Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais fort peu d'être
-adorée. Cela ne m'a jamais flattée: j'ai toujours souhaité court amour
-et longue amitié. Mais j'ai dit mes raisons. Toutes les femmes qui se
-proposent de tromper n'en ont pas d'aussi délicates. Revenons à notre
-sujet.
-
-Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences à me faire. Il
-ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne fît quelque forte
-agacerie. Elle s'était mise sur le pied de le caresser de la manière la
-plus libre et de ne se gêner avec lui, non plus que s'il eût été du même
-sexe. Le piège favori était de le faire appeler le matin, pour lire à
-son chevet. Alors c'était un bras, un téton qu'on laissait voir: puis,
-l'on avait chaud, l'on se découvrait, ou bien il s'agissait de quelque
-puce incommode; on employait l'officieux Monrose à lui donner la chasse.
-C'était ici, c'était là, et l'insecte rusé ne se trouvait jamais,
-surtout s'il avait le bonheur de se retrancher dans quelques postes
-favorables pour lesquels le timide chasseur avait du respect.
-
-Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux devait avoir fait
-rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit de sa lecture. Après s'être
-fait longtemps poursuivre, la maligne bête s'était fourrée... où vous
-savez... et le pauvre petit avait la simplicité de croire à ce lieu
-commun!--Mais cela n'est-il pas singulier? Monrose?... là... précisément
-là!--Puis on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on choisit le
-plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre cruelle. Ce doigt,
-guidé sur un point très sensible, fut mis en train et mérita bientôt
-d'être applaudi de sa dextérité.--A merveille, disait Sylvine, en se
-pâmant..., je sens, je sens que tu la tues... encore... encore un peu...
-que la maudite bête ne revienne jamais.
-
-J'étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente scène. Me
-méfiant des lectures, et voulant savoir où en était Monrose, s'il me
-trompait ou non, je m'étais glissée par le cabinet de toilette, dans ce
-petit dégagement aveugle qu'il est maintenant à la mode de pratiquer
-autour de presque tous les lits recherchés; invention qu'on ne peut
-assez louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agréable et prévenir
-de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance de cette
-fameuse chasse. Je ne quittai la place que pour aller éclater de rire
-quelque part; après quoi, craignant que les choses n'allassent plus
-loin, vu la commodité de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de
-faire grand jour; ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur à
-Sylvina, quoiqu'il fût déjà plus tard que l'heure ordinaire de son
-lever.
-
-
-CHAPITRE XI
-
-Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière façon.
-
-L'honnêteté de Monrose se montra dans son empressement à venir me faire
-part de sa nouvelle aventure. Non seulement son récit fut fidèle; mais
-il eut encore la bonne foi de m'avouer qu'il s'était senti de violentes
-tentations et que, sans les serments qu'il m'avait faits, il n'aurait pu
-supporter une épreuve aussi difficile sans demander du soulagement.
-J'avais différé jusque-là de rendre heureux une seconde fois ce bel
-enfant, quoiqu'il ne cessât de m'en solliciter. Je vis qu'il était temps
-de le favoriser et lui donner comme récompense méritée, un rendez-vous
-pour la nuit. Il fut si transporté que je crus qu'il avait perdu
-l'esprit.
-
-Ce fut chez moi, pour lors, que se passèrent nos voluptueux ébats. Deux
-fois je fis goûter au passionné Monrose les suprêmes délices et fus
-beaucoup plus souvent heureuse...
-
-Nous employâmes le reste du temps à combiner la conduite qu'il tiendrait
-dorénavant avec Sylvina. Il fallait absolument qu'elle passât son envie;
-je fus d'avis que ce fût plus tôt que plus tard, et voici ce que je
-prescrivis au bel enfant:
-
-Le lendemain matin, il devait aller de lui-même offrir ses services pour
-une lecture. On acceptait sûrement. Pour lors, il lisait avec
-distraction... il soupirait... on l'interrogeait... il tergiversait un
-peu... Enfin il lui échappait une déclaration de désir (d'amour ce
-n'était pas la peine), il se plaignait... On l'entendait à demi-mot...
-On lui demandait s'il concevait comment il serait possible de le
-soulager, il priait ingénument qu'on le lui apprît... et l'on ne
-demandait pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se tirait
-mal d'affaire; c'en était probablement assez pour qu'on se dégoûtât de
-lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit joyeusement à ce projet.
-Ses intentions étaient si franches qu'avant de me quitter il voulait
-absolument se mettre hors d'état de me laisser des doutes, mais je crus
-qu'il fallait à tout hasard lui laisser du moins de quoi faire
-contenance. Nous nous séparâmes plus contents que jamais l'un de
-l'autre. Je trouvai néanmoins plaisant qu'au rebours des autres amants
-qui se font en pareil cas mille protestations de fidélité, nous
-concertassions précisément le contraire, et que ce qui est réputé pour
-l'offense la plus grave en amour, je l'exigeasse et l'obtinsse à titre
-de sacrifice.
-
-Je ne manquai pas de me cacher au même endroit que la veille: tout se
-passa comme je l'avais prévu. Sylvina reçut avec transport et la
-déclaration et la requête. Elle pria Monrose de pousser les verrous et
-l'ayant fait déshabiller, elle le reçut dans son lit.
-
---Pauvre petit, dit-elle, sans doute à l'aspect de ce qu'elle allait
-mettre à l'épreuve, hélas! voilà bien peu de chose! Tu veux donc manger
-ton blé en herbe?... Voyons pourtant... baise-moi... viens prendre place
-sur mon sein... Mais je ne vois pas la possibilité... Ne t'arrive-t-il
-jamais d'être autrement?... Je t'avoue que cela n'est pas flatteur...
-Allons, essayons... Ma foi, mon ami, je commence à désespérer...
-Rassure-toi..., ta timidité te fait tort... Est-ce dans un moment où je
-me rends si traitable que je puis encore t'inspirer du respect? Tiens...
-que je suce cette belle bouche... Sens-tu mon âme s'exhaler dans ce
-baiser?... Non, je n'y renonce pas... Je veux que mes désirs forcent la
-nature à t'accorder une vigueur qu'elle te refuse trop injustement... je
-meurs si j'ai la honte de ne réussir.
-
-Tout cela voulait dire que M. Monrose n'était encore bon à rien:
-cependant un moment après, je reconnus que les choses commençaient à
-prendre une meilleure tournure.--Enfin, dit-elle, ce n'est pas sans
-peine... passe encore, tiens, bijou, le reste est facile.
-
-Dès lors, je n'entendis plus que les mouvements passionnés de la
-lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire tout l'ouvrage. «C'est
-forcer nature, dit-elle, après l'affaire. Vous voyez bien, Monrose, que
-vous n'êtes pas encore propre à l'amour. Je rougis de ma complaisance,
-dont j'espère qu'un secret inviolable éteindra le souvenir; et je me
-flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille chose, ce ne sera
-plus par un simple mouvement de curiosité. Laissez-moi, j'ai besoin d'un
-peu de sommeil.»
-
-Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon appartement où
-j'étais retournée, riant aux larmes de ce qui venait de se passer. Son
-air humilié redoubla mes éclats. Ils le mirent au désespoir. Cependant
-sa tendresse pour moi, surmontant bientôt la petite peine de
-l'amour-propre, il rit lui-même de son aventure; nous nous applaudîmes
-beaucoup d'avoir détruit, par notre ingénieux stratagème, un obstacle
-qui serait devenu fatal à nos plaisirs.
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Qui contient des choses dont les coquettes pourront faire leur profit.
-
-Monrose, ci-devant soumis à des bourreaux, se trouvait trop heureux
-d'obéir à un objet aimé qui ne voulait que son bonheur. Il ne faisait
-rien sans mon attache, il n'avait pas une pensée sans m'en faire part.
-J'étais le centre de ses idées: tous ses désirs se bornaient à vivre et
-mourir avec moi; voué sans réserve à mes moindres volontés, je réglais
-ses occupations et ses plaisirs. Je l'aimais de toute mon âme; mais je
-respectais sa jeunesse et j'exigeais qu'il fût sage malgré lui; je
-m'appliquai surtout à lui faire abjurer certaine ressource dont ce
-vilain Carvel l'avait mis au fait et dont je craignais qu'il ne fît un
-pis-aller quand je refusais de lui accorder des faveurs. Je lui peignis
-avec des couleurs si effrayantes les dangers de cette habitude
-scholastique qu'il jura d'y renoncer à jamais. Je savais d'ailleurs
-quels pouvaient être ses besoins et j'avais soin qu'il ne fût pas
-incommodé.
-
-Mes arrangements ainsi pris avec Monrose, je ne m'occupai plus que des
-moyens de bien envelopper le chevalier Sydney dans mes filets. Je ne
-comptais plus sur monseigneur. Quant à d'Aiglemont, je me réservais d'en
-tirer le meilleur parti possible. Il me fallait un intermédiaire entre
-Sydney, un peu âgé pour moi, et Monrose trop jeune. J'avais besoin enfin
-(je suis de meilleure foi que bien des femmes qui ne conviendraient
-jamais de pareille chose), j'avais besoin, dis-je, d'un bon acteur. Je
-ne sais pas ce que pouvait être sir Sydney; Monrose devait valoir
-quelque chose un jour, mais combien fallait-il attendre?
-
-Je voyais avec plaisir que, quoique l'Anglais devînt de plus en plus
-amoureux et que je dusse m'attendre à le voir bientôt se déclarer, il
-n'était cependant pas gênant. Rien n'annonçait qu'il fût enclin à la
-jalousie. Le beau d'Aiglemont, qui venait fréquemment à la maison, ne
-lui portait point ombrage. Monseigneur, encore plus assidu, ne
-l'inquiétait pas plus. Il est vrai que le prélat se déclarait
-ouvertement à Sylvina, à qui tout de bon il se montrait plus que jamais
-amoureux et prodigue. J'eus pourtant, malgré tout, quelque tête-à-tête
-impromptu avec Sa Grandeur: il est si doux d'escamoter de temps en temps
-quelque chose à une rivale qui en a fait autant! Je trouvais réellement
-mes passades avec Sa Grandeur délicieuses, et j'avais eu pour le moins
-autant de part que lui-même à faire naître les occasions. Au reste, nous
-n'étions plus sur le pied de nous appartenir réciproquement. Ce n'était
-pas même avec d'Aiglemont. Celui-ci, quoique très coquet, très aimable,
-n'avait pourtant sur sa longue liste de ses conquêtes aucune femme qui
-me valût; et malgré l'indifférence qu'il avait marquée à son retour, il
-reconnut bientôt que ce qu'il pouvait faire de mieux était de me
-conserver. Nous nous trouvâmes l'un et l'autre parfaitement bien.
-
-Vaut-il mieux avoir une grande et belle passion, aux risques de tout le
-bien et le mal qui peuvent en résulter, que plusieurs goûts agréables
-qui, rapportant chacun une certaine dose de plaisir, composent une somme
-de bonheur? Je laisse à décider à d'autres cette importante question.
-Quant à moi, je prétends qu'on joue plus agréablement quand on n'a pas
-tout son argent sur une carte. Au surplus, qui réussit a bien fait. J'ai
-été heureuse par la multiplication des petites aventures; tant pis pour
-moi si les grandes ont des délices extraordinaires que je n'ai pas eu le
-bonheur de connaître. Quand on est bien, on peut se passer du mieux.
-Cela me paraît sage.
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde.
-
-Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientôt le voir dans une
-superbe campagne qu'il venait de se procurer. La société qu'il y
-rassemblait était composée de monseigneur et de d'Aiglemont (nous avions
-fort lié notre Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord
-Kinston; d'une très belle femme, dont celui-ci prenait soin, et qui se
-nommait Soligny; de Monrose, de Mme d'Orville, que nous voyions beaucoup
-et dont sir Sydney faisait cas; enfin de Sylvina et de moi. Il
-s'agissait d'inaugurer gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer
-là tant ou si peu que bon nous semblerait.
-
-Sydney nous avait précédés, accompagné de cuisiniers, d'officiers, de
-musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait contribuer à nous faire
-passer des jours agréables. Thérèse, qui, dès notre retour à Paris,
-avait commencé les remèdes, se trouvait en état de nous suivre; nous
-l'amenions, parce l'air de la campagne devait lui être salutaire. Elle
-était devenue plus fraîche et plus jolie que jamais. Nos compagnes de
-voyage avaient chacune un laquais. Les hommes n'amenaient de même que
-très peu de monde. Quand on se propose de s'amuser, il vaut mieux être
-un peu moins bien servis et plus libres. La colonie partit au jour
-indiqué.
-
-Un guide nous attendait près d'un monument remarquable qui touchait la
-grande route et servait de limite aux possessions de sir Sydney. Ce
-monument était un groupe composé de deux statues de main de maître,
-placées sur un large piédestal et qui se tournaient le dos, l'une
-regardant du côté par lequel nous arrivions et qu'on prenait d'abord
-pour une Diane, représentait la Défiance. Elle était debout, élancée,
-l'oeil furieux, menaçant, prête à décocher un trait ajusté sur un arc; à
-côté d'elle, un dogue furieux semblait vouloir se ruer sur les passants.
-On avait gravé sur la table du piédestal: _Odi profanam vulgus_. L'autre
-figure, qu'on ne voyait en face qu'en revenant de chez sir Sydney, était
-assise et représentait l'Amitié, témoignant par son regard et son geste
-le déplaisir qu'elle avait de voir les amis de Sydney quitter sa
-campagne. Un épagneul placé sur les genoux de l'Amitié marquait par des
-mouvements très expressifs qu'il connaissait les gens et voulait
-descendre pour les aller caresser. Au bas, on lisait: _Redite cari_.
-
-On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement
-entretenue que l'allée d'un jardin, mais étroite, tortueuse, souvent
-partagée en plusieurs branches qui se détournaient, se croisaient, et
-l'on se trouvait à quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n'avait
-d'abord que l'apparence d'un ancien château-fort. Mais à peine était-on
-en dedans des murs que tout changeait absolument de caractère aux yeux
-des arrivants. Au bout d'une vaste cour, on en découvrait une seconde
-beaucoup plus petite entre trois pavillons de la plus moderne élégance.
-Le principal, situé en face, avait un péristyle d'une architecture
-simple et noble, les deux autres formant deux espèces d'ailes
-subordonnées et proportionnées dans leur genre à la richesse du milieu.
-
-On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient pas moins
-agréablement. Des jardins dignes du pays des fées conduisaient par une
-pente douce jusqu'à la Seine. Là, d'une longue terrasse dont les murs
-étaient baignés, l'oeil s'égarait à droite et à gauche dans les espaces
-immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on jouissait
-d'un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout ce que la campagne
-peut offrir de plus intéressant.
-
-Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme de génie, très
-opulent, avait employé jadis de grandes sommes à tirer parti d'un lieu
-si favorisé de la nature; le fils et le petit-fils avaient mis la
-dernière main à l'exécution des projets; celui-ci jouissait à peine du
-fruit de ses travaux qu'une mort prématurée l'avait enlevé. Les
-héritiers cédèrent à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une
-somme proportionnée à la réputation qu'ont MM. les Anglais d'être
-inépuisables.
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Plus aride encore que le précédent.
-
-Le pavillon principal avait au delà d'un magnifique vestibule un salon
-enchanté de forme ovale, terminé en coupole et dont une partie avançait
-sur le jardin. De chaque côté, deux appartements de femmes, élégamment
-décorés, et, plus haut, quatre appartements d'hommes ménagés dans une
-attique. La distribution était telle que chacun, isolé dans le haut,
-pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous les autres ou les recevoir
-chez soi sans qu'on s'en aperçût: je dirai bientôt comment cela se
-pratiquait. On s'était appliqué à favoriser dans ce délicieux séjour la
-liberté, la misère et le plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il
-était consacré.
-
-Nous étions justement le monde qu'il fallait pour remplir la maison. Mme
-d'Orville logea Thérèse qui devait également la servir. Sylvine voulait
-être tout à fait libre chez elle, à cause de monseigneur. Sydney, ayant
-aussi des vues, était aussi bien aise que personne ne fût auprès de moi.
-Monrose, qu'on regardait encore comme sans conséquence, fut logé près de
-la maîtresse du seigneur anglais, à la place de la femme de chambre qui
-manquait; Monseigneur, son neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre
-hôte avait, outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai
-mention ailleurs.
-
-Je suis forcée d'entrer dans ces détails minutieux, parce qu'ils
-deviennent nécessaires à l'intelligence des faits dont je dois rendre
-compte. Au surplus, le lecteur, averti désormais que je détaille trop,
-est le maître de passer outre, lorsqu'il se verra menacé de l'ennui que
-pourra lui procurer ma scrupuleuse ponctualité.
-
-Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatéraux logaient tous
-les subalternes dont on n'avait pas indispensablement besoin auprès de
-soi.
-
-
-CHAPITRE XV
-
-Qui en annonce d'autres plus intéressants.
-
-Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne pouvant garder,
-pour babiller, Thérèse dont les soins devaient être partagés entre
-plusieurs femmes, je lui dis de m'apporter, d'une petite bibliothèque
-dont chacun de nos appartements était pourvu, le premier livre qui lui
-tomberait sous la main. Ce fut précisément _Thérèse philosophe_. Cette
-lecture m'eut bientôt mise en feu. Pour lors je m'affligeai de ma
-solitude et du guignon de demeurer en proie aux désirs, tandis que
-j'avais sous le même toit mon Monrose, mon prélat, mon chevalier et
-Sydney. Je m'asseyais sur mon lit; j'y rentrais, je soupirais... je
-prêtais attentivement l'oreille, mais un profond silence me désespérait;
-on eût entendu le vol d'une mouche dans le calme insupportable qui
-régnait autour de moi. Une faible ressource, que je mettais en usage, ne
-trompait que pour quelques instants mon ennui.
-
-Je me trouvais réellement à plaindre, quand le doux murmure d'une harpe
-se fit entendre si près de moi que d'abord je la crus dans ma chambre et
-contre mon lit. Il n'y avait cependant personne. Après un charmant
-prélude, une voix faible, mais touchante, mêla ses accents à ceux de
-l'instrument et peignit, dans plusieurs couplets dignes d'Anacréon, la
-vive inquiétude d'une passion encore ignorée de son objet, et le souci
-d'un amant que sa flamme prive du sommeil. Cette musique me parut
-ravissante, et ne doutant pas qu'elle ne vînt de la pièce voisine, j'y
-allai avec un flambeau, mais je m'étais trompée. Ce fut avec aussi peu
-de fruit que je parcourus successivement toutes les pièces de
-l'appartement. Je n'étais jamais plus près des sons que lorsque je
-revenais à mon lit: j'allai m'y mettre après m'être assurée à plusieurs
-reprises de l'inutilité de mes recherches... Mais quel fut mon
-étonnement quand je vis sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par
-où s'était-il introduit? Je le grondai et me couchai.
-
---Belle Félicia, me dit-il avec un respect timide, malgré la colère où
-je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez sûre que je n'aurais pas
-eu la témérité de me rendre auprès de vous si je n'avais pas été certain
-que vous ne dormiez pas.--Quoi donc! répliquai-je avec un peu d'humeur,
-vous étiez caché? L'on n'est donc pas en sûreté chez vous, sir Sydney?
-Je me croyais seule; et cependant...--Pardonnez, aimable Félicia,
-pardonnez à un homme qui vous adore une curiosité qui n'a rien
-d'offensant pour vous. Le propriétaire de cette maison peut pénétrer
-secrètement dans les appartements de tous ceux qu'il reçoit; mais je
-suis généreux et ne veux point abuser avec vous de cet avantage; et me
-suis permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me défendez, le
-plaisir de voir votre toilette de nuit. J'attendais que vous vous
-endormissiez, mais vous avez veillé, et j'ai cru m'apercevoir...--Allez,
-sir Sydney, dis-je en m'enfonçant sous mes couvertures, vous êtes un
-homme affreux, vous m'avez fait un tour... que je ne vous pardonnerai de
-ma vie.--Je mériterai mon pardon, belle Félicia, dit-il, s'agenouillant
-près du lit et serrant une de mes mains qu'il baisait avec transport.
-Cependant je ne me sentais guère disposée à lui pardonner d'avoir vu mes
-folies; cette idée me donna autant de colère que de confusion.--Je m'y
-suis bien mal pris, ajouta-t-il d'un ton peiné, si je me suis attiré
-votre ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis que j'ai
-le bonheur de vous connaître, n'avaient pour objet que de concilier
-votre attachement et votre estime. Je m'attendris enfin.--Mais, lui
-dis-je, cette musique que je viens d'entendre!...--C'est moi,
-répondit-il, qui vous avais ménagé ce moment de plaisir. Il y a sous
-tous ces appartements une espèce d'entresol ignoré, dont mon véritable
-logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs petits réduits
-d'où l'on se rend à des espaces pratiqués dans l'épaisseur des murs: de
-là on peut entendre, au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en
-passe un à votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel
-était le musicien, que j'avais placé moi-même, donne dans mon entresol
-et finit tout près de votre oreille, à la soupape que vous voyez. C'est
-ce qui vous a fait croire que vous étiez si près de l'instrument et de
-la voix.
-
-Je vis, en effet, la soupape que l'on pouvait ouvrir et fermer à son
-gré. Sir Sydney me mit de même au fait du danger de certain trumeau
-placé entre les deux croisées et en face de mon lit. Derrière la glace,
-il y avait, creusé dans l'épaisseur du mur, une niche commode où l'on
-arrivait du bas; je dirai bientôt comment. De ce poste l'on battait en
-ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu remarquables,
-dont une partie d'ornements du cadre était criblée. Il y avait dans
-l'intérieur de la chambre, et à l'usage de la personne qui y demeurait,
-de quoi condamner les trous et rendre la niche inaccessible: à l'autre
-face de la pièce, un moyen à peu près semblable ouvrait et fermait à
-volonté certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par laquelle
-sir Sydney s'était introduit. Je fus enchantée du sacrifice qu'il me
-faisait de ces ressources secrètes, et je lui fis grâce en faveur de sa
-bonne foi.
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-Singulière conversation et comment elle se termina.
-
-On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt pardonné qu'on
-se plaît à nous offenser plus grièvement. C'est ainsi qu'en usent avec
-nous, pour notre bien, les hommes qui se piquent le plus d'honnêteté.
-Sydney, homme du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à
-l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait. Voici
-cependant comment, avant d'en venir là, nous nous pressentîmes
-réciproquement, semblables à deux maîtres d'escrime qui se font des
-appels, avant de se porter des bottes.--J'ai trop bonne opinion de vous,
-belle Félicia, dit Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que
-vous veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous déclarer mes
-tendres sentiments. Une femme s'offense volontiers de voir qu'on lui
-refuse l'hommage dont elle voit que ses charmes ont inspiré la loi. Tout
-a dû vous annoncer que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes
-doutée de ce qui me forçait au silence?--Sir Sydney, lui répondis-je,
-une femme ne peut être que très flattée de se voir aimée d'un homme tel
-que vous; mais s'il est vrai que vous avez quelque attention à mon peu
-de charmes, je crois connaître assez votre délicatesse pour imaginer que
-les obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher de vous
-déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même, vous avez craint sans
-doute de ne pouvoir jamais être assuré si le retour que je pouvais vous
-accorder ne serait pas autant l'effet de la reconnaissance que celui
-d'une inclination réciproque?--Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu
-que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai pas imaginé
-que de faibles services pussent mériter que vous vous fissiez violence
-pour les récompenser. D'autres motifs me forçaient au silence... Pensez
-donc, jeune et belle Félicia, que je touche à ma quarantième année et
-que vous sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour
-réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la classe où
-vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je cherche à qui
-m'attacher. De longs voyages, des malheurs singuliers m'ont fait perdre
-cet enjouement qui rapproche tous les âges. Je suis Anglais, penseur et
-malheureux, tout cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune
-Française, vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis
-douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui sans doute
-qu'appartient ce coeur...--Entendons-nous, sir Sydney; je tremble
-qu'aimer n'ait pour vous et pour moi des acceptions bien différentes. Je
-vais prévenir en deux mots tous les faux raisonnements dans lesquels
-nous pourrions nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.--Je
-n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de vous plaire, en
-me conformant à tout ce que vous pourrez exiger de moi.--Eh bien! sir,
-faites-moi la grâce de m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis
-enchantée. Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je
-vous dirai de tout mon coeur: oui. Si je regarde la disproportion de nos
-âges comme un obstacle au retour que vous êtes fait pour vous promettre?
-Non. Il n'est pas question d'âge quand on est ce que vous êtes et que
-l'on pense comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée?
-Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et moi pourrions
-bientôt aussi nous aimer; comme je ne trouve pas mauvais à certains
-égards que d'Aiglemont aime d'autres femmes, comme il vous sera permis
-d'en faire autant... en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun
-sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons être d'accord.
-Je ne vous cache point que si votre façon de penser et d'aimer peut
-s'accommoder de mon système, dont j'avoue la bizarrerie, je suis prête à
-vous témoigner combien votre conquête me flatte, combien vous êtes
-éloigné de me paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au
-faible bonheur de m'intéresser... Vous souriez, sir Sydney?--Pardonnez,
-charmante philosophe, vous m'étonnez et vous m'enchantez également par
-des raisonnements auxquels on ne devrait guère s'attendre de la part
-d'une Française de seize ans...--Voilà, sir, une injure anglaise. Vous
-semble-t-il donc que femme française et jeune soient des titres qui
-excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que partout
-notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y mettait la plupart
-du temps obstacle, par une mauvaise éducation, à laquelle j'ai eu le
-bonheur d'échapper. Mais c'est assez raisonné, mon cher Sydney,
-retournez sur vous-même et voyez s'il est possible que vous ne soyez
-point aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous prouve
-toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant une façon de penser,
-de votre aveu très singulière, mais qui nous rend seul l'arbitre du
-succès de votre amour.
-
-En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je l'intéressais
-et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près d'un but dont il
-craignait modestement d'être encore fort éloigné. «Vous êtes plus sage
-que moi, répliqua-t-il, après un moment de réflexion, vous avez deviné
-tout ce que je pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle
-est la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia, vous
-me rendez plus heureux que je ne le désirais moi-même. Sans vous,
-j'allais peut-être me préparer bien des tourments.»
-
-Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que balbutier ou se
-taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me poussa dans un coin de mon lit
-et fit voir une belle place à l'amoureux Sydney. La Philosophie,
-contente de s'être mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir,
-tira les rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un nouveau
-rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de quelque perte du
-côté du moral, il fallait que le physique n'en eût souffert aucune; il
-n'est pas possible d'imaginer des talents en amour supérieurs à ceux
-dont il me faisait part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et
-si je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore été plus
-loin, sans reprendre haleine.
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-Peu différent de celui qu'on vient de lire.
-
---Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je à sir Sydney, qui
-tout hors de lui, voulait ne tenir aucun compte de ma résistance. Vous
-voyez bien, ajoutai-je, qu'il serait ridicule à moi de prétendre à la
-durée d'un amour de cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le
-bonheur de le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être
-long.--Encore de la philosophie, répondit-il en riant.--Eh bien! sir,
-prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous épuisiez; vous ne
-voulez pas que je philosophe? Dormons.
-
-Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que les premiers,
-parce que les désirs de sir Sydney étaient moins impétueux et que je me
-trouvais déjà plus à mon aise avec lui. Il se leva de bon matin,
-m'assurant que son bonheur surpassait tout ce que son imagination avait
-pu lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais
-d'être aimée de lui et que je ne serais pas la première à rompre les
-liens que nous venions de serrer.--Mais de l'amitié, sir Sydney; carte
-blanche pour tout le reste, autrement je ne répondrais pas de vous
-tromper. J'avais, avant de vous connaître, des principes dont je me suis
-parfaitement bien trouvée, rien ne m'y fera renoncer. Je ne vous demande
-qu'une grâce, c'est de ne pas me mépriser quand vous me désirerez
-moins...--Je ne pourrai ni l'un ni l'autre, adorable Félicia,
-répondit-il en me donnant mille baisers.--Il se retira comme il était
-venu, et je me livrai paisiblement au sommeil.
-
-La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire carillon à ma
-porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour les suivre sous un
-ombrage frais, où l'on avait fait partie de déjeuner; après quoi nous
-nous dispersâmes: les uns furent à leur toilette, d'autres ailleurs.
-
-J'allai m'égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu, au centre duquel
-était une fontaine rustiquement décorée et près de laquelle un lit de
-gazon offrait un théâtre commode aux ébats des amants. En approchant de
-ce réduit enchanté, on ne pouvait se défendre d'éprouver une vive
-émotion. Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil
-d'archal extrêmement délié renfermant un espace fort étendu tenait
-prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espèce qui donnaient
-l'exemple et l'envie de faire l'amour. La fleur d'orange, le jasmin, le
-chèvrefeuille, prodigués avec l'apparence du désordre, répandaient leurs
-parfums. Une eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui
-servait d'abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur la fraise;
-d'autres fruits attendaient, çà et là, l'honneur d'être cueillis par des
-mains amoureuses et de rafraîchir des palais desséchés par les feux du
-plaisir. J'étais émerveillée; l'incarnat du désir se répandait sur mon
-visage et n'échappait point au pénétrant Sydney... Notre bonheur n'eut
-pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui les dérobaient
-aux rayons curieux de l'astre du jour.
-
-Il est des amants pour qui les délices de la jouissance sont
-immédiatement suivies de l'ennui et du besoin de se séparer. Nous
-n'étions pas du nombre de ces êtres infortunés. Nous trouvions l'un avec
-l'autre de quoi nous garantir de cette sécheresse si funeste à l'amour.
-Sydney me conta les plus singulières aventures. Sa vie était un roman
-prodigieux. Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait adorée,
-perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin, était pour lui
-la source d'un chagrin qui n'avait pu s'affaiblir ni par les voyages ni
-par l'amour ou les faveurs de plusieurs autres femmes. Je n'exagère pas
-quand je dis que sir Sydney était d'une beauté plus qu'humaine; son âme
-répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse et les grâces
-de son maintien et dans la douce fierté de ses regards. En un mot, dans
-un autre genre, il égalait d'Aiglemont, ayant d'ailleurs un caractère
-bien plus estimable. Je contemplais Sydney avec admiration et ne
-concevais pas comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que
-j'étais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus
-ressemblant à cette femme dont le souvenir l'obsédait.--Mais, hélas!
-ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours si bien à ce qu'on a aimé
-que peut-être cette conformité n'existe-t-elle que dans mon imagination!
-Quoi qu'il en soit, adorable Félicia, c'est vous qui désormais me
-tiendrez lieu de cet objet si cher. J'adopte en tout votre système; trop
-heureux de vous être quelque chose, quelques conditions qu'il vous ait
-plu d'y attacher!
-
-Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements de nos âmes
-annonçaient la durée future de notre attachement mutuel. On nous
-demandait de tous côtés quand nous repartîmes; nous fûmes agréablement
-persiflés. Mais Sydney, qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la
-connaissance d'un lieu si favorable à notre amour et qui avait paru me
-plaire, ne dit pas d'où nous venions. La délicieuse solitude était
-close; l'entrée, peu remarquable à dessein, n'avait pas de quoi piquer
-la curiosité. Je sus à Sydney un gré infini de ce qu'il ne parla pas du
-labyrinthe. Les femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions
-qu'on peut leur témoigner.
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-Où le beau Monrose reparaît.
-
-La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut contribuer à faire
-passer le temps agréablement. Voitures, chevaux de main, équipage de
-chasse, bateaux, filets, jeu de paume, billard, théâtres, livres,
-instruments, chère exquise; tout ce que les gens sensuels et
-connaisseurs peuvent désirer, toutes les bagatelles qui peuvent amuser
-les femmes, du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice.
-Par-dessus tout cela, une union parfaite; jour et nuit de l'amour et de
-la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées.
-
-Je n'étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné de
-nouveaux présents pendant notre heureux voyage. Monrose, qui, les
-premiers jours, avait paru un peu triste, commençait à se dérider: il me
-cherchait, et ne voulant pas le désobliger je fis naître l'occasion de
-me trouver en particulier avec lui.--Ma chère Félicia, me dit-il, vous
-devenez inaccessible pour moi. J'ai tenté plusieurs fois de me rendre
-auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours impitoyablement
-barricadée, cela est bien cruel!--Cher Monrose, répondis-je avec un peu
-de fausseté, je ne puis vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement
-que je le faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons des
-égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête...--Quel
-conte, ma bonne amie! Toutes nos dames ne sont pas aussi scrupuleuses...
-et je vous dirai que, si je pouvais vous être infidèle, je saurais bien
-avec qui passer des nuits que je trouve d'une longueur insupportable
-depuis que nous sommes ici, etc.
-
-Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait de si bonne grâce
-d'adoucir ses peines!... j'avais le coeur trop bon pour le lui refuser.
-Le pauvre enfant usa de ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le
-taxai point. Cette précaution devenait inutile, puisqu'il
-prenait fantaisie à quelque autre femme d'essayer du charmant
-jouvenceau.--Puis-je savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de qui tu
-es ainsi recherché?--Devinez.--De Sylvina?--Non.--De notre ami
-Dorville?--Point du tout.--Ce sera Mlle Thérèse!--Encore moins. Mais ma
-voisine, Mme de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser? Elle
-est charmante, et vous conviendrez que cela serait bien commode.
-
-A la vérité, il ne m'était pas venu dans l'idée de soupçonner cette
-belle, qui, m'ayant l'air d'être d'un gros tempérament et fort
-libertine, ne semblait pas devoir jeter son dévolu sur un enfant. Mais
-en amour tout n'est-il pas caprice?
-
-Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait volontiers le
-soir; et, à l'heure de se retirer, il avait ordinairement plus besoin de
-dormir que de caresser sa maîtresse; elle était donc souvent exposée à
-coucher seule. Les hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se
-mettaient pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer, ne lui
-proposaient rien. Monrose couchait, comme on le sait, très près d'elle.
-Il valait mieux que rien. On voulait le mettre à l'épreuve; on se
-flattait qu'il avait des prémices à donner, et les femmes sont à cet
-égard à peu près du même goût que les hommes, quoique cela soit fort
-différent pour elles, comme je crois en avoir déjà fait mention
-ailleurs.
-
-En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d'avance à Monrose. Le soir
-on le faisait causer; on lui demandait mille petits services, qu'il
-rendait de bon coeur; on l'employait presque en manière de valet de
-chambre. Ses appointements étaient force de choses flatteuses, force
-indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois c'était son
-tour d'être servi. On prenait la peine de rouler ses cheveux qu'il avait
-de la plus grande beauté; on le voyait se mettre au lit; on le veillait
-jusqu'à ce qu'il eût les yeux fermés. La porte de communication
-demeurait ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il
-s'éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus les
-confidences de Monrose.--Mon bon ami, lui dis-je, je ne veux pas mésuser
-de ta tendresse et de tes serments pour t'interdire des plaisirs que je
-ne conçois pas que tu puisses refuser sans des efforts trop pénibles. Tu
-deviendrais aux yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t'en
-ferais-tu haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives. Je
-te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré et n'oublie pas
-de te ménager pour moi, qui ne t'aime pas uniquement pour mes plaisirs,
-mais qui prends le plus tendre intérêt à ta conservation.
-
-Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que le fripon était
-ravi de la permission, et que si je la lui eusse refusée, il n'en eût
-sans doute été ni plus ni moins.
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-Qu'on n'a pas pu rendre plus clair.
-
-Sydney ajouta bientôt à mes plaisirs celui de me faire connaître les
-moyens secrets qui le mettaient à même de savoir tout ce qui se passait
-chez ses hôtes. Jadis le seigneur Cléophas-Léandre-Pérez-Zambulo vit de
-fort belles choses, à l'aide d'un diable, bon humain, qui le promenait
-de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me rompre le
-cou, je devins maîtresse de pénétrer partout, de tout voir. C'était
-vraiment un plaisir de femme. Je tins le plus grand compte à sir Sydney
-de la complaisance avec laquelle il me le procurait.
-
---Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs; chacun
-d'eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement de chez lui chez la
-femme avec laquelle il vit. Si par la suite il est à propos que je
-distribue assez de clefs pour que tout soit commun, je le ferai.
-Cependant, quand il n'y a ni père, ni mère, ni maris, il n'est pas fort
-nécessaire d'user de précautions.
-
-Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de me mettre au
-fait par mes yeux, comment chaque homme pouvait ainsi se rendre de son
-appartement à ceux de toutes les femmes sans être vu ni rencontré?--Rien
-de plus aisé, me répondit-il. De quatre points différents de chaque
-antichambre des appartements d'homme, on descend par une machine dans un
-entresol aveugle, ménagé entre les deux étages. Alors on suit un
-corridor serré, large de deux pieds et demi, sur six de hauteur et
-matelassé de toutes parts, qui conduit droit à une machine pareille à
-celle par laquelle on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout à
-l'heure de semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et
-descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez elle l'homme
-qui lui convient, elle est à même d'interdire l'entrée à ceux qui
-pourraient survenir par les autres routes. De cette façon il est
-impossible que rien ne se découvre. En vain une belle serait-elle
-enfermée à triple serrure, en vain le galant avec qui elle serait
-d'intelligence logerait-il à l'autre extrémité du pavillon, un jaloux ne
-pourrait ni les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu'il
-pût seulement lui venir un soupçon. Quant à moi, tout m'est connu. J'ai
-dans mon entresol des moyens tout semblables à ceux d'en haut, moins
-compliqués seulement et dont personne ne peut se douter. Vous allez
-juger de l'excellence de ces inventions.
-
-En effet, rien de plus simple. Des portes déguisées cachaient de petits
-enfoncements où était pratiquée une machine commode sur laquelle on se
-plaçait. Alors, la personne et le siège se trouvant à peu près en
-équilibre avec un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans
-l'épaisseur du mur, on montait et redescendait sans peine à la faveur
-d'une corde perpendiculaire et fortement tendue; Sydney n'avait que six
-pieds à monter pour voir ce qui se passait chez les femmes, par les
-trous des trumeaux dont j'ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs
-était faite avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d'issue
-s'ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même parfaitement
-finis.
-
-Rien n'eût été aussi perfide que ces machines ingénieuses si elles
-n'eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me proposais d'en donner
-les figures, de même que le plan de toute la maison qui m'appartient
-maintenant; mais, outre que mon architecte m'a prié de n'en rien faire,
-de peur qu'on ne vînt à contrefaire ce qui lui a coûté tant de peine à
-imaginer, j'ai pensé qu'il était inutile de dévoiler ces secrets à des
-gens qui pourraient en faire un mauvais usage et pour qui je n'ai pas
-intention d'écrire. Les voluptueux qui sont assez riches pour se
-procurer ces superfluités recherchées trouveront aisément des artistes
-qui rempliront le même objet, peut-être mieux qu'il ne l'est chez moi.
-(N'oublions cependant pas que la maison appartient encore à sir Sydney.)
-
-
-CHAPITRE XX
-
-Courses nocturnes.--Apparition d'un lutin chez le Chevalier d'Aiglemont.
-
-Les heures de la première soirée où je fus en possession de mes
-observatoires coulaient trop lentement à mou gré. Je mourais
-d'impatience d'apprendre comment vivaient tous nos gens. Voir faire ce
-qu'on aime à faire soi-même ne laisse pas d'être un grand plaisir.
-
-Je commençai d'abord mes visites par l'appartement de la Soligny,
-voulant savoir comment se comportait avec elle M. Monrose, qui avait
-déjà sa permission depuis trois jours. Le mieux du monde. Je leur vis
-faire d'abord quantité de folies préliminaires qui me divertirent au
-possible. Après quoi ils dansèrent, nus, une allemande, à laquelle
-Soligny, qui était à l'Opéra une des plus aimables prêtresses de
-Terpsichore, accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait à
-Monrose qui, rempli d'intelligence, s'appliquait aux leçons et ne
-demandait pas mieux que de s'exercer. Il était ravissant en état de pure
-nature, aussi blanc que sa danseuse et se rapprochant, par la mollesse
-de ses formes, des beautés de Soligny, dont le corps était un vrai
-chef-d'oeuvre. Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de
-développer quelque grâce particulière, d'aiguillonner le désir de
-quelque baiser lascif, de varier à l'infini les simulacres de l'union à
-laquelle aboutissent tous les préludes voluptueux. A certain signal de
-mains, Monrose passait et repassait fort adroitement sous la cuisse de
-Soligny, qui sautillait en tournant sur la pointe du pied, sans perdre
-la mesure. Cette danse extravagante dura tant qu'il eurent de forces;
-puis ils furent tomber sur l'ottomane dans les bras l'un de l'autre et
-reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit qui suivirent de
-près. Je me retirai quand on alluma la lampe de nuit.
-
-J'allai ensuite épier Mme Dorville, chez qui je fus charmée de voir
-aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec d'Aiglemont; mais je
-vis, à mon grand étonnement, sur un fauteuil, la livrée et le chapeau du
-laquais de la dame. Les rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien
-voir pour cette fois.
-
-Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez Sylvina; et
-monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le pauvre homme! J'eus un
-moment envie d'aller le trouver. Je voulais cependant voir ce qu'on
-faisait chez Sylvina. Mais c'était bien Sa Grandeur elle-même qui lui
-tenait compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant, groupés
-voluptueusement et découverts à cause de la chaleur.
-
-Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être d'Aiglemont.
-Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de mes nouvelles possessions,
-n'était pas venu, comme à l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hésitai
-point, et tirant à moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon
-appartement à celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez lui et
-parvins à son antichambre. La porte de la chambre à coucher n'était
-point fermée. J'entrai à la faveur des ténèbres. En tâtonnant autour de
-son lit, je mis la main sur la tête d'une femme qui s'éveilla et fit un
-cri dont le sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C'était la
-chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs fois:
-«Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha de son mieux le
-joyeux lutin et passa si près de moi, comme j'allais m'échapper, que je
-me trouvai à portée de lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat
-de ma main; en même temps je poussai la porte et, tournant la clef, je
-les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient, l'un fort surpris,
-l'autre fort effrayée, je regagnai tranquillement ma chambre et me mis
-au lit.
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-Conversation moins obscène pour le lecteur que pour les interlocuteurs
-eux-mêmes.
-
-La malice d'enfermer d'un côté le couple libertin n'ayant eu pour objet
-que de favoriser ma retraite, Thérèse put à son tour s'esquiver sans
-peine par le dégagement de la garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup
-question de l'aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre
-d'avoir été lutiné et claqué, on le traita de visionnaire. Il n'eût tenu
-qu'à lui de faire appuyer sa narration par un témoin, mais il n'en fit
-rien. Personne n'y ajoutait foi. Sylvina seule inclinait à croire qu'il
-pouvait y avoir des revenants.--Pour moi, dit Soligny, je n'ai pas peur.
-J'ai près de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la guerre,
-je n'hésiterai pas de l'appeler à mon secours.--Je ne suis pas non plus
-fort peureuse, disait Mme Dorville; nous ne sommes pourtant que deux
-femmes dans l'appartement.--Et moi donc, qui suis seule, interrompit
-Sylvina, je n'oserai plus me coucher.--Monseigneur souriait, Sydney
-faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie ne fût un de
-mes tours. Je vins cependant à bout de le rassurer, ayant trouvé le
-moyen de lui apprendre pourquoi j'avais fait la folie d'aller chez le
-chevalier, et comment il n'était pas seul.--Vous verrez, mesdames,
-disait d'Aiglemont, qu'on sera forcé de faire venir ici garnison pour
-vous garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment de nous
-fatiguer.--Non, pas moi, dit aussitôt la Dorville; venez, venez,
-chevalier, je vous prendrai volontiers.--Quant à moi, je m'en tiens à
-mon petit voisin, répliqua Soligny; il est cependant dormeur, et malgré
-toute la bonne volonté que je lui suppose, il serait possible qu'on
-m'enlevât sans qu'il s'en aperçût. Cela était dit pour le gros Kinston,
-à qui il fallait donner à entendre en passant que le voisinage de
-Monrose était tout à fait sans conséquence.--Mon état, dit monseigneur,
-m'empêche de demander du service. On voit peu d'évêques en
-sentinelle.--Peste, répliqua Sylvina, vous êtes sans contredit la plus
-sûre garde en cas de lutins. D'un mot d'exorcisme vous en dissiperiez
-une armée. C'est vous, prélat, que je retiens pour me garder...
-
-Tous ces propos étaient fort réjouissants pour moi: je ne disais rien,
-on m'agaça.--Notre espiègle de Félicia, dit le chevalier, ne nous dit
-pas si elle est sujette à la peur. Cependant, si messieurs les revenants
-ont un peu de bon sens, ils ne l'oublieront pas sans doute.--J'en serais
-bien fâchée, dis-je d'un ton badin; et Sydney venant de nous quitter
-pour un moment, j'ajoutai que je ne demanderais pas mieux qu'il m'en
-arrivât autant qu'à d'Aiglemont.--A la bonne heure, répliqua celui-ci,
-mais, s'il vous arrive d'être visitée par le lutin, priez-le de ne pas
-frapper si fort; il touche tout de bon, je vous jure, quoiqu'il paraisse
-un diable de fort bonne humeur.--Vous faisiez peut-être quelque sottise,
-chevalier, si vous aviez mérité d'être fessé?--Je ne me rendis pas assez
-maîtresse de ma physionomie. Il vit bien que j'entendais finesse à ce
-qui venait de m'échapper, et commençant à me soupçonner d'être le lutin,
-il me fit du doigt une menace badine... Mais déjà la conversation avait
-changé de sujet. Nous ne poussâmes pas la galanterie plus loin, nous
-réservant _in petto_ de reprendre l'entretien en temps et lieu.
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-Dont la plus grande partie peint des caprices qui ne sont pas du goût de
-tout le monde.
-
-J'allais tous les jours au délicieux labyrinthe avec sir Sydney, qui ne
-se rendait pas moins cher à mon esprit par les charmes du sien qu'à mes
-sens par la vivacité et la suite de ses transports amoureux. Plus nous
-vivions ensemble, plus nous nous attachions l'un à l'autre. Les rapports
-croissaient, la disproportion des âges disparaissait; en un mot, nous
-étions parfaitement heureux de nous aimer. Il m'avouait que désespérant,
-avant de me connaître, de devenir jamais heureux, je le guérissais
-néanmoins de la sombre mélancolie. Je lui prouvais, en effet, par des
-raisonnements assez justes, qu'il reste des ressources dans les
-situations les plus cruelles, dès qu'on a pu sauver du premier moment du
-malheur sa raison et sa santé. Quant à la passion que sir Sydney me
-témoignait, j'avais grand soin d'y donner des entraves, en répétant sans
-cesse que je ne pouvais agréer ni rendre un amour exclusif. Cependant,
-malgré ma façon de penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand
-ascendant sur l'esprit de sir Sydney, qui s'y accoutumait et manquait
-d'arguments pour la combattre. Mais le système de la pluralité des goûts
-n'est-il pas autant à l'avantage des hommes qu'au nôtre? Heureusement il
-devient à la mode. En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur,
-entichés d'un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de fous, de
-dépravés ceux qui embrassent la nouvelle secte. Ces heureux prosélytes
-me semblent au contraire les seuls philosophes, et leurs détracteurs ne
-font que radoter: laissons-les blâmer, gémir, et jouissons.
-
-On se souvient que d'Aiglemont me soupçonnait d'être le lutin qui
-l'avait claqué la nuit. J'en convins quand nous nous trouvâmes à portée
-de nous éclaircir à cet égard. Mais je le mis au désespoir en refusant
-de lui apprendre comment j'étais venue à bout de pénétrer dans son
-appartement, dont il était sûr d'avoir bien fermé la première pièce.--Tu
-ne m'aimes plus, Félicia, me disait-il tristement; te voilà affublée
-d'un amant qui pourrait être ton père et qui va gâter ton esprit par le
-sérieux du sien. Si tu lâches une fois la bride aux goûts bizarres, tu
-es un sujet perdu pour le plaisir. Ne t'amuse pas à penser, crois-moi:
-n'éloigne pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des
-sacrifices à un homme qui ne saurait lui-même en faire assez pour
-mériter quelques faveurs de ta part. C'est moi qu'on éloigne! et c'est
-par belle passion pour sir Sydney, notre doyen! Et qui fait cette
-insigne sottise? La plus jeune de nos folles, la méconnaissable
-Félicia!--Tout cela est fort bien dit, chevalier, lui répondis-je; mais
-il n'en sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par où je suis
-venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je ne suis pas une
-bégueule, suivez-moi.
-
-Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas moins frappé que
-je l'avais été moi-même des beautés de ce lieu champêtre; il y éprouva
-de même que moi de combien les plaisirs de l'amour y étaient plus
-piquants. Il y avait quelque temps que nous n'avions offert ensemble de
-sacrifices à la bonne déesse, nous trouvâmes dans notre jouissance tous
-les charmes de la nouveauté. Puis nous nous contâmes réciproquement
-comment nous nous arrangions depuis que nous étions chez sir Sydney. Je
-ne lui cachai point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui;
-mais je ne dis rien des machines d'en haut ni de l'usage que j'en avais
-déjà fait.--Quant à moi, dit le chevalier, malgré mes plaisirs variés
-dont on jouit ici, je commençais à m'y déplaire, quand heureusement je
-me suis avisé que la jolie Thérèse pouvait m'y faire passer des nuits
-agréables. Mme Sylvina est si fort à mon oncle, elle a d'ailleurs une si
-mince opinion de mes talents, qu'il n'y avait rien à faire de ce
-côté-là. J'avais donc débuté par traiter assez bien mon ancienne
-connaissance, Mme Dorville; mais je ne suffisais pas, j'avais pour
-lieutenant un grand coquin de laquais. L'autre jour, venant chez elle,
-sans penser à rien, je le vis de l'antichambre dans une glace qui
-répétait leur image: le drôle rendait, portes ouvertes, un service
-impromptu sur le pied du lit à son affamée maîtresse; j'eus la constance
-d'attendre jusqu'à la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector ne
-referma point le ferme outil de sa bonne fortune sans que la
-reconnaissante dame y eût appuyé le baiser le plus passionné. Mme
-Dorville peut prendre un grand laquais de plus et se passer de moi.
-Piqué de cette découverte, je me rabattis sur milady Kinston. Mais la
-bizarrerie des goûts de cette belle me força bientôt à la retraite. Ce
-qu'il est de plus naturel de faire aux femmes est précisément ce dont
-elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantôt elle veut
-qu'on la traite comme un mignon, tantôt qu'on lui fasse... ce que tu me
-refusais si cruellement la première nuit de nos folies... quelquefois sa
-bouche est jalouse de l'offrande que...--Fi, la vilaine»,
-interrompis-je, dégoûtée de cette image.--Vous avez raison, répliqua le
-chevalier, cela vous révolte; cependant, apprenez, ma chère Félicia, que
-la passion convertit souvent en plaisirs sublimes des goûts monstrueux
-auxquels on ne peut d'abord songer sans horreur. J'ai fait avec des
-femmes très ordinaires, mais pour qui j'avais des instants de délire,
-des folies dont j'étais étonné moi-même en m'y livrant avec délices. Je
-n'aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrégularités m'ont ravi, ni
-l'entêtement de soutenir qu'elles soient par elles-mêmes de véritables
-moyens de jouir. Tout cela gît dans l'imagination. C'est elle qui nous
-entraîne, qui vient aisément à bout de nous faire faire les choses qui
-répugnent le plus à la raison et même à la nature; le caprice bouleverse
-tout; mais ce désordre tourne au profit du plaisir...
-
-Il avait raison; je l'ai souvent éprouvé depuis. D'Aiglemont ajouta que,
-s'il avait eu plus de goût pour Soligny, ses prodigieux caprices ne
-l'auraient point rebuté et qu'il avait eu d'abord la complaisance de s'y
-prêter, mais que, bientôt obsédé et trouvant d'ailleurs peu de
-ressources dans l'esprit de cette bacchante, il l'avait quittée pour la
-gentille Thérèse. Celle-ci était, selon lui, le plus friand morceau dont
-un vrai connaisseur pût goûter. Sa fraîcheur, sa fermeté, rétablies
-depuis les remèdes, lui donnaient tous les attraits d'une femme neuve;
-sa jouissance avait mille délices qu'il loua jusqu'à me donner un peu
-d'humeur. On sait que Thérèse n'était pas sotte; elle aimait le plaisir
-à la fureur et savait rendre au centuple celui qu'on lui procurait. Le
-chevalier prétendait qu'il ne manquait à cette rare soubrette que
-d'appartenir à quelque homme à la mode qui lui donnât de la célébrité.
-Il se proposait de lui rendre ce service dès que nous serions de retour
-à Paris.
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-Absence de sir Sydney.--Comment le beau Monrose est de nouveau poursuivi
-par son étoile.
-
-J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même avec Monrose,
-quelques entrevues secrètes, sans que sir Sydney s'en doutât le moins du
-monde; nos passades ne se faisaient jamais chez moi, nous choisissions
-des lieux écartés où nous ne pouvions être surpris.
-
-Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles
-intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps; il nous laissa
-maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie en attendant son retour.
-Sa confiance en moi était sans bornes; il m'abandonna en partant toutes
-ses clefs et ne mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire.
-
-Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont, qui apprit
-enfin comment et par où nos appartements communiquaient. Adieu les
-plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai pour le coup sans retour le
-chevalier, qu'elle adorait tout de bon. J'eus un plaisir malin à jouir
-des tendres inquiétudes de la pauvre fille qui passait une partie de la
-nuit à rôder autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point
-comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que jamais elle le
-vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la fin son parti et ne rôda
-plus. Le chevalier fut enchanté quand je lui dévoilai tous les mystères
-des deux entresols. Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de
-posséder une maison si commode; il regrettait de n'être pas un grand
-seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une semblable.
-
-Nous nous promenions certain après-souper. Le gros Kinston parlait très
-en particulier à la Soligny. A travers leur chuchotement, nous crûmes
-distinguer le nom de Monrose. Leur ton était si sérieux, ils
-paraissaient si occupés que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur
-le tapis des projets où le beau jeune homme était pour quelque chose.
-Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston. La niche aux
-espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais le chevalier usa de la
-communication de son appartement et fut à même de voir tout aussi bien
-au moyen de la coulisse imperceptiblement entr'ouverte.
-
-Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant
-Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle avait appris
-beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort exercé et très
-accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait désirer de lui sa lubrique
-institutrice.
-
-Nous le vîmes la fêter savamment dans une position inverse, qui
-satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier m'avait parlé;
-le couple paraissait s'en trouver à merveille. Soligny surtout semblait
-ne pouvoir démordre. Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la
-chambre du sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le
-mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A l'incertitude
-qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était enfin d'abord
-familiarisé avec ceux dont son ancien ami Carvel n'avait pu lui faire
-agréer l'essai. Il semblait même vouloir donner dans ce moment la
-préférence à la jonction prohibée; mais Soligny demanda d'être servie
-plus naturellement. A peine le jeune homme fut-il en situation, serré
-fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par cette position
-à élever un peu la croupe, que le gros Kinston, dont nous ne nous
-doutions pas, parut et grimpa lestement sur le lit. A son aspect,
-Monrose voulut se dégager, se croyant sur le point d'être châtié de sa
-témérité; mais il s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout
-uniment à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de tous les
-amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être violé.
-
-Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et étouffant presque
-le beau Ganimède, faisait beau jeu à milord; en vain celui-ci, menaçait,
-promettant, priant, mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien
-graissé. Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir,
-Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston et le fit
-choir sur le parquet d'autant plus malheureusement que, voulant
-s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur lui et faillit en être
-moulu. Monrose se dégagea lestement, courut à sa chambre aussitôt;
-l'épée à la main, il vint fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny
-se jeta vite entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut,
-pendant que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire le
-Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui fut reprochée
-avec aigreur, moins durement cependant qu'elle ne devait s'y attendre.
-L'offensé ne voulut point faire la paix et rentra brusquement chez lui.
-Nous l'entendîmes aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à
-double tour.
-
-Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de cette
-tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats les feux dévorants
-dont ce spectacle lascif venait de nous embraser.
-
-Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage. Voyez
-comment, une fois lancé dans la facile carrière du libertinage, on y
-galope sans pouvoir se retenir. Ce Monrose, naguère si tendre, si
-réservé, le voilà déjà au niveau des plus grands débauchés. Déjà une
-maîtresse dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une
-répugnance qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai qu'avec
-une femme qui a vécu, il y a quelque chose à gagner de l'autre façon
-pour un jeune homme qui n'a pas de quoi remplir les espaces. Mais, en un
-mot, si Monrose, agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant
-de résignation que le seigneur Anselme au château du More, que s'en
-faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins adroitement, et
-qu'avec les gens d'honneur la violence ne vient à bout de rien.
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-Où l'on verra des choses intéressantes.
-
-Peu de jours après l'aventure que je viens de décrire, nous apprîmes
-qu'il était arrivé de grands changements dans les affaires de sir
-Sydney. Il devenait lord par la mort d'un oncle, et voyait tripler sa
-fortune. Son projet était de nous donner encore un ou deux jours et de
-se rendre tout de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que
-le séjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter cette
-terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le chagrin de
-refuser un don que l'augmentation de ses biens rendait, selon lui, de
-peu de conséquence. Cependant, outre les bâtiments, les meubles, il y
-avait encore d'assez gros revenus attachés à la terre. Je répondis que,
-n'acceptant ni la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas
-la jouissance du château, mais à condition que je serais libre d'en
-disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me semblerait: mon intention
-était de remettre tout cela aux enfants de sir Sydney, que le soin de
-conserver dans sa famille un titre qui se serait éteint après lui
-mettait dans l'obligation de se marier.
-
-Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière, dont il était
-impossible que nous prévissions alors les conséquences importantes. Que
-le sort est bizarre dans ses projets! Souvent nous voyons naître d'une
-circonstance qui d'abord paraît tout à fait indifférente une chaîne
-d'événements qui donnent une nouvelle face à notre existence.
-
-La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement d'une partie
-de chasse, et devions passer près de ces statues dont on se souvient que
-j'ai parlé: tout à coup le cheval d'un piqueur, qui était un peu en
-avant, s'effaroucha, recula et ne voulut point passer outre. Celui du
-chevalier, qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé,
-entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous arrivâmes en même
-temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et Monrose, qui étaient à cheval à
-côté de moi, de descendre et de venir examiner avec lui si ce qu'on
-découvrait était un homme mort ou endormi: c'était un infortuné percé de
-plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui respirait encore.
-
---Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que vous soyez, vos
-soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la seule consolation...--Un
-sanglot douloureux lui coupa la parole, nous le crûmes sans vie.
-
-Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite calèche, la cédèrent
-et furent reçus dans une autre fort spacieuse, où le gros milord tenait
-compagnie à Mme d'Orville et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au
-château. Le dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien
-de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils apportaient de la
-lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de distance du château, la
-calèche du blessé dans laquelle il était sans connaissance, entre les
-bras de d'Aiglemont; les blessures furent visitées sur-le-champ: elles
-étaient profondes et douloureuses. On mit l'appareil.
-
-Nous avions ramassé l'arme fatale avec laquelle le malheureux s'était
-frappé, et un bracelet de cheveux auquel tenait un portrait de femme,
-dont le cristal terni, humide et portant l'empreinte de deux lèvres
-témoignait que le suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous
-l'avions rencontré. Elle fut portée à l'excès lorsque sir Sydney, de
-retour le lendemain, parut frappé comme d'un coup de foudre à la vue du
-portrait. C'était celui de cette femme dont il m'avait parlé. Il avait
-toujours soutenu qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le
-coup tout le monde à témoin, et l'on fut, en effet, forcé d'en convenir.
-C'étaient tous mes traits, et surtout parfaitement ma physionomie.
-Cependant le malade demeurait au même état, prêt à tout moment de rendre
-l'âme. Sydney ne pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de
-faire copier le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas
-de commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien épargner
-pour tâcher de sauver les jours d'un homme dont l'histoire devait
-nécessairement avoir les plus grandes liaisons avec la sienne propre.
-
-Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente à soigner notre
-malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et en état de parler que
-quinze jours après le départ du nouveau lord.
-
-Pendant ce temps d'alarmes et de pitié, mon âme demeura fermée aux
-plaisirs. Je ne m'intéressai pas plus à ceux des autres. Uniquement
-occupée de mon malade, je ne le quittais presque jamais; l'ennui fit
-déserter Mme d'Orville, milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en
-Angleterre. Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût,
-lui serait devenue funeste. J'avais prié Sydney de l'amener. Le pauvre
-petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais Sylvina elle-même
-ayant sollicité son exil, il avait été forcé de s'éloigner.
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-Hors-d'oeuvre à peu de chose près.
-
-Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque aussitôt qu'il put
-parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin parmi des êtres sensibles,
-moi qui depuis si longtemps... Je vis!... et c'est vous... vous que je
-ne connais point, mais qui êtes pour moi l'objet du plus étrange
-étonnement!--Je vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouvé près
-de vous... certaine ressemblance...--Elle est frappante. Mais vous avez
-un coeur compatissant et la cruelle de Kerlandec...--Un chirurgien
-habile que Sydney avait envoyé de Paris, et qui ne bougeait d'auprès du
-blessé, remarqua que cet entretien causait trop d'émotion au malade. Il
-me pria de m'éloigner.--Je ne doute plus, Félicia, me dit le chevalier,
-que je rencontrai en sortant, et qui ne prenait pas fortement à coeur
-l'état de notre infortuné, je ne doute plus qu'après avoir guéri cet
-aventurier, il ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà
-concentrée dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de l'air
-malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons bientôt la douleur de
-vous voir l'être à votre tour. Quelque fièvre opiniâtre, ou tout au
-moins quelques sombres vapeurs seront le fatal salaire de vos
-empressements charitables. Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli
-de la nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez devenir de
-bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais jusqu'à l'oubli de
-vous-même exclusivement.
-
-Il est vrai que les facultés d'aimer, de jouir étaient totalement
-suspendues en moi, mais chez nous autres femmes de plaisir, ces
-révolutions sont de peu de durée et ne tirent point à conséquence. Je
-prouvai bientôt au charmant chevalier que je ne prétendais pas
-m'oublier. Et même la santé de notre convalescent exigeant que je le
-visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement ses malheurs,
-je me rendis à la société et me retrouvai bientôt au courant de mes
-habitudes. Mille plaisirs assaisonnés de toutes les variétés que nous
-savions pouvoir seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux
-moments.
-
-Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries n'était pas
-le moins amusant de mes passe-temps. Il lui était arrivé des aventures
-si plaisantes, il les contait avec tant d'agréments et de feu, que le
-plaisir de l'écouter ne manquait jamais de conduire à celui de réaliser
-ce qu'il savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup
-mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter sur le papier son
-histoire; mes lecteurs m'auraient su un gré infini de la leur avoir
-transmise. Mais paresseux et peu jaloux d'être célébré, il a refusé
-cruellement de me donner un d'_Aiglemontana_. Bien loin de vouloir
-écrire, il trouve mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce
-censeur dont j'ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader
-d'écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me laisse
-faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je recule.
-D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'être lui-même le plus
-entêté. Mais finissons cette digression par le récit d'une aventure
-presque incroyable arrivée à ce héros, et qui fera voir combien l'on
-perd à n'avoir pas une collection de ses folies: c'est lui qui va
-parler.
-
-«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu j'ai eu le
-courage d'aller passer quelque temps chez moi, pour complaire à mon
-oncle. L'honnête ville qui m'a donné le jour a pour habitants des gens à
-peu près de la force de ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés,
-mêmes ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles, malgré
-l'étalage pompeux des plus grands sentiments.
-
-«J'étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il pouvait y avoir
-de passable était à peu près à mes ordres, mais je ne voyais rien qui
-pût m'amuser à certain point. Je répugnais d'avoir à partager avec des
-maris maussades, à corrompre d'imbéciles Argus, à me contraindre avec
-des mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à rien, sinon
-à la femme d'un quidam revêtu depuis peu d'un emploi lucratif, mais qui,
-malgré ses avances, avait toutes les peines du monde à se faufiler avec
-la soi-disant bonne compagnie: la dame était très jolie, fraîche,
-parfaitement bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui
-devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait, visait à
-l'élégance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais ayant le travers
-d'une grande intrigue avec certain officier, un de ces hommes qui ont
-puisé leur perfection dans les romans, pour qui le bonheur suprême est
-d'être montrés au doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses,
-d'être canonisés par d'antiques femmes à passions, et révérés des
-apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement ridicule à
-cet égard, et d'autant mieux dans son jour que, de son côté, l'époux
-avait la manie de jouer le philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de
-n'agir que par ses conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si
-préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je négligeasse de
-faire naître les moyens. Je répugnais cependant beaucoup à me mettre aux
-petits soins auprès de ces bourgeois; je m'épouvantais des obstacles
-qu'allait rencontrer ma fantaisie; mais voici comment le hasard me
-servit.»
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-Suite du précédent.
-
-«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que j'avais de lui faire
-ma cour. La permission de me présenter fut accordée et le jour pris:
-c'était celui de certaine assemblée; nous devions nous rendre une heure
-avant celle de la coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me
-rencontrer. Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire imprévue
-retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il ne pourra pas
-m'accompagner; mais il me conseille d'aller seul. La dame était prévenue
-et peu faite d'ailleurs pour qu'un homme comme moi se piquât avec elle
-d'une bien rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que
-sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me dit que madame
-est visible; l'escalier est faiblement éclairé: dans les deux premières
-pièces, point de lumière et personne; mais tout est ouvert; je vois plus
-loin une femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant un
-flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même, se plaignant un
-peu bourgeoisement de la négligence et de la désertion de ses gens,
-ciel! c'est vous, monsieur le chevalier! que je suis honteuse!...--le
-pied lui manque en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté,
-elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite, mais quel
-singulier hasard! tandis que de la meilleure foi du monde je veux
-m'empresser à secourir la dame, ma main rencontre une gorge d'une
-fermeté... ma charité s'oublie. On veut se relever, j'embrasse, on
-retombe: les ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des
-attitudes me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de satin,
-potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux bijou... je
-l'agace... on crie tout bas:--Ah! monsieur!... quelle horreur!... si mes
-gens... mon mari... si quelqu'un...--Je sentais déjà la nécessité
-d'abréger. Cependant, trahie par la nature, déjà la belle donnait des
-preuves non équivoques de l'impression que je faisais sur ses sens; je
-pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du lieu; on
-résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur... Mais quelle
-surprise! que ne peuvent pas le tempérament et l'occasion? on me rend
-mes baisers; on me presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà
-toute ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi qui
-seul commence à craindre que nous ne soyons surpris... Mais bientôt on
-me repousse violemment, on se dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit
-en marmottant quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y
-conçois plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends, et
-retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me plains de n'avoir
-trouvé dans les appartements ni lumière, ni domestique pour annoncer. A
-force d'appeler, de crier, il fait paraître un lourdaud, dont le visage
-est enfariné et qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque
-trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main. Pour lors, la
-dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez elle deux bougies, me
-reçoit l'oeil humide, le visage encore animé d'un incarnat expressif. Le
-laquais, grondé et menacé d'être mis à la porte, va tristement éclairer
-les pièces dont l'obscurité venait de m'être si favorable.
-
-«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations outrées de la part
-de la dame; de la mienne, humble repentir, serments passionnés. Nous
-nous arrangeons pour le secret. On exige pour condition du
-raccommodement que tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes
-suites, et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le
-méritant Sigisbé...--Non madame, s'écrie celui-ci, sortant d'un cabinet
-de toilette où il s'était caché par jalousie, effrayé de ma réputation,
-et voulant savoir comment se passerait cette première entrevue avec sa
-maîtresse. Il n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors
-séparant du cabinet celle où notre passade s'était faite.--Non, dit-il,
-ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur, je n'y ferai
-point un obstacle... Perfide! monstre d'inconstance et de
-libertinage!...--Monsieur! monsieur, interrompis-je, piqué de la liberté
-qu'on prenait de s'emporter en ma présence, songez à ce que vous devez à
-madame et à moi, que ces vociférations offensent...--Quoi, monsieur?
-pensez-vous...--Vous imposer silence, monsieur.--A moi, monsieur!...
-
-«Cependant, confuse de son aventure, assommée de l'apparition subite du
-Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle, la dame se trouva mal. Le
-soin de la secourir suspendit nos propos. Je tirai la sonnette, et,
-avant d'être vu des gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival
-outragé fit pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque
-aussitôt. Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de sang-froid
-le devoir d'un homme de coeur. Je le ménageais; il brisa son épée contre
-la garde de la mienne, qui le blessa légèrement au bras. Je le
-reconduisis chez lui. Nous nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave
-garçon que d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à filer
-si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait, selon lui, de fort
-malheureux dans son aventure, c'est qu'il devait partir incessamment,
-son congé touchant à sa fin. Il eût bien désiré d'emporter dans son
-coeur la pensée de son amante aussi pure et le souvenir de son
-demi-bonheur sans mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de
-lui prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au
-contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il allait savoir à
-quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et que, se trouvant relevé de
-ses serments, il ne tiendrait qu'à lui de se mettre avec une nouvelle
-maîtresse sur un meilleur pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la
-dame qui le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la
-mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son aimable époux. Le
-trop crédule amant n'avait pas osé devenir heureux à pareil prix,
-sottise de part et d'autre; voilà à quoi aboutissent toutes ces belles
-chimères. Une femme a du tempérament; elle le nie à son amant, à
-elle-même. Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme des
-sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres, ceux-ci se
-révoltent à la première occasion. Un écumeur survient, qui moissonne
-dans le champ que le cultivateur timide a pris tant de peine à mettre en
-valeur.»
-
---«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera rendu si jamais
-vous vous mariez--Si jamais? Ce sera bientôt, je vous jure. J'y suis
-condamné par l'invalidité d'un benêt d'aîné qui, végétant dans les
-drogues et tout à l'étude des anciens, me laissera probablement bientôt
-l'espérance d'un bel héritage. Mais je compte bien que ma femme ne sera
-pas une bégueule. Je veux qu'elle soit heureuse et libre; qu'elle soit
-l'amie de mes amis, comme je le serai des siens: et pourvu que personne
-ne s'érige en maître chez moi, où je voudrai qu'elle seule et moi
-commandions, pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands connus sous
-le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois, ni des pédants
-affamés, tout ce qu'elle fera sera bien fait, et je ne refuserai à ses
-plaisirs ni complaisance ni argent.»
-
-Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent autrement que
-lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs femmes honneur, vertu, vos
-devoirs, mon autorité, valent-ils mieux? Décidez, lecteur.
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-Qui traite de je ne sais quoi.
-
-Milord Sydney m'écrivait souvent: toujours sur le ton de l'amour; mais
-cependant fort occupé de notre aventurier et du portrait. Il me priait
-de m'informer si l'original de cette peinture existait encore; en quel
-lieu? et par quel hasard elle se trouvait entre les mains de notre
-infortuné. Enfin, qui il était lui-même? Il mandait au sujet de Monrose
-les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune homme, propre à
-tout et plein de bonne volonté, lui donnait toute la satisfaction
-imaginable; qu'il plaisait universellement et se conduisait avec
-beaucoup plus de sagesse qu'on ne devait l'espérer de son âge et de la
-vivacité de ses passions.--Je sais, belle Félicia, m'ajoutait Sydney
-dans une de ses lettres, que si j'ai été assez heureux pour amuser
-quelques instants tes sens, ce règne usurpé sur ton printemps par mon
-automne doit être fini sans retour; mais l'estime et l'amitié, ces
-sentiments délicieux qui confondent tous les âges; ces fruits exquis que
-n'engendrent pas toujours la fleur fragile de l'amour, vont former entre
-nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.--Je vous
-entends, milord, lui répondis-je à peu près. Vous aviez besoin d'aimer,
-il vous a paru que je vous convenais; mais ce portrait... certaines
-espérances vagues... rien de plus juste. Je vous rends à votre chimère;
-puisse-t-elle faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera plus
-sincèrement que moi! Autrement, songez que je serai toujours la même. Il
-n'y a dans un coeur tendre qu'un espace imperceptible entre les
-sentiments dont vous parlez et l'amour... Vous êtes musicien, vous
-entendrez une comparaison musicale. Je ne suis pas un de ces instruments
-bornés, sur lesquels on peut moduler sans changer l'accord. Je suis
-montée à la convenance de tous les tons et formée précisément pour les
-transitions. Mais je ne me laisse toucher que par d'habiles maîtres.
-Vous savez, milord, qu'entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous
-l'éprouverez encore quand et aussi longtemps qu'il pourra vous plaire.
-Adieu.
-
-Mais on va m'accabler d'injures? me traiter de folle et d'effrontée? Que
-m'importe. Je l'ai déjà dit ailleurs, mon bonheur me venge du blâme et
-du mépris des rigoristes, et je vais prouver... Non, ce qui prouve mieux
-que tous les raisonnements du monde que, sans doute, mon système est
-passablement bon, c'est que malgré ma légèreté, je n'ai perdu aucun de
-mes adorateurs. Ils sont toujours demeurés mes amis. Il est vrai que je
-n'ai jamais fait de mauvais choix. Je ne parle pas des songes qu'on
-nomme passades.
-
-Me voici maintenant élevée, par l'amour et la volupté, à un certain rang
-parmi les protégées de Vénus; mes traits et ma taille touchent au
-dernier degré de leur perfection, et mes talents à leur maturité. Je me
-vois indépendante et si je veux y consentir, propriétaire d'un bien
-solide qui me met pour jamais à l'abri de certaines disgrâces, dont la
-seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments d'une jolie femme
-qui fonde ses ressources sur des charmes et sur les passions qu'ils
-peuvent inspirer. C'est un grand point; car surtout pour les femmes de
-plaisirs, c'est l'aisance seule qui fixe le bonheur et même le mérite.
-Telle qui, dans une situation brillante, a de l'esprit et des manières
-nobles, et reçoit, pour ainsi dire, un nouveau lustre des propres effets
-de sa perfection, peut, après un revers de fortune ou de figure
-(celui-ci entraîne nécessairement le premier), elle peut, dis-je, ne se
-ressembler plus. L'esprit tarit, l'âme se rétrécit, des sentiments vils
-remplacent ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus heureux.
-Écrasée enfin sous le poids de la misère et de la honte, on la voit
-quelquefois s'abaisser au plus dur esclavage auprès de quelque nouvelle
-nymphe que le caprice vient de jeter dans la carrière. Je suis
-compatissante. Combien de fois mon coeur n'a-t-il pas saigné de voir, à
-l'issue d'une petite vérole, ou de quelque chose de pis, telle femme,
-que tout Paris avait adorée, devenir tout à coup méconnaissable, et,
-dans le costume du plus bas peuple, servir quelque créature vulgaire,
-recruter pour celle-ci des gens sur lesquels autrefois elle n'eût pas
-daigné laisser tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes
-yeux s'y étaient rarement arrêtés; les bontés de Sylvina et de son
-époux, et la perspective de succéder un jour à leur fortune
-m'épargnèrent l'horreur de craindre l'indigence. Cependant je ne
-laissais pas de sentir combien un sort assuré devait être agréable, et
-sans un excès de délicatesse, où, sans doute, il entrait beaucoup
-d'amour-propre, j'aurais accepté tout de bon les offres de milord
-Sydney... Mais on verra par la suite comment mes scrupules furent
-levés... Je pense un peu tard que voilà sans contredit un ennuyeux
-chapitre; que du moins il ne soit pas plus long.
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-De l'étranger.--Son histoire.
-
-A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de sauver les jours de
-notre infortuné réussit à peu près.--Mais, nous dit le docteur, ses
-blessures sont de nature à lui laisser pour la vie des incommodités
-fâcheuses; le sujet est d'ailleurs usé par les passions et détérioré au
-point que je ne réponds pas qu'il vive longtemps. Il sera même plus
-heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore peut-être un
-an ou deux, au bout desquels il faudra toujours qu'il périsse.--Le
-malade lui-même ne faisait point de cas de la vie. On était obligé de le
-garder à vue, et ce n'avait été qu'à force de prières et par le charme
-de ma ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnément que
-j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce qu'on lui
-prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.--Il est cruel de vous
-obéir, me répondait-il, soyez assurée, madame, que vous ne me forceriez
-point à vivre si je pouvais désormais mourir sans être méprisé de
-vous... de vous, l'être le plus adorable, l'être qui réunit à tout ce
-que la divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui manque,
-un coeur généreux et sensible!--Je n'y tiens plus, lui dis-je, quelle
-est donc cette fameuse Kerlandec?--Vous voulez apprendre ma funeste
-histoire? Croyez-moi, madame, cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas,
-par une communication dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la
-paix dont votre âme douce est faite pour jouir.--Je l'assurai que je
-brûlais d'entendre conter ses malheurs, et que la part que j'y prendrais
-ne serait pas une affliction pour moi si j'étais assez heureuse pour lui
-procurer quelques consolations. Il se recueillit un moment, puis,
-laissant échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il raconta ce
-qui suit. C'est lui qui va parler.
-
-«Je me nomme le comte de... Paris m'a vu naître il y a vingt-six ans, et
-je suis fils du marquis de... que le mauvais état de sa fortune avait
-obligé d'épouser la fille d'un banquier opulent. Mon père était un homme
-de la vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant
-les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant, las d'être pauvre,
-il avait fait la sottise de se mésallier. Beaucoup de seigneurs qui en
-font autant s'en trouvent bien. Mais mon père, plus malheureux dans son
-choix ou moins propre que les autres à se plier aux désagréments que
-peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de détester ses
-engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue par des parents
-insolents, à qui les faveurs de la fortune faisaient perdre de vue leur
-vile origine, à peine oubliée, elle osait reprocher à son mari le
-prétendu bonheur qu'il avait d'être son époux. S'il portait des plaintes
-à l'impertinente famille, il n'était pas mieux reçu; cependant, il
-s'armait de patience. Les injures des gens qu'on méprise n'offensent pas
-à certain point. D'ailleurs, ma mère était belle; les travers, les
-caprices, le peu de sensibilité de cette femme hautaine trouvaient grâce
-en faveur de sa charmante figure. M'ayant mis au monde, elle devint
-encore plus chère. A cette époque, mon père pardonna tout.
-
-«Il était le dernier mâle d'une famille assez illustre. N'ayant pas eu
-d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux assorti; ma naissance ranimait
-du moins l'espoir de la propagation de son nom. Je devenais un héritier
-précieux. Tous les biens des parents de ma mère devaient un jour être
-réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent bientôt
-détruites. Mon grand-père essuya d'énormes banqueroutes qui altérèrent
-son crédit, quelques paiements retardés effrayant ses correspondants, il
-fut soupçonné, discuté et ruiné; tout cela fut très prompt.
-
-«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y rejoindre, déplorer
-avec elle la perte de ses biens, et l'assurer que si elle voulait se
-conformer à ce que les circonstances allaient désormais exiger, il la
-chérirait également et ne la rendrait pas moins heureuse... Mais quel
-désespoir pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point
-annoncé son arrivée... Il vole à l'appartement de sa femme... Elle
-dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux, perce l'infidèle
-de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite, échappe à la mort,
-donne l'alarme. Mon père, à peine regardé comme le maître, se voit
-bientôt environné de ses propres gens armés contre lui. Un seul valet de
-chambre, ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par son
-courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à lui. Ils défont
-sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient, emportant quelque
-argent et les diamants de ma coupable mère.
-
-«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus odieuse
-tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris au lit: on accusa
-mon père de s'être vengé, par un infâme assassinat, d'avoir vu échouer
-de grandes vues d'intérêt... Pardon, madame, souffrez que je
-m'interrompe un moment... Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur
-sur tant d'injustices... Se peut-il que le Ciel ne se charge pas de la
-vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des hommes...--Hélas!
-mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se mêle on ne peut moins de nos
-misérables affaires, mais...--Il ne m'écoutait pas. Sa tête était
-penchée sur sa poitrine. Il demeura quelque temps plongé dans une
-rêverie profonde... Il se remit enfin et continua son intéressante
-narration.
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-Suite de l'histoire du comte.
-
-«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur. Homme de grand
-mérite et peu courtisan, il avait de puissants ennemis; leur nombre
-l'accabla. Le peu de bien qu'il avait fut confisqué. Un honnête curé eut
-pitié de moi, me prit dans sa maison et me donna une aussi bonne
-éducation que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis
-au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique. Mon père était
-mort peu de temps auparavant en Russie. Je demeurai donc seul, sans
-biens, sans appui, forcé de saisir la première occasion que le hasard
-pourrait m'offrir de me procurer les moyens de subsister. J'étais encore
-trop jeune et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait
-laissé quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai pour
-les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une odieuse patrie.
-
-«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas d'intelligence, je
-me rendis nécessaire à bord, et m'étant acquitté de diverses fonctions
-avec succès, je gagnai l'estime et la confiance des officiers.
-
-«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans, je revins avec
-une assez bonne somme, formé, instruit, et à même de pousser ma fortune;
-mais le destin devait s'y opposer: il me préparait, sous un tapis de
-fleurs, un piège où je devais me précipiter, pour être à jamais
-malheureux.
-
-«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le projet d'y
-placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était possible, la mémoire
-de mon père et de le venger; de trouver, en un mot, une sorte de
-félicité dans la satisfaction de l'honneur consolé.
-
-«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs canots ornés de
-banderolles et de guirlandes, portant une compagnie joyeuse de
-musiciens. On revenait d'une partie de plaisir dans la rade, et l'on
-côtoyait le rivage avant de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir
-le débarquement.
-
-«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait remarquer
-par une beauté, par une taille, un maintien, des grâces, une physionomie
-qui lui donnaient l'air d'une divinité... Je fus frappé... Je m'informai
-d'elle; on m'apprit qu'elle se nommait Mme de Kerlandec, que son mari
-était capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour très
-longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre congé d'un de ses
-amis et se distraire un peu du chagrin de quitter une femme si belle,
-dont on le disait adoré.
-
-Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation cruelle
-qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître la violence de l'amour et
-de la jalousie. Il me vint aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais
-une funeste prédestination m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je
-rentrai chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui j'étais
-intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant de servir la passion
-insensée dont je venais de le faire confident.
-
-«Je n'avais encore rien aimé. Tout ce qu'une imagination ardente peut
-offrir de romanesque à un coeur neuf m'assaillait à la fois; dans mon
-transport, je mettais au jour mes idées tout haut, devant mon ami. Il
-venait de m'échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse vivre
-et mourir près de l'adorable Kerlandec.--Que ceux qui la servent sont
-heureux! dis-je; quelle fortune plus digne d'envie...--Quoi, Robert,
-interrompit mon ami (Robert était le nom que j'avais pris pendant mes
-voyages), quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de
-Kerlandec?--Moi, mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me flatter d'un
-si grand bonheur!...--D'un si grand bonheur que celui de devenir laquais
-de cette belle dame? Ah! parbleu, si tu es homme à faire cette
-extravagance, je me fais fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi
-vite cette épée, endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me
-suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec, il me veut
-quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes parents, que tu te
-trouves sans ressource, forcé par des raisons d'intérêt à ne pas
-t'éloigner du pays; je lui demanderai qu'il te reçoive au nombre de ses
-domestiques, en attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me
-charge de tout. Que risqué-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu
-de jours. C'est à toi de t'arranger comme tu pourras avec la dame et à
-tirer parti de la différence qu'il y a de M. Robert à un laquais
-ordinaire.
-
-«Je manquai d'étouffer dans mes bras l'officieux pilote. Il me semblait
-qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le hasard nous servit au delà
-de nos espérances. On avait réformé le même jour un laquais mutin, dont
-M. de Kerlandec ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie
-pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie douce, un
-maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même pressa sa femme de m'agréer.
-Le lendemain, il partit.»
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-Continuation.
-
-«C'était à Paris, chez son beau-père, que Mme de Kerlandec devait
-attendre le retour éloigné de son époux. Nous partîmes de suite. J'étais
-un domestique si zélé, si attentif; heureux dans mon état, je le
-remplissais avec tant d'exactitude, que bientôt ma belle maîtresse me
-témoigna combien elle était contente de mes services. Elle daignait
-quelquefois causer avec moi et me faire compliment de ce que je
-m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne bougeais de
-l'antichambre; on m'y trouvait toujours occcupé à lire ou à cultiver
-quelques dispositions que j'avais pour le dessin. Est-il rien de plus
-naturel pour un amant que de s'exercer dans un art qui se lie avec les
-sentiments de son coeur, qui a pour but de reproduire sous mille formes
-différentes l'objet dont il est occupé?
-
-«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité, mais journalier
-et suffisant à mon espérance), dans le plaisir de voir sans cesse celle
-que j'aimais, de sentir qu'elle prenait à moi tout l'intérêt auquel mon
-état pouvait me permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers
-passionnés, où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom d'Aminte.
-Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi, qui en avais alors vingt
-et un, elle méritait mille fois au delà des louanges que je pouvais
-donner à ses charmes, à sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la
-nature est si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne
-en un mot, Aminte, était un chef-d'oeuvre que notre climat étonné
-semblait respecter... Aminte (ce nom sera plus doux à votre oreille que
-celui de Kerlandec), la divine Aminte accueillait mes vers; quelquefois
-elle avait la complaisance de les montrer, sans nommer l'auteur, et de
-me transmettre les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les
-cercles.
-
-«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence: les seuls
-plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les spectacles, la société d'un
-petit nombre d'amies choisies, et d'amis dont aucun ne semblait
-prétendre au titre d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le coeur était
-sourdement miné par les feux les plus terribles, je me croyais presque
-raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le devoir à son mari, mais
-d'ailleurs froide, inaccessible à l'amour. Je bornais donc mes plaisirs
-à la contempler, à l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais
-que j'étais éloigné de me connaître!
-
-«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais derrière sa
-voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient; un embarras arrête
-la marche des deux files... Un cri d'étonnement part d'un carrosse qui
-faisait face au nôtre, il échappe en même temps à ma maîtresse un cri
-plus fort, elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se
-précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte; mais il se
-contraint et joint ses empressements aux miens, à ceux d'une foule
-curieuse, dont nous sommes à l'instant entourés. Les yeux d'Aminte se
-rouvrent un moment: mais se voyant dans les bras de cet homme lui-même,
-elle s'écrie une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez,
-Madame, comment à Paris le moindre événement attire sur-le-champ
-l'attention d'une multitude de désoeuvrés et celle de la police. Déjà
-nous sommes investis de peuple et d'alguazils. Un bas officier fend la
-presse, et ridiculement important se met à interroger. L'inconnu, sans
-daigner lui répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu,
-déconcerté, ôte son chapeau et balbultie quelques excuses. Aminte,
-déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant de la reconduire
-chez elle, met fin à toutes les questions. La garde fait faire place à
-notre voiture. Celle de l'inconnu suit à vide: nous quittons les
-boulevards.
-
-«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus tôt paru si
-troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé mon sang. Quel
-était cet homme? quelles relations si particulières pouvait-il avoir
-avec ma maîtresse?... Il passa plus d'une heure à la maison.
-
-«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire mit bientôt ma
-vie en danger. Alors le dur beau-père me renvoya de l'hôtel, malgré les
-efforts que fit ma maîtresse pour obtenir qu'on m'y gardât. J'allais
-être transféré à l'hôpital si je n'avais pas eu de quoi me procurer un
-asile plus doux. Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors...
-Je fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature prit le
-dessus, j'eus le malheur de me rétablir.»
-
-Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse à ce qu'il me
-racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins de remettre la
-suite au lendemain. Il ne me sortit pas de l'esprit pendant la nuit, et
-dès qu'il fut jour chez lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et
-je le trouvai en état de me continuer le récit de ses aventures.
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-Toujours la même histoire.
-
-«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai conté jusqu'ici
-n'est que fleurs en comparaison de ce que vous allez entendre!...
-Armez-vous de courage.
-
-«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez Aminte. Mais
-j'étais remplacé. J'en demandai les raisons; pendant longtemps on ne
-voulut m'en donner aucune: à la fin, on me dit que je devais bien savoir
-pourquoi. J'eus beau prier qu'on me laissât parler à Madame, il n'y eut
-pas moyen. Je pris enfin la liberté d'écrire. Le beau-père, entre les
-mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement par le suisse
-que si j'osais désormais paraître à la porte de l'hôtel, il me ferait
-expirer sous le bâton. J'avais trop de fierté pour souffrir patiemment
-cet outrage, d'autant plus mortifiant que le bilieux portier y mettait
-du sien par le choix des expressions. Je le régalai lui-même d'une ample
-volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes peu
-respectueuses pour le maître, à qui j'avais intention qu'on les
-rapportât. Il m'échappa que j'étais homme à châtier le vieillard
-hautain, et que s'il savait qui j'étais, il n'oserait pas me faire
-menacer d'un traitement peu fait pour moi. C'était sans doute commettre
-une grande imprudence. Je donnais dès lors à penser que j'étais un homme
-suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais un amour qui ne
-s'était déjà que trop trahi dans les transports de la fièvre; je rendais
-public qu'Aminte avait eu pendant un an, pour laquais, un amant déguisé.
-Je faillis d'être arrêté sur l'heure; mais heureusement pour moi,
-quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse et
-satisfaits de la fermeté que j'avais fait paraître embarrassèrent le
-guet et me firent jour. Je m'esquivai.
-
-«Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais osé sortir, je
-retirai mon argent et partis pour l'Italie, espérant d'amortir ma fatale
-passion en m'éloignant de son objet. Mais bientôt, consumé d'ennui, je
-revins à Paris.--Du moins, disais-je, je pourrai l'épier, la voir toutes
-les fois qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin
-d'elle, je meurs mille fois par jour.
-
-«Je m'établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait d'un peu loin sur
-le jardin de l'hôtel et sur l'appartement même de Mme de Kerlandec. Là,
-ignoré de l'univers, je passai les jours entiers à observer, à l'aide
-d'un télescope, les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je
-voyais souvent auprès d'elle le redoutable inconnu, dont la rencontre
-avait été l'époque de son malheur. La jalousie me dévorait. Cent fois
-j'avais été sur le point de m'arracher la vie... Mais quelle est la
-folie d'une passion amoureuse! Plus on est malheureux, plus il semble
-qu'on prenne à tâche de le devenir. Ce n'était pas assez pour moi d'être
-à peu près sûr que l'étranger était du dernier bien avec Aminte, je
-voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce qu'un scélérat ne
-hasarde qu'avec la certitude du gain, je l'entrepris sans autre but que
-celui de mettre le comble à mon désespoir. Je descendis, avec des peines
-incroyables, de mon réduit sur d'autres maisons, d'où je parvins (non
-sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins, dis-je,
-aux fenils de l'hôtel, et je m'y tins caché un jour entier. Puis, vers
-la nuit, m'exposant à de nouveaux périls, je me glissai dans la chambre
-à coucher et jusque sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que
-j'éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement, où autrefois
-j'allais et venais librement, où j'avais souvent occupé les loisirs de
-la divine Aminte par quelques lectures amusantes? Maintenant je m'y
-exposais au déshonneur, à la mort.
-
-«J'étais à peine arrangé sous le lit que Mme de Kerlandec rentra et se
-fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme de chambre, elle feuilleta
-des papiers, reçut des lettres et enfin écrivit. Bientôt elle fut
-interrompue. Un laquais effrayé venait l'avertir que le vieux beau-père
-avait dans ce moment un violent accès de certaine colique à laquelle il
-était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors de mon
-embuscade, au hasard d'être surpris, je cours au secrétaire, je trouve
-une lettre commencée, je m'en saisis. Une boîte est à côté. Dieu! que
-vois-je? le portrait d'Aminte! quelle fortune! mais c'est un bijou
-enrichi de diamants; n'importe, je n'ai pas le temps d'en séparer la
-peinture. Je m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers.
-Il n'était plus possible de demeurer, j'ouvre une croisée, je me laisse
-couler dans le jardin. Je franchis un mur et m'échappai par la maison du
-voisin. Qu'il me tardait d'être chez moi pour y jouir tranquillement du
-fruit de ma téméraire expédition! Le portrait était d'une ressemblance
-achevée. C'est celui que je possède encore. Le bracelet de cheveux était
-dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux et les lettres; quant à
-la boîte et aux diamants, je les fis remettre dès le lendemain avec des
-mesures si adroites que je n'ai jamais été découvert.
-
-«Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquiétudes? Rien,
-sinon de nouveaux malheurs; la plupart des lettres étaient anglaises, le
-peu de françaises qui y étaient mêlées m'apprenaient qu'Aminte et
-l'inconnu s'adoraient et que leur connaissance était antérieure au
-mariage de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commencée
-exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:--Et demain
-l'original veut te prouver encore mieux...--Je fus transporté de
-rage...»
-
-J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces lettres, il y en
-avait de signées, et s'il se souvenait du cachet. Il répondit que la
-plupart étaient signées d'une S, que le cachet était un chiffre S Z et
-que son rival donnait partout à Mme de Kerlandec le nom de Zéila.
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-Conclusion de l'histoire du malheureux comte.
-
-«Je tombai, continua-t-il, dans une si profonde mélancolie qu'au bout de
-deux mois je ressemblais tout à fait à une momie. Je voyais la mort
-arriver à grands pas, et j'en étais charmé. Mais je ne supportais pas le
-tourment de penser que je laisserais après moi mon rival, possédant
-paisiblement l'objet de mon funeste amour.--Mais quoi! pensai-je tout à
-coup. Pourquoi ne troublai-je pas ses plaisirs! Pourquoi faudra-t-il que
-quelqu'un aime la belle Kerlandec et soit heureux, tandis que la même
-passion causera mon supplice! Oui, trop fortuné rival, tu sentiras à ton
-tour le poids du malheur, tu périras sous mes coups, si tu es aussi
-heureux à te battre qu'à faire l'amour, si tu me fais mourir une
-dernière fois, du moins le soin de ta liberté te forcera de fuir et tu
-ne verras plus ton amante... Oui, ce parti est mon unique ressource. Je
-suis étonné de n'y avoir pas pensé plus tôt.
-
-«En conséquence, le même soir je me mets en embuscade, j'attends mon
-homme jusqu'à deux heures, il quitte sa voiture à vingt pas et s'avance,
-je vais au-devant de lui.--Vous ne passerez pas cette nuit avec Mme de
-Kerlandec, lui dis-je en mettant l'épée à la main.--Il saute en arrière,
-se défend, me perce de part en part et s'évade.
-
-«Je fus ramassé sur-le-champ par quelqu'un qui sortit de l'hôtel de
-Kerlandec et qui peut-être attendait le moment d'introduire mon heureux
-ennemi. Je fus vu du beau-père, d'Aminte elle-même, le désordre, le
-désespoir se répandirent dans cette maison. Cependant le vieux
-Kerlandec, malgré sa fureur, se conduisit assez bien.--J'en vois assez,
-me dit-il, pour comprendre que ma belle-fille me déshonorait; les yeux
-d'un rival sont plus clairvoyants que ceux d'un père. Mais, si vous avez
-de l'honneur, aidez-nous à cacher notre honte; gardez le secret et
-comptez sur moi, malgré mes mécontentements; rétablissez-vous et ne
-craignez pas que jamais je me venge... Vous n'étiez qu'un extravagant,
-un autre était plus coupable...
-
-«J'indiquai ma demeure; on m'y transporta. Cependant je m'applaudissais
-secrètement de mon combat: je me consolais de ma blessure, en pensant
-que du moins j'avais rompu la fatale intrigue. On me faisait espérer une
-prompte guérison, je reprenais goût à la vie. En effet, je me tirais
-d'affaire en assez peu de temps.
-
-«Dès que je fus rétabli, je me remis à m'informer de Mme de Kerlandec;
-mais j'appris que le lendemain de mon aventure, son beau-père l'avait
-emmenée dans ses terres au fond de la basse Bretagne. J'y courus. Le
-vieillard, qui le sut aussitôt, craignant de ne pouvoir se défaire assez
-promptement de moi par la voie du ministère, préféra de me tromper, en
-me faisant prévenir adroitement que sa belle-fille était allée rejoindre
-son mari; celui-ci était pour lors à Saint-Domingue. Je m'embarquai sur
-le premier bâtiment qui fut prêt pour cette île. J'y trouvai M. de
-Kerlandec, mais seul et sur le point de retourner en Europe. J'épiai son
-départ, et m'arrangeai pour repasser à bord du vaisseau qu'il montait,
-il ne m'avait vu qu'un moment; j'étais fort changé, il ne me reconnut
-point. Pendant la traversée, je trouvai le moyen de former quelque
-liaison avec lui et de le faire souvent parler de sa femme. Il l'aimait
-à la folie; mais il ne paraissait pas aussi persuadé qu'elle eût pour
-lui les mêmes sentiments: et, sans s'ouvrir absolument à moi, il
-laissait souvent échapper qu'il n'était pas heureux. Je me gardai bien
-de compromettre dans son esprit celle qui m'était si chère.
-
-«Nous arrivâmes enfin à Bordeaux. Le lendemain du débarquement, comme
-nous allions visiter ensemble quelques endroits curieux, nous fûmes
-accostés, dans une rue détournée et peu passagère, par deux hommes, dont
-l'un, que je reconnus aussitôt, était mon heureux rival. Ce fut lui qui
-porta la parole; furieux et tirant en même temps l'épée:--M. de
-Kerlandec, dit-il, se remet sans doute où et comment nous nous sommes
-vus il y a seize ans?--Kerlandec pâlit, son adversaire le chargea, le
-combat fut terrible. Il fallut de même me défendre contre le compagnon
-de mon rival; notre parti fut malheureux. M. de Kerlandec fut tué. Je
-reçus une blessure profonde, les vainqueurs eurent le bonheur de
-s'esquiver sans être vus.
-
-«Cependant quelqu'un survint; la justice se mêla de cette affaire. Je ne
-songeai point à prendre un autre nom que celui de Robert, que j'avais
-coutume de porter. Je fus soigné et détenu. On fit part de la procédure
-à Mme de Kerlandec, qui, sortie après la mort de son beau-père d'un
-couvent où celui-ci l'avait renfermée, était retournée chez elle à
-Paris. Son étonnement fut extrême d'apprendre que je m'étais trouvé avec
-son époux à Bordeaux, et qu'on m'avait relevé blessé en même temps que
-lui mort. Elle manda que ce Robert lui était suspect et que, si j'étais
-le même qu'une ridicule passion avait déjà rendu coupable de plusieurs
-actions violentes, je pourrais bien avoir suscité la fatale aventure à
-son mari, ou m'être battu moi-même contre lui. J'eus beau faire serment
-de la vérité, désigner le meurtrier de M. de Kerlandec, on procéda
-contre moi. Cependant je guéris, et l'on me transféra enfin à Paris pour
-y être confronté. J'eus horreur de paraître en criminel devant une femme
-à qui, moins malheureux, je n'aurais pas fait déshonneur comme époux.
-Pendant la route, je séduisis mes conducteurs et m'échappai.
-
-«Depuis ce temps, errant, dévoré de chagrins et d'inquiétudes, j'ai
-parcouru toute la France; j'allai enfin à Paris, voulant y mourir après
-avoir vu une dernière fois Mme de Kerlandec. Mais, le jour même de mon
-dernier acte de désespoir, je la rencontrai sur la grande route. Elle
-s'était arrêtée dans une auberge. Je reconnus devant la porte ses armes
-sur le panneau de la voiture. J'entrai sans me faire voir. Je la vis à
-mon aise, un peu défaite, mais toujours la plus belle femme de
-l'univers. Je ne sais où elle allait, je ne m'en suis pas même informé.
-Mon dernier désir satisfait, je voulais mourir.
-
-«Le reste vous est connu, madame, vous rendez encore une fois à la vie
-un homme que le sort semble ne conserver que pour avoir le plaisir de le
-persécuter. Si vous aviez su tout ce que je viens de vous révéler,
-auriez-vous eu la cruelle bonté de faire prendre soin d'un reste de
-funestes jours?»
-
-
-_Fin de la troisième partie._
-
-
-
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais pu ne pas l'écrire.
-
-Le chevalier d'Aiglemont (qui depuis a changé de titre et qui, comme on
-sait, était ce rigide censeur dont il est fait mention au commencement
-des deux premières parties de cet ouvrage), d'Aiglemont se remit à me
-chicaner quand il eut vu la troisième.--Madame, me dit-il, je n'avais
-pas voulu critiquer votre seconde partie, parce qu'il y aurait eu de
-l'humeur de ma part: vous m'y faites jouer un trop beau rôle...--Et vous
-n'êtes pas aussi content, mon cher, de celui que vous jouez dans la
-première? (Il sourit.)--Je ne dis pas cela, mais enfin... il est
-beaucoup plus question de moi dans la seconde partie, elle méritait donc
-mon indulgence, mais cette troisième! Convenez qu'elle est de ma
-compétence et que je puis la censurer sans ingratitude?--A la bonne
-heure, monsieur, qu'y condamnez-vous donc? Voyons?--Bien des
-choses.--Encore?--Vos descriptions, qu'on n'entendra point à moins
-d'être un peu mécanicien.--Eh bien, on s'imaginera lire un conte de
-fées.--Cela est sans réplique.--Passez donc à vos autres observations et
-faites vite; un auteur supporte impatiemment d'être tenu sur la
-sellette.--Oui? Eh bien donc: votre comte, toujours fou, toujours
-malheureux, je vous dirai franchement que je le trouve fort maussade et
-que, lorsqu'au bout du conte, on verra ce que vous en faites, il sera
-encore plus déplaisant.--Fort bien. Vous voudriez que, pour donner un
-air de roman à des mémoires, jusqu'ici très véritables, je supprimasse
-ou mutilasse des détails essentiels?--Vous feriez bien, surtout s'ils
-doivent paraître à tout le monde aussi...--Aussi ennuyeux qu'à vous? Ne
-vous gênez pas, marquis.--Ennuyeux, non, mais c'est que ce
-comte...--Taisez-vous, d'Aiglemont, il y a plus de partialité que vous
-ne pensez dans votre jugement... Vous n'aimâtes jamais la personne du
-comte, vous n'accordez pas plus de faveur à son histoire. Cependant je
-fais beaucoup de fond sur le pouvoir de la vérité. J'ai dit, très
-sèchement peut-être, tout ce qui concernait ce fou malheureux; je sais
-très bien que son ton mélancolique doit nuire au peu d'agrément que des
-folies d'un autre genre pouvaient avoir répandu sur le reste de
-l'ouvrage, mais, si beaucoup de lecteurs se trouvent refroidis après
-m'avoir suivie au chevet du comte, du moins ceux dont l'âme n'est pas
-blessée ne continueront leur attention; je ne désespère pas même d'en
-ramener encore quelques autres s'ils ont la patience de lire ce qui
-suit. Ils me pardonneront l'aridité d'une demi-douzaine de chapitres en
-faveur de la nécessité absolue... Car vous savez...--Oui, je sais que
-vous ne pouviez vous dispenser de parler de ce mélancolique personnage;
-que sans lui vous étiez, ainsi que vos parents et amis, condamnés à
-ignorer toute votre vie les choses qu'il vous importait le plus de
-savoir.--Eh bien donc?--Eh bien, je ne refuse pas de convenir que vos
-journaux pourront être fort intéressants, pour vous et vos
-connaissances... Mais pour le public?... c'est une autre affaire, et je
-n'en conviendrai que si, quelque jour, vous vous trouvez dans le cas de
-faire une seconde édition.
-
-Il eut beau dire, je continuai de griffonner, rassurée par le sort d'une
-multitude d'écrits plus tristes, plus secs, aussi inutiles que le mien
-et qui, faute d'être aussi vrais, ne sont pas, à beaucoup près, aussi
-vraisemblables.
-
-
-CHAPITRE II
-
-Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long.
-
-Je me hâtai de faire part à milord Sydney des aventures du comte, qu'il
-avait tant d'impatience de savoir. J'avais prévu sa réponse, il était en
-effet ce rival heureux si constamment fatal à notre étranger. Il croyait
-l'avoir tué à Paris et, comme leur combat s'était passé de nuit, il ne
-l'avait point reconnu à Bordeaux; il était charmé que le comte vécût
-encore: quant à M. de Kerlandec, il ne se faisait aucun reproche de lui
-avoir ôté la vie. Cet homme féroce l'avait bien mérité. Sydney me
-promettait de m'apprendre bientôt comment.--Mais, ajoutait-il, quelle
-est ma bizarrerie, chère Félicia! définissez-la-moi, si vous le pouvez.
-Concevrez-vous qu'ayant conservé si longtemps pour Zéila une passion,
-aussi vive dans un autre genre que celle du comte lui-même, je puisse me
-trouver aujourd'hui presque indifférent pour cette femme? J'entrevois
-cependant qu'il ne serait pas impossible de la retrouver. J'ai eu d'elle
-deux enfants, l'un avant que le cruel Kerlandec me l'eût ravie; elle
-était grosse du second quand ce forcené de Robert me chercha querelle.
-Quelques mois plus tôt, je me serais cru bien heureux de la savoir
-libre!... Après avoir témoigné tant d'amour pour moi et tant de haine
-pour son mari, refuserait-elle de me pardonner d'avoir tué Kerlandec en
-brave, quand moi-même j'avais pardonné la faiblesse qu'elle avait eue
-d'épouser celui... qui...
-
-Mais je ne veux pas anticiper. Qu'on sache seulement que milord Sydney
-ne devait pas faire horreur à Mme de Kerlandec. Il était fort excusable,
-c'est ce que je ferai voir en temps et lieu. Cependant il n'aimait plus
-Zéila, ou plutôt il croyait ne plus l'aimer, et c'était moi, disait-il,
-qui l'avais guéri de cette passion. Au surplus, il me priait de ne rien
-épargner pour découvrir, par moi-même et avec l'aide du comte, ce
-qu'était devenue cette Indienne, née pour avoir et pour occasionner de
-si singulières aventures. Mais il me semblait cruel d'employer le pauvre
-Robert à des recherches qui n'auraient pas manqué de rouvrir les plaies
-de son coeur. Je promis donc à Sydney seulement de lui faire part des
-découvertes que je devrais au hasard et aux démarches involontaires de
-notre infortuné.
-
-Celui-ci se soutenait, sans cependant guérir. D'Aiglemont me tenait
-compagnie et faisait les frais de mes plaisirs. Monseigneur continuait
-ses assiduités auprès de Sylvina. On venait nous voir: nous retenions
-les amis, nous nous débarrassions poliment des importuns. La mauvaise
-saison approchait. Nous retournâmes à Paris et emmenâmes le pauvre
-comte, à qui nous fîmes promettre de ne nous quitter que lorsqu'il
-n'aurait plus rien à craindre des suites de ses blessures ni du mauvais
-état de ses affaires. Il fut facile à milord Sydney, qui était très ami
-du ministre de sa nation, de terminer l'affaire de Bordeaux à l'avantage
-du comte injustement accusé. Quant aux injustices commises envers le
-père de celui-ci, milord et monseigneur promettaient de faire tout ce
-qui dépendrait d'eux pour qu'elles fussent un jour réparées; mais il s'y
-trouvait alors de grandes difficultés. Cependant l'espérance donnait un
-peu de courage au convalescent; si sa santé ne devenait pas meilleure,
-du moins elle n'empirait pas, c'était le point essentiel; car il ne
-paraissait pas qu'il lui fût désormais possible de se rétablir.
-
-
-CHAPITRE III
-
-Qui traite de choses moins tristes.
-
-Nous eûmes la visite de milord Kinston le lendemain de notre arrivée. La
-belle Soligny venait de le quitter pour suivre, au fond de la Gascogne,
-un militaire haut de six pieds, à qui elle sacrifiait Paris, l'Opéra, un
-grand bien-être dont milord la faisait jouir, enfin ses diamants, ses
-effets, dont cet escogriffe avait dirigé la vente, ne lui laissant que
-ce qu'il lui fallait pour soutenir dignement, au pied des Pyrénées, le
-titre de marquise qu'elle avait pris à la barrière.
-
-Milord n'avait pas des besoins bien importants, mais il lui fallait une
-femme, c'était son habitude. Il périssait d'ennui s'il n'avait pas
-quelqu'un qui l'amusât et l'aidât à manger ses immenses revenus. Soligny
-valait un trésor pour cet Anglais blasé, et la perte qu'il faisait était
-difficile à réparer; je crus cependant lire sur la physionomie de
-Sylvina qu'elle calculait avec elle-même à quel point il lui serait
-possible de dédommager milord. Il cherchait de son côté à trouver dans
-mes yeux quelques dispositions... Mais je dus lui faire sentir que je
-n'étais pas son fait; d'ailleurs honnête et intime ami de milord Sydney,
-dont il n'ignorait ni les sentiments ni les bienfaits, il glissa sur un
-moment de tentation et s'attacha plus sérieusement à faire naître chez
-Sylvina quelque envie de se charger de lui.--Je suis las des folles,
-disait-il, elles ne me conviennent plus. Je voudrais une femme qui ne
-fût ni trop, ni trop peu connue: l'âge n'y ferait rien. Je ne fais pas
-toujours l'amour. J'aime la table; il est ennuyeux d'y être longtemps
-vis-à-vis d'une femme qui n'est bien qu'au lit. Je veux qu'on pense,
-qu'on parle; nos morveuses ont rarement des idées et de la conversation.
-Je ne trouverais pas mauvais qu'on eût des amants, pourvu qu'ils fussent
-aimables et bons à voir; on sait bien qu'une femme qui aime le plaisir
-n'en aurait pas assez avec un homme tel que moi; je trouverais donc tout
-très bon, pourvu que je ne visse rien; je ne serais pas jaloux, mais je
-voudrais être ménagé. En un mot, je pense sur l'infidélité comme on
-pensait sur le vol à Lacédémone. Au surplus, j'aime à répandre l'or; je
-mépriserais une maîtresse dont le génie étroit n'imaginerait pas mille
-moyens d'en dépenser; je...--Mais, milord, vous dites là, sans vous en
-apercevoir, que vous êtes le plus aimable des hommes, et cela n'est pas
-modeste.--Ah! parbleu, belle dame, répliqua le gros Kinston souriant et
-peint du vermillon du désir, il ne tiendra qu'à vous de me mettre à
-l'épreuve. Pour vous, surtout, il n'y a rien à rabattre de ce que je
-viens d'avancer... mais à propos, en supposant que cela pût s'arranger,
-que dirait certain prélat?--Oh! rien du tout. Je vous l'assure. Je viens
-de le tenir un peu longtemps en esclavage, il n'y demeurait que par bon
-procédé. Et sur la fin je ne pouvais me dissimuler son ennui...--_Brava,
-cara_: rendez-moi ce galant homme à la société et souffrez que je le
-remplace. Cela vaudra d'autant mieux que l'ami Sydney a d'excellentes
-intentions pour la belle nièce. Nous ferons maison anglaise: ce sera la
-meilleure affaire de ce genre que j'aurai conclue de ma vie.--Sylvina ne
-disait ni oui, ni non, mais il était visible qu'elle pensait oui. Je vis
-l'instant où le gros milord, qui la devinait aussi bien que moi, allait
-bondir de joie; heureusement il n'en fit que la démonstration: il prit
-pour arrhes quelques baisers, puis gaillard, épanoui, sémillant, il nous
-quitta, presque avec la légèreté d'un Français petit maître, en assurant
-que nous ne tarderions pas à le revoir.
-
---Mais je suis folle, me dit Sylvina quand il fut sorti.--Pas tant, pas
-tant.--Comment, je vais m'affubler de ce gros amant...--Quoi! déjà vous
-vous repentez! Cependant vous connaissez milord Kinston, il ne vous
-vendait pas chat en poche, et d'ailleurs il ne disait tout à l'heure que
-des choses vagues.--D'accord, mais il est bien gros.--L'objection était
-plaisante, et j'en ris de bon coeur.
-
-Cependant ils s'arrangèrent d'autant plus facilement que, le même jour,
-monseigneur écrivit de Versailles qu'après avoir fait encore quelque
-temps sa cour, il irait en province avec son neveu, dont le frère
-touchait à ses derniers moments; on n'attendait que la mort de celui-ci
-pour marier le chevalier. Son oncle avait en vue une riche héritière. Il
-allait lui ménager cet établissement. La retraite de monseigneur mit en
-pied le gros Kinston.
-
-C'est ainsi que le destin manifeste ses volontés. Veut-il qu'un
-événement arrive? Il en fait naître d'autres afin de déterminer le choix
-des aveugles humains, qui, sans cela, pourraient bien ne pas entrer dans
-ses vues. C'est une belle chose que la prédestination.
-
-
-CHAPITRE IV
-
-Suite du précédent.
-
-Milord Kinston vint sur le soir, la tête pleine de mille beaux projets,
-dont la moitié me concernait, étant sûr, disait-il, de n'être point
-désapprouvé de milord Sydney. D'abord il était d'avis que nous
-quittassions notre logement, trop étroit et que nous prissions un hôtel
-entier. Il en avait déjà un en vue. Puis nos meubles ne convenaient
-plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmené de ma terre six
-chevaux anglais parfaitement appareillés, mais notre voiture de ville
-était trop simple et déjà un peu ancienne: milord voulait que nous
-eussions chacune la nôtre et qu'elles fussent du dernier goût. Il savait
-où les prendre dès le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en avait
-peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand connaisseur, priait
-qu'on lui laissât le soin de faire cette emplette. En un mot, tout ce
-que les fées peuvent opérer par leur baguette enchanteresse, milord en
-venait à bout avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces
-charmants projets causaient à Sylvina. Je les trouvais moi-même fort de
-mon goût. Peut-on être femme et ne pas aimer la magnificence?
-
-Bientôt nous jouîmes de tout ce que milord Kinston nous avait annoncé.
-Nous laissâmes au comte, toujours infirme, notre logement avec nos
-meubles, et fûmes prendre possession de notre nouvel hôtel. Loin que
-rien y manquât, nous fûmes au contraire un peu honteuses de la
-prodigalité de milord. Chaque jour nous voyions arriver de sa part de
-nouveaux dons, de nouvelles superfluités. A peine nous laissait-il le
-plaisir de les désirer. Aidé dans l'exécution de ses idées de faste par
-Mme Dorville, qui se mêlait des emplettes autant par curiosité de femme
-que par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement bien.
-J'épargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu'il imagine tout
-d'un coup le plus grand train, la meilleure table, le _nec plus ultra_
-de l'aisance et de l'élégance, il aura une idée de notre situation. Tout
-cela avait surtout un grand air de décence, parce que nous n'avions
-jamais été sur le ton de femmes du monde; que Sylvina était connue
-précédemment pour avoir de la fortune, et que nous affections
-d'ailleurs, dans la manière d'être mises et de paraître en public, une
-honnêteté qui nous séparait absolument de la classe des femmes
-entretenues.
-
-Milord Kinston, au goût près de quelques grossiers plaisirs, était un
-homme admirable. Il avait peu d'esprit, mais un sens solide, de la
-dignité, et surtout un usage consommé du monde. En un mot, dire que
-milord Sydney, infiniment supérieur à tous égards, le trouvait digne
-d'être son ami, c'est faire assez son éloge. Sylvina s'apprivoisait à
-merveille avec lui, et c'était si naturellement qu'elle le traitait on
-ne peut mieux que j'étais tentée de croire que, malgré son lard, il
-était parvenu à se faire adorer tout de bon. Voilà ce que l'on gagne
-avec des femmes accoutumées à la pluralité; si elles partagent leurs
-inclinations et leurs faveurs, du moins est-on sûr d'être récompensé de
-ce qu'on fait pour elles, et qu'elles n'ont pas l'ingratitude de ces
-fausses délicates qui, ne dédaignant pas de ruiner l'amant utile, le
-mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de l'amant agréable.
-Sylvina, toujours la même, toujours coquette, et disposée à se livrer au
-moindre caprice, trompant à tout moment son lourd Crésus, qui lui-même
-faisait naître les occasions, par la manie qu'il avait de vouloir que
-nous vécussions dans des distractions perpétuelles, Sylvina, dis-je,
-savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On trouverait encore des
-Sylvina, mais les Kinston sont d'une rareté dont gémit, avec raison, la
-nombreuse armée des prêtresses de Vénus.
-
-
-CHAPITRE V
-
-Malheur imprévu.
-
-Jouets du destin, nous ne nous croyons pas plus tôt heureux qu'il se
-plaît à troubler notre félicité.
-
-Nous jouissions paisiblement de l'état le plus agréable, quand tout à
-coup nos coeurs reçurent une blessure cruelle, qui nous fit perdre à
-tous le fruit des bontés de nos généreux Anglais.
-
-Kinston, qui ne manquait jamais de nous amener ses connaissances, nous
-parlait depuis quelque temps d'un de ses amis, homme d'un rare mérite,
-grand amateur des arts, grand voyageur, grand observateur, qui serait
-bientôt de retour à Paris et que nous trouverions au-dessus de tous les
-cavaliers qu'il nous avait fait connaître jusqu'alors. Nous attendions
-assez tranquillement cet homme si vanté.
-
-Cependant un après-midi, comme nous sortions de table, on annonça les
-lords Kinston et Bentley.--Bentley? milord Bentley? répétons-nous toutes
-deux en môme temps. Ces messieurs paraissent. Milord Bentley était ce
-seigneur anglais dont il est parlé dans la première partie de ces
-mémoires, et qui avait emmené Sylvino en Italie. A l'aspect de Bentley,
-nous sommes frappées comme d'un coup de foudre. Il recule, non moins
-surpris, en nous reconnaissant; puis il détourne la vue, et se penchant
-sur l'épaule de son ami, nous lui voyons répandre un torrent de larmes.
-
-«Ah! milord, s'écrie aussitôt Sylvina, prévoyant comme moi que les
-larmes du sensible Anglais annonçaient quelque chose de funeste, milord,
-qu'avez-vous fait de mon cher Sylvino? Grands dieux! l'aurais-je
-perdu?... Vous vous taisez!... Sylvino, mon cher époux, tu n'es donc
-plus?»
-
-Des sanglots douloureux suffoquaient milord Bentley. Il s'assit loin de
-nous, Sylvina s'évanouit dans mes bras. Le gros Kinston se trouvait dans
-un fâcheux embarras. Mais c'était uniquement sa faute; à la vérité,
-Sylvina s'était fait passer pour veuve. Il ignorait qu'elle ne le fût
-pas: cependant, s'il n'eût pas fait, très inutilement, un mystère de nos
-noms à milord Bentley, et à nous de celui de son ami, il aurait prévenu
-le coup dont nous étions tous assommés; j'eus à peine assez de force et
-de présence d'esprit pour le mettre au fait.
-
-Sylvina, quoique légère et livrée absolument à ses plaisirs, avait
-néanmoins un grands fonds de tendresse pour son mari. Il avait négligé
-depuis longtemps de se rappeler à notre souvenir, et j'avoue, de bonne
-foi que nous songions rarement à lui; mais nous lui avions de si grandes
-obligations, il avait été si bon ami, si bon mari, que sa perte était
-pour nous le plus grand des malheurs.
-
-Le pauvre homme avait fini misérablement. Voici ce que milord Bentley
-nous raconta: Sylvino, peu de temps avant de revenir de son premier
-voyage, avait allumé la plus violente passion dans le coeur d'une jeune
-Romaine de haute naissance et d'une grande beauté. Ravi de son bonheur,
-mais peu amoureux lui-même, il avait mis fin à sa brillante aventure;
-cependant, colorant bientôt son indifférence de prétextes spécieux et
-ayant effrayé son amante des dangers d'un amour si mal assorti, il
-s'était éloigné et n'avait entretenu depuis, avec cette belle, aucune
-correspondance. De retour à Rome, il fut curieux de savoir ce qu'elle
-était devenue: il apprit que toujours fameuse par ses attraits, elle
-avait épousé l'un des plus grands seigneurs de l'Italie. L'amour-propre
-de Sylvino réveilla ses désirs. Il rechercha la dame, et fut assez
-heureux pour recouvrer son ancienne faveur. Mais bientôt épris d'une
-cantatrice, ses feux excités se ralentirent, il ne fut plus maître de sa
-nouvelle passion. Il manqua de soins ou de fourberie auprès de la dame
-en question; son infidélité fut soupçonnée. En pareil cas les Italiennes
-n'épargnent rien pour s'éclaircir et se venger. La cantatrice aimait
-Sylvino. Souvent il passait la nuit chez elle. Un matin, comme il en
-sortait, il fut assassiné.
-
-Ainsi périt l'aimable Sylvino, tour à tour heureux et malheureux par
-l'amour. Croyez-moi, galants Français, si vous avez assez de mérite pour
-tourner des têtes femelles, demeurez dans votre heureux pays, où les
-amours les plus sérieuses ont rarement des dénoûments tragiques. Surtout
-n'allez pas exercer vos talents au delà des Alpes. Que l'aventure du
-pauvre Sylvino et tant d'autres dans le même genre vous rendent
-prudents. Là-bas, l'infidélité peut coûter la vie; ici, elle est la
-source de mille plaisirs. A cet égard nous pouvons nous regarder comme
-les vrais sages de l'univers.
-
-
-CHAPITRE VI
-
-Fin du règne de Sylvina. Le plus beau moment du mien.
-
-Je n'aime point à manier les crayons noirs; cependant je ne puis omettre
-de rendre compte des tristes effets que produisit brusquement la mort de
-Sylvino. Sa veuve tomba dangereusement malade et fut à la mort. La
-fièvre et les saignées l'ayant bientôt épuisée et changée, elle se
-laissa dominer par une sombre mélancolie, dont rien ne put la distraire,
-et qui ressuscita ses anciens préjugés. Au bout de quelque temps,
-Kinston, rebuté, fut porter ailleurs son hommage et ses trésors. Il ne
-nous vit plus que sur le pied d'ancien ami. La nouvelle Artémise reprit
-enfin un peu de force et de beauté. Mais alors elle voulut absolument se
-séparer de moi, et se jetant dans la Réforme avec le même enthousiasme
-qui l'avait fait donner précédemment dans ces excès opposés, elle se
-prépara de nouveaux malheurs. Pensionnaire dans un couvent, ensevelie
-sous des vêtements sérieux et difformes, et devenue l'un des membres les
-plus zélés d'une confrérie de femelles vouées au service des malades,
-Sylvina gagna bientôt une petite vérole confluente, qui mit de nouveaux
-ses jours en danger, faillit de la priver d'un de ses beaux yeux et
-laissa enfin pour la vie sur son visage des vestiges profonds de sa
-malignité.
-
-Depuis qu'il avait plu à ma malheureuse amie de se séparer de moi, nous
-nous étions très peu vues, et lasses enfin toutes deux, moi de la
-persécution qu'elle me faisait essuyer pour m'engager à renoncer au
-monde, elle du peu de fruit de ses prédications, nous étions à peu près
-brouillées quand elle tomba malade de la petite vérole. Mais l'état
-fâcheux où j'appris qu'elle se trouvait lui rendit sur-le-champ toute
-mon amitié. Je volai vers elle et contribuai sans doute beaucoup à lui
-sauver la vie. Je remarquais avec indignation que les sottes gens dont
-elle était entourée regardaient sa situation douloureuse comme un effet
-de la colère du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient très mal:
-tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je prévoyais les
-suites, j'étais furieuse d'entendre parler sans cesse autour de nous des
-effets heureux qui devaient en résulter, tant pour cette vie que pour
-l'autre. Que j'existais désagréablement alors! Ne quittant la pauvre
-Sylvina qu'à l'heure où je ne pouvais plus demeurer auprès d'elle, y
-revenant dès le matin, je passais tristement mes jours dans une cellule
-empoisonnée vis-à-vis des médecins ignorants et pédants, des prêtres
-hypocrites et impérieux, des tourières acariâtres et imbéciles. Et toute
-cette canaille semblait me dédaigner, quoique j'eusse l'attention de ne
-point l'effaroucher par un extérieur mondain, que j'eusse la
-complaisance de ne me servir que d'un carrosse de louage, afin de ne
-scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de ma livrée; qu'enfin
-je fusse toujours en grand négligé, sans diamants et sans rouge!
-
-C'est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des _antimondains_ se
-venge, quand elle peut, de ses antagonistes. Quiconque n'a pas le don de
-plaire ou manque d'agréments, de talents, de fortune ou sort mal formé
-des mains de ses instituteurs, et veut cependant être compté pour
-quelque chose; un tel être, dis-je, se voit forcé de s'enrôler sous les
-drapeaux _de la réforme_: ces _mécontents_, colorant leur mauvaise
-humeur et leur méchanceté du prétexte spécieux des intérêts de la
-religion, livrent une guerre perpétuelle aux _heureux du siècle_. S'il
-arrive, par malheur, que quelqu'un de l'un ou de l'autre parti se trouve
-jeté parmi ses ennemis, il est vraiment à plaindre. Béatin en avait fait
-l'épreuve, comme on sait. Je donnais presque la revanche à son parti. Si
-l'on n'osait pas m'insulter ouvertement, du moins on en marquait
-l'intention avec si peu de ménagement, qu'il n'eût souvent tenu qu'à moi
-d'engager des querelles sérieuses. Mais je m'armai de patience et de
-mépris; j'usurpais malgré la malice de mes agresseurs, toute l'autorité
-dont j'avais besoin pour être utile à mon amie. Elle ne fut pas plus tôt
-hors d'affaire que, reconnaissant toute l'étendue de sa sottise et tout
-le prix de mon attachement, elle revint à moi et me pria d'oublier
-toutes ses injustices. Elles étaient pardonnées d'avance, je la rappelai
-par degrés à la raison, en lui faisant des remontrances dont la
-modération la faisait rougir de la dure importunité qu'elle avait mise
-dans les siennes. Elle se repentit, se proposa d'abjurer de nouveau la
-fatale dévotion; mais il était arrivé un malheur que je la flattais en
-vain de voir un jour réparé. Elle était défigurée. Cependant je la tirai
-de son maudit couvent. On lui rendit à cette occasion tout ce qu'elle
-m'avait prêté. Dix fois elle fut sur le point de se replonger dans le
-précipice, mais le naturel et mes instances prévalurent. Je la ramenai
-chez moi. Nous vécûmes mieux que jamais ensemble. Sa santé se rétablit.
-Ses idées noires s'évanouirent peu à peu. Je plaçai près d'elle le
-malheureux comte, toujours mourant, toujours mélancolique, mais assez
-aimable. Il ne la quittait pas. Quant à moi, je recommençai de _vivre_
-comme de coutume. Milord Sydney continuait de m'aimer, de m'écrire et
-d'entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais quelquefois les
-lords Kinston et Bentley. J'étais de tous les plaisirs. En un mot,
-j'avais atteint le plus haut degré de bonheur et de célébrité auquel une
-femme de mon état puisse prétendre. Ces deux avantages sont rarement
-séparés. Le bonheur, l'opulence seule assure aux femmes une grande
-réputation. Combien n'en voit-on pas demeurer dans l'oubli, parce
-qu'elles n'ont que des talents et des charmes?
-
-
-CHAPITRE VII
-
-Oh je recule un peu sur mes pas.
-
-J'avais envie de dérober à mes lecteurs la connaissance d'une aventure
-qui m'humilia beaucoup dans le temps. C'était pour cela que j'avais
-tâché de détourner leur attention en les occupant de la pauvre Sylvina;
-et parvenue enfin à l'époque des malheurs de celle-ci, je me trouvais au
-delà des événements dont je me proposais de ne point rendre compte; mais
-j'ai trop de bonne foi pour persister plus longtemps dans le dessein de
-faire cette petite tromperie, et je préviens les questions
-embarrassantes qu'on pourrait me faire au sujet d'un vide dont on
-s'apercevrait aisément.
-
-J'ai dit que milord Kinston, pendant son règne, exigeait que nous
-fissions de nos moments une chaîne continuelle de plaisirs. Notre
-inclination nous portant à ne point le désobliger à cet égard, nous ne
-manquâmes pas de paraître avec le plus grand éclat, pendant le carnaval,
-aux bals publics et particuliers.
-
-J'étais, une nuit, à celui de l'Opéra, habillée en sultane,
-magnifiquement vêtue et couverte de diamants. J'avais ôté mon masque et
-je donnais le bras à milord Kinston. Pendant que nous nous promenions,
-Sylvina tenait compagnie dans une loge au pauvre comte qui avait bien
-voulu nous sacrifier cette nuit, quoique _veiller_ fût une des choses
-que le médecin lui avait le plus sévèrement défendues. Les masques,
-attroupés autour de moi, me disaient les choses les plus galantes, les
-plus flatteuses pour l'amour-propre; je les savourais avec délices, mais
-je ne voulais pas paraître y prendre part, lors même que l'on piquait ma
-curiosité par des propos qui prouvaient que l'on était de ma
-connaissance.
-
-Cependant, certain domino noir parvint, à force de me suivre, de
-m'agacer, de me citer des particularités qui remontaient un peu loin, ce
-masque, dis-je, réussit enfin à m'intriguer. Il parlait avec agrément:
-il montrait, outre de l'esprit et de l'usage du monde, des sentiments
-pour moi qui tenaient beaucoup de la passion. Il témoignait de grands
-regrets: «il avait eu des espérances, il n'en avait plus; il me voyait
-souvent, je ne le voyais jamais; il pensait à moi jour et nuit, et
-peut-être y avait-il un siècle que je ne m'étais occupée de lui.»
-J'écoutais, je cherchais à deviner qui pouvait être ce cavalier si bien
-au fait d'une infinité de choses qui me concernaient. Milord Kinston
-s'amusait beaucoup de notre conversation. Tiraillé par plusieurs de ces
-femmes, qui ont toujours quelque chose à dire aux Anglais opulents, il
-en avait congédié brusquement une demi-douzaine pour n'être point
-distrait d'entendre les folies de mon domino noir. Cependant à son tour
-intrigué par une femme d'une taille distinguée, qui s'obstinait à
-l'agacer, milord demanda la permission de la suivre un moment, et me
-laissa sous la garde du masque amoureux qui fit éclater sa joie dans les
-transports les plus passionnés.
-
-Bientôt ma curiosité devint excessive. Le feu de mon aimable conducteur
-animait ses discours, se communiquait à mes sens et faisait des progrès
-d'autant plus rapides que personne ne m'ayant encore paru digne de
-remplacer le beau d'Aiglemont qui me négligeait depuis quelque temps,
-j'étais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse. J'éprouvais
-donc une charmante tentation, je prêtais mille qualités au nouvel objet
-de mon caprice, je n'étais plus maîtresse de mon imagination.
-L'impression devenait de plus en plus profonde et j'avais du dépit de
-sentir que ma physionomie, trop ponctuelle à exprimer les moindres
-mouvements de mon âme, devait me trahir aux yeux de mon pressant
-agresseur, tandis que le masque le mettait à l'abri de rien perdre de
-ses avantages. La foule nous gênait également, nous en sortîmes, et
-placés à l'écart, notre entretien devint encore plus intéressant. Je ne
-voyais pas le visage de mon causeur. Il refusait opiniâtrement de se
-démasquer, s'excusant sur une laideur qu'il disait capable de
-m'effrayer, mais tirait avantage d'une jambe bien tournée et d'assez
-belles mains, dont une était ornée d'un gros brillant.
-
-Je n'y tenais plus: le feu de mon visage, quelques monosyllabes... cet
-air distrait, que caractérise si bien la violence des désirs,
-annonçaient à mon cher masque combien il avait su me plaire et qu'il
-pouvait devenir encore plus heureux. Il n'hésita pas à m'en proposer les
-moyens.--Que risqué-je à l'abri de ce masque? dit-il, en se rendant
-aussi familier que le lieu pouvait le permettre. Que risqué-je? si vous
-me refusez, je suis honteux, et vous ignorerez à qui vous avez fait un
-affront... que l'excès de la passion me rendrait mille fois plus
-sensible; mais si je suis assez fortuné... Ah! belle Félicia!...
-quittons cette salle!... Osez.--Comment, vous n'y pensez pas! avec
-qui?... Cruel! vous exigez de moi cet excès de complaisance et vous me
-refusez... Je ne puis... Où voulez-vous donc?... Non, je demeure... Vous
-m'entraînez!... Voilà le comble de l'extravagance.--Nous sortions.
-
-Il me dit bien bas, en descendant, qu'au lieu de nous servir de mon
-carrosse ou du sien, je ferais bien de m'esquiver furtivement dans une
-brouette, qui me conduirait jusqu'à la première place de voitures, et
-que de là nous nous rendrions chez lui. Il fallait que j'eusse perdu la
-tête: je consentis à tout, ou plutôt je n'eus pas la présence d'esprit
-de m'opposer à rien.
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-Aventures nocturnes.
-
-Nous eûmes bien de la peine à trouver une voiture. Celle qui nous échut
-était peut-être la plus désagréable de toutes celles de cette espèce; le
-cocher était ivre, les chevaux se soutenaient à peine. Nous montâmes
-cependant, je fus fort étonnée d'entendre ordonner qu'on nous conduisît
-au Marais. Alors je commençai à me repentir de mon étourderie. Le Marais
-m'éloignait trop du bal pour que Sylvina et milord Kinston ne
-s'aperçussent de pas mon évasion. J'aurais dû revenir, mais j'étais
-apparemment ensorcelée. Cependant les jurements et le fouet du cocher
-avaient enfin décidé les chevaux: nous changions de place. Mon
-ravisseur, à mes genoux, et redoublant ses serments, s'était enfin
-démasqué. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace à notre sale
-équipage, étaient haussées, et la crainte de prendre du froid
-l'emportait sur le désir de voir les traits de mon nouvel amant à la
-faveur de la lumière des rues. D'ailleurs, je n'étais plus à moi-même.
-Je laissais dérober mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes
-encore plus secrets étaient la proie du téméraire. La part que je
-prenais à ses transports, mes répliques involontaires à ses caresses
-passionnées... le dispensaient de toute retenue. J'allais moi-même
-au-devant de ma défaite... Il profita du désir de l'illusion et du
-tempérament... nous fûmes heureux.
-
-Le moment de la première jouissance ne fut qu'un éclair. Une seconde, à
-laquelle nous concourûmes avec une égale vivacité, nous procura de
-nouveaux plaisirs, moins rapides et mieux savourés.
-
-Cependant, grâce à la faiblesse des chevaux et au verglas, nous étions
-encore loin d'arriver; notre phaéton se battait les flancs pour se
-réchauffer, maudissait en termes énergiques l'heure indue, le mauvais
-temps et l'amour; car il paraissait fort au fait de ce qui venait de se
-passer. Nous avions sans doute négligé, dans notre ivresse, de nous
-contraindre, et nos exclamations, nos sanglots, avaient affiché nos
-ébats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa mauvaise humeur,
-des expressions un peu cavalières, mon séducteur s'en offense, fait jour
-par devant et menace l'impertiment cocher d'une correction. Celui-ci
-réplique insolemment, l'autre se précipite hors de la voiture et cingle
-le dos du maraud d'une douzaine de coups de plat d'épée. Je reconnus
-alors l'heureux mortel avec qui je venais de m'oublier, pour Belval, ce
-même Belval dont on se souvient que j'ai parlé, ce petit maître de danse
-qui...
-
-Quelle méprise! J'avais compté sur une conquête moins vulgaire.
-Cependant Belval, dont l'épée vient de se casser, reçoit force coups de
-fouet. J'ai le courage de m'élancer hors du carrosse et de l'arracher à
-la fureur de son adversaire, qui abuse cruellement de son avantage. Déjà
-quelques jeunes gens du quartier ont ouvert leur fenêtre. Une escouade
-du guet s'avance et n'est plus qu'à six pas. Une porte s'ouvre par
-bonheur. Je me jette dans la maison: on referme aussitôt. Je devais ce
-secours aussi salutaire qu'imprévu à un jeune homme de bonne mine, que
-le bruit de la querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumière
-et son épée. Il me prie de la meilleure grâce du monde, de monter chez
-lui, en attendant que la scène de la rue fût finie, et m'assure que je
-ne serais point compromise, et qu'il se fait fort de me mettre à l'abri
-de tout dans l'asile qu'il a le bonheur de m'offrir. En effet, les
-alguazils, après s'être emparés de Belval et du cocher, frappèrent
-violemment à la porte; mais mon libérateur leur parle fort civilement du
-balcon, prend sur lui de dire qu'il me connaissait pour une dame très
-honnête, qui ne doit pas souffrir des démêlés d'un jeune homme emporté
-et d'un cocher ivre. Au surplus, il se nomme et permet qu'on vienne chez
-lui le lendemain s'informer de ce qui pourrait me concerner. La garde se
-retire, conduisant les délinquants chez un commissaire. Je demeure tête
-à tête avec mon généreux marquis: mon hôte s'étant donné ce titre en se
-nommant.
-
-
-CHAPITRE IX
-
-Comment tout allait mal cette nuit-là.
-
---Pourrais-je, belle dame, me dit-il, après qu'un peu de repos et
-quelques rafraîchissements eurent calmé mes esprits, pourrais-je, sans
-indiscrétion, vous demander par quelle aventure vous vous trouvez si
-tard et avec cette parure à la merci d'un cocher de place et d'un
-polisson. Permettez-moi la liberté de qualifier ainsi l'étourdi qui vous
-accompagnait.
-
-Cette question me causa beaucoup d'embarras et de confusion.--Vous ne me
-paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour courir la nuit dans un fiacre. Ce
-riche habillement, ces diamants, tant de charmes et de grâces, tout
-annonce que vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire.
-Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens. Ordonnez: mon
-laquais va courir et...--Non, Monsieur, ma voiture et mes gens sont à la
-porte du bal de l'Opéra, où j'étais moi-même, et où j'ai laissé ma
-compagnie. Tout ceci est la suite d'une intrigue de masque. Je n'ai pas
-dans ce moment l'esprit assez tranquille pour vous faire des détails,
-qui d'ailleurs seraient peu intéressants pour vous; mais je vous prie,
-en attendant, de ne pas porter trop loin vos soupçons sur mon compte
-et...--Moi des soupçons. Madame! Vous méprendriez-vous vous-même, et
-vous paraîtrai-je assez incivil?
-
-Il parlait avec distraction, les yeux fixés sur une de mes oreilles; j'y
-portai ma main: la girandole manquait. Nouveau malheur! Nous descendîmes
-promptement, et à l'aide d'une torche que le marquis fit allumer nous
-retrouvâmes dans la boue ma girandole, mais brisée: une roue avait passé
-dessus. J'étais désespérée de tant de disgrâces. Il ne fallait rien
-moins que les attentions de notre hôte pour faire diversion à mon dépit,
-à ma colère. Être la dupe de ce petit gredin de Belval! avoir été sur le
-point de tomber entre les mains du guet, de paraître chez un
-commissaire! perdre un bijou de prix, et tout cela pour m'être servie
-d'un maudit fiacre par le conseil d'un sot, qui ne voulait pas me
-laisser soupçonner qu'il fût venu au bal à pied.
-
-Cependant je me contraignais à cause de mon aimable marquis.--Belle
-dame, me dit-il, je n'ai pas un carrosse à vous offrir, mais on prépare
-mon cabriolet, et vous me permettez de vous reconduire? J'acceptai;
-cependant j'étais un peu surprise de me voir traitée avec tant de
-respect et de désintéressement par un homme très jeune, qui devait être
-sensible et qui paraissait se connaître en beauté.--Quelle différence,
-disais-je en moi-même, du marquis à ce petit faquin de Belval! Celui-ci,
-prétendant audacieusement à mes faveurs sans aucun titre pour les
-mériter, a brusqué l'événement! il m'a eu presque malgré moi: du moins
-il ne m'a pas laissé le temps de réfléchir; et ce pauvre marquis n'ose
-rien demander! il ne témoigne pas même le plus léger désir, quand tout
-est fait pour l'enhardir, quand il pourrait impunément faire semblant de
-me prendre pour une de ces femmes à qui il sied mal de montrer de la
-rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!... Mais c'était
-précisément ce qui me mettait en sûreté... En sûreté! je dis mal;
-j'avoue, de bonne foi, que j'étais fâchée d'y être. Félicia, qui venait
-de favoriser deux fois un jeune polisson (le marquis l'avait bien dit),
-Félicia, souillée par un petit coureur de cachet, était trop humiliée
-dans ce moment pour qu'elle eût osé jouer la dignité vis-à-vis d'un
-homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand service.
-
-Cependant rien ne me fut proposé. Le cabriolet fut prêt, nous y
-montâmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait finir. Nous ne
-trouvâmes plus que milord Kinston. Sylvina et le comte s'étaient fait
-ramener de bonne heure. Nous nous retirâmes à notre tour. J'indiquai ma
-demeure au marquis, le priant de venir me voir le même jour; je désirais
-bien vivement que son exactitude m'assurât qu'il faisait cas de ma
-connaissance et qu'il désirait la cultiver.
-
-
-CHAPITRE X
-
-De pis en pis.
-
-Remise entre les mains de milord Kinston, je n'étais pas encore à la fin
-de mes déplaisirs. Il n'avait été qu'un quart d'heure avec la femme dont
-j'ai fait mention, puis, m'ayant cherchée, et ne me retrouvant ni dans
-la salle ni auprès de Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses
-inquiétudes. Un masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait
-Belval et qui nous avait vus partir, s'était fait un plaisir malin de
-leur raconter mon escapade, égayant son récit de quelques épigrammes.
-Milord Kinston, qui n'entendait point raillerie, avait menacé le masque
-indiscret: celui-ci s'était fâché. Tout cela avait donné lieu à une
-espèce de scène dont milord conservait encore un reste d'humeur. Il me
-gronda sérieusement en me ramenant et me parla même d'écrire à milord
-Sydney. Je fus d'abord un peu déconcertée; mais, retrouvant bientôt ma
-fierté naturelle, j'eus le courage de hausser le ton; cela me réussit,
-et milord crut devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me
-tira d'affaire avec Sylvina, contre qui j'avais d'ailleurs de puissants
-motifs de récrimination. Je n'eus donc plus de reproches à essuyer que
-de moi-même; mais ils n'étaient pas les moins cruels; et quoique je
-fusse accablée de lassitude, je ne pus fermer l'oeil.
-
-A midi je sonnai. L'on me remit deux billets, l'un de l'officieux
-marquis; l'autre de ce petit fat de Belval... Le premier me mandait d'un
-style froid, qui me déplut excessivement, que des affaires
-indispensables le priveraient du plaisir de me voir pendant le cours de
-la journée, comme il me l'avait promis; il ne disait pas quand il
-viendrait s'acquitter de sa parole; j'en eus un dépit qui m'indisposa
-davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au feu son
-billet; cependant je fus curieuse d'en savoir le contenu... Dieu! quel
-nouveau sujet de douleur! «Je suis au désespoir, belle Félicia,
-m'écrivait l'insolent, je suis un monstre, abhorrez-moi, je le mérite...
-mais vous étiez si belle!... et j'étais si amoureux!... songez à votre
-santé... Je vous venge en m'imposant un exil involontaire: je quitte
-Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés et de mes
-remords non moins funestes.»
-
-Ma rage ne peut se décrire. J'effrayai tout le monde de mes transports
-et de mes imprécations. Cependant, après le premier essai de mes
-fureurs, je pris un parti sage, et mettant la seule Thérèse dans ma
-confidence, je la chargeai de m'amener un docteur dont j'avais ouï
-vanter les talents et qui m'agréait d'autant plus qu'humain et tout à
-son art, il dédaignait d'en imposer par ce verbiage effronté, par ce
-luxe ridicule à l'abri desquels nos charlatans à la mode signalent
-impunément leur ignorance et leur cruauté.
-
-L'Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait. Il ne chercha
-point à me flatter; mais il m'ordonna des remèdes, un régime, insistant
-surtout sur la nécessité d'être sage. Ce fut bien à regret que je le
-promis. Dans la première fureur de mon goût pour le marquis, j'avais
-peine à satisfaire de chères espérances. Ce temps que j'allais perdre me
-semblait une éternité...
-
-Cependant l'honnête docteur ne tarda pas à me rassurer: il avait su
-prévenir les accidents, je n'avais plus rien à craindre. Le marquis
-venait de temps en temps chez moi; mais dès les premiers jours il
-m'avait désolée en m'apprenant que, retenu à Paris par des affaires
-importantes, il brûlait de retourner en province, auprès d'une dame dont
-il était passionnément amoureux et qui lui accordait du retour. Il
-n'avait donc pour moi qu'une amitié tendre, fondée surtout sur ce besoin
-si pressant chez les personnes préoccupées de parler de ce qui les
-intéresse. Je croyais avoir du plaisir à entendre mon ami m'entretenir
-de ses amours; cependant, j'éprouvais une secrète jalousie, et je me
-remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à mettre la fidélité
-du marquis à de fortes épreuves. En un mot, j'avais juré qu'il me
-délivrerait de mon importun caprice. Je touchais à ce but heureux, quand
-nous apprîmes la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une
-absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins; ensuite les maladies, les
-extravagances, les malheurs de Sylvina, tout cela me fit passer des
-jours bien maussades. La pauvre Thérèse, qui m'aimait tendrement, était,
-pendant ce temps d'infortune, mon unique consolation. J'avais pris
-surtout les hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi.
-Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m'aimer comme un
-amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant un libre essor aux
-feux libertins de cette soubrette passionnée, je trouvais un soulagement
-bizarre, dont mes sens, moins refroidis que mon âme, me faisaient
-éprouver le besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits.
-
-O vérité! quels pénibles sacrifices tu viens d'arracher à mon
-amour-propre!
-
-
-CHAPITRE XI
-
-Événements intéressants.
-
-La saison était belle: le comte se faisait quelquefois porter au
-Luxembourg, dont notre hôtel était voisin. Il en revint un jour, fort
-agité, et même avec de la fièvre.--Je suis perdu, me dit-il, je viens de
-revoir Mme de Kerlandec. C'est elle, je n'en puis douter; je l'ai
-reconnue, et je me suis fort trompé si elle ne m'a pas aussi reconnu.
-J'ai fait remarquer à Dupuis cette beauté dangereuse; il a ordre de ne
-point la perdre de vue et de s'informer avec soin de sa demeure
-actuelle.
-
-Je ne savais si je devais féliciter le comte ou le plaindre. Sa passion
-se rallumait; mais elle ne pouvait devenir heureuse, puisqu'en supposant
-que Mme de Kerlandec pût enfin consentir à épouser cet infortuné, il
-perdrait néanmoins tout le fruit de ce bonheur; ses infirmités, sa
-faiblesse, lui interdisant, sous peine de mourir, les doux plaisirs du
-mariage.
-
-Cependant Dupuis revint fort instruit. Mme de Kerlandec habitait
-toujours le même hôtel et se fixait à Paris; elle était de retour depuis
-peu d'un voyage, qui avait eu pour objet de retrouver plusieurs
-personnes auxquelles elle prenait le plus vif intérêt, mais dont elle
-n'avait rapporté aucunes nouvelles.
-
-L'émissaire avait tiré fort adroitement tous ces détails du suisse,
-vieux babillard, toujours prêt à mettre le premier venu au fait de ce
-qu'il pouvait savoir des affaires de ses maîtres.
-
-Dupuis fut fort applaudi du succès de son premier message et n'eut dès
-lors plus rien à faire qu'à servir l'insatiable curiosité du comte.
-Dupuis, afin d'être à même de mieux remplir son emploi, me demanda la
-permission d'entrer pour quelque temps au service de Mme de Kerlandec,
-fit débaucher un de ses domestiques, et risqua de se faire proposer par
-le suisse, dont il s'était concilié la faveur en payant plusieurs fois
-bouteille. Tout cela lui réussit. Dupuis se disait sortant de chez
-milady Sydney, chez qui l'on pourrait s'informer de ses moeurs et de sa
-capacité.
-
-Milady Sydney! Ce nom piqua la curiosité de Mme de Kerlandec, elle
-voulut entretenir Dupuis. Il connaissait assez milord Sydney, pour
-pouvoir le dépeindre à ne pas s'y méprendre. Il savait tout l'intérêt
-que ce seigneur prenait à moi, mais il savait en même temps que je
-n'étais point sa femme. Cependant il s'était flatté que, dans cette
-occasion importante, je ne le démentirais pas. Je l'avais en effet
-promis. Nous ne prévoyions, ni l'un ni l'autre, les grandes conséquences
-que devait bientôt avoir ce mensonge léger.
-
-Dupuis répondit en homme d'esprit à mille questions que lui fit la belle
-veuve, mais il la mit au désespoir en lui faisant un roman fort
-vraisemblable, dont il n'y avait cependant de vrai que mon portrait et
-le tendre attachement de milord Sydney.--C'est assez, mon ami, dit-elle,
-outrée d'apprendre que Sydney n'était plus libre; c'en est assez,
-j'écrirai un mot à milady Sydney, et pour peu qu'elle me rende bon
-compte de vous... ou plutôt dites à mon cocher de se tenir prêt et vous
-me ferez conduire sur l'heure chez milady.
-
-C'était le matin. Je ne pouvais m'attendre à semblable visite. J'étais
-sortie avec le comte pour des emplettes. Sylvina reçut Mme de Kerlandec.
-Dupuis n'était qu'un prétexte. La belle veuve brûlait de s'assurer par
-elle-même si mes charmes étaient aussi dangereux que Dupuis les lui
-avait dépeints. Elle ne put cacher le déplaisir qu'elle avait de ne
-point me rencontrer. L'entretien languissait; elle avait les yeux fixés,
-avec un intérêt frappant, sur deux portraits, dont l'un était le mien,
-peint avec la dernière vérité par Sylvino, peu de temps avant son
-départ, et l'autre celui de Monrose, aussi de la main d'un habile homme
-et qui servait de pendant au mien. Sylvina crut obliger Mme de
-Kerlandec, en lui apprenant que cette jeune personne, dont les traits
-paraissaient l'intéresser, était milady Sydney elle-même, et l'autre
-image celle d'un parent pour qui milord Sydney avait beaucoup
-d'attachement. Les yeux de la belle veuve retenaient, depuis quelques
-moments, un torrent de larmes, qui prit enfin son cours. Elle demanda
-pardon et voulut se retirer. Mais Sylvina s'efforça de la retenir
-jusqu'à ce qu'elle se fût un peu remise.--Vous voyez, madame, lui dit la
-belle Géorgienne, vous voyez une femme que le malheur poursuit partout.
-Je ne puis faire un pas sans que les choses les plus indifférentes
-portent à mon coeur des atteintes mortelles. Puis tirant une boîte de sa
-poche, elle ajouta: Voyez, Madame, si le portrait de ce jeune homme,
-dont j'admirais la beauté, ne ressemble pas régulièrement à cette
-miniature.--(Sylvina fut forcée d'en convenir). Eh bien, madame,
-continua la veuve éplorée, ce cavalier fut mon époux. Il n'est plus;
-j'ai mille raisons de ne me consoler jamais de sa mort...
-
-Cependant Sylvina la consolait et voulait la retenir jusqu'à mon retour.
-Mais mon portrait ne lui en ayant que trop appris, elle résista et se
-retira suivie de Dupuis, admis à son service.
-
-
-CHAPITRE XII
-
-Comment on se retrouve au moment qu'on y pense le moins.
-
-C'était la matinée des aventures. S'il était arrivé à Sylvina celle de
-la visite de Mme de Kerlandec, j'avais eu à mon tour celle de
-rencontrer... qui? le vieux président et son grand imbécile de gendre,
-M. de la Caffardière. La remise qui voiturait ces illustres provinciaux
-allait s'arrêter précisément devant ma porte comme je sortais. Mon
-cocher rendait la main, mes chevaux s'élançaient avec feu; les
-haridelles de l'autre voiture, manquant de bouche et ne pouvant être
-reculées assez tôt, la flèche de mon carrosse les prit en flanc, toutes
-deux furent abattues du coup. Heureusement mes chevaux ne se blessèrent
-point; cela n'empêcha pas que mon cocher ne fît grand bruit, et si,
-mettant les uns et les autres la tête aux portières, nous n'avions pas
-fait des exclamations de reconnaissance, le conducteur de ces messieurs
-aurait, sans doute, essuyé quelques bons coups de fouet.
-
-Je ne voulais point de mal au ridicule président. Il m'avait à la vérité
-beaucoup ennuyée; mais je rendais justice à sa bonhomie et je me
-souvenais qu'il m'avait témoigné de l'attachement. Je lui souris donc et
-lui demandai, pendant qu'on mettait sur pied ses rosses, par quel hasard
-il se trouvait à Paris et si près de chez moi;--Nous venions, ma belle
-dame, dit-il, en grimaçant galamment, nous venions, la Caffardière et
-moi, vous présenter nos respectueux hommages, et vous donner des
-nouvelles de vos amis: nous avons une infinité de choses à vous dire;
-mais vous sortez et à moins que Mme Sylvina ne veuille bien nous
-recevoir.--Président (interrompis-je), il n'est pas encore jour pour
-Sylvina; quant à moi, je vous avoue sans façon que je sors pour des
-affaires qui ne peuvent se remettre; mais, messieurs, si vous n'avez
-rien de mieux à faire, trouvez-vous à deux heures au Palais-Royal, je
-vous y joindrai et nous dînerons ensemble; Sylvina sera, sans doute,
-aussi enchantée que moi de vous revoir. Ils acceptèrent. Je partis.
-Exacte au rendez-vous, je trouvai mes originaux dans la grande allée.
-Ils m'attendaient assis et entourés d'une jeunesse désoeuvrée, qui se
-divertissait de la manière remarquable dont ils étaient accoutrés. Le
-beau-père avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre
-à paniers, orné d'une multitude de boutons et de boutonnières de
-clinquant d'argent; cette parure devait avoir été dans son temps du plus
-grand effet; la veste était d'une riche étoffe, or et argent, dont le
-fond crasseux et les bouquets débrochés trahissaient le grand âge; la
-culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve; des bas roulés, de
-vastes souliers, la perruque à la brigadière, le grand chapeau brodé
-d'argent, sous le bras; l'épée imperceptible et la longue canne à bec de
-corbin complétaient le costume du bon président.
-
-Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur d'être mis plus
-bizarrement: ayant perdu presque tous ses cheveux, et pour cause, il
-était coiffé d'une fausse grecque, huppée, placée de travers, et de deux
-boucles empâtées, dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse,
-dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée, tenait
-diagonalement à quelques cheveux qui meublaient encore le derrière de la
-tête. L'habit était de camelot bleu de ciel, enrichi d'un large galon
-d'argent, mal festonné; la veste d'un très beau bazin un peu sale, ornée
-d'une longue frange à graine d'épinards, battait sur les genoux; la
-culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les
-souliers plats, décorés d'une antique boucle d'argent, dont l'éclat
-éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le bras portait un
-plumet crasseux. Quant à l'épée, elle réparait par son excessive
-longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces
-messieurs étaient à montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi
-d'avancer jusqu'à eux, mais rencontrant heureusement une personne de ma
-connaissance que j'abordai, je leur détachai le comte: celui-ci voulut
-bien se charger d'amener mes hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu
-l'imbécillité de renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus
-donc la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d'honnêtes gens, qui
-se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche Caffardière cassa la
-glace de devant, en se plaçant, son énorme épée n'ayant pas trouvé en
-dedans l'espace qui lui était nécessaire. J'étais furieuse; le président
-gronda fort et longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot.
-Enfin, nous arrivâmes.
-
-Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui avait été l'objet
-de leur voyage: on se souvient que la vindicative Thérèse avait fait un
-don fatal au seigneur Caffardot. Il s'était mis en conséquence entre les
-mains du plus habile chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de
-trois lieues à la ronde et qui avait fait en tout genre _des cures
-incurables_; aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement
-guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s'était déclaré de
-nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant les remèdes. La Caffardière
-l'avait communiqué à la tendre Éléonore; celle-ci à Saint-Jean,
-Saint-Jean à Mme la présidente, et Mme la présidente (voyez la noirceur)
-au pauvre président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle,
-mais qu'elle avait cru devoir reprendre à l'occasion de son
-indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme avait toujours
-par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes; il s'agissait de
-lui persuader qu'on tenait de lui ce qu'au contraire on lui donnait. En
-un mot, toute la maison se trouvait infectée; on s'était rendu à Paris
-pour se faire guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un
-hôtel garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse, n'avait
-eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière étaient, comme
-l'on voit, hors d'affaire. Le premier en était quitte pour le reste de
-ses dents et de ses facultés viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni
-gras de jambe, mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne
-jouissaient pas encore d'une bien bonne santé. Le mal faisait surtout de
-grands ravages chez Mme la présidente, comme on voit le feu prendre avec
-fureur dans une vieille cheminée où la suie s'est amassée pendant un
-demi-siècle. Il fut parlé de tous ces accidents sous les noms décents de
-goutte et de rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes
-pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation fâcheuse de
-ces dames nous préservait du malheur de les recevoir souvent: nous
-n'avions garde de le prévenir.
-
-Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient parfaitement
-ensemble et s'amusaient à faire des enfants. Mais, à cet égard, on ne
-nous apprenait rien de nouveau. Nous recevions, de temps en temps, des
-nouvelles de ces époux que nous chérissions et qui nous étaient
-sincèrement attachés.
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-Qui n'est pas le moins intéressant du livre.
-
-Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions pas trouvés à la
-maison lorsque Mme de Kerlandec y avait paru; il lui tardait de savoir
-ce que cette dame pouvait penser de lui et ce qu'elle éprouverait en
-retrouvant un homme d'autant plus fait pour intéresser à la fin qu'elle
-était cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers lui de grandes
-injustices à réparer. Cependant, il ne savait comment s'y prendre pour
-se découvrir. Nous n'osions nous mêler de son affaire, à cause de milord
-Sydney, qui nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir
-des projets auxquels il était à craindre que nos démarches en faveur du
-comte ne nuisissent. Avant donc de prendre un parti, avant même de
-consulter milord Sydney, nous lui mandâmes que nous avions vu Mme de
-Kerlandec; que celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié,
-avait paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte, nous
-demandions quelle conduite il était à propos de tenir avec cet homme
-passionné. Milord Sydney répondit qu'il se disposait à nous rejoindre
-sous peu; il ajoutait: J'ai peine à vous définir, belle Félicia, ce qui
-se passe maintenant dans mon coeur. Je vous aime; mais si vous saviez de
-quelle force les liens qui m'attachent depuis si longtemps à la belle
-Zéila... je ne vous l'ai point caché; faite pour être adorée par
-vous-même, vous ne m'aviez peut-être charmé que par une ressemblance
-étonnante avec une femme que je ne cessais de regretter. Je croyais
-avoir à me plaindre d'elle; je n'avais qu'à me louer de vous; je m'étais
-donc persuadé qu'attaché désormais exclusivement à vous, je pourrais
-revoir Zéila sans amour et lui connaître sans jalousie de nouveaux
-engagements; mais je crois sentir maintenant que je m'abusais:
-heureusement votre propre système vient à mon aide. Vous m'avez appris à
-penser que le coeur ne doit pas se piquer d'une constance forcée et
-l'objet auquel on avait accordé beaucoup d'amour n'était point offensé
-quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et solide amitié. La mienne
-pour vous, belle Félicia, ne finira qu'avec ma vie.
-
-Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l'histoire de
-ses amours avec Mme de Kerlandec. Elle se nommait Zéila, lorsqu'il en
-devint amoureux en Géorgie, où elle était née. Il l'amenait en Europe,
-sur une frégate anglaise, dont il était, à l'âge de vingt-quatre ans,
-déjà commandant, étant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance
-dans la marine. Nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, La
-frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau français que
-commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat opiniâtre et longtemps
-douteux. Zéila, presque au terme d'une première grossesse, et que
-l'horreur de mourir oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu'elle se
-retirât, empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et les
-mourants. Car déjà le commandant français, en faveur de qui la victoire
-se décidait, s'était élancé sur le bâtiment anglais, avec les plus
-déterminés de ses gens. Quoique ternie par l'effroi, le sens et les
-douleurs, la rare beauté de Zéila ne laissa pas de frapper le dur
-Kerlandec et de porter à son coeur une atteinte profonde. Il ordonna
-qu'on transportât cette belle femme sur son bord; mais Sydney, furieux,
-s'opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle rage et donna le
-temps aux siens de descendre Zéila de la frégate, qui commençait à
-s'embraser, dans une chaloupe qui devenait la dernière ressource des
-vaincus. Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit d'un
-oeil tranquille la frégate s'engloutir, et avec elle le malheureux
-Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner; au même instant, une vague
-culbuta la chaloupe; mais on eut la bonté de retirer de la mer Zéila,
-qu'un brave matelot, qui avait veillé jusqu'au dernier moment à sa
-conservation, avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des
-couvertures; on laissa périr sans secours tout le reste de l'équipage.
-
-Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à faire voile.
-Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha à quelques débris de la
-frégate; il est rencontré le lendemain par un bâtiment hollandais, qui
-le sauve, comme par un miracle... Il ne croit pas que sa chère Zéila
-puisse avoir évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit
-longtemps. Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que Sydney ne
-l'était d'elle, et ne pouvant douter de la mort de ce malheureux amant,
-se trouvant d'ailleurs au pouvoir d'un vainqueur passionnément épris de
-sa belle figure et aussi tendre pour elle qu'il s'était montré cruel
-envers ses ennemis; Zéila, d'un côté, sans appui, sans ressources pour
-elle-même et pour son enfant; de l'autre, séduite par les appâts d'une
-fortune et d'un rang honorable qui lui sont offerts; Zéila, dis-je,
-cédant à tant de considérations, épouse en arrivant en France l'amoureux
-Kerlandec.
-
-On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il s'en fit aimer de
-nouveau, et comment, prenant enfin sa revanche à Bordeaux, il punit
-Kerlandec de son inhumanité.
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes.
-
-Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval m'avait procuré la
-connaissance, l'insensible marquis enfin de retour à Paris, vint
-aussitôt nous voir. Il s'était formé des liaisons assez étroites entre
-le malheureux comte et lui: leurs familles étaient de la même province.
-Le marquis devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui rendre
-là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le comte désirait de
-savoir ce qu'étaient devenus des parents éloignés qu'il espérait
-d'intéresser encore en sa faveur; ce que ses parents pensaient de son
-père, s'ils soupçonnaient celui-ci d'avoir, en effet, commis le lâche
-assassinat dont on l'avait accusé. Le marquis n'ayant rien épargné pour
-bien remplir la commission dont il s'était chargé, rapportait les
-nouvelles les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait causé le
-déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même à son dernier moment
-avait fait appeler ces parents en question et il leur avait déclaré ses
-crimes. Cependant, ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant
-obscurément à la campagne, s'étaient contentés de faire recevoir par
-deux notaires les aveux du malheureux nègre et n'avaient pas jugé à
-propos de les rendre publics ni d'entreprendre à leurs frais de faire
-réhabiliter la mémoire de leur parent. Ils ignoraient surtout que son
-fils existât encore; mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement
-se réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient
-posséder au devoir d'aider l'infortuné rejeton à justifier son digne
-père.
-
-La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui annonçât sans
-précautions d'aussi importantes nouvelles. Nous tînmes donc conseil et
-fûmes d'avis qu'il était d'autant plus nécessaire de ne les lui
-apprendre que par degrés, que l'excès de sa passion pour Mme de
-Kerlandec pourrait augmenter au point de lui devenir funeste dès qu'il
-se connaîtrait des titres suffisants pour prétendre à l'épouser.
-
-Cependant, si le marquis avait fait à merveille les affaires du comte,
-il avait en revanche tout à fait gâté les siennes. Sa dame de province
-n'aimait apparemment pas les inter-règnes; elle avait pris, en attendant
-qu'il revînt, un représentant, ne laissant pas de soutenir dans ses
-lettres au marquis le rôle de l'amante la plus fidèle et d'entretenir de
-la sorte l'amour dont il brûlait de la meilleure foi du monde. Il
-espérait de la surprendre agréablement en arrivant, sans l'avoir
-prévenue. Un ami, seul confident de son retour, vint au-devant de lui et
-voulut le préparer à la disgrâce que la découverte d'un rival heureux
-allait lui faire essuyer. L'amoureux marquis se refusa d'abord de
-croire; mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel amant
-passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide des coquettes. Le
-marquis, outré, fit un éclat, blessa son rival et fit que le mari
-déshonoré relégua sa femme au couvent. Ces expéditions faites et ses
-affaires terminées, il revenait à Paris, tâchant d'effacer de son coeur
-jusqu'à la moindre trace de son malheureux amour.
-
-Qu'il arrivait à propos! je perdais aussi milord Sydney (autant valait
-du moins); j'avais grand besoin de consolations. Le marquis me parut
-mille fois plus aimable, étant devenu plus facile à captiver et surtout
-m'ayant prouvé, à l'occasion du pauvre comte, qu'il avait l'âme belle et
-le coeur bienfaisant. D'ailleurs son nouvel état de liberté ajoutait
-beaucoup à ses grâces naturelles. Un homme fort amoureux est
-ordinairement tout entier à l'objet qu'il aime. Le peu d'intérêt qu'il
-prend au reste de la société fait qu'il ne se donne point de peine de
-chercher à lui plaire; isolé, concentré dans son amour, il ne songe pas
-à tirer parti de ce qu'il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup à
-ce portrait quand nous avions fait connaissance, mais il n'était plus le
-même. Je m'abandonnais entièrement au plaisir de l'aimer. Je vis avec
-joie qu'il n'était plus retenu de m'offrir son hommage que par la
-crainte de m'avoir déplu précédemment, quand ayant fait très ouvertement
-ce qu'il fallait pour lui prouver que je lui voulais du bien, il avait
-négligé à répondre; il craignait, je l'ai su depuis, que, me prévalant
-de ce qu'il n'avait plus de maîtresse, je ne voulusse le désespérer à
-mon tour, en lui tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont
-l'amour-propre serait offensé. Mais que j'étais éloignée de ce dessein!
-Devinant les soupçons du marquis, je le traitais mieux que jamais, et
-j'eus enfin la satisfaction de recevoir de sa bouche des aveux d'autant
-plus passionnés qu'il avait résisté plus longtemps au besoin de leur
-donner l'essor.
-
-
-CHAPITRE XV
-
-Fin de mes peines.--Comment j'en suis enfin dédommagée.
-
-Mon nouvel amant ne ressemblait que par les beaux côtés à ceux qui
-m'avaient fait leur cour jusqu'alors: aussi bien de taille et de figure
-que d'Aiglemont; aussi caressant que Monrose, il n'était ni aussi léger
-que l'oncle et le neveu, ni aussi grave que l'Anglais, ni aussi neuf que
-mon jeune élève. Le marquis était doux, tendre, sans amour-propre,
-craignait toujours de déplaire, et ne faisant cependant rien qui ne fût
-à propos; empressé, capable des plus petits soins, et amusant; il
-possédait encore mille talents agréables.
-
-Cependant, quelque vif que fût mon goût pour cet homme charmant, je ne
-tardai pas à m'apercevoir qu'il me témoignait beaucoup plus d'amour
-qu'il n'était à mon pouvoir de le lui rendre. Il me faisait regretter de
-n'être pas assez sensible; je remettais en question: «s'il est plus
-heureux d'aimer légèrement, de changer souvent de goût et de plaisir, ou
-de n'exister que pour un seul objet, de lui vouer toutes les facultés de
-son être.» J'avais été partisan du changement, je souhaitais maintenant
-pouvoir me fixer; mais, réfléchissant sérieusement aux motifs secrets de
-ce nouveau désir, je reconnaissais avec douleur qu'il n'était lui-même
-qu'une modification de l'amour de la variété. Je me persuadai donc que,
-née pour voltiger de caprice en caprice, pour tout effleurer, sans
-m'attacher à rien, je ferais d'inutiles efforts pour répondre à la
-passion d'un jeune marquis par une passion aussi forte, aussi exclusive.
-Je me flattais, au reste, que puisqu'il s'était assez facilement consolé
-de la perfidie de sa belle provinciale, il pourrait en être de même
-lorsque je ne serais plus maîtresse de lui demeurer attachée. J'avais
-fait toutes ces réflexions avant de rendre le marquis heureux, je puis
-dire avant de le devenir moi-même.
-
-La maladie de Sylvina, en l'enlaidissant, l'avait changée à bien
-d'autres égards: elle était devenue scrupuleuse; elle ne se souvenait
-plus de s'être livrée, sans la moindre circonspection, à tous les écarts
-de son tempérament; elle conservait un reste de pruderie, vestige
-malheureux de sa sotte dévotion, fruit amer de sa disgrâce présente. En
-conséquence, je n'étais plus moi-même aussi libre. Sa bégueulerie se
-serait furieusement effarouchée si je m'étais conduite sous ses yeux,
-avec le marquis, comme j'avais fait autrefois avec d'Aiglemont et mes
-autres amants. Mais cette gêne, devenue d'autant plus nécessaire que la
-présence du comte, qui demeurait avec nous, exigeait des égards; ce
-mystère, dis-je, ajoutait à nos plaisirs. Le marquis vivait
-clandestinement avec moi. L'amie Thérèse était seule confidente de nos
-amours. On voyait chaque fois le marquis faire retraite; mais il
-rentrait aussitôt par la petite porte du jardin, dont il avait une clef,
-et je le recevais dans mon lit.
-
-J'aurais trop à dire si j'entreprenais de décrire tous les charmes de
-nos heureuses nuits. Mon amant, dont aucun excès n'avait affaibli la
-vigueur, dont aucun dérèglement du coeur n'avait altéré la délicatesse,
-était l'homme le plus fait pour combler les désirs d'une femme
-voluptueuse. Toujours propre à donner du plaisir, cet objet était le
-seul qu'il eût en vue en jouissant. C'était pour me procurer mille morts
-délicieuses qu'il ménageait avec art ce baume précieux qui donne la vie.
-Il en était quelquefois avare, jusque dans les moments où, ne supportant
-plus l'excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui
-seul pouvait les éteindre; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le
-comble à notre félicité que lorsque l'amortissement de mes sens lui
-annonçait la fin prochaine de mes désirs; alors l'ardeur des siens
-savait les faire renaître; il me faisait goûter de nouveaux
-ravissements, dont j'aurais été privée, s'il eût partagé jusque-là tous
-mes plaisirs.
-
-Que les hommes aussi délicats sont rares! le plus grand nombre, au
-contraire, nous regardant comme des machines destinées à les amuser un
-moment, se hâtent de remplir un objet grossier et refroidi; repus nous
-laissent en proie à des flammes dévorantes; d'autres, se piquant d'une
-inutile vigueur, tirant vanité de leur force, nous fatiguent, mais
-ignorent l'art enchanteur de donner du plaisir; souvent aussi, ces
-sylphes délicats qui savent enflammer, suspendre, par mille charmants
-préludes, le moment de la jouissance, manquent tout à fait lorsqu'il est
-temps enfin de réaliser, ou finissent très mal ce qu'ils ont très bien
-commencé. Ceux enfin qui, semblables à d'Aiglemont, ont à la vérité le
-solide et l'agréable, mais font un métier d'amuser toutes les femmes;
-ces hommes _banaux_ ne valent point encore mon aimable marquis, dont
-l'âme appartenait tout entière à qui possédait la personne. J'avais tout
-avec lui; j'étais assurée qu'il ne sortait point de mes bras pour voler
-dans ceux de la première femme qui lui aurait fait quelque agacerie, je
-n'avais à craindre ni partage, ni indiscrétion. J'étais, en un mot,
-parfaitement heureuse, et, pour la première fois, sans doute, j'aimais
-tout de bon.
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-Négociations de Dupuis.--Ce qui en arriva. Lettre de Mme de Kerlandec.
-
-Cependant, l'intrigant Dupuis avait tâché de servir le comte auprès de
-Mme de Kerlandec. Ce domestique, doué d'un esprit liant, avait réussi
-sans peine à gagner la confiance de sa maîtresse. Affable, populaire,
-ainsi que le comte me l'avait dépeinte, elle s'était bientôt accoutumée
-à causer avec Dupuis, parce qu'il connaissait milord Sydney. Elle lui
-avait fait part d'une partie des aventures auxquelles cet Anglais avait
-donné lieu. L'affaire de Bordeaux n'avait pas été oubliée; il avait été
-nécessairement question de Robert, Dupuis, à qui son rôle était dicté,
-fit alors semblant de former des conjectures, et, comparant les noms,
-les époques... les circonstances, se trouve tout à coup--qu'il avait
-connu ce M. Robert... N'était-ce pas un homme de telle figure, de tel
-maintien? de tel caractère? il avait fait ceci? il avait été là? C'était
-un fou passionnément amoureux de certaine belle... et cette belle,
-c'était donc Madame; dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que
-l'homme en question. Cependant, ce même Robert n'était pas, comme madame
-le disait, un homme de rien. Il était très bon gentilhomme, titré même:
-Dupuis en était sûr. Comment donc! ce M. Robert devait être très connu
-dans Paris, et si madame souhaitait d'en avoir des nouvelles, on se
-faisait fort de lui en donner sous peu, de positives... En effet, le
-seigneur avait été accusé de la mort d'un officier de marine, du mari de
-madame, par conséquent. Mais c'était pure calomnie. M. Robert s'était
-lavé de cette odieuse accusation; au contraire, il avait failli d'être
-tué lui-même, se battant en second pour ce même officier, et contre qui?
-contre le second du milord même Sydney.
-
-Ici, Dupuis avait été interrompu. On lui avait dit que l'affaire de
-Bordeaux, à propos de laquelle on avait d'abord sévi contre Robert,
-s'était trouvée tout à coup terminée par l'autorité du ministère. Mme de
-Kerlandec avait ajouté qu'informée par un avis secret de la cour que
-Sydney s'avouait lui-même l'auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle
-avait eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vérité de
-tous ces faits était encore pour elle une énigme fort difficile à
-résoudre. Cependant, si c'était en effet de la main de Sydney que
-Kerlandec eût péri, elle paraissait regarder cette mort «comme un
-châtiment mérité», et les accusations contre Robert, «comme des
-injustices qui méritaient la réparation la plus authentique et les plus
-forts dédommagements». C'était à ce point que Dupuis voulait amener sa
-maîtresse.--Madame, dit-il, je ne vois qu'un moyen de dédommager un
-homme tel que M. Robert, s'il aimait encore madame, après qu'elle aurait
-attiré sur lui les plus grands malheurs.--Et ce moyen, Dupuis,
-serait...?--Ce serait, madame, d'épouser ce gentilhomme; il est fait,
-soyez-en sûre, pour prétendre à cet honneur, d'autant plus que milord
-Sydney...--Que milord Sydney est un ingrat, qui s'est marié pour achever
-de me faire tout le mal qui dépendait de lui...
-
-Dupuis s'était troublé; il avait manqué d'effronterie pour soutenir avec
-assez de vraisemblance un mensonge dont les suites pouvaient devenir de
-conséquence pour lui. Mme de Kerlandec commença dès lors à se méfier de
-ce confident; puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle
-découvrit bientôt que je n'étais que la maîtresse de milord Sydney; que
-Dupuis avait chez moi de fréquentes habitudes, et que j'avais dans ma
-maison certain étranger qui, sur le portrait qu'on lui en faisait,
-pouvait bien être ce Robert lui-même... Elle se souvint d'avoir vu au
-Luxembourg un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en effet,
-avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain laquais qui
-l'avait suivie avec affectation jusqu'à son carrosse, il lui sembla que
-la livrée de ce curieux était la mienne. Ces soupçons devinrent des
-certitudes, lorsque, ayant congédié Dupuis, qu'elle faisait épier
-soigneusement, elle s'assura qu'il était rentré à mon service. Dès lors,
-son inquiétude et sa curiosité crûrent à l'excès, et, brûlant enfin
-d'être éclaircie, elle m'écrivit la lettre suivante, à l'adresse de
-milady Sydney, sous enveloppe à Mme Sylvina:
-
-«Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a quelque temps,
-un léger prétexte pour aller vous voir et ne vous rencontra point.
-Aujourd'hui, je vais au fait et vous fais part des motifs qui me
-faisaient désirer d'avoir l'honneur de vous entretenir. J'avais pris à
-mon service le nommé Dupuis, qui quittait le vôtre et qui vient d'y
-rentrer; ce garçon est fort au fait de tout ce qui regarde vous, milady,
-milord Sydney (avec qui mon étrange destinée me fit autrefois d'intimes
-liaisons), et enfin un certain Robert, à qui je suis aussi dans le cas
-de prendre beaucoup d'intérêt. Dupuis m'a fait entrevoir bien des
-choses; mais c'est de vous seule, milady, que je veux apprendre la
-vérité de plusieurs faits dont vous êtes immanquablement instruite. Je
-me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure d'entretien. Si,
-par hasard vous savez que j'ai connu milord Sydney, et sur quel pied,
-que cela ne soit point un obstacle à notre entrevue. Je ne suis plus
-faite pour avoir des prétentions, dès que vous avez des droits sacrés...
-Mais... non, je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage.
-Voyons-nous, milady, et si, comme je n'en doute pas, vous mettez autant
-de bonne foi que moi dans la conférence que nous aurons ensemble, nous
-ne nous quitterons pas sans être contentes l'une de l'autre. Comme je ne
-crains pas d'avoir des témoins quand nous nous entretiendrons, vous
-pourrez admettre en tiers la dame qui m'a reçue chez vous. J'attends
-votre réponse avec impatience, me préparant d'avance à vous apporter un
-esprit d'accommodement, et d'après le bien infini qu'on m'a dit de vous,
-milady, des dispositions sincères à beaucoup d'estime et d'attachement.
-Je suis, etc.
-
-«Zéila de Kerlandec.»
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-Où l'on verra des gens bien embarrassés.
-
-Je cherchais ce qu'il y avait à répondre, quand le valet de chambre de
-milord Sydney parut et m'annonça que son maître, arrivé depuis un
-moment, se proposait de se rendre chez moi le soir; mais j'avais besoin
-de le voir plus tôt; je lui écrivis donc par son émissaire de venir sur
-l'heure, ayant à lui communiquer des choses de la dernière importance.
-
-Puis, répondant à Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient
-rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu'elle me demandait.
-
-Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La peine que me
-faisait éprouver le retour subit de milord m'apprenait trop combien le
-marquis m'était cher... Comment allais-je me comporter?... que dire?...
-Quel arrangement prendre, dont l'un et l'autre de mes amants fût
-satisfait? J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais
-j'aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais pas capable de
-le sacrifier... Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me
-décider, je fus prête à rendre la terre, les bijoux, les équipages,
-plutôt que de renoncer à ma nouvelle conquête... Cependant, la dernière
-lettre de milord me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse,
-il allait, sans doute, me laisser libre... Mais, alors, que devenait le
-pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts de son amour?
-Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartînt jamais?... Il
-m'intéressait; il méritait d'être heureux, d'être dédommagé de tout ce
-qu'il avait souffert pour cette beauté constamment fatale à ceux qui
-l'avaient aimée...
-
-Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire de questions au
-sujet de l'aisance dont je jouissais. Son silence à cet égard prouvait
-qu'il me supposait une fortune indépendante, et qu'il ignorait que
-quelqu'un fît les frais de mon excessive dépense. Il n'était pas riche
-lui-même à proportion de sa naissance et de son état de guidon d'un
-corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et
-dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de lui dire: «Marquis, ta
-maîtresse ne peut plus disposer d'elle même: elle appartient à quelqu'un
-qui, dans ce moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce
-bien-être dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée; mais je
-n'hésite pas: tout à l'amour, je donne la préférence à ses faveurs sur
-celle de la fortune.» J'étais sûre que de ces deux partis, l'un ou
-l'autre affligerait également mon cher marquis, sensible, généreux: s'il
-eût possédé tous les biens dont la noblesse de sa façon de penser le
-rendait digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus grands
-sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilité de me rien offrir...
-
-Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. A son aspect, je
-ne pus retenir mes larmes.--Qu'est-ce donc, adorable Félicia? dit-il,
-avec un transport mêlé d'amour et de crainte, vous pleurez! quel malheur
-imprévu?...--Le plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous
-prêt à le partager?--Vous me glacez d'effroi! Nous allons être
-séparés...
-
-A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque sans
-connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi, accourut avec son
-empressement ordinaire; il fut étonné de l'état violent où nous nous
-trouvions: son amitié fut vivement alarmée... Cependant, d'un regard
-expressif, j'appris au marquis que je souhaitais qu'il gardât le
-silence; et prenant la parole, je dis au comte que je m'affligais avec
-son ami d'une nouvelle fâcheuse qu'il venait de recevoir. Cette
-confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le comte aurait pu
-former. Il plaignit le marquis et demanda d'être instruit plus en
-détail; mais ce sujet fut encore éloigné par l'apparition de Sylvina,
-qui, informée de l'arrivée de milord, venait faire éclater dans mon
-appartement une indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant
-avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin que ce
-malheur, auquel je venais de le préparer, était le retour de Sydney...
-Nous nous taisions: le marquis s'accusant de la gêne où il nous voyait
-tous, sortit. Je n'osai lui faire des signes d'intelligence, de peur de
-trahir nos secrets; mais j'étais sûre qu'il reviendrait à l'heure
-ordinaire: jamais le besoin de le revoir ne s'était fait sentir aussi
-vivement.
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-Comment j'appris au comte ce que nous étions convenus de lui cacher
-encore.--Ce qui nous arriva.--Ma première entrevue avec milord Sydney.
-
---Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes plus que nous
-trois, enfin je touche au moment fatal qui va décider de ma vie ou de ma
-mort! Il est de retour, ce funeste étranger, cet éternel obstacle à mon
-bonheur! Je ne puis me dissimuler l'amour que Mme de Kerlandec a pour
-lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney devrait
-préférer à tout ce qui existe, si vous n'usez de tout ce pouvoir de vos
-charmes et de votre esprit pour le détourner de renouveler ses liaisons
-avec Mme de Kerlandec, je suis sûr que le seul bonheur, dont l'espérance
-me donnait le courage de vivre, va m'échapper une dernière fois...
-
-Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée firent couler
-abondamment les nôtres.--Cher comte, lui dis-je à mon tour, avec tout
-l'intérêt d'un coeur qui lui était tendrement attaché, le bonheur
-chimérique de posséder Mme de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment
-le principal objet de vos désirs: fermez votre âme aux chagrins, à la
-jalousie. C'est par une faveur bien préférable à la conquête d'une femme
-insensible que le sort veut aujourd'hui réparer toutes ses injustices à
-votre égard. (Il m'écoutait avec une attention avide.)--Quoi donc? quel
-bonheur, dites-vous? Madame! ne différez plus... Mais, de quelle
-espérance peut-on me flatter?... Que peut-il désormais m'arriver
-d'heureux à moi? Non, chère Félicia, je ne prends point le change; je ne
-puis être heureux que par...--Vous le serez, mon cher comte, par
-l'événement le plus avantageux pour vous, et s'il fallait choisir entre
-la main de l'insensible Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis
-vous prédire...--Achevez, mon impatience est au comble... hâtez-vous
-d'annoncer ce bonheur à celui qui n'a peut-être plus que quelques jours
-à vivre...--Vous vivrez. Votre digne père...--Mon père?--Cet homme,
-aussi vertueux que malheureux, est justifié par l'aveu même de ceux qui
-l'avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre à sa
-mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même de votre
-état et de reprendre votre rang dans la société...
-
-Ce que nous avions craint ne manqua point d'arriver. La révolution que
-cette ouverture fit éprouver au comte le priva subitement de l'usage de
-ses sens; toute la maison était occupée à le secourir. Je le fis
-transporter à son appartement. Cependant je ne croyais pas avoir à me
-reprocher ma précipitation; il était impossible qu'il ne vît milord
-Sydney, ou, du moins, qu'il ne le sût chez moi dans quelques moments.
-J'avais lieu de craindre les excès auxquels le comte était sujet à se
-laisser porter par ses passions; il pouvait se détruire; il pouvait
-attaquer milord Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur
-nous les plus grands malheurs. J'avais donc cru devoir verser en son âme
-une source d'espérances et de consolation. Son trouble était l'ouvrage
-du premier moment. Celui qui devait lui succéder allait être heureux. Je
-détournais son imagination, ses idées, des objets funestes qui
-commençaient à l'assaillir; je prévenais les dangereux effets de la
-jalousie; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina. L'homme de
-confiance du comte accourut et lui fit une légère saignée qui fut
-bientôt suivie d'un sommeil assez calme.
-
-Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras avec les
-expressions de la plus vive tendresse; mais j'y répondis d'autant plus
-froidement que je craignais d'avoir ensuite à rougir de ma perfidie si
-je faisais des efforts pour rendre mes caresses plus empressées. En un
-mot, je ne reçus pas milord Sydney même aussi bien que l'aurait permis,
-sans mes réflexions, le sincère attachement que j'avais pour lui.
-
-Cependant il n'avait pas été maître de dissimuler la surprise que lui
-causait le prodigieux changement du visage de Sylvina; le mouvement
-qu'il fit quand notre amie s'approcha pour l'embrasser n'échappa point à
-celle-ci:--Avouez, milord, dit-elle, en faisant des efforts pour
-paraître sereine et même assez gaie, avouez qu'ailleurs que chez moi
-vous ne m'auriez point reconnue?--Puis cette naïveté qui se concilie si
-singulièrement chez les femmes avec leur dissimulation naturelle lui fit
-ajouter:--Que cette petite folle est heureuse d'avoir payé dès son
-enfance, et à si bon marché, le tribut fatal qui m'a tout enlevé!
-
-Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me prouvait que, malgré
-l'amitié la plus sincère, une femme enlaidie ne pardonne point à celle
-qui conserve de la beauté.
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-Court, mais intéressant.
-
-Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu'il eut avec moi
-m'eut bientôt rassurée: je me remis à mon aise par degrés. Nous parlâmes
-librement de toutes nos affaires et même de la dernière lettre qu'il
-m'avait écrite.--Je vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre
-que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère Félicia, que
-vous m'estimez trop pour imaginer que, retrouvant Zéila, je cesse de
-vous être attaché. J'ai beau l'aimer, j'éviterais de la revoir si le
-bonheur de vivre avec elle était attaché au chagrin de n'être plus votre
-ami. Je me charge du soin de votre fortune. La mienne me met à même de
-soutenir dans tous les temps votre maison sur le plus excellent ton,
-et...--Milord, interrompis-je, si vous voulez tout de bon que nous
-demeurions amis, je vous prie de ne jamais toucher cette dernière corde.
-Il est inutile que je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait
-qu'à me faire participer au mépris dont le public accable les femmes qui
-doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu céder par une
-imprudente vanité de jeune fille au désir de briller quelques moments;
-mais cet éclat, ce faste, n'est point essentiel à mon bonheur. Une vie
-paisible, une société choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans
-fracas: voilà tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous m'avez
-fait accepter la jouissance sera ma demeure. La vente d'un riche
-superflu me fera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me
-faire passer agréablement le reste de mes jours...--D'ailleurs, milord,
-interrompit Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les
-regrets jaloux, Félicia doit s'attendre à jouir un jour de ce qui
-m'appartient: elle sera fort à son aise alors...
-
-En un mot, il fut très sérieusement question d'intérêt. Mais milord ne
-voulut point entendre parler de réforme; et brisant sur un sujet qu'il
-se proposait de traiter dans un autre moment, il fit tourner la
-conversation sur le chapitre de son malheureux rival. Quand nous l'eûmes
-instruit de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette
-infortune ne pouvait être un obstacle au dessein qu'il avait lui-même
-d'épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle deux enfants, dont
-il ignorait à la vérité le destin; il était aimé. Lord, opulent et de
-belle figure, il jouissait d'une parfaite santé. Il s'agissait
-d'entendre le surlendemain ce que dirait Mme de Kerlandec.
-
-A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille que j'avais été
-agitée au commencement de sa visite. Mon coeur était soulagé de tout ce
-qui le bouleversait depuis quelque temps. J'attendais impatiemment le
-marquis; je brûlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir
-s'opposer à notre bonheur n'avait été qu'un faible brouillard, après
-lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure: je ne fus pas
-longtemps seule dans mon appartement. J'avais à peine commencé ma
-toilette de nuit que le plus tendre des amants y parut, mais avec des
-yeux éteints, défait comme s'il eût relevé d'une longue maladie. Thérèse
-ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis. Cette nouvelle
-preuve de son amour mit le comble à la satisfaction du mien. Mais si
-j'avais poussé son chagrin à l'excès, que je sus bien réparer ma faute!
-Par quelles caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les
-heures malheureuses qui venaient de s'écouler! Il semblait renaître, en
-écoutant ce que je disais de propre à le rassurer et que j'accompagnais
-des caresses les plus passionnées. Nous demeurâmes plus d'un quart
-d'heure étroitement embrassés, répandant en silence de délicieuses
-larmes. Thérèse sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux
-moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore plus
-ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus heureuses de ma
-vie.
-
-
-CHAPITRE XX
-
-Argent qui circule.--Thérèse fait fortune. Par quel enchaînement
-d'aventures.
-
-Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un sac de mille
-louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire, quoiqu'on le lui eût fait
-promettre, que cette somme avait été rapportée avec une balle de
-colifichets charmants, dans lesquels était égarée une boîte d'or du
-dernier goût, décorée du portrait de milord Sydney, où la ressemblance
-était saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant ordonné
-à la confidente indiscrète de ne m'avouer que la balle, et de cacher
-l'argent quelque part, où j'eusse pu le trouver sous ma main, en
-cherchant autre chose. Mais elle crut augmenter ma satisfaction. Je
-rougis, au contraire, de penser que pendant que milord me faisait des
-dons aussi magnifiques, je me rendais coupable envers lui de
-l'infidélité la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la
-somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon nouveau choix.
-J'eus cependant le bon sens de ne point céder à cette tentation bizarre,
-et je fis bien. Il m'en prit une autre qui ne tendait pas à d'aussi
-dangereuses conséquences et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de
-faire passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le
-savais à l'étroit. Ses gens avaient eu l'indiscrétion de dire aux miens
-que leur maître devait et négligeait depuis quelque temps la plupart des
-maisons qu'il fréquentait précédemment, faute de pouvoir continuer d'y
-jouer: il perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et,
-contrefaisant avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui mandai
-qu'une personne qui regrettait de le voir devenir plus rare dans leur
-société supposait que c'était la constance de son malheur au jeu qui
-l'éloignait ainsi, qu'en conséquence, on le priait de reparaître et de
-se servir de la somme jointe à la lettre comme d'une ressource dont on
-partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se réservant de se
-faire connaître avec le temps. On exigeait pour le moment que le marquis
-ne fît aucune démarche pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger
-service, qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au
-plus solide attachement.
-
-Le lendemain, cet amant délicat, usant d'un stratagème imité du mien, et
-auquel le tirage d'une loterie donnait lieu, le marquis, dis-je,
-m'écrivit le lendemain qu'ayant pris quelques billets avec intention que
-nous fussions de moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de
-mille louis et qu'en conséquence il me priait d'agréer les cinq cents
-qui m'appartenaient. Cette tournure ingénieuse me mit d'autant plus dans
-l'impossibilité de refuser qu'il avait pris toutes les mesures
-nécessaires pour soutenir, avec une parfaite vraisemblance, son mensonge
-galant.
-
-Cependant, si le gros lot du marquis n'était qu'une honnête imposture,
-il n'en fut pas de même quelques jours après d'un gros lot gagné par Mme
-Thérèse... Je ne parle pas de quelque lot perfide, tel que celui dont
-elle avait fait part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu'elle
-gagna très sérieusement un terne à la loterie de l'École militaire.
-Voici comment:
-
-O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne immense où tu puises
-au hasard! Comment un grand malheur est souvent la cause d'un bonheur
-plus grand encore!... Comment... Mais y pensé-je? à quoi bon ces
-déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons à
-Thérèse.
-
-On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées en partant de
-chez monseigneur, par des bandits, dont les uns cherchaient à
-détrousser, les autres à trousser seulement, l'un de ceux-ci poursuivit
-Thérèse, que sa frayeur chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au
-premier coup d'oeil, l'air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement
-tous ces messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt à la
-lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut perdus de vue.
-
-Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du soldat et lui
-demanda la vie.--La vie? rien de plus juste, répondit celui-ci, mais à
-votre tour, poulette, vous ne me refuserez pas une grâce qui n'est pas,
-à beaucoup près, d'une aussi grande importance.--Puis aussitôt les mains
-vont, les tétons sont brusqués; d'autres charmes...--Surtout, ne criez
-pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon...--Pour Dieu, monsieur... vous
-avez l'air d'un galant homme...--Oui, très galant, mais
-dépêchons-nous...--Quoi! vous aurez le courage!...--Ah! pardieu, vous en
-voyez la preuve; cela n'a pas peur.--Fi! cachez... finissez...
-Qu'allez-vous faire?... (Les jupes gênaient; il coupait les
-ceintures.)--Là, cela ira mieux maintenant.--Grand Dieu! tuez-moi
-plutôt... Ah! ah! vous me blessez... malheureux... arrêtez... ah!...
-vous vous perdez... cessez... vous ne savez pas...--Ma foi, vogue la
-galère.--Monsieur!... mon ami... ah!... j'en suis... j'en suis au
-désespoir... mais... quel entêtement!... Eh bien... retirez-vous donc...
-malheureux; ô...ô...ôtez...--Un moment...--Je me meurs.
-
-Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains babillards, qui
-vous racontent avec les circonstances les plus minutieuses des faits
-arrivés il y a mille ans, j'aie pris dans mon imagination les détails de
-la scène dont je viens de vous faire part. Un moment, s'il vous plaît,
-vous saurez comment j'ai pu être instruite de ces particularités, si
-bien faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant, reprenons le
-fil de notre aventure.
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-Suite et conclusion des grands événements arrivés à Thérèse.
-
-Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant pas nécessaire
-de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de
-plaisir. La facilité d'une seconde jouissance mit l'effronté militaire
-en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle
-poussa le ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus le
-drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, mais
-qu'au contraire, elle se prêta de tout son coeur à l'empoisonner et se
-donna toute l'action qui pouvait contribuer à bien inoculer au débauché
-le venin dangereux qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en
-le mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te jure...
-va... bon courage... tiens, tu l'as voulu... Eh bien!... tiens... tiens,
-si tu ne l'as pas...»
-
-Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de Sydney frappa
-dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second
-impromptu d'amour venait de se consommer. Le soldat se débattait pour
-s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié frayeur, moitié
-tempérament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups
-de pistolet et les cris des blessés signifiaient que nous avions reçu du
-secours, et que l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de
-Thérèse, saisi subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez
-ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à travers le
-bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès lors son parti fut pris.
-Il n'alla plus au régiment, et prenant une route détournée, il courut se
-cacher chez des parents qu'il avait dans un village éloigné d'une
-demi-journée du lieu de la catastrophe.
-
-Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se trouvait
-malheureusement compromis dans une affaire où il y avait eu du monde de
-tué (il s'en doutait; d'ailleurs, peu de jours après, le bruit de cette
-bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses
-parents, obtint qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père.
-Celui-ci était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part que le
-polisson eût mis la main sur une somme et se fût fait soldat après
-l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se trouvait englobé dans
-une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui était un fermier
-assez protégé, sacrifia de l'argent, accommoda les affaires de son fils,
-et obtint son congé.
-
-Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme voyait croître de
-jour en jour un vilain mal qui se déclarait à la fois sous toutes les
-formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tôt arrivés
-que, craignant les effets d'un nouveau ressentiment de la part de son
-père, il repartit et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit
-à la barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que Vénus a
-trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de guérir.
-Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux
-président, venu dans le même lieu, pour la même cause, dérivant de la
-même source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire,
-s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et les ayant
-quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois faufilé avec mes
-laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir présenter un ami. M. Le
-Franc, c'était le nom du sien, fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne
-retrouva pas sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était
-resté à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait que,
-malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de l'âme une sorte
-de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thérèse avait mis beaucoup
-d'honnêteté dans ses procédés et que, d'après ce qu'elle lui avait dit,
-il n'eût tenu qu'à lui d'être moins imprudent. Elle lui avait paru
-d'ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir
-incomparable qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique
-soubrette, il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé.
-Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, certaine manière de
-faire les choses... Les esprits ainsi disposés, la première rencontre
-décida de leur sympathie: ils devinrent éperdument amoureux l'un de
-l'autre et s'arrangèrent au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le
-marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. Un jour leur
-bon génie leur inspira de prendre de moitié un terne sec d'un louis à la
-loterie de l'École militaire; le billet réussit et fit leur fortune. Peu
-de temps après, le couple amoureux s'unit tout de bon par le noeud
-solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon
-plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure du bois,
-dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la moindre
-circonstance.
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec.
-
-Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement l'histoire de
-Thérèse, j'ai parlé de cette fille et me trouve au delà de plusieurs
-événements sur lesquels il est maintenant nécessaire que je recule. Le
-lecteur voudra bien se souvenir que j'avais donné rendez-vous à Mme de
-Kerlandec pour le troisième jour après l'arrivée de milord Sydney. Ce
-fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya la balle et les
-mille louis; le soir du même jour que je fis passer cette somme au
-marquis, et le lendemain matin, jour du rendez-vous avec Mme de
-Kerlandec, que le marquis me renvoya la moitié de l'argent. Cependant il
-s'était passé bien des choses depuis la lettre de Mme de Kerlandec et ma
-réponse.
-
-Quoiqu'elle m'eût annoncé des dispositions à la conciliation et à
-l'amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant, par des mouvements
-d'impatience, un trouble secret, une humeur que nous devions nous
-attendre à voir bientôt éclater. Nous étions dans le salon de compagnie;
-milord Sydney, derrière le rideau d'une porte de glaces, était à portée
-de tout entendre,
-
---Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement la belle
-Kerlandec, aussitôt que nous l'eûmes saluée, nous avons à parler de
-choses importantes: les moments sont précieux. (Puis s'adressant à
-moi):--Puis-je savoir, madame, par quel hasard vous avez connu milord
-Sydney? depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez épousé... Vous
-rougissez, madame!... Fort bien. Je crois déjà voir clair sur cet
-article. Elle chercha dans son portefeuille une lettre et lut ce qui
-suit: «Madame, je me félicite... (je reçus hier cette lettre, mesdames):
-je me félicite d'avoir été enfin assez heureux pour découvrir ce
-qu'était devenu Monsieur votre fils, ce cher fils si digne devons et
-d'un père...» (etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Écoutez
-maintenant, mesdames): «Il s'échappa du collège pendant que tout y était
-en désordre: c'était un abominable homme que ce père Principal!...
-(Passons... Ah! voici enfin.) J'ai su, madame, et je suis en état de
-prouver que le jeune M. de Kerlandec, manquant de tout et poussé
-d'ailleurs par un sentiment bien digne de sa belle âme, s'était joint à
-quelques soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent quelques
-excès en route et furent, les uns tués, les autres dispersés. L'affaire
-s'était engagée à propos de quelques femmes de mauvaise vie: un galant
-homme qui voyageait délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils
-leur ayant plu, elles l'enlevèrent et l'emmenèrent à Paris. Il a vécu
-quelque temps chez elles, où probablement il était gardé à vue: peu
-après, ce beau jeune homme a disparu. Ce qu'on peut supposer de plus
-modéré, c'est que ces malheureuses l'auront fait partir pour quelqu'une
-de nos colonies...»
-
-Je me levai furieuse.--Quel insolent a pu vous écrire cette lettre,
-madame? et vous-même, quelle audace peut vous porter à nous faire la
-lecture d'un écrit où vous ne doutez pas qu'on ait voulu nous
-désigner?--Mme de Kerlandec. un peu déconcertée: Parlons tranquillement,
-s'il se peut, madame.--Non, madame, tout le monde n'a pas ce sang-froid
-avec lequel vous prenez à tâche de nous outrager; apprenez,
-madame...--Entendons-nous, madame; est-ce à vous que l'aventure avec ces
-soldats est arrivée? est-ce à vous que mon fils...--Oui, madame, M.
-Monrose, votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui
-l'avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous rendre service
-d'une manière qui lui faisait tout l'honneur possible; il était avec des
-scélérats; nous l'arrachâmes à cette détestable compagnie, il nous
-suivit de son plein gré...--Et qu'est devenu ce cher fils?...--Il est
-heureux, madame, il est protégé de milord Sydney.--Juste Ciel! mon fils
-au pouvoir du meurtrier de son père!--Elle s'évanouit.
-
---Quel coup mortel pour un coeur tel que le mien, dit milord Sydney
-sortant du cabinet et joignant ses secours à ceux que nous prodiguions à
-la méfiante veuve. Elle ouvrit enfin les yeux; mais apercevant milord,
-elle fit un cri perçant, et voulut s'échapper.--Cessez, cruelle Zéila,
-dit-il, la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller
-dans ce moment la tendresse et la générosité de son coeur, cessez de
-m'insulter, en détournant vos regards. Je ne fus jamais un homme vil; je
-suis incapable...--Mon fils! Où est mon cher fils?--Zéila, votre fils
-est en sûreté. Accourant à Paris avec un empressement dont vous étiez
-l'objet, j'ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le
-reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même qu'il se trouvait
-heureux de vivre avec moi.--Milord... je dois vous croire.--Vous
-m'insulteriez si vous aviez des doutes.--Mais où suis-je? je ne vois
-donc autour de moi que des personnes à qui j'ai donné des sujets de
-plainte... Mesdames!...
-
---L'exécrable homme! m'écriai-je tout à coup, lisant involontairement le
-nom de Béatin au bas de la lettre dont Mme de Kerlandec venait de nous
-faire part, et que je ramassais pour la lui rendre.--Qu'est-ce donc? dit
-Sylvina troublée. Quel étonnement!...--L'infâme Béatin, ajoutai-je...
-
-Mme de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux; mais il
-n'était plus temps.--Apprenez, dis-je à mon tour à Mme de Kerlandec,
-apprenez, madame, que le monstre qui vous écrit...--Celui qui m'écrit,
-madame, est un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le
-collège...--Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations aux
-miennes, interrompirent Mme de Kerlandec.--Zéila, lui dit milord, ce
-scélérat vous abusait et c'est bien injustement que vous venez d'accuser
-ces dames. Votre fils leur a les plus grandes obligations. Ce régent,
-digne du dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, par
-ses duretés, par son abominable passion, par l'éclat de son infâme
-jalousie.--Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle éplorée et nous tendant
-les bras.
-
-Elle nous pénétrait d'attendrissement. Les alarmes d'une mère déclamante
-excusaient l'outrage sanglant qu'elle venait de nous faire essuyer. Nous
-le pardonnions à son égarement.
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-Conversation intéressante.
-
-Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant son fils et
-son amant, renaissait. On voyait reparaître sur son adorable physionomie
-la douceur qui en était le caractère très naturel. Le ton civil de
-milord, l'amitié, la considération qu'il nous témoignait l'assuraient
-assez que nous n'étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à
-tâche de nous humilier, autant elle s'appliquait à nous flatter, à se
-concilier notre attention.
-
-On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude. Mme de
-Kerlandec restait avec nous. Milord avait mille éclaircissements à lui
-demander, mille questions à à lui faire; il répétait souvent à Zéila
-qu'elle pouvait s'expliquer librement devant nous, qu'il nous accordait
-toute sa confiance et que nous étions incapables d'abuser des secrets
-que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les femmes étant
-naturellement dissimulées et Mme de Kerlandec devant peut-être à ses
-malheurs d'être plus défiante qu'une autre, elle s'expliquait avec
-contrainte. Sydney venait difficilement à bout de lui arracher ce qu'il
-désirait savoir; il s'agissait principalement des détails relatifs au
-temps qui s'était écoulé entre le combat avec Robert à Paris et
-l'affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait trouvé la mort; Zéila ne
-paraissait pas conserver de cet époux un souvenir bien cher. Il avait
-été plus amoureux qu'aimable, il n'eût pas été regretté s'il eût péri
-sous des coups portés par une autre main. L'obstacle que sir Sydney
-avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée paraissait
-insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point délicat fut agité.--Ma
-chère Zéila, disait milord, je prends à témoin ces dames de la constance
-du voeu que j'avais fait de vous aimer toujours et de me conserver pour
-vous; mais je me crus, je l'avoue, effacé de votre souvenir. Je
-préférais de craindre ce malheur à craindre que vous n'existiez plus.
-Votre silence...--Sydney! pouvais-je imaginer moi-même qu'après votre
-combat avec ce forcené de Robert, que vous deviez soupçonner de n'avoir
-pas osé vous disputer ma conquête, sans avoir quelques droits...--Non,
-Zéila, je ne vous soupçonnais point. Je n'accusais de ce malheur que mon
-étoile funeste, je vous respectai.--Mon père me confina dans le fond de
-la basse Bretagne. Vous savez en quel état j'étais alors: nos malheurs
-furent fatals à l'enfant que je portais. Il était sans vie quand je le
-mis au monde. Mon beau-père m'ayant ensuite gardée à vue jusqu'à sa
-mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, quand même
-bravant les préjugés les plus forts...--Eh! cruelle, lorsque vous
-épousâtes ce tigre, qui s'était fait à vos yeux un jouet de ma vie,
-songeâtes-vous à les respecter ces préjugés fanatiques?...--J'en rougis,
-Sydney... Mais... Vous avez été cruellement vengé.--Ah! si du moins le
-sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières amours? Ce
-lien puissant et antérieur à de vains obstacles... Que vois-je, Zéila?
-vos yeux se mouillent... votre embarras... Ciel! quel nouvel aveu va me
-déchirer le coeur ou me transporter de joie? Zéila, quelque chose
-d'intéressant vous presse!... n'hésitez plus.--Sydney!--Ma chère
-Zéila!--Je vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que notre
-fille ne vivait plus.--Dieu! quelle heureuse espérance! elle vit! en
-quel lieu?--Modérez une joie que le même instant va détruire. J'avais
-allaité pendant la traversée ma fille, heureusement douée d'une
-constitution robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva
-dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de me persuader
-que la petite était morte à la campagne, chez d'honnêtes laboureurs qui
-s'en étaient chargés. Cependant le refus de me nommer ces villageois et
-le lieu qu'ils habitaient me fit douter que le rapport de mon mari fût
-véritable. Je m'informai soigneusement auprès des domestiques et les
-gagnai par des présents. Un seul avait connaissance du sort de ma fille;
-il voulut bien m'en éclaircir, à condition que je me contenterais de ce
-qu'il croirait pouvoir me confier et que je n'exigerais rien de plus. Je
-promis, je jurai. Il m'apprit que cette chère enfant avait été
-transférée, par lui-même, dans un hôpital d'orphelins sans aveu, mais il
-me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant il me
-tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit qu'il continuât de servir
-chez moi, soit qu'il changeât de condition, il aurait soin de me donner,
-au moins une fois l'année, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait
-point de vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu'envers M.
-de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable sur le
-séjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des nouvelles pendant douze
-années consécutives. Depuis ce temps, je n'ai plus su ce qu'était devenu
-mon homme. Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais encore
-supposer que notre fille existait; mais épouse de M. de Kerlandec encore
-vivant...
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-L'un des plus intéressants de l'ouvrage.
-
-Ce récit ballottait continuellement Sydney entre l'espérance et la
-crainte: nous écoutions avec le plus vif intérêt. «Enfin, ajouta Mme de
-Kerlandec, quelque temps après la mort dé mon mari, j'eus le bonheur de
-trouver dans ses papiers la note du lieu qui avait recelé si longtemps
-l'objet de ma tendresse et de mon inquiétude. C'était à P...»
-
-Elle nommait l'endroit où j'avais été nourrie: je tressaillis. Sylvina
-fit de même un mouvement de surprise; mais les autres n'y firent pas
-attention.--Je partis sur-le-champ, continua Mme de Kerlandec; mais,
-admirez mon malheur, il y avait quatre ans que ma fille n'habitait plus
-ce séjour. C'était depuis ce temps que mon ancien serviteur ne
-m'écrivait plus. Je découvris avec chagrin qu'il n'avait jamais rien
-remis de ce que je lui faisais passer pour le soulagement de mon
-infortunée. La conduite de ce confident était un mélange singulier de
-bassesse et d'honnêteté. Je fus au désespoir. On me conta que l'enfant
-que je réclamais s'étant montrée difficile à élever, on l'avait cédée à
-d'honnêtes gens qui l'avaient demandée pour en prendre soin.
-
-Mon coeur se gonflait. Sylvina brûlait de parler. Ses gestes, le jeu de
-sa physionomie annonçaient qu'elle avait quelque chose d'intéressant à
-mettre au jour... ma propre émotion... Sydney en fut frappé.--Ah!
-madame, vous la voyez, c'est Félicia, dit Sylvina au comble de la joie.
-Ce fut moi qui, venant réclamer dans le même hôpital un enfant que je ne
-trouvai plus... Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui désirai de l'avoir
-auprès de moi... Mon mari, ne voulant pas être exposé par la suite à des
-recherches, donna le faux nom de Neuville...--Neuville, le voilà
-précisément ce nom que je détestais, comme celui du ravisseur de ce que
-j'avais de plus précieux... Ah! ma fille! Sydney! quelle félicité!
-
-Un mouvement plus prompt que l'éclair m'avait jetée dans les bras de ma
-charmante mère: elle ne pouvait se rassasier de me baiser, et de
-m'arroser de ses larmes. Milord, les coudes appuyés sur la table, eut
-quelques instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout à
-coup de sa profonde méditation, il me prodigua les plus tendres
-caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler dans ceux de Sylvina,
-la cause première de mon bonheur. Mes chers parents ne lui témoignaient
-pas moins de reconnaissance que moi-même; ils la nommaient leur
-bienfaitrice, l'artisane de leur félicité.
-
-Tous nos coeurs nageaient dans les délices de la joie et de l'amour.
-Toute la sensibilité de ma tendre mère ne suffisait pas au bonheur de
-retrouver à la fois son amant et ses deux enfants. Elle oubliait que
-j'avais excité sa jalousie; que j'avais eu avec milord Sydney des
-rapports trop intimes. Cette corde délicate ne fut point touchée, elle
-ne l'a jamais été depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de
-Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur l'heure son
-valet de chambre, écrivait à son jeune ami de venir en diligence
-embrasser sa mère et sa soeur.
-
-Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention du comte. Ma
-mère se doutait bien qu'il était cet étranger qui demeurait avec nous.
-Elle devait être impatiente de savoir par quel hasard étonnant tous les
-êtres qui l'intéressaient pouvaient se trouver ainsi réunis. Cependant
-ces éclaircissements furent différés. Ma mère, en nous quittant, nous
-fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin, pour passer
-ensemble le jour entier. Mon père la reconduisit.
-
-Demeurée seule avec Sylvina, nous raisonnâmes à perte de vue sur la
-bizarrerie de mes aventures.--Milord Sydney, ton père!... Monrose ton
-frère!... disait-elle, mais je n'en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y
-a dans tout ceci bien du bonheur et du malheur mêlés.--Félicia! tu te
-repentiras de n'avoir point de religion, de ne croire rien. Tu as commis
-de grandes fautes, heureusement que tu es jeune et tu as le loisir de
-les réparer... Crois-moi; voici des événements qui font voir la main de
-la Providence étendue sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs;
-crains que bientôt elle ne te frappe....
-
-Je bâillais; l'heure de mon cher marquis approchait; je mis fin à
-l'ennuyeux sermon et me retirant dans ma chambre j'y fis une méditation
-délicieuse, en attendant qu'un amant adoré vînt couronner, par ses
-charmants transports, le plus beau jour de ma vie.
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-Indéfinissable.
-
-Je jouissais d'avance de la délicieuse surprise que j'allais causer au
-marquis en lui annonçant ce qui m'était arrivé d'heureux. Il parut
-enfin; mille baisers passionnés furent le prélude des confidences
-intéressantes que j'avais à lui faire. La joie dont elles le
-transportaient ne se décrit point. Je ne risquais rien d'avancer que
-bientôt, sans doute, milord Sydney légitimerait ma naissance, en
-épousant sa chère Zéila... Quoi! le meurtrier de son mari! s'écrieront
-ici nos sentimenteurs modernes!... Mais non, ils n'auront pas lu cet
-ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons humains, beaucoup
-moins délicats, mais plus indulgents, qui auront supporté jusqu'ici la
-lecture de ces folies, ne seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je
-l'avoue, avait manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être
-d'honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait noyé son amant;
-mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins
-autant que peut être justifié le coeur d'une esclave, telle qu'elle
-était quand elle connut Sydney pour la première fois, ayant perdu cet
-amant, qu'elle regardait plutôt comme un maître qui l'avait achetée pour
-ses plaisirs. Elle s'était vue forcée de choisir entre deux extrêmes, M.
-de Kerlandec ou la misère et la mort. Depuis ce temps, l'éducation,
-l'expérience, l'usage du monde avaient mis ses sentiments et ses
-principes à l'unisson de nos moeurs; mais retrouvant un bien qu'on lui
-avait inhumainement ravi, n'ayant jamais été attachée à son époux qui
-l'avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle à la mémoire de
-cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais
-heureuse, quand l'occasion s'offrait de réparer toutes ses pertes, de
-guérir toutes les plaies de son coeur? Il est des cas particuliers qui
-font naître des exceptions aux lois générales, aux principes établis.
-Telle était la position réciproque de Zéila et de milord Sydney. Telle
-était (j'en dis un mot ici pour n'en plus parler), telle était la
-position de Sydney à mon égard. Qui pourra me prouver que nos liaisons,
-effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament,
-fussent des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés d'un
-même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux noeuds qui me
-liaient à mon père, à mon frère? Mais laissons cette thèse délicate; je
-ne prétends pas prouver que tout était bien; tout était du moins
-réparable. Il était donc inutile de se désoler, de se juger avec
-rigueur, de se rendre malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté?
-
-Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet article. Il se
-trouvait enfin à même de me parler sans contrainte au sujet de milord
-Sydney.--Ma chère Félicia, me dit-il, je t'avoue que le retour de milord
-m'assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus
-l'alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop
-âgé pour toi, puisqu'il est en effet ton père, est d'ailleurs très
-aimable, je le sais... Pouvais-je manquer de m'en informer?--N'y pensons
-plus, mon cher.--Tu l'as aimé?--Je ne m'en défends pas. Peut-être la
-force du sang prépara-t-elle un penchant que le tempérament
-détermina.--Et ton frère! ce beau Monrose?--Marquis, vous m'étonnez! Qui
-peut vous en avoir tant appris?--Toi-même; dans les premiers temps de
-notre connaissance, un jour que tu m'avais permis d'écrire un billet à
-côté de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne
-disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien
-d'infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d'Angleterre! Sois
-sage. Si tu ne devais pas l'être là-bas plus qu'ici, ce n'aurait pas été
-la peine de se priver de toi.--Nigaud! je disais cela pour m'assurer,
-pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de
-glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur à désespérer les
-gens.»--Ah, friponne! je ne prends pas le change, je sais...--Allons,
-monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, sentant qu'il ne l'était
-guère. Non, je ne le veux pas... je vous boude... vous deviez du moins
-faire semblant d'ignorer...
-
-Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me serrait dans ses
-bras... Déjà les miens le pressaient avec transport... le même désir...
-il me faisait respirer son âme... je lui rendais la mienne. Nous
-n'étions plus... Nous ressuscitâmes un moment... pour mourir de
-nouveau... Dieux!... quelle nuit!... quel homme!... quel amour!...
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment le docteur
-Béatin se trouva dans un étrange embarras.
-
-Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m'eussent laissé que quelques
-heures de sommeil, je m'éveillai plus tôt qu'à l'ordinaire et me levai
-tout de suite. Impatiente de revoir mon aimable mère, je fis à la hâte
-une toilette du matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était
-devenu l'un des plus grands plaisirs de la vie. Il n'était pas encore
-jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue. Qu'elle
-était belle dans son lit! quel incarnat! Qu'une de nos femmes à rouge, à
-blanc, à pommades, eût paru hideuse à côté de Zéila! A mon âge, je lui
-disputais à peine le prix de la fraîcheur! Quelles grâces donnait à son
-sourire la satisfaction dont on voyait qu'elle jouissait intérieurement!
-Je prévenais son envie. Elle avait oublié, la veille, de me demander un
-moment d'entretien particulier; elle était sur le point de m'envoyer
-chercher.
-
---Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un bras d'albâtre,
-avec lequel elle m'attira pour me donner un baiser.--Viens, prends place
-sur mon lit, chère petite, et causons, non pas comme mère et fille, mais
-comme deux amies désormais inséparables.--Que cette familiarité me
-plaisait! Cependant je ne pouvais pas me défendre de certaine timidité.
-Je craignais que ma mère, ayant peut-être connaissance de ma vie
-mondaine, ne voulût me faire des reproches, exiger le sacrifice de ma
-liberté, de mes habitudes. Naturellement indépendante, accoutumée à ne
-rien refuser, à ne penser, à n'agir que d'après moi-même, je ne me
-sentais pas capable de me soumettre à la gêne... Cependant je me
-trouvais sous puissance de père et de mère! Qu'allaient-ils exiger de
-moi? Mais cette inquiétude fut de peu de durée.
-
-Ma mère voulait d'abord savoir d'où nous connaissions Robert, et par
-quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui fis un abrégé succinct des
-malheurs du comte. Elle était bien éloignée, malgré les insinuations de
-Dupuis, de le croire d'une naissance aussi distinguée et même de lui
-supposer une âme honnête: toutes les apparences avaient déposé contre
-lui. Mon récit la désabusait. Elle donnait des larmes aux aventures
-tragiques, où la violence de sa passion et le désespoir avaient mis si
-souvent en danger les jours de l'infortuné Robert...
-
-Un laquais vint demander s'il devait introduire un ecclésiastique qui
-disait avoir les plus importantes nouvelles à communiquer.--Maman,
-m'écriai-je, si ce pouvait être le docteur Béatin!--Je n'en doute pas,
-répondit-elle.--C'est un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis
-avant-hier une lettre au portier...--Ah! c'est lui, c'est Béatin,
-dîmes-nous à la fois; qu'on le fasse entrer.
-
-Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume seulement n'était
-plus le même; au lieu de l'habit ecclésiastique ordinaire qu'il avait
-autrefois, il portait maintenant celui de prêtre de l'Oratoire. C'est du
-moins ce qu'il nous apprit, quand je lui fis demander par Zéila ce que
-signifiaient certain collet blanc et des manches étroites. D'ailleurs le
-maintien du drôle était encore plus hypocrite, ses yeux plus pénitents,
-plus faux, ses reins plus souples, plus exercés aux courbettes. Il fut
-un peu surpris de trouver une femme auprès de ma mère, qu'il espérait
-entretenir seule. J'avais une calèche dont la gaze abaissée me cachait
-au cafard défiant que je voyais s'efforcer de démêler mes traits;
-peut-être m'eût-il reconnue, quoiqu'il y eût déjà longtemps que nous
-n'eussions eu l'honneur de nous voir.--Quelles nouveautés intéressantes
-m'amènent si matin, monsieur le docteur? dit ma mère d'un ton sec, dont
-l'oratorien parut interdit.--Tous m'excuserez, madame... Mais, d'après
-ce que j'ai pris la liberté de faire savoir à madame... si les choses...
-que j'aurais peut-être à y ajouter y ressemblaient... madame concevrait
-sans doute la nécessité de ne pas différer notre entretien...--Non, non,
-monsieur. Je déteste tous ces mystères. Madame est ma meilleure amie; je
-n'ai rien de caché pour elle. Vos secrets regardent mon fils; madame le
-connaît. Expliquez-vous, et surtout ne mentez pas. (Béatin rougit.)--Ce
-que j'aurais à dire à madame ne regarde plus monsieur son fils...--Et de
-quoi s'agit-il donc?--De milord Sydney, madame.--De milord Sydney?... Je
-le vis hier, je le compte voir ce matin. Mais, voyons, monsieur, vous
-vous plaisez donc à nous distiller des calomnies? Mon fils perdu, mon
-fils parti pour les colonies? Il est retrouvé, ce cher fils; je le
-reverrai sous peu de jours, et j'ai les plus grandes obligations aux
-personnes honnêtes qui ont bien voulu prendre soin de lui (le traître
-souriait ironiquement).--Dans ce cas, madame, je n'ai plus rien à
-dire... je m'y perds... Puisque madame est mieux instruite que je ne le
-suis moi-même, il est inutile que je demeure.--Vous resterez, monsieur,
-dis-je avec vivacité, me levant et le retenant par le bras, comme il
-faisait un mouvement pour se retirer... Ma mère sonna.--Qu'il y ait
-quelqu'un à ma porte, dit-elle, et qu'on reçoive tout le monde... Nous
-entendîmes siffler; l'instant d'après, on annonça Madame Sylvina et
-milord Sydney.
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-Qui n'étonnera point ceux qui se connaissent en Béatin.--Comment le même
-projet se formait en même temps en deux endroits.
-
-Un loup tombé dans un piège, entouré de bergers et de chiens, dont les
-abois lui annoncent une mort prochaine; un voleur pris sur le fait par
-un commissaire, accompagné de ses sbires, n'est pas plus consterné que
-le fut l'indigne Béatin, entendant prononcer des noms si foudroyants
-pour lui. Je quittai ma calèche et fus me jeter au col de milord Sydney,
-en le nommant mon père. Sylvina frémit à l'aspect de l'odieux oratorien.
-Milord, à qui je venais de le présenter, le couvrait d'un regard
-d'indignation. On se plaça; le noir Béatin, debout et tremblant,
-s'attendait à quelque orage.
-
-Ce fut mon père qui porta la parole.--Vous mériteriez, homme de bien,
-lui dit-il, que, vous faisant connaître de vos supérieurs, nous
-attirassions sur vous des châtiments dignes de toutes vos noirceurs.
-Vous vous jouez donc tour à tour de la religion et de la confiance des
-hommes? Vous avez toutes les passions, elles font naître quelquefois des
-vertus; chez vous, elles n'ont engendré que des vices abominables!
-Laissez-nous; tâchez de devenir honnête homme, et songez, surtout, que
-si jamais vous nous donnez le moindre sujet de plainte... rien ne pourra
-vous soustraire aux effets de notre ressentiment. Sortez!
-
-Quoique le moine dût s'estimer trop heureux d'en être quitte à si bon
-marché, l'orgueil, la fureur l'égarèrent. Non seulement il foula
-cruellement la petite chienne de ma mère, en feignant une maladresse,
-mais encore, il balbutia quelques injures, en traversant l'antichambre.
-Un laquais, ayant distingué quelque chose, lui barra le passage et le
-repoussa d'un coup de poing: mon père, entendant du bruit, parut.
-Béatin, accusé par plusieurs témoins, se prosterne.--Qu'on le laisse
-passer, dit mon père, avec un sang-froid qui n'appartient qu'aux grandes
-âmes, qu'il se retire et qu'on se garde de lui faire la moindre
-violence. Allez, monsieur.
-
-Béatin fut oublié. Nous ne nous occupâmes plus que de nous. Mon père
-insistait pour que sa chère Zéila l'épousât sans délai.--Nous devons,
-disait-il, assurer le sort de la chère Félicia. Nous ne sommes
-d'ailleurs comptables de notre conduite qu'à nous-mêmes. Nous irons en
-Angleterre. Monrose aura la fortune de son père: j'y joindrai de quoi le
-soutenir sur un pied convenable. Je suis sûr qu'il saura se faire
-honneur de nos bienfaits... Quant au comte... j'aurais un projet pour
-lui; il doit la vie à Félicia, et par l'enchaînement des circonstances,
-il lui doit encore l'honneur. Qu'il l'épouse! Il est absolument sans
-biens: je me charge d'y pourvoir et de terminer avantageusement toutes
-ses affaires et de lui composer une fortune convenable à sa naissance.
-
-Cette idée, qui plût beaucoup à ma mère et à Sylvina, me fit trembler au
-premier moment: moi! m'engager... Cependant, devenir comtesse!... Ah!
-que n'était-ce plutôt marquise!... Mais non, ce n'était pas la même
-chose. Ce que le comte pouvait, ce qu'il devait peut-être, le marquis ne
-le pouvait pas. J'éloignai bien vite une mauvaise pensée... Cependant,
-me marier au comte, n'était-ce pas demeurer libre?... Il ne pouvait
-vivre longtemps... Mais mourant ami ou mari, mes regrets n'étaient-ils
-pas les mêmes? Toutes ces pensées se présentèrent à la fois à mon
-esprit; on me pressait de consentir que Sylvina, qui s'offrait, fît
-auprès du comte les premières démarches. Elle n'en eut pas la peine.
-Voici ce qu'il nous écrivait de son lit, tandis que nous nous occupions
-du projet singulier d'en faire mon époux. «De la part de l'infortuné
-comte de L... à tout ce qu'il a de cher au monde, réuni chez Mme de
-Kerlandec, et à milord Sydney, salut.
-
-«Mes amis, je sais tout: ce que les obstacles n'auraient jamais pu,
-l'amitié, la reconnaissance le peuvent, l'ordonnent aujourd'hui. Je ne
-prétends plus au bonheur inestimable de posséder la belle Zéila; le
-Ciel, qui daigne me rendre ce que l'iniquité des hommes m'avait enlevé,
-m'apprend à restituer à chacun ce qui lui appartient. Que milord Sydney
-soit heureux. Mais, mes amis, puis-je espérer de l'être à mon tour
-pendant le peu de jours qui me restent encore?... Serais-je digne de
-donner mon nom à l'aimable Félicia, ma bienfaitrice, à qui tout ce que
-je possède au monde et ma vie même appartiennent plus qu'à moi? Milord,
-faites un fils de celui qui, tour à tour, voulut répandre votre sang et
-versa le sien à cause de vous. Félicia, fille de Zéila, ne me dédaignez
-pas par cette mince raison, qui fait que je vous suis plus attaché.
-Venez tous; que je ne sois plus pour vous un objet de haine. Comblez mes
-voeux, et je cesserai d'être un objet de pitié... Zéila! milord Sydney!
-je pourrai vous voir. Oui, je le sens... je vous attends avec
-l'empressement et l'amour d'un fils qui ne sentit jamais rien faiblement
-et qui, cessant de vous craindre, ne peut plus que vous chérir. Adieu.»
-
-Cette lettre exaltée nous fit beaucoup de plaisir, mais un peu de peine
-en même temps. Le style du comte prouvait qu'il avait écrit dans le
-moment du choc de plusieurs sentiments difficiles à concilier. L'effet
-que le physique pouvait en avoir ressenti nous donnait de l'inquiétude.
-Nous répondîmes et promîmes pour le soir, pourvu que le chirurgien,
-qu'on devait consulter avant de remettre notre billet, jugeât le malade
-en état de supporter la révolution que notre visite ne pouvait manquer
-de lui occasionner.
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-Espèce d'épisode.
-
-En effet, une heure après, on vint nous avertir qu'il était inutile de
-nous rendre chez le comte. Il avait de la fièvre, le repos lui était
-nécessaire.
-
-On m'apportait en même temps une lettre du fameux d'Aiglemont. Les
-lecteurs qui auront pris quelque intérêt à cet aimable fou seront sans
-doute charmés d'en entendre parler encore une fois et d'apprendre ce
-qu'il devint après s'être séparé de nous. Je vais copier sa lettre: je
-trouve cela plus commode que d'en faire l'extrait:
-
-«Enfin donc, chère Félicia, je suis pris et très pris (cela ne veut pas
-dire que je suis amoureux, c'est bien pis). Je suis marié. Riche
-héritier et marquis, à la bonne heure, mais marié! sentez-vous bien
-toute la force de cette expression? Mon oncle, qui s'entend
-merveilleusement à manier les esprits, a su prouver à d'excellentes
-têtes de ce pays-ci que l'on ferait un coup de partie si l'on me donnait
-pour femme certaine jeune personne qui doit réunir un jour tous leurs
-héritages. Il a fallu passer l'affaire, car mon oncle assurait que
-j'étais à l'enchère à Paris, et pour peu qu'on hésitât, on risquait de
-me manquer. Imaginez, ma chère Félicia, toutes les angoisses auxquelles
-un pauvre humain peut être en butte; dès lors, je les éprouve sans
-exception. Présenté chez tous les parents, à la ville, à la campagne;
-trouvé par l'un aimable, par l'autre fou; par celle-ci petit-maître, par
-celle-là fier et dédaigneux; jugé par chacun au gré du caprice et des
-intérêts particuliers... Puis les hostilités sournoises des concurrents
-cachés, les délations anonymes, des éclaircissements, quelques-uns très
-vrais, d'autres outrés, sur ma manière de faire travailler l'argent;
-puis, mes contremines, mes insinuations auprès des uns, mon courage
-vis-à-vis des autres... On ferait un poème épique de tous mes combats,
-de toutes mes craintes, de toutes mes victoires. Enfin, quand tout fut
-d'accord, il ne me manquait plus que d'avoir vu la future.
-
-«Je ne m'attendais pas à tant de charmes et d'agréments: élevée dans un
-couvent par une tante sévère, et dévote (qui fait pénitence depuis dix
-ans d'avoir constamment déplu par sa laideur et d'avoir incommodé la
-société par beaucoup de mauvaise humeur et d'orgueil), ma prétendue me
-semblait devoir être une petite bégueule sauvage et peu faite pour
-m'intéresser. Mais point du tout. Douée d'un caractère heureux, une
-longue communication avec une hétéroclite ne l'a point gâtée. J'ai fait
-comme César: je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. Le mariage a été
-bientôt conclu; ç'a justement été le vilain esprit de la tante qui m'a
-porté bonheur. Elle était si contraire à mes prétentions; elle voulait
-qu'on me fît subir des examens si rigoureux, qu'on réunît sur mon compte
-tant d'instructions, que pour la narguer, on a brusqué les affaires, et
-cela n'a pas été malheureux pour moi. La petite marquise a de l'esprit
-et des talents; elle danse, elle sait la musique. Elle a lu; mais
-surtout, elle a toutes les dispositions possibles à devenir bientôt,
-avec l'aide d'un talent merveilleux que j'ai pour former les femmes,
-l'une des plus aimables et des plus propres à faire honneur à un époux à
-ses risques et périls.
-
-«Tout de bon, je trouve que c'est une assez jolie chose que le mariage.
-Ma petite femme, toute prête à adorer le premier objet que se
-présenterait, n'a rien eu de plus pressé que de m'adorer, et je crois,
-ne vous en déplaise, que je l'adore aussi. Nous rions, nous faisons des
-folies d'enfants, et surtout beaucoup d'autres folies; car, à certains
-égards, je suis parfaitement bien tombé. Que j'aime une femme attachée à
-ses devoirs! Puisse ma chère moitié remplir ceux qui se succéderont par
-la suite, dans la carrière du mariage, aussi bien qu'elle s'efforce
-maintenant de remplir les premiers, Aussi, suis-je d'une fidélité... Je
-vois tous les jours, sans l'ombre d'une tentation, une fille charmante
-qui la sert et deux ou trois parentes angéliques, chez qui la première
-faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne demanderaient
-sans doute pas mieux que de se distraire un peu d'une ennuyeuse
-monogamie. Concevez-vous cette conversion? n'est-elle pas digne
-d'occuper les deux trompettes de la Renommée?»
-
-D'Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et de celles de
-Sylvina. Je ne lui avais presque point écrit; il ignorait une partie de
-ce qui nous était arrivé. Il s'informait aussi du comte, dont il avait
-toujours souhaité la fin, craignant que ce personnage mélancolique ne me
-gâtât l'esprit, etc.
-
-Monseigneur, qui avait joint quelque chose à la lettre de son neveu,
-m'écrivait plus gravement. Il me contait comment on avait eu toutes les
-peines du monde à marier son étourdi: lui, oncle, payait les dettes et
-faisait, pour le nouveau marquis, une pension de deux cents louis à Mme
-Dorville. Ce revenu venait bien à propos à celle-ci, qui avait au
-suprême degré le défaut de l'inconduite et de ne savoir jamais sacrifier
-l'agréable à l'utile. Le bienfaiteur le plus solide était renvoyé de
-chez elle, en faveur du premier joli museau dont elle pouvait avoir
-envie. Sans cette rente viagère, Dorville aurait pu mourir quelque jour
-à l'hôpital.
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-Conclusion.
-
-Quel froid me saisit? Hymen, la léthargie de mon esprit est-elle un
-effet de tes fatales influences? je n'ai plus le courage d'écrire... Ah!
-c'est que je viens de parler de toi... Vous bâillez aussi, lecteur; il
-est temps que je finisse.
-
-Le marquis m'aimait beaucoup; mais voyant ce qui venait d'arriver, soit
-prudence, soit délicatesse, soit enfin tout ce qui peut occasionner un
-changement dans l'esprit d'un être à deux pieds sans plumes, il supposa
-tout à coup un voyage à faire dans ses terres, et partit, me livrant au
-tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il m'écrivit
-souvent, toujours avec beaucoup de tendresse; nous demeurâmes amis.
-
-Monrose arriva bientôt sur les ailes de l'amour filial et de l'amitié.
-Il était devenu grand et avait embelli. J'eus un secret dépit de ce
-qu'il était mon frère. On peut juger de l'accueil que lui fit ma
-charmante mère, par la connaissance que j'ai donnée de la tendresse de
-son coeur. Monrose, instruit enfin de l'affaire de Bordeaux, fit bien
-voir qu'il avait du bon sens. Doué d'une vraie sensibilité, loin de
-quitter la nature pour son ombre, il ne voulut connaître de père que
-celui qui lui en montrait les sentiments et en exerçait envers lui les
-devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires. Il est maintenant capitaine
-de cavalerie, en attendant mieux.
-
-Bientôt Sydney épousa sa chère Zéila. Les lords Kinston et Bentley
-furent avec nous les seuls témoins du bonheur de ce couple aimable.
-
-Le comte se rétablit un peu. Nous nous épousâmes pour la forme
-seulement; aucun des deux n'en désirait davantage.
-
-Le vieux président et son gendre, qui surent nos mariages, vinrent
-adroitement nous complimenter en grand deuil, en pleureuses: Mme la
-présidente était morte, quelques jours auparavant, de ce qu'on sait.
-
-Sylvina, avec un reste de physionomie qui agaçait encore, se mit en son
-particulier et devint une espèce de quiétiste, moitié dévote, moite
-galante; elle recevait des prêtres, des femmes retirées du monde, et
-surtout beaucoup de ces célibataires obscurs qui s'accommodent
-volontiers des femmes qu'on peut avoir sans beaucoup de soins et de
-mérite.
-
-Les affaires de mon mari l'appelaient en province. Mon père voulut bien
-l'accompagner; ils réussirent dans tout ce qui avait été l'objet de leur
-voyage. De là le pauvre comte fut prendre les eaux, mais elles ne lui
-firent aucun bien: il mourut peu de temps après son retour, mêlant à ses
-derniers soupirs le nom mille fois répété de Mme Kerlandec. Sa manie,
-jusque-là combattue par la raison, renaissait de la faiblesse de
-celle-ci.
-
-Milady Sydney mit au monde, avant la fin de l'année, un fils qui combla
-les voeux du couple le plus digne des faveurs du destin.
-
-J'avais suivi en Angleterre les chers auteurs de mes jours. Au bout d'un
-certain temps je les quittai pour voyager. Je m'arrêtai en Italie, où le
-goût des arts me fit trouver mille agréments. Peut-être ferai-je la
-folie de donner quelque jour au public l'histoire des aventures qui me
-sont arrivées dans ce charmant séjour. Mais si je n'écris plus, vous
-saurez, mes chers lecteurs, que pensant comme un homme doué d'une assez
-bonne tête et sentant comme une femme très fragile, je consacre mes
-jours aux études agréables, aux plaisirs d'une société choisie, et mes
-nuits aux délices de la volupté, dont je me suis fait un art que j'ai
-poussé plus loin qu'aucune femme. Constante en amitié, mais volage en
-amour, je suis heureuse et me flatte de n'avoir jamais fait le malheur
-de personne.
-
-Si quelqu'un de ces gens sévères qui aiment qu'on fasse une fin me
-remontrait ici que, sortie d'un état équivoque dans lequel j'étais
-peut-être excusable de me conduire mal, j'aurais dû me réformer et vivre
-plus honnêtement, je lui répondrais que je n'y pensais pas dans le
-temps, et que d'ailleurs j'aurais peut-être fait des efforts inutiles.
-Car un homme de génie, qui connaît le coeur humain, a dit pour ma
-consolation et pour celle de beaucoup d'autres: «N'est pas toujours
-femme de bien qui veut».
-
-
-_Fin de la quatrième et dernière partie._
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages
- Introduction 1
- Essai bibliographique 7
-
-PREMIÈRE PARTIE
-
- Chapitre I.--Échantillon de la pièce 13
- II.--Qui dit beaucoup en peu de mots 15
- III.--Préliminaires indispensables 16
- IV.--Émigration 18
- V.--Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il
- pourra ennuyer 19
- VI.--Vérité.--Conduite à la mode.--Travers du
- vieux temps 21
- VII.--Où l'on fait connaissance avec le directeur et
- un ami de Sylvina 23
- VIII.--Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera
- pourtant bien de lire 25
- IX.--Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile 27
- X.--Plus vrai que vraisemblable 29
- XI.--Conjuration 32
- XII.--Suite du précédent.--Disgrâce de Béatin. 34
- XIII.--Qui annonce quelque chose 37
- XIV.--Événement intéressant 39
- XV.--Où j'avoue des choses dont notre sexe ne
- convient pas volontiers.--Singuliers discours
- de Sylvina, dont je conseille à bien des femmes
- de faire leur profit 41
- XVI.--Bel exemple qui n'est pas assez suivi.--Croquis
- d'un prélat à la mode 44
- XVII.--Bonne volonté de Sa Grandeur.--Contretemps 46
- XVIII.--Caprices amoureux 48
- XIX.--Où l'on voit ce qui n'arriva pas.--Songe 50
- XX.--Où le beau chevalier se montre à son avantage 51
- XXI.--Arrangements.--Obstacles.--Alarmes. 53
- XXII.--Dont je ne sais comment je me tirerai 56
- XXIII.--Suite du précédent 58
- XXIV.--Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien
- oublier dans les maisons où ils couchent 60
- XXV.--Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de
- conciliation 63
- XXVI.--Suite du précédent.--Monseigneur est récompensé 66
- XXVII.--Réflexions qu'on pourrait omettre de lire sans
- perdre le fil de l'histoire 69
- XXVIII.--Surprise.--Explication.--Plaisirs 71
- XXIX.--Galanterie de monseigneur.--Singulière
- conversation qui laisse les choses au même point 72
- XXX.--Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier
- verront qu'il est beaucoup parlé de lui 75
- XXXI.--Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins
- que son oncle l'esprit de conciliation 77
- XXXII.--Suite du précédent.--Départ pour la province 79
-
-SECONDE PARTIE
-
- Chapitre I.--Dont on saura le contenu, si l'on prend la peine
- de le lire 83
- II.--Où et chez quelles gens nous arrivons.--Portraits 85
- III.--Ridicules 87
- IV.--De Thérèse et des confidences qu'elle me fit 90
- V.--Suite des confidences de Thérèse 93
- VI.--Méprise de M. Caffardot 96
- VII.--Vengeance de Thérèse 100
- VIII.--De la culotte de M. Caffardot 102
- IX.--Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver
- qu'elle ne mentait pas 105
- X.--C'est le chevalier qui parle 107
- XI.--Aubades.--Fâcheux réveil d'Éléonore 110
- XII.--Trait d'esprit et de charité de la part du
- chevalier 112
- XIII.--A quel prix Caffardot retrouve sa culotte 115
- XIV.--Conclusion des aventures précédentes 117
- XV.--Où l'on fait une nouvelle connaissance.--
- Arrangements raisonnables 120
- XVI.--Comment l'objet de mon voyage est manqué 122
- XVII.--Peu intéressant, mais nécessaire 123
- XVIII.--Intrigues, conversation singulière 125
- XIX.--Prompte négociation de Thérèse.--Entrevue 128
- XX.--Qui prépare à des choses intéressantes 131
- XXI.--Orgie 133
- XXII.--Plaisirs d'une autre espèce 135
- XXIII.--Qui frappait.--Des belles choses que je vis 137
- XXIV.--Comment se termina la partie de plaisir 139
- XXV.--Méchants confondus.--Inconvénients de la charité,
- qui ne doivent cependant pas rebuter les bons
- coeurs 141
- XXVI.--Suite du précédent.--Aveu de Mme Dupré.--
- Raccommodement 144
- XXVII.--Jalousie des soeurs Fiorelli; malheur dont
- Argentine et le chevalier sont menacés 147
- XXVIII.--Repentir de Camille.--Fin tragique de la duègne 149
- XXIX.--Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur
- et de son neveu 152
- XXX.--Dénouement des grands événements de cette
- seconde partie et leur conclusion 154
-
-TROISIÈME PARTIE
-
- Chapitre I.--Accident.--Fâcheuse rencontre 157
- II.--Dénouement tragique de l'aventure du
- bourbier.--Bravoure d'un Anglais et d'un joli
- jeune homme 159
- III.--Histoire de Monrose.--Ses singuliers malheurs 162
- IV.--Beau procédé de Sylvina 166
- V.--Comment l'Anglais se montre aussi aimable qu'il
- était vaillant 168
- VI.--Où l'on ne verra rien d'étonnant 170
- VII.--Où l'on retrouvera des gens de connaissance 173
- VIII.--Le bien vient quelquefois en dormant 174
- IX.--Fin du noviciat de Monrose 176
- X.--Intrigues dont le beau Monrose est l'objet 179
- XI.--Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière
- façon 182
- XII.--Qui contient des choses dont les coquettes
- pourront faire leur profit 184
- XIII.--Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde 186
- XIV.--Plus aride encore que le précédent 189
- XV.--Qui en annonce d'autres plus intéressants 190
- XVI.--Singulière conversation et comment elle se
- termina 192
- XVII.--Peu différent de celui qu'on vient de lire 195
- XVIII.--Où le beau Monrose reparaît 198
- XIX.--Qu'on n'a pas pu rendre plus clair 201
- XX.--Courses nocturnes.--Apparition d'un lutin chez
- le chevalier d'Aiglemont 203
- XXI.--Conversation moins obscure pour le lecteur que
- pour les interlocuteurs eux-mêmes 205
- XXII.--Dont la plus grande partie peint des caprices
- qui ne sont pas du goût de tout le monde 207
- XXIII.--Absence de Sydney.--Comment le beau Monrose est
- de nouveau poursuivi par son étoile 210
- XXIV.--Où l'on verra des choses intéressantes 213
- XXV.--Hors-d'oeuvre, à peu de chose près 216
- XXVI.--Suite du précédent 219
- XXVII.--Qui traite de je ne sais quoi 222
- XXVIII.--De l'étranger.--Son histoire 225
- XXIX.--Suite de l'histoire du comte 228
- XXX.--Continuation 230
- XXXI.--Toujours la même histoire 233
- XXXII.--Conclusion de l'histoire du malheureux comte 236
-
-QUATRIÈME PARTIE
-
- Chapitre I.--Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais
- pu ne pas l'écrire 241
- II.--Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long 243
- III.--Qui contient des choses moins tristes 245
- IV.--Suite du précédent 247
- V.--Malheur imprévu 249
- VI.--Fin du règne de Sylvina.--Le plus beau moment
- du mien 252
- VII.--Où je recule un peu sur mes pas 255
- VIII.--Aventures nocturnes 257
- IX.--Comment tout allait mal cette nuit-là 260
- X.--De pis en pis 262
- XI.--Événements intéressants 264
- XII.--Comment on se retrouve au moment qu'on y pense
- le moins 267
- XIII.--Qui n'est pas le moins intéressant du livre 271
- XIV.--Heureux changement dans les affaires du comte
- et dans les miennes 278
- XV.--Fin de mes peines.--Comment j'en suis enfin
- dédommagée 276
- XVI.--Négociations de Dupuis et ce qui en arriva.
- Lettre de Mme de Kerlandec 278
- XVII.--Où l'on verra des gens bien embarrassés 281
- XVIII.--Comment j'appris au comte ce que nous étions
- convenus de lui cacher encore et ce qui nous
- arriva.--Ma première visite avec milord Sydney 284
- XIX.--Court, mais intéressant 286
- XX.--Argent qui circule.--Thérèse fait fortune.--Par
- quel enchaînement d'aventures 288
- XXI.--Suite et conclusion des grands événements
- arrivés à Thérèse 291
- XXII.--Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec 298
- XXIII.--Conversation intéressante 297
- XXIV.--L'un des plus intéressants de l'ouvrage 299
- XXV.--Indéfinissable 302
- XXVI.--Comment se passa la seconde entrevue avec ma
- mère et comment le docteur Béatin se trouva
- dans un étrange embarras 304
- XXVII.--Qui n'étonnera point ceux qui se connaissent
- en Béatins.--Comment le même projet se formait
- en même temps en deux endroits 307
- XXVIII.--Espèce d'épisode 309
- XXIX.--Conclusion 312
-
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de
-Nerciat (2/2), by André-Robert Andréa de Nerciat
-
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- The Project Gutenberg eBook of Félicia ou mes fredaines, by Andrea de Nerciat.
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-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat
-(2/2), by André-Robert Andréa de Nerciat
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
-almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
-re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
-with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
-
-
-Title: L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2)
- Félicia ou mes fredaines
-
-Author: André-Robert Andréa de Nerciat
-
-Editor: Guillaume Apollinaire
-
-Release Date: September 28, 2020 [EBook #63329]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 ***
-
-
-
-
-Produced by René Galluvot (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c">LES MAITRES DE L'AMOUR</p>
-
-<h1 class="nobreak">L'&OElig;UVRE<br />
-<span class="small">du Chevalier</span><br />
-<b class="large">Andrea de Nerciat</b></h1>
-
-<p class="c">Deuxième Partie</p>
-
-<p class="c"><span class="large">FÉLICIA OU MES FREDAINES</span></p>
-
-<p class="c"><i>texte intégral d'après l'exemplaire de l'édition de Londres (Liège), 1778,
-conservé à la Bibliothèque de Cassel</i></p>
-
-<p class="c"><span class="small">INTRODUCTION, ESSAI BIBLIOGRAPHIQUE<br />
-PAR</span><br />
-<b>GUILLAUME APOLLINAIRE</b></p>
-
-<p class="c">Ouvrage orné d'une Gravure hors texte</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-<b>BIBLIOTHÈQUE DES CURIEUX</b><br />
-4, <span class="small">RUE DE FURSTENBERG</span>, 4</p>
-
-<p class="c"><span class="small">MCMXXI</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="cleft top4em"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i><br />
-<b>10 exemplaires sur Japon Impérial</b><br />
-1 à 10<br />
-<b>25 exemplaires sur papier d'Arches</b><br />
-(11 à 35)</p>
-
-<p class="narrowright gap">Droits de reproduction réservés
-pour tous pays, y compris la
-Suède, la Norvège et le Danemark.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="c top4em">
-<img src="images/frontis.jpg" alt="" />
-<div class="c"><span class="small">FRONTISPICE DE «FÉLICIA»</span><br />
-<i>(Édition Cazin)</i></div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 id="intro">INTRODUCTION</h2>
-
-
-<p>Mon Introduction au premier tome de l'<cite>&OElig;uvre du chevalier
-Andrea de Nerciat</cite><a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> contenait la première biographie un
-peu étendue du charmant écrivain dijonnais, en même temps
-qu'une bibliographie raisonnée de ses ouvrages. Depuis la
-publication de ce livre, quelques documents sont venus ajouter
-des faits nouveaux propres à éclairer l'existence d'un écrivain
-si peu connu; d'autres ont modifié mon opinion touchant
-certains détails d'une vie très mouvementée. Je les consigne
-tous ici, souhaitant qu'on me sache gré d'étudier cette figure
-sémillante, frivole et un peu équivoque, ce personnage singulier
-et délicieux qui semble danser un pas oublié, à travers les
-dernières années du dix-huitième siècle, à travers toute l'Europe,
-à travers Paris même, au moment de la Révolution et jusqu'au
-seuil du <small>XIX</small><sup>e</sup> siècle
-qu'il ne devait pas connaître, ayant été lui-même
-le représentant le plus caractéristique de ces Français
-internationaux dont la grâce civilisa les deux Mondes sous les
-règnes du Bien-Aimé et de Louis XVI.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> L'<cite>&OElig;uvre du chevalier Andrea de Nerciat</cite>
-contenant une &oelig;uvre
-entière, des documents nouveaux et des pièces inédites concernant
-la vie d'Andrea de Nerciat. Paris, Bibliothèque des Curieux, MCMX,
-1 vol. in-8<sup>o</sup>, 7 50.</p>
-</div>
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>La Note placée à la page 15 de ma première Introduction et
-relative à l'arrivée du chevalier André-Robert Andrea de
-Nerciat à Cassel, en 1780, était ainsi conçue:</p>
-
-<p>«Je pense qu'Andrea de Nerciat venait de se marier. Sa
-femme mourut probablement en couches, en 1782. Quoi qu'il
-en soit, le chevalier se remaria en 1788.»</p>
-
-<p>Il y a un mystère que je n'ai pu pénétrer touchant le mariage
-de Nerciat. Peut-être s'est-il marié deux fois, il est plus probable
-qu'il avait enlevé sa femme. Étant sa maîtresse, elle lui
-donna un fils à Cassel en 1782; peut-être encore était-il en
-Allemagne avec une maîtresse qu'il y laissa. En tout cas, il se
-maria l'année suivante, 1783, à Paris, en l'église Saint-Eustache,
-et, pensé-je, avec celle qui avait été sa compagne en
-Allemagne.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Page 29, je citais un document manuscrit conservé à la
-<i lang="de" xml:lang="de">Landes Bibliothek</i> de Cassel et qui relate la naissance et le
-baptême d'un fils du chevalier Andrea de Nerciat: Auguste,
-qui entra dans la carrière diplomatique. Je mentionnais quelques
-notes ajoutées par lui à un travail inséré dans le <cite>Recueil
-de voyages et de mémoires publié par la Société de Géographie</cite>.
-Il y a aussi du même Auguste Andrea de Nerciat une brochure
-intitulée: <cite>Examen critique du voyage de M. le Colonel
-Gaspard Drouville Dans les années 1812 et 1813; Par M. Le
-baron de N<span class="small">ERCIAT</span></cite>.
-Le texte commence sous cet Intitulé. La brochure
-a seize pages, et, à la fin on trouve: <i>Aug. Andrea, baron
-de Nerciat, Chevalier Baron de l'Ordre du Soleil de Perse,
-de deuxième classe, ancien Interprète de l'Ambassadeur
-Perse attaché au Ministère des Affaires étrangères, membre
-de la Société de Géographie et membre de la Société Asiatique</i>;
-puis on lit l'indication suivante: <i>De l'Imprimerie
-d'Everat, rue du Cadran, n<sup>o</sup> 16</i>.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>L'auteur de <cite>Félicia</cite> émigra, ce semble, dès le début de la
-Révolution. Il alla prendre du service en Prusse. C'est ainsi
-qu'en 1792 nous trouvons Nerciat colonel dans l'armée prussienne,
-et le duc de Brunswick le chargea d'une mission
-importante à Paris. Les historiens n'ont pas eu connaissance
-de cet épisode intimement lié à celui de la mort de Louis XVI;
-on en trouvera la trace dans une lettre du fils de Nerciat
-adressée à Beuchot qui avait rédigé une notice sur Nerciat pour
-la Biographie Michaud. Il faut ajouter toutefois que Beuchot
-n'a pas fait usage des renseignements contenus dans cette
-lettre qui se trouve actuellement à la Bib. Nat. mss. <i>Nouv. acq.
-frses</i>, 5203. En voici le texte<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>:</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> Cette lettre me fait penser qu'en 1782 Andrea de Nerciat arriva
-sans doute à Cassel avec M<sup>lle</sup> Condamin de Chaussau, la même jeune
-femme qu'il épousa l'année suivante à Paris. Cet épisode romanesque
-ne déparerait point la vie de Chevalier, et son fils, né à
-Cassel, parlant dans la lettre qui suit de la veuve de l'Auteur de
-<cite>Félicia</cite>, dit: <i>ma mère</i>.</p>
-</div>
-<blockquote>
-<p class="date">Paris, ce 6 décembre 1821.</p>
-
-<p class="ind"><span class="sc">Monsieur</span>,</p>
-
-<p>J'ai rendu compte à ma mère de la note biographique
-que vous avez eu la bonté de me communiquer hier. Une
-circonstance assez importante de la vie de mon père, paraît
-ne pas avoir été portée à votre connaissance. En 1792, le
-Duc de Brunswick, Généralissime des Armées Prussiennes
-contre la France, reçut l'ordre de sa cour d'envoyer un
-Officier à Paris pour tâcher d'obtenir des garanties sur la
-vie de l'infortuné Louis XVI que les Anarchistes avaient
-incarcéré. Ce fut le Baron de Nerciat, alors Colonel, qui
-accepta cette honorable et déjà périlleuse mission. Il ne put
-arriver qu'auprès du Ministre Lebrun, qui, au bout de très
-peu de tems, lui donna des sauf-conduits pour retourner
-auprès de Son Altesse Royale, avec des promesses qui
-devaient avoir si peu d'effet. Si pour compenser quelques
-écarts d'imagination aux yeux des bons esprits, vous jugiez
-à propos de consigner dans la notice qui concerne mon
-père, cet acte de généreux dévouement; et d'ajouter&mdash;que
-malgré des écrits trop libres, il n'en fut pas moins le meilleur
-des époux et des pères, le plus solide ami, l'un des
-esprits les plus sémillans, et l'un des hommes les plus
-aimables de son tems; et qu'il fut en outre de plusieurs
-sociétés savantes de l'Europe, de l'Allemagne particulièrement,
-où plusieurs Princes protecteurs des Lettres l'honoraient
-de leur amitié; tout en n'ayant été que juste et véridique,
-vous vous serez acquis, Monsieur, les droits les plus
-sacrés à la reconnaissance de sa famille. Moins rempli
-d'estime pour vous, Monsieur, je ne vous aurais peut-être
-pas soumis ces observations.&mdash;Veuillez les considérer
-comme une humble prière que vous pouvez exaucer, l'article
-n'étant pas encore imprimé. Les productions qui nous
-affligent furent d'ailleurs les essais de sa jeunesse.&mdash;C'est
-avec un profond respect que j'ai l'honneur d'être Votre très
-humble et très obéissant serviteur.</p>
-
-<p class="sign">Aug<sup>te</sup> <span class="sc">Andréa de Nerciat</span>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>On notera l'orthographe du nom de famille <i>Andréa</i>, qui
-s'écrit indifféremment avec ou sans accent aigu sur l'<i>e</i>. Notons
-encore qu'à cette époque la veuve d'Andrea de Nerciat était
-veuve en secondes noces de M. de Guiraudet, Préfet de la Côte-d'Or.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>On sait que Poulet-Malassis annonça plusieurs fois la publication
-de la correspondance de Nerciat avec divers gens de
-lettres comme Beaumarchais, Restif de la Bretonne, Grimod de
-la Reynière, Pelleport, etc&hellip; Ces lettres appartenaient à M. Bégis,
-le bibliophile célèbre pour ses démêlés avec la Bibliothèque
-Nationale, et on ne sait ce qu'elles sont devenues. La notice
-suivante, due à Paul Lacroix (le bibliophile Jacob) et publiée
-dans le <cite>Bulletin du Bibliophile et du Bibliothécaire</cite> du libraire
-Techener, 16<sup>e</sup> série (1863), page 310, concerne un petit roman
-dont je n'ai pu retrouver aucun exemplaire.</p>
-
-<p>L'auteur semble être au courant des relations entre le marquis
-de Sade et Andrea de Nerciat. D'ailleurs voici cette Notice
-qui est curieuse:</p>
-
-<blockquote>
-<p><span class="sc">Javotte, ou la Jolie Vielleuse parvenue, Manuscrit
-trouvé au bois de Boulogne, chez Lagrange, rue Geoffrois-Lasnier,
-n<sup>o</sup> 6250, an VIII; in-12 de 140 pp., fig. gravée par
-Bonivet, d'après Chaillou, demi v. f., non rogné. (Élég.
-rel. de Hardy.)</span></p>
-
-<p>Voici encore un de ces petits romans érotiques du Directoire, que
-les bibliographes n'ont pas sauvé du naufrage de tant de livres
-aujourd'hui disparus. Celui-ci n'est pas même mentionné dans les
-Bibliographies romancières de Marc et de Pigoreau. On peut donc
-annoncer, avant tout et à coup sûr, qu'il est fort rare, nous l'avons
-lu avec plaisir et nous lui délivrons volontiers une lettre de marque,
-pour qu'il fasse son chemin à travers l'océan des livres et qu'il
-s'empare, en vrai pirate, des sympathies de l'amateur qui veut être
-amusé et égayé, sans faire mine de se scandaliser. Nous ignorons
-quel est l'auteur de ces histoires gaillardes plutôt que galantes. Ce
-devait être un comédien, car il parle <i lang="la" xml:lang="la">ex professo</i> de la condition
-des troupes en province. Le titre de l'ouvrage se rapporte seulement
-à la première anecdote que raconte une belle aventurière nommée
-Donamour, laquelle habitait, avec son amant le chevalier de S***, un
-délicieux château situé sur les bords de la Seine. Ce chevalier de S***
-ne serait-il pas le fameux marquis de Sade? On pourrait le croire
-en voyant paraître le comte de N*** (Nerciat), envoyé de Naples,
-parmi les héros de l'aventure. Ce comte, auteur de tant de mauvais
-livres, admire un tableau du célèbre B*** (Boucher), représentant
-Léda et le cygne, et il déclare «qu'on ne pouvait regarder sans
-jalousie le divin cygne qui la possédait.&mdash;Les louanges que vous donnez
-au pinceau, reprit le peintre, ne sont dues qu'au modèle: ce
-tableau est d'après une jeune fille qui vient ici tous les jours pour
-un écu». Cette jeune fille était une petite Savoyarde, qui se fit connaître
-à Paris en jouant de la vielle et en montrant sa marmotte,
-avant de faire fortune. Une chanson courut alors, qui se chantait
-avec accompagnement de guitare et dont le refrain était:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Donnez quelque chose à Javotte</div>
-<div class="verse i1">Pour sa marmotte en vie!</div>
-</div>
-
-<p>Il y a des scènes très plaisantes dans ce roman; une d'elles est
-reproduite avec beaucoup d'esprit dans le dessin de Chaillou, qui
-avait dans ce temps-là le monopole des vignettes pour l'ornement
-des <i>nouveautés</i> qu'on vendait aux étalages des galeries du Palais-Royal,
-entre <cite>Justine</cite> et <cite>Le Portier des Chartreux</cite>.</p>
-
-<p class="sign">P. L.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J'ai trouvé des renseignements touchant le lieu où fut
-imprimée la bonne édition de <cite>Félicia</cite> (Londres, 1778), dont
-Nerciat donna un exemplaire à la bibliothèque de Cassel et
-dont il dit dans l'<i>Extrait</i> qui ouvre le roman de <cite>Monrose</cite>:</p>
-
-<p>«La moins mauvaise édition est celle en deux volumes,
-chacun de deux parties et divisées en chapitres, qui est sortie
-en 1778 d'une presse d'Allemagne.</p>
-
-<p>«On la reconnaît au titre gravé et placé dans un ovale de
-feuillage.»</p>
-
-<p>Allemagne signifie ici Liège, qui était alors dans les Pays-Bas
-autrichiens, où Nerciat avait été fort bien accueilli par le
-prince de Ligne, et l'ouvrage fut imprimé très probablement
-aux dépens de l'imprimeur-libraire F.-J. Desoer, C'est sans doute
-dans la même officine liégeoise que furent imprimés les <cite>Contes
-Nouveaux</cite> (1777), la 1<sup>re</sup> édition (1792) de <cite>Monrose</cite>,
-la 1<sup>re</sup> édition
-(1798) des <cite>Aphrodites</cite> et des <cite>Contes saugrenus</cite>&hellip; (1799).</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>A propos de ce dernier ouvrage, j'ai réformé les erreurs où
-j'étais à son endroit. Je n'ai pas vu l'édition originale de cet
-ouvrage. Elle est ornée de six eaux-fortes et elle est fort rare.
-Je donne plus loin la description de la réimpression que j'ai
-lue et, aucun doute, le style est de Nerciat. L'éditeur Dur..ge
-qui fit faire la réimpression possédait un exemplaire de l'édition
-originale qu'il vendit après la réimpression. Il ne faut pas
-confondre ces contes de Nerciat avec un ouvrage paru antérieurement:
-<cite>Contes saugrenus</cite>. <i>Bussora. M. D. C. C.
-LXXXIX</i>. Il y en aurait deux éditions (1787 et 1789). J'en ai
-vu un exemplaire de l'édition 1789 et une réimpression du
-<small>XIX</small><sup>e</sup> siècle.
-Ce livre n'a rien à voir avec l'ouvrage de Nerciat,
-qui, au demeurant, parut plus de dix années après. Ces contes,
-au nombre de neuf, ont été attribués à Sylvain Maréchal, auquel
-le chevalier de Nerciat aurait pris un titre. Au demeurant, il
-n'y a peut-être là qu'une coïncidence. Nerciat pouvait ignorer
-qu'il y eût des <cite>Contes saugrenus</cite> antérieurs aux siens. Les
-<cite>Contes saugrenus</cite> de Nerciat ont été réimprimés sous l'intitulé
-suivant:</p>
-
-<p><i>Andréa de Nerciat, Contes polissons (Contes saugrenus).
-Ouvrage orné de 6 jolies illustrations (Paris 1891), réimpression
-conforme comme texte et gravures à l'édition originale
-de 1799.</i></p>
-
-<p>Gr. in-4<sup>o</sup> carré tiré à 300 exemplaires, 88 pages et 6 illustrations
-hors texte, en couleurs, d'après celles de l'édition originale,
-couverture rouge imprimée.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>J'ai encore trouvé des renseignements concernant <cite>L'Urne de
-Zoroastre ou la Clef de la science des mages</cite>, ouvrage
-inconnu des bibliophiles. D'après les souvenirs de la veuve de
-Nerciat en 1821, ce livre, qui est un petit traité de l'art cabalistique,
-a été imprimé à Neuwied, en 1791. Un exemplaire,
-envoyé par l'auteur à sa famille, fut confié par M. Ducaurroy,
-ami de la famille, à une personne dont la trace se perdit
-vers 1813, 1814 ou 1815.</p>
-
-<div class="asterism">*<br />* &nbsp;*</div>
-<p>Les vers placés en tête de <cite>Félicia</cite> sont reproduits de façon
-erronée dans la plupart des éditions. On les donne plus loin
-(comme le texte entier de <cite>Félicia</cite>) d'après l'édition de 1778, la
-seule approuvée par l'auteur. J'ajoute qu'après la publication
-de <cite>Félicia</cite>, plusieurs geais essayèrent de se parer des plumes
-du paon, et Nerciat s'en plaint vivement par une Note à l'<i>Avertissement
-de l'éditeur</i> qui se trouve dans l'édition de 1792,
-bonne édition, imprimée à Liège, chez Desoer, comme celle
-de 1778. Voici cette note:</p>
-
-<blockquote>
-<p>L'auteur: «non pas le Chevalier de Bé&hellip;ille, qui n'a pas plus fait
-<cite>Monrose</cite> que <cite>Félicia</cite>,
-dont il a trouvé bon de se vanter, mais le
-baron de N&hellip;, qui ne s'attribue les écrits de personne, ne signe aucun
-Roman, attendu que le Public n'a que faire du nom des Auteurs
-quand leurs productions ne sont pas essentiellement utiles.»</p>
-
-<p class="sign">G. A.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 id="essai">Essai touchant les diverses éditions de «Félicia».</h2>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, avec l'épigraphe: La faute en est
-aux Dieux qui me firent si folle. Londres, 1775.</i></p>
-
-<p>4 vol. in-18; 12 gravures libres par Borel (non signées)<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. D'après
-ce qu'en dit Nerciat dans <cite>Monrose</cite>, cette édition aurait paru en
-Belgique.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <cite>Félicia</cite> a été traduit en anglais et publié dans le tome II de
-<cite lang="en" xml:lang="en">The Exquisite</cite>.
-<span lang="en" xml:lang="en">A collection of tales, histories and fancy essays,
-London, M. Smith</span>.&mdash;S. d. (1842&ndash;1844), 3 vol. gr. in-4<sup>o</sup>, 45 numéros
-avec figures. Magazine hebdomadaire dont chaque numéro se vendait
-d'abord 4 pences et plus tard 6 pences. Les figures sont assez libres.
-La plupart des ouvrages qu'on y trouve sont traduits du français.</p>
-</div>
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., 1776.</i></p>
-
-<p>4 vol. in-18; 12 gravures.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Londres, MDCCLXXVL.</i></p>
-
-<p>4 tomes in-18 souvent reliés en 1 vol.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1778.</i></p>
-
-<p>4 vol. in-18, 12 grav. Cette édition est celle que Nerciat donna à la
-Bibliothèque de Cassel, où il était sous-bibliothécaire. Et dans l'<i>Extrait</i>
-placé en tête de <cite>Monrose</cite>, l'auteur dit à propos de <cite>Félicia</cite> que
-«la moins mauvaise édition est celle en deux volumes, chacun de
-deux parties, et divisée en chapitres, qui est sortie en 1778 d'une
-presse d'Allemagne. On la reconnaît au titre gravé et placé dans un
-ovale de feuillage». A Liège, qui était alors dans les Pays-Bas
-autrichiens, et aux dépens du libraire Desoer.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1782.</i></p>
-
-<p>4 vol. in-18; 24 fig. par Borel, d'après Eisen (non signées). Onze
-fig. sont libres.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV.</i></p>
-
-<p>Sans lieu d'impression, Paris, Cazin, 4 vol. in-18 avec 24 fig. par
-Borel, d'après Eisen (non signées), onze sont libres.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., MDCCLXXXIV.</i></p>
-
-<p>4 vol. petit in-18 avec les figures d'après Eisen. Les figures sont
-retournées, sauf le frontispice, et la huitième (avec le clair de lune)
-est couverte.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, ornée de figures en taille-douce,
-etc., à Londres.&mdash;(S. d.)</i></p>
-
-<p>4 parties reliées souvent en 4 vol. in-18. Vignette sur le titre
-(panier fleuri) (figures libres).</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1780.</i></p>
-
-<p>2 vol. pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam.</i></p>
-
-<p>4 parties en 2 tomes souvent reliés en 1 vol. in-8<sup>o</sup>, 2 ff. liminaires,
-216 pp. et 2 ff. liminaires, 256 pp.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, MDCCLXXXV.</i></p>
-
-<p>2 tomes en 2 vol., in-18, 2 frontispices.</p>
-
-<p>Les vers</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici mon très cher ouvrage,</div>
-<div class="verse">Etc.,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">se lisent au verso du titre du tome deuxième. Contrefaçons des
-éditions Cazin.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1786.</i></p>
-
-<p>2 tomes pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam, 1792.</i></p>
-
-<p>2 tomes pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines. La faute en est aux Dieux qui me
-firent si folle. Tome premier. [Second. Troisième. Quatrième.]
-1792.</i></p>
-
-<p>In-8<sup>o</sup> <small>VII</small>, 112, 136, 151, 147 pp. Sur le tome premier, comme marque:
-un médaillon avec une tête dorée; sur les titres des autres tomes,
-une urne avec une guirlande de fleurs. Cette édition (s. l.), qui est
-bonne, a été faite d'après celle de 78 et sort de la même imprimerie
-de Liège. Au tome premier, <i>Avertissement de l'Éditeur</i> et une note
-nouvelle dont il a été parlé dans notre introduction.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Amsterdam, 1793.</i></p>
-
-<p>2 tomes petit in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. A Amsterdam aux dépens de
-la Société Typographique, 1794.</i></p>
-
-<p>4 parties en 2 vol. in-18.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. Amsterdam, 1795.</i></p>
-
-<p>2 tomes pet. in-8<sup>o</sup>.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, avec figures. Paris, chez les marchands
-de nouveautés, 1795.</i></p>
-
-<p>4 vol. pet. in-12, avec les fig. d'après Eisen.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, an III, 1795.</i></p>
-
-<p>4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris 1797.</i></p>
-
-<p>4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Paris, 1798.</i></p>
-
-<p>4 vol. in-18, avec les fig. d'après Eisen.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1812.</i></p>
-
-<p>(Bruxelles), 4 vol. in-18, avec 24 fig. d'après Eisen.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc., Londres, 1834.</i></p>
-
-<p>(Bruxelles), 4 vol. in-18 de 162, 199, 198 et 179 pp.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, par Andrea de Nerciat, Londres,
-1869.</i></p>
-
-<p>(Bruxelles), Alphonse, Lécrivain et Briard (qui imprimait), 4 tomes
-en 2 vol. in-12, avec 24 fig. d'après Eisen.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc. (s. l.) 1869.</i></p>
-
-<p>(Bruxelles), Vital-Puissant (?) 4 vol. in-18; 24 fig. libres d'après celles
-d'Eisen.</p>
-
-
-<p class="item"><i>Félicia ou mes Fredaines, etc.</i></p>
-
-<p>(Bruxelles, Kistemakers, 1890), 2 vol. in-16, 4 fig. dans le texte.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">PRÉFACE DE L'AUTEUR</h2>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Voici, mon très cher ouvrage,</div>
-<div class="verse">Tout ce qui t'arrivera:</div>
-<div class="verse">Tu ne vaux rien, c'est dommage;</div>
-<div class="verse">N'importe, on t'achètera.</div>
-<div class="verse">Plus d'une femme t'aura,</div>
-<div class="verse">Jusqu'au bout avec courage.</div>
-<div class="verse i3">Lira:</div>
-<div class="verse">La plus catin (c'est l'usage),</div>
-<div class="verse">Au feu te condamnera;</div>
-<div class="verse">Mais la plus sage&hellip;</div>
-<div class="verse i3">Rira.</div>
-</div>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">PREMIÈRE PARTIE</h2>
-
-
-<h3 id="l1c1">CHAPITRE PREMIER<br />
-Échantillon de la pièce.</h3>
-
-<p>Quoi! c'est tout de bon, me disait, il y a quelque temps,
-un de mes anciens favoris, vous écrivez vos aventures et
-vous vous proposez de les publier!&mdash;Hélas, oui, mon cher:
-cela m'a pris tout d'un coup comme bien d'autres vertiges,
-et vous savez que je ne m'amuse guère à me contrarier. Il
-faut tout dire, je ne me prive jamais de choses qui me font
-plaisir.&mdash;Vous en avez donc beaucoup à composer votre
-roman?&mdash;Beaucoup: je vais passer et repasser mes folies
-en parade, avec la satisfaction d'un nouveau colonel qui
-fait défiler son régiment un jour de revue; ou, si vous voulez,
-d'un vieil avare qui compte et pèse les espèces d'un
-remboursement dont il vient de donner quittance.&mdash;C'est
-beaucoup dire, mais, entre nous, quel est votre but en
-écrivant?&mdash;De m'amuser.&mdash;Et de scandaliser l'univers!&mdash;Les
-gens trop susceptibles n'auront qu'à ne pas me lire.&mdash;Ils
-y seront forcés, car votre petite vie&hellip;&mdash;Courage,
-monsieur, dites-moi des injures&hellip; Mais vous avez beau me
-blâmer, je veux griffonner, et si vous me mettez de mauvaise
-humeur&hellip;&mdash;Oh! oh! des menaces! Et que ferez-vous?&mdash;Un
-petit présent; c'est à vous que je dédierai mon livre,
-à vous; bien entendu qu'il y aura au frontispice, en toutes
-lettres, votre nom et vos qualités.&mdash;Le tout serait noir&hellip;
-Mais je me rétracte, belle Félicia. Oui, j'avais tort. Il est bien
-maladroit à moi de n'avoir pas senti d'abord toute l'utilité
-d'un ouvrage tel que celui dont vous vous occupez.&mdash;A la
-bonne heure, présentement je suis contente de vous.&mdash;Et
-puis-je me flatter que voudrez bien le dédier à quelque
-autre?&hellip;</p>
-
-<p>Sa frayeur était amusante: il me vint une idée qui me fit
-rire de bon c&oelig;ur. Le rire est contagieux pour tout le monde;
-les larmes le sont pour les femmes en particulier; mon
-marquis (c'en était un) rit donc avec moi sans savoir encore
-à quoi je devais mes joyeuses convulsions; il fallut ensuite
-le lui apprendre.&mdash;Je pensais, lui dis-je, que si j'étais dans
-le cas d'user de ressources, pour ne pas manquer de&hellip; vous
-m'entendez? il y aurait moyen de rançonner tous les hommes
-de ma connaissance, en les menaçant, comme vous, d'une
-dédicace. Pour en être à l'abri, l'un serait taxé à dix corvées,
-l'autre à vingt, tel à plus, tel à moins, selon mon caprice ou
-les facultés de chacun. Ce serait, comme tout à l'heure avec
-vous, à qui ne serait pas le mécène de mon ouvrage. Hein!
-Vous sentez où cela va? Qu'en pensez-vous? Ne ferais-je pas
-une belle récolte?&mdash;La spéculation est admirable. Les
-pauvres gens! Je vous connais, vous ne manquerez pas
-d'exécuter l'heureux projet dont votre imagination vient
-d'accoucher. Nous serons tous rançonnés.&mdash;En serez-vous
-fâché, marquis?&mdash;Bien au contraire, et pour vous le prouver,
-je vais me racheter sur-le-champ&hellip; Il le fit.&mdash;Mais,
-lui dis-je ensuite, ne voyez-vous pas, mon cher, que pour
-que mon idée bizarre pût me devenir bonne à quelque chose,
-il faudrait que je ne fusse plus ni jeune ni belle, car maintenant,
-Dieu merci, je n'en suis pas encore à prendre les
-gens au collet.&mdash;Il s'en faut tout.&mdash;Eh bien donc si j'étais
-vieille et laide, ceux à qui je serais dans le cas de dédier
-auraient aussi vieilli, et je n'aurais plus à tirer que sur
-des infirmes la plupart insolvables.&mdash;En effet, et à qui
-dédierez-vous donc.&mdash;A la galante jeunesse, aux amateurs
-des folies dont vous me connaissez l'amour; et je recevrai
-tous les hommages de reconnaissance qu'on voudra bien
-m'offrir.&mdash;De mieux en mieux. Voilà ce qui s'appelle
-aller au solide. Dans ce cas, je retiens un exemplaire, et
-vous allez trouver bon que je dépose un acompte du prix de
-ma souscription. Il le fit.</p>
-
-<p>Combien d'auteurs envieront mon sort! on me paie
-d'avance, et les pauvres diables ont, les trois quarts du
-temps, bien de la peine à retirer quelque faible rétribution
-de leurs ouvrages, après y avoir mis la dernière main.</p>
-
-
-<h3 id="l1c2">CHAPITRE II<br />
-Qui dit beaucoup en peu de mots.</h3>
-
-<p>Les romans ont coutume de débuter par les portraits de
-leurs héros. Comme, malgré la sincérité avec laquelle je
-me propose d'écrire, ceci ne laissera pas d'avoir l'air d'un
-roman, je me conforme à l'usage et vais donner aux lecteurs
-une idée de ma personne.</p>
-
-<p>Trop modeste pour dire de moi-même un bien infini, je
-laisse parler à ma place ceux qui me connaissent, qui
-m'adorent et ne cessent de me louer. Tous s'accordent à me
-juger la plus belle et la plus jolie femme de mon siècle.
-Cependant il peut y avoir de la prévention de leur part; je
-consens d'égaler, mais je ne veux surpasser personne. Au
-reste, il est prouvé que des traits aussi réguliers que les
-miens et aussi gracieux en même temps, sont la chose du
-monde la plus rare; que j'ai seule la taille svelte d'une
-belle Anglaise, toutes les grâces d'une jolie Française, le
-maintien noble d'une princesse espagnole et les allures
-agaçantes d'une beauté de Florence ou de Naples. On sait
-que mes yeux grands et noirs ont un charme puissant
-qui enivre d'amour les hommes les plus froids et captive
-les plus volages. On connaît mes cheveux, uniques pour la
-longueur, la couleur et la quantité; mon teint, ma fraîcheur
-ne se décrivent pas. On admire mes dents, qui sont
-du plus bel émail, merveilleusement rangées; mais on
-redoute leurs morsures incurables. Les connaisseurs les plus
-difficiles prétendent que c'est tout au plus si la robuste
-Jeanne, de belliqueuse et chaste mémoire, avait la gorge
-aussi ferme que moi, et si la tendre Sorel l'avait aussi
-blanche; tout le reste à proportion tout au moins. Cependant
-je ne pense pas à m'enorgueillir de ces rares avantages,
-simples effets d'un hasard heureux. Je serai peut-être fondée
-à tirer plus de vanité de beaucoup d'autres perfections que
-je ne dois qu'à moi-même. Par exemple, je peins très bien,
-je joue de plusieurs instruments, je chante à ravir, je danse
-comme une grâce, je monte à cheval à étonner et je manque
-rarement une perdrix au vol. Mais est-ce encore à ces talents
-que je dois mon bonheur?&hellip; Il en est un dans lequel la
-nature perfectionnée par l'art&hellip; Chut! j'allais presque dire
-une sottise.</p>
-
-
-<h3 id="l1c3">CHAPITRE III<br />
-Préliminaires indispensables.</h3>
-
-<p>Vénus naquit de l'écume des flots: moi, qui ressemble
-beaucoup à cette déesse par les charmes et les inclinations,
-je suis aussi née en plein océan, mais mes premiers instants
-ne furent point un triomphe. Ma mère accoucha de moi sur
-un monceau de morts et de mourants, parmi les horreurs
-d'un combat naval. Nous devînmes la proie d'un vainqueur
-qui, dès que nous eûmes pris terre en France, m'arracha du
-sein maternel, pour me livrer à l'infortune dans l'une de
-ces maisons cruellement charitables où l'on reçoit les fruits
-anonymes de l'amour. Il importe peu de savoir le nom du
-lieu qui vit élever mon enfance; je fais même grâce de
-douze années pires que le néant, pendant lesquelles je reçus
-une éducation superstitieuse, qui par bonheur n'altéra point
-le bon sens dont la nature m'avait fait don. Ennui perpétuel,
-dépendance humiliante, travail grossier, auquel ma
-délicatesse ne s'accoutumait point; telles étaient alors mes
-disgrâces. Cependant j'embellissais à vue d'&oelig;il, en dépit
-d'un séjour malsain et d'une très mauvaise nourriture.</p>
-
-<p>Quoique naturellement inaccessible à la mélancolie, je
-commençais néanmoins à trouver cette existence insupportable,
-lorsque l'événement le plus heureux me procura tout
-à coup la liberté. Voici comment:</p>
-
-<p>Un jeune homme aimable, issu d'honnêtes bourgeois et
-éperdument amoureux de la fille d'un nouvel ennobli,
-s'était fait aimer d'elle avec la même passion; il en résultait
-un enfant. Ce moyen, auquel les amants ont assez souvent
-recours, quand ils craignent des obstacles de la part des
-familles, réussit mal à ceux-ci. Ils avaient affaire à des gens
-bizarres, hautains, dévots, qui ne convinrent point
-ensemble de la nécessité de les marier. On mit la fille au
-couvent; le galant, au désespoir, s'enfuit, erra, se fixa enfin
-à Rome, où, cultivant avec succès d'heureuses dispositions,
-il devint en peu de temps un habile peintre. On lui avait
-mandé que son amie était morte en couches. En effet, elle
-en avait eu de très dangereuses, et les parents avaient
-exprès répandu le bruit de sa mort; mais elle s'était tirée
-d'affaire, conservant, pour toutes suites, la commode
-imperfection de ne pouvoir plus donner la vie.</p>
-
-<p>Cependant les père et mère de la demoiselle moururent,
-et bientôt un grand benêt de fils, seul soutien de leur
-nouvelle noblesse, eut la complaisance de les suivre au
-monument. La recluse, qui s'était courageusement défendue
-d'entrer en religion, devint héritière universelle et reparut
-dans le monde. Le sort était las de la persécuter: il lui
-rendit presque en même temps son amant, qu'elle croyait
-perdu pour elle à jamais, ou peut-être mort. Ils se revirent
-avec transport et s'épousèrent. Il ne manquait plus à leur
-bonheur que de retrouver le tendre fruit de leur amour. Il
-avait été conduit dès sa naissance au même hôpital que
-moi; mais quand ils vinrent l'y réclamer, il ne vivait plus.
-Ils me virent par hasard, ma beauté les intéressa. Je leur
-fis pitié; ils me demandèrent pour leur tenir lieu de cet
-enfant, dont la stérilité assurée de la mère rendait la perte
-irréparable. Je ne tenais à rien, on me relâcha volontiers;
-je suivis les nouveaux époux, qui s'attachèrent sincèrement
-à moi et me devinrent aussi chers que si je leur eusse dû la
-vie.</p>
-
-
-<h3 id="l1c4">CHAPITRE IV<br />
-Émigration.</h3>
-
-<p>Un artiste dont les talents peuvent supporter le grand
-jour est déplacé dans une petite ville de province. Un
-peintre y est l'inférieur non seulement de M. le juge, de
-M. l'écuyer qui vient y passer ses hivers, mais aussi du
-petit bourgeois qui vit de son petit revenu, de l'avocat, du
-notaire, du contrôleur des actes, et même du procureur. Il
-est rangé, en un mot, à côté du barbouilleur qui met en
-couleur les portes et les volets des édifices que le maître
-maçon du lieu fait élever sans goût et à grands frais.</p>
-
-<p>Sylvino (c'est le nom que mon oncle adoptif avait pris en
-Italie et qu'il eut la singularité de ne point quitter, quoiqu'il
-fût devenu, par son mariage, seigneur d'une fort belle
-terre: je dis <i>mon oncle</i>, parce qu'étant déjà grande pour
-mon âge et Sylvino n'ayant que trente ans, sa femme
-vingt-quatre, ils trouvèrent que je les vieillissais moins
-nièce que fille), Sylvino, dis-je, proposa bientôt à sa moitié
-d'aller fixer leur résidence à Paris. Elle y consentit d'autant
-plus volontiers que, quoiqu'elle mît beaucoup du sien dans
-les sociétés, elle ne laissait pas d'essuyer de temps en temps
-des mortifications auxquelles elle était fort sensible. Par
-exemple, on se dispensait quelquefois de lui rendre ses
-visites; quand elle paraissait quelque part, on affectait
-d'éloigner les demoiselles; allait-on la voir, on n'en
-amenait jamais. Quelquefois on se laissait apercevoir à
-dessein, après avoir fait dire qu'on n'était pas au logis. Et
-tout cela à cause de ce maudit enfant fait avant le mariage;
-car, dans les petites villes de province, l'honneur est extrêmement
-délicat: il l'est aux dépens des connaissances, des
-grâces, des talents, du goût et de la politesse, qui n'y sont
-pas, à beaucoup près, aussi perfectionnés.</p>
-
-<p>On fut prompt à tout disposer pour notre déplacement.
-Sylvino, quoique peu versé dans les affaires, ne laissa pas
-de donner aux siennes une forme passable. Nous partîmes,
-regrettant aussi peu nos sots concitoyens que nous pouvions
-nous-mêmes en être regrettés.</p>
-
-
-<h3 id="l1c5">CHAPITRE V<br />
-Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il pourra ennuyer.</h3>
-
-<p>Presque toujours, un étranger qui vient de loin, tout
-seul, pour voir Paris et s'en faire une juste idée en
-quelques mois de temps, soutient, lorsqu'il s'en retourne,
-que cette capitale est un séjour fort ennuyeux. Je ne persuaderais
-pas aux gens de cette espèce que, dès mon arrivée,
-tout ce qui s'offrit à ma vue me plut singulièrement,
-que je m'habituai sans peine au mouvement, au tumulte,
-que les spectacles me ravirent; que les promenades
-publiques m'auraient paru des jardins et des palais enchantés
-si j'avais eu pour lors quelques notions de ces jolies
-extravagances. Sylvino, plein de lumières et de goût, et
-qui désirait que sa femme en acquît, nous faisait connaître
-tout ce qu'il y avait d'intéressant dans tous les genres. Il
-rendait nos courses aussi instructives qu'amusantes, en
-nous faisant toujours accompagner de différents artistes,
-dont il avait connu grand nombre en Italie. Nous en voyions
-beaucoup: eux et leurs femmes furent, pendant quelque
-temps, notre unique société. Je dirai, par parenthèse, pour
-ceux qui peuvent l'ignorer, que les vrais artistes sont, pour
-la plupart, sociables et bons à voir; qu'ils vivent, par
-exemple, incomparablement mieux entre eux que MM. les
-auteurs; qu'au rebours de ceux-ci, les artistes qui ennuient
-ne le font guère en parlant trop; qu'ils ont tous du génie,
-et que, passées par cette filière, leurs idées sérieuses sont
-toutes intéressantes, bouffonnes, pétillantes et marquées au
-bon coin.</p>
-
-<p>N'ayant adopté dans ma solitude aucuns préjugés nuisibles
-au goût qui m'était naturel, je me trouvai propre
-à tout ce qu'on l'on exigea de moi: j'avais dès lors le bon
-sens de sentir l'utilité d'une bonne éducation. On me donna
-mes maîtres; je m'appliquai beaucoup à l'étude de l'italien,
-que Sylvino parlait parfaitement; au dessin, à la danse, au
-clavecin et surtout au chant, talent pour lequel la nature
-m'avait favorisée des plus brillantes dispositions. Mes progrès
-rapides enchantaient mes bienfaiteurs, ils ne cessaient
-de s'applaudir d'avoir fait un sort à l'aimable <i>Félicia</i> (c'est
-ainsi qu'il leur avait plu de me nommer; et s'il n'eût tenu
-qu'à moi, j'aurais conservé toute ma vie un nom dont tout
-semblait concourir à justifier l'heureuse étymologie).</p>
-
-
-<h3 id="l1c6">CHAPITRE VI<br />
-Vérité.&mdash;Conduite à la mode.&mdash;Travers du vieux temps.</h3>
-
-<p>Charmant amour! en dépit des romans, tu n'es pas fait
-pour rendre continuellement heureux par le même objet.
-Enfant, tu ne peux jamais devenir homme; ton destin est
-de mourir et de renaître. Depuis une infinité de siècles,
-l'expérience prouve que tes feux s'éteignent aussi facilement
-qu'ils s'allument et que si tu étends la durée de ton règne
-sur certains c&oelig;urs, qui paraissent ne point changer, ce
-n'est qu'à la faveur de l'entêtement, de l'indifférence, souvent
-de l'ennui, du dégoût qui te succèdent et à qui tu permets
-d'usurper ton nom.</p>
-
-<p>C'est de quoi la sensible Sylvina ne s'était pas encore
-doutée, lorsqu'elle avait formé les n&oelig;uds du mariage. On
-ne doit pas s'en étonner. Au couvent on peut croire à l'éternelle
-durée d'une passion. Là cette chimère vaut encore
-mieux que rien. Mais, dans le monde, au sein des plaisirs,
-environnée de distractions, agacée par des hommes aimables,
-Sylvina ne tarda pas à reconnaître qu'il faut quelquefois
-des efforts violents pour demeurer fidèle à l'objet qu'on
-croit adorer. Son mari, plus au fait de l'humaine faiblesse,
-n'avait garde de se raidir contre son penchant à l'inconstance.
-Époux de sa bien-aimée, il put l'adorer quelque
-temps sans partage; mais il lui avait fait précédemment
-nombre d'infidélités, et le goût de la variété, seulement
-assoupi dans son c&oelig;ur, ne tarda pas à s'y réveiller. Des
-amies charmantes, peu capables de rigueur (à Paris elles ne
-sont plus de mode), des modèles attrayants, dont la profession
-de Sylvino comportait qu'il vît et méditât les beautés,
-alarmèrent bientôt la jalouse tendresse de sa petite femme.
-Plus d'une fois il vit trop clairement qu'on lui faisait ce
-que les gens à préjugés ont la sottise de nommer <i>des
-affronts</i>. Il semblait, au peu de soin que Sylvino prenait de
-cacher ses épisodes, qu'il prît à tâche d'engager son épouse
-à s'en permettre. Mais il fallut bien du temps à celle-ci
-pour se résoudre à profiter de cette espèce de conseil; en
-voici la raison: comme il faut toujours aux âmes sensibles
-quelque chose qui les occupe, Sylvina, dans son couvent,
-faute de mieux, était devenue dévote; et, rendue au monde
-malgré l'inclination la plus décidée pour les plaisirs de
-toute espèce, elle s'occupait encore plus de son salut; en un
-mot, elle avait pris un directeur. Ces sortes de gens
-excellent à s'emparer des jolies femmes qui font la sottise
-de leur accorder un certain degré de confiance. Celui de
-Sylvina était consommé dans l'art de tyranniser au nom de
-Dieu et de confisquer tôt ou tard les pénitentes à son profit.
-Il éloignait celle-ci de tout objet mondain, afin de l'occuper
-seul et de profiter du moment heureux où le tempérament
-devait enfin se révolter et jeter dans les bras d'un corrupteur
-spirituel celle qui aurait suffisamment détesté tout le
-reste des hommes. Le drôle voyait bien. Une femme jolie,
-fraîche, tendre, mécontente d'un mari volage, peu connue,
-et qui ne faisait point d'enfants; Sylvina, enfin, au point
-où le sournois se proposait de l'amener, le friand morceau
-pour un saint homme!</p>
-
-<p>&mdash;Prenez bien garde à vous, ma fille, lui répétait-il sans
-cesse. Le monde est rempli d'écueils; Paris surtout, Paris
-est la capitale de l'enfer. Une âme pieuse est, à chaque pas,
-exposée aux embûches du démon. Elles y sont cachées sous
-mille fleurs. Méfiez-vous de ces amours perfides&hellip; Offrez au
-Tout-Puissant les infidélités de votre coupable époux&hellip; Que
-vous êtes belle! qu'il est impardonnable de ne pas sentir
-tout ce que vaut le bien dont il est possesseur! Mais a-t-il
-du moins de la religion?&mdash;Non, par malheur, répondit
-Sylvina, c'est à Rome même que l'aveugle s'est accoutumé
-à la braver. Il méprise toutes pratiques pieuses, quiconque
-y est adonné.&mdash;L'impie! l'athée! répliquait le cafard,
-gardez-vous, sous peine de damnation, de vous livrer à ses
-caresses; imaginez des prétextes pour refuser de communiquer
-avec ce réprouvé.&mdash;Hélas! il est cependant bien dur
-pour moi&hellip; Je l'aime.&mdash;Et votre âme, malheureuse!</p>
-
-
-<h3 id="l1c7">CHAPITRE VII<br />
-Où l'on fait connaissance avec le directeur et un ami de Sylvina</h3>
-
-<p>A Paris, une fille de treize à quatorze ans reçoit déjà
-quelques marques d'attention quand elle est jolie. A cet
-âge, si j'avais eu la clef des propos flatteurs qu'on commençait
-à me tenir, j'y aurais aisément reconnu l'hommage du
-désir. Mais, autant j'avais d'intelligence pour ce qu'il me
-fallait apprendre, autant j'étais bornée relativement à la
-galanterie. Me disait-on que l'on m'aimait, je répondais
-bonnement que <i>j'aimais aussi</i>; mais sans me douter des
-plus intéressantes acceptions d'<i>aimer</i>, ce mot si commun!
-Bref, je ne savais rien, rien du tout; et sans des hasards
-heureux qui m'éclairèrent tout à coup, j'aurais peut-être
-croupi longtemps dans ma déplorable ignorance.</p>
-
-<p>Au bout d'un an, Sylvino fut obligé de retourner en province
-pour quelques affaires d'intérêt. Nous ne fûmes pas
-plus tôt seules que sa femme se mit à vivre tout à fait
-différemment de ce qu'elle avait coutume. Plus de spectacles,
-plus de promenades, plus de parure. Elle arbora les
-grands bonnets, les fichus épais, les robes sérieuses; elle
-s'éloigna peu à peu de toutes les sociétés. Nous ne bougeâmes
-plus des églises: comme je m'y ennuyais! M. Béatin,
-prêtre-docteur et confesseur de ma tante, vint d'abord de
-temps en temps à la maison&hellip;; puis il vint un peu plus
-souvent&hellip;, puis tous les jours&hellip;, puis il obtint qu'on renvoyât
-tout le monde quand il était là. J'étais aussi de trop;
-je me retirais dans une pièce voisine. Curieuse un jour de
-savoir à quoi pouvaient s'occuper, avec tant de mystère, ma
-tante et le modeste Béatin, je vins heureusement à détourner
-un petit morceau de fer qui bouchait de mon côté le
-trou de la serrure, et je fus transportée de voir mes gens
-aussi distinctement que si j'eusse été dans la même
-chambre&hellip; Mais quelle fut ma surprise! Le vénérable docteur,
-aux genoux de sa pénitente, avait le teint animé, l'&oelig;il
-étincelant&hellip; en tout, une physionomie absolument différente
-de celle que je lui avais connue jusqu'alors. Je crus
-rêver quand je le vis baiser avec passion une main qu'on
-lui abandonnait à peu près volontiers. Il demandait très
-instamment&hellip; je ne savais pas quoi; mais sa harangue, qui
-paraissait fort vive, était accompagnée de gestes encore plus
-pressants; il glissait une main hardie sous le fichu&hellip;,
-l'autre encore plus insolente se fourra brusquement&hellip; plus
-bas.</p>
-
-<p>&mdash;Monstre! s'écria tout à coup un homme qui sortit de
-l'alcôve, furieux et tirant l'épée; c'est pousser trop loin
-l'infamie et abuser trop indignement de sa crédulité. Tu
-vas périr, scélérat!</p>
-
-<p>Un éclair de rage partit des yeux du Tartufe, mais il ne
-laissa pas de se contraindre! la belle pénitente avait déjà
-perdu l'usage de ses sens. Le terrible trouble-fête était un
-nommé Lambert, sculpteur, intime de Sylvino, courtisan
-assidu de ma tante, et l'un de ceux à qui Béatin faisait
-défendre la porte le plus sévèrement. Lambert, ce jour-là,
-s'était introduit, je ne sais comment, dans la maison;
-cependant l'évanouissement de Sylvina sauva le docteur; un
-homme délicat est plus pressé de secourir sa maîtresse que
-de tuer un rival. Mais Lambert, en donnant des soins à son
-amie, ne laissait pas d'enjoindre au traître, en termes fort
-cavaliers, de se retirer au plus vite. Celui-ci voulait disputer
-la place: alors deux larges soufflets détachés avec
-vigueur sur ses joues potelées lui firent sentir la nécessité
-de ne point opposer ses faibles raisons à qui en avait d'aussi
-convaincantes.</p>
-
-<p>Pendant qu'il cherchait sa calotte et rattachait son manteau,
-je le devançai dans l'escalier, pour jouir à mon aise
-de sa confusion; mais inutilement, le drôle avait déjà
-repris son masque; il me salua bénignement et avec l'apparence
-d'autant de sang-froid que s'il ne lui fût rien arrivé.</p>
-
-<p>De retour à mon cher trou, je vis qu'on disputait vivement.
-Sylvina pleurait, disait des injures; Lambert, à ses
-pieds, parlait avec émotion et tâchait de fléchir ce ressentiment
-injuste. L'entretien fut long et finit par un faible
-raccommodement. Lambert obtint à son tour de baiser une
-main; après beaucoup de sollicitations, on voulut bien
-encore lui présenter les deux joues. On était ensemble
-couci-couci quand on se sépara.</p>
-
-
-<h3 id="l1c8">CHAPITRE VIII<br />
-Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera bien de lire.</h3>
-
-<p>Il faut si peu de chose pour bouleverser une jeune tête
-que je ne pus fermer l'&oelig;il de toute la nuit. Il me semblait
-bien que les entreprises du téméraire Béatin devaient aboutir
-à quelque chose; mais je me tourmentai vainement pour
-deviner à quoi. J'avais eu beaucoup de plaisir à le voir
-souffleter; cependant il me fâchait qu'il l'eût été si tôt. La
-porte allait probablement lui être interdite à son tour; et
-j'étais désolée de ne pouvoir plus compter sur de nouvelles
-occasions de le voir aux prises avec ma tante.</p>
-
-<p>Pourtant, à force de donner la torture à mon esprit,
-j'avisai quelque chose qui me parut un moyen infaillible
-d'apprendre ce que je brûlais de savoir. Mon maître de
-danse, un jeune homme bien fait, joli, d'une douceur charmante,
-et qui me traitait avec un tendre respect, Belval,
-avait toute ma confiance. Je le crus digne de recevoir
-mes épanchements et ne doutai pas qu'il ne m'expliquât
-d'une manière satisfaisante quels pouvaient avoir été les
-desseins du docteur. Le pis-aller était de rire ensemble
-des soufflets, et cela valait toujours bien la peine de jaser.</p>
-
-<p>Tout concourut à favoriser mon petit projet de bavardage;
-Sylvina, témoin ce jour-là de toutes mes leçons, ne le
-fut précisément point de celle de Belval. Elle avait à écrire,
-à Béatin peut-être. D'ailleurs Belval, coquet personnage,
-faisait une espèce de cour, qu'on tolérait, malgré la dévotion;
-il pouvait en conséquence n'être pas suspect. Quoi
-qu'il en soit, Sylvina nous laissa seuls.</p>
-
-<p>Aussitôt qu'à travers la serrure je la vis la plume à la
-main, j'entrai en matière, non sans beaucoup rire d'avance
-de certaines particularités qui se retraçaient vivement à
-mon imagination. Cependant Belval, à qui je croyais faire
-partager ma joie, ne riait point! Je voyais au contraire sa
-physionomie se rembrunir un peu; cela me fâcha.&mdash;Quoi
-donc, monsieur Belval, lui dis-je, cette aventure ne vous
-paraît pas tout à fait plaisante?&mdash;Je vous demande
-pardon, mademoiselle&hellip; Elle est des plus singulières.&mdash;Savez-vous
-qu'il était à peindre aux genoux de ma tante?&mdash;Oh!
-je le crois: ces animaux-là&hellip; sont très gauches&hellip;
-oui! cela devait être fort risible.&mdash;Mais vous ne riez
-cependant pas de bien bon c&oelig;ur?&mdash;C'est que je pensais&hellip;
-continuez&hellip; cela devait faire un bel effet.&mdash;Rien de plus
-original.&mdash;Il était, dites-vous, à genoux? Comme me
-voilà?&mdash;Précisément.&mdash;M<sup>me</sup> votre tante assise?&mdash;Voilà
-comme elle était (et je m'assis).&mdash;Bon, et vous dites qu'il
-avait une main&hellip; là? sur sa gorge, le fripon.&mdash;Oui. Mais
-monsieur Belval, cette imitation n'est peut-être pas nécessaire.&mdash;Bon!
-vous n'y pensez pas, rien de plus innocent;
-et l'autre main du docteur&hellip; ici?&mdash;Ah! Belval, qu'osez-vous?</p>
-
-<p>C'est qu'en effet la main du petit danseur avait, comme
-un éclair, pris la même route que celle du docteur avec
-Sylvina. Je ne m'étais pas attendue à cette licence; il parcourait
-sans obstacle ce dont jamais encore main d'homme
-n'avait approché&hellip; Je me préparais à quereller; mais la
-bouche de l'adroit libertin mura brusquement la mienne&hellip;
-une langue! un doigt!&hellip; L'ivresse d'une sensation inconnue
-s'empara de tous mes sens&hellip; Dieu! quel instant! et de quel
-autre il allait être suivi, si la sonnette de ma tante!&hellip;
-Belval, à l'instant debout et rajusté, fut obligé de me pousser
-plusieurs fois pour me rappeler à moi-même. Je commençai
-un menuet; mais mes jambes tremblaient sous le
-poids de mon corps abandonné de ses esprits; un rouge
-foncé colorait mon visage. Sylvina, qui survint aussitôt,
-n'aida pas à me calmer; la contenance du maître n'était pas
-non plus fort assurée&hellip; Ma tante envoya le lendemain chez
-lui retirer mes billets et le prier de ne plus venir. Nous
-avions été soupçonnés; cependant, prudente et n'ayant que
-des semi-preuves évidentes, ou plus occupée de ses propres
-affaires que des miennes, Sylvina ne me fit ni reproches ni
-questions. Elle me donna, quelques jours après, un nouveau
-maître à danser, mais si laid, si laid, qu'il était pour
-le coup sans conséquence.</p>
-
-
-<h3 id="l1c9">CHAPITRE IX<br />
-Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile.</h3>
-
-<p>Lambert, depuis son expédition, avait ses entrées et Sylvina
-le voyait tous les jours, mais ce n'était pas, à beaucoup
-près, avec cette satisfaction que lui causaient les visites du
-docteur. Cependant ces deux hommes n'étaient pas à comparer.
-Béatin avait la physionomie d'un prêtre, le maintien,
-les mouvements embarrassés d'un pédant, vermeil à la
-vérité, et qui pouvait valoir quelque chose; mais Lambert
-était vraiment beau: sa taille, sa jambe, ses traits étaient
-au mieux, il souriait agréablement, ses yeux pétillaient
-d'une vivacité tendre; en un mot, la femme de Sylvino, l'un
-des plus beaux cavaliers de Paris, était impardonnable de
-lui faire infidélité pour un Béatin; mais bien traiter Lambert,
-c'était toute autre chose. Il devait prétendre à triompher
-des bégueules les plus austères et les plus froides.
-Pouvait-il manquer d'intéresser enfin l'inflammable Sylvina?</p>
-
-<p>On ne me renvoyait pas encore pour lui; mais je m'esquivais
-à dessein. Plusieurs fois ma tante m'avait rappelée;
-cependant elle se fit à mes absences. Je la voyais s'humaniser
-par degrés avec Lambert, plus délicat, mais non moins
-empressé que le directeur. De jour en jour les situations
-devenaient plus instructives, et j'aurais fait en peu de temps
-un cours complet sans la fantaisie qu'eut tout à coup Sylvina
-d'abandonner son théâtre ordinaire pour aller représenter
-dans un petit cabinet, dont son ami venait de lui
-faire une espèce de boudoir. Ce déplacement me fit perdre
-ce qui manquait à mon instruction. J'essayai vainement de
-voir mes gens dans leur nouveau réduit: j'en fus inconsolable.</p>
-
-<p>Cependant, depuis qu'au lieu de <i>porte-soutane</i>, nous
-avions sans cesse avec nous l'amusant Lambert, ma tante
-n'était plus la même. Elle se coiffait, se parait; sa physionomie
-n'était plus sombre, elle avait recouvré son enjouement.
-Nous n'entendions plus autant de messes; bientôt
-nous nous en passâmes tout à fait. Nous recherchâmes les
-connaissances négligées; il en coûta bien des mensonges. Il
-fallut supposer des indispositions continuelles: <i>demandez à
-ma nièce</i>; et je protestai avec beaucoup d'effronterie que ma
-tante avait été très malade. On le croyait ou non. Mais
-maintenant, on reçoit les justifications, pour peu qu'elles
-vaillent, avec beaucoup d'indulgence. Il n'est plus d'usage
-qu'on se brouille avec les gens parce qu'il leur a plu de vivre
-quelque temps séparés de la société.</p>
-
-<p>Sylvino revint: tout alla le mieux du monde. Lambert fut
-l'<i>ami de la maison</i>. Ma tante n'avait jamais été d'aussi belle
-humeur ni d'un commerce aussi facile.</p>
-
-<p>Cocuage! bon, mais malheureux Monarque! tes États sont
-immenses, tes sujets innombrables; tu rends heureux par
-mille moyens différents tous ceux qui consentent à le devenir
-par toi; cependant, la plupart sont des ingrats qui te
-maudissent, au lieu de te bénir! quel aveuglement! Sylvino
-te rendait plus de justice! Depuis son retour, sa femme se
-comportait si bien à son égard qu'il ne doutait plus du bonheur
-d'être enfin au nombre de tes vassaux. Il n'avait garde
-d'en prendre de l'humeur. Béatin, qui n'oubliait pas ses
-soufflets, fit bientôt naître une occasion délicate&hellip; mais ce
-fut alors que l'admirable époux signala son esprit&hellip; sa générosité&hellip;
-O Sylvino! que vous étiez un galant homme! que
-vous vous conduisiez bien! Que ne puis-je, en traçant votre
-éloge, inspirer à tous les cocus présents et à venir le bon
-sens de vous imiter.</p>
-
-
-<h3 id="l1c10">CHAPITRE X<br />
-Plus vrai que vraisemblable.</h3>
-
-<p>Nous donnions à dîner à deux artistes nouvellement
-arrivés d'Italie et à l'ami Lambert. On était de la plus grande
-gaîté. Ma tante et moi, devant qui l'on oubliait un peu de
-se gêner, riions aux larmes de milles saillies très vives qui
-échappaient à ces messieurs. Nous fûmes interrompues par
-l'arrivée d'une lettre qu'apportait un commissionnaire: elle
-était pour mon oncle.</p>
-
-<p>«Mes amis, dit-il après avoir secoué deux ou trois fois la
-tête en lisant, c'est une lettre anonyme, et c'est vous qu'elle
-regarde, madame, voyez.» Son ton n'avait rien d'effrayant;
-cependant certaine mine, en remettant le papier, était de
-mauvais augure. Sylvina tremblait d'avance&hellip; elle ne put
-lire jusqu'au bout. Le fatal écrit tomba de ses mains; une
-pâleur soudaine ternit son visage; elle se trouva mal; on
-s'empressa de la secourir.&mdash;Cela ne sera rien, disait mon
-oncle, la délaçant et livrant, tout mari qu'il était, deux
-globes divins aux yeux connaisseurs de ses confrères. L'un
-donnait un flacon, l'autre frappait dans les mains; Lambert
-seul, par l'excès de l'intérêt qu'il prenait à cet accident,
-demeurait inutile, et Sylvino l'en plaisantait avec malignité.
-Cependant les beaux yeux de Sylvina se rouvrirent. Un baiser
-et quelques mots fort tendres de la part de son époux
-achevèrent de la rassurer. On se remit à table. La malade se
-rétablit en avalant quelques rasades de Champagne; après
-quoi Sylvino, pour la tranquilliser et mettre ses amis au
-fait, prit la parole et dit: «Tout ceci, messieurs, doit vous
-paraître fort extraordinaire; il n'y a, de vous trois, que l'ami
-Lambert qui puisse se douter à peu près de ce dont il s'agit;
-voici le fait: ma femme est charmante, vous la voyez; on
-l'aime, je n'en suis pas étonné, puisque moi, son mari, j'en
-suis encore amoureux. Il faut que pendant mon absence
-elle ait mécontenté quelque adorateur; il cherche maintenant
-à se venger en m'écrivant des choses&hellip; assez graves
-pour mettre martel en tête à certains époux. Mais des gens
-ainsi susceptibles sont des hétéroclites honnis, et je suis
-bien éloigné d'avoir leurs petitesses. On me mande donc
-que certain ami très amoureux a beaucoup fréquenté ma
-femme; que, pour répondre plus librement à cette passion,
-elle s'est séparée de toute société, privée de tout plaisir;
-qu'il n'y a nul doute, en un mot, que le traître (c'est ainsi
-qu'on le désigne) n'ait poussé les choses au dernier période.
-On crie au scandale: on me conseille de punir ma femme&hellip;
-on&hellip; mais, dites-moi, messieurs, quel cas pensez-vous que
-je doive faire de ces avis importants?&hellip;»&mdash;Je pense, dit
-l'un des étrangers, que madame est incapable d'avoir donné
-matière à d'indignes soupçons&hellip;&mdash;Cela est honnête, interrompit
-Sylvino.&mdash;Et vous? en s'adressant au second.&mdash;Je
-pense de même que monsieur.&mdash;Et l'ami Lambert?&mdash;Tiens,
-mon cher Sylvino, je t'entends à merveille: mais
-veux-tu que je te parle avec ma franchise ordinaire? C'est
-moi, sans doute, que regarde l'accusation de ton impertinent
-anonyme? Je ne disconviens pas d'avoir beaucoup vu
-ta femme pendant que tu étais là-bas; mais c'était d'abord
-par ton ordre. Or penses-tu que j'eusse voulu la suborner?&mdash;Il
-ne s'agit pas de cela, mon ami. Chacun dans ce monde
-se conduit comme il peut; tu auras fait ce qu'il t'aura plu:
-ma femme de même, c'est de quoi je me soucie peu et ne
-m'en informe point. Achève ce que tu voulais nous dire.
-Achève.&mdash;Eh bien, je veux dire, mon cher, que si, succombant
-au danger de voir tous les jours une femme charmante,
-j'avais pu servir au fond du c&oelig;ur quelque chose de plus
-que ce qu'un mari peut approuver, du moins, étant ton ami
-au point où je le suis, j'aurais eu l'attention de ne te donner
-aucun sujet de plainte. Celui qui t'écrit exagère; ses soupçons
-n'ont pour fondement que sa basse jalousie: ta femme
-t'aime de tout son c&oelig;ur; je te suis entièrement attaché, et
-si je puis te conseiller dans une affaire qu'on veut me rendre
-personnelle, je serais d'avis que ta vengeance tombe uniquement
-sur celui qui a pu te manquer en te parlant de déshonneur;
-qui a pu méditer le projet exécrable de troubler un
-ménage heureux et de brouiller de parfaits amis.&mdash;Touche
-là, mon cher Lambert, tu viens de parler comme un sage,
-et tu m'as deviné. Ah! si nous avons jamais le bonheur de
-de vous happer, <i>Monsieur le scandalisé</i>, nous vous apprendrons
-à ne pas espérer qu'un honnête homme prenne des
-partis violents d'après une délation anonyme. Mais ma
-femme va, sans doute, nous faire connaître l'imposteur.&mdash;Son
-écriture le trahit, dit Sylvina. Il ne se doutait pas, certainement,
-que je dusse voir cette lettre.&mdash;Dis-nous
-donc sans hésiter qui il est? où le trouver? Il faut qu'il soit
-châtié, que tu sois vengée! Tu connais heureusement l'écriture?&mdash;J'avoue
-que j'avais eu l'imprudence de recevoir
-quelques lettres de ce maudit homme, bien peu fait pourtant
-pour en écrire de l'espèce de celles qu'il m'adressait,
-et&hellip;&mdash;Un homme bien peu fait, interrompit Lambert. J'y
-suis peut-être! Ne serait-ce pas pas par hasard le vénérable
-docteur Béatin?&mdash;Lui-même.&mdash;M. Béatin, ton directeur?
-s'écrièrent tour à tour Lambert et Sylvino. Ah! parbleu!
-vous me le paierez, disait celui-ci. Il a déjà tant soit peu
-l'honneur de me connaître, disait l'autre. Puis il raconta
-comment il avait surpris un jour le drôle <i>usant de violence</i>,
-et comment, à la prière de Sylvina, il l'avait mis à la porte
-avec deux soufflets. (C'était ainsi qu'il convenait d'exposer
-le fait.) Le mari loua fort cette conduite: vous verrez, dit-il,
-que c'est pour se venger de cette disgrâce que le cagot
-essaie aujourd'hui de vous calomnier!&mdash;C'est cela, mon
-cher.&mdash;Ah! le coquin! le malheureux!&mdash;Voilà bien les
-prêtres! Chacun disait son mot. Ensuite il fut décidé d'une
-voix unanime que le scélérat devait être puni de sa double
-trahison, sévèrement et sans délai.</p>
-
-
-<h3 id="l1c11">CHAPITRE XI<br />
-Conjuration.</h3>
-
-<p>Il me vient une bonne idée, dit Sylvino. Je tiens le Béatin,
-sur ma parole; écoutez, mes amis. Si ma femme lui écrivait
-que je suis furieux, que je viens de la traiter en époux sûr
-de son déshonneur; qu'elle ne peut soupçonner de l'avoir
-compromise ce brutal de Lambert, <i>ce garnement</i> sans respect
-pour les ministres de la sainte religion; que quoique
-lui, directeur, se soit montré par trop fragile; qu'il soit la
-cause directe de tout ce qui vient de se passer et qu'à cet
-égard elle ait lieu de lui vouloir du mal, elle ne l'a cependant
-point oublié; qu'elle ne peut plus vivre sans le voir,
-qu'elle craint de nouveaux tours de la part du donneur
-de soufflets; que dans l'embarras extrême où elle se
-trouve, elle n'a que le prudent et consolant Béatin pour
-ressource; qu'elle le prie donc de se trouver&hellip; quelque
-part, bien secrètement, pour conférer ensemble et déterminer
-le parti qu'il convient de prendre dans des conjonctures
-aussi fâcheuses. Si ma femme, dis-je, écrivait toutes ces
-choses au docteur, je pense qu'il donnerait, tête baissée,
-dans le panneau. Il serait enchanté de voir que sa pénitente
-aurait pris le change, et qu'offrant d'elle-même un rendez-vous,
-elle ne pourrait s'en tirer sans payer de ses faveurs ces
-conseils dont elle paraîtrait avoir un besoin si pressant.&mdash;L'idée
-fut généralement applaudie.&mdash;Il faut, ma chère,
-ajouta Sylvino, que tu nous secondes bien dans tout ceci;
-tu es la plus intéressée à te venger de l'odieux Béatin.
-Quand nous le tiendrons&hellip; nous faisons notre affaire du
-reste.&mdash;Je vous le livre, répondit-elle; périssent à jamais
-tous ces exécrables cafards; me voilà corrigée pour la vie de
-leur accorder la moindre confiance. Que j'étais malheureuse!
-mais c'est bien ma faute. Qu'avais-je besoin, ici, de
-me donner un tyran qui désapprouve jusqu'aux plus innocents
-plaisirs! Et quel monstre avais-je précisément choisi!&mdash;N'y
-pense plus, dit en l'embrassant le sensible Sylvino;
-que ceci te rende plus sage à l'avenir.</p>
-
-<p>Le projet d'écrire à Béatin fut exécuté sur-le-champ.
-Le ressentiment de Sylvina était fondé: le désir de se venger
-qui inspire toujours si bien les femmes, lui dicta des expressions
-si naturelles, si séduisantes, que le plus rusé <i>porte-calotte</i>
-n'eût pu soupçonner qu'elles cachaient un piège.
-Béatin se prit comme un sot à celui-ci.</p>
-
-<p>On le priait de se trouver <i>au pont-tournant</i>, pour être
-conduit de là, par ma tante elle-même, à Chaillot, où nous
-avions une petite maison; il accepta&hellip; Sa réponse était si
-passionnée qu'on le voyait assuré d'avance que Sylvina allait
-enfin le rendre heureux.</p>
-
-<p>Elle fut exacte et trouva l'heureux Béatin à l'endroit
-indiqué. Il était en habit de campagne; frais rasé, un peu
-mieux coiffé que de coutume; car il n'était pas de ces ecclésiastiques
-élégants qui souvent plus recherchés dans leur
-ajustement que les gens du monde n'en diffèrent que par
-des cheveux ronds et une tonsure. Béatin, je l'ai déjà dit,
-était un <i>prêtre</i>: c'est assez le définir.</p>
-
-<p>Bref, le voilà dans un fiacre à côté de ma tante qui feint
-les plus vifs empressements et conte que, son mari venant de
-partir pour quelques jours, ils pourront passer jusqu'au lendemain
-à Chaillot, s'il n'y a rien de mieux à faire. C'est
-alors que les transports du satyre n'ont plus de bornes. Ses
-yeux étincellent du feu de la concupiscence; il est au troisième
-ciel, il jouit déjà de l'avant-goût des plus parfaites
-béatitudes. Ils arrivent enfin au village. La voiture est renvoyée
-et le fortuné directeur introduit bien mystérieusement
-dans notre maison.</p>
-
-<p>Mais comment le pénétrant directeur ignora-t-il cette
-retraite pendant qu'il était si fort en faveur? Comment! elle
-était, avant le départ de Sylvino, le théâtre de ses escapades
-secrètes; et sa femme ne fut mise dans la confidence qu'à
-l'occasion de la conjuration projetée contre Béatin. Si vous
-vous étiez douté d'un asile aussi propice, docteur, vous
-auriez bien sollicité votre pénitente de vous le faire voir, et
-sans doute vous vous seriez bien trouvé du voyage? Comme
-tout change! Vous le faites aujourd'hui sous de sinistres
-auspices. Vous courez à votre châtiment&hellip; Mais je ne vous
-plains pas, vous l'avez bien mérité.</p>
-
-
-<h3 id="l1c12">CHAPITRE XII<br />
-Suite du précédent.&mdash;Disgrâce de Béatin.</h3>
-
-<p>Pendant que d'un côté la convoitise et la haine faisaient
-chacune un calcul, de l'autre, le mépris et la malignité,
-d'accord, préparaient leurs batteries pour accabler le vieux
-Béatin. Sylvino, Lambert, les deux étrangers et moi, qui
-voulus absolument être des leurs, suivîmes de près à Chaillot
-les acteurs principaux et entrâmes par une porte de derrière.
-Ils étaient au rez-de-chaussée; nous nous établîmes
-sans bruit au premier.</p>
-
-<p>Ma tante, sous prétexte de faire partout une visite exacte
-et de se procurer de quoi faire un léger repas, vint auprès
-de nous et l'on se concerta. Il fut décidé que Sylvina balotterait
-Béatin pendant quelque temps, ferait semblant
-d'écouter ses conseils, feindrait pourtant des scrupules et se
-montrerait enfin disposée à lui tout accorder. Elle devait
-surtout l'engager à se coucher sans souper, les provisions
-que l'on croyait trouver à la maison se trouvant consommées,
-et la prudence exigeant qu'on ne sortît ni n'envoyât,
-de peur que la partie ne vînt à être découverte. Tout
-cela fut exécuté par Sylvina avec beaucoup d'adresse et de
-perfidie. Le docteur, alors dominé par un seul appétit, consentit
-d'assez bonne grâce à jeûner. O pouvoir du désir!
-Triompher de la gourmandise du docteur! Amour! ce n'est
-pas assurément le plus petit de tes miracles.</p>
-
-<p>Béatin se crut enfin au comble de la félicité quand il reçut
-la ravissante permission de partager un lit avec Sylvina.
-Elle se réservait pourtant, par ménagement pour sa pudeur
-expirante, de ne point avoir de lumière dans l'endroit où
-se consommerait l'ouvrage de leur bonheur: l'adultère,
-disait-elle, est plus hardi dans les ténèbres; trop de honte
-nuirait à ses plaisirs, et surtout il n'est pas hors de propos
-de se ménager pour une féconde jouissance quelque surcroît
-de volupté.&mdash;L'amoureux Béatin se rendit et, plein
-de confiance, suivit à tâtons Sylvina dans une chambre
-haute.</p>
-
-<p>Il est enfin dans ce lit fortuné&hellip; Il brûle, il est consumé&hellip;
-Sa pénitente combat encore, elle hésite de venir dans ses
-bras&hellip; Mais quel revers!&hellip; Dieu!&hellip; Où se cachera le couple
-Béatin? Cinq personnes paraissent tout à coup! Une
-lanterne sourde fournit en un moment de la lumière à plusieurs
-flambeaux! Le curieux Sylvino, le redoutable Lambert
-font briller leurs épées; la maison retentit de leurs
-imprécations!</p>
-
-<p>&mdash;Je vous y prends donc, infâme adultère, criait le mari!
-mettant la pointe de son fer près du sein de sa femme.&mdash;Venge-toi,
-criait à son tour l'ami Lambert, je vais en même
-temps te délivrer du scélérat qui te déshonore et me
-calomnie. Où est-il? comble de l'horreur! au lit! dans ton
-propre lit!&mdash;Arrête, mon ami, interrompt Sylvino, laissant
-échapper sa femme qui commençait à perdre le sérieux
-nécessaire à son rôle; arrête, je ne puis te céder le plaisir
-de verser le sang du perfide&hellip;</p>
-
-<p>Il faudrait avoir été témoin de la scène que j'essaie de
-décrire pour pouvoir s'en faire une idée à peu près juste. Je
-manque d'expression pour peindre l'effroi de Béatin et la
-révolution prodigieuse que souffrirent à la fois son corps et
-son esprit. Historienne fidèle, je ne puis me dispenser
-d'avouer, dussé-je causer quelque dégoût, que le malheureux
-docteur souilla très physiquement la couche de Sylvino.
-Cependant, on était convenu que les étrangers demanderaient
-grâce et désarmeraient les amis irrités. Mais ils
-ouvrirent en même temps un avis fait pour rassurer le coupable
-sur sa vie; c'était de le mettre hors d'état de jamais
-faire de cocus. L'un d'eux, soi-disant chirurgien, prétendait
-pouvoir faire lestement l'opération, et même sur l'heure,
-ayant, par bonheur, sur lui les instruments nécessaires. A
-cette condition, Lambert et Sylvino, consentant à ne plus
-tuer, arrachèrent du lit le sujet plus mort que vif et le portèrent
-dans une autre pièce, sous prétexte de l'opérer. C'est
-là qu'il reçut l'outrage le plus pénible, trouvant la perfide
-Sylvina qui riait aux larmes. Cependant, elle voulut bien
-intercéder en sa faveur et, à sa prière, à laquelle la mienne
-se joignit, comme nous en étions d'accord, la peine fut
-encore commuée: on arrêta que le Béatin serait tenu quitte
-de tout moyennant une copieuse flagellation: cette sentence
-était pour le coup en dernier ressort. En conséquence, <i>le
-suborneur de pénitentes</i>, <i>l'écrivain anonyme</i>, fut lié par les
-pieds, les poings et les reins contre une colonne du salon,
-nu et livrant à notre vengeance une vaste paire de fesses.
-Nous traitâmes mal cet embonpoint béni. On avait apporté
-bonne provision de verges; elles furent usées jusqu'au
-dernier brin sur le râble du pécheur qui, menacé du prétendu
-chirurgien, subit son exécution sans oser jeter un cri;
-eh! qui ne se laisserait pas martyriser le reste du corps,
-pour sauver une partie qui fait plus des trois quarts du bonheur
-de la vie?</p>
-
-<p>M. le docteur dûment fustigé, tout le monde parut apaisé.
-Ses vêtements lui furent rendus, sans oublier la chemise
-très maculée et qu'il fallut rendosser. Puis, on le reconduisit
-jusqu'à la rue, chacun tenant un flambeau et lui
-témoignant les plus respectueux égards.</p>
-
-
-<h3 id="l1c13">CHAPITRE XIII<br />
-Qui annonce quelque chose.</h3>
-
-<p>On voit assez que les gens avec qui je vivais n'étaient pas
-fort sévères à mon égard et que je ne les gênais plus; ils
-me traitaient déjà comme une personne formée. Je surpassais,
-en effet, les espérances qu'ils pouvaient avoir conçues
-en m'adoptant; j'étais à but avec Sylvina, et son mari
-n'avait point le ton grave d'un oncle ou d'un père, dont il
-me tenait lieu. J'étais de tous les plaisirs. Je voyais bien des
-choses; je suppléais au reste, et l'accommodais aux bornes
-étroites de mon imparfaite théorie. Les amis, et Lambert
-en chef, ne bougeaient de la maison. Sylvina faisait par-ci
-par-là des heureux; aussi, était-elle d'une attention envers
-son mari!&hellip; d'une prévenance, d'une aménité pour les maîtresses
-et les modèles!&hellip; On ne peut le répéter assez: <i>heureux
-les cocus.</i></p>
-
-<p>Sylvino, que la fortune de sa femme mettait à même de
-ne travailler que pour la réputation, faisait peu de tableaux,
-mais ils étaient tous excellents; son genre était l'histoire, et
-rarement il peignait le portrait. Bien né d'ailleurs, ayant un
-esprit fécond et cultivé et beaucoup d'usage du monde, il
-était non seulement chéri des femmes, mais encore recherché
-des hommes. Il comptait même au rang de ses amis particuliers
-plusieurs grands, de ceux qui sont nés pour aimer et
-être aimés; car tous n'ont pas le malheur d'ignorer l'amitié,
-de n'inspirer que du respect et de la crainte. Sylvina,
-quoique un peu bornée et médiocrement instruite, ne laissait
-pas d'ajouter à l'agrément de la maison. Elle était gaie,
-toujours égale. Elle avait une de ces physionomies singulières
-qui plaisent, pour ainsi dire, malgré qu'on en ait, qui
-importunent, qui allument à tous moments des passions
-nouvelles, et, bien plus, ressuscitent celles que la jouissance
-peut avoir éteintes. Son mari lui-même avait quelquefois
-pour elle des retours étonnants. Alors, elle se réservait
-entièrement pour lui; c'étaient là des procédés! Mais ses
-bouffées d'amour s'évanouissaient bien vite, et chacun de
-son côté se désennuyait de la monotonie de ces retraites
-conjugales par de piquantes infidélités.</p>
-
-<p>Il n'était guère possible que l'air d'une maison où Vénus
-était si dévotement adorée ne fût contagieux pour moi. Les
-amis, les conversations, les événements soupçonnés, entrevus;
-des tableaux, des esquisses libres, que j'épiais soigneusement,
-tout aidait à la nature. J'étais déjà savante et résignée
-à tout ce que mon bon génie pourrait exiger de moi;
-je n'attendais plus que les heureuses occasions de vivre.
-C'est le mot. Je commençai à sentir le néant de mon existence.
-Sylvina, entourée d'amants, arbitre de leur bonheur,
-choisissait parmi les plus aimables cavaliers de la capitale;
-et moi, pauvrette, je ne recevais que des hommages, ou trop
-légers de la part de ceux qui me regardaient encore comme
-une enfant, ou trop fades de la part de quelques novices en
-galanterie qui me décochaient par-ci par-là quelque plate
-déclaration ou quelque épître ampoulée. J'eus de tout temps
-le bon esprit d'abhorrer les passions langoureuses, leurs productions
-et leur langage. Je ne cessais de me retracer mon
-gentil Belval, allant sensément au fait, et commençant par
-où les autres me semblaient ne devoir finir d'un siècle.
-Aussi, les fleurettes n'étaient-elles honorées de ma part
-d'aucune attention. Quant aux écritures, je les recevais par
-vanité; mais, ou je n'y répondais pas, ou, si je prenais cette
-peine, c'était pour persifler cruellement les nigauds qui les
-avaient risquées. Cependant, je ne laissais pas de me dire
-quelquefois: Que me faut-il donc? Je brûle d'aimer, et je
-rejette tous les v&oelig;ux qui me sont offerts! Je ne compte
-qu'un seul moment de vrai bonheur, celui où l'entreprenant
-Belval&hellip; Cependant, je ne me sens pas amoureuse de ce
-petit danseur.&mdash;Je m'étais fait une douce habitude du
-plaisir que son heureuse témérité m'avait fait connaître.
-Mais dans les moments du plaisir le plus vif, l'image de
-Belval m'était indifférente; je ne m'en représentais aucune
-qui satisfît le désir indéfini de ma voluptueuse imagination.</p>
-
-
-<h3 id="l1c14">CHAPITRE XIV<br />
-Événement intéressant.</h3>
-
-<p>Pendant une nuit brûlante de la canicule il y eut un
-orage affreux de tonnerre et de grêle. Je n'avais pu fermer
-l'&oelig;il; l'excès de la chaleur m'avait fait jeter mes couvertures
-et quitter ma chemise trempée de sueur. Vers le jour,
-le temps devint calme; alors je voulus me dédommager de
-ma mauvaise nuit, et devenue habile dans l'art de me procurer
-des jouissances, je réitérai plusieurs fois ce délicieux
-exercice qui charme l'ennui de tant de recluses, qui console
-tant de veuves, soulage tant de prudes, de laides, etc&hellip;
-Dans un moment où je revenais à peine à moi-même, j'entendis
-ouvrir doucement ma porte, qui faisait face au pied
-de mon lit. J'avais pour lors une attitude si singulière que
-je n'en pouvais changer sans donner matière à quelque
-soupçon. J'eus donc la présence d'esprit de feindre de dormir
-et de n'entrouvrir les yeux qu'assez pour voir qui pouvait
-entrer ainsi chez moi si matin: c'était Sylvino lui-même.
-Le premier mouvement qu'il fit en me voyant peignit la
-plus délicieuse surprise. J'étais dans l'état où les trois déesses
-s'offrirent aux yeux de Pâris, sur le dos, la tête appuyée
-contre le bras gauche, dont la main renversée couvrait à
-moitié mon visage; mes jambes, l'une à peu près étendue,
-l'autre écartée, le genou un peu plié, trahissaient le plus
-secret de mes charmes; et la main qui venait de le si bien
-fêter gisait mollement à côté de la cuisse&hellip; Après avoir
-contemplé quelques moments de la porte cette position,
-qu'un peintre voluptueux devait trouver ravissante, Sylvino
-vient à mon lit avec beaucoup de précaution et m'oblige
-pour le coup à fermer tout à fait les yeux, ne voulant pas
-qu'il pût douter de mon sommeil. Il vient tout près de
-moi: <i>Qu'elle est belle!</i> dit-il; et en même temps je sentis
-un baiser sur certain duvet qui commençait à cotonner. Je
-ne m'attendais pas à cette singulière caresse. Je frissonnai,
-un mouvement plus prompt que la pensée changea ma posture;
-Sylvino se trouva forcé de me parler.</p>
-
-<p>&mdash;Ma chère Félicia, dit-il avec un peu de confusion, je
-suis fâché d'avoir troublé ton repos; mais j'étais venu pour
-savoir comment tu te trouvais après ce terrible orage, et si
-tu n'en as pas été incommodée. Puis te voyant dans un
-désordre qui t'exposait à prendre quelque maladie, j'ai cru
-devoir m'approcher&hellip; Il faut te recouvrir.&mdash;En effet, il
-rejetait le drap sur moi et l'arrangeait avec la plus heureuse
-maladresse; ses mains me parcouraient savamment. Je feignais
-beaucoup de reconnaissance: son empressement officieux
-alla jusqu'à me passer lui-même une chemise; complaisance
-qui lui valut encore quelques jolis larcins, dont
-je ne lui sus point mauvais gré. Certain feu brillait dans
-ses yeux&hellip; Ah! s'il m'eût aussi bien devinée!&hellip; Mais il ne
-hasarda qu'un baiser, un peu libre à la vérité pour un
-oncle; je le rendis, je crois, un peu libéralement pour une
-nièce&hellip; Il s'en allait&hellip; Il hésita&hellip; J'espérais&hellip; Il s'en alla
-tout de bon.</p>
-
-
-<h3 id="l1c15">CHAPITRE XV<br />
-Où j'avoue des choses dont notre sexe ne convient pas volontiers.
-Singuliers discours de Sylvino, dont je conseille à
-bien des femmes de faire leur profit.</h3>
-
-<p>Vous me blâmez, lecteurs; je le mérite peut-être: mais
-qui de vous ne sait pas que le tempérament et la curiosité
-sont des ennemis bien dangereux pour l'honneur prétendu
-des femmes! Par eux, la plus sage n'est-elle pas quelquefois
-égarée et jetée dans les bras de l'homme le moins fait
-pour plaire?</p>
-
-<p>Combien d'aventures étonnantes dans ce genre que l'on
-sait! et combien que l'on ignore! Quant à moi, je ne me
-piquais pas de sagesse. Toute à la nature, et brûlant de
-connaître à fond ses secrets, je n'aurais pu résister aux
-entreprises de Sylvino; j'étais, au contraire, fâchée qu'il
-n'eût rien entrepris; mais on ne règle pas sa destinée: ce
-n'était pas à lui qu'il était réservé de me défaire de mon
-onéreuse virginité.</p>
-
-<p>Peu de jours après notre aventure, Sylvino se rendit aux
-instances d'un seigneur anglais, grand amateur des arts et
-son intime ami, qui le pressait de commencer avec lui un
-voyage de deux ou trois ans, par tous les pays de l'Europe
-où il pouvait y avoir des objets de curiosité pour des
-artistes.</p>
-
-<p>Sylvina eut l'air d'être fort affligée: son mari la consola
-de son mieux et la recommanda à ses connaissances. Quant
-à moi, il me prit un jour en particulier; et voici à peu près
-le discours qu'il me tint: «Je te quitte, ma chère Félicia,
-sans craindre que mon absence te devienne préjudiciable.
-A l'abri de l'indigence, avec une belle figure, de l'esprit et
-des talents, je te vois déjà dans la carrière du bonheur: c'est
-à toi de t'y maintenir. Tu seras adorée des hommes. Il y en
-a beaucoup d'aimables; mais fais ton possible pour n'avoir
-de la passion pour aucun. Le parfait amour est une chimère.
-Il n'y a de réel que l'amitié, qui est de tous les temps,
-et le désir, qui est du moment. L'amour est l'un et l'autre
-réunis dans un c&oelig;ur pour le même objet, mais ils ne veulent
-jamais être liés. Le désir est ordinairement inconstant
-et s'éteint quand il ne change pas d'objet. Veut-on le retenir,
-le rallumer, l'amitié ne peut qu'en souffrir. Le désir
-est comme un fruit qu'il faut cueillir lorsqu'il est à son
-point de maturité. Une fois tombé de l'arbre, on ne l'y rattache
-plus. Défends-toi des sentiments violents; ils rendent
-à coup sûr malheureux. Vis mollement dans un cercle de
-plaisirs tranquilles, que feront naître un luxe modéré, les
-arts, et des goûts réciproques que tu auras la liberté de
-satisfaire. Sylvina, dont par mes soins le caractère extrême
-est maintenant tourné du côté du plaisir, ne te gênera pas;
-déjà son égale, tu te verras bientôt au-dessus d'elle, par les
-avantages de ton printemps, de tes talents, de ton esprit.
-Conduis-toi bien avec elle: ne perds jamais de vue les grandes
-obligations que tu lui as, ainsi qu'à moi; mais l'ingratitude
-est, je crois, un vice étranger à ton c&oelig;ur, et contre lequel
-je n'ai rien à te dire. Fais de bons choix, ne t'engage jamais
-au point d'avoir plus de peines que de plaisirs. Préviens le
-dégoût; et, puisqu'en galanterie, pour n'être pas malheureuse
-ou ennuyée, il faut se laisser tromper ou tromper les
-autres, ménage-toi des illusions flatteuses; n'approfondis
-jamais rien de propre à te causer des mortifications et sauve
-adroitement les apparences, aux yeux de ceux dont l'éclat
-de tes changements pourrait occasionner le malheur. Je te
-parle comme il serait à souhaiter qu'on parlât de bonne
-heure à tout ton sexe; bien des femmes seraient faites pour
-ne pas abuser de ces principes. Les femmes semblent n'être
-nées que pour aimer et être aimées: cependant jamais on
-ne leur dit les vérités qui sont du ressort de leur état. On
-exige d'elles des combats pénibles contre elles-mêmes, une
-résistance ridicule envers nous: pendant ces délais, les
-beaux jours s'écoulent, les roses se flétrissent. Ainsi, prudes
-à l'âge de la galanterie, galantes quand elles n'ont plus de
-charmes, et consumées de regrets le reste de leur vie, la
-plupart des femmes n'ont point eu une véritable existence.
-En un mot, il te faut de l'amour, des plaisirs. Varie-les
-avec délicatesse; mais que leur illusion ne te fasse pas
-oublier d'amasser, pendant tes belles années, des ressources
-pour les années stériles. Souviens-toi de ces conseils; ils
-sont faciles à suivre, et si tu veux en faire la base de ta
-conduite, je te prédis que tu seras une des plus heureuses
-femmes de ton siècle. M'as-tu bien compris?&mdash;A merveille,
-mon cher oncle, dis-je, en lui témoignant par mes caresses
-combien je goûtais sa morale. Que je suis heureuse, ajoutai-je,
-de trouver dans vos idées tant d'analogies avec celles
-qui me sont naturelles&hellip; Il m'interrompit pour me dire
-que, sans la disproportion de nos âges et le préjugé sérieux
-de ses rapports avec moi, il aurait brigué l'honneur d'être
-le premier à qui je dusse la <i>première leçon</i> du plaisir de
-l'amour. «Mais, ajouta-t-il, un pacte entre l'autorité et
-l'obéissance serait suspect. Même ne partant pas, je me permettrais
-à peine de profiter de la bonne volonté que tu
-pourrais faire l'effort d'avoir pour moi. Tu dois à l'amour
-le premier bouton de ton printemps.» Je faillis répliquer:
-«Je le dois à l'estime, à la reconnaissance et à vous.» Mais
-Sylvino ne sortait pas de son rôle sérieux; il m'en imposait&hellip;
-Je ne dis rien.</p>
-
-
-<h3 id="l1c16">CHAPITRE XVI<br />
-Bel exemple qui n'est pas assez suivi. Croquis d'un prélat à la mode.</h3>
-
-<p>Maris ingrats, que vos femmes ont enrichis, et qui ne
-rougissez pas de leur faire souffrir des privations, qui leur
-faites trouver l'indigence dans leurs maisons, où vous êtes
-entrés vous-mêmes indigents, et peu dignes de cesser jamais
-de l'être, apprenez de l'équitable et délicat Sylvino comment
-un galant homme se conduit quand il doit tout à sa femme.</p>
-
-<p>Sylvino, sur le point de se séparer de la sienne, non seulement
-se départit de toute son autorité et la mit à la tête
-des affaires d'intérêt avec plein pouvoir, mais encore il lui
-fit présent de mille louis que son compagnon de voyage lui
-avançait pour le dédommager de son déplacement. Cette
-libéralité de l'Anglais, ce désintéressement de l'artiste,
-n'étonneront, sans doute, que le plus petit nombre de mes
-lecteurs.</p>
-
-<p>Nous nous trouvions dans l'aisance; nos curieux partaient
-munis des plus grandes ressources; nous étions de
-la sorte tous à peu près contents quand la séparation se fit.</p>
-
-<p>Le plus grand talent de ma tante était de bien tenir une
-maison. Cependant, malgré la prudente économie avec
-laquelle la dépense se faisait dans la nôtre, le ton sur lequel
-nous débutâmes nous eût bientôt ruinées, si Sylvina ne se
-fût résignée à faire entrer pour quelque chose l'opulence et
-la libéralité de certains amants dans la considération des
-motifs qui déterminaient son choix en leur faveur.</p>
-
-<p>Grâce à la prodigalité d'un gros Américain, qui fit pour
-elle des folies excessives pendant trois mois, nous étions
-encore éloignées de déchoir, lorsque notre char rapide
-accrocha brusquement monseigneur de&hellip; qui n'était connu
-dans son diocèse que de ses fermiers, mais qui l'était à
-Paris de toutes les jolies femmes et de quelques-unes très
-particulièrement. Un prélat aimable! Voilà ce qui convient
-à une mondaine qui veut bien donner dans l'église: et à ce
-prix, en est-il qui n'y donne pas! Mais des Béatins! il faut
-sortir d'une province bien barbare pour faire la triste sottise
-de s'en affubler!</p>
-
-<p>Monseigneur était d'une figure intéressante, petit-maître
-à l'excès, vif, aussi pétulant que lorsqu'il était officier,
-toujours gai, content, agréable et bouillant d'esprit; il
-paraissait de dix ans plus jeune qu'il n'était. En effet,
-amateur universel, poésies, lettres, spectacles, arts, sciences,
-talents, plaisirs, modes, folies, tout était de son ressort. La
-réputation de quelques ouvrages de Sylvino nous avait
-procuré sa connaissance: il acheta ses tableaux; la femme
-du peintre l'ensorcela; la petite nièce le ravit par les délicieux
-accents de son gosier, déjà l'un des mieux exercés de
-la capitale. Bientôt il devint notre inséparable.</p>
-
-<p>Un clou chasse l'autre, dit-on; ainsi monseigneur supplanta
-l'ami Lambert, qui cependant eut le bon sens de ne
-point se brouiller. Son règne fini, il sut se mettre honnêtement
-à sa place. Plus rare, sans négligence, plus réservé,
-sans froideur, il n'incommodait ni Sylvina, dont le retour
-était pour le coup sincère, ni monseigneur, dont une
-conduite moins circonspecte aurait sûrement éveillé la
-jalousie. D'ailleurs, Lambert, amusant et jamais à charge,
-partageait une grande partie de nos plaisirs, et qui sait
-encore s'il ne glanait pas quelquefois après monseigneur.</p>
-
-<p>Celui-ci, après avoir soutenu pendant une saison entière
-un goût très vif et très dispendieux pour la séduisante
-Sylvina, eut l'air de sortir tout à coup à mon occasion d'une
-distraction profonde, et de regretter de n'avoir pas fait plus
-tôt cette attention au joli rejeton qui croissait à côté de
-l'arbre dont la culture avait fait jusque-là ses délices.</p>
-
-
-<h3 id="l1c17">CHAPITRE XVII<br />
-Bonne volonté de Sa Grandeur.&mdash;Contre-temps.</h3>
-
-<p>«En honneur, petite Félicia, me dit le prélat un jour
-qu'il me trouva seule, vous n'êtes plus ici à votre place.
-Maintenant la belle tante vous nuit; mais bientôt, friponne,
-vous allez lui nuire à votre tour. Il faut que je me mêle
-un peu de cela, que je vous sépare. Je suis l'homme de
-confiance: on fera tout ce que je conseillerai en vue du
-bien. Je veux vous dépayser. Qu'en dites-vous? Je dois
-bientôt subir un exil de quelques mois dans mon diocèse;
-la ville, à ce qu'il m'a paru, manque de ressources pour les
-plaisirs. Mais il y a spectacle, un concert passable: voudriez-vous,
-pour m'obliger, en être la première chanteuse? On ne
-vous donnera point des appointements dignes de vos talents
-et de ce charmant minois, qui vaut à lui seul tous les
-talents du monde, mais je me charge d'y suppléer et de
-vous faire trouver, dans cette <i>Sibérie</i>, à peu près l'aisance
-et l'équivalent de vos plaisirs de Paris&hellip; Vous souriez?
-Serait-ce de quelque maligne interprétation de ma bonne
-volonté? Soupçonneriez-vous quel genre de reconnaissance
-je désirerais mériter de votre part? Parlez avec assurance,
-belle Félicia, vous n'êtes plus une enfant&hellip; Je ne vois rien qui
-puisse vous empêcher de bien traiter un ami solide&hellip; qui&hellip;
-ne vous prierait de rien que d'agréable&hellip; de rien qui durât
-plus longtemps; que vous ne pourriez vous-même vous en
-faire un amusement. Je me fais entendre? Un rochet vous
-en imposerait-il? Vous causerait-il quelque frayeur? On est
-homme là-dessous&hellip; tout de même que sous l'habit le plus
-galant de vos jolis danseurs de l'Opéra&hellip; Si&hellip; vous saviez&hellip;
-comment un homme est fait&hellip; on pourrait&hellip; vous convaincre&hellip;
-qu'il n'y a entre les gens du monde et nous&hellip;
-aucune différence.»</p>
-
-<p>Ce discours, un peu fort pour mon peu d'expérience, me
-mettait d'autant plus mal à mon aise qu'il était accompagné
-de gestes vifs et hardis&hellip; Je savais confusément qu'il
-eût été décent d'opposer une belle résistance&hellip; Mais je craignais
-si fort de m'acquitter gauchement d'un rôle qui ne
-m'était pas naturel, qu'au lieu de m'emparer des mains,
-d'empêcher certain genou de séparer les miens, je ne faisais
-que détacher, en folâtrant, de bonnes croquignoles sur les
-doigts sacrés&hellip; Mais qui ne les aurait pas bravées pour
-arriver aux beautés les plus fraîches et les plus neuves?
-Mon agresseur entendait le badinage à merveille, et, loin de
-se fâcher du petit mal que je pouvais lui faire, il continuait
-avec beaucoup d'enjouement et s'établissait partout où cela
-pouvait l'amuser. Bientôt il fut si bien maître de ma petite
-personne que je crus pour le coup devoir le menacer, en
-riant pourtant, de le dire à ma tante, aussitôt qu'elle rentrerait.&mdash;Ah!
-ah! la tante est admirable, dit-il, en éclatant
-de rire&hellip; puis il prit un baiser très cavalier sur ma bouche
-entr'ouverte pour rire aussi.</p>
-
-<p>Pourquoi serais-je moins franche en contant que je ne le
-fus pendant l'événement même? Avouons ingénument que
-Sa Grandeur me fit éprouver avec la dernière vivacité ce que
-j'avais dû à Belval en pareille occurrence. Les choses allèrent
-même cette fois-ci beaucoup plus loin. Comme j'avais un
-peu perdu connaissance et que, par un heureux instinct,
-j'avais pris sur le bord de ma bergère la position la plus
-favorable, monseigneur en profitait: déjà quelque chose de
-très ferme me causait un certain mal&hellip; Mais un bruit
-soudain qui se fit entendre dans l'antichambre fit lâcher
-prise à mon vainqueur, il eut à peine le temps de se rajuster&hellip;</p>
-
-<p>Ce n'était pas moins que Sylvina elle-même qui rentrait
-avec du monde et qui, pour peu qu'elle eût voulu prêter
-aux apparences, se fût très aisément doutée que nous
-n'étions pas à propos de rien, monseigneur et moi, dans
-une aussi violente agitation.</p>
-
-
-<h3 id="l1c18">CHAPITRE XVIII<br />
-Caprices amoureux.</h3>
-
-<p>Le prélat, dont le sourcil s'était froncé très fort au bruit
-des fâcheux, sut se contraindre à merveille quand il les vit
-paraître&hellip; «Eh! par quel hasard, mon cher neveu, vous
-vois-je ici avec ces dames? dit-il à un charmant cavalier
-dont étaient accompagnées Sylvina et M<sup>me</sup> d'Orville (une
-nouvelle amie que nous ne voyions pas beaucoup alors). Le
-jeune homme répondit qu'étant connu particulièrement de
-la dernière, il avait été assez heureux pour faire connaissance
-ce jour même avec Sylvina, et qu'à la suite d'une
-promenade on voulait bien lui donner à souper. Le gentil
-évêque, par bienséance, pria qu'on lui permît d'être des
-nôtres, comme s'il n'eût pas été chez lui. Il fut toute la
-soirée d'un enjouement délicieux et fit les plus plaisants
-contes, dont M<sup>me</sup> d'Orville et Sylvina rirent aux larmes.
-Quant au jeune homme et à moi nous fûmes sérieux,
-distraits; nous nous regardions&hellip; nous nous cherchions
-sans savoir que nous dire&hellip; A table, placés l'un vis-à-vis de
-l'autre, nous ne mangeâmes presque pas. Je sentais par-dessous
-des pieds qui cherchaient à lier conversation avec
-les miens. Je souriais au visage à qui ces pieds agaçants
-appartenaient: ce visage me regardait avec une expression
-passionnée qui me mettait hors de moi&hellip; Ah! monseigneur,
-vous qui, deux heures auparavant, me sembliez le
-plus beau des mortels, que vous étiez changé depuis que
-votre adorable neveu m'était apparu!</p>
-
-<p>Qu'on se représente un Adonis de dix-neuf ans, dont les
-traits étaient parfaits, la physionomie noble, le regard vif
-et doux, et dont le teint aurait fait honneur à la plus jolie
-femme. Qu'on imagine un front dessiné par les Grâces et
-merveilleusement accompagné d'une chevelure unique, du
-plus beau châtain brun; une taille haute, svelte, pleine de
-grâces, et que faisait briller un petit uniforme d'officier
-aux gardes; une jambe! un pied! Mais tout cela ne donne
-encore qu'une idée imparfaite du rare neveu de monseigneur,
-de l'incomparable chevalier d'Aiglemont; c'est ainsi
-qu'il se nommait. Quels yeux! Quelles dents! Quel sourire!
-Que de charmes dans les moindres mouvements! Enfin,
-combien de ces beautés, toutes spirituelles, que la plume,
-le pinceau ne peuvent exprimer!</p>
-
-<p>Ce mortel unique appartenait pour lors à l'heureuse
-d'Orville, qui, quoique jeune, belle, à la mode, et faite, à
-tous égards, pour aimer à but, ne laissait pas de faire des
-folies pour captiver son volage amant. Celui-ci ne daignait
-demeurer depuis quelques mois sur son compte que parce
-qu'elle venait de l'acquitter de plus de dix mille écus, et
-qu'en attendant des secours, que la famille rebutée du dissipateur
-tardait à lui faire parvenir, elle prévenait jusqu'à
-ses moindres fantaisies. Cependant elle ne manquait, ni de
-délicatesse, ni de pénétration, ni de manège. Elle vit d'un
-coup d'&oelig;il que l'inflammable d'Aiglemont brûlait déjà pour
-mes jeunes appas, qu'il me plaisait et que Sylvina, qui lui
-lançait à tous moments des &oelig;illades passionnées, méditait
-également d'en faire la conquête. Piquée au vif de tout
-cela, M<sup>me</sup> d'Orville prit le parti de se venger sur l'heure, en
-se rabattant sur monseigneur. Le chevalier ne faisant aucune
-attention à sa maîtresse, ni Sylvina à monseigneur, d'Orville
-eut beau jeu pour agacer le prélat. Celui-ci, sur qui la nouveauté
-avait tout pouvoir, répondit avec le plus vif empressement
-aux avances qu'on lui faisait et prit feu d'autant
-plus violemment que, sans se jeter à sa tête, on se conduisait
-néanmoins de manière à lui faire espérer d'être bientôt
-heureux.</p>
-
-
-<h3 id="l1c19">CHAPITRE XIX<br />
-Où l'on voit ce qui n'arriva pas.&mdash;Songe.</h3>
-
-<p>A combien de grands événements notre situation peu
-commune aurait-elle pu donner lieu, si nous avions été les
-uns ou les autres sujets à ces transports au cerveau, qu'heureusement
-les gens du monde ne connaissent plus! combien
-de vengeances, de trahisons, de malheurs occasionnés par
-le choc de tant de passions qui se contrariaient mutuellement!
-Une femme trahie, justement irritée contre un
-ingrat, ne pouvait-elle pas l'accabler des plus sanglants
-reproches; se venger par le fer, le poison, et finir peut-être
-par se poignarder! Un prélat offensé par une infidèle que
-ses bontés n'avaient pu fixer, par un neveu téméraire qui
-lui manquait d'égards, et par une enfant qui, après certaines
-particularités, était censée lui appartenir, ne pouvait-il pas
-humilier l'une, faire enfermer l'autre, sous prétexte de son
-inconduite, et se procurer la dernière par mille moyens,
-surtout familiers aux gens de son état? Ma tante, indignée
-de la préférence qu'on me donnait, ne pouvait-elle pas me
-renvoyer, me réduire au cruel pis-aller de recourir dans
-mon désastre à monseigneur, qui avait à se plaindre de
-moi? D'Aiglemont, enfin, me perdant, outré contre son
-oncle, obsédé par Sylvina, ou coffré, ne se trouvait-il pas
-dans le cas de commettre les plus indignes extravagances?
-Heureusement que rien de tout cela n'arriva: monseigneur,
-avant de se séparer de sa nouvelle conquête, savait à quoi
-s'en tenir pour le lendemain; Sylvina, à qui le chevalier
-s'était offert pour je ne sais quelle commission, le pria de
-vouloir bien s'en souvenir, c'est-à-dire de ne pas négliger
-l'occasion qu'on lui fournissait de revenir bientôt à la
-maison. Cette disposition me convenait tout à fait, je ne
-doutai pas qu'à son retour l'aimable chevalier ne trouvât le
-moment de m'entretenir ou de me glisser quelque tendre
-billet. A tout hasard, je me tenais prête à lui donner des
-facilités et à supprimer autant qu'il dépendrait de moi des
-formalités ennuyeuses.</p>
-
-<p>Je rêvai, la nuit, que je voyais, dans un beau jardin, une
-ruche parée de fleurs et autour de laquelle bourdonnait un
-essaim d'abeilles fort singulières. Elle étaient faites précisément
-comme un certain objet dont monseigneur pendant
-sa harangue, avait régalé mes yeux et qu'il avait fait toucher
-à mes mains, avant de l'employer à quelque chose de plus conséquent&hellip;
-Ces petits animaux dont j'admirais la bizarre structure,
-devinrent insensiblement de la grosseur du modèle et,
-se présentant tour à tour à l'étroite entrée de la ruche,
-firent longtemps d'inutiles efforts pour y pénétrer. Cependant
-une abeille aux ailes violettes était sur le point de
-s'insinuer quand une autre, aux ailes bleues et rouge argent,
-profitant du moment où la première soulevait tant soit peu,
-s'introduisit par-dessous, culbuta la ruche, puis, y ayant
-voltigé quelques instants, l'abandonna tout de suite à
-l'essaim empressé qui s'en empara.</p>
-
-
-<h3 id="l1c20">CHAPITRE XX<br />
-Où le beau Chevalier se montre à son avantage.</h3>
-
-<p>Le charmant d'Aiglemont fut d'une exactitude qui surpassa
-l'espérance de Sylvina et la mienne. Il parut chez nous
-le lendemain dès midi. Sylvina était encore au lit: je prenais
-dans ma chambre une leçon de clavecin.</p>
-
-<p>Déjà savante, je touchai une sonate qui m'était assez familière;
-mais la présence du chevalier me jeta dans un trouble
-si grand, je perdis à tel point l'attention que la pièce exigeait,
-que je m'embrouillai et mis le maître de fort mauvaise
-humeur. Il n'eût pas été fâché de briller par le talent
-de son écolière, aux yeux d'un homme qui passait pour un
-excellent amateur de musique. Le maître jouait une partie de
-violon. «Donnez monsieur, lui dit l'aimable chevalier, je vais
-accompagner et vous aiderez à mademoiselle à se remettre.»
-A peine il tint le violon que cet instrument, qui criait un
-peu sous les doigts du maître, rendit des sons délicieux.
-Soudain ce doux frisson qu'une mélodie pure excite dans les
-organes sensibles s'empara des miens et me rappela tout
-entière à la musique. Nous reprîmes la sonate du commencement;
-jamais je n'avais aussi bien touché: d'Aiglemont
-accompagnait avec une justesse, une expression si analogue
-au genre, une imitation si parfaite, qu'il me mettait hors
-de moi. Si je ne l'avais pas d'avance éperdument aimé, dans
-ce moment il m'aurait pénétré d'amour. Mon jeu faisait sur
-lui la même impression: je l'entendais de temps en temps
-soupirer: le délire de son âme prêtait de nouvelles beautés
-à son exécution, de nouvelles grâces à sa figure.</p>
-
-<p>Sylvina, avertie de la visite du chevalier, fut bientôt
-debout et vint nous trouver dans cet aimable désordre
-qu'inventa la coquetterie pour piquer les désirs. Une partie
-de ses beaux cheveux blonds, échappée du chignon, flottait
-sur un cou d'albâtre. Un manteau de lin mal attaché laissait
-voir les trois quarts d'une gorge qu'à seize ans elle ne
-pouvait avoir eu plus belle; ses bras blancs et dodus étaient
-sans gants, une simple jupe, courte et collante, caressait
-une croupe&hellip; des cuisses&hellip; de la plus séduisante proportion
-et laissait briller la jambe la mieux tournée. Il fallait être
-aussi jolie que je l'étais et avoir un peu d'avance pour pouvoir,
-dans ce moment, lui disputer l'objet de nos communs
-désirs. D'Aiglemont lui prodigua des éloges qu'elle
-méritait. Mais tous les échos de ses compliments étaient
-pour moi; des yeux, que je n'ai vus qu'à lui, me disaient le
-plus tendrement du monde: «C'est à vous, adorable Félicia,
-que tous mes hommages s'adressent; avec votre
-tante j'exerce mon esprit, mais vous seule avez mon
-c&oelig;ur.»</p>
-
-<p>Sa commission était faite: il en rendit compte et l'on ne
-manqua pas de lui en donner une nouvelle, afin de lui
-prouver combien on était satisfait de la première. On lui
-prodigua mille louanges délicates sur son talent pour la
-musique: le maître assurait que nous avions le bonheur de
-connaître l'un des plus habiles amateurs du royaume. Il ne
-nous fallut pas d'autres prétextes pour prier notre nouvel
-ami de nous donner tous les moments dont il pourrait
-disposer. Ma tante ne se lassait point de nous entendre;
-nous, de concerter et de nous donner, dans la parfaite intelligence
-de notre exécution, une image de celle de nos âmes,
-qui brûlaient de se confondre bientôt aussi heureusement
-que nos accords.</p>
-
-<p>D'Aiglemont fut retenu à dîner; il s'était bien aperçu que
-ma tante n'avait pas moins de goût pour lui que moi-même;
-c'est pourquoi, soit coquetterie, soit adresse, il affecta pendant
-tout le repas de lui donner une sorte de préférence. Je
-n'aurais su comment prendre la chose si, de temps en
-temps, quelques regards dérobés ne m'avaient assurée que
-tout ce qu'il disait de flatteur à ma rivale n'avait pour objet
-que de lui faire prendre le change. D'ailleurs j'avais déjà
-dans ma poche un certain billet, et la possession de cet écrit
-important me promettait d'avance tout ce que je désirais y
-trouver à l'ouverture.</p>
-
-
-<h3 id="l1c21">CHAPITRE XXI<br />
-Arrangements.&mdash;Obstacles.&mdash;Alarmes.</h3>
-
-<p>Nous quittâmes enfin la table; je courus m'enfermer chez
-moi. Là, le c&oelig;ur palpitant, le visage en feu, la main tremblante,
-je rompis le cachet de la précieuse lettre&hellip; Elle contenait
-en six lignes tout ce que l'amour peut dicter de plus
-passionné. Il n'y manquait que ce serment d'une ardeur
-éternelle que pour la première fois de ma vie j'avais le bonheur
-de ne pas rencontrer dans un écrit amoureux, ce qui
-mit le comble à la bonne opinion que j'avais de mon amant.
-Je griffonnai tout de suite ce qui suit: «Que répondrai-je à
-votre charmant billet que mes yeux ne vous aient déjà cent
-fois répété? Oui, chevalier, j'accepte avec transport le don
-que vous me faites et je ne pourrai vous prouver assez tôt
-à mon gré que je suis toute à vous». Cela fut remis sans
-que ma tante s'en aperçût; et, presque aussitôt, pendant un
-moment qu'elle passa dans un cabinet, le chevalier eut
-encore le temps de me prier de permettre qu'au lieu de
-sortir de la maison il se glissât dans ma chambre et dans
-une armoire qu'il avait remarquée, où je viendrais aussitôt
-après l'enfermer. Je ne pouvais plus lui rien refuser: j'étais
-ensorcelée.</p>
-
-<p>Cependant une envie qui prit tout à coup Sylvina d'aller
-juger une pièce nouvelle faillit faire échouer notre charmant
-projet; mais l'ingénieux d'Aiglemont fit naître un
-prétexte pour ne pas nous accompagner. Son grand négligé
-n'était pas une excuse, puisque Sylvina elle-même ne
-s'habillait pas et n'allait qu'en loge grillée; mais il supposa
-tout de suite un rendez-vous indispensable, qui l'obligeait
-d'aller promptement faire un bout de toilette. Puis, saisissant
-le moment où la femme de chambre passait une petite
-robe à Sylvina, il n'eut pas de peine à s'introduire chez moi
-et dans l'armoire qui n'était pas absolument incommode.
-Je le suivis; cependant je répugnais à l'emprisonner ainsi!
-Je craignais qu'il ne manquât d'air et n'étouffât. Mais il
-aimait trop pour entrer dans mes vues timides; le désir lui
-fit trouver mille expressions propres à me rassurer.
-Quelques baisers tels que je n'en avais jamais reçus ni donnés
-furent l'heureux prélude des délices que nous nous
-ménagions pour la nuit&hellip; Je l'enfermai.</p>
-
-<p>Je maudis de bien bon c&oelig;ur l'éternité du spectacle. J'étais
-furieuse que la pièce eût réussi; il manquait à mon malheur
-que nous trouvassions, au sortir de la loge, une amie qui
-nous pressa de venir souper chez elle, avec des gens fort du
-goût de Sylvina. J'aurais volontiers battu la fâcheuse architricline.
-Nous la suivîmes pourtant. A minuit, nouveau
-malheur: il fut question de jouer. Ma tante accepta un brelan;
-mais moi, tournant à profit une sombre mélancolie,
-qu'on m'avait reprochée, et la mauvaise mine que j'avais
-faite au souper, je me plaignis d'un mal de tête si violent
-que la bonne Sylvina ne joua point et voulut bien me
-ramener.</p>
-
-<p>J'ai soin en entrant de demander de quoi manger pendant
-la nuit, dès que ma migraine viendrait à diminuer. On porte
-dans ma chambre une volaille, du vin, du fruit! je me fais
-coiffer pour la nuit, quatre minutes me débarrassent de la
-femme de chambre; je suis seule enfin. Je pousse mes
-verrous et vole à l'armoire&hellip; Mais quelle est ma douleur!
-Le chevalier évanoui! d'une pâleur qui pendant un instant
-me donne l'horreur de le croire sans vie!&hellip; Mon c&oelig;ur se
-comprime; deux torrents coulent de mes yeux! Je presse ce
-cher amant contre mon sein; je porte sur son visage le feu du
-mien et mes larmes&hellip; Il revient enfin, reprenant à plusieurs
-fois une difficile respiration. Ses beaux yeux s'entr'ouvrent
-faiblement&hellip; Il me reconnaît à peine&hellip; Où suis-je? dit-il
-d'une voix mourante&hellip; C'est vous, ajouta-t-il avec passion,
-c'est vous! Il me serre à son tour dans ses bras et me
-couvre des plus ardents baisers. Nous demeurons un instant
-confondus dans une extase ravissante, inexprimable.
-Le chevalier sort enfin de son tombeau: l'air, un léger
-repos et surtout les témoignages passionnés de mon amour
-achèvent de le ranimer; de belles roses reparaissent enfin
-sur son visage à la place des lis mortels que je venais d'y
-voir avec tant d'effroi.</p>
-
-
-<h3 id="l1c22">CHAPITRE XXII<br />
-Dont je ne sais comment Je me tirerai.</h3>
-
-<p>Prendrai-je ici sur moi de faire à mes lecteurs une friponnerie
-en faveur de mon amour-propre? Supprimerai-je la
-description d'une nuit dont Ovide lui-même peindrait difficilement
-les peines et les plaisirs? Non, je suis trop de
-bonne foi pour user de cette supercherie triviale. Je ne donnerai
-point à mon éditeur l'embarras de dire qu'ici se trouve
-une de ces lacunes auxquelles personne ne croit plus. Je
-vais conter, bien imparfaitement sans doute, comment fut
-prise enfin une petite place très mal défendue depuis un
-an par les seuls contretemps, pendant que le tempérament,
-gouverneur, était d'intelligence avec l'ennemi.</p>
-
-<p>Quoique le moment auquel je touchais eût été l'objet des
-plus impatients désirs, je ne sais quelle sombre inquiétude
-s'empara tout à coup de moi. D'Aiglemont se pressait pour
-me déshabiller. Comme il était habile! Qu'il m'eut bientôt
-débarrassée de tout ce qui pouvait le gêner! Quelle grêle de
-baisers il fit pleuvoir sur tous mes charmes! Cependant
-j'étais immobile&hellip; Je n'éprouvais encore ni peine ni plaisir.
-Les facultés de mon âme me semblaient suspendues&hellip;
-J'existais dans un moment qui n'était pas encore et que je
-redoutais malgré moi&hellip; Je perdais la jouissance d'une infinité
-de gradations que mon voluptueux amant savourait avec
-le dernier transport&hellip; Il m'entraîna doucement, je me trouvai
-sur l'autel où Vénus attendait que je lui fusse immolée.
-Dieu! où puisait-il les éloges passionnés qu'il prodiguait à
-la moindre beauté? Je sors enfin de ma fatale apathie. Le
-chatouillement exquis de tant de baisers réveille mes sens
-engourdis. Je suis embrasée&hellip; Mon âme cherche celle qui
-s'apprête à s'exhaler en moi. Une tendre fureur&hellip; Mais quel
-obstacle s'élève? Des douleurs aiguës troublent les plus parfaites
-délices! Les désirs s'irritent&hellip; En vain, notre bonheur
-ne peut s'achever&hellip; Un mouvement machinal portant ma
-main sur l'instrument de mon martyre, je frémis, il me
-semble que nous avons entrepris une chose impossible&hellip;
-Un sang vermeil coule de ma blessure; semblable à ces
-infortunés qu'on vient d'estropier dans un combat, j'ai
-beau supplier mon vainqueur de m'achever&hellip; trois fois il
-veut m'obéir&hellip; trois fois je brave le plus affreux tourment&hellip;
-autant de fois il faut renoncer à la consommation du sacrifice.</p>
-
-<p>O le plus tendre des amants! je me souviens de tes larmes.
-Je les suçais sur tes beaux yeux où la tristesse éclipsait,
-dans ce moment, le feu du désir qui venait d'y briller; et
-toi, tu recueillais mon sang, me jurant de conserver à
-jamais un trophée de ta plus chère victoire! et de quel soulagement,
-alors inconnu pour moi, voulais-tu me faire
-part!&hellip; Je l'aurais agréé pour toute autre blessure, mais
-celle-ci&hellip; Tu m'appris par la suite à vaincre un léger scrupule,
-et je découvris une source féconde de voluptés.</p>
-
-<p>Cependant nous étions au désespoir.&mdash;C'en est donc fait,
-te dis-je, cela ne sera donc jamais?&mdash;Et je versais des
-larmes abondantes&hellip; Mais les douleurs deviennent moins
-vives; après quelques moments de repos, je t'invite moi-même
-à de nouveaux efforts. J'avais éprouvé qu'à tant de
-souffrances se mêlaient au moins quelques douceurs; leur
-attrait me prête le plus ferme courage.&mdash;Viens cher amant,
-m'écriai-je, transporté d'une rage voluptueuse. Viens&hellip;
-Encore un essai; fais-moi mourir, s'il le faut, mais soyons
-unis&hellip;&mdash;Alors un mouvement concerté, dont l'amour règle
-la force et la précision, brise les barrières&hellip; Tu parais expirer
-de plaisir, j'expire de douleur.</p>
-
-<p>Eh! des faiseurs d'épithalames, qui n'ont jamais donné
-les premières leçons du plaisir, chanteront avec enthousiasme
-les ravissements d'une première jouissance! Une
-pauvre fille mariée sans amour, impitoyablement labourée
-par un automate, qui s'est fait un point d'honneur de remplir
-un cruel devoir, sera persiflée le lendemain par des
-parents imbéciles! Ah! si tous ces gens savaient ce que l'on
-souffre&hellip; (tant pis du moins pour le couple entre qui les
-choses se passent autrement) si l'on savait, dis-je&hellip; on ne se
-permettrait pas, assurément, toutes ces mauvaises plaisanteries,
-tous ces compliments ridicules! Certes, le jour de la
-mort d'un pucelage, on ne peut encore faire à celle qui l'a
-perdu que des compliments de condoléance.</p>
-
-
-<h3 id="l1c23">CHAPITRE XXIII<br />
-Suite du précédent.</h3>
-
-<p>Ah! cher bourreau, dis-je au mourant d'Aiglemont, aussitôt
-que le relâchement des douleurs me permit de parler,
-c'est donc à faire ce mal affreux que tendaient les v&oelig;ux
-d'un amant? Il me ferma la bouche par un baiser de flamme,
-et se maintenant dans le poste dont la conquête venait de
-lui coûter des travaux si pénibles, il entreprit de me prouver
-que dans ma position le plaisir succédait bientôt aux souffrances.
-Je le crus un instant; mais cette agréable illusion
-dura peu. Cependant j'aimais trop l'heureux athlète pour le
-vouloir priver d'une seconde couronne qu'il s'empressait
-de mériter. J'endurai jusqu'au bout ses cruelles prouesses&hellip;
-La douceur de lui donner du plaisir me dédommageait bien
-faiblement de n'en point avoir et de beaucoup souffrir.
-Bientôt des efforts redoublés, des soupirs brûlants, des
-morsures passionnées, m'annoncèrent que le chevalier touchait
-derechef au moment du suprême bonheur&hellip; Un torrent
-de feu coula&hellip; me consuma&hellip; Mais j'entrevis à peine
-l'éclair du plaisir&hellip; Mon supplice finit enfin, avec la vigueur
-de celui qui venait de l'occasionner. Le pauvre chevalier
-n'était plus à craindre, il paraissait anéanti; alors, m'entrelaçant
-avec plus de confiance autour de lui et le pressant
-contre mon sein, je recueillis avec délices jusqu'au moindre
-sanglot de sa voluptueuse agonie. Déjà tout ce que j'avais souffert
-était oublié: je jouissais réellement, sentant que je possédais
-celui qui m'était si cher, et qu'après avoir payé le
-bizarre tribut auquel la nature a voulu soumettre notre sexe
-infortuné, j'allais moissonner à mon aise dans le vaste
-champ des voluptés&hellip; Mes mains parcouraient avec admiration
-le corps parfait de mou amant, je lui rendais bien
-sincèrement toute celle qu'il m'avait prodiguée&hellip; Il revint
-bientôt lui-même; un entretien fort tendre remplit encore
-quelques instants. Le sommeil vint ensuite nous livrer à
-des songes flatteurs, et Morphée prit plaisir à nous assoupir
-dans l'heureuse attitude où Vénus nous avait laissés.</p>
-
-<p>Deux fois cette bonne déesse daigna, pendant que je dormais,
-me rendre les biens qu'elle m'avait refusés pendant
-la sanglante cérémonie de ma consécration. Le chevalier,
-dont le repos avait peu duré, s'était occupé de me ménager
-ces doux instants par de légères titillations propres à
-m'émouvoir, sans pourtant interrompre mon sommeil.
-Bientôt, encouragé par le succès de ce galant badinage, il
-tenta de devenir une troisième fois heureux&hellip; Mais à peine
-essayait-il qu'un soupir de douleur annonça mon réveil; je
-me dérobai, le grondant et l'accusant de barbarie!&hellip; Mais,
-hélas! j'avais pitié de lui. Je ne pouvais douter de l'excès de
-ses désirs&hellip; Ses soupirs me touchaient&hellip; Je sentais avec
-pitié son c&oelig;ur palpiter violemment sous une de mes mains,
-tandis que dans l'autre certaine partie révoltée brûlait et
-s'agitait.&mdash;Chère Félicia, disait-il avec une tristesse intéressante,
-ne me reproche pas d'être barbare&hellip; Tu l'es plus
-que moi.&mdash;Je tachais de l'apaiser par de tendres caresses;
-ma main, qui d'abord ne pensait qu'à prévenir des entreprises
-dont je m'effrayais, s'aperçut bientôt qu'elle devenait
-une espèce de remède&hellip; Elle se prêta doucement à certain
-mouvement qui la remplissait&hellip; et fit ainsi de plein gré
-d'elle-même ce dont on eût été trop délicat pour la prier.
-Je venais ainsi de faire une nouvelle découverte.&mdash;Pardon,
-mon cher tout, me dit avec une tendre confusion le chevalier
-plus calme et s'empressant de purifier cette main bienfaisante;
-pardon, tu viens de me sauver la vie. Je ne pus
-m'empêcher de rire de l'importance que je voyais attacher
-à un service qui m'avait si peu coûté. Je m'en prévalus
-néanmoins pour faire mes conditions, et j'obtins que de
-toute la nuit il ne serait plus question de rien: nous dormîmes.
-Quand je m'éveillai, je ne trouvai plus à mes côtés
-mon cher d'Aiglemont, vers qui mon premier mouvement
-avait cependant été d'étendre le bras, disposée pour lors à
-le défier. Quel effet du désir! Quelle inconséquence! J'eus
-de l'humeur de voir mon espérance trompée et d'être ainsi
-la dupe de mes conventions, sans lesquelles sans doute le
-plus caressant des hommes ne m'eût point quittée avant de
-m'avoir offert quelque nouvelle preuve de sa passion. J'eus
-recours à mon ancienne ressource; je fatiguai mes désirs et
-me rendormis.</p>
-
-
-<h3 id="l1c24">CHAPITRE XXIV<br />
-Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien oublier dans
-les maisons où ils couchent.</h3>
-
-<p>On me laissa reposer jusqu'à l'arrivée d'un maître qui
-venait à dix heures. Je vis sans inquiétude que pendant
-mon sommeil on avait mis un peu d'ordre dans mon appartement,
-enlevé les restes de notre collation et serré les
-hardes que j'avais laissées éparses sur le parquet. Je pris
-deux leçons de suite sous les yeux de Sylvina, dont je n'observais
-pas assez la physionomie pour y découvrir des
-nuages. Nous dînâmes encore tête à tête, sans qu'elle me
-laissât rien soupçonner de ce qu'elle me préparait. Mais
-aussitôt qu'on eut desservi, sa colère éclata. Je lui vis un
-visage, des regards&hellip;&mdash;Petite malheureuse, me dit-elle,
-s'emparant d'un de mes bras et le secouant avec fureur,
-venez, dites-moi ce que vous avez fait cette nuit.&mdash;Un
-coup de foudre n'aurait pas été plus terrible pour moi. Je
-pâlis&hellip; je faillis à me trouver mal.&mdash;«Parlez sans détour:
-je veux être instruite; avouez sur-le-champ votre équipée,
-sinon je vais vous envoyer de ce pas dans un lieu où vous
-aurez tout le temps de pleurer votre détestable libertinage.» Je
-n'hésitai pas, après cette menace, qui peignit à l'instant à mon
-imagination des malheurs pires que la mort. J'embrassai
-les genoux de Sylvina et les baignai de larmes.&mdash;Hélas!
-ma chère tante, dis-je, pénétrée de douleur et pouvant à
-peine articuler, si vous savez de quelle faute je puis être
-coupable, épargnez-moi la honte de vous l'avouer.&mdash;Ce
-n'est pas de votre faute qu'il s'agit, effrontée; elle n'est que
-trop évidente à mes yeux: c'est le nom de votre indigne
-complice qu'il faut que vous me confessiez sur l'heure. A
-qui appartient cette montre que j'ai trouvée ce matin accrochée
-au dossier d'un lit écroulé et tout souillé de votre
-infamie?&hellip; Serait-ce par hasard ce petit gredin de Belval
-que je soupçonnais dès longtemps, et qui enfin&hellip;&mdash;M.
-Belval, ma tante! (Malgré mon humiliation, je dis cela
-d'un ton piqué, qui voulait presque dire: <i>M. Belval n'est
-pas mon fait</i>&hellip;)&mdash;Et qui donc? (Elle bouillait d'impatience
-et de colère et martyrisait mon bras).&mdash;Eh bien, ma
-tante&hellip;&mdash;Eh bien?&mdash;M. le chevalier.&mdash;M. d'Aiglemont?&mdash;Oui,
-ma tante.&mdash;Les indignes! En même temps, je
-suis repoussée d'un coup qui me jette presque à bas, la
-montre est brisée sur le parquet; et Sylvina tombe furieuse
-dans une chaise longue, où, la tête inclinée et les poings
-fermés contre les yeux, elle demeure quelques minutes
-sans proférer une parole&hellip;</p>
-
-<p>J'étais debout dans un coin, consternée, les yeux noyés de
-larmes, à qui je n'osais donner l'issue; j'attendais en tremblant
-ce qui pouvait m'arriver quand ma tante sortirait de
-ses sombres réflexions. La porte s'ouvrit, on annonça
-M. le chevalier d'Aiglemont. Il suivait de si près qu'à peine
-son nom prononcé je le vis près de nous. S'il eût fait attention
-à mes regards, il y eût lu sans peine que sa présence et
-surtout certain air de parfait contentement n'étaient point à
-propos dans un instant aussi critique; mais il ne s'occupait
-que de l'étrange distraction de ma tante qui, sans bouger
-de son siège et n'ayant qu'à peine tourné la tête avec une
-mine foudroyante, avait repris sa première attitude. A la
-fin, pénétré d'étonnement, il jeta les yeux sur moi; d'un
-mouvement de tête, je conduisis les siens sur les débris de
-la montre: il fut au fait.&mdash;Qu'attendez-vous, monsieur, dit
-alors Sylvina, se tournant brusquement vers lui, qu'attendez-vous
-pour vous retirer d'un lieu où tout ce que vous
-voyez doit vous apprendre que vous êtes de trop? Venez-vous
-insulter à ma confiance abusée? Vous réjouir du spectacle
-de mon chagrin? Voyez la prudente compagne de vos
-plaisirs! Ne vous a-t-elle pas de grandes obligations? Ne
-l'avez-vous pas rendue fort heureuse?&mdash;D'Aiglemont
-était trop homme du monde pour répondre à cette sortie
-par rien de malhonnête; il se connaissait, d'ailleurs, deux
-torts également difficiles à réparer: l'un d'avoir trahi nos
-amours par son étourderie, l'autre, plus grand encore,
-d'avoir irrité peut-être pour jamais une femme dont il
-sentait bien que le ressentiment ne portait pas en entier sur
-ce qui m'était relatif. Il la laissa donc s'exhaler en reproches
-et joua tout au mieux l'humilité, le contrit&hellip; Cependant je
-m'aperçus qu'il reprenait par degrés de l'assurance, voyant
-que, tout en grondant, on le contemplait avec des yeux&hellip;
-qui déjà n'exprimaient plus la colère. Il se surpassait ce
-jour-là: un habit riche et d'un goût exquis, une coiffure
-merveilleuse, la parure la plus soignée prêtaient à sa belle
-figure mille grâces nouvelles&hellip; Il saisit habilement un jour
-favorable, se prosterna devant la terrible Sylvina, s'avoua
-seul coupable, conta les particularités de l'armoire; mais de
-manière à persuader que, s'il ne s'y fût pas trouvé enfermé
-au moment qu'il y songeait le moins, il eût su se procurer
-pendant notre absence un poste bien plus propice à ses
-véritables désirs. Il ajouta que, sans le besoin que j'avais eu
-de quelques hardes de nuit, il aurait péri dans son cachot,
-s'y étant évanoui; que je lui avais sauvé la vie; qu'égaré
-par la reconnaissance, il avait mésusé de mon attendrissement
-pour parvenir à certain but&hellip; que j'ignorais absolument,
-et dont je ne m'étais doutée que lorsqu'il n'était plus
-temps de me défendre ou d'appeler du secours. Il ne tint
-ainsi qu'à ma tante de se faire honneur de ce qui m'était
-arrivé. Cette justification, la rare beauté de l'orateur, le
-désir de se tromper elle-même désarmaient insensiblement
-sa colère; elle oubliait de retirer des mains du coupable
-une des siennes qu'il couvrait de baisers; elle écoutait deux
-fripons d'yeux, qui lui disaient avec un grand air de vérité:
-<i>Pourquoi me voulez-vous tant de mal quand vous êtes la seule
-cause de ma faute? C'était vous que je méditais de surprendre;
-et je ne suis déjà que trop malheureux de n'avoir
-pas réussi.</i></p>
-
-
-<h3 id="l1c25">CHAPITRE XXV<br />
-Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit
-de conciliation.</h3>
-
-<p>Pour que ma confusion fût complète, il ne me manquait
-plus que monseigneur: aussi ne tarda-t-il pas d'arriver. On
-n'avait point fermé la porte après l'entrée du chevalier;
-jamais on n'annonçait son oncle, qui, leste, marchant toujours
-sur la pointe d'un petit pied, on ne peut pas moins
-bruyant, nous surprit de la sorte et vit, sans y penser
-malice, monsieur son neveu aux pieds de Sylvina. Avant
-d'en être vu lui-même, il eut le temps de les considérer et
-de me faire un petit signe d'intelligence. J'étais si troublée
-que je n'avais fait, en le voyant paraître, aucun mouvement
-de civilité. Ce qui fit que les autres ne le surent là que lorsqu'il
-prit la peine de leur parler.</p>
-
-<p>&mdash;A merveille, mon neveu, dit-il sans marquer la
-moindre humeur, je vous fais mon compliment; madame,
-vous ferez quelque chose de d'Aiglemont. Le fripon ne s'y
-prend pas mal, sur mon âme.&mdash;Excepté Sa Grandeur qui
-se donnait carrière, tous les autres étaient médusés. «Mais
-je n'y comprends rien, ajouta le prélat en prenant un fauteuil,
-définissez-moi donc ce que veulent dire vos trois
-visages? Répète-t-on ici quelque tragédie? Là, on pleure!
-Ici, je vois des nuages! Et monsieur mon neveu&hellip; Ma foi,
-je me donne au diable si je saisis l'esprit de son rôle. Il n'a
-pas, lui, l'air fort tragique; cependant je vois en somme
-qu'aucun de vous n'est content!» Sylvina eut bientôt fait
-d'éclaicir le mystère; elle dit tout. Sa Grandeur semblait ne
-pas trouver l'histoire fort plaisante. «Oui, mon cher oncle,
-disait avec hypocrisie son espiègle de neveu, je ne disconviens
-pas du fait, mais vous la voyez, elle si belle! A ma
-place, vous en eussiez fait autant.&mdash;Assurément.&mdash;Comment,
-monseigneur, se cacher dans une maison honnête?&hellip;&mdash;J'en
-conviens, oui, cela est un peu écolier.&mdash;Voyez
-l'ingratitude, mon cher oncle! C'était pour elle, pour
-elle seule, la cruelle, que j'avais risqué cette démarche.&mdash;Ah!
-madame, voilà un terrible argument contre votre
-colère.&mdash;Eh! fi donc, monsieur le chevalier, quand un
-galant homme est reçu chez une femme et qu'il a pour elle
-de certains sentiments, n'y a-t-il pas mille moyens?&hellip;&mdash;Mille
-moyens! Mon neveu, vous avez votre grâce&hellip; Mais
-quoi! maintenant la pauvre Félicia va se trouver seule dans
-l'embarras. Je vois bien, mes enfants, que c'est à moi de
-vous mettre tous d'accord. Fermons un peu cette porte et
-faites-moi la grâce de m'écouter. Venez, belle Lucrèce,
-ajouta-t-il, m'appelant avec bonté et me faisant asseoir sur
-ses genoux. Il ne faut pas, mes amis, se désespérer de ce
-qui est arrivé. M. d'Aiglemont est un heureux corsaire, qui,
-dans le fond de son âme, est enchanté de tout ceci. A bon
-compte il a volé ce que toutes les jérémiades possibles
-ne lui feraient pas restituer. A la bonne heure. L'heureux
-étourneau vous a cueilli, par le quiproquo le plus adroit,
-une fleur&hellip; digne d'être la récompense des soins les plus
-suivis, des plus tendres assiduités. (Puis il plia tant soit peu
-ses saintes épaules&hellip;) Malgré mon embarras, je ne pus
-m'empêcher de décocher à Sa Grandeur certaine &oelig;illade
-qui voulait dire: <i>«Monseigneur, je ne pensais pas que votre
-système fût que les premières faveurs doivent être le prix des
-soins suivis, des longues assiduités&hellip;»</i> Il continua:</p>
-
-<p>«Pour vous, madame, je vais en deux mots vous mettre
-à votre aise. Vous êtes belle et vous aimez le plaisir. Vous
-savez qu'on ne le chasse pas de bon c&oelig;ur quand il se présente!
-Vous le savez? Eh bien, la petite est pardonnable. La
-voilà maintenant initiée; pourquoi ne lui serait-il pas
-permis d'exister pour elle-même? Avec ses talents et sa
-charmante figure, elle pourrait se passer de vos secours:
-n'a-t-elle pas la clef de tous les trésors de l'univers? Ce ne
-serait pas la punir que de l'éloigner de vous. D'ailleurs,
-je la prends sous ma protection. Ainsi, croyez-moi, pardonnez-lui,
-faites-en votre amie; oubliez qu'il y eut ci-devant
-entre vous d'autres rapports. Vous vous aimez.
-Vivez et laissez-la vivre. Allons, qu'on s'embrasse&hellip; Là&hellip; De
-bon c&oelig;ur&hellip; Encore plus cordialement&hellip; A merveille! Eh
-bien, cela ne vaut-il pas mieux que de s'arracher les yeux,
-comme on pensait à le faire quand je suis arrivé? Il faut
-maintenant arranger mon cher neveu. C'est vous qu'il aime,
-madame: au désespoir de n'avoir pu s'introduire dans
-votre appartement, il a couché avec la petite. Ce malheur
-est bien fait pour vous intéresser! Vous devez à d'Aiglemont
-quelque dédommagement: croyez-moi, laissez-vous
-attendrir, ayez des bontés pour lui; faudra-t-il vous en
-prier bien fort?&mdash;Ah! mon oncle! Ah! madame, s'écriait
-le pétulant chevalier, embrassant tour à tour monseigneur
-et Sylvina.&mdash;Un moment, mon neveu, laissez-moi finir&hellip;
-Puisque vous en avez fait avec la petite plus que vous ne
-vous le proposiez; qu'elle n'était d'accord de rien; qu'après
-que vous l'avez violée sans nul égard pour sa faiblesse et son
-ignorance, elle doit vous avoir en horreur, puisque d'ailleurs,
-il lui faut quelqu'un un peu moins fou que vous pour la
-gouverner et la protéger contre les retours d'humeur qu'on
-pourrait lui faire essuyer, trouvez bon, s'il vous plaît, l'un
-et l'autre, que je la prenne pour moi&hellip; Nous allons vivre
-comme deux couples de tendres tourtereaux. Je ferai de
-mon mieux pour que tout le monde soit content, et cet
-arrangement, au surplus, durera&hellip; ce qu'il pourra.»</p>
-
-
-<h3 id="l1c26">CHAPITRE XXVI<br />
-Suite du précédent.&mdash;Monseigneur est récompensé.</h3>
-
-<p>Nous demeurâmes stupéfaits et muets quand sa Grandeur
-eut cessé de parler. Sylvina, au comble de l'étonnement, les
-yeux fixes et la bouche béante, semblait demander si elle
-avait bien entendu. Le chevalier consultait tour à tour les
-visages pour deviner à quoi le sien devait se déterminer.
-Ses yeux disaient à Sylvina: <i>Que je vais être heureux!</i> à son
-oncle: <i>Vos bontés pour moi vont beaucoup trop loin</i>; et à
-moi: <i>Laissons tout ceci s'arranger et nous nous retrouverons</i>.
-J'arrêtais à mon tour des regards curieux sur la face
-riante de <i>monseigneur</i>; mais je ne me trouvai plus pour lui
-cette prévention favorable, à qui, l'avant-veille, il avait
-eu l'obligation de commencer ce que le chevalier avait
-achevé. Devenue connaisseuse depuis que je voyais le neveu,
-l'oncle était déchu; j'avais l'injustice de ne le trouver plus
-qu'un homme ordinaire.</p>
-
-<p>Il se fit un assez long silence&hellip; Ce fut encore monseigneur
-qui le rompit.&mdash;Eh bien, dit-il, à quoi nous décidons-nous?
-Voyons.&mdash;Mon cher oncle, reprit sur-le-champ l'habile
-fourbe, je n'ai point de mérite à souscrire aveuglément à vos
-propositions, j'adore madame.&mdash;Et malgré le respect qu'il
-devait au grave caractère du médiateur, il se permit d'appuyer
-un baiser très militaire sur la bouche de Sylvina,
-qui:&mdash;<i>Doucement</i>, monsieur (s'étant cependant laissé faire),
-j'espère que monseigneur ne prétend pas&hellip;&mdash;Vous voudrez
-bien observer, madame que je ne <i>prétends rien</i>; je conseille&hellip;&mdash;Mais,
-enfin, que penseriez-vous?&hellip;&mdash;Je penserais
-que le pendard est charmant; que sans doute il vous
-aime tout de bon, comme il l'assure et que je vous verrai
-bientôt folle de lui.&mdash;Mais, enfin, un cavalier du mérite
-de M. le chevalier&hellip; n'est pas sans avoir des arrangements&hellip;
-et M<sup>me</sup> d'Orville&hellip;&mdash;Oh! pour celle-là, je vous garantis
-qu'elle n'aura désormais aucune envie de vous le disputer.
-Vous pouvez m'en croire; elle a déjà pour lui l'aversion la
-mieux conditionnée&hellip;&mdash;Serait-il possible? interrompit Sylvina,
-se trahissant par la vivacité de son transport&hellip;&mdash;Bon,
-répliqua le prélat avec un sourire malin, allez votre chemin,
-monsieur le chevalier, votre affaire va maintenant tout au
-mieux; il ne s'agit plus que d'arranger la mienne: séparons-nous.&mdash;En
-même temps, il fit glisser son fauteuil sur
-le parquet et, tournant le dos à l'autre couple, voici ce qu'il
-me dit à peu près:</p>
-
-<p>&mdash;«Vous m'avez joué un tour, friponne! Je ne suis point
-la dupe de ce hasard auquel vous imputez votre aventure
-avec mon neveu. Vous vous êtes plu réciproquement et
-vous vous êtes arrangés: allons, convenez-en. (Je ne dis
-mot.) Je ne vous fais point de reproches, continua-t-il, mais
-avouez que j'ai joué de malheur et que je me trouve un peu
-lésé dans toute cette affaire? Or, dites-moi, que comptez-vous
-faire pour me dédommager?» J'étais très embarrassée.
-J'abrège: malgré ma répugnance à tromper sitôt un amant
-adoré, je me sentais d'ailleurs si redevable envers monseigneur,
-pour m'avoir tirée du pas le plus critique, que je ne
-pus me résoudre à le mortifier; je promis donc de lui
-donner, dès qu'il en ferait naître l'occasion, toutes les
-preuves de reconnaissance qui pourraient lui faire plaisir.</p>
-
-<p>Sentimenteurs délicats! rigoureux casuistes! Pardonnez-moi
-cette faiblesse, qui, sans doute, vous scandalise! Je
-vous pardonne à mon tour vos pitoyables scrupules, dont
-je me contente de vous plaindre et de me moquer.</p>
-
-<p>Nous nous réunîmes et passâmes ensemble le reste de la
-soirée. Le souper fut des plus gais; on but pas mal, M. le
-chevalier s'acquitta si bien auprès de Sylvina de son nouveau
-rôle, que j'en fus tant soit peu jalouse; ce qui fit bien
-pour monseigneur, à qui je me raccoutumai. Il dut être
-content.</p>
-
-<p>Après souper, il voulut nous entendre concerter. Nous
-nous en acquittâmes on ne peut mieux et lui fîmes, à ce
-qu'il parut, le plus grand plaisir. Cependant, il bâillait de
-temps en temps; Sylvina surtout paraissait excédée de
-musique et parla d'aller reposer. On était chez moi. On m'y
-laissa avec la femme de chambre; je me mis au lit avec un
-peu de tristesse et d'humeur.</p>
-
-<p>Au bout d'une heure à peu près, n'étant point encore
-endormie, j'entendis ouvrir doucement ma porte, et à la
-faveur de ma lampe de nuit, je vis que c'était monseigneur,
-qui, s'étant introduit avec beaucoup de mystère, refermait
-et repoussait les verrous. Son apparition ne me fut point
-agréable. N'étant pas, à beaucoup près, dans des dispositions
-voluptueuses, je n'envisageai d'abord que de nouvelles
-douleurs à souffrir, et je ne me sentis pas le courage de m'y
-résigner avec Sa Grandeur. Je demandai quartier; mais on
-me rappela mes engagements. Je me rassurai néanmoins
-tant soit peu quand je vis que le prélat ne se déshabillait
-pas et ne demandait probablement qu'un quart d'heure de
-complaisance. Je pris donc mon parti presque de bonne
-grâce. Sa bouche, ses jolies mains voyagèrent sans obstacle.
-Il eut l'adresse de rien exiger et peu à peu de tout obtenir.
-Déjà, de légers préludes m'avaient mise en feu; mes yeux
-se fermèrent, et loin de continuer à craindre, je commençai
-tout de bon à désirer. Monseigneur colla sa bouche contre
-la mienne qui riposta sans façon à ses voluptueuses morsures;
-déjà je ne me possédais plus, une extase de plaisir
-précéda l'effort que je redoutais, je le sentis à peine à travers
-les douceurs dont j'étais enivrée. Quand je repris connaissance,
-j'étais tout à fait au pouvoir de l'amoureux
-prélat; je fus agréablement surprise de n'éprouver qu'une
-très légère douleur. Elle céda bientôt à la sensation la plus
-délicieuse, qui, croissant par degrés, me mit hors de moi.
-Pour lors je rendis, par l'instinct seul de la nature, baiser
-pour baiser, effort pour effort; et quand nos ravissantes
-fureurs se ralentirent, quelque heureux qu'eût été monseigneur,
-il ne pouvait l'avoir été plus que moi.</p>
-
-
-<h3 id="l1c27">CHAPITRE XXVII<br />
-Réflexions qu'on pourrait omettre sans perdre
-le fil de l'histoire.</h3>
-
-<p>On se fait aisément un système quand l'expérience vient
-de bonne heure à l'appui des principes dont on inclinait à
-le composer. Me trouvant, dès mon début, à même de
-mettre en pratique les sages conseils de Sylvino, je reconnaissais
-qu'en effet, sans la plus grande aptitude à se prêter à
-tous les événements qu'occasionne la multiplicité des ressorts
-qui meuvent la machine sociale, on y froissait continuellement
-quelqu'un, ou l'on en était soi-même froissé.</p>
-
-<p>Monseigneur me quitta, en disant que pour la bonne édification
-de sa maison, il ne découchait jamais. A peine fus-je
-seule que je tombai dans une rêverie profonde et je me
-dis à moi-même: «Où en serais-je maintenant, si ma passion
-pour l'aimable d'Aiglemont ne me permettait pas d'endurer
-le supplice de le savoir à l'heure même dans les bras de
-Sylvina? Et quel rôle pitoyable n'aurais-je pas joué vis-à-vis
-de Sa Grandeur si, après lui avoir permis ce qu'il faisait il
-y a deux jours, j'avais fait aujourd'hui la bégueule, pour
-avoir vu depuis un beau cavalier dont je suis devenue folle?
-Ou bien, qu'aurais-je gagné à me défendre avec celui-ci de
-la plus charmante tentation, parce que j'aurais eu quelques
-arrangements déjà ébauchés avec son oncle? Suis-je donc
-maintenant bien à plaindre? J'ai satisfait hier un désir
-immense en me livrant au plus aimable des hommes: je
-viens de goûter des vrais plaisirs avec un autre qui n'est pas
-sans agréments. La nature a trouvé son compte à ce partage,
-que condamnent à la vérité les préjugés et le code rigoureux
-de la <i>délicatesse</i> sentimentale. Il y a donc nécessairement un
-vice dans la rédaction des lois peu naturelles dont ce code
-est composé.» Puis je suivais dans l'avenir les deux chaînes
-d'événements qui devaient résulter de deux partis différents
-dont sans doute j'avais choisi le meilleur. En résistant, ce
-qui était bien loin de ma pensée, je ne voyais qu'obstacles,
-haines, jalousies, remords; en cédant, comme j'avais fait,
-je voyais au contraire la plus riante perspective: au lieu de
-me rendre odieuse au chevalier, à monseigneur, à Sylvina,
-je les arrangeais tous et m'arrangeais moi-même. En tout,
-j'étais très contente de moi&hellip; Des autres?&hellip; à peu près; car
-je n'étais pas assez philosophe pour surmonter tout à fait
-certaine inquiétude jalouse&hellip; Je me représentais trop vivement
-mon beau chevalier dans les bras d'une rivale
-aimable&hellip; Passe encore si Sa Grandeur me fût demeurée&hellip;
-Elle m'eût sans doute aidée à chasser une image qui m'obsédait,
-Le sommeil eut cependant pitié de mes peines et
-vint y mettre fin.</p>
-
-
-<h3 id="l1c28">CHAPITRE XXVIII<br />
-Sacrifice.&mdash;Explication.&mdash;Plaisirs.</h3>
-
-<p>Je fus éveillée le plus agréablement du monde. Une voix
-qui me fit tressaillir de plaisir me disait sur la bouche:
-<i>Vous dormez, belle Félicia?</i> Des mains angéliques pressaient
-avec amour deux demi-globes naissants&hellip; En un mot,
-c'était l'aimable chevalier qui, sortant de chez ma tante,
-venait savoir où il en était encore avec moi. J'eus beau
-m'armer d'indifférence, elle ne tint point contre le charme
-de ses caresses; elles auraient triomphé du ressentiment le
-plus réel. J'étais bien éloignée d'en avoir contre cet aimable
-inconstant, qui ne l'était, en effet, devenu que par une fatale
-nécessité.&mdash;Que venez-vous chercher ici? lui dis-je pourtant,
-ne voulant pas lui paraître assez résignée à son arrangement
-avec Sylvina, pour qu'il se crût dispensé de m'être
-fort attaché. «Venez-vous me raconter vos plaisirs et vous
-féliciter d'en avoir eu dans l'autre appartement de moins
-pénibles que ceux de la nuit dernière?&mdash;Cher amour, me
-répondit-il, touché jusqu'aux larmes, peux-tu m'accabler
-aussi cruellement, quand j'ai besoin, au contraire, que tu
-daignes me consoler? A quels plaisirs penses-tu que je puisse
-être sensible quand, devenu par toi le plus heureux des
-hommes, je vois troubler sitôt ma félicité? Crois-tu que toute
-autre femme que Sylvina eût pu disposer d'un amant que
-tu venais d'agréer, qui ne vit que pour toi, qui met tout son
-honneur à conserver tes précieux sentiments? ma Félicia!
-sois plus juste. Ne vois dans mon innocente infidélité qu'un
-sacrifice pénible, mais indispensable, dans la vue d'assurer
-ton repos et de me ménager, dans cette maison, un accès,
-qu'autrement je ne pouvais manquer de perdre.» Ensuite,
-il me conta qu'aussitôt que son oncle s'était retiré, Sylvina
-lui avait fait, sans façon, l'aveu de sa passion la plus vive;
-qu'en conséquence, il n'y avait pas eu moyen d'éviter de
-passer la nuit avec elle. Qu'à la vérité, par la fraîcheur de
-ses caresses, elle mériterait un retour sincère de quiconque
-n'aurait pas de l'amour pour Félicia; mais que sans les
-ressources infinies de son heureux âge et l'essor de sa
-voluptueuse imagination si fraîchement frappée des délices
-de ma jouissance, il aurait couru de grands risques avec
-une femme qui s'attendait à des prodiges. Que cependant il
-avait eu le bonheur de tenir un milieu difficile entre la
-honte de mal faire et le danger de faire trop bien. Qu'en un
-mot, il s'était beaucoup ménagé, tant pour pouvoir prendre
-sa revanche avec moi que pour ne pas accoutumer une
-femme, qui paraissait très exigeante, à une certaine tenue
-de complaisances qu'il ne se sentait en état d'avoir que pour
-moi seule. Tout cela était fort honnête et sans doute vrai;
-d'avance, mon amour avait justifié mon aimable infidèle. Je
-fus transportée de voir que je lui étais toujours aussi chère.
-Je répondis à ses tendres caresses avec une vivacité qui
-dissipa toutes ses alarmes. Je me hâtai de lui faire place à
-mes côtés, et bientôt, épuisant dans mes bras ce dont il
-avait frustré sa nouvelle conquête, il me fit passer par tous
-les degrés imaginables du plaisir. Nous nous séparâmes
-accablés d'une fatigue délicieuse, après nous être promis
-mutuellement de mettre à profit les moindres moments
-pour nous livrer à de ravissantes folies dont je connaissais
-désormais tout le prix.</p>
-
-
-<h3 id="l1c29">CHAPITRE XXIX<br />
-Galanterie de monseigneur.&mdash;Singulière conversation
-qui laisse les choses au même point.</h3>
-
-<p>J'avais cependant un scrupule: d'Aiglemont m'ayant fait
-de sincères confidences au sujet de Sylvina eût mérité sans
-doute que je lui en fisse au sujet de son oncle, et je n'avais
-rien dit! Serait-ce que les femmes qui se piquent de l'être
-le moins le sont toujours par quelque endroit, et que la
-dissimulation est chez elles un défaut privilégié, qui s'y
-tient même après qu'elles ont abjuré, et beaucoup d'autres
-petitesses? Quoi qu'il en soit, le chevalier s'était retiré sans
-que je lui eusse fait part de mon aventure avec monseigneur.
-J'étais à délibérer si je l'en instruirais ou non, quand
-je reçus de la part du prélat une lettre accompagnée d'un
-paquet assez lourd. C'était, outre une petite bonbonnière
-d'un goût exquis, une montre magnifique. Il m'avait,
-disait-il, volé la mienne, sur la foi de laquelle il était rentré
-chez lui deux heures plus tard qu'à l'ordinaire, au grand
-scandale de ses gens, accoutumés à son invariable régularité.
-Pressé du remords de sa méchante action, il me faisait
-restitution, non pas à la vérité de ma mauvaise montre,
-mais d'une autre plus exacte, qui préviendrait tous les
-contre-temps qui peuvent résulter d'une horloge qui va
-mal, comme de faire rencontrer quelque part ensemble un
-oncle et un neveu mandés à des heures différentes, mais
-dont, faute d'une bonne montre, on aurait su régler, avec
-assez de précision, le départ de l'un et l'arrivée de l'autre.
-La lettre était d'un bout à l'autre extravagance et persiflage.
-Monseigneur finissait par m'apprendre qu'il allait passer
-une quinzaine à la cour. J'étais priée de ne pas chagriner
-pendant ce temps le cher neveu, malgré les sujets de plainte
-qu'il nous avait donnés. La montre était un bijou du plus
-grand prix. L'émail n'avait rien d'égal pour l'esprit et le
-fini du sujet. L'entourage de brillants, l'ouvroir et le piston
-qui étaient deux assez gros diamants, et la chaîne où tenait
-encore une très belle bague, donnaient à ce présent une
-valeur qui lui faisait passer les bornes de la galanterie. Je
-fus humiliée de sentir que monseigneur avait en quelque
-façon voulu payer ce qu'au contraire j'avais regardé comme
-la récompense d'un service.</p>
-
-<p>Je n'aurais su comment faire part à Sylvina du procédé
-de monseigneur si d'elle-même elle n'eût fait une
-démarche qui me mit à mon aise et dans le cas d'exhiber le
-cadeau.</p>
-
-<p>«&mdash;Félicia, me dit-elle, tu as donc secoué le joug de la
-subordination et trompé ma vigilance? Elle serait désormais
-inutile. Tu vas vivre à ta guise, tâche de n'en pas mésuser;
-entre nous, je suis fort aise de me trouver débarrassée
-d'un soin dont la seule tendresse que tu m'avais inspirée
-pouvait me faire un devoir, vu que nous ne sommes point
-liées par le sang. Tu vas donc être libre; mais je présume
-assez bien de ton c&oelig;ur pour penser que tu ne nous quitteras
-pas. Accoutumée à toi, privée de Sylvino, tu me serais un
-vide que rien ne pourrait remplir. Si jamais il s'offre pour
-toi quelque grand avantage, alors je saurai me départir des
-droits que me donne mon attachement: mais jusque-là,
-vivons ensemble; soyons, comme disait monseigneur, des
-vraies amies et mettons de côté l'une et l'autre la dépendance
-et l'autorité. Je n'exige de toi qu'une amitié sincère
-et beaucoup de confiance. Je vais te donner dès à présent
-une preuve de la mienne. Je t'avoue que la colère que je
-fis éclater hier contre toi n'était d'abord que pour la forme
-et qu'elle ne devint sérieuse que lorsque tu m'appris que
-c'était précisément avec le chevalier que tu t'étais oubliée.
-Tu sauras que je l'aime autant qu'il paraît m'aimer. Il t'a
-eue par un malentendu bien malheureux pour moi. Je
-craignais que cette partie, si fatale à mon c&oelig;ur, n'eût été
-concertée entre vous et que tu ne m'eusses prévenue dans
-un c&oelig;ur que je brûlais de m'attacher. Je te demande une
-grâce, mon enfant, c'est de me laisser mon beau chevalier.
-Il m'adore, je n'en puis douter. Ce que le hasard lui a fait
-obtenir de toi lui suffira, si tu ne lui témoignes désormais
-que de l'indifférence et si tu ne traverses pas les efforts que
-je ferai pour le captiver.»</p>
-
-<p>Cette effusion de Sylvina ne me plut guère. Cependant je
-me tirai d'affaire avec un peu de fourberie. J'assurai que je
-souhaitais fort son bonheur avec le chevalier; que sûrement
-je n'aurais point d'autres vues que les siennes, et que je
-n'avais pas pour lui plus d'amour que lui-même n'en avait
-pour moi. Il est aisé de se persuader ce que l'on désire.
-Sylvina, interprétant ce que je disais à son avantage, me fit
-des remerciements infinis et me renouvela les plus vives
-protestations d'amitié. Je ne voulus point la désabuser, de
-peur de la mortifier; cependant j'avais le plaisir de lui dire
-énigmatiquement que j'étais folle du chevalier; mais loin
-de me comprendre, elle croyait de plus en plus qu'il m'était
-indifférent. Son dernier mot fut que je devais m'attacher à
-l'oncle, qui paraissait songer sincèrement à moi.&mdash;Je
-connais à fond monseigneur, disait-elle. C'est un homme
-solide dont l'âme est aussi belle que sa figure est intéressante.&mdash;Il
-est aussi très généreux, interrompis-je; voyez
-comment son amour s'annonce.&mdash;Je montrai son cadeau.
-Sylvina fut émerveillée&hellip; Eh bien! ajouta-t-elle, monseigneur
-est ton fait. Voilà l'homme qu'il faut aimer et rendre
-heureux.</p>
-
-<p>On annonça M<sup>me</sup> d'Orville&hellip; Sylvina pâlit, l'autre se présenta
-avec l'air du monde le plus serein et le plus amical et
-dit qu'elle venait sans façon nous demander à dîner.</p>
-
-
-<h3 id="l1c30">CHAPITRE XXX<br />
-Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier verront
-qu'il est beaucoup parlé de lui.</h3>
-
-<p>D'où vient cette mine sombre, ma chère Sylvina? dit à
-celle-ci M<sup>me</sup> d'Orville, qu'elle ne recevait pas aussi bien que
-de coutume. Quoi donc? Un joli freluquet doit-il nous
-brouiller? Faut-il que tu me boudes avant de savoir si je
-refuse de me dessaisir en ta faveur? Allons, de la gaieté; je
-t'apporte de bonnes nouvelles. Premièrement, je te cède de
-toute mon âme l'honneur d'être ruinée et trahie à ton tour
-par l'illustre d'Aiglemont. Secondement, je te rends aussi
-ton monseigneur, qui daignait jeter sur moi quelques
-regards d'intérêt, et que j'ai eu peut-être pendant quelques
-moments la maligne envie de t'enlever. Mais tu le méritais.
-Je vis hier cet aimable pasteur plus fait pour être tondu par
-des brebis telles que nous que pour gouverner un imbécile
-troupeau d'ouailles chrétiennes. Il est trop honnête pour
-qu'on le trompe; cependant, j'y serais forcée, vu mon
-épuisement actuel, et je dois lui préférer un prince russe
-qui vient de me faire faire les plus séduisantes propositions.
-Je suis sans le sou; ce n'est pas le cas de faire des
-façons et de m'arranger avec quelqu'un, moitié raison,
-moitié caprice; il me faut des roubles et beaucoup. Un
-monseigneur que tu n'as pas mal pressuré ne me convenait
-que pour la passade et, ne t'en déplaise, ce n'est plus chose
-à faire. Maintenant, comment gouverne-t-on ici feu mon
-chevalier? Car vous êtes deux, mesdames! et la discrète
-Félicia&hellip;&mdash;La discrète Félicia devenait du plus beau rouge
-et crevait de dépit. Cependant d'Orville, qui ne voulait que
-s'amuser, plaisanta sans méchanceté sur les coups de sympathie,
-sur le singulier de certaines rivalités, et convint,
-pour nous mettre à notre aise, que d'Aiglemont, moins
-fourbe, et surtout n'ayant pas le vilain défaut d'aimer à
-faire contribuer les femmes, eût été plus fait que personne
-pour leur tourner la tête. Puis elle nous conta, fort en détail,
-comment ils s'étaient connus et adorés (si toutefois on pouvait
-se croire adorée d'un homme tel que lui); comment,
-pour jouir de ce rare mortel, il avait fallu lui rendre la santé
-et la liberté dont le mauvais état de ses affaires le privait
-également depuis quelque temps. Je suis persuadée, ajouta-t-elle,
-que le chevalier est homme d'honneur, très reconnaissant
-au fond du c&oelig;ur des services qu'on peut lui
-rendre, et point assez fat pour imaginer qu'une femme qu'il
-ruine fait beaucoup plus pour elle-même que pour lui;
-peut-être encore a-t-il assez de délicatesse pour se proposer
-de rendre un jour tout ce qu'il a pu coûter; mais en attendant,
-il puise à pleines mains et sans considérer qu'un
-bienfait en vaut un autre; il ne tient à rien; il est à la
-merci du premier caprice; il enchaîne à son char autant de
-folles qu'il peut s'en présenter, et, mes enfants, sans cesse
-il s'en présente. Consommé dans l'art perfide de feindre les
-plus vives passions et secondé d'une constitution unique, qui
-fait qu'il tient coup à des excès auxquels quatre hommes
-ordinaires ne suffiraient pas, il roule dans le monde avec
-une incroyable rapidité son infatigable tempérament; il
-sème, avec la dernière assurance, des faussetés dont il
-connaît les effets sûrs; et trop enivré de ses succès inouïs, il
-court aveuglément vers des précipices inévitables avec des
-passions qui ne connaissent ni bornes, ni frein. Je l'avais
-avant-hier, ma chère Sylvina, tu l'as aujourd'hui, un autre
-l'aura demain. Heureuse qui le gardera moins longtemps
-que moi.</p>
-
-<p>Je faisais en particulier mon profit de ce panégyrique, et
-je me disais à moi-même;&mdash;Si M. d'Aiglemont est tel
-qu'on vient de le dépeindre, il n'est pas malheureux pour
-moi d'être aussi peu susceptible que je le suis d'un attachement
-exclusif. Je veux cependant aimer d'Aiglemont tant
-que je serai contente de lui, sauf à le prévenir un moment
-avant que je n'aie à m'en plaindre.</p>
-
-
-<h3 id="l1c31">CHAPITRE XXXI<br />
-Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins que son oncle
-l'esprit de conciliation.</h3>
-
-<p>Nous comptions sur d'Aiglemont. Mais M<sup>me</sup> d'Orville
-craignit que s'il venait à la savoir avec nous, il ne voulût
-pas entrer. Elle pria donc Sylvina de faire dire, quand il
-paraîtrait, qu'il n'y avait aucune personne étrangère et
-qu'il était attendu.</p>
-
-<p>Notre héros arriva sur le soir; sa parure annonçait le plus
-grand dessein de plaire; un peu de rouge, que la rencontre
-imprévue de M<sup>me</sup> d'Orville lui fit monter au visage, acheva
-de le rendre d'une beauté plus qu'humaine. Le beau fils de
-Priam se trouva jadis avec trois déesses rivales, qui le jetèrent
-dans un étrange embarras. Celui du chevalier n'était
-pas moins grand sans doute. S'il n'eût été question que de
-disposer d'une pomme, il se fût tiré lestement d'affaire;
-il eût partagé entre trois femmes, entre dix, et chacune
-l'eût cru équitable envers elle seule et simplement poli
-envers ses concurrentes. Mais il s'agissait de disposer de
-lui-même; et comment ne pas mécontenter l'une ou l'autre?</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> d'Orville avait raison, le chevalier était fourbe, fourbissime:
-nos yeux pénétrants cherchèrent en vain à démêler
-à laquelle des trois il donnait une véritable préférence. Il se
-conduisit tout au mieux avec M<sup>me</sup> d'Orville, lorsqu'elle lui
-déclara qu'elle venait de lui donner un successeur; il protesta
-que c'était de tout son c&oelig;ur qu'il la voyait passer à de
-nouveaux liens, non qu'il ne sentît vivement une aussi
-grande perte, mais parce qu'il se trouvait forcé d'avouer
-qu'il n'avait pas assez mérité tout ce qu'on avait fait pour
-lui. Puis il soutint très courageusement, auprès de Sylvina,
-le rôle d'amant en titre; il était aisé de voir que celle-ci ne
-doutait en aucune façon de la sincérité des sentiments qu'on
-lui témoignait. Mais ce fut surtout en ma faveur que le
-démon mit en usage les dernières ressources de son grand
-talent de séduire. Que de choses ne me disaient pas ses
-beaux yeux! Je les comprenais à merveille, mais je n'osais
-plus me fier à leur éloquence. Cependant je l'aimais toujours
-avec passion. Je fus transportée de trouver dans un
-petit billet, adroitement glissé, qu'il sortait de chez un
-peintre et que son portrait, que je lui avais demandé, serait
-parfaitement ressemblant; j'avais douté que cela fût possible.
-Il me disait enfin qu'il mourait d'amour et d'impatience
-de m'entretenir tête à tête. Pouvait-il en avoir autant
-que moi? Je ne comptais plus sur son c&oelig;ur depuis qu'on
-m'avait appris qu'il ne se piquait pas d'en avoir un pour
-aimer. Je brûlais pour le plus bel objet de l'univers; et
-sans m'occuper de l'avenir je ne songeais plus qu'à jouir du
-présent et à rendre le moins désavantageuses que je pourrais
-les prétentions de Sylvina, avec qui j'enrageais néanmoins
-de partager; mais je me consolais en espérant que les
-propos de d'Orville, le peu d'ardeur du chevalier, et le retour
-de monseigneur, qui convenait à Sylvina beaucoup mieux
-qu'à moi, la guériraient bientôt et me vaudraient de garder
-le chevalier, qui me convenait beaucoup mieux qu'à elle.</p>
-
-
-<h3 id="l1c32">CHAPITRE XXXII<br />
-Suite du précédent.&mdash;Départ pour la province.</h3>
-
-<p>Comment purent donc s'arranger des intérêts de c&oelig;ur
-aussi embrouillés? A qui restait-il, enfin, ce boute-feu
-dangereux, ce précieux objet de tant d'amoureux désirs?
-Il continua d'appartenir à toutes trois, ou n'appartint à
-aucune; cela revient au même. Il força M<sup>me</sup> d'Orville à lui
-croire encore pour elle beaucoup d'inclination, parce qu'il
-la supplia de ne point lui interdire sa maison et d'agréer
-l'hommage d'une amitié qui ne finirait qu'avec sa vie. J'ai
-su depuis que le fripon, qui ne voulait pas qu'il fût dit
-qu'on l'avait éliminé, avait encore obtenu des faveurs
-malgré le traité qu'on venait de signer avec le prince
-russe. D'un autre côté, Sylvina, qui ne put faire agréer à
-son nouvel amant aucun don de conséquence, ne fut plus
-aussi sûre d'être aimée. Mais, à bon compte, elle ne
-renonça point à d'Aiglemont, qui ne demanda pas mieux,
-afin de se conserver dans la maison un accès qu'à moins de
-certaines complaisances, il aurait infailliblement perdu;
-Sylvina était d'ailleurs bonne à ménager à cause de l'oncle,
-à qui l'on avait précisément dans ce temps-là de fortes raisons
-pour bien faire sa cour. Quant à moi, je me rendais
-justice, et connaissant mes avantages, je me tenais pour dit
-que je l'emportais sur mes rivales. J'étais en effet la favorite,
-et j'aurais été très exigeante si je n'avais pas trouvé
-qu'on me le prouvait assez. Tel qu'un autre Antée, d'Aiglemont
-trouvait toujours pour moi des forces nouvelles. Sylvina
-avait, la nuit, en beaucoup de temps, peu de chose;
-et moi, le jour, beaucoup en peu de moments imprévus,
-dérobés, saisis; ce qui ajoutait encore à notre bonheur.</p>
-
-<p>Ainsi s'écoulèrent quelques semaines que monseigneur
-fut obligé de passer à la cour. Il nous écrivait souvent. Un
-jour, enfin, il me manda que, sur sa proposition, l'on me
-donnait chez lui la place de première chanteuse du concert
-avec d'assez bons appointements; qu'il me conseillait de ne
-pas négliger une occasion agréable de changer pour quelque
-temps de séjour; que d'ailleurs nous lui serions, dans son
-exil, de la ressource la plus nécessaire. Il nous priait aussi
-d'engager l'ami Lambert à nous accompagner, tant pour
-être chargé là-bas de quelques embellissements qu'on se
-proposait de faire à la cathédrale et au palais épiscopal que
-pour donner plus de considération à la maison que nous
-tiendrions en province. Enfin il emmenait, pour nous
-obliger, le charmant neveu. C'était ce que celui-ci avait
-extrêmement à c&oelig;ur, non seulement parce qu'il m'aimait
-autant qu'il était en son pouvoir d'aimer, mais encore parce
-qu'il espérait de rentrer en grâce avec sa famille, lorsqu'elle
-le verrait hors de Paris et sous les yeux de son oncle,
-homme de plaisir à la vérité, mais décent, et près de qui
-l'étourdi ne pouvait manquer de se former.</p>
-
-<p>Ma tante et moi n'avions rien à refuser à Sa Grandeur, ni
-Lambert à Sylvina, pour qui cet artiste avait toujours beaucoup
-d'inclination. Nous promîmes donc à monseigneur de
-nous rendre tous ensemble au lieu de sa résidence. Il partit.
-Nous le suivîmes peu de jours après, et quoique chacun de
-nous eût pour la province une aversion décidée, comme nous
-faisions colonie et que nous partions sous des auspices assez
-agréables, nous ne laissâmes pas d'entreprendre le voyage
-avec plaisir, et nous le fîmes si gaiement qu'une assez
-longue route ne me fit éprouver ni ennui ni fatigue.</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Fin de la première partie.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">DEUXIÈME PARTIE</h2>
-
-
-<h3 id="l2c1">CHAPITRE PREMIER<br />
-Dont on saura le contenu si l'on prend la peine
-de le lire.</h3>
-
-<p>&mdash;J'en suis fâché, me dit le censeur dont il est fait mention
-au commencement de cet ouvrage, et à qui j'en communiquai
-les deux premières parties avant d'entreprendre
-celles-ci, j'en suis fâché, cela ne prendra point. Vous ne
-savez donc pas que vous n'intéresserez personne? que vous
-vous peignez telle que vous êtes, avec une franchise qui
-vous fera le plus grand tort? Qu'on n'aime point à voir une
-jeune fille courir effrontément au-devant des moindres
-occasions, de raconter les folies d'autrui et d'en faire elle-même?
-Qu'il est reçu que votre sexe doit combattre, et tout
-au plus se rendre à la dernière extrémité? Que les gens qui
-seraient le moins capables de filer le parfait amour soutiennent
-cependant que le plaisir n'est plaisir qu'autant qu'il a
-coûté de peines, et que ce sont les obstacles seuls qui donnent
-à la jouissance un véritable prix?&mdash;Taisez-vous, mon
-cher marquis, répondis-je avec toute l'impatience d'un
-auteur dont on critique les chères productions, vous voyez
-mon ouvrage du mauvais côté, Je ne me propose point
-d'intéresser.&mdash;Tant pis.&mdash;Je ne quête pas non plus des
-éloges; ma conduite n'en mérite point: quand j'ai réussi à
-me rendre heureuse de moment en moment, j'ai tiré tout
-le fruit que je pouvais attendre de mon système. Je ne
-cherche point à faire secte.&mdash;On croirait que vous y visez.&mdash;Il
-y eut de tout temps des femmes de mon acabit; j'en
-ai de contemporaines; la postérité n'en manquera pas. Être
-plainte n'est pas non plus mon objet: le destin m'a constamment
-favorisée.&mdash;Il est vrai.&mdash;Pour gagner de l'argent,
-enfin? Si j'en avais besoin, n'ai-je pas à mon âge, et
-faite comme je suis, des ressources plus agréables, plus
-sûres que celles de mettre du noir sur le blanc?&mdash;Tout cela
-est bel et bon; mais alors pourquoi prendre la peine
-d'écrire?&mdash;La peine! Je vous ai déjà dit que c'était un plaisir
-pour moi. Je me plais à garantir de l'oubli des folies
-dont le souvenir m'est cher. Si, par occasion, quelqu'un
-peut en être amusé, si quelque femme de mon caractère,
-mais trop timide, se trouve enhardie par mon exemple et
-tranche les difficultés; si quelque autre, attaquée par des
-Béatins, apprend à s'en méfier et à les berner; si quelque
-mari, prêt à se formaliser pour une aigrette, rougit d'avoir
-donné quelque importance à cet accident et se pique d'imiter
-le sage Sylvino; si quelque Céladon renonce <i>aux grands
-sentiments</i> et se soustrait au ridicule des passions, prenant
-pour modèle certain chevalier, dont vous ne devriez pas
-condamner le système; si enfin quelque aimable bénéficier
-apprend de mon prélat que, malgré l'habit ecclésiastique,
-on peut aimer les femmes et s'arranger avec elles sans se
-compromettre dans l'esprit des honnêtes gens, ce seront
-autant d'accessoires agréables à la satisfaction que je m'étais
-promise de mon griffonnage. Au surplus, qu'il scandalise
-les prudes et les dévots, on croit qu'il n'ait pas assez de
-gros sel pour certains débauchés crapuleux, c'est de quoi je
-ne me soucie guère. Quant aux lecteurs avides de ces
-romans enchevêtrés, qui ne peuvent souvent se dénouer que
-par des miracles, qu'ils retournent à la Clélie et aux
-ouvrages du même genre que l'on a faits depuis; il ne faut
-pas que ces gens-là s'amusent à lire des histoires véritables.
-On ne sut que me répondre: c'est que j'avais raison,</p>
-
-
-<h3 id="l2c2">CHAPITRE II<br />
-Où et chez quelles gens nous arrivons.&mdash;Portraits.</h3>
-
-<p>Au dernier endroit où l'on prenait des chevaux, avant
-d'arriver à notre destination, nous trouvâmes quelqu'un
-d'aposté de la part de monseigneur, pour nous conduire à
-une maison de campagne peu éloignée, où Sa Grandeur nous
-attendait. Il est question de nous faire faire connaissance
-avec quelques personnes qui devaient nous rendre service
-dans notre nouveau séjour.</p>
-
-<p>La maison où nous allions était celle d'un vieux président,
-qui, toute sa vie, avait fait profession de protéger les arts et
-les artistes. Nous jugeâmes le personnage au premier coup
-d'&oelig;il, lorsqu'il se présenta sur le perron de son vestibule
-pour nous recevoir; et pendant qu'il tendait galamment à
-Sylvina une main ridée, le chevalier, Lambert et moi fîmes
-<i>chorus</i> de nos regards, pour nous dire: <i>Voici d'abord un
-original.</i></p>
-
-<p>Le chevalier m'aida à descendre; Lambert fut accueilli
-par monseigneur, qui lui dit mille choses honnêtes sur sa
-complaisance et sur les avantages qu'on ne manquerait pas
-d'en retirer. Lambert, tout en répondant avec beaucoup de
-politesse, ne laissait pas de jeter des regards étonnés sur
-une façade bizarre et surchargée d'ornements du plus mauvais
-goût. Monseigneur souriait de la surprise de l'artiste.
-En effet, l'on avait exprès dépensé beaucoup d'argent et pris
-bien de la peine pour construire un fort laid édifice. Nous
-traversâmes deux pièces où nous vîmes beaucoup d'hommes,
-et parvînmes enfin à celle où les dames nous attendaient. A
-notre aspect, M<sup>me</sup> la présidente fut assez heureuse pour
-mettre un moment debout ses trois quintaux de graisse;
-puis elle retomba lourdement dans sa bergère. Une grande
-demoiselle, que le président nomma <i>ma fille Éléonore</i>, nous
-fit un compliment précieux. Monseigneur présenta Lambert
-et dit le premier des choses passables; car ni M<sup>me</sup> la présidente
-qui balbutiait, ni M<sup>lle</sup> Éléonore qui déclamait, ni
-M. son père qui parlait pour quatre, ni Sylvina un peu
-embarrassée, ni le chevalier et moi qui mourions d'envie de
-rire, ni quelques spectateurs qui semblaient émerveillés de
-voir <i>des jolies femmes de Paris</i>, n'avaient encore commencé
-de lier un entretien raisonnable.</p>
-
-<p>Enfin, après que monseigneur eut présenté Lambert, ce
-fut le tour du chevalier; M<sup>me</sup> la présidente lui fit un accueil
-infiniment gracieux et minauda même avec assez de succès.
-Quant à <i>ma fille Éléonore</i>, elle eut, en lui parlant, les yeux
-baissés, les deux mains réunies devant elle sur un bout d'ouvrage,
-et les reins à moitié pliés pour se rasseoir aussitôt
-que sa politesse de devoir serait expédiée. J'aperçus en
-même temps un grand sot qui, la bouche béante et les yeux
-très ouverts sur M<sup>lle</sup> Éléonore, semblait s'appliquer à peser
-ses paroles. Quand elle fut assise et le chevalier à sa place,
-cet homme respira; je conjecturai que la réserve outrée avec
-laquelle on venait de parler au chevalier avait son objet, et
-que c'était sans doute un sacrifice que M<sup>lle</sup> Éléonore venait
-de faire à l'écouteur.</p>
-
-<p>Je suis minutieuse et ne puis me corriger de ce défaut,
-qui conduit à la prolixité. Il faut que je trace le portrait de
-cette demoiselle Éléonore. C'était une belle fille; un peu
-brune à la vérité, mais pourvue des attraits que comporte
-cette couleur. Une stature au-dessus de la médiocre, des
-yeux beaux, mais durs; une bouche dédaigneuse et déplaisante,
-quoique régulièrement bien formée. La taille était ce
-qu'on avait de mieux, mais un maintien guindé, théâtral en
-diminuait l'agrément. En tout, Éléonore était une de ces
-femmes dont on dit: <i>Pourquoi ne plaît-elle pas?</i></p>
-
-<p>Je vais dire aussi quelle figure avait à peu près M. le président.
-Cet homme, que le feu d'un demi-génie fort actif
-avait desséché, ressemblait beaucoup à une momie habillée
-à la française. De grands traits chargés de gros yeux brusques,
-saillants, bordés de fossés creux; une bouche plate,
-un nez aquilin et un menton pointu, qui semblaient regretter
-de ne pouvoir se baiser, donnaient au personnage une
-physionomie folle, mais spirituelle et passablement bonne;
-et sans un ridicule frappant dont cet honnête président était
-verni de la tête aux pieds, on se fût accoutumé volontiers à
-sa pittoresque laideur.</p>
-
-
-<h3 id="l2c3">CHAPITRE III<br />
-Ridicules.</h3>
-
-<p>Quoiqu'il fût presque nuit quand nous arrivâmes (les
-jours étant alors les plus courts de l'année), à peine eûmes-nous
-respiré un quart d'heure que le président, pressé de
-faire admirer à Lambert sa belle maison, traîna cruellement
-cet artiste, monseigneur, le chevalier et d'autres assistants,
-par tous les appartements, caves, greniers, remises, écuries,
-jardins, terres, chenils, etc. Cette visite dura près d'une
-heure; après quoi monseigneur, morfondu, monta dans sa
-voiture et fut coucher à la ville. On nous retint jusqu'au
-lendemain. En attendant le souper, il fallut jouer.</p>
-
-<p>Dans cette maison, chacun avait ses prétentions; M<sup>me</sup> la
-présidente, qui se piquait d'être une femme au-dessus des
-femmes, se mêlait de tout ce qui suppose un esprit solide
-et de combinaison. Elle regardait les arts en général comme
-d'agréables futilités, dont elle ne concevait pas qu'on pût
-s'occuper, au point, par exemple, que le faisait M. le président.
-Mais, en revanche, elle avait un goût décidé pour les
-choses abstraites, se mêlait de mathématiques et même
-d'astronomie. Par une suite de ces idées, elle ne jouait que
-l'ombre, le trictrac et les échecs, parce qu'ils sont savants
-et sérieux; tous les autres étaient au-dessous d'elle et ne
-pouvaient amuser que des femmelettes. Je compris que
-c'était ordinairement M. le président lui-même ou le grand
-garçon que j'ai vu <i>respirer</i>, qui faisait la grande partie de
-M<sup>me</sup> la présidente; mais comme on aime à faire diversion
-quand l'occasion s'en présente, Lambert, qui à propos
-d'échecs était maladroitement convenu qu'il y savait jouer,
-eut pour cette soirée l'honneur et l'ennui d'être préféré.
-Deux visages obscurs firent, avec M. le président, un piquet
-<i>à cul levé</i>. Je fus d'un vingt-un avec M<sup>lle</sup> Éléonore, Sylvina,
-le chevalier et l'homme qui respirait. Nous apprîmes pendant
-la partie que celui-ci s'appelait M. Caffardot et qu'il
-était gentilhomme braconnier; car M<sup>lle</sup> Éléonore lui fit beaucoup
-de questions relatives à la chasse; <i>cet amusement
-noble</i>, disait-elle, <i>ce délassement des héros</i>, qui cependant
-n'était pour M. Caffardot que celui d'un imbécile. On vit
-clairement que ce maussade personnage était très amoureux
-de M<sup>lle</sup> Éléonore et que celle-ci voulait le bien traiter. Elle
-ne parlait qu'à lui, ne nous adressant la parole que lorsque
-le jeu l'exigeait indispensablement. C'était surtout du chevalier
-qu'elle ne faisait aucune mention; il ne fut pas assez
-heureux pour obtenir un seul regard de cette fière beauté,
-tant que dura la partie.</p>
-
-<p>Enfin on soupa. De gros plats en profusion, des entremets
-surannés, des vins médiocres, un fruit mal rangé, tel était
-le repas que le bon président offrait, cependant assez agréablement
-pour qu'on lui sût gré: M<sup>me</sup> la présidente servait
-avec les grâces dont son embonpoint la rendait susceptible.
-Éléonore, assise près du chevalier, avait l'air d'être en pénitence.
-M. Caffardot, mon voisin, ne me regardait non plus
-que si j'eusse été un basilic. Le président faisait assaut de
-connaissances avec Lambert; je dis mal: celui-ci n'ouvrait
-pas la bouche. C'était le premier qui parlait seul, à tort, à
-travers; architecture, sculpture, peinture, musique surtout,
-était son grand cheval de bataille: il avait été l'une des
-plus fameuses basses de viole de son temps et, de plus, un
-chanteur distingué. C'était à lui que M<sup>lle</sup> Éléonore devait le
-talent du chant qu'elle possédait au suprême degré.</p>
-
-<p>«Vous allez en juger, dit-il; voyez, mesdames, je suis
-un amateur juré et n'ai point les petitesses de ceux qui ne
-le sont qu'à demi; je sais que nous avons le bonheur d'avoir
-avec nous une chanteuse incomparable, et je m'en rapporte
-bien au goût éclairé de monseigneur qui nous l'a choisie;
-mais n'importe, je suis sans amour-propre, ainsi qu'Éléonore,
-et je vais la faire chanter, comme s'il n'y avait ici
-personne qui l'effaçât; elle a d'abord le mérite de ne se faire
-jamais prier.»</p>
-
-<p>Cette complaisante demoiselle, <i>qui ne se faisait jamais
-prier</i>, ne prit pourtant qu'au bout d'un quart d'heure la
-peine de chanter&hellip; <i>Eh quoi! Pourquoi me refuser le plaisir
-de le voir?</i> etc., ce superbe morceau tant admiré des partisans
-du <i>beau genre français</i>, cette pierre de touche du vrai
-talent du chant&hellip; Le premier cri d'Éléonore nous fit faire à
-tous un mouvement sur nos sièges. Le président, nous
-croyant déjà saisis d'admiration, nous disait d'une mine:
-Eh bien! vous ne vous attendiez pas à des sons comme
-ceux-là?&mdash;Assurément, monsieur le président, personne
-ne s'y attendait. Le récit traînant était encore enrichi de
-stations, de développements de voix, que le cher papa,
-transporté, prenait soin d'encourager en ouvrant la bouche,
-ou de prolonger en appuyant un doigt sur la table&hellip; L'impression
-que me faisait le fatal morceau, et surtout la
-manière de l'exécuter, faillit dix fois me faire quitter la
-place&hellip; Quel triomphe c'eût été pour l'inimitable cantatrice!
-J'y pensai à propos; autrement j'aurais pu faire,
-pour le salut de mes oreilles, la plus maladroite impolitesse&hellip;
-Le chevalier, pour marquer plus de recueillement
-dans cette importante occasion, cachait son visage dans sa
-serviette. Lambert avait l'air de souffrir d'un grand mal de
-tête. Sylvina se composait un peu mieux. Le détestable air
-finit enfin. Alors tout le monde se ruina en applaudissements;
-quant à moi, soulagée enfin, j'eus autant que personne
-l'air d'être fort contente. Le président ne tarit plus
-sur la musique et sur l'indulgence des gens à vrais talents,
-etc., etc. Heureusement il ne lui vint pas dans l'idée de me
-demander un échantillon du mien.</p>
-
-<p>Aussi fatigués du bavardage du père que nous venions
-d'être excédés du chant de la fille, nous nous tordions la
-figure pour contraindre des bâillements dont nous sentions
-l'incivilité. M<sup>me</sup> la présidente, qui s'en aperçut, les attribua,
-par bonheur, au besoin de se reposer. Elle interrompit les
-belles choses que nous débitait son époux et dit qu'il était
-temps de laisser aux voyageurs la liberté de se retirer,
-attention dont nous lui sûmes, pour plus d'une raison, un
-gré infini.</p>
-
-
-<h3 id="l2c4">CHAPITRE IV<br />
-De Thérèse et des confidences quelle me fit.</h3>
-
-<p>La maison de plaisance de M. le président pouvait être un
-chef-d'&oelig;uvre d'architecture; mais elle était si peu logeable
-qu'après un appartement somptueusement mal décoré,
-qu'on donnait à Sylvina, il n'y avait plus que celui de
-mademoiselle qui pût recevoir une femme à qui on voulait
-faire quelques façons. M. le président, trouvant apparemment
-que j'en valais la peine, délogea sa fille en ma faveur;
-ce qui occasionna d'étranges quiproquos. On dit bien vrai
-que les plus grands événements dérivent souvent des plus
-petites causes.</p>
-
-<p>Comme une fille bien élevée doit être jour et nuit sous la
-garde de quelques argus, il y avait deux lits dans l'appartement
-qu'on me cédait. Notre femme de chambre devait
-occuper le second. Thérèse, c'est ainsi qu'elle se nommait.
-était entrée chez nous quelques jours avant notre départ:
-c'était une grande fille bien faite, extrêmement jolie, active
-et d'agréable humeur. Nous la tenions du valet de chambre
-de monseigneur; elle était de la ville où nous allions. Souhaitant
-de revoir sa famille et sachant notre prochain
-départ, elle s'était fait recommander par Sa Grandeur elle-même;
-ce visage-là nous avait plu d'abord. On voyait bien
-que Thérèse n'était pas une vestale, elle avait même l'air de
-quelque chose d'absolument différent; mais cela nous était
-égal. Elle coiffait supérieurement et faisait des chiffons avec
-beaucoup de goût et de propreté.</p>
-
-<p>&mdash;«Que pensez-vous de nos hôtes, mademoiselle? me
-dit-elle avec un ris malin et en me coiffant de nuit. Ne
-trouvez-vous pas que ces gens-là ne ressemblent à rien et
-que le plaisir de les voir vaut bien la peine de venir exprès
-de Paris?» Je trouvai la question singulière et n'y répondis
-qu'en souriant. Elle continua: «Vous ne savez peut-être
-pas, mademoiselle, qu'ici je suis en pays de connaissance?
-J'ai servi trois ans dans cet hôpital de fous, et, si vous vouliez
-me promettre de ne me trahir jamais, je vous conterais
-des histoires qui vous réjouiraient à coup sûr&hellip; Mais pourrait-on
-se fier à mademoiselle? elle est si jeune, et il y a si
-peu de temps que j'ai l'honneur de la servir.&mdash;Va ton chemin,
-Thérèse; tu peux sans rien craindre me confier tout
-ce que tu voudras, je brûle déjà de savoir à fond ce qui
-regarde ces originaux; compte sur un secret inviolable; tu
-as donc des choses bien divertissantes à me conter de ces
-gens-là?&mdash;Mademoiselle, vous allez en convenir.</p>
-
-<p>«Quand j'entrai en condition dans cette maison (et il y
-a déjà cinq ans), j'étais encore fort jeune: M. le président
-m'avait tirée d'une boutique de modes, où j'étais apprentie.
-Ma maîtresse me persuada que je serais fort heureuse; en
-effet, M. le président me combla d'amitiés. Bientôt il fit
-plus, il me parla d'amour; il me donna bien de l'embarras,
-car cet homme est un vrai satyre. Il aime les femmes à la
-fureur. On dit même qu'il ne dédaigne pas les garçons; il a
-toujours quelque petit laquais mignon&hellip; Mais qu'il s'arrange.
-Il ne faudra pourtant pas vous scandaliser, mademoiselle;
-il y aura peut-être dans ce que je vous dirai des
-choses&hellip;&mdash;Dis, ma chère Thérèse, je suis très difficile à
-scandaliser. Poursuis.&mdash;De tout mon c&oelig;ur. Pendant que
-M. le président était comme un diable après moi et se faisait
-abhorrer, je gagnais insensiblement les bonnes grâces
-de M<sup>lle</sup> Éléonore, et je lui devins attachée de si bon c&oelig;ur
-que, malgré les persécutions de son insupportable père,
-je résolus de demeurer uniquement à cause d'elle. Nous
-devînmes à la longue très bonnes amies; elle me confia les
-affaires les plus secrètes et entre autres que, depuis près
-d'un an, elle soutenait une intrigue avec certain jeune officier.
-Une vieille guenon de femme de charge, préposée pour
-veiller de près sur M<sup>lle</sup> Éléonore, gênait extraordinairement
-leur amour. Je fus priée de m'y intéresser. Mais vous allez
-voir à quel point M<sup>lle</sup> Éléonore a l'esprit faux. Ce qu'elle
-imagina fut de me prier de prendre sur mon compte l'inclination
-de l'officier; de me laisser apercevoir lui parlant et
-lui faisant même des agaceries; de le recevoir en un mot,
-et de lui prêter quelquefois mon petit réduit. Cet amant
-devait épouser quelque jour; mais ce ne pouvait être qu'après
-la mort d'un oncle, qui n'avait encore que cinquante-cinq
-ans et pas la moindre infirmité; gaillard encore, du plus
-militaire enthousiasme et capable de casser bras et jambes
-à son cher neveu, s'il l'eût soupçonné d'en conter pour le
-mariage à la fille d'un président de province.</p>
-
-<p>«Sans vouloir dépriser M<sup>lle</sup> Éléonore, je puis croire que
-je la vaux, tout au moins pour la figure; j'étais plus jeune,
-car, entre nous soit dit, elle a six bonnes années de plus
-que moi et elle est parfois quinteuse et maussade. Son officier,
-qui n'était pas amoureux à en perdre la tête, finit par
-s'ennuyer de tant de hauts et de bas; il avait souvent occasion
-de passer des heures entières tête à tête avec moi, qui
-suis d'une humeur tout à fait opposée à celle de M<sup>lle</sup> Éléonore.
-Il était joli, frais, entreprenant. Le président, me
-rabattant sans cesse les oreilles du doux plaisir qu'on goûte
-en faisant des heureux, fortifiait en moi le désir d'éprouver,
-mais avec tout autre que lui, si c'était en effet quelque
-chose de si satisfaisant. Mon officier ne manqua pas de
-s'apercevoir du bien que je commençais à lui vouloir; s'il
-n'osait m'avouer qu'il me désirait aussi, c'est qu'il craignait
-que je ne le trahisse auprès de M<sup>lle</sup> Éléonore. Qu'il
-était novice! Il ne savait donc pas que jamais une femme
-ne se joue à elle-même un mauvais tour et ne manque d'en
-jouer un à sa rivale quand elle peut. En effet, un jour le feu
-prit aux étoupes. Le galant fit en ma faveur la plus grave
-infidélité possible à sa maîtresse. Nous nous en trouvâmes
-si bien l'un et l'autre que nous convînmes de nous occuper
-sérieusement des moyens de tromper ma rivale; ce qui
-n'était pas absolument difficile, vu la tournure romanesque
-de son esprit et la prodigieuse dose qu'elle avait d'amour-propre.»</p>
-
-
-<h3 id="l2c5">CHAPITRE V<br />
-Suites des confidences de Thérèse.</h3>
-
-<p>«Il y a des femmes que l'indifférence rebute et qui ont
-assez de sentiment pour rompre aussitôt qu'elles ont lieu
-de croire qu'on ne les aime plus. Mais malgré toute sa
-dignité postiche, M<sup>lle</sup> Éléonore n'est pas de ces femmes-là.
-Il semblait que plus son officier la dédaignait, plus elle
-s'acharnait après lui. Il est vrai que le fripon avait poussé
-les choses un peu loin. La dot d'Éléonore n'étant pas un
-objet à dédaigner, il avait tâché de s'assurer la possession
-de sa conquête par le seul moyen que lui laissait le caractère
-de l'oncle <i>antirobin</i>. En un mot, il avait engrossé
-M<sup>lle</sup> Éléonore. Mais une chose fort malhonnête de la part de
-cet étourdi, c'est qu'il me mit dans le même cas, moi qui
-n'avais point de dot et qu'il aurait dû ménager pour son
-propre intérêt. Ma maîtresse n'avait qu'un mois d'avance
-sur moi. Je commençais à peine à être sûre de mon fâcheux
-état que notre faiseur d'enfants fut obligé de rejoindre son
-régiment, qui s'embarquait pour l'Amérique. Il était en
-retard. Au dernier moment il prit la poste et vola; mais
-son excessive diligence lui valut une pleurésie dont il
-mourut.</p>
-
-<p>«Imaginez, mademoiselle, l'embarras des deux veuves!
-Nous nous le cachâmes cependant réciproquement et songeâmes
-chacune de notre côté à nous tirer d'affaire. J'avais
-une ressource assurée, c'était de lâcher un peu la bride à
-M. le président, qui n'aurait pas manqué de donner tête
-baissée dans le panneau. Mais ce vilain homme me répugnait
-si fort que je ne pus prendre sur moi de me donner à
-lui. Ce M. Caffardot avec qui vous avez soupé faisait depuis
-longtemps une cour respectueuse à ma maîtresse. Il avait
-tâché de me mettre dans ses intérêts par des petits présents
-mesquins, et je le servais tout au mieux depuis notre arrangement
-avec l'officier. Il y avait donc entre nous un commerce
-d'amitié. Si ce grand flandrin-là n'était pas si bête, et
-s'il n'avait pas reçu une éducation bigote, qui fait qu'à son
-âge il est plus novice qu'un enfant de sept ans, vous verriez,
-mademoiselle, qu'il ferait mieux que bien d'autres; il est
-assez bien bâti, n'est-ce pas? Ses traits sont passables, et
-cela paraît avoir de la santé. Je crus celui-ci de beaucoup
-préférable à M. le président pour l'exécution de mon projet.
-J'imaginais que quelques avances suffiraient pour m'attirer
-de la part du nigaud des propositions que j'aurais bien vite
-agréées; alors il eût bien fallu qu'il se chargeât de mon
-posthume; mais si M<sup>lle</sup> Éléonore, qui s'en proposait autant,
-ne put faire enfreindre à Caffardot son v&oelig;u rigoureux de
-chasteté, quoiqu'il fût très épris et que par mes soins il
-passât toutes les nuits quelques heures avec elle, il ne faut
-pas s'étonner de ce qu'il ne voulut jamais répondre à mes
-agaceries. Vous l'avouerai-je, mademoiselle, cette résistance
-convertit en véritables désirs ce qui d'abord n'était que
-dessein de convenance. Je fus piquée de me voir traitée
-avec indifférence par un sot, pour qui je faisais beaucoup,
-car il m'arrivait souvent de le reconduire presque nue et de
-m'envelopper en cet état dans son manteau, sous prétexte
-du froid, mais en effet pour lui faire sentir de bien près la
-douce chaleur et la fermeté de mon embonpoint. Je lui parlais
-sans cesse du bonheur qu'avait M<sup>lle</sup> Éléonore de posséder
-un cavalier aussi aimable.&mdash;Que faites-vous donc
-pendant de si longs moments que vous passez ensemble?
-lui dis-je une nuit que je le retenais sous prétexte de laisser
-un peu tourner la lune, dont les rayons donnaient précisément
-sur la porte par laquelle il devait se retirer. Vous
-faites sans doute bien des folies avec ma maîtresse?&mdash;Moi!
-Oh! pour cela non. Avant que le Seigneur me permette de
-jouir légitimement de M<sup>lle</sup> Éléonore, quand elle se livrerait
-à moi, ce qui est très éloigné de ses sentiments chrétiens,
-je ne voudrais assurément pas profiter de sa faiblesse.&mdash;Mais
-si elle vous tenait des propos bien tendres&hellip; qu'elle
-vous embrassât&hellip; comme cela, en vous disant: Mon cher
-Caffardot, je meurs d'amour pour toi, tu es adorable&hellip;&mdash;Finissez
-donc, mademoiselle Thérèse. Fi! embrasse-t-on
-ainsi les garçons?&mdash;Puis il crachait et essuyait ses lèvres
-avec un air d'humeur. Ma foi, mademoiselle, après cette
-première démarche, je n'avais plus rien à ménager: faisant
-donc semblant de poursuivre un rôle de comédie et parlant
-toujours au nom d'Éléonore, je poussai l'égarement jusqu'à
-défaire deux boutons&hellip;, mais contre mon attente, trouvant
-là quelque chose d'inanimé, je vis échouer mes chères espérances.&mdash;En
-vérité, mademoiselle Thérèse, interrompis-je,
-vous étiez une grande coquine.&mdash;Que voulez-vous, mademoiselle,
-répliqua-t-elle sans trop se déconcerter, une pauvre
-fille qui est dans le cas de placer un enfant et qui meurt
-d'envie de ce qui en fait faire perd aisément la tête. C'est la
-misère qui fait voler sur les grands chemins.</p>
-
-<p>«Enfin donc, je ne vins à bout de rien: je vis l'instant
-où mon vilain crierait à la violence et me donnerait des
-coups de poing. Je voulus alors changer de rôle et lui dis,
-afin de le radoucir, que je rendrais compte à M<sup>lle</sup> Éléonore
-de sa fidélité, dont j'avais seulement voulu m'assurer pour
-savoir si je pouvais me mêler honnêtement de leur intrigue.
-Mais le butor prit la chose tout à fait du mauvais côté:
-il ne manqua pas de conter mon entreprise à M<sup>lle</sup> Éléonore,
-qui, sous un prétexte frivole, me fit mettre honteusement à
-la porte.</p>
-
-<p>«Pour me venger, j'appris par une lettre à M. le président
-tout ce que je savais et de l'intrigue avec l'officier et
-de celle avec Caffardot. Mais il y a grande apparence que
-le père, qui n'est pas fort délicat sur l'honneur, et qui fait
-bien, car il est rare dans sa maison, je pense, dis-je, que
-ma lettre força M<sup>lle</sup> Éléonore de tout avouer à son écervelé
-de père, qui la seconda de son mieux pour que leur honte
-demeurât secrète. Heureusement, j'ignorais alors que
-M<sup>lle</sup> Éléonore fût grosse; sans quoi, je n'aurais pas manqué
-d'augmenter de cette grave circonstance ce que je me
-plaisais de publier partout. Je me rendis si odieuse par mes
-médisances que, menacée d'être renfermée à la sollicitation
-du président, et devant d'ailleurs songer à mes couches, je
-m'en fus à Paris, où je savais qu'une jolie fille trouve aisément
-des ressources et de l'appui contre les tentations des
-petits persécuteurs.»</p>
-
-
-<h3 id="l2c6">CHAPITRE VI<br />
-Méprise de M. Caffardot.</h3>
-
-<p>Quoique je ne haïsse pas les médisances, parce que pour
-l'ordinaire elles amusent, néanmoins celles de Thérèse me
-choquèrent un peu; sa hardiesse m'étonnait. Je lui demandai
-comment elle avait osé venir dans une maison où elle
-ne devait point être à son aise, tandis qu'il eût dépendu
-d'elle de pousser jusqu'à la ville, où, sachant ses raisons,
-on lui aurait volontiers permis d'aller nous attendre.&mdash;Moi!
-mademoiselle, répondit-elle avec vivacité, j'aurais manqué
-cette occasion de voir et d'embarrasser ces vilaines gens!
-Tout mon chagrin est de n'en pas avoir été remarquée et
-de penser qu'ils ignorent peut-être encore qu'ils donnent
-l'hospitalité, cette nuit, à leur plus mortelle ennemie. Je
-leur en veux à tous. Soyez assurée, mademoiselle, que je
-me vengerai tôt ou tard d'Éléonore, et surtout de ce plat
-imbécile de Caffardot: il passera par mes mains, je vous le
-jure&hellip; et il s'en repentira. Ce singulier entretien nous conduisit
-jusqu'au moment d'éteindre les lumières: nous nous
-mîmes au lit.</p>
-
-<p>Je commençais à m'endormir quand Thérèse, debout,
-vint me tirer doucement par le bras et me dit:&mdash;Voulez-vous,
-mademoiselle, être témoin d'une bonne scène?
-Levez-vous, s'il vous plaît; enveloppez-vous chaudement
-et suivez-moi près de la fenêtre: le tendre Caffardot est dans
-le jardin. Il vient de faire le signal ordinaire, croyant sans
-doute sa chère Éléonore dans cet appartement. Il faut nous
-divertir aux dépens du nigaud. Pour Dieu, levez-vous et
-venez nous écouter.</p>
-
-<p>Une espièglerie de cette nature avait pour moi trop
-d'attraits et le ridicule du personnage promettait trop, pour
-que la crainte d'un peu de froid me fît rejeter la proposition.
-Je m'arrangeai de mon mieux et sus me placer.
-Thérèse entr'ouvrit la croisée, puis il y eut entre elle et
-Caffardot l'entretien que je vais rapporter.</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce vous, adorable Éléonore?&mdash;Oui, mon cher
-Caffardot, c'est moi. C'est votre amante qui vous défend de
-lui donner jamais aux dépens de votre santé des témoignages
-d'un amour&hellip; dont elle a déjà reçu tant de preuves,
-que son sensible c&oelig;ur en est à jamais pénétré de reconnaissance.&mdash;Ah!
-ma belle demoiselle, que cet aveu
-m'enchante!&hellip; Mais, dites-moi, n'avons-nous rien à
-craindre de la part de votre femme de chambre? Est-elle
-bien endormie?&mdash;Oui, mon cher ami, elle est déjà profondément
-ensevelie dans le néant du sommeil, et si je n'y suis
-pas encore moi-même, c'est que je pensais à l'amant que
-j'adore, et qu'un doux pressentiment de sa galanterie
-suspendait sans doute l'époque de mon assoupissement&hellip;</p>
-
-<p>Le galimatias de Thérèse, imitation nécessaire à la vraisemblance
-du rôle qu'elle avait à soutenir, manqua de me
-faire éclater. La fausse Éléonore me serra la main: je me
-contraignis.</p>
-
-<p>Elle ajouta:&mdash;Puis-je proposer à mon tendre ami de
-monter, au lieu de se morfondre au jardin? J'ai peine moi-même
-à supporter les injures d'une bise irritée&hellip; Venez,
-mon cher tout, venez avec assurance&hellip;&mdash;Oh! mais, mademoiselle!&mdash;Vous
-hésitez? cette retenue m'afflige à l'excès.
-Mon bon ami peut-il, après tant de semblables entrevues,
-pousser plus loin que moi-même la crainte de me compromettre?&mdash;J'entends
-bien, mademoiselle&hellip; Mais&hellip;&mdash;Serais-je
-digne d'un amant délicat, si par quelque imprudence
-j'exposais ma vertu, ma réputation à la moindre souillure?&mdash;Je
-ne dis pas que cela soit, mademoiselle&hellip; Mais&hellip; c'est
-que voyez-vous&hellip; la jeunesse&hellip; Et moi&hellip; au bout du compte&hellip;
-qui sens bien&hellip; car, je suis de chair comme un autre, et&hellip;
-quand le diable tente!&hellip; Mais si vous voulez absolument&hellip;
-Mais si vous permettiez&hellip;&mdash;Allez, amant sans estime, je
-reconnais à vos indignes soupçons le peu de fond que vous
-faites sur l'honneur d'Éléonore. Oubliez-la; ses yeux se
-dessillent. Elle retire sa foi, reprenez la vôtre, et que toute
-liaison cesse entre nous.</p>
-
-<p>Après ce congé burlesque, donné avec la dignité ridicule
-d'une mauvaise actrice de tragédie, la feinte Éléonore
-referma la croisée, sans daigner écouter ce qu'on put lui
-répliquer. Nous rîmes comme des folles en rentrant dans
-nos lits. Je crus qu'il n'y avait plus qu'à me rendormir.</p>
-
-<p>Mais point du tout. Peu de moments après, Caffardot,
-inquiet de sa disgrâce, prit sur lui, malgré le danger qu'il
-pouvait courir, de venir trouver la fausse Éléonore. Il
-frappa doucement.&mdash;«L'entendez-vous, mademoiselle, dit
-aussitôt Thérèse en se levant, mademoiseile, le voilà&hellip; Le
-laisserons-nous entrer&hellip; mademoiselle?&hellip;» Je fus sourde.
-En conséquence, Thérèse me crut endormie et fut ouvrir la
-porte mal graissée qui fit du bruit. Cependant Caffardot fut
-introduit. Un moment après, pour les mettre à leur aise et
-pouvoir jouir de ce qui allait se passer, je fis semblant de
-ronfler à petit bruit.</p>
-
-<p>Je supprime de peur d'ennuyer, un long entretien préparatoire
-où la fausse Éléonore s'arrangeait tout au mieux
-pour faillir sans perdre l'estime de l'amoureux Caffardot, et
-celui-ci pour ne point faillir, et conserver toutefois les
-bonnes grâces de sa maîtresse. La pudeur se montrait d'un
-côté bien lasse et de l'autre terriblement sur ses gardes. Le
-rôle de Thérèse était difficile. Caffardot ne demandait à la
-véritable Éléonore que de la voir presser leur mariage: il y
-avait un obstacle. La mère du futur, qui savait l'aventure
-de l'enfant, avait fait avertir secrètement M<sup>lle</sup> Éléonore que,
-si elle persistait à vouloir épouser son fils, elle publierait
-cette honteuse affaire, de manière à ne lui laisser de la vie
-l'espérance d'épouser qui que ce fût. Éléonore, retenue par
-là, tâchait de traîner les choses en longueur, jusqu'à ce que
-la mère, qui était infirme et vieille, pût mourir ou que les
-principes du fils se relâchassent enfin assez pour qu'il se
-trouvât quelque jour dans le cas d'être pris sur certain fait
-et forcé d'épouser. Mais la vieille s'obstinait à vivre, et
-Caffardot, de marbre, ou soutenu de la grâce, avait sauvé
-jusqu'alors sa précieuse innocence des pièges du diable et
-de M<sup>lle</sup> Éléonore.</p>
-
-<p>Thérèse, au fait de toutes ces circonstances, était obligée,
-pour ne se point trahir, de régler là-dessus ses paroles et
-ses actions.</p>
-
-
-<h3 id="l2c7">CHAPITRE VII<br />
-Vengeance de Thérèse.</h3>
-
-<p>Préparez-vous, ami lecteur, à voir ici quelque chose
-d'incroyable&hellip; Mais pourquoi vous priver du plaisir de la
-surprise? Lisez, et vous croirez si vous pouvez. Quant à
-moi, si je n'avais pas été témoin, j'aurais bien eu de la
-peine à me persuader la possibilité de ce que je vais vous
-apprendre. <i>Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.</i></p>
-
-<p>Il y avait déjà quelque temps que mes gens argumentaient
-assez haut pour que je ne perdisse pas un mot de
-leur entretien, quand enfin la fausse Éléonore avança ce
-délicat et captieux raisonnement:&mdash;Cessez, dit-elle, de
-vous plaindre du retard que j'apporte à votre bonheur, mon
-cher Caffardot: il ne tient qu'à moi, je vous l'avoue, d'engager
-mon père à couronner dès demain, de son consentement,
-le v&oelig;u qui lie déjà nos destinées; mais l'extrême
-passion qui me possède ne s'accorde point avec le froid
-dénouement de ne devoir qu'au mariage la possession du
-plus aimable des mortels. L'hymen sera donc pour nous,
-comme pour le vulgaire, une affaire de convenance. Ah! que
-ne suis-je assez heureuse pour trouver dans mon amant&hellip;
-ces élans passionnés&hellip; qui m'élèvent quelquefois au-dessus
-de ces chimères qu'on nomme devoir, honneur, vertu!&mdash;Ah!
-que dites-vous là, mademoiselle Éléonore! quel
-oubli de ce que prescrit la sainte religion!&mdash;Eh! laisse un
-moment à part ta <i>sainte religion</i>, mon c&oelig;ur, et réponds à
-cette simple question: si tu avais attaqué ma pudeur et que
-je t'eusse cédé, me mépriserais-tu?&hellip; Refuserais-tu de
-m'épouser?&mdash;Mais&hellip; non. Si j'avais promis&hellip; il faudrait
-bien que je tinsse parole&hellip; le parjure est un grand péché.&mdash;Eh
-bien! cher Caffardot, je suis, comme toi, l'ennemie
-du parjure: j'ai juré, dans mon amour excessif, de ne me
-lier indissolublement à toi que lorsque ta passion et la
-mienne auraient subi la plus forte des épreuves, lorsque je
-me serais assurée qu'après avoir joui de ton amante, tu sauras
-encore en connaître le prix, et que de même, après t'avoir
-possédé, j'en conserverai le désir, au point de souhaiter que
-nous soyons l'un à l'autre le reste de nos jours. Où en
-serions-nous, dis-moi, si après quelques mois de mariage,
-dégoûtés réciproquement, nous venions à détester nos liens?
-Or, si ce dégoût peut naître de la jouissance, ne vaut-il pas
-mieux en courir les risques avant les sacrements? Quelles
-délices, au contraire, si lorsque j'aurais fait pour toi ce qui,
-dit-on, déshonore une femme, je te vois rechercher avec le
-même empressement le bonheur de m'épouser! Quel rempart
-pour ma tendresse que la reconnaissance infinie dont
-je me sentirais redevable envers le plus généreux des
-amants!&hellip;»</p>
-
-<p>Cela était trop subtil et trop pressant pour notre Joseph;
-il ne sut qu'y répondre&hellip; A quoi bon faire attendre plus
-longtemps le dénouement imprévu de cette singulière scène?
-L'amour&hellip; la nature&hellip; l'imbécillité elle-même, réunies contre
-les préjugés, remportèrent sur eux un complet avantage.
-Après plusieurs <i>si, mais, cependant</i>, le sot, que la fausse
-Éléonore comblait de caresses perfides, chancela&hellip; s'oublia&hellip;
-partagea le lit de la lubrique Thérèse&hellip; On peut s'en rapporter
-pour le reste à l'expérience et à l'avidité de cette
-actrice passionnée.</p>
-
-<p>L'effronterie avec laquelle la soubrette me manquait dans
-cette occasion excita d'abord une colère que j'eus peine à
-réprimer; mais bientôt les doux accents de ces ravissements
-m'intéressèrent, et je fus au-devant de tout ce qui pouvait
-la justifier. Je compris que, comptant sur mon sommeil et
-trouvant une occasion aussi favorable de se venger, elle était
-excusable de l'avoir saisie. La part que je l'entendais prendre
-aux travaux de l'heureux prosélyte allumait en moi mille
-feux. Caffardot, qui, dans ses ravissements, laissait échapper
-quelques <i>Sainte-Vierge, Saint-Esprit, Ah! doux Jésus!</i>
-me divertissait au possible. En un mot, j'unis mon intention
-à ce couple fortuné, l'écho de leurs plaisirs retentit plusieurs
-fois en moi. Je m'endormis au plus doux murmure de leurs
-voluptueuses caresses et dans l'étonnement que me causait
-la durée de ces débats. Voilà les fruits de la sagesse; heureux
-qui commence tard à jouir!</p>
-
-
-<h3 id="l2c8">CHAPITRE VIII<br />
-De la culotte de M. Caffardot.</h3>
-
-<p>O dévots! que ce qui arriva de sinistre à M. Caffardot
-pour s'être ainsi laissé corrompre vous effraie et vous
-apprenne à résister courageusement aux pernicieuses impulsions
-de la chair. Le châtiment suit de près le crime. Les
-mortels privilégiés qui entretiennent une correspondance
-quotidienne avec le ciel en sont remarqués dans leurs
-moindres peccadilles, tandis que les pécheurs endurcis,
-méconnus à la cour céleste, se livrent sans trouble à leurs
-coupables excès. Mais aussi, gare le jour des vengeances!
-c'est alors que ceux qui auront amassé sur leurs têtes des
-monceaux d'iniquités en verront avec effroi l'énorme liste
-offerte à leurs yeux par l'ange exterminateur: ceux, au
-contraire, qui auront été châtiés dès cette vie et que cela
-aura beaucoup aidés à se repentir trouveront pour eux la
-fatale balance en équilibre et monteront d'emblée au séjour
-de l'éternelle félicité. Heureux, trop heureux Caffardot, à
-qui la bonté divine ménagea des punitions aussitôt qu'il eut
-failli!</p>
-
-<p>Je venais de m'éveiller, une pendule sonna cinq heures.
-Les amants fatigués dormaient à leur tour, j'en fus assurée
-par le bruit distinct de deux ronflements, dont le mâle
-surtout annonçait le plus profond sommeil.&mdash;Je ne vois
-pas, me dis-je alors, que ce M. Caffardot, qu'il s'agissait
-de mortifier, soit trop la dupe de cette aventure: il couche
-avec une très jolie fille, il se croit possesseur de l'objet dont
-son c&oelig;ur est rempli; s'il fait, selon ses idées, une grande
-perte <i>pour l'autre vie</i>, du moins il trouve la clef de ce qui
-fait l'unique bonheur de celle-ci; où donc est sa disgrâce?
-Mademoiselle Thérèse, l'objet est manqué. Le tempérament
-a trahi la colère, et Caffardot a tout l'avantage du stratagème
-que vous aviez imaginé contre lui. Je pouvais ne pas
-raisonner juste; et l'on verra en temps et lieu que je me
-trompais; je raisonnais, du moins, selon les apparences.
-Mais, ajoutais-je à mes réflexions, si Thérèse s'est oubliée,
-rien ne m'oblige, moi, qui ne goûte point M. Caffardot, à le
-laisser jouir paisiblement de son bonheur. Ménageons à cet
-idiot quelque sujet de se repentir de sa faiblesse&hellip;&mdash;Cependant
-j'avais beau chercher dans ma tête, je n'y trouvais rien
-qui répondît à la malignité de mon intention&hellip; Lui donner
-l'alarme d'être surpris! Il en était quitte pour s'évader; la
-fausse Éléonore, qui n'était point prévenue, pouvait me
-seconder mal. Je ne vis rien de mieux à faire que de
-détourner quelque pièce essentielle des vêtements du coupable.
-La culotte fut la première chose qui me tomba sous
-la main. Je m'en emparai, ayant préalablement ôté une
-bourse, une montre et des clefs que je remis dans les poches
-du justaucorps. J'attendis ensuite dans mon lit ce qui pourrait
-arriver de cette importante soustraction.</p>
-
-<p>Mais les ronflements ne finissaient point: je perdis enfin
-patience, et fus tirailler Thérèse, que j'appelai plusieurs
-fois tout bas M<sup>lle</sup> Éléonore. Elle eut à son tour bientôt
-éveillé Caffardot, qui, supposant leur aventure découverte
-par la femme de chambre, se crut perdu, sortit du lit,
-rassembla maladroitement ses habits, chercha longtemps sa
-culotte, mais en vain, partit cependant, traînant avec assez
-de bruit les boucles de ses souliers sur le parquet, et ferma
-la porte qui se plaignit encore beaucoup. Le pauvre diable
-craignait apparemment que la duègne d'Éléonore ne se mît
-à ses trousses. Ce ne pouvait être qu'elle qu'il venait d'entendre
-parler! Quel embarras! que va-t-il arriver à sa chère
-Éléonore? et comment ravoir sa culotte?</p>
-
-<p>Thérèse, de son côté, n'était pas sans inquiétude, elle
-m'avait manqué trop essentiellement pour ne pas s'attendre
-à quelque réprimande sévère et peut-être à recevoir son
-congé, mais heureusement pour elle, je manquai de dignité
-dans cette occasion. Glissant donc légèrement sur les
-reproches que méritait son audace et ne prenant pas même
-le temps d'écouter ses excuses, je passai déjà vite à la confidence
-de mon espièglerie. Elle venait déjà d'avoir un effet
-si plaisant que je ne pouvais contenir mon envie de rire,
-loin qu'il me restât la moindre humeur, Thérèse, rassurée,
-trouva le tour admirable; nous n'osions cependant laisser
-éclater notre joie sur ce que Caffardot, qui n'avait pas ses
-culottes, resterait jusqu'à nouvel ordre dans le corridor.
-L'ingénieuse soubrette eut bientôt levé cet obstacle. Elle
-alla dire tout bas par la serrure à son bon ami, qui en effet
-y avait l'oreille collée, que la femme de chambre, qui
-s'était trouvée mal et n'avait appelé que pour demander du
-secours, ne se doutait probablement de rien, qu'au surplus
-la culotte, qui ne se trouvait point encore, ne pourrait lui
-être rendue par la porte, à cause du bruit qu'elle faisait au
-moindre mouvement; mais que s'il voulait aller au jardin,
-on la lui jetterait par la fenêtre dès que la femme de
-chambre dormirait.</p>
-
-<p>Ainsi débarrassées du témoin incommode, enchantées de le
-savoir cul nu dans le jardin, où la bise soufflait avec fureur,
-nous ne contraignîmes plus nos ris: puis nous tînmes
-conseil, résolues de bien employer, pour notre amusement
-et pour le tourment de Caffardot, l'insigne preuve que nous
-avions de son incontinence. Le résultat de nos délibérations
-fut que Thérèse qui connaissait parfaitement la maison,
-irait sans bruit suspendre la culotte à la porte de la chambre
-où couchait la véritable Éléonore. <i>Tel fut notre bon plaisir.</i>
-Thérèse s'habilla tout à fait, parce qu'il faisait très froid:
-puis s'enfonçant dans les ténèbres du corridor, elle alla bravement
-exécuter notre risible arrêt.</p>
-
-
-<h3 id="l2c9">CHAPITRE IX<br />
-Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver
-qu'elle ne mentait pas.</h3>
-
-<p>La téméraire soubrette demeura beaucoup plus longtemps
-que je ne m'y attendais, et j'étais déjà fort inquiète de
-son retard, quand je l'entendis enfin rire dans le corridor
-et parler; je crus qu'elle était avec quelqu'un: cependant
-elle rentra seule. Pressée de la plus vive curiosité, je lui fis
-cent questions. Mais, sans y répondre et riant par éclats, la
-folle ne cessait de répéter: <i>Ah! la plaisante aventure! la
-bonne folie! le drôle de corps!</i> Je perdais patience. A la fin
-pourtant, j'appris que ces ris immodérés étaient occasionnés
-par la plus singulière scène du monde, qui se passait à
-l'heure même dans la chambre d'Éléonore, et dont la porteuse
-de culotte venait d'entendre une partie.&mdash;«M. le
-chevalier, dit l'évaporée, s'interrompant à chaque mot pour
-éclater de rire, M. le chevalier est là-haut&hellip; chez la divine
-Éléonore, à qui il tient, je ne sais sous quel prétexte, les
-propos les plus originaux. Je défie l'homme le mieux ivre,
-le plus facétieux histrion, d'imaginer un amphigouri pareil
-à celui qu'il débite. Il a cependant passé la nuit avec la
-chère demoiselle, rien n'est plus évident&hellip; Tout ce qu'il dit
-y a rapport. Ils ont couché ensemble, mademoiselle! Cela
-est clair. Comment trouvez-vous la chose? Et qui diable ne
-rirait pas d'une découverte pareille?»&mdash;Mais, interrompis-je,
-êtes-vous bien sûre, Thérèse&hellip;&mdash;Tout à fait sûre,
-mademoiselle.&mdash;Que ce soit le chevalier?»&mdash;Ah! c'est
-bien lui-même; peut-on méconnaître son joli son de voix?
-il traite M<sup>lle</sup> Éléonore d'épouse chérie, d'adorable déité.»&mdash;Vous
-extravaguez, ma mie Thérèse, dis-je un peu piquée,
-mais ne pouvant encore croire un conte qui, selon moi,
-n'avait pas la moindre vraisemblance.&mdash;Eh! parbleu,
-mademoiselle, répliqua-t-elle en continuant ses ris, si vous
-doutez que ce que je dis soit vrai, donnez-vous la peine de
-vous lever et de me suivre, vous verrez&hellip;&mdash;Non, il y aurait
-un autre moyen&hellip;</p>
-
-<p>Je n'eus pas le temps d'achever. Thérèse avait de l'esprit,
-elle devina ce que j'hésitais à lui proposer, partit et ne
-reparut plus; ce fut le chevalier qui revint à sa place, riant
-aussi de tout son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Piquée contre le volage adorateur, déjà coupable de plusieurs
-infidélités, quoique nous ne vécussions ensemble
-qu'à peine depuis un mois, je le laissai chercher à tâtons
-mon lit, sans daigner le guider d'une seule parole. Mais il
-sut bien me trouver. Je perdis tout à coup la moitié de ma
-colère quand je sentis les belles mains de l'inconstant toucher
-mon sein et sa bouche angélique surprendre la mienne
-au moment où je délibérais si je voulais la détourner.
-J'eus cependant le courage de lui dire, avec une aigreur
-apparente, qu'il me laissât et retournât vers son <i>épouse chérie,
-vers l'aimable déité</i>. Ce reproche ne le fâcha point; et
-sans perdre du temps à se justifier, il eut recours au remède
-infaillible&hellip; Je m'apaisai.</p>
-
-<p>«Encore, mon cher amour» (soupirai-je, en ressuscitant
-pour la seconde fois)&hellip; mais je me repentis de cette prière
-indiscrète quand j'eus touché quelque chose qui se trouvait
-pour lors dans l'impossibilité de me complaire.&mdash;Hélas!
-dit tristement le pauvre chevalier, voilà le vrai châtiment
-de mes sottises. Jamais coupable fut-il plus cruellement
-puni! mais Vénus n'abandonne pas pour longtemps ses
-fidèles adorateurs. Avant que je n'aie fini de te raconter la
-rare aventure qui vient de m'arriver, je serai désenchanté;
-et tu es trop généreuse pour me refuser ma revanche.» Un
-baiser de flamme fut le sûr garant de ma bonne volonté;
-nous demeurâmes voluptueusement groupés; et ce fut dans
-l'attitude la plus propre à opérer un prompt désenchantement
-que le chevalier se mit à me raconter ce qu'on va lire
-dans le chapitre suivant.</p>
-
-
-<h3 id="l2c10">CHAPITRE X<br />
-C'est le chevalier qui parle.</h3>
-
-<p>«Le funeste président nous faisant visiter tous les recoins de
-sa maison, avec autant d'exactitude que si nous eussions été
-un détachement de maréchaussée, commandé pour y déterrer
-quelque malfaiteur, avait annoncé la pièce où nous sommes
-maintenant comme l'appartement de sa fille, et celle d'en
-haut, où je suis venu m'égarer, comme l'une des chambres
-qu'il donne aux étrangers, en attendant que le premier soit
-en état. La droite est pour les femmes, les hommes sont de
-l'autre côté. Ayant bien mis cette distribution dans ma tête,
-assuré d'ailleurs que Sylvina devait occuper au-dessous le
-bel appartement et présumant en conséquence que tu coucherais
-nécessairement dans une chambre où il n'y aurait
-qu'un lit, il me semblait que rien ne pouvait s'opposer au
-bonheur de passer la nuit avec toi; je suis donc parti pour
-le quartier des femmes, dès que j'ai présumé que tout le
-monde pouvait à peu près dormir. J'ai porté la main sur
-plusieurs serrures; enfin j'ai trouvé la clef dans l'une, j'ai
-ouvert. Quelqu'un dormait, mais au bruit que j'ai fait, on
-s'est éveillé&hellip; J'hésitais.&mdash;<i>Entre donc, Saint-Jean</i>, a dit
-très distinctement une voix que j'ai reconnue tout de suite
-pour celle d'Éléonore; alors il m'est venu l'idée la plus folle.
-La répugnance de passer pour Saint-Jean et la curiosité de
-voir quel micmac allait naître de ma visite m'ont fait commencer
-sur l'heure le rôle de somnambule, et sans répondre
-à la voix, je me suis mis à déclamer assez bas.&mdash;Jardin délicieux
-où la divine Cloé vient chaque matin disputer à la
-rose et au jasmin le prix de la fraîcheur&hellip; Lieux enchantés
-où le serment d'un amour à l'épreuve des siècles précéda le
-v&oelig;u que nous prononçâmes au pied des autels&hellip; (Je me suis
-assis). Fontaine plus limpide que celle de Vaucluse! Cristal,
-où mon épouse chérie&hellip;&mdash;Ah çà, Saint-Jean, a interrompu
-la voix, voilà qui est très bien, mais c'est assez de
-ces gentillesses; dis-moi par quel heureux hasard&hellip;&mdash;Le
-hasard n'eut point de part à mon choix, il fut forcé dès que
-je vis sa prunelle plus éclatante que l'étoile du matin.&mdash;Ah!
-ah! monsieur Saint-Jean, vous faites votre agréable!
-où donc avez-vous puisé tant d'esprit?&mdash;Personne n'en a
-comme elle. Phébus, jaloux de ses moindres paroles, se
-couvre d'un nuage pâle dès qu'elle ouvre la bouche&hellip; Adorable
-épouse! divine Cloé&hellip;»&mdash;Laisse-moi rire, mon d'Aiglemont,
-dis-je à l'aimable fou, dont le poids délicieux
-gênait le jeu de ma poitrine, je n'y tiens plus: <i>le soleil qui
-s'obscurcit, le temps qui se couvre, dès que Cloé se met à parler!</i>
-Cela est trop extravagant&hellip; mais que veux-tu faire?
-oui, je sens que tu es désenchanté; à la bonne heure; cependant,
-pour ta pénitence, tu patienteras jusqu'à ce que tu
-m'aies achevé ton récit, nous verrons après; sois sage et
-conte.</p>
-
-<p>«&mdash;Mis au fait par l'apostrophe d'Éléonore à Saint-Jean,
-tu penses bien que je me suis mis à mon aise. J'ai profité de
-la première invitation, qui est encore échappée à la belle,
-pour courir à son lit, disant: Qu'entends-je? Elle est déjà
-sous ce berceau de chèvrefeuille! les sons de sa voix mélodieuse
-ont frappé mon oreille!&hellip; Ah! chère épouse!&hellip; C'est
-toi!&hellip; C'est elle-même&hellip; Hélas! après une si longue
-absence&hellip; tes bras se refusent à ceux d'un époux chéri!&hellip;
-O amour, ô hyménée! venez éclairer de vos brillants flambeaux
-les yeux de Cloé, qui méconnaissent le plus tendre
-des époux.</p>
-
-<p>«Soit qu'Éléonore ait eu l'esprit assez présent pour sentir
-tout le parti qu'on peut tirer d'un somnambule, soit
-qu'un tempérament dominant ne lui ait pas permis de
-refuser une occasion, peut-être dangereuse, elle n'a fait
-aucun effort pour m'empêcher de partager son lit. Cependant
-il n'était plus possible qu'elle me prît pour Saint-Jean,
-dont elle doit sans doute connaître la voix. Je ne déguisais
-point la mienne. J'ai fait les choses en galant homme; et ne
-voulant pas mettre la belle à mal sans être assuré de son parfait
-consentement, j'ai débuté, au lit, par tourner le dos,
-comme pour dormir. Quelques minutes après, j'ai fait semblant
-de ronfler. Bientôt Éléonore s'est levée. Je m'apprêtais
-à m'esquiver, craignant qu'elle n'allât appeler du
-secours, mais prudente, ennemie de l'éclat, elle ne voulait
-que fermer la porte et mettre les verrous, de peur sans
-doute qu'il ne vînt plus de monde qu'il ne lui en fallait.
-Après cette sage précaution, elle s'est recouchée, et voici ce
-que j'ai jugé à propos d'ajouter à mes folies:&mdash;Cesse de
-t'abuser, divine Cloé. Quelle que soit la beauté de l'incomparable
-Éléonore, rien ne peut combattre dans mon c&oelig;ur ton
-image adorée; en vain cette auguste princesse est la rivale
-de Minerve et de Diane, toi seule as le prix&hellip; Je ne disconviens
-pas que mes yeux éblouis, mon oreille enchantée&hellip;
-Tu surprends ma rougeur, céleste Cloé? pardonne, je suis
-coupable&hellip; Mais que dis-je? je ne le suis plus. Tes charmes
-divins détruisent une illusion passagère&hellip; Permets-moi seulement
-de répéter une dernière fois que si je n'étais l'amant
-et l'époux de Cloé, je ne pourrais vivre que pour Éléonore.»</p>
-
-<p>Après une pause dont nous avions besoin tous deux, pour
-soulager notre envie de rire, le chevalier me dit encore qu'il
-s'était payé deux fois de ses éloges et qu'Éléonore avait fait
-très savamment la Cloé. Qu'ensuite, comme il faisait de
-nouveau semblant de dormir, elle l'avait tiraillé doucement,
-afin de se défaire de lui, s'il était possible, sans l'éveiller;
-qu'il s'était prêté à tout, soutenant avec beaucoup de vraisemblance
-le rôle de somnambule, et qu'on l'avait enfin
-attiré vers la porte. Thérèse s'était trouvée là précisément
-comme Éléonore ouvrait. Le chevalier, par pure malice,
-avait recommencé ses monologues, sans rentrer, sans sortir,
-le tout pour prolonger l'embarras de la divine Cloé.
-Thérèse avait profité d'un moment favorable pour se glisser
-dans la chambre et poser la culotte sur un fauteuil voisin du
-lit. Puis, laissant le chevalier continuer sa comédie, elle
-était revenue vers moi; par bonheur, lorsqu'elle était retournée,
-le somnambule n'avait pas encore pris le parti de la
-retraite. Celui-ci, sentant qu'une main féminine s'emparait
-de lui dans les ténèbres, s'était laissé conduire. Thérèse l'avait
-mis au fait en chemin; puis, le laissant à la porte de la
-chambre, elle s'en était allée, par discrétion, attendre le jour
-quelque part, ne manquant pas de connaissances dans une
-maison où elle avait servi.</p>
-
-
-<h3 id="l2c11">CHAPITRE XI<br />
-Aubades. Fâcheux réveil d'Éléonore.</h3>
-
-<p>Le lecteur peut être impatient d'apprendre ce qui arriva
-de la culotte de Caffardot, si méchamment installée chez
-l'innocente Éléonore; je supprime, pour le satisfaire, les
-détails de ce qui put encore se passer entre le somnambule
-et moi.</p>
-
-<p>Nous fûmes d'avis qu'il fallait attirer, sans affectation,
-le plus de monde que l'on pourrait à l'appartement de la
-belle avant qu'il y fît jour. A l'ouverture des volets, une
-culotte rouge, vue de tous les yeux, devait produire un effet
-admirable. Il ne s'agissait, pour amener ce grand coup de
-théâtre, que d'éveiller de bonne heure M. le président et de
-lui proposer de surprendre agréablement les dames par de
-petites aubades à leurs portes. Le chevalier jouant du violon
-et le président de la basse de viole, le galant vieillard ne
-pouvait manquer de goûter l'heureuse idée de cet <i>éveil</i>
-romanesque.</p>
-
-<p>En conséquence, d'Aiglemont se rendit de bonne heure
-chez notre hôte avec son violon; la triste basse de viole fut
-tirée de son étui poudreux: on répéta quelques vaudevilles
-surannés et l'on se mit en marche. Sylvina fut gratifiée la
-première d'une <i>forlane</i>, d'une <i>gavotte</i> et de deux <i>courantes</i>,
-le tout avec des sourdines, par respect pour le sommeil de
-la grave présidente, dont l'appartement était contigu.
-Ensuite les musiciens et Sylvina, qui s'était aussitôt levée,
-vinrent à ma porte. Je les attendais et ne laissai jouer que le
-temps qu'il fallait pour ne point paraître prévenue. Je
-grossis bientôt leur bande avec Lambert, qui, se mêlant
-aussi de musique et jouant passablement de la flûte, venait
-se joindre aux concertants. Bientôt toute la maison fut à
-notre suite, excepté la présidente, Éléonore et Caffardot; en
-un mot, nous étions très nombreux quand nous nous présentâmes
-à la porte de la chambre où reposait la tendre
-amante de Saint-Jean, <i>la divine Cloé</i>.</p>
-
-<p>Arrivés sans bruit, nous débutâmes par le fameux air
-<i>des Sauvages</i>, sur lequel je savais par bonheur un <i>amphigouri</i>,
-qui répondait merveilleusement à l'envie que j'avais
-de berner la chère Éléonore, et non de la divertir. L'honnête
-président, admirateur de l'artiste à qui l'on doit le
-sublime morceau que nous exécutions, était seul de bonne
-foi: possédant cette pièce à fond, il raclait littéralement la
-basse continue avec le plus fervent enthousiasme. Aussitôt
-que l'air fut achevé, le chevalier ouvrit, criant à tue-tête:
-<i>Forêts paisibles</i>; à quoi le cher père ne manqua pas de
-répliquer par une partie du ch&oelig;ur. Quant à moi, je continuais
-à chanter mes paroles burlesques, Lambert s'époumonnait
-en soufflant dans sa flûte; le tout faisait un charivari
-qui m'aurait considérablement amusée si je n'avais pas
-eu la perspective d'un amusement encore plus intéressant.</p>
-
-<p>Ce fut le président lui même qui courut aux volets et fit
-jour. Les chants cessèrent subitement à l'aspect de la
-culotte; le chevalier et moi jouâmes à ravir l'étonnement;
-je tournai le dos, d'Aiglemont toussa, Sylvina parut stupéfaite,
-ainsi que Lambert et les autres spectateurs. Le président
-était à peindre, ayant passé tout à coup d'un enjouement,
-un peu fou pour son âge, à la colère la plus terrible.
-Tous les yeux, fixés à la fois sur la culotte, guidèrent sur ce
-fatal objet ceux de la malheureuse Éléonore. Sa confusion
-ne peut se décrire. Nous nous hâtâmes de sortir à travers
-une foule de curieux, parmi lesquels la perfide Thérèse, se
-comportant à merveille, n'avait pas l'air d'avoir la moindre
-part à l'événement. Le chevalier emmena le président demi-mort,
-ferma la porte et s'empara de la clef, pour empêcher
-ce père irrité de revenir sur ses pas faire quelque mauvais
-traitement à sa coupable fille. Cependant la culotte était
-demeurée, et celui à qui elle manquait ne passait pas lui-même
-des instants moins cruels qu'Éléonore, que ce trophée
-de libertinage venait de compromettre si publiquement.</p>
-
-
-<h3 id="l2c12">CHAPITRE XII<br />
-Trait d'esprit et de charité de la part du chevalier.</h3>
-
-<p>D'Aiglemont était un espiègle, mais il avait le c&oelig;ur
-excellent. Il ne vit donc point sans émotion le désespoir de
-notre hôte; et sur l'heure il forma le projet de réparer,
-autant que cela se pourrait, le mal qui résultait de notre
-folle plaisanterie.&mdash;«Ne vous affligez pas, monsieur, dit-il
-au président, j'entrevois de tout ceci de la fourberie, et je
-gagerais que mademoiselle votre fille est innocente, malgré
-les apparences qui semblent déposer contre sa vertu. Laissant
-à part la prévention où tout le monde doit être en
-faveur d'une personne bien née et élevée par des parents
-respectables, je m'attache au fait seul, et je soutiens que
-cette culotte égarée chez elle ne peut s'y trouver que par
-quelque perfide man&oelig;uvre de la part, sans doute, de celui
-à qui elle appartient. Un homme à bonnes fortunes,
-quelque distrait qu'il soit, n'oublie jamais sa culotte. Encore
-une fois, monsieur, il y a là-dessous quelque noirceur; et
-si vous m'en donnez la permission, je me fais fort d'éclaicir
-ce mystère d'iniquité. Souffrez que j'entretienne un moment
-en particulier M<sup>lle</sup> Éléonore&hellip; mais non, soyez vous-même
-témoin de notre entretien, et tenez-vous pour dit que bientôt
-vous serez tranquillisé et vengé.»</p>
-
-<p>Je connaissais le chevalier incapable de nous compromettre;
-mais je n'en étais pas moins étonnée de son effronterie,
-et je ne concevais pas comment il osait se mêler
-d'arranger une affaire où lui même avait les plus grands
-torts. Cependant, ayant un but, il vint à bout d'y conduire
-heureusement sa difficile entreprise.</p>
-
-<p>Les éclaircissements entre lui, le président, Éléonore et
-Caffardot se passèrent sans témoins; mais voici le compte
-qu'il nous en rendit dans la voiture, lorsque nous eûmes
-pris congé de la ridicule famille. C'est encore le chevalier
-qui va parler.</p>
-
-<p>&mdash;«Nous sommes retournés, le cher père et moi, chez la
-malheureuse Éléonore, que nous avons trouvée en larmes.&mdash;Rassurez-vous,
-mademoiselle, lui ai-je dit avec une consolante
-douceur, soyez persuadée que monsieur votre père
-est trop judicieux pour prendre le change: il ne doute nullement
-de votre innocence, et de même, loin de vous accuser
-le moins du monde, toute la maison se plaint et crie
-vengeance contre un scélérat qui vous a fait l'injure la plus
-atroce. Reposez-vous sur moi du soin de vous faire la réparation
-solennelle qui vous est due; mais expliquez-vous,
-décidez sur-le-champ du sort de l'imposteur: doit il expirer
-sous nos coups, ou prenez-vous assez d'intérêt à lui pour
-que vous daigniez le sauver en l'élevant au rang de votre
-époux?&mdash;Ni l'un ni l'autre, monsieur, a répondu l'indolente
-Éléonore, qui, m'ayant attentivement regardé pendant
-que je parlais, s'était un peu rassurée, sentant que je lui
-fournissais un moyen de se disculper, non, monsieur, une
-punition proportionnée à la perfidie de Caffardot ne manquerait
-pas d'ajouter au scandale. Sait-on d'ailleurs, après
-l'indigne manière dont il vient de se venger de n'avoir pu
-me séduire, à quel excès il pourrait encore se porter, plus
-irrité? Qu'il vive!&hellip; Mais j'en jure devant mon père, devant
-vous, monsieur, de qui je reçois dans ce moment des
-preuves d'intérêt qui me permettent de vous nommer notre
-véritable ami, je jure, dis-je, que jamais l'infâme Caffardot
-ne sera mon époux; hélas! je n'ai qu'une faute à déplorer:
-c'est d'avoir caché trop longtemps à mes tendres parents
-les vues abominables que le suborneur couvrait du voile
-hypocrite de la dévotion. Depuis plus d'une année il ne
-cessait de me tendre des pièges. J'espérais toujours que,
-cédant enfin à ses propres remords et corrigé par l'exemple
-de l'honneur que lui donnait ma résistance, il renoncerait
-enfin à ses damnables projets; mais je me suis abusée!&hellip;
-et qu'il m'en coûte cher aujourd'hui!&mdash;Nouveau torrent de
-larmes&hellip; délire de douleur.</p>
-
-<p>«Je voyais le bon papa prêt à fondre en larmes; j'ai
-pensé que les miennes, ou du moins le semblant d'en
-répandre, produirait un admirable effet dans cette importante
-conjoncture. J'ai donc détourné la tête, et tirant mon
-mouchoir, j'ai caché mon visage, riant d'aussi bon c&oelig;ur
-que les autres pouvaient me soupçonner de pleurer et pleuraient
-réellement eux-mêmes. Le sensible président serrait
-dans ses bras sa vertueuse progéniture; Éléonore jouait son
-rôle avec beaucoup de majesté. Je n'y tenais plus; je me
-suis emparé de la culotte, et sortant brusquement de la
-chambre j'ai feint un emportement qui pouvait signifier
-que j'allais confondre Caffardot et le punir de sa lâche
-imposture.&mdash;Arrêtez-le, mon père, s'est écriée la généreuse
-Éléonore, courez, empêchez le sang de couler&hellip;&mdash;Mais je
-suis alerte; en deux sauts j'étais loin du président, et je me
-suis rendu sans obstacle à la chambre du dévot suborneur.»</p>
-
-
-<h3 id="l2c13">CHAPITRE XIII<br />
-A quel prix Caffardot retrouve sa culotte.</h3>
-
-<p>Sylvina et Lambert écoutaient le chevalier avec beaucoup
-d'intérêt; mais si cette histoire pouvait les amuser, elle
-était surtout délicieuse pour moi. Je jouissais seule de tout
-le comique du rôle du chevalier et du parfait ridicule du
-rôle d'Éléonore. Je mourais d'envie de mettre les autres un
-peu plus au fait; mais d'Aiglemont, d'un coup d'&oelig;il fin,
-m'imposa silence et continua:&mdash;«J'ai paru chez Caffardot
-avec un visage triste et courroucé. Il était au lit. Au bruit
-que j'ai fait en entrant, il a détourné ses rideaux; l'aspect
-de la terrible culotte l'a fait frémir; une pâleur mortelle a
-défiguré son visage, ç'a été bien pis quand le président est
-survenu, transporté de fureur, faisant en conséquence des
-grimaces d'énergumène. J'avais discrètement attendu celui-ci
-pour parler; immobile, je m'étais contenté d'exposer la
-culotte aux yeux de l'accusé, comme une autre tête de
-Méduse.</p>
-
-<p>«Aussitôt, le président, dont la rage redoublait à la vue
-de l'auteur prétendu de sa honte, a pris une canne et s'est
-mis à frapper de toute sa force sur le pauvre Caffardot, qui,
-malgré les couvertures, devait très bien sentir les coups; je
-ne me suis point exposé à cette première explosion, parce
-que je connais le c&oelig;ur humain et que je sais que, lorsqu'on
-s'est livré sans contrainte à ces sortes de transports, le
-moment qui les suit est celui de la clémence et des accommodements.
-Cependant, suffoqué de colère et las de battre,
-le président s'est jeté dans un fauteuil, déplorant avec beaucoup
-de galimatias <i>son malheur, sa confiance abusée, sa fille
-perdue de réputation et privée sans doute pour jamais de
-l'espoir d'un honorable établissement.</i></p>
-
-<p>&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, s'est à son tour écrié le
-chrétien Caffardot, tombant du lit à genoux et se traînant
-dans cette posture jusqu'aux pieds du père outragé. Pardonnez:
-soyez assuré qu'épouser M<sup>lle</sup> Éléonore a toujours
-été mon unique désir et que si j'ai été assez faible pour succomber
-à la tentation d'en jouir&hellip;&mdash;A la tentation d'en
-jouir, malheureux! a riposté le père redevenu furieux&hellip; Tu
-as encore l'audace de m'insulter, scélérat, et de calomnier
-ma fille! tu en as joui&hellip;&mdash;Mais puisque vous le savez,
-monsieur, il faut bien qu'Éléonore ait tout avoué&hellip;&mdash;Alors
-un coup de bâton, pour lequel le vieux président
-a retrouvé toute la vigueur de la première jeunesse, a
-coupé la parole de Caffardot. Le ver, dit le proverbe, se
-redresse lorsqu'il sent qu'on l'écrase; j'ai vu de même notre
-reptile frémir et mesurer d'un coup d'&oelig;il plein de rage la
-figure décrépite du père d'Éléonore. Cependant, afin de
-prévenir quelque acte de violence de la part du sournois
-Caffardot, je me suis mêlé de la querelle et, me joignant au
-président, j'ai traité l'autre de <i>garnement</i>: je l'ai menacé
-d'appeler des valets pour le lier et le conduire à la ville, où
-l'on saurait bien le forcer à justifier une fille aussi estimable
-que celle qu'il osait noircir par la plus exécrable des calomnies.</p>
-
-<p>«Un dévot, dans de semblables occasions, a des ressources
-qui manquent au commun des hommes. Le malheureux,
-se prosternant la face contre terre, a offert à Dieu
-sa fatale disgrâce et entonné le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> d'un ton que le
-prophète lui-même avait sans doute à peine, quelque
-affligé qu'il pût être, quand il le composa. Mais je n'ai pas
-laissé le temps à notre David d'achever sa ridicule prière;
-je l'ai fait habiller à la hâte; vous l'avez tous vu sortir de
-sa chambre, noyé de honte, écrasé de l'injustice de ses
-accusateurs, de la gravité des circonstances qui concouraient
-à le faire passer pour le faussaire le plus abominable;
-je l'ai conduit hors des cours comme un banni. Il
-retourne à sa gentilhommerie à pied; le président m'adore;
-je suis son ami, son vengeur: à la ville, je dois être sa plus
-intime société; je suis chargé de vous faire à tous des
-excuses infinies et de vous prouver comment la belle Éléonore
-est l'innocence même. Je vous propose de le croire;
-cependant, si vous vous y refusez, je n'ai pas promis d'user
-de violence pour tâcher de vous en convaincre. Au reste, il
-n'y aura point de procès, à moins que Caffardot ne juge à
-propos d'en intenter. Mais il n'en fera rien. Excepté celui-ci,
-tout ce monde affligé nous rejoindra demain à la ville; les
-gens ne manqueront pas d'y ébruiter la fatale histoire de la
-culotte, et les bavardages extraordinaires auxquels tout ceci
-va donner lieu nous fourniront d'amples ressources contre
-l'ennui de notre nouveau séjour.»</p>
-
-
-<h3 id="l2c14">CHAPITRE XIV<br />
-Conclusion des aventures précédentes.</h3>
-
-<p>«Voilà qui est bel et bon, chevalier, dit Sylvina quand
-il eut cessé de parler, mais je ne vois pas encore bien clair
-dans tout ce que vous venez de nous apprendre. Cette
-culotte, par quel hasard enfin se trouvait-elle chez Éléonore?
-M. Caffardot l'y avait-il réellement oubliée après un
-tendre entretien? ou bien était-il coupable du tour infâme
-de l'y avoir introduite à l'insu de la demoiselle, par quelque
-motif de vengeance ou de passion?&mdash;C'est sur quoi
-l'on ne peut pas vous donner des éclaircissements bien
-positifs, répondit finement le chevalier. Le crime du sournois
-Caffardot est une énigme dont le caractère indéchiffrable
-du personnage rend la solution fort difficile. Peut-être
-avec le temps serons-nous mieux instruits; mais
-faisons des gageures. Quoiqu'il y ait gros à parier qu'Éléonore
-n'est point innocente, je veux bien néanmoins risquer
-dix louis, et je dis <i>qu'elle n'a pas couché avec Caffardot</i>.&mdash;Monsieur
-le chevalier, interrompit Lambert, je tiendrais
-vos dix louis s'il était permis de parier à jeu sûr. Je n'ai
-pas laissé de m'instruire pendant cette fameuse nuit.
-Apprenez à votre tour les découvertes que j'ai faites. Quelle
-diable de raison que celle de ce M. le président!</p>
-
-<p>«Le vin frelaté que nous avons bu à souper m'incommodait.
-J'ai eu besoin de sortir de mon appartement, et à
-force d'aller et de venir, j'ai enfin trouvé ce que je cherchais.»&hellip;</p>
-
-<p>Lambert descendu&hellip; Sylvina devenue rouge, cela donnait
-à penser quelque chose. A la bonne heure, tant mieux pour
-eux, si ce que nous devinions était la vérité; nous ne témoignâmes
-rien et le laissâmes poursuivre.</p>
-
-<p>«J'allais remonter, lorsque j'ai entendu marcher dans
-l'obscurité quelqu'un qui retenait sa respiration et se coulait
-avec beaucoup de précaution le long des murs. Tout
-près de moi, ce noctambule a ouvert avec assez de bruit
-une porte, qui, autant que je me le rappelais, devait être
-celle de la chambre à coucher de M<sup>me</sup> la présidente. Je n'en
-ai plus douté lorsque j'ai pris la peine de venir jusqu'à
-cette porte, qu'on n'avait pas jugé à propos de refermer.
-J'aime les scènes de nuit; je me suis donc glissé dans la
-chambre. Le noctambule, attendu par notre galante
-hôtesse, a été tutoyé familièrement et reçu sans façon dans
-le lit. Je n'avais pas envie d'écouter en chemise les peu
-intéressants ébats de ce couple amoureux; mais j'ai pensé
-qu'il serait aussi bon de veiller là qu'ailleurs; et, retourné
-chez moi pour me chauffer et endosser une redingote, je
-suis revenu tout de suite dans l'intention de recueillir
-quelque chose de divertissant, ou du moins de lutiner un
-peu les délinquants, s'ils ne me fournissaient pas quelque
-meilleur moyen de récréation. Moins adroit que la première
-fois, j'ai touché tant soit peu la porte qui s'en est plainte
-aigrement. La présidente a dit avec effroi: Mon Dieu!
-Saint-Jean, que viens-je d'entendre?&mdash;Ce n'est rien, lui
-a-t-on répondu, c'est le vent ou quelque chat. (La bonne
-présidente s'est un peu rassurée&hellip;) Mais de quoi riez-vous
-donc, VOUS autres?&mdash;Continuez, mon cher Lambert
-répliqua le chevalier, c'est ce nom de Saint-Jean qui me
-divertit.&mdash;Saint-Jean ne m'a point étonné, riposta Lambert.
-Eh! qui diable, autre qu'un valet bien payé, pourrait
-se hasarder à fêter les immenses appas dont nous parlons!&hellip;</p>
-
-<p>«Quand je m'introduisis, c'était fait: un entretien familier
-remplissait les moments de relâche.&mdash;Je suis très
-mécontente de toi, disait la présidente, sans prendre la
-peine de parler bas: tu es, je le vois bien, un petit volage;
-ton indolence actuelle m'en convaincrait assez, quand je
-n'aurais pas d'ailleurs assez de quoi fonder certains soupçons&hellip;&mdash;Saint-Jean
-n'était pas orateur. Il se défendait mal;
-madame s'est animée par degrés; et après avoir récapitulé
-tout ce qu'elle avait fait pour ce domestique ingrat, elle a
-mis le comble à ma surprise en disant que si elle avait eu la
-bonté de tolérer quelques infidélités en faveur des femmes
-de chambre, sa passion ne tiendrait pas contre la honte et
-le désespoir d'avoir sa propre fille comme rivale; qu'elle
-croyait avoir surpris entre celle-ci et M. Saint-Jean
-quelques signes d'intelligence; mais que si elle venait
-jamais à avoir des certitudes, elle ferait prendre le suborneur
-et renfermer l'effrontée pour le reste de ses jours.
-Saint-Jean s'est <i>donné au diable</i>, que rien n'était plus faux
-que ce goût prétendu pour M<sup>lle</sup> Éléonore: écoutez bien ceci,
-mes amis:&mdash;C'est bien plutôt, a-t-il dit, sur ce vilain
-visage de Caffardot que madame devrait jeter ses soupçons.
-On ne dirait pas que le grivois y touche; mais il rôde jour
-et nuit en dehors et en dedans; et, tout à l'heure encore,
-au jardin&hellip; mais enfin&hellip; on verra. Si l'on ne marie pas
-bientôt ces deux amoureux, il arrivera sûrement quelque
-malheur&hellip; Eh bien, monsieur d'Aiglemont, avez-vous
-encore envie de parier?&mdash;Je ne me dédis pas, mon cher
-Lambert; mais continuez votre histoire.&mdash;Elle est finie:
-l'envie de rire, le froid et certain bruit que la présidente a
-fait dans sa table de nuit m'ont chassé de l'appartement;
-j'ai regagné le mien&hellip; ou celui de Sylvina, consolé de mon
-indigestion (en avait-il une?) et de la perte de quelques
-heures de sommeil.» (Nous le crûmes bien payé d'avoir
-veillé.)</p>
-
-<p>Nous rîmes beaucoup de cette nouvelle scène; et raisonnant
-à perte de vue sur tant d'événements étonnants nous
-arrivâmes sans nous être aperçus du trajet. Un laquais de
-monseigneur nous attendait aux portes de la ville, pour
-nous conduire à notre logement. La situation, la distribution
-et les meubles répondaient à l'idée que nous devions
-avoir du bon goût et de l'amitié de notre protecteur. Quand
-nous fûmes installées, le chevalier nous quitta pour aller
-embrasser son oncle, que nous le priâmes d'amener, le
-plus tôt possible, auprès de nous.</p>
-
-
-<h3 id="l2c15">CHAPITRE XV<br />
-Où l'on fait une nouvelle connaissance.
-Arrangements raisonnables.</h3>
-
-<p>Nous logions chez une jeune veuve, d'une figure charmante
-et mieux élevée que ne le sont ordinairement les
-petites bourgeoises de province. M<sup>me</sup> Dupré, c'est ainsi
-qu'elle se nommait, parut aussitôt que nous eûmes mis
-pied à terre et nous invita de la meilleure grâce du monde
-à prendre chez elle un dîner qu'elle avait eu l'attention de
-nous tenir prêt.</p>
-
-<p>Cette aimable femme nous apprit, pendant le repas, que,
-née de parents assez pauvres, elle avait eu le bonheur de
-plaire à un vieux caissier, autrefois amoureux de sa mère,
-et qui, devenu dévot et infirme, s'était retiré de la capitale
-pour finir ses jours dans sa province. L'honnête financier, à
-qui le grand nombre de ses confrères ne se pique pas de
-ressembler, avait épousé, par reconnaissance, la fille de son
-ancienne amie et lui avait donné tout son bien. Les scrupules,
-l'âge, la maladie, enfin toutes les raisons possibles
-ayant empêché le dévot personnage de vivre en mari avec
-sa jolie épouse, elle n'avait été que sa compagne; au bout
-d'un an, il avait eu la bonhomie de mourir. En conséquence,
-M<sup>me</sup> Dupré portait son deuil et jouissait de
-dix mille livres de rente et d'un riche mobilier. La vieille
-mère, pour lors malade, et qui ne dînait point avec nous,
-vivait avec sa fille. Ces femmes habitaient le rez-de-chaussée:
-nous disposions du reste de la maison et nous pouvions
-être chez nous aussi isolées que bon nous semblerait,
-mais on nous priait, avec la politesse la plus engageante,
-de ne pas user à la rigueur de cette facilité; ce que nous
-promîmes de bien bon c&oelig;ur, car M<sup>me</sup> Dupré nous avait tous
-charmés dès le premier abord.</p>
-
-<p>La franchise avec laquelle cette jolie veuve nous mettait
-de la sorte au fait de ses affaires n'avait pas uniquement
-pour objet de satisfaire le besoin de jaser, si naturel aux
-femmes; l'attention qu'elle faisait particulièrement à Lambert,
-pendant ses récits, et l'air de chercher à lire dans les
-yeux de cet artiste l'impression que ce qu'elle disait pouvait
-faire sur lui nous fit deviner sur-le-champ que la sensible
-M<sup>me</sup> Dupré le regardait déjà comme quelqu'un qui
-pouvait devenir pour elle un parti. Le c&oelig;ur d'une jeune
-veuve qui n'a connu ni les plaisirs ni les peines du mariage
-est ardent à convoler. J'ai dit que notre compagnon était
-de belle figure; le trait était décoché et le c&oelig;ur de l'hôtesse
-blessé au plus vif. Lambert sentait lui-même tout le prix
-d'une conquête qui lui offrait à la fois l'agréable et l'utile.
-Nous achevâmes de lui prouver qu'on avait sur lui des vues
-positives. Sylvina, trop honnête pour qu'un intérêt de
-coquetterie pût balancer en elle le devoir d'une sincère
-amitié, fut la première à presser Lambert de faire assidûment
-sa cour. Monseigneur, que nous vîmes le soir avec son
-neveu, fut enchanté du bonheur de notre ami. Quant à
-nous, après le tumulte du caprice, il était temps d'écouter
-la raison. Elle assignait la tante à l'oncle, et la nièce au
-neveu; nous nous arrangeâmes en conséquence et fûmes
-tous quatre fort contents.</p>
-
-
-<h3 id="l2c16">CHAPITRE XVI<br />
-Comment l'objet de mon voyage est manqué.</h3>
-
-<p>Le président ne fut pas plus tôt de retour avec sa famille
-que nous eûmes sa visite. Il me présenta M. Criardet, le
-maître de musique du concert, artiste sexagénaire, dont la
-vaste perruque à la grenadière, annonçait l'antique talent.
-Ce grand personnage était suivi d'un <i>ex-enfant de ch&oelig;ur</i> qui
-succombait sous le poids d'une douzaine d'<i>in-folio</i> de
-musique. C'étaient tous les vieux opéras français et d'admirables
-<i>cantates</i> de différents maîtres. Je pâlis à la vue de
-ce grimoire, dont il me fut prescrit de faire désormais
-mon unique étude, afin d'être bientôt en état d'enchanter
-mes auditeurs. Il ne s'agissait plus ici de ce qui pouvait
-m'être familier: la musique italienne n'avait aucun accès
-dans ce pays ennemi des innovations. Elle y était traitée de
-<i>frédons</i>, de <i>papillotage</i>; on niait qu'elle <i>fût chantante</i>,
-qu'elle <i>pût peindre, émouvoir</i>. On n'y avait pas plus d'indulgence
-pour cette musique bâtarde, à la mode depuis quelques
-années, qui prend aussi le nom d'<i>italienne</i> à la faveur
-de quelques plumes arrachées au paon et dont ce geai maussade
-essaie maladroitement de se revêtir. Cette sévérité
-propre à garantir de la contagion du mauvais goût m'aurait
-paru raisonnable si la prévention des amateurs avait été
-fondée sur des connaissances éclairées; mais comme elle ne
-l'était que sur un respect fanatique pour le genre prétendu
-national, je méprisai fort leur entêtement et j'eus un pressentiment
-sûr du peu de succès qu'aurait mon talent dans
-une ville où la musique française était une espèce de religion.</p>
-
-<p>En effet, accoutumée à la musique mesurée, phrasée, aux
-roulades, aux traits saillants et légers, je ne vins point à
-bout de saisir les beautés du genre établi. J'étais sottement
-fidèle à la mesure; je n'avais pas assez de <i>timbre</i>, j'éclatais
-de rire au milieu d'un <i>ah!</i></p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Le président et M. Criardet y perdaient leur science. Ils
-m'excédaient; je les envoyais paître; un jour, enfin, monseigneur
-survint pendant qu'on me persécutait pour me
-faire brailler <i>Ah! que ma voix me devient chère</i>, etc., tandis
-que je maudissais le malheur d'en avoir une qui m'exposait
-à tant d'ennuis. Monseigneur, qui haïssait la musique
-française, et surtout les pédants, mit M. Criardet à la porte,
-lava la tête au président, lui soutint que mon chant était
-fait pour plaire partout ailleurs que dans une ville barbare,
-digne patrie de l'ignorance et du mauvais goût, et conclut
-en assurant qu'il ne souffrirait pas que je débutasse au concert,
-dût-il payer le dédit de mon engagement, ou faire
-venir à ses frais, pour me remplacer, quelque vétérane des
-ch&oelig;urs de l'Opéra.</p>
-
-
-<h3 id="l2c17">CHAPITRE XVII<br />
-Peu intéressant, mais nécessaire.</h3>
-
-<p>Un hasard heureux me vengea sur-le-champ de la
-musique française, à qui je venais de jurer une haine
-immortelle. A peine avais-je essuyé des disgrâces à son
-occasion, qu'elle reçut un violent échec, dans cette même
-ville, regardée jusque-là comme le plus impénétrable de ses
-retranchements.</p>
-
-<p>La comédie était mauvaise, et par conséquent peu suivie:
-il passa une troupe d'excellents bouffons italiens qui, revenant
-d'Angleterre et retournant dans leur pays, se trouvèrent
-à manquer d'argent; le directeur eut le bon sens et la hardiesse
-de les engager. On cria d'abord <i>à l'horreur, à la profanation</i>;
-cependant, on voulut les entendre, quelques-uns
-par curiosité, le plus grand nombre avec l'intention de les
-trouver pitoyables et de les écraser sous le poids d'une puissante
-critique. Mais tel est l'ascendant du beau sur la cabale
-que beaucoup de spectateurs furent d'abord entraînés par
-cette nouvelle musique, vive, pittoresque, et que la faction
-qui se proposait de la siffler perdit beaucoup de ses
-membres. On était étonné de ne rien perdre de ce que rendaient
-des gens dont on n'entendait pas la langue. Tout était
-peint; les chants séduisaient; une exécution nette, moelleuse,
-soutenait l'attention et faisait craindre la fin des morceaux.
-Le concert de M. Criardet alla tout de travers, ses belles
-fugues déchurent de moitié. L'amour de la vérité me force
-à dire qu'ayant mis en parallèle les croquis de musique du
-répertoire des Italiens avec les tableaux surchargés de nos
-grands maîtres, quelques personnes raisonnables osèrent
-donner la préférence aux premiers. Le président tomba
-malade de chagrin et des mouvements infinis qu'il s'était
-donnés pour empêcher le schisme. M<sup>lle</sup> Éléonore, qui cessait
-d'être aux yeux de ses concitoyens la première chanteuse
-de l'univers, fit de cette injustice le prétexte de ses mortels
-ennuis.</p>
-
-<p>La nouvelle troupe avait un excellent orchestre; le chevalier
-s'en servit et mit sur pied un concert qui aurait fait
-tomber à plat celui de M. Criardet, si l'on se fût soucié d'enrôler
-tous les transfuges. Mais il y avait un choix à faire. On
-se garda bien de s'associer une foule d'imbéciles qui s'offraient,
-les uns par air, d'autres avec des intentions suspectes.
-On n'admit qu'un petit nombre d'amateurs de bon
-sens, dont les connaissances et les voyages avaient épuré le
-goût et qui ne ressemblaient en rien à leurs ridicules compatriotes.
-Il est vrai que ces honnêtes gens déchirés, tympanisés,
-haïs de la demi-bonne compagnie, étaient peu
-répandus, mais ils avaient le bonheur de se suffire, et les
-vains clabaudages de leurs détracteurs, loin de les mettre
-en souci, tournaient, au contraire, au profit de leurs amusements.</p>
-
-<p>L'oncle et le neveu étaient fort goûtés de cette coterie. Le
-suffrage unanime dont elle honora mon talent, répara
-bientôt le tort que pouvait m'avoir fait le jugement partial
-de Criardet et du président. Je fus accueillie partout, et en
-dépit des gens qui disaient avec dédain: <i>Qu'est-ce que c'est
-que ces femmes-là? Fi! comment peut-on les voir?</i> nous
-étions, Sylvina et moi, de tous les plaisirs.</p>
-
-<p>Autant nous étions détestées des femmes, autant le chevalier
-l'était de certains hommes; Lambert de certains
-autres et monseigneur de toute la dévotion. Cependant, il
-était impossible d'entamer ce prélat. Rigoureux observateur
-des moindres bienséances de son état, exact à ses fonctions,
-grave en apparence, fort religieux, ayant, en un mot, tous
-les dehors que les gens en place doivent au public, le
-peuple le prenait pour un saint; mais les cafards enrageaient
-de ne pouvoir ni le gouverner, ni se plaindre de lui.
-Personne ne savait mieux porter son masque; il ne le
-quittait qu'avec ses vrais amis; alors nous retrouvions toujours
-dans monseigneur l'homme du monde, l'homme adorable;
-et il était en effet l'homme adoré.</p>
-
-
-<h3 id="l2c18">CHAPITRE XVIII<br />
-Intrigues, conversation singulière.</h3>
-
-<p>Ni Sylvina, ni le chevalier, ni moi, n'étions gens à nous
-priver longtemps du doux plaisir d'être infidèles; on agaçait
-la première, elle ne savait pas résister. Monseigneur avait
-bien peu de temps à lui donner pour les plaisirs solides, et
-il en fallait absolument à Sylvina. D'Aiglemont pouvait
-jeter partout le mouchoir. Il n'y avait pas une femme un
-peu passable dont il ne fût plus ou moins agacé. Je n'éclairais
-point sa conduite tant qu'il parut à peu près le même à
-mon égard. Quant à moi, j'étais excédé des fadeurs, des lorgnements,
-quelquefois offensée des offres utiles qu'on hasardait
-de me faire; comme le beau chevalier était visiblement
-sur mon compte, on ne concevait pas la possibilité de
-m'avoir autrement qu'à force d'or. Cependant, ces grossiers
-spéculateurs étaient bien éloignés de deviner juste. J'adorais
-d'Aiglemont; mais un instinct indéfinissable me faisait
-penser malgré moi-même à lui donner bientôt des successeurs.
-Dupe de ma propre inconstance, je croyais agir avec
-beaucoup de délicatesse en mettant de la sorte mon amant
-dans le cas de profiter des bonnes fortunes qui lui étaient
-offertes.</p>
-
-<p>Je le voyais presque d'accord avec la signora Camilla Fiorelli,
-qui joignait à beaucoup d'autres talents ceux de
-chanter à ravir et d'être une excellente actrice. Argentine,
-sa s&oelig;ur, moins habile peut-être, mais bien plus séduisante,
-faisait tout son possible pour avoir la préférence. De mon
-côté, je commençais à sentir un goût très vif pour le jeune
-Géronimo Fiorelli, leur frère, qui ne leur était inférieur ni
-par la figure, ni par les talents.</p>
-
-<p>Sylvina et moi devions donc être éternellement en rivalité!
-Aussi connaisseuse que moi, le mérite de Géronimo
-l'avait également frappée; sans que je m'en doutasse, elle
-avait pris l'avance, et le beau jeune homme était déjà dans
-ses filets. J'en eus un jour des preuves accablantes. J'avais
-oublié quelque chose en sortant; je rentrai, et je vis&hellip; ce
-qu'il est cruel de voir quand on aime&hellip; Cette fatale découverte
-acheva d'éclairer mon c&oelig;ur. Le serpent de la jalousie
-le mordit; mes jours furent empoisonnés. Je devins triste,
-rêveuse; je fis mauvaise mine à mes amis, à monseigneur
-et presque au charmant chevalier. J'étais impatientée de
-l'air de bonheur qu'avait tout le monde, jusqu'à Lambert et
-M<sup>lle</sup> Dupré.</p>
-
-<p>Je songeais jour et nuit au moyen d'arracher à Sylvina
-l'aimable Fiorelli. Sans cesse, il était chez nous, mais on le
-gardait pour ainsi dire à vue. Bientôt, je fus sûre que le
-soir, faisant semblant de se retirer, il rentrait et partageait
-le lit de mon heureuse rivale. Je n'avais pas aussi régulièrement
-le chevalier. Il imaginait mille mensonges pour me
-dérober la connaissance de ses perfidies. Tantôt un souper,
-tantôt une partie de jeu poussée trop avant la nuit, tantôt le
-soin de sa santé, de la mienne, l'avait empêché de se rendre
-auprès de moi. Ses caresses étaient languissantes. Je ne pouvais
-me dissimuler qu'il était épuisé, ou, ce qui me faisait
-encore plus de peine, qu'il se ménageait peut-être avec moi
-pour briller ailleurs.</p>
-
-<p>Thérèse m'aimait: elle avait de l'esprit, de l'imagination;
-tout ce qui concernait l'amour était pour elle une
-affaire sérieuse, dont elle était toujours prête à se mêler. Je
-crus pouvoir lui confier mes peines et leur cause, et je fis
-bien. Je reçus, en effet, de cette bonne fille tous les secours
-dont je pouvais avoir besoin.</p>
-
-<p>«&mdash;Ce beau M. Fiorelli, me disait-elle, n'est rien moins
-qu'insensible, je vous l'assure; et madame votre tante ne le
-tient pas si fort en son pouvoir que vous ne puissiez vous-même
-bientôt le posséder. Vous piquez ma générosité,
-mademoiselle, et vous forcez mon secret dans ses derniers
-retranchements. Apprenez donc que votre bel Italien n'est
-point amoureux de madame.» Mon sang recommençait à
-circuler; mon c&oelig;ur se dilatait; Thérèse me rendait la vie.
-«Je ne sais, continua-t-elle, quelle timidité déplacée a pu
-empêcher le jeune objet de votre amour de vous déclarer
-tout celui qu'il a pour vous. Sans doute il mesure la difficulté
-de vous intéresser au désir qu'il aurait d'y réussir.
-Quoi qu'il en soit, M. Géronimo vous aime, il me l'a dit; et
-n'osant vous l'avouer à vous-même, il m'avait souvent sollicitée
-de vous pressentir.»</p>
-
-<p>Je grondai Thérèse d'avoir refusé de rendre un service,
-qui, par contre-coup, m'aurait beaucoup obligée; mais elle
-m'avoua franchement que, trouvant aussi Géronimo fort à
-son gré et se croyant assez jolie pour mériter quelque attention
-de sa part, elle n'avait travaillé jusque-là que pour
-elle-même, essayant de persuader au modeste Italien qu'il
-serait impossible de m'enlever au chevalier dont j'étais
-idolâtre. «Et vous faites sans doute tout ce qu'il faut,
-mademoiselle Thérèse, pour prouver à Fiorelli combien il
-serait plus avantageux pour lui que ses v&oelig;ux s'adressassent
-à vous?&mdash;Ah! si j'avais pu, mademoiselle!&mdash;Comment?
-<i>Si vous l'aviez pu!</i>&mdash;Sans doute, ce n'est pas un Caffardot,
-celui-ci! il eût été plus traitable. Mais&hellip;&mdash;Mais! achevez.&mdash;Je
-vous dirai tout, mademoiselle&hellip; Cependant, soyez
-tranquille: je me sacrifie&hellip; et d'ailleurs que m'en reviendra-t-il?&hellip;
-Non, cela n'est pas possible&hellip; vous l'aurez, ma
-chère maîtresse, je le dois pour vous, pour lui, pour moi-même&hellip;»
-Puis elle s'échappa les yeux noyés de larmes, et
-me laissa fort étonnée, et surtout très satisfaite de notre
-singulier entretien.</p>
-
-
-<h3 id="l2c19">CHAPITRE XIX<br />
-Prompte négociation de Thérèse.&mdash;Entrevue.</h3>
-
-<p>La joie du captif qui voit compter l'argent de sa rançon
-et détacher ses fers; celle du marin, lorsque, menacé du
-naufrage, il voit tout à coup les vents s'apaiser et les vagues
-s'aplanir, approche à peine de ce que l'importante promesse
-de Thérèse venait de me faire éprouver. J'étais
-encore plongée dans une douce rêverie; mon âme s'égarait
-avec délices dans les riantes perspectives de l'espérance,
-quand l'objet de ma passion me fut annoncé.</p>
-
-<p>Sylvina n'était point à la maison: le mal-être dont je me
-plaignais depuis quelques jours m'avait servi de prétexte
-pour ne pas l'accompagner; j'avais saisi ce moment pour
-parler à Thérèse de mon amour jaloux et malheureux&hellip;
-Elle amenait le charmant Géronimo, qui d'abord scrupuleux
-et timide ne voulait pas monter; mais ayant appris
-que je serais bien aise de le recevoir, il s'était hâté de saisir
-une occasion que la ponctuelle vigilance de Sylvina pouvait
-empêcher de renaître.</p>
-
-<p>Mon trouble fut extrême; l'Italien était à peindre dans ce
-charmant embarras, qui donne un air gauche aux plus
-charmantes figures; contrainte qui me sied, mais qui est
-cependant si intéressante pour qui l'occasionne qu'on en
-est flatté, dans ces moments précieux à l'amour-propre, de
-voir l'âme de l'objet qu'on aime tout entière dans ses yeux,
-et suffisant à peine à admirer. A peine mon nouvel amant
-pouvait-il se soutenir: il trébucha, il s'assit maladroitement,
-demeura muet&hellip; et si l'adroite Thérèse n'eût frayé bientôt
-une route à la conversation, de longtemps notre malaise
-stupide n'eût apparemment fini. «Nous sommes plus heureux
-que sages, dit-elle de fort bonne grâce, vous osez
-aimer, j'ai osé parler en votre faveur, et je crois que nous
-n'aurons lieu ni l'un ni l'autre de nous repentir de notre
-témérité. Je vous laisse et vais me mettre aux aguets.»</p>
-
-<p>Après ces mots, si Thérèse ne s'était pas envolée, j'aurais
-peut-être jugé à propos de faire quelques façons; mais
-Géronimo, tombant à mes genoux, m'ôta tout à fait cette
-présence d'esprit avec laquelle une femme se défend ordinairement,
-lorsqu'un tiers la fait aller plus vite qu'elle ne
-se l'était proposé. Assommée de l'indiscrétion de Thérèse,
-émue de la passion que me témoignait mon amant, trahie
-par mes propres feux, je perdis absolument la carte. Jamais
-je n'avais rien vu de si désirable que Géronimo, dans l'intéressante
-posture d'un amant suppliant: je ne tenais plus
-contre l'impétuosité de ses caresses, contre l'éloquence de
-ses expressions, qu'un organe agréable et l'accent italien
-rendaient encore plus touchantes. L'amour qui pétillait
-dans ses yeux, dans les vives couleurs de son charmant
-visage; le délire pathétique de ses sens se communiquait
-aux miens; j'étais à mon tour muette, immobile; mes
-mains, ma gorge étaient abandonnées à ses baisers. Le
-plaisir concentré dans mon âme n'éclatait au dehors que
-par la rougeur de mon visage et les oscillations précipitées
-de mon sein. S'il eût osé&hellip;</p>
-
-<p>A ces premiers transports, il en succéda de plus modérés;
-Fiorelli me conta que, dès la première fois qu'il
-m'avait vue, je l'avais embrasé du plus violent amour:
-«Je périssais de chagrin, ajouta-t-il, vous sachant amoureuse
-d'un chevalier trop digne de vous. M. d'Aiglemont
-m'efface, il est vrai, par la naissance, par mille belles qualités;
-mais, divine Félicia, me permettez-vous de me mettre
-à certains égards au-dessus de mon illustre rival et de prétendre
-seul à la couronne que mérite le plus sensible, le
-plus passionné de vos adorateurs? J'avais eu de légères
-inclinations avant de vous connaître; mais vous êtes ma
-première passion. Que ne pouvez-vous imaginer toute la
-violence de mon amour!&hellip; Que de v&oelig;ux, que de projets
-déjà formés!&hellip; mais surtout quel supplice que de me taire
-et de me sacrifier au bonheur de vous voir quelquefois dans
-cette maison, la délicatesse qui rend odieuses les faveurs
-d'une autre femme que celle dont on est épris! Que j'ai
-maudit souvent mon étoile qui me condamnait si tyranniquement
-à servir celle qui était précisément le plus puissant
-obstacle entre vous et moi! Vous l'avouerai-je? Un sombre
-désespoir s'emparait déjà de mon c&oelig;ur et me dictait de
-m'arracher la vie. Argentine, qui m'est unie d'une amitié
-peu commune entre parents, savait seule à quel point
-j'étais à plaindre et prenait pitié de mon état. Elle m'avait
-promis de mettre en usage tout ce que la nature a pu lui
-accorder de charmes et d'esprit pour détourner de votre
-amour ce mortel fortuné qui forçait le mien au silence.
-Mais la jalouse Camille, qui veut plaire exclusivement,
-avait déjà couché votre chevalier sur la liste des hommes
-qu'elle se propose d'immoler dans cette ville à son insatiable
-coquetterie. Et pendant que l'insensible s'enorgueillit
-d'engager par ses prestiges un cavalier que toutes les dames
-lui envient, la trop tendre Argentine aime tout de bon et se
-consume pour lui. J'avais donc à la fois et le mortel ennui
-d'aimer sans espérance et la douleur de voir ma chère
-Argentine malheureuse pour avoir voulu me servir&hellip;»</p>
-
-<p>Géronimo, que j'écoutais avec un plaisir inexprimable,
-allait continuer. Mais Thérèse, accourant, nous annonça le
-retour de Sylvina, suivie de notre hôtesse et de l'ami Lambert.
-Nous nous mîmes au clavecin et commençâmes un
-duo de chant; Thérèse, assise et travaillant auprès de nous,
-avait l'air de ne nous avoir point quittés. Il eût été bien
-difficile à ma rivale, malgré toute sa pénétration, de deviner
-qu'il venait de se passer une scène si préjudiciable à
-son amour.</p>
-
-
-<h3 id="l2c20">CHAPITRE XX<br />
-Qui prépare à des choses intéressantes.</h3>
-
-<p>Monseigneur était attentif à saisir les moindres occasions
-d'obliger ses amis. Mon état languissant lui causait de vives
-inquiétudes; j'étais depuis quelque temps si différente de
-ce qu'il m'avait toujours vue qu'il craignait que je n'eusse
-des vapeurs ou que je ne fusse menacée de quelque grande
-maladie. En conséquence, voulant essayer de me distraire,
-il m'avait ménagé pour ce même jour la surprise agréable
-de quelques amusements qui devaient remplir la soirée.
-D'Aiglemont avait reçu de Paris de la musique admirable,
-nouvelle et destinée aux plaisirs des petits comités. Il
-s'agissait de me la faire entendre. Le chevalier, deux jeunes
-officiers pleins de talents, avec lesquels il avait fait connaissance,
-et Géronimo, qui jouait supérieurement de la basse,
-suffisaient pour l'exécution. Ces pièces devaient être mêlées
-de quelques ariettes, chantées par Argentine et Camille.
-Après ce petit concert, nous soupions. Le projet était de
-beaucoup rire et boire.</p>
-
-<p>Je ne savais rien encore de tout cela, quand je vis les
-acteurs arriver à la file. Monseigneur vint l'un des premiers;
-les s&oelig;urs amenèrent avec elles une <i>signora</i>, jolie, assez
-aimable, dont on avait besoin pour que le nombre des
-femmes fût égal à celui des hommes. Nous devions être en
-tout, les trois Italiennes, Sylvina, notre hôtesse et moi,
-monseigneur, son neveu, les deux officiers, Lambert et le
-charmant Géronimo.</p>
-
-<p>La musique fut trouvée délicieuse. Les concertants se
-signalaient à l'envi, animés du génie de l'auteur et par la
-présence des femmes. Les Fiorelli briguaient avec prétention
-la gloire de se surpasser mutuellement. Camille, malgré
-la supériorité de son art, avait peine à l'emporter sur le
-naturel pathétique et le son de voix insinuant de sa s&oelig;ur.
-J'étais moi-même pénétrée de leur chant, et j'avais la bonne
-foi d'avouer au dedans de moi que j'étais encore bien éloignée
-d'égaler ces séduisantes sirènes. Guidées chacune par
-les mouvements de son caractère et de ses passions, dans le
-choix des morceaux, ceux que chantait Camille étaient fiers,
-éclatants, propres à développer une voix étendue, à faire
-briller un gosier exercé. Une netteté, une précision unique
-dans les passages de gorge, de la force de la mollesse tour
-à tour et à propos, des tremblements d'un fini parfait, nous
-forçaient à l'admirer. Argentine soupirait mollement des
-chants simples, mais pleins d'effets, qui peignaient avec
-magie, soit les élans passionnés d'une âme amoureuse vers
-l'objet dont elle était remplie, soit les peines intéressantes
-d'un c&oelig;ur dévoré d'une jalousie secrète. Malheur aux insensibles
-à qui cette inimitable chanteuse n'aurait pu communiquer
-l'enthousiasme dont elle était elle-même transportée,
-et qui lui aurait préféré les tours de force de l'artificieuse
-Camille!</p>
-
-<p>La musique nous avait mis de la plus agréable humeur.
-On voyait sur tous les visages une nuance de désir et de
-volupté. Le souper eût été charmant s'il n'eût pas pris fantaisie
-au père Fiorelli, suivi de certain jaloux, mari de cette
-signora qu'elles avaient amenée, de venir subitement chercher
-leur monde, qui s'était engagé sans permission. Ce
-contre-temps nous désespérait. On tint conseil; monseigneur
-fut d'avis de retenir plutôt ces importuns que de nous
-laisser enlever nos dames; et quoique ce parti fût désagréable,
-il passa néanmoins à la pluralité des voix. M<sup>me</sup> Dupré, qui
-n'aimait pas les assemblées nombreuses et n'avait d'abord
-consenti que par complaisance à être des nôtres, disparut
-au moment de se mettre à table; la partie se détraquait
-d'autant plus que Lambert, qui devait partir le lendemain
-de grand matin pour une emplette de marbres, déclarait
-aussi qu'il se retirerait à minuit. Tout cela fut cause qu'il
-arriva des choses fort extraordinaires et qui valent bien la
-peine d'occuper un chapitre.</p>
-
-
-<h3 id="l2c21">CHAPITRE XXI<br />
-Orgie.</h3>
-
-<p>Quand monseigneur se mettait d'une partie, on était sûr
-d'y trouver tout ce qui peut aiguiser et satisfaire les sens:
-il avait tout prévu. En un mot, tout était exécuté: son
-génie de fêtes faisait surtout des prodiges à l'occasion de
-l'impromptu dont il nous régalait. La chère était exquise.
-Les vins les plus rares, et en quantité, défiaient la soif et la
-curiosité des convives. Les quatre saisons, mises à contribution
-pour nos plaisirs, fournissaient à la fois à notre table
-des fleurs et des fruits, étonnés de s'y rencontrer.</p>
-
-<p>Ce que la présence incommode des deux Italiens nous
-ôtait de liberté tournant au profit de la gourmandise, on
-donna de bon appétit sur les services; on but à proportion.
-Le père Fiorelli, sans éducation et vorace, pâturait, humait
-du vin avec indécence; son camarade, plus jeune et très
-plaisant, fut délicieux pendant une partie du repas; mais
-devenant d'une liberté téméraire à mesure que les rasades
-s'accumulaient dans son estomac, il donna bientôt à la
-compagnie plus d'inquiétude que de plaisir. Lambert buvait
-fort. Les Italiennes, à l'exception d'Argentine, s'en acquittaient
-assez bien pour des femmes: Sylvina semblait se
-faire une gloire d'enchérir sur elles: le chevalier et ses
-deux amis <i>trinquaient</i> et se conduisaient comme des Suisses
-aux Porcherons, chantant, criant, se débraillant, jurant
-quelquefois, et lutinant leurs voisines. Ils mettaient surtout
-fort mal à son aise la signora, dont le mari sourcilleux était
-présent. Monseigneur, Géronimo et moi, tous trois embarrassés,
-buvions avec modération; cependant, à force de
-goûter des vins et des liqueurs, nous eûmes à notre tour de
-légères fumées; mais cela n'alla pas plus loin. Le chevalier
-s'en tint aussi à n'être que demi-ivre. Sylvina pouvait
-passer pour être plus que grise. On soutint Lambert sous
-les bras pour le conduire à son appartement à l'heure convenue.
-Quant au père Fiorelli et au bouffon, ils poussèrent
-les choses à la dernière extrémité. L'Italienne, voyant son
-époux hors d'état de veiller sur sa conduite, acheva de
-s'échauffer la tête, et se rendant on ne peut pas plus facile,
-elle commença la première à donner lieu aux folies excessives
-qui suivirent le repas.</p>
-
-<p>Déjà les mains avaient beaucoup trotté, déjà les bouches
-et les tétons avaient essuyé maints hoquets amoureux,
-quand on se leva de table. On y laissa les deux Italiens, qui
-ne voulurent point la quitter. Le peu de signes de vie qu'ils
-donnaient encore n'était que pour demander à boire et pour
-jurer qu'ils ne bougeraient point de là tant qu'il y aurait
-une goutte de vin dans la maison. La signora Camille garda
-son ivrogne de père et fit demeurer un valet pour le secourir
-en cas d'accident. Tout le reste de la compagnie, à l'exception
-du chevalier qui venait de disparaître, passa de la salle
-à manger au salon, dont les deux battants demeurèrent
-ouverts&hellip;</p>
-
-<p>O pudeur! que tu es faible quand Vénus et Bacchus se
-livrent à la fois la guerre! Mais est-il absolument impossible
-que tu leur résistes? Ou n'es-tu pas plutôt charmée de
-ce que la puissance connue de leurs forces justifie ton heureuse
-défaite?</p>
-
-<p>J'y pense encore avec étonnement. A peine eûmes-nous
-mis le pied dans le salon que l'un de nos officiers, défié par
-les regards lascifs de Sylvina et perdant toute retenue, l'entraîna
-vers l'ottomane et se mit à fourrager ses appas les
-plus secrets. Elle ne fit qu'en rire. Bientôt l'agresseur,
-enhardi par l'heureux succès de son début, s'oublia jusqu'à
-manquer tout à fait de respect à l'assemblée. Sa partenaire,
-égarée, transportée, partageait ses plaisirs avec beaucoup de
-recueillement. Déjà l'Italienne mariée suivait son exemple à
-deux pas de là, dans les bras de l'autre officier, non moins
-effronté que son camarade. Argentine courait se cacher dans
-les rideaux des fenêtres pour ne pas voir ces groupes
-obscènes; monseigneur l'y suivait par décence et par tempérament.
-Tout le monde, occupé de la sorte, oubliait mon
-nouvel amant et moi, qui demeurions <i>médusés</i> au milieu du
-salon&hellip; Un regard expressif fut le signal de notre fuite. Ma
-main tomba tremblante dans celle du beau Fiorelli. Nous
-volâmes à mon appartement, où je m'enfermai, bien résolue
-de ne rejoindre la compagnie, quoi qu'il arrivât, qu'après
-avoir bien fait à mon aise, avec méditation, ce que je venais
-de voir faire aux autres dans le désir de la brutalité.</p>
-
-
-<h3 id="l2c22">CHAPITRE XXII<br />
-Plaisirs d'une autre espèce.</h3>
-
-<p>Il existait enfin ce fortuné moment après lequel nous
-languissions l'un et l'autre depuis si longtemps, faute de
-nous entendre. Vous pourrez seul en apprécier les charmes,
-lecteurs délicats, pour qui de semblables instants ont eu
-lieu. Vous ne vous en ferez pas une idée juste, multitude
-libertine, aux plaisirs de qui l'amour et la volupté ne présidèrent
-jamais, et qui vous rassasiez sans choix de saveurs
-vénales, lorsqu'un besoin incommode aiguillonne vos sens
-grossiers.</p>
-
-<p>Qu'il était intéressant, ce cher Géronimo, les yeux étincelants
-des feux du désir, visage embelli de l'aurore du bonheur!
-qu'il avait de grâces à mes pieds, serrant contre mes
-genoux sa poitrine palpitante, osant à peine combler ses
-v&oelig;ux et les miens, quoique mon trouble et ma retraite
-eussent assez annoncé que je n'avais plus rien à lui refuser:
-ses mains semblaient respecter encore mes appas ou redouter
-le feu dont ils étaient consumés. Sa bouche tenait la
-mienne fermée, comme s'il eût craint d'entendre révoquer
-la permission qu'il avait de devenir heureux. Nous n'allions
-pas au bonheur avec la rapidité du trait qui vole à son but;
-mille gradations délicates nous y conduisaient lentement,
-la mèche brûlait avec économie; des plaisirs inexprimables
-suspendaient l'explosion des flammes dont nous étions
-intérieurement embrasés. Le premier instant où nos âmes
-se confondirent fut un éclair. La foudre du plaisir nous
-anéantit&hellip;</p>
-
-<p>Nous goûtâmes mieux, un moment après, les douceurs
-dont nous venions de nous ouvrir la source. Ce fut alors
-que nous jouîmes en nous possédant et que nous pûmes
-apprécier les expressions flatteuses dont nous nous caressions
-réciproquement pendant que nos âmes se préparaient
-à une seconde réunion. Le même instant nous priva derechef
-de toutes les facultés de notre être. Déjà les plaies de
-nos c&oelig;urs étaient guéries. Parfaitement contents l'un de
-l'autre, nous prononcions dans l'ivresse de notre félicité le
-serment de nous aimer toujours&hellip;</p>
-
-<p>Bientôt mon nouvel amant prit une nouvelle possession
-du trésor dont l'amour venait de le rendre maître. Lorsque,
-les yeux éblouis du soleil, on passe tout à coup dans un lieu
-sombre, on n'y distingue d'abord aucun objet; tel, revenu
-de son étourdissement, Fiorelli me parcourait avec surprise
-et m'avouait qu'il n'avait pas imaginé, dans le délire de la
-première jouissance, la rare perfection des attraits qui s'offraient
-à ses regards.</p>
-
-<p>L'admiration fit renaître ses désirs avec une nouvelle
-fureur. Il venait de pousser les miens à l'excès par de
-voluptueux préludes. Nous nous unîmes avec les transports
-les plus passionnés&hellip; Nos transports ne peuvent se décrire&hellip;
-Deux fois encore nous expirâmes dans les bras l'un de
-l'autre&hellip; L'épuisement seul de nos esprits eût pu mettre fin
-à d'aussi ravissants ébats, si quelqu'un qui frappait à ma
-porte à coups redoublés ne nous eût arrachés à notre bonheur:
-il fallut cesser&hellip; répondre&hellip; ouvrir&hellip;</p>
-
-
-<h3 id="l2c23">CHAPITRE XXIII<br />
-Qui frappait, et des belles choses que je vis.</h3>
-
-<p>C'était Thérèse, fort effrayée. Elle nous dit en entrant:
-«Tout est perdu, mademoiselle, si quelqu'un ne retrouve
-un peu de raison et de bon sens dans ce moment critique
-et ne prévient le malheur dont nous sommes menacés. Une
-foule de gens amassés devant la maison depuis plusieurs
-heures prétendent devoir prendre connaissance de ce qui
-se passe et parlent d'enfoncer les portes. Il est vrai qu'il se
-fait du haut en bas un tintamarre affreux. On a entendu des
-cris chez M<sup>me</sup> Dupré. C'est cet enragé de M. d'Aiglemont
-qui s'est fourré chez elle: Dieu sait ce qu'il y fait. On était
-collé aux barreaux. Les uns prétendent que la pauvre dame
-a été maltraitée, d'autres ricanent et présument qu'au contraire
-elle a très bien passé son temps: même tapage en
-haut. Ce gros cochon de Fiorelli (je demande pardon à
-monsieur) jure comme un diable après une de ses filles, qui
-se refuse à certains caprices&hellip; Près de là, l'on entend rire,
-pleurer, crier, ronfler&hellip; On ne sait ce que tout cela veut
-dire. Cependant nous sommes fort embarrassés. Les domestiques
-n'osent rien prendre sur eux; les maîtres ne paraissent
-point. Il n'y a pas moyen d'éveiller M. Lambert à cause
-des sottises que M. le chevalier fait à sa bonne amie. Ce
-serait bien pis s'il y allait avoir guerre en dedans. Rentrez
-donc, mademoiselle, au nom de Dieu; paraissez dans le
-salon; engagez ces messieurs à faire plus d'attention à ce
-qui se passe au dehors, et faites sentir à monseigneur de
-quelle conséquence il est pour lui-même de n'être point vu
-dans cette maison, si la multitude qui l'afflige avait l'audace
-de s'y introduire violemment.»</p>
-
-<p>Ce rapport nous alarma beaucoup: Géronimo, qui ne
-ressemblait à Mars que dans les bras de Vénus, pâlissait
-et demeurait dans l'inaction. Plus brave, j'allai préparer les
-moyens de nous défendre. De retour au salon, j'y trouvai
-monseigneur, suant à grosses gouttes et luttant vigoureusement
-avec Argentine, qui se défendait de même, non moins
-échauffée, et les cheveux épars. De l'or répandu sur le parquet
-témoignait que le prélat avait essayé d'acheter ce qu'il
-n'avait pu obtenir ni de bonne amitié, ni par force. Ma présence
-délivra la délicate Argentine, qui vint aussitôt se jeter
-dans mes bras. L'ottomane était occupée par la lubrique
-signora, qui y remplaçait la non moins lubrique Sylvina.
-Ces dames ayant troqué d'officier, la dernière s'était retirée
-tout uniment, avec son nouveau cavalier dans sa chambre à
-coucher.</p>
-
-<p>L'Italienne dormait, un pied à terre, l'autre sur le siège
-du meuble; son complaisant, cul nu sur le parquet, dormait
-aussi, coiffé des jupes et ayant une cuisse de la dame
-pour oreiller. Une porte ouverte laissait voir à découvert
-l'autre couple ronflant dans la posture où le plaisir l'avait
-laissé. Plus loin, le père Fiorelli, rappelant ce fameux Sodomiste
-échappé au désastre de sa patrie par une faveur particulière
-d'en haut, bien due sans doute à ses rares vertus,
-martyrisait la pauvre Camille, pour l'obliger à rendre
-quelque service à certain membre usé qu'il étalait, et dont
-il espérait la résurrection, brûlant d'imiter en tous points
-l'antique patriarche à qui nous venons de le comparer. Le
-bouffon, de même en rut, en plus bel état que Fiorelli, et
-plus civil, était humblement aux pieds d'un valet et recevait
-sans se fâcher de bonnes taloches qu'il s'attirait par ses
-déclarations passionnées et les efforts indécents dont il
-hasardait de les accompagner.</p>
-
-
-<h3 id="l2c24">CHAPITRE XXIV<br />
-Comment se termina la partie de plaisir.</h3>
-
-<p>J'eus bien de la peine à ressusciter nos jeunes gens;
-cependant je les arrachai d'auprès des femmes qui ne s'en
-aperçurent point. Déjà le chevalier, armé d'un bâton, avait
-ouvert et frappait de grands coups; ses deux amis parurent
-à propos pour rompre un cercle dans lequel on commençait
-à l'enfermer avec les plus méchantes intentions. Ce renfort
-puissant effraya les assiégeants, ils gagnèrent au pied; les
-plus lestes furent les moins battus.</p>
-
-<p>Le vieux président, retardé dans sa course par le poids
-énorme de madame son épouse, fut un des traîneurs, et ce
-couple nous demeura pour otages. On les avait reconnus et
-ménagés: on les fit même entrer en leur témoignant beaucoup
-d'égards. M<sup>me</sup> la présidente, pour lors en sûreté, pensa
-qu'il n'était pas hors de propos de s'évanouir; elle perdit
-connaissance avec beaucoup de grâce; le président marquait
-les plus vives inquiétudes au sujet de sa fille Éléonore,
-dont le conducteur avait été l'un des rossés. Cependant on
-se renferma. Un officier se mit en sentinelle devant la porte,
-dont personne n'osa plus approcher. La lourde présidente
-reprit, au bout d'un temps convenable, l'usage de ses sens.
-On parla, on s'entendit. C'était chez M<sup>me</sup> Dupré; nous
-étions, le président, la femme, le chevalier, un officier,
-Thérèse et moi; le reste de la compagnie tremblait, dormait
-ou vomissait en haut: bientôt les deux s&oelig;urs nous
-rejoignirent; leur frère descendit le dernier, plus mort que
-vif. Il n'y eut que monseigneur qui ne parut point, à cause
-du président, et qui fit bien.</p>
-
-<p>Nos prisonniers de guerre nous contèrent que plusieurs
-amateurs, et eux-mêmes, nous sachant réunis, s'attendaient
-à quelque musique après le souper et s'étaient ainsi rassemblés,
-malgré la rigueur de la saison. Cependant, au lieu
-d'un concert, on n'avait entendu qu'un vacarme affreux, et
-conformément au bon esprit de la province, on avait clablaudé,
-chacun avait hasardé des conjectures et donné son
-avis: le président, sans la moindre humeur, et de très
-bonne foi, soutenait que tout ceci ne manquerait pas d'occasionner
-un gros procès criminel. Mais nos jeunes gens s'en
-moquaient et prétendaient que les citadins étaient trop heureux
-de s'être tirés de la bagarre avec leurs bras et leurs
-jambes. Les curieux étaient, en effet, dans leur tort, ayant
-menacé d'enfoncer les portes.</p>
-
-<p>Personne ne s'effraya donc des suites que pourraient avoir
-les nombreux coups de bâton qui venaient de se distribuer.
-Les nôtres ne s'étaient pas servis d'épées, quoique quelques
-combattants de l'autre parti eussent courageusement les
-leurs en fuyant.</p>
-
-<p>Dès que l'on ne vit plus personne dans la rue et que le président
-et madame se furent retirés, escortés d'un de nos officiers,
-on mit la police dans l'intérieur: les crapuleux Italiens
-furent conduits par des valets, qui les portèrent chez
-eux. La signora, qui avait fait cocu son jaloux avec tant
-d'effronterie, redevenue de sang-froid et confuse, demandait
-humblement le secret; on le lui promit. Monseigneur,
-accompagné de son neveu, reprit le chemin du palais épiscopal
-à pied, en manteau bleu et en chapeau bordé. Géronimo
-se chargea de ses s&oelig;urs. M<sup>me</sup> Dupré, très mécontente,
-à ce qu'il paraissait, se barricada chez elle. Je fis déshabiller
-et coucher Sylvina, qui n'était pas encore tout à fait quitte
-de ses vapeurs. Thérèse vint ensuite réparer le désordre de
-mon lit; je m'y mis non sans nécessité, recevant de la part
-de ma rivale subalterne des compliments badins qui me
-parurent assez sincères.</p>
-
-
-<h3 id="l2c25">CHAPITRE XXV<br />
-Méchants confondus.&mdash;Inconvénients de la charité, qui
-cependant ne doivent pas rebuter les bons c&oelig;urs.</h3>
-
-<p>Le commandant était de la bonne société: toute la satisfaction
-qu'il donna le lendemain aux principaux battus qui
-recoururent à lui fut de faire prier nos jeunes gens de venir
-s'expliquer avec eux en sa présence; mais les accusateurs,
-loin d'être vengés, reçurent au contraire une sévère réprimande,
-quand les accusés eurent assuré qu'il avait été question
-d'enfoncer les portes. D'ailleurs, personne des gens de
-la maison ne se plaignait, quoiqu'on fût venu de grand
-matin supplier M<sup>e</sup> Dupré de porter ses plaintes en justice,
-pour peu qu'elle en eût sujet. Mais cette femme était bonne;
-dans cette affaire, surtout, elle devait pour elle-même ne
-point séparer ses intérêts des nôtres: d'ailleurs, elle nous
-aimait, et l'on n'avait pas voulu lui faire du mal. Elle avait
-donc fort mal reçu les députés de nos ennemis. En vain le
-chef de la police bourgeoise, qui était de la clique des
-sots, voulut remuer de son côté; il ne vint à bout de rien.
-La haine et l'envie n'eurent qu'une bruyante, mais inutile
-explosion. Et les dés&oelig;uvrés, qui attendent toujours l'événement
-pour juger, se moquèrent encore du parti qui avait
-reçu des coups.</p>
-
-<p>Lambert était parti de grand matin sans avoir appris un
-mot de notre aventure. Il y était pourtant pour quelque
-chose; nous nous en doutions. M<sup>me</sup> Dupré, qui monta
-d'abord après son dîner, nous mit plus au fait. Voici ce qui
-lui était arrivé:</p>
-
-<p>Le chevalier, sentant un besoin au sortir de table, était
-descendu. Sa tête, comme l'on sait, n'était pas bien nette.
-En revenant, le pied lui manqua dans l'escalier, il tomba,
-son flambeau fit grand bruit. M<sup>me</sup> Dupré se couchait alors et
-quittait sa dernière jupe. Effrayée de la chute, elle ouvrit,
-et voyant que c'était le chevalier, pour qui elle avait beaucoup
-d'amitié, elle fut à son secours. Il avait une écorchure
-à la jambe. La serviable veuve s'affligea beaucoup, offrit du
-taffetas d'Angleterre et reçut, sans aucune méfiance, le dangereux
-blessé dans son appartement.</p>
-
-<p>Elle en était là de son histoire, quand le chevalier nous
-fut annoncé. La belle veuve rougit. On vit sur son visage un
-mélange de honte, de colère, et pourtant une nuance d'intérêt.
-D'Aiglemont n'avait pas sa sérénité ordinaire. Sylvina,
-fatiguée et se reprochant ses excès de la veille, ne paraissait
-pas à son aise: moi seule, sans remords, dont les autres
-ignoraient absolument l'escapade, j'étais calme et n'éprouvais
-rien qui pût troubler le plaisir qu'attendait impatiemment
-ma curiosité.</p>
-
-<p>On gardait le silence: le chevalier le rompit à l'occasion
-des larmes qui s'échappaient des beaux yeux de M<sup>me</sup> Dupré,
-malgré les efforts qu'on lui voyait faire pour les retenir.</p>
-
-<p>&mdash;«Se peut-il, belle dame, lui dit d'Aiglemont avec
-attendrissement, et lui serrant les mains, se peut-il que les
-misères qui se sont passées cette nuit vous affligent et me
-forcent à des remords qui me déchirent le c&oelig;ur?&mdash;Laissez-moi,
-monsieur, laissez-moi, vous m'avez outragée, vous
-m'avez rendue malheureuse pour le reste de mes jours.&mdash;En
-vérité, ma belle dame Dupré, c'est pousser trop loin la
-délicatesse, et tout cela ne mérite pas&hellip;&mdash;Chacun a sa
-façon de penser, monsieur! La mienne&mdash;A la bonne
-heure; mais un malheur, un cas extraordinaire, daignez
-donc lever les yeux sur moi&hellip;&mdash;Perfide, laissez-moi,
-comptez pour jamais sur mon mépris et ma haine. Il n'y a
-donc rien de sacré pour vous, si vous ne savez respecter ni
-l'hospitalité, ni la faiblesse d'une femme et les sentiments
-que vous lui connaissez pour un galant homme, qui est de
-vos amis?&mdash;J'avoue tous mes torts, je suis un monstre (le
-fripon était à genoux avec ces grâces séduisantes que nous
-lui connaissions si bien); très charmante madame Dupré,
-je me suis conduit bien indignement; mais que sert-il de
-déplorer un mal auquel il n'y a plus de remède? Voulez-vous
-l'empirer? lui donner des suites affreuses?&mdash;Comment,
-interrompit Sylvina, témoignant un grand intérêt, il
-s'agit, à ce que je vois, de choses bien graves. (L'accusé restait
-à genoux, humblement contrit, à peindre.) Dispensez-moi,
-madame, répondit la veuve, dispensez-moi de vous
-conter mon opprobre.&mdash;Je vais vous épargner la peine de
-conter, interrompit le coupable chevalier. J'ai été assez malheureux,
-mesdames, pour perdre hier la raison; c'est la
-première fois de ma vie que cela m'est arrivé&hellip; je&hellip;&mdash;Nous
-savons tout, jusqu'au taffetas d'Angleterre, dit Sylvina. Le
-chevalier sourit involontairement et continua:&mdash;Eh bien
-donc, madame en cherchait: elle avait tant à c&oelig;ur de me
-procurer du soulagement qu'elle oubliait de dérober à mes
-regards une gorge admirable&hellip; des yeux charmants me brûlaient
-à travers la dentelle d'une coiffe de nuit mise le plus
-galamment du monde; un corps parfait, habillé d'une
-simple chemise et d'un corset à peine attaché!&hellip; des
-jambes&hellip; uniques et nues, dont je voyais la moitié!&hellip; Je
-vous demande un peu quel homme eût pu résister à tant de
-charmes, dans un moment d'ivresse? Maintenant, de sang-froid
-et le c&oelig;ur navré, je n'y pense pas sans transport!»
-M<sup>me</sup> Dupré se radoucissait en dépit d'elle-même, disant
-cependant, par décence: «Passez, passez, monsieur; ces
-éloges ne peuvent me flatter; il m'en coûte trop cher d'avoir
-eu le malheur de vous paraître désirable.&mdash;Je poursuis,
-mesdames; il est vrai que je fus insolent. J'osais porter sur
-ce que j'admirais une main trop hardie&hellip; Tant de fermeté,
-un satin si blanc, si fin, si doux, acheva de me mettre hors
-de moi&hellip; Je m'en déteste&hellip; mais cette ivresse maudite&hellip;
-J'épargne la pudeur de madame et vais en finir en deux
-mots. Oui, je m'y suis pris brutalement: elle n'était point
-sur ses gardes. Mes premiers mouvements, quoique déjà
-trop libres, ne l'avaient encore que légèrement effrayée&hellip;
-Je la saisis&hellip; elle crie&hellip; Je fais certaines tentatives; elle crie
-plus haut; mais je ne me possède plus. Le lit se trouve là
-par malheur, madame y tombe dans l'attitude la plus avantageuse
-pour moi&hellip; J'en profite: elle n'a plus la force de
-crier, et&hellip;&mdash;Fort bien, dit Sylvina après avoir écouté très
-attentivement cette confession intéressante. Voulez-vous,
-mes amis, continua-t-elle, que je vous dise mon avis de
-tout ceci? M<sup>me</sup> Dupré ne s'en fâchera-t-elle pas?&mdash;Il faudra
-voir, madame», dit honteusement la nouvelle Lucrèce. «Je
-m'en rapporterai entièrement à M<sup>me</sup> Sylvina», dit l'intéressant
-Tarquin. Nous attendions tous, avec beaucoup d'impatience,
-ce qu'allait dire Sylvina, qui se préparait avec un
-air d'importance. Elle fit, avant de parler, une pause,
-comme un orateur après l'exode de son discours. Je vais
-aussi reprendre haleine.</p>
-
-
-<h3 id="l2c26">CHAPITRE XXVI<br />
-Suite du précédent.&mdash;Aveu de M<sup>me</sup> Dupré.&mdash;Raccommodement.</h3>
-
-<p>Ainsi parla Sylvina: «Je vous avoue, tout net, ma chère
-dame Dupré, que si je ne donne pas raison au chevalier
-d'après ce qu'il vient de raconter, cela ne m'empêche pas de
-désapprouver beaucoup la manière dont vous vous êtes conduite
-vous-même. Au fond, il n'y a de grave, dans toute
-votre affaire, que les cris qui vous ont mal à propos échappé.
-Qu'en espériez-vous? des secours? De qui? des femmes?
-qu'auraient-elles pu? De nos jeunes insensés? loin de se
-mêler de réparer les torts du chevalier, ils ne songeaient au
-contraire qu'à en avoir eux-mêmes d'aussi grands. Comptiez-vous
-sur Lambert? il eût été cruel de mettre pour un
-badinage votre amant et votre ami dans le cas de s'égorger.
-Quant à votre réputation, si c'était pour elle que vous craigniez,
-soyez sûre que vous vous compromettiez mille fois
-plus, en donnant, comme vous l'avez fait, à soupçonner que
-vous étiez aux prises avec quelqu'un, ne se fût-il passé rien
-de sérieux, que vous ne l'eussiez été si vous aviez fait sans
-bruit et de bonne amitié des folies avec un galant homme,
-qui n'aurait point été les publier. Vous aimez Lambert:
-voilà qui est mieux. Ces liaisons de c&oelig;ur peuvent être fort
-respectables, mais l'occasion et le tempérament ont leurs
-droits, que toutes les prétentions du sentiment ne peuvent
-altérer. D'ailleurs, vous ne devez rien à un homme qui n'est
-pas encore votre mari: vous serez dans tous les cas un
-excellent parti pour l'ami Lambert, qui n'a pour tout bien
-que son mérite et ses talents. C'est à lui seul que vous feriez
-tort, si par votre faute il venait à savoir ce qui vous est
-arrivé; il se trouverait alors réduit à la fâcheuse alternative
-ou de faire une bassesse, en vous épousant avec une tache
-avouée de vous-même, ou de renoncer, par une délicatesse
-mal entendue, au mariage qui doit assurer sa fortune et
-son bonheur. Votre état de veuve vous dispense de lui
-apporter en dot le rare joyau d'un pucelage&hellip; Vous n'avez,
-il est vrai, que trop publié que vous étiez dans le cas
-de faire ce présent à un second mari&hellip;&mdash;Madame
-Dupré, interrompit le chevalier, soyez franche, dites la
-vérité&hellip; là&hellip; en conscience. (La pauvre dame Dupré rougit
-excessivement.) <i>Primo</i>, continua le chevalier, j'avoue que
-l'homme le plus connaisseur peut se tromper en matière de
-pucelage. Pourtant&hellip; je sens que malgré toute l'envie que
-j'ai de ménager madame, il me sera difficile de mettre, sans
-impolitesse, certaine idée au jour&hellip; Entre nous, ma charmante
-dame Dupré, vous le prendrez comme il vous plaira,
-mais il m'a semblé&hellip; et je crois pouvoir assurer en homme
-d'honneur&hellip;&mdash;Ah! j'entends, interrompit Sylvino. Pour le
-coup, ceci change entièrement de thèse. Mais maintenant
-rien de plus clair que votre affaire: nous nous alarmions
-inutilement. Eh bien, tout est dit. Lambert ne saura rien:
-il épousera; d'ici à son retour, madame aura fait ses
-réflexions et sera consolée. <i>Pures misères!</i> En effet, le chevalier
-avait raison de le dire. Rendez-lui justice, belle dame.
-Là, un peu de préjugé? un peu de sentiments romanesques?
-un peu de rouille provinciale? Voilà d'où viennent vos scrupules.
-On vous en guérira. Le futur est précisément
-l'homme qu'il vous faut. Il ne s'agit plus de ce que ce
-démon-là vous a fait. Vous êtes encore au même point; et
-ce n'est plus son escapade qui doit vous embarrasser vis-à-vis
-de l'ami Lambert&hellip;</p>
-
-<p>La jolie veuve, ainsi scrutée, n'avait pas grand'chose à
-répliquer. Elle se vit forcée de se justifier d'un mensonge
-inutile, dont nous commencions de la soupçonner, car elle
-avait en effet voulu se faire passer pour vierge.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien malheureuse, dit-elle, de me voir réduite
-à vous avouer une grande faute plutôt que de vous laisser
-penser que je suis une menteuse, une bégueule; ce qui me
-rendrait bien plus méprisable à vos yeux qu'une tendre faiblesse.
-Non, mesdames, je ne songe point à nier ce que le
-chevalier, par trop connaisseur, vient de donner à entendre.
-Hélas! j'en conviens, je n'étais plus hier ce que je me glorifiais
-d'être quand vous arrivâtes ici. Mais&hellip; sachez que c'est
-M. Lambert&hellip; et quand? l'avant-veille!&hellip; Il faut avoir bien
-du guignon, lui de recevoir si tôt une injure, moi de la lui
-avoir faite, lorsque j'y songeais si peu.</p>
-
-<p>Les réflexions <i>sentimentales</i> où se jetait la belle affligée
-nous firent beaucoup rire: le chevalier était redevenu sémillant,
-caressant; nous parvînmes à rassurer la dame, et
-obtînmes qu'elle embrassât sans rancune son aimable
-ennemi; celui-ci, rentrant malgré lui, dans son véritable
-caractère, sut nous apprendre fort adroitement que si l'on
-avait crié pour la première sottise, les autres n'avaient
-cependant souffert aucune difficulté; M<sup>me</sup> Dupré convenait
-de tout, s'excusant sur ce qu'elle avait perdu la tête. Nous
-savions par expérience combien il était difficile de la conserver
-avec notre Adonis.</p>
-
-<p>La conversation se fixa sur la matière agitée; M<sup>me</sup> Dupré
-montrait, par son attention, son sourire et ses questions
-ingénues, qu'elle avait les plus heureuses dispositions de
-devenir bientôt une femme de plaisir. Aussi facile à consoler
-que prompte à s'affliger, elle ne voyait déjà plus dans ce
-fripon de chevalier, si détestable un quart d'heure auparavant,
-qu'un homme charmant, avec qui les femmes qu'il
-attrapait ne pouvaient encore que s'applaudir d'avoir fait
-de voluptueuses extravagances.</p>
-
-
-<h3 id="l2c27">CHAPITRE XXVII<br />
-Jalousie des s&oelig;urs Fiorelli.&mdash;Malheur dont Argentine
-et le chevalier sont menacés.</h3>
-
-<p>Les lecteurs, accoutumés à mon exactitude, m'accuseraient
-peut-être d'en manquer ici si j'omettais de les mettre
-au fait des motifs qu'avaient eus les s&oelig;urs Fiorelli de se
-conduire si sagement à notre partie, tandis que les autres
-acteurs s'étaient livrés, chacun à sa manière, à toute la
-fougue de leur tempérament. Ces demoiselles, dira-t-on,
-furent bien réservées pour des Italiennes et pour des actrices.
-Comment la contagion de l'exemple ne les gagna-t-elle pas?
-Camille remplit pieusement un devoir filial, s'expose à des
-persécutions, les endure patiemment; Argentine ne cède ni
-aux vapeurs du vin, ni à l'éloquence persuasive, ni même à
-l'art d'un prélat aimable et vigoureux; les scènes lascives
-qui se succèdent rapidement autour d'elle n'allument point
-ses désirs? Quelle invraisemblance!&hellip; Un moment.</p>
-
-<p>Vous vous souvenez sans doute que Géronimo m'avait
-parlé des vues que ses s&oelig;urs avaient toutes deux sur le beau
-chevalier. Quand, au sortir de table, celui-ci s'éclipsa, les
-rivales durent penser qu'il ne tarderait pas à reparaître.
-Camille, en conséquence, s'était, à dessein, emparée du
-poste avantageux de l'antichambre; il y devait passer, elle
-serait vue la première; il sentirait que c'était pour lui seul
-qu'elle se séparait ainsi de la tumultueuse assemblée. Argentine
-avait fait aussi des calculs. Depuis quelques jours,
-elle était en faveur, et Camille perdait de son empire. La
-présence d'un père et la mauvaise odeur de l'antichambre
-devaient empêcher d'Aiglemont de s'y arrêter: il venait droit
-au salon, on obtenait le mouchoir. L'une ou l'autre aurait
-sans doute réussi sans les obstacles qui retinrent le chevalier.
-Argentine surtout voyait bien, pourvu que monseigneur
-entrât dans les vues de décence dont elle lui donnait
-finement l'exemple, lorsqu'on commençait à se culbuter
-dans le salon. Elle s'était, comme on sait, modestement
-enveloppée dans les rideaux; un prélat ne devait pas être
-plus difficile à scandaliser qu'une cantatrice: il était à
-présumer qu'il se retirerait sur-le-champ d'un endroit où la
-dignité de son caractère se trouvait si grièvement compromise.
-Et point du tout!&hellip; Voilà comment ces dames, qui
-n'étaient d'ailleurs rien moins qu'intraitables, furent si
-sages ce jour-là.</p>
-
-<p>Argentine et Camille, ayant des caractères fort opposés,
-ne vivaient point bien ensemble: ce fut pis que jamais à
-l'occasion du beau d'Aiglemont. Il adoucissait enfin les
-peines de l'amoureuse Argentine; Camille, absolument
-abandonnée, s'aperçut trop du bonheur de sa rivale, car le
-chevalier n'était pas homme à mettre du mystère dans ses
-amours. Les Italiennes ne supportent pas avec autant de
-résignation que nous autres françaises l'affront humiliant
-de l'infidélité. Je n'avais eu qu'un peu d'humeur de me voir
-supplantée par ces étrangers; mais Camille se désespérait
-et faisait mille efforts pour rompre la nouvelle liaison. Inutilement:
-Argentine avait tant de passion et de charmes que
-les intrigues de sa s&oelig;ur ne prévalurent point. Bientôt celle-ci,
-poussée au dernier degré de la jalousie, ne respira plus
-que le désir de se venger d'un couple odieux.</p>
-
-<p>Il y avait dans la maison des Fiorelli une femme surannée,
-sans c&oelig;ur, sans m&oelig;urs, ancienne concubine du père, sa
-digne émule dans les plus crapuleuses débauches, espèce de
-duègne, protectrice de l'avide Camille, dont elle arrangeait
-les parties, et tyran acharné de la délicate Argentine, qui ne
-voulait avoir que son c&oelig;ur pour intendant de ses plaisirs.</p>
-
-<p>Ce fut dans le sein de ce monstre, déjà coupable de plusieurs
-crimes, que Camille répandit ses fatales confidences.
-L'infernale duègne fut enchantée de trouver une occasion
-aussi favorable pour se venger des mépris dont Argentine,
-soutenue de Géronimo, ne cessait de l'accabler. Cette
-forcenée n'avait jamais eu d'humanité. Elle ne vit point
-d'autre remède aux maux de sa pupille chérie que la mort
-de ceux qui les occasionnaient. Elle conclut donc de se
-défaire au plus tôt d'Argentine et du chevalier. Camille
-frémit d'abord; mais l'infâme conseillère sut si bien exciter
-son ressentiment, en lui rappelant plusieurs occasions où,
-se trouvant déjà rivales, Argentine avait eu la préférence,
-elle prouva si bien que ce pourrait être de même à l'avenir,
-qu'enfin, entraînée par la Thysiphone, Camille souscrivit;
-la duègne se chargea de lui procurer bientôt le doux plaisir
-d'une sûre et cruelle vengeance.</p>
-
-
-<h3 id="l2c28">CHAPITRE XXVIII<br />
-Repentir de Camille.&mdash;Fin tragique de la duègne.</h3>
-
-<p>Le chevalier s'était mis sur le pied de venir familièrement
-et à toute heure chez les Fiorelli, depuis son arrangement
-avec Camille, favorisée de la duègne, qui gouvernait absolument
-le père. Les soins du galant ayant changé d'objet,
-on eût bien désiré de l'éliminer, mais sous quel prétexte?
-On devait des égards à sa naissance, à son état: il était
-homme à faire un mauvais traitement à qui se fût opposé à
-ses assiduités; cependant, la jalouse Camille avait d'abord
-beaucoup souffert des entrées libres du chevalier; elles devenaient
-désormais nécessaires à l'exécution du fatal projet.
-La vengeresse était toujours pourvue de poisons subtils: il
-ne s'agissait plus que de trouver occasion d'en faire usage.</p>
-
-<p>Le hasard voulut que d'Aiglemont, se trouvant le lendemain
-de bonne heure chez les Fiorelli, Argentine l'invitât à
-prendre du chocolat en famille. La s&oelig;ur et le frère unirent
-leurs invitations: d'Aiglemont accepta.</p>
-
-<p>Ce fut la rancuneuse Camille, dont on était bien éloigné
-d'interpréter la perfide joie, qui se chargea de donner les
-ordres nécessaires. Elle alla trouver l'exécrable duègne, qui
-se mit aussitôt à l'ouvrage. On convint d'apporter le chocolat
-tout versé dans quatre tasses: deux blanches empoisonnées,
-dont Camille aurait soin de présenter, l'une au chevalier et
-l'autre à sa s&oelig;ur; et deux coloriées, naturelles, dont une
-serait pour le frère et l'autre pour Camille elle-même. Le
-père Fiorelli était déjà depuis longtemps à la taverne. Le
-crime ainsi concerté, Camille rejoignit la compagnie&hellip;</p>
-
-<p>Mais à peine fut-elle rentrée qu'un frisson violent agita
-tous ses membres; son visage devint pâle, livide&hellip; elle
-s'évanouit. On s'empressa de la secourir, on lui fit respirer
-des sels: elle revint&hellip; «&mdash;Ah! mes amis, que je suis
-heureuse», s'écria-t-elle avec une espèce de transport,
-voyant qu'on n'avait pas encore servi le chocolat, «mes
-chers amis, gardez-vous de goûter du fatal breuvage qui va
-paraître&hellip; il y va de tes jours, ma pauvre Argentine&hellip; et
-des vôtres, cruels, tendant en même temps les mains à sa
-s&oelig;ur et au charmant chevalier.</p>
-
-<p>Puis elle leur conta ce dont il s'agissait, comment son
-abominable confidente l'avait excitée au fatal projet, comment
-elle avait eu la faiblesse de s'y prêter. Sa confession était
-mêlée des épithètes les plus outrageantes pour elle-même&hellip;
-On entendit enfin le pas de l'exécrable exécutrice. Camille
-pria qu'on se contraignît. La duègne parut avec un front
-assuré, portant les quatre tasses sur un plateau. Elle vanta
-beaucoup la qualité du chocolat et le talent qu'elle avait de
-le préparer supérieurement. Puis, ayant fait un second
-voyage pour apporter des échaudés, elle vit avec joie que
-chacun avait devant soi la tasse qui lui était destinée: on
-paraissait attendre, pour déjeuner, que la boisson, qu'on
-transvasait des tasses dans les soucoupes, fût un peu
-refroidie. Cependant Géronimo dit qu'il ne se sentait point
-d'appétit et remit une des tasses coloriées sur le plateau.
-L'infâme empoisonneuse, trompée par la couleur, demanda
-cette tasse, et de là, forte, donna d'elle-même dans le piège
-qui venait de lui être tendu. Pendant qu'elle avait été
-dehors, on s'était hâté de substituer proprement au chocolat
-naturel, qui était en premier lieu dans la tasse coloriée,
-celui que devait avaler l'un des deux proscrits. Géronimo,
-cruel comme tous les lâches, ne put être dissuadé de venger
-ainsi sa chère Argentine. Le chevalier, effrayé de tout ce qui
-se passait, n'osa avertir la perfide duègne. Géronimo avait
-prévu sa gourmandise; lorsqu'elle emporta le chocolat, il la
-suivit, sous prétexte de se faire donner quelque chose qu'il
-demandait, mais en effet pour empêcher qu'elle ne partageât
-avec quelque domestique la fatale mixtion. Il eut la
-satisfaction de la lui voir avaler avec sensualité.</p>
-
-<p>L'effet fut prompt. D'affreuses convulsions l'annonçaient
-presque sur-le-champ; une servante effrayée courut appeler
-des docteurs; mais ce fut en vain: la duègne, vomissant
-mille imprécations, voulut noircir en mourant la coupable
-et repentante Camille: la scélérate, heureusement, ne savait
-pas un mot de français: ses dépositions décousues ne
-furent comprises ni des médecins, ni des spectateurs: il
-était évident qu'elle-même avait préparé le chocolat. Celui
-qui existait encore, et qu'on avait mêlé, constatait quelque
-dessein criminel; mais ce secret demeurait entre les intéressés
-et ne pouvait se découvrir. La duègne venait d'exhaler
-son âme atroce quand le père Fiorelli rentra. Le crime de
-son amie fut regardé comme un acte de démence et n'eut
-aucune suite.</p>
-
-
-<h3 id="l2c29">CHAPITRE XXIX<br />
-Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur
-et de son neveu.</h3>
-
-<p>D'Aiglemont vint nous voir aussitôt qu'il sortit de la
-maison fatale. Le récit de son aventure nous glaça d'effroi.
-Que je sentis bien dans cette occasion importante combien
-j'aimais ce charmant infidèle! j'étais si frappée du danger
-qu'il avait couru que je doutais encore si c'était bien lui
-qui me parlait; je le touchais pour m'en assurer. Tour à
-tour, je versais des larmes et je témoignais une joie extravagante.
-Sylvina n'était pas moins affectée. Notre sensible
-hôtesse, malgré les griefs, donnait aussi de la meilleure foi
-du monde des marques d'un vif intérêt. D'Aiglemont nous
-rendait avec des charmants transports nos caresses empressées.
-Nous lui fîmes jurer de ne plus fréquenter les dangereuses
-Italiennes. Ses regards passionnés m'assuraient le
-plus éloquemment du monde que j'allais être dorénavant
-l'unique objet de ses hommages. Je méritais en effet cette
-préférence. Je valais assurément mieux que les s&oelig;urs, quoiqu'elles
-fussent très bien: j'avais la première fraîcheur du
-plus beau printemps; susceptible de les égaler un jour dans
-leurs talents, j'en avais beaucoup d'autres qui leur manquaient:
-mon éducation était plus cultivée, j'avais plus
-l'usage du monde, j'étais surtout plus aisée à vivre; en
-un mot, je pouvais me flatter, sans orgueil, d'être autant
-au-dessus d'Argentine que celle-ci me paraissait au-dessus
-de sa s&oelig;ur, quoique au premier coup d'&oelig;il il ne fût peut-être
-pas aisé de marquer entre nous une si grande différence.</p>
-
-<p>Le chevalier, devenu sage, se borna donc à me faire la
-cour. Je n'aimais plus Géronimo. Le moment où l'on se
-souvint qu'il avait montré de la faiblesse avait été celui de
-ma guérison. Les femmes détestent les poltrons: eussent-ils
-d'ailleurs tout ce qui peut nous séduire, les braves leur sont
-toujours préférés avec moitié moins d'agréments. A plus
-forte raison, quand d'Aiglemont, aussi brave qu'aimable,
-voulait bien rentrer dans ses droits, le pusillanime Fiorelli
-n'était-il pas fait pour en conserver?</p>
-
-<p>Cependant, quoique nous nous trouvassions tous parfaitement
-bien de notre nouvel arrangement, il dura peu.
-Monseigneur, qui connaissait l'impétuosité de son neveu,
-sa fragilité, sa confiance trop généreuse, n'était pas sans
-inquiétude. Il tremblait que l'aimable fou ne se rapprochât
-des Italiennes ou que leur frère disgracié ne leur jouât
-quelque tour ultramontain. On murmurait d'ailleurs certains
-complots de la part des bourgeois qui avaient été si
-bien battus. Toute la ville en voulait au chevalier; il était
-surtout abhorré chez le président, quoiqu'on ne parlât
-pas ouvertement des véritables griefs que cette famille
-pouvait avoir contre lui. En un mot, monseigneur, pour sa
-propre tranquillité, pria son neveu de se rendre promptement
-à la maison paternelle et promit de le ramener à Paris
-sous peu, devant y retourner lui-même, pour remercier la
-cour d'une abbaye de vingt mille livres de rente dont elle
-venait d'augmenter ses bénéfices. Une courte absence fut la
-seule condition que le meilleur des oncles mit à l'engagement
-qu'il prit, de son propre mouvement, de payer toutes
-les dettes de son neveu et de lui donner par an deux mille
-écus. Cette convention était trop avantageuse pour mon bel
-ami, pour que je voulusse le retenir auprès de moi; je fus
-la première à solliciter son éloignement. Il paraissait désespéré
-de me quitter. Je n'étais pas moins affligée. Nos adieux
-furent tristes et touchants. Il partit.</p>
-
-<p>Dès lors, plus de plaisirs pour nous. Le beau d'Aiglemont
-en était l'âme. Il en eût fait naître dans un désert. En vain,
-les deux officiers, conservés par Sylvina sur un pied d'égalité
-qui me donna mauvaise opinion de leur délicatesse,
-commençaient d'avoir quelque lustre, n'étant plus éclipsés
-par d'Aiglemont; ce que Sylvina trouvait excellent pour elle,
-ne me parut pas digne de moi; ces amis commodes eurent
-beau me solliciter tous deux très vivement, ils ne réussirent
-point, et ce fut à leur grand étonnement que je leur préférai
-notre charmant prélat, qui, mécontent des écarts de
-Sylvina et plus épris de moi que jamais, à ce qu'il disait,
-s'était remis à me faire sa cour.</p>
-
-
-<h3 id="l2c30">CHAPITRE XXX<br />
-Dénouement des grands événements de cette seconde partie
-et leur conclusion.</h3>
-
-<p>Le carnaval approchait: j'estimais monseigneur, je trouvais
-du plaisir à le favoriser, mais je n'en étais pas amoureuse.
-Sylvina ne tenait à ses officiers que par les besoins
-excessifs de son tempérament. Nous nous ennuyions à périr,
-depuis le départ de d'Aiglemont. Nous n'avions donc rien de
-mieux à faire que de retourner au plus tôt à Paris.</p>
-
-<p>Sa Grandeur apprit avec chagrin que nous fixions notre
-départ au lendemain des noces de Lambert et de M<sup>me</sup> Dupré,
-qui se concluait à peu de jours de là, non sans nécessité;
-car, depuis que le futur était <i>du dernier bien</i>, la jolie veuve
-(sans compter la passade du chevalier), elle ressentait tous
-les petits maux qui caractérisent une grossesse. Ils se
-mariaient donc, nous en étions fort aises; mais c'était pour
-nous une raison de plus pour partir.</p>
-
-<p>En même temps, comme si le sort eût pris à tâche de ne
-pas nous laisser emporter de cette ville même un regret de
-curiosité, nous apprîmes que la sublime Éléonore, malgré
-ses serments, épousait enfin le seigneur de la Caffardière,
-car, à l'occasion de son grand mariage, on obligeait notre
-dévot d'ennoblir son nom, dont la résonnance était ci-devant
-par trop roturière, pour un homme dont le grand-père
-avait été secrétaire du roi. M. de la Caffardière, donc,
-épousait, parce que la féconde Éléonore se trouvait, de
-même que la Dupré, dans un cas fâcheux. L'épouseur,
-malgré les remontrances de sa mère et les secrets importants
-qu'elle lui avait enfin révélés, s'exécutait par déférence pour
-un confesseur fanatique qui l'ordonnait ainsi. Il y avait
-d'autant plus de résignation entière dans le fait du pauvre
-Caffardière, qu'il n'avait jamais pu savoir si c'était, en effet,
-dans les bras de sa chère Éléonore qu'il avait souillé son
-âme, et que, pour surcroît, il se trouvait réduit à expier
-dans le purgatoire de saint Corne une souillure très physique
-dont il était redevable&hellip; à qui? à M<sup>lle</sup> Thérèse. Ç'avait
-été le point de vengeance de cette belle irritée. C'était à
-cela que se portaient ces mots mystérieux que j'ai cités au
-chapitre sixième de cette partie: <i>Il passera par mes mains&hellip;
-et s'en repentira</i>. Cette découverte nous donna aussi la solution
-de ce qu'elle avait dit d'obscur relativement à Géronimo.
-<i>Ah! si j'avais pu</i>, etc. On n'avait pas voulu traiter
-celui-ci, qu'on aimait, comme ce vilain Caffardot, dont on
-avait à se plaindre; cependant, la pauvre Thérèse demeurait
-à même de bien faire du mal à ses ennemis: ses amis
-étaient au moins fort heureux qu'elle eût encore plus de probité
-que de tempérament, mais elle pouvait déroger. Nous
-l'aimions, nous en étions parfaitement servies. La pitié que
-son état nous inspirait ajoutait encore à l'empressement
-que nous avions de nous rendre à la capitale. Monseigneur
-devait y revenir d'abord après l'ennuyeuse quinzaine
-de Pâques. Il consentit enfin à nous voir nous éloigner.</p>
-
-<p>Lambert se maria; monseigneur saisit cette occasion pour
-donner mille marques d'estime et de libéralité aux nouveaux
-époux. Ils nous accompagnèrent avec les officiers de
-Sylvina jusqu'à un château peu distant, et qui dépendait de
-l'évêché. Monseigneur, qui avait les devants, nous y reçut à
-merveille. Enfin, après trois jours consacrés à fêter l'hymen,
-nous nous séparâmes, Sa Grandeur promettant de nous
-rejoindre bientôt, et le couple fortuné de soutenir dans tous
-les temps avec nous les liaisons d'une étroite amitié.</p>
-
-
-<p class="cgap"><i>Fin de la seconde partie</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TROISIÈME PARTIE</h2>
-
-
-<h3 id="l3c1">CHAPITRE PREMIER<br />
-Accident.&mdash;Fâcheuse rencontre.</h3>
-
-<p>Pour se rendre du château de monseigneur à la première
-station, il y avait une lieue de mauvais terrain à traverser
-par des chemins détestables. On avait fait boire les postillons
-plus que de raison, ils nous embourbèrent à cent pas de la
-grande route. La berline était pesante. Les chevaux ne purent
-la dégager. Le laquais était en avant. Beaucoup d'humeur de
-notre part. Force jurements des postillons. Trois femmes ne
-leur en imposaient guère. Nous ne fûmes quittes de leurs
-mauvais propos qu'à l'occasion d'un débat qui survint entre
-eux au sujet d'un supplément de chevaux qu'il fallait que
-l'un des deux allât chercher. Le moins brutal se mit enfin à
-la raison et partit.</p>
-
-<p>Nous eûmes le malheur de voir arriver un moment après
-six sacripants, en uniforme, avec lesquels était un joli
-jeune homme, vêtu bourgeoisement et qui ne leur ressemblait
-en aucune façon. Cette troupe nous était adressée à
-bonne intention, par le postillon qui venait de se détacher.
-Tous ces drôles, excepté le bel adolescent, paraissaient
-ivres, et l'effrayante conversation qu'ils tenaient en avançant
-nous donna la plus mauvaise opinion de leur honnêteté.
-Nous ne leur faisions pas injure.</p>
-
-<p>&mdash;«Eh bien! mille dieux, dit en nous abordant celui qui
-paraissait être le chef de la bande, voyons; qu'y a-t-il ici de
-nouveau? Mort, non pas d'un diable, continua-t-il en se
-tournant du côté de ses compagnons, c'est une charretée de
-gibier! Heureusement, elles sont jolies. Ventre-bleu, la
-belle aubaine! Daubons là-dessus comme il faut, et que
-chacun de nous ait à m'imiter.&mdash;Je promets deux culbutes
-à chacune, répliqua l'un. Je suis, moi, homme à faire ma
-demi-douzaine, ripostait un autre.&mdash;Donnez-vous-en tant
-que vous voudrez, ajoutait un troisième, en se servant du
-mot propre, quant à moi, le cotillon me pue et je vais au
-solide. Or çà, larronnesses, fichez-moi le camp de là-dedans;
-allons, preste, ou l'on vous en fera dénicher de la bonne
-manière&hellip;</p>
-
-<p>Mais, comment faire? Descendre dans le bourbier? Nous
-en aurions eu jusqu'au ventre.&mdash;Pas de ça, interrompit l'un
-des drôles, il ne sera pas dit que je le fasse à des culs
-crottés, venez, mes princesses, grimpez-moi dessus; à
-charge de revanche, sus, houp là&hellip;&mdash;La pauvre Sylvina
-plus morte que vive, se laissa descendre la première. Des
-épaules du porteur, elle passa tout de suite sous les bras du
-sergent, qui, remettant un court brûle-gueule dans la corne
-de son chapeau, se mit en devoir de lui appuyer un baiser
-enfumé; elle jeta les hauts cris. On lui détacha un grand
-coup de pied au cul pour lui apprendre à faire la cruelle.</p>
-
-<p>Un autre retint Thérèse par ses jupons, comme elle allait
-s'élancer par la portière opposée; la beauté des appas que
-ce mouvement mit en évidence produisit une grande sensation.
-Certain air qu'elle avait, et dont j'ai déjà fait mention
-ailleurs, réunissait d'avance en sa faveur les suffrages des
-spadassins. Il n'y eut qu'un cri: A moi celle-ci. Je la veux.&mdash;A
-moi.&mdash;A moi. Elle se laissa mettre à terre sans résistance,
-et, tournant à son profit le coup de pied dont Sylvina
-venait d'être régalée, elle ne dit mot. Quant à moi, j'avais
-plus de colère que de peur. Mon tour venait, j'avais tiré
-tout doucement un couteau de ma poche et me tapissant
-dans mon coin, je menaçais de poignarder le premier qui
-aurait l'insolence de mettre la main sur moi. Ce trait d'assurance
-fut fort au goût de ces messieurs. Ils rirent et
-jugèrent que puisque j'avais du courage, il ne me serait rien
-fait, pourvu toutefois que je voulusse bien ne pas m'opposer
-à ce qu'on visitât la voiture et qu'on emportât de quoi se
-soutenir de nous; mais je refusai de capituler, et, sautant
-adroitement au delà de la boue, je me ruai sur l'un des soldats
-que je blessai légèrement avec mon couteau. Pendant
-ce temps-là, notre postillon qui avait hasardé des représentations,
-recevait des coups: on l'attachait à un arbre. Thérèse
-qui s'enfonçait dans un taillis, y était poursuivie par
-l'un des bandits. Sylvina, prosternée, demandait grâce; on
-la parcourait du haut en bas sans l'écouter. Celui que j'avais
-frappé me liait les mains et promettait de me pousser dans
-l'instant une botte mieux fournie que celle qu'il venait de
-recevoir de ma façon&hellip;</p>
-
-<p>Alors le beau jeune homme, qui n'avait fait jusque-là que
-s'opposer de son mieux aux violences, parut en fureur. Il
-saisit une épée, qu'on avait quittée pour commencer d'être
-à son aise, et se mettant bravement en garde, il menaça de
-charger tous ces gueux à la fois, résolut de périr plutôt que
-de nous voir devenir les victimes de leur brutalité; on allait
-risposter cruellement à son défi généreux, lorsque deux
-hommes à cheval, accourant à toute bride, firent tout à
-coup diversion.</p>
-
-
-<h3 id="l3c2">CHAPITRE II<br />
-Dénouement tragigue de l'aventure du bourbier.
-Bravoure d'un Anglais et du joli jeune homme.</h3>
-
-<p>Les cavaliers, voyant des épées nues, s'arrêtèrent court et
-délibérèrent un moment s'ils s'avanceraient jusqu'à nous.
-Cependant le plus déterminé, donnant l'exemple, son
-camarade le suivit; ils piquèrent de notre côté, le pistolet
-à la main. Nous connûmes aussitôt au langage et à l'habillement
-de ces honnêtes gens qu'ils étaient Anglais. L'aspect
-des armes à feu ne laissa pas d'en imposer à nos ennemis,
-qui n'avaient que des sabres et des bâtons. Nous courûmes
-au-devant de nos défenseurs et nous nous retranchâmes
-derrière leurs chevaux. Le beau jeune homme, qui par
-bonheur parlait l'anglais, raconta en peu de mots ce qui
-venait d'arriver. Cependant les soldats faisaient mine de
-vouloir charger. Au même moment une chaise parut.
-C'était celle du maître des courriers; il les avait suivis des
-yeux et ayant entendu du tumulte, il s'était détourné
-comme eux, pour venir à notre secours.</p>
-
-<p>Nous vîmes à l'instant s'élancer hors de la voiture, encore
-roulante, un très bel homme, armé d'un large coutelas
-dont il frappa d'estoc et de taille avant d'avoir pris la peine
-de faire la moindre question. A l'instant, tous les coquins,
-à l'exception de celui qui s'était mis aux trousses de Thérèse,
-firent front et s'escrimèrent. Le beau jeune homme, à côté
-de notre nouveau protecteur, le secondait en héros. A peine
-eut-on ferraillé quelques minutes que les marauds furent
-hors de combat, percés, balafrés et fracassés de quatre
-coups de pistolet que la cavalerie venait de tirer. Le bruit
-de cette décharge ayant fait fuir l'agresseur de Thérèse, elle
-reparut sans coiffure, échevelée, les tétons à l'air et soutenant
-comme elle pouvait ses jupes, dont les cordons étaient
-coupés.</p>
-
-<p>Deux des malheureux étaient sans vie. Les autres demandèrent
-quartier, on dédaigna de continuer à leur faire la
-guerre. Le brave Anglais eut même la générosité de faire
-visiter et bander leurs plaies par un de ses gens qui était
-bon chirurgien.</p>
-
-<p>Tandis que d'un côté l'on prenait ce soin charitable, de
-l'autre, nos chevaliers secouraient Sylvina qui s'était évanouie
-pendant la bataille, puis on ajouta pour un moment
-à notre voiture les chevaux de selle de l'Anglais. Celui-ci,
-le beau jeune homme, un valet et notre postillon unissant
-leurs efforts, la berline fut tirée du bourbier. Tout commençait
-à être en bon ordre, lorsque notre cher Anglais
-sentit enfin qu'il avait lui-même une blessure. Heureusement
-elle était légère. Il y fit mettre ce qu'il fallait et
-remonta dans sa voiture. Nous reçûmes le beau jeune
-homme dans la nôtre, où il y avait une place, et nous nous
-remîmes en route.</p>
-
-<p>Bientôt nous retrouvâmes notre postillon et le laquais
-qui revenaient accompagnés d'une foule de villageois, de
-quelques hommes bleus et d'un noir. Nous demandâmes
-ce que signifiait cet attroupement; le postillon nous dit
-que les soldats qu'il avait envoyés venant de commettre
-plusieurs excès dans le village, il avait prévu qu'ils ne
-manqueraient pas de nous insulter, qu'en conséquence, il
-amenait main-forte et la justice en cas de malheur; mais
-ce secours fût venu trop tard sans l'heureuse apparition des
-Anglais. Nous contâmes ce que nous venions d'essuyer:
-nos gens revinrent avec nous sur leurs pas. Le reste de la
-troupe poussa jusqu'au lieu du délit, après que l'homme
-noir eut reçu nos dépositions.</p>
-
-<p>En effet, tout le monde était en alarme dans le village où
-nous prîmes des chevaux. Les coquins avaient pillé le cabaret,
-battu l'hôte et mis les servantes à mal. Le nombre en
-avait imposé. Ils s'étaient retirés sans obstacles.</p>
-
-<p>Cependant le bruit de notre aventure ne fut pas plus tôt
-répandu que l'on accourut de toutes parts. Nos voitures
-furent investies. Le curé vint nous féliciter fort platement.
-Un petit gentilhomme désolé, qui revenait de la chasse,
-s'empressa beaucoup et nous persécuta pour nous engager à
-mettre pied à terre chez lui. Nous refusâmes. Il jurait,
-<i>foi de capitaine de milice</i>, que s'il eût été au château avec <i>la
-Fleur</i> et <i>Jacques</i>, ses fidèles serviteurs, les choses ne se
-seraient pas passées si tranquillement; puis il fallut
-endurer l'histoire fastidieuse de vingt bagarres de village
-où ce vaillant hobereau devait avoir fait des prodiges.
-L'Anglais se tirait d'affaire à merveille, feignant de ne pas
-entendre le français: c'est donc sur nous que tombait en
-entier l'ennui des honneurs que l'on nous rendait. Sylvina
-se ruinait en politesses et remerciements; j'avais de
-l'humeur. Thérèse rechignait encore mieux, honteuse du
-désordre de son ajustement, qui ne publiait que trop qu'il
-lui était arrivé quelque chose de particulier. Le jeune
-homme était à peindre, transporté, répondant de tous côtés
-avec une gaieté vive, délicieuse; cependant nous ne savions
-ni qui il était, ni ce que nous ferions de lui. Il n'était pas
-plus au fait de ce qui nous regardait; mais il n'en avait pas
-moins l'air d'avoir passé toute sa vie avec nous.</p>
-
-<p>Enfin, les voitures furent attelées. L'Anglais fit un présent
-au cabaretier et jeta quelque argent au peuple, en
-reconnaissance de l'intérêt qu'il paraissait prendre à notre
-aventure. Nous partîmes à travers une huée de v&oelig;ux et de
-bénédictions.</p>
-
-
-<h3 id="l3c3">CHAPITRE III<br />
-Histoire de Monrose.&mdash;Ses singuliers malheurs.</h3>
-
-<p>Nous désirions bien vivement de savoir qui était ce charmant
-jouvenceau que le hasard nous faisait enlever. Il alla
-de lui-même au-devant de notre curiosité, et montrant
-beaucoup d'assurance, toutefois sans effronterie, il s'ouvrit
-à nous à peu près dans ces termes:</p>
-
-<p>«&mdash;Vous trouvez sans doute bien étrange, mesdames,
-que je me sois ainsi faufilé sans avoir l'honneur d'être
-connu de vous; et quoique vous m'ayez surpris en si mauvaise
-compagnie, je vous prie cependant de croire que je ne
-ressemble en rien aux scélérats avec qui je me trouvais. Je
-suis un infortuné, sans ressources; je sais que je suis gentilhomme,
-mais livré dès l'enfance à des mains mercenaires,
-sorti de chez un misérable grammairien pour rentrer
-dans un collège, je n'ai jamais vu qui que ce soit de ma
-famille. On a payé pour moi régulièrement une modique
-pension. J'ai été mal entretenu, mal enseigné, humilié,
-battu; voilà en raccourci, mesdames, le tableau de mon
-existence. Quoique vous me voyez passablement grand, je
-n'ai cependant que quatorze ans; mais une vie dure m'a
-rendu précoce et je parais plus formé qu'on n'a coutume de
-l'être à mon âge. En effet, il y a déjà quelque temps que je
-raisonne, que je pense, et je me sens même capable de me
-faire un sort, venant de perdre par une démarche hardie le
-peu de ressources que je tirais de mes parents inconnus. On
-me nomme Monrose, mais ce n'est qu'un surnom: le principal
-du collège me l'a dit. Il a mes papiers et sait, lui
-seul, à qui j'appartiens et comment je devrais m'appeler.»</p>
-
-<p>L'intéressant Monrose cessait de parler, mais nous voulûmes
-absolument savoir par quel hasard il s'était trouvé
-dans la compagnie de ces soldats et ce qu'il se proposait
-alors de devenir.</p>
-
-<p>«&mdash;Mesdames, répondit-il en rougissant, je me suis
-échappé de mon collège, et, sur mon honneur, aucune
-puissance ne m'y fera jamais rentrer. Je n'ai rien de plus à
-dire. Le secret de ma fuite est de nature à ne pouvoir être
-révélé.» Notre impatience redoublait: nous pressâmes
-Monrose; il fit beaucoup de difficultés, mais se rendant
-enfin à nos instances, voici ce qu'il ajouta tristement et
-changeant plusieurs fois de couleur:</p>
-
-<p>«&mdash;Je ne sais, mesdames, s'il est au monde un état plus
-malheureux que celui d'un enfant éloigné de ses père et
-mère et livré aux pédants. Ces bourreaux, à l'aspect
-farouche, au c&oelig;ur dur, à l'âme vile, n'ont cessé de me persécuter;
-né fier, emporté, j'ai eu plus à souffrir qu'un
-autre. Ajouter à la fatigue et à l'ennui de mes exercices,
-retrancher de ma nourriture et de mon sommeil, me priver
-des récréations et de la société de mes camarades, ont été
-les injustices journalières de ces monstres que j'abhorre;
-heureux du moins si j'avais pu m'en faire abhorrer à mon
-tour et si la fatalité de mon étoile ne m'avait pas fait
-trouver dans leur attachement même le plus insupportable
-supplice.</p>
-
-<p>«Il y a six mois environ que le besoin de m'attacher à quelqu'un
-me fit distinguer un de mes camarades, à qui de brillants
-succès dans les études avaient mérité la faveur de tous
-nos supérieurs. Je me sentais beaucoup d'estime et d'amitié
-pour Carvel, c'est ainsi que se nommait l'écolier; et je me
-proposais d'apprendre de ce jeune homme, si bien venu,
-l'art d'adoucir les tigres qui, jusque-là, n'avaient cessé de
-me déchirer. En effet, le désir que je témoignais de me lier
-avec Carvel sembla me ramener le principal: il parut voir
-avec plaisir notre bonne intelligence. Nous étions de la
-même classe; je partageai bientôt avec lui les bonnes grâces
-du régent, et je crus un moment que j'allais cesser d'être
-malheureux; mais bientôt certaines ouvertures de la part
-de mon nouvel ami et certaines démarches de celle du
-régent m'alarmèrent. Je voyais un grand mystère, on me
-louait, on me caressait; je pressentis qu'il se tramait
-quelque chose contre moi. Je découvris bientôt que Carvel
-devait une partie de sa faveur à des manières de faire sa
-cour, dans lesquelle je me sentais incapable de l'imiter&hellip;</p>
-
-<p>«Mes doutes devinrent enfin des certitudes: notre régent
-était l'intime ami du principal, Carvel l'était de tous deux.
-On fermait assez les yeux sur notre conduite pour que nous
-trouvassions le moyen de coucher souvent ensemble. Carvel,
-libertin et plus âgé que moi, devenait familier, m'apprenait
-des polissonneries que je saisissais assez bien et
-auxquelles je prenais une sorte de goût. Mais je vois,
-mesdames, que mon ingénuité me nuit: vous vous moquez
-de moi? (Nous souriions en effet.)&mdash;Non, mon bel ami,
-répondit Sylvina, vous nous intéressez, vous nous amusez,
-vous êtes charmant. Poursuivez.&mdash;Insensiblement, il
-poussa plus loin le zèle de ses leçons&hellip; Une nuit, enfin, il
-me vanta fort éloquemment l'excellence de certains plaisirs&hellip;
-Mais l'image seule me causait d'abord une répugnance
-affreuse&hellip; En vain, il voulut essayer de me faire goûter le
-conseil, en l'appuyant de la pratique, je me fâchai tout de
-bon; il m'apaisa de son mieux, je lui pardonnai, mais
-nous convînmes qu'il ne serait plus question du dégoûtant
-article, quoiqu'il assurât, pour se justifier et me séduire,
-que c'était le principal et le régent eux-mêmes qui
-l'avaient instruit, et que ce que ces graves personnages lui
-faisaient sans scrupule, je pouvais bien le lui permettre
-aussi.</p>
-
-<p>«Il est inutile, mesdames, d'allonger les détails. Vous
-saurez que Carvel n'agissait que par le conseil des supérieurs.
-Il leur était voué, il avait ordre de me débaucher
-pour me faire servir ensuite à leurs infâmes plaisirs.
-Caresses, prières, menaces, violences, tout a été tenté
-depuis, par les scélérats, pour venir à leur but. Bientôt
-divisés par une affreuse jalousie, chacun d'eux s'est imaginé
-que je lui préférais son rival; et je n'ai cessé d'être la
-victime des fureurs de l'un ou de l'autre. Je me suis brouillé
-à mort avec le méprisable Carvel&hellip; (Sylvina, ravie: Il est
-délicieux.)</p>
-
-<p>«Avant-hier enfin, le principal m'ayant fait venir dans sa
-chambre à l'heure du coucher, sous prétexte de faire avec
-moi la paix, m'a serré dans ses bras et m'a prié d'oublier le
-passé. Je le promettais. Il m'a comblé de caresses et a servi
-des fruits, des confitures, du vin muscat, j'en ai goûté sans
-méfiance. Nous avons causé familièrement plus d'une
-heure&hellip; mais l'odieux principal, quittant tout à coup son
-visage hypocrite, s'est rué sur moi comme un loup enragé
-et, mettant en usage toute la vigueur d'un corps masculin
-et colossal, il a tenté de m'arracher ces prétendues
-faveurs&hellip;</p>
-
-<p>«Déjà sa robe m'enveloppait la tête, et j'étais renversé
-sur le lit la face contre les couvertes, pouvant à peine respirer.
-Une jambe passée autour des miennes les tenait fortement
-arrêtées; déjà le monstre, de la main qu'il avait
-libre, avait coupé l'aiguillette de mon haut-de-chausse et
-découvert&hellip; Mais, dans ce moment, le régent furieux et qui
-probablement était depuis longtemps aux aguets, a jeté la
-porte en dedans, malgré les verrous, et m'a tiré, non sans
-peine, des mains du forcené, qui, dans l'égarement de sa
-passion, ne pouvait lâcher prise; je me suis évadé pendant
-que ces animaux féroces s'accrochaient avec la dernière
-fureur. Dans l'instant, toute la maison a été sur pied. Je
-visais à m'échapper, j'ai eu ce bonheur à la faveur de la
-confusion générale, les portes s'étant trouvées par hasard
-ouvertes.</p>
-
-<p>«Je suis aussitôt sorti de la ville, n'ayant pour tout bien
-que ce que vous voyez sur mon corps et quelques sous que
-j'ai dépensés à ma première halte. Après avoir fait ensuite
-une longue marche sans reprendre haleine, j'ai rencontré
-ces soldats qui tenaient la même route que moi; nous avons
-fait connaissance: ils m'ont proposé de servir. La misère
-me pressait, je n'ai point hésité. Nous avions déjà bu
-ensemble à la santé du roi; et, le soir, je devais signer un
-engagement.»</p>
-
-
-<h3 id="l3c4">CHAPITRE IV<br />
-Beau procédé de Sylvina.</h3>
-
-<p>Sans doute il était mal à nous de rire d'une histoire aussi
-malheureuse, mais ce principal et ce régent, entêtés pour
-l'amour de notre Ganimède, nous avaient paru si comiques
-que nous n'avions pu contenir nos éclats. Le pauvre petit,
-déconcerté, la larme à l'&oelig;il, se taisait et n'osait plus nous
-regarder; nous soutînmes toute l'étendue de notre impertinence.
-J'allais tâcher de la réparer quand Sylvina prit la
-parole: «Aimable et généreux Monrose, dit-elle en lui donnant
-la main d'un air caressant, pardonnez un moment de
-folie qui n'a rien de commun avec l'intérêt dont vos aventures
-sont faites pour pénétrer toutes les âmes sensibles.
-Mais le ridicule de vos suborneurs est si frappé, vos aventures
-font naître de si bizarres idées que vous devez excuser
-s'il se mêle un peu d'envie de rire à beaucoup d'attendrissement.
-Nous vous avons les plus grandes obligations; quand
-cela ne serait pas, tout ce qui se fait remarquer d'aimable
-en vous, au premier abord, n'eût pas manqué de nous inspirer
-les plus favorables sentiments; maintenant nous vous
-les devons, et j'espère de réussir à vous convaincre bientôt
-de leur sincérité, après vous être exposé si bravement; pour
-nous, vous ne pouvez pas nous refuser la satisfaction de
-vous devenir à notre tour, bonnement, quelque chose. Rien
-ne vous empêche de nous suivre à Paris. Nous tâcherons de
-vous y dédommager de l'infortune où vous avez vécu jusqu'à
-présent. Elle n'était pas faite pour vous; on peut prophétiser
-hardiment du bonheur, sur une physionomie telle
-que la vôtre et d'après les preuves que vous avez données
-d'une aussi belle âme. Vous savez déjà que votre naissance
-est noble; je suis persuadée qu'un jour, lorsque vous connaîtrez
-vos parents, vous apprendrez que les faveurs de la
-fortune vous sont aussi réservées. En attendant que ces
-grands mystères se dévoilent à vos yeux, vivez avec nous et
-partagez l'aisance dont nous jouissons; quoi que nous puissions
-faire pour vous, il nous sera toujours impossible de
-nous acquitter.»</p>
-
-<p>Monrose mouilla de ses larmes la main de Sylvina et la
-couvrit de baisers plus éloquents que les plus belles paroles.
-Nous n'étions pas moins émues&hellip; Ce bel enfant, qui avait
-toutes les grâces du corps, toutes les qualités du c&oelig;ur, tout
-l'esprit d'une personne faite qui en a beaucoup, sut nous
-occuper avec tant d'agrément que nous fûmes étonnées de
-nous trouver sitôt rendues à l'endroit où nous étions convenues
-de passer la nuit.</p>
-
-
-<h3 id="l3c5">CHAPITRE V<br />
-Comment l'Anglais se montra aussi aimable
-qu'il était vaillant.</h3>
-
-<p>Jusque-là, nous avions à peine vu notre brave Anglais,
-qui paraissait attacher très peu d'importance au service
-qu'il nous avait rendu, et, ne bougeant de sa chaise, il avait
-évité de se trouver à portée de nos remerciements. Cependant
-il nous donna la main pour descendre de voiture et
-nous demanda la permission de souper avec nous.</p>
-
-<p>Si cet homme généreux n'avait pas l'air d'empressement
-qu'aurait pu se donner un galant Français, après une aventure
-aussi romanesque, ayant un droit puissant à la reconnaissance
-de très jolies femmes, il était peut-être encore
-plus flatteur pour nous de voir combien l'intention de ce
-bienfaiteur était de nous mettre à notre aise. Pas un mot
-qui pût faire tomber la conversation sur l'affaire du bourbier.
-S'il nous arrivait d'en laisser échapper quelque chose,
-il nous priait, en souriant, de ne pas nous rappeler un
-moment désagréable.&mdash;L'art du bonheur, disait-il, consiste
-à chasser au plus tôt de la mémoire ce qui a fait de la peine
-et à conserver précieusement le souvenir de ce qui a fait
-plaisir.</p>
-
-<p>Cet homme, qui paraissait au premier abord froid et
-sérieux, déploya bientôt, sans la moindre prétention, une
-éloquence facile, intéressante. Philosophe, il n'avait que des
-principes modérés, consolants: ses yeux, qui n'étaient
-d'abord que majestueux, devenaient tendres dès qu'il parlait:
-un sourire charmant inspirait de la confiance; en un
-mot, plus on le contemplait, plus on était frappé de la symétrie
-parfaite de ses traits et de la dignité de sa physionomie.
-Agé d'environ quarante ans, il avait la fraîcheur et la vivacité
-du plus jeune homme. Sa voix, quoique mâle, était
-douce; sa taille, aussi souple que noble, était dégagée de
-cette contrainte que nous reprochons au plus grand nombre
-de ses compatriotes. On ne pouvait enfin se lasser de voir,
-d'écouter, d'admirer le chevalier Sydney. C'est ainsi qu'un
-de ses gens nous apprit qu'il se nommait.</p>
-
-<p>Avec quelle bonté, surtout, il traitait l'aimable Monrose!&mdash;Mon
-ami, lui disait-il, en lui frappant amicalement sur
-l'épaule, heureux les guerriers qui ont par devers eux, au
-bout de leur carrière, un seul trait qui vaille celui que tu
-viens de donner au début de la tienne! sois conséquent, et
-tu seras le modèle des hommes braves et généreux.&mdash;Le
-modeste Monrose répondait de son mieux, par ses caresses,
-à tout ce que le chevalier lui disait d'obligeant.</p>
-
-<p>Cet Anglais, si différent en apparence des gens que nous
-avions coutume de voir, nous aurait peut-être beaucoup
-moins plu, malgré ses belles qualités, si nous ne lui avions
-pas été aussi redevables. Il en imposait surtout à Sylvina,
-qui ne pouvait sortir avec lui du ton du respect et de la
-cérémonie. Quant à moi, je ne savais quel penchant m'entraînait
-vers sir Sydney; et lui-même, malgré le partage à
-peu près égal de ses attentions, me paraissait profondément
-occupé de moi: ses yeux y revenaient sans cesse; mais je
-ne pouvais comprendre pourquoi je les voyais s'attrister en
-me fixant. Ceux de Monrose tenaient une conduite tout à
-fait différente. Le pauvre petit me regardait furtivement et ne
-le faisait jamais sans rougir. Si nous nous rencontrions, il
-détournait la vue, pourvu qu'il y songeât; car, lorsque le
-plaisir de me contempler lui faisait oublier la convention
-qu'il pouvait avoir faite avec lui-même de s'en abstenir, le
-fripon se déridait, son visage pétillait, j'y lisais qu'il mourait
-d'envie de se jeter à mon cou.</p>
-
-<p>Nous devions arriver à Paris le soir du lendemain. Le
-chevalier ayant ordonné au laquais, qui le servait à table,
-de repartir bientôt, afin d'avoir le temps de lui trouver un
-logement convenable, nous lui en offrîmes un chez nous,
-en attendant; mais il n'accepta point et se contenta de
-prendre notre adresse, après avoir demandé la permission
-de nous venir voir. Ensuite il alla reposer, devant se mettre
-en route de meilleure heure que nous. Avant de nous quitter,
-il trouva le moment de donner à Sylvina, pour le jeune
-Monrose, vingt-cinq louis qu'elle ne put refuser, sir Sydney
-l'assurant qu'il tiendrait à honneur que ce brave enfant
-voulût bien agréer cette légère marque de son estime.</p>
-
-
-<h3 id="l3c6">CHAPITRE VI<br />
-Où l'on ne verra rien d'étonnant.</h3>
-
-<p>Le reste du voyage fut très heureux. Mon c&oelig;ur palpita
-lorsque nous approchâmes de la capitale; mais ma joie
-n'avait rien de comparable à celle du beau Monrose. Il dévorait
-des yeux les moindres objets, non avec la stupide admiration
-des sots, mais avec ce désir vif, si naturel à un jeune
-homme plein de feu, qui sort pour la première fois d'une
-prison, où rien n'a jamais pu l'affecter agréablement. Nous
-arrivâmes enfin. Notre laquais, que nous avions fait partir
-pendant la nuit avec celui de sir Sydney, nous attendait; les
-appartements étaient préparés; on logea Monrose dans une
-pièce qui donnait d'un côté dans la chambre à coucher de
-Sylvina, et de l'autre sur un corridor, à côté de la mienne.
-Nous n'étions pas scrupuleuses; au surplus nous n'avions
-personne qui pût trouver à redire à cet arrangement; et je
-ne me suis jamais repentie qu'il ait eu lieu.</p>
-
-<p>Le chevalier Sydney vint nous voir le lendemain, quoiqu'il
-eût appris de son laquais, instruit par le nôtre, que
-nous étions à peu près de ces femmes qu'on nomme du
-monde. Il n'en rabattit point avec nous, et nous eûmes tout
-lieu d'être contentes de sa politesse. Nous devions aller au
-spectacle, c'est un des premiers besoins des pauvres gens
-qui viennent de s'ennuyer en province. Le chevalier offrit
-de nous accompagner au Français, que nous avions préféré:
-nous le priâmes d'accepter au retour notre souper; ce
-qu'il fit.</p>
-
-<p>Pendant le repas, certaines minauderies de Sylvina me
-firent aviser qu'elle n'aurait pas été fâchée de donner dans
-l'&oelig;il du bel Anglais: ce qui fortifia beaucoup mes soupçons
-fut que je la vis s'étudier à ne faire aucune attention à
-Monrose, qu'elle avait cependant perpétuellement caressé
-le matin, au point de le faire asseoir sur elle et de lui donner
-sans gêne de ces baisers qui ne sont plus sans conséquence
-quand on est aussi formé que l'était notre nouvel ami. On
-avait beau le tutoyer, le nommer mon fils, répéter sans cesse
-qu'on pourrait être sa mère, Monrose était trop aimable et
-Sylvina trop sujette à s'enflammer pour que toute cette belle
-amitié ne me parût pas quelque chose de plus. Je me rappelais
-d'Aiglemont, Géronimo, et je disais en dedans de moi:
-«Voici donc encore un larcin que Sylvina voudrait me faire;
-pour le coup, celui-ci ne lui convient pas, il est mon lot, à
-moi.» Je trouvais Monrose adorable; tout favorisait le
-projet de me l'attacher. Je ne pouvais douter que je ne lui
-eusse fait impression. Il ne s'agissait donc plus d'avoir les
-yeux ouverts sur la conduite de Sylvina. Elle était femme à
-faire les démarches les plus hardies. Je résolus de la prévenir
-et de me jeter plutôt à la tête du bel enfant que de ne pas
-l'avoir la première, si la fatalité de mon étoile me condamnait
-à toujours partager.</p>
-
-<p>Mais si j'avais des plans, Sylvina en avait aussi. Elle feignit
-pendant plusieurs jours d'être incommodée pour se dispenser
-de sortir; autrement j'aurais dû rester à la maison
-avec Monrose qui, n'étant pas vêtu, n'aurait pu l'accompagner:
-c'était précisément ce tête-à-tête qu'elle redoutait;
-elle restait donc au logis. Pendant cette retraite, elle donna
-tous ses soins au beau jeune homme, l'équipa galamment,
-lui donna des nippes et lui retint des maîtres. Il était d'une
-beauté ravissante dans ses nouveaux ajustements. Nous trouvions
-surprenant qu'il eût sur-le-champ cette bonne mine,
-ce maintien aisé et noble qui n'est pas toujours le fruit
-assuré d'une longue éducation.</p>
-
-<p>Nous le tînmes auprès de nous, gardé, pour ainsi dire, à
-vue, pendant près d'un mois, n'allant que furtivement au
-spectacle ou choisissant quelques promenades écartées;
-évitant surtout de rencontrer nos connaissances, qui
-n'auraient pas manqué de venir nous voir et de nous rejeter
-plus tôt que nous ne voulions dans le tourbillon bruyant
-des sociétés. Le chevalier Sydney était la seule personne que
-nous vissions. Il devait être bien étonné de notre retenue,
-sachant que nous étions des femmes de plaisir. Il était
-surtout bien éloigné d'imaginer qu'un enfant pût être la
-cause de notre réforme apparente.</p>
-
-<p>Sydney commençait à nous accorder beaucoup de confiance;
-mes talents le captivaient, nous lui devenions nécessaires,
-il ne nous quittait presque plus. Mais je retrouvais
-toujours dans ses yeux cet intérêt triste qui m'avait frappée
-dès le premier instant. Je ne pouvais douter de son amour.
-Je voyais clairement que sans la différence des âges, il
-n'aurait pas hésité de se déclarer. Cette disproportion seule
-m'en imposait un peu. Cependant je m'interrogeais. Loin
-d'avoir de la répugnance pour ce respectable Anglais, je me
-sentais plutôt prévenue en sa faveur. J'aimais Monrose, mais
-il y avait plus de caprice et de vanité que de passion dans
-mes sentiments pour lui. Je ne m'attendais pas à de grandes
-ressources d'aucune espèce de la part d'un amant si jeune
-et si neuf. En un mot, ni l'une ni l'autre de ces conquêtes
-ne me semblait capable de me dédommager du charmant
-d'Aiglemont; mais nous étions séparés, et pour l'amour, les
-absents eurent toujours tort avec moi. Je pris donc mon
-parti. Je résolus de prendre le chevalier et Monrose; rien ne
-me paraissait plus compatible; et, en effet, j'avais très bien
-calculé.</p>
-
-
-<h3 id="l3c7">CHAPITRE VII<br />
-Où l'on retrouve des gens de connaissance.</h3>
-
-<p>Cependant je ne m'étais encore arrangée avec aucun des
-deux quand monseigneur et son neveu vinrent, tout à coup,
-nous surprendre. Sa Grandeur nous avait écrit à l'occasion
-de notre malheureuse aventure; depuis notre réponse, nous
-n'avions plus reçu de ses nouvelles, et nous étions bien éloignées
-de le supposer sitôt de retour à Paris. Nous philosophions
-assez sérieusement avec Sir Sydney lorsque ces
-aimables gens tombèrent pour nous des nues. Quand le
-laquais les annnonça, nous lui fîmes répéter deux fois ces
-noms si connus, que nous ne pouvions encore nous persuader
-d'avoir bien entendus.</p>
-
-<p>La présence de l'Anglais obligea monseigneur à paraître
-moins familier qu'il n'eût pu se le permettre si nous eussions
-été seules. D'Aiglemont suivit son exemple, et l'entrevue se
-passa le plus décemment du monde. Ces messieurs eurent
-bientôt fait connaissance, quand nous eûmes conté aux
-derniers venus qu'ils voyaient dans Sydney et Monrose nos
-libérateurs, et à ceux-ci que nous sortions de chez Sa
-Grandeur quand nous avions eu le malheur d'être attaquées.
-Monrose fut fort caressé de l'oncle et du neveu et se tira très
-bien d'affaire. D'Aiglemont, toujours prêt à persifler, lui dit
-qu'il ne pouvait avoir obligé des personnes plus reconnaissantes
-et plus faites pour encourager une belle âme à rendre
-des services. J'eus un secret dépit de me voir si justement
-soupçonnée, et cela m'affermit dans le projet de récompenser
-le cher Monrose. Mon air piqué fut, sans doute,
-remarqué de d'Aiglemont, que je vis sourire malignement.</p>
-
-<p>Sir Sydney, depuis qu'il vivait avec nous, s'étant conduit
-de manière à ne pas laisser à Sylvina l'espérance de le
-prendre dans ses filets, elle se rabattit ouvertement sur
-Monseigneur; je crus lire dans la physionomie de l'Anglais
-que cette préférence lui faisait plus de plaisir que de peine.
-Le prélat, ayant désormais à redouter la concurrence de son
-neveu, n'espérait apparemment plus de continuer à m'intéresser.
-Il se trouvait flatté de l'emporter sur Sydney, qui
-paraissait très aimable. Quant à d'Aiglemont, bien sûr de
-ne pas manquer de femmes, il se souciait peut-être assez
-peu d'être bien ou mal traité de ma part, et je ne m'aperçus
-pas qu'il fît de grands efforts pour me témoigner le désir
-d'être encore ensemble sur le même pied qu'en province.
-Cette indifférence ajoutait à mes griefs; et tout cela ne
-laissait pas d'avancer beaucoup les affaires du charmant
-Monrose.</p>
-
-
-<h3 id="l3c8">CHAPITRE VIII<br />
-Le bien vient quelquefois en dormant.</h3>
-
-<p>Il n'y avait pas de temps à perdre; je savais que si je
-laissais à Sylvina celui de styler mon bel enfant, il était
-perdu pour moi: voici ce que l'amour m'inspira.</p>
-
-<p>La nuit même du jour où nous avions vu monseigneur et
-son neveu, je me levai doucement et fus éveiller Monrose,
-qui dormait le plus paisiblement du monde. Cependant
-j'entrepris de lui persuader que je l'avais entendu ronfler
-d'une manière effrayante et que j'accourais, craignant qu'il
-n'étouffât. La brusque interruption de son sommeil lui
-causait, en effet, un peu d'agitation. Je prétendais que c'était
-une suite de l'état où il venait de se trouver en dormant;
-j'avais passé mes bras autour de lui; je le serrais contre
-mon sein, avec les démonstrations de la plus vive inquiétude.
-L'adolescent me comblait de remerciements; ses
-lèvres s'allongeaient pour baiser machinalement deux globes
-entre lesquels je le faisais respirer. O nature, que tu es une
-admirable maîtresse!</p>
-
-<p>Bientôt je sentis deux bras caressants qui s'entrelaçaient
-autour de moi et faisaient en tremblant quelques efforts
-pour m'attirer.&mdash;Monrose, dis-je alors, pénétrée d'une
-voluptueuse émotion, si vous craigniez de vous trouver mal
-une seconde fois&hellip; je resterais auprès de vous. Seriez-vous
-scandalisé? si&hellip; Mais vous m'inquiétez&hellip; Je ne vous abandonnerai
-pas dans un état aussi critique&hellip;&mdash;Vous êtes bien
-bonne, ma belle demoiselle, répondit-il, hors de lui, je me
-porte fort bien, mais je voudrais être malade pour avoir
-besoin de secours si chers.&mdash;Parlez franchement, Monrose,
-vous faisiez tout au moins quelque mauvais songe?&mdash;Non,
-en vérité, je songeais, au contraire&hellip; je n'ose vous le dire,
-cela est trop bête&hellip;&mdash;Dites, dites, mon bon ami. Je veux
-absolument savoir&hellip;&mdash;Eh bien!&hellip; je rêvais que&hellip; vous
-étiez le père principal du collège, charmante, malgré la
-robe noire et le bonnet carré&hellip; vous&hellip; me demandiez&hellip; ce
-que vous savez, mais avec tant de grâce que je n'avais pas
-le courage de vous le refuser. Loin de m'en offenser, j'ai été
-au désespoir de m'éveiller&hellip; imaginez quelle a été ma
-surprise en me trouvant dans vos bras.</p>
-
-<p>Je n'avais ni robe ni bonnet carré, et mon but n'était pas
-précisément le même que celui du père principal; du reste,
-Monrose avait songé l'exacte vérité. Je ris comme une folle
-et ne pus m'empêcher de lui donner plusieurs baisers.
-J'étais à moitié couchée sur le lit, je me glissai peu à peu
-sous la couverture et me trouvai enfin à côté du charmant
-jouvenceau.</p>
-
-<p>Je m'aperçus d'abord qu'il était bon à quelque chose. La
-qualité réparait chez lui ce qu'il avait à désirer pour la
-quantité. Monrose ne fut pas étonné de sentir mes mains le
-parcourir; son ami Carvel l'avait instruit même au delà
-des mystères du plaisir, mais il n'était pas encore fort
-avancé, je le connus au prompt mouvement que fit sa main
-pour se retirer, quand elle sentit une conformation différente,
-l'absence de ce qu'il croyait apparemment commun
-aux deux sexes. Je la retins comme elle fuyait, cette main
-trop timide, et la ramenai sur la place.&mdash;Tu vois bien,
-mon cher Monrose, dis-je en le baisant avec transport, tu
-vois que je ne suis pas le père principal.&mdash;Je n'y suis plus,
-répondit-il avec un peu de confusion. Cependant une de ses
-mains visitait curieusement ce nouveau pays et les environs
-qui lui étaient moins étrangers, l'autre prenait plaisir à
-manier le satin de ma gorge&hellip; Il haletait, consumé de désirs
-dont il ignorait encore l'objet et le remède&hellip; Ses nouvelles
-découvertes l'avaient absolument désorienté.</p>
-
-<p>Je jouissais à mon aise de son délicieux étonnement.&mdash;Eh
-bien, Monrose, lui dis-je, il n'y a rien à craindre avec
-moi. Je ne te ferai point de sottises.&mdash;Hélas non, répondit-il
-en soupirant: mais si Carvel eût été vous, ou si vous étiez
-tout de bon le père principal, je sens que je ne pourrais résister
-au désir d'en faire et de m'en laisser faire, car je sais que
-nous avons l'un et l'autre avantage.&mdash;Eh bien, dis-je au
-comble de l'égarement, puisque je suis malheureusement
-dans l'impuissance de tirer parti de ta volonté, fais du
-moins ce que tu voudras.</p>
-
-<p>Le pauvre Monrose fut encore plus embarrassé; il n'avait
-qu'un objet; encore en était-il à la simple spéculation. Je le
-désespérais surtout par une attitude aussi contraire à ses
-vues que favorables aux miennes.&mdash;Viens dans mes bras,
-lui dis-je, peut-être se fera-t-il quelque miracle en notre
-faveur.</p>
-
-
-<h3 id="l3c9">CHAPITRE IX<br />
-Fin du noviciat de Monrose.</h3>
-
-<p>Il obéit avec transport. J'étais aux cieux, sentant sur mon
-corps embrasé le poids léger de celui de mon jeune amant.
-Il tremblait. Il ne savait comment se soutenir. Je le tins
-longtemps serré contre mon sein, le dévorant de mes baisers,
-suçant avec délire sa belle bouche et lui prodiguant les aveux
-les plus passionnés. L'aimable prosélyte me laisait faire,
-attendant en silence à quoi tout cela pourrait aboutir. Je ne
-me possédais plus. J'allais&hellip; mais un obstacle s'éleva. Le
-trouble du pauvre petit agit cruellement sur l'aiguillon de
-l'amour qui se glaça dans ma main&hellip; Ce terrible contre-temps
-poussa mes désirs jusqu'à la fureur, je mis en usage tout ce
-que je pouvais connaître de ressources&hellip; Le désenchantement
-fut prompt, je me hâtai de le mettre à profit. J'appliquai le
-remède après lequel je languissais. Le docile Monrose reçut
-la dernière leçon. Je le pressai fortement contre moi par ces
-coussins potelés dont les charmes font oublier les vues honteuses
-de la nature; des mouvements délicieux achevèrent
-d'éclairer l'heureux Monrose. Je sentis l'instant où Vénus
-recevait sa première offrande. Le plaisir nous anéantit en
-même temps.</p>
-
-<p>Ce fut ainsi que je trompai les desseins de la lubrique
-Sylvina, que je la frustrai d'une fleur précieuse qu'elle était
-sur le point de cueillir et que je me vengeai d'avoir partagé
-d'Aiglemont et Fiorelli, des grâces dont je conservais un
-dépit, qui, peut-être, eût été jusqu'à la haine, sans les
-bontés infinies dont cette rivale me comblait depuis si longtemps
-et dont j'étais pénétrée de reconnaissance. Je ne crains
-point d'avouer mes petitesses; les femmes s'y reconnaîtront:
-les hommes ne me sauront pas mauvais gré d'une
-façon de penser qui prouve quelle importance nous voulons
-bien attacher à leur conquête.</p>
-
-<p>J'éprouvais les plus délicieuses sensations et m'étonnais
-de la prodigieuse distance qu'il y a du bonheur d'un homme
-qui change une fille en femme à celui d'une femme qui
-reçoit les prémices d'un candidat d'amour. Je venais de
-goûter avec Monrose des voluptés ravissantes; et quelle
-nuit, au contraire, le pauvre d'Aiglemont avait-il passée la
-première fois avec moi!</p>
-
-<p>Monrose, dans l'ivresse d'une sensation si nouvelle pour
-lui, n'osait troubler mon amoureuse méditation. Il demeurait
-dans la voluptueuse situation où je l'avais placé. J'eus
-besoin de lui parler pour l'engager à rompre le silence.&mdash;Que
-t'en semble, mon cher ami? lui dis-je en lui donnant
-un baiser&hellip;&mdash;Laissez-moi, répondit-il, le temps de chercher
-des expressions, s'il en est, qui puissent rendre ce que
-je viens de sentir.&mdash;Monrose, es-tu fâché, maintenant que
-je sois venue troubler ton sommeil?&mdash;Ah! mademoiselle,
-s'écria-t-il avec mille caresses passionnées, pourriez-vous
-me croire assez ingrat?&hellip;&mdash;Tout de bon? Tu ne me
-voudras pas autant de mal qu'à ton ami Carvel? qu'au père
-principal?&mdash;Quelle méchanceté? vous me persiflez, et j'en
-meurs de honte. Mais souffrez que je vous parle avec franchise.
-Il n'est pas possible que ces plaisirs, dont l'impur
-Carvel m'entretenait sans cesse, fussent les mêmes que
-ceux dont vous venez de me faire jouir. Pourquoi n'y sentais-je
-pas le même attrait? Pourquoi, dans nos badinages
-nocturnes, n'était-ce souvent qu'à force d'art que Carvel
-venait à bout de faire éclore, faiblement encore, ces désirs
-que la première de vos caresses avait allumés à l'excès.
-Je crois le bonheur qu'il me vantait autant au-dessous de
-celui-ci qu'il est indifférent pour la forme.»</p>
-
-<p>Pendant que Monrose raisonnait si juste, je recommençais
-insensiblement à tirer parti de sa position. Mes baisers
-lui fermèrent la bouche. Il s'y prenait déjà mieux, et j'admirais
-son intelligence. Cependant, pour vouloir trop bien
-faire, il fit mal, et je fus obligée de le remettre sur les voies.
-Pour lors, j'en fus parfaitement contente, et il dut l'être de
-moi. Filant son bonheur avec toute l'adresse dont mon expérience
-me rendait susceptible, je ne m'abandonnai au plaisir
-que lorsque je le vis toucher lui-même au moment décisif.</p>
-
-<p>Ainsi les talents en amour n'étaient pas moins précoces
-chez l'aimable Monrose que la bravoure et l'esprit. Après
-s'être tiré si bien de sa nouvelle épreuve, il me devenait
-encore plus cher. Nous nous jurâmes le secret; et, de peur
-qu'un long sommeil ne nous mît dans le cas d'être surpris
-ensemble, je regagnai mon lit. Je m'endormis profondément
-dans le calme de la plus parfaite félicité.</p>
-
-
-<h3 id="l3c10">CHAPITRE X<br />
-Intrigues dont le beau Monrose est l'objet.</h3>
-
-<p>Les travaux de la nuit avaient un peu pâli mon aimable
-élève. Ses yeux battus peignaient la douce langueur de la
-volupté: il était ravissant. Je lui conseillai cependant de se
-plaindre de quelque indisposition, afin de prévenir tout
-soupçon jaloux de la part de Sylvine. En effet, l'altération
-visible des couleurs de Monrose ne put lui échapper. Elle en
-témoignait la plus vive inquiétude. J'en fis autant, et nous
-nous tirâmes d'affaire.</p>
-
-<p>Je me reprochais néanmoins d'avoir initié sitôt un enfant
-à qui les lumières qu'il venait d'acquérir pouvaient devenir
-fatales. Il était ardent; je craignais pour lui le tempérament
-d'une femme incapable de le ménager, à qui pourtant
-il ne pouvait éviter d'accorder des complaisances. Je lisais
-dans l'avenir que, complice lui-même de sa ruine, il donnerait
-bientôt dans tous les excès dont ses charmes et son
-mérite lui procureraient la facilité. Je m'affligeais en pensant
-que cette belle plante allait se dessécher et périr avant
-sa maturité; que, pour avoir connu trop tôt le plaisir, Monrose
-se livrerait aux passions et tromperait sans doute les
-grands desseins que la nature semblait avoir sur une créature
-aussi parfaite; afin donc d'arrêter les progrès d'un mal
-dont j'aurais été l'auteur, j'imaginai d'exiger de Monrose
-qu'il se soumît entièrement à mes volontés. En conséquence,
-je le pressentis dès le lendemain, et feignant d'attacher
-la plus grande importance à ce qui s'est passé, voici
-ce que je lui dis, après l'avoir préparé par quelques
-sophismes préliminaires:</p>
-
-<p>&mdash;Puisque le hasard, mon cher Monrose, n'a pas présidé
-seul aux liens qui viennent de se former entre nous et que
-tu ne répugnes pas à penser qu'une forte sympathie nous
-avait destinés de tout temps l'un à l'autre, tu as envers moi
-des devoirs à remplir dont tu n'es pas affranchi, quoique,
-par une heureuse bizarrerie, notre intrigue ait commencé
-par où les autres ont coutume de se dénouer. L'une des
-premières lois de l'amour est de ne se point partager. Tu es
-à moi; tu me dois le sacrifice de tout ce que l'on pourra
-t'offrir de plaisir. Ce sera à moi de te permettre ou défendre
-à cet égard, ce que je jugerai à propos. Tu dois de même
-trouver bon que j'agrée ou refuse à ma volonté les désirs
-dont tu pourras me faire part. Ton sexe est fait pour
-mériter les faveurs du mien; tu goûteras mieux celles que
-je pourrai t'accorder, quand elles seront le prix de tes soins
-et le gage de ma satisfaction.</p>
-
-<p>Monrose promit tout ce que je voulus. Il aimait: son âme
-ingénue était pénétrée de cette première ferveur qui rend
-incapable d'égoïsme et de méfiance. Il ne fit pas attention
-qu'en lui prescrivant des engagements, je ne m'en imposais
-aucuns, il prononça mille v&oelig;ux à mes genoux, avec l'enthousiasme
-de la passion et du respect.</p>
-
-<p>Beautés qui pouvez être jalouses d'une pure adoration,
-c'est à l'âge de Monrose qu'il faut prendre les hommes, si
-vous voulez respirer un moment cet encens délicat. Un
-moment, entendez-vous? Car bientôt ces c&oelig;urs si francs, si
-sensibles, participent à la contagion générale: alors vous
-devenez les dupes de ceux que vous croyez duper. On se
-lasse d'entretenir l'illusion de votre orgueil. Les adorateurs
-s'enfuient en se moquant. Vous demeurez rongées de regrets
-et couvertes de ridicule.</p>
-
-<p>Monrose était de bonne foi; cependant, je me souciais
-fort peu d'être adorée. Cela ne m'a jamais flattée: j'ai toujours
-souhaité court amour et longue amitié. Mais j'ai dit
-mes raisons. Toutes les femmes qui se proposent de
-tromper n'en ont pas d'aussi délicates. Revenons à notre
-sujet.</p>
-
-<p>Monrose ne fut pas longtemps sans avoir des confidences
-à me faire. Il ne restait jamais seul avec Sylvina, qu'elle ne
-fît quelque forte agacerie. Elle s'était mise sur le pied de le
-caresser de la manière la plus libre et de ne se gêner avec
-lui, non plus que s'il eût été du même sexe. Le piège favori
-était de le faire appeler le matin, pour lire à son chevet.
-Alors c'était un bras, un téton qu'on laissait voir: puis, l'on
-avait chaud, l'on se découvrait, ou bien il s'agissait de quelque
-puce incommode; on employait l'officieux Monrose à
-lui donner la chasse. C'était ici, c'était là, et l'insecte rusé ne
-se trouvait jamais, surtout s'il avait le bonheur de se
-retrancher dans quelques postes favorables pour lesquels le
-timide chasseur avait du respect.</p>
-
-<p>Un jour, et j'en ris encore, un de ces petits animaux
-devait avoir fait rage: Sylvina en avait perdu tout le fruit
-de sa lecture. Après s'être fait longtemps poursuivre, la
-maligne bête s'était fourrée&hellip; où vous savez&hellip; et le pauvre
-petit avait la simplicité de croire à ce lieu commun!&mdash;Mais
-cela n'est-il pas singulier? Monrose?&hellip; là&hellip; précisément là!&mdash;Puis
-on y conduisit la jolie main du lecteur, dont on
-choisit le plus grand doigt pour livrer à la puce une guerre
-cruelle. Ce doigt, guidé sur un point très sensible, fut mis
-en train et mérita bientôt d'être applaudi de sa dextérité.&mdash;A
-merveille, disait Sylvine, en se pâmant&hellip;, je sens, je
-sens que tu la tues&hellip; encore&hellip; encore un peu&hellip; que la maudite
-bête ne revienne jamais.</p>
-
-<p>J'étais tout uniment témoin auriculaire de cette excellente
-scène. Me méfiant des lectures, et voulant savoir où en
-était Monrose, s'il me trompait ou non, je m'étais glissée
-par le cabinet de toilette, dans ce petit dégagement aveugle
-qu'il est maintenant à la mode de pratiquer autour de presque
-tous les lits recherchés; invention qu'on ne peut assez
-louer pour tout ce qu'elle peut favoriser d'agréable et prévenir
-de dangereux. Là, je ne perdis pas la moindre circonstance
-de cette fameuse chasse. Je ne quittai la place que
-pour aller éclater de rire quelque part; après quoi, craignant
-que les choses n'allassent plus loin, vu la commodité
-de l'occasion, je pris sur moi d'entrer et de faire grand jour;
-ce qui ne laissa pas de donner beaucoup d'humeur à Sylvina,
-quoiqu'il fût déjà plus tard que l'heure ordinaire de
-son lever.</p>
-
-
-<h3 id="l3c11">CHAPITRE XI<br />
-Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière façon.</h3>
-
-<p>L'honnêteté de Monrose se montra dans son empressement
-à venir me faire part de sa nouvelle aventure. Non
-seulement son récit fut fidèle; mais il eut encore la bonne
-foi de m'avouer qu'il s'était senti de violentes tentations et
-que, sans les serments qu'il m'avait faits, il n'aurait pu supporter
-une épreuve aussi difficile sans demander du soulagement.
-J'avais différé jusque-là de rendre heureux une
-seconde fois ce bel enfant, quoiqu'il ne cessât de m'en solliciter.
-Je vis qu'il était temps de le favoriser et lui donner
-comme récompense méritée, un rendez-vous pour la nuit. Il
-fut si transporté que je crus qu'il avait perdu l'esprit.</p>
-
-<p>Ce fut chez moi, pour lors, que se passèrent nos voluptueux
-ébats. Deux fois je fis goûter au passionné Monrose
-les suprêmes délices et fus beaucoup plus souvent
-heureuse&hellip;</p>
-
-<p>Nous employâmes le reste du temps à combiner la conduite
-qu'il tiendrait dorénavant avec Sylvina. Il fallait absolument
-qu'elle passât son envie; je fus d'avis que ce fût
-plus tôt que plus tard, et voici ce que je prescrivis au bel
-enfant:</p>
-
-<p>Le lendemain matin, il devait aller de lui-même offrir
-ses services pour une lecture. On acceptait sûrement. Pour
-lors, il lisait avec distraction&hellip; il soupirait&hellip; on l'interrogeait&hellip;
-il tergiversait un peu&hellip; Enfin il lui échappait une
-déclaration de désir (d'amour ce n'était pas la peine), il se
-plaignait&hellip; On l'entendait à demi-mot&hellip; On lui demandait
-s'il concevait comment il serait possible de le soulager, il
-priait ingénument qu'on le lui apprît&hellip; et l'on ne demandait
-pas mieux. Un peu faible au sortir de mes bras, il se
-tirait mal d'affaire; c'en était probablement assez pour qu'on
-se dégoûtât de lui, du moins pour un temps. Monrose souscrivit
-joyeusement à ce projet. Ses intentions étaient si
-franches qu'avant de me quitter il voulait absolument se
-mettre hors d'état de me laisser des doutes, mais je crus qu'il
-fallait à tout hasard lui laisser du moins de quoi faire contenance.
-Nous nous séparâmes plus contents que jamais
-l'un de l'autre. Je trouvai néanmoins plaisant qu'au rebours
-des autres amants qui se font en pareil cas mille protestations
-de fidélité, nous concertassions précisément le contraire,
-et que ce qui est réputé pour l'offense la plus grave
-en amour, je l'exigeasse et l'obtinsse à titre de sacrifice.</p>
-
-<p>Je ne manquai pas de me cacher au même endroit que la
-veille: tout se passa comme je l'avais prévu. Sylvina reçut
-avec transport et la déclaration et la requête. Elle pria
-Monrose de pousser les verrous et l'ayant fait déshabiller,
-elle le reçut dans son lit.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre petit, dit-elle, sans doute à l'aspect de ce
-qu'elle allait mettre à l'épreuve, hélas! voilà bien peu de
-chose! Tu veux donc manger ton blé en herbe?&hellip; Voyons
-pourtant&hellip; baise-moi&hellip; viens prendre place sur mon
-sein&hellip; Mais je ne vois pas la possibilité&hellip; Ne t'arrive-t-il
-jamais d'être autrement?&hellip; Je t'avoue que cela n'est pas
-flatteur&hellip; Allons, essayons&hellip; Ma foi, mon ami, je commence
-à désespérer&hellip; Rassure-toi&hellip;, ta timidité te fait
-tort&hellip; Est-ce dans un moment où je me rends si traitable
-que je puis encore t'inspirer du respect? Tiens&hellip; que je
-suce cette belle bouche&hellip; Sens-tu mon âme s'exhaler dans
-ce baiser?&hellip; Non, je n'y renonce pas&hellip; Je veux que mes
-désirs forcent la nature à t'accorder une vigueur qu'elle te
-refuse trop injustement&hellip; je meurs si j'ai la honte de ne
-réussir.</p>
-
-<p>Tout cela voulait dire que M. Monrose n'était encore bon
-à rien: cependant un moment après, je reconnus que les
-choses commençaient à prendre une meilleure tournure.&mdash;Enfin,
-dit-elle, ce n'est pas sans peine&hellip; passe encore, tiens,
-bijou, le reste est facile.</p>
-
-<p>Dès lors, je n'entendis plus que les mouvements passionnés
-de la lubrique Sylvina, qui paraissait seule faire
-tout l'ouvrage. «C'est forcer nature, dit-elle, après l'affaire.
-Vous voyez bien, Monrose, que vous n'êtes pas encore
-propre à l'amour. Je rougis de ma complaisance, dont
-j'espère qu'un secret inviolable éteindra le souvenir; et je
-me flatte surtout que si jamais vous me priez de pareille
-chose, ce ne sera plus par un simple mouvement de curiosité.
-Laissez-moi, j'ai besoin d'un peu de sommeil.»</p>
-
-<p>Le pauvre Monrose vint, confus, me trouver dans mon
-appartement où j'étais retournée, riant aux larmes de ce
-qui venait de se passer. Son air humilié redoubla mes
-éclats. Ils le mirent au désespoir. Cependant sa tendresse
-pour moi, surmontant bientôt la petite peine de l'amour-propre,
-il rit lui-même de son aventure; nous nous applaudîmes
-beaucoup d'avoir détruit, par notre ingénieux stratagème,
-un obstacle qui serait devenu fatal à nos plaisirs.</p>
-
-
-<h3 id="l3c12">CHAPITRE XII<br />
-Qui contient des choses dont les coquettes pourront
-faire leur profit.</h3>
-
-<p>Monrose, ci-devant soumis à des bourreaux, se trouvait
-trop heureux d'obéir à un objet aimé qui ne voulait que
-son bonheur. Il ne faisait rien sans mon attache, il n'avait
-pas une pensée sans m'en faire part. J'étais le centre de ses
-idées: tous ses désirs se bornaient à vivre et mourir avec
-moi; voué sans réserve à mes moindres volontés, je réglais
-ses occupations et ses plaisirs. Je l'aimais de toute mon
-âme; mais je respectais sa jeunesse et j'exigeais qu'il fût
-sage malgré lui; je m'appliquai surtout à lui faire abjurer
-certaine ressource dont ce vilain Carvel l'avait mis au fait
-et dont je craignais qu'il ne fît un pis-aller quand je refusais
-de lui accorder des faveurs. Je lui peignis avec des
-couleurs si effrayantes les dangers de cette habitude scholastique
-qu'il jura d'y renoncer à jamais. Je savais d'ailleurs
-quels pouvaient être ses besoins et j'avais soin qu'il
-ne fût pas incommodé.</p>
-
-<p>Mes arrangements ainsi pris avec Monrose, je ne m'occupai
-plus que des moyens de bien envelopper le chevalier
-Sydney dans mes filets. Je ne comptais plus sur monseigneur.
-Quant à d'Aiglemont, je me réservais d'en tirer
-le meilleur parti possible. Il me fallait un intermédiaire
-entre Sydney, un peu âgé pour moi, et Monrose trop jeune.
-J'avais besoin enfin (je suis de meilleure foi que bien des
-femmes qui ne conviendraient jamais de pareille chose),
-j'avais besoin, dis-je, d'un bon acteur. Je ne sais pas ce que
-pouvait être sir Sydney; Monrose devait valoir quelque
-chose un jour, mais combien fallait-il attendre?</p>
-
-<p>Je voyais avec plaisir que, quoique l'Anglais devînt de
-plus en plus amoureux et que je dusse m'attendre à le voir
-bientôt se déclarer, il n'était cependant pas gênant. Rien
-n'annonçait qu'il fût enclin à la jalousie. Le beau d'Aiglemont,
-qui venait fréquemment à la maison, ne lui portait
-point ombrage. Monseigneur, encore plus assidu, ne l'inquiétait
-pas plus. Il est vrai que le prélat se déclarait
-ouvertement à Sylvina, à qui tout de bon il se montrait
-plus que jamais amoureux et prodigue. J'eus pourtant,
-malgré tout, quelque tête-à-tête impromptu avec Sa Grandeur:
-il est si doux d'escamoter de temps en temps
-quelque chose à une rivale qui en a fait autant! Je trouvais
-réellement mes passades avec Sa Grandeur délicieuses, et
-j'avais eu pour le moins autant de part que lui-même à
-faire naître les occasions. Au reste, nous n'étions plus sur
-le pied de nous appartenir réciproquement. Ce n'était pas
-même avec d'Aiglemont. Celui-ci, quoique très coquet, très
-aimable, n'avait pourtant sur sa longue liste de ses conquêtes
-aucune femme qui me valût; et malgré l'indifférence
-qu'il avait marquée à son retour, il reconnut bientôt
-que ce qu'il pouvait faire de mieux était de me conserver.
-Nous nous trouvâmes l'un et l'autre parfaitement bien.</p>
-
-<p>Vaut-il mieux avoir une grande et belle passion, aux
-risques de tout le bien et le mal qui peuvent en résulter,
-que plusieurs goûts agréables qui, rapportant chacun une
-certaine dose de plaisir, composent une somme de
-bonheur? Je laisse à décider à d'autres cette importante
-question. Quant à moi, je prétends qu'on joue plus agréablement
-quand on n'a pas tout son argent sur une carte.
-Au surplus, qui réussit a bien fait. J'ai été heureuse par la
-multiplication des petites aventures; tant pis pour moi si
-les grandes ont des délices extraordinaires que je n'ai pas
-eu le bonheur de connaître. Quand on est bien, on peut se
-passer du mieux. Cela me paraît sage.</p>
-
-
-<h3 id="l3c13">CHAPITRE XIII<br />
-Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde.</h3>
-
-<p>Sir Sydney nous avait fait promettre de venir bientôt
-le voir dans une superbe campagne qu'il venait de se procurer.
-La société qu'il y rassemblait était composée de
-monseigneur et de d'Aiglemont (nous avions fort lié notre
-Anglais avec eux), un autre Anglais qui se nommait Milord
-Kinston; d'une très belle femme, dont celui-ci prenait
-soin, et qui se nommait Soligny; de Monrose, de M<sup>me</sup> d'Orville,
-que nous voyions beaucoup et dont sir Sydney faisait
-cas; enfin de Sylvina et de moi. Il s'agissait d'inaugurer
-gaiement la nouvelle acquisition et de demeurer là tant ou
-si peu que bon nous semblerait.</p>
-
-<p>Sydney nous avait précédés, accompagné de cuisiniers,
-d'officiers, de musiciens, en un mot de tout ce qui pouvait
-contribuer à nous faire passer des jours agréables. Thérèse,
-qui, dès notre retour à Paris, avait commencé les remèdes,
-se trouvait en état de nous suivre; nous l'amenions, parce
-l'air de la campagne devait lui être salutaire. Elle était
-devenue plus fraîche et plus jolie que jamais. Nos compagnes
-de voyage avaient chacune un laquais. Les hommes
-n'amenaient de même que très peu de monde. Quand on se
-propose de s'amuser, il vaut mieux être un peu moins bien
-servis et plus libres. La colonie partit au jour indiqué.</p>
-
-<p>Un guide nous attendait près d'un monument remarquable
-qui touchait la grande route et servait de limite aux possessions
-de sir Sydney. Ce monument était un groupe composé
-de deux statues de main de maître, placées sur un large
-piédestal et qui se tournaient le dos, l'une regardant du
-côté par lequel nous arrivions et qu'on prenait d'abord pour
-une Diane, représentait la Défiance. Elle était debout,
-élancée, l'&oelig;il furieux, menaçant, prête à décocher un trait
-ajusté sur un arc; à côté d'elle, un dogue furieux semblait
-vouloir se ruer sur les passants. On avait gravé sur la table
-du piédestal: <i lang="la" xml:lang="la">Odi profanam vulgus</i>. L'autre figure, qu'on ne
-voyait en face qu'en revenant de chez sir Sydney, était assise
-et représentait l'Amitié, témoignant par son regard et son
-geste le déplaisir qu'elle avait de voir les amis de Sydney
-quitter sa campagne. Un épagneul placé sur les genoux de
-l'Amitié marquait par des mouvements très expressifs qu'il
-connaissait les gens et voulait descendre pour les aller
-caresser. Au bas, on lisait: <i lang="la" xml:lang="la">Redite cari</i>.</p>
-
-<p>On entrait dans un bois touffu par une route aussi soigneusement
-entretenue que l'allée d'un jardin, mais
-étroite, tortueuse, souvent partagée en plusieurs branches
-qui se détournaient, se croisaient, et l'on se trouvait à
-quelques pas de la demeure de sir Sydney, qui n'avait
-d'abord que l'apparence d'un ancien château-fort. Mais à
-peine était-on en dedans des murs que tout changeait
-absolument de caractère aux yeux des arrivants. Au bout
-d'une vaste cour, on en découvrait une seconde beaucoup
-plus petite entre trois pavillons de la plus moderne élégance.
-Le principal, situé en face, avait un péristyle d'une
-architecture simple et noble, les deux autres formant deux
-espèces d'ailes subordonnées et proportionnées dans leur
-genre à la richesse du milieu.</p>
-
-<p>On trouvait au delà de nouvelles beautés qui ne surprenaient
-pas moins agréablement. Des jardins dignes du pays
-des fées conduisaient par une pente douce jusqu'à la Seine.
-Là, d'une longue terrasse dont les murs étaient baignés,
-l'&oelig;il s'égarait à droite et à gauche dans les espaces
-immenses le long du cours du fleuve. Au delà de son lit, on
-jouissait d'un paysage riant, décoré, par le hasard, de tout
-ce que la campagne peut offrir de plus intéressant.</p>
-
-<p>Tel était le séjour que nous allions habiter. Un homme
-de génie, très opulent, avait employé jadis de grandes
-sommes à tirer parti d'un lieu si favorisé de la nature; le
-fils et le petit-fils avaient mis la dernière main à l'exécution
-des projets; celui-ci jouissait à peine du fruit de ses travaux
-qu'une mort prématurée l'avait enlevé. Les héritiers cédèrent
-à sir Sydney une jouissance limitée, moyennant une
-somme proportionnée à la réputation qu'ont MM. les Anglais
-d'être inépuisables.</p>
-
-
-<h3 id="l3c14">CHAPITRE XIV<br />
-Plus aride encore que le précédent.</h3>
-
-<p>Le pavillon principal avait au delà d'un magnifique vestibule
-un salon enchanté de forme ovale, terminé en coupole
-et dont une partie avançait sur le jardin. De chaque
-côté, deux appartements de femmes, élégamment décorés,
-et, plus haut, quatre appartements d'hommes ménagés dans
-une attique. La distribution était telle que chacun, isolé
-dans le haut, pouvait néanmoins se rendre en bas chez tous
-les autres ou les recevoir chez soi sans qu'on s'en aperçût: je
-dirai bientôt comment cela se pratiquait. On s'était appliqué
-à favoriser dans ce délicieux séjour la liberté, la misère et le
-plaisir, divinités bienfaisantes auxquelles il était consacré.</p>
-
-<p>Nous étions justement le monde qu'il fallait pour remplir
-la maison. M<sup>me</sup> d'Orville logea Thérèse qui devait également
-la servir. Sylvine voulait être tout à fait libre chez
-elle, à cause de monseigneur. Sydney, ayant aussi des vues,
-était aussi bien aise que personne ne fût auprès de moi.
-Monrose, qu'on regardait encore comme sans conséquence,
-fut logé près de la maîtresse du seigneur anglais, à la place
-de la femme de chambre qui manquait; Monseigneur, son
-neveu, Kinston et Sydney dans le haut. Notre hôte avait,
-outre cela, quelque part, un appartement dont je ferai mention
-ailleurs.</p>
-
-<p>Je suis forcée d'entrer dans ces détails minutieux, parce
-qu'ils deviennent nécessaires à l'intelligence des faits dont
-je dois rendre compte. Au surplus, le lecteur, averti désormais
-que je détaille trop, est le maître de passer outre, lorsqu'il
-se verra menacé de l'ennui que pourra lui procurer ma scrupuleuse
-ponctualité.</p>
-
-<p>Encore oubliai-je de dire que les pavillons collatéraux
-logaient tous les subalternes dont on n'avait pas indispensablement
-besoin auprès de soi.</p>
-
-
-<h3 id="l3c15">CHAPITRE XV<br />
-Qui en annonce d'autres plus intéressants.</h3>
-
-<p>Le premier soir, je me mis au lit sans sommeil, et ne
-pouvant garder, pour babiller, Thérèse dont les soins
-devaient être partagés entre plusieurs femmes, je lui dis de
-m'apporter, d'une petite bibliothèque dont chacun de nos
-appartements était pourvu, le premier livre qui lui tomberait
-sous la main. Ce fut précisément <cite>Thérèse philosophe</cite>.
-Cette lecture m'eut bientôt mise en feu. Pour lors je m'affligeai
-de ma solitude et du guignon de demeurer en proie
-aux désirs, tandis que j'avais sous le même toit mon Monrose,
-mon prélat, mon chevalier et Sydney. Je m'asseyais
-sur mon lit; j'y rentrais, je soupirais&hellip; je prêtais attentivement
-l'oreille, mais un profond silence me désespérait;
-on eût entendu le vol d'une mouche dans le calme insupportable
-qui régnait autour de moi. Une faible ressource, que
-je mettais en usage, ne trompait que pour quelques instants
-mon ennui.</p>
-
-<p>Je me trouvais réellement à plaindre, quand le doux murmure
-d'une harpe se fit entendre si près de moi que d'abord
-je la crus dans ma chambre et contre mon lit. Il n'y avait
-cependant personne. Après un charmant prélude, une voix
-faible, mais touchante, mêla ses accents à ceux de l'instrument
-et peignit, dans plusieurs couplets dignes d'Anacréon,
-la vive inquiétude d'une passion encore ignorée de son
-objet, et le souci d'un amant que sa flamme prive du sommeil.
-Cette musique me parut ravissante, et ne doutant pas
-qu'elle ne vînt de la pièce voisine, j'y allai avec un flambeau,
-mais je m'étais trompée. Ce fut avec aussi peu de
-fruit que je parcourus successivement toutes les pièces de
-l'appartement. Je n'étais jamais plus près des sons que
-lorsque je revenais à mon lit: j'allai m'y mettre après
-m'être assurée à plusieurs reprises de l'inutilité de mes
-recherches&hellip; Mais quel fut mon étonnement quand je vis
-sir Sydney! Comment se trouvait-il chez moi? Par où
-s'était-il introduit? Je le grondai et me couchai.</p>
-
-<p>&mdash;Belle Félicia, me dit-il avec un respect timide, malgré
-la colère où je vous vois, je me crois fort innocent. Soyez
-sûre que je n'aurais pas eu la témérité de me rendre auprès
-de vous si je n'avais pas été certain que vous ne dormiez
-pas.&mdash;Quoi donc! répliquai-je avec un peu d'humeur, vous
-étiez caché? L'on n'est donc pas en sûreté chez vous, sir
-Sydney? Je me croyais seule; et cependant&hellip;&mdash;Pardonnez,
-aimable Félicia, pardonnez à un homme qui vous adore une
-curiosité qui n'a rien d'offensant pour vous. Le propriétaire
-de cette maison peut pénétrer secrètement dans les appartements
-de tous ceux qu'il reçoit; mais je suis généreux et ne
-veux point abuser avec vous de cet avantage; et me suis
-permis une fois, pour ne plus y revenir si vous me défendez,
-le plaisir de voir votre toilette de nuit. J'attendais que vous
-vous endormissiez, mais vous avez veillé, et j'ai cru m'apercevoir&hellip;&mdash;Allez,
-sir Sydney, dis-je en m'enfonçant sous
-mes couvertures, vous êtes un homme affreux, vous m'avez
-fait un tour&hellip; que je ne vous pardonnerai de ma vie.&mdash;Je
-mériterai mon pardon, belle Félicia, dit-il, s'agenouillant
-près du lit et serrant une de mes mains qu'il baisait avec
-transport. Cependant je ne me sentais guère disposée à lui
-pardonner d'avoir vu mes folies; cette idée me donna
-autant de colère que de confusion.&mdash;Je m'y suis bien mal
-pris, ajouta-t-il d'un ton peiné, si je me suis attiré votre
-ressentiment, quand, au contraire, tous mes soins, depuis
-que j'ai le bonheur de vous connaître, n'avaient pour objet
-que de concilier votre attachement et votre estime. Je m'attendris
-enfin.&mdash;Mais, lui dis-je, cette musique que je
-viens d'entendre!&hellip;&mdash;C'est moi, répondit-il, qui vous
-avais ménagé ce moment de plaisir. Il y a sous tous ces
-appartements une espèce d'entresol ignoré, dont mon véritable
-logement fait partie, le reste est partagé en plusieurs
-petits réduits d'où l'on se rend à des espaces pratiqués
-dans l'épaisseur des murs: de là on peut entendre,
-au moyen de certains tubes de fer-blanc, il en passe un à
-votre chevet. Ce tuyau, terminé par un pavillon sous lequel
-était le musicien, que j'avais placé moi-même, donne dans
-mon entresol et finit tout près de votre oreille, à la soupape
-que vous voyez. C'est ce qui vous a fait croire que
-vous étiez si près de l'instrument et de la voix.</p>
-
-<p>Je vis, en effet, la soupape que l'on pouvait ouvrir et fermer
-à son gré. Sir Sydney me mit de même au fait du
-danger de certain trumeau placé entre les deux croisées et
-en face de mon lit. Derrière la glace, il y avait, creusé dans
-l'épaisseur du mur, une niche commode où l'on arrivait du
-bas; je dirai bientôt comment. De ce poste l'on battait en
-ruine toute la chambre, moyennant des petits trous peu
-remarquables, dont une partie d'ornements du cadre était
-criblée. Il y avait dans l'intérieur de la chambre, et à l'usage
-de la personne qui y demeurait, de quoi condamner les
-trous et rendre la niche inaccessible: à l'autre face de la
-pièce, un moyen à peu près semblable ouvrait et fermait à
-volonté certaine coulisse dont on ne pouvait se douter et par
-laquelle sir Sydney s'était introduit. Je fus enchantée du
-sacrifice qu'il me faisait de ces ressources secrètes, et je lui
-fis grâce en faveur de sa bonne foi.</p>
-
-
-<h3 id="l3c16">CHAPITRE XVI<br />
-Singulière conversation et comment elle se termina.</h3>
-
-<p>On sait bien que notre sort est de n'avoir pas plus tôt
-pardonné qu'on se plaît à nous offenser plus grièvement.
-C'est ainsi qu'en usent avec nous, pour notre bien, les
-hommes qui se piquent le plus d'honnêteté. Sydney, homme
-du monde et très amoureux, n'avait garde de déroger à
-l'usage, et j'aurais sans doute trouvé mauvais qu'il l'eût fait.
-Voici cependant comment, avant d'en venir là, nous nous
-pressentîmes réciproquement, semblables à deux maîtres
-d'escrime qui se font des appels, avant de se porter des
-bottes.&mdash;J'ai trop bonne opinion de vous, belle Félicia, dit
-Sydney en me dérobant un baiser, pour craindre que vous
-veuillez me punir d'avoir hésité trop longtemps à vous
-déclarer mes tendres sentiments. Une femme s'offense
-volontiers de voir qu'on lui refuse l'hommage dont elle voit
-que ses charmes ont inspiré la loi. Tout a dû vous annoncer
-que je brûlais d'amour pour vous. Mais vous vous êtes
-doutée de ce qui me forçait au silence?&mdash;Sir Sydney, lui
-répondis-je, une femme ne peut être que très flattée de se
-voir aimée d'un homme tel que vous; mais s'il est vrai que
-vous avez quelque attention à mon peu de charmes, je crois
-connaître assez votre délicatesse pour imaginer que les
-obligations infinies que nous avons, ont pu seules empêcher
-de vous déclarer. Fait pour être aimé pour vous-même,
-vous avez craint sans doute de ne pouvoir jamais être assuré
-si le retour que je pouvais vous accorder ne serait pas
-autant l'effet de la reconnaissance que celui d'une inclination
-réciproque?&mdash;Plût à Dieu, Félicia, que je n'eusse eu
-que ce scrupule: il est de bien peu de poids. Non, je n'ai
-pas imaginé que de faibles services pussent mériter que
-vous vous fissiez violence pour les récompenser. D'autres
-motifs me forçaient au silence&hellip; Pensez donc, jeune et belle
-Félicia, que je touche à ma quarantième année et que vous
-sortez à peine de votre troisième lustre. Fait peut-être pour
-réussir encore auprès de certaines femmes, il n y a que la
-classe où vous êtes dans laquelle il soit ridicule que je
-cherche à qui m'attacher. De longs voyages, des malheurs
-singuliers m'ont fait perdre cet enjouement qui rapproche
-tous les âges. Je suis Anglais, penseur et malheureux, tout
-cela nuit à l'espérance d'intéresser une jeune Française,
-vive et née pour des amours mieux assorties. Je ne puis
-douter que votre beau chevalier ne vous aime. C'est à lui
-sans doute qu'appartient ce c&oelig;ur&hellip;&mdash;Entendons-nous, sir
-Sydney; je tremble qu'aimer n'ait pour vous et pour moi
-des acceptions bien différentes. Je vais prévenir en deux
-mots tous les faux raisonnements dans lesquels nous pourrions
-nous engager et qui nous éloigneraient de notre but.&mdash;Je
-n'en ai point d'autres, chère Félicia, que de tâcher de
-vous plaire, en me conformant à tout ce que vous pourrez
-exiger de moi.&mdash;Eh bien! sir, faites-moi la grâce de
-m'écouter. Vous m'aimez, dites-vous, j'en suis enchantée.
-Me demandez-vous si je suis sensible à votre tendresse? Je
-vous dirai de tout mon c&oelig;ur: oui. Si je regarde la disproportion
-de nos âges comme un obstacle au retour que vous
-êtes fait pour vous promettre? Non. Il n'est pas question
-d'âge quand on est ce que vous êtes et que l'on pense
-comme je fais. Si j'aime d'Aiglemont? Si j'en suis aimée?
-Oui, sir, nous nous aimons commodément, comme vous et
-moi pourrions bientôt aussi nous aimer; comme je ne
-trouve pas mauvais à certains égards que d'Aiglemont aime
-d'autres femmes, comme il vous sera permis d'en faire
-autant&hellip; en un mot, sir Sydney, ne me demandez aucun
-sentiment exclusif, ne m'en offrez aucun, et nous allons
-être d'accord. Je ne vous cache point que si votre façon de
-penser et d'aimer peut s'accommoder de mon système, dont
-j'avoue la bizarrerie, je suis prête à vous témoigner combien
-votre conquête me flatte, combien vous êtes éloigné de me
-paraître disproportionné et peu fait pour aspirer au faible
-bonheur de m'intéresser&hellip; Vous souriez, sir Sydney?&mdash;Pardonnez,
-charmante philosophe, vous m'étonnez et vous
-m'enchantez également par des raisonnements auxquels on
-ne devrait guère s'attendre de la part d'une Française de
-seize ans&hellip;&mdash;Voilà, sir, une injure anglaise. Vous semble-t-il
-donc que femme française et jeune soient des titres qui
-excluent la faculté de penser et de raisonner? Apprenez que
-partout notre sexe penserait, et même très juste, si l'on n'y
-mettait la plupart du temps obstacle, par une mauvaise
-éducation, à laquelle j'ai eu le bonheur d'échapper. Mais
-c'est assez raisonné, mon cher Sydney, retournez sur vous-même
-et voyez s'il est possible que vous ne soyez point
-aimé d'une femme tendre qui vous doit la vie et qui vous
-prouve toute l'estime qu'elle a pour vous en vous révélant
-une façon de penser, de votre aveu très singulière, mais qui
-nous rend seul l'arbitre du succès de votre amour.</p>
-
-<p>En parlant, je lisais dans les yeux de Sydney combien je
-l'intéressais et tout le plaisir qu'il avait de se voir si près
-d'un but dont il craignait modestement d'être encore fort
-éloigné. «Vous êtes plus sage que moi, répliqua-t-il, après
-un moment de réflexion, vous avez deviné tout ce que je
-pensais; et déjà je ne pense plus que comme vous. Telle est
-la force de l'empire que vous avez sur moi. Oui, belle Félicia,
-vous me rendez plus heureux que je ne le désirais
-moi-même. Sans vous, j'allais peut-être me préparer bien
-des tourments.»</p>
-
-<p>Lorsqu'après un semblable entretien, on ne fait plus que
-balbutier ou se taire, l'amour a beau jeu. Le fripon me
-poussa dans un coin de mon lit et fit voir une belle place à
-l'amoureux Sydney. La Philosophie, contente de s'être
-mêlée avec tant de succès d'une affaire de plaisir, tira les
-rideaux et nous laissa. Pour lors, Sydney commença un
-nouveau rôle qui lui allait à merveille. S'il s'était plaint de
-quelque perte du côté du moral, il fallait que le physique
-n'en eût souffert aucune; il n'est pas possible d'imaginer
-des talents en amour supérieurs à ceux dont il me faisait
-part. Trois fois de suite il expira dans mes bras, et si
-je ne me fusse opposée à de nouveaux efforts, il eût encore
-été plus loin, sans reprendre haleine.</p>
-
-
-<h3 id="l3c17">CHAPITRE XVII<br />
-Peu différent de celui qu'on vient de lire.</h3>
-
-<p>&mdash;Voilà, par exemple, une folie de jeune homme, dis-je
-à sir Sydney, qui tout hors de lui, voulait ne tenir aucun
-compte de ma résistance. Vous voyez bien, ajoutai-je, qu'il
-serait ridicule à moi de prétendre à la durée d'un amour de
-cette espèce. Il est bon à prendre quand on a le bonheur de
-le trouver; mais cela ne doit et ne peut pas être long.&mdash;Encore
-de la philosophie, répondit-il en riant.&mdash;Eh bien!
-sir, prenons un parti mitoyen. Je ne veux pas que vous vous
-épuisiez; vous ne voulez pas que je philosophe? Dormons.</p>
-
-<p>Notre réveil fut suivi de nouveaux plaisirs plus doux que
-les premiers, parce que les désirs de sir Sydney étaient
-moins impétueux et que je me trouvais déjà plus à mon
-aise avec lui. Il se leva de bon matin, m'assurant que son
-bonheur surpassait tout ce que son imagination avait pu
-lui promettre. Je lui jurai de bien bonne foi que je me félicitais
-d'être aimée de lui et que je ne serais pas la première
-à rompre les liens que nous venions de serrer.&mdash;Mais de
-l'amitié, sir Sydney; carte blanche pour tout le reste,
-autrement je ne répondrais pas de vous tromper. J'avais,
-avant de vous connaître, des principes dont je me suis parfaitement
-bien trouvée, rien ne m'y fera renoncer. Je ne
-vous demande qu'une grâce, c'est de ne pas me mépriser
-quand vous me désirerez moins&hellip;&mdash;Je ne pourrai ni l'un
-ni l'autre, adorable Félicia, répondit-il en me donnant
-mille baisers.&mdash;Il se retira comme il était venu, et je me
-livrai paisiblement au sommeil.</p>
-
-<p>La coterie joyeuse se réunit de bonne heure et vint faire
-carillon à ma porte. Je passai à la hâte un déshabillé, pour
-les suivre sous un ombrage frais, où l'on avait fait partie
-de déjeuner; après quoi nous nous dispersâmes: les uns
-furent à leur toilette, d'autres ailleurs.</p>
-
-<p>J'allai m'égarer avec Sydney dans un labyrinthe touffu,
-au centre duquel était une fontaine rustiquement décorée et
-près de laquelle un lit de gazon offrait un théâtre commode
-aux ébats des amants. En approchant de ce réduit enchanté,
-on ne pouvait se défendre d'éprouver une vive émotion.
-Tous les sens à la fois y étaient flattés. Un filet de fil d'archal
-extrêmement délié renfermant un espace fort étendu
-tenait prisonniers une multitude d'oiseaux de toute espèce
-qui donnaient l'exemple et l'envie de faire l'amour. La
-fleur d'orange, le jasmin, le chèvrefeuille, prodigués avec
-l'apparence du désordre, répandaient leurs parfums. Une
-eau limpide tombait à petit bruit dans un bassin qui servait
-d'abreuvoir aux musiciens emplumés. On marchait sur
-la fraise; d'autres fruits attendaient, çà et là, l'honneur
-d'être cueillis par des mains amoureuses et de rafraîchir
-des palais desséchés par les feux du plaisir. J'étais émerveillée;
-l'incarnat du désir se répandait sur mon visage et
-n'échappait point au pénétrant Sydney&hellip; Notre bonheur
-n'eut pour témoins que les oiseaux jaloux et les feuilles qui
-les dérobaient aux rayons curieux de l'astre du jour.</p>
-
-<p>Il est des amants pour qui les délices de la jouissance
-sont immédiatement suivies de l'ennui et du besoin de se
-séparer. Nous n'étions pas du nombre de ces êtres infortunés.
-Nous trouvions l'un avec l'autre de quoi nous garantir
-de cette sécheresse si funeste à l'amour. Sydney me conta
-les plus singulières aventures. Sa vie était un roman prodigieux.
-Il m'apprit entre autres qu'une femme qu'il avait
-adorée, perdue, retrouvée, et dont il ignorait enfin le destin,
-était pour lui la source d'un chagrin qui n'avait pu
-s'affaiblir ni par les voyages ni par l'amour ou les faveurs
-de plusieurs autres femmes. Je n'exagère pas quand je dis
-que sir Sydney était d'une beauté plus qu'humaine; son
-âme répondait à sa figure: elle se peignait dans la noblesse
-et les grâces de son maintien et dans la douce fierté de ses
-regards. En un mot, dans un autre genre, il égalait d'Aiglemont,
-ayant d'ailleurs un caractère bien plus estimable. Je
-contemplais Sydney avec admiration et ne concevais pas
-comment il avait pu trouver une ingrate: il disait que
-j'étais, pour les traits et la taille, ce qu'il avait vu de plus
-ressemblant à cette femme dont le souvenir l'obsédait.&mdash;Mais,
-hélas! ajoutait-il, ce qu'on aime ressemble toujours
-si bien à ce qu'on a aimé que peut-être cette conformité
-n'existe-t-elle que dans mon imagination! Quoi qu'il en soit,
-adorable Félicia, c'est vous qui désormais me tiendrez lieu
-de cet objet si cher. J'adopte en tout votre système; trop
-heureux de vous être quelque chose, quelques conditions
-qu'il vous ait plu d'y attacher!</p>
-
-<p>Nous nous oubliâmes longtemps; les doux épanchements
-de nos âmes annonçaient la durée future de notre attachement
-mutuel. On nous demandait de tous côtés quand nous
-repartîmes; nous fûmes agréablement persiflés. Mais Sydney,
-qui voulait dérober pour un temps à ses hôtes la connaissance
-d'un lieu si favorable à notre amour et qui avait
-paru me plaire, ne dit pas d'où nous venions. La délicieuse
-solitude était close; l'entrée, peu remarquable à dessein,
-n'avait pas de quoi piquer la curiosité. Je sus à Sydney un
-gré infini de ce qu'il ne parla pas du labyrinthe. Les
-femmes sont toujours sensibles aux moindres attentions qu'on
-peut leur témoigner.</p>
-
-
-<h3 id="l3c18">CHAPITRE XVIII<br />
-Où le beau Monrose reparaît.</h3>
-
-<p>La maison de sir Sydney abondait en tout ce qui peut
-contribuer à faire passer le temps agréablement. Voitures,
-chevaux de main, équipage de chasse, bateaux, filets, jeu de
-paume, billard, théâtres, livres, instruments, chère exquise;
-tout ce que les gens sensuels et connaisseurs peuvent désirer,
-toutes les bagatelles qui peuvent amuser les femmes,
-du jeu, de la musique, de la danse, des feux d'artifice. Par-dessus
-tout cela, une union parfaite; jour et nuit de
-l'amour et de la volupté; nous étions vraiment aux Champs-Élysées.</p>
-
-<p>Je n'étais pas la seule à qui Vénus et son fils eussent destiné
-de nouveaux présents pendant notre heureux voyage.
-Monrose, qui, les premiers jours, avait paru un peu triste,
-commençait à se dérider: il me cherchait, et ne voulant
-pas le désobliger je fis naître l'occasion de me trouver en
-particulier avec lui.&mdash;Ma chère Félicia, me dit-il, vous
-devenez inaccessible pour moi. J'ai tenté plusieurs fois de
-me rendre auprès de vous la nuit, mais vous êtes toujours
-impitoyablement barricadée, cela est bien cruel!&mdash;Cher
-Monrose, répondis-je avec un peu de fausseté, je ne puis
-vivre avec toi, chez sir Sydney, aussi librement que je le
-faisais à Paris. Nous étions chez nous, mais nous devons
-des égards à un étranger qui nous reçoit; il serait malhonnête&hellip;&mdash;Quel
-conte, ma bonne amie! Toutes nos dames
-ne sont pas aussi scrupuleuses&hellip; et je vous dirai que, si je
-pouvais vous être infidèle, je saurais bien avec qui passer
-des nuits que je trouve d'une longueur insupportable depuis
-que nous sommes ici, etc.</p>
-
-<p>Nous étions dans un lieu favorable. Monrose me priait
-de si bonne grâce d'adoucir ses peines!&hellip; j'avais le
-c&oelig;ur trop bon pour le lui refuser. Le pauvre enfant usa de
-ma complaisance en affamé. Cette fois je ne le taxai point.
-Cette précaution devenait inutile, puisqu'il prenait fantaisie
-à quelque autre femme d'essayer du charmant jouvenceau.&mdash;Puis-je
-savoir, lui dis-je pendant un entr'acte, de
-qui tu es ainsi recherché?&mdash;Devinez.&mdash;De Sylvina?&mdash;Non.&mdash;De
-notre ami Dorville?&mdash;Point du tout.&mdash;Ce
-sera M<sup>lle</sup> Thérèse!&mdash;Encore moins. Mais ma voisine,
-M<sup>me</sup> de Soligny, pourquoi ne voulez-vous donc pas y penser?
-Elle est charmante, et vous conviendrez que cela serait
-bien commode.</p>
-
-<p>A la vérité, il ne m'était pas venu dans l'idée de soupçonner
-cette belle, qui, m'ayant l'air d'être d'un gros tempérament
-et fort libertine, ne semblait pas devoir jeter son
-dévolu sur un enfant. Mais en amour tout n'est-il pas
-caprice?</p>
-
-<p>Milord Kinston, cet Anglais amant de la Soligny, buvait
-volontiers le soir; et, à l'heure de se retirer, il avait ordinairement
-plus besoin de dormir que de caresser sa maîtresse;
-elle était donc souvent exposée à coucher seule. Les
-hommes, qui avaient chacun leur amie et qui ne se mettaient
-pas encore assez à leur aise pour chercher à troquer,
-ne lui proposaient rien. Monrose couchait, comme on le
-sait, très près d'elle. Il valait mieux que rien. On voulait le
-mettre à l'épreuve; on se flattait qu'il avait des prémices à
-donner, et les femmes sont à cet égard à peu près du même
-goût que les hommes, quoique cela soit fort différent pour
-elles, comme je crois en avoir déjà fait mention ailleurs.</p>
-
-<p>En un mot, Soligny avait déjà fait beaucoup d'avance à
-Monrose. Le soir on le faisait causer; on lui demandait
-mille petits services, qu'il rendait de bon c&oelig;ur; on l'employait
-presque en manière de valet de chambre. Ses
-appointements étaient force de choses flatteuses, force
-indécences qui le mettaient à de rudes épreuves. Quelquefois
-c'était son tour d'être servi. On prenait la peine de rouler
-ses cheveux qu'il avait de la plus grande beauté; on le
-voyait se mettre au lit; on le veillait jusqu'à ce qu'il eût
-les yeux fermés. La porte de communication demeurait
-ouverte toute la nuit, afin de pouvoir causer quand il
-s'éveillait. Les choses en étaient encore là quand je reçus
-les confidences de Monrose.&mdash;Mon bon ami, lui dis-je, je
-ne veux pas mésuser de ta tendresse et de tes serments pour
-t'interdire des plaisirs que je ne conçois pas que tu puisses
-refuser sans des efforts trop pénibles. Tu deviendrais aux
-yeux de ta voisine un être ridicule; peut-être t'en ferais-tu
-haïr, si tu ne répondais pas à des avances aussi positives.
-Je te permets donc de terminer avec elle; mais sois modéré
-et n'oublie pas de te ménager pour moi, qui ne t'aime pas
-uniquement pour mes plaisirs, mais qui prends le plus
-tendre intérêt à ta conservation.</p>
-
-<p>Il me combla de remerciements et de caresses. Je vis que
-le fripon était ravi de la permission, et que si je la lui eusse
-refusée, il n'en eût sans doute été ni plus ni moins.</p>
-
-
-<h3 id="l3c19">CHAPITRE XIX<br />
-Qu'on n'a pas pu rendre plus clair.</h3>
-
-<p>Sydney ajouta bientôt à mes plaisirs celui de me faire
-connaître les moyens secrets qui le mettaient à même de
-savoir tout ce qui se passait chez ses hôtes. Jadis le seigneur
-Cléophas-Léandre-Pérez-Zambulo vit de fort belles
-choses, à l'aide d'un diable, bon humain, qui le promenait
-de toit en toit. Moi, sans diablerie, et sans risquer de me
-rompre le cou, je devins maîtresse de pénétrer partout,
-de tout voir. C'était vraiment un plaisir de femme. Je tins
-le plus grand compte à sir Sydney de la complaisance avec
-laquelle il me le procurait.</p>
-
-<p>&mdash;Je connais, dit-il, les arrangements de tous nos messieurs;
-chacun d'eux a la clef du couloir qui conduit invisiblement
-de chez lui chez la femme avec laquelle il vit. Si
-par la suite il est à propos que je distribue assez de clefs
-pour que tout soit commun, je le ferai. Cependant, quand
-il n'y a ni père, ni mère, ni maris, il n'est pas fort nécessaire
-d'user de précautions.</p>
-
-<p>Je lui demandai, en attendant que je prisse la peine de
-me mettre au fait par mes yeux, comment chaque homme
-pouvait ainsi se rendre de son appartement à ceux de toutes
-les femmes sans être vu ni rencontré?&mdash;Rien de plus aisé,
-me répondit-il. De quatre points différents de chaque antichambre
-des appartements d'homme, on descend par une
-machine dans un entresol aveugle, ménagé entre les deux
-étages. Alors on suit un corridor serré, large de deux pieds
-et demi, sur six de hauteur et matelassé de toutes parts,
-qui conduit droit à une machine pareille à celle par laquelle
-on est sorti de chez soi. Vous en verrez tout à l'heure de
-semblables dans mon entresol, avec lesquelles je monte et
-descend facilement et sans bruit. Quand une femme a chez
-elle l'homme qui lui convient, elle est à même d'interdire
-l'entrée à ceux qui pourraient survenir par les autres routes.
-De cette façon il est impossible que rien ne se découvre.
-En vain une belle serait-elle enfermée à triple serrure, en
-vain le galant avec qui elle serait d'intelligence logerait-il
-à l'autre extrémité du pavillon, un jaloux ne pourrait ni
-les guetter ni les surprendre. On le ferait cocu sans qu'il
-pût seulement lui venir un soupçon. Quant à moi, tout m'est
-connu. J'ai dans mon entresol des moyens tout semblables
-à ceux d'en haut, moins compliqués seulement et dont
-personne ne peut se douter. Vous allez juger de l'excellence
-de ces inventions.</p>
-
-<p>En effet, rien de plus simple. Des portes déguisées
-cachaient de petits enfoncements où était pratiquée une
-machine commode sur laquelle on se plaçait. Alors, la personne
-et le siège se trouvant à peu près en équilibre avec
-un poids de cent soixante livres qui se mouvait dans l'épaisseur
-du mur, on montait et redescendait sans peine à la
-faveur d'une corde perpendiculaire et fortement tendue;
-Sydney n'avait que six pieds à monter pour voir ce qui se
-passait chez les femmes, par les trous des trumeaux dont
-j'ai parlé. La mécanique de tous ces suspensoirs était faite
-avec le plus grand soin. Les panneaux qui servaient d'issue
-s'ouvraient et se fermaient à coulisse et étaient de même
-parfaitement finis.</p>
-
-<p>Rien n'eût été aussi perfide que ces machines ingénieuses
-si elles n'eussent pas eu le plaisir pour unique but. Je me
-proposais d'en donner les figures, de même que le plan
-de toute la maison qui m'appartient maintenant; mais,
-outre que mon architecte m'a prié de n'en rien faire, de
-peur qu'on ne vînt à contrefaire ce qui lui a coûté tant de
-peine à imaginer, j'ai pensé qu'il était inutile de dévoiler
-ces secrets à des gens qui pourraient en faire un mauvais usage
-et pour qui je n'ai pas intention d'écrire. Les voluptueux
-qui sont assez riches pour se procurer ces superfluités
-recherchées trouveront aisément des artistes qui rempliront
-le même objet, peut-être mieux qu'il ne l'est chez moi.
-(N'oublions cependant pas que la maison appartient encore
-à sir Sydney.)</p>
-
-
-<h3 id="l3c20">CHAPITRE XX<br />
-Courses nocturnes.&mdash;Apparition d'un lutin chez le
-Chevalier d'Aiglemont.</h3>
-
-<p>Les heures de la première soirée où je fus en possession
-de mes observatoires coulaient trop lentement à mou gré.
-Je mourais d'impatience d'apprendre comment vivaient
-tous nos gens. Voir faire ce qu'on aime à faire soi-même ne
-laisse pas d'être un grand plaisir.</p>
-
-<p>Je commençai d'abord mes visites par l'appartement de
-la Soligny, voulant savoir comment se comportait avec elle
-M. Monrose, qui avait déjà sa permission depuis trois jours.
-Le mieux du monde. Je leur vis faire d'abord quantité de
-folies préliminaires qui me divertirent au possible. Après
-quoi ils dansèrent, nus, une allemande, à laquelle Soligny, qui
-était à l'Opéra une des plus aimables prêtresses de Terpsichore,
-accommodait mille passes lubriques; elle les enseignait
-à Monrose qui, rempli d'intelligence, s'appliquait aux
-leçons et ne demandait pas mieux que de s'exercer. Il était
-ravissant en état de pure nature, aussi blanc que sa danseuse
-et se rapprochant, par la mollesse de ses formes, des
-beautés de Soligny, dont le corps était un vrai chef-d'&oelig;uvre.
-Toutes les altitudes des passes avaient pour objet de développer
-quelque grâce particulière, d'aiguillonner le désir de
-quelque baiser lascif, de varier à l'infini les simulacres de
-l'union à laquelle aboutissent tous les préludes voluptueux.
-A certain signal de mains, Monrose passait et repassait fort
-adroitement sous la cuisse de Soligny, qui sautillait en
-tournant sur la pointe du pied, sans perdre la mesure.
-Cette danse extravagante dura tant qu'il eurent de forces;
-puis ils furent tomber sur l'ottomane dans les bras l'un de
-l'autre et reprirent haleine en attendant les plaisirs du lit
-qui suivirent de près. Je me retirai quand on alluma la
-lampe de nuit.</p>
-
-<p>J'allai ensuite épier M<sup>me</sup> Dorville, chez qui je fus charmée
-de voir aussi de la lumière. Je la croyais couchée avec
-d'Aiglemont; mais je vis, à mon grand étonnement, sur un
-fauteuil, la livrée et le chapeau du laquais de la dame. Les
-rideaux du lit étaient fermés. Je ne pus rien voir pour cette
-fois.</p>
-
-<p>Ce fripon de chevalier, pensai-je, sera sans doute chez
-Sylvina; et monseigneur où sera-t-il? chez lui, tout seul! le
-pauvre homme! J'eus un moment envie d'aller le trouver.
-Je voulais cependant voir ce qu'on faisait chez Sylvina.
-Mais c'était bien Sa Grandeur elle-même qui lui tenait
-compagnie. Ils ne dormaient pas; ils causaient en riant,
-groupés voluptueusement et découverts à cause de la chaleur.</p>
-
-<p>Je revins chez moi très curieuse de savoir où pouvait être
-d'Aiglemont. Sydney, pour me laisser jouir paisiblement de
-mes nouvelles possessions, n'était pas venu, comme à
-l'ordinaire, partager mon lit. Je n'hésitai point, et tirant à
-moi le suspensoir destiné à la correspondance de mon
-appartement à celui d'Aiglemont, je pris le chemin de chez
-lui et parvins à son antichambre. La porte de la chambre à
-coucher n'était point fermée. J'entrai à la faveur des
-ténèbres. En tâtonnant autour de son lit, je mis la main
-sur la tête d'une femme qui s'éveilla et fit un cri dont le
-sommeil du chevalier fut à son tour interrompu. C'était la
-chaste Thérèse qui partageait ainsi sa couche; il dit plusieurs
-fois: «Qui va là?» Je me mis à rire; il se leva, chercha
-de son mieux le joyeux lutin et passa si près de moi,
-comme j'allais m'échapper, que je me trouvai à portée de
-lui appliquer sur les fesses un bon coup du plat de ma
-main; en même temps je poussai la porte et, tournant la
-clef, je les enfermai. Pendant que les pauvres gens étaient,
-l'un fort surpris, l'autre fort effrayée, je regagnai tranquillement
-ma chambre et me mis au lit.</p>
-
-
-<h3 id="l3c21">CHAPITRE XXI<br />
-Conversation moins obscène pour le lecteur que pour les
-interlocuteurs eux-mêmes.</h3>
-
-<p>La malice d'enfermer d'un côté le couple libertin n'ayant
-eu pour objet que de favoriser ma retraite, Thérèse put à
-son tour s'esquiver sans peine par le dégagement de la
-garde-robe. Le lendemain il fut beaucoup question de
-l'aventure nocturne du chevalier. Il eut beau se plaindre
-d'avoir été lutiné et claqué, on le traita de visionnaire. Il
-n'eût tenu qu'à lui de faire appuyer sa narration par un
-témoin, mais il n'en fit rien. Personne n'y ajoutait foi.
-Sylvina seule inclinait à croire qu'il pouvait y avoir des
-revenants.&mdash;Pour moi, dit Soligny, je n'ai pas peur. J'ai
-près de moi le brave Monrose; si les esprits me livrent la
-guerre, je n'hésiterai pas de l'appeler à mon secours.&mdash;Je
-ne suis pas non plus fort peureuse, disait M<sup>me</sup> Dorville;
-nous ne sommes pourtant que deux femmes dans l'appartement.&mdash;Et
-moi donc, qui suis seule, interrompit Sylvina,
-je n'oserai plus me coucher.&mdash;Monseigneur souriait, Sydney
-faisait un peu la mine, ne doutant plus que la lutinerie
-ne fût un de mes tours. Je vins cependant à bout de le
-rassurer, ayant trouvé le moyen de lui apprendre pourquoi
-j'avais fait la folie d'aller chez le chevalier, et comment il
-n'était pas seul.&mdash;Vous verrez, mesdames, disait d'Aiglemont,
-qu'on sera forcé de faire venir ici garnison pour vous
-garder; car si nous nous offrions, vous craindriez poliment
-de nous fatiguer.&mdash;Non, pas moi, dit aussitôt la Dorville;
-venez, venez, chevalier, je vous prendrai volontiers.&mdash;Quant
-à moi, je m'en tiens à mon petit voisin, répliqua
-Soligny; il est cependant dormeur, et malgré toute la bonne
-volonté que je lui suppose, il serait possible qu'on m'enlevât
-sans qu'il s'en aperçût. Cela était dit pour le gros Kinston,
-à qui il fallait donner à entendre en passant que le
-voisinage de Monrose était tout à fait sans conséquence.&mdash;Mon
-état, dit monseigneur, m'empêche de demander du
-service. On voit peu d'évêques en sentinelle.&mdash;Peste, répliqua
-Sylvina, vous êtes sans contredit la plus sûre garde en
-cas de lutins. D'un mot d'exorcisme vous en dissiperiez
-une armée. C'est vous, prélat, que je retiens pour me garder&hellip;</p>
-
-<p>Tous ces propos étaient fort réjouissants pour moi: je ne
-disais rien, on m'agaça.&mdash;Notre espiègle de Félicia, dit le
-chevalier, ne nous dit pas si elle est sujette à la peur. Cependant,
-si messieurs les revenants ont un peu de bon sens, ils
-ne l'oublieront pas sans doute.&mdash;J'en serais bien fâchée,
-dis-je d'un ton badin; et Sydney venant de nous quitter
-pour un moment, j'ajoutai que je ne demanderais pas
-mieux qu'il m'en arrivât autant qu'à d'Aiglemont.&mdash;A la
-bonne heure, répliqua celui-ci, mais, s'il vous arrive d'être
-visitée par le lutin, priez-le de ne pas frapper si fort; il
-touche tout de bon, je vous jure, quoiqu'il paraisse un
-diable de fort bonne humeur.&mdash;Vous faisiez peut-être
-quelque sottise, chevalier, si vous aviez mérité d'être fessé?&mdash;Je
-ne me rendis pas assez maîtresse de ma physionomie.
-Il vit bien que j'entendais finesse à ce qui venait de
-m'échapper, et commençant à me soupçonner d'être le
-lutin, il me fit du doigt une menace badine&hellip; Mais déjà la
-conversation avait changé de sujet. Nous ne poussâmes pas
-la galanterie plus loin, nous réservant <i>in petto</i> de reprendre
-l'entretien en temps et lieu.</p>
-
-
-<h3 id="l3c22">CHAPITRE XXII<br />
-Dont la plus grande partie peint des caprices
-qui ne sont pas du goût de tout le monde.</h3>
-
-<p>J'allais tous les jours au délicieux labyrinthe avec sir
-Sydney, qui ne se rendait pas moins cher à mon esprit par
-les charmes du sien qu'à mes sens par la vivacité et la suite
-de ses transports amoureux. Plus nous vivions ensemble,
-plus nous nous attachions l'un à l'autre. Les rapports croissaient,
-la disproportion des âges disparaissait; en un mot,
-nous étions parfaitement heureux de nous aimer. Il
-m'avouait que désespérant, avant de me connaître, de devenir
-jamais heureux, je le guérissais néanmoins de la sombre
-mélancolie. Je lui prouvais, en effet, par des raisonnements
-assez justes, qu'il reste des ressources dans les situations
-les plus cruelles, dès qu'on a pu sauver du premier moment
-du malheur sa raison et sa santé. Quant à la passion que
-sir Sydney me témoignait, j'avais grand soin d'y donner des
-entraves, en répétant sans cesse que je ne pouvais agréer ni
-rendre un amour exclusif. Cependant, malgré ma façon de
-penser bizarre, je ne laissai pas de prendre un grand ascendant
-sur l'esprit de sir Sydney, qui s'y accoutumait et manquait
-d'arguments pour la combattre. Mais le système de la
-pluralité des goûts n'est-il pas autant à l'avantage des
-hommes qu'au nôtre? Heureusement il devient à la mode.
-En vain, quelques philosophes de mauvaise humeur, entichés
-d'un reste de morale du vieux Platon, traitent-ils de
-fous, de dépravés ceux qui embrassent la nouvelle secte.
-Ces heureux prosélytes me semblent au contraire les seuls
-philosophes, et leurs détracteurs ne font que radoter: laissons-les
-blâmer, gémir, et jouissons.</p>
-
-<p>On se souvient que d'Aiglemont me soupçonnait d'être le
-lutin qui l'avait claqué la nuit. J'en convins quand nous
-nous trouvâmes à portée de nous éclaircir à cet égard. Mais
-je le mis au désespoir en refusant de lui apprendre comment
-j'étais venue à bout de pénétrer dans son appartement,
-dont il était sûr d'avoir bien fermé la première pièce.&mdash;Tu
-ne m'aimes plus, Félicia, me disait-il tristement; te
-voilà affublée d'un amant qui pourrait être ton père et qui
-va gâter ton esprit par le sérieux du sien. Si tu lâches une
-fois la bride aux goûts bizarres, tu es un sujet perdu pour
-le plaisir. Ne t'amuse pas à penser, crois-moi: n'éloigne
-pas la jeunesse et ne sois pas assez dupe pour faire des
-sacrifices à un homme qui ne saurait lui-même en faire
-assez pour mériter quelques faveurs de ta part. C'est moi
-qu'on éloigne! et c'est par belle passion pour sir Sydney,
-notre doyen! Et qui fait cette insigne sottise? La plus
-jeune de nos folles, la méconnaissable Félicia!&mdash;Tout cela
-est fort bien dit, chevalier, lui répondis-je; mais il n'en
-sera ni plus ni moins, vous ne saurez pas encore par où je
-suis venue chez vous. Cependant, pour vous prouver que je
-ne suis pas une bégueule, suivez-moi.</p>
-
-<p>Je le conduisis au charmant labyrinthe. Il ne fut pas
-moins frappé que je l'avais été moi-même des beautés de ce
-lieu champêtre; il y éprouva de même que moi de combien
-les plaisirs de l'amour y étaient plus piquants. Il y avait
-quelque temps que nous n'avions offert ensemble de sacrifices
-à la bonne déesse, nous trouvâmes dans notre jouissance
-tous les charmes de la nouveauté. Puis nous nous
-contâmes réciproquement comment nous nous arrangions
-depuis que nous étions chez sir Sydney. Je ne lui cachai
-point que celui-ci me plaisait et que je vivais avec lui; mais
-je ne dis rien des machines d'en haut ni de l'usage que j'en
-avais déjà fait.&mdash;Quant à moi, dit le chevalier, malgré
-mes plaisirs variés dont on jouit ici, je commençais à m'y
-déplaire, quand heureusement je me suis avisé que la jolie
-Thérèse pouvait m'y faire passer des nuits agréables.
-M<sup>me</sup> Sylvina est si fort à mon oncle, elle a d'ailleurs une si
-mince opinion de mes talents, qu'il n'y avait rien à faire de
-ce côté-là. J'avais donc débuté par traiter assez bien mon
-ancienne connaissance, M<sup>me</sup> Dorville; mais je ne suffisais
-pas, j'avais pour lieutenant un grand coquin de laquais.
-L'autre jour, venant chez elle, sans penser à rien, je le vis
-de l'antichambre dans une glace qui répétait leur image: le
-drôle rendait, portes ouvertes, un service impromptu sur le
-pied du lit à son affamée maîtresse; j'eus la constance d'attendre
-jusqu'à la fin, ils firent toilette commune, et M. Hector
-ne referma point le ferme outil de sa bonne fortune
-sans que la reconnaissante dame y eût appuyé le baiser le
-plus passionné. M<sup>me</sup> Dorville peut prendre un grand laquais
-de plus et se passer de moi. Piqué de cette découverte, je
-me rabattis sur milady Kinston. Mais la bizarrerie des goûts
-de cette belle me força bientôt à la retraite. Ce qu'il est de
-plus naturel de faire aux femmes est précisément ce dont
-elle se soucie le moins; il lui faut des extravagances; tantôt
-elle veut qu'on la traite comme un mignon, tantôt qu'on lui
-fasse&hellip; ce que tu me refusais si cruellement la première
-nuit de nos folies&hellip; quelquefois sa bouche est jalouse de
-l'offrande que&hellip;&mdash;Fi, la vilaine», interrompis-je, dégoûtée
-de cette image.&mdash;Vous avez raison, répliqua le chevalier,
-cela vous révolte; cependant, apprenez, ma chère
-Félicia, que la passion convertit souvent en plaisirs
-sublimes des goûts monstrueux auxquels on ne peut
-d'abord songer sans horreur. J'ai fait avec des femmes très
-ordinaires, mais pour qui j'avais des instants de délire, des
-folies dont j'étais étonné moi-même en m'y livrant avec
-délices. Je n'aurai ni la mauvaise foi de nier que ces irrégularités
-m'ont ravi, ni l'entêtement de soutenir qu'elles
-soient par elles-mêmes de véritables moyens de jouir. Tout
-cela gît dans l'imagination. C'est elle qui nous entraîne, qui
-vient aisément à bout de nous faire faire les choses qui
-répugnent le plus à la raison et même à la nature; le
-caprice bouleverse tout; mais ce désordre tourne au profit
-du plaisir&hellip;</p>
-
-<p>Il avait raison; je l'ai souvent éprouvé depuis. D'Aiglemont
-ajouta que, s'il avait eu plus de goût pour Soligny,
-ses prodigieux caprices ne l'auraient point rebuté et qu'il
-avait eu d'abord la complaisance de s'y prêter, mais que,
-bientôt obsédé et trouvant d'ailleurs peu de ressources dans
-l'esprit de cette bacchante, il l'avait quittée pour la gentille
-Thérèse. Celle-ci était, selon lui, le plus friand morceau
-dont un vrai connaisseur pût goûter. Sa fraîcheur, sa fermeté,
-rétablies depuis les remèdes, lui donnaient tous les
-attraits d'une femme neuve; sa jouissance avait mille
-délices qu'il loua jusqu'à me donner un peu d'humeur. On
-sait que Thérèse n'était pas sotte; elle aimait le plaisir à la
-fureur et savait rendre au centuple celui qu'on lui procurait.
-Le chevalier prétendait qu'il ne manquait à cette rare
-soubrette que d'appartenir à quelque homme à la mode qui
-lui donnât de la célébrité. Il se proposait de lui rendre ce
-service dès que nous serions de retour à Paris.</p>
-
-
-<h3 id="l3c23">CHAPITRE XXIII<br />
-Absence de sir Sydney.&mdash;Comment le beau Monrose
-est de nouveau poursuivi par son étoile.</h3>
-
-<p>J'eus encore, avec le charmant d'Aiglemont, et même
-avec Monrose, quelques entrevues secrètes, sans que sir
-Sydney s'en doutât le moins du monde; nos passades ne se
-faisaient jamais chez moi, nous choisissions des lieux écartés
-où nous ne pouvions être surpris.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, sir Sydney reçut de Paris des nouvelles
-intéressantes qui l'y rappelaient pour quelque temps;
-il nous laissa maîtres chez lui et nous pria de vivre en joie
-en attendant son retour. Sa confiance en moi était sans
-bornes; il m'abandonna en partant toutes ses clefs et ne
-mit aucunes limites à l'usage que j'en pourrais faire.</p>
-
-<p>Dès le même soir, je reçus chez moi le cher d'Aiglemont,
-qui apprit enfin comment et par où nos appartements communiquaient.
-Adieu les plaisirs de Thérèse. Je lui enlevai
-pour le coup sans retour le chevalier, qu'elle adorait tout de
-bon. J'eus un plaisir malin à jouir des tendres inquiétudes
-de la pauvre fille qui passait une partie de la nuit à rôder
-autour de l'appartement de son idole, ne comprenant point
-comment il pouvait découcher toutes les nuits sans que
-jamais elle le vît sortir ni rentrer. Cependant elle prit à la
-fin son parti et ne rôda plus. Le chevalier fut enchanté
-quand je lui dévoilai tous les mystères des deux entresols.
-Sydney lui paraissait le plus heureux des hommes de posséder
-une maison si commode; il regrettait de n'être pas un
-grand seigneur, afin de pouvoir s'en procurer bientôt une
-semblable.</p>
-
-<p>Nous nous promenions certain après-souper. Le gros
-Kinston parlait très en particulier à la Soligny. A travers
-leur chuchotement, nous crûmes distinguer le nom de Monrose.
-Leur ton était si sérieux, ils paraissaient si occupés
-que nous soupçonnâmes qu'il pouvait y avoir sur le tapis
-des projets où le beau jeune homme était pour quelque
-chose. Nous fûmes d'avis de veiller de près milady Kinston.
-La niche aux espions n'avait qu'une place, je l'occupai. Mais
-le chevalier usa de la communication de son appartement
-et fut à même de voir tout aussi bien au moyen de la coulisse
-imperceptiblement entr'ouverte.</p>
-
-<p>Soligny, selon l'usage, fut servie à sa toilette par le complaisant
-Monrose, à qui, depuis que je ne les avais vus, elle
-avait appris beaucoup de folies nouvelles. Il paraissait fort
-exercé et très accoutumé à se prêter à tout ce que pouvait
-désirer de lui sa lubrique institutrice.</p>
-
-<p>Nous le vîmes la fêter savamment dans une position
-inverse, qui satisfaisait à la fois deux des goûts dont le chevalier
-m'avait parlé; le couple paraissait s'en trouver à
-merveille. Soligny surtout semblait ne pouvoir démordre.
-Elle jouissait avec fureur et faisait retentir la chambre du
-sifflement de ses sanglots. Cependant, elle désempara; le
-mignon se mit en posture de goûter d'autres plaisirs. A
-l'incertitude qu'il fit d'abord paraître, je jugeai qu'il s'était
-enfin d'abord familiarisé avec ceux dont son ancien ami
-Carvel n'avait pu lui faire agréer l'essai. Il semblait même
-vouloir donner dans ce moment la préférence à la jonction
-prohibée; mais Soligny demanda d'être servie plus naturellement.
-A peine le jeune homme fut-il en situation, serré
-fortement des bras et des jambes de sa belle et forcé par
-cette position à élever un peu la croupe, que le gros Kinston,
-dont nous ne nous doutions pas, parut et grimpa lestement
-sur le lit. A son aspect, Monrose voulut se dégager, se
-croyant sur le point d'être châtié de sa témérité; mais il
-s'agissait de tout autre chose. Milord en voulait tout uniment
-à ce fessier séduisant, fait pour allumer les désirs de
-tous les amateurs et pour courir sans cesse les risques d'être
-violé.</p>
-
-<p>Mais en vain Soligny, réunissant toutes ses forces et
-étouffant presque le beau Ganimède, faisait beau jeu à
-milord; en vain celui-ci, menaçait, promettant, priant,
-mêlant les douceurs aux injures, en bel état et bien graissé.
-Entreprenant de se rembourser, et commençant à réussir,
-Monrose, à force de se débattre, débusqua le gros Kinston
-et le fit choir sur le parquet d'autant plus malheureusement
-que, voulant s'accrocher aux deux autres, il les entraîna sur
-lui et faillit en être moulu. Monrose se dégagea lestement,
-courut à sa chambre aussitôt; l'épée à la main, il vint
-fondre sur le luxurieux Anglais. Mais Soligny se jeta vite
-entre eux deux, au péril de sa propre vie. Monrose fut, pendant
-que milord s'évada, pâle et bien hors d'état de faire
-le Jupiter. La trahison de Soligny était manifeste. Elle lui
-fut reprochée avec aigreur, moins durement cependant
-qu'elle ne devait s'y attendre. L'offensé ne voulut point faire
-la paix et rentra brusquement chez lui. Nous l'entendîmes
-aussitôt mettre les verrous et fermer la porte à double tour.</p>
-
-<p>Le chevalier me rejoignit. Nous allâmes rire chez moi de
-cette tragi-comédie et éteindre dans nos voluptueux ébats
-les feux dévorants dont ce spectacle lascif venait de nous
-embraser.</p>
-
-<p>Jeunesse! Jeunesse! faites votre profit de cet utile passage.
-Voyez comment, une fois lancé dans la facile carrière
-du libertinage, on y galope sans pouvoir se retenir. Ce
-Monrose, naguère si tendre, si réservé, le voilà déjà au
-niveau des plus grands débauchés. Déjà une maîtresse
-dissolue est venue à bout de lui faire surmonter une répugnance
-qui d'abord lui paraissait invincible. Il est vrai
-qu'avec une femme qui a vécu, il y a quelque chose à
-gagner de l'autre façon pour un jeune homme qui n'a pas
-de quoi remplir les espaces. Mais, en un mot, si Monrose,
-agent de plein gré, ne devient pas patient avec autant de
-résignation que le seigneur Anselme au château du More,
-que s'en faut-il? Peu de chose. C'est qu'on s'y est pris moins
-adroitement, et qu'avec les gens d'honneur la violence ne
-vient à bout de rien.</p>
-
-
-<h3 id="l3c24">CHAPITRE XXIV<br />
-Où l'on verra des choses intéressantes.</h3>
-
-<p>Peu de jours après l'aventure que je viens de décrire,
-nous apprîmes qu'il était arrivé de grands changements
-dans les affaires de sir Sydney. Il devenait lord par la mort
-d'un oncle, et voyait tripler sa fortune. Son projet était de
-nous donner encore un ou deux jours et de se rendre tout
-de suite en Angleterre. Il me mandait en particulier que le
-séjour que j'habitais ayant paru me plaire, il venait d'acheter
-cette terre en mon nom, persuadé que je ne lui ferais pas le
-chagrin de refuser un don que l'augmentation de ses biens
-rendait, selon lui, de peu de conséquence. Cependant, outre
-les bâtiments, les meubles, il y avait encore d'assez gros
-revenus attachés à la terre. Je répondis que, n'acceptant ni
-la propriété ni les rentes, je ne refusais cependant pas la
-jouissance du château, mais à condition que je serais libre
-d'en disposer, à mon tour, en faveur de qui bon me
-semblerait: mon intention était de remettre tout cela aux
-enfants de sir Sydney, que le soin de conserver dans sa
-famille un titre qui se serait éteint après lui mettait dans
-l'obligation de se marier.</p>
-
-<p>Sur ces entrefaites, nous fîmes une rencontre singulière,
-dont il était impossible que nous prévissions alors les conséquences
-importantes. Que le sort est bizarre dans ses projets!
-Souvent nous voyons naître d'une circonstance qui
-d'abord paraît tout à fait indifférente une chaîne d'événements
-qui donnent une nouvelle face à notre existence.</p>
-
-<p>La nuit était déjà sombre, nous revenions tumultueusement
-d'une partie de chasse, et devions passer près de ces
-statues dont on se souvient que j'ai parlé: tout à coup le
-cheval d'un piqueur, qui était un peu en avant, s'effaroucha,
-recula et ne voulut point passer outre. Celui du chevalier,
-qui suivait de près, en fit autant, et lui-même fut effrayé,
-entrevoyant contre le piédestal un homme étendu; nous
-arrivâmes en même temps. Le piqueur pria d'Aiglemont et
-Monrose, qui étaient à cheval à côté de moi, de descendre et
-de venir examiner avec lui si ce qu'on découvrait était un
-homme mort ou endormi: c'était un infortuné percé de
-plusieurs coups et perdant des flots de sang, mais qui
-respirait encore.</p>
-
-<p>&mdash;Laissez-moi, dit celui-ci d'une voix mourante; qui que
-vous soyez, vos soins sont inhumains. Ne me ravissez pas la
-seule consolation&hellip;&mdash;Un sanglot douloureux lui coupa la
-parole, nous le crûmes sans vie.</p>
-
-<p>Sylvina et monseigneur, qui occupaient une petite
-calèche, la cédèrent et furent reçus dans une autre fort spacieuse,
-où le gros milord tenait compagnie à M<sup>me</sup> d'Orville
-et Soligny. Monrose et le piqueur volèrent au château. Le
-dernier reparut bientôt, suivi du laquais et du chirurgien
-de Sydney, à qui Monrose avait donné son cheval. Ils
-apportaient de la lumière, du linge, et trouvèrent, à peu de
-distance du château, la calèche du blessé dans laquelle il
-était sans connaissance, entre les bras de d'Aiglemont; les
-blessures furent visitées sur-le-champ: elles étaient profondes
-et douloureuses. On mit l'appareil.</p>
-
-<p>Nous avions ramassé l'arme fatale avec laquelle le
-malheureux s'était frappé, et un bracelet de cheveux auquel
-tenait un portrait de femme, dont le cristal terni, humide
-et portant l'empreinte de deux lèvres témoignait que le
-suicidé avait ce bijou collé sur sa bouche quand nous
-l'avions rencontré. Elle fut portée à l'excès lorsque
-sir Sydney, de retour le lendemain, parut frappé comme
-d'un coup de foudre à la vue du portrait. C'était celui de
-cette femme dont il m'avait parlé. Il avait toujours soutenu
-qu'elle me ressemblait beaucoup. Il en prenait pour le coup
-tout le monde à témoin, et l'on fut, en effet, forcé d'en
-convenir. C'étaient tous mes traits, et surtout parfaitement
-ma physionomie. Cependant le malade demeurait au même
-état, prêt à tout moment de rendre l'âme. Sydney ne
-pouvait différer son voyage. Il eût bien désiré de faire copier
-le précieux portrait, mais sa délicatesse ne lui permit pas de
-commettre ce larcin. En partant, il me supplia de ne rien
-épargner pour tâcher de sauver les jours d'un homme dont
-l'histoire devait nécessairement avoir les plus grandes liaisons
-avec la sienne propre.</p>
-
-<p>Ma tendresse pour l'aimable Sydney me rendit ardente à
-soigner notre malheureux étranger. Il ne fut hors de péril et
-en état de parler que quinze jours après le départ du nouveau
-lord.</p>
-
-<p>Pendant ce temps d'alarmes et de pitié, mon âme
-demeura fermée aux plaisirs. Je ne m'intéressai pas plus à
-ceux des autres. Uniquement occupée de mon malade, je ne
-le quittais presque jamais; l'ennui fit déserter M<sup>me</sup> d'Orville,
-milord Kinston et sa maîtresse. Monrose était en Angleterre.
-Une société telle que la nôtre, quoique fort de son goût,
-lui serait devenue funeste. J'avais prié Sydney de l'amener.
-Le pauvre petit avait fait éclater le chagrin le plus vif; mais
-Sylvina elle-même ayant sollicité son exil, il avait été forcé
-de s'éloigner.</p>
-
-
-<h3 id="l3c25">CHAPITRE XXV<br />
-Hors-d'&oelig;uvre à peu de chose près.</h3>
-
-<p>Est-ce un songe, madame? me dit mon malade presque
-aussitôt qu'il put parler. Par quel miracle me trouvé-je enfin
-parmi des êtres sensibles, moi qui depuis si longtemps&hellip;
-Je vis!&hellip; et c'est vous&hellip; vous que je ne connais point, mais
-qui êtes pour moi l'objet du plus étrange étonnement!&mdash;Je
-vous entends, monsieur. Ce portrait qu'on a trouvé près
-de vous&hellip; certaine ressemblance&hellip;&mdash;Elle est frappante.
-Mais vous avez un c&oelig;ur compatissant et la cruelle de
-Kerlandec&hellip;&mdash;Un chirurgien habile que Sydney avait
-envoyé de Paris, et qui ne bougeait d'auprès du blessé,
-remarqua que cet entretien causait trop d'émotion au
-malade. Il me pria de m'éloigner.&mdash;Je ne doute plus,
-Félicia, me dit le chevalier, que je rencontrai en sortant, et
-qui ne prenait pas fortement à c&oelig;ur l'état de notre infortuné,
-je ne doute plus qu'après avoir guéri cet aventurier, il
-ne faille retenir le docteur pour vous-même. Vous voilà concentrée
-dans la tristesse, hospitalière en forme, pénétrée de
-l'air malfaisant de la chambre d'un malade; nous aurons
-bientôt la douleur de vous voir l'être à votre tour. Quelque
-fièvre opiniâtre, ou tout au moins quelques sombres
-vapeurs seront le fatal salaire de vos empressements charitables.
-Plus de plaisir! plus de volupté: quel oubli de la
-nature! quelle contagion du malheur! vous me feriez
-devenir de bronze! De la sensibilité, ma chère Félicia; mais
-jusqu'à l'oubli de vous-même exclusivement.</p>
-
-<p>Il est vrai que les facultés d'aimer, de jouir étaient
-totalement suspendues en moi, mais chez nous autres
-femmes de plaisir, ces révolutions sont de peu de durée et
-ne tirent point à conséquence. Je prouvai bientôt au charmant
-chevalier que je ne prétendais pas m'oublier. Et
-même la santé de notre convalescent exigeant que je le
-visse beaucoup moins, puisque je lui retraçais si vivement
-ses malheurs, je me rendis à la société et me retrouvai
-bientôt au courant de mes habitudes. Mille plaisirs assaisonnés
-de toutes les variétés que nous savions pouvoir
-seules éloigner le dégoût remplissaient nos heureux
-moments.</p>
-
-<p>Entendre le chevalier raconter ses innombrables galanteries
-n'était pas le moins amusant de mes passe-temps. Il
-lui était arrivé des aventures si plaisantes, il les contait avec
-tant d'agréments et de feu, que le plaisir de l'écouter ne
-manquait jamais de conduire à celui de réaliser ce qu'il
-savait si bien peindre. J'aurais eu de quoi grossir beaucoup
-mon ouvrage si cet aimable libertin avait daigné jeter
-sur le papier son histoire; mes lecteurs m'auraient su un
-gré infini de la leur avoir transmise. Mais paresseux et peu
-jaloux d'être célébré, il a refusé cruellement de me donner
-un d'<i>Aiglemontana</i>. Bien loin de vouloir écrire, il trouve
-mauvais que je me donne ce plaisir: en un mot, ce censeur
-dont j'ai déjà parlé deux fois, et qui voulait me dissuader
-d'écrire ma dix-huitième fredaine, à la fin cependant il me
-laisse faire, sans doute parce qu'il n'est plus temps que je
-recule. D'ailleurs, il ne contrarie jamais au point d'être lui-même
-le plus entêté. Mais finissons cette digression par le
-récit d'une aventure presque incroyable arrivée à ce héros,
-et qui fera voir combien l'on perd à n'avoir pas une collection
-de ses folies: c'est lui qui va parler.</p>
-
-<p>«Vous savez, ma chère Félicia, comment en dernier lieu
-j'ai eu le courage d'aller passer quelque temps chez moi,
-pour complaire à mon oncle. L'honnête ville qui m'a donné
-le jour a pour habitants des gens à peu près de la force de
-ceux que nous avons vus là-bas. Mêmes préjugés, mêmes
-ridicules; les hommes aussi sots, les femmes aussi faciles,
-malgré l'étalage pompeux des plus grands sentiments.</p>
-
-<p>«J'étais reçu dans toutes les maisons, et tout ce qu'il
-pouvait y avoir de passable était à peu près à mes ordres,
-mais je ne voyais rien qui pût m'amuser à certain point. Je
-répugnais d'avoir à partager avec des maris maussades, à
-corrompre d'imbéciles Argus, à me contraindre avec des
-mères et des tantes ridicules; en un mot, je ne visais à
-rien, sinon à la femme d'un quidam revêtu depuis peu d'un
-emploi lucratif, mais qui, malgré ses avances, avait toutes
-les peines du monde à se faufiler avec la soi-disant bonne
-compagnie: la dame était très jolie, fraîche, parfaitement
-bien faite. Elle avait entrevu Paris, son hibou de mari lui
-devait son état, elle affectait les manières aisées, se parait,
-visait à l'élégance, femme d'assez d'esprit d'ailleurs, mais
-ayant le travers d'une grande intrigue avec certain officier,
-un de ces hommes qui ont puisé leur perfection dans les
-romans, pour qui le bonheur suprême est d'être montrés au
-doigt, comme le héros de grandes aventures amoureuses,
-d'être canonisés par d'antiques femmes à passions, et révérés
-des apprentis Céladons, un personnage, en un mot, parfaitement
-ridicule à cet égard, et d'autant mieux dans son
-jour que, de son côté, l'époux avait la manie de jouer le
-philosophe, de chérir le rare Sigisbé, de n'agir que par ses
-conseils. Souffler à ces deux messieurs une femme si
-préoccupée était un bon tour à leur jouer pour que je
-négligeasse de faire naître les moyens. Je répugnais cependant
-beaucoup à me mettre aux petits soins auprès de ces
-bourgeois; je m'épouvantais des obstacles qu'allait rencontrer
-ma fantaisie; mais voici comment le hasard me
-servit.»</p>
-
-
-<h3 id="l3c26">CHAPITRE XXVI<br />
-Suite du précédent.</h3>
-
-<p>«Un de mes amis pressentit la dame sur le désir que
-j'avais de lui faire ma cour. La permission de me présenter
-fut accordée et le jour pris: c'était celui de certaine assemblée;
-nous devions nous rendre une heure avant celle de la
-coterie, avec qui je me proposais bien de ne pas me rencontrer.
-Cependant ce grand jour arrivé, quelque affaire
-imprévue retient mon introducteur, il me fait savoir qu'il
-ne pourra pas m'accompagner; mais il me conseille d'aller
-seul. La dame était prévenue et peu faite d'ailleurs pour
-qu'un homme comme moi se piquât avec elle d'une bien
-rigoureuse étiquette. Je pars donc. Il était déjà plus que
-sombre, je trouve à la porte un valet endimanché, qui me
-dit que madame est visible; l'escalier est faiblement
-éclairé: dans les deux premières pièces, point de lumière
-et personne; mais tout est ouvert; je vois plus loin une
-femme; elle m'entend, elle vient au-devant de moi, tenant
-un flambeau. C'est la maîtresse de la maison, elle-même,
-se plaignant un peu bourgeoisement de la négligence et de
-la désertion de ses gens, ciel! c'est vous, monsieur le
-chevalier! que je suis honteuse!&hellip;&mdash;le pied lui manque
-en même temps sur le parquet trop soigneusement frotté,
-elle tombe à la renverse, la bougie s'éteint. Je me précipite,
-mais quel singulier hasard! tandis que de la meilleure foi
-du monde je veux m'empresser à secourir la dame, ma
-main rencontre une gorge d'une fermeté&hellip; ma charité s'oublie.
-On veut se relever, j'embrasse, on retombe: les
-ténèbres me rendent entreprenant: la bizarrerie des attitudes
-me favorise. Je gagne du terrain: une cuisse de
-satin, potelée, dure, conduit ma main sur le plus délicieux
-bijou&hellip; je l'agace&hellip; on crie tout bas:&mdash;Ah! monsieur!&hellip;
-quelle horreur!&hellip; si mes gens&hellip; mon mari&hellip; si quelqu'un&hellip;&mdash;Je
-sentais déjà la nécessité d'abréger. Cependant, trahie
-par la nature, déjà la belle donnait des preuves non équivoques
-de l'impression que je faisais sur ses sens; je
-pousse la témérité jusqu'au bout, malgré l'incongruité du
-lieu; on résiste à peine; je donne l'assaut, je suis vainqueur&hellip;
-Mais quelle surprise! que ne peuvent pas le tempérament
-et l'occasion? on me rend mes baisers; on me
-presse avec fureur! on seconde mes efforts! j'ai déjà toute
-ma raison! on n'a pas encore recouvré la sienne, c'est moi
-qui seul commence à craindre que nous ne soyons surpris&hellip;
-Mais bientôt on me repousse violemment, on se
-dérobe, le flambeau se retrouve, on fuit en marmottant
-quelques exclamations de honte et de repentir. Je n'y conçois
-plus rien. Cependant je ne perds pas la tête; je descends,
-et retrouvant à son poste le soi-disant portier, je me
-plains de n'avoir trouvé dans les appartements ni lumière,
-ni domestique pour annoncer. A force d'appeler, de crier,
-il fait paraître un lourdaud, dont le visage est enfariné et
-qui se tord les bras pour endosser à la hâte une casaque
-trop étroite. Celui-ci me précède une chandelle à la main.
-Pour lors, la dame, tant soit peu remise et ayant enfin chez
-elle deux bougies, me reçoit l'&oelig;il humide, le visage encore
-animé d'un incarnat expressif. Le laquais, grondé et menacé
-d'être mis à la porte, va tristement éclairer les pièces dont
-l'obscurité venait de m'être si favorable.</p>
-
-<p>«Éclaircissements, reproches, sanglots, lamentations
-outrées de la part de la dame; de la mienne, humble
-repentir, serments passionnés. Nous nous arrangeons pour
-le secret. On exige pour condition du raccommodement que
-tout ceci, regardé comme non avenu, n'aura aucunes suites,
-et cela vu le tendre amour que l'on convient d'avoir pour le
-méritant Sigisbé&hellip;&mdash;Non madame, s'écrie celui-ci, sortant
-d'un cabinet de toilette où il s'était caché par jalousie,
-effrayé de ma réputation, et voulant savoir comment se
-passerait cette première entrevue avec sa maîtresse. Il
-n'avait rien pu voir, la pièce où nous causions alors séparant
-du cabinet celle où notre passade s'était faite.&mdash;Non,
-dit-il, ne vous privez point du plaisir de conserver monsieur,
-je n'y ferai point un obstacle&hellip; Perfide! monstre
-d'inconstance et de libertinage!&hellip;&mdash;Monsieur! monsieur,
-interrompis-je, piqué de la liberté qu'on prenait de s'emporter
-en ma présence, songez à ce que vous devez à
-madame et à moi, que ces vociférations offensent&hellip;&mdash;Quoi,
-monsieur? pensez-vous&hellip;&mdash;Vous imposer silence,
-monsieur.&mdash;A moi, monsieur!&hellip;</p>
-
-<p>«Cependant, confuse de son aventure, assommée de
-l'apparition subite du Sigisbé, et s'effrayant de notre querelle,
-la dame se trouva mal. Le soin de la secourir suspendit
-nos propos. Je tirai la sonnette, et, avant d'être vu des
-gens, je me retirai. Je ne sais comment le rival outragé fit
-pour s'échapper à son tour; mais il me joignit presque aussitôt.
-Nous nous battîmes, lui furieux, moi remplissant de
-sang-froid le devoir d'un homme de c&oelig;ur. Je le ménageais;
-il brisa son épée contre la garde de la mienne, qui le
-blessa légèrement au bras. Je le reconduisis chez lui. Nous
-nous réconciliâmes. Il ne manquait à ce brave garçon que
-d'être un peu plus homme du monde et de ne pas aimer à
-filer si ridiculement le parfait amour. Ce qu'il y avait,
-selon lui, de fort malheureux dans son aventure, c'est qu'il
-devait partir incessamment, son congé touchant à sa fin. Il
-eût bien désiré d'emporter dans son c&oelig;ur la pensée de son
-amante aussi pure et le souvenir de son demi-bonheur sans
-mélange de regrets; mais je vins à peu près à bout de lui
-prouver que loin de s'affliger d'une bagatelle, il devait, au
-contraire, s'estimer trop heureux, puisque désormais il
-allait savoir à quoi s'en tenir sur le compte des femmes, et
-que, se trouvant relevé de ses serments, il ne tiendrait qu'à
-lui de se mettre avec une nouvelle maîtresse sur un meilleur
-pied. On remarquera qu'il n'avait pas eu la dame qui
-le contenait, par des menaces effrayantes, de se donner la
-mort, s'il exigeait absolument qu'elle déshonorât son
-aimable époux. Le trop crédule amant n'avait pas osé devenir
-heureux à pareil prix, sottise de part et d'autre; voilà à
-quoi aboutissent toutes ces belles chimères. Une femme a
-du tempérament; elle le nie à son amant, à elle-même.
-Cependant elle se permet d'aimer; mais elle sépare l'âme
-des sens et faisant tout pour l'une, rien pour les autres,
-ceux-ci se révoltent à la première occasion. Un écumeur
-survient, qui moissonne dans le champ que le cultivateur
-timide a pris tant de peine à mettre en valeur.»</p>
-
-<p>&mdash;«Diabolique chevalier, lui dis-je, tout cela vous sera
-rendu si jamais vous vous mariez&mdash;Si jamais? Ce sera
-bientôt, je vous jure. J'y suis condamné par l'invalidité
-d'un benêt d'aîné qui, végétant dans les drogues et tout à
-l'étude des anciens, me laissera probablement bientôt l'espérance
-d'un bel héritage. Mais je compte bien que ma
-femme ne sera pas une bégueule. Je veux qu'elle soit heureuse
-et libre; qu'elle soit l'amie de mes amis, comme je le
-serai des siens: et pourvu que personne ne s'érige en
-maître chez moi, où je voudrai qu'elle seule et moi commandions,
-pourvu qu'elle ne m'associe, ni de ces brigands
-connus sous le nom de joueurs, ni des ecclésiastiques sournois,
-ni des pédants affamés, tout ce qu'elle fera sera bien
-fait, et je ne refuserai à ses plaisirs ni complaisance ni
-argent.»</p>
-
-<p>Le chevalier était-il un mauvais sujet? Ceux qui pensent
-autrement que lui, ces gens qui crient sans cesse à leurs
-femmes honneur, vertu, vos devoirs, mon autorité, valent-ils
-mieux? Décidez, lecteur.</p>
-
-
-<h3 id="l3c27">CHAPITRE XXVII<br />
-Qui traite de je ne sais quoi.</h3>
-
-<p>Milord Sydney m'écrivait souvent: toujours sur le ton de
-l'amour; mais cependant fort occupé de notre aventurier et
-du portrait. Il me priait de m'informer si l'original de
-cette peinture existait encore; en quel lieu? et par quel
-hasard elle se trouvait entre les mains de notre infortuné.
-Enfin, qui il était lui-même? Il mandait au sujet de Monrose
-les choses les plus flatteuses; que ce charmant jeune
-homme, propre à tout et plein de bonne volonté, lui donnait
-toute la satisfaction imaginable; qu'il plaisait universellement
-et se conduisait avec beaucoup plus de sagesse
-qu'on ne devait l'espérer de son âge et de la vivacité de ses
-passions.&mdash;Je sais, belle Félicia, m'ajoutait Sydney dans
-une de ses lettres, que si j'ai été assez heureux pour amuser
-quelques instants tes sens, ce règne usurpé sur ton
-printemps par mon automne doit être fini sans retour;
-mais l'estime et l'amitié, ces sentiments délicieux qui confondent
-tous les âges; ces fruits exquis que n'engendrent
-pas toujours la fleur fragile de l'amour, vont former entre
-nous des liens bien plus solides et non moins heureux, etc.&mdash;Je
-vous entends, milord, lui répondis-je à peu près.
-Vous aviez besoin d'aimer, il vous a paru que je vous convenais;
-mais ce portrait&hellip; certaines espérances vagues&hellip;
-rien de plus juste. Je vous rends à votre chimère; puisse-t-elle
-faire un jour votre bonheur, personne ne le partagera
-plus sincèrement que moi! Autrement, songez que je serai
-toujours la même. Il n'y a dans un c&oelig;ur tendre qu'un
-espace imperceptible entre les sentiments dont vous parlez
-et l'amour&hellip; Vous êtes musicien, vous entendrez une comparaison
-musicale. Je ne suis pas un de ces instruments
-bornés, sur lesquels on peut moduler sans changer l'accord.
-Je suis montée à la convenance de tous les tons et
-formée précisément pour les transitions. Mais je ne me
-laisse toucher que par d'habiles maîtres. Vous savez,
-milord, qu'entre vos mains je ne fais pas cacophonie? Vous
-l'éprouverez encore quand et aussi longtemps qu'il pourra
-vous plaire. Adieu.</p>
-
-<p>Mais on va m'accabler d'injures? me traiter de folle et
-d'effrontée? Que m'importe. Je l'ai déjà dit ailleurs, mon
-bonheur me venge du blâme et du mépris des rigoristes, et
-je vais prouver&hellip; Non, ce qui prouve mieux que tous les
-raisonnements du monde que, sans doute, mon système est
-passablement bon, c'est que malgré ma légèreté, je n'ai
-perdu aucun de mes adorateurs. Ils sont toujours demeurés
-mes amis. Il est vrai que je n'ai jamais fait de mauvais
-choix. Je ne parle pas des songes qu'on nomme passades.</p>
-
-<p>Me voici maintenant élevée, par l'amour et la volupté, à
-un certain rang parmi les protégées de Vénus; mes traits
-et ma taille touchent au dernier degré de leur perfection,
-et mes talents à leur maturité. Je me vois indépendante et
-si je veux y consentir, propriétaire d'un bien solide qui me
-met pour jamais à l'abri de certaines disgrâces, dont la
-seule crainte doit empoisonner les plus beaux moments
-d'une jolie femme qui fonde ses ressources sur des charmes
-et sur les passions qu'ils peuvent inspirer. C'est un grand
-point; car surtout pour les femmes de plaisirs, c'est l'aisance
-seule qui fixe le bonheur et même le mérite. Telle
-qui, dans une situation brillante, a de l'esprit et des
-manières nobles, et reçoit, pour ainsi dire, un nouveau
-lustre des propres effets de sa perfection, peut, après un
-revers de fortune ou de figure (celui-ci entraîne nécessairement
-le premier), elle peut, dis-je, ne se ressembler plus.
-L'esprit tarit, l'âme se rétrécit, des sentiments vils remplacent
-ceux qui la faisaient admirer dans des temps plus
-heureux. Écrasée enfin sous le poids de la misère et de la
-honte, on la voit quelquefois s'abaisser au plus dur esclavage
-auprès de quelque nouvelle nymphe que le caprice
-vient de jeter dans la carrière. Je suis compatissante. Combien
-de fois mon c&oelig;ur n'a-t-il pas saigné de voir, à l'issue
-d'une petite vérole, ou de quelque chose de pis, telle
-femme, que tout Paris avait adorée, devenir tout à coup
-méconnaissable, et, dans le costume du plus bas peuple,
-servir quelque créature vulgaire, recruter pour celle-ci des
-gens sur lesquels autrefois elle n'eût pas daigné laisser
-tomber un regard. Loin de nous ces objets affreux. Mes
-yeux s'y étaient rarement arrêtés; les bontés de Sylvina et
-de son époux, et la perspective de succéder un jour à leur
-fortune m'épargnèrent l'horreur de craindre l'indigence.
-Cependant je ne laissais pas de sentir combien un sort
-assuré devait être agréable, et sans un excès de délicatesse,
-où, sans doute, il entrait beaucoup d'amour-propre, j'aurais
-accepté tout de bon les offres de milord Sydney&hellip; Mais
-on verra par la suite comment mes scrupules furent levés&hellip;
-Je pense un peu tard que voilà sans contredit un ennuyeux
-chapitre; que du moins il ne soit pas plus long.</p>
-
-
-<h3 id="l3c28">CHAPITRE XXVIII<br />
-De l'étranger.&mdash;Son histoire.</h3>
-
-<p>A force d'art, l'habile homme qui avait entrepris de
-sauver les jours de notre infortuné réussit à peu près.&mdash;Mais,
-nous dit le docteur, ses blessures sont de nature à lui
-laisser pour la vie des incommodités fâcheuses; le sujet est
-d'ailleurs usé par les passions et détérioré au point que je
-ne réponds pas qu'il vive longtemps. Il sera même plus
-heureux pour lui de mourir bientôt que de souffrir encore
-peut-être un an ou deux, au bout desquels il faudra toujours
-qu'il périsse.&mdash;Le malade lui-même ne faisait point
-de cas de la vie. On était obligé de le garder à vue, et ce
-n'avait été qu'à force de prières et par le charme de ma
-ressemblance avec cette femme qu'il aimait si passionnément
-que j'avais obtenu sa parole d'honneur de faire tout ce
-qu'on lui prescrirait et de ne plus attenter à ses jours.&mdash;Il
-est cruel de vous obéir, me répondait-il, soyez assurée,
-madame, que vous ne me forceriez point à vivre si je pouvais
-désormais mourir sans être méprisé de vous&hellip; de vous,
-l'être le plus adorable, l'être qui réunit à tout ce que la
-divine de Kerlandec a de ravissant la seule chose qui lui
-manque, un c&oelig;ur généreux et sensible!&mdash;Je n'y tiens plus,
-lui dis-je, quelle est donc cette fameuse Kerlandec?&mdash;Vous
-voulez apprendre ma funeste histoire? Croyez-moi, madame,
-cherchez le plaisir et n'empoisonnez pas, par une communication
-dangereuse avec le plus infortuné des hommes, la
-paix dont votre âme douce est faite pour jouir.&mdash;Je l'assurai
-que je brûlais d'entendre conter ses malheurs, et que
-la part que j'y prendrais ne serait pas une affliction pour
-moi si j'étais assez heureuse pour lui procurer quelques
-consolations. Il se recueillit un moment, puis, laissant
-échapper quelques larmes et un soupir de douleur, il
-raconta ce qui suit. C'est lui qui va parler.</p>
-
-<p>«Je me nomme le comte de&hellip; Paris m'a vu naître il
-y a vingt-six ans, et je suis fils du marquis de&hellip; que le
-mauvais état de sa fortune avait obligé d'épouser la fille
-d'un banquier opulent. Mon père était un homme de la
-vieille roche, un brave guerrier, revêtu de dignités, abhorrant
-les parvenus, leur morgue, leur bassesse. Cependant,
-las d'être pauvre, il avait fait la sottise de se mésallier.
-Beaucoup de seigneurs qui en font autant s'en trouvent
-bien. Mais mon père, plus malheureux dans son choix ou
-moins propre que les autres à se plier aux désagréments
-que peut entraîner la mésalliance, se trouvait dans le cas de
-détester ses engagements. Ma mère était dissipatrice. Soutenue
-par des parents insolents, à qui les faveurs de la fortune
-faisaient perdre de vue leur vile origine, à peine
-oubliée, elle osait reprocher à son mari le prétendu bonheur
-qu'il avait d'être son époux. S'il portait des plaintes à l'impertinente
-famille, il n'était pas mieux reçu; cependant, il
-s'armait de patience. Les injures des gens qu'on méprise
-n'offensent pas à certain point. D'ailleurs, ma mère était
-belle; les travers, les caprices, le peu de sensibilité de cette
-femme hautaine trouvaient grâce en faveur de sa charmante
-figure. M'ayant mis au monde, elle devint encore plus
-chère. A cette époque, mon père pardonna tout.</p>
-
-<p>«Il était le dernier mâle d'une famille assez illustre.
-N'ayant pas eu d'enfant d'un mariage pauvre, mais mieux
-assorti; ma naissance ranimait du moins l'espoir de la propagation
-de son nom. Je devenais un héritier précieux. Tous
-les biens des parents de ma mère devaient un jour être
-réunis sur ma tête; mais de si belles espérances furent
-bientôt détruites. Mon grand-père essuya d'énormes banqueroutes
-qui altérèrent son crédit, quelques paiements
-retardés effrayant ses correspondants, il fut soupçonné, discuté
-et ruiné; tout cela fut très prompt.</p>
-
-<p>«Ma mère était à la campagne. Mon père allait l'y
-rejoindre, déplorer avec elle la perte de ses biens, et l'assurer
-que si elle voulait se conformer à ce que les circonstances
-allaient désormais exiger, il la chérirait également et
-ne la rendrait pas moins heureuse&hellip; Mais quel désespoir
-pour ce galant homme! Il était minuit; il n'avait point
-annoncé son arrivée&hellip; Il vole à l'appartement de sa femme&hellip;
-Elle dormait dans les bras de son nègre. Mon père, furieux,
-perce l'infidèle de plusieurs coups d'épée, l'Africain se précipite,
-échappe à la mort, donne l'alarme. Mon père, à peine
-regardé comme le maître, se voit bientôt environné de ses
-propres gens armés contre lui. Un seul valet de chambre,
-ancien compagnon de ses travaux militaires et digne, par
-son courage, de servir le plus brave des maîtres, se joint à
-lui. Ils défont sans peine leurs lâches agresseurs, puis s'enfuient,
-emportant quelque argent et les diamants de ma
-coupable mère.</p>
-
-<p>«Cependant, cette affaire devint publique et prit la plus
-odieuse tournure. Il ne fut pas fait mention du nègre surpris
-au lit: on accusa mon père de s'être vengé, par un
-infâme assassinat, d'avoir vu échouer de grandes vues d'intérêt&hellip;
-Pardon, madame, souffrez que je m'interrompe un
-moment&hellip; Mon imagination ne peut s'arrêter sans horreur
-sur tant d'injustices&hellip; Se peut-il que le Ciel ne se charge pas
-de la vengeance de certains crimes, quand l'impuissance des
-hommes&hellip;&mdash;Hélas! mon cher comte, lui dis-je, le Ciel se
-mêle on ne peut moins de nos misérables affaires, mais&hellip;&mdash;Il
-ne m'écoutait pas. Sa tête était penchée sur sa poitrine.
-Il demeura quelque temps plongé dans une rêverie
-profonde&hellip; Il se remit enfin et continua son intéressante
-narration.</p>
-
-
-<h3 id="l3c29">CHAPITRE XXIX<br />
-Suite de l'histoire du comte.</h3>
-
-<p>«On procéda contre mon père avec la dernière rigueur.
-Homme de grand mérite et peu courtisan, il avait de puissants
-ennemis; leur nombre l'accabla. Le peu de bien qu'il
-avait fut confisqué. Un honnête curé eut pitié de moi, me
-prit dans sa maison et me donna une aussi bonne éducation
-que ses minces revenus pouvaient le permettre; mais je perdis
-au bout de quelques années ce charitable ecclésiastique.
-Mon père était mort peu de temps auparavant en Russie. Je
-demeurai donc seul, sans biens, sans appui, forcé de saisir
-la première occasion que le hasard pourrait m'offrir de me
-procurer les moyens de subsister. J'étais encore trop jeune
-et trop petit pour me faire soldat. Le bon curé m'avait laissé
-quelques louis; je me rendis à Lorient, où je m'embarquai
-pour les Indes, sans autre dessein que celui de fuir une
-odieuse patrie.</p>
-
-<p>«Cependant, écrivant passablement et ne manquant pas
-d'intelligence, je me rendis nécessaire à bord, et m'étant
-acquitté de diverses fonctions avec succès, je gagnai l'estime
-et la confiance des officiers.</p>
-
-<p>«Je supprime des détails inutiles. Au bout de quatre ans,
-je revins avec une assez bonne somme, formé, instruit, et à
-même de pousser ma fortune; mais le destin devait s'y
-opposer: il me préparait, sous un tapis de fleurs, un
-piège où je devais me précipiter, pour être à jamais malheureux.</p>
-
-<p>«J'étais à Brest sur le point de me rendre à Paris, avec le
-projet d'y placer mon argent, de faire réhabiliter, s'il était
-possible, la mémoire de mon père et de le venger; de
-trouver, en un mot, une sorte de félicité dans la satisfaction
-de l'honneur consolé.</p>
-
-<p>«Je vis un jour, me promenant près de la mer, plusieurs
-canots ornés de banderolles et de guirlandes, portant une
-compagnie joyeuse de musiciens. On revenait d'une partie
-de plaisir dans la rade, et l'on côtoyait le rivage avant
-de rentrer dans le port. Je fus curieux de voir le débarquement.</p>
-
-<p>«Parmi plusieurs femmes très jolies, une surtout se faisait
-remarquer par une beauté, par une taille, un maintien,
-des grâces, une physionomie qui lui donnaient l'air d'une
-divinité&hellip; Je fus frappé&hellip; Je m'informai d'elle; on m'apprit
-qu'elle se nommait M<sup>me</sup> de Kerlandec, que son mari était
-capitaine de haut bord et devait partir le lendemain pour
-très longtemps. Il venait de donner cette fête pour prendre
-congé d'un de ses amis et se distraire un peu du chagrin
-de quitter une femme si belle, dont on le disait adoré.</p>
-
-<p>Adoré! Cette dernière circonstance m'accablait; à la sensation
-cruelle qu'elle me fit éprouver, je ne pus méconnaître
-la violence de l'amour et de la jalousie. Il me vint
-aussitôt à l'esprit de quitter Brest; mais une funeste prédestination
-m'empêcha de prendre ce parti raisonnable, je rentrai
-chez moi l'âme enivrée. Un marin subalterne, avec qui
-j'étais intimement lié, acheva de me perdre, en m'offrant
-de servir la passion insensée dont je venais de le faire confident.</p>
-
-<p>«Je n'avais encore rien aimé. Tout ce qu'une imagination
-ardente peut offrir de romanesque à un c&oelig;ur neuf m'assaillait
-à la fois; dans mon transport, je mettais au jour
-mes idées tout haut, devant mon ami. Il venait de
-m'échapper que rien ne coûterait, pourvu que je puisse
-vivre et mourir près de l'adorable Kerlandec.&mdash;Que ceux
-qui la servent sont heureux! dis-je; quelle fortune plus
-digne d'envie&hellip;&mdash;Quoi, Robert, interrompit mon ami
-(Robert était le nom que j'avais pris pendant mes voyages),
-quoi! tu ne répugnerais pas à porter la livrée de Kerlandec?&mdash;Moi,
-mon cher! ah! plût à Dieu que je pusse me
-flatter d'un si grand bonheur!&hellip;&mdash;D'un si grand bonheur
-que celui de devenir laquais de cette belle dame? Ah! parbleu,
-si tu es homme à faire cette extravagance, je me fais
-fort de te placer dans sa maison. Quitte-moi vite cette épée,
-endosse-moi ton plus mauvais habit et te prépare à me
-suivre. Je me suis embarqué deux fois avec M. de Kerlandec,
-il me veut quelque bien; je lui dirai que tu es un de mes
-parents, que tu te trouves sans ressource, forcé par des raisons
-d'intérêt à ne pas t'éloigner du pays; je lui demanderai
-qu'il te reçoive au nombre de ses domestiques, en
-attendant la fin de tes affaires. En un mot, je me charge de
-tout. Que risqué-je? Le mari part. J'en fais autant sous peu
-de jours. C'est à toi de t'arranger comme tu pourras avec la
-dame et à tirer parti de la différence qu'il y a de M. Robert
-à un laquais ordinaire.</p>
-
-<p>«Je manquai d'étouffer dans mes bras l'officieux pilote.
-Il me semblait qu'un dieu venait de parler. Il fut exact. Le
-hasard nous servit au delà de nos espérances. On avait
-réformé le même jour un laquais mutin, dont M. de Kerlandec
-ne prévoyait pas que sa femme pût être bien servie
-pendant son absence. Je pris sa place. J'avais une physionomie
-douce, un maintien honnête; M. de Kerlandec lui-même
-pressa sa femme de m'agréer. Le lendemain, il
-partit.»</p>
-
-
-<h3 id="l3c30">CHAPITRE XXX<br />
-Continuation.</h3>
-
-<p>«C'était à Paris, chez son beau-père, que M<sup>me</sup> de Kerlandec
-devait attendre le retour éloigné de son époux. Nous
-partîmes de suite. J'étais un domestique si zélé, si attentif;
-heureux dans mon état, je le remplissais avec tant d'exactitude,
-que bientôt ma belle maîtresse me témoigna combien
-elle était contente de mes services. Elle daignait quelquefois
-causer avec moi et me faire compliment de ce que je
-m'énonçais moins mal que le commun des laquais. Je ne
-bougeais de l'antichambre; on m'y trouvait toujours
-occcupé à lire ou à cultiver quelques dispositions que j'avais
-pour le dessin. Est-il rien de plus naturel pour un amant
-que de s'exercer dans un art qui se lie avec les sentiments
-de son c&oelig;ur, qui a pour but de reproduire sous mille
-formes différentes l'objet dont il est occupé?</p>
-
-<p>«Une année se passa dans le plaisir (faible à la vérité,
-mais journalier et suffisant à mon espérance), dans le plaisir
-de voir sans cesse celle que j'aimais, de sentir qu'elle
-prenait à moi tout l'intérêt auquel mon état pouvait me
-permettre de prétendre. Je faisais quelquefois des vers passionnés,
-où je chantais mon adorable maîtresse sous le nom
-d'Aminte. Quoiqu'elle fût de sept ans plus âgée que moi,
-qui en avais alors vingt et un, elle méritait mille fois au
-delà des louanges que je pouvais donner à ses charmes, à
-sa fraîcheur. Née dans ces lieux fortunés, où la nature est
-si prodigue de ses dons en faveur de votre sexe, Géorgienne
-en un mot, Aminte, était un chef-d'&oelig;uvre que notre climat
-étonné semblait respecter&hellip; Aminte (ce nom sera plus doux
-à votre oreille que celui de Kerlandec), la divine Aminte
-accueillait mes vers; quelquefois elle avait la complaisance
-de les montrer, sans nommer l'auteur, et de me transmettre
-les éloges qu'elle pouvait avoir recueillis dans les
-cercles.</p>
-
-<p>«Notre maison était le séjour de la paix et de l'innocence:
-les seuls plaisirs d'Aminte étaient la lecture, les
-spectacles, la société d'un petit nombre d'amies choisies,
-et d'amis dont aucun ne semblait prétendre au titre
-d'amant, moi-même aveugle! moi, dont le c&oelig;ur était sourdement
-miné par les feux les plus terribles, je me croyais
-presque raisonnable. Je supposais Aminte attachée par le
-devoir à son mari, mais d'ailleurs froide, inaccessible à
-l'amour. Je bornais donc mes plaisirs à la contempler, à
-l'admirer, et croyais ne rien désirer au delà. Mais que j'étais
-éloigné de me connaître!</p>
-
-<p>«Elle se promenait un jour sur les boulevards, et j'étais
-derrière sa voiture; nous allions, d'autres équipages revenaient;
-un embarras arrête la marche des deux files&hellip; Un
-cri d'étonnement part d'un carrosse qui faisait face au nôtre,
-il échappe en même temps à ma maîtresse un cri plus fort,
-elle s'évanouit. Un homme d'une beauté peu ordinaire se
-précipite à l'instant. Il est l'auteur du trouble d'Aminte;
-mais il se contraint et joint ses empressements aux miens,
-à ceux d'une foule curieuse, dont nous sommes à l'instant
-entourés. Les yeux d'Aminte se rouvrent un moment: mais
-se voyant dans les bras de cet homme lui-même, elle s'écrie
-une seconde fois et veut cacher son visage. Vous savez,
-Madame, comment à Paris le moindre événement attire
-sur-le-champ l'attention d'une multitude de dés&oelig;uvrés et
-celle de la police. Déjà nous sommes investis de peuple et
-d'alguazils. Un bas officier fend la presse, et ridiculement
-important se met à interroger. L'inconnu, sans daigner lui
-répondre, lui décoche un regard fier. L'homme bleu, déconcerté,
-ôte son chapeau et balbultie quelques excuses.
-Aminte, déclarant qu'elle connaît cet étranger et le priant
-de la reconduire chez elle, met fin à toutes les questions.
-La garde fait faire place à notre voiture. Celle de l'inconnu
-suit à vide: nous quittons les boulevards.</p>
-
-<p>«C'était à mon tour d'être agité. Aminte n'avait pas plus
-tôt paru si troublée que la fièvre de la jalousie avait bouleversé
-mon sang. Quel était cet homme? quelles relations si
-particulières pouvait-il avoir avec ma maîtresse?&hellip; Il passa
-plus d'une heure à la maison.</p>
-
-<p>«Sur le soir je tombai malade. Une fièvre inflammatoire
-mit bientôt ma vie en danger. Alors le dur beau-père me
-renvoya de l'hôtel, malgré les efforts que fit ma maîtresse pour
-obtenir qu'on m'y gardât. J'allais être transféré à l'hôpital
-si je n'avais pas eu de quoi me procurer un asile plus doux.
-Mon argent était chez un banquier, j'amassais alors&hellip; Je
-fus longtemps entre la vie et la mort. Cependant la nature
-prit le dessus, j'eus le malheur de me rétablir.»</p>
-
-<p>Le comte paraissait fatigué de parler. Quoique je prisse
-à ce qu'il me racontait l'intérêt le plus vif, je le priai néanmoins
-de remettre la suite au lendemain. Il ne me sortit
-pas de l'esprit pendant la nuit, et dès qu'il fut jour chez
-lui, j'y courus: il avait assez bien reposé, et je le trouvai en
-état de me continuer le récit de ses aventures.</p>
-
-
-<h3 id="l3c31">CHAPITRE XXXI<br />
-Toujours la même histoire.</h3>
-
-<p>«Suis-je assez malheureux, Madame, si ce que je vous ai
-conté jusqu'ici n'est que fleurs en comparaison de ce que
-vous allez entendre!&hellip; Armez-vous de courage.</p>
-
-<p>«Dès que je fus en état de sortir, je me rendis chez
-Aminte. Mais j'étais remplacé. J'en demandai les raisons;
-pendant longtemps on ne voulut m'en donner aucune: à la
-fin, on me dit que je devais bien savoir pourquoi. J'eus
-beau prier qu'on me laissât parler à Madame, il n'y eut pas
-moyen. Je pris enfin la liberté d'écrire. Le beau-père, entre
-les mains de qui tomba ma lettre, me fit signifier durement
-par le suisse que si j'osais désormais paraître à la porte de
-l'hôtel, il me ferait expirer sous le bâton. J'avais trop de
-fierté pour souffrir patiemment cet outrage, d'autant plus
-mortifiant que le bilieux portier y mettait du sien par le
-choix des expressions. Je le régalai lui-même d'une ample
-volée de coups de canne, accompagnée de quelques apostrophes
-peu respectueuses pour le maître, à qui j'avais
-intention qu'on les rapportât. Il m'échappa que j'étais
-homme à châtier le vieillard hautain, et que s'il savait qui
-j'étais, il n'oserait pas me faire menacer d'un traitement
-peu fait pour moi. C'était sans doute commettre une grande
-imprudence. Je donnais dès lors à penser que j'étais un
-homme suspect, un aventurier, un imposteur, ou j'avouais
-un amour qui ne s'était déjà que trop trahi dans les transports
-de la fièvre; je rendais public qu'Aminte avait eu
-pendant un an, pour laquais, un amant déguisé. Je faillis
-d'être arrêté sur l'heure; mais heureusement pour moi,
-quelques jeunes gens, témoins de ma querelle avec le suisse
-et satisfaits de la fermeté que j'avais fait paraître embarrassèrent
-le guet et me firent jour. Je m'esquivai.</p>
-
-<p>«Au bout d'une semaine, pendant laquelle je n'avais osé
-sortir, je retirai mon argent et partis pour l'Italie, espérant
-d'amortir ma fatale passion en m'éloignant de son objet.
-Mais bientôt, consumé d'ennui, je revins à Paris.&mdash;Du
-moins, disais-je, je pourrai l'épier, la voir toutes les fois
-qu'elle sortira. Je suivrai partout ses pas. J'existerai; loin
-d'elle, je meurs mille fois par jour.</p>
-
-<p>«Je m'établis dans un galetas, dont la fenêtre donnait
-d'un peu loin sur le jardin de l'hôtel et sur l'appartement
-même de M<sup>me</sup> de Kerlandec. Là, ignoré de l'univers, je
-passai les jours entiers à observer, à l'aide d'un télescope,
-les moindres mouvements de ma trop chère Aminte. Je
-voyais souvent auprès d'elle le redoutable inconnu, dont la
-rencontre avait été l'époque de son malheur. La jalousie me
-dévorait. Cent fois j'avais été sur le point de m'arracher la
-vie&hellip; Mais quelle est la folie d'une passion amoureuse!
-Plus on est malheureux, plus il semble qu'on prenne à
-tâche de le devenir. Ce n'était pas assez pour moi d'être à
-peu près sûr que l'étranger était du dernier bien avec
-Aminte, je voulus savoir à quel point ce pouvait être, et, ce
-qu'un scélérat ne hasarde qu'avec la certitude du gain, je
-l'entrepris sans autre but que celui de mettre le comble à
-mon désespoir. Je descendis, avec des peines incroyables,
-de mon réduit sur d'autres maisons, d'où je parvins (non
-sans avoir risqué vingt fois de me rompre le cou), je parvins,
-dis-je, aux fenils de l'hôtel, et je m'y tins caché un
-jour entier. Puis, vers la nuit, m'exposant à de nouveaux
-périls, je me glissai dans la chambre à coucher et jusque
-sous le lit de mon idole. Imaginez, Madame, ce que
-j'éprouvai en entrant comme un voleur dans cet appartement,
-où autrefois j'allais et venais librement, où j'avais
-souvent occupé les loisirs de la divine Aminte par quelques
-lectures amusantes? Maintenant je m'y exposais au déshonneur,
-à la mort.</p>
-
-<p>«J'étais à peine arrangé sous le lit que M<sup>me</sup> de Kerlandec
-rentra et se fit déshabiller. Puis, ayant renvoyé sa femme
-de chambre, elle feuilleta des papiers, reçut des lettres et
-enfin écrivit. Bientôt elle fut interrompue. Un laquais
-effrayé venait l'avertir que le vieux beau-père avait dans ce
-moment un violent accès de certaine colique à laquelle il
-était fort sujet. Elle vole aussitôt chez le vieillard. Je sors
-de mon embuscade, au hasard d'être surpris, je cours au
-secrétaire, je trouve une lettre commencée, je m'en saisis.
-Une boîte est à côté. Dieu! que vois-je? le portrait d'Aminte!
-quelle fortune! mais c'est un bijou enrichi de diamants;
-n'importe, je n'ai pas le temps d'en séparer la peinture. Je
-m'empare du tout. Je fais aussi main basse sur les papiers.
-Il n'était plus possible de demeurer, j'ouvre une croisée, je
-me laisse couler dans le jardin. Je franchis un mur et
-m'échappai par la maison du voisin. Qu'il me tardait d'être
-chez moi pour y jouir tranquillement du fruit de ma téméraire
-expédition! Le portrait était d'une ressemblance
-achevée. C'est celui que je possède encore. Le bracelet de
-cheveux était dans la boîte. Je me réserve ces effets précieux
-et les lettres; quant à la boîte et aux diamants, je les fis
-remettre dès le lendemain avec des mesures si adroites que
-je n'ai jamais été découvert.</p>
-
-<p>«Cependant que me revint-il de tant de danger et d'inquiétudes?
-Rien, sinon de nouveaux malheurs; la plupart
-des lettres étaient anglaises, le peu de françaises qui y
-étaient mêlées m'apprenaient qu'Aminte et l'inconnu s'adoraient
-et que leur connaissance était antérieure au mariage
-de M. de Kerlandec. La lettre qu'Aminte avait commencée
-exprimait la plus forte passion; les derniers mots étaient:&mdash;Et
-demain l'original veut te prouver encore mieux&hellip;&mdash;Je
-fus transporté de rage&hellip;»</p>
-
-<p>J'interrompis le comte pour lui demander si parmi ces
-lettres, il y en avait de signées, et s'il se souvenait du
-cachet. Il répondit que la plupart étaient signées d'une S,
-que le cachet était un chiffre S Z et que son rival donnait
-partout à M<sup>me</sup> de Kerlandec le nom de Zéila.</p>
-
-
-<h3 id="l3c32">CHAPITRE XXXII<br />
-Conclusion de l'histoire du malheureux comte.</h3>
-
-<p>«Je tombai, continua-t-il, dans une si profonde mélancolie
-qu'au bout de deux mois je ressemblais tout à fait à
-une momie. Je voyais la mort arriver à grands pas, et j'en
-étais charmé. Mais je ne supportais pas le tourment de
-penser que je laisserais après moi mon rival, possédant
-paisiblement l'objet de mon funeste amour.&mdash;Mais quoi!
-pensai-je tout à coup. Pourquoi ne troublai-je pas ses
-plaisirs! Pourquoi faudra-t-il que quelqu'un aime la belle
-Kerlandec et soit heureux, tandis que la même passion
-causera mon supplice! Oui, trop fortuné rival, tu sentiras
-à ton tour le poids du malheur, tu périras sous mes coups,
-si tu es aussi heureux à te battre qu'à faire l'amour, si tu
-me fais mourir une dernière fois, du moins le soin de ta
-liberté te forcera de fuir et tu ne verras plus ton amante&hellip;
-Oui, ce parti est mon unique ressource. Je suis étonné de
-n'y avoir pas pensé plus tôt.</p>
-
-<p>«En conséquence, le même soir je me mets en embuscade,
-j'attends mon homme jusqu'à deux heures, il quitte
-sa voiture à vingt pas et s'avance, je vais au-devant de lui.&mdash;Vous
-ne passerez pas cette nuit avec M<sup>me</sup> de Kerlandec,
-lui dis-je en mettant l'épée à la main.&mdash;Il saute en arrière,
-se défend, me perce de part en part et s'évade.</p>
-
-<p>«Je fus ramassé sur-le-champ par quelqu'un qui sortit
-de l'hôtel de Kerlandec et qui peut-être attendait le moment
-d'introduire mon heureux ennemi. Je fus vu du beau-père,
-d'Aminte elle-même, le désordre, le désespoir se répandirent
-dans cette maison. Cependant le vieux Kerlandec, malgré
-sa fureur, se conduisit assez bien.&mdash;J'en vois assez, me
-dit-il, pour comprendre que ma belle-fille me déshonorait;
-les yeux d'un rival sont plus clairvoyants que ceux d'un
-père. Mais, si vous avez de l'honneur, aidez-nous à cacher
-notre honte; gardez le secret et comptez sur moi, malgré
-mes mécontentements; rétablissez-vous et ne craignez pas
-que jamais je me venge&hellip; Vous n'étiez qu'un extravagant,
-un autre était plus coupable&hellip;</p>
-
-<p>«J'indiquai ma demeure; on m'y transporta. Cependant
-je m'applaudissais secrètement de mon combat: je me consolais
-de ma blessure, en pensant que du moins j'avais
-rompu la fatale intrigue. On me faisait espérer une prompte
-guérison, je reprenais goût à la vie. En effet, je me tirais
-d'affaire en assez peu de temps.</p>
-
-<p>«Dès que je fus rétabli, je me remis à m'informer de
-M<sup>me</sup> de Kerlandec; mais j'appris que le lendemain de mon
-aventure, son beau-père l'avait emmenée dans ses terres au
-fond de la basse Bretagne. J'y courus. Le vieillard, qui le sut
-aussitôt, craignant de ne pouvoir se défaire assez promptement
-de moi par la voie du ministère, préféra de me tromper,
-en me faisant prévenir adroitement que sa belle-fille
-était allée rejoindre son mari; celui-ci était pour lors à Saint-Domingue.
-Je m'embarquai sur le premier bâtiment qui
-fut prêt pour cette île. J'y trouvai M. de Kerlandec, mais
-seul et sur le point de retourner en Europe. J'épiai son
-départ, et m'arrangeai pour repasser à bord du vaisseau
-qu'il montait, il ne m'avait vu qu'un moment; j'étais fort
-changé, il ne me reconnut point. Pendant la traversée, je
-trouvai le moyen de former quelque liaison avec lui et de le
-faire souvent parler de sa femme. Il l'aimait à la folie; mais
-il ne paraissait pas aussi persuadé qu'elle eût pour lui les
-mêmes sentiments: et, sans s'ouvrir absolument à moi, il
-laissait souvent échapper qu'il n'était pas heureux. Je me
-gardai bien de compromettre dans son esprit celle qui
-m'était si chère.</p>
-
-<p>«Nous arrivâmes enfin à Bordeaux. Le lendemain du
-débarquement, comme nous allions visiter ensemble
-quelques endroits curieux, nous fûmes accostés, dans une
-rue détournée et peu passagère, par deux hommes, dont
-l'un, que je reconnus aussitôt, était mon heureux rival. Ce
-fut lui qui porta la parole; furieux et tirant en même
-temps l'épée:&mdash;M. de Kerlandec, dit-il, se remet sans
-doute où et comment nous nous sommes vus il y a seize
-ans?&mdash;Kerlandec pâlit, son adversaire le chargea, le combat
-fut terrible. Il fallut de même me défendre contre le
-compagnon de mon rival; notre parti fut malheureux.
-M. de Kerlandec fut tué. Je reçus une blessure profonde,
-les vainqueurs eurent le bonheur de s'esquiver sans être
-vus.</p>
-
-<p>«Cependant quelqu'un survint; la justice se mêla de
-cette affaire. Je ne songeai point à prendre un autre nom
-que celui de Robert, que j'avais coutume de porter. Je fus
-soigné et détenu. On fit part de la procédure à M<sup>me</sup> de Kerlandec,
-qui, sortie après la mort de son beau-père d'un
-couvent où celui-ci l'avait renfermée, était retournée chez
-elle à Paris. Son étonnement fut extrême d'apprendre que
-je m'étais trouvé avec son époux à Bordeaux, et qu'on
-m'avait relevé blessé en même temps que lui mort. Elle
-manda que ce Robert lui était suspect et que, si j'étais le
-même qu'une ridicule passion avait déjà rendu coupable
-de plusieurs actions violentes, je pourrais bien avoir suscité
-la fatale aventure à son mari, ou m'être battu moi-même
-contre lui. J'eus beau faire serment de la vérité, désigner le
-meurtrier de M. de Kerlandec, on procéda contre moi.
-Cependant je guéris, et l'on me transféra enfin à Paris pour
-y être confronté. J'eus horreur de paraître en criminel
-devant une femme à qui, moins malheureux, je n'aurais
-pas fait déshonneur comme époux. Pendant la route, je
-séduisis mes conducteurs et m'échappai.</p>
-
-<p>«Depuis ce temps, errant, dévoré de chagrins et d'inquiétudes,
-j'ai parcouru toute la France; j'allai enfin à
-Paris, voulant y mourir après avoir vu une dernière fois
-M<sup>me</sup> de Kerlandec. Mais, le jour même de mon dernier acte
-de désespoir, je la rencontrai sur la grande route. Elle
-s'était arrêtée dans une auberge. Je reconnus devant la
-porte ses armes sur le panneau de la voiture. J'entrai sans
-me faire voir. Je la vis à mon aise, un peu défaite, mais
-toujours la plus belle femme de l'univers. Je ne sais où elle
-allait, je ne m'en suis pas même informé. Mon dernier désir
-satisfait, je voulais mourir.</p>
-
-<p>«Le reste vous est connu, madame, vous rendez encore
-une fois à la vie un homme que le sort semble ne conserver
-que pour avoir le plaisir de le persécuter. Si vous aviez su
-tout ce que je viens de vous révéler, auriez-vous eu la
-cruelle bonté de faire prendre soin d'un reste de funestes
-jours?»</p>
-
-
-<p class="cgap"><i>Fin de la troisième partie.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">QUATRIÈME PARTIE</h2>
-
-
-<h3 id="l4c1">CHAPITRE PREMIER<br />
-Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais pu
-ne pas l'écrire.</h3>
-
-<p>Le chevalier d'Aiglemont (qui depuis a changé de titre et
-qui, comme on sait, était ce rigide censeur dont il est fait
-mention au commencement des deux premières parties de
-cet ouvrage), d'Aiglemont se remit à me chicaner quand il
-eut vu la troisième.&mdash;Madame, me dit-il, je n'avais pas
-voulu critiquer votre seconde partie, parce qu'il y aurait eu
-de l'humeur de ma part: vous m'y faites jouer un trop
-beau rôle&hellip;&mdash;Et vous n'êtes pas aussi content, mon cher,
-de celui que vous jouez dans la première? (Il sourit.)&mdash;Je
-ne dis pas cela, mais enfin&hellip; il est beaucoup plus question
-de moi dans la seconde partie, elle méritait donc mon
-indulgence, mais cette troisième! Convenez qu'elle est de
-ma compétence et que je puis la censurer sans ingratitude?&mdash;A
-la bonne heure, monsieur, qu'y condamnez-vous donc?
-Voyons?&mdash;Bien des choses.&mdash;Encore?&mdash;Vos descriptions,
-qu'on n'entendra point à moins d'être un peu mécanicien.&mdash;Eh
-bien, on s'imaginera lire un conte de fées.&mdash;Cela
-est sans réplique.&mdash;Passez donc à vos autres observations
-et faites vite; un auteur supporte impatiemment
-d'être tenu sur la sellette.&mdash;Oui? Eh bien donc: votre
-comte, toujours fou, toujours malheureux, je vous dirai
-franchement que je le trouve fort maussade et que, lorsqu'au
-bout du conte, on verra ce que vous en faites, il sera
-encore plus déplaisant.&mdash;Fort bien. Vous voudriez que,
-pour donner un air de roman à des mémoires, jusqu'ici
-très véritables, je supprimasse ou mutilasse des détails
-essentiels?&mdash;Vous feriez bien, surtout s'ils doivent
-paraître à tout le monde aussi&hellip;&mdash;Aussi ennuyeux qu'à
-vous? Ne vous gênez pas, marquis.&mdash;Ennuyeux, non,
-mais c'est que ce comte&hellip;&mdash;Taisez-vous, d'Aiglemont, il
-y a plus de partialité que vous ne pensez dans votre jugement&hellip;
-Vous n'aimâtes jamais la personne du comte, vous
-n'accordez pas plus de faveur à son histoire. Cependant je
-fais beaucoup de fond sur le pouvoir de la vérité. J'ai dit,
-très sèchement peut-être, tout ce qui concernait ce fou
-malheureux; je sais très bien que son ton mélancolique
-doit nuire au peu d'agrément que des folies d'un autre genre
-pouvaient avoir répandu sur le reste de l'ouvrage, mais, si
-beaucoup de lecteurs se trouvent refroidis après m'avoir
-suivie au chevet du comte, du moins ceux dont l'âme n'est
-pas blessée ne continueront leur attention; je ne désespère
-pas même d'en ramener encore quelques autres s'ils ont la
-patience de lire ce qui suit. Ils me pardonneront l'aridité
-d'une demi-douzaine de chapitres en faveur de la nécessité
-absolue&hellip; Car vous savez&hellip;&mdash;Oui, je sais que vous ne pouviez
-vous dispenser de parler de ce mélancolique personnage;
-que sans lui vous étiez, ainsi que vos parents et
-amis, condamnés à ignorer toute votre vie les choses qu'il
-vous importait le plus de savoir.&mdash;Eh bien donc?&mdash;Eh
-bien, je ne refuse pas de convenir que vos journaux pourront
-être fort intéressants, pour vous et vos connaissances&hellip;
-Mais pour le public?&hellip; c'est une autre affaire, et je n'en
-conviendrai que si, quelque jour, vous vous trouvez dans le
-cas de faire une seconde édition.</p>
-
-<p>Il eut beau dire, je continuai de griffonner, rassurée par
-le sort d'une multitude d'écrits plus tristes, plus secs,
-aussi inutiles que le mien et qui, faute d'être aussi vrais,
-ne sont pas, à beaucoup près, aussi vraisemblables.</p>
-
-
-<h3 id="l4c2">CHAPITRE II<br />
-Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long.</h3>
-
-<p>Je me hâtai de faire part à milord Sydney des aventures
-du comte, qu'il avait tant d'impatience de savoir. J'avais
-prévu sa réponse, il était en effet ce rival heureux si constamment
-fatal à notre étranger. Il croyait l'avoir tué à Paris
-et, comme leur combat s'était passé de nuit, il ne l'avait
-point reconnu à Bordeaux; il était charmé que le comte
-vécût encore: quant à M. de Kerlandec, il ne se faisait
-aucun reproche de lui avoir ôté la vie. Cet homme féroce
-l'avait bien mérité. Sydney me promettait de m'apprendre
-bientôt comment.&mdash;Mais, ajoutait-il, quelle est ma bizarrerie,
-chère Félicia! définissez-la-moi, si vous le pouvez.
-Concevrez-vous qu'ayant conservé si longtemps pour Zéila
-une passion, aussi vive dans un autre genre que celle du
-comte lui-même, je puisse me trouver aujourd'hui presque
-indifférent pour cette femme? J'entrevois cependant qu'il ne
-serait pas impossible de la retrouver. J'ai eu d'elle deux
-enfants, l'un avant que le cruel Kerlandec me l'eût ravie;
-elle était grosse du second quand ce forcené de Robert me
-chercha querelle. Quelques mois plus tôt, je me serais cru
-bien heureux de la savoir libre!&hellip; Après avoir témoigné
-tant d'amour pour moi et tant de haine pour son mari,
-refuserait-elle de me pardonner d'avoir tué Kerlandec en
-brave, quand moi-même j'avais pardonné la faiblesse qu'elle
-avait eue d'épouser celui&hellip; qui&hellip;</p>
-
-<p>Mais je ne veux pas anticiper. Qu'on sache seulement que
-milord Sydney ne devait pas faire horreur à M<sup>me</sup> de Kerlandec.
-Il était fort excusable, c'est ce que je ferai voir en
-temps et lieu. Cependant il n'aimait plus Zéila, ou plutôt il
-croyait ne plus l'aimer, et c'était moi, disait-il, qui l'avais
-guéri de cette passion. Au surplus, il me priait de ne rien
-épargner pour découvrir, par moi-même et avec l'aide du
-comte, ce qu'était devenue cette Indienne, née pour avoir et
-pour occasionner de si singulières aventures. Mais il me
-semblait cruel d'employer le pauvre Robert à des recherches
-qui n'auraient pas manqué de rouvrir les plaies de son
-c&oelig;ur. Je promis donc à Sydney seulement de lui faire part
-des découvertes que je devrais au hasard et aux démarches
-involontaires de notre infortuné.</p>
-
-<p>Celui-ci se soutenait, sans cependant guérir. D'Aiglemont
-me tenait compagnie et faisait les frais de mes plaisirs.
-Monseigneur continuait ses assiduités auprès de Sylvina. On
-venait nous voir: nous retenions les amis, nous nous débarrassions
-poliment des importuns. La mauvaise saison approchait.
-Nous retournâmes à Paris et emmenâmes le pauvre
-comte, à qui nous fîmes promettre de ne nous quitter que
-lorsqu'il n'aurait plus rien à craindre des suites de ses blessures
-ni du mauvais état de ses affaires. Il fut facile à
-milord Sydney, qui était très ami du ministre de sa nation,
-de terminer l'affaire de Bordeaux à l'avantage du comte
-injustement accusé. Quant aux injustices commises envers
-le père de celui-ci, milord et monseigneur promettaient de
-faire tout ce qui dépendrait d'eux pour qu'elles fussent un
-jour réparées; mais il s'y trouvait alors de grandes difficultés.
-Cependant l'espérance donnait un peu de courage au
-convalescent; si sa santé ne devenait pas meilleure, du
-moins elle n'empirait pas, c'était le point essentiel; car il
-ne paraissait pas qu'il lui fût désormais possible de se rétablir.</p>
-
-
-<h3 id="l4c3">CHAPITRE III<br />
-Qui traite de choses moins tristes.</h3>
-
-<p>Nous eûmes la visite de milord Kinston le lendemain de
-notre arrivée. La belle Soligny venait de le quitter pour
-suivre, au fond de la Gascogne, un militaire haut de six
-pieds, à qui elle sacrifiait Paris, l'Opéra, un grand bien-être
-dont milord la faisait jouir, enfin ses diamants, ses effets,
-dont cet escogriffe avait dirigé la vente, ne lui laissant que
-ce qu'il lui fallait pour soutenir dignement, au pied des
-Pyrénées, le titre de marquise qu'elle avait pris à la
-barrière.</p>
-
-<p>Milord n'avait pas des besoins bien importants, mais il
-lui fallait une femme, c'était son habitude. Il périssait
-d'ennui s'il n'avait pas quelqu'un qui l'amusât et l'aidât à
-manger ses immenses revenus. Soligny valait un trésor
-pour cet Anglais blasé, et la perte qu'il faisait était difficile
-à réparer; je crus cependant lire sur la physionomie de
-Sylvina qu'elle calculait avec elle-même à quel point il lui
-serait possible de dédommager milord. Il cherchait de son
-côté à trouver dans mes yeux quelques dispositions&hellip; Mais
-je dus lui faire sentir que je n'étais pas son fait; d'ailleurs
-honnête et intime ami de milord Sydney, dont il n'ignorait
-ni les sentiments ni les bienfaits, il glissa sur un moment
-de tentation et s'attacha plus sérieusement à faire naître
-chez Sylvina quelque envie de se charger de lui.&mdash;Je suis
-las des folles, disait-il, elles ne me conviennent plus. Je
-voudrais une femme qui ne fût ni trop, ni trop peu
-connue: l'âge n'y ferait rien. Je ne fais pas toujours l'amour.
-J'aime la table; il est ennuyeux d'y être longtemps vis-à-vis
-d'une femme qui n'est bien qu'au lit. Je veux qu'on pense,
-qu'on parle; nos morveuses ont rarement des idées et de la
-conversation. Je ne trouverais pas mauvais qu'on eût des
-amants, pourvu qu'ils fussent aimables et bons à voir; on
-sait bien qu'une femme qui aime le plaisir n'en aurait pas
-assez avec un homme tel que moi; je trouverais donc tout
-très bon, pourvu que je ne visse rien; je ne serais pas
-jaloux, mais je voudrais être ménagé. En un mot, je pense
-sur l'infidélité comme on pensait sur le vol à Lacédémone.
-Au surplus, j'aime à répandre l'or; je mépriserais une
-maîtresse dont le génie étroit n'imaginerait pas mille
-moyens d'en dépenser; je&hellip;&mdash;Mais, milord, vous dites là,
-sans vous en apercevoir, que vous êtes le plus aimable des
-hommes, et cela n'est pas modeste.&mdash;Ah! parbleu, belle
-dame, répliqua le gros Kinston souriant et peint du vermillon
-du désir, il ne tiendra qu'à vous de me mettre à
-l'épreuve. Pour vous, surtout, il n'y a rien à rabattre de ce
-que je viens d'avancer&hellip; mais à propos, en supposant que
-cela pût s'arranger, que dirait certain prélat?&mdash;Oh! rien
-du tout. Je vous l'assure. Je viens de le tenir un peu longtemps
-en esclavage, il n'y demeurait que par bon procédé.
-Et sur la fin je ne pouvais me dissimuler son ennui&hellip;&mdash;<i lang="it" xml:lang="it">Brava,
-cara</i>: rendez-moi ce galant homme à la société et
-souffrez que je le remplace. Cela vaudra d'autant mieux que
-l'ami Sydney a d'excellentes intentions pour la belle nièce.
-Nous ferons maison anglaise: ce sera la meilleure affaire de
-ce genre que j'aurai conclue de ma vie.&mdash;Sylvina ne disait
-ni oui, ni non, mais il était visible qu'elle pensait oui. Je
-vis l'instant où le gros milord, qui la devinait aussi bien
-que moi, allait bondir de joie; heureusement il n'en fit que
-la démonstration: il prit pour arrhes quelques baisers, puis
-gaillard, épanoui, sémillant, il nous quitta, presque avec la
-légèreté d'un Français petit maître, en assurant que nous
-ne tarderions pas à le revoir.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je suis folle, me dit Sylvina quand il fut sorti.&mdash;Pas
-tant, pas tant.&mdash;Comment, je vais m'affubler
-de ce gros amant&hellip;&mdash;Quoi! déjà vous vous repentez!
-Cependant vous connaissez milord Kinston, il ne vous
-vendait pas chat en poche, et d'ailleurs il ne disait tout
-à l'heure que des choses vagues.&mdash;D'accord, mais il
-est bien gros.&mdash;L'objection était plaisante, et j'en ris
-de bon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Cependant ils s'arrangèrent d'autant plus facilement que,
-le même jour, monseigneur écrivit de Versailles qu'après
-avoir fait encore quelque temps sa cour, il irait en province
-avec son neveu, dont le frère touchait à ses derniers
-moments; on n'attendait que la mort de celui-ci pour
-marier le chevalier. Son oncle avait en vue une riche héritière.
-Il allait lui ménager cet établissement. La retraite de
-monseigneur mit en pied le gros Kinston.</p>
-
-<p>C'est ainsi que le destin manifeste ses volontés. Veut-il
-qu'un événement arrive? Il en fait naître d'autres afin de
-déterminer le choix des aveugles humains, qui, sans cela,
-pourraient bien ne pas entrer dans ses vues. C'est une belle
-chose que la prédestination.</p>
-
-
-<h3 id="l4c4">CHAPITRE IV<br />
-Suite du précédent.</h3>
-
-<p>Milord Kinston vint sur le soir, la tête pleine de mille
-beaux projets, dont la moitié me concernait, étant sûr,
-disait-il, de n'être point désapprouvé de milord Sydney.
-D'abord il était d'avis que nous quittassions notre logement,
-trop étroit et que nous prissions un hôtel entier. Il
-en avait déjà un en vue. Puis nos meubles ne convenaient
-plus, il fallait les renouveler. Nous avions emmené de ma
-terre six chevaux anglais parfaitement appareillés, mais
-notre voiture de ville était trop simple et déjà un peu
-ancienne: milord voulait que nous eussions chacune la
-nôtre et qu'elles fussent du dernier goût. Il savait où les
-prendre dès le lendemain. Quant aux diamants, Sylvina en
-avait peu, et moi presque point. Kinston, soi-disant grand
-connaisseur, priait qu'on lui laissât le soin de faire cette
-emplette. En un mot, tout ce que les fées peuvent opérer
-par leur baguette enchanteresse, milord en venait à bout
-avec son argent. Je voyais tout le plaisir que ces charmants
-projets causaient à Sylvina. Je les trouvais moi-même fort
-de mon goût. Peut-on être femme et ne pas aimer la magnificence?</p>
-
-<p>Bientôt nous jouîmes de tout ce que milord Kinston
-nous avait annoncé. Nous laissâmes au comte, toujours
-infirme, notre logement avec nos meubles, et fûmes prendre
-possession de notre nouvel hôtel. Loin que rien y
-manquât, nous fûmes au contraire un peu honteuses de la
-prodigalité de milord. Chaque jour nous voyions arriver de
-sa part de nouveaux dons, de nouvelles superfluités. A
-peine nous laissait-il le plaisir de les désirer. Aidé dans
-l'exécution de ses idées de faste par M<sup>me</sup> Dorville, qui se
-mêlait des emplettes autant par curiosité de femme que
-par attachement pour nous, il achetait toujours parfaitement
-bien. J'épargne au lecteur des descriptions fatigantes. Qu'il
-imagine tout d'un coup le plus grand train, la meilleure
-table, le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus ultra</i> de l'aisance et de l'élégance, il aura
-une idée de notre situation. Tout cela avait surtout un
-grand air de décence, parce que nous n'avions jamais été
-sur le ton de femmes du monde; que Sylvina était connue
-précédemment pour avoir de la fortune, et que nous affections
-d'ailleurs, dans la manière d'être mises et de paraître
-en public, une honnêteté qui nous séparait absolument de
-la classe des femmes entretenues.</p>
-
-<p>Milord Kinston, au goût près de quelques grossiers
-plaisirs, était un homme admirable. Il avait peu d'esprit,
-mais un sens solide, de la dignité, et surtout un usage consommé
-du monde. En un mot, dire que milord Sydney,
-infiniment supérieur à tous égards, le trouvait digne d'être
-son ami, c'est faire assez son éloge. Sylvina s'apprivoisait à
-merveille avec lui, et c'était si naturellement qu'elle le
-traitait on ne peut mieux que j'étais tentée de croire que,
-malgré son lard, il était parvenu à se faire adorer tout de
-bon. Voilà ce que l'on gagne avec des femmes accoutumées
-à la pluralité; si elles partagent leurs inclinations et leurs
-faveurs, du moins est-on sûr d'être récompensé de ce qu'on
-fait pour elles, et qu'elles n'ont pas l'ingratitude de ces
-fausses délicates qui, ne dédaignant pas de ruiner l'amant
-utile, le mortifient sans cesse pour ajouter au triomphe de
-l'amant agréable. Sylvina, toujours la même, toujours
-coquette, et disposée à se livrer au moindre caprice, trompant
-à tout moment son lourd Crésus, qui lui-même faisait
-naître les occasions, par la manie qu'il avait de vouloir que
-nous vécussions dans des distractions perpétuelles, Sylvina,
-dis-je, savait rendre son Kinston parfaitement heureux. On
-trouverait encore des Sylvina, mais les Kinston sont d'une
-rareté dont gémit, avec raison, la nombreuse armée des
-prêtresses de Vénus.</p>
-
-
-<h3 id="l4c5">CHAPITRE V<br />
-Malheur imprévu.</h3>
-
-<p>Jouets du destin, nous ne nous croyons pas plus tôt heureux
-qu'il se plaît à troubler notre félicité.</p>
-
-<p>Nous jouissions paisiblement de l'état le plus agréable,
-quand tout à coup nos c&oelig;urs reçurent une blessure
-cruelle, qui nous fit perdre à tous le fruit des bontés de
-nos généreux Anglais.</p>
-
-<p>Kinston, qui ne manquait jamais de nous amener ses
-connaissances, nous parlait depuis quelque temps d'un de
-ses amis, homme d'un rare mérite, grand amateur des
-arts, grand voyageur, grand observateur, qui serait bientôt
-de retour à Paris et que nous trouverions au-dessus de tous
-les cavaliers qu'il nous avait fait connaître jusqu'alors.
-Nous attendions assez tranquillement cet homme si
-vanté.</p>
-
-<p>Cependant un après-midi, comme nous sortions de table,
-on annonça les lords Kinston et Bentley.&mdash;Bentley? milord
-Bentley? répétons-nous toutes deux en môme temps. Ces
-messieurs paraissent. Milord Bentley était ce seigneur
-anglais dont il est parlé dans la première partie de ces
-mémoires, et qui avait emmené Sylvino en Italie. A l'aspect
-de Bentley, nous sommes frappées comme d'un coup de
-foudre. Il recule, non moins surpris, en nous reconnaissant;
-puis il détourne la vue, et se penchant sur l'épaule de
-son ami, nous lui voyons répandre un torrent de larmes.</p>
-
-<p>«Ah! milord, s'écrie aussitôt Sylvina, prévoyant comme
-moi que les larmes du sensible Anglais annonçaient
-quelque chose de funeste, milord, qu'avez-vous fait de mon
-cher Sylvino? Grands dieux! l'aurais-je perdu?&hellip; Vous vous
-taisez!&hellip; Sylvino, mon cher époux, tu n'es donc plus?»</p>
-
-<p>Des sanglots douloureux suffoquaient milord Bentley. Il
-s'assit loin de nous, Sylvina s'évanouit dans mes bras. Le
-gros Kinston se trouvait dans un fâcheux embarras. Mais
-c'était uniquement sa faute; à la vérité, Sylvina s'était fait
-passer pour veuve. Il ignorait qu'elle ne le fût pas: cependant,
-s'il n'eût pas fait, très inutilement, un mystère de nos
-noms à milord Bentley, et à nous de celui de son ami, il
-aurait prévenu le coup dont nous étions tous assommés;
-j'eus à peine assez de force et de présence d'esprit pour le
-mettre au fait.</p>
-
-<p>Sylvina, quoique légère et livrée absolument à ses plaisirs,
-avait néanmoins un grands fonds de tendresse pour
-son mari. Il avait négligé depuis longtemps de se rappeler
-à notre souvenir, et j'avoue, de bonne foi que nous songions
-rarement à lui; mais nous lui avions de si grandes obligations,
-il avait été si bon ami, si bon mari, que sa perte était
-pour nous le plus grand des malheurs.</p>
-
-<p>Le pauvre homme avait fini misérablement. Voici ce que
-milord Bentley nous raconta: Sylvino, peu de temps avant
-de revenir de son premier voyage, avait allumé la plus violente
-passion dans le c&oelig;ur d'une jeune Romaine de haute
-naissance et d'une grande beauté. Ravi de son bonheur,
-mais peu amoureux lui-même, il avait mis fin à sa brillante
-aventure; cependant, colorant bientôt son indifférence de
-prétextes spécieux et ayant effrayé son amante des dangers
-d'un amour si mal assorti, il s'était éloigné et n'avait entretenu
-depuis, avec cette belle, aucune correspondance. De
-retour à Rome, il fut curieux de savoir ce qu'elle était
-devenue: il apprit que toujours fameuse par ses attraits,
-elle avait épousé l'un des plus grands seigneurs de l'Italie.
-L'amour-propre de Sylvino réveilla ses désirs. Il rechercha
-la dame, et fut assez heureux pour recouvrer son ancienne
-faveur. Mais bientôt épris d'une cantatrice, ses feux excités
-se ralentirent, il ne fut plus maître de sa nouvelle passion.
-Il manqua de soins ou de fourberie auprès de la dame en
-question; son infidélité fut soupçonnée. En pareil cas les
-Italiennes n'épargnent rien pour s'éclaircir et se venger. La
-cantatrice aimait Sylvino. Souvent il passait la nuit chez
-elle. Un matin, comme il en sortait, il fut assassiné.</p>
-
-<p>Ainsi périt l'aimable Sylvino, tour à tour heureux et
-malheureux par l'amour. Croyez-moi, galants Français, si
-vous avez assez de mérite pour tourner des têtes femelles,
-demeurez dans votre heureux pays, où les amours les plus
-sérieuses ont rarement des dénoûments tragiques. Surtout
-n'allez pas exercer vos talents au delà des Alpes. Que l'aventure
-du pauvre Sylvino et tant d'autres dans le même genre
-vous rendent prudents. Là-bas, l'infidélité peut coûter la
-vie; ici, elle est la source de mille plaisirs. A cet égard
-nous pouvons nous regarder comme les vrais sages de
-l'univers.</p>
-
-
-<h3 id="l4c6">CHAPITRE VI<br />
-Fin du règne de Sylvina. Le plus beau moment du mien.</h3>
-
-<p>Je n'aime point à manier les crayons noirs; cependant je
-ne puis omettre de rendre compte des tristes effets que produisit
-brusquement la mort de Sylvino. Sa veuve tomba
-dangereusement malade et fut à la mort. La fièvre et les
-saignées l'ayant bientôt épuisée et changée, elle se laissa
-dominer par une sombre mélancolie, dont rien ne put la
-distraire, et qui ressuscita ses anciens préjugés. Au bout de
-quelque temps, Kinston, rebuté, fut porter ailleurs son
-hommage et ses trésors. Il ne nous vit plus que sur le pied
-d'ancien ami. La nouvelle Artémise reprit enfin un peu de
-force et de beauté. Mais alors elle voulut absolument se
-séparer de moi, et se jetant dans la Réforme avec le même
-enthousiasme qui l'avait fait donner précédemment dans
-ces excès opposés, elle se prépara de nouveaux malheurs.
-Pensionnaire dans un couvent, ensevelie sous des vêtements
-sérieux et difformes, et devenue l'un des membres les plus
-zélés d'une confrérie de femelles vouées au service des
-malades, Sylvina gagna bientôt une petite vérole confluente,
-qui mit de nouveaux ses jours en danger, faillit de la priver
-d'un de ses beaux yeux et laissa enfin pour la vie sur son
-visage des vestiges profonds de sa malignité.</p>
-
-<p>Depuis qu'il avait plu à ma malheureuse amie de se
-séparer de moi, nous nous étions très peu vues, et lasses
-enfin toutes deux, moi de la persécution qu'elle me faisait
-essuyer pour m'engager à renoncer au monde, elle du peu
-de fruit de ses prédications, nous étions à peu près brouillées
-quand elle tomba malade de la petite vérole. Mais l'état
-fâcheux où j'appris qu'elle se trouvait lui rendit sur-le-champ
-toute mon amitié. Je volai vers elle et contribuai
-sans doute beaucoup à lui sauver la vie. Je remarquais avec
-indignation que les sottes gens dont elle était entourée
-regardaient sa situation douloureuse comme un effet de la
-colère du Ciel, ne la plaignaient point et la servaient très
-mal: tandis que je maudissais une maladie cruelle, dont je
-prévoyais les suites, j'étais furieuse d'entendre parler sans
-cesse autour de nous des effets heureux qui devaient en
-résulter, tant pour cette vie que pour l'autre. Que j'existais
-désagréablement alors! Ne quittant la pauvre Sylvina qu'à
-l'heure où je ne pouvais plus demeurer auprès d'elle, y
-revenant dès le matin, je passais tristement mes jours dans
-une cellule empoisonnée vis-à-vis des médecins ignorants
-et pédants, des prêtres hypocrites et impérieux, des tourières
-acariâtres et imbéciles. Et toute cette canaille semblait
-me dédaigner, quoique j'eusse l'attention de ne point
-l'effaroucher par un extérieur mondain, que j'eusse la complaisance
-de ne me servir que d'un carrosse de louage, afin
-de ne scandaliser personne par le luxe de ma voiture et de
-ma livrée; qu'enfin je fusse toujours en grand négligé, sans
-diamants et sans rouge!</p>
-
-<p>C'est ainsi que la clique bassement orgueilleuse des <i>antimondains</i>
-se venge, quand elle peut, de ses antagonistes.
-Quiconque n'a pas le don de plaire ou manque d'agréments,
-de talents, de fortune ou sort mal formé des mains de ses
-instituteurs, et veut cependant être compté pour quelque
-chose; un tel être, dis-je, se voit forcé de s'enrôler sous les
-drapeaux <i>de la réforme</i>: ces <i>mécontents</i>, colorant leur mauvaise
-humeur et leur méchanceté du prétexte spécieux des
-intérêts de la religion, livrent une guerre perpétuelle aux <i>heureux
-du siècle</i>. S'il arrive, par malheur, que quelqu'un de
-l'un ou de l'autre parti se trouve jeté parmi ses ennemis, il est
-vraiment à plaindre. Béatin en avait fait l'épreuve, comme
-on sait. Je donnais presque la revanche à son parti. Si l'on
-n'osait pas m'insulter ouvertement, du moins on en marquait
-l'intention avec si peu de ménagement, qu'il n'eût
-souvent tenu qu'à moi d'engager des querelles sérieuses.
-Mais je m'armai de patience et de mépris; j'usurpais malgré
-la malice de mes agresseurs, toute l'autorité dont j'avais
-besoin pour être utile à mon amie. Elle ne fut pas plus tôt
-hors d'affaire que, reconnaissant toute l'étendue de sa sottise
-et tout le prix de mon attachement, elle revint à moi et
-me pria d'oublier toutes ses injustices. Elles étaient pardonnées
-d'avance, je la rappelai par degrés à la raison, en lui
-faisant des remontrances dont la modération la faisait
-rougir de la dure importunité qu'elle avait mise dans les
-siennes. Elle se repentit, se proposa d'abjurer de nouveau la
-fatale dévotion; mais il était arrivé un malheur que je la
-flattais en vain de voir un jour réparé. Elle était défigurée.
-Cependant je la tirai de son maudit couvent. On lui rendit
-à cette occasion tout ce qu'elle m'avait prêté. Dix fois elle
-fut sur le point de se replonger dans le précipice, mais le
-naturel et mes instances prévalurent. Je la ramenai chez
-moi. Nous vécûmes mieux que jamais ensemble. Sa santé
-se rétablit. Ses idées noires s'évanouirent peu à peu. Je plaçai
-près d'elle le malheureux comte, toujours mourant,
-toujours mélancolique, mais assez aimable. Il ne la quittait
-pas. Quant à moi, je recommençai de <i>vivre</i> comme de
-coutume. Milord Sydney continuait de m'aimer, de m'écrire
-et d'entretenir ma maison sur le plus grand ton. Je voyais
-quelquefois les lords Kinston et Bentley. J'étais de tous les
-plaisirs. En un mot, j'avais atteint le plus haut degré de
-bonheur et de célébrité auquel une femme de mon état
-puisse prétendre. Ces deux avantages sont rarement séparés.
-Le bonheur, l'opulence seule assure aux femmes une
-grande réputation. Combien n'en voit-on pas demeurer
-dans l'oubli, parce qu'elles n'ont que des talents et des
-charmes?</p>
-
-
-<h3 id="l4c7">CHAPITRE VII<br />
-Oh je recule un peu sur mes pas.</h3>
-
-<p>J'avais envie de dérober à mes lecteurs la connaissance
-d'une aventure qui m'humilia beaucoup dans le temps.
-C'était pour cela que j'avais tâché de détourner leur attention
-en les occupant de la pauvre Sylvina; et parvenue enfin
-à l'époque des malheurs de celle-ci, je me trouvais au delà
-des événements dont je me proposais de ne point rendre
-compte; mais j'ai trop de bonne foi pour persister plus
-longtemps dans le dessein de faire cette petite tromperie,
-et je préviens les questions embarrassantes qu'on pourrait
-me faire au sujet d'un vide dont on s'apercevrait aisément.</p>
-
-<p>J'ai dit que milord Kinston, pendant son règne, exigeait
-que nous fissions de nos moments une chaîne continuelle
-de plaisirs. Notre inclination nous portant à ne point le
-désobliger à cet égard, nous ne manquâmes pas de paraître
-avec le plus grand éclat, pendant le carnaval, aux bals
-publics et particuliers.</p>
-
-<p>J'étais, une nuit, à celui de l'Opéra, habillée en sultane,
-magnifiquement vêtue et couverte de diamants. J'avais ôté
-mon masque et je donnais le bras à milord Kinston.
-Pendant que nous nous promenions, Sylvina tenait compagnie
-dans une loge au pauvre comte qui avait bien voulu
-nous sacrifier cette nuit, quoique <i>veiller</i> fût une des choses
-que le médecin lui avait le plus sévèrement défendues. Les
-masques, attroupés autour de moi, me disaient les choses
-les plus galantes, les plus flatteuses pour l'amour-propre; je
-les savourais avec délices, mais je ne voulais pas paraître y
-prendre part, lors même que l'on piquait ma curiosité par
-des propos qui prouvaient que l'on était de ma connaissance.</p>
-
-<p>Cependant, certain domino noir parvint, à force de me
-suivre, de m'agacer, de me citer des particularités qui
-remontaient un peu loin, ce masque, dis-je, réussit enfin à
-m'intriguer. Il parlait avec agrément: il montrait, outre de
-l'esprit et de l'usage du monde, des sentiments pour moi
-qui tenaient beaucoup de la passion. Il témoignait de
-grands regrets: «il avait eu des espérances, il n'en avait
-plus; il me voyait souvent, je ne le voyais jamais; il
-pensait à moi jour et nuit, et peut-être y avait-il un
-siècle que je ne m'étais occupée de lui.» J'écoutais, je
-cherchais à deviner qui pouvait être ce cavalier si bien au fait
-d'une infinité de choses qui me concernaient. Milord Kinston
-s'amusait beaucoup de notre conversation. Tiraillé par
-plusieurs de ces femmes, qui ont toujours quelque chose à
-dire aux Anglais opulents, il en avait congédié brusquement
-une demi-douzaine pour n'être point distrait d'entendre
-les folies de mon domino noir. Cependant à son tour
-intrigué par une femme d'une taille distinguée, qui s'obstinait
-à l'agacer, milord demanda la permission de la
-suivre un moment, et me laissa sous la garde du masque
-amoureux qui fit éclater sa joie dans les transports les plus
-passionnés.</p>
-
-<p>Bientôt ma curiosité devint excessive. Le feu de mon
-aimable conducteur animait ses discours, se communiquait
-à mes sens et faisait des progrès d'autant plus rapides que
-personne ne m'ayant encore paru digne de remplacer le
-beau d'Aiglemont qui me négligeait depuis quelque temps,
-j'étais alors, sans y penser, de la plus grande sagesse.
-J'éprouvais donc une charmante tentation, je prêtais mille
-qualités au nouvel objet de mon caprice, je n'étais plus
-maîtresse de mon imagination. L'impression devenait de
-plus en plus profonde et j'avais du dépit de sentir que ma
-physionomie, trop ponctuelle à exprimer les moindres
-mouvements de mon âme, devait me trahir aux yeux de
-mon pressant agresseur, tandis que le masque le mettait à
-l'abri de rien perdre de ses avantages. La foule nous gênait
-également, nous en sortîmes, et placés à l'écart, notre
-entretien devint encore plus intéressant. Je ne voyais pas le
-visage de mon causeur. Il refusait opiniâtrement de se
-démasquer, s'excusant sur une laideur qu'il disait capable de
-m'effrayer, mais tirait avantage d'une jambe bien tournée et
-d'assez belles mains, dont une était ornée d'un gros brillant.</p>
-
-<p>Je n'y tenais plus: le feu de mon visage, quelques
-monosyllabes&hellip; cet air distrait, que caractérise si bien la
-violence des désirs, annonçaient à mon cher masque
-combien il avait su me plaire et qu'il pouvait devenir encore
-plus heureux. Il n'hésita pas à m'en proposer les moyens.&mdash;Que
-risqué-je à l'abri de ce masque? dit-il, en se rendant
-aussi familier que le lieu pouvait le permettre. Que
-risqué-je? si vous me refusez, je suis honteux, et vous
-ignorerez à qui vous avez fait un affront&hellip; que l'excès de la
-passion me rendrait mille fois plus sensible; mais si je suis
-assez fortuné&hellip; Ah! belle Félicia!&hellip; quittons cette salle!&hellip;
-Osez.&mdash;Comment, vous n'y pensez pas! avec qui?&hellip; Cruel!
-vous exigez de moi cet excès de complaisance et vous me
-refusez&hellip; Je ne puis&hellip; Où voulez-vous donc?&hellip; Non, je
-demeure&hellip; Vous m'entraînez!&hellip; Voilà le comble de l'extravagance.&mdash;Nous
-sortions.</p>
-
-<p>Il me dit bien bas, en descendant, qu'au lieu de nous
-servir de mon carrosse ou du sien, je ferais bien de m'esquiver
-furtivement dans une brouette, qui me conduirait
-jusqu'à la première place de voitures, et que de là nous
-nous rendrions chez lui. Il fallait que j'eusse perdu la tête:
-je consentis à tout, ou plutôt je n'eus pas la présence d'esprit
-de m'opposer à rien.</p>
-
-
-<h3 id="l4c8">CHAPITRE VIII<br />
-Aventures nocturnes.</h3>
-
-<p>Nous eûmes bien de la peine à trouver une voiture. Celle
-qui nous échut était peut-être la plus désagréable de toutes
-celles de cette espèce; le cocher était ivre, les chevaux se
-soutenaient à peine. Nous montâmes cependant, je fus fort
-étonnée d'entendre ordonner qu'on nous conduisît au
-Marais. Alors je commençai à me repentir de mon étourderie.
-Le Marais m'éloignait trop du bal pour que Sylvina et
-milord Kinston ne s'aperçussent de pas mon évasion. J'aurais
-dû revenir, mais j'étais apparemment ensorcelée. Cependant
-les jurements et le fouet du cocher avaient enfin décidé
-les chevaux: nous changions de place. Mon ravisseur, à
-mes genoux, et redoublant ses serments, s'était enfin
-démasqué. Mais les planches, qui tenaient lieu de glace à
-notre sale équipage, étaient haussées, et la crainte de
-prendre du froid l'emportait sur le désir de voir les traits
-de mon nouvel amant à la faveur de la lumière des rues.
-D'ailleurs, je n'étais plus à moi-même. Je laissais dérober
-mille baisers sur ma bouche: mon sein, des charmes
-encore plus secrets étaient la proie du téméraire. La part
-que je prenais à ses transports, mes répliques involontaires
-à ses caresses passionnées&hellip; le dispensaient de toute
-retenue. J'allais moi-même au-devant de ma défaite&hellip; Il
-profita du désir de l'illusion et du tempérament&hellip; nous
-fûmes heureux.</p>
-
-<p>Le moment de la première jouissance ne fut qu'un éclair.
-Une seconde, à laquelle nous concourûmes avec une égale
-vivacité, nous procura de nouveaux plaisirs, moins rapides
-et mieux savourés.</p>
-
-<p>Cependant, grâce à la faiblesse des chevaux et au verglas,
-nous étions encore loin d'arriver; notre phaéton se battait
-les flancs pour se réchauffer, maudissait en termes énergiques
-l'heure indue, le mauvais temps et l'amour; car il
-paraissait fort au fait de ce qui venait de se passer. Nous
-avions sans doute négligé, dans notre ivresse, de nous contraindre,
-et nos exclamations, nos sanglots, avaient affiché
-nos ébats. Ce grossier personnage se permettant, dans sa
-mauvaise humeur, des expressions un peu cavalières, mon
-séducteur s'en offense, fait jour par devant et menace l'impertiment
-cocher d'une correction. Celui-ci réplique insolemment,
-l'autre se précipite hors de la voiture et cingle le
-dos du maraud d'une douzaine de coups de plat d'épée. Je
-reconnus alors l'heureux mortel avec qui je venais de
-m'oublier, pour Belval, ce même Belval dont on se souvient
-que j'ai parlé, ce petit maître de danse qui&hellip;</p>
-
-<p>Quelle méprise! J'avais compté sur une conquête moins
-vulgaire. Cependant Belval, dont l'épée vient de se casser,
-reçoit force coups de fouet. J'ai le courage de m'élancer
-hors du carrosse et de l'arracher à la fureur de son adversaire,
-qui abuse cruellement de son avantage. Déjà quelques
-jeunes gens du quartier ont ouvert leur fenêtre. Une
-escouade du guet s'avance et n'est plus qu'à six pas. Une
-porte s'ouvre par bonheur. Je me jette dans la maison: on
-referme aussitôt. Je devais ce secours aussi salutaire qu'imprévu
-à un jeune homme de bonne mine, que le bruit de la
-querelle faisait accourir presque nu, avec de la lumière et
-son épée. Il me prie de la meilleure grâce du monde, de
-monter chez lui, en attendant que la scène de la rue fût
-finie, et m'assure que je ne serais point compromise, et
-qu'il se fait fort de me mettre à l'abri de tout dans l'asile
-qu'il a le bonheur de m'offrir. En effet, les alguazils, après
-s'être emparés de Belval et du cocher, frappèrent violemment
-à la porte; mais mon libérateur leur parle fort civilement
-du balcon, prend sur lui de dire qu'il me connaissait
-pour une dame très honnête, qui ne doit pas souffrir des
-démêlés d'un jeune homme emporté et d'un cocher ivre.
-Au surplus, il se nomme et permet qu'on vienne chez lui
-le lendemain s'informer de ce qui pourrait me concerner.
-La garde se retire, conduisant les délinquants chez un
-commissaire. Je demeure tête à tête avec mon généreux
-marquis: mon hôte s'étant donné ce titre en se nommant.</p>
-
-
-<h3 id="l4c9">CHAPITRE IX<br />
-Comment tout allait mal cette nuit-là.</h3>
-
-<p>&mdash;Pourrais-je, belle dame, me dit-il, après qu'un peu
-de repos et quelques rafraîchissements eurent calmé mes
-esprits, pourrais-je, sans indiscrétion, vous demander par
-quelle aventure vous vous trouvez si tard et avec cette
-parure à la merci d'un cocher de place et d'un polisson.
-Permettez-moi la liberté de qualifier ainsi l'étourdi qui
-vous accompagnait.</p>
-
-<p>Cette question me causa beaucoup d'embarras et de confusion.&mdash;Vous
-ne me paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour
-courir la nuit dans un fiacre. Ce riche habillement, ces diamants,
-tant de charmes et de grâces, tout annonce que
-vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire.
-Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens.
-Ordonnez: mon laquais va courir et&hellip;&mdash;Non, Monsieur,
-ma voiture et mes gens sont à la porte du bal de l'Opéra,
-où j'étais moi-même, et où j'ai laissé ma compagnie. Tout
-ceci est la suite d'une intrigue de masque. Je n'ai pas dans
-ce moment l'esprit assez tranquille pour vous faire des
-détails, qui d'ailleurs seraient peu intéressants pour vous;
-mais je vous prie, en attendant, de ne pas porter trop loin
-vos soupçons sur mon compte et&hellip;&mdash;Moi des soupçons.
-Madame! Vous méprendriez-vous vous-même, et vous
-paraîtrai-je assez incivil?</p>
-
-<p>Il parlait avec distraction, les yeux fixés sur une de mes
-oreilles; j'y portai ma main: la girandole manquait. Nouveau
-malheur! Nous descendîmes promptement, et à l'aide
-d'une torche que le marquis fit allumer nous retrouvâmes
-dans la boue ma girandole, mais brisée: une roue avait
-passé dessus. J'étais désespérée de tant de disgrâces. Il ne
-fallait rien moins que les attentions de notre hôte pour faire
-diversion à mon dépit, à ma colère. Être la dupe de ce
-petit gredin de Belval! avoir été sur le point de tomber
-entre les mains du guet, de paraître chez un commissaire!
-perdre un bijou de prix, et tout cela pour m'être servie
-d'un maudit fiacre par le conseil d'un sot, qui ne voulait
-pas me laisser soupçonner qu'il fût venu au bal à pied.</p>
-
-<p>Cependant je me contraignais à cause de mon aimable
-marquis.&mdash;Belle dame, me dit-il, je n'ai pas un carrosse à
-vous offrir, mais on prépare mon cabriolet, et vous me
-permettez de vous reconduire? J'acceptai; cependant j'étais
-un peu surprise de me voir traitée avec tant de respect et
-de désintéressement par un homme très jeune, qui devait
-être sensible et qui paraissait se connaître en beauté.&mdash;Quelle
-différence, disais-je en moi-même, du marquis à ce
-petit faquin de Belval! Celui-ci, prétendant audacieusement
-à mes faveurs sans aucun titre pour les mériter, a brusqué
-l'événement! il m'a eu presque malgré moi: du moins il
-ne m'a pas laissé le temps de réfléchir; et ce pauvre marquis
-n'ose rien demander! il ne témoigne pas même le
-plus léger désir, quand tout est fait pour l'enhardir, quand
-il pourrait impunément faire semblant de me prendre pour
-une de ces femmes à qui il sied mal de montrer de la
-rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!&hellip; Mais
-c'était précisément ce qui me mettait en sûreté&hellip; En
-sûreté! je dis mal; j'avoue, de bonne foi, que j'étais fâchée
-d'y être. Félicia, qui venait de favoriser deux fois un jeune
-polisson (le marquis l'avait bien dit), Félicia, souillée par
-un petit coureur de cachet, était trop humiliée dans ce
-moment pour qu'elle eût osé jouer la dignité vis-à-vis d'un
-homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand
-service.</p>
-
-<p>Cependant rien ne me fut proposé. Le cabriolet fut prêt,
-nous y montâmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait
-finir. Nous ne trouvâmes plus que milord Kinston. Sylvina
-et le comte s'étaient fait ramener de bonne heure. Nous nous
-retirâmes à notre tour. J'indiquai ma demeure au marquis,
-le priant de venir me voir le même jour; je désirais bien
-vivement que son exactitude m'assurât qu'il faisait cas de
-ma connaissance et qu'il désirait la cultiver.</p>
-
-
-<h3 id="l4c10">CHAPITRE X<br />
-De pis en pis.</h3>
-
-<p>Remise entre les mains de milord Kinston, je n'étais pas
-encore à la fin de mes déplaisirs. Il n'avait été qu'un quart
-d'heure avec la femme dont j'ai fait mention, puis, m'ayant
-cherchée, et ne me retrouvant ni dans la salle ni auprès de
-Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses inquiétudes. Un
-masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait
-Belval et qui nous avait vus partir, s'était fait un plaisir
-malin de leur raconter mon escapade, égayant son récit de
-quelques épigrammes. Milord Kinston, qui n'entendait
-point raillerie, avait menacé le masque indiscret: celui-ci
-s'était fâché. Tout cela avait donné lieu à une espèce de
-scène dont milord conservait encore un reste d'humeur. Il
-me gronda sérieusement en me ramenant et me parla même
-d'écrire à milord Sydney. Je fus d'abord un peu déconcertée;
-mais, retrouvant bientôt ma fierté naturelle, j'eus le
-courage de hausser le ton; cela me réussit, et milord crut
-devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me tira
-d'affaire avec Sylvina, contre qui j'avais d'ailleurs de puissants
-motifs de récrimination. Je n'eus donc plus de
-reproches à essuyer que de moi-même; mais ils n'étaient
-pas les moins cruels; et quoique je fusse accablée de lassitude,
-je ne pus fermer l'&oelig;il.</p>
-
-<p>A midi je sonnai. L'on me remit deux billets, l'un de
-l'officieux marquis; l'autre de ce petit fat de Belval&hellip; Le
-premier me mandait d'un style froid, qui me déplut excessivement,
-que des affaires indispensables le priveraient du
-plaisir de me voir pendant le cours de la journée, comme il
-me l'avait promis; il ne disait pas quand il viendrait s'acquitter
-de sa parole; j'en eus un dépit qui m'indisposa
-davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au
-feu son billet; cependant je fus curieuse d'en savoir le contenu&hellip;
-Dieu! quel nouveau sujet de douleur! «Je suis au
-désespoir, belle Félicia, m'écrivait l'insolent, je suis un
-monstre, abhorrez-moi, je le mérite&hellip; mais vous étiez si
-belle!&hellip; et j'étais si amoureux!&hellip; songez à votre santé&hellip; Je
-vous venge en m'imposant un exil involontaire: je quitte
-Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés
-et de mes remords non moins funestes.»</p>
-
-<p>Ma rage ne peut se décrire. J'effrayai tout le monde de
-mes transports et de mes imprécations. Cependant, après le
-premier essai de mes fureurs, je pris un parti sage, et mettant
-la seule Thérèse dans ma confidence, je la chargeai de
-m'amener un docteur dont j'avais ouï vanter les talents et
-qui m'agréait d'autant plus qu'humain et tout à son art, il
-dédaignait d'en imposer par ce verbiage effronté, par ce
-luxe ridicule à l'abri desquels nos charlatans à la mode
-signalent impunément leur ignorance et leur cruauté.</p>
-
-<p>L'Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait.
-Il ne chercha point à me flatter; mais il m'ordonna des
-remèdes, un régime, insistant surtout sur la nécessité d'être
-sage. Ce fut bien à regret que je le promis. Dans la première
-fureur de mon goût pour le marquis, j'avais peine à
-satisfaire de chères espérances. Ce temps que j'allais perdre
-me semblait une éternité&hellip;</p>
-
-<p>Cependant l'honnête docteur ne tarda pas à me rassurer:
-il avait su prévenir les accidents, je n'avais plus rien à
-craindre. Le marquis venait de temps en temps chez moi;
-mais dès les premiers jours il m'avait désolée en m'apprenant
-que, retenu à Paris par des affaires importantes, il
-brûlait de retourner en province, auprès d'une dame dont il
-était passionnément amoureux et qui lui accordait du
-retour. Il n'avait donc pour moi qu'une amitié tendre,
-fondée surtout sur ce besoin si pressant chez les personnes
-préoccupées de parler de ce qui les intéresse. Je croyais
-avoir du plaisir à entendre mon ami m'entretenir de ses
-amours; cependant, j'éprouvais une secrète jalousie, et je
-me remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à
-mettre la fidélité du marquis à de fortes épreuves. En un
-mot, j'avais juré qu'il me délivrerait de mon importun
-caprice. Je touchais à ce but heureux, quand nous apprîmes
-la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une
-absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins; ensuite les
-maladies, les extravagances, les malheurs de Sylvina, tout
-cela me fit passer des jours bien maussades. La pauvre
-Thérèse, qui m'aimait tendrement, était, pendant ce temps
-d'infortune, mon unique consolation. J'avais pris surtout les
-hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi.
-Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m'aimer
-comme un amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant
-un libre essor aux feux libertins de cette soubrette passionnée,
-je trouvais un soulagement bizarre, dont mes sens,
-moins refroidis que mon âme, me faisaient éprouver le
-besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits.</p>
-
-<p>O vérité! quels pénibles sacrifices tu viens d'arracher à
-mon amour-propre!</p>
-
-
-<h3 id="l4c11">CHAPITRE XI<br />
-Événements intéressants.</h3>
-
-<p>La saison était belle: le comte se faisait quelquefois porter
-au Luxembourg, dont notre hôtel était voisin. Il en
-revint un jour, fort agité, et même avec de la fièvre.&mdash;Je
-suis perdu, me dit-il, je viens de revoir M<sup>me</sup> de Kerlandec.
-C'est elle, je n'en puis douter; je l'ai reconnue, et je me
-suis fort trompé si elle ne m'a pas aussi reconnu. J'ai fait
-remarquer à Dupuis cette beauté dangereuse; il a ordre de
-ne point la perdre de vue et de s'informer avec soin de sa
-demeure actuelle.</p>
-
-<p>Je ne savais si je devais féliciter le comte ou le plaindre.
-Sa passion se rallumait; mais elle ne pouvait devenir heureuse,
-puisqu'en supposant que M<sup>me</sup> de Kerlandec pût enfin
-consentir à épouser cet infortuné, il perdrait néanmoins
-tout le fruit de ce bonheur; ses infirmités, sa faiblesse, lui
-interdisant, sous peine de mourir, les doux plaisirs du
-mariage.</p>
-
-<p>Cependant Dupuis revint fort instruit. M<sup>me</sup> de Kerlandec
-habitait toujours le même hôtel et se fixait à Paris; elle
-était de retour depuis peu d'un voyage, qui avait eu pour
-objet de retrouver plusieurs personnes auxquelles elle
-prenait le plus vif intérêt, mais dont elle n'avait rapporté
-aucunes nouvelles.</p>
-
-<p>L'émissaire avait tiré fort adroitement tous ces détails
-du suisse, vieux babillard, toujours prêt à mettre le premier
-venu au fait de ce qu'il pouvait savoir des affaires de ses
-maîtres.</p>
-
-<p>Dupuis fut fort applaudi du succès de son premier
-message et n'eut dès lors plus rien à faire qu'à servir l'insatiable
-curiosité du comte. Dupuis, afin d'être à même de
-mieux remplir son emploi, me demanda la permission
-d'entrer pour quelque temps au service de M<sup>me</sup> de Kerlandec,
-fit débaucher un de ses domestiques, et risqua de se faire
-proposer par le suisse, dont il s'était concilié la faveur en
-payant plusieurs fois bouteille. Tout cela lui réussit.
-Dupuis se disait sortant de chez milady Sydney, chez qui
-l'on pourrait s'informer de ses m&oelig;urs et de sa capacité.</p>
-
-<p>Milady Sydney! Ce nom piqua la curiosité de M<sup>me</sup> de Kerlandec,
-elle voulut entretenir Dupuis. Il connaissait assez
-milord Sydney, pour pouvoir le dépeindre à ne pas s'y
-méprendre. Il savait tout l'intérêt que ce seigneur prenait à
-moi, mais il savait en même temps que je n'étais point sa
-femme. Cependant il s'était flatté que, dans cette occasion
-importante, je ne le démentirais pas. Je l'avais en effet promis.
-Nous ne prévoyions, ni l'un ni l'autre, les grandes
-conséquences que devait bientôt avoir ce mensonge léger.</p>
-
-<p>Dupuis répondit en homme d'esprit à mille questions
-que lui fit la belle veuve, mais il la mit au désespoir en lui
-faisant un roman fort vraisemblable, dont il n'y avait
-cependant de vrai que mon portrait et le tendre attachement
-de milord Sydney.&mdash;C'est assez, mon ami, dit-elle, outrée
-d'apprendre que Sydney n'était plus libre; c'en est assez,
-j'écrirai un mot à milady Sydney, et pour peu qu'elle me
-rende bon compte de vous&hellip; ou plutôt dites à mon cocher
-de se tenir prêt et vous me ferez conduire sur l'heure chez
-milady.</p>
-
-<p>C'était le matin. Je ne pouvais m'attendre à semblable
-visite. J'étais sortie avec le comte pour des emplettes.
-Sylvina reçut M<sup>me</sup> de Kerlandec. Dupuis n'était qu'un prétexte.
-La belle veuve brûlait de s'assurer par elle-même si
-mes charmes étaient aussi dangereux que Dupuis les lui
-avait dépeints. Elle ne put cacher le déplaisir qu'elle avait
-de ne point me rencontrer. L'entretien languissait; elle
-avait les yeux fixés, avec un intérêt frappant, sur deux portraits,
-dont l'un était le mien, peint avec la dernière vérité
-par Sylvino, peu de temps avant son départ, et l'autre celui
-de Monrose, aussi de la main d'un habile homme et qui
-servait de pendant au mien. Sylvina crut obliger
-M<sup>me</sup> de Kerlandec, en lui apprenant que cette jeune personne,
-dont les traits paraissaient l'intéresser, était milady
-Sydney elle-même, et l'autre image celle d'un parent pour
-qui milord Sydney avait beaucoup d'attachement. Les yeux
-de la belle veuve retenaient, depuis quelques moments, un
-torrent de larmes, qui prit enfin son cours. Elle demanda
-pardon et voulut se retirer. Mais Sylvina s'efforça de la
-retenir jusqu'à ce qu'elle se fût un peu remise.&mdash;Vous
-voyez, madame, lui dit la belle Géorgienne, vous voyez une
-femme que le malheur poursuit partout. Je ne puis faire un
-pas sans que les choses les plus indifférentes portent à mon
-c&oelig;ur des atteintes mortelles. Puis tirant une boîte de sa
-poche, elle ajouta: Voyez, Madame, si le portrait de ce
-jeune homme, dont j'admirais la beauté, ne ressemble pas
-régulièrement à cette miniature.&mdash;(Sylvina fut forcée d'en
-convenir). Eh bien, madame, continua la veuve éplorée, ce
-cavalier fut mon époux. Il n'est plus; j'ai mille raisons de
-ne me consoler jamais de sa mort&hellip;</p>
-
-<p>Cependant Sylvina la consolait et voulait la retenir
-jusqu'à mon retour. Mais mon portrait ne lui en ayant que
-trop appris, elle résista et se retira suivie de Dupuis, admis
-à son service.</p>
-
-
-<h3 id="l4c12">CHAPITRE XII<br />
-Comment on se retrouve au moment qu'on y pense
-le moins.</h3>
-
-<p>C'était la matinée des aventures. S'il était arrivé à
-Sylvina celle de la visite de M<sup>me</sup> de Kerlandec, j'avais eu à mon
-tour celle de rencontrer&hellip; qui? le vieux président et son
-grand imbécile de gendre, M. de la Caffardière. La remise
-qui voiturait ces illustres provinciaux allait s'arrêter précisément
-devant ma porte comme je sortais. Mon cocher
-rendait la main, mes chevaux s'élançaient avec feu; les
-haridelles de l'autre voiture, manquant de bouche et ne
-pouvant être reculées assez tôt, la flèche de mon carrosse
-les prit en flanc, toutes deux furent abattues du coup.
-Heureusement mes chevaux ne se blessèrent point; cela
-n'empêcha pas que mon cocher ne fît grand bruit, et si,
-mettant les uns et les autres la tête aux portières, nous
-n'avions pas fait des exclamations de reconnaissance, le
-conducteur de ces messieurs aurait, sans doute, essuyé
-quelques bons coups de fouet.</p>
-
-<p>Je ne voulais point de mal au ridicule président. Il
-m'avait à la vérité beaucoup ennuyée; mais je rendais
-justice à sa bonhomie et je me souvenais qu'il m'avait
-témoigné de l'attachement. Je lui souris donc et lui
-demandai, pendant qu'on mettait sur pied ses rosses, par
-quel hasard il se trouvait à Paris et si près de chez moi;&mdash;Nous
-venions, ma belle dame, dit-il, en grimaçant galamment,
-nous venions, la Caffardière et moi, vous présenter
-nos respectueux hommages, et vous donner des nouvelles
-de vos amis: nous avons une infinité de choses à vous dire;
-mais vous sortez et à moins que M<sup>me</sup> Sylvina ne veuille bien
-nous recevoir.&mdash;Président (interrompis-je), il n'est pas
-encore jour pour Sylvina; quant à moi, je vous avoue sans
-façon que je sors pour des affaires qui ne peuvent se
-remettre; mais, messieurs, si vous n'avez rien de mieux à
-faire, trouvez-vous à deux heures au Palais-Royal, je vous
-y joindrai et nous dînerons ensemble; Sylvina sera, sans
-doute, aussi enchantée que moi de vous revoir. Ils
-acceptèrent. Je partis. Exacte au rendez-vous, je trouvai
-mes originaux dans la grande allée. Ils m'attendaient assis
-et entourés d'une jeunesse dés&oelig;uvrée, qui se divertissait de
-la manière remarquable dont ils étaient accoutrés. Le beau-père
-avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap
-pourpre à paniers, orné d'une multitude de boutons et de
-boutonnières de clinquant d'argent; cette parure devait
-avoir été dans son temps du plus grand effet; la veste était
-d'une riche étoffe, or et argent, dont le fond crasseux et les
-bouquets débrochés trahissaient le grand âge; la culotte,
-pareille à l'habit, était un peu plus neuve; des bas roulés,
-de vastes souliers, la perruque à la brigadière, le grand
-chapeau brodé d'argent, sous le bras; l'épée imperceptible
-et la longue canne à bec de corbin complétaient le costume
-du bon président.</p>
-
-<p>Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur
-d'être mis plus bizarrement: ayant perdu presque tous ses
-cheveux, et pour cause, il était coiffé d'une fausse grecque,
-huppée, placée de travers, et de deux boucles empâtées,
-dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse, dont
-le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée,
-tenait diagonalement à quelques cheveux qui meublaient
-encore le derrière de la tête. L'habit était de camelot bleu
-de ciel, enrichi d'un large galon d'argent, mal festonné; la
-veste d'un très beau bazin un peu sale, ornée d'une longue
-frange à graine d'épinards, battait sur les genoux; la culotte
-de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les souliers
-plats, décorés d'une antique boucle d'argent, dont
-l'éclat éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le
-bras portait un plumet crasseux. Quant à l'épée, elle
-réparait par son excessive longueur l'extrême petitesse de
-celle du beau-père. En un mot, ces messieurs étaient à
-montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi
-d'avancer jusqu'à eux, mais rencontrant heureusement une
-personne de ma connaissance que j'abordai, je leur détachai
-le comte: celui-ci voulut bien se charger d'amener mes
-hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu l'imbécillité de
-renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus donc
-la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d'honnêtes
-gens, qui se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche
-Caffardière cassa la glace de devant, en se plaçant, son
-énorme épée n'ayant pas trouvé en dedans l'espace qui lui
-était nécessaire. J'étais furieuse; le président gronda fort et
-longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot. Enfin,
-nous arrivâmes.</p>
-
-<p>Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui
-avait été l'objet de leur voyage: on se souvient que la vindicative
-Thérèse avait fait un don fatal au seigneur Caffardot.
-Il s'était mis en conséquence entre les mains du plus habile
-chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de trois lieues
-à la ronde et qui avait fait en tout genre <i>des cures incurables</i>;
-aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement
-guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s'était
-déclaré de nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant
-les remèdes. La Caffardière l'avait communiqué à la tendre
-Éléonore; celle-ci à Saint-Jean, Saint-Jean à M<sup>me</sup> la présidente,
-et M<sup>me</sup> la présidente (voyez la noirceur) au pauvre
-président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle,
-mais qu'elle avait cru devoir reprendre à l'occasion de son
-indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme
-avait toujours par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes;
-il s'agissait de lui persuader qu'on tenait de lui ce
-qu'au contraire on lui donnait. En un mot, toute la maison
-se trouvait infectée; on s'était rendu à Paris pour se faire
-guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un hôtel
-garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse,
-n'avait eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière
-étaient, comme l'on voit, hors d'affaire. Le premier en
-était quitte pour le reste de ses dents et de ses facultés
-viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni gras de jambe,
-mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne jouissaient
-pas encore d'une bien bonne santé. Le mal faisait
-surtout de grands ravages chez M<sup>me</sup> la présidente, comme on
-voit le feu prendre avec fureur dans une vieille cheminée
-où la suie s'est amassée pendant un demi-siècle. Il fut parlé
-de tous ces accidents sous les noms décents de goutte et de
-rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes
-pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation
-fâcheuse de ces dames nous préservait du malheur de les
-recevoir souvent: nous n'avions garde de le prévenir.</p>
-
-<p>Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient
-parfaitement ensemble et s'amusaient à faire des enfants.
-Mais, à cet égard, on ne nous apprenait rien de nouveau.
-Nous recevions, de temps en temps, des nouvelles de ces
-époux que nous chérissions et qui nous étaient sincèrement
-attachés.</p>
-
-
-<h3 id="l4c13">CHAPITRE XIII<br />
-Qui n'est pas le moins intéressant du livre.</h3>
-
-<p>Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions
-pas trouvés à la maison lorsque M<sup>me</sup> de Kerlandec y avait
-paru; il lui tardait de savoir ce que cette dame pouvait
-penser de lui et ce qu'elle éprouverait en retrouvant un
-homme d'autant plus fait pour intéresser à la fin qu'elle
-était cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers
-lui de grandes injustices à réparer. Cependant, il ne savait
-comment s'y prendre pour se découvrir. Nous n'osions
-nous mêler de son affaire, à cause de milord Sydney, qui
-nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir
-des projets auxquels il était à craindre que nos démarches
-en faveur du comte ne nuisissent. Avant donc de prendre
-un parti, avant même de consulter milord Sydney, nous lui
-mandâmes que nous avions vu M<sup>me</sup> de Kerlandec; que
-celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié, avait
-paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte,
-nous demandions quelle conduite il était à propos de tenir
-avec cet homme passionné. Milord Sydney répondit qu'il se
-disposait à nous rejoindre sous peu; il ajoutait: J'ai peine
-à vous définir, belle Félicia, ce qui se passe maintenant
-dans mon c&oelig;ur. Je vous aime; mais si vous saviez de quelle
-force les liens qui m'attachent depuis si longtemps à la
-belle Zéila&hellip; je ne vous l'ai point caché; faite pour être
-adorée par vous-même, vous ne m'aviez peut-être charmé
-que par une ressemblance étonnante avec une femme que
-je ne cessais de regretter. Je croyais avoir à me plaindre
-d'elle; je n'avais qu'à me louer de vous; je m'étais donc
-persuadé qu'attaché désormais exclusivement à vous, je
-pourrais revoir Zéila sans amour et lui connaître sans
-jalousie de nouveaux engagements; mais je crois sentir
-maintenant que je m'abusais: heureusement votre propre
-système vient à mon aide. Vous m'avez appris à penser
-que le c&oelig;ur ne doit pas se piquer d'une constance forcée et
-l'objet auquel on avait accordé beaucoup d'amour n'était
-point offensé quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et
-solide amitié. La mienne pour vous, belle Félicia, ne finira
-qu'avec ma vie.</p>
-
-<p>Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l'histoire
-de ses amours avec M<sup>me</sup> de Kerlandec. Elle se nommait
-Zéila, lorsqu'il en devint amoureux en Géorgie, où elle était
-née. Il l'amenait en Europe, sur une frégate anglaise, dont
-il était, à l'âge de vingt-quatre ans, déjà commandant,
-étant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance dans la
-marine. Nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, La
-frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau
-français que commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat
-opiniâtre et longtemps douteux. Zéila, presque au terme
-d'une première grossesse, et que l'horreur de mourir
-oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu'elle se retirât,
-empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et
-les mourants. Car déjà le commandant français, en faveur
-de qui la victoire se décidait, s'était élancé sur le bâtiment
-anglais, avec les plus déterminés de ses gens. Quoique ternie
-par l'effroi, le sens et les douleurs, la rare beauté de
-Zéila ne laissa pas de frapper le dur Kerlandec et de porter
-à son c&oelig;ur une atteinte profonde. Il ordonna qu'on transportât
-cette belle femme sur son bord; mais Sydney,
-furieux, s'opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle
-rage et donna le temps aux siens de descendre Zéila
-de la frégate, qui commençait à s'embraser, dans une chaloupe
-qui devenait la dernière ressource des vaincus.
-Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit
-d'un &oelig;il tranquille la frégate s'engloutir, et avec elle le
-malheureux Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner;
-au même instant, une vague culbuta la chaloupe; mais on
-eut la bonté de retirer de la mer Zéila, qu'un brave matelot,
-qui avait veillé jusqu'au dernier moment à sa conservation,
-avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des couvertures;
-on laissa périr sans secours tout le reste de l'équipage.</p>
-
-<p>Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à
-faire voile. Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha à
-quelques débris de la frégate; il est rencontré le lendemain
-par un bâtiment hollandais, qui le sauve, comme par un
-miracle&hellip; Il ne croit pas que sa chère Zéila puisse avoir
-évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit longtemps.
-Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que
-Sydney ne l'était d'elle, et ne pouvant douter de la mort de
-ce malheureux amant, se trouvant d'ailleurs au pouvoir
-d'un vainqueur passionnément épris de sa belle figure et
-aussi tendre pour elle qu'il s'était montré cruel envers ses
-ennemis; Zéila, d'un côté, sans appui, sans ressources
-pour elle-même et pour son enfant; de l'autre, séduite par
-les appâts d'une fortune et d'un rang honorable qui lui sont
-offerts; Zéila, dis-je, cédant à tant de considérations, épouse
-en arrivant en France l'amoureux Kerlandec.</p>
-
-<p>On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il
-s'en fit aimer de nouveau, et comment, prenant enfin sa
-revanche à Bordeaux, il punit Kerlandec de son inhumanité.</p>
-
-
-<h3 id="l4c14">CHAPITRE XIV<br />
-Heureux changement dans les affaires du comte
-et dans les miennes.</h3>
-
-<p>Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval
-m'avait procuré la connaissance, l'insensible marquis enfin
-de retour à Paris, vint aussitôt nous voir. Il s'était formé
-des liaisons assez étroites entre le malheureux comte et lui:
-leurs familles étaient de la même province. Le marquis
-devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui
-rendre là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le
-comte désirait de savoir ce qu'étaient devenus des parents
-éloignés qu'il espérait d'intéresser encore en sa faveur; ce
-que ses parents pensaient de son père, s'ils soupçonnaient
-celui-ci d'avoir, en effet, commis le lâche assassinat dont on
-l'avait accusé. Le marquis n'ayant rien épargné pour bien remplir
-la commission dont il s'était chargé, rapportait les nouvelles
-les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait
-causé le déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même
-à son dernier moment avait fait appeler ces parents
-en question et il leur avait déclaré ses crimes. Cependant,
-ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant obscurément
-à la campagne, s'étaient contentés de faire recevoir
-par deux notaires les aveux du malheureux nègre et
-n'avaient pas jugé à propos de les rendre publics ni d'entreprendre
-à leurs frais de faire réhabiliter la mémoire de leur
-parent. Ils ignoraient surtout que son fils existât encore;
-mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement se
-réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient
-posséder au devoir d'aider l'infortuné rejeton à justifier
-son digne père.</p>
-
-<p>La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui
-annonçât sans précautions d'aussi importantes nouvelles.
-Nous tînmes donc conseil et fûmes d'avis qu'il était d'autant
-plus nécessaire de ne les lui apprendre que par degrés,
-que l'excès de sa passion pour M<sup>me</sup> de Kerlandec pourrait
-augmenter au point de lui devenir funeste dès qu'il se connaîtrait
-des titres suffisants pour prétendre à l'épouser.</p>
-
-<p>Cependant, si le marquis avait fait à merveille les affaires
-du comte, il avait en revanche tout à fait gâté les siennes.
-Sa dame de province n'aimait apparemment pas les inter-règnes;
-elle avait pris, en attendant qu'il revînt, un représentant,
-ne laissant pas de soutenir dans ses lettres au
-marquis le rôle de l'amante la plus fidèle et d'entretenir de
-la sorte l'amour dont il brûlait de la meilleure foi du
-monde. Il espérait de la surprendre agréablement en arrivant,
-sans l'avoir prévenue. Un ami, seul confident de son
-retour, vint au-devant de lui et voulut le préparer à la disgrâce
-que la découverte d'un rival heureux allait lui faire
-essuyer. L'amoureux marquis se refusa d'abord de croire;
-mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel
-amant passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide
-des coquettes. Le marquis, outré, fit un éclat, blessa son
-rival et fit que le mari déshonoré relégua sa femme au couvent.
-Ces expéditions faites et ses affaires terminées, il
-revenait à Paris, tâchant d'effacer de son c&oelig;ur jusqu'à la
-moindre trace de son malheureux amour.</p>
-
-<p>Qu'il arrivait à propos! je perdais aussi milord Sydney
-(autant valait du moins); j'avais grand besoin de consolations.
-Le marquis me parut mille fois plus aimable, étant
-devenu plus facile à captiver et surtout m'ayant prouvé, à
-l'occasion du pauvre comte, qu'il avait l'âme belle et le
-c&oelig;ur bienfaisant. D'ailleurs son nouvel état de liberté ajoutait
-beaucoup à ses grâces naturelles. Un homme fort
-amoureux est ordinairement tout entier à l'objet qu'il
-aime. Le peu d'intérêt qu'il prend au reste de la société fait
-qu'il ne se donne point de peine de chercher à lui plaire;
-isolé, concentré dans son amour, il ne songe pas à tirer
-parti de ce qu'il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup
-à ce portrait quand nous avions fait connaissance,
-mais il n'était plus le même. Je m'abandonnais entièrement
-au plaisir de l'aimer. Je vis avec joie qu'il n'était plus
-retenu de m'offrir son hommage que par la crainte de
-m'avoir déplu précédemment, quand ayant fait très ouvertement
-ce qu'il fallait pour lui prouver que je lui voulais
-du bien, il avait négligé à répondre; il craignait, je l'ai su
-depuis, que, me prévalant de ce qu'il n'avait plus de maîtresse,
-je ne voulusse le désespérer à mon tour, en lui
-tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont
-l'amour-propre serait offensé. Mais que j'étais éloignée de
-ce dessein! Devinant les soupçons du marquis, je le traitais
-mieux que jamais, et j'eus enfin la satisfaction de recevoir
-de sa bouche des aveux d'autant plus passionnés qu'il
-avait résisté plus longtemps au besoin de leur donner
-l'essor.</p>
-
-
-<h3 id="l4c15">CHAPITRE XV<br />
-Fin de mes peines.&mdash;Comment j'en suis enfin
-dédommagée.</h3>
-
-<p>Mon nouvel amant ne ressemblait que par les beaux
-côtés à ceux qui m'avaient fait leur cour jusqu'alors: aussi
-bien de taille et de figure que d'Aiglemont; aussi caressant
-que Monrose, il n'était ni aussi léger que l'oncle et le neveu,
-ni aussi grave que l'Anglais, ni aussi neuf que mon jeune
-élève. Le marquis était doux, tendre, sans amour-propre,
-craignait toujours de déplaire, et ne faisant cependant rien
-qui ne fût à propos; empressé, capable des plus petits soins,
-et amusant; il possédait encore mille talents agréables.</p>
-
-<p>Cependant, quelque vif que fût mon goût pour cet
-homme charmant, je ne tardai pas à m'apercevoir qu'il me
-témoignait beaucoup plus d'amour qu'il n'était à mon pouvoir
-de le lui rendre. Il me faisait regretter de n'être pas
-assez sensible; je remettais en question: «s'il est plus heureux
-d'aimer légèrement, de changer souvent de goût et de
-plaisir, ou de n'exister que pour un seul objet, de lui vouer
-toutes les facultés de son être.» J'avais été partisan du
-changement, je souhaitais maintenant pouvoir me fixer;
-mais, réfléchissant sérieusement aux motifs secrets de ce
-nouveau désir, je reconnaissais avec douleur qu'il n'était
-lui-même qu'une modification de l'amour de la variété. Je
-me persuadai donc que, née pour voltiger de caprice en
-caprice, pour tout effleurer, sans m'attacher à rien, je ferais
-d'inutiles efforts pour répondre à la passion d'un jeune
-marquis par une passion aussi forte, aussi exclusive. Je me
-flattais, au reste, que puisqu'il s'était assez facilement consolé
-de la perfidie de sa belle provinciale, il pourrait en être
-de même lorsque je ne serais plus maîtresse de lui demeurer
-attachée. J'avais fait toutes ces réflexions avant de
-rendre le marquis heureux, je puis dire avant de le devenir
-moi-même.</p>
-
-<p>La maladie de Sylvina, en l'enlaidissant, l'avait changée à
-bien d'autres égards: elle était devenue scrupuleuse; elle
-ne se souvenait plus de s'être livrée, sans la moindre circonspection,
-à tous les écarts de son tempérament; elle conservait
-un reste de pruderie, vestige malheureux de sa sotte
-dévotion, fruit amer de sa disgrâce présente. En conséquence,
-je n'étais plus moi-même aussi libre. Sa bégueulerie
-se serait furieusement effarouchée si je m'étais conduite
-sous ses yeux, avec le marquis, comme j'avais fait
-autrefois avec d'Aiglemont et mes autres amants. Mais cette
-gêne, devenue d'autant plus nécessaire que la présence du
-comte, qui demeurait avec nous, exigeait des égards; ce
-mystère, dis-je, ajoutait à nos plaisirs. Le marquis vivait
-clandestinement avec moi. L'amie Thérèse était seule confidente
-de nos amours. On voyait chaque fois le marquis
-faire retraite; mais il rentrait aussitôt par la petite porte du
-jardin, dont il avait une clef, et je le recevais dans mon
-lit.</p>
-
-<p>J'aurais trop à dire si j'entreprenais de décrire tous les
-charmes de nos heureuses nuits. Mon amant, dont aucun
-excès n'avait affaibli la vigueur, dont aucun dérèglement du
-c&oelig;ur n'avait altéré la délicatesse, était l'homme le plus fait
-pour combler les désirs d'une femme voluptueuse. Toujours
-propre à donner du plaisir, cet objet était le seul qu'il eût
-en vue en jouissant. C'était pour me procurer mille morts
-délicieuses qu'il ménageait avec art ce baume précieux qui
-donne la vie. Il en était quelquefois avare, jusque dans les
-moments où, ne supportant plus l'excessive ardeur de mes
-feux, je le priais de me prodiguer ce qui seul pouvait les
-éteindre; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le comble
-à notre félicité que lorsque l'amortissement de mes sens lui
-annonçait la fin prochaine de mes désirs; alors l'ardeur des
-siens savait les faire renaître; il me faisait goûter de nouveaux
-ravissements, dont j'aurais été privée, s'il eût partagé
-jusque-là tous mes plaisirs.</p>
-
-<p>Que les hommes aussi délicats sont rares! le plus grand
-nombre, au contraire, nous regardant comme des machines
-destinées à les amuser un moment, se hâtent de remplir un
-objet grossier et refroidi; repus nous laissent en proie à des
-flammes dévorantes; d'autres, se piquant d'une inutile
-vigueur, tirant vanité de leur force, nous fatiguent, mais
-ignorent l'art enchanteur de donner du plaisir; souvent
-aussi, ces sylphes délicats qui savent enflammer, suspendre,
-par mille charmants préludes, le moment de la
-jouissance, manquent tout à fait lorsqu'il est temps enfin
-de réaliser, ou finissent très mal ce qu'ils ont très bien commencé.
-Ceux enfin qui, semblables à d'Aiglemont, ont à la
-vérité le solide et l'agréable, mais font un métier d'amuser
-toutes les femmes; ces hommes <i>banaux</i> ne valent point
-encore mon aimable marquis, dont l'âme appartenait tout
-entière à qui possédait la personne. J'avais tout avec lui;
-j'étais assurée qu'il ne sortait point de mes bras pour voler
-dans ceux de la première femme qui lui aurait fait quelque
-agacerie, je n'avais à craindre ni partage, ni indiscrétion.
-J'étais, en un mot, parfaitement heureuse, et, pour la première
-fois, sans doute, j'aimais tout de bon.</p>
-
-
-<h3 id="l4c16">CHAPITRE XVI<br />
-Négociations de Dupuis.&mdash;Ce qui en arriva.
-Lettre de M<sup>me</sup> de Kerlandec.</h3>
-
-<p>Cependant, l'intrigant Dupuis avait tâché de servir le
-comte auprès de M<sup>me</sup> de Kerlandec. Ce domestique, doué
-d'un esprit liant, avait réussi sans peine à gagner la confiance
-de sa maîtresse. Affable, populaire, ainsi que le
-comte me l'avait dépeinte, elle s'était bientôt accoutumée
-à causer avec Dupuis, parce qu'il connaissait milord
-Sydney. Elle lui avait fait part d'une partie des aventures
-auxquelles cet Anglais avait donné lieu. L'affaire de Bordeaux
-n'avait pas été oubliée; il avait été nécessairement
-question de Robert, Dupuis, à qui son rôle était dicté, fit
-alors semblant de former des conjectures, et, comparant les
-noms, les époques&hellip; les circonstances, se trouve tout à coup&mdash;qu'il
-avait connu ce M. Robert&hellip; N'était-ce pas un homme
-de telle figure, de tel maintien? de tel caractère? il avait fait
-ceci? il avait été là? C'était un fou passionnément amoureux
-de certaine belle&hellip; et cette belle, c'était donc Madame;
-dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que l'homme
-en question. Cependant, ce même Robert n'était pas, comme
-madame le disait, un homme de rien. Il était très bon gentilhomme,
-titré même: Dupuis en était sûr. Comment
-donc! ce M. Robert devait être très connu dans Paris, et si
-madame souhaitait d'en avoir des nouvelles, on se faisait
-fort de lui en donner sous peu, de positives&hellip; En effet, le
-seigneur avait été accusé de la mort d'un officier de marine,
-du mari de madame, par conséquent. Mais c'était pure
-calomnie. M. Robert s'était lavé de cette odieuse accusation;
-au contraire, il avait failli d'être tué lui-même, se battant
-en second pour ce même officier, et contre qui? contre le
-second du milord même Sydney.</p>
-
-<p>Ici, Dupuis avait été interrompu. On lui avait dit que l'affaire
-de Bordeaux, à propos de laquelle on avait d'abord
-sévi contre Robert, s'était trouvée tout à coup terminée par
-l'autorité du ministère. M<sup>me</sup> de Kerlandec avait ajouté qu'informée
-par un avis secret de la cour que Sydney s'avouait
-lui-même l'auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle avait
-eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vérité
-de tous ces faits était encore pour elle une énigme fort difficile
-à résoudre. Cependant, si c'était en effet de la main de
-Sydney que Kerlandec eût péri, elle paraissait regarder cette
-mort «comme un châtiment mérité», et les accusations
-contre Robert, «comme des injustices qui méritaient la
-réparation la plus authentique et les plus forts dédommagements».
-C'était à ce point que Dupuis voulait amener sa
-maîtresse.&mdash;Madame, dit-il, je ne vois qu'un moyen de
-dédommager un homme tel que M. Robert, s'il aimait
-encore madame, après qu'elle aurait attiré sur lui les plus
-grands malheurs.&mdash;Et ce moyen, Dupuis, serait&hellip;?&mdash;Ce
-serait, madame, d'épouser ce gentilhomme; il est fait,
-soyez-en sûre, pour prétendre à cet honneur, d'autant plus
-que milord Sydney&hellip;&mdash;Que milord Sydney est un ingrat,
-qui s'est marié pour achever de me faire tout le mal qui
-dépendait de lui&hellip;</p>
-
-<p>Dupuis s'était troublé; il avait manqué d'effronterie pour
-soutenir avec assez de vraisemblance un mensonge dont les
-suites pouvaient devenir de conséquence pour lui. M<sup>me</sup> de
-Kerlandec commença dès lors à se méfier de ce confident;
-puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle découvrit
-bientôt que je n'étais que la maîtresse de milord
-Sydney; que Dupuis avait chez moi de fréquentes habitudes,
-et que j'avais dans ma maison certain étranger qui,
-sur le portrait qu'on lui en faisait, pouvait bien être ce
-Robert lui-même&hellip; Elle se souvint d'avoir vu au Luxembourg
-un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en
-effet, avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain
-laquais qui l'avait suivie avec affectation jusqu'à son
-carrosse, il lui sembla que la livrée de ce curieux était la
-mienne. Ces soupçons devinrent des certitudes, lorsque,
-ayant congédié Dupuis, qu'elle faisait épier soigneusement,
-elle s'assura qu'il était rentré à mon service. Dès lors, son
-inquiétude et sa curiosité crûrent à l'excès, et, brûlant enfin
-d'être éclaircie, elle m'écrivit la lettre suivante, à l'adresse
-de milady Sydney, sous enveloppe à M<sup>me</sup> Sylvina:</p>
-
-<p>«Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a
-quelque temps, un léger prétexte pour aller vous voir et ne
-vous rencontra point. Aujourd'hui, je vais au fait et vous
-fais part des motifs qui me faisaient désirer d'avoir l'honneur
-de vous entretenir. J'avais pris à mon service le
-nommé Dupuis, qui quittait le vôtre et qui vient d'y rentrer;
-ce garçon est fort au fait de tout ce qui regarde vous,
-milady, milord Sydney (avec qui mon étrange destinée me
-fit autrefois d'intimes liaisons), et enfin un certain Robert,
-à qui je suis aussi dans le cas de prendre beaucoup d'intérêt.
-Dupuis m'a fait entrevoir bien des choses; mais c'est
-de vous seule, milady, que je veux apprendre la vérité de
-plusieurs faits dont vous êtes immanquablement instruite.
-Je me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure
-d'entretien. Si, par hasard vous savez que j'ai connu milord
-Sydney, et sur quel pied, que cela ne soit point un obstacle
-à notre entrevue. Je ne suis plus faite pour avoir des prétentions,
-dès que vous avez des droits sacrés&hellip; Mais&hellip; non,
-je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage. Voyons-nous,
-milady, et si, comme je n'en doute pas, vous mettez
-autant de bonne foi que moi dans la conférence que nous
-aurons ensemble, nous ne nous quitterons pas sans être
-contentes l'une de l'autre. Comme je ne crains pas d'avoir
-des témoins quand nous nous entretiendrons, vous pourrez
-admettre en tiers la dame qui m'a reçue chez vous. J'attends
-votre réponse avec impatience, me préparant d'avance à
-vous apporter un esprit d'accommodement, et d'après le bien
-infini qu'on m'a dit de vous, milady, des dispositions sincères
-à beaucoup d'estime et d'attachement. Je suis, etc.</p>
-
-<p class="sign">«Zéila de Kerlandec.»</p>
-
-
-<h3 id="l4c17">CHAPITRE XVII<br />
-Où l'on verra des gens bien embarrassés.</h3>
-
-<p>Je cherchais ce qu'il y avait à répondre, quand le valet de
-chambre de milord Sydney parut et m'annonça que son
-maître, arrivé depuis un moment, se proposait de se rendre
-chez moi le soir; mais j'avais besoin de le voir plus tôt; je
-lui écrivis donc par son émissaire de venir sur l'heure, ayant
-à lui communiquer des choses de la dernière importance.</p>
-
-<p>Puis, répondant à M<sup>me</sup> de Kerlandec en deux mots, qui ne
-signifiaient rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous
-qu'elle me demandait.</p>
-
-<p>Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La
-peine que me faisait éprouver le retour subit de milord
-m'apprenait trop combien le marquis m'était cher&hellip; Comment
-allais-je me comporter?&hellip; que dire?&hellip; Quel arrangement
-prendre, dont l'un et l'autre de mes amants fût satisfait?
-J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais
-j'aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais
-pas capable de le sacrifier&hellip; Je n'eus pas besoin de réfléchir
-longtemps pour me décider, je fus prête à rendre la terre,
-les bijoux, les équipages, plutôt que de renoncer à ma nouvelle
-conquête&hellip; Cependant, la dernière lettre de milord
-me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse, il
-allait, sans doute, me laisser libre&hellip; Mais, alors, que devenait
-le pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts
-de son amour? Allais-je souhaiter que M<sup>me</sup> de Kerlandec ne
-lui appartînt jamais?&hellip; Il m'intéressait; il méritait d'être
-heureux, d'être dédommagé de tout ce qu'il avait souffert
-pour cette beauté constamment fatale à ceux qui l'avaient
-aimée&hellip;</p>
-
-<p>Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire
-de questions au sujet de l'aisance dont je jouissais. Son
-silence à cet égard prouvait qu'il me supposait une fortune
-indépendante, et qu'il ignorait que quelqu'un fît les frais de
-mon excessive dépense. Il n'était pas riche lui-même à proportion
-de sa naissance et de son état de guidon d'un corps
-de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma
-position et dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de
-lui dire: «Marquis, ta maîtresse ne peut plus disposer
-d'elle même: elle appartient à quelqu'un qui, dans ce
-moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce bien-être
-dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée;
-mais je n'hésite pas: tout à l'amour, je donne la préférence
-à ses faveurs sur celle de la fortune.» J'étais sûre
-que de ces deux partis, l'un ou l'autre affligerait également
-mon cher marquis, sensible, généreux: s'il eût possédé tous
-les biens dont la noblesse de sa façon de penser le rendait
-digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus
-grands sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilité de
-me rien offrir&hellip;</p>
-
-<p>Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. A
-son aspect, je ne pus retenir mes larmes.&mdash;Qu'est-ce donc,
-adorable Félicia? dit-il, avec un transport mêlé d'amour et
-de crainte, vous pleurez! quel malheur imprévu?&hellip;&mdash;Le
-plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous prêt
-à le partager?&mdash;Vous me glacez d'effroi! Nous allons être
-séparés&hellip;</p>
-
-<p>A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque
-sans connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi,
-accourut avec son empressement ordinaire; il fut étonné de
-l'état violent où nous nous trouvions: son amitié fut vivement
-alarmée&hellip; Cependant, d'un regard expressif, j'appris
-au marquis que je souhaitais qu'il gardât le silence; et prenant
-la parole, je dis au comte que je m'affligais avec son
-ami d'une nouvelle fâcheuse qu'il venait de recevoir. Cette
-confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le
-comte aurait pu former. Il plaignit le marquis et demanda
-d'être instruit plus en détail; mais ce sujet fut encore éloigné
-par l'apparition de Sylvina, qui, informée de l'arrivée
-de milord, venait faire éclater dans mon appartement une
-indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant
-avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin
-que ce malheur, auquel je venais de le préparer, était le
-retour de Sydney&hellip; Nous nous taisions: le marquis s'accusant
-de la gêne où il nous voyait tous, sortit. Je n'osai lui
-faire des signes d'intelligence, de peur de trahir nos secrets;
-mais j'étais sûre qu'il reviendrait à l'heure ordinaire:
-jamais le besoin de le revoir ne s'était fait sentir aussi vivement.</p>
-
-
-<h3 id="l4c18">CHAPITRE XVIII<br />
-Comment j'appris au comte ce que nous étions convenus de
-lui cacher encore.&mdash;Ce qui nous arriva.&mdash;Ma première
-entrevue avec milord Sydney.</h3>
-
-<p>&mdash;Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes
-plus que nous trois, enfin je touche au moment fatal qui va
-décider de ma vie ou de ma mort! Il est de retour, ce
-funeste étranger, cet éternel obstacle à mon bonheur! Je ne
-puis me dissimuler l'amour que M<sup>me</sup> de Kerlandec a pour
-lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney
-devrait préférer à tout ce qui existe, si vous n'usez de
-tout ce pouvoir de vos charmes et de votre esprit pour le
-détourner de renouveler ses liaisons avec M<sup>me</sup> de Kerlandec,
-je suis sûr que le seul bonheur, dont l'espérance me donnait
-le courage de vivre, va m'échapper une dernière fois&hellip;</p>
-
-<p>Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée
-firent couler abondamment les nôtres.&mdash;Cher comte,
-lui dis-je à mon tour, avec tout l'intérêt d'un c&oelig;ur qui lui
-était tendrement attaché, le bonheur chimérique de posséder
-M<sup>me</sup> de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment le
-principal objet de vos désirs: fermez votre âme aux chagrins,
-à la jalousie. C'est par une faveur bien préférable à la
-conquête d'une femme insensible que le sort veut aujourd'hui
-réparer toutes ses injustices à votre égard. (Il m'écoutait
-avec une attention avide.)&mdash;Quoi donc? quel bonheur,
-dites-vous? Madame! ne différez plus&hellip; Mais, de quelle
-espérance peut-on me flatter?&hellip; Que peut-il désormais
-m'arriver d'heureux à moi? Non, chère Félicia, je ne prends
-point le change; je ne puis être heureux que par&hellip;&mdash;Vous
-le serez, mon cher comte, par l'événement le plus avantageux
-pour vous, et s'il fallait choisir entre la main de l'insensible
-Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis
-vous prédire&hellip;&mdash;Achevez, mon impatience est au comble&hellip;
-hâtez-vous d'annoncer ce bonheur à celui qui n'a peut-être
-plus que quelques jours à vivre&hellip;&mdash;Vous vivrez. Votre
-digne père&hellip;&mdash;Mon père?&mdash;Cet homme, aussi vertueux
-que malheureux, est justifié par l'aveu même de ceux qui
-l'avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre
-à sa mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même
-de votre état et de reprendre votre rang dans la
-société&hellip;</p>
-
-<p>Ce que nous avions craint ne manqua point d'arriver. La
-révolution que cette ouverture fit éprouver au comte le
-priva subitement de l'usage de ses sens; toute la maison
-était occupée à le secourir. Je le fis transporter à son appartement.
-Cependant je ne croyais pas avoir à me reprocher
-ma précipitation; il était impossible qu'il ne vît milord
-Sydney, ou, du moins, qu'il ne le sût chez moi dans
-quelques moments. J'avais lieu de craindre les excès auxquels
-le comte était sujet à se laisser porter par ses passions;
-il pouvait se détruire; il pouvait attaquer milord
-Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur
-nous les plus grands malheurs. J'avais donc cru devoir verser
-en son âme une source d'espérances et de consolation.
-Son trouble était l'ouvrage du premier moment. Celui qui
-devait lui succéder allait être heureux. Je détournais son
-imagination, ses idées, des objets funestes qui commençaient
-à l'assaillir; je prévenais les dangereux effets de la
-jalousie; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina.
-L'homme de confiance du comte accourut et lui fit une légère
-saignée qui fut bientôt suivie d'un sommeil assez calme.</p>
-
-<p>Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras
-avec les expressions de la plus vive tendresse; mais j'y
-répondis d'autant plus froidement que je craignais d'avoir
-ensuite à rougir de ma perfidie si je faisais des efforts pour
-rendre mes caresses plus empressées. En un mot, je ne
-reçus pas milord Sydney même aussi bien que l'aurait permis,
-sans mes réflexions, le sincère attachement que j'avais
-pour lui.</p>
-
-<p>Cependant il n'avait pas été maître de dissimuler la surprise
-que lui causait le prodigieux changement du visage
-de Sylvina; le mouvement qu'il fit quand notre amie s'approcha
-pour l'embrasser n'échappa point à celle-ci:&mdash;Avouez,
-milord, dit-elle, en faisant des efforts pour paraître
-sereine et même assez gaie, avouez qu'ailleurs que chez
-moi vous ne m'auriez point reconnue?&mdash;Puis cette naïveté
-qui se concilie si singulièrement chez les femmes avec leur
-dissimulation naturelle lui fit ajouter:&mdash;Que cette petite
-folle est heureuse d'avoir payé dès son enfance, et à si bon
-marché, le tribut fatal qui m'a tout enlevé!</p>
-
-<p>Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me
-prouvait que, malgré l'amitié la plus sincère, une femme
-enlaidie ne pardonne point à celle qui conserve de la
-beauté.</p>
-
-
-<h3 id="l4c19">CHAPITRE XIX<br />
-Court, mais intéressant.</h3>
-
-<p>Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu'il
-eut avec moi m'eut bientôt rassurée: je me remis à mon
-aise par degrés. Nous parlâmes librement de toutes nos
-affaires et même de la dernière lettre qu'il m'avait écrite.&mdash;Je
-vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre
-que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère
-Félicia, que vous m'estimez trop pour imaginer que,
-retrouvant Zéila, je cesse de vous être attaché. J'ai beau
-l'aimer, j'éviterais de la revoir si le bonheur de vivre avec
-elle était attaché au chagrin de n'être plus votre ami. Je me
-charge du soin de votre fortune. La mienne me met à
-même de soutenir dans tous les temps votre maison sur le
-plus excellent ton, et&hellip;&mdash;Milord, interrompis-je, si vous
-voulez tout de bon que nous demeurions amis, je vous prie
-de ne jamais toucher cette dernière corde. Il est inutile que
-je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait qu'à me
-faire participer au mépris dont le public accable les femmes
-qui doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu
-céder par une imprudente vanité de jeune fille au désir de
-briller quelques moments; mais cet éclat, ce faste, n'est
-point essentiel à mon bonheur. Une vie paisible, une société
-choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans fracas:
-voilà tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous
-m'avez fait accepter la jouissance sera ma demeure. La
-vente d'un riche superflu me fera un fonds dont le revenu
-sera plus que suffisant pour me faire passer agréablement
-le reste de mes jours&hellip;&mdash;D'ailleurs, milord, interrompit
-Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les
-regrets jaloux, Félicia doit s'attendre à jouir un jour de ce
-qui m'appartient: elle sera fort à son aise alors&hellip;</p>
-
-<p>En un mot, il fut très sérieusement question d'intérêt.
-Mais milord ne voulut point entendre parler de réforme; et
-brisant sur un sujet qu'il se proposait de traiter dans un
-autre moment, il fit tourner la conversation sur le chapitre
-de son malheureux rival. Quand nous l'eûmes instruit
-de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette infortune
-ne pouvait être un obstacle au dessein qu'il avait lui-même
-d'épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle
-deux enfants, dont il ignorait à la vérité le destin; il était
-aimé. Lord, opulent et de belle figure, il jouissait d'une
-parfaite santé. Il s'agissait d'entendre le surlendemain ce
-que dirait M<sup>me</sup> de Kerlandec.</p>
-
-<p>A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille
-que j'avais été agitée au commencement de sa visite. Mon
-c&oelig;ur était soulagé de tout ce qui le bouleversait depuis
-quelque temps. J'attendais impatiemment le marquis; je
-brûlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir
-s'opposer à notre bonheur n'avait été qu'un faible brouillard,
-après lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure:
-je ne fus pas longtemps seule dans mon appartement.
-J'avais à peine commencé ma toilette de nuit que le plus
-tendre des amants y parut, mais avec des yeux éteints,
-défait comme s'il eût relevé d'une longue maladie. Thérèse
-ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis.
-Cette nouvelle preuve de son amour mit le comble à la
-satisfaction du mien. Mais si j'avais poussé son chagrin à
-l'excès, que je sus bien réparer ma faute! Par quelles
-caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les
-heures malheureuses qui venaient de s'écouler! Il semblait
-renaître, en écoutant ce que je disais de propre à le rassurer
-et que j'accompagnais des caresses les plus passionnées.
-Nous demeurâmes plus d'un quart d'heure étroitement
-embrassés, répandant en silence de délicieuses larmes. Thérèse
-sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux
-moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore
-plus ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus
-heureuses de ma vie.</p>
-
-
-<h3 id="l4c20">CHAPITRE XX<br />
-Argent qui circule.&mdash;Thérèse fait fortune.
-Par quel enchaînement d'aventures.</h3>
-
-<p>Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un
-sac de mille louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire,
-quoiqu'on le lui eût fait promettre, que cette somme avait
-été rapportée avec une balle de colifichets charmants, dans
-lesquels était égarée une boîte d'or du dernier goût, décorée
-du portrait de milord Sydney, où la ressemblance était
-saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant
-ordonné à la confidente indiscrète de ne m'avouer que la
-balle, et de cacher l'argent quelque part, où j'eusse pu le
-trouver sous ma main, en cherchant autre chose. Mais elle
-crut augmenter ma satisfaction. Je rougis, au contraire, de
-penser que pendant que milord me faisait des dons aussi
-magnifiques, je me rendais coupable envers lui de l'infidélité
-la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la
-somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon
-nouveau choix. J'eus cependant le bon sens de ne point
-céder à cette tentation bizarre, et je fis bien. Il m'en prit
-une autre qui ne tendait pas à d'aussi dangereuses conséquences
-et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de faire
-passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le
-savais à l'étroit. Ses gens avaient eu l'indiscrétion de dire
-aux miens que leur maître devait et négligeait depuis
-quelque temps la plupart des maisons qu'il fréquentait
-précédemment, faute de pouvoir continuer d'y jouer: il
-perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et, contrefaisant
-avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui
-mandai qu'une personne qui regrettait de le voir devenir
-plus rare dans leur société supposait que c'était la constance
-de son malheur au jeu qui l'éloignait ainsi, qu'en
-conséquence, on le priait de reparaître et de se servir de la
-somme jointe à la lettre comme d'une ressource dont on
-partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se
-réservant de se faire connaître avec le temps. On exigeait
-pour le moment que le marquis ne fît aucune démarche
-pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger service,
-qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au
-plus solide attachement.</p>
-
-<p>Le lendemain, cet amant délicat, usant d'un stratagème
-imité du mien, et auquel le tirage d'une loterie donnait
-lieu, le marquis, dis-je, m'écrivit le lendemain qu'ayant
-pris quelques billets avec intention que nous fussions de
-moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de
-mille louis et qu'en conséquence il me priait d'agréer les
-cinq cents qui m'appartenaient. Cette tournure ingénieuse
-me mit d'autant plus dans l'impossibilité de refuser qu'il
-avait pris toutes les mesures nécessaires pour soutenir,
-avec une parfaite vraisemblance, son mensonge galant.</p>
-
-<p>Cependant, si le gros lot du marquis n'était qu'une honnête
-imposture, il n'en fut pas de même quelques jours
-après d'un gros lot gagné par M<sup>me</sup> Thérèse&hellip; Je ne parle
-pas de quelque lot perfide, tel que celui dont elle avait fait
-part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu'elle gagna
-très sérieusement un terne à la loterie de l'École militaire.
-Voici comment:</p>
-
-<p>O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne
-immense où tu puises au hasard! Comment un grand malheur
-est souvent la cause d'un bonheur plus grand
-encore!&hellip; Comment&hellip; Mais y pensé-je? à quoi bon ces
-déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons
-à Thérèse.</p>
-
-<p>On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées
-en partant de chez monseigneur, par des bandits, dont
-les uns cherchaient à détrousser, les autres à trousser seulement,
-l'un de ceux-ci poursuivit Thérèse, que sa frayeur
-chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au premier coup d'&oelig;il,
-l'air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement tous ces
-messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt
-à la lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut
-perdus de vue.</p>
-
-<p>Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du
-soldat et lui demanda la vie.&mdash;La vie? rien de plus juste,
-répondit celui-ci, mais à votre tour, poulette, vous ne me
-refuserez pas une grâce qui n'est pas, à beaucoup près,
-d'une aussi grande importance.&mdash;Puis aussitôt les mains
-vont, les tétons sont brusqués; d'autres charmes&hellip;&mdash;Surtout,
-ne criez pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon&hellip;&mdash;Pour
-Dieu, monsieur&hellip; vous avez l'air d'un galant homme&hellip;&mdash;Oui,
-très galant, mais dépêchons-nous&hellip;&mdash;Quoi! vous
-aurez le courage!&hellip;&mdash;Ah! pardieu, vous en voyez la
-preuve; cela n'a pas peur.&mdash;Fi! cachez&hellip; finissez&hellip; Qu'allez-vous
-faire?&hellip; (Les jupes gênaient; il coupait les ceintures.)&mdash;Là,
-cela ira mieux maintenant.&mdash;Grand Dieu!
-tuez-moi plutôt&hellip; Ah! ah! vous me blessez&hellip; malheureux&hellip;
-arrêtez&hellip; ah!&hellip; vous vous perdez&hellip; cessez&hellip; vous ne savez
-pas&hellip;&mdash;Ma foi, vogue la galère.&mdash;Monsieur!&hellip; mon
-ami&hellip; ah!&hellip; j'en suis&hellip; j'en suis au désespoir&hellip; mais&hellip;
-quel entêtement!&hellip; Eh bien&hellip; retirez-vous donc&hellip; malheureux;
-ô&hellip;ô&hellip;ôtez&hellip;&mdash;Un moment&hellip;&mdash;Je me meurs.</p>
-
-<p>Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains
-babillards, qui vous racontent avec les circonstances les plus
-minutieuses des faits arrivés il y a mille ans, j'aie pris dans
-mon imagination les détails de la scène dont je viens de
-vous faire part. Un moment, s'il vous plaît, vous saurez
-comment j'ai pu être instruite de ces particularités, si bien
-faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant,
-reprenons le fil de notre aventure.</p>
-
-
-<h3 id="l4c21">CHAPITRE XXI<br />
-Suite et conclusion des grands événements
-arrivés à Thérèse.</h3>
-
-<p>Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant
-pas nécessaire de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante
-de frayeur et de plaisir. La facilité d'une seconde
-jouissance mit l'effronté militaire en humeur de lui faire
-une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle poussa le
-ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus
-le drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première
-fois, mais qu'au contraire, elle se prêta de tout son
-c&oelig;ur à l'empoisonner et se donna toute l'action qui pouvait
-contribuer à bien inoculer au débauché le venin dangereux
-qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en le
-mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te
-jure&hellip; va&hellip; bon courage&hellip; tiens, tu l'as voulu&hellip; Eh bien!&hellip;
-tiens&hellip; tiens, si tu ne l'as pas&hellip;»</p>
-
-<p>Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de
-Sydney frappa dans ce beau moment les organes distraits
-du couple heureux. Leur second impromptu d'amour
-venait de se consommer. Le soldat se débattait pour
-s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié
-frayeur, moitié tempérament, le pressait fortement contre
-son sein. Cependant les coups de pistolet et les cris des
-blessés signifiaient que nous avions reçu du secours, et que
-l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de Thérèse, saisi
-subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez
-ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à
-travers le bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès
-lors son parti fut pris. Il n'alla plus au régiment, et prenant
-une route détournée, il courut se cacher chez des
-parents qu'il avait dans un village éloigné d'une demi-journée
-du lieu de la catastrophe.</p>
-
-<p>Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se
-trouvait malheureusement compromis dans une affaire où
-il y avait eu du monde de tué (il s'en doutait; d'ailleurs,
-peu de jours après, le bruit de cette bagarre devint public),
-notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses parents, obtint
-qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père. Celui-ci
-était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part
-que le polisson eût mis la main sur une somme et se fût
-fait soldat après l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se
-trouvait englobé dans une affaire criminelle. Cependant ce
-bourgeois, qui était un fermier assez protégé, sacrifia de l'argent,
-accommoda les affaires de son fils, et obtint son congé.</p>
-
-<p>Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme
-voyait croître de jour en jour un vilain mal qui se déclarait
-à la fois sous toutes les formes possibles. Les papiers attendus
-ne furent pas plus tôt arrivés que, craignant les effets
-d'un nouveau ressentiment de la part de son père, il repartit
-et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit à la
-barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que
-Vénus a trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement
-et de guérir. Convalescent, il avait fait connaissance
-avec le Saint-Jean du vieux président, venu dans le même
-lieu, pour la même cause, dérivant de la même source. Les
-nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire,
-s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et
-les ayant quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois
-faufilé avec mes laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir
-présenter un ami. M. Le Franc, c'était le nom du sien,
-fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne retrouva pas
-sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était resté
-à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait
-que, malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de
-l'âme une sorte de bien. Le Franc se rappelait que la belle
-Thérèse avait mis beaucoup d'honnêteté dans ses procédés
-et que, d'après ce qu'elle lui avait dit, il n'eût tenu qu'à lui
-d'être moins imprudent. Elle lui avait paru d'ailleurs une
-excellente jouissance, et en faveur du plaisir incomparable
-qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique soubrette,
-il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé.
-Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur,
-certaine manière de faire les choses&hellip; Les esprits ainsi disposés,
-la première rencontre décida de leur sympathie: ils
-devinrent éperdument amoureux l'un de l'autre et s'arrangèrent
-au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le
-marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc.
-Un jour leur bon génie leur inspira de prendre de moitié
-un terne sec d'un louis à la loterie de l'École militaire; le
-billet réussit et fit leur fortune. Peu de temps après, le
-couple amoureux s'unit tout de bon par le n&oelig;ud solide du
-mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon
-plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure
-du bois, dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la
-moindre circonstance.</p>
-
-
-<h3 id="l4c22">CHAPITRE XXII<br />
-Entrevue orageuse avec M<sup>me</sup> de Kerlandec.</h3>
-
-<p>Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement
-l'histoire de Thérèse, j'ai parlé de cette fille et me
-trouve au delà de plusieurs événements sur lesquels il est
-maintenant nécessaire que je recule. Le lecteur voudra bien
-se souvenir que j'avais donné rendez-vous à M<sup>me</sup> de Kerlandec
-pour le troisième jour après l'arrivée de milord Sydney.
-Ce fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya
-la balle et les mille louis; le soir du même jour que je
-fis passer cette somme au marquis, et le lendemain matin,
-jour du rendez-vous avec M<sup>me</sup> de Kerlandec, que le marquis
-me renvoya la moitié de l'argent. Cependant il s'était passé
-bien des choses depuis la lettre de M<sup>me</sup> de Kerlandec et ma
-réponse.</p>
-
-<p>Quoiqu'elle m'eût annoncé des dispositions à la conciliation
-et à l'amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant,
-par des mouvements d'impatience, un trouble secret, une
-humeur que nous devions nous attendre à voir bientôt
-éclater. Nous étions dans le salon de compagnie; milord
-Sydney, derrière le rideau d'une porte de glaces, était à
-portée de tout entendre,</p>
-
-<p>&mdash;Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement
-la belle Kerlandec, aussitôt que nous l'eûmes saluée,
-nous avons à parler de choses importantes: les moments
-sont précieux. (Puis s'adressant à moi):&mdash;Puis-je savoir,
-madame, par quel hasard vous avez connu milord Sydney?
-depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez épousé&hellip;
-Vous rougissez, madame!&hellip; Fort bien. Je crois déjà voir
-clair sur cet article. Elle chercha dans son portefeuille une
-lettre et lut ce qui suit: «Madame, je me félicite&hellip; (je
-reçus hier cette lettre, mesdames): je me félicite d'avoir été
-enfin assez heureux pour découvrir ce qu'était devenu Monsieur
-votre fils, ce cher fils si digne devons et d'un père&hellip;»
-(etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit&hellip; Écoutez maintenant,
-mesdames): «Il s'échappa du collège pendant que tout y
-était en désordre: c'était un abominable homme que ce
-père Principal!&hellip; (Passons&hellip; Ah! voici enfin.) J'ai su,
-madame, et je suis en état de prouver que le jeune M. de
-Kerlandec, manquant de tout et poussé d'ailleurs par un
-sentiment bien digne de sa belle âme, s'était joint à quelques
-soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent
-quelques excès en route et furent, les uns tués, les autres
-dispersés. L'affaire s'était engagée à propos de quelques
-femmes de mauvaise vie: un galant homme qui voyageait
-délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils leur
-ayant plu, elles l'enlevèrent et l'emmenèrent à Paris. Il a
-vécu quelque temps chez elles, où probablement il était
-gardé à vue: peu après, ce beau jeune homme a disparu.
-Ce qu'on peut supposer de plus modéré, c'est que ces malheureuses
-l'auront fait partir pour quelqu'une de nos colonies&hellip;»</p>
-
-<p>Je me levai furieuse.&mdash;Quel insolent a pu vous écrire
-cette lettre, madame? et vous-même, quelle audace peut
-vous porter à nous faire la lecture d'un écrit où vous ne
-doutez pas qu'on ait voulu nous désigner?&mdash;M<sup>me</sup> de Kerlandec.
-un peu déconcertée: Parlons tranquillement, s'il
-se peut, madame.&mdash;Non, madame, tout le monde n'a pas
-ce sang-froid avec lequel vous prenez à tâche de nous
-outrager; apprenez, madame&hellip;&mdash;Entendons-nous, madame;
-est-ce à vous que l'aventure avec ces soldats est arrivée?
-est-ce à vous que mon fils&hellip;&mdash;Oui, madame, M. Monrose,
-votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui
-l'avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous
-rendre service d'une manière qui lui faisait tout l'honneur
-possible; il était avec des scélérats; nous l'arrachâmes à
-cette détestable compagnie, il nous suivit de son plein gré&hellip;&mdash;Et
-qu'est devenu ce cher fils?&hellip;&mdash;Il est heureux,
-madame, il est protégé de milord Sydney.&mdash;Juste Ciel!
-mon fils au pouvoir du meurtrier de son père!&mdash;Elle
-s'évanouit.</p>
-
-<p>&mdash;Quel coup mortel pour un c&oelig;ur tel que le mien, dit
-milord Sydney sortant du cabinet et joignant ses secours à
-ceux que nous prodiguions à la méfiante veuve. Elle ouvrit
-enfin les yeux; mais apercevant milord, elle fit un cri
-perçant, et voulut s'échapper.&mdash;Cessez, cruelle Zéila, dit-il,
-la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller
-dans ce moment la tendresse et la générosité de son c&oelig;ur,
-cessez de m'insulter, en détournant vos regards. Je ne fus
-jamais un homme vil; je suis incapable&hellip;&mdash;Mon fils! Où
-est mon cher fils?&mdash;Zéila, votre fils est en sûreté. Accourant
-à Paris avec un empressement dont vous étiez l'objet,
-j'ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le
-reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même
-qu'il se trouvait heureux de vivre avec moi.&mdash;Milord&hellip; je
-dois vous croire.&mdash;Vous m'insulteriez si vous aviez des
-doutes.&mdash;Mais où suis-je? je ne vois donc autour de moi
-que des personnes à qui j'ai donné des sujets de plainte&hellip;
-Mesdames!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;L'exécrable homme! m'écriai-je tout à coup, lisant
-involontairement le nom de Béatin au bas de la lettre dont
-M<sup>me</sup> de Kerlandec venait de nous faire part, et que je
-ramassais pour la lui rendre.&mdash;Qu'est-ce donc? dit Sylvina
-troublée. Quel étonnement!&hellip;&mdash;L'infâme Béatin,
-ajoutai-je&hellip;</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux;
-mais il n'était plus temps.&mdash;Apprenez, dis-je à
-mon tour à M<sup>me</sup> de Kerlandec, apprenez, madame, que le
-monstre qui vous écrit&hellip;&mdash;Celui qui m'écrit, madame, est
-un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le
-collège&hellip;&mdash;Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations
-aux miennes, interrompirent M<sup>me</sup> de Kerlandec.&mdash;Zéila,
-lui dit milord, ce scélérat vous abusait et c'est bien
-injustement que vous venez d'accuser ces dames. Votre fils
-leur a les plus grandes obligations. Ce régent, digne du
-dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose,
-par ses duretés, par son abominable passion, par l'éclat de
-son infâme jalousie.&mdash;Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle
-éplorée et nous tendant les bras.</p>
-
-<p>Elle nous pénétrait d'attendrissement. Les alarmes d'une
-mère déclamante excusaient l'outrage sanglant qu'elle
-venait de nous faire essuyer. Nous le pardonnions à son
-égarement.</p>
-
-
-<h3 id="l4c23">CHAPITRE XXIII<br />
-Conversation intéressante.</h3>
-
-<p>Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant
-son fils et son amant, renaissait. On voyait reparaître sur
-son adorable physionomie la douceur qui en était le
-caractère très naturel. Le ton civil de milord, l'amitié, la
-considération qu'il nous témoignait l'assuraient assez que
-nous n'étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à
-tâche de nous humilier, autant elle s'appliquait à nous
-flatter, à se concilier notre attention.</p>
-
-<p>On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude.
-M<sup>me</sup> de Kerlandec restait avec nous. Milord avait
-mille éclaircissements à lui demander, mille questions à
-à lui faire; il répétait souvent à Zéila qu'elle pouvait s'expliquer
-librement devant nous, qu'il nous accordait toute sa
-confiance et que nous étions incapables d'abuser des secrets
-que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les
-femmes étant naturellement dissimulées et M<sup>me</sup> de Kerlandec
-devant peut-être à ses malheurs d'être plus défiante
-qu'une autre, elle s'expliquait avec contrainte. Sydney
-venait difficilement à bout de lui arracher ce qu'il désirait
-savoir; il s'agissait principalement des détails relatifs au
-temps qui s'était écoulé entre le combat avec Robert à
-Paris et l'affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait
-trouvé la mort; Zéila ne paraissait pas conserver de cet
-époux un souvenir bien cher. Il avait été plus amoureux
-qu'aimable, il n'eût pas été regretté s'il eût péri sous des
-coups portés par une autre main. L'obstacle que sir Sydney
-avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée
-paraissait insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point
-délicat fut agité.&mdash;Ma chère Zéila, disait milord, je prends
-à témoin ces dames de la constance du v&oelig;u que j'avais fait
-de vous aimer toujours et de me conserver pour vous; mais
-je me crus, je l'avoue, effacé de votre souvenir. Je préférais
-de craindre ce malheur à craindre que vous n'existiez plus.
-Votre silence&hellip;&mdash;Sydney! pouvais-je imaginer moi-même
-qu'après votre combat avec ce forcené de Robert, que vous
-deviez soupçonner de n'avoir pas osé vous disputer ma conquête,
-sans avoir quelques droits&hellip;&mdash;Non, Zéila, je ne
-vous soupçonnais point. Je n'accusais de ce malheur que
-mon étoile funeste, je vous respectai.&mdash;Mon père me
-confina dans le fond de la basse Bretagne. Vous savez en
-quel état j'étais alors: nos malheurs furent fatals à l'enfant
-que je portais. Il était sans vie quand je le mis au monde.
-Mon beau-père m'ayant ensuite gardée à vue jusqu'à sa
-mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles,
-quand même bravant les préjugés les plus forts&hellip;&mdash;Eh!
-cruelle, lorsque vous épousâtes ce tigre, qui s'était fait à
-vos yeux un jouet de ma vie, songeâtes-vous à les respecter
-ces préjugés fanatiques?&hellip;&mdash;J'en rougis, Sydney&hellip; Mais&hellip;
-Vous avez été cruellement vengé.&mdash;Ah! si du moins le
-sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières
-amours? Ce lien puissant et antérieur à de vains obstacles&hellip;
-Que vois-je, Zéila? vos yeux se mouillent&hellip; votre embarras&hellip;
-Ciel! quel nouvel aveu va me déchirer le c&oelig;ur ou me transporter
-de joie? Zéila, quelque chose d'intéressant vous
-presse!&hellip; n'hésitez plus.&mdash;Sydney!&mdash;Ma chère Zéila!&mdash;Je
-vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que
-notre fille ne vivait plus.&mdash;Dieu! quelle heureuse espérance!
-elle vit! en quel lieu?&mdash;Modérez une joie que le
-même instant va détruire. J'avais allaité pendant la traversée
-ma fille, heureusement douée d'une constitution
-robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva
-dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de
-me persuader que la petite était morte à la campagne, chez
-d'honnêtes laboureurs qui s'en étaient chargés. Cependant
-le refus de me nommer ces villageois et le lieu qu'ils habitaient
-me fit douter que le rapport de mon mari fût véritable.
-Je m'informai soigneusement auprès des domestiques
-et les gagnai par des présents. Un seul avait connaissance
-du sort de ma fille; il voulut bien m'en éclaircir, à condition
-que je me contenterais de ce qu'il croirait pouvoir me
-confier et que je n'exigerais rien de plus. Je promis, je
-jurai. Il m'apprit que cette chère enfant avait été transférée,
-par lui-même, dans un hôpital d'orphelins sans aveu, mais
-il me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant
-il me tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit
-qu'il continuât de servir chez moi, soit qu'il changeât de
-condition, il aurait soin de me donner, au moins une fois
-l'année, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait point de
-vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu'envers
-M. de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable
-sur le séjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des
-nouvelles pendant douze années consécutives. Depuis ce
-temps, je n'ai plus su ce qu'était devenu mon homme.
-Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais
-encore supposer que notre fille existait; mais épouse de
-M. de Kerlandec encore vivant&hellip;</p>
-
-
-<h3 id="l4c24">CHAPITRE XXIV<br />
-L'un des plus intéressants de l'ouvrage.</h3>
-
-<p>Ce récit ballottait continuellement Sydney entre l'espérance
-et la crainte: nous écoutions avec le plus vif intérêt.
-«Enfin, ajouta M<sup>me</sup> de Kerlandec, quelque temps après la
-mort dé mon mari, j'eus le bonheur de trouver dans ses
-papiers la note du lieu qui avait recelé si longtemps l'objet
-de ma tendresse et de mon inquiétude. C'était à P&hellip;»</p>
-
-<p>Elle nommait l'endroit où j'avais été nourrie: je tressaillis.
-Sylvina fit de même un mouvement de surprise;
-mais les autres n'y firent pas attention.&mdash;Je partis sur-le-champ,
-continua M<sup>me</sup> de Kerlandec; mais, admirez mon
-malheur, il y avait quatre ans que ma fille n'habitait plus ce
-séjour. C'était depuis ce temps que mon ancien serviteur ne
-m'écrivait plus. Je découvris avec chagrin qu'il n'avait
-jamais rien remis de ce que je lui faisais passer pour le
-soulagement de mon infortunée. La conduite de ce confident
-était un mélange singulier de bassesse et d'honnêteté.
-Je fus au désespoir. On me conta que l'enfant que je réclamais
-s'étant montrée difficile à élever, on l'avait cédée à
-d'honnêtes gens qui l'avaient demandée pour en prendre
-soin.</p>
-
-<p>Mon c&oelig;ur se gonflait. Sylvina brûlait de parler. Ses
-gestes, le jeu de sa physionomie annonçaient qu'elle avait
-quelque chose d'intéressant à mettre au jour&hellip; ma propre
-émotion&hellip; Sydney en fut frappé.&mdash;Ah! madame, vous la
-voyez, c'est Félicia, dit Sylvina au comble de la joie. Ce fut
-moi qui, venant réclamer dans le même hôpital un enfant
-que je ne trouvai plus&hellip; Ce fut moi, qui vis celle-ci, qui
-désirai de l'avoir auprès de moi&hellip; Mon mari, ne voulant pas
-être exposé par la suite à des recherches, donna le faux nom
-de Neuville&hellip;&mdash;Neuville, le voilà précisément ce nom que
-je détestais, comme celui du ravisseur de ce que j'avais de
-plus précieux&hellip; Ah! ma fille! Sydney! quelle félicité!</p>
-
-<p>Un mouvement plus prompt que l'éclair m'avait jetée
-dans les bras de ma charmante mère: elle ne pouvait se
-rassasier de me baiser, et de m'arroser de ses larmes.
-Milord, les coudes appuyés sur la table, eut quelques
-instants le visage couvert de ses mains, puis, sortant tout à
-coup de sa profonde méditation, il me prodigua les plus
-tendres caresses. Je ne sortis de ses bras que pour voler
-dans ceux de Sylvina, la cause première de mon bonheur.
-Mes chers parents ne lui témoignaient pas moins de reconnaissance
-que moi-même; ils la nommaient leur bienfaitrice,
-l'artisane de leur félicité.</p>
-
-<p>Tous nos c&oelig;urs nageaient dans les délices de la joie et de
-l'amour. Toute la sensibilité de ma tendre mère ne suffisait
-pas au bonheur de retrouver à la fois son amant et ses deux
-enfants. Elle oubliait que j'avais excité sa jalousie; que
-j'avais eu avec milord Sydney des rapports trop intimes.
-Cette corde délicate ne fut point touchée, elle ne l'a jamais
-été depuis. Elle donnait mille baisers au portrait de
-Monrose, pendant que Sydney, qui allait faire partir sur
-l'heure son valet de chambre, écrivait à son jeune ami de
-venir en diligence embrasser sa mère et sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Surtout on avait eu la prudence de ne pas faire mention
-du comte. Ma mère se doutait bien qu'il était cet étranger
-qui demeurait avec nous. Elle devait être impatiente de
-savoir par quel hasard étonnant tous les êtres qui l'intéressaient
-pouvaient se trouver ainsi réunis. Cependant ces
-éclaircissements furent différés. Ma mère, en nous quittant,
-nous fit promettre de venir tous la voir le lendemain matin,
-pour passer ensemble le jour entier. Mon père la reconduisit.</p>
-
-<p>Demeurée seule avec Sylvina, nous raisonnâmes à perte
-de vue sur la bizarrerie de mes aventures.&mdash;Milord
-Sydney, ton père!&hellip; Monrose ton frère!&hellip; disait-elle, mais
-je n'en reviens pas! (Elle soupirait.) Il y a dans tout ceci
-bien du bonheur et du malheur mêlés.&mdash;Félicia! tu te
-repentiras de n'avoir point de religion, de ne croire rien.
-Tu as commis de grandes fautes, heureusement que tu es
-jeune et tu as le loisir de les réparer&hellip; Crois-moi; voici des
-événements qui font voir la main de la Providence étendue
-sur toi. Maintenant elle te comble de faveurs; crains que
-bientôt elle ne te frappe&hellip;.</p>
-
-<p>Je bâillais; l'heure de mon cher marquis approchait; je
-mis fin à l'ennuyeux sermon et me retirant dans ma
-chambre j'y fis une méditation délicieuse, en attendant
-qu'un amant adoré vînt couronner, par ses charmants transports,
-le plus beau jour de ma vie.</p>
-
-
-<h3 id="l4c25">CHAPITRE XXV<br />
-Indéfinissable.</h3>
-
-<p>Je jouissais d'avance de la délicieuse surprise que j'allais
-causer au marquis en lui annonçant ce qui m'était arrivé
-d'heureux. Il parut enfin; mille baisers passionnés furent
-le prélude des confidences intéressantes que j'avais à lui
-faire. La joie dont elles le transportaient ne se décrit point.
-Je ne risquais rien d'avancer que bientôt, sans doute, milord
-Sydney légitimerait ma naissance, en épousant sa chère
-Zéila&hellip; Quoi! le meurtrier de son mari! s'écrieront ici nos
-sentimenteurs modernes!&hellip; Mais non, ils n'auront pas lu
-cet ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons
-humains, beaucoup moins délicats, mais plus indulgents,
-qui auront supporté jusqu'ici la lecture de ces folies, ne
-seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je l'avoue, avait
-manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être
-d'honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait
-noyé son amant; mais je crois en avoir dit ailleurs assez
-pour la justifier, du moins autant que peut être justifié le
-c&oelig;ur d'une esclave, telle qu'elle était quand elle connut
-Sydney pour la première fois, ayant perdu cet amant,
-qu'elle regardait plutôt comme un maître qui l'avait
-achetée pour ses plaisirs. Elle s'était vue forcée de choisir
-entre deux extrêmes, M. de Kerlandec ou la misère et la
-mort. Depuis ce temps, l'éducation, l'expérience, l'usage du
-monde avaient mis ses sentiments et ses principes à l'unisson
-de nos m&oelig;urs; mais retrouvant un bien qu'on lui avait
-inhumainement ravi, n'ayant jamais été attachée à son
-époux qui l'avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle
-à la mémoire de cet homme dur, on peut dire de cet
-ennemi, de ne devenir jamais heureuse, quand l'occasion
-s'offrait de réparer toutes ses pertes, de guérir toutes les
-plaies de son c&oelig;ur? Il est des cas particuliers qui font
-naître des exceptions aux lois générales, aux principes
-établis. Telle était la position réciproque de Zéila et de
-milord Sydney. Telle était (j'en dis un mot ici pour n'en
-plus parler), telle était la position de Sydney à mon égard.
-Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des
-circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent
-des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés
-d'un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux
-n&oelig;uds qui me liaient à mon père, à mon frère? Mais
-laissons cette thèse délicate; je ne prétends pas prouver que
-tout était bien; tout était du moins réparable. Il était donc
-inutile de se désoler, de se juger avec rigueur, de se rendre
-malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté?</p>
-
-<p>Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet
-article. Il se trouvait enfin à même de me parler sans contrainte
-au sujet de milord Sydney.&mdash;Ma chère Félicia, me
-dit-il, je t'avoue que le retour de milord m'assassinait. Je
-ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus l'alternative
-de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement
-trop âgé pour toi, puisqu'il est en effet ton père, est
-d'ailleurs très aimable, je le sais&hellip; Pouvais-je manquer de
-m'en informer?&mdash;N'y pensons plus, mon cher.&mdash;Tu l'as
-aimé?&mdash;Je ne m'en défends pas. Peut-être la force du sang
-prépara-t-elle un penchant que le tempérament détermina.&mdash;Et
-ton frère! ce beau Monrose?&mdash;Marquis, vous
-m'étonnez! Qui peut vous en avoir tant appris?&mdash;Toi-même;
-dans les premiers temps de notre connaissance, un
-jour que tu m'avais permis d'écrire un billet à côté de toi,
-ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne
-disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien
-d'infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d'Angleterre!
-Sois sage. Si tu ne devais pas l'être là-bas plus
-qu'ici, ce n'aurait pas été la peine de se priver de toi.&mdash;Nigaud!
-je disais cela pour m'assurer, pour vous donner
-un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de glace,
-aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur à désespérer
-les gens.»&mdash;Ah, friponne! je ne prends pas le change,
-je sais&hellip;&mdash;Allons, monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je,
-sentant qu'il ne l'était guère. Non, je ne le veux
-pas&hellip; je vous boude&hellip; vous deviez du moins faire semblant
-d'ignorer&hellip;</p>
-
-<p>Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me
-serrait dans ses bras&hellip; Déjà les miens le pressaient avec
-transport&hellip; le même désir&hellip; il me faisait respirer son
-âme&hellip; je lui rendais la mienne. Nous n'étions plus&hellip; Nous
-ressuscitâmes un moment&hellip; pour mourir de nouveau&hellip;
-Dieux!&hellip; quelle nuit!&hellip; quel homme!&hellip; quel amour!&hellip;</p>
-
-
-<h3 id="l4c26">CHAPITRE XXVI<br />
-Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment
-le docteur Béatin se trouva dans un étrange embarras.</h3>
-
-<p>Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m'eussent
-laissé que quelques heures de sommeil, je m'éveillai plus
-tôt qu'à l'ordinaire et me levai tout de suite. Impatiente de
-revoir mon aimable mère, je fis à la hâte une toilette du
-matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était devenu
-l'un des plus grands plaisirs de la vie. Il n'était pas encore
-jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue.
-Qu'elle était belle dans son lit! quel incarnat! Qu'une de
-nos femmes à rouge, à blanc, à pommades, eût paru
-hideuse à côté de Zéila! A mon âge, je lui disputais à
-peine le prix de la fraîcheur! Quelles grâces donnait
-à son sourire la satisfaction dont on voyait qu'elle jouissait
-intérieurement! Je prévenais son envie. Elle avait oublié,
-la veille, de me demander un moment d'entretien particulier;
-elle était sur le point de m'envoyer chercher.</p>
-
-<p>&mdash;Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un
-bras d'albâtre, avec lequel elle m'attira pour me donner un
-baiser.&mdash;Viens, prends place sur mon lit, chère petite, et
-causons, non pas comme mère et fille, mais comme deux
-amies désormais inséparables.&mdash;Que cette familiarité me
-plaisait! Cependant je ne pouvais pas me défendre de
-certaine timidité. Je craignais que ma mère, ayant peut-être
-connaissance de ma vie mondaine, ne voulût me faire des
-reproches, exiger le sacrifice de ma liberté, de mes habitudes.
-Naturellement indépendante, accoutumée à ne rien
-refuser, à ne penser, à n'agir que d'après moi-même, je ne
-me sentais pas capable de me soumettre à la gêne&hellip; Cependant
-je me trouvais sous puissance de père et de mère!
-Qu'allaient-ils exiger de moi? Mais cette inquiétude fut de
-peu de durée.</p>
-
-<p>Ma mère voulait d'abord savoir d'où nous connaissions
-Robert, et par quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui
-fis un abrégé succinct des malheurs du comte. Elle était
-bien éloignée, malgré les insinuations de Dupuis, de le
-croire d'une naissance aussi distinguée et même de lui
-supposer une âme honnête: toutes les apparences avaient
-déposé contre lui. Mon récit la désabusait. Elle donnait des
-larmes aux aventures tragiques, où la violence de sa passion
-et le désespoir avaient mis si souvent en danger les jours
-de l'infortuné Robert&hellip;</p>
-
-<p>Un laquais vint demander s'il devait introduire un ecclésiastique
-qui disait avoir les plus importantes nouvelles à
-communiquer.&mdash;Maman, m'écriai-je, si ce pouvait être le
-docteur Béatin!&mdash;Je n'en doute pas, répondit-elle.&mdash;C'est
-un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis
-avant-hier une lettre au portier&hellip;&mdash;Ah! c'est lui, c'est
-Béatin, dîmes-nous à la fois; qu'on le fasse entrer.</p>
-
-<p>Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume
-seulement n'était plus le même; au lieu de l'habit ecclésiastique
-ordinaire qu'il avait autrefois, il portait maintenant
-celui de prêtre de l'Oratoire. C'est du moins ce qu'il
-nous apprit, quand je lui fis demander par Zéila ce que
-signifiaient certain collet blanc et des manches étroites.
-D'ailleurs le maintien du drôle était encore plus hypocrite,
-ses yeux plus pénitents, plus faux, ses reins plus souples,
-plus exercés aux courbettes. Il fut un peu surpris de
-trouver une femme auprès de ma mère, qu'il espérait entretenir
-seule. J'avais une calèche dont la gaze abaissée me
-cachait au cafard défiant que je voyais s'efforcer de démêler
-mes traits; peut-être m'eût-il reconnue, quoiqu'il y eût déjà
-longtemps que nous n'eussions eu l'honneur de nous voir.&mdash;Quelles
-nouveautés intéressantes m'amènent si matin,
-monsieur le docteur? dit ma mère d'un ton sec, dont l'oratorien
-parut interdit.&mdash;Tous m'excuserez, madame&hellip;
-Mais, d'après ce que j'ai pris la liberté de faire savoir à
-madame&hellip; si les choses&hellip; que j'aurais peut-être à y ajouter
-y ressemblaient&hellip; madame concevrait sans doute la nécessité
-de ne pas différer notre entretien&hellip;&mdash;Non, non,
-monsieur. Je déteste tous ces mystères. Madame est ma
-meilleure amie; je n'ai rien de caché pour elle. Vos secrets
-regardent mon fils; madame le connaît. Expliquez-vous, et
-surtout ne mentez pas. (Béatin rougit.)&mdash;Ce que j'aurais à
-dire à madame ne regarde plus monsieur son fils&hellip;&mdash;Et de
-quoi s'agit-il donc?&mdash;De milord Sydney, madame.&mdash;De
-milord Sydney?&hellip; Je le vis hier, je le compte voir ce
-matin. Mais, voyons, monsieur, vous vous plaisez donc à
-nous distiller des calomnies? Mon fils perdu, mon fils parti
-pour les colonies? Il est retrouvé, ce cher fils; je le reverrai
-sous peu de jours, et j'ai les plus grandes obligations aux
-personnes honnêtes qui ont bien voulu prendre soin de lui
-(le traître souriait ironiquement).&mdash;Dans ce cas, madame,
-je n'ai plus rien à dire&hellip; je m'y perds&hellip; Puisque madame
-est mieux instruite que je ne le suis moi-même, il est
-inutile que je demeure.&mdash;Vous resterez, monsieur, dis-je
-avec vivacité, me levant et le retenant par le bras, comme
-il faisait un mouvement pour se retirer&hellip; Ma mère sonna.&mdash;Qu'il
-y ait quelqu'un à ma porte, dit-elle, et qu'on
-reçoive tout le monde&hellip; Nous entendîmes siffler; l'instant
-d'après, on annonça Madame Sylvina et milord Sydney.</p>
-
-
-<h3 id="l4c27">CHAPITRE XXVII<br />
-Qui n'étonnera point ceux qui se connaissent en Béatin.&mdash;Comment
-le même projet se formait en même temps en deux
-endroits.</h3>
-
-<p>Un loup tombé dans un piège, entouré de bergers et de
-chiens, dont les abois lui annoncent une mort prochaine;
-un voleur pris sur le fait par un commissaire, accompagné
-de ses sbires, n'est pas plus consterné que le fut l'indigne
-Béatin, entendant prononcer des noms si foudroyants pour
-lui. Je quittai ma calèche et fus me jeter au col de milord
-Sydney, en le nommant mon père. Sylvina frémit à l'aspect
-de l'odieux oratorien. Milord, à qui je venais de le présenter,
-le couvrait d'un regard d'indignation. On se plaça; le noir
-Béatin, debout et tremblant, s'attendait à quelque orage.</p>
-
-<p>Ce fut mon père qui porta la parole.&mdash;Vous mériteriez,
-homme de bien, lui dit-il, que, vous faisant connaître de
-vos supérieurs, nous attirassions sur vous des châtiments
-dignes de toutes vos noirceurs. Vous vous jouez donc tour
-à tour de la religion et de la confiance des hommes? Vous
-avez toutes les passions, elles font naître quelquefois des
-vertus; chez vous, elles n'ont engendré que des vices abominables!
-Laissez-nous; tâchez de devenir honnête homme,
-et songez, surtout, que si jamais vous nous donnez le
-moindre sujet de plainte&hellip; rien ne pourra vous soustraire
-aux effets de notre ressentiment. Sortez!</p>
-
-<p>Quoique le moine dût s'estimer trop heureux d'en être
-quitte à si bon marché, l'orgueil, la fureur l'égarèrent. Non
-seulement il foula cruellement la petite chienne de ma
-mère, en feignant une maladresse, mais encore, il balbutia
-quelques injures, en traversant l'antichambre. Un laquais,
-ayant distingué quelque chose, lui barra le passage et le
-repoussa d'un coup de poing: mon père, entendant du
-bruit, parut. Béatin, accusé par plusieurs témoins, se prosterne.&mdash;Qu'on
-le laisse passer, dit mon père, avec un
-sang-froid qui n'appartient qu'aux grandes âmes, qu'il se
-retire et qu'on se garde de lui faire la moindre violence.
-Allez, monsieur.</p>
-
-<p>Béatin fut oublié. Nous ne nous occupâmes plus que de
-nous. Mon père insistait pour que sa chère Zéila l'épousât
-sans délai.&mdash;Nous devons, disait-il, assurer le sort de la
-chère Félicia. Nous ne sommes d'ailleurs comptables de
-notre conduite qu'à nous-mêmes. Nous irons en Angleterre.
-Monrose aura la fortune de son père: j'y joindrai de quoi le
-soutenir sur un pied convenable. Je suis sûr qu'il saura se
-faire honneur de nos bienfaits&hellip; Quant au comte&hellip; j'aurais
-un projet pour lui; il doit la vie à Félicia, et par l'enchaînement
-des circonstances, il lui doit encore l'honneur. Qu'il
-l'épouse! Il est absolument sans biens: je me charge d'y
-pourvoir et de terminer avantageusement toutes ses affaires
-et de lui composer une fortune convenable à sa naissance.</p>
-
-<p>Cette idée, qui plût beaucoup à ma mère et à Sylvina, me
-fit trembler au premier moment: moi! m'engager&hellip; Cependant,
-devenir comtesse!&hellip; Ah! que n'était-ce plutôt marquise!&hellip;
-Mais non, ce n'était pas la même chose. Ce que le
-comte pouvait, ce qu'il devait peut-être, le marquis ne le
-pouvait pas. J'éloignai bien vite une mauvaise pensée&hellip;
-Cependant, me marier au comte, n'était-ce pas demeurer
-libre?&hellip; Il ne pouvait vivre longtemps&hellip; Mais mourant ami
-ou mari, mes regrets n'étaient-ils pas les mêmes? Toutes ces
-pensées se présentèrent à la fois à mon esprit; on me pressait
-de consentir que Sylvina, qui s'offrait, fît auprès du
-comte les premières démarches. Elle n'en eut pas la peine.
-Voici ce qu'il nous écrivait de son lit, tandis que nous nous
-occupions du projet singulier d'en faire mon époux. «De la
-part de l'infortuné comte de L&hellip; à tout ce qu'il a de cher au
-monde, réuni chez M<sup>me</sup> de Kerlandec, et à milord Sydney,
-salut.</p>
-
-<p>«Mes amis, je sais tout: ce que les obstacles n'auraient
-jamais pu, l'amitié, la reconnaissance le peuvent, l'ordonnent
-aujourd'hui. Je ne prétends plus au bonheur inestimable de
-posséder la belle Zéila; le Ciel, qui daigne me rendre ce
-que l'iniquité des hommes m'avait enlevé, m'apprend à restituer
-à chacun ce qui lui appartient. Que milord Sydney
-soit heureux. Mais, mes amis, puis-je espérer de l'être à
-mon tour pendant le peu de jours qui me restent encore?&hellip;
-Serais-je digne de donner mon nom à l'aimable Félicia, ma
-bienfaitrice, à qui tout ce que je possède au monde et ma vie
-même appartiennent plus qu'à moi? Milord, faites un fils de
-celui qui, tour à tour, voulut répandre votre sang et versa le
-sien à cause de vous. Félicia, fille de Zéila, ne me dédaignez
-pas par cette mince raison, qui fait que je vous suis plus
-attaché. Venez tous; que je ne sois plus pour vous un objet
-de haine. Comblez mes v&oelig;ux, et je cesserai d'être un objet
-de pitié&hellip; Zéila! milord Sydney! je pourrai vous voir. Oui,
-je le sens&hellip; je vous attends avec l'empressement et l'amour
-d'un fils qui ne sentit jamais rien faiblement et qui, cessant
-de vous craindre, ne peut plus que vous chérir. Adieu.»</p>
-
-<p>Cette lettre exaltée nous fit beaucoup de plaisir, mais un
-peu de peine en même temps. Le style du comte prouvait
-qu'il avait écrit dans le moment du choc de plusieurs sentiments
-difficiles à concilier. L'effet que le physique pouvait
-en avoir ressenti nous donnait de l'inquiétude. Nous répondîmes
-et promîmes pour le soir, pourvu que le chirurgien,
-qu'on devait consulter avant de remettre notre billet, jugeât
-le malade en état de supporter la révolution que notre visite
-ne pouvait manquer de lui occasionner.</p>
-
-
-<h3 id="l4c28">CHAPITRE XXVIII<br />
-Espèce d'épisode.</h3>
-
-<p>En effet, une heure après, on vint nous avertir qu'il était
-inutile de nous rendre chez le comte. Il avait de la fièvre,
-le repos lui était nécessaire.</p>
-
-<p>On m'apportait en même temps une lettre du fameux
-d'Aiglemont. Les lecteurs qui auront pris quelque intérêt à
-cet aimable fou seront sans doute charmés d'en entendre
-parler encore une fois et d'apprendre ce qu'il devint après
-s'être séparé de nous. Je vais copier sa lettre: je trouve cela
-plus commode que d'en faire l'extrait:</p>
-
-<p>«Enfin donc, chère Félicia, je suis pris et très pris (cela
-ne veut pas dire que je suis amoureux, c'est bien pis). Je
-suis marié. Riche héritier et marquis, à la bonne heure,
-mais marié! sentez-vous bien toute la force de cette expression?
-Mon oncle, qui s'entend merveilleusement à manier
-les esprits, a su prouver à d'excellentes têtes de ce pays-ci que
-l'on ferait un coup de partie si l'on me donnait pour femme
-certaine jeune personne qui doit réunir un jour tous leurs héritages.
-Il a fallu passer l'affaire, car mon oncle assurait que
-j'étais à l'enchère à Paris, et pour peu qu'on hésitât, on risquait
-de me manquer. Imaginez, ma chère Félicia, toutes
-les angoisses auxquelles un pauvre humain peut être en
-butte; dès lors, je les éprouve sans exception. Présenté chez
-tous les parents, à la ville, à la campagne; trouvé par l'un
-aimable, par l'autre fou; par celle-ci petit-maître, par celle-là
-fier et dédaigneux; jugé par chacun au gré du caprice et
-des intérêts particuliers&hellip; Puis les hostilités sournoises des
-concurrents cachés, les délations anonymes, des éclaircissements,
-quelques-uns très vrais, d'autres outrés, sur ma
-manière de faire travailler l'argent; puis, mes contremines,
-mes insinuations auprès des uns, mon courage vis-à-vis des
-autres&hellip; On ferait un poème épique de tous mes combats,
-de toutes mes craintes, de toutes mes victoires. Enfin,
-quand tout fut d'accord, il ne me manquait plus que d'avoir
-vu la future.</p>
-
-<p>«Je ne m'attendais pas à tant de charmes et d'agréments:
-élevée dans un couvent par une tante sévère, et dévote (qui
-fait pénitence depuis dix ans d'avoir constamment déplu
-par sa laideur et d'avoir incommodé la société par beaucoup
-de mauvaise humeur et d'orgueil), ma prétendue me semblait
-devoir être une petite bégueule sauvage et peu faite
-pour m'intéresser. Mais point du tout. Douée d'un caractère
-heureux, une longue communication avec une hétéroclite
-ne l'a point gâtée. J'ai fait comme César: je suis venu, j'ai
-vu, j'ai vaincu. Le mariage a été bientôt conclu; ç'a justement
-été le vilain esprit de la tante qui m'a porté bonheur.
-Elle était si contraire à mes prétentions; elle voulait qu'on
-me fît subir des examens si rigoureux, qu'on réunît sur
-mon compte tant d'instructions, que pour la narguer, on a
-brusqué les affaires, et cela n'a pas été malheureux pour
-moi. La petite marquise a de l'esprit et des talents; elle
-danse, elle sait la musique. Elle a lu; mais surtout, elle
-a toutes les dispositions possibles à devenir bientôt, avec
-l'aide d'un talent merveilleux que j'ai pour former les
-femmes, l'une des plus aimables et des plus propres à faire
-honneur à un époux à ses risques et périls.</p>
-
-<p>«Tout de bon, je trouve que c'est une assez jolie chose que
-le mariage. Ma petite femme, toute prête à adorer le premier
-objet que se présenterait, n'a rien eu de plus pressé que de
-m'adorer, et je crois, ne vous en déplaise, que je l'adore
-aussi. Nous rions, nous faisons des folies d'enfants, et surtout
-beaucoup d'autres folies; car, à certains égards, je suis
-parfaitement bien tombé. Que j'aime une femme attachée à
-ses devoirs! Puisse ma chère moitié remplir ceux qui se
-succéderont par la suite, dans la carrière du mariage, aussi
-bien qu'elle s'efforce maintenant de remplir les premiers,
-Aussi, suis-je d'une fidélité&hellip; Je vois tous les jours, sans
-l'ombre d'une tentation, une fille charmante qui la sert et
-deux ou trois parentes angéliques, chez qui la première
-faveur de la vertu conjugale est fort ralentie, et qui ne
-demanderaient sans doute pas mieux que de se distraire un
-peu d'une ennuyeuse monogamie. Concevez-vous cette conversion?
-n'est-elle pas digne d'occuper les deux trompettes
-de la Renommée?»</p>
-
-<p>D'Aiglemont me demandait ensuite de mes nouvelles et
-de celles de Sylvina. Je ne lui avais presque point écrit; il
-ignorait une partie de ce qui nous était arrivé. Il s'informait
-aussi du comte, dont il avait toujours souhaité la fin,
-craignant que ce personnage mélancolique ne me gâtât l'esprit,
-etc.</p>
-
-<p>Monseigneur, qui avait joint quelque chose à la lettre de
-son neveu, m'écrivait plus gravement. Il me contait comment
-on avait eu toutes les peines du monde à marier son
-étourdi: lui, oncle, payait les dettes et faisait, pour le nouveau
-marquis, une pension de deux cents louis à M<sup>me</sup> Dorville.
-Ce revenu venait bien à propos à celle-ci, qui avait au
-suprême degré le défaut de l'inconduite et de ne savoir
-jamais sacrifier l'agréable à l'utile. Le bienfaiteur le plus
-solide était renvoyé de chez elle, en faveur du premier joli
-museau dont elle pouvait avoir envie. Sans cette rente viagère,
-Dorville aurait pu mourir quelque jour à l'hôpital.</p>
-
-
-<h3 id="l4c29">CHAPITRE XXIX<br />
-Conclusion.</h3>
-
-<p>Quel froid me saisit? Hymen, la léthargie de mon esprit
-est-elle un effet de tes fatales influences? je n'ai plus le courage
-d'écrire&hellip; Ah! c'est que je viens de parler de toi&hellip; Vous
-bâillez aussi, lecteur; il est temps que je finisse.</p>
-
-<p>Le marquis m'aimait beaucoup; mais voyant ce qui
-venait d'arriver, soit prudence, soit délicatesse, soit enfin
-tout ce qui peut occasionner un changement dans l'esprit
-d'un être à deux pieds sans plumes, il supposa tout à coup
-un voyage à faire dans ses terres, et partit, me livrant au
-tumulte de mes aventures et de mes projets. Cependant, il
-m'écrivit souvent, toujours avec beaucoup de tendresse;
-nous demeurâmes amis.</p>
-
-<p>Monrose arriva bientôt sur les ailes de l'amour filial et de
-l'amitié. Il était devenu grand et avait embelli. J'eus un
-secret dépit de ce qu'il était mon frère. On peut juger de
-l'accueil que lui fit ma charmante mère, par la connaissance
-que j'ai donnée de la tendresse de son c&oelig;ur. Monrose, instruit
-enfin de l'affaire de Bordeaux, fit bien voir qu'il avait
-du bon sens. Doué d'une vraie sensibilité, loin de quitter
-la nature pour son ombre, il ne voulut connaître de père
-que celui qui lui en montrait les sentiments et en exerçait
-envers lui les devoirs. On le fit entrer aux mousquetaires.
-Il est maintenant capitaine de cavalerie, en attendant
-mieux.</p>
-
-<p>Bientôt Sydney épousa sa chère Zéila. Les lords Kinston
-et Bentley furent avec nous les seuls témoins du bonheur de
-ce couple aimable.</p>
-
-<p>Le comte se rétablit un peu. Nous nous épousâmes pour
-la forme seulement; aucun des deux n'en désirait davantage.</p>
-
-<p>Le vieux président et son gendre, qui surent nos mariages,
-vinrent adroitement nous complimenter en grand deuil, en
-pleureuses: M<sup>me</sup> la présidente était morte, quelques jours
-auparavant, de ce qu'on sait.</p>
-
-<p>Sylvina, avec un reste de physionomie qui agaçait
-encore, se mit en son particulier et devint une espèce de
-quiétiste, moitié dévote, moite galante; elle recevait des
-prêtres, des femmes retirées du monde, et surtout beaucoup
-de ces célibataires obscurs qui s'accommodent volontiers
-des femmes qu'on peut avoir sans beaucoup de soins
-et de mérite.</p>
-
-<p>Les affaires de mon mari l'appelaient en province. Mon
-père voulut bien l'accompagner; ils réussirent dans tout ce
-qui avait été l'objet de leur voyage. De là le pauvre comte
-fut prendre les eaux, mais elles ne lui firent aucun bien: il
-mourut peu de temps après son retour, mêlant à ses derniers
-soupirs le nom mille fois répété de M<sup>me</sup> Kerlandec. Sa
-manie, jusque-là combattue par la raison, renaissait de la
-faiblesse de celle-ci.</p>
-
-<p>Milady Sydney mit au monde, avant la fin de l'année, un
-fils qui combla les v&oelig;ux du couple le plus digne des
-faveurs du destin.</p>
-
-<p>J'avais suivi en Angleterre les chers auteurs de mes jours.
-Au bout d'un certain temps je les quittai pour voyager. Je
-m'arrêtai en Italie, où le goût des arts me fit trouver mille
-agréments. Peut-être ferai-je la folie de donner quelque
-jour au public l'histoire des aventures qui me sont arrivées
-dans ce charmant séjour. Mais si je n'écris plus, vous saurez,
-mes chers lecteurs, que pensant comme un homme
-doué d'une assez bonne tête et sentant comme une femme
-très fragile, je consacre mes jours aux études agréables, aux
-plaisirs d'une société choisie, et mes nuits aux délices de la
-volupté, dont je me suis fait un art que j'ai poussé plus
-loin qu'aucune femme. Constante en amitié, mais volage en
-amour, je suis heureuse et me flatte de n'avoir jamais fait le
-malheur de personne.</p>
-
-<p>Si quelqu'un de ces gens sévères qui aiment qu'on fasse
-une fin me remontrait ici que, sortie d'un état équivoque
-dans lequel j'étais peut-être excusable de me conduire mal,
-j'aurais dû me réformer et vivre plus honnêtement, je lui
-répondrais que je n'y pensais pas dans le temps, et que
-d'ailleurs j'aurais peut-être fait des efforts inutiles. Car un
-homme de génie, qui connaît le c&oelig;ur humain, a dit pour
-ma consolation et pour celle de beaucoup d'autres: «N'est
-pas toujours femme de bien qui veut».</p>
-
-
-<p class="cgap"><i>Fin de la quatrième et dernière partie.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="table des matières">
-<tr>
-<td colspan="3">&nbsp;</td>
-<td class="num"><span class="small">Pages</span></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3">Introduction</td>
-<td class="num"><a href="#intro">1</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="3">Essai bibliographique</td>
-<td class="num"><a href="#essai">7</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="4" class="c">PREMIÈRE PARTIE</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr"><span class="sc">Chapitre</span>&nbsp;I.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Échantillon de la pièce</td>
-<td class="num"><a href="#l1c1">13</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">II.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui dit beaucoup en peu de mots</td>
-<td class="num"><a href="#l1c2">15</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">III.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Préliminaires indispensables</td>
-<td class="num"><a href="#l1c3">16</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">IV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Émigration</td>
-<td class="num"><a href="#l1c4">18</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">V.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Pour lequel je demande grâce aux lecteurs qu'il
-pourra ennuyer</td>
-<td class="num"><a href="#l1c5">19</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Vérité.&mdash;Conduite à la mode.&mdash;Travers du
-vieux temps</td>
-<td class="num"><a href="#l1c6">21</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où l'on fait connaissance avec le directeur et
-un ami de Sylvina</td>
-<td class="num"><a href="#l1c7">23</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui tient un peu du précédent, mais qu'on fera
-pourtant bien de lire</td>
-<td class="num"><a href="#l1c8">25</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">IX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Peu intéressant, mais qui n'est pas inutile</td>
-<td class="num"><a href="#l1c9">27</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">X.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Plus vrai que vraisemblable</td>
-<td class="num"><a href="#l1c10">29</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Conjuration</td>
-<td class="num"><a href="#l1c11">32</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite du précédent.&mdash;Disgrâce de Béatin.</td>
-<td class="num"><a href="#l1c12">34</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui annonce quelque chose</td>
-<td class="num"><a href="#l1c13">37</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Événement intéressant</td>
-<td class="num"><a href="#l1c14">39</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où j'avoue des choses dont notre sexe ne
-convient pas volontiers.&mdash;Singuliers discours
-de Sylvina, dont je conseille à bien des femmes
-de faire leur profit</td>
-<td class="num"><a href="#l1c15">41</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Bel exemple qui n'est pas assez suivi.&mdash;Croquis
-d'un prélat à la mode</td>
-<td class="num"><a href="#l1c16">44</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Bonne volonté de Sa Grandeur.&mdash;Contretemps</td>
-<td class="num"><a href="#l1c17">46</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Caprices amoureux</td>
-<td class="num"><a href="#l1c18">48</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où l'on voit ce qui n'arriva pas.&mdash;Songe</td>
-<td class="num"><a href="#l1c19">50</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où le beau chevalier se montre à son avantage</td>
-<td class="num"><a href="#l1c20">51</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Arrangements.&mdash;Obstacles.&mdash;Alarmes.</td>
-<td class="num"><a href="#l1c21">53</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Dont je ne sais comment je me tirerai</td>
-<td class="num"><a href="#l1c22">56</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite du précédent</td>
-<td class="num"><a href="#l1c23">58</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui apprend aux gens à bonne fortune à ne rien
-oublier dans les maisons où ils couchent</td>
-<td class="num"><a href="#l1c24">60</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où Sa Grandeur fait briller un grand esprit de
-conciliation</td>
-<td class="num"><a href="#l1c25">63</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite du précédent.&mdash;Monseigneur est récompensé</td>
-<td class="num"><a href="#l1c26">66</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Réflexions qu'on pourrait omettre de lire sans
-perdre le fil de l'histoire</td>
-<td class="num"><a href="#l1c27">69</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Surprise.&mdash;Explication.&mdash;Plaisirs</td>
-<td class="num"><a href="#l1c28">71</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Galanterie de monseigneur.&mdash;Singulière
-conversation qui laisse les choses au même point</td>
-<td class="num"><a href="#l1c29">72</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où ceux qui s'intéressent au beau chevalier
-verront qu'il est beaucoup parlé de lui</td>
-<td class="num"><a href="#l1c30">75</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXXI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui fait voir que le chevalier n'avait pas moins
-que son oncle l'esprit de conciliation</td>
-<td class="num"><a href="#l1c31">77</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXXII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite du précédent.&mdash;Départ pour la province</td>
-<td class="num"><a href="#l1c32">79</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="4" class="c">SECONDE PARTIE</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Dont on saura le contenu, si l'on prend la peine
-de le lire</td>
-<td class="num"><a href="#l2c1">83</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">II.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où et chez quelles gens nous arrivons.&mdash;Portraits</td>
-<td class="num"><a href="#l2c2">85</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">III.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Ridicules</td>
-<td class="num"><a href="#l2c3">87</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">IV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>De Thérèse et des confidences qu'elle me fit</td>
-<td class="num"><a href="#l2c4">90</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">V.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite des confidences de Thérèse</td>
-<td class="num"><a href="#l2c5">93</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Méprise de M. Caffardot</td>
-<td class="num"><a href="#l2c6">96</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Vengeance de Thérèse</td>
-<td class="num"><a href="#l2c7">100</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>De la culotte de M. Caffardot</td>
-<td class="num"><a href="#l2c8">102</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">IX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Rapport de Thérèse et ce qu'elle fit pour prouver
-qu'elle ne mentait pas</td>
-<td class="num"><a href="#l2c9">105</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">X.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>C'est le chevalier qui parle</td>
-<td class="num"><a href="#l2c10">107</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Aubades.&mdash;Fâcheux réveil d'Éléonore</td>
-<td class="num"><a href="#l2c11">110</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Trait d'esprit et de charité de la part du
-chevalier</td>
-<td class="num"><a href="#l2c12">112</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>A quel prix Caffardot retrouve sa culotte</td>
-<td class="num"><a href="#l2c13">115</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Conclusion des aventures précédentes</td>
-<td class="num"><a href="#l2c14">117</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où l'on fait une nouvelle connaissance.&mdash;Arrangements
-raisonnables</td>
-<td class="num"><a href="#l2c15">120</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Comment l'objet de mon voyage est manqué</td>
-<td class="num"><a href="#l2c16">122</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Peu intéressant, mais nécessaire</td>
-<td class="num"><a href="#l2c17">123</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Intrigues, conversation singulière</td>
-<td class="num"><a href="#l2c18">125</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Prompte négociation de Thérèse.&mdash;Entrevue</td>
-<td class="num"><a href="#l2c19">128</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui prépare à des choses intéressantes</td>
-<td class="num"><a href="#l2c20">131</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Orgie</td>
-<td class="num"><a href="#l2c21">133</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Plaisirs d'une autre espèce</td>
-<td class="num"><a href="#l2c22">135</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui frappait.&mdash;Des belles choses que je vis</td>
-<td class="num"><a href="#l2c23">137</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Comment se termina la partie de plaisir</td>
-<td class="num"><a href="#l2c24">139</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Méchants confondus.&mdash;Inconvénients de la charité,
-qui ne doivent cependant pas rebuter les bons
-c&oelig;urs</td>
-<td class="num"><a href="#l2c25">141</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite du précédent.&mdash;Aveu de M<sup>me</sup> Dupré.&mdash;Raccommodement</td>
-<td class="num"><a href="#l2c26">144</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Jalousie des s&oelig;urs Fiorelli; malheur dont
-Argentine et le chevalier sont menacés</td>
-<td class="num"><a href="#l2c27">147</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Repentir de Camille.&mdash;Fin tragique de la duègne</td>
-<td class="num"><a href="#l2c28">149</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui fera plaisir aux partisans de monseigneur
-et de son neveu</td>
-<td class="num"><a href="#l2c29">152</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Dénouement des grands événements de cette
-seconde partie et leur conclusion</td>
-<td class="num"><a href="#l2c30">154</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="4" class="c">TROISIÈME PARTIE</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Accident.&mdash;Fâcheuse rencontre</td>
-<td class="num"><a href="#l3c1">157</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">II.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Dénouement tragique de l'aventure du
-bourbier.&mdash;Bravoure d'un Anglais et d'un joli
-jeune homme</td>
-<td class="num"><a href="#l3c2">159</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">III.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Histoire de Monrose.&mdash;Ses singuliers malheurs</td>
-<td class="num"><a href="#l3c3">162</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">IV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Beau procédé de Sylvina</td>
-<td class="num"><a href="#l3c4">166</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">V.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Comment l'Anglais se montre aussi aimable qu'il
-était vaillant</td>
-<td class="num"><a href="#l3c5">168</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où l'on ne verra rien d'étonnant</td>
-<td class="num"><a href="#l3c6">170</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où l'on retrouvera des gens de connaissance</td>
-<td class="num"><a href="#l3c7">173</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Le bien vient quelquefois en dormant</td>
-<td class="num"><a href="#l3c8">174</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">IX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Fin du noviciat de Monrose</td>
-<td class="num"><a href="#l3c9">176</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">X.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Intrigues dont le beau Monrose est l'objet</td>
-<td class="num"><a href="#l3c10">179</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où l'on voit Sylvina attrapée d'une singulière
-façon</td>
-<td class="num"><a href="#l3c11">182</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui contient des choses dont les coquettes
-pourront faire leur profit</td>
-<td class="num"><a href="#l3c12">184</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Descriptions qui n'amuseront pas tout le monde</td>
-<td class="num"><a href="#l3c13">186</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Plus aride encore que le précédent</td>
-<td class="num"><a href="#l3c14">189</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui en annonce d'autres plus intéressants</td>
-<td class="num"><a href="#l3c15">190</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Singulière conversation et comment elle se
-termina</td>
-<td class="num"><a href="#l3c16">192</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Peu différent de celui qu'on vient de lire</td>
-<td class="num"><a href="#l3c17">195</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où le beau Monrose reparaît</td>
-<td class="num"><a href="#l3c18">198</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qu'on n'a pas pu rendre plus clair</td>
-<td class="num"><a href="#l3c19">201</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Courses nocturnes.&mdash;Apparition d'un lutin chez
-le chevalier d'Aiglemont</td>
-<td class="num"><a href="#l3c20">203</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Conversation moins obscure pour le lecteur que
-pour les interlocuteurs eux-mêmes</td>
-<td class="num"><a href="#l3c21">205</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Dont la plus grande partie peint des caprices
-qui ne sont pas du goût de tout le monde</td>
-<td class="num"><a href="#l3c22">207</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Absence de Sydney.&mdash;Comment le beau Monrose est
-de nouveau poursuivi par son étoile</td>
-<td class="num"><a href="#l3c23">210</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où l'on verra des choses intéressantes</td>
-<td class="num"><a href="#l3c24">213</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Hors-d'&oelig;uvre, à peu de chose près</td>
-<td class="num"><a href="#l3c25">216</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite du précédent</td>
-<td class="num"><a href="#l3c26">219</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui traite de je ne sais quoi</td>
-<td class="num"><a href="#l3c27">222</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>De l'étranger.&mdash;Son histoire</td>
-<td class="num"><a href="#l3c28">225</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite de l'histoire du comte</td>
-<td class="num"><a href="#l3c29">228</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Continuation</td>
-<td class="num"><a href="#l3c30">230</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXXI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Toujours la même histoire</td>
-<td class="num"><a href="#l3c31">233</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXXII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Conclusion de l'histoire du malheureux comte</td>
-<td class="num"><a href="#l3c32">236</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td colspan="4" class="c">QUATRIÈME PARTIE</td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr"><span class="sc">Chapitre</span> I.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qu'on peut aussi bien ne pas lire que j'aurais
-pu ne pas l'écrire</td>
-<td class="num"><a href="#l4c1">241</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">II.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui serait plus ennuyeux s'il était plus long</td>
-<td class="num"><a href="#l4c2">243</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">III.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui contient des choses moins tristes</td>
-<td class="num"><a href="#l4c3">245</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">IV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite du précédent</td>
-<td class="num"><a href="#l4c4">247</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">V.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Malheur imprévu</td>
-<td class="num"><a href="#l4c5">249</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Fin du règne de Sylvina.&mdash;Le plus beau moment
-du mien</td>
-<td class="num"><a href="#l4c6">252</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où je recule un peu sur mes pas</td>
-<td class="num"><a href="#l4c7">255</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">VIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Aventures nocturnes</td>
-<td class="num"><a href="#l4c8">257</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">IX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Comment tout allait mal cette nuit-là</td>
-<td class="num"><a href="#l4c9">260</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">X.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>De pis en pis</td>
-<td class="num"><a href="#l4c10">262</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Événements intéressants</td>
-<td class="num"><a href="#l4c11">264</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Comment on se retrouve au moment qu'on y pense
-le moins</td>
-<td class="num"><a href="#l4c12">267</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui n'est pas le moins intéressant du livre</td>
-<td class="num"><a href="#l4c13">271</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Heureux changement dans les affaires du comte
-et dans les miennes</td>
-<td class="num"><a href="#l4c14">278</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Fin de mes peines.&mdash;Comment j'en suis enfin
-dédommagée</td>
-<td class="num"><a href="#l4c15">276</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Négociations de Dupuis et ce qui en arriva.
-Lettre de M<sup>me</sup> de Kerlandec</td>
-<td class="num"><a href="#l4c16">278</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Où l'on verra des gens bien embarrassés</td>
-<td class="num"><a href="#l4c17">281</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XVIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Comment j'appris au comte ce que nous étions
-convenus de lui cacher encore et ce qui nous
-arriva.&mdash;Ma première visite avec milord Sydney</td>
-<td class="num"><a href="#l4c18">284</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XIX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Court, mais intéressant</td>
-<td class="num"><a href="#l4c19">286</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Argent qui circule.&mdash;Thérèse fait fortune.&mdash;Par
-quel enchaînement d'aventures</td>
-<td class="num"><a href="#l4c20">288</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Suite et conclusion des grands événements
-arrivés à Thérèse</td>
-<td class="num"><a href="#l4c21">291</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Entrevue orageuse avec M<sup>me</sup> de Kerlandec</td>
-<td class="num"><a href="#l4c22">298</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Conversation intéressante</td>
-<td class="num"><a href="#l4c23">297</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>L'un des plus intéressants de l'ouvrage</td>
-<td class="num"><a href="#l4c24">299</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXV.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Indéfinissable</td>
-<td class="num"><a href="#l4c25">302</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVI.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Comment se passa la seconde entrevue avec ma
-mère et comment le docteur Béatin se trouva
-dans un étrange embarras</td>
-<td class="num"><a href="#l4c26">304</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Qui n'étonnera point ceux qui se connaissent
-en Béatins.&mdash;Comment le même projet se formait
-en même temps en deux endroits</td>
-<td class="num"><a href="#l4c27">307</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXVIII.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Espèce d'épisode</td>
-<td class="num"><a href="#l4c28">309</a></td>
-</tr>
-<tr>
-<td class="topr">XXIX.</td> <td>&mdash;</td>
-<td>Conclusion</td>
-<td class="num"><a href="#l4c29">312</a></td>
-</tr>
-</table>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'oeuvre du chevalier Andrea de
-Nerciat (2/2), by André-Robert Andréa de Nerciat
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'OEUVRE DU ANDREA DE NERCIAT, VOL 2 ***
-
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-Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
-
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of computers
-including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
-because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
-people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
-To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
-and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
-and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
-
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
-Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
-http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
-permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
-Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
-throughout numerous locations. Its business office is located at
-809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
-business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
-information can be found at the Foundation's web site and official
-page at http://pglaf.org
-
-For additional contact information:
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To
-SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
-particular state visit http://pglaf.org
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations.
-To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
-
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
-works.
-
-Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
-concept of a library of electronic works that could be freely shared
-with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
-Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
-
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
-unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
-keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
-
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
-
- http://www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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Binary files differ