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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Jeunes-France: romans goguenards ; suivis de Contes humoristiques - -Author: Théophile Gautier - -Release Date: September 19, 2020 [EBook #63244] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS *** - - - - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - THÉOPHILE GAUTIER - - LES - JEUNES-FRANCE - - ROMANS GOGUENARDS - - Moins un homme qui pense - Qu'un boeuf qui rumine. - - Angola. - - SUIVIS DE - CONTES HUMORISTIQUES - - PARIS - CHARPENTIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS - 28, QUAI DU LOUVRE, 28 - - 1875 - Tous droits réservés - - - - -Il a été tiré 50 exemplaires numérotés, sur papier de Hollande. - -Prix: 7 francs. - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - -DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER - -à 3 fr. 50 chaque volume - - PREMIÈRES POÉSIES (Albertus.--La Comédie de la mort, etc.) 1 vol. - MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol. - LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol. - LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition 1 vol. - SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol. - VOYAGE EN RUSSIE 2 vol. - VOYAGE EN ESPAGNE (Tras los montes) 1 vol. - ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol. - NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol. - TABLEAUX DE SIÉGE.--Paris, 1870-1871 1 vol. - ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d'un Portrait à - l'eau-forte, par _J. Jacquemart_ 1 vol. - THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol. - HISTOIRE DU ROMANTISME 1 vol. - - -PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. - - - - -PRÉFACE - - PIERROT.--Je te dis toujours la même chose, parce que c'est - toujours la même chose; et si ce n'était pas toujours la même - chose, je ne te dirais pas toujours la même chose. - - _Le Festin de Pierre._ - - -Ceci, en vérité, mon cher monsieur ou ma belle dame, n'est autre chose -qu'une préface, et une préface fort longue: je n'ai pas la moindre envie -de vous le dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais si vous -avez la fatuité de ne pas lire les préfaces; mais j'aime à supposer le -contraire, pour l'honneur de votre esprit et de votre jugement. Je -prétends même que vous me remercierez de vous en avoir fait une; elle -vous dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques, que -vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez, si récalcitrants que -vous soyez, que ce n'est pas une mince obligation que vous m'en devez -avoir. J'espère que celle-ci tiendra la moitié du volume; j'aurais bien -voulu qu'elle le remplît tout entier, mais mon éditeur m'a dit qu'on -était encore dans l'habitude de mettre quelque chose après, pour avoir -le prétexte de faire une table. C'est une mauvaise habitude; on en -reviendra. Qu'est-ce qui empêche de mettre la préface et la table côte à -côte, sans le remplissage obligé de roman ou de contes? Il me semble que -tout lecteur un peu imaginatif supposerait aisément le milieu, à l'aide -du commencement et de la fin: sa fiction vaudrait probablement mieux que -la réalité, et d'ailleurs il est plus agréable de faire un roman que de -le lire. - -Moi, pour mon compte, et je prétends vous convertir à mon système, je ne -lis que les préfaces et les tables, les dictionnaires et les catalogues. -C'est une précieuse économie de temps et de fatigue: tout est là, les -mots et les idées. La préface, c'est le germe; la table, c'est le fruit: -je saute comme inutiles tous les feuillets intermédiaires. Qu'y -verrais-je? des phrases et des formes; que m'importe! Aussi, depuis deux -ans que j'ai fait cette précieuse découverte, je suis devenu d'une -érudition effroyable: je ferais honte à Cluverius, à Saumaise, à dom -Calmet, à dom Sanchez et à tous les dom bénédictins du monde; je -disserterais, comme Pic de la Mirandole, _de omni re scibili et -quibusdam aliis_. Citez-moi quelque chose que je ne sache pas, je vous -en défie; et, pour peu que vous usiez de ma méthode, vous arriverez au -même résultat que moi. - -Il en est des livres comme des femmes: les uns ont des préfaces, les -autres n'en ont pas; les unes se rendent tout de suite, les autres font -une longue résistance; mais tout finit toujours de même... par la fin. -Cela est triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme qui -irait se jeter tout d'abord à votre tête? Vous lui diriez comme le More -de Venise à Desdemona: - - ... à bas, prostituée! - -Cette femme serait une catin sans vergogne: pourquoi voulez-vous donc -qu'un livre soit plus effronté qu'une femme, et qu'il se livre à vous -sans préliminaire? Il est vrai que la fille que vous louez six francs -n'y fait pas tant de façons, et vous avez acheté le livre vingt sous de -plus que la fille. Il est à vous, vous pouvez en user et en abuser; vous -n'accorderez pas même à sa virginité le quart d'heure de grâce, vous le -touchez, vous le maniez, vous le traînez de votre table à votre lit, -vous rompez sa robe d'innocence, vous déchirez ses pages: pauvre livre! - -La préface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, ce sont les -demi-aveux, les soupirs étouffés, les coquettes agaceries, c'est tout le -charme; c'est la jeune fille qui reste longtemps à dénouer sa ceinture -et à délacer son corset, avant d'entrer au lit où son amoureux l'attend. - -Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux pour lui -dire: Dépêche-toi! - -D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent une épaule -convexe et une gorge concave, d'autant que la préface cache souvent -derrière elle un livre grêle et chétif. - -O lecteurs du siècle! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez -à peine le temps de mourir, plaignez-vous donc des préfaces qui -contiennent un volume en quelques pages, et qui vous épargnent la peine -de parcourir une longue enfilade de chapitres pour arriver à l'idée de -l'auteur. La préface de l'auteur, c'est le post-scriptum d'une lettre de -femme, sa pensée la plus chère: vous pouvez ne pas lire le reste. - -Pourtant, n'allez pas inférer de ce que je viens de dire qu'il y ait une -idée dans celle-ci; je serais désespéré de vous induire en erreur. Je -vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré. Y a-t-il encore quelque chose -de sacré? Je vous jure sur mon âme, à laquelle je ne crois guère; sur ma -mère, à laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a réellement pas plus -d'idée dans ma préface que dans un livre quelconque de M. Ballanche; -qu'il n'y a ni mythe, ni allégorie, que je n'y fonde pas de religion -nouvelle comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une poétique ni quoi -que ce soit qui tende à quelque chose: je n'y fais même pas l'apologie -de mon ouvrage. Vous voyez bien que ma préface ne ressemble en rien à -ses sœurs les autres préfaces. - -Seulement je profite de l'occasion pour causer avec vous; je fais comme -ces bavards impitoyables qui vous prennent par un bouton de votre habit, -monsieur; par le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent dans -un coin du salon pour se dégorger de toutes les balivernes qu'ils ont -amassées pendant un quart d'heure de silence. En honneur, ce n'est pas -pour autre chose. Je n'ai pas grand'chose à faire, ni vous non plus, je -pense. Je m'en vais donc me raconter à vous de point en point, et vous -faire moi-même ma biographie: il n'y aura pas plus de mensonges que dans -tout autre... ni moins. - -Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord de vous toucher -quelque chose des motifs qui m'ont porté à faire noires trois ou quatre -cents pages blanches qui ne l'ont pas mérité. - -Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens qui ont tous -infiniment d'esprit, autant d'esprit que M. H. Delatouche et M. -Loève-Veimars. Tous ces gens-là ont fait un livre ou même en ont fait -deux: il y en a un qui est coupable de trois. Moi, jusqu'à ce jour, je -m'étais conservé vierge de toute abomination écrite ou imprimée, et -chacun était libre de me croire autant de talent qu'il lui plaisait. Je -jouissais dans un certain monde d'une assez honnête gloire inédite. -J'étais célèbre depuis la cheminée jusqu'au paravent; je faisais un -grand bruit dans quelques pieds carrés. - -Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: Il faut faire un -livre. Je l'ai fait, mais sans prétention aucune, je vous prie de le -croire, comme une chose qui ne mérite pas la peine qu'on s'en défende, -comme on demande la croix d'honneur pour ne pas être ridicule, pour être -comme tout le monde. Il est indécent aujourd'hui de ne pas avoir fait un -livre, un livre de contes tout au moins: j'aimerais autant me présenter -dans un salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que -j'avais déjà fait un volume de vers, mais cela ne compte pas: c'est un -volume de prose de moins, voilà tout. Ne me méprisez donc pas parce que -j'ai fait des contes; j'ai pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a -de moins littéraire au monde: à ma place vous eussiez agi de même, pour -avoir le repos. Maintenant que me voilà suffisamment compromis, et que -j'ai perdu ma virginale réputation, j'espère que mes bons amis me -laisseront tranquille. - -Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais de tout mon -cœur ce qui ressemble, de près ou de loin, à un livre: je ne conçois pas -à quoi cela sert. - -Les gros Plutarque in-folio, témoin celui de Chrysale, ont une utilité -évidente: ils servent à mettre en presse, à défaut de rabats, puisqu'on -n'en porte plus, les gravures chiffonnées et qui ont pris un mauvais -pli; on peut encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne -sont pas de taille à manger à table. Quant à nos in-octavo, je veux que -le diable m'emporte si l'on peut en tirer parti et si je conçois -pourquoi on les fait. - -Il a pourtant été un temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le -livre comme un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était -imprimé; je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières, aux éloges des -gazettes, à la vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur! - -Je m'amusais comme une portière à lire _les Mystères d'Udolphe_, _le -Château des Pyrénées_, ou tout autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du -plaisir à avoir peur, et je pensais, avec Grey, que le paradis, c'était -un roman devant un bon feu. - -Que n'ai-je pas lu? J'ai épuisé tous les cabinets du quartier. Que -d'amants malheureux, que de femmes persécutées m'ont passé devant les -yeux! que de souterrains n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu -d'une si merveilleuse sagacité, que, dès la première syllabe d'un roman, -je sais déjà la fin. - -On aura beau dire, _Notre-Dame de Paris_ ne vaut pas _le Château des -Pyrénées_. - -La belle dame élégante que vous avez maintenant, vous, jeune fashionable -blasé, ne vaut pas la femme de chambre de votre mère, qui vous a eu il y -a dix ans, vous, écolier naïf et tremblant, pauvre chérubin plus timide -que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, même avec la fille du -jardinier. - -Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le frisson du -couteau d'ivoire dans ses pages non coupées: c'est une virginité comme -une autre, et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des -feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et -le sommeil est, après la mort, la meilleure chose de la vie. - -Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera bientôt fait. -J'ai été nourri par ma mère, et sevré à quinze mois; puis j'ai eu un -accessit de je ne sais quoi en rhétorique: voilà les événements les plus -marquants de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la mer -que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres montagnes que -Montmartre. Je n'ai jamais vu se lever le soleil; je ne suis pas en état -de distinguer le blé de l'avoine. Quoique né sur les frontières de -l'Espagne, je suis un Parisien complet, badaud, flâneur, s'étonnant de -tout, et ne se croyant plus en Europe dès qu'il a passé la barrière. Les -arbres des Tuileries et des boulevards sont mes forêts; la Seine, mon -Océan. Du reste, je vous avouerai franchement que je me soucie assez peu -de tout cela; je préfère le tableau à l'objet qu'il représente, et je -serais bien capable de m'écrier, comme madame de Staël devant le lac de -Genève: Oh! le ruisseau de la rue Saint-Honoré! - -Je ne comprends pas quel plaisir champêtre peut valoir celui de regarder -les caricatures au vitrage de Martinet ou de Susse, et je ne trouve pas -le soleil de beaucoup supérieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes -amis sont venus me chercher, et m'ont emmené, avec leurs maîtresses, je -ne sais où, sur les limites du monde, comme j'imagine, car nous restâmes -trois heures en voiture. On dîna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs -eurent l'air d'y prendre un grand plaisir; quant à moi, je me souhaitais -ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grêles arpentaient sans façon -les assiettes, les mouches tombaient dans nos verres, les chenilles nous -grimpaient aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, je -me relevai avec une indécente plaque verte au derrière. Je touchai par -mégarde je ne sais quelles herbes: c'étaient des orties, il me vint des -cloches; je manquai me casser le cou en sautant un fossé; j'eus le -lendemain une bonne et belle courbature: cela s'appelle une partie de -plaisir! - -Je déteste la campagne: toujours des arbres, de la terre, du gazon! -Qu'est-ce que cela me fait? C'est très-pittoresque, d'accord, mais c'est -ennuyeux à crever. - -Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et tout l'orchestre de -l'églogue et de l'idylle ne me font aucun plaisir; je dirais volontiers, -comme Deburau au rossignol: Tais-toi, vilaine bête! - -Ma vie a été la plus commune et la plus bourgeoise du monde: pas le plus -petit événement n'en coupe la monotonie; c'est au point que je ne sais -jamais l'année, le mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe? -1833 ne sera-t-il pas semblable à 1832? hier n'a-t-il pas été comme est -aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il soit matin ou soir, n'est-ce -pas la même chose? Manger, boire, dormir; dormir, boire, manger; aller -de son fauteuil à son lit, de son lit à son fauteuil, sans souvenir de -la veille, sans projet pour demain; vivre à l'heure, à la minute, à la -seconde, cramponné au moment comme un vieillard qui n'a plus qu'un -moment: voilà où j'en suis arrivé, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un -cœur et des passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre, -peut-être. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'énergie pour -secouer cela; comme tout vieux garçon, j'ai chez moi une -servante-maîtresse qui me domine, et fait de moi ce qu'elle veut: c'est -l'habitude. - -L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre ouverte, qui vous -fait manger quand vous n'avez pas faim, qui vous éveille quand vous avez -encore sommeil, qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe, -qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgré vous, qui vous traîne par -les cheveux dans un endroit où vous vous ennuyez mortellement, qui vous -remet entre les doigts le livre que vous savez par cœur. - -Je n'ai jamais tué de sergent de ville, je n'ai jamais eu affaire aux -gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai pas été à Sainte-Pélagie, je -ne me suis jamais suicidé par désespoir d'amour ou tout autre raison, je -n'ai signé aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni maîtresses. - -J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de femme, comme l'on a un -tiers ou un quart de vaudeville, mais cela ne compte pas, et ne vaut pas -la peine d'être mentionné. - -Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce soit qui ait du -caractère. - -Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins remarquable; je -n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien d'artiste dans ma mise: il est -impossible d'être plus bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent -fois, et ne me reconnaîtriez pas. - -Mon mérite littéraire est très-mince, et je suis trop paresseux pour le -faire valoir. Je n'ai pas ajouté à mon prénom une désinence en _us_, je -n'ai pas échangé mon nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen -âge et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un seul poil de -barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils pas croire que je suis -réellement un génie, à me voir si bénin, si paterne, si peu insolent, si -comme le premier venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et -n'appelle par son nom de baptême aucun des illustres du jour, je n'ai -aucune pièce refusée ou tombée à aucun théâtre, je n'ai encore ruiné -aucun libraire. Vous voyez que ma modestie est fondée, et que je n'ai -pas de quoi faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la première -fois de moi, ne m'a désigné, ainsi qu'il se pratique, le célèbre M. un -tel. Je pourrais mourir demain que, excepté ma mère qui pleurerait, il -ne resterait aucune trace de mon passage sur la terre. Mon épitaphe -serait bientôt faite: Né--mort. - -Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je végète; je ne suis -pas un homme, je suis une huître. - -J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent porté envie au -crapaud, qui reste des années entières sous le même pavé, les pattes -collées à son ventre, ses grands yeux d'or immobiles, enfoncé dans je ne -sais quelles rêveries de crapaud qui doivent bien avoir leur charme, et -dont il devrait bien nous faire un livre. - -Je partage l'avis des Orientaux: il faut être chien ou Français pour -courir les rues quand on peut rester assis bien à son aise chez soi. -N'était la circoncision, je me ferais Turc: je serais, certes, un -excellent pacha. Par vingt-cinq degrés de chaleur, je suis capable de -porter autant de caftans, de châles et de fourrures qu'Ali, ou Rhegleb, -ou tout autre. Les pachas aiment les tigres, moi j'aime les chats: les -chats sont les tigres des pauvres diables. - -Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien; je n'ai qu'un -sentiment et qu'une idée, c'est que j'ai froid et que je m'ennuie. - -Aussi je me chauffe à me géographier les jambes, je brûle mes -pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux doubles, mes portes -rembourrées. Ma chambre est un four, je cuis; mais, malheureusement, il -est plus difficile de se préserver de l'ennui que du froid. - -Quoi faire? Rêver? On ne peut toujours rêver. Lire? J'ai dit que je -savais tout. Quoi donc? - -Je n'ai jamais pu apprendre à jouer aux cartes ni aux dames, et encore -moins aux échecs; je n'ai pu m'élever à la hauteur du casse-tête -chinois; c'est pourquoi, n'étant bon à rien, je me suis mis à faire des -vers. Je n'ai guère eu plus de plaisir à les aligner que vous à les -lire... si vous les avez lus. - -Je vous jure, en tous cas, que c'est un piètre divertissement, et que -vous feriez bien d'en chercher un autre. - -On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque chose, penser à -mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule dans notre bouche, à nous qui -ne sommes pas sûrs d'une heure? Qu'il faudrait prendre un état, ne -fût-ce que pour avoir un titre et une étiquette, comme un bocal -d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'être rien, que cela ne s'était -jamais vu; que ceux qui n'étaient rien, en effet, cherchaient à se -souffler eux-mêmes et à se faire quelque chose. A quoi j'ai répondu que -cela serait rare et curieux de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer -la porte au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-même. - -D'ailleurs, il n'y a que trois états possibles dans une civilisation -aussi avancée que la nôtre: voleur, journaliste ou mouchard: je n'ai ni -les moyens physiques, ni les moyens intellectuels qu'exigent ces trois -genres d'industrie. J'aurais assez aimé être voleur, c'est de la -philosophie éclectique; mais on a trop de mal, comme disait feu -Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire un mouchard -remarquable, je suis trop distrait, j'ai la vue très-basse et l'ouïe un -peu dure. Ensuite, depuis que les honnêtes gens s'en mêlent, le métier -ne va plus. Pour journaliste, j'aurais peut-être réussi, avec beaucoup -de travail, à ne pas faire tache dans _les Petites-Affiches_, ou même -dans la plus célèbre de nos revues. Mais je déclare formellement que je -ne résisterais pas à plusieurs vaudevilles consécutifs, et que pour rien -au monde je ne me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups -autant et plus que tout autre. - -Dans cette perplexité grande, et pour céder à de fréquentes -importunités, j'ai suivi une grande quantité de représentations de -_l'Auberge des Adrets_, pour me choisir un état parmi ceux que se -donnent chaque soir Frédérick et Serres: dans leur nomenclature variée, -je n'ai rien trouvé qui me convînt. Nourrisseur de vers à soie, -philhellène, fabricant de clyssoirs et de seringues à musique, -professeur de philosophie, chef suprême de la religion saint-simonienne, -répétiteur des chiens savants pour les langues mortes, tous ces états-là -réclament des connaissances spéciales que je n'ai pas, et que je suis -incapable d'acquérir. Ainsi, n'étant bon à rien, pas même à être dieu, -je fais des préfaces et des contes fantastiques; cela n'est pas si bien -que rien, mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme. - -Je ne sais pas si cela vient de mon caractère, qui tourne un peu à -l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, mais je n'ai jamais pu -croire et m'intéresser sérieusement à quelque chose, et je pourrais -retourner à mon usage le vers de Térence: - - Homo sum; nil a me humani alienum puto. - -Par suite de ma concentration dans mon _ego_, cette idée m'est venue, -maintes fois, que j'étais seul au milieu de la création; que le ciel, -les astres, la terre, les maisons, les forêts, n'étaient que des -décorations, des coulisses barbouillées à la brosse, que le mystérieux -machiniste disposait autour de moi pour m'empêcher de voir les murs -poudreux et pleins de toiles d'araignées de ce théâtre qu'on appelle le -monde; que les hommes qui se meuvent autour de moi ne sont là que comme -les confidents des tragédies, pour dire: _Seigneur_, et couper de -quelques répliques mes interminables monologues. - -Quant à mes opinions politiques, elles sont de la plus grande -simplicité. Après de profondes réflexions sur le renversement des -trônes, les changements de dynastie, je suis arrivé à ceci--0. - -Qu'est-ce qu'une révolution? Des gens qui se tirent des coups de fusil -dans une rue: cela casse beaucoup de carreaux; il n'y a guère que les -vitriers qui y trouvent du profit. Le vent emporte la fumée; ceux qui -restent dessus mettent les autres dessous; l'herbe vient là plus belle -le printemps qui suit: un héros fait pousser d'excellents petits pois. - -On change, aux bâtons des mairies, les loques qu'on nomme drapeau. La -guillotine, cette grande prostituée, prend au cou, avec ses bras rouges, -ceux que le plomb a épargnés, le bourreau continue le soldat, s'il y a -lieu, ou bien le premier drôle venu grimpe furtivement au trône et -s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas moins d'avoir la -peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opéras-comiques, sous -celui-là comme sous l'autre. C'était bien la peine de remuer tant -d'honnêtes pavés qui n'en pouvaient mais! - -Quant à mon opinion sur l'art, je pense que c'est une jonglerie pure, et -je suis parfaitement de l'avis d'Arnal: «Cela s'appelle des artistes! -Ces baladins sont-ils fiers!» En fait d'artistes, je n'estime que les -acrobates. Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la -corde lâche que pour faire cent poëmes épiques et vingt charretées de -tragédies en cinq actes et en vers. - -Quant à ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus insignifiant que -les vices de l'homme, si ce n'est la vertu de la femme. - -Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du doigt. Voilà ce que je -suis, ou plutôt ce que j'étais il y a trois mois, car je suis fort -changé depuis quelque temps. - -Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours -et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former: ils ont -fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très-long et -une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, à la -Raphaël. Mon tailleur m'a fait un gilet... délirant. Je parle art -pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois -tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser -ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et -sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à fait -byronienne; j'en ai encore mal à la tête: de plus, j'ai fait acquisition -d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un -aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau -blanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que -j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement -bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs -coteries, depuis le bleu de ciel le plus clair jusqu'à l'indigo le plus -foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus -d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai -moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes -dignes amis, et il paraît que je deviens un homme à la mode. Mes deux -cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: soit, -puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi. - -Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent -d'un satanique et d'un désillusionné adorable; les petites filles se -disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur, -peu, mais de l'estomac, passablement. - -Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux -être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme -Bonaparte l'a été de tous les conquérants. - -Les trois mille noms charmants seront dépassés de beaucoup. Le don Juan -de Molière n'est qu'un Céladon auprès de moi; celui de Byron un -misérable cokeney; le Zaffye d'Eugène Sue est innocent comme une -rosière. J'ai préparé, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc -beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince Lombard; j'ai fait -emplette de quelques rames de papier à lettres, azuré, de bâtons de cire -rose et aventurine, pour répondre aux billets doux qu'on m'écrira. Je -n'ai pas oublié une échelle de soie: l'échelle de soie est de première -importance, car je n'entrerai plus maintenant dans les maisons que par -les fenêtres. - -Personne ne me résistera: j'aurai mille scélératesses charmantes et -inédites, mille roueries si machiavéliques, je serai si fatal et si -vague, j'aurai l'air si ange déchu, si volcan, si échevelé, qu'il n'y -aura pas moyen de ne pas se rendre. Votre femme elle-même, mon cher -lecteur, votre maîtresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou même les -deux, ne pourront s'empêcher de dire, en joignant les mains: Pauvre -jeune homme! - -Que je sois damné si, dans six mois, je ne suis pas le fat le plus -intolérable qu'il y ait d'ici à bien loin. - -Il ne me manque vraiment que d'être bâtard pour que je sois parfait. Au -diable les vers, au diable la prose! je suis un viveur maintenant, je ne -suis plus l'hypocondre qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats, -faisait un tas de sottes rêvasseries à propos de tout et de rien. Avant -qu'il soit longtemps, je prétends me faire un matelas de toutes les -boucles blondes ou brunes dont mes beautés m'auront fait le sacrifice. -Vous verrez, vous verrez! D'un amour à l'autre, je vous écrirai, pour me -reposer, de belles histoires adultérines, de beaux drames d'alcôve, -auprès desquels _Antony_ sera tout à fait enfantin et Florian. Pourtant -je venais tout à l'heure d'envoyer les vers et la prose au diable! ce -que c'est que les mauvaises habitudes: on y revient toujours. Sur ce, -monsieur, je vous salue avec tout le respect que l'on doit à un honnête -lecteur. Madame, je vous baise les mains, et dépose mes hommages à vos -pieds. - - - - -LES - -JEUNES-FRANCE - - - - -SOUS LA TABLE - -DIALOGUE BACHIQUE - -SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE - - Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot - A rayer de la langue. Il faudrait être sot - Comme un provincial débarqué par le coche, - Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche, - Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor - D'adultères baisers payés au poids de l'or, - Votre femme dira: Je suis honnête femme. - Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme, - Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier; - Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier, - Ponctuant chaque mot de larmes ridicules, - Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules, - Écrire: Bon ami, bon père, bon époux, - Excellent citoyen, et regretté de tous. - La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche. - La mode en est passée, et le siècle qui marche - Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons, - Toutes les vieilles lois des vieilles nations. - Donc, sans nous soucier de la morale antique, - Nous tous, enfants perdus de cet âge critique, - Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant, - Dansons gaîment au bord de l'abîme béant. - Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe: - Que la bande joyeuse autour du bol se groupe! - En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans; - Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans; - Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses; - Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses, - Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin, - Nous tire par la manche au sortir d'un festin, - Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse, - Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse. - - LA FARCE DU MONDE. _Moralité._ - - -Il pouvait bien être deux heures du matin. La chandelle, non mouchée, -avait un pied de nez; le feu était presque éteint. - -Mon ami Théodore, accoudé sur sa table avec une désinvolture toute -bachique, fumait une pipe courte et noire noblement culottée, un digne -brûle-gueule, à faire envie à un caporal de la vieille garde. - -De temps en temps il déposait sa pipe, et se donnait gravement à boire -par-dessus l'épaule, ou à côté de la bouche, ou se versait d'une -bouteille vide, ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami -Théodore était complétement ivre. - -Et cela n'eût paru étonnant à personne, à voir la longue file - - De bouteilles sur cu - Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vécu. - -A moins qu'il n'en eût jeté le contenu par la fenêtre, ce qui est peu -probable, il devait mathématiquement et logiquement être ivre-mort. Il y -aurait eu de quoi griser un tambour-major et deux sonneurs, et notre ami -Théodore était seul. - -Je l'avoue en rougissant, il était seul, malgré le célèbre adage: Celui -qui boit seul est indigne de vivre. Adage si religieusement suivi dans -tout État un peu civilisé. - -Il était seul, c'est-à-dire il le paraissait; car un soupir profond, -parti de dessous la table, vint révéler tout à coup un compagnon -chaviré, et rendre plus facile à expliquer le nombre formidable de -flacons vides ou brisés qui encombraient le guéridon et la table. - -Théodore laissa tomber de haut, et avec un air d'ineffable pitié, un -regard incertain et hébété sur la masse informe qui se remuait dans -l'ombre, et aspira bruyamment une gorgée de fumée. - ---Oh! Théodore, ton chien de carreau est dur comme un cœur de femme; -tends-moi la main, que je me relève et que je boive: j'ai soif. - ---Si tu veux, je vais te passer ton verre, répondit Théodore, sentant -dans sa conscience qu'il était au-dessus de ses forces de relever son -camarade. Peut-on se soûler comme cela!... Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il -par manière de réflexion. - ---Ame dénaturée, reprit avec un sérieux comique la voix d'en-bas, tu ne -veux pas me relever? Mettez donc après cela des lampions sur la tête aux -gens, de peur que les voitures ne les écrasent, quand ils tombent aux -coins des bornes pour avoir oublié de tremper leur vin ce jour-là: on ne -m'y reprendra plus. Ingrat! - -Théodore, sensiblement ému et attendri par ce touchant souvenir, se -décida à tenter la périlleuse opération de remettre son ami sur sa -chaise; mais le succès ne couronna pas cette pieuse entreprise; il fit -le plongeon entre la table et le banc, et disparut. - -Ce fut pendant quelques minutes des grognements sourds et étouffés; car -Théodore était précisément tombé sur l'estomac de son estimable -camarade, et il lui pesait plus qu'un remords; cependant, après des -efforts inouïs, ils parvinrent à se mettre dans une position un peu -moins incommode, et le calme se rétablit. - -Après un silence assez long: - ---Hélas! fit Roderick. - ---Qu'as-tu, mon cher ami! dit Théodore avec toute l'effusion -caractéristique des ivrognes. - ---Je suis bien malheureux! - ---Est-ce que ta maîtresse t'a planté là? - ---Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est pas capable de cela; -c'est bien, pour mon malheur, la plus vertueuse créature qui soit. - ---Voilà un singulier reproche. - ---On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir pour maîtresse une -catin. - ---Singulier bonheur! - ---Certainement, mais tu n'es pas à même de le comprendre; tu n'as jamais -eu que des filles ou des femmes entretenues, ou tout au plus des -grisettes. Tu n'es jamais descendu jusqu'à l'honnête femme, tu ne sais -pas ce qui en est. Par honnête femme, je n'entends pas, ce qu'on entend -généralement par là, une femme qui a un mari, un cachemire qui loge au -premier, et ne se permet guère qu'un amant à la fois. - ---Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant sur le coude avec -une stupéfaction profonde. - ---Ce n'est pas même celle qui n'a pas d'amant du tout. - ---Humph! fit Théodore comme un homme dont la conviction est tout à fait -troublée. - ---O mon ami! j'en suis mortifié pour toi, tu es un âne, et tu ne seras -probablement pas autre chose d'ici à bien longtemps. - -A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un hoquet hasardeux, et -s'interrompit un instant; mais il reprit bientôt le fil de son discours -avec une grâce toute particulière, en imitant l'accent de Frédérick dans -l'_Auberge des Adret_s: - ---Tu n'entends rien absolument à la triture des affaires, et tu ne -possèdes pas le moindre rudiment de métaphysique; ta philosophie est -diablement en arrière, et je suis fâché de le dire, avec de belles -dispositions, tu ne parviendras jamais à rien. - -Théodore soupira. - ---Qu'est-ce que la vertu, Théodore? - ---Que sais-je? - ---Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit de plus raisonnable -depuis que tu abuses de la langue que Dieu t'a donnée, Brutus définit la -vertu un nom. En vérité, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres ne -se sont donné rendez-vous dans deux misérables syllabes pour former un -mot plus insignifiant. Du reste, s'il est permis à quelqu'un qui n'est -pas vaudevilliste de faire un pitoyable calembour, la vertu n'est pas un -nom, mais un non indéfiniment prolongé. - -Théodore, effaré, souffla par ses narines comme un hippopotame, et -redoubla d'attention. - -Roderick continua: - ---Oui, mon ami, la vertu est essentiellement négative. Être vertueux, -qu'est-ce autre chose que dire non à tout ce qui est agréable dans cette -vie, qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions naturelles, -que le triomphe de l'hypocrisie et du mensonge sur la vérité? Quand les -États reposaient sur des fictions, il y avait besoin de vertus fictives, -sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans un siècle aussi positif, -sous une monarchie constitutionnelle, entourée d'institutions -républicaines, il est indécent et de mauvais ton d'être vertueux: il n'y -a que les forçats qui le soient. Quant aux femmes honnêtes, la race en -est perdue; elles sont toutes au Père-Lachaise ou ailleurs: les -épitaphes en font foi. - ---Mais il me semble que tu as dit tout à l'heure, Roderick, que ta -maîtresse était vertueuse? - ---Benêt! quand on dit que toutes les femmes sont des catins, il est -toujours sous-entendu qu'on excepte sa mère et sa maîtresse: ainsi, ton -observation n'a pas le sens commun. - ---Pourtant, répliqua timidement Théodore, j'ai fait cet hiver la cour à -une femme pendant quinze jours, et je ne l'ai pas eue. - ---Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quinze, le -résultat eût peut-être été tout différent. Tu t'es en allé au moment où -elle t'allait céder par amour ou par ennui; car l'ennui est au moins de -moitié dans les conquêtes que nous faisons. D'ailleurs, bien que ton -gilet soit d'une coupe irréprochable, et que tu fasses siffler ta -cravache assez fashionablement, tu n'es encore qu'un médiocre don Juan, -et tu n'entends rien au fin des choses; tu n'es guère capable que de -faire de la corruption de seconde main; tu entres assez effrontément -dans les âmes dont la serrure est forcée, mais tu ne sais pas forcer -toi-même la serrure; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir -la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol -que l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en état de trouver -la clef véritable, ou d'en forger une fausse. Cette femme, dont tu me -parlais, était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cédé à -moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien; tout est relatif. Je n'ai -pas voulu dire qu'une femme était catin pour tout le monde, j'ai -seulement voulu dire qu'elle n'était pas vertueuse pour tout le monde, -ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à -tous les instants, serait une monstruosité: ces monstruosités-là sont -rares, fort heureusement. - ---Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une -honnête femme. - ---Mon digne ami, je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en -te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose: ils ont -manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue, -rousse, borgne et brèche-dent; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée, -ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car l'âne -regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit. - ---Tu es donc matérialiste, ô Roderick? - ---Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sûr. Tu -devrais bien l'être aussi, car il est bien évident qu'il existe cent et -quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son -esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que -nous menons ensemble. - -Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que du Florian; -mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions: y a-t-il -dans le monde une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en -action, il y en a, mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver -singulier, mais je veux être coupé par rouelles comme une betterave, si -je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement -qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse, -l'autre n'en a pas; en un mot, j'épouserais plus volontiers une fille -qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je -préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de l'âme à celle du -corps. A bien fouiller la vertu des femmes, il ne reste à l'analyse que -des vices, l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du -secret, aura la force de résister? aucune; c'est ce qui explique -pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la -femme qui, arrivée au bout de sa carrière, ne se soit pas repentie -d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d'être -homme? - -Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de -déchirer celles qui ne le sont pas: celles-ci par la crainte qu'elles -ont de celles-là; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions; -d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, parce qu'elles -n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne -comprennent rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes. - -Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont -toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce -que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une -célébrité quelconque; une parce qu'elle aime les parures, les diamants -et les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à -qui parler, à qui donner le bras; c'est un grand hasard quand il y en a -une qui cède par amour: ce sont là les vertueuses, à mon sens. - -Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y -a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne -vous dirai pas, car vous le savez comme moi, et qui est d'une grande -vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un -million à la fille qui se prostitue pour cent sous. - -Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit -qu'il faut lui en avoir d'obligation? Un coup de sonnette, une porte -ouverte brusquement, sont peut-être la seule cause de cette vertu -intacte dont elle fait tant d'étalage. - -Un bon verrou bien tiré, et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y -a pas de vertu avec cela. - -Et puis, chaque femme comme chaque homme a son idéal; on meurt -quelquefois en le cherchant. Un an de vie de plus, on l'aurait trouvé; -alors, dites-moi, que serait devenue la vertu? - -Quelquefois on le rencontre, on l'épouse: ceci est légal, il n'y a rien -à dire, mais ce n'est qu'une heureuse position, et cette femme favorisée -du sort, placée autrement, eût sans aucun doute agi différemment. Chaque -âme, chaque corps a son pôle où il tend à travers tout comme la boussole -au nord; il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme que -j'assiégerais deux ans sans succès, se livrerait à toi au bout d'un -mois. Alors le niais repoussé va crier sur les toits qu'il a trouvé une -vertu; voilà comme les réputations se font. Il a trouvé une place prise: -voilà tout. - -Je ne connais rien de bouffon comme les causes de plusieurs choses -graves. Si l'on se rendait compte de certaines résistances désespérées, -il y aurait vraiment de quoi rire. - -O mon enfant! moi qui te parle en ce moment, j'ai été un soir sur le -point de croire à la vertu; c'est une histoire qu'il faut que je te -conte pour ton instruction particulière: ouvre donc tes oreilles, et -tâche de ne pas trop dormir. - ---Et en quoi consiste la vertu des hommes! dit d'un air profond -Théodore, profitant de l'instant où Roderick reprenait haleine après sa -longue tirade. - ---La vertu des hommes n'est pas faite de la même chose; mais ce n'est -pas là qu'est la question, et tu n'éviteras pas mon histoire. - -Théodore baissa la tête avec résignation. - ---Cordieu! la langue me pèle, dit Roderick en attirant à lui une -bouteille à moitié pleine. Il en but quelques gorgées, et la passa à son -camarade. - ---Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance bien sentie. - ---Donc, c'était un soir, comme je l'ai déjà donné à entendre. Je -revenais de je ne sais où, et j'allais au même endroit. Je marchais -machinalement les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille, un -cigare de la Havane, non, c'était un cigare turc, à la bouche, si -avancé, qu'il me roussissait les moustaches; j'avais, je crois, ma -redingote à brandebourgs. - ---Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces détails et venir au fait? dit -Théodore d'un ton désespéré. - ---Non, certainement. Les détails sont tout; sans détails, il n'y a pas -d'histoire. D'ailleurs, c'est de la couleur locale, et cela donne de la -physionomie, répondit dogmatiquement Roderick,--et un pantalon blanc à -pied, poursuivit-il, reprenant sa description au point où il l'avait -laissée. - ---Une vraie tenue de garçon perruquier ou de souteneur de filles, grogna -sourdement Théodore. - ---Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi terrible que celui de -mademoiselle Georges dans _Lucrèce Borgia_. - -Théodore se tut. - ---J'allais comptant les pavés, et je n'aurais pas levé les yeux pour -l'empire de Trébizonde; je les levai cependant pour moins. Au bord d'un -pavé, j'aperçus un talon, puis au-dessus de ce talon, une jambe assez -bien faite, emprisonnée dans un bas de coton bien tiré. Quoiqu'il fût -crotté, il n'y avait pas une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me -fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, à une Parisienne de -race. Par-dessus le bas il y avait une jarretière blanche et rouge, une -jolie jarretière, sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand soupir, et -s'arrêta comme n'étant pas maître de son émotion. - ---Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretière? demanda Théodore avec une -anxiété risible. - ---Il y avait quelque chose apparemment, à moins que ce ne fût une jambe -qui se promenât toute seule comme la jambe du mécanicien allemand. - ---Et quoi encore? - ---Je ne regarde jamais les femmes passé la jarretière? répondit Roderick -d'une voix flûtée. Je ne suis pas bégueule; mais il faut des mœurs, -tonnerre de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son ton naturel. Je te -confierai cependant que sur cette jambe il y avait une grisette. - -C'était une jolie petite créature toute mignonne, toute proprette, tirée -à quatre épingles. Son bonnet, sur le haut de sa tête, prêt à sauter -par-dessus les moulins; ses cheveux à l'anglaise, un peu défrisés, le -nez au vent, l'œil en coulisse, la bouche en cœur; avec cela une robe de -stoff, un tablier de marceline et un gant à peu près neuf, auquel il ne -manquait guère que le pouce: une délicieuse poupée à vous rendre fou -d'amour, au moins pendant une heure. - -Je pressai le pas: entendant sonner les talons de mes bottes à côté -d'elle, elle accéléra sa marche; elle trottait, trottait comme une -perdrix, et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne pouvais -l'atteindre: une voiture, qui lui barra le passage, me permit enfin de -l'accoster. - ---N'êtes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle Angelina, qui -travaille chez madame C***? - ---Non, répondit-elle en tournant vers moi ses beaux yeux étonnés et avec -la plus savante naïveté. Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas -chez la femme que vous venez de nommer. - ---Rosette, c'est un joli nom! - ---Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler Wilhelmine ou Fœdora, c'est -plus distingué; mais je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si -c'était un effet de votre bonté de me laisser continuer mon chemin -seule; un monsieur qui suit une jeune personne, cela fait jaser. - -Mais, sans obtempérer à sa demande, je lui pris le bras, et je continuai -ainsi: - ---Mademoiselle, je suis heureux de m'être trompé: l'erreur est toute à -mon profit. Angelina est bien jolie, mais... - ---Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais, nous avons été amies -ensemble: elle a le nez furieusement rouge pour son âge. Après tout, -elle n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en a bien -vingt-huit ou vingt-neuf même; elle a du son plein la figure, elle veut -faire la grosse, mais on sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a: -si ça ne fait pas pitié! - ---Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est outrageusement ennuyeuse? -interrompit Théodore; elle ne pèche pas par la nouveauté. Je pourrais -t'en raconter comme cela autant qu'il y a de jours dans l'année, et puis -c'est d'un Paul de Kock! - ---C'est précisément ce qui en fait le mérite; maintenant, une histoire -simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus -extraordinaire? Cependant, en considération de ce que tu es ivre, et -qu'un homme ivre a autant de droits aux égards qu'une femme enceinte, je -consens à passer le reste de ma conversation avec Rosette, me réservant, -toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le commencement est -Paul de Kock, ce que je nierai jusqu'au fagot inclusivement, la fin est -aussi satanique qu'on puisse le désirer. - ---Voyons la fin. - ---Tout à l'heure; si je mettais la fin au commencement, le commencement -serait la fin, et on ne peut pas conter une histoire comme on lit une -ligne d'hébreu, ou comme une dévote sort d'une église, à l'envers. - -Bref, nous arrivâmes bras dessus, bras dessous, devant ma porte, -parfaitement amis et anciennes connaissances. Je frappai: Rosette fit un -mouvement de surprise, quand je me reculai pour la laisser entrer, puis -elle entra sans trop de façons et en sautillant comme un pinson. Elle -eut seulement la précaution de me faire monter l'escalier devant elle, -précaution qui indique une expérience bien éprouvée, vu ses dix-sept -ans, et que je recommande fort à toutes les dames et demoiselles -quelconques, qui, pour suppléer au manque de rondeur de certaines -parties, portent ce que madame de Genlis appelle, tout crûment, un -polisson, et que nous appelons une tournure. - -Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, quelques biscuits et -deux verres: car si le _in vino veritas_ est applicable à l'homme, il -est encore plus juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente -méthode d'éprouver les caractères par le vin; c'est une coupelle qui ne -trompe guère: je n'y manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour -maîtresse une femme que je n'aurais pas vu soûle: avec une bouteille ou -deux, on entre plus avant dans une âme que par dix ans de fréquentation. -La brute apparaît alors dans toute sa candeur, le fard tombe au vice; on -oublie de cacher l'ulcère sous le manteau, on jette le manteau on ôte le -corset, on ôte tout. Je ne conçois pas comment les scélérats osent boire -une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable--notez que c'était sous la -table que notre digne narrateur Roderick avançait cette audacieuse -assertion--j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, je promène -mon scalpel à droite et à gauche, et c'est ainsi que j'ai acquis cette -profonde connaissance du cœur humain que chacun admire en moi, et qui me -rend supérieur à toi et à un tas d'animaux de ton espèce. - -La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur mon genou, et becqueter -dans mon verre; elle était tout à fait apprivoisée. C'était charmant! Je -me souviens que nous prîmes un massepain chacun par un bout, nos bouches -avançaient l'une vers l'autre à mesure que le massepain diminuait, enfin -elles se touchèrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un beau baiser -sonore et éclatant comme les prudes n'osent pas les donner, car cela -fait du bruit et l'on peut l'entendre, un bon et franc baiser français -avec ce mignard clapotement de lèvres comme au temps de la Régence, et -qu'on aurait bien dû restaurer plutôt que tant d'autres choses. - -La petite, trouvant cela drôle, le répéta plusieurs fois, et se prit à -rire de ce rire argentin et grêle particulier aux grisettes et aux -grandes dames. Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle -commença à entrer en gaieté: ses joues se rosaient comme de la tisane de -Champagne, son œil s'allongeait comme une amande, sa tête se couchait -sur son épaule, et elle chantonnait tout en babillant une chanson de -Béranger, dont elle me battait la mesure sur les os des jambes avec ses -jolis petits pieds. La trouvant à point, je commençai à lui baiser le -col et les épaules: elle me laissait faire. J'ai chaud, dit-elle en -passant ses mains sur son front; et elle jeta par-dessus sa tête le -fichu qui gênait mes caresses. Jusque-là tout allait on ne peut mieux. -Je posai mes lèvres sur sa gorge à moitié découverte: elle ne fit pas -encore de résistance. - ---Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel est le motif qui a manqué -te faire croire à la vertu un soir durant, ô Roderick, mon ami -très-cher! - ---Si tu ne m'avais interrompu, stupide béotien que tu es, tu le saurais -il y a longtemps. J'essayai plus: alors ce fut un combat dont tu n'as -pas d'idées; elle me coulait entre les doigts comme une anguille, et il -y avait dans sa physionomie une impression d'effroi si vraie, si -énergique, qu'il était impossible de le croire joué; elle tournait ses -yeux avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et me repoussait -opiniâtrément: je n'avais jamais vu une aussi vigoureuse défense. - ---Où diable la vertu va-t-elle se nicher! - ---Cela dura une grande heure au moins. A la fin, épuisée de fatigue, -elle tomba sur le bord de mon lit. J'en eus presque pitié, et je fus -tenté de la laisser; mais, faisant réflexion que c'était d'une pitié de -cette espèce que les femmes vous ont le moins d'obligations, et ne -voulant pas qu'elle me prît pour un imbécile, je revins à l'assaut, et -me servant d'un petit poignard que je porte toujours sur moi, je coupai -le lacet de sa robe, et je parvins à l'en dépouiller. Je vis alors -qu'elle manquait d'une chose indispensable. - ---Peut-être, dit Théodore, n'avait-elle qu'un sein, comme la courtisane -vénitienne dont parle J.-J. Rousseau? - ---Je te certifie qu'elle en avait bien deux. - ---Peut-être était-elle comme la femme de Thomas Sévin, dont il est -question dans Marot? - ---Aucunement: c'est une charmante et complète créature, seulement elle -n'avait pas... - ---Quoi donc? - ---Elle n'avait pas de chemise. - ---Oh! fit Théodore. - ---Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien que je lui donnai de quoi -en acheter. - ---Voilà un drôle de dénoûment. - -La morale de celle-ci est différente de celle de la caricature de -Charlet; mais elle n'est pas à mépriser, mes beaux jeunes mélancoliques, -qui faites la cour aux femmes. - -O vous, qui attaquez une vertu, faites attention aux phases de la lune; -tâchez de savoir s'il y a longtemps ou non que votre déesse a pris un -bain; tâchez de savoir si elle n'a pas de trous à ses bas ce jour-là, -cela est plus important que vous ne croyez. Si par hasard elle a -remplacé sa jarretière perdue par une ficelle, je vous conseille, en -ami, de vous tenir tranquille, car fussiez-vous plus gémissant que la -colombe au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu, vous perdriez vos -peines. - ---Il me semble, Roderick, que nous devrions bien tâcher de nous remettre -sur nos chaises. - ---Pourquoi? restons par terre puisque nous y sommes: beaucoup de gens -devraient suivre notre exemple: le monde n'en irait que mieux. - ---Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus bachique et plus -dévergondé, cela a plus de caractère. Mais il me semble que tu avais -commencé une doléance sur ta maîtresse trop vertueuse, et la -conversation a furieusement dérivé depuis. - ---Mon ami, tu ne peux te faire une idée des tourments que j'endure, ne -les ayant jamais éprouvés par toi-même. Ma maîtresse, comme j'ai dit, -est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait dans toute la -chrétienté. Je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire oui à -quelque chose. Certainement, c'est une belle fille; ses cheveux sont -blonds et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands et doux, un -front uni, un nez droit, sa bouche est irréprochable, ses dents sont -blanches comme de la porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois à la -souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais voulu un signe, un point -noir sur cette peau si claire et si fraîche, un méplat plus capricieux -dans ces lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir allumer une -paillette dans cet œil d'antilope, retrousser les coins de cette bouche -antique, faire palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien nattés -et si bien peignés. C'était peine perdue; autant aurait valu pour moi -serrer dans mes bras une des statues des Tuileries, ou tâcher d'animer -un mannequin. - -Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de l'espoir; elle m'aime -autant qu'elle peut aimer quelqu'un ou quelque chose. Je lui serais -infidèle ou je mourrais, je suis sûr que cela lui ferait de la peine et -qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait pas une démarche -pour me ramener, elle ne s'arracherait pas un seul de ses cheveux: c'est -un caractère froid, un tempérament lymphatique qui ne s'émeut de rien, -qui ne prend plaisir à rien, qui se laisse aller à vivre, mais qui ne -vit pas par lui-même, quelque chose de morne et d'indolent qui est beau -et se fait aimer, mais ne peut prendre sur soi de montrer de l'amour; -une syrène glaciale, plus à craindre que la plus chaude courtisane, car -avec elle on n'est jamais satisfait: vous vous livrez tout entier, et -elle ne livre rien. - -Mon pauvre Théodore, tu ne sais pas combien on est malheureux d'aimer -quelqu'un qui n'a pas de vice; ce sont les vices de nos amis et de nos -maîtresses qui nous attachent à eux, car il nous donnent le moyen de les -flatter et de leur être agréable; vous vous faites le valet et le -pourvoyeur d'un de leurs vices, vous vous rendez nécessaire, et c'est -ainsi que se nouent les amitiés les plus solides. - -Votre maîtresse est gourmande, elle aime les pâtisseries délicates et -les vins les plus recherchés; vous satisfaites ses goûts, un souper fin -ajoute à l'attrait d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les -chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants, hochets des grands -enfants, qui valent si peu et coûtent si cher, vous fournissent mille -occasions de lui prouver votre amour. - -Elle aime les bals, les soirées, le spectacle, la musique; bénissez le -ciel! menez-la au bal, aux Italiens, à l'Opéra, partout. Vous aurez le -bonheur de la voir heureuse, et c'en est un grand, un très-grand. - -Quant à Georgina, elle est incapable de distinguer une truffe d'une -pomme de terre, et du vin de Tokay d'avec du vin de Brie. - -Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt ans; que les soirées -l'ennuient; la musique ne lui semble que du bruit, et elle ne prend -aucun intérêt au spectacle; quant à sa mise, elle est d'une rigidité de -quakeresse. - ---Ah çà! c'est donc une idiote que ta Georgina? - ---Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin, mais sans élan, -prosaïque comme la vertu, car il n'y a que le vice qui soit poétique. -Supprimez l'adultère, l'inceste, le meurtre, adieu les drames, adieu les -poëmes et les romans! l'histoire des gens vertueux tient une ligne, les -règnes des bons rois tiennent une page. - -Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai beau chercher, je ne -puis trouver de point impressionnable; chez elle, rien ne répond. Je ne -sais comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude, si chaste, -si dédaigneuse et si polie en même temps! Je ne l'ai jamais vue ni rire, -ni bâiller; je ne lui ai jamais entendu dire une sottise, elle n'en fait -pas plus qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection désespérante. - -Dans ces moments où tous les yeux sont baignés de larmes, où le cœur -semble vouloir s'élancer hors de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni -étreintes forcenées: on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous -regarde toujours avec son œil calme et bleu; son sein ne bat pas sous le -vôtre une pulsation de plus; elle ne rougit, ni ne pâlit. Si elle vous -parle, c'est avec sa voix claire et perlée, elle vous dit: Vous et -Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une fois, après toute une -nuit passée ensemble, lorsqu'à l'instant de m'en aller je voulus lui -donner mon baiser d'adieu, elle me dit très-gravement, en relevant du -doigt la dentelle quelque peu chiffonnée de son bonnet?--Roderick, ne -pourriez-vous pas m'aimer sans cela? - -Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un par la fenêtre, -c'est ma divinité, quand elle me fit cette belle observation. - -Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau l'épier, la guetter; -je lui ai cherché querelle de mille manières, mais sans aucun succès. -J'ai souvent essayé de me brouiller avec elle pour me raccommoder -ensuite, impossible! - -Elle vivrait bien, même avec son mari. - -J'ai cent fois résolu de la planter là; mais encore faut-il une espèce -de motif pour rompre, et je n'en ai pas; quand j'en aurais, ce serait -encore la même chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner; mais -je l'aime, peut-être même à cause de cela. - -La seule chose qui m'étonne, c'est que j'aie pu parvenir à être son -amant; je dois cela à sa nonchalance et à mon opiniâtreté plutôt qu'à -son amour. Peut-être Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se -pétrifiât tout à fait. Si je n'étais pas là pour la harceler et la tenir -continuellement en haleine, la chose arriverait immanquablement avant -qu'il soit peu. _Oimè povero!_ Au diable les femmes! - ---Moi, ma maîtresse est tout le contraire de la tienne; c'est du -salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos -et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime -tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les -dents; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on -la caresse toujours; elle est ardente, jalouse, impérieuse, se prend de -dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de -fiacre; et c'est ma maîtresse, à moi le doux, le flegmatique, le posé. -_Oimè povero!_ Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable -les femmes! - ---As-tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle, le -_Miserere_ dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion? - ---Oui, répondit Théodore, je l'ai entendu; ces voix de soprano sont d'un -effet admirable. - ---Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en -semble, mon cher ami? - ---Tu es ivre, Roderick! Changeons plutôt de maîtresse: à moi ta blonde, -à toi ma brune. - ---Tope! c'est dit. - -Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément. - -Un mois après l'échange fait, ils se retrouvèrent sous la même table, et -eurent une grande conversation qui finit comme celle-ci: _Oimè povero!_ -Au diable les femmes! - -A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en -trouvèrent on ne peut mieux. - - - - -ONUPHRIUS - -OU - -LES VEXATIONS FANTASTIQUES - -D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN - - Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que vessies feussent - lanternes. - - _Gargantua_, liv. I, ch. XI. - - ---Kling, kling, kling!--Pas de réponse.--Est-ce qu'il n'y serait pas? -dit la jeune fille. - -Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se -fit entendre dans l'appartement: il n'y avait personne. - ---C'est étrange! - -Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son -front; elle se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement, -comme à regret, retournant la tête pour voir si la porte fatale -s'ouvrait.--Rien. - -Au détour de la rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du -côté du soleil, avec l'air le plus inoccupé du monde, s'arrêtant à -chaque carreau, regardant les chiens se battre et les polissons jouer au -palet, lisant les inscriptions de la muraille, épelant les enseignes, -comme un homme qui a une heure devant lui et n'a aucun besoin de se -presser. - -Quand il fut auprès d'elle, l'ébahissement lui fit écarquiller les -prunelles: il ne comptait guère la trouver là. - ---Quoi! c'est vous, déjà!--Quelle heure est-il donc? - ---Déjà! le mot est galant. Quant à l'heure, vous devriez la savoir, et -ce n'est guère à moi à vous l'apprendre, répondit d'un ton boudeur la -jeune fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et demie. - ---Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il -n'était que dix heures; il n'y a pas cinq minutes j'en mettrais la main -au feu; je parie. - ---Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez. - -Onuphrius s'entêta; comme l'Église n'était qu'à une cinquantaine de pas, -Jacintha, pour le convaincre, voulut bien aller jusque-là avec lui. -Onuphrius était triomphant. Quand ils furent devant le portail:--Eh -bien! lui dit Jacintha. - -On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran qu'il n'eût pas été -plus stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son -lorgnon, en essuya le verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour -s'éclaircir la vue; l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite sœur sur -l'X de midi. - ---Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut que quelque diablotin se -soit amusé à pousser ces aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu! - -Jacintha était bonne; elle n'insista pas, et reprit avec lui le chemin -de son atelier, car Onuphrius était peintre, et, en ce moment, faisait -son portrait. Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla -chercher sa toile, qui était tournée au mur, et la mit sur son chevalet. - -Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une main inconnue avait -dessiné une paire de moustaches qui eussent fait honneur à un -tambour-major. La colère de notre artiste, en voyant son esquisse ainsi -barbouillée, n'est pas difficile à imaginer; il aurait crevé la toile -sans les exhortations de Jacintha. Il effaça donc comme il put ces -insignes virils, non sans jurer plus d'une fois après le drôle qui avait -fait cette belle équipée; mais, quand il voulut se remettre à peindre, -ses pinceaux, quoiqu'il les eût trempés dans l'huile, étaient si roides -et si hérissés, qu'il ne put s'en servir. Il fut obligé d'en envoyer -chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent arrivés, il se mit à -faire sur sa palette plusieurs tons qui lui manquaient. - -Autre tribulation. Les vessies étaient dures comme si elles eussent -renfermé des balles de plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait -en faire sortir la couleur; ou bien elles éclataient tout d'un coup -comme de petites bombes, crachant à droite, à gauche, l'ocre, la laque -ou le bitume. - -S'il eût été seul, je crois qu'en dépit du premier commandement du -Décalogue, il aurait attesté le nom du Seigneur plus d'une fois. Il se -contint, les pinceaux arrivèrent, il se mit à l'œuvre; pendant une heure -environ tout alla bien. - -Le sang commençait à courir sous les chairs, les contours se -dessinaient, les formes se modelaient, la lumière se débrouillait de -l'ombre, une moitié de la toile vivait déjà. - -Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était -parfaitement bien indiqué, et se fondait moelleusement vers les tempes -en tons bleuâtres et veloutés; l'ombre des cils adoucissait -merveilleusement bien l'éclatante blancheur de la cornée, la prunelle -regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient rien à désirer; il -n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière, cette paillette de -jour que les peintres nomment point visuel. - -Pour l'enchâsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux -noirs), il prit le plus fin, le plus mignon de ses pinceaux, trois poils -pris à la queue d'une martre zibeline. - -Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui -s'élevait, à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton -couvert de neige à côté de rochers noirs. - -Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau, -une gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer -sur la prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main, -porter le point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son -habit sur la joue encore fraîche qu'il venait de terminer. Il se -détourna si brusquement à cette nouvelle catastrophe, que son escabeau -roula à dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un se fût trouvé là par -hasard, il l'aurait certainement tué. - ---C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé; -Jacintha, je ne me sens pas en train; nous ne ferons plus rien -aujourd'hui. - -Jacintha, se leva pour sortir. - -Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras autour du corps. La -robe de Jacintha était blanche; les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas -songé à les essuyer, y firent un arc-en-ciel. - ---Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez arrangée! et ma tante qui -ne veut pas que je vienne vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire? - ---Tu changeras de robe, elle n'en verra rien. - -Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas. - ---Que faites-vous demain? dit-elle après un silence. - ---Moi, rien; et vous? - ---Je vais dîner avec ma tante chez le vieux M. de ***, que vous -connaissez, et j'y passerai peut-être la soirée. - ---J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter sur moi. - ---Ne venez pas plus tard que six heures; vous savez, ma tante est -poltronne, et si nous ne trouvons pas chez M. de *** quelque galant -chevalier pour nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombée. - ---Bon, j'y serai à cinq. A demain, Jacintha, à demain. - -Et il se penchait sur la rampe pour regarder la svelte jeune fille qui -s'en allait. Les derniers plis de sa robe disparurent sous l'arcade, et -il rentra. - -Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. C'était un jeune -homme de vingt à vingt-deux ans, quoique au premier abord il parût en -avoir davantage. On distinguait ensuite à travers ses traits blêmes et -fatigués quelque chose d'enfantin et de peu arrêté, quelques formes de -transition de l'adolescence à la virilité. Ainsi tout le haut de la tête -était grave et réfléchi comme un front de vieillard, tandis que la -bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre bleuâtre, et qu'un -sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui contrastait -étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie. - -Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier, -mais sa bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa -coiffure. Ses cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme, -descendaient symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules, -sans frisure aucune, aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en -voit aux anges de Giotto et de Cimabuë. Une ample simarre de couleur -obscure tombait à plis roides et droits autour de son corps souple et -mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai de dire qu'il ne -sortait pas encore avec ce costume; mais c'était la hardiesse plutôt que -l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire, -Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené. - -Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se -souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient -heurtés, saccadés; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits -par des ressorts d'acier; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans -subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup; ce qui, aux yeux de bien -des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins pour un original, ce -qui ne vaut guère mieux. - -Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait -éviter ce qu'on nomme le monde et donnait à sa conversation un ton -d'humeur et de causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance; -aussi, quand il était forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour -quel motif, il apportait dans la société une gaucherie sans timidité, -une absence de toute forme convenue, un dédain si parfait de ce qu'on y -admire, qu'au bout de quelques minutes, avec trois ou quatre syllabes, -il avait trouvé moyen de se faire une meute d'ennemis acharnés. - -Ce n'est pas qu'il ne fût très-aimable lorsqu'il voulait, mais il ne le -voulait pas souvent, et il répondait à ses amis qui lui en faisaient des -reproches: A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou -trois au plus, mais qui l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient -les autres, qui l'aimaient comme des gens qui ont une injustice à -réparer.--A quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent ne -s'arrêtent pas à cette écorce noueuse: ils savent que la perle est -cachée dans une coquille grossière; les sots qui ne savent pas sont -rebutés et s'éloignent: où est le mal? Pour un fou, ce n'était pas trop -mal raisonné. - -Onuphrius, comme je l'ai déjà dit, était peintre, il était de plus -poëte; il n'y avait guère moyen que sa cervelle en réchappât, et ce qui -n'avait pas peu contribué à l'entretenir dans cette exaltation fébrile, -dont Jacintha n'était pas toujours maîtresse, c'étaient ses lectures. Il -ne lisait que des légendes merveilleuses et d'anciens romans de -chevalerie, des poésies mystiques, des traités de cabale, des ballades -allemandes, des livres de sorcellerie et de démonographie; avec cela il -se faisait, au milieu du monde réel bourdonnant autour de lui, un monde -d'extase et de vision où il était donné à bien peu d'entrer. Du détail -le plus commun et le plus positif, par l'habitude qu'il avait de -chercher le côté surnaturel, il savait faire jaillir quelque chose de -fantastique et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une chambre carrée et -blanchie à la chaux sur toutes ses parois, et vitrée de carreaux -dépolis, il aurait été capable de voir quelque apparition étrange tout -aussi bien que dans un intérieur de Rembrandt inondé d'ombres et -illuminé de fauves lueurs, tant les yeux de son âme et de son corps -avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites et de rendre -compliquées les choses les plus simples, à peu près comme les miroirs -courbes ou à facettes qui trahissent les objets qui leur sont présentés, -et les font paraître grotesques ou terribles. - -Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvèrent admirablement disposé; ils -achevèrent à eux deux ce que les légendaires avaient commencé. -L'imagination d'Onuphrius s'échauffa et se déprava de plus en plus, ses -compositions peintes et écrites s'en ressentirent, la griffe ou la queue -du diable y perçait toujours par quelque endroit, et sur la toile, à -côté de la tête suave et pure de Jacintha, grimaçait fatalement quelque -figure monstrueuse, fille de son cerveau en délire. - -Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance de Jacintha, et -c'était à une époque de sa vie ou il était si malheureux, que je ne -souhaiterais pas d'autre supplice à mon plus fier ennemi; il était dans -cette situation atroce où se trouve tout homme qui a inventé quelque -chose et qui ne rencontre personne pour y croire. Jacintha crut à ce -qu'il disait sur sa parole, car l'œuvre était encore en lui, et il -l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier qui ne lui rit pas -au nez lorsqu'il parla du nouveau monde qu'il avait deviné. Jacintha -l'aimait comme une mère aime son fils, et il se mêlait à son amour une -pitié profonde; car, elle exceptée, qui l'aurait aimé comme il fallait -qu'il le fût? - -Qui l'eût consolé dans ses malheurs imaginaires, les seuls réels pour -lui, qui ne vivait que d'imaginations? Qui l'eût rassuré, soutenu, -exhorté? Qui eût calmé cette exaltation maladive qui touchait à la folie -par plus d'un point, en la partageant plutôt qu'en la combattant? -Personne, à coup sûr. - -Et puis lui dire de quelle manière il pourrait la voir, lui donner -elle-même les rendez-vous, lui faire mille de ces avances que le monde -condamne, l'embrasser de son propre mouvement, lui en fournir l'occasion -quand elle la lui voyait chercher, une coquette ne l'eût pas fait; mais -elle savait combien tout cela coûtait au pauvre Onuphrius, et elle lui -en épargnait la peine. - -Aussi peu accoutumé qu'il était à vivre de la vie réelle, il ne savait -comment s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des -monstres de la moindre chose. - -Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne -lui avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tête avait -trente ans, son corps avait six mois; il avait si totalement négligé de -dresser sa bête, que, si Jacintha et ses amis n'eussent pris soin de la -diriger, elle eût commis d'étranges bévues. En un mot, il fallait vivre -pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, comme il en faut -aux grands seigneurs pour leurs terres. - -Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'incrédulité, -cela pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile: il avait -peur. De quoi? Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du -diable, des revenants, des esprits et de mille autres billevesées; du -reste, il se moquait d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantôme. - -Le soir il ne se fût pas regardé dans une glace pour un empire, de peur -d'y voir autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main -sous son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile, -parce qu'il craignait qu'une main froide et moite ne vînt au-devant de -la sienne, et ne l'attirât dans la ruelle; ni jeté les yeux dans les -encoignures sombres, tremblant d'y apercevoir de petites têtes de -vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à balai. - -Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de -lui une ronde fantastique, le conseil Tusmann, le docteur Tabraccio, le -digne Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia, -l'inconnue de la maison déserte et toute la famille étrange du château -de Bohême; c'était un sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier -pour avoir peur de son chat comme d'un autre Murr. - -Dès que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à -réfléchir sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran -de Saint-Paul, les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées, -et surtout le point visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un -air fantastique et surnaturel; il se creusa la tête pour y trouver une -explication plausible; il bâtit là-dessus un volume in-octavo de -suppositions les plus extravagantes, les plus invraisemblables qui -soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après avoir longtemps -cherché, ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était tout à -fait inexplicable... à moins que ce ne fût le diable en personne... -Cette idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son -esprit, et lui semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisait -avec elle, il finit par en être convaincu. - -Qu'y avait-il au fond de déraisonnable dans cette supposition? -L'existence du diable est prouvée par les autorités les plus -respectables, tout comme celle de Dieu. C'est même un article de foi, et -Onuphrius, pour s'empêcher d'en douter, compulsa sur les registres de sa -vaste mémoire tous les endroits des auteurs profanes ou sacrés dans -lesquels on traite de cette matière importante. - -Le diable rôde autour de l'homme; Jésus lui-même n'a pas été à l'abri de -ses embûches; la tentation de saint Antoine est populaire; Martin Luther -fut aussi tourmenté par Satan, et, pour s'en débarrasser, fut obligé de -lui jeter son écritoire à la tête. On voit encore la tache d'encre sur -le mur de la cellule. - -Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis le possédé de la -Bible jusqu'aux religieuses de Loudun; tous les livres de sorcellerie -qu'il avait lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le _Monde invisible_ -de Bekker, l'_Infernalia_, les _Farfadets_ de M. de Berbiguier de -Terre-Neuve du Thym, le _Grand_ et le _Petit Albert_, et tout ce qui lui -parut obscur devint clair comme le jour: c'était le diable qui avait -fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches à son portrait, -changé le crin de ses brosses en fil d'archal et rempli ses vessies de -poudre fulminante. Le coup dans le coude s'expliquait tout -naturellement; mais quel intérêt Belzébuth pouvait-il avoir à le -persécuter? Était-ce pour avoir son âme? ce n'est pas la manière dont il -s'y prend; enfin il se rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien -longtemps, un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le nez avec -des pincettes rouges; il ne douta pas que ce ne fût pour avoir été -représenté par lui dans une position aussi humiliante que le diable lui -faisait ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres bizarres -se découpaient sur le plancher de l'atelier. Cette idée grandissant dans -sa tête, le frisson commençait à lui courir le long du dos, et la peur -l'aurait bientôt pris, si un de ses amis n'eût fait en entrant diversion -à toutes ses visions cornues. Il sortit avec lui, et comme personne au -monde n'était plus impressionnable, et que son ami était gai, un essaim -de pensées folâtres eut bientôt chassé ces rêveries lugubres. Il oublia -totalement ce qui était arrivé, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait -tout bas en lui-même. Le lendemain il se remit à l'œuvre. Il travailla -trois ou quatre heures avec acharnement. Quoique Jacintha fût absente, -ses traits étaient si profondément gravés dans son cœur, qu'il n'avait -pas besoin d'elle pour terminer son portrait. Il était presque fini, il -n'y avait plus que deux ou trois dernières touches à poser, et la -signature à mettre, quand une petite peluche, qui dansait avec ses -frères les atomes dans un beau rayon jaune, par une fantaisie -inexplicable, quitta tout à coup sa lumineuse salle de bal, se dirigea -en se dandinant vers la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un -rehaut, qu'il venait de poser. - -Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche, l'enleva le plus -délicatement possible. Cependant il ne put le faire si légèrement qu'il -ne découvrît le champ de la toile en emportant un peu de couleur. Il -refit une teinte pour réparer le dommage: la teinte était trop foncée, -et faisait tache; il ne put rétablir l'harmonie qu'en remaniant tout le -morceau; mais, en le faisant, il perdit son contour, et le nez devint -aquilin, de presque à la Roxelane qu'il était, ce qui changea tout à -fait le caractère de la tête; ce n'était plus Jacintha, mais bien une de -ses amies avec qui elle s'était brouillée, parce qu'Onuphrius la -trouvait jolie. - -L'idée du Diable revint à Onuphrius à cette métamorphose étrange; mais, -en regardant plus attentivement, il vit que ce n'était qu'un jeu de son -imagination, et comme la journée s'avançait, il se leva et sortit pour -rejoindre sa maîtresse chez M. de ***. Le cheval allait comme le vent: -bientôt Onuphrius vit poindre au dos de la colline la maison de M. de -***, blanche entre les marronniers. Comme la grande route faisait un -détour, il la quitta pour un chemin de traverse, un chemin creux qu'il -connaissait très-bien, où tout enfant il venait cueillir des mûres et -chasser aux hannetons. - -Il était à peu près au milieu quand il se trouva derrière une charrette -à foin, que les détours du sentier l'avaient empêché d'apercevoir. Le -chemin était si étroit, la charrette si large, qu'il était impossible de -passer devant: il remit son cheval au pas, espérant que la route, en -s'élargissant, lui permettrait un peu plus loin de le faire. Son -espérance fut trompée; c'était comme un mur qui reculait -imperceptiblement. Il voulut retourner sur ses pas, une autre charrette -de foin le suivait par derrière et le faisait prisonnier. Il eut un -instant la pensée d'escalader les bords du ravin, mais ils étaient à pic -et couronnés d'une haie vive; il fallut donc se résigner: le temps -coulait, les minutes lui semblaient des éternités, sa fureur était au -comble, ses artères palpitaient, son front était perlé de sueur. - -Une horloge à la voix fêlée, celle du village voisin, sonna six heures; -aussitôt qu'elle eut fini, celle du château, dans un ton différent, -sonna à son tour; puis une autre, puis une autre encore; toutes les -horloges de la banlieue d'abord successivement, ensuite toutes à la -fois. C'était un tutti de cloches, un concerto de timbres flûtés, -ronflants, glapissants, criards, un carillon à vous fendre la tête. Les -idées d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. Les clochers -s'inclinaient sur le chemin creux pour le regarder passer, ils le -montraient au doigt, lui faisaient la nique et lui tendaient par -dérision leurs cadrans dont les aiguilles étaient perpendiculaires. Les -cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la grimace, sonnant -toujours les six coups maudits. Cela dura longtemps, six heures -sonnèrent ce jour-là jusqu'à sept. - -Enfin, la voiture déboucha dans la plaine. Onuphrius enfonça ses éperons -dans le ventre de son cheval: le jour tombait, on eût dit que sa monture -comprenait combien il lui était important d'arriver. Ses pieds -touchaient à peine la terre, et, sans les aigrettes d'étincelles qui -jaillissaient de loin en loin de quelque caillou heurté, on eût pu -croire qu'elle volait. Bientôt une blanche écume enveloppa comme une -housse d'argent son poitrail d'ébène: il était plus de sept heures quand -Onuphrius arriva. Jacintha était partie. M. de *** lui fit les plus -grandes politesses, se mit à causer littérature avec lui, et finit par -lui proposer une partie de dames. - -Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, quoique toute espèce de -jeux, et en particulier celui-là, l'ennuyât mortellement. On apporta le -damier. M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches: la partie -commença. Les joueurs étaient à peu près de même force; il se passa -quelque temps avant que la balance penchât d'un côté ou de l'autre. - -Tout à coup elle tourna du côté du vieux gentilhomme; ses pions -avançaient avec une inconcevable rapidité, sans qu'Onuphrius, malgré -tous les efforts qu'il faisait, pût y apporter aucun obstacle. Préoccupé -qu'il était d'idées diaboliques, cela ne lui parut pas naturel; il -redoubla donc d'attention, et finit par découvrir, à côté du doigt dont -il se servait pour remuer ses pions, un autre doigt maigre, noueux, -terminé par une griffe (que d'abord il avait pris pour l'ombre du sien), -qui poussait ses dames sur la ligne blanche, tandis que celles de son -adversaire défilaient processionnellement sur la ligne noire. Il devint -pâle, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Cependant il remit ses -pions en place, et continua de jouer. Il se persuada que ce n'était que -l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la bougie de place: -l'ombre passa de l'autre côté, et se projeta en sens inverse; mais le -doigt à griffe resta ferme à son poste, déplaçant les dames d'Onuphrius, -et employant tous les moyens pour le faire perdre. - -D'ailleurs, il n'y avait aucun doute à avoir, le doigt était orné d'un -gros rubis. Onuphrius n'avait pas de bague. - ---Pardieu! c'est trop fort! s'écria-t-il en donnant un grand coup de -poing dans le damier et en se levant brusquement; vieux scélérat! vieux -gredin! - -M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait cette algarade -au dépit d'avoir perdu, se mit à rire aux éclats et à lui offrir -d'ironiques consolations. La colère et la terreur se disputaient l'âme -d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit. - -La nuit était si noire qu'il fut obligé de mettre son cheval au pas. A -peine une étoile passait-elle çà et là le nez hors de sa mantille de -nuages; les arbres de la route avaient l'air de grands spectres tendant -les bras; de temps en temps un feu follet traversait le chemin, le vent -ricanait dans les branches d'une façon singulière. L'heure s'avançait, -et Onuphrius n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant -sur le pavé montraient qu'il ne s'était pas fourvoyé. - -Une rafale déchira le brouillard, la lune reparut; mais, au lieu d'être -ronde, elle était ovale. Onuphrius, en la considérant plus -attentivement, vit qu'elle avait un serre-tête de taffetas noir, et -qu'elle s'était mis de la farine sur les joues; ses traits se -dessinèrent plus distinctement, et il reconnut à n'en pouvoir douter, la -figure blême et allongée de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le -grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression -indéfinissable de malice et de bonhomie. - -Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, comme s'il eût été -d'intelligence; et, comme à la clarté des étoiles on pouvait distinguer -les objets, il entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habillés -mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque chose de blanchâtre par -les quatre coins, comme des gens qui changeraient un tapis de place: ils -passèrent rapidement à côté de lui, et jetèrent ce qu'ils portaient sous -les pieds de son cheval. Onuphrius, malgré sa frayeur, n'eut pas de -peine à voir que c'était le chemin qu'il avait déjà parcouru, et que le -Diable remettait devant lui pour lui faire pièce. Il piqua des deux; son -cheval fit une ruade et refusa d'avancer autrement qu'au pas; les quatre -démons continuèrent leur manége. - -Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un rubis pareil à celui du -doigt qui l'avait si fort effrayé sur le damier: l'identité du -personnage n'était plus douteuse. La terreur d'Onuphrius était si -grande, qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait; ses dents -claquaient comme dans la fièvre, un rire convulsif tordait sa bouche. -Une fois, il essaya de dire ses prières et de faire un signe de croix, -il ne put en venir à bout. La nuit s'écoula ainsi. - -Enfin, une raie bleuâtre se dessina sur le bord du ciel: son cheval huma -bruyamment par ses naseaux l'air balsamique du matin, le coq de la ferme -voisine fit entendre sa voix grêle et éraillée, les fantômes -disparurent, le cheval prit de lui-même le galop, et, au point du jour, -Onuphrius se trouva devant la porte de son atelier. - -Harassé de fatigue, il se jeta sur un divan et ne tarda pas à -s'endormir: son sommeil était agité; le cauchemar lui avait mis le genou -sur l'estomac. Il fit une multitude de rêves incohérents, monstrueux, -qui ne contribuèrent pas peu à déranger sa raison déjà ébranlée. En -voici un qui l'avait frappé, et qu'il m'a raconté plusieurs fois depuis. - -«J'étais dans une chambre qui n'était pas la mienne ni celle d'aucun de -mes amis, une chambre où je n'étais jamais venu, et que cependant je -connaissais parfaitement bien: les jalousies étaient fermées, les -rideaux tirés; sur la table de nuit une pâle veilleuse jetait sa lueur -agonisante. On ne marchait que sur la pointe du pied, le doigt sur la -bouche; des fioles, des tasses encombraient la cheminée. Moi, j'étais au -lit comme si j'eusse été malade, et pourtant je ne m'étais jamais mieux -porté. Les personnes qui traversaient l'appartement avaient un air -triste et affairé qui semblait extraordinaire. - -«Jacintha était à la tête de mon lit, qui tenait sa petite main sur mon -front, et se penchait vers moi pour écouter si je respirais bien. De -temps en temps une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle -l'essuyait légèrement avec un baiser. - -«Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais bien voulu la consoler; -mais il m'était impossible de faire le plus petit mouvement, ou -d'articuler une seule syllabe: ma langue était clouée à mon palais, mon -corps était comme pétrifié. - -«Un monsieur vêtu de noir entra, me tâta le pouls, hocha la tête d'un -air découragé, et dit tout haut: «C'est fini!» Alors Jacintha se prit à -sangloter, à se tordre les mains, et à donner toutes les démonstrations -de la plus violente douleur: tous ceux qui étaient dans la chambre en -firent autant. Ce fut un concert de pleurs et de soupirs à apitoyer un -roc. - -«J'éprouvais un secret plaisir d'être regretté ainsi. On me présenta une -glace devant la bouche; je fis des efforts prodigieux pour la ternir de -mon souffle, afin de montrer que je n'étais pas mort: je ne pus en venir -à bout. Après cette épreuve on me jeta le drap par-dessus la tête; -j'étais au désespoir, je voyais bien qu'on me croyait trépassé et que -l'on allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit: il ne resta -qu'un prêtre qui marmotta des prières et qui finit par s'endormir. - -«Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une bière et d'un linceul; -j'essayai encore de me remuer et de parler, ce fut inutile, un pouvoir -invincible m'enchaînait: force me fut de me résigner. Je restai ainsi -beaucoup de temps en proie aux plus douloureuses réflexions. Le -croque-mort revint avec mes derniers vêtements, les derniers de tout -homme, la bière et le linceul: il n'y avait plus qu'à m'en accoutrer. - -«Il m'entortilla dans le drap, et se mit à me coudre sans précaution -comme quelqu'un qui a hâte d'en finir: la pointe de son aiguille -m'entrait dans la peau, et me faisait des milliers de piqûres; ma -situation était insupportable. Quand ce fut fait, un de ses camarades me -prit par les pieds, lui par la tête, ils me déposèrent dans la boîte; -elle était un peu juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligés de me -donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir enfoncer le -couvercle. - -«Ils en vinrent à bout à la fin, et l'on planta le premier clou. Cela -faisait un bruit horrible. Le marteau rebondissait sur les planches, et -j'en sentais le contre-coup. Tant que l'opération dura, je ne perdis pas -tout à fait l'espérance; mais au dernier clou je me sentis défaillir, -mon cœur se serra, car je compris qu'il n'y avait plus rien de commun -entre le monde et moi: ce dernier clou me rivait au néant pour toujours. -Alors seulement je compris toute l'horreur de ma position. - -«On m'emporta; le roulement sourd des roues m'apprit que j'étais dans le -corbillard; car bien que je ne pusse manifester mon existence d'aucune -manière, je n'étais privé d'aucun de mes sens. La voiture s'arrêta, on -retira le cercueil. J'étais à l'église, j'entendais parfaitement le -chant nasillard des prêtres, et je voyais briller à travers les fentes -de la bière la lueur jaune des cierges. La messe finie, on partit pour -le cimetière; quand on me descendit dans la fosse, je ramassai toutes -mes forces, et je crois que je parvins à pousser un cri; mais le fracas -de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit entièrement: je me -trouvais dans une obscurité palpable et compacte, plus noire que celle -de la nuit. Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du moins; -quant à mes souffrances morales, il faudrait un volume pour les -analyser. L'idée que j'allais mourir de faim ou être mangé aux vers sans -pouvoir l'empêcher, se présenta la première; ensuite je pensai aux -événements de la veille, à Jacintha, à mon tableau qui aurait eu tant de -succès au Salon, à mon drame qui allait être joué, à une partie que -j'avais projetée avec mes camarades, à un habit que mon tailleur devait -me rapporter ce jour-là; que sais-je, moi? à mille choses dont je -n'aurais guère dû m'inquiéter; puis revenant à Jacintha, je réfléchis -sur la manière dont elle s'était conduite; je repassai chacun de ses -gestes, chacune de ses paroles, dans ma mémoire; je crus me rappeler -qu'il y avait quelque chose d'outré et d'affecté dans ses larmes, dont -je n'aurais pas dû être la dupe: cela me fit ressouvenir de plusieurs -choses que j'avais totalement oubliées; plusieurs détails auxquels je -n'avais pas pris garde, considérés sous un nouveau jour, me parurent -d'une haute importance; des démonstrations que j'aurais juré sincères me -semblèrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un jeune homme, un -espèce de fat moitié cravate, moitié éperons, lui avait autrefois fait -la cour. Un soir, nous jouïons ensemble, Jacintha m'avait appelé du nom -de ce jeune homme au lieu du mien, signe certain de préoccupation; -d'ailleurs je savais qu'elle en avait parlé favorablement dans le monde -à plusieurs reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui déplairait pas. - -«Cette idée s'empara de moi, ma tête commença à fermenter; je fis des -rapprochements, des suppositions, des interprétations: comme on doit -bien le penser, elles ne furent pas favorables à Jacintha. Un sentiment -inconnu se glissa dans mon cœur, et m'apprit ce que c'était que -souffrir; je devins horriblement jaloux, et je ne doutai pas que ce ne -fût Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'eût fait enterrer tout -vif pour se débarrasser de moi. Je pensai que peut-être en ce moment -même ils riaient à gorge déployée du succès de leur stratagème, et que -Jacintha livrait aux baisers de l'autre cette bouche qui m'avait juré -tant de fois n'avoir jamais été touchée par d'autres lèvres que les -miennes. - -«A cette idée, j'entrai dans une fureur telle que je repris la faculté -de me mouvoir; je fis un soubresaut si violent, que je rompis d'un seul -coup les coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et les bras -libres, je donnai de grands coups de coudes et de genoux au couvercle de -la bière pour le faire sauter et aller tuer mon infidèle aux bras de son -lâche et misérable galant. Sanglante dérision, moi, enterré, je voulais -donner la mort! Le poids énorme de la terre qui pesait sur les planches -rendit mes efforts inutiles. Épuisé de fatigue, je retombai dans ma -première torpeur, mes articulations s'ossifièrent: de nouveau je -redevins cadavre. Mon agitation mentale se calma, je jugeai plus -sainement les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune femme avait -fait pour moi, son dévouement, ses soins qui ne s'étaient jamais -démentis, eurent bientôt fait évanouir ces ridicules soupçons. - -«Ayant usé tous mes sujets de méditation, et ne sachant comment tuer le -temps, je me mis à faire des vers; dans ma triste situation, ils ne -pouvaient pas être fort gais: ceux du nocturne Young et du sépulcral -Hervey ne sont que des bouffonneries, comparés à ceux-là. J'y dépeignais -les sensations d'un homme conservant sous terre toutes les passions -qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rêverie cadavéreuse: _La -vie dans la mort_. Un beau titre, sur ma foi! et ce qui me désespérait, -c'était de ne pouvoir les réciter à personne. - -«J'avais à peine terminé la dernière strophe, que j'entendis piocher -avec ardeur au-dessus de ma tête. Un rayon d'espérance illumina ma nuit. -Les coups de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que je -ressentis ne fut pas de longue durée: les coups de pioche cessèrent. -Non, l'on ne peut rendre avec des mots humains l'angoisse abominable que -j'éprouvai en ce moment; la mort réelle n'est rien en comparaison. Enfin -j'entendis encore du bruit: les fossoyeurs, après s'être reposés, -avaient repris leur besogne. J'étais au ciel; je sentais ma délivrance -s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis l'air froid de la -nuit. Cela me fit grand bien, car je commençais à étouffer. Cependant -mon immobilité continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences -d'un mort. Deux hommes me saisirent: voyant les coutures du linceul -rompues, ils échangèrent en ricanant quelques plaisanteries grossières, -me chargèrent sur leurs épaules et m'emportèrent. Tout en marchant ils -chantonnaient à demi-voix des couplets obscènes. Cela me fit penser à la -scène des fossoyeurs, dans _Hamlet_, et je me dis en moi-même que -Shakspeare était un bien grand homme. - -«Après m'avoir fait passer par bien des ruelles détournées, ils -entrèrent dans une maison que je reconnus pour être celle de mon -médecin; c'était lui qui m'avait fait déterrer afin de savoir de quoi -j'étais mort. On me déposa sur une table de marbre. Le docteur entra -avec une trousse d'instruments; il les étala complaisamment sur une -commode. A la vue de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes, -de ces scies d'acier luisantes et polies, j'éprouvai une frayeur -horrible, car je compris qu'on allait me disséquer; mon âme, qui -jusque-là n'avait pas abandonné mon corps, n'hésita plus à me quitter: -au premier coup de scalpel elle était tout à fait dégagée de ses -entraves. Elle aimait mieux subir tous les désagréments d'une -intelligence dépossédée de ses moyens de manifestation physique, que de -partager avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il n'y -avait plus espérance de le conserver, il allait être mis en pièces, et -n'aurait pu servir à grand'chose quand même ce déchiquètement ne l'eût -pas tué tout de bon. Ne voulant pas assister au dépècement de sa chère -enveloppe, mon âme se hâta de sortir. - -«Elle traversa rapidement une enfilade de chambres, et se trouva sur -l'escalier. Par habitude, je descendis les marches une à une; mais -j'avais besoin de me retenir, car je me sentais une légèreté -merveilleuse. J'avais beau me cramponner au sol, une force invincible -m'attirait en haut; c'était comme si j'eusse été attaché à un ballon -gonflé de gaz: la terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par -l'extrémité des orteils; je dis des orteils, car bien que je ne fusse -qu'un pur esprit, j'avais conservé le sentiment des membres que je -n'avais plus, à peu près comme un amputé qui souffre de son bras ou de -sa jambe absente. Lassé de ces efforts pour rester dans une attitude -normale, et, du reste, ayant fait réflexion que mon âme immatérielle ne -devait pas se voiturer d'un lieu à l'autre par les mêmes procédés que ma -misérable guenille de corps, je me laissai faire à cet ascendant, et je -commençai à quitter terre sans pourtant m'élever trop, et me maintenant -dans la région moyenne. Bientôt je m'enhardis, et je volai tantôt haut, -tantôt bas, comme si je n'eusse fait autre chose de ma vie. Il -commençait à faire jour: je montai, je montai, regardant aux vitres des -mansardes des grisettes qui se levaient et faisaient leur toilette, me -servant des cheminées comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on -disait dans les appartements. Je dois dire que je ne vis rien de bien -beau, et que je ne recueillis rien de piquant. M'accoutumant à ces -façons d'aller, je planai sans crainte dans l'air libre, au-dessus du -brouillard, et je considérai de haut cette immense étendue de toits -qu'on prendrait pour une mer figée au moment d'une tempête, ce chaos -hérissé de tuyaux, de flèches, de dômes, de pignons, baigné de brume et -de fumée, si beau, si pittoresque, que je ne regrettai pas d'avoir perdu -mon corps. Le Louvre m'apparut blanc et noir, son fleuve à ses pieds, -ses jardins verts à l'autre bout. La foule s'y portait; il y avait -exposition: j'entrai. Les murailles flamboyaient diaprées de peintures -nouvelles, chamarrées de cadres d'or richement sculptés. Les bourgeois -allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient sur les pieds, -ouvraient des yeux hébétés, se consultaient les uns les autres comme des -gens dont on n'a pas encore fait l'avis, et qui ne savent ce qu'ils -doivent penser et dire. Dans la grand'salle, au milieu des tableaux de -nos jeunes grands maîtres, Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperçus mon -tableau, à moi: la foule se serrait autour, c'était un rugissement -d'admiration; ceux qui étaient derrière et ne voyaient rien criaient -deux fois plus fort: Prodigieux! prodigieux! Mon tableau me sembla à -moi-même beaucoup mieux qu'auparavant, et je me sentis saisi d'un -profond respect pour ma propre personne. Cependant, à toutes ces -formules admiratives se mêlait un nom qui n'était pas le mien; je vis -qu'il y avait là-dessous quelque supercherie. J'examinai la toile avec -attention: un nom en petits caractères rouges était écrit à l'un de ses -coins. C'était celui d'un de mes amis qui, me voyant mort, ne s'était -pas fait scrupule de s'approprier mon œuvre. Oh! alors, que je regrettai -mon pauvre corps! Je ne pouvais ni parler, ni écrire; je n'avais aucun -moyen de réclamer ma gloire et de démasquer l'infâme plagiaire. Le cœur -navré, je me retirai tristement pour ne pas assister à ce triomphe qui -m'était dû. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez elle, je ne la trouvai -pas; je la cherchai vainement dans plusieurs maisons où je pensais -qu'elle pourrait être. Ennuyé d'être seul, quoiqu'il fût déjà tard, -l'envie me prit d'aller au spectacle; j'entrai à la Porte-Saint-Martin, -je fis réflexion que mon nouvel état avait cela d'agréable que je -passais partout sans payer. La pièce finissait, c'était la catastrophe. -Dorval, l'œil sanglant, noyée de larmes, les lèvres bleues, les tempes -livides, échevelée, à moitié nue, se tordait sur l'avant-scène à deux -pas de la rampe. Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le -fond: tous les mouchoirs étaient en jeu; les sanglots brisaient les -corsets; un tonnerre d'applaudissements entrecoupait chaque râle de la -tragédienne; le parterre, noir de têtes, houlait comme une mer; les -loges se penchaient sur les galeries, les galeries sur le balcon. La -toile tomba: je crus que la salle allait crouler: c'étaient des -battements de mains, des trépignements, des hurlements; or, cette pièce -était ma pièce: jugez! J'étais grand à toucher le plafond. Le rideau se -leva, on jeta à cette foule le nom de l'auteur. - -«Ce n'était pas le mien, c'était le nom de l'ami qui m'avait déjà volé -mon tableau. Les applaudissements redoublèrent. On voulait traîner -l'auteur sur le théâtre: le monstre était dans une loge obscure avec -Jacintha. Quand on proclama son nom, elle se jeta à son cou, et lui -appuya sur la bouche le baiser le plus enragé que jamais femme ait donné -à un homme. Plusieurs personnes la virent; elle ne rougit même pas: elle -était si enivrée, si folle et si fière de son succès, qu'elle se serait, -je crois, prostituée à lui dans cette loge et devant tout le monde. -Plusieurs voix crièrent: Le voilà! le voilà! Le drôle prit un air -modeste, et salua profondément. Le lustre, qui s'éteignit, mis fin à -cette scène. Je n'essayerai pas de décrire ce qui se passait dans moi; -la jalousie, le mépris, l'indignation, se heurtaient dans mon âme; -c'était un orage d'autant plus furieux que je n'avais aucun moyen de le -mettre au dehors: la foule s'écoula, je sortis du théâtre; j'errai -quelque temps dans la rue, ne sachant où aller. La promenade ne me -réjouissait guère. Il sifflait une bise piquante: ma pauvre âme, -frileuse comme l'était mon corps, grelottait et mourait de froid. Je -rencontrai une fenêtre ouverte, j'entrai, résolu de gîter dans cette -chambre jusqu'au lendemain. La fenêtre se ferma sur moi: j'aperçus assis -dans une grande bergère à ramages un personnage des plus singuliers. -C'était un grand homme, maigre, sec, poudré à frimas, la figure ridée -comme une vieille pomme, une énorme paire de besicles à cheval sur un -maître-nez, baisant presque le menton. Une petite estafilade -transversale, semblable à une ouverture de tirelire, enfouie sous une -infinité de plis et de poils roides comme des soies de sanglier, -représentait tant bien que mal ce que nous appellerons une bouche, faute -d'autre terme. Un antique habit noir, limé jusqu'à la corde, blanc sur -toutes les coutures, une veste d'étoffe changeante, une culotte courte, -des bas chinés et des souliers à boucles: voilà pour le costume. A mon -arrivée, ce digne personnage se leva, et alla prendre dans une armoire -deux brosses faites d'une manière spéciale: je n'en pus deviner d'abord -l'usage; il en prit une dans chaque main, et se mit à parcourir la -chambre avec une agilité surprenante comme s'il poursuivait quelqu'un, -et choquant ses brosses l'une contre l'autre du côté des barbes; je -compris alors que c'était le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du -Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'étais fort inquiet de ce -qui allait arriver, il semblait que cet hétéroclite individu eût la -faculté de voir l'invisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes -les peines du monde à lui échapper. Enfin, il m'accula dans une -encoignure, il brandit ses deux fatales brosses, des millions de dards -me criblèrent l'âme, chaque crin faisait un trou, la douleur était -insoutenable: oubliant que je n'avais ni langue, ni poitrine, je fis de -merveilleux efforts pour crier; et...» - -Onuphrius en était là de son rêve lorsque j'entrai dans l'atelier: il -criait effectivement à pleine gorge; je le secouai, il se frotta les -yeux et me regarda d'un air hébété; enfin il me reconnut, et me raconta, -ne sachant trop s'il avait veillé ou dormi, la série de ses tribulations -que l'on vient de lire; ce n'était pas, hélas! les dernières qu'il -devait éprouver réellement ou non. Depuis cette nuit fatale, il resta -dans un état d'hallucination presque perpétuel qui ne lui permettait pas -de distinguer ses rêveries d'avec le vrai. Pendant qu'il dormait, -Jacintha avait envoyé chercher le portrait; elle aurait bien voulu y -aller elle-même, mais sa robe tachée l'avait trahie auprès de sa tante, -dont elle n'avait pu tromper la surveillance. - -Onuphrius, on ne peut plus désappointé de ce contre-temps, se jeta dans -un fauteuil, et, les coudes sur la table, se prit tristement à -réfléchir; ses regards flottaient devant lui sans se fixer -particulièrement sur rien: le hasard fit qu'ils tombèrent sur une grande -glace de Venise à bordure de cristal, qui garnissait le fond de -l'atelier; aucun rayon de jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y -réfléchissait assez exactement pour que l'on pût en apercevoir les -contours: cela faisait un espace vide dans la muraille, une fenêtre -ouverte sur le néant, d'où l'esprit pouvait plonger dans les mondes -imaginaires. Les prunelles d'Onuphrius fouillaient ce prisme profond et -sombre, comme pour en faire jaillir quelque apparition. Il se pencha, il -vit son reflet double, il pensa que c'était une illusion d'optique; -mais, en examinant plus attentivement, il trouva que le second reflet ne -lui ressemblait en aucune façon; il crut que quelqu'un était entré dans -l'atelier sans qu'il l'eût entendu: il se retourna. Personne. L'ombre -continuait cependant à se projeter dans la glace, c'était un homme pâle, -ayant au doigt un gros rubis, pareil au mystérieux rubis qui avait joué -un rôle dans les fantasmagories de la nuit précédente. Onuphrius -commençait à se sentir mal à l'aise. Tout à coup le reflet sortit de la -glace, descendit dans la chambre, vint droit à lui, le força à -s'asseoir, et, malgré sa résistance, lui enleva le dessus de la tête -comme on ferait de la calotte d'un pâté. L'opération finie, il mit le -morceau dans sa poche, et s'en retourna par où il était venu. Onuphrius, -avant de le perdre tout à fait de vue dans les profondeurs de la glace, -apercevait encore à une distance incommensurable son rubis qui brillait -comme une comète. Du reste, cette espèce de trépan ne lui avait fait -aucun mal. Seulement, au bout de quelques minutes, il entendit un -bourdonnement étrange au-dessus de sa tête; il leva les yeux, et vit que -c'étaient ses idées qui, n'étant plus contenues par la voûte du crâne, -s'échappaient en désordre comme des oiseaux dont on ouvre la cage. -Chaque idéal de femme qu'il avait rêvé sortit avec son costume, son -parler, son attitude (nous devons dire à la louange d'Onuphrius qu'elles -avaient l'air de sœurs jumelles de Jacintha), les héroïnes des romans -qu'il avait projetés; chacune de ces dames avait son cortége d'amants, -les unes en cotte armoriée du moyen âge, les autres en chapeaux et en -robe de dix-huit cent trente-deux. Les types qu'il avait créés -grandioses, grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux à -faire, de toute nation et de tout temps, ses idées métaphysiques sous la -forme de petites bulles de savon, les réminiscences de ses lectures, -tout cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier en était plein. -Ces dames et ces messieurs se promenaient en long et en large sans se -gêner le moins du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils -eussent été chez eux. - -Onuphrius, abasourdi, ne sachant où se mettre, ne trouva rien de mieux à -faire que de leur céder la place; lorsqu'il passa sous la porte, le -concierge lui remit deux lettres; deux lettres de femmes, bleues, -ambrées, l'écriture petite, le pli long, le cachet rose. - -La première était de Jacintha, elle était conçue ainsi: - -«Monsieur, vous pouvez bien avoir mademoiselle de *** pour maîtresse si -cela vous fait plaisir; quant à moi, je ne veux plus l'être, tout mon -regret est de l'avoir été. Vous m'obligerez beaucoup de ne pas chercher -à me revoir.» - -Onuphrius était anéanti; il comprit que c'était la maudite ressemblance -du portrait qui était cause de tout; ne se sentant pas coupable, il -espéra qu'avec le temps tout s'éclaircirait à son avantage. La seconde -lettre était une invitation de soirée. - ---Bon! dit-il, j'irai, cela me distraira un peu et dissipera toutes ces -vapeurs noires. L'heure vint; il s'habilla, la toilette fut longue; -comme tous les artistes (quand ils ne sont pas sales à faire peur), -Onuphrius était recherché dans sa mise, non que ce fût un fashionable, -mais il cherchait à donner à nos pitoyables vêtements un galbe -pittoresque, une tournure moins prosaïque. Il se modelait sur un beau -Van Dyck qu'il avait dans son atelier, et vraiment il y ressemblait à -s'y méprendre. On eût dit le portrait descendu du cadre ou la réflexion -de la peinture dans un miroir. - -Il y avait beaucoup de monde; pour arriver à la maîtresse de la maison -il lui fallut fendre un flot de femmes, et ce ne fut pas sans froisser -plus d'une dentelle, aplatir plus d'une manche, noircir plus d'un -soulier, qu'il y put parvenir; après avoir échangé les deux ou trois -banalités d'usage, il tourna sur ses talons, et se mit à chercher -quelque figure amie dans toute cette cohue. Ne trouvant personne de -connaissance, il s'établit dans une causeuse à l'embrasure d'une -croisée, d'où, à demi caché par les rideaux, il pouvait voir sans être -vu, car depuis la fantastique évaporation de ses idées, il ne se -souciait pas d'entrer en conversation; il se croyait stupide quoiqu'il -n'en fût rien; le contact du monde l'avait remis dans la réalité. - -La soirée était des plus brillantes. Un coup d'œil magnifique! cela -reluisait, chatoyait, scintillait; cela bourdonnait, papillonnait, -tourbillonnait. Des gazes comme des ailes d'abeilles, des tulles, des -crêpes, des blondes, lamés, côtelés, ondés, découpés, déchiquetés à -jour; toiles d'araignée, air filé, brouillard tissu; de l'or et de -l'argent, de la soie et du velours, des paillettes, du clinquant, des -fleurs, des plumes, des diamants et des perles; tous les écrins vidés, -le luxe de tous les mondes à contribution. Un beau tableau, sur ma foi! -les girandoles de cristal étincelaient comme des étoiles; des gerbes de -lumière, des iris prismatiques s'échappaient des pierreries; les épaules -des femmes, lustrées, satinées, trempées d'une molle sueur, semblaient -des agates ou des onyx dans l'eau; les yeux papillottaient, les gorges -battaient la campagne, les mains s'étreignaient, les têtes penchaient, -les écharpes allaient au vent, c'était le beau moment; la musique -étouffée par les voix, les voix par le frôlement des petits pieds sur le -parquet et le frou frou des robes, tout cela formait une harmonie de -fête, un bruissement joyeux à enivrer le plus mélancolique, à rendre fou -tout autre qu'un fou. - -Pour Onuphrius, il n'y prenait pas garde, il songeait à Jacintha. - -Tout à coup son œil s'alluma, il avait vu quelque chose -d'extraordinaire: un jeune homme qui venait d'entrer; il pouvait avoir -vingt-cinq ans, un frac noir, le pantalon pareil, un gilet de velours -rouge taillé en pourpoint, des gants blancs, un binocle d'or, des -cheveux en brosse, une barbe rousse à la Saint-Maigrin, il n'y avait là -rien d'étrange, plusieurs merveilleux avaient le même costume; ses -traits étaient parfaitement réguliers, son profil fin et correct eût -fait envie à plus d'une petite-maîtresse, mais il y avait tant d'ironie -dans cette bouche pâle et mince, dont les coins fuyaient perpétuellement -sous l'ombre de leurs moustaches fauves, tant de méchanceté dans cette -prunelle qui flamboyait à travers la glace du lorgnon comme l'œil d'un -vampire, qu'il était impossible de ne pas le distinguer entre mille. - -Il se déganta. Lord Byron ou Bonaparte se fussent honorés de sa petite -main aux doigts ronds et effilés, si frêle, si blanche, si transparente, -qu'on eût craint de la briser en la serrant; il portait un gros anneau à -l'index, le chaton était le fatal rubis; il brillait d'un éclat si vif, -qu'il vous forçait à baisser les yeux. - -Un frisson courut dans les cheveux d'Onuphrius. - -La lumière des candélabres devint blafarde et verte; les yeux des femmes -et les diamants s'éteignirent; le rubis radieux étincelait seul au -milieu du salon obscurci comme un soleil dans la brume. - -L'enivrement de la fête, la folie du bal étaient au plus haut degré; -personne, Onuphrius excepté, ne fit attention à cette circonstance; ce -singulier personnage se glissait comme une ombre entre les groupes, -disant un mot à celui-ci, donnant une poignée de main à celui-là, -saluant les femmes avec un air de respect dérisoire et de galanterie -exagérée qui faisait rougir les unes et mordre les lèvres aux autres; on -eût dit que son regard de lynx et de loup-cervier plongeait au profond -de leur cœur; un satanique dédain perçait dans ses moindres mouvements, -un imperceptible clignement d'œil, un pli du front, l'ondulation des -sourcils, la proéminence que conservait toujours sa lèvre inférieure, -même dans son détestable demi-sourire, tout trahissait en lui, malgré la -politesse de ses manières et l'humilité de ses discours, des pensées -d'orgueil qu'il aurait voulu réprimer. - -Onuphrius, qui le couvait des yeux, ne savait que penser; s'il n'eût pas -été en si nombreuse compagnie, il aurait eu grand'peur. - -Il s'imagina même un instant reconnaître le personnage qui lui avait -enlevé le dessus de la tête; mais il se convainquit bientôt que c'était -une erreur. Plusieurs personnes s'approchèrent, la conversation -s'engagea; la persuasion où il était qu'il n'avait plus d'idées les lui -ôtait effectivement; inférieur à lui-même, il était au niveau des -autres; on le trouva charmant et beaucoup plus spirituel qu'à -l'ordinaire. Le tourbillon emporta ses interlocuteurs, il resta seul; -ses idées prirent un autre cours; il oublia le bal, l'inconnu, le bruit -lui-même et tout, il était à cent lieues. - -Un doigt se posa sur son épaule, il tressaillit comme s'il se fût -réveillé en sursaut. Il vit devant lui madame de ***, qui depuis un -quart d'heure se tenait debout sans pouvoir attirer son attention. - ---Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? A moi, peut-être? - ---A rien, je vous jure. - -Il se leva, madame de *** prit son bras; ils firent quelques tours. -Après plusieurs propos: - ---J'ai une grâce à vous demander. - ---Parlez, vous savez bien que je ne suis pas cruel surtout avec vous. - ---Récitez à ces dames la pièce de vers que vous m'avez dite l'autre -jour, je leur en ai parlé, elles meurent d'envie de l'entendre. - -A cette proposition, le front d'Onuphrius se rembrunit, il répondit par -un _non_ bien accentué; madame de *** insista comme les femmes savent -insister. Onuphrius résista autant qu'il le fallait pour se justifier à -ses propres yeux de ce qu'il appelait une faiblesse, et finit par céder, -quoique d'assez mauvaise grâce. - -Madame de ***, triomphante, le tenant par le bout du doigt pour qu'il ne -pût s'esquiver, l'amena au milieu du cercle, et lui lâcha la main; la -main tomba comme si elle eût été morte. Onuphrius, décontenancé, -promenait autour de lui des regards mornes et effarés comme un taureau -sauvage que le picador vient de lancer dans le cirque. Le dandy à barbe -rouge était là, retroussant ses moustaches et considérant Onuphrius d'un -air de méchanceté satisfaite. Pour faire cesser cette situation pénible, -madame de *** lui fit signe de commencer. Il exposa le sujet de sa -pièce, et en dit le titre d'une voix assez mal assurée. Le bourdonnement -cessa, les chuchotements se turent, on se disposa à écouter, un grand -silence se fit. - -Onuphrius était debout, la main sur le dos d'un fauteuil qui lui servait -comme de tribune. Le dandy vint se placer tout à côté, si près qu'il le -touchait; quand il vit qu'Onuphrius allait ouvrir la bouche, il tira de -sa poche une spatule d'argent et un réseau de gaze, emmanché à l'un de -ses bouts d'une petite baguette d'ébène; la spatule était chargée d'une -substance mousseuse et rosâtre, assez semblable à la crème qui remplit -les meringues, qu'Onuphrius reconnut aussitôt pour des vers de Dorat, de -Boufflers, de Bernis et de M. le chevalier de Pezay, réduits à l'état de -bouillie ou de gélatine. Le réseau était vide. - -Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jouât quelque tour, changea le -fauteuil de place, et s'assit dedans; l'homme aux yeux verts vint se -planter juste derrière lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius commença. -A peine la dernière syllabe du premier vers s'était-elle envolée de sa -lèvre, que le dandy, allongeant son réseau avec une dextérité -merveilleuse, la saisit au vol, et l'intercepta avant que le son eût le -temps de parvenir à l'oreille de l'assemblée; et puis, brandissant sa -spatule, il lui fourra dans la bouche une cuillerée de son insipide -mélange. Onuphrius eût bien voulu s'arrêter ou se sauver; mais une -chaîne magique le clouait au fauteuil. Il lui fallut continuer et -cracher cette odieuse mixture en friperies mythologiques et en madrigaux -quintessenciés. Le manége se renouvelait à chaque vers; personne, -cependant, n'avait l'air de s'en apercevoir. - -Les pensées neuves, les belles rimes d'Onuphrius, diaprées de mille -couleurs romantiques, se débattaient et sautelaient dans la résille -comme des poissons dans un filet ou des papillons sous un mouchoir. - -Le pauvre poëte était à la torture, des gouttes de sueur ruisselaient de -ses tempes. Quand tout fut fini, le dandy prit délicatement les rimes et -les pensées d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son -portefeuille. - ---Bien, très-bien, dirent quelques hommes poëtes ou artistes en se -rapprochant d'Onuphrius, un délicieux pastiche, un admirable pastel, du -Watteau tout pur, de la régence à s'y tromper, des mouches, de la poudre -et du fard, comment diable as-tu fait pour grimer ainsi ta poésie? C'est -d'un rococo admirable; bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie fort -spirituelle! Quelques dames l'entourèrent et dirent aussi: Délicieux? en -ricanant d'une manière à montrer qu'elles étaient au-dessus de -semblables bagatelles quoique au fond du cœur elles trouvassent cela -charmant et se fussent très-fort accommodées d'une pareille poésie pour -leur consommation particulière. - ---Vous êtes tous des brigands! s'écria Onuphrius d'une voix de tonnerre -en renversant sur le plateau le verre d'eau sucrée qu'on lui présentait. -C'est un coup monté, une mystification complète; vous m'avez fait venir -ici pour être le jouet du Diable, oui, de Satan en personne, ajouta-t-il -en désignant du doigt le fashionable à gilet écarlate. - -Après cette algarade, il enfonça son chapeau sur ses yeux et sortit sans -saluer. - ---Vraiment, dit le jeune homme en refourrant sous les basques de son -habit une demie-aune de queue velue qui venait de s'échapper et qui se -déroulait en frétillant, me prendre pour le diable, l'invention est -plaisante! Décidément, ce pauvre Onuphrius est fou. Me ferez-vous -l'honneur de danser cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il, -un instant après, en baisant la main d'une angélique créature de quinze -ans, blonde et nacrée, un idéal de Lawrence. - ---Oh! mon Dieu, oui, dit la jeune fille avec son sourire ingénu, levant -ses longues paupières soyeuses laissant nager vers lui ses beaux yeux -couleur du ciel. - -Au mot Dieu, un long jet sulfureux s'échappa du rubis, la pâleur du -réprouvé doubla; la jeune fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait -vu? elle l'aimait! - -Quand Onuphrius fut dans la rue, il se mit à courir de toutes ses -forces; il avait la fièvre, il délirait, il parcourut au hasard une -infinité de ruelles et de passages. Le ciel était orageux, les -girouettes grinçaient, les volets battaient les murs, les marteaux des -portes retentissaient, les vitrages s'éteignaient successivement; le -roulement des voitures se perdait dans le lointain, quelques piétons -attardés longeaient les maisons, quelques filles de joie traînaient -leurs robes de gaze dans la boue; les réverbères, bercés par le vent, -jetaient des lueurs rouges et échevelées sur les ruisseaux gonflés de -pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les rumeurs étouffées -de la nuit, le ronflement d'une ville qui dort, l'aboi d'un chien, le -miaulement d'un matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le -quart sonnant à l'horloge gothique, les lamentations de la bise, tous -ces bruits du silence agitaient convulsivement ses fibres, tendues à -rompre par les événements de la soirée. Chaque lanterne était un œil -sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller dans l'ombre des -formes sans nom, pulluler sous ses pieds des reptiles immondes; il -entendait des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les -maisons valsaient autour de lui; le pavé ondait, le ciel s'abaissait -comme une coupole dont on aurait brisé les colonnes; les nuages -couraient, couraient, couraient, comme si le Diable les eût emportés; -une grande cocarde tricolore avait remplacé la lune. Les rues et les -ruelles s'en allaient bras dessus bras dessous, caquetant comme de -vieilles portières; il en passa beaucoup de la sorte. La maison de -madame de *** passa. On sortait du bal, il y avait encombrement à la -porte; on jurait, on appelait les équipages. Le jeune homme au réseau -descendit; il donnait le bras à une dame; cette dame n'était autre que -Jacintha; le marchepied de la voiture s'abaissa, le dandy lui présenta -la main; ils montèrent; la fureur d'Onuphrius était au comble; décidé à -éclaircir cette affaire, il croisa ses bras sur sa poitrine, et se -planta au milieu du chemin. Le cocher fit claquer son fouet, une myriade -d'étincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent au galop; le -cocher cria: Gare! il ne se dérangea pas: les chevaux étaient lancés -trop fort pour qu'on pût les retenir. Jacintha poussa un cri; Onuphrius -crut que c'était fait de lui; mais chevaux, cocher, voiture, n'étaient -qu'une vapeur que son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une -masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du fantastique équipage -se réunirent à quelques pas derrière lui, et la voiture continua à -rouler comme s'il ne fût rien arrivé. Onuphrius, atterré, la suivit des -yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant levé le store, le regardait d'un -air triste et doux, et le dandy à barbe rouge qui riait comme une hyène; -un angle de la rue l'empêcha d'en voir davantage; inondé de sueur, -pantelant, crotté jusqu'à l'échine, pâle, harassé de fatigue et vieilli -de dix ans, Onuphrius regagna péniblement le logis. Il faisait grand -jour comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il tomba évanoui. -Il ne sortit de sa pâmoison qu'au bout d'une heure; une fièvre furieuse -y succéda. Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien vite sa -jalousie et sa promesse de ne plus le voir; elle vint s'établir au -chevet de son lit, et lui prodigua les soins et les caresses les plus -tendres. Il ne la reconnaissait pas; huit jours se passèrent ainsi; la -fièvre diminua; son corps se rétablit, mais non pas sa raison; il -s'imaginait que le Diable lui avait escamoté son corps, se fondant sur -ce qu'il n'avait rien senti lorsque la voiture lui avait passé dessus. - -L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable avait pris l'ombre; celle -de la nuit de Saint-Sylvestre, où un homme perd son reflet, lui -revinrent en mémoire; il s'obstinait à ne pas voir son image dans les -glaces et son ombre sur le plancher, chose toute naturelle, puisqu'il -n'était qu'une substance impalpable; on avait beau le frapper, le -pincer, pour lui démontrer le contraire, il était dans un état de -somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait pas de sentir même -les baisers de Jacintha. - -La lumière s'était éteinte dans la lampe; cette belle imagination, -surexcitée par des moyens factices, s'était usée en de vaines débauches; -à force d'être spectateur de son existence, Onuphrius avait oublié celle -des autres, et les liens qui le rattachaient au monde s'étaient brisés -un à un. - -Sorti de l'arche du réel, il s'était lancé dans les profondeurs -nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique; mais il n'avait pu -revenir avec le rameau d'olive; il n'avait pas rencontré la terre sèche -où poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin par où il était -venu; il ne put, quand le vertige le prit d'être si haut et si loin, -redescendre comme il l'aurait souhaité, et renouer avec le monde -positif. Il eût été capable, sans cette tendance funeste, d'être le plus -grand des poëtes; il ne fut que le plus singulier des fous. Pour avoir -trop regardé sa vie à la loupe, car son fantastique, il le prenait -presque toujours dans les événements ordinaires, il lui arriva ce qui -arrive à ces gens qui aperçoivent, à l'aide du microscope, des vers dans -les aliments les plus sains, des serpents dans les liqueurs les plus -limpides. Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, grossie -par son imagination, lui paraissait monstrueuse. - -M. le docteur Esquirol fit, l'année passée, un tableau statistique de la -folie. - - Fous par amour Hommes 2 Femmes 60 - -- par dévotion -- 6 -- 20 - -- par politique -- 48 -- 3 - -- perte de fortune -- 27 -- 24 - Pour cause inconnue -- 1 - -Celui-là, c'est notre pauvre ami. - -Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut triste quinze autres, -et, au bout d'un mois, elle prit plusieurs amants, cinq ou six, je -crois, pour faire la monnaie d'Onuphrius; un an après, elle l'avait -totalement oublié, et ne se souvenait même plus de son nom. N'est-ce -pas, lecteur, que cette fin est bien commune pour une histoire -extraordinaire? Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge plutôt -que de mentir d'une syllabe. - - - - -DANIEL JOVARD - -OU - -LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE - - Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire! - Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre; - O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon, - Daignez guider mes pas dans le sacré vallon! - Soutenez mon essor, faites couler ma veine, - Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène, - Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts, - Occuper les échos à redire mes vers. - - DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_. - - Par l'enfer! je me sens un immense désir - De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir, - Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte, - Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte. - - _Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_. - - -J'ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom -Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché; car, pour -peu qu'on prononce à la gasconne _b_ pour _v_, ces deux infortunées -syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse. - -Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait -boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue -Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil -d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d'archal, comme -il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale -d'alors, et qu'il menaçait de devenir électeur, il crut qu'il était de -sa dignité d'homme établi, de sergent en fonction et d'électeur en -expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante -(trois _lll_) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de -tant de prérogatives avenues ou à venir. - -Il est vrai qu'il était difficile de trouver quelque chose de plus -prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard. -Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la -paternité, nous dirons que c'était un gros garçon joufflu, bon enfant -dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été -embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine à -faire l'éloge. Il n'était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des -sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et -le menton ensuite; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux -d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne tournure, ce serait -mentir; dire qu'il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il -n'avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde: c'était -le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n'était plus -facile que de le prendre pour un autre. - -Son costume n'avait rien de remarquable, rien d'accrochant l'œil; il lui -servait seulement à n'être pas nu. D'élégance, de grâce et de fashion, -il n'en faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette partie du -monde non encore civilisé qu'on appelle rue Saint-Denis. - -Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui -guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de -toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un -chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un -pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et -des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils étaient -bleus, et si l'on s'étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans -détour que c'étaient les bas de son trousseau de collége qu'il finissait -d'user. - -Il avait une montre au bout d'une chaîne de métal, au lieu d'avoir comme -doit faire tout bon viveur, au bout d'une élégante tresse de soie, une -reconnaissance du Mont-de-Piété figurant la montre engagée. - -Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres; il -avait, selon l'usage doublé sa rhétorique, il avait fait autant de -pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous le -peindrai en un mot: il était fort en thème; du latin et du grec, il n'en -savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le -français. - -Vous voyez que c'était un personnage de haute espérance que le jeune -Daniel Jovard. - -Avec de l'étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis -voyageur et un délicieux second clerc d'avoué. - -Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l'homme -établi, le sergent, l'électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette -au collége _la Pucelle_ et _la Guerre des Dieux_, _les Ruines de Volney_ -et autres livres semblables: c'est pourquoi il était esprit fort comme -M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. _Le Constitutionnel_ n'avait -pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue; il en -voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu'en politique et -en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout -court; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient -dansé autour du buste de Racine après le succès d'_Hernani_; s'il avait -pris du tabac, il l'aurait infailliblement pris dans une tabatière -Touquet; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et -s'accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire; en sa -qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et -l'opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons: il aimait -fort aussi le gigot à l'ail et la tragédie en cinq actes. - -Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre tonner dans -l'arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les -novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches, -les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous -ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands -maîtres pour un jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien -plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de -la voisine. - -Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutôt nié l'existence de -Montmartre que celle du Parnasse; il aurait plutôt nié la virginité de -sa petite cousine, dont, suivant l'usage, il était fort épris, que la -virginité d'une seule des neuf Muses. Bon jeune homme! je ne sais pas à -quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu'il était. Il est vrai qu'il -ne croyait pas en Dieu; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M. -Arnault et en M. Baour mêmement; il croyait au quatrain du marquis de -Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions -de M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs de dents et des -porte-couronnes. - -Il était impossible d'être plus fossile et antédiluvien qu'il ne -l'était. S'il avait fait un livre, et qu'il lui eût accolé une préface, -il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût -dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes; car, -outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au -public et à la postérité. - -Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée -complète de l'homme, nous dirons qu'il chantait fort joliment _Fleuve du -Tage_ et _Femme sensible_, qu'il déclamait le récit de Théramène aussi -bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu'il dessinait avec un grand -succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto. - -Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel -Jovard, tissus de soie et d'or (vieux style), s'écoulaient semblables -l'un à l'autre; il n'avait ni vague à l'âme, ni passion d'homme dans sa -poitrine d'homme; il n'avait pas encore demandé de genoux de femme pour -poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et -s'acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie: personne -n'aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme -futur. - -Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre; -le jeune Achille s'éveilla à la vue d'une épée: voici comment s'éveilla -le génie de l'illustre Daniel Jovard. - -Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s'épurer la -diction, je ne sais plus quelle pièce; c'est-à-dire je sais fort bien -laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement -les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des -banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un -provincial. - -Dans l'entr'acte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette -paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit -à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les -loges et les galeries. - -A l'avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un -binocle d'or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier -aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui. - -Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de -coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait -voir un gilet d'une couleur éclatante, et taillé en manière de -pourpoint; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches; -une chaîne d'or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa -poitrine; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le -liséré blanc, de rigueur à cette époque. - -On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la -Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la -main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique, -rien n'y manquait, l'illusion était des plus complètes. - -Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une -physionomie différente de celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel -Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n'était autre que -Ferdinand de C***, avec qui il avait été au collége. - -Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un pied en avant, et crier -à l'invraisemblance. Vous direz qu'il est déraisonnable de jucher dans -une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un -jour de représentation classique. Vous direz que c'est le besoin de le -faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m'a fait employer ce ressort -forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d'autres. - - Mais... foi de gentilhomme, - Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme. - -Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au -nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme -ayant tort. - -Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait -aux Français ce soir-là. - -Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle _d'un bon -seigneur caduc, vénérable et jaloux_, qu'il ne pouvait voir que -difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise. - -Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le -plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du -monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois -des marronniers du côté de l'eau, étant si européennement reconnus comme -lieux solitaires, que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur les -pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un groupe sentimental. - -Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison à vous donner que -celle-là, et que je n'en chercherai pas une seconde; vous aurez donc -l'extrême obligeance de vous en contenter. - -Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux -sortit pendant l'entr'acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit -aussi; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les -cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu'ils se -rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et -s'avança vers lui; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube, -il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour -n'être pas obligé de le reconnaître; mais un regard jeté autour de lui -l'ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et -attendit son ancien camarade de pied ferme; c'est une des plus belles -actions de la vie de Ferdinand de C***. - -Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler -de la pièce qu'on représentait. Daniel Jovard l'admirait bénévolement, -et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de -C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d'une opinion -tout à fait différente de la sienne. - ---Mon très-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, c'est empire, -c'est perruque, c'est rococo, c'est pompadour; il faut être momie ou -fossile, membre de l'Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du -plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d'un froid à geler les jets -d'eau en l'air; ces grands dégingandés d'hexamètres qui s'en vont bras -dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en reviennent de la -guinguette, l'un portant l'autre et nous portant le tout, sont vraiment -quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces grands -dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des -ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur -portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers -les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui -s'amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de -ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur -confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés -académiquement, tout cela n'est-il pas étrangement misérable et ennuyeux -à faire bâiller les murailles? - ---Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta timidement Daniel -Jovard. - ---Bah! ils ont travaillé pour leur temps; s'ils revenaient au monde -aujourd'hui, ils feraient probablement l'inverse de ce qu'ils ont fait; -ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d'autres qui les -valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment comme ils nous -font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont -pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment -le poivre; va pour le poivre: voilà tout le secret des littératures. -Trinc! c'est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute -chose; boire, manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen: qu'on y -arrive par la tragédie ou le drame, n'importe, mais la tragédie n'a plus -cours. A cela, tu me diras qu'on peut être savetier ou marchand -d'allumettes, que c'est plus honorable et plus sûr; j'en conviens, mais -enfin tout le monde ne peut pas l'être, et puis il faut un -apprentissage: l'état d'auteur est le seul pour lequel il n'en faille -pas, il suffit de ne guère savoir le français et très-peu l'orthographe. -Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs livres; ceci diffère -essentiellement de la _Cuisinière bourgeoise_, qui dit: Voulez-vous un -civet? prenez un lièvre. Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là, -vous faites une préface et une post-face, vous prenez un pseudonyme, -vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé -la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus -joli petit succès qu'il soit possible de voir. Une chose qu'il faut -soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand, -en espagnol, en arabe; si vous pouvez vous en procurer une en chinois, -cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous -trouverez insensiblement possesseur d'une mignonne réputation d'érudit -et de polyglotte, qu'il ne tiendra qu'à vous d'exploiter. Tout cela te -surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et -naïf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement qu'il ne s'agissait que de -faire son œuvre avec conscience; tu n'as pas oublié le «_nonum prematur -in annum_» et le «vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage»; ce -n'est plus cela: on broche en trois semaines un volume qu'on lit en une -heure et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais, à ce -qu'il me semble, quand tu étais au collége. Tu dois rimailler encore; -c'est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du -tabac, du jeu et des filles. - -Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand, qui s'en aperçut, -continua ainsi: - ---Je sais bien qu'il est toujours humiliant de s'entendre accuser de -poésie, ou tout au moins de versification, et qu'on n'aime pas à voir -dévoiler ses turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer parti de -ta honte et tâcher de la monnoyer en beaux et bons écus. Nous et les -catins, nous vivons sur le public, et notre métier a de grands rapports. -Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries -et les mignardises imaginables; il y a des paillards pudibonds qui ont -besoin qu'on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois -devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; il faut les tirer -par la manche et leur dire: Montez. Il y a des lecteurs irrésolus et -flottants qui ont besoin d'être relancés chez eux par nos entremetteurs -(ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la -nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar -des libraires; en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler -soi-même son ballon... - -La sonnette annonça qu'on levait le rideau. Ferdinand jeta sa carte à -Daniel Jovard, et s'esquiva en l'invitant à le venir voir. Un instant -après, sa déesse vint le rejoindre dans son avant-scène, ils levèrent -les stores et... Mais c'est l'histoire de Jovard et non celle de -Ferdinand que nous avons promise au lecteur. - -Le spectacle fini, Daniel s'en retourna à la boutique paternelle, mais -non pas tel qu'il en était sorti. Pauvre jeune homme! il s'en était allé -avec une foi et des principes; il revint ébranlé, flottant, mettant en -doute ses plus graves convictions. - -Il ne dormit pas de la nuit; il se tournait et se retournait comme une -carpe sur le gril. Toutes les choses qu'il avait adorées jusqu'à ce -jour, il venait de les entendre traiter légèrement et avec dérision; il -était exactement dans la même situation qu'un séminariste bien niais et -bien dévot, qui aurait entendu un athée disserter sur la religion. Les -discours de Ferdinand avaient éveillé en lui ces germes hérétiques de -révolte et d'incrédulité qui sommeillent au fond de chaque conscience. -Comme les enfants à qui l'on fait croire qu'ils naissent dans les -feuilles de chou, et dont la jeune imagination se porte aux plus grands -excès, quand ils sentent qu'ils ont été la dupe d'une fiction, de -classique pudibond qu'il avait été et qu'il était encore la veille, il -devint par réaction le plus forcené Jeune-France, le plus endiablé -romantique qui ait jamais travaillé sous le lustre d'_Hernani_. Chaque -mot de la conversation de Ferdinand avait ouvert de nouvelles -perspectives dans son esprit, et, quoiqu'il ne se rendît pas bien compte -de ce qu'il voyait à l'horizon, il n'en était pas moins persuadé que -c'était le Chanaan poétique, où jusqu'alors il ne lui avait pas été -donné d'entrer. Dans la plus grande perplexité d'âme que l'on puisse -imaginer, il attendit impatiemment que l'Aurore aux doigts de rose -ouvrît les portes de l'Orient; enfin l'amante de Céphale fit luire un -pâle rayon à travers les carreaux jaunes et enfumés de la chambre de -notre héros. Pour la première fois de sa vie il était distrait. On -servit le déjeuner. Il avala de travers, et jeta d'un seul trait sa -tasse de chocolat sur sa côtelette très-sommairement mâchée. Le père et -la mère Jovard en furent on ne peut plus étonnés, car la mastication et -la digestion étaient les deux choses qui occupaient par-dessus les -autres leur illustre progéniture. Le papa sourit d'un air malicieux et -goguenard, d'un sourire d'homme établi, de sergent et d'électeur, et -conclut à ce que le petit Daniel était décidément amoureux. - -O Daniel! vois comme dès le premier pas tu es avancé dans la carrière; -tu n'es déjà plus compris et te voilà en position d'être poëte -élégiaque! Pour la première fois on a pensé quelque chose de toi, et -l'on n'a pas pensé juste. O grand homme! l'on te croit amoureux d'une -passementière ou tout au plus d'une marchande de modes, et c'est de la -Gloire que tu es amoureux! Tu planes déjà au-dessus de ces vils -bourgeois de toute la hauteur de ton génie, comme un aigle au-dessus -d'une basse-cour! Tu peux dès à présent t'appeler artiste, il y a -maintenant pour toi un _profanum vulgus_. - -Dès qu'il pensa qu'il était heure convenable, il dirigea ses pas vers la -demeure de son ami. Quoiqu'il fût onze heures, il n'était pas levé, ce -qui surprit infiniment notre naïf jeune homme. En l'attendant, il passa -en revue l'ameublement de la pièce où il se trouvait; c'étaient des -meubles Louis XIII et de forme bizarre, des pots du Japon, des -tapisseries à ramage, des armes étrangères, des aquarelles fantastiques -représentant des rondes du sabbat et des scènes de Faust, et des -infinités d'objets incongrus dont Daniel Jovard n'avait jamais soupçonné -l'existence et ne pouvait deviner l'usage; des dagues, des pipes, des -narghilés, des blagues à tabac et mille autres momeries; car, à cette -époque, Daniel croyait religieusement que les poignards étaient défendus -par la police, et qu'il n'y avait que les marins qui pussent fumer sans -se compromettre. On le fit entrer. Ferdinand était enveloppé d'une robe -de chambre de lampas antique semé de dragons et de mandarins prenant du -thé; ses pieds, chaussés de pantoufles brodées de dessins baroques, -étaient appuyés sur le marbre blanc de la cheminée, de façon qu'il était -assis à peu près sur la tête. Il fumait nonchalamment une petite -cigarette espagnole. Après avoir donné une poignée de main à son -camarade, il prit quelques brins d'un tabac blond et doré contenu dans -une boîte de laque, les entoura d'une feuille de papel qu'il détacha de -son carnet, et remit le tout au candide Daniel, qui n'osa pas refuser. -Le pauvre Jovard, qui n'avait jamais fumé de sa vie, pleurait comme une -cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement toute la -fumée. Il crachait et éternuait à chaque minute, et l'on eût dit un -singe prenant médecine, à voir les plaisantes contorsions qu'il faisait. -Quand il eut fini, Ferdinand l'engagea à bisser; mais il n'y réussit -pas, et la conversation revint au sujet de la veille, à la littérature. -En ce temps-là on parlait littérature comme on parle aujourd'hui -politique, et comme autrefois on parlait pluie et beau temps. Il faut -toujours une espèce de sujet, un canevas quelconque pour broder ses -idées. - -En ce temps-là, on était possédé d'une rage de prosélytisme qui vous -aurait fait prêcher jusqu'à votre porteur d'eau, et l'on vit de jeunes -hommes employer à disserter le temps d'un rendez-vous qu'ils auraient pu -employer à toute autre chose. C'est ce qui explique comment le dandy, le -fashionable Ferdinand de C*** ne dédaigna pas user trois ou quatre -heures de son précieux temps à catéchiser son ancien et obscur camarade -de collége. En quelques phrases, il lui dévoila tous les arcanes du -métier, et le fit passer derrière la toile dès la première séance; il -lui apprit à avoir un air moyen âge, il lui enseigna les moyens de se -donner de la tournure et du caractère, il lui révéla le sens intime de -l'argot en usage cette semaine-là; il lui dit ce que c'était que -ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique; il lui apprit ce que -voulait dire cartonné, égayé, damné; il lui ouvrit un vaste répertoire -de formules admiratives et réprobatives: phosphorescent, transcendantal, -pyramidal, stupéfiant, foudroyant, annihilant, et mille autres qu'il -serait fastidieux de rapporter ici; il lui fit voir l'échelle ascendante -et descendante de l'esprit humain: comment à vingt ans l'on était -Jeune-France, Beau jeune mélancolique jusqu'à vingt-cinq ans, et -Childe-Harold de vingt-cinq à vingt-huit, pourvu que l'on eût été à -Saint-Denis ou à Saint-Cloud; comment ensuite l'on ne comptait plus, et -que l'on arrivait par la filière d'épithètes qui suivent: ci-devant, -faux-toupet, aile de pigeon, perruque, étrusque, mâchoire, ganache, au -dernier degré de la décrépitude, à l'épithète la plus infamante: -académicien et membre de l'Institut! ce qui ne manquait pas d'arriver à -l'âge de quarante ans environ;--tout cela dans une seule leçon. Oh! le -grand maître que c'était que Ferdinand de C***! - -Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand répondait avec -un tel aplomb et une telle volubilité, que, s'il eût voulu vous -persuader, mon cher lecteur, que vous n'êtes rien autre chose qu'un -imbécile, il en serait venu à bout en moins d'un quart d'heure, en moins -de temps que je n'en prends pour l'écrire. Dès cet instant, le jeune -Daniel fut travaillé de la plus horrible ambition qui ait jamais dévoré -une poitrine humaine. - -En entrant chez lui, il trouva son père qui lisait _le Constitutionnel_, -et il l'appela garde national! Après une seule leçon, employer garde -national comme injure, lui qui avait été élevé dans la patrioterie et la -religion de la baïonnette citoyenne, quel immense progrès! quel pas de -géant! Il donna un coup de poing dans son tuyau de poêle (son chapeau), -jeta son habit à queue de morue, et jura, sur son âme, qu'il ne le -remettrait de sa vie; il monta dans sa chambre, ouvrit sa commode, en -tira toutes ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement, la -guillotine étant une paire de ciseaux de sa mère. Il alluma du feu, -brûla son Boileau, son Voltaire et son Racine, tous les vers classiques -qu'il avait, les siens comme les autres, et ce n'est que par miracle que -ceux qui nous servent d'épigraphe ont échappé à cette combustion -générale. Il se cloîtra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux que -Ferdinand lui avait prêtés, en attendant qu'il eût une royale assez -confortable pour se présenter à l'univers. La royale se fit attendre six -semaines; elle n'était pas encore très-fournie, mais du moins -l'intention d'en avoir une était évidente, et cela suffisait. Il s'était -fait confectionner, par le tailleur de Ferdinand, un habillement complet -dans le dernier goût romantique, et, dès qu'il fut fait, il s'en revêtit -avec ferveur, et n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez son -ami. L'ébahissement fut grand dans toute la longueur de la rue -Saint-Denis; l'on n'était pas accoutumé à de pareilles innovations. -Daniel avançait majestueusement, accompagné d'une queue de petits -polissons criant à la chienlit; mais il n'y faisait seulement pas -attention, tant il était déjà cuirassé contre l'opinion, et dédaigneux -du public: deuxième progrès! - -Il arriva chez Ferdinand qui le félicita du changement opéré en lui. -Daniel demanda lui-même un cigare, et le fuma vertueusement jusqu'au -bout; après quoi Ferdinand, achevant ce qu'il avait commencé d'une -manière triomphale, lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour -différents styles, tant en prose qu'en vers. Il lui apprit à faire du -rêveur, de l'intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal, et tout cela -dans la même matinée. Le rêveur, avec une nacelle, un lac, un saule, une -harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la -Bible; l'intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau -cassé, avec son beefsteak brûlé ou toute autre déception morale aussi -douloureuse; l'artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue venu, -en y prenant des noms de peintres en i ou en o, et par-dessus tout, en -appelant Titien, Tiziano, et Véronèse, Paolo Cagliari; le dantesque, au -moyen de l'emploi fréquent de donc, de si, de or, de parce que, de c'est -pourquoi; le fatal, en fourrant, à toutes les lignes, ah! oh! anathème! -malédiction! enfer! ainsi de suite, jusqu'à extinction de chaleur -naturelle. - -Il lui fit voir aussi comment on s'y prenait pour trouver la rime riche; -il cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la -jambe d'un alexandrin à la figure de l'alexandrin qui vient après, comme -une danseuse d'opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse -qui se trémousse derrière elle; il lui monta une palette flamboyante: -noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, une véritable -queue de paon; il lui fit aussi apprendre par cœur quelques termes -d'anatomie, pour parler cadavre un peu proprement, et le renvoya maître -passé en la gaie science du romantisme. - -Chose horrible à penser! quelques jours avaient suffi à détruire une -conviction de plusieurs années; mais aussi le moyen de croire à une -religion tournée en ridicule, surtout quand l'insulteur parle vite, -haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement et dans un -costume incroyable? - -Daniel fit comme les prudes: dès qu'elles ont failli une fois, elles -lèvent le masque et deviennent les plus effrontées coquines qu'il soit -possible de voir; il se crut obligé à être d'autant plus romantique -qu'il avait été classique, et ce fut lui qui dit ce mot, à jamais -mémorable: Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais -ma cravache à travers le corps! et cet autre, non moins célèbre: A la -guillotine, les classiques! qu'il cria debout sur une banquette du -parterre, à une représentation de _l'Honneur castillan_. Tant il est -vrai qu'il était passé, du voltairianisme le plus constitutionnel, à -l'hugolâtrie la plus cannibale et la plus féroce. - -Jusqu'à ce jour, Daniel Jovard avait eu un front; mais, à peu près comme -monsieur Jourdain parlait en prose, sans s'en douter; il n'y avait pas -fait la moindre attention. Ce front n'était ni très-haut ni très-bas; -c'était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à -autre chose. Daniel résolut de s'en faire un front incommensurable, un -front de génie, à l'instar des grands hommes d'alors. Pour cela, il se -rasa un pouce ou deux de cheveux, ce qui l'agrandit d'autant, et se -dégarnit tout à fait les tempes; au moyen de quoi il se procura un haut -de tête aussi gigantesque que l'on pût raisonnablement l'exiger. - -Donc comme il avait un front immense, il lui prit une soif, également -immense, sinon de réputation, du moins de famosité. - -Mais comment jeter au milieu d'un public insouciant et railleur les six -lettres ridicules qui formaient son nom patronymique? Daniel, cela -allait encore; mais Jovard! quel abominable nom! Signez donc une élégie -Jovard! cela aurait bonne mine, il y aurait de quoi décréditer le plus -magnifique poëme. - -Pendant six mois, il fut en quête d'un pseudonyme; à force de chercher -et de se creuser la cervelle, il en trouva un. Le prénom était en us, le -nom bourré d'autant de k, de doubles w et autres menues consonnes -romantiques, qu'il fut possible d'en faire tenir dans huit syllabes: il -aurait fallu, même à un facteur, six jours et six nuits seulement pour -l'épeler. - -Cette belle opération terminée, il ne s'agissait plus que de l'apprendre -au public. Daniel mit tout en œuvre; mais sa réputation était loin -d'aller aussi vite qu'il l'aurait voulu! Un nom a tant de peine à se -glisser dans les cervelles, entre tant d'autres noms! entre le nom d'une -maîtresse et celui d'un créancier, entre un projet de bourse et une -spéculation sur le sucre! Le nombre des grands hommes est si formidable, -qu'à moins d'avoir une mémoire comme Darius, César ou le Père Ménétrier, -il est bien difficile d'en savoir le compte. Je n'aurais jamais fini si -je disais toutes les folles idées qui passèrent par la tête fêlée du -pauvre Daniel Jovard. - -Il eut maintes fois le désir d'écrire son nom sur toutes les murailles, -entre les croquis priapiques et les nez de Bouginier, et autres ordures -de l'époque, détrônées aujourd'hui par la poire de Philippon. - -Quelle envie forcenée il portait à Crédeville, dont le nom était connu -de toute la population parisienne, grâce à la signature apposée à -l'angle de chaque rue! Il aurait voulu s'appeler Crédeville, même au -prix de l'épithète de voleur, qui l'accompagne imperturbablement. - -Il eut l'idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les -épaules et la poitrine de l'homme-affiche, ou de le faire broder sur son -propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les -Saint-Simoniens. - -Il délibéra quinze jours s'il ne se suiciderait pas, pour faire mettre -son nom dans les journaux, et ayant entendu crier dans les rues la -condamnation à mort d'un criminel, il eut la tentation d'assassiner -quelqu'un pour se faire guillotiner et occuper de lui l'attention -publique. Il y résista vertueusement, et sa dague resta vierge, -heureusement pour lui et pour nous. - -De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires: il -composa une multitude de vers qui parurent dans plusieurs journaux -inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation. - -Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs de la nouvelle -école, et, moyennant quelques déjeuners, quelques écus prêtés, sans -intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, de -face, de profil, de trois quarts, en plafond, à vol d'oiseau, par -derrière, dans tous les sens imaginables. Il n'est pas que vous n'ayez -vu un de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque -marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front démesuré, la -barbe prolixe, les cheveux en coup de vent, le sourcil en bas, la -prunelle en haut, ainsi qu'il est d'usage pour les génies byroniens. Le -nom, écrit en caractères capricants et biscornus comme une ligne de -cabale ou une rune de l'Edda, vous le fera facilement reconnaître. - -Tous les moyens de détourner l'œil sur lui, il les emploie: son chapeau -est plus pointu que tous les autres; il a plus de barbe à lui seul que -trois sapeurs, sa renommée croît en raison de sa barbe; vous avez -aujourd'hui un gilet rouge, demain il portera un habit écarlate. -Regardez-le un peu, je vous prie! il se donne tant de mal pour obtenir -un de vos regards, il mendie un coup d'œil comme un autre une place ou -une faveur; ne le confondez pas avec la foule, il se jetterait -par-dessus le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la -tête et monterait à cheval à rebours. - -Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore mis des gants à ses pieds -et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant fort remarquable. On -le rencontre partout: au bal, au concert, dans l'atelier des peintres, -dans le cabinet des poëtes en vogue. Il n'a pas manqué, depuis deux ans, -une seule première représentation; on peut l'y voir, sans rien payer -par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent -ordinairement les artistes et les littérateurs: ce spectacle-là vaut -souvent l'autre. Il est admis dans les coulisses, le souffleur lui dit: -Mon cher, et lui donne la main, les figurantes le saluent, la prima -donna lui parlera l'année prochaine. Vous voyez qu'il fait son chemin -rapidement. Il a un roman en train, un poëme en train; il a lecture pour -un drame qu'il ne manquera pas de faire; il va avoir le feuilleton d'un -grand journal, et j'apprends qu'un éditeur à la mode est venu pour lui -faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les catalogues, comme -il suit: M.....US KWPL... un roman; dans six mois on en mettra le titre, -le premier substantif quelconque qui lui passera par l'idée; ensuite, on -mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première, -et, avant qu'il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe et à -son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la -nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire. - -Lecteur, mon doux ami, je t'ai donné ici, en te donnant l'histoire de -Daniel Jovard, la manière de devenir illustre, et la recette pour avoir -du génie, ou du moins pour s'en passer fort commodément. J'espère que tu -m'en auras une reconnaissance égale au service. Il ne tient qu'à toi -d'être un grand homme, tu sais comment cela se fait; en vérité, ce n'est -pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te parle, c'est que je -ne l'ai pas voulu: j'ai trop d'orgueil pour cela. Si tout ce bavardage -ne t'a pas trop impatienté, tourne le feuillet, je vais traiter de la -passion dans ses rapports avec les Jeunes-France, sujet fort -intéressant, et qui donnera lieu à beaucoup de développements absolument -neufs et qui ne sauraient manquer de te plaire. - - - - -CELLE-CI ET CELLE-LA - -OU - -LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE - - ROSALINDE.--Est-il formé de la main de Dieu? Quelle espèce d'homme - est-ce? Sa tête est-elle digne d'un chapeau et son menton d'une - barbe? - - CÉLIE.--Non; il n'a qu'une barbe très-courte. - - ROSALINDE.--Eh bien? Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est - reconnaissant envers le ciel. - - _Comme il vous plaira._ - - -Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux que de coutume, -se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la -glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de -physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était -pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais, -et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étant -assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux -yeux ou à peu près, selon son habitude, que son nez était à sa place -ordinaire, qu'il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil, -il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse -sérénité d'esprit. Du miroir, ses yeux se portèrent par hasard sur un -almanach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce -qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique -qui fût au monde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et -qu'il avait vingt et un ans. De l'almanach, son regard tomba sur un -rouleau de papier tout humide, tacheté d'encre et bosselé de caractères -informes: c'était la dernière feuille d'un grand poëme qu'il avait sous -presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les -plus beaux noms. - -Rodolphe, à cette triple découverte, se prit à réfléchir fort -profondément. - -Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux -longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une -petite moustache qui ne demandait qu'à devenir grande: un physique -complet de jeune premier byronien! - -Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire des -lettres de change, d'être mis à Sainte-Pélagie, d'être guillotiné comme -une grande personne, outre le glorieux privilége d'être garde national -et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro! - -Qu'il était poëte, puisque environ trois mille lignes rimées par lui -allaient paraître sur papier satiné, avec une belle couverture jaune et -une vignette inintelligible! Ces trois choses établies, Rodolphe sonna -et se fit apporter à déjeuner: il mangea fort bien. - -Après qu'il eut fini, il baissa le store de sa fenêtre, se fit une -cigarette, et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en l'air la -blonde fumée du maryland. Il pensait qu'il était beau garçon, majeur et -poëte, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit -victorieusement comme une conséquence forcée, c'est qu'il lui fallait -une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion -d'artiste, une passion volcanique et échevelée, qu'il ne lui manquait -que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un -pied convenable. - -Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore faut-il qu'elle ait un -prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait -exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et -Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de -passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Byron -contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce -que le maître avait formellement anathématisé. - -Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle -aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les -paupières orientales, le nez hébraïque, la bouche mince et fière, et les -cheveux assortis à la couleur de la peau. - -Le patron taillé, il ne s'agissait plus que de trouver une femme qui s'y -ajustât. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa -chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus extravagant de -ses gilets, le plus fashionable et le plus osé de tous ses habits, le -plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d'un lorgnon -et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla aux Tuileries -dans l'espoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin. - -Il faisait le plus magnifique temps du monde, à peine quelques nuages -floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d'une brise -chaude et parfumée; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au -soleil; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées; -le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux -quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et -ajouta un flot de plus au torrent. - -Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa -tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux -avec son binocle. Il s'élevait sur son passage une longue traînée de -malédictions et de: Prenez donc garde! entrecoupés çà et là du: Oh! -admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais, -entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux -éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le -satin et la moire, il se reculait comme s'il eût vu le Diable en -personne. - -Ce n'est pas qu'il ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées; -mais c'étaient des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d'excès, -ou bien des transparences de nacre de perle, des diaphanéités de blondes -et de poitrinaires, mais non pas la pâleur mate et chaude, le beau ton -méridional dont il s'était fait une loi d'être épris. Ayant parcouru -trois ou quatre fois la longueur de l'allée et cela sans succès, il se -préparait à sortir, quand il se sentit prendre le bras. C'était son -camarade Albert: ils sortirent ensemble et s'en furent dîner. - -Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient -aiguisé l'appétit: il mangea encore mieux qu'à son déjeuner, et se grisa -très-confortablement, ainsi que son honorable ami. - -Le dîner achevé, nos deux drôles s'en furent à l'Opéra. - -Rodolphe, quoique passablement aviné, ne perdait pas son idée de vue; un -secret pressentiment lui chantait tout bas à l'oreille qu'il trouverait -là ce qu'il cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait -l'ouverture. Un torrent d'harmonie, de lumière et de vapeur chaude -l'enveloppa soudain et le prit aux jambes. Le théâtre oscilla deux ou -trois fois devant ses yeux; les tibias lui flageolaient d'une étrange -manière; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes -filandreuses de rayons prismatiques, le forçait à cligner les paupières; -la rampe, s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui, -ne les lui laissait voir que comme des apparitions effrayantes; la tête -lui tintait comme si un démon invisible lui eût frappé avec un marteau -les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de -musique, sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et -sautelant par la salle, le long des cintres et des corniches, et rendant -un son clair lorsqu'elles frappaient le mur de leurs élytres, à peu près -comme les hannetons lâchés dans une chambre, qui fouettent les carreaux -de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un tintamarre -horrible. - -Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec l'ivresse, ne se -déconcerta pas pour si peu; il prit bravement son parti: il boutonna son -frac jusqu'au col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents, -enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeux pour ne -pas s'endormir, et fit la contenance la plus héroïque du monde. - -Peu à peu les fumées du vin se dissipèrent, et, prenant la lorgnette des -mains de son ami, qui ronflait théologalement, et dont la tête allait et -venait comme un balancier de pendule, l'intrépide Rodolphe se mit à -regarder la salle de haut en bas et de bas en haut, et à chercher dans -ce triple cordon de femmes de tout âge et de toute condition la reine -future de son cœur. - -La lumière du gaz et des bougies glissait sur les épaules satinées et -lustrées par leurs mille reflets, les yeux papillotaient, bleus ou -noirs; Rodolphe ne poussait pas l'inspection plus loin, et il passait à -une autre femme quand il apercevait la moindre teinte d'azur dans une -prunelle. Les gorges demi-nues se modelaient hardiment sous les blondes -et sous les diamants, les petites mains gantées de blanc et agitant les -cassolettes émaillées, se posaient avec coquetterie sur le rebord rouge -des loges. La soie, le velours, les chairs blondes et argentées, tout -cela chatoyait et resplendissait étrangement; mais, parmi toutes ces -têtes calmes et animées, belles ou jolies, parmi tous ces minois -chiffonnés ou spirituels, le malheureux et passionné Rodolphe ne -découvrait pas son idéal. Il en avait bien trouvé çà et là quelques -morceaux disséminés dans plusieurs femmes: un œil dans celle-ci, la -bouche dans celle-là, les cheveux dans cette autre, le teint dans une -quatrième, mais jamais tout cela ensemble, en sorte qu'il eût été obligé -d'avoir au moins dix femmes à adorer partiellement pour compléter tout à -fait le romantique patron qu'il s'était taillé. Ce n'est pas que cela -lui eût déplu au fond, car il était un peu Turc sous ce rapport, et la -polygamie, je ne sais trop pourquoi, ne lui paraissait pas un crime -aussi abominable qu'il le paraît à nos platoniques dames françaises. - -Elles conçoivent très-bien qu'une femme ait deux amants, mais qu'un -homme ait deux maîtresses, fi donc! elles crient à la monstruosité, ou -se mettent à sourire d'un air incrédule. Ne trouvez-vous pas que cela -est humiliant pour nous? - -Rodolphe était sur le point de croire que son pressentiment lui avait -menti, lorsque la porte d'une loge s'ouvrit tout à coup, et donna -d'abord passage à une bénigne et insignifiante figure qui ne pouvait -être que la figure d'un mari et ensuite à une dame vêtue d'une robe de -velours noir et très-décolletée, qui ne pouvait être que sa femme -légitime par-devant le maire et le curé. Elle s'assit, mais de façon à -tourner le dos à Rodolphe, qui n'avait pu voir si la beauté de ses -traits répondait à celle de ses épaules. - -Cette épaule était blanche, mais légèrement teintée de demi-tons -olivâtres qui allaient augmentant d'intensité, à mesure qu'ils se -rapprochaient de la nuque; elle était grasse et potelée, mais laissait -apercevoir sous la chair une musculature souple et forte, à la manière -des épaules italiennes. - -Rodolphe était dans une anxiété terrible, et se mourait de peur qu'elle -ne détruisît, en se retournant, les belles illusions qu'il commençait à -se bâtir; cependant il aurait donné plus d'argent qu'il ne possédait -pour qu'elle changeât de position. - -Enfin elle fit un léger mouvement: sa tête commença à tourner avec -lenteur sur son corps immobile; ces trois beaux plis, nommés collier de -Vénus et si stupidement supprimés par nos peintres, se dessinèrent plus -fortement sur son cou frais et brun; la tempe, la pommette de sa joue et -son menton, de forme antique, se montrèrent peu à peu, de façon à -produire cette espèce de profil, appelé profil perdu, que les grands -maîtres, et surtout Raphaël, affectionnent particulièrement; mais je -n'en sais la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle semblait -vouloir faire, et elle demeura ainsi, au grand dépit de Rodolphe, -toujours plongé dans la plus terrible incertitude. - -Certainement, ce qu'il voyait était beau et tout à fait dans le -caractère qu'il désirait, mais il ne voyait ni le nez, ni les yeux, ni -la bouche; peut-être avait-elle le nez rouge, les yeux bleus et la -bouche blanche. Il se penchait sur le balcon à tomber dans le parterre, -pour en découvrir davantage: impossible! et, dans son désespoir, il -invoquait tous les saints du paradis. - -Sa prière fut suivie d'effet, la dame se retourna tout d'un coup. -Rodolphe se trouva enlevé au septième ciel, comme si un machiniste de -l'Opéra l'eût hissé au bout d'une ficelle. C'était la réalité de son -idéal! - -Elle était bien comme il l'avait rêvée: un sourcil arabe, noir et fin, à -paraître dessiné au pinceau, couronnait dignement un bel œil brun et -humide; le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, était de la plus -parfaite correction; la bouche, d'une couleur et d'une forme -irréprochables, également propre à décocher un sarcasme et à appuyer un -baiser. - -Quand au teint, il était chaud et vivace, un peu jaune et bistré, mais -clair et transparent comme celui de la belle Romaine, d'Ingres; c'était -incontestablement un teint d'Espagnole ou d'Italienne; et si la passion -n'habitait pas sous cette peau olivâtre et dans ses beaux yeux noirs, -c'est qu'il n'y en avait plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller -chercher dans l'autre. - -Une seule chose contrariait Rodolphe, c'était le mari, avec sa bonne et -honnête figure. Il l'aurait souhaité tout différent, car il n'avait -guère le physique d'un mari comme il les faut dans les drames. Il avait -des favoris soigneusement taillés, le haut de la tête un peu chauve, une -belle cravate blanche pas trop mal mise, ma foi! pour un mari qui n'est -qu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un gilet d'une coupe -assez nouvelle. Il n'avait rien d'Othello ni de Georges Dandin, il -n'avait l'air ni ridicule ni terrible, il était aussi parfaitement -incapable de se battre en duel avec l'amant de sa femme que de la faire -citer devant les tribunaux; il gardait dans ces occasions-là le silence -le plus philosophique. A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention, -et ses lunettes bleues ne lui servaient pas à voir plus clair dans ces -sortes de choses: c'était un mari convenable et sachant le monde. Je -souhaite que vous en puissiez trouver un pareil pour mademoiselle votre -fille, si Dieu vous en a affligé d'une. - -Rodolphe comprit, à la première vue, que le drame n'était pas possible -de ce côté-là; mais il croyait s'en dédommager amplement du côté de la -femme. Nous verrons. - -Cependant son ami Albert dormait comme un chantre à matines. - -Rodolphe découpa soigneusement la silhouette de la belle inconnue, avec -ses yeux aidés de sa lorgnette, et la serra dans un recoin de son cœur, -afin de la pouvoir reconnaître en tous les lieux du monde. - -Cela fait, il rêva au moyen de lier connaissance avec elle, d'apprendre -qui elle était, et comment on y pouvait arriver. - -Il roula dans sa tête une infinité de projets, tous plus passionnés les -uns que les autres. - -Il résolut d'abord de se présenter à sa princesse comme les héros des -romans espagnols, en tuant quelque taureau furieux; - -Ou comme Antony, en se jetant au-devant des chevaux de sa voiture; - -Ou comme don Cléofas, en la sauvant d'un incendie; mais une seule -condition rendait ces projets inexécutables, c'était l'impossibilité -d'une pareille circonstance; il est vrai qu'on pouvait la faire naître -soi-même en mettant le feu à la maison, ainsi que Lovelace dans -_Clarisse Harlowe_, mais cela était fort chanceux, les pompiers pouvant -très-bien se charger de l'affaire, et le Code civil ne badinant pas avec -ces sortes de choses et n'entendant rien du tout aux développements de -la passion. - -Il était donc singulièrement perplexe: la fin de la représentation -approchant, il fallait prendre un parti quelconque, ou courir le risque -de ne jamais revoir sa divinité. - -Il donna un grand coup de coude dans les côtes d'Albert. - ---Ouf! fit douloureusement celui-ci, éveillé au milieu d'un rêve -anacréontique. - ---Connais-tu cette dame, enragé dormeur? - -Albert était comme Alexandre Dumas, il avait environ quarante mille amis -intimes, sans compter les femmes et les petits enfants: cela se -sous-entend toujours. - -Albert lui répondit, sans la regarder, et avec un ton de supériorité -blessée:--Certainement; et il se redressa de toute sa hauteur:--C'est la -cinquième loge en partant de la colonne, la dame en noir, celle qui -lorgne en ce moment-ci?--Bien, j'y suis. Et il cligna à plusieurs -reprises ses yeux avinés:--Pardieu! je veux être fendu en quatre, si ce -n'est madame de M***, la dernière maîtresse de Ferdinand: son mari est -un bonhomme. - ---Ah! répondit Rodolphe d'un air de réflexion profonde. - ---C'est une femme répandue, et qui voit beaucoup de monde; il y a -très-bonne société chez elle; son jour est le samedi; continua Albert -avec volubilité. - ---Tu la connais? - ---Comme je te connais; je suis un ami de la maison. - ---Ainsi, tu me pourrais présenter? - ---Assurément, rien n'est plus facile. Je la verrai demain, je lui -parlerai de toi: c'est une affaire faite. - -La toile tomba: la salle se vida peu à peu. Les deux amis se prirent le -bras et sortirent. Rodolphe vit sous le péristyle madame de M***, -qu'Albert salua et à qui elle rendit son salut, d'un air de familiarité. -Elle était aussi belle de près que de loin, et, quand elle monta en -voiture, Rodolphe put apercevoir un pied qu'on aurait trouvé petit dans -un bas espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient se vanter d'en -avoir. - ---Voici un pied d'Andalouse, se dit-il à part lui: ceci est d'une bonne -couleur, et ma passion se culotte tout à fait. Je veux perdre mon nom et -manquer une première représentation d'Hugo, si je ne deviens pas fou de -cette femme avant qu'il soit deux jours d'ici. - -De retour chez lui, quoiqu'il fût une heure du matin, il se mit à donner -du cor à pleins poumons; il déclama à tue-tête deux ou trois cents vers -d'_Hernani_; puis il se déshabilla, jeta son gilet sous la table et ses -bottes au plafond, en signe d'allégresse; après quoi il se coucha, et -dormit sans débrider jusqu'au lendemain midi. - -Dès qu'il fut réveillé, il pensa à la belle madame de M***, sa future -passion. Il serait dans l'ordre qu'il en eût rêvé toute la nuit; c'est -ainsi que cela se pratique dans les romans d'amour et les lamentations -élégiaques, mais je dois à ma conscience d'historien d'affirmer le -contraire. Rodolphe, cette nuit-là, n'eut qu'un cauchemar abominable où -il se voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse de louage, -avec un habit de 1828, un gilet à châle, un pantalon à la cosaque et une -colonne corinthienne pour chapeau; il ne rêva rien de plus, je vous -jure. Ah! si; il songea encore qu'on lui servait à déjeuner une semelle -de botte au beurre d'anchois, avec les clous et les fers, ce qui le mit -dans une si grande fureur, qu'il se réveilla jurant comme plusieurs -charretiers. - -Revenant à la rencontre inopinée qu'il avait faite la veille, il se prit -à réfléchir que jusques-là sa passion d'artiste s'emmanchait exactement -comme aurait pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes ou -même celle d'un député, ce qui l'humilia profondément, et le jeta dans -un abattement difficile à décrire. - -Il fut presque sur le point de renoncer à celle-là, et d'en chercher une -autre; ensuite il se ravisa, et résolut de pousser l'aventure jusqu'au -bout, faisant cette réflexion judicieuse que _l'Iliade_ commençait fort -simplement, et n'en était pas moins un assez beau poëme; que _Roméo et -Juliette_ commençait fort simplement aussi, par une conversation entre -deux valets, ce qui ne l'empêchait pas d'être une très-passable -tragédie. - ---Vive Dieu! se dit-il en se frappant le front, la femme est belle, -c'est le principal, et le canevas du drame est bon. Je serais un grand -sot, et je mériterais d'entrer à l'Académie, sur l'heure, si je ne -parvenais à y broder quelques petits incidents un peu byroniens. Si ce -garde national de mari pouvait être jaloux seulement, cela serait à -merveille, et rien ne serait plus facile que de faire avec cela une -comédie de cape et d'épée, dans le goût espagnol. Anathème! je suis -fatal et maudit, rien ne va comme je veux; - ---Hop! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi à déjeuner. - -Mariette, comme une servante-maîtresse qu'elle était, ne se dépêchait -pas trop d'obéir; enfin elle ouvrit, et trois ou quatre chats, de -grosseur et de pelage différents, allèrent prendre place sans façon dans -le lit, à côté du passionné Rodolphe; car, après les femmes, les bêtes -étaient ce qu'il aimait le mieux. Il les aimait comme une vieille fille, -comme une dévote dont son confesseur même ne veut plus, et je puis -assurer qu'il mettait un chat infiniment au-dessus d'un homme, et -immédiatement au-dessous d'une femme. Albert avait essayé en vain de -supplanter, dans l'affection de Rodolphe, Tom, son gros matou tigré: il -n'avait pu obtenir que la seconde place: je crois même qu'il aurait -hésité entre sa petite chatte blanche et la brune madame de M***. - ---Mariette! - ---Monsieur. - ---Approchez donc. - -Mariette s'approcha. - ---Mariette, tu es jolie ce matin. - ---Je ne l'étais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd'hui? - ---Oh! de l'esprit! je te renverrai, si tu t'avises d'en avoir encore. -Embrasse-moi. - ---De qui monsieur est-il amoureux? - ---De qui? de toi, pardieu! parce que tu es une bonne fille, et, ce qui -vaut mieux, une belle fille. Pourquoi cette question? - ---C'est que vous ne m'embrassez ainsi que lorsque vous avez en tête -quelque belle passion: ce n'est pas moi que vous embrassez, c'est -l'autre, et j'avoue que je crois pouvoir l'être pour mon compte. - ---Orgueilleuse! beaucoup de belles dames voudraient être à ta place; que -t'importe de n'être pas la cause, si tu profites de l'effet? - -Et Rodolphe fit pencher jusque sur l'oreiller la tête de Mariette. - ---Je t'assure que ceci est pour toi et non pour une autre, dit-il en -étouffant sous ses lèvres le faible: Laissez-moi donc, monsieur! que -Mariette crut devoir à sa pudeur, quoiqu'au fond, elle n'eût aucune -envie d'être laissée. - -La petite chatte, étrangement foulée, sauta à bas du lit, en miaulant -d'un ton aigre. - ---Et le déjeuner qui ne se fait pas, et M. Albert qui doit venir, dit -Mariette en passant ses doigts dans ses cheveux défrisés. - ---Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ses bras, et, comme dit don -Juan, il faut pourtant bien que l'on s'amende. - -Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son carnet, et se mit, -pour tuer le temps, à rimer quelques vers. Nous demandons humblement -pardon au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de prose en les -transcrivant ici, mais cela est indispensable à la clarté de cette -intéressante histoire. Ils étaient adressés, cela va sans dire, à madame -de M***: - - O reine de mon cœur! ô brune Italienne! - Quelle beauté peut-on comparer à la tienne! - On te dirait de marbre et taillée au ciseau, - Si le soleil romain, en te baisant la peau, - Ne t'avait pas dorée avec sa teinte étrange, - Et rendu le sein blond comme la blonde orange. - Une flamme divine illumine tes yeux, - L'ange, pour s'y mirer, abandonne les cieux, - Et si, dans la cité de douleur éternelle, - Il tombait un rayon de ta noire prunelle, - Il remettrait l'espoir à l'âme des maudits, - Et l'enfer un moment serait le paradis! - -Albert entra. - ---Que diable! que griffonnes-tu là, Rodolphe? Cela ne va pas jusqu'au -bord du papier; ce doit être des vers, ou le grand diable m'emporte. -Donne, que je voie! - -Rodolphe tendit le carré de vélin, comme un enfant tend la main à la -férule du maître d'école; car Albert était un impitoyable censeur, et, -comme il ne faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille. - ---C'est du cavalier Bernin frotté d'un peu de Dante; peut-être y a-t-il -aussi un filet de concetti shakspearien, mais c'est peu de chose. Or, -ceci est un madrigal à la Julia Grisi, ou je me trompe fort. - ---Comment! cria Rodolphe d'un ton effrayé, j'ai fait ces vers pour -madame de M***, dont je suis éperdument épris depuis hier soir. Je suis -décidé à me brûler la cervelle, si dans un mois je ne suis pas parvenu à -m'en faire adorer. - ---En vérité, il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est que madame de M*** -n'est pas Italienne le moins du monde, attendu qu'elle est née à -Château-Thierry, ce qui est, je crois, une raison suffisante pour ne pas -l'être. - ---Ah! une infinité de tuyaux de cheminées qui me tombent sur la tête!... -Tenez-vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la -couverture, c'est indécent... Comment! cette méchante madame de M*** qui -se permet d'être née à Château-Thierry, et d'avoir l'air plus italien -que l'Italie elle-même; c'est tout à fait illégal! c'est abominable! Et -ma passion donc, et ma pièce de vers, qu'est-ce que j'en vais faire? -Cela est trop spécial pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si -c'était des vers d'âme, cela s'applique à tout le monde, même à celles -qui n'en ont pas; mais il y a un signalement en règle dans ces -misérables rimes: un mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait. -Diable! douze vers dantesques et une ébauche de passion perdus, on -regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à -Château-Thierry: cela n'a aucune tournure, et ne convient nullement à un -artiste. - ---Madame de M*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert, et, au fond, -n'y a-t-il pas plus de mérite à avoir l'air italien, étant née en -France, qu'en étant tout naïvement Italienne, comme tout le monde l'est -en Italie? - ---Ceci est excessivement profond, et vaut que l'on y réfléchisse, dit -Rodolphe, en tirant son bonnet sur ses yeux. - -Mariette apporta le déjeuner. Albert s'attabla auprès du lit, et toutes -les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se -tournèrent simultanément du même côté. Albert mangea comme une meute de -dogues, Rodolphe un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce -de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites -fourrés. - -Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côté, agitèrent -entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec -autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne -ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à -pleine gueule des polissons et des gobe-mouches. - -Rodolphe, entièrement absorbé par cette importante occupation, ne -songeait à madame de M*** non plus que lorsqu'il n'était encore que -fœtus au respectable ventre de sa mère. - -Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier, afin de les -faire mieux comprendre au tailleur. - -Quand tous les morceaux furent rassemblés, Albert, saisi d'un -enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table: - ---Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une -impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce -n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle -d'homme! Et dire que la société est en dégénérescence! Calomnie atroce! -on ne s'est jamais mieux habillé. - ---Et si l'on supprimait le collet et qu'on le remplaçât par un -hausse-col, de même étoffe, bouclé par derrière, cela n'aurait-il pas le -galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet -tout à fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes -une à une, comme des pièces d'or, et avec un air fortement convaincu de -la supériorité de ce qu'il disait. - ---Ce serait, à coup sûr, quelque chose de furieusement agréable, fit -Albert, en quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. Mais -voici qu'il se fait tard: _adiusias_. Je m'en vais chez le tailleur, et -de là chez ta passion; tu auras probablement ta lettre d'invitation -avant qu'il soit après-demain. - -Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit l'escalier en -chantonnant entre sa royale et ses moustaches un vieux air allemand de -Sébastien Bach. - -Rodolphe sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il -s'en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le -nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal -peignés que possible, il n'était pas difficile de comprendre que ce pâle -et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur. - ---Monsieur! monsieur! vous avez oublié d'ôter votre bonnet de coton, et -les polissons crient: A la chienlit! après vous, dit Mariette en tirant -par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s'en -apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau. - -Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête et reconnut la vérité, -l'épouvantable vérité. - -A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des -plus élégantes, donnant le bras à un monsieur le plus insignifiant et le -plus débonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement -le coin de rue, et se trouva précisément en face de Rodolphe. - -C'était madame de M***. A l'éclat de rire à peine comprimé qui jaillit -de sa bouche, il ne put douter qu'elle ne l'eût vu. - -Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche -diluvienne, dans le lit calcaire où se trouvaient les os de mammouth; il -aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou avoir à son -doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible. - -Il jeta le pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça son chapeau sur sa -tête, avec l'air de Manfred, sur le bord du glacier, ou de Faust, au -moment de se donner au diable. - -Ah! massacre et malheur! honte et chaos! tison d'enfer! anathème et -dérision! terre et ciel! tête et sang! être rencontré en bonnet de coton -par sa Béatrix! O Fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un -jeune homme dantesque et passionné! - -Byron lui-même, qui avait l'ineffable avantage de signer comme -Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton; à plus forte -raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait fait -ni _le Corsaire_ ni _Don Juan_; parce qu'il avait été trop occupé -jusqu'à ce jour, et non pour un autre motif, je vous jure. - -Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois! -_Horror! horror! horror!_ - ---Je n'ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne me reste qu'à -mourir, pensa Rodolphe. - -Et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut arrivé, il s'accouda -sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui -descendait la rivière eût passé l'arche et se fût un peu éloigné. Alors -il monta sur le parapet, et, avant que personne eût le temps de s'y -opposer, il se jeta en bas, avec sa cravache et son chapeau. - -Dans le trajet du pont à la surface de l'eau, il eut le temps de penser -que le succès de son poëme était assuré par son suicide et que le -libraire en vendrait au moins douze exemplaires; de la surface au fond, -il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux. Il -faisait très-beau; les rayons du soleil, pénétrant la masse d'eau qui -roulait au-dessus de lui, la rendaient blonde comme une topaze, et -permettaient de distinguer le lit de la rivière, tout semé de clous, de -tessons et de vaisselle cassée. Rodolphe voyait les goujons filer à côté -de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine -bourdonner à son oreille. Cette réflexion lui vint alors, qu'étant aussi -bien fait de sa personne qu'il l'était, il ne pouvait manquer d'être un -très-joli cadavre et de produire une grande sensation à la Morgue. Il -lui semblait déjà entendre les ah! et les oh! des sensibles commères du -quartier: «Il a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette jambe -d'officier! quel dommage!» et autres menues exclamations; ce qui le -rendait tout aise au fond de la rivière. Cependant le manque d'air -commençait à lui comprimer les poumons et à lui causer une douleur -abominable; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à -revenir sur une terre où l'on avait été vu en bonnet de coton, il donna -du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une flèche. Le dôme -de cristal allait s'éclaircissant de plus en plus; en deux ou trois -mouvements Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son -aise. - -Une foule immense couvrait les quais: «Le voilà! le voilà!» cria-t-on de -toutes parts. Rodolphe, qui nageait comme une truite et qui aurait -remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de -l'amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté -imaginable. Son chapeau flottait près de sa badine, il les repêcha tous -deux, mit le chapeau sur sa tête, et, nageant d'une main, il faisait -siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les -gobe-mouches. - ---C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci.--C'est le colonel -Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques.--C'est -un farceur, ajoutait un troisième.--C'est une gageure, criait le -quatrième. Mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la -girafe le privilége de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô -passionné et magnanime Rodolphe! pourquoi tu t'étais jeté du pont Royal -en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que c'était pour un bonnet de -coton, il ne t'aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand -fou; en quoi il aurait eu certainement tort. - -Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes; comme il ne -pouvait s'en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre; -il y monta et rentra chez lui. - -Mariette tomba de son haut en le voyant suant l'eau comme un dieu marin. -Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, -quoique ce fût son maître, qu'il la payât fort exactement et lui fît -toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure. - ---Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical; voici Tom, -votre chat favori; voilà votre volume de Rabelais; que voulez-vous de -plus? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que vous -voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la -tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi! - -Mariette appuya très-fort sur le moi; ce ne pouvait être que dans une -excellente intention. Mariette, comme je l'ai déjà dit, était une belle -et bonne fille; quant à l'interprétation que donna Rodolphe à cet -honnête monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose vous le dire, de -crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plaît, nous passerons dans -la pièce à côté pour ne pas le gêner dans ses commentaires. Convenez que -mon héros est un abominable mauvais sujet, et dites-moi pourquoi chaque -élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de -Mariette. - -O Mariette! au lieu d'être jalouse, tu devrais souhaiter que ton maître -fût amoureux de vingt femmes! tu ne saurais qu'y gagner. - -Deux fois, dans la même journée, infidèle à l'idole de son cœur! Immoral -personnage! l'envie me prend de laisser là ton histoire; car tu ne vaux -guère que l'on entretienne le public de tes faits et gestes. Si tu ne te -corriges, j'y renoncerai assurément. - ---Fi donc! avec sa servante!--Oui, madame, avec sa servante.--Comment! -un homme qui se respecte?--Je vous assure que Rodolphe se respectait -plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas cédé le haut du pavé à un -empereur.--Encore, si c'était une femme comme il faut.--Est-ce que -Mariette était comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue, je me permettrai -d'être d'avis contraire. D'abord elle est affligée de quelque vingt ans, -elle est drue et fraîche, elle a les yeux les plus beaux du monde, et, -comme elle fait faire son service par le petit groom de Rodolphe, à qui, -pour sa peine, elle donne de temps en temps quelques friandises et une -tape amicale sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau aussi -blanche que vous, peut-être même plus, sans vouloir toutefois dénigrer -vos perfections. Je pense qu'en voilà assez pour être une femme comme il -faut.--Une femme du monde, une honnête femme.--Je n'ai jamais su que -Mariette fût une femme de la lune, et quant à honnête femme, je prendrai -la licence extrême de vous faire observer que si Rodolphe au lieu de -coucher avec Mariette eût couché avec une de vos amies ou avec vous-même -(ceci n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous n'auriez plus -été des honnêtes femmes, du moins dans vos idées; car, pour moi, je ne -pense pas qu'une bagatelle de cette espèce empêche de l'être: au -contraire. - -D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne manquent pas. De -très-grands hommes ont aimé de petites grisettes; Rousseau se laissait -battre par sa servante; de célèbres poëtes ont adoré des marchandes de -pommes de terre frites, etc., etc. - -Au surplus, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser mon héros -Rodolphe, avec lequel je vous prie de ne pas me confondre; car j'en -mourrais de honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnête à -une honnête femme, ce qui me ferait passer pour un personnage bien -indécent, et me perdrait nécessairement de réputation. - -Je lui ai fait les représentations les plus vives sur ce sujet; mais ce -diable d'homme avait toujours des réponses à tout, et surtout de drôles -de réponses, pour un homme passionné; il est vrai qu'en ce temps-là il -n'avait pas vingt et un ans, et se souciait assez peu d'avoir une -tournure artiste. - ---Mon ami cher, tu n'es qu'un imbécile. (Lecteur et lectrice, si -l'épouvantable indécence de ce livre me permet d'en avoir une, ne croyez -pas un mot de cela: j'ai beaucoup d'esprit, mais c'était la formule -habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation avec moi.) Il y -a dans Maynard deux vers que voici à peu près: - - C'est un métier de dupe - Que d'employer six ans à lever une jupe. - -et qui contiennent en substance plus de raison et de philosophie que -toutes les fadeurs platoniques et les sornettes sentimentales que tu me -cornes incessamment aux oreilles. - -La Mariette, à qui je n'ai jamais fait de madrigal ni dit un seul mot -d'amour, m'accorde libéralement et du meilleur cœur du monde, ce qu'une -femme comme il faut me ferait attendre six mois, et ne me donnerait -qu'avec force tartines sur la morale, les convenances et l'oubli des -devoirs. Puisque le but est le même, le chemin le plus court est le -meilleur. Mariette est le plus court, je prends par Mariette. - -Et puis je n'aime pas qu'on se fasse violer pour une chose qu'on crève -d'envie de faire: c'est une misérable escobarderie pour esquiver la -responsabilité. Les honnêtes femmes sont toujours violées. Vous êtes des -hommes sans honneur! vous en avez au contraire beaucoup, puisque vous -leur prenez le leur, ce qui, avec le vôtre, doit mathématiquement en -faire deux, si je sais bien compter. On a abusé indignement de leur -faiblesse; elles ne savent pas comment cela s'est fait! ni moi non plus, -attendu que je n'y étais pas. Mais enfin, puisque cela est fait, elles -ne voient pas d'obstacle à recommencer, et elles ne sont pas fâchées de -se perdre plusieurs fois de suite, étant toujours sûres de se retrouver -après. Les bonnes âmes! on n'en a jamais mis dans les _Petites -Affiches_, que je sache. - -De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui arrive dans les -pagodes indiennes: après avoir traversé une enfilade de pièces de la -plus grande magnificence, après avoir marché deux heures dans des -galeries peintes et dorées, après avoir vu vingt portes s'ouvrir et se -fermer sur vous, vous parvenez enfin au sanctuaire, au saint des saints, -et vous n'y trouvez qu'un vieux singe rogneux, se cherchant les puces -dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, après avoir levé la robe des -convenances, le jupon de la pudeur et la chemise de la vertu, après -avoir jeté là le corset, et les coussins d'ouate, et le d'haubersaert en -bougran piqué, vous ne rencontrez, pour dédommagement de vos peines, -qu'une maigre carcasse assez peu réjouissante... La première partie de -la phrase est, je crois, d'Addison; la seconde est certainement de moi; -mais, peu importe! - -Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient de casser une noix -creuse, et votre charmante vous jette les ongles aux yeux en vous -appelant monstre! c'est le moins. - -Quant à moi, je suis paresseux, même en amour, et j'aime à être servi. -Tout charmant qu'il soit, je n'achèterais pas ce plaisir par la moindre -peine, et j'ai toujours méprisé les chiens qui font des gambades et -sautent par-dessus un bâton pour avoir une tartelette ou une -croquignole. - -Ces sortes d'amants-là ne ressemblent pas mal aux portefaix qui montent -un meuble par un escalier étroit. Celui qui est en bas supporte toute la -charge; l'autre qui ne porte rien, le gourmande d'en haut, et lui dit -qu'il ne va pas assez vite et qu'il ne s'y prend pas convenablement; -bien heureux s'il ne lui lâche pas la commode sur les bras, et s'il ne -le fait rouler, de marche en marche, jusqu'au milieu de la cour, aux -dépens de sa tête et de son échine! - -Rien de plus agréable au monde qu'une femme qui vous embrasse et vous -tire vos bottes, qui ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire -ramasser le sien, et refait toute seule le lit que vous avez défait avec -elle. Ni billets à écrire, ni élégies à rimer, ni factions à faire, ni -rendez-vous à ne pas manquer, rien enfin de ces mille sujétions qui vous -font un travail de galérien de la chose la plus nonchalante et la moins -compliquée de la terre. - -La Mariette, qui me sait indolent et qui est une fille courageuse et ne -craint pas la peine, y met beaucoup du sien, et ne me laisse presque -rien à faire. Je m'accommode assez de ce régime et j'ai, sans sortir de -chez moi, ce que les coureurs d'aventures vont chercher bien loin, au -péril de leurs os et de leur escarcelle. - -Au fond, il n'y a rien de sûr en amour que la possession: le plus petit -baiser prouve plus et vaut mieux que la plus belle protestation et je -donnerais, moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, la plus -magnifique tirade sur l'union des âmes et autres niaiseries de cette -force, bonnes pour des écoliers, des impuissants, des lamentateurs de -l'école de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, comme toi, ou -d'autres. - -Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour t'en -servir à l'occasion: Toute femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit -aussi jolie: la duchesse et la couturière sont semblables à de certains -moments, et la seule aristocratie possible maintenant chez les femmes, -c'est la beauté; chez les hommes, c'est le génie. Aie du génie et une -belle femme, et je t'appellerai monsieur le comte, et ta femme madame la -comtesse. - -Apprends encore ceci, monsieur l'amoureux de grandes dames. Il y a une -douceur ineffable et souveraine à être servi par une femme à qui l'on -sert, et c'est un plaisir que tu n'as jamais goûté et que tu ne goûteras -jamais; tes belles dames n'aiment pas assez pour cela, et nous autres, -Français, quoique nés malins depuis un temps immémorial, nous sommes, à -vrai dire de francs imbéciles, et nous ne portons pas les culottes. Ma -foi, vivent les Turcs! ces gaillards-là entendent les choses de la belle -manière et comprennent largement la femme: outre qu'ils en ont -plusieurs, ils les tiennent sous clef; c'est doublement bien vu. -L'Orient est, à mon sens, le seul pays du monde où les femmes soient à -leur place: à la maison et au lit. - -Mon doux Jésus! que voulez-vous qu'on réponde à un pareil tissu de -turpitudes? J'en suis rouge comme une cerise, seulement de les -transcrire, moi qui habituellement suis plus blême que Deburau! Tout ce -que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement damné dans l'autre -monde, et qu'il n'aura pas le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez, -mesdames, quelques objections à faire contre un système aussi -monstrueux, je vous donnerai très-volontiers l'adresse de Rodolphe, et -vous vous débattrez avec lui sur ces différents points: je vous souhaite -beaucoup de succès; quant à moi, je m'en lave les mains et je m'en vais -continuer avec courage l'admirable épopée dont vous venez de voir le -commencement. - -Le lendemain Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à -son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M*** -étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation: c'était -son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, remplies par -la main de madame de M***, une écriture anglaise grêle et fluette se -penchait paresseusement de gauche à droite, et s'épaulait sans façon -contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe: c'était -l'écriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les -femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans -_h_ aspirée. Cette anglaise-là était celle qu'on démontre en vingt-cinq -leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne -de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques. -Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que l'écriture de la -mutine amie de Clarisse Harlowe était irrégulière et fantasque comme son -esprit, et que les queues de ses _p_ et de ses _g_ étaient contournées -avec une crânerie particulière. Maintenant, il n'aurait rien à reprendre -à l'écriture de la capricieuse miss; car les femmes, après avoir adopté -une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté -aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n'est plus possible de -les saisir un seul moment dans le vrai; elles sont perpétuellement -armées de toutes pièces: il y a là dedans une rouerie machiavélique. Un -billet d'amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne -le reconnaîtrait qu'à la signature, quand même on serait le mari, et -l'on ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que -l'on n'a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par -prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le -reste. - -Le jour de madame de M*** était le samedi, comme le lecteur le sait -déjà, et jusqu'à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos -au tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait -faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant -vint de s'habiller: il déploya et frippa plus de vingt cravates avant de -se fixer à une, il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les -autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses cheveux -de dix manières différentes, et finit par être costumé d'une façon assez -drôlatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la -ronde. Un troisième clerc d'avoué, invité à une soirée de marchande de -modes, ne se serait pas conduit autrement, et en ce moment-ci nous -sommes forcé d'avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose. -Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne -enfin à se dessiner dans l'existence sous un jour dramatique et -passionné, tout à fait digne d'un homme et d'un artiste! - -La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et -toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de -M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale que, pour son -honneur (l'honneur de Rodolphe et non celui de madame de M***), je -m'abstiendrai de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse, -à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi! il mangea des gâteaux, -il avala des romances et des verres de punch, absorba à lui seul presque -tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une lecture de vers -classiques absolument comme une personne naturelle; si bien que tout le -monde, qui s'attendait à voir un original, un _lion_, comme disent les -Anglais, était émerveillé de le voir s'acquitter des devoirs sociaux -avec une aisance aussi parfaite. - -La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de -change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien! -non-seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude -déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour -redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, et qui fit écarquiller les -yeux à l'honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent -tout entourées de blanc: ce qui est la plus haute expression de -l'étonnement, si l'on en croit les cahiers de principes à l'usage des -pensionnats. - -L'épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d'excentricité -dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de l'épidémie régnante; -des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui -faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin, et si, à cet -instant, on lui avait chaussé la tête d'un bonnet de garde national, et -affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la -plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour -être caporal, et se serait incontinent mis à crier: «Vive l'ordre de -choses et son auguste famille!» aussi bien que le digne M. Joseph -Prudhomme. - -Le calembour, colporté par l'agent de change, s'infiltra dans tous les -groupes, et y excita un petit frémissement d'admiration qui se termina -par un éclat de rire universel. - -Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d'envie, et toutes les -femmes d'un air de bienveillance marqué: décidément, Rodolphe avait les -honneurs de la soirée. - -Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire. - -M. de M*** lui prit la main, et l'engagea à revenir le plus souvent -qu'il pourrait. - -Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme, au -moyen d'un calembour! _O altitudo!_ - -La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté -par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lui avait fait -faire un pas énorme dans l'esprit de madame de M***. Mais son calembour -lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que -le premier; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même -chose ou sont-ce deux choses?), le premier pas n'est absolument qu'un -pas et ne vous conduit qu'au seuil de son âme; le second, déjà plus -allongé, vous met au plein milieu, et le troisième, véritable pas fait -avec des bottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait -toucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dès -la première séance. Infortuné jeune homme! - -Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à deux battants, -toutes les facilités du monde! Faites-moi donc quelque chose de forcené -et d'énergique avec une pareille situation! - -On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s'il n'était -ni poëte, ni Jeune-France, ni passionné. Mon Dieu non! il y mit toute la -grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune -dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, et madame de -M*** avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui -dansât le galop d'une façon plus convenante. - -Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'idée la plus favorable; -il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne -pouvait lui servir ne fût venue traverser sa béatitude, comme une ligne -de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais, -il ne put rien trouver, et, de guerre lasse, il résolut de tenir son -douzain en portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient dans -la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la -fenêtre. - -Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il entendit une de ses -amies qui l'appelait par son nom de baptême: ce nom de baptême était -Cyprienne. Rodolphe fit un bon d'un demi-pied de haut sur son fauteuil, -et bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient -innocemment eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom -trisyllabique et rimant en _ienne_. - - O reine de mon cœur! ô brune Cyprienne! - Quelle beauté peut-on comparer à la tienne? - -Cela allait tout seul. - -Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un de soulagé d'un grand -poids, comme une femme dont le mari s'en va et qui peut enfin aller -ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire ou comme un mari dont la -femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne. - -L'amie de madame de M*** sortit après quelques propos de femmes, et -Rodolphe resta seul avec elle; au lieu de profiter de ce tête-à-tête -fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand des -entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons; Rodolphe, se -comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une -épithète à l'épithète trop locale de _romain_ dont il avait affublé le -soleil dans son élucubration primitive, et perdait ainsi un temps bien -plus précieux que celui d'Annibal à Capoue. - -Enfin il réussit tant bien que mal à rapiécer le tout et à mettre son -douzain dans un état assez présentable. On se doute bien que sa -conversation devait en souffrir un peu, et que madame de M*** dut le -trouver singulièrement distrait; il est vrai qu'elle attribuait ses -distractions à un tout autre motif. - ---Vous êtes un méchant de ne m'avoir pas encore écrit de vers sur mon -album: vous en faites pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et -d'ailleurs j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C***; ils -étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier, -écrivez-m'en quelques-uns pendant que je vous tiens, fit madame de M***, -en lui posant l'album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre -les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se fit pas prier; -il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât, -qu'il la prit aux cheveux, à pleins doigts, et l'écrivit de sa plus -belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier, un -grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible, témoin -Napoléon. - -Dès qu'il eut fini, madame de M***, se penchant curieusement, reprit -l'album, et se mit à lire les vers à demi-voix, et toute rougissante de -plaisir, car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons, -même quand ils sont romantiques et que l'on est classique, et ainsi -réciproquement. - ---Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être -prévenu d'avance; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous -ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c'est qu'ils sont -vraiment très-bien ces vers; le second, surtout, est charmant; j'aime -aussi beaucoup la fin: il y a peut-être un peu d'exagération, et mes -yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un -pareil pouvoir; mais c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a -qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où -vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si -c'était vrai; heureusement que cela n'est pas, fit madame de M***, en -minaudant un peu. - ---Pardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout -à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe, -comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il dit, et qui est prêt -à se désister de son opinion. - ---Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez, -répliqua madame de M*** en écartant un peu la dentelle noire qui voilait -sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albâtre, ni de l'ivoire, -et cependant ce n'est pas un zeste d'orange. En vérité, messieurs les -romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous êtes de grands -fous. - -Rodolphe souscrivit de bon cœur à cette proposition, quelque peu -hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant, -et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, dans le -goût de Dorat et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du -monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une moustache et une -royale de 1830. - -Madame de M*** l'écoutait avec un sérieux qu'elle eût assurément refusé -à des choses sérieuses. Il n'y a en général que les futilités et les -niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi -je n'en sais rien; et vous? - -Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas -même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il -ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime. - -La main de madame de M*** était posée à demi ouverte sur sa cuisse -gauche. - -La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse -droite, ce qui est une très-jolie position pour quelqu'un qui a de -l'intelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait à lui seul -plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble. - -La main de madame de M*** était faite à ravir, les doigts effilés et -menus, l'ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes. -Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu -maigre, une véritable main de patricien. C'étaient assurément deux mains -bien faites pour être l'une dans l'autre; cela parut démontré à notre -héros, après une rapide inspection. - -Il ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à -la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour -parvenir à cet important résultat. - -Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe -poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M***: ce -mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de -soie; il ne restait plus que deux pouces. - -Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste -véhément, il la débita avec une chaleur très-confortable, et, le geste -fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main -même de madame de M***, qui était tournée la paume en l'air, comme nous -avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut. - -Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, à mon avis, notre -Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée. - -Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de -manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui -réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir -rétracter si elle s'avisait d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu -arriver: les femmes sont quelquefois si étranges! - -Madame de M***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un -peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur -Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci: - ---Monsieur, vous me tenez la main. - -A quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en -penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui -signifiait: - ---Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi -belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le -moindre doute, et mon bonheur sera au comble si... - -Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M***, -puis elle ouvrit l'œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses -narines en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la -retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte. -Traduction: Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une -raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût -que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très-vertueuse; -ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche -encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien; dirigez vos attaques d'un -autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a -reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il -s'acquitte assez mal, comme un vrai mari qu'il est et qu'il sera -toujours; donc laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer -cette porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons. - -Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans -sa version. - ---Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes! si vous -permettez, je l'irai fermer. - -Madame de M*** inclina doucement la tête, et Rodolphe, repoussant -délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la -porte. - ---Elle joint fort mal, et le vent y passe comme par un crible: si je -poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le -verrou. - -Madame de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut -mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il -reprit la main de madame de M***, non avec sa main droite, comme -auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable -et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à -l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette -apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa -gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les -ignorants. - -Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille -fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos -de la couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort -ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle, -et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la -causeuse, sans que madame de M*** eût été obligée de s'en apercevoir, -tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse. - -Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres -anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de -M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas -une haute opinion de la perspicacité de mon héros. - -Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du nez d'une de ses amies -intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une -façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la -dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille -autres choses également intéressantes, à quoi madame de M*** prenait un -singulier plaisir. - -De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la -mettre sur ses gardes. Cela eût été par trop naïf. Parler d'amour à une -femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près -agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son -stylet:--Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je -vais prendre la liberté grande de vous assassiner. - -Ouverture des hostilités. - ---Il y avait sous la Régence une habitude charmante que l'on a laissé -perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans -transition aucune. - ---Les petits soupers, n'est-ce pas? répliqua madame de M*** avec un -clignement d'œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots: -Monstrueux libertin! - ---J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les -petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les -petites choses de la Régence. C'était le bon temps! il n'y avait alors -que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire -sérieuse. - ---Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M***. - ---Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je veux dire l'habitude de -baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa -bouche la petite main de madame de M***, repliée et cachée dans la -sienne; cela était à la fois galant et respectueux... Quel est votre -avis là-dessus? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa -peau blanche et douce. - ---Mon avis là-dessus? Quelle singulière question me faites-vous là, -Rodolphe! vous m'avez mise dans une situation à ne vous pouvoir -répondre: si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une -prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en même temps la liberté -que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie -assez peu. - ---Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y -aurait aucun risque à dire le contraire: mon respect pour vous doit vous -rassurer là-dessus... C'est tout bonnement une dissertation historique, -de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de -componction. - ---Eh bien! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne -d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M*** toute rose, -d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible. - ---Et moi aussi, répondit Rodolphe, d'un air libre et dégagé, quoique -toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un -dossier, il fit une écharpe autour de madame de M***, et l'enlaça de -façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se -touchaient presque. - -Madame de M***, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin -de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et -audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne -se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de -M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il -pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent -connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait -résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre. - -Madame de M*** aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le -baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et -qu'elle n'y eût rien gagné; d'ailleurs, elle était maintenue étroitement -par la main du jeune scélérat. - -La position topographique de cette main mérite une description -particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je -ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce mirifique -ouvrage. - -En général, on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend -depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aux épaules par -derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-lombaires, -les fausses côtes et quelques-unes des véritables. - -Avant et depuis le déluge, ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et -c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture. - -Il paraît que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une -ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c'était un homme -excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous -laisse à choisir entre ces trois suppositions. - -Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son -adorable; le médius, l'annulaire et le petit doigt posaient honnêtement -sur l'étoffe de la robe; mais le pouce et l'index touchaient à la place -que madame de M*** avait découverte pour montrer qu'elle n'était pas -couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir. - -Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone -allaitant l'Enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin -d'être aussi virginale. - -D'ailleurs, madame de M***, toute émue du baiser sensuel et recherché de -Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond, -elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu -étrangement; malgré sa moustache et sa royale, c'était un joli garçon, -et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement -spirituel; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n'était -pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce -mot, qu'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives; -bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami -Rodolphe la matière d'un amant très-confortable. - -Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité, -en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui -rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne -demande pas mieux que d'être vaincue. - -J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour -écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui -s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à -s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une -infinité d'autres choses, singulièrement instructives, que la -bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points. - -Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne -crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la -langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de -pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter -pour le public. - -J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse -qu'elle fût, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et que, pour -vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot -pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en -étaient servis s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et -lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues. - -J'en aurais appelé à vous, Molière, la Fontaine, Rabelais, Béroald de -Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois. - -Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami, -pour me soustraire aux: «Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me -croire,» dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré -s'attirait l'animadversion de la critique. - -D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose de restituer tous -les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de -les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les -éditions _ad usum Delphini_, afin que les dames n'aient pas la peine de -lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits -intéressants. - -Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user -de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends -sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de -M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de -deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux -réponses. - -MADAME DE M***.--Laissez-moi, monsieur; cela n'a pas de nom. - -RODOLPHE.--Vous laisser! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non -pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là; et, quoique -vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez -est précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme -si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame, -que je vous désobéisse. - -MADAME DE M***.--Allons, Rodolphe... mon ami, vous n'êtes pas -raisonnable. - -RODOLPHE.--Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si -extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une -mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas -tout profit que d'être jolie femme. - -MADAME DE M***.--Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d'en user -de la sorte avec moi. Ah! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me -faites! - -RODOLPHE.--Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et -vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez -comme je vous aime! - -MADAME DE M***.--Je ne veux pas le savoir; je ne le puis ni ne le dois. - -RODOLPHE.--Et pourtant vous le savez. - -MADAME DE M***.--Voilà bientôt une heure que vous me le dites. - -RODOLPHE.--Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si -facile à croire; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous -le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce -point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de -suite. - -MADAME DE M***.--Et que risqueriez-vous à le croire? - -RODOLPHE.--Ni plus ni moins que vous à le dire. - -MADAME DE M***.--Il n'y a pas moyen de parler avec vous. - -RODOLPHE.--Vous voyez bien que si, puisque vous parlez. Toutefois, si -vous le préférez, je m'en vais me taire. (_Silence._) - -MADAME DE M***.--Il va faire nuit, on n'y voit presque plus; monsieur -Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la -lumière? Cette chambre est d'un triste! - -RODOLPHE.--Est-ce que vous voulez lire ou travailler? Cette chambre -n'est pas triste; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me -semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (_Ici la -pantomime aiderait considérablement à l'intelligence du texte, qui -paraît assez insignifiant, mais mon ami a biffé ce passage sous une -triple ligne d'encre._) - -MADAME DE M***.--Rodolphe... monsieur... je vous... - -RODOLPHE.--Je t'aime et je n'ai jamais aimé que toi. - -MADAME DE M***.--Ah! mon ami, si vous disiez vrai... - -RODOLPHE.--Eh bien! - -MADAME DE M***.--Je suis une folle... La porte est-elle bien fermée? - -RODOLPHE.--Au verrou. - -MADAME DE M***.--Non, je ne veux pas; lâchez-moi, ou je ne vous revois -de ma vie. - -RODOLPHE.--Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux -d'obtenir. - -MADAME DE M***.--Rodolphe! que faites-vous là? Ah! oh! - -(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n'y a -que les femmes pour en faire de pareilles; certainement personne au -monde n'était à même de savoir mieux que madame de M*** ce que faisait -Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui -demandait. Rodolphe ne répondit pas; et fit bien.) - -MADAME DE M***.--Qu'allez-vous penser de moi, à présent? Ah! j'en -mourrai de honte! - -RODOLPHE.--Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes -toute belle et que rien au monde n'est plus charmant? - -MADAME DE M***.--Tu me perds, mon ange, mais je t'aime! Mon Dieu, mon -Dieu! qui aurait dit cela? - -Ici madame de M*** pencha la tête et cacha son visage entre l'épaule et -le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en -pareille occurrence; la grisette et la grande dame la prennent -également; est-ce pour pleurer ou pour rire? Je pencherais à croire que -c'est pour rire; du reste, cette position développe le cou et les -épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses; c'est peut-être là -le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment. - -Toute cette scène, bien qu'assez inconvenante, n'en est pas plus -passionnée pour cela, et il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est -à cent mille lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère -songé, et qu'il s'est laissé aller bêtement et bourgeoisement à -l'impression du moment; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout. -Madame de M*** est à peu de chose près dans le même cas; le sang-froid -et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est -une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d'autre, -l'expérience la plus consommée. - -Madame de M*** avait toujours sa tête sur l'épaule de Rodolphe, et -celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion -judicieuse qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui -venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame, -elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville; il -s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et -d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné. - -Comme madame de M*** était une très-jolie femme, et qu'elle méritait -indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution -subite d'essayer un autre ton et de s'élever tout d'un coup aux sommités -les plus inaccessibles de la passion délirante. - -Il la saisit à bras-le-corps, d'une telle force, qu'il lui fit presque -ployer les côtes. - ---Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aimée! c'est le plus beau de -tous! - -(Voir _Hernani ou l'Honneur castillan_, drame en cinq actes et en vers.) - -Madame de M*** passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et -croisa ses petites mains derrière sa nuque. - ---Encore, ainsi, toujours! - -(_Antony_, drame en cinq actes et en prose.) - -MADAME DE M***.--Mon ami, tu m'as toute décoiffée, et tu emmêles -tellement mes cheveux avec tes doigts, qu'il me faudra une heure pour -les débrouiller. - -RODOLPHE.--Idolo dello mio cuore (couleur locale), oh! laisse-moi passer -la main dans tes cheveux! - -(Consulter, pour ce goût romantique, les _Contes d'Espagne et d'Italie_: - - Beaux cheveux qu'on rassemble - Les matins, et qu'ensemble - Nous défaisons les soirs; - -dans les chansons à mettre en musique et la scène d'adieu de don Paëz, -et _passim_, plusieurs autres vers non moins passionnés.) - -_En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de madame de M***, qui tomba à -terre et se brisa en mille morceaux._ - -MADAME DE M***.--Étourdi! oh! mon beau peigne d'écaille, vous l'avez -cassé. - -RODOLPHE.--Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un -pareil moment? - -MADAME DE M***.--C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je -ne pourrai que très-difficilement en avoir un semblable. - -RODOLPHE.--Que tes cheveux sont d'une belle nuance! on dirait une -rivière d'ébène qui coule sur tes épaules. - -En effet, les cheveux de madame de M***, délivrés de la morsure du -peigne, tombaient presque sur ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait -pas mal à l'image de l'huile incomparable de Macassar. - -Rodolphe grimaçait d'une manière épileptique, à la façon de Firmin, et -les pieds de Mme de M*** qui était beaucoup plus petite que lui, -touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour -du col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne -tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne, -d'un galbe infiniment érotique et d'une tournure on ne peut plus -artiste. - -(Voir en général la vignette des _Intimes_, et en particulier celle de -tous les romans possibles; voir aussi toutes les fins d'actes où les -femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait -exécuter honnêtement sur la scène, de même qu'une redingote ouverte et -un mouchoir de baptiste à la main signifient, en langue théâtrale, -demoiselle enceinte.) - -RODOLPHE.--Oh! mon ange! tu es d'un calme désespérant; lorsque tout mon -sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu restes là, muette, -inanimée, et tu as plutôt l'air de subir mes caresses que de les -recevoir! - -MADAME DE M***.--Que veux-tu que je dise et que je fasse? Je te dis que -je t'aime, et je me livre à toi. - -RODOLPHE.--Je voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres -blanches, serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus. - -MADAME DE M***.--C'est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je -suis; en vérité, c'est un peu tôt. - -RODOLPHE.--Méchante, tu sais bien que je te trouve adorable; mais il -faudrait te tordre, te crisper, râler, m'égratigner, et avoir de petits -mouvements convulsifs, ainsi qu'il convient à une femme passionnée. - -MADAME DE M***.--Tout cela est fort joli; en honneur, Rodolphe, vous -n'avez pas le sens commun. - -(_Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens commun, il rachète -ce léger défaut par les plus brillantes qualités._) - -MADAME DE M***, _tout émue et bégayant_.--Ah! Rodolphe! si vous vouliez -être comme tout le monde, vous seriez charmant. - -RODOLPHE, _ne perdant pas de vue son idée_.--Cyprienne, je t'en supplie, -mords-moi! - -(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poëme d'_Albertus_, et -autres poésies transcendantes, que les amants romantiques se mangent à -belles dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks qu'ils se -prélèvent l'un sur l'autre, dans les moments de passion. Je hasarderai -pourtant cette observation à messieurs les poëtes et prosateurs de la -nouvelle école, que rien n'est plus classique au monde que cela; on -connaît le _memorem dente notam_ du sieur Horace, et, si l'on ne -craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents -passages de poëtes latins et grecs, où il est question de morsures et -d'égratignures.) - -MADAME DE M***.--Je vais t'embrasser, si tu veux (_elle l'embrasse_), -mais je ne te mordrai pas, je t'aime trop pour te faire du mal. - -RODOLPHE.--Du mal! _Ah! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!_ -Voyons, mords-moi; qu'est-ce que cela te fait? - -MADAME DE M***.--S'il ne faut que cela pour te contenter, c'est facile, -mon amour: approche ta tête. - -RODOLPHE, _au comble de la joie_.--Je donnerais ma vie en ce monde et -dans l'autre pour satisfaire le moindre de tes caprices. - -MADAME DE M***.--Pauvre ami! - -(_Elle appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe et la pince légèrement -dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête, en riant comme une -folle et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses -dents ont laissée._) - -RODOLPHE.--Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour! - -(_Il la mord au cou et pour tout de bon._) - -MADAME DE M***.--Aie! aie! Rodolphe! monsieur, finissez donc, vous êtes -enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d'une -manière... J'en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas -aller décolletée de la semaine, et j'ai trois soirées! - -RODOLPHE.--On pensera que c'est monsieur votre mari qui a fait le coup. - -MADAME DE M***.--Allons donc, ce que vous dites là est extrêmement -ridicule et de la dernière improbabilité; on sait bien que ces façons ne -sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce -genre. Je suis très-fâchée de ce que vous avez fait; cela est vraiment -inqualifiable. - -(_Rodolphe, atterré de cette sortie, prodigue à madame de M*** les -caresses les plus tendres et tâche de réparer son manque de convenance -par la plus grande des inconvenances._) - -MADAME DE M***, _un peu radoucie_.--Bah! je mettrai mon collier de -topazes; la monture est large et les anneaux sont serrés; on n'y verra -que du feu. - -(_Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les -mignardises imaginables, et conserve cependant un air dolent et -mortifié, capable d'apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme -assez compatissante de son naturel._) - -MADAME DE M***.--Ne crois pas que je t'en veuille, mon ami; je ne puis -rester fâchée avec toi. (_Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et -considérablement augmenté._) Voilà la signature de ta grâce. - -Kling, kling, drelin, drelin! - -RODOLPHE, _effaré_.--Qu'est-ce? - -MADAME DE M***, _du ton le plus tranquille_.--Je crois que c'est mon -mari qui rentre. - -RODOLPHE.--Votre mari! Damnation! enfer! où me cacher? N'y a-t-il pas -ici quelque armoire? Y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre? Si j'avais -ma bonne dague. (_Fouillant dans sa poche._) Ah! parbleu, la voilà! Je -vais le tuer, votre mari. - -MADAME DE M***, _qui se recoiffe devant sa glace_.--Il n'y a pas besoin -de le tuer: aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset -m'empêche de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, il -cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le -verrou, cela aurait l'air singulier d'être enfermés ensemble. - -RODOLPHE, _lui obéissant de point en point_.--Le verrou est tiré, -madame. - -MADAME DE M***.--Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et tâchez -d'avoir l'air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce -nouvelle était mauvaise. - -RODOLPHE, _vivement_.--Moi, je ne disais pas cela; je ne disais rien du -tout, je la trouve fort bonne. - -MADAME DE M***, _bas_.--En vérité, pour un poëte, vous n'êtes guère -spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient? Il faut bien avoir -l'air de parler de quelque chose. - -(_Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et -réjouissante à voir._) - -LE MARI.--Ah! vous voilà, monsieur Rodolphe! il y a une éternité que -l'on ne vous a vu: vous devenez d'un rare, et vous nous négligez -furieusement; ce n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc -n'êtes-vous pas venu dîner l'autre jour avec nous? - -RODOLPHE, _à part_.--A-t-il l'air stupide celui-là! (_Haut._) Monsieur, -vous m'en voyez au désespoir; une affaire de la dernière importance... -Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (_A part._) Est-ce que je serai -comme cela quand je serai marié? Oh! la bonne et honnête chose qu'un -mari! - -LE MARI.--Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n'êtes -pas déjà engagé. J'ai précisément une loge pour une première -représentation. L'auteur est fort de mes amis... Nous irons tous -ensemble. - -MADAME DE M***.--Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous -faire le sacrifice de votre soirée. - -RODOLPHE.--Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice! Où donc -la pourrais-je passer plus agréablement? - -MADAME DE M***, _minaudant_.--Vous diriez cela à une autre comme à moi; -c'est une simple politesse. - -RODOLPHE.--Ce n'est qu'une vérité. - -LE MARI.--Ainsi vous acceptez? - -RODOLPHE.--Vous pouvez compter sur moi. - -LE MARI.--Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez -l'air d'avoir une conversation fort intéressante. - -RODOLPHE, _à lui-même_.--Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un -homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de -meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante. - -MADAME DE M***, _aussi à elle-même_.--Oui, plus intéressante que la -vôtre, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique -que j'en suis honteuse pour vous. - -LE MARI.--Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle. - -MADAME DE M***.--Oui, et monsieur m'en disait tout le mal du monde. - -LE MARI.--Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments -plus raisonnables; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y -a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et la langue de Racine -est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de -mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la pièce qui a -remporté le prix aux Jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis -il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français? -Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais ses ouvrages -comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans préventions, moi. - -RODOLPHE, _bleu de colère, et souriant avec une grâce -inexprimable_.--Certainement, M. Hugo a des défauts. (_A part._) Vieil -as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la -fenêtre, et sans l'ouvrir encore! Dans quel guêpier me suis-je fourré! -(_Haut._) Mais qui n'a pas les siens? (_A part._) Coquine de Cyprienne! - -LE MARI.--Oui, tout le monde a les siens; on ne peut pas être parfait. - -MADAME DE M***, _à part_.--Il n'y a rien de plus réjouissant au monde -que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité, -les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb, -et la moindre chose les démonte: les femmes leur sont bien supérieures -en cela. - -RODOLPHE.--Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise, a du succès: c'est -une chose qui, je crois, ne peut être contestée. - -MADAME DE M***.--C'est une fureur; on s'y porte. Madame de Cercey, qui -voulait la voir, n'a pu se procurer une loge que pour la troisième -représentation. - -RODOLPHE.--On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois -durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever. - -LE MARI.--Qu'est-ce que cela prouve? _Athalie_ n'a pas eu de succès. Et -d'ailleurs, il n'est pas difficile d'attirer le public en ne se refusant -aucun moyen, en n'observant aucune règle; je ferais une tragédie, moi, -si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui -ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau: tout le monde pourra -s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un -mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite: -vous suivez bien mon raisonnement? - -RODOLPHE.--Oui, monsieur, parfaitement. - -MADAME DE M***.--Il est fort simple. - -LE MARI.--Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez, -allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos -novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de -M. de Jouy, la belle expression? - -RODOLPHE, _apoplectique et se coupant la langue avec les dents_.--Je ne -sais pas au juste; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle -n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, à -moins cependant qu'elle ne soit de M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien -d'improbable. - -LE MARI.--Hé! hâ! hihi! vous en voulez furieusement à ces messieurs, -vous avez une vieille dent contre eux; mais vous deviendrez sage en -prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tête comme -huit ou dix ans de plus, et vous finirez par être de l'Institut, comme -un autre. - -RODOLPHE.--Ainsi soit-il! - -LE MARI.--Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs -sont toujours bons à prendre. - -RODOLPHE.--Ceci est vrai comme de l'algèbre. - -LE MARI.--Et les jetons de séance, qui sont très-commodes pour jouer aux -cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A -propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? Que vous en -semble, Rodolphe? - -RODOLPHE, _la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur_.--Mais -je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose. - -MADAME DE M***, _ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de -contrarier son mari en rendant service à son amant_.--Fi donc! -messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous -rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien -dire! - -LE MARI, _du ton le plus obséquieux_.--Ma toute bonne, je te ferai -observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous -regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt -d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe? - -RODOLPHE, _d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre -comme celle de l'ombre dans_ Hamlet.--Certainement, je meurs d'envie de -faire une partie avec vous. - -Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge -son frein et n'ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif -là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les -actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé -convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain. - -Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et -se frotte les mains de l'air le plus triomphal; Rodolphe a la -physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour -un _Ecce homo_. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à -faire pour attraper l'X. Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le -reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la -main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette -phrase courte, mais significative:--A demain, mon ange, et de bonne -heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de -quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car, -en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé. - -Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent -pas le diable; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade -et d'un banal à vous donner des nausées: on dirait d'une comédie de M. -Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet -interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus -communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la -paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il -faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au -feu. - -Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la -faute n'en est peut-être pas entièrement à l'auteur, et que, voulant -retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d'être -banal; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il hait le commun -autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps -défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à -écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune -homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe. - -Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder -sous sa plume, et qu'un individu muni de barbe, de moustaches, de -cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d'un cœur d'homme et d'une -peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu'un épicier gros, -gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de -chemise. - -O Rodolphe! ô Rodolphe!! ô Rodolphe!!! tu te vautres dans la prose comme -un porc dans un bourbier. - -Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne -fortune, et tu as joué aux cartes, et, pour mettre le comble à ces -monstruosités, tu as dit du mal d'une pièce romantique! - -Repasse dans ta tête toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir -encore! - -Tu es entré par la porte comme un homme, tu t'es assis sur la causeuse -comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d'huissier. - -Pourtant c'était là une belle occasion de te servir de ton échelle de -soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d'un foulard. Et -tu n'as pas pris l'occasion aux cheveux, passionné Rodolphe! Tu n'aurais -eu ensuite qu'à pousser ta belle dans un cabinet, où tu l'aurais violée -avec tout l'agrément possible. Tu n'avais qu'à vouloir pour faire de -l'Antonysme première qualité, mais tu n'as pas voulu: c'est pourquoi je -te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant l'éternité! - -Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en -s'en revenant chez lui. - ---Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, beau garçon; moi, poëte; -avec une femme qu'un Italien prendrait pour une Italienne, une femme -ornée d'un mari et de tout ce qu'il faut pour établir une scène; avec -une dague de Tolède ou peu s'en faut, et le plus grand désir d'en faire -usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le -plus petit incident dramatique! c'est à en mourir de honte et de dépit! - -J'ai beau faire, tout s'emboîte le plus naturellement du monde. -J'attaque la femme, elle ne me résiste pas; je veux entrer par la -fenêtre, on me donne la clef de la porte. Le mari, au lieu d'être jaloux -de moi, me donnerait sa femme à garder; il tombe du ciel et me prend -presque sur le fait, il s'obstine à ne pas voir ce qui lui crève les -yeux, et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute -blanche, et moi dans l'état physique et moral le plus équivoque; il ne -tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter -par la croisée, comme la décence l'exigeait, au lieu de traîner sa femme -par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu'un mari dramatique -doit faire, il me propose de jouer à l'écarté, et me gagne plus d'argent -qu'il ne m'en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis -intimes! - -Je vois décidément que je suis né pour être un marchand de chandelles, -et non pour être un second tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais -c'est la vérité. - -Oh! mon Dieu! que faire de cette poésie qui bouillonne dans mon sein et -qui dévore mon existence? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un -cœur qui réponde à mon cœur? - -Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient -du ton le plus piteux du monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte -blanche en contralto, et son chat angora avec une voix de ténor qu'eût -enviée Rubini. - -Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisant -chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le -gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils -lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent. - -Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe, -après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur -l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement -pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la -main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps. - -Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce -mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient -d'avoir une bonne fortune. - -Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua -des porcelaines, ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre -pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager -à rester; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien -faire. Voyant qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se -retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard -plein d'amour et de colère. - -Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner, -Rodolphe fit cette remarque qu'elle avait les yeux rouges. - -RODOLPHE.--Comme vous avez les yeux rouges, Mariette! - -MARIETTE.--Moi, monsieur? - -RODOLPHE.--Oui, vous. - -MARIETTE.--C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de -les frotter. - -RODOLPHE.--On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer. - -MARIETTE.--Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est pas mort de parent, que je -sache. - -RODOLPHE.--Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire. -Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde. - -MARIETTE.--J'ai fait de mon mieux. - -RODOLPHE.--Votre mieux est fort mal. Vous n'avez pas mis de sucre dans -mon eau. - -MARIETTE.--Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pensé. - -RODOLPHE.--A quoi pensez-vous donc? - -Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une -expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne -put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir -parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots -qui, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses. - -Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant -les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée. - -Lui qui s'était bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de -péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable -et un mari encore plus véritable! - -De la plus belle situation du monde, n'avoir pu faire jaillir la moindre -étincelle de passion: il y avait réellement de quoi se pendre! - -Trois heures sonnèrent. Il se rappela que madame de M*** l'avait prié de -venir de bonne heure; il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa -princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux, -il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui -rampe à contre-cœur jusqu'au seuil de l'école, que d'un galant en bonne -fortune. - -Il fut bien reçu: cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne -différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent -singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très-honorablement pour un -homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant -nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue et -moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait -l'air d'être du goût de madame de M***. - -Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation: pourquoi les -femmes aiment plus après, et les hommes avant? Je ne crois pas que cela -tienne, comme elles le disent, à ce qu'elles ont l'âme plus élevée et -les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d'homme, qui a eu ce -qu'on appelle une bonne fortune, est souvent bien infortuné, surtout -s'il a le malheur de voir sa maîtresse tous les jours. Il y a une -certaine amabilité qu'il est fort malaisé d'avoir à heure fixe, et c'est -ce que les femmes ne veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles -peuvent toujours être aimables, dans ce sens-là du moins, et c'est une -des mille raisons pourquoi j'ai toujours désiré d'être femme. - -Somme toute, il est bien plus aisé d'être amoureux en expectative -qu'amoureux en fonction. Dire: J'aime! est beaucoup moins pénible que de -le prouver, avec cela que chaque preuve que l'on en donne rend la -suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, madame de M*** trouva -encore Rodolphe charmant, et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais été -aimée ainsi. - -Le mari revint: on dîna, et l'on partit ensemble vertueusement, -patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la -pièce. - -Rodolphe afficha madame de M*** de la manière la plus indécente, et fit -tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé -d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame -de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de -Rodolphe. - -Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâte sans levain. - -Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M. -de M*** à s'othellotiser un tant soit peu. - -Un éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de -poing sur le front, et renversa sa table par terre d'un coup de pied, -comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente. - ---Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus -tôt. Holà! Mariette, holà! une plume, de l'encre et du papier. - -Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il fallait pour -écrire. - -Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les -yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença -ainsi: - - «Monsieur, - - «Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais - honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus - profonde démoralisation. Pour eux, il n'y a rien de respectable; les - choses les plus sacrées sont tournées en dérision; l'innocence des - filles, la chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout ce qu'il y a - de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de - plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, et, avec eux, la - honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, monsieur, que vous - receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu - l'occasion de connaître et d'étudier à fond, est un homme extrêmement - dangereux: sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins - que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se - dépravent de jour en jour; il n'y a pas de noirceur dont il ne soit - capable: c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. Il est connu - pour le nombre de femmes qu'il a séduites et perdues; car, malgré tous - ses défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le rend - doublement à craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, vous le - surveillerez de près, ainsi que madame votre femme. Je souhaite de - tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop tard. - - «Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre honneur.» - - _Adresse de la lettre_. - - «A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, nº... - - «En ville.» - -Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta -les mains, d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient -d'achever son dernier couplet. - ---Par saint Alipantin! ceci est bien la scélératesse la plus -machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme. -Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore -été employé. _O ter, quaterque!_ avoir fait du nouveau sous ce soleil où -rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une -lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits -intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte -infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux -devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit! -S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas -l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de -mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous -qui soit à peu près certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était -le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du -serpent et de la pomme me paraît terriblement louche, et doit -nécessairement cacher quelque allégorie cornue. - -Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra _flagrante -delicto_, ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me -fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-être -jettera-t-il madame de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il; cela -aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à -ravir. - -O cinquième acte tant rêvé, que j'ai poursuivi si opiniâtrément à -travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et -de peine, te voilà donc arrivé! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme à -la Berquin; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité. -Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai -du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes -sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre: les petites filles -oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente -ans songeront à leurs premières amours. - -Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes -espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de -désolation, madame de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée, -le mari les poings crispés et arpentant la chambre d'un air -mélodramatique: rien de tout cela. - -Madame de M***, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable, -lisait un journal de modes, dont la gravure était tombée à terre, et que -M. de M*** ramassait le plus galamment du monde. - -Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque chose -d'extraordinaire: il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la -porte, incertain s'il devait entrer ou sortir. - ---Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il -n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il -disait cela. - ---Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de M***; vous arrivez à propos: -nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien -de contraint ou d'embarrassé dans la manière dont elle disait cela. - ---Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura intérieurement -Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux -drôle a un air de sécurité tout à fait insultant. - -La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si -insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d'en -assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l'endroit intéressant. - -LE MARI.--A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose? - -RODOLPHE.--Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous -voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas. - -LE MARI.--Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille! - -RODOLPHE.--Frédérick a chanté juste? - -LE MARI.--Non. - -RODOLPHE.--Onuphre est devenu raisonnable? - -LE MARI.--Non. - -RODOLPHE.--Théodore a payé ses dettes? - -LE MARI.--Plus drôle que cela. - -RODOLPHE.--Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents? un académicien -a composé une ode lyrique? - -LE MARI.--Toujours romantique! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce -n'est pas cela: allons, devinez. - -RODOLPHE.--Je m'y perds. - -LE MARI, _avec triomphe_.--Mon ami, vous êtes un scélérat. - -RODOLPHE, _au comble de la joie_.--(_A part._) Enfin, voilà la scène qui -arrive. (_Haut._) Je suis un scélérat! - -LE MARI, _toujours de plus en plus radieux_.--Vous êtes un scélérat! la -chose est connue; vous avez une réputation infâme, et vous êtes pire que -votre réputation. - -RODOLPHE, _charmé, mais affectant un air de dignité blessée_.--Monsieur, -vous venez de me dire des choses bien étranges: je ne sais... - -LE MARI, _riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que -les sept trompettes devant Jéricho_. Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est -qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s'y -tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la -main sur votre estomac, le bras en l'air, - - Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur. - -Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine. - -RODOLPHE, _à demi-voix_: - - Vieillard stupide, il l'aime! - -Hé! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (_Haut, et du ton le plus -sépulcral._) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive. - -MADAME DE M***.--Tu es insupportable avec tes rires. - -RODOLPHE.--Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre -hilarité, afin que nous la partagions. - -LE MARI.--Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j'ai mal aux côtes. -(_D'un ton tragique._) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme? - -RODOLPHE.--Je ne désire pas autre chose. - -LE MARI, _du même ton_.--Tremblez! (_Avec sa voix naturelle._) -Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de l'oreille. - -RODOLPHE, _digne_.--Eh bien! monsieur? - -LE MARI, _avec l'accent de J. Prudhomme_.--Vous êtes l'amant de ma -femme. - -MADAME DE M***.--Si vous continuez sur ce ton-là, je m'en vais; vous me -direz quand vous aurez fini. - -RODOLPHE, _jouant l'homme atterré_.--L'amant de votre femme? - -LE MARI, _se frottant les mains_.--Oui; vous ne saviez pas cela? - -RODOLPHE, _naïvement_. (_A part._)--J'en ai eu la première nouvelle. -(_Haut._) Mon Dieu non! et vous? - -LE MARI.--Ni moi non plus. Et, de cette façon, je serais le dernier[1] -de M. Paul de Kock; minotaure, comme dit M. de Balzac; il a bien de -l'esprit, ce garçon-là. Vraiment, ce serait d'un bouffon achevé. - - [1] Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être - embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement - pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il - venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intitulé _le Cocu_. - Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait - effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de - tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la - gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à - prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin - étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers. - Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit - roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête - périphrase:--Avez-vous le dernier de M. de Kock?--Dernier de M. de - Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et - c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire. - -RODOLPHE, _vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin_.--C'est d'un -bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement. - -LE MARI.--J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il y a une furieuse -différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi! - -RODOLPHE.--Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait -cette découverte importante? - -LE MARI.--C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore. -Il n'y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme. -Gresset, le charmant auteur de _Vert-Vert_, a dit quelque part: - - Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme. - -Je suis parfaitement de son avis. - -RODOLPHE, _gravement_.--Il faut être bien infâme pour... - -LE MARI, _tirant la lettre de sa poche_.--Tenez, lisez-moi cela. Qu'en -pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de -papier à beurre; c'est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura -fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en -tête. - -RODOLPHE, _un peu piqué dans son amour-propre d'auteur_.--Il me semble -que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites: il est simple, -correct, et ne manque pas d'une certaine élégance. - -LE MARI.--Fi donc! il est d'une platitude... - -MADAME DE M***, _impatientée_.--Messieurs, laissez là cette sotte -conversation; c'est à périr d'ennui. - -LE MARI, _sans l'écouter_. Voyez donc à quoi tient la paix des ménages! -A un fil; c'est effrayant. Hein! si j'avais été jaloux; mais -heureusement je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de -moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable... - -RODOLPHE, _de l'air d'un grand homme méconnu_.--Ah! monsieur, -parfaitement incapable, sans fatuité... - -MADAME DE M***, _à part_.--Est-il fat! il grille de raconter toute -l'affaire à mon mari, pour lui prouver qu'il est capable. - -LE MARI, _avec un clignement d'yeux excessivement malin_.--Quand je dis -incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la -chose, mon jeune ami. - -MADAME DE M***, _d'un ton d'humeur très-marqué_.--En voilà assez -là-dessus, jetez cette lettre au feu, et qu'il n'en soit plus question. - -LE MARI, _jetant la lettre au feu et prenant une attitude des plus -solennelles_.--Voilà le cas que l'on doit faire des lettres anonymes. - -RODOLPHE, _sentencieusement_.--C'est le parti le plus sage. - -Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la -plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se -sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille -rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu'au jugement -dernier; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un -menu fait de cocuage bien bête et bien commun; un épicier, un caporal de -la garde nationale ne font pas autrement les cocus. - -Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si -j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n'y a -donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de -dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les -couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix -excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le -cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule! - -O lâche! ô couard! jette-toi dans les latrines, comme feu l'empereur -Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te -proposer trop poncifs et trop académiques. - -Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de -te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de -devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un -effet assez poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de -mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros. - -Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser -d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire -interminable le bienheureux mot FIN, qui n'est pas, à coup sûr, attendu -avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre -biographe. - -D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, ô -Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'aller promener au bois que -de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces -grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de -lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en -faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir -des vaudevilles et des opéras comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la -campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à -la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni -des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume -quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des -remercîments et me décerne une couronne civique. - -Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où -je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans -l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires -comme un vautour à jeun. - -Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas comme les autres -auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers -de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de -ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands; j'ai -laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots -armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon -livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin: -ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre -pour égayer la narration et étouper les endroits vides. - -Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de -fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de -vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne. - -Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper -par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de -lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas -eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant -eue que trop tard. - -D'ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à -ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables. -Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons -au lieu de truffes; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en -apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je veux -éviter par-dessus toute chose. - -Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de -la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son -mouchoir mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa -cravate dénouée, ses deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans -l'attitude physique et morale d'un homme anéanti. - -Il se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille -et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand -ébahissement, que ce n'était autre chose que son ami Albert. - -RODOLPHE.--Sacrédieu! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à -ce que tu as devant toi. - -ALBERT.--Voici une morale assez déplacée, d'autant que tu allais le nez -en terre, comme un porc qui cherche des truffes. - -RODOLPHE.--Merci de la comparaison; elle est flatteuse. - -ALBERT.--Un porc qui trouve des truffes vaut bien, ou je meure! un poëte -qui ne trouve que des rimes. - -RODOLPHE.--De bonnes truffes sont bonnes, ceci est incontestable; mais -de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court: -une bonne rime est la moitié d'un vers. - -ALBERT.--Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu as beau faire, la rime -est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes -au lieu de truffes, je crois que personne ne goûterait l'innovation. - -RODOLPHE.--Et si je mettais une truffe au lieu d'une rime au bout de -chaque vers? - -ALBERT.--Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en -serait beaucoup plus sûr que de l'autre manière. - -RODOLPHE.--Parlons d'autre chose: voilà assez de concetti dépensés en -pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir -de l'esprit; cela est bon devant des bourgeois qu'on veut illusionner, -et non autre part. - -ALBERT.--Soyons bêtes, puisque tu le veux; cela est pourtant plus -difficile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir -d'écho. - -RODOLPHE.--Où allais-tu? - -ALBERT.--Où allais-tu? - -RODOLPHE.--Chez toi. - -ALBERT.--Chez toi. - -RODOLPHE.--Te demander de me rendre un service... - -ALBERT, _vivement, et ne faisant plus l'écho_.--Mon cher ami, tu ne peux -plus mal tomber: je n'ai pas le sou en ce moment-ci; en toute autre -occasion, tu peux compter sur moi, mais il y a marée basse dans mes -poches: nous sommes au quinze, et j'ai mangé tout l'argent du mois. - -RODOLPHE.--Qui te parle d'argent? C'est un service d'homme que je te -demande. - -ALBERT.--Ah! c'est différent. Faut-il te servir de second dans un duel? -Je te montrerai une botte... - -RODOLPHE.--Hélas! ce n'est pas pour cela. - -ALBERT.--Faut-il te faire un article laudatif sur tes dernières poésies? -je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué. - -RODOLPHE.--Un plus grand service que tout cela. Tu connais madame de -M***? - -ALBERT.--Belle question! c'est moi qui te l'ai fait connaître. - -RODOLPHE.--Tu connais aussi M. de M***? - -ALBERT.--La moitié au moyen de quoi elle fait un tout; vulgairement -parlant, l'époux d'icelle; je le connais comme le mari de ma mère. - -RODOLPHE.--Tu sais aussi que j'ai une passion pour madame de M***? - -ALBERT.--Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai vue toute petite, -ta passion; elle est venue au monde devant moi, au balcon de l'Opéra, -ayant pour mère une bouteille de vin d'Espagne et pour père un bol de -punch. Je l'ai enveloppée des langes de mon amitié, je l'ai bercée, je -l'ai choyée jusqu'à ce qu'elle ait été grande fille et capable de -marcher toute seule; j'ai entendu ses premiers bégayements et j'ai lu -les premiers vers qu'elle ait bavés--ils étaient assez méchants, par -parenthèse.--Tu vois que je suis parfaitement au courant. - -RODOLPHE.--Écoute, et tâche d'être sérieux, si tu peux, au moins une -fois dans ta vie. - -ALBERT.--Je le serai cette fois, et une autre avec; seulement, ce sera -quand je mourrai ou que je serai marié. - -RODOLPHE.--Je voulais me donner une tournure artiste, je voulais mêler -un peu de poésie à ma prose, et je croyais qu'il n'y avait rien de -meilleur pour cela qu'une belle et bonne passion bien conditionnée. Je -me suis épris de madame de M***, sur la foi de sa peau brune et de ses -yeux italiens; je ne pensais pas qu'avec des symptômes si évidents de -fougue et de passion, l'on pût être aussi froide qu'une Flamande couleur -de fromage, les cheveux roux et les prunelles bleues larges comme des -molettes d'éperon; je m'attendais aux élans les plus forcenés, aux -explosions les plus volcaniques, à des allures de lionne ou de tigresse. -Mon Dieu! la femme à l'œil noir, aux narines roses et ouvertes, malgré -son teint olivâtre et vivace, sa lèvre humide et lascive, a été douce -comme un des moutons de madame Deshoulières, et tout s'est passé le plus -tranquillement du monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme et -enjoué à vous faire sauter au plafond. Je pensais qu'elle me pourrait -fournir au moins vingt à trente sujets d'élégies; à grand'peine, en -m'aidant de réminiscences de Pétrarque, ai-je pu en faire cinq ou six -sonnets, qui, j'espère, me serviront pour une autre fois; car elle -comprend autant la poésie que je comprends le grec, et je regarde les -vers que je lui ai adressés comme des vers perdus. Oh! ma pauvre échelle -de soie, avec quoi je pensais grimper à son balcon, je vois bien qu'il -faut renoncer à se servir de toi, et continuer à passer bêtement par -l'escalier, comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant plus où donner de -la tête pour mouvementer un peu ce drame sans action, je me suis décidé -à écrire au mari, sous le voile de l'anonyme, que j'étais du dernier -mieux avec sa femme; j'espérais qu'il prendrait de la jalousie et ferait -quelque scène; tout cela n'a abouti qu'à une citation de Gresset et à -une invitation à revenir le lendemain. - -ALBERT.--Tout cela est fort douloureux, et je te conseille d'en faire un -roman intime en deux volumes in-octavo: j'ai un libraire dans ma manche; -il ne demanderait pas mieux que de le prendre; mais je ne vois pas -autrement en quoi je te puis rendre service. - -RODOLPHE.--M'y voici. Tu es mon ami intime. - -ALBERT.--C'est un honneur que je partage avec deux ou trois cents -autres. - -RODOLPHE.--Eh bien! pour l'amour de moi, fais la cour à madame de M***. - -ALBERT.--A ta maîtresse? - -RODOLPHE.--Oui. - -ALBERT.--Pardieu! ceci est nouveau. Je présume que tu veux te moquer de -moi. - -RODOLPHE.--En aucune manière. Ce que je dis est-il donc bouffon? - -ALBERT.--Passablement. - -RODOLPHE.--Je n'ai pas envie de rire, je te jure. - -ALBERT.--Cela peut être, mais tu n'en es pas moins risible. - -RODOLPHE.--Qu'est-ce que cela te fait? - -ALBERT.--Oh! rien, absolument. Eh bien! mets que je fais la cour à ta -maîtresse: après? - -RODOLPHE.--Ainsi, tu consens? - -ALBERT.--Je ne consens pas du tout; c'est une façon de parler seulement -pour voir où tu en veux venir. - -RODOLPHE.--Alors je suis jaloux: tu comprends. - -ALBERT.--Pas le moins du monde; mais fais absolument comme si je -comprenais. - -RODOLPHE.--Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement, -de l'Othello double et triple. Je vous surprends ensemble: comme tu es -mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scène se composerait -admirablement bien; il serait impossible de trouver rien de plus don -Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et, de plus, -adorablement scélérat. Alors, je tire ma bonne dague, et je vous -poignarde tous les deux, ce qui est très-espagnol et très-passionné. -Qu'en dis-tu? - -Ici Albert regarde à trois reprises Rodolphe de la tête aux pieds et des -pieds à la tête, après quoi il s'enfuit, en faisant des cabrioles et en -riant comme un voleur qui voit pendre un juge. - -Rodolphe, très-scandalisé, ravale sa salive, et tâche de prendre une -attitude majestueuse. - -Voyant qu'Albert court toujours, il entre dans sa maison, aussi en -colère que Géronte après avoir été bâtonné par Scapin. - -Cinq ou six jours se passèrent sans qu'il eût occasion de retourner chez -madame de M***; il resta chez lui en tête-à-tête avec ses chats et -Mariette. - -Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait en proie à quelque -souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle gaieté; -elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la -chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans l'embrasure de la -fenêtre, ne faisant de bruit non plus qu'une souris. Rodolphe était on -ne peut plus surpris de ce changement, et ne savait à quoi l'attribuer. -N'ayant rien à faire, et la trouvant d'ailleurs plus intéressante avec -sa pâleur nacrée et ses beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle -ses anciennes privautés; car il est inutile de dire que ses -conversations fréquentes avec madame de M*** avaient dû singulièrement -nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci, loin de se prêter de -bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi qu'elle le faisait -autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts -comme une vraie couleuvre qu'elle était, elle courut se réfugier dans sa -chambre, dont elle ferma la porte en dedans. - -Rodolphe tenta d'entamer des négociations à travers le trou de la -serrure; mais ce fut une peine perdue, Mariette resta muette comme un -poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient à rien, -abandonna la partie, et reprit la lecture qu'il avait interrompue. - -Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle était habillée, et portait -sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui -se tenait debout adossée au mur, sans proférer une seule parole. - -RODOLPHE.--Que signifie tout ceci, Mariette, et pourquoi avez-vous un -paquet sous le bras? - -MARIETTE.--Cela signifie que je m'en vais et que je vous demande mon -congé. - -RODOLPHE.--Votre congé? et pourquoi donc? N'êtes-vous pas bien ici, et -mon service est-il si pénible que vous ne puissiez en venir à bout? -Alors prenez quelqu'un pour vous aider, et restez. - -MARIETTE.--Monsieur, je n'ai pas à me plaindre, et ce n'est pas là le -motif pourquoi je vous quitte. - -RODOLPHE.--Est-ce que j'aurais oublié, par hasard, de te payer ton -dernier quartier de gages? - -MARIETTE.--Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur. - -RODOLPHE.--Alors, c'est que tu as trouvé une meilleure maison que la -mienne? - -MARIETTE.--Non; car je m'en retourne chez nous, chez ma mère. - -RODOLPHE.--Tu ne t'en retourneras pas, car je veux te garder, moi. Quel -est donc ce caprice? - -MARIETTE.--Ce n'est pas un caprice, ô mon maître! c'est une résolution -immuable. - -RODOLPHE.--Une résolution immuable! c'est un singulier mot dans la -bouche d'une femme, l'être le plus variable qui soit au monde. Tu -resteras, Mariette. - -MARIETTE.--Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour disserter avec vous; -mais tout ce que je sais, c'est que je ne coucherai pas ici. - -RODOLPHE.--C'est ce qui te trompe, ma toute belle; tu y coucheras, et -avec moi encore! - -MARIETTE.--Pour cela, non, ou je ne m'appellerai pas Mariette. - -RODOLPHE.--Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé. -Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse! Si cela -continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre. -C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la -vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t'avises d'en avoir, -étant passablement jolie et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la vertu -aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d'en avoir, et -l'on doit les en remercier; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une -gorge comme celle-là, tu n'as pas le droit d'être vertueuse, et tu -aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton -paquet, et ne fais plus la bégueule; embrassons-nous, et soyons bons -amis comme par le passé. - -MARIETTE.--Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, monsieur; allez -embrasser madame de M***. - -RODOLPHE.--J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner. - -MARIETTE.--Oh! les hommes! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là, -tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est -toujours la préférée! - -RODOLPHE.--Tu philosophes avec une profondeur tout à fait surprenante, -et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un -opéra-comique. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je te -préfère. - -MARIETTE, _laissant aller son paquet et se défendant -faiblement_.--Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez -madame de M***; c'est une méchante femme. - -RODOLPHE.--Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir? - -MARIETTE.--C'est égal, j'en suis sûre; je ne peux pas souffrir cette -femme. Oh! n'y allez plus, et je vous aimerai bien. - -RODOLPHE.--S'il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c'est -bien facile; mais explique-moi un peu comment cette idée t'est venue -d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et -tu ne t'en étais pas encore avisée. - -MARIETTE.--Comme vous parlez de cela, monsieur! Vous riez, et j'ai la -mort dans l'âme. Ah! vous croyez que, pour être votre servante, j'ai -cessé d'être femme; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé, -et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à -moi de vous aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute -à moi? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j'ai bien pleuré pour -venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et -vous m'avez amenée ici: me trouvant jolie, vous n'avez pas dédaigné de -me séduire. Cela ne vous a pas été difficile: j'étais isolée, sans -défense aucune; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma -soumission de servante; et puis, à quoi bon le cacher? si je ne vous -aimais pas encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier -éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je -ne supporterai plus, je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous -un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose -agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de -tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas, -comme vous, séparer mon amour en deux: l'amour de l'âme pour celle-ci, -l'amour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps, -et je veux être aimée ainsi. Je veux! c'est un étrange mot, n'est-ce -pas, de moi à vous, de moi servante à vous maître? mais vous m'avez -prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous l'avez -oublié, pourquoi ne l'oublierais-je pas? - -RODOLPHE, _à part_.--Par la virginité de ma grand'mère, voilà qui se -pose assez passionnément. (_Haut et d'un ton caressant._) Pauvre -Mariette! (_A part._) C'est décidé, je quitte l'autre. - -MARIETTE, _pleurant_.--Ah! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est -douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout -insensible que vous êtes. - -RODOLPHE, _buvant ses larmes sur ses yeux_.--Allons donc, enfant, avec -tes pleurs; tu me fais boire de l'eau pour la première fois depuis que -j'ai atteint l'âge de raison. - -MARIETTE, _lui passant timidement le bras autour du col_.--Aimer et ne -pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et -ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son -aise, et n'oser risquer une caresse; être comme le chien, l'oreille au -guet, l'œil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de -la main: voilà quel est notre sort. Oh! je suis bien malheureuse! - -RODOLPHE, _ému_.--Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me -dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce -n'est pas moi, j'espère. - -MARIETTE.--Qu'ont donc les autres femmes de plus que moi? Je suis aussi -belle que plusieurs qui ont la réputation de l'être beaucoup. C'est vous -qui l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais -je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante; à quoi -bon? on n'a qu'à dire «je veux,» cela est plus commode. Voyez mes -cheveux, ils sont noirs et à pleines mains: je vous ai souvent entendu -louer les cheveux noirs; mes yeux sont noirs comme mes cheveux: vous -avez dit bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux bleus; mon -teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe! c'est que je vous aime -et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c'est parce -qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe, -je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous -aimer; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes, -et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi? parce que je -suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce -que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt -fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai -que vous me jetez au bout de l'année quelques pièces d'argent; mais, -croyez-vous que de l'argent puisse dédommager d'une existence détournée -au profit d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un -peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et -d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais -la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez la garde -sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à -travers la persienne. - -RODOLPHE.--Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus, -étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu, -tu restes? - -MARIETTE.--Et madame de M***? vous savez ce que j'ai dit. - -RODOLPHE.--Qu'elle aille au diable! je romps avec elle. (_A part._) Il y -a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt -mijaurées de cette espèce, et d'ailleurs elle est plus jolie. - -MARIETTE.--Vous me promettez donc... - -RODOLPHE.--Sur tes yeux et ta bouche. - -MARIETTE, _avec explosion_.--Je reste! - -RODOLPHE.--Çà! notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au -grade de notre maîtresse en titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace -et fasse votre ouvrage. - -MARIETTE.--Non, Rodolphe, je veux être ici seule avec vous, et -d'ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une -autre. - -RODOLPHE.--Tu es une bonne fille et je suis un grand sot d'avoir été -chercher si loin le trésor que j'avais chez moi. Je t'aime de cœur et de -corps, je me sens en humeur tout à fait pastorale, et nous allons -refaire à nous deux les amours de Daphnis et Chloé. (_Il la prend sur -ses genoux et la berce comme un petit enfant._) - -_Intrat_ ALBERT, _l'homme positif_.--Voilà un groupe qui se compose -assez bien; mais je doute fort qu'il fût du goût de madame de M***, si -elle le voyait. - -RODOLPHE.--Je voudrais qu'elle le vît. - -ALBERT.--Tu ne l'aimes donc plus? - -RODOLPHE.--Est-ce que je l'ai aimée? - -ALBERT.--A vrai dire, j'en doute. Et ta passion d'artiste? - -RODOLPHE.--Au diable la passion! je courais après elle, elle est venue -chez moi. - -ALBERT.--C'est toujours ainsi. Je suis charmé de te voir revenu à des -sentiments raisonnables. Je vote des remercîments à Mariette pour cette -cure importante. - -MARIETTE.--Ce n'est pas sans peine, monsieur Albert, que je l'ai opérée. - -ALBERT.--Je le crois, le malade était au plus mal: gare les rechutes! - -MARIETTE.--Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille. - -RODOLPHE.--N'aie pas peur, ma petite Mariette, tu es trop jolie et trop -bonne pour qu'il y ait le moindre danger. - -ALBERT.--O mon ami! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans -l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là, -elle est en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations à tous -les sites de la terre, et qui n'aperçoivent pas qu'ils ont à dix lieues -de Paris ce qu'ils vont chercher au bout du monde. Combien de -magnifiques poëmes se déroulent depuis la mansarde jusqu'à la loge du -portier, qui n'auront ni Homère ni Byron! combien d'humbles cœurs se -consument en silence, et s'éteignent sans que leur flamme ait rayonné au -dehors! que de larmes ont coulé que personne n'a essuyées! que de -passions, que de drames que l'on ne connaîtra jamais! que de génies -avortés, que de plantes étiolées faute d'air! Cette chambre où nous -sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a -peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames -intérieurs, qu'il s'en est joué pendant un an à la Porte-Saint-Martin. -Des époux, des amants y ont échangé leurs premiers baisers; des jeunes -femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité; des enfants y -ont perdu leur vieille mère. On a ri et l'on a pleuré, on a aimé et l'on -a été jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a râlé et l'on est mort -entre ces quatre murs: toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les -acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un -poignard et un nom en _i_ ou en _o_, n'en avaient pas moins de colère et -d'amour, de vengeance et de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous -un pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins vite. -Les dénoûments de ces tragédies réelles, pour ne pas être un coup de -poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreur -et de larmes. Je te le dis, ô mon ami, la poésie, toute fille du ciel -qu'elle est, n'est pas dédaigneuse des choses les plus humbles; elle -quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dorées au -long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une -misérable mansarde; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et -les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout: cette -chambre est aussi poétique que le golfe de Baïa, Ischia, ou le lac -Majeur, ou tout endroit réputé poétique; c'est à toi de trouver le filon -et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de -surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de -critique pour quelque journal, car tu n'es pas poëte, et la muse -détourne sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans ces murs que s'est -passée la meilleure partie de ton existence; tu as eu là tes plus beaux -rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu -familiers les coins les plus secrets: tes angles sortants s'adaptent on -ne peut mieux avec leurs angles rentrants, et, comme le colimaçon, tu -t'emboîtes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t'aiment et te -connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que tous -autres; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu -entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d'envie de -t'embrasser; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et penchent leur -tête vers toi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et -l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l'heure -dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à l'heure du -dîner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du fond de -l'alcôve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te -dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle; la flamme danse -dans l'âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux -chantent, les chats font ronron; tout prend une voix pour exprimer le -contentement; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la -jalousie pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue; le soleil -vient au-devant de toi par la croisée et les atomes valsent plus -allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont tu es -l'âme et à qui tu donnes la vie: tu es le centre de ce microcosme. -Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu'on peut -être principal? O Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes tes -enluminures espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être -changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans -le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante -pas toi-même, ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de -puissantes et profondes racines: d'un bon et honnête garçon que tu es, -ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit, à qui le premier -chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu'il regarderait à -juste titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui t'aime bien, et, -sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais tes vers -comme ils te viendront; c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une -existence d'homme qui, sans être très-dramatique, n'en sera pas moins -douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous -allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui, -mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que l'on te -guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux -trop, quoique tu sois un grand fou. - -En faveur de l'amitié que je te porte, pardonne-moi la longue tartine -que je viens de te faire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure -les confitures de mon éloquence; passe-moi, en outre, une allumette pour -allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service. - -Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la -chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se -retira fort tard. - -Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit à faire, et de nouvelles -couleurs commençaient à poindre sur ses joues rondes et potelées. - -Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait déjà pris un amant quand -Rodolphe la quitta, le tout par crainte d'en manquer. - -Et M. de M***? il resta ce qu'il était, c'est-à-dire le plus dernier de -M. Paul de Kock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus font -quelque chose à l'affaire. - -Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le -monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme -des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation! - -Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis -épopée avec une intention marquée; car vous pourriez prendre ceci pour -une histoire libertine, écrite pour l'édification des petites filles. - -Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très-profond sous -cette enveloppe frivole: au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je -vais vous l'expliquer tout au long. - -Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau -et la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son -inexpérience; madame de M*** représente la poésie classique, belle et -froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques, -déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de -marbre; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses -grandes prétentions et tous ses airs de hauteur; Mariette, c'est la -vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille, -qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et -qui parle, qui remue et palpite, qui vit de la vie humaine, de notre vie -à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaisies et à tous les -caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il est sublime. - -M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose bête, la raison butorde -de l'épicier; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique: -cela devait être. Il est inférieur à sa femme; ceci est un sous-mythe -excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est -inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu, -M. de M***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est -accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique. - -Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable -raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui -retient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la terre -solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères: -c'est don Juan qui donne la main à Childe-Harold. - -J'espère que voilà une superbe explication à laquelle vous ne vous -attendiez guère, garde national de lecteur que vous êtes. - -Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre -goût, mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille -occurrence vous n'eussiez pas hésité entre _celle-ci_ et _celle-là_. - - - - -ELIAS WILDMANSTADIUS - -OU - -L'HOMME MOYEN AGE - - - ... Laudator temporis acti. - - HORACE. - - La cathédrale rugueuse était sa carapace. - - VICTOR HUGO. - - -Parmi les innombrables variétés de Jeunes-France, une des plus -remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper. -Il y a le Jeune-France byronien, le Jeune-France artiste, le -Jeune-France passionné, le Jeune-France viveur, chiqueur, fumeur, avec -ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes, -d'autres dans les palmipèdes, ce qui nous paraît également fondé. Mais -de toutes ces espèces de Jeunes-France, le Jeune-France moyen âge est la -plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas -médiocrement curieux à examiner. J'en chercherai un entre tous, ami -lecteur; il pourra te donner une idée du genre, si tu n'as pas eu le -bonheur d'en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te -dire son véritable nom: il se nommait Elias Wildmanstadius; c'était un -très-beau nom pour un homme moyen âge, d'autant que ce n'était pas un -pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop rire de lui, car -c'était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien différent de tant -d'autres, qui ne le sont que par mode et par manière. - -J'espère que vous me pardonnerez l'espèce de teinte sentimentale -répandue sur ce récit. Songez qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher -camarade, et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de faire reposer -un peu mes lèvres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en -ricanements sardoniques. - -L'ange chargé d'ouvrir aux âmes la porte de ce monde, par la plus -inexplicable des distractions, n'avait livré passage à la sienne -qu'environ trois cents ans après l'époque fixée pour son entrée dans la -vie. - -Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette âme du quinzième siècle au -dix-neuvième, ces croyances et ces sympathies d'un autre âge au milieu -d'une civilisation égoïste et prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu'un -sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables -parisiens. - -Se sentant gauche et déplacé dans cette société pour laquelle il n'était -pas fait, il avait pris le parti de s'isoler en lui-même et de se créer -une existence à part. Il s'était bâti autour de lui un moyen âge de -quelques toises carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa -maîtresse, fait lever son masque en cire, et habille un mannequin des -vêtements qu'elle avait coutume de porter. - -A cet effet, il avait loué une des plus vieilles maisons de S***, une -maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies, avec des -poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux -carreaux en losange, tremblant au moindre coup de vent dans leur résille -de plomb. - -Il la trouvait un peu moderne; elle ne datait que de 1550 tout au plus. -Quelques bossages vermiculés, quelques refends, quelques essais timides -de colonnes corinthiennes, où le goût de la Renaissance se faisait déjà -sentir, gâtaient, à son grand regret, la façade de la rue et altéraient -la pureté toute gothique du reste de l'édifice. - -C'était d'ailleurs la maison la plus incommode de toute la ville. - -Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise -comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une -famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa -gueule énorme; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds -chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre. - -Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des -sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux; les murs suaient à -grosses gouttes à force d'humidité; quelques tableaux noirs et enfumés -étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux. - -Pour compléter l'illusion, Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands -frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver: de grands -fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des -clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus, des lits à -estrade et à baldaquin, des buffets d'ébène, incrustés de nacre, rayés -de filets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage -rouillé et poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse à l'autre comme -témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires -chez les marchands de curiosités. - -Afin d'être assorti à ces meubles et de ne pas faire dissonance, il -portait toujours chez lui un costume du moyen âge. - -Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias -Wildmanstadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties, -des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon -en tête, la dague et l'aumônière au côté, se promener gravement, à -travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés. -Quelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand -plaisir à entendre le son de fer qu'il rendait en marchant. - -Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine: il fallait -mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps; il ne voulait manger -que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou toute autre viande -chevaleresque. Dès qu'il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et -plus confortable, il entrait en fureur, et il aurait presque battu -Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du -lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise. - -Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque aucun livre -imprimé, à moins que ce ne fût en gothique; car il détestait l'invention -de Guttemberg autant que celle de l'artillerie. - -En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux manuscrits sur -vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent, à la reliure de parchemin ou -de velours. - -Il admirait avec une naïveté d'enfant les images des frontispices, les -fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des -chapitres; il s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils -d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux ailes blanches et -roses; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute -légende, si absurde qu'elle fût, pourvu que le texte fût en bonne -gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges. - -En peinture, ses opinions étaient fort étranges: au delà des tableaux du -quinzième siècle, il ne voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse, -Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin et quelques peintres de ce genre. -Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui. - -De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart et Weber, il ne -connaissait rien; au lieu du _Di tanti palpiti_, il chantait: - - Tout est verlore, - La tintelore, - Tout est frelore, bei Gott! - -de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque -autre air d'Ockeghem, de Francesco Rosello, de Constantio Festa ou -d'Hobrecht: il n'allait pas plus loin. - -Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, il n'en savait pas le -nom; en récompense, il savait à merveille ce que c'était qu'une -sambucque, des naquerres, des regales, une épinette, un psaltérion et un -rebec: il en eût même joué au besoin. - -En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman: Parténopeux de -Blois, Huon de Bordeaux, Atys et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos, -Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Gœthe. -Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet -breton antérieur à Grâlon et à Konan, et vous l'eussiez fort surpris en -lui parlant de Napoléon. - -Lorsqu'il était forcé d'écrire à quelqu'un, c'était dans un style si -plein d'archaïsme, avec un caractère si hors d'usage, qu'il était -impossible d'en déchiffrer un mot, et qu'il fallait en déférer au -chartrier de la ville. - -Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés -en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu'il y -fallait un commentaire. - -Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse; il -comprenait l'art, mais l'art naïf et qui croit à son œuvre, l'art -gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des -basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis -comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien -l'architecture; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si -elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d'Élias -Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces -quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point; mais, comme -beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était -qu'une espèce de fou; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût -été pleine et complète: il était obligé de se créer une existence -factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui. - -Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la -monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne -pas sortir, ou, s'il le faisait, ce n'était que pour visiter et pour -fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus -grand plaisir qu'il eût; il y restait des heures entières en -contemplation. Le clocher déchiqueté à jour, les aiguilles évidées, les -pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les -tarasques montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses des -vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de -saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes -élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles -d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la -plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible -maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir, -tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son -église bien-aimée. La cathédrale, c'était sa maîtresse à lui, la dame de -ses pensées; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des -femmes: il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se -trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives: il était là chez -lui: le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec -les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en -avait en quelque sorte la forme: à le voir si maigre et si long, on -l'eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant -pas mal aux acanthes des chapiteaux. - -Il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction; -il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et -l'abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales; -il avait constaté l'âge de chaque pierre; il savait combien avait coûté -la menuiserie des stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il -avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette -et le pendentif; il lisait couramment les inscriptions de toutes les -tombes; il expliquait les blasons; il connaissait le sujet de tous les -tableaux et de toutes les peintures des vitrages; il vous eût conté -comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût -vu en Europe; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il -ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure -s'animait singulièrement, ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un -éclat extraordinaire. - -Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien, -amoureux sans doute de quelque Éloa, et jetée ensuite dans un monde dont -toutes ses sœurs s'en étaient allées, nageait alors dans une joie -ineffable et pure: elle se croyait en 1500. - -Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius sculptait, avec un -canif, de petites cathédrales de liége, peignait des miniatures à la -manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des -portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d'or. - -Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa -fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la -cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie -mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément à la même -heure, dans sa maison (c'est celle qui fait l'angle du vieux marché, et -où l'on voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment où il -achevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait -toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d'heures de sa -vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. Il est maintenant -là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu'il -aimait tant, dans son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne -manquerait rien à son bonheur, si l'épitaphe de son tombeau n'était pas -en style et en caractères évidemment modernes. - - - - -LE BOL DE PUNCH - - L'orgie échevelée. - - DE BALZAC. - - L'orgie échevelée. - - JULES JANIN. - - L'orgie échevelée. - - P.-L. JACOB. - - L'orgie échevelée. - - EUGÈNE SUE. - - -C'était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle -avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la -mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont -elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue. - -Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des -cadres curieusement sculptés; des pastels de la Régence, fardés et -souriants, se pavanaient à côté de roides figures d'anges sur fond d'or, -dans la manière de Giotto ou d'Orcagna. - -Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si -serrées et si mal en ordre, qu'on ne pouvait en voir une seule sans en -déranger deux ou trois. - -Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait -la figure d'une sibylle de Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait -du pied au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, une -nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un -dessin ascétique de Moralès, une gouache libertine de Boucher montrait -impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Dürer; la -muraille était hérissée d'antithèses, comme une tragédie du temps de -l'empire. - -Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les -fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu -près plane, étaient entassés une foule d'objets de formes baroques et -disparates. - -Dans une duchesse inoccupée, au milieu de plats bosselés et d'émaux de -Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de -cigogne. - -Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles salanganes, des carpes -et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du -temps de Louis XIII. - -Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le -crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un -magot de porcelaine placé à l'autre bout de la cheminée; des mandragores -difformes se tortillaient hideusement, pêle-mêle avec des pétrifications -et des madrépores, sur un rayon vide de la bibliothèque. - -Sur la table du milieu, c'était bien autre chose: il était certainement -impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre -d'objets ayant de la tournure et du caractère: - -Une babouche turque, - -Une pantoufle de marquise, - -Un yatagan, - -Un fleuret, - -Un missel, - -Un Arétin, - -Un médaillon d'Antonin Moine, - -Du papel español para cigaritos, - -Des billets d'amour, - -Une dague de Tolède, - -Un verre à boire du vin de Champagne, - -Une épée à coquille, - -Des priapées de Clodion, - -Une petite idole égyptienne, - -Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et -laissant voir leurs blondes entrailles), - -Un paon empaillé, - -Les _Orientales_ de Victor Hugo, - -Une résille de muletier, - -Une palette, - -Une guitare, - -Un n'importe quoi, d'une belle conservation. - -Que sais-je! un fouillis, un chaos indébrouillable, à faire tomber la -plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais ou à -Charles Nodier. - -Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec -les escabeaux de Saltabadil; les unes étaient boiteuses et les autres -manchots: pas plus de trois pieds et pas plus d'un bras. - -Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que -cette description est véritablement superbe et composée d'après les -recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre, hormis -celles de M. de Balzac, qui seul est capable d'en faire une plus longue. -J'ai attifé un peu ma phrase, jusqu'ici assez simple; j'ai cousu des -paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du -strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de -chrysocale, et la voilà qui s'en va toute pimpante, aussi fière et aussi -brave que si tous ses bijoux n'étaient pas du clinquant, et ses diamants -de petits morceaux de cristal. - -Je fais cela parce que l'on croirait, à la voir aller humble et nue -comme elle va, que je n'ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu! -je veux montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais pas de -talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, si j'ai eu l'art de -vous amener, à travers trois cents pages, jusqu'à cette assertion -audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m'en vais lui faire -une jupe d'adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de -métaphores. - -D'alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d'artifice de -style; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles -romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera -quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de -papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés. - -Cette description, outre qu'elle est magnifique et digne d'être insérée -dans les cours de littérature, l'emporte sur les descriptions ordinaires -par le mérite excessivement rare qu'elle a d'être parfaitement à sa -place, et d'être d'une utilité incontestable à l'ouvrage dont elle fait -partie. - -En effet, ayant entrepris d'écrire la physiologie du bipède nommé -Jeune-France, j'ai cru qu'après avoir constaté le nombre de ses ongles -et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses -appétits, il ne serait pas d'un médiocre intérêt de vous faire savoir où -il vit et où il perche, et j'ai pensé que la description de cette -chambre aurait autant d'importance aux yeux des naturalistes que celle -du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d'Amérique. - -Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière -n'étaient guère moins singuliers: les figures étaient en tout dignes du -fond. - -Leur costume n'était pas le costume français, et l'on eût été fort -embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il -appartenait. L'un avait une barbe noire taillée à la François Ier, -l'autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un -troisième une royale, comme le cardinal Richelieu; les autres, trop -jeunes pour posséder cet accessoire important, s'en dédommageaient par -la longueur de leur chevelure. L'un avait un pourpoint de velours noir -et un pantalon collant, comme un archer du moyen âge; l'autre un habit -de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné; celui-ci, une -redingote de dandy, d'une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV. -Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même -style, et l'on eût dit qu'ils avaient pris au hasard et les yeux fermés, -dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal, -une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient -tout à fait en rapport avec leur extérieur. - -Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance -espagnole. - -Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une -sarbacane. - -Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint. - -Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor une de ses bonnes -fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret. - -L'archer lisait le _Courrier des Théâtres_; le dandy guillotinait des -mouches avec des queues de cerises. - -Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa -bouche un grand O, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde. -Bref, toute l'assemblée avait l'air de jouir médiocrement et de se -souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés -et embarrassés d'eux-mêmes, qu'ils n'eussent pas refusé des billets -d'Opéra-Comique ou de Vaudeville. - -ALBERT.--Par les cornes de mon père! on s'ennuie ici comme en pleine -Académie. - -RODOLPHE.--On se croirait au Théâtre-Français. - -THÉODORE.--Que faire pour couper le cou au temps? Si nous faisions des -armes? - -ALBERT.--Le fleuret est cassé. - -THÉODORE.--Si nous jouions aux dés? - -ALBERT.--Les dés de Philadelphe sont pipés. - -THÉODORE.--Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque -chose de colossalement bouffon. - -ALBERT.--Autant nous faire avaler de la panade sans sel. - -THÉODORE.--Si chacun racontait ses bonnes fortunes? - -TOUS.--Allons donc! poncif! pompadour! ce serait bien amusant et varié! -A bas la motion! à bas l'orateur! - -RODERICK.--Si nous faisions de la musique? - -TOUS, _avec une expression de terreur profonde_.--Non! non! non! - -PHILADELPHE.--Le piano n'est pas d'accord, et c'est d'ailleurs un -plaisir très-médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un -clavier, comme le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de Charles -X. - -THÉODORE.--J'aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la -bouillie bien chaude qu'avec des _sol_ et des _ut_, d'autant que -très-souvent le _sol_ est un _ut_ et l'_ut_ un _sol_, et que la bouillie -est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement. - -PHILADELPHE.--Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de -société comme des tartines qui sortent de pension. - -TOUS.--Au diable la musique, et le musicien surtout! - -RODERICK.--Qu'allons-nous faire, au bout du compte? - -RODOLPHE, _du ton le plus dithyrambique du monde_.--Tête et sang! -messieurs, vous mériteriez bien d'avoir des membranes entre les doigts, -car vous n'êtes, à vrai dire, que de francs oisons. - -PHILADELPHE.--L'oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé -comme l'oie, et l'on court risque de s'y tromper, quand on a la vue -courte. O mon ami! l'on voit bien que tu as oublié de chausser tes -lunettes; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, tu -verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes -et non des oies. - -ALBERT.--Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet est le même. J'ai, en -ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en -général: c'est que j'ai une idée, et que vous n'en avez évidemment pas. - -PHILADELPHE.--Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d'avoir une idée! -Tu n'as pas plus d'idées que de femmes. - -ALBERT.--C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois femmes et une idée; -différent en cela de toi, qui as peut-être trois idées, et qui n'as -certainement pas de femme. - -TOUS.--L'idée! l'idée! l'idée! - -ALBERT.--Messeigneurs, la voici; elle est simple et triomphante. Je -m'étonne que pas un d'entre vous ne l'ait eue avant moi. - -TOUS.--Voyons. - -ALBERT, _solennellement_.--Faisons une orgie! Une orgie est -indispensable pour nous culotter tout à fait: il ne nous manque que -cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée -très-agréablement. - -TOUS, _avec un enthousiasme frénétique_.--Bravo! bravo! - -ALBERT.--Rien n'est plus à la mode que l'orgie. Chaque roman qui paraît -a son orgie: ayons aussi la nôtre. L'orgie est aussi nécessaire à une -existence d'homme qu'à un in-octavo d'Eugène Renduel... - -En vérité, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la forme du dialogue pour -vous narrer ce conte véridique; il est clair qu'elle s'y adapte fort -mal, et la page précédente est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je ne -crois pas qu'il soit possible d'écrire d'une manière plus prétentieuse -et plus fatigante: chaque interlocuteur prend le dernier mot de l'autre, -et le renvoie comme un volant avec une raquette. - -Je pense que le seul motif qui m'a poussé à cette abomination est le -désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases -possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte, -intitulé _le Bol de Punch_, aille jusqu'à la page 370, qui est la -colonne d'Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser, -parce que, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait -galette ou billot, écueil également à redouter. - -Le dialogue a cela d'agréable qu'il foisonne beaucoup: chaque demande et -chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en -lettres majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse, composer une page -sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son -style court et menu. Il y a, dans _les Marrons du Feu_, une feuille qui -ne contient que treize syllabes; c'est le _nec plus ultra_ du genre, et -il n'est pas donné à beaucoup de s'élever à cette hauteur: - - ... Vestigia pronus adoro. - -Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et -le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par -feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis -engagé à les livrer à mon éditeur très-cher. - -Cette grandeur d'âme est d'autant plus antique et digne qu'on la loue, -qu'elle recule l'instant fortuné où je toucherai l'argent qui m'est dû -pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et -à faire progresser l'humanité dans la route de l'avenir. - -Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de -l'argent, je vous répondrai _primo_, comme Gubetta à Lucrèce Borgia, - - ... Pour en avoir, - -ce qui est très-logique; _secundo_, pour acheter des vieux pots du Japon -et des magots de la Chine; _tertio_, pour manger du flan et des pommes -de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne -pourra trouver subversif de l'ordre de choses et provoquant au mépris de -la monarchie citoyenne. - -Maintenant, au bol de punch! - -Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô -vénérable lecteur, tendez votre verre, que je vous verse de ce -délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n'y a aucun doute -que vous ne soyez charmante), avancez le vôtre, que je ne répande rien -sur la nappe. Vous direz probablement qu'il est d'une force horrible; -vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus -adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais vous n'en boirez pas -moins le calice jusqu'à la dernière goutte, et vous vous en trouverez on -ne peut mieux, vous et vos chastes amies. - ---Oui! oui! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles -à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans _la Peau_ de -M. de Balzac, comme dans le _Barnave_ de M. Janin, comme dans _la -Salamandre_ de M. Eugène Sue, comme dans _le Divorce_ du bibliophile -Jacob. - ---Non, non, à bas celle-là! c'est empire, c'est poncif! - ---Comme dans _la Danse Macabre_, du même. - ---A la bonne heure, c'est moyen âge, au moins, cela a une tournure. - ---Qu'est-ce qui tient pour _la Peau_? - ---Moi,--moi,--moi! - ---C'est bien: passez par là, dit Philadelphe. - -Les Balzaciens se rangèrent à sa droite. - ---Qui pour _Barnave_? - ---Nous quatre. - ---A droite aussi; vous êtes les aristocrates de l'orgie, et nous vous -guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage. - -Les Janinphiles, les Janinlâtres ou les Janiniens, car ces trois mots -sont d'une composition également régulière, allèrent se placer à côté -des Balzaciens. - ---Où sont les flambarts? - ---Ici,--ici! - ---A gauche les flambarts. - -Et ils passèrent à gauche. - ---Où sont les truands? - ---Voilà!--voilà! - -Et plusieurs mains se levèrent. - ---A gauche, avec les flambarts; vous êtes les démocrates, c'est pourquoi -vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du -maryland; c'est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de -Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous -râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le -sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu'ils se l'humecteront avec -les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les -aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le -vin de Chypre est supérieur au vin de Brie. - -Les truands se mêlèrent aux flambarts. - ---C'est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse? - ---Pas ici, c'est trop petit. - ---Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez: il -y aura plus de place. Que vous en semble?--C'est convenu.--A quand -l'orgie?--Il est six heures.--A minuit; il faut bien cela pour les -préparatifs. - ---A propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la -salle? - ---Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments -comme dans _le Roi s'amuse_. Il me paraît difficile de concilier la -salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L. -Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l'auberge de Saint-Tropez -de M. Eugène Sue. - ---Ceci est épineux, et, d'ailleurs, le temps nous galope; admettons pour -cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de -ses tragédies, un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, ni -une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de -Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y -mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous -faire illusion. On établira une table en fer à cheval: à l'une des -extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de -porcelaine, des cristaux et de l'argenterie; à l'autre, un torchon de -toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des -fourchettes en métal d'Alger. - ---Et des filles, il nous faut absolument des filles! - ---Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais pour la partie -fashionable seulement. Je connais tout ce qu'il y a de mieux de ce -genre, et je vous amènerai ce qu'on peut nommer à juste titre l'élite de -la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous -les enverrez ici; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles -vaudront! - ---Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur toi, Roderick. - ---Soyez tranquilles. - -Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes -Jeunes-France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères -orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de -tout ce qui pouvait gêner; il envoya chercher de l'eau-de-vie, du rhum -et plusieurs paniers de vin; il posa lui-même un chef et trois ou quatre -marmitons auprès des fourneaux, et casseroles, poêles, marmites d'entrer -en danse, et de siffler, et de chanter, et de faire flah-flah, et de -faire floh-floh, le plus joyeusement du monde. - -Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais -auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines, rien que -de manger leur pain à la fumée de cette cuisine. - -Le lieu de réunion présentait l'aspect le plus étrange: d'un côté, des -siéges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux -dorés; de l'autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de -grosses chandelles de suif ou de poix-résine dans des chandeliers de -fer-blanc: la plus complète opposition. - -La maison, ainsi illuminée, jetait feu et flammes par toutes les -ouvertures, et inondait d'une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses -voisines, qui s'étaient couchées à neuf heures, et avaient fermé l'œil -pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de -la vieille roche qu'elles étaient effectivement. - -Cependant les fiacres commençaient à arriver: on criait, on jurait. -D'étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et -les portes de la maison. C'était tantôt des marquis poudrés, en habit à -la française, l'épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l'air, -tenant par le doigt des comtesses en paniers, avec du rouge, des -mouches, des paillettes et un éventail; tantôt des marins, le chapeau -ciré sur la tête, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin -au bras; ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés, -menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de -bijoux, ou des truands et des mauvais-garçons, avec le camail et le -chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au -poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et -des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées et étincelantes de -clinquant. - -Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines -commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre -leurs lunettes sur le nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises -qu'elles étaient d'un pareil tapage à une heure aussi indue. - -On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec -leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes -fontanges. Plus d'un épicier retiré gagna cette nuit-là un rhume de -cerveau, plus d'une grisette oublia de faire une corne à la page du -roman commencé, plus d'un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces -rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d'un toit dans la rue. - -A chaque entrée, c'était un hurrah frénétique; tous les carreaux -dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets, -comme par un tremblement de terre. - -Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce -tintamarre, s'imaginaient qu'on allait donner une seconde représentation -des Immortelles au profit de la république. Les bonnes vieilles édentées -descendaient à la cave, persuadées que c'était la fin du monde et que le -bon Dieu nous punissait d'avoir renvoyé Charles X. - -Un abonné du _Constitutionnel_, le même qui fait des remarques si -ingénieuses au quatrième acte d'_Antony_, prétendit que c'était un -conciliabule de jésuites, attendu que plusieurs de ces messieurs avaient -des cheveux longs, ce qui est éminemment jésuitique. - -Un abonné de la _Gazette_ jura ses grands dieux que c'était le comité -directeur qui s'assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et -manger des petits enfants, ainsi qu'il en a contracté la vicieuse -habitude. - -Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoiqu'au premier coup -d'œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma -que c'étaient des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux -bustes et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur -m'empêche de nommer. - -Chacun prit place: les balzaciens et les janinlâtres au bout -aristocrate, les autres plus bas; mais ce qu'il y avait de plaisant, -c'est qu'à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de -_Barnave_, soit de _la Peau_, soit de _la Salamandre_, ou de _la Danse -Macabre_, ouvert précisément à l'endroit de l'orgie, afin que chacun pût -suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la -tournure. - -Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se -vidèrent, sans qu'il se passât rien de remarquable, sans qu'il se dît -rien de très-superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un -bruit de déglutition et de mastication, coupé çà et là de quelques rires -stridents, était à peu près tout ce qu'on entendait. - -De temps en temps une feuille du livre retombait sur une autre feuille -avec un frissonnement satiné. - ---Diable! je ne suis encore qu'à la description du premier service, dit -un balzacien. Ce gredin de Balzac n'en finit pas; ses descriptions ont -cela de commun avec les sermons de mon père. - ---J'ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit, cria un -flambart, de l'autre côté de la salle; j'ai déjà bu deux ou trois -bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucun des effets décrits -dans _la Salamandre_ n'a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est -toujours de la même couleur, il n'est que rouge, quoique M. Eugène Sue -ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge -devenait pourpre et le pourpre violet. - ---Bah! bah! c'est que nous ne sommes pas encore assez gris; buvons! - ---Buvons! reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique -déjà passablement ivres, s'entonnèrent rasades sur rasades. - -C'est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs -de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière -la plus invraisemblable; les uns font tenir dans le corps d'un misérable -petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de -vin qu'il n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres font -accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui -énerveraient plusieurs douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir -quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte -adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils -livres sont très-pernicieux; ils nous font mépriser des marchands de vin -et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses, -doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants. - -Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et assez mauvais estomac, -et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l'eau coupée de -lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes -camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des -pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême. - -En attendant qu'ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer -le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui, -Dieu et les épithètes aidant, n'aura guère que cinq ou six pages. Je ne -sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous? -on oublie bien son chien et sa maîtresse); mais j'ai promis, quelques -lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières -de dire en usage aujourd'hui. - -Vous devez être las de m'entendre jargonner, dans mon grossier patois, -comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement -jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer de ce monde. - -Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte -panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne -vous satisfait pas complétement, j'espère, mesdames, que vous daignerez -m'excuser, vu le peu d'habitude que j'ai de ces sortes de choses. - -Certes, c'était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes -réunis autour de cette table; on eût dit un sabbat de sorciers et de -démons... - -Pouah! pouah! voilà un commencement fétide, c'est le poncif de 1829. -Cela est aussi bête qu'un journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de -ce matin. Si vous n'êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et, -comme Cathos ou Madelon des _Précieuses ridicules_, il n'y a pas jusqu'à -mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'à -mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode: donc je -recommence. - -Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de -baisers; l'orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues, -dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à -celui-là; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les -fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe, -qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie; l'orgie -débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à -droite et à gauche; l'orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à -chercher son stylet à sa jarretière; l'orgie frémissante, qui n'a qu'à -étendre sa baguette pour faire un poëte d'un idiot, et un idiot d'un -poëte; l'orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans -nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos -lèvres; l'orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme; -l'orgie... - -Ouf! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l'amour de ma -dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons -notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et -renâcle comme un âne poussif. - -J'aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple: l'orgie, avec -ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que -j'aurais voulu; mais cette forme de phrase, qui florissait la semaine -passée, n'est plus déjà de mise celle-ci, et d'ailleurs l'autre est plus -échevelée et plus dithyrambique. - -Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est -suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la -partie technique. - -Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche de neige -fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poëte pour cela, -surtout en prose, mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle était d'un -assez beau blanc, et qu'elle avait été probablement à la lessive. - -Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes -mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette -pour lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau, d'une -cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont -très-utiles, mais je me ferais un scrupule d'en priver les lecteurs de -cette glorieuse histoire: dans un si grand sujet il n'y a pas de petite -chose. - -Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique -souper, mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d'une -ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je -n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix de son aile -droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l'avale -pieusement, et je dis que c'est de bon vin. Pourtant il faut que vous -sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce -qu'ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée. - -Je n'ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner; ma pitance habituelle -se compose de mets très-humbles et très-bourgeois, et vous ne vous -figurez pas l'embarras où je suis pour trouver les noms d'une vingtaine -de plats assez drôlatiques pour composer la carte de ce merveilleux -festin. - -Quelle soupe leur ferai-je manger? du riz au gras ou de la julienne? Fi -donc! c'est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton -retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon, -j'y suis: de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la -tortue, vous? Je veux que le diable m'emporte si j'en ai mangé, moi; je -n'en ai même jamais vu, ni flairé, mais ce n'en doit pas moins être une -merveilleuse soupe. - ---Après? - ---La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli. - ---Après? - ---Après, après, vous croyez, vous autres, qu'un dîner se compose aussi -facilement qu'un poëme. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie -qu'un auteur tragique ne ferait un bon dîner. - -Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire -avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefsteaks de chameau et -des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et -approuvés par Carême. Que faire? Je ne sais qu'un expédient pour me -tirer de ce mauvais pas. - ---Mariette! Mariette! - ---Plaît-il, monsieur? - ---Apportez-moi votre livre de cuisine. - ---Voilà, monsieur. - ---Je m'en vais tout bonnement transcrire un menu de dîner de -vingt-quatre couverts; au moins nous serons sûrs de ce qu'ils mangeront. - ---Diable! ce n'est que _la Cuisinière bourgeoise_; je croyais que -c'était _le Cuisinier royal_. Il n'y a pas de dîner de vingt-quatre -couverts, et ces mets-là ne m'ont pas l'air anacréontiques. Ma foi, tant -pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci. - -Je transcris littéralement: - - -TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR POUR VINGT A DINER. - -_Premier service._ - -Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le service. - -(Très-bien.) - -Aux deux bouts, deux potages: - - Un potage aux choux. - - Un potage aux concombres. - -Quatre entrées pour les quatre coins du surtout: - - Une tourte de pigeons. - - Une de deux poulets à la reine et sauce appétissante. - - Une d'une poitrine de veau en fricassée de poulets. - -(Ceci est peut-être fort simple, et me paraît néanmoins assez bouffon; -je ne comprends guère comment une poitrine de veau est une fricassée de -poulets. N'importe, le livre le dit, αὐτὸς ἔφη, et il n'y a que la foi -qui sauve.) - - Une queue de bœuf en hoche-pot. - -(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf? Il me semble qu'il faut -être anthropophage pour cela.) - -Six hors-d'œuvre pour les deux flancs et les quatre coins de la table: - - Un de côtelettes de mouton sur le gril. - -(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est très-agréablement écrit, -et pensé avec beaucoup de profondeur.) - - Un palais de bœuf en menus droits. - -(Du palais de bœuf! allons donc, autant vaudrait une empeigne de botte. -Au reste, il paraît que les cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de -Sully, lui voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit: «Pourquoi -donc jetez-vous cette culotte? Donnez-la-moi, je la ferai manger à un -ambassadeur.» _En menus droits_, comprenez-vous ce que cela veut dire? -c'est du haut allemand pour moi; je trouve Hegel et Kant plus clairs.) - - Un de boudin de lapin. - -(Par exemple, voilà un cuisinier qui est bien jovial avec son boudin de -lapin; je trouve le boudin de lapin très-drôle, et je ne doute pas qu'il -n'ait un très-grand succès.) - - Un de choux-fleurs en pain. - -(Le chou-fleur est un estimable légume, que je connais particulièrement, -et que j'apprécie comme il le mérite; habituellement je le mange à -l'huile, parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. Je ne -relèverai pas l'expression _en pain_; ce n'est pas que je la comprenne, -au contraire, mais j'ai vraiment honte d'ignorer des choses si simples, -et j'espérais, en n'en parlant pas, vous faire croire que je savais -parfaitement ce que c'était.) - - Deux hors-d'œuvre de petits pâtés friands pour les deux flancs. - -(Les petits pâtés sont bien trouvés, et l'épithète _friands_ est du plus -beau choix.) - - -_Second service._ - -Deux relevés pour les potages: - - Un de la pièce de bœuf, - - Un d'une longe de veau à la broche. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Au diable! je n'aurais jamais fini si je voulais dire tout. Figurez-vous -qu'il y a encore toute une grande page écrite d'un style aussi soutenu -que celui de la page précédente; il est impossible de voir une -phraséologie plus substantielle, chaque mot est représentatif d'une -indigestion. Et tout cet immense entassement de gibier et de viandes -pour quatorze personnes! il y aurait de quoi nourrir, pendant quatorze -jours, quatorze Gargantuas, toute une armée de dîneurs pantagruélistes! - -Mais ceci n'est que la partie technique. Je ne vois pas en quoi vous -avez mérité que je vous fasse grâce de la partie pittoresque; cependant -ces messieurs continuent à boire et cherchent le caractère. - -... Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent, -en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement -ciselés. Leur lumière rose et bleue danse autour de la mèche, tantôt -calme, tantôt échevelée; selon les mouvements des convives et des -courants d'air qui traversent la salle, elle monte droite comme un -poignard, ou s'éparpille comme une crinière. Les cristaux la répercutent -dans leurs mille facettes, et la renvoient à toutes les saillies de -l'argenterie et de la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa -paillette étincelante; tout reluit, tout miroite: le satin des chairs, -le satin des robes, les diamants des colliers, les diamants des yeux, -les perles des bouches et celles des boucles d'oreilles; les rayons se -croisent, se confondent et se brisent; des iris prismatiques se jouent -sous toutes les paupières, un brouillard chatoyant, une espèce de -poussière lumineuse enveloppe les convives: c'est le beau moment. Les -langues se délient, les mains se cherchent, les confidences et les -propos d'amour vont leur train; on mange, on rit, on chante, les verres -circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, les bouchons du -champagne vont frapper le plafond, on pille les assiettes, on se trompe -de genoux; c'est un désordre ravissant, un tapage à rendre l'ouïe à un -sourd. - -Je crois qu'en voilà assez pour montrer qu'au besoin je pourrais faire -une description; remerciez-moi de ne mettre que cela, car je pourrais -continuer sur ce ton pendant huit jours de suite--les heures de repas -exceptées--sans que cela m'incommodât aucunement et m'empêchât de -recevoir mes visites, de fumer mon cigare et de causer avec mes amis. - -D'ailleurs, je crois que nos drôles sont à point, et que leur -conversation doit commencer à être intéressante. Je reprends le -dialogue. - -THÉODORE.--C'est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner -à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de _la -Peau de chagrin_. Voici l'endroit. Diable! c'est précisément mon plus -beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d'or guillochés. -N'importe, il faut que le caractère soit conservé; le gilet sera perdu. -Bah! j'en aurai un autre. (_Il se verse un grand verre de vin dans -l'estomac._) Ouf! c'est froid comme le diable; j'aurais dû avoir la -précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n'attrape pas -une pleurésie. C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute mouillée -comme je l'ai! - -RODERICK, _à l'autre bout de la table_.--Allons, voyons, ne fais pas la -bête, mets-y un peu de bonne volonté. Tu vois bien, puisque c'est toi -qui fais Bénard, qu'il faut que je te fourre une serviette dans la -bouche; il n'y a pas à alléguer que tu n'en manges pas et que c'est une -viande trop filandreuse pour ton estomac. Je ne puis pas entrer dans -tous ces détails: le texte est formel, voilà ton affaire, page 152. -Allons, flambart, ouvre le bec et avale; tu ne voudrais pas faire -manquer la scène pour si peu, et chagriner le plus tendre de tes amis. -Après tout, ce n'est pas si mauvais une serviette; quand une fois tu t'y -seras mis, tu en redemanderas toi-même, et tu ne voudras plus manger -autre chose. - -(_Voyant qu'il sème en vain les fleurs de sa rhétorique_, _il passe de -la parole à l'action. Rodolphe crie et se débat._) - -RODOLPHE.--Que quatre-vingts diables te sautent au corps! mille -tonnerres! sacré nom de Dieu! (_Ici Roderick, profitant de l'hiatus -occasionné par l'émission de cet horrible jurement, lui fourre -subtilement une demie-aune de serviette dans le gosier._) - -L'UN.--Il étouffe; laisse-le tranquille. - -L'AUTRE.--Qu'il tienne seulement le bout de la serviette dans sa bouche, -cela suffira pour conserver le caractère. - -PHILADELPHE.--Il a manqué d'avaler sa langue avec la serviette; il n'y -aurait pas eu grand mal. - -THÉODORE.--Pardieu! c'est ici et non autre part que je dois jeter en -l'air une pièce de cent sous, pour savoir s'il y a un Dieu. (_Il fouille -dans sa poche._) Je ne trouverai pas une scélérate de pièce. Je m'en -vais rater ma scène. O mon Dieu! (_Il fouille dans son gilet._) Rien, je -n'ai pas seulement sur moi un gredin de sou marqué pour empêcher que le -Diable m'emporte. - -ALBERT.--Qu'est-ce que tu cherches donc comme cela? et pourquoi -retournes-tu toutes tes poches comme un avare qui veut trouver ses -pièces fausses pour faire l'aumône avec? - -THÉODORE.--Mon ami, si tu pouvais me prêter cinq francs, je t'en serais -reconnaissant jusqu'à la mort, et même après. - -ALBERT.--Les voilà, tâche de me les rendre, et je te tiens quitte de la -reconnaissance. - -THÉODORE.--Pile ou face. - -ALBERT.--Face pour Dieu. - -THÉODORE, _jetant la pièce, qui casse un verre en retombant_.--C'est -face. - -ALBERT.--Diable! voilà une pièce de cent sous qui est plus catholique -que nous; elle ira en paradis après sa mort: avantage que j'espère ne -pas avoir. Pièce de cent sous, mon amie, tu n'es qu'une menteuse: il n'y -a pas de Dieu; s'il y avait un Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait -pas vivre M. Delrieu, qui a fait _Artaxerce_. - -ROSETTE.--Non, non, je ne le veux pas, c'est une horreur! Monsieur, -messieurs, finissez; a-t-on jamais vu pareille chose! Allez donc, vous -êtes ivres comme la soupe. - -PHILADELPHE.--Voyons, Rosette, soyons raisonnable. - -ROSETTE.--Je le suis; c'est vous qui ne l'êtes pas. - -PHILADELPHE.--Au contraire. - -PLUSIEURS VOIX.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Rosette qui fait la bégueule pour -la première fois de sa vie. C'est scandaleux! - -ROSETTE.--Embrassez-moi et caressez-moi tant que vous voudrez, cela -m'est égal; je suis ici pour cela; mais, pour ce que vous dites, je n'y -consentirai pas. - -PHILADELPHE, _se dressant tant mal que bien sur ses pieds de -derrière_.--Messieurs, ne croyez pas que j'exige de cette auguste -princesse quelque chose de monstrueux; ne prenez pas, je vous en prie, -une si mauvaise idée de mes mœurs. Je lui demande une petite faveur -toute pastorale, et qui ne tire nullement à conséquence. Rien, moins que -rien; il ne s'agit que d'une bagatelle, c'est de me laisser mettre mes -bottes sur sa gorge; j'ai une autorité pour cela, et je suis dans mon -droit: c'est moi qui fais Raphaël, et Rosette, Aquilina. Voici le -passage dont je m'appuie; vous jugerez vous-mêmes si j'ai tort:--_Si tu -n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina_... C'est Émile -qui parle à Raphaël; il n'y a pas à sourciller, c'est on ne peut plus -formel. - -DIFFÉRENTES VOIX.--Il a raison, il a raison. Allons, Rosette, -exécute-toi de bonne grâce. - -ROSETTE.--Me faire meurtrir la gorge et tacher ma robe pour satisfaire -un pareil caprice, jamais! - -UN OFFICIEUX.--Il ôtera ses bottes. - -(_Philadelphe ôte ses bottes: deux ou trois de ses camarades prennent -Rosette et la couchent par terre. Philadelphe pose légèrement son pied -dessus. Rosette crie, se débat, et finit par rire: c'est par où elle -aurait dû commencer._) - -VOIX DE FEMMES, _à l'autre bout de la table_.--Au secours! au secours! - -UN FLAMBART.--Eh bien! quoi? qu'avez-vous à crier? On veut vous jeter -par les fenêtres, c'est bachique, c'est échevelé, et cela a une belle -tournure; rien au monde n'est moins bourgeois. - -LAURE.--Mais c'est un vrai coupe-gorge ici. - -CELUI-CI.--On sait vivre, on a des égards pour les dames, on les ouvrira -auparavant, non pas les dames, mais les fenêtres; il faut éviter -l'amphibologie. Le Français est essentiellement troubadour. - -CELUI-LA, _qui est un peu moins ivre que celui-ci_.--N'ayez pas peur, -mes mignonnes, nous sommes au rez-de-chaussée, et l'on a eu soin, -crainte d'accident, de mettre des matelas au dehors. - -VOIX DE FEMMES ET AUTRES.--Aie! aie! morbleu! oh! ah! mille sabords! -etc. - -(_Ici l'on jette les femmes par les fenêtres. L'économie de quelques -jupons est un peu dérangée, et si les assistants avaient été en état de -voir, ils auraient vu plusieurs choses et beaucoup d'autres._) - -THÉODORE.--Heuh! heuh! - -UNE AME CHARITABLE.--Tenez-lui la tête. - -THÉODORE.--Ouf! - -SECONDE AME CHARITABLE.--Rangez-le dans un coin, qu'on ne lui marche pas -dessus. - -UN FARCEUR.--Portons-le au tas avec les autres. Quand il y en aura -assez, nous les fumerons pour les conserver à leurs respectables -parents, selon la recette de _la Salamandre_. - -ALBERT.--Combien suis-je? Il me semble que je suis plusieurs, et que je -pourrais faire un régiment à moi tout seul. - -RODERICK.--Tu n'es pas même un: la partie la plus noble de toi n'existe -plus; elle s'est noyée dans la mer de vin dont tu t'es rempli l'estomac. -Ainsi, l'on peut parler de toi au prétérit défini: Albert fut. - -ALBERT.--Mon verre doit être à gauche ou à droite, à moins qu'il ne soit -dans le milieu, et cependant je ne le vois nulle part. Qu'est-ce qui a -mangé mon verre?... Ah çà! il y a donc des filous ici? Fermez les portes -et fouillez tout le monde, on le retrouvera. Un honnête homme ne peut -pourtant pas se laisser périr faute de boire quand il a soif. Voilà un -saladier qui remplacera merveilleusement le verre. (_Il verse une -bouteille tout entière et l'avale d'un seul trait._) Certainement, Dieu -est un très-bon enfant d'avoir donné le vin à l'homme. Si j'avais été -Dieu, j'en aurais gardé la recette pour moi seul. O divine bouteille! -Quant à moi, j'ai toujours regretté de ne pas être entonnoir au lieu -d'être homme. - -RODERICK.--En vérité, je crois que tu es plus près de l'un que de -l'autre. - -ALBERT.-- - - Entonnoir! entonnoir! être entonnoir!... O rage! - Ne pas l'être! - -GUILLEMETTE.--Malaquet, mon doux ami, mon gentil ladre, tu n'es mie dans -l'esprit de ton rôle: tu as omis un très-beau et très-mirifique passage: -«Ils léchaient le plancher couvert d'un enduit gastronomique.» - -MALAQUET.--Cuides-tu, ribaude, que j'aie envie de faire un balai de ma -langue? - -HOURRA GÉNÉRAL.--Le bol de punch! le bol de punch! - -Un bol de punch, grand comme le cratère du Vésuve, fut déposé sur la -table par deux des moins avinés de la troupe. - -Sa flamme montait au moins à trois ou quatre pieds de haut, bleue, -rouge, orangée, violette, verte, blanche, éblouissante à voir. Un -courant d'air, venant d'une fenêtre ouverte, la faisait vaciller et -trembler; on eût dit une chevelure de salamandre ou une queue de comète. - ---Éteignons les lumières! cria la bande. - -Les lumières, furent éteintes; on n'y voyait pas moins clair. - -La lueur du bol se répandait dans toute la chambre, et pénétrait jusque -dans les moindres recoins. L'on se serait cru au cinquième acte d'un -drame moderne, quand le héros monte au ciel, ou à la potence au milieu -des feux de Bengale. - -Des reflets verdâtres et faux couraient sur ces figures déjà pâlies, -hébétées par l'ivresse, et leur donnaient un air morbide et cadavéreux. -Vous les eussiez pris pour des noyés à la Morgue, en partie de plaisir. - -Ce fut l'instant le plus triomphal de la soirée. - -Le punch fut versé tout brûlant dans les verres, qui se fendaient et -claquaient avec un ton sec. En moins d'un quart d'heure il n'en restait -pas une goutte, et l'obscurité la plus complète régna dans la salle. - -Au reste, le tapage continuait de plus belle; c'était un bruit unique -composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que -très-imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des -jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes -froissées, d'assiettes cassées, et mille autres. - - Pan, pan! Frou, frou. - Glin, glin! Clac! - Brr... Aie, aie! - Hamph! Ah! - Fi! Oh! - Euh, heu... Paf! - Pouah! Ouf! - -Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre dans un seul, un -ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d'un orgue. - -Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille, -donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et -vint éclairer l'univers. La première chose qu'il vit, ce fut nos drôles -dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique -rayon très-bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de -leur paresse; il y perdit son latin. - -Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le monde dormant. Il -eut beau tirer l'oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci, -personne ne se leva que lorsqu'il s'en fut coucher. - -Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois d'alentour éveillés -jusqu'au matin. Les maris s'en plaignirent plus que les femmes, et -quelque neuf mois après la population de l'arrondissement fut augmentée -de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants. - -Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue -ou verte; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de -cette étrange teinte. Le reflet du punch s'était collé à leur peau, et -en était devenu inséparable; ils étaient comme _l'Homme-Vert_ de la -Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d'avoir voulu -se rendre autrement qu'il ne les avait faits. - -Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu'il y a de mettre en action -les romans modernes. - -J'oubliais de dire que l'estimable société, au sortir de la salle du -banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en -prison comme prévenue de tapage nocturne. - -Bénissons les décrets de la Providence! - - -FIN DES JEUNES-FRANCE. - - - - -CONTES HUMORISTIQUES - - - - -LA CAFETIÈRE - -CONTE FANTASTIQUE - - J'ai vu sous de sombres voiles - Onze étoiles, - La lune, aussi le soleil, - Me faisant la révérence, - En silence, - Tout le long de mon sommeil. - - _La Vision de Joseph._ - - -I - -L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades -d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours -dans une terre au fond de la Normandie. - -Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de -changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où -nous marchions étaient comme le lit d'un torrent. - -Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse de -terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa -pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu -de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil. - -Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous -faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts, -aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre -chambre. - -La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de -fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau. - -En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les -dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles -surchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux -des glaces sculptés lourdement. - -Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de -houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes -de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent, -jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une -tabatière d'écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore -frais. - -Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son -bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je -l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai -promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs, -je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille. - -Mais il me fut impossible de rester dans cette position: le lit -s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient -violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir. - -Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de -sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la -tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille. - -C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des -conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux -cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main. - -Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde -illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour -de vaines peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres -encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière; leurs lèvres -s'ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais -je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la -bise d'automne. - -Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent -sur mon front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur -froide inonda tout mon corps. - -La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit -longtemps, et, lorsqu'il fut éteint tout à fait... - -Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et -l'on me prendrait pour un fou. - -Les bougies s'allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu'aucun être -visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant -comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient -dans les tisons et que la pelle relevait les cendres. - -Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et -se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les -tisons. - -Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et, -agitant leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se -ranger autour de la cheminée. - - -II - -Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à -voir était encore bien plus extraordinaire. - -Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à -barbe grise, ressemblant, à s'y méprendre, à l'idée que je me suis faite -du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre, -et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre -rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre. - -Il n'eut pas plutôt pris haleine, qu'il tira de la poche de son -pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour -s'assurer si la forure était bien nette, et il l'appliqua à tous les -cadres les uns après les autres. - -Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les -figures qu'ils renfermaient. - -Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air -grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de -soie, en culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces -personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma -frayeur, je ne pus m'empêcher de rire. - -Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la -table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues, -qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles -munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent. - -Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la -fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie -jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en -parlant: ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule. - -Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre -l'aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles. - -Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de -la pendule, se fit entendre et dit: - ---Voici l'heure, il faut danser. - -Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre -mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même -voix dit: - ---Allons, messieurs de l'orchestre, commencez! - -J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto -italien d'un côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets -donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là, -n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion. - -Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança -des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet. - -Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens -s'accordaient mal avec ces graves révérences: aussi chaque couple de -danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter comme une -toupie d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce -tourbillon dansant, rendaient des sons d'une nature particulière; on -aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le vent qui -s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte -qu'elles avaient l'air de cloches en branle. - -L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu'il en -jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se -haussaient et se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent; les -joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela -formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes -ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les -démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure. - -Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour -rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds -de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut, -tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait -les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les -devançait toujours de trois ou quatre notes. - -La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui -m'était échappé: une femme qui ne dansait pas. - -Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne -paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour -d'elle. - -Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes -yeux; une peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond -cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si -transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu'un -caillou au fond d'un ruisseau. - -Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait -elle. Je me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger, -et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en -moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux, -une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse -connue depuis vingt ans. - -Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais -d'une oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer; et, -quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle -personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle. - -Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle -comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l'horloge la -main que je ne tenais pas: - ---Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore. - -Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de -m'entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer. -Enfin, l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore -dans la chambre et dit: - ---Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir, -mais vous savez ce qui en résultera. - ---N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur. - -Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou. - ---_Prestissimo!_ cria la voix. - -Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma -poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave -flottait sur ma bouche. - -Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs -tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes -artères en torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur comme une -montre accrochée à mes oreilles. - -Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie -ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose -remarquable, quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions -besoin de faire aucun effort pour le suivre. - -Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et -frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient -aucun son. - -Angéla, qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse -surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule -comme si les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une -minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que -lentement, comme s'ils eussent été chargés d'une masse de plomb. - ---Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous. - ---Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son -mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis; il -n'y a plus qu'un fauteuil, et nous sommes deux. - ---Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes -genoux. - - -III - -Sans faire la moindre objection, Angéla s'assit, m'entourant de ses bras -comme d'une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se -réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre. - -Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car -tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette -mystérieuse et fantastique créature. - -Je n'avais plus aucune idée de l'heure ni du lieu; le monde réel -n'existait plus pour moi, et tous les liens qui m'y attachent étaient -rompus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et -l'infini; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées -d'Angéla se révélant à moi sans qu'elle eût besoin de parler; car son -âme brillait dans son corps comme une lampe d'albâtre, et les rayons -partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part. - -L'alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux. - -Aussitôt qu'Angéla l'aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un -geste d'adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa -hauteur. - -Saisi d'effroi, je m'élançai pour la relever... Mon sang se fige rien -que d'y penser: je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille -morceaux. - -A cette vue, persuadé que j'avais été le jouet de quelque illusion -diabolique, une telle frayeur s'empara de moi, que je m'évanouis. - - -IV - -Lorsque je repris connaissance, j'étais dans mon lit; Arrigo Cohic et -Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet. - -Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'écria: - ---Ah! ce n'est pas dommage! voilà bientôt une heure que je te frotte les -tempes d'eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin, -voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je -t'ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française, -serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c'eût -été une jeune et jolie fille. - ---Pardieu! c'est l'habit de noce de mon grand-père, dit l'autre en -soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les -boutons de strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Théodore -l'aura trouvé dans quelque coin et l'aura mis pour s'amuser. Mais à -propos de quoi t'es-tu trouvé mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour -une petite-maîtresse qui a des épaules blanches; on la délace, on lui -ôte ses colliers, son écharpe, et c'est une belle occasion de faire des -minauderies. - ---Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis sujet à cela, -répondis-je sèchement. - -Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement. - -Et puis l'on déjeuna. - -Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus; moi, je ne -mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s'était passé me causait -d'étranges distractions. - -Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n'y eut pas moyen de -sortir; chacun s'occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches -guerrières sur les vitres; Arrigo et l'hôte firent une partie de dames; -moi, je tirai de mon album un carré de vélin, et je me mis à dessiner. - -Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que -j'y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la -plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si -important dans les scènes de la nuit. - ---C'est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla, dit -l'hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus -mon épaule. - -En effet, ce qui m'avait semblé tout à l'heure une cafetière était bien -réellement le profil doux et mélancolique d'Angéla. - ---De par tous les saints du paradis! est-elle morte ou vivante? -m'écriai-je d'un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de -sa réponse. - ---Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion de poitrine à la suite -d'un bal. - ---Hélas! répondis-je douloureusement. - -Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier -dans l'album. - -Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sur la -terre! - -1831. - - - - -LAQUELLE DES DEUX - -HISTOIRE PERPLEXE - - -L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans le monde deux sœurs, -deux Anglaises; quand on voyait l'une, on pouvait être sûr que l'autre -n'était pas loin; aussi les avait-on nommées les belles inséparables. - -Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique sœurs jumelles, elles -n'avaient de commun qu'une seule chose: c'est qu'on ne pouvait les -connaître sans les aimer, car c'étaient bien les deux plus charmantes -et, en même temps, les deux plus dissemblables créatures qui se soient -jamais rencontrées ensemble. Cependant elles paraissaient s'accorder le -mieux du monde. - -Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes filles, elles avaient -compris les avantages du contraste, ou bien s'il existait entre elles -une véritable amitié; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir l'une -l'autre merveilleusement bien, et je pense qu'au fond, c'était le motif -de leur union apparente; car il me semble bien difficile que deux sœurs -du même âge, d'une beauté égale quoique différente, ne se haïssent pas -cordialement. Il n'en était pas ainsi, et les deux adorables filles -étaient toujours côte à côte dans le même coin du salon, s'épaulant -l'une à l'autre avec une gracieuse familiarité, ou à demi couchées sur -les coussins de la même causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne se -quittaient pas une seule minute. - -Cela me paraissait bien étrange et faisait le désespoir de tous les -fashionables du cercle; car il était impossible de dire un mot à -Musidora que Clary ne l'entendît; il était impossible de glisser un -billet dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en aperçût: -c'était vraiment insoutenable. Les deux petites s'amusaient comme deux -folles qu'elles étaient de toutes ces tentatives infructueuses, et -prenaient un malin plaisir à les provoquer et à les détruire ensuite par -quelque saillie enfantine ou quelque boutade inattendue. Il faisait beau -voir, je vous jure, la mine piteuse et décontenancée des pauvres dandys, -forcés de rengaîner leur madrigal ou leur épître. Mon ami Ferdinand fut -tellement étourdi de la déconvenue, qu'il en mit huit jours sa cravate -aussi mal qu'un homme marié. - -Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner autour des deux -sœurs, m'en prenant tantôt à Clary, tantôt à Musidora, et toujours sans -succès. Je m'étais tellement dépité, qu'un certain soir j'eus une -sérieuse envie de me faire sauter ce qui me restait de cervelle. Ce qui -m'empêcha de le faire, ce fut l'idée que je laisserais la place libre au -gilet de Ferdinand, et cette réflexion judicieuse que je ne pourrais pas -essayer l'habit que mon tailleur devait m'apporter le lendemain. Je -remis mes projets de suicide à une autre fois; mais, en vérité, je ne -sais pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait. - -En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible découverte que -j'aimais à la fois les deux sœurs. Oui, madame, cela est vrai, quoique -ce soit abominable, et peut-être même parce que c'est abominable; toutes -les deux! Je vous entends d'ici dire, en faisant votre jolie petite -moue: «Le monstre!» Je vous assure que je suis pourtant le plus -inoffensif garçon du monde; mais le cœur de l'homme, quoiqu'il ne soit -pas à beaucoup près aussi singulier que celui de la femme, est encore -une bien singulière chose, et nul ne peut répondre de ce qui lui -arrivera, pas même vous, madame. Il est probable que, si je vous avais -connue plus tôt, je n'aurais aimé que vous: mais je ne vous connaissais -pas. - -Clary était grande et svelte comme une Diane antique: elle avait les -plus beaux yeux du monde, des sourcils qu'on aurait pu croire tracés au -pinceau, un nez fin et hardiment profilé, un teint d'une pâleur chaude -et transparente, les mains fines et correctes, le bras charmant -quoiqu'un peu maigre, et les épaules aussi parfaites que peut les avoir -une toute jeune fille (car les belles épaules ne naissent qu'à trente -ans): bref, c'était une vraie péri! - -Avais-je tort? - -Musidora avait des chairs diaphanes, une tête blonde et blanche, et des -yeux d'une limpidité angélique, des cheveux si fins et si soyeux, qu'un -souffle les éparpillait et semblait en doubler le volume, avec cela un -tout petit pied et un corsage de guêpe: on l'aurait prise pour une fée. - -N'avais-je pas raison? - -Après un second examen, je fis une découverte bien plus horrible encore -que la première, c'est que je n'aimais ni Clary ni Musidora: Clary seule -ne me plaisait qu'à moitié; Musidora, séparée de sa sœur, perdait -presque tout son charme; quand elles étaient ensemble, mon amour -revenait, et je les trouvais toutes deux également adorables. Ce n'était -pas de la brune ou la blonde que j'étais épris, c'était de la réunion de -ces deux types de beauté que les deux sœurs résumaient si parfaitement; -j'aimais une espèce d'être abstrait qui n'était pas Musidora, qui -n'était pas Clary, mais qui tenait également de toutes deux; un fantôme -gracieux né du rapprochement de ces deux belles filles, et qui allait -voltigeant de la première à la seconde, empruntant à celle-ci son doux -sourire, à celle-là son regard de feu; corrigeant la mélancolie de la -blonde par la vivacité de la brune, en prenant à chacune ce qu'elle -avait de plus choisi, et complétant l'une par l'autre; quelque chose de -charmant et d'indescriptible qui venait de toutes les deux, et qui -s'envolait dès qu'elles étaient séparées. Je les avais fondues dans mon -amour, et je n'en faisais véritablement qu'une seule et même personne. - -Dès que les deux sœurs eurent compris que c'était ainsi et pas autrement -que je les aimais,--elles eurent compris cela bien vite,--elles me -reçurent mieux et me témoignèrent à plusieurs reprises une préférence -marquée sur tous mes rivaux. - -Ayant eu l'occasion de rendre quelques services assez importants à la -mère, je fus admis dans la maison et bientôt compté au nombre des amis -intimes. On y était toujours pour moi; j'allais, je venais; on ne -m'appelait plus que par mon nom de baptême; je retouchais les dessins -des petites; j'assistais à leurs leçons de musique, on ne se gênait pas -devant moi. C'était une position horrible et délicieuse, j'étais aux -anges et je souffrais le martyre. Pendant que je dessinais, les deux -sœurs se penchaient sur mon épaule; je sentais leur cœur battre et leur -haleine voltiger dans mes cheveux: ce sont, en vérité, les plus mauvais -dessins que j'aie faits de ma vie; n'importe, on les trouvait -admirables. Quand nous étions au salon, nous nous reposions tous les -trois dans l'embrasure d'une croisée, et le rideau qui retombait sur -nous à longs plis nous faisait comme une espèce de chambre dans la -chambre, et nous étions là aussi libres que dans un cabinet; Musidora -était à ma gauche, Clary à droite, et je tenais une de leurs mains dans -chacune des miennes; nous caquetions comme des pies, c'était un ramage à -ne pas s'entendre: les petites parlaient à la fois, et il m'arrivait -souvent de donner à Clary la réponse de Musidora, et ainsi de suite; et -quelquefois cela donnait lieu à des à-propos si charmants, à des -quiproquos si comiques, que nous nous en tenions les côtes de rire. -Pendant ce temps-là, la mère faisait du filet, lisait quelque vieux -journal, ou sommeillait à demi dans sa bergère. - -Certainement, ma position était digne d'envie et je n'aurais pu en rêver -une plus désirable; cependant je n'étais heureux qu'à moitié: si en -jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait quelque chose et -que ce n'était pas un baiser complet; alors, je courais embrasser -Musidora, et le même effet se répétait en sens inverse: avec l'une je -regrettais l'autre, et ma volupté n'eût été entière que si j'eusse pu -les embrasser toutes deux à la fois: ce n'était pas une chose fort -aisée. - -Une chose singulière, c'est que les deux charmantes _misses_ n'étaient -pas jalouses l'une de l'autre: il est vrai que j'avais soin de répartir -mes caresses et mes attentions avec la plus exacte impartialité: malgré -cela, ma situation était des plus difficiles, et j'étais dans des -transes perpétuelles. Je ne sais pas si l'effet qu'elles produisaient -sur moi, elles se le produisaient réciproquement sur elles; mais je ne -puis attribuer à un autre motif la bonne intelligence qui régnait entre -nous. Elles se sentaient dépareillées quand elles n'étaient pas -ensemble, et comprenaient intérieurement que l'une n'était que la moitié -de l'autre, et qu'il fallait qu'elles fussent réunies pour former un -tout. A la bienheureuse nuit où elles furent conçues, il est probable -que l'Ange qui n'avait apporté qu'une âme, ne comptant pas sur deux -jumelles, n'avait pas eu le temps de remonter en chercher une seconde, -et l'avait divisée entre les deux petites créatures. Cette folle idée -s'était tellement enracinée dans mon esprit, que je les avais -débaptisées, et leur avais donné un seul nom pour toutes les deux. - -Musidora et Clary étaient en proie au même supplice que moi. Un jour, je -ne sais si cela se fit de concert ou par un mouvement naturel, elles -arrivèrent en courant à ma rencontre, et se jetèrent tout essoufflées -contre ma poitrine. Je penchai la tête pour les embrasser comme c'était -ma coutume, elles me prévinrent et me baisèrent à la fois chacune sur -une joue; leurs beaux yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, leurs -petits cœurs battaient, battaient: peut-être était-ce parce qu'elles -avaient couru; mais dans l'instant je ne l'attribuai pas à cela; elles -avaient un air ému et satisfait qu'elles n'avaient pas lorsque je les -embrassais séparément. C'est que la sensation était simultanée et que -ces deux baisers n'étaient effectivement qu'un seul et même baiser, non -pas le baiser de Musidora et de Clary, mais celui de la femme complète -qu'elles formaient à elles deux, qui était l'une et l'autre et n'était -ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idéale à qui j'avais donné -le nom d'Adorata. Cela était charmant, et je fus heureux au moins trois -secondes. Mais cette idée me vint, qu'avec cette manière, j'étais passif -et non actif, et qu'il était de ma dignité d'homme de ne pas laisser -intervertir les rôles. Je réunis dans une seule de mes mains les doigts -effilés de Musidora et de Clary, et je les attirai en faisceau jusque -sur mes lèvres; ainsi je leur rendis leur caresse comme elles me -l'avaient donnée, et ma bouche toucha la main de Clary en même temps que -celle de sa sœur. Elles entrèrent tout de suite dans mon idée, toute -subtile qu'elle était, et me jetèrent pour récompense le regard le plus -enchanteur que jamais deux femmes en présence aient laissé tomber sur un -même homme. - -Vous rirez, vous direz que j'étais fou, et que c'est un très-petit -malheur que d'être aimé à la fois de deux charmantes personnes; mais la -vérité est que je n'avais jamais été aussi tourmenté de ma vie; j'aurais -possédé Clary, j'aurais possédé Musidora, je n'en aurais certes pas été -plus heureux: ce que je voulais était impossible, c'était de les avoir -toutes deux en même temps, à la même place. Vous voyez bien que j'avais -totalement perdu la tête. - -En ce temps-là, il me tomba entre les mains un certain roman chinois de -feu le chinois M. Abel Rémusat; il était intitulé: _Yu-Kiao-Li, ou les -Deux Cousines_. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir à la description -des tasses de thé, et aux improvisations sur la fleur de pêcher et les -branches de saule, qui remplissent les premiers volumes; mais, quand je -vins à l'endroit où le bachelier ès lettres See-Yeoupe, déjà amoureux de -la première cousine, devient derechef amoureux de l'autre cousine, la -belle Yo-Mu-Li, je commençai à prendre intérêt au livre, à cause de ce -double amour qui me rappelait ma position, tant il est vrai que nous -sommes profondément égoïstes et que nous n'approuvons que ce qui parle -de nous. J'attendais le dénoûment avec anxiété, et, quand je vis que le -bachelier See-Yeoupe épousait les deux cousines, je vous assure que je -me suis surpris à désirer d'être Chinois, rien que pour pouvoir être -bigame, et cela, sans être pendu. Il est vrai que je n'aurais pas -promené, comme l'honnête Chinois, mon amour alternatif du pavillon de -l'est au pavillon de l'ouest; n'importe, je me pris, dès ce jour, d'une -singulière admiration pour _Yu-Kialo-Li_, et je le prônai partout comme -le plus beau roman du monde. - -Excédé d'une situation aussi fausse, je résolus, faute de mieux, de -demander une des deux sœurs en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou -Musidora. Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se fixer, -sur le bonheur d'être en ménage, si bien que la mère fit retirer les -deux petites et la conversation s'engagea: - ---Madame, vous allez me trouver bien étrange, lui dis-je; mon intention -formelle est certainement d'épouser une de vos demoiselles, si vous me -l'accordez; mais elles me paraissent si aimables toutes deux, que je ne -sais laquelle prendre. - -Elle sourit et me dit: - ---Je suis comme vous, je ne sais laquelle j'aime le mieux; mais avec le -temps vous vous déciderez; mes filles sont jeunes, elles peuvent -attendre. - -Nous en restâmes là. - -Trois, quatre mois se passèrent; j'étais aussi incertain que le premier -jour: c'était affreux. Je ne pouvais rester plus longtemps dans la -maison sans prendre un parti, je ne pouvais le prendre; je prétextai un -voyage. Les deux petites pleurèrent beaucoup; la mère me dit adieu avec -un air de pitié bienveillante et douce que je n'oublierai jamais; elle -avait compris combien était grand mon malheur. Les deux sœurs -m'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier, et, là, sentant bien que -nous ne devions plus nous revoir, me donnèrent chacune une boucle de -leurs cheveux. Je n'ai pleuré dans ma vie que cette fois-là et puis une -autre; mais c'est une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis -tresser les deux mèches ensemble et je les portai sentimentalement sur -mon cœur pendant mes six mois d'absence. - -A mon retour, j'appris que les deux sœurs étaient mariées, l'une à un -gros major qui était toujours ivre et qui la battait; l'autre à un juge, -ou quelque chose comme cela, qui avait les yeux et le nez rouges; toutes -deux étaient enceintes. On peut bien croire que je n'épargnai pas les -malédictions à ces deux brutaux, qui n'avaient pas craint de dédoubler -cette individualité charmante, faite de deux corps et d'une seule âme, -et que je me répandis en invectives furibondes sur le prosaïsme du -siècle et l'immoralité du mariage. - -La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. Un mois après, je pris une -maîtresse. - -L'autre jour, Mariette a trouvé ce gage de tendresse en mettant de -l'ordre dans mes papiers, et, voyant ces deux boucles, l'une blonde et -l'autre brune, elle m'a cru coupable d'une double infidélité, et peu -s'en est fallu qu'elle ne m'arrachât les yeux; cela aurait été dommage, -car c'est à peu près tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les -dames prétendent que j'ai un joli regard. J'ai eu toutes les peines du -monde à la convaincre de mon innocence, et je crois qu'elle me garde -encore rancune. - -Ceci est l'histoire de mes amours de l'hiver dernier, et la raison -pourquoi je suis admirateur des romans chinois. - -1833. - - - - -L'AME DE LA MAISON - -CONTE - - -I - -Lorsque je suis seul, et que je n'ai rien à faire, ce qui m'arrive -souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise les bras; puis, les -yeux au plafond, je passe ma vie en revue. - -Ma mémoire, pittoresque magicienne, prend la palette, trace, à grands -traits et à larges touches, une suite de tableaux diaprés des couleurs -les plus étincelantes et les plus diverses; car, bien que mon existence -extérieure ait été presque nulle, au dedans j'ai beaucoup vécu. - -Ce qui me plaît surtout dans ce panorama, ce sont les derniers plans, la -bande qui bleuit et touche à l'horizon, les lointains ébauchés dans la -vapeur, vague comme le souvenir d'un rêve, doux à l'œil et au cœur. - -Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la beauté d'une matinée -d'avril, vierge de corps et d'âme, souriant à la vie comme à une bonne -chose. Hélas! mon regard s'arrête complaisamment à cette représentation -de mon moi d'alors, qui n'est plus mon moi d'aujourd'hui! J'éprouve, en -me voyant, une espèce d'hésitation; comme lorsqu'on rencontre par hasard -un ami ou un parent, après une si longue absence qu'on a eu le temps -d'oublier ses traits, j'ai quelquefois toutes les peines du monde à me -reconnaître. A dire vrai, je ne me ressemble guère. - -Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête! Ma physionomie -physique et morale est totalement changée. - -Au souffle glacial du prosaïsme, j'ai perdu une à une toutes mes -illusions; elles sont tombées de mon âme, comme les fleurs de l'amandier -par une bise froide, et les hommes ont marché dessus avec leurs pieds de -fange; ma pensée adolescente, touchée et polluée par leurs mains -grossières, n'a rien conservé de sa fraîcheur et de sa pureté -primitives; sa fleur, son velouté, son éclat, tout a disparu; comme -l'aile de papillon qui laisse aux doigts une poussière d'or, d'azur et -de carmin, elle a laissé son principe odorant sur l'index et le pouce de -ceux qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide. - -Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps s'en est allée aussi; -mes joues, rebondies et roses comme des pommes, se sont profondément -creusées; ma bouche, qui riait toujours, et que l'on eût prise pour un -coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue horizontale et pâle; -mon profil se dessine en méplats fortement accusés; une ride précoce -commence à se dessiner sur mon front; mes yeux n'ont plus cette humidité -limpide qui les faisait briller comme deux sources où le soleil donne: -les veilles, les chagrins les ont fatigués et rougis, leur orbite s'est -cavée, de sorte qu'on peut déjà comprendre les os sous la chair, -c'est-à-dire le cadavre sous l'homme, le néant sous la vie. - -Oh! s'il m'était donné de revenir sur moi-même! Mais ce qui est fait est -fait, n'y pensons plus. - -Parmi tous ces tableaux, un surtout se détache nettement, de même qu'au -bout d'une plaine uniforme, un bouquet de bois, une flèche d'église -dorée par le couchant. - -C'est le prieuré de mon oncle le chanoine; je le vois encore d'ici, au -revers de la colline, entre les grands châtaigniers, à deux pas de la -chapelle de Saint-Caribert. - -Il me semble être en ce moment dans la cuisine: je reconnais le plafond -rayé de solives de chêne noircies par la fumée; la lourde table aux -pieds massifs; la fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent -passer qu'un demi-jour vague et mystérieux, digne d'un intérieur de -Rembrandt; les tablettes disposées par étages qui soutiennent une grande -quantité d'ustensiles de cuivre jaune et rouge, de formes bizarres, les -unes fondues dans l'ombre, les autres se détachant du fond, une -paillette saillante sur la partie lumineuse et des reflets sur le bord; -rien n'est changé! Les assiettes, les plats d'étain, clairs comme de -l'argent; les pots de faïence à fleurs, les bouteilles à large ventre, -les fioles grêles à goulot allongé, ainsi qu'on les trouve dans les -tableaux de vieux maîtres flamands; tout est à la même place, le petit -détail est minutieusement conservé. A l'angle du mur, irisée par un -rayon de soleil, j'aperçois la toile de l'araignée à qui, tout enfant, -je donnais des mouches après leur avoir coupé les ailes, et le profil -grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte condamnée où le plâtre est -plus blanc. Le feu brille dans la cheminée; la fumée monte en -tourbillonnant le long de la plaque armoriée aux armes de France; des -gerbes d'étincelles s'échappent des tisons qui craquent; la fine -poularde, préparée pour le dîner de mon oncle, tourne lentement devant -la flamme. J'entends le tic-tac du tourne-broche, le petillement des -charbons, et le grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte -dans la lèchefrite brûlante. Berthe, son tablier blanc retroussé sur la -hanche, l'arrose, de temps en temps, avec une cuiller de bois et veille -sur elle, comme une mère sur sa fille. - -Et la porte du jardin s'ouvre. Jacobus Pragmater, le maître d'école, -entre à pas mesurés, tenant d'une main un bâton de houx, et de l'autre -main la petite Maria, qui rit et chante... - -Pauvre enfant! en écrivant ton nom, une larme tremble au bout de mes -cils humides. Mon cœur se serre. - -Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne créature! tu le mérites, -car tu m'aimais bien, et, depuis que tu ne m'accompagnes plus dans la -vie, il me semble qu'il n'y a rien autour de moi. - -L'herbe doit croître bien haute sur ta fosse, car tu es morte là-bas, et -personne n'y est allé: pas même moi, que tu préférais à tout autre, et -que tu appelais ton petit mari. - -Pardonne, ô Maria! je n'ai pu, jusqu'à présent, faire le voyage; mais -j'irai, je chercherai la place; pour la découvrir, j'interrogerai les -inscriptions de toutes les croix, et quand je l'aurai trouvée, je me -mettrai à genou, je prierai longtemps, bien longtemps, afin que ton -ombre soit consolée; je jetterai sur la pierre, verte de mousse, tant de -guirlandes blanches et de fleurs d'oranger, que ta fosse semblera une -corbeille de mariage. - -Hélas! la vie est faite ainsi. C'est un chemin âpre et montueux: avant -que d'être au but, beaucoup se lassent; les pieds endoloris et -sanglants, beaucoup s'asseyent sur le bord d'un fossé, et ferment leurs -yeux pour ne plus les rouvrir. A mesure que l'on marche, le cortége -diminue: l'on était parti vingt, on arrive seul à cette dernière -hôtellerie de l'homme, le cercueil; car il n'est pas donné à tous de -mourir jeunes... et tu n'es pas, ô Maria, la seule perte que j'aie à -déplorer. - -Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte; ils reposent oubliés au -fond d'un cimetière de campagne. Tom, le chat favori de Berthe, n'a pas -survécu à sa maîtresse: il est mort de douleur sur la chaise vide où -elle s'asseyait pour filer, et personne ne l'a enterré, car qui -s'intéressait au pauvre Tom, excepté Jacobus Pragmater et la vieille -Berthe? - -Moi seul, je suis resté pour me souvenir d'eux et écrire leur histoire, -afin que la mémoire ne s'en perde pas. - - -II - -C'était un soir d'hiver; le vent, en s'engouffrant dans la cheminée, en -faisait sortir des lamentations et des gémissements étranges: on eût dit -ces soupirs vagues et inarticulés qu'envoie l'orgue aux échos de la -cathédrale. Les gouttes de pluie cinglaient les vitres avec un son clair -et argenté. - -Moi et Maria, nous étions seuls. Assis tous les deux sur la même chaise, -paresseusement appuyés l'un sur l'autre, mon bras autour d'elle, le sien -autour de moi, nos joues se touchant presque, les boucles de nos cheveux -mêlées ensemble: si tranquilles, si reposés, si détachés du monde, si -oublieux de toute chose, que nous entendions notre chair vivre, nos -artères battre et nos nerfs tressaillir. Notre respiration venait se -briser à temps égaux sur nos lèvres, comme la vague sur le sable, avec -un bruit doux et monotone; nos cœurs palpitaient à l'unisson, nos -paupières s'élevaient et s'abaissaient simultanément; tout dans nos âmes -et dans nos corps était en harmonie et vivait de concert, ou plutôt nous -n'avions qu'une âme à deux, tant la sympathie avait fondu nos existences -dans une seule et même individualité. - -Un fluide magnétique entrelaçait autour de nous, comme une résille de -soie aux mille couleurs, ses filaments magiques; il en partait un de -chaque atome de mon être, qui allait se nouer à un atome de Maria; nous -étions si puissamment, si intimement liés, que je suis sûr que la balle -qui aurait frappé l'un aurait tué l'autre sans le toucher. - -Oh! qui pourrait, au prix de ce qui me reste à vivre, me rendre une de -ces minutes si courtes et si longues, dont chaque seconde renferme tout -un roman intérieur, tout un drame complet, tout une existence entière, -non pas d'homme, mais d'ange! Age fortuné des premières émotions, où la -vie nous apparaît comme à travers un prisme, fleurie, pailletée, -chatoyante, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, où le passé et l'avenir -sont rattachés à un présent sans chagrin, par de douces souvenances et -un espoir qui n'a pas été trompé, âge de poésie et d'amour, où l'on -n'est pas encore méchant, parce qu'on n'a pas été malheureux, pourquoi -faut-il que tu passes si vite, et que tous nos regrets ne puissent te -faire revenir une fois passé! - -Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui voudrait mourir et -faire place aux autres, s'il nous était donné de ne pas perdre cette -virginité d'âme et les riantes illusions qui l'accompagnent? L'enfant -est un ange descendu de là-haut, à qui Dieu a coupé les ailes en le -posant sur le monde, mais qui se souvient encore de sa première patrie. -Il s'avance d'un pas timide dans les chemins des hommes, et tout seul; -son innocence se déflore à leur contact, et bientôt il a tout à fait -oublié qu'il vient du ciel et qu'il doit y retourner. - -Abîmés dans la contemplation l'un et l'autre, nous ne pensions pas à -notre propre vie; spectateurs d'une existence en dehors de nous, nous -avions oublié la nôtre. - -Cependant cette espèce d'extase ne nous empêchait pas de saisir -jusqu'aux moindres bruits intérieurs, jusqu'aux moindres jeux de lumière -dans les recoins obscurs de la cuisine et les interstices des poutres: -les ombres, découpées en atomes baroques, se dessinaient nettement au -fond de notre prunelle; les reflets étincelants des chaudrons, les -diamants phosphoriques allumés aux reflets des cafetières argentées, -jetaient des rayons prismatiques dans chacun de nos cils. Le son -monotone du coucou juché dans son armoire de chêne, le craquement des -vitrages de plomb, les jérémiades du vent, le caquetage des fagots -flambants dans l'âtre, toutes les harmonies domestiques parvenaient -distinctement à notre oreille, chacune avec sa signification -particulière. Jamais nous n'avions aussi bien compris le bonheur de la -maison et les voluptés indéfinissables du foyer! - -Nous étions si heureux d'être là, cois et chauds, dans une chambre bien -close, devant un feu clair, seuls et libres de toute gêne, tandis qu'il -pleuvait, ventait et grêlait au dehors; jouissant d'une tiède atmosphère -d'été, tandis que l'hiver, faisant craqueter ses doigts blancs de givre, -mugissait à deux pas, séparé de nous par une vitre et une planche. A -chaque sifflement aigu de la bise, à chaque redoublement de pluie, nous -nous serrions l'un contre l'autre, pour être plus forts, et nos lèvres, -lentement déjointes, laissaient aller un _Ah! mon Dieu!_ profond et -sourd. - ---Ah! mon Dieu! qu'ils sont à plaindre, les pauvres gens qui sont en -route! - -Et puis nous nous taisions, pour écouter les abois du chien de la ferme, -le galop heurté d'un cheval sur le grand chemin, le criaillement de la -girouette enrouée; et, par-dessus tout, le cri du grillon tapi entre les -briques de l'âtre, vernissées et bistrées par une fumée séculaire. - ---J'aimerais bien être grillon, dit la petite Maria en mettant ses mains -roses et potelées dans les miennes, surtout en hiver: je choisirais une -crevasse aussi près du feu que possible, et j'y passerais le temps à me -chauffer les pattes. Je tapisserais bien ma cellule avec de la barbe de -chardon et de pissenlit; je ramasserais les duvets qui flottent en -l'air, je m'en ferais un matelas et un oreiller bien souples, bien -moelleux, et je me coucherais dessus. Du matin jusqu'au soir, je -chanterais ma petite chanson de grillon, et je ferais _cri cri_; et puis -je ne travaillerais pas, je n'irais pas à l'école. Oh! quel bonheur!... -Mais je ne voudrais pas être noir comme ils sont... N'est-ce pas, -Théophile, que c'est vilain d'être noir?... - -Et, en prononçant ces mots, elle jeta une œillade coquette sur la main -que je tenais. - ---Tu es une folle! lui dis-je en l'embrassant. Toi qui ne peux rester un -seul instant tranquille, tu t'ennuierais bien vite de cette vie égale et -dormante. Ce pauvre reclus de grillon ne doit guère s'amuser dans son -ermitage; il ne voit jamais le soleil, le beau soleil aux cheveux d'or, -ni le ciel de saphir, avec ses beaux nuages de toutes couleurs; il n'a -pour perspective que la plaque noircie de l'âtre, les chenets et les -tisons; il n'entend d'autre musique que la bise et le tic-tac du -tourne-broche... - -«Quel ennui!... - -«Si je voulais être quelque chose, j'aimerais bien mieux être -demoiselle; parle-moi de cela, à la bonne heure, c'est si joli!... On a -un corset d'émeraude, un diamant pour œil, de grandes ailes de gaze -d'argent, de petites pattes frêles, veloutées. Oh! si j'étais -demoiselle!... comme je volerais par la campagne, à droite, à gauche, -selon ma fantaisie... au long des haies d'aubépine, des mûriers sauvages -et des églantiers épanouis! Effleurant du bout de l'aile un bouton d'or, -une pâquerette ployée au vent, j'irais, je courrais du brin d'herbe au -bouleau, du bouleau au chêne, tantôt dans la nue, tantôt rasant le sol, -égratignant les eaux transparentes de la rivière, dérangeant dans les -feuilles de nénufar les criocères écarlates, effrayant de mon ombre les -petits goujons qui s'agitent frétillards et peureux... - -«Au lieu d'un trou dans la cheminée, j'aurais pour logis la coupe -d'albâtre d'un lis, ou la campanule d'azur de quelque volubilis, -tapissée à l'intérieur de perles de rosée. J'y vivrais de parfums et de -soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une paix profonde, ne -m'inquiétant de rien, que de jouer autour des roseaux panachés de -l'étang, et de me mêler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses des -moucherons...» - -J'allais commencer une autre phrase, quand Maria m'interrompit. - ---Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du grillon a tout à fait -changé de nature? J'ai cru plusieurs fois, pendant que tu parlais, -saisir, parmi ses notes, des mots clairement articulés; j'ai d'abord -pensé que c'était l'écho de ta voix, mais je suis à présent bien -certaine du contraire. Écoute, le voici qui recommence. - -En effet, une voix grêle et métallique partait de la loge du grillon: - ---Enfant, si tu crois que je m'ennuie, tu te trompes étrangement: j'ai -mille sujets de distraction que tu ne connais pas; mes heures, qui te -paraissent être si longues, coulent comme des minutes. La bouilloire me -chante à demi-voix sa chanson; la séve qui sort en écumant par -l'extrémité des bûches me siffle des airs de chasse; les braises qui -craquent, les étincelles qui petillent me jouent des duos dont la -mélodie échappe à vos oreilles terrestres. Le vent qui s'engouffre dans -la cheminée me fredonne des ballades fantastiques, et me raconte de -mystérieuses histoires. - -«Puis les paillettes de feu, dirigées en l'air par des salamandres de -mes amies, forment, pour me récréer, des gerbes éblouissantes, des -globes lumineux rouges et jaunes, des pluies d'argent qui retombent en -réseaux bleuâtres; des flammes de mille nuances, vêtues de robes de -pourpre, dansent le fandango sur les tisons ardents, et moi, penché au -bord de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu'à faire rougir -mon corset noir, et je savoure à mon aise toutes les voluptés du -nonchaloir et le bien-être du chez-soi. - -«Quand vient le soir, je vous écoute causer et lire. L'hiver dernier, -Berthe vous répétait, tout en filant, de beaux contes de fée: _l'Oiseau -bleu_, _Riquet à la houpe_, _Maguelonne_ et _Pierre de Provence_. J'y -prenais un singulier plaisir, et je les sais presque tous par cœur. -J'espère que, cette année, elle en aura appris d'autres, et que nous -passerons encore de joyeuses soirées. - -«Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d'être demoiselle et de -vagabonder par les champs? - -«Passe pour l'été; mais, quand arrive l'automne, que les feuilles, -couleur de safran, tourbillonnent dans les bois, qu'il commence à geler -blanc; quand la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses -innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées -d'une peluche scintillante; quand on n'a plus de fleurs pour se gîter le -soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son -aile trempée de pluie? Le soleil n'est plus assez fort pour percer les -brouillards; on ne peut plus voler, et, d'ailleurs, quand on le -pourrait, où irait-on? - -«Adieu, les haies d'aubépine, les boutons d'or et les pâquerettes! La -neige a tout couvert; les eaux qu'on égratignait en passant ne forment -plus qu'un cristal solide; les roses sont mortes, les parfums évaporés; -les oiseaux gourmands vous prennent dans leur bec, et vous portent dans -leur nid pour se repaître de vos chairs. Affaiblis par le jeûne et le -froid, comment fuir? les petits polissons du village vous attrapent sous -leur mouchoir, et vous piquent à leur chapeau avec une longue épingle. -Là, vivante cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. Vous -avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n'y fait pas attention, car -les enfants sont, comme les vieillards, cruels: les uns, parce qu'ils ne -sentent pas encore; les autres, parce qu'ils ne sentent plus.» - - -III - -Comme vous n'avez probablement pas vu la caricature de Jacobus -Pragmater, dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle -le chanoine, et qu'il est peu probable que vous alliez à *** pour la -voir, vous vous contenterez d'un portrait à la plume. - -Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité -antique, avait toujours eu soixante ans: il était né avec des rides, la -nature l'avait jeté en moule tout exprès pour faire un bedeau ou un -maître d'école de village; en nourrice, il était déjà pédant. - -Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde l'_Ave_ et le _Credo_ dans -un rond de parchemin de la grandeur d'un petit écu. Il l'avait présenté -à M. le marquis de ***, dont il était le filleul; celui-ci, après -l'avoir considéré attentivement, s'était écrié à plusieurs reprises: - ---Voilà un garçon qui n'est pas manchot! - -Il se plaisait à nous raconter cette anecdote, ou, comme il l'appelait, -cet apophthegme; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin, et -qu'il était en belle humeur, il ajoutait, par manière de réflexion, que -M. le marquis de *** était bien le gentilhomme de France le plus -spirituel et le mieux appris qu'il eût jamais connu. - -Quoique aux importantes fonctions de maître d'école il ajoutât celles -non moins importantes de bedeau, de chantre, de sonneur, il n'en était -pas plus fier. A ses heures de relâche, il soignait le jardin de mon -oncle, et, l'hiver, il lisait une page ou deux de Voltaire ou de -Rousseau en cachette; car, étant plus d'à moitié prêtre, comme il le -disait, une pareille lecture n'eût pas été convenable en public. - -C'était un esprit sec, exact cependant, mais sans rien d'onctueux. Il ne -comprenait rien à la poésie, il n'avait jamais été amoureux, et n'avait -pas pleuré une seule fois dans sa vie. Il n'avait aucune des charmantes -superstitions de campagne, et il grondait toujours Berthe quand elle -nous racontait une histoire de fée ou de revenant. Je crois qu'au fond -il pensait que la religion n'était bonne que pour le peuple. En un mot, -c'était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse, la prose -de Barême et de Lhomond. - -Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. Il avait quelque -chose de pauvre, d'étriqué, d'incomplet, qui faisait peine à voir et -donnait envie de rire en même temps. Sa tête, bizarrement bossuée, -luisait à travers quelques cheveux gris; ses sourcils blancs se -hérissaient en buisson sur deux petits yeux vert de mer, clignotants et -enfouis dans une patte d'oie de rides horizontales. Son nez, long comme -une flûte d'alambic, tout diapré de verrues, tout barbouillé de tabac, -se penchait amoureusement sur son menton. - -Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux, et qu'il fallait embrasser -quelqu'un par pénitence, c'était toujours lui que les jeunes filles -choisissaient en présence de leur mère ou de leur amant. - -Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume -de leur propriétaire: il portait d'habitude un habit noir râpé, avec des -boutons larges comme des tabatières, les bas et la culotte de couleur -incertaine; des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon -oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau. - -O digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s'empêcher de rire en te voyant -arriver par la porte du jardin, le nez au vent, les manches pendantes de -ton grand habit flottant au long de ton corps, comme si elles eussent -été un rouleau de papier sortant à demi de ta poche! Tu aurais déridé le -front du spleen en personne. - -Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les joues potelées de Maria à -la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l'épaule, et tira de -sa poche un cœur de pain d'épice enveloppé d'un papier chamarré d'or et -de paillon qu'il partagea entre Maria et moi. - -Il nous demanda si nous avions été bien sages. La réponse, sans hésiter, -fut affirmative, comme on peut le croire. - -Pour nous récompenser, il nous promit à chacun une image coloriée. - -Les galoches de Berthe sonnèrent dans le haut de l'escalier, le service -de mon oncle ne la retenait plus, elle vint s'asseoir au coin du feu -avec nous. - -Maria quitta aussitôt le genou où Pragmater la retenait presque malgré -elle; car, en dépit de toutes ses caresses, elle ne le pouvait souffrir, -et courut se mettre sur les genoux de Berthe. - -Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et lui répéta même quelques -couplets de la ballade qu'elle avait retenus. - -Berthe l'écouta gravement et avec bonté, et dit, quand elle eut fini, -qu'il n'y avait rien d'impossible à Dieu; que les grillons étaient le -bonheur de la maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait un, -même par mégarde. - -Pragmater la tança vivement d'une croyance aussi absurde, et lui dit que -c'était pitié d'inculquer des superstitions de bonne femme à des -enfants, et que, s'il pouvait attraper celui de la cheminée, il le -tuerait, pour nous montrer que la vie ou la mort d'une méchante bête -était parfaitement insignifiante. - -J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait toujours quelque chose; -mais, en ce moment, il me parut d'une férocité de cannibale, et je -l'aurais volontiers dévisagé. Même à présent que l'habitude de la vie et -le train des choses m'ont usé l'âme et durci le cœur, je me reprocherais -comme un crime le meurtre d'une mouche, trouvant, comme le bon Tobie, -que le monde est assez large pour deux. - -Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses -notes aiguës et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de -Pragmater, la couvrant quelquefois et l'empêchant d'être entendue. - -Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d'où le -chant paraissait venir, que plusieurs flocons de suie se détachèrent et -avec eux la cellule du grillon, qui se mit à courir sur la cendre aussi -vite que possible pour regagner un autre trou. - -Par malheur pour lui, le rancunier maître d'école l'aperçut, et, malgré -nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans -l'interstice de deux briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna -bravement sa patte, qui resta entre les doigts de Pragmater comme un -trophée, et s'enfonça profondément dans le trou. - -Pragmater jeta froidement au feu la patte toute frémissante encore. - -Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en joignant les mains. -Maria se mit à pleurer; moi, je lançai à Pragmater le meilleur coup de -poing que j'eusse donné de ma vie; il n'y prit seulement pas garde. - -Cependant la figure triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment -d'inquiétude sur ce qu'il avait fait: il eut une lueur de doute; mais le -voltairianisme reprit bientôt le dessus, et un _bah!_ fortement accentué -résuma son plaidoyer intérieur. - -Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant trop quelle -contenance faire, il prit le parti de se retirer. - -Nous nous en allâmes coucher, le cœur gros de pressentiments funestes. - - -IV - -Plusieurs jours s'écoulèrent tristement; mais rien d'extraordinaire -n'était venu réaliser les appréhensions de Berthe. - -Elle s'attendait à quelque catastrophe: le mal fait à un grillon porte -toujours malheur. - ---Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous arrivera quelque chose -à quoi nous ne nous attendons pas. - -Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre venant de loin, -toute constellée de timbres, toute noire à force d'avoir roulé. Cette -lettre lui annonçait que la maison du banquier T***, sur laquelle son -argent était placé, venait de faire banqueroute, et était dans -l'impossibilité de solder ses créanciers. - -Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique -prébende. - -Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction, se faisait, à part lui, de -cruels reproches. Berthe pleurait, tout en filant avec une activité -triple pour aider en quelque chose. - -Le grillon, malade ou irrité, n'avait pas fait entendre sa voix depuis -la soirée fatale. Le tourne-broche avait inutilement essayé de lier -conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou. - -La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut -réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si -appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de -lard, la truite à la robe de nacre semée d'étoiles rouges! Adieu, les -mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres -connaissent seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne de -persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de -fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle. - -Le cœur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples -et grossiers; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table, -et en détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter, -comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La -cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de -mélancolie. - -Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé: -il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se -permettre la moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent et -sonnait bien bas; les casseroles, inoccupées, avaient l'air de s'ennuyer -à périr; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré; les -cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu: la flamme -était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long -de la plaque. - -Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre -son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec -ses trois mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive qui -chantait après boire la petite chanson, vous ne l'auriez certainement -pas reconnu. - -Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n'avait plus -de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir -dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique -exemplaire (Elzévir) des _Confessions de saint Augustin_, exemplaire -auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des -environs, n'était pas remué plus souvent que les autres; une araignée -avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos. - -Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à -regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans -une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu'il ne -pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux -camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du -séminaire, et se réjouir d'être encore si vert et si gaillard après tant -d'anniversaires célébrés ensemble. - -Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes -blanches de poussière, qu'il tenait sous le sable, au profond de sa -cave, et qu'il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il -n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. Ce qui le chagrinait -surtout, c'était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses -pauvres dehors avec un _Dieu vous garde!_ - -Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin; il ne -prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l'on aurait -marché sur les tournesols sans lui faire dire: _Ah!_ - -Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire -bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison -semblait même augmenter sa mélancolie. - -Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa présence serait -nécessaire pour les vider entièrement. - -Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la -découverte de l'Amérique: il le différa autant qu'il put; car il n'avait -jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au -milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui en coûtait beaucoup -pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux -contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux -méchants des hommes. - -En partant, il remit entre les mains de Berthe une petite bourse assez -plate pour subvenir aux besoins de la maison pendant son absence, et -promit de revenir bientôt. - -Il n'y avait là rien que de fort naturel sans doute; pourtant nous -étions profondément émus, et je ne sais pourquoi il me semblait que nous -ne le reverrions plus, et que c'était pour la dernière fois qu'il nous -parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la -colline, trottant, de toutes nos forces, de chaque côté de son cheval, -pour être plus longtemps avec lui. - ---Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que vous alliez plus -loin, Berthe serait inquiète de vous. - -Puis il nous hissa sur son étrier, nous appuya un baiser bien tendre sur -les joues, et piqua des deux: nous le suivîmes de l'œil pendant quelques -minutes. - -Étant parvenu au haut de l'éminence, il retourna la tête pour voir -encore une fois, avant qu'il s'enfonçât tout à fait sous l'horizon, le -clocher de l'église paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite -maison. - -Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste amical de la -main, comme pour nous dire qu'il était content; puis il continua sa -route. - -Un angle du chemin l'eut bientôt dérobé à nos yeux. - -Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. Il me -parut qu'on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d'y -planter le dernier clou. - ---Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle! il -était si bon! - -Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et -clair. - -Une pie, perchée sur un arbre, au bord de la route, déploya, à notre -aspect, ses ailes bigarrées, s'envola en poussant des cris discordants, -et s'alla reposer sur un autre arbre. - ---Je n'aime pas à entendre les pies, dit Maria, en se serrant contre -moi, d'un air de doute et de crainte. - ---Bah! répliquai-je, je vais lui jeter une pierre, il faudra bien -qu'elle se taise, la vilaine bête. - -Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, et je le jetai à la -pie; la pierre atteignit une branche au-dessus, dont elle écorcha -l'écorce: l'oiseau sautilla, et continua ses criailleries moqueuses et -enrouées. - ---Ah! c'est trop fort! m'écriai-je; tu me veux donc narguer? - -Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers l'oiseau; mais -j'avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla -tomber, de l'autre côté, dans un champ de luzerne. - ---Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon -épaule, nous ne pouvons l'empêcher. - ---Soit, répondis-je. - -Et nous continuâmes notre chemin. - -Le temps était gris terne, et, quoiqu'on fût au printemps, il soufflait -une bise assez piquante; il y avait de la tristesse dans l'air comme aux -derniers jours d'automne. Maria était pâle, une légère auréole bleuâtre -cernait ses yeux languissants: elle avait l'air fatigué, et s'appuyait -plus fortement que d'habitude; j'étais fier de la soutenir, et, quoique -je fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais marché encore deux heures. - -Nous rentrâmes. - -Le prieuré n'avait plus le même aspect: lui, naguère si gai, si vivant, -il était silencieux et mort; l'âme de la maison était partie, ce n'était -plus que le cadavre. - -Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe -filait toujours, et Tom, assis en face d'elle, et agitant gravement sa -queue, suivait les mouvements du rouet. - -Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions -faire, avec Maria, dans les grands bois, le long des champs, pour -prendre des hannetons et des demoiselles. - - -V - -Le grillon ne chantait que rarement, et nous n'entendions plus rien à -son chant; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d'une -illusion. - -Cependant, un soir, nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine, assis -tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. Le -feu flambait à peine. Le grillon éleva la voix, et nous pûmes -parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait du froid. -Pendant qu'il chantait, le feu s'était éteint presque tout à fait. - -Maria, touchée de la plainte du grillon, s'agenouilla, et se mit à -souffler avec sa bouche; le soufflet était accroché à un clou, hors de -notre portée. - -C'était un plaisir de la voir, les joues gonflées, illuminées des -reflets de la flamme, tout le reste du corps était plongé dans l'ombre: -elle ressemblait à ces têtes de chérubin, cravatées d'une paire d'ailes -que l'on voit dans les tableaux d'église, dansant en rond autour des -gloires mystiques de la Vierge et des saints. - -Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches -que j'y jetai, l'âtre se trouva vivement éclairé, et nous pûmes voir, -sur le bord de son trou, notre ami le grillon tendant ses pattes de -devant au feu, comme deux petites mains, et ayant l'air de prendre un -singulier plaisir à se chauffer; ses yeux, gros comme une tête -d'épingle, rayonnaient de satisfaction; il chantait avec une vivacité -surprenante, et sur un air très-gai, des paroles sans suite que je -n'entendais pas bien, et que je n'ai pas retenues. - -Quelques mois se passèrent, pas plus de nouvelles de mon oncle que s'il -était mort! - -Un soir, Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la -bibliothèque pour prendre un livre; quand il ouvrit la porte, un violent -courant d'air éteignit sa chandelle; mais, comme il faisait clair de -lune, et qu'il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à -propos de redescendre chercher de la lumière. - -Il alla du côté où il savait qu'était placée la bibliothèque. La porte -se ferma violemment, comme si quelqu'un l'eût poussée. Un rayon de lune, -plus vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la fenêtre. - -A sa grande stupéfaction, Pragmater vit descendre sur ce filet de -lumière, comme un acrobate sur une corde tendue, un fantôme d'une espèce -singulière: c'était le fantôme de mon oncle, c'est-à-dire le fantôme de -ses habits; car lui-même était absent: son habit tombait à longs plis, -et, au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains; une -perruque tenait la place de sa tête, et à l'endroit des yeux -scintillait, comme des vers phosphoriques, une énorme paire de besicles. -Cet étrange personnage entra droit dans la chambre, et se dirigea droit -à la bibliothèque; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient -doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre -craquement, le son le plus fugitif pût faire croire qu'il les eût -effleurées. - -Après avoir touché et déplacé quelques volumes, il enleva de sa planche -le Saint Augustin (Elzévir) et le porta sur la table; puis il s'assit -dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où -son menton aurait dû être, ouvrit le livre à un passage marqué par un -signet de faveur bleue, comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et -se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité. - -La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait point continuer. Mais -les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux, -étaient lumineux par eux-mêmes, et reluisaient dans l'ombre comme des -escarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages -du livre, aussi bien qu'une bougie l'eût pu faire. L'activité qu'il -mettait à sa lecture était telle, qu'il tira de sa poche un mouchoir -blanc, qu'il passa à plusieurs reprises sur la place vide qui -représentait son front, comme s'il eût sué à grosses gouttes... - -L'horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze -heures, minuit... Au dernier coup de minuit, le fantôme se leva, remit -le précieux bouquin à sa place. - -Le ciel était gris, les nues, échevelées, couraient rapidement de l'est -à l'ouest; la lune remontra sa face blanche par une déchirure, un rayon -parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur -monta dessus en s'appuyant sur sa canne, et sortit de la même manière -qu'il était entré. - -Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses -genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le -digne maître d'école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds: un -frisson de fièvre le prit aux cheveux, et il tomba tout de son long à la -renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effrayée; elle -le trouva gisant sur le carreau, sans connaissance, sa main étreignant -la chandelle éteinte. - -Pragmater, malgré ses idées voltairiennes, eut beaucoup de peine à -s'expliquer la vision étrange qu'il venait d'avoir; sa physionomie en -était toute troublée. Cependant le doute ne lui était pas permis, il -était lui-même son propre garant, il n'y avait pas de supercherie -possible; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie, et restait-il des -heures entières sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme singulièrement -perplexe. - -Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa -main pendante, et Berthe lui demandait-elle, du ton le plus engageant: - ---Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne? - - -VI - -On n'avait aucune nouvelle de mon oncle. - -Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, le sable de l'allée du -jardin, sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient -mélancoliquement leurs disques d'or pleins de graines noires; avec sa -main d'ombre, ou son ombre de main, il essayait de relever une des -fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la -négligence des vivants. - -Le ciel était clair, un gai rayon d'automne illuminait le jardin; deux -ou trois pigeons, posés sur le toit, se toilettaient au soleil; une bise -nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux ou trois -plumes blanches, tombées de l'aile des colombes, tournoyaient mollement -dans la tiède atmosphère. Ce n'était guère la mise en scène d'une -apparition, et un fantôme un peu adroit ne se serait pas montré dans un -lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique. - -Une plate-bande de soleils, un carré de choux, des oignons montés, du -persil et de l'oseille, à onze heures du matin, rien n'est moins -allemand. - -Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il n'y avait pas moyen -de mettre l'apparition sur le dos d'un effet de lune et d'un jeu de -lumière. - -Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à -Berthe ce qui venait de lui arriver. - ---Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant: mettons-nous à -genoux, et prions pour le repos de son âme! - -Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. Tom, inquiet, rôdait -autour de notre groupe, en nous jetant avec ses prunelles vertes des -regards intelligents et presque surhumains; il semblait nous demander le -secret de notre douleur subite, et poussait, pour attirer l'attention -sur lui, de petits miaulements plaintifs et suppliants. - ---Hélas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant le dos de la main, tu ne -te chaufferas plus, l'hiver, sur le genou de monsieur, dans la belle -chambre rouge, et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin -de son assiette! - -Le grillon ne chantait que bien rarement. La maison semblait morte, le -jour avait des teintes blafardes, et ne pénétrait qu'avec peine les -vitres jaunes, la poussière s'entassait dans les chambres inoccupées, -les araignées jetaient sans façon leur toile d'un angle à l'autre, et -provoquaient inutilement le plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un -bleu si vif et si gai, prenait des teintes plombées, les murailles -verdissaient comme des cadavres, les volets se déjetaient, les portes ne -joignaient plus; la cendre grise de l'abandon descendait fine et tamisée -sur tout cet intérieur naguère si riant et d'une si curieuse propreté. - -La saison avançait; les collines frileuses avaient déjà sur leurs -épaules les rousses fourrures de l'automne, de larges bancs de -brouillard montaient du fond de la vallée, et la bruine rayait de ses -grêles hachures un ciel couleur de plomb. - -Il fallait rester des journées entières à la maison, car les prairies -mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement -le plaisir de la promenade. - -Maria dépérissait à vue d'œil, et devenait d'une beauté étrange; ses -yeux s'agrandissaient et s'illuminaient de l'aurore de la vie céleste; -le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs -longues paupières comme deux globes d'argent bruni, avec des langueurs -de clair de lune et des rayons d'un bleu velouté que nul peintre ne -saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentrées sur le haut des -pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l'éclat divin de ces -yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s'envoler; les anges -du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là. - -A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la -cire vierge; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un -délicat lacis de veines azurées; ses lèvres décolorées s'exfoliaient en -petites pellicules lamelleuses: elle était poitrinaire. - -Comme j'avais l'âge d'entrer au collége, mes parents me firent revenir à -la ville, d'autant plus qu'ils avaient appris la mort de mon oncle, qui -avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'était -fendu la tête. - -Un testament trouvé dans sa poche instituait Berthe et Pragmater ses -uniques héritiers, à l'exception de sa bibliothèque, qui devait me -revenir, et d'une bague en diamants de sa mère, destinée à Maria. - -Mes adieux à Maria furent des plus tristes; nous sentions que nous ne -nous reverrions plus. Elle m'embrassa sur le seuil de la porte, et me -dit à l'oreille: - ---C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout; il a voulu tuer le -grillon. Nous nous reverrons chez le bon Dieu. Voilà une petite croix en -perles de couleur que j'ai faite pour toi; garde-la toujours. - -Un mois après, Maria s'éteignit. Le grillon ne chanta plus à dater de ce -jour-là: l'âme de la maison s'en était allée. Berthe et Pragmater ne lui -survécurent pas longtemps; Tom mourut, bientôt après, de langueur et -d'ennui. - -J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une délicatesse charmante -dont je ne me suis aperçu que plus tard, elle avait mis quelques-uns de -ses beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de verre qui la -composent; chaste amour enfantin si pur, qu'il pouvait confier son -secret à une croix! - - -VII - -Ces scènes de ma première enfance m'ont fait une impression qui ne s'est -pas effacée; j'ai encore au plus haut degré le sentiment du foyer et des -voluptés domestiques. - -Comme celle du grillon, ma vie s'est écoulée, près de l'âtre, à regarder -les tisons flamber. Mon ciel a été le manteau de la cheminée; mon -horizon, la plaque noire de suie et blanche de fumée; un espace de -quatre pieds où il faisait moins froid qu'ailleurs, mon univers. - -J'ai passé de longues années avec la pelle et la pincette; leurs têtes -de cuivre ont acquis sous mes mains un éclat pareil à celui de l'or, si -bien que j'en suis venu à les considérer comme une partie intégrante de -mon être. La pomme de mes chenets a été usée par mes pieds, et la -semelle de mes pantoufles s'est couverte d'un vernis métallique dans ses -fréquents rapports avec elle. Tous les effets de lumière, tous les jeux -de la flamme, je les sais par cœur; tous les édifices fantastiques que -produit l'écroulement d'une bûche ou le déplacement d'un tison, je -pourrais les dessiner sans les voir. - -Je ne suis jamais sorti de ce microcosme. - -Aussi, je suis de première force pour tout ce qui regarde l'intérieur de -la cheminée; aucun poëte, aucun peintre n'est capable d'en tracer un -tableau plus exact et plus complet. J'ai pénétré tout ce que le foyer a -d'intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c'est -l'étude de toute mon existence. - -Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l'homme, je n'ai vu du -monde que ce qu'on en pouvait voir par la fenêtre. Je me suis replié en -moi; cependant j'ai vécu heureux, sans regret d'hier, sans désir de -demain. Mes heures tombent une à une dans l'éternité, comme des plumes -d'oiseau au fond d'un puits, doucement, doucement; et si l'horloge de -bois, placée à l'angle de la muraille, ne m'avertissait de leur chute -avec sa voix criarde et éraillée comme celle d'une vieille femme, certes -je ne m'en apercevrais pas. - -Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et -clairs où le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise, où le -soleil caresse d'un baiser d'or les façades sales et noires des maisons -de la ville; lorsque chacun se retire au plus profond de son -appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et reste étendu sur -sa molle ottomane, le front perlé de gouttes de sueur, je me hasarde à -sortir. - -Je m'en vais me promener, habillé comme à mon ordinaire, c'est-à-dire en -drap, ganté, cravaté et boutonné jusqu'au cou. - -Je prends alors dans la rue le côté où il n'y a pas d'ombre, et je -marche les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille et penché -comme la tour de Pise, les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant -avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule, autour de ma -tête, en manière de turban; tout droit devant moi, sans savoir où; -insoucieux de l'heure ou de toute autre pensée que celle du présent; -dans un état parfait de quiétude morale et physique. - -Ainsi je vais... vivant pour vivre, ni plus ni moins qu'un dogue qui se -vautre dans la poussière, ou que ce bambin qui fait des ronds sur le -sable. - -Lorsque mes pieds m'ont porté longtemps, et que je suis las, alors je -m'assois au bord du chemin, le dos appuyé contre un tronc d'arbre, et je -laisse flotter mes regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt -sur la terre. - -Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes -croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l'air -d'une idole chinoise ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou -un bramine. - -Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi passé soit du temps -perdu. Cette mort apparente est ma vie. - -Cette solitude et cette inaction, insupportables pour tout autre, sont -pour moi une source de voluptés indéfinissables. - -Mon âme ne s'éparpille pas au dehors, mes idées ne s'en vont pas à -l'aventure parmi les choses du monde, sautant d'un objet à un autre; -toute ma puissance d'animation, toute ma force intellectuelle se -concentrent en moi; je fais des vers, excellente occupation d'oisif, ou -je pense à la petite Maria, qui avait des taches roses sur les joues. - -1839. - - - - -LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE - - -Le garde national réfractaire est un homme de bon sens, cosmopolite par -goût, qui se soucie peu d'être national, et encore moins garde; il aime -mieux être réfractaire. - -Les baïonnettes intelligentes le séduisent médiocrement; car il trouve -qu'il ne faut pas une grande intelligence pour planter un morceau de fer -dans le ventre de n'importe qui. - -Le soldat citoyen lui paraît une invention assez pauvre; c'est bien -assez d'être l'un sans être l'autre. - -L'épicier enté sur le Tamerlan, ou, si vous aimez mieux, le Tamerlan -enté sur l'épicier n'a pas le don de le ravir. - -Le réfractaire allègue que c'est une mauvaise manière de garder sa -maison que de s'en aller dans un quartier fort éloigné, pour donner -toute facilité aux amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice -urbaine a été certainement inventée; il dit aussi que ce n'est pas la -peine de payer quatre cent mille fainéants, qui n'ont d'autre occupation -que de regarder sur les boulevards les confrères de Bilboquet, et de -courtiser les bonnes d'enfants dans les jardins publics, si l'on doit -faire leur besogne soi-même. - -Il prétend que jamais on ne lui a envoyé de tourlourous pour écrire son -feuilleton, et qu'alors il ne doit pas faire la faction des susdits -tourlourous. - -Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait répondre à ce raisonnement. - -Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, c'est que, s'il -avait les trois cents francs qu'il faut pour s'équiper, il -s'empresserait d'acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les -coutures blanchissent, dont les boutons s'éraillent. Il se procurerait -des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et _rien n'est -plus sot qu'un sot rire_, s'il faut en croire le proverbe grec; il -commanderait aussi un pantalon à son tailleur, afin de restaurer un peu -son élégance, qui périclite visiblement. - -Ensuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des -jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de -sauvage, un habit indigo, relevé d'agréments sang de bœuf, écartelé de -buffleteries badigeonnées au blanc d'Espagne, avec une giberne qui vous -bat l'opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques -breloques placées à l'envers, qui vous tambourinent odieusement sur les -mollets, ou sur les tibias, si vous n'avez pas de mollets. - -Mais, hélas! tout n'est pas rose dans le métier de réfractaire; au -contraire! - -Autant vaudrait être caniche d'aveugle, femme galante, cheval de fiacre, -servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au -Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culotteur de -pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens convalescents, -journaliste même, si la pudeur permet de s'exprimer ainsi! - -Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande -soulasse sur les trimards, mènent une vie charmante en comparaison. - -Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d'une femme ou -d'une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prête-nom, -femelle ou mâle, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de -cœur qui mériterait de s'appeler Goulatromba, comme celui du bohème -Zafari, dans la pièce de _Ruy Blas_, ou par son propriétaire, avec -lequel il s'est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de -réparations à faire. - -En vain il s'est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même -madame Mitoufflet; en vain il a essayé d'entrer dans la peau des -septuagénaires les plus notoires; en vain il a tâché de s'escamoter, de -s'annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de -devenir une ombre impalpable; le conseil de recensement a les yeux -ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et -son état. Rien n'a servi. - -Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce, -quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu'elles -indiquaient; il lisait les journaux de la semaine passée; il sortait -avant le jour et ne rentrait qu'à la nuit tombante pour ne pas être -connu dans son quartier, et ne pas faire naître à quelque droguiste, -assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau -de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse: - ---Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie? - -Avant cette terrible dénonciation, le réfractaire n'existait qu'à l'état -d'utopie, de rêve, de fiction, ou plutôt il n'existait pas, ce qui vaut -bien mieux; il était parvenu à se faire un petit néant très-confortable, -dans lequel il vivait comme un rat dans un fromage. Tout ce bonheur -n'est plus; il est constaté maintenant et prouvé aussi clairement qu'une -règle d'arithmétique, il est forcé d'être lui-même. - -A dater de ce jour, il tombe chez son portier, qui a beau prétendre ne -pas le connaître, une neige de papiers plus ou moins incongrus (la -comparaison serait plus juste si les papiers étaient propres), tels que -billets de garde, citations au conseil de discipline, condamnations _en_ -vingt-quatre heures de prison, et autres balivernes en français civique. - -Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet intime du -réfractaire, ou lui servent à allumer sa pipe quand il fume; il fume -toujours. Les vingt-quatre heures se changent en quarante-huit heures. -Les soixante-douze heures ne vont pas tarder à paraître. - -Pour ne pas être pris, le réfractaire laisse pousser ses cheveux s'il -les avait courts, les coupe s'il les avait longs; met un faux nez de -cire vierge comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il jouait -l'empereur; se colle des favoris postiches et se grime en sexagénaire -pour dérober son signalement aux mouchards, aux argousins et aux gardes -municipaux. - -Comme il sait que le renard est bientôt pris s'il n'a qu'un terrier, il -en a cinq: trois à la ville et deux à la campagne; un cabriolet de régie -stationne perpétuellement à la porte de derrière du logement qu'il -habite ce jour-là; car, à l'exemple de Cromwell, il ne couche jamais -deux fois dans la même chambre, et, comme les chats, ne dort jamais que -d'un œil. - -La nuit, il a des cauchemars affreux; la patte de crabe d'un mouchard -lui serre la gorge et l'étouffe, il voit les spectres de Dubois, de -Ripon, de Duminil, de Werther, déguisés en hommes et vêtus d'effroyables -redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes condamnations à -soixante-douze heures, et ricanent affreusement en montrant leurs crocs -et leurs défenses de sanglier. Des portes doublées de fer se referment -sur lui; il entend grincer des verrous, glapir des gonds mal graissés; -des geôliers avec des bonnets de peau d'ours, comme ceux des mélodrames, -traînent des paquets de chaînes et de ferrailles; il descend des -escaliers, parcourt des corridors sans fin, dont les rougeâtres reflets -éclairent la profondeur; ces corridors deviennent de plus en plus -étroits, les murailles se rapprochent, les voûtes se baissent, les -planchers s'élèvent; il se trouve pris dans un entonnoir de pierre, -incapable de faire un mouvement, enchâssé comme une pomme dans un -ruisseau gelé; après des efforts inouïs, il parvient à jeter de côté sa -couverture et s'éveille. - -O ciel! il est déjà quatre heures et demie, un pâle rayon du jour -pénètre à travers les côtes des persiennes, toujours fermées pour faire -croire à une absence; le soleil va se lever, et avec lui le garde -municipal. - -Le réfractaire se précipite à bas du lit, chausse à la hâte des bottes -non cirées, un habit peu brossé, un pantalon crotté de la veille, et, -sans s'être ni lavé, ni peigné, ni rasé, se glisse dans la rue en -longeant les maisons, comme une hirondelle qui veut prendre des mouches. - -La lueur bleue du matin lutte péniblement avec les jaunes clartés des -réverbères qui grésillent dans le brouillard; la ville dort encore d'un -profond sommeil; à peine si les laitières, entourées d'amphores de -fer-blanc, commencent à déboucher au coin des rues avec leurs petites -charrettes; il n'y a que les rogomistes dont les boutiques soient -ouvertes; les vidangeurs y boivent le _blanc_ du matin. Le réfractaire, -malgré son goût pour les parfums, est bien forcé, transi de froid et las -de battre l'antiffe (c'est le terme), d'entrer aussi chez le rogomiste, -et, sous peine d'être assommé, il se voit obligé de trinquer avec ces -messieurs. - -Enfin, un cabriolet paraît! le réfractaire le hèle, et il part pour la -cachette campagnarde; il n'a pas encore été pris! Werther arrive et -trouve l'oiseau déniché. - -Ordinairement, le réfractaire est un homme de construction athlétique, -qui broierait d'un coup de poing l'Hercule de marbre des Tuileries; il a -cinq pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante livres à -bras tendu; ce qui fait qu'il n'a pas besoin, pour se rassurer sur son -aptitude physique, de jouer au militaire comme les petits bourgeois -rachitiques et bossus, qui n'ont pas d'autre moyen de prouver à leur -femme qu'ils sont très-forts et très-redoutables. Sa prétention est -d'être malade; au besoin, il vous soutiendrait qu'il est mort et déjà -_très-avancé_, sentez-le. - -Il faut le voir devant le conseil de révision; il se fait apporter en -brancard; quatre estafiers le soutiennent sous les bras; avant de -partir, il a fait son testament; il va passer tout à l'heure, et -retourner aux cieux, d'où il n'aurait pas dû descendre; il s'est fardé -avec du bleu de billard et du karis à l'indienne; il a la fièvre jaune -ou le choléra bleu de ciel, un choléra des plus asiatiques. Sauvez-vous, -ces maladies sont contagieuses! - -Le chirurgien de la légion, qui est le vrai médecin Tant-Mieux de la -fable, et ne croit à aucune maladie, l'envoie se débarbouiller, et le -déclare apte au service. - -Le réfractaire, battu sur ce point, s'avoue timidement phthisique au -troisième degré; sa vaste poitrine, où les soufflets d'une forge -joueraient à l'aise, lui inspire cette prétention qui heureusement ne -fut jamais plus mal fondée; la phthisie ne réussit pas mieux que le -choléra-morbus, et la fièvre jaune. Alors, le réfractaire désespéré, -acculé dans ses derniers retranchements, comme le sanglier de Calydon, -prétend être atteint d'une endocardite très-perfectionnée. - -L'endocardite est la dernière maladie inventée par les médecins à la -mode; elle consiste dans un certain épaississement de la membrane -interne du cœur, qui n'est pas des plus aisés à constater; les symptômes -en sont très-agréables: vous n'aviez pas l'endocardite, vous étiez -maigre, jaune, mal portant; dès que vous en êtes atteint, votre figure -se remplit, se colore; vous avez l'œil d'un éclat admirable, -l'embonpoint satine votre peau, vos bras se développent, vous devenez ce -que les portières appellent un bel homme. - -Le chirurgien, étonné d'une si belle maladie, déclare que l'endocardite -existe en effet, mais que l'endocardite est plus propre que toute autre -au service de la garde nationale. - -Le réfractaire se retire après avoir grommelé quelque injure contre les -membres du conseil de révision, qui sont de vénérables marchands de -suif, d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants de bas de -filoselle et de petits avocats chafouins, à l'œil vairon, au teint -bilieux, qui débitent de grands réquisitoires et s'exercent à demander -des têtes en mouchant la chandelle avec leurs doigts. - -C'est alors que commence une effroyable persécution; l'orgueil des -charcutiers, blessé au vif, se soulage par des poursuites furibondes. -Jamais assassin, jamais voleur, jamais accusé politique ne fut traqué -aussi rudement. - -Lorsque ses terriers sont éventés, l'infortuné n'a d'autre ressource que -d'avoir quelques bonnes fortunes. C'est là le plus triste: il déploie -ses grâces les plus exquises; il est adorable, il est charmant, et fait -si bien qu'on oublie de le renvoyer; voilà un gîte de plus. - -Mais les municipaux connaissent les affaires de cœur: Werther paraît; -mieux vaudrait l'amant ou le mari même, un pistolet dans chaque main. - ---Monsieur, je viens pour vous arrêter. - ---Ah! très-bien; déployez votre commissaire et son écharpe: je ne suis -pas assez lié avec vous pour ne pas faire de cérémonie. - -Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va chercher le plus voisin. - -Pendant qu'il essaye d'éveiller l'auguste fonctionnaire, le réfractaire, -vêtu d'un simple pantalon, se jette dans une voiture et se sauve chez -des parents qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits ne lui -parviennent que deux jours après; pendant tout ce temps, il est resté -roulé dans une couverture, l'habit de son parent étant beaucoup trop -étroit pour lui. - -Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; la consigne des -portiers est plus sévère que jamais: il faut, pour parvenir jusqu'à lui, -un mot d'ordre, une manière cabalistique de sonner; les gens les plus -connus deviennent suspects au cerbère, qui ne laisse passer personne; -votre père est renvoyé comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde -municipal. - -Quelques jours après, le réfractaire reçoit des lettres dans ce genre: - - «Mon chéri, - - «Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer une partie de la - journée avec toi; nous aurions été dîner ensemble, et ensuite au - spectacle; j'étais libre jusqu'à demain...; jusqu'à demain! pleure de - rage en y songeant. - - «Mais ton portier n'a pas voulu me laisser monter: il a prétendu que - tu n'y étais pas, et que, d'ailleurs, je devais être un gendarme - déguisé. - - «Que veut dire cette folie? Ah! si tu me trompais, je saurais me - venger. - - «ALIDA.» - - «Mon vieux, - - «Ah çà! quel diable de portier as-tu donc? - - «Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq cents livres que je te - devais, il m'a reçu comme plusieurs chiens dans un jeu de quilles: il - m'a dit qu'on ne te connaissait pas dans la maison. - - «J'ai vu qu'il me prenait pour un créancier, alors j'ai exhibé le - bienheureux sac, et je lui ai montré que j'étais précisément le - contraire d'un tailleur; mais il m'a répondu qu'il connaissait ces - frimes-là, et qu'il était un vieux dur-à-cuire, ayant servi sous - Napoléon. - - «J'ai insisté, et j'ai vu le moment où il allait me casser son balai - sur la tête. - - «MAXIME DE BOISGONTIER.» - -Ce n'est pas tout. - -La tête du malheureux réfractaire est mise à prix. Le mouchard qui -l'arrêtera aura une prime de vingt francs (cinq francs de moins que pour -un loup, cinq de plus que pour un noyé), car il faut que le crime de -lèse-épicerie soit puni. - -M. Crapouillet a déclaré que, si le délinquant ne montait pas sa garde, -il vendrait son uniforme et enverrait la garde nationale à tous les -diables. M. Pitois, M. Jabulot et M. Gavet sont du même avis. - -Des argousins font pied de grue à toutes ses portes, de façon qu'il est -prisonnier dans la rue, et ne peut plus rentrer dans aucun de ses -domiciles. - -Le réfractaire passe alors à l'état de vagabond: il se promène toute la -journée sur les boulevards extérieurs, couche dans les fossés ou sur les -arbres; il ne demeure plus, il perche. S'il avait toujours cinq sous, il -représenterait le Juif errant au naturel; sa barbe longue ajoute à -l'illusion, sa mine hâve, son manteau frangé de crotte ne la détruisent -pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent l'air suspect et le -soupçonnent fort d'être quelque galérien échappé du bagne. - -L'inquiétude visible avec laquelle le réfractaire suit leurs mouvements -ne leur laisse aucun doute, car le réfractaire est comme Bertrand, _il -n'est pas maître de ça_. Ils fondent sur lui la pointe haute, en lui -criant d'une voix plus éclatante que le clairon du jugement dernier: - ---Brigand, rends-toi, ou tu es mort! - -Il se rend. - ---Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forçat libéré! - ---Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promène. - ---Ah! ah! est-ce qu'on se promène avec une figure comme ça? Tu fais -semblant de te promener, mauvais républicain! Je suis sûr que tu es -marqué. Qu'avons-nous fait? avons-nous tué notre mère ou forcé la caisse -à papa? avons-nous fait suer le chêne et couler le raisiné?... - -Et autres gentillesses de gendarme à forçat. - -Le pauvre diable se défend de son mieux; il décline ses nom, prénoms, -qualité. - ---Suis-nous chez le brigadier, et marche droit, Papavoine, ou nous te -mettrons les poucettes. - -Il suit les deux gendarmes à cheval, allongeant le pas tant qu'il peut; -il sait que le fort de la gendarmerie n'est pas le raisonnement. - -Les gamins s'attroupent; les femmes se montrent sur le pas des portes -avec leurs marmots au bras. - ---A-t-il l'air féroce! - ---Il doit avoir tué bien du monde. O le gueux! ô le scélérat! - ---C'te balle! oh! c'te taule! - ---J'espère bien qu'on lui coupera la tronche, à celui-là. - ---Je parie que je l'attrape à la sorbonne avec un trognon de chou. - -Le parieur gagne: le réfractaire, furieux, veut s'élancer sur le moutard -pour lui appliquer une solide correction; mais les gendarmes le -retiennent. - -Au bout d'une lieue, on arrive enfin chez le brigadier, qui trouve le -cas grave et renvoie le prévenu devant le commissaire. Le commissaire -demeure justement une lieue plus loin, et c'est encore un -demi-myriamètre à faire au derrière d'un cheval: c'est agréable. - -Heureusement, le commissaire est un homme de bon sens, ou à peu près; le -prisonnier se réclame de personnes connues, et le commissaire le fait -mettre en liberté, non sans lui avoir débité un petit discours paternel -sur les hautes vertus de l'ordre de choses et l'excellence du -gouvernement actuel, à qui rien n'échappe, et qui fait arrêter même les -innocents, de peur de manquer les coupables. - -Le réfractaire, parfaitement édifié, se retire, et, décidé à braver -tout, rentre effrontément chez lui, où il vit dans le plus profond repos -pendant une semaine; car les argousins ne peuvent se figurer qu'un homme -qui a dix-huit jours de prison puisse ne pas être en fuite, et le -cherchent dans les quartiers les plus éloignés. - -Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un soubresaut nerveux et le -fait plonger dans une armoire, où il entre en trois morceaux. - -A la fin, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à -sa porte. - -Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d'un garde -municipal lui tomber sur le collet comme une massue; il entend tonner à -son oreille cette phrase formidable: - ---Au nom du roi et de la loi, je vous arrête! - -Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance; -la résistance est impossible; le commissaire est là, tout auprès dans un -fiacre, avec son écharpe et sa commission, rien n'y manque. - -Le réfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an de poursuites, et -cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur -intelligence à prendre des voleurs et des assassins. - -Cette résistance a coûté au réfractaire: - -Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, sans compter les -pourboires; deux logements à la campagne de 300 francs chacun, ci 600 -francs; trois appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires -donnés à la contre-police du réfractaire, 100 francs; la perte d'un ami -qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida, -qui ne peut s'évaluer que moralement; la perte de cent journées de -travail, valant 2,000 francs au moins; achats de faux nez, moustaches et -favoris postiches et autres déguisements, 150 francs; affaires manquées, -billets protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total: 6,750 -francs. - -Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions et autres incommodités -attrapées dans les fuites nocturnes et matinales, et les brusques -passages d'un lieu chaud dans un lieu froid. - -Pendant un an, le réfractaire a connu les angoisses des voleurs et mené -la vie errante des proscrits, la plus atroce vie que l'on puisse -imaginer, le tout pour aboutir à ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que -l'on nomme Maison d'arrêt de la Garde Nationale, et plus familièrement, -Bazancourt, ou l'Hôtel des Haricots. - -Peintres, artistes, sachez-lui gré de ce magnifique entêtement à ne pas -porter un costume ridicule de forme, et dont les couleurs sont d'une -fausseté révoltante; car c'est pour cela même qu'il ne veut pas être -garde national. - -1839. - - - - -DEUX ACTEURS POUR UN ROLE - -CONTE - - -I - -UN RENDEZ-VOUS AU JARDIN IMPÉRIAL - -On touchait aux derniers jours de novembre: le Jardin impérial de Vienne -était désert, une bise aiguë faisait tourbillonner les feuilles couleur -de safran et grillées par les premiers froids; les rosiers des -parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient traîner leurs -branchages dans la boue. Cependant la grande allée, grâce au sable qui -la recouvre, était sèche et praticable. Quoique dévasté par les -approches de l'hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d'un certain -charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort loin ses arcades -rousses, laissant deviner confusément à son extrémité un horizon de -collines déjà noyées dans les vapeurs bleuâtres et le brouillard du -soir; au delà, la vue s'étendait sur le Prater et le Danube: c'était une -promenade faite à souhait pour un poëte. - -Un jeune homme arpentait cette allée avec des signes visibles -d'impatience; son costume, d'une élégance un peu théâtrale, consistait -en une redingote de velours noir à brandebourgs d'or bordée de fourrure, -un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands montant jusqu'à -mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans; ses traits -pâles et réguliers étaient pleins de finesse, et l'ironie se blottissait -dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche; à l'Université, -dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore la casquette à -feuilles de chêne des étudiants, il devait avoir donné beaucoup de fil à -retordre aux _philistins_ et brillé au premier rang des _burschen_ et -des _renards_. - -Le très-court espace dans lequel il circonscrivait sa promenade montrait -qu'il attendait quelqu'un ou plutôt quelqu'une, car le Jardin impérial -de Vienne, au mois de novembre, n'est guère propice aux rendez-vous -d'affaires. - -En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au bout de l'allée: -une coiffe de soie noire couvrait ses riches cheveux blonds, dont -l'humidité du soir avait légèrement défrisé les longues boucles; son -teint, ordinairement d'une blancheur de cire vierge, avait pris sous les -morsures du froid des nuances de roses de Bengale. Groupée et pelotonnée -comme elle était dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait à -ravir à la statuette de _la Frileuse_; un barbet noir l'accompagnait, -chaperon commode, sur l'indulgence et la discrétion duquel on pouvait -compter. - ---Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en prenant le bras du -jeune homme, qu'il y a plus d'une heure que je suis habillée et prête à -sortir, et ma tante n'en finissait pas avec ses sermons sur les dangers -de la valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les carpes au -bleu. Je suis sortie sous le prétexte d'acheter des brodequins gris dont -je n'ai nul besoin. C'est pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous -ces petits mensonges dont je me repens et que je recommence toujours; -aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer au théâtre; c'était bien -la peine d'étudier si longtemps la théologie à Heidelberg! Mes parents -vous aimaient et nous serions mariés aujourd'hui. Au lieu de nous voir à -la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial, nous serions -assis côte à côte près d'un beau poêle de Saxe, dans un parloir bien -clos, causant de l'avenir de nos enfants: ne serait-ce pas, Henrich, un -sort bien heureux? - ---Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme en pressant sous le -satin et les fourrures le bras potelé de la jolie Viennoise; mais, que -veux-tu! c'est un ascendant invincible; le théâtre m'attire; j'en rêve -le jour, j'y pense la nuit; je sens le désir de vivre dans la création -des poëtes, il me semble que j'ai vingt existences. Chaque rôle que je -joue me fait une vie nouvelle; toutes ces passions que j'exprime, je les -éprouve; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor: quand on est tout cela, -on ne peut que difficilement se résigner à l'humble condition de pasteur -de village. - ---C'est fort beau; mais vous savez bien que mes parents ne voudront -jamais d'un comédien pour gendre. - ---Non, certes, d'un comédien obscur, pauvre artiste ambulant, jouet des -directeurs et du public; mais d'un grand comédien couvert de gloire et -d'applaudissements, plus payé qu'un ministre, si difficiles qu'ils -soient, ils en voudront bien. Quand je viendrai vous demander dans une -belle calèche jaune dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins -étonnés et qu'un grand laquais galonné m'abattra le marchepied, -croyez-vous, Katy, qu'ils me refuseront? - ---Je ne le crois pas... Mais qui dit, Henrich, que vous en arriverez -jamais là?... Vous avez du talent; mais le talent ne suffit pas, il faut -encore beaucoup de bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont vous -parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera passé, et alors -voudrez-vous toujours épouser la vieille Katy, ayant à votre disposition -les amours de toutes ces princesses de théâtre si joyeuses et si parées? - ---Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain que vous ne croyez; -j'ai un engagement avantageux au théâtre de la Porte de Carinthie, et le -directeur a été si content de la manière dont je me suis acquitté de mon -dernier rôle, qu'il m'a accordé une gratification de deux mille thalers. - ---Oui, reprit la jeune fille d'un air sérieux, ce rôle de démon dans la -pièce nouvelle; je vous avoue, Henrich, que je n'aime pas voir un -chrétien prendre le masque de l'ennemi du genre humain et prononcer des -paroles blasphématoires. L'autre jour, j'allai vous voir au théâtre de -Carinthie, et à chaque instant je craignais qu'un véritable feu d'enfer -ne sortît des trappes où vous vous engloutissiez dans un tourbillon -d'esprit-de-vin. Je suis revenue chez moi toute troublée et j'ai fait -des rêves affreux. - ---Chimères que tout cela, ma bonne Katy; et d'ailleurs, c'est demain la -dernière représentation, et je ne mettrai plus le costume noir et rouge -qui te déplaît tant. - ---Tant mieux! car je ne sais quelles vagues inquiétudes me travaillent -l'esprit, et j'ai bien peur que ce rôle, profitable à votre gloire, ne -le soit pas à votre salut; j'ai peur aussi que vous ne preniez de -mauvaises mœurs avec ces damnés comédiens. Je suis sûre que vous ne -dites plus vos prières, et la petite croix que je vous avais donnée, je -parierais que vous l'avez perdue. - -Henrich se justifia en écartant les revers de son habit; la petite croix -brillait toujours sur sa poitrine. - -Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient parvenus à la rue du -Thabor dans la Léopoldstadt, devant la boutique du cordonnier renommé -pour la perfection de ses brodequins gris; après avoir causé quelques -instants sur le seuil, Katy entra suivie de son barbet noir, non sans -avoir livré ses jolis doigts effilés au serrement de main d'Henrich. - -Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de sa maîtresse, à -travers les souliers mignons et les gentils brodequins symétriquement -rangés sur les tringles de cuivre de la devanture; mais le brouillard -avait étamé les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler -qu'une silhouette confuse; alors, prenant une héroïque résolution, il -pirouetta sur ses talons et s'en alla d'un pas délibéré au gasthof de -l'_Aigle à deux têtes_. - - -II - -LE GASTHOF DE L'AIGLE A DEUX TÊTES - -Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au gasthof de l'_Aigle à deux -têtes_; la société était la plus mélangée du monde, et le caprice de -Callot et celui de Goya, réunis, n'auraient pu produire un plus bizarre -amalgame de types caractéristiques. L'_Aigle à deux têtes_ était une de -ces bienheureuses caves célébrées par Hoffmann, dont les marches sont si -usées, si onctueuses et si glissantes, qu'on ne peut poser le pied sur -la première sans se trouver tout de suite au fond, les coudes sur la -table, la pipe à la bouche, entre un pot de bière et une mesure de vin -nouveau. - -A travers l'épais nuage de fumée qui vous prenait d'abord à la gorge et -aux yeux, se dessinaient, au bout de quelques minutes, toute sorte de -figures étranges. - -C'étaient des Valaques avec leur cafetan et leur bonnet de peau -d'Astrakan, des Serbes, des Hongrois aux longues moustaches noires, -caparaçonnés de dolmans et de passementeries; des Bohêmes au teint -cuivré, au front étroit, au profil busqué; d'honnêtes Allemands en -redingote à brandebourgs, des Tatars aux yeux retroussés à la chinoise; -toutes les populations imaginables. L'Orient y était représenté par un -gros Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du latakié dans -une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau de terre -rouge et un bout d'ambre jaune. - -Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et buvait: la boisson se -composait de bière forte et d'un mélange de vin rouge nouveau avec du -vin blanc plus ancien; la nourriture, de tranches de veau froid, de -jambon ou de pâtisseries. - -Autour des tables tourbillonnait sans repos une de ces longues valses -allemandes qui produisent sur les imaginations septentrionales le même -effet que le hatchich et l'opium sur les Orientaux; les couples -passaient et repassaient avec rapidité; les femmes, presque évanouies de -plaisir sur le bras de leur danseur, au bruit d'une valse de Lanner, -balayaient de leurs jupes les nuages de fumée de pipe et -rafraîchissaient le visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs -morlaques, accompagnés d'un joueur de guzla, récitaient une espèce de -complainte dramatique qui paraissait divertir beaucoup une douzaine de -figures étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de mouton. - -Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla prendre place à une -table où étaient déjà assis trois ou quatre personnages de joyeuse mine -et de belle humeur. - ---Tiens, c'est Henrich! s'écria le plus âgé de la bande; prenez garde à -vous, mes amis: _fœnum habet in cornu_. Sais-tu que tu avais vraiment -l'air diabolique l'autre soir: tu me faisais presque peur. Et comment -s'imaginer qu'Henrich, qui boit de la bière comme nous et ne recule pas -devant une tranche de jambon froid, vous prenne des airs si venimeux, si -méchants et si sardoniques, et qu'il lui suffise d'un geste pour faire -courir le frisson dans toute la salle? - ---Eh! pardieu! c'est pour cela qu'Henrich est un grand artiste, un -sublime comédien. Il n'y a pas de gloire à représenter un rôle qui -serait dans votre caractère; le triomphe, pour une coquette, est de -jouer supérieurement les ingénues. - -Henrich s'assit modestement, se fit servir un grand verre de vin -mélangé, et la conversation continua sur le même sujet. Ce n'était de -toutes parts qu'admiration et compliments. - ---Ah! si le grand Wolfgang de Gœthe t'avait vu! disait l'un. - ---Montre-nous tes pieds, disait l'autre: je suis sûr que tu as l'ergot -fourchu. - -Les autres buveurs, attirés par ces exclamations, regardaient -sérieusement Henrich, tout heureux d'avoir l'occasion d'examiner de près -un homme si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois connu -Henrich à l'Université, et dont ils savaient à peine le nom, -s'approchaient de lui en lui serrant la main cordialement, comme s'ils -eussent été ses intimes amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient -en passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et veloutés. - -Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait pas prendre part à -l'enthousiasme général; la tête renversée en arrière, il tambourinait -distraitement, avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche -militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce de _humph!_ -singulièrement dubitatif. - -L'aspect de cet homme était des plus bizarres, quoiqu'il fût mis comme -un honnête bourgeois de Vienne, jouissant d'une fortune raisonnable; ses -yeux gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des lueurs -phosphoriques comme celles des chats. Quand ses lèvres pâles et plates -se desserraient, elles laissaient voir deux rangées de dents -très-blanches, très-aiguës et très-séparées, de l'aspect le plus -cannibale et le plus féroce; ses ongles longs, luisants et recourbés, -prenaient de vagues apparences de griffes; mais cette physionomie -n'apparaissait que par éclairs rapides; sous l'œil qui le regardait -fixement, sa figure reprenait bien vite l'apparence bourgeoise et -débonnaire d'un marchand viennois retiré du commerce, et l'on s'étonnait -d'avoir pu soupçonner de scélératesse et de diablerie une face si -vulgaire et si triviale. - -Intérieurement Henrich était choqué de la nonchalance de cet homme; ce -silence si dédaigneux ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants -compagnons l'accablaient. Ce silence était celui d'un vieux connaisseur -exercé, qui ne se laisse pas prendre aux apparences et qui a vu mieux -que cela dans son temps. - -Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud enthousiaste -d'Henrich, ne put supporter cette mine froide, et, s'adressant à l'homme -singulier, comme le prenant à témoin d'une assertion qu'il avançait: - ---N'est-ce pas, monsieur, qu'aucun acteur n'a mieux joué le rôle de -Méphistophélès que mon camarade que voilà? - ---Humph! dit l'inconnu en faisant miroiter ses prunelles glauques et -craquer ses dents aiguës, M. Henrich est un garçon de talent et que -j'estime fort; mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore -bien des choses. - -Et, se dressant tout à coup: - ---Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich? - -Il fit cette question d'un ton si bizarre et si moqueur, que tous les -assistants se sentirent passer un frisson dans le dos. - ---Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité de votre jeu. -L'autre soir, j'étais au théâtre de la Porte de Carinthie, et je n'ai -pas été satisfait de votre rire; c'était un rire d'espiègle, tout au -plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich. - -Et là-dessus, comme pour lui donner l'exemple, il lâcha un éclat de rire -si aigu, si strident, si sardonique, que l'orchestre et les valses -s'arrêtèrent à l'instant même; les vitres du gasthof tremblèrent. -L'inconnu continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable et -convulsif qu'Henrich et ses compagnons, malgré leur frayeur, ne -pouvaient s'empêcher d'imiter. - -Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof répétaient, comme un -écho affaibli, les dernières notes de ce ricanement grêle et terrible, -et l'inconnu n'était plus là. - - -III - -LE THÉATRE DE LA PORTE DE CARINTHIE - -Quelques jours après cet incident bizarre, qu'il avait presque oublié et -dont il ne se souvenait plus que comme de la plaisanterie d'un bourgeois -ironique, Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce nouvelle. - -Sur la première banquette de l'orchestre était assis l'inconnu du -gasthof, et, à chaque mot prononcé par Henrich, il hochait la tête, -clignait les yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et -donnait les signes de la plus vive impatience: «Mauvais! mauvais!» -murmurait-il à demi-voix. - -Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières, applaudissaient et -disaient: - ---Voilà un monsieur bien difficile! - -A la fin du premier acte, l'inconnu se leva, comme ayant pris une -résolution subite, enjamba les timbales, la grosse caisse et le tamtam, -et disparut par la petite porte qui conduit de l'orchestre au théâtre. - -Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait dans la coulisse, -et, arrivé au bout de sa courte promenade, quelle fut sa terreur de -voir, en se retournant, debout au milieu de l'étroit corridor, un -personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et qui le regardait -avec des yeux dont la transparence verdâtre avait dans l'obscurité une -profondeur inouïe! des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient -quelque chose de féroce à son sourire sardonique. - -Henrich ne put méconnaître l'inconnu du gasthof de l'_Aigle à deux -têtes_, ou plutôt le diable en personne; car c'était lui. - ---Ah! ah! mon petit monsieur, vous voulez jouer le rôle du diable! Vous -avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment -une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me -permettrez de vous remplacer ce soir, et, comme vous me gêneriez, je -vais vous envoyer au second dessous. - -Henrich venait de reconnaître l'ange des ténèbres et il se sentit perdu; -portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le -quittait jamais, il essaya d'appeler au secours et de murmurer sa -formule d'exorcisme; mais la terreur lui serrait trop violemment la -gorge: il ne put pousser qu'un faible râle. Le diable appuya ses mains -griffues sur les épaules d'Henrich et le fit plonger de force dans le -plancher; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un -comédien consommé. - -Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment diabolique, surprit -d'abord les auditeurs. - ---Comme Henrich est en verve aujourd'hui! s'écriait-on de toutes parts. - -Ce qui produisait surtout un grand effet, c'était ce ricanement aigre -comme le grincement d'une scie, ce rire de damné blasphémant les joies -du paradis. Jamais acteur n'était arrivé à une telle puissance de -sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse: on riait et on -tremblait. Toute la salle haletait d'émotion, des étincelles -phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur; des -traînées de flamme étincelaient à ses pieds; les lumières du lustre -pâlissaient, la rampe jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres; je ne -sais quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle; les spectateurs -étaient comme en délire, et des tonnerres d'applaudissements frénétiques -ponctuaient chaque phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent -substituait des vers de son invention à ceux du poëte, substitution -toujours heureuse et acceptée avec transport. - -Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge, était dans une -inquiétude extraordinaire; elle ne reconnaissait pas son cher Henrich; -elle pressentait vaguement quelque malheur avec cet esprit de divination -que donne l'amour, cette seconde vue de l'âme. - -La représentation s'acheva dans des transports inimaginables. Le rideau -baissé, le public demanda à grands cris que Méphistophélès reparût. On -le chercha vainement; mais un garçon de théâtre vint dire au directeur -qu'on avait trouvé dans le second dessous M. Henrich, qui sans doute -était tombé par une trappe. Henrich était sans connaissance: on -l'emporta chez lui, et, en le déshabillant, l'on vit avec surprise qu'il -avait aux épaules de profondes égratignures, comme si un tigre eût -essayé de l'étouffer entre ses pattes. La petite croix d'argent de Katy -l'avait préservé de la mort, et le diable, vaincu par cette influence, -s'était contenté de le précipiter dans les caves du théâtre. - -La convalescence d'Henrich fut longue: dès qu'il se porta mieux, le -directeur vint lui proposer un engagement des plus avantageux, mais -Henrich le refusa; car il ne se souciait nullement de risquer son salut -une seconde fois, et savait, d'ailleurs, qu'il ne pourrait jamais égaler -sa redoutable doublure. - -Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit héritage, il épousa la -belle Katy, et tous deux, assis côte à côte près d'un poêle de Saxe, -dans un parloir bien clos, ils causent de l'avenir de leurs enfants. - -Les amateurs de théâtre parlent encore avec admiration de cette -merveilleuse soirée, et s'étonnent du caprice d'Henrich, qui a renoncé à -la scène après un si grand triomphe. - -1841. - - - - -UNE VISITE NOCTURNE - - -J'ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom, je l'ignore, sa -demeure, je ne la soupçonne pas. Perche-t-il sur un arbre? se terre-t-il -dans une carrière abandonnée? Nous autres de la Bohème, nous ne sommes -pas curieux, et je n'ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. Je -le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par -des temps impossibles. Suivant l'usage des romanciers à la mode, je -devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu; je présume que -son passe-port doit être rédigé ainsi: «Visage ovale, nez ordinaire, -bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains; signes -distinctifs: aucun.» C'est cependant un homme très-singulier. Il -m'aborde toujours en criant comme Archimède: «J'ai trouvé!» car mon ami -est un inventeur. Tous les jours, il fait le plan d'une machine -nouvelle. Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme -deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul: les -mécaniques sont produites par d'autres mécaniques, les bras et les -jambes passent à l'état de pures superfluités. Mon ami, vrai puits de -Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l'alchimie. Le Dragon -vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres; il a -dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les -hermétiques. - ---Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour d'un air de doute, en -regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien. - ---Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j'ai eu cet enfantillage; -j'ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m'en coûtaient quarante; du -reste, tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun: Esq., -d'Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux. J'ai aussi composé du tissu -cellulaire en faisant traverser des blancs d'œuf par un courant -électrique; c'est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à -de l'omelette. J'ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore -qui chante, deux petits monstres assez désagréables; comme maître -Wagner, j'ai un homunculus dans un flacon de verre; mais, décidément, -les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. Ce qui m'occupe -maintenant, c'est de sortir de l'atmosphère terrestre. Peut-être Newton -s'est-il trompé, la loi de la gravitation n'est vraie que pour les -corps: les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me -jeter du haut d'une tour et tomber dans la lune. Adieu! - -Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu'il était entré -dans le mur comme Cardillac. - -Un soir, je revenais d'un théâtre lointain situé vers le pôle arctique -du boulevard; il commençait à tomber une de ces pluies fines, -pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et -toutes les étoffes qui abusent du prétexte d'être imperméables pour -sentir la poix et le goudron. Les voitures de place étaient partout, -excepté, bien entendu, sur les places. A la douteuse clarté d'un -réverbère qui faisait des tours d'acrobate sur la corde lâche, je -reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s'il eût fait le plus -beau temps du monde. - ---Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant mon bras sous le -sien. - ---Je m'exerce à voler. - ---Diable! répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la -main sur ma poche. - ---Oh! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les -foulards; je m'exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de -grelots comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole en l'air, -j'ai loué un jardin du côté de la barrière d'Enfer, derrière le -Luxembourg; et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds -d'élévation; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de -cheminée. C'est commode. - ---Et par quel procédé?... - ---Mon Dieu, rien n'est plus simple. - -Et, là-dessus, mon ami m'expliqua son invention; en effet, c'était fort -simple, simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d'un -tube, font apercevoir des mondes inconnus, simple comme la boussole, -l'imprimerie, la poudre à canon et la vapeur. - -Je fus très-étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte; c'est -le sentiment qu'on éprouve en face des révélations du génie. - ---Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J'ai trouvé pour -ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux -sont trop chères, et, d'ailleurs, personne ne les lit; j'irai de nuit -m'asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je -commencerai une petite promenade d'agrément au-dessus de la zone des -réverbères; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des -boulevards jusqu'à la place de la Bastille, où j'irai embrasser le génie -de la liberté sur sa colonne de bronze. - -Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois -ou quatre mois. - -Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J'entendis -frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J'avouerai -courageusement que j'éprouvai une frayeur horrible. Au moins si ce -n'était qu'un voleur, m'écriai-je dans une angoisse d'épouvante, mais ce -doit être le diable, l'inconnu, celui qui rôde la nuit, _quærens quem -devoret_. On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des -traits qui ne m'étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me -dit: - ---Ouvrez donc, il fait un froid atroce. - -Je me levai. J'ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il -était entouré d'une ceinture gonflée de gaz; des ligatures et des -ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes; il se défit de -son appareil et s'assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je -tirai de l'armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis -je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction, -c'est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une -espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient -l'auréole à s'y méprendre. - ---Mon cher, me dit-il après une pause, j'ai réussi tout à fait; l'aigle -n'est qu'un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je -fais ce que je veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et -cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant! mes ailes ne coûtent -guère plus qu'un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange -chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos -d'une carte, quelques ressorts arrangés par moi d'une certaine manière, -et le monde va être changé. Le vieil univers a vécu; religion, morale, -gouvernement tout sera renouvelé. D'abord, revêtu d'un costume -étincelant, je descendrai de ce que jusqu'à présent l'on a appelé le -ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je _révélerai_ -aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l'antique pesanteur; -je les rendrai semblables à des anges, on serait dieu à moins. Beaucoup -le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de -frontières, plus de douanes, plus d'octroi, plus de péages; l'emploi -d'invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un -contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la -mer; car, au moyen d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajouté à -mon appareil comme appendice, on peut s'élever à des hauteurs -incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes. -L'architecture est renversée de fond en comble; les fenêtres deviennent -des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques. -Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de -guerre; la stratégie est inutile, l'artillerie ne peut plus servir; -pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des -nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. Dans quelque -temps d'ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui -courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l'heure! - -Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre de vin. Son enthousiasme -tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler -sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait -nécessiter, avec une richesse de couleurs et d'images à désespérer un -disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit -son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite. -Je lui ouvris la fenêtre, il s'élança dans les profondeurs grises du -ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir -si je veillais ou si je dormais. - -J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l'ai plus -rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l'a-t-elle -laissé en route? S'est-il cassé le cou ou s'est-il noyé dans un océan -quelconque? A-t-il eu les yeux arrachés par l'oiseau Rock sur les cimes -de l'Himalaya? C'est ce que j'ignore profondément. Je vous ferai savoir -les premières nouvelles que j'aurai de lui. - -1843. - - - - -FEUILLETS - -DE - -L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN - - -I - -VOCATION - -Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la -biographie d'un grand homme: «Il naquit à l'âge de trois ans, de parents -pauvres mais malhonnêtes.» Je dois le jour (le leur rendrai-je?) à des -parents cossus mais bourgeois, qui m'ont infligé un nom de famille -ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont -ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. N'est-ce pas une chose -absurde que d'être obligé de répondre à un certain assemblage de -syllabes qui vous déplaisent? Soyez donc un grand maître en vous -appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard? A vingt ans, on devrait se -choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait à la manière -des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Florizel (né Barbochu), -ainsi qu'on l'entendrait; de cette façon, des gens noirs comme des -Abyssins ne s'appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite. - -Mes père et mère, six semaines après que j'eus été sevré, prirent cette -résolution commune à tous les parents de faire de moi un avocat, ou un -médecin, ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier avec le -temps. Il est évident que j'avais les plus belles dispositions pour l'un -de ces trois états: j'étais bavard, je médicamentais les hannetons, et -je ne cassais qu'au jour voulu les tirelires où je mettais mes sous; ce -qui faisait pressentir la faconde de l'avocat, la hardiesse anatomique -du médecin, et la fidélité du notaire à garder les dépôts. En -conséquence, on me mit au collége, où j'appris peu de latin et encore -moins de grec; il est vrai que j'y devins un parfait éleveur de vers à -soie, et que mes cochons d'Inde dépassaient pour l'instruction et la -grâce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. Dès la troisième, -ayant reconnu la vanité des études classiques, je m'adonnai au bel art -de la natation, et j'acquis, après deux saisons de chair de poule et de -coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête -sans faire jaillir une goutte d'eau; je tirais la coupe marinière et la -coupe sèche d'une façon très-brillante; les maîtres de nage me faisaient -l'honneur de m'admettre à leur payer des petits verres et des cigares; -je commençai même un poëme didactique en quatre chants, en vers latins, -intitulé: _Ars natandi_. Malheureusement, la nage est un art d'été; et, -l'hiver, pour me distraire des thèmes et des versions, j'illustrais de -dessins à la plume les marges de mes cahiers et de mes livres; je ne -puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que -cette passion m'attira; j'avais du premier coup atteint les hauteurs de -l'art primitif; j'étais byzantin, gothique, et même, j'en ai peur, un -peu chinois: je mettais des yeux de face dans des têtes de profil; je -méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des -chevaux; si mes compositions eussent été sculptées dans la pierre au -lieu d'être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que -quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux -et les plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir une certaine -chaumière avec une cheminée dont la fumée sortait en tire-bouchon, et -trois peupliers pareils à des arêtes de sole frite, qui aujourd'hui -obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l'air naïf. -A coup sûr, rien n'était moins maniéré. - -De là, je passai à de plus nobles exercices; je copiai les _Quatre -Saisons_ au crayon noir, et les _Quatre Parties du monde_ au crayon -rouge. Je faisais des hachures carrées, en losange, avec un point au -milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c'est -de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle; enfin j'en vins -à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat -romain qui, à quelque distance, pouvait produire l'effet d'une gravure -au pointillé; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de -s'attendrir; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde, -au lieu de la phrase que j'attendais: _Tu Marcellus eris!_ me dit, avec -un accent qui me sembla horriblement ironique: «Tu seras avocat!» - -Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes -sorties, et me permirent d'aller assez régulièrement dans un atelier de -peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un -gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui -retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement -dernier: «Tu périras sur l'échafaud!» C'est ainsi que se décida ma -vocation. - - -II - -D'APRÈS LA BOSSE - -Hélas! voici bien longtemps que je reproduis à l'estompe le torse de -Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins -antiques: à la longue, la bosse et l'estompe engendrent la mélancolie; -les yeux blancs des dieux grecs n'ont pas grande expression; la _sauce_ -est peu variée en elle-même. Si ce n'était l'idée de contrarier mes -parents, qui me soutient, je quitterais à l'instant cet affreux métier! -Cela n'est guère amusant, d'aller chercher des cerises à l'eau-de-vie, -du tabac à fumer et des cervelas pour ces messieurs, et de s'entendre -appeler toute la journée rapin et rat huppé! - - -III - -D'APRÈS NATURE - -La semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boîte, -un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou -carrée? Carrée, c'est plus sévère, plus primitif, plus _ingresque_; la -palette d'Apelles devait être carrée! Oh! les belles vessies, pleines, -fermes, luisantes! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup -d'épingle qui doit faire jaillir la couleur!... Aïe! ouf! quel mauvais -augure! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté -comme une bombe, et m'a lancé à la figure une longue fusée jaune: il -faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si -j'étais superstitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non -plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature -vivante! Dieux! si c'était une femme! ô mon cœur, contiens-toi, réprime -tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer -comme le cœur du prince Henri. Ce n'est pas une femme; au contraire, -c'est un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des experts, le -plus beau torse de l'époque, et qui s'intitule «premier modèle de -l'Académie royale de dessin et de peinture;» pour moi, il me fait -l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout -contre un mur. - -On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise -m'échoit. Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme -une forêt de mâts, j'entrevois vaguement le coude du modèle. De tous -côtés j'entends mes compagnons s'écrier: «Quels dentelés! quels -pectoraux! comme la mastoïde s'agrafe vigoureusement! comme le biceps -est soutenu! comme le grand trochanter se dessine avec énergie!» Moi, au -lieu de toutes ces merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective -qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet; je le -transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et, quand le -professeur vint jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un -ton rogue: «Cela est plein de chic et de ficelles; vous avez une patte -d'enfer, et je vous prédis... que vous ne ferez jamais rien.» - - -IV - -COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L'ÉCOLE ANGÉLIQUE - -Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement. «Eh -quoi! m'écriai-je, j'ai déjà du chic, et c'est la première fois que je -touche une brosse... Qu'est-ce donc que le chic?» J'étais près de me -laisser aller à mon désespoir et de m'enfoncer dans le cœur mon couteau -à palette tout chargé de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis -au fond de mon âme une voix qui murmurait: «Si ton maître n'était qu'un -cuistre!...» Je rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout le -monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne -parut s'apercevoir de cette illumination intérieure. - -Petit à petit, à force de travail, j'en revins à ma manière primitive, -je n'employai plus aucune ficelle, et je fis des dessins qui pouvaient -rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des -dictionnaires; aussi, un jour, mon professeur, qui s'était arrêté -derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses: «Comme c'est -bonhomme!» A ces mots, je me troublai, et, suffoqué d'émotion, je -courbai ma tête sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui -me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un -ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes -gravées sur bois et grossièrement coloriées, que l'on fabrique à Épinal. -A dater de ce jour, je me fis une raie dans le milieu des cheveux, et me -vouai au culte de l'art symbolique, archaïque et gothique; les Byzantins -devinrent mes modèles; je ne peignis plus que sur fond d'or, au grand -effroi de mes parents, qui trouvaient que c'étaient là des fonds mal -placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai -dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de -fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration: -Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandaïo, Pérugin, me paraissaient déjà -un peu Vanloo; et, ne trouvant plus l'école italienne assez -spiritualiste, je me jetai dans l'école allemande. Les frères van Eyk, -Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein, Quintin Metsys, Albert Dürer, -furent pour moi l'objet d'études profondes, après lesquelles j'étais en -état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu -Jacquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VI. A cette époque -climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue -chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette observation que je devais -savoir mon métier et gagner de l'argent; je répondis que le -gouvernement, par un oubli que j'avais peine à concevoir, ne m'avait pas -encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ne pouvait manquer. A -quoi mon père répliqua: «Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame -son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai -cent francs pour tes mois de nourrice, que tu me dois encore.» - - -V - -HURES DE BOURGEOIS!!!... - -Madame Crapouillet n'était pas jolie, mais M. Crapouillet était affreux; -elle avait l'air d'un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait à -un homard passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur pomme d'amour -peu mûre, et la femme d'un gris perle tout à fait mélancolique, dans le -genre des peintures d'Overbeck et de Cornélius. Ce teint parut peu les -flatter, mais ils furent contents de ma manière de peindre, et ils -dirent à l'auteur de mes jours: «Au moins monsieur votre fils étale-t-il -bien sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux dans son -ouvrage.» Il fallut me contenter de ce compliment assez maigre; pourtant -j'avais représenté fort exactement la verrue de M. Crapouillet, et les -trous de petite vérole qui criblaient son aimable visage; on pouvait -distinguer dans l'œil de madame la fenêtre d'en face avec ses portants, -ses croisillons et ses rideaux à franges. La fenêtre ressemblait -beaucoup. - -Ces portraits eurent un véritable succès dans le monde bourgeois; on les -trouvait très-unis et faciles à nettoyer avec de l'eau seconde. Le -courage me manque pour énumérer toutes les caricatures sérieuses -auxquelles je me livrai. Je vis des têtes inimaginables, groins, mufles, -rostres, empruntant des formes à tous les règnes, principalement à la -famille des cucurbitacées; des nez dodécaèdres, des yeux en losange, des -mentons carrés ou taillés en talon de sabot; une collection de -grotesques à faire envie aux plus ridicules poussahs inventés par la -fantaisie chinoise. - -Je fus à même d'étudier tout ce que laisse de trivial, de laid, d'épaté -et de sordide, sur un visage humain, l'habitude des pensées basses et -mesquines. La nuit, je me dédommageais de ces horribles travaux, dont -ceux qui les ont faits peuvent seuls soupçonner les nausées, en -dessinant à la lampe des sujets ascétiques traités à la manière -allemande, et entremêlés de pantalons mi-partis, de lapins blancs et de -bardane. - - -VI - -RENCONTRE - -Un soir, j'entrai, près de l'Opéra, dans un divan où se réunissaient des -artistes et des littérateurs; on y fumait beaucoup, on y parlait -davantage. C'étaient des figures toutes particulières: il y avait là des -peintres à tous crins, d'autres rasés en brosse comme des cavaliers et -des têtes rondes. Ceux-ci portaient les moustaches en croc et la royale, -comme les raffinés du temps de Louis XIII; ceux-là laissaient gravement -descendre leur barbe jusqu'au ventre, à l'instar de feu l'empereur -Barberousse: d'autres l'avaient bifurquée comme celle des christs -byzantins; le même caprice régnait dans les coiffures: les chapeaux -pointus, les feutres à larges bords y abondaient; on eût dit des -portraits de van Dyck, sans cadre. Un surtout me frappa: il était vêtu -d'une espèce de paletot en velours noir qui, pittoresquement débraillé, -permettait de voir une chemise assez blanche; l'arrangement de ses -cheveux et de son poil rappelait singulièrement la physionomie de -Pierre-Paul Rubens; il était blond et sanguin, et parlait avec beaucoup -de feu. La discussion roulait sur la peinture. J'entendis là des choses -effroyables pour moi, qui avais été élevé dans l'amour de la ligne pure -et dans la crainte de la couleur. Les mots dont ils se servaient pour -apprécier le mérite de certains tableaux étaient vraiment bizarres. -«Quelle superbe chose! s'écriait le jeune homme à tournure anversoise; -comme c'est tripoté! comme c'est torché! quel ragoût! quelle pâte! quel -beurre! il est impossible d'être plus chaud et plus grouillant.» Je crus -d'abord qu'il s'agissait de préparations culinaires; mais je reconnus -mon erreur, et je vis qu'il était question du tableau de M. ***, dont le -jeune peintre à barbiche blonde se posait l'admirateur passionné. On -parlait avec un mépris parfait des gens que j'avais jusque-là respectés -à l'égal des dieux, et mon maître en particulier était traité comme le -dernier des rapins. Enfin, l'on m'aperçut dans le coin où je m'étais -tapi comme un cerf acculé, tenant un coussin sous chaque bras pour me -donner une contenance, et l'on me força à prendre une part active à la -conversation. Je suis, je l'avoue, un médiocre orateur, et je fus battu -à plate couture. On pluma sans pitié mes ailes d'ange, on contamina de -punch et de sophismes ma blanche robe séraphique; et, le lendemain, le -peintre à paletot de velours noir vint me prendre et me conduisit à la -galerie du Louvre, dont je n'avais jamais osé dépasser la première -salle: je me hasardai à jeter un regard sur les toiles de Rubens, qui -m'avaient jusqu'alors été interdites avec la plus inflexible sévérité; -ces cascades de chairs blanches saupoudrées de vermillon, ces dos -satinés où les perles s'égrènent dans l'or des chevelures; ces torses -pétris avec une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette nature -luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et de beauté répandue -partout, troublèrent profondément ma candeur virginale. Le cruel -peintre, qui voulait ma perte, me tint une heure entière le nez contre -un Paul Véronèse; il me fit passer en revue les plus turbulentes -esquisses du Tintoret et me conduisit aux Titiens les plus chauds et les -plus ambrés; puis il me ramena dans son atelier orné de buffets de la -Renaissance, de potiches chinoises, de plats japonais, d'armures -gothiques et circassiennes, de tapis de Perse, et autres curiosités -caractéristiques; il avait précisément un modèle de femme, et, poussant -devant moi une boîte de pastel et un carton, il me dit: «Faites une -pochade d'après cette gaillarde! voilà des hanches un peu Rubens et un -dos crânement flamand.» Je fis, d'après cette créature, étalée dans une -pose qui n'avait rien de céleste, un croquis où je glissai timidement -quelques teintes roses, en retournant à chaque fois la tête pour -m'assurer que mon maître n'était pas là. La séance finie, je m'enfuis -chez moi l'âme pleine de trouble et de remords, plus agité que si -j'eusse tué mon père ou ma mère. - - -VII - -CONVERSION - -J'eus beaucoup de peine à m'endormir, et je fis des rêves bizarres où je -voyais scintiller dans l'ombre des spectres solaires, et s'ouvrir des -queues de paon ocellées de pierres précieuses et jetant le plus vif -éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus, des -brocatelles tramées d'or et magnifiquement ramagées, se déployant à -larges plis; des cabinets d'ébène incrustés de nacre et de burgau -ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de -perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles -courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes -d'or, pendant que des négresses, à la bouche d'œillet épanoui, leur -tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc, -laissant entrevoir dans le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce -cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et, quand j'ouvris -ma fenêtre, je m'aperçus d'une chose que je n'avais pas encore -remarquée: je vis que les arbres étaient verts et non couleur de -chocolat, et qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon. - - -VIII - -COUP D'ÉCLAT - -Je me levai, et, ma cravate montée jusqu'au nez, mon chapeau enfoncé -jusqu'aux yeux, je sortis de la maison sur la pointe du pied avec un air -mystérieux et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode des -manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je pas donné pour avoir au -doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible! Je n'allais cependant -pas à un rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter -quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des -palettes de ses élèves. J'étais devant le marchand comme un écolier de -troisième qui achète _Faublas_ à un bouquiniste du quai; en demandant -certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait -le dos moite; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez -moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là -n'avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de -plomb, de l'ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on -me permettait quelquefois d'ajouter un peu de bleu de cobalt pour les -ciels, se trouva diaprée d'une foule de nuances plus brillantes les unes -que les autres; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance, -la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie, -tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs -plus beaux effets, s'étalaient avec une fastueuse profusion sur la -modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d'abord assez -embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe, -l'abondance des biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours, -j'avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une -racine de buis ou à un kaléidoscope; j'y travaillais avec acharnement, -et je ne paraissais plus à l'atelier. - -Un jour que j'étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de -draperie d'un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma -disparition, entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment laissé la -clef sur la porte; il se tint quelque temps debout derrière moi, les -doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du -_Saint Symphorien_, et, après quelques minutes de contemplation -désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une -goutte de plomb fondu: - ---Rubens! - -Je compris alors l'énormité de ma faute; je tombai à genoux et je baisai -la poussière des bottes magistrales; je répandis un sac de cendre sur ma -tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du -grand homme, j'envoyai au Salon une peinture à l'eau d'œuf représentant -une Madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en -papier. - -Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents, -me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la -première couche aux _ciels_ et aux _fonds_. Il m'a procuré une commande -magnifique dans une cathédrale qu'on restaure. C'est moi qui colorie -avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu'on a -débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir -davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les -maîtres du Campo-Santo eux-mêmes n'auraient peut-être pas été assez -primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l'excellente éducation -pittoresque que j'ai reçue, je suis venu à bout de m'acquitter de cette -tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon -avenir, ne me criera plus désormais: «Tu seras avocat!» - -1845. - - - - -DE - -L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE - - -L'homme de génie doit-il être gras ou maigre? chair ou poisson? et -peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés? - ---C'est une question assez difficile à résoudre. - -Quand j'étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt -Bibliophile), et il n'y a pas fort longtemps de cela, j'avais les plus -étranges idées à l'endroit de l'homme de génie, et voici comment je me -le représentais. - -Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des -sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement -bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la -main nonchalamment passée dans l'hiatus de l'habit. - -En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je -n'aurais pas admis un poëte lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf -livres; le quintal m'eût profondément répugné: il est facile de -comprendre par tous ces détails que j'étais un romantique pur sang et à -tous crins. - -Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes; je n'avais vu ni -rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie, -et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des -_génies_ exclusivement, faute d'autre société. - -J'avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme -un hareng sauret, d'après le proverbe: _La lame use le fourreau_, et le -vers des Orientales: _Son âme avait brisé son corps_. Je m'étais arrangé -là-dessus avec d'autant plus de sécurité que je n'étais pas fort gras à -cette époque. - -Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je -m'étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j'en vins à -formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c'est à -savoir: _L'homme de génie doit être GRAS._ - -Oui, l'homme de génie du dix-neuvième siècle est obèse et devient aussi -gros qu'il est grand: la race du littérateur maigre a disparu, elle est -devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles: le -littérateur n'est plus crotté, les poëtes ne pétrissent plus les boues -de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au -moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur -pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans -quelque allée déserte du Luxembourg; les hommes de génie ne soupent plus -comme autrefois avec la fumée des rôtisseries, ils prennent leur -nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi -que ceux qui les apportent. O progrès fabuleux! ô sort inespéré! - -La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d'avoir à manger, -se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu'en très-peu de -temps elle prit du ventre. - -«Ce n'est plus Calliope longue et pure raclant du violon dans un -carrefour,» c'est une femme de Rubens chantant après boire dans un -banquet, une joyeuse Flamande au sourire épanoui et vermeil, que toutes -les ailes d'ange dessinées par Johannot en tête des recueils de vers -auraient grand'peine à enlever au ciel. - -Passons aux exemples. - -M. Victor Hugo, qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie -romantique, devrait être plus vert que tout autre et avoir les cheveux -noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds. Sans être de l'avis de -M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de la figure du poëte un -caractère d'animalité très-développée, nous devons à la vérité de dire -qu'il n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a l'air de se -porter beaucoup trop bien,--comme Napoléon devenu empereur. - -Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son -ventre: tous les jours un bouton saute, une boutonnière se déchire; il -ne pourrait plus entrer dans son habit des _Feuilles d'automne_. - -Quant au plus fécond de nos romanciers, M. de Balzac, c'est un muid -plutôt qu'un homme. Trois personnes, en se donnant la main, ne peuvent -parvenir à l'embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour; il -est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d'éclater dans -sa peau. - -Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y a six ans qu'il n'a vu -ses pieds; il porte trois toises de circonférence: on le prendrait pour -un hippopotame en culottes, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est -Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique. - -Janin, l'aigle et le papillon du _Journal des Débats_, effondre tous les -sophas du dix-huitième siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de -s'asseoir; son menton et ses joues débordent de tous côtés et passent -par-dessus ses favoris; l'habit et la redingote trop larges sont des -chimères pour lui, et tout spirituel qu'il est, l'on n'oserait pas se -hasarder à dire qu'il a plus d'esprit qu'il n'est gros. - -_L'art est aujourd'hui à un bon point_, et M. Alexandre Dumas aussi; -l'africanisme de ses passions n'empêche pas l'auteur d'Antony de devenir -très-dodu; sa taille de tambour-major est cause qu'il ne paraît pas -aussi gros que ses rivaux en génie, cependant il pèse autant qu'eux. -C'est M. de Balzac passé au laminoir. - -On fait toujours payer trois places à Lablache dans toutes les voitures -publiques; si l'on veut essayer la solidité d'un pont nouveau, on y fait -passer le célèbre virtuose. Il défonce tous les planchers de théâtre, et -ne peut jouer que sur des parquets de madriers ou des massifs de -maçonnerie; son poids est celui d'un éléphant adulte. - -M. Frédérick-Lemaître remplit très-exactement le pantalon rouge de -Robert Macaire, et il ne paraît pas que les désagréments qu'il a -éprouvés de la part des gendarmes l'aient beaucoup fait maigrir. Au -contraire. - -Byron, s'il n'était pas mort fort à propos, serait aujourd'hui fort -gras; on sait les peines qu'il se donnait pour éviter l'obésité, qui lui -venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les -poëtes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les -quinze jours: il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf -grand poëte et grand seigneur qu'il était. - -M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre -mystérieux de son gilet, l'abdomen le plus rondelet et le plus -satisfaisant. O Joseph Delorme du creux de la vallée, qu'êtes-vous -devenu?--M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui -promet beaucoup. - -Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie -lui tomber dans l'estomac. - -Au reste, cet embonpoint n'est pas volé, car les muses de ces messieurs -sont d'une voracité incroyable: il faut voir tous ces poëtes lyriques à -l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux -mélanges de côtelettes, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce -tomate, d'omelette, de jambon, de café au lait relevé d'un filet de -vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu'il avale -indistinctement très-vite et très-longtemps. Il lappe aussi de deux -heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid.--M. -Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit -cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il -renouvellera incessamment l'exploit de Milon de Crotone de manger un -bœuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu): ce -que ce jeune poëte élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des -indigestions à dix lazzarones; ce qu'il boit de bière enivrerait dix -Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a -toujours l'âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre -montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le -grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes. - -Nos grands hommes sont de force à lutter avec inspiration, leur pensée -peut être aussi affilée et tranchante qu'un damas turc; ils ont un -fourreau si bien matelassé et rembourré qu'il ne sera pas usé de -longtemps. - -Cependant, quoique la graisse soit à l'ordre du jour, il faut avouer -qu'il y a quelques génies maigres: M. de Lamartine, M. Alfred de Musset, -M. Alfred de Vigny, et quelques autres; mais il est à remarquer que -toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des _rêveurs_ de -l'école de _la Nouvelle Héloïse_ ou du jeune _Werther_, ce qui est peu -substantiel et peu propre au développement des régions abdominales. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Préface. I - -LES JEUNES-FRANCE - - SOUS LA TABLE, dialogue bachique sur plusieurs questions de - haute morale. 1 - ONUPHRIUS, ou les Vexations d'un admirateur d'Hoffmann. 25 - DANIEL JOVARD, ou la Conversion d'un classique. 71 - CELLE-CI ET CELLE-LA, ou la Jeune-France passionnée. 96 - ELIAS WILDMANSTADIUS, ou l'Homme moyen âge. 201 - LE BOL DE PUNCH. 211 - -CONTES HUMORISTIQUES - - LA CAFETIÈRE, conte fantastique. 249 - LAQUELLE DES DEUX, histoire perplexe. 262 - L'AME DE LA MAISON, conte. 273 - LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE. 309 - DEUX ACTEURS POUR UN RÔLE, conte. 324 - UNE VISITE NOCTURNE. 339 - FEUILLETS DE L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN. 346 - DE L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE. 363 - - -PARIS--IMP. SIMON RANÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1. - - - - -BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER, à 3 fr. 50 le volume - -ŒUVRES - -DE - -THÉOPHILE GAUTIER - - - Premières Poésies, 1830-1845. (Albertus.--La comédie de la - mort.--Poésies diverses, etc.). 1 vol. - Mademoiselle de Maupin. 1 vol. - Le Capitaine Fracasse. 10e édition. 2 vol. - Le Roman de la Momie. Nouvelle édition. 1 vol. - Spirite, nouvelle fantastique. 3e édition. 1 vol. - Voyage en Russie. 2 vol. - Voyage en Espagne (Tras los montes). 1 vol. - Romans et Contes (Avatar.--Jettatura.--Arria Marcella.--La - mille et deuxième nuit.--Le pavillon sur l'eau.--L'enfant - aux souliers de pain.--Le chevalier double.--Le pied de - momie.--La pipe d'opium.--Le club des hachichins). 1 vol. - Nouvelles (La morte amoureuse.--Fortunio.--La toison - d'or.--Omphale.--Le petit chien de la marquise.--La chaîne - d'or.--Le nid de rossignols.--Le roi Candaule.--Une nuit - de Cléopâtre). 10e édit. 1 vol. - Tableaux de siége.--Paris, 1870-1871 (La maison - abandonnée.--Les animaux pendant le siége.--Saint-Cloud.--Le - Versailles de Louis XIV, etc., etc.). 2e édition. 1 vol. - Émaux et Camées. Édition définitive, ornée d'un portrait à - l'eau-forte par J. JACQUEMART. 1 vol. - Théâtre.--Mystère, Comédies et Ballets (THÉATRE DE POCHE: - Une Larme du Diable.--La fausse Conversion.--Pierrot - posthume.--Le Tricorne enchanté.--Prologues.--L'Amour - souffle où il veut.--Le Selam.--BALLETS: Giselle.--La - Péri.--Paquerette.--Gemma.--Yanko le bandit.--Sacountala). 1 vol. - Les Jeunes-France, suivis de CONTES HUMORISTIQUES. 1 vol. - Histoire du Romantisme. 1 vol. - - -LE CAPITAINE FRACASSE - -ÉDITION ILLUSTRÉE - -DE - -60 DESSINS PAR GUSTAVE DORÉ - -Un volume grand in-8. Prix, broché... 24 fr. - - -Paris.--Imprimerie Viéville et Capiomont, rue des Poitevins, 6. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ; -suivis de Contes humoristiques, by Théophile Gautier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS *** - -***** This file should be named 63244-0.txt or 63244-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/4/63244/ - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/63244-0.zip b/old/63244-0.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 675a666..0000000 --- a/old/63244-0.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63244-h.zip b/old/63244-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 0087d22..0000000 --- a/old/63244-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63244-h/63244-h.htm b/old/63244-h/63244-h.htm deleted file mode 100644 index df127b5..0000000 --- a/old/63244-h/63244-h.htm +++ /dev/null @@ -1,13710 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of Les Jeunes-France, by Thophile Gautier. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } -h3 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 2em 0 1em 0; } - -div.c, p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 160%; } -.small, small { font-size: 90%; } -.xsmall { font-size: 80%; } -.sans-serif { font-family: sans-serif; } -i em { font-style: normal; } - -i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -span.fl { float: right; } -p.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; clear: right; } - - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 10%; text-indent: -10%; } -.i2 { text-indent: 0 } -.i4 { text-indent: 10% } -.i5 { text-indent: 15% } -.i6 { text-indent: 20% } - - -.ind { margin: 1em 0 1em 10%; } -.sign, .attr { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } -.epi { margin: 1em 0 1em 40%; font-size: 90%; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } - -div.dots { margin: 1.5em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - - -a { text-decoration: none; } - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.pad { padding: .7em 0; } -td.c { text-align: center; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; text-align: left; } -td.num { text-align: right; vertical-align: bottom; padding-left: 1em; - width: 3em; } -td.r { text-align: right; } - -.trnote { font-family: sans-serif; font-size: 95%; - padding: .5em; margin-left: 5%; margin-right: 5%; - border: thin dotted; background: #F0F0F0; - } -.trnote h2 { margin-top: .5em; } - -.fnanchor { font-size: 80%; vertical-align: 0.35em; padding: 0 .15em; - text-decoration: none; font-style: normal; } -.footnote { margin: 1em 0 1em 30%; font-size: 90%; } -.footnote .label { } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - -img { max-width: 100%; } - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top4em { padding-top: 4em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ; -suivis de Contes humoristiques, by Thophile Gautier - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. 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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les Jeunes-France: romans goguenards ; suivis de Contes humoristiques - -Author: Thophile Gautier - -Release Date: September 19, 2020 [EBook #63244] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS *** - - - - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large">THOPHILE GAUTIER</p> - -<h1><span class="small">LES</span><br /> -JEUNES-FRANCE</h1> - -<p class="c">ROMANS GOGUENARDS</p> - -<blockquote class="epi"> -<p>Moins un homme qui pense<br /> -Qu'un bœuf qui rumine.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Angola.</span></p> - -</blockquote> -<p class="c"><span class="xsmall">SUIVIS DE</span><br /> -<span class="large">CONTES HUMORISTIQUES</span></p> - - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -CHARPENTIER ET C<sup>IE</sup>, LIBRAIRES-DITEURS<br /> -<span class="small">28, QUAI DU LOUVRE, 28</span></p> - -<p class="c">1875<br /> -<span class="small">Tous droits rservs</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em">Il a t tir 50 exemplaires numrots, sur papier de Hollande.<br /> -Prix: 7 francs.</p> - - -<p class="c large gap">OUVRAGES DU MME AUTEUR</p> - -<p class="c"><span class="small">DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER</span><br /> - 3 fr. 50 chaque volume</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Premires Posies</span> (Albertus.—La Comdie de la mort, -etc.)</td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Mademoiselle de Maupin</span></td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le capitaine Fracasse</span></td> -<td class="num">2 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Roman de la Momie.</span> Nouvelle dition</td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Spirite</span>, nouvelle fantastique</td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Voyage en Russie</span></td> -<td class="num">2 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Voyage en Espagne</span> (<span lang="es" xml:lang="es">Tras los montes</span>)</td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Romans et Contes</span> (Avatar.—Jettatura, etc.)</td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Nouvelles</span> (La Morte amoureuse.—Fortunio, etc.)</td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Tableaux de Sige.</span>—Paris, 1870–1871</td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">maux et Cames.</span> dition dfinitive, orne d'un Portrait -l'eau-forte, par <i>J. Jacquemart</i></td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Thtre</span> (Mystre, Comdies et Ballets)</td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Histoire du Romantisme</span></td> -<td class="num">1 vol.</td></tr> -</table> - -<p class="c gap"><span class="small">PARIS.—IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH,</span> 1.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="preface">PRFACE</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p><span class="sc">Pierrot.</span>—Je te dis toujours la mme chose, -parce que c'est toujours la mme chose; et si ce -n'tait pas toujours la mme chose, je ne te dirais -pas toujours la mme chose.</p> - -<p class="attr"><i>Le Festin de Pierre.</i></p> - -</blockquote> - -<p>Ceci, en vrit, mon cher monsieur ou ma belle -dame, n'est autre chose qu'une prface, et une prface -fort longue: je n'ai pas la moindre envie de vous le -dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais -si vous avez la fatuit de ne pas lire les prfaces; mais -j'aime supposer le contraire, pour l'honneur de votre -esprit et de votre jugement. Je prtends mme que vous -me remercierez de vous en avoir fait une; elle vous -dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques, -que vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez, -si rcalcitrants que vous soyez, que ce n'est pas -une mince obligation que vous m'en devez avoir. J'espre -que celle-ci tiendra la moiti du volume; j'aurais -bien voulu qu'elle le remplt tout entier, mais mon diteur -m'a dit qu'on tait encore dans l'habitude de mettre -quelque chose aprs, pour avoir le prtexte de faire une -table. C'est une mauvaise habitude; on en reviendra. -Qu'est-ce qui empche de mettre la prface et la table -cte cte, sans le remplissage oblig de roman ou de -contes? Il me semble que tout lecteur un peu imaginatif -supposerait aisment le milieu, l'aide du commencement -et de la fin: sa fiction vaudrait probablement mieux -que la ralit, et d'ailleurs il est plus agrable de faire -un roman que de le lire.</p> - -<p>Moi, pour mon compte, et je prtends vous convertir - mon systme, je ne lis que les prfaces et les tables, -les dictionnaires et les catalogues. C'est une prcieuse -conomie de temps et de fatigue: tout est l, les mots -et les ides. La prface, c'est le germe; la table, c'est -le fruit: je saute comme inutiles tous les feuillets intermdiaires. -Qu'y verrais-je? des phrases et des formes; -que m'importe! Aussi, depuis deux ans que j'ai fait -cette prcieuse dcouverte, je suis devenu d'une rudition -effroyable: je ferais honte Cluverius, Saumaise, - dom Calmet, dom Sanchez et tous les dom bndictins -du monde; je disserterais, comme Pic de la Mirandole, -<i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili et quibusdam aliis</i>. Citez-moi -quelque chose que je ne sache pas, je vous en dfie; et, -pour peu que vous usiez de ma mthode, vous arriverez -au mme rsultat que moi.</p> - -<p>Il en est des livres comme des femmes: les uns ont -des prfaces, les autres n'en ont pas; les unes se rendent -tout de suite, les autres font une longue rsistance; -mais tout finit toujours de mme… par la fin. Cela est -triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme -qui irait se jeter tout d'abord votre tte? Vous lui diriez -comme le More de Venise Desdemona:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i5">… bas, prostitue!</div> -</div> - -<p>Cette femme serait une catin sans vergogne: pourquoi -voulez-vous donc qu'un livre soit plus effront qu'une -femme, et qu'il se livre vous sans prliminaire? Il est -vrai que la fille que vous louez six francs n'y fait pas -tant de faons, et vous avez achet le livre vingt sous de -plus que la fille. Il est vous, vous pouvez en user et -en abuser; vous n'accorderez pas mme sa virginit -le quart d'heure de grce, vous le touchez, vous le -maniez, vous le tranez de votre table votre lit, vous -rompez sa robe d'innocence, vous dchirez ses pages: -pauvre livre!</p> - -<p>La prface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, -ce sont les demi-aveux, les soupirs touffs, les coquettes -agaceries, c'est tout le charme; c'est la jeune fille qui -reste longtemps dnouer sa ceinture et dlacer son -corset, avant d'entrer au lit o son amoureux l'attend.</p> - -<p>Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux -pour lui dire: Dpche-toi!</p> - -<p>D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent -une paule convexe et une gorge concave, d'autant que la -prface cache souvent derrire elle un livre grle et chtif.</p> - -<p>O lecteurs du sicle! ardlions inoccups qui vivez en -courant et prenez peine le temps de mourir, plaignez-vous -donc des prfaces qui contiennent un volume en -quelques pages, et qui vous pargnent la peine de parcourir -une longue enfilade de chapitres pour arriver -l'ide de l'auteur. La prface de l'auteur, c'est le post-scriptum -d'une lettre de femme, sa pense la plus chre: -vous pouvez ne pas lire le reste.</p> - -<p>Pourtant, n'allez pas infrer de ce que je viens de dire -qu'il y ait une ide dans celle-ci; je serais dsespr de -vous induire en erreur. Je vous jure sur ce qu'il y a de -plus sacr. Y a-t-il encore quelque chose de sacr? Je -vous jure sur mon me, laquelle je ne crois gure; sur -ma mre, laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a -rellement pas plus d'ide dans ma prface que dans un -livre quelconque de M. Ballanche; qu'il n'y a ni mythe, -ni allgorie, que je n'y fonde pas de religion nouvelle -comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une potique -ni quoi que ce soit qui tende quelque chose: je n'y -fais mme pas l'apologie de mon ouvrage. Vous voyez -bien que ma prface ne ressemble en rien ses sœurs -les autres prfaces.</p> - -<p>Seulement je profite de l'occasion pour causer avec -vous; je fais comme ces bavards impitoyables qui vous -prennent par un bouton de votre habit, monsieur; par -le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent -dans un coin du salon pour se dgorger de toutes les -balivernes qu'ils ont amasses pendant un quart d'heure -de silence. En honneur, ce n'est pas pour autre chose. -Je n'ai pas grand'chose faire, ni vous non plus, je -pense. Je m'en vais donc me raconter vous de point en -point, et vous faire moi-mme ma biographie: il n'y aura -pas plus de mensonges que dans tout autre… ni moins.</p> - -<p>Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord -de vous toucher quelque chose des motifs qui m'ont -port faire noires trois ou quatre cents pages blanches -qui ne l'ont pas mrit.</p> - -<p>Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens -qui ont tous infiniment d'esprit, autant d'esprit que -M. H. Delatouche et M. Love-Veimars. Tous ces gens-l -ont fait un livre ou mme en ont fait deux: il y en a un -qui est coupable de trois. Moi, jusqu' ce jour, je m'tais -conserv vierge de toute abomination crite ou imprime, -et chacun tait libre de me croire autant de talent -qu'il lui plaisait. Je jouissais dans un certain monde -d'une assez honnte gloire indite. J'tais clbre depuis -la chemine jusqu'au paravent; je faisais un grand bruit -dans quelques pieds carrs.</p> - -<p>Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: -Il faut faire un livre. Je l'ai fait, mais sans prtention -aucune, je vous prie de le croire, comme une chose qui -ne mrite pas la peine qu'on s'en dfende, comme on -demande la croix d'honneur pour ne pas tre ridicule, -pour tre comme tout le monde. Il est indcent aujourd'hui -de ne pas avoir fait un livre, un livre de contes -tout au moins: j'aimerais autant me prsenter dans un -salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que -j'avais dj fait un volume de vers, mais cela ne compte -pas: c'est un volume de prose de moins, voil tout. Ne -me mprisez donc pas parce que j'ai fait des contes; j'ai -pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a de moins littraire -au monde: ma place vous eussiez agi de mme, -pour avoir le repos. Maintenant que me voil suffisamment -compromis, et que j'ai perdu ma virginale rputation, -j'espre que mes bons amis me laisseront tranquille.</p> - -<p>Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais -de tout mon cœur ce qui ressemble, de prs ou de loin, - un livre: je ne conois pas quoi cela sert.</p> - -<p>Les gros Plutarque in-folio, tmoin celui de Chrysale, -ont une utilit vidente: ils servent mettre en presse, - dfaut de rabats, puisqu'on n'en porte plus, les gravures -chiffonnes et qui ont pris un mauvais pli; on peut -encore les employer exhausser les petits enfants qui ne -sont pas de taille manger table. Quant nos in-octavo, -je veux que le diable m'emporte si l'on peut en tirer -parti et si je conois pourquoi on les fait.</p> - -<p>Il a pourtant t un temps o je ne pensais pas ainsi. -Je vnrais le livre comme un dieu; je croyais implicitement - tout ce qui tait imprim; je croyais tout, aux -pitaphes des cimetires, aux loges des gazettes, la -vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur!</p> - -<p>Je m'amusais comme une portire lire <i>les Mystres -d'Udolphe</i>, <i>le Chteau des Pyrnes</i>, ou tout autre roman -d'Anne Radcliffe; j'avais du plaisir avoir peur, et je -pensais, avec Grey, que le paradis, c'tait un roman devant -un bon feu.</p> - -<p>Que n'ai-je pas lu? J'ai puis tous les cabinets du -quartier. Que d'amants malheureux, que de femmes perscutes -m'ont pass devant les yeux! que de souterrains -n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu d'une si -merveilleuse sagacit, que, ds la premire syllabe d'un -roman, je sais dj la fin.</p> - -<p>On aura beau dire, <i>Notre-Dame de Paris</i> ne vaut pas <i>le -Chteau des Pyrnes</i>.</p> - -<p>La belle dame lgante que vous avez maintenant, -vous, jeune fashionable blas, ne vaut pas la femme de -chambre de votre mre, qui vous a eu il y a dix ans, vous, -colier naf et tremblant, pauvre chrubin plus timide -que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, mme -avec la fille du jardinier.</p> - -<p>Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le -frisson du couteau d'ivoire dans ses pages non coupes: -c'est une virginit comme une autre, et cela est toujours -agrable prendre. Le bruit des feuilles tombant l'une -sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et le -sommeil est, aprs la mort, la meilleure chose de la vie.</p> - -<p>Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera -bientt fait. J'ai t nourri par ma mre, et sevr -quinze mois; puis j'ai eu un accessit de je ne sais quoi -en rhtorique: voil les vnements les plus marquants -de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la -mer que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres -montagnes que Montmartre. Je n'ai jamais vu se -lever le soleil; je ne suis pas en tat de distinguer le bl -de l'avoine. Quoique n sur les frontires de l'Espagne, -je suis un Parisien complet, badaud, flneur, s'tonnant -de tout, et ne se croyant plus en Europe ds qu'il a -pass la barrire. Les arbres des Tuileries et des boulevards -sont mes forts; la Seine, mon Ocan. Du reste, je -vous avouerai franchement que je me soucie assez peu -de tout cela; je prfre le tableau l'objet qu'il reprsente, -et je serais bien capable de m'crier, comme -madame de Stal devant le lac de Genve: Oh! le ruisseau -de la rue Saint-Honor!</p> - -<p>Je ne comprends pas quel plaisir champtre peut valoir -celui de regarder les caricatures au vitrage de Martinet -ou de Susse, et je ne trouve pas le soleil de beaucoup -suprieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes amis sont -venus me chercher, et m'ont emmen, avec leurs matresses, -je ne sais o, sur les limites du monde, comme -j'imagine, car nous restmes trois heures en voiture. On -dna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs eurent l'air -d'y prendre un grand plaisir; quant moi, je me souhaitais -ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grles -arpentaient sans faon les assiettes, les mouches tombaient -dans nos verres, les chenilles nous grimpaient -aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, -je me relevai avec une indcente plaque verte au derrire. -Je touchai par mgarde je ne sais quelles herbes: c'taient -des orties, il me vint des cloches; je manquai me casser -le cou en sautant un foss; j'eus le lendemain une bonne -et belle courbature: cela s'appelle une partie de plaisir!</p> - -<p>Je dteste la campagne: toujours des arbres, de la -terre, du gazon! Qu'est-ce que cela me fait? C'est -trs-pittoresque, d'accord, mais c'est ennuyeux -crever.</p> - -<p>Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et -tout l'orchestre de l'glogue et de l'idylle ne me font aucun -plaisir; je dirais volontiers, comme Deburau au rossignol: -Tais-toi, vilaine bte!</p> - -<p>Ma vie a t la plus commune et la plus bourgeoise du -monde: pas le plus petit vnement n'en coupe la monotonie; -c'est au point que je ne sais jamais l'anne, le -mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe? 1833 -ne sera-t-il pas semblable 1832? hier n'a-t-il pas t -comme est aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il -soit matin ou soir, n'est-ce pas la mme chose? Manger, -boire, dormir; dormir, boire, manger; aller de son fauteuil - son lit, de son lit son fauteuil, sans souvenir de -la veille, sans projet pour demain; vivre l'heure, la -minute, la seconde, cramponn au moment comme un -vieillard qui n'a plus qu'un moment: voil o j'en suis -arriv, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un cœur et des -passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre, -peut-tre. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'nergie -pour secouer cela; comme tout vieux garon, j'ai -chez moi une servante-matresse qui me domine, et fait -de moi ce qu'elle veut: c'est l'habitude.</p> - -<p>L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre -ouverte, qui vous fait manger quand vous n'avez pas -faim, qui vous veille quand vous avez encore sommeil, -qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe, -qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgr vous, qui -vous trane par les cheveux dans un endroit o vous -vous ennuyez mortellement, qui vous remet entre les -doigts le livre que vous savez par cœur.</p> - -<p>Je n'ai jamais tu de sergent de ville, je n'ai jamais eu -affaire aux gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai -pas t Sainte-Plagie, je ne me suis jamais suicid par -dsespoir d'amour ou tout autre raison, je n'ai sign -aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni matresses.</p> - -<p>J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de -femme, comme l'on a un tiers ou un quart de vaudeville, -mais cela ne compte pas, et ne vaut pas la peine -d'tre mentionn.</p> - -<p>Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce -soit qui ait du caractre.</p> - -<p>Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins -remarquable; je n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien -d'artiste dans ma mise: il est impossible d'tre plus -bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent fois, et -ne me reconnatriez pas.</p> - -<p>Mon mrite littraire est trs-mince, et je suis trop -paresseux pour le faire valoir. Je n'ai pas ajout mon -prnom une dsinence en <i>us</i>, je n'ai pas chang mon -nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen ge -et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un -seul poil de barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils -pas croire que je suis rellement un gnie, me voir si -bnin, si paterne, si peu insolent, si comme le premier -venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et n'appelle -par son nom de baptme aucun des illustres du -jour, je n'ai aucune pice refuse ou tombe aucun -thtre, je n'ai encore ruin aucun libraire. Vous voyez -que ma modestie est fonde, et que je n'ai pas de quoi -faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la premire -fois de moi, ne m'a dsign, ainsi qu'il se pratique, le -clbre M. un tel. Je pourrais mourir demain que, except -ma mre qui pleurerait, il ne resterait aucune trace de -mon passage sur la terre. Mon pitaphe serait bientt -faite: N—mort.</p> - -<p>Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je vgte; -je ne suis pas un homme, je suis une hutre.</p> - -<p>J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent -port envie au crapaud, qui reste des annes entires -sous le mme pav, les pattes colles son ventre, ses -grands yeux d'or immobiles, enfonc dans je ne sais -quelles rveries de crapaud qui doivent bien avoir leur -charme, et dont il devrait bien nous faire un livre.</p> - -<p>Je partage l'avis des Orientaux: il faut tre chien ou -Franais pour courir les rues quand on peut rester assis -bien son aise chez soi. N'tait la circoncision, je me -ferais Turc: je serais, certes, un excellent pacha. Par -vingt-cinq degrs de chaleur, je suis capable de porter -autant de caftans, de chles et de fourrures qu'Ali, ou -Rhegleb, ou tout autre. Les pachas aiment les tigres, -moi j'aime les chats: les chats sont les tigres des pauvres -diables.</p> - -<p>Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien; -je n'ai qu'un sentiment et qu'une ide, c'est que j'ai froid -et que je m'ennuie.</p> - -<p>Aussi je me chauffe me gographier les jambes, je -brle mes pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux -doubles, mes portes rembourres. Ma chambre -est un four, je cuis; mais, malheureusement, il est plus -difficile de se prserver de l'ennui que du froid.</p> - -<p>Quoi faire? Rver? On ne peut toujours rver. Lire? -J'ai dit que je savais tout. Quoi donc?</p> - -<p>Je n'ai jamais pu apprendre jouer aux cartes ni aux -dames, et encore moins aux checs; je n'ai pu m'lever - la hauteur du casse-tte chinois; c'est pourquoi, n'tant -bon rien, je me suis mis faire des vers. Je n'ai -gure eu plus de plaisir les aligner que vous les lire… -si vous les avez lus.</p> - -<p>Je vous jure, en tous cas, que c'est un pitre divertissement, -et que vous feriez bien d'en chercher un -autre.</p> - -<p>On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque -chose, penser mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule -dans notre bouche, nous qui ne sommes pas srs d'une -heure? Qu'il faudrait prendre un tat, ne ft-ce que -pour avoir un titre et une tiquette, comme un bocal -d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'tre rien, que cela -ne s'tait jamais vu; que ceux qui n'taient rien, en effet, -cherchaient se souffler eux-mmes et se faire quelque -chose. A quoi j'ai rpondu que cela serait rare et curieux -de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer la porte -au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-mme.</p> - -<p>D'ailleurs, il n'y a que trois tats possibles dans une -civilisation aussi avance que la ntre: voleur, journaliste -ou mouchard: je n'ai ni les moyens physiques, ni -les moyens intellectuels qu'exigent ces trois genres d'industrie. -J'aurais assez aim tre voleur, c'est de la philosophie -clectique; mais on a trop de mal, comme disait -feu Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire -un mouchard remarquable, je suis trop distrait, j'ai la -vue trs-basse et l'oue un peu dure. Ensuite, depuis que -les honntes gens s'en mlent, le mtier ne va plus. -Pour journaliste, j'aurais peut-tre russi, avec beaucoup -de travail, ne pas faire tache dans <i>les Petites-Affiches</i>, -ou mme dans la plus clbre de nos revues. Mais je dclare -formellement que je ne rsisterais pas plusieurs -vaudevilles conscutifs, et que pour rien au monde je ne -me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups -autant et plus que tout autre.</p> - -<p>Dans cette perplexit grande, et pour cder de -frquentes importunits, j'ai suivi une grande quantit -de reprsentations de <i>l'Auberge des Adrets</i>, pour -me choisir un tat parmi ceux que se donnent chaque -soir Frdrick et Serres: dans leur nomenclature varie, -je n'ai rien trouv qui me convnt. Nourrisseur -de vers soie, philhellne, fabricant de clyssoirs et -de seringues musique, professeur de philosophie, chef -suprme de la religion saint-simonienne, rptiteur -des chiens savants pour les langues mortes, tous ces -tats-l rclament des connaissances spciales que je n'ai -pas, et que je suis incapable d'acqurir. Ainsi, n'tant -bon rien, pas mme tre dieu, je fais des prfaces et -des contes fantastiques; cela n'est pas si bien que rien, -mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme.</p> - -<p>Je ne sais pas si cela vient de mon caractre, qui tourne -un peu l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, -mais je n'ai jamais pu croire et m'intresser srieusement - quelque chose, et je pourrais retourner mon -usage le vers de Trence:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Homo sum; nil a me humani alienum puto.</div> -</div> - -<p>Par suite de ma concentration dans mon <i lang="la" xml:lang="la">ego</i>, cette -ide m'est venue, maintes fois, que j'tais seul au milieu -de la cration; que le ciel, les astres, la terre, les maisons, -les forts, n'taient que des dcorations, des coulisses -barbouilles la brosse, que le mystrieux machiniste -disposait autour de moi pour m'empcher de voir -les murs poudreux et pleins de toiles d'araignes de ce -thtre qu'on appelle le monde; que les hommes qui -se meuvent autour de moi ne sont l que comme les -confidents des tragdies, pour dire: <i>Seigneur</i>, et couper -de quelques rpliques mes interminables monologues.</p> - -<p>Quant mes opinions politiques, elles sont de la plus -grande simplicit. Aprs de profondes rflexions sur le -renversement des trnes, les changements de dynastie, -je suis arriv ceci—0.</p> - -<p>Qu'est-ce qu'une rvolution? Des gens qui se tirent des -coups de fusil dans une rue: cela casse beaucoup de -carreaux; il n'y a gure que les vitriers qui y trouvent du -profit. Le vent emporte la fume; ceux qui restent dessus -mettent les autres dessous; l'herbe vient l plus belle -le printemps qui suit: un hros fait pousser d'excellents -petits pois.</p> - -<p>On change, aux btons des mairies, les loques qu'on -nomme drapeau. La guillotine, cette grande prostitue, -prend au cou, avec ses bras rouges, ceux que le plomb a -pargns, le bourreau continue le soldat, s'il y a lieu, ou -bien le premier drle venu grimpe furtivement au trne -et s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas -moins d'avoir la peste, de payer ses dettes, d'aller voir -des opras-comiques, sous celui-l comme sous l'autre. -C'tait bien la peine de remuer tant d'honntes pavs qui -n'en pouvaient mais!</p> - -<p>Quant mon opinion sur l'art, je pense que c'est une -jonglerie pure, et je suis parfaitement de l'avis d'Arnal: -Cela s'appelle des artistes! Ces baladins sont-ils fiers! -En fait d'artistes, je n'estime que les acrobates. Il faut -vritablement dix fois plus d'art pour danser sur la corde -lche que pour faire cent pomes piques et vingt charretes -de tragdies en cinq actes et en vers.</p> - -<p>Quant ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus -insignifiant que les vices de l'homme, si ce n'est la vertu -de la femme.</p> - -<p>Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du -doigt. Voil ce que je suis, ou plutt ce que j'tais il y a -trois mois, car je suis fort chang depuis quelque temps.</p> - -<p>Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais -tout fait ours et maniaque, se sont empars de -moi et se sont mis me former: ils ont fait de moi un -Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme trs-long et -une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, - la Raphal. Mon tailleur m'a fait un gilet… dlirant. -Je parle art pendant beaucoup de temps sans ravaler -ma salive, et j'appelle bourgeois tous ceux qui ont -un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser ni -pleurer, et je commence fumer dans une pipe, assez -crnement et sans trop vomir. Avant-hier, je me suis -gris d'une manire tout fait byronienne; j'en ai -encore mal la tte: de plus, j'ai fait acquisition d'une -mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus -longue qu'un aiguillon de gupe, avec quoi je trouerai -tout doucettement votre peau blanchette, ma belle dame, -dans les accs de jalousie italienne que j'aurai quand -vous serez ma matresse, ce qui arrivera indubitablement -bientt. On m'a prsent dans plusieurs salons, -par-devant plusieurs coteries, depuis le bleu de ciel le -plus clair jusqu' l'indigo le plus fonc. L, j'ai entendu -infiniment de cinquimes actes, et encore plus d'lgies -sur le malheur d'tre abandonn par son ou ses amants. -J'en ai moi-mme rcit un nombre incalculable. Je me -culotte, comme disent mes dignes amis, et il parat que -je deviens un homme la mode. Mes deux cornacs prtendent -mme que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: -soit, puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.</p> - -<p>Comme je suis naturellement olivtre et fort ple, les -dames me trouvent d'un satanique et d'un dsillusionn -adorable; les petites filles se disent entre elles que je -dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur, peu, -mais de l'estomac, passablement.</p> - -<p>Je suis dcid exploiter cette bonne opinion qu'on a -de moi. Je veux tre le personnage cumulatif de toutes -les varits de don Juan, comme Bonaparte l'a t de -tous les conqurants.</p> - -<p>Les trois mille noms charmants seront dpasss de -beaucoup. Le don Juan de Molire n'est qu'un Cladon -auprs de moi; celui de Byron un misrable cokeney; le -Zaffye d'Eugne Sue est innocent comme une rosire. -J'ai prpar, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc -beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince -Lombard; j'ai fait emplette de quelques rames de papier - lettres, azur, de btons de cire rose et aventurine, -pour rpondre aux billets doux qu'on m'crira. Je n'ai -pas oubli une chelle de soie: l'chelle de soie est de -premire importance, car je n'entrerai plus maintenant -dans les maisons que par les fentres.</p> - -<p>Personne ne me rsistera: j'aurai mille sclratesses -charmantes et indites, mille roueries si machiavliques, -je serai si fatal et si vague, j'aurai l'air si ange dchu, si -volcan, si chevel, qu'il n'y aura pas moyen de ne pas -se rendre. Votre femme elle-mme, mon cher lecteur, -votre matresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou mme -les deux, ne pourront s'empcher de dire, en joignant -les mains: Pauvre jeune homme!</p> - -<p>Que je sois damn si, dans six mois, je ne suis pas le -fat le plus intolrable qu'il y ait d'ici bien loin.</p> - -<p>Il ne me manque vraiment que d'tre btard pour que -je sois parfait. Au diable les vers, au diable la prose! je -suis un viveur maintenant, je ne suis plus l'hypocondre -qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats, faisait -un tas de sottes rvasseries propos de tout et de rien. -Avant qu'il soit longtemps, je prtends me faire un matelas -de toutes les boucles blondes ou brunes dont mes -beauts m'auront fait le sacrifice. Vous verrez, vous -verrez! D'un amour l'autre, je vous crirai, pour me -reposer, de belles histoires adultrines, de beaux drames -d'alcve, auprs desquels <i>Antony</i> sera tout fait enfantin -et Florian. Pourtant je venais tout l'heure d'envoyer -les vers et la prose au diable! ce que c'est que les mauvaises -habitudes: on y revient toujours. Sur ce, monsieur, -je vous salue avec tout le respect que l'on doit -un honnte lecteur. Madame, je vous baise les mains, et -dpose mes hommages vos pieds.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c">LES<br /> -<span class="xlarge">JEUNES-FRANCE</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">SOUS LA TABLE</h2> - -<p class="c"><span class="large">DIALOGUE BACHIQUE</span><br /> -<span class="small">SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE</span></p> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot</div> -<div class="verse">A rayer de la langue. Il faudrait tre sot</div> -<div class="verse">Comme un provincial dbarqu par le coche,</div> -<div class="verse">Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,</div> -<div class="verse">Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor</div> -<div class="verse">D'adultres baisers pays au poids de l'or,</div> -<div class="verse">Votre femme dira: Je suis honnte femme.</div> -<div class="verse">Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infme,</div> -<div class="verse">Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;</div> -<div class="verse">Et, quand vous serez mort, un joyeux hritier,</div> -<div class="verse">Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,</div> -<div class="verse">Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules,</div> -<div class="verse">crire: Bon ami, bon pre, bon poux,</div> -<div class="verse">Excellent citoyen, et regrett de tous.</div> -<div class="verse">La vertu! c'tait bon quand on tait dans l'arche.</div> -<div class="verse">La mode en est passe, et le sicle qui marche</div> -<div class="verse">Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,</div> -<div class="verse">Toutes les vieilles lois des vieilles nations.</div> -<div class="verse">Donc, sans nous soucier de la morale antique,</div> -<div class="verse">Nous tous, enfants perdus de cet ge critique,</div> -<div class="verse">Au bruit sourd du pass qui s'croule au nant,</div> -<div class="verse">Dansons gament au bord de l'abme bant.</div> -<div class="verse">Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:</div> -<div class="verse">Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!</div> -<div class="verse">En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;</div> -<div class="verse">Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;</div> -<div class="verse">Fumons notre cigare, embrassons nos matresses;</div> -<div class="verse">Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,</div> -<div class="verse">Jusqu' ce que la Mort, cette vieille catin,</div> -<div class="verse">Nous tire par la manche au sortir d'un festin,</div> -<div class="verse">Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,</div> -<div class="verse">Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.</div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">La Farce du Monde.</span> <i>Moralit.</i></p> - -</blockquote> - -<p>Il pouvait bien tre deux heures du matin. La -chandelle, non mouche, avait un pied de nez; le -feu tait presque teint.</p> - -<p>Mon ami Thodore, accoud sur sa table avec une -dsinvolture toute bachique, fumait une pipe courte -et noire noblement culotte, un digne brle-gueule, - faire envie un caporal de la vieille garde.</p> - -<p>De temps en temps il dposait sa pipe, et se donnait -gravement boire par-dessus l'paule, ou -ct de la bouche, ou se versait d'une bouteille vide, -ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami -Thodore tait compltement ivre.</p> - -<p>Et cela n'et paru tonnant personne, voir la -longue file</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">De bouteilles sur cu</div> -<div class="verse">Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vcu.</div> -</div> - -<p>A moins qu'il n'en et jet le contenu par la fentre, -ce qui est peu probable, il devait mathmatiquement -et logiquement tre ivre-mort. Il -y aurait eu de quoi griser un tambour-major et -deux sonneurs, et notre ami Thodore tait seul.</p> - -<p>Je l'avoue en rougissant, il tait seul, malgr le -clbre adage: Celui qui boit seul est indigne de vivre. -Adage si religieusement suivi dans tout tat un -peu civilis.</p> - -<p>Il tait seul, c'est--dire il le paraissait; car un -soupir profond, parti de dessous la table, vint rvler -tout coup un compagnon chavir, et rendre -plus facile expliquer le nombre formidable de flacons -vides ou briss qui encombraient le guridon -et la table.</p> - -<p>Thodore laissa tomber de haut, et avec un air -d'ineffable piti, un regard incertain et hbt sur -la masse informe qui se remuait dans l'ombre, et -aspira bruyamment une gorge de fume.</p> - -<p>—Oh! Thodore, ton chien de carreau est dur -comme un cœur de femme; tends-moi la main, -que je me relve et que je boive: j'ai soif.</p> - -<p>—Si tu veux, je vais te passer ton verre, rpondit -Thodore, sentant dans sa conscience qu'il tait -au-dessus de ses forces de relever son camarade. -Peut-on se soler comme cela!… Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il -par manire de rflexion.</p> - -<p>—Ame dnature, reprit avec un srieux comique -la voix d'en-bas, tu ne veux pas me relever? Mettez -donc aprs cela des lampions sur la tte aux gens, -de peur que les voitures ne les crasent, quand ils -tombent aux coins des bornes pour avoir oubli de -tremper leur vin ce jour-l: on ne m'y reprendra -plus. Ingrat!</p> - -<p>Thodore, sensiblement mu et attendri par ce -touchant souvenir, se dcida tenter la prilleuse -opration de remettre son ami sur sa chaise; mais -le succs ne couronna pas cette pieuse entreprise; -il fit le plongeon entre la table et le banc, et disparut.</p> - -<p>Ce fut pendant quelques minutes des grognements -sourds et touffs; car Thodore tait prcisment -tomb sur l'estomac de son estimable camarade, et -il lui pesait plus qu'un remords; cependant, aprs -des efforts inous, ils parvinrent se mettre dans -une position un peu moins incommode, et le calme -se rtablit.</p> - -<p>Aprs un silence assez long:</p> - -<p>—Hlas! fit Roderick.</p> - -<p>—Qu'as-tu, mon cher ami! dit Thodore avec -toute l'effusion caractristique des ivrognes.</p> - -<p>—Je suis bien malheureux!</p> - -<p>—Est-ce que ta matresse t'a plant l?</p> - -<p>—Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est -pas capable de cela; c'est bien, pour mon malheur, -la plus vertueuse crature qui soit.</p> - -<p>—Voil un singulier reproche.</p> - -<p>—On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir -pour matresse une catin.</p> - -<p>—Singulier bonheur!</p> - -<p>—Certainement, mais tu n'es pas mme de le -comprendre; tu n'as jamais eu que des filles ou des -femmes entretenues, ou tout au plus des grisettes. -Tu n'es jamais descendu jusqu' l'honnte femme, -tu ne sais pas ce qui en est. Par honnte femme, -je n'entends pas, ce qu'on entend gnralement par -l, une femme qui a un mari, un cachemire qui -loge au premier, et ne se permet gure qu'un -amant la fois.</p> - -<p>—Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant -sur le coude avec une stupfaction profonde.</p> - -<p>—Ce n'est pas mme celle qui n'a pas d'amant -du tout.</p> - -<p>—Humph! fit Thodore comme un homme -dont la conviction est tout fait trouble.</p> - -<p>—O mon ami! j'en suis mortifi pour toi, tu es -un ne, et tu ne seras probablement pas autre chose -d'ici bien longtemps.</p> - -<p>A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un -hoquet hasardeux, et s'interrompit un instant; mais -il reprit bientt le fil de son discours avec une -grce toute particulire, en imitant l'accent de Frdrick -dans l'<i>Auberge des Adret</i>s:</p> - -<p>—Tu n'entends rien absolument la triture des -affaires, et tu ne possdes pas le moindre rudiment -de mtaphysique; ta philosophie est diablement en -arrire, et je suis fch de le dire, avec de belles -dispositions, tu ne parviendras jamais rien.</p> - -<p>Thodore soupira.</p> - -<p>—Qu'est-ce que la vertu, Thodore?</p> - -<p>—Que sais-je?</p> - -<p>—Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit -de plus raisonnable depuis que tu abuses de la langue -que Dieu t'a donne, Brutus dfinit la vertu un nom. -En vrit, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres -ne se sont donn rendez-vous dans deux misrables -syllabes pour former un mot plus insignifiant. Du -reste, s'il est permis quelqu'un qui n'est pas vaudevilliste -de faire un pitoyable calembour, la vertu -n'est pas un nom, mais un non indfiniment prolong.</p> - -<p>Thodore, effar, souffla par ses narines comme -un hippopotame, et redoubla d'attention.</p> - -<p>Roderick continua:</p> - -<p>—Oui, mon ami, la vertu est essentiellement -ngative. tre vertueux, qu'est-ce autre chose que -dire non tout ce qui est agrable dans cette vie, -qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions -naturelles, que le triomphe de l'hypocrisie et -du mensonge sur la vrit? Quand les tats reposaient -sur des fictions, il y avait besoin de vertus -fictives, sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans -un sicle aussi positif, sous une monarchie constitutionnelle, -entoure d'institutions rpublicaines, il -est indcent et de mauvais ton d'tre vertueux: il -n'y a que les forats qui le soient. Quant aux femmes -honntes, la race en est perdue; elles sont toutes au -Pre-Lachaise ou ailleurs: les pitaphes en font foi.</p> - -<p>—Mais il me semble que tu as dit tout l'heure, -Roderick, que ta matresse tait vertueuse?</p> - -<p>—Bent! quand on dit que toutes les femmes -sont des catins, il est toujours sous-entendu qu'on -excepte sa mre et sa matresse: ainsi, ton observation -n'a pas le sens commun.</p> - -<p>—Pourtant, rpliqua timidement Thodore, j'ai -fait cet hiver la cour une femme pendant quinze -jours, et je ne l'ai pas eue.</p> - -<p>—Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu -de quinze, le rsultat et peut-tre t tout diffrent. -Tu t'es en all au moment o elle t'allait cder -par amour ou par ennui; car l'ennui est au -moins de moiti dans les conqutes que nous faisons. -D'ailleurs, bien que ton gilet soit d'une coupe irrprochable, -et que tu fasses siffler ta cravache assez -fashionablement, tu n'es encore qu'un mdiocre -don Juan, et tu n'entends rien au fin des choses; -tu n'es gure capable que de faire de la corruption -de seconde main; tu entres assez effrontment dans -les mes dont la serrure est force, mais tu ne sais -pas forcer toi-mme la serrure; il faut un voleur -plus adroit que toi pour ouvrir la porte et enlever le -trsor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol que -l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en -tat de trouver la clef vritable, ou d'en forger une -fausse. Cette femme, dont tu me parlais, tait peut-tre -dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cd -moi ou un autre. Ton exemple ne prouve rien; -tout est relatif. Je n'ai pas voulu dire qu'une femme -tait catin pour tout le monde, j'ai seulement voulu -dire qu'elle n'tait pas vertueuse pour tout le monde, -ce qui est bien diffrent. Une femme qui serait vertueuse -pour tous et tous les instants, serait une -monstruosit: ces monstruosits-l sont rares, fort -heureusement.</p> - -<p>—Ma tante Gryselde, interrompit Thodore, tait -certainement une honnte femme.</p> - -<p>—Mon digne ami, je ne sais pas quoi ton pre -et ta mre pensaient en te faisant, mais certainement -ils pensaient autre chose: ils ont manqu ta -cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, tait bossue, -rousse, borgne et brche-dent; elle n'a pas d tre -beaucoup sollicite, ce qui ne prouve pas qu'elle -n'ait sollicit elle-mme, car l'ne regimbe, et la -chair est plus loquente que l'esprit.</p> - -<p>—Tu es donc matrialiste, Roderick?</p> - -<p>—Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; -c'est plus sr. Tu devrais bien l'tre aussi, car il est -bien vident qu'il existe cent et quelques livres de -chair qu'on nomme Thodore, et l'existence de son -esprit est au moins problmatique, entendre la -sotte conversation que nous menons ensemble.</p> - -<p>Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi us -que du Florian; mais tu me permettras de te faire -part de quelques rflexions: y a-t-il dans le monde -une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en -action, il y en a, mais en pense? je ne le crois pas. -Tu vas me trouver singulier, mais je veux tre coup -par rouelles comme une betterave, si je n'aimerais -pas mieux une femme qui aurait failli corporellement -qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une -a ses sens pour excuse, l'autre n'en a pas; en un -mot, j'pouserais plus volontiers une fille qui aurait -t viole qu'une qui aurait rsist un amant aim. -Je prfre, tout matrialiste que je suis, la virginit -de l'me celle du corps. A bien fouiller la vertu -des femmes, il ne reste l'analyse que des vices, -l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sre -du secret, aura la force de rsister? aucune; c'est -ce qui explique pourquoi les prtres avaient tant de -femmes autrefois. Quelle est la femme qui, arrive -au bout de sa carrire, ne se soit pas repentie d'avoir -t vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas -souhait d'tre homme?</p> - -<p>Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se -donner le plaisir de dchirer celles qui ne le sont -pas: celles-ci par la crainte qu'elles ont de celles-l; -d'autres par nonchalance ou faute d'occasions; -d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, -parce qu'elles n'ont ni cœur, ni entrailles, -parce qu'elles ne sentent ni ne comprennent -rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes.</p> - -<p>Au fond, il n'y a gure que le moyen de corruption -qui varie; elles sont toutes corruptibles. Une -cde parce que son orgueil est flatt, parce que vous -tes pair de France, que vous tes duc, que vous -avez une clbrit quelconque; une parce qu'elle -aime les parures, les diamants et les plumes; l'autre, -pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un qui -parler, qui donner le bras; c'est un grand hasard -quand il y en a une qui cde par amour: ce sont l -les vertueuses, mon sens.</p> - -<p>Celle qui tient encore cent mille francs, cderait - deux cents. Il y a l-dessus un trait historique -d'un courtisan une reine que je ne vous dirai pas, -car vous le savez comme moi, et qui est d'une -grande vrit. Il n'y a pas de diffrence de la femme -qui se livre pour un million la fille qui se prostitue -pour cent sous.</p> - -<p>Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le -croire; qui vous dit qu'il faut lui en avoir d'obligation? -Un coup de sonnette, une porte ouverte brusquement, -sont peut-tre la seule cause de cette vertu -intacte dont elle fait tant d'talage.</p> - -<p>Un bon verrou bien tir, et une porte drobe -en cas d'accident, il n'y a pas de vertu avec cela.</p> - -<p>Et puis, chaque femme comme chaque homme a -son idal; on meurt quelquefois en le cherchant. -Un an de vie de plus, on l'aurait trouv; alors, -dites-moi, que serait devenue la vertu?</p> - -<p>Quelquefois on le rencontre, on l'pouse: ceci est -lgal, il n'y a rien dire, mais ce n'est qu'une -heureuse position, et cette femme favorise du sort, -place autrement, et sans aucun doute agi diffremment. -Chaque me, chaque corps a son ple o -il tend travers tout comme la boussole au nord; -il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme -que j'assigerais deux ans sans succs, se livrerait - toi au bout d'un mois. Alors le niais repouss va -crier sur les toits qu'il a trouv une vertu; voil -comme les rputations se font. Il a trouv une place -prise: voil tout.</p> - -<p>Je ne connais rien de bouffon comme les causes -de plusieurs choses graves. Si l'on se rendait compte -de certaines rsistances dsespres, il y aurait vraiment -de quoi rire.</p> - -<p>O mon enfant! moi qui te parle en ce moment, -j'ai t un soir sur le point de croire la vertu; -c'est une histoire qu'il faut que je te conte pour ton -instruction particulire: ouvre donc tes oreilles, et -tche de ne pas trop dormir.</p> - -<p>—Et en quoi consiste la vertu des hommes! -dit d'un air profond Thodore, profitant de l'instant -o Roderick reprenait haleine aprs sa longue -tirade.</p> - -<p>—La vertu des hommes n'est pas faite de la -mme chose; mais ce n'est pas l qu'est la question, -et tu n'viteras pas mon histoire.</p> - -<p>Thodore baissa la tte avec rsignation.</p> - -<p>—Cordieu! la langue me ple, dit Roderick en -attirant lui une bouteille moiti pleine. Il en -but quelques gorges, et la passa son camarade.</p> - -<p>—Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance -bien sentie.</p> - -<p>—Donc, c'tait un soir, comme je l'ai dj donn - entendre. Je revenais de je ne sais o, et j'allais -au mme endroit. Je marchais machinalement -les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille, -un cigare de la Havane, non, c'tait un cigare turc, - la bouche, si avanc, qu'il me roussissait les -moustaches; j'avais, je crois, ma redingote brandebourgs.</p> - -<p>—Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces dtails -et venir au fait? dit Thodore d'un ton dsespr.</p> - -<p>—Non, certainement. Les dtails sont tout; sans -dtails, il n'y a pas d'histoire. D'ailleurs, c'est de -la couleur locale, et cela donne de la physionomie, -rpondit dogmatiquement Roderick,—et un pantalon -blanc pied, poursuivit-il, reprenant sa -description au point o il l'avait laisse.</p> - -<p>—Une vraie tenue de garon perruquier ou de -souteneur de filles, grogna sourdement Thodore.</p> - -<p>—Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi -terrible que celui de mademoiselle Georges dans -<i>Lucrce Borgia</i>.</p> - -<p>Thodore se tut.</p> - -<p>—J'allais comptant les pavs, et je n'aurais pas -lev les yeux pour l'empire de Trbizonde; je les -levai cependant pour moins. Au bord d'un pav, j'aperus -un talon, puis au-dessus de ce talon, une -jambe assez bien faite, emprisonne dans un bas de -coton bien tir. Quoiqu'il ft crott, il n'y avait pas -une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me -fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, - une Parisienne de race. Par-dessus le bas il y -avait une jarretire blanche et rouge, une jolie jarretire, -sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand -soupir, et s'arrta comme n'tant pas matre de son -motion.</p> - -<p>—Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretire? demanda -Thodore avec une anxit risible.</p> - -<p>—Il y avait quelque chose apparemment, -moins que ce ne ft une jambe qui se proment toute -seule comme la jambe du mcanicien allemand.</p> - -<p>—Et quoi encore?</p> - -<p>—Je ne regarde jamais les femmes pass la jarretire? -rpondit Roderick d'une voix flte. Je ne -suis pas bgueule; mais il faut des mœurs, tonnerre -de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son -ton naturel. Je te confierai cependant que sur cette -jambe il y avait une grisette.</p> - -<p>C'tait une jolie petite crature toute mignonne, -toute proprette, tire quatre pingles. Son bonnet, -sur le haut de sa tte, prt sauter par-dessus les -moulins; ses cheveux l'anglaise, un peu dfriss, -le nez au vent, l'œil en coulisse, la bouche en -cœur; avec cela une robe de stoff, un tablier de -marceline et un gant peu prs neuf, auquel il ne -manquait gure que le pouce: une dlicieuse poupe - vous rendre fou d'amour, au moins pendant une -heure.</p> - -<p>Je pressai le pas: entendant sonner les talons -de mes bottes ct d'elle, elle acclra sa -marche; elle trottait, trottait comme une perdrix, -et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne -pouvais l'atteindre: une voiture, qui lui barra le -passage, me permit enfin de l'accoster.</p> - -<p>—N'tes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle -Angelina, qui travaille chez madame C***?</p> - -<p>—Non, rpondit-elle en tournant vers moi ses -beaux yeux tonns et avec la plus savante navet. -Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas chez la -femme que vous venez de nommer.</p> - -<p>—Rosette, c'est un joli nom!</p> - -<p>—Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler -Wilhelmine ou Fœdora, c'est plus distingu; mais -je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si -c'tait un effet de votre bont de me laisser continuer -mon chemin seule; un monsieur qui suit une -jeune personne, cela fait jaser.</p> - -<p>Mais, sans obtemprer sa demande, je lui pris -le bras, et je continuai ainsi:</p> - -<p>—Mademoiselle, je suis heureux de m'tre -tromp: l'erreur est toute mon profit. Angelina -est bien jolie, mais…</p> - -<p>—Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais, -nous avons t amies ensemble: elle a le nez -furieusement rouge pour son ge. Aprs tout, elle -n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en -a bien vingt-huit ou vingt-neuf mme; elle a du -son plein la figure, elle veut faire la grosse, mais on -sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a: si a -ne fait pas piti!</p> - -<p>—Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est -outrageusement ennuyeuse? interrompit Thodore; -elle ne pche pas par la nouveaut. Je pourrais -t'en raconter comme cela autant qu'il y a de -jours dans l'anne, et puis c'est d'un Paul de -Kock!</p> - -<p>—C'est prcisment ce qui en fait le mrite; -maintenant, une histoire simple et qui peut arriver, -n'est-ce pas ce qu'il y a de plus extraordinaire? -Cependant, en considration de ce que tu es ivre, -et qu'un homme ivre a autant de droits aux gards -qu'une femme enceinte, je consens passer le reste -de ma conversation avec Rosette, me rservant, -toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le -commencement est Paul de Kock, ce que je nierai -jusqu'au fagot inclusivement, la fin est aussi satanique -qu'on puisse le dsirer.</p> - -<p>—Voyons la fin.</p> - -<p>—Tout l'heure; si je mettais la fin au commencement, -le commencement serait la fin, et on -ne peut pas conter une histoire comme on lit une -ligne d'hbreu, ou comme une dvote sort d'une -glise, l'envers.</p> - -<p>Bref, nous arrivmes bras dessus, bras dessous, -devant ma porte, parfaitement amis et anciennes -connaissances. Je frappai: Rosette fit un mouvement -de surprise, quand je me reculai pour la -laisser entrer, puis elle entra sans trop de faons -et en sautillant comme un pinson. Elle eut seulement -la prcaution de me faire monter l'escalier devant -elle, prcaution qui indique une exprience -bien prouve, vu ses dix-sept ans, et que je recommande -fort toutes les dames et demoiselles quelconques, -qui, pour suppler au manque de rondeur -de certaines parties, portent ce que madame de -Genlis appelle, tout crment, un polisson, et que -nous appelons une tournure.</p> - -<p>Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, -quelques biscuits et deux verres: car si le <i lang="la" xml:lang="la">in vino -veritas</i> est applicable l'homme, il est encore plus -juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente -mthode d'prouver les caractres par le vin; -c'est une coupelle qui ne trompe gure: je n'y -manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour -matresse une femme que je n'aurais pas vu sole: -avec une bouteille ou deux, on entre plus avant -dans une me que par dix ans de frquentation. La -brute apparat alors dans toute sa candeur, le fard -tombe au vice; on oublie de cacher l'ulcre sous le -manteau, on jette le manteau on te le corset, on -te tout. Je ne conois pas comment les sclrats -osent boire une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable—notez -que c'tait sous la table que notre -digne narrateur Roderick avanait cette audacieuse -assertion—j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, -je promne mon scalpel droite et gauche, -et c'est ainsi que j'ai acquis cette profonde -connaissance du cœur humain que chacun admire -en moi, et qui me rend suprieur toi et un tas -d'animaux de ton espce.</p> - -<p>La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur -mon genou, et becqueter dans mon verre; elle tait -tout fait apprivoise. C'tait charmant! Je me -souviens que nous prmes un massepain chacun par -un bout, nos bouches avanaient l'une vers l'autre - mesure que le massepain diminuait, enfin elles se -touchrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un -beau baiser sonore et clatant comme les prudes -n'osent pas les donner, car cela fait du bruit et l'on -peut l'entendre, un bon et franc baiser franais avec -ce mignard clapotement de lvres comme au temps -de la Rgence, et qu'on aurait bien d restaurer -plutt que tant d'autres choses.</p> - -<p>La petite, trouvant cela drle, le rpta plusieurs -fois, et se prit rire de ce rire argentin et grle -particulier aux grisettes et aux grandes dames. Je -lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle -commena entrer en gaiet: ses joues se rosaient -comme de la tisane de Champagne, son œil s'allongeait -comme une amande, sa tte se couchait sur son -paule, et elle chantonnait tout en babillant une -chanson de Branger, dont elle me battait la mesure -sur les os des jambes avec ses jolis petits -pieds. La trouvant point, je commenai lui baiser -le col et les paules: elle me laissait faire. -J'ai chaud, dit-elle en passant ses mains sur son -front; et elle jeta par-dessus sa tte le fichu qui -gnait mes caresses. Jusque-l tout allait on ne -peut mieux. Je posai mes lvres sur sa gorge -moiti dcouverte: elle ne fit pas encore de rsistance.</p> - -<p>—Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel -est le motif qui a manqu te faire croire la vertu -un soir durant, Roderick, mon ami trs-cher!</p> - -<p>—Si tu ne m'avais interrompu, stupide botien -que tu es, tu le saurais il y a longtemps. J'essayai -plus: alors ce fut un combat dont tu n'as pas d'ides; -elle me coulait entre les doigts comme une -anguille, et il y avait dans sa physionomie une impression -d'effroi si vraie, si nergique, qu'il tait -impossible de le croire jou; elle tournait ses yeux -avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et -me repoussait opinitrment: je n'avais jamais vu -une aussi vigoureuse dfense.</p> - -<p>—O diable la vertu va-t-elle se nicher!</p> - -<p>—Cela dura une grande heure au moins. A la fin, -puise de fatigue, elle tomba sur le bord de mon -lit. J'en eus presque piti, et je fus tent de la laisser; -mais, faisant rflexion que c'tait d'une piti -de cette espce que les femmes vous ont le moins -d'obligations, et ne voulant pas qu'elle me prt pour -un imbcile, je revins l'assaut, et me servant d'un -petit poignard que je porte toujours sur moi, je -coupai le lacet de sa robe, et je parvins l'en dpouiller. -Je vis alors qu'elle manquait d'une chose -indispensable.</p> - -<p>—Peut-tre, dit Thodore, n'avait-elle qu'un -sein, comme la courtisane vnitienne dont parle -J.-J. Rousseau?</p> - -<p>—Je te certifie qu'elle en avait bien deux.</p> - -<p>—Peut-tre tait-elle comme la femme de Thomas -Svin, dont il est question dans Marot?</p> - -<p>—Aucunement: c'est une charmante et complte -crature, seulement elle n'avait pas…</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Elle n'avait pas de chemise.</p> - -<p>—Oh! fit Thodore.</p> - -<p>—Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien -que je lui donnai de quoi en acheter.</p> - -<p>—Voil un drle de dnoment.</p> - -<p>La morale de celle-ci est diffrente de celle de -la caricature de Charlet; mais elle n'est pas mpriser, -mes beaux jeunes mlancoliques, qui faites la -cour aux femmes.</p> - -<p>O vous, qui attaquez une vertu, faites attention -aux phases de la lune; tchez de savoir s'il y a longtemps -ou non que votre desse a pris un bain; tchez -de savoir si elle n'a pas de trous ses bas ce jour-l, -cela est plus important que vous ne croyez. Si par -hasard elle a remplac sa jarretire perdue par une -ficelle, je vous conseille, en ami, de vous tenir tranquille, -car fussiez-vous plus gmissant que la colombe -au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu, -vous perdriez vos peines.</p> - -<p>—Il me semble, Roderick, que nous devrions -bien tcher de nous remettre sur nos chaises.</p> - -<p>—Pourquoi? restons par terre puisque nous y -sommes: beaucoup de gens devraient suivre notre -exemple: le monde n'en irait que mieux.</p> - -<p>—Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus -bachique et plus dvergond, cela a plus de caractre. -Mais il me semble que tu avais commenc -une dolance sur ta matresse trop vertueuse, et la -conversation a furieusement driv depuis.</p> - -<p>—Mon ami, tu ne peux te faire une ide des -tourments que j'endure, ne les ayant jamais prouvs -par toi-mme. Ma matresse, comme j'ai dit, -est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait -dans toute la chrtient. Je ne me souviens pas de lui -avoir entendu dire oui quelque chose. Certainement, -c'est une belle fille; ses cheveux sont blonds -et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands -et doux, un front uni, un nez droit, sa bouche est -irrprochable, ses dents sont blanches comme de la -porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois la -souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais -voulu un signe, un point noir sur cette peau si claire -et si frache, un mplat plus capricieux dans ces -lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir -allumer une paillette dans cet œil d'antilope, retrousser -les coins de cette bouche antique, faire -palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien -natts et si bien peigns. C'tait peine perdue; autant -aurait valu pour moi serrer dans mes bras une -des statues des Tuileries, ou tcher d'animer un -mannequin.</p> - -<p>Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de -l'espoir; elle m'aime autant qu'elle peut aimer quelqu'un -ou quelque chose. Je lui serais infidle ou je -mourrais, je suis sr que cela lui ferait de la peine -et qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait -pas une dmarche pour me ramener, elle ne s'arracherait -pas un seul de ses cheveux: c'est un -caractre froid, un temprament lymphatique qui -ne s'meut de rien, qui ne prend plaisir rien, -qui se laisse aller vivre, mais qui ne vit pas -par lui-mme, quelque chose de morne et d'indolent -qui est beau et se fait aimer, mais ne peut -prendre sur soi de montrer de l'amour; une syrne -glaciale, plus craindre que la plus chaude -courtisane, car avec elle on n'est jamais satisfait: -vous vous livrez tout entier, et elle ne livre rien.</p> - -<p>Mon pauvre Thodore, tu ne sais pas combien on -est malheureux d'aimer quelqu'un qui n'a pas de -vice; ce sont les vices de nos amis et de nos matresses -qui nous attachent eux, car il nous donnent le -moyen de les flatter et de leur tre agrable; vous -vous faites le valet et le pourvoyeur d'un de leurs -vices, vous vous rendez ncessaire, et c'est ainsi -que se nouent les amitis les plus solides.</p> - -<p>Votre matresse est gourmande, elle aime les ptisseries -dlicates et les vins les plus recherchs; vous -satisfaites ses gots, un souper fin ajoute l'attrait -d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les -chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants, -hochets des grands enfants, qui valent si peu et cotent -si cher, vous fournissent mille occasions de lui -prouver votre amour.</p> - -<p>Elle aime les bals, les soires, le spectacle, la musique; -bnissez le ciel! menez-la au bal, aux Italiens, - l'Opra, partout. Vous aurez le bonheur de -la voir heureuse, et c'en est un grand, un trs-grand.</p> - -<p>Quant Georgina, elle est incapable de distinguer -une truffe d'une pomme de terre, et du vin de Tokay -d'avec du vin de Brie.</p> - -<p>Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt -ans; que les soires l'ennuient; la musique ne lui -semble que du bruit, et elle ne prend aucun intrt -au spectacle; quant sa mise, elle est d'une rigidit -de quakeresse.</p> - -<p>—Ah ! c'est donc une idiote que ta Georgina?</p> - -<p>—Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin, -mais sans lan, prosaque comme la vertu, car il -n'y a que le vice qui soit potique. Supprimez l'adultre, -l'inceste, le meurtre, adieu les drames, -adieu les pomes et les romans! l'histoire des gens -vertueux tient une ligne, les rgnes des bons rois -tiennent une page.</p> - -<p>Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai -beau chercher, je ne puis trouver de point impressionnable; -chez elle, rien ne rpond. Je ne sais -comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude, -si chaste, si ddaigneuse et si polie en mme temps! -Je ne l'ai jamais vue ni rire, ni biller; je ne lui ai jamais -entendu dire une sottise, elle n'en fait pas plus -qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection dsesprante.</p> - -<p>Dans ces moments o tous les yeux sont baigns -de larmes, o le cœur semble vouloir s'lancer hors -de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni treintes forcenes: -on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous -regarde toujours avec son œil calme et bleu; son -sein ne bat pas sous le vtre une pulsation de plus; -elle ne rougit, ni ne plit. Si elle vous parle, c'est -avec sa voix claire et perle, elle vous dit: Vous et -Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une -fois, aprs toute une nuit passe ensemble, lorsqu' -l'instant de m'en aller je voulus lui donner mon -baiser d'adieu, elle me dit trs-gravement, en relevant -du doigt la dentelle quelque peu chiffonne de -son bonnet?—Roderick, ne pourriez-vous pas -m'aimer sans cela?</p> - -<p>Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un -par la fentre, c'est ma divinit, quand elle -me fit cette belle observation.</p> - -<p>Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau -l'pier, la guetter; je lui ai cherch querelle de -mille manires, mais sans aucun succs. J'ai souvent -essay de me brouiller avec elle pour me raccommoder -ensuite, impossible!</p> - -<p>Elle vivrait bien, mme avec son mari.</p> - -<p>J'ai cent fois rsolu de la planter l; mais encore -faut-il une espce de motif pour rompre, et je n'en -ai pas; quand j'en aurais, ce serait encore la mme -chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner; -mais je l'aime, peut-tre mme cause de -cela.</p> - -<p>La seule chose qui m'tonne, c'est que j'aie pu -parvenir tre son amant; je dois cela sa nonchalance -et mon opinitret plutt qu' son amour. -Peut-tre Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se -ptrifit tout fait. Si je n'tais pas l pour la harceler -et la tenir continuellement en haleine, la -chose arriverait immanquablement avant qu'il soit -peu. <i>Oim povero!</i> Au diable les femmes!</p> - -<p>—Moi, ma matresse est tout le contraire de la -tienne; c'est du salptre, du vif-argent; elle va, elle -vient, elle n'est jamais en repos et n'y laisse personne. -Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime -tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse -sur les dents; la moindre caresse la fait tomber -en spasme, et elle veut qu'on la caresse toujours; -elle est ardente, jalouse, imprieuse, se prend de -dispute au moindre mot, et fait aller un homme -comme un cheval de fiacre; et c'est ma matresse, -moi le doux, le flegmatique, le pos. <i>Oim povero!</i> -Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au -diable les femmes!</p> - -<p>—As-tu jamais entendu, reprit Roderick aprs -un intervalle, le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> dans la chapelle Sixtine le -jour de la Passion?</p> - -<p>—Oui, rpondit Thodore, je l'ai entendu; ces -voix de soprano sont d'un effet admirable.</p> - -<p>—Si nous changions notre voix de basse pour un -contralto; que t'en semble, mon cher ami?</p> - -<p>—Tu es ivre, Roderick! Changeons plutt de -matresse: moi ta blonde, toi ma brune.</p> - -<p>—Tope! c'est dit.</p> - -<p>Les deux amis se tournrent le dos, et ronflrent -profondment.</p> - -<p>Un mois aprs l'change fait, ils se retrouvrent -sous la mme table, et eurent une grande conversation -qui finit comme celle-ci: <i>Oim povero!</i> Au diable -les femmes!</p> - -<p>A dater de cette poque, ils se grisrent tous les -jours, et s'en trouvrent on ne peut mieux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">ONUPHRIUS<br /> -<span class="xsmall">OU</span><br /> -<span class="small">LES VEXATIONS FANTASTIQUES</span><br /> -<span class="xsmall">D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN</span></h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que -vessies feussent lanternes.</p> - -<p class="attr"><i>Gargantua</i>, liv. I, ch. <small>XI</small>.</p> - -</blockquote> - -<p>—Kling, kling, kling!—Pas de rponse.—Est-ce -qu'il n'y serait pas? dit la jeune fille.</p> - -<p>Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; -aucun bruit ne se fit entendre dans l'appartement: -il n'y avait personne.</p> - -<p>—C'est trange!</p> - -<p>Elle se mordit la lvre, une rougeur de dpit -passa de sa joue son front; elle se mit descendre -les escaliers un un, bien lentement, comme - regret, retournant la tte pour voir si la porte -fatale s'ouvrait.—Rien.</p> - -<p>Au dtour de la rue, elle aperut de loin Onuphrius, -qui marchait du ct du soleil, avec l'air le -plus inoccup du monde, s'arrtant chaque carreau, -regardant les chiens se battre et les polissons -jouer au palet, lisant les inscriptions de la muraille, -pelant les enseignes, comme un homme qui a une -heure devant lui et n'a aucun besoin de se presser.</p> - -<p>Quand il fut auprs d'elle, l'bahissement lui fit -carquiller les prunelles: il ne comptait gure la -trouver l.</p> - -<p>—Quoi! c'est vous, dj!—Quelle heure est-il -donc?</p> - -<p>—Dj! le mot est galant. Quant l'heure, vous -devriez la savoir, et ce n'est gure moi vous -l'apprendre, rpondit d'un ton boudeur la jeune -fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et -demie.</p> - -<p>—Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer -devant Saint-Paul, il n'tait que dix heures; il n'y -a pas cinq minutes j'en mettrais la main au feu; -je parie.</p> - -<p>—Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous -perdriez.</p> - -<p>Onuphrius s'entta; comme l'glise n'tait qu' -une cinquantaine de pas, Jacintha, pour le convaincre, -voulut bien aller jusque-l avec lui. Onuphrius -tait triomphant. Quand ils furent devant le -portail:—Eh bien! lui dit Jacintha.</p> - -<p>On et mis le soleil ou la lune en place du cadran -qu'il n'et pas t plus stupfait. Il tait onze heures -et demie passes; il tira son lorgnon, en essuya le -verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour -s'claircir la vue; l'aiguille ane allait rejoindre sa -petite sœur sur l'X de midi.</p> - -<p>—Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut -que quelque diablotin se soit amus pousser ces -aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu!</p> - -<p>Jacintha tait bonne; elle n'insista pas, et reprit -avec lui le chemin de son atelier, car Onuphrius -tait peintre, et, en ce moment, faisait son portrait. -Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla -chercher sa toile, qui tait tourne au mur, et la -mit sur son chevalet.</p> - -<p>Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une -main inconnue avait dessin une paire de moustaches -qui eussent fait honneur un tambour-major. -La colre de notre artiste, en voyant son esquisse -ainsi barbouille, n'est pas difficile imaginer; il -aurait crev la toile sans les exhortations de Jacintha. -Il effaa donc comme il put ces insignes virils, -non sans jurer plus d'une fois aprs le drle qui -avait fait cette belle quipe; mais, quand il voulut -se remettre peindre, ses pinceaux, quoiqu'il les -et tremps dans l'huile, taient si roides et si hrisss, -qu'il ne put s'en servir. Il fut oblig d'en envoyer -chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent -arrivs, il se mit faire sur sa palette plusieurs -tons qui lui manquaient.</p> - -<p>Autre tribulation. Les vessies taient dures -comme si elles eussent renferm des balles de -plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait en -faire sortir la couleur; ou bien elles clataient tout -d'un coup comme de petites bombes, crachant -droite, gauche, l'ocre, la laque ou le bitume.</p> - -<p>S'il et t seul, je crois qu'en dpit du premier -commandement du Dcalogue, il aurait attest le -nom du Seigneur plus d'une fois. Il se contint, les -pinceaux arrivrent, il se mit l'œuvre; pendant -une heure environ tout alla bien.</p> - -<p>Le sang commenait courir sous les chairs, les -contours se dessinaient, les formes se modelaient, -la lumire se dbrouillait de l'ombre, une moiti de -la toile vivait dj.</p> - -<p>Les yeux surtout taient admirables; l'arc des -sourcils tait parfaitement bien indiqu, et se fondait -moelleusement vers les tempes en tons bleutres -et velouts; l'ombre des cils adoucissait merveilleusement -bien l'clatante blancheur de la corne, -la prunelle regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient -rien dsirer; il n'y manquait plus que ce -petit diamant de lumire, cette paillette de jour que -les peintres nomment point visuel.</p> - -<p>Pour l'enchsser dans son disque de jais (Jacintha -avait les yeux noirs), il prit le plus fin, le plus mignon -de ses pinceaux, trois poils pris la queue -d'une martre zibeline.</p> - -<p>Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le -blanc d'argent qui s'levait, ct des ocres et des -terres de Sienne, comme un piton couvert de neige - ct de rochers noirs.</p> - -<p>Vous eussiez dit, voir trembler le point brillant -au bout du pinceau, une gouttelette de rose au bout -d'une aiguille; il allait le dposer sur la prunelle, -quand un coup violent dans le coude fit dvier sa -main, porter le point blanc dans les sourcils, et -traner le parement de son habit sur la joue encore -frache qu'il venait de terminer. Il se dtourna si -brusquement cette nouvelle catastrophe, que son -escabeau roula dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un -se ft trouv l par hasard, il l'aurait certainement -tu.</p> - -<p>—C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-mme -tout troubl; Jacintha, je ne me sens pas en -train; nous ne ferons plus rien aujourd'hui.</p> - -<p>Jacintha, se leva pour sortir.</p> - -<p>Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras -autour du corps. La robe de Jacintha tait blanche; -les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas song les -essuyer, y firent un arc-en-ciel.</p> - -<p>—Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez -arrange! et ma tante qui ne veut pas que je vienne -vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire?</p> - -<p>—Tu changeras de robe, elle n'en verra rien.</p> - -<p>Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas.</p> - -<p>—Que faites-vous demain? dit-elle aprs un silence.</p> - -<p>—Moi, rien; et vous?</p> - -<p>—Je vais dner avec ma tante chez le vieux M. de ***, -que vous connaissez, et j'y passerai peut-tre la soire.</p> - -<p>—J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter -sur moi.</p> - -<p>—Ne venez pas plus tard que six heures; vous -savez, ma tante est poltronne, et si nous ne trouvons -pas chez M. de *** quelque galant chevalier pour -nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombe.</p> - -<p>—Bon, j'y serai cinq. A demain, Jacintha, -demain.</p> - -<p>Et il se penchait sur la rampe pour regarder la -svelte jeune fille qui s'en allait. Les derniers plis de -sa robe disparurent sous l'arcade, et il rentra.</p> - -<p>Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. -C'tait un jeune homme de vingt vingt-deux -ans, quoique au premier abord il part en -avoir davantage. On distinguait ensuite travers ses -traits blmes et fatigus quelque chose d'enfantin et -de peu arrt, quelques formes de transition de l'adolescence - la virilit. Ainsi tout le haut de la tte -tait grave et rflchi comme un front de vieillard, -tandis que la bouche tait peine noircie ses -coins d'une ombre bleutre, et qu'un sourire jeune -errait sur deux lvres d'un rose assez vif qui contrastait -trangement avec la pleur des joues et du -reste de la physionomie.</p> - -<p>Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir -l'air assez singulier, mais sa bizarrerie naturelle -tait encore augmente par sa mise et sa coiffure. -Ses cheveux, spars sur le front comme des cheveux -de femme, descendaient symtriquement le -long de ses tempes jusqu' ses paules, sans frisure -aucune, aplatis et lustrs la mode gothique, comme -on en voit aux anges de Giotto et de Cimabu. -Une ample simarre de couleur obscure tombait -plis roides et droits autour de son corps souple et -mince, d'une manire toute dantesque. Il est vrai de -dire qu'il ne sortait pas encore avec ce costume; -mais c'tait la hardiesse plutt que l'envie qui lui -manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire, -Onuphrius tait Jeune-France et romantique forcen.</p> - -<p>Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne -pas tre oblig de se souiller de l'ignoble accoutrement -bourgeois, ses mouvements taient heurts, -saccads; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent -t produits par des ressorts d'acier; sa dmarche -incertaine, entrecoupe d'lans subits, de zigzags, ou -suspendue tout coup; ce qui, aux yeux de bien -des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins -pour un original, ce qui ne vaut gure mieux.</p> - -<p>Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'tait peut-tre ce -qui lui faisait viter ce qu'on nomme le monde et -donnait sa conversation un ton d'humeur et de -causticit qui ne ressemblait pas mal de la vengeance; -aussi, quand il tait forc de sortir de sa -retraite, n'importe pour quel motif, il apportait -dans la socit une gaucherie sans timidit, une -absence de toute forme convenue, un ddain si parfait -de ce qu'on y admire, qu'au bout de quelques minutes, -avec trois ou quatre syllabes, il avait trouv -moyen de se faire une meute d'ennemis acharns.</p> - -<p>Ce n'est pas qu'il ne ft trs-aimable lorsqu'il -voulait, mais il ne le voulait pas souvent, et il rpondait - ses amis qui lui en faisaient des reproches: -A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, -deux ou trois au plus, mais qui l'aimaient de tout -l'amour que lui refusaient les autres, qui l'aimaient -comme des gens qui ont une injustice rparer.—A -quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent -ne s'arrtent pas cette corce noueuse: -ils savent que la perle est cache dans une coquille -grossire; les sots qui ne savent pas sont rebuts et -s'loignent: o est le mal? Pour un fou, ce n'tait -pas trop mal raisonn.</p> - -<p>Onuphrius, comme je l'ai dj dit, tait peintre, -il tait de plus pote; il n'y avait gure moyen que -sa cervelle en rchappt, et ce qui n'avait pas peu -contribu l'entretenir dans cette exaltation fbrile, -dont Jacintha n'tait pas toujours matresse, c'taient -ses lectures. Il ne lisait que des lgendes -merveilleuses et d'anciens romans de chevalerie, -des posies mystiques, des traits de cabale, des -ballades allemandes, des livres de sorcellerie et de -dmonographie; avec cela il se faisait, au milieu -du monde rel bourdonnant autour de lui, un monde -d'extase et de vision o il tait donn bien peu -d'entrer. Du dtail le plus commun et le plus positif, -par l'habitude qu'il avait de chercher le ct surnaturel, -il savait faire jaillir quelque chose de fantastique -et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une -chambre carre et blanchie la chaux sur toutes -ses parois, et vitre de carreaux dpolis, il aurait t -capable de voir quelque apparition trange tout aussi -bien que dans un intrieur de Rembrandt inond -d'ombres et illumin de fauves lueurs, tant les yeux -de son me et de son corps avaient la facult de dranger -les lignes les plus droites et de rendre compliques -les choses les plus simples, peu prs -comme les miroirs courbes ou facettes qui trahissent -les objets qui leur sont prsents, et les font -paratre grotesques ou terribles.</p> - -<p>Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvrent admirablement -dispos; ils achevrent eux deux ce que -les lgendaires avaient commenc. L'imagination -d'Onuphrius s'chauffa et se dprava de plus en plus, -ses compositions peintes et crites s'en ressentirent, -la griffe ou la queue du diable y perait toujours -par quelque endroit, et sur la toile, ct de la tte -suave et pure de Jacintha, grimaait fatalement -quelque figure monstrueuse, fille de son cerveau en -dlire.</p> - -<p>Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance -de Jacintha, et c'tait une poque de sa vie ou il -tait si malheureux, que je ne souhaiterais pas d'autre -supplice mon plus fier ennemi; il tait dans -cette situation atroce o se trouve tout homme qui -a invent quelque chose et qui ne rencontre personne -pour y croire. Jacintha crut ce qu'il disait -sur sa parole, car l'œuvre tait encore en lui, et il -l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier -qui ne lui rit pas au nez lorsqu'il parla du -nouveau monde qu'il avait devin. Jacintha l'aimait -comme une mre aime son fils, et il se mlait son -amour une piti profonde; car, elle excepte, qui -l'aurait aim comme il fallait qu'il le ft?</p> - -<p>Qui l'et consol dans ses malheurs imaginaires, -les seuls rels pour lui, qui ne vivait que d'imaginations? -Qui l'et rassur, soutenu, exhort? Qui -et calm cette exaltation maladive qui touchait la -folie par plus d'un point, en la partageant plutt -qu'en la combattant? Personne, coup sr.</p> - -<p>Et puis lui dire de quelle manire il pourrait la -voir, lui donner elle-mme les rendez-vous, lui -faire mille de ces avances que le monde condamne, -l'embrasser de son propre mouvement, lui en fournir -l'occasion quand elle la lui voyait chercher, une -coquette ne l'et pas fait; mais elle savait combien -tout cela cotait au pauvre Onuphrius, et elle lui en -pargnait la peine.</p> - -<p>Aussi peu accoutum qu'il tait vivre de la vie -relle, il ne savait comment s'y prendre pour mettre -son ide en action, et il se faisait des monstres -de la moindre chose.</p> - -<p>Ses longues mditations, ses voyages dans les -mondes mtaphysiques ne lui avaient pas laiss le -temps de s'occuper de celui-ci. Sa tte avait trente -ans, son corps avait six mois; il avait si totalement -nglig de dresser sa bte, que, si Jacintha et ses -amis n'eussent pris soin de la diriger, elle et commis -d'tranges bvues. En un mot, il fallait vivre -pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, -comme il en faut aux grands seigneurs pour leurs -terres.</p> - -<p>Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce -sicle d'incrdulit, cela pourrait faire passer mon -pauvre ami pour un imbcile: il avait peur. De -quoi? Je vous le donne deviner en cent; il avait -peur du diable, des revenants, des esprits et de -mille autres billeveses; du reste, il se moquait -d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantme.</p> - -<p>Le soir il ne se ft pas regard dans une glace -pour un empire, de peur d'y voir autre chose que -sa propre figure; il n'et pas fourr sa main sous -son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque -autre ustensile, parce qu'il craignait qu'une main -froide et moite ne vnt au-devant de la sienne, et ne -l'attirt dans la ruelle; ni jet les yeux dans les encoignures -sombres, tremblant d'y apercevoir de petites -ttes de vieilles ratatines emmanches sur des -manches balai.</p> - -<p>Quand il tait seul dans son grand atelier, il voyait -tourner autour de lui une ronde fantastique, le conseil -Tusmann, le docteur Tabraccio, le digne Peregrinus -Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia, -l'inconnue de la maison dserte et toute la -famille trange du chteau de Bohme; c'tait un -sabbat complet, et il ne se ft pas fait prier pour -avoir peur de son chat comme d'un autre Murr.</p> - -<p>Ds que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa -toile, et se prit rflchir sur ce qu'il appelait les -vnements de la matine. Le cadran de Saint-Paul, -les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies creves, -et surtout le point visuel, tout cela se reprsenta - sa mmoire avec un air fantastique et surnaturel; -il se creusa la tte pour y trouver une explication -plausible; il btit l-dessus un volume in-octavo -de suppositions les plus extravagantes, les plus -invraisemblables qui soient jamais entres dans un -cerveau malade. Aprs avoir longtemps cherch, -ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose tait -tout fait inexplicable… moins que ce ne ft le -diable en personne… Cette ide, dont il se moqua -d'abord lui-mme, prit racine dans son esprit, et -lui semblant moins ridicule mesure qu'il se familiarisait -avec elle, il finit par en tre convaincu.</p> - -<p>Qu'y avait-il au fond de draisonnable dans cette -supposition? L'existence du diable est prouve par -les autorits les plus respectables, tout comme celle -de Dieu. C'est mme un article de foi, et Onuphrius, -pour s'empcher d'en douter, compulsa sur les registres -de sa vaste mmoire tous les endroits des -auteurs profanes ou sacrs dans lesquels on traite -de cette matire importante.</p> - -<p>Le diable rde autour de l'homme; Jsus lui-mme -n'a pas t l'abri de ses embches; la tentation -de saint Antoine est populaire; Martin Luther -fut aussi tourment par Satan, et, pour s'en dbarrasser, -fut oblig de lui jeter son critoire la tte. -On voit encore la tache d'encre sur le mur de la -cellule.</p> - -<p>Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis -le possd de la Bible jusqu'aux religieuses de -Loudun; tous les livres de sorcellerie qu'il avait -lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le <i>Monde -invisible</i> de Bekker, l'<i>Infernalia</i>, les <i>Farfadets</i> de -M. de Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, le <i>Grand</i> -et le <i>Petit Albert</i>, et tout ce qui lui parut obscur devint -clair comme le jour: c'tait le diable qui avait -fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches - son portrait, chang le crin de ses brosses en fil -d'archal et rempli ses vessies de poudre fulminante. -Le coup dans le coude s'expliquait tout naturellement; -mais quel intrt Belzbuth pouvait-il avoir - le perscuter? tait-ce pour avoir son me? ce -n'est pas la manire dont il s'y prend; enfin il se -rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien longtemps, -un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le -nez avec des pincettes rouges; il ne douta pas que -ce ne ft pour avoir t reprsent par lui dans une -position aussi humiliante que le diable lui faisait -ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres -bizarres se dcoupaient sur le plancher de l'atelier. -Cette ide grandissant dans sa tte, le frisson -commenait lui courir le long du dos, et la peur -l'aurait bientt pris, si un de ses amis n'et fait en -entrant diversion toutes ses visions cornues. Il -sortit avec lui, et comme personne au monde n'tait -plus impressionnable, et que son ami tait gai, un -essaim de penses foltres eut bientt chass ces -rveries lugubres. Il oublia totalement ce qui tait -arriv, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait tout bas en -lui-mme. Le lendemain il se remit l'œuvre. Il -travailla trois ou quatre heures avec acharnement. -Quoique Jacintha ft absente, ses traits taient si -profondment gravs dans son cœur, qu'il n'avait pas -besoin d'elle pour terminer son portrait. Il tait presque -fini, il n'y avait plus que deux ou trois dernires -touches poser, et la signature mettre, -quand une petite peluche, qui dansait avec ses -frres les atomes dans un beau rayon jaune, par une -fantaisie inexplicable, quitta tout coup sa lumineuse -salle de bal, se dirigea en se dandinant vers -la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un rehaut, -qu'il venait de poser.</p> - -<p>Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche, -l'enleva le plus dlicatement possible. Cependant -il ne put le faire si lgrement qu'il ne dcouvrt -le champ de la toile en emportant un peu de -couleur. Il refit une teinte pour rparer le dommage: -la teinte tait trop fonce, et faisait tache; il ne put -rtablir l'harmonie qu'en remaniant tout le morceau; -mais, en le faisant, il perdit son contour, et -le nez devint aquilin, de presque la Roxelane qu'il -tait, ce qui changea tout fait le caractre de la -tte; ce n'tait plus Jacintha, mais bien une de ses -amies avec qui elle s'tait brouille, parce qu'Onuphrius -la trouvait jolie.</p> - -<p>L'ide du Diable revint Onuphrius cette mtamorphose -trange; mais, en regardant plus attentivement, -il vit que ce n'tait qu'un jeu de son imagination, -et comme la journe s'avanait, il se leva -et sortit pour rejoindre sa matresse chez M. de ***. -Le cheval allait comme le vent: bientt Onuphrius -vit poindre au dos de la colline la maison de M. de ***, -blanche entre les marronniers. Comme la grande -route faisait un dtour, il la quitta pour un chemin -de traverse, un chemin creux qu'il connaissait trs-bien, -o tout enfant il venait cueillir des mres et -chasser aux hannetons.</p> - -<p>Il tait peu prs au milieu quand il se trouva -derrire une charrette foin, que les dtours du -sentier l'avaient empch d'apercevoir. Le chemin -tait si troit, la charrette si large, qu'il tait impossible -de passer devant: il remit son cheval au -pas, esprant que la route, en s'largissant, lui permettrait -un peu plus loin de le faire. Son esprance -fut trompe; c'tait comme un mur qui reculait imperceptiblement. -Il voulut retourner sur ses pas, -une autre charrette de foin le suivait par derrire -et le faisait prisonnier. Il eut un instant la pense -d'escalader les bords du ravin, mais ils taient -pic et couronns d'une haie vive; il fallut donc se -rsigner: le temps coulait, les minutes lui semblaient -des ternits, sa fureur tait au comble, ses -artres palpitaient, son front tait perl de sueur.</p> - -<p>Une horloge la voix fle, celle du village voisin, -sonna six heures; aussitt qu'elle eut fini, celle -du chteau, dans un ton diffrent, sonna son tour; -puis une autre, puis une autre encore; toutes les -horloges de la banlieue d'abord successivement, -ensuite toutes la fois. C'tait un tutti de cloches, -un concerto de timbres flts, ronflants, glapissants, -criards, un carillon vous fendre la tte. Les -ides d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. -Les clochers s'inclinaient sur le chemin creux pour -le regarder passer, ils le montraient au doigt, lui -faisaient la nique et lui tendaient par drision leurs -cadrans dont les aiguilles taient perpendiculaires. -Les cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la -grimace, sonnant toujours les six coups maudits. -Cela dura longtemps, six heures sonnrent ce jour-l -jusqu' sept.</p> - -<p>Enfin, la voiture dboucha dans la plaine. Onuphrius -enfona ses perons dans le ventre de son -cheval: le jour tombait, on et dit que sa monture -comprenait combien il lui tait important d'arriver. -Ses pieds touchaient peine la terre, et, sans les -aigrettes d'tincelles qui jaillissaient de loin en loin -de quelque caillou heurt, on et pu croire qu'elle -volait. Bientt une blanche cume enveloppa comme -une housse d'argent son poitrail d'bne: il tait -plus de sept heures quand Onuphrius arriva. Jacintha -tait partie. M. de *** lui fit les plus grandes politesses, -se mit causer littrature avec lui, et finit -par lui proposer une partie de dames.</p> - -<p>Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, -quoique toute espce de jeux, et en particulier -celui-l, l'ennuyt mortellement. On apporta le damier. -M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches: -la partie commena. Les joueurs taient -peu prs de mme force; il se passa quelque temps -avant que la balance pencht d'un ct ou de l'autre.</p> - -<p>Tout coup elle tourna du ct du vieux gentilhomme; -ses pions avanaient avec une inconcevable -rapidit, sans qu'Onuphrius, malgr tous les efforts -qu'il faisait, pt y apporter aucun obstacle. Proccup -qu'il tait d'ides diaboliques, cela ne lui parut -pas naturel; il redoubla donc d'attention, et -finit par dcouvrir, ct du doigt dont il se servait -pour remuer ses pions, un autre doigt maigre, -noueux, termin par une griffe (que d'abord il avait -pris pour l'ombre du sien), qui poussait ses dames -sur la ligne blanche, tandis que celles de son adversaire -dfilaient processionnellement sur la ligne -noire. Il devint ple, ses cheveux se hrissrent sur -sa tte. Cependant il remit ses pions en place, et -continua de jouer. Il se persuada que ce n'tait que -l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la -bougie de place: l'ombre passa de l'autre ct, et -se projeta en sens inverse; mais le doigt griffe -resta ferme son poste, dplaant les dames d'Onuphrius, -et employant tous les moyens pour le faire -perdre.</p> - -<p>D'ailleurs, il n'y avait aucun doute avoir, le doigt -tait orn d'un gros rubis. Onuphrius n'avait pas -de bague.</p> - -<p>—Pardieu! c'est trop fort! s'cria-t-il en donnant -un grand coup de poing dans le damier et en -se levant brusquement; vieux sclrat! vieux gredin!</p> - -<p>M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait -cette algarade au dpit d'avoir perdu, se mit - rire aux clats et lui offrir d'ironiques consolations. -La colre et la terreur se disputaient l'me -d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit.</p> - -<p>La nuit tait si noire qu'il fut oblig de mettre -son cheval au pas. A peine une toile passait-elle -et l le nez hors de sa mantille de nuages; les arbres -de la route avaient l'air de grands spectres tendant -les bras; de temps en temps un feu follet traversait -le chemin, le vent ricanait dans les branches d'une -faon singulire. L'heure s'avanait, et Onuphrius -n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant -sur le pav montraient qu'il ne s'tait pas -fourvoy.</p> - -<p>Une rafale dchira le brouillard, la lune reparut; -mais, au lieu d'tre ronde, elle tait ovale. Onuphrius, -en la considrant plus attentivement, vit -qu'elle avait un serre-tte de taffetas noir, et qu'elle -s'tait mis de la farine sur les joues; ses traits se -dessinrent plus distinctement, et il reconnut n'en -pouvoir douter, la figure blme et allonge de son -ami intime Jean-Gaspard Debureau, le grand paillasse -des Funambules, qui le regardait avec une -expression indfinissable de malice et de bonhomie.</p> - -<p>Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, -comme s'il et t d'intelligence; et, comme la -clart des toiles on pouvait distinguer les objets, il -entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habills -mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque -chose de blanchtre par les quatre coins, comme -des gens qui changeraient un tapis de place: ils -passrent rapidement ct de lui, et jetrent ce -qu'ils portaient sous les pieds de son cheval. Onuphrius, -malgr sa frayeur, n'eut pas de peine voir -que c'tait le chemin qu'il avait dj parcouru, et -que le Diable remettait devant lui pour lui faire pice. -Il piqua des deux; son cheval fit une ruade et refusa -d'avancer autrement qu'au pas; les quatre -dmons continurent leur mange.</p> - -<p>Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un -rubis pareil celui du doigt qui l'avait si fort effray -sur le damier: l'identit du personnage n'tait plus -douteuse. La terreur d'Onuphrius tait si grande, -qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait; -ses dents claquaient comme dans la fivre, -un rire convulsif tordait sa bouche. Une fois, il -essaya de dire ses prires et de faire un signe de -croix, il ne put en venir bout. La nuit s'coula -ainsi.</p> - -<p>Enfin, une raie bleutre se dessina sur le bord -du ciel: son cheval huma bruyamment par ses naseaux -l'air balsamique du matin, le coq de la ferme -voisine fit entendre sa voix grle et raille, les fantmes -disparurent, le cheval prit de lui-mme le -galop, et, au point du jour, Onuphrius se trouva -devant la porte de son atelier.</p> - -<p>Harass de fatigue, il se jeta sur un divan et ne -tarda pas s'endormir: son sommeil tait agit; le -cauchemar lui avait mis le genou sur l'estomac. Il -fit une multitude de rves incohrents, monstrueux, -qui ne contriburent pas peu dranger sa raison -dj branle. En voici un qui l'avait frapp, et qu'il -m'a racont plusieurs fois depuis.</p> - -<p>J'tais dans une chambre qui n'tait pas la -mienne ni celle d'aucun de mes amis, une chambre -o je n'tais jamais venu, et que cependant je connaissais -parfaitement bien: les jalousies taient -fermes, les rideaux tirs; sur la table de nuit une -ple veilleuse jetait sa lueur agonisante. On ne marchait -que sur la pointe du pied, le doigt sur la bouche; -des fioles, des tasses encombraient la chemine. -Moi, j'tais au lit comme si j'eusse t malade, et -pourtant je ne m'tais jamais mieux port. Les personnes -qui traversaient l'appartement avaient un -air triste et affair qui semblait extraordinaire.</p> - -<p>Jacintha tait la tte de mon lit, qui tenait sa -petite main sur mon front, et se penchait vers moi -pour couter si je respirais bien. De temps en temps -une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle -l'essuyait lgrement avec un baiser.</p> - -<p>Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais -bien voulu la consoler; mais il m'tait impossible -de faire le plus petit mouvement, ou d'articuler une -seule syllabe: ma langue tait cloue mon palais, -mon corps tait comme ptrifi.</p> - -<p>Un monsieur vtu de noir entra, me tta le pouls, -hocha la tte d'un air dcourag, et dit tout haut: -C'est fini! Alors Jacintha se prit sangloter, -se tordre les mains, et donner toutes les dmonstrations -de la plus violente douleur: tous ceux qui -taient dans la chambre en firent autant. Ce fut un -concert de pleurs et de soupirs apitoyer un roc.</p> - -<p>J'prouvais un secret plaisir d'tre regrett -ainsi. On me prsenta une glace devant la bouche; -je fis des efforts prodigieux pour la ternir de mon -souffle, afin de montrer que je n'tais pas mort: je -ne pus en venir bout. Aprs cette preuve on me -jeta le drap par-dessus la tte; j'tais au dsespoir, -je voyais bien qu'on me croyait trpass et que l'on -allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit: -il ne resta qu'un prtre qui marmotta des prires -et qui finit par s'endormir.</p> - -<p>Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une -bire et d'un linceul; j'essayai encore de me remuer -et de parler, ce fut inutile, un pouvoir invincible -m'enchanait: force me fut de me rsigner. Je -restai ainsi beaucoup de temps en proie aux plus -douloureuses rflexions. Le croque-mort revint avec -mes derniers vtements, les derniers de tout homme, -la bire et le linceul: il n'y avait plus qu' m'en accoutrer.</p> - -<p>Il m'entortilla dans le drap, et se mit me -coudre sans prcaution comme quelqu'un qui a hte -d'en finir: la pointe de son aiguille m'entrait dans -la peau, et me faisait des milliers de piqres; ma situation -tait insupportable. Quand ce fut fait, un de -ses camarades me prit par les pieds, lui par la tte, -ils me dposrent dans la bote; elle tait un peu -juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligs de me -donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir -enfoncer le couvercle.</p> - -<p>Ils en vinrent bout la fin, et l'on planta le -premier clou. Cela faisait un bruit horrible. Le marteau -rebondissait sur les planches, et j'en sentais le -contre-coup. Tant que l'opration dura, je ne perdis -pas tout fait l'esprance; mais au dernier clou je -me sentis dfaillir, mon cœur se serra, car je compris -qu'il n'y avait plus rien de commun entre le -monde et moi: ce dernier clou me rivait au nant -pour toujours. Alors seulement je compris toute -l'horreur de ma position.</p> - -<p>On m'emporta; le roulement sourd des roues -m'apprit que j'tais dans le corbillard; car bien que -je ne pusse manifester mon existence d'aucune manire, -je n'tais priv d'aucun de mes sens. La voiture -s'arrta, on retira le cercueil. J'tais l'glise, -j'entendais parfaitement le chant nasillard des prtres, -et je voyais briller travers les fentes de la -bire la lueur jaune des cierges. La messe finie, on -partit pour le cimetire; quand on me descendit -dans la fosse, je ramassai toutes mes forces, et je -crois que je parvins pousser un cri; mais le fracas -de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit -entirement: je me trouvais dans une obscurit palpable -et compacte, plus noire que celle de la nuit. -Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du -moins; quant mes souffrances morales, il faudrait -un volume pour les analyser. L'ide que j'allais -mourir de faim ou tre mang aux vers sans pouvoir -l'empcher, se prsenta la premire; ensuite je -pensai aux vnements de la veille, Jacintha, mon -tableau qui aurait eu tant de succs au Salon, -mon drame qui allait tre jou, une partie que -j'avais projete avec mes camarades, un habit -que mon tailleur devait me rapporter ce jour-l; -que sais-je, moi? mille choses dont je n'aurais -gure d m'inquiter; puis revenant Jacintha, je -rflchis sur la manire dont elle s'tait conduite; -je repassai chacun de ses gestes, chacune de ses -paroles, dans ma mmoire; je crus me rappeler -qu'il y avait quelque chose d'outr et d'affect dans -ses larmes, dont je n'aurais pas d tre la dupe: -cela me fit ressouvenir de plusieurs choses que j'avais -totalement oublies; plusieurs dtails auxquels -je n'avais pas pris garde, considrs sous un nouveau -jour, me parurent d'une haute importance; -des dmonstrations que j'aurais jur sincres me -semblrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un -jeune homme, un espce de fat moiti cravate, moiti -perons, lui avait autrefois fait la cour. Un soir, -nous jouons ensemble, Jacintha m'avait appel -du nom de ce jeune homme au lieu du mien, signe -certain de proccupation; d'ailleurs je savais qu'elle -en avait parl favorablement dans le monde plusieurs -reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui -dplairait pas.</p> - -<p>Cette ide s'empara de moi, ma tte commena - fermenter; je fis des rapprochements, des suppositions, -des interprtations: comme on doit bien le -penser, elles ne furent pas favorables Jacintha. -Un sentiment inconnu se glissa dans mon cœur, et -m'apprit ce que c'tait que souffrir; je devins horriblement -jaloux, et je ne doutai pas que ce ne ft -Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'et -fait enterrer tout vif pour se dbarrasser de moi. -Je pensai que peut-tre en ce moment mme ils -riaient gorge dploye du succs de leur stratagme, -et que Jacintha livrait aux baisers de l'autre -cette bouche qui m'avait jur tant de fois n'avoir -jamais t touche par d'autres lvres que les -miennes.</p> - -<p>A cette ide, j'entrai dans une fureur telle que -je repris la facult de me mouvoir; je fis un soubresaut -si violent, que je rompis d'un seul coup les -coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et -les bras libres, je donnai de grands coups de coudes -et de genoux au couvercle de la bire pour le -faire sauter et aller tuer mon infidle aux bras de -son lche et misrable galant. Sanglante drision, -moi, enterr, je voulais donner la mort! Le poids -norme de la terre qui pesait sur les planches rendit -mes efforts inutiles. puis de fatigue, je retombai -dans ma premire torpeur, mes articulations s'ossifirent: -de nouveau je redevins cadavre. Mon agitation -mentale se calma, je jugeai plus sainement -les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune -femme avait fait pour moi, son dvouement, ses -soins qui ne s'taient jamais dmentis, eurent bientt -fait vanouir ces ridicules soupons.</p> - -<p>Ayant us tous mes sujets de mditation, et ne -sachant comment tuer le temps, je me mis faire -des vers; dans ma triste situation, ils ne pouvaient -pas tre fort gais: ceux du nocturne Young et du spulcral -Hervey ne sont que des bouffonneries, compars - ceux-l. J'y dpeignais les sensations d'un -homme conservant sous terre toutes les passions -qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rverie -cadavreuse: <i>La vie dans la mort</i>. Un beau titre, sur -ma foi! et ce qui me dsesprait, c'tait de ne pouvoir -les rciter personne.</p> - -<p>J'avais peine termin la dernire strophe, que -j'entendis piocher avec ardeur au-dessus de ma tte. -Un rayon d'esprance illumina ma nuit. Les coups -de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que -je ressentis ne fut pas de longue dure: les coups -de pioche cessrent. Non, l'on ne peut rendre avec -des mots humains l'angoisse abominable que j'prouvai -en ce moment; la mort relle n'est rien en -comparaison. Enfin j'entendis encore du bruit: les -fossoyeurs, aprs s'tre reposs, avaient repris leur -besogne. J'tais au ciel; je sentais ma dlivrance -s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis -l'air froid de la nuit. Cela me fit grand bien, car je -commenais touffer. Cependant mon immobilit -continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences -d'un mort. Deux hommes me saisirent: -voyant les coutures du linceul rompues, ils changrent -en ricanant quelques plaisanteries grossires, -me chargrent sur leurs paules et m'emportrent. -Tout en marchant ils chantonnaient -demi-voix des couplets obscnes. Cela me fit penser - la scne des fossoyeurs, dans <i>Hamlet</i>, et je me dis -en moi-mme que Shakspeare tait un bien grand -homme.</p> - -<p>Aprs m'avoir fait passer par bien des ruelles dtournes, -ils entrrent dans une maison que je reconnus -pour tre celle de mon mdecin; c'tait lui -qui m'avait fait dterrer afin de savoir de quoi j'tais -mort. On me dposa sur une table de marbre. Le -docteur entra avec une trousse d'instruments; il les -tala complaisamment sur une commode. A la vue -de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes, -de ces scies d'acier luisantes et polies, j'prouvai -une frayeur horrible, car je compris qu'on allait me -dissquer; mon me, qui jusque-l n'avait pas abandonn -mon corps, n'hsita plus me quitter: au -premier coup de scalpel elle tait tout fait dgage -de ses entraves. Elle aimait mieux subir tous les dsagrments -d'une intelligence dpossde de ses -moyens de manifestation physique, que de partager -avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il -n'y avait plus esprance de le conserver, il allait tre -mis en pices, et n'aurait pu servir grand'chose -quand mme ce dchiqutement ne l'et pas tu -tout de bon. Ne voulant pas assister au dpcement -de sa chre enveloppe, mon me se hta de sortir.</p> - -<p>Elle traversa rapidement une enfilade de chambres, -et se trouva sur l'escalier. Par habitude, je -descendis les marches une une; mais j'avais besoin -de me retenir, car je me sentais une lgret merveilleuse. -J'avais beau me cramponner au sol, une -force invincible m'attirait en haut; c'tait comme -si j'eusse t attach un ballon gonfl de gaz: la -terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par l'extrmit -des orteils; je dis des orteils, car bien que -je ne fusse qu'un pur esprit, j'avais conserv le sentiment -des membres que je n'avais plus, peu prs -comme un amput qui souffre de son bras ou de -sa jambe absente. Lass de ces efforts pour rester -dans une attitude normale, et, du reste, ayant fait -rflexion que mon me immatrielle ne devait pas -se voiturer d'un lieu l'autre par les mmes procds -que ma misrable guenille de corps, je me -laissai faire cet ascendant, et je commenai quitter -terre sans pourtant m'lever trop, et me maintenant -dans la rgion moyenne. Bientt je m'enhardis, -et je volai tantt haut, tantt bas, comme si -je n'eusse fait autre chose de ma vie. Il commenait - faire jour: je montai, je montai, regardant aux -vitres des mansardes des grisettes qui se levaient -et faisaient leur toilette, me servant des chemines -comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on -disait dans les appartements. Je dois dire que je ne -vis rien de bien beau, et que je ne recueillis rien -de piquant. M'accoutumant ces faons d'aller, je -planai sans crainte dans l'air libre, au-dessus du -brouillard, et je considrai de haut cette immense -tendue de toits qu'on prendrait pour une mer fige -au moment d'une tempte, ce chaos hriss de -tuyaux, de flches, de dmes, de pignons, baign de -brume et de fume, si beau, si pittoresque, que je -ne regrettai pas d'avoir perdu mon corps. Le Louvre -m'apparut blanc et noir, son fleuve ses pieds, -ses jardins verts l'autre bout. La foule s'y portait; -il y avait exposition: j'entrai. Les murailles flamboyaient -diapres de peintures nouvelles, chamarres -de cadres d'or richement sculpts. Les bourgeois -allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient -sur les pieds, ouvraient des yeux hbts, se -consultaient les uns les autres comme des gens dont -on n'a pas encore fait l'avis, et qui ne savent ce -qu'ils doivent penser et dire. Dans la grand'salle, -au milieu des tableaux de nos jeunes grands matres, -Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperus mon -tableau, moi: la foule se serrait autour, c'tait un -rugissement d'admiration; ceux qui taient derrire -et ne voyaient rien criaient deux fois plus -fort: Prodigieux! prodigieux! Mon tableau me sembla - moi-mme beaucoup mieux qu'auparavant, et -je me sentis saisi d'un profond respect pour ma -propre personne. Cependant, toutes ces formules -admiratives se mlait un nom qui n'tait pas le mien; -je vis qu'il y avait l-dessous quelque supercherie. -J'examinai la toile avec attention: un nom en petits -caractres rouges tait crit l'un de ses coins. -C'tait celui d'un de mes amis qui, me voyant mort, -ne s'tait pas fait scrupule de s'approprier mon -œuvre. Oh! alors, que je regrettai mon pauvre -corps! Je ne pouvais ni parler, ni crire; je n'avais -aucun moyen de rclamer ma gloire et de dmasquer -l'infme plagiaire. Le cœur navr, je me retirai -tristement pour ne pas assister ce triomphe -qui m'tait d. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez -elle, je ne la trouvai pas; je la cherchai vainement -dans plusieurs maisons o je pensais qu'elle pourrait -tre. Ennuy d'tre seul, quoiqu'il ft dj tard, -l'envie me prit d'aller au spectacle; j'entrai la -Porte-Saint-Martin, je fis rflexion que mon nouvel -tat avait cela d'agrable que je passais partout sans -payer. La pice finissait, c'tait la catastrophe. Dorval, -l'œil sanglant, noye de larmes, les lvres -bleues, les tempes livides, chevele, moiti nue, -se tordait sur l'avant-scne deux pas de la rampe. -Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le -fond: tous les mouchoirs taient en jeu; les sanglots -brisaient les corsets; un tonnerre d'applaudissements -entrecoupait chaque rle de la tragdienne; -le parterre, noir de ttes, houlait comme -une mer; les loges se penchaient sur les galeries, -les galeries sur le balcon. La toile tomba: je crus -que la salle allait crouler: c'taient des battements -de mains, des trpignements, des hurlements; or, -cette pice tait ma pice: jugez! J'tais grand -toucher le plafond. Le rideau se leva, on jeta cette -foule le nom de l'auteur.</p> - -<p>Ce n'tait pas le mien, c'tait le nom de l'ami qui -m'avait dj vol mon tableau. Les applaudissements -redoublrent. On voulait traner l'auteur sur -le thtre: le monstre tait dans une loge obscure -avec Jacintha. Quand on proclama son nom, elle -se jeta son cou, et lui appuya sur la bouche le -baiser le plus enrag que jamais femme ait donn - un homme. Plusieurs personnes la virent; elle -ne rougit mme pas: elle tait si enivre, si folle et -si fire de son succs, qu'elle se serait, je crois, -prostitue lui dans cette loge et devant tout le -monde. Plusieurs voix crirent: Le voil! le voil! -Le drle prit un air modeste, et salua profondment. -Le lustre, qui s'teignit, mis fin cette scne. Je -n'essayerai pas de dcrire ce qui se passait dans -moi; la jalousie, le mpris, l'indignation, se heurtaient -dans mon me; c'tait un orage d'autant plus -furieux que je n'avais aucun moyen de le mettre -au dehors: la foule s'coula, je sortis du thtre; -j'errai quelque temps dans la rue, ne sachant o -aller. La promenade ne me rjouissait gure. Il -sifflait une bise piquante: ma pauvre me, frileuse -comme l'tait mon corps, grelottait et mourait de -froid. Je rencontrai une fentre ouverte, j'entrai, rsolu -de gter dans cette chambre jusqu'au lendemain. -La fentre se ferma sur moi: j'aperus assis -dans une grande bergre ramages un personnage -des plus singuliers. C'tait un grand homme, maigre, -sec, poudr frimas, la figure ride comme -une vieille pomme, une norme paire de besicles -cheval sur un matre-nez, baisant presque le menton. -Une petite estafilade transversale, semblable -une ouverture de tirelire, enfouie sous une infinit -de plis et de poils roides comme des soies de sanglier, -reprsentait tant bien que mal ce que nous -appellerons une bouche, faute d'autre terme. Un antique -habit noir, lim jusqu' la corde, blanc sur -toutes les coutures, une veste d'toffe changeante, -une culotte courte, des bas chins et des souliers -boucles: voil pour le costume. A mon arrive, ce -digne personnage se leva, et alla prendre dans une -armoire deux brosses faites d'une manire spciale: -je n'en pus deviner d'abord l'usage; il en prit une -dans chaque main, et se mit parcourir la chambre -avec une agilit surprenante comme s'il poursuivait -quelqu'un, et choquant ses brosses l'une contre -l'autre du ct des barbes; je compris alors que -c'tait le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du -Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'tais -fort inquiet de ce qui allait arriver, il semblait -que cet htroclite individu et la facult de voir -l'invisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes -les peines du monde lui chapper. Enfin, il m'accula -dans une encoignure, il brandit ses deux fatales -brosses, des millions de dards me criblrent -l'me, chaque crin faisait un trou, la douleur tait -insoutenable: oubliant que je n'avais ni langue, ni -poitrine, je fis de merveilleux efforts pour crier; -et…</p> - -<p>Onuphrius en tait l de son rve lorsque j'entrai -dans l'atelier: il criait effectivement pleine gorge; -je le secouai, il se frotta les yeux et me regarda d'un -air hbt; enfin il me reconnut, et me raconta, -ne sachant trop s'il avait veill ou dormi, la srie de -ses tribulations que l'on vient de lire; ce n'tait -pas, hlas! les dernires qu'il devait prouver rellement -ou non. Depuis cette nuit fatale, il resta -dans un tat d'hallucination presque perptuel qui -ne lui permettait pas de distinguer ses rveries d'avec -le vrai. Pendant qu'il dormait, Jacintha avait -envoy chercher le portrait; elle aurait bien voulu -y aller elle-mme, mais sa robe tache l'avait trahie -auprs de sa tante, dont elle n'avait pu tromper -la surveillance.</p> - -<p>Onuphrius, on ne peut plus dsappoint de ce -contre-temps, se jeta dans un fauteuil, et, les coudes -sur la table, se prit tristement rflchir; ses regards -flottaient devant lui sans se fixer particulirement -sur rien: le hasard fit qu'ils tombrent sur -une grande glace de Venise bordure de cristal, -qui garnissait le fond de l'atelier; aucun rayon de -jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y rflchissait -assez exactement pour que l'on pt en apercevoir -les contours: cela faisait un espace vide dans -la muraille, une fentre ouverte sur le nant, d'o -l'esprit pouvait plonger dans les mondes imaginaires. -Les prunelles d'Onuphrius fouillaient ce prisme -profond et sombre, comme pour en faire jaillir quelque -apparition. Il se pencha, il vit son reflet double, -il pensa que c'tait une illusion d'optique; mais, -en examinant plus attentivement, il trouva que le -second reflet ne lui ressemblait en aucune faon; il -crut que quelqu'un tait entr dans l'atelier sans -qu'il l'et entendu: il se retourna. Personne. L'ombre -continuait cependant se projeter dans la glace, -c'tait un homme ple, ayant au doigt un gros rubis, -pareil au mystrieux rubis qui avait jou un -rle dans les fantasmagories de la nuit prcdente. -Onuphrius commenait se sentir mal l'aise. Tout - coup le reflet sortit de la glace, descendit dans -la chambre, vint droit lui, le fora s'asseoir, -et, malgr sa rsistance, lui enleva le dessus de la -tte comme on ferait de la calotte d'un pt. L'opration -finie, il mit le morceau dans sa poche, et s'en -retourna par o il tait venu. Onuphrius, avant de -le perdre tout fait de vue dans les profondeurs de -la glace, apercevait encore une distance incommensurable -son rubis qui brillait comme une comte. -Du reste, cette espce de trpan ne lui avait -fait aucun mal. Seulement, au bout de quelques -minutes, il entendit un bourdonnement trange au-dessus -de sa tte; il leva les yeux, et vit que c'taient -ses ides qui, n'tant plus contenues par la -vote du crne, s'chappaient en dsordre comme -des oiseaux dont on ouvre la cage. Chaque idal de -femme qu'il avait rv sortit avec son costume, son -parler, son attitude (nous devons dire la louange -d'Onuphrius qu'elles avaient l'air de sœurs jumelles -de Jacintha), les hrones des romans qu'il avait -projets; chacune de ces dames avait son cortge -d'amants, les unes en cotte armorie du moyen ge, -les autres en chapeaux et en robe de dix-huit cent -trente-deux. Les types qu'il avait crs grandioses, -grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux - faire, de toute nation et de tout temps, ses -ides mtaphysiques sous la forme de petites bulles -de savon, les rminiscences de ses lectures, tout -cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier -en tait plein. Ces dames et ces messieurs se promenaient -en long et en large sans se gner le moins -du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils -eussent t chez eux.</p> - -<p>Onuphrius, abasourdi, ne sachant o se mettre, -ne trouva rien de mieux faire que de leur cder la -place; lorsqu'il passa sous la porte, le concierge lui -remit deux lettres; deux lettres de femmes, bleues, -ambres, l'criture petite, le pli long, le cachet -rose.</p> - -<p>La premire tait de Jacintha, elle tait conue -ainsi:</p> - -<p>Monsieur, vous pouvez bien avoir mademoiselle -de *** pour matresse si cela vous fait plaisir; quant - moi, je ne veux plus l'tre, tout mon regret est -de l'avoir t. Vous m'obligerez beaucoup de ne -pas chercher me revoir.</p> - -<p>Onuphrius tait ananti; il comprit que c'tait la -maudite ressemblance du portrait qui tait cause de -tout; ne se sentant pas coupable, il espra qu'avec -le temps tout s'claircirait son avantage. La seconde -lettre tait une invitation de soire.</p> - -<p>—Bon! dit-il, j'irai, cela me distraira un peu et -dissipera toutes ces vapeurs noires. L'heure vint; il -s'habilla, la toilette fut longue; comme tous les artistes -(quand ils ne sont pas sales faire peur), -Onuphrius tait recherch dans sa mise, non que ce -ft un fashionable, mais il cherchait donner nos -pitoyables vtements un galbe pittoresque, une tournure -moins prosaque. Il se modelait sur un beau -Van Dyck qu'il avait dans son atelier, et vraiment -il y ressemblait s'y mprendre. On et dit le portrait -descendu du cadre ou la rflexion de la peinture -dans un miroir.</p> - -<p>Il y avait beaucoup de monde; pour arriver la -matresse de la maison il lui fallut fendre un flot de -femmes, et ce ne fut pas sans froisser plus d'une -dentelle, aplatir plus d'une manche, noircir plus -d'un soulier, qu'il y put parvenir; aprs avoir -chang les deux ou trois banalits d'usage, il tourna -sur ses talons, et se mit chercher quelque figure -amie dans toute cette cohue. Ne trouvant personne -de connaissance, il s'tablit dans une causeuse -l'embrasure d'une croise, d'o, demi cach par -les rideaux, il pouvait voir sans tre vu, car depuis -la fantastique vaporation de ses ides, il ne se souciait -pas d'entrer en conversation; il se croyait stupide -quoiqu'il n'en ft rien; le contact du monde -l'avait remis dans la ralit.</p> - -<p>La soire tait des plus brillantes. Un coup d'œil -magnifique! cela reluisait, chatoyait, scintillait; -cela bourdonnait, papillonnait, tourbillonnait. Des -gazes comme des ailes d'abeilles, des tulles, des -crpes, des blondes, lams, ctels, onds, dcoups, -dchiquets jour; toiles d'araigne, air fil, -brouillard tissu; de l'or et de l'argent, de la soie -et du velours, des paillettes, du clinquant, des fleurs, -des plumes, des diamants et des perles; tous les -crins vids, le luxe de tous les mondes contribution. -Un beau tableau, sur ma foi! les girandoles -de cristal tincelaient comme des toiles; des gerbes -de lumire, des iris prismatiques s'chappaient -des pierreries; les paules des femmes, lustres, -satines, trempes d'une molle sueur, semblaient -des agates ou des onyx dans l'eau; les yeux papillottaient, -les gorges battaient la campagne, les mains -s'treignaient, les ttes penchaient, les charpes -allaient au vent, c'tait le beau moment; la musique -touffe par les voix, les voix par le frlement -des petits pieds sur le parquet et le frou frou des -robes, tout cela formait une harmonie de fte, un -bruissement joyeux enivrer le plus mlancolique, - rendre fou tout autre qu'un fou.</p> - -<p>Pour Onuphrius, il n'y prenait pas garde, il songeait - Jacintha.</p> - -<p>Tout coup son œil s'alluma, il avait vu quelque -chose d'extraordinaire: un jeune homme qui venait -d'entrer; il pouvait avoir vingt-cinq ans, un frac -noir, le pantalon pareil, un gilet de velours rouge -taill en pourpoint, des gants blancs, un binocle -d'or, des cheveux en brosse, une barbe rousse la -Saint-Maigrin, il n'y avait l rien d'trange, plusieurs -merveilleux avaient le mme costume; ses -traits taient parfaitement rguliers, son profil fin -et correct et fait envie plus d'une petite-matresse, -mais il y avait tant d'ironie dans cette bouche ple -et mince, dont les coins fuyaient perptuellement -sous l'ombre de leurs moustaches fauves, tant de -mchancet dans cette prunelle qui flamboyait -travers la glace du lorgnon comme l'œil d'un vampire, -qu'il tait impossible de ne pas le distinguer -entre mille.</p> - -<p>Il se dganta. Lord Byron ou Bonaparte se fussent -honors de sa petite main aux doigts ronds et effils, -si frle, si blanche, si transparente, qu'on et craint -de la briser en la serrant; il portait un gros anneau - l'index, le chaton tait le fatal rubis; il brillait -d'un clat si vif, qu'il vous forait baisser les -yeux.</p> - -<p>Un frisson courut dans les cheveux d'Onuphrius.</p> - -<p>La lumire des candlabres devint blafarde et -verte; les yeux des femmes et les diamants s'teignirent; -le rubis radieux tincelait seul au milieu -du salon obscurci comme un soleil dans la brume.</p> - -<p>L'enivrement de la fte, la folie du bal taient au -plus haut degr; personne, Onuphrius except, ne -fit attention cette circonstance; ce singulier personnage -se glissait comme une ombre entre les -groupes, disant un mot celui-ci, donnant une -poigne de main celui-l, saluant les femmes avec -un air de respect drisoire et de galanterie exagre -qui faisait rougir les unes et mordre les lvres -aux autres; on et dit que son regard de lynx et de -loup-cervier plongeait au profond de leur cœur; un -satanique ddain perait dans ses moindres mouvements, -un imperceptible clignement d'œil, un pli -du front, l'ondulation des sourcils, la prominence -que conservait toujours sa lvre infrieure, mme -dans son dtestable demi-sourire, tout trahissait en -lui, malgr la politesse de ses manires et l'humilit -de ses discours, des penses d'orgueil qu'il aurait -voulu rprimer.</p> - -<p>Onuphrius, qui le couvait des yeux, ne savait que -penser; s'il n'et pas t en si nombreuse compagnie, -il aurait eu grand'peur.</p> - -<p>Il s'imagina mme un instant reconnatre le personnage -qui lui avait enlev le dessus de la tte; -mais il se convainquit bientt que c'tait une erreur. -Plusieurs personnes s'approchrent, la conversation -s'engagea; la persuasion o il tait qu'il -n'avait plus d'ides les lui tait effectivement; infrieur - lui-mme, il tait au niveau des autres; on le -trouva charmant et beaucoup plus spirituel qu' -l'ordinaire. Le tourbillon emporta ses interlocuteurs, -il resta seul; ses ides prirent un autre cours; -il oublia le bal, l'inconnu, le bruit lui-mme et tout, -il tait cent lieues.</p> - -<p>Un doigt se posa sur son paule, il tressaillit -comme s'il se ft rveill en sursaut. Il vit devant -lui madame de ***, qui depuis un quart d'heure -se tenait debout sans pouvoir attirer son attention.</p> - -<p>—Eh bien! monsieur, quoi pensez-vous donc? -A moi, peut-tre?</p> - -<p>—A rien, je vous jure.</p> - -<p>Il se leva, madame de *** prit son bras; ils firent -quelques tours. Aprs plusieurs propos:</p> - -<p>—J'ai une grce vous demander.</p> - -<p>—Parlez, vous savez bien que je ne suis pas cruel -surtout avec vous.</p> - -<p>—Rcitez ces dames la pice de vers que vous -m'avez dite l'autre jour, je leur en ai parl, elles -meurent d'envie de l'entendre.</p> - -<p>A cette proposition, le front d'Onuphrius se rembrunit, -il rpondit par un <i>non</i> bien accentu; madame -de *** insista comme les femmes savent insister. -Onuphrius rsista autant qu'il le fallait pour se -justifier ses propres yeux de ce qu'il appelait une -faiblesse, et finit par cder, quoique d'assez mauvaise -grce.</p> - -<p>Madame de ***, triomphante, le tenant par le bout -du doigt pour qu'il ne pt s'esquiver, l'amena au -milieu du cercle, et lui lcha la main; la main -tomba comme si elle et t morte. Onuphrius, dcontenanc, -promenait autour de lui des regards -mornes et effars comme un taureau sauvage que -le picador vient de lancer dans le cirque. Le dandy - barbe rouge tait l, retroussant ses moustaches -et considrant Onuphrius d'un air de mchancet -satisfaite. Pour faire cesser cette situation pnible, -madame de *** lui fit signe de commencer. Il exposa -le sujet de sa pice, et en dit le titre d'une voix -assez mal assure. Le bourdonnement cessa, les -chuchotements se turent, on se disposa couter, -un grand silence se fit.</p> - -<p>Onuphrius tait debout, la main sur le dos d'un -fauteuil qui lui servait comme de tribune. Le dandy -vint se placer tout ct, si prs qu'il le touchait; -quand il vit qu'Onuphrius allait ouvrir la bouche, -il tira de sa poche une spatule d'argent et un rseau -de gaze, emmanch l'un de ses bouts d'une petite -baguette d'bne; la spatule tait charge d'une -substance mousseuse et rostre, assez semblable -la crme qui remplit les meringues, qu'Onuphrius -reconnut aussitt pour des vers de Dorat, de Boufflers, -de Bernis et de M. le chevalier de Pezay, rduits - l'tat de bouillie ou de glatine. Le rseau -tait vide.</p> - -<p>Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jout -quelque tour, changea le fauteuil de place, et s'assit -dedans; l'homme aux yeux verts vint se planter -juste derrire lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius -commena. A peine la dernire syllabe du -premier vers s'tait-elle envole de sa lvre, que le -dandy, allongeant son rseau avec une dextrit -merveilleuse, la saisit au vol, et l'intercepta avant -que le son et le temps de parvenir l'oreille de -l'assemble; et puis, brandissant sa spatule, il lui -fourra dans la bouche une cuillere de son insipide -mlange. Onuphrius et bien voulu s'arrter ou se -sauver; mais une chane magique le clouait au fauteuil. -Il lui fallut continuer et cracher cette odieuse -mixture en friperies mythologiques et en madrigaux -quintessencis. Le mange se renouvelait chaque -vers; personne, cependant, n'avait l'air de s'en -apercevoir.</p> - -<p>Les penses neuves, les belles rimes d'Onuphrius, -diapres de mille couleurs romantiques, se dbattaient -et sautelaient dans la rsille comme des poissons dans -un filet ou des papillons sous un mouchoir.</p> - -<p>Le pauvre pote tait la torture, des gouttes de -sueur ruisselaient de ses tempes. Quand tout fut -fini, le dandy prit dlicatement les rimes et les penses -d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son -portefeuille.</p> - -<p>—Bien, trs-bien, dirent quelques hommes potes -ou artistes en se rapprochant d'Onuphrius, un dlicieux -pastiche, un admirable pastel, du Watteau -tout pur, de la rgence s'y tromper, des mouches, -de la poudre et du fard, comment diable as-tu fait -pour grimer ainsi ta posie? C'est d'un rococo admirable; -bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie -fort spirituelle! Quelques dames l'entourrent et -dirent aussi: Dlicieux? en ricanant d'une manire - montrer qu'elles taient au-dessus de semblables -bagatelles quoique au fond du cœur elles trouvassent -cela charmant et se fussent trs-fort accommodes -d'une pareille posie pour leur consommation particulire.</p> - -<p>—Vous tes tous des brigands! s'cria Onuphrius -d'une voix de tonnerre en renversant sur le plateau -le verre d'eau sucre qu'on lui prsentait. C'est un -coup mont, une mystification complte; vous m'avez -fait venir ici pour tre le jouet du Diable, oui, -de Satan en personne, ajouta-t-il en dsignant du -doigt le fashionable gilet carlate.</p> - -<p>Aprs cette algarade, il enfona son chapeau sur -ses yeux et sortit sans saluer.</p> - -<p>—Vraiment, dit le jeune homme en refourrant -sous les basques de son habit une demie-aune de -queue velue qui venait de s'chapper et qui se droulait -en frtillant, me prendre pour le diable, -l'invention est plaisante! Dcidment, ce pauvre -Onuphrius est fou. Me ferez-vous l'honneur de danser -cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il, -un instant aprs, en baisant la main d'une -anglique crature de quinze ans, blonde et nacre, -un idal de Lawrence.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu, oui, dit la jeune fille avec son -sourire ingnu, levant ses longues paupires soyeuses -laissant nager vers lui ses beaux yeux couleur du -ciel.</p> - -<p>Au mot Dieu, un long jet sulfureux s'chappa -du rubis, la pleur du rprouv doubla; la jeune -fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait vu? elle -l'aimait!</p> - -<p>Quand Onuphrius fut dans la rue, il se mit -courir de toutes ses forces; il avait la fivre, il dlirait, -il parcourut au hasard une infinit de ruelles -et de passages. Le ciel tait orageux, les girouettes -grinaient, les volets battaient les murs, les marteaux -des portes retentissaient, les vitrages s'teignaient -successivement; le roulement des voitures -se perdait dans le lointain, quelques pitons attards -longeaient les maisons, quelques filles de joie -tranaient leurs robes de gaze dans la boue; les rverbres, -bercs par le vent, jetaient des lueurs -rouges et cheveles sur les ruisseaux gonfls de -pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les -rumeurs touffes de la nuit, le ronflement d'une -ville qui dort, l'aboi d'un chien, le miaulement d'un -matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le -quart sonnant l'horloge gothique, les lamentations -de la bise, tous ces bruits du silence agitaient convulsivement -ses fibres, tendues rompre par les -vnements de la soire. Chaque lanterne tait un -œil sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller -dans l'ombre des formes sans nom, pulluler sous -ses pieds des reptiles immondes; il entendait des -ricanements diaboliques, des chuchotements mystrieux. -Les maisons valsaient autour de lui; le pav -ondait, le ciel s'abaissait comme une coupole dont -on aurait bris les colonnes; les nuages couraient, -couraient, couraient, comme si le Diable les et -emports; une grande cocarde tricolore avait remplac -la lune. Les rues et les ruelles s'en allaient -bras dessus bras dessous, caquetant comme de -vieilles portires; il en passa beaucoup de la sorte. -La maison de madame de *** passa. On sortait du bal, -il y avait encombrement la porte; on jurait, on -appelait les quipages. Le jeune homme au rseau -descendit; il donnait le bras une dame; cette -dame n'tait autre que Jacintha; le marchepied de -la voiture s'abaissa, le dandy lui prsenta la main; -ils montrent; la fureur d'Onuphrius tait au comble; -dcid claircir cette affaire, il croisa ses -bras sur sa poitrine, et se planta au milieu du chemin. -Le cocher fit claquer son fouet, une myriade -d'tincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent -au galop; le cocher cria: Gare! il ne se drangea -pas: les chevaux taient lancs trop fort pour -qu'on pt les retenir. Jacintha poussa un cri; -Onuphrius crut que c'tait fait de lui; mais chevaux, -cocher, voiture, n'taient qu'une vapeur que -son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une -masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du -fantastique quipage se runirent quelques pas -derrire lui, et la voiture continua rouler comme -s'il ne ft rien arriv. Onuphrius, atterr, la suivit -des yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant lev le -store, le regardait d'un air triste et doux, et le dandy - barbe rouge qui riait comme une hyne; un angle -de la rue l'empcha d'en voir davantage; inond -de sueur, pantelant, crott jusqu' l'chine, ple, -harass de fatigue et vieilli de dix ans, Onuphrius -regagna pniblement le logis. Il faisait grand jour -comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il -tomba vanoui. Il ne sortit de sa pmoison qu'au -bout d'une heure; une fivre furieuse y succda. -Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien -vite sa jalousie et sa promesse de ne plus le voir; -elle vint s'tablir au chevet de son lit, et lui prodigua -les soins et les caresses les plus tendres. Il ne -la reconnaissait pas; huit jours se passrent ainsi; -la fivre diminua; son corps se rtablit, mais non -pas sa raison; il s'imaginait que le Diable lui avait -escamot son corps, se fondant sur ce qu'il n'avait -rien senti lorsque la voiture lui avait pass dessus.</p> - -<p>L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable -avait pris l'ombre; celle de la nuit de Saint-Sylvestre, -o un homme perd son reflet, lui revinrent en -mmoire; il s'obstinait ne pas voir son image -dans les glaces et son ombre sur le plancher, chose -toute naturelle, puisqu'il n'tait qu'une substance -impalpable; on avait beau le frapper, le pincer, -pour lui dmontrer le contraire, il tait dans un tat -de somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait -pas de sentir mme les baisers de Jacintha.</p> - -<p>La lumire s'tait teinte dans la lampe; cette -belle imagination, surexcite par des moyens factices, -s'tait use en de vaines dbauches; force -d'tre spectateur de son existence, Onuphrius avait -oubli celle des autres, et les liens qui le rattachaient -au monde s'taient briss un un.</p> - -<p>Sorti de l'arche du rel, il s'tait lanc dans les -profondeurs nbuleuses de la fantaisie et de la mtaphysique; -mais il n'avait pu revenir avec le rameau -d'olive; il n'avait pas rencontr la terre sche -o poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin -par o il tait venu; il ne put, quand le vertige -le prit d'tre si haut et si loin, redescendre comme -il l'aurait souhait, et renouer avec le monde positif. -Il et t capable, sans cette tendance funeste, -d'tre le plus grand des potes; il ne fut que le plus -singulier des fous. Pour avoir trop regard sa vie -la loupe, car son fantastique, il le prenait presque -toujours dans les vnements ordinaires, il lui arriva -ce qui arrive ces gens qui aperoivent, l'aide -du microscope, des vers dans les aliments les plus -sains, des serpents dans les liqueurs les plus limpides. -Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, -grossie par son imagination, lui paraissait -monstrueuse.</p> - -<p>M. le docteur Esquirol fit, l'anne passe, un tableau -statistique de la folie.</p> - -<table summary=""> -<tr><td>Fous</td> <td>par amour</td> -<td>Hommes</td> <td class="r">2</td> -<td>Femmes</td> <td class="r">60</td></tr> -<tr><td class="c">—</td> <td>par dvotion</td> -<td class="c">—</td> <td class="r">6</td> -<td class="c">—</td> <td class="r">20</td></tr> -<tr><td class="c">—</td> <td>par politique</td> -<td class="c">—</td> <td class="r">48</td> -<td class="c">—</td> <td class="r">3</td></tr> -<tr><td class="c">—</td> <td>perte de fortune</td> -<td class="c">—</td> <td class="r">27</td> -<td class="c">—</td> <td class="r">24</td></tr> -<tr><td colspan="2">Pour cause inconnue</td> -<td class="c">—</td> <td class="r">1</td> -<td colspan="2"> </td></tr> -</table> -<p>Celui-l, c'est notre pauvre ami.</p> - -<p>Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut -triste quinze autres, et, au bout d'un mois, elle prit -plusieurs amants, cinq ou six, je crois, pour faire -la monnaie d'Onuphrius; un an aprs, elle l'avait -totalement oubli, et ne se souvenait mme plus de -son nom. N'est-ce pas, lecteur, que cette fin est -bien commune pour une histoire extraordinaire? -Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge -plutt que de mentir d'une syllabe.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">DANIEL JOVARD<br /> -<span class="xsmall">OU</span><br /> -<span class="small">LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE</span></h2> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quel saint transport m'agite, et quel est mon dlire!</div> -<div class="verse">Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;</div> -<div class="verse">O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,</div> -<div class="verse">Daignez guider mes pas dans le sacr vallon!</div> -<div class="verse">Soutenez mon essor, faites couler ma veine,</div> -<div class="verse">Je veux boire longs traits les eaux de l'Hyppocrne,</div> -<div class="verse">Et, couch sur leurs bords, au pied des myrtes verts,</div> -<div class="verse">Occuper les chos redire mes vers.</div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Daniel Jovard</span>, <i>avant sa conversion</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Par l'enfer! je me sens un immense dsir</div> -<div class="verse">De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,</div> -<div class="verse">Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,</div> -<div class="verse">Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.</div> -</div> - -<p class="attr"><i>Le mme</i> <span class="sc">Daniel Jovard</span>, <i>aprs sa conversion</i>.</p> - -</blockquote> - -<p>J'ai connu et je connais encore un digne jeune -homme, nomm de son nom Daniel Jovard, et non -autrement, ce dont il est bien fch; car, pour peu -qu'on prononce la gasconne <i>b</i> pour <i>v</i>, ces deux infortunes -syllabes produisent une pithte assez peu -flatteuse.</p> - -<p>Le pre qui lui transmit ce malheureux nom tait -quincaillier, et tenait boutique dans une des rues -troites qui se dgorgent dans la rue Saint-Denis. -Comme il avait amass un petit pcule vendre du -fil d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour -le fil d'archal, comme il tait parvenu en outre, au -grade de sergent dans la garde nationale d'alors, et -qu'il menaait de devenir lecteur, il crut qu'il tait -de sa dignit d'homme tabli, de sergent en fonction -et d'lecteur en expectative, de faire donner, -comme il appelait cela, la plus brilllante (trois <i>lll</i>) -ducation au petit Daniel Jovard, hritier prsomptif -de tant de prrogatives avenues ou venir.</p> - -<p>Il est vrai qu'il tait difficile de trouver quelque -chose de plus prodigieux, au dire de ses pre et -mre, que le jeune Daniel Jovard. Nous, qui ne le -voyons pas comme eux au prisme favorable de la -paternit, nous dirons que c'tait un gros garon -joufflu, bon enfant dans la plus large tendue du -mot, que ses ennemis auraient t embarrasss de -calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine - faire l'loge. Il n'tait ni laid ni beau, il avait deux -yeux avec des sourcils par-dessus, le nez au milieu -de la figure, la bouche dessous et le menton ensuite; -il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux -d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne -tournure, ce serait mentir; dire qu'il avait mauvaise -tournure, ce serait mentir aussi. Il n'avait -pas de tournure lui, il avait celle de tout le monde: -c'tait le reprsentant de la foule, le type du non-type, -et rien n'tait plus facile que de le prendre -pour un autre.</p> - -<p>Son costume n'avait rien de remarquable, rien -d'accrochant l'œil; il lui servait seulement n'tre -pas nu. D'lgance, de grce et de <span lang="en" xml:lang="en">fashion</span>, il n'en -faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette -partie du monde non encore civilis qu'on appelle -rue Saint-Denis.</p> - -<p>Il portait une cravate blanche de mousseline, un -col de chemise qui lui guillotinait majestueusement -les oreilles de son double triangle de toile empese, -un gilet de poil de chvre jaune serin coup chle, -un chapeau plus large du haut que du bas, un habit -bleu barbeau, un pantalon gris de fer laissant voir -les chevilles, des souliers lacs et des gants de peau -de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils taient -bleus, et si l'on s'tonnait du choix de cette teinte, -je dirais sans dtour que c'taient les bas de son -trousseau de collge qu'il finissait d'user.</p> - -<p>Il avait une montre au bout d'une chane de -mtal, au lieu d'avoir comme doit faire tout bon viveur, -au bout d'une lgante tresse de soie, une -reconnaissance du Mont-de-Pit figurant la montre -engage.</p> - -<p>Toutes ses classes, il les avait faites les unes aprs -les autres; il avait, selon l'usage doubl sa rhtorique, -il avait fait autant de pensums, donn et -reu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous -le peindrai en un mot: il tait fort en thme; du -latin et du grec, il n'en savait pas plus que vous et -moi, et en outre, il savait assez mal le franais.</p> - -<p>Vous voyez que c'tait un personnage de haute -esprance que le jeune Daniel Jovard.</p> - -<p>Avec de l'tude et du travail, il aurait pu devenir -un charmant commis voyageur et un dlicieux second -clerc d'avou.</p> - -<p>Il tait voltairien en diable, de mme que monsieur -son pre, l'homme tabli, le sergent, l'lecteur, -le propritaire. Il avait lu en cachette au collge -<i>la Pucelle</i> et <i>la Guerre des Dieux</i>, <i>les Ruines de -Volney</i> et autres livres semblables: c'est pourquoi il -tait esprit fort comme M. de Jouy, et prtrophobe -comme M. Fontan. <i>Le Constitutionnel</i> n'avait pas -plus peur que lui des jsuites en robe courte ou -longue; il en voyait partout. En littrature, il tait -aussi avanc qu'en politique et en religion. Il ne disait -pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout court; -il vous aurait srieusement affirm que les romantiques -avaient dans autour du buste de Racine -aprs le succs d'<i>Hernani</i>; s'il avait pris du tabac, -il l'aurait infailliblement pris dans une tabatire -Touquet; il trouvait que guerrier tait une fort -bonne rime laurier et s'accommodait assez de gloire -suivi ou prcd de victoire; en sa qualit de Franais -n malin, il aimait principalement le vaudeville -et l'opra-comique, genre national, comme -disent les feuilletons: il aimait fort aussi le gigot -l'ail et la tragdie en cinq actes.</p> - -<p>Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre -tonner dans l'arrire-boutique de M. Jovard, contre -les corrupteurs du got, les novateurs rtrogrades -(Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches, les -Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui -voulaient nous ramener la barbarie, la fodalit, -et changer la langue des grands matres pour un -jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien -plus beau voir la mine bahie de son pre et de sa -mre, du voisin et de la voisine.</p> - -<p>Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutt ni -l'existence de Montmartre que celle du Parnasse; il -aurait plutt ni la virginit de sa petite cousine, -dont, suivant l'usage, il tait fort pris, que la virginit -d'une seule des neuf Muses. Bon jeune -homme! je ne sais pas quoi il ne croyait pas, tout -esprit fort qu'il tait. Il est vrai qu'il ne croyait pas -en Dieu; mais, en revanche, il croyait Jupiter, en -M. Arnault et en M. Baour mmement; il croyait au -quatrain du marquis de Saint-Aulaire, la jeunesse -des ingnuits du thtre, aux conversions de -M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs -de dents et des porte-couronnes.</p> - -<p>Il tait impossible d'tre plus fossile et antdiluvien -qu'il ne l'tait. S'il avait fait un livre, et qu'il -lui et accol une prface, il aurait demand pardon - genoux au public de la libert grande, il et -dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides -prludes; car, outre les croyances que nous -venons de mentionner, il croyait encore au public -et la postrit.</p> - -<p>Pour terminer cette longue analyse psychologique -et donner une ide complte de l'homme, nous dirons -qu'il chantait fort joliment <i>Fleuve du Tage</i> et -<i>Femme sensible</i>, qu'il dclamait le rcit de Thramne -aussi bien que la barbe de M. Desmousseaux, -qu'il dessinait avec un grand succs le nez du Jupiter -olympien, et jouait trs-agrablement au loto.</p> - -<p>Dans ces occupations charmantes et patriarcales, -les jours de M. Daniel Jovard, tissus de soie et d'or -(vieux style), s'coulaient semblables l'un l'autre; -il n'avait ni vague l'me, ni passion d'homme -dans sa poitrine d'homme; il n'avait pas encore -demand de genoux de femme pour poser son front -de gnie. Il mangeait, buvait, dormait, digrait, et -s'acquittait classiquement de toutes les fonctions -de la vie: personne n'aurait pu pressentir, sous -cette corce grossire, le grand homme futur.</p> - -<p>Mais une tincelle suffit pour mettre le feu une -barrique de poudre; le jeune Achille s'veilla la -vue d'une pe: voici comment s'veilla le gnie de -l'illustre Daniel Jovard.</p> - -<p>Il tait all voir aux Franais, pour se former le -got et s'purer la diction, je ne sais plus quelle -pice; c'est--dire je sais fort bien laquelle, mais je -ne le dirai pas, de peur de dsigner trop exactement -les personnages, et il tait assis, lui trentime, sur -une des banquettes du parterre, repli en lui-mme -et attentif comme un provincial.</p> - -<p>Dans l'entr'acte, ayant essuy soigneusement sa -grosse lorgnette paternelle, recouverte de chagrin -et cercle de corne fondue, il se mit passer en revue -les rares spectateurs dissmins et l dans -les loges et les galeries.</p> - -<p>A l'avant-scne, un jeune merveilleux, agitant -avec nonchalance un binocle d'or maill, se prlassait -et se pavanait sans se soucier aucunement -de toutes les lorgnettes braques sur lui.</p> - -<p>Sa mise tait des plus excentriques et des plus -recherches. Un habit de coupe singulire, hardiment -dbraill et doubl de velours, laissait voir -un gilet d'une couleur clatante, et taill en manire -de pourpoint; un pantalon noir collant dessinait -exactement ses hanches; une chane d'or, pareille - un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa poitrine; -sa tte sortait immdiatement de sa cravate -de satin, sans le lisr blanc, de rigueur cette -poque.</p> - -<p>On aurait dit un portrait de Franois Porbus. Les -cheveux rass la Henri III, la barbe en ventail, -les sourcils trousss vers la tempe, la main longue -et blanche, avec une large chevalire ouvre la -gothique, rien n'y manquait, l'illusion tait des -plus compltes.</p> - -<p>Aprs avoir longtemps hsit, tant cet accoutrement -lui donnait une physionomie diffrente de -celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel Jovard comprit -que ce jeune homme fashionable n'tait autre -que Ferdinand de C***, avec qui il avait t au collge.</p> - -<p>Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un -pied en avant, et crier l'invraisemblance. Vous direz -qu'il est draisonnable de jucher dans une avant-scne -des Franais un beau de la nouvelle cole, et -cela un jour de reprsentation classique. Vous direz -que c'est le besoin de le faire voir mon hros Daniel -Jovard qui m'a fait employer ce ressort forc. Vous -direz plusieurs choses et beaucoup d'autres.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">Mais… foi de gentilhomme,</div> -<div class="verse">Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.</div> -</div> - -<p>Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, -pour vous la jeter au nez, la plus excellente raison -qui ait jamais t allgue par un homme ayant -tort.</p> - -<p>Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand -de C*** se trouvait aux Franais ce soir-l.</p> - -<p>Ferdinand avait pour matresse une dona Sol, -sous la tutelle <i>d'un bon seigneur caduc, vnrable et -jaloux</i>, qu'il ne pouvait voir que difficilement et -dans de continuelles apprhensions de surprise.</p> - -<p>Or, il lui avait donn rendez-vous au Thtre-Franais, -comme le lieu le plus solitaire et le moins -frquent qui ft dans les cinq parties du monde, -la Polynsie y comprise, la terrasse des Feuillants -et le bois des marronniers du ct de l'eau, tant si -europennement reconnus comme lieux solitaires, -que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur -les pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un -groupe sentimental.</p> - -<p>Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison -vous donner que celle-l, et que je n'en chercherai -pas une seconde; vous aurez donc l'extrme obligeance -de vous en contenter.</p> - -<p>Donc continuons cette vridique et singulire histoire. -Le merveilleux sortit pendant l'entr'acte, le -trs-ordinaire Daniel Jovard sortit aussi; les merveilleux -et les ordinaires, les grands hommes et les -cuistres font souvent les mmes choses. Le hasard -fit qu'ils se rencontrrent au foyer. Daniel Jovard -salua Ferdinand le premier, et s'avana vers lui; -quand Ferdinand aperut ce nouveau paysan du -Danube, il hsita un instant, et fut prs de pirouetter -sur ses talons pour n'tre pas oblig de le reconnatre; -mais un regard jet autour de lui l'ayant -assur de la profonde solitude du foyer, il se rsigna, -et attendit son ancien camarade de pied ferme; -c'est une des plus belles actions de la vie de Ferdinand -de C***.</p> - -<p>Aprs quelques paroles changes, ils en vinrent -naturellement parler de la pice qu'on reprsentait. -Daniel Jovard l'admirait bnvolement, et il fut -on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand -de C***, en qui il avait toujours eu grande -confiance, tait d'une opinion tout fait diffrente -de la sienne.</p> - -<p>—Mon trs-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, -c'est empire, c'est perruque, c'est rococo, -c'est pompadour; il faut tre momie ou fossile, -membre de l'Institut ou fouille de Pompi pour -trouver du plaisir de pareilles billeveses. Cela -est d'un froid geler les jets d'eau en l'air; ces -grands dgingands d'hexamtres qui s'en vont bras -dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en -reviennent de la guinguette, l'un portant l'autre et -nous portant le tout, sont vraiment quelque chose -de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces -grands dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui -les suivent comme des ombres, ces bgueules de priphrases -avec les sous-priphrases qui leur portent -la queue ont bonne grce venir faire la belle -jambe travers les passions et les situations du -drame, et puis ces conjurs qui s'amusent brailler - tue-tte sous le portique du tyran qui a garde de -ne rien entendre, ces princes et ces princesses -flanqus chacun de leur confident, ce coup de poignard -et ce rcit final en beaux vers peigns acadmiquement, -tout cela n'est-il pas trangement misrable -et ennuyeux faire biller les murailles?</p> - -<p>—Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta -timidement Daniel Jovard.</p> - -<p>—Bah! ils ont travaill pour leur temps; s'ils revenaient -au monde aujourd'hui, ils feraient probablement -l'inverse de ce qu'ils ont fait; ils sont morts -et enterrs comme Malbrouck et bien d'autres qui -les valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment -comme ils nous font dormir, ce sont de grands -hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont pip les niais -de leur poque avec du sucre, ceux de maintenant -aiment le poivre; va pour le poivre: voil tout le -secret des littratures. Trinc! c'est le mot de la -dive bouteille et la rsolution de toute chose; boire, -manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen: -qu'on y arrive par la tragdie ou le drame, n'importe, -mais la tragdie n'a plus cours. A cela, tu me -diras qu'on peut tre savetier ou marchand d'allumettes, -que c'est plus honorable et plus sr; j'en -conviens, mais enfin tout le monde ne peut pas -l'tre, et puis il faut un apprentissage: l'tat d'auteur -est le seul pour lequel il n'en faille pas, il -suffit de ne gure savoir le franais et trs-peu l'orthographe. -Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs -livres; ceci diffre essentiellement de la -<i>Cuisinire bourgeoise</i>, qui dit: Voulez-vous un civet? -prenez un livre. Vous dtachez un feuillet ici, un -feuillet l, vous faites une prface et une post-face, -vous prenez un pseudonyme, vous dites que vous -tes mort de consomption ou que vous vous tes -lav la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, -et vous escamotez le plus joli petit succs qu'il soit -possible de voir. Une chose qu'il faut soigner, ce -sont les pigraphes. Vous en mettez en anglais, en -allemand, en espagnol, en arabe; si vous pouvez -vous en procurer une en chinois, cela fera un effet -merveilleux, et, sans tre Panurge, vous vous trouverez -insensiblement possesseur d'une mignonne -rputation d'rudit et de polyglotte, qu'il ne tiendra -qu' vous d'exploiter. Tout cela te surprend, et tu -ouvres des yeux comme des portes cochres. Dbonnaire -et naf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement -qu'il ne s'agissait que de faire son œuvre avec -conscience; tu n'as pas oubli le <i lang="la" xml:lang="la">nonum prematur -in annum</i> et le vingt fois sur le mtier remettez -votre ouvrage; ce n'est plus cela: on broche en -trois semaines un volume qu'on lit en une heure -et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais, - ce qu'il me semble, quand tu tais au collge. -Tu dois rimailler encore; c'est une de ces habitudes -qui ne se perdent pas plus que celle du tabac, -du jeu et des filles.</p> - -<p>Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand, -qui s'en aperut, continua ainsi:</p> - -<p>—Je sais bien qu'il est toujours humiliant de s'entendre -accuser de posie, ou tout au moins de versification, -et qu'on n'aime pas voir dvoiler ses -turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer -parti de ta honte et tcher de la monnoyer en beaux -et bons cus. Nous et les catins, nous vivons sur le -public, et notre mtier a de grands rapports. Notre -but commun est de lui pomper son argent par -toutes les cajoleries et les mignardises imaginables; -il y a des paillards pudibonds qui ont besoin qu'on -les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois -devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; -il faut les tirer par la manche et leur dire: -Montez. Il y a des lecteurs irrsolus et flottants qui -ont besoin d'tre relancs chez eux par nos entremetteurs -(ce sont les journaux), qui leur vantent la -beaut du livre et la nouveaut du genre, et qui les -poussent par les paules dans le lupanar des libraires; -en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler -soi-mme son ballon…</p> - -<p>La sonnette annona qu'on levait le rideau. Ferdinand -jeta sa carte Daniel Jovard, et s'esquiva en -l'invitant le venir voir. Un instant aprs, sa -desse vint le rejoindre dans son avant-scne, ils -levrent les stores et… Mais c'est l'histoire de -Jovard et non celle de Ferdinand que nous avons -promise au lecteur.</p> - -<p>Le spectacle fini, Daniel s'en retourna la boutique -paternelle, mais non pas tel qu'il en tait -sorti. Pauvre jeune homme! il s'en tait all -avec une foi et des principes; il revint branl, -flottant, mettant en doute ses plus graves convictions.</p> - -<p>Il ne dormit pas de la nuit; il se tournait et se -retournait comme une carpe sur le gril. Toutes les -choses qu'il avait adores jusqu' ce jour, il venait -de les entendre traiter lgrement et avec drision; -il tait exactement dans la mme situation qu'un -sminariste bien niais et bien dvot, qui aurait entendu -un athe disserter sur la religion. Les discours -de Ferdinand avaient veill en lui ces germes -hrtiques de rvolte et d'incrdulit qui sommeillent -au fond de chaque conscience. Comme les enfants - qui l'on fait croire qu'ils naissent dans les -feuilles de chou, et dont la jeune imagination se -porte aux plus grands excs, quand ils sentent -qu'ils ont t la dupe d'une fiction, de classique -pudibond qu'il avait t et qu'il tait encore la veille, -il devint par raction le plus forcen Jeune-France, -le plus endiabl romantique qui ait jamais travaill -sous le lustre d'<i>Hernani</i>. Chaque mot de la conversation -de Ferdinand avait ouvert de nouvelles perspectives -dans son esprit, et, quoiqu'il ne se rendt -pas bien compte de ce qu'il voyait l'horizon, il -n'en tait pas moins persuad que c'tait le Chanaan -potique, o jusqu'alors il ne lui avait pas -t donn d'entrer. Dans la plus grande perplexit -d'me que l'on puisse imaginer, il attendit impatiemment -que l'Aurore aux doigts de rose ouvrt -les portes de l'Orient; enfin l'amante de Cphale fit -luire un ple rayon travers les carreaux jaunes et -enfums de la chambre de notre hros. Pour la premire -fois de sa vie il tait distrait. On servit le djeuner. -Il avala de travers, et jeta d'un seul trait -sa tasse de chocolat sur sa ctelette trs-sommairement -mche. Le pre et la mre Jovard en furent -on ne peut plus tonns, car la mastication et la digestion -taient les deux choses qui occupaient par-dessus -les autres leur illustre progniture. Le papa -sourit d'un air malicieux et goguenard, d'un sourire -d'homme tabli, de sergent et d'lecteur, et -conclut ce que le petit Daniel tait dcidment -amoureux.</p> - -<p>O Daniel! vois comme ds le premier pas tu es -avanc dans la carrire; tu n'es dj plus compris -et te voil en position d'tre pote lgiaque! Pour -la premire fois on a pens quelque chose de toi, et -l'on n'a pas pens juste. O grand homme! l'on te -croit amoureux d'une passementire ou tout au plus -d'une marchande de modes, et c'est de la Gloire -que tu es amoureux! Tu planes dj au-dessus de -ces vils bourgeois de toute la hauteur de ton gnie, -comme un aigle au-dessus d'une basse-cour! Tu -peux ds prsent t'appeler artiste, il y a maintenant -pour toi un <i lang="la" xml:lang="la">profanum vulgus</i>.</p> - -<p>Ds qu'il pensa qu'il tait heure convenable, il -dirigea ses pas vers la demeure de son ami. Quoiqu'il -ft onze heures, il n'tait pas lev, ce qui surprit -infiniment notre naf jeune homme. En l'attendant, -il passa en revue l'ameublement de la pice -o il se trouvait; c'taient des meubles Louis XIII -et de forme bizarre, des pots du Japon, des tapisseries - ramage, des armes trangres, des aquarelles -fantastiques reprsentant des rondes du -sabbat et des scnes de Faust, et des infinits d'objets -incongrus dont Daniel Jovard n'avait jamais -souponn l'existence et ne pouvait deviner l'usage; -des dagues, des pipes, des narghils, des blagues -tabac et mille autres momeries; car, cette poque, -Daniel croyait religieusement que les poignards -taient dfendus par la police, et qu'il n'y -avait que les marins qui pussent fumer sans se compromettre. -On le fit entrer. Ferdinand tait envelopp -d'une robe de chambre de lampas antique -sem de dragons et de mandarins prenant du th; -ses pieds, chausss de pantoufles brodes de dessins -baroques, taient appuys sur le marbre blanc -de la chemine, de faon qu'il tait assis peu prs -sur la tte. Il fumait nonchalamment une petite cigarette -espagnole. Aprs avoir donn une poigne -de main son camarade, il prit quelques brins -d'un tabac blond et dor contenu dans une bote de -laque, les entoura d'une feuille de papel qu'il dtacha -de son carnet, et remit le tout au candide Daniel, -qui n'osa pas refuser. Le pauvre Jovard, qui -n'avait jamais fum de sa vie, pleurait comme une -cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement -toute la fume. Il crachait et ternuait -chaque minute, et l'on et dit un singe prenant -mdecine, voir les plaisantes contorsions qu'il -faisait. Quand il eut fini, Ferdinand l'engagea bisser; -mais il n'y russit pas, et la conversation revint -au sujet de la veille, la littrature. En ce -temps-l on parlait littrature comme on parle aujourd'hui -politique, et comme autrefois on parlait -pluie et beau temps. Il faut toujours une espce -de sujet, un canevas quelconque pour broder ses -ides.</p> - -<p>En ce temps-l, on tait possd d'une rage de proslytisme -qui vous aurait fait prcher jusqu' votre -porteur d'eau, et l'on vit de jeunes hommes employer - disserter le temps d'un rendez-vous qu'ils -auraient pu employer toute autre chose. C'est ce -qui explique comment le dandy, le fashionable Ferdinand -de C*** ne ddaigna pas user trois ou quatre -heures de son prcieux temps catchiser son -ancien et obscur camarade de collge. En quelques -phrases, il lui dvoila tous les arcanes du mtier, -et le fit passer derrire la toile ds la premire -sance; il lui apprit avoir un air moyen ge, il lui -enseigna les moyens de se donner de la tournure -et du caractre, il lui rvla le sens intime de l'argot -en usage cette semaine-l; il lui dit ce que c'tait -que ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique; -il lui apprit ce que voulait dire cartonn, gay, -damn; il lui ouvrit un vaste rpertoire de formules -admiratives et rprobatives: phosphorescent, -transcendantal, pyramidal, stupfiant, foudroyant, -annihilant, et mille autres qu'il serait fastidieux de -rapporter ici; il lui fit voir l'chelle ascendante et -descendante de l'esprit humain: comment vingt -ans l'on tait Jeune-France, Beau jeune mlancolique -jusqu' vingt-cinq ans, et Childe-Harold de vingt-cinq - vingt-huit, pourvu que l'on et t Saint-Denis -ou Saint-Cloud; comment ensuite l'on ne -comptait plus, et que l'on arrivait par la filire d'pithtes -qui suivent: ci-devant, faux-toupet, aile -de pigeon, perruque, trusque, mchoire, ganache, -au dernier degr de la dcrpitude, l'pithte la -plus infamante: acadmicien et membre de l'Institut! -ce qui ne manquait pas d'arriver l'ge de -quarante ans environ;—tout cela dans une seule -leon. Oh! le grand matre que c'tait que Ferdinand -de C***!</p> - -<p>Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand -rpondait avec un tel aplomb et une telle -volubilit, que, s'il et voulu vous persuader, mon -cher lecteur, que vous n'tes rien autre chose qu'un -imbcile, il en serait venu bout en moins d'un -quart d'heure, en moins de temps que je n'en -prends pour l'crire. Ds cet instant, le jeune Daniel -fut travaill de la plus horrible ambition qui -ait jamais dvor une poitrine humaine.</p> - -<p>En entrant chez lui, il trouva son pre qui lisait -<i>le Constitutionnel</i>, et il l'appela garde national! Aprs -une seule leon, employer garde national comme -injure, lui qui avait t lev dans la patrioterie et -la religion de la baonnette citoyenne, quel immense -progrs! quel pas de gant! Il donna un -coup de poing dans son tuyau de pole (son chapeau), -jeta son habit queue de morue, et jura, sur -son me, qu'il ne le remettrait de sa vie; il monta -dans sa chambre, ouvrit sa commode, en tira toutes -ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement, -la guillotine tant une paire de ciseaux de sa -mre. Il alluma du feu, brla son Boileau, son -Voltaire et son Racine, tous les vers classiques -qu'il avait, les siens comme les autres, et ce n'est -que par miracle que ceux qui nous servent d'pigraphe -ont chapp cette combustion gnrale. Il -se clotra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux -que Ferdinand lui avait prts, en attendant qu'il -et une royale assez confortable pour se prsenter - l'univers. La royale se fit attendre six semaines; -elle n'tait pas encore trs-fournie, mais du moins -l'intention d'en avoir une tait vidente, et cela suffisait. -Il s'tait fait confectionner, par le tailleur de -Ferdinand, un habillement complet dans le dernier -got romantique, et, ds qu'il fut fait, il s'en revtit -avec ferveur, et n'eut rien de plus press que de se -rendre chez son ami. L'bahissement fut grand -dans toute la longueur de la rue Saint-Denis; l'on -n'tait pas accoutum de pareilles innovations. -Daniel avanait majestueusement, accompagn d'une -queue de petits polissons criant la chienlit; mais -il n'y faisait seulement pas attention, tant il tait -dj cuirass contre l'opinion, et ddaigneux du public: -deuxime progrs!</p> - -<p>Il arriva chez Ferdinand qui le flicita du changement -opr en lui. Daniel demanda lui-mme un -cigare, et le fuma vertueusement jusqu'au bout; -aprs quoi Ferdinand, achevant ce qu'il avait commenc -d'une manire triomphale, lui indiqua plusieurs -recettes et ficelles pour diffrents styles, tant -en prose qu'en vers. Il lui apprit faire du rveur, -de l'intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal, et -tout cela dans la mme matine. Le rveur, avec -une nacelle, un lac, un saule, une harpe, une femme -attaque de consomption et quelques versets de la -Bible; l'intime, avec une savate, un pot de chambre, -un mur, un carreau cass, avec son beefsteak brl -ou toute autre dception morale aussi douloureuse; -l'artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue -venu, en y prenant des noms de peintres en i ou en -o, et par-dessus tout, en appelant Titien, Tiziano, et -Vronse, Paolo Cagliari; le dantesque, au moyen -de l'emploi frquent de donc, de si, de or, de parce -que, de c'est pourquoi; le fatal, en fourrant, toutes -les lignes, ah! oh! anathme! maldiction! enfer! -ainsi de suite, jusqu' extinction de chaleur naturelle.</p> - -<p>Il lui fit voir aussi comment on s'y prenait pour -trouver la rime riche; il cassa plusieurs vers devant -lui, il lui apprit jeter galamment la jambe d'un -alexandrin la figure de l'alexandrin qui vient -aprs, comme une danseuse d'opra qui achve sa -pirouette dans le nez de la danseuse qui se trmousse -derrire elle; il lui monta une palette flamboyante: -noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, -une vritable queue de paon; il lui fit aussi apprendre -par cœur quelques termes d'anatomie, -pour parler cadavre un peu proprement, et le -renvoya matre pass en la gaie science du romantisme.</p> - -<p>Chose horrible penser! quelques jours avaient -suffi dtruire une conviction de plusieurs annes; -mais aussi le moyen de croire une religion tourne -en ridicule, surtout quand l'insulteur parle vite, -haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement -et dans un costume incroyable?</p> - -<p>Daniel fit comme les prudes: ds qu'elles ont failli -une fois, elles lvent le masque et deviennent les -plus effrontes coquines qu'il soit possible de voir; -il se crut oblig tre d'autant plus romantique -qu'il avait t classique, et ce fut lui qui dit ce mot, -jamais mmorable: Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, -je lui passerais ma cravache travers le -corps! et cet autre, non moins clbre: A la guillotine, -les classiques! qu'il cria debout sur une banquette -du parterre, une reprsentation de <i>l'Honneur -castillan</i>. Tant il est vrai qu'il tait pass, du -voltairianisme le plus constitutionnel, l'hugoltrie -la plus cannibale et la plus froce.</p> - -<p>Jusqu' ce jour, Daniel Jovard avait eu un front; -mais, peu prs comme monsieur Jourdain parlait -en prose, sans s'en douter; il n'y avait pas fait la -moindre attention. Ce front n'tait ni trs-haut ni -trs-bas; c'tait tout navement un honnte homme -de front qui ne pensait pas autre chose. Daniel -rsolut de s'en faire un front incommensurable, un -front de gnie, l'instar des grands hommes d'alors. -Pour cela, il se rasa un pouce ou deux de cheveux, -ce qui l'agrandit d'autant, et se dgarnit tout fait -les tempes; au moyen de quoi il se procura un haut -de tte aussi gigantesque que l'on pt raisonnablement -l'exiger.</p> - -<p>Donc comme il avait un front immense, il lui -prit une soif, galement immense, sinon de rputation, -du moins de famosit.</p> - -<p>Mais comment jeter au milieu d'un public insouciant -et railleur les six lettres ridicules qui formaient -son nom patronymique? Daniel, cela allait -encore; mais Jovard! quel abominable nom! Signez -donc une lgie Jovard! cela aurait bonne mine, il y -aurait de quoi dcrditer le plus magnifique pome.</p> - -<p>Pendant six mois, il fut en qute d'un pseudonyme; - force de chercher et de se creuser la cervelle, -il en trouva un. Le prnom tait en us, le -nom bourr d'autant de k, de doubles w et autres -menues consonnes romantiques, qu'il fut possible -d'en faire tenir dans huit syllabes: il aurait fallu, -mme un facteur, six jours et six nuits seulement -pour l'peler.</p> - -<p>Cette belle opration termine, il ne s'agissait -plus que de l'apprendre au public. Daniel mit tout -en œuvre; mais sa rputation tait loin d'aller aussi -vite qu'il l'aurait voulu! Un nom a tant de peine -se glisser dans les cervelles, entre tant d'autres -noms! entre le nom d'une matresse et celui d'un -crancier, entre un projet de bourse et une spculation -sur le sucre! Le nombre des grands hommes -est si formidable, qu' moins d'avoir une mmoire -comme Darius, Csar ou le Pre Mntrier, il est -bien difficile d'en savoir le compte. Je n'aurais jamais -fini si je disais toutes les folles ides qui passrent -par la tte fle du pauvre Daniel Jovard.</p> - -<p>Il eut maintes fois le dsir d'crire son nom sur -toutes les murailles, entre les croquis priapiques et -les nez de Bouginier, et autres ordures de l'poque, -dtrnes aujourd'hui par la poire de Philippon.</p> - -<p>Quelle envie forcene il portait Crdeville, -dont le nom tait connu de toute la population -parisienne, grce la signature appose l'angle -de chaque rue! Il aurait voulu s'appeler Crdeville, -mme au prix de l'pithte de voleur, qui -l'accompagne imperturbablement.</p> - -<p>Il eut l'ide de faire promener le nom si laborieusement -forg sur les paules et la poitrine de -l'homme-affiche, ou de le faire broder sur son propre -gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les -Saint-Simoniens.</p> - -<p>Il dlibra quinze jours s'il ne se suiciderait pas, -pour faire mettre son nom dans les journaux, et -ayant entendu crier dans les rues la condamnation - mort d'un criminel, il eut la tentation d'assassiner -quelqu'un pour se faire guillotiner et occuper -de lui l'attention publique. Il y rsista vertueusement, -et sa dague resta vierge, heureusement pour -lui et pour nous.</p> - -<p>De guerre lasse, il revint des moyens plus doux -et plus ordinaires: il composa une multitude de -vers qui parurent dans plusieurs journaux indits, -ce qui avana beaucoup sa rputation.</p> - -<p>Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs -de la nouvelle cole, et, moyennant quelques -djeuners, quelques cus prts, sans intrts, bien -entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, -de face, de profil, de trois quarts, en plafond, vol -d'oiseau, par derrire, dans tous les sens imaginables. -Il n'est pas que vous n'ayez vu un de ses portraits -au Salon ou derrire le vitrage de quelque -marchand de gravures, avec un tout petit masque, -le front dmesur, la barbe prolixe, les cheveux en -coup de vent, le sourcil en bas, la prunelle en haut, -ainsi qu'il est d'usage pour les gnies byroniens. -Le nom, crit en caractres capricants et biscornus -comme une ligne de cabale ou une rune de l'Edda, -vous le fera facilement reconnatre.</p> - -<p>Tous les moyens de dtourner l'œil sur lui, il les -emploie: son chapeau est plus pointu que tous les -autres; il a plus de barbe lui seul que trois sapeurs, -sa renomme crot en raison de sa barbe; -vous avez aujourd'hui un gilet rouge, demain il -portera un habit carlate. Regardez-le un peu, je -vous prie! il se donne tant de mal pour obtenir un -de vos regards, il mendie un coup d'œil comme un -autre une place ou une faveur; ne le confondez pas -avec la foule, il se jetterait par-dessus le pont. Pour -attirer votre attention, il marcherait sur la tte et -monterait cheval rebours.</p> - -<p>Ce qui m'tonne, c'est qu'il n'ait pas encore mis -des gants ses pieds et ses bottes dans ses mains, -cela serait pourtant fort remarquable. On le rencontre -partout: au bal, au concert, dans l'atelier des -peintres, dans le cabinet des potes en vogue. Il n'a -pas manqu, depuis deux ans, une seule premire -reprsentation; on peut l'y voir, sans rien payer -par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, -o se mettent ordinairement les artistes et les littrateurs: -ce spectacle-l vaut souvent l'autre. Il est -admis dans les coulisses, le souffleur lui dit: Mon -cher, et lui donne la main, les figurantes le saluent, -la prima donna lui parlera l'anne prochaine. Vous -voyez qu'il fait son chemin rapidement. Il a un -roman en train, un pome en train; il a lecture -pour un drame qu'il ne manquera pas de faire; il -va avoir le feuilleton d'un grand journal, et j'apprends -qu'un diteur la mode est venu pour lui -faire des propositions. Son nom est dj sur tous -les catalogues, comme il suit: <span class="sc">M…..us Kwpl…</span> un -roman; dans six mois on en mettra le titre, le premier -substantif quelconque qui lui passera par -l'ide; ensuite, on mettra en vente la septime dition, -sauf ne jamais faire la premire, et, avant -qu'il soit peu, grce aux leons de Ferdinand, sa -barbe et son habit, M. Daniel Jovard sera une des -plus brillantes toiles de la nouvelle pliade qui luit - notre ciel littraire.</p> - -<p>Lecteur, mon doux ami, je t'ai donn ici, en te -donnant l'histoire de Daniel Jovard, la manire de -devenir illustre, et la recette pour avoir du gnie, -ou du moins pour s'en passer fort commodment. -J'espre que tu m'en auras une reconnaissance -gale au service. Il ne tient qu' toi d'tre un grand -homme, tu sais comment cela se fait; en vrit, -ce n'est pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te -parle, c'est que je ne l'ai pas voulu: j'ai trop d'orgueil -pour cela. Si tout ce bavardage ne t'a pas trop -impatient, tourne le feuillet, je vais traiter de la -passion dans ses rapports avec les Jeunes-France, -sujet fort intressant, et qui donnera lieu beaucoup -de dveloppements absolument neufs et qui -ne sauraient manquer de te plaire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CELLE-CI ET CELLE-LA<br /> -<span class="xsmall">OU</span><br /> -<span class="small">LA JEUNE-FRANCE PASSIONNE</span></h2> - -<blockquote class="epi"> -<p><span class="sc">Rosalinde.</span>—Est-il form de la main de Dieu? -Quelle espce d'homme est-ce? Sa tte est-elle digne -d'un chapeau et son menton d'une barbe?</p> - -<p><span class="sc">Clie.</span>—Non; il n'a qu'une barbe trs-courte.</p> - -<p><span class="sc">Rosalinde.</span>—Eh bien? Dieu lui en enverra une -plus longue, s'il est reconnaissant envers le ciel.</p> - -<p class="attr"><i>Comme il vous plaira.</i></p> - -</blockquote> - -<p>Le 31 aot, midi moins cinq, Rodolphe, plus -matineux que de coutume, se jeta en bas de son lit, -et alla se planter tout d'abord devant la glace de -la chemine, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, -chang de physionomie en dormant, et pour se constater - lui-mme qu'il n'tait pas un autre, crmonie -prliminaire laquelle il ne manquait jamais, -et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa -journe. S'tant assur qu'il tait bien le Rodolphe -de la veille, qu'il n'avait que deux yeux ou peu -prs, selon son habitude, que son nez tait sa -place ordinaire, qu'il ne lui tait pas pouss de -cornes pendant son sommeil, il se sentit soulag d'un -grand poids, et entra dans une merveilleuse srnit -d'esprit. Du miroir, ses yeux se portrent par -hasard sur un almanach accroch un clou dor -au long de la boiserie, et il vit, ce qui le surprit -fort, car c'tait le personnage le moins chronologique -qui ft au monde, que c'tait prcisment le -jour de sa naissance, et qu'il avait vingt et un ans. -De l'almanach, son regard tomba sur un rouleau -de papier tout humide, tachet d'encre et bossel -de caractres informes: c'tait la dernire feuille -d'un grand pome qu'il avait sous presse, et qui -devait immanquablement faire reluire son nom entre -les plus beaux noms.</p> - -<p>Rodolphe, cette triple dcouverte, se prit rflchir -fort profondment.</p> - -<p>Il rsultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux -noirs, des yeux longs et mlancoliques, un -teint ple, un front assez vaste et une petite moustache -qui ne demandait qu' devenir grande: un -physique complet de jeune premier byronien!</p> - -<p>Qu'il tait majeur, c'est--dire qu'il avait le droit -de faire des lettres de change, d'tre mis Sainte-Plagie, -d'tre guillotin comme une grande personne, -outre le glorieux privilge d'tre garde national et -Csar cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais -numro!</p> - -<p>Qu'il tait pote, puisque environ trois mille lignes -rimes par lui allaient paratre sur papier satin, -avec une belle couverture jaune et une vignette -inintelligible! Ces trois choses tablies, -Rodolphe sonna et se fit apporter djeuner: il -mangea fort bien.</p> - -<p>Aprs qu'il eut fini, il baissa le store de sa fentre, -se fit une cigarette, et se renversa dans sa causeuse -tout en suivant en l'air la blonde fume du -maryland. Il pensait qu'il tait beau garon, majeur -et pote, et, de ces trois penses, une pense -unique surgit victorieusement comme une consquence -force, c'est qu'il lui fallait une passion, -non une passion picire et bourgeoise, mais une -passion d'artiste, une passion volcanique et chevele, -qu'il ne lui manquait que cela pour complter -sa tournure, et le poser dans le monde sur un -pied convenable.</p> - -<p>Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore -faut-il qu'elle ait un prtexte quelconque. Rodolphe -rsolut que la femme qu'il aimerait serait exclusivement -Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Franaises -et Allemandes tant infiniment trop froides -pour fournir un motif de passion potique. D'ailleurs, -il avait en mmoire l'invective de Byron contre les -ples filles du Nord, et il se serait bien gard d'adorer -ce que le matre avait formellement anathmatis.</p> - -<p>Il dcida que sa future matresse serait verte -comme un citron, qu'elle aurait le sourcil arqu -d'une manire aussi froce que possible, les paupires -orientales, le nez hbraque, la bouche mince -et fire, et les cheveux assortis la couleur de la -peau.</p> - -<p>Le patron taill, il ne s'agissait plus que de trouver -une femme qui s'y ajustt. Rodolphe pensa -judicieusement que ce ne serait pas dans sa chambre -qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus -extravagant de ses gilets, le plus fashionable et le -plus os de tous ses habits, le plus collant de ses -pantalons, il revtit le tout, et, arm d'un lorgnon -et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla -aux Tuileries dans l'espoir de quelque rencontre -heureuse et propre son destin.</p> - -<p>Il faisait le plus magnifique temps du monde, -peine quelques nuages floconneux se bouclaient-ils -dans le bleu du ciel au gr d'une brise chaude et -parfume; le pav tait blanc, et la rivire miroitait -au soleil; il y avait foule dans la grande alle et -dans les contre-alles; le ruisseau d'lgantes et de -dandys avait peine couler entre les deux quais de -chaises et de spectateurs. Rodolphe se mla la -cohue, et ajouta un flot de plus au torrent.</p> - -<p>Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et -de gauche, fourrant sa tte sous le chapeau des -femmes, et les regardant entre les deux yeux avec -son binocle. Il s'levait sur son passage une longue -trane de maldictions et de: Prenez donc garde! -entrecoups et l du: Oh! admiratif de quelque -merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais, -entirement son ide, Rodolphe ne faisait gure -plus d'attention aux loges qu'aux injures, et, -chaque visage rose et frais encadr dans le satin et -la moire, il se reculait comme s'il et vu le Diable -en personne.</p> - -<p>Ce n'est pas qu'il ne rencontrt quelques figures -ples et dcolores; mais c'taient des pleurs de cire, -des pleurs de fatigue et d'excs, ou bien des transparences -de nacre de perle, des diaphanits de -blondes et de poitrinaires, mais non pas la pleur -mate et chaude, le beau ton mridional dont il s'tait -fait une loi d'tre pris. Ayant parcouru trois ou -quatre fois la longueur de l'alle et cela sans succs, -il se prparait sortir, quand il se sentit prendre -le bras. C'tait son camarade Albert: ils sortirent -ensemble et s'en furent dner.</p> - -<p>Les passions dvorantes qui bouillonnaient dans -son sein lui avaient aiguis l'apptit: il mangea encore -mieux qu' son djeuner, et se grisa trs-confortablement, -ainsi que son honorable ami.</p> - -<p>Le dner achev, nos deux drles s'en furent -l'Opra.</p> - -<p>Rodolphe, quoique passablement avin, ne perdait -pas son ide de vue; un secret pressentiment lui -chantait tout bas l'oreille qu'il trouverait l ce qu'il -cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait l'ouverture. -Un torrent d'harmonie, de lumire et de -vapeur chaude l'enveloppa soudain et le prit aux -jambes. Le thtre oscilla deux ou trois fois devant -ses yeux; les tibias lui flageolaient d'une trange -manire; le lustre, dardant dans ses prunelles de -longues houppes filandreuses de rayons prismatiques, -le forait cligner les paupires; la rampe, -s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs -et lui, ne les lui laissait voir que comme des -apparitions effrayantes; la tte lui tintait comme si -un dmon invisible lui et frapp avec un marteau -les parois internes du crne, et il apercevait vaguement -les notes de musique, sous la forme de scarabes -de diverses couleurs, voltigeant et sautelant -par la salle, le long des cintres et des corniches, et -rendant un son clair lorsqu'elles frappaient le mur -de leurs lytres, peu prs comme les hannetons -lchs dans une chambre, qui fouettent les carreaux -de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un -tintamarre horrible.</p> - -<p>Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec -l'ivresse, ne se dconcerta pas pour si peu; il prit -bravement son parti: il boutonna son frac jusqu'au -col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses -dents, enfona ses deux mains dans ses goussets, -carquilla les yeux pour ne pas s'endormir, et fit la -contenance la plus hroque du monde.</p> - -<p>Peu peu les fumes du vin se dissiprent, et, -prenant la lorgnette des mains de son ami, qui ronflait -thologalement, et dont la tte allait et venait -comme un balancier de pendule, l'intrpide Rodolphe -se mit regarder la salle de haut en bas et de -bas en haut, et chercher dans ce triple cordon de -femmes de tout ge et de toute condition la reine -future de son cœur.</p> - -<p>La lumire du gaz et des bougies glissait sur les -paules satines et lustres par leurs mille reflets, -les yeux papillotaient, bleus ou noirs; Rodolphe -ne poussait pas l'inspection plus loin, et il passait - une autre femme quand il apercevait la moindre -teinte d'azur dans une prunelle. Les gorges demi-nues -se modelaient hardiment sous les blondes et -sous les diamants, les petites mains gantes de blanc -et agitant les cassolettes mailles, se posaient avec -coquetterie sur le rebord rouge des loges. La soie, -le velours, les chairs blondes et argentes, tout cela -chatoyait et resplendissait trangement; mais, parmi -toutes ces ttes calmes et animes, belles ou jolies, -parmi tous ces minois chiffonns ou spirituels, le -malheureux et passionn Rodolphe ne dcouvrait -pas son idal. Il en avait bien trouv et l quelques -morceaux dissmins dans plusieurs femmes: -un œil dans celle-ci, la bouche dans celle-l, les cheveux -dans cette autre, le teint dans une quatrime, -mais jamais tout cela ensemble, en sorte qu'il et -t oblig d'avoir au moins dix femmes adorer partiellement -pour complter tout fait le romantique -patron qu'il s'tait taill. Ce n'est pas que cela lui -et dplu au fond, car il tait un peu Turc sous ce -rapport, et la polygamie, je ne sais trop pourquoi, -ne lui paraissait pas un crime aussi abominable -qu'il le parat nos platoniques dames franaises.</p> - -<p>Elles conoivent trs-bien qu'une femme ait deux -amants, mais qu'un homme ait deux matresses, fi -donc! elles crient la monstruosit, ou se mettent - sourire d'un air incrdule. Ne trouvez-vous pas -que cela est humiliant pour nous?</p> - -<p>Rodolphe tait sur le point de croire que son pressentiment -lui avait menti, lorsque la porte d'une -loge s'ouvrit tout coup, et donna d'abord passage - une bnigne et insignifiante figure qui ne pouvait -tre que la figure d'un mari et ensuite une -dame vtue d'une robe de velours noir et trs-dcollete, -qui ne pouvait tre que sa femme lgitime -par-devant le maire et le cur. Elle s'assit, mais de -faon tourner le dos Rodolphe, qui n'avait pu -voir si la beaut de ses traits rpondait celle -de ses paules.</p> - -<p>Cette paule tait blanche, mais lgrement teinte -de demi-tons olivtres qui allaient augmentant d'intensit, - mesure qu'ils se rapprochaient de la nuque; -elle tait grasse et potele, mais laissait apercevoir -sous la chair une musculature souple et forte, - la manire des paules italiennes.</p> - -<p>Rodolphe tait dans une anxit terrible, et se -mourait de peur qu'elle ne dtruist, en se retournant, -les belles illusions qu'il commenait se btir; -cependant il aurait donn plus d'argent qu'il ne -possdait pour qu'elle changet de position.</p> - -<p>Enfin elle fit un lger mouvement: sa tte commena - tourner avec lenteur sur son corps immobile; -ces trois beaux plis, nomms collier de -Vnus et si stupidement supprims par nos peintres, -se dessinrent plus fortement sur son cou frais et -brun; la tempe, la pommette de sa joue et son menton, -de forme antique, se montrrent peu peu, de -faon produire cette espce de profil, appel profil -perdu, que les grands matres, et surtout Raphal, -affectionnent particulirement; mais je n'en sais -la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle -semblait vouloir faire, et elle demeura ainsi, au -grand dpit de Rodolphe, toujours plong dans la -plus terrible incertitude.</p> - -<p>Certainement, ce qu'il voyait tait beau et tout -fait dans le caractre qu'il dsirait, mais il ne voyait -ni le nez, ni les yeux, ni la bouche; peut-tre avait-elle -le nez rouge, les yeux bleus et la bouche blanche. -Il se penchait sur le balcon tomber dans le -parterre, pour en dcouvrir davantage: impossible! -et, dans son dsespoir, il invoquait tous les saints -du paradis.</p> - -<p>Sa prire fut suivie d'effet, la dame se retourna -tout d'un coup. Rodolphe se trouva enlev au septime -ciel, comme si un machiniste de l'Opra l'et -hiss au bout d'une ficelle. C'tait la ralit de son -idal!</p> - -<p>Elle tait bien comme il l'avait rve: un -sourcil arabe, noir et fin, paratre dessin au pinceau, -couronnait dignement un bel œil brun et humide; -le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, -tait de la plus parfaite correction; la bouche, d'une -couleur et d'une forme irrprochables, galement -propre dcocher un sarcasme et appuyer un -baiser.</p> - -<p>Quand au teint, il tait chaud et vivace, un peu -jaune et bistr, mais clair et transparent comme celui -de la belle Romaine, d'Ingres; c'tait incontestablement -un teint d'Espagnole ou d'Italienne; et si -la passion n'habitait pas sous cette peau olivtre et -dans ses beaux yeux noirs, c'est qu'il n'y en avait -plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller chercher -dans l'autre.</p> - -<p>Une seule chose contrariait Rodolphe, c'tait le -mari, avec sa bonne et honnte figure. Il l'aurait -souhait tout diffrent, car il n'avait gure le physique -d'un mari comme il les faut dans les drames. -Il avait des favoris soigneusement taills, le haut de -la tte un peu chauve, une belle cravate blanche pas -trop mal mise, ma foi! pour un mari qui n'est -qu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un -gilet d'une coupe assez nouvelle. Il n'avait rien -d'Othello ni de Georges Dandin, il n'avait l'air ni ridicule -ni terrible, il tait aussi parfaitement incapable -de se battre en duel avec l'amant de sa femme -que de la faire citer devant les tribunaux; il gardait -dans ces occasions-l le silence le plus philosophique. -A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention, -et ses lunettes bleues ne lui servaient pas -voir plus clair dans ces sortes de choses: c'tait -un mari convenable et sachant le monde. Je souhaite -que vous en puissiez trouver un pareil pour -mademoiselle votre fille, si Dieu vous en a afflig -d'une.</p> - -<p>Rodolphe comprit, la premire vue, que le -drame n'tait pas possible de ce ct-l; mais il -croyait s'en ddommager amplement du ct de la -femme. Nous verrons.</p> - -<p>Cependant son ami Albert dormait comme un -chantre matines.</p> - -<p>Rodolphe dcoupa soigneusement la silhouette -de la belle inconnue, avec ses yeux aids de sa lorgnette, -et la serra dans un recoin de son cœur, afin -de la pouvoir reconnatre en tous les lieux du -monde.</p> - -<p>Cela fait, il rva au moyen de lier connaissance -avec elle, d'apprendre qui elle tait, et comment on -y pouvait arriver.</p> - -<p>Il roula dans sa tte une infinit de projets, tous -plus passionns les uns que les autres.</p> - -<p>Il rsolut d'abord de se prsenter sa princesse -comme les hros des romans espagnols, en tuant -quelque taureau furieux;</p> - -<p>Ou comme Antony, en se jetant au-devant des -chevaux de sa voiture;</p> - -<p>Ou comme don Clofas, en la sauvant d'un incendie; -mais une seule condition rendait ces projets -inexcutables, c'tait l'impossibilit d'une pareille -circonstance; il est vrai qu'on pouvait la faire natre -soi-mme en mettant le feu la maison, ainsi -que Lovelace dans <i>Clarisse Harlowe</i>, mais cela -tait fort chanceux, les pompiers pouvant trs-bien -se charger de l'affaire, et le Code civil ne badinant -pas avec ces sortes de choses et n'entendant rien -du tout aux dveloppements de la passion.</p> - -<p>Il tait donc singulirement perplexe: la fin de la -reprsentation approchant, il fallait prendre un parti -quelconque, ou courir le risque de ne jamais revoir -sa divinit.</p> - -<p>Il donna un grand coup de coude dans les ctes -d'Albert.</p> - -<p>—Ouf! fit douloureusement celui-ci, veill au -milieu d'un rve anacrontique.</p> - -<p>—Connais-tu cette dame, enrag dormeur?</p> - -<p>Albert tait comme Alexandre Dumas, il avait environ -quarante mille amis intimes, sans compter les -femmes et les petits enfants: cela se sous-entend -toujours.</p> - -<p>Albert lui rpondit, sans la regarder, et avec un -ton de supriorit blesse:—Certainement; et il se -redressa de toute sa hauteur:—C'est la cinquime -loge en partant de la colonne, la dame en noir, -celle qui lorgne en ce moment-ci?—Bien, j'y suis. -Et il cligna plusieurs reprises ses yeux avins:—Pardieu! -je veux tre fendu en quatre, si ce n'est -madame de M***, la dernire matresse de Ferdinand: -son mari est un bonhomme.</p> - -<p>—Ah! rpondit Rodolphe d'un air de rflexion -profonde.</p> - -<p>—C'est une femme rpandue, et qui voit beaucoup -de monde; il y a trs-bonne socit chez -elle; son jour est le samedi; continua Albert avec -volubilit.</p> - -<p>—Tu la connais?</p> - -<p>—Comme je te connais; je suis un ami de la -maison.</p> - -<p>—Ainsi, tu me pourrais prsenter?</p> - -<p>—Assurment, rien n'est plus facile. Je la verrai -demain, je lui parlerai de toi: c'est une affaire -faite.</p> - -<p>La toile tomba: la salle se vida peu peu. Les -deux amis se prirent le bras et sortirent. Rodolphe -vit sous le pristyle madame de M***, qu'Albert salua -et qui elle rendit son salut, d'un air de familiarit. -Elle tait aussi belle de prs que de loin, -et, quand elle monta en voiture, Rodolphe put apercevoir -un pied qu'on aurait trouv petit dans un -bas espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient -se vanter d'en avoir.</p> - -<p>—Voici un pied d'Andalouse, se dit-il part lui: -ceci est d'une bonne couleur, et ma passion se culotte -tout fait. Je veux perdre mon nom et manquer -une premire reprsentation d'Hugo, si je ne -deviens pas fou de cette femme avant qu'il soit deux -jours d'ici.</p> - -<p>De retour chez lui, quoiqu'il ft une heure du -matin, il se mit donner du cor pleins poumons; -il dclama tue-tte deux ou trois cents vers d'<i>Hernani</i>; -puis il se dshabilla, jeta son gilet sous la -table et ses bottes au plafond, en signe d'allgresse; -aprs quoi il se coucha, et dormit sans dbrider -jusqu'au lendemain midi.</p> - -<p>Ds qu'il fut rveill, il pensa la belle madame -de M***, sa future passion. Il serait dans l'ordre -qu'il en et rv toute la nuit; c'est ainsi que -cela se pratique dans les romans d'amour et les lamentations -lgiaques, mais je dois ma conscience -d'historien d'affirmer le contraire. Rodolphe, cette -nuit-l, n'eut qu'un cauchemar abominable o il se -voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse -de louage, avec un habit de 1828, un gilet chle, -un pantalon la cosaque et une colonne corinthienne -pour chapeau; il ne rva rien de plus, je -vous jure. Ah! si; il songea encore qu'on lui servait - djeuner une semelle de botte au beurre d'anchois, -avec les clous et les fers, ce qui le mit dans -une si grande fureur, qu'il se rveilla jurant comme -plusieurs charretiers.</p> - -<p>Revenant la rencontre inopine qu'il avait faite -la veille, il se prit rflchir que jusques-l sa passion -d'artiste s'emmanchait exactement comme aurait -pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes -ou mme celle d'un dput, ce qui l'humilia -profondment, et le jeta dans un abattement difficile - dcrire.</p> - -<p>Il fut presque sur le point de renoncer celle-l, -et d'en chercher une autre; ensuite il se ravisa, et -rsolut de pousser l'aventure jusqu'au bout, faisant -cette rflexion judicieuse que <i>l'Iliade</i> commenait -fort simplement, et n'en tait pas moins un assez -beau pome; que <i>Romo et Juliette</i> commenait fort -simplement aussi, par une conversation entre deux -valets, ce qui ne l'empchait pas d'tre une trs-passable -tragdie.</p> - -<p>—Vive Dieu! se dit-il en se frappant le front, la -femme est belle, c'est le principal, et le canevas du -drame est bon. Je serais un grand sot, et je mriterais -d'entrer l'Acadmie, sur l'heure, si je ne -parvenais y broder quelques petits incidents un -peu byroniens. Si ce garde national de mari pouvait -tre jaloux seulement, cela serait merveille, -et rien ne serait plus facile que de faire avec cela -une comdie de cape et d'pe, dans le got espagnol. -Anathme! je suis fatal et maudit, rien ne va -comme je veux;</p> - -<p>—Hop! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi - djeuner.</p> - -<p>Mariette, comme une servante-matresse qu'elle -tait, ne se dpchait pas trop d'obir; enfin elle -ouvrit, et trois ou quatre chats, de grosseur et de -pelage diffrents, allrent prendre place sans faon -dans le lit, ct du passionn Rodolphe; car, aprs -les femmes, les btes taient ce qu'il aimait le -mieux. Il les aimait comme une vieille fille, comme -une dvote dont son confesseur mme ne veut plus, -et je puis assurer qu'il mettait un chat infiniment -au-dessus d'un homme, et immdiatement au-dessous -d'une femme. Albert avait essay en vain de -supplanter, dans l'affection de Rodolphe, Tom, son -gros matou tigr: il n'avait pu obtenir que la seconde -place: je crois mme qu'il aurait hsit -entre sa petite chatte blanche et la brune madame -de M***.</p> - -<p>—Mariette!</p> - -<p>—Monsieur.</p> - -<p>—Approchez donc.</p> - -<p>Mariette s'approcha.</p> - -<p>—Mariette, tu es jolie ce matin.</p> - -<p>—Je ne l'tais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd'hui?</p> - -<p>—Oh! de l'esprit! je te renverrai, si tu t'avises -d'en avoir encore. Embrasse-moi.</p> - -<p>—De qui monsieur est-il amoureux?</p> - -<p>—De qui? de toi, pardieu! parce que tu es une -bonne fille, et, ce qui vaut mieux, une belle fille. -Pourquoi cette question?</p> - -<p>—C'est que vous ne m'embrassez ainsi que -lorsque vous avez en tte quelque belle passion: -ce n'est pas moi que vous embrassez, c'est l'autre, -et j'avoue que je crois pouvoir l'tre pour mon -compte.</p> - -<p>—Orgueilleuse! beaucoup de belles dames -voudraient tre ta place; que t'importe de n'tre -pas la cause, si tu profites de l'effet?</p> - -<p>Et Rodolphe fit pencher jusque sur l'oreiller la -tte de Mariette.</p> - -<p>—Je t'assure que ceci est pour toi et non pour -une autre, dit-il en touffant sous ses lvres le faible: -Laissez-moi donc, monsieur! que Mariette crut -devoir sa pudeur, quoiqu'au fond, elle n'et aucune -envie d'tre laisse.</p> - -<p>La petite chatte, trangement foule, sauta bas -du lit, en miaulant d'un ton aigre.</p> - -<p>—Et le djeuner qui ne se fait pas, et M. Albert -qui doit venir, dit Mariette en passant ses doigts -dans ses cheveux dfriss.</p> - -<p>—Tu as raison, fit Rodolphe en dcroisant ses -bras, et, comme dit don Juan, il faut pourtant bien -que l'on s'amende.</p> - -<p>Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son -carnet, et se mit, pour tuer le temps, rimer quelques -vers. Nous demandons humblement pardon -au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de -prose en les transcrivant ici, mais cela est indispensable - la clart de cette intressante histoire. -Ils taient adresss, cela va sans dire, madame -de M***:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O reine de mon cœur! brune Italienne!</div> -<div class="verse">Quelle beaut peut-on comparer la tienne!</div> -<div class="verse">On te dirait de marbre et taille au ciseau,</div> -<div class="verse">Si le soleil romain, en te baisant la peau,</div> -<div class="verse">Ne t'avait pas dore avec sa teinte trange,</div> -<div class="verse">Et rendu le sein blond comme la blonde orange.</div> -<div class="verse">Une flamme divine illumine tes yeux,</div> -<div class="verse">L'ange, pour s'y mirer, abandonne les cieux,</div> -<div class="verse">Et si, dans la cit de douleur ternelle,</div> -<div class="verse">Il tombait un rayon de ta noire prunelle,</div> -<div class="verse">Il remettrait l'espoir l'me des maudits,</div> -<div class="verse">Et l'enfer un moment serait le paradis!</div> -</div> - -<p>Albert entra.</p> - -<p>—Que diable! que griffonnes-tu l, Rodolphe? -Cela ne va pas jusqu'au bord du papier; ce doit -tre des vers, ou le grand diable m'emporte. Donne, -que je voie!</p> - -<p>Rodolphe tendit le carr de vlin, comme un enfant -tend la main la frule du matre d'cole; car -Albert tait un impitoyable censeur, et, comme il ne -faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille.</p> - -<p>—C'est du cavalier Bernin frott d'un peu de -Dante; peut-tre y a-t-il aussi un filet de concetti -shakspearien, mais c'est peu de chose. Or, ceci est -un madrigal la Julia Grisi, ou je me trompe fort.</p> - -<p>—Comment! cria Rodolphe d'un ton effray, -j'ai fait ces vers pour madame de M***, dont je suis -perdument pris depuis hier soir. Je suis dcid -me brler la cervelle, si dans un mois je ne suis -pas parvenu m'en faire adorer.</p> - -<p>—En vrit, il n'y a qu'un petit inconvnient, -c'est que madame de M*** n'est pas Italienne le -moins du monde, attendu qu'elle est ne Chteau-Thierry, -ce qui est, je crois, une raison suffisante -pour ne pas l'tre.</p> - -<p>—Ah! une infinit de tuyaux de chemines qui -me tombent sur la tte!… Tenez-vous donc tranquille, -Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la couverture, -c'est indcent… Comment! cette mchante -madame de M*** qui se permet d'tre ne -Chteau-Thierry, et d'avoir l'air plus italien que -l'Italie elle-mme; c'est tout fait illgal! c'est abominable! -Et ma passion donc, et ma pice de vers, -qu'est-ce que j'en vais faire? Cela est trop spcial -pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si c'tait -des vers d'me, cela s'applique tout le monde, -mme celles qui n'en ont pas; mais il y a un signalement -en rgle dans ces misrables rimes: un -mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait. -Diable! douze vers dantesques et une bauche de -passion perdus, on regarde cela. Je ne puis pourtant -avoir une passion ne Chteau-Thierry: cela -n'a aucune tournure, et ne convient nullement -un artiste.</p> - -<p>—Madame de M*** est belle, rpliqua dogmatiquement -Albert, et, au fond, n'y a-t-il pas plus de -mrite avoir l'air italien, tant ne en France, -qu'en tant tout navement Italienne, comme tout -le monde l'est en Italie?</p> - -<p>—Ceci est excessivement profond, et vaut que -l'on y rflchisse, dit Rodolphe, en tirant son bonnet -sur ses yeux.</p> - -<p>Mariette apporta le djeuner. Albert s'attabla auprs -du lit, et toutes les ttes de chats, comme des -girouettes dans le mme rhumb de vent, se tournrent -simultanment du mme ct. Albert mangea -comme une meute de dogues, Rodolphe un peu -moins, car il tait inquiet du sort de sa pice de -vers, et il distribua presque toute sa viande ses -parasites fourrs.</p> - -<p>Aprs djeuner, les deux amis, laissant la passion -de ct, agitrent entre eux un plan de gilet sans -boutons et imitant le pourpoint avec autant d'exactitude -que la stupidit native des bourgeois de la -bonne ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer -aux hues et aux rires pleine gueule des polissons -et des gobe-mouches.</p> - -<p>Rodolphe, entirement absorb par cette importante -occupation, ne songeait madame de M*** non -plus que lorsqu'il n'tait encore que fœtus au respectable -ventre de sa mre.</p> - -<p>Rodolphe dessinait, Albert dcoupait les morceaux -en papier, afin de les faire mieux comprendre au -tailleur.</p> - -<p>Quand tous les morceaux furent rassembls, Albert, -saisi d'un enthousiasme subit, s'cria, en frappant -sur la table:</p> - -<p>—Que je rencontre mon plus fier crancier dans -un cul-de-sac, dans une impasse, comme dit M. Arouet -de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce n'est pas l -le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle -d'homme! Et dire que la socit est en dgnrescence! -Calomnie atroce! on ne s'est jamais -mieux habill.</p> - -<p>—Et si l'on supprimait le collet et qu'on le remplat -par un hausse-col, de mme toffe, boucl -par derrire, cela n'aurait-il pas le galbe le plus caractristique, -une tournure de cuirasse et de corselet -tout fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant -tomber ses syllabes une une, comme des pices -d'or, et avec un air fortement convaincu de la supriorit -de ce qu'il disait.</p> - -<p>—Ce serait, coup sr, quelque chose de furieusement -agrable, fit Albert, en quittant le ton dithyrambique -pour le jargon prcieux. Mais voici qu'il -se fait tard: <i>adiusias</i>. Je m'en vais chez le tailleur, -et de l chez ta passion; tu auras probablement ta -lettre d'invitation avant qu'il soit aprs-demain.</p> - -<p>Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit -l'escalier en chantonnant entre sa royale et ses -moustaches un vieux air allemand de Sbastien Bach.</p> - -<p>Rodolphe sortit aussi quelques instants aprs. -A voir la manire dont il s'en allait dans la rue, la -main dans sa poitrine, les sourcils sur le nez, les -coins de sa bouche en fer cheval, les cheveux aussi -mal peigns que possible, il n'tait pas difficile -de comprendre que ce ple et malheureux jeune -homme avait un volcan dans le cœur.</p> - -<p>—Monsieur! monsieur! vous avez oubli d'ter -votre bonnet de coton, et les polissons crient: A la -chienlit! aprs vous, dit Mariette en tirant par la -basque de son habit son digne matre Rodolphe, -qui ne s'en apercevait pas le moins du monde. -Tenez, voil votre chapeau.</p> - -<p>Rodolphe, stupfait, porta la main sa tte et -reconnut la vrit, l'pouvantable vrit.</p> - -<p>A cet instant mme, une dame d'une beaut -rare et d'une tournure des plus lgantes, donnant -le bras un monsieur le plus insignifiant et le plus -dbonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, -tourna subitement le coin de rue, et se trouva prcisment -en face de Rodolphe.</p> - -<p>C'tait madame de M***. A l'clat de rire peine -comprim qui jaillit de sa bouche, il ne put douter -qu'elle ne l'et vu.</p> - -<p>Rodolphe se souhaitait sous la terre la profondeur -de la couche diluvienne, dans le lit calcaire o -se trouvaient les os de mammouth; il aurait bien -voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou -avoir son doigt l'anneau de Gygs, qui rendait invisible.</p> - -<p>Il jeta le pyramidal bonnet Mariette, et enfona -son chapeau sur sa tte, avec l'air de Manfred, -sur le bord du glacier, ou de Faust, au moment -de se donner au diable.</p> - -<p>Ah! massacre et malheur! honte et chaos! tison -d'enfer! anathme et drision! terre et ciel! tte et -sang! tre rencontr en bonnet de coton par sa Batrix! -O Fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel - un jeune homme dantesque et passionn!</p> - -<p>Byron lui-mme, qui avait l'ineffable avantage de -signer comme Bonaparte, aurait paru ridicule avec -un bonnet de coton; plus forte raison Rodolphe, -qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait -fait ni <i>le Corsaire</i> ni <i>Don Juan</i>; parce qu'il avait -t trop occup jusqu' ce jour, et non pour un -autre motif, je vous jure.</p> - -<p>Un bonnet de coton, le mythe de l'picier, le symbole -du bourgeois! <i lang="en" xml:lang="en">Horror! horror! horror!</i></p> - -<p>—Je n'ai plus rien faire avec ce monde, et il -ne me reste qu' mourir, pensa Rodolphe.</p> - -<p>Et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut -arriv, il s'accouda sur le garde-fou, regarda le -soleil, attendit qu'un bateau qui descendait la rivire -et pass l'arche et se ft un peu loign. -Alors il monta sur le parapet, et, avant que personne -et le temps de s'y opposer, il se jeta en bas, -avec sa cravache et son chapeau.</p> - -<p>Dans le trajet du pont la surface de l'eau, il eut -le temps de penser que le succs de son pome tait -assur par son suicide et que le libraire en vendrait -au moins douze exemplaires; de la surface au -fond, il chercha quel motif on donnerait sa mort -dans les journaux. Il faisait trs-beau; les rayons -du soleil, pntrant la masse d'eau qui roulait au-dessus -de lui, la rendaient blonde comme une topaze, -et permettaient de distinguer le lit de la rivire, -tout sem de clous, de tessons et de vaisselle casse. -Rodolphe voyait les goujons filer ct de lui et -frtiller de la queue, il entendait la grande voix de -la Seine bourdonner son oreille. Cette rflexion -lui vint alors, qu'tant aussi bien fait de sa personne -qu'il l'tait, il ne pouvait manquer d'tre un trs-joli -cadavre et de produire une grande sensation -la Morgue. Il lui semblait dj entendre les ah! et -les oh! des sensibles commres du quartier: Il -a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette -jambe d'officier! quel dommage! et autres menues -exclamations; ce qui le rendait tout aise au fond de -la rivire. Cependant le manque d'air commenait - lui comprimer les poumons et lui causer une -douleur abominable; il n'y tint plus, et, oubliant -l'opprobre qu'il y avait revenir sur une terre o -l'on avait t vu en bonnet de coton, il donna du -pied contre le fond, et partit avec la rapidit d'une -flche. Le dme de cristal allait s'claircissant de -plus en plus; en deux ou trois mouvements Rodolphe -atteignit le niveau du fleuve, et put respirer - son aise.</p> - -<p>Une foule immense couvrait les quais: Le voil! -le voil! cria-t-on de toutes parts. Rodolphe, qui -nageait comme une truite et qui aurait remont une -cluse de moulin, se sentant regard, y mit de l'amour-propre, -et se prit tirer sa coupe avec toute -la puret imaginable. Son chapeau flottait prs de -sa badine, il les repcha tous deux, mit le chapeau -sur sa tte, et, nageant d'une main, il faisait siffler -sa cravache de l'autre, au grand bahissement de -tous les gobe-mouches.</p> - -<p>—C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci.—C'est -le colonel Amoros, disait celui-l, qui fait -des expriences gymnastiques.—C'est un farceur, -ajoutait un troisime.—C'est une gageure, criait le -quatrime. Mais personne, entre toutes ces brutes -qui partagent avec la girafe le privilge de regarder -le ciel en face, ne put deviner, passionn et magnanime -Rodolphe! pourquoi tu t'tais jet du pont -Royal en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que -c'tait pour un bonnet de coton, il ne t'aurait pas -compris, et aurait dit que tu tais un grand fou; -en quoi il aurait eu certainement tort.</p> - -<p>Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques -minutes; comme il ne pouvait s'en aller ainsi -tremp, un officieux alla chercher un fiacre; il y -monta et rentra chez lui.</p> - -<p>Mariette tomba de son haut en le voyant suant -l'eau comme un dieu marin. Rodolphe lui expliqua -la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, quoique -ce ft son matre, qu'il la payt fort exactement et -lui ft toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas -trop fort de sa msaventure.</p> - -<p>—Tenez, voil vos pantoufles, fit-elle avec un -geste amical; voici Tom, votre chat favori; voil -votre volume de Rabelais; que voulez-vous de plus? -D'ailleurs, vous n'tes pas si mal en bonnet de coton -que vous voulez bien le croire, et vous en auriez deux -ou trois douzaines sur la tte que je ne vous en -trouverais pas moins bien, moi!</p> - -<p>Mariette appuya trs-fort sur le moi; ce ne pouvait -tre que dans une excellente intention. Mariette, -comme je l'ai dj dit, tait une belle et bonne fille; -quant l'interprtation que donna Rodolphe cet -honnte monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose -vous le dire, de crainte d'alarmer votre pudeur, -et, s'il vous plat, nous passerons dans la pice -ct pour ne pas le gner dans ses commentaires. -Convenez que mon hros est un abominable mauvais -sujet, et dites-moi pourquoi chaque lan de -passion potique qui le prend se rsout en prose au -bnfice de Mariette.</p> - -<p>O Mariette! au lieu d'tre jalouse, tu devrais -souhaiter que ton matre ft amoureux de vingt -femmes! tu ne saurais qu'y gagner.</p> - -<p>Deux fois, dans la mme journe, infidle l'idole -de son cœur! Immoral personnage! l'envie me -prend de laisser l ton histoire; car tu ne vaux gure -que l'on entretienne le public de tes faits et gestes. -Si tu ne te corriges, j'y renoncerai assurment.</p> - -<p>—Fi donc! avec sa servante!—Oui, madame, -avec sa servante.—Comment! un homme qui se -respecte?—Je vous assure que Rodolphe se respectait -plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas -cd le haut du pav un empereur.—Encore, si -c'tait une femme comme il faut.—Est-ce que -Mariette tait comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue, -je me permettrai d'tre d'avis contraire. D'abord elle -est afflige de quelque vingt ans, elle est drue et -frache, elle a les yeux les plus beaux du monde, et, -comme elle fait faire son service par le petit groom -de Rodolphe, qui, pour sa peine, elle donne de -temps en temps quelques friandises et une tape amicale -sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau -aussi blanche que vous, peut-tre mme plus, sans -vouloir toutefois dnigrer vos perfections. Je pense -qu'en voil assez pour tre une femme comme il -faut.—Une femme du monde, une honnte femme.—Je -n'ai jamais su que Mariette ft une femme de -la lune, et quant honnte femme, je prendrai la -licence extrme de vous faire observer que si Rodolphe -au lieu de coucher avec Mariette et couch -avec une de vos amies ou avec vous-mme (ceci -n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous -n'auriez plus t des honntes femmes, du moins -dans vos ides; car, pour moi, je ne pense pas -qu'une bagatelle de cette espce empche de l'tre: -au contraire.</p> - -<p>D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne -manquent pas. De trs-grands hommes ont aim de -petites grisettes; Rousseau se laissait battre par sa -servante; de clbres potes ont ador des marchandes -de pommes de terre frites, etc., etc.</p> - -<p>Au surplus, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser -mon hros Rodolphe, avec lequel je vous prie -de ne pas me confondre; car j'en mourrais de -honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnte - une honnte femme, ce qui me ferait passer -pour un personnage bien indcent, et me perdrait -ncessairement de rputation.</p> - -<p>Je lui ai fait les reprsentations les plus vives sur -ce sujet; mais ce diable d'homme avait toujours des -rponses tout, et surtout de drles de rponses, -pour un homme passionn; il est vrai qu'en ce -temps-l il n'avait pas vingt et un ans, et se souciait -assez peu d'avoir une tournure artiste.</p> - -<p>—Mon ami cher, tu n'es qu'un imbcile. (Lecteur -et lectrice, si l'pouvantable indcence de ce livre -me permet d'en avoir une, ne croyez pas un mot de -cela: j'ai beaucoup d'esprit, mais c'tait la formule -habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation -avec moi.) Il y a dans Maynard deux vers que -voici peu prs:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i6">C'est un mtier de dupe</div> -<div class="verse">Que d'employer six ans lever une jupe.</div> -</div> - -<p class="noindent">et qui contiennent en substance plus de raison -et de philosophie que toutes les fadeurs platoniques -et les sornettes sentimentales que tu me cornes -incessamment aux oreilles.</p> - -<p>La Mariette, qui je n'ai jamais fait de madrigal -ni dit un seul mot d'amour, m'accorde libralement -et du meilleur cœur du monde, ce qu'une femme -comme il faut me ferait attendre six mois, et ne -me donnerait qu'avec force tartines sur la morale, -les convenances et l'oubli des devoirs. Puisque le -but est le mme, le chemin le plus court est le -meilleur. Mariette est le plus court, je prends par -Mariette.</p> - -<p>Et puis je n'aime pas qu'on se fasse violer pour -une chose qu'on crve d'envie de faire: c'est une -misrable escobarderie pour esquiver la responsabilit. -Les honntes femmes sont toujours violes. -Vous tes des hommes sans honneur! vous en avez -au contraire beaucoup, puisque vous leur prenez le -leur, ce qui, avec le vtre, doit mathmatiquement -en faire deux, si je sais bien compter. On a abus -indignement de leur faiblesse; elles ne savent pas -comment cela s'est fait! ni moi non plus, attendu -que je n'y tais pas. Mais enfin, puisque cela est -fait, elles ne voient pas d'obstacle recommencer, -et elles ne sont pas fches de se perdre plusieurs -fois de suite, tant toujours sres de se retrouver -aprs. Les bonnes mes! on n'en a jamais mis dans -les <i>Petites Affiches</i>, que je sache.</p> - -<p>De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui -arrive dans les pagodes indiennes: aprs avoir travers -une enfilade de pices de la plus grande magnificence, -aprs avoir march deux heures dans des -galeries peintes et dores, aprs avoir vu vingt portes -s'ouvrir et se fermer sur vous, vous parvenez -enfin au sanctuaire, au saint des saints, et vous n'y -trouvez qu'un vieux singe rogneux, se cherchant -les puces dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, -aprs avoir lev la robe des convenances, le jupon -de la pudeur et la chemise de la vertu, aprs avoir -jet l le corset, et les coussins d'ouate, et le d'haubersaert -en bougran piqu, vous ne rencontrez, pour -ddommagement de vos peines, qu'une maigre carcasse -assez peu rjouissante… La premire partie -de la phrase est, je crois, d'Addison; la seconde est -certainement de moi; mais, peu importe!</p> - -<p>Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient -de casser une noix creuse, et votre charmante vous -jette les ongles aux yeux en vous appelant monstre! -c'est le moins.</p> - -<p>Quant moi, je suis paresseux, mme en amour, -et j'aime tre servi. Tout charmant qu'il soit, je -n'achterais pas ce plaisir par la moindre peine, et -j'ai toujours mpris les chiens qui font des gambades -et sautent par-dessus un bton pour avoir -une tartelette ou une croquignole.</p> - -<p>Ces sortes d'amants-l ne ressemblent pas mal aux -portefaix qui montent un meuble par un escalier -troit. Celui qui est en bas supporte toute la charge; -l'autre qui ne porte rien, le gourmande d'en haut, -et lui dit qu'il ne va pas assez vite et qu'il ne s'y -prend pas convenablement; bien heureux s'il ne lui -lche pas la commode sur les bras, et s'il ne le fait -rouler, de marche en marche, jusqu'au milieu de la -cour, aux dpens de sa tte et de son chine!</p> - -<p>Rien de plus agrable au monde qu'une femme -qui vous embrasse et vous tire vos bottes, qui -ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire ramasser -le sien, et refait toute seule le lit que vous avez -dfait avec elle. Ni billets crire, ni lgies rimer, -ni factions faire, ni rendez-vous ne pas manquer, -rien enfin de ces mille sujtions qui vous font un -travail de galrien de la chose la plus nonchalante -et la moins complique de la terre.</p> - -<p>La Mariette, qui me sait indolent et qui est une -fille courageuse et ne craint pas la peine, y met beaucoup -du sien, et ne me laisse presque rien faire. -Je m'accommode assez de ce rgime et j'ai, sans sortir -de chez moi, ce que les coureurs d'aventures -vont chercher bien loin, au pril de leurs os et de -leur escarcelle.</p> - -<p>Au fond, il n'y a rien de sr en amour que la -possession: le plus petit baiser prouve plus et vaut -mieux que la plus belle protestation et je donnerais, -moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, -la plus magnifique tirade sur l'union des mes et -autres niaiseries de cette force, bonnes pour des coliers, -des impuissants, des lamentateurs de l'cole -de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, -comme toi, ou d'autres.</p> - -<p>Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de -ton jugement, pour t'en servir l'occasion: Toute -femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit aussi -jolie: la duchesse et la couturire sont semblables - de certains moments, et la seule aristocratie possible -maintenant chez les femmes, c'est la beaut; -chez les hommes, c'est le gnie. Aie du gnie et -une belle femme, et je t'appellerai monsieur le -comte, et ta femme madame la comtesse.</p> - -<p>Apprends encore ceci, monsieur l'amoureux de -grandes dames. Il y a une douceur ineffable et souveraine - tre servi par une femme qui l'on sert, -et c'est un plaisir que tu n'as jamais got et que tu -ne goteras jamais; tes belles dames n'aiment pas -assez pour cela, et nous autres, Franais, quoique -ns malins depuis un temps immmorial, nous -sommes, vrai dire de francs imbciles, et nous ne -portons pas les culottes. Ma foi, vivent les Turcs! ces -gaillards-l entendent les choses de la belle manire -et comprennent largement la femme: outre qu'ils -en ont plusieurs, ils les tiennent sous clef; c'est -doublement bien vu. L'Orient est, mon sens, le -seul pays du monde o les femmes soient leur -place: la maison et au lit.</p> - -<p>Mon doux Jsus! que voulez-vous qu'on rponde -un pareil tissu de turpitudes? J'en suis rouge comme -une cerise, seulement de les transcrire, moi qui -habituellement suis plus blme que Deburau! Tout -ce que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement -damn dans l'autre monde, et qu'il n'aura pas -le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez, mesdames, -quelques objections faire contre un systme -aussi monstrueux, je vous donnerai trs-volontiers -l'adresse de Rodolphe, et vous vous dbattrez avec -lui sur ces diffrents points: je vous souhaite beaucoup -de succs; quant moi, je m'en lave les mains -et je m'en vais continuer avec courage l'admirable -pope dont vous venez de voir le commencement.</p> - -<p>Le lendemain Mariette, aprs l'avoir curieusement -fait biller, remit son matre une toute petite lettre -o les chiffres de madame de M*** taient estamps -au fer froid. Il l'ouvrit avec prcipitation: c'tait son -billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, -remplies par la main de madame de M***, une criture -anglaise grle et fluette se penchait paresseusement -de gauche droite, et s'paulait sans faon -contre les lettres moules. Cette criture choqua Rodolphe: -c'tait l'criture de toutes les femmes possibles, -maintenant que toutes les femmes savent crire -et que les cuisinires orthographient pinards sans -<i>h</i> aspire. Cette anglaise-l tait celle qu'on dmontre -en vingt-cinq leons, et qui ne permet pas -aux mœurs et aux habitudes de la personne de se -reproduire dans ses courbes et ses dlis mathmatiques. -Richardson, qui a tout observ, fait la remarque -que l'criture de la mutine amie de Clarisse -Harlowe tait irrgulire et fantasque comme son -esprit, et que les queues de ses <i>p</i> et de ses <i>g</i> taient -contournes avec une crnerie particulire. Maintenant, -il n'aurait rien reprendre l'criture de la -capricieuse miss; car les femmes, aprs avoir adopt -une me de convention, un esprit et une figure de -convention, ont adopt aussi une criture de convention, -en sorte qu'il n'est plus possible de les saisir -un seul moment dans le vrai; elles sont perptuellement -armes de toutes pices: il y a l dedans -une rouerie machiavlique. Un billet d'amour ainsi -crit peut se perdre sans le moindre risque, on ne -le reconnatrait qu' la signature, quand mme on -serait le mari, et l'on ne signe pas souvent ces sortes -de choses, maintenant surtout que l'on n'a gure -qu'une matresse la fois. Cependant Rodolphe finit -par prendre son parti l-dessus, pensant tre amplement -ddommag par le reste.</p> - -<p>Le jour de madame de M*** tait le samedi, -comme le lecteur le sait dj, et jusqu' ce bienheureux -jour, notre hros ne laissa aucun repos -au tailleur pour l'achvement de son gilet phnomnal, - qui il voulait faire perdre sa virginit dans -le salon de madame de M***. L'instant vint de s'habiller: -il dploya et frippa plus de vingt cravates -avant de se fixer une, il mit et ta tous ses pantalons -les uns aprs les autres sans pouvoir se dcider - faire un choix, il arrangea ses cheveux de dix -manires diffrentes, et finit par tre costum d'une -faon assez drlatique. Tous ces prparatifs sentaient -le bourgeois d'une lieue la ronde. Un troisime -clerc d'avou, invit une soire de marchande de -modes, ne se serait pas conduit autrement, et en -ce moment-ci nous sommes forc d'avouer que notre -potique hros patauge en pleine prose. Dieu veuille -qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne -enfin se dessiner dans l'existence sous un -jour dramatique et passionn, tout fait digne d'un -homme et d'un artiste!</p> - -<p>La bizarrerie de son costume souleva un petit -murmure dans le salon, et toutes les ttes se penchrent -curieusement vers lui. Il salua madame de -M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale -que, pour son honneur (l'honneur de Rodolphe -et non celui de madame de M***), je m'abstiendrai -de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse, - ct de son camarade Albert. Et puis, ma -foi! il mangea des gteaux, il avala des romances -et des verres de punch, absorba lui seul presque -tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une -lecture de vers classiques absolument comme une -personne naturelle; si bien que tout le monde, qui -s'attendait voir un original, un <i>lion</i>, comme disent -les Anglais, tait merveill de le voir s'acquitter -des devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite.</p> - -<p>La prose envahissait notre hros d'une faon singulire. -Un agent de change, qui avait li conversation -avec lui, fit un calembour. Eh bien! non-seulement -Rodolphe ne tomba pas en syncope cette -turpitude dcharge bout portant, mais encore il -rpondit par un calembour redoubl qui aurait donn -la jaunisse Odry, et qui fit carquiller les yeux - l'honnte industriel, de manire ce que ses prunelles -fussent tout entoures de blanc: ce qui est la -plus haute expression de l'tonnement, si l'on en croit -les cahiers de principes l'usage des pensionnats.</p> - -<p>L'picerie du sicle avait enfin rompu le cercle -magique d'excentricit dont Rodolphe s'tait entour -pour se garantir de l'pidmie rgnante; des vapeurs -paisses de mlasse se condensaient autour -de lui, et lui faisaient voir tout sous un jour bourgeois -et mesquin, et si, cet instant, on lui avait -chauss la tte d'un bonnet de garde national, et -afft au derrire une giberne et un briquet, loin -de trouver la plaisanterie de mauvais got, il vous -aurait demand votre voix pour tre caporal, et se -serait incontinent mis crier: Vive l'ordre de -choses et son auguste famille! aussi bien que le -digne M. Joseph Prudhomme.</p> - -<p>Le calembour, colport par l'agent de change, -s'infiltra dans tous les groupes, et y excita un petit -frmissement d'admiration qui se termina par un -clat de rire universel.</p> - -<p>Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air -d'envie, et toutes les femmes d'un air de bienveillance -marqu: dcidment, Rodolphe avait les honneurs -de la soire.</p> - -<p>Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire.</p> - -<p>M. de M*** lui prit la main, et l'engagea revenir -le plus souvent qu'il pourrait.</p> - -<p>Rodolphe avait enlev d'emble les cœurs du -mari et de la femme, au moyen d'un calembour! <i>O -altitudo!</i></p> - -<p>La superbe manire dont il avait cout et applaudi -un nocturne chant par des amateurs lui -avait concili l'estime gnrale, et lui avait fait -faire un pas norme dans l'esprit de madame de -M***. Mais son calembour lui en avait fait faire deux -ou mme trois, infiniment plus normes que le -premier; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme -(est-ce la mme chose ou sont-ce deux choses?), le -premier pas n'est absolument qu'un pas et ne vous -conduit qu'au seuil de son me; le second, dj plus -allong, vous met au plein milieu, et le troisime, -vritable pas fait avec des bottes de sept lieues, -vous conduit tout au bout et vous fait toucher le -fond. Rodolphe tait au fond de madame de M***, -et cela ds la premire sance. Infortun jeune -homme!</p> - -<p>Ador de la femme, ador du mari, la porte ouverte - deux battants, toutes les facilits du monde! -Faites-moi donc quelque chose de forcen et d'nergique -avec une pareille situation!</p> - -<p>On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure -encore, comme s'il n'tait ni pote, ni Jeune-France, -ni passionn. Mon Dieu non! il y mit toute la -grce et toute l'lgance imaginables, il ne marcha -sur le pied d'aucune dame, il ne creva la poitrine -d'aucun homme avec son coude, et madame de M*** -avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait -et qui danst le galop d'une faon plus convenante.</p> - -<p>Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'ide -la plus favorable; il et t entirement heureux si -la pense que sa pice de vers ne pouvait lui servir -ne ft venue traverser sa batitude, comme une ligne -de nuages qui coupe un horizon clair; il eut -beau chercher mille biais, il ne put rien trouver, et, -de guerre lasse, il rsolut de tenir son douzain en -portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient -dans la poche, et faisaient tous leurs efforts -pour mettre le nez la fentre.</p> - -<p>Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il -entendit une de ses amies qui l'appelait par son nom -de baptme: ce nom de baptme tait Cyprienne. -Rodolphe fit un bon d'un demi-pied de haut sur -son fauteuil, et bnit intrieurement le parrain et la -marraine qui avaient innocemment eu la triomphante -ide de donner leur filleule un nom trisyllabique -et rimant en <i>ienne</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">O reine de mon cœur! brune Cyprienne!</div> -<div class="verse">Quelle beaut peut-on comparer la tienne?</div> -</div> - -<p>Cela allait tout seul.</p> - -<p>Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un -de soulag d'un grand poids, comme une -femme dont le mari s'en va et qui peut enfin -aller ouvrir son amant qui touffe dans une -armoire ou comme un mari dont la femme monte -en diligence pour aller passer quinze jours la -campagne.</p> - -<p>L'amie de madame de M*** sortit aprs quelques -propos de femmes, et Rodolphe resta seul avec elle; -au lieu de profiter de ce tte--tte fortuit que le -hasard lui mnageait, le hasard, le plus grand des -entremetteurs de ce monde, o il y en a tant et de -si bons; Rodolphe, se comportant en vrai ne et en -franc colier, cherchait substituer une pithte -l'pithte trop locale de <i>romain</i> dont il avait affubl -le soleil dans son lucubration primitive, et perdait -ainsi un temps bien plus prcieux que celui d'Annibal - Capoue.</p> - -<p>Enfin il russit tant bien que mal rapicer le -tout et mettre son douzain dans un tat assez prsentable. -On se doute bien que sa conversation devait -en souffrir un peu, et que madame de M*** dut -le trouver singulirement distrait; il est vrai qu'elle -attribuait ses distractions un tout autre motif.</p> - -<p>—Vous tes un mchant de ne m'avoir pas encore -crit de vers sur mon album: vous en faites -pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et d'ailleurs -j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C***; -ils taient, en vrit, charmants. Allons, ne vous -faites pas prier, crivez-m'en quelques-uns pendant -que je vous tiens, fit madame de M***, en lui posant -l'album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant -entre les doigts une mignonne plume de corbeau. -Rodolphe ne se fit pas prier; il avait si peur -que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolt, -qu'il la prit aux cheveux, pleins doigts, et l'crivit -de sa plus belle criture, ce qui est encore bien -bourgeois et bien colier, un grand homme devant -toujours crire d'une manire illisible, tmoin Napolon.</p> - -<p>Ds qu'il eut fini, madame de M***, se penchant -curieusement, reprit l'album, et se mit lire les -vers demi-voix, et toute rougissante de plaisir, -car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours -bons, mme quand ils sont romantiques et que -l'on est classique, et ainsi rciproquement.</p> - -<p>—Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les -impromptus sans tre prvenu d'avance; vous tes -rellement un homme prodigieux, et vous ferez la -huitime des sept merveilles du monde. Mais c'est -qu'ils sont vraiment trs-bien ces vers; le second, -surtout, est charmant; j'aime aussi beaucoup la fin: -il y a peut-tre un peu d'exagration, et mes yeux, -si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de -possder un pareil pouvoir; mais c'est gal, la pense -est fort jolie, il n'y a qu'une seule chose que vous -devriez bien changer, c'est l'endroit o vous dites -que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort -vilain si c'tait vrai; heureusement que cela n'est -pas, fit madame de M***, en minaudant un peu.</p> - -<p>—Pardon, madame, ceci est de la couleur vnitienne -et ne doit pas tout fait se prendre au pied -de la lettre, objecta timidement Rodolphe, comme -quelqu'un qui n'est pas bien sr de ce qu'il dit, et -qui est prt se dsister de son opinion.</p> - -<p>—Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche -que vous ne croyez, rpliqua madame de -M*** en cartant un peu la dentelle noire qui voilait -sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albtre, -ni de l'ivoire, et cependant ce n'est pas un -zeste d'orange. En vrit, messieurs les romantiques, -quoique vous ayez de bons moments, vous -tes de grands fous.</p> - -<p>Rodolphe souscrivit de bon cœur cette proposition, -quelque peu htrodoxe, qui l'et fait sauter -au plancher quelques jours auparavant, et se mit - faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, -dans le got de Dorat et Marivaux, qui avaient -bien l'air le plus bouffon du monde, obligs qu'ils -taient de passer entre une moustache et une royale -de 1830.</p> - -<p>Madame de M*** l'coutait avec un srieux qu'elle -et assurment refus des choses srieuses. Il n'y -a en gnral que les futilits et les niaiseries que -les femmes coutent avec gravit. Dieu sait pourquoi; -moi je n'en sais rien; et vous?</p> - -<p>Rodolphe, voyant qu'elle coutait religieusement -et ne sourcillait pas mme aux endroits les plus -vhments et les plus exagrs, pensa qu'il ne serait -pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu -de pantomime.</p> - -<p>La main de madame de M*** tait pose demi -ouverte sur sa cuisse gauche.</p> - -<p>La main de Rodolphe tait pose ouverte entirement -sur sa cuisse droite, ce qui est une trs-jolie -position pour quelqu'un qui a de l'intelligence -et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait lui seul plus -d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.</p> - -<p>La main de madame de M*** tait faite ravir, -les doigts effils et menus, l'ongle rose, la chair potele -et troue de petites fossettes. Celle de Rodolphe -tait d'une petitesse remarquable, blanche, un peu -maigre, une vritable main de patricien. C'taient -assurment deux mains bien faites pour tre l'une -dans l'autre; cela parut dmontr notre hros, -aprs une rapide inspection.</p> - -<p>Il ne s'agissait plus que d'en oprer la runion, -et je crois devoir la postrit le rcit des manœuvres -et de la stratgie de Rodolphe pour parvenir -cet important rsultat.</p> - -<p>Un espace de quatre pouces environ sparait les -deux mains; Rodolphe poussa lgrement avec -son coude le coude de madame de M***: ce mouvement -fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement -tait de soie; il ne restait plus que deux -pouces.</p> - -<p>Rodolphe fabriqua une phrase passionne qui ncessitait -un geste vhment, il la dbita avec une -chaleur trs-confortable, et, le geste fait, il laissa -retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la -main mme de madame de M***, qui tait tourne -la paume en l'air, comme nous avons dj eu l'agrment -de vous le dire plus haut.</p> - -<p>Voil de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, - mon avis, notre Rodolphe avait l'toffe d'un excellent -gnral d'arme.</p> - -<p>Il serra lgrement les doigts de madame de M*** -entre ses doigts, de manire lui faire comprendre -que ce n'tait pas un effet du hasard qui runissait -ainsi leurs deux mains, mais de manire aussi se -pouvoir rtracter si elle s'avisait d'tre immodrment -vertueuse, ce qui et pu arriver: les femmes -sont quelquefois si tranges!</p> - -<p>Madame de M***, qui tait de profil, se mit de -trois quarts, redressa un peu la tte, ouvrit l'œil -un peu plus que de coutume, et arrta sur Rodolphe -un regard dont la traduction littrale se rduisait - ceci:</p> - -<p>—Monsieur, vous me tenez la main.</p> - -<p>A quoi Rodolphe rpondit, sans dire un mot, -en la serrant davantage, en penchant la tte droite -et en levant la prunelle au plafond, ce qui signifiait:</p> - -<p>—Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, -aussi, avez-vous une aussi belle main? cette main -est faite pour tre tenue, il n'y a pas le moindre -doute, et mon bonheur sera au comble si…</p> - -<p>Un imperceptible demi-sourire passa sur les -lvres de madame de M***, puis elle ouvrit l'œil encore -plus, et gonfla ddaigneusement ses narines -en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans -toutefois la retirer; de temps en temps elle jetait -une œillade vers la porte. Traduction: Oui, monsieur, -ma main est trs-jolie; mais ce n'est pas une -raison pour la prendre, quoique ce soit de votre -part une preuve de got que de l'avoir fait; je suis -vertueuse, oui, monsieur, trs-vertueuse; ma main -est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, -ma bouche encore plus; ainsi vous ne gagnerez -rien; dirigez vos attaques d'un autre ct. D'ailleurs -tout cela appartient mon mari, attendu qu'il a -reu de mon pre cent mille francs pour coucher -avec moi, ce dont il s'acquitte assez mal, comme -un vrai mari qu'il est et qu'il sera toujours; donc -laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer -cette porte, qui est toute grande ouverte; aprs, -nous verrons.</p> - -<p>Rodolphe comprit ravir, et ne fit pas le plus -lger contre-sens dans sa version.</p> - -<p>—Il vient un vent par cette porte vous glacer -les jambes! si vous permettez, je l'irai fermer.</p> - -<p>Madame de M*** inclina doucement la tte, et -Rodolphe, repoussant dlicatement la main de -la princesse sur son genou, se leva et ferma la -porte.</p> - -<p>—Elle joint fort mal, et le vent y passe comme -par un crible: si je poussais ce petit verrou, cela la -maintiendrait. Et Rodolphe poussa le verrou.</p> - -<p>Madame de M*** prit un air dtach et calme qui -lui allait on ne peut mieux; Rodolphe vint se rasseoir - sa place sur la causeuse, et il reprit la main -de madame de M***, non avec sa main droite, comme -auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est -extrmement remarquable et ne pouvait provenir -que d'une haute conception. Vous verrez tout -l'heure, adorable lectrice, la profonde sclratesse -cache sous cette apparente bonhomie, et combien -prendre une main avec sa droite ou sa gauche est -une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire -les ignorants.</p> - -<p>Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame -de M***, et la taille fire et cambre de celle-ci -laissant un interstice entre elle et le dos de la -couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort -ingnieusement sa main, et puis son bras par cette -tranche naturelle, et se trouva au bout de quelques -instants remplacer le dossier de la causeuse, -sans que madame de M*** et t oblige de s'en -apercevoir, tant l'opration avait t conduite avec -prudence et dlicatesse.</p> - -<p>Vous croyez peut-tre que Rodolphe, pendant -toutes ces manœuvres anacrontiques, avait la bonhomie -de parler de son amour madame de M***. -Si vous croyez cela, vous tes un grand sot, ou -vous n'avez pas une haute opinion de la perspicacit -de mon hros.</p> - -<p>Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du -nez d'une de ses amies intimes qui devenait plus -rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une faon -toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame -une telle la dernire soire; de l'improvisation -de M. Eugne de Pradel, et de mille autres choses -galement intressantes, quoi madame de M*** -prenait un singulier plaisir.</p> - -<p>De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait -pas l'avertir et la mettre sur ses gardes. Cela et -t par trop naf. Parler d'amour une femme -qu'on veut avoir, avant d'avoir engag le combat, -c'est peu prs agir comme un bravo qui vous dirait, -avant de tirer son stylet:—Monsieur, si vous -voulez avoir la bont de le permettre, je vais prendre -la libert grande de vous assassiner.</p> - -<p>Ouverture des hostilits.</p> - -<p>—Il y avait sous la Rgence une habitude charmante -que l'on a laiss perdre, et que je regrette -du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans transition -aucune.</p> - -<p>—Les petits soupers, n'est-ce pas? rpliqua madame -de M*** avec un clignement d'œil, dont la traduction -libre pouvait tre ces deux mots: Monstrueux -libertin!</p> - -<p>—J'aime prodigieusement les petits soupers, les -petites maisons, les petites marquises, les petits -chiens, les petits romans et toutes les petites choses -de la Rgence. C'tait le bon temps! il n'y avait -alors que le vice qui se ft en grand, et le plaisir -tait la seule affaire srieuse.</p> - -<p>—Jolie morale! dit et ne pensa pas madame -de M***.</p> - -<p>—Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit… Je veux -dire l'habitude de baiser la main aux femmes, fit -Rodolphe en attirant la hauteur de sa bouche la -petite main de madame de M***, replie et cache -dans la sienne; cela tait la fois galant et respectueux… -Quel est votre avis l-dessus? continua-t-il -en appuyant le plus savant baiser sur sa peau -blanche et douce.</p> - -<p>—Mon avis l-dessus? Quelle singulire question -me faites-vous l, Rodolphe! vous m'avez mise dans -une situation ne vous pouvoir rpondre: si je -dis que cette manire me dplat, j'aurai l'air d'une -prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en -mme temps la libert que vous avez prise, et vous -engager recommencer, ce dont je me soucie assez -peu.</p> - -<p>—Il n'y aurait aucune pruderie dire que cela -vous dplat; il n'y aurait aucun risque dire le -contraire: mon respect pour vous doit vous rassurer -l-dessus… C'est tout bonnement une dissertation -historique, de l'archologie en matire de -baiser, fit Rodolphe avec un air de componction.</p> - -<p>—Eh bien! je prfre, pour parler franchement, -la coutume moderne d'embrasser les femmes -la figure, murmura madame de M*** toute rose, -d'une voix fort basse, et nanmoins fort intelligible.</p> - -<p>—Et moi aussi, rpondit Rodolphe, d'un air -libre et dgag, quoique toujours infiniment respectueux; -et, du bras dont il avait dj fait un -dossier, il fit une charpe autour de madame de -M***, et l'enlaa de faon qu'elle tait moiti -assise sur lui, et que leurs ttes se touchaient -presque.</p> - -<p>Madame de M***, qui tait de trois quarts, se mit -de pleine face, afin de faire tomber d'aplomb un regard -foudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe; -mais le drle, qui avait compt sur ce -mouvement, ne se dconcerta pas le moins du -monde, et, comme la bouche de madame de M*** -se trouvait prcisment vis--vis et la hauteur de -la sienne, il pensa qu'il n'y avait aucun inconvnient - ce qu'elles fissent connaissance d'une manire -plus intime, et que mme il en pourrait rsulter -beaucoup d'agrment pour l'une et pour -l'autre.</p> - -<p>Madame de M*** aurait d rejeter sa tte en arrire, -et viter ainsi le baiser de Rodolphe; mais il -est vrai qu'il et avanc la sienne, et qu'elle n'y et -rien gagn; d'ailleurs, elle tait maintenue troitement -par la main du jeune sclrat.</p> - -<p>La position topographique de cette main mrite -une description particulire, et un ingnieur de -mes amis en dressera une carte que je ferai graver -et joindre la dix-neuvime dition de ce mirifique -ouvrage.</p> - -<p>En gnral, on entend par la taille d'une femme -l'espace qui s'tend depuis les hanches jusqu' la -gorge par devant, et jusqu'aux paules par derrire; -cet espace comprend les rgions lombaires et sous-lombaires, -les fausses ctes et quelques-unes des -vritables.</p> - -<p>Avant et depuis le dluge, ce mot n'a jamais -voulu dire autre chose, et c'est ordinairement -l'endroit qu'il dsigne qu'on pose la ceinture.</p> - -<p>Il parat que Rodolphe l'entendait autrement, ou -bien qu'il tait d'une ignorance crasse en anatomie, -ou bien encore que c'tait un homme excessivement -dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un -Cartouche; je vous laisse choisir entre ces trois -suppositions.</p> - -<p>Toujours est-il que sa main portait en plein sur -le sein droit de son adorable; le mdius, l'annulaire -et le petit doigt posaient honntement sur l'toffe -de la robe; mais le pouce et l'index touchaient - la place que madame de M*** avait dcouverte -pour montrer qu'elle n'tait pas couleur d'orange, -et qu'elle avait imprudemment oubli de recouvrir.</p> - -<p>Cette main ainsi campe rappelait singulirement -les mains de madone allaitant l'Enfant Jsus, quoique -son occupation ft assurment loin d'tre aussi -virginale.</p> - -<p>D'ailleurs, madame de M***, toute mue du baiser -sensuel et recherch de Rodolphe, ne songeait aucunement - s'y soustraire, et puis, au fond, elle aimait -Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un -peu trangement; malgr sa moustache et sa royale, -c'tait un joli garon, et, en dpit de son donquichottisme -de passion, il tait prodigieusement spirituel; -je dis prodigieusement pour donner entendre -que ce n'tait pas un imbcile, car, depuis quelque -temps, on a tellement abus de ce mot, qu'il a -tout fait perdu sa valeur et sa signification primitives; -bref, il y avait physiquement et intellectuellement -dans notre ami Rodolphe la matire d'un -amant trs-confortable.</p> - -<p>Mon intention tait de conduire Rodolphe jusqu' -la dernire extrmit, en le faisant passer -travers tous les petits obstacles prosaques qui -rendent si difficile la conqute d'une femme, -mme lorsqu'elle ne demande pas mieux que d'tre -vaincue.</p> - -<p>J'aurais dcrit soigneusement la manire dont il -s'y tait pris pour carter ou soulever, l'un aprs -l'autre, tous les voiles gnants qui s'interposaient -entre sa desse et lui; comment il tait parvenu -s'emparer de telle position, et se maintenir dans -telle autre, et une infinit d'autres choses, singulirement -instructives, que la bgueulerie du sicle -remplace par une ligne de points.</p> - -<p>Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, - ce point que je ne crains pas de lui lire ce que je -fais, a prtendu que la chastet de la langue franaise -s'opposait imprieusement ce qu'on insistt -sur de pareils dtails, telle dification qu'il pt, d'ailleurs, -en rsulter pour le public.</p> - -<p>J'aurais bien pu lui rpondre que la langue franaise, -toute prcieuse qu'elle ft, se prtait nanmoins - de certaines choses, et que, pour vertueuse -qu'elle se donnt, elle savait cependant trouver le -petit mot pour rire. Je lui aurais dit que tous les -grands crivains qui s'en taient servis s'taient -permis avec elle de singulires privauts, et lui -avaient fait dbiter mille et mille choses pour le -moins incongrues.</p> - -<p>J'en aurais appel vous, Molire, la Fontaine, -Rabelais, Broald de Verville, Rgnier, et toute la -bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.</p> - -<p>Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux -dcisions de mon ami, pour me soustraire aux: -Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me -croire, dont il ne manquerait pas de m'assommer, -si le passage censur s'attirait l'animadversion -de la critique.</p> - -<p>D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose -de restituer tous les passages scabreux et inconvenants -dans une nouvelle dition, et de les rassembler - la fin du volume, comme cela se pratique -dans les ditions <i lang="la" xml:lang="la">ad usum Delphini</i>, afin que les -dames n'aient pas la peine de lire le reste du livre, -et trouvent tout de suite les endroits intressants.</p> - -<p>Cependant, malgr les scrupules de mon ami, je -ne crois pas devoir user de la mme retenue pour -le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur -moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe -et de madame de M***, laissant l'intelligence exerce -de mes lectrices le soin de deviner quelles circonstances -ont donn lieu aux demandes et aux rponses.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Laissez-moi, monsieur; cela -n'a pas de nom.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Vous laisser! Ce sont les autres femmes -qu'on laisse, et non pas vous. C'est une chose -impossible que vous demandez l; et, quoique vous -soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que -vous demandez est prcisment la seule que l'on ne -puisse faire pour vous; c'est comme si vous commandiez -qu'on ne vous trouvt pas belle. Permettez, -madame, que je vous dsobisse.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Allons, Rodolphe… mon ami, -vous n'tes pas raisonnable.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Mais il me semble que si. Je vous -aime; qu'y a-t-il l de si extravagant, et qui n'en -ferait autant ma place, sinon plus? C'est une mauvaise -fortune dont il faut vous prendre votre beaut. -Ce n'est pas tout profit que d'tre jolie femme.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Je ne vous ai pas donn lieu -par ma conduite d'en user de la sorte avec moi. Ah! -Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me faites!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Assurment mon intention n'tait -pas de vous en faire, et vous me pardonnerez un -tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez -comme je vous aime!</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Je ne veux pas le savoir; je ne -le puis ni ne le dois.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Et pourtant vous le savez.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Voil bientt une heure que -vous me le dites.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Une heure, c'est beaucoup pour convaincre -d'une chose si facile croire; il y a trois -quarts d'heure que je ne devrais plus vous le dire, -mais vous le prouver. Je diffre entirement de vous -sur ce point. Si vous me disiez que vous m'aimez, -moi, je le croirais tout de suite.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Et que risqueriez-vous le -croire?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Ni plus ni moins que vous le dire.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Il n'y a pas moyen de parler -avec vous.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Vous voyez bien que si, puisque vous -parlez. Toutefois, si vous le prfrez, je m'en vais -me taire. (<i>Silence.</i>)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Il va faire nuit, on n'y voit presque -plus; monsieur Rodolphe, voulez-vous avoir la -bont de sonner, qu'on apporte de la lumire? -Cette chambre est d'un triste!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Est-ce que vous voulez lire ou travailler? -Cette chambre n'est pas triste; je la trouve -la plus gaie du monde, et ce demi-jour me semble -le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (<i>Ici -la pantomime aiderait considrablement l'intelligence -du texte, qui parat assez insignifiant, mais mon ami -a biff ce passage sous une triple ligne d'encre.</i>)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Rodolphe… monsieur… je -vous…</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je t'aime et je n'ai jamais aim que -toi.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Ah! mon ami, si vous disiez -vrai…</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Eh bien!</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Je suis une folle… La porte -est-elle bien ferme?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Au verrou.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Non, je ne veux pas; lchez-moi, -ou je ne vous revois de ma vie.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Ne me faites pas prendre de force ce -qu'il me serait si doux d'obtenir.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Rodolphe! que faites-vous l? -Ah! oh!</p> - -<p>(Par exemple, voil une question on ne peut plus -dplace, et il n'y a que les femmes pour en faire -de pareilles; certainement personne au monde n'tait - mme de savoir mieux que madame de M*** ce -que faisait Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer -dans quel but elle le lui demandait. Rodolphe ne rpondit -pas; et fit bien.)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Qu'allez-vous penser de moi, - prsent? Ah! j'en mourrai de honte!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Enfant, que voulez-vous que je pense, -sinon que vous tes toute belle et que rien au monde -n'est plus charmant?</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Tu me perds, mon ange, mais -je t'aime! Mon Dieu, mon Dieu! qui aurait dit cela?</p> - -<p>Ici madame de M*** pencha la tte et cacha son -visage entre l'paule et le cou de Rodolphe. Cette -position est habituelle aux femmes, en pareille -occurrence; la grisette et la grande dame la prennent -galement; est-ce pour pleurer ou pour rire? -Je pencherais croire que c'est pour rire; du reste, -cette position dveloppe le cou et les paules, et -leur fait dcrire des courbes gracieuses; c'est peut-tre -l le vritable motif pourquoi elle est employe -si frquemment.</p> - -<p>Toute cette scne, bien qu'assez inconvenante, -n'en est pas plus passionne pour cela, et il est -facile de s'apercevoir que Rodolphe est cent mille -lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a -gure song, et qu'il s'est laiss aller btement et -bourgeoisement l'impression du moment; il a eu -un caprice et des dsirs, voil tout. Madame de M*** -est peu de chose prs dans le mme cas; le sang-froid -et le repos d'esprit qui percent dans chaque -mot qu'ils se disent est une chose vraiment admirable, -et suppose, de part et d'autre, l'exprience -la plus consomme.</p> - -<p>Madame de M*** avait toujours sa tte sur l'paule -de Rodolphe, et celui-ci, aprs quelques minutes -d'inaction, fit cette rflexion judicieuse qu'il n'y -avait absolument rien d'artiste dans la scne qui -venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquime -acte de drame, elle tait tout au plus digne -de figurer dans un vaudeville; il s'indigna contre -lui-mme d'avoir si mal exploit un si beau sujet, -et d'avoir manqu une si belle occasion de faire le -passionn.</p> - -<p>Comme madame de M*** tait une trs-jolie -femme, et qu'elle mritait indubitablement les honneurs -du bis, Rodolphe prit cette rsolution subite -d'essayer un autre ton et de s'lever tout d'un coup -aux sommits les plus inaccessibles de la passion -dlirante.</p> - -<p>Il la saisit bras-le-corps, d'une telle force, qu'il -lui fit presque ployer les ctes.</p> - -<p>—Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aime! -c'est le plus beau de tous!</p> - -<p>(Voir <i>Hernani ou l'Honneur castillan</i>, drame en -cinq actes et en vers.)</p> - -<p>Madame de M*** passa avec docilit ses bras autour -du col de Rodolphe et croisa ses petites mains -derrire sa nuque.</p> - -<p>—Encore, ainsi, toujours!</p> - -<p>(<i>Antony</i>, drame en cinq actes et en prose.)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Mon ami, tu m'as toute dcoiffe, -et tu emmles tellement mes cheveux avec tes -doigts, qu'il me faudra une heure pour les dbrouiller.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—<span lang="it" xml:lang="it">Idolo dello mio cuore</span> (couleur locale), -oh! laisse-moi passer la main dans tes cheveux!</p> - -<p>(Consulter, pour ce got romantique, les <i>Contes -d'Espagne et d'Italie</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Beaux cheveux qu'on rassemble</div> -<div class="verse">Les matins, et qu'ensemble</div> -<div class="verse">Nous dfaisons les soirs;</div> -</div> - -<p class="noindent">dans les chansons mettre en musique et la scne -d'adieu de don Paz, et <i lang="la" xml:lang="la">passim</i>, plusieurs autres -vers non moins passionns.)</p> - -<p><i>En cet endroit, Rodolphe dfit le peigne de madame -de M***, qui tomba terre et se brisa en mille morceaux.</i></p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—tourdi! oh! mon beau peigne -d'caille, vous l'avez cass.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Comment pouvez-vous faire une pareille -observation dans un pareil moment?</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—C'tait un fort beau peigne, -un peigne anglais, et je ne pourrai que trs-difficilement -en avoir un semblable.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Que tes cheveux sont d'une belle -nuance! on dirait une rivire d'bne qui coule sur -tes paules.</p> - -<p>En effet, les cheveux de madame de M***, dlivrs -de la morsure du peigne, tombaient presque sur -ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait pas mal -l'image de l'huile incomparable de Macassar.</p> - -<p>Rodolphe grimaait d'une manire pileptique, la -faon de Firmin, et les pieds de Mme de M*** qui tait -beaucoup plus petite que lui, touchaient peine la -terre, attendu que ses bras taient passs autour du -col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en droute -et sa robe ne tenant plus sur les paules, formait -un groupe dans le got moderne, d'un galbe -infiniment rotique et d'une tournure on ne peut -plus artiste.</p> - -<p>(Voir en gnral la vignette des <i>Intimes</i>, et en particulier -celle de tous les romans possibles; voir aussi -toutes les fins d'actes o les femmes ont les cheveux -pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait -excuter honntement sur la scne, de mme qu'une -redingote ouverte et un mouchoir de baptiste la -main signifient, en langue thtrale, demoiselle enceinte.)</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Oh! mon ange! tu es d'un calme -dsesprant; lorsque tout mon sang bouillonne dans -mes veines comme une lave, tu restes l, muette, -inanime, et tu as plutt l'air de subir mes caresses -que de les recevoir!</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Que veux-tu que je dise et que -je fasse? Je te dis que je t'aime, et je me livre toi.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je voudrais te voir ple, les yeux -bleus, les lvres blanches, serrant les dents, comme -une femme qui ne se connat plus.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—C'est--dire que vous ne me -trouvez pas bien comme je suis; en vrit, c'est un -peu tt.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Mchante, tu sais bien que je te -trouve adorable; mais il faudrait te tordre, te crisper, -rler, m'gratigner, et avoir de petits mouvements -convulsifs, ainsi qu'il convient une femme -passionne.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Tout cela est fort joli; en honneur, -Rodolphe, vous n'avez pas le sens commun.</p> - -<p>(<i>Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens -commun, il rachte ce lger dfaut par les plus brillantes -qualits.</i>)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>tout mue et bgayant</i>.—Ah! Rodolphe! -si vous vouliez tre comme tout le monde, -vous seriez charmant.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>ne perdant pas de vue son ide</i>.—Cyprienne, -je t'en supplie, mords-moi!</p> - -<p>(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le -pome d'<i>Albertus</i>, et autres posies transcendantes, -que les amants romantiques se mangent belles -dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks -qu'ils se prlvent l'un sur l'autre, dans les moments -de passion. Je hasarderai pourtant cette observation - messieurs les potes et prosateurs de la -nouvelle cole, que rien n'est plus classique au -monde que cela; on connat le <i lang="la" xml:lang="la">memorem dente -notam</i> du sieur Horace, et, si l'on ne craignait de -paratre insolemment rudit, on rapporterait ici -deux cents passages de potes latins et grecs, o il -est question de morsures et d'gratignures.)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Je vais t'embrasser, si tu veux -(<i>elle l'embrasse</i>), mais je ne te mordrai pas, je t'aime -trop pour te faire du mal.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Du mal! <i>Ah! qu'un coup de poignard -de toi me serait doux!</i> Voyons, mords-moi; qu'est-ce -que cela te fait?</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—S'il ne faut que cela pour te -contenter, c'est facile, mon amour: approche ta -tte.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>au comble de la joie</i>.—Je donnerais -ma vie en ce monde et dans l'autre pour satisfaire -le moindre de tes caprices.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Pauvre ami!</p> - -<p>(<i>Elle appuie ses lvres sur la joue de Rodolphe et la -pince lgrement dans une tenaille de nacre, puis elle -recule la tte, en riant comme une folle et frotte avec -le dos de sa main la lgre marque blanche que ses -dents ont laisse.</i>)</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Bien, comme cela, ma lionne; -mon tour!</p> - -<p>(<i>Il la mord au cou et pour tout de bon.</i>)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Aie! aie! Rodolphe! monsieur, -finissez donc, vous tes enrag, vous oubliez toute -convenance, et vous vous comportez d'une manire… -J'en aurai la marque pendant huit jours, -je ne pourrai pas aller dcollete de la semaine, et -j'ai trois soires!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—On pensera que c'est monsieur votre -mari qui a fait le coup.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Allons donc, ce que vous dites -l est extrmement ridicule et de la dernire improbabilit; -on sait bien que ces faons ne sont -point celles des maris, et ils ne laissent gure -de marques de ce genre. Je suis trs-fche de ce -que vous avez fait; cela est vraiment inqualifiable.</p> - -<p>(<i>Rodolphe, atterr de cette sortie, prodigue madame -de M*** les caresses les plus tendres et tche de -rparer son manque de convenance par la plus grande -des inconvenances.</i>)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>un peu radoucie</i>.—Bah! je mettrai -mon collier de topazes; la monture est large -et les anneaux sont serrs; on n'y verra que du feu.</p> - -<p>(<i>Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonn -de toutes les mignardises imaginables, et conserve -cependant un air dolent et mortifi, capable d'apitoyer -un roc, et, plus forte raison, une femme -assez compatissante de son naturel.</i>)</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Ne crois pas que je t'en veuille, -mon ami; je ne puis rester fche avec toi. (<i>Elle -lui rend son baiser, revu, corrig et considrablement -augment.</i>) Voil la signature de ta grce.</p> - -<p>Kling, kling, drelin, drelin!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>effar</i>.—Qu'est-ce?</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>du ton le plus tranquille</i>.—Je -crois que c'est mon mari qui rentre.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Votre mari! Damnation! enfer! o -me cacher? N'y a-t-il pas ici quelque armoire? Y a-t-il -moyen de sauter par la fentre? Si j'avais ma -bonne dague. (<i>Fouillant dans sa poche.</i>) Ah! parbleu, -la voil! Je vais le tuer, votre mari.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>qui se recoiffe devant sa glace</i>.—Il -n'y a pas besoin de le tuer: aidez-moi remonter -ma robe sur mon paule, mon corset m'empche -de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, -il cachera la morsure, et maintenant, enfant -que vous tes, allez tirer le verrou, cela aurait l'air -singulier d'tre enferms ensemble.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>lui obissant de point en point</i>.—Le -verrou est tir, madame.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Asseyez-vous l, devant moi, -sur ce fauteuil, et tchez d'avoir l'air un peu moins -effarouch. Vous me disiez donc que la pice nouvelle -tait mauvaise.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>vivement</i>.—Moi, je ne disais pas cela; -je ne disais rien du tout, je la trouve fort bonne.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>bas</i>.—En vrit, pour un pote, -vous n'tes gure spirituel. N'entendez-vous pas -monsieur qui vient? Il faut bien avoir l'air de parler -de quelque chose.</p> - -<p>(<i>Le mari entre avec sa figure de mari, tout fait -bnigne et rjouissante voir.</i>)</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Ah! vous voil, monsieur Rodolphe! -il y a une ternit que l'on ne vous a vu: vous devenez -d'un rare, et vous nous ngligez furieusement; -ce n'est pas bien de ngliger ses amis. Pourquoi donc -n'tes-vous pas venu dner l'autre jour avec nous?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i> part</i>.—A-t-il l'air stupide celui-l! -(<i>Haut.</i>) Monsieur, vous m'en voyez au dsespoir; -une affaire de la dernire importance… Croyez que -j'y ai plus perdu que vous. (<i>A part.</i>) Est-ce que je -serai comme cela quand je serai mari? Oh! la -bonne et honnte chose qu'un mari!</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Cela peut se rparer. Venez demain, -si toutefois vous n'tes pas dj engag. J'ai prcisment -une loge pour une premire reprsentation. -L'auteur est fort de mes amis… Nous irons tous ensemble.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Vous seriez vraiment bien aimable, -monsieur, de nous faire le sacrifice de votre -soire.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Comment donc, madame! vous appelez -cela un sacrifice! O donc la pourrais-je passer -plus agrablement?</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>minaudant</i>.—Vous diriez cela - une autre comme moi; c'est une simple politesse.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Ce n'est qu'une vrit.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Ainsi vous acceptez?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Vous pouvez compter sur moi.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Voil qui est arrang. Mais je vous ai -interrompu. Vous aviez l'air d'avoir une conversation -fort intressante.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i> lui-mme</i>.—Oui, fort intressante! -Ce mari-l n'est pas un homme, c'est un buffle. Depuis -saint Joseph, personne n'a t cocu de meilleure -grce. Il y met vraiment une bonne volont -charmante.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>aussi elle-mme</i>.—Oui, plus intressante -que la vtre, mon mari trs-cher, qui tes -si monosyllabique et si laconique que j'en suis honteuse -pour vous.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Vous en tiez, je crois, sur la pice -nouvelle.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Oui, et monsieur m'en disait -tout le mal du monde.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Je suis charm, Rodolphe, de vous -voir revenu des sentiments plus raisonnables; je -vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y -a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et -la langue de Racine est une langue divine. Votre -M. Hugo est un garon qui ne manque pas de mrite, -il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la -pice qui a remport le prix aux Jeux floraux n'tait -vraiment pas mal; mais depuis il n'a fait qu'empirer; -aussi pourquoi ne veut-il pas parler franais? -Que n'crit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais -ses ouvrages comme ceux d'un autre. -Je suis un homme sans prventions, moi.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>bleu de colre, et souriant avec une grce -inexprimable</i>.—Certainement, M. Hugo a des dfauts. -(<i>A part.</i>) Vieil as de pique, je ne sais pas -quoi il tient que je ne te jette par la fentre, et sans -l'ouvrir encore! Dans quel gupier me suis-je fourr! -(<i>Haut.</i>) Mais qui n'a pas les siens? (<i>A part.</i>) Coquine -de Cyprienne!</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Oui, tout le monde a les siens; on ne -peut pas tre parfait.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i> part</i>.—Il n'y a rien de plus -rjouissant au monde que la figure que fait en -ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vrit, les -hommes sont de pitres comdiens; ils manquent -totalement d'aplomb, et la moindre chose les dmonte: -les femmes leur sont bien suprieures en -cela.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Cependant, cette pice, bonne ou -mauvaise, a du succs: c'est une chose qui, je crois, -ne peut tre conteste.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—C'est une fureur; on s'y porte. -Madame de Cercey, qui voulait la voir, n'a pu se procurer -une loge que pour la troisime reprsentation.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—On ira la siffler cent fois de suite, -elle tombera trois mois durant, et la caisse du -thtre sera pleine crever.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Qu'est-ce que cela prouve? <i>Athalie</i> n'a -pas eu de succs. Et d'ailleurs, il n'est pas difficile -d'attirer le public en ne se refusant aucun moyen, en -n'observant aucune rgle; je ferais une tragdie, -moi, si je voulais, avec cette nouvelle manire de -faire des vers qui ressemblent de la prose comme -deux gouttes d'eau: tout le monde pourra s'en passer -la fantaisie; il n'y a rien de plus ais sur la -terre. Si un mot me gne dans ce vers-ci, je le mets -dans l'autre, et ainsi de suite: vous suivez bien -mon raisonnement?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Oui, monsieur, parfaitement.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Il est fort simple.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Et alors je parais plein de hardiesse -et de gnie. Allez, allez, je les connais bien tous les -principes subversifs de vos novateurs rtrogrades, -suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de -M. de Jouy, la belle expression?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>apoplectique et se coupant la langue avec -les dents</i>.—Je ne sais pas au juste; je crois pourtant -qu'elle est de M. Etienne, si elle n'est pas de -M. Arnault; mais, assurment, elle est d'un de -ces trois, moins cependant qu'elle ne soit de -M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien d'improbable.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—H! h! hihi! vous en voulez furieusement - ces messieurs, vous avez une vieille dent -contre eux; mais vous deviendrez sage en prenant -des annes. Il n'y a rien qui mette du plomb dans -la tte comme huit ou dix ans de plus, et vous finirez -par tre de l'Institut, comme un autre.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Ainsi soit-il!</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Cela rapporte dix-huit cents francs. -Dix-huit cents francs sont toujours bons prendre.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Ceci est vrai comme de l'algbre.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Et les jetons de sance, qui sont trs-commodes -pour jouer aux cartes. J'ai un de mes -amis acadmicien qui en a plein un grand sac. A -propos de cartes, si nous jouions une partie d'cart? -Que vous en semble, Rodolphe?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>la figure aussi longue que le mmoire de -son tailleur</i>.—Mais je suis votre disposition pour -cela comme pour autre chose.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***, <i>ayant piti de Rodolphe, et n'tant -pas fche de contrarier son mari en rendant service - son amant</i>.—Fi donc! messieurs, vous tes insupportables -avec vos cartes. Ne sauriez-vous rester -une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser -l ne rien dire!</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>du ton le plus obsquieux</i>.—Ma toute -bonne, je te ferai observer que tu deviens d'un -gosme vraiment insociable; tu nous regarderas, -et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur -se meurt d'envie de faire une partie avec moi. -N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>d'une voix caverneuse, et qui semble sortir -de dessous terre comme celle de l'ombre dans</i> Hamlet.—Certainement, -je meurs d'envie de faire une -partie avec vous.</p> - -<p>Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent - Rodolphe, qui ronge son frein et n'ose clater; -ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif l-haut -dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin -sur les actions des mortels, et punit tt ou tard -l'homme peu dlicat qui a os convoiter l'ne, le -bœuf ou la femme de son prochain.</p> - -<p>Madame de M*** bille horriblement; le mari dguise - peine sa joie et se frotte les mains de l'air -le plus triomphal; Rodolphe a la physionomie la -plus piteuse du monde, et pourrait trs-bien poser -pour un <i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>. Il est tantt minuit, et l'aiguille -n'a plus qu'un pas faire pour attraper l'X. -Rodolphe se lve, prend son chapeau; le mari le -reconduit, et madame de M*** trouve peine le -temps de lui serrer la main la drobe, et de lui -jeter dans le tuyau de l'oreille cette phrase courte, -mais significative:—A demain, mon ange, et de -bonne heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de -quoi consoler de la perte de quelques cus de cent -sous l'effigie de Napolon ou de Charles X; car, -en ce temps-l, le roi-citoyen n'tait pas invent.</p> - -<p>Le lecteur aura sans doute remarqu que ces dernires -pages ne valent pas le diable; cela n'est pas -difficile voir. Tout cela est d'un fade et d'un banal - vous donner des nauses: on dirait d'une comdie -de M. Casimir Bonjour. Le style est de la platitude -la plus exemplaire, et cet interminable dialogue -n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus -communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, -et, levant la paille, l'auteur qui a crit cela -n'est qu'un petit grimaud qui il faudrait donner -du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au -feu.</p> - -<p>Mais, bien considrer les choses comme elles -sont, on verra que la faute n'en est peut-tre pas -entirement l'auteur, et que, voulant retracer avec -fidlit une situation banale, il a t forc d'tre banal; -car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il -hait le commun autant que vous, pour le moins, -et qu'il n'y tombe qu' son corps dfendant; il a -t tromp comme vous, il ne s'imaginait pas avoir - crire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant -celle d'un jeune homme aussi excentrique que -notre ami Rodolphe.</p> - -<p>Il croyait que les situations nergiques et passionnes -allaient abonder sous sa plume, et qu'un -individu muni de barbe, de moustaches, de cheveux - la Raphal, de plusieurs dagues, d'un cœur -d'homme et d'une peau olivtre, devait avoir de tout -autres allures qu'un picier gros, gras, ras de frais, -et guillotin quotidiennement par son col de chemise.</p> - -<p>O Rodolphe! Rodolphe!! Rodolphe!!! tu te -vautres dans la prose comme un porc dans un bourbier.</p> - -<p>Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, -tu as eu une bonne fortune, et tu as jou aux cartes, -et, pour mettre le comble ces monstruosits, tu -as dit du mal d'une pice romantique!</p> - -<p>Repasse dans ta tte toute la soire, et rougis, si -tu peux rougir encore!</p> - -<p>Tu es entr par la porte comme un homme, tu -t'es assis sur la causeuse comme un bourgeois, et -tu as triomph comme un second clerc d'huissier.</p> - -<p>Pourtant c'tait l une belle occasion de te servir -de ton chelle de soie, et de casser un carreau avec -ta main enveloppe d'un foulard. Et tu n'as pas pris -l'occasion aux cheveux, passionn Rodolphe! Tu -n'aurais eu ensuite qu' pousser ta belle dans un -cabinet, o tu l'aurais viole avec tout l'agrment -possible. Tu n'avais qu' vouloir pour faire de l'Antonysme -premire qualit, mais tu n'as pas voulu: -c'est pourquoi je te mprise et te condamne peser -du sucre, pendant l'ternit!</p> - -<p>Le pauvre jeune homme faisait toutes ces rflexions, -ou peu prs, en s'en revenant chez lui.</p> - -<p>—Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, -beau garon; moi, pote; avec une femme qu'un -Italien prendrait pour une Italienne, une femme -orne d'un mari et de tout ce qu'il faut pour tablir -une scne; avec une dague de Tolde ou peu s'en -faut, et le plus grand dsir d'en faire usage, je ne -puis parvenir me procurer le plus petit vnement, -le plus petit incident dramatique! c'est en -mourir de honte et de dpit!</p> - -<p>J'ai beau faire, tout s'embote le plus naturellement -du monde. J'attaque la femme, elle ne me rsiste -pas; je veux entrer par la fentre, on me donne -la clef de la porte. Le mari, au lieu d'tre jaloux de -moi, me donnerait sa femme garder; il tombe -du ciel et me prend presque sur le fait, il s'obstine - ne pas voir ce qui lui crve les yeux, et les coussins -au pillage, et sa femme toute rouge et toute -blanche, et moi dans l'tat physique et moral le -plus quivoque; il ne tire aucune induction de -rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter par -la croise, comme la dcence l'exigeait, au lieu de -traner sa femme par les cheveux tout autour de la -chambre, ainsi qu'un mari dramatique doit faire, il -me propose de jouer l'cart, et me gagne plus -d'argent qu'il ne m'en faudrait pour me soler -mort, moi et tous mes amis intimes!</p> - -<p>Je vois dcidment que je suis n pour tre un -marchand de chandelles, et non pour tre un second -tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais c'est -la vrit.</p> - -<p>Oh! mon Dieu! que faire de cette posie qui -bouillonne dans mon sein et qui dvore mon existence? -o trouver une me qui comprenne mon -me, un cœur qui rponde mon cœur?</p> - -<p>Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses -chats qui miaulaient du ton le plus piteux du -monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte -blanche en contralto, et son chat angora avec une -voix de tnor qu'et envie Rubini.</p> - -<p>Ils vinrent lui d'un air de contentement ineffable, -Tom faisant chatoyer ses grandes prunelles -vertes, la petite chatte en faisant le gros dos, le -chat angora en dressant sa queue comme un plumet, -et ils lui souhaitrent sa bienvenue au mieux -qu'ils purent.</p> - -<p>Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et -lorsque Rodolphe, aprs l'avoir baise au front assez -distraitement, lui mit la main sur l'paule pour -passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement -pour lui en viter la fatigue, elle s'affaissa -de telle sorte, que la main de Rodolphe glissa et -retomba au long de son corps.</p> - -<p>Rodolphe, occup de tout autre chose, ne fit pas -attention ce mouvement, et se coucha d'assez -mauvaise humeur pour un homme qui vient d'avoir -une bonne fortune.</p> - -<p>Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps -dans la chambre, remua des porcelaines, ouvrit et -ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre pour -attirer l'attention de Rodolphe, et peut-tre pour -se faire engager rester; mais Rodolphe avait -d'excellentes raisons pour n'en rien faire. Voyant -qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, -et se retira en jetant sur son matre, plus d' -moiti endormi, un long regard plein d'amour et -de colre.</p> - -<p>Le lendemain matin, quand Mariette entra pour -lui apporter djeuner, Rodolphe fit cette remarque -qu'elle avait les yeux rouges.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Comme vous avez les yeux rouges, -Mariette!</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Moi, monsieur?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Oui, vous.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—C'est apparemment que j'aurai mal -dormi, ou que je viens de les frotter.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—On dirait, en vrit, Mariette, que -vous venez de pleurer.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est -pas mort de parent, que je sache.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Ce ne serait pas une raison pour -pleurer, bien au contraire. Votre chocolat est dtestable, -il sent le brl d'une lieue la ronde.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—J'ai fait de mon mieux.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Votre mieux est fort mal. Vous n'avez -pas mis de sucre dans mon eau.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pens.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—A quoi pensez-vous donc?</p> - -<p>Mariette, levant sur lui ses longues paupires, le -regarda avec une expression si indfinissable de -douleur et de reproche, que Rodolphe ne put s'empcher -d'tre mu et troubl, et, se repentant de -lui avoir parl avec duret, lui fit quelques caresses, -et lui dit quelques mots qui, dans la bouche d'un -matre, pouvaient passer pour des excuses.</p> - -<p>Mariette se retira, et Rodolphe, demeur seul, se -prit, tout en tirant les moustaches de son vieux -chat, gmir sur sa malheureuse destine.</p> - -<p>Lui qui s'tait bti d'avance un roman plein de -scnes dramatiques et de pripties sanglantes, -rencontrer dans son chemin une coquette vritable -et un mari encore plus vritable!</p> - -<p>De la plus belle situation du monde, n'avoir pu -faire jaillir la moindre tincelle de passion: il y -avait rellement de quoi se pendre!</p> - -<p>Trois heures sonnrent. Il se rappela que madame -de M*** l'avait pri de venir de bonne heure; -il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa princesse; -mais, au lieu de marcher du pas leste et -bref d'un amoureux, il allait comme un limaon, -et l'on et plutt dit d'un colier qui rampe contre-cœur -jusqu'au seuil de l'cole, que d'un galant -en bonne fortune.</p> - -<p>Il fut bien reu: cela est inutile dire. Au reste, -cette entrevue ne diffra en rien de la premire, -sauf les prliminaires qui furent singulirement -abrvis. Rodolphe se comporta trs-honorablement -pour un homme qui s'tait dj comport -trs-honorablement la veille; cependant nous devons - la postrit de l'informer qu'il y eut plus -de dialogue et moins de pantomime, quoique cette -substitution n'et pas tout fait l'air d'tre du got -de madame de M***.</p> - -<p>Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation: -pourquoi les femmes aiment plus aprs, et -les hommes avant? Je ne crois pas que cela tienne, -comme elles le disent, ce qu'elles ont l'me plus -leve et les sentiments plus dlicats. Un pauvre -diable d'homme, qui a eu ce qu'on appelle une -bonne fortune, est souvent bien infortun, surtout -s'il a le malheur de voir sa matresse tous les jours. -Il y a une certaine amabilit qu'il est fort malais -d'avoir heure fixe, et c'est ce que les femmes ne -veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles peuvent -toujours tre aimables, dans ce sens-l du -moins, et c'est une des mille raisons pourquoi j'ai -toujours dsir d'tre femme.</p> - -<p>Somme toute, il est bien plus ais d'tre amoureux -en expectative qu'amoureux en fonction. Dire: -J'aime! est beaucoup moins pnible que de le prouver, -avec cela que chaque preuve que l'on en donne -rend la suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, -madame de M*** trouva encore Rodolphe charmant, -et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais t aime -ainsi.</p> - -<p>Le mari revint: on dna, et l'on partit ensemble -vertueusement, patriarcalement et bourgeoisement, -pour la premire reprsentation de la pice.</p> - -<p>Rodolphe afficha madame de M*** de la manire -la plus indcente, et fit tout ce qu'il put pour exciter -la jalousie du mari; celui-ci, charm d'tre allg -du soin de sa femme, s'obstinait ne rien voir, -et madame de M*** ne se contraignait gure pour -rpondre aux agaceries de Rodolphe.</p> - -<p>Dcidment, ce mari-l tait ptri d'une pte sans -levain.</p> - -<p>Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant -que faire pour forcer M. de M*** s'othellotiser un -tant soit peu.</p> - -<p>Un clair soudain lui illumina le cerveau. Il se -donna un grand coup de poing sur le front, et renversa -sa table par terre d'un coup de pied, comme -quelqu'un qui vient d'avoir une ide phosphorescente.</p> - -<p>—Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne -pas y avoir song plus tt. Hol! Mariette, hol! une -plume, de l'encre et du papier.</p> - -<p>Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il -fallait pour crire.</p> - -<p>Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans -ses cheveux, roula les yeux, ouvrit les narines -comme une sibylle sur le trpied, et commena -ainsi:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">Monsieur,</p> - -<p>Il y a de par le monde une espce de gens que -je ne saurais honntement qualifier, qui cachent -sous des dehors aimables la plus profonde dmoralisation. -Pour eux, il n'y a rien de respectable; -les choses les plus sacres sont tournes en drision; -l'innocence des filles, la chastet des femmes, -l'honneur des maris, tout ce qu'il y a de pur -et de saint au monde leur est sujet de rise et de -plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, -et, avec eux, la honte et l'adultre. J'ai appris -avec douleur, monsieur, que vous receviez chez -vous un nomm Rodolphe. Cet individu, que j'ai -eu l'occasion de connatre et d'tudier fond, est -un homme extrmement dangereux: sa rputation -est fort mauvaise, et il vaut encore moins que -sa rputation. Ses mœurs sont on ne peut plus -dpraves et se dpravent de jour en jour; il n'y -a pas de noirceur dont il ne soit capable: c'est -littralement ce qu'on appelle un drle. Il est -connu pour le nombre de femmes qu'il a sduites -et perdues; car, malgr tous ses dfauts, il ne -manque ni d'esprit ni de beaut, ce qui le rend -doublement craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, -vous le surveillerez de prs, ainsi que madame -votre femme. Je souhaite de tout mon cœur -qu'il ne soit pas dj trop tard.</p> - -<p class="sign">Quelqu'un qui s'intresse sincrement -votre honneur.</p> - -<p class="c"><i>Adresse de la lettre</i>.</p> - -<p>A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, -n<sup>o</sup>…</p> - -<p class="sign">En ville.</p> -</blockquote> - -<p>Rodolphe cacheta son trange missive, l'envoya -la poste, et se frotta les mains, d'un air aussi rjoui -qu'un membre du Caveau qui vient d'achever son -dernier couplet.</p> - -<p>—Par saint Alipantin! ceci est bien la sclratesse -la plus machiavlique qui ait jamais t ourdie -par un homme ou par une femme. Certainement -c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait -encore t employ. <i lang="la" xml:lang="la">O ter, quaterque!</i> avoir fait du -nouveau sous ce soleil o rien n'est nouveau, et cela -avec la chose la plus use du monde, une lettre -anonyme, le pont aux nes, la ressource de tous -les petits intrigailleurs et machinateurs subalternes. -Vraiment, je me respecte infiniment moi-mme, et, -si je le pouvais, je me mettrais genoux devant -moi. Se dnoncer soi-mme au mari, cela est parfaitement -indit! S'il ne devient pas jaloux ce -coup, c'est qu'il est cr pour ne pas l'tre, et je -veux le proclamer comme le plus indiffrent en matire -de mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier -mari, et le seul de tous qui soit peu prs -certain de n'avoir pas t cocu, attendu qu'il tait le -seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, -car l'histoire du serpent et de la pomme me parat -terriblement louche, et doit ncessairement cacher -quelque allgorie cornue.</p> - -<p>Ou le vieillard stupide dissimulera, piera et nous -prendra <i lang="la" xml:lang="la">flagrante delicto</i>, ou il clatera sur-le-champ, -et, de toutes les manires, il me fournira deux ou -trois scnes potiques et passionnes. Peut-tre jettera-t-il -madame de M*** par la fentre et me poignardera-t-il; -cela aurait vraiment une tournure -espagnole ou florentine qui me sirait ravir.</p> - -<p>O cinquime acte tant rv, que j'ai poursuivi si -opinitrment travers toute la prose de la vie, que -j'ai prpar avec tant de soin et de peine, te voil -donc arriv! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme -la Berquin; je m'en vais devenir un hros de roman, -et cela en ralit. Vienne un autre Byron, et -je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai du remords -et du sang au fond de ma destine, et chaque -poil de mes sourcils froncs couvrira un crime sous -son ombre: les petites filles oublieront de sucrer -leur th en me regardant, et les femmes de trente -ans songeront leurs premires amours.</p> - -<p>Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, -fondant les plus grandes esprances sur son stratagme; -il s'attendait voir une scne de dsolation, -madame de M*** tout en pleurs et convenablement -chevele, le mari les poings crisps et arpentant la -chambre d'un air mlodramatique: rien de tout -cela.</p> - -<p>Madame de M***, en peignoir blanc, coiffe avec -un soin remarquable, lisait un journal de modes, -dont la gravure tait tombe terre, et que M. de -M*** ramassait le plus galamment du monde.</p> - -<p>Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque -chose d'extraordinaire: il en resta les yeux carquills -sur le seuil de la porte, incertain s'il devait -entrer ou sortir.</p> - -<p>—Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchant -de vous voir. Et il n'y avait rellement rien -de mphistophlique dans la manire dont il disait -cela.</p> - -<p>—Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de -M***; vous arrivez propos: nous nous ennuyons - prir. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien -de contraint ou d'embarrass dans la manire dont -elle disait cela.</p> - -<p>—Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura -intrieurement Rodolphe. Est-ce que par hasard -il n'aurait pas reu ma lettre? Ce vieux drle -a un air de scurit tout fait insultant.</p> - -<p>La conversation roula pendant quelque temps -sur des choses si insignifiantes, que ce serait une -cruaut hors de propos que d'en assassiner le lecteur. -Nous la reprenons l'endroit intressant.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—A propos, Rodolphe, vous ne savez pas -une chose?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je sais plusieurs choses, mais je ne -sais pas celle dont vous voulez me parler, ou du -moins je ne m'en doute pas.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Je vous le donne en cent, je vous le -donne en mille!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Frdrick a chant juste?</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Non.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Onuphre est devenu raisonnable?</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Non.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Thodore a pay ses dettes?</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Plus drle que cela.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Un cheval de fiacre a pris le mors -aux dents? un acadmicien a compos une ode -lyrique?</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Toujours romantique! vous tes vraiment -incorrigible. Mais ce n'est pas cela: allons, -devinez.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je m'y perds.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>avec triomphe</i>.—Mon ami, vous tes un -sclrat.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>au comble de la joie</i>.—(<i>A part.</i>) Enfin, -voil la scne qui arrive. (<i>Haut.</i>) Je suis un sclrat!</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>toujours de plus en plus radieux</i>.—Vous -tes un sclrat! la chose est connue; vous avez -une rputation infme, et vous tes pire que votre -rputation.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>charm, mais affectant un air de dignit -blesse</i>.—Monsieur, vous venez de me dire des -choses bien tranges: je ne sais…</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>riant aux clats, et faisant avec son nez -plus de bruit que les sept trompettes devant Jricho</i>. -Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est qu'il a un air -d'innocence, ce jeune sclrat! les plus matois s'y -tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant -Thse. Allons, la main sur votre estomac, le -bras en l'air,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.</div> -</div> - -<p class="noindent">H! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i> demi-voix</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vieillard stupide, il l'aime!</div> -</div> - -<p class="noindent">H! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (<i>Haut, -et du ton le plus spulcral.</i>) Monsieur, votre gaiet -est pour le moins intempestive.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Tu es insupportable avec tes -rires.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Faites-nous la grce de nous communiquer -le motif de votre hilarit, afin que nous -la partagions.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Permettez-moi de dboutonner mon -gilet, j'ai mal aux ctes. (<i>D'un ton tragique.</i>) Vous -voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je ne dsire pas autre chose.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>du mme ton</i>.—Tremblez! (<i>Avec sa voix -naturelle.</i>) Approchez, monstre, que je vous dise -cela dans le tuyau de l'oreille.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>digne</i>.—Eh bien! monsieur?</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>avec l'accent de J. Prudhomme</i>.—Vous -tes l'amant de ma femme.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.—Si vous continuez sur ce ton-l, -je m'en vais; vous me direz quand vous aurez fini.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>jouant l'homme atterr</i>.—L'amant de -votre femme?</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>se frottant les mains</i>.—Oui; vous ne saviez -pas cela?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>navement</i>. (<i>A part.</i>)—J'en ai eu la -premire nouvelle. (<i>Haut.</i>) Mon Dieu non! et vous?</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Ni moi non plus. Et, de cette faon, -je serais le dernier<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> de M. Paul de Kock; minotaure, -comme dit M. de Balzac; il a bien de l'esprit, -ce garon-l. Vraiment, ce serait d'un bouffon -achev.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient -tre embarrasss dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement -pour l'interprter. Nous leur viterons cette peine. En ce -temps, il venait de paratre un roman de M. Paul de Kock, intitul -<i>le Cocu</i>. Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se -prlassait effrontment tous les coins de rue et derrire les carreaux -de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand moi parmi -toute la gent liseuse. Les lvres pudibondes des cuisinires se refusaient - prononcer l'pouvantable mot. Toutes les virginits de magasin -taient rvoltes; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers. -Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le -maudit roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouve cette -honnte priphrase:—Avez-vous le dernier de M. de Kock?—Dernier -de M. de Kock, par cette raison, a signifi cocu pendant -quinze jours, et c'est quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse -ordinaire.</p> -</div> -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>vex de voir sa scne tourner en eau de -boudin</i>.—C'est d'un bouffon achev, comme vous -le dites fort agrablement.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il -y a une furieuse diffrence de l'indicatif au conditionnel. -Hi! hi!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Comme il vous plaira, monsieur. -Mais comment avez-vous fait cette dcouverte importante?</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—C'est une lettre qu'on m'a crite, une -lettre anonyme encore. Il n'y a rien que je mprise -sur la terre comme une lettre anonyme. Gresset, -le charmant auteur de <i>Vert-Vert</i>, a dit quelque -part:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un crit clandestin n'est pas d'un honnte homme.</div> -</div> - -<p class="noindent">Je suis parfaitement de son avis.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>gravement</i>.—Il faut tre bien infme -pour…</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>tirant la lettre de sa poche</i>.—Tenez, lisez-moi -cela. Qu'en pensez-vous? Cela n'est pas mdiocrement -curieux, c'est un vrai style de papier -beurre; c'est probablement quelque cuisinire renvoye -qui aura fabriqu cette belle missive pour -me faire pice et me mettre martel en tte.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>un peu piqu dans son amour-propre -d'auteur</i>.—Il me semble que le style n'est pas -aussi mauvais que vous le dites: il est simple, correct, -et ne manque pas d'une certaine lgance.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>.—Fi donc! il est d'une platitude…</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>impatiente</i>.—Messieurs, laissez -l cette sotte conversation; c'est prir d'ennui.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>sans l'couter</i>. Voyez donc quoi tient la -paix des mnages! A un fil; c'est effrayant. Hein! si -j'avais t jaloux; mais heureusement je ne le suis -pas. Je suis sr de ma femme comme de moi-mme, -et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable…</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>de l'air d'un grand homme mconnu</i>.—Ah! -monsieur, parfaitement incapable, sans fatuit…</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i> part</i>.—Est-il fat! il grille de -raconter toute l'affaire mon mari, pour lui prouver -qu'il est capable.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>avec un clignement d'yeux excessivement -malin</i>.—Quand je dis incapable, ce n'est pas physiquement, -c'est moralement que j'entends la chose, -mon jeune ami.</p> - -<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>d'un ton d'humeur trs-marqu</i>.—En -voil assez l-dessus, jetez cette lettre au feu, et -qu'il n'en soit plus question.</p> - -<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>jetant la lettre au feu et prenant une attitude -des plus solennelles</i>.—Voil le cas que l'on -doit faire des lettres anonymes.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>sentencieusement</i>.—C'est le parti le plus -sage.</p> - -<p>Dcidment, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras -parvenir te procurer la plus petite priptie; -le drame ne veut videmment pas de toi, et il se -sauve aussitt que tu fais ton entre; je crains bien -qu'il ne te faille rester bourgeois toute ta vie, et -aprs ta mort, jusqu'au jugement dernier; car ta -passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un -menu fait de cocuage bien bte et bien commun; -un picier, un caporal de la garde nationale ne font -pas autrement les cocus.</p> - -<p>Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en -user de la sorte. Si j'tais toi, je me serais dj -pendu une vingtaine de fois. Il n'y a donc pas de -corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, -pas de dague, pas de rasoir, pas de septime -tage, pas de rivire! Les couturires amoureuses -ont donc fait monter le charbon un prix excessif -et au-dessus de tes moyens, que tu restes l aprs - fumer le cigare de ta vie, comme un tudiant -aprs avoir jou sa poule!</p> - -<p>O lche! couard! jette-toi dans les latrines, -comme feu l'empereur Hliogabale, si tu trouves -les autres genres de mort que je viens de te proposer -trop poncifs et trop acadmiques.</p> - -<p>Mon cher Rodolphe, je t'en supplie deux genoux, -fais-moi l'amiti de te tuer. Un suicide, quoique -la chose soit assez commune et menace de -devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, -et produit un effet assez potique; cela te relverait -peut-tre un peu aux yeux de mes lecteurs, -qui te doivent trouver un bien misrable hros.</p> - -<p>Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage -de me dispenser d'crire le reste de ta vie. Je pourrais -poser au bas de cette histoire interminable le -bienheureux mot FIN, qui n'est pas, coup sr, attendu -avec plus d'impatience par le lecteur que par -moi, ton illustre biographe.</p> - -<p>D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, -et je t'assure, Rodolphe, que j'aimerais mille fois -mieux m'aller promener au bois que de faire trotter -ma plume reinte et poussive tout le long de ces -grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une -vingtaine de lignes en prose potique, comme les -feuilletonistes ont l'habitude d'en faire chaque printemps -sur le malheur qu'ils ont d'tre obligs de -voir des vaudevilles et des opras comiques, et de -ne pouvoir s'en aller la campagne Meudon ou -Montmorency. Mais je rsisterai vertueusement la -tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des -rossignols, ni des lilas, ni des pchers, ni des pommiers, -ni en gnral d'aucun lgume quelconque; -c'est pourquoi je demande que l'univers me vote -des remercments et me dcerne une couronne civique.</p> - -<p>Et pourtant cela m'aurait t fort utile pour -remplir cette feuille, o je ne sais en vrit que mettre, -et l'imprimeur est l, dans l'antichambre, qui -demande de la copie, et allonge ses griffes noires -comme un vautour jeun.</p> - -<p>Considrez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas -comme les autres auteurs mes confrres, la ressource -des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la -plus petite description de chteau, de fort ou de -ruines. Je n'emploie pas de fantmes, encore moins -de brigands; j'ai laiss chez le costumier les pantalons -mi-partis et les surcots armoris; ni bataille, -ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon livre -ne se font pas plus violer que la vtre ou celle -de votre voisin: ni meurtre, ni pendaison, ni cartlement, -pas un pauvre petit cadavre pour gayer -la narration et touper les endroits vides.</p> - -<p>Vous voyez combien je suis malheureux, oblig -tous les deux jours de fournir, jusqu' ce que mort -s'ensuive, une feuille in-octavo de vingt-six lignes -la page et de trente-cinq lettres la ligne.</p> - -<p>Et, tel soin que je prenne de faire de petites -phrases et de les couper par de frquents alinas, -je ne puis gure voler qu'une vingtaine de lignes -et une centaine de lettres mon respectable diteur, -n'ayant pas eu l'ide de diviser mon histoire -en chapitres, ou du moins ne l'ayant eue que trop -tard.</p> - -<p>D'ailleurs, ce qui rend ma tche encore plus difficile, -je suis dcid ne mettre dans ce volume -que des choses mathmatiquement admirables. Avec -des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma -dinde de marrons au lieu de truffes; vous tes trop -fins gourmets pour ne pas vous en apercevoir tout -de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je -veux viter par-dessus toute chose.</p> - -<p>Rodolphe sortit tout dsespr de la platitude et -du peu de tournure de la scne sur laquelle il avait -tant compt. Il marchait devant lui, son mouchoir -mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en -arrire, sa cravate dnoue, ses deux pouces dans -les goussets de sa culotte, dans l'attitude physique -et morale d'un homme ananti.</p> - -<p>Il se heurta contre quelque chose de trop flasque -pour tre une muraille et de trop dur pour tre une -nourrice, et il vit, son grand bahissement, que -ce n'tait autre chose que son ami Albert.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Sacrdieu! tu devrais bien prendre -garde quand tu marches ce que tu as devant toi.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Voici une morale assez dplace, d'autant -que tu allais le nez en terre, comme un porc -qui cherche des truffes.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Merci de la comparaison; elle est -flatteuse.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Un porc qui trouve des truffes vaut -bien, ou je meure! un pote qui ne trouve que des -rimes.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—De bonnes truffes sont bonnes, -ceci est incontestable; mais de bonnes rimes ne -sont pas ddaigner, surtout par le temps qui -court: une bonne rime est la moiti d'un vers.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu -as beau faire, la rime est une viande bien creuse, et, -si tu farcissais une poularde de rimes au lieu de -truffes, je crois que personne ne goterait l'innovation.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Et si je mettais une truffe au lieu -d'une rime au bout de chaque vers?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Malgr tout le respect que je te dois, je -crois que le dbit en serait beaucoup plus sr que -de l'autre manire.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Parlons d'autre chose: voil assez de -concetti dpenss en pure perte. Puisque nous sommes -seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir de l'esprit; -cela est bon devant des bourgeois qu'on veut -illusionner, et non autre part.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Soyons btes, puisque tu le veux; cela -est pourtant plus difficile. Pour y parvenir plus aisment, -je ne vais que te servir d'cho.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—O allais-tu?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—O allais-tu?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Chez toi.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Chez toi.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Te demander de me rendre un service…</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>, <i>vivement, et ne faisant plus l'cho</i>.—Mon -cher ami, tu ne peux plus mal tomber: je n'ai pas le -sou en ce moment-ci; en toute autre occasion, tu -peux compter sur moi, mais il y a mare basse dans -mes poches: nous sommes au quinze, et j'ai mang -tout l'argent du mois.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Qui te parle d'argent? C'est un service -d'homme que je te demande.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Ah! c'est diffrent. Faut-il te servir -de second dans un duel? Je te montrerai une -botte…</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Hlas! ce n'est pas pour cela.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Faut-il te faire un article laudatif sur -tes dernires posies? je suis prt. Tu vois que je -suis un homme dvou.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Un plus grand service que tout cela. -Tu connais madame de M***?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Belle question! c'est moi qui te l'ai fait -connatre.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Tu connais aussi M. de M***?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—La moiti au moyen de quoi elle fait un -tout; vulgairement parlant, l'poux d'icelle; je le -connais comme le mari de ma mre.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Tu sais aussi que j'ai une passion -pour madame de M***?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai -vue toute petite, ta passion; elle est venue au monde -devant moi, au balcon de l'Opra, ayant pour mre -une bouteille de vin d'Espagne et pour pre un bol -de punch. Je l'ai enveloppe des langes de mon amiti, -je l'ai berce, je l'ai choye jusqu' ce qu'elle -ait t grande fille et capable de marcher toute seule; -j'ai entendu ses premiers bgayements et j'ai lu les -premiers vers qu'elle ait bavs—ils taient assez -mchants, par parenthse.—Tu vois que je suis -parfaitement au courant.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—coute, et tche d'tre srieux, si tu -peux, au moins une fois dans ta vie.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Je le serai cette fois, et une autre avec; -seulement, ce sera quand je mourrai ou que je serai -mari.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je voulais me donner une tournure -artiste, je voulais mler un peu de posie ma prose, -et je croyais qu'il n'y avait rien de meilleur pour -cela qu'une belle et bonne passion bien conditionne. -Je me suis pris de madame de M***, sur la foi -de sa peau brune et de ses yeux italiens; je ne pensais -pas qu'avec des symptmes si vidents de fougue -et de passion, l'on pt tre aussi froide qu'une Flamande -couleur de fromage, les cheveux roux et les -prunelles bleues larges comme des molettes d'peron; -je m'attendais aux lans les plus forcens, aux -explosions les plus volcaniques, des allures de -lionne ou de tigresse. Mon Dieu! la femme l'œil -noir, aux narines roses et ouvertes, malgr son teint -olivtre et vivace, sa lvre humide et lascive, a t -douce comme un des moutons de madame Deshoulires, -et tout s'est pass le plus tranquillement du -monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme -et enjou vous faire sauter au plafond. Je pensais -qu'elle me pourrait fournir au moins vingt trente -sujets d'lgies; grand'peine, en m'aidant de rminiscences -de Ptrarque, ai-je pu en faire cinq ou -six sonnets, qui, j'espre, me serviront pour une -autre fois; car elle comprend autant la posie que -je comprends le grec, et je regarde les vers que je -lui ai adresss comme des vers perdus. Oh! ma pauvre -chelle de soie, avec quoi je pensais grimper -son balcon, je vois bien qu'il faut renoncer se servir -de toi, et continuer passer btement par l'escalier, -comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant -plus o donner de la tte pour mouvementer un peu -ce drame sans action, je me suis dcid crire au -mari, sous le voile de l'anonyme, que j'tais du dernier -mieux avec sa femme; j'esprais qu'il prendrait -de la jalousie et ferait quelque scne; tout cela n'a -abouti qu' une citation de Gresset et une invitation - revenir le lendemain.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Tout cela est fort douloureux, et je te -conseille d'en faire un roman intime en deux volumes -in-octavo: j'ai un libraire dans ma manche; il -ne demanderait pas mieux que de le prendre; mais -je ne vois pas autrement en quoi je te puis rendre -service.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—M'y voici. Tu es mon ami intime.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—C'est un honneur que je partage avec -deux ou trois cents autres.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Eh bien! pour l'amour de moi, fais -la cour madame de M***.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—A ta matresse?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Oui.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Pardieu! ceci est nouveau. Je prsume -que tu veux te moquer de moi.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—En aucune manire. Ce que je dis -est-il donc bouffon?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Passablement.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je n'ai pas envie de rire, je te jure.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Cela peut tre, mais tu n'en es pas moins -risible.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Qu'est-ce que cela te fait?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Oh! rien, absolument. Eh bien! mets -que je fais la cour ta matresse: aprs?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Ainsi, tu consens?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Je ne consens pas du tout; c'est une -faon de parler seulement pour voir o tu en veux -venir.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Alors je suis jaloux: tu comprends.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Pas le moins du monde; mais fais absolument -comme si je comprenais.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement -et dramatiquement, de l'Othello double et -triple. Je vous surprends ensemble: comme tu es -mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scne -se composerait admirablement bien; il serait impossible -de trouver rien de plus don Juan, de plus -mphistophlique, de plus machiavlique et, de -plus, adorablement sclrat. Alors, je tire ma -bonne dague, et je vous poignarde tous les deux, -ce qui est trs-espagnol et trs-passionn. Qu'en -dis-tu?</p> - -<p>Ici Albert regarde trois reprises Rodolphe de la -tte aux pieds et des pieds la tte, aprs quoi il -s'enfuit, en faisant des cabrioles et en riant comme -un voleur qui voit pendre un juge.</p> - -<p>Rodolphe, trs-scandalis, ravale sa salive, et tche -de prendre une attitude majestueuse.</p> - -<p>Voyant qu'Albert court toujours, il entre dans sa -maison, aussi en colre que Gronte aprs avoir t -btonn par Scapin.</p> - -<p>Cinq ou six jours se passrent sans qu'il et occasion -de retourner chez madame de M***; il resta chez -lui en tte--tte avec ses chats et Mariette.</p> - -<p>Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait -en proie quelque souffrance morale, avait perdu -ses fraches couleurs et sa belle gaiet; elle ne chantait -plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par -la chambre, et demeurait toute la journe coudre -dans l'embrasure de la fentre, ne faisant de bruit -non plus qu'une souris. Rodolphe tait on ne peut -plus surpris de ce changement, et ne savait quoi -l'attribuer. N'ayant rien faire, et la trouvant d'ailleurs -plus intressante avec sa pleur nacre et ses -beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle ses -anciennes privauts; car il est inutile de dire que -ses conversations frquentes avec madame de M*** -avaient d singulirement nuire ses dialogues avec -Mariette. Mais celle-ci, loin de se prter de bonne -grce aux caresses de son matre, ainsi qu'elle le -faisait autrefois, se dbattit courageusement, et, lui -glissant entre les doigts comme une vraie couleuvre -qu'elle tait, elle courut se rfugier dans sa chambre, -dont elle ferma la porte en dedans.</p> - -<p>Rodolphe tenta d'entamer des ngociations travers -le trou de la serrure; mais ce fut une peine -perdue, Mariette resta muette comme un poisson. -Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient - rien, abandonna la partie, et reprit la lecture -qu'il avait interrompue.</p> - -<p>Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle tait -habille, et portait sous son bras un paquet assez -gros. Rodolphe leva la tte, et la vit qui se tenait -debout adosse au mur, sans profrer une seule parole.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Que signifie tout ceci, Mariette, et -pourquoi avez-vous un paquet sous le bras?</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Cela signifie que je m'en vais et que -je vous demande mon cong.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Votre cong? et pourquoi donc? -N'tes-vous pas bien ici, et mon service est-il si pnible -que vous ne puissiez en venir bout? Alors -prenez quelqu'un pour vous aider, et restez.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Monsieur, je n'ai pas me plaindre, -et ce n'est pas l le motif pourquoi je vous quitte.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Est-ce que j'aurais oubli, par hasard, -de te payer ton dernier quartier de gages?</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Alors, c'est que tu as trouv une meilleure -maison que la mienne?</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Non; car je m'en retourne chez nous, -chez ma mre.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Tu ne t'en retourneras pas, car je -veux te garder, moi. Quel est donc ce caprice?</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Ce n'est pas un caprice, mon matre! -c'est une rsolution immuable.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Une rsolution immuable! c'est un -singulier mot dans la bouche d'une femme, l'tre -le plus variable qui soit au monde. Tu resteras, -Mariette.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour -disserter avec vous; mais tout ce que je sais, c'est -que je ne coucherai pas ici.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—C'est ce qui te trompe, ma toute -belle; tu y coucheras, et avec moi encore!</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Pour cela, non, ou je ne m'appellerai -pas Mariette.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il -n'en soit plus parl. Sais-tu, Mariette, que tu deviens -monstrueusement vertueuse! Si cela continue, -on te pourra mettre au calendrier, comme vierge -et martyre. C'est pourtant quelque chose de bien -ignoble et de bien rococo que la vertu, et je ne comprends -pas propos de quoi tu t'avises d'en avoir, -tant passablement jolie et n'ayant gure que vingt -ans. Laisse la vertu aux vieilles et aux difformes, -celles-l seules font bien d'en avoir, et l'on doit les -en remercier; mais avec de beaux yeux comme -ceux-ci et une gorge comme celle-l, tu n'as pas le -droit d'tre vertueuse, et tu aurais mauvaise grce - vouloir l'tre. Allons, mauvaise, jette l ton paquet, -et ne fais plus la bgueule; embrassons-nous, -et soyons bons amis comme par le pass.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, -monsieur; allez embrasser madame de M***.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—J'en viens, et n'ai gure envie d'y -retourner.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Oh! les hommes! voil comme ils -sont, celle-ci et celle-l, tout leur est bon, et celle -qui se trouve au-devant de leurs lvres est toujours -la prfre!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Tu philosophes avec une profondeur -tout fait surprenante, et ces hautes rflexions ne -seraient pas dplaces dans un opra-comique. -Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je -te prfre.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>, <i>laissant aller son paquet et se dfendant -faiblement</i>.—Monsieur Rodolphe, je vous en prie, -n'allez plus chez madame de M***; c'est une mchante -femme.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Tu ne la connais pas, comment -peux-tu le savoir?</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—C'est gal, j'en suis sre; je ne peux -pas souffrir cette femme. Oh! n'y allez plus, et je -vous aimerai bien.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—S'il ne faut que cela, petite, pour te -rendre contente, c'est bien facile; mais explique-moi -un peu comment cette ide t'est venue d'tre -jalouse de moi. Voil assez longtemps que tu es -mon service, et tu ne t'en tais pas encore avise.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Comme vous parlez de cela, monsieur! -Vous riez, et j'ai la mort dans l'me. Ah! -vous croyez que, pour tre votre servante, j'ai cess -d'tre femme; si vous avez compt sur cela, vous -vous tes tromp, et bien trangement. Je sais que -cela est bien hardi et bien audacieux moi de vous -aimer, vous, mon matre; mais je vous aime, est-ce -ma faute moi? je ne vous ai pas cherch, au contraire, -et j'ai bien pleur pour venir avec vous. -Vous m'avez prise toute jeune ma vieille mre, et -vous m'avez amene ici: me trouvant jolie, vous -n'avez pas ddaign de me sduire. Cela ne vous a -pas t difficile: j'tais isole, sans dfense aucune; -vous abusiez de votre ascendant de matre et de ma -soumission de servante; et puis, quoi bon le cacher? -si je ne vous aimais pas encore, je n'avais pas -d'autre amour; vous avez le premier veill mes -sens, et cet enivrement m'a fait supporter des -choses que je ne supporterai plus, je vous le dclare, -je ne veux plus tre pour vous un jouet sans -consquence, qu'on prend et qu'on jette l, une -chose agrable toucher comme une toffe ou une -fourrure; je suis lasse de tenir le milieu entre vos -chats et votre chien. Moi, je ne sais pas, comme -vous, sparer mon amour en deux: l'amour de -l'me pour celle-ci, l'amour du corps pour celle-l. -Je vous aime avec mon me et mon corps, et je -veux tre aime ainsi. Je veux! c'est un trange -mot, n'est-ce pas, de moi vous, de moi servante - vous matre? mais vous m'avez prise pour tre -votre servante et non votre matresse; si vous l'avez -oubli, pourquoi ne l'oublierais-je pas?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i> part</i>.—Par la virginit de ma grand'mre, -voil qui se pose assez passionnment. (<i>Haut -et d'un ton caressant.</i>) Pauvre Mariette! (<i>A part.</i>) -C'est dcid, je quitte l'autre.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>, <i>pleurant</i>.—Ah! Rodolphe, si vous pouviez -savoir combien est douloureuse la position o -je suis, vous pleureriez comme moi, tout insensible -que vous tes.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>buvant ses larmes sur ses yeux</i>.—Allons -donc, enfant, avec tes pleurs; tu me fais boire -de l'eau pour la premire fois depuis que j'ai atteint -l'ge de raison.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>, <i>lui passant timidement le bras autour du -col</i>.—Aimer et ne pouvoir le dire, sentir son cœur -gros de soupirs et prt dborder, et ne pouvoir -cacher sa tte sur le sein bien-aim pour y pleurer - son aise, et n'oser risquer une caresse; tre -comme le chien, l'oreille au guet, l'œil attentif, -qui attend qu'il plaise au matre de le flatter de la -main: voil quel est notre sort. Oh! je suis bien -malheureuse!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>mu</i>.—Tu es bte comme plusieurs -oies. Qui t'empche de me dire que tu m'aimes, et -de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce n'est -pas moi, j'espre.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Qu'ont donc les autres femmes de -plus que moi? Je suis aussi belle que plusieurs qui -ont la rputation de l'tre beaucoup. C'est vous qui -l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous -croire, mais je vous crois. On ne prend gure la -peine de flatter sa servante; quoi bon? on n'a qu' -dire je veux, cela est plus commode. Voyez mes -cheveux, ils sont noirs et pleines mains: je vous -ai souvent entendu louer les cheveux noirs; mes -yeux sont noirs comme mes cheveux: vous avez dit -bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux -bleus; mon teint est brun, et, si je suis ple, Rodolphe! -c'est que je vous aime et que je souffre. Si -vous avez fait la cour cette femme, c'est parce -qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai -tout cela, Rodolphe, je suis plus jeune qu'elle, et -je vous aime plus qu'elle ne peut vous aimer; car -son amour est n dans les rires, et le mien dans les -larmes, et cependant vous ne faites pas attention -moi; pourquoi? parce que je suis votre servante, -parce que je veille sur vous nuit et jour, parce que -je vais au-devant de tous vos dsirs, et que je me -drange vingt fois dans une heure pour satisfaire -vos moindres caprices. Il est vrai que vous me jetez -au bout de l'anne quelques pices d'argent; mais, -croyez-vous que de l'argent puisse ddommager -d'une existence dtourne au profit d'un autre, et que -la pauvre servante n'ait pas besoin d'un peu d'affection -pour se consoler de cette vie toute de dvouement -et d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux -et de belles robes, si j'tais la femme d'un notaire -ou d'un agent de change, vous monteriez la garde -sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux -d'un coup d'œil lanc travers la persienne.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je ne suis pas assez platonique pour -cela. Je t'aime plus, tant ce que tu es, que la plus -grande dame de la terre. C'est convenu, tu restes?</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Et madame de M***? vous savez ce -que j'ai dit.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Qu'elle aille au diable! je romps avec -elle. (<i>A part.</i>) Il y a plus de passion vritable dans -cette pauvre fille que dans vingt mijaures de cette -espce, et d'ailleurs elle est plus jolie.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Vous me promettez donc…</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Sur tes yeux et ta bouche.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>, <i>avec explosion</i>.—Je reste!</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—! notre chambrire, maintenant -que vous voil promue au grade de notre matresse -en titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace et -fasse votre ouvrage.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Non, Rodolphe, je veux tre ici seule -avec vous, et d'ailleurs je vous aime trop pour laisser -le soin de vous servir une autre.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Tu es une bonne fille et je suis un -grand sot d'avoir t chercher si loin le trsor que -j'avais chez moi. Je t'aime de cœur et de corps, je -me sens en humeur tout fait pastorale, et nous -allons refaire nous deux les amours de Daphnis et -Chlo. (<i>Il la prend sur ses genoux et la berce comme -un petit enfant.</i>)</p> - -<p><i lang="la" xml:lang="la">Intrat</i> <span class="small">ALBERT</span>, <i>l'homme positif</i>.—Voil un groupe -qui se compose assez bien; mais je doute fort qu'il -ft du got de madame de M***, si elle le voyait.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Je voudrais qu'elle le vt.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Tu ne l'aimes donc plus?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Est-ce que je l'ai aime?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—A vrai dire, j'en doute. Et ta passion -d'artiste?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Au diable la passion! je courais aprs -elle, elle est venue chez moi.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—C'est toujours ainsi. Je suis charm de -te voir revenu des sentiments raisonnables. Je -vote des remercments Mariette pour cette cure -importante.</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Ce n'est pas sans peine, monsieur -Albert, que je l'ai opre.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Je le crois, le malade tait au plus -mal: gare les rechutes!</p> - -<p><span class="small">MARIETTE</span>.—Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—N'aie pas peur, ma petite Mariette, -tu es trop jolie et trop bonne pour qu'il y ait le -moindre danger.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—O mon ami! il faut tre bien fou pour -sortir de chez soi dans l'espoir de rencontrer la -posie. La posie n'est pas plus ici que l, elle est -en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations - tous les sites de la terre, et qui n'aperoivent -pas qu'ils ont dix lieues de Paris ce qu'ils vont -chercher au bout du monde. Combien de magnifiques -pomes se droulent depuis la mansarde jusqu' -la loge du portier, qui n'auront ni Homre ni -Byron! combien d'humbles cœurs se consument en -silence, et s'teignent sans que leur flamme ait -rayonn au dehors! que de larmes ont coul que -personne n'a essuyes! que de passions, que de -drames que l'on ne connatra jamais! que de gnies -avorts, que de plantes tioles faute d'air! Cette -chambre o nous sommes, toute paisible, toute -calme, toute bourgeoise qu'elle est, a peut-tre vu -autant de pripties, de tragdies domestiques et de -drames intrieurs, qu'il s'en est jou pendant un -an la Porte-Saint-Martin. Des poux, des amants -y ont chang leurs premiers baisers; des jeunes -femmes y ont got les joies douloureuses de la -maternit; des enfants y ont perdu leur vieille -mre. On a ri et l'on a pleur, on a aim et l'on a -t jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a rl et -l'on est mort entre ces quatre murs: toute la vie -humaine dans quelques pieds. Et les acteurs de -tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivr, -un poignard et un nom en <i>i</i> ou en <i>o</i>, n'en avaient -pas moins de colre et d'amour, de vengeance et de -haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous un -pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort -ni moins vite. Les dnoments de ces tragdies -relles, pour ne pas tre un coup de poignard ou -un verre de poison, n'en taient pas moins pleins de -terreur et de larmes. Je te le dis, mon ami, la posie, -toute fille du ciel qu'elle est, n'est pas ddaigneuse -des choses les plus humbles; elle quitte volontiers -le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dores -au long de son dos pour se venir seoir au chevet -de quelque grabat sous une misrable mansarde; -elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et les -simples, et leur dit de venir elle. La posie est -partout: cette chambre est aussi potique que le -golfe de Baa, Ischia, ou le lac Majeur, ou tout endroit -rput potique; c'est toi de trouver le filon -et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande -une place de surnumraire dans quelque administration, -ou fais des articles de critique pour quelque -journal, car tu n'es pas pote, et la muse dtourne -sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans -ces murs que s'est passe la meilleure partie de ton -existence; tu as eu l tes plus beaux rves, tes visions -les plus dores. Une longue habitude t'en a -rendu familiers les coins les plus secrets: tes angles -sortants s'adaptent on ne peut mieux avec -leurs angles rentrants, et, comme le colimaon, tu -t'embotes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles -t'aiment et te connaissent, et rptent ta voix -ou tes pas plus fidlement que tous autres; ces meubles -sont faits toi, et tu es fait eux. Quand tu -entres, la bergre te tend amoureusement les bras -et meurt d'envie de t'embrasser; les fleurs de ta -chemine s'panouissent et penchent leur tte vers -toi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et -l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre terre pour -arriver l'heure dont le son vaut pour toi toutes -les musiques clestes, l'heure du dner ou du djeuner; -ton lit te sourit discrtement du fond de -l'alcve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux -pourprs, semble te dire que tu as vingt ans et que -ta matresse est belle; la flamme danse dans l'tre, -les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux -chantent, les chats font ronron; tout prend -une voix pour exprimer le contentement; le tilleul -du jardin allonge ses branches travers la jalousie -pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue; -le soleil vient au-devant de toi par la croise -et les atomes valsent plus allgrement dans les rais -lumineux. La maison est un corps dont tu es l'me -et qui tu donnes la vie: tu es le centre de ce microcosme. -Pourquoi donc vouloir se dplacer et devenir -accessoire, lorsqu'on peut tre principal? O -Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes tes enluminures -espagnoles ou italiennes. Une plante perd -sa saveur tre change de climat, les pastques du -Midi deviennent des citrouilles dans le Nord, les -radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te -transplante pas toi-mme, ce n'est que dans le -sol natal que l'on peut plonger de puissantes et -profondes racines: d'un bon et honnte garon que -tu es, ne cherche pas devenir un petit misrable -bandit, qui le premier chevrier des Abruzzes donnerait -du pied au cul, et qu'il regarderait juste -titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui -t'aime bien, et, sans te soucier si tu as ou non une -tournure d'artiste, fais tes vers comme ils te viendront; -c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une -existence d'homme qui, sans tre trs-dramatique, -n'en sera pas moins douce, et te mnera par une -route unie et sable au but inconnu o nous allons -tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel -avec lui, mais ne l'assassine pas la mode italienne, -parce que l'on te guillotinerait immanquablement, -ce qui me fcherait fort, car tu vaux trop, quoique -tu sois un grand fou.</p> - -<p>En faveur de l'amiti que je te porte, pardonne-moi -la longue tartine que je viens de te faire avaler, -et sur quoi j'tale depuis une heure les confitures -de mon loquence; passe-moi, en outre, une allumette -pour allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance -gale au service.</p> - -<p>Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bientt un -nuage de fume emplit la chambre. La soire se -passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se retira -fort tard.</p> - -<p>Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit faire, et -de nouvelles couleurs commenaient poindre sur -ses joues rondes et poteles.</p> - -<p>Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait -dj pris un amant quand Rodolphe la quitta, le -tout par crainte d'en manquer.</p> - -<p>Et M. de M***? il resta ce qu'il tait, c'est--dire -le plus dernier de M. Paul de Kock qu'il soit possible -d'tre, si les faons de plus font quelque chose -l'affaire.</p> - -<p>Rodolphe et madame de M*** se rencontrrent -quelquefois depuis dans le monde; ils se traitrent -avec toute la politesse imaginable, et comme des -gens qui se connaissent peine. La belle chose que -la civilisation!</p> - -<p>Enfin, nous voil arrivs au bout de cette admirable -pope, je dis pope avec une intention marque; -car vous pourriez prendre ceci pour une histoire -libertine, crite pour l'dification des petites -filles.</p> - -<p>Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe -trs-profond sous cette enveloppe frivole: au cas -que vous ne vous en soyez pas aperu, je vais vous -l'expliquer tout au long.</p> - -<p>Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues dsirs, -cherchant le beau et la passion, reprsente -l'me humaine dans sa jeunesse et son inexprience; -madame de M*** reprsente la posie classique, -belle et froide, brillante et fausse, semblable -en tout aux statues antiques, desse sans cœur humain, -et qui rien ne palpite sous ses chairs de -marbre; du reste, ouverte tous, et facile toucher, -malgr ses grandes prtentions et tous ses airs -de hauteur; Mariette, c'est la vraie posie, la posie -sans corset et sans fard, la muse bonne fille, -qui convient l'artiste, qui a des larmes et des rires, -qui chante et qui parle, qui remue et palpite, qui -vit de la vie humaine, de notre vie nous, qui se -laisse faire toutes les fantaisies et tous les caprices, -et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il -est sublime.</p> - -<p>M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose -bte, la raison butorde de l'picier; il est mari -la fausse posie, la posie classique: cela devait -tre. Il est infrieur sa femme; ceci est un sous-mythe -excessivement ingnieux, qui veut dire que -M. Casimir Delavigne est infrieur Racine, qui est -la posie classique incarne. Il est cocu, M. de M***, -cela gnralise le type; d'ailleurs, la fausse posie -est accessible tous, et ce cocuage est tout allgorique.</p> - -<p>Albert, qui ramne Rodolphe dans le droit chemin, -est la vritable raison, amie intime de la vraie -posie, la prose fine et dlicate qui retient par le -bout du doigt la posie qui veut s'envoler, de la -terre solide du rel, dans les espaces nuageux des -rves et des chimres: c'est don Juan qui donne -la main Childe-Harold.</p> - -<p>J'espre que voil une superbe explication laquelle -vous ne vous attendiez gure, garde national -de lecteur que vous tes.</p> - -<p>Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe -sera de votre got, mais j'ai assez bonne -opinion de vous pour croire qu'en pareille occurrence -vous n'eussiez pas hsit entre <i>celle-ci</i> et -<i>celle-l</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">ELIAS WILDMANSTADIUS<br /> -<span class="xsmall">OU</span><br /> -<span class="small">L'HOMME MOYEN AGE</span></h2> - - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse i4" lang="la" xml:lang="la">… Laudator temporis acti.</div> -</div> - -<p class="attr"><span class="sc">Horace.</span></p> - -<p>La cathdrale rugueuse tait sa carapace.</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Victor Hugo.</span></p> - -</blockquote> - -<p>Parmi les innombrables varits de Jeunes-France, -une des plus remarquables, sans contredit, est celle -dont nous allons nous occuper. Il y a le Jeune-France -byronien, le Jeune-France artiste, le Jeune-France -passionn, le Jeune-France viveur, chiqueur, fumeur, -avec ou sans barbe, que certains naturalistes -placent entre les pachydermes, d'autres dans -les palmipdes, ce qui nous parat galement fond. -Mais de toutes ces espces de Jeunes-France, le -Jeune-France moyen ge est la plus nombreuse, et -les individus qui la composent ne sont pas mdiocrement -curieux examiner. J'en chercherai un -entre tous, ami lecteur; il pourra te donner une -ide du genre, si tu n'as pas eu le bonheur d'en -voir un vivant ou empaill. Comme il est mort, je -puis te dire son vritable nom: il se nommait Elias -Wildmanstadius; c'tait un trs-beau nom pour un -homme moyen ge, d'autant que ce n'tait pas un -pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop -rire de lui, car c'tait mon ami, et il fut sincre -dans sa folie, bien diffrent de tant d'autres, qui ne -le sont que par mode et par manire.</p> - -<p>J'espre que vous me pardonnerez l'espce de -teinte sentimentale rpandue sur ce rcit. Songez -qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher camarade, -et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de -faire reposer un peu mes lvres, qui, depuis trois -cents pages environ, se tordent en ricanements -sardoniques.</p> - -<p>L'ange charg d'ouvrir aux mes la porte de ce -monde, par la plus inexplicable des distractions, -n'avait livr passage la sienne qu'environ trois -cents ans aprs l'poque fixe pour son entre dans -la vie.</p> - -<p>Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette me -du quinzime sicle au dix-neuvime, ces croyances -et ces sympathies d'un autre ge au milieu d'une -civilisation goste et prosaque, se trouvait aussi -dpays qu'un sauvage des bords de l'Ornoque -dans un cercle de fashionables parisiens.</p> - -<p>Se sentant gauche et dplac dans cette socit -pour laquelle il n'tait pas fait, il avait pris le parti -de s'isoler en lui-mme et de se crer une existence - part. Il s'tait bti autour de lui un moyen -ge de quelques toises carres, peu prs comme -un amant qui, ayant perdu sa matresse, fait lever -son masque en cire, et habille un mannequin des -vtements qu'elle avait coutume de porter.</p> - -<p>A cet effet, il avait lou une des plus vieilles -maisons de S***, une maison noire, lzarde, aux -murailles lpreuses et moisies, avec des poutres -sculptes, un toit qui surplombe, des fentres en -ogive, aux carreaux en losange, tremblant au moindre -coup de vent dans leur rsille de plomb.</p> - -<p>Il la trouvait un peu moderne; elle ne datait que -de 1550 tout au plus. Quelques bossages vermiculs, -quelques refends, quelques essais timides -de colonnes corinthiennes, o le got de la Renaissance -se faisait dj sentir, gtaient, son grand -regret, la faade de la rue et altraient la puret -toute gothique du reste de l'difice.</p> - -<p>C'tait d'ailleurs la maison la plus incommode -de toute la ville.</p> - -<p>Les portes mal jointes, les chssis vermoulus -laissaient passer la bise comme un crible. La chemine -au manteau blasonn, sous lequel toute une -famille se ft assise, et aval un chne entier -chaque bouche de sa gueule norme; il et fallu -deux hommes pour changer de place ses lourds -chenets de fer, orns de grosses boules de cuivre.</p> - -<p>Les tapisseries de haute lisse, reprsentant des -passes d'armes et des sujets de chevalerie, s'en -allaient en lambeaux; les murs suaient grosses -gouttes force d'humidit; quelques tableaux noirs -et enfums taient pendus et l dans leurs cadres -poudreux.</p> - -<p>Pour complter l'illusion, Elias Wildmanstadius -avait rassembl grands frais les meubles les plus -anciens qu'il et pu trouver: de grands fauteuils -de chne oreillettes, couverts de cuir de Cordoue -avec des clous grosses ttes, des tables massives -aux pieds tortus, des lits estrade et baldaquin, -des buffets d'bne, incrusts de nacre, rays de -filets d'or, des panoplies de diverses poques, tout -ce bagage rouill et poussireux, qu'un sicle qui -s'en va laisse l'autre comme tmoin de son passage, -et que les peintres disputent aux antiquaires -chez les marchands de curiosits.</p> - -<p>Afin d'tre assorti ces meubles et de ne pas faire -dissonance, il portait toujours chez lui un costume -du moyen ge.</p> - -<p>Rien n'tait plus divertissant que de le voir, ce -bon Elias Wildmanstadius, avec un surcot de samit -armori, des jambes mi-parties, des souliers la -poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon -en tte, la dague et l'aumnire au ct, se -promener gravement, travers les salles dsertes, -comme une apparition des temps passs. Quelquefois -il se revtait d'une armure complte, et il prenait -un grand plaisir entendre le son de fer qu'il -rendait en marchant.</p> - -<p>Cet amour de l'antiquit s'tendait jusque sur la -cuisine: il fallait mettre sur sa table des drageoirs -et des hanaps; il ne voulait manger que faisans -avec leurs plumes, paons rtis, ou toute autre viande -chevaleresque. Ds qu'il voyait paratre quelque -mets plus bourgeois et plus confortable, il entrait -en fureur, et il aurait presque battu Marthe, sa -vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro -ou du lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise.</p> - -<p>Par le mme motif, il n'admettait dans sa bibliothque -aucun livre imprim, moins que ce ne -ft en gothique; car il dtestait l'invention de Guttemberg -autant que celle de l'artillerie.</p> - -<p>En revanche, les rayons taient chargs de force -beaux manuscrits sur vlin, aux coins et aux fermoirs -d'argent, la reliure de parchemin ou de -velours.</p> - -<p>Il admirait avec une navet d'enfant les images -des frontispices, les fleurons des marges, les majuscules -ornes aux commencements des chapitres; il -s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils -d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux -ailes blanches et roses; il avait peur des diables et -des dragons, et croyait toute lgende, si absurde -qu'elle ft, pourvu que le texte ft en bonne gothique -ligature et le titre en grandes lettres -rouges.</p> - -<p>En peinture, ses opinions taient fort tranges: -au del des tableaux du quinzime sicle, il ne -voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse, Jacquemain -Gringoneur, Giotto, Prugin et quelques peintres -de ce genre. Raphal commenait tre trop -nouveau pour lui.</p> - -<p>De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart -et Weber, il ne connaissait rien; au lieu du <i lang="it" xml:lang="it">Di -tanti palpiti</i>, il chantait:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Tout est verlore,</div> -<div class="verse">La tintelore,</div> -<div class="verse">Tout est frelore, <span lang="de" xml:lang="de">bei Gott</span>!</div> -</div> - -<p class="noindent">de la dfaite des Suisses Marignan, par Clment -Janequin, ou quelque autre air d'Ockeghem, de -Francesco Rosello, de Constantio Festa ou d'Hobrecht: -il n'allait pas plus loin.</p> - -<p>Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, -il n'en savait pas le nom; en rcompense, il savait - merveille ce que c'tait qu'une sambucque, -des naquerres, des regales, une pinette, un -psaltrion et un rebec: il en et mme jou au -besoin.</p> - -<p>En littrature, il et cit juste le plus obscur roman: -Partnopeux de Blois, Huon de Bordeaux, Atys -et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos, Perceforest, -et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de -Gœthe. Il vous et racont de point en point la chronique -de tel roitelet breton antrieur Grlon et -Konan, et vous l'eussiez fort surpris en lui parlant -de Napolon.</p> - -<p>Lorsqu'il tait forc d'crire quelqu'un, c'tait -dans un style si plein d'archasme, avec un caractre -si hors d'usage, qu'il tait impossible d'en dchiffrer -un mot, et qu'il fallait en dfrer au chartrier -de la ville.</p> - -<p>Sa conversation tait hrisse d'expressions vieillies, -de tours tombs en dsutude, si bien que chaque -phrase tait une nigme, et qu'il y fallait un -commentaire.</p> - -<p>Pourtant, avec tout cela, il avait une me aimante -et pieuse; il comprenait l'art, mais l'art naf et qui -croit son œuvre, l'art gothique, patient et enthousiaste, -qui fait des miniatures gantes, des basiliques -travailles en bijou, des clochers de deux cents -pieds, finis comme des chatons de bague. Il sentait -admirablement bien l'architecture; il et trouv -Notre-Dame et la cathdrale de Bourges, si elles -avaient t faire. Trois cents ans plus tt, le nom -d'lias Wildmanstadius nous ft parvenu, port par -l'cho des sicles, avec ces quelques noms rares qui -surnagent et ne meurent point; mais, comme beaucoup -d'autres, il avait manqu son entre en ce -monde, il n'tait qu'une espce de fou; il et t un -des plus hauts gnies, sa vie et t pleine et complte: -il tait oblig de se crer une existence factice -et ridicule, et de se jouer lui-mme de lui.</p> - -<p>Choqu de la tournure bourgeoise et mercantile -des habitants, de la monotonie anti-pittoresque des -maisons neuves, il en tait rduit ne pas sortir, -ou, s'il le faisait, ce n'tait que pour visiter et pour -fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathdrale. -C'tait le plus grand plaisir qu'il et; il y -restait des heures entires en contemplation. Le clocher -dchiquet jour, les aiguilles vides, les pignons -taillads en scie, les croix fleurons, les guivres -et les tarasques montrant les dents l'angle de -chaque toit, les roses des vitraux toujours panouies, -les trois porches avec leurs collerettes de saints, -leurs trfles mignonnement dcoups, leurs faisceaux -de colonnes lances et fluettes, les niches curieusement -ciseles et toutes folles d'arabesques, les -bas-reliefs, les emblmes, les figures hraldiques, la -plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la -plus imperceptible maille de ce tulle de granit, il aurait -tout dessin sans rien voir, tellement il avait prsent - la mmoire jusqu'au moindre dtail de son -glise bien-aime. La cathdrale, c'tait sa matresse - lui, la dame de ses penses; il ne lui et pas fait -infidlit pour la plus belle des femmes: il en rvait, -il en perdait le boire et le manger; il ne se -trouvait l'aise qu' l'ombre de ses vieilles ogives: -il tait l chez lui: le fond tait en harmonie avec le -personnage. A force de vivre avec les colonnettes fuseles, -au milieu des piliers sveltes et minces, il en -avait en quelque sorte la forme: le voir si maigre -et si long, on l'et pris pour un pilier de plus, ses -cheveux boucls ne ressemblant pas mal aux acanthes -des chapiteaux.</p> - -<p>Il avait tudi fond l'histoire de la basilique et -de sa construction; il vous et dit prcisment -quelle anne avaient t btis le chœur et l'abside, -le matre-autel et le jub, la nef et les chapelles latrales; -il avait constat l'ge de chaque pierre; il -savait combien avait cot la menuiserie des stalles, -du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il avait -fallu de temps pour poser la clef de vote, suspendre -la lancette et le pendentif; il lisait couramment les -inscriptions de toutes les tombes; il expliquait les -blasons; il connaissait le sujet de tous les tableaux -et de toutes les peintures des vitrages; il vous et -cont comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, -tait le premier qu'on et vu en Europe; et bien -d'autres, si vous l'eussiez laiss faire, car il ne tarissait -pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure -s'animait singulirement, ses yeux, d'un bleu -terne, brillaient d'un clat extraordinaire.</p> - -<p>Cette pauvre me, oublie dans un coin du ciel -par son ange gardien, amoureux sans doute de quelque -loa, et jete ensuite dans un monde dont toutes -ses sœurs s'en taient alles, nageait alors dans une -joie ineffable et pure: elle se croyait en 1500.</p> - -<p>Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius -sculptait, avec un canif, de petites cathdrales -de lige, peignait des miniatures la manire -gothique, transcrivait de vieilles chroniques, -et faisait des portraits de vierges, avec des auroles -et des nimbes d'or.</p> - -<p>Il vcut ainsi fort longtemps, peu compris et ne -pouvant comprendre. Sa fin fut digne de sa vie. Il y -a deux ans, le tonnerre tomba sur la cathdrale, et -y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie -mystrieuse, le bon Elias mourut de mort subite, -prcisment la mme heure, dans sa maison (c'est -celle qui fait l'angle du vieux march, et o l'on voit -une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment -o il achevait un dessin de la cathdrale. On -l'enterra, comme il l'avait toujours demand, dans -la chapelle o il avait pass tant d'heures de sa vie, -sous la pierre qu'il avait use de ses genoux. Il est -maintenant l-haut, en compagnie des chrubins, -de la Vierge et des saints, qu'il aimait tant, dans -son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne -manquerait rien son bonheur, si l'pitaphe de son -tombeau n'tait pas en style et en caractres videmment -modernes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">LE BOL DE PUNCH</h2> - -<blockquote class="epi"> -<p>L'orgie chevele.</p> - -<p class="attr"><span class="sc">De Balzac</span>.</p> - -<p>L'orgie chevele.</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Jules Janin</span>.</p> - -<p>L'orgie chevele.</p> - -<p class="attr"><span class="sc">P.-L. Jacob</span>.</p> - -<p>L'orgie chevele.</p> - -<p class="attr"><span class="sc">Eugne Sue</span>.</p> - -</blockquote> - -<p>C'tait une chambre singulire que celle de notre -ami Philadelphe. Elle avait bien, comme toutes les -chambres possibles, comme la vtre ou la mienne, -quatre murs avec un plafond et un plancher, mais -la faon dont elle tait dcore lui donnait une physionomie -trangement incongrue.</p> - -<p>Les peintures les plus bizarres taient appendues -aux murs dans des cadres curieusement sculpts; -des pastels de la Rgence, fards et souriants, se -pavanaient ct de roides figures d'anges sur fond -d'or, dans la manire de Giotto ou d'Orcagna.</p> - -<p>Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long -des lambris, si serres et si mal en ordre, qu'on ne -pouvait en voir une seule sans en dranger deux ou -trois.</p> - -<p>Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fte -galante de Pater couvrait la figure d'une sibylle de -Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait du pied -au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, -une nudit charnue et sensuelle de Rubens -faisait baisser les yeux un dessin asctique de Morals, -une gouache libertine de Boucher montrait -impudemment son derrire une prude madone du -rigide Albert Drer; la muraille tait hrisse d'antithses, -comme une tragdie du temps de l'empire.</p> - -<p>Sur toutes les tables, les consoles, les guridons, -les chaises, les fauteuils, et en gnral sur tout ce -qui prsentait une surface peu prs plane, taient -entasss une foule d'objets de formes baroques et -disparates.</p> - -<p>Dans une duchesse inoccupe, au milieu de plats -bossels et d'maux de Bernard de Palissy, une longue -fiole flamande allongeait son col de cigogne.</p> - -<p>Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles -salanganes, des carpes et des chats verts de la Chine, -jonchaient des escabeaux vermoulus du temps de -Louis XIII.</p> - -<p>Une tte de mort, des besicles sur le nez, une calotte -grecque sur le crne, une pipe culotte entre -les mchoires, faisait la grimace un magot de -porcelaine plac l'autre bout de la chemine; des -mandragores difformes se tortillaient hideusement, -ple-mle avec des ptrifications et des madrpores, -sur un rayon vide de la bibliothque.</p> - -<p>Sur la table du milieu, c'tait bien autre chose: -il tait certainement impossible de runir dans un -plus petit espace un plus grand nombre d'objets -ayant de la tournure et du caractre:</p> - -<p>Une babouche turque,</p> - -<p>Une pantoufle de marquise,</p> - -<p>Un yatagan,</p> - -<p>Un fleuret,</p> - -<p>Un missel,</p> - -<p>Un Artin,</p> - -<p>Un mdaillon d'Antonin Moine,</p> - -<p>Du <span lang="es" xml:lang="es">papel espaol para cigaritos</span>,</p> - -<p>Des billets d'amour,</p> - -<p>Une dague de Tolde,</p> - -<p>Un verre boire du vin de Champagne,</p> - -<p>Une pe coquille,</p> - -<p>Des priapes de Clodion,</p> - -<p>Une petite idole gyptienne,</p> - -<p>Des paquets de diffrents tabacs (lesdits paquets -largement ventrs et laissant voir leurs blondes -entrailles),</p> - -<p>Un paon empaill,</p> - -<p>Les <i>Orientales</i> de Victor Hugo,</p> - -<p>Une rsille de muletier,</p> - -<p>Une palette,</p> - -<p>Une guitare,</p> - -<p>Un n'importe quoi, d'une belle conservation.</p> - -<p>Que sais-je! un fouillis, un chaos indbrouillable, - faire tomber la plume de lassitude au nomenclateur -le plus intrpide, Rabelais ou Charles -Nodier.</p> - -<p>Les chaises et les fauteuils avaient probablement -t Marignan avec les escabeaux de Saltabadil; les -unes taient boiteuses et les autres manchots: pas -plus de trois pieds et pas plus d'un bras.</p> - -<p>Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux -lecteur, que cette description est vritablement -superbe et compose d'aprs les recettes les -plus modernes. Elle ne le cde aucune autre, -hormis celles de M. de Balzac, qui seul est capable -d'en faire une plus longue. J'ai attif un peu ma -phrase, jusqu'ici assez simple; j'ai cousu des paillettes - sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries -et du strass dans les cheveux, je lui ai pass aux -doigts des bagues de chrysocale, et la voil qui s'en -va toute pimpante, aussi fire et aussi brave que si -tous ses bijoux n'taient pas du clinquant, et ses -diamants de petits morceaux de cristal.</p> - -<p>Je fais cela parce que l'on croirait, la voir aller -humble et nue comme elle va, que je n'ai pas le -moyen de la vtir autrement. Pardieu! je veux -montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais -pas de talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, -si j'ai eu l'art de vous amener, travers -trois cents pages, jusqu' cette assertion audacieuse -et immodeste. En deux traits de plume, -je m'en vais lui faire une jupe d'adjectifs, un corset -de priphrases et des panaches de mtaphores.</p> - -<p>D'alina en alina, je veux dsormais tirer des -feux d'artifice de style; il y aura des pluies lumineuses -en substantifs, des chandelles romaines en -adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. -Ce sera quelque chose de miroitant, de chatoyant, -de phosphorescent, de papillotant, ne -pouvoir tre lu que les yeux ferms.</p> - -<p>Cette description, outre qu'elle est magnifique et -digne d'tre insre dans les cours de littrature, -l'emporte sur les descriptions ordinaires par le mrite -excessivement rare qu'elle a d'tre parfaitement - sa place, et d'tre d'une utilit incontestable - l'ouvrage dont elle fait partie.</p> - -<p>En effet, ayant entrepris d'crire la physiologie -du bipde nomm Jeune-France, j'ai cru qu'aprs -avoir constat le nombre de ses ongles et la longueur -de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes -et ses apptits, il ne serait pas d'un mdiocre -intrt de vous faire savoir o il vit et o il -perche, et j'ai pens que la description de cette -chambre aurait autant d'importance aux yeux des -naturalistes que celle du nid de la msange des roseaux -ou du petit perroquet vert d'Amrique.</p> - -<p>Les sept ou huit personnages runis dans cette -chambre singulire n'taient gure moins singuliers: -les figures taient en tout dignes du fond.</p> - -<p>Leur costume n'tait pas le costume franais, et -l'on et t fort embarrass de dsigner prcisment - quelle poque et quelle nation il appartenait. -L'un avait une barbe noire taille la Franois -I<sup>er</sup>, l'autre une pointe et les cheveux en brosse, - la Saint-Mgrin, un troisime une royale, comme -le cardinal Richelieu; les autres, trop jeunes pour -possder cet accessoire important, s'en ddommageaient -par la longueur de leur chevelure. L'un -avait un pourpoint de velours noir et un pantalon -collant, comme un archer du moyen ge; l'autre un -habit de conventionnel, avec un feutre pointu de -raffin; celui-ci, une redingote de dandy, d'une -coupe exagre et une fraise la Henri IV. Tous -les autres dtails de leur ajustement taient entendus -dans le mme style, et l'on et dit qu'ils avaient -pris au hasard et les yeux ferms, dans la friperie -des sicles, de quoi se composer, tant bien que -mal, une garde-robe complte. Les occupations de -ces dignes individus taient tout fait en rapport -avec leur extrieur.</p> - -<p>Le Franois I<sup>er</sup> chantait faux, et avec un accent -normand, une romance espagnole.</p> - -<p>Le Saint-Mgrin jouait au bilboquet, ou lanait -des boulettes avec une sarbacane.</p> - -<p>Le Richelieu fumait gravement un cigare teint.</p> - -<p>Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor -une de ses bonnes fortunes son ami le fashionable, -et il lui recommandait le secret.</p> - -<p>L'archer lisait le <i>Courrier des Thtres</i>; le dandy -guillotinait des mouches avec des queues de cerises.</p> - -<p>Philadelphe, le matre de la maison, faisait de -ses bras un Y et de sa bouche un grand O, en billant -de la faon la plus paternelle du monde. Bref, -toute l'assemble avait l'air de jouir mdiocrement -et de se souhaiter dans un autre endroit. Je crois, -tant ils taient dsesprs et embarrasss d'eux-mmes, -qu'ils n'eussent pas refus des billets d'Opra-Comique -ou de Vaudeville.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Par les cornes de mon pre! on s'ennuie -ici comme en pleine Acadmie.</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—On se croirait au Thtre-Franais.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Que faire pour couper le cou au -temps? Si nous faisions des armes?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Le fleuret est cass.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Si nous jouions aux ds?</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Les ds de Philadelphe sont pips.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Si nous lisions un conte de M. de -Bouilly, ce serait quelque chose de colossalement -bouffon.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Autant nous faire avaler de la panade -sans sel.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Si chacun racontait ses bonnes fortunes?</p> - -<p><span class="small">TOUS</span>.—Allons donc! poncif! pompadour! ce serait -bien amusant et vari! A bas la motion! bas -l'orateur!</p> - -<p><span class="small">RODERICK</span>.—Si nous faisions de la musique?</p> - -<p><span class="small">TOUS</span>, <i>avec une expression de terreur profonde</i>.—Non! -non! non!</p> - -<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.—Le piano n'est pas d'accord, et c'est -d'ailleurs un plaisir trs-mdiocre que de voir un -pauvre diable se dmener sur un clavier, comme -le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de -Charles X.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—J'aime mieux que Roderick ait la -gueule remplie avec de la bouillie bien chaude -qu'avec des <i>sol</i> et des <i>ut</i>, d'autant que trs-souvent -le <i>sol</i> est un <i>ut</i> et l'<i>ut</i> un <i>sol</i>, et que la bouillie est -toujours de la bouillie, et le billonne hermtiquement.</p> - -<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.—Cela aurait une belle tournure de -chanter des romances de socit comme des tartines -qui sortent de pension.</p> - -<p><span class="small">TOUS</span>.—Au diable la musique, et le musicien surtout!</p> - -<p><span class="small">RODERICK</span>.—Qu'allons-nous faire, au bout du -compte?</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>du ton le plus dithyrambique du monde</i>.—Tte -et sang! messieurs, vous mriteriez bien -d'avoir des membranes entre les doigts, car vous -n'tes, vrai dire, que de francs oisons.</p> - -<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.—L'oie est blanche comme le cygne -et le cygne est palm comme l'oie, et l'on court -risque de s'y tromper, quand on a la vue courte. -O mon ami! l'on voit bien que tu as oubli de -chausser tes lunettes; frottes-en les verres au parement -de ton habit, et regarde, tu verras que nous -sommes de hauts gnies et non des imbciles, des -cygnes et non des oies.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet -est le mme. J'ai, en ce moment-ci, un avantage sur -toi en particulier, et sur vous tous en gnral: -c'est que j'ai une ide, et que vous n'en avez videmment -pas.</p> - -<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.—Est-il fat, celui-l, avec sa prtention -d'avoir une ide! Tu n'as pas plus d'ides -que de femmes.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois -femmes et une ide; diffrent en cela de toi, qui -as peut-tre trois ides, et qui n'as certainement -pas de femme.</p> - -<p><span class="small">TOUS</span>.—L'ide! l'ide! l'ide!</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Messeigneurs, la voici; elle est simple -et triomphante. Je m'tonne que pas un d'entre -vous ne l'ait eue avant moi.</p> - -<p><span class="small">TOUS</span>.—Voyons.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>, <i>solennellement</i>.—Faisons une orgie! Une -orgie est indispensable pour nous culotter tout -fait: il ne nous manque que cela. Nous nous complterons, -et nous passerons la soire trs-agrablement.</p> - -<p><span class="small">TOUS</span>, <i>avec un enthousiasme frntique</i>.—Bravo! -bravo!</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Rien n'est plus la mode que l'orgie. -Chaque roman qui parat a son orgie: ayons aussi la -ntre. L'orgie est aussi ncessaire une existence -d'homme qu' un in-octavo d'Eugne Renduel…</p> - -<p>En vrit, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la -forme du dialogue pour vous narrer ce conte vridique; -il est clair qu'elle s'y adapte fort mal, et la -page prcdente est un chef-d'œuvre de mauvais -got. Je ne crois pas qu'il soit possible d'crire d'une -manire plus prtentieuse et plus fatigante: chaque -interlocuteur prend le dernier mot de l'autre, -et le renvoie comme un volant avec une raquette.</p> - -<p>Je pense que le seul motif qui m'a pouss cette -abomination est le dsir de faire le plus de pages -possible avec le moins de phrases possible. Je souhaite -de tout mon cœur que ce bienheureux conte, -intitul <i>le Bol de Punch</i>, aille jusqu' la page 370, -qui est la colonne d'Hercule o je dois arriver, et -que je ne dois pas dpasser, parce que, dans l'un -ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait galette -ou billot, cueil galement redouter.</p> - -<p>Le dialogue a cela d'agrable qu'il foisonne beaucoup: -chaque demande et chaque rponse tant -spares par le nom des personnages crits en lettres -majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse, -composer une page sans y mettre plus de cinq ou -six lignes, en ayant soin de hacher son style court -et menu. Il y a, dans <i>les Marrons du Feu</i>, une feuille -qui ne contient que treize syllabes; c'est le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus -ultra</i> du genre, et il n'est pas donn beaucoup de -s'lever cette hauteur:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4" lang="la" xml:lang="la">… Vestigia pronus adoro.</div> -</div> - -<p>Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement -du moins, et le lecteur y gagnera une -superficie de deux ou trois pouces carrs par feuillet -de penses exclusivement admirables, ainsi que je -me suis engag les livrer mon diteur trs-cher.</p> - -<p>Cette grandeur d'me est d'autant plus antique -et digne qu'on la loue, qu'elle recule l'instant fortun -o je toucherai l'argent qui m'est d pour ce -merveilleux volume, destin oprer une rgnration -sociale et faire progresser l'humanit dans -la route de l'avenir.</p> - -<p>Et si vous dsirez savoir, ami lecteur, pourquoi -je veux avoir de l'argent, je vous rpondrai <i lang="la" xml:lang="la">primo</i>, -comme Gubetta Lucrce Borgia,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">… Pour en avoir,</div> -</div> - -<p class="noindent">ce qui est trs-logique; <i lang="la" xml:lang="la">secundo</i>, pour acheter des -vieux pots du Japon et des magots de la Chine; -<i lang="la" xml:lang="la">tertio</i>, pour manger du flan et des pommes de terre -frites le long des quais et des boulevards, ce que -personne ne pourra trouver subversif de l'ordre de -choses et provoquant au mpris de la monarchie -citoyenne.</p> - -<p>Maintenant, au bol de punch!</p> - -<p>Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite -de toute mon me, vnrable lecteur, tendez votre -verre, que je vous verse de ce dlectable breuvage. -Et vous, charmante lectrice (il n'y a aucun doute -que vous ne soyez charmante), avancez le vtre, que -je ne rpande rien sur la nappe. Vous direz probablement -qu'il est d'une force horrible; vous ferez, -en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus -adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais -vous n'en boirez pas moins le calice jusqu' la dernire -goutte, et vous vous en trouverez on ne peut -mieux, vous et vos chastes amies.</p> - -<p>—Oui! oui! une orgie pyramidale, phnomnale, -crirent tous les drles la fois, une orgie folle, -chevele, hurlante, comme dans <i>la Peau</i> de M. de -Balzac, comme dans le <i>Barnave</i> de M. Janin, comme -dans <i>la Salamandre</i> de M. Eugne Sue, comme dans -<i>le Divorce</i> du bibliophile Jacob.</p> - -<p>—Non, non, bas celle-l! c'est empire, c'est -poncif!</p> - -<p>—Comme dans <i>la Danse Macabre</i>, du mme.</p> - -<p>—A la bonne heure, c'est moyen ge, au moins, -cela a une tournure.</p> - -<p>—Qu'est-ce qui tient pour <i>la Peau</i>?</p> - -<p>—Moi,—moi,—moi!</p> - -<p>—C'est bien: passez par l, dit Philadelphe.</p> - -<p>Les Balzaciens se rangrent sa droite.</p> - -<p>—Qui pour <i>Barnave</i>?</p> - -<p>—Nous quatre.</p> - -<p>—A droite aussi; vous tes les aristocrates de -l'orgie, et nous vous guillotinerons la fin, entre -la poire et le fromage.</p> - -<p>Les Janinphiles, les Janinltres ou les Janiniens, -car ces trois mots sont d'une composition galement -rgulire, allrent se placer ct des Balzaciens.</p> - -<p>—O sont les flambarts?</p> - -<p>—Ici,—ici!</p> - -<p>—A gauche les flambarts.</p> - -<p>Et ils passrent gauche.</p> - -<p>—O sont les truands?</p> - -<p>—Voil!—voil!</p> - -<p>Et plusieurs mains se levrent.</p> - -<p>—A gauche, avec les flambarts; vous tes les -dmocrates, c'est pourquoi vous chiquerez du caporal, -tandis que ces messieurs fumeront du maryland; -c'est pourquoi vous boirez du vin bleu, -comme les filles de Barbier, tandis que les autres -boiront du vin de Champagne. Vous vous rperez -le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six -et le sacr-chien dans toute sa puret, tandis qu'ils -se l'humecteront avec les onctueuses liqueurs des -les. Ce qui vous prouve que les aristocrates vous -sont aussi suprieurs, canailles que vous tes, que -le vin de Chypre est suprieur au vin de Brie.</p> - -<p>Les truands se mlrent aux flambarts.</p> - -<p>—C'est bien, maintenant, o ferons-nous la kermesse?</p> - -<p>—Pas ici, c'est trop petit.</p> - -<p>—Dans la maison de Thodore, dans la maison -du faubourg, vous savez: il y aura plus de place. -Que vous en semble?—C'est convenu.—A quand -l'orgie?—Il est six heures.—A minuit; il faut bien -cela pour les prparatifs.</p> - -<p>—A propos, comment nous arrangerons-nous -pour la dcoration de la salle?</p> - -<p>—Je ne sais trop comment, moins de faire -plusieurs compartiments comme dans <i>le Roi s'amuse</i>. -Il me parat difficile de concilier la salle manger -du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de -P.-L. Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec -l'auberge de Saint-Tropez de M. Eugne Sue.</p> - -<p>—Ceci est pineux, et, d'ailleurs, le temps nous -galope; admettons pour cette fois-ci le lieu vague -que propose Corneille dans les prfaces de ses tragdies, -un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, -ni une maison, ni une rue, mais qui est -un peu tout cela. La chambre de Thodore sera tout - la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous -y mettrons un peu de complaisance, et nous nous -aiderons nous-mmes nous faire illusion. On tablira -une table en fer cheval: l'une des extrmits -il y aura une belle nappe damasse, des assiettes -de porcelaine, des cristaux et de l'argenterie; - l'autre, un torchon de toile voile, des plats de -terre, des bouteilles de grs et des fourchettes en -mtal d'Alger.</p> - -<p>—Et des filles, il nous faut absolument des -filles!</p> - -<p>—Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais -pour la partie fashionable seulement. Je connais -tout ce qu'il y a de mieux de ce genre, et je vous -amnerai ce qu'on peut nommer juste titre l'lite -de la socit. Quant aux autres, les premires que -vous rencontrerez, vous les enverrez ici; plus elles -seront laides et ignobles, mieux elles vaudront!</p> - -<p>—Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons -sur toi, Roderick.</p> - -<p>—Soyez tranquilles.</p> - -<p>Aprs avoir chang plusieurs poignes de mains, -les dignes Jeunes-France se sparrent pour vaquer -aux prparatifs de ces mystres orgiaques. Thodore -courut sa maison, fit dbarrasser la chambre -de tout ce qui pouvait gner; il envoya chercher -de l'eau-de-vie, du rhum et plusieurs paniers de -vin; il posa lui-mme un chef et trois ou quatre -marmitons auprs des fourneaux, et casseroles, -poles, marmites d'entrer en danse, et de siffler, et -de chanter, et de faire flah-flah, et de faire floh-floh, -le plus joyeusement du monde.</p> - -<p>Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines -goinfres de Rabelais auraient eu la joie au cœur, -et se fussent lch les babines, rien que de manger -leur pain la fume de cette cuisine.</p> - -<p>Le lieu de runion prsentait l'aspect le plus -trange: d'un ct, des siges lgants, un service -splendide, des bougies dans des flambeaux dors; -de l'autre, des bancs de chne, des tables sur des -trteaux, de grosses chandelles de suif ou de poix-rsine -dans des chandeliers de fer-blanc: la plus -complte opposition.</p> - -<p>La maison, ainsi illumine, jetait feu et flammes -par toutes les ouvertures, et inondait d'une lueur -ddaigneuse les autres maisons, ses voisines, qui -s'taient couches neuf heures, et avaient ferm -l'œil pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes -rentires et en bourgeoises de la vieille roche qu'elles -taient effectivement.</p> - -<p>Cependant les fiacres commenaient arriver: on -criait, on jurait. D'tranges silhouettes se dcoupaient -entre les portes des voitures et les portes de -la maison. C'tait tantt des marquis poudrs, en -habit la franaise, l'pe au ct, la poigne en -bas, la pointe en l'air, tenant par le doigt des comtesses -en paniers, avec du rouge, des mouches, des -paillettes et un ventail; tantt des marins, le chapeau -cir sur la tte, le poing sur la hanche, la -pipe la gueule, une catin au bras; ou bien des -merveilleux haut cravats, corss, brids, gants, -menant des dames charges de panaches, de fleurs, -de rubans et de bijoux, ou des truands et des mauvais-garons, -avec le camail et le chaperon, la -grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague -au poing, un jurement la bouche, tous ple-mle -avec des bohmiennes et des filles folles de -leur corps, en jupes bigarres et tincelantes de -clinquant.</p> - -<p>Au bruit que menait tout ce monde, les maisons -les plus voisines commencrent se rveiller un -peu, se frotter les yeux, mettre leurs lunettes -sur le nez, et le nez la fentre, toutes surprises -qu'elles taient d'un pareil tapage une heure -aussi indue.</p> - -<p>On entrevoyait, sous les jalousies, de vnrables -bonnets de coton avec leur mche patriarcale, de -mystrieuses cornettes et de chastes fontanges. -Plus d'un picier retir gagna cette nuit-l un -rhume de cerveau, plus d'une grisette oublia de -faire une corne la page du roman commenc, plus -d'un chat amoureux, bloui de ces clarts et de -ces rumeurs insolites, se laissa tomber du haut -d'un toit dans la rue.</p> - -<p>A chaque entre, c'tait un hurrah frntique; -tous les carreaux dansaient dans les chssis, les assiettes -remuaient dans les buffets, comme par un -tremblement de terre.</p> - -<p>Les honntes bourgeois du quartier, ne sachant - quoi attribuer ce tintamarre, s'imaginaient qu'on -allait donner une seconde reprsentation des Immortelles -au profit de la rpublique. Les bonnes -vieilles dentes descendaient la cave, persuades -que c'tait la fin du monde et que le bon Dieu nous -punissait d'avoir renvoy Charles X.</p> - -<p>Un abonn du <i>Constitutionnel</i>, le mme qui fait -des remarques si ingnieuses au quatrime acte -d'<i>Antony</i>, prtendit que c'tait un conciliabule de -jsuites, attendu que plusieurs de ces messieurs -avaient des cheveux longs, ce qui est minemment -jsuitique.</p> - -<p>Un abonn de la <i>Gazette</i> jura ses grands dieux que -c'tait le comit directeur qui s'assemblait secrtement -pour se guillotiner lui-mme et manger des -petits enfants, ainsi qu'il en a contract la vicieuse -habitude.</p> - -<p>Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, -quoiqu'au premier coup d'œil il puisse paratre fabuleux -que M. Jay ait eu un lecteur, affirma que -c'taient des romantiques qui se runissaient pour -insulter aux bustes et brler les œuvres de ces -morts immortels que la pudeur m'empche de -nommer.</p> - -<p>Chacun prit place: les balzaciens et les janinltres -au bout aristocrate, les autres plus bas; mais -ce qu'il y avait de plaisant, c'est qu' ct de chaque -assiette tait pos un volume, soit de <i>Barnave</i>, soit -de <i>la Peau</i>, soit de <i>la Salamandre</i>, ou de <i>la Danse -Macabre</i>, ouvert prcisment l'endroit de l'orgie, -afin que chacun pt suivre ponctuellement le livre -et en garder consciencieusement la tournure.</p> - -<p>Les premiers plats se dsemplirent, les premires -bouteilles se vidrent, sans qu'il se passt rien de -remarquable, sans qu'il se dt rien de trs-superlatif. -Un cliquetis de verres et de fourchettes, un -bruit de dglutition et de mastication, coup et -l de quelques rires stridents, tait peu prs tout -ce qu'on entendait.</p> - -<p>De temps en temps une feuille du livre retombait -sur une autre feuille avec un frissonnement satin.</p> - -<p>—Diable! je ne suis encore qu' la description -du premier service, dit un balzacien. Ce gredin de -Balzac n'en finit pas; ses descriptions ont cela de -commun avec les sermons de mon pre.</p> - -<p>—J'ai encore au moins dix pages pour arriver -au bon endroit, cria un flambart, de l'autre ct de -la salle; j'ai dj bu deux ou trois bouteilles de vin, -Frdric en a bu autant, et aucun des effets dcrits -dans <i>la Salamandre</i> n'a daign se produire. Le nez de -Rodolphe est toujours de la mme couleur, il n'est -que rouge, quoique M. Eugne Sue ait dit formellement -que, dans une orgie caractristique, le rouge -devenait pourpre et le pourpre violet.</p> - -<p>—Bah! bah! c'est que nous ne sommes pas encore -assez gris; buvons!</p> - -<p>—Buvons! reprit toute la troupe en chœur. Et ces -messieurs, quoique dj passablement ivres, s'entonnrent -rasades sur rasades.</p> - -<p>C'est une chose remarquer, les descripteurs -orgiaques et les faiseurs de livres obscnes outrepassent -les proportions humaines de la manire la -plus invraisemblable; les uns font tenir dans le -corps d'un misrable petit hros, qui a six pieds -tout au plus, dix fois plus de punch et de vin qu'il -n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres -font accomplir de minces freluquets de vingt ans -des travaux amoureux qui nerveraient plusieurs -douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir quel -but ont ces exagrations. Peut-tre est-ce une flatterie -indirecte adresse au lecteur, je penche le -croire. En tout cas, de pareils livres sont trs-pernicieux; -ils nous font mpriser des marchands de vin -et des petites filles, qui, en nous comparant ces -types grandioses, doivent nous trouver de tristes -buveurs et de plus tristes amants.</p> - -<p>Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et -assez mauvais estomac, et que, par consquent, je -ne puis gure boire que de l'eau coupe de lait, je -laisse mon verre plein ct de moi, pendant que -mes dignes camarades ne font que vider le leur, et -semblent, en vrit, plutt des pompes ou des ponges -que des hommes ayant reu le sacrement du -baptme.</p> - -<p>En attendant qu'ils soient tout fait ivres-morts, -je vais, pour passer le temps, vous faire, ami lecteur, -une toute petite description qui, Dieu et les -pithtes aidant, n'aura gure que cinq ou six pages. -Je ne sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi -vous en souviendriez-vous? on oublie bien son chien -et sa matresse); mais j'ai promis, quelques lignes -plus haut, de vous rgaler du beau style et des belles -manires de dire en usage aujourd'hui.</p> - -<p>Vous devez tre las de m'entendre jargonner, -dans mon grossier patois, comme un vrai paysan du -Danube que je suis, et que je serai probablement jusqu' -ce qu'il plaise Dieu de me retirer de ce monde.</p> - -<p>Cette description sera aussi belle que celle par -o commence ce conte panthistique et palingnsique. -Si toutefois (ce dont je doute) elle ne vous -satisfait pas compltement, j'espre, mesdames, que -vous daignerez m'excuser, vu le peu d'habitude que -j'ai de ces sortes de choses.</p> - -<p>Certes, c'tait un spectacle trange voir que -tous ces jeunes hommes runis autour de cette table; -on et dit un sabbat de sorciers et de dmons…</p> - -<p>Pouah! pouah! voil un commencement ftide, -c'est le poncif de 1829. Cela est aussi bte qu'un -journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de ce -matin. Si vous n'tes pas difficile, lecteur, moi je -le suis, et, comme Cathos ou Madelon des <i>Prcieuses -ridicules</i>, il n'y a pas jusqu' mes chaussettes qui -ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu' -mes descriptions qui ne soient dans la dernire -mode: donc je recommence.</p> - -<p>Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle, -toute rose de baisers; l'orgie, secouant sa chevelure -parfume sur ses paules nues, dansant, chantant, -criant, tendant la main celui-ci et le verre -celui-l; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la -bonne toutes les fantaisies, qui boit du punch et -qui rit, qui tache la nappe et sa robe, qui trempe -sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie; -l'orgie dbraille, montrant son pied et sa jambe, -penchant sa tte alourdie droite et gauche; l'orgie -querelleuse et blasphmatrice, prompte chercher -son stylet sa jarretire; l'orgie frmissante, -qui n'a qu' tendre sa baguette pour faire un pote -d'un idiot, et un idiot d'un pote; l'orgie qui double -notre tre, qui fait couler de la flamme dans nos -veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des -rubis nos lvres; l'orgie, la seule posie possible -en ces temps de prosasme; l'orgie…</p> - -<p>Ouf! voil une phrase terriblement longue, plus -longue que l'amour de ma dernire matresse, je -vous jure. Ravalons notre salive et reprenons notre -haleine. La rosse qui me sert de Pgase est tout essouffle -et rencle comme un ne poussif.</p> - -<p>J'aurais pu la btir autrement, comme ceci, -par exemple: l'orgie, avec ses rires, avec ses cris, -avec, etc., etc., pendant autant de pages que j'aurais -voulu; mais cette forme de phrase, qui florissait la -semaine passe, n'est plus dj de mise celle-ci, et -d'ailleurs l'autre est plus chevele et plus dithyrambique.</p> - -<p>Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description -est suffisamment dveloppe. Je vais, avec -votre permission, passer la partie technique.</p> - -<p>Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche -de neige frachement tombe, attendu que je ne -suis pas assez pote pour cela, surtout en prose, -mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle tait -d'un assez beau blanc, et qu'elle avait t probablement - la lessive.</p> - -<p>Quant aux verres, ils avaient t srieusement -rincs, et les carafes mmement. Chaque convive -avait une assiette devant lui, et une serviette pour -lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau, -d'une cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si -tous ces dtails sont trs-utiles, mais je me ferais un -scrupule d'en priver les lecteurs de cette glorieuse -histoire: dans un si grand sujet il n'y a pas de petite -chose.</p> - -<p>Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait -le fantastique souper, mais je vous avoue, en -toute humilit, que je suis d'une ignorance profonde -en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je -n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix -de son aile droite, et, pourvu que du vin soit -rouge et me grise, je l'avale pieusement, et je dis -que c'est de bon vin. Pourtant il faut que vous sachiez, -plat par plat, bouteille par bouteille, bouche -par bouche, ce qu'ont mang et bu les hros de -cette mmorable soire.</p> - -<p>Je n'ai jamais de ma vie assist un grand dner; -ma pitance habituelle se compose de mets trs-humbles -et trs-bourgeois, et vous ne vous figurez pas -l'embarras o je suis pour trouver les noms d'une -vingtaine de plats assez drlatiques pour composer -la carte de ce merveilleux festin.</p> - -<p>Quelle soupe leur ferai-je manger? du riz au gras -ou de la julienne? Fi donc! c'est un potage de rentier, -de marchand de bonnets de coton retir. Il me -faut un potage fashionable, un potage transcendant. -Bon, j'y suis: de la soupe la tortue. Avez-vous -mang de la soupe la tortue, vous? Je veux que le -diable m'emporte si j'en ai mang, moi; je n'en ai -mme jamais vu, ni flair, mais ce n'en doit pas -moins tre une merveilleuse soupe.</p> - -<p>—Aprs?</p> - -<p>—La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, -en guise de bouilli.</p> - -<p>—Aprs?</p> - -<p>—Aprs, aprs, vous croyez, vous autres, qu'un -dner se compose aussi facilement qu'un pome. Un -cuisinier ferait plutt une bonne tragdie qu'un auteur -tragique ne ferait un bon dner.</p> - -<p>Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours -grand risque de faire avaler mes hros des ctelettes -de tigre, des beefsteaks de chameau et des filets -de crocodile, au lieu de les rgaler de mets congrus -et approuvs par Carme. Que faire? Je ne sais -qu'un expdient pour me tirer de ce mauvais pas.</p> - -<p>—Mariette! Mariette!</p> - -<p>—Plat-il, monsieur?</p> - -<p>—Apportez-moi votre livre de cuisine.</p> - -<p>—Voil, monsieur.</p> - -<p>—Je m'en vais tout bonnement transcrire un -menu de dner de vingt-quatre couverts; au moins -nous serons srs de ce qu'ils mangeront.</p> - -<p>—Diable! ce n'est que <i>la Cuisinire bourgeoise</i>; je -croyais que c'tait <i>le Cuisinier royal</i>. Il n'y a pas de -dner de vingt-quatre couverts, et ces mets-l ne -m'ont pas l'air anacrontiques. Ma foi, tant pis, -vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.</p> - -<p>Je transcris littralement:</p> - - -<p class="c small">TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR -POUR VINGT A DINER.</p> - -<p class="c"><i>Premier service.</i></p> - -<p>Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le -service.</p> - -<p>(Trs-bien.)</p> - -<p>Aux deux bouts, deux potages:</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Un potage aux choux.</p> - -<p class="drap">Un potage aux concombres.</p> -</blockquote> - -<p>Quatre entres pour les quatre coins du surtout:</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Une tourte de pigeons.</p> - -<p class="drap">Une de deux poulets la reine et sauce apptissante.</p> - -<p class="drap">Une d'une poitrine de veau en fricasse de poulets.</p> -</blockquote> - -<p>(Ceci est peut-tre fort simple, et me parat nanmoins -assez bouffon; je ne comprends gure comment -une poitrine de veau est une fricasse de poulets. -N'importe, le livre le dit, αὐτὸς ἔφη, -et il n'y a que -la foi qui sauve.)</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Une queue de bœuf en hoche-pot.</p> -</blockquote> - -<p>(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf? -Il me semble qu'il faut tre anthropophage pour -cela.)</p> - -<p>Six hors-d'œuvre pour les deux flancs et les quatre -coins de la table:</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Un de ctelettes de mouton sur le gril.</p> -</blockquote> - -<p>(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est -trs-agrablement crit, et pens avec beaucoup de -profondeur.)</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Un palais de bœuf en menus droits.</p> -</blockquote> - -<p>(Du palais de bœuf! allons donc, autant vaudrait -une empeigne de botte. Au reste, il parat que les -cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de Sully, lui -voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit: -Pourquoi donc jetez-vous cette culotte? Donnez-la-moi, -je la ferai manger un ambassadeur. <i>En menus -droits</i>, comprenez-vous ce que cela veut dire? -c'est du haut allemand pour moi; je trouve Hegel et -Kant plus clairs.)</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Un de boudin de lapin.</p> -</blockquote> - -<p>(Par exemple, voil un cuisinier qui est bien jovial -avec son boudin de lapin; je trouve le boudin -de lapin trs-drle, et je ne doute pas qu'il n'ait un -trs-grand succs.)</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Un de choux-fleurs en pain.</p> -</blockquote> - -<p>(Le chou-fleur est un estimable lgume, que je -connais particulirement, et que j'apprcie comme -il le mrite; habituellement je le mange l'huile, -parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. -Je ne relverai pas l'expression <i>en pain</i>; ce n'est pas -que je la comprenne, au contraire, mais j'ai vraiment -honte d'ignorer des choses si simples, et j'esprais, -en n'en parlant pas, vous faire croire que je -savais parfaitement ce que c'tait.)</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Deux hors-d'œuvre de petits pts friands pour -les deux flancs.</p> -</blockquote> - -<p>(Les petits pts sont bien trouvs, et l'pithte -<i>friands</i> est du plus beau choix.)</p> - - -<p class="c"><i>Second service.</i></p> - -<p>Deux relevs pour les potages:</p> - -<blockquote> -<p class="drap">Un de la pice de bœuf,</p> - -<p class="drap">Un d'une longe de veau la broche.</p> -</blockquote> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Au diable! je n'aurais jamais fini si je voulais dire -tout. Figurez-vous qu'il y a encore toute une grande -page crite d'un style aussi soutenu que celui de la -page prcdente; il est impossible de voir une phrasologie -plus substantielle, chaque mot est reprsentatif -d'une indigestion. Et tout cet immense entassement -de gibier et de viandes pour quatorze -personnes! il y aurait de quoi nourrir, pendant -quatorze jours, quatorze Gargantuas, toute une arme -de dneurs pantagrulistes!</p> - -<p>Mais ceci n'est que la partie technique. Je ne vois -pas en quoi vous avez mrit que je vous fasse grce -de la partie pittoresque; cependant ces messieurs -continuent boire et cherchent le caractre.</p> - -<p>… Des bougies blanches et transparentes comme -des stalactites brlent, en rpandant une odeur -parfume, sur de grands flambeaux prcieusement -cisels. Leur lumire rose et bleue danse autour de -la mche, tantt calme, tantt chevele; selon les -mouvements des convives et des courants d'air qui -traversent la salle, elle monte droite comme un poignard, -ou s'parpille comme une crinire. Les cristaux -la rpercutent dans leurs mille facettes, et la -renvoient toutes les saillies de l'argenterie et de -la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa -paillette tincelante; tout reluit, tout miroite: le -satin des chairs, le satin des robes, les diamants -des colliers, les diamants des yeux, les perles des -bouches et celles des boucles d'oreilles; les rayons -se croisent, se confondent et se brisent; des iris -prismatiques se jouent sous toutes les paupires, -un brouillard chatoyant, une espce de poussire -lumineuse enveloppe les convives: c'est le beau -moment. Les langues se dlient, les mains se cherchent, -les confidences et les propos d'amour vont -leur train; on mange, on rit, on chante, les verres -circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, -les bouchons du champagne vont frapper le plafond, -on pille les assiettes, on se trompe de genoux; c'est -un dsordre ravissant, un tapage rendre l'oue -un sourd.</p> - -<p>Je crois qu'en voil assez pour montrer qu'au -besoin je pourrais faire une description; remerciez-moi -de ne mettre que cela, car je pourrais continuer -sur ce ton pendant huit jours de suite—les heures -de repas exceptes—sans que cela m'incommodt -aucunement et m'empcht de recevoir mes visites, -de fumer mon cigare et de causer avec mes amis.</p> - -<p>D'ailleurs, je crois que nos drles sont point, et -que leur conversation doit commencer tre intressante. -Je reprends le dialogue.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—C'est ici que je dois verser du vin -dans mon gilet, et donner boire ma chemise. -La chose est dite expressment page 171 de <i>la Peau -de chagrin</i>. Voici l'endroit. Diable! c'est prcisment -mon plus beau gilet, un gilet de velours, avec des -boutons d'or guillochs. N'importe, il faut que le -caractre soit conserv; le gilet sera perdu. Bah! -j'en aurai un autre. (<i>Il se verse un grand verre de -vin dans l'estomac.</i>) Ouf! c'est froid comme le diable; -j'aurais d avoir la prcaution de le faire tidir. Je -serai bien heureux si je n'attrape pas une pleursie. -C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute -mouille comme je l'ai!</p> - -<p><span class="small">RODERICK</span>, <i> l'autre bout de la table</i>.—Allons, -voyons, ne fais pas la bte, mets-y un peu de bonne -volont. Tu vois bien, puisque c'est toi qui fais Bnard, -qu'il faut que je te fourre une serviette dans -la bouche; il n'y a pas allguer que tu n'en manges -pas et que c'est une viande trop filandreuse pour -ton estomac. Je ne puis pas entrer dans tous ces -dtails: le texte est formel, voil ton affaire, -page 152. Allons, flambart, ouvre le bec et avale; -tu ne voudrais pas faire manquer la scne pour si -peu, et chagriner le plus tendre de tes amis. Aprs -tout, ce n'est pas si mauvais une serviette; quand -une fois tu t'y seras mis, tu en redemanderas -toi-mme, et tu ne voudras plus manger autre -chose.</p> - -<p>(<i>Voyant qu'il sme en vain les fleurs de sa rhtorique</i>, -<i>il passe de la parole l'action. Rodolphe crie -et se dbat.</i>)</p> - -<p><span class="small">RODOLPHE</span>.—Que quatre-vingts diables te sautent -au corps! mille tonnerres! sacr nom de Dieu! (<i>Ici -Roderick, profitant de l'hiatus occasionn par l'mission -de cet horrible jurement, lui fourre subtilement -une demie-aune de serviette dans le gosier.</i>)</p> - -<p><span class="small">L'UN</span>.—Il touffe; laisse-le tranquille.</p> - -<p><span class="small">L'AUTRE</span>.—Qu'il tienne seulement le bout de la -serviette dans sa bouche, cela suffira pour conserver -le caractre.</p> - -<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.—Il a manqu d'avaler sa langue -avec la serviette; il n'y aurait pas eu grand mal.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Pardieu! c'est ici et non autre part -que je dois jeter en l'air une pice de cent sous, -pour savoir s'il y a un Dieu. (<i>Il fouille dans sa poche.</i>) -Je ne trouverai pas une sclrate de pice. Je m'en -vais rater ma scne. O mon Dieu! (<i>Il fouille dans -son gilet.</i>) Rien, je n'ai pas seulement sur moi un -gredin de sou marqu pour empcher que le Diable -m'emporte.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Qu'est-ce que tu cherches donc comme -cela? et pourquoi retournes-tu toutes tes poches -comme un avare qui veut trouver ses pices fausses -pour faire l'aumne avec?</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Mon ami, si tu pouvais me prter -cinq francs, je t'en serais reconnaissant jusqu' la -mort, et mme aprs.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Les voil, tche de me les rendre, et je -te tiens quitte de la reconnaissance.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Pile ou face.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Face pour Dieu.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>, <i>jetant la pice, qui casse un verre en retombant</i>.—C'est -face.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Diable! voil une pice de cent sous -qui est plus catholique que nous; elle ira en paradis -aprs sa mort: avantage que j'espre ne pas -avoir. Pice de cent sous, mon amie, tu n'es qu'une -menteuse: il n'y a pas de Dieu; s'il y avait un -Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait pas vivre -M. Delrieu, qui a fait <i>Artaxerce</i>.</p> - -<p><span class="small">ROSETTE</span>.—Non, non, je ne le veux pas, c'est une -horreur! Monsieur, messieurs, finissez; a-t-on jamais -vu pareille chose! Allez donc, vous tes ivres -comme la soupe.</p> - -<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.—Voyons, Rosette, soyons raisonnable.</p> - -<p><span class="small">ROSETTE</span>.—Je le suis; c'est vous qui ne l'tes pas.</p> - -<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.—Au contraire.</p> - -<p><span class="small">PLUSIEURS VOIX</span>.—Qu'est-ce? qu'est-ce? Rosette -qui fait la bgueule pour la premire fois de sa vie. -C'est scandaleux!</p> - -<p><span class="small">ROSETTE</span>.—Embrassez-moi et caressez-moi tant -que vous voudrez, cela m'est gal; je suis ici pour -cela; mais, pour ce que vous dites, je n'y consentirai -pas.</p> - -<p><span class="small">PHILADELPHE</span>, <i>se dressant tant mal que bien sur ses -pieds de derrire</i>.—Messieurs, ne croyez pas que -j'exige de cette auguste princesse quelque chose -de monstrueux; ne prenez pas, je vous en prie, -une si mauvaise ide de mes mœurs. Je lui demande -une petite faveur toute pastorale, et qui -ne tire nullement consquence. Rien, moins que -rien; il ne s'agit que d'une bagatelle, c'est de me -laisser mettre mes bottes sur sa gorge; j'ai une autorit -pour cela, et je suis dans mon droit: c'est -moi qui fais Raphal, et Rosette, Aquilina. Voici le -passage dont je m'appuie; vous jugerez vous-mmes -si j'ai tort:—<i>Si tu n'avais pas les deux pieds sur -cette ravissante Aquilina</i>… C'est mile qui parle -Raphal; il n'y a pas sourciller, c'est on ne peut -plus formel.</p> - -<p><span class="small">DIFFRENTES VOIX</span>.—Il a raison, il a raison. Allons, -Rosette, excute-toi de bonne grce.</p> - -<p><span class="small">ROSETTE</span>.—Me faire meurtrir la gorge et tacher -ma robe pour satisfaire un pareil caprice, jamais!</p> - -<p><span class="small">UN OFFICIEUX</span>.—Il tera ses bottes.</p> - -<p>(<i>Philadelphe te ses bottes: deux ou trois de ses -camarades prennent Rosette et la couchent par terre. -Philadelphe pose lgrement son pied dessus. Rosette -crie, se dbat, et finit par rire: c'est par o elle aurait -d commencer.</i>)</p> - -<p><span class="small">VOIX DE FEMMES</span>, <i> l'autre bout de la table</i>.—Au -secours! au secours!</p> - -<p><span class="small">UN FLAMBART</span>.—Eh bien! quoi? qu'avez-vous -crier? On veut vous jeter par les fentres, c'est bachique, -c'est chevel, et cela a une belle tournure; -rien au monde n'est moins bourgeois.</p> - -<p><span class="small">LAURE</span>.—Mais c'est un vrai coupe-gorge ici.</p> - -<p><span class="small">CELUI-CI</span>.—On sait vivre, on a des gards pour -les dames, on les ouvrira auparavant, non pas les -dames, mais les fentres; il faut viter l'amphibologie. -Le Franais est essentiellement troubadour.</p> - -<p><span class="small">CELUI-LA</span>, <i>qui est un peu moins ivre que celui-ci</i>.—N'ayez -pas peur, mes mignonnes, nous sommes au -rez-de-chausse, et l'on a eu soin, crainte d'accident, -de mettre des matelas au dehors.</p> - -<p><span class="small">VOIX DE FEMMES ET AUTRES</span>.—Aie! aie! morbleu! -oh! ah! mille sabords! etc.</p> - -<p>(<i>Ici l'on jette les femmes par les fentres. L'conomie -de quelques jupons est un peu drange, et si les -assistants avaient t en tat de voir, ils auraient vu -plusieurs choses et beaucoup d'autres.</i>)</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Heuh! heuh!</p> - -<p><span class="small">UNE AME CHARITABLE</span>.—Tenez-lui la tte.</p> - -<p><span class="small">THODORE</span>.—Ouf!</p> - -<p><span class="small">SECONDE AME CHARITABLE</span>.—Rangez-le dans un coin, -qu'on ne lui marche pas dessus.</p> - -<p><span class="small">UN FARCEUR</span>.—Portons-le au tas avec les autres. -Quand il y en aura assez, nous les fumerons pour -les conserver leurs respectables parents, selon la -recette de <i>la Salamandre</i>.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Combien suis-je? Il me semble que je -suis plusieurs, et que je pourrais faire un rgiment - moi tout seul.</p> - -<p><span class="small">RODERICK</span>.—Tu n'es pas mme un: la partie la -plus noble de toi n'existe plus; elle s'est noye dans -la mer de vin dont tu t'es rempli l'estomac. Ainsi, -l'on peut parler de toi au prtrit dfini: Albert fut.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—Mon verre doit tre gauche ou -droite, moins qu'il ne soit dans le milieu, et cependant -je ne le vois nulle part. Qu'est-ce qui a -mang mon verre?… Ah ! il y a donc des filous -ici? Fermez les portes et fouillez tout le monde, on -le retrouvera. Un honnte homme ne peut pourtant -pas se laisser prir faute de boire quand il a soif. -Voil un saladier qui remplacera merveilleusement -le verre. (<i>Il verse une bouteille tout entire et -l'avale d'un seul trait.</i>) Certainement, Dieu est un -trs-bon enfant d'avoir donn le vin l'homme. Si -j'avais t Dieu, j'en aurais gard la recette pour -moi seul. O divine bouteille! Quant moi, j'ai toujours -regrett de ne pas tre entonnoir au lieu d'tre -homme.</p> - -<p><span class="small">RODERICK</span>.—En vrit, je crois que tu es plus -prs de l'un que de l'autre.</p> - -<p><span class="small">ALBERT</span>.—</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Entonnoir! entonnoir! tre entonnoir!… O rage!</div> -<div class="verse">Ne pas l'tre!</div> -</div> - -<p><span class="small">GUILLEMETTE</span>.—Malaquet, mon doux ami, mon -gentil ladre, tu n'es mie dans l'esprit de ton rle: -tu as omis un trs-beau et trs-mirifique passage: -Ils lchaient le plancher couvert d'un enduit gastronomique.</p> - -<p><span class="small">MALAQUET</span>.—Cuides-tu, ribaude, que j'aie envie -de faire un balai de ma langue?</p> - -<p><span class="small">HOURRA GNRAL</span>.—Le bol de punch! le bol de -punch!</p> - -<p>Un bol de punch, grand comme le cratre du Vsuve, -fut dpos sur la table par deux des moins -avins de la troupe.</p> - -<p>Sa flamme montait au moins trois ou quatre -pieds de haut, bleue, rouge, orange, violette, verte, -blanche, blouissante voir. Un courant d'air, venant -d'une fentre ouverte, la faisait vaciller et -trembler; on et dit une chevelure de salamandre -ou une queue de comte.</p> - -<p>—teignons les lumires! cria la bande.</p> - -<p>Les lumires, furent teintes; on n'y voyait pas -moins clair.</p> - -<p>La lueur du bol se rpandait dans toute la chambre, -et pntrait jusque dans les moindres recoins. -L'on se serait cru au cinquime acte d'un drame -moderne, quand le hros monte au ciel, ou la potence -au milieu des feux de Bengale.</p> - -<p>Des reflets verdtres et faux couraient sur ces figures -dj plies, hbtes par l'ivresse, et leur -donnaient un air morbide et cadavreux. Vous les -eussiez pris pour des noys la Morgue, en partie -de plaisir.</p> - -<p>Ce fut l'instant le plus triomphal de la soire.</p> - -<p>Le punch fut vers tout brlant dans les verres, -qui se fendaient et claquaient avec un ton sec. En -moins d'un quart d'heure il n'en restait pas une -goutte, et l'obscurit la plus complte rgna dans la -salle.</p> - -<p>Au reste, le tapage continuait de plus belle; c'tait -un bruit unique compos de cent bruits, et -dont on ne rendrait compte que trs-imparfaitement, -mme avec le secours des onomatopes. Des -jurements, des soupirs, des cris, des grognements, -des bruits de robes froisses, d'assiettes casses, et -mille autres.</p> - -<table summary=""> -<tr><td>Pan, pan!</td> <td>Frou, frou.</td></tr> -<tr><td>Glin, glin!</td> <td>Clac!</td></tr> -<tr><td>Brr…</td> <td>Aie, aie!</td></tr> -<tr><td>Hamph!</td> <td>Ah!</td></tr> -<tr><td>Fi!</td> <td>Oh!</td></tr> -<tr><td>Euh, heu…</td> <td>Paf!</td></tr> -<tr><td>Pouah!</td> <td>Ouf!</td></tr> -</table> -<p>Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre -dans un seul, un ronflement magistral qui -aurait couvert les pdales d'un orgue.</p> - -<p>Phœbus, ayant fait sa nuit, ta son bonnet de coton - rosette jonquille, donna un coup de peigne -sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et vint -clairer l'univers. La premire chose qu'il vit, ce fut -nos drles dormant comme des morts. Tout indign, -il leur dcoche un magnifique rayon trs-bien -dor, afin de les rveiller et de leur faire honte de -leur paresse; il y perdit son latin.</p> - -<p>Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le -monde dormant. Il eut beau tirer l'oreille celui-l, -donner une chiquenaude celui-ci, personne ne se -leva que lorsqu'il s'en fut coucher.</p> - -<p>Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois -d'alentour veills jusqu'au matin. Les maris s'en -plaignirent plus que les femmes, et quelque neuf -mois aprs la population de l'arrondissement fut -augmente de plusieurs petits piciers futurs extrmement -intressants.</p> - -<p>Pour nos drles, ils furent bien surpris de se trouver -la figure bleue ou verte; ils eurent beau se laver, -ils ne purent se dbarrasser de cette trange teinte. -Le reflet du punch s'tait coll leur peau, et en tait -devenu insparable; ils taient comme <i>l'Homme-Vert</i> -de la Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela -pour les punir d'avoir voulu se rendre autrement -qu'il ne les avait faits.</p> - -<p>Cela dmontre aux jeunes hommes le danger qu'il -y a de mettre en action les romans modernes.</p> - -<p>J'oubliais de dire que l'estimable socit, au sortir -de la salle du banquet, fut intercepte par les -sergents de ville, et conduite en prison comme prvenue -de tapage nocturne.</p> - -<p>Bnissons les dcrets de la Providence!</p> - - -<p class="c gap small">FIN DES JEUNES-FRANCE.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top4em xlarge">CONTES HUMORISTIQUES</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch7">LA CAFETIRE</h2> - -<p class="c small">CONTE FANTASTIQUE</p> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">J'ai vu sous de sombres voiles</div> -<div class="verse i2">Onze toiles,</div> -<div class="verse">La lune, aussi le soleil,</div> -<div class="verse">Me faisant la rvrence,</div> -<div class="verse i2">En silence,</div> -<div class="verse">Tout le long de mon sommeil.</div> -</div> - -<p class="attr"><i>La Vision de Joseph.</i></p> - -</blockquote> - -<h3>I</h3> - -<p>L'anne dernire, je fus invit, ainsi que deux -de mes camarades d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino -Borgnioli, passer quelques jours dans une -terre au fond de la Normandie.</p> - -<p>Le temps, qui, notre dpart, promettait d'tre -superbe, s'avisa de changer tout coup, et il -tomba tant de pluie, que les chemins creux o nous -marchions taient comme le lit d'un torrent.</p> - -<p>Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, -une couche paisse de terre grasse s'tait -attache aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur -ralentissait tellement nos pas, que nous -n'arrivmes au lieu de notre destination qu'une -heure aprs le coucher du soleil.</p> - -<p>Nous tions harasss; aussi, notre hte, voyant -les efforts que nous faisions pour comprimer nos -billements et tenir les yeux ouverts, aussitt que -nous emes soup, nous fit conduire chacun dans -notre chambre.</p> - -<p>La mienne tait vaste; je sentis, en y entrant, -comme un frisson de fivre, car il me sembla que -j'entrais dans un monde nouveau.</p> - -<p>En effet, l'on aurait pu se croire au temps de -la Rgence, voir les dessus de porte de Boucher -reprsentant les quatre Saisons, les meubles surchargs -d'ornements de rocaille du plus mauvais -got, et les trumeaux des glaces sculpts lourdement.</p> - -<p>Rien n'tait drang. La toilette couverte de -botes peignes, de houppes poudrer, paraissait -avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs -changeantes, un ventail sem de paillettes -d'argent, jonchaient le parquet bien cir, et, -mon grand tonnement, une tabatire d'caille ouverte -sur la chemine tait pleine de tabac encore -frais.</p> - -<p>Je ne remarquai ces choses qu'aprs que le domestique, -dposant son bougeoir sur la table de -nuit, m'eut souhait un bon somme, et, je l'avoue, -je commenai trembler comme la feuille. Je me -dshabillai promptement, je me couchai, et, pour -en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientt -les yeux en me tournant du ct de la muraille.</p> - -<p>Mais il me fut impossible de rester dans cette -position: le lit s'agitait sous moi comme une vague, -mes paupires se retiraient violemment en -arrire. Force me fut de me retourner et de voir.</p> - -<p>Le feu qui flambait jetait des reflets rougetres -dans l'appartement, de sorte qu'on pouvait sans -peine distinguer les personnages de la tapisserie -et les figures des portraits enfums pendus la -muraille.</p> - -<p>C'taient les aeux de notre hte, des chevaliers -bards de fer, des conseillers en perruque, et de -belles dames au visage fard et aux cheveux poudrs - blanc, tenant une rose la main.</p> - -<p>Tout coup le feu prit un trange degr d'activit; -une lueur blafarde illumina la chambre, et -je vis clairement que ce que j'avais pris pour de -vaines peintures tait la ralit; car les prunelles -de ces tres encadrs remuaient, scintillaient d'une -faon singulire; leurs lvres s'ouvraient et se fermaient -comme des lvres de gens qui parlent, mais -je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le -sifflement de la bise d'automne.</p> - -<p>Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes -cheveux se hrissrent sur mon front, mes dents -s'entre-choqurent se briser, une sueur froide -inonda tout mon corps.</p> - -<p>La pendule sonna onze heures. Le vibrement du -dernier coup retentit longtemps, et, lorsqu'il fut -teint tout fait…</p> - -<p>Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne -ne me croirait, et l'on me prendrait pour un -fou.</p> - -<p>Les bougies s'allumrent toutes seules; le soufflet, -sans qu'aucun tre visible lui imprimt le mouvement, -se prit souffler le feu, en rlant comme un -vieillard asthmatique, pendant que les pincettes -fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait -les cendres.</p> - -<p>Ensuite une cafetire se jeta en bas d'une table -o elle tait pose, et se dirigea, clopin-clopant, -vers le foyer, o elle se plaa entre les tisons.</p> - -<p>Quelques instants aprs, les fauteuils commencrent - s'branler, et, agitant leurs pieds tortills -d'une manire surprenante, vinrent se ranger autour -de la chemine.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais -ce qui me restait voir tait encore bien plus extraordinaire.</p> - -<p>Un des portraits, le plus ancien de tous, celui -d'un gros joufflu barbe grise, ressemblant, s'y -mprendre, l'ide que je me suis faite du vieux -sir John Falstaff, sortit, en grimaant, la tte de -son cadre, et, aprs de grands efforts, ayant fait -passer ses paules et son ventre rebondi entre les -ais troits de la bordure, sauta lourdement par -terre.</p> - -<p>Il n'eut pas plutt pris haleine, qu'il tira de la -poche de son pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; -il souffla dedans pour s'assurer si la -forure tait bien nette, et il l'appliqua tous les -cadres les uns aprs les autres.</p> - -<p>Et tous les cadres s'largirent de faon laisser -passer aisment les figures qu'ils renfermaient.</p> - -<p>Petits abbs poupins, douairires sches et jaunes, -magistrats l'air grave ensevelis dans de grandes -robes noires, petits-matres en bas de soie, en culotte -de prunelle, la pointe de l'pe en haut, tous -ces personnages prsentaient un spectacle si bizarre, -que, malgr ma frayeur, je ne pus m'empcher de -rire.</p> - -<p>Ces dignes personnages s'assirent; la cafetire -sauta lgrement sur la table. Ils prirent le caf -dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui -accoururent spontanment de dessus un secrtaire, -chacune d'elles munie d'un morceau de sucre et -d'une petite cuiller d'argent.</p> - -<p>Quand le caf fut pris, tasses, cafetire et cuillers -disparurent la fois, et la conversation commena, -certes la plus curieuse que j'aie jamais oue, car aucun -de ces tranges causeurs ne regardait l'autre -en parlant: ils avaient tous les yeux fixs sur la -pendule.</p> - -<p>Je ne pouvais moi-mme en dtourner mes regards -et m'empcher de suivre l'aiguille, qui marchait -vers minuit pas imperceptibles.</p> - -<p>Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre -tait exactement celui de la pendule, se fit entendre -et dit:</p> - -<p>—Voici l'heure, il faut danser.</p> - -<p>Toute l'assemble se leva. Les fauteuils se reculrent -de leur propre mouvement; alors, chaque -cavalier prit la main d'une dame, et la mme voix -dit:</p> - -<p>—Allons, messieurs de l'orchestre, commencez!</p> - -<p>J'ai oubli de dire que le sujet de la tapisserie -tait un concerto italien d'un ct, et de l'autre une -chasse au cerf o plusieurs valets donnaient du -cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-l, -n'avaient fait aucun geste, inclinrent la tte en signe -d'adhsion.</p> - -<p>Le maestro leva sa baguette, et une harmonie -vive et dansante s'lana des deux bouts de la salle. -On dansa d'abord le menuet.</p> - -<p>Mais les notes rapides de la partition excute -par les musiciens s'accordaient mal avec ces graves -rvrences: aussi chaque couple de danseurs, au -bout de quelques minutes, se mit pirouetter -comme une toupie d'Allemagne. Les robes de soie -des femmes, froisses dans ce tourbillon dansant, -rendaient des sons d'une nature particulire; on -aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le -vent qui s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, -de sorte qu'elles avaient l'air de cloches -en branle.</p> - -<p>L'archet des virtuoses passait si rapidement sur -les cordes, qu'il en jaillissait des tincelles lectriques. -Les doigts des flteurs se haussaient et se -baissaient comme s'ils eussent t de vif-argent; -les joues des piqueurs taient enfles comme des -ballons, et tout cela formait un dluge de notes et -de trilles si presss et de gammes ascendantes et -descendantes si entortilles, si inconcevables, que -les dmons eux-mmes n'auraient pu deux minutes -suivre une pareille mesure.</p> - -<p>Aussi, c'tait piti de voir tous les efforts de ces -danseurs pour rattraper la cadence. Ils sautaient, -cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jets -battus et des entrechats de trois pieds de haut, -tant que la sueur, leur coulant du front sur les -yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais -ils avaient beau faire, l'orchestre les devanait toujours -de trois ou quatre notes.</p> - -<p>La pendule sonna une heure; ils s'arrtrent. Je -vis quelque chose qui m'tait chapp: une femme -qui ne dansait pas.</p> - -<p>Elle tait assise dans une bergre au coin de la -chemine, et ne paraissait pas le moins du monde -prendre part ce qui se passait autour d'elle.</p> - -<p>Jamais, mme en rve, rien d'aussi parfait ne -s'tait prsent mes yeux; une peau d'une blancheur -blouissante, des cheveux d'un blond cendr, -de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si -transparentes, que je voyais son me travers aussi -distinctement qu'un caillou au fond d'un ruisseau.</p> - -<p>Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer -quelqu'un, ce serait elle. Je me prcipitai hors du -lit, d'o jusque-l je n'avais pu bouger, et je me -dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui -agissait en moi sans que je pusse m'en rendre -compte; et je me trouvai ses genoux, une de ses -mains dans les miennes, causant avec elle comme -si je l'eusse connue depuis vingt ans.</p> - -<p>Mais, par un prodige bien trange, tout en lui -parlant, je marquais d'une oscillation de tte la musique -qui n'avait pas cess de jouer; et, quoique je -fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi -belle personne, les pieds me brlaient de danser -avec elle.</p> - -<p>Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il -parat qu'elle comprit ce que je voulais, car, levant -vers le cadran de l'horloge la main que je ne tenais -pas:</p> - -<p>—Quand l'aiguille sera l, nous verrons, mon -cher Thodore.</p> - -<p>Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement -surpris de m'entendre ainsi appeler par mon -nom, et nous continumes causer. Enfin, l'heure -indique sonna, la voix au timbre d'argent vibra -encore dans la chambre et dit:</p> - -<p>—Angla, vous pouvez danser avec monsieur, si -cela vous fait plaisir, mais vous savez ce qui en rsultera.</p> - -<p>—N'importe, rpondit Angla d'un ton boudeur.</p> - -<p>Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon -cou.</p> - -<p>—<i>Prestissimo!</i> cria la voix.</p> - -<p>Et nous commenmes valser. Le sein de la -jeune fille touchait ma poitrine, sa joue veloute -effleurait la mienne, et son haleine suave flottait -sur ma bouche.</p> - -<p>Jamais de la vie je n'avais prouv une pareille -motion; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts -d'acier, mon sang coulait dans mes artres en -torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur -comme une montre accroche mes oreilles.</p> - -<p>Pourtant cet tat n'avait rien de pnible. J'tais -inond d'une joie ineffable et j'aurais toujours -voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique -l'orchestre et tripl de vitesse, nous n'avions -besoin de faire aucun effort pour le suivre.</p> - -<p>Les assistants, merveills de notre agilit, -criaient bravo, et frappaient de toutes leurs forces -dans leurs mains, qui ne rendaient aucun son.</p> - -<p>Angla, qui jusqu'alors avait vals avec une nergie -et une justesse surprenantes, parut tout coup -se fatiguer; elle pesait sur mon paule comme si -les jambes lui eussent manqu; ses petits pieds, -qui, une minute auparavant, effleuraient le plancher, -ne s'en dtachaient que lentement, comme -s'ils eussent t chargs d'une masse de plomb.</p> - -<p>—Angla, vous tes lasse, lui dis-je, reposons-nous.</p> - -<p>—Je le veux bien, rpondit-elle en s'essuyant le -front avec son mouchoir. Mais, pendant que nous -valsions, ils se sont tous assis; il n'y a plus qu'un -fauteuil, et nous sommes deux.</p> - -<p>—Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous -prendrai sur mes genoux.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Sans faire la moindre objection, Angla s'assit, -m'entourant de ses bras comme d'une charpe -blanche, cachant sa tte dans mon sein pour se -rchauffer un peu, car elle tait devenue froide -comme un marbre.</p> - -<p>Je ne sais pas combien de temps nous restmes -dans cette position, car tous mes sens taient absorbs -dans la contemplation de cette mystrieuse et -fantastique crature.</p> - -<p>Je n'avais plus aucune ide de l'heure ni du lieu; -le monde rel n'existait plus pour moi, et tous les -liens qui m'y attachent taient rompus; mon me, -dgage de sa prison de boue, nageait dans le vague -et l'infini; je comprenais ce que nul homme ne -peut comprendre, les penses d'Angla se rvlant - moi sans qu'elle et besoin de parler; car son -me brillait dans son corps comme une lampe d'albtre, -et les rayons partis de sa poitrine peraient -la mienne de part en part.</p> - -<p>L'alouette chanta, une lueur ple se joua sur les -rideaux.</p> - -<p>Aussitt qu'Angla l'aperut, elle se leva prcipitamment, -me fit un geste d'adieu, et, aprs quelques -pas, poussa un cri et tomba de sa hauteur.</p> - -<p>Saisi d'effroi, je m'lanai pour la relever… Mon -sang se fige rien que d'y penser: je ne trouvai rien -que la cafetire brise en mille morceaux.</p> - -<p>A cette vue, persuad que j'avais t le jouet de -quelque illusion diabolique, une telle frayeur s'empara -de moi, que je m'vanouis.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Lorsque je repris connaissance, j'tais dans mon -lit; Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli se tenaient -debout mon chevet.</p> - -<p>Aussitt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'cria:</p> - -<p>—Ah! ce n'est pas dommage! voil bientt une -heure que je te frotte les tempes d'eau de Cologne. -Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin, voyant -que tu ne descendais pas, je suis entr dans ta chambre, -et je t'ai trouv tout du long tendu par terre, -en habit la franaise, serrant dans tes bras un morceau -de porcelaine brise, comme si c'et t une -jeune et jolie fille.</p> - -<p>—Pardieu! c'est l'habit de noce de mon grand-pre, -dit l'autre en soulevant une des basques de -soie fond rose ramages verts. Voil les boutons de -strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Thodore -l'aura trouv dans quelque coin et l'aura mis -pour s'amuser. Mais propos de quoi t'es-tu trouv -mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour une petite-matresse -qui a des paules blanches; on la dlace, -on lui te ses colliers, son charpe, et c'est une -belle occasion de faire des minauderies.</p> - -<p>—Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis -sujet cela, rpondis-je schement.</p> - -<p>Je me levai, je me dpouillai de mon ridicule accoutrement.</p> - -<p>Et puis l'on djeuna.</p> - -<p>Mes trois camarades mangrent beaucoup et burent -encore plus; moi, je ne mangeais presque pas, -le souvenir de ce qui s'tait pass me causait d'tranges -distractions.</p> - -<p>Le djeuner fini, comme il pleuvait verse, il n'y -eut pas moyen de sortir; chacun s'occupa comme il -put. Borgnioli tambourina des marches guerrires -sur les vitres; Arrigo et l'hte firent une partie de -dames; moi, je tirai de mon album un carr de vlin, -et je me mis dessiner.</p> - -<p>Les linaments presque imperceptibles tracs par -mon crayon, sans que j'y eusse song le moins du -monde, se trouvrent reprsenter avec la plus merveilleuse -exactitude la cafetire qui avait jou un -rle si important dans les scnes de la nuit.</p> - -<p>—C'est tonnant comme cette tte ressemble -ma sœur Angla, dit l'hte, qui, ayant termin -sa partie, me regardait travailler par-dessus mon -paule.</p> - -<p>En effet, ce qui m'avait sembl tout l'heure une -cafetire tait bien rellement le profil doux et mlancolique -d'Angla.</p> - -<p>—De par tous les saints du paradis! est-elle -morte ou vivante? m'criai-je d'un ton de voix tremblant, -comme si ma vie et dpendu de sa rponse.</p> - -<p>—Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion -de poitrine la suite d'un bal.</p> - -<p>—Hlas! rpondis-je douloureusement.</p> - -<p>Et, retenant une larme qui tait prs de tomber, -je replaai le papier dans l'album.</p> - -<p>Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour -moi de bonheur sur la terre!</p> - -<p class="ind small">1831.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">LAQUELLE DES DEUX</h2> - -<p class="c small">HISTOIRE PERPLEXE</p> - - -<p>L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans -le monde deux sœurs, deux Anglaises; quand on -voyait l'une, on pouvait tre sr que l'autre n'tait -pas loin; aussi les avait-on nommes les belles insparables.</p> - -<p>Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique -sœurs jumelles, elles n'avaient de commun qu'une -seule chose: c'est qu'on ne pouvait les connatre -sans les aimer, car c'taient bien les deux plus charmantes -et, en mme temps, les deux plus dissemblables -cratures qui se soient jamais rencontres -ensemble. Cependant elles paraissaient s'accorder -le mieux du monde.</p> - -<p>Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes -filles, elles avaient compris les avantages du contraste, -ou bien s'il existait entre elles une vritable -amiti; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir -l'une l'autre merveilleusement bien, et je pense -qu'au fond, c'tait le motif de leur union apparente; -car il me semble bien difficile que deux sœurs du -mme ge, d'une beaut gale quoique diffrente, -ne se hassent pas cordialement. Il n'en tait pas -ainsi, et les deux adorables filles taient toujours -cte cte dans le mme coin du salon, -s'paulant l'une l'autre avec une gracieuse familiarit, -ou demi couches sur les coussins de la -mme causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne -se quittaient pas une seule minute.</p> - -<p>Cela me paraissait bien trange et faisait le dsespoir -de tous les fashionables du cercle; car il tait -impossible de dire un mot Musidora que Clary ne -l'entendt; il tait impossible de glisser un billet -dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en -apert: c'tait vraiment insoutenable. Les deux petites -s'amusaient comme deux folles qu'elles taient -de toutes ces tentatives infructueuses, et prenaient -un malin plaisir les provoquer et les dtruire -ensuite par quelque saillie enfantine ou quelque boutade -inattendue. Il faisait beau voir, je vous jure, la -mine piteuse et dcontenance des pauvres dandys, -forcs de renganer leur madrigal ou leur ptre. -Mon ami Ferdinand fut tellement tourdi de la dconvenue, -qu'il en mit huit jours sa cravate aussi -mal qu'un homme mari.</p> - -<p>Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner -autour des deux sœurs, m'en prenant tantt -Clary, tantt Musidora, et toujours sans succs. Je -m'tais tellement dpit, qu'un certain soir j'eus -une srieuse envie de me faire sauter ce qui me -restait de cervelle. Ce qui m'empcha de le faire, ce -fut l'ide que je laisserais la place libre au gilet de -Ferdinand, et cette rflexion judicieuse que je ne -pourrais pas essayer l'habit que mon tailleur devait -m'apporter le lendemain. Je remis mes projets de -suicide une autre fois; mais, en vrit, je ne sais -pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait.</p> - -<p>En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible -dcouverte que j'aimais la fois les deux sœurs. -Oui, madame, cela est vrai, quoique ce soit abominable, -et peut-tre mme parce que c'est abominable; -toutes les deux! Je vous entends d'ici dire, en -faisant votre jolie petite moue: Le monstre! Je -vous assure que je suis pourtant le plus inoffensif -garon du monde; mais le cœur de l'homme, quoiqu'il -ne soit pas beaucoup prs aussi singulier que -celui de la femme, est encore une bien singulire -chose, et nul ne peut rpondre de ce qui lui arrivera, -pas mme vous, madame. Il est probable que, -si je vous avais connue plus tt, je n'aurais aim -que vous: mais je ne vous connaissais pas.</p> - -<p>Clary tait grande et svelte comme une Diane antique: -elle avait les plus beaux yeux du monde, des -sourcils qu'on aurait pu croire tracs au pinceau, -un nez fin et hardiment profil, un teint d'une pleur -chaude et transparente, les mains fines et correctes, -le bras charmant quoiqu'un peu maigre, et -les paules aussi parfaites que peut les avoir une -toute jeune fille (car les belles paules ne naissent -qu' trente ans): bref, c'tait une vraie pri!</p> - -<p>Avais-je tort?</p> - -<p>Musidora avait des chairs diaphanes, une tte -blonde et blanche, et des yeux d'une limpidit anglique, -des cheveux si fins et si soyeux, qu'un souffle -les parpillait et semblait en doubler le volume, -avec cela un tout petit pied et un corsage de gupe: -on l'aurait prise pour une fe.</p> - -<p>N'avais-je pas raison?</p> - -<p>Aprs un second examen, je fis une dcouverte -bien plus horrible encore que la premire, c'est que -je n'aimais ni Clary ni Musidora: Clary seule ne me -plaisait qu' moiti; Musidora, spare de sa sœur, -perdait presque tout son charme; quand elles taient -ensemble, mon amour revenait, et je les trouvais -toutes deux galement adorables. Ce n'tait pas de -la brune ou la blonde que j'tais pris, c'tait de la -runion de ces deux types de beaut que les deux -sœurs rsumaient si parfaitement; j'aimais une espce -d'tre abstrait qui n'tait pas Musidora, qui -n'tait pas Clary, mais qui tenait galement de toutes -deux; un fantme gracieux n du rapprochement -de ces deux belles filles, et qui allait voltigeant de -la premire la seconde, empruntant celle-ci son -doux sourire, celle-l son regard de feu; corrigeant -la mlancolie de la blonde par la vivacit de -la brune, en prenant chacune ce qu'elle avait de -plus choisi, et compltant l'une par l'autre; quelque -chose de charmant et d'indescriptible qui venait -de toutes les deux, et qui s'envolait ds qu'elles -taient spares. Je les avais fondues dans mon -amour, et je n'en faisais vritablement qu'une seule -et mme personne.</p> - -<p>Ds que les deux sœurs eurent compris que c'tait -ainsi et pas autrement que je les aimais,—elles -eurent compris cela bien vite,—elles me reurent -mieux et me tmoignrent plusieurs reprises une -prfrence marque sur tous mes rivaux.</p> - -<p>Ayant eu l'occasion de rendre quelques services -assez importants la mre, je fus admis dans la -maison et bientt compt au nombre des amis intimes. -On y tait toujours pour moi; j'allais, je venais; -on ne m'appelait plus que par mon nom de -baptme; je retouchais les dessins des petites; j'assistais - leurs leons de musique, on ne se gnait -pas devant moi. C'tait une position horrible et -dlicieuse, j'tais aux anges et je souffrais le martyre. -Pendant que je dessinais, les deux sœurs se -penchaient sur mon paule; je sentais leur cœur -battre et leur haleine voltiger dans mes cheveux: -ce sont, en vrit, les plus mauvais dessins que j'aie -faits de ma vie; n'importe, on les trouvait admirables. -Quand nous tions au salon, nous nous reposions -tous les trois dans l'embrasure d'une croise, -et le rideau qui retombait sur nous longs plis -nous faisait comme une espce de chambre dans -la chambre, et nous tions l aussi libres que dans -un cabinet; Musidora tait ma gauche, Clary -droite, et je tenais une de leurs mains dans chacune -des miennes; nous caquetions comme des pies, -c'tait un ramage ne pas s'entendre: les petites -parlaient la fois, et il m'arrivait souvent de donner - Clary la rponse de Musidora, et ainsi de suite; -et quelquefois cela donnait lieu des -propos si -charmants, des quiproquos si comiques, que nous -nous en tenions les ctes de rire. Pendant ce temps-l, -la mre faisait du filet, lisait quelque vieux journal, -ou sommeillait demi dans sa bergre.</p> - -<p>Certainement, ma position tait digne d'envie -et je n'aurais pu en rver une plus dsirable; -cependant je n'tais heureux qu' moiti: si en -jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait -quelque chose et que ce n'tait pas un baiser -complet; alors, je courais embrasser Musidora, et -le mme effet se rptait en sens inverse: avec -l'une je regrettais l'autre, et ma volupt n'et t -entire que si j'eusse pu les embrasser toutes deux - la fois: ce n'tait pas une chose fort aise.</p> - -<p>Une chose singulire, c'est que les deux charmantes -<i>misses</i> n'taient pas jalouses l'une de l'autre: -il est vrai que j'avais soin de rpartir mes caresses -et mes attentions avec la plus exacte impartialit: -malgr cela, ma situation tait des plus -difficiles, et j'tais dans des transes perptuelles. Je -ne sais pas si l'effet qu'elles produisaient sur moi, -elles se le produisaient rciproquement sur elles; -mais je ne puis attribuer un autre motif la bonne -intelligence qui rgnait entre nous. Elles se sentaient -dpareilles quand elles n'taient pas ensemble, -et comprenaient intrieurement que l'une n'tait -que la moiti de l'autre, et qu'il fallait qu'elles -fussent runies pour former un tout. A la bienheureuse -nuit o elles furent conues, il est probable -que l'Ange qui n'avait apport qu'une me, -ne comptant pas sur deux jumelles, n'avait pas eu -le temps de remonter en chercher une seconde, et -l'avait divise entre les deux petites cratures. Cette -folle ide s'tait tellement enracine dans mon esprit, -que je les avais dbaptises, et leur avais donn -un seul nom pour toutes les deux.</p> - -<p>Musidora et Clary taient en proie au mme supplice -que moi. Un jour, je ne sais si cela se fit de -concert ou par un mouvement naturel, elles arrivrent -en courant ma rencontre, et se jetrent tout -essouffles contre ma poitrine. Je penchai la tte -pour les embrasser comme c'tait ma coutume, -elles me prvinrent et me baisrent la fois chacune -sur une joue; leurs beaux yeux brillaient d'un -clat extraordinaire, leurs petits cœurs battaient, -battaient: peut-tre tait-ce parce qu'elles avaient -couru; mais dans l'instant je ne l'attribuai pas -cela; elles avaient un air mu et satisfait qu'elles -n'avaient pas lorsque je les embrassais sparment. -C'est que la sensation tait simultane et que ces -deux baisers n'taient effectivement qu'un seul et -mme baiser, non pas le baiser de Musidora et de -Clary, mais celui de la femme complte qu'elles formaient - elles deux, qui tait l'une et l'autre et n'tait -ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idale - qui j'avais donn le nom d'Adorata. Cela tait -charmant, et je fus heureux au moins trois secondes. -Mais cette ide me vint, qu'avec cette manire, -j'tais passif et non actif, et qu'il tait de ma -dignit d'homme de ne pas laisser intervertir les -rles. Je runis dans une seule de mes mains les -doigts effils de Musidora et de Clary, et je les attirai -en faisceau jusque sur mes lvres; ainsi je leur -rendis leur caresse comme elles me l'avaient donne, -et ma bouche toucha la main de Clary en mme -temps que celle de sa sœur. Elles entrrent tout de -suite dans mon ide, toute subtile qu'elle tait, et -me jetrent pour rcompense le regard le plus enchanteur -que jamais deux femmes en prsence aient -laiss tomber sur un mme homme.</p> - -<p>Vous rirez, vous direz que j'tais fou, et que c'est -un trs-petit malheur que d'tre aim la fois de -deux charmantes personnes; mais la vrit est que -je n'avais jamais t aussi tourment de ma vie; -j'aurais possd Clary, j'aurais possd Musidora, -je n'en aurais certes pas t plus heureux: ce que -je voulais tait impossible, c'tait de les avoir toutes -deux en mme temps, la mme place. Vous voyez -bien que j'avais totalement perdu la tte.</p> - -<p>En ce temps-l, il me tomba entre les mains un -certain roman chinois de feu le chinois M. Abel -Rmusat; il tait intitul: <i>Yu-Kiao-Li, ou les Deux -Cousines</i>. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir -la description des tasses de th, et aux improvisations -sur la fleur de pcher et les branches de -saule, qui remplissent les premiers volumes; mais, -quand je vins l'endroit o le bachelier s lettres -See-Yeoupe, dj amoureux de la premire cousine, -devient derechef amoureux de l'autre cousine, la -belle Yo-Mu-Li, je commenai prendre intrt au -livre, cause de ce double amour qui me rappelait -ma position, tant il est vrai que nous sommes profondment -gostes et que nous n'approuvons que -ce qui parle de nous. J'attendais le dnoment avec -anxit, et, quand je vis que le bachelier See-Yeoupe -pousait les deux cousines, je vous assure que je -me suis surpris dsirer d'tre Chinois, rien que -pour pouvoir tre bigame, et cela, sans tre pendu. -Il est vrai que je n'aurais pas promen, comme -l'honnte Chinois, mon amour alternatif du pavillon -de l'est au pavillon de l'ouest; n'importe, je me -pris, ds ce jour, d'une singulire admiration pour -<i>Yu-Kialo-Li</i>, et je le prnai partout comme le plus -beau roman du monde.</p> - -<p>Excd d'une situation aussi fausse, je rsolus, -faute de mieux, de demander une des deux sœurs -en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou Musidora. -Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se -fixer, sur le bonheur d'tre en mnage, si bien que -la mre fit retirer les deux petites et la conversation -s'engagea:</p> - -<p>—Madame, vous allez me trouver bien trange, -lui dis-je; mon intention formelle est certainement -d'pouser une de vos demoiselles, si vous me l'accordez; -mais elles me paraissent si aimables toutes -deux, que je ne sais laquelle prendre.</p> - -<p>Elle sourit et me dit:</p> - -<p>—Je suis comme vous, je ne sais laquelle j'aime -le mieux; mais avec le temps vous vous dciderez; -mes filles sont jeunes, elles peuvent attendre.</p> - -<p>Nous en restmes l.</p> - -<p>Trois, quatre mois se passrent; j'tais aussi incertain -que le premier jour: c'tait affreux. Je ne -pouvais rester plus longtemps dans la maison sans -prendre un parti, je ne pouvais le prendre; je prtextai -un voyage. Les deux petites pleurrent beaucoup; -la mre me dit adieu avec un air de piti -bienveillante et douce que je n'oublierai jamais; -elle avait compris combien tait grand mon malheur. -Les deux sœurs m'accompagnrent jusqu'au -bas de l'escalier, et, l, sentant bien que nous ne -devions plus nous revoir, me donnrent chacune -une boucle de leurs cheveux. Je n'ai pleur dans -ma vie que cette fois-l et puis une autre; mais c'est -une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis -tresser les deux mches ensemble et je les portai -sentimentalement sur mon cœur pendant mes six -mois d'absence.</p> - -<p>A mon retour, j'appris que les deux sœurs taient -maries, l'une un gros major qui tait toujours -ivre et qui la battait; l'autre un juge, ou quelque -chose comme cela, qui avait les yeux et le nez -rouges; toutes deux taient enceintes. On peut bien -croire que je n'pargnai pas les maldictions ces -deux brutaux, qui n'avaient pas craint de ddoubler -cette individualit charmante, faite de deux corps -et d'une seule me, et que je me rpandis en invectives -furibondes sur le prosasme du sicle et -l'immoralit du mariage.</p> - -<p>La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. -Un mois aprs, je pris une matresse.</p> - -<p>L'autre jour, Mariette a trouv ce gage de tendresse -en mettant de l'ordre dans mes papiers, et, -voyant ces deux boucles, l'une blonde et l'autre -brune, elle m'a cru coupable d'une double infidlit, -et peu s'en est fallu qu'elle ne m'arracht les -yeux; cela aurait t dommage, car c'est peu -prs tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les -dames prtendent que j'ai un joli regard. J'ai eu -toutes les peines du monde la convaincre de -mon innocence, et je crois qu'elle me garde encore -rancune.</p> - -<p>Ceci est l'histoire de mes amours de l'hiver dernier, -et la raison pourquoi je suis admirateur des -romans chinois.</p> - -<p class="ind">1833.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">L'AME DE LA MAISON</h2> - -<p class="c small">CONTE</p> - - -<h3>I</h3> - -<p>Lorsque je suis seul, et que je n'ai rien faire, -ce qui m'arrive souvent, je me jette dans un -fauteuil, je croise les bras; puis, les yeux au plafond, -je passe ma vie en revue.</p> - -<p>Ma mmoire, pittoresque magicienne, prend la -palette, trace, grands traits et larges touches, -une suite de tableaux diaprs des couleurs les plus -tincelantes et les plus diverses; car, bien que mon -existence extrieure ait t presque nulle, au dedans -j'ai beaucoup vcu.</p> - -<p>Ce qui me plat surtout dans ce panorama, ce -sont les derniers plans, la bande qui bleuit et -touche l'horizon, les lointains bauchs dans la -vapeur, vague comme le souvenir d'un rve, doux -l'œil et au cœur.</p> - -<p>Mon enfance est l, joueuse et candide, belle de -la beaut d'une matine d'avril, vierge de corps et -d'me, souriant la vie comme une bonne chose. -Hlas! mon regard s'arrte complaisamment cette -reprsentation de mon moi d'alors, qui n'est plus -mon moi d'aujourd'hui! J'prouve, en me voyant, -une espce d'hsitation; comme lorsqu'on rencontre -par hasard un ami ou un parent, aprs une si -longue absence qu'on a eu le temps d'oublier ses -traits, j'ai quelquefois toutes les peines du monde - me reconnatre. A dire vrai, je ne me ressemble -gure.</p> - -<p>Depuis, tant de choses ont pass par ma pauvre -tte! Ma physionomie physique et morale est totalement -change.</p> - -<p>Au souffle glacial du prosasme, j'ai perdu une -une toutes mes illusions; elles sont tombes de -mon me, comme les fleurs de l'amandier par une -bise froide, et les hommes ont march dessus avec -leurs pieds de fange; ma pense adolescente, touche -et pollue par leurs mains grossires, n'a rien -conserv de sa fracheur et de sa puret primitives; -sa fleur, son velout, son clat, tout a disparu; -comme l'aile de papillon qui laisse aux doigts une -poussire d'or, d'azur et de carmin, elle a laiss -son principe odorant sur l'index et le pouce de ceux -qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide.</p> - -<p>Avec la jeunesse de ma pense, celle de mon -corps s'en est alle aussi; mes joues, rebondies et -roses comme des pommes, se sont profondment -creuses; ma bouche, qui riait toujours, et que l'on -et prise pour un coquelicot noy dans une jatte de -lait, est devenue horizontale et ple; mon profil se -dessine en mplats fortement accuss; une ride -prcoce commence se dessiner sur mon front; -mes yeux n'ont plus cette humidit limpide qui les -faisait briller comme deux sources o le soleil -donne: les veilles, les chagrins les ont fatigus et -rougis, leur orbite s'est cave, de sorte qu'on peut -dj comprendre les os sous la chair, c'est--dire le -cadavre sous l'homme, le nant sous la vie.</p> - -<p>Oh! s'il m'tait donn de revenir sur moi-mme! -Mais ce qui est fait est fait, n'y pensons plus.</p> - -<p>Parmi tous ces tableaux, un surtout se dtache -nettement, de mme qu'au bout d'une plaine uniforme, -un bouquet de bois, une flche d'glise dore -par le couchant.</p> - -<p>C'est le prieur de mon oncle le chanoine; je le -vois encore d'ici, au revers de la colline, entre les -grands chtaigniers, deux pas de la chapelle de -Saint-Caribert.</p> - -<p>Il me semble tre en ce moment dans la cuisine: -je reconnais le plafond ray de solives de chne -noircies par la fume; la lourde table aux pieds -massifs; la fentre troite taille vitraux qui ne -laissent passer qu'un demi-jour vague et mystrieux, -digne d'un intrieur de Rembrandt; les tablettes -disposes par tages qui soutiennent une -grande quantit d'ustensiles de cuivre jaune et -rouge, de formes bizarres, les unes fondues dans -l'ombre, les autres se dtachant du fond, une paillette -saillante sur la partie lumineuse et des reflets -sur le bord; rien n'est chang! Les assiettes, les -plats d'tain, clairs comme de l'argent; les pots de -faence fleurs, les bouteilles large ventre, les -fioles grles goulot allong, ainsi qu'on les trouve -dans les tableaux de vieux matres flamands; tout -est la mme place, le petit dtail est minutieusement -conserv. A l'angle du mur, irise par un -rayon de soleil, j'aperois la toile de l'araigne -qui, tout enfant, je donnais des mouches aprs leur -avoir coup les ailes, et le profil grotesque de Jacobus -Pragmater, sur une porte condamne o le pltre -est plus blanc. Le feu brille dans la chemine; -la fume monte en tourbillonnant le long de la -plaque armorie aux armes de France; des gerbes -d'tincelles s'chappent des tisons qui craquent; la -fine poularde, prpare pour le dner de mon oncle, -tourne lentement devant la flamme. J'entends le -tic-tac du tourne-broche, le petillement des -charbons, et le grsillement de la graisse qui -tombe goutte goutte dans la lchefrite brlante. -Berthe, son tablier blanc retrouss sur la -hanche, l'arrose, de temps en temps, avec une cuiller -de bois et veille sur elle, comme une mre sur -sa fille.</p> - -<p>Et la porte du jardin s'ouvre. Jacobus Pragmater, -le matre d'cole, entre pas mesurs, tenant d'une -main un bton de houx, et de l'autre main la petite -Maria, qui rit et chante…</p> - -<p>Pauvre enfant! en crivant ton nom, une larme -tremble au bout de mes cils humides. Mon cœur se -serre.</p> - -<p>Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne -crature! tu le mrites, car tu m'aimais bien, et, -depuis que tu ne m'accompagnes plus dans la vie, -il me semble qu'il n'y a rien autour de moi.</p> - -<p>L'herbe doit crotre bien haute sur ta fosse, car -tu es morte l-bas, et personne n'y est all: pas -mme moi, que tu prfrais tout autre, et que tu -appelais ton petit mari.</p> - -<p>Pardonne, Maria! je n'ai pu, jusqu' prsent, -faire le voyage; mais j'irai, je chercherai la place; -pour la dcouvrir, j'interrogerai les inscriptions de -toutes les croix, et quand je l'aurai trouve, je me -mettrai genou, je prierai longtemps, bien longtemps, -afin que ton ombre soit console; je jetterai -sur la pierre, verte de mousse, tant de guirlandes -blanches et de fleurs d'oranger, que ta fosse semblera -une corbeille de mariage.</p> - -<p>Hlas! la vie est faite ainsi. C'est un chemin pre -et montueux: avant que d'tre au but, beaucoup -se lassent; les pieds endoloris et sanglants, beaucoup -s'asseyent sur le bord d'un foss, et ferment -leurs yeux pour ne plus les rouvrir. A mesure que -l'on marche, le cortge diminue: l'on tait parti -vingt, on arrive seul cette dernire htellerie de -l'homme, le cercueil; car il n'est pas donn tous -de mourir jeunes… et tu n'es pas, Maria, la seule -perte que j'aie dplorer.</p> - -<p>Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte; -ils reposent oublis au fond d'un cimetire de campagne. -Tom, le chat favori de Berthe, n'a pas survcu - sa matresse: il est mort de douleur sur la -chaise vide o elle s'asseyait pour filer, et personne -ne l'a enterr, car qui s'intressait au pauvre -Tom, except Jacobus Pragmater et la vieille -Berthe?</p> - -<p>Moi seul, je suis rest pour me souvenir d'eux -et crire leur histoire, afin que la mmoire ne s'en -perde pas.</p> - - -<h3>II</h3> - -<p>C'tait un soir d'hiver; le vent, en s'engouffrant -dans la chemine, en faisait sortir des lamentations -et des gmissements tranges: on et dit ces soupirs -vagues et inarticuls qu'envoie l'orgue aux -chos de la cathdrale. Les gouttes de pluie cinglaient -les vitres avec un son clair et argent.</p> - -<p>Moi et Maria, nous tions seuls. Assis tous les -deux sur la mme chaise, paresseusement appuys -l'un sur l'autre, mon bras autour d'elle, le sien -autour de moi, nos joues se touchant presque, les -boucles de nos cheveux mles ensemble: si tranquilles, -si reposs, si dtachs du monde, si oublieux -de toute chose, que nous entendions notre -chair vivre, nos artres battre et nos nerfs tressaillir. -Notre respiration venait se briser temps -gaux sur nos lvres, comme la vague sur le sable, -avec un bruit doux et monotone; nos cœurs palpitaient - l'unisson, nos paupires s'levaient et s'abaissaient -simultanment; tout dans nos mes et -dans nos corps tait en harmonie et vivait de concert, -ou plutt nous n'avions qu'une me deux, -tant la sympathie avait fondu nos existences dans -une seule et mme individualit.</p> - -<p>Un fluide magntique entrelaait autour de nous, -comme une rsille de soie aux mille couleurs, ses -filaments magiques; il en partait un de chaque -atome de mon tre, qui allait se nouer un atome -de Maria; nous tions si puissamment, si intimement -lis, que je suis sr que la balle qui aurait -frapp l'un aurait tu l'autre sans le toucher.</p> - -<p>Oh! qui pourrait, au prix de ce qui me reste -vivre, me rendre une de ces minutes si courtes et -si longues, dont chaque seconde renferme tout un -roman intrieur, tout un drame complet, tout une -existence entire, non pas d'homme, mais d'ange! -Age fortun des premires motions, o la vie nous -apparat comme travers un prisme, fleurie, paillete, -chatoyante, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, -o le pass et l'avenir sont rattachs un prsent -sans chagrin, par de douces souvenances et un espoir -qui n'a pas t tromp, ge de posie et d'amour, -o l'on n'est pas encore mchant, parce qu'on n'a -pas t malheureux, pourquoi faut-il que tu passes -si vite, et que tous nos regrets ne puissent te faire -revenir une fois pass!</p> - -<p>Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui -voudrait mourir et faire place aux autres, s'il nous -tait donn de ne pas perdre cette virginit d'me -et les riantes illusions qui l'accompagnent? L'enfant -est un ange descendu de l-haut, qui Dieu a -coup les ailes en le posant sur le monde, mais qui -se souvient encore de sa premire patrie. Il s'avance -d'un pas timide dans les chemins des hommes, et -tout seul; son innocence se dflore leur contact, -et bientt il a tout fait oubli qu'il vient du ciel -et qu'il doit y retourner.</p> - -<p>Abms dans la contemplation l'un et l'autre, nous -ne pensions pas notre propre vie; spectateurs d'une -existence en dehors de nous, nous avions oubli la -ntre.</p> - -<p>Cependant cette espce d'extase ne nous empchait -pas de saisir jusqu'aux moindres bruits intrieurs, -jusqu'aux moindres jeux de lumire dans -les recoins obscurs de la cuisine et les interstices -des poutres: les ombres, dcoupes en atomes baroques, -se dessinaient nettement au fond de notre -prunelle; les reflets tincelants des chaudrons, les -diamants phosphoriques allums aux reflets des -cafetires argentes, jetaient des rayons prismatiques -dans chacun de nos cils. Le son monotone du -coucou juch dans son armoire de chne, le craquement -des vitrages de plomb, les jrmiades du -vent, le caquetage des fagots flambants dans l'tre, -toutes les harmonies domestiques parvenaient distinctement - notre oreille, chacune avec sa signification -particulire. Jamais nous n'avions aussi bien -compris le bonheur de la maison et les volupts -indfinissables du foyer!</p> - -<p>Nous tions si heureux d'tre l, cois et chauds, -dans une chambre bien close, devant un feu clair, -seuls et libres de toute gne, tandis qu'il pleuvait, -ventait et grlait au dehors; jouissant d'une tide -atmosphre d't, tandis que l'hiver, faisant craqueter -ses doigts blancs de givre, mugissait deux -pas, spar de nous par une vitre et une planche. -A chaque sifflement aigu de la bise, chaque redoublement -de pluie, nous nous serrions l'un contre -l'autre, pour tre plus forts, et nos lvres, lentement -djointes, laissaient aller un <i>Ah! mon Dieu!</i> -profond et sourd.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! qu'ils sont plaindre, les pauvres -gens qui sont en route!</p> - -<p>Et puis nous nous taisions, pour couter les abois -du chien de la ferme, le galop heurt d'un cheval -sur le grand chemin, le criaillement de la girouette -enroue; et, par-dessus tout, le cri du grillon tapi -entre les briques de l'tre, vernisses et bistres par -une fume sculaire.</p> - -<p>—J'aimerais bien tre grillon, dit la petite Maria -en mettant ses mains roses et poteles dans les -miennes, surtout en hiver: je choisirais une crevasse -aussi prs du feu que possible, et j'y passerais -le temps me chauffer les pattes. Je tapisserais -bien ma cellule avec de la barbe de chardon et -de pissenlit; je ramasserais les duvets qui flottent -en l'air, je m'en ferais un matelas et un oreiller bien -souples, bien moelleux, et je me coucherais dessus. -Du matin jusqu'au soir, je chanterais ma petite chanson -de grillon, et je ferais <i>cri cri</i>; et puis je ne travaillerais -pas, je n'irais pas l'cole. Oh! quel bonheur!… -Mais je ne voudrais pas tre noir comme -ils sont… N'est-ce pas, Thophile, que c'est vilain -d'tre noir?…</p> - -<p>Et, en prononant ces mots, elle jeta une œillade -coquette sur la main que je tenais.</p> - -<p>—Tu es une folle! lui dis-je en l'embrassant. Toi -qui ne peux rester un seul instant tranquille, tu -t'ennuierais bien vite de cette vie gale et dormante. -Ce pauvre reclus de grillon ne doit gure s'amuser -dans son ermitage; il ne voit jamais le soleil, le -beau soleil aux cheveux d'or, ni le ciel de saphir, -avec ses beaux nuages de toutes couleurs; il n'a -pour perspective que la plaque noircie de l'tre, les -chenets et les tisons; il n'entend d'autre musique -que la bise et le tic-tac du tourne-broche…</p> - -<p>Quel ennui!…</p> - -<p>Si je voulais tre quelque chose, j'aimerais -bien mieux tre demoiselle; parle-moi de cela, -la bonne heure, c'est si joli!… On a un corset d'meraude, -un diamant pour œil, de grandes ailes -de gaze d'argent, de petites pattes frles, veloutes. -Oh! si j'tais demoiselle!… comme je volerais par -la campagne, droite, gauche, selon ma fantaisie… -au long des haies d'aubpine, des mriers -sauvages et des glantiers panouis! Effleurant du -bout de l'aile un bouton d'or, une pquerette ploye -au vent, j'irais, je courrais du brin d'herbe au bouleau, -du bouleau au chne, tantt dans la nue, tantt -rasant le sol, gratignant les eaux transparentes -de la rivire, drangeant dans les feuilles de nnufar -les criocres carlates, effrayant de mon ombre -les petits goujons qui s'agitent frtillards et -peureux…</p> - -<p>Au lieu d'un trou dans la chemine, j'aurais -pour logis la coupe d'albtre d'un lis, ou la campanule -d'azur de quelque volubilis, tapisse l'intrieur -de perles de rose. J'y vivrais de parfums et -de soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une -paix profonde, ne m'inquitant de rien, que de jouer -autour des roseaux panachs de l'tang, et de me -mler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses -des moucherons…</p> - -<p>J'allais commencer une autre phrase, quand Maria -m'interrompit.</p> - -<p>—Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du -grillon a tout fait chang de nature? J'ai cru plusieurs -fois, pendant que tu parlais, saisir, parmi ses -notes, des mots clairement articuls; j'ai d'abord -pens que c'tait l'cho de ta voix, mais je suis -prsent bien certaine du contraire. coute, le voici -qui recommence.</p> - -<p>En effet, une voix grle et mtallique partait de -la loge du grillon:</p> - -<p>—Enfant, si tu crois que je m'ennuie, tu te -trompes trangement: j'ai mille sujets de distraction -que tu ne connais pas; mes heures, qui te paraissent -tre si longues, coulent comme des minutes. -La bouilloire me chante demi-voix sa chanson; la -sve qui sort en cumant par l'extrmit des bches -me siffle des airs de chasse; les braises qui craquent, -les tincelles qui petillent me jouent des duos dont -la mlodie chappe vos oreilles terrestres. Le vent -qui s'engouffre dans la chemine me fredonne des -ballades fantastiques, et me raconte de mystrieuses -histoires.</p> - -<p>Puis les paillettes de feu, diriges en l'air par -des salamandres de mes amies, forment, pour me -rcrer, des gerbes blouissantes, des globes lumineux -rouges et jaunes, des pluies d'argent qui retombent -en rseaux bleutres; des flammes de mille -nuances, vtues de robes de pourpre, dansent le fandango -sur les tisons ardents, et moi, pench au bord -de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu' -faire rougir mon corset noir, et je savoure mon -aise toutes les volupts du nonchaloir et le bien-tre -du chez-soi.</p> - -<p>Quand vient le soir, je vous coute causer et -lire. L'hiver dernier, Berthe vous rptait, tout en -filant, de beaux contes de fe: <i>l'Oiseau bleu</i>, <i>Riquet - la houpe</i>, <i>Maguelonne</i> et <i>Pierre de Provence</i>. J'y -prenais un singulier plaisir, et je les sais presque -tous par cœur. J'espre que, cette anne, elle en -aura appris d'autres, et que nous passerons encore -de joyeuses soires.</p> - -<p>Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d'tre -demoiselle et de vagabonder par les champs?</p> - -<p>Passe pour l't; mais, quand arrive l'automne, -que les feuilles, couleur de safran, tourbillonnent -dans les bois, qu'il commence geler blanc; quand -la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses -innombrables filaments, que le givre enveloppe les -branches dpouilles d'une peluche scintillante; -quand on n'a plus de fleurs pour se gter le soir, -que devenir, o rchauffer ses membres engourdis, -o scher son aile trempe de pluie? Le soleil n'est -plus assez fort pour percer les brouillards; on ne -peut plus voler, et, d'ailleurs, quand on le pourrait, -o irait-on?</p> - -<p>Adieu, les haies d'aubpine, les boutons d'or et -les pquerettes! La neige a tout couvert; les eaux -qu'on gratignait en passant ne forment plus qu'un -cristal solide; les roses sont mortes, les parfums -vapors; les oiseaux gourmands vous prennent -dans leur bec, et vous portent dans leur nid pour se -repatre de vos chairs. Affaiblis par le jene et le -froid, comment fuir? les petits polissons du village -vous attrapent sous leur mouchoir, et vous piquent - leur chapeau avec une longue pingle. L, vivante -cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. -Vous avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n'y -fait pas attention, car les enfants sont, comme les -vieillards, cruels: les uns, parce qu'ils ne sentent -pas encore; les autres, parce qu'ils ne sentent plus.</p> - - -<h3>III</h3> - -<p>Comme vous n'avez probablement pas vu la caricature -de Jacobus Pragmater, dessine au charbon -sur la porte de la cuisine de mon oncle le chanoine, -et qu'il est peu probable que vous alliez *** pour la -voir, vous vous contenterez d'un portrait la plume.</p> - -<p>Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le -rle de la fatalit antique, avait toujours eu soixante -ans: il tait n avec des rides, la nature l'avait jet -en moule tout exprs pour faire un bedeau ou un -matre d'cole de village; en nourrice, il tait dj -pdant.</p> - -<p>tant jeune, il avait crit en petite btarde l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave</i> -et le <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> dans un rond de parchemin de la grandeur -d'un petit cu. Il l'avait prsent M. le marquis -de ***, dont il tait le filleul; celui-ci, aprs -l'avoir considr attentivement, s'tait cri plusieurs -reprises:</p> - -<p>—Voil un garon qui n'est pas manchot!</p> - -<p>Il se plaisait nous raconter cette anecdote, ou, -comme il l'appelait, cet apophthegme; le dimanche, -quand il avait bu deux doigts de vin, et qu'il tait -en belle humeur, il ajoutait, par manire de rflexion, -que M. le marquis de *** tait bien le gentilhomme -de France le plus spirituel et le mieux -appris qu'il et jamais connu.</p> - -<p>Quoique aux importantes fonctions de matre d'cole -il ajoutt celles non moins importantes de -bedeau, de chantre, de sonneur, il n'en tait pas -plus fier. A ses heures de relche, il soignait le jardin -de mon oncle, et, l'hiver, il lisait une page ou -deux de Voltaire ou de Rousseau en cachette; car, -tant plus d' moiti prtre, comme il le disait, une -pareille lecture n'et pas t convenable en public.</p> - -<p>C'tait un esprit sec, exact cependant, mais sans -rien d'onctueux. Il ne comprenait rien la posie, -il n'avait jamais t amoureux, et n'avait pas pleur -une seule fois dans sa vie. Il n'avait aucune des -charmantes superstitions de campagne, et il grondait -toujours Berthe quand elle nous racontait une -histoire de fe ou de revenant. Je crois qu'au fond -il pensait que la religion n'tait bonne que pour le -peuple. En un mot, c'tait la prose incarne, la -prose dans toute son troitesse, la prose de Barme -et de Lhomond.</p> - -<p>Son extrieur rpondait parfaitement son intrieur. -Il avait quelque chose de pauvre, d'triqu, -d'incomplet, qui faisait peine voir et donnait envie -de rire en mme temps. Sa tte, bizarrement bossue, -luisait travers quelques cheveux gris; ses -sourcils blancs se hrissaient en buisson sur deux -petits yeux vert de mer, clignotants et enfouis dans -une patte d'oie de rides horizontales. Son nez, long -comme une flte d'alambic, tout diapr de verrues, -tout barbouill de tabac, se penchait amoureusement -sur son menton.</p> - -<p>Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux, et qu'il -fallait embrasser quelqu'un par pnitence, c'tait -toujours lui que les jeunes filles choisissaient en -prsence de leur mre ou de leur amant.</p> - -<p>Ces avantages naturels taient merveilleusement -rehausss par le costume de leur propritaire: il -portait d'habitude un habit noir rp, avec des boutons -larges comme des tabatires, les bas et la culotte -de couleur incertaine; des souliers boucles -et un chapeau trois cornes que mon oncle avait -port deux ans avant de lui en faire cadeau.</p> - -<p>O digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s'empcher -de rire en te voyant arriver par la porte du -jardin, le nez au vent, les manches pendantes de ton -grand habit flottant au long de ton corps, comme -si elles eussent t un rouleau de papier sortant -demi de ta poche! Tu aurais drid le front du -spleen en personne.</p> - -<p>Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les -joues poteles de Maria la brosse de sa barbe, me -donna un petit coup sur l'paule, et tira de sa poche -un cœur de pain d'pice envelopp d'un papier chamarr -d'or et de paillon qu'il partagea entre Maria -et moi.</p> - -<p>Il nous demanda si nous avions t bien sages. La -rponse, sans hsiter, fut affirmative, comme on -peut le croire.</p> - -<p>Pour nous rcompenser, il nous promit chacun -une image colorie.</p> - -<p>Les galoches de Berthe sonnrent dans le haut de -l'escalier, le service de mon oncle ne la retenait -plus, elle vint s'asseoir au coin du feu avec nous.</p> - -<p>Maria quitta aussitt le genou o Pragmater la -retenait presque malgr elle; car, en dpit de toutes -ses caresses, elle ne le pouvait souffrir, et courut se -mettre sur les genoux de Berthe.</p> - -<p>Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et -lui rpta mme quelques couplets de la ballade -qu'elle avait retenus.</p> - -<p>Berthe l'couta gravement et avec bont, et dit, -quand elle eut fini, qu'il n'y avait rien d'impossible - Dieu; que les grillons taient le bonheur de la -maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait -un, mme par mgarde.</p> - -<p>Pragmater la tana vivement d'une croyance aussi -absurde, et lui dit que c'tait piti d'inculquer des -superstitions de bonne femme des enfants, et que, -s'il pouvait attraper celui de la chemine, il le tuerait, -pour nous montrer que la vie ou la mort d'une -mchante bte tait parfaitement insignifiante.</p> - -<p>J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait -toujours quelque chose; mais, en ce moment, il me -parut d'une frocit de cannibale, et je l'aurais volontiers -dvisag. Mme prsent que l'habitude de -la vie et le train des choses m'ont us l'me et -durci le cœur, je me reprocherais comme un crime -le meurtre d'une mouche, trouvant, comme le bon -Tobie, que le monde est assez large pour deux.</p> - -<p>Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement -ses notes aigus et vibrantes travers -la voix sourde et casse de Pragmater, la couvrant -quelquefois et l'empchant d'tre entendue.</p> - -<p>Pragmater, impatient, donna un coup de pied -si violent du ct d'o le chant paraissait venir, que -plusieurs flocons de suie se dtachrent et avec eux -la cellule du grillon, qui se mit courir sur la -cendre aussi vite que possible pour regagner un -autre trou.</p> - -<p>Par malheur pour lui, le rancunier matre d'cole -l'aperut, et, malgr nos cris, le saisit par une patte -au moment o il entrait dans l'interstice de deux -briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna -bravement sa patte, qui resta entre les doigts de -Pragmater comme un trophe, et s'enfona profondment -dans le trou.</p> - -<p>Pragmater jeta froidement au feu la patte toute -frmissante encore.</p> - -<p>Berthe leva les yeux au ciel avec inquitude, en -joignant les mains. Maria se mit pleurer; moi, je -lanai Pragmater le meilleur coup de poing que -j'eusse donn de ma vie; il n'y prit seulement pas -garde.</p> - -<p>Cependant la figure triste et srieuse de Berthe -lui donna un moment d'inquitude sur ce qu'il avait -fait: il eut une lueur de doute; mais le voltairianisme -reprit bientt le dessus, et un <i>bah!</i> fortement -accentu rsuma son plaidoyer intrieur.</p> - -<p>Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant -trop quelle contenance faire, il prit le parti -de se retirer.</p> - -<p>Nous nous en allmes coucher, le cœur gros de -pressentiments funestes.</p> - - -<h3>IV</h3> - -<p>Plusieurs jours s'coulrent tristement; mais rien -d'extraordinaire n'tait venu raliser les apprhensions -de Berthe.</p> - -<p>Elle s'attendait quelque catastrophe: le mal -fait un grillon porte toujours malheur.</p> - -<p>—Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous -arrivera quelque chose quoi nous ne nous attendons -pas.</p> - -<p>Dans le courant du mois, mon oncle reut une -lettre venant de loin, toute constelle de timbres, -toute noire force d'avoir roul. Cette lettre lui -annonait que la maison du banquier T***, sur laquelle -son argent tait plac, venait de faire banqueroute, -et tait dans l'impossibilit de solder ses -cranciers.</p> - -<p>Mon oncle tait ruin, il ne lui restait plus rien -que sa modique prbende.</p> - -<p>Pragmater, demi branl dans sa conviction, -se faisait, part lui, de cruels reproches. Berthe -pleurait, tout en filant avec une activit triple pour -aider en quelque chose.</p> - -<p>Le grillon, malade ou irrit, n'avait pas fait entendre -sa voix depuis la soire fatale. Le tourne-broche -avait inutilement essay de lier conversation -avec lui, il restait muet au fond de son trou.</p> - -<p>La cuisine se ressentit bientt de ce revers de -fortune. Elle fut rduite une simplicit vanglique. -Adieu les poulardes blondes, si apptissantes -dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de -lard, la truite la robe de nacre seme d'toiles -rouges! Adieu, les mille gourmandises dont les religieuses -et les gouvernantes des prtres connaissent -seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne -de persil, les choux et les lgumes du jardin, -quelques quartiers aigus de fromage, composaient le -modeste dner de mon oncle.</p> - -<p>Le cœur saignait Berthe quand il lui fallait servir -ces plats simples et grossiers; elle les posait ddaigneusement -sur le bord de la table, et en dtournait -les yeux. Elle se cachait presque pour les -apprter, comme un artiste de haut talent qui fait -une enseigne pour dner. La cuisine, jadis si gaie et -si vivante, avait un air de tristesse et de mlancolie.</p> - -<p>Le brave Tom lui-mme semblait comprendre le -malheur qui tait arriv: il restait des journes -entires assis sur son derrire, sans se permettre la -moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent -et sonnait bien bas; les casseroles, inoccupes, -avaient l'air de s'ennuyer prir; le gril tendait -ses bras noirs comme un grand dsœuvr; les cafetires -ne venaient plus faire la causette auprs du -feu: la flamme tait toute ple, et un maigre filet -de fume rampait tristement au long de la plaque.</p> - -<p>Mon oncle, malgr toute sa philosophie, ne put -venir bout de vaincre son chagrin. Ce beau vieillard, -si gras, si vermeil, si panoui, avec ses trois -mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive -qui chantait aprs boire la petite chanson, vous ne -l'auriez certainement pas reconnu.</p> - -<p>Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente -ans. Il n'avait plus de got rien. Les livres qui lui -faisaient le plus de plaisir dormaient oublis sur -les rayons de la bibliothque. Le magnifique exemplaire -(Elzvir) des <i>Confessions de saint Augustin</i>, -exemplaire auquel il tenait tant et qu'il montrait -avec orgueil aux curs des environs, n'tait pas remu -plus souvent que les autres; une araigne avait -eu le temps de tisser sa toile sur son dos.</p> - -<p>Il restait des journes entires dans son fauteuil -de tapisserie regarder passer les nuages par les losanges -de sa fentre, plong dans une mer de douloureuses -rflexions; il songeait avec amertume qu'il -ne pourrait plus, les jours de Pques et de Nol, -runir ses vieux camarades d'cole qui avaient mang -avec lui la maigre soupe du sminaire, et se rjouir -d'tre encore si vert et si gaillard aprs tant d'anniversaires -clbrs ensemble.</p> - -<p>Il fallait devenir mnager de ces bonnes bouteilles -de vin vieux, toutes blanches de poussire, qu'il tenait -sous le sable, au profond de sa cave, et qu'il -rservait pour les grandes occasions; celles-l bues, -il n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. -Ce qui le chagrinait surtout, c'tait de ne pouvoir -continuer ses aumnes, et de mettre ses pauvres dehors -avec un <i>Dieu vous garde!</i></p> - -<p>Ce n'tait qu' de rares intervalles qu'il descendait -au jardin; il ne prenait plus aucun intrt aux -plantations de Pragmater, et l'on aurait march sur -les tournesols sans lui faire dire: <i>Ah!</i></p> - -<p>Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher -la tte pour lui dire bonjour, il ne leur rendait -pas leur salut, et la gaiet de la saison semblait -mme augmenter sa mlancolie.</p> - -<p>Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa -prsence serait ncessaire pour les vider entirement.</p> - -<p>Un voyage *** tait pour lui une entreprise aussi -terrible que la dcouverte de l'Amrique: il le diffra -autant qu'il put; car il n'avait jamais quitt, -depuis sa sortie du sminaire, son village, enfoui -au milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui -en cotait beaucoup pour se sparer de son presbytre -aux murailles blanches, aux contrevents verts, -o il avait si longtemps cach sa vie aux yeux mchants -des hommes.</p> - -<p>En partant, il remit entre les mains de Berthe -une petite bourse assez plate pour subvenir aux besoins -de la maison pendant son absence, et promit -de revenir bientt.</p> - -<p>Il n'y avait l rien que de fort naturel sans doute; -pourtant nous tions profondment mus, et je ne -sais pourquoi il me semblait que nous ne le reverrions -plus, et que c'tait pour la dernire fois qu'il -nous parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnmes -jusqu'au pied de la colline, trottant, de toutes -nos forces, de chaque ct de son cheval, pour -tre plus longtemps avec lui.</p> - -<p>—Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que -vous alliez plus loin, Berthe serait inquite de vous.</p> - -<p>Puis il nous hissa sur son trier, nous appuya un -baiser bien tendre sur les joues, et piqua des deux: -nous le suivmes de l'œil pendant quelques minutes.</p> - -<p>tant parvenu au haut de l'minence, il retourna -la tte pour voir encore une fois, avant qu'il s'enfont -tout fait sous l'horizon, le clocher de l'glise -paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite maison.</p> - -<p>Nous ayant aperus la mme place, il nous fit -un geste amical de la main, comme pour nous dire -qu'il tait content; puis il continua sa route.</p> - -<p>Un angle du chemin l'eut bientt drob nos -yeux.</p> - -<p>Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombrent -de mes yeux. Il me parut qu'on venait de fermer -sur lui le couvercle de la bire, et d'y planter le dernier -clou.</p> - -<p>—Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir, -mon pauvre oncle! il tait si bon!</p> - -<p>Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant -dans un fluide abondant et clair.</p> - -<p>Une pie, perche sur un arbre, au bord de la route, -dploya, notre aspect, ses ailes bigarres, s'envola -en poussant des cris discordants, et s'alla reposer -sur un autre arbre.</p> - -<p>—Je n'aime pas entendre les pies, dit Maria, -en se serrant contre moi, d'un air de doute et de -crainte.</p> - -<p>—Bah! rpliquai-je, je vais lui jeter une pierre, -il faudra bien qu'elle se taise, la vilaine bte.</p> - -<p>Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, -et je le jetai la pie; la pierre atteignit une -branche au-dessus, dont elle corcha l'corce: l'oiseau -sautilla, et continua ses criailleries moqueuses -et enroues.</p> - -<p>—Ah! c'est trop fort! m'criai-je; tu me veux -donc narguer?</p> - -<p>Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers -l'oiseau; mais j'avais mal vis, elle passa entre les -premires feuilles et alla tomber, de l'autre ct, -dans un champ de luzerne.</p> - -<p>—Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa -main dlicate sur mon paule, nous ne pouvons -l'empcher.</p> - -<p>—Soit, rpondis-je.</p> - -<p>Et nous continumes notre chemin.</p> - -<p>Le temps tait gris terne, et, quoiqu'on ft au -printemps, il soufflait une bise assez piquante; il y -avait de la tristesse dans l'air comme aux derniers -jours d'automne. Maria tait ple, une lgre aurole -bleutre cernait ses yeux languissants: elle avait -l'air fatigu, et s'appuyait plus fortement que d'habitude; -j'tais fier de la soutenir, et, quoique je -fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais march encore -deux heures.</p> - -<p>Nous rentrmes.</p> - -<p>Le prieur n'avait plus le mme aspect: lui, nagure -si gai, si vivant, il tait silencieux et mort; -l'me de la maison tait partie, ce n'tait plus que -le cadavre.</p> - -<p>Pragmater, malgr son incrdulit, hochait soucieusement -la tte. Berthe filait toujours, et Tom, -assis en face d'elle, et agitant gravement sa queue, -suivait les mouvements du rouet.</p> - -<p>Je me serais mortellement ennuy sans les promenades -que nous allions faire, avec Maria, dans -les grands bois, le long des champs, pour prendre -des hannetons et des demoiselles.</p> - - -<h3>V</h3> - -<p>Le grillon ne chantait que rarement, et nous -n'entendions plus rien son chant; nous en vnmes - croire que nous tions le jouet d'une illusion.</p> - -<p>Cependant, un soir, nous nous retrouvmes seuls -dans la cuisine, assis tous deux sur la mme chaise, -comme au jour o il nous avait parl. Le feu flambait - peine. Le grillon leva la voix, et nous pmes -parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait -du froid. Pendant qu'il chantait, le feu s'tait -teint presque tout fait.</p> - -<p>Maria, touche de la plainte du grillon, s'agenouilla, -et se mit souffler avec sa bouche; le -soufflet tait accroch un clou, hors de notre -porte.</p> - -<p>C'tait un plaisir de la voir, les joues gonfles, -illumines des reflets de la flamme, tout le reste du -corps tait plong dans l'ombre: elle ressemblait -ces ttes de chrubin, cravates d'une paire d'ailes -que l'on voit dans les tableaux d'glise, dansant en -rond autour des gloires mystiques de la Vierge et -des saints.</p> - -<p>Au bout de quelques minutes, moyennant une -poigne de branches sches que j'y jetai, l'tre se -trouva vivement clair, et nous pmes voir, sur -le bord de son trou, notre ami le grillon tendant -ses pattes de devant au feu, comme deux petites -mains, et ayant l'air de prendre un singulier plaisir - se chauffer; ses yeux, gros comme une tte d'pingle, -rayonnaient de satisfaction; il chantait avec -une vivacit surprenante, et sur un air trs-gai, des -paroles sans suite que je n'entendais pas bien, et -que je n'ai pas retenues.</p> - -<p>Quelques mois se passrent, pas plus de nouvelles -de mon oncle que s'il tait mort!</p> - -<p>Un soir, Pragmater, ne sachant quoi tuer le -temps, monta dans la bibliothque pour prendre -un livre; quand il ouvrit la porte, un violent courant -d'air teignit sa chandelle; mais, comme il faisait -clair de lune, et qu'il connaissait les tres de la -maison, il ne jugea pas propos de redescendre -chercher de la lumire.</p> - -<p>Il alla du ct o il savait qu'tait place la bibliothque. -La porte se ferma violemment, comme -si quelqu'un l'et pousse. Un rayon de lune, plus -vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la -fentre.</p> - -<p>A sa grande stupfaction, Pragmater vit descendre -sur ce filet de lumire, comme un acrobate sur -une corde tendue, un fantme d'une espce singulire: -c'tait le fantme de mon oncle, c'est--dire -le fantme de ses habits; car lui-mme tait absent: -son habit tombait longs plis, et, au bout -des manches vides, une paire de gants moulait ses -mains; une perruque tenait la place de sa tte, et - l'endroit des yeux scintillait, comme des vers -phosphoriques, une norme paire de besicles. Cet -trange personnage entra droit dans la chambre, et -se dirigea droit la bibliothque; on et dit que les -semelles de ses souliers taient doubles de velours, -car il glissait sur les dalles sans que le moindre craquement, -le son le plus fugitif pt faire croire qu'il -les et effleures.</p> - -<p>Aprs avoir touch et dplac quelques volumes, -il enleva de sa planche le Saint Augustin (Elzvir) -et le porta sur la table; puis il s'assit dans le grand -fauteuil ramages, leva un de ses gants la hauteur -o son menton aurait d tre, ouvrit le livre - un passage marqu par un signet de faveur bleue, -comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et -se prit lire en tournant les feuillets avec vivacit.</p> - -<p>La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait -point continuer. Mais les verres de ses lunettes, -semblables aux yeux des chats et des hiboux, taient -lumineux par eux-mmes, et reluisaient dans l'ombre -comme des escarboucles. Il en partait des lueurs -jaunes qui clairaient les pages du livre, aussi bien -qu'une bougie l'et pu faire. L'activit qu'il mettait - sa lecture tait telle, qu'il tira de sa poche un -mouchoir blanc, qu'il passa plusieurs reprises sur -la place vide qui reprsentait son front, comme s'il -et su grosses gouttes…</p> - -<p>L'horloge sonna successivement, avec sa voix -fle, dix heures, onze heures, minuit… Au dernier -coup de minuit, le fantme se leva, remit le -prcieux bouquin sa place.</p> - -<p>Le ciel tait gris, les nues, cheveles, couraient -rapidement de l'est l'ouest; la lune remontra sa -face blanche par une dchirure, un rayon parti de -ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystrieux -lecteur monta dessus en s'appuyant sur sa -canne, et sortit de la mme manire qu'il tait entr.</p> - -<p>Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, -claquant des dents, ses genoux cagneux se heurtant -en rendant un son sec comme une crcelle, le digne -matre d'cole ne put se tenir plus longtemps -sur ses pieds: un frisson de fivre le prit aux cheveux, -et il tomba tout de son long la renverse. -Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effraye; -elle le trouva gisant sur le carreau, sans -connaissance, sa main treignant la chandelle -teinte.</p> - -<p>Pragmater, malgr ses ides voltairiennes, eut -beaucoup de peine s'expliquer la vision trange -qu'il venait d'avoir; sa physionomie en tait toute -trouble. Cependant le doute ne lui tait pas permis, -il tait lui-mme son propre garant, il n'y -avait pas de supercherie possible; aussi tomba-t-il -dans une profonde rverie, et restait-il des heures -entires sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme -singulirement perplexe.</p> - -<p>Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter -sa moustache contre sa main pendante, et Berthe -lui demandait-elle, du ton le plus engageant:</p> - -<p>—Pragmater, croyez-vous que la vendange sera -bonne?</p> - - -<h3>VI</h3> - -<p>On n'avait aucune nouvelle de mon oncle.</p> - -<p>Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, -le sable de l'alle du jardin, sur le bord de -laquelle ses soleils favoris penchaient mlancoliquement -leurs disques d'or pleins de graines noires; -avec sa main d'ombre, ou son ombre de main, il -essayait de relever une des fleurs que le vent avait -courbe, et tchait de rparer de son mieux la ngligence -des vivants.</p> - -<p>Le ciel tait clair, un gai rayon d'automne illuminait -le jardin; deux ou trois pigeons, poss sur -le toit, se toilettaient au soleil; une bise nonchalante -jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux -ou trois plumes blanches, tombes de l'aile des colombes, -tournoyaient mollement dans la tide atmosphre. -Ce n'tait gure la mise en scne d'une -apparition, et un fantme un peu adroit ne se serait -pas montr dans un lieu si positif et une heure -aussi peu fantastique.</p> - -<p>Une plate-bande de soleils, un carr de choux, -des oignons monts, du persil et de l'oseille, onze -heures du matin, rien n'est moins allemand.</p> - -<p>Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il -n'y avait pas moyen de mettre l'apparition sur le -dos d'un effet de lune et d'un jeu de lumire.</p> - -<p>Il entra dans la cuisine, tout ple et tout tremblant, -et raconta Berthe ce qui venait de lui arriver.</p> - -<p>—Notre bon matre est mort, dit Berthe en sanglotant: -mettons-nous genoux, et prions pour le -repos de son me!</p> - -<p>Nous rcitmes ensemble les prires funbres. -Tom, inquiet, rdait autour de notre groupe, en -nous jetant avec ses prunelles vertes des regards -intelligents et presque surhumains; il semblait nous -demander le secret de notre douleur subite, et -poussait, pour attirer l'attention sur lui, de petits -miaulements plaintifs et suppliants.</p> - -<p>—Hlas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant -le dos de la main, tu ne te chaufferas plus, l'hiver, -sur le genou de monsieur, dans la belle chambre -rouge, et tu ne mangeras plus les ttes de poisson -sur le coin de son assiette!</p> - -<p>Le grillon ne chantait que bien rarement. La -maison semblait morte, le jour avait des teintes blafardes, -et ne pntrait qu'avec peine les vitres jaunes, -la poussire s'entassait dans les chambres inoccupes, -les araignes jetaient sans faon leur toile -d'un angle l'autre, et provoquaient inutilement le -plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un bleu si -vif et si gai, prenait des teintes plombes, les murailles -verdissaient comme des cadavres, les volets -se djetaient, les portes ne joignaient plus; la cendre -grise de l'abandon descendait fine et tamise sur -tout cet intrieur nagure si riant et d'une si curieuse -propret.</p> - -<p>La saison avanait; les collines frileuses avaient -dj sur leurs paules les rousses fourrures de l'automne, -de larges bancs de brouillard montaient du -fond de la valle, et la bruine rayait de ses grles -hachures un ciel couleur de plomb.</p> - -<p>Il fallait rester des journes entires la maison, -car les prairies mouilles, les chemins dfoncs ne -nous permettaient plus que rarement le plaisir de -la promenade.</p> - -<p>Maria dprissait vue d'œil, et devenait d'une -beaut trange; ses yeux s'agrandissaient et s'illuminaient -de l'aurore de la vie cleste; le ciel prochain -y rayonnait dj. Ils roulaient moelleusement -sur leurs longues paupires comme deux globes -d'argent bruni, avec des langueurs de clair de lune -et des rayons d'un bleu velout que nul peintre ne -saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentres -sur le haut des pommettes en petit nuage rose, -ajoutaient encore l'clat divin de ces yeux surnaturels -o se concentrait une vie prs de s'envoler; -les anges du ciel semblaient regarder la terre par -ces yeux-l.</p> - -<p>A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle -tait ple comme de la cire vierge; ses tempes et -ses mains transparentes laissaient voir un dlicat -lacis de veines azures; ses lvres dcolores s'exfoliaient -en petites pellicules lamelleuses: elle tait -poitrinaire.</p> - -<p>Comme j'avais l'ge d'entrer au collge, mes parents -me firent revenir la ville, d'autant plus qu'ils -avaient appris la mort de mon oncle, qui avait fait -une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'tait -fendu la tte.</p> - -<p>Un testament trouv dans sa poche instituait Berthe -et Pragmater ses uniques hritiers, l'exception -de sa bibliothque, qui devait me revenir, et d'une -bague en diamants de sa mre, destine Maria.</p> - -<p>Mes adieux Maria furent des plus tristes; nous -sentions que nous ne nous reverrions plus. Elle -m'embrassa sur le seuil de la porte, et me dit -l'oreille:</p> - -<p>—C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout; -il a voulu tuer le grillon. Nous nous reverrons chez -le bon Dieu. Voil une petite croix en perles de couleur -que j'ai faite pour toi; garde-la toujours.</p> - -<p>Un mois aprs, Maria s'teignit. Le grillon ne -chanta plus dater de ce jour-l: l'me de la maison -s'en tait alle. Berthe et Pragmater ne lui -survcurent pas longtemps; Tom mourut, bientt -aprs, de langueur et d'ennui.</p> - -<p>J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une -dlicatesse charmante dont je ne me suis aperu -que plus tard, elle avait mis quelques-uns de ses -beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de -verre qui la composent; chaste amour enfantin si -pur, qu'il pouvait confier son secret une croix!</p> - - -<h3>VII</h3> - -<p>Ces scnes de ma premire enfance m'ont fait une -impression qui ne s'est pas efface; j'ai encore au -plus haut degr le sentiment du foyer et des volupts -domestiques.</p> - -<p>Comme celle du grillon, ma vie s'est coule, -prs de l'tre, regarder les tisons flamber. Mon -ciel a t le manteau de la chemine; mon horizon, -la plaque noire de suie et blanche de fume; un -espace de quatre pieds o il faisait moins froid -qu'ailleurs, mon univers.</p> - -<p>J'ai pass de longues annes avec la pelle et la -pincette; leurs ttes de cuivre ont acquis sous mes -mains un clat pareil celui de l'or, si bien que -j'en suis venu les considrer comme une partie -intgrante de mon tre. La pomme de mes chenets -a t use par mes pieds, et la semelle de mes pantoufles -s'est couverte d'un vernis mtallique dans -ses frquents rapports avec elle. Tous les effets de -lumire, tous les jeux de la flamme, je les sais par -cœur; tous les difices fantastiques que produit -l'croulement d'une bche ou le dplacement d'un -tison, je pourrais les dessiner sans les voir.</p> - -<p>Je ne suis jamais sorti de ce microcosme.</p> - -<p>Aussi, je suis de premire force pour tout ce qui -regarde l'intrieur de la chemine; aucun pote, -aucun peintre n'est capable d'en tracer un tableau -plus exact et plus complet. J'ai pntr tout ce -que le foyer a d'intime et de mystrieux, je puis le -dire sans orgueil, car c'est l'tude de toute mon -existence.</p> - -<p>Pour cela, je suis rest tranger aux passions de -l'homme, je n'ai vu du monde que ce qu'on en pouvait -voir par la fentre. Je me suis repli en moi; -cependant j'ai vcu heureux, sans regret d'hier, sans -dsir de demain. Mes heures tombent une une dans -l'ternit, comme des plumes d'oiseau au fond d'un -puits, doucement, doucement; et si l'horloge de -bois, place l'angle de la muraille, ne m'avertissait -de leur chute avec sa voix criarde et raille -comme celle d'une vieille femme, certes je ne m'en -apercevrais pas.</p> - -<p>Quelquefois seulement, au mois de juin, par un -de ces jours chauds et clairs o le ciel est bleu -comme la prunelle d'une Anglaise, o le soleil caresse -d'un baiser d'or les faades sales et noires des -maisons de la ville; lorsque chacun se retire au plus -profond de son appartement, abat ses jalousies, -ferme ses rideaux, et reste tendu sur sa molle ottomane, -le front perl de gouttes de sueur, je me hasarde - sortir.</p> - -<p>Je m'en vais me promener, habill comme mon -ordinaire, c'est--dire en drap, gant, cravat et -boutonn jusqu'au cou.</p> - -<p>Je prends alors dans la rue le ct o il n'y a pas -d'ombre, et je marche les mains dans mes poches, -le chapeau sur l'oreille et pench comme la tour de -Pise, les yeux demi ferms, mes lvres comprimant -avec force une cigarette dont la blonde fume -se roule, autour de ma tte, en manire de turban; -tout droit devant moi, sans savoir o; insoucieux -de l'heure ou de toute autre pense que celle du prsent; -dans un tat parfait de quitude morale et -physique.</p> - -<p>Ainsi je vais… vivant pour vivre, ni plus ni moins -qu'un dogue qui se vautre dans la poussire, ou que -ce bambin qui fait des ronds sur le sable.</p> - -<p>Lorsque mes pieds m'ont port longtemps, et que -je suis las, alors je m'assois au bord du chemin, le -dos appuy contre un tronc d'arbre, et je laisse flotter -mes regards droite, gauche, tantt au ciel, -tantt sur la terre.</p> - -<p>Je demeure l des demi-journes, ne faisant aucun -mouvement, les jambes croises, les bras pendants, -le menton dans la poitrine, ayant l'air d'une -idole chinoise ou indienne, oublie dans le chemin -par un bonze ou un bramine.</p> - -<p>Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi -pass soit du temps perdu. Cette mort apparente est -ma vie.</p> - -<p>Cette solitude et cette inaction, insupportables -pour tout autre, sont pour moi une source de volupts -indfinissables.</p> - -<p>Mon me ne s'parpille pas au dehors, mes ides -ne s'en vont pas l'aventure parmi les choses du -monde, sautant d'un objet un autre; toute ma -puissance d'animation, toute ma force intellectuelle -se concentrent en moi; je fais des vers, excellente -occupation d'oisif, ou je pense la petite Maria, qui -avait des taches roses sur les joues.</p> - -<p class="ind">1839.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">LE GARDE NATIONAL RFRACTAIRE</h2> - - -<p>Le garde national rfractaire est un homme de -bon sens, cosmopolite par got, qui se soucie peu -d'tre national, et encore moins garde; il aime -mieux tre rfractaire.</p> - -<p>Les baonnettes intelligentes le sduisent mdiocrement; -car il trouve qu'il ne faut pas une grande -intelligence pour planter un morceau de fer dans le -ventre de n'importe qui.</p> - -<p>Le soldat citoyen lui parat une invention assez -pauvre; c'est bien assez d'tre l'un sans tre l'autre.</p> - -<p>L'picier ent sur le Tamerlan, ou, si vous aimez -mieux, le Tamerlan ent sur l'picier n'a pas le don -de le ravir.</p> - -<p>Le rfractaire allgue que c'est une mauvaise manire -de garder sa maison que de s'en aller dans un -quartier fort loign, pour donner toute facilit aux -amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice -urbaine a t certainement invente; il dit aussi -que ce n'est pas la peine de payer quatre cent mille -fainants, qui n'ont d'autre occupation que de regarder -sur les boulevards les confrres de Bilboquet, -et de courtiser les bonnes d'enfants dans les jardins -publics, si l'on doit faire leur besogne soi-mme.</p> - -<p>Il prtend que jamais on ne lui a envoy de tourlourous -pour crire son feuilleton, et qu'alors il ne -doit pas faire la faction des susdits tourlourous.</p> - -<p>Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait rpondre - ce raisonnement.</p> - -<p>Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, -c'est que, s'il avait les trois cents francs qu'il -faut pour s'quiper, il s'empresserait d'acheter un -habit noir pour remplacer le sien, dont les coutures -blanchissent, dont les boutons s'raillent. Il se procurerait -des bottes srieuses, car les siennes rient -aux clats, et <i>rien n'est plus sot qu'un sot rire</i>, s'il -faut en croire le proverbe grec; il commanderait -aussi un pantalon son tailleur, afin de restaurer -un peu son lgance, qui priclite visiblement.</p> - -<p>Ensuite, il lui rpugne de paratre dguis dans -les rues en dehors des jours de carnaval, surtout -quand le dguisement consiste en un bonnet de sauvage, -un habit indigo, relev d'agrments sang de -bœuf, cartel de buffleteries badigeonnes au blanc -d'Espagne, avec une giberne qui vous bat l'oppos -du devant, un briquet et une baonnette, gigantesques -breloques places l'envers, qui vous tambourinent -odieusement sur les mollets, ou sur les -tibias, si vous n'avez pas de mollets.</p> - -<p>Mais, hlas! tout n'est pas rose dans le mtier de -rfractaire; au contraire!</p> - -<p>Autant vaudrait tre caniche d'aveugle, femme -galante, cheval de fiacre, servante de vieille fille, acteur - la banlieue, souffleur au Cirque-Olympique -pendant les reprsentations de Carter, culotteur de -pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens -convalescents, journaliste mme, si la pudeur permet -de s'exprimer ainsi!</p> - -<p>Le voleur la tire, le rinceur de cambriole, ceux -qui font la grande soulasse sur les trimards, mnent -une vie charmante en comparaison.</p> - -<p>Le rfractaire, qui avait pris son logement sous -le nom d'une femme ou d'une personne partie pour -Tombouctou, au risque de voir son prte-nom, femelle -ou mle, lui drober son acajou, a t dnonc -par un ami de cœur qui mriterait de s'appeler Goulatromba, -comme celui du bohme Zafari, dans la -pice de <i>Ruy Blas</i>, ou par son propritaire, avec lequel -il s'est querell sous prtexte de terme ne pas -payer, ou de rparations faire.</p> - -<p>En vain il s'est intitul madame Durand, mademoiselle -Zinzoline, ou mme madame Mitoufflet; en -vain il a essay d'entrer dans la peau des septuagnaires -les plus notoires; en vain il a tch de s'escamoter, -de s'annihiler, de se supprimer, de se rayer -du nombre des vivants, de devenir une ombre impalpable; -le conseil de recensement a les yeux ouverts -sur lui, il le connat, sait son nom vritable, -ses prnoms et son tat. Rien n'a servi.</p> - -<p>Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres -que par une main tierce, quatre jours aprs les rendez-vous -ou les invitations qu'elles indiquaient; il -lisait les journaux de la semaine passe; il sortait -avant le jour et ne rentrait qu' la nuit tombante -pour ne pas tre connu dans son quartier, et ne pas -faire natre quelque droguiste, assis sur le pas de -sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau -de jus de rglisse, cette ide sournoise et dangereuse:</p> - -<p>—Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie?</p> - -<p>Avant cette terrible dnonciation, le rfractaire -n'existait qu' l'tat d'utopie, de rve, de fiction, -ou plutt il n'existait pas, ce qui vaut bien mieux; -il tait parvenu se faire un petit nant trs-confortable, -dans lequel il vivait comme un rat dans -un fromage. Tout ce bonheur n'est plus; il est -constat maintenant et prouv aussi clairement -qu'une rgle d'arithmtique, il est forc d'tre lui-mme.</p> - -<p>A dater de ce jour, il tombe chez son portier, -qui a beau prtendre ne pas le connatre, une -neige de papiers plus ou moins incongrus (la comparaison -serait plus juste si les papiers taient propres), -tels que billets de garde, citations au conseil -de discipline, condamnations <i>en</i> vingt-quatre -heures de prison, et autres balivernes en franais -civique.</p> - -<p>Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet -intime du rfractaire, ou lui servent allumer -sa pipe quand il fume; il fume toujours. Les -vingt-quatre heures se changent en quarante-huit -heures. Les soixante-douze heures ne vont pas tarder - paratre.</p> - -<p>Pour ne pas tre pris, le rfractaire laisse pousser -ses cheveux s'il les avait courts, les coupe s'il -les avait longs; met un faux nez de cire vierge -comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il -jouait l'empereur; se colle des favoris postiches et -se grime en sexagnaire pour drober son signalement -aux mouchards, aux argousins et aux gardes -municipaux.</p> - -<p>Comme il sait que le renard est bientt pris s'il -n'a qu'un terrier, il en a cinq: trois la ville et -deux la campagne; un cabriolet de rgie stationne -perptuellement la porte de derrire du logement -qu'il habite ce jour-l; car, l'exemple de -Cromwell, il ne couche jamais deux fois dans la -mme chambre, et, comme les chats, ne dort jamais -que d'un œil.</p> - -<p>La nuit, il a des cauchemars affreux; la patte de -crabe d'un mouchard lui serre la gorge et l'touffe, -il voit les spectres de Dubois, de Ripon, de Duminil, -de Werther, dguiss en hommes et vtus d'effroyables -redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes -condamnations soixante-douze heures, et ricanent -affreusement en montrant leurs crocs et leurs dfenses -de sanglier. Des portes doubles de fer se -referment sur lui; il entend grincer des verrous, -glapir des gonds mal graisss; des geliers avec des -bonnets de peau d'ours, comme ceux des mlodrames, -tranent des paquets de chanes et de ferrailles; -il descend des escaliers, parcourt des corridors -sans fin, dont les rougetres reflets clairent -la profondeur; ces corridors deviennent de plus en -plus troits, les murailles se rapprochent, les votes -se baissent, les planchers s'lvent; il se trouve pris -dans un entonnoir de pierre, incapable de faire un -mouvement, enchss comme une pomme dans un -ruisseau gel; aprs des efforts inous, il parvient -jeter de ct sa couverture et s'veille.</p> - -<p>O ciel! il est dj quatre heures et demie, un -ple rayon du jour pntre travers les ctes des -persiennes, toujours fermes pour faire croire -une absence; le soleil va se lever, et avec lui le -garde municipal.</p> - -<p>Le rfractaire se prcipite bas du lit, chausse - la hte des bottes non cires, un habit peu bross, -un pantalon crott de la veille, et, sans s'tre ni -lav, ni peign, ni ras, se glisse dans la rue en -longeant les maisons, comme une hirondelle qui -veut prendre des mouches.</p> - -<p>La lueur bleue du matin lutte pniblement avec -les jaunes clarts des rverbres qui grsillent dans -le brouillard; la ville dort encore d'un profond sommeil; - peine si les laitires, entoures d'amphores -de fer-blanc, commencent dboucher au coin des -rues avec leurs petites charrettes; il n'y a que les -rogomistes dont les boutiques soient ouvertes; les -vidangeurs y boivent le <i>blanc</i> du matin. Le rfractaire, -malgr son got pour les parfums, est bien -forc, transi de froid et las de battre l'antiffe (c'est -le terme), d'entrer aussi chez le rogomiste, et, sous -peine d'tre assomm, il se voit oblig de trinquer -avec ces messieurs.</p> - -<p>Enfin, un cabriolet parat! le rfractaire le hle, -et il part pour la cachette campagnarde; il n'a pas -encore t pris! Werther arrive et trouve l'oiseau -dnich.</p> - -<p>Ordinairement, le rfractaire est un homme de -construction athltique, qui broierait d'un coup de -poing l'Hercule de marbre des Tuileries; il a cinq -pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante -livres bras tendu; ce qui fait qu'il n'a pas -besoin, pour se rassurer sur son aptitude physique, -de jouer au militaire comme les petits bourgeois -rachitiques et bossus, qui n'ont pas d'autre moyen -de prouver leur femme qu'ils sont trs-forts et -trs-redoutables. Sa prtention est d'tre malade; -au besoin, il vous soutiendrait qu'il est mort et dj -<i>trs-avanc</i>, sentez-le.</p> - -<p>Il faut le voir devant le conseil de rvision; il se -fait apporter en brancard; quatre estafiers le soutiennent -sous les bras; avant de partir, il a fait son -testament; il va passer tout l'heure, et retourner -aux cieux, d'o il n'aurait pas d descendre; il s'est -fard avec du bleu de billard et du karis l'indienne; -il a la fivre jaune ou le cholra bleu de ciel, un -cholra des plus asiatiques. Sauvez-vous, ces maladies -sont contagieuses!</p> - -<p>Le chirurgien de la lgion, qui est le vrai mdecin -Tant-Mieux de la fable, et ne croit aucune -maladie, l'envoie se dbarbouiller, et le dclare apte -au service.</p> - -<p>Le rfractaire, battu sur ce point, s'avoue timidement -phthisique au troisime degr; sa vaste poitrine, -o les soufflets d'une forge joueraient l'aise, lui -inspire cette prtention qui heureusement ne fut jamais -plus mal fonde; la phthisie ne russit pas mieux -que le cholra-morbus, et la fivre jaune. Alors, le -rfractaire dsespr, accul dans ses derniers retranchements, -comme le sanglier de Calydon, prtend -tre atteint d'une endocardite trs-perfectionne.</p> - -<p>L'endocardite est la dernire maladie invente -par les mdecins la mode; elle consiste dans un -certain paississement de la membrane interne du -cœur, qui n'est pas des plus aiss constater; les -symptmes en sont trs-agrables: vous n'aviez -pas l'endocardite, vous tiez maigre, jaune, mal -portant; ds que vous en tes atteint, votre figure -se remplit, se colore; vous avez l'œil d'un clat admirable, -l'embonpoint satine votre peau, vos bras -se dveloppent, vous devenez ce que les portires -appellent un bel homme.</p> - -<p>Le chirurgien, tonn d'une si belle maladie, dclare -que l'endocardite existe en effet, mais que -l'endocardite est plus propre que toute autre au service -de la garde nationale.</p> - -<p>Le rfractaire se retire aprs avoir grommel -quelque injure contre les membres du conseil de -rvision, qui sont de vnrables marchands de suif, -d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants -de bas de filoselle et de petits avocats chafouins, -l'œil vairon, au teint bilieux, qui dbitent de grands -rquisitoires et s'exercent demander des ttes en -mouchant la chandelle avec leurs doigts.</p> - -<p>C'est alors que commence une effroyable perscution; -l'orgueil des charcutiers, bless au vif, se -soulage par des poursuites furibondes. Jamais assassin, -jamais voleur, jamais accus politique ne fut -traqu aussi rudement.</p> - -<p>Lorsque ses terriers sont vents, l'infortun n'a -d'autre ressource que d'avoir quelques bonnes fortunes. -C'est l le plus triste: il dploie ses grces -les plus exquises; il est adorable, il est charmant, -et fait si bien qu'on oublie de le renvoyer; voil un -gte de plus.</p> - -<p>Mais les municipaux connaissent les affaires de -cœur: Werther parat; mieux vaudrait l'amant ou -le mari mme, un pistolet dans chaque main.</p> - -<p>—Monsieur, je viens pour vous arrter.</p> - -<p>—Ah! trs-bien; dployez votre commissaire et -son charpe: je ne suis pas assez li avec vous pour -ne pas faire de crmonie.</p> - -<p>Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va -chercher le plus voisin.</p> - -<p>Pendant qu'il essaye d'veiller l'auguste fonctionnaire, -le rfractaire, vtu d'un simple pantalon, se -jette dans une voiture et se sauve chez des parents -qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits -ne lui parviennent que deux jours aprs; pendant -tout ce temps, il est rest roul dans une couverture, -l'habit de son parent tant beaucoup trop -troit pour lui.</p> - -<p>Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; -la consigne des portiers est plus svre que jamais: -il faut, pour parvenir jusqu' lui, un mot d'ordre, -une manire cabalistique de sonner; les gens les -plus connus deviennent suspects au cerbre, qui -ne laisse passer personne; votre pre est renvoy -comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde -municipal.</p> - -<p>Quelques jours aprs, le rfractaire reoit des -lettres dans ce genre:</p> - -<blockquote> -<p class="ind">Mon chri,</p> - -<p>Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer -une partie de la journe avec toi; nous aurions t -dner ensemble, et ensuite au spectacle; j'tais libre -jusqu' demain…; jusqu' demain! pleure de rage -en y songeant.</p> - -<p>Mais ton portier n'a pas voulu me laisser monter: -il a prtendu que tu n'y tais pas, et que, -d'ailleurs, je devais tre un gendarme dguis.</p> - -<p>Que veut dire cette folie? Ah! si tu me trompais, -je saurais me venger.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Alida</span>.</p> -</blockquote> - -<blockquote> -<p class="ind">Mon vieux,</p> - -<p>Ah ! quel diable de portier as-tu donc?</p> - -<p>Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq -cents livres que je te devais, il m'a reu comme -plusieurs chiens dans un jeu de quilles: il m'a dit -qu'on ne te connaissait pas dans la maison.</p> - -<p>J'ai vu qu'il me prenait pour un crancier, alors -j'ai exhib le bienheureux sac, et je lui ai montr -que j'tais prcisment le contraire d'un tailleur; -mais il m'a rpondu qu'il connaissait ces frimes-l, -et qu'il tait un vieux dur--cuire, ayant servi sous -Napolon.</p> - -<p>J'ai insist, et j'ai vu le moment o il allait me -casser son balai sur la tte.</p> - -<p class="sign"><span class="sc">Maxime de Boisgontier</span>.</p> -</blockquote> - -<p>Ce n'est pas tout.</p> - -<p>La tte du malheureux rfractaire est mise prix. -Le mouchard qui l'arrtera aura une prime de vingt -francs (cinq francs de moins que pour un loup, -cinq de plus que pour un noy), car il faut que le -crime de lse-picerie soit puni.</p> - -<p>M. Crapouillet a dclar que, si le dlinquant ne -montait pas sa garde, il vendrait son uniforme et -enverrait la garde nationale tous les diables. M. Pitois, -M. Jabulot et M. Gavet sont du mme avis.</p> - -<p>Des argousins font pied de grue toutes ses -portes, de faon qu'il est prisonnier dans la rue, et -ne peut plus rentrer dans aucun de ses domiciles.</p> - -<p>Le rfractaire passe alors l'tat de vagabond: -il se promne toute la journe sur les boulevards -extrieurs, couche dans les fosss ou sur les arbres; -il ne demeure plus, il perche. S'il avait toujours -cinq sous, il reprsenterait le Juif errant au naturel; -sa barbe longue ajoute l'illusion, sa mine -hve, son manteau frang de crotte ne la dtruisent -pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent -l'air suspect et le souponnent fort d'tre quelque -galrien chapp du bagne.</p> - -<p>L'inquitude visible avec laquelle le rfractaire -suit leurs mouvements ne leur laisse aucun doute, -car le rfractaire est comme Bertrand, <i>il n'est pas -matre de a</i>. Ils fondent sur lui la pointe haute, en -lui criant d'une voix plus clatante que le clairon -du jugement dernier:</p> - -<p>—Brigand, rends-toi, ou tu es mort!</p> - -<p>Il se rend.</p> - -<p>—Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forat -libr!</p> - -<p>—Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promne.</p> - -<p>—Ah! ah! est-ce qu'on se promne avec une -figure comme a? Tu fais semblant de te promener, -mauvais rpublicain! Je suis sr que tu es marqu. -Qu'avons-nous fait? avons-nous tu notre mre ou -forc la caisse papa? avons-nous fait suer le chne -et couler le raisin?…</p> - -<p>Et autres gentillesses de gendarme forat.</p> - -<p>Le pauvre diable se dfend de son mieux; il dcline -ses nom, prnoms, qualit.</p> - -<p>—Suis-nous chez le brigadier, et marche droit, -Papavoine, ou nous te mettrons les poucettes.</p> - -<p>Il suit les deux gendarmes cheval, allongeant -le pas tant qu'il peut; il sait que le fort de la gendarmerie -n'est pas le raisonnement.</p> - -<p>Les gamins s'attroupent; les femmes se montrent -sur le pas des portes avec leurs marmots au bras.</p> - -<p>—A-t-il l'air froce!</p> - -<p>—Il doit avoir tu bien du monde. O le gueux! - le sclrat!</p> - -<p>—C'te balle! oh! c'te taule!</p> - -<p>—J'espre bien qu'on lui coupera la tronche, -celui-l.</p> - -<p>—Je parie que je l'attrape la sorbonne avec un -trognon de chou.</p> - -<p>Le parieur gagne: le rfractaire, furieux, veut -s'lancer sur le moutard pour lui appliquer une -solide correction; mais les gendarmes le retiennent.</p> - -<p>Au bout d'une lieue, on arrive enfin chez le brigadier, -qui trouve le cas grave et renvoie le prvenu -devant le commissaire. Le commissaire demeure justement -une lieue plus loin, et c'est encore un demi-myriamtre - faire au derrire d'un cheval: c'est agrable.</p> - -<p>Heureusement, le commissaire est un homme de -bon sens, ou peu prs; le prisonnier se rclame -de personnes connues, et le commissaire le fait -mettre en libert, non sans lui avoir dbit un petit -discours paternel sur les hautes vertus de l'ordre -de choses et l'excellence du gouvernement actuel, - qui rien n'chappe, et qui fait arrter mme les -innocents, de peur de manquer les coupables.</p> - -<p>Le rfractaire, parfaitement difi, se retire, et, -dcid braver tout, rentre effrontment chez lui, -o il vit dans le plus profond repos pendant une -semaine; car les argousins ne peuvent se figurer -qu'un homme qui a dix-huit jours de prison puisse -ne pas tre en fuite, et le cherchent dans les quartiers -les plus loigns.</p> - -<p>Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un -soubresaut nerveux et le fait plonger dans une armoire, -o il entre en trois morceaux.</p> - -<p>A la fin, les argousins se ravisent et reviennent -se mettre de planton sa porte.</p> - -<p>Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la -patte d'un garde municipal lui tomber sur le collet -comme une massue; il entend tonner son oreille -cette phrase formidable:</p> - -<p>—Au nom du roi et de la loi, je vous arrte!</p> - -<p>Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, -se tiennent distance; la rsistance est impossible; -le commissaire est l, tout auprs dans un fiacre, -avec son charpe et sa commission, rien n'y manque.</p> - -<p>Le rfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an -de poursuites, et cinq mouchards qui auraient beaucoup -mieux fait d'appliquer leur intelligence prendre -des voleurs et des assassins.</p> - -<p>Cette rsistance a cot au rfractaire:</p> - -<p>Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, -sans compter les pourboires; deux logements la -campagne de 300 francs chacun, ci 600 francs; trois -appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires -donns la contre-police du rfractaire, -100 francs; la perte d'un ami qui devait 500 francs, -ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida, -qui ne peut s'valuer que moralement; la perte de -cent journes de travail, valant 2,000 francs au -moins; achats de faux nez, moustaches et favoris -postiches et autres dguisements, 150 francs; affaires -manques, billets protests pendant des absences, -1,000 francs. Total: 6,750 francs.</p> - -<p>Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions -et autres incommodits attrapes dans les fuites -nocturnes et matinales, et les brusques passages -d'un lieu chaud dans un lieu froid.</p> - -<p>Pendant un an, le rfractaire a connu les angoisses -des voleurs et men la vie errante des proscrits, -la plus atroce vie que l'on puisse imaginer, le tout pour -aboutir ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que l'on -nomme Maison d'arrt de la Garde Nationale, et plus -familirement, Bazancourt, ou l'Htel des Haricots.</p> - -<p>Peintres, artistes, sachez-lui gr de ce magnifique -enttement ne pas porter un costume ridicule de -forme, et dont les couleurs sont d'une fausset rvoltante; -car c'est pour cela mme qu'il ne veut pas -tre garde national.</p> - -<p class="ind">1839.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">DEUX ACTEURS POUR UN ROLE</h2> - -<p class="c small">CONTE</p> - - -<h3>I<br /> -UN RENDEZ-VOUS AU JARDIN IMPRIAL</h3> - -<p>On touchait aux derniers jours de novembre: le -Jardin imprial de Vienne tait dsert, une bise aigu -faisait tourbillonner les feuilles couleur de safran -et grilles par les premiers froids; les rosiers -des parterres, tourments et rompus par le vent, -laissaient traner leurs branchages dans la boue. -Cependant la grande alle, grce au sable qui la recouvre, -tait sche et praticable. Quoique dvast -par les approches de l'hiver, le Jardin imprial ne -manquait pas d'un certain charme mlancolique. La -longue alle prolongeait fort loin ses arcades rousses, -laissant deviner confusment son extrmit -un horizon de collines dj noyes dans les vapeurs -bleutres et le brouillard du soir; au del, la vue -s'tendait sur le Prater et le Danube: c'tait une -promenade faite souhait pour un pote.</p> - -<p>Un jeune homme arpentait cette alle avec des signes -visibles d'impatience; son costume, d'une lgance -un peu thtrale, consistait en une redingote -de velours noir brandebourgs d'or borde de fourrure, -un pantalon de tricot gris, des bottes molles -glands montant jusqu' mi-jambes. Il pouvait avoir -de vingt-sept vingt-huit ans; ses traits ples et rguliers -taient pleins de finesse, et l'ironie se blottissait -dans les plis de ses yeux et les coins de sa -bouche; l'Universit, dont il paraissait rcemment -sorti, car il portait encore la casquette feuilles de -chne des tudiants, il devait avoir donn beaucoup -de fil retordre aux <i>philistins</i> et brill au premier -rang des <i>burschen</i> et des <i>renards</i>.</p> - -<p>Le trs-court espace dans lequel il circonscrivait -sa promenade montrait qu'il attendait quelqu'un ou -plutt quelqu'une, car le Jardin imprial de Vienne, -au mois de novembre, n'est gure propice aux rendez-vous -d'affaires.</p> - -<p>En effet, une jeune fille ne tarda pas paratre au -bout de l'alle: une coiffe de soie noire couvrait ses -riches cheveux blonds, dont l'humidit du soir avait -lgrement dfris les longues boucles; son teint, -ordinairement d'une blancheur de cire vierge, avait -pris sous les morsures du froid des nuances de roses -de Bengale. Groupe et pelotonne comme elle tait -dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait -ravir la statuette de <i>la Frileuse</i>; un barbet noir -l'accompagnait, chaperon commode, sur l'indulgence -et la discrtion duquel on pouvait compter.</p> - -<p>—Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en -prenant le bras du jeune homme, qu'il y a plus d'une -heure que je suis habille et prte sortir, et ma -tante n'en finissait pas avec ses sermons sur les dangers -de la valse, et les recettes pour les gteaux de -Nol et les carpes au bleu. Je suis sortie sous le prtexte -d'acheter des brodequins gris dont je n'ai nul -besoin. C'est pourtant pour vous, Henrich, que je -fais tous ces petits mensonges dont je me repens et -que je recommence toujours; aussi quelle ide avez-vous -eue de vous livrer au thtre; c'tait bien la -peine d'tudier si longtemps la thologie Heidelberg! -Mes parents vous aimaient et nous serions -maris aujourd'hui. Au lieu de nous voir la drobe -sous les arbres chauves du Jardin imprial, -nous serions assis cte cte prs d'un beau pole -de Saxe, dans un parloir bien clos, causant de l'avenir -de nos enfants: ne serait-ce pas, Henrich, un -sort bien heureux?</p> - -<p>—Oui, Katy, bien heureux, rpondit le jeune -homme en pressant sous le satin et les fourrures le -bras potel de la jolie Viennoise; mais, que veux-tu! -c'est un ascendant invincible; le thtre m'attire; -j'en rve le jour, j'y pense la nuit; je sens le dsir -de vivre dans la cration des potes, il me semble -que j'ai vingt existences. Chaque rle que je joue -me fait une vie nouvelle; toutes ces passions que -j'exprime, je les prouve; je suis Hamlet, Othello, -Charles Moor: quand on est tout cela, on ne peut -que difficilement se rsigner l'humble condition de -pasteur de village.</p> - -<p>—C'est fort beau; mais vous savez bien que mes parents -ne voudront jamais d'un comdien pour gendre.</p> - -<p>—Non, certes, d'un comdien obscur, pauvre artiste -ambulant, jouet des directeurs et du public; -mais d'un grand comdien couvert de gloire et d'applaudissements, -plus pay qu'un ministre, si difficiles -qu'ils soient, ils en voudront bien. Quand je -viendrai vous demander dans une belle calche jaune -dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins -tonns et qu'un grand laquais galonn m'abattra le -marchepied, croyez-vous, Katy, qu'ils me refuseront?</p> - -<p>—Je ne le crois pas… Mais qui dit, Henrich, que -vous en arriverez jamais l?… Vous avez du talent; -mais le talent ne suffit pas, il faut encore beaucoup -de bonheur. Quand vous serez ce grand comdien -dont vous parlez, le plus beau temps de notre jeunesse -sera pass, et alors voudrez-vous toujours -pouser la vieille Katy, ayant votre disposition les -amours de toutes ces princesses de thtre si joyeuses -et si pares?</p> - -<p>—Cet avenir, rpondit Henrich, est plus prochain -que vous ne croyez; j'ai un engagement avantageux -au thtre de la Porte de Carinthie, et le -directeur a t si content de la manire dont je me -suis acquitt de mon dernier rle, qu'il m'a accord -une gratification de deux mille thalers.</p> - -<p>—Oui, reprit la jeune fille d'un air srieux, ce -rle de dmon dans la pice nouvelle; je vous avoue, -Henrich, que je n'aime pas voir un chrtien prendre -le masque de l'ennemi du genre humain et prononcer -des paroles blasphmatoires. L'autre jour, j'allai -vous voir au thtre de Carinthie, et chaque instant -je craignais qu'un vritable feu d'enfer ne -sortt des trappes o vous vous engloutissiez dans -un tourbillon d'esprit-de-vin. Je suis revenue chez -moi toute trouble et j'ai fait des rves affreux.</p> - -<p>—Chimres que tout cela, ma bonne Katy; et -d'ailleurs, c'est demain la dernire reprsentation, -et je ne mettrai plus le costume noir et rouge qui te -dplat tant.</p> - -<p>—Tant mieux! car je ne sais quelles vagues inquitudes -me travaillent l'esprit, et j'ai bien peur -que ce rle, profitable votre gloire, ne le soit pas - votre salut; j'ai peur aussi que vous ne preniez de -mauvaises mœurs avec ces damns comdiens. Je -suis sre que vous ne dites plus vos prires, et la -petite croix que je vous avais donne, je parierais -que vous l'avez perdue.</p> - -<p>Henrich se justifia en cartant les revers de son -habit; la petite croix brillait toujours sur sa poitrine.</p> - -<p>Tout en devisant ainsi, les deux amants taient -parvenus la rue du Thabor dans la Lopoldstadt, -devant la boutique du cordonnier renomm pour la -perfection de ses brodequins gris; aprs avoir caus -quelques instants sur le seuil, Katy entra suivie de -son barbet noir, non sans avoir livr ses jolis doigts -effils au serrement de main d'Henrich.</p> - -<p>Henrich tcha de saisir encore quelques aspects -de sa matresse, travers les souliers mignons et -les gentils brodequins symtriquement rangs sur -les tringles de cuivre de la devanture; mais le -brouillard avait tam les carreaux de sa moite -haleine, et il ne put dmler qu'une silhouette -confuse; alors, prenant une hroque rsolution, il -pirouetta sur ses talons et s'en alla d'un pas dlibr -au <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span> de l'<i>Aigle deux ttes</i>.</p> - - -<h3>II<br /> -LE <span lang="de" xml:lang="de">GASTHOF</span> DE L'AIGLE A DEUX TTES</h3> - -<p>Il y avait ce soir-l compagnie nombreuse au -<span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span> de l'<i>Aigle deux ttes</i>; la socit tait la -plus mlange du monde, et le caprice de Callot et -celui de Goya, runis, n'auraient pu produire un plus -bizarre amalgame de types caractristiques. L'<i>Aigle - deux ttes</i> tait une de ces bienheureuses caves clbres -par Hoffmann, dont les marches sont si uses, -si onctueuses et si glissantes, qu'on ne peut poser le -pied sur la premire sans se trouver tout de suite -au fond, les coudes sur la table, la pipe la bouche, -entre un pot de bire et une mesure de vin nouveau.</p> - -<p>A travers l'pais nuage de fume qui vous prenait -d'abord la gorge et aux yeux, se dessinaient, au -bout de quelques minutes, toute sorte de figures -tranges.</p> - -<p>C'taient des Valaques avec leur cafetan et leur -bonnet de peau d'Astrakan, des Serbes, des Hongrois -aux longues moustaches noires, caparaonns -de dolmans et de passementeries; des Bohmes au -teint cuivr, au front troit, au profil busqu; -d'honntes Allemands en redingote brandebourgs, -des Tatars aux yeux retrousss la chinoise; toutes -les populations imaginables. L'Orient y tait reprsent -par un gros Turc accroupi dans un coin, -qui fumait paisiblement du lataki dans une pipe - tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau -de terre rouge et un bout d'ambre jaune.</p> - -<p>Tout ce monde, accoud des tables, mangeait -et buvait: la boisson se composait de bire forte et -d'un mlange de vin rouge nouveau avec du vin -blanc plus ancien; la nourriture, de tranches de -veau froid, de jambon ou de ptisseries.</p> - -<p>Autour des tables tourbillonnait sans repos une -de ces longues valses allemandes qui produisent -sur les imaginations septentrionales le mme effet -que le hatchich et l'opium sur les Orientaux; les -couples passaient et repassaient avec rapidit; les -femmes, presque vanouies de plaisir sur le bras -de leur danseur, au bruit d'une valse de Lanner, -balayaient de leurs jupes les nuages de fume de -pipe et rafrachissaient le visage des buveurs. Au -comptoir, des improvisateurs morlaques, accompagns -d'un joueur de guzla, rcitaient une espce -de complainte dramatique qui paraissait divertir -beaucoup une douzaine de figures tranges, -coiffes de tarbouchs et vtues de peau de mouton.</p> - -<p>Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla -prendre place une table o taient dj assis trois -ou quatre personnages de joyeuse mine et de belle -humeur.</p> - -<p>—Tiens, c'est Henrich! s'cria le plus g de la -bande; prenez garde vous, mes amis: <i lang="la" xml:lang="la">fœnum habet -in cornu</i>. Sais-tu que tu avais vraiment l'air -diabolique l'autre soir: tu me faisais presque peur. -Et comment s'imaginer qu'Henrich, qui boit de la -bire comme nous et ne recule pas devant une -tranche de jambon froid, vous prenne des airs si -venimeux, si mchants et si sardoniques, et qu'il -lui suffise d'un geste pour faire courir le frisson -dans toute la salle?</p> - -<p>—Eh! pardieu! c'est pour cela qu'Henrich est -un grand artiste, un sublime comdien. Il n'y a pas -de gloire reprsenter un rle qui serait dans votre -caractre; le triomphe, pour une coquette, est de -jouer suprieurement les ingnues.</p> - -<p>Henrich s'assit modestement, se fit servir un -grand verre de vin mlang, et la conversation continua -sur le mme sujet. Ce n'tait de toutes parts -qu'admiration et compliments.</p> - -<p>—Ah! si le grand Wolfgang de Gœthe t'avait vu! -disait l'un.</p> - -<p>—Montre-nous tes pieds, disait l'autre: je suis -sr que tu as l'ergot fourchu.</p> - -<p>Les autres buveurs, attirs par ces exclamations, -regardaient srieusement Henrich, tout heureux -d'avoir l'occasion d'examiner de prs un homme -si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois -connu Henrich l'Universit, et dont ils savaient - peine le nom, s'approchaient de lui en lui serrant -la main cordialement, comme s'ils eussent t ses -intimes amis. Les plus jolies valseuses lui dcochaient -en passant le plus tendre regard de leurs -yeux bleus et velouts.</p> - -<p>Seul, un homme assis la table voisine ne paraissait -pas prendre part l'enthousiasme gnral; -la tte renverse en arrire, il tambourinait distraitement, -avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, -une marche militaire, et, de temps en temps, -il poussait une espce de <i>humph!</i> singulirement -dubitatif.</p> - -<p>L'aspect de cet homme tait des plus bizarres, -quoiqu'il ft mis comme un honnte bourgeois de -Vienne, jouissant d'une fortune raisonnable; ses -yeux gris se nuanaient de teintes vertes et lanaient -des lueurs phosphoriques comme celles des -chats. Quand ses lvres ples et plates se desserraient, -elles laissaient voir deux ranges de dents -trs-blanches, trs-aigus et trs-spares, de l'aspect -le plus cannibale et le plus froce; ses ongles -longs, luisants et recourbs, prenaient de vagues -apparences de griffes; mais cette physionomie n'apparaissait -que par clairs rapides; sous l'œil qui le -regardait fixement, sa figure reprenait bien vite -l'apparence bourgeoise et dbonnaire d'un marchand -viennois retir du commerce, et l'on s'tonnait -d'avoir pu souponner de sclratesse et de -diablerie une face si vulgaire et si triviale.</p> - -<p>Intrieurement Henrich tait choqu de la nonchalance -de cet homme; ce silence si ddaigneux -tait de leur valeur aux loges dont ses bruyants -compagnons l'accablaient. Ce silence tait celui d'un -vieux connaisseur exerc, qui ne se laisse pas prendre -aux apparences et qui a vu mieux que cela dans -son temps.</p> - -<p>Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus -chaud enthousiaste d'Henrich, ne put supporter -cette mine froide, et, s'adressant l'homme singulier, -comme le prenant tmoin d'une assertion -qu'il avanait:</p> - -<p>—N'est-ce pas, monsieur, qu'aucun acteur n'a -mieux jou le rle de Mphistophls que mon camarade -que voil?</p> - -<p>—Humph! dit l'inconnu en faisant miroiter ses -prunelles glauques et craquer ses dents aigus, -M. Henrich est un garon de talent et que j'estime -fort; mais, pour jouer le rle du diable, il lui manque -encore bien des choses.</p> - -<p>Et, se dressant tout coup:</p> - -<p>—Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich?</p> - -<p>Il fit cette question d'un ton si bizarre et si moqueur, -que tous les assistants se sentirent passer -un frisson dans le dos.</p> - -<p>—Cela serait pourtant bien ncessaire pour la -vrit de votre jeu. L'autre soir, j'tais au thtre -de la Porte de Carinthie, et je n'ai pas t satisfait -de votre rire; c'tait un rire d'espigle, tout au -plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit -monsieur Henrich.</p> - -<p>Et l-dessus, comme pour lui donner l'exemple, -il lcha un clat de rire si aigu, si strident, si sardonique, -que l'orchestre et les valses s'arrtrent -l'instant mme; les vitres du <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span> tremblrent. -L'inconnu continua pendant quelques minutes ce -rire impitoyable et convulsif qu'Henrich et ses compagnons, -malgr leur frayeur, ne pouvaient s'empcher -d'imiter.</p> - -<p>Quand Henrich reprit haleine, les votes du <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span> -rptaient, comme un cho affaibli, les dernires -notes de ce ricanement grle et terrible, et -l'inconnu n'tait plus l.</p> - - -<h3>III<br /> -LE THATRE DE LA PORTE DE CARINTHIE</h3> - -<p>Quelques jours aprs cet incident bizarre, qu'il -avait presque oubli et dont il ne se souvenait plus -que comme de la plaisanterie d'un bourgeois ironique, -Henrich jouait son rle de dmon dans la -pice nouvelle.</p> - -<p>Sur la premire banquette de l'orchestre tait -assis l'inconnu du <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span>, et, chaque mot prononc -par Henrich, il hochait la tte, clignait les -yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et -donnait les signes de la plus vive impatience: Mauvais! -mauvais! murmurait-il demi-voix.</p> - -<p>Ses voisins, tonns et choqus de ses manires, -applaudissaient et disaient:</p> - -<p>—Voil un monsieur bien difficile!</p> - -<p>A la fin du premier acte, l'inconnu se leva, comme -ayant pris une rsolution subite, enjamba les timbales, -la grosse caisse et le tamtam, et disparut par -la petite porte qui conduit de l'orchestre au thtre.</p> - -<p>Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait -dans la coulisse, et, arriv au bout de sa -courte promenade, quelle fut sa terreur de voir, en -se retournant, debout au milieu de l'troit corridor, -un personnage mystrieux, vtu exactement comme -lui, et qui le regardait avec des yeux dont la transparence -verdtre avait dans l'obscurit une profondeur -inoue! des dents aigus, blanches, spares, -donnaient quelque chose de froce son sourire -sardonique.</p> - -<p>Henrich ne put mconnatre l'inconnu du <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span> -de l'<i>Aigle deux ttes</i>, ou plutt le diable en personne; -car c'tait lui.</p> - -<p>—Ah! ah! mon petit monsieur, vous voulez jouer -le rle du diable! Vous avez t bien mdiocre dans -le premier acte, et vous donneriez vraiment une -trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants -de Vienne. Vous me permettrez de vous remplacer -ce soir, et, comme vous me gneriez, je vais vous -envoyer au second dessous.</p> - -<p>Henrich venait de reconnatre l'ange des tnbres -et il se sentit perdu; portant machinalement la -main la petite croix de Katy, qui ne le quittait -jamais, il essaya d'appeler au secours et de murmurer -sa formule d'exorcisme; mais la terreur lui -serrait trop violemment la gorge: il ne put pousser -qu'un faible rle. Le diable appuya ses mains griffues -sur les paules d'Henrich et le fit plonger de -force dans le plancher; puis il entra en scne, sa -rplique tant venue, comme un comdien consomm.</p> - -<p>Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment -diabolique, surprit d'abord les auditeurs.</p> - -<p>—Comme Henrich est en verve aujourd'hui! s'criait-on -de toutes parts.</p> - -<p>Ce qui produisait surtout un grand effet, c'tait -ce ricanement aigre comme le grincement d'une -scie, ce rire de damn blasphmant les joies du paradis. -Jamais acteur n'tait arriv une telle puissance -de sarcasme, une telle profondeur de sclratesse: -on riait et on tremblait. Toute la salle -haletait d'motion, des tincelles phosphoriques -jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur; -des tranes de flamme tincelaient ses pieds; les -lumires du lustre plissaient, la rampe jetait des -clairs rougetres et verdtres; je ne sais quelle -odeur sulfureuse rgnait dans la salle; les spectateurs -taient comme en dlire, et des tonnerres -d'applaudissements frntiques ponctuaient chaque -phrase du merveilleux Mphistophls, qui souvent -substituait des vers de son invention ceux du -pote, substitution toujours heureuse et accepte -avec transport.</p> - -<p>Katy, qui Henrich avait envoy un coupon de -loge, tait dans une inquitude extraordinaire; elle -ne reconnaissait pas son cher Henrich; elle pressentait -vaguement quelque malheur avec cet esprit -de divination que donne l'amour, cette seconde vue -de l'me.</p> - -<p>La reprsentation s'acheva dans des transports -inimaginables. Le rideau baiss, le public demanda - grands cris que Mphistophls repart. On le -chercha vainement; mais un garon de thtre vint -dire au directeur qu'on avait trouv dans le second -dessous M. Henrich, qui sans doute tait tomb par -une trappe. Henrich tait sans connaissance: on -l'emporta chez lui, et, en le dshabillant, l'on vit -avec surprise qu'il avait aux paules de profondes -gratignures, comme si un tigre et essay de l'touffer -entre ses pattes. La petite croix d'argent de -Katy l'avait prserv de la mort, et le diable, vaincu -par cette influence, s'tait content de le prcipiter -dans les caves du thtre.</p> - -<p>La convalescence d'Henrich fut longue: ds qu'il -se porta mieux, le directeur vint lui proposer un -engagement des plus avantageux, mais Henrich le -refusa; car il ne se souciait nullement de risquer -son salut une seconde fois, et savait, d'ailleurs, -qu'il ne pourrait jamais galer sa redoutable doublure.</p> - -<p>Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit -hritage, il pousa la belle Katy, et tous deux, assis -cte cte prs d'un pole de Saxe, dans un parloir -bien clos, ils causent de l'avenir de leurs enfants.</p> - -<p>Les amateurs de thtre parlent encore avec admiration -de cette merveilleuse soire, et s'tonnent -du caprice d'Henrich, qui a renonc la scne aprs -un si grand triomphe.</p> - -<p class="ind">1841.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">UNE VISITE NOCTURNE</h2> - - -<p>J'ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom, -je l'ignore, sa demeure, je ne la souponne pas. -Perche-t-il sur un arbre? se terre-t-il dans une carrire -abandonne? Nous autres de la Bohme, nous -ne sommes pas curieux, et je n'ai jamais pris le -moindre renseignement sur lui. Je le rencontre de -loin en loin, dans des endroits invraisemblables, -par des temps impossibles. Suivant l'usage des romanciers - la mode, je devrais vous donner le signalement -de cet ami inconnu; je prsume que son -passe-port doit tre rdig ainsi: Visage ovale, -nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, yeux -bruns, cheveux chtains; signes distinctifs: aucun. -C'est cependant un homme trs-singulier. Il m'aborde -toujours en criant comme Archimde: J'ai -trouv! car mon ami est un inventeur. Tous les -jours, il fait le plan d'une machine nouvelle. Avec -une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme -deviendrait inutile dans la cration. Tout se fait tout -seul: les mcaniques sont produites par d'autres -mcaniques, les bras et les jambes passent l'tat -de pures superfluits. Mon ami, vrai puits de Grenelle -de science, ne nglige rien, pas mme l'alchimie. -Le Dragon vert, le Serviteur rouge et la Femme -blanche sont ses ordres; il a dpass Raymond -Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous -les hermtiques.</p> - -<p>—Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour -d'un air de doute, en regardant son chapeau presque -aussi vieux que le mien.</p> - -<p>—Oui, me rpondit-il avec un parfait ddain, -j'ai eu cet enfantillage; j'ai fabriqu des pices de -vingt francs qui m'en cotaient quarante; du reste, -tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun: -Esq., d'Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux. -J'ai aussi compos du tissu cellulaire en faisant -traverser des blancs d'œuf par un courant lectrique; -c'est un bifteck mdiocre et qui ressemble -toujours un peu de l'omelette. J'ai obtenu le poulet - tte humaine, et la mandragore qui chante, -deux petits monstres assez dsagrables; comme -matre Wagner, j'ai un homunculus dans un flacon -de verre; mais, dcidment, les femmes sont de -meilleures mres que les bouteilles. Ce qui m'occupe -maintenant, c'est de sortir de l'atmosphre -terrestre. Peut-tre Newton s'est-il tromp, la loi -de la gravitation n'est vraie que pour les corps: -les corps se prcipitent, mais les gaz remontent. Je -voudrais me jeter du haut d'une tour et tomber -dans la lune. Adieu!</p> - -<p>Et mon ami disparut si subitement, que je dus -croire qu'il tait entr dans le mur comme Cardillac.</p> - -<p>Un soir, je revenais d'un thtre lointain situ -vers le ple arctique du boulevard; il commenait - tomber une de ces pluies fines, pntrantes, qui -finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et -toutes les toffes qui abusent du prtexte d'tre -impermables pour sentir la poix et le goudron. -Les voitures de place taient partout, except, bien -entendu, sur les places. A la douteuse clart d'un -rverbre qui faisait des tours d'acrobate sur la -corde lche, je reconnus mon ami, qui marchait -petits pas comme s'il et fait le plus beau temps -du monde.</p> - -<p>—Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant -mon bras sous le sien.</p> - -<p>—Je m'exerce voler.</p> - -<p>—Diable! rpondis-je avec un mouvement involontaire -et en portant la main sur ma poche.</p> - -<p>—Oh! je ne travaille pas la tire, soyez tranquille, -je mprise les foulards; je m'exerce voler, -mais non sur un mannequin charg de grelots -comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole -en l'air, j'ai lou un jardin du ct de la barrire -d'Enfer, derrire le Luxembourg; et, la nuit, je me -promne cinquante ou soixante pieds d'lvation; -quand je suis fatigu, je me mets cheval sur un -tuyau de chemine. C'est commode.</p> - -<p>—Et par quel procd?…</p> - -<p>—Mon Dieu, rien n'est plus simple.</p> - -<p>Et, l-dessus, mon ami m'expliqua son invention; -en effet, c'tait fort simple, simple comme les deux -verres qui, poss aux deux bouts d'un tube, font -apercevoir des mondes inconnus, simple comme -la boussole, l'imprimerie, la poudre canon et la -vapeur.</p> - -<p>Je fus trs-tonn de ne pas avoir fait moi-mme -cette dcouverte; c'est le sentiment qu'on prouve -en face des rvlations du gnie.</p> - -<p>—Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me -quittant. J'ai trouv pour ma dcouverte un prospectus -fort efficace. Les annonces des journaux -sont trop chres, et, d'ailleurs, personne ne les lit; -j'irai de nuit m'asseoir sur le toit de la Madeleine, -et, vers onze heures du matin, je commencerai -une petite promenade d'agrment au-dessus de la -zone des rverbres; promenade que je prolongerai -en suivant la ligne des boulevards jusqu' la place -de la Bastille, o j'irai embrasser le gnie de la -libert sur sa colonne de bronze.</p> - -<p>Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le -revis plus pendant trois ou quatre mois.</p> - -<p>Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais -pas encore. J'entendis frapper distinctement -trois coups contre mes carreaux. J'avouerai courageusement -que j'prouvai une frayeur horrible. -Au moins si ce n'tait qu'un voleur, m'criai-je -dans une angoisse d'pouvante, mais ce doit tre -le diable, l'inconnu, celui qui rde la nuit, <i lang="la" xml:lang="la">qurens -quem devoret</i>. On frappa encore, et je vis se -dessiner travers la vitre des traits qui ne m'taient -pas trangers. Une voix pronona mon nom et me -dit:</p> - -<p>—Ouvrez donc, il fait un froid atroce.</p> - -<p>Je me levai. J'ouvris la fentre, et mon ami sauta -dans la chambre. Il tait entour d'une ceinture -gonfle de gaz; des ligatures et des ressorts couraient -le long de ses bras et de ses jambes; il se -dfit de son appareil et s'assit devant le feu, dont -je ranimai les tisons. Je tirai de l'armoire deux -verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis je -remplis les verres, que mon ami avala tous deux -par distraction, c'est--dire dont il avala le contenu. -Sa figure tait radieuse. Une espce de lumire argente -brillait sur son front, ses cheveux jouaient -l'aurole s'y mprendre.</p> - -<p>—Mon cher, me dit-il aprs une pause, j'ai russi -tout fait; l'aigle n'est qu'un dindon ct de moi. -Je monte, je descends, je tourne, je fais ce que je -veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. -Et cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant! -mes ailes ne cotent gure plus qu'un parapluie -ou une paire de socques. Quelle trange -chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonn -par moi sur le dos d'une carte, quelques ressorts -arrangs par moi d'une certaine manire, et -le monde va tre chang. Le vieil univers a vcu; -religion, morale, gouvernement tout sera renouvel. -D'abord, revtu d'un costume tincelant, je -descendrai de ce que jusqu' prsent l'on a appel -le ciel et je promulguerai un petit dcalogue de ma -faon. Je <i>rvlerai</i> aux hommes le secret de voler. -Je les dlivrerai de l'antique pesanteur; je les rendrai -semblables des anges, on serait dieu moins. -Beaucoup le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec -mon invention, plus de frontires, plus de douanes, -plus d'octroi, plus de pages; l'emploi d'invalide au -pont des Arts deviendra une sincure. Allez donc -saisir un contrebandier passant des cigares trente -mille pieds du niveau de la mer; car, au moyen -d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajout - mon appareil comme appendice, on peut s'lever - des hauteurs incommensurables. Les fleuves, les -mers ne sparent plus les royaumes. L'architecture -est renverse de fond en comble; les fentres deviennent -des portes, les chemines des corridors, -les toits des places publiques. Il faudra griller les -cours et les jardins comme des volires. Plus de -guerre; la stratgie est inutile, l'artillerie ne peut -plus servir; pointez donc les bombes contre les -hommes qui passent au-dessus des nuages et essuient -leurs bottes sur la tte des condors. Dans -quelque temps d'ici, comme on rira des chemins -de fer, de ces marmites qui courent sur des tringles -en fer et font peine dix lieues l'heure!</p> - -<p>Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre -de vin. Son enthousiasme tournait au dithyrambe, -et, pendant deux heures, il ne cessa de parler sur -ce ton, dcrivant le nouveau monde, que son invention -allait ncessiter, avec une richesse de couleurs -et d'images dsesprer un disciple de Fourier. -Puis, voyant que le jour allait paratre, il -reprit son appareil et me promit de venir bientt -me rendre une autre visite. Je lui ouvris la fentre, -il s'lana dans les profondeurs grises du -ciel, et je restai seul, doutant de moi-mme et -me pinant pour savoir si je veillais ou si je dormais.</p> - -<p>J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile -et ne l'ai plus rencontr sur aucun boulevard, -mme extrieur. Sa machine l'a-t-elle laiss -en route? S'est-il cass le cou ou s'est-il noy dans -un ocan quelconque? A-t-il eu les yeux arrachs -par l'oiseau Rock sur les cimes de l'Himalaya? C'est -ce que j'ignore profondment. Je vous ferai savoir -les premires nouvelles que j'aurai de lui.</p> - -<p class="ind">1843.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13"><span class="small">FEUILLETS</span><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN</h2> - - -<h3>I<br /> -VOCATION</h3> - -<p>Je ne rpterai pas cette charge trop connue qui -fait commencer ainsi la biographie d'un grand -homme: Il naquit l'ge de trois ans, de parents -pauvres mais malhonntes. Je dois le jour (le leur -rendrai-je?) des parents cossus mais bourgeois, -qui m'ont inflig un nom de famille ridicule, auquel -un parrain et une marraine, non moins stupides, -ont ajout un nom de baptme tout aussi dsagrable. -N'est-ce pas une chose absurde que d'tre -oblig de rpondre un certain assemblage de syllabes -qui vous dplaisent? Soyez donc un grand -matre en vous appelant Lamerluche, Tartempion ou -Gobillard? A vingt ans, on devrait se choisir un nom -selon son got et sa vocation. On signerait la manire -des femmes maries, Anafesto (n Falempin), -Florizel (n Barbochu), ainsi qu'on l'entendrait; de -cette faon, des gens noirs comme des Abyssins ne -s'appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite.</p> - -<p>Mes pre et mre, six semaines aprs que j'eus -t sevr, prirent cette rsolution commune tous -les parents de faire de moi un avocat, ou un mdecin, -ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier -avec le temps. Il est vident que j'avais les plus -belles dispositions pour l'un de ces trois tats: j'tais -bavard, je mdicamentais les hannetons, et je ne -cassais qu'au jour voulu les tirelires o je mettais -mes sous; ce qui faisait pressentir la faconde de -l'avocat, la hardiesse anatomique du mdecin, et la -fidlit du notaire garder les dpts. En consquence, -on me mit au collge, o j'appris peu de -latin et encore moins de grec; il est vrai que j'y devins -un parfait leveur de vers soie, et que mes -cochons d'Inde dpassaient pour l'instruction et la -grce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. -Ds la troisime, ayant reconnu la vanit des tudes -classiques, je m'adonnai au bel art de la natation, -et j'acquis, aprs deux saisons de chair de poule et -de coups de soleil, le grade minent de caleon rouge. -Je piquais une tte sans faire jaillir une goutte d'eau; -je tirais la coupe marinire et la coupe sche d'une -faon trs-brillante; les matres de nage me faisaient -l'honneur de m'admettre leur payer des petits verres -et des cigares; je commenai mme un pome -didactique en quatre chants, en vers latins, intitul: -<i lang="la" xml:lang="la">Ars natandi</i>. Malheureusement, la nage est un art -d't; et, l'hiver, pour me distraire des thmes et -des versions, j'illustrais de dessins la plume les -marges de mes cahiers et de mes livres; je ne puis -valuer moins de six cent mille le nombre de vers - copier que cette passion m'attira; j'avais du premier -coup atteint les hauteurs de l'art primitif; -j'tais byzantin, gothique, et mme, j'en ai peur, -un peu chinois: je mettais des yeux de face dans -des ttes de profil; je mprisais la perspective et je -faisais des poules aussi grosses que des chevaux; si -mes compositions eussent t sculptes dans la -pierre au lieu d'tre griffonnes sur des chiffons de -papier, nul doute que quelque savant ne leur et -trouv les sens symboliques les plus curieux et les -plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir -une certaine chaumire avec une chemine dont la -fume sortait en tire-bouchon, et trois peupliers pareils - des artes de sole frite, qui aujourd'hui obtiendraient -le plus grand succs auprs des admirateurs -de l'air naf. A coup sr, rien n'tait moins -manir.</p> - -<p>De l, je passai de plus nobles exercices; je copiai -les <i>Quatre Saisons</i> au crayon noir, et les <i>Quatre -Parties du monde</i> au crayon rouge. Je faisais des hachures -carres, en losange, avec un point au milieu. -Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, -c'est de rserver le point lumineux au -milieu de la prunelle; enfin j'en vins bout, et je -pus offrir mes parents, le jour de leur fte, un soldat -romain qui, quelque distance, pouvait produire -l'effet d'une gravure au pointill; la beaut du -cadre les toucha, et je les vis prs de s'attendrir; -mais mon pre, aprs quelques minutes de rverie -profonde, au lieu de la phrase que j'attendais: <i lang="la" xml:lang="la">Tu -Marcellus eris!</i> me dit, avec un accent qui me sembla -horriblement ironique: Tu seras avocat!</p> - -<p>Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent - motiver mes sorties, et me permirent d'aller -assez rgulirement dans un atelier de peinture. -Mon pre, ayant dcouvert mon affreuse conduite, -me lana un gros regard de menace, et me dit ces -foudroyantes paroles, qui retentissent encore mon -oreille comme les trompettes du jugement dernier: -Tu priras sur l'chafaud! C'est ainsi que se dcida -ma vocation.</p> - - -<h3>II<br /> -D'APRS LA BOSSE</h3> - -<p>Hlas! voici bien longtemps que je reproduis -l'estompe le torse de Germanicus, le nez du Jupiter -Olympien, et autres pltras plus ou moins antiques: - la longue, la bosse et l'estompe engendrent la -mlancolie; les yeux blancs des dieux grecs n'ont -pas grande expression; la <i>sauce</i> est peu varie en -elle-mme. Si ce n'tait l'ide de contrarier mes parents, -qui me soutient, je quitterais l'instant cet -affreux mtier! Cela n'est gure amusant, d'aller -chercher des cerises l'eau-de-vie, du tabac fumer -et des cervelas pour ces messieurs, et de s'entendre -appeler toute la journe rapin et rat hupp!</p> - - -<h3>III<br /> -D'APRS NATURE</h3> - -<p>La semaine prochaine, je peindrai d'aprs nature. -Enfin j'ai une bote, un chevalet et des couleurs! -Comment prendrai-je ma palette, ronde ou carre? -Carre, c'est plus svre, plus primitif, plus <i>ingresque</i>; -la palette d'Apelles devait tre carre! Oh! -les belles vessies, pleines, fermes, luisantes! avec -quel plaisir vais-je donner dedans le coup d'pingle -qui doit faire jaillir la couleur!… Ae! ouf! quel -mauvais augure! le globule, trop fortement press -entre les doigts, a clat comme une bombe, et m'a -lanc la figure une longue fuse jaune: il faudra -que je me lave le nez avec du savon noir et de la -cendre. Si j'tais superstitieux, je me ferais avocat. -Je vais donc peindre, non plus d'aprs des gravats insipides, -mais d'aprs la belle nature vivante! Dieux! -si c'tait une femme! mon cœur, contiens-toi, rprime -tes battements imptueux, ou je serai forc -de te faire cercler de fer comme le cœur du prince -Henri. Ce n'est pas une femme; au contraire, c'est -un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des -experts, le plus beau torse de l'poque, et qui s'intitule -premier modle de l'Acadmie royale de -dessin et de peinture; pour moi, il me fait l'effet -d'un tronc de chne noueux ou d'un sac de noix -appuy debout contre un mur.</p> - -<p>On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, -la plus mauvaise m'choit. Entre les toiles et -les barres des chevalets, qui font comme une fort -de mts, j'entrevois vaguement le coude du modle. -De tous cts j'entends mes compagnons s'crier: -Quels dentels! quels pectoraux! comme -la mastode s'agrafe vigoureusement! comme le -biceps est soutenu! comme le grand trochanter se -dessine avec nergie! Moi, au lieu de toutes ces -merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective -qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez -violet; je le transportai le plus fidlement possible -sur ma toile, et, quand le professeur vint jeter les -yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un ton rogue: -Cela est plein de chic et de ficelles; vous -avez une patte d'enfer, et je vous prdis… que -vous ne ferez jamais rien.</p> - - -<h3>IV<br /> -COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L'COLE -ANGLIQUE</h3> - -<p>Ces paroles du professeur me jetrent dans un -douloureux tonnement. Eh quoi! m'criai-je, j'ai -dj du chic, et c'est la premire fois que je touche -une brosse… Qu'est-ce donc que le chic? J'tais -prs de me laisser aller mon dsespoir et de m'enfoncer -dans le cœur mon couteau palette tout -charg de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis -au fond de mon me une voix qui murmurait: -Si ton matre n'tait qu'un cuistre!… Je -rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout -le monde lisait sur mon visage cette coupable pense. -Mais personne ne parut s'apercevoir de cette -illumination intrieure.</p> - -<p>Petit petit, force de travail, j'en revins ma -manire primitive, je n'employai plus aucune ficelle, -et je fis des dessins qui pouvaient rivaliser avec -ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des dictionnaires; -aussi, un jour, mon professeur, qui s'tait -arrt derrire moi, laissa tomber ces paroles -flatteuses: Comme c'est bonhomme! A ces mots, -je me troublai, et, suffoqu d'motion, je courbai -ma tte sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le -tableau qui me valut cet loge reprsentait un anachorte -potiron tendre dans un ciel indigo fonc, et -ressemblait assez ces images de complaintes graves -sur bois et grossirement colories, que l'on -fabrique pinal. A dater de ce jour, je me fis une -raie dans le milieu des cheveux, et me vouai au -culte de l'art symbolique, archaque et gothique; -les Byzantins devinrent mes modles; je ne peignis -plus que sur fond d'or, au grand effroi de mes parents, -qui trouvaient que c'taient l des fonds mal -placs. Andr Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, -qui taient, vrai dire, plutt des relieurs que des -peintres, et se servaient autant de fers gaufrer -que de pinceaux, avaient accapar mon admiration: -Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandao, Prugin, -me paraissaient dj un peu Vanloo; et, ne -trouvant plus l'cole italienne assez spiritualiste, -je me jetai dans l'cole allemande. Les frres van -Eyk, Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein, -Quintin Metsys, Albert Drer, furent pour moi -l'objet d'tudes profondes, aprs lesquelles j'tais -en tat de dessiner et de colorier un jeu de cartes -aussi bien que feu Jacquemin Gringoneur, imagier -du roi Charles VI. A cette poque climatrique de -ma vie, mon pre, aprs avoir pay une note assez -longue chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette -observation que je devais savoir mon mtier et gagner -de l'argent; je rpondis que le gouvernement, -par un oubli que j'avais peine concevoir, ne m'avait -pas encore donn de chapelle peindre, mais -que cela ne pouvait manquer. A quoi mon pre rpliqua: -Fais le portrait de M. Crapouillet et de -madame son pouse, et tu auras cinq cents francs, -sur lesquels je te retiendrai cent francs pour tes -mois de nourrice, que tu me dois encore.</p> - - -<h3>V<br /> -HURES DE BOURGEOIS!!!…</h3> - -<p>Madame Crapouillet n'tait pas jolie, mais M. Crapouillet -tait affreux; elle avait l'air d'un merlan -roul dans la farine, et il ressemblait un homard -passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur -pomme d'amour peu mre, et la femme d'un gris -perle tout fait mlancolique, dans le genre des -peintures d'Overbeck et de Cornlius. Ce teint parut -peu les flatter, mais ils furent contents de ma -manire de peindre, et ils dirent l'auteur de mes -jours: Au moins monsieur votre fils tale-t-il bien -sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux -dans son ouvrage. Il fallut me contenter de ce -compliment assez maigre; pourtant j'avais reprsent -fort exactement la verrue de M. Crapouillet, -et les trous de petite vrole qui criblaient son aimable -visage; on pouvait distinguer dans l'œil de madame -la fentre d'en face avec ses portants, ses -croisillons et ses rideaux franges. La fentre ressemblait -beaucoup.</p> - -<p>Ces portraits eurent un vritable succs dans le -monde bourgeois; on les trouvait trs-unis et faciles - nettoyer avec de l'eau seconde. Le courage me -manque pour numrer toutes les caricatures srieuses -auxquelles je me livrai. Je vis des ttes inimaginables, -groins, mufles, rostres, empruntant -des formes tous les rgnes, principalement la famille -des cucurbitaces; des nez dodcadres, des -yeux en losange, des mentons carrs ou taills en -talon de sabot; une collection de grotesques faire -envie aux plus ridicules poussahs invents par la -fantaisie chinoise.</p> - -<p>Je fus mme d'tudier tout ce que laisse de trivial, -de laid, d'pat et de sordide, sur un visage -humain, l'habitude des penses basses et mesquines. -La nuit, je me ddommageais de ces horribles -travaux, dont ceux qui les ont faits peuvent -seuls souponner les nauses, en dessinant la -lampe des sujets asctiques traits la manire allemande, -et entremls de pantalons mi-partis, de -lapins blancs et de bardane.</p> - - -<h3>VI<br /> -RENCONTRE</h3> - -<p>Un soir, j'entrai, prs de l'Opra, dans un divan -o se runissaient des artistes et des littrateurs; -on y fumait beaucoup, on y parlait davantage. C'taient -des figures toutes particulires: il y avait l -des peintres tous crins, d'autres rass en brosse -comme des cavaliers et des ttes rondes. Ceux-ci -portaient les moustaches en croc et la royale, comme -les raffins du temps de Louis XIII; ceux-l laissaient -gravement descendre leur barbe jusqu'au -ventre, l'instar de feu l'empereur Barberousse: -d'autres l'avaient bifurque comme celle des christs -byzantins; le mme caprice rgnait dans les coiffures: -les chapeaux pointus, les feutres larges bords -y abondaient; on et dit des portraits de van Dyck, -sans cadre. Un surtout me frappa: il tait vtu -d'une espce de paletot en velours noir qui, pittoresquement -dbraill, permettait de voir une chemise -assez blanche; l'arrangement de ses cheveux -et de son poil rappelait singulirement la physionomie -de Pierre-Paul Rubens; il tait blond et sanguin, -et parlait avec beaucoup de feu. La discussion roulait -sur la peinture. J'entendis l des choses effroyables -pour moi, qui avais t lev dans l'amour de -la ligne pure et dans la crainte de la couleur. Les -mots dont ils se servaient pour apprcier le mrite -de certains tableaux taient vraiment bizarres. -Quelle superbe chose! s'criait le jeune homme - tournure anversoise; comme c'est tripot! comme -c'est torch! quel ragot! quelle pte! quel beurre! -il est impossible d'tre plus chaud et plus grouillant. -Je crus d'abord qu'il s'agissait de prparations -culinaires; mais je reconnus mon erreur, et -je vis qu'il tait question du tableau de M. ***, dont -le jeune peintre barbiche blonde se posait l'admirateur -passionn. On parlait avec un mpris parfait -des gens que j'avais jusque-l respects l'gal des -dieux, et mon matre en particulier tait trait -comme le dernier des rapins. Enfin, l'on m'aperut -dans le coin o je m'tais tapi comme un cerf accul, -tenant un coussin sous chaque bras pour me donner -une contenance, et l'on me fora prendre une -part active la conversation. Je suis, je l'avoue, un -mdiocre orateur, et je fus battu plate couture. -On pluma sans piti mes ailes d'ange, on contamina -de punch et de sophismes ma blanche robe sraphique; -et, le lendemain, le peintre paletot de -velours noir vint me prendre et me conduisit la -galerie du Louvre, dont je n'avais jamais os dpasser -la premire salle: je me hasardai jeter un regard -sur les toiles de Rubens, qui m'avaient jusqu'alors -t interdites avec la plus inflexible svrit; -ces cascades de chairs blanches saupoudres -de vermillon, ces dos satins o les perles s'grnent -dans l'or des chevelures; ces torses ptris avec -une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette -nature luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et -de beaut rpandue partout, troublrent profondment -ma candeur virginale. Le cruel peintre, qui -voulait ma perte, me tint une heure entire le nez -contre un Paul Vronse; il me fit passer en revue -les plus turbulentes esquisses du Tintoret et me -conduisit aux Titiens les plus chauds et les plus -ambrs; puis il me ramena dans son atelier orn -de buffets de la Renaissance, de potiches chinoises, -de plats japonais, d'armures gothiques et circassiennes, -de tapis de Perse, et autres curiosits caractristiques; -il avait prcisment un modle de -femme, et, poussant devant moi une bote de pastel -et un carton, il me dit: Faites une pochade d'aprs -cette gaillarde! voil des hanches un peu Rubens -et un dos crnement flamand. Je fis, d'aprs -cette crature, tale dans une pose qui n'avait rien -de cleste, un croquis o je glissai timidement quelques -teintes roses, en retournant chaque fois la -tte pour m'assurer que mon matre n'tait pas l. -La sance finie, je m'enfuis chez moi l'me pleine -de trouble et de remords, plus agit que si j'eusse -tu mon pre ou ma mre.</p> - - -<h3>VII<br /> -CONVERSION</h3> - -<p>J'eus beaucoup de peine m'endormir, et je fis -des rves bizarres o je voyais scintiller dans l'ombre -des spectres solaires, et s'ouvrir des queues de -paon ocelles de pierres prcieuses et jetant le plus -vif clat, des draperies fastueuses, des brocarts pais -et grenus, des brocatelles trames d'or et magnifiquement -ramages, se dployant larges plis; des -cabinets d'bne incrusts de nacre et de burgau -ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et rpandaient -des colliers de perles, des bracelets de filigrane et -des sachets brods. De belles courtisanes vnitiennes -peignaient leurs cheveux roux avec des peignes d'or, -pendant que des ngresses, la bouche d'œillet panoui, -leur tenaient le miroir sous des pristyles -colonnes de marbre blanc, laissant entrevoir dans -le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce cauchemar -htrodoxe continua lorsque je fus veill, et, -quand j'ouvris ma fentre, je m'aperus d'une chose -que je n'avais pas encore remarque: je vis que les -arbres taient verts et non couleur de chocolat, et -qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon.</p> - - -<h3>VIII<br /> -COUP D'CLAT</h3> - -<p>Je me levai, et, ma cravate monte jusqu'au nez, -mon chapeau enfonc jusqu'aux yeux, je sortis de la -maison sur la pointe du pied avec un air mystrieux -et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode -des manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je -pas donn pour avoir au doigt l'anneau de Gygs, -qui rendait invisible! Je n'allais cependant pas un -rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter -quelques-unes de ces couleurs prohibes que le -matre bannissait des palettes de ses lves. J'tais -devant le marchand comme un colier de troisime -qui achte <i>Faublas</i> un bouquiniste du quai; en demandant -certaines vessies, le rouge me montait la -figure, la sueur me rendait le dos moite; il me semblait -dire des obscnits. Enfin, je rentrai chez moi -riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, -qui jusque-l n'avait admis que ces quatre teintes -touffes et chastes, du blanc de plomb, de l'ocre -jaune, du brun rouge et du noir de pche, auxquelles -on me permettait quelquefois d'ajouter un -peu de bleu de cobalt pour les ciels, se trouva diapre -d'une foule de nuances plus brillantes les unes -que les autres; le vert Vronse, le vert de Scheele, -la laque garance, la laque de Smyrne, la laque jaune, -le massicot, le bitume, la momie, tous les tons -chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs -plus beaux effets, s'talaient avec une fastueuse profusion -sur la modeste planchette de citronnier ple. -J'avoue que je fus d'abord assez embarrass de toutes -ces richesses, et que, contrairement au proverbe, -l'abondance des biens me nuisait. Pourtant, -au bout de quelques jours, j'avais assez avanc un -petit tableau qui ne ressemblait pas mal une racine -de buis ou un kalidoscope; j'y travaillais -avec acharnement, et je ne paraissais plus l'atelier.</p> - -<p>Un jour que j'tais pench sur mon appui-main, -frottant un bout de draperie d'un scandaleux glacis -de laque, mon matre, inquiet de ma disparition, -entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment -laiss la clef sur la porte; il se tint quelque temps -debout derrire moi, les doigts carquills, les bras -ouverts au-dessus de sa tte comme ceux du <i>Saint -Symphorien</i>, et, aprs quelques minutes de contemplation -dsespre, il laissa tomber ce mot, qui traversa -mon me comme une goutte de plomb fondu:</p> - -<p>—Rubens!</p> - -<p>Je compris alors l'normit de ma faute; je tombai - genoux et je baisai la poussire des bottes magistrales; -je rpandis un sac de cendre sur ma tte, -et par la sincrit de mon repentir, ayant obtenu le -pardon du grand homme, j'envoyai au Salon une -peinture l'eau d'œuf reprsentant une Madone lilas -tendre et un Enfant Jsus faisant une galiote en -papier.</p> - -<p>Mon succs fut immense; mon matre, plein de -confiance dans mes talents, me fit ds lors peindre -dans tous ses tableaux, c'est--dire donner la premire -couche aux <i>ciels</i> et aux <i>fonds</i>. Il m'a procur -une commande magnifique dans une cathdrale -qu'on restaure. C'est moi qui colorie avec les teintes -symboliques les nervures des chapelles qu'on a dbarrasses -de leur odieux badigeon; nul travail ne -saurait convenir davantage ma manire simple, -dnue de chic et de ficelles; les matres du Campo-Santo -eux-mmes n'auraient peut-tre pas t assez -primitifs pour une pareille besogne. Grce l'excellente -ducation pittoresque que j'ai reue, je suis -venu bout de m'acquitter de cette tche dlicate -la satisfaction gnrale, et mon pre, rassur sur -mon avenir, ne me criera plus dsormais: Tu seras -avocat!</p> - -<p class="ind">1845.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14"><span class="small">DE</span><br /> -L'OBSIT EN LITTRATURE</h2> - - -<p>L'homme de gnie doit-il tre gras ou maigre? -chair ou poisson? et peut-il ou non se manger les -vendredis et les jours rservs?</p> - -<p>—C'est une question assez difficile rsoudre.</p> - -<p>Quand j'tais jeune (ne pas confondre avec le -roman du dfunt Bibliophile), et il n'y a pas fort -longtemps de cela, j'avais les plus tranges ides -l'endroit de l'homme de gnie, et voici comment je -me le reprsentais.</p> - -<p>Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en -flamme de pot feu, des sourcils paraboliques, des -yeux excessifs, et la bouche ddaigneusement bouffie -par une fatuit byronienne, le vtement vague et -noir, et la main nonchalamment passe dans l'hiatus -de l'habit.</p> - -<p>En vrit, je ne me figurais pas autrement un -homme de gnie et je n'aurais pas admis un pote -lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf livres; -le quintal m'et profondment rpugn: il est facile -de comprendre par tous ces dtails que j'tais -un romantique pur sang et tous crins.</p> - -<p>Mes tudes zoologiques taient encore bien incompltes; -je n'avais vu ni rhinocros, ni veau marin, -ni tapir, ni orang-outang, ni homme de gnie, -et je ne prvoyais pas que par la suite je ne frquenterais -que des <i>gnies</i> exclusivement, faute d'autre -socit.</p> - -<p>J'avais alors la conviction intime que le gnie devait -tre maigre comme un hareng sauret, d'aprs -le proverbe: <i>La lame use le fourreau</i>, et le vers des -Orientales: <i>Son me avait bris son corps</i>. Je m'tais -arrang l-dessus avec d'autant plus de scurit que -je n'tais pas fort gras cette poque.</p> - -<p>Depuis, en confrontant ma thorie avec la ralit, -je reconnus que je m'tais grossirement tromp, -comme cela arrive toujours, et j'en vins formuler -cet axiome parfaitement antithtique mon premier, -c'est savoir: <i>L'homme de gnie doit tre <em class="small">GRAS</em>.</i></p> - -<p>Oui, l'homme de gnie du dix-neuvime sicle -est obse et devient aussi gros qu'il est grand: la -race du littrateur maigre a disparu, elle est devenue -aussi rare que la race des petits chiens du -roi Charles: le littrateur n'est plus crott, les -potes ne ptrissent plus les boues de la ville avec -des bottes sans semelle, ils djeunent et dnent au -moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme -Scudry, manger leur pain avec un morceau de -lard rance, drob une souricire, dans quelque -alle dserte du Luxembourg; les hommes de gnie -ne soupent plus comme autrefois avec la fume des -rtisseries, ils prennent leur nourriture sur des -tables et dans des assiettes qui sont eux, ainsi -que ceux qui les apportent. O progrs fabuleux! -sort inespr!</p> - -<p>La posie, au sortir de ce long jene, tonne, -ravie d'avoir manger, se mit travailler des mchoires -de si bon courage, qu'en trs-peu de temps -elle prit du ventre.</p> - -<p>Ce n'est plus Calliope longue et pure raclant -du violon dans un carrefour, c'est une femme -de Rubens chantant aprs boire dans un banquet, -une joyeuse Flamande au sourire panoui et vermeil, -que toutes les ailes d'ange dessines par Johannot -en tte des recueils de vers auraient grand'peine - enlever au ciel.</p> - -<p>Passons aux exemples.</p> - -<p>M. Victor Hugo, qui, en sa qualit de prince souverain -de la posie romantique, devrait tre plus -vert que tout autre et avoir les cheveux noirs, a le -teint color et les cheveux blonds. Sans tre de -l'avis de M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de -la figure du pote un caractre d'animalit trs-dveloppe, -nous devons la vrit de dire qu'il -n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a -l'air de se porter beaucoup trop bien,—comme -Napolon devenu empereur.</p> - -<p>Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent -contenir sa gloire et son ventre: tous les jours un -bouton saute, une boutonnire se dchire; il ne -pourrait plus entrer dans son habit des <i>Feuilles -d'automne</i>.</p> - -<p>Quant au plus fcond de nos romanciers, M. de -Balzac, c'est un muid plutt qu'un homme. Trois -personnes, en se donnant la main, ne peuvent parvenir - l'embrasser, et il faut une heure pour en -faire le tour; il est oblig de se faire cercler comme -une tonne, de peur d'clater dans sa peau.</p> - -<p>Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y -a six ans qu'il n'a vu ses pieds; il porte trois toises -de circonfrence: on le prendrait pour un hippopotame -en culottes, si l'on ne savait d'ailleurs que -c'est Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique.</p> - -<p>Janin, l'aigle et le papillon du <i>Journal des Dbats</i>, -effondre tous les sophas du dix-huitime sicle sur -lesquels il lui prend fantaisie de s'asseoir; son menton -et ses joues dbordent de tous cts et passent -par-dessus ses favoris; l'habit et la redingote trop -larges sont des chimres pour lui, et tout spirituel -qu'il est, l'on n'oserait pas se hasarder dire qu'il -a plus d'esprit qu'il n'est gros.</p> - -<p><i>L'art est aujourd'hui un bon point</i>, et M. Alexandre -Dumas aussi; l'africanisme de ses passions -n'empche pas l'auteur d'Antony de devenir trs-dodu; -sa taille de tambour-major est cause qu'il ne -parat pas aussi gros que ses rivaux en gnie, cependant -il pse autant qu'eux. C'est M. de Balzac -pass au laminoir.</p> - -<p>On fait toujours payer trois places Lablache -dans toutes les voitures publiques; si l'on veut essayer -la solidit d'un pont nouveau, on y fait passer -le clbre virtuose. Il dfonce tous les planchers -de thtre, et ne peut jouer que sur des parquets -de madriers ou des massifs de maonnerie; son -poids est celui d'un lphant adulte.</p> - -<p>M. Frdrick-Lematre remplit trs-exactement le -pantalon rouge de Robert Macaire, et il ne parat -pas que les dsagrments qu'il a prouvs de la part -des gendarmes l'aient beaucoup fait maigrir. Au -contraire.</p> - -<p>Byron, s'il n'tait pas mort fort propos, serait -aujourd'hui fort gras; on sait les peines qu'il se donnait -pour viter l'obsit, qui lui venait comme -un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait -que les potes maigres et les muses impalpables -suant un massepain tous les quinze jours: il buvait -du vinaigre et mangeait des citrons, le naf grand -pote et grand seigneur qu'il tait.</p> - -<p>M. Sainte-Beuve commence voir pousser, sous -le poil de chvre mystrieux de son gilet, l'abdomen -le plus rondelet et le plus satisfaisant. O Joseph -Delorme du creux de la valle, qu'tes-vous -devenu?—M. Sainte-Beuve est un grassouillet quitiste -et clrical qui promet beaucoup.</p> - -<p>Eugne Sue, qui partage les ides de Byron, se -dsole de voir son gnie lui tomber dans l'estomac.</p> - -<p>Au reste, cet embonpoint n'est pas vol, car les -muses de ces messieurs sont d'une voracit incroyable: -il faut voir tous ces potes lyriques -l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette -de fabuleux mlanges de ctelettes, de haricots - l'huile, de bœuf la sauce tomate, d'omelette, -de jambon, de caf au lait relev d'un filet de -vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de -Brie, qu'il avale indistinctement trs-vite et trs-longtemps. -Il lappe aussi de deux heures en deux -heures de grandes terrines de consomm froid.—M. -Alexandre Dumas demande rgulirement trois -beefsteaks pour un, et suit cette proportion pour -tout le reste. Quant M. Thophile Gautier, il renouvellera -incessamment l'exploit de Milon de Crotone -de manger un bœuf en un jour (les cornes et -les sabots excepts, bien entendu): ce que ce jeune -pote lgiaque consomme de macaroni par jour -donnerait des indigestions dix lazzarones; ce qu'il -boit de bire enivrerait dix Flamands de Flandre. -M. Sandeau dne passionnment, et Rossini a toujours -l'me la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son -orchestre montre une certaine proccupation de -casserole qui ne quitte pas le grand maestro dans -ses inspirations les plus sublimes.</p> - -<p>Nos grands hommes sont de force lutter avec -inspiration, leur pense peut tre aussi affile et -tranchante qu'un damas turc; ils ont un fourreau -si bien matelass et rembourr qu'il ne sera pas -us de longtemps.</p> - -<p>Cependant, quoique la graisse soit l'ordre du -jour, il faut avouer qu'il y a quelques gnies maigres: -M. de Lamartine, M. Alfred de Musset, M. Alfred -de Vigny, et quelques autres; mais il est -remarquer que toutes ces gloires, dont les os percent -la peau, sont des <i>rveurs</i> de l'cole de <i>la Nouvelle -Hlose</i> ou du jeune <i>Werther</i>, ce qui est peu -substantiel et peu propre au dveloppement des rgions -abdominales.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Prface.</span></td> -<td class="num"><a href="#preface"><small>I</small></a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad">LES JEUNES-FRANCE</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Sous la table</span>, dialogue bachique sur plusieurs questions de -haute morale.</td> -<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Onuphrius</span>, ou les Vexations d'un admirateur d'Hoffmann.</td> -<td class="num"><a href="#ch2">25</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Daniel Jovard</span>, ou la Conversion d'un classique.</td> -<td class="num"><a href="#ch3">71</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Celle-ci et Celle-la</span>, ou la Jeune-France passionne.</td> -<td class="num"><a href="#ch4">96</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Elias Wildmanstadius</span>, ou l'Homme moyen ge.</td> -<td class="num"><a href="#ch5">201</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Bol de Punch.</span></td> -<td class="num"><a href="#ch6">211</a></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad">CONTES HUMORISTIQUES</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Cafetire</span>, conte fantastique.</td> -<td class="num"><a href="#ch7">249</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Laquelle des Deux</span>, histoire perplexe.</td> -<td class="num"><a href="#ch8">262</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Ame de la Maison</span>, conte.</td> -<td class="num"><a href="#ch9">273</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Garde National rfractaire.</span></td> -<td class="num"><a href="#ch10">309</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Deux Acteurs pour un rle</span>, conte.</td> -<td class="num"><a href="#ch11">324</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Visite nocturne.</span></td> -<td class="num"><a href="#ch12">339</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Feuillets de l'Album d'un jeune rapin.</span></td> -<td class="num"><a href="#ch13">346</a></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">De l'Obsit en littrature.</span></td> -<td class="num"><a href="#ch14">363</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">PARIS—IMP. SIMON RANON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large"><b>BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER, 3 fr. 50 le volume</b></p> - -<p class="c"><span class="large">ŒUVRES</span><br /> -<span class="small">DE</span><br /> -<span class="xlarge">THOPHILE GAUTIER</span></p> - - -<p class="drap"><b>Premires Posies</b>, 1830-1845. (Albertus.—La comdie de la mort.—Posies -diverses, etc.). -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Mademoiselle de Maupin.</b> -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Le Capitaine Fracasse.</b> 10<sup>e</sup> dition. -<span class="fl">2 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Le Roman de la Momie.</b> Nouvelle dition. -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Spirite</b>, nouvelle fantastique. 3<sup>e</sup> dition. -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Voyage en Russie.</b> -<span class="fl">2 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Voyage en Espagne</b> (<span lang="es" xml:lang="es">Tras los montes</span>). -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Romans et Contes</b> (Avatar.—Jettatura.—Arria Marcella.—La mille -et deuxime nuit.—Le pavillon sur l'eau.—L'enfant aux souliers de pain.—Le -chevalier double.—Le pied de momie.—La pipe d'opium.—Le -club des hachichins). -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Nouvelles</b> (La morte amoureuse.—Fortunio.—La toison d'or.—Omphale.—Le -petit chien de la marquise.—La chane d'or.—Le nid de -rossignols.—Le roi Candaule.—Une nuit de Cloptre). 10<sup>e</sup> dit. -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Tableaux de sige.</b>—Paris, 1870-1871 (La maison abandonne.—Les -animaux pendant le sige.—Saint-Cloud.—Le Versailles de -Louis XIV, etc., etc.). 2<sup>e</sup> dition. -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>maux et Cames.</b> dition dfinitive, orne d'un portrait l'eau-forte -par <span class="sc">J. Jacquemart</span>. -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Thtre.</b>—Mystre, Comdies et Ballets (<span class="sc">Thtre de poche</span>: Une Larme -du Diable.—La fausse Conversion.—Pierrot posthume.—Le Tricorne -enchant.—Prologues.—L'Amour souffle o il veut.—Le Selam.—<span class="sc">Ballets</span>: -Giselle.—La Pri.—Paquerette.—Gemma.—Yanko le -bandit.—Sacountala). -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Les Jeunes-France</b>, suivis de <span class="sc">Contes humoristiques</span>. -<span class="fl">1 vol.</span></p> - -<p class="drap"><b>Histoire du Romantisme.</b> -<span class="fl">1 vol.</span></p> - - -<p class="c"><span class="xlarge">LE CAPITAINE FRACASSE</span><br /> -<span class="small">DITION ILLUSTRE</span><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<b class="large sans-serif">60 DESSINS PAR GUSTAVE DOR</b><br /> -Un volume grand in-8. Prix, broch… 24 fr.</p> - - -<p class="c small gap">Paris.—Imprimerie Viville et Capiomont, rue des Poitevins, 6.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ; -suivis de Contes humoristiques, by Thophile Gautier - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS *** - -***** This file should be named 63244-h.htm or 63244-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/2/4/63244/ - -Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed -Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was -produced from images generously made available by The -Internet Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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