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-The Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ;
-suivis de Contes humoristiques, by Théophile Gautier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: Les Jeunes-France: romans goguenards ; suivis de Contes humoristiques
-
-Author: Théophile Gautier
-
-Release Date: September 19, 2020 [EBook #63244]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
-produced from images generously made available by The
-Internet Archive/American Libraries.)
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- THÉOPHILE GAUTIER
-
- LES
- JEUNES-FRANCE
-
- ROMANS GOGUENARDS
-
- Moins un homme qui pense
- Qu'un boeuf qui rumine.
-
- Angola.
-
- SUIVIS DE
- CONTES HUMORISTIQUES
-
- PARIS
- CHARPENTIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS
- 28, QUAI DU LOUVRE, 28
-
- 1875
- Tous droits réservés
-
-
-
-
-Il a été tiré 50 exemplaires numérotés, sur papier de Hollande.
-
-Prix: 7 francs.
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-DANS LA BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER
-
-à 3 fr. 50 chaque volume
-
- PREMIÈRES POÉSIES (Albertus.--La Comédie de la mort, etc.) 1 vol.
- MADEMOISELLE DE MAUPIN 1 vol.
- LE CAPITAINE FRACASSE 2 vol.
- LE ROMAN DE LA MOMIE. Nouvelle édition 1 vol.
- SPIRITE, nouvelle fantastique 1 vol.
- VOYAGE EN RUSSIE 2 vol.
- VOYAGE EN ESPAGNE (Tras los montes) 1 vol.
- ROMANS ET CONTES (Avatar.--Jettatura, etc.) 1 vol.
- NOUVELLES (La Morte amoureuse.--Fortunio, etc.) 1 vol.
- TABLEAUX DE SIÉGE.--Paris, 1870-1871 1 vol.
- ÉMAUX ET CAMÉES. Édition définitive, ornée d'un Portrait à
- l'eau-forte, par _J. Jacquemart_ 1 vol.
- THÉÂTRE (Mystère, Comédies et Ballets) 1 vol.
- HISTOIRE DU ROMANTISME 1 vol.
-
-
-PARIS.--IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
- PIERROT.--Je te dis toujours la même chose, parce que c'est
- toujours la même chose; et si ce n'était pas toujours la même
- chose, je ne te dirais pas toujours la même chose.
-
- _Le Festin de Pierre._
-
-
-Ceci, en vérité, mon cher monsieur ou ma belle dame, n'est autre chose
-qu'une préface, et une préface fort longue: je n'ai pas la moindre envie
-de vous le dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais si vous
-avez la fatuité de ne pas lire les préfaces; mais j'aime à supposer le
-contraire, pour l'honneur de votre esprit et de votre jugement. Je
-prétends même que vous me remercierez de vous en avoir fait une; elle
-vous dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques, que
-vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez, si récalcitrants que
-vous soyez, que ce n'est pas une mince obligation que vous m'en devez
-avoir. J'espère que celle-ci tiendra la moitié du volume; j'aurais bien
-voulu qu'elle le remplît tout entier, mais mon éditeur m'a dit qu'on
-était encore dans l'habitude de mettre quelque chose après, pour avoir
-le prétexte de faire une table. C'est une mauvaise habitude; on en
-reviendra. Qu'est-ce qui empêche de mettre la préface et la table côte à
-côte, sans le remplissage obligé de roman ou de contes? Il me semble que
-tout lecteur un peu imaginatif supposerait aisément le milieu, à l'aide
-du commencement et de la fin: sa fiction vaudrait probablement mieux que
-la réalité, et d'ailleurs il est plus agréable de faire un roman que de
-le lire.
-
-Moi, pour mon compte, et je prétends vous convertir à mon système, je ne
-lis que les préfaces et les tables, les dictionnaires et les catalogues.
-C'est une précieuse économie de temps et de fatigue: tout est là, les
-mots et les idées. La préface, c'est le germe; la table, c'est le fruit:
-je saute comme inutiles tous les feuillets intermédiaires. Qu'y
-verrais-je? des phrases et des formes; que m'importe! Aussi, depuis deux
-ans que j'ai fait cette précieuse découverte, je suis devenu d'une
-érudition effroyable: je ferais honte à Cluverius, à Saumaise, à dom
-Calmet, à dom Sanchez et à tous les dom bénédictins du monde; je
-disserterais, comme Pic de la Mirandole, _de omni re scibili et
-quibusdam aliis_. Citez-moi quelque chose que je ne sache pas, je vous
-en défie; et, pour peu que vous usiez de ma méthode, vous arriverez au
-même résultat que moi.
-
-Il en est des livres comme des femmes: les uns ont des préfaces, les
-autres n'en ont pas; les unes se rendent tout de suite, les autres font
-une longue résistance; mais tout finit toujours de même... par la fin.
-Cela est triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme qui
-irait se jeter tout d'abord à votre tête? Vous lui diriez comme le More
-de Venise à Desdemona:
-
- ... à bas, prostituée!
-
-Cette femme serait une catin sans vergogne: pourquoi voulez-vous donc
-qu'un livre soit plus effronté qu'une femme, et qu'il se livre à vous
-sans préliminaire? Il est vrai que la fille que vous louez six francs
-n'y fait pas tant de façons, et vous avez acheté le livre vingt sous de
-plus que la fille. Il est à vous, vous pouvez en user et en abuser; vous
-n'accorderez pas même à sa virginité le quart d'heure de grâce, vous le
-touchez, vous le maniez, vous le traînez de votre table à votre lit,
-vous rompez sa robe d'innocence, vous déchirez ses pages: pauvre livre!
-
-La préface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur, ce sont les
-demi-aveux, les soupirs étouffés, les coquettes agaceries, c'est tout le
-charme; c'est la jeune fille qui reste longtemps à dénouer sa ceinture
-et à délacer son corset, avant d'entrer au lit où son amoureux l'attend.
-
-Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux pour lui
-dire: Dépêche-toi!
-
-D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent une épaule
-convexe et une gorge concave, d'autant que la préface cache souvent
-derrière elle un livre grêle et chétif.
-
-O lecteurs du siècle! ardélions inoccupés qui vivez en courant et prenez
-à peine le temps de mourir, plaignez-vous donc des préfaces qui
-contiennent un volume en quelques pages, et qui vous épargnent la peine
-de parcourir une longue enfilade de chapitres pour arriver à l'idée de
-l'auteur. La préface de l'auteur, c'est le post-scriptum d'une lettre de
-femme, sa pensée la plus chère: vous pouvez ne pas lire le reste.
-
-Pourtant, n'allez pas inférer de ce que je viens de dire qu'il y ait une
-idée dans celle-ci; je serais désespéré de vous induire en erreur. Je
-vous jure sur ce qu'il y a de plus sacré. Y a-t-il encore quelque chose
-de sacré? Je vous jure sur mon âme, à laquelle je ne crois guère; sur ma
-mère, à laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a réellement pas plus
-d'idée dans ma préface que dans un livre quelconque de M. Ballanche;
-qu'il n'y a ni mythe, ni allégorie, que je n'y fonde pas de religion
-nouvelle comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une poétique ni quoi
-que ce soit qui tende à quelque chose: je n'y fais même pas l'apologie
-de mon ouvrage. Vous voyez bien que ma préface ne ressemble en rien à
-ses sœurs les autres préfaces.
-
-Seulement je profite de l'occasion pour causer avec vous; je fais comme
-ces bavards impitoyables qui vous prennent par un bouton de votre habit,
-monsieur; par le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent dans
-un coin du salon pour se dégorger de toutes les balivernes qu'ils ont
-amassées pendant un quart d'heure de silence. En honneur, ce n'est pas
-pour autre chose. Je n'ai pas grand'chose à faire, ni vous non plus, je
-pense. Je m'en vais donc me raconter à vous de point en point, et vous
-faire moi-même ma biographie: il n'y aura pas plus de mensonges que dans
-tout autre... ni moins.
-
-Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord de vous toucher
-quelque chose des motifs qui m'ont porté à faire noires trois ou quatre
-cents pages blanches qui ne l'ont pas mérité.
-
-Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens qui ont tous
-infiniment d'esprit, autant d'esprit que M. H. Delatouche et M.
-Loève-Veimars. Tous ces gens-là ont fait un livre ou même en ont fait
-deux: il y en a un qui est coupable de trois. Moi, jusqu'à ce jour, je
-m'étais conservé vierge de toute abomination écrite ou imprimée, et
-chacun était libre de me croire autant de talent qu'il lui plaisait. Je
-jouissais dans un certain monde d'une assez honnête gloire inédite.
-J'étais célèbre depuis la cheminée jusqu'au paravent; je faisais un
-grand bruit dans quelques pieds carrés.
-
-Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit: Il faut faire un
-livre. Je l'ai fait, mais sans prétention aucune, je vous prie de le
-croire, comme une chose qui ne mérite pas la peine qu'on s'en défende,
-comme on demande la croix d'honneur pour ne pas être ridicule, pour être
-comme tout le monde. Il est indécent aujourd'hui de ne pas avoir fait un
-livre, un livre de contes tout au moins: j'aimerais autant me présenter
-dans un salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que
-j'avais déjà fait un volume de vers, mais cela ne compte pas: c'est un
-volume de prose de moins, voilà tout. Ne me méprisez donc pas parce que
-j'ai fait des contes; j'ai pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a
-de moins littéraire au monde: à ma place vous eussiez agi de même, pour
-avoir le repos. Maintenant que me voilà suffisamment compromis, et que
-j'ai perdu ma virginale réputation, j'espère que mes bons amis me
-laisseront tranquille.
-
-Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais de tout mon
-cœur ce qui ressemble, de près ou de loin, à un livre: je ne conçois pas
-à quoi cela sert.
-
-Les gros Plutarque in-folio, témoin celui de Chrysale, ont une utilité
-évidente: ils servent à mettre en presse, à défaut de rabats, puisqu'on
-n'en porte plus, les gravures chiffonnées et qui ont pris un mauvais
-pli; on peut encore les employer à exhausser les petits enfants qui ne
-sont pas de taille à manger à table. Quant à nos in-octavo, je veux que
-le diable m'emporte si l'on peut en tirer parti et si je conçois
-pourquoi on les fait.
-
-Il a pourtant été un temps où je ne pensais pas ainsi. Je vénérais le
-livre comme un dieu; je croyais implicitement à tout ce qui était
-imprimé; je croyais à tout, aux épitaphes des cimetières, aux éloges des
-gazettes, à la vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur!
-
-Je m'amusais comme une portière à lire _les Mystères d'Udolphe_, _le
-Château des Pyrénées_, ou tout autre roman d'Anne Radcliffe; j'avais du
-plaisir à avoir peur, et je pensais, avec Grey, que le paradis, c'était
-un roman devant un bon feu.
-
-Que n'ai-je pas lu? J'ai épuisé tous les cabinets du quartier. Que
-d'amants malheureux, que de femmes persécutées m'ont passé devant les
-yeux! que de souterrains n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu
-d'une si merveilleuse sagacité, que, dès la première syllabe d'un roman,
-je sais déjà la fin.
-
-On aura beau dire, _Notre-Dame de Paris_ ne vaut pas _le Château des
-Pyrénées_.
-
-La belle dame élégante que vous avez maintenant, vous, jeune fashionable
-blasé, ne vaut pas la femme de chambre de votre mère, qui vous a eu il y
-a dix ans, vous, écolier naïf et tremblant, pauvre chérubin plus timide
-que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, même avec la fille du
-jardinier.
-
-Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le frisson du
-couteau d'ivoire dans ses pages non coupées: c'est une virginité comme
-une autre, et cela est toujours agréable à prendre. Le bruit des
-feuilles tombant l'une sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et
-le sommeil est, après la mort, la meilleure chose de la vie.
-
-Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera bientôt fait.
-J'ai été nourri par ma mère, et sevré à quinze mois; puis j'ai eu un
-accessit de je ne sais quoi en rhétorique: voilà les événements les plus
-marquants de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la mer
-que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres montagnes que
-Montmartre. Je n'ai jamais vu se lever le soleil; je ne suis pas en état
-de distinguer le blé de l'avoine. Quoique né sur les frontières de
-l'Espagne, je suis un Parisien complet, badaud, flâneur, s'étonnant de
-tout, et ne se croyant plus en Europe dès qu'il a passé la barrière. Les
-arbres des Tuileries et des boulevards sont mes forêts; la Seine, mon
-Océan. Du reste, je vous avouerai franchement que je me soucie assez peu
-de tout cela; je préfère le tableau à l'objet qu'il représente, et je
-serais bien capable de m'écrier, comme madame de Staël devant le lac de
-Genève: Oh! le ruisseau de la rue Saint-Honoré!
-
-Je ne comprends pas quel plaisir champêtre peut valoir celui de regarder
-les caricatures au vitrage de Martinet ou de Susse, et je ne trouve pas
-le soleil de beaucoup supérieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes
-amis sont venus me chercher, et m'ont emmené, avec leurs maîtresses, je
-ne sais où, sur les limites du monde, comme j'imagine, car nous restâmes
-trois heures en voiture. On dîna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs
-eurent l'air d'y prendre un grand plaisir; quant à moi, je me souhaitais
-ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grêles arpentaient sans façon
-les assiettes, les mouches tombaient dans nos verres, les chenilles nous
-grimpaient aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc, je
-me relevai avec une indécente plaque verte au derrière. Je touchai par
-mégarde je ne sais quelles herbes: c'étaient des orties, il me vint des
-cloches; je manquai me casser le cou en sautant un fossé; j'eus le
-lendemain une bonne et belle courbature: cela s'appelle une partie de
-plaisir!
-
-Je déteste la campagne: toujours des arbres, de la terre, du gazon!
-Qu'est-ce que cela me fait? C'est très-pittoresque, d'accord, mais c'est
-ennuyeux à crever.
-
-Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et tout l'orchestre de
-l'églogue et de l'idylle ne me font aucun plaisir; je dirais volontiers,
-comme Deburau au rossignol: Tais-toi, vilaine bête!
-
-Ma vie a été la plus commune et la plus bourgeoise du monde: pas le plus
-petit événement n'en coupe la monotonie; c'est au point que je ne sais
-jamais l'année, le mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe?
-1833 ne sera-t-il pas semblable à 1832? hier n'a-t-il pas été comme est
-aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il soit matin ou soir, n'est-ce
-pas la même chose? Manger, boire, dormir; dormir, boire, manger; aller
-de son fauteuil à son lit, de son lit à son fauteuil, sans souvenir de
-la veille, sans projet pour demain; vivre à l'heure, à la minute, à la
-seconde, cramponné au moment comme un vieillard qui n'a plus qu'un
-moment: voilà où j'en suis arrivé, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un
-cœur et des passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre,
-peut-être. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'énergie pour
-secouer cela; comme tout vieux garçon, j'ai chez moi une
-servante-maîtresse qui me domine, et fait de moi ce qu'elle veut: c'est
-l'habitude.
-
-L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre ouverte, qui vous
-fait manger quand vous n'avez pas faim, qui vous éveille quand vous avez
-encore sommeil, qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe,
-qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgré vous, qui vous traîne par
-les cheveux dans un endroit où vous vous ennuyez mortellement, qui vous
-remet entre les doigts le livre que vous savez par cœur.
-
-Je n'ai jamais tué de sergent de ville, je n'ai jamais eu affaire aux
-gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai pas été à Sainte-Pélagie, je
-ne me suis jamais suicidé par désespoir d'amour ou tout autre raison, je
-n'ai signé aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni maîtresses.
-
-J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de femme, comme l'on a un
-tiers ou un quart de vaudeville, mais cela ne compte pas, et ne vaut pas
-la peine d'être mentionné.
-
-Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce soit qui ait du
-caractère.
-
-Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins remarquable; je
-n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien d'artiste dans ma mise: il est
-impossible d'être plus bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent
-fois, et ne me reconnaîtriez pas.
-
-Mon mérite littéraire est très-mince, et je suis trop paresseux pour le
-faire valoir. Je n'ai pas ajouté à mon prénom une désinence en _us_, je
-n'ai pas échangé mon nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen
-âge et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un seul poil de
-barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils pas croire que je suis
-réellement un génie, à me voir si bénin, si paterne, si peu insolent, si
-comme le premier venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et
-n'appelle par son nom de baptême aucun des illustres du jour, je n'ai
-aucune pièce refusée ou tombée à aucun théâtre, je n'ai encore ruiné
-aucun libraire. Vous voyez que ma modestie est fondée, et que je n'ai
-pas de quoi faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la première
-fois de moi, ne m'a désigné, ainsi qu'il se pratique, le célèbre M. un
-tel. Je pourrais mourir demain que, excepté ma mère qui pleurerait, il
-ne resterait aucune trace de mon passage sur la terre. Mon épitaphe
-serait bientôt faite: Né--mort.
-
-Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je végète; je ne suis
-pas un homme, je suis une huître.
-
-J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent porté envie au
-crapaud, qui reste des années entières sous le même pavé, les pattes
-collées à son ventre, ses grands yeux d'or immobiles, enfoncé dans je ne
-sais quelles rêveries de crapaud qui doivent bien avoir leur charme, et
-dont il devrait bien nous faire un livre.
-
-Je partage l'avis des Orientaux: il faut être chien ou Français pour
-courir les rues quand on peut rester assis bien à son aise chez soi.
-N'était la circoncision, je me ferais Turc: je serais, certes, un
-excellent pacha. Par vingt-cinq degrés de chaleur, je suis capable de
-porter autant de caftans, de châles et de fourrures qu'Ali, ou Rhegleb,
-ou tout autre. Les pachas aiment les tigres, moi j'aime les chats: les
-chats sont les tigres des pauvres diables.
-
-Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien; je n'ai qu'un
-sentiment et qu'une idée, c'est que j'ai froid et que je m'ennuie.
-
-Aussi je me chauffe à me géographier les jambes, je brûle mes
-pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux doubles, mes portes
-rembourrées. Ma chambre est un four, je cuis; mais, malheureusement, il
-est plus difficile de se préserver de l'ennui que du froid.
-
-Quoi faire? Rêver? On ne peut toujours rêver. Lire? J'ai dit que je
-savais tout. Quoi donc?
-
-Je n'ai jamais pu apprendre à jouer aux cartes ni aux dames, et encore
-moins aux échecs; je n'ai pu m'élever à la hauteur du casse-tête
-chinois; c'est pourquoi, n'étant bon à rien, je me suis mis à faire des
-vers. Je n'ai guère eu plus de plaisir à les aligner que vous à les
-lire... si vous les avez lus.
-
-Je vous jure, en tous cas, que c'est un piètre divertissement, et que
-vous feriez bien d'en chercher un autre.
-
-On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque chose, penser à
-mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule dans notre bouche, à nous qui
-ne sommes pas sûrs d'une heure? Qu'il faudrait prendre un état, ne
-fût-ce que pour avoir un titre et une étiquette, comme un bocal
-d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'être rien, que cela ne s'était
-jamais vu; que ceux qui n'étaient rien, en effet, cherchaient à se
-souffler eux-mêmes et à se faire quelque chose. A quoi j'ai répondu que
-cela serait rare et curieux de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer
-la porte au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-même.
-
-D'ailleurs, il n'y a que trois états possibles dans une civilisation
-aussi avancée que la nôtre: voleur, journaliste ou mouchard: je n'ai ni
-les moyens physiques, ni les moyens intellectuels qu'exigent ces trois
-genres d'industrie. J'aurais assez aimé être voleur, c'est de la
-philosophie éclectique; mais on a trop de mal, comme disait feu
-Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire un mouchard
-remarquable, je suis trop distrait, j'ai la vue très-basse et l'ouïe un
-peu dure. Ensuite, depuis que les honnêtes gens s'en mêlent, le métier
-ne va plus. Pour journaliste, j'aurais peut-être réussi, avec beaucoup
-de travail, à ne pas faire tache dans _les Petites-Affiches_, ou même
-dans la plus célèbre de nos revues. Mais je déclare formellement que je
-ne résisterais pas à plusieurs vaudevilles consécutifs, et que pour rien
-au monde je ne me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups
-autant et plus que tout autre.
-
-Dans cette perplexité grande, et pour céder à de fréquentes
-importunités, j'ai suivi une grande quantité de représentations de
-_l'Auberge des Adrets_, pour me choisir un état parmi ceux que se
-donnent chaque soir Frédérick et Serres: dans leur nomenclature variée,
-je n'ai rien trouvé qui me convînt. Nourrisseur de vers à soie,
-philhellène, fabricant de clyssoirs et de seringues à musique,
-professeur de philosophie, chef suprême de la religion saint-simonienne,
-répétiteur des chiens savants pour les langues mortes, tous ces états-là
-réclament des connaissances spéciales que je n'ai pas, et que je suis
-incapable d'acquérir. Ainsi, n'étant bon à rien, pas même à être dieu,
-je fais des préfaces et des contes fantastiques; cela n'est pas si bien
-que rien, mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme.
-
-Je ne sais pas si cela vient de mon caractère, qui tourne un peu à
-l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde, mais je n'ai jamais pu
-croire et m'intéresser sérieusement à quelque chose, et je pourrais
-retourner à mon usage le vers de Térence:
-
- Homo sum; nil a me humani alienum puto.
-
-Par suite de ma concentration dans mon _ego_, cette idée m'est venue,
-maintes fois, que j'étais seul au milieu de la création; que le ciel,
-les astres, la terre, les maisons, les forêts, n'étaient que des
-décorations, des coulisses barbouillées à la brosse, que le mystérieux
-machiniste disposait autour de moi pour m'empêcher de voir les murs
-poudreux et pleins de toiles d'araignées de ce théâtre qu'on appelle le
-monde; que les hommes qui se meuvent autour de moi ne sont là que comme
-les confidents des tragédies, pour dire: _Seigneur_, et couper de
-quelques répliques mes interminables monologues.
-
-Quant à mes opinions politiques, elles sont de la plus grande
-simplicité. Après de profondes réflexions sur le renversement des
-trônes, les changements de dynastie, je suis arrivé à ceci--0.
-
-Qu'est-ce qu'une révolution? Des gens qui se tirent des coups de fusil
-dans une rue: cela casse beaucoup de carreaux; il n'y a guère que les
-vitriers qui y trouvent du profit. Le vent emporte la fumée; ceux qui
-restent dessus mettent les autres dessous; l'herbe vient là plus belle
-le printemps qui suit: un héros fait pousser d'excellents petits pois.
-
-On change, aux bâtons des mairies, les loques qu'on nomme drapeau. La
-guillotine, cette grande prostituée, prend au cou, avec ses bras rouges,
-ceux que le plomb a épargnés, le bourreau continue le soldat, s'il y a
-lieu, ou bien le premier drôle venu grimpe furtivement au trône et
-s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas moins d'avoir la
-peste, de payer ses dettes, d'aller voir des opéras-comiques, sous
-celui-là comme sous l'autre. C'était bien la peine de remuer tant
-d'honnêtes pavés qui n'en pouvaient mais!
-
-Quant à mon opinion sur l'art, je pense que c'est une jonglerie pure, et
-je suis parfaitement de l'avis d'Arnal: «Cela s'appelle des artistes!
-Ces baladins sont-ils fiers!» En fait d'artistes, je n'estime que les
-acrobates. Il faut véritablement dix fois plus d'art pour danser sur la
-corde lâche que pour faire cent poëmes épiques et vingt charretées de
-tragédies en cinq actes et en vers.
-
-Quant à ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus insignifiant que
-les vices de l'homme, si ce n'est la vertu de la femme.
-
-Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du doigt. Voilà ce que je
-suis, ou plutôt ce que j'étais il y a trois mois, car je suis fort
-changé depuis quelque temps.
-
-Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais tout à fait ours
-et maniaque, se sont emparés de moi et se sont mis à me former: ils ont
-fait de moi un Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme très-long et
-une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux, à la
-Raphaël. Mon tailleur m'a fait un gilet... délirant. Je parle art
-pendant beaucoup de temps sans ravaler ma salive, et j'appelle bourgeois
-tous ceux qui ont un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser
-ni pleurer, et je commence à fumer dans une pipe, assez crânement et
-sans trop vomir. Avant-hier, je me suis grisé d'une manière tout à fait
-byronienne; j'en ai encore mal à la tête: de plus, j'ai fait acquisition
-d'une mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus longue qu'un
-aiguillon de guêpe, avec quoi je trouerai tout doucettement votre peau
-blanchette, ma belle dame, dans les accès de jalousie italienne que
-j'aurai quand vous serez ma maîtresse, ce qui arrivera indubitablement
-bientôt. On m'a présenté dans plusieurs salons, par-devant plusieurs
-coteries, depuis le bleu de ciel le plus clair jusqu'à l'indigo le plus
-foncé. Là, j'ai entendu infiniment de cinquièmes actes, et encore plus
-d'élégies sur le malheur d'être abandonné par son ou ses amants. J'en ai
-moi-même récité un nombre incalculable. Je me culotte, comme disent mes
-dignes amis, et il paraît que je deviens un homme à la mode. Mes deux
-cornacs prétendent même que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes: soit,
-puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.
-
-Comme je suis naturellement olivâtre et fort pâle, les dames me trouvent
-d'un satanique et d'un désillusionné adorable; les petites filles se
-disent entre elles que je dois avoir beaucoup souffert du cœur: du cœur,
-peu, mais de l'estomac, passablement.
-
-Je suis décidé à exploiter cette bonne opinion qu'on a de moi. Je veux
-être le personnage cumulatif de toutes les variétés de don Juan, comme
-Bonaparte l'a été de tous les conquérants.
-
-Les trois mille noms charmants seront dépassés de beaucoup. Le don Juan
-de Molière n'est qu'un Céladon auprès de moi; celui de Byron un
-misérable cokeney; le Zaffye d'Eugène Sue est innocent comme une
-rosière. J'ai préparé, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc
-beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince Lombard; j'ai fait
-emplette de quelques rames de papier à lettres, azuré, de bâtons de cire
-rose et aventurine, pour répondre aux billets doux qu'on m'écrira. Je
-n'ai pas oublié une échelle de soie: l'échelle de soie est de première
-importance, car je n'entrerai plus maintenant dans les maisons que par
-les fenêtres.
-
-Personne ne me résistera: j'aurai mille scélératesses charmantes et
-inédites, mille roueries si machiavéliques, je serai si fatal et si
-vague, j'aurai l'air si ange déchu, si volcan, si échevelé, qu'il n'y
-aura pas moyen de ne pas se rendre. Votre femme elle-même, mon cher
-lecteur, votre maîtresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou même les
-deux, ne pourront s'empêcher de dire, en joignant les mains: Pauvre
-jeune homme!
-
-Que je sois damné si, dans six mois, je ne suis pas le fat le plus
-intolérable qu'il y ait d'ici à bien loin.
-
-Il ne me manque vraiment que d'être bâtard pour que je sois parfait. Au
-diable les vers, au diable la prose! je suis un viveur maintenant, je ne
-suis plus l'hypocondre qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats,
-faisait un tas de sottes rêvasseries à propos de tout et de rien. Avant
-qu'il soit longtemps, je prétends me faire un matelas de toutes les
-boucles blondes ou brunes dont mes beautés m'auront fait le sacrifice.
-Vous verrez, vous verrez! D'un amour à l'autre, je vous écrirai, pour me
-reposer, de belles histoires adultérines, de beaux drames d'alcôve,
-auprès desquels _Antony_ sera tout à fait enfantin et Florian. Pourtant
-je venais tout à l'heure d'envoyer les vers et la prose au diable! ce
-que c'est que les mauvaises habitudes: on y revient toujours. Sur ce,
-monsieur, je vous salue avec tout le respect que l'on doit à un honnête
-lecteur. Madame, je vous baise les mains, et dépose mes hommages à vos
-pieds.
-
-
-
-
-LES
-
-JEUNES-FRANCE
-
-
-
-
-SOUS LA TABLE
-
-DIALOGUE BACHIQUE
-
-SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE
-
- Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot
- A rayer de la langue. Il faudrait être sot
- Comme un provincial débarqué par le coche,
- Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,
- Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor
- D'adultères baisers payés au poids de l'or,
- Votre femme dira: Je suis honnête femme.
- Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infâme,
- Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;
- Et, quand vous serez mort, un joyeux héritier,
- Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,
- Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules,
- Écrire: Bon ami, bon père, bon époux,
- Excellent citoyen, et regretté de tous.
- La vertu! c'était bon quand on était dans l'arche.
- La mode en est passée, et le siècle qui marche
- Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,
- Toutes les vieilles lois des vieilles nations.
- Donc, sans nous soucier de la morale antique,
- Nous tous, enfants perdus de cet âge critique,
- Au bruit sourd du passé qui s'écroule au néant,
- Dansons gaîment au bord de l'abîme béant.
- Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:
- Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!
- En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;
- Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;
- Fumons notre cigare, embrassons nos maîtresses;
- Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,
- Jusqu'à ce que la Mort, cette vieille catin,
- Nous tire par la manche au sortir d'un festin,
- Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,
- Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.
-
- LA FARCE DU MONDE. _Moralité._
-
-
-Il pouvait bien être deux heures du matin. La chandelle, non mouchée,
-avait un pied de nez; le feu était presque éteint.
-
-Mon ami Théodore, accoudé sur sa table avec une désinvolture toute
-bachique, fumait une pipe courte et noire noblement culottée, un digne
-brûle-gueule, à faire envie à un caporal de la vieille garde.
-
-De temps en temps il déposait sa pipe, et se donnait gravement à boire
-par-dessus l'épaule, ou à côté de la bouche, ou se versait d'une
-bouteille vide, ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami
-Théodore était complétement ivre.
-
-Et cela n'eût paru étonnant à personne, à voir la longue file
-
- De bouteilles sur cu
- Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vécu.
-
-A moins qu'il n'en eût jeté le contenu par la fenêtre, ce qui est peu
-probable, il devait mathématiquement et logiquement être ivre-mort. Il y
-aurait eu de quoi griser un tambour-major et deux sonneurs, et notre ami
-Théodore était seul.
-
-Je l'avoue en rougissant, il était seul, malgré le célèbre adage: Celui
-qui boit seul est indigne de vivre. Adage si religieusement suivi dans
-tout État un peu civilisé.
-
-Il était seul, c'est-à-dire il le paraissait; car un soupir profond,
-parti de dessous la table, vint révéler tout à coup un compagnon
-chaviré, et rendre plus facile à expliquer le nombre formidable de
-flacons vides ou brisés qui encombraient le guéridon et la table.
-
-Théodore laissa tomber de haut, et avec un air d'ineffable pitié, un
-regard incertain et hébété sur la masse informe qui se remuait dans
-l'ombre, et aspira bruyamment une gorgée de fumée.
-
---Oh! Théodore, ton chien de carreau est dur comme un cœur de femme;
-tends-moi la main, que je me relève et que je boive: j'ai soif.
-
---Si tu veux, je vais te passer ton verre, répondit Théodore, sentant
-dans sa conscience qu'il était au-dessus de ses forces de relever son
-camarade. Peut-on se soûler comme cela!... Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il
-par manière de réflexion.
-
---Ame dénaturée, reprit avec un sérieux comique la voix d'en-bas, tu ne
-veux pas me relever? Mettez donc après cela des lampions sur la tête aux
-gens, de peur que les voitures ne les écrasent, quand ils tombent aux
-coins des bornes pour avoir oublié de tremper leur vin ce jour-là: on ne
-m'y reprendra plus. Ingrat!
-
-Théodore, sensiblement ému et attendri par ce touchant souvenir, se
-décida à tenter la périlleuse opération de remettre son ami sur sa
-chaise; mais le succès ne couronna pas cette pieuse entreprise; il fit
-le plongeon entre la table et le banc, et disparut.
-
-Ce fut pendant quelques minutes des grognements sourds et étouffés; car
-Théodore était précisément tombé sur l'estomac de son estimable
-camarade, et il lui pesait plus qu'un remords; cependant, après des
-efforts inouïs, ils parvinrent à se mettre dans une position un peu
-moins incommode, et le calme se rétablit.
-
-Après un silence assez long:
-
---Hélas! fit Roderick.
-
---Qu'as-tu, mon cher ami! dit Théodore avec toute l'effusion
-caractéristique des ivrognes.
-
---Je suis bien malheureux!
-
---Est-ce que ta maîtresse t'a planté là?
-
---Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est pas capable de cela;
-c'est bien, pour mon malheur, la plus vertueuse créature qui soit.
-
---Voilà un singulier reproche.
-
---On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir pour maîtresse une
-catin.
-
---Singulier bonheur!
-
---Certainement, mais tu n'es pas à même de le comprendre; tu n'as jamais
-eu que des filles ou des femmes entretenues, ou tout au plus des
-grisettes. Tu n'es jamais descendu jusqu'à l'honnête femme, tu ne sais
-pas ce qui en est. Par honnête femme, je n'entends pas, ce qu'on entend
-généralement par là, une femme qui a un mari, un cachemire qui loge au
-premier, et ne se permet guère qu'un amant à la fois.
-
---Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant sur le coude avec
-une stupéfaction profonde.
-
---Ce n'est pas même celle qui n'a pas d'amant du tout.
-
---Humph! fit Théodore comme un homme dont la conviction est tout à fait
-troublée.
-
---O mon ami! j'en suis mortifié pour toi, tu es un âne, et tu ne seras
-probablement pas autre chose d'ici à bien longtemps.
-
-A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un hoquet hasardeux, et
-s'interrompit un instant; mais il reprit bientôt le fil de son discours
-avec une grâce toute particulière, en imitant l'accent de Frédérick dans
-l'_Auberge des Adret_s:
-
---Tu n'entends rien absolument à la triture des affaires, et tu ne
-possèdes pas le moindre rudiment de métaphysique; ta philosophie est
-diablement en arrière, et je suis fâché de le dire, avec de belles
-dispositions, tu ne parviendras jamais à rien.
-
-Théodore soupira.
-
---Qu'est-ce que la vertu, Théodore?
-
---Que sais-je?
-
---Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit de plus raisonnable
-depuis que tu abuses de la langue que Dieu t'a donnée, Brutus définit la
-vertu un nom. En vérité, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres ne
-se sont donné rendez-vous dans deux misérables syllabes pour former un
-mot plus insignifiant. Du reste, s'il est permis à quelqu'un qui n'est
-pas vaudevilliste de faire un pitoyable calembour, la vertu n'est pas un
-nom, mais un non indéfiniment prolongé.
-
-Théodore, effaré, souffla par ses narines comme un hippopotame, et
-redoubla d'attention.
-
-Roderick continua:
-
---Oui, mon ami, la vertu est essentiellement négative. Être vertueux,
-qu'est-ce autre chose que dire non à tout ce qui est agréable dans cette
-vie, qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions naturelles,
-que le triomphe de l'hypocrisie et du mensonge sur la vérité? Quand les
-États reposaient sur des fictions, il y avait besoin de vertus fictives,
-sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans un siècle aussi positif,
-sous une monarchie constitutionnelle, entourée d'institutions
-républicaines, il est indécent et de mauvais ton d'être vertueux: il n'y
-a que les forçats qui le soient. Quant aux femmes honnêtes, la race en
-est perdue; elles sont toutes au Père-Lachaise ou ailleurs: les
-épitaphes en font foi.
-
---Mais il me semble que tu as dit tout à l'heure, Roderick, que ta
-maîtresse était vertueuse?
-
---Benêt! quand on dit que toutes les femmes sont des catins, il est
-toujours sous-entendu qu'on excepte sa mère et sa maîtresse: ainsi, ton
-observation n'a pas le sens commun.
-
---Pourtant, répliqua timidement Théodore, j'ai fait cet hiver la cour à
-une femme pendant quinze jours, et je ne l'ai pas eue.
-
---Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu de quinze, le
-résultat eût peut-être été tout différent. Tu t'es en allé au moment où
-elle t'allait céder par amour ou par ennui; car l'ennui est au moins de
-moitié dans les conquêtes que nous faisons. D'ailleurs, bien que ton
-gilet soit d'une coupe irréprochable, et que tu fasses siffler ta
-cravache assez fashionablement, tu n'es encore qu'un médiocre don Juan,
-et tu n'entends rien au fin des choses; tu n'es guère capable que de
-faire de la corruption de seconde main; tu entres assez effrontément
-dans les âmes dont la serrure est forcée, mais tu ne sais pas forcer
-toi-même la serrure; il faut un voleur plus adroit que toi pour ouvrir
-la porte et enlever le trésor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol
-que l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en état de trouver
-la clef véritable, ou d'en forger une fausse. Cette femme, dont tu me
-parlais, était peut-être dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cédé à
-moi ou à un autre. Ton exemple ne prouve rien; tout est relatif. Je n'ai
-pas voulu dire qu'une femme était catin pour tout le monde, j'ai
-seulement voulu dire qu'elle n'était pas vertueuse pour tout le monde,
-ce qui est bien différent. Une femme qui serait vertueuse pour tous et à
-tous les instants, serait une monstruosité: ces monstruosités-là sont
-rares, fort heureusement.
-
---Ma tante Gryselde, interrompit Théodore, était certainement une
-honnête femme.
-
---Mon digne ami, je ne sais pas à quoi ton père et ta mère pensaient en
-te faisant, mais certainement ils pensaient à autre chose: ils ont
-manqué ta cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, était bossue,
-rousse, borgne et brèche-dent; elle n'a pas dû être beaucoup sollicitée,
-ce qui ne prouve pas qu'elle n'ait sollicité elle-même, car l'âne
-regimbe, et la chair est plus éloquente que l'esprit.
-
---Tu es donc matérialiste, ô Roderick?
-
---Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont; c'est plus sûr. Tu
-devrais bien l'être aussi, car il est bien évident qu'il existe cent et
-quelques livres de chair qu'on nomme Théodore, et l'existence de son
-esprit est au moins problématique, à entendre la sotte conversation que
-nous menons ensemble.
-
-Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi usé que du Florian;
-mais tu me permettras de te faire part de quelques réflexions: y a-t-il
-dans le monde une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en
-action, il y en a, mais en pensée? je ne le crois pas. Tu vas me trouver
-singulier, mais je veux être coupé par rouelles comme une betterave, si
-je n'aimerais pas mieux une femme qui aurait failli corporellement
-qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une a ses sens pour excuse,
-l'autre n'en a pas; en un mot, j'épouserais plus volontiers une fille
-qui aurait été violée qu'une qui aurait résisté à un amant aimé. Je
-préfère, tout matérialiste que je suis, la virginité de l'âme à celle du
-corps. A bien fouiller la vertu des femmes, il ne reste à l'analyse que
-des vices, l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sûre du
-secret, aura la force de résister? aucune; c'est ce qui explique
-pourquoi les prêtres avaient tant de femmes autrefois. Quelle est la
-femme qui, arrivée au bout de sa carrière, ne se soit pas repentie
-d'avoir été vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas souhaité d'être
-homme?
-
-Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se donner le plaisir de
-déchirer celles qui ne le sont pas: celles-ci par la crainte qu'elles
-ont de celles-là; d'autres par nonchalance ou faute d'occasions;
-d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle, parce qu'elles
-n'ont ni cœur, ni entrailles, parce qu'elles ne sentent ni ne
-comprennent rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes.
-
-Au fond, il n'y a guère que le moyen de corruption qui varie; elles sont
-toutes corruptibles. Une cède parce que son orgueil est flatté, parce
-que vous êtes pair de France, que vous êtes duc, que vous avez une
-célébrité quelconque; une parce qu'elle aime les parures, les diamants
-et les plumes; l'autre, pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un à
-qui parler, à qui donner le bras; c'est un grand hasard quand il y en a
-une qui cède par amour: ce sont là les vertueuses, à mon sens.
-
-Celle qui tient encore à cent mille francs, céderait à deux cents. Il y
-a là-dessus un trait historique d'un courtisan à une reine que je ne
-vous dirai pas, car vous le savez comme moi, et qui est d'une grande
-vérité. Il n'y a pas de différence de la femme qui se livre pour un
-million à la fille qui se prostitue pour cent sous.
-
-Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le croire; qui vous dit
-qu'il faut lui en avoir d'obligation? Un coup de sonnette, une porte
-ouverte brusquement, sont peut-être la seule cause de cette vertu
-intacte dont elle fait tant d'étalage.
-
-Un bon verrou bien tiré, et une porte dérobée en cas d'accident, il n'y
-a pas de vertu avec cela.
-
-Et puis, chaque femme comme chaque homme a son idéal; on meurt
-quelquefois en le cherchant. Un an de vie de plus, on l'aurait trouvé;
-alors, dites-moi, que serait devenue la vertu?
-
-Quelquefois on le rencontre, on l'épouse: ceci est légal, il n'y a rien
-à dire, mais ce n'est qu'une heureuse position, et cette femme favorisée
-du sort, placée autrement, eût sans aucun doute agi différemment. Chaque
-âme, chaque corps a son pôle où il tend à travers tout comme la boussole
-au nord; il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme que
-j'assiégerais deux ans sans succès, se livrerait à toi au bout d'un
-mois. Alors le niais repoussé va crier sur les toits qu'il a trouvé une
-vertu; voilà comme les réputations se font. Il a trouvé une place prise:
-voilà tout.
-
-Je ne connais rien de bouffon comme les causes de plusieurs choses
-graves. Si l'on se rendait compte de certaines résistances désespérées,
-il y aurait vraiment de quoi rire.
-
-O mon enfant! moi qui te parle en ce moment, j'ai été un soir sur le
-point de croire à la vertu; c'est une histoire qu'il faut que je te
-conte pour ton instruction particulière: ouvre donc tes oreilles, et
-tâche de ne pas trop dormir.
-
---Et en quoi consiste la vertu des hommes! dit d'un air profond
-Théodore, profitant de l'instant où Roderick reprenait haleine après sa
-longue tirade.
-
---La vertu des hommes n'est pas faite de la même chose; mais ce n'est
-pas là qu'est la question, et tu n'éviteras pas mon histoire.
-
-Théodore baissa la tête avec résignation.
-
---Cordieu! la langue me pèle, dit Roderick en attirant à lui une
-bouteille à moitié pleine. Il en but quelques gorgées, et la passa à son
-camarade.
-
---Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance bien sentie.
-
---Donc, c'était un soir, comme je l'ai déjà donné à entendre. Je
-revenais de je ne sais où, et j'allais au même endroit. Je marchais
-machinalement les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille, un
-cigare de la Havane, non, c'était un cigare turc, à la bouche, si
-avancé, qu'il me roussissait les moustaches; j'avais, je crois, ma
-redingote à brandebourgs.
-
---Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces détails et venir au fait? dit
-Théodore d'un ton désespéré.
-
---Non, certainement. Les détails sont tout; sans détails, il n'y a pas
-d'histoire. D'ailleurs, c'est de la couleur locale, et cela donne de la
-physionomie, répondit dogmatiquement Roderick,--et un pantalon blanc à
-pied, poursuivit-il, reprenant sa description au point où il l'avait
-laissée.
-
---Une vraie tenue de garçon perruquier ou de souteneur de filles, grogna
-sourdement Théodore.
-
---Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi terrible que celui de
-mademoiselle Georges dans _Lucrèce Borgia_.
-
-Théodore se tut.
-
---J'allais comptant les pavés, et je n'aurais pas levé les yeux pour
-l'empire de Trébizonde; je les levai cependant pour moins. Au bord d'un
-pavé, j'aperçus un talon, puis au-dessus de ce talon, une jambe assez
-bien faite, emprisonnée dans un bas de coton bien tiré. Quoiqu'il fût
-crotté, il n'y avait pas une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me
-fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe, à une Parisienne de
-race. Par-dessus le bas il y avait une jarretière blanche et rouge, une
-jolie jarretière, sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand soupir, et
-s'arrêta comme n'étant pas maître de son émotion.
-
---Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretière? demanda Théodore avec une
-anxiété risible.
-
---Il y avait quelque chose apparemment, à moins que ce ne fût une jambe
-qui se promenât toute seule comme la jambe du mécanicien allemand.
-
---Et quoi encore?
-
---Je ne regarde jamais les femmes passé la jarretière? répondit Roderick
-d'une voix flûtée. Je ne suis pas bégueule; mais il faut des mœurs,
-tonnerre de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son ton naturel. Je te
-confierai cependant que sur cette jambe il y avait une grisette.
-
-C'était une jolie petite créature toute mignonne, toute proprette, tirée
-à quatre épingles. Son bonnet, sur le haut de sa tête, prêt à sauter
-par-dessus les moulins; ses cheveux à l'anglaise, un peu défrisés, le
-nez au vent, l'œil en coulisse, la bouche en cœur; avec cela une robe de
-stoff, un tablier de marceline et un gant à peu près neuf, auquel il ne
-manquait guère que le pouce: une délicieuse poupée à vous rendre fou
-d'amour, au moins pendant une heure.
-
-Je pressai le pas: entendant sonner les talons de mes bottes à côté
-d'elle, elle accéléra sa marche; elle trottait, trottait comme une
-perdrix, et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne pouvais
-l'atteindre: une voiture, qui lui barra le passage, me permit enfin de
-l'accoster.
-
---N'êtes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle Angelina, qui
-travaille chez madame C***?
-
---Non, répondit-elle en tournant vers moi ses beaux yeux étonnés et avec
-la plus savante naïveté. Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas
-chez la femme que vous venez de nommer.
-
---Rosette, c'est un joli nom!
-
---Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler Wilhelmine ou Fœdora, c'est
-plus distingué; mais je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si
-c'était un effet de votre bonté de me laisser continuer mon chemin
-seule; un monsieur qui suit une jeune personne, cela fait jaser.
-
-Mais, sans obtempérer à sa demande, je lui pris le bras, et je continuai
-ainsi:
-
---Mademoiselle, je suis heureux de m'être trompé: l'erreur est toute à
-mon profit. Angelina est bien jolie, mais...
-
---Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais, nous avons été amies
-ensemble: elle a le nez furieusement rouge pour son âge. Après tout,
-elle n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en a bien
-vingt-huit ou vingt-neuf même; elle a du son plein la figure, elle veut
-faire la grosse, mais on sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a:
-si ça ne fait pas pitié!
-
---Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est outrageusement ennuyeuse?
-interrompit Théodore; elle ne pèche pas par la nouveauté. Je pourrais
-t'en raconter comme cela autant qu'il y a de jours dans l'année, et puis
-c'est d'un Paul de Kock!
-
---C'est précisément ce qui en fait le mérite; maintenant, une histoire
-simple et qui peut arriver, n'est-ce pas ce qu'il y a de plus
-extraordinaire? Cependant, en considération de ce que tu es ivre, et
-qu'un homme ivre a autant de droits aux égards qu'une femme enceinte, je
-consens à passer le reste de ma conversation avec Rosette, me réservant,
-toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le commencement est
-Paul de Kock, ce que je nierai jusqu'au fagot inclusivement, la fin est
-aussi satanique qu'on puisse le désirer.
-
---Voyons la fin.
-
---Tout à l'heure; si je mettais la fin au commencement, le commencement
-serait la fin, et on ne peut pas conter une histoire comme on lit une
-ligne d'hébreu, ou comme une dévote sort d'une église, à l'envers.
-
-Bref, nous arrivâmes bras dessus, bras dessous, devant ma porte,
-parfaitement amis et anciennes connaissances. Je frappai: Rosette fit un
-mouvement de surprise, quand je me reculai pour la laisser entrer, puis
-elle entra sans trop de façons et en sautillant comme un pinson. Elle
-eut seulement la précaution de me faire monter l'escalier devant elle,
-précaution qui indique une expérience bien éprouvée, vu ses dix-sept
-ans, et que je recommande fort à toutes les dames et demoiselles
-quelconques, qui, pour suppléer au manque de rondeur de certaines
-parties, portent ce que madame de Genlis appelle, tout crûment, un
-polisson, et que nous appelons une tournure.
-
-Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne, quelques biscuits et
-deux verres: car si le _in vino veritas_ est applicable à l'homme, il
-est encore plus juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente
-méthode d'éprouver les caractères par le vin; c'est une coupelle qui ne
-trompe guère: je n'y manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour
-maîtresse une femme que je n'aurais pas vu soûle: avec une bouteille ou
-deux, on entre plus avant dans une âme que par dix ans de fréquentation.
-La brute apparaît alors dans toute sa candeur, le fard tombe au vice; on
-oublie de cacher l'ulcère sous le manteau, on jette le manteau on ôte le
-corset, on ôte tout. Je ne conçois pas comment les scélérats osent boire
-une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable--notez que c'était sous la
-table que notre digne narrateur Roderick avançait cette audacieuse
-assertion--j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie, je promène
-mon scalpel à droite et à gauche, et c'est ainsi que j'ai acquis cette
-profonde connaissance du cœur humain que chacun admire en moi, et qui me
-rend supérieur à toi et à un tas d'animaux de ton espèce.
-
-La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur mon genou, et becqueter
-dans mon verre; elle était tout à fait apprivoisée. C'était charmant! Je
-me souviens que nous prîmes un massepain chacun par un bout, nos bouches
-avançaient l'une vers l'autre à mesure que le massepain diminuait, enfin
-elles se touchèrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un beau baiser
-sonore et éclatant comme les prudes n'osent pas les donner, car cela
-fait du bruit et l'on peut l'entendre, un bon et franc baiser français
-avec ce mignard clapotement de lèvres comme au temps de la Régence, et
-qu'on aurait bien dû restaurer plutôt que tant d'autres choses.
-
-La petite, trouvant cela drôle, le répéta plusieurs fois, et se prit à
-rire de ce rire argentin et grêle particulier aux grisettes et aux
-grandes dames. Je lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle
-commença à entrer en gaieté: ses joues se rosaient comme de la tisane de
-Champagne, son œil s'allongeait comme une amande, sa tête se couchait
-sur son épaule, et elle chantonnait tout en babillant une chanson de
-Béranger, dont elle me battait la mesure sur les os des jambes avec ses
-jolis petits pieds. La trouvant à point, je commençai à lui baiser le
-col et les épaules: elle me laissait faire. J'ai chaud, dit-elle en
-passant ses mains sur son front; et elle jeta par-dessus sa tête le
-fichu qui gênait mes caresses. Jusque-là tout allait on ne peut mieux.
-Je posai mes lèvres sur sa gorge à moitié découverte: elle ne fit pas
-encore de résistance.
-
---Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel est le motif qui a manqué
-te faire croire à la vertu un soir durant, ô Roderick, mon ami
-très-cher!
-
---Si tu ne m'avais interrompu, stupide béotien que tu es, tu le saurais
-il y a longtemps. J'essayai plus: alors ce fut un combat dont tu n'as
-pas d'idées; elle me coulait entre les doigts comme une anguille, et il
-y avait dans sa physionomie une impression d'effroi si vraie, si
-énergique, qu'il était impossible de le croire joué; elle tournait ses
-yeux avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et me repoussait
-opiniâtrément: je n'avais jamais vu une aussi vigoureuse défense.
-
---Où diable la vertu va-t-elle se nicher!
-
---Cela dura une grande heure au moins. A la fin, épuisée de fatigue,
-elle tomba sur le bord de mon lit. J'en eus presque pitié, et je fus
-tenté de la laisser; mais, faisant réflexion que c'était d'une pitié de
-cette espèce que les femmes vous ont le moins d'obligations, et ne
-voulant pas qu'elle me prît pour un imbécile, je revins à l'assaut, et
-me servant d'un petit poignard que je porte toujours sur moi, je coupai
-le lacet de sa robe, et je parvins à l'en dépouiller. Je vis alors
-qu'elle manquait d'une chose indispensable.
-
---Peut-être, dit Théodore, n'avait-elle qu'un sein, comme la courtisane
-vénitienne dont parle J.-J. Rousseau?
-
---Je te certifie qu'elle en avait bien deux.
-
---Peut-être était-elle comme la femme de Thomas Sévin, dont il est
-question dans Marot?
-
---Aucunement: c'est une charmante et complète créature, seulement elle
-n'avait pas...
-
---Quoi donc?
-
---Elle n'avait pas de chemise.
-
---Oh! fit Théodore.
-
---Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien que je lui donnai de quoi
-en acheter.
-
---Voilà un drôle de dénoûment.
-
-La morale de celle-ci est différente de celle de la caricature de
-Charlet; mais elle n'est pas à mépriser, mes beaux jeunes mélancoliques,
-qui faites la cour aux femmes.
-
-O vous, qui attaquez une vertu, faites attention aux phases de la lune;
-tâchez de savoir s'il y a longtemps ou non que votre déesse a pris un
-bain; tâchez de savoir si elle n'a pas de trous à ses bas ce jour-là,
-cela est plus important que vous ne croyez. Si par hasard elle a
-remplacé sa jarretière perdue par une ficelle, je vous conseille, en
-ami, de vous tenir tranquille, car fussiez-vous plus gémissant que la
-colombe au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu, vous perdriez vos
-peines.
-
---Il me semble, Roderick, que nous devrions bien tâcher de nous remettre
-sur nos chaises.
-
---Pourquoi? restons par terre puisque nous y sommes: beaucoup de gens
-devraient suivre notre exemple: le monde n'en irait que mieux.
-
---Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus bachique et plus
-dévergondé, cela a plus de caractère. Mais il me semble que tu avais
-commencé une doléance sur ta maîtresse trop vertueuse, et la
-conversation a furieusement dérivé depuis.
-
---Mon ami, tu ne peux te faire une idée des tourments que j'endure, ne
-les ayant jamais éprouvés par toi-même. Ma maîtresse, comme j'ai dit,
-est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait dans toute la
-chrétienté. Je ne me souviens pas de lui avoir entendu dire oui à
-quelque chose. Certainement, c'est une belle fille; ses cheveux sont
-blonds et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands et doux, un
-front uni, un nez droit, sa bouche est irréprochable, ses dents sont
-blanches comme de la porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois à la
-souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais voulu un signe, un point
-noir sur cette peau si claire et si fraîche, un méplat plus capricieux
-dans ces lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir allumer une
-paillette dans cet œil d'antilope, retrousser les coins de cette bouche
-antique, faire palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien nattés
-et si bien peignés. C'était peine perdue; autant aurait valu pour moi
-serrer dans mes bras une des statues des Tuileries, ou tâcher d'animer
-un mannequin.
-
-Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de l'espoir; elle m'aime
-autant qu'elle peut aimer quelqu'un ou quelque chose. Je lui serais
-infidèle ou je mourrais, je suis sûr que cela lui ferait de la peine et
-qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait pas une démarche
-pour me ramener, elle ne s'arracherait pas un seul de ses cheveux: c'est
-un caractère froid, un tempérament lymphatique qui ne s'émeut de rien,
-qui ne prend plaisir à rien, qui se laisse aller à vivre, mais qui ne
-vit pas par lui-même, quelque chose de morne et d'indolent qui est beau
-et se fait aimer, mais ne peut prendre sur soi de montrer de l'amour;
-une syrène glaciale, plus à craindre que la plus chaude courtisane, car
-avec elle on n'est jamais satisfait: vous vous livrez tout entier, et
-elle ne livre rien.
-
-Mon pauvre Théodore, tu ne sais pas combien on est malheureux d'aimer
-quelqu'un qui n'a pas de vice; ce sont les vices de nos amis et de nos
-maîtresses qui nous attachent à eux, car il nous donnent le moyen de les
-flatter et de leur être agréable; vous vous faites le valet et le
-pourvoyeur d'un de leurs vices, vous vous rendez nécessaire, et c'est
-ainsi que se nouent les amitiés les plus solides.
-
-Votre maîtresse est gourmande, elle aime les pâtisseries délicates et
-les vins les plus recherchés; vous satisfaites ses goûts, un souper fin
-ajoute à l'attrait d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les
-chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants, hochets des grands
-enfants, qui valent si peu et coûtent si cher, vous fournissent mille
-occasions de lui prouver votre amour.
-
-Elle aime les bals, les soirées, le spectacle, la musique; bénissez le
-ciel! menez-la au bal, aux Italiens, à l'Opéra, partout. Vous aurez le
-bonheur de la voir heureuse, et c'en est un grand, un très-grand.
-
-Quant à Georgina, elle est incapable de distinguer une truffe d'une
-pomme de terre, et du vin de Tokay d'avec du vin de Brie.
-
-Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt ans; que les soirées
-l'ennuient; la musique ne lui semble que du bruit, et elle ne prend
-aucun intérêt au spectacle; quant à sa mise, elle est d'une rigidité de
-quakeresse.
-
---Ah çà! c'est donc une idiote que ta Georgina?
-
---Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin, mais sans élan,
-prosaïque comme la vertu, car il n'y a que le vice qui soit poétique.
-Supprimez l'adultère, l'inceste, le meurtre, adieu les drames, adieu les
-poëmes et les romans! l'histoire des gens vertueux tient une ligne, les
-règnes des bons rois tiennent une page.
-
-Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai beau chercher, je ne
-puis trouver de point impressionnable; chez elle, rien ne répond. Je ne
-sais comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude, si chaste,
-si dédaigneuse et si polie en même temps! Je ne l'ai jamais vue ni rire,
-ni bâiller; je ne lui ai jamais entendu dire une sottise, elle n'en fait
-pas plus qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection désespérante.
-
-Dans ces moments où tous les yeux sont baignés de larmes, où le cœur
-semble vouloir s'élancer hors de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni
-étreintes forcenées: on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous
-regarde toujours avec son œil calme et bleu; son sein ne bat pas sous le
-vôtre une pulsation de plus; elle ne rougit, ni ne pâlit. Si elle vous
-parle, c'est avec sa voix claire et perlée, elle vous dit: Vous et
-Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une fois, après toute une
-nuit passée ensemble, lorsqu'à l'instant de m'en aller je voulus lui
-donner mon baiser d'adieu, elle me dit très-gravement, en relevant du
-doigt la dentelle quelque peu chiffonnée de son bonnet?--Roderick, ne
-pourriez-vous pas m'aimer sans cela?
-
-Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un par la fenêtre,
-c'est ma divinité, quand elle me fit cette belle observation.
-
-Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau l'épier, la guetter;
-je lui ai cherché querelle de mille manières, mais sans aucun succès.
-J'ai souvent essayé de me brouiller avec elle pour me raccommoder
-ensuite, impossible!
-
-Elle vivrait bien, même avec son mari.
-
-J'ai cent fois résolu de la planter là; mais encore faut-il une espèce
-de motif pour rompre, et je n'en ai pas; quand j'en aurais, ce serait
-encore la même chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner; mais
-je l'aime, peut-être même à cause de cela.
-
-La seule chose qui m'étonne, c'est que j'aie pu parvenir à être son
-amant; je dois cela à sa nonchalance et à mon opiniâtreté plutôt qu'à
-son amour. Peut-être Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se
-pétrifiât tout à fait. Si je n'étais pas là pour la harceler et la tenir
-continuellement en haleine, la chose arriverait immanquablement avant
-qu'il soit peu. _Oimè povero!_ Au diable les femmes!
-
---Moi, ma maîtresse est tout le contraire de la tienne; c'est du
-salpêtre, du vif-argent; elle va, elle vient, elle n'est jamais en repos
-et n'y laisse personne. Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime
-tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse sur les
-dents; la moindre caresse la fait tomber en spasme, et elle veut qu'on
-la caresse toujours; elle est ardente, jalouse, impérieuse, se prend de
-dispute au moindre mot, et fait aller un homme comme un cheval de
-fiacre; et c'est ma maîtresse, à moi le doux, le flegmatique, le posé.
-_Oimè povero!_ Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au diable
-les femmes!
-
---As-tu jamais entendu, reprit Roderick après un intervalle, le
-_Miserere_ dans la chapelle Sixtine le jour de la Passion?
-
---Oui, répondit Théodore, je l'ai entendu; ces voix de soprano sont d'un
-effet admirable.
-
---Si nous changions notre voix de basse pour un contralto; que t'en
-semble, mon cher ami?
-
---Tu es ivre, Roderick! Changeons plutôt de maîtresse: à moi ta blonde,
-à toi ma brune.
-
---Tope! c'est dit.
-
-Les deux amis se tournèrent le dos, et ronflèrent profondément.
-
-Un mois après l'échange fait, ils se retrouvèrent sous la même table, et
-eurent une grande conversation qui finit comme celle-ci: _Oimè povero!_
-Au diable les femmes!
-
-A dater de cette époque, ils se grisèrent tous les jours, et s'en
-trouvèrent on ne peut mieux.
-
-
-
-
-ONUPHRIUS
-
-OU
-
-LES VEXATIONS FANTASTIQUES
-
-D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN
-
- Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que vessies feussent
- lanternes.
-
- _Gargantua_, liv. I, ch. XI.
-
-
---Kling, kling, kling!--Pas de réponse.--Est-ce qu'il n'y serait pas?
-dit la jeune fille.
-
-Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette; aucun bruit ne se
-fit entendre dans l'appartement: il n'y avait personne.
-
---C'est étrange!
-
-Elle se mordit la lèvre, une rougeur de dépit passa de sa joue à son
-front; elle se mit à descendre les escaliers un à un, bien lentement,
-comme à regret, retournant la tête pour voir si la porte fatale
-s'ouvrait.--Rien.
-
-Au détour de la rue, elle aperçut de loin Onuphrius, qui marchait du
-côté du soleil, avec l'air le plus inoccupé du monde, s'arrêtant à
-chaque carreau, regardant les chiens se battre et les polissons jouer au
-palet, lisant les inscriptions de la muraille, épelant les enseignes,
-comme un homme qui a une heure devant lui et n'a aucun besoin de se
-presser.
-
-Quand il fut auprès d'elle, l'ébahissement lui fit écarquiller les
-prunelles: il ne comptait guère la trouver là.
-
---Quoi! c'est vous, déjà!--Quelle heure est-il donc?
-
---Déjà! le mot est galant. Quant à l'heure, vous devriez la savoir, et
-ce n'est guère à moi à vous l'apprendre, répondit d'un ton boudeur la
-jeune fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et demie.
-
---Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer devant Saint-Paul, il
-n'était que dix heures; il n'y a pas cinq minutes j'en mettrais la main
-au feu; je parie.
-
---Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous perdriez.
-
-Onuphrius s'entêta; comme l'Église n'était qu'à une cinquantaine de pas,
-Jacintha, pour le convaincre, voulut bien aller jusque-là avec lui.
-Onuphrius était triomphant. Quand ils furent devant le portail:--Eh
-bien! lui dit Jacintha.
-
-On eût mis le soleil ou la lune en place du cadran qu'il n'eût pas été
-plus stupéfait. Il était onze heures et demie passées; il tira son
-lorgnon, en essuya le verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour
-s'éclaircir la vue; l'aiguille aînée allait rejoindre sa petite sœur sur
-l'X de midi.
-
---Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut que quelque diablotin se
-soit amusé à pousser ces aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu!
-
-Jacintha était bonne; elle n'insista pas, et reprit avec lui le chemin
-de son atelier, car Onuphrius était peintre, et, en ce moment, faisait
-son portrait. Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla
-chercher sa toile, qui était tournée au mur, et la mit sur son chevalet.
-
-Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une main inconnue avait
-dessiné une paire de moustaches qui eussent fait honneur à un
-tambour-major. La colère de notre artiste, en voyant son esquisse ainsi
-barbouillée, n'est pas difficile à imaginer; il aurait crevé la toile
-sans les exhortations de Jacintha. Il effaça donc comme il put ces
-insignes virils, non sans jurer plus d'une fois après le drôle qui avait
-fait cette belle équipée; mais, quand il voulut se remettre à peindre,
-ses pinceaux, quoiqu'il les eût trempés dans l'huile, étaient si roides
-et si hérissés, qu'il ne put s'en servir. Il fut obligé d'en envoyer
-chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent arrivés, il se mit à
-faire sur sa palette plusieurs tons qui lui manquaient.
-
-Autre tribulation. Les vessies étaient dures comme si elles eussent
-renfermé des balles de plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait
-en faire sortir la couleur; ou bien elles éclataient tout d'un coup
-comme de petites bombes, crachant à droite, à gauche, l'ocre, la laque
-ou le bitume.
-
-S'il eût été seul, je crois qu'en dépit du premier commandement du
-Décalogue, il aurait attesté le nom du Seigneur plus d'une fois. Il se
-contint, les pinceaux arrivèrent, il se mit à l'œuvre; pendant une heure
-environ tout alla bien.
-
-Le sang commençait à courir sous les chairs, les contours se
-dessinaient, les formes se modelaient, la lumière se débrouillait de
-l'ombre, une moitié de la toile vivait déjà.
-
-Les yeux surtout étaient admirables; l'arc des sourcils était
-parfaitement bien indiqué, et se fondait moelleusement vers les tempes
-en tons bleuâtres et veloutés; l'ombre des cils adoucissait
-merveilleusement bien l'éclatante blancheur de la cornée, la prunelle
-regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient rien à désirer; il
-n'y manquait plus que ce petit diamant de lumière, cette paillette de
-jour que les peintres nomment point visuel.
-
-Pour l'enchâsser dans son disque de jais (Jacintha avait les yeux
-noirs), il prit le plus fin, le plus mignon de ses pinceaux, trois poils
-pris à la queue d'une martre zibeline.
-
-Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le blanc d'argent qui
-s'élevait, à côté des ocres et des terres de Sienne, comme un piton
-couvert de neige à côté de rochers noirs.
-
-Vous eussiez dit, à voir trembler le point brillant au bout du pinceau,
-une gouttelette de rosée au bout d'une aiguille; il allait le déposer
-sur la prunelle, quand un coup violent dans le coude fit dévier sa main,
-porter le point blanc dans les sourcils, et traîner le parement de son
-habit sur la joue encore fraîche qu'il venait de terminer. Il se
-détourna si brusquement à cette nouvelle catastrophe, que son escabeau
-roula à dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un se fût trouvé là par
-hasard, il l'aurait certainement tué.
-
---C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-même tout troublé;
-Jacintha, je ne me sens pas en train; nous ne ferons plus rien
-aujourd'hui.
-
-Jacintha, se leva pour sortir.
-
-Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras autour du corps. La
-robe de Jacintha était blanche; les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas
-songé à les essuyer, y firent un arc-en-ciel.
-
---Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez arrangée! et ma tante qui
-ne veut pas que je vienne vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire?
-
---Tu changeras de robe, elle n'en verra rien.
-
-Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas.
-
---Que faites-vous demain? dit-elle après un silence.
-
---Moi, rien; et vous?
-
---Je vais dîner avec ma tante chez le vieux M. de ***, que vous
-connaissez, et j'y passerai peut-être la soirée.
-
---J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter sur moi.
-
---Ne venez pas plus tard que six heures; vous savez, ma tante est
-poltronne, et si nous ne trouvons pas chez M. de *** quelque galant
-chevalier pour nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombée.
-
---Bon, j'y serai à cinq. A demain, Jacintha, à demain.
-
-Et il se penchait sur la rampe pour regarder la svelte jeune fille qui
-s'en allait. Les derniers plis de sa robe disparurent sous l'arcade, et
-il rentra.
-
-Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius. C'était un jeune
-homme de vingt à vingt-deux ans, quoique au premier abord il parût en
-avoir davantage. On distinguait ensuite à travers ses traits blêmes et
-fatigués quelque chose d'enfantin et de peu arrêté, quelques formes de
-transition de l'adolescence à la virilité. Ainsi tout le haut de la tête
-était grave et réfléchi comme un front de vieillard, tandis que la
-bouche était à peine noircie à ses coins d'une ombre bleuâtre, et qu'un
-sourire jeune errait sur deux lèvres d'un rose assez vif qui contrastait
-étrangement avec la pâleur des joues et du reste de la physionomie.
-
-Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir l'air assez singulier,
-mais sa bizarrerie naturelle était encore augmentée par sa mise et sa
-coiffure. Ses cheveux, séparés sur le front comme des cheveux de femme,
-descendaient symétriquement le long de ses tempes jusqu'à ses épaules,
-sans frisure aucune, aplatis et lustrés à la mode gothique, comme on en
-voit aux anges de Giotto et de Cimabuë. Une ample simarre de couleur
-obscure tombait à plis roides et droits autour de son corps souple et
-mince, d'une manière toute dantesque. Il est vrai de dire qu'il ne
-sortait pas encore avec ce costume; mais c'était la hardiesse plutôt que
-l'envie qui lui manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire,
-Onuphrius était Jeune-France et romantique forcené.
-
-Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne pas être obligé de se
-souiller de l'ignoble accoutrement bourgeois, ses mouvements étaient
-heurtés, saccadés; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent été produits
-par des ressorts d'acier; sa démarche incertaine, entrecoupée d'élans
-subits, de zigzags, ou suspendue tout à coup; ce qui, aux yeux de bien
-des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins pour un original, ce
-qui ne vaut guère mieux.
-
-Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'était peut-être ce qui lui faisait
-éviter ce qu'on nomme le monde et donnait à sa conversation un ton
-d'humeur et de causticité qui ne ressemblait pas mal à de la vengeance;
-aussi, quand il était forcé de sortir de sa retraite, n'importe pour
-quel motif, il apportait dans la société une gaucherie sans timidité,
-une absence de toute forme convenue, un dédain si parfait de ce qu'on y
-admire, qu'au bout de quelques minutes, avec trois ou quatre syllabes,
-il avait trouvé moyen de se faire une meute d'ennemis acharnés.
-
-Ce n'est pas qu'il ne fût très-aimable lorsqu'il voulait, mais il ne le
-voulait pas souvent, et il répondait à ses amis qui lui en faisaient des
-reproches: A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup, deux ou
-trois au plus, mais qui l'aimaient de tout l'amour que lui refusaient
-les autres, qui l'aimaient comme des gens qui ont une injustice à
-réparer.--A quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent ne
-s'arrêtent pas à cette écorce noueuse: ils savent que la perle est
-cachée dans une coquille grossière; les sots qui ne savent pas sont
-rebutés et s'éloignent: où est le mal? Pour un fou, ce n'était pas trop
-mal raisonné.
-
-Onuphrius, comme je l'ai déjà dit, était peintre, il était de plus
-poëte; il n'y avait guère moyen que sa cervelle en réchappât, et ce qui
-n'avait pas peu contribué à l'entretenir dans cette exaltation fébrile,
-dont Jacintha n'était pas toujours maîtresse, c'étaient ses lectures. Il
-ne lisait que des légendes merveilleuses et d'anciens romans de
-chevalerie, des poésies mystiques, des traités de cabale, des ballades
-allemandes, des livres de sorcellerie et de démonographie; avec cela il
-se faisait, au milieu du monde réel bourdonnant autour de lui, un monde
-d'extase et de vision où il était donné à bien peu d'entrer. Du détail
-le plus commun et le plus positif, par l'habitude qu'il avait de
-chercher le côté surnaturel, il savait faire jaillir quelque chose de
-fantastique et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une chambre carrée et
-blanchie à la chaux sur toutes ses parois, et vitrée de carreaux
-dépolis, il aurait été capable de voir quelque apparition étrange tout
-aussi bien que dans un intérieur de Rembrandt inondé d'ombres et
-illuminé de fauves lueurs, tant les yeux de son âme et de son corps
-avaient la faculté de déranger les lignes les plus droites et de rendre
-compliquées les choses les plus simples, à peu près comme les miroirs
-courbes ou à facettes qui trahissent les objets qui leur sont présentés,
-et les font paraître grotesques ou terribles.
-
-Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvèrent admirablement disposé; ils
-achevèrent à eux deux ce que les légendaires avaient commencé.
-L'imagination d'Onuphrius s'échauffa et se déprava de plus en plus, ses
-compositions peintes et écrites s'en ressentirent, la griffe ou la queue
-du diable y perçait toujours par quelque endroit, et sur la toile, à
-côté de la tête suave et pure de Jacintha, grimaçait fatalement quelque
-figure monstrueuse, fille de son cerveau en délire.
-
-Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance de Jacintha, et
-c'était à une époque de sa vie ou il était si malheureux, que je ne
-souhaiterais pas d'autre supplice à mon plus fier ennemi; il était dans
-cette situation atroce où se trouve tout homme qui a inventé quelque
-chose et qui ne rencontre personne pour y croire. Jacintha crut à ce
-qu'il disait sur sa parole, car l'œuvre était encore en lui, et il
-l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier qui ne lui rit pas
-au nez lorsqu'il parla du nouveau monde qu'il avait deviné. Jacintha
-l'aimait comme une mère aime son fils, et il se mêlait à son amour une
-pitié profonde; car, elle exceptée, qui l'aurait aimé comme il fallait
-qu'il le fût?
-
-Qui l'eût consolé dans ses malheurs imaginaires, les seuls réels pour
-lui, qui ne vivait que d'imaginations? Qui l'eût rassuré, soutenu,
-exhorté? Qui eût calmé cette exaltation maladive qui touchait à la folie
-par plus d'un point, en la partageant plutôt qu'en la combattant?
-Personne, à coup sûr.
-
-Et puis lui dire de quelle manière il pourrait la voir, lui donner
-elle-même les rendez-vous, lui faire mille de ces avances que le monde
-condamne, l'embrasser de son propre mouvement, lui en fournir l'occasion
-quand elle la lui voyait chercher, une coquette ne l'eût pas fait; mais
-elle savait combien tout cela coûtait au pauvre Onuphrius, et elle lui
-en épargnait la peine.
-
-Aussi peu accoutumé qu'il était à vivre de la vie réelle, il ne savait
-comment s'y prendre pour mettre son idée en action, et il se faisait des
-monstres de la moindre chose.
-
-Ses longues méditations, ses voyages dans les mondes métaphysiques ne
-lui avaient pas laissé le temps de s'occuper de celui-ci. Sa tête avait
-trente ans, son corps avait six mois; il avait si totalement négligé de
-dresser sa bête, que, si Jacintha et ses amis n'eussent pris soin de la
-diriger, elle eût commis d'étranges bévues. En un mot, il fallait vivre
-pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps, comme il en faut
-aux grands seigneurs pour leurs terres.
-
-Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce siècle d'incrédulité,
-cela pourrait faire passer mon pauvre ami pour un imbécile: il avait
-peur. De quoi? Je vous le donne à deviner en cent; il avait peur du
-diable, des revenants, des esprits et de mille autres billevesées; du
-reste, il se moquait d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantôme.
-
-Le soir il ne se fût pas regardé dans une glace pour un empire, de peur
-d'y voir autre chose que sa propre figure; il n'eût pas fourré sa main
-sous son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque autre ustensile,
-parce qu'il craignait qu'une main froide et moite ne vînt au-devant de
-la sienne, et ne l'attirât dans la ruelle; ni jeté les yeux dans les
-encoignures sombres, tremblant d'y apercevoir de petites têtes de
-vieilles ratatinées emmanchées sur des manches à balai.
-
-Quand il était seul dans son grand atelier, il voyait tourner autour de
-lui une ronde fantastique, le conseil Tusmann, le docteur Tabraccio, le
-digne Peregrinus Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia,
-l'inconnue de la maison déserte et toute la famille étrange du château
-de Bohême; c'était un sabbat complet, et il ne se fût pas fait prier
-pour avoir peur de son chat comme d'un autre Murr.
-
-Dès que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa toile, et se prit à
-réfléchir sur ce qu'il appelait les événements de la matinée. Le cadran
-de Saint-Paul, les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies crevées,
-et surtout le point visuel, tout cela se représenta à sa mémoire avec un
-air fantastique et surnaturel; il se creusa la tête pour y trouver une
-explication plausible; il bâtit là-dessus un volume in-octavo de
-suppositions les plus extravagantes, les plus invraisemblables qui
-soient jamais entrées dans un cerveau malade. Après avoir longtemps
-cherché, ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose était tout à
-fait inexplicable... à moins que ce ne fût le diable en personne...
-Cette idée, dont il se moqua d'abord lui-même, prit racine dans son
-esprit, et lui semblant moins ridicule à mesure qu'il se familiarisait
-avec elle, il finit par en être convaincu.
-
-Qu'y avait-il au fond de déraisonnable dans cette supposition?
-L'existence du diable est prouvée par les autorités les plus
-respectables, tout comme celle de Dieu. C'est même un article de foi, et
-Onuphrius, pour s'empêcher d'en douter, compulsa sur les registres de sa
-vaste mémoire tous les endroits des auteurs profanes ou sacrés dans
-lesquels on traite de cette matière importante.
-
-Le diable rôde autour de l'homme; Jésus lui-même n'a pas été à l'abri de
-ses embûches; la tentation de saint Antoine est populaire; Martin Luther
-fut aussi tourmenté par Satan, et, pour s'en débarrasser, fut obligé de
-lui jeter son écritoire à la tête. On voit encore la tache d'encre sur
-le mur de la cellule.
-
-Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis le possédé de la
-Bible jusqu'aux religieuses de Loudun; tous les livres de sorcellerie
-qu'il avait lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le _Monde invisible_
-de Bekker, l'_Infernalia_, les _Farfadets_ de M. de Berbiguier de
-Terre-Neuve du Thym, le _Grand_ et le _Petit Albert_, et tout ce qui lui
-parut obscur devint clair comme le jour: c'était le diable qui avait
-fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches à son portrait,
-changé le crin de ses brosses en fil d'archal et rempli ses vessies de
-poudre fulminante. Le coup dans le coude s'expliquait tout
-naturellement; mais quel intérêt Belzébuth pouvait-il avoir à le
-persécuter? Était-ce pour avoir son âme? ce n'est pas la manière dont il
-s'y prend; enfin il se rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien
-longtemps, un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le nez avec
-des pincettes rouges; il ne douta pas que ce ne fût pour avoir été
-représenté par lui dans une position aussi humiliante que le diable lui
-faisait ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres bizarres
-se découpaient sur le plancher de l'atelier. Cette idée grandissant dans
-sa tête, le frisson commençait à lui courir le long du dos, et la peur
-l'aurait bientôt pris, si un de ses amis n'eût fait en entrant diversion
-à toutes ses visions cornues. Il sortit avec lui, et comme personne au
-monde n'était plus impressionnable, et que son ami était gai, un essaim
-de pensées folâtres eut bientôt chassé ces rêveries lugubres. Il oublia
-totalement ce qui était arrivé, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait
-tout bas en lui-même. Le lendemain il se remit à l'œuvre. Il travailla
-trois ou quatre heures avec acharnement. Quoique Jacintha fût absente,
-ses traits étaient si profondément gravés dans son cœur, qu'il n'avait
-pas besoin d'elle pour terminer son portrait. Il était presque fini, il
-n'y avait plus que deux ou trois dernières touches à poser, et la
-signature à mettre, quand une petite peluche, qui dansait avec ses
-frères les atomes dans un beau rayon jaune, par une fantaisie
-inexplicable, quitta tout à coup sa lumineuse salle de bal, se dirigea
-en se dandinant vers la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un
-rehaut, qu'il venait de poser.
-
-Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche, l'enleva le plus
-délicatement possible. Cependant il ne put le faire si légèrement qu'il
-ne découvrît le champ de la toile en emportant un peu de couleur. Il
-refit une teinte pour réparer le dommage: la teinte était trop foncée,
-et faisait tache; il ne put rétablir l'harmonie qu'en remaniant tout le
-morceau; mais, en le faisant, il perdit son contour, et le nez devint
-aquilin, de presque à la Roxelane qu'il était, ce qui changea tout à
-fait le caractère de la tête; ce n'était plus Jacintha, mais bien une de
-ses amies avec qui elle s'était brouillée, parce qu'Onuphrius la
-trouvait jolie.
-
-L'idée du Diable revint à Onuphrius à cette métamorphose étrange; mais,
-en regardant plus attentivement, il vit que ce n'était qu'un jeu de son
-imagination, et comme la journée s'avançait, il se leva et sortit pour
-rejoindre sa maîtresse chez M. de ***. Le cheval allait comme le vent:
-bientôt Onuphrius vit poindre au dos de la colline la maison de M. de
-***, blanche entre les marronniers. Comme la grande route faisait un
-détour, il la quitta pour un chemin de traverse, un chemin creux qu'il
-connaissait très-bien, où tout enfant il venait cueillir des mûres et
-chasser aux hannetons.
-
-Il était à peu près au milieu quand il se trouva derrière une charrette
-à foin, que les détours du sentier l'avaient empêché d'apercevoir. Le
-chemin était si étroit, la charrette si large, qu'il était impossible de
-passer devant: il remit son cheval au pas, espérant que la route, en
-s'élargissant, lui permettrait un peu plus loin de le faire. Son
-espérance fut trompée; c'était comme un mur qui reculait
-imperceptiblement. Il voulut retourner sur ses pas, une autre charrette
-de foin le suivait par derrière et le faisait prisonnier. Il eut un
-instant la pensée d'escalader les bords du ravin, mais ils étaient à pic
-et couronnés d'une haie vive; il fallut donc se résigner: le temps
-coulait, les minutes lui semblaient des éternités, sa fureur était au
-comble, ses artères palpitaient, son front était perlé de sueur.
-
-Une horloge à la voix fêlée, celle du village voisin, sonna six heures;
-aussitôt qu'elle eut fini, celle du château, dans un ton différent,
-sonna à son tour; puis une autre, puis une autre encore; toutes les
-horloges de la banlieue d'abord successivement, ensuite toutes à la
-fois. C'était un tutti de cloches, un concerto de timbres flûtés,
-ronflants, glapissants, criards, un carillon à vous fendre la tête. Les
-idées d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit. Les clochers
-s'inclinaient sur le chemin creux pour le regarder passer, ils le
-montraient au doigt, lui faisaient la nique et lui tendaient par
-dérision leurs cadrans dont les aiguilles étaient perpendiculaires. Les
-cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la grimace, sonnant
-toujours les six coups maudits. Cela dura longtemps, six heures
-sonnèrent ce jour-là jusqu'à sept.
-
-Enfin, la voiture déboucha dans la plaine. Onuphrius enfonça ses éperons
-dans le ventre de son cheval: le jour tombait, on eût dit que sa monture
-comprenait combien il lui était important d'arriver. Ses pieds
-touchaient à peine la terre, et, sans les aigrettes d'étincelles qui
-jaillissaient de loin en loin de quelque caillou heurté, on eût pu
-croire qu'elle volait. Bientôt une blanche écume enveloppa comme une
-housse d'argent son poitrail d'ébène: il était plus de sept heures quand
-Onuphrius arriva. Jacintha était partie. M. de *** lui fit les plus
-grandes politesses, se mit à causer littérature avec lui, et finit par
-lui proposer une partie de dames.
-
-Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter, quoique toute espèce de
-jeux, et en particulier celui-là, l'ennuyât mortellement. On apporta le
-damier. M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches: la partie
-commença. Les joueurs étaient à peu près de même force; il se passa
-quelque temps avant que la balance penchât d'un côté ou de l'autre.
-
-Tout à coup elle tourna du côté du vieux gentilhomme; ses pions
-avançaient avec une inconcevable rapidité, sans qu'Onuphrius, malgré
-tous les efforts qu'il faisait, pût y apporter aucun obstacle. Préoccupé
-qu'il était d'idées diaboliques, cela ne lui parut pas naturel; il
-redoubla donc d'attention, et finit par découvrir, à côté du doigt dont
-il se servait pour remuer ses pions, un autre doigt maigre, noueux,
-terminé par une griffe (que d'abord il avait pris pour l'ombre du sien),
-qui poussait ses dames sur la ligne blanche, tandis que celles de son
-adversaire défilaient processionnellement sur la ligne noire. Il devint
-pâle, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête. Cependant il remit ses
-pions en place, et continua de jouer. Il se persuada que ce n'était que
-l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la bougie de place:
-l'ombre passa de l'autre côté, et se projeta en sens inverse; mais le
-doigt à griffe resta ferme à son poste, déplaçant les dames d'Onuphrius,
-et employant tous les moyens pour le faire perdre.
-
-D'ailleurs, il n'y avait aucun doute à avoir, le doigt était orné d'un
-gros rubis. Onuphrius n'avait pas de bague.
-
---Pardieu! c'est trop fort! s'écria-t-il en donnant un grand coup de
-poing dans le damier et en se levant brusquement; vieux scélérat! vieux
-gredin!
-
-M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait cette algarade
-au dépit d'avoir perdu, se mit à rire aux éclats et à lui offrir
-d'ironiques consolations. La colère et la terreur se disputaient l'âme
-d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit.
-
-La nuit était si noire qu'il fut obligé de mettre son cheval au pas. A
-peine une étoile passait-elle çà et là le nez hors de sa mantille de
-nuages; les arbres de la route avaient l'air de grands spectres tendant
-les bras; de temps en temps un feu follet traversait le chemin, le vent
-ricanait dans les branches d'une façon singulière. L'heure s'avançait,
-et Onuphrius n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant
-sur le pavé montraient qu'il ne s'était pas fourvoyé.
-
-Une rafale déchira le brouillard, la lune reparut; mais, au lieu d'être
-ronde, elle était ovale. Onuphrius, en la considérant plus
-attentivement, vit qu'elle avait un serre-tête de taffetas noir, et
-qu'elle s'était mis de la farine sur les joues; ses traits se
-dessinèrent plus distinctement, et il reconnut à n'en pouvoir douter, la
-figure blême et allongée de son ami intime Jean-Gaspard Debureau, le
-grand paillasse des Funambules, qui le regardait avec une expression
-indéfinissable de malice et de bonhomie.
-
-Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or, comme s'il eût été
-d'intelligence; et, comme à la clarté des étoiles on pouvait distinguer
-les objets, il entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habillés
-mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque chose de blanchâtre par
-les quatre coins, comme des gens qui changeraient un tapis de place: ils
-passèrent rapidement à côté de lui, et jetèrent ce qu'ils portaient sous
-les pieds de son cheval. Onuphrius, malgré sa frayeur, n'eut pas de
-peine à voir que c'était le chemin qu'il avait déjà parcouru, et que le
-Diable remettait devant lui pour lui faire pièce. Il piqua des deux; son
-cheval fit une ruade et refusa d'avancer autrement qu'au pas; les quatre
-démons continuèrent leur manége.
-
-Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un rubis pareil à celui du
-doigt qui l'avait si fort effrayé sur le damier: l'identité du
-personnage n'était plus douteuse. La terreur d'Onuphrius était si
-grande, qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait; ses dents
-claquaient comme dans la fièvre, un rire convulsif tordait sa bouche.
-Une fois, il essaya de dire ses prières et de faire un signe de croix,
-il ne put en venir à bout. La nuit s'écoula ainsi.
-
-Enfin, une raie bleuâtre se dessina sur le bord du ciel: son cheval huma
-bruyamment par ses naseaux l'air balsamique du matin, le coq de la ferme
-voisine fit entendre sa voix grêle et éraillée, les fantômes
-disparurent, le cheval prit de lui-même le galop, et, au point du jour,
-Onuphrius se trouva devant la porte de son atelier.
-
-Harassé de fatigue, il se jeta sur un divan et ne tarda pas à
-s'endormir: son sommeil était agité; le cauchemar lui avait mis le genou
-sur l'estomac. Il fit une multitude de rêves incohérents, monstrueux,
-qui ne contribuèrent pas peu à déranger sa raison déjà ébranlée. En
-voici un qui l'avait frappé, et qu'il m'a raconté plusieurs fois depuis.
-
-«J'étais dans une chambre qui n'était pas la mienne ni celle d'aucun de
-mes amis, une chambre où je n'étais jamais venu, et que cependant je
-connaissais parfaitement bien: les jalousies étaient fermées, les
-rideaux tirés; sur la table de nuit une pâle veilleuse jetait sa lueur
-agonisante. On ne marchait que sur la pointe du pied, le doigt sur la
-bouche; des fioles, des tasses encombraient la cheminée. Moi, j'étais au
-lit comme si j'eusse été malade, et pourtant je ne m'étais jamais mieux
-porté. Les personnes qui traversaient l'appartement avaient un air
-triste et affairé qui semblait extraordinaire.
-
-«Jacintha était à la tête de mon lit, qui tenait sa petite main sur mon
-front, et se penchait vers moi pour écouter si je respirais bien. De
-temps en temps une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle
-l'essuyait légèrement avec un baiser.
-
-«Ses larmes me fendaient le cœur, et j'aurais bien voulu la consoler;
-mais il m'était impossible de faire le plus petit mouvement, ou
-d'articuler une seule syllabe: ma langue était clouée à mon palais, mon
-corps était comme pétrifié.
-
-«Un monsieur vêtu de noir entra, me tâta le pouls, hocha la tête d'un
-air découragé, et dit tout haut: «C'est fini!» Alors Jacintha se prit à
-sangloter, à se tordre les mains, et à donner toutes les démonstrations
-de la plus violente douleur: tous ceux qui étaient dans la chambre en
-firent autant. Ce fut un concert de pleurs et de soupirs à apitoyer un
-roc.
-
-«J'éprouvais un secret plaisir d'être regretté ainsi. On me présenta une
-glace devant la bouche; je fis des efforts prodigieux pour la ternir de
-mon souffle, afin de montrer que je n'étais pas mort: je ne pus en venir
-à bout. Après cette épreuve on me jeta le drap par-dessus la tête;
-j'étais au désespoir, je voyais bien qu'on me croyait trépassé et que
-l'on allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit: il ne resta
-qu'un prêtre qui marmotta des prières et qui finit par s'endormir.
-
-«Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une bière et d'un linceul;
-j'essayai encore de me remuer et de parler, ce fut inutile, un pouvoir
-invincible m'enchaînait: force me fut de me résigner. Je restai ainsi
-beaucoup de temps en proie aux plus douloureuses réflexions. Le
-croque-mort revint avec mes derniers vêtements, les derniers de tout
-homme, la bière et le linceul: il n'y avait plus qu'à m'en accoutrer.
-
-«Il m'entortilla dans le drap, et se mit à me coudre sans précaution
-comme quelqu'un qui a hâte d'en finir: la pointe de son aiguille
-m'entrait dans la peau, et me faisait des milliers de piqûres; ma
-situation était insupportable. Quand ce fut fait, un de ses camarades me
-prit par les pieds, lui par la tête, ils me déposèrent dans la boîte;
-elle était un peu juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligés de me
-donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir enfoncer le
-couvercle.
-
-«Ils en vinrent à bout à la fin, et l'on planta le premier clou. Cela
-faisait un bruit horrible. Le marteau rebondissait sur les planches, et
-j'en sentais le contre-coup. Tant que l'opération dura, je ne perdis pas
-tout à fait l'espérance; mais au dernier clou je me sentis défaillir,
-mon cœur se serra, car je compris qu'il n'y avait plus rien de commun
-entre le monde et moi: ce dernier clou me rivait au néant pour toujours.
-Alors seulement je compris toute l'horreur de ma position.
-
-«On m'emporta; le roulement sourd des roues m'apprit que j'étais dans le
-corbillard; car bien que je ne pusse manifester mon existence d'aucune
-manière, je n'étais privé d'aucun de mes sens. La voiture s'arrêta, on
-retira le cercueil. J'étais à l'église, j'entendais parfaitement le
-chant nasillard des prêtres, et je voyais briller à travers les fentes
-de la bière la lueur jaune des cierges. La messe finie, on partit pour
-le cimetière; quand on me descendit dans la fosse, je ramassai toutes
-mes forces, et je crois que je parvins à pousser un cri; mais le fracas
-de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit entièrement: je me
-trouvais dans une obscurité palpable et compacte, plus noire que celle
-de la nuit. Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du moins;
-quant à mes souffrances morales, il faudrait un volume pour les
-analyser. L'idée que j'allais mourir de faim ou être mangé aux vers sans
-pouvoir l'empêcher, se présenta la première; ensuite je pensai aux
-événements de la veille, à Jacintha, à mon tableau qui aurait eu tant de
-succès au Salon, à mon drame qui allait être joué, à une partie que
-j'avais projetée avec mes camarades, à un habit que mon tailleur devait
-me rapporter ce jour-là; que sais-je, moi? à mille choses dont je
-n'aurais guère dû m'inquiéter; puis revenant à Jacintha, je réfléchis
-sur la manière dont elle s'était conduite; je repassai chacun de ses
-gestes, chacune de ses paroles, dans ma mémoire; je crus me rappeler
-qu'il y avait quelque chose d'outré et d'affecté dans ses larmes, dont
-je n'aurais pas dû être la dupe: cela me fit ressouvenir de plusieurs
-choses que j'avais totalement oubliées; plusieurs détails auxquels je
-n'avais pas pris garde, considérés sous un nouveau jour, me parurent
-d'une haute importance; des démonstrations que j'aurais juré sincères me
-semblèrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un jeune homme, un
-espèce de fat moitié cravate, moitié éperons, lui avait autrefois fait
-la cour. Un soir, nous jouïons ensemble, Jacintha m'avait appelé du nom
-de ce jeune homme au lieu du mien, signe certain de préoccupation;
-d'ailleurs je savais qu'elle en avait parlé favorablement dans le monde
-à plusieurs reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui déplairait pas.
-
-«Cette idée s'empara de moi, ma tête commença à fermenter; je fis des
-rapprochements, des suppositions, des interprétations: comme on doit
-bien le penser, elles ne furent pas favorables à Jacintha. Un sentiment
-inconnu se glissa dans mon cœur, et m'apprit ce que c'était que
-souffrir; je devins horriblement jaloux, et je ne doutai pas que ce ne
-fût Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'eût fait enterrer tout
-vif pour se débarrasser de moi. Je pensai que peut-être en ce moment
-même ils riaient à gorge déployée du succès de leur stratagème, et que
-Jacintha livrait aux baisers de l'autre cette bouche qui m'avait juré
-tant de fois n'avoir jamais été touchée par d'autres lèvres que les
-miennes.
-
-«A cette idée, j'entrai dans une fureur telle que je repris la faculté
-de me mouvoir; je fis un soubresaut si violent, que je rompis d'un seul
-coup les coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et les bras
-libres, je donnai de grands coups de coudes et de genoux au couvercle de
-la bière pour le faire sauter et aller tuer mon infidèle aux bras de son
-lâche et misérable galant. Sanglante dérision, moi, enterré, je voulais
-donner la mort! Le poids énorme de la terre qui pesait sur les planches
-rendit mes efforts inutiles. Épuisé de fatigue, je retombai dans ma
-première torpeur, mes articulations s'ossifièrent: de nouveau je
-redevins cadavre. Mon agitation mentale se calma, je jugeai plus
-sainement les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune femme avait
-fait pour moi, son dévouement, ses soins qui ne s'étaient jamais
-démentis, eurent bientôt fait évanouir ces ridicules soupçons.
-
-«Ayant usé tous mes sujets de méditation, et ne sachant comment tuer le
-temps, je me mis à faire des vers; dans ma triste situation, ils ne
-pouvaient pas être fort gais: ceux du nocturne Young et du sépulcral
-Hervey ne sont que des bouffonneries, comparés à ceux-là. J'y dépeignais
-les sensations d'un homme conservant sous terre toutes les passions
-qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rêverie cadavéreuse: _La
-vie dans la mort_. Un beau titre, sur ma foi! et ce qui me désespérait,
-c'était de ne pouvoir les réciter à personne.
-
-«J'avais à peine terminé la dernière strophe, que j'entendis piocher
-avec ardeur au-dessus de ma tête. Un rayon d'espérance illumina ma nuit.
-Les coups de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que je
-ressentis ne fut pas de longue durée: les coups de pioche cessèrent.
-Non, l'on ne peut rendre avec des mots humains l'angoisse abominable que
-j'éprouvai en ce moment; la mort réelle n'est rien en comparaison. Enfin
-j'entendis encore du bruit: les fossoyeurs, après s'être reposés,
-avaient repris leur besogne. J'étais au ciel; je sentais ma délivrance
-s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis l'air froid de la
-nuit. Cela me fit grand bien, car je commençais à étouffer. Cependant
-mon immobilité continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences
-d'un mort. Deux hommes me saisirent: voyant les coutures du linceul
-rompues, ils échangèrent en ricanant quelques plaisanteries grossières,
-me chargèrent sur leurs épaules et m'emportèrent. Tout en marchant ils
-chantonnaient à demi-voix des couplets obscènes. Cela me fit penser à la
-scène des fossoyeurs, dans _Hamlet_, et je me dis en moi-même que
-Shakspeare était un bien grand homme.
-
-«Après m'avoir fait passer par bien des ruelles détournées, ils
-entrèrent dans une maison que je reconnus pour être celle de mon
-médecin; c'était lui qui m'avait fait déterrer afin de savoir de quoi
-j'étais mort. On me déposa sur une table de marbre. Le docteur entra
-avec une trousse d'instruments; il les étala complaisamment sur une
-commode. A la vue de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes,
-de ces scies d'acier luisantes et polies, j'éprouvai une frayeur
-horrible, car je compris qu'on allait me disséquer; mon âme, qui
-jusque-là n'avait pas abandonné mon corps, n'hésita plus à me quitter:
-au premier coup de scalpel elle était tout à fait dégagée de ses
-entraves. Elle aimait mieux subir tous les désagréments d'une
-intelligence dépossédée de ses moyens de manifestation physique, que de
-partager avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il n'y
-avait plus espérance de le conserver, il allait être mis en pièces, et
-n'aurait pu servir à grand'chose quand même ce déchiquètement ne l'eût
-pas tué tout de bon. Ne voulant pas assister au dépècement de sa chère
-enveloppe, mon âme se hâta de sortir.
-
-«Elle traversa rapidement une enfilade de chambres, et se trouva sur
-l'escalier. Par habitude, je descendis les marches une à une; mais
-j'avais besoin de me retenir, car je me sentais une légèreté
-merveilleuse. J'avais beau me cramponner au sol, une force invincible
-m'attirait en haut; c'était comme si j'eusse été attaché à un ballon
-gonflé de gaz: la terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par
-l'extrémité des orteils; je dis des orteils, car bien que je ne fusse
-qu'un pur esprit, j'avais conservé le sentiment des membres que je
-n'avais plus, à peu près comme un amputé qui souffre de son bras ou de
-sa jambe absente. Lassé de ces efforts pour rester dans une attitude
-normale, et, du reste, ayant fait réflexion que mon âme immatérielle ne
-devait pas se voiturer d'un lieu à l'autre par les mêmes procédés que ma
-misérable guenille de corps, je me laissai faire à cet ascendant, et je
-commençai à quitter terre sans pourtant m'élever trop, et me maintenant
-dans la région moyenne. Bientôt je m'enhardis, et je volai tantôt haut,
-tantôt bas, comme si je n'eusse fait autre chose de ma vie. Il
-commençait à faire jour: je montai, je montai, regardant aux vitres des
-mansardes des grisettes qui se levaient et faisaient leur toilette, me
-servant des cheminées comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on
-disait dans les appartements. Je dois dire que je ne vis rien de bien
-beau, et que je ne recueillis rien de piquant. M'accoutumant à ces
-façons d'aller, je planai sans crainte dans l'air libre, au-dessus du
-brouillard, et je considérai de haut cette immense étendue de toits
-qu'on prendrait pour une mer figée au moment d'une tempête, ce chaos
-hérissé de tuyaux, de flèches, de dômes, de pignons, baigné de brume et
-de fumée, si beau, si pittoresque, que je ne regrettai pas d'avoir perdu
-mon corps. Le Louvre m'apparut blanc et noir, son fleuve à ses pieds,
-ses jardins verts à l'autre bout. La foule s'y portait; il y avait
-exposition: j'entrai. Les murailles flamboyaient diaprées de peintures
-nouvelles, chamarrées de cadres d'or richement sculptés. Les bourgeois
-allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient sur les pieds,
-ouvraient des yeux hébétés, se consultaient les uns les autres comme des
-gens dont on n'a pas encore fait l'avis, et qui ne savent ce qu'ils
-doivent penser et dire. Dans la grand'salle, au milieu des tableaux de
-nos jeunes grands maîtres, Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperçus mon
-tableau, à moi: la foule se serrait autour, c'était un rugissement
-d'admiration; ceux qui étaient derrière et ne voyaient rien criaient
-deux fois plus fort: Prodigieux! prodigieux! Mon tableau me sembla à
-moi-même beaucoup mieux qu'auparavant, et je me sentis saisi d'un
-profond respect pour ma propre personne. Cependant, à toutes ces
-formules admiratives se mêlait un nom qui n'était pas le mien; je vis
-qu'il y avait là-dessous quelque supercherie. J'examinai la toile avec
-attention: un nom en petits caractères rouges était écrit à l'un de ses
-coins. C'était celui d'un de mes amis qui, me voyant mort, ne s'était
-pas fait scrupule de s'approprier mon œuvre. Oh! alors, que je regrettai
-mon pauvre corps! Je ne pouvais ni parler, ni écrire; je n'avais aucun
-moyen de réclamer ma gloire et de démasquer l'infâme plagiaire. Le cœur
-navré, je me retirai tristement pour ne pas assister à ce triomphe qui
-m'était dû. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez elle, je ne la trouvai
-pas; je la cherchai vainement dans plusieurs maisons où je pensais
-qu'elle pourrait être. Ennuyé d'être seul, quoiqu'il fût déjà tard,
-l'envie me prit d'aller au spectacle; j'entrai à la Porte-Saint-Martin,
-je fis réflexion que mon nouvel état avait cela d'agréable que je
-passais partout sans payer. La pièce finissait, c'était la catastrophe.
-Dorval, l'œil sanglant, noyée de larmes, les lèvres bleues, les tempes
-livides, échevelée, à moitié nue, se tordait sur l'avant-scène à deux
-pas de la rampe. Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le
-fond: tous les mouchoirs étaient en jeu; les sanglots brisaient les
-corsets; un tonnerre d'applaudissements entrecoupait chaque râle de la
-tragédienne; le parterre, noir de têtes, houlait comme une mer; les
-loges se penchaient sur les galeries, les galeries sur le balcon. La
-toile tomba: je crus que la salle allait crouler: c'étaient des
-battements de mains, des trépignements, des hurlements; or, cette pièce
-était ma pièce: jugez! J'étais grand à toucher le plafond. Le rideau se
-leva, on jeta à cette foule le nom de l'auteur.
-
-«Ce n'était pas le mien, c'était le nom de l'ami qui m'avait déjà volé
-mon tableau. Les applaudissements redoublèrent. On voulait traîner
-l'auteur sur le théâtre: le monstre était dans une loge obscure avec
-Jacintha. Quand on proclama son nom, elle se jeta à son cou, et lui
-appuya sur la bouche le baiser le plus enragé que jamais femme ait donné
-à un homme. Plusieurs personnes la virent; elle ne rougit même pas: elle
-était si enivrée, si folle et si fière de son succès, qu'elle se serait,
-je crois, prostituée à lui dans cette loge et devant tout le monde.
-Plusieurs voix crièrent: Le voilà! le voilà! Le drôle prit un air
-modeste, et salua profondément. Le lustre, qui s'éteignit, mis fin à
-cette scène. Je n'essayerai pas de décrire ce qui se passait dans moi;
-la jalousie, le mépris, l'indignation, se heurtaient dans mon âme;
-c'était un orage d'autant plus furieux que je n'avais aucun moyen de le
-mettre au dehors: la foule s'écoula, je sortis du théâtre; j'errai
-quelque temps dans la rue, ne sachant où aller. La promenade ne me
-réjouissait guère. Il sifflait une bise piquante: ma pauvre âme,
-frileuse comme l'était mon corps, grelottait et mourait de froid. Je
-rencontrai une fenêtre ouverte, j'entrai, résolu de gîter dans cette
-chambre jusqu'au lendemain. La fenêtre se ferma sur moi: j'aperçus assis
-dans une grande bergère à ramages un personnage des plus singuliers.
-C'était un grand homme, maigre, sec, poudré à frimas, la figure ridée
-comme une vieille pomme, une énorme paire de besicles à cheval sur un
-maître-nez, baisant presque le menton. Une petite estafilade
-transversale, semblable à une ouverture de tirelire, enfouie sous une
-infinité de plis et de poils roides comme des soies de sanglier,
-représentait tant bien que mal ce que nous appellerons une bouche, faute
-d'autre terme. Un antique habit noir, limé jusqu'à la corde, blanc sur
-toutes les coutures, une veste d'étoffe changeante, une culotte courte,
-des bas chinés et des souliers à boucles: voilà pour le costume. A mon
-arrivée, ce digne personnage se leva, et alla prendre dans une armoire
-deux brosses faites d'une manière spéciale: je n'en pus deviner d'abord
-l'usage; il en prit une dans chaque main, et se mit à parcourir la
-chambre avec une agilité surprenante comme s'il poursuivait quelqu'un,
-et choquant ses brosses l'une contre l'autre du côté des barbes; je
-compris alors que c'était le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du
-Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'étais fort inquiet de ce
-qui allait arriver, il semblait que cet hétéroclite individu eût la
-faculté de voir l'invisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes
-les peines du monde à lui échapper. Enfin, il m'accula dans une
-encoignure, il brandit ses deux fatales brosses, des millions de dards
-me criblèrent l'âme, chaque crin faisait un trou, la douleur était
-insoutenable: oubliant que je n'avais ni langue, ni poitrine, je fis de
-merveilleux efforts pour crier; et...»
-
-Onuphrius en était là de son rêve lorsque j'entrai dans l'atelier: il
-criait effectivement à pleine gorge; je le secouai, il se frotta les
-yeux et me regarda d'un air hébété; enfin il me reconnut, et me raconta,
-ne sachant trop s'il avait veillé ou dormi, la série de ses tribulations
-que l'on vient de lire; ce n'était pas, hélas! les dernières qu'il
-devait éprouver réellement ou non. Depuis cette nuit fatale, il resta
-dans un état d'hallucination presque perpétuel qui ne lui permettait pas
-de distinguer ses rêveries d'avec le vrai. Pendant qu'il dormait,
-Jacintha avait envoyé chercher le portrait; elle aurait bien voulu y
-aller elle-même, mais sa robe tachée l'avait trahie auprès de sa tante,
-dont elle n'avait pu tromper la surveillance.
-
-Onuphrius, on ne peut plus désappointé de ce contre-temps, se jeta dans
-un fauteuil, et, les coudes sur la table, se prit tristement à
-réfléchir; ses regards flottaient devant lui sans se fixer
-particulièrement sur rien: le hasard fit qu'ils tombèrent sur une grande
-glace de Venise à bordure de cristal, qui garnissait le fond de
-l'atelier; aucun rayon de jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y
-réfléchissait assez exactement pour que l'on pût en apercevoir les
-contours: cela faisait un espace vide dans la muraille, une fenêtre
-ouverte sur le néant, d'où l'esprit pouvait plonger dans les mondes
-imaginaires. Les prunelles d'Onuphrius fouillaient ce prisme profond et
-sombre, comme pour en faire jaillir quelque apparition. Il se pencha, il
-vit son reflet double, il pensa que c'était une illusion d'optique;
-mais, en examinant plus attentivement, il trouva que le second reflet ne
-lui ressemblait en aucune façon; il crut que quelqu'un était entré dans
-l'atelier sans qu'il l'eût entendu: il se retourna. Personne. L'ombre
-continuait cependant à se projeter dans la glace, c'était un homme pâle,
-ayant au doigt un gros rubis, pareil au mystérieux rubis qui avait joué
-un rôle dans les fantasmagories de la nuit précédente. Onuphrius
-commençait à se sentir mal à l'aise. Tout à coup le reflet sortit de la
-glace, descendit dans la chambre, vint droit à lui, le força à
-s'asseoir, et, malgré sa résistance, lui enleva le dessus de la tête
-comme on ferait de la calotte d'un pâté. L'opération finie, il mit le
-morceau dans sa poche, et s'en retourna par où il était venu. Onuphrius,
-avant de le perdre tout à fait de vue dans les profondeurs de la glace,
-apercevait encore à une distance incommensurable son rubis qui brillait
-comme une comète. Du reste, cette espèce de trépan ne lui avait fait
-aucun mal. Seulement, au bout de quelques minutes, il entendit un
-bourdonnement étrange au-dessus de sa tête; il leva les yeux, et vit que
-c'étaient ses idées qui, n'étant plus contenues par la voûte du crâne,
-s'échappaient en désordre comme des oiseaux dont on ouvre la cage.
-Chaque idéal de femme qu'il avait rêvé sortit avec son costume, son
-parler, son attitude (nous devons dire à la louange d'Onuphrius qu'elles
-avaient l'air de sœurs jumelles de Jacintha), les héroïnes des romans
-qu'il avait projetés; chacune de ces dames avait son cortége d'amants,
-les unes en cotte armoriée du moyen âge, les autres en chapeaux et en
-robe de dix-huit cent trente-deux. Les types qu'il avait créés
-grandioses, grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux à
-faire, de toute nation et de tout temps, ses idées métaphysiques sous la
-forme de petites bulles de savon, les réminiscences de ses lectures,
-tout cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier en était plein.
-Ces dames et ces messieurs se promenaient en long et en large sans se
-gêner le moins du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils
-eussent été chez eux.
-
-Onuphrius, abasourdi, ne sachant où se mettre, ne trouva rien de mieux à
-faire que de leur céder la place; lorsqu'il passa sous la porte, le
-concierge lui remit deux lettres; deux lettres de femmes, bleues,
-ambrées, l'écriture petite, le pli long, le cachet rose.
-
-La première était de Jacintha, elle était conçue ainsi:
-
-«Monsieur, vous pouvez bien avoir mademoiselle de *** pour maîtresse si
-cela vous fait plaisir; quant à moi, je ne veux plus l'être, tout mon
-regret est de l'avoir été. Vous m'obligerez beaucoup de ne pas chercher
-à me revoir.»
-
-Onuphrius était anéanti; il comprit que c'était la maudite ressemblance
-du portrait qui était cause de tout; ne se sentant pas coupable, il
-espéra qu'avec le temps tout s'éclaircirait à son avantage. La seconde
-lettre était une invitation de soirée.
-
---Bon! dit-il, j'irai, cela me distraira un peu et dissipera toutes ces
-vapeurs noires. L'heure vint; il s'habilla, la toilette fut longue;
-comme tous les artistes (quand ils ne sont pas sales à faire peur),
-Onuphrius était recherché dans sa mise, non que ce fût un fashionable,
-mais il cherchait à donner à nos pitoyables vêtements un galbe
-pittoresque, une tournure moins prosaïque. Il se modelait sur un beau
-Van Dyck qu'il avait dans son atelier, et vraiment il y ressemblait à
-s'y méprendre. On eût dit le portrait descendu du cadre ou la réflexion
-de la peinture dans un miroir.
-
-Il y avait beaucoup de monde; pour arriver à la maîtresse de la maison
-il lui fallut fendre un flot de femmes, et ce ne fut pas sans froisser
-plus d'une dentelle, aplatir plus d'une manche, noircir plus d'un
-soulier, qu'il y put parvenir; après avoir échangé les deux ou trois
-banalités d'usage, il tourna sur ses talons, et se mit à chercher
-quelque figure amie dans toute cette cohue. Ne trouvant personne de
-connaissance, il s'établit dans une causeuse à l'embrasure d'une
-croisée, d'où, à demi caché par les rideaux, il pouvait voir sans être
-vu, car depuis la fantastique évaporation de ses idées, il ne se
-souciait pas d'entrer en conversation; il se croyait stupide quoiqu'il
-n'en fût rien; le contact du monde l'avait remis dans la réalité.
-
-La soirée était des plus brillantes. Un coup d'œil magnifique! cela
-reluisait, chatoyait, scintillait; cela bourdonnait, papillonnait,
-tourbillonnait. Des gazes comme des ailes d'abeilles, des tulles, des
-crêpes, des blondes, lamés, côtelés, ondés, découpés, déchiquetés à
-jour; toiles d'araignée, air filé, brouillard tissu; de l'or et de
-l'argent, de la soie et du velours, des paillettes, du clinquant, des
-fleurs, des plumes, des diamants et des perles; tous les écrins vidés,
-le luxe de tous les mondes à contribution. Un beau tableau, sur ma foi!
-les girandoles de cristal étincelaient comme des étoiles; des gerbes de
-lumière, des iris prismatiques s'échappaient des pierreries; les épaules
-des femmes, lustrées, satinées, trempées d'une molle sueur, semblaient
-des agates ou des onyx dans l'eau; les yeux papillottaient, les gorges
-battaient la campagne, les mains s'étreignaient, les têtes penchaient,
-les écharpes allaient au vent, c'était le beau moment; la musique
-étouffée par les voix, les voix par le frôlement des petits pieds sur le
-parquet et le frou frou des robes, tout cela formait une harmonie de
-fête, un bruissement joyeux à enivrer le plus mélancolique, à rendre fou
-tout autre qu'un fou.
-
-Pour Onuphrius, il n'y prenait pas garde, il songeait à Jacintha.
-
-Tout à coup son œil s'alluma, il avait vu quelque chose
-d'extraordinaire: un jeune homme qui venait d'entrer; il pouvait avoir
-vingt-cinq ans, un frac noir, le pantalon pareil, un gilet de velours
-rouge taillé en pourpoint, des gants blancs, un binocle d'or, des
-cheveux en brosse, une barbe rousse à la Saint-Maigrin, il n'y avait là
-rien d'étrange, plusieurs merveilleux avaient le même costume; ses
-traits étaient parfaitement réguliers, son profil fin et correct eût
-fait envie à plus d'une petite-maîtresse, mais il y avait tant d'ironie
-dans cette bouche pâle et mince, dont les coins fuyaient perpétuellement
-sous l'ombre de leurs moustaches fauves, tant de méchanceté dans cette
-prunelle qui flamboyait à travers la glace du lorgnon comme l'œil d'un
-vampire, qu'il était impossible de ne pas le distinguer entre mille.
-
-Il se déganta. Lord Byron ou Bonaparte se fussent honorés de sa petite
-main aux doigts ronds et effilés, si frêle, si blanche, si transparente,
-qu'on eût craint de la briser en la serrant; il portait un gros anneau à
-l'index, le chaton était le fatal rubis; il brillait d'un éclat si vif,
-qu'il vous forçait à baisser les yeux.
-
-Un frisson courut dans les cheveux d'Onuphrius.
-
-La lumière des candélabres devint blafarde et verte; les yeux des femmes
-et les diamants s'éteignirent; le rubis radieux étincelait seul au
-milieu du salon obscurci comme un soleil dans la brume.
-
-L'enivrement de la fête, la folie du bal étaient au plus haut degré;
-personne, Onuphrius excepté, ne fit attention à cette circonstance; ce
-singulier personnage se glissait comme une ombre entre les groupes,
-disant un mot à celui-ci, donnant une poignée de main à celui-là,
-saluant les femmes avec un air de respect dérisoire et de galanterie
-exagérée qui faisait rougir les unes et mordre les lèvres aux autres; on
-eût dit que son regard de lynx et de loup-cervier plongeait au profond
-de leur cœur; un satanique dédain perçait dans ses moindres mouvements,
-un imperceptible clignement d'œil, un pli du front, l'ondulation des
-sourcils, la proéminence que conservait toujours sa lèvre inférieure,
-même dans son détestable demi-sourire, tout trahissait en lui, malgré la
-politesse de ses manières et l'humilité de ses discours, des pensées
-d'orgueil qu'il aurait voulu réprimer.
-
-Onuphrius, qui le couvait des yeux, ne savait que penser; s'il n'eût pas
-été en si nombreuse compagnie, il aurait eu grand'peur.
-
-Il s'imagina même un instant reconnaître le personnage qui lui avait
-enlevé le dessus de la tête; mais il se convainquit bientôt que c'était
-une erreur. Plusieurs personnes s'approchèrent, la conversation
-s'engagea; la persuasion où il était qu'il n'avait plus d'idées les lui
-ôtait effectivement; inférieur à lui-même, il était au niveau des
-autres; on le trouva charmant et beaucoup plus spirituel qu'à
-l'ordinaire. Le tourbillon emporta ses interlocuteurs, il resta seul;
-ses idées prirent un autre cours; il oublia le bal, l'inconnu, le bruit
-lui-même et tout, il était à cent lieues.
-
-Un doigt se posa sur son épaule, il tressaillit comme s'il se fût
-réveillé en sursaut. Il vit devant lui madame de ***, qui depuis un
-quart d'heure se tenait debout sans pouvoir attirer son attention.
-
---Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc? A moi, peut-être?
-
---A rien, je vous jure.
-
-Il se leva, madame de *** prit son bras; ils firent quelques tours.
-Après plusieurs propos:
-
---J'ai une grâce à vous demander.
-
---Parlez, vous savez bien que je ne suis pas cruel surtout avec vous.
-
---Récitez à ces dames la pièce de vers que vous m'avez dite l'autre
-jour, je leur en ai parlé, elles meurent d'envie de l'entendre.
-
-A cette proposition, le front d'Onuphrius se rembrunit, il répondit par
-un _non_ bien accentué; madame de *** insista comme les femmes savent
-insister. Onuphrius résista autant qu'il le fallait pour se justifier à
-ses propres yeux de ce qu'il appelait une faiblesse, et finit par céder,
-quoique d'assez mauvaise grâce.
-
-Madame de ***, triomphante, le tenant par le bout du doigt pour qu'il ne
-pût s'esquiver, l'amena au milieu du cercle, et lui lâcha la main; la
-main tomba comme si elle eût été morte. Onuphrius, décontenancé,
-promenait autour de lui des regards mornes et effarés comme un taureau
-sauvage que le picador vient de lancer dans le cirque. Le dandy à barbe
-rouge était là, retroussant ses moustaches et considérant Onuphrius d'un
-air de méchanceté satisfaite. Pour faire cesser cette situation pénible,
-madame de *** lui fit signe de commencer. Il exposa le sujet de sa
-pièce, et en dit le titre d'une voix assez mal assurée. Le bourdonnement
-cessa, les chuchotements se turent, on se disposa à écouter, un grand
-silence se fit.
-
-Onuphrius était debout, la main sur le dos d'un fauteuil qui lui servait
-comme de tribune. Le dandy vint se placer tout à côté, si près qu'il le
-touchait; quand il vit qu'Onuphrius allait ouvrir la bouche, il tira de
-sa poche une spatule d'argent et un réseau de gaze, emmanché à l'un de
-ses bouts d'une petite baguette d'ébène; la spatule était chargée d'une
-substance mousseuse et rosâtre, assez semblable à la crème qui remplit
-les meringues, qu'Onuphrius reconnut aussitôt pour des vers de Dorat, de
-Boufflers, de Bernis et de M. le chevalier de Pezay, réduits à l'état de
-bouillie ou de gélatine. Le réseau était vide.
-
-Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jouât quelque tour, changea le
-fauteuil de place, et s'assit dedans; l'homme aux yeux verts vint se
-planter juste derrière lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius commença.
-A peine la dernière syllabe du premier vers s'était-elle envolée de sa
-lèvre, que le dandy, allongeant son réseau avec une dextérité
-merveilleuse, la saisit au vol, et l'intercepta avant que le son eût le
-temps de parvenir à l'oreille de l'assemblée; et puis, brandissant sa
-spatule, il lui fourra dans la bouche une cuillerée de son insipide
-mélange. Onuphrius eût bien voulu s'arrêter ou se sauver; mais une
-chaîne magique le clouait au fauteuil. Il lui fallut continuer et
-cracher cette odieuse mixture en friperies mythologiques et en madrigaux
-quintessenciés. Le manége se renouvelait à chaque vers; personne,
-cependant, n'avait l'air de s'en apercevoir.
-
-Les pensées neuves, les belles rimes d'Onuphrius, diaprées de mille
-couleurs romantiques, se débattaient et sautelaient dans la résille
-comme des poissons dans un filet ou des papillons sous un mouchoir.
-
-Le pauvre poëte était à la torture, des gouttes de sueur ruisselaient de
-ses tempes. Quand tout fut fini, le dandy prit délicatement les rimes et
-les pensées d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son
-portefeuille.
-
---Bien, très-bien, dirent quelques hommes poëtes ou artistes en se
-rapprochant d'Onuphrius, un délicieux pastiche, un admirable pastel, du
-Watteau tout pur, de la régence à s'y tromper, des mouches, de la poudre
-et du fard, comment diable as-tu fait pour grimer ainsi ta poésie? C'est
-d'un rococo admirable; bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie fort
-spirituelle! Quelques dames l'entourèrent et dirent aussi: Délicieux? en
-ricanant d'une manière à montrer qu'elles étaient au-dessus de
-semblables bagatelles quoique au fond du cœur elles trouvassent cela
-charmant et se fussent très-fort accommodées d'une pareille poésie pour
-leur consommation particulière.
-
---Vous êtes tous des brigands! s'écria Onuphrius d'une voix de tonnerre
-en renversant sur le plateau le verre d'eau sucrée qu'on lui présentait.
-C'est un coup monté, une mystification complète; vous m'avez fait venir
-ici pour être le jouet du Diable, oui, de Satan en personne, ajouta-t-il
-en désignant du doigt le fashionable à gilet écarlate.
-
-Après cette algarade, il enfonça son chapeau sur ses yeux et sortit sans
-saluer.
-
---Vraiment, dit le jeune homme en refourrant sous les basques de son
-habit une demie-aune de queue velue qui venait de s'échapper et qui se
-déroulait en frétillant, me prendre pour le diable, l'invention est
-plaisante! Décidément, ce pauvre Onuphrius est fou. Me ferez-vous
-l'honneur de danser cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il,
-un instant après, en baisant la main d'une angélique créature de quinze
-ans, blonde et nacrée, un idéal de Lawrence.
-
---Oh! mon Dieu, oui, dit la jeune fille avec son sourire ingénu, levant
-ses longues paupières soyeuses laissant nager vers lui ses beaux yeux
-couleur du ciel.
-
-Au mot Dieu, un long jet sulfureux s'échappa du rubis, la pâleur du
-réprouvé doubla; la jeune fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait
-vu? elle l'aimait!
-
-Quand Onuphrius fut dans la rue, il se mit à courir de toutes ses
-forces; il avait la fièvre, il délirait, il parcourut au hasard une
-infinité de ruelles et de passages. Le ciel était orageux, les
-girouettes grinçaient, les volets battaient les murs, les marteaux des
-portes retentissaient, les vitrages s'éteignaient successivement; le
-roulement des voitures se perdait dans le lointain, quelques piétons
-attardés longeaient les maisons, quelques filles de joie traînaient
-leurs robes de gaze dans la boue; les réverbères, bercés par le vent,
-jetaient des lueurs rouges et échevelées sur les ruisseaux gonflés de
-pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les rumeurs étouffées
-de la nuit, le ronflement d'une ville qui dort, l'aboi d'un chien, le
-miaulement d'un matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le
-quart sonnant à l'horloge gothique, les lamentations de la bise, tous
-ces bruits du silence agitaient convulsivement ses fibres, tendues à
-rompre par les événements de la soirée. Chaque lanterne était un œil
-sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller dans l'ombre des
-formes sans nom, pulluler sous ses pieds des reptiles immondes; il
-entendait des ricanements diaboliques, des chuchotements mystérieux. Les
-maisons valsaient autour de lui; le pavé ondait, le ciel s'abaissait
-comme une coupole dont on aurait brisé les colonnes; les nuages
-couraient, couraient, couraient, comme si le Diable les eût emportés;
-une grande cocarde tricolore avait remplacé la lune. Les rues et les
-ruelles s'en allaient bras dessus bras dessous, caquetant comme de
-vieilles portières; il en passa beaucoup de la sorte. La maison de
-madame de *** passa. On sortait du bal, il y avait encombrement à la
-porte; on jurait, on appelait les équipages. Le jeune homme au réseau
-descendit; il donnait le bras à une dame; cette dame n'était autre que
-Jacintha; le marchepied de la voiture s'abaissa, le dandy lui présenta
-la main; ils montèrent; la fureur d'Onuphrius était au comble; décidé à
-éclaircir cette affaire, il croisa ses bras sur sa poitrine, et se
-planta au milieu du chemin. Le cocher fit claquer son fouet, une myriade
-d'étincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent au galop; le
-cocher cria: Gare! il ne se dérangea pas: les chevaux étaient lancés
-trop fort pour qu'on pût les retenir. Jacintha poussa un cri; Onuphrius
-crut que c'était fait de lui; mais chevaux, cocher, voiture, n'étaient
-qu'une vapeur que son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une
-masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du fantastique équipage
-se réunirent à quelques pas derrière lui, et la voiture continua à
-rouler comme s'il ne fût rien arrivé. Onuphrius, atterré, la suivit des
-yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant levé le store, le regardait d'un
-air triste et doux, et le dandy à barbe rouge qui riait comme une hyène;
-un angle de la rue l'empêcha d'en voir davantage; inondé de sueur,
-pantelant, crotté jusqu'à l'échine, pâle, harassé de fatigue et vieilli
-de dix ans, Onuphrius regagna péniblement le logis. Il faisait grand
-jour comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il tomba évanoui.
-Il ne sortit de sa pâmoison qu'au bout d'une heure; une fièvre furieuse
-y succéda. Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien vite sa
-jalousie et sa promesse de ne plus le voir; elle vint s'établir au
-chevet de son lit, et lui prodigua les soins et les caresses les plus
-tendres. Il ne la reconnaissait pas; huit jours se passèrent ainsi; la
-fièvre diminua; son corps se rétablit, mais non pas sa raison; il
-s'imaginait que le Diable lui avait escamoté son corps, se fondant sur
-ce qu'il n'avait rien senti lorsque la voiture lui avait passé dessus.
-
-L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable avait pris l'ombre; celle
-de la nuit de Saint-Sylvestre, où un homme perd son reflet, lui
-revinrent en mémoire; il s'obstinait à ne pas voir son image dans les
-glaces et son ombre sur le plancher, chose toute naturelle, puisqu'il
-n'était qu'une substance impalpable; on avait beau le frapper, le
-pincer, pour lui démontrer le contraire, il était dans un état de
-somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait pas de sentir même
-les baisers de Jacintha.
-
-La lumière s'était éteinte dans la lampe; cette belle imagination,
-surexcitée par des moyens factices, s'était usée en de vaines débauches;
-à force d'être spectateur de son existence, Onuphrius avait oublié celle
-des autres, et les liens qui le rattachaient au monde s'étaient brisés
-un à un.
-
-Sorti de l'arche du réel, il s'était lancé dans les profondeurs
-nébuleuses de la fantaisie et de la métaphysique; mais il n'avait pu
-revenir avec le rameau d'olive; il n'avait pas rencontré la terre sèche
-où poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin par où il était
-venu; il ne put, quand le vertige le prit d'être si haut et si loin,
-redescendre comme il l'aurait souhaité, et renouer avec le monde
-positif. Il eût été capable, sans cette tendance funeste, d'être le plus
-grand des poëtes; il ne fut que le plus singulier des fous. Pour avoir
-trop regardé sa vie à la loupe, car son fantastique, il le prenait
-presque toujours dans les événements ordinaires, il lui arriva ce qui
-arrive à ces gens qui aperçoivent, à l'aide du microscope, des vers dans
-les aliments les plus sains, des serpents dans les liqueurs les plus
-limpides. Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle, grossie
-par son imagination, lui paraissait monstrueuse.
-
-M. le docteur Esquirol fit, l'année passée, un tableau statistique de la
-folie.
-
- Fous par amour Hommes 2 Femmes 60
- -- par dévotion -- 6 -- 20
- -- par politique -- 48 -- 3
- -- perte de fortune -- 27 -- 24
- Pour cause inconnue -- 1
-
-Celui-là, c'est notre pauvre ami.
-
-Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut triste quinze autres,
-et, au bout d'un mois, elle prit plusieurs amants, cinq ou six, je
-crois, pour faire la monnaie d'Onuphrius; un an après, elle l'avait
-totalement oublié, et ne se souvenait même plus de son nom. N'est-ce
-pas, lecteur, que cette fin est bien commune pour une histoire
-extraordinaire? Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge plutôt
-que de mentir d'une syllabe.
-
-
-
-
-DANIEL JOVARD
-
-OU
-
-LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE
-
- Quel saint transport m'agite, et quel est mon délire!
- Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;
- O Muses, chastes sœurs, et toi, grand Apollon,
- Daignez guider mes pas dans le sacré vallon!
- Soutenez mon essor, faites couler ma veine,
- Je veux boire à longs traits les eaux de l'Hyppocrène,
- Et, couché sur leurs bords, au pied des myrtes verts,
- Occuper les échos à redire mes vers.
-
- DANIEL JOVARD, _avant sa conversion_.
-
- Par l'enfer! je me sens un immense désir
- De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,
- Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,
- Son cœur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.
-
- _Le même_ DANIEL JOVARD, _après sa conversion_.
-
-
-J'ai connu et je connais encore un digne jeune homme, nommé de son nom
-Daniel Jovard, et non autrement, ce dont il est bien fâché; car, pour
-peu qu'on prononce à la gasconne _b_ pour _v_, ces deux infortunées
-syllabes produisent une épithète assez peu flatteuse.
-
-Le père qui lui transmit ce malheureux nom était quincaillier, et tenait
-boutique dans une des rues étroites qui se dégorgent dans la rue
-Saint-Denis. Comme il avait amassé un petit pécule à vendre du fil
-d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour le fil d'archal, comme
-il était parvenu en outre, au grade de sergent dans la garde nationale
-d'alors, et qu'il menaçait de devenir électeur, il crut qu'il était de
-sa dignité d'homme établi, de sergent en fonction et d'électeur en
-expectative, de faire donner, comme il appelait cela, la plus brilllante
-(trois _lll_) éducation au petit Daniel Jovard, héritier présomptif de
-tant de prérogatives avenues ou à venir.
-
-Il est vrai qu'il était difficile de trouver quelque chose de plus
-prodigieux, au dire de ses père et mère, que le jeune Daniel Jovard.
-Nous, qui ne le voyons pas comme eux au prisme favorable de la
-paternité, nous dirons que c'était un gros garçon joufflu, bon enfant
-dans la plus large étendue du mot, que ses ennemis auraient été
-embarrassés de calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine à
-faire l'éloge. Il n'était ni laid ni beau, il avait deux yeux avec des
-sourcils par-dessus, le nez au milieu de la figure, la bouche dessous et
-le menton ensuite; il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux
-d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne tournure, ce serait
-mentir; dire qu'il avait mauvaise tournure, ce serait mentir aussi. Il
-n'avait pas de tournure à lui, il avait celle de tout le monde: c'était
-le représentant de la foule, le type du non-type, et rien n'était plus
-facile que de le prendre pour un autre.
-
-Son costume n'avait rien de remarquable, rien d'accrochant l'œil; il lui
-servait seulement à n'être pas nu. D'élégance, de grâce et de fashion,
-il n'en faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette partie du
-monde non encore civilisé qu'on appelle rue Saint-Denis.
-
-Il portait une cravate blanche de mousseline, un col de chemise qui lui
-guillotinait majestueusement les oreilles de son double triangle de
-toile empesée, un gilet de poil de chèvre jaune serin coupé à châle, un
-chapeau plus large du haut que du bas, un habit bleu barbeau, un
-pantalon gris de fer laissant voir les chevilles, des souliers lacés et
-des gants de peau de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils étaient
-bleus, et si l'on s'étonnait du choix de cette teinte, je dirais sans
-détour que c'étaient les bas de son trousseau de collége qu'il finissait
-d'user.
-
-Il avait une montre au bout d'une chaîne de métal, au lieu d'avoir comme
-doit faire tout bon viveur, au bout d'une élégante tresse de soie, une
-reconnaissance du Mont-de-Piété figurant la montre engagée.
-
-Toutes ses classes, il les avait faites les unes après les autres; il
-avait, selon l'usage doublé sa rhétorique, il avait fait autant de
-pensums, donné et reçu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous le
-peindrai en un mot: il était fort en thème; du latin et du grec, il n'en
-savait pas plus que vous et moi, et en outre, il savait assez mal le
-français.
-
-Vous voyez que c'était un personnage de haute espérance que le jeune
-Daniel Jovard.
-
-Avec de l'étude et du travail, il aurait pu devenir un charmant commis
-voyageur et un délicieux second clerc d'avoué.
-
-Il était voltairien en diable, de même que monsieur son père, l'homme
-établi, le sergent, l'électeur, le propriétaire. Il avait lu en cachette
-au collége _la Pucelle_ et _la Guerre des Dieux_, _les Ruines de Volney_
-et autres livres semblables: c'est pourquoi il était esprit fort comme
-M. de Jouy, et prêtrophobe comme M. Fontan. _Le Constitutionnel_ n'avait
-pas plus peur que lui des jésuites en robe courte ou longue; il en
-voyait partout. En littérature, il était aussi avancé qu'en politique et
-en religion. Il ne disait pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout
-court; il vous aurait sérieusement affirmé que les romantiques avaient
-dansé autour du buste de Racine après le succès d'_Hernani_; s'il avait
-pris du tabac, il l'aurait infailliblement pris dans une tabatière
-Touquet; il trouvait que guerrier était une fort bonne rime à laurier et
-s'accommodait assez de gloire suivi ou précédé de victoire; en sa
-qualité de Français né malin, il aimait principalement le vaudeville et
-l'opéra-comique, genre national, comme disent les feuilletons: il aimait
-fort aussi le gigot à l'ail et la tragédie en cinq actes.
-
-Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre tonner dans
-l'arrière-boutique de M. Jovard, contre les corrupteurs du goût, les
-novateurs rétrogrades (Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches,
-les Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui voulaient nous
-ramener à la barbarie, à la féodalité, et changer la langue des grands
-maîtres pour un jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien
-plus beau voir la mine ébahie de son père et de sa mère, du voisin et de
-la voisine.
-
-Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutôt nié l'existence de
-Montmartre que celle du Parnasse; il aurait plutôt nié la virginité de
-sa petite cousine, dont, suivant l'usage, il était fort épris, que la
-virginité d'une seule des neuf Muses. Bon jeune homme! je ne sais pas à
-quoi il ne croyait pas, tout esprit fort qu'il était. Il est vrai qu'il
-ne croyait pas en Dieu; mais, en revanche, il croyait à Jupiter, en M.
-Arnault et en M. Baour mêmement; il croyait au quatrain du marquis de
-Saint-Aulaire, à la jeunesse des ingénuités du théâtre, aux conversions
-de M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs de dents et des
-porte-couronnes.
-
-Il était impossible d'être plus fossile et antédiluvien qu'il ne
-l'était. S'il avait fait un livre, et qu'il lui eût accolé une préface,
-il aurait demandé pardon à genoux au public de la liberté grande, il eût
-dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides préludes; car,
-outre les croyances que nous venons de mentionner, il croyait encore au
-public et à la postérité.
-
-Pour terminer cette longue analyse psychologique et donner une idée
-complète de l'homme, nous dirons qu'il chantait fort joliment _Fleuve du
-Tage_ et _Femme sensible_, qu'il déclamait le récit de Théramène aussi
-bien que la barbe de M. Desmousseaux, qu'il dessinait avec un grand
-succès le nez du Jupiter olympien, et jouait très-agréablement au loto.
-
-Dans ces occupations charmantes et patriarcales, les jours de M. Daniel
-Jovard, tissus de soie et d'or (vieux style), s'écoulaient semblables
-l'un à l'autre; il n'avait ni vague à l'âme, ni passion d'homme dans sa
-poitrine d'homme; il n'avait pas encore demandé de genoux de femme pour
-poser son front de génie. Il mangeait, buvait, dormait, digérait, et
-s'acquittait classiquement de toutes les fonctions de la vie: personne
-n'aurait pu pressentir, sous cette écorce grossière, le grand homme
-futur.
-
-Mais une étincelle suffit pour mettre le feu à une barrique de poudre;
-le jeune Achille s'éveilla à la vue d'une épée: voici comment s'éveilla
-le génie de l'illustre Daniel Jovard.
-
-Il était allé voir aux Français, pour se former le goût et s'épurer la
-diction, je ne sais plus quelle pièce; c'est-à-dire je sais fort bien
-laquelle, mais je ne le dirai pas, de peur de désigner trop exactement
-les personnages, et il était assis, lui trentième, sur une des
-banquettes du parterre, replié en lui-même et attentif comme un
-provincial.
-
-Dans l'entr'acte, ayant essuyé soigneusement sa grosse lorgnette
-paternelle, recouverte de chagrin et cerclée de corne fondue, il se mit
-à passer en revue les rares spectateurs disséminés çà et là dans les
-loges et les galeries.
-
-A l'avant-scène, un jeune merveilleux, agitant avec nonchalance un
-binocle d'or émaillé, se prélassait et se pavanait sans se soucier
-aucunement de toutes les lorgnettes braquées sur lui.
-
-Sa mise était des plus excentriques et des plus recherchées. Un habit de
-coupe singulière, hardiment débraillé et doublé de velours, laissait
-voir un gilet d'une couleur éclatante, et taillé en manière de
-pourpoint; un pantalon noir collant dessinait exactement ses hanches;
-une chaîne d'or, pareille à un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa
-poitrine; sa tête sortait immédiatement de sa cravate de satin, sans le
-liséré blanc, de rigueur à cette époque.
-
-On aurait dit un portrait de François Porbus. Les cheveux rasés à la
-Henri III, la barbe en éventail, les sourcils troussés vers la tempe, la
-main longue et blanche, avec une large chevalière ouvrée à la gothique,
-rien n'y manquait, l'illusion était des plus complètes.
-
-Après avoir longtemps hésité, tant cet accoutrement lui donnait une
-physionomie différente de celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel
-Jovard comprit que ce jeune homme fashionable n'était autre que
-Ferdinand de C***, avec qui il avait été au collége.
-
-Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un pied en avant, et crier
-à l'invraisemblance. Vous direz qu'il est déraisonnable de jucher dans
-une avant-scène des Français un beau de la nouvelle école, et cela un
-jour de représentation classique. Vous direz que c'est le besoin de le
-faire voir à mon héros Daniel Jovard qui m'a fait employer ce ressort
-forcé. Vous direz plusieurs choses et beaucoup d'autres.
-
- Mais... foi de gentilhomme,
- Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.
-
-Car je tiens dans une des pochettes de ma logique, pour vous la jeter au
-nez, la plus excellente raison qui ait jamais été alléguée par un homme
-ayant tort.
-
-Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand de C*** se trouvait
-aux Français ce soir-là.
-
-Ferdinand avait pour maîtresse une dona Sol, sous la tutelle _d'un bon
-seigneur caduc, vénérable et jaloux_, qu'il ne pouvait voir que
-difficilement et dans de continuelles appréhensions de surprise.
-
-Or, il lui avait donné rendez-vous au Théâtre-Français, comme le lieu le
-plus solitaire et le moins fréquenté qui fût dans les cinq parties du
-monde, la Polynésie y comprise, la terrasse des Feuillants et le bois
-des marronniers du côté de l'eau, étant si européennement reconnus comme
-lieux solitaires, que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur les
-pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un groupe sentimental.
-
-Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison à vous donner que
-celle-là, et que je n'en chercherai pas une seconde; vous aurez donc
-l'extrême obligeance de vous en contenter.
-
-Donc continuons cette véridique et singulière histoire. Le merveilleux
-sortit pendant l'entr'acte, le très-ordinaire Daniel Jovard sortit
-aussi; les merveilleux et les ordinaires, les grands hommes et les
-cuistres font souvent les mêmes choses. Le hasard fit qu'ils se
-rencontrèrent au foyer. Daniel Jovard salua Ferdinand le premier, et
-s'avança vers lui; quand Ferdinand aperçut ce nouveau paysan du Danube,
-il hésita un instant, et fut près de pirouetter sur ses talons pour
-n'être pas obligé de le reconnaître; mais un regard jeté autour de lui
-l'ayant assuré de la profonde solitude du foyer, il se résigna, et
-attendit son ancien camarade de pied ferme; c'est une des plus belles
-actions de la vie de Ferdinand de C***.
-
-Après quelques paroles échangées, ils en vinrent naturellement à parler
-de la pièce qu'on représentait. Daniel Jovard l'admirait bénévolement,
-et il fut on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand de
-C***, en qui il avait toujours eu grande confiance, était d'une opinion
-tout à fait différente de la sienne.
-
---Mon très-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet, c'est empire,
-c'est perruque, c'est rococo, c'est pompadour; il faut être momie ou
-fossile, membre de l'Institut ou fouille de Pompéi pour trouver du
-plaisir à de pareilles billevesées. Cela est d'un froid à geler les jets
-d'eau en l'air; ces grands dégingandés d'hexamètres qui s'en vont bras
-dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en reviennent de la
-guinguette, l'un portant l'autre et nous portant le tout, sont vraiment
-quelque chose de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces grands
-dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui les suivent comme des
-ombres, ces bégueules de périphrases avec les sous-périphrases qui leur
-portent la queue ont bonne grâce à venir faire la belle jambe à travers
-les passions et les situations du drame, et puis ces conjurés qui
-s'amusent à brailler à tue-tête sous le portique du tyran qui a garde de
-ne rien entendre, ces princes et ces princesses flanqués chacun de leur
-confident, ce coup de poignard et ce récit final en beaux vers peignés
-académiquement, tout cela n'est-il pas étrangement misérable et ennuyeux
-à faire bâiller les murailles?
-
---Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta timidement Daniel
-Jovard.
-
---Bah! ils ont travaillé pour leur temps; s'ils revenaient au monde
-aujourd'hui, ils feraient probablement l'inverse de ce qu'ils ont fait;
-ils sont morts et enterrés comme Malbrouck et bien d'autres qui les
-valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment comme ils nous
-font dormir, ce sont de grands hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont
-pipé les niais de leur époque avec du sucre, ceux de maintenant aiment
-le poivre; va pour le poivre: voilà tout le secret des littératures.
-Trinc! c'est le mot de la dive bouteille et la résolution de toute
-chose; boire, manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen: qu'on y
-arrive par la tragédie ou le drame, n'importe, mais la tragédie n'a plus
-cours. A cela, tu me diras qu'on peut être savetier ou marchand
-d'allumettes, que c'est plus honorable et plus sûr; j'en conviens, mais
-enfin tout le monde ne peut pas l'être, et puis il faut un
-apprentissage: l'état d'auteur est le seul pour lequel il n'en faille
-pas, il suffit de ne guère savoir le français et très-peu l'orthographe.
-Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs livres; ceci diffère
-essentiellement de la _Cuisinière bourgeoise_, qui dit: Voulez-vous un
-civet? prenez un lièvre. Vous détachez un feuillet ici, un feuillet là,
-vous faites une préface et une post-face, vous prenez un pseudonyme,
-vous dites que vous êtes mort de consomption ou que vous vous êtes lavé
-la cervelle avec du plomb, vous servez chaud, et vous escamotez le plus
-joli petit succès qu'il soit possible de voir. Une chose qu'il faut
-soigner, ce sont les épigraphes. Vous en mettez en anglais, en allemand,
-en espagnol, en arabe; si vous pouvez vous en procurer une en chinois,
-cela fera un effet merveilleux, et, sans être Panurge, vous vous
-trouverez insensiblement possesseur d'une mignonne réputation d'érudit
-et de polyglotte, qu'il ne tiendra qu'à vous d'exploiter. Tout cela te
-surprend, et tu ouvres des yeux comme des portes cochères. Débonnaire et
-naïf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement qu'il ne s'agissait que de
-faire son œuvre avec conscience; tu n'as pas oublié le «_nonum prematur
-in annum_» et le «vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage»; ce
-n'est plus cela: on broche en trois semaines un volume qu'on lit en une
-heure et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais, à ce
-qu'il me semble, quand tu étais au collége. Tu dois rimailler encore;
-c'est une de ces habitudes qui ne se perdent pas plus que celle du
-tabac, du jeu et des filles.
-
-Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand, qui s'en aperçut,
-continua ainsi:
-
---Je sais bien qu'il est toujours humiliant de s'entendre accuser de
-poésie, ou tout au moins de versification, et qu'on n'aime pas à voir
-dévoiler ses turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer parti de
-ta honte et tâcher de la monnoyer en beaux et bons écus. Nous et les
-catins, nous vivons sur le public, et notre métier a de grands rapports.
-Notre but commun est de lui pomper son argent par toutes les cajoleries
-et les mignardises imaginables; il y a des paillards pudibonds qui ont
-besoin qu'on les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois
-devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer; il faut les tirer
-par la manche et leur dire: Montez. Il y a des lecteurs irrésolus et
-flottants qui ont besoin d'être relancés chez eux par nos entremetteurs
-(ce sont les journaux), qui leur vantent la beauté du livre et la
-nouveauté du genre, et qui les poussent par les épaules dans le lupanar
-des libraires; en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler
-soi-même son ballon...
-
-La sonnette annonça qu'on levait le rideau. Ferdinand jeta sa carte à
-Daniel Jovard, et s'esquiva en l'invitant à le venir voir. Un instant
-après, sa déesse vint le rejoindre dans son avant-scène, ils levèrent
-les stores et... Mais c'est l'histoire de Jovard et non celle de
-Ferdinand que nous avons promise au lecteur.
-
-Le spectacle fini, Daniel s'en retourna à la boutique paternelle, mais
-non pas tel qu'il en était sorti. Pauvre jeune homme! il s'en était allé
-avec une foi et des principes; il revint ébranlé, flottant, mettant en
-doute ses plus graves convictions.
-
-Il ne dormit pas de la nuit; il se tournait et se retournait comme une
-carpe sur le gril. Toutes les choses qu'il avait adorées jusqu'à ce
-jour, il venait de les entendre traiter légèrement et avec dérision; il
-était exactement dans la même situation qu'un séminariste bien niais et
-bien dévot, qui aurait entendu un athée disserter sur la religion. Les
-discours de Ferdinand avaient éveillé en lui ces germes hérétiques de
-révolte et d'incrédulité qui sommeillent au fond de chaque conscience.
-Comme les enfants à qui l'on fait croire qu'ils naissent dans les
-feuilles de chou, et dont la jeune imagination se porte aux plus grands
-excès, quand ils sentent qu'ils ont été la dupe d'une fiction, de
-classique pudibond qu'il avait été et qu'il était encore la veille, il
-devint par réaction le plus forcené Jeune-France, le plus endiablé
-romantique qui ait jamais travaillé sous le lustre d'_Hernani_. Chaque
-mot de la conversation de Ferdinand avait ouvert de nouvelles
-perspectives dans son esprit, et, quoiqu'il ne se rendît pas bien compte
-de ce qu'il voyait à l'horizon, il n'en était pas moins persuadé que
-c'était le Chanaan poétique, où jusqu'alors il ne lui avait pas été
-donné d'entrer. Dans la plus grande perplexité d'âme que l'on puisse
-imaginer, il attendit impatiemment que l'Aurore aux doigts de rose
-ouvrît les portes de l'Orient; enfin l'amante de Céphale fit luire un
-pâle rayon à travers les carreaux jaunes et enfumés de la chambre de
-notre héros. Pour la première fois de sa vie il était distrait. On
-servit le déjeuner. Il avala de travers, et jeta d'un seul trait sa
-tasse de chocolat sur sa côtelette très-sommairement mâchée. Le père et
-la mère Jovard en furent on ne peut plus étonnés, car la mastication et
-la digestion étaient les deux choses qui occupaient par-dessus les
-autres leur illustre progéniture. Le papa sourit d'un air malicieux et
-goguenard, d'un sourire d'homme établi, de sergent et d'électeur, et
-conclut à ce que le petit Daniel était décidément amoureux.
-
-O Daniel! vois comme dès le premier pas tu es avancé dans la carrière;
-tu n'es déjà plus compris et te voilà en position d'être poëte
-élégiaque! Pour la première fois on a pensé quelque chose de toi, et
-l'on n'a pas pensé juste. O grand homme! l'on te croit amoureux d'une
-passementière ou tout au plus d'une marchande de modes, et c'est de la
-Gloire que tu es amoureux! Tu planes déjà au-dessus de ces vils
-bourgeois de toute la hauteur de ton génie, comme un aigle au-dessus
-d'une basse-cour! Tu peux dès à présent t'appeler artiste, il y a
-maintenant pour toi un _profanum vulgus_.
-
-Dès qu'il pensa qu'il était heure convenable, il dirigea ses pas vers la
-demeure de son ami. Quoiqu'il fût onze heures, il n'était pas levé, ce
-qui surprit infiniment notre naïf jeune homme. En l'attendant, il passa
-en revue l'ameublement de la pièce où il se trouvait; c'étaient des
-meubles Louis XIII et de forme bizarre, des pots du Japon, des
-tapisseries à ramage, des armes étrangères, des aquarelles fantastiques
-représentant des rondes du sabbat et des scènes de Faust, et des
-infinités d'objets incongrus dont Daniel Jovard n'avait jamais soupçonné
-l'existence et ne pouvait deviner l'usage; des dagues, des pipes, des
-narghilés, des blagues à tabac et mille autres momeries; car, à cette
-époque, Daniel croyait religieusement que les poignards étaient défendus
-par la police, et qu'il n'y avait que les marins qui pussent fumer sans
-se compromettre. On le fit entrer. Ferdinand était enveloppé d'une robe
-de chambre de lampas antique semé de dragons et de mandarins prenant du
-thé; ses pieds, chaussés de pantoufles brodées de dessins baroques,
-étaient appuyés sur le marbre blanc de la cheminée, de façon qu'il était
-assis à peu près sur la tête. Il fumait nonchalamment une petite
-cigarette espagnole. Après avoir donné une poignée de main à son
-camarade, il prit quelques brins d'un tabac blond et doré contenu dans
-une boîte de laque, les entoura d'une feuille de papel qu'il détacha de
-son carnet, et remit le tout au candide Daniel, qui n'osa pas refuser.
-Le pauvre Jovard, qui n'avait jamais fumé de sa vie, pleurait comme une
-cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement toute la
-fumée. Il crachait et éternuait à chaque minute, et l'on eût dit un
-singe prenant médecine, à voir les plaisantes contorsions qu'il faisait.
-Quand il eut fini, Ferdinand l'engagea à bisser; mais il n'y réussit
-pas, et la conversation revint au sujet de la veille, à la littérature.
-En ce temps-là on parlait littérature comme on parle aujourd'hui
-politique, et comme autrefois on parlait pluie et beau temps. Il faut
-toujours une espèce de sujet, un canevas quelconque pour broder ses
-idées.
-
-En ce temps-là, on était possédé d'une rage de prosélytisme qui vous
-aurait fait prêcher jusqu'à votre porteur d'eau, et l'on vit de jeunes
-hommes employer à disserter le temps d'un rendez-vous qu'ils auraient pu
-employer à toute autre chose. C'est ce qui explique comment le dandy, le
-fashionable Ferdinand de C*** ne dédaigna pas user trois ou quatre
-heures de son précieux temps à catéchiser son ancien et obscur camarade
-de collége. En quelques phrases, il lui dévoila tous les arcanes du
-métier, et le fit passer derrière la toile dès la première séance; il
-lui apprit à avoir un air moyen âge, il lui enseigna les moyens de se
-donner de la tournure et du caractère, il lui révéla le sens intime de
-l'argot en usage cette semaine-là; il lui dit ce que c'était que
-ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique; il lui apprit ce que
-voulait dire cartonné, égayé, damné; il lui ouvrit un vaste répertoire
-de formules admiratives et réprobatives: phosphorescent, transcendantal,
-pyramidal, stupéfiant, foudroyant, annihilant, et mille autres qu'il
-serait fastidieux de rapporter ici; il lui fit voir l'échelle ascendante
-et descendante de l'esprit humain: comment à vingt ans l'on était
-Jeune-France, Beau jeune mélancolique jusqu'à vingt-cinq ans, et
-Childe-Harold de vingt-cinq à vingt-huit, pourvu que l'on eût été à
-Saint-Denis ou à Saint-Cloud; comment ensuite l'on ne comptait plus, et
-que l'on arrivait par la filière d'épithètes qui suivent: ci-devant,
-faux-toupet, aile de pigeon, perruque, étrusque, mâchoire, ganache, au
-dernier degré de la décrépitude, à l'épithète la plus infamante:
-académicien et membre de l'Institut! ce qui ne manquait pas d'arriver à
-l'âge de quarante ans environ;--tout cela dans une seule leçon. Oh! le
-grand maître que c'était que Ferdinand de C***!
-
-Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand répondait avec
-un tel aplomb et une telle volubilité, que, s'il eût voulu vous
-persuader, mon cher lecteur, que vous n'êtes rien autre chose qu'un
-imbécile, il en serait venu à bout en moins d'un quart d'heure, en moins
-de temps que je n'en prends pour l'écrire. Dès cet instant, le jeune
-Daniel fut travaillé de la plus horrible ambition qui ait jamais dévoré
-une poitrine humaine.
-
-En entrant chez lui, il trouva son père qui lisait _le Constitutionnel_,
-et il l'appela garde national! Après une seule leçon, employer garde
-national comme injure, lui qui avait été élevé dans la patrioterie et la
-religion de la baïonnette citoyenne, quel immense progrès! quel pas de
-géant! Il donna un coup de poing dans son tuyau de poêle (son chapeau),
-jeta son habit à queue de morue, et jura, sur son âme, qu'il ne le
-remettrait de sa vie; il monta dans sa chambre, ouvrit sa commode, en
-tira toutes ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement, la
-guillotine étant une paire de ciseaux de sa mère. Il alluma du feu,
-brûla son Boileau, son Voltaire et son Racine, tous les vers classiques
-qu'il avait, les siens comme les autres, et ce n'est que par miracle que
-ceux qui nous servent d'épigraphe ont échappé à cette combustion
-générale. Il se cloîtra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux que
-Ferdinand lui avait prêtés, en attendant qu'il eût une royale assez
-confortable pour se présenter à l'univers. La royale se fit attendre six
-semaines; elle n'était pas encore très-fournie, mais du moins
-l'intention d'en avoir une était évidente, et cela suffisait. Il s'était
-fait confectionner, par le tailleur de Ferdinand, un habillement complet
-dans le dernier goût romantique, et, dès qu'il fut fait, il s'en revêtit
-avec ferveur, et n'eut rien de plus pressé que de se rendre chez son
-ami. L'ébahissement fut grand dans toute la longueur de la rue
-Saint-Denis; l'on n'était pas accoutumé à de pareilles innovations.
-Daniel avançait majestueusement, accompagné d'une queue de petits
-polissons criant à la chienlit; mais il n'y faisait seulement pas
-attention, tant il était déjà cuirassé contre l'opinion, et dédaigneux
-du public: deuxième progrès!
-
-Il arriva chez Ferdinand qui le félicita du changement opéré en lui.
-Daniel demanda lui-même un cigare, et le fuma vertueusement jusqu'au
-bout; après quoi Ferdinand, achevant ce qu'il avait commencé d'une
-manière triomphale, lui indiqua plusieurs recettes et ficelles pour
-différents styles, tant en prose qu'en vers. Il lui apprit à faire du
-rêveur, de l'intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal, et tout cela
-dans la même matinée. Le rêveur, avec une nacelle, un lac, un saule, une
-harpe, une femme attaquée de consomption et quelques versets de la
-Bible; l'intime, avec une savate, un pot de chambre, un mur, un carreau
-cassé, avec son beefsteak brûlé ou toute autre déception morale aussi
-douloureuse; l'artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue venu,
-en y prenant des noms de peintres en i ou en o, et par-dessus tout, en
-appelant Titien, Tiziano, et Véronèse, Paolo Cagliari; le dantesque, au
-moyen de l'emploi fréquent de donc, de si, de or, de parce que, de c'est
-pourquoi; le fatal, en fourrant, à toutes les lignes, ah! oh! anathème!
-malédiction! enfer! ainsi de suite, jusqu'à extinction de chaleur
-naturelle.
-
-Il lui fit voir aussi comment on s'y prenait pour trouver la rime riche;
-il cassa plusieurs vers devant lui, il lui apprit à jeter galamment la
-jambe d'un alexandrin à la figure de l'alexandrin qui vient après, comme
-une danseuse d'opéra qui achève sa pirouette dans le nez de la danseuse
-qui se trémousse derrière elle; il lui monta une palette flamboyante:
-noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, une véritable
-queue de paon; il lui fit aussi apprendre par cœur quelques termes
-d'anatomie, pour parler cadavre un peu proprement, et le renvoya maître
-passé en la gaie science du romantisme.
-
-Chose horrible à penser! quelques jours avaient suffi à détruire une
-conviction de plusieurs années; mais aussi le moyen de croire à une
-religion tournée en ridicule, surtout quand l'insulteur parle vite,
-haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement et dans un
-costume incroyable?
-
-Daniel fit comme les prudes: dès qu'elles ont failli une fois, elles
-lèvent le masque et deviennent les plus effrontées coquines qu'il soit
-possible de voir; il se crut obligé à être d'autant plus romantique
-qu'il avait été classique, et ce fut lui qui dit ce mot, à jamais
-mémorable: Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais
-ma cravache à travers le corps! et cet autre, non moins célèbre: A la
-guillotine, les classiques! qu'il cria debout sur une banquette du
-parterre, à une représentation de _l'Honneur castillan_. Tant il est
-vrai qu'il était passé, du voltairianisme le plus constitutionnel, à
-l'hugolâtrie la plus cannibale et la plus féroce.
-
-Jusqu'à ce jour, Daniel Jovard avait eu un front; mais, à peu près comme
-monsieur Jourdain parlait en prose, sans s'en douter; il n'y avait pas
-fait la moindre attention. Ce front n'était ni très-haut ni très-bas;
-c'était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à
-autre chose. Daniel résolut de s'en faire un front incommensurable, un
-front de génie, à l'instar des grands hommes d'alors. Pour cela, il se
-rasa un pouce ou deux de cheveux, ce qui l'agrandit d'autant, et se
-dégarnit tout à fait les tempes; au moyen de quoi il se procura un haut
-de tête aussi gigantesque que l'on pût raisonnablement l'exiger.
-
-Donc comme il avait un front immense, il lui prit une soif, également
-immense, sinon de réputation, du moins de famosité.
-
-Mais comment jeter au milieu d'un public insouciant et railleur les six
-lettres ridicules qui formaient son nom patronymique? Daniel, cela
-allait encore; mais Jovard! quel abominable nom! Signez donc une élégie
-Jovard! cela aurait bonne mine, il y aurait de quoi décréditer le plus
-magnifique poëme.
-
-Pendant six mois, il fut en quête d'un pseudonyme; à force de chercher
-et de se creuser la cervelle, il en trouva un. Le prénom était en us, le
-nom bourré d'autant de k, de doubles w et autres menues consonnes
-romantiques, qu'il fut possible d'en faire tenir dans huit syllabes: il
-aurait fallu, même à un facteur, six jours et six nuits seulement pour
-l'épeler.
-
-Cette belle opération terminée, il ne s'agissait plus que de l'apprendre
-au public. Daniel mit tout en œuvre; mais sa réputation était loin
-d'aller aussi vite qu'il l'aurait voulu! Un nom a tant de peine à se
-glisser dans les cervelles, entre tant d'autres noms! entre le nom d'une
-maîtresse et celui d'un créancier, entre un projet de bourse et une
-spéculation sur le sucre! Le nombre des grands hommes est si formidable,
-qu'à moins d'avoir une mémoire comme Darius, César ou le Père Ménétrier,
-il est bien difficile d'en savoir le compte. Je n'aurais jamais fini si
-je disais toutes les folles idées qui passèrent par la tête fêlée du
-pauvre Daniel Jovard.
-
-Il eut maintes fois le désir d'écrire son nom sur toutes les murailles,
-entre les croquis priapiques et les nez de Bouginier, et autres ordures
-de l'époque, détrônées aujourd'hui par la poire de Philippon.
-
-Quelle envie forcenée il portait à Crédeville, dont le nom était connu
-de toute la population parisienne, grâce à la signature apposée à
-l'angle de chaque rue! Il aurait voulu s'appeler Crédeville, même au
-prix de l'épithète de voleur, qui l'accompagne imperturbablement.
-
-Il eut l'idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les
-épaules et la poitrine de l'homme-affiche, ou de le faire broder sur son
-propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les
-Saint-Simoniens.
-
-Il délibéra quinze jours s'il ne se suiciderait pas, pour faire mettre
-son nom dans les journaux, et ayant entendu crier dans les rues la
-condamnation à mort d'un criminel, il eut la tentation d'assassiner
-quelqu'un pour se faire guillotiner et occuper de lui l'attention
-publique. Il y résista vertueusement, et sa dague resta vierge,
-heureusement pour lui et pour nous.
-
-De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires: il
-composa une multitude de vers qui parurent dans plusieurs journaux
-inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation.
-
-Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs de la nouvelle
-école, et, moyennant quelques déjeuners, quelques écus prêtés, sans
-intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier, de
-face, de profil, de trois quarts, en plafond, à vol d'oiseau, par
-derrière, dans tous les sens imaginables. Il n'est pas que vous n'ayez
-vu un de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque
-marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front démesuré, la
-barbe prolixe, les cheveux en coup de vent, le sourcil en bas, la
-prunelle en haut, ainsi qu'il est d'usage pour les génies byroniens. Le
-nom, écrit en caractères capricants et biscornus comme une ligne de
-cabale ou une rune de l'Edda, vous le fera facilement reconnaître.
-
-Tous les moyens de détourner l'œil sur lui, il les emploie: son chapeau
-est plus pointu que tous les autres; il a plus de barbe à lui seul que
-trois sapeurs, sa renommée croît en raison de sa barbe; vous avez
-aujourd'hui un gilet rouge, demain il portera un habit écarlate.
-Regardez-le un peu, je vous prie! il se donne tant de mal pour obtenir
-un de vos regards, il mendie un coup d'œil comme un autre une place ou
-une faveur; ne le confondez pas avec la foule, il se jetterait
-par-dessus le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la
-tête et monterait à cheval à rebours.
-
-Ce qui m'étonne, c'est qu'il n'ait pas encore mis des gants à ses pieds
-et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant fort remarquable. On
-le rencontre partout: au bal, au concert, dans l'atelier des peintres,
-dans le cabinet des poëtes en vogue. Il n'a pas manqué, depuis deux ans,
-une seule première représentation; on peut l'y voir, sans rien payer
-par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent
-ordinairement les artistes et les littérateurs: ce spectacle-là vaut
-souvent l'autre. Il est admis dans les coulisses, le souffleur lui dit:
-Mon cher, et lui donne la main, les figurantes le saluent, la prima
-donna lui parlera l'année prochaine. Vous voyez qu'il fait son chemin
-rapidement. Il a un roman en train, un poëme en train; il a lecture pour
-un drame qu'il ne manquera pas de faire; il va avoir le feuilleton d'un
-grand journal, et j'apprends qu'un éditeur à la mode est venu pour lui
-faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les catalogues, comme
-il suit: M.....US KWPL... un roman; dans six mois on en mettra le titre,
-le premier substantif quelconque qui lui passera par l'idée; ensuite, on
-mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première,
-et, avant qu'il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe et à
-son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la
-nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire.
-
-Lecteur, mon doux ami, je t'ai donné ici, en te donnant l'histoire de
-Daniel Jovard, la manière de devenir illustre, et la recette pour avoir
-du génie, ou du moins pour s'en passer fort commodément. J'espère que tu
-m'en auras une reconnaissance égale au service. Il ne tient qu'à toi
-d'être un grand homme, tu sais comment cela se fait; en vérité, ce n'est
-pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te parle, c'est que je
-ne l'ai pas voulu: j'ai trop d'orgueil pour cela. Si tout ce bavardage
-ne t'a pas trop impatienté, tourne le feuillet, je vais traiter de la
-passion dans ses rapports avec les Jeunes-France, sujet fort
-intéressant, et qui donnera lieu à beaucoup de développements absolument
-neufs et qui ne sauraient manquer de te plaire.
-
-
-
-
-CELLE-CI ET CELLE-LA
-
-OU
-
-LA JEUNE-FRANCE PASSIONNÉE
-
- ROSALINDE.--Est-il formé de la main de Dieu? Quelle espèce d'homme
- est-ce? Sa tête est-elle digne d'un chapeau et son menton d'une
- barbe?
-
- CÉLIE.--Non; il n'a qu'une barbe très-courte.
-
- ROSALINDE.--Eh bien? Dieu lui en enverra une plus longue, s'il est
- reconnaissant envers le ciel.
-
- _Comme il vous plaira._
-
-
-Le 31 août, à midi moins cinq, Rodolphe, plus matineux que de coutume,
-se jeta en bas de son lit, et alla se planter tout d'abord devant la
-glace de la cheminée, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure, changé de
-physionomie en dormant, et pour se constater à lui-même qu'il n'était
-pas un autre, cérémonie préliminaire à laquelle il ne manquait jamais,
-et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa journée. S'étant
-assuré qu'il était bien le Rodolphe de la veille, qu'il n'avait que deux
-yeux ou à peu près, selon son habitude, que son nez était à sa place
-ordinaire, qu'il ne lui était pas poussé de cornes pendant son sommeil,
-il se sentit soulagé d'un grand poids, et entra dans une merveilleuse
-sérénité d'esprit. Du miroir, ses yeux se portèrent par hasard sur un
-almanach accroché à un clou doré au long de la boiserie, et il vit, ce
-qui le surprit fort, car c'était le personnage le moins chronologique
-qui fût au monde, que c'était précisément le jour de sa naissance, et
-qu'il avait vingt et un ans. De l'almanach, son regard tomba sur un
-rouleau de papier tout humide, tacheté d'encre et bosselé de caractères
-informes: c'était la dernière feuille d'un grand poëme qu'il avait sous
-presse, et qui devait immanquablement faire reluire son nom entre les
-plus beaux noms.
-
-Rodolphe, à cette triple découverte, se prit à réfléchir fort
-profondément.
-
-Il résultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux noirs, des yeux
-longs et mélancoliques, un teint pâle, un front assez vaste et une
-petite moustache qui ne demandait qu'à devenir grande: un physique
-complet de jeune premier byronien!
-
-Qu'il était majeur, c'est-à-dire qu'il avait le droit de faire des
-lettres de change, d'être mis à Sainte-Pélagie, d'être guillotiné comme
-une grande personne, outre le glorieux privilége d'être garde national
-et César à cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais numéro!
-
-Qu'il était poëte, puisque environ trois mille lignes rimées par lui
-allaient paraître sur papier satiné, avec une belle couverture jaune et
-une vignette inintelligible! Ces trois choses établies, Rodolphe sonna
-et se fit apporter à déjeuner: il mangea fort bien.
-
-Après qu'il eut fini, il baissa le store de sa fenêtre, se fit une
-cigarette, et se renversa dans sa causeuse tout en suivant en l'air la
-blonde fumée du maryland. Il pensait qu'il était beau garçon, majeur et
-poëte, et, de ces trois pensées, une pensée unique surgit
-victorieusement comme une conséquence forcée, c'est qu'il lui fallait
-une passion, non une passion épicière et bourgeoise, mais une passion
-d'artiste, une passion volcanique et échevelée, qu'il ne lui manquait
-que cela pour compléter sa tournure, et le poser dans le monde sur un
-pied convenable.
-
-Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore faut-il qu'elle ait un
-prétexte quelconque. Rodolphe résolut que la femme qu'il aimerait serait
-exclusivement Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Françaises et
-Allemandes étant infiniment trop froides pour fournir un motif de
-passion poétique. D'ailleurs, il avait en mémoire l'invective de Byron
-contre les pâles filles du Nord, et il se serait bien gardé d'adorer ce
-que le maître avait formellement anathématisé.
-
-Il décida que sa future maîtresse serait verte comme un citron, qu'elle
-aurait le sourcil arqué d'une manière aussi féroce que possible, les
-paupières orientales, le nez hébraïque, la bouche mince et fière, et les
-cheveux assortis à la couleur de la peau.
-
-Le patron taillé, il ne s'agissait plus que de trouver une femme qui s'y
-ajustât. Rodolphe pensa judicieusement que ce ne serait pas dans sa
-chambre qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus extravagant de
-ses gilets, le plus fashionable et le plus osé de tous ses habits, le
-plus collant de ses pantalons, il revêtit le tout, et, armé d'un lorgnon
-et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla aux Tuileries
-dans l'espoir de quelque rencontre heureuse et propre à son destin.
-
-Il faisait le plus magnifique temps du monde, à peine quelques nuages
-floconneux se bouclaient-ils dans le bleu du ciel au gré d'une brise
-chaude et parfumée; le pavé était blanc, et la rivière miroitait au
-soleil; il y avait foule dans la grande allée et dans les contre-allées;
-le ruisseau d'élégantes et de dandys avait peine à couler entre les deux
-quais de chaises et de spectateurs. Rodolphe se mêla à la cohue, et
-ajouta un flot de plus au torrent.
-
-Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et de gauche, fourrant sa
-tête sous le chapeau des femmes, et les regardant entre les deux yeux
-avec son binocle. Il s'élevait sur son passage une longue traînée de
-malédictions et de: Prenez donc garde! entrecoupés çà et là du: Oh!
-admiratif de quelque merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais,
-entièrement à son idée, Rodolphe ne faisait guère plus d'attention aux
-éloges qu'aux injures, et, à chaque visage rose et frais encadré dans le
-satin et la moire, il se reculait comme s'il eût vu le Diable en
-personne.
-
-Ce n'est pas qu'il ne rencontrât quelques figures pâles et décolorées;
-mais c'étaient des pâleurs de cire, des pâleurs de fatigue et d'excès,
-ou bien des transparences de nacre de perle, des diaphanéités de blondes
-et de poitrinaires, mais non pas la pâleur mate et chaude, le beau ton
-méridional dont il s'était fait une loi d'être épris. Ayant parcouru
-trois ou quatre fois la longueur de l'allée et cela sans succès, il se
-préparait à sortir, quand il se sentit prendre le bras. C'était son
-camarade Albert: ils sortirent ensemble et s'en furent dîner.
-
-Les passions dévorantes qui bouillonnaient dans son sein lui avaient
-aiguisé l'appétit: il mangea encore mieux qu'à son déjeuner, et se grisa
-très-confortablement, ainsi que son honorable ami.
-
-Le dîner achevé, nos deux drôles s'en furent à l'Opéra.
-
-Rodolphe, quoique passablement aviné, ne perdait pas son idée de vue; un
-secret pressentiment lui chantait tout bas à l'oreille qu'il trouverait
-là ce qu'il cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait
-l'ouverture. Un torrent d'harmonie, de lumière et de vapeur chaude
-l'enveloppa soudain et le prit aux jambes. Le théâtre oscilla deux ou
-trois fois devant ses yeux; les tibias lui flageolaient d'une étrange
-manière; le lustre, dardant dans ses prunelles de longues houppes
-filandreuses de rayons prismatiques, le forçait à cligner les paupières;
-la rampe, s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs et lui,
-ne les lui laissait voir que comme des apparitions effrayantes; la tête
-lui tintait comme si un démon invisible lui eût frappé avec un marteau
-les parois internes du crâne, et il apercevait vaguement les notes de
-musique, sous la forme de scarabées de diverses couleurs, voltigeant et
-sautelant par la salle, le long des cintres et des corniches, et rendant
-un son clair lorsqu'elles frappaient le mur de leurs élytres, à peu près
-comme les hannetons lâchés dans une chambre, qui fouettent les carreaux
-de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un tintamarre
-horrible.
-
-Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec l'ivresse, ne se
-déconcerta pas pour si peu; il prit bravement son parti: il boutonna son
-frac jusqu'au col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses dents,
-enfonça ses deux mains dans ses goussets, écarquilla les yeux pour ne
-pas s'endormir, et fit la contenance la plus héroïque du monde.
-
-Peu à peu les fumées du vin se dissipèrent, et, prenant la lorgnette des
-mains de son ami, qui ronflait théologalement, et dont la tête allait et
-venait comme un balancier de pendule, l'intrépide Rodolphe se mit à
-regarder la salle de haut en bas et de bas en haut, et à chercher dans
-ce triple cordon de femmes de tout âge et de toute condition la reine
-future de son cœur.
-
-La lumière du gaz et des bougies glissait sur les épaules satinées et
-lustrées par leurs mille reflets, les yeux papillotaient, bleus ou
-noirs; Rodolphe ne poussait pas l'inspection plus loin, et il passait à
-une autre femme quand il apercevait la moindre teinte d'azur dans une
-prunelle. Les gorges demi-nues se modelaient hardiment sous les blondes
-et sous les diamants, les petites mains gantées de blanc et agitant les
-cassolettes émaillées, se posaient avec coquetterie sur le rebord rouge
-des loges. La soie, le velours, les chairs blondes et argentées, tout
-cela chatoyait et resplendissait étrangement; mais, parmi toutes ces
-têtes calmes et animées, belles ou jolies, parmi tous ces minois
-chiffonnés ou spirituels, le malheureux et passionné Rodolphe ne
-découvrait pas son idéal. Il en avait bien trouvé çà et là quelques
-morceaux disséminés dans plusieurs femmes: un œil dans celle-ci, la
-bouche dans celle-là, les cheveux dans cette autre, le teint dans une
-quatrième, mais jamais tout cela ensemble, en sorte qu'il eût été obligé
-d'avoir au moins dix femmes à adorer partiellement pour compléter tout à
-fait le romantique patron qu'il s'était taillé. Ce n'est pas que cela
-lui eût déplu au fond, car il était un peu Turc sous ce rapport, et la
-polygamie, je ne sais trop pourquoi, ne lui paraissait pas un crime
-aussi abominable qu'il le paraît à nos platoniques dames françaises.
-
-Elles conçoivent très-bien qu'une femme ait deux amants, mais qu'un
-homme ait deux maîtresses, fi donc! elles crient à la monstruosité, ou
-se mettent à sourire d'un air incrédule. Ne trouvez-vous pas que cela
-est humiliant pour nous?
-
-Rodolphe était sur le point de croire que son pressentiment lui avait
-menti, lorsque la porte d'une loge s'ouvrit tout à coup, et donna
-d'abord passage à une bénigne et insignifiante figure qui ne pouvait
-être que la figure d'un mari et ensuite à une dame vêtue d'une robe de
-velours noir et très-décolletée, qui ne pouvait être que sa femme
-légitime par-devant le maire et le curé. Elle s'assit, mais de façon à
-tourner le dos à Rodolphe, qui n'avait pu voir si la beauté de ses
-traits répondait à celle de ses épaules.
-
-Cette épaule était blanche, mais légèrement teintée de demi-tons
-olivâtres qui allaient augmentant d'intensité, à mesure qu'ils se
-rapprochaient de la nuque; elle était grasse et potelée, mais laissait
-apercevoir sous la chair une musculature souple et forte, à la manière
-des épaules italiennes.
-
-Rodolphe était dans une anxiété terrible, et se mourait de peur qu'elle
-ne détruisît, en se retournant, les belles illusions qu'il commençait à
-se bâtir; cependant il aurait donné plus d'argent qu'il ne possédait
-pour qu'elle changeât de position.
-
-Enfin elle fit un léger mouvement: sa tête commença à tourner avec
-lenteur sur son corps immobile; ces trois beaux plis, nommés collier de
-Vénus et si stupidement supprimés par nos peintres, se dessinèrent plus
-fortement sur son cou frais et brun; la tempe, la pommette de sa joue et
-son menton, de forme antique, se montrèrent peu à peu, de façon à
-produire cette espèce de profil, appelé profil perdu, que les grands
-maîtres, et surtout Raphaël, affectionnent particulièrement; mais je
-n'en sais la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle semblait
-vouloir faire, et elle demeura ainsi, au grand dépit de Rodolphe,
-toujours plongé dans la plus terrible incertitude.
-
-Certainement, ce qu'il voyait était beau et tout à fait dans le
-caractère qu'il désirait, mais il ne voyait ni le nez, ni les yeux, ni
-la bouche; peut-être avait-elle le nez rouge, les yeux bleus et la
-bouche blanche. Il se penchait sur le balcon à tomber dans le parterre,
-pour en découvrir davantage: impossible! et, dans son désespoir, il
-invoquait tous les saints du paradis.
-
-Sa prière fut suivie d'effet, la dame se retourna tout d'un coup.
-Rodolphe se trouva enlevé au septième ciel, comme si un machiniste de
-l'Opéra l'eût hissé au bout d'une ficelle. C'était la réalité de son
-idéal!
-
-Elle était bien comme il l'avait rêvée: un sourcil arabe, noir et fin, à
-paraître dessiné au pinceau, couronnait dignement un bel œil brun et
-humide; le nez, aux narines ouvertes et vermeilles, était de la plus
-parfaite correction; la bouche, d'une couleur et d'une forme
-irréprochables, également propre à décocher un sarcasme et à appuyer un
-baiser.
-
-Quand au teint, il était chaud et vivace, un peu jaune et bistré, mais
-clair et transparent comme celui de la belle Romaine, d'Ingres; c'était
-incontestablement un teint d'Espagnole ou d'Italienne; et si la passion
-n'habitait pas sous cette peau olivâtre et dans ses beaux yeux noirs,
-c'est qu'il n'y en avait plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller
-chercher dans l'autre.
-
-Une seule chose contrariait Rodolphe, c'était le mari, avec sa bonne et
-honnête figure. Il l'aurait souhaité tout différent, car il n'avait
-guère le physique d'un mari comme il les faut dans les drames. Il avait
-des favoris soigneusement taillés, le haut de la tête un peu chauve, une
-belle cravate blanche pas trop mal mise, ma foi! pour un mari qui n'est
-qu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un gilet d'une coupe
-assez nouvelle. Il n'avait rien d'Othello ni de Georges Dandin, il
-n'avait l'air ni ridicule ni terrible, il était aussi parfaitement
-incapable de se battre en duel avec l'amant de sa femme que de la faire
-citer devant les tribunaux; il gardait dans ces occasions-là le silence
-le plus philosophique. A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention,
-et ses lunettes bleues ne lui servaient pas à voir plus clair dans ces
-sortes de choses: c'était un mari convenable et sachant le monde. Je
-souhaite que vous en puissiez trouver un pareil pour mademoiselle votre
-fille, si Dieu vous en a affligé d'une.
-
-Rodolphe comprit, à la première vue, que le drame n'était pas possible
-de ce côté-là; mais il croyait s'en dédommager amplement du côté de la
-femme. Nous verrons.
-
-Cependant son ami Albert dormait comme un chantre à matines.
-
-Rodolphe découpa soigneusement la silhouette de la belle inconnue, avec
-ses yeux aidés de sa lorgnette, et la serra dans un recoin de son cœur,
-afin de la pouvoir reconnaître en tous les lieux du monde.
-
-Cela fait, il rêva au moyen de lier connaissance avec elle, d'apprendre
-qui elle était, et comment on y pouvait arriver.
-
-Il roula dans sa tête une infinité de projets, tous plus passionnés les
-uns que les autres.
-
-Il résolut d'abord de se présenter à sa princesse comme les héros des
-romans espagnols, en tuant quelque taureau furieux;
-
-Ou comme Antony, en se jetant au-devant des chevaux de sa voiture;
-
-Ou comme don Cléofas, en la sauvant d'un incendie; mais une seule
-condition rendait ces projets inexécutables, c'était l'impossibilité
-d'une pareille circonstance; il est vrai qu'on pouvait la faire naître
-soi-même en mettant le feu à la maison, ainsi que Lovelace dans
-_Clarisse Harlowe_, mais cela était fort chanceux, les pompiers pouvant
-très-bien se charger de l'affaire, et le Code civil ne badinant pas avec
-ces sortes de choses et n'entendant rien du tout aux développements de
-la passion.
-
-Il était donc singulièrement perplexe: la fin de la représentation
-approchant, il fallait prendre un parti quelconque, ou courir le risque
-de ne jamais revoir sa divinité.
-
-Il donna un grand coup de coude dans les côtes d'Albert.
-
---Ouf! fit douloureusement celui-ci, éveillé au milieu d'un rêve
-anacréontique.
-
---Connais-tu cette dame, enragé dormeur?
-
-Albert était comme Alexandre Dumas, il avait environ quarante mille amis
-intimes, sans compter les femmes et les petits enfants: cela se
-sous-entend toujours.
-
-Albert lui répondit, sans la regarder, et avec un ton de supériorité
-blessée:--Certainement; et il se redressa de toute sa hauteur:--C'est la
-cinquième loge en partant de la colonne, la dame en noir, celle qui
-lorgne en ce moment-ci?--Bien, j'y suis. Et il cligna à plusieurs
-reprises ses yeux avinés:--Pardieu! je veux être fendu en quatre, si ce
-n'est madame de M***, la dernière maîtresse de Ferdinand: son mari est
-un bonhomme.
-
---Ah! répondit Rodolphe d'un air de réflexion profonde.
-
---C'est une femme répandue, et qui voit beaucoup de monde; il y a
-très-bonne société chez elle; son jour est le samedi; continua Albert
-avec volubilité.
-
---Tu la connais?
-
---Comme je te connais; je suis un ami de la maison.
-
---Ainsi, tu me pourrais présenter?
-
---Assurément, rien n'est plus facile. Je la verrai demain, je lui
-parlerai de toi: c'est une affaire faite.
-
-La toile tomba: la salle se vida peu à peu. Les deux amis se prirent le
-bras et sortirent. Rodolphe vit sous le péristyle madame de M***,
-qu'Albert salua et à qui elle rendit son salut, d'un air de familiarité.
-Elle était aussi belle de près que de loin, et, quand elle monta en
-voiture, Rodolphe put apercevoir un pied qu'on aurait trouvé petit dans
-un bas espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient se vanter d'en
-avoir.
-
---Voici un pied d'Andalouse, se dit-il à part lui: ceci est d'une bonne
-couleur, et ma passion se culotte tout à fait. Je veux perdre mon nom et
-manquer une première représentation d'Hugo, si je ne deviens pas fou de
-cette femme avant qu'il soit deux jours d'ici.
-
-De retour chez lui, quoiqu'il fût une heure du matin, il se mit à donner
-du cor à pleins poumons; il déclama à tue-tête deux ou trois cents vers
-d'_Hernani_; puis il se déshabilla, jeta son gilet sous la table et ses
-bottes au plafond, en signe d'allégresse; après quoi il se coucha, et
-dormit sans débrider jusqu'au lendemain midi.
-
-Dès qu'il fut réveillé, il pensa à la belle madame de M***, sa future
-passion. Il serait dans l'ordre qu'il en eût rêvé toute la nuit; c'est
-ainsi que cela se pratique dans les romans d'amour et les lamentations
-élégiaques, mais je dois à ma conscience d'historien d'affirmer le
-contraire. Rodolphe, cette nuit-là, n'eut qu'un cauchemar abominable où
-il se voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse de louage,
-avec un habit de 1828, un gilet à châle, un pantalon à la cosaque et une
-colonne corinthienne pour chapeau; il ne rêva rien de plus, je vous
-jure. Ah! si; il songea encore qu'on lui servait à déjeuner une semelle
-de botte au beurre d'anchois, avec les clous et les fers, ce qui le mit
-dans une si grande fureur, qu'il se réveilla jurant comme plusieurs
-charretiers.
-
-Revenant à la rencontre inopinée qu'il avait faite la veille, il se prit
-à réfléchir que jusques-là sa passion d'artiste s'emmanchait exactement
-comme aurait pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes ou
-même celle d'un député, ce qui l'humilia profondément, et le jeta dans
-un abattement difficile à décrire.
-
-Il fut presque sur le point de renoncer à celle-là, et d'en chercher une
-autre; ensuite il se ravisa, et résolut de pousser l'aventure jusqu'au
-bout, faisant cette réflexion judicieuse que _l'Iliade_ commençait fort
-simplement, et n'en était pas moins un assez beau poëme; que _Roméo et
-Juliette_ commençait fort simplement aussi, par une conversation entre
-deux valets, ce qui ne l'empêchait pas d'être une très-passable
-tragédie.
-
---Vive Dieu! se dit-il en se frappant le front, la femme est belle,
-c'est le principal, et le canevas du drame est bon. Je serais un grand
-sot, et je mériterais d'entrer à l'Académie, sur l'heure, si je ne
-parvenais à y broder quelques petits incidents un peu byroniens. Si ce
-garde national de mari pouvait être jaloux seulement, cela serait à
-merveille, et rien ne serait plus facile que de faire avec cela une
-comédie de cape et d'épée, dans le goût espagnol. Anathème! je suis
-fatal et maudit, rien ne va comme je veux;
-
---Hop! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi à déjeuner.
-
-Mariette, comme une servante-maîtresse qu'elle était, ne se dépêchait
-pas trop d'obéir; enfin elle ouvrit, et trois ou quatre chats, de
-grosseur et de pelage différents, allèrent prendre place sans façon dans
-le lit, à côté du passionné Rodolphe; car, après les femmes, les bêtes
-étaient ce qu'il aimait le mieux. Il les aimait comme une vieille fille,
-comme une dévote dont son confesseur même ne veut plus, et je puis
-assurer qu'il mettait un chat infiniment au-dessus d'un homme, et
-immédiatement au-dessous d'une femme. Albert avait essayé en vain de
-supplanter, dans l'affection de Rodolphe, Tom, son gros matou tigré: il
-n'avait pu obtenir que la seconde place: je crois même qu'il aurait
-hésité entre sa petite chatte blanche et la brune madame de M***.
-
---Mariette!
-
---Monsieur.
-
---Approchez donc.
-
-Mariette s'approcha.
-
---Mariette, tu es jolie ce matin.
-
---Je ne l'étais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd'hui?
-
---Oh! de l'esprit! je te renverrai, si tu t'avises d'en avoir encore.
-Embrasse-moi.
-
---De qui monsieur est-il amoureux?
-
---De qui? de toi, pardieu! parce que tu es une bonne fille, et, ce qui
-vaut mieux, une belle fille. Pourquoi cette question?
-
---C'est que vous ne m'embrassez ainsi que lorsque vous avez en tête
-quelque belle passion: ce n'est pas moi que vous embrassez, c'est
-l'autre, et j'avoue que je crois pouvoir l'être pour mon compte.
-
---Orgueilleuse! beaucoup de belles dames voudraient être à ta place; que
-t'importe de n'être pas la cause, si tu profites de l'effet?
-
-Et Rodolphe fit pencher jusque sur l'oreiller la tête de Mariette.
-
---Je t'assure que ceci est pour toi et non pour une autre, dit-il en
-étouffant sous ses lèvres le faible: Laissez-moi donc, monsieur! que
-Mariette crut devoir à sa pudeur, quoiqu'au fond, elle n'eût aucune
-envie d'être laissée.
-
-La petite chatte, étrangement foulée, sauta à bas du lit, en miaulant
-d'un ton aigre.
-
---Et le déjeuner qui ne se fait pas, et M. Albert qui doit venir, dit
-Mariette en passant ses doigts dans ses cheveux défrisés.
-
---Tu as raison, fit Rodolphe en décroisant ses bras, et, comme dit don
-Juan, il faut pourtant bien que l'on s'amende.
-
-Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son carnet, et se mit,
-pour tuer le temps, à rimer quelques vers. Nous demandons humblement
-pardon au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de prose en les
-transcrivant ici, mais cela est indispensable à la clarté de cette
-intéressante histoire. Ils étaient adressés, cela va sans dire, à madame
-de M***:
-
- O reine de mon cœur! ô brune Italienne!
- Quelle beauté peut-on comparer à la tienne!
- On te dirait de marbre et taillée au ciseau,
- Si le soleil romain, en te baisant la peau,
- Ne t'avait pas dorée avec sa teinte étrange,
- Et rendu le sein blond comme la blonde orange.
- Une flamme divine illumine tes yeux,
- L'ange, pour s'y mirer, abandonne les cieux,
- Et si, dans la cité de douleur éternelle,
- Il tombait un rayon de ta noire prunelle,
- Il remettrait l'espoir à l'âme des maudits,
- Et l'enfer un moment serait le paradis!
-
-Albert entra.
-
---Que diable! que griffonnes-tu là, Rodolphe? Cela ne va pas jusqu'au
-bord du papier; ce doit être des vers, ou le grand diable m'emporte.
-Donne, que je voie!
-
-Rodolphe tendit le carré de vélin, comme un enfant tend la main à la
-férule du maître d'école; car Albert était un impitoyable censeur, et,
-comme il ne faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille.
-
---C'est du cavalier Bernin frotté d'un peu de Dante; peut-être y a-t-il
-aussi un filet de concetti shakspearien, mais c'est peu de chose. Or,
-ceci est un madrigal à la Julia Grisi, ou je me trompe fort.
-
---Comment! cria Rodolphe d'un ton effrayé, j'ai fait ces vers pour
-madame de M***, dont je suis éperdument épris depuis hier soir. Je suis
-décidé à me brûler la cervelle, si dans un mois je ne suis pas parvenu à
-m'en faire adorer.
-
---En vérité, il n'y a qu'un petit inconvénient, c'est que madame de M***
-n'est pas Italienne le moins du monde, attendu qu'elle est née à
-Château-Thierry, ce qui est, je crois, une raison suffisante pour ne pas
-l'être.
-
---Ah! une infinité de tuyaux de cheminées qui me tombent sur la tête!...
-Tenez-vous donc tranquille, Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la
-couverture, c'est indécent... Comment! cette méchante madame de M*** qui
-se permet d'être née à Château-Thierry, et d'avoir l'air plus italien
-que l'Italie elle-même; c'est tout à fait illégal! c'est abominable! Et
-ma passion donc, et ma pièce de vers, qu'est-ce que j'en vais faire?
-Cela est trop spécial pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si
-c'était des vers d'âme, cela s'applique à tout le monde, même à celles
-qui n'en ont pas; mais il y a un signalement en règle dans ces
-misérables rimes: un mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait.
-Diable! douze vers dantesques et une ébauche de passion perdus, on
-regarde à cela. Je ne puis pourtant avoir une passion née à
-Château-Thierry: cela n'a aucune tournure, et ne convient nullement à un
-artiste.
-
---Madame de M*** est belle, répliqua dogmatiquement Albert, et, au fond,
-n'y a-t-il pas plus de mérite à avoir l'air italien, étant née en
-France, qu'en étant tout naïvement Italienne, comme tout le monde l'est
-en Italie?
-
---Ceci est excessivement profond, et vaut que l'on y réfléchisse, dit
-Rodolphe, en tirant son bonnet sur ses yeux.
-
-Mariette apporta le déjeuner. Albert s'attabla auprès du lit, et toutes
-les têtes de chats, comme des girouettes dans le même rhumb de vent, se
-tournèrent simultanément du même côté. Albert mangea comme une meute de
-dogues, Rodolphe un peu moins, car il était inquiet du sort de sa pièce
-de vers, et il distribua presque toute sa viande à ses parasites
-fourrés.
-
-Après déjeuner, les deux amis, laissant la passion de côté, agitèrent
-entre eux un plan de gilet sans boutons et imitant le pourpoint avec
-autant d'exactitude que la stupidité native des bourgeois de la bonne
-ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer aux huées et aux rires à
-pleine gueule des polissons et des gobe-mouches.
-
-Rodolphe, entièrement absorbé par cette importante occupation, ne
-songeait à madame de M*** non plus que lorsqu'il n'était encore que
-fœtus au respectable ventre de sa mère.
-
-Rodolphe dessinait, Albert découpait les morceaux en papier, afin de les
-faire mieux comprendre au tailleur.
-
-Quand tous les morceaux furent rassemblés, Albert, saisi d'un
-enthousiasme subit, s'écria, en frappant sur la table:
-
---Que je rencontre mon plus fier créancier dans un cul-de-sac, dans une
-impasse, comme dit M. Arouet de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce
-n'est pas là le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle
-d'homme! Et dire que la société est en dégénérescence! Calomnie atroce!
-on ne s'est jamais mieux habillé.
-
---Et si l'on supprimait le collet et qu'on le remplaçât par un
-hausse-col, de même étoffe, bouclé par derrière, cela n'aurait-il pas le
-galbe le plus caractéristique, une tournure de cuirasse et de corselet
-tout à fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant tomber ses syllabes
-une à une, comme des pièces d'or, et avec un air fortement convaincu de
-la supériorité de ce qu'il disait.
-
---Ce serait, à coup sûr, quelque chose de furieusement agréable, fit
-Albert, en quittant le ton dithyrambique pour le jargon précieux. Mais
-voici qu'il se fait tard: _adiusias_. Je m'en vais chez le tailleur, et
-de là chez ta passion; tu auras probablement ta lettre d'invitation
-avant qu'il soit après-demain.
-
-Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit l'escalier en
-chantonnant entre sa royale et ses moustaches un vieux air allemand de
-Sébastien Bach.
-
-Rodolphe sortit aussi quelques instants après. A voir la manière dont il
-s'en allait dans la rue, la main dans sa poitrine, les sourcils sur le
-nez, les coins de sa bouche en fer à cheval, les cheveux aussi mal
-peignés que possible, il n'était pas difficile de comprendre que ce pâle
-et malheureux jeune homme avait un volcan dans le cœur.
-
---Monsieur! monsieur! vous avez oublié d'ôter votre bonnet de coton, et
-les polissons crient: A la chienlit! après vous, dit Mariette en tirant
-par la basque de son habit son digne maître Rodolphe, qui ne s'en
-apercevait pas le moins du monde. Tenez, voilà votre chapeau.
-
-Rodolphe, stupéfait, porta la main à sa tête et reconnut la vérité,
-l'épouvantable vérité.
-
-A cet instant même, une dame d'une beauté rare et d'une tournure des
-plus élégantes, donnant le bras à un monsieur le plus insignifiant et le
-plus débonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer, tourna subitement
-le coin de rue, et se trouva précisément en face de Rodolphe.
-
-C'était madame de M***. A l'éclat de rire à peine comprimé qui jaillit
-de sa bouche, il ne put douter qu'elle ne l'eût vu.
-
-Rodolphe se souhaitait sous la terre à la profondeur de la couche
-diluvienne, dans le lit calcaire où se trouvaient les os de mammouth; il
-aurait bien voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou avoir à son
-doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible.
-
-Il jeta le pyramidal bonnet à Mariette, et enfonça son chapeau sur sa
-tête, avec l'air de Manfred, sur le bord du glacier, ou de Faust, au
-moment de se donner au diable.
-
-Ah! massacre et malheur! honte et chaos! tison d'enfer! anathème et
-dérision! terre et ciel! tête et sang! être rencontré en bonnet de coton
-par sa Béatrix! O Fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel à un
-jeune homme dantesque et passionné!
-
-Byron lui-même, qui avait l'ineffable avantage de signer comme
-Bonaparte, aurait paru ridicule avec un bonnet de coton; à plus forte
-raison Rodolphe, qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait fait
-ni _le Corsaire_ ni _Don Juan_; parce qu'il avait été trop occupé
-jusqu'à ce jour, et non pour un autre motif, je vous jure.
-
-Un bonnet de coton, le mythe de l'épicier, le symbole du bourgeois!
-_Horror! horror! horror!_
-
---Je n'ai plus rien à faire avec ce monde, et il ne me reste qu'à
-mourir, pensa Rodolphe.
-
-Et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut arrivé, il s'accouda
-sur le garde-fou, regarda le soleil, attendit qu'un bateau qui
-descendait la rivière eût passé l'arche et se fût un peu éloigné. Alors
-il monta sur le parapet, et, avant que personne eût le temps de s'y
-opposer, il se jeta en bas, avec sa cravache et son chapeau.
-
-Dans le trajet du pont à la surface de l'eau, il eut le temps de penser
-que le succès de son poëme était assuré par son suicide et que le
-libraire en vendrait au moins douze exemplaires; de la surface au fond,
-il chercha quel motif on donnerait à sa mort dans les journaux. Il
-faisait très-beau; les rayons du soleil, pénétrant la masse d'eau qui
-roulait au-dessus de lui, la rendaient blonde comme une topaze, et
-permettaient de distinguer le lit de la rivière, tout semé de clous, de
-tessons et de vaisselle cassée. Rodolphe voyait les goujons filer à côté
-de lui et frétiller de la queue, il entendait la grande voix de la Seine
-bourdonner à son oreille. Cette réflexion lui vint alors, qu'étant aussi
-bien fait de sa personne qu'il l'était, il ne pouvait manquer d'être un
-très-joli cadavre et de produire une grande sensation à la Morgue. Il
-lui semblait déjà entendre les ah! et les oh! des sensibles commères du
-quartier: «Il a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette jambe
-d'officier! quel dommage!» et autres menues exclamations; ce qui le
-rendait tout aise au fond de la rivière. Cependant le manque d'air
-commençait à lui comprimer les poumons et à lui causer une douleur
-abominable; il n'y tint plus, et, oubliant l'opprobre qu'il y avait à
-revenir sur une terre où l'on avait été vu en bonnet de coton, il donna
-du pied contre le fond, et partit avec la rapidité d'une flèche. Le dôme
-de cristal allait s'éclaircissant de plus en plus; en deux ou trois
-mouvements Rodolphe atteignit le niveau du fleuve, et put respirer à son
-aise.
-
-Une foule immense couvrait les quais: «Le voilà! le voilà!» cria-t-on de
-toutes parts. Rodolphe, qui nageait comme une truite et qui aurait
-remonté une écluse de moulin, se sentant regardé, y mit de
-l'amour-propre, et se prit à tirer sa coupe avec toute la pureté
-imaginable. Son chapeau flottait près de sa badine, il les repêcha tous
-deux, mit le chapeau sur sa tête, et, nageant d'une main, il faisait
-siffler sa cravache de l'autre, au grand ébahissement de tous les
-gobe-mouches.
-
---C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci.--C'est le colonel
-Amoros, disait celui-là, qui fait des expériences gymnastiques.--C'est
-un farceur, ajoutait un troisième.--C'est une gageure, criait le
-quatrième. Mais personne, entre toutes ces brutes qui partagent avec la
-girafe le privilége de regarder le ciel en face, ne put deviner, ô
-passionné et magnanime Rodolphe! pourquoi tu t'étais jeté du pont Royal
-en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que c'était pour un bonnet de
-coton, il ne t'aurait pas compris, et aurait dit que tu étais un grand
-fou; en quoi il aurait eu certainement tort.
-
-Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques minutes; comme il ne
-pouvait s'en aller ainsi trempé, un officieux alla chercher un fiacre;
-il y monta et rentra chez lui.
-
-Mariette tomba de son haut en le voyant suant l'eau comme un dieu marin.
-Rodolphe lui expliqua la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe,
-quoique ce fût son maître, qu'il la payât fort exactement et lui fît
-toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas trop fort de sa mésaventure.
-
---Tenez, voilà vos pantoufles, fit-elle avec un geste amical; voici Tom,
-votre chat favori; voilà votre volume de Rabelais; que voulez-vous de
-plus? D'ailleurs, vous n'êtes pas si mal en bonnet de coton que vous
-voulez bien le croire, et vous en auriez deux ou trois douzaines sur la
-tête que je ne vous en trouverais pas moins bien, moi!
-
-Mariette appuya très-fort sur le moi; ce ne pouvait être que dans une
-excellente intention. Mariette, comme je l'ai déjà dit, était une belle
-et bonne fille; quant à l'interprétation que donna Rodolphe à cet
-honnête monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose vous le dire, de
-crainte d'alarmer votre pudeur, et, s'il vous plaît, nous passerons dans
-la pièce à côté pour ne pas le gêner dans ses commentaires. Convenez que
-mon héros est un abominable mauvais sujet, et dites-moi pourquoi chaque
-élan de passion poétique qui le prend se résout en prose au bénéfice de
-Mariette.
-
-O Mariette! au lieu d'être jalouse, tu devrais souhaiter que ton maître
-fût amoureux de vingt femmes! tu ne saurais qu'y gagner.
-
-Deux fois, dans la même journée, infidèle à l'idole de son cœur! Immoral
-personnage! l'envie me prend de laisser là ton histoire; car tu ne vaux
-guère que l'on entretienne le public de tes faits et gestes. Si tu ne te
-corriges, j'y renoncerai assurément.
-
---Fi donc! avec sa servante!--Oui, madame, avec sa servante.--Comment!
-un homme qui se respecte?--Je vous assure que Rodolphe se respectait
-plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas cédé le haut du pavé à un
-empereur.--Encore, si c'était une femme comme il faut.--Est-ce que
-Mariette était comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue, je me permettrai
-d'être d'avis contraire. D'abord elle est affligée de quelque vingt ans,
-elle est drue et fraîche, elle a les yeux les plus beaux du monde, et,
-comme elle fait faire son service par le petit groom de Rodolphe, à qui,
-pour sa peine, elle donne de temps en temps quelques friandises et une
-tape amicale sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau aussi
-blanche que vous, peut-être même plus, sans vouloir toutefois dénigrer
-vos perfections. Je pense qu'en voilà assez pour être une femme comme il
-faut.--Une femme du monde, une honnête femme.--Je n'ai jamais su que
-Mariette fût une femme de la lune, et quant à honnête femme, je prendrai
-la licence extrême de vous faire observer que si Rodolphe au lieu de
-coucher avec Mariette eût couché avec une de vos amies ou avec vous-même
-(ceci n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous n'auriez plus
-été des honnêtes femmes, du moins dans vos idées; car, pour moi, je ne
-pense pas qu'une bagatelle de cette espèce empêche de l'être: au
-contraire.
-
-D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne manquent pas. De
-très-grands hommes ont aimé de petites grisettes; Rousseau se laissait
-battre par sa servante; de célèbres poëtes ont adoré des marchandes de
-pommes de terre frites, etc., etc.
-
-Au surplus, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser mon héros
-Rodolphe, avec lequel je vous prie de ne pas me confondre; car j'en
-mourrais de honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnête à
-une honnête femme, ce qui me ferait passer pour un personnage bien
-indécent, et me perdrait nécessairement de réputation.
-
-Je lui ai fait les représentations les plus vives sur ce sujet; mais ce
-diable d'homme avait toujours des réponses à tout, et surtout de drôles
-de réponses, pour un homme passionné; il est vrai qu'en ce temps-là il
-n'avait pas vingt et un ans, et se souciait assez peu d'avoir une
-tournure artiste.
-
---Mon ami cher, tu n'es qu'un imbécile. (Lecteur et lectrice, si
-l'épouvantable indécence de ce livre me permet d'en avoir une, ne croyez
-pas un mot de cela: j'ai beaucoup d'esprit, mais c'était la formule
-habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation avec moi.) Il y
-a dans Maynard deux vers que voici à peu près:
-
- C'est un métier de dupe
- Que d'employer six ans à lever une jupe.
-
-et qui contiennent en substance plus de raison et de philosophie que
-toutes les fadeurs platoniques et les sornettes sentimentales que tu me
-cornes incessamment aux oreilles.
-
-La Mariette, à qui je n'ai jamais fait de madrigal ni dit un seul mot
-d'amour, m'accorde libéralement et du meilleur cœur du monde, ce qu'une
-femme comme il faut me ferait attendre six mois, et ne me donnerait
-qu'avec force tartines sur la morale, les convenances et l'oubli des
-devoirs. Puisque le but est le même, le chemin le plus court est le
-meilleur. Mariette est le plus court, je prends par Mariette.
-
-Et puis je n'aime pas qu'on se fasse violer pour une chose qu'on crève
-d'envie de faire: c'est une misérable escobarderie pour esquiver la
-responsabilité. Les honnêtes femmes sont toujours violées. Vous êtes des
-hommes sans honneur! vous en avez au contraire beaucoup, puisque vous
-leur prenez le leur, ce qui, avec le vôtre, doit mathématiquement en
-faire deux, si je sais bien compter. On a abusé indignement de leur
-faiblesse; elles ne savent pas comment cela s'est fait! ni moi non plus,
-attendu que je n'y étais pas. Mais enfin, puisque cela est fait, elles
-ne voient pas d'obstacle à recommencer, et elles ne sont pas fâchées de
-se perdre plusieurs fois de suite, étant toujours sûres de se retrouver
-après. Les bonnes âmes! on n'en a jamais mis dans les _Petites
-Affiches_, que je sache.
-
-De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui arrive dans les
-pagodes indiennes: après avoir traversé une enfilade de pièces de la
-plus grande magnificence, après avoir marché deux heures dans des
-galeries peintes et dorées, après avoir vu vingt portes s'ouvrir et se
-fermer sur vous, vous parvenez enfin au sanctuaire, au saint des saints,
-et vous n'y trouvez qu'un vieux singe rogneux, se cherchant les puces
-dans une mauvaise cage de bois. Ainsi, après avoir levé la robe des
-convenances, le jupon de la pudeur et la chemise de la vertu, après
-avoir jeté là le corset, et les coussins d'ouate, et le d'haubersaert en
-bougran piqué, vous ne rencontrez, pour dédommagement de vos peines,
-qu'une maigre carcasse assez peu réjouissante... La première partie de
-la phrase est, je crois, d'Addison; la seconde est certainement de moi;
-mais, peu importe!
-
-Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient de casser une noix
-creuse, et votre charmante vous jette les ongles aux yeux en vous
-appelant monstre! c'est le moins.
-
-Quant à moi, je suis paresseux, même en amour, et j'aime à être servi.
-Tout charmant qu'il soit, je n'achèterais pas ce plaisir par la moindre
-peine, et j'ai toujours méprisé les chiens qui font des gambades et
-sautent par-dessus un bâton pour avoir une tartelette ou une
-croquignole.
-
-Ces sortes d'amants-là ne ressemblent pas mal aux portefaix qui montent
-un meuble par un escalier étroit. Celui qui est en bas supporte toute la
-charge; l'autre qui ne porte rien, le gourmande d'en haut, et lui dit
-qu'il ne va pas assez vite et qu'il ne s'y prend pas convenablement;
-bien heureux s'il ne lui lâche pas la commode sur les bras, et s'il ne
-le fait rouler, de marche en marche, jusqu'au milieu de la cour, aux
-dépens de sa tête et de son échine!
-
-Rien de plus agréable au monde qu'une femme qui vous embrasse et vous
-tire vos bottes, qui ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire
-ramasser le sien, et refait toute seule le lit que vous avez défait avec
-elle. Ni billets à écrire, ni élégies à rimer, ni factions à faire, ni
-rendez-vous à ne pas manquer, rien enfin de ces mille sujétions qui vous
-font un travail de galérien de la chose la plus nonchalante et la moins
-compliquée de la terre.
-
-La Mariette, qui me sait indolent et qui est une fille courageuse et ne
-craint pas la peine, y met beaucoup du sien, et ne me laisse presque
-rien à faire. Je m'accommode assez de ce régime et j'ai, sans sortir de
-chez moi, ce que les coureurs d'aventures vont chercher bien loin, au
-péril de leurs os et de leur escarcelle.
-
-Au fond, il n'y a rien de sûr en amour que la possession: le plus petit
-baiser prouve plus et vaut mieux que la plus belle protestation et je
-donnerais, moi qui te parle, pour une seule pulsation du cœur, la plus
-magnifique tirade sur l'union des âmes et autres niaiseries de cette
-force, bonnes pour des écoliers, des impuissants, des lamentateurs de
-l'école de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie, comme toi, ou
-d'autres.
-
-Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de ton jugement, pour t'en
-servir à l'occasion: Toute femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit
-aussi jolie: la duchesse et la couturière sont semblables à de certains
-moments, et la seule aristocratie possible maintenant chez les femmes,
-c'est la beauté; chez les hommes, c'est le génie. Aie du génie et une
-belle femme, et je t'appellerai monsieur le comte, et ta femme madame la
-comtesse.
-
-Apprends encore ceci, monsieur l'amoureux de grandes dames. Il y a une
-douceur ineffable et souveraine à être servi par une femme à qui l'on
-sert, et c'est un plaisir que tu n'as jamais goûté et que tu ne goûteras
-jamais; tes belles dames n'aiment pas assez pour cela, et nous autres,
-Français, quoique nés malins depuis un temps immémorial, nous sommes, à
-vrai dire de francs imbéciles, et nous ne portons pas les culottes. Ma
-foi, vivent les Turcs! ces gaillards-là entendent les choses de la belle
-manière et comprennent largement la femme: outre qu'ils en ont
-plusieurs, ils les tiennent sous clef; c'est doublement bien vu.
-L'Orient est, à mon sens, le seul pays du monde où les femmes soient à
-leur place: à la maison et au lit.
-
-Mon doux Jésus! que voulez-vous qu'on réponde à un pareil tissu de
-turpitudes? J'en suis rouge comme une cerise, seulement de les
-transcrire, moi qui habituellement suis plus blême que Deburau! Tout ce
-que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement damné dans l'autre
-monde, et qu'il n'aura pas le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez,
-mesdames, quelques objections à faire contre un système aussi
-monstrueux, je vous donnerai très-volontiers l'adresse de Rodolphe, et
-vous vous débattrez avec lui sur ces différents points: je vous souhaite
-beaucoup de succès; quant à moi, je m'en lave les mains et je m'en vais
-continuer avec courage l'admirable épopée dont vous venez de voir le
-commencement.
-
-Le lendemain Mariette, après l'avoir curieusement fait bâiller, remit à
-son maître une toute petite lettre où les chiffres de madame de M***
-étaient estampés au fer froid. Il l'ouvrit avec précipitation: c'était
-son billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression, remplies par
-la main de madame de M***, une écriture anglaise grêle et fluette se
-penchait paresseusement de gauche à droite, et s'épaulait sans façon
-contre les lettres moulées. Cette écriture choqua Rodolphe: c'était
-l'écriture de toutes les femmes possibles, maintenant que toutes les
-femmes savent écrire et que les cuisinières orthographient épinards sans
-_h_ aspirée. Cette anglaise-là était celle qu'on démontre en vingt-cinq
-leçons, et qui ne permet pas aux mœurs et aux habitudes de la personne
-de se reproduire dans ses courbes et ses déliés mathématiques.
-Richardson, qui a tout observé, fait la remarque que l'écriture de la
-mutine amie de Clarisse Harlowe était irrégulière et fantasque comme son
-esprit, et que les queues de ses _p_ et de ses _g_ étaient contournées
-avec une crânerie particulière. Maintenant, il n'aurait rien à reprendre
-à l'écriture de la capricieuse miss; car les femmes, après avoir adopté
-une âme de convention, un esprit et une figure de convention, ont adopté
-aussi une écriture de convention, en sorte qu'il n'est plus possible de
-les saisir un seul moment dans le vrai; elles sont perpétuellement
-armées de toutes pièces: il y a là dedans une rouerie machiavélique. Un
-billet d'amour ainsi écrit peut se perdre sans le moindre risque, on ne
-le reconnaîtrait qu'à la signature, quand même on serait le mari, et
-l'on ne signe pas souvent ces sortes de choses, maintenant surtout que
-l'on n'a guère qu'une maîtresse à la fois. Cependant Rodolphe finit par
-prendre son parti là-dessus, pensant être amplement dédommagé par le
-reste.
-
-Le jour de madame de M*** était le samedi, comme le lecteur le sait
-déjà, et jusqu'à ce bienheureux jour, notre héros ne laissa aucun repos
-au tailleur pour l'achèvement de son gilet phénoménal, à qui il voulait
-faire perdre sa virginité dans le salon de madame de M***. L'instant
-vint de s'habiller: il déploya et frippa plus de vingt cravates avant de
-se fixer à une, il mit et ôta tous ses pantalons les uns après les
-autres sans pouvoir se décider à faire un choix, il arrangea ses cheveux
-de dix manières différentes, et finit par être costumé d'une façon assez
-drôlatique. Tous ces préparatifs sentaient le bourgeois d'une lieue à la
-ronde. Un troisième clerc d'avoué, invité à une soirée de marchande de
-modes, ne se serait pas conduit autrement, et en ce moment-ci nous
-sommes forcé d'avouer que notre poétique héros patauge en pleine prose.
-Dieu veuille qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne
-enfin à se dessiner dans l'existence sous un jour dramatique et
-passionné, tout à fait digne d'un homme et d'un artiste!
-
-La bizarrerie de son costume souleva un petit murmure dans le salon, et
-toutes les têtes se penchèrent curieusement vers lui. Il salua madame de
-M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale que, pour son
-honneur (l'honneur de Rodolphe et non celui de madame de M***), je
-m'abstiendrai de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse,
-à côté de son camarade Albert. Et puis, ma foi! il mangea des gâteaux,
-il avala des romances et des verres de punch, absorba à lui seul presque
-tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une lecture de vers
-classiques absolument comme une personne naturelle; si bien que tout le
-monde, qui s'attendait à voir un original, un _lion_, comme disent les
-Anglais, était émerveillé de le voir s'acquitter des devoirs sociaux
-avec une aisance aussi parfaite.
-
-La prose envahissait notre héros d'une façon singulière. Un agent de
-change, qui avait lié conversation avec lui, fit un calembour. Eh bien!
-non-seulement Rodolphe ne tomba pas en syncope à cette turpitude
-déchargée à bout portant, mais encore il répondit par un calembour
-redoublé qui aurait donné la jaunisse à Odry, et qui fit écarquiller les
-yeux à l'honnête industriel, de manière à ce que ses prunelles fussent
-tout entourées de blanc: ce qui est la plus haute expression de
-l'étonnement, si l'on en croit les cahiers de principes à l'usage des
-pensionnats.
-
-L'épicerie du siècle avait enfin rompu le cercle magique d'excentricité
-dont Rodolphe s'était entouré pour se garantir de l'épidémie régnante;
-des vapeurs épaisses de mélasse se condensaient autour de lui, et lui
-faisaient voir tout sous un jour bourgeois et mesquin, et si, à cet
-instant, on lui avait chaussé la tête d'un bonnet de garde national, et
-affûté au derrière une giberne et un briquet, loin de trouver la
-plaisanterie de mauvais goût, il vous aurait demandé votre voix pour
-être caporal, et se serait incontinent mis à crier: «Vive l'ordre de
-choses et son auguste famille!» aussi bien que le digne M. Joseph
-Prudhomme.
-
-Le calembour, colporté par l'agent de change, s'infiltra dans tous les
-groupes, et y excita un petit frémissement d'admiration qui se termina
-par un éclat de rire universel.
-
-Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air d'envie, et toutes les
-femmes d'un air de bienveillance marqué: décidément, Rodolphe avait les
-honneurs de la soirée.
-
-Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire.
-
-M. de M*** lui prit la main, et l'engagea à revenir le plus souvent
-qu'il pourrait.
-
-Rodolphe avait enlevé d'emblée les cœurs du mari et de la femme, au
-moyen d'un calembour! _O altitudo!_
-
-La superbe manière dont il avait écouté et applaudi un nocturne chanté
-par des amateurs lui avait concilié l'estime générale, et lui avait fait
-faire un pas énorme dans l'esprit de madame de M***. Mais son calembour
-lui en avait fait faire deux ou même trois, infiniment plus énormes que
-le premier; car, dans l'esprit et le cœur d'une femme (est-ce la même
-chose ou sont-ce deux choses?), le premier pas n'est absolument qu'un
-pas et ne vous conduit qu'au seuil de son âme; le second, déjà plus
-allongé, vous met au plein milieu, et le troisième, véritable pas fait
-avec des bottes de sept lieues, vous conduit tout au bout et vous fait
-toucher le fond. Rodolphe était au fond de madame de M***, et cela dès
-la première séance. Infortuné jeune homme!
-
-Adoré de la femme, adoré du mari, la porte ouverte à deux battants,
-toutes les facilités du monde! Faites-moi donc quelque chose de forcené
-et d'énergique avec une pareille situation!
-
-On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure encore, comme s'il n'était
-ni poëte, ni Jeune-France, ni passionné. Mon Dieu non! il y mit toute la
-grâce et toute l'élégance imaginables, il ne marcha sur le pied d'aucune
-dame, il ne creva la poitrine d'aucun homme avec son coude, et madame de
-M*** avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait et qui
-dansât le galop d'une façon plus convenante.
-
-Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'idée la plus favorable;
-il eût été entièrement heureux si la pensée que sa pièce de vers ne
-pouvait lui servir ne fût venue traverser sa béatitude, comme une ligne
-de nuages qui coupe un horizon clair; il eut beau chercher mille biais,
-il ne put rien trouver, et, de guerre lasse, il résolut de tenir son
-douzain en portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient dans
-la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la
-fenêtre.
-
-Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il entendit une de ses
-amies qui l'appelait par son nom de baptême: ce nom de baptême était
-Cyprienne. Rodolphe fit un bon d'un demi-pied de haut sur son fauteuil,
-et bénit intérieurement le parrain et la marraine qui avaient
-innocemment eu la triomphante idée de donner à leur filleule un nom
-trisyllabique et rimant en _ienne_.
-
- O reine de mon cœur! ô brune Cyprienne!
- Quelle beauté peut-on comparer à la tienne?
-
-Cela allait tout seul.
-
-Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un de soulagé d'un grand
-poids, comme une femme dont le mari s'en va et qui peut enfin aller
-ouvrir à son amant qui étouffe dans une armoire ou comme un mari dont la
-femme monte en diligence pour aller passer quinze jours à la campagne.
-
-L'amie de madame de M*** sortit après quelques propos de femmes, et
-Rodolphe resta seul avec elle; au lieu de profiter de ce tête-à-tête
-fortuit que le hasard lui ménageait, le hasard, le plus grand des
-entremetteurs de ce monde, où il y en a tant et de si bons; Rodolphe, se
-comportant en vrai âne et en franc écolier, cherchait à substituer une
-épithète à l'épithète trop locale de _romain_ dont il avait affublé le
-soleil dans son élucubration primitive, et perdait ainsi un temps bien
-plus précieux que celui d'Annibal à Capoue.
-
-Enfin il réussit tant bien que mal à rapiécer le tout et à mettre son
-douzain dans un état assez présentable. On se doute bien que sa
-conversation devait en souffrir un peu, et que madame de M*** dut le
-trouver singulièrement distrait; il est vrai qu'elle attribuait ses
-distractions à un tout autre motif.
-
---Vous êtes un méchant de ne m'avoir pas encore écrit de vers sur mon
-album: vous en faites pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et
-d'ailleurs j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C***; ils
-étaient, en vérité, charmants. Allons, ne vous faites pas prier,
-écrivez-m'en quelques-uns pendant que je vous tiens, fit madame de M***,
-en lui posant l'album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant entre
-les doigts une mignonne plume de corbeau. Rodolphe ne se fit pas prier;
-il avait si peur que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolât,
-qu'il la prit aux cheveux, à pleins doigts, et l'écrivit de sa plus
-belle écriture, ce qui est encore bien bourgeois et bien écolier, un
-grand homme devant toujours écrire d'une manière illisible, témoin
-Napoléon.
-
-Dès qu'il eut fini, madame de M***, se penchant curieusement, reprit
-l'album, et se mit à lire les vers à demi-voix, et toute rougissante de
-plaisir, car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours bons,
-même quand ils sont romantiques et que l'on est classique, et ainsi
-réciproquement.
-
---Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les impromptus sans être
-prévenu d'avance; vous êtes réellement un homme prodigieux, et vous
-ferez la huitième des sept merveilles du monde. Mais c'est qu'ils sont
-vraiment très-bien ces vers; le second, surtout, est charmant; j'aime
-aussi beaucoup la fin: il y a peut-être un peu d'exagération, et mes
-yeux, si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de posséder un
-pareil pouvoir; mais c'est égal, la pensée est fort jolie, il n'y a
-qu'une seule chose que vous devriez bien changer, c'est l'endroit où
-vous dites que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort vilain si
-c'était vrai; heureusement que cela n'est pas, fit madame de M***, en
-minaudant un peu.
-
---Pardon, madame, ceci est de la couleur vénitienne et ne doit pas tout
-à fait se prendre au pied de la lettre, objecta timidement Rodolphe,
-comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il dit, et qui est prêt
-à se désister de son opinion.
-
---Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche que vous ne croyez,
-répliqua madame de M*** en écartant un peu la dentelle noire qui voilait
-sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albâtre, ni de l'ivoire,
-et cependant ce n'est pas un zeste d'orange. En vérité, messieurs les
-romantiques, quoique vous ayez de bons moments, vous êtes de grands
-fous.
-
-Rodolphe souscrivit de bon cœur à cette proposition, quelque peu
-hétérodoxe, qui l'eût fait sauter au plancher quelques jours auparavant,
-et se mit à faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries, dans le
-goût de Dorat et Marivaux, qui avaient bien l'air le plus bouffon du
-monde, obligés qu'ils étaient de passer entre une moustache et une
-royale de 1830.
-
-Madame de M*** l'écoutait avec un sérieux qu'elle eût assurément refusé
-à des choses sérieuses. Il n'y a en général que les futilités et les
-niaiseries que les femmes écoutent avec gravité. Dieu sait pourquoi; moi
-je n'en sais rien; et vous?
-
-Rodolphe, voyant qu'elle écoutait religieusement et ne sourcillait pas
-même aux endroits les plus véhéments et les plus exagérés, pensa qu'il
-ne serait pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu de pantomime.
-
-La main de madame de M*** était posée à demi ouverte sur sa cuisse
-gauche.
-
-La main de Rodolphe était posée ouverte entièrement sur sa cuisse
-droite, ce qui est une très-jolie position pour quelqu'un qui a de
-l'intelligence et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait à lui seul
-plus d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.
-
-La main de madame de M*** était faite à ravir, les doigts effilés et
-menus, l'ongle rose, la chair potelée et trouée de petites fossettes.
-Celle de Rodolphe était d'une petitesse remarquable, blanche, un peu
-maigre, une véritable main de patricien. C'étaient assurément deux mains
-bien faites pour être l'une dans l'autre; cela parut démontré à notre
-héros, après une rapide inspection.
-
-Il ne s'agissait plus que d'en opérer la réunion, et je crois devoir à
-la postérité le récit des manœuvres et de la stratégie de Rodolphe pour
-parvenir à cet important résultat.
-
-Un espace de quatre pouces environ séparait les deux mains; Rodolphe
-poussa légèrement avec son coude le coude de madame de M***: ce
-mouvement fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement était de
-soie; il ne restait plus que deux pouces.
-
-Rodolphe fabriqua une phrase passionnée qui nécessitait un geste
-véhément, il la débita avec une chaleur très-confortable, et, le geste
-fait, il laissa retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la main
-même de madame de M***, qui était tournée la paume en l'air, comme nous
-avons déjà eu l'agrément de vous le dire plus haut.
-
-Voilà de la tactique ou je ne m'y connais pas, et, à mon avis, notre
-Rodolphe avait l'étoffe d'un excellent général d'armée.
-
-Il serra légèrement les doigts de madame de M*** entre ses doigts, de
-manière à lui faire comprendre que ce n'était pas un effet du hasard qui
-réunissait ainsi leurs deux mains, mais de manière aussi à se pouvoir
-rétracter si elle s'avisait d'être immodérément vertueuse, ce qui eût pu
-arriver: les femmes sont quelquefois si étranges!
-
-Madame de M***, qui était de profil, se mit de trois quarts, redressa un
-peu la tête, ouvrit l'œil un peu plus que de coutume, et arrêta sur
-Rodolphe un regard dont la traduction littérale se réduisait à ceci:
-
---Monsieur, vous me tenez la main.
-
-A quoi Rodolphe répondit, sans dire un mot, en la serrant davantage, en
-penchant la tête à droite et en levant la prunelle au plafond, ce qui
-signifiait:
-
---Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi, aussi, avez-vous une aussi
-belle main? cette main est faite pour être tenue, il n'y a pas le
-moindre doute, et mon bonheur sera au comble si...
-
-Un imperceptible demi-sourire passa sur les lèvres de madame de M***,
-puis elle ouvrit l'œil encore plus, et gonfla dédaigneusement ses
-narines en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans toutefois la
-retirer; de temps en temps elle jetait une œillade vers la porte.
-Traduction: Oui, monsieur, ma main est très-jolie; mais ce n'est pas une
-raison pour la prendre, quoique ce soit de votre part une preuve de goût
-que de l'avoir fait; je suis vertueuse, oui, monsieur, très-vertueuse;
-ma main est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi, ma bouche
-encore plus; ainsi vous ne gagnerez rien; dirigez vos attaques d'un
-autre côté. D'ailleurs tout cela appartient à mon mari, attendu qu'il a
-reçu de mon père cent mille francs pour coucher avec moi, ce dont il
-s'acquitte assez mal, comme un vrai mari qu'il est et qu'il sera
-toujours; donc laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer
-cette porte, qui est toute grande ouverte; après, nous verrons.
-
-Rodolphe comprit à ravir, et ne fit pas le plus léger contre-sens dans
-sa version.
-
---Il vient un vent par cette porte à vous glacer les jambes! si vous
-permettez, je l'irai fermer.
-
-Madame de M*** inclina doucement la tête, et Rodolphe, repoussant
-délicatement la main de la princesse sur son genou, se leva et ferma la
-porte.
-
---Elle joint fort mal, et le vent y passe comme par un crible: si je
-poussais ce petit verrou, cela la maintiendrait. Et Rodolphe poussa le
-verrou.
-
-Madame de M*** prit un air détaché et calme qui lui allait on ne peut
-mieux; Rodolphe vint se rasseoir à sa place sur la causeuse, et il
-reprit la main de madame de M***, non avec sa main droite, comme
-auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est extrêmement remarquable
-et ne pouvait provenir que d'une haute conception. Vous verrez tout à
-l'heure, adorable lectrice, la profonde scélératesse cachée sous cette
-apparente bonhomie, et combien prendre une main avec sa droite ou sa
-gauche est une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire les
-ignorants.
-
-Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame de M***, et la taille
-fière et cambrée de celle-ci laissant un interstice entre elle et le dos
-de la couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort
-ingénieusement sa main, et puis son bras par cette tranchée naturelle,
-et se trouva au bout de quelques instants remplacer le dossier de la
-causeuse, sans que madame de M*** eût été obligée de s'en apercevoir,
-tant l'opération avait été conduite avec prudence et délicatesse.
-
-Vous croyez peut-être que Rodolphe, pendant toutes ces manœuvres
-anacréontiques, avait la bonhomie de parler de son amour à madame de
-M***. Si vous croyez cela, vous êtes un grand sot, ou vous n'avez pas
-une haute opinion de la perspicacité de mon héros.
-
-Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du nez d'une de ses amies
-intimes qui devenait plus rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une
-façon toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame une telle à la
-dernière soirée; de l'improvisation de M. Eugène de Pradel, et de mille
-autres choses également intéressantes, à quoi madame de M*** prenait un
-singulier plaisir.
-
-De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait pas l'avertir et la
-mettre sur ses gardes. Cela eût été par trop naïf. Parler d'amour à une
-femme qu'on veut avoir, avant d'avoir engagé le combat, c'est à peu près
-agir comme un bravo qui vous dirait, avant de tirer son
-stylet:--Monsieur, si vous voulez avoir la bonté de le permettre, je
-vais prendre la liberté grande de vous assassiner.
-
-Ouverture des hostilités.
-
---Il y avait sous la Régence une habitude charmante que l'on a laissé
-perdre, et que je regrette du fond de mon cœur, dit Rodolphe, sans
-transition aucune.
-
---Les petits soupers, n'est-ce pas? répliqua madame de M*** avec un
-clignement d'œil, dont la traduction libre pouvait être ces deux mots:
-Monstrueux libertin!
-
---J'aime prodigieusement les petits soupers, les petites maisons, les
-petites marquises, les petits chiens, les petits romans et toutes les
-petites choses de la Régence. C'était le bon temps! il n'y avait alors
-que le vice qui se fît en grand, et le plaisir était la seule affaire
-sérieuse.
-
---Jolie morale! dit et ne pensa pas madame de M***.
-
---Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Je veux dire l'habitude de
-baiser la main aux femmes, fit Rodolphe en attirant à la hauteur de sa
-bouche la petite main de madame de M***, repliée et cachée dans la
-sienne; cela était à la fois galant et respectueux... Quel est votre
-avis là-dessus? continua-t-il en appuyant le plus savant baiser sur sa
-peau blanche et douce.
-
---Mon avis là-dessus? Quelle singulière question me faites-vous là,
-Rodolphe! vous m'avez mise dans une situation à ne vous pouvoir
-répondre: si je dis que cette manière me déplaît, j'aurai l'air d'une
-prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en même temps la liberté
-que vous avez prise, et vous engager à recommencer, ce dont je me soucie
-assez peu.
-
---Il n'y aurait aucune pruderie à dire que cela vous déplaît; il n'y
-aurait aucun risque à dire le contraire: mon respect pour vous doit vous
-rassurer là-dessus... C'est tout bonnement une dissertation historique,
-de l'archéologie en matière de baiser, fit Rodolphe avec un air de
-componction.
-
---Eh bien! je préfère, pour parler franchement, la coutume moderne
-d'embrasser les femmes à la figure, murmura madame de M*** toute rose,
-d'une voix fort basse, et néanmoins fort intelligible.
-
---Et moi aussi, répondit Rodolphe, d'un air libre et dégagé, quoique
-toujours infiniment respectueux; et, du bras dont il avait déjà fait un
-dossier, il fit une écharpe autour de madame de M***, et l'enlaça de
-façon qu'elle était à moitié assise sur lui, et que leurs têtes se
-touchaient presque.
-
-Madame de M***, qui était de trois quarts, se mit de pleine face, afin
-de faire tomber d'aplomb un regard foudroyant sur le criminel et
-audacieux Rodolphe; mais le drôle, qui avait compté sur ce mouvement, ne
-se déconcerta pas le moins du monde, et, comme la bouche de madame de
-M*** se trouvait précisément vis-à-vis et à la hauteur de la sienne, il
-pensa qu'il n'y avait aucun inconvénient à ce qu'elles fissent
-connaissance d'une manière plus intime, et que même il en pourrait
-résulter beaucoup d'agrément pour l'une et pour l'autre.
-
-Madame de M*** aurait dû rejeter sa tête en arrière, et éviter ainsi le
-baiser de Rodolphe; mais il est vrai qu'il eût avancé la sienne, et
-qu'elle n'y eût rien gagné; d'ailleurs, elle était maintenue étroitement
-par la main du jeune scélérat.
-
-La position topographique de cette main mérite une description
-particulière, et un ingénieur de mes amis en dressera une carte que je
-ferai graver et joindre à la dix-neuvième édition de ce mirifique
-ouvrage.
-
-En général, on entend par la taille d'une femme l'espace qui s'étend
-depuis les hanches jusqu'à la gorge par devant, et jusqu'aux épaules par
-derrière; cet espace comprend les régions lombaires et sous-lombaires,
-les fausses côtes et quelques-unes des véritables.
-
-Avant et depuis le déluge, ce mot n'a jamais voulu dire autre chose, et
-c'est ordinairement à l'endroit qu'il désigne qu'on pose la ceinture.
-
-Il paraît que Rodolphe l'entendait autrement, ou bien qu'il était d'une
-ignorance crasse en anatomie, ou bien encore que c'était un homme
-excessivement dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un Cartouche; je vous
-laisse à choisir entre ces trois suppositions.
-
-Toujours est-il que sa main portait en plein sur le sein droit de son
-adorable; le médius, l'annulaire et le petit doigt posaient honnêtement
-sur l'étoffe de la robe; mais le pouce et l'index touchaient à la place
-que madame de M*** avait découverte pour montrer qu'elle n'était pas
-couleur d'orange, et qu'elle avait imprudemment oublié de recouvrir.
-
-Cette main ainsi campée rappelait singulièrement les mains de madone
-allaitant l'Enfant Jésus, quoique son occupation fût assurément loin
-d'être aussi virginale.
-
-D'ailleurs, madame de M***, toute émue du baiser sensuel et recherché de
-Rodolphe, ne songeait aucunement à s'y soustraire, et puis, au fond,
-elle aimait Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un peu
-étrangement; malgré sa moustache et sa royale, c'était un joli garçon,
-et, en dépit de son donquichottisme de passion, il était prodigieusement
-spirituel; je dis prodigieusement pour donner à entendre que ce n'était
-pas un imbécile, car, depuis quelque temps, on a tellement abusé de ce
-mot, qu'il a tout à fait perdu sa valeur et sa signification primitives;
-bref, il y avait physiquement et intellectuellement dans notre ami
-Rodolphe la matière d'un amant très-confortable.
-
-Mon intention était de conduire Rodolphe jusqu'à la dernière extrémité,
-en le faisant passer à travers tous les petits obstacles prosaïques qui
-rendent si difficile la conquête d'une femme, même lorsqu'elle ne
-demande pas mieux que d'être vaincue.
-
-J'aurais décrit soigneusement la manière dont il s'y était pris pour
-écarter ou soulever, l'un après l'autre, tous les voiles gênants qui
-s'interposaient entre sa déesse et lui; comment il était parvenu à
-s'emparer de telle position, et à se maintenir dans telle autre, et une
-infinité d'autres choses, singulièrement instructives, que la
-bégueulerie du siècle remplace par une ligne de points.
-
-Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance, à ce point que je ne
-crains pas de lui lire ce que je fais, a prétendu que la chasteté de la
-langue française s'opposait impérieusement à ce qu'on insistât sur de
-pareils détails, telle édification qu'il pût, d'ailleurs, en résulter
-pour le public.
-
-J'aurais bien pu lui répondre que la langue française, toute précieuse
-qu'elle fût, se prêtait néanmoins à de certaines choses, et que, pour
-vertueuse qu'elle se donnât, elle savait cependant trouver le petit mot
-pour rire. Je lui aurais dit que tous les grands écrivains qui s'en
-étaient servis s'étaient permis avec elle de singulières privautés, et
-lui avaient fait débiter mille et mille choses pour le moins incongrues.
-
-J'en aurais appelé à vous, Molière, la Fontaine, Rabelais, Béroald de
-Verville, Régnier, et toute la bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.
-
-Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux décisions de mon ami,
-pour me soustraire aux: «Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me
-croire,» dont il ne manquerait pas de m'assommer, si le passage censuré
-s'attirait l'animadversion de la critique.
-
-D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose de restituer tous
-les passages scabreux et inconvenants dans une nouvelle édition, et de
-les rassembler à la fin du volume, comme cela se pratique dans les
-éditions _ad usum Delphini_, afin que les dames n'aient pas la peine de
-lire le reste du livre, et trouvent tout de suite les endroits
-intéressants.
-
-Cependant, malgré les scrupules de mon ami, je ne crois pas devoir user
-de la même retenue pour le dialogue que pour la pantomime, et je prends
-sur moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe et de madame de
-M***, laissant à l'intelligence exercée de mes lectrices le soin de
-deviner quelles circonstances ont donné lieu aux demandes et aux
-réponses.
-
-MADAME DE M***.--Laissez-moi, monsieur; cela n'a pas de nom.
-
-RODOLPHE.--Vous laisser! Ce sont les autres femmes qu'on laisse, et non
-pas vous. C'est une chose impossible que vous demandez là; et, quoique
-vous soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que vous demandez
-est précisément la seule que l'on ne puisse faire pour vous; c'est comme
-si vous commandiez qu'on ne vous trouvât pas belle. Permettez, madame,
-que je vous désobéisse.
-
-MADAME DE M***.--Allons, Rodolphe... mon ami, vous n'êtes pas
-raisonnable.
-
-RODOLPHE.--Mais il me semble que si. Je vous aime; qu'y a-t-il là de si
-extravagant, et qui n'en ferait autant à ma place, sinon plus? C'est une
-mauvaise fortune dont il faut vous prendre à votre beauté. Ce n'est pas
-tout profit que d'être jolie femme.
-
-MADAME DE M***.--Je ne vous ai pas donné lieu par ma conduite d'en user
-de la sorte avec moi. Ah! Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me
-faites!
-
-RODOLPHE.--Assurément mon intention n'était pas de vous en faire, et
-vous me pardonnerez un tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez
-comme je vous aime!
-
-MADAME DE M***.--Je ne veux pas le savoir; je ne le puis ni ne le dois.
-
-RODOLPHE.--Et pourtant vous le savez.
-
-MADAME DE M***.--Voilà bientôt une heure que vous me le dites.
-
-RODOLPHE.--Une heure, c'est beaucoup pour convaincre d'une chose si
-facile à croire; il y a trois quarts d'heure que je ne devrais plus vous
-le dire, mais vous le prouver. Je diffère entièrement de vous sur ce
-point. Si vous me disiez que vous m'aimez, moi, je le croirais tout de
-suite.
-
-MADAME DE M***.--Et que risqueriez-vous à le croire?
-
-RODOLPHE.--Ni plus ni moins que vous à le dire.
-
-MADAME DE M***.--Il n'y a pas moyen de parler avec vous.
-
-RODOLPHE.--Vous voyez bien que si, puisque vous parlez. Toutefois, si
-vous le préférez, je m'en vais me taire. (_Silence._)
-
-MADAME DE M***.--Il va faire nuit, on n'y voit presque plus; monsieur
-Rodolphe, voulez-vous avoir la bonté de sonner, qu'on apporte de la
-lumière? Cette chambre est d'un triste!
-
-RODOLPHE.--Est-ce que vous voulez lire ou travailler? Cette chambre
-n'est pas triste; je la trouve la plus gaie du monde, et ce demi-jour me
-semble le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (_Ici la
-pantomime aiderait considérablement à l'intelligence du texte, qui
-paraît assez insignifiant, mais mon ami a biffé ce passage sous une
-triple ligne d'encre._)
-
-MADAME DE M***.--Rodolphe... monsieur... je vous...
-
-RODOLPHE.--Je t'aime et je n'ai jamais aimé que toi.
-
-MADAME DE M***.--Ah! mon ami, si vous disiez vrai...
-
-RODOLPHE.--Eh bien!
-
-MADAME DE M***.--Je suis une folle... La porte est-elle bien fermée?
-
-RODOLPHE.--Au verrou.
-
-MADAME DE M***.--Non, je ne veux pas; lâchez-moi, ou je ne vous revois
-de ma vie.
-
-RODOLPHE.--Ne me faites pas prendre de force ce qu'il me serait si doux
-d'obtenir.
-
-MADAME DE M***.--Rodolphe! que faites-vous là? Ah! oh!
-
-(Par exemple, voilà une question on ne peut plus déplacée, et il n'y a
-que les femmes pour en faire de pareilles; certainement personne au
-monde n'était à même de savoir mieux que madame de M*** ce que faisait
-Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer dans quel but elle le lui
-demandait. Rodolphe ne répondit pas; et fit bien.)
-
-MADAME DE M***.--Qu'allez-vous penser de moi, à présent? Ah! j'en
-mourrai de honte!
-
-RODOLPHE.--Enfant, que voulez-vous que je pense, sinon que vous êtes
-toute belle et que rien au monde n'est plus charmant?
-
-MADAME DE M***.--Tu me perds, mon ange, mais je t'aime! Mon Dieu, mon
-Dieu! qui aurait dit cela?
-
-Ici madame de M*** pencha la tête et cacha son visage entre l'épaule et
-le cou de Rodolphe. Cette position est habituelle aux femmes, en
-pareille occurrence; la grisette et la grande dame la prennent
-également; est-ce pour pleurer ou pour rire? Je pencherais à croire que
-c'est pour rire; du reste, cette position développe le cou et les
-épaules, et leur fait décrire des courbes gracieuses; c'est peut-être là
-le véritable motif pourquoi elle est employée si fréquemment.
-
-Toute cette scène, bien qu'assez inconvenante, n'en est pas plus
-passionnée pour cela, et il est facile de s'apercevoir que Rodolphe est
-à cent mille lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a guère
-songé, et qu'il s'est laissé aller bêtement et bourgeoisement à
-l'impression du moment; il a eu un caprice et des désirs, voilà tout.
-Madame de M*** est à peu de chose près dans le même cas; le sang-froid
-et le repos d'esprit qui percent dans chaque mot qu'ils se disent est
-une chose vraiment admirable, et suppose, de part et d'autre,
-l'expérience la plus consommée.
-
-Madame de M*** avait toujours sa tête sur l'épaule de Rodolphe, et
-celui-ci, après quelques minutes d'inaction, fit cette réflexion
-judicieuse qu'il n'y avait absolument rien d'artiste dans la scène qui
-venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquième acte de drame,
-elle était tout au plus digne de figurer dans un vaudeville; il
-s'indigna contre lui-même d'avoir si mal exploité un si beau sujet, et
-d'avoir manqué une si belle occasion de faire le passionné.
-
-Comme madame de M*** était une très-jolie femme, et qu'elle méritait
-indubitablement les honneurs du bis, Rodolphe prit cette résolution
-subite d'essayer un autre ton et de s'élever tout d'un coup aux sommités
-les plus inaccessibles de la passion délirante.
-
-Il la saisit à bras-le-corps, d'une telle force, qu'il lui fit presque
-ployer les côtes.
-
---Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aimée! c'est le plus beau de
-tous!
-
-(Voir _Hernani ou l'Honneur castillan_, drame en cinq actes et en vers.)
-
-Madame de M*** passa avec docilité ses bras autour du col de Rodolphe et
-croisa ses petites mains derrière sa nuque.
-
---Encore, ainsi, toujours!
-
-(_Antony_, drame en cinq actes et en prose.)
-
-MADAME DE M***.--Mon ami, tu m'as toute décoiffée, et tu emmêles
-tellement mes cheveux avec tes doigts, qu'il me faudra une heure pour
-les débrouiller.
-
-RODOLPHE.--Idolo dello mio cuore (couleur locale), oh! laisse-moi passer
-la main dans tes cheveux!
-
-(Consulter, pour ce goût romantique, les _Contes d'Espagne et d'Italie_:
-
- Beaux cheveux qu'on rassemble
- Les matins, et qu'ensemble
- Nous défaisons les soirs;
-
-dans les chansons à mettre en musique et la scène d'adieu de don Paëz,
-et _passim_, plusieurs autres vers non moins passionnés.)
-
-_En cet endroit, Rodolphe défit le peigne de madame de M***, qui tomba à
-terre et se brisa en mille morceaux._
-
-MADAME DE M***.--Étourdi! oh! mon beau peigne d'écaille, vous l'avez
-cassé.
-
-RODOLPHE.--Comment pouvez-vous faire une pareille observation dans un
-pareil moment?
-
-MADAME DE M***.--C'était un fort beau peigne, un peigne anglais, et je
-ne pourrai que très-difficilement en avoir un semblable.
-
-RODOLPHE.--Que tes cheveux sont d'une belle nuance! on dirait une
-rivière d'ébène qui coule sur tes épaules.
-
-En effet, les cheveux de madame de M***, délivrés de la morsure du
-peigne, tombaient presque sur ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait
-pas mal à l'image de l'huile incomparable de Macassar.
-
-Rodolphe grimaçait d'une manière épileptique, à la façon de Firmin, et
-les pieds de Mme de M*** qui était beaucoup plus petite que lui,
-touchaient à peine la terre, attendu que ses bras étaient passés autour
-du col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en déroute et sa robe ne
-tenant plus sur les épaules, formait un groupe dans le goût moderne,
-d'un galbe infiniment érotique et d'une tournure on ne peut plus
-artiste.
-
-(Voir en général la vignette des _Intimes_, et en particulier celle de
-tous les romans possibles; voir aussi toutes les fins d'actes où les
-femmes ont les cheveux pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait
-exécuter honnêtement sur la scène, de même qu'une redingote ouverte et
-un mouchoir de baptiste à la main signifient, en langue théâtrale,
-demoiselle enceinte.)
-
-RODOLPHE.--Oh! mon ange! tu es d'un calme désespérant; lorsque tout mon
-sang bouillonne dans mes veines comme une lave, tu restes là, muette,
-inanimée, et tu as plutôt l'air de subir mes caresses que de les
-recevoir!
-
-MADAME DE M***.--Que veux-tu que je dise et que je fasse? Je te dis que
-je t'aime, et je me livre à toi.
-
-RODOLPHE.--Je voudrais te voir pâle, les yeux bleus, les lèvres
-blanches, serrant les dents, comme une femme qui ne se connaît plus.
-
-MADAME DE M***.--C'est-à-dire que vous ne me trouvez pas bien comme je
-suis; en vérité, c'est un peu tôt.
-
-RODOLPHE.--Méchante, tu sais bien que je te trouve adorable; mais il
-faudrait te tordre, te crisper, râler, m'égratigner, et avoir de petits
-mouvements convulsifs, ainsi qu'il convient à une femme passionnée.
-
-MADAME DE M***.--Tout cela est fort joli; en honneur, Rodolphe, vous
-n'avez pas le sens commun.
-
-(_Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens commun, il rachète
-ce léger défaut par les plus brillantes qualités._)
-
-MADAME DE M***, _tout émue et bégayant_.--Ah! Rodolphe! si vous vouliez
-être comme tout le monde, vous seriez charmant.
-
-RODOLPHE, _ne perdant pas de vue son idée_.--Cyprienne, je t'en supplie,
-mords-moi!
-
-(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le poëme d'_Albertus_, et
-autres poésies transcendantes, que les amants romantiques se mangent à
-belles dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks qu'ils se
-prélèvent l'un sur l'autre, dans les moments de passion. Je hasarderai
-pourtant cette observation à messieurs les poëtes et prosateurs de la
-nouvelle école, que rien n'est plus classique au monde que cela; on
-connaît le _memorem dente notam_ du sieur Horace, et, si l'on ne
-craignait de paraître insolemment érudit, on rapporterait ici deux cents
-passages de poëtes latins et grecs, où il est question de morsures et
-d'égratignures.)
-
-MADAME DE M***.--Je vais t'embrasser, si tu veux (_elle l'embrasse_),
-mais je ne te mordrai pas, je t'aime trop pour te faire du mal.
-
-RODOLPHE.--Du mal! _Ah! qu'un coup de poignard de toi me serait doux!_
-Voyons, mords-moi; qu'est-ce que cela te fait?
-
-MADAME DE M***.--S'il ne faut que cela pour te contenter, c'est facile,
-mon amour: approche ta tête.
-
-RODOLPHE, _au comble de la joie_.--Je donnerais ma vie en ce monde et
-dans l'autre pour satisfaire le moindre de tes caprices.
-
-MADAME DE M***.--Pauvre ami!
-
-(_Elle appuie ses lèvres sur la joue de Rodolphe et la pince légèrement
-dans une tenaille de nacre, puis elle recule la tête, en riant comme une
-folle et frotte avec le dos de sa main la légère marque blanche que ses
-dents ont laissée._)
-
-RODOLPHE.--Bien, comme cela, ma lionne; à mon tour!
-
-(_Il la mord au cou et pour tout de bon._)
-
-MADAME DE M***.--Aie! aie! Rodolphe! monsieur, finissez donc, vous êtes
-enragé, vous oubliez toute convenance, et vous vous comportez d'une
-manière... J'en aurai la marque pendant huit jours, je ne pourrai pas
-aller décolletée de la semaine, et j'ai trois soirées!
-
-RODOLPHE.--On pensera que c'est monsieur votre mari qui a fait le coup.
-
-MADAME DE M***.--Allons donc, ce que vous dites là est extrêmement
-ridicule et de la dernière improbabilité; on sait bien que ces façons ne
-sont point celles des maris, et ils ne laissent guère de marques de ce
-genre. Je suis très-fâchée de ce que vous avez fait; cela est vraiment
-inqualifiable.
-
-(_Rodolphe, atterré de cette sortie, prodigue à madame de M*** les
-caresses les plus tendres et tâche de réparer son manque de convenance
-par la plus grande des inconvenances._)
-
-MADAME DE M***, _un peu radoucie_.--Bah! je mettrai mon collier de
-topazes; la monture est large et les anneaux sont serrés; on n'y verra
-que du feu.
-
-(_Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonné de toutes les
-mignardises imaginables, et conserve cependant un air dolent et
-mortifié, capable d'apitoyer un roc, et, à plus forte raison, une femme
-assez compatissante de son naturel._)
-
-MADAME DE M***.--Ne crois pas que je t'en veuille, mon ami; je ne puis
-rester fâchée avec toi. (_Elle lui rend son baiser, revu, corrigé et
-considérablement augmenté._) Voilà la signature de ta grâce.
-
-Kling, kling, drelin, drelin!
-
-RODOLPHE, _effaré_.--Qu'est-ce?
-
-MADAME DE M***, _du ton le plus tranquille_.--Je crois que c'est mon
-mari qui rentre.
-
-RODOLPHE.--Votre mari! Damnation! enfer! où me cacher? N'y a-t-il pas
-ici quelque armoire? Y a-t-il moyen de sauter par la fenêtre? Si j'avais
-ma bonne dague. (_Fouillant dans sa poche._) Ah! parbleu, la voilà! Je
-vais le tuer, votre mari.
-
-MADAME DE M***, _qui se recoiffe devant sa glace_.--Il n'y a pas besoin
-de le tuer: aidez-moi à remonter ma robe sur mon épaule, mon corset
-m'empêche de lever le bras; bien, passez-moi ce nœud de velours, il
-cachera la morsure, et maintenant, enfant que vous êtes, allez tirer le
-verrou, cela aurait l'air singulier d'être enfermés ensemble.
-
-RODOLPHE, _lui obéissant de point en point_.--Le verrou est tiré,
-madame.
-
-MADAME DE M***.--Asseyez-vous là, devant moi, sur ce fauteuil, et tâchez
-d'avoir l'air un peu moins effarouché. Vous me disiez donc que la pièce
-nouvelle était mauvaise.
-
-RODOLPHE, _vivement_.--Moi, je ne disais pas cela; je ne disais rien du
-tout, je la trouve fort bonne.
-
-MADAME DE M***, _bas_.--En vérité, pour un poëte, vous n'êtes guère
-spirituel. N'entendez-vous pas monsieur qui vient? Il faut bien avoir
-l'air de parler de quelque chose.
-
-(_Le mari entre avec sa figure de mari, tout à fait bénigne et
-réjouissante à voir._)
-
-LE MARI.--Ah! vous voilà, monsieur Rodolphe! il y a une éternité que
-l'on ne vous a vu: vous devenez d'un rare, et vous nous négligez
-furieusement; ce n'est pas bien de négliger ses amis. Pourquoi donc
-n'êtes-vous pas venu dîner l'autre jour avec nous?
-
-RODOLPHE, _à part_.--A-t-il l'air stupide celui-là! (_Haut._) Monsieur,
-vous m'en voyez au désespoir; une affaire de la dernière importance...
-Croyez que j'y ai plus perdu que vous. (_A part._) Est-ce que je serai
-comme cela quand je serai marié? Oh! la bonne et honnête chose qu'un
-mari!
-
-LE MARI.--Cela peut se réparer. Venez demain, si toutefois vous n'êtes
-pas déjà engagé. J'ai précisément une loge pour une première
-représentation. L'auteur est fort de mes amis... Nous irons tous
-ensemble.
-
-MADAME DE M***.--Vous seriez vraiment bien aimable, monsieur, de nous
-faire le sacrifice de votre soirée.
-
-RODOLPHE.--Comment donc, madame! vous appelez cela un sacrifice! Où donc
-la pourrais-je passer plus agréablement?
-
-MADAME DE M***, _minaudant_.--Vous diriez cela à une autre comme à moi;
-c'est une simple politesse.
-
-RODOLPHE.--Ce n'est qu'une vérité.
-
-LE MARI.--Ainsi vous acceptez?
-
-RODOLPHE.--Vous pouvez compter sur moi.
-
-LE MARI.--Voilà qui est arrangé. Mais je vous ai interrompu. Vous aviez
-l'air d'avoir une conversation fort intéressante.
-
-RODOLPHE, _à lui-même_.--Oui, fort intéressante! Ce mari-là n'est pas un
-homme, c'est un buffle. Depuis saint Joseph, personne n'a été cocu de
-meilleure grâce. Il y met vraiment une bonne volonté charmante.
-
-MADAME DE M***, _aussi à elle-même_.--Oui, plus intéressante que la
-vôtre, mon mari très-cher, qui êtes si monosyllabique et si laconique
-que j'en suis honteuse pour vous.
-
-LE MARI.--Vous en étiez, je crois, sur la pièce nouvelle.
-
-MADAME DE M***.--Oui, et monsieur m'en disait tout le mal du monde.
-
-LE MARI.--Je suis charmé, Rodolphe, de vous voir revenu à des sentiments
-plus raisonnables; je vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y
-a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et la langue de Racine
-est une langue divine. Votre M. Hugo est un garçon qui ne manque pas de
-mérite, il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la pièce qui a
-remporté le prix aux Jeux floraux n'était vraiment pas mal; mais depuis
-il n'a fait qu'empirer; aussi pourquoi ne veut-il pas parler français?
-Que n'écrit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais ses ouvrages
-comme ceux d'un autre. Je suis un homme sans préventions, moi.
-
-RODOLPHE, _bleu de colère, et souriant avec une grâce
-inexprimable_.--Certainement, M. Hugo a des défauts. (_A part._) Vieil
-as de pique, je ne sais pas à quoi il tient que je ne te jette par la
-fenêtre, et sans l'ouvrir encore! Dans quel guêpier me suis-je fourré!
-(_Haut._) Mais qui n'a pas les siens? (_A part._) Coquine de Cyprienne!
-
-LE MARI.--Oui, tout le monde a les siens; on ne peut pas être parfait.
-
-MADAME DE M***, _à part_.--Il n'y a rien de plus réjouissant au monde
-que la figure que fait en ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vérité,
-les hommes sont de piètres comédiens; ils manquent totalement d'aplomb,
-et la moindre chose les démonte: les femmes leur sont bien supérieures
-en cela.
-
-RODOLPHE.--Cependant, cette pièce, bonne ou mauvaise, a du succès: c'est
-une chose qui, je crois, ne peut être contestée.
-
-MADAME DE M***.--C'est une fureur; on s'y porte. Madame de Cercey, qui
-voulait la voir, n'a pu se procurer une loge que pour la troisième
-représentation.
-
-RODOLPHE.--On ira la siffler cent fois de suite, elle tombera trois mois
-durant, et la caisse du théâtre sera pleine à crever.
-
-LE MARI.--Qu'est-ce que cela prouve? _Athalie_ n'a pas eu de succès. Et
-d'ailleurs, il n'est pas difficile d'attirer le public en ne se refusant
-aucun moyen, en n'observant aucune règle; je ferais une tragédie, moi,
-si je voulais, avec cette nouvelle manière de faire des vers qui
-ressemblent à de la prose comme deux gouttes d'eau: tout le monde pourra
-s'en passer la fantaisie; il n'y a rien de plus aisé sur la terre. Si un
-mot me gêne dans ce vers-ci, je le mets dans l'autre, et ainsi de suite:
-vous suivez bien mon raisonnement?
-
-RODOLPHE.--Oui, monsieur, parfaitement.
-
-MADAME DE M***.--Il est fort simple.
-
-LE MARI.--Et alors je parais plein de hardiesse et de génie. Allez,
-allez, je les connais bien tous les principes subversifs de vos
-novateurs rétrogrades, suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de
-M. de Jouy, la belle expression?
-
-RODOLPHE, _apoplectique et se coupant la langue avec les dents_.--Je ne
-sais pas au juste; je crois pourtant qu'elle est de M. Etienne, si elle
-n'est pas de M. Arnault; mais, assurément, elle est d'un de ces trois, à
-moins cependant qu'elle ne soit de M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien
-d'improbable.
-
-LE MARI.--Hé! hâ! hihi! vous en voulez furieusement à ces messieurs,
-vous avez une vieille dent contre eux; mais vous deviendrez sage en
-prenant des années. Il n'y a rien qui mette du plomb dans la tête comme
-huit ou dix ans de plus, et vous finirez par être de l'Institut, comme
-un autre.
-
-RODOLPHE.--Ainsi soit-il!
-
-LE MARI.--Cela rapporte dix-huit cents francs. Dix-huit cents francs
-sont toujours bons à prendre.
-
-RODOLPHE.--Ceci est vrai comme de l'algèbre.
-
-LE MARI.--Et les jetons de séance, qui sont très-commodes pour jouer aux
-cartes. J'ai un de mes amis académicien qui en a plein un grand sac. A
-propos de cartes, si nous jouions une partie d'écarté? Que vous en
-semble, Rodolphe?
-
-RODOLPHE, _la figure aussi longue que le mémoire de son tailleur_.--Mais
-je suis à votre disposition pour cela comme pour autre chose.
-
-MADAME DE M***, _ayant pitié de Rodolphe, et n'étant pas fâchée de
-contrarier son mari en rendant service à son amant_.--Fi donc!
-messieurs, vous êtes insupportables avec vos cartes. Ne sauriez-vous
-rester une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser là à ne rien
-dire!
-
-LE MARI, _du ton le plus obséquieux_.--Ma toute bonne, je te ferai
-observer que tu deviens d'un égoïsme vraiment insociable; tu nous
-regarderas, et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur se meurt
-d'envie de faire une partie avec moi. N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?
-
-RODOLPHE, _d'une voix caverneuse, et qui semble sortir de dessous terre
-comme celle de l'ombre dans_ Hamlet.--Certainement, je meurs d'envie de
-faire une partie avec vous.
-
-Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent à Rodolphe, qui ronge
-son frein et n'ose éclater; ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif
-là-haut dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin sur les
-actions des mortels, et punit tôt ou tard l'homme peu délicat qui a osé
-convoiter l'âne, le bœuf ou la femme de son prochain.
-
-Madame de M*** bâille horriblement; le mari déguise à peine sa joie et
-se frotte les mains de l'air le plus triomphal; Rodolphe a la
-physionomie la plus piteuse du monde, et pourrait très-bien poser pour
-un _Ecce homo_. Il est tantôt minuit, et l'aiguille n'a plus qu'un pas à
-faire pour attraper l'X. Rodolphe se lève, prend son chapeau; le mari le
-reconduit, et madame de M*** trouve à peine le temps de lui serrer la
-main à la dérobée, et de lui jeter dans le tuyau de l'oreille cette
-phrase courte, mais significative:--A demain, mon ange, et de bonne
-heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de quoi consoler de la perte de
-quelques écus de cent sous à l'effigie de Napoléon ou de Charles X; car,
-en ce temps-là, le roi-citoyen n'était pas inventé.
-
-Le lecteur aura sans doute remarqué que ces dernières pages ne valent
-pas le diable; cela n'est pas difficile à voir. Tout cela est d'un fade
-et d'un banal à vous donner des nausées: on dirait d'une comédie de M.
-Casimir Bonjour. Le style est de la platitude la plus exemplaire, et cet
-interminable dialogue n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus
-communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel, et, levant la
-paille, l'auteur qui a écrit cela n'est qu'un petit grimaud à qui il
-faudrait donner du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au
-feu.
-
-Mais, à bien considérer les choses comme elles sont, on verra que la
-faute n'en est peut-être pas entièrement à l'auteur, et que, voulant
-retracer avec fidélité une situation banale, il a été forcé d'être
-banal; car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il hait le commun
-autant que vous, pour le moins, et qu'il n'y tombe qu'à son corps
-défendant; il a été trompé comme vous, il ne s'imaginait pas avoir à
-écrire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant celle d'un jeune
-homme aussi excentrique que notre ami Rodolphe.
-
-Il croyait que les situations énergiques et passionnées allaient abonder
-sous sa plume, et qu'un individu muni de barbe, de moustaches, de
-cheveux à la Raphaël, de plusieurs dagues, d'un cœur d'homme et d'une
-peau olivâtre, devait avoir de tout autres allures qu'un épicier gros,
-gras, rasé de frais, et guillotiné quotidiennement par son col de
-chemise.
-
-O Rodolphe! ô Rodolphe!! ô Rodolphe!!! tu te vautres dans la prose comme
-un porc dans un bourbier.
-
-Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux, tu as eu une bonne
-fortune, et tu as joué aux cartes, et, pour mettre le comble à ces
-monstruosités, tu as dit du mal d'une pièce romantique!
-
-Repasse dans ta tête toute la soirée, et rougis, si tu peux rougir
-encore!
-
-Tu es entré par la porte comme un homme, tu t'es assis sur la causeuse
-comme un bourgeois, et tu as triomphé comme un second clerc d'huissier.
-
-Pourtant c'était là une belle occasion de te servir de ton échelle de
-soie, et de casser un carreau avec ta main enveloppée d'un foulard. Et
-tu n'as pas pris l'occasion aux cheveux, passionné Rodolphe! Tu n'aurais
-eu ensuite qu'à pousser ta belle dans un cabinet, où tu l'aurais violée
-avec tout l'agrément possible. Tu n'avais qu'à vouloir pour faire de
-l'Antonysme première qualité, mais tu n'as pas voulu: c'est pourquoi je
-te méprise et te condamne à peser du sucre, pendant l'éternité!
-
-Le pauvre jeune homme faisait toutes ces réflexions, ou à peu près, en
-s'en revenant chez lui.
-
---Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi, beau garçon; moi, poëte;
-avec une femme qu'un Italien prendrait pour une Italienne, une femme
-ornée d'un mari et de tout ce qu'il faut pour établir une scène; avec
-une dague de Tolède ou peu s'en faut, et le plus grand désir d'en faire
-usage, je ne puis parvenir à me procurer le plus petit événement, le
-plus petit incident dramatique! c'est à en mourir de honte et de dépit!
-
-J'ai beau faire, tout s'emboîte le plus naturellement du monde.
-J'attaque la femme, elle ne me résiste pas; je veux entrer par la
-fenêtre, on me donne la clef de la porte. Le mari, au lieu d'être jaloux
-de moi, me donnerait sa femme à garder; il tombe du ciel et me prend
-presque sur le fait, il s'obstine à ne pas voir ce qui lui crève les
-yeux, et les coussins au pillage, et sa femme toute rouge et toute
-blanche, et moi dans l'état physique et moral le plus équivoque; il ne
-tire aucune induction de rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter
-par la croisée, comme la décence l'exigeait, au lieu de traîner sa femme
-par les cheveux tout autour de la chambre, ainsi qu'un mari dramatique
-doit faire, il me propose de jouer à l'écarté, et me gagne plus d'argent
-qu'il ne m'en faudrait pour me soûler à mort, moi et tous mes amis
-intimes!
-
-Je vois décidément que je suis né pour être un marchand de chandelles,
-et non pour être un second tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais
-c'est la vérité.
-
-Oh! mon Dieu! que faire de cette poésie qui bouillonne dans mon sein et
-qui dévore mon existence? où trouver une âme qui comprenne mon âme, un
-cœur qui réponde à mon cœur?
-
-Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses chats qui miaulaient
-du ton le plus piteux du monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte
-blanche en contralto, et son chat angora avec une voix de ténor qu'eût
-enviée Rubini.
-
-Ils vinrent à lui d'un air de contentement ineffable, Tom faisant
-chatoyer ses grandes prunelles vertes, la petite chatte en faisant le
-gros dos, le chat angora en dressant sa queue comme un plumet, et ils
-lui souhaitèrent sa bienvenue au mieux qu'ils purent.
-
-Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et lorsque Rodolphe,
-après l'avoir baisée au front assez distraitement, lui mit la main sur
-l'épaule pour passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement
-pour lui en éviter la fatigue, elle s'affaissa de telle sorte, que la
-main de Rodolphe glissa et retomba au long de son corps.
-
-Rodolphe, occupé de tout autre chose, ne fit pas attention à ce
-mouvement, et se coucha d'assez mauvaise humeur pour un homme qui vient
-d'avoir une bonne fortune.
-
-Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps dans la chambre, remua
-des porcelaines, ouvrit et ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en œuvre
-pour attirer l'attention de Rodolphe, et peut-être pour se faire engager
-à rester; mais Rodolphe avait d'excellentes raisons pour n'en rien
-faire. Voyant qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir, et se
-retira en jetant sur son maître, plus d'à moitié endormi, un long regard
-plein d'amour et de colère.
-
-Le lendemain matin, quand Mariette entra pour lui apporter à déjeuner,
-Rodolphe fit cette remarque qu'elle avait les yeux rouges.
-
-RODOLPHE.--Comme vous avez les yeux rouges, Mariette!
-
-MARIETTE.--Moi, monsieur?
-
-RODOLPHE.--Oui, vous.
-
-MARIETTE.--C'est apparemment que j'aurai mal dormi, ou que je viens de
-les frotter.
-
-RODOLPHE.--On dirait, en vérité, Mariette, que vous venez de pleurer.
-
-MARIETTE.--Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est pas mort de parent, que je
-sache.
-
-RODOLPHE.--Ce ne serait pas une raison pour pleurer, bien au contraire.
-Votre chocolat est détestable, il sent le brûlé d'une lieue à la ronde.
-
-MARIETTE.--J'ai fait de mon mieux.
-
-RODOLPHE.--Votre mieux est fort mal. Vous n'avez pas mis de sucre dans
-mon eau.
-
-MARIETTE.--Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pensé.
-
-RODOLPHE.--A quoi pensez-vous donc?
-
-Mariette, levant sur lui ses longues paupières, le regarda avec une
-expression si indéfinissable de douleur et de reproche, que Rodolphe ne
-put s'empêcher d'être ému et troublé, et, se repentant de lui avoir
-parlé avec dureté, lui fit quelques caresses, et lui dit quelques mots
-qui, dans la bouche d'un maître, pouvaient passer pour des excuses.
-
-Mariette se retira, et Rodolphe, demeuré seul, se prit, tout en tirant
-les moustaches de son vieux chat, à gémir sur sa malheureuse destinée.
-
-Lui qui s'était bâti d'avance un roman plein de scènes dramatiques et de
-péripéties sanglantes, rencontrer dans son chemin une coquette véritable
-et un mari encore plus véritable!
-
-De la plus belle situation du monde, n'avoir pu faire jaillir la moindre
-étincelle de passion: il y avait réellement de quoi se pendre!
-
-Trois heures sonnèrent. Il se rappela que madame de M*** l'avait prié de
-venir de bonne heure; il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa
-princesse; mais, au lieu de marcher du pas leste et bref d'un amoureux,
-il allait comme un limaçon, et l'on eût plutôt dit d'un écolier qui
-rampe à contre-cœur jusqu'au seuil de l'école, que d'un galant en bonne
-fortune.
-
-Il fut bien reçu: cela est inutile à dire. Au reste, cette entrevue ne
-différa en rien de la première, sauf les préliminaires qui furent
-singulièrement abréviés. Rodolphe se comporta très-honorablement pour un
-homme qui s'était déjà comporté très-honorablement la veille; cependant
-nous devons à la postérité de l'informer qu'il y eut plus de dialogue et
-moins de pantomime, quoique cette substitution n'eût pas tout à fait
-l'air d'être du goût de madame de M***.
-
-Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation: pourquoi les
-femmes aiment plus après, et les hommes avant? Je ne crois pas que cela
-tienne, comme elles le disent, à ce qu'elles ont l'âme plus élevée et
-les sentiments plus délicats. Un pauvre diable d'homme, qui a eu ce
-qu'on appelle une bonne fortune, est souvent bien infortuné, surtout
-s'il a le malheur de voir sa maîtresse tous les jours. Il y a une
-certaine amabilité qu'il est fort malaisé d'avoir à heure fixe, et c'est
-ce que les femmes ne veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles
-peuvent toujours être aimables, dans ce sens-là du moins, et c'est une
-des mille raisons pourquoi j'ai toujours désiré d'être femme.
-
-Somme toute, il est bien plus aisé d'être amoureux en expectative
-qu'amoureux en fonction. Dire: J'aime! est beaucoup moins pénible que de
-le prouver, avec cela que chaque preuve que l'on en donne rend la
-suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit, madame de M*** trouva
-encore Rodolphe charmant, et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais été
-aimée ainsi.
-
-Le mari revint: on dîna, et l'on partit ensemble vertueusement,
-patriarcalement et bourgeoisement, pour la première représentation de la
-pièce.
-
-Rodolphe afficha madame de M*** de la manière la plus indécente, et fit
-tout ce qu'il put pour exciter la jalousie du mari; celui-ci, charmé
-d'être allégé du soin de sa femme, s'obstinait à ne rien voir, et madame
-de M*** ne se contraignait guère pour répondre aux agaceries de
-Rodolphe.
-
-Décidément, ce mari-là était pétri d'une pâte sans levain.
-
-Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant que faire pour forcer M.
-de M*** à s'othellotiser un tant soit peu.
-
-Un éclair soudain lui illumina le cerveau. Il se donna un grand coup de
-poing sur le front, et renversa sa table par terre d'un coup de pied,
-comme quelqu'un qui vient d'avoir une idée phosphorescente.
-
---Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne pas y avoir songé plus
-tôt. Holà! Mariette, holà! une plume, de l'encre et du papier.
-
-Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il fallait pour
-écrire.
-
-Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans ses cheveux, roula les
-yeux, ouvrit les narines comme une sibylle sur le trépied, et commença
-ainsi:
-
- «Monsieur,
-
- «Il y a de par le monde une espèce de gens que je ne saurais
- honnêtement qualifier, qui cachent sous des dehors aimables la plus
- profonde démoralisation. Pour eux, il n'y a rien de respectable; les
- choses les plus sacrées sont tournées en dérision; l'innocence des
- filles, la chasteté des femmes, l'honneur des maris, tout ce qu'il y a
- de pur et de saint au monde leur est sujet de risée et de
- plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles, et, avec eux, la
- honte et l'adultère. J'ai appris avec douleur, monsieur, que vous
- receviez chez vous un nommé Rodolphe. Cet individu, que j'ai eu
- l'occasion de connaître et d'étudier à fond, est un homme extrêmement
- dangereux: sa réputation est fort mauvaise, et il vaut encore moins
- que sa réputation. Ses mœurs sont on ne peut plus dépravées et se
- dépravent de jour en jour; il n'y a pas de noirceur dont il ne soit
- capable: c'est littéralement ce qu'on appelle un drôle. Il est connu
- pour le nombre de femmes qu'il a séduites et perdues; car, malgré tous
- ses défauts, il ne manque ni d'esprit ni de beauté, ce qui le rend
- doublement à craindre. Si vous m'en croyez, monsieur, vous le
- surveillerez de près, ainsi que madame votre femme. Je souhaite de
- tout mon cœur qu'il ne soit pas déjà trop tard.
-
- «Quelqu'un qui s'intéresse sincèrement à votre honneur.»
-
- _Adresse de la lettre_.
-
- «A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain, nº...
-
- «En ville.»
-
-Rodolphe cacheta son étrange missive, l'envoya à la poste, et se frotta
-les mains, d'un air aussi réjoui qu'un membre du Caveau qui vient
-d'achever son dernier couplet.
-
---Par saint Alipantin! ceci est bien la scélératesse la plus
-machiavélique qui ait jamais été ourdie par un homme ou par une femme.
-Certainement c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait encore
-été employé. _O ter, quaterque!_ avoir fait du nouveau sous ce soleil où
-rien n'est nouveau, et cela avec la chose la plus usée du monde, une
-lettre anonyme, le pont aux ânes, la ressource de tous les petits
-intrigailleurs et machinateurs subalternes. Vraiment, je me respecte
-infiniment moi-même, et, si je le pouvais, je me mettrais à genoux
-devant moi. Se dénoncer soi-même au mari, cela est parfaitement inédit!
-S'il ne devient pas jaloux à ce coup, c'est qu'il est créé pour ne pas
-l'être, et je veux le proclamer comme le plus indifférent en matière de
-mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier marié, et le seul de tous
-qui soit à peu près certain de n'avoir pas été cocu, attendu qu'il était
-le seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison, car l'histoire du
-serpent et de la pomme me paraît terriblement louche, et doit
-nécessairement cacher quelque allégorie cornue.
-
-Ou le vieillard stupide dissimulera, épiera et nous prendra _flagrante
-delicto_, ou il éclatera sur-le-champ, et, de toutes les manières, il me
-fournira deux ou trois scènes poétiques et passionnées. Peut-être
-jettera-t-il madame de M*** par la fenêtre et me poignardera-t-il; cela
-aurait vraiment une tournure espagnole ou florentine qui me siérait à
-ravir.
-
-O cinquième acte tant rêvé, que j'ai poursuivi si opiniâtrément à
-travers toute la prose de la vie, que j'ai préparé avec tant de soin et
-de peine, te voilà donc arrivé! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme à
-la Berquin; je m'en vais devenir un héros de roman, et cela en réalité.
-Vienne un autre Byron, et je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai
-du remords et du sang au fond de ma destinée, et chaque poil de mes
-sourcils froncés couvrira un crime sous son ombre: les petites filles
-oublieront de sucrer leur thé en me regardant, et les femmes de trente
-ans songeront à leurs premières amours.
-
-Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***, fondant les plus grandes
-espérances sur son stratagème; il s'attendait à voir une scène de
-désolation, madame de M*** tout en pleurs et convenablement échevelée,
-le mari les poings crispés et arpentant la chambre d'un air
-mélodramatique: rien de tout cela.
-
-Madame de M***, en peignoir blanc, coiffée avec un soin remarquable,
-lisait un journal de modes, dont la gravure était tombée à terre, et que
-M. de M*** ramassait le plus galamment du monde.
-
-Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque chose
-d'extraordinaire: il en resta les yeux écarquillés sur le seuil de la
-porte, incertain s'il devait entrer ou sortir.
-
---Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchanté de vous voir. Et il
-n'y avait réellement rien de méphistophélique dans la manière dont il
-disait cela.
-
---Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de M***; vous arrivez à propos:
-nous nous ennuyons à périr. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien
-de contraint ou d'embarrassé dans la manière dont elle disait cela.
-
---Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura intérieurement
-Rodolphe. Est-ce que par hasard il n'aurait pas reçu ma lettre? Ce vieux
-drôle a un air de sécurité tout à fait insultant.
-
-La conversation roula pendant quelque temps sur des choses si
-insignifiantes, que ce serait une cruauté hors de propos que d'en
-assassiner le lecteur. Nous la reprenons à l'endroit intéressant.
-
-LE MARI.--A propos, Rodolphe, vous ne savez pas une chose?
-
-RODOLPHE.--Je sais plusieurs choses, mais je ne sais pas celle dont vous
-voulez me parler, ou du moins je ne m'en doute pas.
-
-LE MARI.--Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille!
-
-RODOLPHE.--Frédérick a chanté juste?
-
-LE MARI.--Non.
-
-RODOLPHE.--Onuphre est devenu raisonnable?
-
-LE MARI.--Non.
-
-RODOLPHE.--Théodore a payé ses dettes?
-
-LE MARI.--Plus drôle que cela.
-
-RODOLPHE.--Un cheval de fiacre a pris le mors aux dents? un académicien
-a composé une ode lyrique?
-
-LE MARI.--Toujours romantique! vous êtes vraiment incorrigible. Mais ce
-n'est pas cela: allons, devinez.
-
-RODOLPHE.--Je m'y perds.
-
-LE MARI, _avec triomphe_.--Mon ami, vous êtes un scélérat.
-
-RODOLPHE, _au comble de la joie_.--(_A part._) Enfin, voilà la scène qui
-arrive. (_Haut._) Je suis un scélérat!
-
-LE MARI, _toujours de plus en plus radieux_.--Vous êtes un scélérat! la
-chose est connue; vous avez une réputation infâme, et vous êtes pire que
-votre réputation.
-
-RODOLPHE, _charmé, mais affectant un air de dignité blessée_.--Monsieur,
-vous venez de me dire des choses bien étranges: je ne sais...
-
-LE MARI, _riant aux éclats, et faisant avec son nez plus de bruit que
-les sept trompettes devant Jéricho_. Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est
-qu'il a un air d'innocence, ce jeune scélérat! les plus matois s'y
-tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant Thésée. Allons, la
-main sur votre estomac, le bras en l'air,
-
- Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
-
-Hé! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.
-
-RODOLPHE, _à demi-voix_:
-
- Vieillard stupide, il l'aime!
-
-Hé! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (_Haut, et du ton le plus
-sépulcral._) Monsieur, votre gaieté est pour le moins intempestive.
-
-MADAME DE M***.--Tu es insupportable avec tes rires.
-
-RODOLPHE.--Faites-nous la grâce de nous communiquer le motif de votre
-hilarité, afin que nous la partagions.
-
-LE MARI.--Permettez-moi de déboutonner mon gilet, j'ai mal aux côtes.
-(_D'un ton tragique._) Vous voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme?
-
-RODOLPHE.--Je ne désire pas autre chose.
-
-LE MARI, _du même ton_.--Tremblez! (_Avec sa voix naturelle._)
-Approchez, monstre, que je vous dise cela dans le tuyau de l'oreille.
-
-RODOLPHE, _digne_.--Eh bien! monsieur?
-
-LE MARI, _avec l'accent de J. Prudhomme_.--Vous êtes l'amant de ma
-femme.
-
-MADAME DE M***.--Si vous continuez sur ce ton-là, je m'en vais; vous me
-direz quand vous aurez fini.
-
-RODOLPHE, _jouant l'homme atterré_.--L'amant de votre femme?
-
-LE MARI, _se frottant les mains_.--Oui; vous ne saviez pas cela?
-
-RODOLPHE, _naïvement_. (_A part._)--J'en ai eu la première nouvelle.
-(_Haut._) Mon Dieu non! et vous?
-
-LE MARI.--Ni moi non plus. Et, de cette façon, je serais le dernier[1]
-de M. Paul de Kock; minotaure, comme dit M. de Balzac; il a bien de
-l'esprit, ce garçon-là. Vraiment, ce serait d'un bouffon achevé.
-
- [1] Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient être
- embarrassés dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement
- pour l'interpréter. Nous leur éviterons cette peine. En ce temps, il
- venait de paraître un roman de M. Paul de Kock, intitulé _le Cocu_.
- Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se prélassait
- effrontément à tous les coins de rue et derrière les carreaux de
- tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand émoi parmi toute la
- gent liseuse. Les lèvres pudibondes des cuisinières se refusaient à
- prononcer l'épouvantable mot. Toutes les virginités de magasin
- étaient révoltées; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers.
- Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le maudit
- roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouvée cette honnête
- périphrase:--Avez-vous le dernier de M. de Kock?--Dernier de M. de
- Kock, par cette raison, a signifié cocu pendant quinze jours, et
- c'est à quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse ordinaire.
-
-RODOLPHE, _vexé de voir sa scène tourner en eau de boudin_.--C'est d'un
-bouffon achevé, comme vous le dites fort agréablement.
-
-LE MARI.--J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il y a une furieuse
-différence de l'indicatif au conditionnel. Hi! hi!
-
-RODOLPHE.--Comme il vous plaira, monsieur. Mais comment avez-vous fait
-cette découverte importante?
-
-LE MARI.--C'est une lettre qu'on m'a écrite, une lettre anonyme encore.
-Il n'y a rien que je méprise sur la terre comme une lettre anonyme.
-Gresset, le charmant auteur de _Vert-Vert_, a dit quelque part:
-
- Un écrit clandestin n'est pas d'un honnête homme.
-
-Je suis parfaitement de son avis.
-
-RODOLPHE, _gravement_.--Il faut être bien infâme pour...
-
-LE MARI, _tirant la lettre de sa poche_.--Tenez, lisez-moi cela. Qu'en
-pensez-vous? Cela n'est pas médiocrement curieux, c'est un vrai style de
-papier à beurre; c'est probablement quelque cuisinière renvoyée qui aura
-fabriqué cette belle missive pour me faire pièce et me mettre martel en
-tête.
-
-RODOLPHE, _un peu piqué dans son amour-propre d'auteur_.--Il me semble
-que le style n'est pas aussi mauvais que vous le dites: il est simple,
-correct, et ne manque pas d'une certaine élégance.
-
-LE MARI.--Fi donc! il est d'une platitude...
-
-MADAME DE M***, _impatientée_.--Messieurs, laissez là cette sotte
-conversation; c'est à périr d'ennui.
-
-LE MARI, _sans l'écouter_. Voyez donc à quoi tient la paix des ménages!
-A un fil; c'est effrayant. Hein! si j'avais été jaloux; mais
-heureusement je ne le suis pas. Je suis sûr de ma femme comme de
-moi-même, et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable...
-
-RODOLPHE, _de l'air d'un grand homme méconnu_.--Ah! monsieur,
-parfaitement incapable, sans fatuité...
-
-MADAME DE M***, _à part_.--Est-il fat! il grille de raconter toute
-l'affaire à mon mari, pour lui prouver qu'il est capable.
-
-LE MARI, _avec un clignement d'yeux excessivement malin_.--Quand je dis
-incapable, ce n'est pas physiquement, c'est moralement que j'entends la
-chose, mon jeune ami.
-
-MADAME DE M***, _d'un ton d'humeur très-marqué_.--En voilà assez
-là-dessus, jetez cette lettre au feu, et qu'il n'en soit plus question.
-
-LE MARI, _jetant la lettre au feu et prenant une attitude des plus
-solennelles_.--Voilà le cas que l'on doit faire des lettres anonymes.
-
-RODOLPHE, _sentencieusement_.--C'est le parti le plus sage.
-
-Décidément, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras parvenir à te procurer la
-plus petite péripétie; le drame ne veut évidemment pas de toi, et il se
-sauve aussitôt que tu fais ton entrée; je crains bien qu'il ne te faille
-rester bourgeois toute ta vie, et après ta mort, jusqu'au jugement
-dernier; car ta passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un
-menu fait de cocuage bien bête et bien commun; un épicier, un caporal de
-la garde nationale ne font pas autrement les cocus.
-
-Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en user de la sorte. Si
-j'étais toi, je me serais déjà pendu une vingtaine de fois. Il n'y a
-donc pas de corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon, pas de
-dague, pas de rasoir, pas de septième étage, pas de rivière! Les
-couturières amoureuses ont donc fait monter le charbon à un prix
-excessif et au-dessus de tes moyens, que tu restes là après à fumer le
-cigare de ta vie, comme un étudiant après avoir joué sa poule!
-
-O lâche! ô couard! jette-toi dans les latrines, comme feu l'empereur
-Héliogabale, si tu trouves les autres genres de mort que je viens de te
-proposer trop poncifs et trop académiques.
-
-Mon cher Rodolphe, je t'en supplie à deux genoux, fais-moi l'amitié de
-te tuer. Un suicide, quoique la chose soit assez commune et menace de
-devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure, et produit un
-effet assez poétique; cela te relèverait peut-être un peu aux yeux de
-mes lecteurs, qui te doivent trouver un bien misérable héros.
-
-Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage de me dispenser
-d'écrire le reste de ta vie. Je pourrais poser au bas de cette histoire
-interminable le bienheureux mot FIN, qui n'est pas, à coup sûr, attendu
-avec plus d'impatience par le lecteur que par moi, ton illustre
-biographe.
-
-D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde, et je t'assure, ô
-Rodolphe, que j'aimerais mille fois mieux m'aller promener au bois que
-de faire trotter ma plume éreintée et poussive tout le long de ces
-grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une vingtaine de
-lignes en prose poétique, comme les feuilletonistes ont l'habitude d'en
-faire chaque printemps sur le malheur qu'ils ont d'être obligés de voir
-des vaudevilles et des opéras comiques, et de ne pouvoir s'en aller à la
-campagne à Meudon ou à Montmorency. Mais je résisterai vertueusement à
-la tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des rossignols, ni
-des lilas, ni des pêchers, ni des pommiers, ni en général d'aucun légume
-quelconque; c'est pourquoi je demande que l'univers me vote des
-remercîments et me décerne une couronne civique.
-
-Et pourtant cela m'aurait été fort utile pour remplir cette feuille, où
-je ne sais en vérité que mettre, et l'imprimeur est là, dans
-l'antichambre, qui demande de la copie, et allonge ses griffes noires
-comme un vautour à jeun.
-
-Considérez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas comme les autres
-auteurs mes confrères, la ressource des clairs de lune et des couchers
-de soleil, pas la plus petite description de château, de forêt ou de
-ruines. Je n'emploie pas de fantômes, encore moins de brigands; j'ai
-laissé chez le costumier les pantalons mi-partis et les surcots
-armoriés; ni bataille, ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon
-livre ne se font pas plus violer que la vôtre ou celle de votre voisin:
-ni meurtre, ni pendaison, ni écartèlement, pas un pauvre petit cadavre
-pour égayer la narration et étouper les endroits vides.
-
-Vous voyez combien je suis malheureux, obligé tous les deux jours de
-fournir, jusqu'à ce que mort s'ensuive, une feuille in-octavo de
-vingt-six lignes à la page et de trente-cinq lettres à la ligne.
-
-Et, tel soin que je prenne de faire de petites phrases et de les couper
-par de fréquents alinéas, je ne puis guère voler qu'une vingtaine de
-lignes et une centaine de lettres à mon respectable éditeur, n'ayant pas
-eu l'idée de diviser mon histoire en chapitres, ou du moins ne l'ayant
-eue que trop tard.
-
-D'ailleurs, ce qui rend ma tâche encore plus difficile, je suis décidé à
-ne mettre dans ce volume que des choses mathématiquement admirables.
-Avec des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma dinde de marrons
-au lieu de truffes; vous êtes trop fins gourmets pour ne pas vous en
-apercevoir tout de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je veux
-éviter par-dessus toute chose.
-
-Rodolphe sortit tout désespéré de la platitude et du peu de tournure de
-la scène sur laquelle il avait tant compté. Il marchait devant lui, son
-mouchoir mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en arrière, sa
-cravate dénouée, ses deux pouces dans les goussets de sa culotte, dans
-l'attitude physique et morale d'un homme anéanti.
-
-Il se heurta contre quelque chose de trop flasque pour être une muraille
-et de trop dur pour être une nourrice, et il vit, à son grand
-ébahissement, que ce n'était autre chose que son ami Albert.
-
-RODOLPHE.--Sacrédieu! tu devrais bien prendre garde quand tu marches à
-ce que tu as devant toi.
-
-ALBERT.--Voici une morale assez déplacée, d'autant que tu allais le nez
-en terre, comme un porc qui cherche des truffes.
-
-RODOLPHE.--Merci de la comparaison; elle est flatteuse.
-
-ALBERT.--Un porc qui trouve des truffes vaut bien, ou je meure! un poëte
-qui ne trouve que des rimes.
-
-RODOLPHE.--De bonnes truffes sont bonnes, ceci est incontestable; mais
-de bonnes rimes ne sont pas à dédaigner, surtout par le temps qui court:
-une bonne rime est la moitié d'un vers.
-
-ALBERT.--Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu as beau faire, la rime
-est une viande bien creuse, et, si tu farcissais une poularde de rimes
-au lieu de truffes, je crois que personne ne goûterait l'innovation.
-
-RODOLPHE.--Et si je mettais une truffe au lieu d'une rime au bout de
-chaque vers?
-
-ALBERT.--Malgré tout le respect que je te dois, je crois que le débit en
-serait beaucoup plus sûr que de l'autre manière.
-
-RODOLPHE.--Parlons d'autre chose: voilà assez de concetti dépensés en
-pure perte. Puisque nous sommes seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir
-de l'esprit; cela est bon devant des bourgeois qu'on veut illusionner,
-et non autre part.
-
-ALBERT.--Soyons bêtes, puisque tu le veux; cela est pourtant plus
-difficile. Pour y parvenir plus aisément, je ne vais que te servir
-d'écho.
-
-RODOLPHE.--Où allais-tu?
-
-ALBERT.--Où allais-tu?
-
-RODOLPHE.--Chez toi.
-
-ALBERT.--Chez toi.
-
-RODOLPHE.--Te demander de me rendre un service...
-
-ALBERT, _vivement, et ne faisant plus l'écho_.--Mon cher ami, tu ne peux
-plus mal tomber: je n'ai pas le sou en ce moment-ci; en toute autre
-occasion, tu peux compter sur moi, mais il y a marée basse dans mes
-poches: nous sommes au quinze, et j'ai mangé tout l'argent du mois.
-
-RODOLPHE.--Qui te parle d'argent? C'est un service d'homme que je te
-demande.
-
-ALBERT.--Ah! c'est différent. Faut-il te servir de second dans un duel?
-Je te montrerai une botte...
-
-RODOLPHE.--Hélas! ce n'est pas pour cela.
-
-ALBERT.--Faut-il te faire un article laudatif sur tes dernières poésies?
-je suis prêt. Tu vois que je suis un homme dévoué.
-
-RODOLPHE.--Un plus grand service que tout cela. Tu connais madame de
-M***?
-
-ALBERT.--Belle question! c'est moi qui te l'ai fait connaître.
-
-RODOLPHE.--Tu connais aussi M. de M***?
-
-ALBERT.--La moitié au moyen de quoi elle fait un tout; vulgairement
-parlant, l'époux d'icelle; je le connais comme le mari de ma mère.
-
-RODOLPHE.--Tu sais aussi que j'ai une passion pour madame de M***?
-
-ALBERT.--Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai vue toute petite,
-ta passion; elle est venue au monde devant moi, au balcon de l'Opéra,
-ayant pour mère une bouteille de vin d'Espagne et pour père un bol de
-punch. Je l'ai enveloppée des langes de mon amitié, je l'ai bercée, je
-l'ai choyée jusqu'à ce qu'elle ait été grande fille et capable de
-marcher toute seule; j'ai entendu ses premiers bégayements et j'ai lu
-les premiers vers qu'elle ait bavés--ils étaient assez méchants, par
-parenthèse.--Tu vois que je suis parfaitement au courant.
-
-RODOLPHE.--Écoute, et tâche d'être sérieux, si tu peux, au moins une
-fois dans ta vie.
-
-ALBERT.--Je le serai cette fois, et une autre avec; seulement, ce sera
-quand je mourrai ou que je serai marié.
-
-RODOLPHE.--Je voulais me donner une tournure artiste, je voulais mêler
-un peu de poésie à ma prose, et je croyais qu'il n'y avait rien de
-meilleur pour cela qu'une belle et bonne passion bien conditionnée. Je
-me suis épris de madame de M***, sur la foi de sa peau brune et de ses
-yeux italiens; je ne pensais pas qu'avec des symptômes si évidents de
-fougue et de passion, l'on pût être aussi froide qu'une Flamande couleur
-de fromage, les cheveux roux et les prunelles bleues larges comme des
-molettes d'éperon; je m'attendais aux élans les plus forcenés, aux
-explosions les plus volcaniques, à des allures de lionne ou de tigresse.
-Mon Dieu! la femme à l'œil noir, aux narines roses et ouvertes, malgré
-son teint olivâtre et vivace, sa lèvre humide et lascive, a été douce
-comme un des moutons de madame Deshoulières, et tout s'est passé le plus
-tranquillement du monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme et
-enjoué à vous faire sauter au plafond. Je pensais qu'elle me pourrait
-fournir au moins vingt à trente sujets d'élégies; à grand'peine, en
-m'aidant de réminiscences de Pétrarque, ai-je pu en faire cinq ou six
-sonnets, qui, j'espère, me serviront pour une autre fois; car elle
-comprend autant la poésie que je comprends le grec, et je regarde les
-vers que je lui ai adressés comme des vers perdus. Oh! ma pauvre échelle
-de soie, avec quoi je pensais grimper à son balcon, je vois bien qu'il
-faut renoncer à se servir de toi, et continuer à passer bêtement par
-l'escalier, comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant plus où donner de
-la tête pour mouvementer un peu ce drame sans action, je me suis décidé
-à écrire au mari, sous le voile de l'anonyme, que j'étais du dernier
-mieux avec sa femme; j'espérais qu'il prendrait de la jalousie et ferait
-quelque scène; tout cela n'a abouti qu'à une citation de Gresset et à
-une invitation à revenir le lendemain.
-
-ALBERT.--Tout cela est fort douloureux, et je te conseille d'en faire un
-roman intime en deux volumes in-octavo: j'ai un libraire dans ma manche;
-il ne demanderait pas mieux que de le prendre; mais je ne vois pas
-autrement en quoi je te puis rendre service.
-
-RODOLPHE.--M'y voici. Tu es mon ami intime.
-
-ALBERT.--C'est un honneur que je partage avec deux ou trois cents
-autres.
-
-RODOLPHE.--Eh bien! pour l'amour de moi, fais la cour à madame de M***.
-
-ALBERT.--A ta maîtresse?
-
-RODOLPHE.--Oui.
-
-ALBERT.--Pardieu! ceci est nouveau. Je présume que tu veux te moquer de
-moi.
-
-RODOLPHE.--En aucune manière. Ce que je dis est-il donc bouffon?
-
-ALBERT.--Passablement.
-
-RODOLPHE.--Je n'ai pas envie de rire, je te jure.
-
-ALBERT.--Cela peut être, mais tu n'en es pas moins risible.
-
-RODOLPHE.--Qu'est-ce que cela te fait?
-
-ALBERT.--Oh! rien, absolument. Eh bien! mets que je fais la cour à ta
-maîtresse: après?
-
-RODOLPHE.--Ainsi, tu consens?
-
-ALBERT.--Je ne consens pas du tout; c'est une façon de parler seulement
-pour voir où tu en veux venir.
-
-RODOLPHE.--Alors je suis jaloux: tu comprends.
-
-ALBERT.--Pas le moins du monde; mais fais absolument comme si je
-comprenais.
-
-RODOLPHE.--Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement et dramatiquement,
-de l'Othello double et triple. Je vous surprends ensemble: comme tu es
-mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scène se composerait
-admirablement bien; il serait impossible de trouver rien de plus don
-Juan, de plus méphistophélique, de plus machiavélique et, de plus,
-adorablement scélérat. Alors, je tire ma bonne dague, et je vous
-poignarde tous les deux, ce qui est très-espagnol et très-passionné.
-Qu'en dis-tu?
-
-Ici Albert regarde à trois reprises Rodolphe de la tête aux pieds et des
-pieds à la tête, après quoi il s'enfuit, en faisant des cabrioles et en
-riant comme un voleur qui voit pendre un juge.
-
-Rodolphe, très-scandalisé, ravale sa salive, et tâche de prendre une
-attitude majestueuse.
-
-Voyant qu'Albert court toujours, il entre dans sa maison, aussi en
-colère que Géronte après avoir été bâtonné par Scapin.
-
-Cinq ou six jours se passèrent sans qu'il eût occasion de retourner chez
-madame de M***; il resta chez lui en tête-à-tête avec ses chats et
-Mariette.
-
-Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait en proie à quelque
-souffrance morale, avait perdu ses fraîches couleurs et sa belle gaieté;
-elle ne chantait plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par la
-chambre, et demeurait toute la journée à coudre dans l'embrasure de la
-fenêtre, ne faisant de bruit non plus qu'une souris. Rodolphe était on
-ne peut plus surpris de ce changement, et ne savait à quoi l'attribuer.
-N'ayant rien à faire, et la trouvant d'ailleurs plus intéressante avec
-sa pâleur nacrée et ses beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle
-ses anciennes privautés; car il est inutile de dire que ses
-conversations fréquentes avec madame de M*** avaient dû singulièrement
-nuire à ses dialogues avec Mariette. Mais celle-ci, loin de se prêter de
-bonne grâce aux caresses de son maître, ainsi qu'elle le faisait
-autrefois, se débattit courageusement, et, lui glissant entre les doigts
-comme une vraie couleuvre qu'elle était, elle courut se réfugier dans sa
-chambre, dont elle ferma la porte en dedans.
-
-Rodolphe tenta d'entamer des négociations à travers le trou de la
-serrure; mais ce fut une peine perdue, Mariette resta muette comme un
-poisson. Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient à rien,
-abandonna la partie, et reprit la lecture qu'il avait interrompue.
-
-Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle était habillée, et portait
-sous son bras un paquet assez gros. Rodolphe leva la tête, et la vit qui
-se tenait debout adossée au mur, sans proférer une seule parole.
-
-RODOLPHE.--Que signifie tout ceci, Mariette, et pourquoi avez-vous un
-paquet sous le bras?
-
-MARIETTE.--Cela signifie que je m'en vais et que je vous demande mon
-congé.
-
-RODOLPHE.--Votre congé? et pourquoi donc? N'êtes-vous pas bien ici, et
-mon service est-il si pénible que vous ne puissiez en venir à bout?
-Alors prenez quelqu'un pour vous aider, et restez.
-
-MARIETTE.--Monsieur, je n'ai pas à me plaindre, et ce n'est pas là le
-motif pourquoi je vous quitte.
-
-RODOLPHE.--Est-ce que j'aurais oublié, par hasard, de te payer ton
-dernier quartier de gages?
-
-MARIETTE.--Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur.
-
-RODOLPHE.--Alors, c'est que tu as trouvé une meilleure maison que la
-mienne?
-
-MARIETTE.--Non; car je m'en retourne chez nous, chez ma mère.
-
-RODOLPHE.--Tu ne t'en retourneras pas, car je veux te garder, moi. Quel
-est donc ce caprice?
-
-MARIETTE.--Ce n'est pas un caprice, ô mon maître! c'est une résolution
-immuable.
-
-RODOLPHE.--Une résolution immuable! c'est un singulier mot dans la
-bouche d'une femme, l'être le plus variable qui soit au monde. Tu
-resteras, Mariette.
-
-MARIETTE.--Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour disserter avec vous;
-mais tout ce que je sais, c'est que je ne coucherai pas ici.
-
-RODOLPHE.--C'est ce qui te trompe, ma toute belle; tu y coucheras, et
-avec moi encore!
-
-MARIETTE.--Pour cela, non, ou je ne m'appellerai pas Mariette.
-
-RODOLPHE.--Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il n'en soit plus parlé.
-Sais-tu, Mariette, que tu deviens monstrueusement vertueuse! Si cela
-continue, on te pourra mettre au calendrier, comme vierge et martyre.
-C'est pourtant quelque chose de bien ignoble et de bien rococo que la
-vertu, et je ne comprends pas à propos de quoi tu t'avises d'en avoir,
-étant passablement jolie et n'ayant guère que vingt ans. Laisse la vertu
-aux vieilles et aux difformes, celles-là seules font bien d'en avoir, et
-l'on doit les en remercier; mais avec de beaux yeux comme ceux-ci et une
-gorge comme celle-là, tu n'as pas le droit d'être vertueuse, et tu
-aurais mauvaise grâce à vouloir l'être. Allons, mauvaise, jette là ton
-paquet, et ne fais plus la bégueule; embrassons-nous, et soyons bons
-amis comme par le passé.
-
-MARIETTE.--Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi, monsieur; allez
-embrasser madame de M***.
-
-RODOLPHE.--J'en viens, et n'ai guère envie d'y retourner.
-
-MARIETTE.--Oh! les hommes! voilà comme ils sont, celle-ci et celle-là,
-tout leur est bon, et celle qui se trouve au-devant de leurs lèvres est
-toujours la préférée!
-
-RODOLPHE.--Tu philosophes avec une profondeur tout à fait surprenante,
-et ces hautes réflexions ne seraient pas déplacées dans un
-opéra-comique. Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je te
-préfère.
-
-MARIETTE, _laissant aller son paquet et se défendant
-faiblement_.--Monsieur Rodolphe, je vous en prie, n'allez plus chez
-madame de M***; c'est une méchante femme.
-
-RODOLPHE.--Tu ne la connais pas, comment peux-tu le savoir?
-
-MARIETTE.--C'est égal, j'en suis sûre; je ne peux pas souffrir cette
-femme. Oh! n'y allez plus, et je vous aimerai bien.
-
-RODOLPHE.--S'il ne faut que cela, petite, pour te rendre contente, c'est
-bien facile; mais explique-moi un peu comment cette idée t'est venue
-d'être jalouse de moi. Voilà assez longtemps que tu es à mon service, et
-tu ne t'en étais pas encore avisée.
-
-MARIETTE.--Comme vous parlez de cela, monsieur! Vous riez, et j'ai la
-mort dans l'âme. Ah! vous croyez que, pour être votre servante, j'ai
-cessé d'être femme; si vous avez compté sur cela, vous vous êtes trompé,
-et bien étrangement. Je sais que cela est bien hardi et bien audacieux à
-moi de vous aimer, vous, mon maître; mais je vous aime, est-ce ma faute
-à moi? je ne vous ai pas cherché, au contraire, et j'ai bien pleuré pour
-venir avec vous. Vous m'avez prise toute jeune à ma vieille mère, et
-vous m'avez amenée ici: me trouvant jolie, vous n'avez pas dédaigné de
-me séduire. Cela ne vous a pas été difficile: j'étais isolée, sans
-défense aucune; vous abusiez de votre ascendant de maître et de ma
-soumission de servante; et puis, à quoi bon le cacher? si je ne vous
-aimais pas encore, je n'avais pas d'autre amour; vous avez le premier
-éveillé mes sens, et cet enivrement m'a fait supporter des choses que je
-ne supporterai plus, je vous le déclare, je ne veux plus être pour vous
-un jouet sans conséquence, qu'on prend et qu'on jette là, une chose
-agréable à toucher comme une étoffe ou une fourrure; je suis lasse de
-tenir le milieu entre vos chats et votre chien. Moi, je ne sais pas,
-comme vous, séparer mon amour en deux: l'amour de l'âme pour celle-ci,
-l'amour du corps pour celle-là. Je vous aime avec mon âme et mon corps,
-et je veux être aimée ainsi. Je veux! c'est un étrange mot, n'est-ce
-pas, de moi à vous, de moi servante à vous maître? mais vous m'avez
-prise pour être votre servante et non votre maîtresse; si vous l'avez
-oublié, pourquoi ne l'oublierais-je pas?
-
-RODOLPHE, _à part_.--Par la virginité de ma grand'mère, voilà qui se
-pose assez passionnément. (_Haut et d'un ton caressant._) Pauvre
-Mariette! (_A part._) C'est décidé, je quitte l'autre.
-
-MARIETTE, _pleurant_.--Ah! Rodolphe, si vous pouviez savoir combien est
-douloureuse la position où je suis, vous pleureriez comme moi, tout
-insensible que vous êtes.
-
-RODOLPHE, _buvant ses larmes sur ses yeux_.--Allons donc, enfant, avec
-tes pleurs; tu me fais boire de l'eau pour la première fois depuis que
-j'ai atteint l'âge de raison.
-
-MARIETTE, _lui passant timidement le bras autour du col_.--Aimer et ne
-pouvoir le dire, sentir son cœur gros de soupirs et prêt à déborder, et
-ne pouvoir cacher sa tête sur le sein bien-aimé pour y pleurer à son
-aise, et n'oser risquer une caresse; être comme le chien, l'oreille au
-guet, l'œil attentif, qui attend qu'il plaise au maître de le flatter de
-la main: voilà quel est notre sort. Oh! je suis bien malheureuse!
-
-RODOLPHE, _ému_.--Tu es bête comme plusieurs oies. Qui t'empêche de me
-dire que tu m'aimes, et de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce
-n'est pas moi, j'espère.
-
-MARIETTE.--Qu'ont donc les autres femmes de plus que moi? Je suis aussi
-belle que plusieurs qui ont la réputation de l'être beaucoup. C'est vous
-qui l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous croire, mais
-je vous crois. On ne prend guère la peine de flatter sa servante; à quoi
-bon? on n'a qu'à dire «je veux,» cela est plus commode. Voyez mes
-cheveux, ils sont noirs et à pleines mains: je vous ai souvent entendu
-louer les cheveux noirs; mes yeux sont noirs comme mes cheveux: vous
-avez dit bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux bleus; mon
-teint est brun, et, si je suis pâle, ô Rodolphe! c'est que je vous aime
-et que je souffre. Si vous avez fait la cour à cette femme, c'est parce
-qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai tout cela, Rodolphe,
-je suis plus jeune qu'elle, et je vous aime plus qu'elle ne peut vous
-aimer; car son amour est né dans les rires, et le mien dans les larmes,
-et cependant vous ne faites pas attention à moi; pourquoi? parce que je
-suis votre servante, parce que je veille sur vous nuit et jour, parce
-que je vais au-devant de tous vos désirs, et que je me dérange vingt
-fois dans une heure pour satisfaire vos moindres caprices. Il est vrai
-que vous me jetez au bout de l'année quelques pièces d'argent; mais,
-croyez-vous que de l'argent puisse dédommager d'une existence détournée
-au profit d'un autre, et que la pauvre servante n'ait pas besoin d'un
-peu d'affection pour se consoler de cette vie toute de dévouement et
-d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux et de belles robes, si j'étais
-la femme d'un notaire ou d'un agent de change, vous monteriez la garde
-sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux d'un coup d'œil lancé à
-travers la persienne.
-
-RODOLPHE.--Je ne suis pas assez platonique pour cela. Je t'aime plus,
-étant ce que tu es, que la plus grande dame de la terre. C'est convenu,
-tu restes?
-
-MARIETTE.--Et madame de M***? vous savez ce que j'ai dit.
-
-RODOLPHE.--Qu'elle aille au diable! je romps avec elle. (_A part._) Il y
-a plus de passion véritable dans cette pauvre fille que dans vingt
-mijaurées de cette espèce, et d'ailleurs elle est plus jolie.
-
-MARIETTE.--Vous me promettez donc...
-
-RODOLPHE.--Sur tes yeux et ta bouche.
-
-MARIETTE, _avec explosion_.--Je reste!
-
-RODOLPHE.--Çà! notre chambrière, maintenant que vous voilà promue au
-grade de notre maîtresse en titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace
-et fasse votre ouvrage.
-
-MARIETTE.--Non, Rodolphe, je veux être ici seule avec vous, et
-d'ailleurs je vous aime trop pour laisser le soin de vous servir à une
-autre.
-
-RODOLPHE.--Tu es une bonne fille et je suis un grand sot d'avoir été
-chercher si loin le trésor que j'avais chez moi. Je t'aime de cœur et de
-corps, je me sens en humeur tout à fait pastorale, et nous allons
-refaire à nous deux les amours de Daphnis et Chloé. (_Il la prend sur
-ses genoux et la berce comme un petit enfant._)
-
-_Intrat_ ALBERT, _l'homme positif_.--Voilà un groupe qui se compose
-assez bien; mais je doute fort qu'il fût du goût de madame de M***, si
-elle le voyait.
-
-RODOLPHE.--Je voudrais qu'elle le vît.
-
-ALBERT.--Tu ne l'aimes donc plus?
-
-RODOLPHE.--Est-ce que je l'ai aimée?
-
-ALBERT.--A vrai dire, j'en doute. Et ta passion d'artiste?
-
-RODOLPHE.--Au diable la passion! je courais après elle, elle est venue
-chez moi.
-
-ALBERT.--C'est toujours ainsi. Je suis charmé de te voir revenu à des
-sentiments raisonnables. Je vote des remercîments à Mariette pour cette
-cure importante.
-
-MARIETTE.--Ce n'est pas sans peine, monsieur Albert, que je l'ai opérée.
-
-ALBERT.--Je le crois, le malade était au plus mal: gare les rechutes!
-
-MARIETTE.--Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille.
-
-RODOLPHE.--N'aie pas peur, ma petite Mariette, tu es trop jolie et trop
-bonne pour qu'il y ait le moindre danger.
-
-ALBERT.--O mon ami! il faut être bien fou pour sortir de chez soi dans
-l'espoir de rencontrer la poésie. La poésie n'est pas plus ici que là,
-elle est en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations à tous
-les sites de la terre, et qui n'aperçoivent pas qu'ils ont à dix lieues
-de Paris ce qu'ils vont chercher au bout du monde. Combien de
-magnifiques poëmes se déroulent depuis la mansarde jusqu'à la loge du
-portier, qui n'auront ni Homère ni Byron! combien d'humbles cœurs se
-consument en silence, et s'éteignent sans que leur flamme ait rayonné au
-dehors! que de larmes ont coulé que personne n'a essuyées! que de
-passions, que de drames que l'on ne connaîtra jamais! que de génies
-avortés, que de plantes étiolées faute d'air! Cette chambre où nous
-sommes, toute paisible, toute calme, toute bourgeoise qu'elle est, a
-peut-être vu autant de péripéties, de tragédies domestiques et de drames
-intérieurs, qu'il s'en est joué pendant un an à la Porte-Saint-Martin.
-Des époux, des amants y ont échangé leurs premiers baisers; des jeunes
-femmes y ont goûté les joies douloureuses de la maternité; des enfants y
-ont perdu leur vieille mère. On a ri et l'on a pleuré, on a aimé et l'on
-a été jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a râlé et l'on est mort
-entre ces quatre murs: toute la vie humaine dans quelques pieds. Et les
-acteurs de tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivré, un
-poignard et un nom en _i_ ou en _o_, n'en avaient pas moins de colère et
-d'amour, de vengeance et de haine, et leur cœur, pour ne pas battre sous
-un pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort ni moins vite.
-Les dénoûments de ces tragédies réelles, pour ne pas être un coup de
-poignard ou un verre de poison, n'en étaient pas moins pleins de terreur
-et de larmes. Je te le dis, ô mon ami, la poésie, toute fille du ciel
-qu'elle est, n'est pas dédaigneuse des choses les plus humbles; elle
-quitte volontiers le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dorées au
-long de son dos pour se venir seoir au chevet de quelque grabat sous une
-misérable mansarde; elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et
-les simples, et leur dit de venir à elle. La poésie est partout: cette
-chambre est aussi poétique que le golfe de Baïa, Ischia, ou le lac
-Majeur, ou tout endroit réputé poétique; c'est à toi de trouver le filon
-et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande une place de
-surnuméraire dans quelque administration, ou fais des articles de
-critique pour quelque journal, car tu n'es pas poëte, et la muse
-détourne sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans ces murs que s'est
-passée la meilleure partie de ton existence; tu as eu là tes plus beaux
-rêves, tes visions les plus dorées. Une longue habitude t'en a rendu
-familiers les coins les plus secrets: tes angles sortants s'adaptent on
-ne peut mieux avec leurs angles rentrants, et, comme le colimaçon, tu
-t'emboîtes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles t'aiment et te
-connaissent, et répètent ta voix ou tes pas plus fidèlement que tous
-autres; ces meubles sont faits à toi, et tu es fait à eux. Quand tu
-entres, la bergère te tend amoureusement les bras et meurt d'envie de
-t'embrasser; les fleurs de ta cheminée s'épanouissent et penchent leur
-tête vers toi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et
-l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre à terre pour arriver à l'heure
-dont le son vaut pour toi toutes les musiques célestes, à l'heure du
-dîner ou du déjeuner; ton lit te sourit discrètement du fond de
-l'alcôve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux pourprés, semble te
-dire que tu as vingt ans et que ta maîtresse est belle; la flamme danse
-dans l'âtre, les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux
-chantent, les chats font ronron; tout prend une voix pour exprimer le
-contentement; le tilleul du jardin allonge ses branches à travers la
-jalousie pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue; le soleil
-vient au-devant de toi par la croisée et les atomes valsent plus
-allègrement dans les rais lumineux. La maison est un corps dont tu es
-l'âme et à qui tu donnes la vie: tu es le centre de ce microcosme.
-Pourquoi donc vouloir se déplacer et devenir accessoire, lorsqu'on peut
-être principal? O Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes tes
-enluminures espagnoles ou italiennes. Une plante perd sa saveur à être
-changée de climat, les pastèques du Midi deviennent des citrouilles dans
-le Nord, les radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te transplante
-pas toi-même, ce n'est que dans le sol natal que l'on peut plonger de
-puissantes et profondes racines: d'un bon et honnête garçon que tu es,
-ne cherche pas à devenir un petit misérable bandit, à qui le premier
-chevrier des Abruzzes donnerait du pied au cul, et qu'il regarderait à
-juste titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui t'aime bien, et,
-sans te soucier si tu as ou non une tournure d'artiste, fais tes vers
-comme ils te viendront; c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une
-existence d'homme qui, sans être très-dramatique, n'en sera pas moins
-douce, et te mènera par une route unie et sablée au but inconnu où nous
-allons tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel avec lui,
-mais ne l'assassine pas à la mode italienne, parce que l'on te
-guillotinerait immanquablement, ce qui me fâcherait fort, car tu vaux
-trop, quoique tu sois un grand fou.
-
-En faveur de l'amitié que je te porte, pardonne-moi la longue tartine
-que je viens de te faire avaler, et sur quoi j'étale depuis une heure
-les confitures de mon éloquence; passe-moi, en outre, une allumette pour
-allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance égale au service.
-
-Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bientôt un nuage de fumée emplit la
-chambre. La soirée se passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se
-retira fort tard.
-
-Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit à faire, et de nouvelles
-couleurs commençaient à poindre sur ses joues rondes et potelées.
-
-Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait déjà pris un amant quand
-Rodolphe la quitta, le tout par crainte d'en manquer.
-
-Et M. de M***? il resta ce qu'il était, c'est-à-dire le plus dernier de
-M. Paul de Kock qu'il soit possible d'être, si les façons de plus font
-quelque chose à l'affaire.
-
-Rodolphe et madame de M*** se rencontrèrent quelquefois depuis dans le
-monde; ils se traitèrent avec toute la politesse imaginable, et comme
-des gens qui se connaissent à peine. La belle chose que la civilisation!
-
-Enfin, nous voilà arrivés au bout de cette admirable épopée, je dis
-épopée avec une intention marquée; car vous pourriez prendre ceci pour
-une histoire libertine, écrite pour l'édification des petites filles.
-
-Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe très-profond sous
-cette enveloppe frivole: au cas que vous ne vous en soyez pas aperçu, je
-vais vous l'expliquer tout au long.
-
-Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues désirs, cherchant le beau
-et la passion, représente l'âme humaine dans sa jeunesse et son
-inexpérience; madame de M*** représente la poésie classique, belle et
-froide, brillante et fausse, semblable en tout aux statues antiques,
-déesse sans cœur humain, et à qui rien ne palpite sous ses chairs de
-marbre; du reste, ouverte à tous, et facile à toucher, malgré ses
-grandes prétentions et tous ses airs de hauteur; Mariette, c'est la
-vraie poésie, la poésie sans corset et sans fard, la muse bonne fille,
-qui convient à l'artiste, qui a des larmes et des rires, qui chante et
-qui parle, qui remue et palpite, qui vit de la vie humaine, de notre vie
-à nous, qui se laisse faire à toutes les fantaisies et à tous les
-caprices, et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il est sublime.
-
-M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose bête, la raison butorde
-de l'épicier; il est marié à la fausse poésie, à la poésie classique:
-cela devait être. Il est inférieur à sa femme; ceci est un sous-mythe
-excessivement ingénieux, qui veut dire que M. Casimir Delavigne est
-inférieur à Racine, qui est la poésie classique incarnée. Il est cocu,
-M. de M***, cela généralise le type; d'ailleurs, la fausse poésie est
-accessible à tous, et ce cocuage est tout allégorique.
-
-Albert, qui ramène Rodolphe dans le droit chemin, est la véritable
-raison, amie intime de la vraie poésie, la prose fine et délicate qui
-retient par le bout du doigt la poésie qui veut s'envoler, de la terre
-solide du réel, dans les espaces nuageux des rêves et des chimères:
-c'est don Juan qui donne la main à Childe-Harold.
-
-J'espère que voilà une superbe explication à laquelle vous ne vous
-attendiez guère, garde national de lecteur que vous êtes.
-
-Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe sera de votre
-goût, mais j'ai assez bonne opinion de vous pour croire qu'en pareille
-occurrence vous n'eussiez pas hésité entre _celle-ci_ et _celle-là_.
-
-
-
-
-ELIAS WILDMANSTADIUS
-
-OU
-
-L'HOMME MOYEN AGE
-
-
- ... Laudator temporis acti.
-
- HORACE.
-
- La cathédrale rugueuse était sa carapace.
-
- VICTOR HUGO.
-
-
-Parmi les innombrables variétés de Jeunes-France, une des plus
-remarquables, sans contredit, est celle dont nous allons nous occuper.
-Il y a le Jeune-France byronien, le Jeune-France artiste, le
-Jeune-France passionné, le Jeune-France viveur, chiqueur, fumeur, avec
-ou sans barbe, que certains naturalistes placent entre les pachydermes,
-d'autres dans les palmipèdes, ce qui nous paraît également fondé. Mais
-de toutes ces espèces de Jeunes-France, le Jeune-France moyen âge est la
-plus nombreuse, et les individus qui la composent ne sont pas
-médiocrement curieux à examiner. J'en chercherai un entre tous, ami
-lecteur; il pourra te donner une idée du genre, si tu n'as pas eu le
-bonheur d'en voir un vivant ou empaillé. Comme il est mort, je puis te
-dire son véritable nom: il se nommait Elias Wildmanstadius; c'était un
-très-beau nom pour un homme moyen âge, d'autant que ce n'était pas un
-pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop rire de lui, car
-c'était mon ami, et il fut sincère dans sa folie, bien différent de tant
-d'autres, qui ne le sont que par mode et par manière.
-
-J'espère que vous me pardonnerez l'espèce de teinte sentimentale
-répandue sur ce récit. Songez qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher
-camarade, et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de faire reposer
-un peu mes lèvres, qui, depuis trois cents pages environ, se tordent en
-ricanements sardoniques.
-
-L'ange chargé d'ouvrir aux âmes la porte de ce monde, par la plus
-inexplicable des distractions, n'avait livré passage à la sienne
-qu'environ trois cents ans après l'époque fixée pour son entrée dans la
-vie.
-
-Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette âme du quinzième siècle au
-dix-neuvième, ces croyances et ces sympathies d'un autre âge au milieu
-d'une civilisation égoïste et prosaïque, se trouvait aussi dépaysé qu'un
-sauvage des bords de l'Orénoque dans un cercle de fashionables
-parisiens.
-
-Se sentant gauche et déplacé dans cette société pour laquelle il n'était
-pas fait, il avait pris le parti de s'isoler en lui-même et de se créer
-une existence à part. Il s'était bâti autour de lui un moyen âge de
-quelques toises carrées, à peu près comme un amant qui, ayant perdu sa
-maîtresse, fait lever son masque en cire, et habille un mannequin des
-vêtements qu'elle avait coutume de porter.
-
-A cet effet, il avait loué une des plus vieilles maisons de S***, une
-maison noire, lézardée, aux murailles lépreuses et moisies, avec des
-poutres sculptées, un toit qui surplombe, des fenêtres en ogive, aux
-carreaux en losange, tremblant au moindre coup de vent dans leur résille
-de plomb.
-
-Il la trouvait un peu moderne; elle ne datait que de 1550 tout au plus.
-Quelques bossages vermiculés, quelques refends, quelques essais timides
-de colonnes corinthiennes, où le goût de la Renaissance se faisait déjà
-sentir, gâtaient, à son grand regret, la façade de la rue et altéraient
-la pureté toute gothique du reste de l'édifice.
-
-C'était d'ailleurs la maison la plus incommode de toute la ville.
-
-Les portes mal jointes, les châssis vermoulus laissaient passer la bise
-comme un crible. La cheminée au manteau blasonné, sous lequel toute une
-famille se fût assise, eût avalé un chêne entier à chaque bouchée de sa
-gueule énorme; il eût fallu deux hommes pour changer de place ses lourds
-chenets de fer, ornés de grosses boules de cuivre.
-
-Les tapisseries de haute lisse, représentant des passes d'armes et des
-sujets de chevalerie, s'en allaient en lambeaux; les murs suaient à
-grosses gouttes à force d'humidité; quelques tableaux noirs et enfumés
-étaient pendus çà et là dans leurs cadres poudreux.
-
-Pour compléter l'illusion, Elias Wildmanstadius avait rassemblé à grands
-frais les meubles les plus anciens qu'il eût pu trouver: de grands
-fauteuils de chêne à oreillettes, couverts de cuir de Cordoue avec des
-clous à grosses têtes, des tables massives aux pieds tortus, des lits à
-estrade et à baldaquin, des buffets d'ébène, incrustés de nacre, rayés
-de filets d'or, des panoplies de diverses époques, tout ce bagage
-rouillé et poussiéreux, qu'un siècle qui s'en va laisse à l'autre comme
-témoin de son passage, et que les peintres disputent aux antiquaires
-chez les marchands de curiosités.
-
-Afin d'être assorti à ces meubles et de ne pas faire dissonance, il
-portait toujours chez lui un costume du moyen âge.
-
-Rien n'était plus divertissant que de le voir, ce bon Elias
-Wildmanstadius, avec un surcot de samit armorié, des jambes mi-parties,
-des souliers à la poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon
-en tête, la dague et l'aumônière au côté, se promener gravement, à
-travers les salles désertes, comme une apparition des temps passés.
-Quelquefois il se revêtait d'une armure complète, et il prenait un grand
-plaisir à entendre le son de fer qu'il rendait en marchant.
-
-Cet amour de l'antiquité s'étendait jusque sur la cuisine: il fallait
-mettre sur sa table des drageoirs et des hanaps; il ne voulait manger
-que faisans avec leurs plumes, paons rôtis, ou toute autre viande
-chevaleresque. Dès qu'il voyait paraître quelque mets plus bourgeois et
-plus confortable, il entrait en fureur, et il aurait presque battu
-Marthe, sa vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro ou du
-lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise.
-
-Par le même motif, il n'admettait dans sa bibliothèque aucun livre
-imprimé, à moins que ce ne fût en gothique; car il détestait l'invention
-de Guttemberg autant que celle de l'artillerie.
-
-En revanche, les rayons étaient chargés de force beaux manuscrits sur
-vélin, aux coins et aux fermoirs d'argent, à la reliure de parchemin ou
-de velours.
-
-Il admirait avec une naïveté d'enfant les images des frontispices, les
-fleurons des marges, les majuscules ornées aux commencements des
-chapitres; il s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils
-d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux ailes blanches et
-roses; il avait peur des diables et des dragons, et croyait à toute
-légende, si absurde qu'elle fût, pourvu que le texte fût en bonne
-gothique ligaturée et le titre en grandes lettres rouges.
-
-En peinture, ses opinions étaient fort étranges: au delà des tableaux du
-quinzième siècle, il ne voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse,
-Jacquemain Gringoneur, Giotto, Pérugin et quelques peintres de ce genre.
-Raphaël commençait à être trop nouveau pour lui.
-
-De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart et Weber, il ne
-connaissait rien; au lieu du _Di tanti palpiti_, il chantait:
-
- Tout est verlore,
- La tintelore,
- Tout est frelore, bei Gott!
-
-de la défaite des Suisses à Marignan, par Clément Janequin, ou quelque
-autre air d'Ockeghem, de Francesco Rosello, de Constantio Festa ou
-d'Hobrecht: il n'allait pas plus loin.
-
-Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui, il n'en savait pas le
-nom; en récompense, il savait à merveille ce que c'était qu'une
-sambucque, des naquerres, des regales, une épinette, un psaltérion et un
-rebec: il en eût même joué au besoin.
-
-En littérature, il eût cité juste le plus obscur roman: Parténopeux de
-Blois, Huon de Bordeaux, Atys et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos,
-Perceforest, et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de Gœthe.
-Il vous eût raconté de point en point la chronique de tel roitelet
-breton antérieur à Grâlon et à Konan, et vous l'eussiez fort surpris en
-lui parlant de Napoléon.
-
-Lorsqu'il était forcé d'écrire à quelqu'un, c'était dans un style si
-plein d'archaïsme, avec un caractère si hors d'usage, qu'il était
-impossible d'en déchiffrer un mot, et qu'il fallait en déférer au
-chartrier de la ville.
-
-Sa conversation était hérissée d'expressions vieillies, de tours tombés
-en désuétude, si bien que chaque phrase était une énigme, et qu'il y
-fallait un commentaire.
-
-Pourtant, avec tout cela, il avait une âme aimante et pieuse; il
-comprenait l'art, mais l'art naïf et qui croit à son œuvre, l'art
-gothique, patient et enthousiaste, qui fait des miniatures géantes, des
-basiliques travaillées en bijou, des clochers de deux cents pieds, finis
-comme des chatons de bague. Il sentait admirablement bien
-l'architecture; il eût trouvé Notre-Dame et la cathédrale de Bourges, si
-elles avaient été à faire. Trois cents ans plus tôt, le nom d'Élias
-Wildmanstadius nous fût parvenu, porté par l'écho des siècles, avec ces
-quelques noms rares qui surnagent et ne meurent point; mais, comme
-beaucoup d'autres, il avait manqué son entrée en ce monde, il n'était
-qu'une espèce de fou; il eût été un des plus hauts génies, sa vie eût
-été pleine et complète: il était obligé de se créer une existence
-factice et ridicule, et de se jouer lui-même de lui.
-
-Choqué de la tournure bourgeoise et mercantile des habitants, de la
-monotonie anti-pittoresque des maisons neuves, il en était réduit à ne
-pas sortir, ou, s'il le faisait, ce n'était que pour visiter et pour
-fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathédrale. C'était le plus
-grand plaisir qu'il eût; il y restait des heures entières en
-contemplation. Le clocher déchiqueté à jour, les aiguilles évidées, les
-pignons tailladés en scie, les croix à fleurons, les guivres et les
-tarasques montrant les dents à l'angle de chaque toit, les roses des
-vitraux toujours épanouies, les trois porches avec leurs collerettes de
-saints, leurs trèfles mignonnement découpés, leurs faisceaux de colonnes
-élancées et fluettes, les niches curieusement ciselées et toutes folles
-d'arabesques, les bas-reliefs, les emblèmes, les figures héraldiques, la
-plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la plus imperceptible
-maille de ce tulle de granit, il aurait tout dessiné sans rien voir,
-tellement il avait présent à la mémoire jusqu'au moindre détail de son
-église bien-aimée. La cathédrale, c'était sa maîtresse à lui, la dame de
-ses pensées; il ne lui eût pas fait infidélité pour la plus belle des
-femmes: il en rêvait, il en perdait le boire et le manger; il ne se
-trouvait à l'aise qu'à l'ombre de ses vieilles ogives: il était là chez
-lui: le fond était en harmonie avec le personnage. A force de vivre avec
-les colonnettes fuselées, au milieu des piliers sveltes et minces, il en
-avait en quelque sorte la forme: à le voir si maigre et si long, on
-l'eût pris pour un pilier de plus, ses cheveux bouclés ne ressemblant
-pas mal aux acanthes des chapiteaux.
-
-Il avait étudié à fond l'histoire de la basilique et de sa construction;
-il vous eût dit précisément à quelle année avaient été bâtis le chœur et
-l'abside, le maître-autel et le jubé, la nef et les chapelles latérales;
-il avait constaté l'âge de chaque pierre; il savait combien avait coûté
-la menuiserie des stalles, du banc de l'œuvre et de la chaire, ce qu'il
-avait fallu de temps pour poser la clef de voûte, suspendre la lancette
-et le pendentif; il lisait couramment les inscriptions de toutes les
-tombes; il expliquait les blasons; il connaissait le sujet de tous les
-tableaux et de toutes les peintures des vitrages; il vous eût conté
-comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient, était le premier qu'on eût
-vu en Europe; et bien d'autres, si vous l'eussiez laissé faire, car il
-ne tarissait pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure
-s'animait singulièrement, ses yeux, d'un bleu terne, brillaient d'un
-éclat extraordinaire.
-
-Cette pauvre âme, oubliée dans un coin du ciel par son ange gardien,
-amoureux sans doute de quelque Éloa, et jetée ensuite dans un monde dont
-toutes ses sœurs s'en étaient allées, nageait alors dans une joie
-ineffable et pure: elle se croyait en 1500.
-
-Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius sculptait, avec un
-canif, de petites cathédrales de liége, peignait des miniatures à la
-manière gothique, transcrivait de vieilles chroniques, et faisait des
-portraits de vierges, avec des auréoles et des nimbes d'or.
-
-Il vécut ainsi fort longtemps, peu compris et ne pouvant comprendre. Sa
-fin fut digne de sa vie. Il y a deux ans, le tonnerre tomba sur la
-cathédrale, et y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie
-mystérieuse, le bon Elias mourut de mort subite, précisément à la même
-heure, dans sa maison (c'est celle qui fait l'angle du vieux marché, et
-où l'on voit une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment où il
-achevait un dessin de la cathédrale. On l'enterra, comme il l'avait
-toujours demandé, dans la chapelle où il avait passé tant d'heures de sa
-vie, sous la pierre qu'il avait usée de ses genoux. Il est maintenant
-là-haut, en compagnie des chérubins, de la Vierge et des saints, qu'il
-aimait tant, dans son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne
-manquerait rien à son bonheur, si l'épitaphe de son tombeau n'était pas
-en style et en caractères évidemment modernes.
-
-
-
-
-LE BOL DE PUNCH
-
- L'orgie échevelée.
-
- DE BALZAC.
-
- L'orgie échevelée.
-
- JULES JANIN.
-
- L'orgie échevelée.
-
- P.-L. JACOB.
-
- L'orgie échevelée.
-
- EUGÈNE SUE.
-
-
-C'était une chambre singulière que celle de notre ami Philadelphe. Elle
-avait bien, comme toutes les chambres possibles, comme la vôtre ou la
-mienne, quatre murs avec un plafond et un plancher, mais la façon dont
-elle était décorée lui donnait une physionomie étrangement incongrue.
-
-Les peintures les plus bizarres étaient appendues aux murs dans des
-cadres curieusement sculptés; des pastels de la Régence, fardés et
-souriants, se pavanaient à côté de roides figures d'anges sur fond d'or,
-dans la manière de Giotto ou d'Orcagna.
-
-Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long des lambris, si
-serrées et si mal en ordre, qu'on ne pouvait en voir une seule sans en
-déranger deux ou trois.
-
-Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fête galante de Pater couvrait
-la figure d'une sibylle de Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait
-du pied au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud, une
-nudité charnue et sensuelle de Rubens faisait baisser les yeux à un
-dessin ascétique de Moralès, une gouache libertine de Boucher montrait
-impudemment son derrière à une prude madone du rigide Albert Dürer; la
-muraille était hérissée d'antithèses, comme une tragédie du temps de
-l'empire.
-
-Sur toutes les tables, les consoles, les guéridons, les chaises, les
-fauteuils, et en général sur tout ce qui présentait une surface à peu
-près plane, étaient entassés une foule d'objets de formes baroques et
-disparates.
-
-Dans une duchesse inoccupée, au milieu de plats bosselés et d'émaux de
-Bernard de Palissy, une longue fiole flamande allongeait son col de
-cigogne.
-
-Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles salanganes, des carpes
-et des chats verts de la Chine, jonchaient des escabeaux vermoulus du
-temps de Louis XIII.
-
-Une tête de mort, des besicles sur le nez, une calotte grecque sur le
-crâne, une pipe culottée entre les mâchoires, faisait la grimace à un
-magot de porcelaine placé à l'autre bout de la cheminée; des mandragores
-difformes se tortillaient hideusement, pêle-mêle avec des pétrifications
-et des madrépores, sur un rayon vide de la bibliothèque.
-
-Sur la table du milieu, c'était bien autre chose: il était certainement
-impossible de réunir dans un plus petit espace un plus grand nombre
-d'objets ayant de la tournure et du caractère:
-
-Une babouche turque,
-
-Une pantoufle de marquise,
-
-Un yatagan,
-
-Un fleuret,
-
-Un missel,
-
-Un Arétin,
-
-Un médaillon d'Antonin Moine,
-
-Du papel español para cigaritos,
-
-Des billets d'amour,
-
-Une dague de Tolède,
-
-Un verre à boire du vin de Champagne,
-
-Une épée à coquille,
-
-Des priapées de Clodion,
-
-Une petite idole égyptienne,
-
-Des paquets de différents tabacs (lesdits paquets largement éventrés et
-laissant voir leurs blondes entrailles),
-
-Un paon empaillé,
-
-Les _Orientales_ de Victor Hugo,
-
-Une résille de muletier,
-
-Une palette,
-
-Une guitare,
-
-Un n'importe quoi, d'une belle conservation.
-
-Que sais-je! un fouillis, un chaos indébrouillable, à faire tomber la
-plume de lassitude au nomenclateur le plus intrépide, à Rabelais ou à
-Charles Nodier.
-
-Les chaises et les fauteuils avaient probablement été à Marignan avec
-les escabeaux de Saltabadil; les unes étaient boiteuses et les autres
-manchots: pas plus de trois pieds et pas plus d'un bras.
-
-Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux lecteur, que
-cette description est véritablement superbe et composée d'après les
-recettes les plus modernes. Elle ne le cède à aucune autre, hormis
-celles de M. de Balzac, qui seul est capable d'en faire une plus longue.
-J'ai attifé un peu ma phrase, jusqu'ici assez simple; j'ai cousu des
-paillettes à sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries et du
-strass dans les cheveux, je lui ai passé aux doigts des bagues de
-chrysocale, et la voilà qui s'en va toute pimpante, aussi fière et aussi
-brave que si tous ses bijoux n'étaient pas du clinquant, et ses diamants
-de petits morceaux de cristal.
-
-Je fais cela parce que l'on croirait, à la voir aller humble et nue
-comme elle va, que je n'ai pas le moyen de la vêtir autrement. Pardieu!
-je veux montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais pas de
-talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup, si j'ai eu l'art de
-vous amener, à travers trois cents pages, jusqu'à cette assertion
-audacieuse et immodeste. En deux traits de plume, je m'en vais lui faire
-une jupe d'adjectifs, un corset de périphrases et des panaches de
-métaphores.
-
-D'alinéa en alinéa, je veux désormais tirer des feux d'artifice de
-style; il y aura des pluies lumineuses en substantifs, des chandelles
-romaines en adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels. Ce sera
-quelque chose de miroitant, de chatoyant, de phosphorescent, de
-papillotant, à ne pouvoir être lu que les yeux fermés.
-
-Cette description, outre qu'elle est magnifique et digne d'être insérée
-dans les cours de littérature, l'emporte sur les descriptions ordinaires
-par le mérite excessivement rare qu'elle a d'être parfaitement à sa
-place, et d'être d'une utilité incontestable à l'ouvrage dont elle fait
-partie.
-
-En effet, ayant entrepris d'écrire la physiologie du bipède nommé
-Jeune-France, j'ai cru qu'après avoir constaté le nombre de ses ongles
-et la longueur de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes et ses
-appétits, il ne serait pas d'un médiocre intérêt de vous faire savoir où
-il vit et où il perche, et j'ai pensé que la description de cette
-chambre aurait autant d'importance aux yeux des naturalistes que celle
-du nid de la mésange des roseaux ou du petit perroquet vert d'Amérique.
-
-Les sept ou huit personnages réunis dans cette chambre singulière
-n'étaient guère moins singuliers: les figures étaient en tout dignes du
-fond.
-
-Leur costume n'était pas le costume français, et l'on eût été fort
-embarrassé de désigner précisément à quelle époque et à quelle nation il
-appartenait. L'un avait une barbe noire taillée à la François Ier,
-l'autre une pointe et les cheveux en brosse, à la Saint-Mégrin, un
-troisième une royale, comme le cardinal Richelieu; les autres, trop
-jeunes pour posséder cet accessoire important, s'en dédommageaient par
-la longueur de leur chevelure. L'un avait un pourpoint de velours noir
-et un pantalon collant, comme un archer du moyen âge; l'autre un habit
-de conventionnel, avec un feutre pointu de raffiné; celui-ci, une
-redingote de dandy, d'une coupe exagérée et une fraise à la Henri IV.
-Tous les autres détails de leur ajustement étaient entendus dans le même
-style, et l'on eût dit qu'ils avaient pris au hasard et les yeux fermés,
-dans la friperie des siècles, de quoi se composer, tant bien que mal,
-une garde-robe complète. Les occupations de ces dignes individus étaient
-tout à fait en rapport avec leur extérieur.
-
-Le François Ier chantait faux, et avec un accent normand, une romance
-espagnole.
-
-Le Saint-Mégrin jouait au bilboquet, ou lançait des boulettes avec une
-sarbacane.
-
-Le Richelieu fumait gravement un cigare éteint.
-
-Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor une de ses bonnes
-fortunes à son ami le fashionable, et il lui recommandait le secret.
-
-L'archer lisait le _Courrier des Théâtres_; le dandy guillotinait des
-mouches avec des queues de cerises.
-
-Philadelphe, le maître de la maison, faisait de ses bras un Y et de sa
-bouche un grand O, en bâillant de la façon la plus paternelle du monde.
-Bref, toute l'assemblée avait l'air de jouir médiocrement et de se
-souhaiter dans un autre endroit. Je crois, tant ils étaient désespérés
-et embarrassés d'eux-mêmes, qu'ils n'eussent pas refusé des billets
-d'Opéra-Comique ou de Vaudeville.
-
-ALBERT.--Par les cornes de mon père! on s'ennuie ici comme en pleine
-Académie.
-
-RODOLPHE.--On se croirait au Théâtre-Français.
-
-THÉODORE.--Que faire pour couper le cou au temps? Si nous faisions des
-armes?
-
-ALBERT.--Le fleuret est cassé.
-
-THÉODORE.--Si nous jouions aux dés?
-
-ALBERT.--Les dés de Philadelphe sont pipés.
-
-THÉODORE.--Si nous lisions un conte de M. de Bouilly, ce serait quelque
-chose de colossalement bouffon.
-
-ALBERT.--Autant nous faire avaler de la panade sans sel.
-
-THÉODORE.--Si chacun racontait ses bonnes fortunes?
-
-TOUS.--Allons donc! poncif! pompadour! ce serait bien amusant et varié!
-A bas la motion! à bas l'orateur!
-
-RODERICK.--Si nous faisions de la musique?
-
-TOUS, _avec une expression de terreur profonde_.--Non! non! non!
-
-PHILADELPHE.--Le piano n'est pas d'accord, et c'est d'ailleurs un
-plaisir très-médiocre que de voir un pauvre diable se démener sur un
-clavier, comme le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de Charles
-X.
-
-THÉODORE.--J'aime mieux que Roderick ait la gueule remplie avec de la
-bouillie bien chaude qu'avec des _sol_ et des _ut_, d'autant que
-très-souvent le _sol_ est un _ut_ et l'_ut_ un _sol_, et que la bouillie
-est toujours de la bouillie, et le bâillonne hermétiquement.
-
-PHILADELPHE.--Cela aurait une belle tournure de chanter des romances de
-société comme des tartines qui sortent de pension.
-
-TOUS.--Au diable la musique, et le musicien surtout!
-
-RODERICK.--Qu'allons-nous faire, au bout du compte?
-
-RODOLPHE, _du ton le plus dithyrambique du monde_.--Tête et sang!
-messieurs, vous mériteriez bien d'avoir des membranes entre les doigts,
-car vous n'êtes, à vrai dire, que de francs oisons.
-
-PHILADELPHE.--L'oie est blanche comme le cygne et le cygne est palmé
-comme l'oie, et l'on court risque de s'y tromper, quand on a la vue
-courte. O mon ami! l'on voit bien que tu as oublié de chausser tes
-lunettes; frottes-en les verres au parement de ton habit, et regarde, tu
-verras que nous sommes de hauts génies et non des imbéciles, des cygnes
-et non des oies.
-
-ALBERT.--Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet est le même. J'ai, en
-ce moment-ci, un avantage sur toi en particulier, et sur vous tous en
-général: c'est que j'ai une idée, et que vous n'en avez évidemment pas.
-
-PHILADELPHE.--Est-il fat, celui-là, avec sa prétention d'avoir une idée!
-Tu n'as pas plus d'idées que de femmes.
-
-ALBERT.--C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois femmes et une idée;
-différent en cela de toi, qui as peut-être trois idées, et qui n'as
-certainement pas de femme.
-
-TOUS.--L'idée! l'idée! l'idée!
-
-ALBERT.--Messeigneurs, la voici; elle est simple et triomphante. Je
-m'étonne que pas un d'entre vous ne l'ait eue avant moi.
-
-TOUS.--Voyons.
-
-ALBERT, _solennellement_.--Faisons une orgie! Une orgie est
-indispensable pour nous culotter tout à fait: il ne nous manque que
-cela. Nous nous compléterons, et nous passerons la soirée
-très-agréablement.
-
-TOUS, _avec un enthousiasme frénétique_.--Bravo! bravo!
-
-ALBERT.--Rien n'est plus à la mode que l'orgie. Chaque roman qui paraît
-a son orgie: ayons aussi la nôtre. L'orgie est aussi nécessaire à une
-existence d'homme qu'à un in-octavo d'Eugène Renduel...
-
-En vérité, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la forme du dialogue pour
-vous narrer ce conte véridique; il est clair qu'elle s'y adapte fort
-mal, et la page précédente est un chef-d'œuvre de mauvais goût. Je ne
-crois pas qu'il soit possible d'écrire d'une manière plus prétentieuse
-et plus fatigante: chaque interlocuteur prend le dernier mot de l'autre,
-et le renvoie comme un volant avec une raquette.
-
-Je pense que le seul motif qui m'a poussé à cette abomination est le
-désir de faire le plus de pages possible avec le moins de phrases
-possible. Je souhaite de tout mon cœur que ce bienheureux conte,
-intitulé _le Bol de Punch_, aille jusqu'à la page 370, qui est la
-colonne d'Hercule où je dois arriver, et que je ne dois pas dépasser,
-parce que, dans l'un ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait
-galette ou billot, écueil également à redouter.
-
-Le dialogue a cela d'agréable qu'il foisonne beaucoup: chaque demande et
-chaque réponse étant séparées par le nom des personnages écrits en
-lettres majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse, composer une page
-sans y mettre plus de cinq ou six lignes, en ayant soin de hacher son
-style court et menu. Il y a, dans _les Marrons du Feu_, une feuille qui
-ne contient que treize syllabes; c'est le _nec plus ultra_ du genre, et
-il n'est pas donné à beaucoup de s'élever à cette hauteur:
-
- ... Vestigia pronus adoro.
-
-Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement du moins, et
-le lecteur y gagnera une superficie de deux ou trois pouces carrés par
-feuillet de pensées exclusivement admirables, ainsi que je me suis
-engagé à les livrer à mon éditeur très-cher.
-
-Cette grandeur d'âme est d'autant plus antique et digne qu'on la loue,
-qu'elle recule l'instant fortuné où je toucherai l'argent qui m'est dû
-pour ce merveilleux volume, destiné à opérer une régénération sociale et
-à faire progresser l'humanité dans la route de l'avenir.
-
-Et si vous désirez savoir, ami lecteur, pourquoi je veux avoir de
-l'argent, je vous répondrai _primo_, comme Gubetta à Lucrèce Borgia,
-
- ... Pour en avoir,
-
-ce qui est très-logique; _secundo_, pour acheter des vieux pots du Japon
-et des magots de la Chine; _tertio_, pour manger du flan et des pommes
-de terre frites le long des quais et des boulevards, ce que personne ne
-pourra trouver subversif de l'ordre de choses et provoquant au mépris de
-la monarchie citoyenne.
-
-Maintenant, au bol de punch!
-
-Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite de toute mon âme, ô
-vénérable lecteur, tendez votre verre, que je vous verse de ce
-délectable breuvage. Et vous, ô charmante lectrice (il n'y a aucun doute
-que vous ne soyez charmante), avancez le vôtre, que je ne répande rien
-sur la nappe. Vous direz probablement qu'il est d'une force horrible;
-vous ferez, en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus
-adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais vous n'en boirez pas
-moins le calice jusqu'à la dernière goutte, et vous vous en trouverez on
-ne peut mieux, vous et vos chastes amies.
-
---Oui! oui! une orgie pyramidale, phénoménale, crièrent tous les drôles
-à la fois, une orgie folle, échevelée, hurlante, comme dans _la Peau_ de
-M. de Balzac, comme dans le _Barnave_ de M. Janin, comme dans _la
-Salamandre_ de M. Eugène Sue, comme dans _le Divorce_ du bibliophile
-Jacob.
-
---Non, non, à bas celle-là! c'est empire, c'est poncif!
-
---Comme dans _la Danse Macabre_, du même.
-
---A la bonne heure, c'est moyen âge, au moins, cela a une tournure.
-
---Qu'est-ce qui tient pour _la Peau_?
-
---Moi,--moi,--moi!
-
---C'est bien: passez par là, dit Philadelphe.
-
-Les Balzaciens se rangèrent à sa droite.
-
---Qui pour _Barnave_?
-
---Nous quatre.
-
---A droite aussi; vous êtes les aristocrates de l'orgie, et nous vous
-guillotinerons à la fin, entre la poire et le fromage.
-
-Les Janinphiles, les Janinlâtres ou les Janiniens, car ces trois mots
-sont d'une composition également régulière, allèrent se placer à côté
-des Balzaciens.
-
---Où sont les flambarts?
-
---Ici,--ici!
-
---A gauche les flambarts.
-
-Et ils passèrent à gauche.
-
---Où sont les truands?
-
---Voilà!--voilà!
-
-Et plusieurs mains se levèrent.
-
---A gauche, avec les flambarts; vous êtes les démocrates, c'est pourquoi
-vous chiquerez du caporal, tandis que ces messieurs fumeront du
-maryland; c'est pourquoi vous boirez du vin bleu, comme les filles de
-Barbier, tandis que les autres boiront du vin de Champagne. Vous vous
-râperez le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six et le
-sacré-chien dans toute sa pureté, tandis qu'ils se l'humecteront avec
-les onctueuses liqueurs des îles. Ce qui vous prouve que les
-aristocrates vous sont aussi supérieurs, canailles que vous êtes, que le
-vin de Chypre est supérieur au vin de Brie.
-
-Les truands se mêlèrent aux flambarts.
-
---C'est bien, maintenant, où ferons-nous la kermesse?
-
---Pas ici, c'est trop petit.
-
---Dans la maison de Théodore, dans la maison du faubourg, vous savez: il
-y aura plus de place. Que vous en semble?--C'est convenu.--A quand
-l'orgie?--Il est six heures.--A minuit; il faut bien cela pour les
-préparatifs.
-
---A propos, comment nous arrangerons-nous pour la décoration de la
-salle?
-
---Je ne sais trop comment, à moins de faire plusieurs compartiments
-comme dans _le Roi s'amuse_. Il me paraît difficile de concilier la
-salle à manger du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de P.-L.
-Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec l'auberge de Saint-Tropez
-de M. Eugène Sue.
-
---Ceci est épineux, et, d'ailleurs, le temps nous galope; admettons pour
-cette fois-ci le lieu vague que propose Corneille dans les préfaces de
-ses tragédies, un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre, ni
-une maison, ni une rue, mais qui est un peu tout cela. La chambre de
-Théodore sera tout à la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous y
-mettrons un peu de complaisance, et nous nous aiderons nous-mêmes à nous
-faire illusion. On établira une table en fer à cheval: à l'une des
-extrémités il y aura une belle nappe damassée, des assiettes de
-porcelaine, des cristaux et de l'argenterie; à l'autre, un torchon de
-toile à voile, des plats de terre, des bouteilles de grès et des
-fourchettes en métal d'Alger.
-
---Et des filles, il nous faut absolument des filles!
-
---Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais pour la partie
-fashionable seulement. Je connais tout ce qu'il y a de mieux de ce
-genre, et je vous amènerai ce qu'on peut nommer à juste titre l'élite de
-la société. Quant aux autres, les premières que vous rencontrerez, vous
-les enverrez ici; plus elles seront laides et ignobles, mieux elles
-vaudront!
-
---Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons sur toi, Roderick.
-
---Soyez tranquilles.
-
-Après avoir échangé plusieurs poignées de mains, les dignes
-Jeunes-France se séparèrent pour vaquer aux préparatifs de ces mystères
-orgiaques. Théodore courut à sa maison, fit débarrasser la chambre de
-tout ce qui pouvait gêner; il envoya chercher de l'eau-de-vie, du rhum
-et plusieurs paniers de vin; il posa lui-même un chef et trois ou quatre
-marmitons auprès des fourneaux, et casseroles, poêles, marmites d'entrer
-en danse, et de siffler, et de chanter, et de faire flah-flah, et de
-faire floh-floh, le plus joyeusement du monde.
-
-Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines goinfres de Rabelais
-auraient eu la joie au cœur, et se fussent léché les babines, rien que
-de manger leur pain à la fumée de cette cuisine.
-
-Le lieu de réunion présentait l'aspect le plus étrange: d'un côté, des
-siéges élégants, un service splendide, des bougies dans des flambeaux
-dorés; de l'autre, des bancs de chêne, des tables sur des tréteaux, de
-grosses chandelles de suif ou de poix-résine dans des chandeliers de
-fer-blanc: la plus complète opposition.
-
-La maison, ainsi illuminée, jetait feu et flammes par toutes les
-ouvertures, et inondait d'une lueur dédaigneuse les autres maisons, ses
-voisines, qui s'étaient couchées à neuf heures, et avaient fermé l'œil
-pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes rentières et en bourgeoises de
-la vieille roche qu'elles étaient effectivement.
-
-Cependant les fiacres commençaient à arriver: on criait, on jurait.
-D'étranges silhouettes se découpaient entre les portes des voitures et
-les portes de la maison. C'était tantôt des marquis poudrés, en habit à
-la française, l'épée au côté, la poignée en bas, la pointe en l'air,
-tenant par le doigt des comtesses en paniers, avec du rouge, des
-mouches, des paillettes et un éventail; tantôt des marins, le chapeau
-ciré sur la tête, le poing sur la hanche, la pipe à la gueule, une catin
-au bras; ou bien des merveilleux haut cravatés, corsés, bridés, gantés,
-menant des dames chargées de panaches, de fleurs, de rubans et de
-bijoux, ou des truands et des mauvais-garçons, avec le camail et le
-chaperon, la grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague au
-poing, un jurement à la bouche, tous pêle-mêle avec des bohémiennes et
-des filles folles de leur corps, en jupes bigarrées et étincelantes de
-clinquant.
-
-Au bruit que menait tout ce monde, les maisons les plus voisines
-commencèrent à se réveiller un peu, à se frotter les yeux, à mettre
-leurs lunettes sur le nez, et le nez à la fenêtre, toutes surprises
-qu'elles étaient d'un pareil tapage à une heure aussi indue.
-
-On entrevoyait, sous les jalousies, de vénérables bonnets de coton avec
-leur mèche patriarcale, de mystérieuses cornettes et de chastes
-fontanges. Plus d'un épicier retiré gagna cette nuit-là un rhume de
-cerveau, plus d'une grisette oublia de faire une corne à la page du
-roman commencé, plus d'un chat amoureux, ébloui de ces clartés et de ces
-rumeurs insolites, se laissa tomber du haut d'un toit dans la rue.
-
-A chaque entrée, c'était un hurrah frénétique; tous les carreaux
-dansaient dans les châssis, les assiettes remuaient dans les buffets,
-comme par un tremblement de terre.
-
-Les honnêtes bourgeois du quartier, ne sachant à quoi attribuer ce
-tintamarre, s'imaginaient qu'on allait donner une seconde représentation
-des Immortelles au profit de la république. Les bonnes vieilles édentées
-descendaient à la cave, persuadées que c'était la fin du monde et que le
-bon Dieu nous punissait d'avoir renvoyé Charles X.
-
-Un abonné du _Constitutionnel_, le même qui fait des remarques si
-ingénieuses au quatrième acte d'_Antony_, prétendit que c'était un
-conciliabule de jésuites, attendu que plusieurs de ces messieurs avaient
-des cheveux longs, ce qui est éminemment jésuitique.
-
-Un abonné de la _Gazette_ jura ses grands dieux que c'était le comité
-directeur qui s'assemblait secrètement pour se guillotiner lui-même et
-manger des petits enfants, ainsi qu'il en a contracté la vicieuse
-habitude.
-
-Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay, quoiqu'au premier coup
-d'œil il puisse paraître fabuleux que M. Jay ait eu un lecteur, affirma
-que c'étaient des romantiques qui se réunissaient pour insulter aux
-bustes et brûler les œuvres de ces morts immortels que la pudeur
-m'empêche de nommer.
-
-Chacun prit place: les balzaciens et les janinlâtres au bout
-aristocrate, les autres plus bas; mais ce qu'il y avait de plaisant,
-c'est qu'à côté de chaque assiette était posé un volume, soit de
-_Barnave_, soit de _la Peau_, soit de _la Salamandre_, ou de _la Danse
-Macabre_, ouvert précisément à l'endroit de l'orgie, afin que chacun pût
-suivre ponctuellement le livre et en garder consciencieusement la
-tournure.
-
-Les premiers plats se désemplirent, les premières bouteilles se
-vidèrent, sans qu'il se passât rien de remarquable, sans qu'il se dît
-rien de très-superlatif. Un cliquetis de verres et de fourchettes, un
-bruit de déglutition et de mastication, coupé çà et là de quelques rires
-stridents, était à peu près tout ce qu'on entendait.
-
-De temps en temps une feuille du livre retombait sur une autre feuille
-avec un frissonnement satiné.
-
---Diable! je ne suis encore qu'à la description du premier service, dit
-un balzacien. Ce gredin de Balzac n'en finit pas; ses descriptions ont
-cela de commun avec les sermons de mon père.
-
---J'ai encore au moins dix pages pour arriver au bon endroit, cria un
-flambart, de l'autre côté de la salle; j'ai déjà bu deux ou trois
-bouteilles de vin, Frédéric en a bu autant, et aucun des effets décrits
-dans _la Salamandre_ n'a daigné se produire. Le nez de Rodolphe est
-toujours de la même couleur, il n'est que rouge, quoique M. Eugène Sue
-ait dit formellement que, dans une orgie caractéristique, le rouge
-devenait pourpre et le pourpre violet.
-
---Bah! bah! c'est que nous ne sommes pas encore assez gris; buvons!
-
---Buvons! reprit toute la troupe en chœur. Et ces messieurs, quoique
-déjà passablement ivres, s'entonnèrent rasades sur rasades.
-
-C'est une chose à remarquer, les descripteurs orgiaques et les faiseurs
-de livres obscènes outrepassent les proportions humaines de la manière
-la plus invraisemblable; les uns font tenir dans le corps d'un misérable
-petit héros, qui a six pieds tout au plus, dix fois plus de punch et de
-vin qu'il n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres font
-accomplir à de minces freluquets de vingt ans des travaux amoureux qui
-énerveraient plusieurs douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir
-quel but ont ces exagérations. Peut-être est-ce une flatterie indirecte
-adressée au lecteur, je penche à le croire. En tout cas, de pareils
-livres sont très-pernicieux; ils nous font mépriser des marchands de vin
-et des petites filles, qui, en nous comparant à ces types grandioses,
-doivent nous trouver de tristes buveurs et de plus tristes amants.
-
-Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et assez mauvais estomac,
-et que, par conséquent, je ne puis guère boire que de l'eau coupée de
-lait, je laisse mon verre plein à côté de moi, pendant que mes dignes
-camarades ne font que vider le leur, et semblent, en vérité, plutôt des
-pompes ou des éponges que des hommes ayant reçu le sacrement du baptême.
-
-En attendant qu'ils soient tout à fait ivres-morts, je vais, pour passer
-le temps, vous faire, ami lecteur, une toute petite description qui,
-Dieu et les épithètes aidant, n'aura guère que cinq ou six pages. Je ne
-sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi vous en souviendriez-vous?
-on oublie bien son chien et sa maîtresse); mais j'ai promis, quelques
-lignes plus haut, de vous régaler du beau style et des belles manières
-de dire en usage aujourd'hui.
-
-Vous devez être las de m'entendre jargonner, dans mon grossier patois,
-comme un vrai paysan du Danube que je suis, et que je serai probablement
-jusqu'à ce qu'il plaise à Dieu de me retirer de ce monde.
-
-Cette description sera aussi belle que celle par où commence ce conte
-panthéistique et palingénésique. Si toutefois (ce dont je doute) elle ne
-vous satisfait pas complétement, j'espère, mesdames, que vous daignerez
-m'excuser, vu le peu d'habitude que j'ai de ces sortes de choses.
-
-Certes, c'était un spectacle étrange à voir que tous ces jeunes hommes
-réunis autour de cette table; on eût dit un sabbat de sorciers et de
-démons...
-
-Pouah! pouah! voilà un commencement fétide, c'est le poncif de 1829.
-Cela est aussi bête qu'un journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de
-ce matin. Si vous n'êtes pas difficile, lecteur, moi je le suis, et,
-comme Cathos ou Madelon des _Précieuses ridicules_, il n'y a pas jusqu'à
-mes chaussettes qui ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'à
-mes descriptions qui ne soient dans la dernière mode: donc je
-recommence.
-
-Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle, toute rose de
-baisers; l'orgie, secouant sa chevelure parfumée sur ses épaules nues,
-dansant, chantant, criant, tendant la main à celui-ci et le verre à
-celui-là; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la bonne à toutes les
-fantaisies, qui boit du punch et qui rit, qui tache la nappe et sa robe,
-qui trempe sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie; l'orgie
-débraillée, montrant son pied et sa jambe, penchant sa tête alourdie à
-droite et à gauche; l'orgie querelleuse et blasphématrice, prompte à
-chercher son stylet à sa jarretière; l'orgie frémissante, qui n'a qu'à
-étendre sa baguette pour faire un poëte d'un idiot, et un idiot d'un
-poëte; l'orgie qui double notre être, qui fait couler de la flamme dans
-nos veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des rubis à nos
-lèvres; l'orgie, la seule poésie possible en ces temps de prosaïsme;
-l'orgie...
-
-Ouf! voilà une phrase terriblement longue, plus longue que l'amour de ma
-dernière maîtresse, je vous jure. Ravalons notre salive et reprenons
-notre haleine. La rosse qui me sert de Pégase est tout essoufflée et
-renâcle comme un âne poussif.
-
-J'aurais pu la bâtir autrement, comme ceci, par exemple: l'orgie, avec
-ses rires, avec ses cris, avec, etc., etc., pendant autant de pages que
-j'aurais voulu; mais cette forme de phrase, qui florissait la semaine
-passée, n'est plus déjà de mise celle-ci, et d'ailleurs l'autre est plus
-échevelée et plus dithyrambique.
-
-Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description est
-suffisamment développée. Je vais, avec votre permission, passer à la
-partie technique.
-
-Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche de neige
-fraîchement tombée, attendu que je ne suis pas assez poëte pour cela,
-surtout en prose, mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle était d'un
-assez beau blanc, et qu'elle avait été probablement à la lessive.
-
-Quant aux verres, ils avaient été sérieusement rincés, et les carafes
-mêmement. Chaque convive avait une assiette devant lui, et une serviette
-pour lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau, d'une
-cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si tous ces détails sont
-très-utiles, mais je me ferais un scrupule d'en priver les lecteurs de
-cette glorieuse histoire: dans un si grand sujet il n'y a pas de petite
-chose.
-
-Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait le fantastique
-souper, mais je vous avoue, en toute humilité, que je suis d'une
-ignorance profonde en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je
-n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix de son aile
-droite, et, pourvu que du vin soit rouge et me grise, je l'avale
-pieusement, et je dis que c'est de bon vin. Pourtant il faut que vous
-sachiez, plat par plat, bouteille par bouteille, bouchée par bouchée, ce
-qu'ont mangé et bu les héros de cette mémorable soirée.
-
-Je n'ai jamais de ma vie assisté à un grand dîner; ma pitance habituelle
-se compose de mets très-humbles et très-bourgeois, et vous ne vous
-figurez pas l'embarras où je suis pour trouver les noms d'une vingtaine
-de plats assez drôlatiques pour composer la carte de ce merveilleux
-festin.
-
-Quelle soupe leur ferai-je manger? du riz au gras ou de la julienne? Fi
-donc! c'est un potage de rentier, de marchand de bonnets de coton
-retiré. Il me faut un potage fashionable, un potage transcendant. Bon,
-j'y suis: de la soupe à la tortue. Avez-vous mangé de la soupe à la
-tortue, vous? Je veux que le diable m'emporte si j'en ai mangé, moi; je
-n'en ai même jamais vu, ni flairé, mais ce n'en doit pas moins être une
-merveilleuse soupe.
-
---Après?
-
---La tortue, avec sa carapace et du persil dessous, en guise de bouilli.
-
---Après?
-
---Après, après, vous croyez, vous autres, qu'un dîner se compose aussi
-facilement qu'un poëme. Un cuisinier ferait plutôt une bonne tragédie
-qu'un auteur tragique ne ferait un bon dîner.
-
-Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours grand risque de faire
-avaler à mes héros des côtelettes de tigre, des beefsteaks de chameau et
-des filets de crocodile, au lieu de les régaler de mets congrus et
-approuvés par Carême. Que faire? Je ne sais qu'un expédient pour me
-tirer de ce mauvais pas.
-
---Mariette! Mariette!
-
---Plaît-il, monsieur?
-
---Apportez-moi votre livre de cuisine.
-
---Voilà, monsieur.
-
---Je m'en vais tout bonnement transcrire un menu de dîner de
-vingt-quatre couverts; au moins nous serons sûrs de ce qu'ils mangeront.
-
---Diable! ce n'est que _la Cuisinière bourgeoise_; je croyais que
-c'était _le Cuisinier royal_. Il n'y a pas de dîner de vingt-quatre
-couverts, et ces mets-là ne m'ont pas l'air anacréontiques. Ma foi, tant
-pis, vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.
-
-Je transcris littéralement:
-
-
-TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR POUR VINGT A DINER.
-
-_Premier service._
-
-Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le service.
-
-(Très-bien.)
-
-Aux deux bouts, deux potages:
-
- Un potage aux choux.
-
- Un potage aux concombres.
-
-Quatre entrées pour les quatre coins du surtout:
-
- Une tourte de pigeons.
-
- Une de deux poulets à la reine et sauce appétissante.
-
- Une d'une poitrine de veau en fricassée de poulets.
-
-(Ceci est peut-être fort simple, et me paraît néanmoins assez bouffon;
-je ne comprends guère comment une poitrine de veau est une fricassée de
-poulets. N'importe, le livre le dit, αὐτὸς ἔφη, et il n'y a que la foi
-qui sauve.)
-
- Une queue de bœuf en hoche-pot.
-
-(Est-ce que vous mangeriez de la queue de bœuf? Il me semble qu'il faut
-être anthropophage pour cela.)
-
-Six hors-d'œuvre pour les deux flancs et les quatre coins de la table:
-
- Un de côtelettes de mouton sur le gril.
-
-(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est très-agréablement écrit,
-et pensé avec beaucoup de profondeur.)
-
- Un palais de bœuf en menus droits.
-
-(Du palais de bœuf! allons donc, autant vaudrait une empeigne de botte.
-Au reste, il paraît que les cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de
-Sully, lui voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit: «Pourquoi
-donc jetez-vous cette culotte? Donnez-la-moi, je la ferai manger à un
-ambassadeur.» _En menus droits_, comprenez-vous ce que cela veut dire?
-c'est du haut allemand pour moi; je trouve Hegel et Kant plus clairs.)
-
- Un de boudin de lapin.
-
-(Par exemple, voilà un cuisinier qui est bien jovial avec son boudin de
-lapin; je trouve le boudin de lapin très-drôle, et je ne doute pas qu'il
-n'ait un très-grand succès.)
-
- Un de choux-fleurs en pain.
-
-(Le chou-fleur est un estimable légume, que je connais particulièrement,
-et que j'apprécie comme il le mérite; habituellement je le mange à
-l'huile, parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche. Je ne
-relèverai pas l'expression _en pain_; ce n'est pas que je la comprenne,
-au contraire, mais j'ai vraiment honte d'ignorer des choses si simples,
-et j'espérais, en n'en parlant pas, vous faire croire que je savais
-parfaitement ce que c'était.)
-
- Deux hors-d'œuvre de petits pâtés friands pour les deux flancs.
-
-(Les petits pâtés sont bien trouvés, et l'épithète _friands_ est du plus
-beau choix.)
-
-
-_Second service._
-
-Deux relevés pour les potages:
-
- Un de la pièce de bœuf,
-
- Un d'une longe de veau à la broche.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Au diable! je n'aurais jamais fini si je voulais dire tout. Figurez-vous
-qu'il y a encore toute une grande page écrite d'un style aussi soutenu
-que celui de la page précédente; il est impossible de voir une
-phraséologie plus substantielle, chaque mot est représentatif d'une
-indigestion. Et tout cet immense entassement de gibier et de viandes
-pour quatorze personnes! il y aurait de quoi nourrir, pendant quatorze
-jours, quatorze Gargantuas, toute une armée de dîneurs pantagruélistes!
-
-Mais ceci n'est que la partie technique. Je ne vois pas en quoi vous
-avez mérité que je vous fasse grâce de la partie pittoresque; cependant
-ces messieurs continuent à boire et cherchent le caractère.
-
-... Des bougies blanches et transparentes comme des stalactites brûlent,
-en répandant une odeur parfumée, sur de grands flambeaux précieusement
-ciselés. Leur lumière rose et bleue danse autour de la mèche, tantôt
-calme, tantôt échevelée; selon les mouvements des convives et des
-courants d'air qui traversent la salle, elle monte droite comme un
-poignard, ou s'éparpille comme une crinière. Les cristaux la répercutent
-dans leurs mille facettes, et la renvoient à toutes les saillies de
-l'argenterie et de la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa
-paillette étincelante; tout reluit, tout miroite: le satin des chairs,
-le satin des robes, les diamants des colliers, les diamants des yeux,
-les perles des bouches et celles des boucles d'oreilles; les rayons se
-croisent, se confondent et se brisent; des iris prismatiques se jouent
-sous toutes les paupières, un brouillard chatoyant, une espèce de
-poussière lumineuse enveloppe les convives: c'est le beau moment. Les
-langues se délient, les mains se cherchent, les confidences et les
-propos d'amour vont leur train; on mange, on rit, on chante, les verres
-circulent et se choquent, les bouteilles se brisent, les bouchons du
-champagne vont frapper le plafond, on pille les assiettes, on se trompe
-de genoux; c'est un désordre ravissant, un tapage à rendre l'ouïe à un
-sourd.
-
-Je crois qu'en voilà assez pour montrer qu'au besoin je pourrais faire
-une description; remerciez-moi de ne mettre que cela, car je pourrais
-continuer sur ce ton pendant huit jours de suite--les heures de repas
-exceptées--sans que cela m'incommodât aucunement et m'empêchât de
-recevoir mes visites, de fumer mon cigare et de causer avec mes amis.
-
-D'ailleurs, je crois que nos drôles sont à point, et que leur
-conversation doit commencer à être intéressante. Je reprends le
-dialogue.
-
-THÉODORE.--C'est ici que je dois verser du vin dans mon gilet, et donner
-à boire à ma chemise. La chose est dite expressément page 171 de _la
-Peau de chagrin_. Voici l'endroit. Diable! c'est précisément mon plus
-beau gilet, un gilet de velours, avec des boutons d'or guillochés.
-N'importe, il faut que le caractère soit conservé; le gilet sera perdu.
-Bah! j'en aurai un autre. (_Il se verse un grand verre de vin dans
-l'estomac._) Ouf! c'est froid comme le diable; j'aurais dû avoir la
-précaution de le faire tiédir. Je serai bien heureux si je n'attrape pas
-une pleurésie. C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute mouillée
-comme je l'ai!
-
-RODERICK, _à l'autre bout de la table_.--Allons, voyons, ne fais pas la
-bête, mets-y un peu de bonne volonté. Tu vois bien, puisque c'est toi
-qui fais Bénard, qu'il faut que je te fourre une serviette dans la
-bouche; il n'y a pas à alléguer que tu n'en manges pas et que c'est une
-viande trop filandreuse pour ton estomac. Je ne puis pas entrer dans
-tous ces détails: le texte est formel, voilà ton affaire, page 152.
-Allons, flambart, ouvre le bec et avale; tu ne voudrais pas faire
-manquer la scène pour si peu, et chagriner le plus tendre de tes amis.
-Après tout, ce n'est pas si mauvais une serviette; quand une fois tu t'y
-seras mis, tu en redemanderas toi-même, et tu ne voudras plus manger
-autre chose.
-
-(_Voyant qu'il sème en vain les fleurs de sa rhétorique_, _il passe de
-la parole à l'action. Rodolphe crie et se débat._)
-
-RODOLPHE.--Que quatre-vingts diables te sautent au corps! mille
-tonnerres! sacré nom de Dieu! (_Ici Roderick, profitant de l'hiatus
-occasionné par l'émission de cet horrible jurement, lui fourre
-subtilement une demie-aune de serviette dans le gosier._)
-
-L'UN.--Il étouffe; laisse-le tranquille.
-
-L'AUTRE.--Qu'il tienne seulement le bout de la serviette dans sa bouche,
-cela suffira pour conserver le caractère.
-
-PHILADELPHE.--Il a manqué d'avaler sa langue avec la serviette; il n'y
-aurait pas eu grand mal.
-
-THÉODORE.--Pardieu! c'est ici et non autre part que je dois jeter en
-l'air une pièce de cent sous, pour savoir s'il y a un Dieu. (_Il fouille
-dans sa poche._) Je ne trouverai pas une scélérate de pièce. Je m'en
-vais rater ma scène. O mon Dieu! (_Il fouille dans son gilet._) Rien, je
-n'ai pas seulement sur moi un gredin de sou marqué pour empêcher que le
-Diable m'emporte.
-
-ALBERT.--Qu'est-ce que tu cherches donc comme cela? et pourquoi
-retournes-tu toutes tes poches comme un avare qui veut trouver ses
-pièces fausses pour faire l'aumône avec?
-
-THÉODORE.--Mon ami, si tu pouvais me prêter cinq francs, je t'en serais
-reconnaissant jusqu'à la mort, et même après.
-
-ALBERT.--Les voilà, tâche de me les rendre, et je te tiens quitte de la
-reconnaissance.
-
-THÉODORE.--Pile ou face.
-
-ALBERT.--Face pour Dieu.
-
-THÉODORE, _jetant la pièce, qui casse un verre en retombant_.--C'est
-face.
-
-ALBERT.--Diable! voilà une pièce de cent sous qui est plus catholique
-que nous; elle ira en paradis après sa mort: avantage que j'espère ne
-pas avoir. Pièce de cent sous, mon amie, tu n'es qu'une menteuse: il n'y
-a pas de Dieu; s'il y avait un Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait
-pas vivre M. Delrieu, qui a fait _Artaxerce_.
-
-ROSETTE.--Non, non, je ne le veux pas, c'est une horreur! Monsieur,
-messieurs, finissez; a-t-on jamais vu pareille chose! Allez donc, vous
-êtes ivres comme la soupe.
-
-PHILADELPHE.--Voyons, Rosette, soyons raisonnable.
-
-ROSETTE.--Je le suis; c'est vous qui ne l'êtes pas.
-
-PHILADELPHE.--Au contraire.
-
-PLUSIEURS VOIX.--Qu'est-ce? qu'est-ce? Rosette qui fait la bégueule pour
-la première fois de sa vie. C'est scandaleux!
-
-ROSETTE.--Embrassez-moi et caressez-moi tant que vous voudrez, cela
-m'est égal; je suis ici pour cela; mais, pour ce que vous dites, je n'y
-consentirai pas.
-
-PHILADELPHE, _se dressant tant mal que bien sur ses pieds de
-derrière_.--Messieurs, ne croyez pas que j'exige de cette auguste
-princesse quelque chose de monstrueux; ne prenez pas, je vous en prie,
-une si mauvaise idée de mes mœurs. Je lui demande une petite faveur
-toute pastorale, et qui ne tire nullement à conséquence. Rien, moins que
-rien; il ne s'agit que d'une bagatelle, c'est de me laisser mettre mes
-bottes sur sa gorge; j'ai une autorité pour cela, et je suis dans mon
-droit: c'est moi qui fais Raphaël, et Rosette, Aquilina. Voici le
-passage dont je m'appuie; vous jugerez vous-mêmes si j'ai tort:--_Si tu
-n'avais pas les deux pieds sur cette ravissante Aquilina_... C'est Émile
-qui parle à Raphaël; il n'y a pas à sourciller, c'est on ne peut plus
-formel.
-
-DIFFÉRENTES VOIX.--Il a raison, il a raison. Allons, Rosette,
-exécute-toi de bonne grâce.
-
-ROSETTE.--Me faire meurtrir la gorge et tacher ma robe pour satisfaire
-un pareil caprice, jamais!
-
-UN OFFICIEUX.--Il ôtera ses bottes.
-
-(_Philadelphe ôte ses bottes: deux ou trois de ses camarades prennent
-Rosette et la couchent par terre. Philadelphe pose légèrement son pied
-dessus. Rosette crie, se débat, et finit par rire: c'est par où elle
-aurait dû commencer._)
-
-VOIX DE FEMMES, _à l'autre bout de la table_.--Au secours! au secours!
-
-UN FLAMBART.--Eh bien! quoi? qu'avez-vous à crier? On veut vous jeter
-par les fenêtres, c'est bachique, c'est échevelé, et cela a une belle
-tournure; rien au monde n'est moins bourgeois.
-
-LAURE.--Mais c'est un vrai coupe-gorge ici.
-
-CELUI-CI.--On sait vivre, on a des égards pour les dames, on les ouvrira
-auparavant, non pas les dames, mais les fenêtres; il faut éviter
-l'amphibologie. Le Français est essentiellement troubadour.
-
-CELUI-LA, _qui est un peu moins ivre que celui-ci_.--N'ayez pas peur,
-mes mignonnes, nous sommes au rez-de-chaussée, et l'on a eu soin,
-crainte d'accident, de mettre des matelas au dehors.
-
-VOIX DE FEMMES ET AUTRES.--Aie! aie! morbleu! oh! ah! mille sabords!
-etc.
-
-(_Ici l'on jette les femmes par les fenêtres. L'économie de quelques
-jupons est un peu dérangée, et si les assistants avaient été en état de
-voir, ils auraient vu plusieurs choses et beaucoup d'autres._)
-
-THÉODORE.--Heuh! heuh!
-
-UNE AME CHARITABLE.--Tenez-lui la tête.
-
-THÉODORE.--Ouf!
-
-SECONDE AME CHARITABLE.--Rangez-le dans un coin, qu'on ne lui marche pas
-dessus.
-
-UN FARCEUR.--Portons-le au tas avec les autres. Quand il y en aura
-assez, nous les fumerons pour les conserver à leurs respectables
-parents, selon la recette de _la Salamandre_.
-
-ALBERT.--Combien suis-je? Il me semble que je suis plusieurs, et que je
-pourrais faire un régiment à moi tout seul.
-
-RODERICK.--Tu n'es pas même un: la partie la plus noble de toi n'existe
-plus; elle s'est noyée dans la mer de vin dont tu t'es rempli l'estomac.
-Ainsi, l'on peut parler de toi au prétérit défini: Albert fut.
-
-ALBERT.--Mon verre doit être à gauche ou à droite, à moins qu'il ne soit
-dans le milieu, et cependant je ne le vois nulle part. Qu'est-ce qui a
-mangé mon verre?... Ah çà! il y a donc des filous ici? Fermez les portes
-et fouillez tout le monde, on le retrouvera. Un honnête homme ne peut
-pourtant pas se laisser périr faute de boire quand il a soif. Voilà un
-saladier qui remplacera merveilleusement le verre. (_Il verse une
-bouteille tout entière et l'avale d'un seul trait._) Certainement, Dieu
-est un très-bon enfant d'avoir donné le vin à l'homme. Si j'avais été
-Dieu, j'en aurais gardé la recette pour moi seul. O divine bouteille!
-Quant à moi, j'ai toujours regretté de ne pas être entonnoir au lieu
-d'être homme.
-
-RODERICK.--En vérité, je crois que tu es plus près de l'un que de
-l'autre.
-
-ALBERT.--
-
- Entonnoir! entonnoir! être entonnoir!... O rage!
- Ne pas l'être!
-
-GUILLEMETTE.--Malaquet, mon doux ami, mon gentil ladre, tu n'es mie dans
-l'esprit de ton rôle: tu as omis un très-beau et très-mirifique passage:
-«Ils léchaient le plancher couvert d'un enduit gastronomique.»
-
-MALAQUET.--Cuides-tu, ribaude, que j'aie envie de faire un balai de ma
-langue?
-
-HOURRA GÉNÉRAL.--Le bol de punch! le bol de punch!
-
-Un bol de punch, grand comme le cratère du Vésuve, fut déposé sur la
-table par deux des moins avinés de la troupe.
-
-Sa flamme montait au moins à trois ou quatre pieds de haut, bleue,
-rouge, orangée, violette, verte, blanche, éblouissante à voir. Un
-courant d'air, venant d'une fenêtre ouverte, la faisait vaciller et
-trembler; on eût dit une chevelure de salamandre ou une queue de comète.
-
---Éteignons les lumières! cria la bande.
-
-Les lumières, furent éteintes; on n'y voyait pas moins clair.
-
-La lueur du bol se répandait dans toute la chambre, et pénétrait jusque
-dans les moindres recoins. L'on se serait cru au cinquième acte d'un
-drame moderne, quand le héros monte au ciel, ou à la potence au milieu
-des feux de Bengale.
-
-Des reflets verdâtres et faux couraient sur ces figures déjà pâlies,
-hébétées par l'ivresse, et leur donnaient un air morbide et cadavéreux.
-Vous les eussiez pris pour des noyés à la Morgue, en partie de plaisir.
-
-Ce fut l'instant le plus triomphal de la soirée.
-
-Le punch fut versé tout brûlant dans les verres, qui se fendaient et
-claquaient avec un ton sec. En moins d'un quart d'heure il n'en restait
-pas une goutte, et l'obscurité la plus complète régna dans la salle.
-
-Au reste, le tapage continuait de plus belle; c'était un bruit unique
-composé de cent bruits, et dont on ne rendrait compte que
-très-imparfaitement, même avec le secours des onomatopées. Des
-jurements, des soupirs, des cris, des grognements, des bruits de robes
-froissées, d'assiettes cassées, et mille autres.
-
- Pan, pan! Frou, frou.
- Glin, glin! Clac!
- Brr... Aie, aie!
- Hamph! Ah!
- Fi! Oh!
- Euh, heu... Paf!
- Pouah! Ouf!
-
-Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre dans un seul, un
-ronflement magistral qui aurait couvert les pédales d'un orgue.
-
-Phœbus, ayant fait sa nuit, ôta son bonnet de coton à rosette jonquille,
-donna un coup de peigne à sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et
-vint éclairer l'univers. La première chose qu'il vit, ce fut nos drôles
-dormant comme des morts. Tout indigné, il leur décoche un magnifique
-rayon très-bien doré, afin de les réveiller et de leur faire honte de
-leur paresse; il y perdit son latin.
-
-Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le monde dormant. Il
-eut beau tirer l'oreille à celui-là, donner une chiquenaude à celui-ci,
-personne ne se leva que lorsqu'il s'en fut coucher.
-
-Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois d'alentour éveillés
-jusqu'au matin. Les maris s'en plaignirent plus que les femmes, et
-quelque neuf mois après la population de l'arrondissement fut augmentée
-de plusieurs petits épiciers futurs extrêmement intéressants.
-
-Pour nos drôles, ils furent bien surpris de se trouver la figure bleue
-ou verte; ils eurent beau se laver, ils ne purent se débarrasser de
-cette étrange teinte. Le reflet du punch s'était collé à leur peau, et
-en était devenu inséparable; ils étaient comme _l'Homme-Vert_ de la
-Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela pour les punir d'avoir voulu
-se rendre autrement qu'il ne les avait faits.
-
-Cela démontre aux jeunes hommes le danger qu'il y a de mettre en action
-les romans modernes.
-
-J'oubliais de dire que l'estimable société, au sortir de la salle du
-banquet, fut interceptée par les sergents de ville, et conduite en
-prison comme prévenue de tapage nocturne.
-
-Bénissons les décrets de la Providence!
-
-
-FIN DES JEUNES-FRANCE.
-
-
-
-
-CONTES HUMORISTIQUES
-
-
-
-
-LA CAFETIÈRE
-
-CONTE FANTASTIQUE
-
- J'ai vu sous de sombres voiles
- Onze étoiles,
- La lune, aussi le soleil,
- Me faisant la révérence,
- En silence,
- Tout le long de mon sommeil.
-
- _La Vision de Joseph._
-
-
-I
-
-L'année dernière, je fus invité, ainsi que deux de mes camarades
-d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, à passer quelques jours
-dans une terre au fond de la Normandie.
-
-Le temps, qui, à notre départ, promettait d'être superbe, s'avisa de
-changer tout à coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux où
-nous marchions étaient comme le lit d'un torrent.
-
-Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux, une couche épaisse de
-terre grasse s'était attachée aux semelles de nos bottes, et par sa
-pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n'arrivâmes au lieu
-de notre destination qu'une heure après le coucher du soleil.
-
-Nous étions harassés; aussi, notre hôte, voyant les efforts que nous
-faisions pour comprimer nos bâillements et tenir les yeux ouverts,
-aussitôt que nous eûmes soupé, nous fit conduire chacun dans notre
-chambre.
-
-La mienne était vaste; je sentis, en y entrant, comme un frisson de
-fièvre, car il me sembla que j'entrais dans un monde nouveau.
-
-En effet, l'on aurait pu se croire au temps de la Régence, à voir les
-dessus de porte de Boucher représentant les quatre Saisons, les meubles
-surchargés d'ornements de rocaille du plus mauvais goût, et les trumeaux
-des glaces sculptés lourdement.
-
-Rien n'était dérangé. La toilette couverte de boîtes à peignes, de
-houppes à poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes
-de couleurs changeantes, un éventail semé de paillettes d'argent,
-jonchaient le parquet bien ciré, et, à mon grand étonnement, une
-tabatière d'écaille ouverte sur la cheminée était pleine de tabac encore
-frais.
-
-Je ne remarquai ces choses qu'après que le domestique, déposant son
-bougeoir sur la table de nuit, m'eut souhaité un bon somme, et, je
-l'avoue, je commençai à trembler comme la feuille. Je me déshabillai
-promptement, je me couchai, et, pour en finir avec ces sottes frayeurs,
-je fermai bientôt les yeux en me tournant du côté de la muraille.
-
-Mais il me fut impossible de rester dans cette position: le lit
-s'agitait sous moi comme une vague, mes paupières se retiraient
-violemment en arrière. Force me fut de me retourner et de voir.
-
-Le feu qui flambait jetait des reflets rougeâtres dans l'appartement, de
-sorte qu'on pouvait sans peine distinguer les personnages de la
-tapisserie et les figures des portraits enfumés pendus à la muraille.
-
-C'étaient les aïeux de notre hôte, des chevaliers bardés de fer, des
-conseillers en perruque, et de belles dames au visage fardé et aux
-cheveux poudrés à blanc, tenant une rose à la main.
-
-Tout à coup le feu prit un étrange degré d'activité; une lueur blafarde
-illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j'avais pris pour
-de vaines peintures était la réalité; car les prunelles de ces êtres
-encadrés remuaient, scintillaient d'une façon singulière; leurs lèvres
-s'ouvraient et se fermaient comme des lèvres de gens qui parlent, mais
-je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la
-bise d'automne.
-
-Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes cheveux se hérissèrent
-sur mon front, mes dents s'entre-choquèrent à se briser, une sueur
-froide inonda tout mon corps.
-
-La pendule sonna onze heures. Le vibrement du dernier coup retentit
-longtemps, et, lorsqu'il fut éteint tout à fait...
-
-Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et
-l'on me prendrait pour un fou.
-
-Les bougies s'allumèrent toutes seules; le soufflet, sans qu'aucun être
-visible lui imprimât le mouvement, se prit à souffler le feu, en râlant
-comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient
-dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.
-
-Ensuite une cafetière se jeta en bas d'une table où elle était posée, et
-se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, où elle se plaça entre les
-tisons.
-
-Quelques instants après, les fauteuils commencèrent à s'ébranler, et,
-agitant leurs pieds tortillés d'une manière surprenante, vinrent se
-ranger autour de la cheminée.
-
-
-II
-
-Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais ce qui me restait à
-voir était encore bien plus extraordinaire.
-
-Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d'un gros joufflu à
-barbe grise, ressemblant, à s'y méprendre, à l'idée que je me suis faite
-du vieux sir John Falstaff, sortit, en grimaçant, la tête de son cadre,
-et, après de grands efforts, ayant fait passer ses épaules et son ventre
-rebondi entre les ais étroits de la bordure, sauta lourdement par terre.
-
-Il n'eut pas plutôt pris haleine, qu'il tira de la poche de son
-pourpoint une clef d'une petitesse remarquable; il souffla dedans pour
-s'assurer si la forure était bien nette, et il l'appliqua à tous les
-cadres les uns après les autres.
-
-Et tous les cadres s'élargirent de façon à laisser passer aisément les
-figures qu'ils renfermaient.
-
-Petits abbés poupins, douairières sèches et jaunes, magistrats à l'air
-grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-maîtres en bas de
-soie, en culotte de prunelle, la pointe de l'épée en haut, tous ces
-personnages présentaient un spectacle si bizarre, que, malgré ma
-frayeur, je ne pus m'empêcher de rire.
-
-Ces dignes personnages s'assirent; la cafetière sauta légèrement sur la
-table. Ils prirent le café dans des tasses du Japon blanches et bleues,
-qui accoururent spontanément de dessus un secrétaire, chacune d'elles
-munie d'un morceau de sucre et d'une petite cuiller d'argent.
-
-Quand le café fut pris, tasses, cafetière et cuillers disparurent à la
-fois, et la conversation commença, certes la plus curieuse que j'aie
-jamais ouïe, car aucun de ces étranges causeurs ne regardait l'autre en
-parlant: ils avaient tous les yeux fixés sur la pendule.
-
-Je ne pouvais moi-même en détourner mes regards et m'empêcher de suivre
-l'aiguille, qui marchait vers minuit à pas imperceptibles.
-
-Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre était exactement celui de
-la pendule, se fit entendre et dit:
-
---Voici l'heure, il faut danser.
-
-Toute l'assemblée se leva. Les fauteuils se reculèrent de leur propre
-mouvement; alors, chaque cavalier prit la main d'une dame, et la même
-voix dit:
-
---Allons, messieurs de l'orchestre, commencez!
-
-J'ai oublié de dire que le sujet de la tapisserie était un concerto
-italien d'un côté, et de l'autre une chasse au cerf où plusieurs valets
-donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-là,
-n'avaient fait aucun geste, inclinèrent la tête en signe d'adhésion.
-
-Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s'élança
-des deux bouts de la salle. On dansa d'abord le menuet.
-
-Mais les notes rapides de la partition exécutée par les musiciens
-s'accordaient mal avec ces graves révérences: aussi chaque couple de
-danseurs, au bout de quelques minutes, se mit à pirouetter comme une
-toupie d'Allemagne. Les robes de soie des femmes, froissées dans ce
-tourbillon dansant, rendaient des sons d'une nature particulière; on
-aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le vent qui
-s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement, de sorte
-qu'elles avaient l'air de cloches en branle.
-
-L'archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu'il en
-jaillissait des étincelles électriques. Les doigts des flûteurs se
-haussaient et se baissaient comme s'ils eussent été de vif-argent; les
-joues des piqueurs étaient enflées comme des ballons, et tout cela
-formait un déluge de notes et de trilles si pressés et de gammes
-ascendantes et descendantes si entortillées, si inconcevables, que les
-démons eux-mêmes n'auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.
-
-Aussi, c'était pitié de voir tous les efforts de ces danseurs pour
-rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds
-de jambe, des jetés battus et des entrechats de trois pieds de haut,
-tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait
-les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l'orchestre les
-devançait toujours de trois ou quatre notes.
-
-La pendule sonna une heure; ils s'arrêtèrent. Je vis quelque chose qui
-m'était échappé: une femme qui ne dansait pas.
-
-Elle était assise dans une bergère au coin de la cheminée, et ne
-paraissait pas le moins du monde prendre part à ce qui se passait autour
-d'elle.
-
-Jamais, même en rêve, rien d'aussi parfait ne s'était présenté à mes
-yeux; une peau d'une blancheur éblouissante, des cheveux d'un blond
-cendré, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si
-transparentes, que je voyais son âme à travers aussi distinctement qu'un
-caillou au fond d'un ruisseau.
-
-Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer quelqu'un, ce serait
-elle. Je me précipitai hors du lit, d'où jusque-là je n'avais pu bouger,
-et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en
-moi sans que je pusse m'en rendre compte; et je me trouvai à ses genoux,
-une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l'eusse
-connue depuis vingt ans.
-
-Mais, par un prodige bien étrange, tout en lui parlant, je marquais
-d'une oscillation de tête la musique qui n'avait pas cessé de jouer; et,
-quoique je fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi belle
-personne, les pieds me brûlaient de danser avec elle.
-
-Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il paraît qu'elle
-comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l'horloge la
-main que je ne tenais pas:
-
---Quand l'aiguille sera là, nous verrons, mon cher Théodore.
-
-Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de
-m'entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continuâmes à causer.
-Enfin, l'heure indiquée sonna, la voix au timbre d'argent vibra encore
-dans la chambre et dit:
-
---Angéla, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir,
-mais vous savez ce qui en résultera.
-
---N'importe, répondit Angéla d'un ton boudeur.
-
-Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon cou.
-
---_Prestissimo!_ cria la voix.
-
-Et nous commençâmes à valser. Le sein de la jeune fille touchait ma
-poitrine, sa joue veloutée effleurait la mienne, et son haleine suave
-flottait sur ma bouche.
-
-Jamais de la vie je n'avais éprouvé une pareille émotion; mes nerfs
-tressaillaient comme des ressorts d'acier, mon sang coulait dans mes
-artères en torrent de lave, et j'entendais battre mon cœur comme une
-montre accrochée à mes oreilles.
-
-Pourtant cet état n'avait rien de pénible. J'étais inondé d'une joie
-ineffable et j'aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose
-remarquable, quoique l'orchestre eût triplé de vitesse, nous n'avions
-besoin de faire aucun effort pour le suivre.
-
-Les assistants, émerveillés de notre agilité, criaient bravo, et
-frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient
-aucun son.
-
-Angéla, qui jusqu'alors avait valsé avec une énergie et une justesse
-surprenantes, parut tout à coup se fatiguer; elle pesait sur mon épaule
-comme si les jambes lui eussent manqué; ses petits pieds, qui, une
-minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s'en détachaient que
-lentement, comme s'ils eussent été chargés d'une masse de plomb.
-
---Angéla, vous êtes lasse, lui dis-je, reposons-nous.
-
---Je le veux bien, répondit-elle en s'essuyant le front avec son
-mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis; il
-n'y a plus qu'un fauteuil, et nous sommes deux.
-
---Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous prendrai sur mes
-genoux.
-
-
-III
-
-Sans faire la moindre objection, Angéla s'assit, m'entourant de ses bras
-comme d'une écharpe blanche, cachant sa tête dans mon sein pour se
-réchauffer un peu, car elle était devenue froide comme un marbre.
-
-Je ne sais pas combien de temps nous restâmes dans cette position, car
-tous mes sens étaient absorbés dans la contemplation de cette
-mystérieuse et fantastique créature.
-
-Je n'avais plus aucune idée de l'heure ni du lieu; le monde réel
-n'existait plus pour moi, et tous les liens qui m'y attachent étaient
-rompus; mon âme, dégagée de sa prison de boue, nageait dans le vague et
-l'infini; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pensées
-d'Angéla se révélant à moi sans qu'elle eût besoin de parler; car son
-âme brillait dans son corps comme une lampe d'albâtre, et les rayons
-partis de sa poitrine perçaient la mienne de part en part.
-
-L'alouette chanta, une lueur pâle se joua sur les rideaux.
-
-Aussitôt qu'Angéla l'aperçut, elle se leva précipitamment, me fit un
-geste d'adieu, et, après quelques pas, poussa un cri et tomba de sa
-hauteur.
-
-Saisi d'effroi, je m'élançai pour la relever... Mon sang se fige rien
-que d'y penser: je ne trouvai rien que la cafetière brisée en mille
-morceaux.
-
-A cette vue, persuadé que j'avais été le jouet de quelque illusion
-diabolique, une telle frayeur s'empara de moi, que je m'évanouis.
-
-
-IV
-
-Lorsque je repris connaissance, j'étais dans mon lit; Arrigo Cohic et
-Pedrino Borgnioli se tenaient debout à mon chevet.
-
-Aussitôt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'écria:
-
---Ah! ce n'est pas dommage! voilà bientôt une heure que je te frotte les
-tempes d'eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin,
-voyant que tu ne descendais pas, je suis entré dans ta chambre, et je
-t'ai trouvé tout du long étendu par terre, en habit à la française,
-serrant dans tes bras un morceau de porcelaine brisée, comme si c'eût
-été une jeune et jolie fille.
-
---Pardieu! c'est l'habit de noce de mon grand-père, dit l'autre en
-soulevant une des basques de soie fond rose à ramages verts. Voilà les
-boutons de strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Théodore
-l'aura trouvé dans quelque coin et l'aura mis pour s'amuser. Mais à
-propos de quoi t'es-tu trouvé mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour
-une petite-maîtresse qui a des épaules blanches; on la délace, on lui
-ôte ses colliers, son écharpe, et c'est une belle occasion de faire des
-minauderies.
-
---Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis sujet à cela,
-répondis-je sèchement.
-
-Je me levai, je me dépouillai de mon ridicule accoutrement.
-
-Et puis l'on déjeuna.
-
-Mes trois camarades mangèrent beaucoup et burent encore plus; moi, je ne
-mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s'était passé me causait
-d'étranges distractions.
-
-Le déjeuner fini, comme il pleuvait à verse, il n'y eut pas moyen de
-sortir; chacun s'occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches
-guerrières sur les vitres; Arrigo et l'hôte firent une partie de dames;
-moi, je tirai de mon album un carré de vélin, et je me mis à dessiner.
-
-Les linéaments presque imperceptibles tracés par mon crayon, sans que
-j'y eusse songé le moins du monde, se trouvèrent représenter avec la
-plus merveilleuse exactitude la cafetière qui avait joué un rôle si
-important dans les scènes de la nuit.
-
---C'est étonnant comme cette tête ressemble à ma sœur Angéla, dit
-l'hôte, qui, ayant terminé sa partie, me regardait travailler par-dessus
-mon épaule.
-
-En effet, ce qui m'avait semblé tout à l'heure une cafetière était bien
-réellement le profil doux et mélancolique d'Angéla.
-
---De par tous les saints du paradis! est-elle morte ou vivante?
-m'écriai-je d'un ton de voix tremblant, comme si ma vie eût dépendu de
-sa réponse.
-
---Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion de poitrine à la suite
-d'un bal.
-
---Hélas! répondis-je douloureusement.
-
-Et, retenant une larme qui était près de tomber, je replaçai le papier
-dans l'album.
-
-Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour moi de bonheur sur la
-terre!
-
-1831.
-
-
-
-
-LAQUELLE DES DEUX
-
-HISTOIRE PERPLEXE
-
-
-L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans le monde deux sœurs,
-deux Anglaises; quand on voyait l'une, on pouvait être sûr que l'autre
-n'était pas loin; aussi les avait-on nommées les belles inséparables.
-
-Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique sœurs jumelles, elles
-n'avaient de commun qu'une seule chose: c'est qu'on ne pouvait les
-connaître sans les aimer, car c'étaient bien les deux plus charmantes
-et, en même temps, les deux plus dissemblables créatures qui se soient
-jamais rencontrées ensemble. Cependant elles paraissaient s'accorder le
-mieux du monde.
-
-Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes filles, elles avaient
-compris les avantages du contraste, ou bien s'il existait entre elles
-une véritable amitié; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir l'une
-l'autre merveilleusement bien, et je pense qu'au fond, c'était le motif
-de leur union apparente; car il me semble bien difficile que deux sœurs
-du même âge, d'une beauté égale quoique différente, ne se haïssent pas
-cordialement. Il n'en était pas ainsi, et les deux adorables filles
-étaient toujours côte à côte dans le même coin du salon, s'épaulant
-l'une à l'autre avec une gracieuse familiarité, ou à demi couchées sur
-les coussins de la même causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne se
-quittaient pas une seule minute.
-
-Cela me paraissait bien étrange et faisait le désespoir de tous les
-fashionables du cercle; car il était impossible de dire un mot à
-Musidora que Clary ne l'entendît; il était impossible de glisser un
-billet dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en aperçût:
-c'était vraiment insoutenable. Les deux petites s'amusaient comme deux
-folles qu'elles étaient de toutes ces tentatives infructueuses, et
-prenaient un malin plaisir à les provoquer et à les détruire ensuite par
-quelque saillie enfantine ou quelque boutade inattendue. Il faisait beau
-voir, je vous jure, la mine piteuse et décontenancée des pauvres dandys,
-forcés de rengaîner leur madrigal ou leur épître. Mon ami Ferdinand fut
-tellement étourdi de la déconvenue, qu'il en mit huit jours sa cravate
-aussi mal qu'un homme marié.
-
-Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner autour des deux
-sœurs, m'en prenant tantôt à Clary, tantôt à Musidora, et toujours sans
-succès. Je m'étais tellement dépité, qu'un certain soir j'eus une
-sérieuse envie de me faire sauter ce qui me restait de cervelle. Ce qui
-m'empêcha de le faire, ce fut l'idée que je laisserais la place libre au
-gilet de Ferdinand, et cette réflexion judicieuse que je ne pourrais pas
-essayer l'habit que mon tailleur devait m'apporter le lendemain. Je
-remis mes projets de suicide à une autre fois; mais, en vérité, je ne
-sais pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait.
-
-En examinant bien mon cœur, je fis cette horrible découverte que
-j'aimais à la fois les deux sœurs. Oui, madame, cela est vrai, quoique
-ce soit abominable, et peut-être même parce que c'est abominable; toutes
-les deux! Je vous entends d'ici dire, en faisant votre jolie petite
-moue: «Le monstre!» Je vous assure que je suis pourtant le plus
-inoffensif garçon du monde; mais le cœur de l'homme, quoiqu'il ne soit
-pas à beaucoup près aussi singulier que celui de la femme, est encore
-une bien singulière chose, et nul ne peut répondre de ce qui lui
-arrivera, pas même vous, madame. Il est probable que, si je vous avais
-connue plus tôt, je n'aurais aimé que vous: mais je ne vous connaissais
-pas.
-
-Clary était grande et svelte comme une Diane antique: elle avait les
-plus beaux yeux du monde, des sourcils qu'on aurait pu croire tracés au
-pinceau, un nez fin et hardiment profilé, un teint d'une pâleur chaude
-et transparente, les mains fines et correctes, le bras charmant
-quoiqu'un peu maigre, et les épaules aussi parfaites que peut les avoir
-une toute jeune fille (car les belles épaules ne naissent qu'à trente
-ans): bref, c'était une vraie péri!
-
-Avais-je tort?
-
-Musidora avait des chairs diaphanes, une tête blonde et blanche, et des
-yeux d'une limpidité angélique, des cheveux si fins et si soyeux, qu'un
-souffle les éparpillait et semblait en doubler le volume, avec cela un
-tout petit pied et un corsage de guêpe: on l'aurait prise pour une fée.
-
-N'avais-je pas raison?
-
-Après un second examen, je fis une découverte bien plus horrible encore
-que la première, c'est que je n'aimais ni Clary ni Musidora: Clary seule
-ne me plaisait qu'à moitié; Musidora, séparée de sa sœur, perdait
-presque tout son charme; quand elles étaient ensemble, mon amour
-revenait, et je les trouvais toutes deux également adorables. Ce n'était
-pas de la brune ou la blonde que j'étais épris, c'était de la réunion de
-ces deux types de beauté que les deux sœurs résumaient si parfaitement;
-j'aimais une espèce d'être abstrait qui n'était pas Musidora, qui
-n'était pas Clary, mais qui tenait également de toutes deux; un fantôme
-gracieux né du rapprochement de ces deux belles filles, et qui allait
-voltigeant de la première à la seconde, empruntant à celle-ci son doux
-sourire, à celle-là son regard de feu; corrigeant la mélancolie de la
-blonde par la vivacité de la brune, en prenant à chacune ce qu'elle
-avait de plus choisi, et complétant l'une par l'autre; quelque chose de
-charmant et d'indescriptible qui venait de toutes les deux, et qui
-s'envolait dès qu'elles étaient séparées. Je les avais fondues dans mon
-amour, et je n'en faisais véritablement qu'une seule et même personne.
-
-Dès que les deux sœurs eurent compris que c'était ainsi et pas autrement
-que je les aimais,--elles eurent compris cela bien vite,--elles me
-reçurent mieux et me témoignèrent à plusieurs reprises une préférence
-marquée sur tous mes rivaux.
-
-Ayant eu l'occasion de rendre quelques services assez importants à la
-mère, je fus admis dans la maison et bientôt compté au nombre des amis
-intimes. On y était toujours pour moi; j'allais, je venais; on ne
-m'appelait plus que par mon nom de baptême; je retouchais les dessins
-des petites; j'assistais à leurs leçons de musique, on ne se gênait pas
-devant moi. C'était une position horrible et délicieuse, j'étais aux
-anges et je souffrais le martyre. Pendant que je dessinais, les deux
-sœurs se penchaient sur mon épaule; je sentais leur cœur battre et leur
-haleine voltiger dans mes cheveux: ce sont, en vérité, les plus mauvais
-dessins que j'aie faits de ma vie; n'importe, on les trouvait
-admirables. Quand nous étions au salon, nous nous reposions tous les
-trois dans l'embrasure d'une croisée, et le rideau qui retombait sur
-nous à longs plis nous faisait comme une espèce de chambre dans la
-chambre, et nous étions là aussi libres que dans un cabinet; Musidora
-était à ma gauche, Clary à droite, et je tenais une de leurs mains dans
-chacune des miennes; nous caquetions comme des pies, c'était un ramage à
-ne pas s'entendre: les petites parlaient à la fois, et il m'arrivait
-souvent de donner à Clary la réponse de Musidora, et ainsi de suite; et
-quelquefois cela donnait lieu à des à-propos si charmants, à des
-quiproquos si comiques, que nous nous en tenions les côtes de rire.
-Pendant ce temps-là, la mère faisait du filet, lisait quelque vieux
-journal, ou sommeillait à demi dans sa bergère.
-
-Certainement, ma position était digne d'envie et je n'aurais pu en rêver
-une plus désirable; cependant je n'étais heureux qu'à moitié: si en
-jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait quelque chose et
-que ce n'était pas un baiser complet; alors, je courais embrasser
-Musidora, et le même effet se répétait en sens inverse: avec l'une je
-regrettais l'autre, et ma volupté n'eût été entière que si j'eusse pu
-les embrasser toutes deux à la fois: ce n'était pas une chose fort
-aisée.
-
-Une chose singulière, c'est que les deux charmantes _misses_ n'étaient
-pas jalouses l'une de l'autre: il est vrai que j'avais soin de répartir
-mes caresses et mes attentions avec la plus exacte impartialité: malgré
-cela, ma situation était des plus difficiles, et j'étais dans des
-transes perpétuelles. Je ne sais pas si l'effet qu'elles produisaient
-sur moi, elles se le produisaient réciproquement sur elles; mais je ne
-puis attribuer à un autre motif la bonne intelligence qui régnait entre
-nous. Elles se sentaient dépareillées quand elles n'étaient pas
-ensemble, et comprenaient intérieurement que l'une n'était que la moitié
-de l'autre, et qu'il fallait qu'elles fussent réunies pour former un
-tout. A la bienheureuse nuit où elles furent conçues, il est probable
-que l'Ange qui n'avait apporté qu'une âme, ne comptant pas sur deux
-jumelles, n'avait pas eu le temps de remonter en chercher une seconde,
-et l'avait divisée entre les deux petites créatures. Cette folle idée
-s'était tellement enracinée dans mon esprit, que je les avais
-débaptisées, et leur avais donné un seul nom pour toutes les deux.
-
-Musidora et Clary étaient en proie au même supplice que moi. Un jour, je
-ne sais si cela se fit de concert ou par un mouvement naturel, elles
-arrivèrent en courant à ma rencontre, et se jetèrent tout essoufflées
-contre ma poitrine. Je penchai la tête pour les embrasser comme c'était
-ma coutume, elles me prévinrent et me baisèrent à la fois chacune sur
-une joue; leurs beaux yeux brillaient d'un éclat extraordinaire, leurs
-petits cœurs battaient, battaient: peut-être était-ce parce qu'elles
-avaient couru; mais dans l'instant je ne l'attribuai pas à cela; elles
-avaient un air ému et satisfait qu'elles n'avaient pas lorsque je les
-embrassais séparément. C'est que la sensation était simultanée et que
-ces deux baisers n'étaient effectivement qu'un seul et même baiser, non
-pas le baiser de Musidora et de Clary, mais celui de la femme complète
-qu'elles formaient à elles deux, qui était l'une et l'autre et n'était
-ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idéale à qui j'avais donné
-le nom d'Adorata. Cela était charmant, et je fus heureux au moins trois
-secondes. Mais cette idée me vint, qu'avec cette manière, j'étais passif
-et non actif, et qu'il était de ma dignité d'homme de ne pas laisser
-intervertir les rôles. Je réunis dans une seule de mes mains les doigts
-effilés de Musidora et de Clary, et je les attirai en faisceau jusque
-sur mes lèvres; ainsi je leur rendis leur caresse comme elles me
-l'avaient donnée, et ma bouche toucha la main de Clary en même temps que
-celle de sa sœur. Elles entrèrent tout de suite dans mon idée, toute
-subtile qu'elle était, et me jetèrent pour récompense le regard le plus
-enchanteur que jamais deux femmes en présence aient laissé tomber sur un
-même homme.
-
-Vous rirez, vous direz que j'étais fou, et que c'est un très-petit
-malheur que d'être aimé à la fois de deux charmantes personnes; mais la
-vérité est que je n'avais jamais été aussi tourmenté de ma vie; j'aurais
-possédé Clary, j'aurais possédé Musidora, je n'en aurais certes pas été
-plus heureux: ce que je voulais était impossible, c'était de les avoir
-toutes deux en même temps, à la même place. Vous voyez bien que j'avais
-totalement perdu la tête.
-
-En ce temps-là, il me tomba entre les mains un certain roman chinois de
-feu le chinois M. Abel Rémusat; il était intitulé: _Yu-Kiao-Li, ou les
-Deux Cousines_. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir à la description
-des tasses de thé, et aux improvisations sur la fleur de pêcher et les
-branches de saule, qui remplissent les premiers volumes; mais, quand je
-vins à l'endroit où le bachelier ès lettres See-Yeoupe, déjà amoureux de
-la première cousine, devient derechef amoureux de l'autre cousine, la
-belle Yo-Mu-Li, je commençai à prendre intérêt au livre, à cause de ce
-double amour qui me rappelait ma position, tant il est vrai que nous
-sommes profondément égoïstes et que nous n'approuvons que ce qui parle
-de nous. J'attendais le dénoûment avec anxiété, et, quand je vis que le
-bachelier See-Yeoupe épousait les deux cousines, je vous assure que je
-me suis surpris à désirer d'être Chinois, rien que pour pouvoir être
-bigame, et cela, sans être pendu. Il est vrai que je n'aurais pas
-promené, comme l'honnête Chinois, mon amour alternatif du pavillon de
-l'est au pavillon de l'ouest; n'importe, je me pris, dès ce jour, d'une
-singulière admiration pour _Yu-Kialo-Li_, et je le prônai partout comme
-le plus beau roman du monde.
-
-Excédé d'une situation aussi fausse, je résolus, faute de mieux, de
-demander une des deux sœurs en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou
-Musidora. Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se fixer,
-sur le bonheur d'être en ménage, si bien que la mère fit retirer les
-deux petites et la conversation s'engagea:
-
---Madame, vous allez me trouver bien étrange, lui dis-je; mon intention
-formelle est certainement d'épouser une de vos demoiselles, si vous me
-l'accordez; mais elles me paraissent si aimables toutes deux, que je ne
-sais laquelle prendre.
-
-Elle sourit et me dit:
-
---Je suis comme vous, je ne sais laquelle j'aime le mieux; mais avec le
-temps vous vous déciderez; mes filles sont jeunes, elles peuvent
-attendre.
-
-Nous en restâmes là.
-
-Trois, quatre mois se passèrent; j'étais aussi incertain que le premier
-jour: c'était affreux. Je ne pouvais rester plus longtemps dans la
-maison sans prendre un parti, je ne pouvais le prendre; je prétextai un
-voyage. Les deux petites pleurèrent beaucoup; la mère me dit adieu avec
-un air de pitié bienveillante et douce que je n'oublierai jamais; elle
-avait compris combien était grand mon malheur. Les deux sœurs
-m'accompagnèrent jusqu'au bas de l'escalier, et, là, sentant bien que
-nous ne devions plus nous revoir, me donnèrent chacune une boucle de
-leurs cheveux. Je n'ai pleuré dans ma vie que cette fois-là et puis une
-autre; mais c'est une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis
-tresser les deux mèches ensemble et je les portai sentimentalement sur
-mon cœur pendant mes six mois d'absence.
-
-A mon retour, j'appris que les deux sœurs étaient mariées, l'une à un
-gros major qui était toujours ivre et qui la battait; l'autre à un juge,
-ou quelque chose comme cela, qui avait les yeux et le nez rouges; toutes
-deux étaient enceintes. On peut bien croire que je n'épargnai pas les
-malédictions à ces deux brutaux, qui n'avaient pas craint de dédoubler
-cette individualité charmante, faite de deux corps et d'une seule âme,
-et que je me répandis en invectives furibondes sur le prosaïsme du
-siècle et l'immoralité du mariage.
-
-La tresse passa de mon cœur dans mon tiroir. Un mois après, je pris une
-maîtresse.
-
-L'autre jour, Mariette a trouvé ce gage de tendresse en mettant de
-l'ordre dans mes papiers, et, voyant ces deux boucles, l'une blonde et
-l'autre brune, elle m'a cru coupable d'une double infidélité, et peu
-s'en est fallu qu'elle ne m'arrachât les yeux; cela aurait été dommage,
-car c'est à peu près tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les
-dames prétendent que j'ai un joli regard. J'ai eu toutes les peines du
-monde à la convaincre de mon innocence, et je crois qu'elle me garde
-encore rancune.
-
-Ceci est l'histoire de mes amours de l'hiver dernier, et la raison
-pourquoi je suis admirateur des romans chinois.
-
-1833.
-
-
-
-
-L'AME DE LA MAISON
-
-CONTE
-
-
-I
-
-Lorsque je suis seul, et que je n'ai rien à faire, ce qui m'arrive
-souvent, je me jette dans un fauteuil, je croise les bras; puis, les
-yeux au plafond, je passe ma vie en revue.
-
-Ma mémoire, pittoresque magicienne, prend la palette, trace, à grands
-traits et à larges touches, une suite de tableaux diaprés des couleurs
-les plus étincelantes et les plus diverses; car, bien que mon existence
-extérieure ait été presque nulle, au dedans j'ai beaucoup vécu.
-
-Ce qui me plaît surtout dans ce panorama, ce sont les derniers plans, la
-bande qui bleuit et touche à l'horizon, les lointains ébauchés dans la
-vapeur, vague comme le souvenir d'un rêve, doux à l'œil et au cœur.
-
-Mon enfance est là, joueuse et candide, belle de la beauté d'une matinée
-d'avril, vierge de corps et d'âme, souriant à la vie comme à une bonne
-chose. Hélas! mon regard s'arrête complaisamment à cette représentation
-de mon moi d'alors, qui n'est plus mon moi d'aujourd'hui! J'éprouve, en
-me voyant, une espèce d'hésitation; comme lorsqu'on rencontre par hasard
-un ami ou un parent, après une si longue absence qu'on a eu le temps
-d'oublier ses traits, j'ai quelquefois toutes les peines du monde à me
-reconnaître. A dire vrai, je ne me ressemble guère.
-
-Depuis, tant de choses ont passé par ma pauvre tête! Ma physionomie
-physique et morale est totalement changée.
-
-Au souffle glacial du prosaïsme, j'ai perdu une à une toutes mes
-illusions; elles sont tombées de mon âme, comme les fleurs de l'amandier
-par une bise froide, et les hommes ont marché dessus avec leurs pieds de
-fange; ma pensée adolescente, touchée et polluée par leurs mains
-grossières, n'a rien conservé de sa fraîcheur et de sa pureté
-primitives; sa fleur, son velouté, son éclat, tout a disparu; comme
-l'aile de papillon qui laisse aux doigts une poussière d'or, d'azur et
-de carmin, elle a laissé son principe odorant sur l'index et le pouce de
-ceux qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide.
-
-Avec la jeunesse de ma pensée, celle de mon corps s'en est allée aussi;
-mes joues, rebondies et roses comme des pommes, se sont profondément
-creusées; ma bouche, qui riait toujours, et que l'on eût prise pour un
-coquelicot noyé dans une jatte de lait, est devenue horizontale et pâle;
-mon profil se dessine en méplats fortement accusés; une ride précoce
-commence à se dessiner sur mon front; mes yeux n'ont plus cette humidité
-limpide qui les faisait briller comme deux sources où le soleil donne:
-les veilles, les chagrins les ont fatigués et rougis, leur orbite s'est
-cavée, de sorte qu'on peut déjà comprendre les os sous la chair,
-c'est-à-dire le cadavre sous l'homme, le néant sous la vie.
-
-Oh! s'il m'était donné de revenir sur moi-même! Mais ce qui est fait est
-fait, n'y pensons plus.
-
-Parmi tous ces tableaux, un surtout se détache nettement, de même qu'au
-bout d'une plaine uniforme, un bouquet de bois, une flèche d'église
-dorée par le couchant.
-
-C'est le prieuré de mon oncle le chanoine; je le vois encore d'ici, au
-revers de la colline, entre les grands châtaigniers, à deux pas de la
-chapelle de Saint-Caribert.
-
-Il me semble être en ce moment dans la cuisine: je reconnais le plafond
-rayé de solives de chêne noircies par la fumée; la lourde table aux
-pieds massifs; la fenêtre étroite taillée à vitraux qui ne laissent
-passer qu'un demi-jour vague et mystérieux, digne d'un intérieur de
-Rembrandt; les tablettes disposées par étages qui soutiennent une grande
-quantité d'ustensiles de cuivre jaune et rouge, de formes bizarres, les
-unes fondues dans l'ombre, les autres se détachant du fond, une
-paillette saillante sur la partie lumineuse et des reflets sur le bord;
-rien n'est changé! Les assiettes, les plats d'étain, clairs comme de
-l'argent; les pots de faïence à fleurs, les bouteilles à large ventre,
-les fioles grêles à goulot allongé, ainsi qu'on les trouve dans les
-tableaux de vieux maîtres flamands; tout est à la même place, le petit
-détail est minutieusement conservé. A l'angle du mur, irisée par un
-rayon de soleil, j'aperçois la toile de l'araignée à qui, tout enfant,
-je donnais des mouches après leur avoir coupé les ailes, et le profil
-grotesque de Jacobus Pragmater, sur une porte condamnée où le plâtre est
-plus blanc. Le feu brille dans la cheminée; la fumée monte en
-tourbillonnant le long de la plaque armoriée aux armes de France; des
-gerbes d'étincelles s'échappent des tisons qui craquent; la fine
-poularde, préparée pour le dîner de mon oncle, tourne lentement devant
-la flamme. J'entends le tic-tac du tourne-broche, le petillement des
-charbons, et le grésillement de la graisse qui tombe goutte à goutte
-dans la lèchefrite brûlante. Berthe, son tablier blanc retroussé sur la
-hanche, l'arrose, de temps en temps, avec une cuiller de bois et veille
-sur elle, comme une mère sur sa fille.
-
-Et la porte du jardin s'ouvre. Jacobus Pragmater, le maître d'école,
-entre à pas mesurés, tenant d'une main un bâton de houx, et de l'autre
-main la petite Maria, qui rit et chante...
-
-Pauvre enfant! en écrivant ton nom, une larme tremble au bout de mes
-cils humides. Mon cœur se serre.
-
-Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne créature! tu le mérites,
-car tu m'aimais bien, et, depuis que tu ne m'accompagnes plus dans la
-vie, il me semble qu'il n'y a rien autour de moi.
-
-L'herbe doit croître bien haute sur ta fosse, car tu es morte là-bas, et
-personne n'y est allé: pas même moi, que tu préférais à tout autre, et
-que tu appelais ton petit mari.
-
-Pardonne, ô Maria! je n'ai pu, jusqu'à présent, faire le voyage; mais
-j'irai, je chercherai la place; pour la découvrir, j'interrogerai les
-inscriptions de toutes les croix, et quand je l'aurai trouvée, je me
-mettrai à genou, je prierai longtemps, bien longtemps, afin que ton
-ombre soit consolée; je jetterai sur la pierre, verte de mousse, tant de
-guirlandes blanches et de fleurs d'oranger, que ta fosse semblera une
-corbeille de mariage.
-
-Hélas! la vie est faite ainsi. C'est un chemin âpre et montueux: avant
-que d'être au but, beaucoup se lassent; les pieds endoloris et
-sanglants, beaucoup s'asseyent sur le bord d'un fossé, et ferment leurs
-yeux pour ne plus les rouvrir. A mesure que l'on marche, le cortége
-diminue: l'on était parti vingt, on arrive seul à cette dernière
-hôtellerie de l'homme, le cercueil; car il n'est pas donné à tous de
-mourir jeunes... et tu n'es pas, ô Maria, la seule perte que j'aie à
-déplorer.
-
-Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte; ils reposent oubliés au
-fond d'un cimetière de campagne. Tom, le chat favori de Berthe, n'a pas
-survécu à sa maîtresse: il est mort de douleur sur la chaise vide où
-elle s'asseyait pour filer, et personne ne l'a enterré, car qui
-s'intéressait au pauvre Tom, excepté Jacobus Pragmater et la vieille
-Berthe?
-
-Moi seul, je suis resté pour me souvenir d'eux et écrire leur histoire,
-afin que la mémoire ne s'en perde pas.
-
-
-II
-
-C'était un soir d'hiver; le vent, en s'engouffrant dans la cheminée, en
-faisait sortir des lamentations et des gémissements étranges: on eût dit
-ces soupirs vagues et inarticulés qu'envoie l'orgue aux échos de la
-cathédrale. Les gouttes de pluie cinglaient les vitres avec un son clair
-et argenté.
-
-Moi et Maria, nous étions seuls. Assis tous les deux sur la même chaise,
-paresseusement appuyés l'un sur l'autre, mon bras autour d'elle, le sien
-autour de moi, nos joues se touchant presque, les boucles de nos cheveux
-mêlées ensemble: si tranquilles, si reposés, si détachés du monde, si
-oublieux de toute chose, que nous entendions notre chair vivre, nos
-artères battre et nos nerfs tressaillir. Notre respiration venait se
-briser à temps égaux sur nos lèvres, comme la vague sur le sable, avec
-un bruit doux et monotone; nos cœurs palpitaient à l'unisson, nos
-paupières s'élevaient et s'abaissaient simultanément; tout dans nos âmes
-et dans nos corps était en harmonie et vivait de concert, ou plutôt nous
-n'avions qu'une âme à deux, tant la sympathie avait fondu nos existences
-dans une seule et même individualité.
-
-Un fluide magnétique entrelaçait autour de nous, comme une résille de
-soie aux mille couleurs, ses filaments magiques; il en partait un de
-chaque atome de mon être, qui allait se nouer à un atome de Maria; nous
-étions si puissamment, si intimement liés, que je suis sûr que la balle
-qui aurait frappé l'un aurait tué l'autre sans le toucher.
-
-Oh! qui pourrait, au prix de ce qui me reste à vivre, me rendre une de
-ces minutes si courtes et si longues, dont chaque seconde renferme tout
-un roman intérieur, tout un drame complet, tout une existence entière,
-non pas d'homme, mais d'ange! Age fortuné des premières émotions, où la
-vie nous apparaît comme à travers un prisme, fleurie, pailletée,
-chatoyante, avec les couleurs de l'arc-en-ciel, où le passé et l'avenir
-sont rattachés à un présent sans chagrin, par de douces souvenances et
-un espoir qui n'a pas été trompé, âge de poésie et d'amour, où l'on
-n'est pas encore méchant, parce qu'on n'a pas été malheureux, pourquoi
-faut-il que tu passes si vite, et que tous nos regrets ne puissent te
-faire revenir une fois passé!
-
-Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui voudrait mourir et
-faire place aux autres, s'il nous était donné de ne pas perdre cette
-virginité d'âme et les riantes illusions qui l'accompagnent? L'enfant
-est un ange descendu de là-haut, à qui Dieu a coupé les ailes en le
-posant sur le monde, mais qui se souvient encore de sa première patrie.
-Il s'avance d'un pas timide dans les chemins des hommes, et tout seul;
-son innocence se déflore à leur contact, et bientôt il a tout à fait
-oublié qu'il vient du ciel et qu'il doit y retourner.
-
-Abîmés dans la contemplation l'un et l'autre, nous ne pensions pas à
-notre propre vie; spectateurs d'une existence en dehors de nous, nous
-avions oublié la nôtre.
-
-Cependant cette espèce d'extase ne nous empêchait pas de saisir
-jusqu'aux moindres bruits intérieurs, jusqu'aux moindres jeux de lumière
-dans les recoins obscurs de la cuisine et les interstices des poutres:
-les ombres, découpées en atomes baroques, se dessinaient nettement au
-fond de notre prunelle; les reflets étincelants des chaudrons, les
-diamants phosphoriques allumés aux reflets des cafetières argentées,
-jetaient des rayons prismatiques dans chacun de nos cils. Le son
-monotone du coucou juché dans son armoire de chêne, le craquement des
-vitrages de plomb, les jérémiades du vent, le caquetage des fagots
-flambants dans l'âtre, toutes les harmonies domestiques parvenaient
-distinctement à notre oreille, chacune avec sa signification
-particulière. Jamais nous n'avions aussi bien compris le bonheur de la
-maison et les voluptés indéfinissables du foyer!
-
-Nous étions si heureux d'être là, cois et chauds, dans une chambre bien
-close, devant un feu clair, seuls et libres de toute gêne, tandis qu'il
-pleuvait, ventait et grêlait au dehors; jouissant d'une tiède atmosphère
-d'été, tandis que l'hiver, faisant craqueter ses doigts blancs de givre,
-mugissait à deux pas, séparé de nous par une vitre et une planche. A
-chaque sifflement aigu de la bise, à chaque redoublement de pluie, nous
-nous serrions l'un contre l'autre, pour être plus forts, et nos lèvres,
-lentement déjointes, laissaient aller un _Ah! mon Dieu!_ profond et
-sourd.
-
---Ah! mon Dieu! qu'ils sont à plaindre, les pauvres gens qui sont en
-route!
-
-Et puis nous nous taisions, pour écouter les abois du chien de la ferme,
-le galop heurté d'un cheval sur le grand chemin, le criaillement de la
-girouette enrouée; et, par-dessus tout, le cri du grillon tapi entre les
-briques de l'âtre, vernissées et bistrées par une fumée séculaire.
-
---J'aimerais bien être grillon, dit la petite Maria en mettant ses mains
-roses et potelées dans les miennes, surtout en hiver: je choisirais une
-crevasse aussi près du feu que possible, et j'y passerais le temps à me
-chauffer les pattes. Je tapisserais bien ma cellule avec de la barbe de
-chardon et de pissenlit; je ramasserais les duvets qui flottent en
-l'air, je m'en ferais un matelas et un oreiller bien souples, bien
-moelleux, et je me coucherais dessus. Du matin jusqu'au soir, je
-chanterais ma petite chanson de grillon, et je ferais _cri cri_; et puis
-je ne travaillerais pas, je n'irais pas à l'école. Oh! quel bonheur!...
-Mais je ne voudrais pas être noir comme ils sont... N'est-ce pas,
-Théophile, que c'est vilain d'être noir?...
-
-Et, en prononçant ces mots, elle jeta une œillade coquette sur la main
-que je tenais.
-
---Tu es une folle! lui dis-je en l'embrassant. Toi qui ne peux rester un
-seul instant tranquille, tu t'ennuierais bien vite de cette vie égale et
-dormante. Ce pauvre reclus de grillon ne doit guère s'amuser dans son
-ermitage; il ne voit jamais le soleil, le beau soleil aux cheveux d'or,
-ni le ciel de saphir, avec ses beaux nuages de toutes couleurs; il n'a
-pour perspective que la plaque noircie de l'âtre, les chenets et les
-tisons; il n'entend d'autre musique que la bise et le tic-tac du
-tourne-broche...
-
-«Quel ennui!...
-
-«Si je voulais être quelque chose, j'aimerais bien mieux être
-demoiselle; parle-moi de cela, à la bonne heure, c'est si joli!... On a
-un corset d'émeraude, un diamant pour œil, de grandes ailes de gaze
-d'argent, de petites pattes frêles, veloutées. Oh! si j'étais
-demoiselle!... comme je volerais par la campagne, à droite, à gauche,
-selon ma fantaisie... au long des haies d'aubépine, des mûriers sauvages
-et des églantiers épanouis! Effleurant du bout de l'aile un bouton d'or,
-une pâquerette ployée au vent, j'irais, je courrais du brin d'herbe au
-bouleau, du bouleau au chêne, tantôt dans la nue, tantôt rasant le sol,
-égratignant les eaux transparentes de la rivière, dérangeant dans les
-feuilles de nénufar les criocères écarlates, effrayant de mon ombre les
-petits goujons qui s'agitent frétillards et peureux...
-
-«Au lieu d'un trou dans la cheminée, j'aurais pour logis la coupe
-d'albâtre d'un lis, ou la campanule d'azur de quelque volubilis,
-tapissée à l'intérieur de perles de rosée. J'y vivrais de parfums et de
-soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une paix profonde, ne
-m'inquiétant de rien, que de jouer autour des roseaux panachés de
-l'étang, et de me mêler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses des
-moucherons...»
-
-J'allais commencer une autre phrase, quand Maria m'interrompit.
-
---Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du grillon a tout à fait
-changé de nature? J'ai cru plusieurs fois, pendant que tu parlais,
-saisir, parmi ses notes, des mots clairement articulés; j'ai d'abord
-pensé que c'était l'écho de ta voix, mais je suis à présent bien
-certaine du contraire. Écoute, le voici qui recommence.
-
-En effet, une voix grêle et métallique partait de la loge du grillon:
-
---Enfant, si tu crois que je m'ennuie, tu te trompes étrangement: j'ai
-mille sujets de distraction que tu ne connais pas; mes heures, qui te
-paraissent être si longues, coulent comme des minutes. La bouilloire me
-chante à demi-voix sa chanson; la séve qui sort en écumant par
-l'extrémité des bûches me siffle des airs de chasse; les braises qui
-craquent, les étincelles qui petillent me jouent des duos dont la
-mélodie échappe à vos oreilles terrestres. Le vent qui s'engouffre dans
-la cheminée me fredonne des ballades fantastiques, et me raconte de
-mystérieuses histoires.
-
-«Puis les paillettes de feu, dirigées en l'air par des salamandres de
-mes amies, forment, pour me récréer, des gerbes éblouissantes, des
-globes lumineux rouges et jaunes, des pluies d'argent qui retombent en
-réseaux bleuâtres; des flammes de mille nuances, vêtues de robes de
-pourpre, dansent le fandango sur les tisons ardents, et moi, penché au
-bord de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu'à faire rougir
-mon corset noir, et je savoure à mon aise toutes les voluptés du
-nonchaloir et le bien-être du chez-soi.
-
-«Quand vient le soir, je vous écoute causer et lire. L'hiver dernier,
-Berthe vous répétait, tout en filant, de beaux contes de fée: _l'Oiseau
-bleu_, _Riquet à la houpe_, _Maguelonne_ et _Pierre de Provence_. J'y
-prenais un singulier plaisir, et je les sais presque tous par cœur.
-J'espère que, cette année, elle en aura appris d'autres, et que nous
-passerons encore de joyeuses soirées.
-
-«Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d'être demoiselle et de
-vagabonder par les champs?
-
-«Passe pour l'été; mais, quand arrive l'automne, que les feuilles,
-couleur de safran, tourbillonnent dans les bois, qu'il commence à geler
-blanc; quand la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses
-innombrables filaments, que le givre enveloppe les branches dépouillées
-d'une peluche scintillante; quand on n'a plus de fleurs pour se gîter le
-soir, que devenir, où réchauffer ses membres engourdis, où sécher son
-aile trempée de pluie? Le soleil n'est plus assez fort pour percer les
-brouillards; on ne peut plus voler, et, d'ailleurs, quand on le
-pourrait, où irait-on?
-
-«Adieu, les haies d'aubépine, les boutons d'or et les pâquerettes! La
-neige a tout couvert; les eaux qu'on égratignait en passant ne forment
-plus qu'un cristal solide; les roses sont mortes, les parfums évaporés;
-les oiseaux gourmands vous prennent dans leur bec, et vous portent dans
-leur nid pour se repaître de vos chairs. Affaiblis par le jeûne et le
-froid, comment fuir? les petits polissons du village vous attrapent sous
-leur mouchoir, et vous piquent à leur chapeau avec une longue épingle.
-Là, vivante cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir. Vous
-avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n'y fait pas attention, car
-les enfants sont, comme les vieillards, cruels: les uns, parce qu'ils ne
-sentent pas encore; les autres, parce qu'ils ne sentent plus.»
-
-
-III
-
-Comme vous n'avez probablement pas vu la caricature de Jacobus
-Pragmater, dessinée au charbon sur la porte de la cuisine de mon oncle
-le chanoine, et qu'il est peu probable que vous alliez à *** pour la
-voir, vous vous contenterez d'un portrait à la plume.
-
-Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le rôle de la fatalité
-antique, avait toujours eu soixante ans: il était né avec des rides, la
-nature l'avait jeté en moule tout exprès pour faire un bedeau ou un
-maître d'école de village; en nourrice, il était déjà pédant.
-
-Étant jeune, il avait écrit en petite bâtarde l'_Ave_ et le _Credo_ dans
-un rond de parchemin de la grandeur d'un petit écu. Il l'avait présenté
-à M. le marquis de ***, dont il était le filleul; celui-ci, après
-l'avoir considéré attentivement, s'était écrié à plusieurs reprises:
-
---Voilà un garçon qui n'est pas manchot!
-
-Il se plaisait à nous raconter cette anecdote, ou, comme il l'appelait,
-cet apophthegme; le dimanche, quand il avait bu deux doigts de vin, et
-qu'il était en belle humeur, il ajoutait, par manière de réflexion, que
-M. le marquis de *** était bien le gentilhomme de France le plus
-spirituel et le mieux appris qu'il eût jamais connu.
-
-Quoique aux importantes fonctions de maître d'école il ajoutât celles
-non moins importantes de bedeau, de chantre, de sonneur, il n'en était
-pas plus fier. A ses heures de relâche, il soignait le jardin de mon
-oncle, et, l'hiver, il lisait une page ou deux de Voltaire ou de
-Rousseau en cachette; car, étant plus d'à moitié prêtre, comme il le
-disait, une pareille lecture n'eût pas été convenable en public.
-
-C'était un esprit sec, exact cependant, mais sans rien d'onctueux. Il ne
-comprenait rien à la poésie, il n'avait jamais été amoureux, et n'avait
-pas pleuré une seule fois dans sa vie. Il n'avait aucune des charmantes
-superstitions de campagne, et il grondait toujours Berthe quand elle
-nous racontait une histoire de fée ou de revenant. Je crois qu'au fond
-il pensait que la religion n'était bonne que pour le peuple. En un mot,
-c'était la prose incarnée, la prose dans toute son étroitesse, la prose
-de Barême et de Lhomond.
-
-Son extérieur répondait parfaitement à son intérieur. Il avait quelque
-chose de pauvre, d'étriqué, d'incomplet, qui faisait peine à voir et
-donnait envie de rire en même temps. Sa tête, bizarrement bossuée,
-luisait à travers quelques cheveux gris; ses sourcils blancs se
-hérissaient en buisson sur deux petits yeux vert de mer, clignotants et
-enfouis dans une patte d'oie de rides horizontales. Son nez, long comme
-une flûte d'alambic, tout diapré de verrues, tout barbouillé de tabac,
-se penchait amoureusement sur son menton.
-
-Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux, et qu'il fallait embrasser
-quelqu'un par pénitence, c'était toujours lui que les jeunes filles
-choisissaient en présence de leur mère ou de leur amant.
-
-Ces avantages naturels étaient merveilleusement rehaussés par le costume
-de leur propriétaire: il portait d'habitude un habit noir râpé, avec des
-boutons larges comme des tabatières, les bas et la culotte de couleur
-incertaine; des souliers à boucles et un chapeau à trois cornes que mon
-oncle avait porté deux ans avant de lui en faire cadeau.
-
-O digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s'empêcher de rire en te voyant
-arriver par la porte du jardin, le nez au vent, les manches pendantes de
-ton grand habit flottant au long de ton corps, comme si elles eussent
-été un rouleau de papier sortant à demi de ta poche! Tu aurais déridé le
-front du spleen en personne.
-
-Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les joues potelées de Maria à
-la brosse de sa barbe, me donna un petit coup sur l'épaule, et tira de
-sa poche un cœur de pain d'épice enveloppé d'un papier chamarré d'or et
-de paillon qu'il partagea entre Maria et moi.
-
-Il nous demanda si nous avions été bien sages. La réponse, sans hésiter,
-fut affirmative, comme on peut le croire.
-
-Pour nous récompenser, il nous promit à chacun une image coloriée.
-
-Les galoches de Berthe sonnèrent dans le haut de l'escalier, le service
-de mon oncle ne la retenait plus, elle vint s'asseoir au coin du feu
-avec nous.
-
-Maria quitta aussitôt le genou où Pragmater la retenait presque malgré
-elle; car, en dépit de toutes ses caresses, elle ne le pouvait souffrir,
-et courut se mettre sur les genoux de Berthe.
-
-Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et lui répéta même quelques
-couplets de la ballade qu'elle avait retenus.
-
-Berthe l'écouta gravement et avec bonté, et dit, quand elle eut fini,
-qu'il n'y avait rien d'impossible à Dieu; que les grillons étaient le
-bonheur de la maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait un,
-même par mégarde.
-
-Pragmater la tança vivement d'une croyance aussi absurde, et lui dit que
-c'était pitié d'inculquer des superstitions de bonne femme à des
-enfants, et que, s'il pouvait attraper celui de la cheminée, il le
-tuerait, pour nous montrer que la vie ou la mort d'une méchante bête
-était parfaitement insignifiante.
-
-J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait toujours quelque chose;
-mais, en ce moment, il me parut d'une férocité de cannibale, et je
-l'aurais volontiers dévisagé. Même à présent que l'habitude de la vie et
-le train des choses m'ont usé l'âme et durci le cœur, je me reprocherais
-comme un crime le meurtre d'une mouche, trouvant, comme le bon Tobie,
-que le monde est assez large pour deux.
-
-Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement ses
-notes aiguës et vibrantes à travers la voix sourde et cassée de
-Pragmater, la couvrant quelquefois et l'empêchant d'être entendue.
-
-Pragmater, impatienté, donna un coup de pied si violent du côté d'où le
-chant paraissait venir, que plusieurs flocons de suie se détachèrent et
-avec eux la cellule du grillon, qui se mit à courir sur la cendre aussi
-vite que possible pour regagner un autre trou.
-
-Par malheur pour lui, le rancunier maître d'école l'aperçut, et, malgré
-nos cris, le saisit par une patte au moment où il entrait dans
-l'interstice de deux briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna
-bravement sa patte, qui resta entre les doigts de Pragmater comme un
-trophée, et s'enfonça profondément dans le trou.
-
-Pragmater jeta froidement au feu la patte toute frémissante encore.
-
-Berthe leva les yeux au ciel avec inquiétude, en joignant les mains.
-Maria se mit à pleurer; moi, je lançai à Pragmater le meilleur coup de
-poing que j'eusse donné de ma vie; il n'y prit seulement pas garde.
-
-Cependant la figure triste et sérieuse de Berthe lui donna un moment
-d'inquiétude sur ce qu'il avait fait: il eut une lueur de doute; mais le
-voltairianisme reprit bientôt le dessus, et un _bah!_ fortement accentué
-résuma son plaidoyer intérieur.
-
-Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant trop quelle
-contenance faire, il prit le parti de se retirer.
-
-Nous nous en allâmes coucher, le cœur gros de pressentiments funestes.
-
-
-IV
-
-Plusieurs jours s'écoulèrent tristement; mais rien d'extraordinaire
-n'était venu réaliser les appréhensions de Berthe.
-
-Elle s'attendait à quelque catastrophe: le mal fait à un grillon porte
-toujours malheur.
-
---Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous arrivera quelque chose
-à quoi nous ne nous attendons pas.
-
-Dans le courant du mois, mon oncle reçut une lettre venant de loin,
-toute constellée de timbres, toute noire à force d'avoir roulé. Cette
-lettre lui annonçait que la maison du banquier T***, sur laquelle son
-argent était placé, venait de faire banqueroute, et était dans
-l'impossibilité de solder ses créanciers.
-
-Mon oncle était ruiné, il ne lui restait plus rien que sa modique
-prébende.
-
-Pragmater, à demi ébranlé dans sa conviction, se faisait, à part lui, de
-cruels reproches. Berthe pleurait, tout en filant avec une activité
-triple pour aider en quelque chose.
-
-Le grillon, malade ou irrité, n'avait pas fait entendre sa voix depuis
-la soirée fatale. Le tourne-broche avait inutilement essayé de lier
-conversation avec lui, il restait muet au fond de son trou.
-
-La cuisine se ressentit bientôt de ce revers de fortune. Elle fut
-réduite à une simplicité évangélique. Adieu les poulardes blondes, si
-appétissantes dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de
-lard, la truite à la robe de nacre semée d'étoiles rouges! Adieu, les
-mille gourmandises dont les religieuses et les gouvernantes des prêtres
-connaissent seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne de
-persil, les choux et les légumes du jardin, quelques quartiers aigus de
-fromage, composaient le modeste dîner de mon oncle.
-
-Le cœur saignait à Berthe quand il lui fallait servir ces plats simples
-et grossiers; elle les posait dédaigneusement sur le bord de la table,
-et en détournait les yeux. Elle se cachait presque pour les apprêter,
-comme un artiste de haut talent qui fait une enseigne pour dîner. La
-cuisine, jadis si gaie et si vivante, avait un air de tristesse et de
-mélancolie.
-
-Le brave Tom lui-même semblait comprendre le malheur qui était arrivé:
-il restait des journées entières assis sur son derrière, sans se
-permettre la moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent et
-sonnait bien bas; les casseroles, inoccupées, avaient l'air de s'ennuyer
-à périr; le gril étendait ses bras noirs comme un grand désœuvré; les
-cafetières ne venaient plus faire la causette auprès du feu: la flamme
-était toute pâle, et un maigre filet de fumée rampait tristement au long
-de la plaque.
-
-Mon oncle, malgré toute sa philosophie, ne put venir à bout de vaincre
-son chagrin. Ce beau vieillard, si gras, si vermeil, si épanoui, avec
-ses trois mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive qui
-chantait après boire la petite chanson, vous ne l'auriez certainement
-pas reconnu.
-
-Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente ans. Il n'avait plus
-de goût à rien. Les livres qui lui faisaient le plus de plaisir
-dormaient oubliés sur les rayons de la bibliothèque. Le magnifique
-exemplaire (Elzévir) des _Confessions de saint Augustin_, exemplaire
-auquel il tenait tant et qu'il montrait avec orgueil aux curés des
-environs, n'était pas remué plus souvent que les autres; une araignée
-avait eu le temps de tisser sa toile sur son dos.
-
-Il restait des journées entières dans son fauteuil de tapisserie à
-regarder passer les nuages par les losanges de sa fenêtre, plongé dans
-une mer de douloureuses réflexions; il songeait avec amertume qu'il ne
-pourrait plus, les jours de Pâques et de Noël, réunir ses vieux
-camarades d'école qui avaient mangé avec lui la maigre soupe du
-séminaire, et se réjouir d'être encore si vert et si gaillard après tant
-d'anniversaires célébrés ensemble.
-
-Il fallait devenir ménager de ces bonnes bouteilles de vin vieux, toutes
-blanches de poussière, qu'il tenait sous le sable, au profond de sa
-cave, et qu'il réservait pour les grandes occasions; celles-là bues, il
-n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres. Ce qui le chagrinait
-surtout, c'était de ne pouvoir continuer ses aumônes, et de mettre ses
-pauvres dehors avec un _Dieu vous garde!_
-
-Ce n'était qu'à de rares intervalles qu'il descendait au jardin; il ne
-prenait plus aucun intérêt aux plantations de Pragmater, et l'on aurait
-marché sur les tournesols sans lui faire dire: _Ah!_
-
-Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher la tête pour lui dire
-bonjour, il ne leur rendait pas leur salut, et la gaieté de la saison
-semblait même augmenter sa mélancolie.
-
-Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa présence serait
-nécessaire pour les vider entièrement.
-
-Un voyage à *** était pour lui une entreprise aussi terrible que la
-découverte de l'Amérique: il le différa autant qu'il put; car il n'avait
-jamais quitté, depuis sa sortie du séminaire, son village, enfoui au
-milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui en coûtait beaucoup
-pour se séparer de son presbytère aux murailles blanches, aux
-contrevents verts, où il avait si longtemps caché sa vie aux yeux
-méchants des hommes.
-
-En partant, il remit entre les mains de Berthe une petite bourse assez
-plate pour subvenir aux besoins de la maison pendant son absence, et
-promit de revenir bientôt.
-
-Il n'y avait là rien que de fort naturel sans doute; pourtant nous
-étions profondément émus, et je ne sais pourquoi il me semblait que nous
-ne le reverrions plus, et que c'était pour la dernière fois qu'il nous
-parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnâmes jusqu'au pied de la
-colline, trottant, de toutes nos forces, de chaque côté de son cheval,
-pour être plus longtemps avec lui.
-
---Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que vous alliez plus
-loin, Berthe serait inquiète de vous.
-
-Puis il nous hissa sur son étrier, nous appuya un baiser bien tendre sur
-les joues, et piqua des deux: nous le suivîmes de l'œil pendant quelques
-minutes.
-
-Étant parvenu au haut de l'éminence, il retourna la tête pour voir
-encore une fois, avant qu'il s'enfonçât tout à fait sous l'horizon, le
-clocher de l'église paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite
-maison.
-
-Nous ayant aperçus à la même place, il nous fit un geste amical de la
-main, comme pour nous dire qu'il était content; puis il continua sa
-route.
-
-Un angle du chemin l'eut bientôt dérobé à nos yeux.
-
-Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombèrent de mes yeux. Il me
-parut qu'on venait de fermer sur lui le couvercle de la bière, et d'y
-planter le dernier clou.
-
---Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir, mon pauvre oncle! il
-était si bon!
-
-Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant dans un fluide abondant et
-clair.
-
-Une pie, perchée sur un arbre, au bord de la route, déploya, à notre
-aspect, ses ailes bigarrées, s'envola en poussant des cris discordants,
-et s'alla reposer sur un autre arbre.
-
---Je n'aime pas à entendre les pies, dit Maria, en se serrant contre
-moi, d'un air de doute et de crainte.
-
---Bah! répliquai-je, je vais lui jeter une pierre, il faudra bien
-qu'elle se taise, la vilaine bête.
-
-Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou, et je le jetai à la
-pie; la pierre atteignit une branche au-dessus, dont elle écorcha
-l'écorce: l'oiseau sautilla, et continua ses criailleries moqueuses et
-enrouées.
-
---Ah! c'est trop fort! m'écriai-je; tu me veux donc narguer?
-
-Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers l'oiseau; mais
-j'avais mal visé, elle passa entre les premières feuilles et alla
-tomber, de l'autre côté, dans un champ de luzerne.
-
---Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa main délicate sur mon
-épaule, nous ne pouvons l'empêcher.
-
---Soit, répondis-je.
-
-Et nous continuâmes notre chemin.
-
-Le temps était gris terne, et, quoiqu'on fût au printemps, il soufflait
-une bise assez piquante; il y avait de la tristesse dans l'air comme aux
-derniers jours d'automne. Maria était pâle, une légère auréole bleuâtre
-cernait ses yeux languissants: elle avait l'air fatigué, et s'appuyait
-plus fortement que d'habitude; j'étais fier de la soutenir, et, quoique
-je fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais marché encore deux heures.
-
-Nous rentrâmes.
-
-Le prieuré n'avait plus le même aspect: lui, naguère si gai, si vivant,
-il était silencieux et mort; l'âme de la maison était partie, ce n'était
-plus que le cadavre.
-
-Pragmater, malgré son incrédulité, hochait soucieusement la tête. Berthe
-filait toujours, et Tom, assis en face d'elle, et agitant gravement sa
-queue, suivait les mouvements du rouet.
-
-Je me serais mortellement ennuyé sans les promenades que nous allions
-faire, avec Maria, dans les grands bois, le long des champs, pour
-prendre des hannetons et des demoiselles.
-
-
-V
-
-Le grillon ne chantait que rarement, et nous n'entendions plus rien à
-son chant; nous en vînmes à croire que nous étions le jouet d'une
-illusion.
-
-Cependant, un soir, nous nous retrouvâmes seuls dans la cuisine, assis
-tous deux sur la même chaise, comme au jour où il nous avait parlé. Le
-feu flambait à peine. Le grillon éleva la voix, et nous pûmes
-parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait du froid.
-Pendant qu'il chantait, le feu s'était éteint presque tout à fait.
-
-Maria, touchée de la plainte du grillon, s'agenouilla, et se mit à
-souffler avec sa bouche; le soufflet était accroché à un clou, hors de
-notre portée.
-
-C'était un plaisir de la voir, les joues gonflées, illuminées des
-reflets de la flamme, tout le reste du corps était plongé dans l'ombre:
-elle ressemblait à ces têtes de chérubin, cravatées d'une paire d'ailes
-que l'on voit dans les tableaux d'église, dansant en rond autour des
-gloires mystiques de la Vierge et des saints.
-
-Au bout de quelques minutes, moyennant une poignée de branches sèches
-que j'y jetai, l'âtre se trouva vivement éclairé, et nous pûmes voir,
-sur le bord de son trou, notre ami le grillon tendant ses pattes de
-devant au feu, comme deux petites mains, et ayant l'air de prendre un
-singulier plaisir à se chauffer; ses yeux, gros comme une tête
-d'épingle, rayonnaient de satisfaction; il chantait avec une vivacité
-surprenante, et sur un air très-gai, des paroles sans suite que je
-n'entendais pas bien, et que je n'ai pas retenues.
-
-Quelques mois se passèrent, pas plus de nouvelles de mon oncle que s'il
-était mort!
-
-Un soir, Pragmater, ne sachant à quoi tuer le temps, monta dans la
-bibliothèque pour prendre un livre; quand il ouvrit la porte, un violent
-courant d'air éteignit sa chandelle; mais, comme il faisait clair de
-lune, et qu'il connaissait les êtres de la maison, il ne jugea pas à
-propos de redescendre chercher de la lumière.
-
-Il alla du côté où il savait qu'était placée la bibliothèque. La porte
-se ferma violemment, comme si quelqu'un l'eût poussée. Un rayon de lune,
-plus vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la fenêtre.
-
-A sa grande stupéfaction, Pragmater vit descendre sur ce filet de
-lumière, comme un acrobate sur une corde tendue, un fantôme d'une espèce
-singulière: c'était le fantôme de mon oncle, c'est-à-dire le fantôme de
-ses habits; car lui-même était absent: son habit tombait à longs plis,
-et, au bout des manches vides, une paire de gants moulait ses mains; une
-perruque tenait la place de sa tête, et à l'endroit des yeux
-scintillait, comme des vers phosphoriques, une énorme paire de besicles.
-Cet étrange personnage entra droit dans la chambre, et se dirigea droit
-à la bibliothèque; on eût dit que les semelles de ses souliers étaient
-doublées de velours, car il glissait sur les dalles sans que le moindre
-craquement, le son le plus fugitif pût faire croire qu'il les eût
-effleurées.
-
-Après avoir touché et déplacé quelques volumes, il enleva de sa planche
-le Saint Augustin (Elzévir) et le porta sur la table; puis il s'assit
-dans le grand fauteuil à ramages, éleva un de ses gants à la hauteur où
-son menton aurait dû être, ouvrit le livre à un passage marqué par un
-signet de faveur bleue, comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et
-se prit à lire en tournant les feuillets avec vivacité.
-
-La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait point continuer. Mais
-les verres de ses lunettes, semblables aux yeux des chats et des hiboux,
-étaient lumineux par eux-mêmes, et reluisaient dans l'ombre comme des
-escarboucles. Il en partait des lueurs jaunes qui éclairaient les pages
-du livre, aussi bien qu'une bougie l'eût pu faire. L'activité qu'il
-mettait à sa lecture était telle, qu'il tira de sa poche un mouchoir
-blanc, qu'il passa à plusieurs reprises sur la place vide qui
-représentait son front, comme s'il eût sué à grosses gouttes...
-
-L'horloge sonna successivement, avec sa voix fêlée, dix heures, onze
-heures, minuit... Au dernier coup de minuit, le fantôme se leva, remit
-le précieux bouquin à sa place.
-
-Le ciel était gris, les nues, échevelées, couraient rapidement de l'est
-à l'ouest; la lune remontra sa face blanche par une déchirure, un rayon
-parti de ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystérieux lecteur
-monta dessus en s'appuyant sur sa canne, et sortit de la même manière
-qu'il était entré.
-
-Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur, claquant des dents, ses
-genoux cagneux se heurtant en rendant un son sec comme une crécelle, le
-digne maître d'école ne put se tenir plus longtemps sur ses pieds: un
-frisson de fièvre le prit aux cheveux, et il tomba tout de son long à la
-renverse. Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effrayée; elle
-le trouva gisant sur le carreau, sans connaissance, sa main étreignant
-la chandelle éteinte.
-
-Pragmater, malgré ses idées voltairiennes, eut beaucoup de peine à
-s'expliquer la vision étrange qu'il venait d'avoir; sa physionomie en
-était toute troublée. Cependant le doute ne lui était pas permis, il
-était lui-même son propre garant, il n'y avait pas de supercherie
-possible; aussi tomba-t-il dans une profonde rêverie, et restait-il des
-heures entières sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme singulièrement
-perplexe.
-
-Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter sa moustache contre sa
-main pendante, et Berthe lui demandait-elle, du ton le plus engageant:
-
---Pragmater, croyez-vous que la vendange sera bonne?
-
-
-VI
-
-On n'avait aucune nouvelle de mon oncle.
-
-Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau, le sable de l'allée du
-jardin, sur le bord de laquelle ses soleils favoris penchaient
-mélancoliquement leurs disques d'or pleins de graines noires; avec sa
-main d'ombre, ou son ombre de main, il essayait de relever une des
-fleurs que le vent avait courbée, et tâchait de réparer de son mieux la
-négligence des vivants.
-
-Le ciel était clair, un gai rayon d'automne illuminait le jardin; deux
-ou trois pigeons, posés sur le toit, se toilettaient au soleil; une bise
-nonchalante jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux ou trois
-plumes blanches, tombées de l'aile des colombes, tournoyaient mollement
-dans la tiède atmosphère. Ce n'était guère la mise en scène d'une
-apparition, et un fantôme un peu adroit ne se serait pas montré dans un
-lieu si positif et à une heure aussi peu fantastique.
-
-Une plate-bande de soleils, un carré de choux, des oignons montés, du
-persil et de l'oseille, à onze heures du matin, rien n'est moins
-allemand.
-
-Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il n'y avait pas moyen
-de mettre l'apparition sur le dos d'un effet de lune et d'un jeu de
-lumière.
-
-Il entra dans la cuisine, tout pâle et tout tremblant, et raconta à
-Berthe ce qui venait de lui arriver.
-
---Notre bon maître est mort, dit Berthe en sanglotant: mettons-nous à
-genoux, et prions pour le repos de son âme!
-
-Nous récitâmes ensemble les prières funèbres. Tom, inquiet, rôdait
-autour de notre groupe, en nous jetant avec ses prunelles vertes des
-regards intelligents et presque surhumains; il semblait nous demander le
-secret de notre douleur subite, et poussait, pour attirer l'attention
-sur lui, de petits miaulements plaintifs et suppliants.
-
---Hélas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant le dos de la main, tu ne
-te chaufferas plus, l'hiver, sur le genou de monsieur, dans la belle
-chambre rouge, et tu ne mangeras plus les têtes de poisson sur le coin
-de son assiette!
-
-Le grillon ne chantait que bien rarement. La maison semblait morte, le
-jour avait des teintes blafardes, et ne pénétrait qu'avec peine les
-vitres jaunes, la poussière s'entassait dans les chambres inoccupées,
-les araignées jetaient sans façon leur toile d'un angle à l'autre, et
-provoquaient inutilement le plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un
-bleu si vif et si gai, prenait des teintes plombées, les murailles
-verdissaient comme des cadavres, les volets se déjetaient, les portes ne
-joignaient plus; la cendre grise de l'abandon descendait fine et tamisée
-sur tout cet intérieur naguère si riant et d'une si curieuse propreté.
-
-La saison avançait; les collines frileuses avaient déjà sur leurs
-épaules les rousses fourrures de l'automne, de larges bancs de
-brouillard montaient du fond de la vallée, et la bruine rayait de ses
-grêles hachures un ciel couleur de plomb.
-
-Il fallait rester des journées entières à la maison, car les prairies
-mouillées, les chemins défoncés ne nous permettaient plus que rarement
-le plaisir de la promenade.
-
-Maria dépérissait à vue d'œil, et devenait d'une beauté étrange; ses
-yeux s'agrandissaient et s'illuminaient de l'aurore de la vie céleste;
-le ciel prochain y rayonnait déjà. Ils roulaient moelleusement sur leurs
-longues paupières comme deux globes d'argent bruni, avec des langueurs
-de clair de lune et des rayons d'un bleu velouté que nul peintre ne
-saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentrées sur le haut des
-pommettes en petit nuage rose, ajoutaient encore à l'éclat divin de ces
-yeux surnaturels où se concentrait une vie près de s'envoler; les anges
-du ciel semblaient regarder la terre par ces yeux-là.
-
-A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle était pâle comme de la
-cire vierge; ses tempes et ses mains transparentes laissaient voir un
-délicat lacis de veines azurées; ses lèvres décolorées s'exfoliaient en
-petites pellicules lamelleuses: elle était poitrinaire.
-
-Comme j'avais l'âge d'entrer au collége, mes parents me firent revenir à
-la ville, d'autant plus qu'ils avaient appris la mort de mon oncle, qui
-avait fait une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'était
-fendu la tête.
-
-Un testament trouvé dans sa poche instituait Berthe et Pragmater ses
-uniques héritiers, à l'exception de sa bibliothèque, qui devait me
-revenir, et d'une bague en diamants de sa mère, destinée à Maria.
-
-Mes adieux à Maria furent des plus tristes; nous sentions que nous ne
-nous reverrions plus. Elle m'embrassa sur le seuil de la porte, et me
-dit à l'oreille:
-
---C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout; il a voulu tuer le
-grillon. Nous nous reverrons chez le bon Dieu. Voilà une petite croix en
-perles de couleur que j'ai faite pour toi; garde-la toujours.
-
-Un mois après, Maria s'éteignit. Le grillon ne chanta plus à dater de ce
-jour-là: l'âme de la maison s'en était allée. Berthe et Pragmater ne lui
-survécurent pas longtemps; Tom mourut, bientôt après, de langueur et
-d'ennui.
-
-J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une délicatesse charmante
-dont je ne me suis aperçu que plus tard, elle avait mis quelques-uns de
-ses beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de verre qui la
-composent; chaste amour enfantin si pur, qu'il pouvait confier son
-secret à une croix!
-
-
-VII
-
-Ces scènes de ma première enfance m'ont fait une impression qui ne s'est
-pas effacée; j'ai encore au plus haut degré le sentiment du foyer et des
-voluptés domestiques.
-
-Comme celle du grillon, ma vie s'est écoulée, près de l'âtre, à regarder
-les tisons flamber. Mon ciel a été le manteau de la cheminée; mon
-horizon, la plaque noire de suie et blanche de fumée; un espace de
-quatre pieds où il faisait moins froid qu'ailleurs, mon univers.
-
-J'ai passé de longues années avec la pelle et la pincette; leurs têtes
-de cuivre ont acquis sous mes mains un éclat pareil à celui de l'or, si
-bien que j'en suis venu à les considérer comme une partie intégrante de
-mon être. La pomme de mes chenets a été usée par mes pieds, et la
-semelle de mes pantoufles s'est couverte d'un vernis métallique dans ses
-fréquents rapports avec elle. Tous les effets de lumière, tous les jeux
-de la flamme, je les sais par cœur; tous les édifices fantastiques que
-produit l'écroulement d'une bûche ou le déplacement d'un tison, je
-pourrais les dessiner sans les voir.
-
-Je ne suis jamais sorti de ce microcosme.
-
-Aussi, je suis de première force pour tout ce qui regarde l'intérieur de
-la cheminée; aucun poëte, aucun peintre n'est capable d'en tracer un
-tableau plus exact et plus complet. J'ai pénétré tout ce que le foyer a
-d'intime et de mystérieux, je puis le dire sans orgueil, car c'est
-l'étude de toute mon existence.
-
-Pour cela, je suis resté étranger aux passions de l'homme, je n'ai vu du
-monde que ce qu'on en pouvait voir par la fenêtre. Je me suis replié en
-moi; cependant j'ai vécu heureux, sans regret d'hier, sans désir de
-demain. Mes heures tombent une à une dans l'éternité, comme des plumes
-d'oiseau au fond d'un puits, doucement, doucement; et si l'horloge de
-bois, placée à l'angle de la muraille, ne m'avertissait de leur chute
-avec sa voix criarde et éraillée comme celle d'une vieille femme, certes
-je ne m'en apercevrais pas.
-
-Quelquefois seulement, au mois de juin, par un de ces jours chauds et
-clairs où le ciel est bleu comme la prunelle d'une Anglaise, où le
-soleil caresse d'un baiser d'or les façades sales et noires des maisons
-de la ville; lorsque chacun se retire au plus profond de son
-appartement, abat ses jalousies, ferme ses rideaux, et reste étendu sur
-sa molle ottomane, le front perlé de gouttes de sueur, je me hasarde à
-sortir.
-
-Je m'en vais me promener, habillé comme à mon ordinaire, c'est-à-dire en
-drap, ganté, cravaté et boutonné jusqu'au cou.
-
-Je prends alors dans la rue le côté où il n'y a pas d'ombre, et je
-marche les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille et penché
-comme la tour de Pise, les yeux à demi fermés, mes lèvres comprimant
-avec force une cigarette dont la blonde fumée se roule, autour de ma
-tête, en manière de turban; tout droit devant moi, sans savoir où;
-insoucieux de l'heure ou de toute autre pensée que celle du présent;
-dans un état parfait de quiétude morale et physique.
-
-Ainsi je vais... vivant pour vivre, ni plus ni moins qu'un dogue qui se
-vautre dans la poussière, ou que ce bambin qui fait des ronds sur le
-sable.
-
-Lorsque mes pieds m'ont porté longtemps, et que je suis las, alors je
-m'assois au bord du chemin, le dos appuyé contre un tronc d'arbre, et je
-laisse flotter mes regards à droite, à gauche, tantôt au ciel, tantôt
-sur la terre.
-
-Je demeure là des demi-journées, ne faisant aucun mouvement, les jambes
-croisées, les bras pendants, le menton dans la poitrine, ayant l'air
-d'une idole chinoise ou indienne, oubliée dans le chemin par un bonze ou
-un bramine.
-
-Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi passé soit du temps
-perdu. Cette mort apparente est ma vie.
-
-Cette solitude et cette inaction, insupportables pour tout autre, sont
-pour moi une source de voluptés indéfinissables.
-
-Mon âme ne s'éparpille pas au dehors, mes idées ne s'en vont pas à
-l'aventure parmi les choses du monde, sautant d'un objet à un autre;
-toute ma puissance d'animation, toute ma force intellectuelle se
-concentrent en moi; je fais des vers, excellente occupation d'oisif, ou
-je pense à la petite Maria, qui avait des taches roses sur les joues.
-
-1839.
-
-
-
-
-LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE
-
-
-Le garde national réfractaire est un homme de bon sens, cosmopolite par
-goût, qui se soucie peu d'être national, et encore moins garde; il aime
-mieux être réfractaire.
-
-Les baïonnettes intelligentes le séduisent médiocrement; car il trouve
-qu'il ne faut pas une grande intelligence pour planter un morceau de fer
-dans le ventre de n'importe qui.
-
-Le soldat citoyen lui paraît une invention assez pauvre; c'est bien
-assez d'être l'un sans être l'autre.
-
-L'épicier enté sur le Tamerlan, ou, si vous aimez mieux, le Tamerlan
-enté sur l'épicier n'a pas le don de le ravir.
-
-Le réfractaire allègue que c'est une mauvaise manière de garder sa
-maison que de s'en aller dans un quartier fort éloigné, pour donner
-toute facilité aux amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice
-urbaine a été certainement inventée; il dit aussi que ce n'est pas la
-peine de payer quatre cent mille fainéants, qui n'ont d'autre occupation
-que de regarder sur les boulevards les confrères de Bilboquet, et de
-courtiser les bonnes d'enfants dans les jardins publics, si l'on doit
-faire leur besogne soi-même.
-
-Il prétend que jamais on ne lui a envoyé de tourlourous pour écrire son
-feuilleton, et qu'alors il ne doit pas faire la faction des susdits
-tourlourous.
-
-Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait répondre à ce raisonnement.
-
-Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible, c'est que, s'il
-avait les trois cents francs qu'il faut pour s'équiper, il
-s'empresserait d'acheter un habit noir pour remplacer le sien, dont les
-coutures blanchissent, dont les boutons s'éraillent. Il se procurerait
-des bottes sérieuses, car les siennes rient aux éclats, et _rien n'est
-plus sot qu'un sot rire_, s'il faut en croire le proverbe grec; il
-commanderait aussi un pantalon à son tailleur, afin de restaurer un peu
-son élégance, qui périclite visiblement.
-
-Ensuite, il lui répugne de paraître déguisé dans les rues en dehors des
-jours de carnaval, surtout quand le déguisement consiste en un bonnet de
-sauvage, un habit indigo, relevé d'agréments sang de bœuf, écartelé de
-buffleteries badigeonnées au blanc d'Espagne, avec une giberne qui vous
-bat l'opposé du devant, un briquet et une baïonnette, gigantesques
-breloques placées à l'envers, qui vous tambourinent odieusement sur les
-mollets, ou sur les tibias, si vous n'avez pas de mollets.
-
-Mais, hélas! tout n'est pas rose dans le métier de réfractaire; au
-contraire!
-
-Autant vaudrait être caniche d'aveugle, femme galante, cheval de fiacre,
-servante de vieille fille, acteur à la banlieue, souffleur au
-Cirque-Olympique pendant les représentations de Carter, culotteur de
-pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens convalescents,
-journaliste même, si la pudeur permet de s'exprimer ainsi!
-
-Le voleur à la tire, le rinceur de cambriole, ceux qui font la grande
-soulasse sur les trimards, mènent une vie charmante en comparaison.
-
-Le réfractaire, qui avait pris son logement sous le nom d'une femme ou
-d'une personne partie pour Tombouctou, au risque de voir son prête-nom,
-femelle ou mâle, lui dérober son acajou, a été dénoncé par un ami de
-cœur qui mériterait de s'appeler Goulatromba, comme celui du bohème
-Zafari, dans la pièce de _Ruy Blas_, ou par son propriétaire, avec
-lequel il s'est querellé sous prétexte de terme à ne pas payer, ou de
-réparations à faire.
-
-En vain il s'est intitulé madame Durand, mademoiselle Zinzoline, ou même
-madame Mitoufflet; en vain il a essayé d'entrer dans la peau des
-septuagénaires les plus notoires; en vain il a tâché de s'escamoter, de
-s'annihiler, de se supprimer, de se rayer du nombre des vivants, de
-devenir une ombre impalpable; le conseil de recensement a les yeux
-ouverts sur lui, il le connaît, sait son nom véritable, ses prénoms et
-son état. Rien n'a servi.
-
-Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres que par une main tierce,
-quatre jours après les rendez-vous ou les invitations qu'elles
-indiquaient; il lisait les journaux de la semaine passée; il sortait
-avant le jour et ne rentrait qu'à la nuit tombante pour ne pas être
-connu dans son quartier, et ne pas faire naître à quelque droguiste,
-assis sur le pas de sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau
-de jus de réglisse, cette idée sournoise et dangereuse:
-
---Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie?
-
-Avant cette terrible dénonciation, le réfractaire n'existait qu'à l'état
-d'utopie, de rêve, de fiction, ou plutôt il n'existait pas, ce qui vaut
-bien mieux; il était parvenu à se faire un petit néant très-confortable,
-dans lequel il vivait comme un rat dans un fromage. Tout ce bonheur
-n'est plus; il est constaté maintenant et prouvé aussi clairement qu'une
-règle d'arithmétique, il est forcé d'être lui-même.
-
-A dater de ce jour, il tombe chez son portier, qui a beau prétendre ne
-pas le connaître, une neige de papiers plus ou moins incongrus (la
-comparaison serait plus juste si les papiers étaient propres), tels que
-billets de garde, citations au conseil de discipline, condamnations _en_
-vingt-quatre heures de prison, et autres balivernes en français civique.
-
-Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet intime du
-réfractaire, ou lui servent à allumer sa pipe quand il fume; il fume
-toujours. Les vingt-quatre heures se changent en quarante-huit heures.
-Les soixante-douze heures ne vont pas tarder à paraître.
-
-Pour ne pas être pris, le réfractaire laisse pousser ses cheveux s'il
-les avait courts, les coupe s'il les avait longs; met un faux nez de
-cire vierge comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il jouait
-l'empereur; se colle des favoris postiches et se grime en sexagénaire
-pour dérober son signalement aux mouchards, aux argousins et aux gardes
-municipaux.
-
-Comme il sait que le renard est bientôt pris s'il n'a qu'un terrier, il
-en a cinq: trois à la ville et deux à la campagne; un cabriolet de régie
-stationne perpétuellement à la porte de derrière du logement qu'il
-habite ce jour-là; car, à l'exemple de Cromwell, il ne couche jamais
-deux fois dans la même chambre, et, comme les chats, ne dort jamais que
-d'un œil.
-
-La nuit, il a des cauchemars affreux; la patte de crabe d'un mouchard
-lui serre la gorge et l'étouffe, il voit les spectres de Dubois, de
-Ripon, de Duminil, de Werther, déguisés en hommes et vêtus d'effroyables
-redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes condamnations à
-soixante-douze heures, et ricanent affreusement en montrant leurs crocs
-et leurs défenses de sanglier. Des portes doublées de fer se referment
-sur lui; il entend grincer des verrous, glapir des gonds mal graissés;
-des geôliers avec des bonnets de peau d'ours, comme ceux des mélodrames,
-traînent des paquets de chaînes et de ferrailles; il descend des
-escaliers, parcourt des corridors sans fin, dont les rougeâtres reflets
-éclairent la profondeur; ces corridors deviennent de plus en plus
-étroits, les murailles se rapprochent, les voûtes se baissent, les
-planchers s'élèvent; il se trouve pris dans un entonnoir de pierre,
-incapable de faire un mouvement, enchâssé comme une pomme dans un
-ruisseau gelé; après des efforts inouïs, il parvient à jeter de côté sa
-couverture et s'éveille.
-
-O ciel! il est déjà quatre heures et demie, un pâle rayon du jour
-pénètre à travers les côtes des persiennes, toujours fermées pour faire
-croire à une absence; le soleil va se lever, et avec lui le garde
-municipal.
-
-Le réfractaire se précipite à bas du lit, chausse à la hâte des bottes
-non cirées, un habit peu brossé, un pantalon crotté de la veille, et,
-sans s'être ni lavé, ni peigné, ni rasé, se glisse dans la rue en
-longeant les maisons, comme une hirondelle qui veut prendre des mouches.
-
-La lueur bleue du matin lutte péniblement avec les jaunes clartés des
-réverbères qui grésillent dans le brouillard; la ville dort encore d'un
-profond sommeil; à peine si les laitières, entourées d'amphores de
-fer-blanc, commencent à déboucher au coin des rues avec leurs petites
-charrettes; il n'y a que les rogomistes dont les boutiques soient
-ouvertes; les vidangeurs y boivent le _blanc_ du matin. Le réfractaire,
-malgré son goût pour les parfums, est bien forcé, transi de froid et las
-de battre l'antiffe (c'est le terme), d'entrer aussi chez le rogomiste,
-et, sous peine d'être assommé, il se voit obligé de trinquer avec ces
-messieurs.
-
-Enfin, un cabriolet paraît! le réfractaire le hèle, et il part pour la
-cachette campagnarde; il n'a pas encore été pris! Werther arrive et
-trouve l'oiseau déniché.
-
-Ordinairement, le réfractaire est un homme de construction athlétique,
-qui broierait d'un coup de poing l'Hercule de marbre des Tuileries; il a
-cinq pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante livres à
-bras tendu; ce qui fait qu'il n'a pas besoin, pour se rassurer sur son
-aptitude physique, de jouer au militaire comme les petits bourgeois
-rachitiques et bossus, qui n'ont pas d'autre moyen de prouver à leur
-femme qu'ils sont très-forts et très-redoutables. Sa prétention est
-d'être malade; au besoin, il vous soutiendrait qu'il est mort et déjà
-_très-avancé_, sentez-le.
-
-Il faut le voir devant le conseil de révision; il se fait apporter en
-brancard; quatre estafiers le soutiennent sous les bras; avant de
-partir, il a fait son testament; il va passer tout à l'heure, et
-retourner aux cieux, d'où il n'aurait pas dû descendre; il s'est fardé
-avec du bleu de billard et du karis à l'indienne; il a la fièvre jaune
-ou le choléra bleu de ciel, un choléra des plus asiatiques. Sauvez-vous,
-ces maladies sont contagieuses!
-
-Le chirurgien de la légion, qui est le vrai médecin Tant-Mieux de la
-fable, et ne croit à aucune maladie, l'envoie se débarbouiller, et le
-déclare apte au service.
-
-Le réfractaire, battu sur ce point, s'avoue timidement phthisique au
-troisième degré; sa vaste poitrine, où les soufflets d'une forge
-joueraient à l'aise, lui inspire cette prétention qui heureusement ne
-fut jamais plus mal fondée; la phthisie ne réussit pas mieux que le
-choléra-morbus, et la fièvre jaune. Alors, le réfractaire désespéré,
-acculé dans ses derniers retranchements, comme le sanglier de Calydon,
-prétend être atteint d'une endocardite très-perfectionnée.
-
-L'endocardite est la dernière maladie inventée par les médecins à la
-mode; elle consiste dans un certain épaississement de la membrane
-interne du cœur, qui n'est pas des plus aisés à constater; les symptômes
-en sont très-agréables: vous n'aviez pas l'endocardite, vous étiez
-maigre, jaune, mal portant; dès que vous en êtes atteint, votre figure
-se remplit, se colore; vous avez l'œil d'un éclat admirable,
-l'embonpoint satine votre peau, vos bras se développent, vous devenez ce
-que les portières appellent un bel homme.
-
-Le chirurgien, étonné d'une si belle maladie, déclare que l'endocardite
-existe en effet, mais que l'endocardite est plus propre que toute autre
-au service de la garde nationale.
-
-Le réfractaire se retire après avoir grommelé quelque injure contre les
-membres du conseil de révision, qui sont de vénérables marchands de
-suif, d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants de bas de
-filoselle et de petits avocats chafouins, à l'œil vairon, au teint
-bilieux, qui débitent de grands réquisitoires et s'exercent à demander
-des têtes en mouchant la chandelle avec leurs doigts.
-
-C'est alors que commence une effroyable persécution; l'orgueil des
-charcutiers, blessé au vif, se soulage par des poursuites furibondes.
-Jamais assassin, jamais voleur, jamais accusé politique ne fut traqué
-aussi rudement.
-
-Lorsque ses terriers sont éventés, l'infortuné n'a d'autre ressource que
-d'avoir quelques bonnes fortunes. C'est là le plus triste: il déploie
-ses grâces les plus exquises; il est adorable, il est charmant, et fait
-si bien qu'on oublie de le renvoyer; voilà un gîte de plus.
-
-Mais les municipaux connaissent les affaires de cœur: Werther paraît;
-mieux vaudrait l'amant ou le mari même, un pistolet dans chaque main.
-
---Monsieur, je viens pour vous arrêter.
-
---Ah! très-bien; déployez votre commissaire et son écharpe: je ne suis
-pas assez lié avec vous pour ne pas faire de cérémonie.
-
-Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va chercher le plus voisin.
-
-Pendant qu'il essaye d'éveiller l'auguste fonctionnaire, le réfractaire,
-vêtu d'un simple pantalon, se jette dans une voiture et se sauve chez
-des parents qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits ne lui
-parviennent que deux jours après; pendant tout ce temps, il est resté
-roulé dans une couverture, l'habit de son parent étant beaucoup trop
-étroit pour lui.
-
-Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance; la consigne des
-portiers est plus sévère que jamais: il faut, pour parvenir jusqu'à lui,
-un mot d'ordre, une manière cabalistique de sonner; les gens les plus
-connus deviennent suspects au cerbère, qui ne laisse passer personne;
-votre père est renvoyé comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde
-municipal.
-
-Quelques jours après, le réfractaire reçoit des lettres dans ce genre:
-
- «Mon chéri,
-
- «Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer une partie de la
- journée avec toi; nous aurions été dîner ensemble, et ensuite au
- spectacle; j'étais libre jusqu'à demain...; jusqu'à demain! pleure de
- rage en y songeant.
-
- «Mais ton portier n'a pas voulu me laisser monter: il a prétendu que
- tu n'y étais pas, et que, d'ailleurs, je devais être un gendarme
- déguisé.
-
- «Que veut dire cette folie? Ah! si tu me trompais, je saurais me
- venger.
-
- «ALIDA.»
-
- «Mon vieux,
-
- «Ah çà! quel diable de portier as-tu donc?
-
- «Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq cents livres que je te
- devais, il m'a reçu comme plusieurs chiens dans un jeu de quilles: il
- m'a dit qu'on ne te connaissait pas dans la maison.
-
- «J'ai vu qu'il me prenait pour un créancier, alors j'ai exhibé le
- bienheureux sac, et je lui ai montré que j'étais précisément le
- contraire d'un tailleur; mais il m'a répondu qu'il connaissait ces
- frimes-là, et qu'il était un vieux dur-à-cuire, ayant servi sous
- Napoléon.
-
- «J'ai insisté, et j'ai vu le moment où il allait me casser son balai
- sur la tête.
-
- «MAXIME DE BOISGONTIER.»
-
-Ce n'est pas tout.
-
-La tête du malheureux réfractaire est mise à prix. Le mouchard qui
-l'arrêtera aura une prime de vingt francs (cinq francs de moins que pour
-un loup, cinq de plus que pour un noyé), car il faut que le crime de
-lèse-épicerie soit puni.
-
-M. Crapouillet a déclaré que, si le délinquant ne montait pas sa garde,
-il vendrait son uniforme et enverrait la garde nationale à tous les
-diables. M. Pitois, M. Jabulot et M. Gavet sont du même avis.
-
-Des argousins font pied de grue à toutes ses portes, de façon qu'il est
-prisonnier dans la rue, et ne peut plus rentrer dans aucun de ses
-domiciles.
-
-Le réfractaire passe alors à l'état de vagabond: il se promène toute la
-journée sur les boulevards extérieurs, couche dans les fossés ou sur les
-arbres; il ne demeure plus, il perche. S'il avait toujours cinq sous, il
-représenterait le Juif errant au naturel; sa barbe longue ajoute à
-l'illusion, sa mine hâve, son manteau frangé de crotte ne la détruisent
-pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent l'air suspect et le
-soupçonnent fort d'être quelque galérien échappé du bagne.
-
-L'inquiétude visible avec laquelle le réfractaire suit leurs mouvements
-ne leur laisse aucun doute, car le réfractaire est comme Bertrand, _il
-n'est pas maître de ça_. Ils fondent sur lui la pointe haute, en lui
-criant d'une voix plus éclatante que le clairon du jugement dernier:
-
---Brigand, rends-toi, ou tu es mort!
-
-Il se rend.
-
---Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forçat libéré!
-
---Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promène.
-
---Ah! ah! est-ce qu'on se promène avec une figure comme ça? Tu fais
-semblant de te promener, mauvais républicain! Je suis sûr que tu es
-marqué. Qu'avons-nous fait? avons-nous tué notre mère ou forcé la caisse
-à papa? avons-nous fait suer le chêne et couler le raisiné?...
-
-Et autres gentillesses de gendarme à forçat.
-
-Le pauvre diable se défend de son mieux; il décline ses nom, prénoms,
-qualité.
-
---Suis-nous chez le brigadier, et marche droit, Papavoine, ou nous te
-mettrons les poucettes.
-
-Il suit les deux gendarmes à cheval, allongeant le pas tant qu'il peut;
-il sait que le fort de la gendarmerie n'est pas le raisonnement.
-
-Les gamins s'attroupent; les femmes se montrent sur le pas des portes
-avec leurs marmots au bras.
-
---A-t-il l'air féroce!
-
---Il doit avoir tué bien du monde. O le gueux! ô le scélérat!
-
---C'te balle! oh! c'te taule!
-
---J'espère bien qu'on lui coupera la tronche, à celui-là.
-
---Je parie que je l'attrape à la sorbonne avec un trognon de chou.
-
-Le parieur gagne: le réfractaire, furieux, veut s'élancer sur le moutard
-pour lui appliquer une solide correction; mais les gendarmes le
-retiennent.
-
-Au bout d'une lieue, on arrive enfin chez le brigadier, qui trouve le
-cas grave et renvoie le prévenu devant le commissaire. Le commissaire
-demeure justement une lieue plus loin, et c'est encore un
-demi-myriamètre à faire au derrière d'un cheval: c'est agréable.
-
-Heureusement, le commissaire est un homme de bon sens, ou à peu près; le
-prisonnier se réclame de personnes connues, et le commissaire le fait
-mettre en liberté, non sans lui avoir débité un petit discours paternel
-sur les hautes vertus de l'ordre de choses et l'excellence du
-gouvernement actuel, à qui rien n'échappe, et qui fait arrêter même les
-innocents, de peur de manquer les coupables.
-
-Le réfractaire, parfaitement édifié, se retire, et, décidé à braver
-tout, rentre effrontément chez lui, où il vit dans le plus profond repos
-pendant une semaine; car les argousins ne peuvent se figurer qu'un homme
-qui a dix-huit jours de prison puisse ne pas être en fuite, et le
-cherchent dans les quartiers les plus éloignés.
-
-Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un soubresaut nerveux et le
-fait plonger dans une armoire, où il entre en trois morceaux.
-
-A la fin, les argousins se ravisent et reviennent se mettre de planton à
-sa porte.
-
-Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la patte d'un garde
-municipal lui tomber sur le collet comme une massue; il entend tonner à
-son oreille cette phrase formidable:
-
---Au nom du roi et de la loi, je vous arrête!
-
-Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux, se tiennent à distance;
-la résistance est impossible; le commissaire est là, tout auprès dans un
-fiacre, avec son écharpe et sa commission, rien n'y manque.
-
-Le réfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an de poursuites, et
-cinq mouchards qui auraient beaucoup mieux fait d'appliquer leur
-intelligence à prendre des voleurs et des assassins.
-
-Cette résistance a coûté au réfractaire:
-
-Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs, sans compter les
-pourboires; deux logements à la campagne de 300 francs chacun, ci 600
-francs; trois appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires
-donnés à la contre-police du réfractaire, 100 francs; la perte d'un ami
-qui devait 500 francs, ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida,
-qui ne peut s'évaluer que moralement; la perte de cent journées de
-travail, valant 2,000 francs au moins; achats de faux nez, moustaches et
-favoris postiches et autres déguisements, 150 francs; affaires manquées,
-billets protestés pendant des absences, 1,000 francs. Total: 6,750
-francs.
-
-Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions et autres incommodités
-attrapées dans les fuites nocturnes et matinales, et les brusques
-passages d'un lieu chaud dans un lieu froid.
-
-Pendant un an, le réfractaire a connu les angoisses des voleurs et mené
-la vie errante des proscrits, la plus atroce vie que l'on puisse
-imaginer, le tout pour aboutir à ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que
-l'on nomme Maison d'arrêt de la Garde Nationale, et plus familièrement,
-Bazancourt, ou l'Hôtel des Haricots.
-
-Peintres, artistes, sachez-lui gré de ce magnifique entêtement à ne pas
-porter un costume ridicule de forme, et dont les couleurs sont d'une
-fausseté révoltante; car c'est pour cela même qu'il ne veut pas être
-garde national.
-
-1839.
-
-
-
-
-DEUX ACTEURS POUR UN ROLE
-
-CONTE
-
-
-I
-
-UN RENDEZ-VOUS AU JARDIN IMPÉRIAL
-
-On touchait aux derniers jours de novembre: le Jardin impérial de Vienne
-était désert, une bise aiguë faisait tourbillonner les feuilles couleur
-de safran et grillées par les premiers froids; les rosiers des
-parterres, tourmentés et rompus par le vent, laissaient traîner leurs
-branchages dans la boue. Cependant la grande allée, grâce au sable qui
-la recouvre, était sèche et praticable. Quoique dévasté par les
-approches de l'hiver, le Jardin impérial ne manquait pas d'un certain
-charme mélancolique. La longue allée prolongeait fort loin ses arcades
-rousses, laissant deviner confusément à son extrémité un horizon de
-collines déjà noyées dans les vapeurs bleuâtres et le brouillard du
-soir; au delà, la vue s'étendait sur le Prater et le Danube: c'était une
-promenade faite à souhait pour un poëte.
-
-Un jeune homme arpentait cette allée avec des signes visibles
-d'impatience; son costume, d'une élégance un peu théâtrale, consistait
-en une redingote de velours noir à brandebourgs d'or bordée de fourrure,
-un pantalon de tricot gris, des bottes molles à glands montant jusqu'à
-mi-jambes. Il pouvait avoir de vingt-sept à vingt-huit ans; ses traits
-pâles et réguliers étaient pleins de finesse, et l'ironie se blottissait
-dans les plis de ses yeux et les coins de sa bouche; à l'Université,
-dont il paraissait récemment sorti, car il portait encore la casquette à
-feuilles de chêne des étudiants, il devait avoir donné beaucoup de fil à
-retordre aux _philistins_ et brillé au premier rang des _burschen_ et
-des _renards_.
-
-Le très-court espace dans lequel il circonscrivait sa promenade montrait
-qu'il attendait quelqu'un ou plutôt quelqu'une, car le Jardin impérial
-de Vienne, au mois de novembre, n'est guère propice aux rendez-vous
-d'affaires.
-
-En effet, une jeune fille ne tarda pas à paraître au bout de l'allée:
-une coiffe de soie noire couvrait ses riches cheveux blonds, dont
-l'humidité du soir avait légèrement défrisé les longues boucles; son
-teint, ordinairement d'une blancheur de cire vierge, avait pris sous les
-morsures du froid des nuances de roses de Bengale. Groupée et pelotonnée
-comme elle était dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait à
-ravir à la statuette de _la Frileuse_; un barbet noir l'accompagnait,
-chaperon commode, sur l'indulgence et la discrétion duquel on pouvait
-compter.
-
---Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en prenant le bras du
-jeune homme, qu'il y a plus d'une heure que je suis habillée et prête à
-sortir, et ma tante n'en finissait pas avec ses sermons sur les dangers
-de la valse, et les recettes pour les gâteaux de Noël et les carpes au
-bleu. Je suis sortie sous le prétexte d'acheter des brodequins gris dont
-je n'ai nul besoin. C'est pourtant pour vous, Henrich, que je fais tous
-ces petits mensonges dont je me repens et que je recommence toujours;
-aussi quelle idée avez-vous eue de vous livrer au théâtre; c'était bien
-la peine d'étudier si longtemps la théologie à Heidelberg! Mes parents
-vous aimaient et nous serions mariés aujourd'hui. Au lieu de nous voir à
-la dérobée sous les arbres chauves du Jardin impérial, nous serions
-assis côte à côte près d'un beau poêle de Saxe, dans un parloir bien
-clos, causant de l'avenir de nos enfants: ne serait-ce pas, Henrich, un
-sort bien heureux?
-
---Oui, Katy, bien heureux, répondit le jeune homme en pressant sous le
-satin et les fourrures le bras potelé de la jolie Viennoise; mais, que
-veux-tu! c'est un ascendant invincible; le théâtre m'attire; j'en rêve
-le jour, j'y pense la nuit; je sens le désir de vivre dans la création
-des poëtes, il me semble que j'ai vingt existences. Chaque rôle que je
-joue me fait une vie nouvelle; toutes ces passions que j'exprime, je les
-éprouve; je suis Hamlet, Othello, Charles Moor: quand on est tout cela,
-on ne peut que difficilement se résigner à l'humble condition de pasteur
-de village.
-
---C'est fort beau; mais vous savez bien que mes parents ne voudront
-jamais d'un comédien pour gendre.
-
---Non, certes, d'un comédien obscur, pauvre artiste ambulant, jouet des
-directeurs et du public; mais d'un grand comédien couvert de gloire et
-d'applaudissements, plus payé qu'un ministre, si difficiles qu'ils
-soient, ils en voudront bien. Quand je viendrai vous demander dans une
-belle calèche jaune dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins
-étonnés et qu'un grand laquais galonné m'abattra le marchepied,
-croyez-vous, Katy, qu'ils me refuseront?
-
---Je ne le crois pas... Mais qui dit, Henrich, que vous en arriverez
-jamais là?... Vous avez du talent; mais le talent ne suffit pas, il faut
-encore beaucoup de bonheur. Quand vous serez ce grand comédien dont vous
-parlez, le plus beau temps de notre jeunesse sera passé, et alors
-voudrez-vous toujours épouser la vieille Katy, ayant à votre disposition
-les amours de toutes ces princesses de théâtre si joyeuses et si parées?
-
---Cet avenir, répondit Henrich, est plus prochain que vous ne croyez;
-j'ai un engagement avantageux au théâtre de la Porte de Carinthie, et le
-directeur a été si content de la manière dont je me suis acquitté de mon
-dernier rôle, qu'il m'a accordé une gratification de deux mille thalers.
-
---Oui, reprit la jeune fille d'un air sérieux, ce rôle de démon dans la
-pièce nouvelle; je vous avoue, Henrich, que je n'aime pas voir un
-chrétien prendre le masque de l'ennemi du genre humain et prononcer des
-paroles blasphématoires. L'autre jour, j'allai vous voir au théâtre de
-Carinthie, et à chaque instant je craignais qu'un véritable feu d'enfer
-ne sortît des trappes où vous vous engloutissiez dans un tourbillon
-d'esprit-de-vin. Je suis revenue chez moi toute troublée et j'ai fait
-des rêves affreux.
-
---Chimères que tout cela, ma bonne Katy; et d'ailleurs, c'est demain la
-dernière représentation, et je ne mettrai plus le costume noir et rouge
-qui te déplaît tant.
-
---Tant mieux! car je ne sais quelles vagues inquiétudes me travaillent
-l'esprit, et j'ai bien peur que ce rôle, profitable à votre gloire, ne
-le soit pas à votre salut; j'ai peur aussi que vous ne preniez de
-mauvaises mœurs avec ces damnés comédiens. Je suis sûre que vous ne
-dites plus vos prières, et la petite croix que je vous avais donnée, je
-parierais que vous l'avez perdue.
-
-Henrich se justifia en écartant les revers de son habit; la petite croix
-brillait toujours sur sa poitrine.
-
-Tout en devisant ainsi, les deux amants étaient parvenus à la rue du
-Thabor dans la Léopoldstadt, devant la boutique du cordonnier renommé
-pour la perfection de ses brodequins gris; après avoir causé quelques
-instants sur le seuil, Katy entra suivie de son barbet noir, non sans
-avoir livré ses jolis doigts effilés au serrement de main d'Henrich.
-
-Henrich tâcha de saisir encore quelques aspects de sa maîtresse, à
-travers les souliers mignons et les gentils brodequins symétriquement
-rangés sur les tringles de cuivre de la devanture; mais le brouillard
-avait étamé les carreaux de sa moite haleine, et il ne put démêler
-qu'une silhouette confuse; alors, prenant une héroïque résolution, il
-pirouetta sur ses talons et s'en alla d'un pas délibéré au gasthof de
-l'_Aigle à deux têtes_.
-
-
-II
-
-LE GASTHOF DE L'AIGLE A DEUX TÊTES
-
-Il y avait ce soir-là compagnie nombreuse au gasthof de l'_Aigle à deux
-têtes_; la société était la plus mélangée du monde, et le caprice de
-Callot et celui de Goya, réunis, n'auraient pu produire un plus bizarre
-amalgame de types caractéristiques. L'_Aigle à deux têtes_ était une de
-ces bienheureuses caves célébrées par Hoffmann, dont les marches sont si
-usées, si onctueuses et si glissantes, qu'on ne peut poser le pied sur
-la première sans se trouver tout de suite au fond, les coudes sur la
-table, la pipe à la bouche, entre un pot de bière et une mesure de vin
-nouveau.
-
-A travers l'épais nuage de fumée qui vous prenait d'abord à la gorge et
-aux yeux, se dessinaient, au bout de quelques minutes, toute sorte de
-figures étranges.
-
-C'étaient des Valaques avec leur cafetan et leur bonnet de peau
-d'Astrakan, des Serbes, des Hongrois aux longues moustaches noires,
-caparaçonnés de dolmans et de passementeries; des Bohêmes au teint
-cuivré, au front étroit, au profil busqué; d'honnêtes Allemands en
-redingote à brandebourgs, des Tatars aux yeux retroussés à la chinoise;
-toutes les populations imaginables. L'Orient y était représenté par un
-gros Turc accroupi dans un coin, qui fumait paisiblement du latakié dans
-une pipe à tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau de terre
-rouge et un bout d'ambre jaune.
-
-Tout ce monde, accoudé à des tables, mangeait et buvait: la boisson se
-composait de bière forte et d'un mélange de vin rouge nouveau avec du
-vin blanc plus ancien; la nourriture, de tranches de veau froid, de
-jambon ou de pâtisseries.
-
-Autour des tables tourbillonnait sans repos une de ces longues valses
-allemandes qui produisent sur les imaginations septentrionales le même
-effet que le hatchich et l'opium sur les Orientaux; les couples
-passaient et repassaient avec rapidité; les femmes, presque évanouies de
-plaisir sur le bras de leur danseur, au bruit d'une valse de Lanner,
-balayaient de leurs jupes les nuages de fumée de pipe et
-rafraîchissaient le visage des buveurs. Au comptoir, des improvisateurs
-morlaques, accompagnés d'un joueur de guzla, récitaient une espèce de
-complainte dramatique qui paraissait divertir beaucoup une douzaine de
-figures étranges, coiffées de tarbouchs et vêtues de peau de mouton.
-
-Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla prendre place à une
-table où étaient déjà assis trois ou quatre personnages de joyeuse mine
-et de belle humeur.
-
---Tiens, c'est Henrich! s'écria le plus âgé de la bande; prenez garde à
-vous, mes amis: _fœnum habet in cornu_. Sais-tu que tu avais vraiment
-l'air diabolique l'autre soir: tu me faisais presque peur. Et comment
-s'imaginer qu'Henrich, qui boit de la bière comme nous et ne recule pas
-devant une tranche de jambon froid, vous prenne des airs si venimeux, si
-méchants et si sardoniques, et qu'il lui suffise d'un geste pour faire
-courir le frisson dans toute la salle?
-
---Eh! pardieu! c'est pour cela qu'Henrich est un grand artiste, un
-sublime comédien. Il n'y a pas de gloire à représenter un rôle qui
-serait dans votre caractère; le triomphe, pour une coquette, est de
-jouer supérieurement les ingénues.
-
-Henrich s'assit modestement, se fit servir un grand verre de vin
-mélangé, et la conversation continua sur le même sujet. Ce n'était de
-toutes parts qu'admiration et compliments.
-
---Ah! si le grand Wolfgang de Gœthe t'avait vu! disait l'un.
-
---Montre-nous tes pieds, disait l'autre: je suis sûr que tu as l'ergot
-fourchu.
-
-Les autres buveurs, attirés par ces exclamations, regardaient
-sérieusement Henrich, tout heureux d'avoir l'occasion d'examiner de près
-un homme si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois connu
-Henrich à l'Université, et dont ils savaient à peine le nom,
-s'approchaient de lui en lui serrant la main cordialement, comme s'ils
-eussent été ses intimes amis. Les plus jolies valseuses lui décochaient
-en passant le plus tendre regard de leurs yeux bleus et veloutés.
-
-Seul, un homme assis à la table voisine ne paraissait pas prendre part à
-l'enthousiasme général; la tête renversée en arrière, il tambourinait
-distraitement, avec ses doigts, sur le fond de son chapeau, une marche
-militaire, et, de temps en temps, il poussait une espèce de _humph!_
-singulièrement dubitatif.
-
-L'aspect de cet homme était des plus bizarres, quoiqu'il fût mis comme
-un honnête bourgeois de Vienne, jouissant d'une fortune raisonnable; ses
-yeux gris se nuançaient de teintes vertes et lançaient des lueurs
-phosphoriques comme celles des chats. Quand ses lèvres pâles et plates
-se desserraient, elles laissaient voir deux rangées de dents
-très-blanches, très-aiguës et très-séparées, de l'aspect le plus
-cannibale et le plus féroce; ses ongles longs, luisants et recourbés,
-prenaient de vagues apparences de griffes; mais cette physionomie
-n'apparaissait que par éclairs rapides; sous l'œil qui le regardait
-fixement, sa figure reprenait bien vite l'apparence bourgeoise et
-débonnaire d'un marchand viennois retiré du commerce, et l'on s'étonnait
-d'avoir pu soupçonner de scélératesse et de diablerie une face si
-vulgaire et si triviale.
-
-Intérieurement Henrich était choqué de la nonchalance de cet homme; ce
-silence si dédaigneux ôtait de leur valeur aux éloges dont ses bruyants
-compagnons l'accablaient. Ce silence était celui d'un vieux connaisseur
-exercé, qui ne se laisse pas prendre aux apparences et qui a vu mieux
-que cela dans son temps.
-
-Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus chaud enthousiaste
-d'Henrich, ne put supporter cette mine froide, et, s'adressant à l'homme
-singulier, comme le prenant à témoin d'une assertion qu'il avançait:
-
---N'est-ce pas, monsieur, qu'aucun acteur n'a mieux joué le rôle de
-Méphistophélès que mon camarade que voilà?
-
---Humph! dit l'inconnu en faisant miroiter ses prunelles glauques et
-craquer ses dents aiguës, M. Henrich est un garçon de talent et que
-j'estime fort; mais, pour jouer le rôle du diable, il lui manque encore
-bien des choses.
-
-Et, se dressant tout à coup:
-
---Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich?
-
-Il fit cette question d'un ton si bizarre et si moqueur, que tous les
-assistants se sentirent passer un frisson dans le dos.
-
---Cela serait pourtant bien nécessaire pour la vérité de votre jeu.
-L'autre soir, j'étais au théâtre de la Porte de Carinthie, et je n'ai
-pas été satisfait de votre rire; c'était un rire d'espiègle, tout au
-plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit monsieur Henrich.
-
-Et là-dessus, comme pour lui donner l'exemple, il lâcha un éclat de rire
-si aigu, si strident, si sardonique, que l'orchestre et les valses
-s'arrêtèrent à l'instant même; les vitres du gasthof tremblèrent.
-L'inconnu continua pendant quelques minutes ce rire impitoyable et
-convulsif qu'Henrich et ses compagnons, malgré leur frayeur, ne
-pouvaient s'empêcher d'imiter.
-
-Quand Henrich reprit haleine, les voûtes du gasthof répétaient, comme un
-écho affaibli, les dernières notes de ce ricanement grêle et terrible,
-et l'inconnu n'était plus là.
-
-
-III
-
-LE THÉATRE DE LA PORTE DE CARINTHIE
-
-Quelques jours après cet incident bizarre, qu'il avait presque oublié et
-dont il ne se souvenait plus que comme de la plaisanterie d'un bourgeois
-ironique, Henrich jouait son rôle de démon dans la pièce nouvelle.
-
-Sur la première banquette de l'orchestre était assis l'inconnu du
-gasthof, et, à chaque mot prononcé par Henrich, il hochait la tête,
-clignait les yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et
-donnait les signes de la plus vive impatience: «Mauvais! mauvais!»
-murmurait-il à demi-voix.
-
-Ses voisins, étonnés et choqués de ses manières, applaudissaient et
-disaient:
-
---Voilà un monsieur bien difficile!
-
-A la fin du premier acte, l'inconnu se leva, comme ayant pris une
-résolution subite, enjamba les timbales, la grosse caisse et le tamtam,
-et disparut par la petite porte qui conduit de l'orchestre au théâtre.
-
-Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait dans la coulisse,
-et, arrivé au bout de sa courte promenade, quelle fut sa terreur de
-voir, en se retournant, debout au milieu de l'étroit corridor, un
-personnage mystérieux, vêtu exactement comme lui, et qui le regardait
-avec des yeux dont la transparence verdâtre avait dans l'obscurité une
-profondeur inouïe! des dents aiguës, blanches, séparées, donnaient
-quelque chose de féroce à son sourire sardonique.
-
-Henrich ne put méconnaître l'inconnu du gasthof de l'_Aigle à deux
-têtes_, ou plutôt le diable en personne; car c'était lui.
-
---Ah! ah! mon petit monsieur, vous voulez jouer le rôle du diable! Vous
-avez été bien médiocre dans le premier acte, et vous donneriez vraiment
-une trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants de Vienne. Vous me
-permettrez de vous remplacer ce soir, et, comme vous me gêneriez, je
-vais vous envoyer au second dessous.
-
-Henrich venait de reconnaître l'ange des ténèbres et il se sentit perdu;
-portant machinalement la main à la petite croix de Katy, qui ne le
-quittait jamais, il essaya d'appeler au secours et de murmurer sa
-formule d'exorcisme; mais la terreur lui serrait trop violemment la
-gorge: il ne put pousser qu'un faible râle. Le diable appuya ses mains
-griffues sur les épaules d'Henrich et le fit plonger de force dans le
-plancher; puis il entra en scène, sa réplique étant venue, comme un
-comédien consommé.
-
-Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment diabolique, surprit
-d'abord les auditeurs.
-
---Comme Henrich est en verve aujourd'hui! s'écriait-on de toutes parts.
-
-Ce qui produisait surtout un grand effet, c'était ce ricanement aigre
-comme le grincement d'une scie, ce rire de damné blasphémant les joies
-du paradis. Jamais acteur n'était arrivé à une telle puissance de
-sarcasme, à une telle profondeur de scélératesse: on riait et on
-tremblait. Toute la salle haletait d'émotion, des étincelles
-phosphoriques jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur; des
-traînées de flamme étincelaient à ses pieds; les lumières du lustre
-pâlissaient, la rampe jetait des éclairs rougeâtres et verdâtres; je ne
-sais quelle odeur sulfureuse régnait dans la salle; les spectateurs
-étaient comme en délire, et des tonnerres d'applaudissements frénétiques
-ponctuaient chaque phrase du merveilleux Méphistophélès, qui souvent
-substituait des vers de son invention à ceux du poëte, substitution
-toujours heureuse et acceptée avec transport.
-
-Katy, à qui Henrich avait envoyé un coupon de loge, était dans une
-inquiétude extraordinaire; elle ne reconnaissait pas son cher Henrich;
-elle pressentait vaguement quelque malheur avec cet esprit de divination
-que donne l'amour, cette seconde vue de l'âme.
-
-La représentation s'acheva dans des transports inimaginables. Le rideau
-baissé, le public demanda à grands cris que Méphistophélès reparût. On
-le chercha vainement; mais un garçon de théâtre vint dire au directeur
-qu'on avait trouvé dans le second dessous M. Henrich, qui sans doute
-était tombé par une trappe. Henrich était sans connaissance: on
-l'emporta chez lui, et, en le déshabillant, l'on vit avec surprise qu'il
-avait aux épaules de profondes égratignures, comme si un tigre eût
-essayé de l'étouffer entre ses pattes. La petite croix d'argent de Katy
-l'avait préservé de la mort, et le diable, vaincu par cette influence,
-s'était contenté de le précipiter dans les caves du théâtre.
-
-La convalescence d'Henrich fut longue: dès qu'il se porta mieux, le
-directeur vint lui proposer un engagement des plus avantageux, mais
-Henrich le refusa; car il ne se souciait nullement de risquer son salut
-une seconde fois, et savait, d'ailleurs, qu'il ne pourrait jamais égaler
-sa redoutable doublure.
-
-Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit héritage, il épousa la
-belle Katy, et tous deux, assis côte à côte près d'un poêle de Saxe,
-dans un parloir bien clos, ils causent de l'avenir de leurs enfants.
-
-Les amateurs de théâtre parlent encore avec admiration de cette
-merveilleuse soirée, et s'étonnent du caprice d'Henrich, qui a renoncé à
-la scène après un si grand triomphe.
-
-1841.
-
-
-
-
-UNE VISITE NOCTURNE
-
-
-J'ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom, je l'ignore, sa
-demeure, je ne la soupçonne pas. Perche-t-il sur un arbre? se terre-t-il
-dans une carrière abandonnée? Nous autres de la Bohème, nous ne sommes
-pas curieux, et je n'ai jamais pris le moindre renseignement sur lui. Je
-le rencontre de loin en loin, dans des endroits invraisemblables, par
-des temps impossibles. Suivant l'usage des romanciers à la mode, je
-devrais vous donner le signalement de cet ami inconnu; je présume que
-son passe-port doit être rédigé ainsi: «Visage ovale, nez ordinaire,
-bouche moyenne, menton rond, yeux bruns, cheveux châtains; signes
-distinctifs: aucun.» C'est cependant un homme très-singulier. Il
-m'aborde toujours en criant comme Archimède: «J'ai trouvé!» car mon ami
-est un inventeur. Tous les jours, il fait le plan d'une machine
-nouvelle. Avec une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme
-deviendrait inutile dans la création. Tout se fait tout seul: les
-mécaniques sont produites par d'autres mécaniques, les bras et les
-jambes passent à l'état de pures superfluités. Mon ami, vrai puits de
-Grenelle de science, ne néglige rien, pas même l'alchimie. Le Dragon
-vert, le Serviteur rouge et la Femme blanche sont à ses ordres; il a
-dépassé Raymond Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous les
-hermétiques.
-
---Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour d'un air de doute, en
-regardant son chapeau presque aussi vieux que le mien.
-
---Oui, me répondit-il avec un parfait dédain, j'ai eu cet enfantillage;
-j'ai fabriqué des pièces de vingt francs qui m'en coûtaient quarante; du
-reste, tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun: Esq.,
-d'Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux. J'ai aussi composé du tissu
-cellulaire en faisant traverser des blancs d'œuf par un courant
-électrique; c'est un bifteck médiocre et qui ressemble toujours un peu à
-de l'omelette. J'ai obtenu le poulet à tête humaine, et la mandragore
-qui chante, deux petits monstres assez désagréables; comme maître
-Wagner, j'ai un homunculus dans un flacon de verre; mais, décidément,
-les femmes sont de meilleures mères que les bouteilles. Ce qui m'occupe
-maintenant, c'est de sortir de l'atmosphère terrestre. Peut-être Newton
-s'est-il trompé, la loi de la gravitation n'est vraie que pour les
-corps: les corps se précipitent, mais les gaz remontent. Je voudrais me
-jeter du haut d'une tour et tomber dans la lune. Adieu!
-
-Et mon ami disparut si subitement, que je dus croire qu'il était entré
-dans le mur comme Cardillac.
-
-Un soir, je revenais d'un théâtre lointain situé vers le pôle arctique
-du boulevard; il commençait à tomber une de ces pluies fines,
-pénétrantes, qui finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et
-toutes les étoffes qui abusent du prétexte d'être imperméables pour
-sentir la poix et le goudron. Les voitures de place étaient partout,
-excepté, bien entendu, sur les places. A la douteuse clarté d'un
-réverbère qui faisait des tours d'acrobate sur la corde lâche, je
-reconnus mon ami, qui marchait à petits pas comme s'il eût fait le plus
-beau temps du monde.
-
---Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant mon bras sous le
-sien.
-
---Je m'exerce à voler.
-
---Diable! répondis-je avec un mouvement involontaire et en portant la
-main sur ma poche.
-
---Oh! je ne travaille pas à la tire, soyez tranquille, je méprise les
-foulards; je m'exerce à voler, mais non sur un mannequin chargé de
-grelots comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole en l'air,
-j'ai loué un jardin du côté de la barrière d'Enfer, derrière le
-Luxembourg; et, la nuit, je me promène à cinquante ou soixante pieds
-d'élévation; quand je suis fatigué, je me mets à cheval sur un tuyau de
-cheminée. C'est commode.
-
---Et par quel procédé?...
-
---Mon Dieu, rien n'est plus simple.
-
-Et, là-dessus, mon ami m'expliqua son invention; en effet, c'était fort
-simple, simple comme les deux verres qui, posés aux deux bouts d'un
-tube, font apercevoir des mondes inconnus, simple comme la boussole,
-l'imprimerie, la poudre à canon et la vapeur.
-
-Je fus très-étonné de ne pas avoir fait moi-même cette découverte; c'est
-le sentiment qu'on éprouve en face des révélations du génie.
-
---Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me quittant. J'ai trouvé pour
-ma découverte un prospectus fort efficace. Les annonces des journaux
-sont trop chères, et, d'ailleurs, personne ne les lit; j'irai de nuit
-m'asseoir sur le toit de la Madeleine, et, vers onze heures du matin, je
-commencerai une petite promenade d'agrément au-dessus de la zone des
-réverbères; promenade que je prolongerai en suivant la ligne des
-boulevards jusqu'à la place de la Bastille, où j'irai embrasser le génie
-de la liberté sur sa colonne de bronze.
-
-Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le revis plus pendant trois
-ou quatre mois.
-
-Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais pas encore. J'entendis
-frapper distinctement trois coups contre mes carreaux. J'avouerai
-courageusement que j'éprouvai une frayeur horrible. Au moins si ce
-n'était qu'un voleur, m'écriai-je dans une angoisse d'épouvante, mais ce
-doit être le diable, l'inconnu, celui qui rôde la nuit, _quærens quem
-devoret_. On frappa encore, et je vis se dessiner à travers la vitre des
-traits qui ne m'étaient pas étrangers. Une voix prononça mon nom et me
-dit:
-
---Ouvrez donc, il fait un froid atroce.
-
-Je me levai. J'ouvris la fenêtre, et mon ami sauta dans la chambre. Il
-était entouré d'une ceinture gonflée de gaz; des ligatures et des
-ressorts couraient le long de ses bras et de ses jambes; il se défit de
-son appareil et s'assit devant le feu, dont je ranimai les tisons. Je
-tirai de l'armoire deux verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis
-je remplis les verres, que mon ami avala tous deux par distraction,
-c'est-à-dire dont il avala le contenu. Sa figure était radieuse. Une
-espèce de lumière argentée brillait sur son front, ses cheveux jouaient
-l'auréole à s'y méprendre.
-
---Mon cher, me dit-il après une pause, j'ai réussi tout à fait; l'aigle
-n'est qu'un dindon à côté de moi. Je monte, je descends, je tourne, je
-fais ce que je veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs. Et
-cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant! mes ailes ne coûtent
-guère plus qu'un parapluie ou une paire de socques. Quelle étrange
-chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonné par moi sur le dos
-d'une carte, quelques ressorts arrangés par moi d'une certaine manière,
-et le monde va être changé. Le vieil univers a vécu; religion, morale,
-gouvernement tout sera renouvelé. D'abord, revêtu d'un costume
-étincelant, je descendrai de ce que jusqu'à présent l'on a appelé le
-ciel et je promulguerai un petit décalogue de ma façon. Je _révélerai_
-aux hommes le secret de voler. Je les délivrerai de l'antique pesanteur;
-je les rendrai semblables à des anges, on serait dieu à moins. Beaucoup
-le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec mon invention, plus de
-frontières, plus de douanes, plus d'octroi, plus de péages; l'emploi
-d'invalide au pont des Arts deviendra une sinécure. Allez donc saisir un
-contrebandier passant des cigares à trente mille pieds du niveau de la
-mer; car, au moyen d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajouté à
-mon appareil comme appendice, on peut s'élever à des hauteurs
-incommensurables. Les fleuves, les mers ne séparent plus les royaumes.
-L'architecture est renversée de fond en comble; les fenêtres deviennent
-des portes, les cheminées des corridors, les toits des places publiques.
-Il faudra griller les cours et les jardins comme des volières. Plus de
-guerre; la stratégie est inutile, l'artillerie ne peut plus servir;
-pointez donc les bombes contre les hommes qui passent au-dessus des
-nuages et essuient leurs bottes sur la tête des condors. Dans quelque
-temps d'ici, comme on rira des chemins de fer, de ces marmites qui
-courent sur des tringles en fer et font à peine dix lieues à l'heure!
-
-Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre de vin. Son enthousiasme
-tournait au dithyrambe, et, pendant deux heures, il ne cessa de parler
-sur ce ton, décrivant le nouveau monde, que son invention allait
-nécessiter, avec une richesse de couleurs et d'images à désespérer un
-disciple de Fourier. Puis, voyant que le jour allait paraître, il reprit
-son appareil et me promit de venir bientôt me rendre une autre visite.
-Je lui ouvris la fenêtre, il s'élança dans les profondeurs grises du
-ciel, et je restai seul, doutant de moi-même et me pinçant pour savoir
-si je veillais ou si je dormais.
-
-J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile et ne l'ai plus
-rencontré sur aucun boulevard, même extérieur. Sa machine l'a-t-elle
-laissé en route? S'est-il cassé le cou ou s'est-il noyé dans un océan
-quelconque? A-t-il eu les yeux arrachés par l'oiseau Rock sur les cimes
-de l'Himalaya? C'est ce que j'ignore profondément. Je vous ferai savoir
-les premières nouvelles que j'aurai de lui.
-
-1843.
-
-
-
-
-FEUILLETS
-
-DE
-
-L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN
-
-
-I
-
-VOCATION
-
-Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la
-biographie d'un grand homme: «Il naquit à l'âge de trois ans, de parents
-pauvres mais malhonnêtes.» Je dois le jour (le leur rendrai-je?) à des
-parents cossus mais bourgeois, qui m'ont infligé un nom de famille
-ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont
-ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. N'est-ce pas une chose
-absurde que d'être obligé de répondre à un certain assemblage de
-syllabes qui vous déplaisent? Soyez donc un grand maître en vous
-appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard? A vingt ans, on devrait se
-choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait à la manière
-des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Florizel (né Barbochu),
-ainsi qu'on l'entendrait; de cette façon, des gens noirs comme des
-Abyssins ne s'appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite.
-
-Mes père et mère, six semaines après que j'eus été sevré, prirent cette
-résolution commune à tous les parents de faire de moi un avocat, ou un
-médecin, ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier avec le
-temps. Il est évident que j'avais les plus belles dispositions pour l'un
-de ces trois états: j'étais bavard, je médicamentais les hannetons, et
-je ne cassais qu'au jour voulu les tirelires où je mettais mes sous; ce
-qui faisait pressentir la faconde de l'avocat, la hardiesse anatomique
-du médecin, et la fidélité du notaire à garder les dépôts. En
-conséquence, on me mit au collége, où j'appris peu de latin et encore
-moins de grec; il est vrai que j'y devins un parfait éleveur de vers à
-soie, et que mes cochons d'Inde dépassaient pour l'instruction et la
-grâce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. Dès la troisième,
-ayant reconnu la vanité des études classiques, je m'adonnai au bel art
-de la natation, et j'acquis, après deux saisons de chair de poule et de
-coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête
-sans faire jaillir une goutte d'eau; je tirais la coupe marinière et la
-coupe sèche d'une façon très-brillante; les maîtres de nage me faisaient
-l'honneur de m'admettre à leur payer des petits verres et des cigares;
-je commençai même un poëme didactique en quatre chants, en vers latins,
-intitulé: _Ars natandi_. Malheureusement, la nage est un art d'été; et,
-l'hiver, pour me distraire des thèmes et des versions, j'illustrais de
-dessins à la plume les marges de mes cahiers et de mes livres; je ne
-puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que
-cette passion m'attira; j'avais du premier coup atteint les hauteurs de
-l'art primitif; j'étais byzantin, gothique, et même, j'en ai peur, un
-peu chinois: je mettais des yeux de face dans des têtes de profil; je
-méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des
-chevaux; si mes compositions eussent été sculptées dans la pierre au
-lieu d'être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que
-quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux
-et les plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir une certaine
-chaumière avec une cheminée dont la fumée sortait en tire-bouchon, et
-trois peupliers pareils à des arêtes de sole frite, qui aujourd'hui
-obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l'air naïf.
-A coup sûr, rien n'était moins maniéré.
-
-De là, je passai à de plus nobles exercices; je copiai les _Quatre
-Saisons_ au crayon noir, et les _Quatre Parties du monde_ au crayon
-rouge. Je faisais des hachures carrées, en losange, avec un point au
-milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c'est
-de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle; enfin j'en vins
-à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat
-romain qui, à quelque distance, pouvait produire l'effet d'une gravure
-au pointillé; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de
-s'attendrir; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde,
-au lieu de la phrase que j'attendais: _Tu Marcellus eris!_ me dit, avec
-un accent qui me sembla horriblement ironique: «Tu seras avocat!»
-
-Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes
-sorties, et me permirent d'aller assez régulièrement dans un atelier de
-peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un
-gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui
-retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement
-dernier: «Tu périras sur l'échafaud!» C'est ainsi que se décida ma
-vocation.
-
-
-II
-
-D'APRÈS LA BOSSE
-
-Hélas! voici bien longtemps que je reproduis à l'estompe le torse de
-Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins
-antiques: à la longue, la bosse et l'estompe engendrent la mélancolie;
-les yeux blancs des dieux grecs n'ont pas grande expression; la _sauce_
-est peu variée en elle-même. Si ce n'était l'idée de contrarier mes
-parents, qui me soutient, je quitterais à l'instant cet affreux métier!
-Cela n'est guère amusant, d'aller chercher des cerises à l'eau-de-vie,
-du tabac à fumer et des cervelas pour ces messieurs, et de s'entendre
-appeler toute la journée rapin et rat huppé!
-
-
-III
-
-D'APRÈS NATURE
-
-La semaine prochaine, je peindrai d'après nature. Enfin j'ai une boîte,
-un chevalet et des couleurs! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou
-carrée? Carrée, c'est plus sévère, plus primitif, plus _ingresque_; la
-palette d'Apelles devait être carrée! Oh! les belles vessies, pleines,
-fermes, luisantes! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup
-d'épingle qui doit faire jaillir la couleur!... Aïe! ouf! quel mauvais
-augure! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté
-comme une bombe, et m'a lancé à la figure une longue fusée jaune: il
-faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si
-j'étais superstitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non
-plus d'après des gravats insipides, mais d'après la belle nature
-vivante! Dieux! si c'était une femme! ô mon cœur, contiens-toi, réprime
-tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer
-comme le cœur du prince Henri. Ce n'est pas une femme; au contraire,
-c'est un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des experts, le
-plus beau torse de l'époque, et qui s'intitule «premier modèle de
-l'Académie royale de dessin et de peinture;» pour moi, il me fait
-l'effet d'un tronc de chêne noueux ou d'un sac de noix appuyé debout
-contre un mur.
-
-On distribue les places; nous sommes cinquante-trois, la plus mauvaise
-m'échoit. Entre les toiles et les barres des chevalets, qui font comme
-une forêt de mâts, j'entrevois vaguement le coude du modèle. De tous
-côtés j'entends mes compagnons s'écrier: «Quels dentelés! quels
-pectoraux! comme la mastoïde s'agrafe vigoureusement! comme le biceps
-est soutenu! comme le grand trochanter se dessine avec énergie!» Moi, au
-lieu de toutes ces merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective
-qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez violet; je le
-transportai le plus fidèlement possible sur ma toile, et, quand le
-professeur vint jeter les yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un
-ton rogue: «Cela est plein de chic et de ficelles; vous avez une patte
-d'enfer, et je vous prédis... que vous ne ferez jamais rien.»
-
-
-IV
-
-COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L'ÉCOLE ANGÉLIQUE
-
-Ces paroles du professeur me jetèrent dans un douloureux étonnement. «Eh
-quoi! m'écriai-je, j'ai déjà du chic, et c'est la première fois que je
-touche une brosse... Qu'est-ce donc que le chic?» J'étais près de me
-laisser aller à mon désespoir et de m'enfoncer dans le cœur mon couteau
-à palette tout chargé de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis
-au fond de mon âme une voix qui murmurait: «Si ton maître n'était qu'un
-cuistre!...» Je rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout le
-monde lisait sur mon visage cette coupable pensée. Mais personne ne
-parut s'apercevoir de cette illumination intérieure.
-
-Petit à petit, à force de travail, j'en revins à ma manière primitive,
-je n'employai plus aucune ficelle, et je fis des dessins qui pouvaient
-rivaliser avec ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des
-dictionnaires; aussi, un jour, mon professeur, qui s'était arrêté
-derrière moi, laissa tomber ces paroles flatteuses: «Comme c'est
-bonhomme!» A ces mots, je me troublai, et, suffoqué d'émotion, je
-courbai ma tête sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le tableau qui
-me valut cet éloge représentait un anachorète potiron tendre dans un
-ciel indigo foncé, et ressemblait assez à ces images de complaintes
-gravées sur bois et grossièrement coloriées, que l'on fabrique à Épinal.
-A dater de ce jour, je me fis une raie dans le milieu des cheveux, et me
-vouai au culte de l'art symbolique, archaïque et gothique; les Byzantins
-devinrent mes modèles; je ne peignis plus que sur fond d'or, au grand
-effroi de mes parents, qui trouvaient que c'étaient là des fonds mal
-placés. André Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano, qui étaient, à vrai
-dire, plutôt des relieurs que des peintres, et se servaient autant de
-fers à gaufrer que de pinceaux, avaient accaparé mon admiration:
-Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandaïo, Pérugin, me paraissaient déjà
-un peu Vanloo; et, ne trouvant plus l'école italienne assez
-spiritualiste, je me jetai dans l'école allemande. Les frères van Eyk,
-Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein, Quintin Metsys, Albert Dürer,
-furent pour moi l'objet d'études profondes, après lesquelles j'étais en
-état de dessiner et de colorier un jeu de cartes aussi bien que feu
-Jacquemin Gringoneur, imagier du roi Charles VI. A cette époque
-climatérique de ma vie, mon père, après avoir payé une note assez longue
-chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette observation que je devais
-savoir mon métier et gagner de l'argent; je répondis que le
-gouvernement, par un oubli que j'avais peine à concevoir, ne m'avait pas
-encore donné de chapelle à peindre, mais que cela ne pouvait manquer. A
-quoi mon père répliqua: «Fais le portrait de M. Crapouillet et de madame
-son épouse, et tu auras cinq cents francs, sur lesquels je te retiendrai
-cent francs pour tes mois de nourrice, que tu me dois encore.»
-
-
-V
-
-HURES DE BOURGEOIS!!!...
-
-Madame Crapouillet n'était pas jolie, mais M. Crapouillet était affreux;
-elle avait l'air d'un merlan roulé dans la farine, et il ressemblait à
-un homard passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur pomme d'amour
-peu mûre, et la femme d'un gris perle tout à fait mélancolique, dans le
-genre des peintures d'Overbeck et de Cornélius. Ce teint parut peu les
-flatter, mais ils furent contents de ma manière de peindre, et ils
-dirent à l'auteur de mes jours: «Au moins monsieur votre fils étale-t-il
-bien sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux dans son
-ouvrage.» Il fallut me contenter de ce compliment assez maigre; pourtant
-j'avais représenté fort exactement la verrue de M. Crapouillet, et les
-trous de petite vérole qui criblaient son aimable visage; on pouvait
-distinguer dans l'œil de madame la fenêtre d'en face avec ses portants,
-ses croisillons et ses rideaux à franges. La fenêtre ressemblait
-beaucoup.
-
-Ces portraits eurent un véritable succès dans le monde bourgeois; on les
-trouvait très-unis et faciles à nettoyer avec de l'eau seconde. Le
-courage me manque pour énumérer toutes les caricatures sérieuses
-auxquelles je me livrai. Je vis des têtes inimaginables, groins, mufles,
-rostres, empruntant des formes à tous les règnes, principalement à la
-famille des cucurbitacées; des nez dodécaèdres, des yeux en losange, des
-mentons carrés ou taillés en talon de sabot; une collection de
-grotesques à faire envie aux plus ridicules poussahs inventés par la
-fantaisie chinoise.
-
-Je fus à même d'étudier tout ce que laisse de trivial, de laid, d'épaté
-et de sordide, sur un visage humain, l'habitude des pensées basses et
-mesquines. La nuit, je me dédommageais de ces horribles travaux, dont
-ceux qui les ont faits peuvent seuls soupçonner les nausées, en
-dessinant à la lampe des sujets ascétiques traités à la manière
-allemande, et entremêlés de pantalons mi-partis, de lapins blancs et de
-bardane.
-
-
-VI
-
-RENCONTRE
-
-Un soir, j'entrai, près de l'Opéra, dans un divan où se réunissaient des
-artistes et des littérateurs; on y fumait beaucoup, on y parlait
-davantage. C'étaient des figures toutes particulières: il y avait là des
-peintres à tous crins, d'autres rasés en brosse comme des cavaliers et
-des têtes rondes. Ceux-ci portaient les moustaches en croc et la royale,
-comme les raffinés du temps de Louis XIII; ceux-là laissaient gravement
-descendre leur barbe jusqu'au ventre, à l'instar de feu l'empereur
-Barberousse: d'autres l'avaient bifurquée comme celle des christs
-byzantins; le même caprice régnait dans les coiffures: les chapeaux
-pointus, les feutres à larges bords y abondaient; on eût dit des
-portraits de van Dyck, sans cadre. Un surtout me frappa: il était vêtu
-d'une espèce de paletot en velours noir qui, pittoresquement débraillé,
-permettait de voir une chemise assez blanche; l'arrangement de ses
-cheveux et de son poil rappelait singulièrement la physionomie de
-Pierre-Paul Rubens; il était blond et sanguin, et parlait avec beaucoup
-de feu. La discussion roulait sur la peinture. J'entendis là des choses
-effroyables pour moi, qui avais été élevé dans l'amour de la ligne pure
-et dans la crainte de la couleur. Les mots dont ils se servaient pour
-apprécier le mérite de certains tableaux étaient vraiment bizarres.
-«Quelle superbe chose! s'écriait le jeune homme à tournure anversoise;
-comme c'est tripoté! comme c'est torché! quel ragoût! quelle pâte! quel
-beurre! il est impossible d'être plus chaud et plus grouillant.» Je crus
-d'abord qu'il s'agissait de préparations culinaires; mais je reconnus
-mon erreur, et je vis qu'il était question du tableau de M. ***, dont le
-jeune peintre à barbiche blonde se posait l'admirateur passionné. On
-parlait avec un mépris parfait des gens que j'avais jusque-là respectés
-à l'égal des dieux, et mon maître en particulier était traité comme le
-dernier des rapins. Enfin, l'on m'aperçut dans le coin où je m'étais
-tapi comme un cerf acculé, tenant un coussin sous chaque bras pour me
-donner une contenance, et l'on me força à prendre une part active à la
-conversation. Je suis, je l'avoue, un médiocre orateur, et je fus battu
-à plate couture. On pluma sans pitié mes ailes d'ange, on contamina de
-punch et de sophismes ma blanche robe séraphique; et, le lendemain, le
-peintre à paletot de velours noir vint me prendre et me conduisit à la
-galerie du Louvre, dont je n'avais jamais osé dépasser la première
-salle: je me hasardai à jeter un regard sur les toiles de Rubens, qui
-m'avaient jusqu'alors été interdites avec la plus inflexible sévérité;
-ces cascades de chairs blanches saupoudrées de vermillon, ces dos
-satinés où les perles s'égrènent dans l'or des chevelures; ces torses
-pétris avec une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette nature
-luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et de beauté répandue
-partout, troublèrent profondément ma candeur virginale. Le cruel
-peintre, qui voulait ma perte, me tint une heure entière le nez contre
-un Paul Véronèse; il me fit passer en revue les plus turbulentes
-esquisses du Tintoret et me conduisit aux Titiens les plus chauds et les
-plus ambrés; puis il me ramena dans son atelier orné de buffets de la
-Renaissance, de potiches chinoises, de plats japonais, d'armures
-gothiques et circassiennes, de tapis de Perse, et autres curiosités
-caractéristiques; il avait précisément un modèle de femme, et, poussant
-devant moi une boîte de pastel et un carton, il me dit: «Faites une
-pochade d'après cette gaillarde! voilà des hanches un peu Rubens et un
-dos crânement flamand.» Je fis, d'après cette créature, étalée dans une
-pose qui n'avait rien de céleste, un croquis où je glissai timidement
-quelques teintes roses, en retournant à chaque fois la tête pour
-m'assurer que mon maître n'était pas là. La séance finie, je m'enfuis
-chez moi l'âme pleine de trouble et de remords, plus agité que si
-j'eusse tué mon père ou ma mère.
-
-
-VII
-
-CONVERSION
-
-J'eus beaucoup de peine à m'endormir, et je fis des rêves bizarres où je
-voyais scintiller dans l'ombre des spectres solaires, et s'ouvrir des
-queues de paon ocellées de pierres précieuses et jetant le plus vif
-éclat, des draperies fastueuses, des brocarts épais et grenus, des
-brocatelles tramées d'or et magnifiquement ramagées, se déployant à
-larges plis; des cabinets d'ébène incrustés de nacre et de burgau
-ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et répandaient des colliers de
-perles, des bracelets de filigrane et des sachets brodés. De belles
-courtisanes vénitiennes peignaient leurs cheveux roux avec des peignes
-d'or, pendant que des négresses, à la bouche d'œillet épanoui, leur
-tenaient le miroir sous des péristyles à colonnes de marbre blanc,
-laissant entrevoir dans le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce
-cauchemar hétérodoxe continua lorsque je fus éveillé, et, quand j'ouvris
-ma fenêtre, je m'aperçus d'une chose que je n'avais pas encore
-remarquée: je vis que les arbres étaient verts et non couleur de
-chocolat, et qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon.
-
-
-VIII
-
-COUP D'ÉCLAT
-
-Je me levai, et, ma cravate montée jusqu'au nez, mon chapeau enfoncé
-jusqu'aux yeux, je sortis de la maison sur la pointe du pied avec un air
-mystérieux et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode des
-manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je pas donné pour avoir au
-doigt l'anneau de Gygès, qui rendait invisible! Je n'allais cependant
-pas à un rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter
-quelques-unes de ces couleurs prohibées que le maître bannissait des
-palettes de ses élèves. J'étais devant le marchand comme un écolier de
-troisième qui achète _Faublas_ à un bouquiniste du quai; en demandant
-certaines vessies, le rouge me montait à la figure, la sueur me rendait
-le dos moite; il me semblait dire des obscénités. Enfin, je rentrai chez
-moi riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette, qui jusque-là
-n'avait admis que ces quatre teintes étouffées et chastes, du blanc de
-plomb, de l'ocre jaune, du brun rouge et du noir de pêche, auxquelles on
-me permettait quelquefois d'ajouter un peu de bleu de cobalt pour les
-ciels, se trouva diaprée d'une foule de nuances plus brillantes les unes
-que les autres; le vert Véronèse, le vert de Scheele, la laque garance,
-la laque de Smyrne, la laque jaune, le massicot, le bitume, la momie,
-tous les tons chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs
-plus beaux effets, s'étalaient avec une fastueuse profusion sur la
-modeste planchette de citronnier pâle. J'avoue que je fus d'abord assez
-embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe,
-l'abondance des biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours,
-j'avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une
-racine de buis ou à un kaléidoscope; j'y travaillais avec acharnement,
-et je ne paraissais plus à l'atelier.
-
-Un jour que j'étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de
-draperie d'un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma
-disparition, entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment laissé la
-clef sur la porte; il se tint quelque temps debout derrière moi, les
-doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du
-_Saint Symphorien_, et, après quelques minutes de contemplation
-désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une
-goutte de plomb fondu:
-
---Rubens!
-
-Je compris alors l'énormité de ma faute; je tombai à genoux et je baisai
-la poussière des bottes magistrales; je répandis un sac de cendre sur ma
-tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du
-grand homme, j'envoyai au Salon une peinture à l'eau d'œuf représentant
-une Madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en
-papier.
-
-Mon succès fut immense; mon maître, plein de confiance dans mes talents,
-me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c'est-à-dire donner la
-première couche aux _ciels_ et aux _fonds_. Il m'a procuré une commande
-magnifique dans une cathédrale qu'on restaure. C'est moi qui colorie
-avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu'on a
-débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir
-davantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les
-maîtres du Campo-Santo eux-mêmes n'auraient peut-être pas été assez
-primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l'excellente éducation
-pittoresque que j'ai reçue, je suis venu à bout de m'acquitter de cette
-tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon
-avenir, ne me criera plus désormais: «Tu seras avocat!»
-
-1845.
-
-
-
-
-DE
-
-L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE
-
-
-L'homme de génie doit-il être gras ou maigre? chair ou poisson? et
-peut-il ou non se manger les vendredis et les jours réservés?
-
---C'est une question assez difficile à résoudre.
-
-Quand j'étais jeune (ne pas confondre avec le roman du défunt
-Bibliophile), et il n'y a pas fort longtemps de cela, j'avais les plus
-étranges idées à l'endroit de l'homme de génie, et voici comment je me
-le représentais.
-
-Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en flamme de pot à feu, des
-sourcils paraboliques, des yeux excessifs, et la bouche dédaigneusement
-bouffie par une fatuité byronienne, le vêtement vague et noir, et la
-main nonchalamment passée dans l'hiatus de l'habit.
-
-En vérité, je ne me figurais pas autrement un homme de génie et je
-n'aurais pas admis un poëte lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf
-livres; le quintal m'eût profondément répugné: il est facile de
-comprendre par tous ces détails que j'étais un romantique pur sang et à
-tous crins.
-
-Mes études zoologiques étaient encore bien incomplètes; je n'avais vu ni
-rhinocéros, ni veau marin, ni tapir, ni orang-outang, ni homme de génie,
-et je ne prévoyais pas que par la suite je ne fréquenterais que des
-_génies_ exclusivement, faute d'autre société.
-
-J'avais alors la conviction intime que le génie devait être maigre comme
-un hareng sauret, d'après le proverbe: _La lame use le fourreau_, et le
-vers des Orientales: _Son âme avait brisé son corps_. Je m'étais arrangé
-là-dessus avec d'autant plus de sécurité que je n'étais pas fort gras à
-cette époque.
-
-Depuis, en confrontant ma théorie avec la réalité, je reconnus que je
-m'étais grossièrement trompé, comme cela arrive toujours, et j'en vins à
-formuler cet axiome parfaitement antithétique à mon premier, c'est à
-savoir: _L'homme de génie doit être GRAS._
-
-Oui, l'homme de génie du dix-neuvième siècle est obèse et devient aussi
-gros qu'il est grand: la race du littérateur maigre a disparu, elle est
-devenue aussi rare que la race des petits chiens du roi Charles: le
-littérateur n'est plus crotté, les poëtes ne pétrissent plus les boues
-de la ville avec des bottes sans semelle, ils déjeunent et dînent au
-moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme Scudéry, manger leur
-pain avec un morceau de lard rance, dérobé à une souricière, dans
-quelque allée déserte du Luxembourg; les hommes de génie ne soupent plus
-comme autrefois avec la fumée des rôtisseries, ils prennent leur
-nourriture sur des tables et dans des assiettes qui sont à eux, ainsi
-que ceux qui les apportent. O progrès fabuleux! ô sort inespéré!
-
-La poésie, au sortir de ce long jeûne, étonnée, ravie d'avoir à manger,
-se mit à travailler des mâchoires de si bon courage, qu'en très-peu de
-temps elle prit du ventre.
-
-«Ce n'est plus Calliope longue et pure raclant du violon dans un
-carrefour,» c'est une femme de Rubens chantant après boire dans un
-banquet, une joyeuse Flamande au sourire épanoui et vermeil, que toutes
-les ailes d'ange dessinées par Johannot en tête des recueils de vers
-auraient grand'peine à enlever au ciel.
-
-Passons aux exemples.
-
-M. Victor Hugo, qui, en sa qualité de prince souverain de la poésie
-romantique, devrait être plus vert que tout autre et avoir les cheveux
-noirs, a le teint coloré et les cheveux blonds. Sans être de l'avis de
-M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de la figure du poëte un
-caractère d'animalité très-développée, nous devons à la vérité de dire
-qu'il n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a l'air de se
-porter beaucoup trop bien,--comme Napoléon devenu empereur.
-
-Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent contenir sa gloire et son
-ventre: tous les jours un bouton saute, une boutonnière se déchire; il
-ne pourrait plus entrer dans son habit des _Feuilles d'automne_.
-
-Quant au plus fécond de nos romanciers, M. de Balzac, c'est un muid
-plutôt qu'un homme. Trois personnes, en se donnant la main, ne peuvent
-parvenir à l'embrasser, et il faut une heure pour en faire le tour; il
-est obligé de se faire cercler comme une tonne, de peur d'éclater dans
-sa peau.
-
-Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y a six ans qu'il n'a vu
-ses pieds; il porte trois toises de circonférence: on le prendrait pour
-un hippopotame en culottes, si l'on ne savait d'ailleurs que c'est
-Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique.
-
-Janin, l'aigle et le papillon du _Journal des Débats_, effondre tous les
-sophas du dix-huitième siècle sur lesquels il lui prend fantaisie de
-s'asseoir; son menton et ses joues débordent de tous côtés et passent
-par-dessus ses favoris; l'habit et la redingote trop larges sont des
-chimères pour lui, et tout spirituel qu'il est, l'on n'oserait pas se
-hasarder à dire qu'il a plus d'esprit qu'il n'est gros.
-
-_L'art est aujourd'hui à un bon point_, et M. Alexandre Dumas aussi;
-l'africanisme de ses passions n'empêche pas l'auteur d'Antony de devenir
-très-dodu; sa taille de tambour-major est cause qu'il ne paraît pas
-aussi gros que ses rivaux en génie, cependant il pèse autant qu'eux.
-C'est M. de Balzac passé au laminoir.
-
-On fait toujours payer trois places à Lablache dans toutes les voitures
-publiques; si l'on veut essayer la solidité d'un pont nouveau, on y fait
-passer le célèbre virtuose. Il défonce tous les planchers de théâtre, et
-ne peut jouer que sur des parquets de madriers ou des massifs de
-maçonnerie; son poids est celui d'un éléphant adulte.
-
-M. Frédérick-Lemaître remplit très-exactement le pantalon rouge de
-Robert Macaire, et il ne paraît pas que les désagréments qu'il a
-éprouvés de la part des gendarmes l'aient beaucoup fait maigrir. Au
-contraire.
-
-Byron, s'il n'était pas mort fort à propos, serait aujourd'hui fort
-gras; on sait les peines qu'il se donnait pour éviter l'obésité, qui lui
-venait comme à un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait que les
-poëtes maigres et les muses impalpables suçant un massepain tous les
-quinze jours: il buvait du vinaigre et mangeait des citrons, le naïf
-grand poëte et grand seigneur qu'il était.
-
-M. Sainte-Beuve commence à voir pousser, sous le poil de chèvre
-mystérieux de son gilet, l'abdomen le plus rondelet et le plus
-satisfaisant. O Joseph Delorme du creux de la vallée, qu'êtes-vous
-devenu?--M. Sainte-Beuve est un grassouillet quiétiste et clérical qui
-promet beaucoup.
-
-Eugène Sue, qui partage les idées de Byron, se désole de voir son génie
-lui tomber dans l'estomac.
-
-Au reste, cet embonpoint n'est pas volé, car les muses de ces messieurs
-sont d'une voracité incroyable: il faut voir tous ces poëtes lyriques à
-l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette de fabuleux
-mélanges de côtelettes, de haricots à l'huile, de bœuf à la sauce
-tomate, d'omelette, de jambon, de café au lait relevé d'un filet de
-vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de Brie, qu'il avale
-indistinctement très-vite et très-longtemps. Il lappe aussi de deux
-heures en deux heures de grandes terrines de consommé froid.--M.
-Alexandre Dumas demande régulièrement trois beefsteaks pour un, et suit
-cette proportion pour tout le reste. Quant à M. Théophile Gautier, il
-renouvellera incessamment l'exploit de Milon de Crotone de manger un
-bœuf en un jour (les cornes et les sabots exceptés, bien entendu): ce
-que ce jeune poëte élégiaque consomme de macaroni par jour donnerait des
-indigestions à dix lazzarones; ce qu'il boit de bière enivrerait dix
-Flamands de Flandre. M. Sandeau dîne passionnément, et Rossini a
-toujours l'âme à la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son orchestre
-montre une certaine préoccupation de casserole qui ne quitte pas le
-grand maestro dans ses inspirations les plus sublimes.
-
-Nos grands hommes sont de force à lutter avec inspiration, leur pensée
-peut être aussi affilée et tranchante qu'un damas turc; ils ont un
-fourreau si bien matelassé et rembourré qu'il ne sera pas usé de
-longtemps.
-
-Cependant, quoique la graisse soit à l'ordre du jour, il faut avouer
-qu'il y a quelques génies maigres: M. de Lamartine, M. Alfred de Musset,
-M. Alfred de Vigny, et quelques autres; mais il est à remarquer que
-toutes ces gloires, dont les os percent la peau, sont des _rêveurs_ de
-l'école de _la Nouvelle Héloïse_ ou du jeune _Werther_, ce qui est peu
-substantiel et peu propre au développement des régions abdominales.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Préface. I
-
-LES JEUNES-FRANCE
-
- SOUS LA TABLE, dialogue bachique sur plusieurs questions de
- haute morale. 1
- ONUPHRIUS, ou les Vexations d'un admirateur d'Hoffmann. 25
- DANIEL JOVARD, ou la Conversion d'un classique. 71
- CELLE-CI ET CELLE-LA, ou la Jeune-France passionnée. 96
- ELIAS WILDMANSTADIUS, ou l'Homme moyen âge. 201
- LE BOL DE PUNCH. 211
-
-CONTES HUMORISTIQUES
-
- LA CAFETIÈRE, conte fantastique. 249
- LAQUELLE DES DEUX, histoire perplexe. 262
- L'AME DE LA MAISON, conte. 273
- LE GARDE NATIONAL RÉFRACTAIRE. 309
- DEUX ACTEURS POUR UN RÔLE, conte. 324
- UNE VISITE NOCTURNE. 339
- FEUILLETS DE L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN. 346
- DE L'OBÉSITÉ EN LITTÉRATURE. 363
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- mort.--Poésies diverses, etc.). 1 vol.
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- Le Roman de la Momie. Nouvelle édition. 1 vol.
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- mille et deuxième nuit.--Le pavillon sur l'eau.--L'enfant
- aux souliers de pain.--Le chevalier double.--Le pied de
- momie.--La pipe d'opium.--Le club des hachichins). 1 vol.
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- d'or.--Omphale.--Le petit chien de la marquise.--La chaîne
- d'or.--Le nid de rossignols.--Le roi Candaule.--Une nuit
- de Cléopâtre). 10e édit. 1 vol.
- Tableaux de siége.--Paris, 1870-1871 (La maison
- abandonnée.--Les animaux pendant le siége.--Saint-Cloud.--Le
- Versailles de Louis XIV, etc., etc.). 2e édition. 1 vol.
- Émaux et Camées. Édition définitive, ornée d'un portrait à
- l'eau-forte par J. JACQUEMART. 1 vol.
- Théâtre.--Mystère, Comédies et Ballets (THÉATRE DE POCHE:
- Une Larme du Diable.--La fausse Conversion.--Pierrot
- posthume.--Le Tricorne enchanté.--Prologues.--L'Amour
- souffle où il veut.--Le Selam.--BALLETS: Giselle.--La
- Péri.--Paquerette.--Gemma.--Yanko le bandit.--Sacountala). 1 vol.
- Les Jeunes-France, suivis de CONTES HUMORISTIQUES. 1 vol.
- Histoire du Romantisme. 1 vol.
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-End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ;
-suivis de Contes humoristiques, by Théophile Gautier
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-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS ***
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-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ;
-suivis de Contes humoristiques, by Thophile Gautier
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
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-
-Title: Les Jeunes-France: romans goguenards ; suivis de Contes humoristiques
-
-Author: Thophile Gautier
-
-Release Date: September 19, 2020 [EBook #63244]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity, Thummel and the Online Distributed
-Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was
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-Internet Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<p class="c large">THOPHILE GAUTIER</p>
-
-<h1><span class="small">LES</span><br />
-JEUNES-FRANCE</h1>
-
-<p class="c">ROMANS GOGUENARDS</p>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Moins un homme qui pense<br />
-Qu'un b&oelig;uf qui rumine.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Angola.</span></p>
-
-</blockquote>
-<p class="c"><span class="xsmall">SUIVIS DE</span><br />
-<span class="large">CONTES HUMORISTIQUES</span></p>
-
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-CHARPENTIER ET C<sup>IE</sup>, LIBRAIRES-DITEURS<br />
-<span class="small">28, QUAI DU LOUVRE, 28</span></p>
-
-<p class="c">1875<br />
-<span class="small">Tous droits rservs</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em">Il a t tir 50 exemplaires numrots, sur papier de Hollande.<br />
-Prix: 7 francs.</p>
-
-
-<p class="c large gap">OUVRAGES DU MME AUTEUR</p>
-
-<p class="c"><span class="small">DANS LA BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER</span><br />
- 3 fr. 50 chaque volume</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Premires Posies</span> (Albertus.&mdash;La Comdie de la mort,
-etc.)</td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Mademoiselle de Maupin</span></td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le capitaine Fracasse</span></td>
-<td class="num">2 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Roman de la Momie.</span> Nouvelle dition</td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Spirite</span>, nouvelle fantastique</td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Voyage en Russie</span></td>
-<td class="num">2 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Voyage en Espagne</span> (<span lang="es" xml:lang="es">Tras los montes</span>)</td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Romans et Contes</span> (Avatar.&mdash;Jettatura, etc.)</td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Nouvelles</span> (La Morte amoureuse.&mdash;Fortunio, etc.)</td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Tableaux de Sige.</span>&mdash;Paris, 1870&ndash;1871</td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">maux et Cames.</span> dition dfinitive, orne d'un Portrait
-l'eau-forte, par <i>J. Jacquemart</i></td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Thtre</span> (Mystre, Comdies et Ballets)</td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Histoire du Romantisme</span></td>
-<td class="num">1 vol.</td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap"><span class="small">PARIS.&mdash;IMP. SIMON RAON ET COMP., RUE D'ERFURTH,</span> 1.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="preface">PRFACE</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p><span class="sc">Pierrot.</span>&mdash;Je te dis toujours la mme chose,
-parce que c'est toujours la mme chose; et si ce
-n'tait pas toujours la mme chose, je ne te dirais
-pas toujours la mme chose.</p>
-
-<p class="attr"><i>Le Festin de Pierre.</i></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Ceci, en vrit, mon cher monsieur ou ma belle
-dame, n'est autre chose qu'une prface, et une prface
-fort longue: je n'ai pas la moindre envie de vous le
-dissimuler ou de vous en demander pardon. Je ne sais
-si vous avez la fatuit de ne pas lire les prfaces; mais
-j'aime supposer le contraire, pour l'honneur de votre
-esprit et de votre jugement. Je prtends mme que vous
-me remercierez de vous en avoir fait une; elle vous
-dispense de deux ou trois contes plus ou moins fantastiques,
-que vous eussiez eus sans cela, et vous conviendrez,
-si rcalcitrants que vous soyez, que ce n'est pas
-une mince obligation que vous m'en devez avoir. J'espre
-que celle-ci tiendra la moiti du volume; j'aurais
-bien voulu qu'elle le remplt tout entier, mais mon diteur
-m'a dit qu'on tait encore dans l'habitude de mettre
-quelque chose aprs, pour avoir le prtexte de faire une
-table. C'est une mauvaise habitude; on en reviendra.
-Qu'est-ce qui empche de mettre la prface et la table
-cte cte, sans le remplissage oblig de roman ou de
-contes? Il me semble que tout lecteur un peu imaginatif
-supposerait aisment le milieu, l'aide du commencement
-et de la fin: sa fiction vaudrait probablement mieux
-que la ralit, et d'ailleurs il est plus agrable de faire
-un roman que de le lire.</p>
-
-<p>Moi, pour mon compte, et je prtends vous convertir
- mon systme, je ne lis que les prfaces et les tables,
-les dictionnaires et les catalogues. C'est une prcieuse
-conomie de temps et de fatigue: tout est l, les mots
-et les ides. La prface, c'est le germe; la table, c'est
-le fruit: je saute comme inutiles tous les feuillets intermdiaires.
-Qu'y verrais-je? des phrases et des formes;
-que m'importe! Aussi, depuis deux ans que j'ai fait
-cette prcieuse dcouverte, je suis devenu d'une rudition
-effroyable: je ferais honte Cluverius, Saumaise,
- dom Calmet, dom Sanchez et tous les dom bndictins
-du monde; je disserterais, comme Pic de la Mirandole,
-<i lang="la" xml:lang="la">de omni re scibili et quibusdam aliis</i>. Citez-moi
-quelque chose que je ne sache pas, je vous en dfie; et,
-pour peu que vous usiez de ma mthode, vous arriverez
-au mme rsultat que moi.</p>
-
-<p>Il en est des livres comme des femmes: les uns ont
-des prfaces, les autres n'en ont pas; les unes se rendent
-tout de suite, les autres font une longue rsistance;
-mais tout finit toujours de mme&hellip; par la fin. Cela est
-triste et banal; cependant que diriez-vous d'une femme
-qui irait se jeter tout d'abord votre tte? Vous lui diriez
-comme le More de Venise Desdemona:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i5">&hellip; bas, prostitue!</div>
-</div>
-
-<p>Cette femme serait une catin sans vergogne: pourquoi
-voulez-vous donc qu'un livre soit plus effront qu'une
-femme, et qu'il se livre vous sans prliminaire? Il est
-vrai que la fille que vous louez six francs n'y fait pas
-tant de faons, et vous avez achet le livre vingt sous de
-plus que la fille. Il est vous, vous pouvez en user et
-en abuser; vous n'accorderez pas mme sa virginit
-le quart d'heure de grce, vous le touchez, vous le
-maniez, vous le tranez de votre table votre lit, vous
-rompez sa robe d'innocence, vous dchirez ses pages:
-pauvre livre!</p>
-
-<p>La prface, c'est la pudeur du livre, c'est sa rougeur,
-ce sont les demi-aveux, les soupirs touffs, les coquettes
-agaceries, c'est tout le charme; c'est la jeune fille qui
-reste longtemps dnouer sa ceinture et dlacer son
-corset, avant d'entrer au lit o son amoureux l'attend.</p>
-
-<p>Quel est le stupide, quel est l'homme assez peu voluptueux
-pour lui dire: Dpche-toi!</p>
-
-<p>D'autant que le corset et la chemise dissimulent souvent
-une paule convexe et une gorge concave, d'autant que la
-prface cache souvent derrire elle un livre grle et chtif.</p>
-
-<p>O lecteurs du sicle! ardlions inoccups qui vivez en
-courant et prenez peine le temps de mourir, plaignez-vous
-donc des prfaces qui contiennent un volume en
-quelques pages, et qui vous pargnent la peine de parcourir
-une longue enfilade de chapitres pour arriver
-l'ide de l'auteur. La prface de l'auteur, c'est le post-scriptum
-d'une lettre de femme, sa pense la plus chre:
-vous pouvez ne pas lire le reste.</p>
-
-<p>Pourtant, n'allez pas infrer de ce que je viens de dire
-qu'il y ait une ide dans celle-ci; je serais dsespr de
-vous induire en erreur. Je vous jure sur ce qu'il y a de
-plus sacr. Y a-t-il encore quelque chose de sacr? Je
-vous jure sur mon me, laquelle je ne crois gure; sur
-ma mre, laquelle je crois un peu plus, qu'il n'y a
-rellement pas plus d'ide dans ma prface que dans un
-livre quelconque de M. Ballanche; qu'il n'y a ni mythe,
-ni allgorie, que je n'y fonde pas de religion nouvelle
-comme M. G. Drouineau, que ce n'est pas une potique
-ni quoi que ce soit qui tende quelque chose: je n'y
-fais mme pas l'apologie de mon ouvrage. Vous voyez
-bien que ma prface ne ressemble en rien ses s&oelig;urs
-les autres prfaces.</p>
-
-<p>Seulement je profite de l'occasion pour causer avec
-vous; je fais comme ces bavards impitoyables qui vous
-prennent par un bouton de votre habit, monsieur; par
-le bout de votre gant blanc, madame, et vous acculent
-dans un coin du salon pour se dgorger de toutes les
-balivernes qu'ils ont amasses pendant un quart d'heure
-de silence. En honneur, ce n'est pas pour autre chose.
-Je n'ai pas grand'chose faire, ni vous non plus, je
-pense. Je m'en vais donc me raconter vous de point en
-point, et vous faire moi-mme ma biographie: il n'y aura
-pas plus de mensonges que dans tout autre&hellip; ni moins.</p>
-
-<p>Avant de vous dire ma vie, vous me permettrez d'abord
-de vous toucher quelque chose des motifs qui m'ont
-port faire noires trois ou quatre cents pages blanches
-qui ne l'ont pas mrit.</p>
-
-<p>Je suis un homme d'esprit, et j'ai pour amis des gens
-qui ont tous infiniment d'esprit, autant d'esprit que
-M. H. Delatouche et M. Love-Veimars. Tous ces gens-l
-ont fait un livre ou mme en ont fait deux: il y en a un
-qui est coupable de trois. Moi, jusqu' ce jour, je m'tais
-conserv vierge de toute abomination crite ou imprime,
-et chacun tait libre de me croire autant de talent
-qu'il lui plaisait. Je jouissais dans un certain monde
-d'une assez honnte gloire indite. J'tais clbre depuis
-la chemine jusqu'au paravent; je faisais un grand bruit
-dans quelques pieds carrs.</p>
-
-<p>Alors, quelques officieux sont venus, qui m'ont dit:
-Il faut faire un livre. Je l'ai fait, mais sans prtention
-aucune, je vous prie de le croire, comme une chose qui
-ne mrite pas la peine qu'on s'en dfende, comme on
-demande la croix d'honneur pour ne pas tre ridicule,
-pour tre comme tout le monde. Il est indcent aujourd'hui
-de ne pas avoir fait un livre, un livre de contes
-tout au moins: j'aimerais autant me prsenter dans un
-salon sans culotte que sans livre. Il est juste de dire que
-j'avais dj fait un volume de vers, mais cela ne compte
-pas: c'est un volume de prose de moins, voil tout. Ne
-me mprisez donc pas parce que j'ai fait des contes; j'ai
-pris ce parti, parce que c'est ce qu'il y a de moins littraire
-au monde: ma place vous eussiez agi de mme,
-pour avoir le repos. Maintenant que me voil suffisamment
-compromis, et que j'ai perdu ma virginale rputation,
-j'espre que mes bons amis me laisseront tranquille.</p>
-
-<p>Je vous le proteste ici, afin que vous le sachiez, je hais
-de tout mon c&oelig;ur ce qui ressemble, de prs ou de loin,
- un livre: je ne conois pas quoi cela sert.</p>
-
-<p>Les gros Plutarque in-folio, tmoin celui de Chrysale,
-ont une utilit vidente: ils servent mettre en presse,
- dfaut de rabats, puisqu'on n'en porte plus, les gravures
-chiffonnes et qui ont pris un mauvais pli; on peut
-encore les employer exhausser les petits enfants qui ne
-sont pas de taille manger table. Quant nos in-octavo,
-je veux que le diable m'emporte si l'on peut en tirer
-parti et si je conois pourquoi on les fait.</p>
-
-<p>Il a pourtant t un temps o je ne pensais pas ainsi.
-Je vnrais le livre comme un dieu; je croyais implicitement
- tout ce qui tait imprim; je croyais tout, aux
-pitaphes des cimetires, aux loges des gazettes, la
-vertu des femmes. O temps d'innocence et de candeur!</p>
-
-<p>Je m'amusais comme une portire lire <i>les Mystres
-d'Udolphe</i>, <i>le Chteau des Pyrnes</i>, ou tout autre roman
-d'Anne Radcliffe; j'avais du plaisir avoir peur, et je
-pensais, avec Grey, que le paradis, c'tait un roman devant
-un bon feu.</p>
-
-<p>Que n'ai-je pas lu? J'ai puis tous les cabinets du
-quartier. Que d'amants malheureux, que de femmes perscutes
-m'ont pass devant les yeux! que de souterrains
-n'ai-je pas parcourus! Aussi je suis devenu d'une si
-merveilleuse sagacit, que, ds la premire syllabe d'un
-roman, je sais dj la fin.</p>
-
-<p>On aura beau dire, <i>Notre-Dame de Paris</i> ne vaut pas <i>le
-Chteau des Pyrnes</i>.</p>
-
-<p>La belle dame lgante que vous avez maintenant,
-vous, jeune fashionable blas, ne vaut pas la femme de
-chambre de votre mre, qui vous a eu il y a dix ans, vous,
-colier naf et tremblant, pauvre chrubin plus timide
-que celui de Beaumarchais, qui n'osiez pas oser, mme
-avec la fille du jardinier.</p>
-
-<p>Le seul plaisir qu'un livre me procure encore, c'est le
-frisson du couteau d'ivoire dans ses pages non coupes:
-c'est une virginit comme une autre, et cela est toujours
-agrable prendre. Le bruit des feuilles tombant l'une
-sur l'autre invite immanquablement au sommeil, et le
-sommeil est, aprs la mort, la meilleure chose de la vie.</p>
-
-<p>Je vous ai promis de vous conter mon histoire; ce sera
-bientt fait. J'ai t nourri par ma mre, et sevr
-quinze mois; puis j'ai eu un accessit de je ne sais quoi
-en rhtorique: voil les vnements les plus marquants
-de ma vie. Je n'ai pas fait un seul voyage: je n'ai vu la
-mer que dans les marines de Vernet; je ne connais d'autres
-montagnes que Montmartre. Je n'ai jamais vu se
-lever le soleil; je ne suis pas en tat de distinguer le bl
-de l'avoine. Quoique n sur les frontires de l'Espagne,
-je suis un Parisien complet, badaud, flneur, s'tonnant
-de tout, et ne se croyant plus en Europe ds qu'il a
-pass la barrire. Les arbres des Tuileries et des boulevards
-sont mes forts; la Seine, mon Ocan. Du reste, je
-vous avouerai franchement que je me soucie assez peu
-de tout cela; je prfre le tableau l'objet qu'il reprsente,
-et je serais bien capable de m'crier, comme
-madame de Stal devant le lac de Genve: Oh! le ruisseau
-de la rue Saint-Honor!</p>
-
-<p>Je ne comprends pas quel plaisir champtre peut valoir
-celui de regarder les caricatures au vitrage de Martinet
-ou de Susse, et je ne trouve pas le soleil de beaucoup
-suprieur au gaz. Une fois, quelques-uns de mes amis sont
-venus me chercher, et m'ont emmen, avec leurs matresses,
-je ne sais o, sur les limites du monde, comme
-j'imagine, car nous restmes trois heures en voiture. On
-dna sur l'herbe: ces dames et ces messieurs eurent l'air
-d'y prendre un grand plaisir; quant moi, je me souhaitais
-ailleurs. Des faucheux avec leurs pattes grles
-arpentaient sans faon les assiettes, les mouches tombaient
-dans nos verres, les chenilles nous grimpaient
-aux jambes. J'avais un superbe pantalon de coutil blanc,
-je me relevai avec une indcente plaque verte au derrire.
-Je touchai par mgarde je ne sais quelles herbes: c'taient
-des orties, il me vint des cloches; je manquai me casser
-le cou en sautant un foss; j'eus le lendemain une bonne
-et belle courbature: cela s'appelle une partie de plaisir!</p>
-
-<p>Je dteste la campagne: toujours des arbres, de la
-terre, du gazon! Qu'est-ce que cela me fait? C'est
-trs-pittoresque, d'accord, mais c'est ennuyeux
-crever.</p>
-
-<p>Le murmure des ruisseaux, le ramage des oiseaux, et
-tout l'orchestre de l'glogue et de l'idylle ne me font aucun
-plaisir; je dirais volontiers, comme Deburau au rossignol:
-Tais-toi, vilaine bte!</p>
-
-<p>Ma vie a t la plus commune et la plus bourgeoise du
-monde: pas le plus petit vnement n'en coupe la monotonie;
-c'est au point que je ne sais jamais l'anne, le
-mois, le jour ou l'heure. En effet, eh! qu'importe? 1833
-ne sera-t-il pas semblable 1832? hier n'a-t-il pas t
-comme est aujourd'hui, et comme sera demain? Qu'il
-soit matin ou soir, n'est-ce pas la mme chose? Manger,
-boire, dormir; dormir, boire, manger; aller de son fauteuil
- son lit, de son lit son fauteuil, sans souvenir de
-la veille, sans projet pour demain; vivre l'heure, la
-minute, la seconde, cramponn au moment comme un
-vieillard qui n'a plus qu'un moment: voil o j'en suis
-arriv, et j'ai vingt ans! Pourtant j'ai un c&oelig;ur et des
-passions, j'ai de l'imagination autant et plus qu'un autre,
-peut-tre. Mais, que voulez-vous! je n'ai pas assez d'nergie
-pour secouer cela; comme tout vieux garon, j'ai
-chez moi une servante-matresse qui me domine, et fait
-de moi ce qu'elle veut: c'est l'habitude.</p>
-
-<p>L'habitude qui vous tient au cachot, dans une chambre
-ouverte, qui vous fait manger quand vous n'avez pas
-faim, qui vous veille quand vous avez encore sommeil,
-qui tire, comme avec un fil, votre bras et votre jambe,
-qui fait mouvoir sous vous vos pieds malgr vous, qui
-vous trane par les cheveux dans un endroit o vous
-vous ennuyez mortellement, qui vous remet entre les
-doigts le livre que vous savez par c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais tu de sergent de ville, je n'ai jamais eu
-affaire aux gendarmes et aux gardes municipaux, je n'ai
-pas t Sainte-Plagie, je ne me suis jamais suicid par
-dsespoir d'amour ou tout autre raison, je n'ai sign
-aucune protestation, je n'ai eu ni duels ni matresses.</p>
-
-<p>J'ai bien eu quelquefois un tiers ou un quart de
-femme, comme l'on a un tiers ou un quart de vaudeville,
-mais cela ne compte pas, et ne vaut pas la peine
-d'tre mentionn.</p>
-
-<p>Je n'ai chez moi ni pipe, ni poignard, ni quoi que ce
-soit qui ait du caractre.</p>
-
-<p>Je suis le personnage du monde le plus uni et le moins
-remarquable; je n'ai rien d'artiste dans mon galbe, rien
-d'artiste dans ma mise: il est impossible d'tre plus
-bourgeois que je ne le suis. Vous m'avez vu cent fois, et
-ne me reconnatriez pas.</p>
-
-<p>Mon mrite littraire est trs-mince, et je suis trop
-paresseux pour le faire valoir. Je n'ai pas ajout mon
-prnom une dsinence en <i>us</i>, je n'ai pas chang mon
-nom de tailleur et de bottier contre un nom moyen ge
-et sonore. Ni mes vers, ni ma prose, ni moi, n'avons un
-seul poil de barbe. Aussi beaucoup de gens ne veulent-ils
-pas croire que je suis rellement un gnie, me voir si
-bnin, si paterne, si peu insolent, si comme le premier
-venu, comme vous ou tout autre. Je ne tutoie et n'appelle
-par son nom de baptme aucun des illustres du
-jour, je n'ai aucune pice refuse ou tombe aucun
-thtre, je n'ai encore ruin aucun libraire. Vous voyez
-que ma modestie est fonde, et que je n'ai pas de quoi
-faire le fier. Aucun journal, en parlant pour la premire
-fois de moi, ne m'a dsign, ainsi qu'il se pratique, le
-clbre M. un tel. Je pourrais mourir demain que, except
-ma mre qui pleurerait, il ne resterait aucune trace de
-mon passage sur la terre. Mon pitaphe serait bientt
-faite: N&mdash;mort.</p>
-
-<p>Je ne suis rien, je ne fais rien; je ne vis pas, je vgte;
-je ne suis pas un homme, je suis une hutre.</p>
-
-<p>J'ai en horreur la locomotion, et j'ai bien souvent
-port envie au crapaud, qui reste des annes entires
-sous le mme pav, les pattes colles son ventre, ses
-grands yeux d'or immobiles, enfonc dans je ne sais
-quelles rveries de crapaud qui doivent bien avoir leur
-charme, et dont il devrait bien nous faire un livre.</p>
-
-<p>Je partage l'avis des Orientaux: il faut tre chien ou
-Franais pour courir les rues quand on peut rester assis
-bien son aise chez soi. N'tait la circoncision, je me
-ferais Turc: je serais, certes, un excellent pacha. Par
-vingt-cinq degrs de chaleur, je suis capable de porter
-autant de caftans, de chles et de fourrures qu'Ali, ou
-Rhegleb, ou tout autre. Les pachas aiment les tigres,
-moi j'aime les chats: les chats sont les tigres des pauvres
-diables.</p>
-
-<p>Hormis les chats, je n'aime rien, je n'ai envie de rien;
-je n'ai qu'un sentiment et qu'une ide, c'est que j'ai froid
-et que je m'ennuie.</p>
-
-<p>Aussi je me chauffe me gographier les jambes, je
-brle mes pantoufles, mes volets sont doubles, mes rideaux
-doubles, mes portes rembourres. Ma chambre
-est un four, je cuis; mais, malheureusement, il est plus
-difficile de se prserver de l'ennui que du froid.</p>
-
-<p>Quoi faire? Rver? On ne peut toujours rver. Lire?
-J'ai dit que je savais tout. Quoi donc?</p>
-
-<p>Je n'ai jamais pu apprendre jouer aux cartes ni aux
-dames, et encore moins aux checs; je n'ai pu m'lever
- la hauteur du casse-tte chinois; c'est pourquoi, n'tant
-bon rien, je me suis mis faire des vers. Je n'ai
-gure eu plus de plaisir les aligner que vous les lire&hellip;
-si vous les avez lus.</p>
-
-<p>Je vous jure, en tous cas, que c'est un pitre divertissement,
-et que vous feriez bien d'en chercher un
-autre.</p>
-
-<p>On m'a dit plusieurs fois qu'il faudrait faire quelque
-chose, penser mon avenir. Le mot n'est-il pas ridicule
-dans notre bouche, nous qui ne sommes pas srs d'une
-heure? Qu'il faudrait prendre un tat, ne ft-ce que
-pour avoir un titre et une tiquette, comme un bocal
-d'apothicaire. Que je ne pouvais pas n'tre rien, que cela
-ne s'tait jamais vu; que ceux qui n'taient rien, en effet,
-cherchaient se souffler eux-mmes et se faire quelque
-chose. A quoi j'ai rpondu que cela serait rare et curieux
-de pouvoir et ne pas vouloir, et de fermer la porte
-au nez de la Fortune qui viendrait y frapper d'elle-mme.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il n'y a que trois tats possibles dans une
-civilisation aussi avance que la ntre: voleur, journaliste
-ou mouchard: je n'ai ni les moyens physiques, ni
-les moyens intellectuels qu'exigent ces trois genres d'industrie.
-J'aurais assez aim tre voleur, c'est de la philosophie
-clectique; mais on a trop de mal, comme disait
-feu Martainville. Je ne pense pas que j'eusse pu faire
-un mouchard remarquable, je suis trop distrait, j'ai la
-vue trs-basse et l'oue un peu dure. Ensuite, depuis que
-les honntes gens s'en mlent, le mtier ne va plus.
-Pour journaliste, j'aurais peut-tre russi, avec beaucoup
-de travail, ne pas faire tache dans <i>les Petites-Affiches</i>,
-ou mme dans la plus clbre de nos revues. Mais je dclare
-formellement que je ne rsisterais pas plusieurs
-vaudevilles conscutifs, et que pour rien au monde je ne
-me battrais en duel, ayant naturellement peur des coups
-autant et plus que tout autre.</p>
-
-<p>Dans cette perplexit grande, et pour cder de
-frquentes importunits, j'ai suivi une grande quantit
-de reprsentations de <i>l'Auberge des Adrets</i>, pour
-me choisir un tat parmi ceux que se donnent chaque
-soir Frdrick et Serres: dans leur nomenclature varie,
-je n'ai rien trouv qui me convnt. Nourrisseur
-de vers soie, philhellne, fabricant de clyssoirs et
-de seringues musique, professeur de philosophie, chef
-suprme de la religion saint-simonienne, rptiteur
-des chiens savants pour les langues mortes, tous ces
-tats-l rclament des connaissances spciales que je n'ai
-pas, et que je suis incapable d'acqurir. Ainsi, n'tant
-bon rien, pas mme tre dieu, je fais des prfaces et
-des contes fantastiques; cela n'est pas si bien que rien,
-mais c'est presque aussi bien, et c'est quasi synonyme.</p>
-
-<p>Je ne sais pas si cela vient de mon caractre, qui tourne
-un peu l'hypocondrie, ou de ma position dans le monde,
-mais je n'ai jamais pu croire et m'intresser srieusement
- quelque chose, et je pourrais retourner mon
-usage le vers de Trence:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Homo sum; nil a me humani alienum puto.</div>
-</div>
-
-<p>Par suite de ma concentration dans mon <i lang="la" xml:lang="la">ego</i>, cette
-ide m'est venue, maintes fois, que j'tais seul au milieu
-de la cration; que le ciel, les astres, la terre, les maisons,
-les forts, n'taient que des dcorations, des coulisses
-barbouilles la brosse, que le mystrieux machiniste
-disposait autour de moi pour m'empcher de voir
-les murs poudreux et pleins de toiles d'araignes de ce
-thtre qu'on appelle le monde; que les hommes qui
-se meuvent autour de moi ne sont l que comme les
-confidents des tragdies, pour dire: <i>Seigneur</i>, et couper
-de quelques rpliques mes interminables monologues.</p>
-
-<p>Quant mes opinions politiques, elles sont de la plus
-grande simplicit. Aprs de profondes rflexions sur le
-renversement des trnes, les changements de dynastie,
-je suis arriv ceci&mdash;0.</p>
-
-<p>Qu'est-ce qu'une rvolution? Des gens qui se tirent des
-coups de fusil dans une rue: cela casse beaucoup de
-carreaux; il n'y a gure que les vitriers qui y trouvent du
-profit. Le vent emporte la fume; ceux qui restent dessus
-mettent les autres dessous; l'herbe vient l plus belle
-le printemps qui suit: un hros fait pousser d'excellents
-petits pois.</p>
-
-<p>On change, aux btons des mairies, les loques qu'on
-nomme drapeau. La guillotine, cette grande prostitue,
-prend au cou, avec ses bras rouges, ceux que le plomb a
-pargns, le bourreau continue le soldat, s'il y a lieu, ou
-bien le premier drle venu grimpe furtivement au trne
-et s'assoit dans la place vide. Et l'on n'en continue pas
-moins d'avoir la peste, de payer ses dettes, d'aller voir
-des opras-comiques, sous celui-l comme sous l'autre.
-C'tait bien la peine de remuer tant d'honntes pavs qui
-n'en pouvaient mais!</p>
-
-<p>Quant mon opinion sur l'art, je pense que c'est une
-jonglerie pure, et je suis parfaitement de l'avis d'Arnal:
-Cela s'appelle des artistes! Ces baladins sont-ils fiers!
-En fait d'artistes, je n'estime que les acrobates. Il faut
-vritablement dix fois plus d'art pour danser sur la corde
-lche que pour faire cent pomes piques et vingt charretes
-de tragdies en cinq actes et en vers.</p>
-
-<p>Quant ce qui est de la morale, rien ne m'a paru plus
-insignifiant que les vices de l'homme, si ce n'est la vertu
-de la femme.</p>
-
-<p>Lecteur, vous me savez maintenant sur le bout du
-doigt. Voil ce que je suis, ou plutt ce que j'tais il y a
-trois mois, car je suis fort chang depuis quelque temps.</p>
-
-<p>Deux ou trois de mes camarades, voyant que je devenais
-tout fait ours et maniaque, se sont empars de
-moi et se sont mis me former: ils ont fait de moi un
-Jeune-France accompli. J'ai un pseudonyme trs-long et
-une moustache forte courte; j'ai une raie dans les cheveux,
- la Raphal. Mon tailleur m'a fait un gilet&hellip; dlirant.
-Je parle art pendant beaucoup de temps sans ravaler
-ma salive, et j'appelle bourgeois tous ceux qui ont
-un col de chemise. Le cigare ne me fait plus tousser ni
-pleurer, et je commence fumer dans une pipe, assez
-crnement et sans trop vomir. Avant-hier, je me suis
-gris d'une manire tout fait byronienne; j'en ai
-encore mal la tte: de plus, j'ai fait acquisition d'une
-mignonne petite dague en acier de Toscane, pas plus
-longue qu'un aiguillon de gupe, avec quoi je trouerai
-tout doucettement votre peau blanchette, ma belle dame,
-dans les accs de jalousie italienne que j'aurai quand
-vous serez ma matresse, ce qui arrivera indubitablement
-bientt. On m'a prsent dans plusieurs salons,
-par-devant plusieurs coteries, depuis le bleu de ciel le
-plus clair jusqu' l'indigo le plus fonc. L, j'ai entendu
-infiniment de cinquimes actes, et encore plus d'lgies
-sur le malheur d'tre abandonn par son ou ses amants.
-J'en ai moi-mme rcit un nombre incalculable. Je me
-culotte, comme disent mes dignes amis, et il parat que
-je deviens un homme la mode. Mes deux cornacs prtendent
-mme que j'ai eu plusieurs bonnes fortunes:
-soit, puisqu'on est convenu d'appeler cela ainsi.</p>
-
-<p>Comme je suis naturellement olivtre et fort ple, les
-dames me trouvent d'un satanique et d'un dsillusionn
-adorable; les petites filles se disent entre elles que je
-dois avoir beaucoup souffert du c&oelig;ur: du c&oelig;ur, peu,
-mais de l'estomac, passablement.</p>
-
-<p>Je suis dcid exploiter cette bonne opinion qu'on a
-de moi. Je veux tre le personnage cumulatif de toutes
-les varits de don Juan, comme Bonaparte l'a t de
-tous les conqurants.</p>
-
-<p>Les trois mille noms charmants seront dpasss de
-beaucoup. Le don Juan de Molire n'est qu'un Cladon
-auprs de moi; celui de Byron un misrable cokeney; le
-Zaffye d'Eugne Sue est innocent comme une rosire.
-J'ai prpar, pour y inscrire mes triomphes, un livre blanc
-beaucoup plus gros que celui de Joconde et du prince
-Lombard; j'ai fait emplette de quelques rames de papier
- lettres, azur, de btons de cire rose et aventurine,
-pour rpondre aux billets doux qu'on m'crira. Je n'ai
-pas oubli une chelle de soie: l'chelle de soie est de
-premire importance, car je n'entrerai plus maintenant
-dans les maisons que par les fentres.</p>
-
-<p>Personne ne me rsistera: j'aurai mille sclratesses
-charmantes et indites, mille roueries si machiavliques,
-je serai si fatal et si vague, j'aurai l'air si ange dchu, si
-volcan, si chevel, qu'il n'y aura pas moyen de ne pas
-se rendre. Votre femme elle-mme, mon cher lecteur,
-votre matresse, si vous avez l'une ou l'autre, ou mme
-les deux, ne pourront s'empcher de dire, en joignant
-les mains: Pauvre jeune homme!</p>
-
-<p>Que je sois damn si, dans six mois, je ne suis pas le
-fat le plus intolrable qu'il y ait d'ici bien loin.</p>
-
-<p>Il ne me manque vraiment que d'tre btard pour que
-je sois parfait. Au diable les vers, au diable la prose! je
-suis un viveur maintenant, je ne suis plus l'hypocondre
-qui, en fourgonnant son feu entre ses deux chats, faisait
-un tas de sottes rvasseries propos de tout et de rien.
-Avant qu'il soit longtemps, je prtends me faire un matelas
-de toutes les boucles blondes ou brunes dont mes
-beauts m'auront fait le sacrifice. Vous verrez, vous
-verrez! D'un amour l'autre, je vous crirai, pour me
-reposer, de belles histoires adultrines, de beaux drames
-d'alcve, auprs desquels <i>Antony</i> sera tout fait enfantin
-et Florian. Pourtant je venais tout l'heure d'envoyer
-les vers et la prose au diable! ce que c'est que les mauvaises
-habitudes: on y revient toujours. Sur ce, monsieur,
-je vous salue avec tout le respect que l'on doit
-un honnte lecteur. Madame, je vous baise les mains, et
-dpose mes hommages vos pieds.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c">LES<br />
-<span class="xlarge">JEUNES-FRANCE</span></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">SOUS LA TABLE</h2>
-
-<p class="c"><span class="large">DIALOGUE BACHIQUE</span><br />
-<span class="small">SUR PLUSIEURS QUESTIONS DE HAUTE MORALE</span></p>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Qu'est-ce que la vertu? Rien, moins que rien, un mot</div>
-<div class="verse">A rayer de la langue. Il faudrait tre sot</div>
-<div class="verse">Comme un provincial dbarqu par le coche,</div>
-<div class="verse">Pour y croire. Un filou, la main dans votre poche,</div>
-<div class="verse">Concourra pour le prix Montyon. Chaude encor</div>
-<div class="verse">D'adultres baisers pays au poids de l'or,</div>
-<div class="verse">Votre femme dira: Je suis honnte femme.</div>
-<div class="verse">Mentez, pillez, tuez, soyez un homme infme,</div>
-<div class="verse">Ne croyez pas en Dieu, vous serez marguillier;</div>
-<div class="verse">Et, quand vous serez mort, un joyeux hritier,</div>
-<div class="verse">Ponctuant chaque mot de larmes ridicules,</div>
-<div class="verse">Fera, sur votre tombe, en lettres majuscules,</div>
-<div class="verse">crire: Bon ami, bon pre, bon poux,</div>
-<div class="verse">Excellent citoyen, et regrett de tous.</div>
-<div class="verse">La vertu! c'tait bon quand on tait dans l'arche.</div>
-<div class="verse">La mode en est passe, et le sicle qui marche</div>
-<div class="verse">Laisse au bord du chemin, ainsi que des haillons,</div>
-<div class="verse">Toutes les vieilles lois des vieilles nations.</div>
-<div class="verse">Donc, sans nous soucier de la morale antique,</div>
-<div class="verse">Nous tous, enfants perdus de cet ge critique,</div>
-<div class="verse">Au bruit sourd du pass qui s'croule au nant,</div>
-<div class="verse">Dansons gament au bord de l'abme bant.</div>
-<div class="verse">Voici le punch qui bout et siffle dans la coupe:</div>
-<div class="verse">Que la bande joyeuse autour du bol se groupe!</div>
-<div class="verse">En avant les viveurs! Usons bien nos beaux ans;</div>
-<div class="verse">Faisons les lords Byrons et les petits dons Juans;</div>
-<div class="verse">Fumons notre cigare, embrassons nos matresses;</div>
-<div class="verse">Enivrons-nous, amis, de toutes les ivresses,</div>
-<div class="verse">Jusqu' ce que la Mort, cette vieille catin,</div>
-<div class="verse">Nous tire par la manche au sortir d'un festin,</div>
-<div class="verse">Et, nous amadouant de sa voix douce et fausse,</div>
-<div class="verse">Nous fasse aller cuver notre vin dans la fosse.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><span class="sc">La Farce du Monde.</span> <i>Moralit.</i></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Il pouvait bien tre deux heures du matin. La
-chandelle, non mouche, avait un pied de nez; le
-feu tait presque teint.</p>
-
-<p>Mon ami Thodore, accoud sur sa table avec une
-dsinvolture toute bachique, fumait une pipe courte
-et noire noblement culotte, un digne brle-gueule,
- faire envie un caporal de la vieille garde.</p>
-
-<p>De temps en temps il dposait sa pipe, et se donnait
-gravement boire par-dessus l'paule, ou
-ct de la bouche, ou se versait d'une bouteille vide,
-ou laissait tomber son verre plein; bref, notre ami
-Thodore tait compltement ivre.</p>
-
-<p>Et cela n'et paru tonnant personne, voir la
-longue file</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">De bouteilles sur cu</div>
-<div class="verse">Qui disaient, sans goulot: Nous avons trop vcu.</div>
-</div>
-
-<p>A moins qu'il n'en et jet le contenu par la fentre,
-ce qui est peu probable, il devait mathmatiquement
-et logiquement tre ivre-mort. Il
-y aurait eu de quoi griser un tambour-major et
-deux sonneurs, et notre ami Thodore tait seul.</p>
-
-<p>Je l'avoue en rougissant, il tait seul, malgr le
-clbre adage: Celui qui boit seul est indigne de vivre.
-Adage si religieusement suivi dans tout tat un
-peu civilis.</p>
-
-<p>Il tait seul, c'est--dire il le paraissait; car un
-soupir profond, parti de dessous la table, vint rvler
-tout coup un compagnon chavir, et rendre
-plus facile expliquer le nombre formidable de flacons
-vides ou briss qui encombraient le guridon
-et la table.</p>
-
-<p>Thodore laissa tomber de haut, et avec un air
-d'ineffable piti, un regard incertain et hbt sur
-la masse informe qui se remuait dans l'ombre, et
-aspira bruyamment une gorge de fume.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! Thodore, ton chien de carreau est dur
-comme un c&oelig;ur de femme; tends-moi la main,
-que je me relve et que je boive: j'ai soif.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu veux, je vais te passer ton verre, rpondit
-Thodore, sentant dans sa conscience qu'il tait
-au-dessus de ses forces de relever son camarade.
-Peut-on se soler comme cela!&hellip; Fi, l'ivrogne, ajouta-t-il
-par manire de rflexion.</p>
-
-<p>&mdash;Ame dnature, reprit avec un srieux comique
-la voix d'en-bas, tu ne veux pas me relever? Mettez
-donc aprs cela des lampions sur la tte aux gens,
-de peur que les voitures ne les crasent, quand ils
-tombent aux coins des bornes pour avoir oubli de
-tremper leur vin ce jour-l: on ne m'y reprendra
-plus. Ingrat!</p>
-
-<p>Thodore, sensiblement mu et attendri par ce
-touchant souvenir, se dcida tenter la prilleuse
-opration de remettre son ami sur sa chaise; mais
-le succs ne couronna pas cette pieuse entreprise;
-il fit le plongeon entre la table et le banc, et disparut.</p>
-
-<p>Ce fut pendant quelques minutes des grognements
-sourds et touffs; car Thodore tait prcisment
-tomb sur l'estomac de son estimable camarade, et
-il lui pesait plus qu'un remords; cependant, aprs
-des efforts inous, ils parvinrent se mettre dans
-une position un peu moins incommode, et le calme
-se rtablit.</p>
-
-<p>Aprs un silence assez long:</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! fit Roderick.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'as-tu, mon cher ami! dit Thodore avec
-toute l'effusion caractristique des ivrognes.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis bien malheureux!</p>
-
-<p>&mdash;Est-ce que ta matresse t'a plant l?</p>
-
-<p>&mdash;Au contraire, mon ami, la pauvre femme n'est
-pas capable de cela; c'est bien, pour mon malheur,
-la plus vertueuse crature qui soit.</p>
-
-<p>&mdash;Voil un singulier reproche.</p>
-
-<p>&mdash;On voit bien que tu as le bonheur, toi, d'avoir
-pour matresse une catin.</p>
-
-<p>&mdash;Singulier bonheur!</p>
-
-<p>&mdash;Certainement, mais tu n'es pas mme de le
-comprendre; tu n'as jamais eu que des filles ou des
-femmes entretenues, ou tout au plus des grisettes.
-Tu n'es jamais descendu jusqu' l'honnte femme,
-tu ne sais pas ce qui en est. Par honnte femme,
-je n'entends pas, ce qu'on entend gnralement par
-l, une femme qui a un mari, un cachemire qui
-loge au premier, et ne se permet gure qu'un
-amant la fois.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce donc alors? dit l'autre en se soulevant
-sur le coude avec une stupfaction profonde.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est pas mme celle qui n'a pas d'amant
-du tout.</p>
-
-<p>&mdash;Humph! fit Thodore comme un homme
-dont la conviction est tout fait trouble.</p>
-
-<p>&mdash;O mon ami! j'en suis mortifi pour toi, tu es
-un ne, et tu ne seras probablement pas autre chose
-d'ici bien longtemps.</p>
-
-<p>A cet endroit de son apostrophe, Roderick fit un
-hoquet hasardeux, et s'interrompit un instant; mais
-il reprit bientt le fil de son discours avec une
-grce toute particulire, en imitant l'accent de Frdrick
-dans l'<i>Auberge des Adret</i>s:</p>
-
-<p>&mdash;Tu n'entends rien absolument la triture des
-affaires, et tu ne possdes pas le moindre rudiment
-de mtaphysique; ta philosophie est diablement en
-arrire, et je suis fch de le dire, avec de belles
-dispositions, tu ne parviendras jamais rien.</p>
-
-<p>Thodore soupira.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que la vertu, Thodore?</p>
-
-<p>&mdash;Que sais-je?</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est du Montaigne, et c'est ce que tu as dit
-de plus raisonnable depuis que tu abuses de la langue
-que Dieu t'a donne, Brutus dfinit la vertu un nom.
-En vrit, si ce n'est qu'un nom, jamais cinq lettres
-ne se sont donn rendez-vous dans deux misrables
-syllabes pour former un mot plus insignifiant. Du
-reste, s'il est permis quelqu'un qui n'est pas vaudevilliste
-de faire un pitoyable calembour, la vertu
-n'est pas un nom, mais un non indfiniment prolong.</p>
-
-<p>Thodore, effar, souffla par ses narines comme
-un hippopotame, et redoubla d'attention.</p>
-
-<p>Roderick continua:</p>
-
-<p>&mdash;Oui, mon ami, la vertu est essentiellement
-ngative. tre vertueux, qu'est-ce autre chose que
-dire non tout ce qui est agrable dans cette vie,
-qu'une lutte absurde avec les penchants et les passions
-naturelles, que le triomphe de l'hypocrisie et
-du mensonge sur la vrit? Quand les tats reposaient
-sur des fictions, il y avait besoin de vertus
-fictives, sans quoi ils n'auraient pu vivre; mais, dans
-un sicle aussi positif, sous une monarchie constitutionnelle,
-entoure d'institutions rpublicaines, il
-est indcent et de mauvais ton d'tre vertueux: il
-n'y a que les forats qui le soient. Quant aux femmes
-honntes, la race en est perdue; elles sont toutes au
-Pre-Lachaise ou ailleurs: les pitaphes en font foi.</p>
-
-<p>&mdash;Mais il me semble que tu as dit tout l'heure,
-Roderick, que ta matresse tait vertueuse?</p>
-
-<p>&mdash;Bent! quand on dit que toutes les femmes
-sont des catins, il est toujours sous-entendu qu'on
-excepte sa mre et sa matresse: ainsi, ton observation
-n'a pas le sens commun.</p>
-
-<p>&mdash;Pourtant, rpliqua timidement Thodore, j'ai
-fait cet hiver la cour une femme pendant quinze
-jours, et je ne l'ai pas eue.</p>
-
-<p>&mdash;Si tu lui avais fait la cour seize jours au lieu
-de quinze, le rsultat et peut-tre t tout diffrent.
-Tu t'es en all au moment o elle t'allait cder
-par amour ou par ennui; car l'ennui est au
-moins de moiti dans les conqutes que nous faisons.
-D'ailleurs, bien que ton gilet soit d'une coupe irrprochable,
-et que tu fasses siffler ta cravache assez
-fashionablement, tu n'es encore qu'un mdiocre
-don Juan, et tu n'entends rien au fin des choses;
-tu n'es gure capable que de faire de la corruption
-de seconde main; tu entres assez effrontment dans
-les mes dont la serrure est force, mais tu ne sais
-pas forcer toi-mme la serrure; il faut un voleur
-plus adroit que toi pour ouvrir la porte et enlever le
-trsor. Que ce soit avec une clef ou un rossignol que
-l'on l'ouvre, peu importe; mais, toi; tu n'es pas en
-tat de trouver la clef vritable, ou d'en forger une
-fausse. Cette femme, dont tu me parlais, tait peut-tre
-dans ce cas. Sans doute, elle m'aurait cd
-moi ou un autre. Ton exemple ne prouve rien;
-tout est relatif. Je n'ai pas voulu dire qu'une femme
-tait catin pour tout le monde, j'ai seulement voulu
-dire qu'elle n'tait pas vertueuse pour tout le monde,
-ce qui est bien diffrent. Une femme qui serait vertueuse
-pour tous et tous les instants, serait une
-monstruosit: ces monstruosits-l sont rares, fort
-heureusement.</p>
-
-<p>&mdash;Ma tante Gryselde, interrompit Thodore, tait
-certainement une honnte femme.</p>
-
-<p>&mdash;Mon digne ami, je ne sais pas quoi ton pre
-et ta mre pensaient en te faisant, mais certainement
-ils pensaient autre chose: ils ont manqu ta
-cervelle. Ta tante Gryselde, que tu cites, tait bossue,
-rousse, borgne et brche-dent; elle n'a pas d tre
-beaucoup sollicite, ce qui ne prouve pas qu'elle
-n'ait sollicit elle-mme, car l'ne regimbe, et la
-chair est plus loquente que l'esprit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es donc matrialiste, Roderick?</p>
-
-<p>&mdash;Je le suis, tous les hommes d'esprit le sont;
-c'est plus sr. Tu devrais bien l'tre aussi, car il est
-bien vident qu'il existe cent et quelques livres de
-chair qu'on nomme Thodore, et l'existence de son
-esprit est au moins problmatique, entendre la
-sotte conversation que nous menons ensemble.</p>
-
-<p>Je ne veux pas faire ici du Byron, cela est aussi us
-que du Florian; mais tu me permettras de te faire
-part de quelques rflexions: y a-t-il dans le monde
-une femme qui n'ait jamais failli, je ne dis pas en
-action, il y en a, mais en pense? je ne le crois pas.
-Tu vas me trouver singulier, mais je veux tre coup
-par rouelles comme une betterave, si je n'aimerais
-pas mieux une femme qui aurait failli corporellement
-qu'une qui aurait failli spirituellement. L'une
-a ses sens pour excuse, l'autre n'en a pas; en un
-mot, j'pouserais plus volontiers une fille qui aurait
-t viole qu'une qui aurait rsist un amant aim.
-Je prfre, tout matrialiste que je suis, la virginit
-de l'me celle du corps. A bien fouiller la vertu
-des femmes, il ne reste l'analyse que des vices,
-l'orgueil et la peur. Quelle est la femme qui, sre
-du secret, aura la force de rsister? aucune; c'est
-ce qui explique pourquoi les prtres avaient tant de
-femmes autrefois. Quelle est la femme qui, arrive
-au bout de sa carrire, ne se soit pas repentie d'avoir
-t vertueuse? quelle est la femme qui n'a pas
-souhait d'tre homme?</p>
-
-<p>Il y a des femmes qui restent vertueuses pour se
-donner le plaisir de dchirer celles qui ne le sont
-pas: celles-ci par la crainte qu'elles ont de celles-l;
-d'autres par nonchalance ou faute d'occasions;
-d'autres enfin par impuissance ou froideur naturelle,
-parce qu'elles n'ont ni c&oelig;ur, ni entrailles,
-parce qu'elles ne sentent ni ne comprennent
-rien: ce sont les pires de toutes et les plus communes.</p>
-
-<p>Au fond, il n'y a gure que le moyen de corruption
-qui varie; elles sont toutes corruptibles. Une
-cde parce que son orgueil est flatt, parce que vous
-tes pair de France, que vous tes duc, que vous
-avez une clbrit quelconque; une parce qu'elle
-aime les parures, les diamants et les plumes; l'autre,
-pour tout autre motif, pour avoir quelqu'un qui
-parler, qui donner le bras; c'est un grand hasard
-quand il y en a une qui cde par amour: ce sont l
-les vertueuses, mon sens.</p>
-
-<p>Celle qui tient encore cent mille francs, cderait
- deux cents. Il y a l-dessus un trait historique
-d'un courtisan une reine que je ne vous dirai pas,
-car vous le savez comme moi, et qui est d'une
-grande vrit. Il n'y a pas de diffrence de la femme
-qui se livre pour un million la fille qui se prostitue
-pour cent sous.</p>
-
-<p>Cette femme est vertueuse, c'est bien, je veux le
-croire; qui vous dit qu'il faut lui en avoir d'obligation?
-Un coup de sonnette, une porte ouverte brusquement,
-sont peut-tre la seule cause de cette vertu
-intacte dont elle fait tant d'talage.</p>
-
-<p>Un bon verrou bien tir, et une porte drobe
-en cas d'accident, il n'y a pas de vertu avec cela.</p>
-
-<p>Et puis, chaque femme comme chaque homme a
-son idal; on meurt quelquefois en le cherchant.
-Un an de vie de plus, on l'aurait trouv; alors,
-dites-moi, que serait devenue la vertu?</p>
-
-<p>Quelquefois on le rencontre, on l'pouse: ceci est
-lgal, il n'y a rien dire, mais ce n'est qu'une
-heureuse position, et cette femme favorise du sort,
-place autrement, et sans aucun doute agi diffremment.
-Chaque me, chaque corps a son ple o
-il tend travers tout comme la boussole au nord;
-il ne faut pas faire rebrousser l'aiguille. La femme
-que j'assigerais deux ans sans succs, se livrerait
- toi au bout d'un mois. Alors le niais repouss va
-crier sur les toits qu'il a trouv une vertu; voil
-comme les rputations se font. Il a trouv une place
-prise: voil tout.</p>
-
-<p>Je ne connais rien de bouffon comme les causes
-de plusieurs choses graves. Si l'on se rendait compte
-de certaines rsistances dsespres, il y aurait vraiment
-de quoi rire.</p>
-
-<p>O mon enfant! moi qui te parle en ce moment,
-j'ai t un soir sur le point de croire la vertu;
-c'est une histoire qu'il faut que je te conte pour ton
-instruction particulire: ouvre donc tes oreilles, et
-tche de ne pas trop dormir.</p>
-
-<p>&mdash;Et en quoi consiste la vertu des hommes!
-dit d'un air profond Thodore, profitant de l'instant
-o Roderick reprenait haleine aprs sa longue
-tirade.</p>
-
-<p>&mdash;La vertu des hommes n'est pas faite de la
-mme chose; mais ce n'est pas l qu'est la question,
-et tu n'viteras pas mon histoire.</p>
-
-<p>Thodore baissa la tte avec rsignation.</p>
-
-<p>&mdash;Cordieu! la langue me ple, dit Roderick en
-attirant lui une bouteille moiti pleine. Il en
-but quelques gorges, et la passa son camarade.</p>
-
-<p>&mdash;Merci, dit son acolyte d'un air de reconnaissance
-bien sentie.</p>
-
-<p>&mdash;Donc, c'tait un soir, comme je l'ai dj donn
- entendre. Je revenais de je ne sais o, et j'allais
-au mme endroit. Je marchais machinalement
-les mains dans mes poches, le chapeau sur l'oreille,
-un cigare de la Havane, non, c'tait un cigare turc,
- la bouche, si avanc, qu'il me roussissait les
-moustaches; j'avais, je crois, ma redingote brandebourgs.</p>
-
-<p>&mdash;Ne pourrais-tu pas supprimer tous ces dtails
-et venir au fait? dit Thodore d'un ton dsespr.</p>
-
-<p>&mdash;Non, certainement. Les dtails sont tout; sans
-dtails, il n'y a pas d'histoire. D'ailleurs, c'est de
-la couleur locale, et cela donne de la physionomie,
-rpondit dogmatiquement Roderick,&mdash;et un pantalon
-blanc pied, poursuivit-il, reprenant sa
-description au point o il l'avait laisse.</p>
-
-<p>&mdash;Une vraie tenue de garon perruquier ou de
-souteneur de filles, grogna sourdement Thodore.</p>
-
-<p>&mdash;Hein? fit Roderick; un hein magistral, aussi
-terrible que celui de mademoiselle Georges dans
-<i>Lucrce Borgia</i>.</p>
-
-<p>Thodore se tut.</p>
-
-<p>&mdash;J'allais comptant les pavs, et je n'aurais pas
-lev les yeux pour l'empire de Trbizonde; je les
-levai cependant pour moins. Au bord d'un pav, j'aperus
-un talon, puis au-dessus de ce talon, une
-jambe assez bien faite, emprisonne dans un bas de
-coton bien tir. Quoiqu'il ft crott, il n'y avait pas
-une seule mouche de boue sur le bas, ce qui me
-fit conclure qu'il appartenait, ainsi que la jambe,
- une Parisienne de race. Par-dessus le bas il y
-avait une jarretire blanche et rouge, une jolie jarretire,
-sur ma foi! Ici Roderick poussa un grand
-soupir, et s'arrta comme n'tant pas matre de son
-motion.</p>
-
-<p>&mdash;Et qu'y avait-il au-dessus de la jarretire? demanda
-Thodore avec une anxit risible.</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait quelque chose apparemment,
-moins que ce ne ft une jambe qui se proment toute
-seule comme la jambe du mcanicien allemand.</p>
-
-<p>&mdash;Et quoi encore?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne regarde jamais les femmes pass la jarretire?
-rpondit Roderick d'une voix flte. Je ne
-suis pas bgueule; mais il faut des m&oelig;urs, tonnerre
-de Dieu! poursuivit-il en rentrant dans son
-ton naturel. Je te confierai cependant que sur cette
-jambe il y avait une grisette.</p>
-
-<p>C'tait une jolie petite crature toute mignonne,
-toute proprette, tire quatre pingles. Son bonnet,
-sur le haut de sa tte, prt sauter par-dessus les
-moulins; ses cheveux l'anglaise, un peu dfriss,
-le nez au vent, l'&oelig;il en coulisse, la bouche en
-c&oelig;ur; avec cela une robe de stoff, un tablier de
-marceline et un gant peu prs neuf, auquel il ne
-manquait gure que le pouce: une dlicieuse poupe
- vous rendre fou d'amour, au moins pendant une
-heure.</p>
-
-<p>Je pressai le pas: entendant sonner les talons
-de mes bottes ct d'elle, elle acclra sa
-marche; elle trottait, trottait comme une perdrix,
-et j'avais beau me fendre comme un compas, je ne
-pouvais l'atteindre: une voiture, qui lui barra le
-passage, me permit enfin de l'accoster.</p>
-
-<p>&mdash;N'tes-vous pas, lui dis-je en la saluant, mademoiselle
-Angelina, qui travaille chez madame C***?</p>
-
-<p>&mdash;Non, rpondit-elle en tournant vers moi ses
-beaux yeux tonns et avec la plus savante navet.
-Je m'appelle Rosette, et je ne travaille pas chez la
-femme que vous venez de nommer.</p>
-
-<p>&mdash;Rosette, c'est un joli nom!</p>
-
-<p>&mdash;Un peu commun: j'aimerais mieux m'appeler
-Wilhelmine ou F&oelig;dora, c'est plus distingu; mais
-je ne suis pas la demoiselle que vous cherchez. Si
-c'tait un effet de votre bont de me laisser continuer
-mon chemin seule; un monsieur qui suit une
-jeune personne, cela fait jaser.</p>
-
-<p>Mais, sans obtemprer sa demande, je lui pris
-le bras, et je continuai ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Mademoiselle, je suis heureux de m'tre
-tromp: l'erreur est toute mon profit. Angelina
-est bien jolie, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Bien jolie! c'est comme on veut; je la connais,
-nous avons t amies ensemble: elle a le nez
-furieusement rouge pour son ge. Aprs tout, elle
-n'est pas jeune; elle dit vingt-six ans, mais elle en
-a bien vingt-huit ou vingt-neuf mme; elle a du
-son plein la figure, elle veut faire la grosse, mais on
-sait ce que c'est? et puis ce genre qu'elle a: si a
-ne fait pas piti!</p>
-
-<p>&mdash;Sais-tu, mon cher ami, que ton histoire est
-outrageusement ennuyeuse? interrompit Thodore;
-elle ne pche pas par la nouveaut. Je pourrais
-t'en raconter comme cela autant qu'il y a de
-jours dans l'anne, et puis c'est d'un Paul de
-Kock!</p>
-
-<p>&mdash;C'est prcisment ce qui en fait le mrite;
-maintenant, une histoire simple et qui peut arriver,
-n'est-ce pas ce qu'il y a de plus extraordinaire?
-Cependant, en considration de ce que tu es ivre,
-et qu'un homme ivre a autant de droits aux gards
-qu'une femme enceinte, je consens passer le reste
-de ma conversation avec Rosette, me rservant,
-toutefois, de te le dire plus tard. D'ailleurs, si le
-commencement est Paul de Kock, ce que je nierai
-jusqu'au fagot inclusivement, la fin est aussi satanique
-qu'on puisse le dsirer.</p>
-
-<p>&mdash;Voyons la fin.</p>
-
-<p>&mdash;Tout l'heure; si je mettais la fin au commencement,
-le commencement serait la fin, et on
-ne peut pas conter une histoire comme on lit une
-ligne d'hbreu, ou comme une dvote sort d'une
-glise, l'envers.</p>
-
-<p>Bref, nous arrivmes bras dessus, bras dessous,
-devant ma porte, parfaitement amis et anciennes
-connaissances. Je frappai: Rosette fit un mouvement
-de surprise, quand je me reculai pour la
-laisser entrer, puis elle entra sans trop de faons
-et en sautillant comme un pinson. Elle eut seulement
-la prcaution de me faire monter l'escalier devant
-elle, prcaution qui indique une exprience
-bien prouve, vu ses dix-sept ans, et que je recommande
-fort toutes les dames et demoiselles quelconques,
-qui, pour suppler au manque de rondeur
-de certaines parties, portent ce que madame de
-Genlis appelle, tout crment, un polisson, et que
-nous appelons une tournure.</p>
-
-<p>Je me fis apporter une bouteille de vin d'Espagne,
-quelques biscuits et deux verres: car si le <i lang="la" xml:lang="la">in vino
-veritas</i> est applicable l'homme, il est encore plus
-juste pour la femme. Je trouve que c'est une excellente
-mthode d'prouver les caractres par le vin;
-c'est une coupelle qui ne trompe gure: je n'y
-manque jamais. Je ne voudrais pas prendre pour
-matresse une femme que je n'aurais pas vu sole:
-avec une bouteille ou deux, on entre plus avant
-dans une me que par dix ans de frquentation. La
-brute apparat alors dans toute sa candeur, le fard
-tombe au vice; on oublie de cacher l'ulcre sous le
-manteau, on jette le manteau on te le corset, on
-te tout. Je ne conois pas comment les sclrats
-osent boire une goutte de vin. Moi, qui suis ingrisable&mdash;notez
-que c'tait sous la table que notre
-digne narrateur Roderick avanait cette audacieuse
-assertion&mdash;j'observe, j'anatomise, je fais de la psychologie,
-je promne mon scalpel droite et gauche,
-et c'est ainsi que j'ai acquis cette profonde
-connaissance du c&oelig;ur humain que chacun admire
-en moi, et qui me rend suprieur toi et un tas
-d'animaux de ton espce.</p>
-
-<p>La petite s'en vint s'asseoir tout bellement sur
-mon genou, et becqueter dans mon verre; elle tait
-tout fait apprivoise. C'tait charmant! Je me
-souviens que nous prmes un massepain chacun par
-un bout, nos bouches avanaient l'une vers l'autre
- mesure que le massepain diminuait, enfin elles se
-touchrent. Ce fut un beau baiser, je te jure, un
-beau baiser sonore et clatant comme les prudes
-n'osent pas les donner, car cela fait du bruit et l'on
-peut l'entendre, un bon et franc baiser franais avec
-ce mignard clapotement de lvres comme au temps
-de la Rgence, et qu'on aurait bien d restaurer
-plutt que tant d'autres choses.</p>
-
-<p>La petite, trouvant cela drle, le rpta plusieurs
-fois, et se prit rire de ce rire argentin et grle
-particulier aux grisettes et aux grandes dames. Je
-lui fis boire plusieurs verres coup sur coup, et elle
-commena entrer en gaiet: ses joues se rosaient
-comme de la tisane de Champagne, son &oelig;il s'allongeait
-comme une amande, sa tte se couchait sur son
-paule, et elle chantonnait tout en babillant une
-chanson de Branger, dont elle me battait la mesure
-sur les os des jambes avec ses jolis petits
-pieds. La trouvant point, je commenai lui baiser
-le col et les paules: elle me laissait faire.
-J'ai chaud, dit-elle en passant ses mains sur son
-front; et elle jeta par-dessus sa tte le fichu qui
-gnait mes caresses. Jusque-l tout allait on ne
-peut mieux. Je posai mes lvres sur sa gorge
-moiti dcouverte: elle ne fit pas encore de rsistance.</p>
-
-<p>&mdash;Mais je ne vois pas trop dans tout cela quel
-est le motif qui a manqu te faire croire la vertu
-un soir durant, Roderick, mon ami trs-cher!</p>
-
-<p>&mdash;Si tu ne m'avais interrompu, stupide botien
-que tu es, tu le saurais il y a longtemps. J'essayai
-plus: alors ce fut un combat dont tu n'as pas d'ides;
-elle me coulait entre les doigts comme une
-anguille, et il y avait dans sa physionomie une impression
-d'effroi si vraie, si nergique, qu'il tait
-impossible de le croire jou; elle tournait ses yeux
-avec un air d'angoisse, elle se tordait les mains, et
-me repoussait opinitrment: je n'avais jamais vu
-une aussi vigoureuse dfense.</p>
-
-<p>&mdash;O diable la vertu va-t-elle se nicher!</p>
-
-<p>&mdash;Cela dura une grande heure au moins. A la fin,
-puise de fatigue, elle tomba sur le bord de mon
-lit. J'en eus presque piti, et je fus tent de la laisser;
-mais, faisant rflexion que c'tait d'une piti
-de cette espce que les femmes vous ont le moins
-d'obligations, et ne voulant pas qu'elle me prt pour
-un imbcile, je revins l'assaut, et me servant d'un
-petit poignard que je porte toujours sur moi, je
-coupai le lacet de sa robe, et je parvins l'en dpouiller.
-Je vis alors qu'elle manquait d'une chose
-indispensable.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-tre, dit Thodore, n'avait-elle qu'un
-sein, comme la courtisane vnitienne dont parle
-J.-J. Rousseau?</p>
-
-<p>&mdash;Je te certifie qu'elle en avait bien deux.</p>
-
-<p>&mdash;Peut-tre tait-elle comme la femme de Thomas
-Svin, dont il est question dans Marot?</p>
-
-<p>&mdash;Aucunement: c'est une charmante et complte
-crature, seulement elle n'avait pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash;Elle n'avait pas de chemise.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! fit Thodore.</p>
-
-<p>&mdash;Pauvre ange! ajouta Roderick; tu penses bien
-que je lui donnai de quoi en acheter.</p>
-
-<p>&mdash;Voil un drle de dnoment.</p>
-
-<p>La morale de celle-ci est diffrente de celle de
-la caricature de Charlet; mais elle n'est pas mpriser,
-mes beaux jeunes mlancoliques, qui faites la
-cour aux femmes.</p>
-
-<p>O vous, qui attaquez une vertu, faites attention
-aux phases de la lune; tchez de savoir s'il y a longtemps
-ou non que votre desse a pris un bain; tchez
-de savoir si elle n'a pas de trous ses bas ce jour-l,
-cela est plus important que vous ne croyez. Si par
-hasard elle a remplac sa jarretire perdue par une
-ficelle, je vous conseille, en ami, de vous tenir tranquille,
-car fussiez-vous plus gmissant que la colombe
-au nid, fussiez-vous Lovelace ou Richelieu,
-vous perdriez vos peines.</p>
-
-<p>&mdash;Il me semble, Roderick, que nous devrions
-bien tcher de nous remettre sur nos chaises.</p>
-
-<p>&mdash;Pourquoi? restons par terre puisque nous y
-sommes: beaucoup de gens devraient suivre notre
-exemple: le monde n'en irait que mieux.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, reprit l'autre; d'ailleurs, cela est plus
-bachique et plus dvergond, cela a plus de caractre.
-Mais il me semble que tu avais commenc
-une dolance sur ta matresse trop vertueuse, et la
-conversation a furieusement driv depuis.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami, tu ne peux te faire une ide des
-tourments que j'endure, ne les ayant jamais prouvs
-par toi-mme. Ma matresse, comme j'ai dit,
-est la personne la plus confite en vertu qu'il y ait
-dans toute la chrtient. Je ne me souviens pas de lui
-avoir entendu dire oui quelque chose. Certainement,
-c'est une belle fille; ses cheveux sont blonds
-et de la plus belle nuance, elle a les yeux grands
-et doux, un front uni, un nez droit, sa bouche est
-irrprochable, ses dents sont blanches comme de la
-porcelaine. Mais je me suis surpris vingt fois la
-souhaiter moins parfaite ou autrement; j'aurais
-voulu un signe, un point noir sur cette peau si claire
-et si frache, un mplat plus capricieux dans ces
-lignes calmes et correctes; j'aurais voulu pouvoir
-allumer une paillette dans cet &oelig;il d'antilope, retrousser
-les coins de cette bouche antique, faire
-palpiter et vivre un peu ces longs cheveux si bien
-natts et si bien peigns. C'tait peine perdue; autant
-aurait valu pour moi serrer dans mes bras une
-des statues des Tuileries, ou tcher d'animer un
-mannequin.</p>
-
-<p>Ce n'est pas qu'elle ne m'aime pas, il y aurait de
-l'espoir; elle m'aime autant qu'elle peut aimer quelqu'un
-ou quelque chose. Je lui serais infidle ou je
-mourrais, je suis sr que cela lui ferait de la peine
-et qu'elle pleurerait; mais c'est tout, elle ne ferait
-pas une dmarche pour me ramener, elle ne s'arracherait
-pas un seul de ses cheveux: c'est un
-caractre froid, un temprament lymphatique qui
-ne s'meut de rien, qui ne prend plaisir rien,
-qui se laisse aller vivre, mais qui ne vit pas
-par lui-mme, quelque chose de morne et d'indolent
-qui est beau et se fait aimer, mais ne peut
-prendre sur soi de montrer de l'amour; une syrne
-glaciale, plus craindre que la plus chaude
-courtisane, car avec elle on n'est jamais satisfait:
-vous vous livrez tout entier, et elle ne livre rien.</p>
-
-<p>Mon pauvre Thodore, tu ne sais pas combien on
-est malheureux d'aimer quelqu'un qui n'a pas de
-vice; ce sont les vices de nos amis et de nos matresses
-qui nous attachent eux, car il nous donnent le
-moyen de les flatter et de leur tre agrable; vous
-vous faites le valet et le pourvoyeur d'un de leurs
-vices, vous vous rendez ncessaire, et c'est ainsi
-que se nouent les amitis les plus solides.</p>
-
-<p>Votre matresse est gourmande, elle aime les ptisseries
-dlicates et les vins les plus recherchs; vous
-satisfaites ses gots, un souper fin ajoute l'attrait
-d'un rendez-vous; elle est coquette, les bijoux, les
-chapeaux d'Herbault, ces mille riens charmants,
-hochets des grands enfants, qui valent si peu et cotent
-si cher, vous fournissent mille occasions de lui
-prouver votre amour.</p>
-
-<p>Elle aime les bals, les soires, le spectacle, la musique;
-bnissez le ciel! menez-la au bal, aux Italiens,
- l'Opra, partout. Vous aurez le bonheur de
-la voir heureuse, et c'en est un grand, un trs-grand.</p>
-
-<p>Quant Georgina, elle est incapable de distinguer
-une truffe d'une pomme de terre, et du vin de Tokay
-d'avec du vin de Brie.</p>
-
-<p>Elle dit que le bal la fatigue, elle n'a pas vingt
-ans; que les soires l'ennuient; la musique ne lui
-semble que du bruit, et elle ne prend aucun intrt
-au spectacle; quant sa mise, elle est d'une rigidit
-de quakeresse.</p>
-
-<p>&mdash;Ah ! c'est donc une idiote que ta Georgina?</p>
-
-<p>&mdash;Non, elle est ainsi; c'est un esprit droit et fin,
-mais sans lan, prosaque comme la vertu, car il
-n'y a que le vice qui soit potique. Supprimez l'adultre,
-l'inceste, le meurtre, adieu les drames,
-adieu les pomes et les romans! l'histoire des gens
-vertueux tient une ligne, les rgnes des bons rois
-tiennent une page.</p>
-
-<p>Aussi je souffre avec elle mort et martyre. J'ai
-beau chercher, je ne puis trouver de point impressionnable;
-chez elle, rien ne rpond. Je ne sais
-comment lui faire plaisir: elle est si froide, si prude,
-si chaste, si ddaigneuse et si polie en mme temps!
-Je ne l'ai jamais vue ni rire, ni biller; je ne lui ai jamais
-entendu dire une sottise, elle n'en fait pas plus
-qu'elle n'en dit, elle est d'une perfection dsesprante.</p>
-
-<p>Dans ces moments o tous les yeux sont baigns
-de larmes, o le c&oelig;ur semble vouloir s'lancer hors
-de la poitrine, ni cris, ni soupirs, ni treintes forcenes:
-on dirait qu'il ne s'agit pas d'elle. Elle vous
-regarde toujours avec son &oelig;il calme et bleu; son
-sein ne bat pas sous le vtre une pulsation de plus;
-elle ne rougit, ni ne plit. Si elle vous parle, c'est
-avec sa voix claire et perle, elle vous dit: Vous et
-Monsieur, et vous demande ce que vous avez. Une
-fois, aprs toute une nuit passe ensemble, lorsqu'
-l'instant de m'en aller je voulus lui donner mon
-baiser d'adieu, elle me dit trs-gravement, en relevant
-du doigt la dentelle quelque peu chiffonne de
-son bonnet?&mdash;Roderick, ne pourriez-vous pas
-m'aimer sans cela?</p>
-
-<p>Si jamais j'ai eu franchement envie de jeter quelqu'un
-par la fentre, c'est ma divinit, quand elle
-me fit cette belle observation.</p>
-
-<p>Jamais je n'ai pu la prendre en faute: j'ai eu beau
-l'pier, la guetter; je lui ai cherch querelle de
-mille manires, mais sans aucun succs. J'ai souvent
-essay de me brouiller avec elle pour me raccommoder
-ensuite, impossible!</p>
-
-<p>Elle vivrait bien, mme avec son mari.</p>
-
-<p>J'ai cent fois rsolu de la planter l; mais encore
-faut-il une espce de motif pour rompre, et je n'en
-ai pas; quand j'en aurais, ce serait encore la mme
-chose: elle me rend malheureux, elle me fait damner;
-mais je l'aime, peut-tre mme cause de
-cela.</p>
-
-<p>La seule chose qui m'tonne, c'est que j'aie pu
-parvenir tre son amant; je dois cela sa nonchalance
-et mon opinitret plutt qu' son amour.
-Peut-tre Dieu l'a-t-il permis, de peur qu'elle ne se
-ptrifit tout fait. Si je n'tais pas l pour la harceler
-et la tenir continuellement en haleine, la
-chose arriverait immanquablement avant qu'il soit
-peu. <i>Oim povero!</i> Au diable les femmes!</p>
-
-<p>&mdash;Moi, ma matresse est tout le contraire de la
-tienne; c'est du salptre, du vif-argent; elle va, elle
-vient, elle n'est jamais en repos et n'y laisse personne.
-Le vin, le jeu, la table, les chevaux, elle aime
-tout. Elle est brune et petite, elle mettrait un cent-suisse
-sur les dents; la moindre caresse la fait tomber
-en spasme, et elle veut qu'on la caresse toujours;
-elle est ardente, jalouse, imprieuse, se prend de
-dispute au moindre mot, et fait aller un homme
-comme un cheval de fiacre; et c'est ma matresse,
-moi le doux, le flegmatique, le pos. <i>Oim povero!</i>
-Je suis aussi en droit de me plaindre que toi. Au
-diable les femmes!</p>
-
-<p>&mdash;As-tu jamais entendu, reprit Roderick aprs
-un intervalle, le <i lang="la" xml:lang="la">Miserere</i> dans la chapelle Sixtine le
-jour de la Passion?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, rpondit Thodore, je l'ai entendu; ces
-voix de soprano sont d'un effet admirable.</p>
-
-<p>&mdash;Si nous changions notre voix de basse pour un
-contralto; que t'en semble, mon cher ami?</p>
-
-<p>&mdash;Tu es ivre, Roderick! Changeons plutt de
-matresse: moi ta blonde, toi ma brune.</p>
-
-<p>&mdash;Tope! c'est dit.</p>
-
-<p>Les deux amis se tournrent le dos, et ronflrent
-profondment.</p>
-
-<p>Un mois aprs l'change fait, ils se retrouvrent
-sous la mme table, et eurent une grande conversation
-qui finit comme celle-ci: <i>Oim povero!</i> Au diable
-les femmes!</p>
-
-<p>A dater de cette poque, ils se grisrent tous les
-jours, et s'en trouvrent on ne peut mieux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">ONUPHRIUS<br />
-<span class="xsmall">OU</span><br />
-<span class="small">LES VEXATIONS FANTASTIQUES</span><br />
-<span class="xsmall">D'UN ADMIRATEUR D'HOFFMANN</span></h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>Croyoit que nues feussent paelles d'arin, et que
-vessies feussent lanternes.</p>
-
-<p class="attr"><i>Gargantua</i>, liv. I, ch. <small>XI</small>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>&mdash;Kling, kling, kling!&mdash;Pas de rponse.&mdash;Est-ce
-qu'il n'y serait pas? dit la jeune fille.</p>
-
-<p>Elle tira une seconde fois le cordon de la sonnette;
-aucun bruit ne se fit entendre dans l'appartement:
-il n'y avait personne.</p>
-
-<p>&mdash;C'est trange!</p>
-
-<p>Elle se mordit la lvre, une rougeur de dpit
-passa de sa joue son front; elle se mit descendre
-les escaliers un un, bien lentement, comme
- regret, retournant la tte pour voir si la porte
-fatale s'ouvrait.&mdash;Rien.</p>
-
-<p>Au dtour de la rue, elle aperut de loin Onuphrius,
-qui marchait du ct du soleil, avec l'air le
-plus inoccup du monde, s'arrtant chaque carreau,
-regardant les chiens se battre et les polissons
-jouer au palet, lisant les inscriptions de la muraille,
-pelant les enseignes, comme un homme qui a une
-heure devant lui et n'a aucun besoin de se presser.</p>
-
-<p>Quand il fut auprs d'elle, l'bahissement lui fit
-carquiller les prunelles: il ne comptait gure la
-trouver l.</p>
-
-<p>&mdash;Quoi! c'est vous, dj!&mdash;Quelle heure est-il
-donc?</p>
-
-<p>&mdash;Dj! le mot est galant. Quant l'heure, vous
-devriez la savoir, et ce n'est gure moi vous
-l'apprendre, rpondit d'un ton boudeur la jeune
-fille, tout en prenant son bras; il est onze heures et
-demie.</p>
-
-<p>&mdash;Impossible, fit Onuphrius. Je viens de passer
-devant Saint-Paul, il n'tait que dix heures; il n'y
-a pas cinq minutes j'en mettrais la main au feu;
-je parie.</p>
-
-<p>&mdash;Ne mettez rien du tout et ne pariez pas, vous
-perdriez.</p>
-
-<p>Onuphrius s'entta; comme l'glise n'tait qu'
-une cinquantaine de pas, Jacintha, pour le convaincre,
-voulut bien aller jusque-l avec lui. Onuphrius
-tait triomphant. Quand ils furent devant le
-portail:&mdash;Eh bien! lui dit Jacintha.</p>
-
-<p>On et mis le soleil ou la lune en place du cadran
-qu'il n'et pas t plus stupfait. Il tait onze heures
-et demie passes; il tira son lorgnon, en essuya le
-verre avec son mouchoir, se frotta les yeux pour
-s'claircir la vue; l'aiguille ane allait rejoindre sa
-petite s&oelig;ur sur l'X de midi.</p>
-
-<p>&mdash;Midi! murmura-t-il entre ses dents; il faut
-que quelque diablotin se soit amus pousser ces
-aiguilles; c'est bien dix heures que j'ai vu!</p>
-
-<p>Jacintha tait bonne; elle n'insista pas, et reprit
-avec lui le chemin de son atelier, car Onuphrius
-tait peintre, et, en ce moment, faisait son portrait.
-Elle s'assit dans la pose convenue. Onuphrius alla
-chercher sa toile, qui tait tourne au mur, et la
-mit sur son chevalet.</p>
-
-<p>Au-dessus de la petite bouche de Jacintha, une
-main inconnue avait dessin une paire de moustaches
-qui eussent fait honneur un tambour-major.
-La colre de notre artiste, en voyant son esquisse
-ainsi barbouille, n'est pas difficile imaginer; il
-aurait crev la toile sans les exhortations de Jacintha.
-Il effaa donc comme il put ces insignes virils,
-non sans jurer plus d'une fois aprs le drle qui
-avait fait cette belle quipe; mais, quand il voulut
-se remettre peindre, ses pinceaux, quoiqu'il les
-et tremps dans l'huile, taient si roides et si hrisss,
-qu'il ne put s'en servir. Il fut oblig d'en envoyer
-chercher d'autres: en attendant qu'ils fussent
-arrivs, il se mit faire sur sa palette plusieurs
-tons qui lui manquaient.</p>
-
-<p>Autre tribulation. Les vessies taient dures
-comme si elles eussent renferm des balles de
-plomb; il avait beau les presser, il ne pouvait en
-faire sortir la couleur; ou bien elles clataient tout
-d'un coup comme de petites bombes, crachant
-droite, gauche, l'ocre, la laque ou le bitume.</p>
-
-<p>S'il et t seul, je crois qu'en dpit du premier
-commandement du Dcalogue, il aurait attest le
-nom du Seigneur plus d'une fois. Il se contint, les
-pinceaux arrivrent, il se mit l'&oelig;uvre; pendant
-une heure environ tout alla bien.</p>
-
-<p>Le sang commenait courir sous les chairs, les
-contours se dessinaient, les formes se modelaient,
-la lumire se dbrouillait de l'ombre, une moiti de
-la toile vivait dj.</p>
-
-<p>Les yeux surtout taient admirables; l'arc des
-sourcils tait parfaitement bien indiqu, et se fondait
-moelleusement vers les tempes en tons bleutres
-et velouts; l'ombre des cils adoucissait merveilleusement
-bien l'clatante blancheur de la corne,
-la prunelle regardait bien, l'iris et la pupille ne laissaient
-rien dsirer; il n'y manquait plus que ce
-petit diamant de lumire, cette paillette de jour que
-les peintres nomment point visuel.</p>
-
-<p>Pour l'enchsser dans son disque de jais (Jacintha
-avait les yeux noirs), il prit le plus fin, le plus mignon
-de ses pinceaux, trois poils pris la queue
-d'une martre zibeline.</p>
-
-<p>Il le trempa vers le sommet de sa palette dans le
-blanc d'argent qui s'levait, ct des ocres et des
-terres de Sienne, comme un piton couvert de neige
- ct de rochers noirs.</p>
-
-<p>Vous eussiez dit, voir trembler le point brillant
-au bout du pinceau, une gouttelette de rose au bout
-d'une aiguille; il allait le dposer sur la prunelle,
-quand un coup violent dans le coude fit dvier sa
-main, porter le point blanc dans les sourcils, et
-traner le parement de son habit sur la joue encore
-frache qu'il venait de terminer. Il se dtourna si
-brusquement cette nouvelle catastrophe, que son
-escabeau roula dix pas. Il ne vit personne. Si quelqu'un
-se ft trouv l par hasard, il l'aurait certainement
-tu.</p>
-
-<p>&mdash;C'est vraiment inconcevable! dit-il en lui-mme
-tout troubl; Jacintha, je ne me sens pas en
-train; nous ne ferons plus rien aujourd'hui.</p>
-
-<p>Jacintha, se leva pour sortir.</p>
-
-<p>Onuphrius voulut la retenir; il lui passa le bras
-autour du corps. La robe de Jacintha tait blanche;
-les doigts d'Onuphrius, qui n'avait pas song les
-essuyer, y firent un arc-en-ciel.</p>
-
-<p>&mdash;Maladroit! dit la petite, comme vous m'avez
-arrange! et ma tante qui ne veut pas que je vienne
-vous voir seule, qu'est-ce qu'elle va dire?</p>
-
-<p>&mdash;Tu changeras de robe, elle n'en verra rien.</p>
-
-<p>Et il l'embrassa. Jacintha ne s'y opposa pas.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous demain? dit-elle aprs un silence.</p>
-
-<p>&mdash;Moi, rien; et vous?</p>
-
-<p>&mdash;Je vais dner avec ma tante chez le vieux M. de ***,
-que vous connaissez, et j'y passerai peut-tre la soire.</p>
-
-<p>&mdash;J'y serai, dit Onuphrius; vous pouvez compter
-sur moi.</p>
-
-<p>&mdash;Ne venez pas plus tard que six heures; vous
-savez, ma tante est poltronne, et si nous ne trouvons
-pas chez M. de *** quelque galant chevalier pour
-nous reconduire, elle s'en ira avant la nuit tombe.</p>
-
-<p>&mdash;Bon, j'y serai cinq. A demain, Jacintha,
-demain.</p>
-
-<p>Et il se penchait sur la rampe pour regarder la
-svelte jeune fille qui s'en allait. Les derniers plis de
-sa robe disparurent sous l'arcade, et il rentra.</p>
-
-<p>Avant d'aller plus loin, quelques mots sur Onuphrius.
-C'tait un jeune homme de vingt vingt-deux
-ans, quoique au premier abord il part en
-avoir davantage. On distinguait ensuite travers ses
-traits blmes et fatigus quelque chose d'enfantin et
-de peu arrt, quelques formes de transition de l'adolescence
- la virilit. Ainsi tout le haut de la tte
-tait grave et rflchi comme un front de vieillard,
-tandis que la bouche tait peine noircie ses
-coins d'une ombre bleutre, et qu'un sourire jeune
-errait sur deux lvres d'un rose assez vif qui contrastait
-trangement avec la pleur des joues et du
-reste de la physionomie.</p>
-
-<p>Ainsi fait, Onuphrius ne pouvait manquer d'avoir
-l'air assez singulier, mais sa bizarrerie naturelle
-tait encore augmente par sa mise et sa coiffure.
-Ses cheveux, spars sur le front comme des cheveux
-de femme, descendaient symtriquement le
-long de ses tempes jusqu' ses paules, sans frisure
-aucune, aplatis et lustrs la mode gothique, comme
-on en voit aux anges de Giotto et de Cimabu.
-Une ample simarre de couleur obscure tombait
-plis roides et droits autour de son corps souple et
-mince, d'une manire toute dantesque. Il est vrai de
-dire qu'il ne sortait pas encore avec ce costume;
-mais c'tait la hardiesse plutt que l'envie qui lui
-manquait; car je n'ai pas besoin de vous le dire,
-Onuphrius tait Jeune-France et romantique forcen.</p>
-
-<p>Dans la rue, et il n'y allait pas souvent, pour ne
-pas tre oblig de se souiller de l'ignoble accoutrement
-bourgeois, ses mouvements taient heurts,
-saccads; ses gestes anguleux, comme s'ils eussent
-t produits par des ressorts d'acier; sa dmarche
-incertaine, entrecoupe d'lans subits, de zigzags, ou
-suspendue tout coup; ce qui, aux yeux de bien
-des gens, le faisait passer pour un fou ou du moins
-pour un original, ce qui ne vaut gure mieux.</p>
-
-<p>Onuphrius ne l'ignorait pas, et c'tait peut-tre ce
-qui lui faisait viter ce qu'on nomme le monde et
-donnait sa conversation un ton d'humeur et de
-causticit qui ne ressemblait pas mal de la vengeance;
-aussi, quand il tait forc de sortir de sa
-retraite, n'importe pour quel motif, il apportait
-dans la socit une gaucherie sans timidit, une
-absence de toute forme convenue, un ddain si parfait
-de ce qu'on y admire, qu'au bout de quelques minutes,
-avec trois ou quatre syllabes, il avait trouv
-moyen de se faire une meute d'ennemis acharns.</p>
-
-<p>Ce n'est pas qu'il ne ft trs-aimable lorsqu'il
-voulait, mais il ne le voulait pas souvent, et il rpondait
- ses amis qui lui en faisaient des reproches:
-A quoi bon? Car il avait des amis; pas beaucoup,
-deux ou trois au plus, mais qui l'aimaient de tout
-l'amour que lui refusaient les autres, qui l'aimaient
-comme des gens qui ont une injustice rparer.&mdash;A
-quoi bon? ceux qui sont dignes de moi et me comprennent
-ne s'arrtent pas cette corce noueuse:
-ils savent que la perle est cache dans une coquille
-grossire; les sots qui ne savent pas sont rebuts et
-s'loignent: o est le mal? Pour un fou, ce n'tait
-pas trop mal raisonn.</p>
-
-<p>Onuphrius, comme je l'ai dj dit, tait peintre,
-il tait de plus pote; il n'y avait gure moyen que
-sa cervelle en rchappt, et ce qui n'avait pas peu
-contribu l'entretenir dans cette exaltation fbrile,
-dont Jacintha n'tait pas toujours matresse, c'taient
-ses lectures. Il ne lisait que des lgendes
-merveilleuses et d'anciens romans de chevalerie,
-des posies mystiques, des traits de cabale, des
-ballades allemandes, des livres de sorcellerie et de
-dmonographie; avec cela il se faisait, au milieu
-du monde rel bourdonnant autour de lui, un monde
-d'extase et de vision o il tait donn bien peu
-d'entrer. Du dtail le plus commun et le plus positif,
-par l'habitude qu'il avait de chercher le ct surnaturel,
-il savait faire jaillir quelque chose de fantastique
-et d'inattendu. Vous l'auriez mis dans une
-chambre carre et blanchie la chaux sur toutes
-ses parois, et vitre de carreaux dpolis, il aurait t
-capable de voir quelque apparition trange tout aussi
-bien que dans un intrieur de Rembrandt inond
-d'ombres et illumin de fauves lueurs, tant les yeux
-de son me et de son corps avaient la facult de dranger
-les lignes les plus droites et de rendre compliques
-les choses les plus simples, peu prs
-comme les miroirs courbes ou facettes qui trahissent
-les objets qui leur sont prsents, et les font
-paratre grotesques ou terribles.</p>
-
-<p>Aussi Hoffmann et Jean-Paul le trouvrent admirablement
-dispos; ils achevrent eux deux ce que
-les lgendaires avaient commenc. L'imagination
-d'Onuphrius s'chauffa et se dprava de plus en plus,
-ses compositions peintes et crites s'en ressentirent,
-la griffe ou la queue du diable y perait toujours
-par quelque endroit, et sur la toile, ct de la tte
-suave et pure de Jacintha, grimaait fatalement
-quelque figure monstrueuse, fille de son cerveau en
-dlire.</p>
-
-<p>Il y avait deux ans qu'il avait fait la connaissance
-de Jacintha, et c'tait une poque de sa vie ou il
-tait si malheureux, que je ne souhaiterais pas d'autre
-supplice mon plus fier ennemi; il tait dans
-cette situation atroce o se trouve tout homme qui
-a invent quelque chose et qui ne rencontre personne
-pour y croire. Jacintha crut ce qu'il disait
-sur sa parole, car l'&oelig;uvre tait encore en lui, et il
-l'aima comme Christophe Colomb dut aimer le premier
-qui ne lui rit pas au nez lorsqu'il parla du
-nouveau monde qu'il avait devin. Jacintha l'aimait
-comme une mre aime son fils, et il se mlait son
-amour une piti profonde; car, elle excepte, qui
-l'aurait aim comme il fallait qu'il le ft?</p>
-
-<p>Qui l'et consol dans ses malheurs imaginaires,
-les seuls rels pour lui, qui ne vivait que d'imaginations?
-Qui l'et rassur, soutenu, exhort? Qui
-et calm cette exaltation maladive qui touchait la
-folie par plus d'un point, en la partageant plutt
-qu'en la combattant? Personne, coup sr.</p>
-
-<p>Et puis lui dire de quelle manire il pourrait la
-voir, lui donner elle-mme les rendez-vous, lui
-faire mille de ces avances que le monde condamne,
-l'embrasser de son propre mouvement, lui en fournir
-l'occasion quand elle la lui voyait chercher, une
-coquette ne l'et pas fait; mais elle savait combien
-tout cela cotait au pauvre Onuphrius, et elle lui en
-pargnait la peine.</p>
-
-<p>Aussi peu accoutum qu'il tait vivre de la vie
-relle, il ne savait comment s'y prendre pour mettre
-son ide en action, et il se faisait des monstres
-de la moindre chose.</p>
-
-<p>Ses longues mditations, ses voyages dans les
-mondes mtaphysiques ne lui avaient pas laiss le
-temps de s'occuper de celui-ci. Sa tte avait trente
-ans, son corps avait six mois; il avait si totalement
-nglig de dresser sa bte, que, si Jacintha et ses
-amis n'eussent pris soin de la diriger, elle et commis
-d'tranges bvues. En un mot, il fallait vivre
-pour lui, il lui fallait un intendant pour son corps,
-comme il en faut aux grands seigneurs pour leurs
-terres.</p>
-
-<p>Puis, je n'ose l'avouer qu'en tremblant, dans ce
-sicle d'incrdulit, cela pourrait faire passer mon
-pauvre ami pour un imbcile: il avait peur. De
-quoi? Je vous le donne deviner en cent; il avait
-peur du diable, des revenants, des esprits et de
-mille autres billeveses; du reste, il se moquait
-d'un homme, et de deux, comme vous d'un fantme.</p>
-
-<p>Le soir il ne se ft pas regard dans une glace
-pour un empire, de peur d'y voir autre chose que
-sa propre figure; il n'et pas fourr sa main sous
-son lit pour y prendre ses pantoufles ou quelque
-autre ustensile, parce qu'il craignait qu'une main
-froide et moite ne vnt au-devant de la sienne, et ne
-l'attirt dans la ruelle; ni jet les yeux dans les encoignures
-sombres, tremblant d'y apercevoir de petites
-ttes de vieilles ratatines emmanches sur des
-manches balai.</p>
-
-<p>Quand il tait seul dans son grand atelier, il voyait
-tourner autour de lui une ronde fantastique, le conseil
-Tusmann, le docteur Tabraccio, le digne Peregrinus
-Tyss, Crespel avec son violon et sa fille Antonia,
-l'inconnue de la maison dserte et toute la
-famille trange du chteau de Bohme; c'tait un
-sabbat complet, et il ne se ft pas fait prier pour
-avoir peur de son chat comme d'un autre Murr.</p>
-
-<p>Ds que Jacintha fut partie, il s'assit devant sa
-toile, et se prit rflchir sur ce qu'il appelait les
-vnements de la matine. Le cadran de Saint-Paul,
-les moustaches, les pinceaux durcis, les vessies creves,
-et surtout le point visuel, tout cela se reprsenta
- sa mmoire avec un air fantastique et surnaturel;
-il se creusa la tte pour y trouver une explication
-plausible; il btit l-dessus un volume in-octavo
-de suppositions les plus extravagantes, les plus
-invraisemblables qui soient jamais entres dans un
-cerveau malade. Aprs avoir longtemps cherch,
-ce qu'il rencontra de mieux, c'est que la chose tait
-tout fait inexplicable&hellip; moins que ce ne ft le
-diable en personne&hellip; Cette ide, dont il se moqua
-d'abord lui-mme, prit racine dans son esprit, et
-lui semblant moins ridicule mesure qu'il se familiarisait
-avec elle, il finit par en tre convaincu.</p>
-
-<p>Qu'y avait-il au fond de draisonnable dans cette
-supposition? L'existence du diable est prouve par
-les autorits les plus respectables, tout comme celle
-de Dieu. C'est mme un article de foi, et Onuphrius,
-pour s'empcher d'en douter, compulsa sur les registres
-de sa vaste mmoire tous les endroits des
-auteurs profanes ou sacrs dans lesquels on traite
-de cette matire importante.</p>
-
-<p>Le diable rde autour de l'homme; Jsus lui-mme
-n'a pas t l'abri de ses embches; la tentation
-de saint Antoine est populaire; Martin Luther
-fut aussi tourment par Satan, et, pour s'en dbarrasser,
-fut oblig de lui jeter son critoire la tte.
-On voit encore la tache d'encre sur le mur de la
-cellule.</p>
-
-<p>Il se rappela toutes les histoires d'obsessions, depuis
-le possd de la Bible jusqu'aux religieuses de
-Loudun; tous les livres de sorcellerie qu'il avait
-lus: Bodin, Delrio, Le Loyer, Bordelon, le <i>Monde
-invisible</i> de Bekker, l'<i>Infernalia</i>, les <i>Farfadets</i> de
-M. de Berbiguier de Terre-Neuve du Thym, le <i>Grand</i>
-et le <i>Petit Albert</i>, et tout ce qui lui parut obscur devint
-clair comme le jour: c'tait le diable qui avait
-fait avancer l'aiguille, qui avait mis des moustaches
- son portrait, chang le crin de ses brosses en fil
-d'archal et rempli ses vessies de poudre fulminante.
-Le coup dans le coude s'expliquait tout naturellement;
-mais quel intrt Belzbuth pouvait-il avoir
- le perscuter? tait-ce pour avoir son me? ce
-n'est pas la manire dont il s'y prend; enfin il se
-rappela qu'il avait fait, il n'y a pas bien longtemps,
-un tableau de saint Dunstan tenant le Diable par le
-nez avec des pincettes rouges; il ne douta pas que
-ce ne ft pour avoir t reprsent par lui dans une
-position aussi humiliante que le diable lui faisait
-ces petites niches. Le jour tombait, de longues ombres
-bizarres se dcoupaient sur le plancher de l'atelier.
-Cette ide grandissant dans sa tte, le frisson
-commenait lui courir le long du dos, et la peur
-l'aurait bientt pris, si un de ses amis n'et fait en
-entrant diversion toutes ses visions cornues. Il
-sortit avec lui, et comme personne au monde n'tait
-plus impressionnable, et que son ami tait gai, un
-essaim de penses foltres eut bientt chass ces
-rveries lugubres. Il oublia totalement ce qui tait
-arriv, ou, s'il s'en ressouvenait, il riait tout bas en
-lui-mme. Le lendemain il se remit l'&oelig;uvre. Il
-travailla trois ou quatre heures avec acharnement.
-Quoique Jacintha ft absente, ses traits taient si
-profondment gravs dans son c&oelig;ur, qu'il n'avait pas
-besoin d'elle pour terminer son portrait. Il tait presque
-fini, il n'y avait plus que deux ou trois dernires
-touches poser, et la signature mettre,
-quand une petite peluche, qui dansait avec ses
-frres les atomes dans un beau rayon jaune, par une
-fantaisie inexplicable, quitta tout coup sa lumineuse
-salle de bal, se dirigea en se dandinant vers
-la toile d'Onuphrius, et vint s'abattre sur un rehaut,
-qu'il venait de poser.</p>
-
-<p>Onuphrius retourna son pinceau, et avec le manche,
-l'enleva le plus dlicatement possible. Cependant
-il ne put le faire si lgrement qu'il ne dcouvrt
-le champ de la toile en emportant un peu de
-couleur. Il refit une teinte pour rparer le dommage:
-la teinte tait trop fonce, et faisait tache; il ne put
-rtablir l'harmonie qu'en remaniant tout le morceau;
-mais, en le faisant, il perdit son contour, et
-le nez devint aquilin, de presque la Roxelane qu'il
-tait, ce qui changea tout fait le caractre de la
-tte; ce n'tait plus Jacintha, mais bien une de ses
-amies avec qui elle s'tait brouille, parce qu'Onuphrius
-la trouvait jolie.</p>
-
-<p>L'ide du Diable revint Onuphrius cette mtamorphose
-trange; mais, en regardant plus attentivement,
-il vit que ce n'tait qu'un jeu de son imagination,
-et comme la journe s'avanait, il se leva
-et sortit pour rejoindre sa matresse chez M. de ***.
-Le cheval allait comme le vent: bientt Onuphrius
-vit poindre au dos de la colline la maison de M. de ***,
-blanche entre les marronniers. Comme la grande
-route faisait un dtour, il la quitta pour un chemin
-de traverse, un chemin creux qu'il connaissait trs-bien,
-o tout enfant il venait cueillir des mres et
-chasser aux hannetons.</p>
-
-<p>Il tait peu prs au milieu quand il se trouva
-derrire une charrette foin, que les dtours du
-sentier l'avaient empch d'apercevoir. Le chemin
-tait si troit, la charrette si large, qu'il tait impossible
-de passer devant: il remit son cheval au
-pas, esprant que la route, en s'largissant, lui permettrait
-un peu plus loin de le faire. Son esprance
-fut trompe; c'tait comme un mur qui reculait imperceptiblement.
-Il voulut retourner sur ses pas,
-une autre charrette de foin le suivait par derrire
-et le faisait prisonnier. Il eut un instant la pense
-d'escalader les bords du ravin, mais ils taient
-pic et couronns d'une haie vive; il fallut donc se
-rsigner: le temps coulait, les minutes lui semblaient
-des ternits, sa fureur tait au comble, ses
-artres palpitaient, son front tait perl de sueur.</p>
-
-<p>Une horloge la voix fle, celle du village voisin,
-sonna six heures; aussitt qu'elle eut fini, celle
-du chteau, dans un ton diffrent, sonna son tour;
-puis une autre, puis une autre encore; toutes les
-horloges de la banlieue d'abord successivement,
-ensuite toutes la fois. C'tait un tutti de cloches,
-un concerto de timbres flts, ronflants, glapissants,
-criards, un carillon vous fendre la tte. Les
-ides d'Onuphrius se confondirent, le vertige le prit.
-Les clochers s'inclinaient sur le chemin creux pour
-le regarder passer, ils le montraient au doigt, lui
-faisaient la nique et lui tendaient par drision leurs
-cadrans dont les aiguilles taient perpendiculaires.
-Les cloches lui tiraient la langue et lui faisaient la
-grimace, sonnant toujours les six coups maudits.
-Cela dura longtemps, six heures sonnrent ce jour-l
-jusqu' sept.</p>
-
-<p>Enfin, la voiture dboucha dans la plaine. Onuphrius
-enfona ses perons dans le ventre de son
-cheval: le jour tombait, on et dit que sa monture
-comprenait combien il lui tait important d'arriver.
-Ses pieds touchaient peine la terre, et, sans les
-aigrettes d'tincelles qui jaillissaient de loin en loin
-de quelque caillou heurt, on et pu croire qu'elle
-volait. Bientt une blanche cume enveloppa comme
-une housse d'argent son poitrail d'bne: il tait
-plus de sept heures quand Onuphrius arriva. Jacintha
-tait partie. M. de *** lui fit les plus grandes politesses,
-se mit causer littrature avec lui, et finit
-par lui proposer une partie de dames.</p>
-
-<p>Onuphrius ne put faire autrement que d'accepter,
-quoique toute espce de jeux, et en particulier
-celui-l, l'ennuyt mortellement. On apporta le damier.
-M. de *** prit les noires, Onuphrius les blanches:
-la partie commena. Les joueurs taient
-peu prs de mme force; il se passa quelque temps
-avant que la balance pencht d'un ct ou de l'autre.</p>
-
-<p>Tout coup elle tourna du ct du vieux gentilhomme;
-ses pions avanaient avec une inconcevable
-rapidit, sans qu'Onuphrius, malgr tous les efforts
-qu'il faisait, pt y apporter aucun obstacle. Proccup
-qu'il tait d'ides diaboliques, cela ne lui parut
-pas naturel; il redoubla donc d'attention, et
-finit par dcouvrir, ct du doigt dont il se servait
-pour remuer ses pions, un autre doigt maigre,
-noueux, termin par une griffe (que d'abord il avait
-pris pour l'ombre du sien), qui poussait ses dames
-sur la ligne blanche, tandis que celles de son adversaire
-dfilaient processionnellement sur la ligne
-noire. Il devint ple, ses cheveux se hrissrent sur
-sa tte. Cependant il remit ses pions en place, et
-continua de jouer. Il se persuada que ce n'tait que
-l'ombre, et, pour s'en convaincre, il changea la
-bougie de place: l'ombre passa de l'autre ct, et
-se projeta en sens inverse; mais le doigt griffe
-resta ferme son poste, dplaant les dames d'Onuphrius,
-et employant tous les moyens pour le faire
-perdre.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il n'y avait aucun doute avoir, le doigt
-tait orn d'un gros rubis. Onuphrius n'avait pas
-de bague.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! c'est trop fort! s'cria-t-il en donnant
-un grand coup de poing dans le damier et en
-se levant brusquement; vieux sclrat! vieux gredin!</p>
-
-<p>M. de ***, qui le connaissait d'enfance et qui attribuait
-cette algarade au dpit d'avoir perdu, se mit
- rire aux clats et lui offrir d'ironiques consolations.
-La colre et la terreur se disputaient l'me
-d'Onuphrius: il prit son chapeau et sortit.</p>
-
-<p>La nuit tait si noire qu'il fut oblig de mettre
-son cheval au pas. A peine une toile passait-elle
-et l le nez hors de sa mantille de nuages; les arbres
-de la route avaient l'air de grands spectres tendant
-les bras; de temps en temps un feu follet traversait
-le chemin, le vent ricanait dans les branches d'une
-faon singulire. L'heure s'avanait, et Onuphrius
-n'arrivait pas; cependant les fers de son cheval sonnant
-sur le pav montraient qu'il ne s'tait pas
-fourvoy.</p>
-
-<p>Une rafale dchira le brouillard, la lune reparut;
-mais, au lieu d'tre ronde, elle tait ovale. Onuphrius,
-en la considrant plus attentivement, vit
-qu'elle avait un serre-tte de taffetas noir, et qu'elle
-s'tait mis de la farine sur les joues; ses traits se
-dessinrent plus distinctement, et il reconnut n'en
-pouvoir douter, la figure blme et allonge de son
-ami intime Jean-Gaspard Debureau, le grand paillasse
-des Funambules, qui le regardait avec une
-expression indfinissable de malice et de bonhomie.</p>
-
-<p>Le ciel clignait aussi ses yeux bleus aux cils d'or,
-comme s'il et t d'intelligence; et, comme la
-clart des toiles on pouvait distinguer les objets, il
-entrevit quatre personnages de mauvaise mine, habills
-mi-partie rouge et noir, qui portaient quelque
-chose de blanchtre par les quatre coins, comme
-des gens qui changeraient un tapis de place: ils
-passrent rapidement ct de lui, et jetrent ce
-qu'ils portaient sous les pieds de son cheval. Onuphrius,
-malgr sa frayeur, n'eut pas de peine voir
-que c'tait le chemin qu'il avait dj parcouru, et
-que le Diable remettait devant lui pour lui faire pice.
-Il piqua des deux; son cheval fit une ruade et refusa
-d'avancer autrement qu'au pas; les quatre
-dmons continurent leur mange.</p>
-
-<p>Onuphrius vit que l'un d'eux avait au doigt un
-rubis pareil celui du doigt qui l'avait si fort effray
-sur le damier: l'identit du personnage n'tait plus
-douteuse. La terreur d'Onuphrius tait si grande,
-qu'il ne sentait plus, qu'il ne voyait ni n'entendait;
-ses dents claquaient comme dans la fivre,
-un rire convulsif tordait sa bouche. Une fois, il
-essaya de dire ses prires et de faire un signe de
-croix, il ne put en venir bout. La nuit s'coula
-ainsi.</p>
-
-<p>Enfin, une raie bleutre se dessina sur le bord
-du ciel: son cheval huma bruyamment par ses naseaux
-l'air balsamique du matin, le coq de la ferme
-voisine fit entendre sa voix grle et raille, les fantmes
-disparurent, le cheval prit de lui-mme le
-galop, et, au point du jour, Onuphrius se trouva
-devant la porte de son atelier.</p>
-
-<p>Harass de fatigue, il se jeta sur un divan et ne
-tarda pas s'endormir: son sommeil tait agit; le
-cauchemar lui avait mis le genou sur l'estomac. Il
-fit une multitude de rves incohrents, monstrueux,
-qui ne contriburent pas peu dranger sa raison
-dj branle. En voici un qui l'avait frapp, et qu'il
-m'a racont plusieurs fois depuis.</p>
-
-<p>J'tais dans une chambre qui n'tait pas la
-mienne ni celle d'aucun de mes amis, une chambre
-o je n'tais jamais venu, et que cependant je connaissais
-parfaitement bien: les jalousies taient
-fermes, les rideaux tirs; sur la table de nuit une
-ple veilleuse jetait sa lueur agonisante. On ne marchait
-que sur la pointe du pied, le doigt sur la bouche;
-des fioles, des tasses encombraient la chemine.
-Moi, j'tais au lit comme si j'eusse t malade, et
-pourtant je ne m'tais jamais mieux port. Les personnes
-qui traversaient l'appartement avaient un
-air triste et affair qui semblait extraordinaire.</p>
-
-<p>Jacintha tait la tte de mon lit, qui tenait sa
-petite main sur mon front, et se penchait vers moi
-pour couter si je respirais bien. De temps en temps
-une larme tombait de ses cils sur mes joues, et elle
-l'essuyait lgrement avec un baiser.</p>
-
-<p>Ses larmes me fendaient le c&oelig;ur, et j'aurais
-bien voulu la consoler; mais il m'tait impossible
-de faire le plus petit mouvement, ou d'articuler une
-seule syllabe: ma langue tait cloue mon palais,
-mon corps tait comme ptrifi.</p>
-
-<p>Un monsieur vtu de noir entra, me tta le pouls,
-hocha la tte d'un air dcourag, et dit tout haut:
-C'est fini! Alors Jacintha se prit sangloter,
-se tordre les mains, et donner toutes les dmonstrations
-de la plus violente douleur: tous ceux qui
-taient dans la chambre en firent autant. Ce fut un
-concert de pleurs et de soupirs apitoyer un roc.</p>
-
-<p>J'prouvais un secret plaisir d'tre regrett
-ainsi. On me prsenta une glace devant la bouche;
-je fis des efforts prodigieux pour la ternir de mon
-souffle, afin de montrer que je n'tais pas mort: je
-ne pus en venir bout. Aprs cette preuve on me
-jeta le drap par-dessus la tte; j'tais au dsespoir,
-je voyais bien qu'on me croyait trpass et que l'on
-allait m'enterrer tout vivant. Tout le monde sortit:
-il ne resta qu'un prtre qui marmotta des prires
-et qui finit par s'endormir.</p>
-
-<p>Le croque-mort vint qui me prit mesure d'une
-bire et d'un linceul; j'essayai encore de me remuer
-et de parler, ce fut inutile, un pouvoir invincible
-m'enchanait: force me fut de me rsigner. Je
-restai ainsi beaucoup de temps en proie aux plus
-douloureuses rflexions. Le croque-mort revint avec
-mes derniers vtements, les derniers de tout homme,
-la bire et le linceul: il n'y avait plus qu' m'en accoutrer.</p>
-
-<p>Il m'entortilla dans le drap, et se mit me
-coudre sans prcaution comme quelqu'un qui a hte
-d'en finir: la pointe de son aiguille m'entrait dans
-la peau, et me faisait des milliers de piqres; ma situation
-tait insupportable. Quand ce fut fait, un de
-ses camarades me prit par les pieds, lui par la tte,
-ils me dposrent dans la bote; elle tait un peu
-juste pour moi, de sorte qu'ils furent obligs de me
-donner de grands coups sur les genoux pour pouvoir
-enfoncer le couvercle.</p>
-
-<p>Ils en vinrent bout la fin, et l'on planta le
-premier clou. Cela faisait un bruit horrible. Le marteau
-rebondissait sur les planches, et j'en sentais le
-contre-coup. Tant que l'opration dura, je ne perdis
-pas tout fait l'esprance; mais au dernier clou je
-me sentis dfaillir, mon c&oelig;ur se serra, car je compris
-qu'il n'y avait plus rien de commun entre le
-monde et moi: ce dernier clou me rivait au nant
-pour toujours. Alors seulement je compris toute
-l'horreur de ma position.</p>
-
-<p>On m'emporta; le roulement sourd des roues
-m'apprit que j'tais dans le corbillard; car bien que
-je ne pusse manifester mon existence d'aucune manire,
-je n'tais priv d'aucun de mes sens. La voiture
-s'arrta, on retira le cercueil. J'tais l'glise,
-j'entendais parfaitement le chant nasillard des prtres,
-et je voyais briller travers les fentes de la
-bire la lueur jaune des cierges. La messe finie, on
-partit pour le cimetire; quand on me descendit
-dans la fosse, je ramassai toutes mes forces, et je
-crois que je parvins pousser un cri; mais le fracas
-de la terre qui roulait sur le cercueil le couvrit
-entirement: je me trouvais dans une obscurit palpable
-et compacte, plus noire que celle de la nuit.
-Du reste, je ne souffrais pas, corporellement du
-moins; quant mes souffrances morales, il faudrait
-un volume pour les analyser. L'ide que j'allais
-mourir de faim ou tre mang aux vers sans pouvoir
-l'empcher, se prsenta la premire; ensuite je
-pensai aux vnements de la veille, Jacintha, mon
-tableau qui aurait eu tant de succs au Salon,
-mon drame qui allait tre jou, une partie que
-j'avais projete avec mes camarades, un habit
-que mon tailleur devait me rapporter ce jour-l;
-que sais-je, moi? mille choses dont je n'aurais
-gure d m'inquiter; puis revenant Jacintha, je
-rflchis sur la manire dont elle s'tait conduite;
-je repassai chacun de ses gestes, chacune de ses
-paroles, dans ma mmoire; je crus me rappeler
-qu'il y avait quelque chose d'outr et d'affect dans
-ses larmes, dont je n'aurais pas d tre la dupe:
-cela me fit ressouvenir de plusieurs choses que j'avais
-totalement oublies; plusieurs dtails auxquels
-je n'avais pas pris garde, considrs sous un nouveau
-jour, me parurent d'une haute importance;
-des dmonstrations que j'aurais jur sincres me
-semblrent louches; il me revint dans l'esprit qu'un
-jeune homme, un espce de fat moiti cravate, moiti
-perons, lui avait autrefois fait la cour. Un soir,
-nous jouons ensemble, Jacintha m'avait appel
-du nom de ce jeune homme au lieu du mien, signe
-certain de proccupation; d'ailleurs je savais qu'elle
-en avait parl favorablement dans le monde plusieurs
-reprises, et comme de quelqu'un qui ne lui
-dplairait pas.</p>
-
-<p>Cette ide s'empara de moi, ma tte commena
- fermenter; je fis des rapprochements, des suppositions,
-des interprtations: comme on doit bien le
-penser, elles ne furent pas favorables Jacintha.
-Un sentiment inconnu se glissa dans mon c&oelig;ur, et
-m'apprit ce que c'tait que souffrir; je devins horriblement
-jaloux, et je ne doutai pas que ce ne ft
-Jacintha qui, de concert avec son amant, ne m'et
-fait enterrer tout vif pour se dbarrasser de moi.
-Je pensai que peut-tre en ce moment mme ils
-riaient gorge dploye du succs de leur stratagme,
-et que Jacintha livrait aux baisers de l'autre
-cette bouche qui m'avait jur tant de fois n'avoir
-jamais t touche par d'autres lvres que les
-miennes.</p>
-
-<p>A cette ide, j'entrai dans une fureur telle que
-je repris la facult de me mouvoir; je fis un soubresaut
-si violent, que je rompis d'un seul coup les
-coutures de mon linceul. Quand j'eus les jambes et
-les bras libres, je donnai de grands coups de coudes
-et de genoux au couvercle de la bire pour le
-faire sauter et aller tuer mon infidle aux bras de
-son lche et misrable galant. Sanglante drision,
-moi, enterr, je voulais donner la mort! Le poids
-norme de la terre qui pesait sur les planches rendit
-mes efforts inutiles. puis de fatigue, je retombai
-dans ma premire torpeur, mes articulations s'ossifirent:
-de nouveau je redevins cadavre. Mon agitation
-mentale se calma, je jugeai plus sainement
-les choses: les souvenirs de tout ce que la jeune
-femme avait fait pour moi, son dvouement, ses
-soins qui ne s'taient jamais dmentis, eurent bientt
-fait vanouir ces ridicules soupons.</p>
-
-<p>Ayant us tous mes sujets de mditation, et ne
-sachant comment tuer le temps, je me mis faire
-des vers; dans ma triste situation, ils ne pouvaient
-pas tre fort gais: ceux du nocturne Young et du spulcral
-Hervey ne sont que des bouffonneries, compars
- ceux-l. J'y dpeignais les sensations d'un
-homme conservant sous terre toutes les passions
-qu'il avait eues dessus, et j'intitulai cette rverie
-cadavreuse: <i>La vie dans la mort</i>. Un beau titre, sur
-ma foi! et ce qui me dsesprait, c'tait de ne pouvoir
-les rciter personne.</p>
-
-<p>J'avais peine termin la dernire strophe, que
-j'entendis piocher avec ardeur au-dessus de ma tte.
-Un rayon d'esprance illumina ma nuit. Les coups
-de pioche se rapprochaient rapidement. La joie que
-je ressentis ne fut pas de longue dure: les coups
-de pioche cessrent. Non, l'on ne peut rendre avec
-des mots humains l'angoisse abominable que j'prouvai
-en ce moment; la mort relle n'est rien en
-comparaison. Enfin j'entendis encore du bruit: les
-fossoyeurs, aprs s'tre reposs, avaient repris leur
-besogne. J'tais au ciel; je sentais ma dlivrance
-s'approcher. Le dessus du cercueil sauta. Je sentis
-l'air froid de la nuit. Cela me fit grand bien, car je
-commenais touffer. Cependant mon immobilit
-continuait; quoique vivant, j'avais toutes les apparences
-d'un mort. Deux hommes me saisirent:
-voyant les coutures du linceul rompues, ils changrent
-en ricanant quelques plaisanteries grossires,
-me chargrent sur leurs paules et m'emportrent.
-Tout en marchant ils chantonnaient
-demi-voix des couplets obscnes. Cela me fit penser
- la scne des fossoyeurs, dans <i>Hamlet</i>, et je me dis
-en moi-mme que Shakspeare tait un bien grand
-homme.</p>
-
-<p>Aprs m'avoir fait passer par bien des ruelles dtournes,
-ils entrrent dans une maison que je reconnus
-pour tre celle de mon mdecin; c'tait lui
-qui m'avait fait dterrer afin de savoir de quoi j'tais
-mort. On me dposa sur une table de marbre. Le
-docteur entra avec une trousse d'instruments; il les
-tala complaisamment sur une commode. A la vue
-de ces scalpels, de ces bistouris, de ces lancettes,
-de ces scies d'acier luisantes et polies, j'prouvai
-une frayeur horrible, car je compris qu'on allait me
-dissquer; mon me, qui jusque-l n'avait pas abandonn
-mon corps, n'hsita plus me quitter: au
-premier coup de scalpel elle tait tout fait dgage
-de ses entraves. Elle aimait mieux subir tous les dsagrments
-d'une intelligence dpossde de ses
-moyens de manifestation physique, que de partager
-avec mon corps ces effroyables tortures. D'ailleurs, il
-n'y avait plus esprance de le conserver, il allait tre
-mis en pices, et n'aurait pu servir grand'chose
-quand mme ce dchiqutement ne l'et pas tu
-tout de bon. Ne voulant pas assister au dpcement
-de sa chre enveloppe, mon me se hta de sortir.</p>
-
-<p>Elle traversa rapidement une enfilade de chambres,
-et se trouva sur l'escalier. Par habitude, je
-descendis les marches une une; mais j'avais besoin
-de me retenir, car je me sentais une lgret merveilleuse.
-J'avais beau me cramponner au sol, une
-force invincible m'attirait en haut; c'tait comme
-si j'eusse t attach un ballon gonfl de gaz: la
-terre fuyait mes pieds, je n'y touchais que par l'extrmit
-des orteils; je dis des orteils, car bien que
-je ne fusse qu'un pur esprit, j'avais conserv le sentiment
-des membres que je n'avais plus, peu prs
-comme un amput qui souffre de son bras ou de
-sa jambe absente. Lass de ces efforts pour rester
-dans une attitude normale, et, du reste, ayant fait
-rflexion que mon me immatrielle ne devait pas
-se voiturer d'un lieu l'autre par les mmes procds
-que ma misrable guenille de corps, je me
-laissai faire cet ascendant, et je commenai quitter
-terre sans pourtant m'lever trop, et me maintenant
-dans la rgion moyenne. Bientt je m'enhardis,
-et je volai tantt haut, tantt bas, comme si
-je n'eusse fait autre chose de ma vie. Il commenait
- faire jour: je montai, je montai, regardant aux
-vitres des mansardes des grisettes qui se levaient
-et faisaient leur toilette, me servant des chemines
-comme de tubes acoustiques pour entendre ce qu'on
-disait dans les appartements. Je dois dire que je ne
-vis rien de bien beau, et que je ne recueillis rien
-de piquant. M'accoutumant ces faons d'aller, je
-planai sans crainte dans l'air libre, au-dessus du
-brouillard, et je considrai de haut cette immense
-tendue de toits qu'on prendrait pour une mer fige
-au moment d'une tempte, ce chaos hriss de
-tuyaux, de flches, de dmes, de pignons, baign de
-brume et de fume, si beau, si pittoresque, que je
-ne regrettai pas d'avoir perdu mon corps. Le Louvre
-m'apparut blanc et noir, son fleuve ses pieds,
-ses jardins verts l'autre bout. La foule s'y portait;
-il y avait exposition: j'entrai. Les murailles flamboyaient
-diapres de peintures nouvelles, chamarres
-de cadres d'or richement sculpts. Les bourgeois
-allaient, venaient, se coudoyaient, se marchaient
-sur les pieds, ouvraient des yeux hbts, se
-consultaient les uns les autres comme des gens dont
-on n'a pas encore fait l'avis, et qui ne savent ce
-qu'ils doivent penser et dire. Dans la grand'salle,
-au milieu des tableaux de nos jeunes grands matres,
-Delacroix, Ingres, Decamps, j'aperus mon
-tableau, moi: la foule se serrait autour, c'tait un
-rugissement d'admiration; ceux qui taient derrire
-et ne voyaient rien criaient deux fois plus
-fort: Prodigieux! prodigieux! Mon tableau me sembla
- moi-mme beaucoup mieux qu'auparavant, et
-je me sentis saisi d'un profond respect pour ma
-propre personne. Cependant, toutes ces formules
-admiratives se mlait un nom qui n'tait pas le mien;
-je vis qu'il y avait l-dessous quelque supercherie.
-J'examinai la toile avec attention: un nom en petits
-caractres rouges tait crit l'un de ses coins.
-C'tait celui d'un de mes amis qui, me voyant mort,
-ne s'tait pas fait scrupule de s'approprier mon
-&oelig;uvre. Oh! alors, que je regrettai mon pauvre
-corps! Je ne pouvais ni parler, ni crire; je n'avais
-aucun moyen de rclamer ma gloire et de dmasquer
-l'infme plagiaire. Le c&oelig;ur navr, je me retirai
-tristement pour ne pas assister ce triomphe
-qui m'tait d. Je voulus voir Jacintha. J'allai chez
-elle, je ne la trouvai pas; je la cherchai vainement
-dans plusieurs maisons o je pensais qu'elle pourrait
-tre. Ennuy d'tre seul, quoiqu'il ft dj tard,
-l'envie me prit d'aller au spectacle; j'entrai la
-Porte-Saint-Martin, je fis rflexion que mon nouvel
-tat avait cela d'agrable que je passais partout sans
-payer. La pice finissait, c'tait la catastrophe. Dorval,
-l'&oelig;il sanglant, noye de larmes, les lvres
-bleues, les tempes livides, chevele, moiti nue,
-se tordait sur l'avant-scne deux pas de la rampe.
-Bocage, fatal et silencieux, se tenait debout dans le
-fond: tous les mouchoirs taient en jeu; les sanglots
-brisaient les corsets; un tonnerre d'applaudissements
-entrecoupait chaque rle de la tragdienne;
-le parterre, noir de ttes, houlait comme
-une mer; les loges se penchaient sur les galeries,
-les galeries sur le balcon. La toile tomba: je crus
-que la salle allait crouler: c'taient des battements
-de mains, des trpignements, des hurlements; or,
-cette pice tait ma pice: jugez! J'tais grand
-toucher le plafond. Le rideau se leva, on jeta cette
-foule le nom de l'auteur.</p>
-
-<p>Ce n'tait pas le mien, c'tait le nom de l'ami qui
-m'avait dj vol mon tableau. Les applaudissements
-redoublrent. On voulait traner l'auteur sur
-le thtre: le monstre tait dans une loge obscure
-avec Jacintha. Quand on proclama son nom, elle
-se jeta son cou, et lui appuya sur la bouche le
-baiser le plus enrag que jamais femme ait donn
- un homme. Plusieurs personnes la virent; elle
-ne rougit mme pas: elle tait si enivre, si folle et
-si fire de son succs, qu'elle se serait, je crois,
-prostitue lui dans cette loge et devant tout le
-monde. Plusieurs voix crirent: Le voil! le voil!
-Le drle prit un air modeste, et salua profondment.
-Le lustre, qui s'teignit, mis fin cette scne. Je
-n'essayerai pas de dcrire ce qui se passait dans
-moi; la jalousie, le mpris, l'indignation, se heurtaient
-dans mon me; c'tait un orage d'autant plus
-furieux que je n'avais aucun moyen de le mettre
-au dehors: la foule s'coula, je sortis du thtre;
-j'errai quelque temps dans la rue, ne sachant o
-aller. La promenade ne me rjouissait gure. Il
-sifflait une bise piquante: ma pauvre me, frileuse
-comme l'tait mon corps, grelottait et mourait de
-froid. Je rencontrai une fentre ouverte, j'entrai, rsolu
-de gter dans cette chambre jusqu'au lendemain.
-La fentre se ferma sur moi: j'aperus assis
-dans une grande bergre ramages un personnage
-des plus singuliers. C'tait un grand homme, maigre,
-sec, poudr frimas, la figure ride comme
-une vieille pomme, une norme paire de besicles
-cheval sur un matre-nez, baisant presque le menton.
-Une petite estafilade transversale, semblable
-une ouverture de tirelire, enfouie sous une infinit
-de plis et de poils roides comme des soies de sanglier,
-reprsentait tant bien que mal ce que nous
-appellerons une bouche, faute d'autre terme. Un antique
-habit noir, lim jusqu' la corde, blanc sur
-toutes les coutures, une veste d'toffe changeante,
-une culotte courte, des bas chins et des souliers
-boucles: voil pour le costume. A mon arrive, ce
-digne personnage se leva, et alla prendre dans une
-armoire deux brosses faites d'une manire spciale:
-je n'en pus deviner d'abord l'usage; il en prit une
-dans chaque main, et se mit parcourir la chambre
-avec une agilit surprenante comme s'il poursuivait
-quelqu'un, et choquant ses brosses l'une contre
-l'autre du ct des barbes; je compris alors que
-c'tait le fameux M. Berbiguier de Terre-Neuve du
-Thym, qui faisait la chasse aux farfadets; j'tais
-fort inquiet de ce qui allait arriver, il semblait
-que cet htroclite individu et la facult de voir
-l'invisible, il me suivait exactement, et j'avais toutes
-les peines du monde lui chapper. Enfin, il m'accula
-dans une encoignure, il brandit ses deux fatales
-brosses, des millions de dards me criblrent
-l'me, chaque crin faisait un trou, la douleur tait
-insoutenable: oubliant que je n'avais ni langue, ni
-poitrine, je fis de merveilleux efforts pour crier;
-et&hellip;</p>
-
-<p>Onuphrius en tait l de son rve lorsque j'entrai
-dans l'atelier: il criait effectivement pleine gorge;
-je le secouai, il se frotta les yeux et me regarda d'un
-air hbt; enfin il me reconnut, et me raconta,
-ne sachant trop s'il avait veill ou dormi, la srie de
-ses tribulations que l'on vient de lire; ce n'tait
-pas, hlas! les dernires qu'il devait prouver rellement
-ou non. Depuis cette nuit fatale, il resta
-dans un tat d'hallucination presque perptuel qui
-ne lui permettait pas de distinguer ses rveries d'avec
-le vrai. Pendant qu'il dormait, Jacintha avait
-envoy chercher le portrait; elle aurait bien voulu
-y aller elle-mme, mais sa robe tache l'avait trahie
-auprs de sa tante, dont elle n'avait pu tromper
-la surveillance.</p>
-
-<p>Onuphrius, on ne peut plus dsappoint de ce
-contre-temps, se jeta dans un fauteuil, et, les coudes
-sur la table, se prit tristement rflchir; ses regards
-flottaient devant lui sans se fixer particulirement
-sur rien: le hasard fit qu'ils tombrent sur
-une grande glace de Venise bordure de cristal,
-qui garnissait le fond de l'atelier; aucun rayon de
-jour ne venait s'y briser, aucun objet ne s'y rflchissait
-assez exactement pour que l'on pt en apercevoir
-les contours: cela faisait un espace vide dans
-la muraille, une fentre ouverte sur le nant, d'o
-l'esprit pouvait plonger dans les mondes imaginaires.
-Les prunelles d'Onuphrius fouillaient ce prisme
-profond et sombre, comme pour en faire jaillir quelque
-apparition. Il se pencha, il vit son reflet double,
-il pensa que c'tait une illusion d'optique; mais,
-en examinant plus attentivement, il trouva que le
-second reflet ne lui ressemblait en aucune faon; il
-crut que quelqu'un tait entr dans l'atelier sans
-qu'il l'et entendu: il se retourna. Personne. L'ombre
-continuait cependant se projeter dans la glace,
-c'tait un homme ple, ayant au doigt un gros rubis,
-pareil au mystrieux rubis qui avait jou un
-rle dans les fantasmagories de la nuit prcdente.
-Onuphrius commenait se sentir mal l'aise. Tout
- coup le reflet sortit de la glace, descendit dans
-la chambre, vint droit lui, le fora s'asseoir,
-et, malgr sa rsistance, lui enleva le dessus de la
-tte comme on ferait de la calotte d'un pt. L'opration
-finie, il mit le morceau dans sa poche, et s'en
-retourna par o il tait venu. Onuphrius, avant de
-le perdre tout fait de vue dans les profondeurs de
-la glace, apercevait encore une distance incommensurable
-son rubis qui brillait comme une comte.
-Du reste, cette espce de trpan ne lui avait
-fait aucun mal. Seulement, au bout de quelques
-minutes, il entendit un bourdonnement trange au-dessus
-de sa tte; il leva les yeux, et vit que c'taient
-ses ides qui, n'tant plus contenues par la
-vote du crne, s'chappaient en dsordre comme
-des oiseaux dont on ouvre la cage. Chaque idal de
-femme qu'il avait rv sortit avec son costume, son
-parler, son attitude (nous devons dire la louange
-d'Onuphrius qu'elles avaient l'air de s&oelig;urs jumelles
-de Jacintha), les hrones des romans qu'il avait
-projets; chacune de ces dames avait son cortge
-d'amants, les unes en cotte armorie du moyen ge,
-les autres en chapeaux et en robe de dix-huit cent
-trente-deux. Les types qu'il avait crs grandioses,
-grotesques ou monstrueux, les esquisses de ses tableaux
- faire, de toute nation et de tout temps, ses
-ides mtaphysiques sous la forme de petites bulles
-de savon, les rminiscences de ses lectures, tout
-cela sortit pendant une heure au moins: l'atelier
-en tait plein. Ces dames et ces messieurs se promenaient
-en long et en large sans se gner le moins
-du monde, causant, riant, se disputant, comme s'ils
-eussent t chez eux.</p>
-
-<p>Onuphrius, abasourdi, ne sachant o se mettre,
-ne trouva rien de mieux faire que de leur cder la
-place; lorsqu'il passa sous la porte, le concierge lui
-remit deux lettres; deux lettres de femmes, bleues,
-ambres, l'criture petite, le pli long, le cachet
-rose.</p>
-
-<p>La premire tait de Jacintha, elle tait conue
-ainsi:</p>
-
-<p>Monsieur, vous pouvez bien avoir mademoiselle
-de *** pour matresse si cela vous fait plaisir; quant
- moi, je ne veux plus l'tre, tout mon regret est
-de l'avoir t. Vous m'obligerez beaucoup de ne
-pas chercher me revoir.</p>
-
-<p>Onuphrius tait ananti; il comprit que c'tait la
-maudite ressemblance du portrait qui tait cause de
-tout; ne se sentant pas coupable, il espra qu'avec
-le temps tout s'claircirait son avantage. La seconde
-lettre tait une invitation de soire.</p>
-
-<p>&mdash;Bon! dit-il, j'irai, cela me distraira un peu et
-dissipera toutes ces vapeurs noires. L'heure vint; il
-s'habilla, la toilette fut longue; comme tous les artistes
-(quand ils ne sont pas sales faire peur),
-Onuphrius tait recherch dans sa mise, non que ce
-ft un fashionable, mais il cherchait donner nos
-pitoyables vtements un galbe pittoresque, une tournure
-moins prosaque. Il se modelait sur un beau
-Van Dyck qu'il avait dans son atelier, et vraiment
-il y ressemblait s'y mprendre. On et dit le portrait
-descendu du cadre ou la rflexion de la peinture
-dans un miroir.</p>
-
-<p>Il y avait beaucoup de monde; pour arriver la
-matresse de la maison il lui fallut fendre un flot de
-femmes, et ce ne fut pas sans froisser plus d'une
-dentelle, aplatir plus d'une manche, noircir plus
-d'un soulier, qu'il y put parvenir; aprs avoir
-chang les deux ou trois banalits d'usage, il tourna
-sur ses talons, et se mit chercher quelque figure
-amie dans toute cette cohue. Ne trouvant personne
-de connaissance, il s'tablit dans une causeuse
-l'embrasure d'une croise, d'o, demi cach par
-les rideaux, il pouvait voir sans tre vu, car depuis
-la fantastique vaporation de ses ides, il ne se souciait
-pas d'entrer en conversation; il se croyait stupide
-quoiqu'il n'en ft rien; le contact du monde
-l'avait remis dans la ralit.</p>
-
-<p>La soire tait des plus brillantes. Un coup d'&oelig;il
-magnifique! cela reluisait, chatoyait, scintillait;
-cela bourdonnait, papillonnait, tourbillonnait. Des
-gazes comme des ailes d'abeilles, des tulles, des
-crpes, des blondes, lams, ctels, onds, dcoups,
-dchiquets jour; toiles d'araigne, air fil,
-brouillard tissu; de l'or et de l'argent, de la soie
-et du velours, des paillettes, du clinquant, des fleurs,
-des plumes, des diamants et des perles; tous les
-crins vids, le luxe de tous les mondes contribution.
-Un beau tableau, sur ma foi! les girandoles
-de cristal tincelaient comme des toiles; des gerbes
-de lumire, des iris prismatiques s'chappaient
-des pierreries; les paules des femmes, lustres,
-satines, trempes d'une molle sueur, semblaient
-des agates ou des onyx dans l'eau; les yeux papillottaient,
-les gorges battaient la campagne, les mains
-s'treignaient, les ttes penchaient, les charpes
-allaient au vent, c'tait le beau moment; la musique
-touffe par les voix, les voix par le frlement
-des petits pieds sur le parquet et le frou frou des
-robes, tout cela formait une harmonie de fte, un
-bruissement joyeux enivrer le plus mlancolique,
- rendre fou tout autre qu'un fou.</p>
-
-<p>Pour Onuphrius, il n'y prenait pas garde, il songeait
- Jacintha.</p>
-
-<p>Tout coup son &oelig;il s'alluma, il avait vu quelque
-chose d'extraordinaire: un jeune homme qui venait
-d'entrer; il pouvait avoir vingt-cinq ans, un frac
-noir, le pantalon pareil, un gilet de velours rouge
-taill en pourpoint, des gants blancs, un binocle
-d'or, des cheveux en brosse, une barbe rousse la
-Saint-Maigrin, il n'y avait l rien d'trange, plusieurs
-merveilleux avaient le mme costume; ses
-traits taient parfaitement rguliers, son profil fin
-et correct et fait envie plus d'une petite-matresse,
-mais il y avait tant d'ironie dans cette bouche ple
-et mince, dont les coins fuyaient perptuellement
-sous l'ombre de leurs moustaches fauves, tant de
-mchancet dans cette prunelle qui flamboyait
-travers la glace du lorgnon comme l'&oelig;il d'un vampire,
-qu'il tait impossible de ne pas le distinguer
-entre mille.</p>
-
-<p>Il se dganta. Lord Byron ou Bonaparte se fussent
-honors de sa petite main aux doigts ronds et effils,
-si frle, si blanche, si transparente, qu'on et craint
-de la briser en la serrant; il portait un gros anneau
- l'index, le chaton tait le fatal rubis; il brillait
-d'un clat si vif, qu'il vous forait baisser les
-yeux.</p>
-
-<p>Un frisson courut dans les cheveux d'Onuphrius.</p>
-
-<p>La lumire des candlabres devint blafarde et
-verte; les yeux des femmes et les diamants s'teignirent;
-le rubis radieux tincelait seul au milieu
-du salon obscurci comme un soleil dans la brume.</p>
-
-<p>L'enivrement de la fte, la folie du bal taient au
-plus haut degr; personne, Onuphrius except, ne
-fit attention cette circonstance; ce singulier personnage
-se glissait comme une ombre entre les
-groupes, disant un mot celui-ci, donnant une
-poigne de main celui-l, saluant les femmes avec
-un air de respect drisoire et de galanterie exagre
-qui faisait rougir les unes et mordre les lvres
-aux autres; on et dit que son regard de lynx et de
-loup-cervier plongeait au profond de leur c&oelig;ur; un
-satanique ddain perait dans ses moindres mouvements,
-un imperceptible clignement d'&oelig;il, un pli
-du front, l'ondulation des sourcils, la prominence
-que conservait toujours sa lvre infrieure, mme
-dans son dtestable demi-sourire, tout trahissait en
-lui, malgr la politesse de ses manires et l'humilit
-de ses discours, des penses d'orgueil qu'il aurait
-voulu rprimer.</p>
-
-<p>Onuphrius, qui le couvait des yeux, ne savait que
-penser; s'il n'et pas t en si nombreuse compagnie,
-il aurait eu grand'peur.</p>
-
-<p>Il s'imagina mme un instant reconnatre le personnage
-qui lui avait enlev le dessus de la tte;
-mais il se convainquit bientt que c'tait une erreur.
-Plusieurs personnes s'approchrent, la conversation
-s'engagea; la persuasion o il tait qu'il
-n'avait plus d'ides les lui tait effectivement; infrieur
- lui-mme, il tait au niveau des autres; on le
-trouva charmant et beaucoup plus spirituel qu'
-l'ordinaire. Le tourbillon emporta ses interlocuteurs,
-il resta seul; ses ides prirent un autre cours;
-il oublia le bal, l'inconnu, le bruit lui-mme et tout,
-il tait cent lieues.</p>
-
-<p>Un doigt se posa sur son paule, il tressaillit
-comme s'il se ft rveill en sursaut. Il vit devant
-lui madame de ***, qui depuis un quart d'heure
-se tenait debout sans pouvoir attirer son attention.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! monsieur, quoi pensez-vous donc?
-A moi, peut-tre?</p>
-
-<p>&mdash;A rien, je vous jure.</p>
-
-<p>Il se leva, madame de *** prit son bras; ils firent
-quelques tours. Aprs plusieurs propos:</p>
-
-<p>&mdash;J'ai une grce vous demander.</p>
-
-<p>&mdash;Parlez, vous savez bien que je ne suis pas cruel
-surtout avec vous.</p>
-
-<p>&mdash;Rcitez ces dames la pice de vers que vous
-m'avez dite l'autre jour, je leur en ai parl, elles
-meurent d'envie de l'entendre.</p>
-
-<p>A cette proposition, le front d'Onuphrius se rembrunit,
-il rpondit par un <i>non</i> bien accentu; madame
-de *** insista comme les femmes savent insister.
-Onuphrius rsista autant qu'il le fallait pour se
-justifier ses propres yeux de ce qu'il appelait une
-faiblesse, et finit par cder, quoique d'assez mauvaise
-grce.</p>
-
-<p>Madame de ***, triomphante, le tenant par le bout
-du doigt pour qu'il ne pt s'esquiver, l'amena au
-milieu du cercle, et lui lcha la main; la main
-tomba comme si elle et t morte. Onuphrius, dcontenanc,
-promenait autour de lui des regards
-mornes et effars comme un taureau sauvage que
-le picador vient de lancer dans le cirque. Le dandy
- barbe rouge tait l, retroussant ses moustaches
-et considrant Onuphrius d'un air de mchancet
-satisfaite. Pour faire cesser cette situation pnible,
-madame de *** lui fit signe de commencer. Il exposa
-le sujet de sa pice, et en dit le titre d'une voix
-assez mal assure. Le bourdonnement cessa, les
-chuchotements se turent, on se disposa couter,
-un grand silence se fit.</p>
-
-<p>Onuphrius tait debout, la main sur le dos d'un
-fauteuil qui lui servait comme de tribune. Le dandy
-vint se placer tout ct, si prs qu'il le touchait;
-quand il vit qu'Onuphrius allait ouvrir la bouche,
-il tira de sa poche une spatule d'argent et un rseau
-de gaze, emmanch l'un de ses bouts d'une petite
-baguette d'bne; la spatule tait charge d'une
-substance mousseuse et rostre, assez semblable
-la crme qui remplit les meringues, qu'Onuphrius
-reconnut aussitt pour des vers de Dorat, de Boufflers,
-de Bernis et de M. le chevalier de Pezay, rduits
- l'tat de bouillie ou de glatine. Le rseau
-tait vide.</p>
-
-<p>Onuphrius, craignant que le dandy ne lui jout
-quelque tour, changea le fauteuil de place, et s'assit
-dedans; l'homme aux yeux verts vint se planter
-juste derrire lui; ne pouvant plus reculer, Onuphrius
-commena. A peine la dernire syllabe du
-premier vers s'tait-elle envole de sa lvre, que le
-dandy, allongeant son rseau avec une dextrit
-merveilleuse, la saisit au vol, et l'intercepta avant
-que le son et le temps de parvenir l'oreille de
-l'assemble; et puis, brandissant sa spatule, il lui
-fourra dans la bouche une cuillere de son insipide
-mlange. Onuphrius et bien voulu s'arrter ou se
-sauver; mais une chane magique le clouait au fauteuil.
-Il lui fallut continuer et cracher cette odieuse
-mixture en friperies mythologiques et en madrigaux
-quintessencis. Le mange se renouvelait chaque
-vers; personne, cependant, n'avait l'air de s'en
-apercevoir.</p>
-
-<p>Les penses neuves, les belles rimes d'Onuphrius,
-diapres de mille couleurs romantiques, se dbattaient
-et sautelaient dans la rsille comme des poissons dans
-un filet ou des papillons sous un mouchoir.</p>
-
-<p>Le pauvre pote tait la torture, des gouttes de
-sueur ruisselaient de ses tempes. Quand tout fut
-fini, le dandy prit dlicatement les rimes et les penses
-d'Onuphrius par les ailes et les serra dans son
-portefeuille.</p>
-
-<p>&mdash;Bien, trs-bien, dirent quelques hommes potes
-ou artistes en se rapprochant d'Onuphrius, un dlicieux
-pastiche, un admirable pastel, du Watteau
-tout pur, de la rgence s'y tromper, des mouches,
-de la poudre et du fard, comment diable as-tu fait
-pour grimer ainsi ta posie? C'est d'un rococo admirable;
-bravo, bravo, d'honneur, une plaisanterie
-fort spirituelle! Quelques dames l'entourrent et
-dirent aussi: Dlicieux? en ricanant d'une manire
- montrer qu'elles taient au-dessus de semblables
-bagatelles quoique au fond du c&oelig;ur elles trouvassent
-cela charmant et se fussent trs-fort accommodes
-d'une pareille posie pour leur consommation particulire.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes tous des brigands! s'cria Onuphrius
-d'une voix de tonnerre en renversant sur le plateau
-le verre d'eau sucre qu'on lui prsentait. C'est un
-coup mont, une mystification complte; vous m'avez
-fait venir ici pour tre le jouet du Diable, oui,
-de Satan en personne, ajouta-t-il en dsignant du
-doigt le fashionable gilet carlate.</p>
-
-<p>Aprs cette algarade, il enfona son chapeau sur
-ses yeux et sortit sans saluer.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment, dit le jeune homme en refourrant
-sous les basques de son habit une demie-aune de
-queue velue qui venait de s'chapper et qui se droulait
-en frtillant, me prendre pour le diable,
-l'invention est plaisante! Dcidment, ce pauvre
-Onuphrius est fou. Me ferez-vous l'honneur de danser
-cette contredanse avec moi, mademoiselle? reprit-il,
-un instant aprs, en baisant la main d'une
-anglique crature de quinze ans, blonde et nacre,
-un idal de Lawrence.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu, oui, dit la jeune fille avec son
-sourire ingnu, levant ses longues paupires soyeuses
-laissant nager vers lui ses beaux yeux couleur du
-ciel.</p>
-
-<p>Au mot Dieu, un long jet sulfureux s'chappa
-du rubis, la pleur du rprouv doubla; la jeune
-fille n'en vit rien; et quand elle l'aurait vu? elle
-l'aimait!</p>
-
-<p>Quand Onuphrius fut dans la rue, il se mit
-courir de toutes ses forces; il avait la fivre, il dlirait,
-il parcourut au hasard une infinit de ruelles
-et de passages. Le ciel tait orageux, les girouettes
-grinaient, les volets battaient les murs, les marteaux
-des portes retentissaient, les vitrages s'teignaient
-successivement; le roulement des voitures
-se perdait dans le lointain, quelques pitons attards
-longeaient les maisons, quelques filles de joie
-tranaient leurs robes de gaze dans la boue; les rverbres,
-bercs par le vent, jetaient des lueurs
-rouges et cheveles sur les ruisseaux gonfls de
-pluie; les oreilles d'Onuphrius tintaient; toutes les
-rumeurs touffes de la nuit, le ronflement d'une
-ville qui dort, l'aboi d'un chien, le miaulement d'un
-matou, le son de la goutte d'eau tombant du toit, le
-quart sonnant l'horloge gothique, les lamentations
-de la bise, tous ces bruits du silence agitaient convulsivement
-ses fibres, tendues rompre par les
-vnements de la soire. Chaque lanterne tait un
-&oelig;il sanglant qui l'espionnait; il croyait voir grouiller
-dans l'ombre des formes sans nom, pulluler sous
-ses pieds des reptiles immondes; il entendait des
-ricanements diaboliques, des chuchotements mystrieux.
-Les maisons valsaient autour de lui; le pav
-ondait, le ciel s'abaissait comme une coupole dont
-on aurait bris les colonnes; les nuages couraient,
-couraient, couraient, comme si le Diable les et
-emports; une grande cocarde tricolore avait remplac
-la lune. Les rues et les ruelles s'en allaient
-bras dessus bras dessous, caquetant comme de
-vieilles portires; il en passa beaucoup de la sorte.
-La maison de madame de *** passa. On sortait du bal,
-il y avait encombrement la porte; on jurait, on
-appelait les quipages. Le jeune homme au rseau
-descendit; il donnait le bras une dame; cette
-dame n'tait autre que Jacintha; le marchepied de
-la voiture s'abaissa, le dandy lui prsenta la main;
-ils montrent; la fureur d'Onuphrius tait au comble;
-dcid claircir cette affaire, il croisa ses
-bras sur sa poitrine, et se planta au milieu du chemin.
-Le cocher fit claquer son fouet, une myriade
-d'tincelles jaillit du pied des chevaux. Ils partirent
-au galop; le cocher cria: Gare! il ne se drangea
-pas: les chevaux taient lancs trop fort pour
-qu'on pt les retenir. Jacintha poussa un cri;
-Onuphrius crut que c'tait fait de lui; mais chevaux,
-cocher, voiture, n'taient qu'une vapeur que
-son corps divisa comme l'arche d'un pont fait d'une
-masse d'eau qui se rejoint ensuite. Les morceaux du
-fantastique quipage se runirent quelques pas
-derrire lui, et la voiture continua rouler comme
-s'il ne ft rien arriv. Onuphrius, atterr, la suivit
-des yeux: il entrevit Jacintha, qui, ayant lev le
-store, le regardait d'un air triste et doux, et le dandy
- barbe rouge qui riait comme une hyne; un angle
-de la rue l'empcha d'en voir davantage; inond
-de sueur, pantelant, crott jusqu' l'chine, ple,
-harass de fatigue et vieilli de dix ans, Onuphrius
-regagna pniblement le logis. Il faisait grand jour
-comme la veille; en mettant le pied sur le seuil il
-tomba vanoui. Il ne sortit de sa pmoison qu'au
-bout d'une heure; une fivre furieuse y succda.
-Sachant Onuphrius en danger, Jacintha oublia bien
-vite sa jalousie et sa promesse de ne plus le voir;
-elle vint s'tablir au chevet de son lit, et lui prodigua
-les soins et les caresses les plus tendres. Il ne
-la reconnaissait pas; huit jours se passrent ainsi;
-la fivre diminua; son corps se rtablit, mais non
-pas sa raison; il s'imaginait que le Diable lui avait
-escamot son corps, se fondant sur ce qu'il n'avait
-rien senti lorsque la voiture lui avait pass dessus.</p>
-
-<p>L'histoire de Pierre Schlemil, dont le diable
-avait pris l'ombre; celle de la nuit de Saint-Sylvestre,
-o un homme perd son reflet, lui revinrent en
-mmoire; il s'obstinait ne pas voir son image
-dans les glaces et son ombre sur le plancher, chose
-toute naturelle, puisqu'il n'tait qu'une substance
-impalpable; on avait beau le frapper, le pincer,
-pour lui dmontrer le contraire, il tait dans un tat
-de somnambulisme et de catalepsie qui ne lui permettait
-pas de sentir mme les baisers de Jacintha.</p>
-
-<p>La lumire s'tait teinte dans la lampe; cette
-belle imagination, surexcite par des moyens factices,
-s'tait use en de vaines dbauches; force
-d'tre spectateur de son existence, Onuphrius avait
-oubli celle des autres, et les liens qui le rattachaient
-au monde s'taient briss un un.</p>
-
-<p>Sorti de l'arche du rel, il s'tait lanc dans les
-profondeurs nbuleuses de la fantaisie et de la mtaphysique;
-mais il n'avait pu revenir avec le rameau
-d'olive; il n'avait pas rencontr la terre sche
-o poser le pied et n'avait pas su retrouver le chemin
-par o il tait venu; il ne put, quand le vertige
-le prit d'tre si haut et si loin, redescendre comme
-il l'aurait souhait, et renouer avec le monde positif.
-Il et t capable, sans cette tendance funeste,
-d'tre le plus grand des potes; il ne fut que le plus
-singulier des fous. Pour avoir trop regard sa vie
-la loupe, car son fantastique, il le prenait presque
-toujours dans les vnements ordinaires, il lui arriva
-ce qui arrive ces gens qui aperoivent, l'aide
-du microscope, des vers dans les aliments les plus
-sains, des serpents dans les liqueurs les plus limpides.
-Ils n'osent plus manger; la chose la plus naturelle,
-grossie par son imagination, lui paraissait
-monstrueuse.</p>
-
-<p>M. le docteur Esquirol fit, l'anne passe, un tableau
-statistique de la folie.</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td>Fous</td> <td>par amour</td>
-<td>Hommes</td> <td class="r">2</td>
-<td>Femmes</td> <td class="r">60</td></tr>
-<tr><td class="c">&mdash;</td> <td>par dvotion</td>
-<td class="c">&mdash;</td> <td class="r">6</td>
-<td class="c">&mdash;</td> <td class="r">20</td></tr>
-<tr><td class="c">&mdash;</td> <td>par politique</td>
-<td class="c">&mdash;</td> <td class="r">48</td>
-<td class="c">&mdash;</td> <td class="r">3</td></tr>
-<tr><td class="c">&mdash;</td> <td>perte de fortune</td>
-<td class="c">&mdash;</td> <td class="r">27</td>
-<td class="c">&mdash;</td> <td class="r">24</td></tr>
-<tr><td colspan="2">Pour cause inconnue</td>
-<td class="c">&mdash;</td> <td class="r">1</td>
-<td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-</table>
-<p>Celui-l, c'est notre pauvre ami.</p>
-
-<p>Et Jacintha? Ma foi elle pleura quinze jours, fut
-triste quinze autres, et, au bout d'un mois, elle prit
-plusieurs amants, cinq ou six, je crois, pour faire
-la monnaie d'Onuphrius; un an aprs, elle l'avait
-totalement oubli, et ne se souvenait mme plus de
-son nom. N'est-ce pas, lecteur, que cette fin est
-bien commune pour une histoire extraordinaire?
-Prenez-la ou laissez-la, je me couperais la gorge
-plutt que de mentir d'une syllabe.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">DANIEL JOVARD<br />
-<span class="xsmall">OU</span><br />
-<span class="small">LA CONVERSION D'UN CLASSIQUE</span></h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quel saint transport m'agite, et quel est mon dlire!</div>
-<div class="verse">Un souffle a fait vibrer les cordes de ma lyre;</div>
-<div class="verse">O Muses, chastes s&oelig;urs, et toi, grand Apollon,</div>
-<div class="verse">Daignez guider mes pas dans le sacr vallon!</div>
-<div class="verse">Soutenez mon essor, faites couler ma veine,</div>
-<div class="verse">Je veux boire longs traits les eaux de l'Hyppocrne,</div>
-<div class="verse">Et, couch sur leurs bords, au pied des myrtes verts,</div>
-<div class="verse">Occuper les chos redire mes vers.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Daniel Jovard</span>, <i>avant sa conversion</i>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Par l'enfer! je me sens un immense dsir</div>
-<div class="verse">De broyer sous mes dents sa chair, et de saisir,</div>
-<div class="verse">Avec quelque lambeau de sa peau bleue et verte,</div>
-<div class="verse">Son c&oelig;ur demi-pourri dans sa poitrine ouverte.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><i>Le mme</i> <span class="sc">Daniel Jovard</span>, <i>aprs sa conversion</i>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>J'ai connu et je connais encore un digne jeune
-homme, nomm de son nom Daniel Jovard, et non
-autrement, ce dont il est bien fch; car, pour peu
-qu'on prononce la gasconne <i>b</i> pour <i>v</i>, ces deux infortunes
-syllabes produisent une pithte assez peu
-flatteuse.</p>
-
-<p>Le pre qui lui transmit ce malheureux nom tait
-quincaillier, et tenait boutique dans une des rues
-troites qui se dgorgent dans la rue Saint-Denis.
-Comme il avait amass un petit pcule vendre du
-fil d'archal pour les sonnettes et des sonnettes pour
-le fil d'archal, comme il tait parvenu en outre, au
-grade de sergent dans la garde nationale d'alors, et
-qu'il menaait de devenir lecteur, il crut qu'il tait
-de sa dignit d'homme tabli, de sergent en fonction
-et d'lecteur en expectative, de faire donner,
-comme il appelait cela, la plus brilllante (trois <i>lll</i>)
-ducation au petit Daniel Jovard, hritier prsomptif
-de tant de prrogatives avenues ou venir.</p>
-
-<p>Il est vrai qu'il tait difficile de trouver quelque
-chose de plus prodigieux, au dire de ses pre et
-mre, que le jeune Daniel Jovard. Nous, qui ne le
-voyons pas comme eux au prisme favorable de la
-paternit, nous dirons que c'tait un gros garon
-joufflu, bon enfant dans la plus large tendue du
-mot, que ses ennemis auraient t embarrasss de
-calomnier, et dont ses amis auraient eu grand'peine
- faire l'loge. Il n'tait ni laid ni beau, il avait deux
-yeux avec des sourcils par-dessus, le nez au milieu
-de la figure, la bouche dessous et le menton ensuite;
-il avait deux oreilles ni plus ni moins, des cheveux
-d'une couleur quelconque. Dire qu'il avait bonne
-tournure, ce serait mentir; dire qu'il avait mauvaise
-tournure, ce serait mentir aussi. Il n'avait
-pas de tournure lui, il avait celle de tout le monde:
-c'tait le reprsentant de la foule, le type du non-type,
-et rien n'tait plus facile que de le prendre
-pour un autre.</p>
-
-<p>Son costume n'avait rien de remarquable, rien
-d'accrochant l'&oelig;il; il lui servait seulement n'tre
-pas nu. D'lgance, de grce et de <span lang="en" xml:lang="en">fashion</span>, il n'en
-faut pas parler; ce sont lettres closes dans cette
-partie du monde non encore civilis qu'on appelle
-rue Saint-Denis.</p>
-
-<p>Il portait une cravate blanche de mousseline, un
-col de chemise qui lui guillotinait majestueusement
-les oreilles de son double triangle de toile empese,
-un gilet de poil de chvre jaune serin coup chle,
-un chapeau plus large du haut que du bas, un habit
-bleu barbeau, un pantalon gris de fer laissant voir
-les chevilles, des souliers lacs et des gants de peau
-de daim. Pour ses bas, je dois avouer qu'ils taient
-bleus, et si l'on s'tonnait du choix de cette teinte,
-je dirais sans dtour que c'taient les bas de son
-trousseau de collge qu'il finissait d'user.</p>
-
-<p>Il avait une montre au bout d'une chane de
-mtal, au lieu d'avoir comme doit faire tout bon viveur,
-au bout d'une lgante tresse de soie, une
-reconnaissance du Mont-de-Pit figurant la montre
-engage.</p>
-
-<p>Toutes ses classes, il les avait faites les unes aprs
-les autres; il avait, selon l'usage doubl sa rhtorique,
-il avait fait autant de pensums, donn et
-reu autant de coups de poing qu'un autre. Je vous
-le peindrai en un mot: il tait fort en thme; du
-latin et du grec, il n'en savait pas plus que vous et
-moi, et en outre, il savait assez mal le franais.</p>
-
-<p>Vous voyez que c'tait un personnage de haute
-esprance que le jeune Daniel Jovard.</p>
-
-<p>Avec de l'tude et du travail, il aurait pu devenir
-un charmant commis voyageur et un dlicieux second
-clerc d'avou.</p>
-
-<p>Il tait voltairien en diable, de mme que monsieur
-son pre, l'homme tabli, le sergent, l'lecteur,
-le propritaire. Il avait lu en cachette au collge
-<i>la Pucelle</i> et <i>la Guerre des Dieux</i>, <i>les Ruines de
-Volney</i> et autres livres semblables: c'est pourquoi il
-tait esprit fort comme M. de Jouy, et prtrophobe
-comme M. Fontan. <i>Le Constitutionnel</i> n'avait pas
-plus peur que lui des jsuites en robe courte ou
-longue; il en voyait partout. En littrature, il tait
-aussi avanc qu'en politique et en religion. Il ne disait
-pas M. Nicolas Boileau, mais Boileau tout court;
-il vous aurait srieusement affirm que les romantiques
-avaient dans autour du buste de Racine
-aprs le succs d'<i>Hernani</i>; s'il avait pris du tabac,
-il l'aurait infailliblement pris dans une tabatire
-Touquet; il trouvait que guerrier tait une fort
-bonne rime laurier et s'accommodait assez de gloire
-suivi ou prcd de victoire; en sa qualit de Franais
-n malin, il aimait principalement le vaudeville
-et l'opra-comique, genre national, comme
-disent les feuilletons: il aimait fort aussi le gigot
-l'ail et la tragdie en cinq actes.</p>
-
-<p>Il faisait beau, les dimanches soir, l'entendre
-tonner dans l'arrire-boutique de M. Jovard, contre
-les corrupteurs du got, les novateurs rtrogrades
-(Daniel Jovard florissait en 1828), les Welches, les
-Vandales, les Goths, Ostrogoths, Visigoths, etc., qui
-voulaient nous ramener la barbarie, la fodalit,
-et changer la langue des grands matres pour un
-jargon hybride et inintelligible; il faisait encore bien
-plus beau voir la mine bahie de son pre et de sa
-mre, du voisin et de la voisine.</p>
-
-<p>Cet excellent Daniel Jovard! il aurait plutt ni
-l'existence de Montmartre que celle du Parnasse; il
-aurait plutt ni la virginit de sa petite cousine,
-dont, suivant l'usage, il tait fort pris, que la virginit
-d'une seule des neuf Muses. Bon jeune
-homme! je ne sais pas quoi il ne croyait pas, tout
-esprit fort qu'il tait. Il est vrai qu'il ne croyait pas
-en Dieu; mais, en revanche, il croyait Jupiter, en
-M. Arnault et en M. Baour mmement; il croyait au
-quatrain du marquis de Saint-Aulaire, la jeunesse
-des ingnuits du thtre, aux conversions de
-M. Jay, il croyait jusqu'aux promesses des arracheurs
-de dents et des porte-couronnes.</p>
-
-<p>Il tait impossible d'tre plus fossile et antdiluvien
-qu'il ne l'tait. S'il avait fait un livre, et qu'il
-lui et accol une prface, il aurait demand pardon
- genoux au public de la libert grande, il et
-dit ces faibles essais, ces vagues esquisses, ces timides
-prludes; car, outre les croyances que nous
-venons de mentionner, il croyait encore au public
-et la postrit.</p>
-
-<p>Pour terminer cette longue analyse psychologique
-et donner une ide complte de l'homme, nous dirons
-qu'il chantait fort joliment <i>Fleuve du Tage</i> et
-<i>Femme sensible</i>, qu'il dclamait le rcit de Thramne
-aussi bien que la barbe de M. Desmousseaux,
-qu'il dessinait avec un grand succs le nez du Jupiter
-olympien, et jouait trs-agrablement au loto.</p>
-
-<p>Dans ces occupations charmantes et patriarcales,
-les jours de M. Daniel Jovard, tissus de soie et d'or
-(vieux style), s'coulaient semblables l'un l'autre;
-il n'avait ni vague l'me, ni passion d'homme
-dans sa poitrine d'homme; il n'avait pas encore
-demand de genoux de femme pour poser son front
-de gnie. Il mangeait, buvait, dormait, digrait, et
-s'acquittait classiquement de toutes les fonctions
-de la vie: personne n'aurait pu pressentir, sous
-cette corce grossire, le grand homme futur.</p>
-
-<p>Mais une tincelle suffit pour mettre le feu une
-barrique de poudre; le jeune Achille s'veilla la
-vue d'une pe: voici comment s'veilla le gnie de
-l'illustre Daniel Jovard.</p>
-
-<p>Il tait all voir aux Franais, pour se former le
-got et s'purer la diction, je ne sais plus quelle
-pice; c'est--dire je sais fort bien laquelle, mais je
-ne le dirai pas, de peur de dsigner trop exactement
-les personnages, et il tait assis, lui trentime, sur
-une des banquettes du parterre, repli en lui-mme
-et attentif comme un provincial.</p>
-
-<p>Dans l'entr'acte, ayant essuy soigneusement sa
-grosse lorgnette paternelle, recouverte de chagrin
-et cercle de corne fondue, il se mit passer en revue
-les rares spectateurs dissmins et l dans
-les loges et les galeries.</p>
-
-<p>A l'avant-scne, un jeune merveilleux, agitant
-avec nonchalance un binocle d'or maill, se prlassait
-et se pavanait sans se soucier aucunement
-de toutes les lorgnettes braques sur lui.</p>
-
-<p>Sa mise tait des plus excentriques et des plus
-recherches. Un habit de coupe singulire, hardiment
-dbraill et doubl de velours, laissait voir
-un gilet d'une couleur clatante, et taill en manire
-de pourpoint; un pantalon noir collant dessinait
-exactement ses hanches; une chane d'or, pareille
- un ordre de chevalerie, chatoyait sur sa poitrine;
-sa tte sortait immdiatement de sa cravate
-de satin, sans le lisr blanc, de rigueur cette
-poque.</p>
-
-<p>On aurait dit un portrait de Franois Porbus. Les
-cheveux rass la Henri III, la barbe en ventail,
-les sourcils trousss vers la tempe, la main longue
-et blanche, avec une large chevalire ouvre la
-gothique, rien n'y manquait, l'illusion tait des
-plus compltes.</p>
-
-<p>Aprs avoir longtemps hsit, tant cet accoutrement
-lui donnait une physionomie diffrente de
-celle qu'il lui avait connue jadis, Daniel Jovard comprit
-que ce jeune homme fashionable n'tait autre
-que Ferdinand de C***, avec qui il avait t au collge.</p>
-
-<p>Lecteur, je vous vois d'ici faire une moue d'un
-pied en avant, et crier l'invraisemblance. Vous direz
-qu'il est draisonnable de jucher dans une avant-scne
-des Franais un beau de la nouvelle cole, et
-cela un jour de reprsentation classique. Vous direz
-que c'est le besoin de le faire voir mon hros Daniel
-Jovard qui m'a fait employer ce ressort forc. Vous
-direz plusieurs choses et beaucoup d'autres.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">Mais&hellip; foi de gentilhomme,</div>
-<div class="verse">Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.</div>
-</div>
-
-<p>Car je tiens dans une des pochettes de ma logique,
-pour vous la jeter au nez, la plus excellente raison
-qui ait jamais t allgue par un homme ayant
-tort.</p>
-
-<p>Voici donc le motif triomphant pour lequel Ferdinand
-de C*** se trouvait aux Franais ce soir-l.</p>
-
-<p>Ferdinand avait pour matresse une dona Sol,
-sous la tutelle <i>d'un bon seigneur caduc, vnrable et
-jaloux</i>, qu'il ne pouvait voir que difficilement et
-dans de continuelles apprhensions de surprise.</p>
-
-<p>Or, il lui avait donn rendez-vous au Thtre-Franais,
-comme le lieu le plus solitaire et le moins
-frquent qui ft dans les cinq parties du monde,
-la Polynsie y comprise, la terrasse des Feuillants
-et le bois des marronniers du ct de l'eau, tant si
-europennement reconnus comme lieux solitaires,
-que l'on n'y peut faire trois pas sans marcher sur
-les pieds de quelqu'un, et sans heurter du coude un
-groupe sentimental.</p>
-
-<p>Je vous assure que je n'ai pas d'autre raison
-vous donner que celle-l, et que je n'en chercherai
-pas une seconde; vous aurez donc l'extrme obligeance
-de vous en contenter.</p>
-
-<p>Donc continuons cette vridique et singulire histoire.
-Le merveilleux sortit pendant l'entr'acte, le
-trs-ordinaire Daniel Jovard sortit aussi; les merveilleux
-et les ordinaires, les grands hommes et les
-cuistres font souvent les mmes choses. Le hasard
-fit qu'ils se rencontrrent au foyer. Daniel Jovard
-salua Ferdinand le premier, et s'avana vers lui;
-quand Ferdinand aperut ce nouveau paysan du
-Danube, il hsita un instant, et fut prs de pirouetter
-sur ses talons pour n'tre pas oblig de le reconnatre;
-mais un regard jet autour de lui l'ayant
-assur de la profonde solitude du foyer, il se rsigna,
-et attendit son ancien camarade de pied ferme;
-c'est une des plus belles actions de la vie de Ferdinand
-de C***.</p>
-
-<p>Aprs quelques paroles changes, ils en vinrent
-naturellement parler de la pice qu'on reprsentait.
-Daniel Jovard l'admirait bnvolement, et il fut
-on ne peut pas plus surpris de voir que son ami Ferdinand
-de C***, en qui il avait toujours eu grande
-confiance, tait d'une opinion tout fait diffrente
-de la sienne.</p>
-
-<p>&mdash;Mon trs-cher, lui dit-il, c'est plus que faux-toupet,
-c'est empire, c'est perruque, c'est rococo,
-c'est pompadour; il faut tre momie ou fossile,
-membre de l'Institut ou fouille de Pompi pour
-trouver du plaisir de pareilles billeveses. Cela
-est d'un froid geler les jets d'eau en l'air; ces
-grands dgingands d'hexamtres qui s'en vont bras
-dessus bras dessous, comme des invalides qui s'en
-reviennent de la guinguette, l'un portant l'autre et
-nous portant le tout, sont vraiment quelque chose
-de bien torcheculatif, comme dirait Rabelais; ces
-grands dadais de substantifs avec leurs adjectifs qui
-les suivent comme des ombres, ces bgueules de priphrases
-avec les sous-priphrases qui leur portent
-la queue ont bonne grce venir faire la belle
-jambe travers les passions et les situations du
-drame, et puis ces conjurs qui s'amusent brailler
- tue-tte sous le portique du tyran qui a garde de
-ne rien entendre, ces princes et ces princesses
-flanqus chacun de leur confident, ce coup de poignard
-et ce rcit final en beaux vers peigns acadmiquement,
-tout cela n'est-il pas trangement misrable
-et ennuyeux faire biller les murailles?</p>
-
-<p>&mdash;Et Aristote et Boileau et les bustes? objecta
-timidement Daniel Jovard.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! ils ont travaill pour leur temps; s'ils revenaient
-au monde aujourd'hui, ils feraient probablement
-l'inverse de ce qu'ils ont fait; ils sont morts
-et enterrs comme Malbrouck et bien d'autres qui
-les valent, et dont il n'est plus question; qu'ils dorment
-comme ils nous font dormir, ce sont de grands
-hommes, je ne m'y oppose pas. Ils ont pip les niais
-de leur poque avec du sucre, ceux de maintenant
-aiment le poivre; va pour le poivre: voil tout le
-secret des littratures. Trinc! c'est le mot de la
-dive bouteille et la rsolution de toute chose; boire,
-manger, c'est le but; le reste n'est qu'un moyen:
-qu'on y arrive par la tragdie ou le drame, n'importe,
-mais la tragdie n'a plus cours. A cela, tu me
-diras qu'on peut tre savetier ou marchand d'allumettes,
-que c'est plus honorable et plus sr; j'en
-conviens, mais enfin tout le monde ne peut pas
-l'tre, et puis il faut un apprentissage: l'tat d'auteur
-est le seul pour lequel il n'en faille pas, il
-suffit de ne gure savoir le franais et trs-peu l'orthographe.
-Voulez-vous faire un livre? prenez plusieurs
-livres; ceci diffre essentiellement de la
-<i>Cuisinire bourgeoise</i>, qui dit: Voulez-vous un civet?
-prenez un livre. Vous dtachez un feuillet ici, un
-feuillet l, vous faites une prface et une post-face,
-vous prenez un pseudonyme, vous dites que vous
-tes mort de consomption ou que vous vous tes
-lav la cervelle avec du plomb, vous servez chaud,
-et vous escamotez le plus joli petit succs qu'il soit
-possible de voir. Une chose qu'il faut soigner, ce
-sont les pigraphes. Vous en mettez en anglais, en
-allemand, en espagnol, en arabe; si vous pouvez
-vous en procurer une en chinois, cela fera un effet
-merveilleux, et, sans tre Panurge, vous vous trouverez
-insensiblement possesseur d'une mignonne
-rputation d'rudit et de polyglotte, qu'il ne tiendra
-qu' vous d'exploiter. Tout cela te surprend, et tu
-ouvres des yeux comme des portes cochres. Dbonnaire
-et naf comme tu l'es, tu croyais bourgeoisement
-qu'il ne s'agissait que de faire son &oelig;uvre avec
-conscience; tu n'as pas oubli le <i lang="la" xml:lang="la">nonum prematur
-in annum</i> et le vingt fois sur le mtier remettez
-votre ouvrage; ce n'est plus cela: on broche en
-trois semaines un volume qu'on lit en une heure
-et qu'on oublie en un quart d'heure. Mais tu rimaillais,
- ce qu'il me semble, quand tu tais au collge.
-Tu dois rimailler encore; c'est une de ces habitudes
-qui ne se perdent pas plus que celle du tabac,
-du jeu et des filles.</p>
-
-<p>Ici M. Daniel Jovard rougit virginalement; Ferdinand,
-qui s'en aperut, continua ainsi:</p>
-
-<p>&mdash;Je sais bien qu'il est toujours humiliant de s'entendre
-accuser de posie, ou tout au moins de versification,
-et qu'on n'aime pas voir dvoiler ses
-turpitudes. Mais, puisque cela est, il faut tirer
-parti de ta honte et tcher de la monnoyer en beaux
-et bons cus. Nous et les catins, nous vivons sur le
-public, et notre mtier a de grands rapports. Notre
-but commun est de lui pomper son argent par
-toutes les cajoleries et les mignardises imaginables;
-il y a des paillards pudibonds qui ont besoin qu'on
-les raccroche, et qui passent et repassent vingt fois
-devant la porte d'un mauvais lieu sans oser y entrer;
-il faut les tirer par la manche et leur dire:
-Montez. Il y a des lecteurs irrsolus et flottants qui
-ont besoin d'tre relancs chez eux par nos entremetteurs
-(ce sont les journaux), qui leur vantent la
-beaut du livre et la nouveaut du genre, et qui les
-poussent par les paules dans le lupanar des libraires;
-en un mot il faut savoir se faire mousser, et souffler
-soi-mme son ballon&hellip;</p>
-
-<p>La sonnette annona qu'on levait le rideau. Ferdinand
-jeta sa carte Daniel Jovard, et s'esquiva en
-l'invitant le venir voir. Un instant aprs, sa
-desse vint le rejoindre dans son avant-scne, ils
-levrent les stores et&hellip; Mais c'est l'histoire de
-Jovard et non celle de Ferdinand que nous avons
-promise au lecteur.</p>
-
-<p>Le spectacle fini, Daniel s'en retourna la boutique
-paternelle, mais non pas tel qu'il en tait
-sorti. Pauvre jeune homme! il s'en tait all
-avec une foi et des principes; il revint branl,
-flottant, mettant en doute ses plus graves convictions.</p>
-
-<p>Il ne dormit pas de la nuit; il se tournait et se
-retournait comme une carpe sur le gril. Toutes les
-choses qu'il avait adores jusqu' ce jour, il venait
-de les entendre traiter lgrement et avec drision;
-il tait exactement dans la mme situation qu'un
-sminariste bien niais et bien dvot, qui aurait entendu
-un athe disserter sur la religion. Les discours
-de Ferdinand avaient veill en lui ces germes
-hrtiques de rvolte et d'incrdulit qui sommeillent
-au fond de chaque conscience. Comme les enfants
- qui l'on fait croire qu'ils naissent dans les
-feuilles de chou, et dont la jeune imagination se
-porte aux plus grands excs, quand ils sentent
-qu'ils ont t la dupe d'une fiction, de classique
-pudibond qu'il avait t et qu'il tait encore la veille,
-il devint par raction le plus forcen Jeune-France,
-le plus endiabl romantique qui ait jamais travaill
-sous le lustre d'<i>Hernani</i>. Chaque mot de la conversation
-de Ferdinand avait ouvert de nouvelles perspectives
-dans son esprit, et, quoiqu'il ne se rendt
-pas bien compte de ce qu'il voyait l'horizon, il
-n'en tait pas moins persuad que c'tait le Chanaan
-potique, o jusqu'alors il ne lui avait pas
-t donn d'entrer. Dans la plus grande perplexit
-d'me que l'on puisse imaginer, il attendit impatiemment
-que l'Aurore aux doigts de rose ouvrt
-les portes de l'Orient; enfin l'amante de Cphale fit
-luire un ple rayon travers les carreaux jaunes et
-enfums de la chambre de notre hros. Pour la premire
-fois de sa vie il tait distrait. On servit le djeuner.
-Il avala de travers, et jeta d'un seul trait
-sa tasse de chocolat sur sa ctelette trs-sommairement
-mche. Le pre et la mre Jovard en furent
-on ne peut plus tonns, car la mastication et la digestion
-taient les deux choses qui occupaient par-dessus
-les autres leur illustre progniture. Le papa
-sourit d'un air malicieux et goguenard, d'un sourire
-d'homme tabli, de sergent et d'lecteur, et
-conclut ce que le petit Daniel tait dcidment
-amoureux.</p>
-
-<p>O Daniel! vois comme ds le premier pas tu es
-avanc dans la carrire; tu n'es dj plus compris
-et te voil en position d'tre pote lgiaque! Pour
-la premire fois on a pens quelque chose de toi, et
-l'on n'a pas pens juste. O grand homme! l'on te
-croit amoureux d'une passementire ou tout au plus
-d'une marchande de modes, et c'est de la Gloire
-que tu es amoureux! Tu planes dj au-dessus de
-ces vils bourgeois de toute la hauteur de ton gnie,
-comme un aigle au-dessus d'une basse-cour! Tu
-peux ds prsent t'appeler artiste, il y a maintenant
-pour toi un <i lang="la" xml:lang="la">profanum vulgus</i>.</p>
-
-<p>Ds qu'il pensa qu'il tait heure convenable, il
-dirigea ses pas vers la demeure de son ami. Quoiqu'il
-ft onze heures, il n'tait pas lev, ce qui surprit
-infiniment notre naf jeune homme. En l'attendant,
-il passa en revue l'ameublement de la pice
-o il se trouvait; c'taient des meubles Louis XIII
-et de forme bizarre, des pots du Japon, des tapisseries
- ramage, des armes trangres, des aquarelles
-fantastiques reprsentant des rondes du
-sabbat et des scnes de Faust, et des infinits d'objets
-incongrus dont Daniel Jovard n'avait jamais
-souponn l'existence et ne pouvait deviner l'usage;
-des dagues, des pipes, des narghils, des blagues
-tabac et mille autres momeries; car, cette poque,
-Daniel croyait religieusement que les poignards
-taient dfendus par la police, et qu'il n'y
-avait que les marins qui pussent fumer sans se compromettre.
-On le fit entrer. Ferdinand tait envelopp
-d'une robe de chambre de lampas antique
-sem de dragons et de mandarins prenant du th;
-ses pieds, chausss de pantoufles brodes de dessins
-baroques, taient appuys sur le marbre blanc
-de la chemine, de faon qu'il tait assis peu prs
-sur la tte. Il fumait nonchalamment une petite cigarette
-espagnole. Aprs avoir donn une poigne
-de main son camarade, il prit quelques brins
-d'un tabac blond et dor contenu dans une bote de
-laque, les entoura d'une feuille de papel qu'il dtacha
-de son carnet, et remit le tout au candide Daniel,
-qui n'osa pas refuser. Le pauvre Jovard, qui
-n'avait jamais fum de sa vie, pleurait comme une
-cruche revenant de la fontaine, et avalait patriarcalement
-toute la fume. Il crachait et ternuait
-chaque minute, et l'on et dit un singe prenant
-mdecine, voir les plaisantes contorsions qu'il
-faisait. Quand il eut fini, Ferdinand l'engagea bisser;
-mais il n'y russit pas, et la conversation revint
-au sujet de la veille, la littrature. En ce
-temps-l on parlait littrature comme on parle aujourd'hui
-politique, et comme autrefois on parlait
-pluie et beau temps. Il faut toujours une espce
-de sujet, un canevas quelconque pour broder ses
-ides.</p>
-
-<p>En ce temps-l, on tait possd d'une rage de proslytisme
-qui vous aurait fait prcher jusqu' votre
-porteur d'eau, et l'on vit de jeunes hommes employer
- disserter le temps d'un rendez-vous qu'ils
-auraient pu employer toute autre chose. C'est ce
-qui explique comment le dandy, le fashionable Ferdinand
-de C*** ne ddaigna pas user trois ou quatre
-heures de son prcieux temps catchiser son
-ancien et obscur camarade de collge. En quelques
-phrases, il lui dvoila tous les arcanes du mtier,
-et le fit passer derrire la toile ds la premire
-sance; il lui apprit avoir un air moyen ge, il lui
-enseigna les moyens de se donner de la tournure
-et du caractre, il lui rvla le sens intime de l'argot
-en usage cette semaine-l; il lui dit ce que c'tait
-que ficelle, chic, galbe, art, artiste et artistique;
-il lui apprit ce que voulait dire cartonn, gay,
-damn; il lui ouvrit un vaste rpertoire de formules
-admiratives et rprobatives: phosphorescent,
-transcendantal, pyramidal, stupfiant, foudroyant,
-annihilant, et mille autres qu'il serait fastidieux de
-rapporter ici; il lui fit voir l'chelle ascendante et
-descendante de l'esprit humain: comment vingt
-ans l'on tait Jeune-France, Beau jeune mlancolique
-jusqu' vingt-cinq ans, et Childe-Harold de vingt-cinq
- vingt-huit, pourvu que l'on et t Saint-Denis
-ou Saint-Cloud; comment ensuite l'on ne
-comptait plus, et que l'on arrivait par la filire d'pithtes
-qui suivent: ci-devant, faux-toupet, aile
-de pigeon, perruque, trusque, mchoire, ganache,
-au dernier degr de la dcrpitude, l'pithte la
-plus infamante: acadmicien et membre de l'Institut!
-ce qui ne manquait pas d'arriver l'ge de
-quarante ans environ;&mdash;tout cela dans une seule
-leon. Oh! le grand matre que c'tait que Ferdinand
-de C***!</p>
-
-<p>Daniel faisait bien quelques objections, mais Ferdinand
-rpondait avec un tel aplomb et une telle
-volubilit, que, s'il et voulu vous persuader, mon
-cher lecteur, que vous n'tes rien autre chose qu'un
-imbcile, il en serait venu bout en moins d'un
-quart d'heure, en moins de temps que je n'en
-prends pour l'crire. Ds cet instant, le jeune Daniel
-fut travaill de la plus horrible ambition qui
-ait jamais dvor une poitrine humaine.</p>
-
-<p>En entrant chez lui, il trouva son pre qui lisait
-<i>le Constitutionnel</i>, et il l'appela garde national! Aprs
-une seule leon, employer garde national comme
-injure, lui qui avait t lev dans la patrioterie et
-la religion de la baonnette citoyenne, quel immense
-progrs! quel pas de gant! Il donna un
-coup de poing dans son tuyau de pole (son chapeau),
-jeta son habit queue de morue, et jura, sur
-son me, qu'il ne le remettrait de sa vie; il monta
-dans sa chambre, ouvrit sa commode, en tira toutes
-ses chemises, et leur coupa le col impitoyablement,
-la guillotine tant une paire de ciseaux de sa
-mre. Il alluma du feu, brla son Boileau, son
-Voltaire et son Racine, tous les vers classiques
-qu'il avait, les siens comme les autres, et ce n'est
-que par miracle que ceux qui nous servent d'pigraphe
-ont chapp cette combustion gnrale. Il
-se clotra chez lui, et lut tous les ouvrages nouveaux
-que Ferdinand lui avait prts, en attendant qu'il
-et une royale assez confortable pour se prsenter
- l'univers. La royale se fit attendre six semaines;
-elle n'tait pas encore trs-fournie, mais du moins
-l'intention d'en avoir une tait vidente, et cela suffisait.
-Il s'tait fait confectionner, par le tailleur de
-Ferdinand, un habillement complet dans le dernier
-got romantique, et, ds qu'il fut fait, il s'en revtit
-avec ferveur, et n'eut rien de plus press que de se
-rendre chez son ami. L'bahissement fut grand
-dans toute la longueur de la rue Saint-Denis; l'on
-n'tait pas accoutum de pareilles innovations.
-Daniel avanait majestueusement, accompagn d'une
-queue de petits polissons criant la chienlit; mais
-il n'y faisait seulement pas attention, tant il tait
-dj cuirass contre l'opinion, et ddaigneux du public:
-deuxime progrs!</p>
-
-<p>Il arriva chez Ferdinand qui le flicita du changement
-opr en lui. Daniel demanda lui-mme un
-cigare, et le fuma vertueusement jusqu'au bout;
-aprs quoi Ferdinand, achevant ce qu'il avait commenc
-d'une manire triomphale, lui indiqua plusieurs
-recettes et ficelles pour diffrents styles, tant
-en prose qu'en vers. Il lui apprit faire du rveur,
-de l'intime, de l'artiste, du dantesque, du fatal, et
-tout cela dans la mme matine. Le rveur, avec
-une nacelle, un lac, un saule, une harpe, une femme
-attaque de consomption et quelques versets de la
-Bible; l'intime, avec une savate, un pot de chambre,
-un mur, un carreau cass, avec son beefsteak brl
-ou toute autre dception morale aussi douloureuse;
-l'artiste, en ouvrant au hasard le premier catalogue
-venu, en y prenant des noms de peintres en i ou en
-o, et par-dessus tout, en appelant Titien, Tiziano, et
-Vronse, Paolo Cagliari; le dantesque, au moyen
-de l'emploi frquent de donc, de si, de or, de parce
-que, de c'est pourquoi; le fatal, en fourrant, toutes
-les lignes, ah! oh! anathme! maldiction! enfer!
-ainsi de suite, jusqu' extinction de chaleur naturelle.</p>
-
-<p>Il lui fit voir aussi comment on s'y prenait pour
-trouver la rime riche; il cassa plusieurs vers devant
-lui, il lui apprit jeter galamment la jambe d'un
-alexandrin la figure de l'alexandrin qui vient
-aprs, comme une danseuse d'opra qui achve sa
-pirouette dans le nez de la danseuse qui se trmousse
-derrire elle; il lui monta une palette flamboyante:
-noir, rouge, bleu, toutes les couleurs de l'arc-en-ciel,
-une vritable queue de paon; il lui fit aussi apprendre
-par c&oelig;ur quelques termes d'anatomie,
-pour parler cadavre un peu proprement, et le
-renvoya matre pass en la gaie science du romantisme.</p>
-
-<p>Chose horrible penser! quelques jours avaient
-suffi dtruire une conviction de plusieurs annes;
-mais aussi le moyen de croire une religion tourne
-en ridicule, surtout quand l'insulteur parle vite,
-haut, longtemps et avec esprit, dans un bel appartement
-et dans un costume incroyable?</p>
-
-<p>Daniel fit comme les prudes: ds qu'elles ont failli
-une fois, elles lvent le masque et deviennent les
-plus effrontes coquines qu'il soit possible de voir;
-il se crut oblig tre d'autant plus romantique
-qu'il avait t classique, et ce fut lui qui dit ce mot,
-jamais mmorable: Ce polisson de Racine, si je le rencontrais,
-je lui passerais ma cravache travers le
-corps! et cet autre, non moins clbre: A la guillotine,
-les classiques! qu'il cria debout sur une banquette
-du parterre, une reprsentation de <i>l'Honneur
-castillan</i>. Tant il est vrai qu'il tait pass, du
-voltairianisme le plus constitutionnel, l'hugoltrie
-la plus cannibale et la plus froce.</p>
-
-<p>Jusqu' ce jour, Daniel Jovard avait eu un front;
-mais, peu prs comme monsieur Jourdain parlait
-en prose, sans s'en douter; il n'y avait pas fait la
-moindre attention. Ce front n'tait ni trs-haut ni
-trs-bas; c'tait tout navement un honnte homme
-de front qui ne pensait pas autre chose. Daniel
-rsolut de s'en faire un front incommensurable, un
-front de gnie, l'instar des grands hommes d'alors.
-Pour cela, il se rasa un pouce ou deux de cheveux,
-ce qui l'agrandit d'autant, et se dgarnit tout fait
-les tempes; au moyen de quoi il se procura un haut
-de tte aussi gigantesque que l'on pt raisonnablement
-l'exiger.</p>
-
-<p>Donc comme il avait un front immense, il lui
-prit une soif, galement immense, sinon de rputation,
-du moins de famosit.</p>
-
-<p>Mais comment jeter au milieu d'un public insouciant
-et railleur les six lettres ridicules qui formaient
-son nom patronymique? Daniel, cela allait
-encore; mais Jovard! quel abominable nom! Signez
-donc une lgie Jovard! cela aurait bonne mine, il y
-aurait de quoi dcrditer le plus magnifique pome.</p>
-
-<p>Pendant six mois, il fut en qute d'un pseudonyme;
- force de chercher et de se creuser la cervelle,
-il en trouva un. Le prnom tait en us, le
-nom bourr d'autant de k, de doubles w et autres
-menues consonnes romantiques, qu'il fut possible
-d'en faire tenir dans huit syllabes: il aurait fallu,
-mme un facteur, six jours et six nuits seulement
-pour l'peler.</p>
-
-<p>Cette belle opration termine, il ne s'agissait
-plus que de l'apprendre au public. Daniel mit tout
-en &oelig;uvre; mais sa rputation tait loin d'aller aussi
-vite qu'il l'aurait voulu! Un nom a tant de peine
-se glisser dans les cervelles, entre tant d'autres
-noms! entre le nom d'une matresse et celui d'un
-crancier, entre un projet de bourse et une spculation
-sur le sucre! Le nombre des grands hommes
-est si formidable, qu' moins d'avoir une mmoire
-comme Darius, Csar ou le Pre Mntrier, il est
-bien difficile d'en savoir le compte. Je n'aurais jamais
-fini si je disais toutes les folles ides qui passrent
-par la tte fle du pauvre Daniel Jovard.</p>
-
-<p>Il eut maintes fois le dsir d'crire son nom sur
-toutes les murailles, entre les croquis priapiques et
-les nez de Bouginier, et autres ordures de l'poque,
-dtrnes aujourd'hui par la poire de Philippon.</p>
-
-<p>Quelle envie forcene il portait Crdeville,
-dont le nom tait connu de toute la population
-parisienne, grce la signature appose l'angle
-de chaque rue! Il aurait voulu s'appeler Crdeville,
-mme au prix de l'pithte de voleur, qui
-l'accompagne imperturbablement.</p>
-
-<p>Il eut l'ide de faire promener le nom si laborieusement
-forg sur les paules et la poitrine de
-l'homme-affiche, ou de le faire broder sur son propre
-gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les
-Saint-Simoniens.</p>
-
-<p>Il dlibra quinze jours s'il ne se suiciderait pas,
-pour faire mettre son nom dans les journaux, et
-ayant entendu crier dans les rues la condamnation
- mort d'un criminel, il eut la tentation d'assassiner
-quelqu'un pour se faire guillotiner et occuper
-de lui l'attention publique. Il y rsista vertueusement,
-et sa dague resta vierge, heureusement pour
-lui et pour nous.</p>
-
-<p>De guerre lasse, il revint des moyens plus doux
-et plus ordinaires: il composa une multitude de
-vers qui parurent dans plusieurs journaux indits,
-ce qui avana beaucoup sa rputation.</p>
-
-<p>Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs
-de la nouvelle cole, et, moyennant quelques
-djeuners, quelques cus prts, sans intrts, bien
-entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier,
-de face, de profil, de trois quarts, en plafond, vol
-d'oiseau, par derrire, dans tous les sens imaginables.
-Il n'est pas que vous n'ayez vu un de ses portraits
-au Salon ou derrire le vitrage de quelque
-marchand de gravures, avec un tout petit masque,
-le front dmesur, la barbe prolixe, les cheveux en
-coup de vent, le sourcil en bas, la prunelle en haut,
-ainsi qu'il est d'usage pour les gnies byroniens.
-Le nom, crit en caractres capricants et biscornus
-comme une ligne de cabale ou une rune de l'Edda,
-vous le fera facilement reconnatre.</p>
-
-<p>Tous les moyens de dtourner l'&oelig;il sur lui, il les
-emploie: son chapeau est plus pointu que tous les
-autres; il a plus de barbe lui seul que trois sapeurs,
-sa renomme crot en raison de sa barbe;
-vous avez aujourd'hui un gilet rouge, demain il
-portera un habit carlate. Regardez-le un peu, je
-vous prie! il se donne tant de mal pour obtenir un
-de vos regards, il mendie un coup d'&oelig;il comme un
-autre une place ou une faveur; ne le confondez pas
-avec la foule, il se jetterait par-dessus le pont. Pour
-attirer votre attention, il marcherait sur la tte et
-monterait cheval rebours.</p>
-
-<p>Ce qui m'tonne, c'est qu'il n'ait pas encore mis
-des gants ses pieds et ses bottes dans ses mains,
-cela serait pourtant fort remarquable. On le rencontre
-partout: au bal, au concert, dans l'atelier des
-peintres, dans le cabinet des potes en vogue. Il n'a
-pas manqu, depuis deux ans, une seule premire
-reprsentation; on peut l'y voir, sans rien payer
-par-dessus le prix de sa place, au balcon de droite,
-o se mettent ordinairement les artistes et les littrateurs:
-ce spectacle-l vaut souvent l'autre. Il est
-admis dans les coulisses, le souffleur lui dit: Mon
-cher, et lui donne la main, les figurantes le saluent,
-la prima donna lui parlera l'anne prochaine. Vous
-voyez qu'il fait son chemin rapidement. Il a un
-roman en train, un pome en train; il a lecture
-pour un drame qu'il ne manquera pas de faire; il
-va avoir le feuilleton d'un grand journal, et j'apprends
-qu'un diteur la mode est venu pour lui
-faire des propositions. Son nom est dj sur tous
-les catalogues, comme il suit: <span class="sc">M&hellip;..us Kwpl&hellip;</span> un
-roman; dans six mois on en mettra le titre, le premier
-substantif quelconque qui lui passera par
-l'ide; ensuite, on mettra en vente la septime dition,
-sauf ne jamais faire la premire, et, avant
-qu'il soit peu, grce aux leons de Ferdinand, sa
-barbe et son habit, M. Daniel Jovard sera une des
-plus brillantes toiles de la nouvelle pliade qui luit
- notre ciel littraire.</p>
-
-<p>Lecteur, mon doux ami, je t'ai donn ici, en te
-donnant l'histoire de Daniel Jovard, la manire de
-devenir illustre, et la recette pour avoir du gnie,
-ou du moins pour s'en passer fort commodment.
-J'espre que tu m'en auras une reconnaissance
-gale au service. Il ne tient qu' toi d'tre un grand
-homme, tu sais comment cela se fait; en vrit,
-ce n'est pas difficile, et si je ne le suis pas, moi qui te
-parle, c'est que je ne l'ai pas voulu: j'ai trop d'orgueil
-pour cela. Si tout ce bavardage ne t'a pas trop
-impatient, tourne le feuillet, je vais traiter de la
-passion dans ses rapports avec les Jeunes-France,
-sujet fort intressant, et qui donnera lieu beaucoup
-de dveloppements absolument neufs et qui
-ne sauraient manquer de te plaire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">CELLE-CI ET CELLE-LA<br />
-<span class="xsmall">OU</span><br />
-<span class="small">LA JEUNE-FRANCE PASSIONNE</span></h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p><span class="sc">Rosalinde.</span>&mdash;Est-il form de la main de Dieu?
-Quelle espce d'homme est-ce? Sa tte est-elle digne
-d'un chapeau et son menton d'une barbe?</p>
-
-<p><span class="sc">Clie.</span>&mdash;Non; il n'a qu'une barbe trs-courte.</p>
-
-<p><span class="sc">Rosalinde.</span>&mdash;Eh bien? Dieu lui en enverra une
-plus longue, s'il est reconnaissant envers le ciel.</p>
-
-<p class="attr"><i>Comme il vous plaira.</i></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Le 31 aot, midi moins cinq, Rodolphe, plus
-matineux que de coutume, se jeta en bas de son lit,
-et alla se planter tout d'abord devant la glace de
-la chemine, pour voir s'il n'aurait pas, d'aventure,
-chang de physionomie en dormant, et pour se constater
- lui-mme qu'il n'tait pas un autre, crmonie
-prliminaire laquelle il ne manquait jamais,
-et sans quoi il n'aurait pu vivre convenablement sa
-journe. S'tant assur qu'il tait bien le Rodolphe
-de la veille, qu'il n'avait que deux yeux ou peu
-prs, selon son habitude, que son nez tait sa
-place ordinaire, qu'il ne lui tait pas pouss de
-cornes pendant son sommeil, il se sentit soulag d'un
-grand poids, et entra dans une merveilleuse srnit
-d'esprit. Du miroir, ses yeux se portrent par
-hasard sur un almanach accroch un clou dor
-au long de la boiserie, et il vit, ce qui le surprit
-fort, car c'tait le personnage le moins chronologique
-qui ft au monde, que c'tait prcisment le
-jour de sa naissance, et qu'il avait vingt et un ans.
-De l'almanach, son regard tomba sur un rouleau
-de papier tout humide, tachet d'encre et bossel
-de caractres informes: c'tait la dernire feuille
-d'un grand pome qu'il avait sous presse, et qui
-devait immanquablement faire reluire son nom entre
-les plus beaux noms.</p>
-
-<p>Rodolphe, cette triple dcouverte, se prit rflchir
-fort profondment.</p>
-
-<p>Il rsultait de tout ceci qu'il avait de grands cheveux
-noirs, des yeux longs et mlancoliques, un
-teint ple, un front assez vaste et une petite moustache
-qui ne demandait qu' devenir grande: un
-physique complet de jeune premier byronien!</p>
-
-<p>Qu'il tait majeur, c'est--dire qu'il avait le droit
-de faire des lettres de change, d'tre mis Sainte-Plagie,
-d'tre guillotin comme une grande personne,
-outre le glorieux privilge d'tre garde national et
-Csar cinq sous par jour, s'il attrapait un mauvais
-numro!</p>
-
-<p>Qu'il tait pote, puisque environ trois mille lignes
-rimes par lui allaient paratre sur papier satin,
-avec une belle couverture jaune et une vignette
-inintelligible! Ces trois choses tablies,
-Rodolphe sonna et se fit apporter djeuner: il
-mangea fort bien.</p>
-
-<p>Aprs qu'il eut fini, il baissa le store de sa fentre,
-se fit une cigarette, et se renversa dans sa causeuse
-tout en suivant en l'air la blonde fume du
-maryland. Il pensait qu'il tait beau garon, majeur
-et pote, et, de ces trois penses, une pense
-unique surgit victorieusement comme une consquence
-force, c'est qu'il lui fallait une passion,
-non une passion picire et bourgeoise, mais une
-passion d'artiste, une passion volcanique et chevele,
-qu'il ne lui manquait que cela pour complter
-sa tournure, et le poser dans le monde sur un
-pied convenable.</p>
-
-<p>Ce n'est pas tout que d'avoir une passion, encore
-faut-il qu'elle ait un prtexte quelconque. Rodolphe
-rsolut que la femme qu'il aimerait serait exclusivement
-Espagnole ou Italienne, les Anglaises, Franaises
-et Allemandes tant infiniment trop froides
-pour fournir un motif de passion potique. D'ailleurs,
-il avait en mmoire l'invective de Byron contre les
-ples filles du Nord, et il se serait bien gard d'adorer
-ce que le matre avait formellement anathmatis.</p>
-
-<p>Il dcida que sa future matresse serait verte
-comme un citron, qu'elle aurait le sourcil arqu
-d'une manire aussi froce que possible, les paupires
-orientales, le nez hbraque, la bouche mince
-et fire, et les cheveux assortis la couleur de la
-peau.</p>
-
-<p>Le patron taill, il ne s'agissait plus que de trouver
-une femme qui s'y ajustt. Rodolphe pensa
-judicieusement que ce ne serait pas dans sa chambre
-qu'il la rencontrerait. Aussi il choisit le plus
-extravagant de ses gilets, le plus fashionable et le
-plus os de tous ses habits, le plus collant de ses
-pantalons, il revtit le tout, et, arm d'un lorgnon
-et d'une badine, il descendit dans la rue, et s'en alla
-aux Tuileries dans l'espoir de quelque rencontre
-heureuse et propre son destin.</p>
-
-<p>Il faisait le plus magnifique temps du monde,
-peine quelques nuages floconneux se bouclaient-ils
-dans le bleu du ciel au gr d'une brise chaude et
-parfume; le pav tait blanc, et la rivire miroitait
-au soleil; il y avait foule dans la grande alle et
-dans les contre-alles; le ruisseau d'lgantes et de
-dandys avait peine couler entre les deux quais de
-chaises et de spectateurs. Rodolphe se mla la
-cohue, et ajouta un flot de plus au torrent.</p>
-
-<p>Il s'en allait coudoyant ses voisins de droite et
-de gauche, fourrant sa tte sous le chapeau des
-femmes, et les regardant entre les deux yeux avec
-son binocle. Il s'levait sur son passage une longue
-trane de maldictions et de: Prenez donc garde!
-entrecoups et l du: Oh! admiratif de quelque
-merveilleux, pour son gilet ou sa cravate; mais,
-entirement son ide, Rodolphe ne faisait gure
-plus d'attention aux loges qu'aux injures, et,
-chaque visage rose et frais encadr dans le satin et
-la moire, il se reculait comme s'il et vu le Diable
-en personne.</p>
-
-<p>Ce n'est pas qu'il ne rencontrt quelques figures
-ples et dcolores; mais c'taient des pleurs de cire,
-des pleurs de fatigue et d'excs, ou bien des transparences
-de nacre de perle, des diaphanits de
-blondes et de poitrinaires, mais non pas la pleur
-mate et chaude, le beau ton mridional dont il s'tait
-fait une loi d'tre pris. Ayant parcouru trois ou
-quatre fois la longueur de l'alle et cela sans succs,
-il se prparait sortir, quand il se sentit prendre
-le bras. C'tait son camarade Albert: ils sortirent
-ensemble et s'en furent dner.</p>
-
-<p>Les passions dvorantes qui bouillonnaient dans
-son sein lui avaient aiguis l'apptit: il mangea encore
-mieux qu' son djeuner, et se grisa trs-confortablement,
-ainsi que son honorable ami.</p>
-
-<p>Le dner achev, nos deux drles s'en furent
-l'Opra.</p>
-
-<p>Rodolphe, quoique passablement avin, ne perdait
-pas son ide de vue; un secret pressentiment lui
-chantait tout bas l'oreille qu'il trouverait l ce qu'il
-cherchait. Quand il entra dans la salle, on jouait l'ouverture.
-Un torrent d'harmonie, de lumire et de
-vapeur chaude l'enveloppa soudain et le prit aux
-jambes. Le thtre oscilla deux ou trois fois devant
-ses yeux; les tibias lui flageolaient d'une trange
-manire; le lustre, dardant dans ses prunelles de
-longues houppes filandreuses de rayons prismatiques,
-le forait cligner les paupires; la rampe,
-s'interposant comme une herse de feu entre les acteurs
-et lui, ne les lui laissait voir que comme des
-apparitions effrayantes; la tte lui tintait comme si
-un dmon invisible lui et frapp avec un marteau
-les parois internes du crne, et il apercevait vaguement
-les notes de musique, sous la forme de scarabes
-de diverses couleurs, voltigeant et sautelant
-par la salle, le long des cintres et des corniches, et
-rendant un son clair lorsqu'elles frappaient le mur
-de leurs lytres, peu prs comme les hannetons
-lchs dans une chambre, qui fouettent les carreaux
-de leurs ailes, et se vont cogner au plafond avec un
-tintamarre horrible.</p>
-
-<p>Rodolphe, qui avait soutenu plus d'un duel avec
-l'ivresse, ne se dconcerta pas pour si peu; il prit
-bravement son parti: il boutonna son frac jusqu'au
-col, remonta sa cravate, prit sa badine entre ses
-dents, enfona ses deux mains dans ses goussets,
-carquilla les yeux pour ne pas s'endormir, et fit la
-contenance la plus hroque du monde.</p>
-
-<p>Peu peu les fumes du vin se dissiprent, et,
-prenant la lorgnette des mains de son ami, qui ronflait
-thologalement, et dont la tte allait et venait
-comme un balancier de pendule, l'intrpide Rodolphe
-se mit regarder la salle de haut en bas et de
-bas en haut, et chercher dans ce triple cordon de
-femmes de tout ge et de toute condition la reine
-future de son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>La lumire du gaz et des bougies glissait sur les
-paules satines et lustres par leurs mille reflets,
-les yeux papillotaient, bleus ou noirs; Rodolphe
-ne poussait pas l'inspection plus loin, et il passait
- une autre femme quand il apercevait la moindre
-teinte d'azur dans une prunelle. Les gorges demi-nues
-se modelaient hardiment sous les blondes et
-sous les diamants, les petites mains gantes de blanc
-et agitant les cassolettes mailles, se posaient avec
-coquetterie sur le rebord rouge des loges. La soie,
-le velours, les chairs blondes et argentes, tout cela
-chatoyait et resplendissait trangement; mais, parmi
-toutes ces ttes calmes et animes, belles ou jolies,
-parmi tous ces minois chiffonns ou spirituels, le
-malheureux et passionn Rodolphe ne dcouvrait
-pas son idal. Il en avait bien trouv et l quelques
-morceaux dissmins dans plusieurs femmes:
-un &oelig;il dans celle-ci, la bouche dans celle-l, les cheveux
-dans cette autre, le teint dans une quatrime,
-mais jamais tout cela ensemble, en sorte qu'il et
-t oblig d'avoir au moins dix femmes adorer partiellement
-pour complter tout fait le romantique
-patron qu'il s'tait taill. Ce n'est pas que cela lui
-et dplu au fond, car il tait un peu Turc sous ce
-rapport, et la polygamie, je ne sais trop pourquoi,
-ne lui paraissait pas un crime aussi abominable
-qu'il le parat nos platoniques dames franaises.</p>
-
-<p>Elles conoivent trs-bien qu'une femme ait deux
-amants, mais qu'un homme ait deux matresses, fi
-donc! elles crient la monstruosit, ou se mettent
- sourire d'un air incrdule. Ne trouvez-vous pas
-que cela est humiliant pour nous?</p>
-
-<p>Rodolphe tait sur le point de croire que son pressentiment
-lui avait menti, lorsque la porte d'une
-loge s'ouvrit tout coup, et donna d'abord passage
- une bnigne et insignifiante figure qui ne pouvait
-tre que la figure d'un mari et ensuite une
-dame vtue d'une robe de velours noir et trs-dcollete,
-qui ne pouvait tre que sa femme lgitime
-par-devant le maire et le cur. Elle s'assit, mais de
-faon tourner le dos Rodolphe, qui n'avait pu
-voir si la beaut de ses traits rpondait celle
-de ses paules.</p>
-
-<p>Cette paule tait blanche, mais lgrement teinte
-de demi-tons olivtres qui allaient augmentant d'intensit,
- mesure qu'ils se rapprochaient de la nuque;
-elle tait grasse et potele, mais laissait apercevoir
-sous la chair une musculature souple et forte,
- la manire des paules italiennes.</p>
-
-<p>Rodolphe tait dans une anxit terrible, et se
-mourait de peur qu'elle ne dtruist, en se retournant,
-les belles illusions qu'il commenait se btir;
-cependant il aurait donn plus d'argent qu'il ne
-possdait pour qu'elle changet de position.</p>
-
-<p>Enfin elle fit un lger mouvement: sa tte commena
- tourner avec lenteur sur son corps immobile;
-ces trois beaux plis, nomms collier de
-Vnus et si stupidement supprims par nos peintres,
-se dessinrent plus fortement sur son cou frais et
-brun; la tempe, la pommette de sa joue et son menton,
-de forme antique, se montrrent peu peu, de
-faon produire cette espce de profil, appel profil
-perdu, que les grands matres, et surtout Raphal,
-affectionnent particulirement; mais je n'en sais
-la raison, elle n'acheva pas le demi-tour qu'elle
-semblait vouloir faire, et elle demeura ainsi, au
-grand dpit de Rodolphe, toujours plong dans la
-plus terrible incertitude.</p>
-
-<p>Certainement, ce qu'il voyait tait beau et tout
-fait dans le caractre qu'il dsirait, mais il ne voyait
-ni le nez, ni les yeux, ni la bouche; peut-tre avait-elle
-le nez rouge, les yeux bleus et la bouche blanche.
-Il se penchait sur le balcon tomber dans le
-parterre, pour en dcouvrir davantage: impossible!
-et, dans son dsespoir, il invoquait tous les saints
-du paradis.</p>
-
-<p>Sa prire fut suivie d'effet, la dame se retourna
-tout d'un coup. Rodolphe se trouva enlev au septime
-ciel, comme si un machiniste de l'Opra l'et
-hiss au bout d'une ficelle. C'tait la ralit de son
-idal!</p>
-
-<p>Elle tait bien comme il l'avait rve: un
-sourcil arabe, noir et fin, paratre dessin au pinceau,
-couronnait dignement un bel &oelig;il brun et humide;
-le nez, aux narines ouvertes et vermeilles,
-tait de la plus parfaite correction; la bouche, d'une
-couleur et d'une forme irrprochables, galement
-propre dcocher un sarcasme et appuyer un
-baiser.</p>
-
-<p>Quand au teint, il tait chaud et vivace, un peu
-jaune et bistr, mais clair et transparent comme celui
-de la belle Romaine, d'Ingres; c'tait incontestablement
-un teint d'Espagnole ou d'Italienne; et si
-la passion n'habitait pas sous cette peau olivtre et
-dans ses beaux yeux noirs, c'est qu'il n'y en avait
-plus en ce monde, et qu'il fallait l'aller chercher
-dans l'autre.</p>
-
-<p>Une seule chose contrariait Rodolphe, c'tait le
-mari, avec sa bonne et honnte figure. Il l'aurait
-souhait tout diffrent, car il n'avait gure le physique
-d'un mari comme il les faut dans les drames.
-Il avait des favoris soigneusement taills, le haut de
-la tte un peu chauve, une belle cravate blanche pas
-trop mal mise, ma foi! pour un mari qui n'est
-qu'avec sa femme, des gants pas trop larges et un
-gilet d'une coupe assez nouvelle. Il n'avait rien
-d'Othello ni de Georges Dandin, il n'avait l'air ni ridicule
-ni terrible, il tait aussi parfaitement incapable
-de se battre en duel avec l'amant de sa femme
-que de la faire citer devant les tribunaux; il gardait
-dans ces occasions-l le silence le plus philosophique.
-A dire vrai, il n'y faisait pas grande attention,
-et ses lunettes bleues ne lui servaient pas
-voir plus clair dans ces sortes de choses: c'tait
-un mari convenable et sachant le monde. Je souhaite
-que vous en puissiez trouver un pareil pour
-mademoiselle votre fille, si Dieu vous en a afflig
-d'une.</p>
-
-<p>Rodolphe comprit, la premire vue, que le
-drame n'tait pas possible de ce ct-l; mais il
-croyait s'en ddommager amplement du ct de la
-femme. Nous verrons.</p>
-
-<p>Cependant son ami Albert dormait comme un
-chantre matines.</p>
-
-<p>Rodolphe dcoupa soigneusement la silhouette
-de la belle inconnue, avec ses yeux aids de sa lorgnette,
-et la serra dans un recoin de son c&oelig;ur, afin
-de la pouvoir reconnatre en tous les lieux du
-monde.</p>
-
-<p>Cela fait, il rva au moyen de lier connaissance
-avec elle, d'apprendre qui elle tait, et comment on
-y pouvait arriver.</p>
-
-<p>Il roula dans sa tte une infinit de projets, tous
-plus passionns les uns que les autres.</p>
-
-<p>Il rsolut d'abord de se prsenter sa princesse
-comme les hros des romans espagnols, en tuant
-quelque taureau furieux;</p>
-
-<p>Ou comme Antony, en se jetant au-devant des
-chevaux de sa voiture;</p>
-
-<p>Ou comme don Clofas, en la sauvant d'un incendie;
-mais une seule condition rendait ces projets
-inexcutables, c'tait l'impossibilit d'une pareille
-circonstance; il est vrai qu'on pouvait la faire natre
-soi-mme en mettant le feu la maison, ainsi
-que Lovelace dans <i>Clarisse Harlowe</i>, mais cela
-tait fort chanceux, les pompiers pouvant trs-bien
-se charger de l'affaire, et le Code civil ne badinant
-pas avec ces sortes de choses et n'entendant rien
-du tout aux dveloppements de la passion.</p>
-
-<p>Il tait donc singulirement perplexe: la fin de la
-reprsentation approchant, il fallait prendre un parti
-quelconque, ou courir le risque de ne jamais revoir
-sa divinit.</p>
-
-<p>Il donna un grand coup de coude dans les ctes
-d'Albert.</p>
-
-<p>&mdash;Ouf! fit douloureusement celui-ci, veill au
-milieu d'un rve anacrontique.</p>
-
-<p>&mdash;Connais-tu cette dame, enrag dormeur?</p>
-
-<p>Albert tait comme Alexandre Dumas, il avait environ
-quarante mille amis intimes, sans compter les
-femmes et les petits enfants: cela se sous-entend
-toujours.</p>
-
-<p>Albert lui rpondit, sans la regarder, et avec un
-ton de supriorit blesse:&mdash;Certainement; et il se
-redressa de toute sa hauteur:&mdash;C'est la cinquime
-loge en partant de la colonne, la dame en noir,
-celle qui lorgne en ce moment-ci?&mdash;Bien, j'y suis.
-Et il cligna plusieurs reprises ses yeux avins:&mdash;Pardieu!
-je veux tre fendu en quatre, si ce n'est
-madame de M***, la dernire matresse de Ferdinand:
-son mari est un bonhomme.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! rpondit Rodolphe d'un air de rflexion
-profonde.</p>
-
-<p>&mdash;C'est une femme rpandue, et qui voit beaucoup
-de monde; il y a trs-bonne socit chez
-elle; son jour est le samedi; continua Albert avec
-volubilit.</p>
-
-<p>&mdash;Tu la connais?</p>
-
-<p>&mdash;Comme je te connais; je suis un ami de la
-maison.</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi, tu me pourrais prsenter?</p>
-
-<p>&mdash;Assurment, rien n'est plus facile. Je la verrai
-demain, je lui parlerai de toi: c'est une affaire
-faite.</p>
-
-<p>La toile tomba: la salle se vida peu peu. Les
-deux amis se prirent le bras et sortirent. Rodolphe
-vit sous le pristyle madame de M***, qu'Albert salua
-et qui elle rendit son salut, d'un air de familiarit.
-Elle tait aussi belle de prs que de loin,
-et, quand elle monta en voiture, Rodolphe put apercevoir
-un pied qu'on aurait trouv petit dans un
-bas espagnol, et une jambe comme bien peu pouvaient
-se vanter d'en avoir.</p>
-
-<p>&mdash;Voici un pied d'Andalouse, se dit-il part lui:
-ceci est d'une bonne couleur, et ma passion se culotte
-tout fait. Je veux perdre mon nom et manquer
-une premire reprsentation d'Hugo, si je ne
-deviens pas fou de cette femme avant qu'il soit deux
-jours d'ici.</p>
-
-<p>De retour chez lui, quoiqu'il ft une heure du
-matin, il se mit donner du cor pleins poumons;
-il dclama tue-tte deux ou trois cents vers d'<i>Hernani</i>;
-puis il se dshabilla, jeta son gilet sous la
-table et ses bottes au plafond, en signe d'allgresse;
-aprs quoi il se coucha, et dormit sans dbrider
-jusqu'au lendemain midi.</p>
-
-<p>Ds qu'il fut rveill, il pensa la belle madame
-de M***, sa future passion. Il serait dans l'ordre
-qu'il en et rv toute la nuit; c'est ainsi que
-cela se pratique dans les romans d'amour et les lamentations
-lgiaques, mais je dois ma conscience
-d'historien d'affirmer le contraire. Rodolphe, cette
-nuit-l, n'eut qu'un cauchemar abominable o il se
-voyait traversant le bois de Boulogne sur une rosse
-de louage, avec un habit de 1828, un gilet chle,
-un pantalon la cosaque et une colonne corinthienne
-pour chapeau; il ne rva rien de plus, je
-vous jure. Ah! si; il songea encore qu'on lui servait
- djeuner une semelle de botte au beurre d'anchois,
-avec les clous et les fers, ce qui le mit dans
-une si grande fureur, qu'il se rveilla jurant comme
-plusieurs charretiers.</p>
-
-<p>Revenant la rencontre inopine qu'il avait faite
-la veille, il se prit rflchir que jusques-l sa passion
-d'artiste s'emmanchait exactement comme aurait
-pu le faire celle d'un marchand de bougies diaphanes
-ou mme celle d'un dput, ce qui l'humilia
-profondment, et le jeta dans un abattement difficile
- dcrire.</p>
-
-<p>Il fut presque sur le point de renoncer celle-l,
-et d'en chercher une autre; ensuite il se ravisa, et
-rsolut de pousser l'aventure jusqu'au bout, faisant
-cette rflexion judicieuse que <i>l'Iliade</i> commenait
-fort simplement, et n'en tait pas moins un assez
-beau pome; que <i>Romo et Juliette</i> commenait fort
-simplement aussi, par une conversation entre deux
-valets, ce qui ne l'empchait pas d'tre une trs-passable
-tragdie.</p>
-
-<p>&mdash;Vive Dieu! se dit-il en se frappant le front, la
-femme est belle, c'est le principal, et le canevas du
-drame est bon. Je serais un grand sot, et je mriterais
-d'entrer l'Acadmie, sur l'heure, si je ne
-parvenais y broder quelques petits incidents un
-peu byroniens. Si ce garde national de mari pouvait
-tre jaloux seulement, cela serait merveille,
-et rien ne serait plus facile que de faire avec cela
-une comdie de cape et d'pe, dans le got espagnol.
-Anathme! je suis fatal et maudit, rien ne va
-comme je veux;</p>
-
-<p>&mdash;Hop! Mariette, ouvrez aux chats, et faites-moi
- djeuner.</p>
-
-<p>Mariette, comme une servante-matresse qu'elle
-tait, ne se dpchait pas trop d'obir; enfin elle
-ouvrit, et trois ou quatre chats, de grosseur et de
-pelage diffrents, allrent prendre place sans faon
-dans le lit, ct du passionn Rodolphe; car, aprs
-les femmes, les btes taient ce qu'il aimait le
-mieux. Il les aimait comme une vieille fille, comme
-une dvote dont son confesseur mme ne veut plus,
-et je puis assurer qu'il mettait un chat infiniment
-au-dessus d'un homme, et immdiatement au-dessous
-d'une femme. Albert avait essay en vain de
-supplanter, dans l'affection de Rodolphe, Tom, son
-gros matou tigr: il n'avait pu obtenir que la seconde
-place: je crois mme qu'il aurait hsit
-entre sa petite chatte blanche et la brune madame
-de M***.</p>
-
-<p>&mdash;Mariette!</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Approchez donc.</p>
-
-<p>Mariette s'approcha.</p>
-
-<p>&mdash;Mariette, tu es jolie ce matin.</p>
-
-<p>&mdash;Je ne l'tais donc pas hier, que vous le remarquez aujourd'hui?</p>
-
-<p>&mdash;Oh! de l'esprit! je te renverrai, si tu t'avises
-d'en avoir encore. Embrasse-moi.</p>
-
-<p>&mdash;De qui monsieur est-il amoureux?</p>
-
-<p>&mdash;De qui? de toi, pardieu! parce que tu es une
-bonne fille, et, ce qui vaut mieux, une belle fille.
-Pourquoi cette question?</p>
-
-<p>&mdash;C'est que vous ne m'embrassez ainsi que
-lorsque vous avez en tte quelque belle passion:
-ce n'est pas moi que vous embrassez, c'est l'autre,
-et j'avoue que je crois pouvoir l'tre pour mon
-compte.</p>
-
-<p>&mdash;Orgueilleuse! beaucoup de belles dames
-voudraient tre ta place; que t'importe de n'tre
-pas la cause, si tu profites de l'effet?</p>
-
-<p>Et Rodolphe fit pencher jusque sur l'oreiller la
-tte de Mariette.</p>
-
-<p>&mdash;Je t'assure que ceci est pour toi et non pour
-une autre, dit-il en touffant sous ses lvres le faible:
-Laissez-moi donc, monsieur! que Mariette crut
-devoir sa pudeur, quoiqu'au fond, elle n'et aucune
-envie d'tre laisse.</p>
-
-<p>La petite chatte, trangement foule, sauta bas
-du lit, en miaulant d'un ton aigre.</p>
-
-<p>&mdash;Et le djeuner qui ne se fait pas, et M. Albert
-qui doit venir, dit Mariette en passant ses doigts
-dans ses cheveux dfriss.</p>
-
-<p>&mdash;Tu as raison, fit Rodolphe en dcroisant ses
-bras, et, comme dit don Juan, il faut pourtant bien
-que l'on s'amende.</p>
-
-<p>Mariette sortit. Rodolphe tira une feuille de son
-carnet, et se mit, pour tuer le temps, rimer quelques
-vers. Nous demandons humblement pardon
-au lecteur de lui voler une douzaine de lignes de
-prose en les transcrivant ici, mais cela est indispensable
- la clart de cette intressante histoire.
-Ils taient adresss, cela va sans dire, madame
-de M***:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O reine de mon c&oelig;ur! brune Italienne!</div>
-<div class="verse">Quelle beaut peut-on comparer la tienne!</div>
-<div class="verse">On te dirait de marbre et taille au ciseau,</div>
-<div class="verse">Si le soleil romain, en te baisant la peau,</div>
-<div class="verse">Ne t'avait pas dore avec sa teinte trange,</div>
-<div class="verse">Et rendu le sein blond comme la blonde orange.</div>
-<div class="verse">Une flamme divine illumine tes yeux,</div>
-<div class="verse">L'ange, pour s'y mirer, abandonne les cieux,</div>
-<div class="verse">Et si, dans la cit de douleur ternelle,</div>
-<div class="verse">Il tombait un rayon de ta noire prunelle,</div>
-<div class="verse">Il remettrait l'espoir l'me des maudits,</div>
-<div class="verse">Et l'enfer un moment serait le paradis!</div>
-</div>
-
-<p>Albert entra.</p>
-
-<p>&mdash;Que diable! que griffonnes-tu l, Rodolphe?
-Cela ne va pas jusqu'au bord du papier; ce doit
-tre des vers, ou le grand diable m'emporte. Donne,
-que je voie!</p>
-
-<p>Rodolphe tendit le carr de vlin, comme un enfant
-tend la main la frule du matre d'cole; car
-Albert tait un impitoyable censeur, et, comme il ne
-faisait pas de vers, il ne pouvait lui rendre la pareille.</p>
-
-<p>&mdash;C'est du cavalier Bernin frott d'un peu de
-Dante; peut-tre y a-t-il aussi un filet de concetti
-shakspearien, mais c'est peu de chose. Or, ceci est
-un madrigal la Julia Grisi, ou je me trompe fort.</p>
-
-<p>&mdash;Comment! cria Rodolphe d'un ton effray,
-j'ai fait ces vers pour madame de M***, dont je suis
-perdument pris depuis hier soir. Je suis dcid
-me brler la cervelle, si dans un mois je ne suis
-pas parvenu m'en faire adorer.</p>
-
-<p>&mdash;En vrit, il n'y a qu'un petit inconvnient,
-c'est que madame de M*** n'est pas Italienne le
-moins du monde, attendu qu'elle est ne Chteau-Thierry,
-ce qui est, je crois, une raison suffisante
-pour ne pas l'tre.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! une infinit de tuyaux de chemines qui
-me tombent sur la tte!&hellip; Tenez-vous donc tranquille,
-Tom, et ne sortez pas vos pattes hors de la couverture,
-c'est indcent&hellip; Comment! cette mchante
-madame de M*** qui se permet d'tre ne
-Chteau-Thierry, et d'avoir l'air plus italien que
-l'Italie elle-mme; c'est tout fait illgal! c'est abominable!
-Et ma passion donc, et ma pice de vers,
-qu'est-ce que j'en vais faire? Cela est trop spcial
-pour que l'on puisse s'en servir ailleurs. Si c'tait
-des vers d'me, cela s'applique tout le monde,
-mme celles qui n'en ont pas; mais il y a un signalement
-en rgle dans ces misrables rimes: un
-mouchard ou un maire n'aurait pas mieux fait.
-Diable! douze vers dantesques et une bauche de
-passion perdus, on regarde cela. Je ne puis pourtant
-avoir une passion ne Chteau-Thierry: cela
-n'a aucune tournure, et ne convient nullement
-un artiste.</p>
-
-<p>&mdash;Madame de M*** est belle, rpliqua dogmatiquement
-Albert, et, au fond, n'y a-t-il pas plus de
-mrite avoir l'air italien, tant ne en France,
-qu'en tant tout navement Italienne, comme tout
-le monde l'est en Italie?</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est excessivement profond, et vaut que
-l'on y rflchisse, dit Rodolphe, en tirant son bonnet
-sur ses yeux.</p>
-
-<p>Mariette apporta le djeuner. Albert s'attabla auprs
-du lit, et toutes les ttes de chats, comme des
-girouettes dans le mme rhumb de vent, se tournrent
-simultanment du mme ct. Albert mangea
-comme une meute de dogues, Rodolphe un peu
-moins, car il tait inquiet du sort de sa pice de
-vers, et il distribua presque toute sa viande ses
-parasites fourrs.</p>
-
-<p>Aprs djeuner, les deux amis, laissant la passion
-de ct, agitrent entre eux un plan de gilet sans
-boutons et imitant le pourpoint avec autant d'exactitude
-que la stupidit native des bourgeois de la
-bonne ville le pouvait permettre, sans trop s'exposer
-aux hues et aux rires pleine gueule des polissons
-et des gobe-mouches.</p>
-
-<p>Rodolphe, entirement absorb par cette importante
-occupation, ne songeait madame de M*** non
-plus que lorsqu'il n'tait encore que f&oelig;tus au respectable
-ventre de sa mre.</p>
-
-<p>Rodolphe dessinait, Albert dcoupait les morceaux
-en papier, afin de les faire mieux comprendre au
-tailleur.</p>
-
-<p>Quand tous les morceaux furent rassembls, Albert,
-saisi d'un enthousiasme subit, s'cria, en frappant
-sur la table:</p>
-
-<p>&mdash;Que je rencontre mon plus fier crancier dans
-un cul-de-sac, dans une impasse, comme dit M. Arouet
-de Voltaire, gentilhomme du roi, si ce n'est pas l
-le gilet le plus monumental qui soit sorti d'une cervelle
-d'homme! Et dire que la socit est en dgnrescence!
-Calomnie atroce! on ne s'est jamais
-mieux habill.</p>
-
-<p>&mdash;Et si l'on supprimait le collet et qu'on le remplat
-par un hausse-col, de mme toffe, boucl
-par derrire, cela n'aurait-il pas le galbe le plus caractristique,
-une tournure de cuirasse et de corselet
-tout fait ravissante? ajouta Rodolphe, laissant
-tomber ses syllabes une une, comme des pices
-d'or, et avec un air fortement convaincu de la supriorit
-de ce qu'il disait.</p>
-
-<p>&mdash;Ce serait, coup sr, quelque chose de furieusement
-agrable, fit Albert, en quittant le ton dithyrambique
-pour le jargon prcieux. Mais voici qu'il
-se fait tard: <i>adiusias</i>. Je m'en vais chez le tailleur,
-et de l chez ta passion; tu auras probablement ta
-lettre d'invitation avant qu'il soit aprs-demain.</p>
-
-<p>Cela dit, il pirouetta sur ses talons, et descendit
-l'escalier en chantonnant entre sa royale et ses
-moustaches un vieux air allemand de Sbastien Bach.</p>
-
-<p>Rodolphe sortit aussi quelques instants aprs.
-A voir la manire dont il s'en allait dans la rue, la
-main dans sa poitrine, les sourcils sur le nez, les
-coins de sa bouche en fer cheval, les cheveux aussi
-mal peigns que possible, il n'tait pas difficile
-de comprendre que ce ple et malheureux jeune
-homme avait un volcan dans le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur! monsieur! vous avez oubli d'ter
-votre bonnet de coton, et les polissons crient: A la
-chienlit! aprs vous, dit Mariette en tirant par la
-basque de son habit son digne matre Rodolphe,
-qui ne s'en apercevait pas le moins du monde.
-Tenez, voil votre chapeau.</p>
-
-<p>Rodolphe, stupfait, porta la main sa tte et
-reconnut la vrit, l'pouvantable vrit.</p>
-
-<p>A cet instant mme, une dame d'une beaut
-rare et d'une tournure des plus lgantes, donnant
-le bras un monsieur le plus insignifiant et le plus
-dbonnaire d'aspect qu'il vous plaira d'imaginer,
-tourna subitement le coin de rue, et se trouva prcisment
-en face de Rodolphe.</p>
-
-<p>C'tait madame de M***. A l'clat de rire peine
-comprim qui jaillit de sa bouche, il ne put douter
-qu'elle ne l'et vu.</p>
-
-<p>Rodolphe se souhaitait sous la terre la profondeur
-de la couche diluvienne, dans le lit calcaire o
-se trouvaient les os de mammouth; il aurait bien
-voulu pouvoir se supprimer temporairement, ou
-avoir son doigt l'anneau de Gygs, qui rendait invisible.</p>
-
-<p>Il jeta le pyramidal bonnet Mariette, et enfona
-son chapeau sur sa tte, avec l'air de Manfred,
-sur le bord du glacier, ou de Faust, au moment
-de se donner au diable.</p>
-
-<p>Ah! massacre et malheur! honte et chaos! tison
-d'enfer! anathme et drision! terre et ciel! tte et
-sang! tre rencontr en bonnet de coton par sa Batrix!
-O Fortune! pouvais-tu jouer un tour plus cruel
- un jeune homme dantesque et passionn!</p>
-
-<p>Byron lui-mme, qui avait l'ineffable avantage de
-signer comme Bonaparte, aurait paru ridicule avec
-un bonnet de coton; plus forte raison Rodolphe,
-qui ne signait pas comme Bonaparte, et qui n'avait
-fait ni <i>le Corsaire</i> ni <i>Don Juan</i>; parce qu'il avait
-t trop occup jusqu' ce jour, et non pour un
-autre motif, je vous jure.</p>
-
-<p>Un bonnet de coton, le mythe de l'picier, le symbole
-du bourgeois! <i lang="en" xml:lang="en">Horror! horror! horror!</i></p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai plus rien faire avec ce monde, et il
-ne me reste qu' mourir, pensa Rodolphe.</p>
-
-<p>Et il se dirigea vers le pont Royal; quand il y fut
-arriv, il s'accouda sur le garde-fou, regarda le
-soleil, attendit qu'un bateau qui descendait la rivire
-et pass l'arche et se ft un peu loign.
-Alors il monta sur le parapet, et, avant que personne
-et le temps de s'y opposer, il se jeta en bas,
-avec sa cravache et son chapeau.</p>
-
-<p>Dans le trajet du pont la surface de l'eau, il eut
-le temps de penser que le succs de son pome tait
-assur par son suicide et que le libraire en vendrait
-au moins douze exemplaires; de la surface au
-fond, il chercha quel motif on donnerait sa mort
-dans les journaux. Il faisait trs-beau; les rayons
-du soleil, pntrant la masse d'eau qui roulait au-dessus
-de lui, la rendaient blonde comme une topaze,
-et permettaient de distinguer le lit de la rivire,
-tout sem de clous, de tessons et de vaisselle casse.
-Rodolphe voyait les goujons filer ct de lui et
-frtiller de la queue, il entendait la grande voix de
-la Seine bourdonner son oreille. Cette rflexion
-lui vint alors, qu'tant aussi bien fait de sa personne
-qu'il l'tait, il ne pouvait manquer d'tre un trs-joli
-cadavre et de produire une grande sensation
-la Morgue. Il lui semblait dj entendre les ah! et
-les oh! des sensibles commres du quartier: Il
-a la peau bien blanche! et cette poitrine, et cette
-jambe d'officier! quel dommage! et autres menues
-exclamations; ce qui le rendait tout aise au fond de
-la rivire. Cependant le manque d'air commenait
- lui comprimer les poumons et lui causer une
-douleur abominable; il n'y tint plus, et, oubliant
-l'opprobre qu'il y avait revenir sur une terre o
-l'on avait t vu en bonnet de coton, il donna du
-pied contre le fond, et partit avec la rapidit d'une
-flche. Le dme de cristal allait s'claircissant de
-plus en plus; en deux ou trois mouvements Rodolphe
-atteignit le niveau du fleuve, et put respirer
- son aise.</p>
-
-<p>Une foule immense couvrait les quais: Le voil!
-le voil! cria-t-on de toutes parts. Rodolphe, qui
-nageait comme une truite et qui aurait remont une
-cluse de moulin, se sentant regard, y mit de l'amour-propre,
-et se prit tirer sa coupe avec toute
-la puret imaginable. Son chapeau flottait prs de
-sa badine, il les repcha tous deux, mit le chapeau
-sur sa tte, et, nageant d'une main, il faisait siffler
-sa cravache de l'autre, au grand bahissement de
-tous les gobe-mouches.</p>
-
-<p>&mdash;C'est le marquis de Courtivron, disait celui-ci.&mdash;C'est
-le colonel Amoros, disait celui-l, qui fait
-des expriences gymnastiques.&mdash;C'est un farceur,
-ajoutait un troisime.&mdash;C'est une gageure, criait le
-quatrime. Mais personne, entre toutes ces brutes
-qui partagent avec la girafe le privilge de regarder
-le ciel en face, ne put deviner, passionn et magnanime
-Rodolphe! pourquoi tu t'tais jet du pont
-Royal en bas, et si quelqu'un d'eux avait su que
-c'tait pour un bonnet de coton, il ne t'aurait pas
-compris, et aurait dit que tu tais un grand fou;
-en quoi il aurait eu certainement tort.</p>
-
-<p>Rodolphe, pimpant et guilleret, aborda en quelques
-minutes; comme il ne pouvait s'en aller ainsi
-tremp, un officieux alla chercher un fiacre; il y
-monta et rentra chez lui.</p>
-
-<p>Mariette tomba de son haut en le voyant suant
-l'eau comme un dieu marin. Rodolphe lui expliqua
-la chose, et Mariette, qui aimait Rodolphe, quoique
-ce ft son matre, qu'il la payt fort exactement et
-lui ft toutes sortes de petits cadeaux, ne rit pas
-trop fort de sa msaventure.</p>
-
-<p>&mdash;Tenez, voil vos pantoufles, fit-elle avec un
-geste amical; voici Tom, votre chat favori; voil
-votre volume de Rabelais; que voulez-vous de plus?
-D'ailleurs, vous n'tes pas si mal en bonnet de coton
-que vous voulez bien le croire, et vous en auriez deux
-ou trois douzaines sur la tte que je ne vous en
-trouverais pas moins bien, moi!</p>
-
-<p>Mariette appuya trs-fort sur le moi; ce ne pouvait
-tre que dans une excellente intention. Mariette,
-comme je l'ai dj dit, tait une belle et bonne fille;
-quant l'interprtation que donna Rodolphe cet
-honnte monosyllabe, mes belles lectrices, je n'ose
-vous le dire, de crainte d'alarmer votre pudeur,
-et, s'il vous plat, nous passerons dans la pice
-ct pour ne pas le gner dans ses commentaires.
-Convenez que mon hros est un abominable mauvais
-sujet, et dites-moi pourquoi chaque lan de
-passion potique qui le prend se rsout en prose au
-bnfice de Mariette.</p>
-
-<p>O Mariette! au lieu d'tre jalouse, tu devrais
-souhaiter que ton matre ft amoureux de vingt
-femmes! tu ne saurais qu'y gagner.</p>
-
-<p>Deux fois, dans la mme journe, infidle l'idole
-de son c&oelig;ur! Immoral personnage! l'envie me
-prend de laisser l ton histoire; car tu ne vaux gure
-que l'on entretienne le public de tes faits et gestes.
-Si tu ne te corriges, j'y renoncerai assurment.</p>
-
-<p>&mdash;Fi donc! avec sa servante!&mdash;Oui, madame,
-avec sa servante.&mdash;Comment! un homme qui se
-respecte?&mdash;Je vous assure que Rodolphe se respectait
-plus qu'un roi ou deux, et qu'il n'aurait pas
-cd le haut du pav un empereur.&mdash;Encore, si
-c'tait une femme comme il faut.&mdash;Est-ce que
-Mariette tait comme il ne faut pas? Moi qui l'ai vue,
-je me permettrai d'tre d'avis contraire. D'abord elle
-est afflige de quelque vingt ans, elle est drue et
-frache, elle a les yeux les plus beaux du monde, et,
-comme elle fait faire son service par le petit groom
-de Rodolphe, qui, pour sa peine, elle donne de
-temps en temps quelques friandises et une tape amicale
-sur la joue, elle a les ongles aussi nets et la peau
-aussi blanche que vous, peut-tre mme plus, sans
-vouloir toutefois dnigrer vos perfections. Je pense
-qu'en voil assez pour tre une femme comme il
-faut.&mdash;Une femme du monde, une honnte femme.&mdash;Je
-n'ai jamais su que Mariette ft une femme de
-la lune, et quant honnte femme, je prendrai la
-licence extrme de vous faire observer que si Rodolphe
-au lieu de coucher avec Mariette et couch
-avec une de vos amies ou avec vous-mme (ceci
-n'est qu'une supposition, pudique lectrice), vous
-n'auriez plus t des honntes femmes, du moins
-dans vos ides; car, pour moi, je ne pense pas
-qu'une bagatelle de cette espce empche de l'tre:
-au contraire.</p>
-
-<p>D'ailleurs les illustres exemples de ce genre ne
-manquent pas. De trs-grands hommes ont aim de
-petites grisettes; Rousseau se laissait battre par sa
-servante; de clbres potes ont ador des marchandes
-de pommes de terre frites, etc., etc.</p>
-
-<p>Au surplus, ce que j'en dis ici n'est que pour excuser
-mon hros Rodolphe, avec lequel je vous prie
-de ne pas me confondre; car j'en mourrais de
-honte, et n'oserais, de ma vie, rien faire de malhonnte
- une honnte femme, ce qui me ferait passer
-pour un personnage bien indcent, et me perdrait
-ncessairement de rputation.</p>
-
-<p>Je lui ai fait les reprsentations les plus vives sur
-ce sujet; mais ce diable d'homme avait toujours des
-rponses tout, et surtout de drles de rponses,
-pour un homme passionn; il est vrai qu'en ce
-temps-l il n'avait pas vingt et un ans, et se souciait
-assez peu d'avoir une tournure artiste.</p>
-
-<p>&mdash;Mon ami cher, tu n'es qu'un imbcile. (Lecteur
-et lectrice, si l'pouvantable indcence de ce livre
-me permet d'en avoir une, ne croyez pas un mot de
-cela: j'ai beaucoup d'esprit, mais c'tait la formule
-habituelle de Rodolphe, quand il entrait en conversation
-avec moi.) Il y a dans Maynard deux vers que
-voici peu prs:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i6">C'est un mtier de dupe</div>
-<div class="verse">Que d'employer six ans lever une jupe.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">et qui contiennent en substance plus de raison
-et de philosophie que toutes les fadeurs platoniques
-et les sornettes sentimentales que tu me cornes
-incessamment aux oreilles.</p>
-
-<p>La Mariette, qui je n'ai jamais fait de madrigal
-ni dit un seul mot d'amour, m'accorde libralement
-et du meilleur c&oelig;ur du monde, ce qu'une femme
-comme il faut me ferait attendre six mois, et ne
-me donnerait qu'avec force tartines sur la morale,
-les convenances et l'oubli des devoirs. Puisque le
-but est le mme, le chemin le plus court est le
-meilleur. Mariette est le plus court, je prends par
-Mariette.</p>
-
-<p>Et puis je n'aime pas qu'on se fasse violer pour
-une chose qu'on crve d'envie de faire: c'est une
-misrable escobarderie pour esquiver la responsabilit.
-Les honntes femmes sont toujours violes.
-Vous tes des hommes sans honneur! vous en avez
-au contraire beaucoup, puisque vous leur prenez le
-leur, ce qui, avec le vtre, doit mathmatiquement
-en faire deux, si je sais bien compter. On a abus
-indignement de leur faiblesse; elles ne savent pas
-comment cela s'est fait! ni moi non plus, attendu
-que je n'y tais pas. Mais enfin, puisque cela est
-fait, elles ne voient pas d'obstacle recommencer,
-et elles ne sont pas fches de se perdre plusieurs
-fois de suite, tant toujours sres de se retrouver
-aprs. Les bonnes mes! on n'en a jamais mis dans
-les <i>Petites Affiches</i>, que je sache.</p>
-
-<p>De plus, il vous arrive souvent avec elles ce qui
-arrive dans les pagodes indiennes: aprs avoir travers
-une enfilade de pices de la plus grande magnificence,
-aprs avoir march deux heures dans des
-galeries peintes et dores, aprs avoir vu vingt portes
-s'ouvrir et se fermer sur vous, vous parvenez
-enfin au sanctuaire, au saint des saints, et vous n'y
-trouvez qu'un vieux singe rogneux, se cherchant
-les puces dans une mauvaise cage de bois. Ainsi,
-aprs avoir lev la robe des convenances, le jupon
-de la pudeur et la chemise de la vertu, aprs avoir
-jet l le corset, et les coussins d'ouate, et le d'haubersaert
-en bougran piqu, vous ne rencontrez, pour
-ddommagement de vos peines, qu'une maigre carcasse
-assez peu rjouissante&hellip; La premire partie
-de la phrase est, je crois, d'Addison; la seconde est
-certainement de moi; mais, peu importe!</p>
-
-<p>Alors vous faites la mine d'un perroquet qui vient
-de casser une noix creuse, et votre charmante vous
-jette les ongles aux yeux en vous appelant monstre!
-c'est le moins.</p>
-
-<p>Quant moi, je suis paresseux, mme en amour,
-et j'aime tre servi. Tout charmant qu'il soit, je
-n'achterais pas ce plaisir par la moindre peine, et
-j'ai toujours mpris les chiens qui font des gambades
-et sautent par-dessus un bton pour avoir
-une tartelette ou une croquignole.</p>
-
-<p>Ces sortes d'amants-l ne ressemblent pas mal aux
-portefaix qui montent un meuble par un escalier
-troit. Celui qui est en bas supporte toute la charge;
-l'autre qui ne porte rien, le gourmande d'en haut,
-et lui dit qu'il ne va pas assez vite et qu'il ne s'y
-prend pas convenablement; bien heureux s'il ne lui
-lche pas la commode sur les bras, et s'il ne le fait
-rouler, de marche en marche, jusqu'au milieu de la
-cour, aux dpens de sa tte et de son chine!</p>
-
-<p>Rien de plus agrable au monde qu'une femme
-qui vous embrasse et vous tire vos bottes, qui
-ramasse votre mouchoir au lieu de vous faire ramasser
-le sien, et refait toute seule le lit que vous avez
-dfait avec elle. Ni billets crire, ni lgies rimer,
-ni factions faire, ni rendez-vous ne pas manquer,
-rien enfin de ces mille sujtions qui vous font un
-travail de galrien de la chose la plus nonchalante
-et la moins complique de la terre.</p>
-
-<p>La Mariette, qui me sait indolent et qui est une
-fille courageuse et ne craint pas la peine, y met beaucoup
-du sien, et ne me laisse presque rien faire.
-Je m'accommode assez de ce rgime et j'ai, sans sortir
-de chez moi, ce que les coureurs d'aventures
-vont chercher bien loin, au pril de leurs os et de
-leur escarcelle.</p>
-
-<p>Au fond, il n'y a rien de sr en amour que la
-possession: le plus petit baiser prouve plus et vaut
-mieux que la plus belle protestation et je donnerais,
-moi qui te parle, pour une seule pulsation du c&oelig;ur,
-la plus magnifique tirade sur l'union des mes et
-autres niaiseries de cette force, bonnes pour des coliers,
-des impuissants, des lamentateurs de l'cole
-de Lamartine, et quelques idiots de haute futaie,
-comme toi, ou d'autres.</p>
-
-<p>Retiens ceci, et serre-le dans un des tiroirs de
-ton jugement, pour t'en servir l'occasion: Toute
-femme en vaut une autre, pourvu qu'elle soit aussi
-jolie: la duchesse et la couturire sont semblables
- de certains moments, et la seule aristocratie possible
-maintenant chez les femmes, c'est la beaut;
-chez les hommes, c'est le gnie. Aie du gnie et
-une belle femme, et je t'appellerai monsieur le
-comte, et ta femme madame la comtesse.</p>
-
-<p>Apprends encore ceci, monsieur l'amoureux de
-grandes dames. Il y a une douceur ineffable et souveraine
- tre servi par une femme qui l'on sert,
-et c'est un plaisir que tu n'as jamais got et que tu
-ne goteras jamais; tes belles dames n'aiment pas
-assez pour cela, et nous autres, Franais, quoique
-ns malins depuis un temps immmorial, nous
-sommes, vrai dire de francs imbciles, et nous ne
-portons pas les culottes. Ma foi, vivent les Turcs! ces
-gaillards-l entendent les choses de la belle manire
-et comprennent largement la femme: outre qu'ils
-en ont plusieurs, ils les tiennent sous clef; c'est
-doublement bien vu. L'Orient est, mon sens, le
-seul pays du monde o les femmes soient leur
-place: la maison et au lit.</p>
-
-<p>Mon doux Jsus! que voulez-vous qu'on rponde
-un pareil tissu de turpitudes? J'en suis rouge comme
-une cerise, seulement de les transcrire, moi qui
-habituellement suis plus blme que Deburau! Tout
-ce que je peux dire, c'est qu'il sera incontestablement
-damn dans l'autre monde, et qu'il n'aura pas
-le prix Montyon dans celui-ci. Si vous avez, mesdames,
-quelques objections faire contre un systme
-aussi monstrueux, je vous donnerai trs-volontiers
-l'adresse de Rodolphe, et vous vous dbattrez avec
-lui sur ces diffrents points: je vous souhaite beaucoup
-de succs; quant moi, je m'en lave les mains
-et je m'en vais continuer avec courage l'admirable
-pope dont vous venez de voir le commencement.</p>
-
-<p>Le lendemain Mariette, aprs l'avoir curieusement
-fait biller, remit son matre une toute petite lettre
-o les chiffres de madame de M*** taient estamps
-au fer froid. Il l'ouvrit avec prcipitation: c'tait son
-billet d'invitation. Dans les lacunes de l'impression,
-remplies par la main de madame de M***, une criture
-anglaise grle et fluette se penchait paresseusement
-de gauche droite, et s'paulait sans faon
-contre les lettres moules. Cette criture choqua Rodolphe:
-c'tait l'criture de toutes les femmes possibles,
-maintenant que toutes les femmes savent crire
-et que les cuisinires orthographient pinards sans
-<i>h</i> aspire. Cette anglaise-l tait celle qu'on dmontre
-en vingt-cinq leons, et qui ne permet pas
-aux m&oelig;urs et aux habitudes de la personne de se
-reproduire dans ses courbes et ses dlis mathmatiques.
-Richardson, qui a tout observ, fait la remarque
-que l'criture de la mutine amie de Clarisse
-Harlowe tait irrgulire et fantasque comme son
-esprit, et que les queues de ses <i>p</i> et de ses <i>g</i> taient
-contournes avec une crnerie particulire. Maintenant,
-il n'aurait rien reprendre l'criture de la
-capricieuse miss; car les femmes, aprs avoir adopt
-une me de convention, un esprit et une figure de
-convention, ont adopt aussi une criture de convention,
-en sorte qu'il n'est plus possible de les saisir
-un seul moment dans le vrai; elles sont perptuellement
-armes de toutes pices: il y a l dedans
-une rouerie machiavlique. Un billet d'amour ainsi
-crit peut se perdre sans le moindre risque, on ne
-le reconnatrait qu' la signature, quand mme on
-serait le mari, et l'on ne signe pas souvent ces sortes
-de choses, maintenant surtout que l'on n'a gure
-qu'une matresse la fois. Cependant Rodolphe finit
-par prendre son parti l-dessus, pensant tre amplement
-ddommag par le reste.</p>
-
-<p>Le jour de madame de M*** tait le samedi,
-comme le lecteur le sait dj, et jusqu' ce bienheureux
-jour, notre hros ne laissa aucun repos
-au tailleur pour l'achvement de son gilet phnomnal,
- qui il voulait faire perdre sa virginit dans
-le salon de madame de M***. L'instant vint de s'habiller:
-il dploya et frippa plus de vingt cravates
-avant de se fixer une, il mit et ta tous ses pantalons
-les uns aprs les autres sans pouvoir se dcider
- faire un choix, il arrangea ses cheveux de dix
-manires diffrentes, et finit par tre costum d'une
-faon assez drlatique. Tous ces prparatifs sentaient
-le bourgeois d'une lieue la ronde. Un troisime
-clerc d'avou, invit une soire de marchande de
-modes, ne se serait pas conduit autrement, et en
-ce moment-ci nous sommes forc d'avouer que notre
-potique hros patauge en pleine prose. Dieu veuille
-qu'il se puisse tirer de ce bourbier, et qu'il parvienne
-enfin se dessiner dans l'existence sous un
-jour dramatique et passionn, tout fait digne d'un
-homme et d'un artiste!</p>
-
-<p>La bizarrerie de son costume souleva un petit
-murmure dans le salon, et toutes les ttes se penchrent
-curieusement vers lui. Il salua madame de
-M***, et lui marmotta je ne sais quelle phrase banale
-que, pour son honneur (l'honneur de Rodolphe
-et non celui de madame de M***), je m'abstiendrai
-de rapporter ici; puis il alla se mettre sur une causeuse,
- ct de son camarade Albert. Et puis, ma
-foi! il mangea des gteaux, il avala des romances
-et des verres de punch, absorba lui seul presque
-tout un plateau de glaces, entendit et applaudit une
-lecture de vers classiques absolument comme une
-personne naturelle; si bien que tout le monde, qui
-s'attendait voir un original, un <i>lion</i>, comme disent
-les Anglais, tait merveill de le voir s'acquitter
-des devoirs sociaux avec une aisance aussi parfaite.</p>
-
-<p>La prose envahissait notre hros d'une faon singulire.
-Un agent de change, qui avait li conversation
-avec lui, fit un calembour. Eh bien! non-seulement
-Rodolphe ne tomba pas en syncope cette
-turpitude dcharge bout portant, mais encore il
-rpondit par un calembour redoubl qui aurait donn
-la jaunisse Odry, et qui fit carquiller les yeux
- l'honnte industriel, de manire ce que ses prunelles
-fussent tout entoures de blanc: ce qui est la
-plus haute expression de l'tonnement, si l'on en croit
-les cahiers de principes l'usage des pensionnats.</p>
-
-<p>L'picerie du sicle avait enfin rompu le cercle
-magique d'excentricit dont Rodolphe s'tait entour
-pour se garantir de l'pidmie rgnante; des vapeurs
-paisses de mlasse se condensaient autour
-de lui, et lui faisaient voir tout sous un jour bourgeois
-et mesquin, et si, cet instant, on lui avait
-chauss la tte d'un bonnet de garde national, et
-afft au derrire une giberne et un briquet, loin
-de trouver la plaisanterie de mauvais got, il vous
-aurait demand votre voix pour tre caporal, et se
-serait incontinent mis crier: Vive l'ordre de
-choses et son auguste famille! aussi bien que le
-digne M. Joseph Prudhomme.</p>
-
-<p>Le calembour, colport par l'agent de change,
-s'infiltra dans tous les groupes, et y excita un petit
-frmissement d'admiration qui se termina par un
-clat de rire universel.</p>
-
-<p>Tous les hommes toisaient Rodolphe d'un air
-d'envie, et toutes les femmes d'un air de bienveillance
-marqu: dcidment, Rodolphe avait les honneurs
-de la soire.</p>
-
-<p>Madame de M*** lui fit le plus gracieux sourire.</p>
-
-<p>M. de M*** lui prit la main, et l'engagea revenir
-le plus souvent qu'il pourrait.</p>
-
-<p>Rodolphe avait enlev d'emble les c&oelig;urs du
-mari et de la femme, au moyen d'un calembour! <i>O
-altitudo!</i></p>
-
-<p>La superbe manire dont il avait cout et applaudi
-un nocturne chant par des amateurs lui
-avait concili l'estime gnrale, et lui avait fait
-faire un pas norme dans l'esprit de madame de
-M***. Mais son calembour lui en avait fait faire deux
-ou mme trois, infiniment plus normes que le
-premier; car, dans l'esprit et le c&oelig;ur d'une femme
-(est-ce la mme chose ou sont-ce deux choses?), le
-premier pas n'est absolument qu'un pas et ne vous
-conduit qu'au seuil de son me; le second, dj plus
-allong, vous met au plein milieu, et le troisime,
-vritable pas fait avec des bottes de sept lieues,
-vous conduit tout au bout et vous fait toucher le
-fond. Rodolphe tait au fond de madame de M***,
-et cela ds la premire sance. Infortun jeune
-homme!</p>
-
-<p>Ador de la femme, ador du mari, la porte ouverte
- deux battants, toutes les facilits du monde!
-Faites-moi donc quelque chose de forcen et d'nergique
-avec une pareille situation!</p>
-
-<p>On dansa, Rodolphe dansa, et dansa en mesure
-encore, comme s'il n'tait ni pote, ni Jeune-France,
-ni passionn. Mon Dieu non! il y mit toute la
-grce et toute l'lgance imaginables, il ne marcha
-sur le pied d'aucune dame, il ne creva la poitrine
-d'aucun homme avec son coude, et madame de M***
-avoua qu'elle n'avait jamais vu de cavalier plus parfait
-et qui danst le galop d'une faon plus convenante.</p>
-
-<p>Rodolphe se retira fort tard, laissant de lui l'ide
-la plus favorable; il et t entirement heureux si
-la pense que sa pice de vers ne pouvait lui servir
-ne ft venue traverser sa batitude, comme une ligne
-de nuages qui coupe un horizon clair; il eut
-beau chercher mille biais, il ne put rien trouver, et,
-de guerre lasse, il rsolut de tenir son douzain en
-portefeuille, mais ses diables de vers lui grouillaient
-dans la poche, et faisaient tous leurs efforts
-pour mettre le nez la fentre.</p>
-
-<p>Un soir qu'il se trouvait chez madame de M***, il
-entendit une de ses amies qui l'appelait par son nom
-de baptme: ce nom de baptme tait Cyprienne.
-Rodolphe fit un bon d'un demi-pied de haut sur
-son fauteuil, et bnit intrieurement le parrain et la
-marraine qui avaient innocemment eu la triomphante
-ide de donner leur filleule un nom trisyllabique
-et rimant en <i>ienne</i>.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">O reine de mon c&oelig;ur! brune Cyprienne!</div>
-<div class="verse">Quelle beaut peut-on comparer la tienne?</div>
-</div>
-
-<p>Cela allait tout seul.</p>
-
-<p>Rodolphe reprit sa respiration comme quelqu'un
-de soulag d'un grand poids, comme une
-femme dont le mari s'en va et qui peut enfin
-aller ouvrir son amant qui touffe dans une
-armoire ou comme un mari dont la femme monte
-en diligence pour aller passer quinze jours la
-campagne.</p>
-
-<p>L'amie de madame de M*** sortit aprs quelques
-propos de femmes, et Rodolphe resta seul avec elle;
-au lieu de profiter de ce tte--tte fortuit que le
-hasard lui mnageait, le hasard, le plus grand des
-entremetteurs de ce monde, o il y en a tant et de
-si bons; Rodolphe, se comportant en vrai ne et en
-franc colier, cherchait substituer une pithte
-l'pithte trop locale de <i>romain</i> dont il avait affubl
-le soleil dans son lucubration primitive, et perdait
-ainsi un temps bien plus prcieux que celui d'Annibal
- Capoue.</p>
-
-<p>Enfin il russit tant bien que mal rapicer le
-tout et mettre son douzain dans un tat assez prsentable.
-On se doute bien que sa conversation devait
-en souffrir un peu, et que madame de M*** dut
-le trouver singulirement distrait; il est vrai qu'elle
-attribuait ses distractions un tout autre motif.</p>
-
-<p>&mdash;Vous tes un mchant de ne m'avoir pas encore
-crit de vers sur mon album: vous en faites
-pourtant, votre ami Albert me l'a dit, et d'ailleurs
-j'en ai vu de vous sur l'album de madame de C***;
-ils taient, en vrit, charmants. Allons, ne vous
-faites pas prier, crivez-m'en quelques-uns pendant
-que je vous tiens, fit madame de M***, en lui posant
-l'album tout ouvert devant lui, et en lui fourrant
-entre les doigts une mignonne plume de corbeau.
-Rodolphe ne se fit pas prier; il avait si peur
-que l'occasion d'utiliser son douzain ne s'envolt,
-qu'il la prit aux cheveux, pleins doigts, et l'crivit
-de sa plus belle criture, ce qui est encore bien
-bourgeois et bien colier, un grand homme devant
-toujours crire d'une manire illisible, tmoin Napolon.</p>
-
-<p>Ds qu'il eut fini, madame de M***, se penchant
-curieusement, reprit l'album, et se mit lire les
-vers demi-voix, et toute rougissante de plaisir,
-car les vers que l'on fait pour vous semblent toujours
-bons, mme quand ils sont romantiques et que
-l'on est classique, et ainsi rciproquement.</p>
-
-<p>&mdash;Vraiment je ne savais pas que vous fissiez les
-impromptus sans tre prvenu d'avance; vous tes
-rellement un homme prodigieux, et vous ferez la
-huitime des sept merveilles du monde. Mais c'est
-qu'ils sont vraiment trs-bien ces vers; le second,
-surtout, est charmant; j'aime aussi beaucoup la fin:
-il y a peut-tre un peu d'exagration, et mes yeux,
-si beaux que vous les vouliez trouver, sont loin de
-possder un pareil pouvoir; mais c'est gal, la pense
-est fort jolie, il n'y a qu'une seule chose que vous
-devriez bien changer, c'est l'endroit o vous dites
-que ma peau est couleur d'orange, ce serait fort
-vilain si c'tait vrai; heureusement que cela n'est
-pas, fit madame de M***, en minaudant un peu.</p>
-
-<p>&mdash;Pardon, madame, ceci est de la couleur vnitienne
-et ne doit pas tout fait se prendre au pied
-de la lettre, objecta timidement Rodolphe, comme
-quelqu'un qui n'est pas bien sr de ce qu'il dit, et
-qui est prt se dsister de son opinion.</p>
-
-<p>&mdash;Je suis un peu brune, mais je suis plus blanche
-que vous ne croyez, rpliqua madame de
-M*** en cartant un peu la dentelle noire qui voilait
-sa gorge; ceci n'est pas de la neige, ni de l'albtre,
-ni de l'ivoire, et cependant ce n'est pas un
-zeste d'orange. En vrit, messieurs les romantiques,
-quoique vous ayez de bons moments, vous
-tes de grands fous.</p>
-
-<p>Rodolphe souscrivit de bon c&oelig;ur cette proposition,
-quelque peu htrodoxe, qui l'et fait sauter
-au plancher quelques jours auparavant, et se mit
- faire un feu roulant de madrigaux et de galanteries,
-dans le got de Dorat et Marivaux, qui avaient
-bien l'air le plus bouffon du monde, obligs qu'ils
-taient de passer entre une moustache et une royale
-de 1830.</p>
-
-<p>Madame de M*** l'coutait avec un srieux qu'elle
-et assurment refus des choses srieuses. Il n'y
-a en gnral que les futilits et les niaiseries que
-les femmes coutent avec gravit. Dieu sait pourquoi;
-moi je n'en sais rien; et vous?</p>
-
-<p>Rodolphe, voyant qu'elle coutait religieusement
-et ne sourcillait pas mme aux endroits les plus
-vhments et les plus exagrs, pensa qu'il ne serait
-pas mauvais de soutenir ce dialogue d'un peu
-de pantomime.</p>
-
-<p>La main de madame de M*** tait pose demi
-ouverte sur sa cuisse gauche.</p>
-
-<p>La main de Rodolphe tait pose ouverte entirement
-sur sa cuisse droite, ce qui est une trs-jolie
-position pour quelqu'un qui a de l'intelligence
-et qui sait s'en servir, et Rodolphe avait lui seul plus
-d'intelligence que plusieurs gendarmes ensemble.</p>
-
-<p>La main de madame de M*** tait faite ravir,
-les doigts effils et menus, l'ongle rose, la chair potele
-et troue de petites fossettes. Celle de Rodolphe
-tait d'une petitesse remarquable, blanche, un peu
-maigre, une vritable main de patricien. C'taient
-assurment deux mains bien faites pour tre l'une
-dans l'autre; cela parut dmontr notre hros,
-aprs une rapide inspection.</p>
-
-<p>Il ne s'agissait plus que d'en oprer la runion,
-et je crois devoir la postrit le rcit des man&oelig;uvres
-et de la stratgie de Rodolphe pour parvenir
-cet important rsultat.</p>
-
-<p>Un espace de quatre pouces environ sparait les
-deux mains; Rodolphe poussa lgrement avec
-son coude le coude de madame de M***: ce mouvement
-fit glisser sa main sur sa robe, qui heureusement
-tait de soie; il ne restait plus que deux
-pouces.</p>
-
-<p>Rodolphe fabriqua une phrase passionne qui ncessitait
-un geste vhment, il la dbita avec une
-chaleur trs-confortable, et, le geste fait, il laissa
-retomber sa main non sur sa cuisse, mais dans la
-main mme de madame de M***, qui tait tourne
-la paume en l'air, comme nous avons dj eu l'agrment
-de vous le dire plus haut.</p>
-
-<p>Voil de la tactique ou je ne m'y connais pas, et,
- mon avis, notre Rodolphe avait l'toffe d'un excellent
-gnral d'arme.</p>
-
-<p>Il serra lgrement les doigts de madame de M***
-entre ses doigts, de manire lui faire comprendre
-que ce n'tait pas un effet du hasard qui runissait
-ainsi leurs deux mains, mais de manire aussi se
-pouvoir rtracter si elle s'avisait d'tre immodrment
-vertueuse, ce qui et pu arriver: les femmes
-sont quelquefois si tranges!</p>
-
-<p>Madame de M***, qui tait de profil, se mit de
-trois quarts, redressa un peu la tte, ouvrit l'&oelig;il
-un peu plus que de coutume, et arrta sur Rodolphe
-un regard dont la traduction littrale se rduisait
- ceci:</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, vous me tenez la main.</p>
-
-<p>A quoi Rodolphe rpondit, sans dire un mot,
-en la serrant davantage, en penchant la tte droite
-et en levant la prunelle au plafond, ce qui signifiait:</p>
-
-<p>&mdash;Parbleu, madame, je le sais; mais pourquoi,
-aussi, avez-vous une aussi belle main? cette main
-est faite pour tre tenue, il n'y a pas le moindre
-doute, et mon bonheur sera au comble si&hellip;</p>
-
-<p>Un imperceptible demi-sourire passa sur les
-lvres de madame de M***, puis elle ouvrit l'&oelig;il encore
-plus, et gonfla ddaigneusement ses narines
-en roidissant sa main dans la main de Rodolphe sans
-toutefois la retirer; de temps en temps elle jetait
-une &oelig;illade vers la porte. Traduction: Oui, monsieur,
-ma main est trs-jolie; mais ce n'est pas une
-raison pour la prendre, quoique ce soit de votre
-part une preuve de got que de l'avoir fait; je suis
-vertueuse, oui, monsieur, trs-vertueuse; ma main
-est vertueuse, mon bras l'est aussi, ma jambe aussi,
-ma bouche encore plus; ainsi vous ne gagnerez
-rien; dirigez vos attaques d'un autre ct. D'ailleurs
-tout cela appartient mon mari, attendu qu'il a
-reu de mon pre cent mille francs pour coucher
-avec moi, ce dont il s'acquitte assez mal, comme
-un vrai mari qu'il est et qu'il sera toujours; donc
-laissez-moi, ou au moins ayez l'esprit d'aller fermer
-cette porte, qui est toute grande ouverte; aprs,
-nous verrons.</p>
-
-<p>Rodolphe comprit ravir, et ne fit pas le plus
-lger contre-sens dans sa version.</p>
-
-<p>&mdash;Il vient un vent par cette porte vous glacer
-les jambes! si vous permettez, je l'irai fermer.</p>
-
-<p>Madame de M*** inclina doucement la tte, et
-Rodolphe, repoussant dlicatement la main de
-la princesse sur son genou, se leva et ferma la
-porte.</p>
-
-<p>&mdash;Elle joint fort mal, et le vent y passe comme
-par un crible: si je poussais ce petit verrou, cela la
-maintiendrait. Et Rodolphe poussa le verrou.</p>
-
-<p>Madame de M*** prit un air dtach et calme qui
-lui allait on ne peut mieux; Rodolphe vint se rasseoir
- sa place sur la causeuse, et il reprit la main
-de madame de M***, non avec sa main droite, comme
-auparavant, mais avec sa main gauche, ce qui est
-extrmement remarquable et ne pouvait provenir
-que d'une haute conception. Vous verrez tout
-l'heure, adorable lectrice, la profonde sclratesse
-cache sous cette apparente bonhomie, et combien
-prendre une main avec sa droite ou sa gauche est
-une chose dissemblable, quoi qu'en puissent dire
-les ignorants.</p>
-
-<p>Le bras droit de Rodolphe touchait celui de madame
-de M***, et la taille fire et cambre de celle-ci
-laissant un interstice entre elle et le dos de la
-couseuse, Rodolphe, le grand tacticien, insinua fort
-ingnieusement sa main, et puis son bras par cette
-tranche naturelle, et se trouva au bout de quelques
-instants remplacer le dossier de la causeuse,
-sans que madame de M*** et t oblige de s'en
-apercevoir, tant l'opration avait t conduite avec
-prudence et dlicatesse.</p>
-
-<p>Vous croyez peut-tre que Rodolphe, pendant
-toutes ces man&oelig;uvres anacrontiques, avait la bonhomie
-de parler de son amour madame de M***.
-Si vous croyez cela, vous tes un grand sot, ou
-vous n'avez pas une haute opinion de la perspicacit
-de mon hros.</p>
-
-<p>Devinez de quoi il lui parlait? Il lui parlait du
-nez d'une de ses amies intimes qui devenait plus
-rouge de jour en jour, et s'empourprait d'une faon
-toute bachique; de la robe ridicule qu'avait madame
-une telle la dernire soire; de l'improvisation
-de M. Eugne de Pradel, et de mille autres choses
-galement intressantes, quoi madame de M***
-prenait un singulier plaisir.</p>
-
-<p>De passion et d'amour, pas un mot. Il ne voulait
-pas l'avertir et la mettre sur ses gardes. Cela et
-t par trop naf. Parler d'amour une femme
-qu'on veut avoir, avant d'avoir engag le combat,
-c'est peu prs agir comme un bravo qui vous dirait,
-avant de tirer son stylet:&mdash;Monsieur, si vous
-voulez avoir la bont de le permettre, je vais prendre
-la libert grande de vous assassiner.</p>
-
-<p>Ouverture des hostilits.</p>
-
-<p>&mdash;Il y avait sous la Rgence une habitude charmante
-que l'on a laiss perdre, et que je regrette
-du fond de mon c&oelig;ur, dit Rodolphe, sans transition
-aucune.</p>
-
-<p>&mdash;Les petits soupers, n'est-ce pas? rpliqua madame
-de M*** avec un clignement d'&oelig;il, dont la traduction
-libre pouvait tre ces deux mots: Monstrueux
-libertin!</p>
-
-<p>&mdash;J'aime prodigieusement les petits soupers, les
-petites maisons, les petites marquises, les petits
-chiens, les petits romans et toutes les petites choses
-de la Rgence. C'tait le bon temps! il n'y avait
-alors que le vice qui se ft en grand, et le plaisir
-tait la seule affaire srieuse.</p>
-
-<p>&mdash;Jolie morale! dit et ne pensa pas madame
-de M***.</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit&hellip; Je veux
-dire l'habitude de baiser la main aux femmes, fit
-Rodolphe en attirant la hauteur de sa bouche la
-petite main de madame de M***, replie et cache
-dans la sienne; cela tait la fois galant et respectueux&hellip;
-Quel est votre avis l-dessus? continua-t-il
-en appuyant le plus savant baiser sur sa peau
-blanche et douce.</p>
-
-<p>&mdash;Mon avis l-dessus? Quelle singulire question
-me faites-vous l, Rodolphe! vous m'avez mise dans
-une situation ne vous pouvoir rpondre: si je
-dis que cette manire me dplat, j'aurai l'air d'une
-prude, et, si je l'approuve, c'est approuver en
-mme temps la libert que vous avez prise, et vous
-engager recommencer, ce dont je me soucie assez
-peu.</p>
-
-<p>&mdash;Il n'y aurait aucune pruderie dire que cela
-vous dplat; il n'y aurait aucun risque dire le
-contraire: mon respect pour vous doit vous rassurer
-l-dessus&hellip; C'est tout bonnement une dissertation
-historique, de l'archologie en matire de
-baiser, fit Rodolphe avec un air de componction.</p>
-
-<p>&mdash;Eh bien! je prfre, pour parler franchement,
-la coutume moderne d'embrasser les femmes
-la figure, murmura madame de M*** toute rose,
-d'une voix fort basse, et nanmoins fort intelligible.</p>
-
-<p>&mdash;Et moi aussi, rpondit Rodolphe, d'un air
-libre et dgag, quoique toujours infiniment respectueux;
-et, du bras dont il avait dj fait un
-dossier, il fit une charpe autour de madame de
-M***, et l'enlaa de faon qu'elle tait moiti
-assise sur lui, et que leurs ttes se touchaient
-presque.</p>
-
-<p>Madame de M***, qui tait de trois quarts, se mit
-de pleine face, afin de faire tomber d'aplomb un regard
-foudroyant sur le criminel et audacieux Rodolphe;
-mais le drle, qui avait compt sur ce
-mouvement, ne se dconcerta pas le moins du
-monde, et, comme la bouche de madame de M***
-se trouvait prcisment vis--vis et la hauteur de
-la sienne, il pensa qu'il n'y avait aucun inconvnient
- ce qu'elles fissent connaissance d'une manire
-plus intime, et que mme il en pourrait rsulter
-beaucoup d'agrment pour l'une et pour
-l'autre.</p>
-
-<p>Madame de M*** aurait d rejeter sa tte en arrire,
-et viter ainsi le baiser de Rodolphe; mais il
-est vrai qu'il et avanc la sienne, et qu'elle n'y et
-rien gagn; d'ailleurs, elle tait maintenue troitement
-par la main du jeune sclrat.</p>
-
-<p>La position topographique de cette main mrite
-une description particulire, et un ingnieur de
-mes amis en dressera une carte que je ferai graver
-et joindre la dix-neuvime dition de ce mirifique
-ouvrage.</p>
-
-<p>En gnral, on entend par la taille d'une femme
-l'espace qui s'tend depuis les hanches jusqu' la
-gorge par devant, et jusqu'aux paules par derrire;
-cet espace comprend les rgions lombaires et sous-lombaires,
-les fausses ctes et quelques-unes des
-vritables.</p>
-
-<p>Avant et depuis le dluge, ce mot n'a jamais
-voulu dire autre chose, et c'est ordinairement
-l'endroit qu'il dsigne qu'on pose la ceinture.</p>
-
-<p>Il parat que Rodolphe l'entendait autrement, ou
-bien qu'il tait d'une ignorance crasse en anatomie,
-ou bien encore que c'tait un homme excessivement
-dangereux, un Papavoine, un Mandrin, un
-Cartouche; je vous laisse choisir entre ces trois
-suppositions.</p>
-
-<p>Toujours est-il que sa main portait en plein sur
-le sein droit de son adorable; le mdius, l'annulaire
-et le petit doigt posaient honntement sur l'toffe
-de la robe; mais le pouce et l'index touchaient
- la place que madame de M*** avait dcouverte
-pour montrer qu'elle n'tait pas couleur d'orange,
-et qu'elle avait imprudemment oubli de recouvrir.</p>
-
-<p>Cette main ainsi campe rappelait singulirement
-les mains de madone allaitant l'Enfant Jsus, quoique
-son occupation ft assurment loin d'tre aussi
-virginale.</p>
-
-<p>D'ailleurs, madame de M***, toute mue du baiser
-sensuel et recherch de Rodolphe, ne songeait aucunement
- s'y soustraire, et puis, au fond, elle aimait
-Rodolphe. Il se mettait fort bien, quoique un
-peu trangement; malgr sa moustache et sa royale,
-c'tait un joli garon, et, en dpit de son donquichottisme
-de passion, il tait prodigieusement spirituel;
-je dis prodigieusement pour donner entendre
-que ce n'tait pas un imbcile, car, depuis quelque
-temps, on a tellement abus de ce mot, qu'il a
-tout fait perdu sa valeur et sa signification primitives;
-bref, il y avait physiquement et intellectuellement
-dans notre ami Rodolphe la matire d'un
-amant trs-confortable.</p>
-
-<p>Mon intention tait de conduire Rodolphe jusqu'
-la dernire extrmit, en le faisant passer
-travers tous les petits obstacles prosaques qui
-rendent si difficile la conqute d'une femme,
-mme lorsqu'elle ne demande pas mieux que d'tre
-vaincue.</p>
-
-<p>J'aurais dcrit soigneusement la manire dont il
-s'y tait pris pour carter ou soulever, l'un aprs
-l'autre, tous les voiles gnants qui s'interposaient
-entre sa desse et lui; comment il tait parvenu
-s'emparer de telle position, et se maintenir dans
-telle autre, et une infinit d'autres choses, singulirement
-instructives, que la bgueulerie du sicle
-remplace par une ligne de points.</p>
-
-<p>Mais un de mes amis, en qui j'ai pleine confiance,
- ce point que je ne crains pas de lui lire ce que je
-fais, a prtendu que la chastet de la langue franaise
-s'opposait imprieusement ce qu'on insistt
-sur de pareils dtails, telle dification qu'il pt, d'ailleurs,
-en rsulter pour le public.</p>
-
-<p>J'aurais bien pu lui rpondre que la langue franaise,
-toute prcieuse qu'elle ft, se prtait nanmoins
- de certaines choses, et que, pour vertueuse
-qu'elle se donnt, elle savait cependant trouver le
-petit mot pour rire. Je lui aurais dit que tous les
-grands crivains qui s'en taient servis s'taient
-permis avec elle de singulires privauts, et lui
-avaient fait dbiter mille et mille choses pour le
-moins incongrues.</p>
-
-<p>J'en aurais appel vous, Molire, la Fontaine,
-Rabelais, Broald de Verville, Rgnier, et toute la
-bande joyeuse de nos bons vieux Gaulois.</p>
-
-<p>Mais j'ai l'habitude de me soumettre en tout aux
-dcisions de mon ami, pour me soustraire aux:
-Je te l'avais bien dit; tu ne veux jamais me
-croire, dont il ne manquerait pas de m'assommer,
-si le passage censur s'attirait l'animadversion
-de la critique.</p>
-
-<p>D'ailleurs, le public n'y perdra rien; je me propose
-de restituer tous les passages scabreux et inconvenants
-dans une nouvelle dition, et de les rassembler
- la fin du volume, comme cela se pratique
-dans les ditions <i lang="la" xml:lang="la">ad usum Delphini</i>, afin que les
-dames n'aient pas la peine de lire le reste du livre,
-et trouvent tout de suite les endroits intressants.</p>
-
-<p>Cependant, malgr les scrupules de mon ami, je
-ne crois pas devoir user de la mme retenue pour
-le dialogue que pour la pantomime, et je prends sur
-moi de rapporter ici la conversation de Rodolphe
-et de madame de M***, laissant l'intelligence exerce
-de mes lectrices le soin de deviner quelles circonstances
-ont donn lieu aux demandes et aux rponses.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Laissez-moi, monsieur; cela
-n'a pas de nom.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Vous laisser! Ce sont les autres femmes
-qu'on laisse, et non pas vous. C'est une chose
-impossible que vous demandez l; et, quoique vous
-soyez en droit d'exiger l'impossible, la chose que
-vous demandez est prcisment la seule que l'on ne
-puisse faire pour vous; c'est comme si vous commandiez
-qu'on ne vous trouvt pas belle. Permettez,
-madame, que je vous dsobisse.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Allons, Rodolphe&hellip; mon ami,
-vous n'tes pas raisonnable.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Mais il me semble que si. Je vous
-aime; qu'y a-t-il l de si extravagant, et qui n'en
-ferait autant ma place, sinon plus? C'est une mauvaise
-fortune dont il faut vous prendre votre beaut.
-Ce n'est pas tout profit que d'tre jolie femme.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Je ne vous ai pas donn lieu
-par ma conduite d'en user de la sorte avec moi. Ah!
-Rodolphe, si vous saviez la peine que vous me faites!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Assurment mon intention n'tait
-pas de vous en faire, et vous me pardonnerez un
-tort involontaire. Ah! Cyprienne, si vous saviez
-comme je vous aime!</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Je ne veux pas le savoir; je ne
-le puis ni ne le dois.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Et pourtant vous le savez.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Voil bientt une heure que
-vous me le dites.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Une heure, c'est beaucoup pour convaincre
-d'une chose si facile croire; il y a trois
-quarts d'heure que je ne devrais plus vous le dire,
-mais vous le prouver. Je diffre entirement de vous
-sur ce point. Si vous me disiez que vous m'aimez,
-moi, je le croirais tout de suite.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Et que risqueriez-vous le
-croire?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Ni plus ni moins que vous le dire.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Il n'y a pas moyen de parler
-avec vous.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Vous voyez bien que si, puisque vous
-parlez. Toutefois, si vous le prfrez, je m'en vais
-me taire. (<i>Silence.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Il va faire nuit, on n'y voit presque
-plus; monsieur Rodolphe, voulez-vous avoir la
-bont de sonner, qu'on apporte de la lumire?
-Cette chambre est d'un triste!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Est-ce que vous voulez lire ou travailler?
-Cette chambre n'est pas triste; je la trouve
-la plus gaie du monde, et ce demi-jour me semble
-le plus voluptueux qu'il soit possible de voir. (<i>Ici
-la pantomime aiderait considrablement l'intelligence
-du texte, qui parat assez insignifiant, mais mon ami
-a biff ce passage sous une triple ligne d'encre.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Rodolphe&hellip; monsieur&hellip; je
-vous&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je t'aime et je n'ai jamais aim que
-toi.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Ah! mon ami, si vous disiez
-vrai&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Eh bien!</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Je suis une folle&hellip; La porte
-est-elle bien ferme?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Au verrou.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Non, je ne veux pas; lchez-moi,
-ou je ne vous revois de ma vie.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Ne me faites pas prendre de force ce
-qu'il me serait si doux d'obtenir.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Rodolphe! que faites-vous l?
-Ah! oh!</p>
-
-<p>(Par exemple, voil une question on ne peut plus
-dplace, et il n'y a que les femmes pour en faire
-de pareilles; certainement personne au monde n'tait
- mme de savoir mieux que madame de M*** ce
-que faisait Rodolphe, et nous ne pouvons imaginer
-dans quel but elle le lui demandait. Rodolphe ne rpondit
-pas; et fit bien.)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Qu'allez-vous penser de moi,
- prsent? Ah! j'en mourrai de honte!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Enfant, que voulez-vous que je pense,
-sinon que vous tes toute belle et que rien au monde
-n'est plus charmant?</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Tu me perds, mon ange, mais
-je t'aime! Mon Dieu, mon Dieu! qui aurait dit cela?</p>
-
-<p>Ici madame de M*** pencha la tte et cacha son
-visage entre l'paule et le cou de Rodolphe. Cette
-position est habituelle aux femmes, en pareille
-occurrence; la grisette et la grande dame la prennent
-galement; est-ce pour pleurer ou pour rire?
-Je pencherais croire que c'est pour rire; du reste,
-cette position dveloppe le cou et les paules, et
-leur fait dcrire des courbes gracieuses; c'est peut-tre
-l le vritable motif pourquoi elle est employe
-si frquemment.</p>
-
-<p>Toute cette scne, bien qu'assez inconvenante,
-n'en est pas plus passionne pour cela, et il est
-facile de s'apercevoir que Rodolphe est cent mille
-lieues de ce qu'il cherche; il est vrai qu'il n'y a
-gure song, et qu'il s'est laiss aller btement et
-bourgeoisement l'impression du moment; il a eu
-un caprice et des dsirs, voil tout. Madame de M***
-est peu de chose prs dans le mme cas; le sang-froid
-et le repos d'esprit qui percent dans chaque
-mot qu'ils se disent est une chose vraiment admirable,
-et suppose, de part et d'autre, l'exprience
-la plus consomme.</p>
-
-<p>Madame de M*** avait toujours sa tte sur l'paule
-de Rodolphe, et celui-ci, aprs quelques minutes
-d'inaction, fit cette rflexion judicieuse qu'il n'y
-avait absolument rien d'artiste dans la scne qui
-venait de se jouer, et que, loin de faire un cinquime
-acte de drame, elle tait tout au plus digne
-de figurer dans un vaudeville; il s'indigna contre
-lui-mme d'avoir si mal exploit un si beau sujet,
-et d'avoir manqu une si belle occasion de faire le
-passionn.</p>
-
-<p>Comme madame de M*** tait une trs-jolie
-femme, et qu'elle mritait indubitablement les honneurs
-du bis, Rodolphe prit cette rsolution subite
-d'essayer un autre ton et de s'lever tout d'un coup
-aux sommits les plus inaccessibles de la passion
-dlirante.</p>
-
-<p>Il la saisit bras-le-corps, d'une telle force, qu'il
-lui fit presque ployer les ctes.</p>
-
-<p>&mdash;Fais-moi un collier de tes bras, ma bien-aime!
-c'est le plus beau de tous!</p>
-
-<p>(Voir <i>Hernani ou l'Honneur castillan</i>, drame en
-cinq actes et en vers.)</p>
-
-<p>Madame de M*** passa avec docilit ses bras autour
-du col de Rodolphe et croisa ses petites mains
-derrire sa nuque.</p>
-
-<p>&mdash;Encore, ainsi, toujours!</p>
-
-<p>(<i>Antony</i>, drame en cinq actes et en prose.)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Mon ami, tu m'as toute dcoiffe,
-et tu emmles tellement mes cheveux avec tes
-doigts, qu'il me faudra une heure pour les dbrouiller.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;<span lang="it" xml:lang="it">Idolo dello mio cuore</span> (couleur locale),
-oh! laisse-moi passer la main dans tes cheveux!</p>
-
-<p>(Consulter, pour ce got romantique, les <i>Contes
-d'Espagne et d'Italie</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Beaux cheveux qu'on rassemble</div>
-<div class="verse">Les matins, et qu'ensemble</div>
-<div class="verse">Nous dfaisons les soirs;</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">dans les chansons mettre en musique et la scne
-d'adieu de don Paz, et <i lang="la" xml:lang="la">passim</i>, plusieurs autres
-vers non moins passionns.)</p>
-
-<p><i>En cet endroit, Rodolphe dfit le peigne de madame
-de M***, qui tomba terre et se brisa en mille morceaux.</i></p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;tourdi! oh! mon beau peigne
-d'caille, vous l'avez cass.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Comment pouvez-vous faire une pareille
-observation dans un pareil moment?</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;C'tait un fort beau peigne,
-un peigne anglais, et je ne pourrai que trs-difficilement
-en avoir un semblable.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Que tes cheveux sont d'une belle
-nuance! on dirait une rivire d'bne qui coule sur
-tes paules.</p>
-
-<p>En effet, les cheveux de madame de M***, dlivrs
-de la morsure du peigne, tombaient presque sur
-ses reins; ainsi faite elle ne ressemblait pas mal
-l'image de l'huile incomparable de Macassar.</p>
-
-<p>Rodolphe grimaait d'une manire pileptique, la
-faon de Firmin, et les pieds de Mme de M*** qui tait
-beaucoup plus petite que lui, touchaient peine la
-terre, attendu que ses bras taient passs autour du
-col de son amant; ce qui, avec ses cheveux en droute
-et sa robe ne tenant plus sur les paules, formait
-un groupe dans le got moderne, d'un galbe
-infiniment rotique et d'une tournure on ne peut
-plus artiste.</p>
-
-<p>(Voir en gnral la vignette des <i>Intimes</i>, et en particulier
-celle de tous les romans possibles; voir aussi
-toutes les fins d'actes o les femmes ont les cheveux
-pendants, ce qui veut dire ce qu'on ne saurait
-excuter honntement sur la scne, de mme qu'une
-redingote ouverte et un mouchoir de baptiste la
-main signifient, en langue thtrale, demoiselle enceinte.)</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Oh! mon ange! tu es d'un calme
-dsesprant; lorsque tout mon sang bouillonne dans
-mes veines comme une lave, tu restes l, muette,
-inanime, et tu as plutt l'air de subir mes caresses
-que de les recevoir!</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Que veux-tu que je dise et que
-je fasse? Je te dis que je t'aime, et je me livre toi.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je voudrais te voir ple, les yeux
-bleus, les lvres blanches, serrant les dents, comme
-une femme qui ne se connat plus.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;C'est--dire que vous ne me
-trouvez pas bien comme je suis; en vrit, c'est un
-peu tt.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Mchante, tu sais bien que je te
-trouve adorable; mais il faudrait te tordre, te crisper,
-rler, m'gratigner, et avoir de petits mouvements
-convulsifs, ainsi qu'il convient une femme
-passionne.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Tout cela est fort joli; en honneur,
-Rodolphe, vous n'avez pas le sens commun.</p>
-
-<p>(<i>Ici Rodolphe lui prouve que, s'il n'a pas le sens
-commun, il rachte ce lger dfaut par les plus brillantes
-qualits.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>tout mue et bgayant</i>.&mdash;Ah! Rodolphe!
-si vous vouliez tre comme tout le monde,
-vous seriez charmant.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>ne perdant pas de vue son ide</i>.&mdash;Cyprienne,
-je t'en supplie, mords-moi!</p>
-
-<p>(Il est notoire, par la ballade de Barcelone, le
-pome d'<i>Albertus</i>, et autres posies transcendantes,
-que les amants romantiques se mangent belles
-dents, et ne vivent d'autre chose que des biftecks
-qu'ils se prlvent l'un sur l'autre, dans les moments
-de passion. Je hasarderai pourtant cette observation
- messieurs les potes et prosateurs de la
-nouvelle cole, que rien n'est plus classique au
-monde que cela; on connat le <i lang="la" xml:lang="la">memorem dente
-notam</i> du sieur Horace, et, si l'on ne craignait de
-paratre insolemment rudit, on rapporterait ici
-deux cents passages de potes latins et grecs, o il
-est question de morsures et d'gratignures.)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Je vais t'embrasser, si tu veux
-(<i>elle l'embrasse</i>), mais je ne te mordrai pas, je t'aime
-trop pour te faire du mal.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Du mal! <i>Ah! qu'un coup de poignard
-de toi me serait doux!</i> Voyons, mords-moi; qu'est-ce
-que cela te fait?</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;S'il ne faut que cela pour te
-contenter, c'est facile, mon amour: approche ta
-tte.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>au comble de la joie</i>.&mdash;Je donnerais
-ma vie en ce monde et dans l'autre pour satisfaire
-le moindre de tes caprices.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Pauvre ami!</p>
-
-<p>(<i>Elle appuie ses lvres sur la joue de Rodolphe et la
-pince lgrement dans une tenaille de nacre, puis elle
-recule la tte, en riant comme une folle et frotte avec
-le dos de sa main la lgre marque blanche que ses
-dents ont laisse.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Bien, comme cela, ma lionne;
-mon tour!</p>
-
-<p>(<i>Il la mord au cou et pour tout de bon.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Aie! aie! Rodolphe! monsieur,
-finissez donc, vous tes enrag, vous oubliez toute
-convenance, et vous vous comportez d'une manire&hellip;
-J'en aurai la marque pendant huit jours,
-je ne pourrai pas aller dcollete de la semaine, et
-j'ai trois soires!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;On pensera que c'est monsieur votre
-mari qui a fait le coup.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Allons donc, ce que vous dites
-l est extrmement ridicule et de la dernire improbabilit;
-on sait bien que ces faons ne sont
-point celles des maris, et ils ne laissent gure
-de marques de ce genre. Je suis trs-fche de ce
-que vous avez fait; cela est vraiment inqualifiable.</p>
-
-<p>(<i>Rodolphe, atterr de cette sortie, prodigue madame
-de M*** les caresses les plus tendres et tche de
-rparer son manque de convenance par la plus grande
-des inconvenances.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>un peu radoucie</i>.&mdash;Bah! je mettrai
-mon collier de topazes; la monture est large
-et les anneaux sont serrs; on n'y verra que du feu.</p>
-
-<p>(<i>Rodolphe lui coupe la parole par un baiser assaisonn
-de toutes les mignardises imaginables, et conserve
-cependant un air dolent et mortifi, capable d'apitoyer
-un roc, et, plus forte raison, une femme
-assez compatissante de son naturel.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Ne crois pas que je t'en veuille,
-mon ami; je ne puis rester fche avec toi. (<i>Elle
-lui rend son baiser, revu, corrig et considrablement
-augment.</i>) Voil la signature de ta grce.</p>
-
-<p>Kling, kling, drelin, drelin!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>effar</i>.&mdash;Qu'est-ce?</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>du ton le plus tranquille</i>.&mdash;Je
-crois que c'est mon mari qui rentre.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Votre mari! Damnation! enfer! o
-me cacher? N'y a-t-il pas ici quelque armoire? Y a-t-il
-moyen de sauter par la fentre? Si j'avais ma
-bonne dague. (<i>Fouillant dans sa poche.</i>) Ah! parbleu,
-la voil! Je vais le tuer, votre mari.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>qui se recoiffe devant sa glace</i>.&mdash;Il
-n'y a pas besoin de le tuer: aidez-moi remonter
-ma robe sur mon paule, mon corset m'empche
-de lever le bras; bien, passez-moi ce n&oelig;ud de velours,
-il cachera la morsure, et maintenant, enfant
-que vous tes, allez tirer le verrou, cela aurait l'air
-singulier d'tre enferms ensemble.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>lui obissant de point en point</i>.&mdash;Le
-verrou est tir, madame.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Asseyez-vous l, devant moi,
-sur ce fauteuil, et tchez d'avoir l'air un peu moins
-effarouch. Vous me disiez donc que la pice nouvelle
-tait mauvaise.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>vivement</i>.&mdash;Moi, je ne disais pas cela;
-je ne disais rien du tout, je la trouve fort bonne.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>bas</i>.&mdash;En vrit, pour un pote,
-vous n'tes gure spirituel. N'entendez-vous pas
-monsieur qui vient? Il faut bien avoir l'air de parler
-de quelque chose.</p>
-
-<p>(<i>Le mari entre avec sa figure de mari, tout fait
-bnigne et rjouissante voir.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Ah! vous voil, monsieur Rodolphe!
-il y a une ternit que l'on ne vous a vu: vous devenez
-d'un rare, et vous nous ngligez furieusement;
-ce n'est pas bien de ngliger ses amis. Pourquoi donc
-n'tes-vous pas venu dner l'autre jour avec nous?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i> part</i>.&mdash;A-t-il l'air stupide celui-l!
-(<i>Haut.</i>) Monsieur, vous m'en voyez au dsespoir;
-une affaire de la dernire importance&hellip; Croyez que
-j'y ai plus perdu que vous. (<i>A part.</i>) Est-ce que je
-serai comme cela quand je serai mari? Oh! la
-bonne et honnte chose qu'un mari!</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Cela peut se rparer. Venez demain,
-si toutefois vous n'tes pas dj engag. J'ai prcisment
-une loge pour une premire reprsentation.
-L'auteur est fort de mes amis&hellip; Nous irons tous ensemble.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Vous seriez vraiment bien aimable,
-monsieur, de nous faire le sacrifice de votre
-soire.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Comment donc, madame! vous appelez
-cela un sacrifice! O donc la pourrais-je passer
-plus agrablement?</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>minaudant</i>.&mdash;Vous diriez cela
- une autre comme moi; c'est une simple politesse.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Ce n'est qu'une vrit.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Ainsi vous acceptez?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Vous pouvez compter sur moi.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Voil qui est arrang. Mais je vous ai
-interrompu. Vous aviez l'air d'avoir une conversation
-fort intressante.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i> lui-mme</i>.&mdash;Oui, fort intressante!
-Ce mari-l n'est pas un homme, c'est un buffle. Depuis
-saint Joseph, personne n'a t cocu de meilleure
-grce. Il y met vraiment une bonne volont
-charmante.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>aussi elle-mme</i>.&mdash;Oui, plus intressante
-que la vtre, mon mari trs-cher, qui tes
-si monosyllabique et si laconique que j'en suis honteuse
-pour vous.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Vous en tiez, je crois, sur la pice
-nouvelle.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Oui, et monsieur m'en disait
-tout le mal du monde.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Je suis charm, Rodolphe, de vous
-voir revenu des sentiments plus raisonnables; je
-vous disais bien que vous vous amenderiez. Il n'y
-a que le beau qui soit beau, quoi qu'on en dise, et
-la langue de Racine est une langue divine. Votre
-M. Hugo est un garon qui ne manque pas de mrite,
-il a des dispositions, personne ne lui en refuse; la
-pice qui a remport le prix aux Jeux floraux n'tait
-vraiment pas mal; mais depuis il n'a fait qu'empirer;
-aussi pourquoi ne veut-il pas parler franais?
-Que n'crit-il comme M. Casimir Delavigne! J'applaudirais
-ses ouvrages comme ceux d'un autre.
-Je suis un homme sans prventions, moi.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>bleu de colre, et souriant avec une grce
-inexprimable</i>.&mdash;Certainement, M. Hugo a des dfauts.
-(<i>A part.</i>) Vieil as de pique, je ne sais pas
-quoi il tient que je ne te jette par la fentre, et sans
-l'ouvrir encore! Dans quel gupier me suis-je fourr!
-(<i>Haut.</i>) Mais qui n'a pas les siens? (<i>A part.</i>) Coquine
-de Cyprienne!</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Oui, tout le monde a les siens; on ne
-peut pas tre parfait.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i> part</i>.&mdash;Il n'y a rien de plus
-rjouissant au monde que la figure que fait en
-ce moment-ci le pauvre Rodolphe. En vrit, les
-hommes sont de pitres comdiens; ils manquent
-totalement d'aplomb, et la moindre chose les dmonte:
-les femmes leur sont bien suprieures en
-cela.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Cependant, cette pice, bonne ou
-mauvaise, a du succs: c'est une chose qui, je crois,
-ne peut tre conteste.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;C'est une fureur; on s'y porte.
-Madame de Cercey, qui voulait la voir, n'a pu se procurer
-une loge que pour la troisime reprsentation.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;On ira la siffler cent fois de suite,
-elle tombera trois mois durant, et la caisse du
-thtre sera pleine crever.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Qu'est-ce que cela prouve? <i>Athalie</i> n'a
-pas eu de succs. Et d'ailleurs, il n'est pas difficile
-d'attirer le public en ne se refusant aucun moyen, en
-n'observant aucune rgle; je ferais une tragdie,
-moi, si je voulais, avec cette nouvelle manire de
-faire des vers qui ressemblent de la prose comme
-deux gouttes d'eau: tout le monde pourra s'en passer
-la fantaisie; il n'y a rien de plus ais sur la
-terre. Si un mot me gne dans ce vers-ci, je le mets
-dans l'autre, et ainsi de suite: vous suivez bien
-mon raisonnement?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Oui, monsieur, parfaitement.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Il est fort simple.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Et alors je parais plein de hardiesse
-et de gnie. Allez, allez, je les connais bien tous les
-principes subversifs de vos novateurs rtrogrades,
-suivant la belle expression de M. Jouy. Est-ce de
-M. de Jouy, la belle expression?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>apoplectique et se coupant la langue avec
-les dents</i>.&mdash;Je ne sais pas au juste; je crois pourtant
-qu'elle est de M. Etienne, si elle n'est pas de
-M. Arnault; mais, assurment, elle est d'un de
-ces trois, moins cependant qu'elle ne soit de
-M. de Baour-Lormian; ce qui n'a rien d'improbable.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;H! h! hihi! vous en voulez furieusement
- ces messieurs, vous avez une vieille dent
-contre eux; mais vous deviendrez sage en prenant
-des annes. Il n'y a rien qui mette du plomb dans
-la tte comme huit ou dix ans de plus, et vous finirez
-par tre de l'Institut, comme un autre.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Ainsi soit-il!</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Cela rapporte dix-huit cents francs.
-Dix-huit cents francs sont toujours bons prendre.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Ceci est vrai comme de l'algbre.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Et les jetons de sance, qui sont trs-commodes
-pour jouer aux cartes. J'ai un de mes
-amis acadmicien qui en a plein un grand sac. A
-propos de cartes, si nous jouions une partie d'cart?
-Que vous en semble, Rodolphe?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>la figure aussi longue que le mmoire de
-son tailleur</i>.&mdash;Mais je suis votre disposition pour
-cela comme pour autre chose.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***, <i>ayant piti de Rodolphe, et n'tant
-pas fche de contrarier son mari en rendant service
- son amant</i>.&mdash;Fi donc! messieurs, vous tes insupportables
-avec vos cartes. Ne sauriez-vous rester
-une minute sans jouer? Vous allez donc me laisser
-l ne rien dire!</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>du ton le plus obsquieux</i>.&mdash;Ma toute
-bonne, je te ferai observer que tu deviens d'un
-gosme vraiment insociable; tu nous regarderas,
-et tu nous conseilleras. Tu vois bien que monsieur
-se meurt d'envie de faire une partie avec moi.
-N'est-ce pas, monsieur Rodolphe?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>d'une voix caverneuse, et qui semble sortir
-de dessous terre comme celle de l'ombre dans</i> Hamlet.&mdash;Certainement,
-je meurs d'envie de faire une
-partie avec vous.</p>
-
-<p>Le mari arrange la table, et gagne tout l'argent
- Rodolphe, qui ronge son frein et n'ose clater;
-ce qui prouve que Dieu ne reste pas oisif l-haut
-dans sa stalle au paradis, mais qu'il veille avec soin
-sur les actions des mortels, et punit tt ou tard
-l'homme peu dlicat qui a os convoiter l'ne, le
-b&oelig;uf ou la femme de son prochain.</p>
-
-<p>Madame de M*** bille horriblement; le mari dguise
- peine sa joie et se frotte les mains de l'air
-le plus triomphal; Rodolphe a la physionomie la
-plus piteuse du monde, et pourrait trs-bien poser
-pour un <i lang="la" xml:lang="la">Ecce homo</i>. Il est tantt minuit, et l'aiguille
-n'a plus qu'un pas faire pour attraper l'X.
-Rodolphe se lve, prend son chapeau; le mari le
-reconduit, et madame de M*** trouve peine le
-temps de lui serrer la main la drobe, et de lui
-jeter dans le tuyau de l'oreille cette phrase courte,
-mais significative:&mdash;A demain, mon ange, et de
-bonne heure. Heureux Rodolphe! il y a bien de
-quoi consoler de la perte de quelques cus de cent
-sous l'effigie de Napolon ou de Charles X; car,
-en ce temps-l, le roi-citoyen n'tait pas invent.</p>
-
-<p>Le lecteur aura sans doute remarqu que ces dernires
-pages ne valent pas le diable; cela n'est pas
-difficile voir. Tout cela est d'un fade et d'un banal
- vous donner des nauses: on dirait d'une comdie
-de M. Casimir Bonjour. Le style est de la platitude
-la plus exemplaire, et cet interminable dialogue
-n'est autre chose qu'un tissu de lieux les plus
-communs qu'il soit. Il n'y a pas un seul trait spirituel,
-et, levant la paille, l'auteur qui a crit cela
-n'est qu'un petit grimaud qui il faudrait donner
-du pied au cul, et dont on devrait jeter le livre au
-feu.</p>
-
-<p>Mais, bien considrer les choses comme elles
-sont, on verra que la faute n'en est peut-tre pas
-entirement l'auteur, et que, voulant retracer avec
-fidlit une situation banale, il a t forc d'tre banal;
-car je vous prie de croire, ami lecteur, qu'il
-hait le commun autant que vous, pour le moins,
-et qu'il n'y tombe qu' son corps dfendant; il a
-t tromp comme vous, il ne s'imaginait pas avoir
- crire une histoire aussi ordinaire, en entreprenant
-celle d'un jeune homme aussi excentrique que
-notre ami Rodolphe.</p>
-
-<p>Il croyait que les situations nergiques et passionnes
-allaient abonder sous sa plume, et qu'un
-individu muni de barbe, de moustaches, de cheveux
- la Raphal, de plusieurs dagues, d'un c&oelig;ur
-d'homme et d'une peau olivtre, devait avoir de tout
-autres allures qu'un picier gros, gras, ras de frais,
-et guillotin quotidiennement par son col de chemise.</p>
-
-<p>O Rodolphe! Rodolphe!! Rodolphe!!! tu te
-vautres dans la prose comme un porc dans un bourbier.</p>
-
-<p>Tu as fait un calembour et plusieurs madrigaux,
-tu as eu une bonne fortune, et tu as jou aux cartes,
-et, pour mettre le comble ces monstruosits, tu
-as dit du mal d'une pice romantique!</p>
-
-<p>Repasse dans ta tte toute la soire, et rougis, si
-tu peux rougir encore!</p>
-
-<p>Tu es entr par la porte comme un homme, tu
-t'es assis sur la causeuse comme un bourgeois, et
-tu as triomph comme un second clerc d'huissier.</p>
-
-<p>Pourtant c'tait l une belle occasion de te servir
-de ton chelle de soie, et de casser un carreau avec
-ta main enveloppe d'un foulard. Et tu n'as pas pris
-l'occasion aux cheveux, passionn Rodolphe! Tu
-n'aurais eu ensuite qu' pousser ta belle dans un
-cabinet, o tu l'aurais viole avec tout l'agrment
-possible. Tu n'avais qu' vouloir pour faire de l'Antonysme
-premire qualit, mais tu n'as pas voulu:
-c'est pourquoi je te mprise et te condamne peser
-du sucre, pendant l'ternit!</p>
-
-<p>Le pauvre jeune homme faisait toutes ces rflexions,
-ou peu prs, en s'en revenant chez lui.</p>
-
-<p>&mdash;Comment, moi, Rodolphe; moi, majeur; moi,
-beau garon; moi, pote; avec une femme qu'un
-Italien prendrait pour une Italienne, une femme
-orne d'un mari et de tout ce qu'il faut pour tablir
-une scne; avec une dague de Tolde ou peu s'en
-faut, et le plus grand dsir d'en faire usage, je ne
-puis parvenir me procurer le plus petit vnement,
-le plus petit incident dramatique! c'est en
-mourir de honte et de dpit!</p>
-
-<p>J'ai beau faire, tout s'embote le plus naturellement
-du monde. J'attaque la femme, elle ne me rsiste
-pas; je veux entrer par la fentre, on me donne
-la clef de la porte. Le mari, au lieu d'tre jaloux de
-moi, me donnerait sa femme garder; il tombe
-du ciel et me prend presque sur le fait, il s'obstine
- ne pas voir ce qui lui crve les yeux, et les coussins
-au pillage, et sa femme toute rouge et toute
-blanche, et moi dans l'tat physique et moral le
-plus quivoque; il ne tire aucune induction de
-rien. Au lieu de me poignarder ou de me jeter par
-la croise, comme la dcence l'exigeait, au lieu de
-traner sa femme par les cheveux tout autour de la
-chambre, ainsi qu'un mari dramatique doit faire, il
-me propose de jouer l'cart, et me gagne plus
-d'argent qu'il ne m'en faudrait pour me soler
-mort, moi et tous mes amis intimes!</p>
-
-<p>Je vois dcidment que je suis n pour tre un
-marchand de chandelles, et non pour tre un second
-tome de lord Byron. Ceci est douloureux, mais c'est
-la vrit.</p>
-
-<p>Oh! mon Dieu! que faire de cette posie qui
-bouillonne dans mon sein et qui dvore mon existence?
-o trouver une me qui comprenne mon
-me, un c&oelig;ur qui rponde mon c&oelig;ur?</p>
-
-<p>Lorsque Rodolphe rentra chez lui, il entendit ses
-chats qui miaulaient du ton le plus piteux du
-monde: Tom en faux bourdon, la petite chatte
-blanche en contralto, et son chat angora avec une
-voix de tnor qu'et envie Rubini.</p>
-
-<p>Ils vinrent lui d'un air de contentement ineffable,
-Tom faisant chatoyer ses grandes prunelles
-vertes, la petite chatte en faisant le gros dos, le
-chat angora en dressant sa queue comme un plumet,
-et ils lui souhaitrent sa bienvenue au mieux
-qu'ils purent.</p>
-
-<p>Mariette vint aussi; mais elle avait l'air triste, et
-lorsque Rodolphe, aprs l'avoir baise au front assez
-distraitement, lui mit la main sur l'paule pour
-passer dans sa chambre, au lieu de la hausser amicalement
-pour lui en viter la fatigue, elle s'affaissa
-de telle sorte, que la main de Rodolphe glissa et
-retomba au long de son corps.</p>
-
-<p>Rodolphe, occup de tout autre chose, ne fit pas
-attention ce mouvement, et se coucha d'assez
-mauvaise humeur pour un homme qui vient d'avoir
-une bonne fortune.</p>
-
-<p>Mariette, avant de se retirer, tracassa longtemps
-dans la chambre, remua des porcelaines, ouvrit et
-ferma plusieurs tiroirs, et mit tout en &oelig;uvre pour
-attirer l'attention de Rodolphe, et peut-tre pour
-se faire engager rester; mais Rodolphe avait
-d'excellentes raisons pour n'en rien faire. Voyant
-qu'elle n'y parvenait pas, elle prit le bougeoir,
-et se retira en jetant sur son matre, plus d'
-moiti endormi, un long regard plein d'amour et
-de colre.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, quand Mariette entra pour
-lui apporter djeuner, Rodolphe fit cette remarque
-qu'elle avait les yeux rouges.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Comme vous avez les yeux rouges,
-Mariette!</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Moi, monsieur?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Oui, vous.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;C'est apparemment que j'aurai mal
-dormi, ou que je viens de les frotter.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;On dirait, en vrit, Mariette, que
-vous venez de pleurer.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Pourquoi donc pleurer? Il ne m'est
-pas mort de parent, que je sache.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Ce ne serait pas une raison pour
-pleurer, bien au contraire. Votre chocolat est dtestable,
-il sent le brl d'une lieue la ronde.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;J'ai fait de mon mieux.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Votre mieux est fort mal. Vous n'avez
-pas mis de sucre dans mon eau.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Ah! mon Dieu! je n'y avais pas pens.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;A quoi pensez-vous donc?</p>
-
-<p>Mariette, levant sur lui ses longues paupires, le
-regarda avec une expression si indfinissable de
-douleur et de reproche, que Rodolphe ne put s'empcher
-d'tre mu et troubl, et, se repentant de
-lui avoir parl avec duret, lui fit quelques caresses,
-et lui dit quelques mots qui, dans la bouche d'un
-matre, pouvaient passer pour des excuses.</p>
-
-<p>Mariette se retira, et Rodolphe, demeur seul, se
-prit, tout en tirant les moustaches de son vieux
-chat, gmir sur sa malheureuse destine.</p>
-
-<p>Lui qui s'tait bti d'avance un roman plein de
-scnes dramatiques et de pripties sanglantes,
-rencontrer dans son chemin une coquette vritable
-et un mari encore plus vritable!</p>
-
-<p>De la plus belle situation du monde, n'avoir pu
-faire jaillir la moindre tincelle de passion: il y
-avait rellement de quoi se pendre!</p>
-
-<p>Trois heures sonnrent. Il se rappela que madame
-de M*** l'avait pri de venir de bonne heure;
-il s'habilla, et se dirigea vers la maison de sa princesse;
-mais, au lieu de marcher du pas leste et
-bref d'un amoureux, il allait comme un limaon,
-et l'on et plutt dit d'un colier qui rampe contre-c&oelig;ur
-jusqu'au seuil de l'cole, que d'un galant
-en bonne fortune.</p>
-
-<p>Il fut bien reu: cela est inutile dire. Au reste,
-cette entrevue ne diffra en rien de la premire,
-sauf les prliminaires qui furent singulirement
-abrvis. Rodolphe se comporta trs-honorablement
-pour un homme qui s'tait dj comport
-trs-honorablement la veille; cependant nous devons
- la postrit de l'informer qu'il y eut plus
-de dialogue et moins de pantomime, quoique cette
-substitution n'et pas tout fait l'air d'tre du got
-de madame de M***.</p>
-
-<p>Ce serait ici le lieu de placer une belle dissertation:
-pourquoi les femmes aiment plus aprs, et
-les hommes avant? Je ne crois pas que cela tienne,
-comme elles le disent, ce qu'elles ont l'me plus
-leve et les sentiments plus dlicats. Un pauvre
-diable d'homme, qui a eu ce qu'on appelle une
-bonne fortune, est souvent bien infortun, surtout
-s'il a le malheur de voir sa matresse tous les jours.
-Il y a une certaine amabilit qu'il est fort malais
-d'avoir heure fixe, et c'est ce que les femmes ne
-veulent pas comprendre; il est vrai qu'elles peuvent
-toujours tre aimables, dans ce sens-l du
-moins, et c'est une des mille raisons pourquoi j'ai
-toujours dsir d'tre femme.</p>
-
-<p>Somme toute, il est bien plus ais d'tre amoureux
-en expectative qu'amoureux en fonction. Dire:
-J'aime! est beaucoup moins pnible que de le prouver,
-avec cela que chaque preuve que l'on en donne
-rend la suivante plus difficile. Quoi qu'il en soit,
-madame de M*** trouva encore Rodolphe charmant,
-et dut s'avouer qu'elle n'avait jamais t aime
-ainsi.</p>
-
-<p>Le mari revint: on dna, et l'on partit ensemble
-vertueusement, patriarcalement et bourgeoisement,
-pour la premire reprsentation de la pice.</p>
-
-<p>Rodolphe afficha madame de M*** de la manire
-la plus indcente, et fit tout ce qu'il put pour exciter
-la jalousie du mari; celui-ci, charm d'tre allg
-du soin de sa femme, s'obstinait ne rien voir,
-et madame de M*** ne se contraignait gure pour
-rpondre aux agaceries de Rodolphe.</p>
-
-<p>Dcidment, ce mari-l tait ptri d'une pte sans
-levain.</p>
-
-<p>Rodolphe rentra chez lui furieux, et ne sachant
-que faire pour forcer M. de M*** s'othellotiser un
-tant soit peu.</p>
-
-<p>Un clair soudain lui illumina le cerveau. Il se
-donna un grand coup de poing sur le front, et renversa
-sa table par terre d'un coup de pied, comme
-quelqu'un qui vient d'avoir une ide phosphorescente.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! c'est cela; je suis un grand sot de ne
-pas y avoir song plus tt. Hol! Mariette, hol! une
-plume, de l'encre et du papier.</p>
-
-<p>Mariette releva la table, et mit dessus tout ce qu'il
-fallait pour crire.</p>
-
-<p>Rodolphe passa deux ou trois fois la main dans
-ses cheveux, roula les yeux, ouvrit les narines
-comme une sibylle sur le trpied, et commena
-ainsi:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Monsieur,</p>
-
-<p>Il y a de par le monde une espce de gens que
-je ne saurais honntement qualifier, qui cachent
-sous des dehors aimables la plus profonde dmoralisation.
-Pour eux, il n'y a rien de respectable;
-les choses les plus sacres sont tournes en drision;
-l'innocence des filles, la chastet des femmes,
-l'honneur des maris, tout ce qu'il y a de pur
-et de saint au monde leur est sujet de rise et de
-plaisanterie; ils s'introduisent dans les familles,
-et, avec eux, la honte et l'adultre. J'ai appris
-avec douleur, monsieur, que vous receviez chez
-vous un nomm Rodolphe. Cet individu, que j'ai
-eu l'occasion de connatre et d'tudier fond, est
-un homme extrmement dangereux: sa rputation
-est fort mauvaise, et il vaut encore moins que
-sa rputation. Ses m&oelig;urs sont on ne peut plus
-dpraves et se dpravent de jour en jour; il n'y
-a pas de noirceur dont il ne soit capable: c'est
-littralement ce qu'on appelle un drle. Il est
-connu pour le nombre de femmes qu'il a sduites
-et perdues; car, malgr tous ses dfauts, il ne
-manque ni d'esprit ni de beaut, ce qui le rend
-doublement craindre. Si vous m'en croyez, monsieur,
-vous le surveillerez de prs, ainsi que madame
-votre femme. Je souhaite de tout mon c&oelig;ur
-qu'il ne soit pas dj trop tard.</p>
-
-<p class="sign">Quelqu'un qui s'intresse sincrement
-votre honneur.</p>
-
-<p class="c"><i>Adresse de la lettre</i>.</p>
-
-<p>A monsieur de M***, rue Saint-Dominique-Saint-Germain,
-n<sup>o</sup>&hellip;</p>
-
-<p class="sign">En ville.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Rodolphe cacheta son trange missive, l'envoya
-la poste, et se frotta les mains, d'un air aussi rjoui
-qu'un membre du Caveau qui vient d'achever son
-dernier couplet.</p>
-
-<p>&mdash;Par saint Alipantin! ceci est bien la sclratesse
-la plus machiavlique qui ait jamais t ourdie
-par un homme ou par une femme. Certainement
-c'est un moyen nouveau, et je ne pense pas qu'il ait
-encore t employ. <i lang="la" xml:lang="la">O ter, quaterque!</i> avoir fait du
-nouveau sous ce soleil o rien n'est nouveau, et cela
-avec la chose la plus use du monde, une lettre
-anonyme, le pont aux nes, la ressource de tous
-les petits intrigailleurs et machinateurs subalternes.
-Vraiment, je me respecte infiniment moi-mme, et,
-si je le pouvais, je me mettrais genoux devant
-moi. Se dnoncer soi-mme au mari, cela est parfaitement
-indit! S'il ne devient pas jaloux ce
-coup, c'est qu'il est cr pour ne pas l'tre, et je
-veux le proclamer comme le plus indiffrent en matire
-de mariage qu'il y ait eu depuis Adam, le premier
-mari, et le seul de tous qui soit peu prs
-certain de n'avoir pas t cocu, attendu qu'il tait le
-seul homme. Ce qui n'est toutefois pas une raison,
-car l'histoire du serpent et de la pomme me parat
-terriblement louche, et doit ncessairement cacher
-quelque allgorie cornue.</p>
-
-<p>Ou le vieillard stupide dissimulera, piera et nous
-prendra <i lang="la" xml:lang="la">flagrante delicto</i>, ou il clatera sur-le-champ,
-et, de toutes les manires, il me fournira deux ou
-trois scnes potiques et passionnes. Peut-tre jettera-t-il
-madame de M*** par la fentre et me poignardera-t-il;
-cela aurait vraiment une tournure
-espagnole ou florentine qui me sirait ravir.</p>
-
-<p>O cinquime acte tant rv, que j'ai poursuivi si
-opinitrment travers toute la prose de la vie, que
-j'ai prpar avec tant de soin et de peine, te voil
-donc arriv! Je ne ferai donc plus de l'Antonysme
-la Berquin; je m'en vais devenir un hros de roman,
-et cela en ralit. Vienne un autre Byron, et
-je pourrai poser pour un autre Lara; j'aurai du remords
-et du sang au fond de ma destine, et chaque
-poil de mes sourcils froncs couvrira un crime sous
-son ombre: les petites filles oublieront de sucrer
-leur th en me regardant, et les femmes de trente
-ans songeront leurs premires amours.</p>
-
-<p>Rodolphe s'en fut le lendemain chez M. de M***,
-fondant les plus grandes esprances sur son stratagme;
-il s'attendait voir une scne de dsolation,
-madame de M*** tout en pleurs et convenablement
-chevele, le mari les poings crisps et arpentant la
-chambre d'un air mlodramatique: rien de tout
-cela.</p>
-
-<p>Madame de M***, en peignoir blanc, coiffe avec
-un soin remarquable, lisait un journal de modes,
-dont la gravure tait tombe terre, et que M. de
-M*** ramassait le plus galamment du monde.</p>
-
-<p>Rodolphe fut aussi surpris que s'il avait vu quelque
-chose d'extraordinaire: il en resta les yeux carquills
-sur le seuil de la porte, incertain s'il devait
-entrer ou sortir.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est vous, Rodolphe! fit le mari; enchant
-de vous voir. Et il n'y avait rellement rien
-de mphistophlique dans la manire dont il disait
-cela.</p>
-
-<p>&mdash;Bonjour, monsieur Rodolphe, fit madame de
-M***; vous arrivez propos: nous nous ennuyons
- prir. Que savez-vous de neuf? Et il n'y avait rien
-de contraint ou d'embarrass dans la manire dont
-elle disait cela.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! diable! voici qui est prodigieux, murmura
-intrieurement Rodolphe. Est-ce que par hasard
-il n'aurait pas reu ma lettre? Ce vieux drle
-a un air de scurit tout fait insultant.</p>
-
-<p>La conversation roula pendant quelque temps
-sur des choses si insignifiantes, que ce serait une
-cruaut hors de propos que d'en assassiner le lecteur.
-Nous la reprenons l'endroit intressant.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;A propos, Rodolphe, vous ne savez pas
-une chose?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je sais plusieurs choses, mais je ne
-sais pas celle dont vous voulez me parler, ou du
-moins je ne m'en doute pas.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Je vous le donne en cent, je vous le
-donne en mille!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Frdrick a chant juste?</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Non.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Onuphre est devenu raisonnable?</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Non.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Thodore a pay ses dettes?</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Plus drle que cela.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Un cheval de fiacre a pris le mors
-aux dents? un acadmicien a compos une ode
-lyrique?</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Toujours romantique! vous tes vraiment
-incorrigible. Mais ce n'est pas cela: allons,
-devinez.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je m'y perds.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>avec triomphe</i>.&mdash;Mon ami, vous tes un
-sclrat.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>au comble de la joie</i>.&mdash;(<i>A part.</i>) Enfin,
-voil la scne qui arrive. (<i>Haut.</i>) Je suis un sclrat!</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>toujours de plus en plus radieux</i>.&mdash;Vous
-tes un sclrat! la chose est connue; vous avez
-une rputation infme, et vous tes pire que votre
-rputation.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>charm, mais affectant un air de dignit
-blesse</i>.&mdash;Monsieur, vous venez de me dire des
-choses bien tranges: je ne sais&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>riant aux clats, et faisant avec son nez
-plus de bruit que les sept trompettes devant Jricho</i>.
-Hi! hi! ho! ho! ah! ah! Mais c'est qu'il a un air
-d'innocence, ce jeune sclrat! les plus matois s'y
-tromperaient. Hi! hi! c'est comme Hippolyte devant
-Thse. Allons, la main sur votre estomac, le
-bras en l'air,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon c&oelig;ur.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">H! romantique, vous voyez que je sais mon Racine.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i> demi-voix</i>:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Vieillard stupide, il l'aime!</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">H! classique, tu vois que je sais mon Hugo. (<i>Haut,
-et du ton le plus spulcral.</i>) Monsieur, votre gaiet
-est pour le moins intempestive.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Tu es insupportable avec tes
-rires.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Faites-nous la grce de nous communiquer
-le motif de votre hilarit, afin que nous
-la partagions.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Permettez-moi de dboutonner mon
-gilet, j'ai mal aux ctes. (<i>D'un ton tragique.</i>) Vous
-voulez savoir pourquoi je ris, jeune homme?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je ne dsire pas autre chose.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>du mme ton</i>.&mdash;Tremblez! (<i>Avec sa voix
-naturelle.</i>) Approchez, monstre, que je vous dise
-cela dans le tuyau de l'oreille.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>digne</i>.&mdash;Eh bien! monsieur?</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>avec l'accent de J. Prudhomme</i>.&mdash;Vous
-tes l'amant de ma femme.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M</span>***.&mdash;Si vous continuez sur ce ton-l,
-je m'en vais; vous me direz quand vous aurez fini.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>jouant l'homme atterr</i>.&mdash;L'amant de
-votre femme?</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>se frottant les mains</i>.&mdash;Oui; vous ne saviez
-pas cela?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>navement</i>. (<i>A part.</i>)&mdash;J'en ai eu la
-premire nouvelle. (<i>Haut.</i>) Mon Dieu non! et vous?</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Ni moi non plus. Et, de cette faon,
-je serais le dernier<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> de M. Paul de Kock; minotaure,
-comme dit M. de Balzac; il a bien de l'esprit,
-ce garon-l. Vraiment, ce serait d'un bouffon
-achev.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Dans deux ou trois mille ans, les commentateurs pourraient
-tre embarrasss dans ce passage, et ils se tortureraient inutilement
-pour l'interprter. Nous leur viterons cette peine. En ce
-temps, il venait de paratre un roman de M. Paul de Kock, intitul
-<i>le Cocu</i>. Ce fut un scandale merveilleux; une affiche colossale se
-prlassait effrontment tous les coins de rue et derrire les carreaux
-de tous les cabinets de lecture. Ce fut un grand moi parmi
-toute la gent liseuse. Les lvres pudibondes des cuisinires se refusaient
- prononcer l'pouvantable mot. Toutes les virginits de magasin
-taient rvoltes; la rougeur monta au front des clercs d'huissiers.
-Il fallait bien pourtant se tenir au courant, et demander le
-maudit roman. Alors (admirez l'escobarderie!) fut trouve cette
-honnte priphrase:&mdash;Avez-vous le dernier de M. de Kock?&mdash;Dernier
-de M. de Kock, par cette raison, a signifi cocu pendant
-quinze jours, et c'est quoi M. de M*** fait allusion, avec sa finesse
-ordinaire.</p>
-</div>
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>vex de voir sa scne tourner en eau de
-boudin</i>.&mdash;C'est d'un bouffon achev, comme vous
-le dites fort agrablement.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;J'ai dit ce serait, et non pas c'est; il
-y a une furieuse diffrence de l'indicatif au conditionnel.
-Hi! hi!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Comme il vous plaira, monsieur.
-Mais comment avez-vous fait cette dcouverte importante?</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;C'est une lettre qu'on m'a crite, une
-lettre anonyme encore. Il n'y a rien que je mprise
-sur la terre comme une lettre anonyme. Gresset,
-le charmant auteur de <i>Vert-Vert</i>, a dit quelque
-part:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un crit clandestin n'est pas d'un honnte homme.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Je suis parfaitement de son avis.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>gravement</i>.&mdash;Il faut tre bien infme
-pour&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>tirant la lettre de sa poche</i>.&mdash;Tenez, lisez-moi
-cela. Qu'en pensez-vous? Cela n'est pas mdiocrement
-curieux, c'est un vrai style de papier
-beurre; c'est probablement quelque cuisinire renvoye
-qui aura fabriqu cette belle missive pour
-me faire pice et me mettre martel en tte.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>un peu piqu dans son amour-propre
-d'auteur</i>.&mdash;Il me semble que le style n'est pas
-aussi mauvais que vous le dites: il est simple, correct,
-et ne manque pas d'une certaine lgance.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>.&mdash;Fi donc! il est d'une platitude&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>impatiente</i>.&mdash;Messieurs, laissez
-l cette sotte conversation; c'est prir d'ennui.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>sans l'couter</i>. Voyez donc quoi tient la
-paix des mnages! A un fil; c'est effrayant. Hein! si
-j'avais t jaloux; mais heureusement je ne le suis
-pas. Je suis sr de ma femme comme de moi-mme,
-et d'ailleurs M. Rodolphe est parfaitement incapable&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>de l'air d'un grand homme mconnu</i>.&mdash;Ah!
-monsieur, parfaitement incapable, sans fatuit&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i> part</i>.&mdash;Est-il fat! il grille de
-raconter toute l'affaire mon mari, pour lui prouver
-qu'il est capable.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>avec un clignement d'yeux excessivement
-malin</i>.&mdash;Quand je dis incapable, ce n'est pas physiquement,
-c'est moralement que j'entends la chose,
-mon jeune ami.</p>
-
-<p><span class="small">MADAME DE M***</span>, <i>d'un ton d'humeur trs-marqu</i>.&mdash;En
-voil assez l-dessus, jetez cette lettre au feu, et
-qu'il n'en soit plus question.</p>
-
-<p><span class="small">LE MARI</span>, <i>jetant la lettre au feu et prenant une attitude
-des plus solennelles</i>.&mdash;Voil le cas que l'on
-doit faire des lettres anonymes.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>sentencieusement</i>.&mdash;C'est le parti le plus
-sage.</p>
-
-<p>Dcidment, mon pauvre Rodolphe, tu ne pourras
-parvenir te procurer la plus petite priptie;
-le drame ne veut videmment pas de toi, et il se
-sauve aussitt que tu fais ton entre; je crains bien
-qu'il ne te faille rester bourgeois toute ta vie, et
-aprs ta mort, jusqu'au jugement dernier; car ta
-passion d'artiste n'est, il faut bien l'avouer, qu'un
-menu fait de cocuage bien bte et bien commun;
-un picier, un caporal de la garde nationale ne font
-pas autrement les cocus.</p>
-
-<p>Vrai Dieu! la vergogne te devrait prendre d'en
-user de la sorte. Si j'tais toi, je me serais dj
-pendu une vingtaine de fois. Il n'y a donc pas de
-corde, pas de fusil, pas de mortier, pas de tromblon,
-pas de dague, pas de rasoir, pas de septime
-tage, pas de rivire! Les couturires amoureuses
-ont donc fait monter le charbon un prix excessif
-et au-dessus de tes moyens, que tu restes l aprs
- fumer le cigare de ta vie, comme un tudiant
-aprs avoir jou sa poule!</p>
-
-<p>O lche! couard! jette-toi dans les latrines,
-comme feu l'empereur Hliogabale, si tu trouves
-les autres genres de mort que je viens de te proposer
-trop poncifs et trop acadmiques.</p>
-
-<p>Mon cher Rodolphe, je t'en supplie deux genoux,
-fais-moi l'amiti de te tuer. Un suicide, quoique
-la chose soit assez commune et menace de
-devenir mauvais genre, a toujours une certaine tournure,
-et produit un effet assez potique; cela te relverait
-peut-tre un peu aux yeux de mes lecteurs,
-qui te doivent trouver un bien misrable hros.</p>
-
-<p>Puis, ta mort me procurerait l'ineffable avantage
-de me dispenser d'crire le reste de ta vie. Je pourrais
-poser au bas de cette histoire interminable le
-bienheureux mot FIN, qui n'est pas, coup sr, attendu
-avec plus d'impatience par le lecteur que par
-moi, ton illustre biographe.</p>
-
-<p>D'ailleurs, il fait un temps le plus beau du monde,
-et je t'assure, Rodolphe, que j'aimerais mille fois
-mieux m'aller promener au bois que de faire trotter
-ma plume reinte et poussive tout le long de ces
-grandes coquines de pages. Ici, je pourrais faire une
-vingtaine de lignes en prose potique, comme les
-feuilletonistes ont l'habitude d'en faire chaque printemps
-sur le malheur qu'ils ont d'tre obligs de
-voir des vaudevilles et des opras comiques, et de
-ne pouvoir s'en aller la campagne Meudon ou
-Montmorency. Mais je rsisterai vertueusement la
-tentation, et je ne parlerai ni du ciel bleu, ni des
-rossignols, ni des lilas, ni des pchers, ni des pommiers,
-ni en gnral d'aucun lgume quelconque;
-c'est pourquoi je demande que l'univers me vote
-des remercments et me dcerne une couronne civique.</p>
-
-<p>Et pourtant cela m'aurait t fort utile pour
-remplir cette feuille, o je ne sais en vrit que mettre,
-et l'imprimeur est l, dans l'antichambre, qui
-demande de la copie, et allonge ses griffes noires
-comme un vautour jeun.</p>
-
-<p>Considrez, lecteurs et lectrices, que je n'ai pas
-comme les autres auteurs mes confrres, la ressource
-des clairs de lune et des couchers de soleil, pas la
-plus petite description de chteau, de fort ou de
-ruines. Je n'emploie pas de fantmes, encore moins
-de brigands; j'ai laiss chez le costumier les pantalons
-mi-partis et les surcots armoris; ni bataille,
-ni incendie, ni rapt, ni viol. Les femmes de mon livre
-ne se font pas plus violer que la vtre ou celle
-de votre voisin: ni meurtre, ni pendaison, ni cartlement,
-pas un pauvre petit cadavre pour gayer
-la narration et touper les endroits vides.</p>
-
-<p>Vous voyez combien je suis malheureux, oblig
-tous les deux jours de fournir, jusqu' ce que mort
-s'ensuive, une feuille in-octavo de vingt-six lignes
-la page et de trente-cinq lettres la ligne.</p>
-
-<p>Et, tel soin que je prenne de faire de petites
-phrases et de les couper par de frquents alinas,
-je ne puis gure voler qu'une vingtaine de lignes
-et une centaine de lettres mon respectable diteur,
-n'ayant pas eu l'ide de diviser mon histoire
-en chapitres, ou du moins ne l'ayant eue que trop
-tard.</p>
-
-<p>D'ailleurs, ce qui rend ma tche encore plus difficile,
-je suis dcid ne mettre dans ce volume
-que des choses mathmatiquement admirables. Avec
-des connaisseurs comme vous, je ne puis farcir ma
-dinde de marrons au lieu de truffes; vous tes trop
-fins gourmets pour ne pas vous en apercevoir tout
-de suite, et vous crieriez haro sur moi; ce que je
-veux viter par-dessus toute chose.</p>
-
-<p>Rodolphe sortit tout dsespr de la platitude et
-du peu de tournure de la scne sur laquelle il avait
-tant compt. Il marchait devant lui, son mouchoir
-mettant le nez hors de sa poche, son chapeau en
-arrire, sa cravate dnoue, ses deux pouces dans
-les goussets de sa culotte, dans l'attitude physique
-et morale d'un homme ananti.</p>
-
-<p>Il se heurta contre quelque chose de trop flasque
-pour tre une muraille et de trop dur pour tre une
-nourrice, et il vit, son grand bahissement, que
-ce n'tait autre chose que son ami Albert.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Sacrdieu! tu devrais bien prendre
-garde quand tu marches ce que tu as devant toi.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Voici une morale assez dplace, d'autant
-que tu allais le nez en terre, comme un porc
-qui cherche des truffes.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Merci de la comparaison; elle est
-flatteuse.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Un porc qui trouve des truffes vaut
-bien, ou je meure! un pote qui ne trouve que des
-rimes.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;De bonnes truffes sont bonnes,
-ceci est incontestable; mais de bonnes rimes ne
-sont pas ddaigner, surtout par le temps qui
-court: une bonne rime est la moiti d'un vers.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Et qu'est-ce qu'un vers tout entier? Tu
-as beau faire, la rime est une viande bien creuse, et,
-si tu farcissais une poularde de rimes au lieu de
-truffes, je crois que personne ne goterait l'innovation.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Et si je mettais une truffe au lieu
-d'une rime au bout de chaque vers?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Malgr tout le respect que je te dois, je
-crois que le dbit en serait beaucoup plus sr que
-de l'autre manire.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Parlons d'autre chose: voil assez de
-concetti dpenss en pure perte. Puisque nous sommes
-seuls, nous n'avons pas besoin d'avoir de l'esprit;
-cela est bon devant des bourgeois qu'on veut
-illusionner, et non autre part.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Soyons btes, puisque tu le veux; cela
-est pourtant plus difficile. Pour y parvenir plus aisment,
-je ne vais que te servir d'cho.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;O allais-tu?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;O allais-tu?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Chez toi.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Chez toi.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Te demander de me rendre un service&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>, <i>vivement, et ne faisant plus l'cho</i>.&mdash;Mon
-cher ami, tu ne peux plus mal tomber: je n'ai pas le
-sou en ce moment-ci; en toute autre occasion, tu
-peux compter sur moi, mais il y a mare basse dans
-mes poches: nous sommes au quinze, et j'ai mang
-tout l'argent du mois.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Qui te parle d'argent? C'est un service
-d'homme que je te demande.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Ah! c'est diffrent. Faut-il te servir
-de second dans un duel? Je te montrerai une
-botte&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Hlas! ce n'est pas pour cela.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Faut-il te faire un article laudatif sur
-tes dernires posies? je suis prt. Tu vois que je
-suis un homme dvou.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Un plus grand service que tout cela.
-Tu connais madame de M***?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Belle question! c'est moi qui te l'ai fait
-connatre.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Tu connais aussi M. de M***?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;La moiti au moyen de quoi elle fait un
-tout; vulgairement parlant, l'poux d'icelle; je le
-connais comme le mari de ma mre.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Tu sais aussi que j'ai une passion
-pour madame de M***?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Par les tripes du pape! je le sais. Je l'ai
-vue toute petite, ta passion; elle est venue au monde
-devant moi, au balcon de l'Opra, ayant pour mre
-une bouteille de vin d'Espagne et pour pre un bol
-de punch. Je l'ai enveloppe des langes de mon amiti,
-je l'ai berce, je l'ai choye jusqu' ce qu'elle
-ait t grande fille et capable de marcher toute seule;
-j'ai entendu ses premiers bgayements et j'ai lu les
-premiers vers qu'elle ait bavs&mdash;ils taient assez
-mchants, par parenthse.&mdash;Tu vois que je suis
-parfaitement au courant.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;coute, et tche d'tre srieux, si tu
-peux, au moins une fois dans ta vie.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Je le serai cette fois, et une autre avec;
-seulement, ce sera quand je mourrai ou que je serai
-mari.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je voulais me donner une tournure
-artiste, je voulais mler un peu de posie ma prose,
-et je croyais qu'il n'y avait rien de meilleur pour
-cela qu'une belle et bonne passion bien conditionne.
-Je me suis pris de madame de M***, sur la foi
-de sa peau brune et de ses yeux italiens; je ne pensais
-pas qu'avec des symptmes si vidents de fougue
-et de passion, l'on pt tre aussi froide qu'une Flamande
-couleur de fromage, les cheveux roux et les
-prunelles bleues larges comme des molettes d'peron;
-je m'attendais aux lans les plus forcens, aux
-explosions les plus volcaniques, des allures de
-lionne ou de tigresse. Mon Dieu! la femme l'&oelig;il
-noir, aux narines roses et ouvertes, malgr son teint
-olivtre et vivace, sa lvre humide et lascive, a t
-douce comme un des moutons de madame Deshoulires,
-et tout s'est pass le plus tranquillement du
-monde: pas une larme, pas un soupir; un air calme
-et enjou vous faire sauter au plafond. Je pensais
-qu'elle me pourrait fournir au moins vingt trente
-sujets d'lgies; grand'peine, en m'aidant de rminiscences
-de Ptrarque, ai-je pu en faire cinq ou
-six sonnets, qui, j'espre, me serviront pour une
-autre fois; car elle comprend autant la posie que
-je comprends le grec, et je regarde les vers que je
-lui ai adresss comme des vers perdus. Oh! ma pauvre
-chelle de soie, avec quoi je pensais grimper
-son balcon, je vois bien qu'il faut renoncer se servir
-de toi, et continuer passer btement par l'escalier,
-comme monsieur le mari. Enfin, ne sachant
-plus o donner de la tte pour mouvementer un peu
-ce drame sans action, je me suis dcid crire au
-mari, sous le voile de l'anonyme, que j'tais du dernier
-mieux avec sa femme; j'esprais qu'il prendrait
-de la jalousie et ferait quelque scne; tout cela n'a
-abouti qu' une citation de Gresset et une invitation
- revenir le lendemain.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Tout cela est fort douloureux, et je te
-conseille d'en faire un roman intime en deux volumes
-in-octavo: j'ai un libraire dans ma manche; il
-ne demanderait pas mieux que de le prendre; mais
-je ne vois pas autrement en quoi je te puis rendre
-service.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;M'y voici. Tu es mon ami intime.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;C'est un honneur que je partage avec
-deux ou trois cents autres.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Eh bien! pour l'amour de moi, fais
-la cour madame de M***.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;A ta matresse?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Oui.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Pardieu! ceci est nouveau. Je prsume
-que tu veux te moquer de moi.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;En aucune manire. Ce que je dis
-est-il donc bouffon?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Passablement.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je n'ai pas envie de rire, je te jure.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Cela peut tre, mais tu n'en es pas moins
-risible.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Qu'est-ce que cela te fait?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Oh! rien, absolument. Eh bien! mets
-que je fais la cour ta matresse: aprs?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Ainsi, tu consens?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Je ne consens pas du tout; c'est une
-faon de parler seulement pour voir o tu en veux
-venir.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Alors je suis jaloux: tu comprends.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Pas le moins du monde; mais fais absolument
-comme si je comprenais.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je suis jaloux, mais jaloux romantiquement
-et dramatiquement, de l'Othello double et
-triple. Je vous surprends ensemble: comme tu es
-mon ami, le trait serait des plus noirs, et la scne
-se composerait admirablement bien; il serait impossible
-de trouver rien de plus don Juan, de plus
-mphistophlique, de plus machiavlique et, de
-plus, adorablement sclrat. Alors, je tire ma
-bonne dague, et je vous poignarde tous les deux,
-ce qui est trs-espagnol et trs-passionn. Qu'en
-dis-tu?</p>
-
-<p>Ici Albert regarde trois reprises Rodolphe de la
-tte aux pieds et des pieds la tte, aprs quoi il
-s'enfuit, en faisant des cabrioles et en riant comme
-un voleur qui voit pendre un juge.</p>
-
-<p>Rodolphe, trs-scandalis, ravale sa salive, et tche
-de prendre une attitude majestueuse.</p>
-
-<p>Voyant qu'Albert court toujours, il entre dans sa
-maison, aussi en colre que Gronte aprs avoir t
-btonn par Scapin.</p>
-
-<p>Cinq ou six jours se passrent sans qu'il et occasion
-de retourner chez madame de M***; il resta chez
-lui en tte--tte avec ses chats et Mariette.</p>
-
-<p>Mariette, qui, depuis quelque temps, paraissait
-en proie quelque souffrance morale, avait perdu
-ses fraches couleurs et sa belle gaiet; elle ne chantait
-plus, elle ne riait plus, elle ne sautait plus par
-la chambre, et demeurait toute la journe coudre
-dans l'embrasure de la fentre, ne faisant de bruit
-non plus qu'une souris. Rodolphe tait on ne peut
-plus surpris de ce changement, et ne savait quoi
-l'attribuer. N'ayant rien faire, et la trouvant d'ailleurs
-plus intressante avec sa pleur nacre et ses
-beaux yeux battus, il voulut reprendre avec elle ses
-anciennes privauts; car il est inutile de dire que
-ses conversations frquentes avec madame de M***
-avaient d singulirement nuire ses dialogues avec
-Mariette. Mais celle-ci, loin de se prter de bonne
-grce aux caresses de son matre, ainsi qu'elle le
-faisait autrefois, se dbattit courageusement, et, lui
-glissant entre les doigts comme une vraie couleuvre
-qu'elle tait, elle courut se rfugier dans sa chambre,
-dont elle ferma la porte en dedans.</p>
-
-<p>Rodolphe tenta d'entamer des ngociations travers
-le trou de la serrure; mais ce fut une peine
-perdue, Mariette resta muette comme un poisson.
-Rodolphe, voyant que ses belles paroles n'aboutissaient
- rien, abandonna la partie, et reprit la lecture
-qu'il avait interrompue.</p>
-
-<p>Au bout d'une heure, Mariette rentra; elle tait
-habille, et portait sous son bras un paquet assez
-gros. Rodolphe leva la tte, et la vit qui se tenait
-debout adosse au mur, sans profrer une seule parole.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Que signifie tout ceci, Mariette, et
-pourquoi avez-vous un paquet sous le bras?</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Cela signifie que je m'en vais et que
-je vous demande mon cong.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Votre cong? et pourquoi donc?
-N'tes-vous pas bien ici, et mon service est-il si pnible
-que vous ne puissiez en venir bout? Alors
-prenez quelqu'un pour vous aider, et restez.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Monsieur, je n'ai pas me plaindre,
-et ce n'est pas l le motif pourquoi je vous quitte.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Est-ce que j'aurais oubli, par hasard,
-de te payer ton dernier quartier de gages?</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Je ne m'en irais pas pour cela, monsieur.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Alors, c'est que tu as trouv une meilleure
-maison que la mienne?</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Non; car je m'en retourne chez nous,
-chez ma mre.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Tu ne t'en retourneras pas, car je
-veux te garder, moi. Quel est donc ce caprice?</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Ce n'est pas un caprice, mon matre!
-c'est une rsolution immuable.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Une rsolution immuable! c'est un
-singulier mot dans la bouche d'une femme, l'tre
-le plus variable qui soit au monde. Tu resteras,
-Mariette.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Je n'ai pas l'esprit qu'il faut pour
-disserter avec vous; mais tout ce que je sais, c'est
-que je ne coucherai pas ici.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;C'est ce qui te trompe, ma toute
-belle; tu y coucheras, et avec moi encore!</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Pour cela, non, ou je ne m'appellerai
-pas Mariette.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Eh bien! appelle-toi Jeanne, et qu'il
-n'en soit plus parl. Sais-tu, Mariette, que tu deviens
-monstrueusement vertueuse! Si cela continue,
-on te pourra mettre au calendrier, comme vierge
-et martyre. C'est pourtant quelque chose de bien
-ignoble et de bien rococo que la vertu, et je ne comprends
-pas propos de quoi tu t'avises d'en avoir,
-tant passablement jolie et n'ayant gure que vingt
-ans. Laisse la vertu aux vieilles et aux difformes,
-celles-l seules font bien d'en avoir, et l'on doit les
-en remercier; mais avec de beaux yeux comme
-ceux-ci et une gorge comme celle-l, tu n'as pas le
-droit d'tre vertueuse, et tu aurais mauvaise grce
- vouloir l'tre. Allons, mauvaise, jette l ton paquet,
-et ne fais plus la bgueule; embrassons-nous,
-et soyons bons amis comme par le pass.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Je ne vous embrasserai pas; laissez-moi,
-monsieur; allez embrasser madame de M***.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;J'en viens, et n'ai gure envie d'y
-retourner.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Oh! les hommes! voil comme ils
-sont, celle-ci et celle-l, tout leur est bon, et celle
-qui se trouve au-devant de leurs lvres est toujours
-la prfre!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Tu philosophes avec une profondeur
-tout fait surprenante, et ces hautes rflexions ne
-seraient pas dplaces dans un opra-comique.
-Or, tu te trouves au-devant de ma bouche, donc je
-te prfre.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>, <i>laissant aller son paquet et se dfendant
-faiblement</i>.&mdash;Monsieur Rodolphe, je vous en prie,
-n'allez plus chez madame de M***; c'est une mchante
-femme.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Tu ne la connais pas, comment
-peux-tu le savoir?</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;C'est gal, j'en suis sre; je ne peux
-pas souffrir cette femme. Oh! n'y allez plus, et je
-vous aimerai bien.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;S'il ne faut que cela, petite, pour te
-rendre contente, c'est bien facile; mais explique-moi
-un peu comment cette ide t'est venue d'tre
-jalouse de moi. Voil assez longtemps que tu es
-mon service, et tu ne t'en tais pas encore avise.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Comme vous parlez de cela, monsieur!
-Vous riez, et j'ai la mort dans l'me. Ah!
-vous croyez que, pour tre votre servante, j'ai cess
-d'tre femme; si vous avez compt sur cela, vous
-vous tes tromp, et bien trangement. Je sais que
-cela est bien hardi et bien audacieux moi de vous
-aimer, vous, mon matre; mais je vous aime, est-ce
-ma faute moi? je ne vous ai pas cherch, au contraire,
-et j'ai bien pleur pour venir avec vous.
-Vous m'avez prise toute jeune ma vieille mre, et
-vous m'avez amene ici: me trouvant jolie, vous
-n'avez pas ddaign de me sduire. Cela ne vous a
-pas t difficile: j'tais isole, sans dfense aucune;
-vous abusiez de votre ascendant de matre et de ma
-soumission de servante; et puis, quoi bon le cacher?
-si je ne vous aimais pas encore, je n'avais pas
-d'autre amour; vous avez le premier veill mes
-sens, et cet enivrement m'a fait supporter des
-choses que je ne supporterai plus, je vous le dclare,
-je ne veux plus tre pour vous un jouet sans
-consquence, qu'on prend et qu'on jette l, une
-chose agrable toucher comme une toffe ou une
-fourrure; je suis lasse de tenir le milieu entre vos
-chats et votre chien. Moi, je ne sais pas, comme
-vous, sparer mon amour en deux: l'amour de
-l'me pour celle-ci, l'amour du corps pour celle-l.
-Je vous aime avec mon me et mon corps, et je
-veux tre aime ainsi. Je veux! c'est un trange
-mot, n'est-ce pas, de moi vous, de moi servante
- vous matre? mais vous m'avez prise pour tre
-votre servante et non votre matresse; si vous l'avez
-oubli, pourquoi ne l'oublierais-je pas?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i> part</i>.&mdash;Par la virginit de ma grand'mre,
-voil qui se pose assez passionnment. (<i>Haut
-et d'un ton caressant.</i>) Pauvre Mariette! (<i>A part.</i>)
-C'est dcid, je quitte l'autre.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>, <i>pleurant</i>.&mdash;Ah! Rodolphe, si vous pouviez
-savoir combien est douloureuse la position o
-je suis, vous pleureriez comme moi, tout insensible
-que vous tes.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>buvant ses larmes sur ses yeux</i>.&mdash;Allons
-donc, enfant, avec tes pleurs; tu me fais boire
-de l'eau pour la premire fois depuis que j'ai atteint
-l'ge de raison.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>, <i>lui passant timidement le bras autour du
-col</i>.&mdash;Aimer et ne pouvoir le dire, sentir son c&oelig;ur
-gros de soupirs et prt dborder, et ne pouvoir
-cacher sa tte sur le sein bien-aim pour y pleurer
- son aise, et n'oser risquer une caresse; tre
-comme le chien, l'oreille au guet, l'&oelig;il attentif,
-qui attend qu'il plaise au matre de le flatter de la
-main: voil quel est notre sort. Oh! je suis bien
-malheureuse!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>mu</i>.&mdash;Tu es bte comme plusieurs
-oies. Qui t'empche de me dire que tu m'aimes, et
-de me caresser quand l'envie t'en prend? Ce n'est
-pas moi, j'espre.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Qu'ont donc les autres femmes de
-plus que moi? Je suis aussi belle que plusieurs qui
-ont la rputation de l'tre beaucoup. C'est vous qui
-l'avez dit, Rodolphe; je ne sais si j'ai raison de vous
-croire, mais je vous crois. On ne prend gure la
-peine de flatter sa servante; quoi bon? on n'a qu'
-dire je veux, cela est plus commode. Voyez mes
-cheveux, ils sont noirs et pleines mains: je vous
-ai souvent entendu louer les cheveux noirs; mes
-yeux sont noirs comme mes cheveux: vous avez dit
-bien des fois que vous ne pouviez souffrir les yeux
-bleus; mon teint est brun, et, si je suis ple, Rodolphe!
-c'est que je vous aime et que je souffre. Si
-vous avez fait la cour cette femme, c'est parce
-qu'elle avait un teint brun et des yeux noirs. J'ai
-tout cela, Rodolphe, je suis plus jeune qu'elle, et
-je vous aime plus qu'elle ne peut vous aimer; car
-son amour est n dans les rires, et le mien dans les
-larmes, et cependant vous ne faites pas attention
-moi; pourquoi? parce que je suis votre servante,
-parce que je veille sur vous nuit et jour, parce que
-je vais au-devant de tous vos dsirs, et que je me
-drange vingt fois dans une heure pour satisfaire
-vos moindres caprices. Il est vrai que vous me jetez
-au bout de l'anne quelques pices d'argent; mais,
-croyez-vous que de l'argent puisse ddommager
-d'une existence dtourne au profit d'un autre, et que
-la pauvre servante n'ait pas besoin d'un peu d'affection
-pour se consoler de cette vie toute de dvouement
-et d'amertume? Si j'avais de beaux chapeaux
-et de belles robes, si j'tais la femme d'un notaire
-ou d'un agent de change, vous monteriez la garde
-sous mon balcon, et vous vous estimeriez heureux
-d'un coup d'&oelig;il lanc travers la persienne.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je ne suis pas assez platonique pour
-cela. Je t'aime plus, tant ce que tu es, que la plus
-grande dame de la terre. C'est convenu, tu restes?</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Et madame de M***? vous savez ce
-que j'ai dit.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Qu'elle aille au diable! je romps avec
-elle. (<i>A part.</i>) Il y a plus de passion vritable dans
-cette pauvre fille que dans vingt mijaures de cette
-espce, et d'ailleurs elle est plus jolie.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Vous me promettez donc&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Sur tes yeux et ta bouche.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>, <i>avec explosion</i>.&mdash;Je reste!</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;! notre chambrire, maintenant
-que vous voil promue au grade de notre matresse
-en titre, cherchez quelqu'un qui vous remplace et
-fasse votre ouvrage.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Non, Rodolphe, je veux tre ici seule
-avec vous, et d'ailleurs je vous aime trop pour laisser
-le soin de vous servir une autre.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Tu es une bonne fille et je suis un
-grand sot d'avoir t chercher si loin le trsor que
-j'avais chez moi. Je t'aime de c&oelig;ur et de corps, je
-me sens en humeur tout fait pastorale, et nous
-allons refaire nous deux les amours de Daphnis et
-Chlo. (<i>Il la prend sur ses genoux et la berce comme
-un petit enfant.</i>)</p>
-
-<p><i lang="la" xml:lang="la">Intrat</i> <span class="small">ALBERT</span>, <i>l'homme positif</i>.&mdash;Voil un groupe
-qui se compose assez bien; mais je doute fort qu'il
-ft du got de madame de M***, si elle le voyait.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Je voudrais qu'elle le vt.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Tu ne l'aimes donc plus?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Est-ce que je l'ai aime?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;A vrai dire, j'en doute. Et ta passion
-d'artiste?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Au diable la passion! je courais aprs
-elle, elle est venue chez moi.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;C'est toujours ainsi. Je suis charm de
-te voir revenu des sentiments raisonnables. Je
-vote des remercments Mariette pour cette cure
-importante.</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Ce n'est pas sans peine, monsieur
-Albert, que je l'ai opre.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Je le crois, le malade tait au plus
-mal: gare les rechutes!</p>
-
-<p><span class="small">MARIETTE</span>.&mdash;Oh! j'en aurai bien soin, soyez tranquille.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;N'aie pas peur, ma petite Mariette,
-tu es trop jolie et trop bonne pour qu'il y ait le
-moindre danger.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;O mon ami! il faut tre bien fou pour
-sortir de chez soi dans l'espoir de rencontrer la
-posie. La posie n'est pas plus ici que l, elle est
-en nous. Il y en a qui vont demander des inspirations
- tous les sites de la terre, et qui n'aperoivent
-pas qu'ils ont dix lieues de Paris ce qu'ils vont
-chercher au bout du monde. Combien de magnifiques
-pomes se droulent depuis la mansarde jusqu'
-la loge du portier, qui n'auront ni Homre ni
-Byron! combien d'humbles c&oelig;urs se consument en
-silence, et s'teignent sans que leur flamme ait
-rayonn au dehors! que de larmes ont coul que
-personne n'a essuyes! que de passions, que de
-drames que l'on ne connatra jamais! que de gnies
-avorts, que de plantes tioles faute d'air! Cette
-chambre o nous sommes, toute paisible, toute
-calme, toute bourgeoise qu'elle est, a peut-tre vu
-autant de pripties, de tragdies domestiques et de
-drames intrieurs, qu'il s'en est jou pendant un
-an la Porte-Saint-Martin. Des poux, des amants
-y ont chang leurs premiers baisers; des jeunes
-femmes y ont got les joies douloureuses de la
-maternit; des enfants y ont perdu leur vieille
-mre. On a ri et l'on a pleur, on a aim et l'on a
-t jaloux, on a souffert et l'on a joui, on a rl et
-l'on est mort entre ces quatre murs: toute la vie
-humaine dans quelques pieds. Et les acteurs de
-tous ces drames, pour n'avoir pas le teint cuivr,
-un poignard et un nom en <i>i</i> ou en <i>o</i>, n'en avaient
-pas moins de colre et d'amour, de vengeance et de
-haine, et leur c&oelig;ur, pour ne pas battre sous un
-pourpoint ou un corselet, n'en battait pas moins fort
-ni moins vite. Les dnoments de ces tragdies
-relles, pour ne pas tre un coup de poignard ou
-un verre de poison, n'en taient pas moins pleins de
-terreur et de larmes. Je te le dis, mon ami, la posie,
-toute fille du ciel qu'elle est, n'est pas ddaigneuse
-des choses les plus humbles; elle quitte volontiers
-le ciel bleu de l'Orient, et ploie ses ailes dores
-au long de son dos pour se venir seoir au chevet
-de quelque grabat sous une misrable mansarde;
-elle est comme le Christ, elle aime les pauvres et les
-simples, et leur dit de venir elle. La posie est
-partout: cette chambre est aussi potique que le
-golfe de Baa, Ischia, ou le lac Majeur, ou tout endroit
-rput potique; c'est toi de trouver le filon
-et de l'exploiter. Si tu ne le peux pas, demande
-une place de surnumraire dans quelque administration,
-ou fais des articles de critique pour quelque
-journal, car tu n'es pas pote, et la muse dtourne
-sa bouche de ton baiser. Regarde, c'est dans
-ces murs que s'est passe la meilleure partie de ton
-existence; tu as eu l tes plus beaux rves, tes visions
-les plus dores. Une longue habitude t'en a
-rendu familiers les coins les plus secrets: tes angles
-sortants s'adaptent on ne peut mieux avec
-leurs angles rentrants, et, comme le colimaon, tu
-t'embotes parfaitement dans ta coquille. Ces murailles
-t'aiment et te connaissent, et rptent ta voix
-ou tes pas plus fidlement que tous autres; ces meubles
-sont faits toi, et tu es fait eux. Quand tu
-entres, la bergre te tend amoureusement les bras
-et meurt d'envie de t'embrasser; les fleurs de ta
-chemine s'panouissent et penchent leur tte vers
-toi pour te dire bonjour; la pendule fait carillon, et
-l'aiguille, toute joyeuse, galope ventre terre pour
-arriver l'heure dont le son vaut pour toi toutes
-les musiques clestes, l'heure du dner ou du djeuner;
-ton lit te sourit discrtement du fond de
-l'alcve, et rougissant de pudeur entre ses rideaux
-pourprs, semble te dire que tu as vingt ans et que
-ta matresse est belle; la flamme danse dans l'tre,
-les bouilloires bavardent comme des pies, les oiseaux
-chantent, les chats font ronron; tout prend
-une voix pour exprimer le contentement; le tilleul
-du jardin allonge ses branches travers la jalousie
-pour te donner la main et te souhaiter la bienvenue;
-le soleil vient au-devant de toi par la croise
-et les atomes valsent plus allgrement dans les rais
-lumineux. La maison est un corps dont tu es l'me
-et qui tu donnes la vie: tu es le centre de ce microcosme.
-Pourquoi donc vouloir se dplacer et devenir
-accessoire, lorsqu'on peut tre principal? O
-Rodolphe! crois-m'en, jette au feu toutes tes enluminures
-espagnoles ou italiennes. Une plante perd
-sa saveur tre change de climat, les pastques du
-Midi deviennent des citrouilles dans le Nord, les
-radis du Nord des raiponces dans le Midi. Ne te
-transplante pas toi-mme, ce n'est que dans le
-sol natal que l'on peut plonger de puissantes et
-profondes racines: d'un bon et honnte garon que
-tu es, ne cherche pas devenir un petit misrable
-bandit, qui le premier chevrier des Abruzzes donnerait
-du pied au cul, et qu'il regarderait juste
-titre comme un niais. Aime bien Mariette, qui
-t'aime bien, et, sans te soucier si tu as ou non une
-tournure d'artiste, fais tes vers comme ils te viendront;
-c'est le plus sage, et tu te feras ainsi une
-existence d'homme qui, sans tre trs-dramatique,
-n'en sera pas moins douce, et te mnera par une
-route unie et sable au but inconnu o nous allons
-tous. Si quelqu'un te fait insulte, bats-toi en duel
-avec lui, mais ne l'assassine pas la mode italienne,
-parce que l'on te guillotinerait immanquablement,
-ce qui me fcherait fort, car tu vaux trop, quoique
-tu sois un grand fou.</p>
-
-<p>En faveur de l'amiti que je te porte, pardonne-moi
-la longue tartine que je viens de te faire avaler,
-et sur quoi j'tale depuis une heure les confitures
-de mon loquence; passe-moi, en outre, une allumette
-pour allumer ma pipe, et je te voue une reconnaissance
-gale au service.</p>
-
-<p>Rodolphe fit ce qu'il demandait, et bientt un
-nuage de fume emplit la chambre. La soire se
-passa on ne peut plus joyeusement, et Albert se retira
-fort tard.</p>
-
-<p>Mariette, le lendemain, n'eut qu'un lit faire, et
-de nouvelles couleurs commenaient poindre sur
-ses joues rondes et poteles.</p>
-
-<p>Et madame de M***, que devint-elle? Elle avait
-dj pris un amant quand Rodolphe la quitta, le
-tout par crainte d'en manquer.</p>
-
-<p>Et M. de M***? il resta ce qu'il tait, c'est--dire
-le plus dernier de M. Paul de Kock qu'il soit possible
-d'tre, si les faons de plus font quelque chose
-l'affaire.</p>
-
-<p>Rodolphe et madame de M*** se rencontrrent
-quelquefois depuis dans le monde; ils se traitrent
-avec toute la politesse imaginable, et comme des
-gens qui se connaissent peine. La belle chose que
-la civilisation!</p>
-
-<p>Enfin, nous voil arrivs au bout de cette admirable
-pope, je dis pope avec une intention marque;
-car vous pourriez prendre ceci pour une histoire
-libertine, crite pour l'dification des petites
-filles.</p>
-
-<p>Il n'en est rien, estimable lecteur. Il y a un mythe
-trs-profond sous cette enveloppe frivole: au cas
-que vous ne vous en soyez pas aperu, je vais vous
-l'expliquer tout au long.</p>
-
-<p>Rodolphe, incertain, flottant, plein de vagues dsirs,
-cherchant le beau et la passion, reprsente
-l'me humaine dans sa jeunesse et son inexprience;
-madame de M*** reprsente la posie classique,
-belle et froide, brillante et fausse, semblable
-en tout aux statues antiques, desse sans c&oelig;ur humain,
-et qui rien ne palpite sous ses chairs de
-marbre; du reste, ouverte tous, et facile toucher,
-malgr ses grandes prtentions et tous ses airs
-de hauteur; Mariette, c'est la vraie posie, la posie
-sans corset et sans fard, la muse bonne fille,
-qui convient l'artiste, qui a des larmes et des rires,
-qui chante et qui parle, qui remue et palpite, qui
-vit de la vie humaine, de notre vie nous, qui se
-laisse faire toutes les fantaisies et tous les caprices,
-et ne fait la petite bouche pour aucun mot, s'il
-est sublime.</p>
-
-<p>M. de M***, c'est le gros sens commun, la prose
-bte, la raison butorde de l'picier; il est mari
-la fausse posie, la posie classique: cela devait
-tre. Il est infrieur sa femme; ceci est un sous-mythe
-excessivement ingnieux, qui veut dire que
-M. Casimir Delavigne est infrieur Racine, qui est
-la posie classique incarne. Il est cocu, M. de M***,
-cela gnralise le type; d'ailleurs, la fausse posie
-est accessible tous, et ce cocuage est tout allgorique.</p>
-
-<p>Albert, qui ramne Rodolphe dans le droit chemin,
-est la vritable raison, amie intime de la vraie
-posie, la prose fine et dlicate qui retient par le
-bout du doigt la posie qui veut s'envoler, de la
-terre solide du rel, dans les espaces nuageux des
-rves et des chimres: c'est don Juan qui donne
-la main Childe-Harold.</p>
-
-<p>J'espre que voil une superbe explication laquelle
-vous ne vous attendiez gure, garde national
-de lecteur que vous tes.</p>
-
-<p>Je ne sais pas, avec tout cela, si l'histoire de Rodolphe
-sera de votre got, mais j'ai assez bonne
-opinion de vous pour croire qu'en pareille occurrence
-vous n'eussiez pas hsit entre <i>celle-ci</i> et
-<i>celle-l</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">ELIAS WILDMANSTADIUS<br />
-<span class="xsmall">OU</span><br />
-<span class="small">L'HOMME MOYEN AGE</span></h2>
-
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4" lang="la" xml:lang="la">&hellip; Laudator temporis acti.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Horace.</span></p>
-
-<p>La cathdrale rugueuse tait sa carapace.</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Victor Hugo.</span></p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Parmi les innombrables varits de Jeunes-France,
-une des plus remarquables, sans contredit, est celle
-dont nous allons nous occuper. Il y a le Jeune-France
-byronien, le Jeune-France artiste, le Jeune-France
-passionn, le Jeune-France viveur, chiqueur, fumeur,
-avec ou sans barbe, que certains naturalistes
-placent entre les pachydermes, d'autres dans
-les palmipdes, ce qui nous parat galement fond.
-Mais de toutes ces espces de Jeunes-France, le
-Jeune-France moyen ge est la plus nombreuse, et
-les individus qui la composent ne sont pas mdiocrement
-curieux examiner. J'en chercherai un
-entre tous, ami lecteur; il pourra te donner une
-ide du genre, si tu n'as pas eu le bonheur d'en
-voir un vivant ou empaill. Comme il est mort, je
-puis te dire son vritable nom: il se nommait Elias
-Wildmanstadius; c'tait un trs-beau nom pour un
-homme moyen ge, d'autant que ce n'tait pas un
-pseudonyme. Je vous prie, lecteur, de ne pas trop
-rire de lui, car c'tait mon ami, et il fut sincre
-dans sa folie, bien diffrent de tant d'autres, qui ne
-le sont que par mode et par manire.</p>
-
-<p>J'espre que vous me pardonnerez l'espce de
-teinte sentimentale rpandue sur ce rcit. Songez
-qu'Elias Wildmanstadius fut mon plus cher camarade,
-et qu'il est mort, et d'ailleurs j'ai besoin de
-faire reposer un peu mes lvres, qui, depuis trois
-cents pages environ, se tordent en ricanements
-sardoniques.</p>
-
-<p>L'ange charg d'ouvrir aux mes la porte de ce
-monde, par la plus inexplicable des distractions,
-n'avait livr passage la sienne qu'environ trois
-cents ans aprs l'poque fixe pour son entre dans
-la vie.</p>
-
-<p>Le pauvre Elias Wildmanstadius, avec cette me
-du quinzime sicle au dix-neuvime, ces croyances
-et ces sympathies d'un autre ge au milieu d'une
-civilisation goste et prosaque, se trouvait aussi
-dpays qu'un sauvage des bords de l'Ornoque
-dans un cercle de fashionables parisiens.</p>
-
-<p>Se sentant gauche et dplac dans cette socit
-pour laquelle il n'tait pas fait, il avait pris le parti
-de s'isoler en lui-mme et de se crer une existence
- part. Il s'tait bti autour de lui un moyen
-ge de quelques toises carres, peu prs comme
-un amant qui, ayant perdu sa matresse, fait lever
-son masque en cire, et habille un mannequin des
-vtements qu'elle avait coutume de porter.</p>
-
-<p>A cet effet, il avait lou une des plus vieilles
-maisons de S***, une maison noire, lzarde, aux
-murailles lpreuses et moisies, avec des poutres
-sculptes, un toit qui surplombe, des fentres en
-ogive, aux carreaux en losange, tremblant au moindre
-coup de vent dans leur rsille de plomb.</p>
-
-<p>Il la trouvait un peu moderne; elle ne datait que
-de 1550 tout au plus. Quelques bossages vermiculs,
-quelques refends, quelques essais timides
-de colonnes corinthiennes, o le got de la Renaissance
-se faisait dj sentir, gtaient, son grand
-regret, la faade de la rue et altraient la puret
-toute gothique du reste de l'difice.</p>
-
-<p>C'tait d'ailleurs la maison la plus incommode
-de toute la ville.</p>
-
-<p>Les portes mal jointes, les chssis vermoulus
-laissaient passer la bise comme un crible. La chemine
-au manteau blasonn, sous lequel toute une
-famille se ft assise, et aval un chne entier
-chaque bouche de sa gueule norme; il et fallu
-deux hommes pour changer de place ses lourds
-chenets de fer, orns de grosses boules de cuivre.</p>
-
-<p>Les tapisseries de haute lisse, reprsentant des
-passes d'armes et des sujets de chevalerie, s'en
-allaient en lambeaux; les murs suaient grosses
-gouttes force d'humidit; quelques tableaux noirs
-et enfums taient pendus et l dans leurs cadres
-poudreux.</p>
-
-<p>Pour complter l'illusion, Elias Wildmanstadius
-avait rassembl grands frais les meubles les plus
-anciens qu'il et pu trouver: de grands fauteuils
-de chne oreillettes, couverts de cuir de Cordoue
-avec des clous grosses ttes, des tables massives
-aux pieds tortus, des lits estrade et baldaquin,
-des buffets d'bne, incrusts de nacre, rays de
-filets d'or, des panoplies de diverses poques, tout
-ce bagage rouill et poussireux, qu'un sicle qui
-s'en va laisse l'autre comme tmoin de son passage,
-et que les peintres disputent aux antiquaires
-chez les marchands de curiosits.</p>
-
-<p>Afin d'tre assorti ces meubles et de ne pas faire
-dissonance, il portait toujours chez lui un costume
-du moyen ge.</p>
-
-<p>Rien n'tait plus divertissant que de le voir, ce
-bon Elias Wildmanstadius, avec un surcot de samit
-armori, des jambes mi-parties, des souliers la
-poulaine, les cheveux fendus sur le front, le chaperon
-en tte, la dague et l'aumnire au ct, se
-promener gravement, travers les salles dsertes,
-comme une apparition des temps passs. Quelquefois
-il se revtait d'une armure complte, et il prenait
-un grand plaisir entendre le son de fer qu'il
-rendait en marchant.</p>
-
-<p>Cet amour de l'antiquit s'tendait jusque sur la
-cuisine: il fallait mettre sur sa table des drageoirs
-et des hanaps; il ne voulait manger que faisans
-avec leurs plumes, paons rtis, ou toute autre viande
-chevaleresque. Ds qu'il voyait paratre quelque
-mets plus bourgeois et plus confortable, il entrait
-en fureur, et il aurait presque battu Marthe, sa
-vieille gouvernante, lorsqu'elle lui versait du faro
-ou du lambick, au lieu d'hydromel et de cervoise.</p>
-
-<p>Par le mme motif, il n'admettait dans sa bibliothque
-aucun livre imprim, moins que ce ne
-ft en gothique; car il dtestait l'invention de Guttemberg
-autant que celle de l'artillerie.</p>
-
-<p>En revanche, les rayons taient chargs de force
-beaux manuscrits sur vlin, aux coins et aux fermoirs
-d'argent, la reliure de parchemin ou de
-velours.</p>
-
-<p>Il admirait avec une navet d'enfant les images
-des frontispices, les fleurons des marges, les majuscules
-ornes aux commencements des chapitres; il
-s'extasiait sur les roides figures des saintes aux cils
-d'or et aux prunelles d'azur, les beaux anges aux
-ailes blanches et roses; il avait peur des diables et
-des dragons, et croyait toute lgende, si absurde
-qu'elle ft, pourvu que le texte ft en bonne gothique
-ligature et le titre en grandes lettres
-rouges.</p>
-
-<p>En peinture, ses opinions taient fort tranges:
-au del des tableaux du quinzime sicle, il ne
-voyait plus rien; il n'aimait que Mabuse, Jacquemain
-Gringoneur, Giotto, Prugin et quelques peintres
-de ce genre. Raphal commenait tre trop
-nouveau pour lui.</p>
-
-<p>De la musique telle que l'ont faite Rossini, Mozart
-et Weber, il ne connaissait rien; au lieu du <i lang="it" xml:lang="it">Di
-tanti palpiti</i>, il chantait:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Tout est verlore,</div>
-<div class="verse">La tintelore,</div>
-<div class="verse">Tout est frelore, <span lang="de" xml:lang="de">bei Gott</span>!</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">de la dfaite des Suisses Marignan, par Clment
-Janequin, ou quelque autre air d'Ockeghem, de
-Francesco Rosello, de Constantio Festa ou d'Hobrecht:
-il n'allait pas plus loin.</p>
-
-<p>Pour les instruments dont on se sert aujourd'hui,
-il n'en savait pas le nom; en rcompense, il savait
- merveille ce que c'tait qu'une sambucque,
-des naquerres, des regales, une pinette, un
-psaltrion et un rebec: il en et mme jou au
-besoin.</p>
-
-<p>En littrature, il et cit juste le plus obscur roman:
-Partnopeux de Blois, Huon de Bordeaux, Atys
-et Profilas, le Saint-Graal, Dolopathos, Perceforest,
-et mille autres; il ne se doutait pas de Byron et de
-G&oelig;the. Il vous et racont de point en point la chronique
-de tel roitelet breton antrieur Grlon et
-Konan, et vous l'eussiez fort surpris en lui parlant
-de Napolon.</p>
-
-<p>Lorsqu'il tait forc d'crire quelqu'un, c'tait
-dans un style si plein d'archasme, avec un caractre
-si hors d'usage, qu'il tait impossible d'en dchiffrer
-un mot, et qu'il fallait en dfrer au chartrier
-de la ville.</p>
-
-<p>Sa conversation tait hrisse d'expressions vieillies,
-de tours tombs en dsutude, si bien que chaque
-phrase tait une nigme, et qu'il y fallait un
-commentaire.</p>
-
-<p>Pourtant, avec tout cela, il avait une me aimante
-et pieuse; il comprenait l'art, mais l'art naf et qui
-croit son &oelig;uvre, l'art gothique, patient et enthousiaste,
-qui fait des miniatures gantes, des basiliques
-travailles en bijou, des clochers de deux cents
-pieds, finis comme des chatons de bague. Il sentait
-admirablement bien l'architecture; il et trouv
-Notre-Dame et la cathdrale de Bourges, si elles
-avaient t faire. Trois cents ans plus tt, le nom
-d'lias Wildmanstadius nous ft parvenu, port par
-l'cho des sicles, avec ces quelques noms rares qui
-surnagent et ne meurent point; mais, comme beaucoup
-d'autres, il avait manqu son entre en ce
-monde, il n'tait qu'une espce de fou; il et t un
-des plus hauts gnies, sa vie et t pleine et complte:
-il tait oblig de se crer une existence factice
-et ridicule, et de se jouer lui-mme de lui.</p>
-
-<p>Choqu de la tournure bourgeoise et mercantile
-des habitants, de la monotonie anti-pittoresque des
-maisons neuves, il en tait rduit ne pas sortir,
-ou, s'il le faisait, ce n'tait que pour visiter et pour
-fureter dans tous ses coins sa bonne vieille cathdrale.
-C'tait le plus grand plaisir qu'il et; il y
-restait des heures entires en contemplation. Le clocher
-dchiquet jour, les aiguilles vides, les pignons
-taillads en scie, les croix fleurons, les guivres
-et les tarasques montrant les dents l'angle de
-chaque toit, les roses des vitraux toujours panouies,
-les trois porches avec leurs collerettes de saints,
-leurs trfles mignonnement dcoups, leurs faisceaux
-de colonnes lances et fluettes, les niches curieusement
-ciseles et toutes folles d'arabesques, les
-bas-reliefs, les emblmes, les figures hraldiques, la
-plus petite dentelure de cette broderie de pierre, la
-plus imperceptible maille de ce tulle de granit, il aurait
-tout dessin sans rien voir, tellement il avait prsent
- la mmoire jusqu'au moindre dtail de son
-glise bien-aime. La cathdrale, c'tait sa matresse
- lui, la dame de ses penses; il ne lui et pas fait
-infidlit pour la plus belle des femmes: il en rvait,
-il en perdait le boire et le manger; il ne se
-trouvait l'aise qu' l'ombre de ses vieilles ogives:
-il tait l chez lui: le fond tait en harmonie avec le
-personnage. A force de vivre avec les colonnettes fuseles,
-au milieu des piliers sveltes et minces, il en
-avait en quelque sorte la forme: le voir si maigre
-et si long, on l'et pris pour un pilier de plus, ses
-cheveux boucls ne ressemblant pas mal aux acanthes
-des chapiteaux.</p>
-
-<p>Il avait tudi fond l'histoire de la basilique et
-de sa construction; il vous et dit prcisment
-quelle anne avaient t btis le ch&oelig;ur et l'abside,
-le matre-autel et le jub, la nef et les chapelles latrales;
-il avait constat l'ge de chaque pierre; il
-savait combien avait cot la menuiserie des stalles,
-du banc de l'&oelig;uvre et de la chaire, ce qu'il avait
-fallu de temps pour poser la clef de vote, suspendre
-la lancette et le pendentif; il lisait couramment les
-inscriptions de toutes les tombes; il expliquait les
-blasons; il connaissait le sujet de tous les tableaux
-et de toutes les peintures des vitrages; il vous et
-cont comment l'orgue, don d'un empereur d'Orient,
-tait le premier qu'on et vu en Europe; et bien
-d'autres, si vous l'eussiez laiss faire, car il ne tarissait
-pas sur ce sujet, et, quand il en parlait, sa figure
-s'animait singulirement, ses yeux, d'un bleu
-terne, brillaient d'un clat extraordinaire.</p>
-
-<p>Cette pauvre me, oublie dans un coin du ciel
-par son ange gardien, amoureux sans doute de quelque
-loa, et jete ensuite dans un monde dont toutes
-ses s&oelig;urs s'en taient alles, nageait alors dans une
-joie ineffable et pure: elle se croyait en 1500.</p>
-
-<p>Pour tromper son ennui, le bon Elias Wildmanstadius
-sculptait, avec un canif, de petites cathdrales
-de lige, peignait des miniatures la manire
-gothique, transcrivait de vieilles chroniques,
-et faisait des portraits de vierges, avec des auroles
-et des nimbes d'or.</p>
-
-<p>Il vcut ainsi fort longtemps, peu compris et ne
-pouvant comprendre. Sa fin fut digne de sa vie. Il y
-a deux ans, le tonnerre tomba sur la cathdrale, et
-y fit de grands ravages. Par l'effet d'une sympathie
-mystrieuse, le bon Elias mourut de mort subite,
-prcisment la mme heure, dans sa maison (c'est
-celle qui fait l'angle du vieux march, et o l'on voit
-une madone), assis dans un grand fauteuil, au moment
-o il achevait un dessin de la cathdrale. On
-l'enterra, comme il l'avait toujours demand, dans
-la chapelle o il avait pass tant d'heures de sa vie,
-sous la pierre qu'il avait use de ses genoux. Il est
-maintenant l-haut, en compagnie des chrubins,
-de la Vierge et des saints, qu'il aimait tant, dans
-son beau paradis d'or et d'azur, et sans doute il ne
-manquerait rien son bonheur, si l'pitaphe de son
-tombeau n'tait pas en style et en caractres videmment
-modernes.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">LE BOL DE PUNCH</h2>
-
-<blockquote class="epi">
-<p>L'orgie chevele.</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">De Balzac</span>.</p>
-
-<p>L'orgie chevele.</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Jules Janin</span>.</p>
-
-<p>L'orgie chevele.</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">P.-L. Jacob</span>.</p>
-
-<p>L'orgie chevele.</p>
-
-<p class="attr"><span class="sc">Eugne Sue</span>.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>C'tait une chambre singulire que celle de notre
-ami Philadelphe. Elle avait bien, comme toutes les
-chambres possibles, comme la vtre ou la mienne,
-quatre murs avec un plafond et un plancher, mais
-la faon dont elle tait dcore lui donnait une physionomie
-trangement incongrue.</p>
-
-<p>Les peintures les plus bizarres taient appendues
-aux murs dans des cadres curieusement sculpts;
-des pastels de la Rgence, fards et souriants, se
-pavanaient ct de roides figures d'anges sur fond
-d'or, dans la manire de Giotto ou d'Orcagna.</p>
-
-<p>Les gravures, les eaux-fortes se pressaient au long
-des lambris, si serres et si mal en ordre, qu'on ne
-pouvait en voir une seule sans en dranger deux ou
-trois.</p>
-
-<p>Rembrandt heurtait Watteau du coude, une fte
-galante de Pater couvrait la figure d'une sibylle de
-Michel-Ange, un Tartaglia de Callot donnait du pied
-au cul au portrait du grand roi, par Hyacinthe Rigaud,
-une nudit charnue et sensuelle de Rubens
-faisait baisser les yeux un dessin asctique de Morals,
-une gouache libertine de Boucher montrait
-impudemment son derrire une prude madone du
-rigide Albert Drer; la muraille tait hrisse d'antithses,
-comme une tragdie du temps de l'empire.</p>
-
-<p>Sur toutes les tables, les consoles, les guridons,
-les chaises, les fauteuils, et en gnral sur tout ce
-qui prsentait une surface peu prs plane, taient
-entasss une foule d'objets de formes baroques et
-disparates.</p>
-
-<p>Dans une duchesse inoccupe, au milieu de plats
-bossels et d'maux de Bernard de Palissy, une longue
-fiole flamande allongeait son col de cigogne.</p>
-
-<p>Des pots bleus du Japon, des nids d'hirondelles
-salanganes, des carpes et des chats verts de la Chine,
-jonchaient des escabeaux vermoulus du temps de
-Louis XIII.</p>
-
-<p>Une tte de mort, des besicles sur le nez, une calotte
-grecque sur le crne, une pipe culotte entre
-les mchoires, faisait la grimace un magot de
-porcelaine plac l'autre bout de la chemine; des
-mandragores difformes se tortillaient hideusement,
-ple-mle avec des ptrifications et des madrpores,
-sur un rayon vide de la bibliothque.</p>
-
-<p>Sur la table du milieu, c'tait bien autre chose:
-il tait certainement impossible de runir dans un
-plus petit espace un plus grand nombre d'objets
-ayant de la tournure et du caractre:</p>
-
-<p>Une babouche turque,</p>
-
-<p>Une pantoufle de marquise,</p>
-
-<p>Un yatagan,</p>
-
-<p>Un fleuret,</p>
-
-<p>Un missel,</p>
-
-<p>Un Artin,</p>
-
-<p>Un mdaillon d'Antonin Moine,</p>
-
-<p>Du <span lang="es" xml:lang="es">papel espaol para cigaritos</span>,</p>
-
-<p>Des billets d'amour,</p>
-
-<p>Une dague de Tolde,</p>
-
-<p>Un verre boire du vin de Champagne,</p>
-
-<p>Une pe coquille,</p>
-
-<p>Des priapes de Clodion,</p>
-
-<p>Une petite idole gyptienne,</p>
-
-<p>Des paquets de diffrents tabacs (lesdits paquets
-largement ventrs et laissant voir leurs blondes
-entrailles),</p>
-
-<p>Un paon empaill,</p>
-
-<p>Les <i>Orientales</i> de Victor Hugo,</p>
-
-<p>Une rsille de muletier,</p>
-
-<p>Une palette,</p>
-
-<p>Une guitare,</p>
-
-<p>Un n'importe quoi, d'une belle conservation.</p>
-
-<p>Que sais-je! un fouillis, un chaos indbrouillable,
- faire tomber la plume de lassitude au nomenclateur
-le plus intrpide, Rabelais ou Charles
-Nodier.</p>
-
-<p>Les chaises et les fauteuils avaient probablement
-t Marignan avec les escabeaux de Saltabadil; les
-unes taient boiteuses et les autres manchots: pas
-plus de trois pieds et pas plus d'un bras.</p>
-
-<p>Il n'est pas besoin de vous faire remarquer, judicieux
-lecteur, que cette description est vritablement
-superbe et compose d'aprs les recettes les
-plus modernes. Elle ne le cde aucune autre,
-hormis celles de M. de Balzac, qui seul est capable
-d'en faire une plus longue. J'ai attif un peu ma
-phrase, jusqu'ici assez simple; j'ai cousu des paillettes
- sa robe de toile, je lui ai mis des verroteries
-et du strass dans les cheveux, je lui ai pass aux
-doigts des bagues de chrysocale, et la voil qui s'en
-va toute pimpante, aussi fire et aussi brave que si
-tous ses bijoux n'taient pas du clinquant, et ses
-diamants de petits morceaux de cristal.</p>
-
-<p>Je fais cela parce que l'on croirait, la voir aller
-humble et nue comme elle va, que je n'ai pas le
-moyen de la vtir autrement. Pardieu! je veux
-montrer que j'en suis aussi capable que si je n'avais
-pas de talent, et je dois supposer que j'en ai beaucoup,
-si j'ai eu l'art de vous amener, travers
-trois cents pages, jusqu' cette assertion audacieuse
-et immodeste. En deux traits de plume,
-je m'en vais lui faire une jupe d'adjectifs, un corset
-de priphrases et des panaches de mtaphores.</p>
-
-<p>D'alina en alina, je veux dsormais tirer des
-feux d'artifice de style; il y aura des pluies lumineuses
-en substantifs, des chandelles romaines en
-adverbes, et des feux chinois en pronoms personnels.
-Ce sera quelque chose de miroitant, de chatoyant,
-de phosphorescent, de papillotant, ne
-pouvoir tre lu que les yeux ferms.</p>
-
-<p>Cette description, outre qu'elle est magnifique et
-digne d'tre insre dans les cours de littrature,
-l'emporte sur les descriptions ordinaires par le mrite
-excessivement rare qu'elle a d'tre parfaitement
- sa place, et d'tre d'une utilit incontestable
- l'ouvrage dont elle fait partie.</p>
-
-<p>En effet, ayant entrepris d'crire la physiologie
-du bipde nomm Jeune-France, j'ai cru qu'aprs
-avoir constat le nombre de ses ongles et la longueur
-de son poil, la couleur de son cuir, ses habitudes
-et ses apptits, il ne serait pas d'un mdiocre
-intrt de vous faire savoir o il vit et o il
-perche, et j'ai pens que la description de cette
-chambre aurait autant d'importance aux yeux des
-naturalistes que celle du nid de la msange des roseaux
-ou du petit perroquet vert d'Amrique.</p>
-
-<p>Les sept ou huit personnages runis dans cette
-chambre singulire n'taient gure moins singuliers:
-les figures taient en tout dignes du fond.</p>
-
-<p>Leur costume n'tait pas le costume franais, et
-l'on et t fort embarrass de dsigner prcisment
- quelle poque et quelle nation il appartenait.
-L'un avait une barbe noire taille la Franois
-I<sup>er</sup>, l'autre une pointe et les cheveux en brosse,
- la Saint-Mgrin, un troisime une royale, comme
-le cardinal Richelieu; les autres, trop jeunes pour
-possder cet accessoire important, s'en ddommageaient
-par la longueur de leur chevelure. L'un
-avait un pourpoint de velours noir et un pantalon
-collant, comme un archer du moyen ge; l'autre un
-habit de conventionnel, avec un feutre pointu de
-raffin; celui-ci, une redingote de dandy, d'une
-coupe exagre et une fraise la Henri IV. Tous
-les autres dtails de leur ajustement taient entendus
-dans le mme style, et l'on et dit qu'ils avaient
-pris au hasard et les yeux ferms, dans la friperie
-des sicles, de quoi se composer, tant bien que
-mal, une garde-robe complte. Les occupations de
-ces dignes individus taient tout fait en rapport
-avec leur extrieur.</p>
-
-<p>Le Franois I<sup>er</sup> chantait faux, et avec un accent
-normand, une romance espagnole.</p>
-
-<p>Le Saint-Mgrin jouait au bilboquet, ou lanait
-des boulettes avec une sarbacane.</p>
-
-<p>Le Richelieu fumait gravement un cigare teint.</p>
-
-<p>Le conventionnel racontait d'une voix de Stentor
-une de ses bonnes fortunes son ami le fashionable,
-et il lui recommandait le secret.</p>
-
-<p>L'archer lisait le <i>Courrier des Thtres</i>; le dandy
-guillotinait des mouches avec des queues de cerises.</p>
-
-<p>Philadelphe, le matre de la maison, faisait de
-ses bras un Y et de sa bouche un grand O, en billant
-de la faon la plus paternelle du monde. Bref,
-toute l'assemble avait l'air de jouir mdiocrement
-et de se souhaiter dans un autre endroit. Je crois,
-tant ils taient dsesprs et embarrasss d'eux-mmes,
-qu'ils n'eussent pas refus des billets d'Opra-Comique
-ou de Vaudeville.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Par les cornes de mon pre! on s'ennuie
-ici comme en pleine Acadmie.</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;On se croirait au Thtre-Franais.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Que faire pour couper le cou au
-temps? Si nous faisions des armes?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Le fleuret est cass.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Si nous jouions aux ds?</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Les ds de Philadelphe sont pips.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Si nous lisions un conte de M. de
-Bouilly, ce serait quelque chose de colossalement
-bouffon.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Autant nous faire avaler de la panade
-sans sel.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Si chacun racontait ses bonnes fortunes?</p>
-
-<p><span class="small">TOUS</span>.&mdash;Allons donc! poncif! pompadour! ce serait
-bien amusant et vari! A bas la motion! bas
-l'orateur!</p>
-
-<p><span class="small">RODERICK</span>.&mdash;Si nous faisions de la musique?</p>
-
-<p><span class="small">TOUS</span>, <i>avec une expression de terreur profonde</i>.&mdash;Non!
-non! non!</p>
-
-<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.&mdash;Le piano n'est pas d'accord, et c'est
-d'ailleurs un plaisir trs-mdiocre que de voir un
-pauvre diable se dmener sur un clavier, comme
-le lapin savant qui tambourinait en l'honneur de
-Charles X.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;J'aime mieux que Roderick ait la
-gueule remplie avec de la bouillie bien chaude
-qu'avec des <i>sol</i> et des <i>ut</i>, d'autant que trs-souvent
-le <i>sol</i> est un <i>ut</i> et l'<i>ut</i> un <i>sol</i>, et que la bouillie est
-toujours de la bouillie, et le billonne hermtiquement.</p>
-
-<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.&mdash;Cela aurait une belle tournure de
-chanter des romances de socit comme des tartines
-qui sortent de pension.</p>
-
-<p><span class="small">TOUS</span>.&mdash;Au diable la musique, et le musicien surtout!</p>
-
-<p><span class="small">RODERICK</span>.&mdash;Qu'allons-nous faire, au bout du
-compte?</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>, <i>du ton le plus dithyrambique du monde</i>.&mdash;Tte
-et sang! messieurs, vous mriteriez bien
-d'avoir des membranes entre les doigts, car vous
-n'tes, vrai dire, que de francs oisons.</p>
-
-<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.&mdash;L'oie est blanche comme le cygne
-et le cygne est palm comme l'oie, et l'on court
-risque de s'y tromper, quand on a la vue courte.
-O mon ami! l'on voit bien que tu as oubli de
-chausser tes lunettes; frottes-en les verres au parement
-de ton habit, et regarde, tu verras que nous
-sommes de hauts gnies et non des imbciles, des
-cygnes et non des oies.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Oie ou cygne, n'importe; de loin l'effet
-est le mme. J'ai, en ce moment-ci, un avantage sur
-toi en particulier, et sur vous tous en gnral:
-c'est que j'ai une ide, et que vous n'en avez videmment
-pas.</p>
-
-<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.&mdash;Est-il fat, celui-l, avec sa prtention
-d'avoir une ide! Tu n'as pas plus d'ides
-que de femmes.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;C'est en quoi tu te trompes, j'ai trois
-femmes et une ide; diffrent en cela de toi, qui
-as peut-tre trois ides, et qui n'as certainement
-pas de femme.</p>
-
-<p><span class="small">TOUS</span>.&mdash;L'ide! l'ide! l'ide!</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Messeigneurs, la voici; elle est simple
-et triomphante. Je m'tonne que pas un d'entre
-vous ne l'ait eue avant moi.</p>
-
-<p><span class="small">TOUS</span>.&mdash;Voyons.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>, <i>solennellement</i>.&mdash;Faisons une orgie! Une
-orgie est indispensable pour nous culotter tout
-fait: il ne nous manque que cela. Nous nous complterons,
-et nous passerons la soire trs-agrablement.</p>
-
-<p><span class="small">TOUS</span>, <i>avec un enthousiasme frntique</i>.&mdash;Bravo!
-bravo!</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Rien n'est plus la mode que l'orgie.
-Chaque roman qui parat a son orgie: ayons aussi la
-ntre. L'orgie est aussi ncessaire une existence
-d'homme qu' un in-octavo d'Eugne Renduel&hellip;</p>
-
-<p>En vrit, je ne sais trop pourquoi j'ai pris la
-forme du dialogue pour vous narrer ce conte vridique;
-il est clair qu'elle s'y adapte fort mal, et la
-page prcdente est un chef-d'&oelig;uvre de mauvais
-got. Je ne crois pas qu'il soit possible d'crire d'une
-manire plus prtentieuse et plus fatigante: chaque
-interlocuteur prend le dernier mot de l'autre,
-et le renvoie comme un volant avec une raquette.</p>
-
-<p>Je pense que le seul motif qui m'a pouss cette
-abomination est le dsir de faire le plus de pages
-possible avec le moins de phrases possible. Je souhaite
-de tout mon c&oelig;ur que ce bienheureux conte,
-intitul <i>le Bol de Punch</i>, aille jusqu' la page 370,
-qui est la colonne d'Hercule o je dois arriver, et
-que je ne dois pas dpasser, parce que, dans l'un
-ou l'autre de ces deux cas, mon volume serait galette
-ou billot, cueil galement redouter.</p>
-
-<p>Le dialogue a cela d'agrable qu'il foisonne beaucoup:
-chaque demande et chaque rponse tant
-spares par le nom des personnages crits en lettres
-majuscules, l'on peut, avec un peu d'adresse,
-composer une page sans y mettre plus de cinq ou
-six lignes, en ayant soin de hacher son style court
-et menu. Il y a, dans <i>les Marrons du Feu</i>, une feuille
-qui ne contient que treize syllabes; c'est le <i lang="la" xml:lang="la">nec plus
-ultra</i> du genre, et il n'est pas donn beaucoup de
-s'lever cette hauteur:</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4" lang="la" xml:lang="la">&hellip; Vestigia pronus adoro.</div>
-</div>
-
-<p>Quoi qu'il en soit, je renonce au dialogue, temporairement
-du moins, et le lecteur y gagnera une
-superficie de deux ou trois pouces carrs par feuillet
-de penses exclusivement admirables, ainsi que je
-me suis engag les livrer mon diteur trs-cher.</p>
-
-<p>Cette grandeur d'me est d'autant plus antique
-et digne qu'on la loue, qu'elle recule l'instant fortun
-o je toucherai l'argent qui m'est d pour ce
-merveilleux volume, destin oprer une rgnration
-sociale et faire progresser l'humanit dans
-la route de l'avenir.</p>
-
-<p>Et si vous dsirez savoir, ami lecteur, pourquoi
-je veux avoir de l'argent, je vous rpondrai <i lang="la" xml:lang="la">primo</i>,
-comme Gubetta Lucrce Borgia,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i4">&hellip; Pour en avoir,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">ce qui est trs-logique; <i lang="la" xml:lang="la">secundo</i>, pour acheter des
-vieux pots du Japon et des magots de la Chine;
-<i lang="la" xml:lang="la">tertio</i>, pour manger du flan et des pommes de terre
-frites le long des quais et des boulevards, ce que
-personne ne pourra trouver subversif de l'ordre de
-choses et provoquant au mpris de la monarchie
-citoyenne.</p>
-
-<p>Maintenant, au bol de punch!</p>
-
-<p>Si vous n'avez pas de gastrite, ce que je souhaite
-de toute mon me, vnrable lecteur, tendez votre
-verre, que je vous verse de ce dlectable breuvage.
-Et vous, charmante lectrice (il n'y a aucun doute
-que vous ne soyez charmante), avancez le vtre, que
-je ne rpande rien sur la nappe. Vous direz probablement
-qu'il est d'une force horrible; vous ferez,
-en disant cela, la plus jolie petite moue et la plus
-adorable grimace que l'on puisse imaginer; mais
-vous n'en boirez pas moins le calice jusqu' la dernire
-goutte, et vous vous en trouverez on ne peut
-mieux, vous et vos chastes amies.</p>
-
-<p>&mdash;Oui! oui! une orgie pyramidale, phnomnale,
-crirent tous les drles la fois, une orgie folle,
-chevele, hurlante, comme dans <i>la Peau</i> de M. de
-Balzac, comme dans le <i>Barnave</i> de M. Janin, comme
-dans <i>la Salamandre</i> de M. Eugne Sue, comme dans
-<i>le Divorce</i> du bibliophile Jacob.</p>
-
-<p>&mdash;Non, non, bas celle-l! c'est empire, c'est
-poncif!</p>
-
-<p>&mdash;Comme dans <i>la Danse Macabre</i>, du mme.</p>
-
-<p>&mdash;A la bonne heure, c'est moyen ge, au moins,
-cela a une tournure.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce qui tient pour <i>la Peau</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Moi,&mdash;moi,&mdash;moi!</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien: passez par l, dit Philadelphe.</p>
-
-<p>Les Balzaciens se rangrent sa droite.</p>
-
-<p>&mdash;Qui pour <i>Barnave</i>?</p>
-
-<p>&mdash;Nous quatre.</p>
-
-<p>&mdash;A droite aussi; vous tes les aristocrates de
-l'orgie, et nous vous guillotinerons la fin, entre
-la poire et le fromage.</p>
-
-<p>Les Janinphiles, les Janinltres ou les Janiniens,
-car ces trois mots sont d'une composition galement
-rgulire, allrent se placer ct des Balzaciens.</p>
-
-<p>&mdash;O sont les flambarts?</p>
-
-<p>&mdash;Ici,&mdash;ici!</p>
-
-<p>&mdash;A gauche les flambarts.</p>
-
-<p>Et ils passrent gauche.</p>
-
-<p>&mdash;O sont les truands?</p>
-
-<p>&mdash;Voil!&mdash;voil!</p>
-
-<p>Et plusieurs mains se levrent.</p>
-
-<p>&mdash;A gauche, avec les flambarts; vous tes les
-dmocrates, c'est pourquoi vous chiquerez du caporal,
-tandis que ces messieurs fumeront du maryland;
-c'est pourquoi vous boirez du vin bleu,
-comme les filles de Barbier, tandis que les autres
-boiront du vin de Champagne. Vous vous rperez
-le gosier avec du rhum et du rack, avec le trois-six
-et le sacr-chien dans toute sa puret, tandis qu'ils
-se l'humecteront avec les onctueuses liqueurs des
-les. Ce qui vous prouve que les aristocrates vous
-sont aussi suprieurs, canailles que vous tes, que
-le vin de Chypre est suprieur au vin de Brie.</p>
-
-<p>Les truands se mlrent aux flambarts.</p>
-
-<p>&mdash;C'est bien, maintenant, o ferons-nous la kermesse?</p>
-
-<p>&mdash;Pas ici, c'est trop petit.</p>
-
-<p>&mdash;Dans la maison de Thodore, dans la maison
-du faubourg, vous savez: il y aura plus de place.
-Que vous en semble?&mdash;C'est convenu.&mdash;A quand
-l'orgie?&mdash;Il est six heures.&mdash;A minuit; il faut bien
-cela pour les prparatifs.</p>
-
-<p>&mdash;A propos, comment nous arrangerons-nous
-pour la dcoration de la salle?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne sais trop comment, moins de faire
-plusieurs compartiments comme dans <i>le Roi s'amuse</i>.
-Il me parat difficile de concilier la salle manger
-du millionnaire de M. de Balzac avec la cuisine de
-P.-L. Jacob, la petite maison de M. Jules Janin avec
-l'auberge de Saint-Tropez de M. Eugne Sue.</p>
-
-<p>&mdash;Ceci est pineux, et, d'ailleurs, le temps nous
-galope; admettons pour cette fois-ci le lieu vague
-que propose Corneille dans les prfaces de ses tragdies,
-un lieu qui n'est ni un cabinet, ni une antichambre,
-ni une maison, ni une rue, mais qui est
-un peu tout cela. La chambre de Thodore sera tout
- la fois cuisine, salon, auberge et boudoir. Nous
-y mettrons un peu de complaisance, et nous nous
-aiderons nous-mmes nous faire illusion. On tablira
-une table en fer cheval: l'une des extrmits
-il y aura une belle nappe damasse, des assiettes
-de porcelaine, des cristaux et de l'argenterie;
- l'autre, un torchon de toile voile, des plats de
-terre, des bouteilles de grs et des fourchettes en
-mtal d'Alger.</p>
-
-<p>&mdash;Et des filles, il nous faut absolument des
-filles!</p>
-
-<p>&mdash;Des filles, je m'en charge, fit Roderick, mais
-pour la partie fashionable seulement. Je connais
-tout ce qu'il y a de mieux de ce genre, et je vous
-amnerai ce qu'on peut nommer juste titre l'lite
-de la socit. Quant aux autres, les premires que
-vous rencontrerez, vous les enverrez ici; plus elles
-seront laides et ignobles, mieux elles vaudront!</p>
-
-<p>&mdash;Ainsi soit fait comme il est dit. Nous comptons
-sur toi, Roderick.</p>
-
-<p>&mdash;Soyez tranquilles.</p>
-
-<p>Aprs avoir chang plusieurs poignes de mains,
-les dignes Jeunes-France se sparrent pour vaquer
-aux prparatifs de ces mystres orgiaques. Thodore
-courut sa maison, fit dbarrasser la chambre
-de tout ce qui pouvait gner; il envoya chercher
-de l'eau-de-vie, du rhum et plusieurs paniers de
-vin; il posa lui-mme un chef et trois ou quatre
-marmitons auprs des fourneaux, et casseroles,
-poles, marmites d'entrer en danse, et de siffler, et
-de chanter, et de faire flah-flah, et de faire floh-floh,
-le plus joyeusement du monde.</p>
-
-<p>Sancho, Falstaff, Panurge, et tous les moines
-goinfres de Rabelais auraient eu la joie au c&oelig;ur,
-et se fussent lch les babines, rien que de manger
-leur pain la fume de cette cuisine.</p>
-
-<p>Le lieu de runion prsentait l'aspect le plus
-trange: d'un ct, des siges lgants, un service
-splendide, des bougies dans des flambeaux dors;
-de l'autre, des bancs de chne, des tables sur des
-trteaux, de grosses chandelles de suif ou de poix-rsine
-dans des chandeliers de fer-blanc: la plus
-complte opposition.</p>
-
-<p>La maison, ainsi illumine, jetait feu et flammes
-par toutes les ouvertures, et inondait d'une lueur
-ddaigneuse les autres maisons, ses voisines, qui
-s'taient couches neuf heures, et avaient ferm
-l'&oelig;il pour jusqu'au lendemain matin, en bonnes
-rentires et en bourgeoises de la vieille roche qu'elles
-taient effectivement.</p>
-
-<p>Cependant les fiacres commenaient arriver: on
-criait, on jurait. D'tranges silhouettes se dcoupaient
-entre les portes des voitures et les portes de
-la maison. C'tait tantt des marquis poudrs, en
-habit la franaise, l'pe au ct, la poigne en
-bas, la pointe en l'air, tenant par le doigt des comtesses
-en paniers, avec du rouge, des mouches, des
-paillettes et un ventail; tantt des marins, le chapeau
-cir sur la tte, le poing sur la hanche, la
-pipe la gueule, une catin au bras; ou bien des
-merveilleux haut cravats, corss, brids, gants,
-menant des dames charges de panaches, de fleurs,
-de rubans et de bijoux, ou des truands et des mauvais-garons,
-avec le camail et le chaperon, la
-grande plume rouge, haute de trois pieds, la dague
-au poing, un jurement la bouche, tous ple-mle
-avec des bohmiennes et des filles folles de
-leur corps, en jupes bigarres et tincelantes de
-clinquant.</p>
-
-<p>Au bruit que menait tout ce monde, les maisons
-les plus voisines commencrent se rveiller un
-peu, se frotter les yeux, mettre leurs lunettes
-sur le nez, et le nez la fentre, toutes surprises
-qu'elles taient d'un pareil tapage une heure
-aussi indue.</p>
-
-<p>On entrevoyait, sous les jalousies, de vnrables
-bonnets de coton avec leur mche patriarcale, de
-mystrieuses cornettes et de chastes fontanges.
-Plus d'un picier retir gagna cette nuit-l un
-rhume de cerveau, plus d'une grisette oublia de
-faire une corne la page du roman commenc, plus
-d'un chat amoureux, bloui de ces clarts et de
-ces rumeurs insolites, se laissa tomber du haut
-d'un toit dans la rue.</p>
-
-<p>A chaque entre, c'tait un hurrah frntique;
-tous les carreaux dansaient dans les chssis, les assiettes
-remuaient dans les buffets, comme par un
-tremblement de terre.</p>
-
-<p>Les honntes bourgeois du quartier, ne sachant
- quoi attribuer ce tintamarre, s'imaginaient qu'on
-allait donner une seconde reprsentation des Immortelles
-au profit de la rpublique. Les bonnes
-vieilles dentes descendaient la cave, persuades
-que c'tait la fin du monde et que le bon Dieu nous
-punissait d'avoir renvoy Charles X.</p>
-
-<p>Un abonn du <i>Constitutionnel</i>, le mme qui fait
-des remarques si ingnieuses au quatrime acte
-d'<i>Antony</i>, prtendit que c'tait un conciliabule de
-jsuites, attendu que plusieurs de ces messieurs
-avaient des cheveux longs, ce qui est minemment
-jsuitique.</p>
-
-<p>Un abonn de la <i>Gazette</i> jura ses grands dieux que
-c'tait le comit directeur qui s'assemblait secrtement
-pour se guillotiner lui-mme et manger des
-petits enfants, ainsi qu'il en a contract la vicieuse
-habitude.</p>
-
-<p>Un lecteur de M. Jay, oui, un lecteur de M. Jay,
-quoiqu'au premier coup d'&oelig;il il puisse paratre fabuleux
-que M. Jay ait eu un lecteur, affirma que
-c'taient des romantiques qui se runissaient pour
-insulter aux bustes et brler les &oelig;uvres de ces
-morts immortels que la pudeur m'empche de
-nommer.</p>
-
-<p>Chacun prit place: les balzaciens et les janinltres
-au bout aristocrate, les autres plus bas; mais
-ce qu'il y avait de plaisant, c'est qu' ct de chaque
-assiette tait pos un volume, soit de <i>Barnave</i>, soit
-de <i>la Peau</i>, soit de <i>la Salamandre</i>, ou de <i>la Danse
-Macabre</i>, ouvert prcisment l'endroit de l'orgie,
-afin que chacun pt suivre ponctuellement le livre
-et en garder consciencieusement la tournure.</p>
-
-<p>Les premiers plats se dsemplirent, les premires
-bouteilles se vidrent, sans qu'il se passt rien de
-remarquable, sans qu'il se dt rien de trs-superlatif.
-Un cliquetis de verres et de fourchettes, un
-bruit de dglutition et de mastication, coup et
-l de quelques rires stridents, tait peu prs tout
-ce qu'on entendait.</p>
-
-<p>De temps en temps une feuille du livre retombait
-sur une autre feuille avec un frissonnement satin.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! je ne suis encore qu' la description
-du premier service, dit un balzacien. Ce gredin de
-Balzac n'en finit pas; ses descriptions ont cela de
-commun avec les sermons de mon pre.</p>
-
-<p>&mdash;J'ai encore au moins dix pages pour arriver
-au bon endroit, cria un flambart, de l'autre ct de
-la salle; j'ai dj bu deux ou trois bouteilles de vin,
-Frdric en a bu autant, et aucun des effets dcrits
-dans <i>la Salamandre</i> n'a daign se produire. Le nez de
-Rodolphe est toujours de la mme couleur, il n'est
-que rouge, quoique M. Eugne Sue ait dit formellement
-que, dans une orgie caractristique, le rouge
-devenait pourpre et le pourpre violet.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! bah! c'est que nous ne sommes pas encore
-assez gris; buvons!</p>
-
-<p>&mdash;Buvons! reprit toute la troupe en ch&oelig;ur. Et ces
-messieurs, quoique dj passablement ivres, s'entonnrent
-rasades sur rasades.</p>
-
-<p>C'est une chose remarquer, les descripteurs
-orgiaques et les faiseurs de livres obscnes outrepassent
-les proportions humaines de la manire la
-plus invraisemblable; les uns font tenir dans le
-corps d'un misrable petit hros, qui a six pieds
-tout au plus, dix fois plus de punch et de vin qu'il
-n'en tiendrait dans la tonne d'Heidelberg; les autres
-font accomplir de minces freluquets de vingt ans
-des travaux amoureux qui nerveraient plusieurs
-douzaines d'hercules. Je voudrais bien savoir quel
-but ont ces exagrations. Peut-tre est-ce une flatterie
-indirecte adresse au lecteur, je penche le
-croire. En tout cas, de pareils livres sont trs-pernicieux;
-ils nous font mpriser des marchands de vin
-et des petites filles, qui, en nous comparant ces
-types grandioses, doivent nous trouver de tristes
-buveurs et de plus tristes amants.</p>
-
-<p>Comme j'ai le malheur d'avoir petite poitrine et
-assez mauvais estomac, et que, par consquent, je
-ne puis gure boire que de l'eau coupe de lait, je
-laisse mon verre plein ct de moi, pendant que
-mes dignes camarades ne font que vider le leur, et
-semblent, en vrit, plutt des pompes ou des ponges
-que des hommes ayant reu le sacrement du
-baptme.</p>
-
-<p>En attendant qu'ils soient tout fait ivres-morts,
-je vais, pour passer le temps, vous faire, ami lecteur,
-une toute petite description qui, Dieu et les
-pithtes aidant, n'aura gure que cinq ou six pages.
-Je ne sais pas si vous vous en souvenez (pourquoi
-vous en souviendriez-vous? on oublie bien son chien
-et sa matresse); mais j'ai promis, quelques lignes
-plus haut, de vous rgaler du beau style et des belles
-manires de dire en usage aujourd'hui.</p>
-
-<p>Vous devez tre las de m'entendre jargonner,
-dans mon grossier patois, comme un vrai paysan du
-Danube que je suis, et que je serai probablement jusqu'
-ce qu'il plaise Dieu de me retirer de ce monde.</p>
-
-<p>Cette description sera aussi belle que celle par
-o commence ce conte panthistique et palingnsique.
-Si toutefois (ce dont je doute) elle ne vous
-satisfait pas compltement, j'espre, mesdames, que
-vous daignerez m'excuser, vu le peu d'habitude que
-j'ai de ces sortes de choses.</p>
-
-<p>Certes, c'tait un spectacle trange voir que
-tous ces jeunes hommes runis autour de cette table;
-on et dit un sabbat de sorciers et de dmons&hellip;</p>
-
-<p>Pouah! pouah! voil un commencement ftide,
-c'est le poncif de 1829. Cela est aussi bte qu'un
-journal d'hier, aussi vieux qu'une nouvelle de ce
-matin. Si vous n'tes pas difficile, lecteur, moi je
-le suis, et, comme Cathos ou Madelon des <i>Prcieuses
-ridicules</i>, il n'y a pas jusqu' mes chaussettes qui
-ne soient de la bonne faiseuse, il n'y a pas jusqu'
-mes descriptions qui ne soient dans la dernire
-mode: donc je recommence.</p>
-
-<p>Oh! l'orgie laissant aller au vent sa gorge folle,
-toute rose de baisers; l'orgie, secouant sa chevelure
-parfume sur ses paules nues, dansant, chantant,
-criant, tendant la main celui-ci et le verre
-celui-l; l'orgie, chaude courtisane, qui fait la
-bonne toutes les fantaisies, qui boit du punch et
-qui rit, qui tache la nappe et sa robe, qui trempe
-sa couronne de fleurs dans un bain de malvoisie;
-l'orgie dbraille, montrant son pied et sa jambe,
-penchant sa tte alourdie droite et gauche; l'orgie
-querelleuse et blasphmatrice, prompte chercher
-son stylet sa jarretire; l'orgie frmissante,
-qui n'a qu' tendre sa baguette pour faire un pote
-d'un idiot, et un idiot d'un pote; l'orgie qui double
-notre tre, qui fait couler de la flamme dans nos
-veines, qui met des diamants dans nos yeux, et des
-rubis nos lvres; l'orgie, la seule posie possible
-en ces temps de prosasme; l'orgie&hellip;</p>
-
-<p>Ouf! voil une phrase terriblement longue, plus
-longue que l'amour de ma dernire matresse, je
-vous jure. Ravalons notre salive et reprenons notre
-haleine. La rosse qui me sert de Pgase est tout essouffle
-et rencle comme un ne poussif.</p>
-
-<p>J'aurais pu la btir autrement, comme ceci,
-par exemple: l'orgie, avec ses rires, avec ses cris,
-avec, etc., etc., pendant autant de pages que j'aurais
-voulu; mais cette forme de phrase, qui florissait la
-semaine passe, n'est plus dj de mise celle-ci, et
-d'ailleurs l'autre est plus chevele et plus dithyrambique.</p>
-
-<p>Je crois, lecteur, que la partie lyrique de ma description
-est suffisamment dveloppe. Je vais, avec
-votre permission, passer la partie technique.</p>
-
-<p>Je ne dirai pas que la nappe avait l'air d'une couche
-de neige frachement tombe, attendu que je ne
-suis pas assez pote pour cela, surtout en prose,
-mais je prendrai sur moi d'affirmer qu'elle tait
-d'un assez beau blanc, et qu'elle avait t probablement
- la lessive.</p>
-
-<p>Quant aux verres, ils avaient t srieusement
-rincs, et les carafes mmement. Chaque convive
-avait une assiette devant lui, et une serviette pour
-lui tout seul; il avait aussi la jouissance d'un couteau,
-d'une cuiller et d'une fourchette. Je ne sais si
-tous ces dtails sont trs-utiles, mais je me ferais un
-scrupule d'en priver les lecteurs de cette glorieuse
-histoire: dans un si grand sujet il n'y a pas de petite
-chose.</p>
-
-<p>Je voudrais bien vous raconter ici de quoi se composait
-le fantastique souper, mais je vous avoue, en
-toute humilit, que je suis d'une ignorance profonde
-en fait de cuisine. Je suis indigne de manger, car je
-n'ai jamais su distinguer l'aile gauche d'une perdrix
-de son aile droite, et, pourvu que du vin soit
-rouge et me grise, je l'avale pieusement, et je dis
-que c'est de bon vin. Pourtant il faut que vous sachiez,
-plat par plat, bouteille par bouteille, bouche
-par bouche, ce qu'ont mang et bu les hros de
-cette mmorable soire.</p>
-
-<p>Je n'ai jamais de ma vie assist un grand dner;
-ma pitance habituelle se compose de mets trs-humbles
-et trs-bourgeois, et vous ne vous figurez pas
-l'embarras o je suis pour trouver les noms d'une
-vingtaine de plats assez drlatiques pour composer
-la carte de ce merveilleux festin.</p>
-
-<p>Quelle soupe leur ferai-je manger? du riz au gras
-ou de la julienne? Fi donc! c'est un potage de rentier,
-de marchand de bonnets de coton retir. Il me
-faut un potage fashionable, un potage transcendant.
-Bon, j'y suis: de la soupe la tortue. Avez-vous
-mang de la soupe la tortue, vous? Je veux que le
-diable m'emporte si j'en ai mang, moi; je n'en ai
-mme jamais vu, ni flair, mais ce n'en doit pas
-moins tre une merveilleuse soupe.</p>
-
-<p>&mdash;Aprs?</p>
-
-<p>&mdash;La tortue, avec sa carapace et du persil dessous,
-en guise de bouilli.</p>
-
-<p>&mdash;Aprs?</p>
-
-<p>&mdash;Aprs, aprs, vous croyez, vous autres, qu'un
-dner se compose aussi facilement qu'un pome. Un
-cuisinier ferait plutt une bonne tragdie qu'un auteur
-tragique ne ferait un bon dner.</p>
-
-<p>Mais je vois que, si je continue ainsi, je cours
-grand risque de faire avaler mes hros des ctelettes
-de tigre, des beefsteaks de chameau et des filets
-de crocodile, au lieu de les rgaler de mets congrus
-et approuvs par Carme. Que faire? Je ne sais
-qu'un expdient pour me tirer de ce mauvais pas.</p>
-
-<p>&mdash;Mariette! Mariette!</p>
-
-<p>&mdash;Plat-il, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash;Apportez-moi votre livre de cuisine.</p>
-
-<p>&mdash;Voil, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'en vais tout bonnement transcrire un
-menu de dner de vingt-quatre couverts; au moins
-nous serons srs de ce qu'ils mangeront.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! ce n'est que <i>la Cuisinire bourgeoise</i>; je
-croyais que c'tait <i>le Cuisinier royal</i>. Il n'y a pas de
-dner de vingt-quatre couverts, et ces mets-l ne
-m'ont pas l'air anacrontiques. Ma foi, tant pis,
-vous vous en accommoderez pour cette fois-ci.</p>
-
-<p>Je transcris littralement:</p>
-
-
-<p class="c small">TABLE DE QUATORZE COUVERTS, ET QUI PEUT SERVIR
-POUR VINGT A DINER.</p>
-
-<p class="c"><i>Premier service.</i></p>
-
-<p>Pour le milieu, un surtout qui reste pour tout le
-service.</p>
-
-<p>(Trs-bien.)</p>
-
-<p>Aux deux bouts, deux potages:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Un potage aux choux.</p>
-
-<p class="drap">Un potage aux concombres.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Quatre entres pour les quatre coins du surtout:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Une tourte de pigeons.</p>
-
-<p class="drap">Une de deux poulets la reine et sauce apptissante.</p>
-
-<p class="drap">Une d'une poitrine de veau en fricasse de poulets.</p>
-</blockquote>
-
-<p>(Ceci est peut-tre fort simple, et me parat nanmoins
-assez bouffon; je ne comprends gure comment
-une poitrine de veau est une fricasse de poulets.
-N'importe, le livre le dit, &alpha;&#8016;&tau;&#8056;&sigmaf; &#7956;&phi;&eta;,
-et il n'y a que
-la foi qui sauve.)</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Une queue de b&oelig;uf en hoche-pot.</p>
-</blockquote>
-
-<p>(Est-ce que vous mangeriez de la queue de b&oelig;uf?
-Il me semble qu'il faut tre anthropophage pour
-cela.)</p>
-
-<p>Six hors-d'&oelig;uvre pour les deux flancs et les quatre
-coins de la table:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Un de ctelettes de mouton sur le gril.</p>
-</blockquote>
-
-<p>(Je comprends ceci parfaitement. Ce morceau est
-trs-agrablement crit, et pens avec beaucoup de
-profondeur.)</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Un palais de b&oelig;uf en menus droits.</p>
-</blockquote>
-
-<p>(Du palais de b&oelig;uf! allons donc, autant vaudrait
-une empeigne de botte. Au reste, il parat que les
-cuisiniers font tout servir. Le cuisinier de Sully, lui
-voyant jeter une vieille culotte de peau, lui dit:
-Pourquoi donc jetez-vous cette culotte? Donnez-la-moi,
-je la ferai manger un ambassadeur. <i>En menus
-droits</i>, comprenez-vous ce que cela veut dire?
-c'est du haut allemand pour moi; je trouve Hegel et
-Kant plus clairs.)</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Un de boudin de lapin.</p>
-</blockquote>
-
-<p>(Par exemple, voil un cuisinier qui est bien jovial
-avec son boudin de lapin; je trouve le boudin
-de lapin trs-drle, et je ne doute pas qu'il n'ait un
-trs-grand succs.)</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Un de choux-fleurs en pain.</p>
-</blockquote>
-
-<p>(Le chou-fleur est un estimable lgume, que je
-connais particulirement, et que j'apprcie comme
-il le mrite; habituellement je le mange l'huile,
-parce que je ne peux pas souffrir la sauce blanche.
-Je ne relverai pas l'expression <i>en pain</i>; ce n'est pas
-que je la comprenne, au contraire, mais j'ai vraiment
-honte d'ignorer des choses si simples, et j'esprais,
-en n'en parlant pas, vous faire croire que je
-savais parfaitement ce que c'tait.)</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Deux hors-d'&oelig;uvre de petits pts friands pour
-les deux flancs.</p>
-</blockquote>
-
-<p>(Les petits pts sont bien trouvs, et l'pithte
-<i>friands</i> est du plus beau choix.)</p>
-
-
-<p class="c"><i>Second service.</i></p>
-
-<p>Deux relevs pour les potages:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="drap">Un de la pice de b&oelig;uf,</p>
-
-<p class="drap">Un d'une longe de veau la broche.</p>
-</blockquote>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>Au diable! je n'aurais jamais fini si je voulais dire
-tout. Figurez-vous qu'il y a encore toute une grande
-page crite d'un style aussi soutenu que celui de la
-page prcdente; il est impossible de voir une phrasologie
-plus substantielle, chaque mot est reprsentatif
-d'une indigestion. Et tout cet immense entassement
-de gibier et de viandes pour quatorze
-personnes! il y aurait de quoi nourrir, pendant
-quatorze jours, quatorze Gargantuas, toute une arme
-de dneurs pantagrulistes!</p>
-
-<p>Mais ceci n'est que la partie technique. Je ne vois
-pas en quoi vous avez mrit que je vous fasse grce
-de la partie pittoresque; cependant ces messieurs
-continuent boire et cherchent le caractre.</p>
-
-<p>&hellip; Des bougies blanches et transparentes comme
-des stalactites brlent, en rpandant une odeur
-parfume, sur de grands flambeaux prcieusement
-cisels. Leur lumire rose et bleue danse autour de
-la mche, tantt calme, tantt chevele; selon les
-mouvements des convives et des courants d'air qui
-traversent la salle, elle monte droite comme un poignard,
-ou s'parpille comme une crinire. Les cristaux
-la rpercutent dans leurs mille facettes, et la
-renvoient toutes les saillies de l'argenterie et de
-la porcelaine. Chaque ustensile a son reflet et sa
-paillette tincelante; tout reluit, tout miroite: le
-satin des chairs, le satin des robes, les diamants
-des colliers, les diamants des yeux, les perles des
-bouches et celles des boucles d'oreilles; les rayons
-se croisent, se confondent et se brisent; des iris
-prismatiques se jouent sous toutes les paupires,
-un brouillard chatoyant, une espce de poussire
-lumineuse enveloppe les convives: c'est le beau
-moment. Les langues se dlient, les mains se cherchent,
-les confidences et les propos d'amour vont
-leur train; on mange, on rit, on chante, les verres
-circulent et se choquent, les bouteilles se brisent,
-les bouchons du champagne vont frapper le plafond,
-on pille les assiettes, on se trompe de genoux; c'est
-un dsordre ravissant, un tapage rendre l'oue
-un sourd.</p>
-
-<p>Je crois qu'en voil assez pour montrer qu'au
-besoin je pourrais faire une description; remerciez-moi
-de ne mettre que cela, car je pourrais continuer
-sur ce ton pendant huit jours de suite&mdash;les heures
-de repas exceptes&mdash;sans que cela m'incommodt
-aucunement et m'empcht de recevoir mes visites,
-de fumer mon cigare et de causer avec mes amis.</p>
-
-<p>D'ailleurs, je crois que nos drles sont point, et
-que leur conversation doit commencer tre intressante.
-Je reprends le dialogue.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;C'est ici que je dois verser du vin
-dans mon gilet, et donner boire ma chemise.
-La chose est dite expressment page 171 de <i>la Peau
-de chagrin</i>. Voici l'endroit. Diable! c'est prcisment
-mon plus beau gilet, un gilet de velours, avec des
-boutons d'or guillochs. N'importe, il faut que le
-caractre soit conserv; le gilet sera perdu. Bah!
-j'en aurai un autre. (<i>Il se verse un grand verre de
-vin dans l'estomac.</i>) Ouf! c'est froid comme le diable;
-j'aurais d avoir la prcaution de le faire tidir. Je
-serai bien heureux si je n'attrape pas une pleursie.
-C'est joliment commode d'avoir la poitrine toute
-mouille comme je l'ai!</p>
-
-<p><span class="small">RODERICK</span>, <i> l'autre bout de la table</i>.&mdash;Allons,
-voyons, ne fais pas la bte, mets-y un peu de bonne
-volont. Tu vois bien, puisque c'est toi qui fais Bnard,
-qu'il faut que je te fourre une serviette dans
-la bouche; il n'y a pas allguer que tu n'en manges
-pas et que c'est une viande trop filandreuse pour
-ton estomac. Je ne puis pas entrer dans tous ces
-dtails: le texte est formel, voil ton affaire,
-page 152. Allons, flambart, ouvre le bec et avale;
-tu ne voudrais pas faire manquer la scne pour si
-peu, et chagriner le plus tendre de tes amis. Aprs
-tout, ce n'est pas si mauvais une serviette; quand
-une fois tu t'y seras mis, tu en redemanderas
-toi-mme, et tu ne voudras plus manger autre
-chose.</p>
-
-<p>(<i>Voyant qu'il sme en vain les fleurs de sa rhtorique</i>,
-<i>il passe de la parole l'action. Rodolphe crie
-et se dbat.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">RODOLPHE</span>.&mdash;Que quatre-vingts diables te sautent
-au corps! mille tonnerres! sacr nom de Dieu! (<i>Ici
-Roderick, profitant de l'hiatus occasionn par l'mission
-de cet horrible jurement, lui fourre subtilement
-une demie-aune de serviette dans le gosier.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">L'UN</span>.&mdash;Il touffe; laisse-le tranquille.</p>
-
-<p><span class="small">L'AUTRE</span>.&mdash;Qu'il tienne seulement le bout de la
-serviette dans sa bouche, cela suffira pour conserver
-le caractre.</p>
-
-<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.&mdash;Il a manqu d'avaler sa langue
-avec la serviette; il n'y aurait pas eu grand mal.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Pardieu! c'est ici et non autre part
-que je dois jeter en l'air une pice de cent sous,
-pour savoir s'il y a un Dieu. (<i>Il fouille dans sa poche.</i>)
-Je ne trouverai pas une sclrate de pice. Je m'en
-vais rater ma scne. O mon Dieu! (<i>Il fouille dans
-son gilet.</i>) Rien, je n'ai pas seulement sur moi un
-gredin de sou marqu pour empcher que le Diable
-m'emporte.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Qu'est-ce que tu cherches donc comme
-cela? et pourquoi retournes-tu toutes tes poches
-comme un avare qui veut trouver ses pices fausses
-pour faire l'aumne avec?</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Mon ami, si tu pouvais me prter
-cinq francs, je t'en serais reconnaissant jusqu' la
-mort, et mme aprs.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Les voil, tche de me les rendre, et je
-te tiens quitte de la reconnaissance.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Pile ou face.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Face pour Dieu.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>, <i>jetant la pice, qui casse un verre en retombant</i>.&mdash;C'est
-face.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Diable! voil une pice de cent sous
-qui est plus catholique que nous; elle ira en paradis
-aprs sa mort: avantage que j'espre ne pas
-avoir. Pice de cent sous, mon amie, tu n'es qu'une
-menteuse: il n'y a pas de Dieu; s'il y avait un
-Dieu, comme tu le dis, il ne laisserait pas vivre
-M. Delrieu, qui a fait <i>Artaxerce</i>.</p>
-
-<p><span class="small">ROSETTE</span>.&mdash;Non, non, je ne le veux pas, c'est une
-horreur! Monsieur, messieurs, finissez; a-t-on jamais
-vu pareille chose! Allez donc, vous tes ivres
-comme la soupe.</p>
-
-<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.&mdash;Voyons, Rosette, soyons raisonnable.</p>
-
-<p><span class="small">ROSETTE</span>.&mdash;Je le suis; c'est vous qui ne l'tes pas.</p>
-
-<p><span class="small">PHILADELPHE</span>.&mdash;Au contraire.</p>
-
-<p><span class="small">PLUSIEURS VOIX</span>.&mdash;Qu'est-ce? qu'est-ce? Rosette
-qui fait la bgueule pour la premire fois de sa vie.
-C'est scandaleux!</p>
-
-<p><span class="small">ROSETTE</span>.&mdash;Embrassez-moi et caressez-moi tant
-que vous voudrez, cela m'est gal; je suis ici pour
-cela; mais, pour ce que vous dites, je n'y consentirai
-pas.</p>
-
-<p><span class="small">PHILADELPHE</span>, <i>se dressant tant mal que bien sur ses
-pieds de derrire</i>.&mdash;Messieurs, ne croyez pas que
-j'exige de cette auguste princesse quelque chose
-de monstrueux; ne prenez pas, je vous en prie,
-une si mauvaise ide de mes m&oelig;urs. Je lui demande
-une petite faveur toute pastorale, et qui
-ne tire nullement consquence. Rien, moins que
-rien; il ne s'agit que d'une bagatelle, c'est de me
-laisser mettre mes bottes sur sa gorge; j'ai une autorit
-pour cela, et je suis dans mon droit: c'est
-moi qui fais Raphal, et Rosette, Aquilina. Voici le
-passage dont je m'appuie; vous jugerez vous-mmes
-si j'ai tort:&mdash;<i>Si tu n'avais pas les deux pieds sur
-cette ravissante Aquilina</i>&hellip; C'est mile qui parle
-Raphal; il n'y a pas sourciller, c'est on ne peut
-plus formel.</p>
-
-<p><span class="small">DIFFRENTES VOIX</span>.&mdash;Il a raison, il a raison. Allons,
-Rosette, excute-toi de bonne grce.</p>
-
-<p><span class="small">ROSETTE</span>.&mdash;Me faire meurtrir la gorge et tacher
-ma robe pour satisfaire un pareil caprice, jamais!</p>
-
-<p><span class="small">UN OFFICIEUX</span>.&mdash;Il tera ses bottes.</p>
-
-<p>(<i>Philadelphe te ses bottes: deux ou trois de ses
-camarades prennent Rosette et la couchent par terre.
-Philadelphe pose lgrement son pied dessus. Rosette
-crie, se dbat, et finit par rire: c'est par o elle aurait
-d commencer.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">VOIX DE FEMMES</span>, <i> l'autre bout de la table</i>.&mdash;Au
-secours! au secours!</p>
-
-<p><span class="small">UN FLAMBART</span>.&mdash;Eh bien! quoi? qu'avez-vous
-crier? On veut vous jeter par les fentres, c'est bachique,
-c'est chevel, et cela a une belle tournure;
-rien au monde n'est moins bourgeois.</p>
-
-<p><span class="small">LAURE</span>.&mdash;Mais c'est un vrai coupe-gorge ici.</p>
-
-<p><span class="small">CELUI-CI</span>.&mdash;On sait vivre, on a des gards pour
-les dames, on les ouvrira auparavant, non pas les
-dames, mais les fentres; il faut viter l'amphibologie.
-Le Franais est essentiellement troubadour.</p>
-
-<p><span class="small">CELUI-LA</span>, <i>qui est un peu moins ivre que celui-ci</i>.&mdash;N'ayez
-pas peur, mes mignonnes, nous sommes au
-rez-de-chausse, et l'on a eu soin, crainte d'accident,
-de mettre des matelas au dehors.</p>
-
-<p><span class="small">VOIX DE FEMMES ET AUTRES</span>.&mdash;Aie! aie! morbleu!
-oh! ah! mille sabords! etc.</p>
-
-<p>(<i>Ici l'on jette les femmes par les fentres. L'conomie
-de quelques jupons est un peu drange, et si les
-assistants avaient t en tat de voir, ils auraient vu
-plusieurs choses et beaucoup d'autres.</i>)</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Heuh! heuh!</p>
-
-<p><span class="small">UNE AME CHARITABLE</span>.&mdash;Tenez-lui la tte.</p>
-
-<p><span class="small">THODORE</span>.&mdash;Ouf!</p>
-
-<p><span class="small">SECONDE AME CHARITABLE</span>.&mdash;Rangez-le dans un coin,
-qu'on ne lui marche pas dessus.</p>
-
-<p><span class="small">UN FARCEUR</span>.&mdash;Portons-le au tas avec les autres.
-Quand il y en aura assez, nous les fumerons pour
-les conserver leurs respectables parents, selon la
-recette de <i>la Salamandre</i>.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Combien suis-je? Il me semble que je
-suis plusieurs, et que je pourrais faire un rgiment
- moi tout seul.</p>
-
-<p><span class="small">RODERICK</span>.&mdash;Tu n'es pas mme un: la partie la
-plus noble de toi n'existe plus; elle s'est noye dans
-la mer de vin dont tu t'es rempli l'estomac. Ainsi,
-l'on peut parler de toi au prtrit dfini: Albert fut.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;Mon verre doit tre gauche ou
-droite, moins qu'il ne soit dans le milieu, et cependant
-je ne le vois nulle part. Qu'est-ce qui a
-mang mon verre?&hellip; Ah ! il y a donc des filous
-ici? Fermez les portes et fouillez tout le monde, on
-le retrouvera. Un honnte homme ne peut pourtant
-pas se laisser prir faute de boire quand il a soif.
-Voil un saladier qui remplacera merveilleusement
-le verre. (<i>Il verse une bouteille tout entire et
-l'avale d'un seul trait.</i>) Certainement, Dieu est un
-trs-bon enfant d'avoir donn le vin l'homme. Si
-j'avais t Dieu, j'en aurais gard la recette pour
-moi seul. O divine bouteille! Quant moi, j'ai toujours
-regrett de ne pas tre entonnoir au lieu d'tre
-homme.</p>
-
-<p><span class="small">RODERICK</span>.&mdash;En vrit, je crois que tu es plus
-prs de l'un que de l'autre.</p>
-
-<p><span class="small">ALBERT</span>.&mdash;</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Entonnoir! entonnoir! tre entonnoir!&hellip; O rage!</div>
-<div class="verse">Ne pas l'tre!</div>
-</div>
-
-<p><span class="small">GUILLEMETTE</span>.&mdash;Malaquet, mon doux ami, mon
-gentil ladre, tu n'es mie dans l'esprit de ton rle:
-tu as omis un trs-beau et trs-mirifique passage:
-Ils lchaient le plancher couvert d'un enduit gastronomique.</p>
-
-<p><span class="small">MALAQUET</span>.&mdash;Cuides-tu, ribaude, que j'aie envie
-de faire un balai de ma langue?</p>
-
-<p><span class="small">HOURRA GNRAL</span>.&mdash;Le bol de punch! le bol de
-punch!</p>
-
-<p>Un bol de punch, grand comme le cratre du Vsuve,
-fut dpos sur la table par deux des moins
-avins de la troupe.</p>
-
-<p>Sa flamme montait au moins trois ou quatre
-pieds de haut, bleue, rouge, orange, violette, verte,
-blanche, blouissante voir. Un courant d'air, venant
-d'une fentre ouverte, la faisait vaciller et
-trembler; on et dit une chevelure de salamandre
-ou une queue de comte.</p>
-
-<p>&mdash;teignons les lumires! cria la bande.</p>
-
-<p>Les lumires, furent teintes; on n'y voyait pas
-moins clair.</p>
-
-<p>La lueur du bol se rpandait dans toute la chambre,
-et pntrait jusque dans les moindres recoins.
-L'on se serait cru au cinquime acte d'un drame
-moderne, quand le hros monte au ciel, ou la potence
-au milieu des feux de Bengale.</p>
-
-<p>Des reflets verdtres et faux couraient sur ces figures
-dj plies, hbtes par l'ivresse, et leur
-donnaient un air morbide et cadavreux. Vous les
-eussiez pris pour des noys la Morgue, en partie
-de plaisir.</p>
-
-<p>Ce fut l'instant le plus triomphal de la soire.</p>
-
-<p>Le punch fut vers tout brlant dans les verres,
-qui se fendaient et claquaient avec un ton sec. En
-moins d'un quart d'heure il n'en restait pas une
-goutte, et l'obscurit la plus complte rgna dans la
-salle.</p>
-
-<p>Au reste, le tapage continuait de plus belle; c'tait
-un bruit unique compos de cent bruits, et
-dont on ne rendrait compte que trs-imparfaitement,
-mme avec le secours des onomatopes. Des
-jurements, des soupirs, des cris, des grognements,
-des bruits de robes froisses, d'assiettes casses, et
-mille autres.</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td>Pan, pan!</td> <td>Frou, frou.</td></tr>
-<tr><td>Glin, glin!</td> <td>Clac!</td></tr>
-<tr><td>Brr&hellip;</td> <td>Aie, aie!</td></tr>
-<tr><td>Hamph!</td> <td>Ah!</td></tr>
-<tr><td>Fi!</td> <td>Oh!</td></tr>
-<tr><td>Euh, heu&hellip;</td> <td>Paf!</td></tr>
-<tr><td>Pouah!</td> <td>Ouf!</td></tr>
-</table>
-<p>Tous ces bruits finirent par s'absorber et se confondre
-dans un seul, un ronflement magistral qui
-aurait couvert les pdales d'un orgue.</p>
-
-<p>Ph&oelig;bus, ayant fait sa nuit, ta son bonnet de coton
- rosette jonquille, donna un coup de peigne
-sa perruque blonde, monta dans un fiacre, et vint
-clairer l'univers. La premire chose qu'il vit, ce fut
-nos drles dormant comme des morts. Tout indign,
-il leur dcoche un magnifique rayon trs-bien
-dor, afin de les rveiller et de leur faire honte de
-leur paresse; il y perdit son latin.</p>
-
-<p>Il fit ainsi le tour du quartier; il trouva tout le
-monde dormant. Il eut beau tirer l'oreille celui-l,
-donner une chiquenaude celui-ci, personne ne se
-leva que lorsqu'il s'en fut coucher.</p>
-
-<p>Le train de l'orgie avait tenu tous les bourgeois
-d'alentour veills jusqu'au matin. Les maris s'en
-plaignirent plus que les femmes, et quelque neuf
-mois aprs la population de l'arrondissement fut
-augmente de plusieurs petits piciers futurs extrmement
-intressants.</p>
-
-<p>Pour nos drles, ils furent bien surpris de se trouver
-la figure bleue ou verte; ils eurent beau se laver,
-ils ne purent se dbarrasser de cette trange teinte.
-Le reflet du punch s'tait coll leur peau, et en tait
-devenu insparable; ils taient comme <i>l'Homme-Vert</i>
-de la Porte-Saint-Martin. Dieu avait permis cela
-pour les punir d'avoir voulu se rendre autrement
-qu'il ne les avait faits.</p>
-
-<p>Cela dmontre aux jeunes hommes le danger qu'il
-y a de mettre en action les romans modernes.</p>
-
-<p>J'oubliais de dire que l'estimable socit, au sortir
-de la salle du banquet, fut intercepte par les
-sergents de ville, et conduite en prison comme prvenue
-de tapage nocturne.</p>
-
-<p>Bnissons les dcrets de la Providence!</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN DES JEUNES-FRANCE.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c top4em xlarge">CONTES HUMORISTIQUES</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">LA CAFETIRE</h2>
-
-<p class="c small">CONTE FANTASTIQUE</p>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">J'ai vu sous de sombres voiles</div>
-<div class="verse i2">Onze toiles,</div>
-<div class="verse">La lune, aussi le soleil,</div>
-<div class="verse">Me faisant la rvrence,</div>
-<div class="verse i2">En silence,</div>
-<div class="verse">Tout le long de mon sommeil.</div>
-</div>
-
-<p class="attr"><i>La Vision de Joseph.</i></p>
-
-</blockquote>
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>L'anne dernire, je fus invit, ainsi que deux
-de mes camarades d'atelier, Arrigo Cohic et Pedrino
-Borgnioli, passer quelques jours dans une
-terre au fond de la Normandie.</p>
-
-<p>Le temps, qui, notre dpart, promettait d'tre
-superbe, s'avisa de changer tout coup, et il
-tomba tant de pluie, que les chemins creux o nous
-marchions taient comme le lit d'un torrent.</p>
-
-<p>Nous enfoncions dans la bourbe jusqu'aux genoux,
-une couche paisse de terre grasse s'tait
-attache aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur
-ralentissait tellement nos pas, que nous
-n'arrivmes au lieu de notre destination qu'une
-heure aprs le coucher du soleil.</p>
-
-<p>Nous tions harasss; aussi, notre hte, voyant
-les efforts que nous faisions pour comprimer nos
-billements et tenir les yeux ouverts, aussitt que
-nous emes soup, nous fit conduire chacun dans
-notre chambre.</p>
-
-<p>La mienne tait vaste; je sentis, en y entrant,
-comme un frisson de fivre, car il me sembla que
-j'entrais dans un monde nouveau.</p>
-
-<p>En effet, l'on aurait pu se croire au temps de
-la Rgence, voir les dessus de porte de Boucher
-reprsentant les quatre Saisons, les meubles surchargs
-d'ornements de rocaille du plus mauvais
-got, et les trumeaux des glaces sculpts lourdement.</p>
-
-<p>Rien n'tait drang. La toilette couverte de
-botes peignes, de houppes poudrer, paraissait
-avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs
-changeantes, un ventail sem de paillettes
-d'argent, jonchaient le parquet bien cir, et,
-mon grand tonnement, une tabatire d'caille ouverte
-sur la chemine tait pleine de tabac encore
-frais.</p>
-
-<p>Je ne remarquai ces choses qu'aprs que le domestique,
-dposant son bougeoir sur la table de
-nuit, m'eut souhait un bon somme, et, je l'avoue,
-je commenai trembler comme la feuille. Je me
-dshabillai promptement, je me couchai, et, pour
-en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bientt
-les yeux en me tournant du ct de la muraille.</p>
-
-<p>Mais il me fut impossible de rester dans cette
-position: le lit s'agitait sous moi comme une vague,
-mes paupires se retiraient violemment en
-arrire. Force me fut de me retourner et de voir.</p>
-
-<p>Le feu qui flambait jetait des reflets rougetres
-dans l'appartement, de sorte qu'on pouvait sans
-peine distinguer les personnages de la tapisserie
-et les figures des portraits enfums pendus la
-muraille.</p>
-
-<p>C'taient les aeux de notre hte, des chevaliers
-bards de fer, des conseillers en perruque, et de
-belles dames au visage fard et aux cheveux poudrs
- blanc, tenant une rose la main.</p>
-
-<p>Tout coup le feu prit un trange degr d'activit;
-une lueur blafarde illumina la chambre, et
-je vis clairement que ce que j'avais pris pour de
-vaines peintures tait la ralit; car les prunelles
-de ces tres encadrs remuaient, scintillaient d'une
-faon singulire; leurs lvres s'ouvraient et se fermaient
-comme des lvres de gens qui parlent, mais
-je n'entendais rien que le tic-tac de la pendule et le
-sifflement de la bise d'automne.</p>
-
-<p>Une terreur insurmontable s'empara de moi, mes
-cheveux se hrissrent sur mon front, mes dents
-s'entre-choqurent se briser, une sueur froide
-inonda tout mon corps.</p>
-
-<p>La pendule sonna onze heures. Le vibrement du
-dernier coup retentit longtemps, et, lorsqu'il fut
-teint tout fait&hellip;</p>
-
-<p>Oh! non, je n'ose pas dire ce qui arriva, personne
-ne me croirait, et l'on me prendrait pour un
-fou.</p>
-
-<p>Les bougies s'allumrent toutes seules; le soufflet,
-sans qu'aucun tre visible lui imprimt le mouvement,
-se prit souffler le feu, en rlant comme un
-vieillard asthmatique, pendant que les pincettes
-fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait
-les cendres.</p>
-
-<p>Ensuite une cafetire se jeta en bas d'une table
-o elle tait pose, et se dirigea, clopin-clopant,
-vers le foyer, o elle se plaa entre les tisons.</p>
-
-<p>Quelques instants aprs, les fauteuils commencrent
- s'branler, et, agitant leurs pieds tortills
-d'une manire surprenante, vinrent se ranger autour
-de la chemine.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>Je ne savais que penser de ce que je voyais; mais
-ce qui me restait voir tait encore bien plus extraordinaire.</p>
-
-<p>Un des portraits, le plus ancien de tous, celui
-d'un gros joufflu barbe grise, ressemblant, s'y
-mprendre, l'ide que je me suis faite du vieux
-sir John Falstaff, sortit, en grimaant, la tte de
-son cadre, et, aprs de grands efforts, ayant fait
-passer ses paules et son ventre rebondi entre les
-ais troits de la bordure, sauta lourdement par
-terre.</p>
-
-<p>Il n'eut pas plutt pris haleine, qu'il tira de la
-poche de son pourpoint une clef d'une petitesse remarquable;
-il souffla dedans pour s'assurer si la
-forure tait bien nette, et il l'appliqua tous les
-cadres les uns aprs les autres.</p>
-
-<p>Et tous les cadres s'largirent de faon laisser
-passer aisment les figures qu'ils renfermaient.</p>
-
-<p>Petits abbs poupins, douairires sches et jaunes,
-magistrats l'air grave ensevelis dans de grandes
-robes noires, petits-matres en bas de soie, en culotte
-de prunelle, la pointe de l'pe en haut, tous
-ces personnages prsentaient un spectacle si bizarre,
-que, malgr ma frayeur, je ne pus m'empcher de
-rire.</p>
-
-<p>Ces dignes personnages s'assirent; la cafetire
-sauta lgrement sur la table. Ils prirent le caf
-dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui
-accoururent spontanment de dessus un secrtaire,
-chacune d'elles munie d'un morceau de sucre et
-d'une petite cuiller d'argent.</p>
-
-<p>Quand le caf fut pris, tasses, cafetire et cuillers
-disparurent la fois, et la conversation commena,
-certes la plus curieuse que j'aie jamais oue, car aucun
-de ces tranges causeurs ne regardait l'autre
-en parlant: ils avaient tous les yeux fixs sur la
-pendule.</p>
-
-<p>Je ne pouvais moi-mme en dtourner mes regards
-et m'empcher de suivre l'aiguille, qui marchait
-vers minuit pas imperceptibles.</p>
-
-<p>Enfin, minuit sonna; une voix, dont le timbre
-tait exactement celui de la pendule, se fit entendre
-et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Voici l'heure, il faut danser.</p>
-
-<p>Toute l'assemble se leva. Les fauteuils se reculrent
-de leur propre mouvement; alors, chaque
-cavalier prit la main d'une dame, et la mme voix
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Allons, messieurs de l'orchestre, commencez!</p>
-
-<p>J'ai oubli de dire que le sujet de la tapisserie
-tait un concerto italien d'un ct, et de l'autre une
-chasse au cerf o plusieurs valets donnaient du
-cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-l,
-n'avaient fait aucun geste, inclinrent la tte en signe
-d'adhsion.</p>
-
-<p>Le maestro leva sa baguette, et une harmonie
-vive et dansante s'lana des deux bouts de la salle.
-On dansa d'abord le menuet.</p>
-
-<p>Mais les notes rapides de la partition excute
-par les musiciens s'accordaient mal avec ces graves
-rvrences: aussi chaque couple de danseurs, au
-bout de quelques minutes, se mit pirouetter
-comme une toupie d'Allemagne. Les robes de soie
-des femmes, froisses dans ce tourbillon dansant,
-rendaient des sons d'une nature particulire; on
-aurait dit le bruit d'ailes d'un vol de pigeons. Le
-vent qui s'engouffrait par-dessous les gonflait prodigieusement,
-de sorte qu'elles avaient l'air de cloches
-en branle.</p>
-
-<p>L'archet des virtuoses passait si rapidement sur
-les cordes, qu'il en jaillissait des tincelles lectriques.
-Les doigts des flteurs se haussaient et se
-baissaient comme s'ils eussent t de vif-argent;
-les joues des piqueurs taient enfles comme des
-ballons, et tout cela formait un dluge de notes et
-de trilles si presss et de gammes ascendantes et
-descendantes si entortilles, si inconcevables, que
-les dmons eux-mmes n'auraient pu deux minutes
-suivre une pareille mesure.</p>
-
-<p>Aussi, c'tait piti de voir tous les efforts de ces
-danseurs pour rattraper la cadence. Ils sautaient,
-cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jets
-battus et des entrechats de trois pieds de haut,
-tant que la sueur, leur coulant du front sur les
-yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais
-ils avaient beau faire, l'orchestre les devanait toujours
-de trois ou quatre notes.</p>
-
-<p>La pendule sonna une heure; ils s'arrtrent. Je
-vis quelque chose qui m'tait chapp: une femme
-qui ne dansait pas.</p>
-
-<p>Elle tait assise dans une bergre au coin de la
-chemine, et ne paraissait pas le moins du monde
-prendre part ce qui se passait autour d'elle.</p>
-
-<p>Jamais, mme en rve, rien d'aussi parfait ne
-s'tait prsent mes yeux; une peau d'une blancheur
-blouissante, des cheveux d'un blond cendr,
-de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si
-transparentes, que je voyais son me travers aussi
-distinctement qu'un caillou au fond d'un ruisseau.</p>
-
-<p>Et je sentis que, si jamais il m'arrivait d'aimer
-quelqu'un, ce serait elle. Je me prcipitai hors du
-lit, d'o jusque-l je n'avais pu bouger, et je me
-dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui
-agissait en moi sans que je pusse m'en rendre
-compte; et je me trouvai ses genoux, une de ses
-mains dans les miennes, causant avec elle comme
-si je l'eusse connue depuis vingt ans.</p>
-
-<p>Mais, par un prodige bien trange, tout en lui
-parlant, je marquais d'une oscillation de tte la musique
-qui n'avait pas cess de jouer; et, quoique je
-fusse au comble du bonheur d'entretenir une aussi
-belle personne, les pieds me brlaient de danser
-avec elle.</p>
-
-<p>Cependant je n'osais lui en faire la proposition. Il
-parat qu'elle comprit ce que je voulais, car, levant
-vers le cadran de l'horloge la main que je ne tenais
-pas:</p>
-
-<p>&mdash;Quand l'aiguille sera l, nous verrons, mon
-cher Thodore.</p>
-
-<p>Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement
-surpris de m'entendre ainsi appeler par mon
-nom, et nous continumes causer. Enfin, l'heure
-indique sonna, la voix au timbre d'argent vibra
-encore dans la chambre et dit:</p>
-
-<p>&mdash;Angla, vous pouvez danser avec monsieur, si
-cela vous fait plaisir, mais vous savez ce qui en rsultera.</p>
-
-<p>&mdash;N'importe, rpondit Angla d'un ton boudeur.</p>
-
-<p>Et elle passa son bras d'ivoire autour de mon
-cou.</p>
-
-<p>&mdash;<i>Prestissimo!</i> cria la voix.</p>
-
-<p>Et nous commenmes valser. Le sein de la
-jeune fille touchait ma poitrine, sa joue veloute
-effleurait la mienne, et son haleine suave flottait
-sur ma bouche.</p>
-
-<p>Jamais de la vie je n'avais prouv une pareille
-motion; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts
-d'acier, mon sang coulait dans mes artres en
-torrent de lave, et j'entendais battre mon c&oelig;ur
-comme une montre accroche mes oreilles.</p>
-
-<p>Pourtant cet tat n'avait rien de pnible. J'tais
-inond d'une joie ineffable et j'aurais toujours
-voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique
-l'orchestre et tripl de vitesse, nous n'avions
-besoin de faire aucun effort pour le suivre.</p>
-
-<p>Les assistants, merveills de notre agilit,
-criaient bravo, et frappaient de toutes leurs forces
-dans leurs mains, qui ne rendaient aucun son.</p>
-
-<p>Angla, qui jusqu'alors avait vals avec une nergie
-et une justesse surprenantes, parut tout coup
-se fatiguer; elle pesait sur mon paule comme si
-les jambes lui eussent manqu; ses petits pieds,
-qui, une minute auparavant, effleuraient le plancher,
-ne s'en dtachaient que lentement, comme
-s'ils eussent t chargs d'une masse de plomb.</p>
-
-<p>&mdash;Angla, vous tes lasse, lui dis-je, reposons-nous.</p>
-
-<p>&mdash;Je le veux bien, rpondit-elle en s'essuyant le
-front avec son mouchoir. Mais, pendant que nous
-valsions, ils se sont tous assis; il n'y a plus qu'un
-fauteuil, et nous sommes deux.</p>
-
-<p>&mdash;Qu'est-ce que cela fait, mon bel ange? Je vous
-prendrai sur mes genoux.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Sans faire la moindre objection, Angla s'assit,
-m'entourant de ses bras comme d'une charpe
-blanche, cachant sa tte dans mon sein pour se
-rchauffer un peu, car elle tait devenue froide
-comme un marbre.</p>
-
-<p>Je ne sais pas combien de temps nous restmes
-dans cette position, car tous mes sens taient absorbs
-dans la contemplation de cette mystrieuse et
-fantastique crature.</p>
-
-<p>Je n'avais plus aucune ide de l'heure ni du lieu;
-le monde rel n'existait plus pour moi, et tous les
-liens qui m'y attachent taient rompus; mon me,
-dgage de sa prison de boue, nageait dans le vague
-et l'infini; je comprenais ce que nul homme ne
-peut comprendre, les penses d'Angla se rvlant
- moi sans qu'elle et besoin de parler; car son
-me brillait dans son corps comme une lampe d'albtre,
-et les rayons partis de sa poitrine peraient
-la mienne de part en part.</p>
-
-<p>L'alouette chanta, une lueur ple se joua sur les
-rideaux.</p>
-
-<p>Aussitt qu'Angla l'aperut, elle se leva prcipitamment,
-me fit un geste d'adieu, et, aprs quelques
-pas, poussa un cri et tomba de sa hauteur.</p>
-
-<p>Saisi d'effroi, je m'lanai pour la relever&hellip; Mon
-sang se fige rien que d'y penser: je ne trouvai rien
-que la cafetire brise en mille morceaux.</p>
-
-<p>A cette vue, persuad que j'avais t le jouet de
-quelque illusion diabolique, une telle frayeur s'empara
-de moi, que je m'vanouis.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Lorsque je repris connaissance, j'tais dans mon
-lit; Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli se tenaient
-debout mon chevet.</p>
-
-<p>Aussitt que j'eus ouvert les yeux, Arrigo s'cria:</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ce n'est pas dommage! voil bientt une
-heure que je te frotte les tempes d'eau de Cologne.
-Que diable as-tu fait cette nuit? Ce matin, voyant
-que tu ne descendais pas, je suis entr dans ta chambre,
-et je t'ai trouv tout du long tendu par terre,
-en habit la franaise, serrant dans tes bras un morceau
-de porcelaine brise, comme si c'et t une
-jeune et jolie fille.</p>
-
-<p>&mdash;Pardieu! c'est l'habit de noce de mon grand-pre,
-dit l'autre en soulevant une des basques de
-soie fond rose ramages verts. Voil les boutons de
-strass et de filigrane qu'il nous vantait tant. Thodore
-l'aura trouv dans quelque coin et l'aura mis
-pour s'amuser. Mais propos de quoi t'es-tu trouv
-mal? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour une petite-matresse
-qui a des paules blanches; on la dlace,
-on lui te ses colliers, son charpe, et c'est une
-belle occasion de faire des minauderies.</p>
-
-<p>&mdash;Ce n'est qu'une faiblesse qui m'a pris; je suis
-sujet cela, rpondis-je schement.</p>
-
-<p>Je me levai, je me dpouillai de mon ridicule accoutrement.</p>
-
-<p>Et puis l'on djeuna.</p>
-
-<p>Mes trois camarades mangrent beaucoup et burent
-encore plus; moi, je ne mangeais presque pas,
-le souvenir de ce qui s'tait pass me causait d'tranges
-distractions.</p>
-
-<p>Le djeuner fini, comme il pleuvait verse, il n'y
-eut pas moyen de sortir; chacun s'occupa comme il
-put. Borgnioli tambourina des marches guerrires
-sur les vitres; Arrigo et l'hte firent une partie de
-dames; moi, je tirai de mon album un carr de vlin,
-et je me mis dessiner.</p>
-
-<p>Les linaments presque imperceptibles tracs par
-mon crayon, sans que j'y eusse song le moins du
-monde, se trouvrent reprsenter avec la plus merveilleuse
-exactitude la cafetire qui avait jou un
-rle si important dans les scnes de la nuit.</p>
-
-<p>&mdash;C'est tonnant comme cette tte ressemble
-ma s&oelig;ur Angla, dit l'hte, qui, ayant termin
-sa partie, me regardait travailler par-dessus mon
-paule.</p>
-
-<p>En effet, ce qui m'avait sembl tout l'heure une
-cafetire tait bien rellement le profil doux et mlancolique
-d'Angla.</p>
-
-<p>&mdash;De par tous les saints du paradis! est-elle
-morte ou vivante? m'criai-je d'un ton de voix tremblant,
-comme si ma vie et dpendu de sa rponse.</p>
-
-<p>&mdash;Elle est morte, il y a deux ans, d'une fluxion
-de poitrine la suite d'un bal.</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! rpondis-je douloureusement.</p>
-
-<p>Et, retenant une larme qui tait prs de tomber,
-je replaai le papier dans l'album.</p>
-
-<p>Je venais de comprendre qu'il n'y avait plus pour
-moi de bonheur sur la terre!</p>
-
-<p class="ind small">1831.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LAQUELLE DES DEUX</h2>
-
-<p class="c small">HISTOIRE PERPLEXE</p>
-
-
-<p>L'hiver dernier, je rencontrais assez souvent dans
-le monde deux s&oelig;urs, deux Anglaises; quand on
-voyait l'une, on pouvait tre sr que l'autre n'tait
-pas loin; aussi les avait-on nommes les belles insparables.</p>
-
-<p>Il y en avait une brune et une blonde, et, quoique
-s&oelig;urs jumelles, elles n'avaient de commun qu'une
-seule chose: c'est qu'on ne pouvait les connatre
-sans les aimer, car c'taient bien les deux plus charmantes
-et, en mme temps, les deux plus dissemblables
-cratures qui se soient jamais rencontres
-ensemble. Cependant elles paraissaient s'accorder
-le mieux du monde.</p>
-
-<p>Je ne sais pas si, par un pur instinct de jeunes
-filles, elles avaient compris les avantages du contraste,
-ou bien s'il existait entre elles une vritable
-amiti; toujours est-il qu'elles se faisaient valoir
-l'une l'autre merveilleusement bien, et je pense
-qu'au fond, c'tait le motif de leur union apparente;
-car il me semble bien difficile que deux s&oelig;urs du
-mme ge, d'une beaut gale quoique diffrente,
-ne se hassent pas cordialement. Il n'en tait pas
-ainsi, et les deux adorables filles taient toujours
-cte cte dans le mme coin du salon,
-s'paulant l'une l'autre avec une gracieuse familiarit,
-ou demi couches sur les coussins de la
-mme causeuse; elles se servaient d'ombre, et ne
-se quittaient pas une seule minute.</p>
-
-<p>Cela me paraissait bien trange et faisait le dsespoir
-de tous les fashionables du cercle; car il tait
-impossible de dire un mot Musidora que Clary ne
-l'entendt; il tait impossible de glisser un billet
-dans la petite main de Clary sans que Musidora s'en
-apert: c'tait vraiment insoutenable. Les deux petites
-s'amusaient comme deux folles qu'elles taient
-de toutes ces tentatives infructueuses, et prenaient
-un malin plaisir les provoquer et les dtruire
-ensuite par quelque saillie enfantine ou quelque boutade
-inattendue. Il faisait beau voir, je vous jure, la
-mine piteuse et dcontenance des pauvres dandys,
-forcs de renganer leur madrigal ou leur ptre.
-Mon ami Ferdinand fut tellement tourdi de la dconvenue,
-qu'il en mit huit jours sa cravate aussi
-mal qu'un homme mari.</p>
-
-<p>Moi, je faisais comme les autres, j'allais papillonner
-autour des deux s&oelig;urs, m'en prenant tantt
-Clary, tantt Musidora, et toujours sans succs. Je
-m'tais tellement dpit, qu'un certain soir j'eus
-une srieuse envie de me faire sauter ce qui me
-restait de cervelle. Ce qui m'empcha de le faire, ce
-fut l'ide que je laisserais la place libre au gilet de
-Ferdinand, et cette rflexion judicieuse que je ne
-pourrais pas essayer l'habit que mon tailleur devait
-m'apporter le lendemain. Je remis mes projets de
-suicide une autre fois; mais, en vrit, je ne sais
-pas encore aujourd'hui si j'ai bien fait ou mal fait.</p>
-
-<p>En examinant bien mon c&oelig;ur, je fis cette horrible
-dcouverte que j'aimais la fois les deux s&oelig;urs.
-Oui, madame, cela est vrai, quoique ce soit abominable,
-et peut-tre mme parce que c'est abominable;
-toutes les deux! Je vous entends d'ici dire, en
-faisant votre jolie petite moue: Le monstre! Je
-vous assure que je suis pourtant le plus inoffensif
-garon du monde; mais le c&oelig;ur de l'homme, quoiqu'il
-ne soit pas beaucoup prs aussi singulier que
-celui de la femme, est encore une bien singulire
-chose, et nul ne peut rpondre de ce qui lui arrivera,
-pas mme vous, madame. Il est probable que,
-si je vous avais connue plus tt, je n'aurais aim
-que vous: mais je ne vous connaissais pas.</p>
-
-<p>Clary tait grande et svelte comme une Diane antique:
-elle avait les plus beaux yeux du monde, des
-sourcils qu'on aurait pu croire tracs au pinceau,
-un nez fin et hardiment profil, un teint d'une pleur
-chaude et transparente, les mains fines et correctes,
-le bras charmant quoiqu'un peu maigre, et
-les paules aussi parfaites que peut les avoir une
-toute jeune fille (car les belles paules ne naissent
-qu' trente ans): bref, c'tait une vraie pri!</p>
-
-<p>Avais-je tort?</p>
-
-<p>Musidora avait des chairs diaphanes, une tte
-blonde et blanche, et des yeux d'une limpidit anglique,
-des cheveux si fins et si soyeux, qu'un souffle
-les parpillait et semblait en doubler le volume,
-avec cela un tout petit pied et un corsage de gupe:
-on l'aurait prise pour une fe.</p>
-
-<p>N'avais-je pas raison?</p>
-
-<p>Aprs un second examen, je fis une dcouverte
-bien plus horrible encore que la premire, c'est que
-je n'aimais ni Clary ni Musidora: Clary seule ne me
-plaisait qu' moiti; Musidora, spare de sa s&oelig;ur,
-perdait presque tout son charme; quand elles taient
-ensemble, mon amour revenait, et je les trouvais
-toutes deux galement adorables. Ce n'tait pas de
-la brune ou la blonde que j'tais pris, c'tait de la
-runion de ces deux types de beaut que les deux
-s&oelig;urs rsumaient si parfaitement; j'aimais une espce
-d'tre abstrait qui n'tait pas Musidora, qui
-n'tait pas Clary, mais qui tenait galement de toutes
-deux; un fantme gracieux n du rapprochement
-de ces deux belles filles, et qui allait voltigeant de
-la premire la seconde, empruntant celle-ci son
-doux sourire, celle-l son regard de feu; corrigeant
-la mlancolie de la blonde par la vivacit de
-la brune, en prenant chacune ce qu'elle avait de
-plus choisi, et compltant l'une par l'autre; quelque
-chose de charmant et d'indescriptible qui venait
-de toutes les deux, et qui s'envolait ds qu'elles
-taient spares. Je les avais fondues dans mon
-amour, et je n'en faisais vritablement qu'une seule
-et mme personne.</p>
-
-<p>Ds que les deux s&oelig;urs eurent compris que c'tait
-ainsi et pas autrement que je les aimais,&mdash;elles
-eurent compris cela bien vite,&mdash;elles me reurent
-mieux et me tmoignrent plusieurs reprises une
-prfrence marque sur tous mes rivaux.</p>
-
-<p>Ayant eu l'occasion de rendre quelques services
-assez importants la mre, je fus admis dans la
-maison et bientt compt au nombre des amis intimes.
-On y tait toujours pour moi; j'allais, je venais;
-on ne m'appelait plus que par mon nom de
-baptme; je retouchais les dessins des petites; j'assistais
- leurs leons de musique, on ne se gnait
-pas devant moi. C'tait une position horrible et
-dlicieuse, j'tais aux anges et je souffrais le martyre.
-Pendant que je dessinais, les deux s&oelig;urs se
-penchaient sur mon paule; je sentais leur c&oelig;ur
-battre et leur haleine voltiger dans mes cheveux:
-ce sont, en vrit, les plus mauvais dessins que j'aie
-faits de ma vie; n'importe, on les trouvait admirables.
-Quand nous tions au salon, nous nous reposions
-tous les trois dans l'embrasure d'une croise,
-et le rideau qui retombait sur nous longs plis
-nous faisait comme une espce de chambre dans
-la chambre, et nous tions l aussi libres que dans
-un cabinet; Musidora tait ma gauche, Clary
-droite, et je tenais une de leurs mains dans chacune
-des miennes; nous caquetions comme des pies,
-c'tait un ramage ne pas s'entendre: les petites
-parlaient la fois, et il m'arrivait souvent de donner
- Clary la rponse de Musidora, et ainsi de suite;
-et quelquefois cela donnait lieu des -propos si
-charmants, des quiproquos si comiques, que nous
-nous en tenions les ctes de rire. Pendant ce temps-l,
-la mre faisait du filet, lisait quelque vieux journal,
-ou sommeillait demi dans sa bergre.</p>
-
-<p>Certainement, ma position tait digne d'envie
-et je n'aurais pu en rver une plus dsirable;
-cependant je n'tais heureux qu' moiti: si en
-jouant j'embrassais Clary, je sentais qu'il me manquait
-quelque chose et que ce n'tait pas un baiser
-complet; alors, je courais embrasser Musidora, et
-le mme effet se rptait en sens inverse: avec
-l'une je regrettais l'autre, et ma volupt n'et t
-entire que si j'eusse pu les embrasser toutes deux
- la fois: ce n'tait pas une chose fort aise.</p>
-
-<p>Une chose singulire, c'est que les deux charmantes
-<i>misses</i> n'taient pas jalouses l'une de l'autre:
-il est vrai que j'avais soin de rpartir mes caresses
-et mes attentions avec la plus exacte impartialit:
-malgr cela, ma situation tait des plus
-difficiles, et j'tais dans des transes perptuelles. Je
-ne sais pas si l'effet qu'elles produisaient sur moi,
-elles se le produisaient rciproquement sur elles;
-mais je ne puis attribuer un autre motif la bonne
-intelligence qui rgnait entre nous. Elles se sentaient
-dpareilles quand elles n'taient pas ensemble,
-et comprenaient intrieurement que l'une n'tait
-que la moiti de l'autre, et qu'il fallait qu'elles
-fussent runies pour former un tout. A la bienheureuse
-nuit o elles furent conues, il est probable
-que l'Ange qui n'avait apport qu'une me,
-ne comptant pas sur deux jumelles, n'avait pas eu
-le temps de remonter en chercher une seconde, et
-l'avait divise entre les deux petites cratures. Cette
-folle ide s'tait tellement enracine dans mon esprit,
-que je les avais dbaptises, et leur avais donn
-un seul nom pour toutes les deux.</p>
-
-<p>Musidora et Clary taient en proie au mme supplice
-que moi. Un jour, je ne sais si cela se fit de
-concert ou par un mouvement naturel, elles arrivrent
-en courant ma rencontre, et se jetrent tout
-essouffles contre ma poitrine. Je penchai la tte
-pour les embrasser comme c'tait ma coutume,
-elles me prvinrent et me baisrent la fois chacune
-sur une joue; leurs beaux yeux brillaient d'un
-clat extraordinaire, leurs petits c&oelig;urs battaient,
-battaient: peut-tre tait-ce parce qu'elles avaient
-couru; mais dans l'instant je ne l'attribuai pas
-cela; elles avaient un air mu et satisfait qu'elles
-n'avaient pas lorsque je les embrassais sparment.
-C'est que la sensation tait simultane et que ces
-deux baisers n'taient effectivement qu'un seul et
-mme baiser, non pas le baiser de Musidora et de
-Clary, mais celui de la femme complte qu'elles formaient
- elles deux, qui tait l'une et l'autre et n'tait
-ni l'une ni l'autre, le baiser de la sylphide idale
- qui j'avais donn le nom d'Adorata. Cela tait
-charmant, et je fus heureux au moins trois secondes.
-Mais cette ide me vint, qu'avec cette manire,
-j'tais passif et non actif, et qu'il tait de ma
-dignit d'homme de ne pas laisser intervertir les
-rles. Je runis dans une seule de mes mains les
-doigts effils de Musidora et de Clary, et je les attirai
-en faisceau jusque sur mes lvres; ainsi je leur
-rendis leur caresse comme elles me l'avaient donne,
-et ma bouche toucha la main de Clary en mme
-temps que celle de sa s&oelig;ur. Elles entrrent tout de
-suite dans mon ide, toute subtile qu'elle tait, et
-me jetrent pour rcompense le regard le plus enchanteur
-que jamais deux femmes en prsence aient
-laiss tomber sur un mme homme.</p>
-
-<p>Vous rirez, vous direz que j'tais fou, et que c'est
-un trs-petit malheur que d'tre aim la fois de
-deux charmantes personnes; mais la vrit est que
-je n'avais jamais t aussi tourment de ma vie;
-j'aurais possd Clary, j'aurais possd Musidora,
-je n'en aurais certes pas t plus heureux: ce que
-je voulais tait impossible, c'tait de les avoir toutes
-deux en mme temps, la mme place. Vous voyez
-bien que j'avais totalement perdu la tte.</p>
-
-<p>En ce temps-l, il me tomba entre les mains un
-certain roman chinois de feu le chinois M. Abel
-Rmusat; il tait intitul: <i>Yu-Kiao-Li, ou les Deux
-Cousines</i>. Je ne pris pas d'abord un grand plaisir
-la description des tasses de th, et aux improvisations
-sur la fleur de pcher et les branches de
-saule, qui remplissent les premiers volumes; mais,
-quand je vins l'endroit o le bachelier s lettres
-See-Yeoupe, dj amoureux de la premire cousine,
-devient derechef amoureux de l'autre cousine, la
-belle Yo-Mu-Li, je commenai prendre intrt au
-livre, cause de ce double amour qui me rappelait
-ma position, tant il est vrai que nous sommes profondment
-gostes et que nous n'approuvons que
-ce qui parle de nous. J'attendais le dnoment avec
-anxit, et, quand je vis que le bachelier See-Yeoupe
-pousait les deux cousines, je vous assure que je
-me suis surpris dsirer d'tre Chinois, rien que
-pour pouvoir tre bigame, et cela, sans tre pendu.
-Il est vrai que je n'aurais pas promen, comme
-l'honnte Chinois, mon amour alternatif du pavillon
-de l'est au pavillon de l'ouest; n'importe, je me
-pris, ds ce jour, d'une singulire admiration pour
-<i>Yu-Kialo-Li</i>, et je le prnai partout comme le plus
-beau roman du monde.</p>
-
-<p>Excd d'une situation aussi fausse, je rsolus,
-faute de mieux, de demander une des deux s&oelig;urs
-en mariage, Musidora ou Clary, Clary ou Musidora.
-Je laissai aller quelques phrases sur le besoin de se
-fixer, sur le bonheur d'tre en mnage, si bien que
-la mre fit retirer les deux petites et la conversation
-s'engagea:</p>
-
-<p>&mdash;Madame, vous allez me trouver bien trange,
-lui dis-je; mon intention formelle est certainement
-d'pouser une de vos demoiselles, si vous me l'accordez;
-mais elles me paraissent si aimables toutes
-deux, que je ne sais laquelle prendre.</p>
-
-<p>Elle sourit et me dit:</p>
-
-<p>&mdash;Je suis comme vous, je ne sais laquelle j'aime
-le mieux; mais avec le temps vous vous dciderez;
-mes filles sont jeunes, elles peuvent attendre.</p>
-
-<p>Nous en restmes l.</p>
-
-<p>Trois, quatre mois se passrent; j'tais aussi incertain
-que le premier jour: c'tait affreux. Je ne
-pouvais rester plus longtemps dans la maison sans
-prendre un parti, je ne pouvais le prendre; je prtextai
-un voyage. Les deux petites pleurrent beaucoup;
-la mre me dit adieu avec un air de piti
-bienveillante et douce que je n'oublierai jamais;
-elle avait compris combien tait grand mon malheur.
-Les deux s&oelig;urs m'accompagnrent jusqu'au
-bas de l'escalier, et, l, sentant bien que nous ne
-devions plus nous revoir, me donnrent chacune
-une boucle de leurs cheveux. Je n'ai pleur dans
-ma vie que cette fois-l et puis une autre; mais c'est
-une histoire que je ne vous conterai pas. Je fis
-tresser les deux mches ensemble et je les portai
-sentimentalement sur mon c&oelig;ur pendant mes six
-mois d'absence.</p>
-
-<p>A mon retour, j'appris que les deux s&oelig;urs taient
-maries, l'une un gros major qui tait toujours
-ivre et qui la battait; l'autre un juge, ou quelque
-chose comme cela, qui avait les yeux et le nez
-rouges; toutes deux taient enceintes. On peut bien
-croire que je n'pargnai pas les maldictions ces
-deux brutaux, qui n'avaient pas craint de ddoubler
-cette individualit charmante, faite de deux corps
-et d'une seule me, et que je me rpandis en invectives
-furibondes sur le prosasme du sicle et
-l'immoralit du mariage.</p>
-
-<p>La tresse passa de mon c&oelig;ur dans mon tiroir.
-Un mois aprs, je pris une matresse.</p>
-
-<p>L'autre jour, Mariette a trouv ce gage de tendresse
-en mettant de l'ordre dans mes papiers, et,
-voyant ces deux boucles, l'une blonde et l'autre
-brune, elle m'a cru coupable d'une double infidlit,
-et peu s'en est fallu qu'elle ne m'arracht les
-yeux; cela aurait t dommage, car c'est peu
-prs tout ce que j'ai de beau dans la figure, et les
-dames prtendent que j'ai un joli regard. J'ai eu
-toutes les peines du monde la convaincre de
-mon innocence, et je crois qu'elle me garde encore
-rancune.</p>
-
-<p>Ceci est l'histoire de mes amours de l'hiver dernier,
-et la raison pourquoi je suis admirateur des
-romans chinois.</p>
-
-<p class="ind">1833.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">L'AME DE LA MAISON</h2>
-
-<p class="c small">CONTE</p>
-
-
-<h3>I</h3>
-
-<p>Lorsque je suis seul, et que je n'ai rien faire,
-ce qui m'arrive souvent, je me jette dans un
-fauteuil, je croise les bras; puis, les yeux au plafond,
-je passe ma vie en revue.</p>
-
-<p>Ma mmoire, pittoresque magicienne, prend la
-palette, trace, grands traits et larges touches,
-une suite de tableaux diaprs des couleurs les plus
-tincelantes et les plus diverses; car, bien que mon
-existence extrieure ait t presque nulle, au dedans
-j'ai beaucoup vcu.</p>
-
-<p>Ce qui me plat surtout dans ce panorama, ce
-sont les derniers plans, la bande qui bleuit et
-touche l'horizon, les lointains bauchs dans la
-vapeur, vague comme le souvenir d'un rve, doux
-l'&oelig;il et au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Mon enfance est l, joueuse et candide, belle de
-la beaut d'une matine d'avril, vierge de corps et
-d'me, souriant la vie comme une bonne chose.
-Hlas! mon regard s'arrte complaisamment cette
-reprsentation de mon moi d'alors, qui n'est plus
-mon moi d'aujourd'hui! J'prouve, en me voyant,
-une espce d'hsitation; comme lorsqu'on rencontre
-par hasard un ami ou un parent, aprs une si
-longue absence qu'on a eu le temps d'oublier ses
-traits, j'ai quelquefois toutes les peines du monde
- me reconnatre. A dire vrai, je ne me ressemble
-gure.</p>
-
-<p>Depuis, tant de choses ont pass par ma pauvre
-tte! Ma physionomie physique et morale est totalement
-change.</p>
-
-<p>Au souffle glacial du prosasme, j'ai perdu une
-une toutes mes illusions; elles sont tombes de
-mon me, comme les fleurs de l'amandier par une
-bise froide, et les hommes ont march dessus avec
-leurs pieds de fange; ma pense adolescente, touche
-et pollue par leurs mains grossires, n'a rien
-conserv de sa fracheur et de sa puret primitives;
-sa fleur, son velout, son clat, tout a disparu;
-comme l'aile de papillon qui laisse aux doigts une
-poussire d'or, d'azur et de carmin, elle a laiss
-son principe odorant sur l'index et le pouce de ceux
-qui voulaient la saisir dans son vol de sylphide.</p>
-
-<p>Avec la jeunesse de ma pense, celle de mon
-corps s'en est alle aussi; mes joues, rebondies et
-roses comme des pommes, se sont profondment
-creuses; ma bouche, qui riait toujours, et que l'on
-et prise pour un coquelicot noy dans une jatte de
-lait, est devenue horizontale et ple; mon profil se
-dessine en mplats fortement accuss; une ride
-prcoce commence se dessiner sur mon front;
-mes yeux n'ont plus cette humidit limpide qui les
-faisait briller comme deux sources o le soleil
-donne: les veilles, les chagrins les ont fatigus et
-rougis, leur orbite s'est cave, de sorte qu'on peut
-dj comprendre les os sous la chair, c'est--dire le
-cadavre sous l'homme, le nant sous la vie.</p>
-
-<p>Oh! s'il m'tait donn de revenir sur moi-mme!
-Mais ce qui est fait est fait, n'y pensons plus.</p>
-
-<p>Parmi tous ces tableaux, un surtout se dtache
-nettement, de mme qu'au bout d'une plaine uniforme,
-un bouquet de bois, une flche d'glise dore
-par le couchant.</p>
-
-<p>C'est le prieur de mon oncle le chanoine; je le
-vois encore d'ici, au revers de la colline, entre les
-grands chtaigniers, deux pas de la chapelle de
-Saint-Caribert.</p>
-
-<p>Il me semble tre en ce moment dans la cuisine:
-je reconnais le plafond ray de solives de chne
-noircies par la fume; la lourde table aux pieds
-massifs; la fentre troite taille vitraux qui ne
-laissent passer qu'un demi-jour vague et mystrieux,
-digne d'un intrieur de Rembrandt; les tablettes
-disposes par tages qui soutiennent une
-grande quantit d'ustensiles de cuivre jaune et
-rouge, de formes bizarres, les unes fondues dans
-l'ombre, les autres se dtachant du fond, une paillette
-saillante sur la partie lumineuse et des reflets
-sur le bord; rien n'est chang! Les assiettes, les
-plats d'tain, clairs comme de l'argent; les pots de
-faence fleurs, les bouteilles large ventre, les
-fioles grles goulot allong, ainsi qu'on les trouve
-dans les tableaux de vieux matres flamands; tout
-est la mme place, le petit dtail est minutieusement
-conserv. A l'angle du mur, irise par un
-rayon de soleil, j'aperois la toile de l'araigne
-qui, tout enfant, je donnais des mouches aprs leur
-avoir coup les ailes, et le profil grotesque de Jacobus
-Pragmater, sur une porte condamne o le pltre
-est plus blanc. Le feu brille dans la chemine;
-la fume monte en tourbillonnant le long de la
-plaque armorie aux armes de France; des gerbes
-d'tincelles s'chappent des tisons qui craquent; la
-fine poularde, prpare pour le dner de mon oncle,
-tourne lentement devant la flamme. J'entends le
-tic-tac du tourne-broche, le petillement des
-charbons, et le grsillement de la graisse qui
-tombe goutte goutte dans la lchefrite brlante.
-Berthe, son tablier blanc retrouss sur la
-hanche, l'arrose, de temps en temps, avec une cuiller
-de bois et veille sur elle, comme une mre sur
-sa fille.</p>
-
-<p>Et la porte du jardin s'ouvre. Jacobus Pragmater,
-le matre d'cole, entre pas mesurs, tenant d'une
-main un bton de houx, et de l'autre main la petite
-Maria, qui rit et chante&hellip;</p>
-
-<p>Pauvre enfant! en crivant ton nom, une larme
-tremble au bout de mes cils humides. Mon c&oelig;ur se
-serre.</p>
-
-<p>Dieu te mette parmi ses anges, douce et bonne
-crature! tu le mrites, car tu m'aimais bien, et,
-depuis que tu ne m'accompagnes plus dans la vie,
-il me semble qu'il n'y a rien autour de moi.</p>
-
-<p>L'herbe doit crotre bien haute sur ta fosse, car
-tu es morte l-bas, et personne n'y est all: pas
-mme moi, que tu prfrais tout autre, et que tu
-appelais ton petit mari.</p>
-
-<p>Pardonne, Maria! je n'ai pu, jusqu' prsent,
-faire le voyage; mais j'irai, je chercherai la place;
-pour la dcouvrir, j'interrogerai les inscriptions de
-toutes les croix, et quand je l'aurai trouve, je me
-mettrai genou, je prierai longtemps, bien longtemps,
-afin que ton ombre soit console; je jetterai
-sur la pierre, verte de mousse, tant de guirlandes
-blanches et de fleurs d'oranger, que ta fosse semblera
-une corbeille de mariage.</p>
-
-<p>Hlas! la vie est faite ainsi. C'est un chemin pre
-et montueux: avant que d'tre au but, beaucoup
-se lassent; les pieds endoloris et sanglants, beaucoup
-s'asseyent sur le bord d'un foss, et ferment
-leurs yeux pour ne plus les rouvrir. A mesure que
-l'on marche, le cortge diminue: l'on tait parti
-vingt, on arrive seul cette dernire htellerie de
-l'homme, le cercueil; car il n'est pas donn tous
-de mourir jeunes&hellip; et tu n'es pas, Maria, la seule
-perte que j'aie dplorer.</p>
-
-<p>Jacobus Pragmater est mort, Berthe est morte;
-ils reposent oublis au fond d'un cimetire de campagne.
-Tom, le chat favori de Berthe, n'a pas survcu
- sa matresse: il est mort de douleur sur la
-chaise vide o elle s'asseyait pour filer, et personne
-ne l'a enterr, car qui s'intressait au pauvre
-Tom, except Jacobus Pragmater et la vieille
-Berthe?</p>
-
-<p>Moi seul, je suis rest pour me souvenir d'eux
-et crire leur histoire, afin que la mmoire ne s'en
-perde pas.</p>
-
-
-<h3>II</h3>
-
-<p>C'tait un soir d'hiver; le vent, en s'engouffrant
-dans la chemine, en faisait sortir des lamentations
-et des gmissements tranges: on et dit ces soupirs
-vagues et inarticuls qu'envoie l'orgue aux
-chos de la cathdrale. Les gouttes de pluie cinglaient
-les vitres avec un son clair et argent.</p>
-
-<p>Moi et Maria, nous tions seuls. Assis tous les
-deux sur la mme chaise, paresseusement appuys
-l'un sur l'autre, mon bras autour d'elle, le sien
-autour de moi, nos joues se touchant presque, les
-boucles de nos cheveux mles ensemble: si tranquilles,
-si reposs, si dtachs du monde, si oublieux
-de toute chose, que nous entendions notre
-chair vivre, nos artres battre et nos nerfs tressaillir.
-Notre respiration venait se briser temps
-gaux sur nos lvres, comme la vague sur le sable,
-avec un bruit doux et monotone; nos c&oelig;urs palpitaient
- l'unisson, nos paupires s'levaient et s'abaissaient
-simultanment; tout dans nos mes et
-dans nos corps tait en harmonie et vivait de concert,
-ou plutt nous n'avions qu'une me deux,
-tant la sympathie avait fondu nos existences dans
-une seule et mme individualit.</p>
-
-<p>Un fluide magntique entrelaait autour de nous,
-comme une rsille de soie aux mille couleurs, ses
-filaments magiques; il en partait un de chaque
-atome de mon tre, qui allait se nouer un atome
-de Maria; nous tions si puissamment, si intimement
-lis, que je suis sr que la balle qui aurait
-frapp l'un aurait tu l'autre sans le toucher.</p>
-
-<p>Oh! qui pourrait, au prix de ce qui me reste
-vivre, me rendre une de ces minutes si courtes et
-si longues, dont chaque seconde renferme tout un
-roman intrieur, tout un drame complet, tout une
-existence entire, non pas d'homme, mais d'ange!
-Age fortun des premires motions, o la vie nous
-apparat comme travers un prisme, fleurie, paillete,
-chatoyante, avec les couleurs de l'arc-en-ciel,
-o le pass et l'avenir sont rattachs un prsent
-sans chagrin, par de douces souvenances et un espoir
-qui n'a pas t tromp, ge de posie et d'amour,
-o l'on n'est pas encore mchant, parce qu'on n'a
-pas t malheureux, pourquoi faut-il que tu passes
-si vite, et que tous nos regrets ne puissent te faire
-revenir une fois pass!</p>
-
-<p>Sans doute, il faut que cela soit ainsi, car qui
-voudrait mourir et faire place aux autres, s'il nous
-tait donn de ne pas perdre cette virginit d'me
-et les riantes illusions qui l'accompagnent? L'enfant
-est un ange descendu de l-haut, qui Dieu a
-coup les ailes en le posant sur le monde, mais qui
-se souvient encore de sa premire patrie. Il s'avance
-d'un pas timide dans les chemins des hommes, et
-tout seul; son innocence se dflore leur contact,
-et bientt il a tout fait oubli qu'il vient du ciel
-et qu'il doit y retourner.</p>
-
-<p>Abms dans la contemplation l'un et l'autre, nous
-ne pensions pas notre propre vie; spectateurs d'une
-existence en dehors de nous, nous avions oubli la
-ntre.</p>
-
-<p>Cependant cette espce d'extase ne nous empchait
-pas de saisir jusqu'aux moindres bruits intrieurs,
-jusqu'aux moindres jeux de lumire dans
-les recoins obscurs de la cuisine et les interstices
-des poutres: les ombres, dcoupes en atomes baroques,
-se dessinaient nettement au fond de notre
-prunelle; les reflets tincelants des chaudrons, les
-diamants phosphoriques allums aux reflets des
-cafetires argentes, jetaient des rayons prismatiques
-dans chacun de nos cils. Le son monotone du
-coucou juch dans son armoire de chne, le craquement
-des vitrages de plomb, les jrmiades du
-vent, le caquetage des fagots flambants dans l'tre,
-toutes les harmonies domestiques parvenaient distinctement
- notre oreille, chacune avec sa signification
-particulire. Jamais nous n'avions aussi bien
-compris le bonheur de la maison et les volupts
-indfinissables du foyer!</p>
-
-<p>Nous tions si heureux d'tre l, cois et chauds,
-dans une chambre bien close, devant un feu clair,
-seuls et libres de toute gne, tandis qu'il pleuvait,
-ventait et grlait au dehors; jouissant d'une tide
-atmosphre d't, tandis que l'hiver, faisant craqueter
-ses doigts blancs de givre, mugissait deux
-pas, spar de nous par une vitre et une planche.
-A chaque sifflement aigu de la bise, chaque redoublement
-de pluie, nous nous serrions l'un contre
-l'autre, pour tre plus forts, et nos lvres, lentement
-djointes, laissaient aller un <i>Ah! mon Dieu!</i>
-profond et sourd.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! mon Dieu! qu'ils sont plaindre, les pauvres
-gens qui sont en route!</p>
-
-<p>Et puis nous nous taisions, pour couter les abois
-du chien de la ferme, le galop heurt d'un cheval
-sur le grand chemin, le criaillement de la girouette
-enroue; et, par-dessus tout, le cri du grillon tapi
-entre les briques de l'tre, vernisses et bistres par
-une fume sculaire.</p>
-
-<p>&mdash;J'aimerais bien tre grillon, dit la petite Maria
-en mettant ses mains roses et poteles dans les
-miennes, surtout en hiver: je choisirais une crevasse
-aussi prs du feu que possible, et j'y passerais
-le temps me chauffer les pattes. Je tapisserais
-bien ma cellule avec de la barbe de chardon et
-de pissenlit; je ramasserais les duvets qui flottent
-en l'air, je m'en ferais un matelas et un oreiller bien
-souples, bien moelleux, et je me coucherais dessus.
-Du matin jusqu'au soir, je chanterais ma petite chanson
-de grillon, et je ferais <i>cri cri</i>; et puis je ne travaillerais
-pas, je n'irais pas l'cole. Oh! quel bonheur!&hellip;
-Mais je ne voudrais pas tre noir comme
-ils sont&hellip; N'est-ce pas, Thophile, que c'est vilain
-d'tre noir?&hellip;</p>
-
-<p>Et, en prononant ces mots, elle jeta une &oelig;illade
-coquette sur la main que je tenais.</p>
-
-<p>&mdash;Tu es une folle! lui dis-je en l'embrassant. Toi
-qui ne peux rester un seul instant tranquille, tu
-t'ennuierais bien vite de cette vie gale et dormante.
-Ce pauvre reclus de grillon ne doit gure s'amuser
-dans son ermitage; il ne voit jamais le soleil, le
-beau soleil aux cheveux d'or, ni le ciel de saphir,
-avec ses beaux nuages de toutes couleurs; il n'a
-pour perspective que la plaque noircie de l'tre, les
-chenets et les tisons; il n'entend d'autre musique
-que la bise et le tic-tac du tourne-broche&hellip;</p>
-
-<p>Quel ennui!&hellip;</p>
-
-<p>Si je voulais tre quelque chose, j'aimerais
-bien mieux tre demoiselle; parle-moi de cela,
-la bonne heure, c'est si joli!&hellip; On a un corset d'meraude,
-un diamant pour &oelig;il, de grandes ailes
-de gaze d'argent, de petites pattes frles, veloutes.
-Oh! si j'tais demoiselle!&hellip; comme je volerais par
-la campagne, droite, gauche, selon ma fantaisie&hellip;
-au long des haies d'aubpine, des mriers
-sauvages et des glantiers panouis! Effleurant du
-bout de l'aile un bouton d'or, une pquerette ploye
-au vent, j'irais, je courrais du brin d'herbe au bouleau,
-du bouleau au chne, tantt dans la nue, tantt
-rasant le sol, gratignant les eaux transparentes
-de la rivire, drangeant dans les feuilles de nnufar
-les criocres carlates, effrayant de mon ombre
-les petits goujons qui s'agitent frtillards et
-peureux&hellip;</p>
-
-<p>Au lieu d'un trou dans la chemine, j'aurais
-pour logis la coupe d'albtre d'un lis, ou la campanule
-d'azur de quelque volubilis, tapisse l'intrieur
-de perles de rose. J'y vivrais de parfums et
-de soleil, loin des hommes, loin des villes, dans une
-paix profonde, ne m'inquitant de rien, que de jouer
-autour des roseaux panachs de l'tang, et de me
-mler en bourdonnant aux quadrilles et aux valses
-des moucherons&hellip;</p>
-
-<p>J'allais commencer une autre phrase, quand Maria
-m'interrompit.</p>
-
-<p>&mdash;Ne te semble-t-il pas, dit-elle, que le cri du
-grillon a tout fait chang de nature? J'ai cru plusieurs
-fois, pendant que tu parlais, saisir, parmi ses
-notes, des mots clairement articuls; j'ai d'abord
-pens que c'tait l'cho de ta voix, mais je suis
-prsent bien certaine du contraire. coute, le voici
-qui recommence.</p>
-
-<p>En effet, une voix grle et mtallique partait de
-la loge du grillon:</p>
-
-<p>&mdash;Enfant, si tu crois que je m'ennuie, tu te
-trompes trangement: j'ai mille sujets de distraction
-que tu ne connais pas; mes heures, qui te paraissent
-tre si longues, coulent comme des minutes.
-La bouilloire me chante demi-voix sa chanson; la
-sve qui sort en cumant par l'extrmit des bches
-me siffle des airs de chasse; les braises qui craquent,
-les tincelles qui petillent me jouent des duos dont
-la mlodie chappe vos oreilles terrestres. Le vent
-qui s'engouffre dans la chemine me fredonne des
-ballades fantastiques, et me raconte de mystrieuses
-histoires.</p>
-
-<p>Puis les paillettes de feu, diriges en l'air par
-des salamandres de mes amies, forment, pour me
-rcrer, des gerbes blouissantes, des globes lumineux
-rouges et jaunes, des pluies d'argent qui retombent
-en rseaux bleutres; des flammes de mille
-nuances, vtues de robes de pourpre, dansent le fandango
-sur les tisons ardents, et moi, pench au bord
-de mon palais, je me chauffe, je me chauffe jusqu'
-faire rougir mon corset noir, et je savoure mon
-aise toutes les volupts du nonchaloir et le bien-tre
-du chez-soi.</p>
-
-<p>Quand vient le soir, je vous coute causer et
-lire. L'hiver dernier, Berthe vous rptait, tout en
-filant, de beaux contes de fe: <i>l'Oiseau bleu</i>, <i>Riquet
- la houpe</i>, <i>Maguelonne</i> et <i>Pierre de Provence</i>. J'y
-prenais un singulier plaisir, et je les sais presque
-tous par c&oelig;ur. J'espre que, cette anne, elle en
-aura appris d'autres, et que nous passerons encore
-de joyeuses soires.</p>
-
-<p>Eh bien, cela ne vaut-il pas mieux que d'tre
-demoiselle et de vagabonder par les champs?</p>
-
-<p>Passe pour l't; mais, quand arrive l'automne,
-que les feuilles, couleur de safran, tourbillonnent
-dans les bois, qu'il commence geler blanc; quand
-la brume, froide et piquante, raye le ciel gris de ses
-innombrables filaments, que le givre enveloppe les
-branches dpouilles d'une peluche scintillante;
-quand on n'a plus de fleurs pour se gter le soir,
-que devenir, o rchauffer ses membres engourdis,
-o scher son aile trempe de pluie? Le soleil n'est
-plus assez fort pour percer les brouillards; on ne
-peut plus voler, et, d'ailleurs, quand on le pourrait,
-o irait-on?</p>
-
-<p>Adieu, les haies d'aubpine, les boutons d'or et
-les pquerettes! La neige a tout couvert; les eaux
-qu'on gratignait en passant ne forment plus qu'un
-cristal solide; les roses sont mortes, les parfums
-vapors; les oiseaux gourmands vous prennent
-dans leur bec, et vous portent dans leur nid pour se
-repatre de vos chairs. Affaiblis par le jene et le
-froid, comment fuir? les petits polissons du village
-vous attrapent sous leur mouchoir, et vous piquent
- leur chapeau avec une longue pingle. L, vivante
-cocarde, vous souffrez mille morts avant de mourir.
-Vous avez beau agiter vos pattes suppliantes, on n'y
-fait pas attention, car les enfants sont, comme les
-vieillards, cruels: les uns, parce qu'ils ne sentent
-pas encore; les autres, parce qu'ils ne sentent plus.</p>
-
-
-<h3>III</h3>
-
-<p>Comme vous n'avez probablement pas vu la caricature
-de Jacobus Pragmater, dessine au charbon
-sur la porte de la cuisine de mon oncle le chanoine,
-et qu'il est peu probable que vous alliez *** pour la
-voir, vous vous contenterez d'un portrait la plume.</p>
-
-<p>Jacobus Pragmater, qui joue en cette histoire le
-rle de la fatalit antique, avait toujours eu soixante
-ans: il tait n avec des rides, la nature l'avait jet
-en moule tout exprs pour faire un bedeau ou un
-matre d'cole de village; en nourrice, il tait dj
-pdant.</p>
-
-<p>tant jeune, il avait crit en petite btarde l'<i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>
-et le <i lang="la" xml:lang="la">Credo</i> dans un rond de parchemin de la grandeur
-d'un petit cu. Il l'avait prsent M. le marquis
-de ***, dont il tait le filleul; celui-ci, aprs
-l'avoir considr attentivement, s'tait cri plusieurs
-reprises:</p>
-
-<p>&mdash;Voil un garon qui n'est pas manchot!</p>
-
-<p>Il se plaisait nous raconter cette anecdote, ou,
-comme il l'appelait, cet apophthegme; le dimanche,
-quand il avait bu deux doigts de vin, et qu'il tait
-en belle humeur, il ajoutait, par manire de rflexion,
-que M. le marquis de *** tait bien le gentilhomme
-de France le plus spirituel et le mieux
-appris qu'il et jamais connu.</p>
-
-<p>Quoique aux importantes fonctions de matre d'cole
-il ajoutt celles non moins importantes de
-bedeau, de chantre, de sonneur, il n'en tait pas
-plus fier. A ses heures de relche, il soignait le jardin
-de mon oncle, et, l'hiver, il lisait une page ou
-deux de Voltaire ou de Rousseau en cachette; car,
-tant plus d' moiti prtre, comme il le disait, une
-pareille lecture n'et pas t convenable en public.</p>
-
-<p>C'tait un esprit sec, exact cependant, mais sans
-rien d'onctueux. Il ne comprenait rien la posie,
-il n'avait jamais t amoureux, et n'avait pas pleur
-une seule fois dans sa vie. Il n'avait aucune des
-charmantes superstitions de campagne, et il grondait
-toujours Berthe quand elle nous racontait une
-histoire de fe ou de revenant. Je crois qu'au fond
-il pensait que la religion n'tait bonne que pour le
-peuple. En un mot, c'tait la prose incarne, la
-prose dans toute son troitesse, la prose de Barme
-et de Lhomond.</p>
-
-<p>Son extrieur rpondait parfaitement son intrieur.
-Il avait quelque chose de pauvre, d'triqu,
-d'incomplet, qui faisait peine voir et donnait envie
-de rire en mme temps. Sa tte, bizarrement bossue,
-luisait travers quelques cheveux gris; ses
-sourcils blancs se hrissaient en buisson sur deux
-petits yeux vert de mer, clignotants et enfouis dans
-une patte d'oie de rides horizontales. Son nez, long
-comme une flte d'alambic, tout diapr de verrues,
-tout barbouill de tabac, se penchait amoureusement
-sur son menton.</p>
-
-<p>Aussi, lorsqu'on jouait aux petits jeux, et qu'il
-fallait embrasser quelqu'un par pnitence, c'tait
-toujours lui que les jeunes filles choisissaient en
-prsence de leur mre ou de leur amant.</p>
-
-<p>Ces avantages naturels taient merveilleusement
-rehausss par le costume de leur propritaire: il
-portait d'habitude un habit noir rp, avec des boutons
-larges comme des tabatires, les bas et la culotte
-de couleur incertaine; des souliers boucles
-et un chapeau trois cornes que mon oncle avait
-port deux ans avant de lui en faire cadeau.</p>
-
-<p>O digne Jacobus Pragmater, qui aurait pu s'empcher
-de rire en te voyant arriver par la porte du
-jardin, le nez au vent, les manches pendantes de ton
-grand habit flottant au long de ton corps, comme
-si elles eussent t un rouleau de papier sortant
-demi de ta poche! Tu aurais drid le front du
-spleen en personne.</p>
-
-<p>Il nous embrassa selon sa coutume, piqua les
-joues poteles de Maria la brosse de sa barbe, me
-donna un petit coup sur l'paule, et tira de sa poche
-un c&oelig;ur de pain d'pice envelopp d'un papier chamarr
-d'or et de paillon qu'il partagea entre Maria
-et moi.</p>
-
-<p>Il nous demanda si nous avions t bien sages. La
-rponse, sans hsiter, fut affirmative, comme on
-peut le croire.</p>
-
-<p>Pour nous rcompenser, il nous promit chacun
-une image colorie.</p>
-
-<p>Les galoches de Berthe sonnrent dans le haut de
-l'escalier, le service de mon oncle ne la retenait
-plus, elle vint s'asseoir au coin du feu avec nous.</p>
-
-<p>Maria quitta aussitt le genou o Pragmater la
-retenait presque malgr elle; car, en dpit de toutes
-ses caresses, elle ne le pouvait souffrir, et courut se
-mettre sur les genoux de Berthe.</p>
-
-<p>Elle lui raconta ce que nous avions entendu, et
-lui rpta mme quelques couplets de la ballade
-qu'elle avait retenus.</p>
-
-<p>Berthe l'couta gravement et avec bont, et dit,
-quand elle eut fini, qu'il n'y avait rien d'impossible
- Dieu; que les grillons taient le bonheur de la
-maison, et qu'elle se croirait perdue si elle en tuait
-un, mme par mgarde.</p>
-
-<p>Pragmater la tana vivement d'une croyance aussi
-absurde, et lui dit que c'tait piti d'inculquer des
-superstitions de bonne femme des enfants, et que,
-s'il pouvait attraper celui de la chemine, il le tuerait,
-pour nous montrer que la vie ou la mort d'une
-mchante bte tait parfaitement insignifiante.</p>
-
-<p>J'aimais assez Pragmater, parce qu'il me donnait
-toujours quelque chose; mais, en ce moment, il me
-parut d'une frocit de cannibale, et je l'aurais volontiers
-dvisag. Mme prsent que l'habitude de
-la vie et le train des choses m'ont us l'me et
-durci le c&oelig;ur, je me reprocherais comme un crime
-le meurtre d'une mouche, trouvant, comme le bon
-Tobie, que le monde est assez large pour deux.</p>
-
-<p>Pendant cette conversation, le grillon jetait imperturbablement
-ses notes aigus et vibrantes travers
-la voix sourde et casse de Pragmater, la couvrant
-quelquefois et l'empchant d'tre entendue.</p>
-
-<p>Pragmater, impatient, donna un coup de pied
-si violent du ct d'o le chant paraissait venir, que
-plusieurs flocons de suie se dtachrent et avec eux
-la cellule du grillon, qui se mit courir sur la
-cendre aussi vite que possible pour regagner un
-autre trou.</p>
-
-<p>Par malheur pour lui, le rancunier matre d'cole
-l'aperut, et, malgr nos cris, le saisit par une patte
-au moment o il entrait dans l'interstice de deux
-briques. Le grillon, se voyant perdu, abandonna
-bravement sa patte, qui resta entre les doigts de
-Pragmater comme un trophe, et s'enfona profondment
-dans le trou.</p>
-
-<p>Pragmater jeta froidement au feu la patte toute
-frmissante encore.</p>
-
-<p>Berthe leva les yeux au ciel avec inquitude, en
-joignant les mains. Maria se mit pleurer; moi, je
-lanai Pragmater le meilleur coup de poing que
-j'eusse donn de ma vie; il n'y prit seulement pas
-garde.</p>
-
-<p>Cependant la figure triste et srieuse de Berthe
-lui donna un moment d'inquitude sur ce qu'il avait
-fait: il eut une lueur de doute; mais le voltairianisme
-reprit bientt le dessus, et un <i>bah!</i> fortement
-accentu rsuma son plaidoyer intrieur.</p>
-
-<p>Il resta encore quelques minutes; mais, ne sachant
-trop quelle contenance faire, il prit le parti
-de se retirer.</p>
-
-<p>Nous nous en allmes coucher, le c&oelig;ur gros de
-pressentiments funestes.</p>
-
-
-<h3>IV</h3>
-
-<p>Plusieurs jours s'coulrent tristement; mais rien
-d'extraordinaire n'tait venu raliser les apprhensions
-de Berthe.</p>
-
-<p>Elle s'attendait quelque catastrophe: le mal
-fait un grillon porte toujours malheur.</p>
-
-<p>&mdash;Vous verrez, disait-elle, Pragmater, qu'il nous
-arrivera quelque chose quoi nous ne nous attendons
-pas.</p>
-
-<p>Dans le courant du mois, mon oncle reut une
-lettre venant de loin, toute constelle de timbres,
-toute noire force d'avoir roul. Cette lettre lui
-annonait que la maison du banquier T***, sur laquelle
-son argent tait plac, venait de faire banqueroute,
-et tait dans l'impossibilit de solder ses
-cranciers.</p>
-
-<p>Mon oncle tait ruin, il ne lui restait plus rien
-que sa modique prbende.</p>
-
-<p>Pragmater, demi branl dans sa conviction,
-se faisait, part lui, de cruels reproches. Berthe
-pleurait, tout en filant avec une activit triple pour
-aider en quelque chose.</p>
-
-<p>Le grillon, malade ou irrit, n'avait pas fait entendre
-sa voix depuis la soire fatale. Le tourne-broche
-avait inutilement essay de lier conversation
-avec lui, il restait muet au fond de son trou.</p>
-
-<p>La cuisine se ressentit bientt de ce revers de
-fortune. Elle fut rduite une simplicit vanglique.
-Adieu les poulardes blondes, si apptissantes
-dans leur lit de cresson, la fine perdrix au corset de
-lard, la truite la robe de nacre seme d'toiles
-rouges! Adieu, les mille gourmandises dont les religieuses
-et les gouvernantes des prtres connaissent
-seules le secret! Le bouilli filandreux avec sa couronne
-de persil, les choux et les lgumes du jardin,
-quelques quartiers aigus de fromage, composaient le
-modeste dner de mon oncle.</p>
-
-<p>Le c&oelig;ur saignait Berthe quand il lui fallait servir
-ces plats simples et grossiers; elle les posait ddaigneusement
-sur le bord de la table, et en dtournait
-les yeux. Elle se cachait presque pour les
-apprter, comme un artiste de haut talent qui fait
-une enseigne pour dner. La cuisine, jadis si gaie et
-si vivante, avait un air de tristesse et de mlancolie.</p>
-
-<p>Le brave Tom lui-mme semblait comprendre le
-malheur qui tait arriv: il restait des journes
-entires assis sur son derrire, sans se permettre la
-moindre gambade; le coucou retenait sa voix d'argent
-et sonnait bien bas; les casseroles, inoccupes,
-avaient l'air de s'ennuyer prir; le gril tendait
-ses bras noirs comme un grand ds&oelig;uvr; les cafetires
-ne venaient plus faire la causette auprs du
-feu: la flamme tait toute ple, et un maigre filet
-de fume rampait tristement au long de la plaque.</p>
-
-<p>Mon oncle, malgr toute sa philosophie, ne put
-venir bout de vaincre son chagrin. Ce beau vieillard,
-si gras, si vermeil, si panoui, avec ses trois
-mentons et son mollet encore ferme; ce gai convive
-qui chantait aprs boire la petite chanson, vous ne
-l'auriez certainement pas reconnu.</p>
-
-<p>Il avait plus vieilli dans un mois que dans trente
-ans. Il n'avait plus de got rien. Les livres qui lui
-faisaient le plus de plaisir dormaient oublis sur
-les rayons de la bibliothque. Le magnifique exemplaire
-(Elzvir) des <i>Confessions de saint Augustin</i>,
-exemplaire auquel il tenait tant et qu'il montrait
-avec orgueil aux curs des environs, n'tait pas remu
-plus souvent que les autres; une araigne avait
-eu le temps de tisser sa toile sur son dos.</p>
-
-<p>Il restait des journes entires dans son fauteuil
-de tapisserie regarder passer les nuages par les losanges
-de sa fentre, plong dans une mer de douloureuses
-rflexions; il songeait avec amertume qu'il
-ne pourrait plus, les jours de Pques et de Nol,
-runir ses vieux camarades d'cole qui avaient mang
-avec lui la maigre soupe du sminaire, et se rjouir
-d'tre encore si vert et si gaillard aprs tant d'anniversaires
-clbrs ensemble.</p>
-
-<p>Il fallait devenir mnager de ces bonnes bouteilles
-de vin vieux, toutes blanches de poussire, qu'il tenait
-sous le sable, au profond de sa cave, et qu'il
-rservait pour les grandes occasions; celles-l bues,
-il n'y avait plus d'argent pour en acheter d'autres.
-Ce qui le chagrinait surtout, c'tait de ne pouvoir
-continuer ses aumnes, et de mettre ses pauvres dehors
-avec un <i>Dieu vous garde!</i></p>
-
-<p>Ce n'tait qu' de rares intervalles qu'il descendait
-au jardin; il ne prenait plus aucun intrt aux
-plantations de Pragmater, et l'on aurait march sur
-les tournesols sans lui faire dire: <i>Ah!</i></p>
-
-<p>Le printemps vint. Ses fleurs avaient beau pencher
-la tte pour lui dire bonjour, il ne leur rendait
-pas leur salut, et la gaiet de la saison semblait
-mme augmenter sa mlancolie.</p>
-
-<p>Ses affaires ne s'arrangeant pas, il crut que sa
-prsence serait ncessaire pour les vider entirement.</p>
-
-<p>Un voyage *** tait pour lui une entreprise aussi
-terrible que la dcouverte de l'Amrique: il le diffra
-autant qu'il put; car il n'avait jamais quitt,
-depuis sa sortie du sminaire, son village, enfoui
-au milieu des bois comme un nid d'oiseau, et il lui
-en cotait beaucoup pour se sparer de son presbytre
-aux murailles blanches, aux contrevents verts,
-o il avait si longtemps cach sa vie aux yeux mchants
-des hommes.</p>
-
-<p>En partant, il remit entre les mains de Berthe
-une petite bourse assez plate pour subvenir aux besoins
-de la maison pendant son absence, et promit
-de revenir bientt.</p>
-
-<p>Il n'y avait l rien que de fort naturel sans doute;
-pourtant nous tions profondment mus, et je ne
-sais pourquoi il me semblait que nous ne le reverrions
-plus, et que c'tait pour la dernire fois qu'il
-nous parlait. Aussi, Maria et moi, nous l'accompagnmes
-jusqu'au pied de la colline, trottant, de toutes
-nos forces, de chaque ct de son cheval, pour
-tre plus longtemps avec lui.</p>
-
-<p>&mdash;Assez, mes petits, nous dit-il; je ne veux pas que
-vous alliez plus loin, Berthe serait inquite de vous.</p>
-
-<p>Puis il nous hissa sur son trier, nous appuya un
-baiser bien tendre sur les joues, et piqua des deux:
-nous le suivmes de l'&oelig;il pendant quelques minutes.</p>
-
-<p>tant parvenu au haut de l'minence, il retourna
-la tte pour voir encore une fois, avant qu'il s'enfont
-tout fait sous l'horizon, le clocher de l'glise
-paroissiale et le toit d'ardoise de sa petite maison.</p>
-
-<p>Nous ayant aperus la mme place, il nous fit
-un geste amical de la main, comme pour nous dire
-qu'il tait content; puis il continua sa route.</p>
-
-<p>Un angle du chemin l'eut bientt drob nos
-yeux.</p>
-
-<p>Alors, un frisson me prit, et les pleurs tombrent
-de mes yeux. Il me parut qu'on venait de fermer
-sur lui le couvercle de la bire, et d'y planter le dernier
-clou.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! mon Dieu! dit Maria avec un grand soupir,
-mon pauvre oncle! il tait si bon!</p>
-
-<p>Et elle tourna vers moi ses yeux purs nageant
-dans un fluide abondant et clair.</p>
-
-<p>Une pie, perche sur un arbre, au bord de la route,
-dploya, notre aspect, ses ailes bigarres, s'envola
-en poussant des cris discordants, et s'alla reposer
-sur un autre arbre.</p>
-
-<p>&mdash;Je n'aime pas entendre les pies, dit Maria,
-en se serrant contre moi, d'un air de doute et de
-crainte.</p>
-
-<p>&mdash;Bah! rpliquai-je, je vais lui jeter une pierre,
-il faudra bien qu'elle se taise, la vilaine bte.</p>
-
-<p>Je quittai le bras de Maria, je ramassai un caillou,
-et je le jetai la pie; la pierre atteignit une
-branche au-dessus, dont elle corcha l'corce: l'oiseau
-sautilla, et continua ses criailleries moqueuses
-et enroues.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! c'est trop fort! m'criai-je; tu me veux
-donc narguer?</p>
-
-<p>Et une seconde pierre se dirigea, en sifflant, vers
-l'oiseau; mais j'avais mal vis, elle passa entre les
-premires feuilles et alla tomber, de l'autre ct,
-dans un champ de luzerne.</p>
-
-<p>&mdash;Laisse-la tranquille, dit la petite en posant sa
-main dlicate sur mon paule, nous ne pouvons
-l'empcher.</p>
-
-<p>&mdash;Soit, rpondis-je.</p>
-
-<p>Et nous continumes notre chemin.</p>
-
-<p>Le temps tait gris terne, et, quoiqu'on ft au
-printemps, il soufflait une bise assez piquante; il y
-avait de la tristesse dans l'air comme aux derniers
-jours d'automne. Maria tait ple, une lgre aurole
-bleutre cernait ses yeux languissants: elle avait
-l'air fatigu, et s'appuyait plus fortement que d'habitude;
-j'tais fier de la soutenir, et, quoique je
-fusse presque aussi las qu'elle, j'aurais march encore
-deux heures.</p>
-
-<p>Nous rentrmes.</p>
-
-<p>Le prieur n'avait plus le mme aspect: lui, nagure
-si gai, si vivant, il tait silencieux et mort;
-l'me de la maison tait partie, ce n'tait plus que
-le cadavre.</p>
-
-<p>Pragmater, malgr son incrdulit, hochait soucieusement
-la tte. Berthe filait toujours, et Tom,
-assis en face d'elle, et agitant gravement sa queue,
-suivait les mouvements du rouet.</p>
-
-<p>Je me serais mortellement ennuy sans les promenades
-que nous allions faire, avec Maria, dans
-les grands bois, le long des champs, pour prendre
-des hannetons et des demoiselles.</p>
-
-
-<h3>V</h3>
-
-<p>Le grillon ne chantait que rarement, et nous
-n'entendions plus rien son chant; nous en vnmes
- croire que nous tions le jouet d'une illusion.</p>
-
-<p>Cependant, un soir, nous nous retrouvmes seuls
-dans la cuisine, assis tous deux sur la mme chaise,
-comme au jour o il nous avait parl. Le feu flambait
- peine. Le grillon leva la voix, et nous pmes
-parfaitement comprendre ce qu'il disait: il se plaignait
-du froid. Pendant qu'il chantait, le feu s'tait
-teint presque tout fait.</p>
-
-<p>Maria, touche de la plainte du grillon, s'agenouilla,
-et se mit souffler avec sa bouche; le
-soufflet tait accroch un clou, hors de notre
-porte.</p>
-
-<p>C'tait un plaisir de la voir, les joues gonfles,
-illumines des reflets de la flamme, tout le reste du
-corps tait plong dans l'ombre: elle ressemblait
-ces ttes de chrubin, cravates d'une paire d'ailes
-que l'on voit dans les tableaux d'glise, dansant en
-rond autour des gloires mystiques de la Vierge et
-des saints.</p>
-
-<p>Au bout de quelques minutes, moyennant une
-poigne de branches sches que j'y jetai, l'tre se
-trouva vivement clair, et nous pmes voir, sur
-le bord de son trou, notre ami le grillon tendant
-ses pattes de devant au feu, comme deux petites
-mains, et ayant l'air de prendre un singulier plaisir
- se chauffer; ses yeux, gros comme une tte d'pingle,
-rayonnaient de satisfaction; il chantait avec
-une vivacit surprenante, et sur un air trs-gai, des
-paroles sans suite que je n'entendais pas bien, et
-que je n'ai pas retenues.</p>
-
-<p>Quelques mois se passrent, pas plus de nouvelles
-de mon oncle que s'il tait mort!</p>
-
-<p>Un soir, Pragmater, ne sachant quoi tuer le
-temps, monta dans la bibliothque pour prendre
-un livre; quand il ouvrit la porte, un violent courant
-d'air teignit sa chandelle; mais, comme il faisait
-clair de lune, et qu'il connaissait les tres de la
-maison, il ne jugea pas propos de redescendre
-chercher de la lumire.</p>
-
-<p>Il alla du ct o il savait qu'tait place la bibliothque.
-La porte se ferma violemment, comme
-si quelqu'un l'et pousse. Un rayon de lune, plus
-vif et plus chatoyant, traversa les vitres jaunes de la
-fentre.</p>
-
-<p>A sa grande stupfaction, Pragmater vit descendre
-sur ce filet de lumire, comme un acrobate sur
-une corde tendue, un fantme d'une espce singulire:
-c'tait le fantme de mon oncle, c'est--dire
-le fantme de ses habits; car lui-mme tait absent:
-son habit tombait longs plis, et, au bout
-des manches vides, une paire de gants moulait ses
-mains; une perruque tenait la place de sa tte, et
- l'endroit des yeux scintillait, comme des vers
-phosphoriques, une norme paire de besicles. Cet
-trange personnage entra droit dans la chambre, et
-se dirigea droit la bibliothque; on et dit que les
-semelles de ses souliers taient doubles de velours,
-car il glissait sur les dalles sans que le moindre craquement,
-le son le plus fugitif pt faire croire qu'il
-les et effleures.</p>
-
-<p>Aprs avoir touch et dplac quelques volumes,
-il enleva de sa planche le Saint Augustin (Elzvir)
-et le porta sur la table; puis il s'assit dans le grand
-fauteuil ramages, leva un de ses gants la hauteur
-o son menton aurait d tre, ouvrit le livre
- un passage marqu par un signet de faveur bleue,
-comme quelqu'un que l'on aurait interrompu, et
-se prit lire en tournant les feuillets avec vivacit.</p>
-
-<p>La lune se cacha; Pragmater crut qu'il ne pourrait
-point continuer. Mais les verres de ses lunettes,
-semblables aux yeux des chats et des hiboux, taient
-lumineux par eux-mmes, et reluisaient dans l'ombre
-comme des escarboucles. Il en partait des lueurs
-jaunes qui clairaient les pages du livre, aussi bien
-qu'une bougie l'et pu faire. L'activit qu'il mettait
- sa lecture tait telle, qu'il tira de sa poche un
-mouchoir blanc, qu'il passa plusieurs reprises sur
-la place vide qui reprsentait son front, comme s'il
-et su grosses gouttes&hellip;</p>
-
-<p>L'horloge sonna successivement, avec sa voix
-fle, dix heures, onze heures, minuit&hellip; Au dernier
-coup de minuit, le fantme se leva, remit le
-prcieux bouquin sa place.</p>
-
-<p>Le ciel tait gris, les nues, cheveles, couraient
-rapidement de l'est l'ouest; la lune remontra sa
-face blanche par une dchirure, un rayon parti de
-ses yeux bleus plongea dans la chambre. Le mystrieux
-lecteur monta dessus en s'appuyant sur sa
-canne, et sortit de la mme manire qu'il tait entr.</p>
-
-<p>Abasourdi de tant de prodiges, mourant de peur,
-claquant des dents, ses genoux cagneux se heurtant
-en rendant un son sec comme une crcelle, le digne
-matre d'cole ne put se tenir plus longtemps
-sur ses pieds: un frisson de fivre le prit aux cheveux,
-et il tomba tout de son long la renverse.
-Berthe, ayant entendu la chute, accourut tout effraye;
-elle le trouva gisant sur le carreau, sans
-connaissance, sa main treignant la chandelle
-teinte.</p>
-
-<p>Pragmater, malgr ses ides voltairiennes, eut
-beaucoup de peine s'expliquer la vision trange
-qu'il venait d'avoir; sa physionomie en tait toute
-trouble. Cependant le doute ne lui tait pas permis,
-il tait lui-mme son propre garant, il n'y
-avait pas de supercherie possible; aussi tomba-t-il
-dans une profonde rverie, et restait-il des heures
-entires sur sa chaise, dans l'attitude d'un homme
-singulirement perplexe.</p>
-
-<p>Vainement Tom, le brave matou, venait-il frotter
-sa moustache contre sa main pendante, et Berthe
-lui demandait-elle, du ton le plus engageant:</p>
-
-<p>&mdash;Pragmater, croyez-vous que la vendange sera
-bonne?</p>
-
-
-<h3>VI</h3>
-
-<p>On n'avait aucune nouvelle de mon oncle.</p>
-
-<p>Un matin Pragmater le vit raser, comme un oiseau,
-le sable de l'alle du jardin, sur le bord de
-laquelle ses soleils favoris penchaient mlancoliquement
-leurs disques d'or pleins de graines noires;
-avec sa main d'ombre, ou son ombre de main, il
-essayait de relever une des fleurs que le vent avait
-courbe, et tchait de rparer de son mieux la ngligence
-des vivants.</p>
-
-<p>Le ciel tait clair, un gai rayon d'automne illuminait
-le jardin; deux ou trois pigeons, poss sur
-le toit, se toilettaient au soleil; une bise nonchalante
-jouait avec quelques feuilles jaunes, et deux
-ou trois plumes blanches, tombes de l'aile des colombes,
-tournoyaient mollement dans la tide atmosphre.
-Ce n'tait gure la mise en scne d'une
-apparition, et un fantme un peu adroit ne se serait
-pas montr dans un lieu si positif et une heure
-aussi peu fantastique.</p>
-
-<p>Une plate-bande de soleils, un carr de choux,
-des oignons monts, du persil et de l'oseille, onze
-heures du matin, rien n'est moins allemand.</p>
-
-<p>Jacobus Pragmater fut convaincu, cette fois, qu'il
-n'y avait pas moyen de mettre l'apparition sur le
-dos d'un effet de lune et d'un jeu de lumire.</p>
-
-<p>Il entra dans la cuisine, tout ple et tout tremblant,
-et raconta Berthe ce qui venait de lui arriver.</p>
-
-<p>&mdash;Notre bon matre est mort, dit Berthe en sanglotant:
-mettons-nous genoux, et prions pour le
-repos de son me!</p>
-
-<p>Nous rcitmes ensemble les prires funbres.
-Tom, inquiet, rdait autour de notre groupe, en
-nous jetant avec ses prunelles vertes des regards
-intelligents et presque surhumains; il semblait nous
-demander le secret de notre douleur subite, et
-poussait, pour attirer l'attention sur lui, de petits
-miaulements plaintifs et suppliants.</p>
-
-<p>&mdash;Hlas! pauvre Tom, dit Berthe en lui flattant
-le dos de la main, tu ne te chaufferas plus, l'hiver,
-sur le genou de monsieur, dans la belle chambre
-rouge, et tu ne mangeras plus les ttes de poisson
-sur le coin de son assiette!</p>
-
-<p>Le grillon ne chantait que bien rarement. La
-maison semblait morte, le jour avait des teintes blafardes,
-et ne pntrait qu'avec peine les vitres jaunes,
-la poussire s'entassait dans les chambres inoccupes,
-les araignes jetaient sans faon leur toile
-d'un angle l'autre, et provoquaient inutilement le
-plumeau; l'ardoise du toit, autrefois d'un bleu si
-vif et si gai, prenait des teintes plombes, les murailles
-verdissaient comme des cadavres, les volets
-se djetaient, les portes ne joignaient plus; la cendre
-grise de l'abandon descendait fine et tamise sur
-tout cet intrieur nagure si riant et d'une si curieuse
-propret.</p>
-
-<p>La saison avanait; les collines frileuses avaient
-dj sur leurs paules les rousses fourrures de l'automne,
-de larges bancs de brouillard montaient du
-fond de la valle, et la bruine rayait de ses grles
-hachures un ciel couleur de plomb.</p>
-
-<p>Il fallait rester des journes entires la maison,
-car les prairies mouilles, les chemins dfoncs ne
-nous permettaient plus que rarement le plaisir de
-la promenade.</p>
-
-<p>Maria dprissait vue d'&oelig;il, et devenait d'une
-beaut trange; ses yeux s'agrandissaient et s'illuminaient
-de l'aurore de la vie cleste; le ciel prochain
-y rayonnait dj. Ils roulaient moelleusement
-sur leurs longues paupires comme deux globes
-d'argent bruni, avec des langueurs de clair de lune
-et des rayons d'un bleu velout que nul peintre ne
-saurait rendre: les couleurs de ses joues, concentres
-sur le haut des pommettes en petit nuage rose,
-ajoutaient encore l'clat divin de ces yeux surnaturels
-o se concentrait une vie prs de s'envoler;
-les anges du ciel semblaient regarder la terre par
-ces yeux-l.</p>
-
-<p>A l'exception de ces deux taches vermeilles, elle
-tait ple comme de la cire vierge; ses tempes et
-ses mains transparentes laissaient voir un dlicat
-lacis de veines azures; ses lvres dcolores s'exfoliaient
-en petites pellicules lamelleuses: elle tait
-poitrinaire.</p>
-
-<p>Comme j'avais l'ge d'entrer au collge, mes parents
-me firent revenir la ville, d'autant plus qu'ils
-avaient appris la mort de mon oncle, qui avait fait
-une chute de cheval dans un chemin difficile, et s'tait
-fendu la tte.</p>
-
-<p>Un testament trouv dans sa poche instituait Berthe
-et Pragmater ses uniques hritiers, l'exception
-de sa bibliothque, qui devait me revenir, et d'une
-bague en diamants de sa mre, destine Maria.</p>
-
-<p>Mes adieux Maria furent des plus tristes; nous
-sentions que nous ne nous reverrions plus. Elle
-m'embrassa sur le seuil de la porte, et me dit
-l'oreille:</p>
-
-<p>&mdash;C'est ce vilain Pragmater qui est cause de tout;
-il a voulu tuer le grillon. Nous nous reverrons chez
-le bon Dieu. Voil une petite croix en perles de couleur
-que j'ai faite pour toi; garde-la toujours.</p>
-
-<p>Un mois aprs, Maria s'teignit. Le grillon ne
-chanta plus dater de ce jour-l: l'me de la maison
-s'en tait alle. Berthe et Pragmater ne lui
-survcurent pas longtemps; Tom mourut, bientt
-aprs, de langueur et d'ennui.</p>
-
-<p>J'ai toujours la croix de perles de Maria. Par une
-dlicatesse charmante dont je ne me suis aperu
-que plus tard, elle avait mis quelques-uns de ses
-beaux cheveux blonds pour enfiler les grains de
-verre qui la composent; chaste amour enfantin si
-pur, qu'il pouvait confier son secret une croix!</p>
-
-
-<h3>VII</h3>
-
-<p>Ces scnes de ma premire enfance m'ont fait une
-impression qui ne s'est pas efface; j'ai encore au
-plus haut degr le sentiment du foyer et des volupts
-domestiques.</p>
-
-<p>Comme celle du grillon, ma vie s'est coule,
-prs de l'tre, regarder les tisons flamber. Mon
-ciel a t le manteau de la chemine; mon horizon,
-la plaque noire de suie et blanche de fume; un
-espace de quatre pieds o il faisait moins froid
-qu'ailleurs, mon univers.</p>
-
-<p>J'ai pass de longues annes avec la pelle et la
-pincette; leurs ttes de cuivre ont acquis sous mes
-mains un clat pareil celui de l'or, si bien que
-j'en suis venu les considrer comme une partie
-intgrante de mon tre. La pomme de mes chenets
-a t use par mes pieds, et la semelle de mes pantoufles
-s'est couverte d'un vernis mtallique dans
-ses frquents rapports avec elle. Tous les effets de
-lumire, tous les jeux de la flamme, je les sais par
-c&oelig;ur; tous les difices fantastiques que produit
-l'croulement d'une bche ou le dplacement d'un
-tison, je pourrais les dessiner sans les voir.</p>
-
-<p>Je ne suis jamais sorti de ce microcosme.</p>
-
-<p>Aussi, je suis de premire force pour tout ce qui
-regarde l'intrieur de la chemine; aucun pote,
-aucun peintre n'est capable d'en tracer un tableau
-plus exact et plus complet. J'ai pntr tout ce
-que le foyer a d'intime et de mystrieux, je puis le
-dire sans orgueil, car c'est l'tude de toute mon
-existence.</p>
-
-<p>Pour cela, je suis rest tranger aux passions de
-l'homme, je n'ai vu du monde que ce qu'on en pouvait
-voir par la fentre. Je me suis repli en moi;
-cependant j'ai vcu heureux, sans regret d'hier, sans
-dsir de demain. Mes heures tombent une une dans
-l'ternit, comme des plumes d'oiseau au fond d'un
-puits, doucement, doucement; et si l'horloge de
-bois, place l'angle de la muraille, ne m'avertissait
-de leur chute avec sa voix criarde et raille
-comme celle d'une vieille femme, certes je ne m'en
-apercevrais pas.</p>
-
-<p>Quelquefois seulement, au mois de juin, par un
-de ces jours chauds et clairs o le ciel est bleu
-comme la prunelle d'une Anglaise, o le soleil caresse
-d'un baiser d'or les faades sales et noires des
-maisons de la ville; lorsque chacun se retire au plus
-profond de son appartement, abat ses jalousies,
-ferme ses rideaux, et reste tendu sur sa molle ottomane,
-le front perl de gouttes de sueur, je me hasarde
- sortir.</p>
-
-<p>Je m'en vais me promener, habill comme mon
-ordinaire, c'est--dire en drap, gant, cravat et
-boutonn jusqu'au cou.</p>
-
-<p>Je prends alors dans la rue le ct o il n'y a pas
-d'ombre, et je marche les mains dans mes poches,
-le chapeau sur l'oreille et pench comme la tour de
-Pise, les yeux demi ferms, mes lvres comprimant
-avec force une cigarette dont la blonde fume
-se roule, autour de ma tte, en manire de turban;
-tout droit devant moi, sans savoir o; insoucieux
-de l'heure ou de toute autre pense que celle du prsent;
-dans un tat parfait de quitude morale et
-physique.</p>
-
-<p>Ainsi je vais&hellip; vivant pour vivre, ni plus ni moins
-qu'un dogue qui se vautre dans la poussire, ou que
-ce bambin qui fait des ronds sur le sable.</p>
-
-<p>Lorsque mes pieds m'ont port longtemps, et que
-je suis las, alors je m'assois au bord du chemin, le
-dos appuy contre un tronc d'arbre, et je laisse flotter
-mes regards droite, gauche, tantt au ciel,
-tantt sur la terre.</p>
-
-<p>Je demeure l des demi-journes, ne faisant aucun
-mouvement, les jambes croises, les bras pendants,
-le menton dans la poitrine, ayant l'air d'une
-idole chinoise ou indienne, oublie dans le chemin
-par un bonze ou un bramine.</p>
-
-<p>Pourtant, n'allez pas croire que le temps ainsi
-pass soit du temps perdu. Cette mort apparente est
-ma vie.</p>
-
-<p>Cette solitude et cette inaction, insupportables
-pour tout autre, sont pour moi une source de volupts
-indfinissables.</p>
-
-<p>Mon me ne s'parpille pas au dehors, mes ides
-ne s'en vont pas l'aventure parmi les choses du
-monde, sautant d'un objet un autre; toute ma
-puissance d'animation, toute ma force intellectuelle
-se concentrent en moi; je fais des vers, excellente
-occupation d'oisif, ou je pense la petite Maria, qui
-avait des taches roses sur les joues.</p>
-
-<p class="ind">1839.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">LE GARDE NATIONAL RFRACTAIRE</h2>
-
-
-<p>Le garde national rfractaire est un homme de
-bon sens, cosmopolite par got, qui se soucie peu
-d'tre national, et encore moins garde; il aime
-mieux tre rfractaire.</p>
-
-<p>Les baonnettes intelligentes le sduisent mdiocrement;
-car il trouve qu'il ne faut pas une grande
-intelligence pour planter un morceau de fer dans le
-ventre de n'importe qui.</p>
-
-<p>Le soldat citoyen lui parat une invention assez
-pauvre; c'est bien assez d'tre l'un sans tre l'autre.</p>
-
-<p>L'picier ent sur le Tamerlan, ou, si vous aimez
-mieux, le Tamerlan ent sur l'picier n'a pas le don
-de le ravir.</p>
-
-<p>Le rfractaire allgue que c'est une mauvaise manire
-de garder sa maison que de s'en aller dans un
-quartier fort loign, pour donner toute facilit aux
-amants et aux voleurs, en faveur de qui la milice
-urbaine a t certainement invente; il dit aussi
-que ce n'est pas la peine de payer quatre cent mille
-fainants, qui n'ont d'autre occupation que de regarder
-sur les boulevards les confrres de Bilboquet,
-et de courtiser les bonnes d'enfants dans les jardins
-publics, si l'on doit faire leur besogne soi-mme.</p>
-
-<p>Il prtend que jamais on ne lui a envoy de tourlourous
-pour crire son feuilleton, et qu'alors il ne
-doit pas faire la faction des susdits tourlourous.</p>
-
-<p>Nous ne voyons pas trop ce que l'on pourrait rpondre
- ce raisonnement.</p>
-
-<p>Un autre motif qu'il donne, et qui est assez plausible,
-c'est que, s'il avait les trois cents francs qu'il
-faut pour s'quiper, il s'empresserait d'acheter un
-habit noir pour remplacer le sien, dont les coutures
-blanchissent, dont les boutons s'raillent. Il se procurerait
-des bottes srieuses, car les siennes rient
-aux clats, et <i>rien n'est plus sot qu'un sot rire</i>, s'il
-faut en croire le proverbe grec; il commanderait
-aussi un pantalon son tailleur, afin de restaurer
-un peu son lgance, qui priclite visiblement.</p>
-
-<p>Ensuite, il lui rpugne de paratre dguis dans
-les rues en dehors des jours de carnaval, surtout
-quand le dguisement consiste en un bonnet de sauvage,
-un habit indigo, relev d'agrments sang de
-b&oelig;uf, cartel de buffleteries badigeonnes au blanc
-d'Espagne, avec une giberne qui vous bat l'oppos
-du devant, un briquet et une baonnette, gigantesques
-breloques places l'envers, qui vous tambourinent
-odieusement sur les mollets, ou sur les
-tibias, si vous n'avez pas de mollets.</p>
-
-<p>Mais, hlas! tout n'est pas rose dans le mtier de
-rfractaire; au contraire!</p>
-
-<p>Autant vaudrait tre caniche d'aveugle, femme
-galante, cheval de fiacre, servante de vieille fille, acteur
- la banlieue, souffleur au Cirque-Olympique
-pendant les reprsentations de Carter, culotteur de
-pipes, retourneur d'invalides, promeneur de chiens
-convalescents, journaliste mme, si la pudeur permet
-de s'exprimer ainsi!</p>
-
-<p>Le voleur la tire, le rinceur de cambriole, ceux
-qui font la grande soulasse sur les trimards, mnent
-une vie charmante en comparaison.</p>
-
-<p>Le rfractaire, qui avait pris son logement sous
-le nom d'une femme ou d'une personne partie pour
-Tombouctou, au risque de voir son prte-nom, femelle
-ou mle, lui drober son acajou, a t dnonc
-par un ami de c&oelig;ur qui mriterait de s'appeler Goulatromba,
-comme celui du bohme Zafari, dans la
-pice de <i>Ruy Blas</i>, ou par son propritaire, avec lequel
-il s'est querell sous prtexte de terme ne pas
-payer, ou de rparations faire.</p>
-
-<p>En vain il s'est intitul madame Durand, mademoiselle
-Zinzoline, ou mme madame Mitoufflet; en
-vain il a essay d'entrer dans la peau des septuagnaires
-les plus notoires; en vain il a tch de s'escamoter,
-de s'annihiler, de se supprimer, de se rayer
-du nombre des vivants, de devenir une ombre impalpable;
-le conseil de recensement a les yeux ouverts
-sur lui, il le connat, sait son nom vritable,
-ses prnoms et son tat. Rien n'a servi.</p>
-
-<p>Pourtant ce malheureux ne recevait ses lettres
-que par une main tierce, quatre jours aprs les rendez-vous
-ou les invitations qu'elles indiquaient; il
-lisait les journaux de la semaine passe; il sortait
-avant le jour et ne rentrait qu' la nuit tombante
-pour ne pas tre connu dans son quartier, et ne pas
-faire natre quelque droguiste, assis sur le pas de
-sa porte entre une caisse de pruneaux et un tonneau
-de jus de rglisse, cette ide sournoise et dangereuse:</p>
-
-<p>&mdash;Mais ce monsieur n'est pas de notre compagnie?</p>
-
-<p>Avant cette terrible dnonciation, le rfractaire
-n'existait qu' l'tat d'utopie, de rve, de fiction,
-ou plutt il n'existait pas, ce qui vaut bien mieux;
-il tait parvenu se faire un petit nant trs-confortable,
-dans lequel il vivait comme un rat dans
-un fromage. Tout ce bonheur n'est plus; il est
-constat maintenant et prouv aussi clairement
-qu'une rgle d'arithmtique, il est forc d'tre lui-mme.</p>
-
-<p>A dater de ce jour, il tombe chez son portier,
-qui a beau prtendre ne pas le connatre, une
-neige de papiers plus ou moins incongrus (la comparaison
-serait plus juste si les papiers taient propres),
-tels que billets de garde, citations au conseil
-de discipline, condamnations <i>en</i> vingt-quatre
-heures de prison, et autres balivernes en franais
-civique.</p>
-
-<p>Ces papiers alimentent pendant longtemps le cabinet
-intime du rfractaire, ou lui servent allumer
-sa pipe quand il fume; il fume toujours. Les
-vingt-quatre heures se changent en quarante-huit
-heures. Les soixante-douze heures ne vont pas tarder
- paratre.</p>
-
-<p>Pour ne pas tre pris, le rfractaire laisse pousser
-ses cheveux s'il les avait courts, les coupe s'il
-les avait longs; met un faux nez de cire vierge
-comme Edmond du Cirque-Olympique, quand il
-jouait l'empereur; se colle des favoris postiches et
-se grime en sexagnaire pour drober son signalement
-aux mouchards, aux argousins et aux gardes
-municipaux.</p>
-
-<p>Comme il sait que le renard est bientt pris s'il
-n'a qu'un terrier, il en a cinq: trois la ville et
-deux la campagne; un cabriolet de rgie stationne
-perptuellement la porte de derrire du logement
-qu'il habite ce jour-l; car, l'exemple de
-Cromwell, il ne couche jamais deux fois dans la
-mme chambre, et, comme les chats, ne dort jamais
-que d'un &oelig;il.</p>
-
-<p>La nuit, il a des cauchemars affreux; la patte de
-crabe d'un mouchard lui serre la gorge et l'touffe,
-il voit les spectres de Dubois, de Ripon, de Duminil,
-de Werther, dguiss en hommes et vtus d'effroyables
-redingotes vertes; ils agitent de fulgurantes
-condamnations soixante-douze heures, et ricanent
-affreusement en montrant leurs crocs et leurs dfenses
-de sanglier. Des portes doubles de fer se
-referment sur lui; il entend grincer des verrous,
-glapir des gonds mal graisss; des geliers avec des
-bonnets de peau d'ours, comme ceux des mlodrames,
-tranent des paquets de chanes et de ferrailles;
-il descend des escaliers, parcourt des corridors
-sans fin, dont les rougetres reflets clairent
-la profondeur; ces corridors deviennent de plus en
-plus troits, les murailles se rapprochent, les votes
-se baissent, les planchers s'lvent; il se trouve pris
-dans un entonnoir de pierre, incapable de faire un
-mouvement, enchss comme une pomme dans un
-ruisseau gel; aprs des efforts inous, il parvient
-jeter de ct sa couverture et s'veille.</p>
-
-<p>O ciel! il est dj quatre heures et demie, un
-ple rayon du jour pntre travers les ctes des
-persiennes, toujours fermes pour faire croire
-une absence; le soleil va se lever, et avec lui le
-garde municipal.</p>
-
-<p>Le rfractaire se prcipite bas du lit, chausse
- la hte des bottes non cires, un habit peu bross,
-un pantalon crott de la veille, et, sans s'tre ni
-lav, ni peign, ni ras, se glisse dans la rue en
-longeant les maisons, comme une hirondelle qui
-veut prendre des mouches.</p>
-
-<p>La lueur bleue du matin lutte pniblement avec
-les jaunes clarts des rverbres qui grsillent dans
-le brouillard; la ville dort encore d'un profond sommeil;
- peine si les laitires, entoures d'amphores
-de fer-blanc, commencent dboucher au coin des
-rues avec leurs petites charrettes; il n'y a que les
-rogomistes dont les boutiques soient ouvertes; les
-vidangeurs y boivent le <i>blanc</i> du matin. Le rfractaire,
-malgr son got pour les parfums, est bien
-forc, transi de froid et las de battre l'antiffe (c'est
-le terme), d'entrer aussi chez le rogomiste, et, sous
-peine d'tre assomm, il se voit oblig de trinquer
-avec ces messieurs.</p>
-
-<p>Enfin, un cabriolet parat! le rfractaire le hle,
-et il part pour la cachette campagnarde; il n'a pas
-encore t pris! Werther arrive et trouve l'oiseau
-dnich.</p>
-
-<p>Ordinairement, le rfractaire est un homme de
-construction athltique, qui broierait d'un coup de
-poing l'Hercule de marbre des Tuileries; il a cinq
-pieds et demi de haut, six de tour, et porte cinquante
-livres bras tendu; ce qui fait qu'il n'a pas
-besoin, pour se rassurer sur son aptitude physique,
-de jouer au militaire comme les petits bourgeois
-rachitiques et bossus, qui n'ont pas d'autre moyen
-de prouver leur femme qu'ils sont trs-forts et
-trs-redoutables. Sa prtention est d'tre malade;
-au besoin, il vous soutiendrait qu'il est mort et dj
-<i>trs-avanc</i>, sentez-le.</p>
-
-<p>Il faut le voir devant le conseil de rvision; il se
-fait apporter en brancard; quatre estafiers le soutiennent
-sous les bras; avant de partir, il a fait son
-testament; il va passer tout l'heure, et retourner
-aux cieux, d'o il n'aurait pas d descendre; il s'est
-fard avec du bleu de billard et du karis l'indienne;
-il a la fivre jaune ou le cholra bleu de ciel, un
-cholra des plus asiatiques. Sauvez-vous, ces maladies
-sont contagieuses!</p>
-
-<p>Le chirurgien de la lgion, qui est le vrai mdecin
-Tant-Mieux de la fable, et ne croit aucune
-maladie, l'envoie se dbarbouiller, et le dclare apte
-au service.</p>
-
-<p>Le rfractaire, battu sur ce point, s'avoue timidement
-phthisique au troisime degr; sa vaste poitrine,
-o les soufflets d'une forge joueraient l'aise, lui
-inspire cette prtention qui heureusement ne fut jamais
-plus mal fonde; la phthisie ne russit pas mieux
-que le cholra-morbus, et la fivre jaune. Alors, le
-rfractaire dsespr, accul dans ses derniers retranchements,
-comme le sanglier de Calydon, prtend
-tre atteint d'une endocardite trs-perfectionne.</p>
-
-<p>L'endocardite est la dernire maladie invente
-par les mdecins la mode; elle consiste dans un
-certain paississement de la membrane interne du
-c&oelig;ur, qui n'est pas des plus aiss constater; les
-symptmes en sont trs-agrables: vous n'aviez
-pas l'endocardite, vous tiez maigre, jaune, mal
-portant; ds que vous en tes atteint, votre figure
-se remplit, se colore; vous avez l'&oelig;il d'un clat admirable,
-l'embonpoint satine votre peau, vos bras
-se dveloppent, vous devenez ce que les portires
-appellent un bel homme.</p>
-
-<p>Le chirurgien, tonn d'une si belle maladie, dclare
-que l'endocardite existe en effet, mais que
-l'endocardite est plus propre que toute autre au service
-de la garde nationale.</p>
-
-<p>Le rfractaire se retire aprs avoir grommel
-quelque injure contre les membres du conseil de
-rvision, qui sont de vnrables marchands de suif,
-d'augustes menuisiers, de magnanimes fabricants
-de bas de filoselle et de petits avocats chafouins,
-l'&oelig;il vairon, au teint bilieux, qui dbitent de grands
-rquisitoires et s'exercent demander des ttes en
-mouchant la chandelle avec leurs doigts.</p>
-
-<p>C'est alors que commence une effroyable perscution;
-l'orgueil des charcutiers, bless au vif, se
-soulage par des poursuites furibondes. Jamais assassin,
-jamais voleur, jamais accus politique ne fut
-traqu aussi rudement.</p>
-
-<p>Lorsque ses terriers sont vents, l'infortun n'a
-d'autre ressource que d'avoir quelques bonnes fortunes.
-C'est l le plus triste: il dploie ses grces
-les plus exquises; il est adorable, il est charmant,
-et fait si bien qu'on oublie de le renvoyer; voil un
-gte de plus.</p>
-
-<p>Mais les municipaux connaissent les affaires de
-c&oelig;ur: Werther parat; mieux vaudrait l'amant ou
-le mari mme, un pistolet dans chaque main.</p>
-
-<p>&mdash;Monsieur, je viens pour vous arrter.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! trs-bien; dployez votre commissaire et
-son charpe: je ne suis pas assez li avec vous pour
-ne pas faire de crmonie.</p>
-
-<p>Werther n'a pas de commissaire sur lui, et va
-chercher le plus voisin.</p>
-
-<p>Pendant qu'il essaye d'veiller l'auguste fonctionnaire,
-le rfractaire, vtu d'un simple pantalon, se
-jette dans une voiture et se sauve chez des parents
-qu'il a dans une banlieue quelconque; ses habits
-ne lui parviennent que deux jours aprs; pendant
-tout ce temps, il est rest roul dans une couverture,
-l'habit de son parent tant beaucoup trop
-troit pour lui.</p>
-
-<p>Cette vive alerte le fait redoubler de surveillance;
-la consigne des portiers est plus svre que jamais:
-il faut, pour parvenir jusqu' lui, un mot d'ordre,
-une manire cabalistique de sonner; les gens les
-plus connus deviennent suspects au cerbre, qui
-ne laisse passer personne; votre pre est renvoy
-comme mouchard; votre meilleur ami, comme garde
-municipal.</p>
-
-<p>Quelques jours aprs, le rfractaire reoit des
-lettres dans ce genre:</p>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Mon chri,</p>
-
-<p>Je suis venue l'autre jour pour te voir et passer
-une partie de la journe avec toi; nous aurions t
-dner ensemble, et ensuite au spectacle; j'tais libre
-jusqu' demain&hellip;; jusqu' demain! pleure de rage
-en y songeant.</p>
-
-<p>Mais ton portier n'a pas voulu me laisser monter:
-il a prtendu que tu n'y tais pas, et que,
-d'ailleurs, je devais tre un gendarme dguis.</p>
-
-<p>Que veut dire cette folie? Ah! si tu me trompais,
-je saurais me venger.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Alida</span>.</p>
-</blockquote>
-
-<blockquote>
-<p class="ind">Mon vieux,</p>
-
-<p>Ah ! quel diable de portier as-tu donc?</p>
-
-<p>Hier, je suis venu pour te rapporter les cinq
-cents livres que je te devais, il m'a reu comme
-plusieurs chiens dans un jeu de quilles: il m'a dit
-qu'on ne te connaissait pas dans la maison.</p>
-
-<p>J'ai vu qu'il me prenait pour un crancier, alors
-j'ai exhib le bienheureux sac, et je lui ai montr
-que j'tais prcisment le contraire d'un tailleur;
-mais il m'a rpondu qu'il connaissait ces frimes-l,
-et qu'il tait un vieux dur--cuire, ayant servi sous
-Napolon.</p>
-
-<p>J'ai insist, et j'ai vu le moment o il allait me
-casser son balai sur la tte.</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">Maxime de Boisgontier</span>.</p>
-</blockquote>
-
-<p>Ce n'est pas tout.</p>
-
-<p>La tte du malheureux rfractaire est mise prix.
-Le mouchard qui l'arrtera aura une prime de vingt
-francs (cinq francs de moins que pour un loup,
-cinq de plus que pour un noy), car il faut que le
-crime de lse-picerie soit puni.</p>
-
-<p>M. Crapouillet a dclar que, si le dlinquant ne
-montait pas sa garde, il vendrait son uniforme et
-enverrait la garde nationale tous les diables. M. Pitois,
-M. Jabulot et M. Gavet sont du mme avis.</p>
-
-<p>Des argousins font pied de grue toutes ses
-portes, de faon qu'il est prisonnier dans la rue, et
-ne peut plus rentrer dans aucun de ses domiciles.</p>
-
-<p>Le rfractaire passe alors l'tat de vagabond:
-il se promne toute la journe sur les boulevards
-extrieurs, couche dans les fosss ou sur les arbres;
-il ne demeure plus, il perche. S'il avait toujours
-cinq sous, il reprsenterait le Juif errant au naturel;
-sa barbe longue ajoute l'illusion, sa mine
-hve, son manteau frang de crotte ne la dtruisent
-pas; aussi, les gendarmes qui passent lui trouvent
-l'air suspect et le souponnent fort d'tre quelque
-galrien chapp du bagne.</p>
-
-<p>L'inquitude visible avec laquelle le rfractaire
-suit leurs mouvements ne leur laisse aucun doute,
-car le rfractaire est comme Bertrand, <i>il n'est pas
-matre de a</i>. Ils fondent sur lui la pointe haute, en
-lui criant d'une voix plus clatante que le clairon
-du jugement dernier:</p>
-
-<p>&mdash;Brigand, rends-toi, ou tu es mort!</p>
-
-<p>Il se rend.</p>
-
-<p>&mdash;Tes papiers, tes passe-ports, ton livret, forat
-libr!</p>
-
-<p>&mdash;Je n'ai ni passe-ports ni livret; je me promne.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! est-ce qu'on se promne avec une
-figure comme a? Tu fais semblant de te promener,
-mauvais rpublicain! Je suis sr que tu es marqu.
-Qu'avons-nous fait? avons-nous tu notre mre ou
-forc la caisse papa? avons-nous fait suer le chne
-et couler le raisin?&hellip;</p>
-
-<p>Et autres gentillesses de gendarme forat.</p>
-
-<p>Le pauvre diable se dfend de son mieux; il dcline
-ses nom, prnoms, qualit.</p>
-
-<p>&mdash;Suis-nous chez le brigadier, et marche droit,
-Papavoine, ou nous te mettrons les poucettes.</p>
-
-<p>Il suit les deux gendarmes cheval, allongeant
-le pas tant qu'il peut; il sait que le fort de la gendarmerie
-n'est pas le raisonnement.</p>
-
-<p>Les gamins s'attroupent; les femmes se montrent
-sur le pas des portes avec leurs marmots au bras.</p>
-
-<p>&mdash;A-t-il l'air froce!</p>
-
-<p>&mdash;Il doit avoir tu bien du monde. O le gueux!
- le sclrat!</p>
-
-<p>&mdash;C'te balle! oh! c'te taule!</p>
-
-<p>&mdash;J'espre bien qu'on lui coupera la tronche,
-celui-l.</p>
-
-<p>&mdash;Je parie que je l'attrape la sorbonne avec un
-trognon de chou.</p>
-
-<p>Le parieur gagne: le rfractaire, furieux, veut
-s'lancer sur le moutard pour lui appliquer une
-solide correction; mais les gendarmes le retiennent.</p>
-
-<p>Au bout d'une lieue, on arrive enfin chez le brigadier,
-qui trouve le cas grave et renvoie le prvenu
-devant le commissaire. Le commissaire demeure justement
-une lieue plus loin, et c'est encore un demi-myriamtre
- faire au derrire d'un cheval: c'est agrable.</p>
-
-<p>Heureusement, le commissaire est un homme de
-bon sens, ou peu prs; le prisonnier se rclame
-de personnes connues, et le commissaire le fait
-mettre en libert, non sans lui avoir dbit un petit
-discours paternel sur les hautes vertus de l'ordre
-de choses et l'excellence du gouvernement actuel,
- qui rien n'chappe, et qui fait arrter mme les
-innocents, de peur de manquer les coupables.</p>
-
-<p>Le rfractaire, parfaitement difi, se retire, et,
-dcid braver tout, rentre effrontment chez lui,
-o il vit dans le plus profond repos pendant une
-semaine; car les argousins ne peuvent se figurer
-qu'un homme qui a dix-huit jours de prison puisse
-ne pas tre en fuite, et le cherchent dans les quartiers
-les plus loigns.</p>
-
-<p>Cependant, chaque coup de sonnette lui cause un
-soubresaut nerveux et le fait plonger dans une armoire,
-o il entre en trois morceaux.</p>
-
-<p>A la fin, les argousins se ravisent et reviennent
-se mettre de planton sa porte.</p>
-
-<p>Un beau matin, en sortant de chez lui, il sent la
-patte d'un garde municipal lui tomber sur le collet
-comme une massue; il entend tonner son oreille
-cette phrase formidable:</p>
-
-<p>&mdash;Au nom du roi et de la loi, je vous arrte!</p>
-
-<p>Quatre argousins, munis de gourdins monstrueux,
-se tiennent distance; la rsistance est impossible;
-le commissaire est l, tout auprs dans un fiacre,
-avec son charpe et sa commission, rien n'y manque.</p>
-
-<p>Le rfractaire est pris. Il a fallu pour cela un an
-de poursuites, et cinq mouchards qui auraient beaucoup
-mieux fait d'appliquer leur intelligence prendre
-des voleurs et des assassins.</p>
-
-<p>Cette rsistance a cot au rfractaire:</p>
-
-<p>Deux cents heures de cabriolet, ci 400 francs,
-sans compter les pourboires; deux logements la
-campagne de 300 francs chacun, ci 600 francs; trois
-appartements en ville, ensemble 2,000 francs; pourboires
-donns la contre-police du rfractaire,
-100 francs; la perte d'un ami qui devait 500 francs,
-ci 500 francs; la perte de mademoiselle Alida,
-qui ne peut s'valuer que moralement; la perte de
-cent journes de travail, valant 2,000 francs au
-moins; achats de faux nez, moustaches et favoris
-postiches et autres dguisements, 150 francs; affaires
-manques, billets protests pendant des absences,
-1,000 francs. Total: 6,750 francs.</p>
-
-<p>Sans compter les rhumes de cerveau, les fluxions
-et autres incommodits attrapes dans les fuites
-nocturnes et matinales, et les brusques passages
-d'un lieu chaud dans un lieu froid.</p>
-
-<p>Pendant un an, le rfractaire a connu les angoisses
-des voleurs et men la vie errante des proscrits,
-la plus atroce vie que l'on puisse imaginer, le tout pour
-aboutir ce Spielberg du quai d'Austerlitz, que l'on
-nomme Maison d'arrt de la Garde Nationale, et plus
-familirement, Bazancourt, ou l'Htel des Haricots.</p>
-
-<p>Peintres, artistes, sachez-lui gr de ce magnifique
-enttement ne pas porter un costume ridicule de
-forme, et dont les couleurs sont d'une fausset rvoltante;
-car c'est pour cela mme qu'il ne veut pas
-tre garde national.</p>
-
-<p class="ind">1839.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">DEUX ACTEURS POUR UN ROLE</h2>
-
-<p class="c small">CONTE</p>
-
-
-<h3>I<br />
-UN RENDEZ-VOUS AU JARDIN IMPRIAL</h3>
-
-<p>On touchait aux derniers jours de novembre: le
-Jardin imprial de Vienne tait dsert, une bise aigu
-faisait tourbillonner les feuilles couleur de safran
-et grilles par les premiers froids; les rosiers
-des parterres, tourments et rompus par le vent,
-laissaient traner leurs branchages dans la boue.
-Cependant la grande alle, grce au sable qui la recouvre,
-tait sche et praticable. Quoique dvast
-par les approches de l'hiver, le Jardin imprial ne
-manquait pas d'un certain charme mlancolique. La
-longue alle prolongeait fort loin ses arcades rousses,
-laissant deviner confusment son extrmit
-un horizon de collines dj noyes dans les vapeurs
-bleutres et le brouillard du soir; au del, la vue
-s'tendait sur le Prater et le Danube: c'tait une
-promenade faite souhait pour un pote.</p>
-
-<p>Un jeune homme arpentait cette alle avec des signes
-visibles d'impatience; son costume, d'une lgance
-un peu thtrale, consistait en une redingote
-de velours noir brandebourgs d'or borde de fourrure,
-un pantalon de tricot gris, des bottes molles
-glands montant jusqu' mi-jambes. Il pouvait avoir
-de vingt-sept vingt-huit ans; ses traits ples et rguliers
-taient pleins de finesse, et l'ironie se blottissait
-dans les plis de ses yeux et les coins de sa
-bouche; l'Universit, dont il paraissait rcemment
-sorti, car il portait encore la casquette feuilles de
-chne des tudiants, il devait avoir donn beaucoup
-de fil retordre aux <i>philistins</i> et brill au premier
-rang des <i>burschen</i> et des <i>renards</i>.</p>
-
-<p>Le trs-court espace dans lequel il circonscrivait
-sa promenade montrait qu'il attendait quelqu'un ou
-plutt quelqu'une, car le Jardin imprial de Vienne,
-au mois de novembre, n'est gure propice aux rendez-vous
-d'affaires.</p>
-
-<p>En effet, une jeune fille ne tarda pas paratre au
-bout de l'alle: une coiffe de soie noire couvrait ses
-riches cheveux blonds, dont l'humidit du soir avait
-lgrement dfris les longues boucles; son teint,
-ordinairement d'une blancheur de cire vierge, avait
-pris sous les morsures du froid des nuances de roses
-de Bengale. Groupe et pelotonne comme elle tait
-dans sa mante garnie de martre, elle ressemblait
-ravir la statuette de <i>la Frileuse</i>; un barbet noir
-l'accompagnait, chaperon commode, sur l'indulgence
-et la discrtion duquel on pouvait compter.</p>
-
-<p>&mdash;Figurez-vous, Henrich, dit la jolie Viennoise en
-prenant le bras du jeune homme, qu'il y a plus d'une
-heure que je suis habille et prte sortir, et ma
-tante n'en finissait pas avec ses sermons sur les dangers
-de la valse, et les recettes pour les gteaux de
-Nol et les carpes au bleu. Je suis sortie sous le prtexte
-d'acheter des brodequins gris dont je n'ai nul
-besoin. C'est pourtant pour vous, Henrich, que je
-fais tous ces petits mensonges dont je me repens et
-que je recommence toujours; aussi quelle ide avez-vous
-eue de vous livrer au thtre; c'tait bien la
-peine d'tudier si longtemps la thologie Heidelberg!
-Mes parents vous aimaient et nous serions
-maris aujourd'hui. Au lieu de nous voir la drobe
-sous les arbres chauves du Jardin imprial,
-nous serions assis cte cte prs d'un beau pole
-de Saxe, dans un parloir bien clos, causant de l'avenir
-de nos enfants: ne serait-ce pas, Henrich, un
-sort bien heureux?</p>
-
-<p>&mdash;Oui, Katy, bien heureux, rpondit le jeune
-homme en pressant sous le satin et les fourrures le
-bras potel de la jolie Viennoise; mais, que veux-tu!
-c'est un ascendant invincible; le thtre m'attire;
-j'en rve le jour, j'y pense la nuit; je sens le dsir
-de vivre dans la cration des potes, il me semble
-que j'ai vingt existences. Chaque rle que je joue
-me fait une vie nouvelle; toutes ces passions que
-j'exprime, je les prouve; je suis Hamlet, Othello,
-Charles Moor: quand on est tout cela, on ne peut
-que difficilement se rsigner l'humble condition de
-pasteur de village.</p>
-
-<p>&mdash;C'est fort beau; mais vous savez bien que mes parents
-ne voudront jamais d'un comdien pour gendre.</p>
-
-<p>&mdash;Non, certes, d'un comdien obscur, pauvre artiste
-ambulant, jouet des directeurs et du public;
-mais d'un grand comdien couvert de gloire et d'applaudissements,
-plus pay qu'un ministre, si difficiles
-qu'ils soient, ils en voudront bien. Quand je
-viendrai vous demander dans une belle calche jaune
-dont le vernis pourra servir de miroir aux voisins
-tonns et qu'un grand laquais galonn m'abattra le
-marchepied, croyez-vous, Katy, qu'ils me refuseront?</p>
-
-<p>&mdash;Je ne le crois pas&hellip; Mais qui dit, Henrich, que
-vous en arriverez jamais l?&hellip; Vous avez du talent;
-mais le talent ne suffit pas, il faut encore beaucoup
-de bonheur. Quand vous serez ce grand comdien
-dont vous parlez, le plus beau temps de notre jeunesse
-sera pass, et alors voudrez-vous toujours
-pouser la vieille Katy, ayant votre disposition les
-amours de toutes ces princesses de thtre si joyeuses
-et si pares?</p>
-
-<p>&mdash;Cet avenir, rpondit Henrich, est plus prochain
-que vous ne croyez; j'ai un engagement avantageux
-au thtre de la Porte de Carinthie, et le
-directeur a t si content de la manire dont je me
-suis acquitt de mon dernier rle, qu'il m'a accord
-une gratification de deux mille thalers.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, reprit la jeune fille d'un air srieux, ce
-rle de dmon dans la pice nouvelle; je vous avoue,
-Henrich, que je n'aime pas voir un chrtien prendre
-le masque de l'ennemi du genre humain et prononcer
-des paroles blasphmatoires. L'autre jour, j'allai
-vous voir au thtre de Carinthie, et chaque instant
-je craignais qu'un vritable feu d'enfer ne
-sortt des trappes o vous vous engloutissiez dans
-un tourbillon d'esprit-de-vin. Je suis revenue chez
-moi toute trouble et j'ai fait des rves affreux.</p>
-
-<p>&mdash;Chimres que tout cela, ma bonne Katy; et
-d'ailleurs, c'est demain la dernire reprsentation,
-et je ne mettrai plus le costume noir et rouge qui te
-dplat tant.</p>
-
-<p>&mdash;Tant mieux! car je ne sais quelles vagues inquitudes
-me travaillent l'esprit, et j'ai bien peur
-que ce rle, profitable votre gloire, ne le soit pas
- votre salut; j'ai peur aussi que vous ne preniez de
-mauvaises m&oelig;urs avec ces damns comdiens. Je
-suis sre que vous ne dites plus vos prires, et la
-petite croix que je vous avais donne, je parierais
-que vous l'avez perdue.</p>
-
-<p>Henrich se justifia en cartant les revers de son
-habit; la petite croix brillait toujours sur sa poitrine.</p>
-
-<p>Tout en devisant ainsi, les deux amants taient
-parvenus la rue du Thabor dans la Lopoldstadt,
-devant la boutique du cordonnier renomm pour la
-perfection de ses brodequins gris; aprs avoir caus
-quelques instants sur le seuil, Katy entra suivie de
-son barbet noir, non sans avoir livr ses jolis doigts
-effils au serrement de main d'Henrich.</p>
-
-<p>Henrich tcha de saisir encore quelques aspects
-de sa matresse, travers les souliers mignons et
-les gentils brodequins symtriquement rangs sur
-les tringles de cuivre de la devanture; mais le
-brouillard avait tam les carreaux de sa moite
-haleine, et il ne put dmler qu'une silhouette
-confuse; alors, prenant une hroque rsolution, il
-pirouetta sur ses talons et s'en alla d'un pas dlibr
-au <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span> de l'<i>Aigle deux ttes</i>.</p>
-
-
-<h3>II<br />
-LE <span lang="de" xml:lang="de">GASTHOF</span> DE L'AIGLE A DEUX TTES</h3>
-
-<p>Il y avait ce soir-l compagnie nombreuse au
-<span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span> de l'<i>Aigle deux ttes</i>; la socit tait la
-plus mlange du monde, et le caprice de Callot et
-celui de Goya, runis, n'auraient pu produire un plus
-bizarre amalgame de types caractristiques. L'<i>Aigle
- deux ttes</i> tait une de ces bienheureuses caves clbres
-par Hoffmann, dont les marches sont si uses,
-si onctueuses et si glissantes, qu'on ne peut poser le
-pied sur la premire sans se trouver tout de suite
-au fond, les coudes sur la table, la pipe la bouche,
-entre un pot de bire et une mesure de vin nouveau.</p>
-
-<p>A travers l'pais nuage de fume qui vous prenait
-d'abord la gorge et aux yeux, se dessinaient, au
-bout de quelques minutes, toute sorte de figures
-tranges.</p>
-
-<p>C'taient des Valaques avec leur cafetan et leur
-bonnet de peau d'Astrakan, des Serbes, des Hongrois
-aux longues moustaches noires, caparaonns
-de dolmans et de passementeries; des Bohmes au
-teint cuivr, au front troit, au profil busqu;
-d'honntes Allemands en redingote brandebourgs,
-des Tatars aux yeux retrousss la chinoise; toutes
-les populations imaginables. L'Orient y tait reprsent
-par un gros Turc accroupi dans un coin,
-qui fumait paisiblement du lataki dans une pipe
- tuyau de cerisier de Moldavie, avec un fourneau
-de terre rouge et un bout d'ambre jaune.</p>
-
-<p>Tout ce monde, accoud des tables, mangeait
-et buvait: la boisson se composait de bire forte et
-d'un mlange de vin rouge nouveau avec du vin
-blanc plus ancien; la nourriture, de tranches de
-veau froid, de jambon ou de ptisseries.</p>
-
-<p>Autour des tables tourbillonnait sans repos une
-de ces longues valses allemandes qui produisent
-sur les imaginations septentrionales le mme effet
-que le hatchich et l'opium sur les Orientaux; les
-couples passaient et repassaient avec rapidit; les
-femmes, presque vanouies de plaisir sur le bras
-de leur danseur, au bruit d'une valse de Lanner,
-balayaient de leurs jupes les nuages de fume de
-pipe et rafrachissaient le visage des buveurs. Au
-comptoir, des improvisateurs morlaques, accompagns
-d'un joueur de guzla, rcitaient une espce
-de complainte dramatique qui paraissait divertir
-beaucoup une douzaine de figures tranges,
-coiffes de tarbouchs et vtues de peau de mouton.</p>
-
-<p>Henrich se dirigea vers le fond de la cave et alla
-prendre place une table o taient dj assis trois
-ou quatre personnages de joyeuse mine et de belle
-humeur.</p>
-
-<p>&mdash;Tiens, c'est Henrich! s'cria le plus g de la
-bande; prenez garde vous, mes amis: <i lang="la" xml:lang="la">f&oelig;num habet
-in cornu</i>. Sais-tu que tu avais vraiment l'air
-diabolique l'autre soir: tu me faisais presque peur.
-Et comment s'imaginer qu'Henrich, qui boit de la
-bire comme nous et ne recule pas devant une
-tranche de jambon froid, vous prenne des airs si
-venimeux, si mchants et si sardoniques, et qu'il
-lui suffise d'un geste pour faire courir le frisson
-dans toute la salle?</p>
-
-<p>&mdash;Eh! pardieu! c'est pour cela qu'Henrich est
-un grand artiste, un sublime comdien. Il n'y a pas
-de gloire reprsenter un rle qui serait dans votre
-caractre; le triomphe, pour une coquette, est de
-jouer suprieurement les ingnues.</p>
-
-<p>Henrich s'assit modestement, se fit servir un
-grand verre de vin mlang, et la conversation continua
-sur le mme sujet. Ce n'tait de toutes parts
-qu'admiration et compliments.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! si le grand Wolfgang de G&oelig;the t'avait vu!
-disait l'un.</p>
-
-<p>&mdash;Montre-nous tes pieds, disait l'autre: je suis
-sr que tu as l'ergot fourchu.</p>
-
-<p>Les autres buveurs, attirs par ces exclamations,
-regardaient srieusement Henrich, tout heureux
-d'avoir l'occasion d'examiner de prs un homme
-si remarquable. Les jeunes gens qui avaient autrefois
-connu Henrich l'Universit, et dont ils savaient
- peine le nom, s'approchaient de lui en lui serrant
-la main cordialement, comme s'ils eussent t ses
-intimes amis. Les plus jolies valseuses lui dcochaient
-en passant le plus tendre regard de leurs
-yeux bleus et velouts.</p>
-
-<p>Seul, un homme assis la table voisine ne paraissait
-pas prendre part l'enthousiasme gnral;
-la tte renverse en arrire, il tambourinait distraitement,
-avec ses doigts, sur le fond de son chapeau,
-une marche militaire, et, de temps en temps,
-il poussait une espce de <i>humph!</i> singulirement
-dubitatif.</p>
-
-<p>L'aspect de cet homme tait des plus bizarres,
-quoiqu'il ft mis comme un honnte bourgeois de
-Vienne, jouissant d'une fortune raisonnable; ses
-yeux gris se nuanaient de teintes vertes et lanaient
-des lueurs phosphoriques comme celles des
-chats. Quand ses lvres ples et plates se desserraient,
-elles laissaient voir deux ranges de dents
-trs-blanches, trs-aigus et trs-spares, de l'aspect
-le plus cannibale et le plus froce; ses ongles
-longs, luisants et recourbs, prenaient de vagues
-apparences de griffes; mais cette physionomie n'apparaissait
-que par clairs rapides; sous l'&oelig;il qui le
-regardait fixement, sa figure reprenait bien vite
-l'apparence bourgeoise et dbonnaire d'un marchand
-viennois retir du commerce, et l'on s'tonnait
-d'avoir pu souponner de sclratesse et de
-diablerie une face si vulgaire et si triviale.</p>
-
-<p>Intrieurement Henrich tait choqu de la nonchalance
-de cet homme; ce silence si ddaigneux
-tait de leur valeur aux loges dont ses bruyants
-compagnons l'accablaient. Ce silence tait celui d'un
-vieux connaisseur exerc, qui ne se laisse pas prendre
-aux apparences et qui a vu mieux que cela dans
-son temps.</p>
-
-<p>Atmayer, le plus jeune de la troupe, le plus
-chaud enthousiaste d'Henrich, ne put supporter
-cette mine froide, et, s'adressant l'homme singulier,
-comme le prenant tmoin d'une assertion
-qu'il avanait:</p>
-
-<p>&mdash;N'est-ce pas, monsieur, qu'aucun acteur n'a
-mieux jou le rle de Mphistophls que mon camarade
-que voil?</p>
-
-<p>&mdash;Humph! dit l'inconnu en faisant miroiter ses
-prunelles glauques et craquer ses dents aigus,
-M. Henrich est un garon de talent et que j'estime
-fort; mais, pour jouer le rle du diable, il lui manque
-encore bien des choses.</p>
-
-<p>Et, se dressant tout coup:</p>
-
-<p>&mdash;Avez-vous jamais vu le diable, monsieur Henrich?</p>
-
-<p>Il fit cette question d'un ton si bizarre et si moqueur,
-que tous les assistants se sentirent passer
-un frisson dans le dos.</p>
-
-<p>&mdash;Cela serait pourtant bien ncessaire pour la
-vrit de votre jeu. L'autre soir, j'tais au thtre
-de la Porte de Carinthie, et je n'ai pas t satisfait
-de votre rire; c'tait un rire d'espigle, tout au
-plus. Voici comme il faudrait rire, mon cher petit
-monsieur Henrich.</p>
-
-<p>Et l-dessus, comme pour lui donner l'exemple,
-il lcha un clat de rire si aigu, si strident, si sardonique,
-que l'orchestre et les valses s'arrtrent
-l'instant mme; les vitres du <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span> tremblrent.
-L'inconnu continua pendant quelques minutes ce
-rire impitoyable et convulsif qu'Henrich et ses compagnons,
-malgr leur frayeur, ne pouvaient s'empcher
-d'imiter.</p>
-
-<p>Quand Henrich reprit haleine, les votes du <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span>
-rptaient, comme un cho affaibli, les dernires
-notes de ce ricanement grle et terrible, et
-l'inconnu n'tait plus l.</p>
-
-
-<h3>III<br />
-LE THATRE DE LA PORTE DE CARINTHIE</h3>
-
-<p>Quelques jours aprs cet incident bizarre, qu'il
-avait presque oubli et dont il ne se souvenait plus
-que comme de la plaisanterie d'un bourgeois ironique,
-Henrich jouait son rle de dmon dans la
-pice nouvelle.</p>
-
-<p>Sur la premire banquette de l'orchestre tait
-assis l'inconnu du <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span>, et, chaque mot prononc
-par Henrich, il hochait la tte, clignait les
-yeux, faisait claquer sa langue contre son palais et
-donnait les signes de la plus vive impatience: Mauvais!
-mauvais! murmurait-il demi-voix.</p>
-
-<p>Ses voisins, tonns et choqus de ses manires,
-applaudissaient et disaient:</p>
-
-<p>&mdash;Voil un monsieur bien difficile!</p>
-
-<p>A la fin du premier acte, l'inconnu se leva, comme
-ayant pris une rsolution subite, enjamba les timbales,
-la grosse caisse et le tamtam, et disparut par
-la petite porte qui conduit de l'orchestre au thtre.</p>
-
-<p>Henrich, en attendant le lever du rideau, se promenait
-dans la coulisse, et, arriv au bout de sa
-courte promenade, quelle fut sa terreur de voir, en
-se retournant, debout au milieu de l'troit corridor,
-un personnage mystrieux, vtu exactement comme
-lui, et qui le regardait avec des yeux dont la transparence
-verdtre avait dans l'obscurit une profondeur
-inoue! des dents aigus, blanches, spares,
-donnaient quelque chose de froce son sourire
-sardonique.</p>
-
-<p>Henrich ne put mconnatre l'inconnu du <span lang="de" xml:lang="de">gasthof</span>
-de l'<i>Aigle deux ttes</i>, ou plutt le diable en personne;
-car c'tait lui.</p>
-
-<p>&mdash;Ah! ah! mon petit monsieur, vous voulez jouer
-le rle du diable! Vous avez t bien mdiocre dans
-le premier acte, et vous donneriez vraiment une
-trop mauvaise opinion de moi aux braves habitants
-de Vienne. Vous me permettrez de vous remplacer
-ce soir, et, comme vous me gneriez, je vais vous
-envoyer au second dessous.</p>
-
-<p>Henrich venait de reconnatre l'ange des tnbres
-et il se sentit perdu; portant machinalement la
-main la petite croix de Katy, qui ne le quittait
-jamais, il essaya d'appeler au secours et de murmurer
-sa formule d'exorcisme; mais la terreur lui
-serrait trop violemment la gorge: il ne put pousser
-qu'un faible rle. Le diable appuya ses mains griffues
-sur les paules d'Henrich et le fit plonger de
-force dans le plancher; puis il entra en scne, sa
-rplique tant venue, comme un comdien consomm.</p>
-
-<p>Ce jeu incisif, mordant, venimeux et vraiment
-diabolique, surprit d'abord les auditeurs.</p>
-
-<p>&mdash;Comme Henrich est en verve aujourd'hui! s'criait-on
-de toutes parts.</p>
-
-<p>Ce qui produisait surtout un grand effet, c'tait
-ce ricanement aigre comme le grincement d'une
-scie, ce rire de damn blasphmant les joies du paradis.
-Jamais acteur n'tait arriv une telle puissance
-de sarcasme, une telle profondeur de sclratesse:
-on riait et on tremblait. Toute la salle
-haletait d'motion, des tincelles phosphoriques
-jaillissaient sous les doigts du redoutable acteur;
-des tranes de flamme tincelaient ses pieds; les
-lumires du lustre plissaient, la rampe jetait des
-clairs rougetres et verdtres; je ne sais quelle
-odeur sulfureuse rgnait dans la salle; les spectateurs
-taient comme en dlire, et des tonnerres
-d'applaudissements frntiques ponctuaient chaque
-phrase du merveilleux Mphistophls, qui souvent
-substituait des vers de son invention ceux du
-pote, substitution toujours heureuse et accepte
-avec transport.</p>
-
-<p>Katy, qui Henrich avait envoy un coupon de
-loge, tait dans une inquitude extraordinaire; elle
-ne reconnaissait pas son cher Henrich; elle pressentait
-vaguement quelque malheur avec cet esprit
-de divination que donne l'amour, cette seconde vue
-de l'me.</p>
-
-<p>La reprsentation s'acheva dans des transports
-inimaginables. Le rideau baiss, le public demanda
- grands cris que Mphistophls repart. On le
-chercha vainement; mais un garon de thtre vint
-dire au directeur qu'on avait trouv dans le second
-dessous M. Henrich, qui sans doute tait tomb par
-une trappe. Henrich tait sans connaissance: on
-l'emporta chez lui, et, en le dshabillant, l'on vit
-avec surprise qu'il avait aux paules de profondes
-gratignures, comme si un tigre et essay de l'touffer
-entre ses pattes. La petite croix d'argent de
-Katy l'avait prserv de la mort, et le diable, vaincu
-par cette influence, s'tait content de le prcipiter
-dans les caves du thtre.</p>
-
-<p>La convalescence d'Henrich fut longue: ds qu'il
-se porta mieux, le directeur vint lui proposer un
-engagement des plus avantageux, mais Henrich le
-refusa; car il ne se souciait nullement de risquer
-son salut une seconde fois, et savait, d'ailleurs,
-qu'il ne pourrait jamais galer sa redoutable doublure.</p>
-
-<p>Au bout de deux ou trois ans, ayant fait un petit
-hritage, il pousa la belle Katy, et tous deux, assis
-cte cte prs d'un pole de Saxe, dans un parloir
-bien clos, ils causent de l'avenir de leurs enfants.</p>
-
-<p>Les amateurs de thtre parlent encore avec admiration
-de cette merveilleuse soire, et s'tonnent
-du caprice d'Henrich, qui a renonc la scne aprs
-un si grand triomphe.</p>
-
-<p class="ind">1841.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">UNE VISITE NOCTURNE</h2>
-
-
-<p>J'ai un ami, je pourrais en avoir deux; son nom,
-je l'ignore, sa demeure, je ne la souponne pas.
-Perche-t-il sur un arbre? se terre-t-il dans une carrire
-abandonne? Nous autres de la Bohme, nous
-ne sommes pas curieux, et je n'ai jamais pris le
-moindre renseignement sur lui. Je le rencontre de
-loin en loin, dans des endroits invraisemblables,
-par des temps impossibles. Suivant l'usage des romanciers
- la mode, je devrais vous donner le signalement
-de cet ami inconnu; je prsume que son
-passe-port doit tre rdig ainsi: Visage ovale,
-nez ordinaire, bouche moyenne, menton rond, yeux
-bruns, cheveux chtains; signes distinctifs: aucun.
-C'est cependant un homme trs-singulier. Il m'aborde
-toujours en criant comme Archimde: J'ai
-trouv! car mon ami est un inventeur. Tous les
-jours, il fait le plan d'une machine nouvelle. Avec
-une demi-douzaine de gaillards pareils, l'homme
-deviendrait inutile dans la cration. Tout se fait tout
-seul: les mcaniques sont produites par d'autres
-mcaniques, les bras et les jambes passent l'tat
-de pures superfluits. Mon ami, vrai puits de Grenelle
-de science, ne nglige rien, pas mme l'alchimie.
-Le Dragon vert, le Serviteur rouge et la Femme
-blanche sont ses ordres; il a dpass Raymond
-Lulle, Paracelse, Agrippa, Cardan, Flamel et tous
-les hermtiques.</p>
-
-<p>&mdash;Vous avez donc fait de l'or? lui dis-je un jour
-d'un air de doute, en regardant son chapeau presque
-aussi vieux que le mien.</p>
-
-<p>&mdash;Oui, me rpondit-il avec un parfait ddain,
-j'ai eu cet enfantillage; j'ai fabriqu des pices de
-vingt francs qui m'en cotaient quarante; du reste,
-tout le monde fait de l'or, rien n'est plus commun:
-Esq., d'Abad., de Ru., en ont fait; c'est ruineux.
-J'ai aussi compos du tissu cellulaire en faisant
-traverser des blancs d'&oelig;uf par un courant lectrique;
-c'est un bifteck mdiocre et qui ressemble
-toujours un peu de l'omelette. J'ai obtenu le poulet
- tte humaine, et la mandragore qui chante,
-deux petits monstres assez dsagrables; comme
-matre Wagner, j'ai un homunculus dans un flacon
-de verre; mais, dcidment, les femmes sont de
-meilleures mres que les bouteilles. Ce qui m'occupe
-maintenant, c'est de sortir de l'atmosphre
-terrestre. Peut-tre Newton s'est-il tromp, la loi
-de la gravitation n'est vraie que pour les corps:
-les corps se prcipitent, mais les gaz remontent. Je
-voudrais me jeter du haut d'une tour et tomber
-dans la lune. Adieu!</p>
-
-<p>Et mon ami disparut si subitement, que je dus
-croire qu'il tait entr dans le mur comme Cardillac.</p>
-
-<p>Un soir, je revenais d'un thtre lointain situ
-vers le ple arctique du boulevard; il commenait
- tomber une de ces pluies fines, pntrantes, qui
-finissent par percer le feutre, le caoutchouc, et
-toutes les toffes qui abusent du prtexte d'tre
-impermables pour sentir la poix et le goudron.
-Les voitures de place taient partout, except, bien
-entendu, sur les places. A la douteuse clart d'un
-rverbre qui faisait des tours d'acrobate sur la
-corde lche, je reconnus mon ami, qui marchait
-petits pas comme s'il et fait le plus beau temps
-du monde.</p>
-
-<p>&mdash;Que faites-vous maintenant? lui dis-je en passant
-mon bras sous le sien.</p>
-
-<p>&mdash;Je m'exerce voler.</p>
-
-<p>&mdash;Diable! rpondis-je avec un mouvement involontaire
-et en portant la main sur ma poche.</p>
-
-<p>&mdash;Oh! je ne travaille pas la tire, soyez tranquille,
-je mprise les foulards; je m'exerce voler,
-mais non sur un mannequin charg de grelots
-comme Gringoire dans la cour des Miracles. Je vole
-en l'air, j'ai lou un jardin du ct de la barrire
-d'Enfer, derrire le Luxembourg; et, la nuit, je me
-promne cinquante ou soixante pieds d'lvation;
-quand je suis fatigu, je me mets cheval sur un
-tuyau de chemine. C'est commode.</p>
-
-<p>&mdash;Et par quel procd?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash;Mon Dieu, rien n'est plus simple.</p>
-
-<p>Et, l-dessus, mon ami m'expliqua son invention;
-en effet, c'tait fort simple, simple comme les deux
-verres qui, poss aux deux bouts d'un tube, font
-apercevoir des mondes inconnus, simple comme
-la boussole, l'imprimerie, la poudre canon et la
-vapeur.</p>
-
-<p>Je fus trs-tonn de ne pas avoir fait moi-mme
-cette dcouverte; c'est le sentiment qu'on prouve
-en face des rvlations du gnie.</p>
-
-<p>&mdash;Gardez-moi le secret, me dit mon ami en me
-quittant. J'ai trouv pour ma dcouverte un prospectus
-fort efficace. Les annonces des journaux
-sont trop chres, et, d'ailleurs, personne ne les lit;
-j'irai de nuit m'asseoir sur le toit de la Madeleine,
-et, vers onze heures du matin, je commencerai
-une petite promenade d'agrment au-dessus de la
-zone des rverbres; promenade que je prolongerai
-en suivant la ligne des boulevards jusqu' la place
-de la Bastille, o j'irai embrasser le gnie de la
-libert sur sa colonne de bronze.</p>
-
-<p>Cela dit, l'homme singulier me quitta. Je ne le
-revis plus pendant trois ou quatre mois.</p>
-
-<p>Une nuit, je venais de me coucher, je ne dormais
-pas encore. J'entendis frapper distinctement
-trois coups contre mes carreaux. J'avouerai courageusement
-que j'prouvai une frayeur horrible.
-Au moins si ce n'tait qu'un voleur, m'criai-je
-dans une angoisse d'pouvante, mais ce doit tre
-le diable, l'inconnu, celui qui rde la nuit, <i lang="la" xml:lang="la">qurens
-quem devoret</i>. On frappa encore, et je vis se
-dessiner travers la vitre des traits qui ne m'taient
-pas trangers. Une voix pronona mon nom et me
-dit:</p>
-
-<p>&mdash;Ouvrez donc, il fait un froid atroce.</p>
-
-<p>Je me levai. J'ouvris la fentre, et mon ami sauta
-dans la chambre. Il tait entour d'une ceinture
-gonfle de gaz; des ligatures et des ressorts couraient
-le long de ses bras et de ses jambes; il se
-dfit de son appareil et s'assit devant le feu, dont
-je ranimai les tisons. Je tirai de l'armoire deux
-verres et une bouteille de vieux bordeaux. Puis je
-remplis les verres, que mon ami avala tous deux
-par distraction, c'est--dire dont il avala le contenu.
-Sa figure tait radieuse. Une espce de lumire argente
-brillait sur son front, ses cheveux jouaient
-l'aurole s'y mprendre.</p>
-
-<p>&mdash;Mon cher, me dit-il aprs une pause, j'ai russi
-tout fait; l'aigle n'est qu'un dindon ct de moi.
-Je monte, je descends, je tourne, je fais ce que je
-veux, c'est moi qui suis Raimond le roi des airs.
-Et cela, par un moyen si facile, si peu embarrassant!
-mes ailes ne cotent gure plus qu'un parapluie
-ou une paire de socques. Quelle trange
-chose! Un petit calcul grand comme la main, griffonn
-par moi sur le dos d'une carte, quelques ressorts
-arrangs par moi d'une certaine manire, et
-le monde va tre chang. Le vieil univers a vcu;
-religion, morale, gouvernement tout sera renouvel.
-D'abord, revtu d'un costume tincelant, je
-descendrai de ce que jusqu' prsent l'on a appel
-le ciel et je promulguerai un petit dcalogue de ma
-faon. Je <i>rvlerai</i> aux hommes le secret de voler.
-Je les dlivrerai de l'antique pesanteur; je les rendrai
-semblables des anges, on serait dieu moins.
-Beaucoup le sont qui n'en ont pas tant fait. Avec
-mon invention, plus de frontires, plus de douanes,
-plus d'octroi, plus de pages; l'emploi d'invalide au
-pont des Arts deviendra une sincure. Allez donc
-saisir un contrebandier passant des cigares trente
-mille pieds du niveau de la mer; car, au moyen
-d'un casque rempli d'air respirable que j'ai ajout
- mon appareil comme appendice, on peut s'lever
- des hauteurs incommensurables. Les fleuves, les
-mers ne sparent plus les royaumes. L'architecture
-est renverse de fond en comble; les fentres deviennent
-des portes, les chemines des corridors,
-les toits des places publiques. Il faudra griller les
-cours et les jardins comme des volires. Plus de
-guerre; la stratgie est inutile, l'artillerie ne peut
-plus servir; pointez donc les bombes contre les
-hommes qui passent au-dessus des nuages et essuient
-leurs bottes sur la tte des condors. Dans
-quelque temps d'ici, comme on rira des chemins
-de fer, de ces marmites qui courent sur des tringles
-en fer et font peine dix lieues l'heure!</p>
-
-<p>Et mon ami ponctuait chaque phrase d'un verre
-de vin. Son enthousiasme tournait au dithyrambe,
-et, pendant deux heures, il ne cessa de parler sur
-ce ton, dcrivant le nouveau monde, que son invention
-allait ncessiter, avec une richesse de couleurs
-et d'images dsesprer un disciple de Fourier.
-Puis, voyant que le jour allait paratre, il
-reprit son appareil et me promit de venir bientt
-me rendre une autre visite. Je lui ouvris la fentre,
-il s'lana dans les profondeurs grises du
-ciel, et je restai seul, doutant de moi-mme et
-me pinant pour savoir si je veillais ou si je dormais.</p>
-
-<p>J'attends encore la seconde visite de mon ami-volatile
-et ne l'ai plus rencontr sur aucun boulevard,
-mme extrieur. Sa machine l'a-t-elle laiss
-en route? S'est-il cass le cou ou s'est-il noy dans
-un ocan quelconque? A-t-il eu les yeux arrachs
-par l'oiseau Rock sur les cimes de l'Himalaya? C'est
-ce que j'ignore profondment. Je vous ferai savoir
-les premires nouvelles que j'aurai de lui.</p>
-
-<p class="ind">1843.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13"><span class="small">FEUILLETS</span><br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-L'ALBUM D'UN JEUNE RAPIN</h2>
-
-
-<h3>I<br />
-VOCATION</h3>
-
-<p>Je ne rpterai pas cette charge trop connue qui
-fait commencer ainsi la biographie d'un grand
-homme: Il naquit l'ge de trois ans, de parents
-pauvres mais malhonntes. Je dois le jour (le leur
-rendrai-je?) des parents cossus mais bourgeois,
-qui m'ont inflig un nom de famille ridicule, auquel
-un parrain et une marraine, non moins stupides,
-ont ajout un nom de baptme tout aussi dsagrable.
-N'est-ce pas une chose absurde que d'tre
-oblig de rpondre un certain assemblage de syllabes
-qui vous dplaisent? Soyez donc un grand
-matre en vous appelant Lamerluche, Tartempion ou
-Gobillard? A vingt ans, on devrait se choisir un nom
-selon son got et sa vocation. On signerait la manire
-des femmes maries, Anafesto (n Falempin),
-Florizel (n Barbochu), ainsi qu'on l'entendrait; de
-cette faon, des gens noirs comme des Abyssins ne
-s'appelleraient pas Leblanc, et ainsi de suite.</p>
-
-<p>Mes pre et mre, six semaines aprs que j'eus
-t sevr, prirent cette rsolution commune tous
-les parents de faire de moi un avocat, ou un mdecin,
-ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier
-avec le temps. Il est vident que j'avais les plus
-belles dispositions pour l'un de ces trois tats: j'tais
-bavard, je mdicamentais les hannetons, et je ne
-cassais qu'au jour voulu les tirelires o je mettais
-mes sous; ce qui faisait pressentir la faconde de
-l'avocat, la hardiesse anatomique du mdecin, et la
-fidlit du notaire garder les dpts. En consquence,
-on me mit au collge, o j'appris peu de
-latin et encore moins de grec; il est vrai que j'y devins
-un parfait leveur de vers soie, et que mes
-cochons d'Inde dpassaient pour l'instruction et la
-grce du maintien ceux du Savoyard le plus habile.
-Ds la troisime, ayant reconnu la vanit des tudes
-classiques, je m'adonnai au bel art de la natation,
-et j'acquis, aprs deux saisons de chair de poule et
-de coups de soleil, le grade minent de caleon rouge.
-Je piquais une tte sans faire jaillir une goutte d'eau;
-je tirais la coupe marinire et la coupe sche d'une
-faon trs-brillante; les matres de nage me faisaient
-l'honneur de m'admettre leur payer des petits verres
-et des cigares; je commenai mme un pome
-didactique en quatre chants, en vers latins, intitul:
-<i lang="la" xml:lang="la">Ars natandi</i>. Malheureusement, la nage est un art
-d't; et, l'hiver, pour me distraire des thmes et
-des versions, j'illustrais de dessins la plume les
-marges de mes cahiers et de mes livres; je ne puis
-valuer moins de six cent mille le nombre de vers
- copier que cette passion m'attira; j'avais du premier
-coup atteint les hauteurs de l'art primitif;
-j'tais byzantin, gothique, et mme, j'en ai peur,
-un peu chinois: je mettais des yeux de face dans
-des ttes de profil; je mprisais la perspective et je
-faisais des poules aussi grosses que des chevaux; si
-mes compositions eussent t sculptes dans la
-pierre au lieu d'tre griffonnes sur des chiffons de
-papier, nul doute que quelque savant ne leur et
-trouv les sens symboliques les plus curieux et les
-plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir
-une certaine chaumire avec une chemine dont la
-fume sortait en tire-bouchon, et trois peupliers pareils
- des artes de sole frite, qui aujourd'hui obtiendraient
-le plus grand succs auprs des admirateurs
-de l'air naf. A coup sr, rien n'tait moins
-manir.</p>
-
-<p>De l, je passai de plus nobles exercices; je copiai
-les <i>Quatre Saisons</i> au crayon noir, et les <i>Quatre
-Parties du monde</i> au crayon rouge. Je faisais des hachures
-carres, en losange, avec un point au milieu.
-Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements,
-c'est de rserver le point lumineux au
-milieu de la prunelle; enfin j'en vins bout, et je
-pus offrir mes parents, le jour de leur fte, un soldat
-romain qui, quelque distance, pouvait produire
-l'effet d'une gravure au pointill; la beaut du
-cadre les toucha, et je les vis prs de s'attendrir;
-mais mon pre, aprs quelques minutes de rverie
-profonde, au lieu de la phrase que j'attendais: <i lang="la" xml:lang="la">Tu
-Marcellus eris!</i> me dit, avec un accent qui me sembla
-horriblement ironique: Tu seras avocat!</p>
-
-<p>Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent
- motiver mes sorties, et me permirent d'aller
-assez rgulirement dans un atelier de peinture.
-Mon pre, ayant dcouvert mon affreuse conduite,
-me lana un gros regard de menace, et me dit ces
-foudroyantes paroles, qui retentissent encore mon
-oreille comme les trompettes du jugement dernier:
-Tu priras sur l'chafaud! C'est ainsi que se dcida
-ma vocation.</p>
-
-
-<h3>II<br />
-D'APRS LA BOSSE</h3>
-
-<p>Hlas! voici bien longtemps que je reproduis
-l'estompe le torse de Germanicus, le nez du Jupiter
-Olympien, et autres pltras plus ou moins antiques:
- la longue, la bosse et l'estompe engendrent la
-mlancolie; les yeux blancs des dieux grecs n'ont
-pas grande expression; la <i>sauce</i> est peu varie en
-elle-mme. Si ce n'tait l'ide de contrarier mes parents,
-qui me soutient, je quitterais l'instant cet
-affreux mtier! Cela n'est gure amusant, d'aller
-chercher des cerises l'eau-de-vie, du tabac fumer
-et des cervelas pour ces messieurs, et de s'entendre
-appeler toute la journe rapin et rat hupp!</p>
-
-
-<h3>III<br />
-D'APRS NATURE</h3>
-
-<p>La semaine prochaine, je peindrai d'aprs nature.
-Enfin j'ai une bote, un chevalet et des couleurs!
-Comment prendrai-je ma palette, ronde ou carre?
-Carre, c'est plus svre, plus primitif, plus <i>ingresque</i>;
-la palette d'Apelles devait tre carre! Oh!
-les belles vessies, pleines, fermes, luisantes! avec
-quel plaisir vais-je donner dedans le coup d'pingle
-qui doit faire jaillir la couleur!&hellip; Ae! ouf! quel
-mauvais augure! le globule, trop fortement press
-entre les doigts, a clat comme une bombe, et m'a
-lanc la figure une longue fuse jaune: il faudra
-que je me lave le nez avec du savon noir et de la
-cendre. Si j'tais superstitieux, je me ferais avocat.
-Je vais donc peindre, non plus d'aprs des gravats insipides,
-mais d'aprs la belle nature vivante! Dieux!
-si c'tait une femme! mon c&oelig;ur, contiens-toi, rprime
-tes battements imptueux, ou je serai forc
-de te faire cercler de fer comme le c&oelig;ur du prince
-Henri. Ce n'est pas une femme; au contraire, c'est
-un vieux charpentier fort laid, qui est, au dire des
-experts, le plus beau torse de l'poque, et qui s'intitule
-premier modle de l'Acadmie royale de
-dessin et de peinture; pour moi, il me fait l'effet
-d'un tronc de chne noueux ou d'un sac de noix
-appuy debout contre un mur.</p>
-
-<p>On distribue les places; nous sommes cinquante-trois,
-la plus mauvaise m'choit. Entre les toiles et
-les barres des chevalets, qui font comme une fort
-de mts, j'entrevois vaguement le coude du modle.
-De tous cts j'entends mes compagnons s'crier:
-Quels dentels! quels pectoraux! comme
-la mastode s'agrafe vigoureusement! comme le
-biceps est soutenu! comme le grand trochanter se
-dessine avec nergie! Moi, au lieu de toutes ces
-merveilles anatomiques, je n'avais pour perspective
-qu'un cubitus assez pointu, assez rugueux, assez
-violet; je le transportai le plus fidlement possible
-sur ma toile, et, quand le professeur vint jeter les
-yeux sur ce que j'avais fait, il me dit d'un ton rogue:
-Cela est plein de chic et de ficelles; vous
-avez une patte d'enfer, et je vous prdis&hellip; que
-vous ne ferez jamais rien.</p>
-
-
-<h3>IV<br />
-COMMENT JE DEVINS UN PEINTRE DE L'COLE
-ANGLIQUE</h3>
-
-<p>Ces paroles du professeur me jetrent dans un
-douloureux tonnement. Eh quoi! m'criai-je, j'ai
-dj du chic, et c'est la premire fois que je touche
-une brosse&hellip; Qu'est-ce donc que le chic? J'tais
-prs de me laisser aller mon dsespoir et de m'enfoncer
-dans le c&oelig;ur mon couteau palette tout
-charg de cinabre; mais je repris courage, et j'entendis
-au fond de mon me une voix qui murmurait:
-Si ton matre n'tait qu'un cuistre!&hellip; Je
-rougis jusqu'au blanc des yeux, et je crus que tout
-le monde lisait sur mon visage cette coupable pense.
-Mais personne ne parut s'apercevoir de cette
-illumination intrieure.</p>
-
-<p>Petit petit, force de travail, j'en revins ma
-manire primitive, je n'employai plus aucune ficelle,
-et je fis des dessins qui pouvaient rivaliser avec
-ceux que je griffonnais autrefois sur le dos des dictionnaires;
-aussi, un jour, mon professeur, qui s'tait
-arrt derrire moi, laissa tomber ces paroles
-flatteuses: Comme c'est bonhomme! A ces mots,
-je me troublai, et, suffoqu d'motion, je courbai
-ma tte sur ses mains, que je baignai de pleurs. Le
-tableau qui me valut cet loge reprsentait un anachorte
-potiron tendre dans un ciel indigo fonc, et
-ressemblait assez ces images de complaintes graves
-sur bois et grossirement colories, que l'on
-fabrique pinal. A dater de ce jour, je me fis une
-raie dans le milieu des cheveux, et me vouai au
-culte de l'art symbolique, archaque et gothique;
-les Byzantins devinrent mes modles; je ne peignis
-plus que sur fond d'or, au grand effroi de mes parents,
-qui trouvaient que c'taient l des fonds mal
-placs. Andr Ricci de Candie, Barnaba, Bizzamano,
-qui taient, vrai dire, plutt des relieurs que des
-peintres, et se servaient autant de fers gaufrer
-que de pinceaux, avaient accapar mon admiration:
-Orcagna, l'ange de Fiesole, Ghirlandao, Prugin,
-me paraissaient dj un peu Vanloo; et, ne
-trouvant plus l'cole italienne assez spiritualiste,
-je me jetai dans l'cole allemande. Les frres van
-Eyk, Hemling, Lucas de Leyde, Cranach, Holbein,
-Quintin Metsys, Albert Drer, furent pour moi
-l'objet d'tudes profondes, aprs lesquelles j'tais
-en tat de dessiner et de colorier un jeu de cartes
-aussi bien que feu Jacquemin Gringoneur, imagier
-du roi Charles VI. A cette poque climatrique de
-ma vie, mon pre, aprs avoir pay une note assez
-longue chez Brullon, rue de l'Arbre-Sec, me fit cette
-observation que je devais savoir mon mtier et gagner
-de l'argent; je rpondis que le gouvernement,
-par un oubli que j'avais peine concevoir, ne m'avait
-pas encore donn de chapelle peindre, mais
-que cela ne pouvait manquer. A quoi mon pre rpliqua:
-Fais le portrait de M. Crapouillet et de
-madame son pouse, et tu auras cinq cents francs,
-sur lesquels je te retiendrai cent francs pour tes
-mois de nourrice, que tu me dois encore.</p>
-
-
-<h3>V<br />
-HURES DE BOURGEOIS!!!&hellip;</h3>
-
-<p>Madame Crapouillet n'tait pas jolie, mais M. Crapouillet
-tait affreux; elle avait l'air d'un merlan
-roul dans la farine, et il ressemblait un homard
-passant du bleu au rouge. Je fis le mari couleur
-pomme d'amour peu mre, et la femme d'un gris
-perle tout fait mlancolique, dans le genre des
-peintures d'Overbeck et de Cornlius. Ce teint parut
-peu les flatter, mais ils furent contents de ma
-manire de peindre, et ils dirent l'auteur de mes
-jours: Au moins monsieur votre fils tale-t-il bien
-sa couleur et ne laisse-t-il pas un tas de grumeaux
-dans son ouvrage. Il fallut me contenter de ce
-compliment assez maigre; pourtant j'avais reprsent
-fort exactement la verrue de M. Crapouillet,
-et les trous de petite vrole qui criblaient son aimable
-visage; on pouvait distinguer dans l'&oelig;il de madame
-la fentre d'en face avec ses portants, ses
-croisillons et ses rideaux franges. La fentre ressemblait
-beaucoup.</p>
-
-<p>Ces portraits eurent un vritable succs dans le
-monde bourgeois; on les trouvait trs-unis et faciles
- nettoyer avec de l'eau seconde. Le courage me
-manque pour numrer toutes les caricatures srieuses
-auxquelles je me livrai. Je vis des ttes inimaginables,
-groins, mufles, rostres, empruntant
-des formes tous les rgnes, principalement la famille
-des cucurbitaces; des nez dodcadres, des
-yeux en losange, des mentons carrs ou taills en
-talon de sabot; une collection de grotesques faire
-envie aux plus ridicules poussahs invents par la
-fantaisie chinoise.</p>
-
-<p>Je fus mme d'tudier tout ce que laisse de trivial,
-de laid, d'pat et de sordide, sur un visage
-humain, l'habitude des penses basses et mesquines.
-La nuit, je me ddommageais de ces horribles
-travaux, dont ceux qui les ont faits peuvent
-seuls souponner les nauses, en dessinant la
-lampe des sujets asctiques traits la manire allemande,
-et entremls de pantalons mi-partis, de
-lapins blancs et de bardane.</p>
-
-
-<h3>VI<br />
-RENCONTRE</h3>
-
-<p>Un soir, j'entrai, prs de l'Opra, dans un divan
-o se runissaient des artistes et des littrateurs;
-on y fumait beaucoup, on y parlait davantage. C'taient
-des figures toutes particulires: il y avait l
-des peintres tous crins, d'autres rass en brosse
-comme des cavaliers et des ttes rondes. Ceux-ci
-portaient les moustaches en croc et la royale, comme
-les raffins du temps de Louis XIII; ceux-l laissaient
-gravement descendre leur barbe jusqu'au
-ventre, l'instar de feu l'empereur Barberousse:
-d'autres l'avaient bifurque comme celle des christs
-byzantins; le mme caprice rgnait dans les coiffures:
-les chapeaux pointus, les feutres larges bords
-y abondaient; on et dit des portraits de van Dyck,
-sans cadre. Un surtout me frappa: il tait vtu
-d'une espce de paletot en velours noir qui, pittoresquement
-dbraill, permettait de voir une chemise
-assez blanche; l'arrangement de ses cheveux
-et de son poil rappelait singulirement la physionomie
-de Pierre-Paul Rubens; il tait blond et sanguin,
-et parlait avec beaucoup de feu. La discussion roulait
-sur la peinture. J'entendis l des choses effroyables
-pour moi, qui avais t lev dans l'amour de
-la ligne pure et dans la crainte de la couleur. Les
-mots dont ils se servaient pour apprcier le mrite
-de certains tableaux taient vraiment bizarres.
-Quelle superbe chose! s'criait le jeune homme
- tournure anversoise; comme c'est tripot! comme
-c'est torch! quel ragot! quelle pte! quel beurre!
-il est impossible d'tre plus chaud et plus grouillant.
-Je crus d'abord qu'il s'agissait de prparations
-culinaires; mais je reconnus mon erreur, et
-je vis qu'il tait question du tableau de M. ***, dont
-le jeune peintre barbiche blonde se posait l'admirateur
-passionn. On parlait avec un mpris parfait
-des gens que j'avais jusque-l respects l'gal des
-dieux, et mon matre en particulier tait trait
-comme le dernier des rapins. Enfin, l'on m'aperut
-dans le coin o je m'tais tapi comme un cerf accul,
-tenant un coussin sous chaque bras pour me donner
-une contenance, et l'on me fora prendre une
-part active la conversation. Je suis, je l'avoue, un
-mdiocre orateur, et je fus battu plate couture.
-On pluma sans piti mes ailes d'ange, on contamina
-de punch et de sophismes ma blanche robe sraphique;
-et, le lendemain, le peintre paletot de
-velours noir vint me prendre et me conduisit la
-galerie du Louvre, dont je n'avais jamais os dpasser
-la premire salle: je me hasardai jeter un regard
-sur les toiles de Rubens, qui m'avaient jusqu'alors
-t interdites avec la plus inflexible svrit;
-ces cascades de chairs blanches saupoudres
-de vermillon, ces dos satins o les perles s'grnent
-dans l'or des chevelures; ces torses ptris avec
-une souplesse si facile et si onduleuse, toute cette
-nature luxuriante et sensuelle, cette fleur de vie et
-de beaut rpandue partout, troublrent profondment
-ma candeur virginale. Le cruel peintre, qui
-voulait ma perte, me tint une heure entire le nez
-contre un Paul Vronse; il me fit passer en revue
-les plus turbulentes esquisses du Tintoret et me
-conduisit aux Titiens les plus chauds et les plus
-ambrs; puis il me ramena dans son atelier orn
-de buffets de la Renaissance, de potiches chinoises,
-de plats japonais, d'armures gothiques et circassiennes,
-de tapis de Perse, et autres curiosits caractristiques;
-il avait prcisment un modle de
-femme, et, poussant devant moi une bote de pastel
-et un carton, il me dit: Faites une pochade d'aprs
-cette gaillarde! voil des hanches un peu Rubens
-et un dos crnement flamand. Je fis, d'aprs
-cette crature, tale dans une pose qui n'avait rien
-de cleste, un croquis o je glissai timidement quelques
-teintes roses, en retournant chaque fois la
-tte pour m'assurer que mon matre n'tait pas l.
-La sance finie, je m'enfuis chez moi l'me pleine
-de trouble et de remords, plus agit que si j'eusse
-tu mon pre ou ma mre.</p>
-
-
-<h3>VII<br />
-CONVERSION</h3>
-
-<p>J'eus beaucoup de peine m'endormir, et je fis
-des rves bizarres o je voyais scintiller dans l'ombre
-des spectres solaires, et s'ouvrir des queues de
-paon ocelles de pierres prcieuses et jetant le plus
-vif clat, des draperies fastueuses, des brocarts pais
-et grenus, des brocatelles trames d'or et magnifiquement
-ramages, se dployant larges plis; des
-cabinets d'bne incrusts de nacre et de burgau
-ouvraient leurs portes et leurs tiroirs, et rpandaient
-des colliers de perles, des bracelets de filigrane et
-des sachets brods. De belles courtisanes vnitiennes
-peignaient leurs cheveux roux avec des peignes d'or,
-pendant que des ngresses, la bouche d'&oelig;illet panoui,
-leur tenaient le miroir sous des pristyles
-colonnes de marbre blanc, laissant entrevoir dans
-le fond un ciel d'un bleu de turquoise. Ce cauchemar
-htrodoxe continua lorsque je fus veill, et,
-quand j'ouvris ma fentre, je m'aperus d'une chose
-que je n'avais pas encore remarque: je vis que les
-arbres taient verts et non couleur de chocolat, et
-qu'il existait d'autres teintes que le gris et le saumon.</p>
-
-
-<h3>VIII<br />
-COUP D'CLAT</h3>
-
-<p>Je me levai, et, ma cravate monte jusqu'au nez,
-mon chapeau enfonc jusqu'aux yeux, je sortis de la
-maison sur la pointe du pied avec un air mystrieux
-et criminel; en ce moment, je regrettais fort la mode
-des manteaux couleur de muraille; que n'aurais-je
-pas donn pour avoir au doigt l'anneau de Gygs,
-qui rendait invisible! Je n'allais cependant pas un
-rendez-vous d'amour, j'allais chez le papetier acheter
-quelques-unes de ces couleurs prohibes que le
-matre bannissait des palettes de ses lves. J'tais
-devant le marchand comme un colier de troisime
-qui achte <i>Faublas</i> un bouquiniste du quai; en demandant
-certaines vessies, le rouge me montait la
-figure, la sueur me rendait le dos moite; il me semblait
-dire des obscnits. Enfin, je rentrai chez moi
-riche de toutes les couleurs du prisme. Ma palette,
-qui jusque-l n'avait admis que ces quatre teintes
-touffes et chastes, du blanc de plomb, de l'ocre
-jaune, du brun rouge et du noir de pche, auxquelles
-on me permettait quelquefois d'ajouter un
-peu de bleu de cobalt pour les ciels, se trouva diapre
-d'une foule de nuances plus brillantes les unes
-que les autres; le vert Vronse, le vert de Scheele,
-la laque garance, la laque de Smyrne, la laque jaune,
-le massicot, le bitume, la momie, tous les tons
-chauds et transparents dont les coloristes tirent leurs
-plus beaux effets, s'talaient avec une fastueuse profusion
-sur la modeste planchette de citronnier ple.
-J'avoue que je fus d'abord assez embarrass de toutes
-ces richesses, et que, contrairement au proverbe,
-l'abondance des biens me nuisait. Pourtant,
-au bout de quelques jours, j'avais assez avanc un
-petit tableau qui ne ressemblait pas mal une racine
-de buis ou un kalidoscope; j'y travaillais
-avec acharnement, et je ne paraissais plus l'atelier.</p>
-
-<p>Un jour que j'tais pench sur mon appui-main,
-frottant un bout de draperie d'un scandaleux glacis
-de laque, mon matre, inquiet de ma disparition,
-entra dans ma chambre, dont j'avais imprudemment
-laiss la clef sur la porte; il se tint quelque temps
-debout derrire moi, les doigts carquills, les bras
-ouverts au-dessus de sa tte comme ceux du <i>Saint
-Symphorien</i>, et, aprs quelques minutes de contemplation
-dsespre, il laissa tomber ce mot, qui traversa
-mon me comme une goutte de plomb fondu:</p>
-
-<p>&mdash;Rubens!</p>
-
-<p>Je compris alors l'normit de ma faute; je tombai
- genoux et je baisai la poussire des bottes magistrales;
-je rpandis un sac de cendre sur ma tte,
-et par la sincrit de mon repentir, ayant obtenu le
-pardon du grand homme, j'envoyai au Salon une
-peinture l'eau d'&oelig;uf reprsentant une Madone lilas
-tendre et un Enfant Jsus faisant une galiote en
-papier.</p>
-
-<p>Mon succs fut immense; mon matre, plein de
-confiance dans mes talents, me fit ds lors peindre
-dans tous ses tableaux, c'est--dire donner la premire
-couche aux <i>ciels</i> et aux <i>fonds</i>. Il m'a procur
-une commande magnifique dans une cathdrale
-qu'on restaure. C'est moi qui colorie avec les teintes
-symboliques les nervures des chapelles qu'on a dbarrasses
-de leur odieux badigeon; nul travail ne
-saurait convenir davantage ma manire simple,
-dnue de chic et de ficelles; les matres du Campo-Santo
-eux-mmes n'auraient peut-tre pas t assez
-primitifs pour une pareille besogne. Grce l'excellente
-ducation pittoresque que j'ai reue, je suis
-venu bout de m'acquitter de cette tche dlicate
-la satisfaction gnrale, et mon pre, rassur sur
-mon avenir, ne me criera plus dsormais: Tu seras
-avocat!</p>
-
-<p class="ind">1845.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14"><span class="small">DE</span><br />
-L'OBSIT EN LITTRATURE</h2>
-
-
-<p>L'homme de gnie doit-il tre gras ou maigre?
-chair ou poisson? et peut-il ou non se manger les
-vendredis et les jours rservs?</p>
-
-<p>&mdash;C'est une question assez difficile rsoudre.</p>
-
-<p>Quand j'tais jeune (ne pas confondre avec le
-roman du dfunt Bibliophile), et il n'y a pas fort
-longtemps de cela, j'avais les plus tranges ides
-l'endroit de l'homme de gnie, et voici comment je
-me le reprsentais.</p>
-
-<p>Un teint d'orange ou de citron, les cheveux en
-flamme de pot feu, des sourcils paraboliques, des
-yeux excessifs, et la bouche ddaigneusement bouffie
-par une fatuit byronienne, le vtement vague et
-noir, et la main nonchalamment passe dans l'hiatus
-de l'habit.</p>
-
-<p>En vrit, je ne me figurais pas autrement un
-homme de gnie et je n'aurais pas admis un pote
-lyrique pesant plus de quatre-vingt-dix-neuf livres;
-le quintal m'et profondment rpugn: il est facile
-de comprendre par tous ces dtails que j'tais
-un romantique pur sang et tous crins.</p>
-
-<p>Mes tudes zoologiques taient encore bien incompltes;
-je n'avais vu ni rhinocros, ni veau marin,
-ni tapir, ni orang-outang, ni homme de gnie,
-et je ne prvoyais pas que par la suite je ne frquenterais
-que des <i>gnies</i> exclusivement, faute d'autre
-socit.</p>
-
-<p>J'avais alors la conviction intime que le gnie devait
-tre maigre comme un hareng sauret, d'aprs
-le proverbe: <i>La lame use le fourreau</i>, et le vers des
-Orientales: <i>Son me avait bris son corps</i>. Je m'tais
-arrang l-dessus avec d'autant plus de scurit que
-je n'tais pas fort gras cette poque.</p>
-
-<p>Depuis, en confrontant ma thorie avec la ralit,
-je reconnus que je m'tais grossirement tromp,
-comme cela arrive toujours, et j'en vins formuler
-cet axiome parfaitement antithtique mon premier,
-c'est savoir: <i>L'homme de gnie doit tre <em class="small">GRAS</em>.</i></p>
-
-<p>Oui, l'homme de gnie du dix-neuvime sicle
-est obse et devient aussi gros qu'il est grand: la
-race du littrateur maigre a disparu, elle est devenue
-aussi rare que la race des petits chiens du
-roi Charles: le littrateur n'est plus crott, les
-potes ne ptrissent plus les boues de la ville avec
-des bottes sans semelle, ils djeunent et dnent au
-moins de deux jours l'un, ils ne vont plus, comme
-Scudry, manger leur pain avec un morceau de
-lard rance, drob une souricire, dans quelque
-alle dserte du Luxembourg; les hommes de gnie
-ne soupent plus comme autrefois avec la fume des
-rtisseries, ils prennent leur nourriture sur des
-tables et dans des assiettes qui sont eux, ainsi
-que ceux qui les apportent. O progrs fabuleux!
-sort inespr!</p>
-
-<p>La posie, au sortir de ce long jene, tonne,
-ravie d'avoir manger, se mit travailler des mchoires
-de si bon courage, qu'en trs-peu de temps
-elle prit du ventre.</p>
-
-<p>Ce n'est plus Calliope longue et pure raclant
-du violon dans un carrefour, c'est une femme
-de Rubens chantant aprs boire dans un banquet,
-une joyeuse Flamande au sourire panoui et vermeil,
-que toutes les ailes d'ange dessines par Johannot
-en tte des recueils de vers auraient grand'peine
- enlever au ciel.</p>
-
-<p>Passons aux exemples.</p>
-
-<p>M. Victor Hugo, qui, en sa qualit de prince souverain
-de la posie romantique, devrait tre plus
-vert que tout autre et avoir les cheveux noirs, a le
-teint color et les cheveux blonds. Sans tre de
-l'avis de M. Nisard le difficile, qui trouve au bas de
-la figure du pote un caractre d'animalit trs-dveloppe,
-nous devons la vrit de dire qu'il
-n'a pas les joues convenablement creuses, et qu'il a
-l'air de se porter beaucoup trop bien,&mdash;comme
-Napolon devenu empereur.</p>
-
-<p>Le monde et la redingote de M. Hugo ne peuvent
-contenir sa gloire et son ventre: tous les jours un
-bouton saute, une boutonnire se dchire; il ne
-pourrait plus entrer dans son habit des <i>Feuilles
-d'automne</i>.</p>
-
-<p>Quant au plus fcond de nos romanciers, M. de
-Balzac, c'est un muid plutt qu'un homme. Trois
-personnes, en se donnant la main, ne peuvent parvenir
- l'embrasser, et il faut une heure pour en
-faire le tour; il est oblig de se faire cercler comme
-une tonne, de peur d'clater dans sa peau.</p>
-
-<p>Rossini est de la plus monstrueuse grosseur, il y
-a six ans qu'il n'a vu ses pieds; il porte trois toises
-de circonfrence: on le prendrait pour un hippopotame
-en culottes, si l'on ne savait d'ailleurs que
-c'est Antonio Joachimo Rossini, le dieu de la musique.</p>
-
-<p>Janin, l'aigle et le papillon du <i>Journal des Dbats</i>,
-effondre tous les sophas du dix-huitime sicle sur
-lesquels il lui prend fantaisie de s'asseoir; son menton
-et ses joues dbordent de tous cts et passent
-par-dessus ses favoris; l'habit et la redingote trop
-larges sont des chimres pour lui, et tout spirituel
-qu'il est, l'on n'oserait pas se hasarder dire qu'il
-a plus d'esprit qu'il n'est gros.</p>
-
-<p><i>L'art est aujourd'hui un bon point</i>, et M. Alexandre
-Dumas aussi; l'africanisme de ses passions
-n'empche pas l'auteur d'Antony de devenir trs-dodu;
-sa taille de tambour-major est cause qu'il ne
-parat pas aussi gros que ses rivaux en gnie, cependant
-il pse autant qu'eux. C'est M. de Balzac
-pass au laminoir.</p>
-
-<p>On fait toujours payer trois places Lablache
-dans toutes les voitures publiques; si l'on veut essayer
-la solidit d'un pont nouveau, on y fait passer
-le clbre virtuose. Il dfonce tous les planchers
-de thtre, et ne peut jouer que sur des parquets
-de madriers ou des massifs de maonnerie; son
-poids est celui d'un lphant adulte.</p>
-
-<p>M. Frdrick-Lematre remplit trs-exactement le
-pantalon rouge de Robert Macaire, et il ne parat
-pas que les dsagrments qu'il a prouvs de la part
-des gendarmes l'aient beaucoup fait maigrir. Au
-contraire.</p>
-
-<p>Byron, s'il n'tait pas mort fort propos, serait
-aujourd'hui fort gras; on sait les peines qu'il se donnait
-pour viter l'obsit, qui lui venait comme
-un amoureux du Gymnase, car Byron ne concevait
-que les potes maigres et les muses impalpables
-suant un massepain tous les quinze jours: il buvait
-du vinaigre et mangeait des citrons, le naf grand
-pote et grand seigneur qu'il tait.</p>
-
-<p>M. Sainte-Beuve commence voir pousser, sous
-le poil de chvre mystrieux de son gilet, l'abdomen
-le plus rondelet et le plus satisfaisant. O Joseph
-Delorme du creux de la valle, qu'tes-vous
-devenu?&mdash;M. Sainte-Beuve est un grassouillet quitiste
-et clrical qui promet beaucoup.</p>
-
-<p>Eugne Sue, qui partage les ides de Byron, se
-dsole de voir son gnie lui tomber dans l'estomac.</p>
-
-<p>Au reste, cet embonpoint n'est pas vol, car les
-muses de ces messieurs sont d'une voracit incroyable:
-il faut voir tous ces potes lyriques
-l'heure de la nourriture. M. Hugo fait dans son assiette
-de fabuleux mlanges de ctelettes, de haricots
- l'huile, de b&oelig;uf la sauce tomate, d'omelette,
-de jambon, de caf au lait relev d'un filet de
-vinaigre, d'un peu de moutarde et de fromage de
-Brie, qu'il avale indistinctement trs-vite et trs-longtemps.
-Il lappe aussi de deux heures en deux
-heures de grandes terrines de consomm froid.&mdash;M.
-Alexandre Dumas demande rgulirement trois
-beefsteaks pour un, et suit cette proportion pour
-tout le reste. Quant M. Thophile Gautier, il renouvellera
-incessamment l'exploit de Milon de Crotone
-de manger un b&oelig;uf en un jour (les cornes et
-les sabots excepts, bien entendu): ce que ce jeune
-pote lgiaque consomme de macaroni par jour
-donnerait des indigestions dix lazzarones; ce qu'il
-boit de bire enivrerait dix Flamands de Flandre.
-M. Sandeau dne passionnment, et Rossini a toujours
-l'me la cuisine ou aux environs. Le cuivre de son
-orchestre montre une certaine proccupation de
-casserole qui ne quitte pas le grand maestro dans
-ses inspirations les plus sublimes.</p>
-
-<p>Nos grands hommes sont de force lutter avec
-inspiration, leur pense peut tre aussi affile et
-tranchante qu'un damas turc; ils ont un fourreau
-si bien matelass et rembourr qu'il ne sera pas
-us de longtemps.</p>
-
-<p>Cependant, quoique la graisse soit l'ordre du
-jour, il faut avouer qu'il y a quelques gnies maigres:
-M. de Lamartine, M. Alfred de Musset, M. Alfred
-de Vigny, et quelques autres; mais il est
-remarquer que toutes ces gloires, dont les os percent
-la peau, sont des <i>rveurs</i> de l'cole de <i>la Nouvelle
-Hlose</i> ou du jeune <i>Werther</i>, ce qui est peu
-substantiel et peu propre au dveloppement des rgions
-abdominales.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIRES</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Prface.</span></td>
-<td class="num"><a href="#preface"><small>I</small></a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad">LES JEUNES-FRANCE</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Sous la table</span>, dialogue bachique sur plusieurs questions de
-haute morale.</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">1</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Onuphrius</span>, ou les Vexations d'un admirateur d'Hoffmann.</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">25</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Daniel Jovard</span>, ou la Conversion d'un classique.</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">71</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Celle-ci et Celle-la</span>, ou la Jeune-France passionne.</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">96</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Elias Wildmanstadius</span>, ou l'Homme moyen ge.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">201</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Bol de Punch.</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch6">211</a></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad">CONTES HUMORISTIQUES</td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Cafetire</span>, conte fantastique.</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">249</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Laquelle des Deux</span>, histoire perplexe.</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">262</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Ame de la Maison</span>, conte.</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">273</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Garde National rfractaire.</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch10">309</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Deux Acteurs pour un rle</span>, conte.</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">324</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Une Visite nocturne.</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch12">339</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Feuillets de l'Album d'un jeune rapin.</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch13">346</a></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">De l'Obsit en littrature.</span></td>
-<td class="num"><a href="#ch14">363</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">PARIS&mdash;IMP. SIMON RANON ET COMP., RUE D'ERFURTH, 1.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em large"><b>BIBLIOTHQUE-CHARPENTIER, 3 fr. 50 le volume</b></p>
-
-<p class="c"><span class="large">&OElig;UVRES</span><br />
-<span class="small">DE</span><br />
-<span class="xlarge">THOPHILE GAUTIER</span></p>
-
-
-<p class="drap"><b>Premires Posies</b>, 1830-1845. (Albertus.&mdash;La comdie de la mort.&mdash;Posies
-diverses, etc.).
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Mademoiselle de Maupin.</b>
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Le Capitaine Fracasse.</b> 10<sup>e</sup> dition.
-<span class="fl">2 vol.</span></p>
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-<p class="drap"><b>Le Roman de la Momie.</b> Nouvelle dition.
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Spirite</b>, nouvelle fantastique. 3<sup>e</sup> dition.
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Voyage en Russie.</b>
-<span class="fl">2 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Voyage en Espagne</b> (<span lang="es" xml:lang="es">Tras los montes</span>).
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Romans et Contes</b> (Avatar.&mdash;Jettatura.&mdash;Arria Marcella.&mdash;La mille
-et deuxime nuit.&mdash;Le pavillon sur l'eau.&mdash;L'enfant aux souliers de pain.&mdash;Le
-chevalier double.&mdash;Le pied de momie.&mdash;La pipe d'opium.&mdash;Le
-club des hachichins).
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Nouvelles</b> (La morte amoureuse.&mdash;Fortunio.&mdash;La toison d'or.&mdash;Omphale.&mdash;Le
-petit chien de la marquise.&mdash;La chane d'or.&mdash;Le nid de
-rossignols.&mdash;Le roi Candaule.&mdash;Une nuit de Cloptre). 10<sup>e</sup> dit.
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
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-<p class="drap"><b>Tableaux de sige.</b>&mdash;Paris, 1870-1871 (La maison abandonne.&mdash;Les
-animaux pendant le sige.&mdash;Saint-Cloud.&mdash;Le Versailles de
-Louis XIV, etc., etc.). 2<sup>e</sup> dition.
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>maux et Cames.</b> dition dfinitive, orne d'un portrait l'eau-forte
-par <span class="sc">J. Jacquemart</span>.
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Thtre.</b>&mdash;Mystre, Comdies et Ballets (<span class="sc">Thtre de poche</span>: Une Larme
-du Diable.&mdash;La fausse Conversion.&mdash;Pierrot posthume.&mdash;Le Tricorne
-enchant.&mdash;Prologues.&mdash;L'Amour souffle o il veut.&mdash;Le Selam.&mdash;<span class="sc">Ballets</span>:
-Giselle.&mdash;La Pri.&mdash;Paquerette.&mdash;Gemma.&mdash;Yanko le
-bandit.&mdash;Sacountala).
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Les Jeunes-France</b>, suivis de <span class="sc">Contes humoristiques</span>.
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-<p class="drap"><b>Histoire du Romantisme.</b>
-<span class="fl">1 vol.</span></p>
-
-
-<p class="c"><span class="xlarge">LE CAPITAINE FRACASSE</span><br />
-<span class="small">DITION ILLUSTRE</span><br />
-<span class="xsmall">DE</span><br />
-<b class="large sans-serif">60 DESSINS PAR GUSTAVE DOR</b><br />
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-
-
-<p class="c small gap">Paris.&mdash;Imprimerie Viville et Capiomont, rue des Poitevins, 6.</p>
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-<pre>
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-End of the Project Gutenberg EBook of Les Jeunes-France: romans goguenards ;
-suivis de Contes humoristiques, by Thophile Gautier
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES JEUNES-FRANCE: ROMANS GOGUENARDS ***
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